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http://www.thotep.com/article.php3?id_article=343
Dans un article de la BBC
(http://news.bbc.co.uk/2/hi/africa/6728015.stm) datée du 12 juin 2007,
Kenneth Kaunda rappelle notamment à ceux qui diabolisent Robert Mugabe,
que c’est le gouvernement britannique qui n’a pas respecté ses
engagements en matière de redistribution des terres. En effet dans les
« accords » de Lancaster House de 1979 pour l’indépendance, il avait été
« convenu » que le nouveau gouvernement zimbabwéen « acceptait » [en fait
était contraint] de ne pas traiter lui-même les affaires de
redistribution des terres, mais que la Grande Bretagne « engageait » toute
sa responsabilité pour faire disparaître ces injustices. (Là on pourrait
reprocher à Mugabe d’avcir fait confiance à la GB sur un sujet aussi
important : angélisme ou pragmatisme ?)
Sous l’accord de Lancaster House de 1979, des garanties économiques et
politiques sont octroyées à la minorité blanche pour une période de 10
ans : toute expropriation de fermiers blancs et nationalisation
généralisée est exclue. Un quota de députés et sénateur Blancs est
maintenu jusqu’en 1994. Les Blancs, soit 1% de la population, continuent
alors de posséder plus de 70% des terres fertiles et le gouvernement
britannique s’engage à rémunérer les fermiers blancs qui passeraient la
main aux Noirs.
Et oui, comme à chaque fois, le voleur-tueur-pilleur-civilisationniste
est et doit être dédommagé, sinon la victime ne pourra « malheureusement »
pas récupérer la terre qu’on lui a volée, et il doit garder son calme ;
Peut-être que certains considèrent que D.ieu n’a pas promis cette terre
aux Noirs de Zimbabwe et que D.ieu le leur offrait, à eux.
L’accord de Lancaster House proclame une amnistie générale qui empêche
toute poursuite en Grande-Bretagne pour des actes commis sous le régime
raciste de l’ex-Rhodésie entre le 11 novembre 1965 et le 12 décembre
1979 : les criminels racistes peuvent ainsi quitter le pays et se mettre
à l’abri en Grande Bretagne.
Il convient ici de se rappeler que juste avant la proclamation de
l’indépendance du Zimbabwe le 18 avril 1980, une amnistie fut proclamée
pour tous les crimes de sang commis avant le 1er mars 1980 ;
c’est-à-dire amnistie pour tous les crimes commis jusqu’à l’élection de
Mugabe.
Alors quand le gouvernement britannique a montré qu’il n’en avait cure
des Zimbabwéens et de leur problème de terre, la patience du
gouvernement de Mugabe qui avait attendu pendant plus de 10 ans a
atteint ses limites. Le mépris colonial et raciste ne pouvait continuer
à s’imposer avec pareille condescendance dans un pays libéré.
Pourtant le gouvernement britannique reconnaissait lui-même, et encore
aujourd’hui, que le problème de terres était essentiel au Zimbabwe. Et
cela ne l’empêche pas de dire avec insistance, dans « son approche de la
réforme agraire »
(http://www.fco.gov.uk/servlet/Front ?pagename=OpenMarket/Xcelerate/ShowPage&c=Page&cid=1019745050212),
que l’accord n’avait ni défini ni prévu un fonds spécifique pour traiter
ce problème pourtant central. Est-ce de l’incompétence ou de la
préméditation ?
Mais, comme nous le montre la longue histoire colonio-esclavagiste,
quiconque ose s’affranchir de la domination coloniale, la Bête tentera
de lui coller son sceau sur le front.
Ainsi par exemple Haiti qui ne finit pas de payer sa Révolution.
| Ce qu’un ex-premier ministre ne peut dire sur Israël qu’une fois parti à la retraite |
| Dries van Agt |
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Rencontre débat au Sénat français avec Dries M. A. van Agt
Ancien Premier ministre des Pays Bas
17 Novembre 2006
organisé par l’Association « Pour Jérusalem »,
assocpourjerusalem@yahoo.fr
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Merci, Madame la Présidente, mes amis. Mon dis-
cours est intitulé « Un cri pour rendre justice aux
Palestiniens ». Etre invité à tenir un discours dans la
capitale d’un nation qui a enrichi la civilisation avec
la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen
est à la fois honorant et inspirant. Il y a plusieurs
raisons convaincantes pour nous soucier de ce qui
se passe dans l’ancienne zone sous mandat anglais.
La première est que son histoire est marquée depuis
plus de 60 ans par des violations graves et constan-
tes aux droits de l’homme fondamentaux, et cela à
grande échelle puisque ces violations sont commises en
effet, aux dépens de millions de gens. Ces violations,
en outre, vont de pair avec de lourdes atteintes au
droit international. Une seconde raison est que nous
avons, en qualité d’Européens, une responsabilité
toute particulière par rapport à l’injustice révoltante
qui se manifeste là bas. Une troisième raison, c’est
que les horreurs dont nous parlons aujourd’hui se
déroulent dans le Proche-Orient et par conséquent au
voisinage des frontières de l’Europe. Ceci nous rend
très vulnérables aux méfaits qui en découlent. Pour
dire les choses plus simplement, ce qui se passe là-
bas présente de graves dangers pour nous.
Commençons par les quelques mots sur la procla-
mation et l’expansion de l’ Etat d’Israël. Dès que les
Britanniques eurent rendu en 1_47 à l’Organisation
des Nations Unies le mandat sur la Palestine, qui leur
avait été confié après la 1er guerre mondiale, l’Assem-
blée générale de l’ONU adopta une résolution visant
à régler le partage de la Palestine : deux Etats indé-
pendants devaient être créés, à savoir un Etat juif et
un Etat arabe. Ceux ci devaient initier ensemble une
union économique. L’ONU devait elle-même prendre
sous sa protection la zone comprenant Jérusalem et
Bethléem. Ces dispositions ont été rejetées par la par-
tie arabe, ce qui n’était pas tout à fait incompréhen-
sible, parce que le territoire pour Israël dans ce plan
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occupait 54% de la zone du Mandat, la partie pour
les Palestiniens par conséquent 46%. Alors, en 1_47,
la population de la Palestine était encore composée
en grande majorité de musulmans et de chrétiens
palestiniens. Au crépuscule du Mandat britannique,
des troupes armées juives commencèrent l’expulsion
des habitants arabes. Lorsque les dernières garnisons
britanniques se retirèrent, et que David Ben Gourion
proclama la création de l’Etat d’Israël, le 14 mai 1_4_,
de nombreux Arabes étaient déjà des réfugiés. A la
fin de l’année 1948, plus de 700 000 Arabes avaient
quitté le territoire d’Israël. Ils avaient émigré, ou bien
ils avaient été expulsés. Et des centaines de milliers
de personnes allaient encore s’y ajouter en 1_67.
Dans l’année qui suivit la proclamation de l’Etat d’Is-
raël, celui-ci étendit son territoire, les 54%, sur plus
des trois quarts de l’ancienne zone palestinienne. Par
conséquent, moins d’un quart de cette zone restait
aux Palestiniens. Telle était la situation déjà en 1_4_-
1_4_. Les pays arabes voisins et l’Irak avaient réagi
furieusement à la proclamation de l’Etat d’Israël et
avaient attaqué ce nouvel Etat. Nous le savons, et
nous savons aussi qu’ils étaient militairement faibles,
divisés par la défiance mutuelle, et que le jeune Etat
d’Israël infligea une défaite cinglante aux assaillants.
La situation actuelle : Israël contrôle toute la Pales-
tine depuis 1_67, ainsi que le plateau du Golan. La
création d’un Etat pour les Palestiniens n’a pas encore
eu lieu. Israël occupe tous les territoires palestiniens
depuis 40 ans. Jérusalem-Est a même été annexée
par Israël, contrairement au droit international. L’oc-
cupation de Gaza et de la Cisjordanie est également
illégitime. Les résolutions de l’ONU ont à plusieurs
reprises, une dizaine de fois, quelques dizaines de
fois même, appelé Israël à cesser l’occupation au nom
de « La Terre pour la Paix ». Mais en vain. Israël a
ignoré toutes ces résolutions, même celles du Conseil
de Sécurité. Le maintien de l’occupation de toutes le
zones palestiniennes est incontestablement illégal.
21
Parlons maintenant de la colonisation des zones
occupées
Au fil des années, de nombreuses installations de
colons juifs ont été créées, dans ces zones occupées.
Les colons étaient encouragés et soutenus par leur
gouvernement et leur nombre n’a cessé d’augmen-
ter. Le nombre de colons s’élève à l’heure actuelle à
plus de 400 000. Des terres palestiniennes ont été
confisquées pour les besoins de ces colonies, c’est
bien évident, mais d’autres terrains ont été confis-
qués aussi pour la construction de routes destinées à
leur protection. L’armée israélienne patrouille sur ces
routes réservées aux colons, seulement aux colons,
et à l’armée. En effet, les Palestiniens, notez bien sur
leur propre territoire, ne peuvent pas les utiliser du
tout. Cette colonisation, y compris les équipements
d’infrastructure correspondants, est totalement
contraire au droit international. La politique de colo-
nisation se heurte de front à la IVème convention de
Genève sur le droit humanitaire applicable en temps
de guerre. Cette colonisation progressive viole en
outre la Feuille de route pour la paix et enfreint les
accords d’Oslo. Mais ce qui est encore plus grave,
plus grave que tout cela, pour ne pas dire fatal, c’est
que cette colonisation empêche la formation d’un
Etat palestinien viable. Par conséquent la perspective
d’une paix durable dans cette région s’évanouit. Le
Dr Tanya Reinhardt, citoyenne israélienne, professeur
à l’Université de Tel Aviv, soutient sans détour que la
politique du gouvernement à Jérusalem vise manifes-
tement à fractionner la Cisjordanie occupée. De cette
façon, écrit-elle, il se développe un réseau de prisons
en plein air, de parcelles de territoire encerclées de
tous côtés par l’appareil du pouvoir israélien. Les
Palestiniens évoquent à cet égard les bantoustans,
à savoir les ghettos d’Afrique du Sud sous le régime
minoritaire blanc. La fragmentation des zones pa-
lestiniennes existe, même sans tenir compte de la
politique de colonisation, du fait que l’armée d’occu-
pation a dressé partout des postes de contrôle et par
22
conséquent des barrages dans les zones occupées.
Ces dernières sont ainsi morcelées de fait en dizaines
de parcelles distinctes. Le nombre de barrages est
maintenant de 500, peut-être plus. Cette fragmen-
tation, vous le comprenez, est catastrophique pour
ce qui subsiste de l’économie palestinienne. A cela
s’ajoute que les Palestiniens sont souvent humiliés à
ces check-points, et parfois même traités comme des
chiens. Je l’ai vu et entendu moi-même à plusieurs
reprises. Certains jeunes Israéliens qui ont fait leur
service militaire auprès de ces check-points ont livré
des témoignages choquants à cet égard.
Parlons du Mur
Israël a commencé en 2003 la construction d’un
mur de séparation de _ à _ mètres de haut. Ceci à
des fins de sécurité selon les Israéliens, tandis que
les Palestiniens estiment que la fonction du Mur
consiste à renforcer la ségrégation, l’apartheid. Il
s’agit d’un mur impénétrable doté de fossés, de
voies de patrouille, de tours de contrôle et de fils
de fer barbelés sous tension électrique. Pour une
grande partie, cette enceinte a été érigée dans les
territoires palestiniens. Alors, le _ juillet 2004, il y
a 2 ans, la Cour Internationale de Justice a déclaré
illégale cette construction. La Cour a signifié à Israël
d’en cesser aussitôt la construction, de démanteler
ce qui avait déjà été construit, et de dédommager
les Palestiniens sinistrés. Quelques jours plus tard,
l’ONU, l’Assemblée Générale, s’est exprimée de la
même façon, à l’exception de quelques voix : 160
votes en faveur et 4 ou 6 votes contre, et ces 4 ou 6
votes, étaient les votes des Etats-Unis, d’Israël et de
quelques petites îles du Pacifique, que vous ne pouvez
pas trouver sur la carte. Cela veut dire que le monde
entier s’est prononcé. Mais Israël a aussitôt, le même
jour, déclaré ne pas vouloir tenir compte de cette
déclaration, et la construction du mur se poursuit,
se poursuit quotidiennement, à un rythme soutenu.
Nous avons, Monsieur l’Ambassadeur Champenois et
23
moi-même, nous avons vu s’ériger ce colosse dans
la petite ville de Bethléem. C’est à la fois intimidant
et menaçant. Devant sa progression, des dizaines de
milliers de paysans doivent abandonner leurs terres,
et ils ne peuvent plus, ou plus guère, cultiver leurs
champs et leurs vergers situés de l’autre côté. Bien
des écoles et des hôpitaux deviennent inaccessibles
et les visites de famille impossibles. Il s’agit là d’un
projet scandaleux, d’une injustice flagrante, et le
monde ne fait rien, les pays européens rien non plus.
Ce constat établi, que dire des attentats suicides ?
Israël n’aurait-il pas le droit, pour sa défense, de se
retrancher derrière un tel rempart ? Le droit interna-
tional le permet, mais à condition qu’Israël construise
cette enceinte sur son propre territoire. Ce n’est pas
le cas en grande partie. Le tracé du mur se dessine
sur le territoire palestinien, et à plusieurs endroits,
même, en profondeur, afin d’entourer des colonies
israéliennes. Celles ci sont ainsi annexées, de fait,
par Israël, en même temps que de grandes parcelles
de terre palestinienne sur lesquelles elles se trouvent
sont annexées aussi.
Quelques mots de plus sur les attentats suicides. Je
veux être clair, tout à fait clair. Dans la mesure où ils
se produisent contre des civils, je les condamne sans
restriction. Mais ces actes de violence ne peuvent
pas être considérés hors du contexte dans lequel ils
se produisent. C’est le contexte d’une occupation
continue, et sans issue aussi, dimension très im-
portante : 40 ans déjà. Appartiennent au contexte
aussi, les annexions insidieuses, la destruction d’ha-
bitations et de terres cultivables, les humiliations
aux barrages, l’étouffement de la vie économique.
Chers amis, chaque acte de violence palestinien, où
qu’il soit commis, est qualifié de terroriste par Israël.
Or, la résistance armée contre l’armée d’occupation
en zone occupée n’est pas du terrorisme. C’est un
combat pour la liberté.
24
En revanche, les actes commis par l’armée israé-
lienne ne sont jamais qualifiés de terroristes, quel
que soit le nombre de Palestiniens, femmes, enfants,
vieillards compris, qui succombent ou qui sont mu-
tilés à vie. Une autre remarque sur ce contexte : la
violence pratiquée au moyen d’armes fabriquées de
façon artisanale s’appelle du terrorisme. Tandis que
la violence pratiquée en utilisant des avions, des
hélicoptères de combat, des camions et des tanks
n’en est presque jamais. L’Europe est doublement
responsable. En premier lieu la situation actuelle au
Moyen-Orient est partiellement due au morcellement
de l’Empire ottoman que les vainqueurs de la Première
guerre mondiale ont pratiqué après l’effondrement
de cet empire. La Grande Bretagne et la France se
sont partagé le butin et ont créé de nouvelles entités
de façon plutôt arbitraire. C’est ainsi qu’est née la
Palestine, celle sous mandat britannique, alors que
tous les autres fragments de l’ancien empire ottoman
étaient devenus au fil des ans des Etats souverains :
le Liban, la Syrie, la Jordanie, l’Egypte, même l’Irak.
Seule la Palestine était abandonnée aux caprices de
l’histoire. En second lieu, l’Europe est responsable de
l’holocauste : l’exode massif des Juifs en provenance
d’Europe vers la Palestine a été, nous le savons,
conséquence immédiate de l’holocauste qui s’est
déroulé en Europe. L’Europe s’acquitte-t-elle de cette
responsabilité ? Point d’interrogation, point d’interro-
gation. Pas du tout. C’est en fait les Palestiniens qui
paient le prix des crimes perpétrés en Europe contre
les Juifs. Et ces crimes, ce sont tout d’abord, naturel-
lement l’holocauste, mais aussi la malveillance antisé-
mite qui l’a précédé pendant des siècles. Mais pas un
seul mètre carré de terre européenne n’a été mis à la
disposition des Juifs pour leur permettre d’établir un
refuge sûr. Ce sont les Palestiniens en revanche qui
ont perdu _0% de leur territoire, et après la guerre
des six jours les Palestiniens ont tout perdu. Non, je
ne prétends pas que l’Europe abandonne complète-
ment les Palestiniens à leur sort. L’Union Européenne,
et ses Etats membres, ont offert beaucoup d’aide hu-
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manitaire aux Palestiniens, tout au moins jusqu’à ce
que le Hamas accède au pouvoir. Il convient toutefois
de faire deux remarques à propos de cette assistance
de l’Europe. Pour commencer l’aide européenne perd
de son brillant par rapport à l’aide colossale qu’Israël
continue de recevoir de la part des Etats-Unis. En ce
moment, c’est plus de 3 milliards de dollars par an.
Il n’est donc pas étonnant du tout qu’après les Etats
Unis, Israël possède le plus grand parc d’avions de
chasse au monde, disposant de loin de l’armée la plus
puissante du Moyen-Orient. Israël possède en outre
l’arme nucléaire. Il convient également de mentionner
que l’aide de l’Europe n’est qu’un analgésique. L’Union
Européenne ne fait, et n’a presque rien fait d’autre,
pour éradiquer la cause de l’extrême misère des Pa-
lestiniens. Oui, l’Union Européenne échoue lamenta-
blement à cet égard. Mais sachez toutefois que je ne
plaide pas pour que nous, à notre tour, fournissions
des armes aux Palestiniens, à l’instar de ce que font
les Américains pour Israël. Je soutiens cependant que
nous devrions enfin mettre en application la clause
spéciale de l’accord euro-méditerranéen d’association
entre la Communauté européenne et Israël. Peut-être
pendant nos discussions, nous pourrons parler de la
réaction de l’Ouest. Malheureusement, les Américains
et les Européens sont main dans la main pour réagir
à l’accession du Hamas au pouvoir. Nous en parlerons
plus tard. Vous avez, Mme la Présidente, mentionné
le fait qu’en 2002, les Arabes ont proposé à Israël de
céder les zones occupées en 1_67, de les céder aux
Palestiniens avec en contrepartie la reconnaissance
de l’Etat d’Israël par tous les membres de la Ligue
arabe. La même chose s’est passée vingt ans aupa-
ravant, en 1__2. Ils l’ont fait deux fois. Mais Israël
n’a jamais donné suite à ce geste.
Quiconque, chers amis, exprime des critiques envers
le comportement du gouvernement de l’Etat d’Israël,
est aussitôt accusé d’antisémitisme. Nous le savons,
vous-mêmes qui venez de réagir avec vos mains, nous
le savons tous, que cette fâcheuse imputation est
26
complètement déplacée. Mais en fait, la menace de se
voir d’emblée attribuer un tel reproche effraie tant de
gens, qu’ils retiennent ou en tout cas atténuent leurs
critiques envers Israël. Quoi qu’il en soit, je ne veux
pas me taire. Et il est conseillé dans cette délicate
question d’écouter des voix juives, et il y en a à foison,
d’écouter une déclaration du réseau nommé « Juifs
Européens Pour une Paix Juste ». Je cite : « Les Juifs
européens pour une paix juste demandent à la com-
munauté internationale, à l’Organisation des Nations
Unies et à l’Union Européenne de prendre enfin leurs
responsabilités et de faire cesser le bain de sang en
Palestine. L’injustice de 3_ ans d’occupation militaire
par Israël doit cesser. Il est totalement inacceptable
que la charte de l’Organisation des Nations Unies, le
droit international et d’innombrables résolutions et
décisions de l’ONU aient été négligées par le Gouver-
nement israélien ». En Israël même, vous le savez,
vous avez mentionné les noms de quelques organisa-
tions, il y a de courageux militants pour la paix, qui
continuent en dépit des déformations en provenance
de l’opinion publique, de donner leur rapport sur les
injustices en cours. B’tselem est une de ces organi-
sations. Ses rapports tiennent toujours un langage
ferme et clair. Par exemple le rapport Land Grab « Vol
de terre ». Ce rapport, en 2002, dénonce le pillage des
terres occupées pour la construction des colonies. Une
de ses conclusions est la suivante : la modification
flagrante qu’Israël a provoquée sur la géographie de
la Cisjordanie pour la construction des colonies et le
choix de leur emplacement déjoue toute possibilité
réelle de pouvoir établir un Etat palestinien indépen-
dant et viable. Comment ? C’est une déclaration forte
et choquante à la fois. Il y a quelques années, plu-
sieurs centaines de Juifs sud-africains ont publié une
déclaration de conscience dans laquelle ils ont établi
un parallèle entre le traitement des Palestiniens par
Israël et la répression de la population noire pendant
le régime d’apartheid. Et c’est ce que fait également
l’archevêque Desmond Tutu, Prix Nobel de la Paix :
« Cela me fend le cœur, écrit il après avoir rendu
27
visite aux territoires occupés, cela me fend le cœur
lorsque je vois comment les Palestiniens sont traités
par l’Etat d’Israël. Leur souffrance est celle que nous
avons connue jadis en Afrique du Sud ».
Y a-t-il encore une perspective de paix équitable ?
Il y a deux modèles, dont l’un est le modèle de deux
pays voisins, le pays d’Israël et un pays palestinien
viable. Mais comment pourraient cohabiter les Israé-
liens et les Palestiniens dans une telle hypothèse ?
Au mieux, on ne cesse de délibérer et de discuter à
ce propos, partout dans le monde, mais toutes ces
discussions ne concernent qu’un mythe : un Etat
palestinien réellement viable n’est plus réalisable.
Fini. Passé. Il n’est plus réalisable. Il ne reste plus
maintenant que la moitié de la Cisjordanie, et cette
moitié est de surcroît morcelée si l’on tient compte
des annexions de facto par les colonies, et de tous
les équipements d’infrastructures correspondants,
et du mur. Et puis, Jérusalem-Est, j’en parlerai plus
pendant notre discussion, je suis conscient que j’ai
été invité par l’Association « Pour Jérusalem ». Il
est clair qu’une solution équitable ne pourra naître
de négociations entre Israël et les Palestiniens. Les
hommes politiques qui persistent à croire que de
telles négociations sont nécessaires ou souhaitables
ne se rendent apparemment pas compte, en dépit
de l’évidence de la situation qu’ils demandent des
négociations entre un lion et un mouton déjà à moi-
tié dévoré. Il convient donc d’imposer une solution
juste. Mais, dit-on, seuls les Américains en seraient
capables. Seulement, il ne faut pas s’attendre à une
telle intervention de leur part et certainement pas tant
que les pays de l’Union Européenne continueront de
se comporter comme des vassaux de Washington.
Vous l’avez compris déjà. Nous, les Européens,
nous avons une obligation morale de faire enfin tout
notre possible pour créer la perspective d’une paix
équitable au cœur du Proche-Orient et si nous conti-
nuons d’échouer en cela, un chapitre d’une injustice
2_
monstrueuse s’ajoutera à l’histoire de l’humanité.
Israël et les Etats-Unis y seront dénoncés comme
les responsables principaux et l’Europe sera désignée
comme une complice honteuse.
•••
pour nous et je voudrais attirer l’attention là-dessus.
Vous l’avez souligné dans votre exposé et cela m’a
vivement intéressé. Elle devient dangereuse pour
l’Europe. Je ne parle pas simplement du point de vue
de la justice que nous devons aux Palestiniens, mais
aussi du point de vue de notre intérêt. Car la ques-
tion palestinienne n’étant pas résolue, l’aggravation
des crises au Proche-Orient va être cumulative, ces
crises se nourrissant l’une l’autre. Vous avez aussi la
question d’Irak. Vous avez maintenant la question de
l’Iran, de la Syrie, du Liban. Tout cela s’accumule, se
nourrit, et va créer une situation plus qu’explosive.
Les Etats-Unis sont loin de là, alors que l’Europe est
toute proche. Je voudrais qu’on attire bien l’atten-
tion sur ce danger que je pense considérable, et qui
n’est pas très éloigné à la vitesse où vont les cho-
ses. Quand on voit ce qui s’est passé au Liban, avec
quelle brutalité, avec quelle soudaineté, on se dit que
le pire n’est pas forcément très loin, si on n’y prend
pas garde. Or, la question palestinienne est centrale
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et tant qu’elle ne sera pas réglée, cette situation
explosive perdurera.
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| J’ai découpé et dissous dans l’acide le corps de Lumumba |
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BRUGES (Belgique), 15 mai 2002 (AFP) – Près de quarante ans après l’assassinat de Patrice Lumumba, le Belge Gerard Soete vient enfin de se défaire d’un lourd secret : une nuit de janvier 1961, dans une puanteur d’acide sulfurique et de cadavres écartelés, il fit disparaître le corps du martyr congolais.
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« Est-ce que la législation me le permettait ? », se demande-t-il aujourd’hui, à 80 ans et en bonne santé, dans son pavillon d’un faubourg résidentiel de Bruges (nord-ouest) où l’AFP l’a rencontré. « Pour sauver des milliers de personnes et maintenir le calme dans une situation explosive, je pense que nous avons bienfait », ajoute-t-il, en dépit de « la crise morale » qu’il doit avoir traversée après cette nuit « atroce ».
Le 17 janvier1961, sept mois après l’accession du Congo à l’indépendance,Patrice Lumumba, le premier chef de gouvernement du pays, était assassiné près d’Elisabethville (actuellement Lubumbashi, sud), capitale de la province alors sécessionniste du Katanga. Criblé de balles, son corps n’a jamais été retrouvé, pas plus que ceux de deux proches tués avec lui, Joseph Okito et Maurice Mpolo.
Selon l’auteur, le but de l’élimination était, en pleine guerre froide, de maintenir le Congo dans la sphère d’influence occidentale. La thèse a connu un tel écho qu’une commission d’enquête parlementaire belge, chargée d’éclaircir « l’implication éventuelle des responsables politiques belges » dans l’assassinat, a entamé ses travaux le 2 mai. Une commission qui auditionnera Gérard Soete, commissaire de police chargé à l’époque de mettre en place une « police nationale katangaise ».
Le Brugeois dut d’abord transporter les trois corps à 220 kilomètres du lieu d’exécution, pour les enfouir derrière une termitière, en pleine savane boisée. De retour à Elisabethville, il reçut cependant « l’ordre » du ministre de l’intérieur Katangais Godefroi Munongo de faire littéralement disparaître les cadavres. La popularité de Lumumba était telle que son cadavre restait en effet gênant. Le « pèlerinage » sur sa tombe pouvait raviver la lutte de ses partisans.
« Petit Gérard Soete de Bruges, je devais me débrouiller tout seul avec trois corps internationalement connus », résume-t-il aujourd’hui. « Toutes les autorités belges étaient sur place, et elles ne m’ont pas dit de ne rien faire », ajoute-t-il, avec un fort accent flamand. Accompagné d’ »un autre blanc » et de quelques congolais, épuisés « d’une scie à métaux, de deux grandes dames-jeannes et d’un fut d’acide sulfurique », il leur fallut toute la nuit, du 22 au 23 janvier, pour accomplir leur besogne.
« En pleine nuit africaine, nous avons commencé par nous saouler pour avoir du courage. On a écarté les corps. Le plus dur fut se les découper » avant de verser l’acide, explique l’octogénaire. Il n’en restait presque plus rien, seules quelques dents. Et l’odeur ! Je me suis lavé trois fois et je me sentais toujours sale comme un barbare », ajouté-t-il. De retour en Belgique après1973, Gérard Soete contera cette terrible nuit dans un roman, « pour (se) soulager », mais sans livrer son nom.
| Un historien français tente de minimiser la traite des esclaves |
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Depuis le Code noir (1685), rares sont les intellectuels français qui ont remis en question le socle raciste sur lequel repose notre regard sur « les noirs », africains ou antillais. Les récentes saillies négrophobes d’Hélène Carrère d’Encausse, Alain Finkielkraut ou Nicolas Sarkozy ne sont pas de malheureux dérapages mais la continuité désolante de préjugés nourris depuis quatre siècles [1].
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Une négrophobie académique ?
Olivier Pétré-Grenouilleau, ou la banalisation de la Traite
Source: http://www.indigenes-republique.org/spip.php/spip.php?article1145
jeudi 6 décembre 2007
Qui, en France, sait que Saint-Simon, Bossuet, Montesquieu ou Voltaire ont commis, sur ces questions, des pages monstrueuses ? Que Renan, Jules Ferry, Teilhard de Chardin, Albert Schweitzer ou encore le général De Gaulle leur ont emboîté le pas ? C’est pourtant ce que vient nous rappeler Odile Tobner dans son livre Du racisme français . De ce livre salutaire nous publions un extrait consacré à l’historien-fétiche des grands médias : Olivier Pétré-Grenouilleau, et à la manière plus que douteuse dont il revisite l’histoire de la Traite des Noirs.
Les médias viennent de mettre en vedette un historien, Olivier Pétré-Grenouilleau, présenté religieusement comme un oracle. Il avait déjà, il y a quelque temps, dans un ouvrage de vulgarisation consacré à la question (La Traite des Noirs, paru dans la collection « Que sais-je ? » [2]) présenté le sujet à sa façon :
« Concernant les idées, presque rien n’a en effet été véritablement inventé depuis le XIXe siècle, époque à laquelle les abolitionnistes faisaient de la traite la cause du malheur de l’Afrique, tandis que leurs détracteurs n’y voyaient que la conséquence de son anarchie. »
Renvoyer dos à dos les uns et les autres est déjà scandaleux ; mais l’auteur penche en réalité du côté le plus malhonnête :
« Il serait exagéré, à la faveur d’une lecture européocentriste dépassée de l’histoire africaine, de voir dans les effets démographiques de la traite l’une des raisons essentielles du mal-développement africain. »
Qu’est-ce à dire ? Où est cette lecture européocentriste dépassée qui aurait, dit-on, exagéré les effets de la traite ? C’est un pur fantôme que l’on désigne vaguement, sans apporter la preuve de son existence. Toutes les lectures européennes sans exception minimisent au contraire les chiffres, dans des proportions évidemment différentes. On aimerait par ailleurs savoir ce que serait une « lecture non européocentriste » : une lecture faite par des Européens comme M. Olivier Pétré-Grenouilleau, se mettant à la place des noirs et faisant leur Histoire à leur place pour dire que les Européens n’étaient pas racistes ? On est dans la divagation.
Il est hasardeux d’affirmer que la traite n’a pas eu d’influence sur la démographie africaine : la thèse est cependant soutenue avec aplomb. On va même jusqu’à évoquer « l’ensemble des phénomènes positifs et négatifs » de la traite, sans prendre conscience apparemment de la monstruosité d’une telle phrase, qu’aucun commentateur autorisé n’a, il est vrai, relevée. Quel phénomène « positif » peut bien être induit par tant de douleurs et de morts, sauf pour les bénéficiaires bien entendu ?
Suit une assertion qui fera bien rire les démographes :
« Cependant la nature polygame des sociétés africaines a sans doute eu pour effet d’atténuer voire d’annuler en bonne partie cet éventuel déficit des naissances. »
La natalité – c’est assez facile à comprendre – se mesure au nombre d’enfants par femme et non au nombre de femmes par mari. Que les unions soient monogames ou polygames, les femmes ne peuvent faire qu’un nombre déterminé d’enfants. La polygamie réduit au contraire le nombre d’enfants par femme, en instituant un délai d’isolement après chaque naissance. Le mari polygame est certes le père putatif d’un grand nombre d’enfants, mais c’est au prix du célibat forcé des jeunes et des pauvres. Par ailleurs, aucune société n’est par nature – toujours cet essentialisme raciste – monogame ou polygame. La polygamie est liée à une conjoncture historique et culturelle. On la trouve soit dans des sociétés guerrières où les hommes sont décimés, où les femmes sont un butin, comme chez les Grecs de l’époque homérique, soit dans les sociétés décimées par l’esclavage. Olivier Pétré-Grenouilleau prend les effets pour la cause. Avec la disparition de tant d’hommes – on a vu que les femmes étaient très minoritaires dans les cargaisons –, comment la polygamie n’aurait-elle pas été une réaction obligée de la société ?
Le simple bon sens permet de comprendre que la saignée de la traite a été pour l’Afrique une catastrophe, humaine, culturelle, économique, démographique. Dans un livre remarquable, Louise Marie Diop-Maes remet à leur place bien des aberrations intéressées – et d’abord elle pose la seule question pertinente :
« Les effets de la traite des humains en Afrique noire sont-ils évaluables ? » [3]
Entre les fanatiques de l’innocuité, voire des bienfaits de l’esclavage, à la suite d’un certain Philip Curtin, qui ne craint pas d’affirmer, par exemple, que l’introduction du maïs en Afrique aurait « compensé les pertes humaines » – comme si l’Afrique manquait de plantes comestibles, comme si l’alimentation remplaçait les bouches manquantes [4] –, et la majorité des universitaires français, considérés par les premiers comme des extrémistes de l’interprétation sévère de la traite parce qu’ils limitent l’effet négatif à une stagnation de la population, il n’y a pas une grande différence.
On est obligé de les laisser à leurs chicaneries si l’on veut commencer à parler raisonnablement du passé de l’Afrique. Marie-Louise Diop-Maes conclut :
« J. Inikori (Nigeria), Walter Rodney et moi-même, par des méthodes d’analyse différentes, sommes arrivés à la conclusion que les répercussions de la traite ont provoqué une diminution de la population entre 1500 et 1900 et que, parallèlement, l’Afrique noire s’est progressivement sous-développée durant la même période. »
Le dépeuplement de cette période s’est accompagné de l’éclatement d’importants ensembles politiques, culturels et sociaux et d’un repli sur les unités de base : famille, clan, tribu. C’est l’image de l’Afrique contemporaine.
« Il ne s’agit pas d’un sous-peuplement chronique, d’un tribalisme perpétué depuis la Préhistoire, sur une terre étouffante et maudite, ou trop clémente, mais bien d’un dépeuplement et d’une atomisation qui ont débuté au XVIe siècle. »
Après la mise en cause des Arabes à égalité avec l’Occident, l’autre pilier de la science blanche pour tenter d’exonérer l’Histoire de France d’un chapitre peu glorieux est la collaboration des Africains à la traite. On sait [5] que Voltaire dit, dans le chapitre de Candide sur Le nègre de Surinam, que la mère vend son enfant, ce qui est bien sûr une calomnie manifeste à l’égard des Africains. La demande d’esclaves par les Européens a causé certes des expéditions destructrices. Dans toute situation de domination, il y a des collaborateurs dans le groupe dominé. Il faut simplement poser la question : dans un crime, est-ce que le recrutement de complices est une circonstance atténuante ou aggravante ? La responsabilité du complice vient-elle diminuer celle de l’artisan principal ? Des Africains sont-ils venus proposer en Europe leur collaboration et leur marchandise ? Encore une fois ce sont des questions de simple bon sens.
L’inventaire des ouvrages qui répandent des aberrations racistes sur l’histoire de la traite et de l’esclavage serait infini. On se contentera d’un seul, qui n’est pas marginal puisqu’il s’agit d’un banal et récent livre de vulgarisation, où les perles abondent, telle celle-ci :
« Sur place aux Antilles, les Noirs avaient conservé le culte du Vaudou, qui aggravait les mentalités de certains d’entre eux. Les “nègres marrons” armés de machette (sabre à couper la canne à sucre) étaient enrôlés par les plus criminels d’entre eux pour les massacres des Blancs. Mais tout cela n’empêcha pas les nombreuses unions hors mariage qui engendrèrent une nouvelle ethnie : les mulâtres. » [6]
Un véritable bouquet en quelques lignes. Des hommes qui, dans une situation d’écrasement et d’humiliation absolus, trouvent le courage surhumain de se révolter sont-ils des criminels ou des héros ? Pourrait-on, dans un ouvrage historique d’aujourd’hui, appeler « criminel » un homme évadé d’un camp de concentration, tuant quelques gardiens au passage, sans provoquer le plus grand scandale ? On est obligé de poser cette hypothèse si l’on veut donner le sentiment d’une monstruosité qui échappe manifestement aux lecteurs de pareils ouvrages, tant le racisme imprègne le subconscient. User du doux euphémisme de « unions hors mariage » pour désigner le crime le plus lâche par sa facilité et son impunité – le viol systématique des esclaves noires –, est-ce faire oeuvre d’historien ? Depuis quand les enfants nés hors mariage constituent-ils une « ethnie », sauf à adhérer à des distinctions racistes ?
On ne résiste pas à l’envie de citer quelques perles de la même origine :
« Quelques années plus tard [7] , il ne resta rien des richesses accumulées dans ces îles et nombre de négociants métropolitains furent ruinés. Mais on peut considérer que ces derniers auront été le vecteur de l’implantation de l’ethnie noire. Par voie de conséquence, sans doute que les descendants de celle-ci auront ainsi échappé à d’autres fléaux. »
Ainsi les richesses se seraient évaporées. Cela n’existe pas, sauf dans des croyances magiques. Les richesses ont changé de main, elles ont servi à développer des industries, armement, accastillage, industries du luxe, etc. Mais le comble du cynisme ou de la stupidité, on ne sait, c’est d’indiquer comme seul bénéfice de cette période d’avoir permis aux Africains de quitter leur enfer d’origine… et en plus le transport était gratuit !
D’autres jugements, dans des ouvrages hautement scientifiques, laissent tout aussi pantois :
« Le chapitre qui venait de se clore en 1848 n’était pas complètement négatif. Une indéniable prospérité économique s’était traduite dans les faits dès les débuts de la traite des noirs. » [8]
Autant s’extasier de ce que le prodigieux effort de guerre allemand, entre 1940 et 1945, fut fi nancé par le pillage des pays occupés et l’extermination de la main d’œuvre déportée. Ce qui est escamoté avec la plus grande désinvolture dans ce jugement de « valeur », qui affiche de façon obscène la primauté de l’argent, c’est ce que certains appellent pudiquement la question morale. C’est avouer que le traitement réservé aux noirs ne relève pas de la moralité, comme le disait Montesquieu.
On ne recommandera jamais assez au lecteur de l’historien de faire preuve d’esprit critique face à une Histoire qui n’est jamais parfaitement objective. L’Histoire ment toujours d’une certaine façon, au moins par omission, puisqu’on ne saurait inventorier la totalité des faits. Surtout l’Histoire est une matière d’autorité, et l’autorité, en l’occurrence, est celle des vainqueurs. Un ensemble de faits aussi bien établis et documentés que la Révolution française a connu et connaîtra diverses présentations et interprétations dont aucune ne peut prétendre s’imposer comme dogme. Il y a eu la Révolution tueuse : guillotine, tricoteuses, tribunaux révolutionnaires. Les images de la terreur révolutionnaire sont bien ancrées dans la tradition scolaire. Cette terreur a causé, de 1792 à 1794, de trente-cinq à quarante mille morts dans toute la France, qu’ils aient été exécutés sommairement ou qu’ils aient fait l’objet d’une condamnation à la peine capitale. Mais l’Histoire a refusé une célébrité analogue aux trente mille communards que les Versaillais tuèrent pendant la seule « semaine sanglante » de mai 1871 [9] : les morts faits par la Révolution comptent toujours beaucoup plus que ceux dus à la répression.
Autre exemple : c’est l’Histoire qui a fait de la prise de la Bastille – une horde populeuse, type racaille de banlieue assiégeant un commissariat, se fait ouvrir les portes d’une forteresse quasi vide et tue sauvagement les gardes et le gouverneur – le mythe national par excellence. Tout est dans l’interprétation.
Si un événement aussi important de notre Histoire nationale peut donner lieu à de telles distorsions, combien doit être problématique l’histoire de l’esclavage et de la colonisation ! L’Histoire de l’Afrique qui nous est racontée en France est celle des conquérants : c’est son premier défaut. Il ne s’agit pas d’un procès d’intention mais d’un constat. C’est une première et fondamentale distorsion. Tout comme les peuples africains ne sont toujours pas émancipés de la tutelle politique de l’Occident, ils ne se sont pas encore emparés de leur Histoire pour leur propre usage et pour en imposer la vision au monde.
Les Traites négrières
La dernière et très douteuse contribution à cette Histoire dominée est l’ouvrage d’Olivier Pétré-Grenouilleau intitulé Les Traites négrières, essai d’histoire globale. Le titre, à lui seul, a son éloquence. Que peut bien vouloir dire d’abord une « histoire globale » ? Il s’agit apparemment de noyer les phénomènes un peu crus dans un ensemble flou. C’est le contraire d’un comparatisme critique. On pourrait ainsi, si on l’osait, faire une histoire globale de l’antisémitisme qui dissoudrait et relativiserait la Shoah dans les millénaires persécutions contre les juifs.
L’expression « les traites négrières », quant à elle, annonce la thèse et le sophisme fondamental du livre. Par ce pluriel l’auteur prétend qualifier trois traites : la traite arabo-musulmane, la traite interne à l’Afrique et la traite européenne. Il n’y a eu en fait qu’une seule traite négrière, c’est-à-dire à fondement exclusivement raciste, c’est celle pratiquée par les Européens. La traite arabo-musulmane, succédant à celle pratiquée par l’Empire romain dans toute son aire, a frappé des captifs de toutes origines non musulmanes [10]. Quant au servage ou au rapt pratiqués dans certaines sociétés africaines, comment pourraient-ils recevoir la qualification de négrier, qui traduit par essence la subjectivité du regard « blanc » ?
Dès le titre, la fonction idéologique du livre apparaît donc clairement. On s’explique alors le lancement médiatique dont il a bénéficié, sans précédent pour un ouvrage aussi indigeste, de facture lourdement universitaire [11]. On vit l’auteur accueilli par un chorus d’applaudissements sur tous les plateaux de télévision, et son livre, loin d’être l’objet d’un quelconque débat, fut unanimement porté aux nues par des critiques qui n’en avaient certainement pas lu dix pages, mais qu’importe. C’est à l’idéologie professée par le livre qu’allait leur enthousiasme : ils ne pouvaient que faire un triomphe. La véritable croisade entreprise alors pour le défendre contre toute contestation a atteint des sommets d’indécence.
Par un artifice assez grossier, l’auteur prétend débarrasser l’histoire de l’esclavage de ses « clichés » et de ses « poncifs » [12] – c’est ainsi qu’il qualifie aimablement les travaux de ses prédécesseurs, prétendument pervertis par leurs bons sentiments. Ceux-ci auraient, selon lui, dramatisé la traite et l’esclavage, qu’il se charge, lui, de banaliser.
En réalité, cette histoire telle qu’elle a été racontée par les Européens est toujours restée bien en deçà de l’horreur de la traite transatlantique et de l’esclavage tels que les ont vécus les noirs. Cette description, devant laquelle ont reculé les historiens blancs, même « bienveillants », est encore à faire.
Le racisme a en effet joué un rôle essentiel dans le déchaînement de ce que Rosa Amelia Plumelle-Uribe appelle « la férocité blanche » [13]. Cet aspect de l’étude de l’esclavage est et a toujours été, sauf chez quelques auteurs haïtiens, largement tabou. La rouerie consiste à présenter au contraire comme taboue la description adoucie et relativisée de l’esclavage, qui est pourtant la norme. Mais jamais on n’était allé aussi loin dans l’atténuation. Ainsi Pétré-Grenouilleau dénonce-t-il « le portrait apocalyptique » [14] qui aurait été fait du transport des captifs, le « taux d’entassement », « souvent exagéré par les abolitionnistes » [15], sans qu’aucune preuve ou référence soit apportée à l’appui de ces appréciations éminemment subjectives. C’est le second défaut majeur de l’ouvrage : des affirmations subjectives jamais étayées de la moindre preuve. C’est ce que l’on présente en France comme une grande oeuvre d’historien !
Pétré-Grenouilleau parvient, dans un livre consacré à la traite négrière, à prouver l’excellence de la moralité blanche : loin que l’esclavage raciste puisse être reproché spécifiquement aux Européens, l’abolitionnisme prouve leur supériorité. En effet le mouvement abolitionniste est, selon lui, né par génération spontanée. Nulle part n’est formulée l’hypothèse, pourtant la plus vraisemblable, que l’abolitionnisme est né de l’atrocité toute particulière de la traite atlantique, l’opinion européenne s’émouvant légitimement des conditions terrifiantes du transport, et des débordements de cruauté de l’esclavage. À l’explication de bon sens on substitue une thèse hautement improbable mais flatteuse. La distorsion par une interprétation tendancieuse est ici manifeste.
Il est bizarre, à ce propos, que personne n’ait relevé ce grave défaut de rigueur historique : ce dont l’ouvrage se prétend une réfutation n’est jamais clairement désigné, il s’agit d’une sorte de nébuleuse historique sans auteurs, sans titres, sans citations. En l’espèce, les « exagérations » incriminées par l’auteur seraient le fait d’un groupe désigné vaguement par le terme « les abolitionnistes ».
D’une façon générale, des assertions très douteuses ne sont pas étayées. Ainsi cette affirmation pour le moins étrange :
« Ajoutons que l’introduction d’Africains favorisa l’apparition d’épidémies chez les Indiens. » L’auteur explique la disparition des Indiens d’Amé rique essentiellement par le « choc microbien ». [16]
C’est faire bon marché des témoignages les plus anciens sur la question, à commencer par ceux de Las Casas, relayés par Montaigne, dès le XVIe siècle :
« Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples [17] passés au fil de l’épée. »
Un autre thème récurrent du livre est la récusation de la question morale :
« L’aspect moral mis à part, peu de choses distinguaient le trafic négrier des autres grands commerces maritimes » [18]
« La traite ne doit pas être réduite à une simple affaire de morale ». [19]
Il se trouve que, comme l’auteur lui-même le note, ce trait caractérise le discours des négriers :
« Ce type de discours [économique] permettait d’évacuer les dimensions morales et intellectuelles du débat. » [20]
Il s’inscrit donc directement dans l’héritage de l’idéologie négrière, dont tout le livre constitue une tentative de réhabilitation qui semble avoir porté ses fruits.
L’engagement idéologique, au détriment de la prudence du savant, est confirmé par le caractère catégorique des assertions. Bien loin que les chiffres de la traite et de l’esclavage soient connus avec certitude, ils sont toujours hautement hypothétiques et risquent de le rester définitivement. On s’étonne même de la pauvreté des connaissances derrière l’apparence de savoir produite par les répétitions. D’un ouvrage à l’autre, les mêmes informations sont présentées sans aucun recul critique. L’inventaire, évidemment partiel, des expéditions n’est qu’un élément qui devrait, loin d’être sacralisé, être complété par bien d’autres points de vue.
Dans la plupart des colonies américaines, notamment caraïbes, la population des esclaves était cinq à dix fois plus élevée que celle des colons. Ces chiffres pourraient utilement être commentés et se prêter à des projections. Mais non, on fait comme si on savait tout et comme si le dernier mot avait été dit : l’Histoire est définitivement établie sur ce point. L’acharnement à soutenir cette clôture est en lui-même suspect, aucune question historique ne pouvant être considérée comme définitivement connue. C’est cette assertion qui a été largement diffusée dans le public, sans aucune réserve critique.
On en sait encore moins sur les traites arabes, mais l’imagination et les « projections mathématiques » aidant on aboutit à des chiffres aussi péremptoires. Peu importe que l’on compare, entre autres sophismes, quatorze siècles de traite arabe et trois siècles de traite occidentale, l’important est de produire deux chiffres, lesquels seront ressassés jusqu’à plus soif par tous les mass médias. On est au coeur de la fonction idéologique du livre. Les deux chiffres, largement arbitraires – celui de la traite atlantique et celui des razzias arabes – ont été compulsivement martelés en effet sur tous les plateaux de télé, débats et même dans les bulletins d’information.
Une histoire se prétendant globale et comparatiste aurait pourtant dû souligner bien des différences. Les Arabes, nous dit-on, razziaient souvent pour lever des troupes. Ces razzias devaient donc ressembler assez aux rafles que faisaient les Français pour recruter des troupes coloniales au XXe siècle. L’histoire de ces « enrôlements forcés » reste à faire ; mais on ne les range pas pour autant sous l’appellation de trafic d’esclaves, même si cela lui ressemblait fort. Par ailleurs les noirs se sont fondus dans les populations arabes. Cela signifie qu’ils étaient peu nombreux par rapport à la population globale et que, même s’il y avait probablement des sentiments xénophobes à leur égard, il n’y avait pas de doctrine ni de législation racistes et ségrégationnistes.
La différence fondamentale est là. C’est une différence qualitative essentielle, qui ne tient pas dans la comparaison des chiffres. La dénégation péremptoire d’Olivier Pétré-Grenouilleau – « Les anciens poncifs (du type : la traite est la conséquence d’un racisme à l’encontre des Noirs) étant aujourd’hui complètement dépassés, il serait utile de les remplacer par des hypothèses plus scientifiques » – est d’ailleurs, par son insistance même, l’aveu que l’on a affaire non à une intelligence mais à une volonté. L’énormité de cette allégation, démentie par trois siècles de textes racistes – il est vrai passés sous silence –, n’a choqué personne. Notons, dans cet ordre d’idées, la curieuse présentation de la communauté noire américaine :
« Aux États-Unis […] la force de la minorité noire s’explique surtout par la tendance à l’endogamie et par une forte natalité depuis la guerre de Sécession » [21]
Cette « tendance à l’endogamie », comme euphémisme de la ségrégation raciste, est vraiment une trop belle perle historique. Que penserait-on d’un historien de l’Inde qui noterait une « tendance à l’endogamie » chez les Intouchables ? Il sombrerait sûrement dans le ridicule.
Les thèses développées par Pétré-Grenouilleau ne sont pas nouvelles, elles rejoignent celles exposées beaucoup plus grossièrement et avec beaucoup moins d’efficacité par l’historien raciste [22] Bernard Lugan, notamment dans son ouvrage Afrique, l’histoire à l’endroit. Elles s’inscrivent dans un courant minoritaire de l’historiographie américaine. Ce qui est nouveau, c’est la diffusion forcenée de ces thèses dans les médias à l’occasion de la sortie de ce livre.
Le florilège des titres de presse est éloquent en lui-même :
« La vérité (sic) sur l’esclavage » [23]
« Quelques vérités gênantes (sic) sur la traite des Noirs ». [24]
S’y ajoutent les déclarations tous azimuts d’un historien déchaîné. La plus idéologique, sous le titre :
« Traite négrière : les détournements (sic) de l’histoire » [25]
Avec, en bandeau :
« 11 millions d’Africains furent déportés vers les Amériques de 1450 à 1867. Les traites orientales conduisirent à la déportation de 17 millions de personnes ». [26]
Pétré-Grenouilleau y stigmatise, entre autres, en toute objectivité scientifique, « une certaine gauche tiers-mondiste », au long d’un article qui est un chapelet d’assertions virulentes non étayées et qui, avec un peu de recul, paraîtra bientôt assez époustouflant. La plus scandaleuse de ces assertions est passée comme une lettre à la poste, devant un public extasié :
« Il faut admettre qu’il s’agit du premier exemple de grand commerce international entre Blancs, Noirs et Arabo-Turcs, rentable pour toutes les parties. » [27]
Après ce tir groupé assorti d’une tournée télévisuelle complète sur les talk-shows supposés culturels, peut-être enivré par tant d’exhibitions solipsistes pendant plusieurs mois, Pétré-Grenouilleau se surpasse enfin et dénonce la loi Taubira dans une déclaration haineuse où il confond (bêtement ? intentionnellement ?) « crime contre l’humanité » et « génocide » et s’en prend explicitement aux noirs et à leurs « choix identitaires » [28]. Un collectif d’Antillais ose enfin protester et porter plainte pour négation de crime contre l’humanité. Mal leur en a pris. On assiste alors à une mobilisation massive contre les fanatiques persécuteurs des honnêtes scientifiques. Rebelote dans tous les médias, sur tous les plateaux de télévision, de la troupe des historiens indignés se portant au secours du malheureux injustement persécuté, pétitions pour l’abolition de la loi Taubira, pilonnage de la bonne parole. N’en jetez plus, la cour est pleine ! Piteusement, le collectif des Antillais retire sa plainte. Force reste à l’autorité, à sa « bêtise au front de taureau ».
Post-scriptum Ce texte est extrait du livre d’Odile Tobner, Du racisme français. Quatre siècles de négrophobie, paru aux Éditions Les Arènes en novembre 2007. Nous le reproduisons avec l’aimable autorisation de l’auteure et des éditeurs. le titre Une négrophobie académique ? est le fait du collectif Les mots ont importants.
Notes
[1] Voici, à titre indicatif, un Florilège négrophobe non-exhaustif tiré du livre d’Odile Tobner :
« Défendons à nos sujets blancs de contracter mariage avec les Noirs. ». Code noir, édition de 1724
« Les nègres sont si naturellement paresseux que ceux qui sont libres ne font rien. » Montesquieu
« Les Blancs sont supérieurs à ces Nègres, comme les Nègres le sont aux singes et comme les singes le sont aux huîtres. » Voltaire
« Les Noirs vivaient à un stade de civilisation inférieur parce qu’ils étaient biologiquement inférieurs aux Blancs. » Saint-Simon
« La nature a fait une race d’ouvriers, c’est la race chinoise […] ; une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre […] ; une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. » Ernest Renan
« Je vous défie de soutenir jusqu’au bout votre thèse qui repose sur l’égalité, la liberté, l’indépendance des races inférieures. Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. » Jules Ferry
« Voici à peu près trente mille ans qu’il y a des Noirs en Afrique, et pendant ces trente mille ans ils n’ont pu aboutir à rien qui les élève au-dessus des singes… Les nègres continuent, même au milieu des Blancs, à vivre une existence végétative, sans rien produire que de l’acide carbonique et de l’urée. » Charles Richet, physiologiste français, prix Nobel de médecine en 1913.
« La privation de la lumière du Christ, et même de tout reflet de cette lumière, a permis à l’esprit mauvais de s’établir en maître sur cette terre déshéritée de l’Afrique… Les Noirs sont de temps immémorial livrés sans contrôle à une sensualité abjecte, à la cruauté, au mensonge. » Teilhard de Chardin
« Quant à l’effort intellectuel que représentent les conquêtes techniques, l’indigène n’est pas capable de l’évaluer. » Albert Schweitzer, prix Nobel de la paix en 1952.
« Ces gens, ils viennent directement de leurs villages africains. Or la ville de Paris et les autres villes d’Europe, ce ne sont pas des villages africains. Par exemple, tout le monde s’étonne : pourquoi les enfants africains sont dans la rue et pas à l’école ? Pourquoi leurs parents ne peuvent pas acheter un appartement ? C’est clair, pourquoi : beaucoup de ces Africains, je vous le dis, sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou quatre femmes et vingt-cinq enfants. Ils sont tellement bondés que ce ne sont plus des appartements, mais Dieu sait quoi ! On comprend pourquoi ces enfants courent dans les rues. », Hélène Carrère d’Encausse, académicienne française.
« En fait, l’équipe de France est aujourd’hui black-black-black, ce qui provoque des ricanements dans toute l’Europe. Si vous faites remarquer cela en France, on vous jette en prison, mais il est toutefois intéressant de noter que l’équipe nationale de football est composée presque exclusivement de joueurs noirs. » Alain Finkielkraut
« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Le paysan africain qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès. » Nicolas Sarkozy
[2] PUF, 1997
[3] Louise Marie Diop-Maes, Afrique noire. Démographie, sol et histoire, Présence africaine, 1996
[4] Malgré une assertion aussi peu sensée, Philip Curtin a fait des disciples dans l’histoire de l’esclavage, dont Olivier Pétré-Grenouilleau, qui ne jure que par lui
[5] Cf. Odile Tobner, Du racisme français, chapitre 2, « Sacraliser le commerce »
[6] Raymond Marin-Lemesle, Le Commerce colonial triangulaire, XVIIIe-XIXe siècle, PUF, « Que sais-je », 1998
[7] C’est-à-dire après l’abolition de l’esclavage
[8] Jean Pouquet, Encyclopaedia Universalis, article « Antilles ».
[9] Chiffres donnés par Jean Derens, article « Terreur », Encyclopaedia Universalis, Thesaurus (2002)
[10] Ce que confirme d’ailleurs Pétré-Grenouilleau : « Le monde musulman, d’ailleurs, fut loin de ne recruter que des esclaves noirs. Tout au long de son histoire il puisa également très largement dans les pays slaves, le Caucase et l’Asie centrale. » On peut y ajouter aussi le monde méditerranéen
[11] L’historien Marcel Dorigny note cependant l’absence de bibliographie à la fin de l’ouvrage comme défaut rédhibitoire pour un ouvrage savant. Il est vrai qu’on aurait alors pu mesurer le caractère limité des sources de l’auteur, compilation d’historiens qui ont ses préférences – le contestable et contesté Philip Curtin en tête – ainsi que ses lacunes, toutes signifiantes. Pas un mot de l’ouvrage, capital et remarquablement documenté, d’Aimé Césaire : Toussaint Louverture, la Révolution française et le problème colonial, Présence africaine, 2004
[12] Ces termes sont récurrents et apparaissent dès l’introduction, (page 12).
[13] Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La Férocité blanche. Des non-blancs aux non-aryens, génocides occultés de 1492 à nos jours. Préface de Louis Sala-Molins, Albin-Michel, 2001
[14] Page 127
[15] Page 135
[16] P. 58. Ainsi ce sont les noirs qui sont la cause de la disparition des Indiens. CQFD. À vouloir en faire trop, on se dévoile.
[17] Au sens de « gens ».
[18] Page 176
[19] Page 124
[20] Page 261
[21] Page 465
[22] Bernard Lugan soutient en effet la thèse d’une hominisation multiple
[23] Le Nouvel Observateur, 03/03/2005
[24] L’Expansion, 29/06/2005
[25] Le Monde, 06-07/03/2005
[26] Pas de période pour le deuxième chiffre, en toute objectivité ; pas, non plus, l’élémentaire précaution de prudence d’un « selon O. P.-G. ». On a la foi ou on ne l’a pas
[27] L’Express, 14/03/2005
[28] Dans Le Journal du dimanche, 12/06/2005
Post Scriptum :
Source : http://lmsi.net/spip.php ?article695
| En 1948, les Palestiniens ne sont pas partis « tout seuls » |
| Ilan Pappé |
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« La purification ethnique continue et Israël veut vous la faire accepter « .
Interview de Ilan Pappé, faite par Emanuela Irace pour Il Manifesto, à Rome, le 14 décembre 2007 à l’occasion de son intervention à la leçon inaugurale du Master Enrico Mattei pour les Proche et Moyen-Orient.
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lan Pappé est arrivé en Italie sans tambours ni trompettes. Hôte de l’Iesmavo (Master Enrico Mattei per il Medio Oriente , NdT), au siège de l’Isiao de Rome (Institut italien pour l’Afrique et l’Orient http://www.isiao.it/, NdT) pour une conférence sur « Israël-Palestine, une terre deux peuples ». Après avoir dénoncé ces derniers mois l’impossibilité de travailler sereinement dans une atmosphère hostile, celle de son université de Haïfa, Pappé est parti en Grande-Bretagne, où il enseigne maintenant à l’université d’Exeter. Historien du non consensus, « révisionniste », il est né en Israël en 1954, de parents juifs qui avaient fui l’Allemagne des années 30 ; il a publié une demi-douzaine de livres. Parmi les plus récents, « The ethnic cleansing of Palestine », non encore traduit en italien. Au centre de l’analyse du grand historien, la politique sioniste de déportations et expulsions de palestiniens réalisées pendant et après la guerre de 1948, quand environ 400 villages furent vidés, effacés et détruits au cours des cinq années qui suivirent.
Professeur Pappé, vous décrivez l’épuration ethnique comme moment constitutif, en 1948, de l’Etat d’Israël. Vous brisez de cette façon le topos de l’exode volontaire des Palestiniens.
En 47-48, les Palestiniens ont été expulsés, même si l’historiographie officielle parle de pressions des leaders arabes qui les auraient persuadés de s’enfuir. L’idée de trouver un refuge pour la communauté juive, persécutée en Europe et anéantie par le nazisme, se heurta à une population autochtone qui était en phase de redéfinition. Projet colonial qui pratiqua l’épuration ethnique, en affrontant de façon anticipée le problème démographique : l’existence de 600.000 juifs contre un million de Palestiniens. Avant que les arabes ne décident en février 1948 de s’y opposer militairement, les Israéliens avaient déjà chassé plus de 300.000 autochtones.
Comment se réalisa la purification ethnique et pourquoi tout le monde s’est-il tu ?
Cela eut lieu en l’espace de huit mois, et ce n’est qu’en octobre 48 que les Palestiniens commencèrent vraiment à se défendre. La riposte des sionistes fut les massacres dans la province de Galilée, la confiscation des maisons, des comptes bancaires, de la terre. Les Israéliens effacèrent un peuple et sa culture. Personne ne dénonça ce qui se passait parce que la Guerre était finie depuis peu. Les Nations Unies ne pouvaient pas admettre qu’une de leurs résolutions (la 181, sur la partition de la Palestine, NDR) se conclut avec une épuration ethnique. La Croix-Rouge avait déjà été accusée de n’avoir pas rapporté avec objectivité ce qui se passait dans les camps de concentration nazis, et les principaux médias ne voulaient pas avoir d’affrontement avec les juifs.
Un sentiment de culpabilité et une « diplomatie », dans l’action des gouvernements, avec quelles conséquences ?
Pendant l’Holocauste, les pays qui aujourd’hui condamnent Israël, ou étaient connivents, ou sont restés silencieux. C’est pour ces motifs que la communauté internationale a abdiqué devant son droit de nous juger. On lui fait endosser une faute à laquelle elle ne peut plus remédier. En perdant ainsi, aujourd’hui encore, le droit de critiquer le gouvernement d’Israël. La conséquence est que quand naquit l’Etat, personne ne lui reprocha l’épuration ethnique sur laquelle il s’était fondé, un crime contre l’humanité commis par ceux qui la planifièrent et la réalisèrent. Dès ce moment-là, l’épuration ethnique devint une idéologie, un ornement infrastructurel de l’Etat. Discours toujours valide aujourd’hui, parce que le premier objectif reste démographique : obtenir la plus grande quantité de terre avec le plus petit nombre d’arabes.
Sous quelles formes et par quels moyens l’épuration ethnique continue-t-elle ?
Avec des systèmes plus « propres et présentables ». Depuis un mois le Ministre de la Justice essaie de légitimer les implantations illégales des colons en laissant intacts les avant-postes. Nous savons que la Haute Cour de Justice est en train de décider si elle doit autoriser le gouvernement à réduire les stocks de carburant, en supprimant l’énergie électrique à Gaza, où vivent un million de Palestiniens qui se retrouveraient sans possibilité de boire de l’eau, parce que la nappe phréatique est polluée par les égouts, et que seul un système de dépuration électrique peut la rendre potable. Mais de ces exemples pour anéantir les Palestiniens il y en a des dizaines, à commencer par le mur, qui est accepté par les Usa et l’Union Européenne.
Qu’est-ce qu’Israël demande à ses alliés ?
Que son modèle soit accepté tel quel. Pendant la guerre de 1967, 300 000 Palestiniens ont été expulsés de Cisjordanie ; pendant ces sept dernières années, la purification ethnique est devenue « construction du mur », qui repousse les Palestiniens vers le désert, hors de la zone assignée du Grand Jérusalem. Le problème est que les dirigeant israéliens conçoivent leur Etat en termes ethniques, raciaux, et sont donc des racistes à tous points de vue. Et cela est perçu par les Palestiniens ; et c’est le plus grand obstacle sur la voie d’une paix entre la Palestine et Israël. Ce qui est appelé « processus de paix » se réduit à : quelle part de la Palestine faut-il de nouveau annexer à Israël et quelle part, très petite, peut-on, éventuellement, donner au peuple palestinien.
Que peut-on faire pour inverser ce processus ?
Avant tout changer notre langage. Il ne s’agit pas d’un affrontement entre juifs et Palestiniens. C’est du colonialisme. Et c’est incroyable qu’au 21ème siècle on puisse encore accepter une politique coloniale. Il faut imposer à Israël les mêmes mesures qu’on avait employées contre le gouvernement raciste de l’Afrique du Sud, dans les années 60-70. Il existe aujourd’hui des mouvements d’opinion de jeunes juifs, en Europe et aux Usa, qui dénoncent la politique colonialiste et critiquent Israël en tant qu’état colonialiste et raciste, pas en tant qu’état fondé par des juifs.
La législation française (et d’autres pays européens) met des restrictions au droit d’exprimer des opinions « révisionnistes » à l’égard d’Israël, mais ne prend pas position pour l’application systématique des résolutions de l’Onu.
J’ai eu une expérience de ce genre il y a deux ans environ. Ma conférence fut interrompue par un groupe d’extrémistes, juifs comme moi, qui m’empêchèrent de continuer. La police arriva, pour me protéger d’eux, pas pour m’accuser. Quant au silence, il est beaucoup plus commode pour les gens de penser de façon conventionnelle. Il faut avoir beaucoup d’énergie et d’originalité pour agir autrement. La Résolution 194, par exemple, établit que les réfugiés palestiniens ont le droit de retourner sur leurs terres. Mais c’est plus facile de ne rien faire et de continuer à penser avec les mêmes formules.
Est-ce que ce sont pour les mêmes raisons que la gauche italienne continue à proposer le modèle « deux peuples deux états » ?
Il est certain que la gauche italienne n’est pas courageuse. Mais elle devra changer, par force, parce que la situation sur le terrain devient catastrophique. Si Israël envahit Gaza, comme c’est dans l’ordre actuel des choses, ils tueront énormément de Palestiniens et pourtant ils ne changeront pas la réalité. Gaza est une grande prison, et il arrivera ce qui se passe dans les révoltes des prisons : l’armée rétablira « ordre et propreté », avec des coups et des tueries. Ce sera un massacre mais, quand ils repartiront, la situation sera toujours la même.
Quels résultats pourraient par contre donner la solution des deux peuples à l’intérieur d’un état unique ?
Il est nécessaire que les populations s’acceptent, que les juifs reconnaissent leurs frères et voisins arabes et vice versa. Après avoir reconnu l’histoire pour ce qu’elle est et après avoir assumé chacun ses propres responsabilités. Reconnaissance, responsabilité et acceptation. En suivant cette voie on pourra arriver à un état unique, où compte le principe « un homme une voix » et où les citoyens, même s’ils ne s’aiment pas, pourront cohabiter. C’est un projet qu’on peut atteindre si on continue à critiquer et à empêcher les crimes qui continuent à être commis par Israël, et si l’on poursuit la campagne de désinvestissement (BDS : Boycott, Désinvestissement, Sanctions, NdT), comme ça a été le cas en Afrique du Sud.
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio
http://www.ilmanifesto.it/Quotidiano-archivio/23-Dicembre-2007/art36.html
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| 1880-1914 : Londres, Paris et Bruxelles pratiquent l’esclavage en Afrique
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De la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale, le travail forcé a été général sur le continent africain. Tous les colonisateurs l’ont imposé. Un phénomène dont on imagine mal l’ampleur.
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A la veille de la colonisation, l’esclavage était-il totalement aboli sur le continent africain ?
Le commerce extérieur d’esclaves a disparu au cours du XIXe siècle ; les Africains se sont mis massivement à échanger d’autres biens que les hommes sur le marché international : produits des cultures près des côtes, au Sénégal, au Nigeria actuel, mais surtout produits de la cueillette ou de la chasse, qui supposent des transports de lourdes charges sur des distances parfois longues. C’est ainsi qu’en Afrique de l’Est, de même qu’en Angola, se forme un « pré-prolétariat » de dizaines de milliers de porteurs sur lesquels la colonisation naissante va s’appuyer. Subsistent toutefois, sur les marges du continent africain, des formes d’esclavage. D’une part, un esclavage domestique, très différent de l’esclavage tel qu’on le connaît dans le Nouveau Monde : ces esclaves sont largement intégrés dans les familles de leurs maîtres. D’autre part, un esclavage à plus large échelle, en Angola, dans les îles au large du continent africain, aussi bien du côté Atlantique que du côté de l’océan Indien (Cap-Vert, Réunion, Zanzibar). Quand ils se sont installés, les Britanniques aussi bien que les Français ou les Belges ont par ailleurs développé un système d’administration indirecte qui reconnaissait à certains chefs éminents la propriété d’esclaves. Mais cela reste marginal.
Qu’est-ce qui change avec la colonisation ?
Les colonisations donnent naissance à des formes de travail très spécifiques que nous finirons par appeler le « travail forcé ». Celui-ci apparaît à partir des années 1880 pour être progressivement légalisé au cours des deux décennies suivantes. Ce premier âge colonial, entre 1880 et 1906-1908, correspond à la conquête de l’espace territorial colonial ; c’est le moment où les États occidentaux et des particuliers commencent à confisquer des terres aux Africains. Il s’accompagne partout d’un grand nombre de massacres et de violences. Un système juridique se met en place, conforté par les théories racistes, qui refuse aux Africains les droits des citoyens européens et notamment celui de mettre leur force de travail sur un marché libre. A ces «indigènes », on va pouvoir imposer un travail obligatoire. Tout un discours idéologique se construit alors pour affirmer que les Africains n’aiment pas le travail !
Quelles formes prend ce travail forcé ?
Dans certains cas, il s’agit de travaux d’utilité publique : il faut construire des routes et des équipements, porter les affaires des troupes et des administrations coloniales qui conquièrent de nouveaux espaces. A mesure que la colonisation avance, on réquisitionne des hommes dans les villages, en privilégiant les plus vigoureux. Toute la communauté villageoise s’en trouve déséquilibrée. Les vieux, les jeunes et les femmes doivent d’une part contribuer à alimenter ces gens qui partent et, d’autre part, se substituer à eux dans leurs travaux. Cette situation que l’Europe a bien connue en temps de guerre, mais en général pour une durée limitée, est générale en Afrique pendant tout le premier âge colonial. A cela s’ajoute le travail forcé organisé par les compagnies concessionnaires. Toutes les nations colonisatrices – la France, au Congo français, Léopold II et les Belges dans l’État indépendant du Congo, les Britanniques en Afrique de l’Est et en Afrique australe, les Allemands en Afrique de l’Est et dans l’actuelle Namibie, les Portugais en Afrique centrale – ont confié à des entreprises privées des privilèges spéciaux pour exploiter économiquement les territoires. Ces compagnies concessionnaires détiennent des droits sur la terre, sur les biens, mais également des droits régaliens, dont la possession de forces de l’ordre. Un système qui va conduire évidemment à une utilisation discrétionnaire et presque toujours abusive de travailleurs. Ce système a été porté à son paroxysme dans les deux Congo français et belge, en partie parce que ce sont des régions très pauvres en hommes. Le peu de gens disponibles sont systématiquement utilisés. Et ceux qui le refusent sont sévèrement châtiés. A la fin de cette première phase, lorsque se met en place, à partir du XXe siècle, une économie, en principe plus moderne, qui repose moins sur le pillage systématique des ressources, et qui se préoccupe davantage de productions minières ou agricoles, de nouvelles formes de travail forcé sont mises en place. Dans les mines sud-africaines, sur les hautes terres du Kenya britannique, au Cameroun et en Côte d’Ivoire, partout, l’économie de traite contraint une main-d’oeuvre récalcitrante, et souvent rare, à travailler dans les plantations et les mines. Fait troublant, les entrepreneurs africains, qui ne peuvent pas, pour leur part, recourir à cette main-d’oeuvre forcée, se retrouvent en concurrence avec les colons européens. C’est dans cette bourgeoisie agraire naissante africaine qu’on rencontre, dès la fin des années 1920, les premiers critiques du travail forcé. L’un des plus virulents sera Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire.
Que sait-on en Europe de ces pratiques ?
Quelques voix fortes se sont fait entendre. En France, dans l’entre-deux-guerres, les témoignages d’Albert Londres et d’André Gide notamment ont fait éclater le scandale du travail forcé lié à la construction des chemins de fer. Les deux voies ferrées reliant le Congo à l’océan Atlantique, le chemin de fer belge d’abord (1890-1898) et le Congo-Océan, le chemin de fer français ensuite (1921-1934), ont été de véritables cimetières pour la main-d’oeuvre africaine : « un mort par traverse », disait-on. C’est exagéré, mais on estime que la mortalité liée à ces chantiers se chiffre par dizaines de milliers.
Le travail forcé, est-ce différent de l’esclavage ?
Juridiquement, les statuts sont différents. L’esclave est le bien de son maître. Le travailleur forcé, lui, reste libre en droit. Cela dit, dans les faits, les travailleurs forcés sont réquisitionnés et maintenus au travail sous la contrainte. Ils ne touchent aucun salaire et doivent être nourris par les populations des villages qu’ils traversent. Il existe certes des formes de compensation : on donne par exemple au travailleur du sel ou du tissu. Mais ces rétributions restent tellement en dessous de la valeur du travail fourni qu’on ne peut appeler cela un salaire. Et, bien sûr, les travailleurs forcés, comme les esclaves, sont encadrés par des forces de l’ordre, des milices africaines recrutées sur le territoire même, et commandées par des Européens. On comprend que, pour les Africains, esclavage ou travail forcé, cela n’ait pas fait de différence. En Afrique centrale – qu’elle soit sous domination française, belge, allemande –, où l’esclavage interne avait été très marginal et où existaient de nombreuses sociétés minières, les gens ont vécu la mise au travail forcé comme le début d’un esclavage. Et, du côté des élites africaines, pour les instituteurs, les pasteurs, les planteurs, ceux qui savaient ce que l’esclavage avait été, il semblait clair que le travail forcé s’apparentait à de l’esclavage. Ce que beaucoup d’entre eux d’ailleurs vont combattre.
Mais il y a des élites qui collaborent ?
Oui. Les autorités en place ont pu trouver un intérêt dans la colonisation, car non seulement elles ont été maintenues en place, mais elles ont été renforcées par la colonisation. Le pouvoir des États récents, vieux d’un siècle seulement, comme les États musulmans du nord du Nigeria, a souvent été conforté. Quant aux États plus anciens, comme l’immense empire lunda en Afrique centrale, menacés par de nouvelles élites politiques apparues au XIXe siècle, la colonisation leur a offert une planche de salut. Les colonisateurs, eux, étaient prêts à fermer les yeux sur les méfaits de ces chefs dans la mesure où ces derniers leur garantissaient une offre permanente de main-d’oeuvre soumise et respectueuse. C’est le cas de toute l’Afrique guinéenne, en Côte d’Ivoire, en Gold Coast (actuel Ghana), au Togo, au Dahomey (Bénin), au Nigeria, indépendamment de la nationalité des colonisateurs. Congo-Océan : Gide accuse Dans Voyage au Congo (1927), André Gide s’indigne des conditions de la construction du Congo-Océan. « Le chemin de fer Brazzaville-Océan est un effroyable consommateur de vies humaines. [...] Les premiers contingents ont eu beaucoup à souffrir ; tant durant le trajet [...] (certains se noient dans le fleuve et nombreux sont ceux qui décèdent de pneumonie), que sur les chantiers mêmes [...]. La mortalité a dépassé les prévisions les plus pessimistes. A combien de décès nouveaux la colonie devra-t-elle son bien-être futur ? »
Peut-on donner une mesure de la ponction humaine qu’a représentée le travail forcé ?
C’est difficile. Pour les colonies qu’on connaît le mieux, le Congo français et le Congo belge, il semble que, dans les villages les plus proches des voies de communication (voies d’eau et plus tard routes), les pertes pouvaient représenter la plus grande partie des hommes valides. Beaucoup de ces villages sont d’ailleurs désertés par leurs habitants, qui préfèrent s’éloigner et, parfois, passer de l’autre côté de la frontière, pour y découvrir la même horreur, ce que racontait l’abbé Barthelemy Boganda dont la famille, basée en Oubangui-Chari (Centrafrique), a expérimenté les colonisations allemande (Cameroun) et belge (Congo-Kinshasa).
De quoi meurent tous ces hommes ?
Il y a d’abord les causes traditionnelles de mortalité. Les conditions sanitaires dans lesquelles vivent ces gens sont dramatiques, évidemment : maladies sexuellement transmissibles, mais aussi maladie du sommeil qui s’est tragiquement répandue au cours des années 1880-1910 et toutes les maladies liées à la malnutrition. Mais à ces causes traditionnelles s’ajoutent les conséquences du travail forcé. Les conditions sont très dures, les mauvais traitements parfois atroces. Le cas du Congo au temps de Léopold II, lorsque le roi belge en était le propriétaire, c’est-à-dire de 1885 à 1908 (date à laquelle le territoire est transféré à la Belgique), est particulièrement catastrophique. J’ai fait une enquête en 2003 dans la région du caoutchouc rouge, au Congo belge, pour le film de la BBC réalisé par Peter Bate, White King, Red Rubber ; Black Death (« Roi blanc, caoutchouc rouge, mort noire »). Plus de cent ans après, les évocations du travail de collecte dans les plantations de caoutchouc dans la forêt provoquent encore de véritables terreurs dans les villages. On y a gardé le souvenir des exactions. Il n’était pas rare qu’on coupe des mains ou des jambes de travailleurs quand les administrateurs considéraient la production insuffisante.
C’est une incitation au rendement par la terreur ?
Oui. Ce qui est étonnant, c’est que la France, l’Allemagne et l’Angleterre, tout en connaissant les exactions commises, ont pris le système léopoldien en modèle : ce qu’ils voyaient, c’est que le roi belge a obtenu un retour sur investissement rapide et très important. D’ailleurs, on peut dire que le système concessionnaire français s’est construit par imitation du système léopoldien. Le système allemand en Afrique de l’Est et dans le Sud-Ouest africain, la colonisation britannique en Rhodésie (Zimbabwe), contemporains du système léopoldien, sont tout aussi violents [2].
C’est la violence qui les rend rentables ?
Oui. J’imagine que l’on sait que c’est la violence qui les rend rentables, et on l’accepte comme un mal nécessaire qui apprendra aux Africains à devenir producteurs.
Jusqu’à quand ce système a-t-il duré ?
Dans beaucoup de régions le travail forcé est resté en place jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. La France est le pays qui a supprimé avec le plus d’éclat le travail forcé : en 1946, par un projet de loi proposé par Félix Houphouët-Boigny. Mais, bien qu’« officiellement » aboli, le travail forcé a pu subsister en fait, dans certaines régions, en Oubangui-Chari, au Gabon, au Congo. Et cela jusqu’à l’indépendance, quelquefois même au-delà. Car, à partir de 1945-1946, le besoin de main-d’oeuvre s’accroît avec l’ouverture de grands chantiers, notamment des ports et des équipements urbains. Parallèlement, les entreprises privées se développent, surtout en Afrique équatoriale : les compagnies forestières ou les exploitations de diamants. Elles requièrent, elles aussi, des travailleurs en nombre. On possède des textes étonnants venant des chambres de commerce d’Oubangui-Chari en Afrique équatoriale française entre 1945 et 1947, expliquant que le travail libre salarié ne convient pas à des populations aussi arriérées que celles de l’Afrique centrale !
Y a-t-il eu des résistances à cette violence du travail forcé ?
Il y a une première forme de réaction : c’est la fuite, surtout dans la première phase coloniale, au temps de la conquête, à la fin du XIXe siècle. On assiste alors à des mouvements de populations considérables : les gens passent d’une frontière à l’autre. Ils ne font d’ailleurs que renouer avec des formes de dissidence traditionnelles dans les sociétés africaines où, quand on n’était pas d’accord avec le système en place, on prenait son bagage pour aller s’installer plus loin. Les « réfugiés » d’aujourd’hui ne font rien d’autre.
Mais y a-t-il eu des insurrections ?
Bien sûr, les insurrections sont à peu près ininterrompues durant toute cette première période. On peut distinguer deux situations, les sociétés africaines étatiques et les sociétés africaines non étatiques. Dans les premières, les populations ont été habituées à une certaine contrainte de l’État. Et se sont accoutumées à des formes de soumission et d’obéissance. Dans ces sociétés-là, les résistances au travail forcé et, au-delà, à tout le système colonial sont relativement faibles, une fois les chefferies décapitées ou mises au pas. Les colonisateurs sont passés par les chefs traditionnels pour accéder à la main-d’oeuvre, limitant ainsi les résistances. Celles-ci ont été relativement faciles à briser et n’ont pas dépassé le début du XXe siècle. Les oppositions ont été beaucoup plus fortes dans ce qu’un militaire français, Gabriel Angoulvant, appelait les « sociétés anarchiques ». Il s’agit de sociétés villageoises qui s’auto-organisaient et où les habitants étaient habitués à se comporter en fonction de leur intérêt et à ne pas se soumettre à des autorités politiques permanentes. Cela concerne le sud de la Côte d’Ivoire, le sud-est du Nigeria, le sud du Cameroun et la plus grande partie de l’Afrique centrale. Jusqu’à la fin des armées 1920, la « pacification », comme on disait, de ces régions a été très difficile ; alors même que l’appareil de l’État colonial s’était renforcé, l’adhésion à l’ordre colonial est restée très superficielle. Ces territoires n’ont jamais été réellement soumis. Dès les années 1930, avec la crise économique, les manifestations de dissidence réapparaissent, dont les plus spectaculaires ont lieu en Oubangui-Chari et au Congo belge. A partir des années 1940, avec la Seconde Guerre mondiale, puis la politisation des populations africaines à partir de 1945, elles se multiplient.
Quelle forme prennent les révoltes ?
Il s’agit le plus souvent de guérilla larvée. Quelquefois, les populations donnent l’impression de se soumettre quand les commandants passent, puis reviennent à des formes de vie antérieures après leur départ. Derrière ce refus se manifeste le rejet des modes du développement économique voulu par la colonisation. Ces oppositions vont se prolonger dans beaucoup de cas au-delà de la colonisation, contre la modernisation autoritaire lancée par les États indépendants. Bien que rares, quelques grandes révoltes éclatent également. La plus significative a eu lieu au Tanganyika (actuelle Tanzanie) : c’est la révolte des Maji-Maji, contre la colonisation allemande, aux alentours de 1905-1910. C’est un soulèvement de misérables sans rapport avec des luttes entre groupes ethniques. Le refus de travailler devient une insurrection contre l’occupant allemand. Les travailleurs n’ont que des fusils de traite, mais ils opposent une résistance tellement forte qu’elle entraîne une interpellation au Parlement allemand, une commission d’enquête et une réforme : l’administration est obligée d’assouplir les conditions de travail. A la même époque, en 1904-1906, une deuxième révolte menée par les Nama et les Herero éclate dans le Sud-Ouest africain sous domination allemande. La répression a été tellement atroce que la plus grande partie de ces deux peuples a disparu : plus de 60000 personnes meurent en deux ans. On peut parler dans ce cas d’un véritable génocide2. On pourrait citer aussi la guerre de Kongo Wara (« guerre de la manche de houe ») en Oubangui-Chari, qui a vu plusieurs groupes ethniques se soulever ensemble contre le régime colonial français entre 1928 et 19313, et l’insurrection des Mau-Mau, au Kenya, sous domination britannique. Celle-ci atteint une violence extrême à partir de 1949. C’est une guerre anticoloniale qui va devenir de fait une guerre de décolonisation. Une guerre qui serait à la fois une guerre d’Indochine et une guerre d’Algérie. Elle commence en 1949, et se prolonge jusqu’en 1963, lorsque le Kenya obtient son indépendance.
Y a-t-il d’autres massacres qu’on pourrait qualifier de génocides » ?
Non. Mais il faut évoquer la répression pratiquée par les Portugais dans leur colonie en Angola. Partout où les gens se révoltent, on les massacre. Il y a également le dossier, très lourd, du Congo léopoldien et belge : la campagne anti-léopoldienne qui est déclenchée à partir de 1905 chiffre en millions de morts les massacres imputables à l’administration belge. Congo français, Oubangui-Chari, Gabon ont aussi été le théâtre de violences terribles. Au Congo français, les crimes ont été si nombreux que Pierre Savorgnan de Brazza, qui avait la réputation d’être un « bon colonisateur », et qui avait apporté le Congo à la France, à la fin du XIXe siècle, a été renvoyé en mission pour enquêter sur ces massacres. Brazza est mort au retour de sa mission et le dossier a été plus ou moins enterré. Au total, il est très difficile de faire un bilan global du nombre de morts. Certains territoires sont mieux connus que d’autres comme l’État indépendant du Congo, où les missionnaires, surtout protestants, ont dénombré les habitants. Pour l’Afrique anglaise, nous disposons des travaux d’un excellent démographe, Robert Kuczynski, qui a publié pendant la colonisation des esquisses démographiques de cet empire. Tous les documents dont nous disposons montrent un creux énorme entre 1880 et 1910, dû aux effets cumulés des violences directes de la colonisation et de ses conséquences indirectes (malnutrition, diffusion d’un certain nombre de maladies, etc.).
Peut-on parler de crime contre l’humanité à propos du travail forcé ?
En historien, pour éviter le défaut de l’anachronisme, je prendrai le point de vue des contemporains du travail forcé. Le premier est celui d’un Noir américain, George Washington Williams. On est au lendemain de l’abolition de l’esclavage aux États-Unis (1865). Il fait partie de ceux qui rêvent de civiliser l’Afrique et adhèrent au projet colonial, notamment à celui de Léopold II. Très vite, George Washington Williams va sur place, il voit ce qui se passe. En 1895-1896, il est le premier, dans une lettre ouverte à Léopold II, à utiliser l’expression de « crime contre le genre humain », expression qu’on retrouve à la même époque sous la plume d’un autre Noir américain, le missionnaire presbytérien William Sheppard. De Mark Twain à Charles Péguy, nombreux sont les représentants de l’intelligentsia mondiale de l’époque qui s’élèvent contre Léopold II, parlent de « Modern Slave Trade » (« la traite des esclaves modernes »). Ils anticipent sur ce que nous faisons aujourd’hui, en disant que la traite des esclaves a été un crime contre l’humanité. Déjà, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, beaucoup de témoins ont comparé les abus commis par Léopold II à ceux du Sultan rouge de l’Empire ottoman contre les minorités chrétiennes, notamment contre les Crétois et les Arméniens. Un courant de penseurs et d’hommes d’action s’est constitué, notamment autour du publiciste anglais Edmund Morell, auteur de nombreux ouvrages sur le Congo léopoldien et animateur d’un vaste mouvement de réforme du Congo. Les plus radicaux proposaient que les responsables et bénéficiaires du régime léopoldien soient jugés par une justice internationale pour crime contre la civilisation et les droits de la personne. Ces dénonciations n’ont cependant pas eu beaucoup de suites… La Première Guerre mondiale, de ce point de vue aussi, a été très néfaste parce que c’est sur l’Allemagne seule qu’on a rejeté l’accusation d’être un mauvais colonisateur, tandis que la Belgique, la France et la Grande-Bretagne se sentaient dédouanées et évacuaient tout débat pour adopter une politique apparemment différente, celle de la « mise en valeur ». En fait, il va falloir attendre deux ou trois générations d’historiens pour que la question apparaisse de nouveau et c’est seulement à partir de la fin des années 1960 qu’on a commencé à en parler, notamment à l’occasion des discussions sur les origines du sous-développement en Afrique et des débats sur les résistances africaines – qui étaient un moyen indirect de poser le problème des violences coloniales. Mais ce que les historiens n’ont pas vu, c’est que la violence des dominés s’inscrit toujours dans une spirale, qu’elle est une réponse à la violence des dominateurs. Et la violence des dominateurs, cette historiographie n’a pas été capable de l’intégrer parce qu’elle posait la question de l’État et du droit de résistance à l’État, au moment même où, accédant à la souveraineté internationale, la plupart des anciennes colonies se donnaient pour priorité le « développement » et semblaient accepter le maintien de l’État colonial dans ses principales caractéristiques. Aujourd’hui, je pense que ce qui rend nécessaire cette réflexion sur la centaine de la violence dans l’expérience coloniale en Afrique, c’est, d’une part, le fait que les États africains postcoloniaux sont restés très largement aussi violents que l’État colonial ; d’autre part, le fait que les sociétés africaines qui ont résisté à la colonisation, qui ont rallié l’État postcolonial pendant une dizaine, une vingtaine d’années après les indépendances, ont renoué avec la pratique de la résistance qui était celle de l’époque coloniale. La question de la violence coloniale et des réponses des sociétés africaines à cette violence est constitutive de la modernité africaine et des difficultés de l’Afrique à inventer sa propre modernité.
Elikia M’Bokolo : « le travail forcé, c’est de l’esclavage » Un entretien avec Elikia M’Bokolo, directeur d’études à l’EHESS, publié dans L’Histoire [1]. Propos recueillis par Séverine Nikel. http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2372
Notes
[1] Cf. H. Bley, South-West Africa Under German Rule, 1894-1914, Londres, Heinemann, 1971, et J. Koponen. Development for Exploitation. German Colonial Policies in Mainland Tanzania, 1884-1914, Helsinki-Hambourg, Finnish Historical Society, Studia Historica 49, 1995.
[2] N° 302, octobre 2005
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| La longue tradition esclavagiste et génocidaire de l’Europe |
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De la barbarie coloniale à la politique nazie d’extermination
L’auteur de «La Férocité blanche» [Albin Michel, 2001], déploie une argumentation originale et pertinente, que Césaire avait bien sentie dans son «Discours sur le colonialisme», le lien entre les politiques d’anéantissement colonial, l’ensauvagement des sociétés européennes et le choc en retour du nazisme sur ces mêmes sociétés. Afrikara publie le texte d’une communication de cette militante afrodescentante, présenté le 15 juin à Berlin dans le cadre du Forum de Dialogue organisé par la section européenne de la Fondation AfricAvenir.
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http://www.afrikara.com/index.php?page=contenu&art=1386
Nous sommes réunis ici pour analyser ensemble le lien historique qui, comme un fil conducteur conduit de la barbarie coloniale à la politique nazie d’extermination. Il s’agit d’un effort visant à détecter au moins la plupart des facteurs qui, de manière directe ou indirecte, auraient favorisé le développement politique et l’épanouissement idéologique d’une entreprise de déshumanisation comme la barbarie nazi en Allemagne et au-delà de ses frontières.
Cette contribution est utile à toute démarche qui voudrait mettre fin à toute sorte de discrimination d’où qu’elle vienne ; à commencer par cette discrimination qui consiste à trier parmi les crimes pour ensuite, suivant l’identité des victimes ou parfois l’identité des bourreaux, sélectionner le crime qu’il faut condamner. Cette hiérarchisation des crimes et donc de leur condamnation, demeure un handicap majeur dans la lutte pour la prévention des crimes contre l’humanité dont le crime de génocide.
Esclavage et trafic d’esclaves
Il convient de préciser tout de suite que, les guerres de conquête et les crimes liés à la domination coloniale, ainsi que la réduction d’êtres humains en esclavage, étaient déjà une réalité dans les temps anciens. Par exemple, lorsque la domination des Musulmans arabes s’étend vers l’Europe, le commerce d’êtres humains est une activité millénaire parmi les Européens. Le règne de l’islam en Espagne, de 711 à 1492, a simplement dynamisé la traite d’esclaves intra européenne.1 faisant du continent un important fournisseur d’esclaves, femmes et hommes, expédies vers les pays de l’islam.
Les prisonniers, majoritairement slaves, alimentaient le commerce d’hommes entre Venise et l’empire arabo-musulman du sud de la Méditerranée. C’est ainsi que dans les langues occidentales, le mot « esclave » ou « slave » se substitue au latin «servus» pour désigner les travailleurs privés de liberté. Autrement dit, pendant plusieurs siècles, des Chrétiens européens vendent d’autres Européens à des commerçants Juifs spécialisés dans la fabrication d’eunuques.2, lesquels étaient une marchandise très prisée et fort sollicitée dans les pays de l’empire musulman.
Des chercheurs, spécialistes de l’esclavage en Europe au Moyen Âge, ont vu dans le système d’asservissement inauguré en Amérique par la domination coloniale, un lien de continuité avec les institutions esclavagistes de l’Europe. Jacques Heers dit que «C’est le mérite incontestable de Charles Verlinden, sur ce point véritable pionnier, que d’avoir remarqué que la conquête et l’exploitation coloniales des Amériques s’étaient largement inspirées de certaines expériences toutes récentes en Méditerranée et s’inscrivaient en droite ligne dans une continuité ininterrompue de précédentes médiévaux.3».
J’ai néanmoins choisi d’aborder cette analyse, à partir de 1492 lors de l’arrivée des Européens dans le continent américain. Et j’ai fait ce choix parce que, malgré ce qui vient d’être dit, la destruction des peuples indigènes d’Amérique, l’instauration de la domination coloniale et le système de déshumanisation des Noirs sur ce continent, n’avaient pas de précédent dans l’histoire. Et surtout, parce que la prolongation de cette expérience pendant plus de trois siècles, a largement conditionné la systématisation théorique des inégalités y compris l’inégalité raciale dont les conséquences restent d’actualité.
Premier génocide des temps modernes
Des historiens du 20ème siècle, travaillant sur la conquête de l’Amérique, sont parvenus à se mettre plus ou moins d’accord pour estimer le nombre d’habitants du continent américain à la veille de l’invasion. Il a donc été retenu qu’à la veille du 1500, environ 80 millions de personnes habitent dans le continent américain. Ces chiffres furent comparés à ceux obtenus cinquante ans plus tard à partir des recensements espagnols.4.
Il en ressort que vers 1550, des 80 millions d’Indigènes ne restent que 10 millions. C’est-à-dire, en termes relatifs une destruction de l’ordre de 90% de la population. Une véritable hécatombe car en termes absolus il s’agit d’une diminution de 70 millions d’êtres humains. Et encore, il importe de savoir que ces dernières années, des historiens sud-américains sont parvenus à la conclusion qu’en réalité, à la veille de la conquête il y avait en Amérique plus de 100 millions d’habitants. D’un point de vue européen, ces estimations sont inacceptables, et pour cause ! Si cela était vrai, nous serions devant une diminution de 90 millions d’êtres humains.
Mais, au-delà du nombre d’Indigènes exterminés, le comportement collectivement adopté par les conquérants chrétiens a eu des conséquences qui perdurent. Par exemple, la justification postérieure de ce génocide a conditionné l’évolution culturelle, idéologique et politique de la suprématie blanche à l’égard d’autres peuples non Européens, et finalement à l’intérieur même d’Europe.
La situation d’impunité dont bénéficiaient les conquistadores devait, fatalement, favoriser l’apparition très rapide de pratiques assez inquiétantes. Ainsi, la mauvaise habitude de nourrir les chiens avec des Indigènes et parfois avec des nourrissons arrachés à leur mère et jetés en pâture à des chiens affamés. Ou la tendance à s’amuser en faisant brûler vifs des Indigènes jetés dans des bûcher allumés pour les faire rôtir5. Ce désastre fut la première conséquence directe de ce que les manuels d’histoire continuent à appeler ‘la découverte de l’Amérique’.
La solution africaine
Après avoir vidé le continent américain de sa population, les puissances occidentales naissantes ont fait de l’Afrique noire, une pourvoyeuse d’esclaves pour l’Amérique. Cette entreprise a désagrégé l’économie des pays africains et vidé le continent d’une partie de sa population dans ce qui demeure, la déportation d’êtres humains la plus gigantesque que l’histoire de l’humanité ait connue. Ici, il convient de rappeler la situation des pays africains au moment où ils sont abordés par les Européens.
C’est un fait que, même si le mode de production en Afrique n’était pas fondamentalement esclavagiste, les sociétés y connaissaient certaines formes de servitude. Comme nous l’avons dit, au Moyen âge, l’esclavage ainsi que la vente d’êtres humains, était une pratique très généralisée et l’Afrique n’a pas été une exception. Depuis le 7ème siècle, l’Afrique noire, tout comme l’Europe depuis le 8ème siècle, approvisionne en esclaves les pays de l’empire arabo-musulman.
Il semblerait qu’à l’époque, la dimension et les modalités du trafic d’esclaves n’auraient pas été incompatibles avec la croissance de l’économie dans les pays concernés par ce commerce d’êtres humains. Il est d’ailleurs couramment admis que c’est sous le règne de l’islam en Espagne que l’Europe a commencé à sortir des ténèbres du Moyen âge. Concernant l’Afrique, on notera qu’au 15ème siècle, malgré la ponction faite par la traite négrière arabo-musulmane, les pays de ce continent jouissaient d’un bon niveau de bien être social.
Le dépeuplement du continent ainsi que la misère et l’indigence de ses habitants malades et affamés, décrits par les voyageurs qui abordèrent l’Afrique noire au 19ème siècle, contrastent avec les pays densément peuplés, l’économie fleurissante, l’agriculture abondante, l’artisanat diversifié, le commerce intense et surtout, avec le niveau de bien être social décrits par les voyageurs, géographes et navigateurs ayant abordé l’Afrique noire entre le 8ème et le 17ème siècle, et dont nous connaissons maintenant les témoignages grâce aux diverses recherches, entre autres celles de Diop Maes.6.
Entre le 16ème et le 19ème siècle, les guerres et razzias en chaîne, provoquées par les négriers pour se procurer les captifs, ont conduit à la destruction quasiment irréversible de l’économie, du tissu social et de la démographie des peuples africains. Le cumul des traites, arabe et européenne, au moyen d’armes à feu, le caractère massif, voire industriel, de la traite négrière transatlantique en accroissement constant, a causé en trois siècles, des ravages que le continent n’avait jamais connus jusque là. Ce nouveau désastre fut la deuxième conséquence de la colonisation d’Amérique.
Une entreprise de déshumanisation
Dans le cadre de la domination coloniale sur le continent américain, les survivants indigènes, dépouillés de leurs terres furent refoulés et parqués dans des réserves. Dans le même temps, des millions de femmes, d’enfants et d’hommes Africains arrachés de chez eux et déportés dans l’Amérique, furent systématiquement expulsés hors de l’espèce humaine et réduits à la catégorie de bien meuble ou de sous-homme. L’infériorité raciale des non-Blancs et sa sœur jumelle, la supériorité de la race blanche, furent inscrits dans la loi, consacrées par le christianisme et renforcées dans les faits.
Les puissances coloniales, Espagne, Portugal, France, Angleterre, Hollande, légiféraient pour se doter du cadre juridique à l’intérieur duquel la déshumanisation des Noirs devenait légale. En conséquence, chaque métropole avait un arsenal juridique pour réglementer sa politique génocidaire dans l’univers concentrationnaire d’Amérique. A cet égard, la codification la plus achevée aura été le code noir français7. Promulgué en 1685, cette monstruosité juridique est restée en vigueur jusqu’à 1848 lors de la seconde abolition de l’esclavage dans les colonies françaises.
Il est significatif que, au moins pendant les 16ème et 17ème siècles, pour autant que nous sachions, il n y eut pas une seule voix autorisée pour dénoncer et condamner l’expulsion légale des Noirs hors de l’espèce humaine. Même au 18ème siècle qui était pourtant le siècle des Lumières, aucun de ces grands philosophes n’a, formellement, exigé des autorités compétentes la suppression immédiate, réelle, sans atermoiements, des lois qui réglaient ces crimes.8.
Une idéologie unanimement partagée
On a l’habitude d’ignorer que grâce à la racialisation de l’esclavage dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, la supériorité de la race blanche et l’infériorité des Noirs sont devenues un axiome profondément enraciné dans la culture occidentale. Il faut savoir que cet héritage pernicieux de la domination coloniale européenne, combiné aux effets néfastes de la manie des Lumières de tout ordonner, hiérarchiser, classifier, a stimulé l’émergence d’une culture plus ou moins favorable à l’extermination des groupes considérés inférieurs.
Entre le 15ème et le 19ème siècle, toute la production littéraire et scientifique concernant les peuples indigènes d’Amérique, visait à justifier leur extermination passé et à venir. Après trois longs siècles de barbarie coloniale sous contrôle chrétien, un des principes validés par les catholiques espagnols, est la certitude que tuer des Indiens n’est pas un pêché.9. Cette conscience fut renforcée par les protestants anglophones, convaincus qu’un bon Indien est un Indien mort. Aussi, toute la littérature concernant la bestialisation des Noir dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, était une véritable propagande en faveur de la traite négrière et de l’esclavage des Noirs présentés comme un progrès de la civilisation.
Lorsque finalement eut lieu le démantèlement de l’univers concentrationnaire d’Amérique, le changement provoqué par les abolitions de l’esclavage eut une portée assez limitée. D’abord parce que l’essentiel des structures et des rapports sociaux et économiques mis en place par la barbarie institutionnalisée, sont restés quasiment inchangés. Et aussi, parce que le triomphe de la pensée scientifique sur la foi religieuse a donné à la race des seigneurs et aux valeurs de la civilisation occidentale, une crédibilité dont la religion ne bénéficiait plus auprès des esprits éclairés. Désormais, la colonisation et les actes de barbarie qui lui sont consubstantiels, par exemple l’extermination de groupes considérés inférieurs, se feront ayant comme support un discours scientifique.
Une culture d’extermination
Il serait utile une étude très serrée concernant le rôle des scientifiques occidentaux dans le développement de la culture d’extermination qui a prévalu au 19ème et au début du 20ème siècle dans les pays colonisateurs. Malgré son rapport étroit avec notre analyse, cela n’est pas le sujet central de cette communication. Mais, nous pouvons néanmoins dégager quelques pistes pour ceux qui voudraient reprendre le sujet et se renseigner davantage.
Au milieu du 19ème siècle, les Associations scientifiques les plus prestigieuses semblent avoir été la Geographical Society et l’Anthropological Society à Londres et aussi, la Société de Géologie à Paris. Le 19 janvier 1864, eut lieu une table ronde organisée par l’Anthropological Society sur « l’extinction des races inférieures ». Il y fut question du droit des races supérieures à coloniser les espaces territoriaux considérés vitaux pour leurs intérêts.
Dans le “journal of the Anthropological Society of London, vol. 165, 1864” fut publié un compte rendu des débats de la Conférence. Il s’agissait de savoir si dans tous les cas de colonisation il serait inévitable l’extinction des races inférieures, ou si jamais il serait possible qu’elles puissent coexister avec la race supérieure sans être éliminées.10. A l’époque, l’Angleterre avait déjà commis, outre le génocide des Indigènes en Amérique du Nord, celui des Aborigènes d’Australie dont les Tasmaniens.
En France, Albert Sarraut, tenant discours aux élèves de l’Ecole coloniale affirmait : « il serait puéril d’opposer aux entreprises européennes de colonisation un prétendu droit d’occupation […] qui pérenniserait en des mains incapables la vaine possession de richesses sans emploi. »11. De son côté, le sociologue français Georges Vacher de Lapouge, soutenait qu’il n’y avait rien de plus normal que la réduction en esclavage des races inférieures et plaidait pour une seule race supérieure, nivelée par la sélection.
Des scientifiques réticents
On remarquera que la plupart des anthropologues allemands, même convaincus de leur supériorité raciale, ne partagent pas avec leurs collègues britanniques, nord-américains et français, la conviction que les races inférieures doivent nécessairement disparaître au contact de la civilisation. Le professeur Théodore Waitz par exemple, développe entre 1859-1862 un travail pour contester le bien fondé des théories propagées par ses collègues occidentaux, engagés dans la justification scientifique des exterminations commises par leurs pays.
Par la suite, son élève George Gerland fait en 1868 une étude sur l’extermination des races inférieures. Il dénonce la violence physique exercée par les colonisateurs comme étant le facteur d’extermination le plus tangible. Et affirme qu’il n’existe aucune loi naturelle qui dit que les peuples primitifs doivent disparaître pour que la civilisation avance. Le plaidoyer de ce scientifique allemand pour le droit à la vie des races dites inférieures est un fait rarissime dans cette période de l’histoire.
En 1891 le professeur allemand Friedrich Ratzel publie son livre « Anthropogeographie » et dans le dixième chapitre sous-titré « Le déclin des peuples de cultures inférieures au contact avec la culture », il exprime son hostilité concernant la destruction des peuples indigènes : « C’est devenu une règle déplorable, que des peuples faiblement avancés meurent au contact avec des peuples hautement cultivés. Cela s’applique à la vaste majorité des Australiens, des Polynésiens, des Asiatiques du Nord, des Américains du Nord et des nombreux peuples d’Afrique du Sud et d’Amérique du Sud.
(…) Les Indigènes sont tués, chassés, prolétarisés et l’on détruit leur organisation sociale. La caractéristique principale de la politique des Blancs est l’usage de la violence par les forts sur les faibles. Le but est de s’emparer de leurs terres. Ce phénomène a pris sa forme la plus intense en Amérique du Nord. Des Blancs assoiffés de terres s’entassent entre des peuplements indiens faibles et partiellement désintégrés »12. Ce serait le dernier discours dans lequel le professeur Ratzel exprimerait un point de vue aussi peu favorable à l’extinction des peuples inférieurs.
Une évolution malheureuse
Les anciennes puissances négrières réunies à Berlin en 1884-1885, officialisent le dépècement de l’Afrique. L’Allemagne s’assure le contrôle du Sud-Ouest africain (c’est-à-dire la Namibie), de l’Est africain (correspondant aux territoires actuels de la Tanzanie, du Burundi et du Rwanda) et aussi le contrôle sur le Togo et le Cameroun.
L’entrée de l’Allemagne dans l’entreprise coloniale marque un hiatus sensible entre le discours des scientifiques allemands avant les années 1890 et celui qu’ils auront après les années de 1890 sur le même sujet : l’extermination des races inférieures ou leur asservissement suivant les besoins des conquistadores et le progrès de la civilisation.
En effet, en 1897 le professeur Ratzel publie son ouvrage «Géographie politique» dans lequel, l’auteur prend fait et cause pour l’extermination des races inférieures. Il affirme qu’un peuple en développement qui a besoin de plus de terres doit donc en conquérir «lesquelles, par la mort et le déplacement de leurs habitants, sont transformées en terres inhabitées»13.
La domination économique combinée à des méthodes racistes, a donné naissance à la suprématie blanche chrétienne. Son idéologie hégémonique règne sans partage sur la planète et connaît toute sa splendeur entre la seconde moitié du 19ème et la première moitié du 20ème siècle. Même dans les anciens pays colonisés, l’extermination des races inférieures tenait lieu de politique officielle.
Une idéologie triomphante
La plupart des pays d’Amérique sont devenus indépendants au 19ème siècle. Les classes dirigeantes de ces pays, se croient blanches parce qu’elles sont issues des aventuriers européens qui souvent violaient les femmes indigènes. Arrivées au pouvoir suite aux guerres d’indépendance, ces élites se sont toujours identifiées à leur ancêtre blanc. De fait, elles adoptèrent les méthodes d’extermination des Indigènes hérités de la colonisation.
En avril 1834, les autorités d’Argentine, pays indépendant depuis peu, déclenchent la « Campaña del Desierto » (Campagne du Désert), dont le but est l’extermination des survivants Indigènes qui occupent la pampa. Dirigée par Juan Manuel de Rosas, devenu Président d’Argentine à partir de 1835, cette campagne fut coordonnée avec le gouvernement du Chili. Le premier gouvernement constitutionnel d’Uruguay, dirigé par Fructuoso Rivera, s’est aussi joint à la Campagne qui devait transformer ces terres en espaces inhabités.
Malgré la violence extrême de la ‘Campagne’, tous les Indigènes ne sont pas morts, au grand dam du président Rosas pour qui les Indiens se reproduisaient comme des insectes. Pour remédier à cet échec, en 1878, par initiative du Ministre de la Guerre Julio Argentino Roca, le Congrès National argentin vote et approuve la loi « de expansión de las fronteras hasta el Rio Negro » (expansion des frontières). C’est le point de départ de la seconde « Campagne du Désert » qui doit définitivement vider la Pampa de sa population indigène pour faire avancer la civilisation.
Un espace vital avant la lettre
La « Campagne » a lieu au moment où les survivants Indigènes sont traqués partout dans le continent. En Amérique du Nord ils sont massacrés et refoulés afin de libérer un espace devenu vital pour l’installation de familles civilisées, c’est-à-dire blanches. En Argentine, l’objectif avoué de la « Campagne » était le même : Remplacement de la population locale par une population civilisée pouvant garantir l’incorporation effective de la Pampa et la Patagonie à la nation de l’Etat Argentin.
Quelques décennies plus tard, Heinrich Himmler défendrait le même principe de remplacement des populations lorsqu’il affirmait : « Le seul moyen de résoudre le problème social, c’est pour un groupe, de tuer les autres et de s’emparer de leur pays »14. Mais, pour le moment, cela se passait en Amérique et au détriment de populations non-Européennes. Le Ministre Roca, qui est à l’origine de la seconde «Campagne du Désert», a même gagné les élections en 1880 et est devenu Président de l’Argentine.
Bien sûr, quelques voix se levèrent pour critiquer la barbarie des atrocités commises pendant la Campagne. Mais, dans l’ensemble, l’infériorité des victimes n’était pas contestée et le gouvernement de Julio Roca appelé le conquistador du Désert, est perçu comme le fondateur de l’Argentine moderne. L’histoire de ce pays a retenu surtout, que c’est sous la Présidence de Roca que le pays a avancé vers la séparation de l’église et l’Etat, le mariage civil, le registre civil des naissances et l’éducation laïque. Une des plus grandes villes de la Patagonie porte le nom de Roca.
Il n’y a pas longtemps, l’historien Félix Luna affirmait sans rire : « Roca a incarné le progrès, il a intégré l’Argentine dans le monde : je me suis mis à sa place pour comprendre ce qui impliquait d’exterminer quelques centaines d’indiens pour pouvoir gouverner. Il faut considérer le contexte de l’époque où l’on vivait une atmosphère darwiniste qui favorisait la survie du plus fort et la supériorité de la race blanche (…) Avec des erreurs, des abus, avec un coût Roca fit l’Argentine dont nous jouissons aujourd’hui : les parcs, les édifices, le palais des Œuvres Sanitaires, celui des Tribunaux, la Case du Gouvernement »15.
Exterminables parce qu’inférieurs
On remarquera que depuis le premier génocide des temps modernes, commis par les chrétiens en Amérique à partir de 1492, la situation des peuples non Européens en général et des Noirs en particulier se trouve rythmée par les exigences de la suprématie blanche. Dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, le Noir expulsé hors de l’espèce humaine en tant que sous-homme ou bien meuble, ne fut jamais réintégré ou réinstallé dans son humanité. Et les survivants indigènes étaient massivement massacrés pour rendre inhabitées leurs terres.
En Afrique le peuple congolais, sous l’administration de ce bourreau que fut le Roi Léopold, est soumis à des formes d’asservissement causant la destruction de la moitié de la population qui est passée de vingt millions à 10 millions d’habitants.16. Dans ce même continent, l’Allemagne aussi, comme d’autres avant elle, appliquera les bons principes de la colonisation. Entre 1904 et 1906, soit en l’espace de deux ans, les Allemands exterminèrent les trois quarts du peuple Herero. Sans compter les morts des Nama, Baster, Hottentots, etc.17.
Dans le cadre de la domination coloniale allemande en Namibie, le professeur Eugen Fischer va étudier en 1908, chez les Baster installés à Rehoboth « le problème de la bâtardisation chez l’être humain ». Les recommandations du chercheur sont sans détour. On lit dans son traité à propos des métis : « Qu’on leur garantisse donc le degré précis de protection qui leur est nécessaire en tant que race inférieure à la nôtre, rien de plus, et uniquement tant qu’ils nous sont utiles –autrement, que joue la libre concurrence, c’est-à-dire, selon moi, qu’ils disparaissent.18 »
Ce travail dans lequel le professeur Fischer considérait avoir démontré scientifiquement l’infériorité des Noirs, fit la gloire de son auteur dont le prestige alla au-delà des frontières du pays. Des années plus tard, lorsqu’en 1933 Adolf Hitler arrive au pouvoir en Allemagne, tout naturellement, le professeur Fischer mettra au service de la politique raciale du nouvel Etat le prestige et l’autorité que lui conférait sa condition de scientifique de renommée mondiale. En fait, ce fut le cas de l’establishment scientifique dans l’ensemble.19.
Le danger d’être classé inférieur
C’est un fait vérifiable, à la fin du 19ème et pendant les premières décennies du 20ème siècle, l’extermination d’êtres inférieurs ou la programmation de leur disparition, était une réalité qui ne soulevait pas de grandes vagues de solidarité à l’égard des victimes. C’est pourquoi les dirigeants nazis s’appliquèrent à convaincre les Allemands que les Juifs, ainsi que les Slaves et autres groupes, étaient différents et en conséquence étaient inférieurs.
C’est dans ce contexte si favorable à l’extermination des inférieurs, que les conseillers scientifiques du plan quadriennal chargé de planifier l’économie de l’Allemagne nazie, poussant la logique de l’anéantissement plus loin que leurs prédécesseurs, et dans une combinaison aussi terrible que sinistre entre les facteurs idéologiques et les motivations utilitaires, ont programmé l’extermination à l’Est, de 30 millions d’êtres humains.
Dans leur essai « Les architectes de l’extermination », Susanne Heim et Götz Aly soulignent que les planificateurs de l’économie, choisis non pas en fonction de leur militance politique mais de leur compétence professionnelle, fondaient leur dossier sur des considérations purement économiques et géopolitiques, sans la moindre référence à l’idéologie raciale. Ils rapportent le procès-verbal d’une réunion pendant laquelle, les conseillers économiques ont expliqué en présence de Goebbels leur plan d’approvisionnement alimentaire.
Ce dernier nota dans son journal le 2 mai 1941 : «La guerre ne peut se poursuivre que si la Russie fournit des vivres à toutes les forces armées allemandes durant la troisième année de la guerre. Des millions de personnes mourront certainement de faim si les vivres qui nous sont nécessaires sont enlevés au pays.20 » En effet, ce plan devait faire mourir environ 30 millions de Slaves dans un premier temps. Mais cela devait assurer l’approvisionnement des vivres pendant une année et en plus, rendre inhabitées des terres où des familles allemandes seraient installées.
Une tradition sinistre
Ainsi, Hermann Göring, dont le père fut le premier gouverneur allemand en Namibie, pouvait dire en 1941 à son compère le ministre italien des Affaires étrangères, le comte Ciano : « Cette année, 20 à 30 millions de personnes mourront de faim en Russie. Peut-être est-ce pour le mieux, puisque certaines nations doivent être décimées.21 » Ceux qui, dans une association extrême de l’idéologie raciste et la motivation utilitaire, programmaient l’extermination de 30 millions de Slaves, pouvaient programmer sans état d’âme, l’extermination d’un autre groupe considéré aussi inférieur, dans l’occurrence les Juifs.
Ce n’est pas par hasard que le Professeur Wolfang Abel : «Chargé par le haut commandement des forces armées de réaliser des études anthropologiques sur les prisonniers de guerre soviétiques, proposa entre autres options la liquidation du peuple russe.22» Le professeur Abel fut l’élève du Professeur Fischer avant de devenir son assistant. Ensemble, ils formèrent les premiers experts scientifiques chargés de sélectionner ceux qui, coupables de ne pas être Aryens devaient être exterminés à Auschwitz ou ailleurs.23.
Quant aux Soviétiques : « Au 1er février 1942, sur les 3,3 millions de soldats de l’Armée rouge fait prisonniers, 2 millions étaient déjà morts dans les camps allemands et au cours des transports, soit 60%. Si l’on enlève les trois premières semaines de guerre, au cours desquelles les premiers prisonniers purent puiser dans leurs réserves corporelles, ce chiffre correspondait à un taux de mortalité de 10 000 hommes par jour.24 »
La tragédie des uns et le profit des autres
La très grande majorité des Allemands, heureuse de se trouver du bon côté, accepta le fait accompli, c’est-à-dire l’exclusion des non-Aryens, et en retira tout le bénéfice possible. Il va sans dire qu’à l’époque, la solidarité à l’égard des groupes considérés inférieurs ne faisait pas vraiment recette dans la culture dominante. Plusieurs siècles de matraquage idéologique pour justifier l’écrasement des peuples colonisés et asservis, n’avaient pas certainement favorisé l’humanité de ceux qui en profitaient.25.
Comme le dit si bien Aly : « Le gouvernement nazi suscita le rêve d’une voiture populaire, introduisit le concept de vacances pratiquement inconnu jusqu’alors, doubla le nombre des jours fériés et se mit à développer le tourisme de masse dont nous sommes aujourd’hui familiers. (…) Ainsi, l’exonération fiscale des primes pour le travail de nuit, les dimanches et les jours fériés accordés après la victoire sur la France, et considérée, jusqu’à sa remise en cause récente comme un acquis social. (…)Hitler a épargné les Aryens moyens aux dépens du minimum vital d’autres catégories.26.»
L’argent spolié aux Juifs d’Europe et aux pays sous occupation allemande a bien servi au gouvernement nazi pour financer sa politique sociale visant à favoriser le niveau de vie de la population aryenne. On comprend qu’après la guerre, tant d’Allemands pouvaient admettre en privé, avoir vécu la période la plus prospère de leur vie sous le gouvernement nazi y compris pendant la guerre…
Conclusion
La domination coloniale sur d’autres peuples a toujours fourni les conditions indispensables pour la mise en place de systèmes d’asservissement et déshumanisation froidement réglés. Ce fut le cas dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, où les puissances coloniales ont inventé un système juridique à l’intérieur duquel, la bestialisation des Noirs parce que Noirs, se faisait en toute légalité. Au 19ème siècle, la colonisation britannique en Australie a renoué avec le génocide commis en Amérique du Nord.
En Afrique, les peuples congolais ont souffert leur Adolf Hitler incarné par le Roi des Belges qui non satisfait de faire mourir la moitié des populations, faisait couper la main à ceux qui chercheraient à fuir les travaux forcés.27. En Namibie, l’Allemagne coloniale a commis son premier génocide et, je peux continuer mais je peux aussi m’arrêter. Il y a assez pour comprendre que l’entreprise nazie de déshumanisation, s’inscrit dans une continuité, jalonnée sans interruption par la barbarie coloniale.
A la fin de la guerre, les puissances coloniales, victorieuses, ont décrété que le nazisme était incompréhensible et effroyable parce que derrière ses atrocités il n’y avait aucune rationalité économique. La motivation utilitaire ayant toujours servi à cautionner les entreprises de déshumanisation menées contre d’autres peuples non-Européens, il fallait absolument que l’entreprise nazie de déshumanisation soit dépourvue de toute motivation utilitaire. De là, cette approche réductionniste qui a historiquement isolé le nazisme, et focalisé l’attention sur les atrocités commises par les nazis, en faisant abstraction des facteurs sans lesquels, chacun devrait le savoir, ce désastre effrayant n’aurait jamais atteint la disproportion que nous savons.
1 A ce sujet, voir Charles Verlinden, L’esclavage dans l’Europe médiévale, Tome 1 Péninsule Ibérique, France 1955 ; Tome 2 Italie Colonies italiennes du Levant latin Empire Byzantin, 1977.
2 Verlinden, L’esclavage dans l’Europe médiévale, Tome 2, notamment dans le chapitre II La traite vénitienne et la traite juive, p. 115 et suivantes, et aussi dans le chapitre III La traite des eunuques, p. 981 et suivantes. Ce livre, devenu introuvable en librairie, peut être consulté à la bibliothèque du Centre Pompidou et aussi à celle de la Sorbonne.
3 Jacques Heers, Esclaves et domestiques au Moyen Âge dans le monde méditerranéen, Paris, 1981, p. 12.
4 A ce sujet, voir Tzvetan Todorov, La conqête de l’Amérique. La question de l’autre, Paris, 1982.
5 Voir Bartolomé de Las Casas, Brevísima relación de la destrucción de las Indias, Buenos Aires, 1966 et aussi Historia de las Indias, México, Fondo de Cultura Económica, 1951.
6 Le lecteur consultera profitablement l’œuvre pionnière de Louise Marie Diop Maes, Afrique Noire Démographie Sol et Histoire, Paris, 1996.
7 Louis Sala-Molins, Le code noir ou le calvaire de Canaan, Paris, 1987.
8 Louis Sala-Molins, Les Misères des Lumières. Sous la Raison, l’outrage, Paris, 1992
9 En 1972, en Colombie, un groupe de paysans analphabètes a dû répondre devant le tribunal pour le massacre, avec préméditation, de dix huit Indigènes hommes, femmes et enfants confondus. Les accusés ont été acquittés par un jury populaire car ils ne savaient pas que tuer des Indiens était un pêché et encore moins un délit. Voir à ce sujet Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La férocité blanche Des non-Blancs aux non-Aryens Génocides occultés de 1492 à nos jours, Paris, 2001.
10 Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes. L’odysée d’un homme au cœur de la nuit et les origines du génocide européen, Paris, 1999.
11 Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, 1955.
12 Lindqvist, op. cit., p. 189-190.
13 Ibid, p. 192.
14 Götz Aly et Susanne Heim, Les architectes de l’extermination Auschwitz et la logique de l’anéantissement, Paris, 2006, p. 25-26
15 Consulter Diana Lenton, La cuestion de los Indios y el ge,ocidio en los tiempos de Roca : sus repercusiones en la prensa y la politica, SAAP- Sociedad Argentina de Análisis Politico www.saap.org.ar/esp/page Voir aussi Osvaldo Bayer, le journal argentin Página/12, Sábado, 22 de octubre 2005.
16 Adam Hochschild, Les fantômes du roi Léopold II. Un holocauste oublié, Paris, 1998.
17 Ingol Diener, Apartheid ! La cassure, Paris, 1986.
18 Benno Muller-Hill, Science nazie, science de mort, Paris, 1989, p. 194.
19 Consulter Muller-Hill
20 Aly et Heim, op. cit., p. 271-272.
21 Ibid, p. 267.
22 Ibid, p. 289.
23 Muller-Hill, op. cit.
24 Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, Paris, 2005, p. 172.
25 Voir Plumelle-Uribe, op. cit.
26 Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, p. 9, 28.
27 Hochschild, op. cit.
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