L’AFFAIRE MUMIA ABU JAMAL

Posté par issopha le 4 octobre 2007

L’AFFAIRE MUMIA ABU JAMAL 

  

Tout le monde ou presque a déjà entendu le nom de Mumia Abu-Jamal. Voilà déjà plus de 20 ans que ce journaliste noir américain est enfermé dans une prison de Pennsylvanie, en attente de son exécution. 20 ans que des milliers de personnes à travers le monde se mobilisent pour obtenir une révision complète de son jugement. Mais pour mieux comprendre les causes de cette mobilisation, souvent reprise d’ailleurs par de nombreux artistes militants, il convient de nous attacher ici à proposer un rappel historique des faits, et de montrer de manière non-exhaustive un certain nombre de contradictions qui devraient en toute logique amener à une révision du procès.

Qui est Mumia Abu-Jamal ?

Wesley Cook est né le 24 avril 1954 dans les quartiers pauvres de Philadelphie, Pennsylvanie. Il grandit donc dans ce milieu ghettoisé, dans lequel une police raciste impose sa loi à une communauté noire complètement mise à l’écart.

Nous sommes dans les années 60, époque de l’arrivée de discours nouveaux concernant la condition des noirs américains, avec les deux grands leaders que sont Martin Luther King et Malcolm X. Le jeune Wesley, devenu Mumia après la rencontre au lycée d’un enseignant kenyan de Swahili qui attribue à ses élèves des prénoms africains, s’engage dans le militantisme. Il faut savoir que le climat de l’époque est particulièrement hostile aux mouvements progressistes. Ainsi, le FBI met en place en 1968 le programme « Cointelpro » (Counter Intelligence Program), dont l’objectif revendiqué est d’anéantir par tous les moyens les aspirations des jeunes révolutionnaires. La même année, alors qu’il n’est âgé que de 14 ans, Mumia se rend à une manifestation lors du meeting pour l’investiture à la présidence de George Wallace, alors gouverneur de l’Alabama, et farouche défenseur des lois ségrégationnistes. Agressé par des blancs, Mumia est également frappé au visage par un policier, dont il dira plus tard : « Je voue une éternelle reconnaissance à ce flic anonyme, car son coup de pied m’a expédié tout droit chez les Panthères Noires ».

En 1969, Mumia fonde en effet la section locale des Black Panthers à Philadelphie, et prend très vite d’importantes responsabilités en en devenant l’un des porte-paroles ainsi que le ministre de la communication. Il rédige également des articles pour l’organe central du parti. Ces nombreuses activités lui valent bien sûr une surveillance accrue de la part des autorités américaines, dont les attaques envers les Black Panthers ne cessent de s’aggraver.

En 1971, Mumia travaille comme journaliste et chroniqueur dans une radio de Philadelphie, ce qui lui vaudra le désormais célèbre surnom de « voix des sans-voix ». Son travail de journaliste est très bien reconnu, et il deviendra d’ailleurs en 1981 président de l’Association des Journalistes Noirs de Philadelphie.

Malgré son degré important d’investissement au sein des Black Panthers, Mumia quitte le mouvement en 1974, dégoûté par la tournure auto-destructive des évènements : les Panthers se tuent entre eux, gangrénées par des rivalités internes. « Je me suis dit avec amertume que jamais je ne rejoindrai une autre organisation ». Il croise alors sur sa route l’organisation MOVE, fondée par John Africa. Il s’attache dès lors à produire de fidèles reportages sur ce mouvement, mélange de groupuscule politique et de communauté libertaire, vouant un culte aux racines africaines, et dénonçant les inégalités et le racisme. Mumia doit faire face aux sévères critiques de ses employeurs d’une part, de la police d’autre part. Ses papiers s’imprègnent peu à peu des thèses de John Africa, mélant radicalité politique, revendication identitaire, et libéralisation des moeurs. Il perd son emploi fixe, reste pigiste mais devient chauffeur de taxi pour survivre…

Que s’est-il passé le 9 décembre 1981 ?

Vers 4h du matin cette fameuse nuit, David Faulkner, officier de police, arrête un jeune noir coupable d’avoir pris une rue en sens interdit. Il s’agit de William Cook, petit frère de Mumia. Une altercation éclate entre les deux hommes. Le policier fait par deux fois appel à des renforts, et frappe Cook de sa lampe électrique pour le maîtriser. Soudain arrive Mumia. Alerté par le bruit alors qu’il était dans son taxi non loin de là, il se rue sur le policier pour défendre son frère. Des coups de feu.

Quand la police arrive une minute plus tard, Mumia est assis, une balle dans la poitrine, son pistolet à côté de lui… il manque 5 balles dans le chargeur. Faulkner quant à lui est déjà mort, achevé d’une balle dans la tête. Mumia est emmené et tabassé par les policiers pour qui sa culpabilité est évidente. Qu’en est-il réellement ?

Témoignages, preuves, et contradictions

Joe McGill, procureur de l’Etat de Pennsylvanie, dispose du soutien de toute la police de Philadelphie et de crédits illimités afin de faire tomber la tête du « tueur de flic », qui doit se contenter d’un avocat commis d’office, et sans aucun moyen financier.

Les balles trouvées dans le corps de Faulkner correspondent au type d’arme que possédait Mumia. Mais aucun test n’est effectué lors de l’interpellation pour savoir si Mumia a des traces de poudre sur les mains. Faute de crédit, ce dernier ne peut engager un expert en balistique, et il ne sera donc jamais établi que les balles provenait de l’arme de Mumia… qui pouvait très bien être à moitié vide avant les faits.

Quatre témoins sont produits par l’accusation. Deux ont simplement vu Mumia courrir vers le policier. Les deux autres auront un rôle majeur dans le verdict.
Cynthia White, prostituée présente sur les lieux, déclare avoir vu Mumia tirer sur Faulkner, et Robert Chobert, chauffeur de taxi garé derrière la voiture de police, affirme que Mumia a achevé le policier à terre.

Mais une autre prostituée, Veronica Jones, déclare au moment des faits à la police avoir vu deux hommes s’enfuir quelques minutes après le meurtre. Convoquée à la barre par l’avocat de Mumia, elle revient sur son premier témoignage, et affirme qu’elle était trop intoxiquée pour avoir un souvenir clair. Deborah Kordansky, une habitante du quartier, a quant à elle vu un homme s’enfuir. Mais la police ne communique pas à la défense les coordonnées des témoins, et cette femme ne pourra pas témoigner au tribunal faute d’avoir été retrouvée…

L’élément décisif vient finalement de la police : deux officiers accompagnant Mumia vers l’hôpital se souviennent l’avoir entendu se vanter du meurtre. Un double témoignage capital, bien que produit… dix jours après les faits ! L’avocat de Mumia demande à faire témoigner Gary Wakshul, policier responsable du transfert vers l’hôpital, qui a écrit dans son rapport : « le nègre ne fit aucun commentaire ». En vain : Wakshul est officiellement parti en vacances…  

  

Le verdict du juge Sabo

Une chose est claire durant ce procès : Mumia refuse de se défendre rationnellement, en restant flou sur sa version des faits, préférant remettre en cause la cour et le système judiciaire tout entier. Son frère ne vient pas témoigner. Autant d’éléments qui l’accablent…

Le 4 juillet 1982, Mumia est reconnu coupable du meurtre de l’officier Faulkner. Reste à définir la peine. Pour cela, il faut déterminer s’il y a eu préméditation : évidemment non, vu les circonstances. Mais le juge en charge du procès, Albert Sabo, invente le terme antinomique de « préméditation instantanée », qu’il voit dans le fait que la victime a été achevée… De plus, Sabo bafoue le droit américain en autorisant le procureur à lire un extrait d’un ancien article de Mumia. En effet,
la Constitution interdit qu’on retienne une opinion politique contre un prévenu. A la question « Que pensez-vous des affrontements avec la police ? », Mumia répondait dans ce texte « Le pouvoir est au bout du fusil ». La lecture complète de l’article aurait montré que cette citation de Mao s’appliquait tout autant aux violences policières… Léger détail supplémentaire : ce texte a été écrit alors que Mumia était âgé de… 16 ans.

Il convient de présenter ce fameux juge Sabo, détenteur du triste record du plus grand nombre d’accusés envoyés dans le couloir de la mort. Il est reconnu par nombre de ses pairs comme un raciste notoire, inéquitable dans ses jugements, adepte de pratiques d’intimidation envers la défense. Onze des condamnations à mort prononcées par Sabo ont été partiellement ou totalement infirmées par des cours d’appels… les onze personnes concernées étaient noires. Nous vous renvoyons à au site du Cosimapp pour en savoir plus sur ce juge et ses méthodes :

Mensonges et manipulations

La liste des éléments anormaux dans ce procès est énorme, voici quelques uns des plus flagrants.

- Gary Wakshul, le policier en charge du transfert de Mumia à l’hôpital le soir du meurtre, était bien chez lui et disponible lors du procès, contrairement à ce qui fut dit par la police au moment du jugement.

- Le médecin légiste avait écrit dans son rapport que Faulkner avait été tué d’un calibre 44, alors que Mumia possédait un calibre 38. Cette partie du rapport ne fut jamais montrée à l’avocat de Mumia lors du procès.

- Cynthia White et Robert Chobert, dont les témoignages jouèrent un rôle capital dans la condamnation de Mumia, étaient sur le coup de poursuites judiciaires, qui furent abandonnées après l’affaire. Veronica Jones, qui s’était rétractée lors de l’audience, revint sur son témoignage en 1996, et affirma avoir subi des pressions policières pour mentir lors de l’audience. Elle fut arrêtée.

Les révélations d’Arnold Beverly

Le 4 mai 2001, Mumia et son frère donnent enfin leur version des faits : Mumia nie avoir tiré, son frère confirme. Le même jour, les défenseurs de Mumia transmettent à la justice les aveux d’Arnold Beverly, tueur à gage, qui affirme avoir été payé par des policiers corrompus pour abattre Faulkner. Une révélation qui change totalement le visage de l’affaire, dévoilant un complot impliquant la police de Philadelphie, et faisant totalement tombée les théories de l’accusation. Mumia ne serait alors qu’un bouc-émissaire, un énième activiste politique gênant le pouvoir et victime (par coïncidence ?) d’un complot. Une théorie plus que crédible quand on sait de quoi ont toujours été capables les autorités américaines…

Conclusion

Il est évident que Mumia Abu-Jamal n’a pas bénéficié d’un jugement équitable, et à ce titre sa condamnation doit être annulée et révisée. En décembre 2001, un juge casse la condamnation à mort, mais il n’est pas question de revoir la culpabilité de Mumia, qui croupit toujours aujourd’hui en prison, dans l’attente que les longues procédures judiciaires arrivent à leur terme. De très nombreuses associations soutiennent au jour le jour son équipe d’avocats. On ne peut donc que souhaiter une révision complète de l’affaire, et que la vérité soit enfin dévoilée.

Il est important de re-préciser que le présent article est très loin d’être exhaustif sur les tenants et aboutissants de cette sombre affaire, mais il permet d’en savoir plus sur Mumia Abu-Jamal et les conditions de sa condamnation. Je vous renvois donc aux sources citées ci-dessous pour aller plus loin… et il y a vraiment matière !

Sources

- http://www.cosimapp-mumia.org : l’indispensable site du COSIMAPP, en français. Vous y trouverez tous les détails de l’affaire tout au long de nombreux dossiers, et une page de liens très fournie.
- Le nouvel observateur daté du 8-14 juin 2000 : article de Laurent Joffrin, titré : « Mumia Abu-Jamal : celui qui ne doit pas mourir ».
 


  

JB
mise en ligne : 07.12.2002 

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Mumia Abu-Jamal – En direct du couloir de la mort

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www.cosimapp-mumia.org

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LE COMBAT NOIR AMÉRICAIN DE 1960 A 1992

Posté par issopha le 1 octobre 2007

LE COMBAT NOIR AMÉRICAIN DE 1960 A 1992

 

LES ÉTUDIANTS NOIRS ENTRENT EN LUTTE : LE « SNICK »

Le mouvement des Droits civiques commence à prendre de l’ampleur à la fin des années 50, notamment grâce à la prise de conscience politique grandissante parmi les jeunes Noirs : la jeunesse organise dans le Sud les premiers sit-in pour protester contre la ségrégation. Les militants prêchent toujours la protestation non-violente en occupant pacifiquement les lieux ségrégués. Les magasins de la chaîne Woolworth, qui interdisent aux Noirs de fréquenter les comptoirs de leurs bars, se voient ainsi envahis.

En février 1960, des sit-in sont organisés dans 30 villes du Sud, et le boycott des magasins Woolworth est également encouragé dans le Nord. A Nashville, plus de 500 étudiants se regroupent dans les bars ségrégués ; fin février, les Noirs sont attaqués par des racistes dans un magasin avec la complicité de la police. Les étudiants ne répliquent pas. La police arrête 77 noirs et 5 blancs. A la fin mars 1960, plus de 2000 étudiants sont arrêtés dans 66 villes du Sud ; les commerçants en perte de profit s’alarment et les hommes d’affaires envisagent de négocier. A Nashville, les commerçants déségréguent leurs magasins.

En avril 1960, les étudiants contestataires forment leur propre organisation, le Student Nonviolent Coordinating Committe (SNCC ou « Snick ») , que King aurait aimé intégrer au SCLC.

LE SOUTIEN DE MARTIN LUTHER KING AUX SIT-INS ET L’ÉLECTION DE KENNEDY

En janvier 1960, Martin Luther King s’installe dans sa ville d’origine, Atlanta, où se trouve le siège du SCLC. En octobre, une querelle oppose les étudiants du Snick et l’élite conservatrice noire. Les leaders noirs « traditionnels » condamnent catégoriquement les sit-in ; cependant, Martin Luther King est attiré par l’enthousiasme des étudiants, dans lesquels il voit une force vive pouvant être décisive dans la lutte. Il participe à un sit-in à Atlanta, et il est arrêté avec 35 étudiants ; tous choisissent de rester en prison plutôt que de payer la caution. Finalement, les étudiants sont libérés, mais King est condamné aux travaux forcés : le candidat aux présidentielles John Fitzgerald Kennedy exprime sa compassion à la femme du pasteur, et le leader est libéré et exprime sa reconnaissance à JFK.

En novembre, JFK est élu président, avec 70 % du suffrage noir en sa faveur, et grâce entre autres à la distribution de tracts démocrates devant les églises et écoles noires. Cependant, les premiers mois de l’administration démocrate sont décevants, et le président ne propose pas de nouvelle législation. Les sit-in continuent.

LES « VOYAGES DE LA LIBERTÉ » : LA LUTTE GAGNE TOUT LE SUD

En décembre 1960, la Cour suprême ordonne la déségrégation des gares assurant les liaisons inter-Etats. Pour tester le respect de cette nouvelle législation, le président du Congress of Racial Equality, James Farmer, organise un « voyage de la liberté » dans le Sud en mai 1961.

Les voyageurs sont attaqués par des opposants, et la ville de Birmingham se trouve en état de siège. Les journalistes affluent, tandis que la gare routière est bloquée par le Ku Klux Klan. Les étudiants veulent reprendre le voyage. Le 17 mai, ils sont arrêtés dans la gare de Birmingham par la police qui les expulse de l’Etat. Ils retournent cependant dans la ville.

Le ministre de la justice Robert Kennedy décide alors d’intervenir : il fait escorter les voyageurs, qui arrivent finalement à Montgomery, où la foule raciste se jette sur eux avec la complicité de la police. Robert Kennedy envoie les troupes fédérales et Martin Luther King se rend à Montgomery.

L’église noire est assiégée, et l’armée escorte les militants. Le « voyage de la liberté » s’est transformé en une véritable opération militaire. Cependant, les voyageurs arrêtés dans le Mississippi sont condamnés à un séjour au pénitencier. Et tout l’été, des voyageurs continuent d’arriver à Jackson et à remplir le pénitencier, toujours dans le respect de la doctrine non-violente prônée par les militants. Le mouvement contre la ségrégation est désormais enclenché dans tout le Sud.

Martin Luther King rencontre le président Kennedy en octobre.

ALBANY : LA REMISE EN CAUSE DE LA NON-VIOLENCE

En Georgie, à Albany, les étudiants subissent les brutalités policières et les décisions arbitraires de la justice, mais ils sont arrêtés sous des prétextes légaux sans lien avec la ségrégation qui sauvegardent les apparences : lors des procès, les avocats des Noirs ne peuvent remettre en cause le système de la ségrégation.

En janvier 1962, un mouvement de boycott des autobus précédemment enclenché redémarre. La compagnie se dit prête à déségréguer, mais la municipalité le lui interdit. Les militants organisent marches de protestation et sit-in. En juillet, les affrontements entre les étudiants et la police éclatent après une série de violences policières.

L’opposition est grandissante entre le Snick et la SCLC, car beaucoup d’étudiants soutiennent alors que la non-violence est un moyen, mais pas une fin en soi. Martin Luther King désapprouve cette idée et quitte la ville en août. Le mouvement se poursuit mais échoue.

La position de King est alors affaiblie : tenter de négocier obstinément avec les autorités était vain, les Noirs ne jouant aucun rôle dans les élections et ne pouvant peser en aucun cas dans la balance. L’administration Kennedy est sans doute également plus attachée à la paix sociale qu’à la justice, et n’est pas intervenue à Albany…

Au même moment, King critique ouvertement le FBI de Edgar Hoover, ennemi déclaré du mouvement des Droits civiques, allié aux polices majoritairement racistes du Sud.

L’AFFAIRE JAMES MEREDITH ; VERS L’APOGÉE DU MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES

Au début des années 60, le Mississippi est l’Etat américain le plus pauvre et le plus ségrégationniste ; près de la moitié de sa population est noire. Un militant étudiant est abattu en septembre 1961, et une marche de protestation est lancée. La NAACP préfère rester prudente et tenter d’obtenir un début d’intégration scolaire, mais le Snick se lance contre l’avis de la NAACP dans un projet d’ « éducation électorale », visant à faire s’inscrire les Noirs sur les listes électorales. Les églises et les maisons des étudiants sont incendiés. Kennedy se dit « indigné ».

James Meredith, étudiant dans une université noire, cherche à s’inscrire dans l’université blanche. La Cour suprême lui confirme le droit de s’y inscrire, dans un Etat où les sénateurs et la majorité de la population sont ouvertement racistes. Robert Kennedy est déterminé à imposer la décision de la Cour suprême, mais il veut éviter un affrontement entre le gouverneur et le président.

Escorté, Meredith pénètre dans l’université. Les opposants s’en prennent aux journalistes et aux troupes qui avaient l’ordre de ne pas tirer ; la police locale, raciste, a quant à elle disparu. Robert Kennedy envoie les soldats fédéraux ; les affrontements font deux morts et une centaine de blessés. Meredith est entouré de gardes du corps pendant toute l’année scolaire…

Le mouvement de protestation est dès lors lancé dans un mouvement irrépressible dans tous les Etats du Sud. Les « libéraux » du Nord, étudiants ou intellectuels, prêtent main forte au mouvement. Des Noirs du Nord, subissant la misère et le chômage dans le ghetto, rejoignent les militants. Et désormais, l’Administration écoute les voix des protestataires.

MARTIN LUTHER KING A BIRMINGHAM

L’épisode d’Albany a quelque peu affaibli la position de la SCLC, mais l’association doit alors se lancer dans une bataille des plus difficiles, à Birmingham. Dans cette ville d’Alabama, les traditions sudistes perdurent, le Ku Klux Klan est très actif et la police est ouvertement raciste.

Le révérend Shuttlesworth de Birmingham, membre du Mouvement Chrétien d’Alabama pour les Droits de l’Homme, proche de la SCLC, rejoint les étudiants qui boycottent les magasins. Mais le Ku Klux Klan allié à la police menace les commerçants et leur ordonne de maintenir la ségrégation.

La SCLC met alors en place un projet dit « Projet C » (C comme confrontation), car King et ses partisans savent bien que les Sudistes ne peuvent se laisser convaincre par les bons sentiments, mais que, par contre, la pression des évènements et de l’opinion publique peuvent pousser les autorités, aussi racistes soient-elles, à agir. Il s’agit donc pour les militants de provoquer la violence.

En avril 1963, le SCLC démarre la campagne qui tend à la déségrégation des bars. Les militants sont arrêtés. En réaction, le tribunal local interdit toute forme de manifestation. Cette fois, à la différence d’Albany, Martin Luther King donne l’exemple de la désobéissance civile et se fait emprisonner. Il est libéré après une intervention du président Kennedy.

Le pasteur décide d’associer au mouvement les lycéens et écoliers noirs. Le 2 mai, une marée d’enfants manifeste jusqu’à l’hôtel de ville, et le soir, plus de 1000 d’entre eux sont arrêtés par la police. Le 3 mai, 2000 enfants manifestent. La police réquisitionne les lances à incendie des pompiers pour disperser les enfants, et lance les chiens ; les marcheurs se réfugient dans l’église : les photos de la répression font la une des journaux.

Au fil des jours, les manifestations prennent de plus en plus d’ampleur, et les prisons débordent. Certains journalistes et militants contestent les méthodes de King en déclarant que les progrès viennent d’une éducation en profondeur, d’un travail patient, et non de provocations. Des émeutes ont lieu dans la ville. Le 10 mai, la SCLC annonce un accord ; mais tout le monde ne l’entend pas ainsi, et les Noirs font face dans les rues à la Garde nationale, que JFK fédéralise en plus d’envoyer des troupes fédérales ; le président impose le retour au calme.

Kennedy se lance enfin dans des discours contre la ségrégation : « la race n’a pas de place dans la vie ou dans la loi américaine ». Mais les ségrégationnistes ne baissent pas les armes, et un secrétaire de la NAACP est abattu.

LE NOUVEAU PROJET DE LOI DE KENNEDY

Le 19 juin, JFK présente son projet de loi au Congrès : il s’agit de proscrire la ségrégation dans tous les lieux publics, d’habiliter le ministère de la Justice à engager des poursuites pour permettre l’intégration scolaire, et d’interrompre le financement des programmes sociaux discriminants.

LA GRANDE MARCHE SUR WASHINGTON (23 AOUT 1963) : LE « RÊVE » DE MARTIN LUTHER KING RATTRAPÉ PAR LES INCOMPATIBILITÉS DE VUE ENTRE MILITANTS ET LA REALITÉ RACISTE AMÉRICAINE

La popularité de Martin Luther King est alors à son comble, et il a l’idée d’une marche nationale, à l’image de ce que Randolph avait voulu lancer pendant la Seconde Guerre mondiale ; ce dernier est d’ailleurs également partisan du projet, que JFK désapprouve.

Mais Martin Luther King et Randolph insistent sur la nécessité d’orienter le mécontentement des Noirs vers un mouvement discipliné et non-violent. Finalement, fin juin, Kennedy donne son aval.

Reçu le 22 juin à la Maison Blanche, King est averti par le président lui-même surveillé de près dans sa vie privé par le FBI que John Edgar Hoover le surveille et le soupçonne tout comme de nombreux membres du Congrès d’être communiste. Le président lui demande de rompre avec certaines personnes de son entourage ; mais le pasteur n’est pas décidé à obtempérer. Il est mis sur écoute et traqué par le FBI : Hoover ne le lâchera plus, envoyant par exemple des lettres anonymes à sa femme pour la prévenir des infidélité conjugales de son mari, ou tentant de semer la discorde au sein de la SCLC.

Lors de la grande marche, toutes les rivalités entre leaders sont tues pour un moment, et des organisations juives, protestantes et catholiques s’allient au mouvement. L’AFL-CIO est absente car elle ne souhaite pas prendre parti… mais des syndicalistes approuvent à titre individuel la marche. Pendant tout l’été 1963, plus d’1 million de personnes manifestent dans le Nord, dans une vaste campagne pour l’emploi et le boycott des loyers. Le 28 août, Washington est envahi d’une foule calme : 250 000 personnes défilent, dont un quart de Blancs.

Lewis, du Snick, avait rédigé un discours incendiaire prenant violemment à parti le gouvernement Kennedy ; mais Randolph le convainc de ne pas le prononcer, pour éviter que les adversaires du projet de loi de Kennedy trouve en ces attaques un argument de plus pour le critiquer. C’est ce jour là que King prononce son fameux discours « I have a dream ».

Le 15 septembre, l’église de Birmingham est dynamité ; 4 fillettes sont tués. La non-violence commence sérieusement à être remise en cause par les Noirs, et une émeute éclate et fait deux morts.

Kennedy est tué à Dallas le 22 novembre.

LES ACTIONS DU SNICK POUR LE VOTE DES NOIRS : L’« ÉDUCATION POPULAIRE » DANS LE SUD

Le nouveau président Johnson soutient le mouvement des Droits civiques depuis 1957.

Dans le Sud, les Noirs ne peuvent pas voter, même dans les villes ou districts où ils sont majoritaires. Le Snick recrute des volontaires dans les universités du Nord pour aller inscrire les Noirs sur les listes électorales dans le Mississippi. Le mouvement lance sa campagne dite d’ « été de la liberté » visant à inscrire des milliers de Noirs sur les listes électorales et défier le parti démocrate du Mississippi.

Des enfants de la bourgeoisie noire et blanche du Nord sont envoyés pour animer des « écoles de la liberté » où ils enseignent la lecture, le calcul mais aussi l’histoire noire ; ils apportent également de l’assistance médicale et organisent des évènements culturels.

Les étudiants passent de ferme en ferme, aident et incitent les Noirs à remplir les formulaires d’inscription pour les listes électorales. A l’été 1964, 17000 Noirs font une demande d’inscription, mais seuls 1600 sont effectivement inscrits sur les listes, les autres étant refusés pour des prétextes toujours plus improbables. Les militants envoient tous les formulaires refusés au ministre de la justice. La réalité raciste du Sud a raison de la conviction militante légaliste du Snick, tandis que Johnson est convaincu que sa réélection passe par le soutien des démocrates traditionnels du Sud, traditionnellement racistes, et ne souhaitent par conséquent pas trop appuyer la cause du vote noir.

LA LOI MAJEURE DE 1964 CONTRE LA SÉGRÉGATION CACHE LA SITUATION MISÉRABLE DE LA GRANDE MAJORITÉ DES NOIRS : DES ÉMEUTES RÉPONDENT AUX PLUS GRANDS PROGRÈS LÉGISLATIFS JAMAIS SIGNÉS EN FAVEUR DES NOIRS

Le 2 juillet 1964, Martin Luther King assiste à Washington à la signature par Johnson de la loi sur les Droits civiques, plus importante loi jamais votée : elle bannit la ségrégation dans les lieux publics, élargit encore la compétence du ministre de la justice pour imposer des écoles intégrées, crée une commission d’égalité des chances dans l’emploi et un service de relations communautaires chargé de régler les différends engendrés par la déségrégation.

Cependant, la pleine citoyenneté ne peut exister sans le droit de vote et un véritable pouvoir politique, loin d’être acquis dans le Nord et surtout dans le Sud. L’insatisfaction des Noirs des grandes villes menace également de plus en plus la paix sociale dans le Nord. A l’été 1964, des émeutes éclatent à New York, dans le New Jersey, en Pennsylvanie et dans l’Illinois ; le maire de New York appelle Martin Luther King pour calmer les émeutiers, ce qui est vu d’un très mauvais œil par de nombreux Noirs. King déclare que « la paix sociale naît de la justice économique ». L’agitation dure encore, mais la répression et la lassitude des émeutiers a raison du mouvement.

Le 14 octobre, Martin Luther King reçoit le Prix Nobel, qui consacre la reconnaissance du mouvement des Droits civiques par la communauté internationale. Beaucoup de Blancs conservateurs voient en lui un moindre mal, véritable rempart contre l’influence de leaders plus radicaux, qui veulent un renversement immédiat de l’ordre établi et en ont assez d’attendre et de subir.

MALCOLM X

Les Black Muslims de la Nation of Islam, fondée en 1925, comptent environ 100 000 membres. Après l’intervention italienne en Ethiopie en 1935, de nombreux Noirs toujours solidaires du destin africain se sont ralliés, dirigé à partir de 1934 par Elijah Muhammad.

Malcolm X est l’un d’eux ; délinquant arrêté en 1946, il passe sept ans en prison où il découvre l’organisation et se convertit à l’Islam. Il devient le second du président Elijah Muhammad, et est en vérité le porte-parole officiel du mouvement. La doctrine d’Elijah Muhammad affirme la supériorité de la race noire et prône un séparatisme radical en plus d’un renoncement aux vices de la société occidentale ; mais il ne préconise aucunement la violence car il refuse tout activisme.

Malcolm X, quant à lui, affirme le droit à l’autodéfense, et fait beaucoup parler de lui dans les médias en raison d’un grand charisme et d’une culture impressionnante alliée d’une rhétorique habile. De ce fait, il irrite bon nombre de Black Muslims. Après l’assassinat de JFK, il fait des déclarations où il semble se réjouir de la mort du président, et ces écarts de langage permettent à Elijah Muhammad d’invoquer ce prétexte pour l’interdire de toute déclaration publique pendant plusieurs mois ; cette bataille ne relève pas d’un simple conflit de personnalité, mais bien de divergences idéologiques profondes.

En mars 1964, Malcolm X quitte la Nation of Islam et fonde son propre mouvement, Muslim Mosque puis l’Organization of Afro-American Unity. Elijah Muhammad refusait de passer aux actes tout en prêchant l’autodéfense et plaidait pour la cause d’un Etat noir séparé mais n’espérait pas vraiment voir ce projet se concrétiser. Il refusait par ailleurs toute participation au mouvement des Droits civiques ainsi que l’usage du vote. Malcolm X, lui, croit au vote et à la protestation, et en un nationalisme noir, musulman ou pas.

En mars 1964, il plaide toujours pour un Etat séparé ou pour le retour en Afrique, mais à partir de mai, il admet que les Noirs doivent rester aux Etats-Unis et obtenir le respect de leurs droits et libertés, et ceci « by any means neccessary », « par tous les moyens nécessaires ». Il rejette catégoriquement la non-violence.

Il se rend à La Mecque en 1964, et représente son mouvement au sommet africain du Caire, où il essaie de convaincre les chefs d’Etat de remettre en cause le gouvernement américain devant l’ONU en étendant la protestation aux Droits de l’Homme.

Au retour de son voyage et en particulier de son séjour dans la ville sainte où il a pu rencontrer des musulmans de toute origine, Malcolm X change son discours et déclare : « je n’approuve pas la condamnation d’une race entière […]. Je ne suis pas raciste et je n’approuve aucune croyance raciste ».

En mars 1964, il rencontre brièvement Martin Luther King ; ce dernier dénonce le danger que peuvent représenter les groupes violents. Malcolm X révolte le pasteur par quelques tristes déclarations antisémites, mais King n’excluait pas un rapprochement avec lui, tous deux croyant par exemple en le combat pour l’inscription sur les listes électorales du Sud. Au début 1965, Malcolm X appuie même la campagne du SCLC et du Snick menée à Selma, en Alabama.

SELMA : LE DERNIER TRIOMPHE DE MARTIN LUTHER KING (1965)

Johnson est déterminé à agir pour les Noirs, mais son administration ne le lui permet pas. Martin Luther King sait qu’un nouvel acte de protestation peut accélérer le processus. Il choisit la ville de Selma, située dans le comté de Dallas, où les Noirs représentent 57 % de la population et où moins d’1 % d’entre eux sont inscrits sur les listes électorales.

Les militants locaux prennent contact avec la SCLC, et King arrive au début de l’année 1965. Le 18 janvier, 400 manifestants marchent vers le tribunal ; le lendemain, plus de 60 manifestants sont arrêtés. Cet événement fait les gros titres de la presse nationale. Les enseignants noirs de la ville se lancent dans le mouvement ; la répression policière est comme souvent sauvage, mais la télévision est sur les lieux.

Le 1er février, King est arrêté avec de très nombreux autres militants ; il écrit depuis sa prison une lettre publiée dans le New York Times où il déclare très ironiquement : « Il y a plus de Noirs avec moi en prison que sur les listes électorales ». Malcolm X se rend à Selma pour soutenir Luther King et signifier aux autorités qu’elles feraient mieux d’obtempérer face aux non-violents avant de subir la foudre des radicaux. Le 21 février 1965, il est abattu à Harlem.

Les marches se multiplient dans d’autres villes d’Alabama, et un manifestant noir est tué dans l’une d’entre elles. Une marche est alors organisée début mars de Selma à Montgomery, capital de l’Etat. Le 7 mars, à Montgomery, la répression se fait sauvage, et ce jour sera baptisé « dimanche sanglant » ; son retentissement est considérable, les images étant diffusé en direct à la télévision nationale. Le 8 mars, King lance un appel à « tous les hommes de bonne volonté » pour venir protester à Selma. 2000 marcheurs s’y rendent. Devant un barrage de police, les manifestants s’agenouillent et font une prière avant de faire demi-tour ; pour les étudiants du Snick, cet acte constitue une trahison, un signe de lâcheté. Les dissensions entre le Snick et la SCLC éclatent au grand jour.

Des manifestations de solidarité sont organisées dans les villes du Nord face à la violence des Sudistes, en particulier après la mort d’un pasteur Blanc tué par des suprémacistes. Stokeley Carmichael du Snick est indigné que la protestation des citoyens vienne après la mort d’un Blanc, et il agite de plus en plus l’étendard de la révolte. Le Snick se retire de la campagne de Selma.

Le président Johnson se dit révolté par la répression, et il présente le 15 au Congrès un projet de loi destiné à éliminer toute restriction légale au droit de vote.

Le 17 mars, le juge local Frank Johnson approuve le projet de marche de Selma à Montgomery et exige la protection de la police pour la manifestation. Le gouverneur de l’Etat, Wallace, raciste notoire, refuse de la garantir. Le président l’impose finalement en fédéralisant la garde nationale de l’Etat. Le 21 mars, après 5 jours de marche, 25 000 personnes entrent dans Montgomery, 10 ans après le boycott des bus. Martin Luther King arrive triomphant, et il prononce un discours pour la liberté et la non-violence sur les marches du Capitole au sommet duquel flotte… le drapeau de la Confédération. Le même jour, le Ku Klux Klan abat une femme venue de Detroit pour manifester.

Le 6 août 1965, Johnson signe la loi sur le droit de vote ; les officiers fédéraux arrivent dans de nombreuses villes pour contrôler et faciliter les inscriptions des Noirs sur les listes électorales. La loi a changé, certes, mais dans les faits les Noirs du Sud craignent toujours autant de se diriger vers les bureaux de vote
 

LA SCISSION DU SNICK ET LA RÉORIENTATION DE LA SCLC

Cette année marque l’effondrement du mouvement des droits civiques et l’éclatement de la fragile coalition des militants noirs : le Snick rejette les « valeurs bourgeoises » prônées par King, défendu par la presse et soutenu par les forces gouvernementales. Surtout, beaucoup ne croient plus à la non-violence et à l’intégration, devant la banalisation des brutalités policières ou individuelles envers les Noirs et le nombre de Noirs jetés en prison sans jugement équitable.

Martin Luther King est très conscient de ces idées et se tourne alors vers les graves problèmes économiques et sociaux rencontrés par les Noirs, et déclare à Selma qu’il marchera contre les ghettos et la pauvreté. En avril 1965, il annonce que la SCLC ne limitera plus son action au Sud.

LE RAS-LE-BOL DU NORD : LA LOI NE CHANGE RIEN POUR LES GHETTOS

Dans le Nord, si aucune loi n’impose la ségrégation, les écoles des ghettos sont ségréguées de fait et même plus parfaitement que les écoles du Sud, et les Noirs subissent un taux de chômage très élevé, en pleine période de prospérité.

Les Blancs libéraux de Nord soutenaient les marches de King dans le Sud, mais leur soutien semble bien plus compromis face à des militants, non-acquis à la non-violence jugée par beaucoup stérile, et remettant en cause leur bonne conscience quelque peu paternaliste et leur mode de vie.

Dans ces grandes métropoles, pas de pasteurs pour brider les velléités, et le crime règne dans nombre de ghettos. Malcolm X, bien plus que Luther King, incarne cette frustration et ce désespoir du ghetto ; depuis son assassinat, ses thèses connaissent une popularité sans cesse grandissante.

Sous la présidence de Johnson, le climat est propice aux réformes sociales, une « guerre contre la pauvreté » ayant été déclarée. Johnson reprend le principe de l’affirmative action adopté par JFK en 1961, promettant un avantage aux plus défavorisés au départ de la compétition économique. Le Congrès approuve ces réformes.

Mais la loi ne change rien pour les ghettos et les Noirs en ont assez d’attendre.

LES ÉMEUTES DANS LES GHETTOS ENTRE 1965 ET 1968

Le 11 août 1965, des émeutes éclatent à Watts, le quartier noir de Los Angeles peuplé de 250 000 Noirs. Dans un été extrêmement chaud, les incidents avec la police raciste se multiplient. Le 11 août, après l’arrestation d’un conducteur, un groupe de Noirs entourent la patrouille. Les policiers demandent des renforts. Pendant six jours, le ghetto prend feu. Les jeunes bombardent la police avec des briques et des cocktails molotov, incendient la ville et pillent les magasins, brûlent les voitures. 14 000 hommes de la Garde nationale sont envoyés pour quadriller le quartier. Après six jours, on dénombre 34 morts, 900 blessés et plus de 4000 arrestations, ainsi que 30 millions de dollars de dégâts.

La même semaine, Chicago et Springfield s’embrasent selon des schémas assez similaires. Les étés 1966 et 1967 voient l’embrasement de nombreux ghettos dans plus d’une centaine de grandes villes à travers le pays. A Newark, dans le New Jersey, les émeutes font plus de 20 morts ; en juillet 1967, Detroit brûle pendant six jours et fait 43 morts : ville symbole de la prospérité, Detroit interdit de fait aux Noirs de nombreux emplois et le logement dans les quartiers résidentiels. Entre 1965 et 1968, 250 noirs périssent dans les émeutes, qui font plus de 8000 blessés.

Cette révolte regroupe des personnes de tout âge, de toutes conditions, mais elle n’a rien d’une insurrection concertée ou d’une révolution anti-capitaliste. Il s’agit d’un mouvement spontané non encadré résultant d’un ras-le-bol populaire, contrairement aux autres mouvements sociaux de l’époque type féminisme ou mouvement étudiant, qui reposent sur une base idéologique. Cette base est bien-sûr présente chez les militants noirs, mais les émeutiers ne sont pas acquis dans leur ensemble à une cause proprement politique.

Johnson, déboussolé, forme une commission pour étudier les origines de ces révoltes. Le rapport met en accusation la pauvreté, les taudis, le chômage, et la ségrégation scolaire, et propose la mise en place d’un programme d’actions fédérales. Mais à ce même moment, le Vietnam prend de plus en plus d’importance et Johnson ne peut plus faire face aux programmes sociaux de sa « Grande Société », au sein desquels le problème noir n’est pas en tête de liste

STOKELY CARMICHAEL À LOWNDES

En Alabama, dans le comté de Lowndes, les habitants sont noirs à 81 %, et aucun n’est inscrit sur les listes électorales en 1965. En août, des agents fédéraux surveillent les inscriptions ; les Noirs, influencés par le travail éducatif du Snick, sont parfois accompagnés de planteurs voulant contrôler le vote de leurs ouvriers. Carmichael et le Snick constituent la Lowndes County Freedom Organization, et choisissent comme symbole une panthère noire. Le parti n’obtient aucun mandat local en novembre 1967, les paysans noirs cédant en grande majorité aux pressions des propriétaires terriens.

En janvier 1966, un étudiant noir est abattu en Alabama pour avoir tenté d’utiliser des toilettes soi-disant « réservées » aux Blancs. Quelques jours plus tard, le Snick publie une déclaration condamnant le racisme et la guerre du Vietnam : la rupture est désormais définitive avec Johnson. Devant cette radicalisation, l’ancienne coalition interraciale qui avait soutenu économiquement le mouvement des Droits civiques se décompose.

CARMICHAEL ET LA RADICALISATION DU SNICK

En mai 1966, Carmichael prend la tête du Snick, prenant la place de John Lewis, jugé trop modéré et proche de Martin Luther King. Floyd McKissick, idéologiquement proche de Carmichael, est élu à la tête du CORE.

En juin 1966, James Meredith, désormais étudiant en droit à Columbia, parcourt à pied la route Memphis-Jackson pour inciter les Noirs du Mississippi à s’inscrire sur les listes électorales ; un Blanc lui tire dessus sur la route. Ce fait divers se transforme en affaire nationale. La NAACP et la Ligue urbaine veulent organiser une marche interraciale pour demander une nouvelle législation sur les Droits civiques. Carmichael et McKissick veulent organiser une marche exclusivement noire contre Johnson et le parti démocrate, en se faisant protéger par une milice noire armée.

Martin Luther King plaide le juste milieu : la marche sera interraciale et non-violente, et le Snick pourra dénoncer le gouvernement. Le 7 juin, les militants se rendent dans les plantations pour inciter les Noirs à voter.

Le 16, Carmichael est arrêté, puis relâché. Il déclare : « dès demain, il serait de bon de mettre le feu à tous les tribunaux du Mississippi », et en fait appel au « Black power ! ». King lui demande d’abandonner cette formule, car selon lui les Noirs ne peuvent parvenir au pouvoir politique en s’isolant, ni créer des emplois ou des logements suffisants pour sortir de la misère. La presse, elle, s’empare de l’expression, et concentre son attention sur les violences potentielles.

Le 26 juin, la marche arrive à Jackson. King prononce un discours non-violent tandis que Carmichael prononce un discours véhément et s’inscrit contre la « souffrance rédemptrice » prônée par le pasteur : « Nous devons […] construire dans ce pays une base de pouvoir si solide que nous mettrons [les Blancs] à genoux chaque fois qu’ils nous provoqueront ». La presse, les « libéraux » et les militants noirs modérés condamnent ces propos.


LE « BLACK POWER »

Carmichael et les autres militants radicaux sont héritiers de Malcolm X, partisans de l’autodéfense et d’un nationalisme noir. Ils citent Frantz Fanon, qui justifie l’emploi de la violence dans toute lutte anti-coloniale, car selon Carmichael « les Noirs dans ce pays forment une colonie » .

Mais cet appel au pouvoir ne s’accompagne pas d’un véritable programme politique ; ce « Black power » est selon Luther King un « concept affectif », un état d’esprit pouvant aller de l’organisation de secours sociaux à l’encouragement à la guérilla urbaine.

Les militants renversent toutes les icônes, de l’Establishment jusqu’aux libéraux en passant par les Noirs modérés. Ces revendications s’incarnent par exemple dans la figure emblématique du boxeur Mohammed Ali, qui affirme la beauté noire, la fierté des origines africaines, et le rejet de la haine de soi par l’affirmation de sa puissance. C’est à cette époque qu’est également popularisé le slogan « Black is beautiful ».

A la fin des années 60, seule une petite minorité de Noirs se dit prête à suivre Carmichael, McKissick et les autres radicaux comme Huey Newton ou Bobby Seale, futurs fondateurs du Black Panther Party.

Mais leur impact culturel, psychologique et artistique est considérable ; les étudiants se révoltent contre les valeurs et le savoir des programmes universitaires traditionnels. En 1964, à l’université de Berkeley, éclate une révolte étudiante au sein de laquelle les Noirs sont très actifs ; mais un fossé se creuse entre les « libéraux » blancs et les partisans du « Black power » depuis l’éclatement du mouvement des Droits civiques. Les étudiants noirs demandent le développement de programmes d’ « études noires », où ils exigent d’être séparés des Blancs.

En avril 1967, Mohammed Ali refuse la conscription et déclare ne rien avoir contre le Vietcong.

En février 1968, une violente répression policière s’abat sur ne manifestation étudiant en Caroline du Sud et fait trois morts. Les étudiants de Howard, université de Washington, envoient une lettre ouverte au président de l’université et demandent sa démission, la création d’un centre d’études noires et la réinsertion d’activistes radiés l’été précédent. Ils occupent l’université dans le calme jusqu’à la fin mars.

INTERPRÉTATIONS DIVERSES DU « BLACK POWER » : ENTRE COMBAT INSTITUTIONNEL ET LUTTE RADICALE

Une partie non négligeable du mouvement noir interprète de manière légale et pacifique les aspirations du « Black power » et se tourne activement vers la lutte politique : Carl Strokes est élu maire de Cleveland en 1967, c’est la première fois qu’une grande métropole élit un maire noir.

Au contraire, les leaders initiaux du « Black power » durcissent leurs positions : le Snick et le CORE condamnent fermement Israël en 1967 et s’aliènent définitivement le soutien traditionnel des Juifs libéraux. Carmichael encourage les Noirs à devenir « les bourreaux de nos bourreaux » ; il se rend à Cuba, puis au Nord Vietnam et déclare : « Nous souhaitons n’avoir rien en commun avec le gouvernement des Etats-Unis ou le régime américain. Nous sommes des révolutionnaires ». H. Rap Brown devient président du Snick et pratique également une escalade verbale.

Au printemps 1967, plusieurs émeutes ont lieu dans des universités du Sud.

LA NAISSANCE DU BLACK PANTHER PARTY

En octobre 1966, Bobby Seale et Huey Newton, étudiants à l’université d’Oakland en Californie, fondent le Black Panther Party pour l’Autodéfense, qui reprend le symbole du Snick d’Alabama.

Les inspirations idéologiques clamées sont le communisme révolutionnaire en premier lieu, puis Frantz Fanon, Malcolm X, Mao, le nationalisme noir et révolutionnaire.

Les Black Panthers se défendent des fréquentes accusations de racisme, et évoquent leur combat comme un combat internationaliste et populaire, et non lié à une race : « Le parti a conscience du fait que le racisme est ancré dans une grande partie de l’Amérique blanche, mais il sait aussi que les sectes embryonnaires qui prolifèrent à l’heure actuelle dans la communauté noire ont à leur base une philosophie raciste […]. Nous ne combattons pas le racisme par le racisme. Nous combattons le racisme par la solidarité. Nous ne combattons pas le capitalisme exploiteur par le capitalisme noir. Nous combattons le capitalisme par le socialisme. Nous ne combattons pas l’impérialisme par un impérialisme plus grand. Nous combattons l’impérialisme par l’internationalisme prolétarien. […] Nous croyons que notre combat est une lutte de classe et non pas une lutte raciale » (extraits de A l’affût, histoire du Parti des Panthères noires et de Huey Newton de Bobby Seale).

Ils publient un programme en 10 points, réclamant la liberté, le plein-emploi, des logements décents, l’exemption du service militaire pour tous les Noirs américains, la libération des détenus noirs et la fin des brutalités policières. Ils veulent également l’organisation d’un plébiscite dans « toute la colonie noire […] pour déterminer la volonté du peuple noir quant à son destin national ». A Richmond, en 1968, Cleaver déclare : « Ce dont nous avons besoin, c’est d’une révolution dans la métropole blanche et d’une libération nationale pour la colonie noire ».

« Le programme du Black Panther Party vise en réalité à instaurer le pouvoir populaire. Nous, la colonie noire d’Amérique, nous voulons contrôler notre destin, et c’est ça le Black power »

Le parti conjugue dans son idéologie nationalisme (les Noirs forment un nation), internationalisme (« les Noirs sont des Vietnamiens de l’intérieur », soutien à tous les peuples colonisés) et socialisme (il faut détruire le capitalisme, qui engendre le racisme). Cet activisme déborde de tout ce qui avait été dit et fait avant.

La loi de Californie autorisant le port d’armes, les Black Panthers patrouillent dans le ghetto dans des voitures bourrées d’armes à feu, de livres de droit et de tracts du parti. Lorsque la police interpelle un Noir, ils se postent à côté de la patrouille, lisent les droits à l’interpellé et l’escortent si besoin est jusqu’au commissariat.

Mais ils lancent un surtout un programme d’aide communautaire, en offrant le petit déjeuner aux enfants pauvres, en collectant des vêtements, en proposant une assistance médicale et légale, et en luttant pour réintégrer les locataires expulsés. Angela Davis, militante du parti, met en place un réseau de distribution de sacs de provisions. Des écoles de « libération » et d’histoire noire sont créées. Tout ce service social n’intéresse pas la presse et les Black Panthers ont une très mauvaise image dans l’opinion américaine. Les médias retiennent leur armement, leurs discours provocateurs et insurrectionnels et leur uniforme spectaculaire (veste en cuir, pantalon et béret noirs).

Les Panthers s’entraînent au maniement des armes, à la guérilla urbaine, à fabriquer des cocktails molotov et des grenades. Eux-mêmes déclarent que cet arsenal est purement défensif.

Le langage est très important dans la communication du parti, et Huey Newton excelle dans ce domaine, où il propose par l’utilisation de termes propres aux Noirs de changer l’image que les Noirs ont d’eux-mêmes et de ce qui les entoure : « Nous de définissons pas le tout-puissant administrateur comme « l’homme »… nous le nommons porc »…

En 1967, Elridge Cleaver devient porte-parole du parti, après être sorti de prison pour viol et tentative de meurtre. Il crée l’hebdomadaire The Black Panther, en plus d’écrire pour divers journaux d’extrême gauche ; il réclame une « liberté totale pour le peuple noir ou une destruction de l’Amérique ».

Pour Hoover et le FBI, le BPP constitue la plus grave menace pour la sécurité intérieure des Etats-Unis.

En mai 1967, le parti investit le Sénat de Californie à Sacramento, arme au poing, pour protester contre le projet de loi tendant à limiter le port d’armes.

En octobre 1967, Huey Newton est inculpé pour le meurtre d’un policier. En février 1968, le parti fusionne avec le Snick et Carmichael est nommé « premier ministre » du gouvernement Black Panther.


LA LUTTE STÉRILE DE MARTIN LUTHER KING DANS LES GHETTOS DU NORD : CHICAGO

Martin Luther King est persuadé que les conditions sociales et économiques sont la racine du problème des Noirs dans le ghetto, et il tente de lancer un mouvement à Chicago depuis 1965 pour attirer l’attention sur cette détérioration économique et sociale.

En juillet 1965, il visite plusieurs villes du Nord. A New York et Philadelphie, les leaders noirs ne souhaitent pas sa présence. A Chicago, les Noirs subissent une insatisfaction croissante pendant les années 60. Ils représentent un quart de la population de la ville. Le maire de la ville souhaite renforcer sa coalition de votants et offre aux Noirs des emplois à la mairie tout en soutenant le combat de King à Birmingham et Selma, et il lance un programme de lutte contre la pauvreté dans les quartiers noirs.

700 000 Noirs sont regroupés dans deux immenses ghettos (West Side et South Side), où la discrimination règne en matière d’emploi, de logement et de scolarité. Les sections locales de la NAACP et du CORE protestent contre cette politique d’exclusion. Le problème principal semble être le problème scolaire : les écoles blanches sont sous-occupées, et les noires tellement peuplées qu’elles doivent pratiquer une scolarité double (changement d’élèves le matin et l’après-midi).

Les militants n’obtenant rien, ils demandent l’aide du très populaire King. Le maire y est hostile, mais ne le condamne pas, habilement, mais il souhaite priver la SCLC de toue efficacité. En face, certains syndicats, des églises protestantes et catholiques blanches soutiennent le pasteur. Les Black Muslims de Chicago sont hostiles à King, et beaucoup le trouvent trop modéré, tandis que certains bourgeois noirs contents de leur condition craignent qu’il soit trop révolutionnaire… La NAACP et certains pasteurs noirs ne se joignent pas au mouvement.

King et ses partisans tentent de fédérer la population mais se trouvent face à face avec la passivité de la grande masse du ghetto ; ils se rendent alors compte que le problème scolaire doit être étendu au problème global de la ville, qu’une « guerre aux taudis » doit être déclarée (en janvier 1966).

En février, le maire annonce un programme pour nettoyer les taudis. Luther King récupère les loyers pour payer des nettoyeurs. En juin 1966, le pasteur lance un grand projet contre la discrimination dans le logement baptisé « ville ouverte », qui devient très populaire : en juillet, une grande foule manifeste avec lui devant la mairie. Il inclut également dans ce mouvement des revendications scolaires et pour un revenu minimum. Le lendemain, 11 juillet, la maire rencontre les leaders mais refuse de s’engager.

Des émeutes éclatent alors pendant 4 jours. Le 29 juillet, des manifestants montent la garde devant une agence immobilière ségrégationniste ; une foule les en chasse, et le lendemain, des manifestants noirs sont reçus à coup de briques et leurs voitures sont brûlées. La police ne fait rien.

Le 5 août, King se fait jeter une pierre dans la tête. Cette fois, ce ne sont plus des fanatiques incultes du Sud qui huent les militants noirs, mais bien des ouvriers de petite classe moyenne des grandes villes industrielles, la plupart du temps immigrés de seconde génération, qui veulent la préservation de leurs acquis sociaux et économiques et craignent de voir les Noirs les chambouler.

A l’initiative de Jesse Jackson, futur candidat aux élections présidentielles, une marche est organisée dans le quartier ouvrier de Cicero où travaillent 15 000 Noirs sans pouvoir y habiter. Le Ku Klux Klan et le Parti National se rendent à Chicago. MLK négocie avec le maire et des agents immobiliers, et ils parviennent apparemment à un accord le 26 août. Le projet de marche est annulé. Le mouvement se divise, et 250 marcheurs se rendent tout de même dans les rues de Cicero le 3 septembre. 3000 policiers évitent les affrontements avec la foule hostile, et la manifestation et ses revendications passent totalement inaperçues. Le mouvement et l’action de King ont été stériles.

LA RADICALISATION DE MARTIN LUTHER KING AVANT SA MORT

En avril 1966, le Congrès a enterré le projet de Johnson sur les droits civiques lié en particulier au problème du logement ; les représentants de la nation incarnent bien cette « réaction blanche » prônée par les plus racistes. En Georgie, un gouverneur ouvertement raciste est élu. King est découragé face à l’échec de Chicago ; de plus, il est régulièrement menacé de mort, traqué par le FBI, et subit de graves problèmes financiers.

Pendant l’automne et l’hiver 1966-67, l’état d’esprit et le message du pasteur évoluent tandis qu’il continue à parcourir le pays. Il est sans doute beaucoup plus pessimiste, et dit qu’il faut sans doute « renoncer à l’idée […] que le racisme représenterait simplement un dérapage occasionnel par rapport à la norme »… « Nous avons un très long chemin à parcourir » : la naïveté originelle est bel et bien perdue.

Mais King va plus loin, en s’en prenant de plus en plus au système américain : « il y a quelque chose qui ne va pas dans le capitalisme » et « le plus grand problème […] de l’Amérique est qu’elle abrite 35 millions de pauvres alors que ses ressources sont si vastes que l’existence même de la pauvreté est un anachronisme ».

Il défend l’idée d’un revenu minimum, d’une redistribution fondamentale des richesses, tout en confirmant son refus d’un séparatisme et sa foi en la non-violence ; mais il analyse l’avenir du mouvement en termes de rapports de forces, et non plus en en appelant la bonne volonté de ses adversaires, tout en déclarant que « l’intégration véritable signifie le partage du pouvoir ».

En avril 1967, il prend publiquement position contre la Guerre du Vietnam, ce qui confirme pour le FBI le soupçon d’appartenance au Parti communiste : la guerre sacrifie un nombre considérable de dépenses qui auraient pu être consacrées à des programmes sociaux, le pourcentage des Noirs dans l’armée est anormalement élevé, et le système américain est tout simplement à remettre en cause : « le communisme est une condamnation de notre échec à établir une démocratie véritable ». Il en appelle à une « révolution des valeurs », et à l’objection de conscience.

Des partisans de la SCLC le désavouent publiquement, la presse le critique. Johnson, quant à lui, refuse à jamais d’adresser la parole au pasteur. Cette radicalisation relative de King suscite par contre un certain respect de la part des militants noirs des grandes villes, qui jusqu’ici le rejetaient.

Robert Kennedy, qui a lui aussi modifié son discours et son approche, et en course pour l’élection présidentielle, s’inquiète du sort des Noirs du Sud et recommande à King d’ « amener les pauvres du pays à Washington » : cette « campagne des pauvres » prévoit une désobéissance civile massive. Au même moment, fin mars, King est appelé à Memphis pour soutenir des éboueurs en grève. Le 28 mars, une émeute est déclenchée dans la ville, et les militants du « Black power » s’oppose ici frontalement au combat pour les Droits civiques. La presse tient King pour responsable. Il s’en va puis revient à Memphis le 3 avril, où il prononce ce discours : « J’aimerais vivre une longue vie […] mais cela ne me préoccupe plus. […] Et je suis heureux ce soir. Je ne m’inquiète de rien. Je n’ai peur de personne. Mes yeux ont contemplé la gloire de Dieu ».

LA MORT DE MARTIN LUTHER KING : LA FIN DU MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES

Le lendemain, au balcon de sa chambre d’hôtel, il reçoit une balle dans la mâchoire, qui lui brise la colonne vertébrale ; à l’annonce de sa mort, une énorme explosion de violence se produit dans une centaine de grandes villes du Nord, faisant au total 46 morts, 3000 blessés, et presque 30 000 arrestations. Après sa mort une nouvelle loi est votée contre la discrimination dans le logement, mais une autre est également votée contre les émeutes…

Martin Luther King est enterré le 9 avril à Atlanta, en présence de très nombreuses personnalités publiques (mais Johnson n’assiste pas à l’enterrement). Des zones d’ombre subsistent autour de sa mort.

La SCLC tâche vainement de retrouver un second souffle, tandis que la NAACP et la Ligue urbaine continuent leurs actions. Le « Black power » et le Black Panther Party appellent à la révolte.

Le 5 juin 1968, Robert Kennedy est assassiné à Los Angeles après avoir remporté les primaires de Californie. Le désarroi est encore plus grand chez les militants des Droits civiques. La « campagne des pauvres » est maintenue à Washington, où un vaste campement est installé et nommé « Resurrection City », autour en particulier de Jesse Jackson. Les incidents se multiplient cependant entre jeunes, ainsi que des conflits entre différents groupes ethniques. Les volontaires partent le 19 juin, et 5 jours plus tard la police démantèle le campement et chasse les derniers pauvres à coups de grenades lacrymogènes.

Le mouvement des Droits civiques est mort en même temps que King ; plus jamais les militants noirs ne pourront rassembler en une coalition l’ensemble des forces progressistes du pays, tant les problèmes sont graves et les intérêts divers, à un moment où sur la scène mondiale les idées révolutionnaires ont un retentissement considérable et où la remise en cause totale du système ne semble pas utopique.


ÉTAT DES LIEUX DU MOUVEMENT NOIR AU MOMENT DE L’ÉLECTION DE NIXON

En novembre 1968, Nixon remporte les élections, après avoir mené une campagne contre les programmes sociaux ; le candidat Wallace, ouvertement raciste, a obtenu 13,5 % des suffrages. Nixon souhaite nommer des juges sudistes à la Cour suprême, ne porte que très peu de considération pour les Droits civiques, et ne fait appliquer les lois en faveur des Noirs qu’avec laxisme.

Par ailleurs, les mouvements militants sont fermement surveillés et le mouvement noir est dissipé. La NAACP se limite à un combat judiciaire, la SCLC est paralysée par des querelles de succession, le Snick a disparu, le CORE regroupe une poignée de nationalistes, tandis que les Black Muslims de Farrakhan prônent un séparatisme absolu, empreint de racisme.

GEORGE JACKSON ET ANGELA DAVIS : LE COMBAT DANS LES PRISONS

Angela Davis, membre du Parti communiste et compagnon de route du Black Panther Party, obtient un poste à l’université de Californie en 1969. Mais elle ne peut pas dispenser de cours, congédiée par la direction dont fait alors partie Ronald Reagan pour cause de communisme… La militante entame alors une action en justice et proteste contre le politique de Reagan tout en donnant des séminaires de formation politique.

Parmi ses multiples actions, elle soutient le combat de George Jackson, prisonnier à Soledad après un vol de 70 dollars. Du fond de sa cellule, il dénonce le racisme des autorités carcérales ainsi que l’encouragement délibéré par les autorités pénitentiaires à la haine raciale entre les prisonniers dans le but prévenir toute révolte concertée.

Le 7 août 1970, le frère de George Jackson prend un juge en otage au tribunal et exige la libération de son frère ; il est tué par la police dans la fusillade qui se déclenche, ainsi que le juge et deux autres prisonniers. Angela Davis est accusée d’avoir fourni les armes, et elle est poursuivie par la police. Deux mois plus tard, elle est arrêtée à New York, emprisonnée 16 mois avant d’être finalement innocentée. George Jackson, transféré dans une autre prison, est tué par un garde en août 1971.

LA RÉVOLTE D’ATTICA

A Attica, dans l’Etat de New York, la prison rassemble 2200 prisonniers, 54 % sont noirs, et aucun gardien ne l’est. Les prisonniers sont systématiquement maltraités avec l’aval des autorités pénitentiaires.

En septembre 1971, la prison est le théâtre d’une mutinerie et d’une prise d’otages. Les exigences des révoltés sont avant tout humanitaires :

« Nous, prisonniers d’Attica, cherchons à mettre fin à l’injustice dont souffrent tous les prisonniers, quelle que soit leur race, leur confession, leur couleur. La préparation et le contenu de ce document ont été établis grâce aux efforts unifiés de toutes les races et de toutes les catégories sociales de cette prison. Il est établi, et de notoriété publique, que l’administration pénitentiaire de New York a transformé des institutions initialement prévues pour corriger socialement des individus en ces camps de concentration que l’on trouve dans l’Amérique actuelle. Compte tenu du fait que la prison d’Attica est l’une des institutions les plus classiques de cruauté organisée exercée sur les hommes, la liste de revendications qui suit a été adoptée. Nous, les prisonniers d’Attica, nous vous disons à vous les bien-pensants de la société : le système carcéral que vos tribunaux ratifient est la grimace terrifiante du tigre en papier, du pleutre au pouvoir. Manifeste respectueusement présenté à la société à titre de protestation contre les marchands d’esclaves, abjects et corrompus : le gouverneur de l’État de New York, le département pénitentiaire de l’État de New York, l’assemblée législative de l’État de New York, les tribunaux de l’État de New York, les tribunaux des États-Unis, le département des libérations conditionnelles de l’État de New York. Et ceux qui soutiennent ce système d’injustice. Cette liste de revendications va vous être présentée. Nous essayons d’agir selon la voie démocratique. Nous avons le sentiment qu’il n’est pas nécessaire de dramatiser ces demandes. »

Suivent 26 revendications parmi lesquelles on trouve le droit à l’éducation, la journée de travail de 8 heures, les droits syndicaux, la possibilité de se doucher régulièrement, une nourriture digne de ce nom, l’accès aux soins, etc.

Des militants noirs se rassemblent autour de la prison pour soutenir les révoltés et sensibiliser les citoyens comme les politiques aux revendications énoncés. Tandis que des négociations devaient débuter, des troupes fédérales et la garde nationale de l’Etat sont envoyées pour mener l’assaut, le 13 septembre, après l’annonce de la mort d’un gardien blessé pendant la révolte. En moins d’une heure et au prix d’une opération d’une rare violence, le contrôle d’Attica échappe des mains des insurgés : l’assaut fait 43 morts, dont dix otages, et 200 blessés. Les dix otages sont morts sous les balles des assaillants, et non la gorge tranchée par les révoltés comme l’a prétendu l’administration de la prison.

Ce drame déclenche une série de révoltes dans les prisons américaines.

L’ÉVOLUTION DU BLACK PANTHER PARTY A LA FIN DES ANNÉES 60 ET DANS LES ANNÉES 70 : VERS LA DÉCOMPOSITION

Le Black Panther Party cherche du soutien hors de la communauté noire, par exemple au sein du Peace Freedom Party, avec lequel il participe aux élections (Huey Newton se présente au Congrès, Seale à la législature californienne et Cleaver à la présidence). Mais les rivalités intestines se font de plus en plus importantes, et poussent Carmichael à quitter le parti.

Le 6 avril 1968, Bobby Hutton, un jeune militant du parti, est tué par la police ; des membres du parti avoueront plus tard que l’embuscade avait été tendue à la police par Elridge Cleaver entre autres, et que ce n’était pas la police qui avait agressé… Depuis sa prison, Huey Newton s’oppose à Elridge Cleaver, en disant qu’il confond violence et révolution. Le FBI se précipite alors dans la brèche entre les deux leaders pour l’accentuer, par l’envoi de lettres anonymes ou l’accusation de détournement de fonds. Les Black Panthers sont arrêtés pour un oui ou pour un non, et le FBI sème la méfiance dans les groupes susceptibles de s’allier avec le parti. A mesure que le temps passe, des membres du parti s’entretuent quand d’autres meurent sous les balles de la police, et le parti semble se désagréger tout seul.

En 1968, une nouvelle branche du BPP est créée à Chicago par Fred Hampton et Bobby Rush. En décembre 1969, la police, alliée au FBI investit l’appartement d’un des Panthers. Hampton est tué à bout portant ainsi qu’un autre militant, et sept autres son jetés en prison pour tentative de meurtre sur les policiers. Une nouvelle enquête menée en 1970 met en cause la police.

Lorsque Huey Newton sort de prison en 1970, il veut donner une nouvelle direction au parti, il parle alors d’ « intercommunalisme révolutionnaire », ce qui signifie qu’il préconise une alliance entre toutes les communautés opprimées du monde pour détruire « l’Empire américain » et instaurer le communisme. Il s’adresse sans distinction aux hippies, aux ouvriers, aux étudiants, aux paysans, aux pauvres et aux minorités. Mais son autorité s’effrite. Elridge Cleaver, de son côté, réfugié en Algérie, a pris contact avec le Vietcong. La rupture publique entre les deux hommes est consommée en février 1971, et le parti se divise.

En 1974, avant de s’enfuir à Cuba, Huey Newton accusé de meurtre confie le parti à Elaine Brown ; à Oakland, le BPP devient alors une force politique non négligeable, Brown siégeant au Conseil pour le développement économique de la ville. En 1974, le parti soutient le démocrate Jerry Brown ; Elaine Brown, déléguée de la Convention, se présente aux municipales en 1972 et 1975. En 1977, le premier maire noir de la ville d’Oakland est élu, appuyé officiellement par le BPP. Mais Newton fait son retour sur la scène en 1978 et sème la discorde au sein du parti. Le Black Panther Party se décompose.

La fin du BPP sonne le glas d’un radicalisme organisé porteur d’un véritable projet politique, qui s’inscrivait bien dans la mouvance révolutionnaire de l’époque propre aux pays occidentaux, et qui a pour cela subi les traques et obstacles mis en place par le FBI qui ont eu raison de son existence ; la surveillance et la répression dont ont été victimes les Panthers et plus globalement les militants noirs peut être illustré par l’enfermement après un procès grotesque de Mumia Abu-Jamal, ancien membre du parti. Mais la mort du parti est tout autant liée aux tensions internes et personnelles entre leaders parfois mégalomanes et quelque peu paranoïaques du parti. Les deux facteurs sont cependant complémentaires et on ne saurait expliquer la décomposition du BPP par l’un ou par l’autre uniquement.

LA RÉSISTANCE AU « BUSING » OU LA (RE)SÉGRÉGATION SCOLAIRE

En 1968, la Cour suprême avait exigé que soient préparés des plans d’intégration scolaire susceptibles de fonctionner immédiatement ; elle avait propose l’emploi d’autobus pour amener les élèves hors de leurs quartiers de résidence. C’est cette pratique que l’on a surnommée « busing ».

En 1970, les progrès en terme d’intégration scolaire sont encore un rêve : les écoles intégrées demeurent l’exception dans le Sud, et sont encore plus rares dans le Nord, et les réticences au système du busing révèle la profondeur de la résistance à l’intégration : Nixon est opposé au busing, et fait en sorte que le ministère de la justice ralentisse l’application du décret de la Cour suprême. En réaction, des militants noirs accusent publiquement Nixon d’infraction à la loi. La NAACP obtient gain de cause en portant plainte devant la Cour suprême, qui confirme à nouveau son appui au busing en 1971.

Mais l’opposition est surtout palpable dans la société américaine. A Boston, les écoles noires sont surpeuplées, et en 1974 des parents portent plainte contre les autorités qui selon eux freinent l’intégration ; le jugement conclue que la ville de Boston a agi à maintes reprises dans l’intention délibérée de ségréguer les écoles. Mais beaucoup d’ouvriers parents d’élèves ne l’entendent pas ainsi et sont personnellement opposés au busing. La tension monte, et des affrontements ont lieu le jour de la rentrée. Pour éviter le mélange avec des enfants noirs, les Blancs partent de plus en plus en banlieue et inscrivent leurs enfants dans les écoles privées. Les écoles déjà peu intégrées sont ainsi reségréguées de fait, et le même scénario se produit dans de nombreuses autres villes américaines.

Ford, président intérimaire après la démission de Nixon, n’accorde aucun crédit pour les programmes sociaux sans pour autant remettre en cause le système bien qu’il y soit personnellement opposé. Carter, lui, démocrate du Sud profond, a grandi dans des principes de tolérance et d’égalité raciale, et il sollicite le vote noir : en novembre 1976, il est élu avec 94 % des suffrages noirs : grâce aux nouvelles inscriptions sur les listes électorales, il conquiert tous les Etats du Sud sauf la Virginie. Mais il ne fera rien de particulier en faveur des Noirs.

Ces réticences aux programmes d’aide aux Noirs émises par de nombreux Blancs met en lumière tous les dilemmes de l’affirmative action.

LE DILEMME DE L’AFFIRMATIVE ACTION

L’affirmative action, présentée par JFK en 1961 et dont les principes ont été définis en 1965 par Johnson, consiste, pour les entreprises privées et l’administration, à « réparer » les dommages engendrés par des siècles de discrimination en faisant un effort délibéré pour embaucher et promouvoir des employés noirs à tous les niveaux de responsabilité. Selon le principe, les Noirs doivent constituer dans tous les emplois et dans toutes les sociétés un pourcentage égal à celui qu’ils occupent dans la population.

En 1968, le ministère du travail précise les délais, mais n’instaure pas de quotas, car ceux-ci auraient défié le capitalisme et les principes constitutionnels d’égale protection des lois. Cependant, sous les pressions administratives et judiciaires, l’affirmative action progresse. Carter nomme un grand nombre de Noirs à des postes de responsabilité, mais n’impose rien, face à un taux d’inflation très élevé et au déficit budgétaire qui occupent l’essentiel de sa politique. On atteint dans ces années un taux de chômage record chez les Noirs. La récession touche également les autres Américains, et les groupes conservateurs s’élèvent contre le busing et l’affirmative action et globalement contre toute intervention gouvernementale, en plus de militer pour le maintien de la prière obligatoire dans les écoles et contre l’avortement. De plus en plus, d’autres minorités revendiquent une discrimination positive en leur faveur, et privent au final les Noirs de leur spécificité : les revendications noires sont noyées, le sort historique très spécifique des Noirs est gommé.

En 1974, l’affirmative action révèle son dilemme au grand jour. Alan Bakke, étudiant blanc, porte plainte contre son université en déclarant que la procédure de sélection le prive de l’égale protection des lois garantie par le XIVème amendement. La Cour suprême est sollicitée en octobre 1977. Des groupes juifs associés à des groupes conservateurs rejettent le principe de la préférence raciale, contraire selon eux à la Constitution et réduisant l’individu à la couleur de sa peau. En juin 1978, la Cour suprême rend son jugement : elle ordonne l’admission de Bakke à la faculté de médecine, sans pour autant remettre en cause l’affirmative action, tout en condamnant cependant le système des quotas, déclaré inconstitutionnel : l’affirmative action n’est donc pas nécessairement en contradiction avec la Constitution, mais elle n’est pas non plus une obligation légale. Le juge noir Thurgood Marshall, ayant une opinion dissidente, signale que le XIVème amendement n’empêche pas de remédier aux injustices historiques… l’argument est également avancé par les militants et la communauté noirs. Mais le dilemme de l’affirmative action est insoluble, et le cas par cas fait tomber les énoncés généraux du principe.

LA « NOUVELLE DROITE » AU POUVOIR : LE PROBLÈME NOIR SERAIT RÉGLÉ

En août 1979, Andrew Young, représentant noir des Etats-Unis à l’ONU nommé par Carter, rencontre Yasser Arafat alors que le gouvernement interdisait tout contact avec l’OLP avant la reconnaissance d’Israël par l’organisation palestinienne. Young démissionne. Les leaders noirs condamnent Israël pour ses relations avec l’Afrique du Sud, et approuvent la rencontre entre la SCLC et Arafat.

En décembre 1979, un bourgeois noir tranquille de Miami est battu à mort après avoir grillé un feu rouge par quatre policiers. Au mois de mai 1980, le jury entièrement blanc acquitte les quatre prévenus. Le verdict déclenche trois jours d’émeutes qui feront 17 morts, 10 noirs et 7 blancs.

Les Noirs votent quand même à 90 % pour Carter, mais Reagan est élu et les sénateurs partisans de la lutte pour les Droits civiques perdent leur siège. La « nouvelle droite » ne croit plus que les solutions aux problèmes sociaux peuvent se trouver entre les mains du gouvernement (et à la charge du contribuable…), et dénonce une « mentalité d’assistés » ; elle considère en fait l’égalité raciale obtenue. Reagan nomme le Noir Colin Powell au Conseil national de Sécurité ainsi que plusieurs autres noirs dans son administration, tous ultraconservateurs. 75 % des entreprises travaillant avec l’Etat sont dispensés de respecter les normes à l’égard des minorités. La Cour suprême quant à elle est de plus en plus conservatrice.

Officiellement, pour le gouvernement, le « problème noir » a ainsi disparu, alors que les ghettos noirs sont presque totalement en marge de la société américaine et en proie à une violence de certains de leurs habitants, strictement apolitique (le mouvement politique noir étant quasiment nul) et pouvant se déclencher à tout moment.

Le militant noir Jesse Jackson échouera pour obtenir l’investiture démocrate pour les élections présidentielles de 1988, et finira par soutenir Bill Clinton en 1992. Cette même année est celle de l’affaire Rodney King et des émeutes sanglantes de Los Angeles.

EN GUISE DE CONCLUSION, UNE ANALYSE DES ÉMEUTES DE LOS ANGELES

Les émeutes de 1992 à Los Angeles ont pour point de départ le verdict du procès ayant fait suite au passage à tabac policier extrêmement violent du chauffard récidiviste Rodney King après un délit de fuite, en mars 1991. La scène est filmé par un passant : Rodney King est frappé à terre par les policiers 26 fois en 81 secondes, et échappe de peu à la mort.

Sur la demande des avocats des accusés, la cour d’appel accepte de déplacer le lieu du procès des policiers et de recruter un jury dans un quartier aisé, habité par plus de 20% de policiers blancs. Rodney King ne comparait pas à la barre. Les images du tabassage sont projetés lors du procès. Mais les policiers sont acquittés.

Après l’annonce du verdict les ghettos de Los Angeles s’embrasent. Il nous a paru judicieux de conclure le dossier sur quelques réflexions à propos de ces évènements écrites par Philippe Paraire dans son excellent ouvrage (Les Noirs américains, généalogie d’une exclusion), qui avec un ton souvent ironique et pour le moins pessimiste fait le tour de la question noire aux Etats-Unis, dans son histoire et son actualité (jusqu’en 1992). Cette analyse demeure celle d’un auteur et ne saurait sans doute convaincre tout le monde : le militantisme noir n’est pas mort et a survécu à travers des héritiers de Malcolm X en particulier, aussi divers soient-ils (on peut penser au mouvement MOVE de John Africa duquel est proche Mumia Abu-Jamal, ou encore aux revendications politiques d’artistes noirs comme Public Enemy qui se placent en filiation directe avec le militantisme radical des années 60) ; mais la réalité de la décomposition sociale et du conservatisme (raciste) profond a indéniablement pris le pas sur l’espoir d’un changement politique porté par un militantisme organisé.

« L’émeute de 1992 n’a pas la pauvreté pour cause, mais seulement pour prétexte et pour décor ; c’est plus une révolte de la frustration qu’une rébellion sociale ; en réalité, le matraquage publicitaire crée tellement de faux besoins dans les mentalités des Noirs des ghettos que des milliers de personnes sont actuellement en prison pour des années, après avoir seulement dévalisé les rayons de survêtements et de chaussures de sports ainsi que les départements vidéo des grands magasins. Il est significatif d’observer qu’une infime minorité de pillards sont accusés de vol de nourriture, ou d’attaque de banques, et encore moins de violences contre les forces de l’ordre, curieusement absentes durant la première journée. Los Angeles 1992 n’est ni une émeute pour les droits civiques (les Noirs, de nos jours, ne votent pas plus que les Blancs, après s’être battus pourtant avec acharnement pour l’égalité civique), ni une jacquerie du Tiers-Monde, du type Sao Paulo ou Kinshasa. Simplement, le modèle idéologique imposé par le mode de vie blanc, véhiculé par la publicité, les séries télévisées, le cinéma et le show-business crée un sentiment collectif de paupérisation relative qui dégénère en complexe de frustration.

[…]Il paraît assez clair au vu des évènements, que la généralisation des fantasmes de la haine raciale […] a empêché l’éclosion d’une conscience révolutionnaire chère aux penseurs anciens. Car la majorité des Noirs a désapprouvé les violences. Non seulement la population totale de South Central n’était pas sur les lieux des incendies, des meurtres et des pillages, loin s’en faut, mais, en plus, les scènes de solidarité collectives, au moment du nettoyage des rues de la ville par les habitants noirs et hispaniques de South Central ont montré l’aveuglement des pillards : c’est l’environnement urbain du ghetto, déjà pauvre, qui avait été le plus durement touché par la violence de la foule. On comprend bien dans ces conditions pourquoi les leaders institutionnels du mouvement noir auraient préféré que l’émeute se fixât des objectifs plus politiques ; mais le confinement a joué plein son rôle stratégique (celui, sans doute, pour lequel il a été conçu) : les émeutiers ont trouvé face à eux la garde nationale qui leur a coupé la route des quartiers chics du Nord et de l’Ouest. Les leaders du NAACP et de l’AME, ainsi que Jesse Jackson lui-même, ont appelé au calme parce qu’ils ont immédiatement compris la pauvreté politique de l’émeute et son manque absolu de perspectives. Rodney King, manipulé par le Ministère public, a fait de même ; tous les Noirs établis avaient compris, dès les premiers incendies et les premiers morts, que la frange la plus décidée et incontrôlable des ghettos ne serait pas suivie par la masse noire. Celle-ci, dépolitisée par quinze ans de déceptions successives, est restée sceptique quant aux chances de victoire militaire contre le système blanc, en l’absence d’une réelle organisation du type Black Panthers ou Black Muslims, qui avaient en leur temps su jouer un rôle politique d’encadrement et de direction déterminants. »

Evoquant la prolifération des gangs (dont font partie plus de 100 000 Noirs et Hispaniques dans la seule ville de Los Angeles) et les pillages lors des émeutes de 1992, Philippe Paraire conclue : « Causes futiles de duels à l’arme à feu, vendetta dont les raisons finissent par se perdre, tradition et sens de l’honneur, tabassages, lynchages, rien dans ces pratiques ne peut aider à la renaissance d’une identité noire. Tout cela se construit à partir des fantasmes meurtriers du cinéma ou des bandes dessinées crées par le monde blanc. Dès lors, on peut se demander si le déficit d’identité de la communauté afro-américaine des Etats-Unis n’a pas atteint un tel degré qu’il soit difficile de parler encore d’une nation noire dans ce pays… ».

Sources
Histoire des Noirs américains au 20ème siècle, Nicole Bacharan
Les Noirs aux Etats-Unis, Claude Fohlen
La société américaine, 1865-1970, Claude Fohlen
Histoire intérieure des Etats-Unis au 20ème siècle, Jacques Portès et Pierre Melandri
Les Noirs américains, généalogie d’une exclusion, Philippe Paraire


PJ
mise en ligne : 01.03.2004

 

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LE COMBAT NOIR AMÉRICAIN JUSQU’EN 2000

Posté par issopha le 1 octobre 2007

LE COMBAT NOIR AMÉRICAIN JUSQU’EN 1960

 

 

LES PREMIERS NOIRS ET L’ESCLAVAGE AUX ÉTATS-UNIS

En 1619, les premiers Noirs foulent le sol américain, débarqués d’un navire hollandais, pour travailler dans les plantations de Virginie aux côtés de serviteurs blancs venus d’Europe. Pendant plusieurs décennies, et alors qu’ils commencent à affluer vers toutes les colonies américaines, leur statut n’est pas déterminé. Mais dès 1640, dans les constitutions du Maryland et de la Caroline, l’esclavage est attesté. Progressivement, des esclaves d’Afrique sont installés dans les colonies centrales et du nord, certains venant aussi des Antilles ou du Brésil.

En 1700, l’esclavage est devenu une réalité pour les colonies du Sud qui possèdent des « codes noirs », privant les Noirs de leurs droits, et en faisant des esclaves à vie et héréditairement. Pendant le XVIIIème siècle, les arrivées d’esclaves sont massives, le besoin de main d’œuvre étant grandissant dans les champs de coton du Sud, fournisseurs des industries européennes.

Au moment de l’indépendance des Etats-Unis, en 1776, on estime le nombre de Noirs à 750 000, 90 % se trouvant dans les colonies du Sud. Pour les 75 000 Noirs du Nord et du Centre, l’esclavage institutionnalisé est alors en voie de disparition : en 1783, le Massachusetts a aboli l’esclavage, tandis que les esclaves new-yorkais sont progressivement libérés par leurs maîtres entre 1785 et 1799 ; et dans chacun de ces Etats, des mouvements humanitaires et sociaux s’opposent à l’esclavage.

Cependant, et malgré les idées abolitionnistes de Jefferson et Washington, la Constitution de 1787 est muette sur l’esclavage et le reconnaît en fait implicitement. Officiellement, le Congrès abolit la traite en 1808, et le trafic cesse à partir de cette date, hormis une traite clandestine relativement négligeable. Mais l’esclavage n’en prospère pas moins, se déplaçant à l’Ouest vers l’Alabama, le Mississippi, la Louisiane puis le Texas. En 1830, on estime le nombre d’esclaves à 2 millions, et à 4 millions en 1860.

Dans le Nord, le statut d’homme libre donné aux Noirs ne promet en rien l’égalité : ils sont exclus du vote (sauf en Nouvelle-Angleterre), des écoles, des églises et des moyens de transport. Ces Noirs du Nord voient leur nombre augmenter avec l’arrivée d’esclaves fugitifs du Sud, dont on estime le nombre à 75 000 dans la première moitié du XIXème siècle. Sous la pression des planteurs du Sud furieux de voir leurs esclaves s’échapper, le Congrès vote en 1850 une loi contre ces esclaves fugitifs.

La question noire naissante fait envisager à certains des solutions diverses : en 1822, la création de l’Etat du Libéria en Afrique de l’Ouest s’accompagne d’une association encouragée par le Congrès, l’American Colonization Society, visant à « rapatrier » des Noirs sur le continent africain ; une hostilité naît parmi les Noirs américains, certains voyant ce projet comme une volonté de déportation forcée. Surtout, entre 1830 et 1860, le Nord voit le développement d’une campagne abolitionniste, à travers des associations diverses souvent menées par des Blancs humanistes. Les Noirs eux-mêmes s’organisent et créent la Convention nationale noire en 1830, mais leur poids contre les esclavagistes s’avère moins décisif que celui des Blancs abolitionnistes du Nord.

Avant même la guerre de Sécession, les Noirs sont devenus l’enjeu d’un conflit moral opposant grossièrement le Nord au Sud, les abolitionnistes aux esclavagistes.

LES NOIRS ET LA GUERRE DE SÉCESSION

En novembre 1860, Abraham Lincoln est élu président. Les Etats du Sud quittent l’Union, et la guerre civile éclate le 12 avril 1861. Si Lincoln est personnellement opposé à l’esclavage, il ne souhaite pas véritablement l’abolir ; l’objectif du président est bien de sauver l’Union, et non de libérer les esclaves ; par ailleurs, quatre Etats esclavagistes n’ont pas fait sécession, et les Noirs voulant s’engager dans l’armée du Nord sont éconduits.

Cependant, par le déroulement des évènements, les armées de l’Union se transforment de fait en armées d’émancipation des Noirs lorsqu’elles envahissent les territoires confédérés. De plus, en 1862, le Nord accepte la présence de Noirs dans l’armée du Nord, et prépare un plan d’émancipation graduelle. A l’été 1862, l’esclavage est aboli dans l’Ouest, le district de Columbia et les Etats du Sud occupés par le Nord.

Le 1er janvier 1863 est publiée la « Proclamation d’émancipation » qui libère les esclaves des Etats rebelles. Les esclaves se considèrent dès lors libres dans les territoires occupés par l’Union, et presque 190 000 s’engagent dans l’armée du Nord ; dans le Sud, des Noirs se mettent au service du Nord et effectuent des missions d’espionnage, de sabotage, ou de guide.

Le 9 avril 1865, le général Lee capitule. La victoire du Nord met fin à presque 250 ans d’esclavage : le XIIIème amendement adopté la même année abolit l’esclavage sur tout le territoire (« Ni esclavage, ni servitude involontaire, si ce n’est en punition de crime dont le coupable aura été dûment convaincu, n’existeront aux Etats-Unis ni dans aucun lieu soumis à leur juridiction »).

LE SORT DES NOIRS APRES LA GUERRE DE SÉCESSION ET L’ABOLITION : UN « ESCLAVAGE » DE FAIT

Le nouveau président Andrew Johnson demande aux Etats du Sud de modifier leur Constitution afin d’être intégrés dans l’Union. De nouveaux « codes noirs » sont mis en place, mais ils n’ont que peu de différences avec les anciens, et livrent en réalité les affranchis aux planteurs. La majorité des Noirs reste à la campagne, en attendant la redistribution des terres promises après l’abolition. Les planteurs blancs voient en eux des éléments subversifs, alors que la grande majorité des Noirs se serait contentée de ces terres. La redistribution promise n’a bien entendu pas lieu, et la plupart des terres vendues aux affranchis sont rachetées par des Blancs rebelles libérés, qui emploient leurs anciens esclaves… Les piliers de la Confédération, dans le Sud, entendent bien « maintenir le Noir à sa place ». Des sociétés secrètes et le Ku Klux Klan agissent en ce sens, en brûlant par exemple les maisons et les récoltes des Noirs. Les Sudistes ont ainsi réussi à maintenir la suprématie blanche en termes économiques, et veulent désormais l’inscrire dans la loi et les institutions.

Face à ces Sudistes, le Bureau des Affranchis, créé en 1865 par Lincoln, œuvre pour la construction d’écoles et l’intégration de Noirs dans la vie publique. Par ailleurs, et toujours dans cette logique, les amendements XIV et XV adoptés respectivement en 1868 et 1870 émettent des promesses de citoyenneté et d’égale protection de la loi. Mais les Sudistes font tout pour maintenir les Noirs à l’écart des urnes, en compliquant l’inscription sur les listes électorales ou en menaçant violemment les affranchis potentiellement électeurs, tandis que les membres du Parti démocrate, en gain de pouvoir dans le Sud, accusent le Bureau des Affranchis d’incapacité et de corruption.

En 1877, les troupes fédérales quittent le territoire de l’ancienne Confédération à la suite d’une promesse électorale du candidat républicains Hayes faite aux votants du Sud. Le Nord abandonne ainsi les Affranchis aux mains des Sudistes.

L’ECHEC D’UNE ÉBAUCHE D’ORGANISATION POLITIQUE MILITANTE DEVANT LE RACISME PERSISTANT DANS LES MENTALITÉS ET DANS LA LOI

Dans le Sud toujours majoritairement agricole, les fermiers souffrent de la chute des prix et certains s’organisent dans des associations agraires radicales, qui collaborent parfois avec des organisations noires. Ainsi, en 1896, les Républicains noirs et le Parti populiste obtiennent ensemble la majorité à la législature de Caroline du Nord. Mais ce rapprochement n’a été qu’éphémère, les Noirs ne pouvant raisonnablement pas prendre une importance trop grande sur l’échiquier politique américain. De plus, de nombreux Blancs craignent pour leurs emplois, et la classe dominante blanche fait tout pour priver les Noirs de leurs droits civiques, effrayée de l’éventuel rôle politique qu’ils pourraient jouer ; de la même manière, beaucoup de fermiers pauvres blancs réclament que le droit de vote dépende ouvertement de la couleur de la peau.

La « clause du grand-père » inscrite dans la loi de Louisiane en 1896 exclut d’office du vote tous les affranchis en ne donnant le droit de vote qu’à ceux dont le père ou le grand-père était électeur en 1867 : dans cet Etat, le nombre d’électeurs noirs passe de 130 344 en 1896 à 5320 en 1900. La Cour suprême s’allie aux Sudistes en déclarant en 1873 qu’il existe « deux citoyennetés, fédérales et régionales. Le XIVème amendement ne concerne que la première ». En 1883, elle déclare que ce même amendement « interdit aux Etats et non aux individus de pratiquer la discrimination raciale », et en 1986 l’arrêt « Plessy versus Fergusson » met en place pour longtemps la doctrine « separate but equals », « séparés mais égaux », qui donne son aval à la ségrégation dans les écoles.

ETAT DES LIEUX AU DEBUT DU XXème SIÈCLE : MIGRATIONS, LYNCHAGES ET LOIS « JIM CROW »

Privés de moyens d’ « assimilation » à la société américaine, d’instruction, de terre, de propriété, de droits civiques, les Noirs sont systématiquement maintenus à l’écart. Et si une petite élite semble émerger à la fin du XIXème siècle, la grande masse des Noirs est condamnée à la misère et aux humiliations.

En 1880, 75 % des Noirs vivent dans le Sud. Beaucoup abandonnent déjà les campagnes pour les villes, où ils trouvent des emplois dans l’industrie ; cette urbanisation massive transforme le mode de vie des villes : les Blancs déménagent déjà des quartiers habités par des Noirs, et des lois imposent des quartiers ségrégués, les Noirs étant cantonnés dans des taudis insalubres. Le phénomène est identique dans le Nord qui voit l’arrivée progressive de nombreux Noirs dans les villes et une ségrégation spatiale s’opérer.

Entre 1885 et 1900, on comptabilise 2500 lynchages, dont l’origine est presque toujours une relation sexuelle entre un Noir et une femme blanche. Au cours de la seule année 1900, 106 Noirs sont lynchés dans le pays. Entre 1900 et 1914, on en compte 1100. Les prétextes sont de plus en plus variés (homicide, vol, insulte entre autres).

L’ensemble de lois légitimant la ségrégation sont dites lois « Jim Crow », du nom d’un personnage d’une chanson populaire ; cette ségrégation qui règne dans le Sud est loin d’être absente dans le Nord. Le but du système social ségrégué est d’interdire le mélange des races et de persuader les Noirs de leur infériorité. Les mariages interraciaux sont interdits, les lieux publics ou les transports sont soigneusement ségrégués, et les relations interindividuelles sont strictement codées. Le pouvoir économique est inaccessible aux Noirs, écrasés par la misère et l’endettement et contrôlés par les Blancs.

LES PREMIÈRES PRISES EN CHARGE COMMUNAUTAIRES : ÉGLISES, ÉCOLES ET ASSOCIATIONS

Certains intellectuels Noirs, comme John Hope, professeur à l’Université d’Atlanta, pensent que le salut des Noirs passe par la constitution d’une élite noire d’hommes d’affaires et d’entrepreneurs.

L’espoir noir commence à naître dans les Eglises où se regroupent les Noirs et passe par l’école et des associations. L’Eglise est un pilier pour les Noirs : elle est la seule institution leur appartenant totalement (les lieux de culte sont ségrégués) et où les individus peuvent s’exprimer librement. En raison du manque de moyens et de formation, les hommes d’Eglise noirs sont plus des prêcheurs que des pasteurs, et certains se révèlent être de véritables charlatans tandis que d’autres plus éduqués se soulèvent pour une sécularisation de l’Eglise, souhaitant que les pasteurs se soucient plus de la vie ici-bas et des problèmes sociaux que de l’au-delà. Toute la vie sociale est organisée autour et par l’Eglise, tout comme les sociétés de secours, les agences pour l’emploi ou l’instruction. Des banques, des compagnies d’assurance, des journaux sont créés par les associations de Noirs pour les Noirs dès cette époque. Les écoles noires n’ont que peu de moyens, même si quelques hommes d’affaires blancs « humanistes » du Nord comme Rockefeller ou Carnegie investissent dans l’éducation. Les premières élites intellectuelles noires sortent de ces écoles, et doivent trancher dans leur combat le dilemme entre conciliation et protestation.

BOOKER T. WASHINGTON OU LA CONCILIATION

Washington est le plus célèbre des penseurs noirs au début du XXème siècle. Pur prototype du self made man, il crée en 1881 dans l’Alabama un institut pour les Noirs visant à leur apprendre un métier pour devenir ouvrier qualifié, se constituer un capital, acheter des terres et devenir leur propre patron. Il tente d’inculquer des valeurs tels que l’honnêteté et l’épargne ou la fierté et le goût du travail manuel. En formant ainsi des jeunes gens polis et acquis au mode de fonctionnement de la société américaine, Washington pense désarmer l’hostilité blanche. Il recommande également en ce sens aux Noirs de rester à la campagne. Il convainc certains Noirs en leur promettant un progrès économique et ne dérange pas excessivement les Blancs, puisqu’il donne son aval à la ségrégation raciale en ne la remettant pas directement en cause.

Washington se rapproche des présidents américains, de Mac Kinley jusqu’à Theodore Roosevelt, et est même consulté par l’administration quand des fonctionnaires noirs doivent être nommés ou des subventions attribuées aux églises et écoles noires. Les Blancs ne prêtent pas attention à la volonté d’obtenir des droits civiques et une égalité raciale, et Washington se cantonne à soutenir les maigres progrès engagés contre la ségrégation, en recrutant des avocats et récoltant des fonds.

WEB DUBOIS OU LA PROTESTATION : LA CRÉATION DE LA NAACP

Booker T. Washington est critiqué par de nombreux Noirs dans le Nord, au premier rang desquels on retrouve Web Dubois, pour qui Washington est un passéiste. Titulaire d’un doctorat de philosophie obtenu à Harvard, Dubois représente le prototype de l’intellectuel protestataire aux manières quelque peu aristocratiques. Il attaque le « capitalisme militant » de Washington, qui conduit selon lui à l’acceptation de l’infériorité de la race noire et à la soumission. Ses revendications sont les suivantes : droit de vote, fin de la discrimination raciale, droit à l’éducation, et application stricte de la Constitution. Il crée le Mouvement dit « de Niagara » en 1905 mais ne reçoit que peu d’échos et cesse de le réunir en 1908.

En 1906 à Atlanta et en 1908 à Springfield ont lieu des massacres et émeutes raciales. Face à ces évènements, des intellectuels, des responsables d’œuvres sociales et des religieux fondent en 1910 la NAACP, National Association for the Advancement of Coloured People. Dubois est le seul noir parmi les responsables. L’association proteste contre le lynchage, la discrimination raciale et pour l’application stricte des amendements XIV et XV.

En 1915, la Cour suprême condamne la « clause du grand-père » dans le Maryland et l’Oklahoma, et déclare en 1917 inconstitutionnelle la ségrégation par quartiers pratiquée à Louisville. Ces mesures ne sont pas nationales, mais témoignent d’une possible influence des associations protestataires.

Par ailleurs, se crée en 1911 la National Urban League, dont le but est d’aider les nouveaux arrivants noirs dans les villes à s’adapter aux milieux urbains. Cet esprit militant fait également renaître une presse noire alors en perte de vitesse.

LA PROTESTATION NOIRE SOUS WILSON : UN POIDS POLITIQUE QUASI-NUL DEVANT LE RACISME PERSISTANT

Les militants noirs sont traditionnellement fidèles au Parti républicain, mais les présidents – même Theodore Roosevelt – se contentent d’appuis symboliques finalement décevants. En 1912, pour la première fois, avec la candidature de Woodrow Wilson, certains Noirs votent démocrate, le candidat promettant la justice, une égalité de traitement, et la lutte contre les monopoles et les privilèges.

Mais le mandat de Wilson s’avère décevant pour les Noirs, la question raciale étant reléguée au dernier rang de ses préoccupations, derrière la situation internationale et le poids des autres réformes intérieures. De plus, Wilson, démocrate et homme du Sud, demeure convaincu des vertus de la ségrégation : il signe plusieurs décrets autorisant la séparation des races dans l’administration fédérale, tandis que la Poste et le Trésor relèguent les agents noirs dans des pièces séparées.

En 1915, le film Birth of a nation de Griffith renforce le mythe du Noir corrompu et violeur et fait l’apologie du Ku Klux Klan, qui renaît de ses cendres la même année et organise quantité de lynchages.

LES NOIRS ET LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

A l’entrée en guerre en avril 1917, l’armée refuse d’abord les Noirs qui se portent volontaires. Mais en mai, alors que la mobilisation est enclenchée, de nombreux Noirs sont engagés, et des exemptions sont même refusées. Représentant 10 % de la population américaine, les Noirs forment 13 % du contingent. Les soldats noirs sont souvent décrits comme enthousiastes, voyant cet engagement comme un facteur d’intégration et d’une reconnaissance de leur qualité d’Américains. Preuve en est les actions de la NAACP et des étudiants, qui mènent une campagne pour autoriser l’accès des Noirs aux écoles d’officiers, qui demeurent exclus des corps militaires les plus prestigieux et subissent insultes et humiliations au sein de l’armée. Dans le Sud, la vue de soldats noirs en armes suscite l’hostilité des Blancs et des incidents ont lieu.

LA FUITE VERS LE NORD ENTRE 1917 ET 1920

La guerre modifie considérablement l’organisation de la société américaine. Pour les Noirs, cela se traduit par la fuite du Sud vers le Nord en pleine expansion : entre 1917 et 1920, 300 000 à 400 000 Noirs vont dans le Nord, pour travailler dans les industries des grandes villes. Le flot d’immigrants européens ayant été interrompu, les Noirs travaillent dans les usines d’armement, l’industrie alimentaire, les chantiers navals, l’industrie automobile ou encore les mines de charbon. Cette venue provoque l’agressivité et la fuite des Blancs : 57 lynchages sont répertoriés dans le Nord en 1918. En juillet 1917 se produisent des émeutes à East Saint Louis dans l’Illinois. Wilson condamne les lynchages et la violence, mais ne remet pas en cause la ségrégation

Dans le Nord, les villes sont ségréguées de fait. Par exemple, le quartier de Harlem à New York, peuplé de Blancs de classe moyenne, voit l’arrivée progressive de Noirs de la même classe sociale. Mais les Blancs fuient le quartier et des Noirs plus pauvres l’envahissent, cet entassement entraînant déjà des conséquences sanitaires et sociales graves, comme l’envolée du taux de mortalité infantile ou le développement d’une importante délinquance.

Les ouvriers noirs de ces grandes villes du Nord ne peuvent attendre un quelconque soutien de la part des syndicats : l’American Federation of Labor (AFL) se disait au départ opposée à la ségrégation, mais le syndicat renonce à cette revendication devant l’hostilité de la majorité des syndicalistes et des représentants locaux. Le patronat profite de cet abandon pour utiliser les ouvriers noirs en cas de troubles, et ces derniers en retirent une réputation de « briseurs de grève ». Et s’il existe quelques syndicats noirs, leur influence demeure très limitée.

L’APRÈS-GUERRE : VIOLENCES RACISTES, MARCUS GARVEY ET « RENAISSANCE DE HARLEM »

La réinsertion des vétérans s’avère difficile, et des grèves et affrontements ouvriers éclatent après la guerre. En 1919, le Ku Klux Klan connaît un véritable essor, et on estime le nombre de ses partisans à plus de deux millions dans les années 20, désormais également dans le Nord et dans l’Ouest. L’ « été rouge » de 1919 voit plus de 15 émeutes se dérouler, l’une d’entre elles faisant 37 morts à Chicago. La NAACP et d’autres associations condamnent cette violence, mais le Congrès ne vote aucune loi permettant une justice égale pour tous.

La NAACP ne touche en vérité qu’une minorité cultivée, tandis que les masses ouvrières et paysannes, sont en attente d’un leader qui saura leur parler et prendre en charge leurs problèmes. Marcus Garvey a pu sembler exercer ce rôle ; originaire de Jamaïque, il crée en 1914 l’Association Universelle Pour le Progrès Noir, avant de prêcher à Harlem un nationalisme noir souhaitant et organisant le « retour » en Afrique, exaltant la fierté de la race noire et glorifiant l’Afrique. En 1921, il s’autoproclame « président de l’Empire d’Afrique ». Méprisé par la NAACP, il jouit cependant d’une popularité et d’une écoute sans commune mesure avec celles de l’association ; mais son projet demeure lettre morte : en 1923, il est arrêté pour corruption et fraudes.

Pendant ces années 20 à Harlem, des Noirs venus du Sud participent à une explosion littéraire, musicale et plus globalement artistique considérable, appelée « Renaissance de Harlem ». Les auto-proclamés « negroes » refusent tout stigmate d’infériorité et font jaillir des pensées et revendications universelles de liberté depuis leur amertume et leur insatisfaction. Outre des artistes entrés dans la postérité comme Duke Ellington, Louis Armstrong ou Bessie Smith, des historiens se consacrent à l’étude de la vie et de l’histoire noires, comme Carter Woodson qui crée un journal d’histoire noir, l’éducation étant au centre des préoccupations des intellectuels noirs.

LES NOIRS ET LE MILITANTISME DANS LA CRISE : UNE APPROCHE « SOCIALE »

La crise de 1929 a raison de l’euphorie des années folles et anéantit les frêles espoirs des Noirs. Avant la grande dépression, la crise agricole dans le Sud et la réadaptation industrielle faisaient déjà souffrir la population, et en 1929 de nombreux Noirs sont déjà au chômage. La crise accélère le processus, les Noirs étant licenciés les premiers et chassés de leurs logements. Dans certaines campagnes du Sud, une forme d’esclavage réapparaît. Exclus des syndicats, les Noirs ne possèdent aucun moyen de défense. En 1934, 17 % des Blancs sont incapables de subvenir à leurs besoins, et 38 % des Noirs…

Pourtant, les Noirs commencent à prendre conscience de leur poids politique, tandis que les leaders se tournent vers une approche plus économique et sociale que raciale : Dubois est membre du parti socialiste dès 1911, tout comme Philip Randolph qui le rejoint en 1916. La NAACP reste très prudente, et Dubois, de plus en plus imprégné d’idées marxistes, quitte le mouvement en 1934. La classe ouvrière noire ne peut cependant se retrouver ni dans le parti socialiste, ni dans la NAACP. Le parti communiste décide alors de se tourner vers eux, en instaurant une égalité raciale systématique dans ses rangs. Ainsi, dès 1925, l’American Negro Labor Congress avait été créé, réunissant les syndicats noirs sous la houlette des communistes. Entre 1928 et 1934, sous l’initiative d’idéologues moscovites, le PC américain milite même pour la création d’un 49ème Etat américain qui constituerait une République noire indépendante… cette conception ignore cependant la réalité noire et est vouée à l’échec, même si elle contribue à populariser le syndicalisme chez les Noirs et à attirer l’attention de la « gauche » américaine sur le « problème noir ».

1932, LA TENTATION DÉMOCRATE : L’ÉLECTION DE ROOSEVELT ET LE NEW DEAL

Signalons avant toute chose qu’une infime proportion de Noirs vote à cette époque, puisqu’ils sont assez systématiquement maintenus à l’écart des urnes dans le Sud.

En 1928, le républicain Hoover mène une campagne présidentielle pour renforcer ses positions dans le Sud, et donnent des gages aux racistes. Des Noirs se tournent alors de plus en plus franchement vers le parti démocrate : en 1932, Franklin D. Roosevelt obtient un quart du vote noir. Entre 1932 et 1936, le glissement du vote noir vers le parti démocrate s’accentue. Pourtant, Roosevelt n’attaque jamais la ségrégation, même si aucune mesure du New Deal n’exclue en théorie les Noirs. Mais beaucoup de Noirs sont privés de fait de la « sécurité sociale » instaurée par Roosevelt, qui ne prend pas en compte les domestiques et les travailleurs agricoles. Les ouvriers noirs demeurent licenciés en priorité par les patrons. L’alphabétisation et les conditions de logement progressent cependant, tandis que certains paysans noirs bénéficient de prêts et peuvent ainsi acheter des terres.

LE « NATIONAL NEGRO CONGRESS »

Philip Randolph, président du syndicat des porteurs de wagon-lit (emploi exclusivement noir), réussit en 1925 à s’imposer comme partenaire des négociations avec la puissante compagnie de chemins de fer Pullman, et organise des boycotts et piquets de grève. Au même moment, le CIO, syndicat nouvellement créé, recrute des Noirs dans ses rangs : les syndicats représentent dans les années 30 un rôle essentiel dans la constitution d’un front populaire contre le fascisme, et cela s’avère peu compatible avec la ségrégation exercée par l’AFL. En février 1936, 500 organisations forment le National Negro Congress contre la discrimination et le fascisme, présidé par Randolph. Ce front populaire éclate cependant en 1939 après la signature du pacte germano-soviétique. Randolph quitte le mouvement en dénonçant la domination exercée par le PC et le CIO.

Par ailleurs, une nouvelle floraison culturelle et intellectuelle (l’écrivain Richard Wright) naît à la même époque, tandis que Jesse Owen triomphe aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936.

LES NOIRS DANS LA SECONDE GUERRE MONDIALE : L’ÉCLATEMENT AU GRAND JOUR DES PARADOXES HONTEUX DE LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE

Au début de la guerre, le gouvernement recommande que la conscription et l’embauche soient exemptes de discrimination, sans pour autant intervenir directement en ce sens : ainsi, l’armée demeure ségréguée à l’entrée en guerre en décembre 1940. Une protestation s’enclenche avec Philip Randolph, qui veut organiser une marche sur Washington en janvier 1941. Pressé par les craintes de Roosevelt devant ce mouvement populaire, le Congrès annonce la déségrégation de l’industrie de guerre et de l’administration en juin 1941, et la marche est finalement annulée. C’est la première position officielle prise contre la discrimination au travail. Le Fair Employment Practice Committee est mis en place, mais rien ne bouge cependant dans le Sud.

Pendant la guerre, l’armée et le gouvernement assouplissent quelque peu dans les faits la règle stricte de séparation des races. L’armée demeure cependant ségréguée jusqu’en 1945 : il existe toujours des unités dites « de couleur ». Trois millions de soldats noirs sont sous les drapeaux, dont 500 000 sont envoyés outre-mer. Certains Noirs sont acceptés dans l’aviation, tout comme dans la marine, ce qui est une modification radicale, ainsi que des parachutistes noirs parmi les marines. Dans les camps d’entraînement, la tension monte parfois à cause de la ségrégation. Le général Eisenhower ne tolère ni dénigrement, ni vexation envers les Noirs. En 1945, il intègre des sections de soldats noirs à des régiments blancs sur le Rhin, et cette opération est un succès.

Dans les corps auxiliaires, l’industrie de guerre, les Noirs bénéficient également d’un rôle nouveau, certains se voyant enfin confier des emplois qualifiés, le nombre de ces derniers étant cependant très limité. Les Noirs rencontrent en réalité toujours des difficultés pour se faire embaucher, dans une société où l’économie tourne pourtant à plein régime, au sein d’un pays en guerre contre l’Allemagne raciste…

Par ailleurs, l’immigration du Sud vers le Nord se poursuit, et des émeutes éclatent à l’été 1943, à Detroit, à New York ou encore à Los Angeles, faisant des dizaines de morts.

L’APRÈS-GUERRE : SAUVER LES APPARENCES

Après la guerre, le retour des Noirs dans le Sud s’accompagne d’attaques et de lynchages : l’année 1946 est une des plus sombres selon la NAACP, et beaucoup de vétérans se réengagent dans l’armée.

Des observateurs et des journalistes noirs se sentent concernés par les idéaux humanitaires de la toute nouvelle ONU, ainsi que par la question de la décolonisation. En 1948 est publiée la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui rend de plus en plus évident le paradoxe américain. En 1946, une pétition est déposée par des militants noirs au Conseil économique et social pour demander l’aide de l’ONU dans la lutte contre la discrimination raciale. De la même manière, en 1951, le Civil Rights Congress dépose une pétition à l’ONU accusant le « génocide » subi par les Noirs aux Etats-Unis. Le département d’Etat américain affirme que le problème noir est un « problème intérieur » et ne relève pas des compétences de l’ONU. Le gouvernement essaie de sauver les apparences en confiant des postes à l’ONU à des Noirs.

Pendant ce temps, lentement, la cause de la déségrégation avance sous l’impulsion de militants.

TRUMAN ET L’ÉBAUCHE D’UNE DÉSÉGRÉGATION DANS L’ARMÉE ET LES SYNDICATS

Le nouveau président Harry Truman se dit déterminé à agir en faveur de l’égalité raciale, mais aucune mesure concrète ne suit. La colère monte parmi les leaders noirs, dont certains quittent le parti démocrate pour rejoindre le nouveau parti progressiste. En 1948 est signé un décret sur l’égalité des chances dans l’emploi et l’administration fédérale ; les démocrates du Sud font alors scission avec le parti, et de plus en plus d’électeurs noirs choisissent la branche plus « libérale » du Parti démocrate.

En 1949 est imposée la déségrégation des forces armées. Le gouvernement encourage également la déségrégation des associations ouvrières, mais les travailleurs du Sud demeurent isolés et impuissants. En 1955, l’AFL et le CIO fusionnent, et les deux vices-présidents sont des Noirs (dont Philip Randolph). Le gouvernement et l’administration semblent aller progresser vers une intégration raciale encore loin d’être garantie.

LA PERSISTANCE D’UNE SÉGRÉGATION DE FAIT MALGRÉ QUELQUES « PROGRÈS »

La ségrégation demeure ; certes, petit à petit, lieux publics, hôtels, restaurants ou encore cinémas sont déségrégués au cours des années 50, notamment à Washington, ville peuplée d’une grande proportion de Noirs. En 1949, 18 Etats ont même interdit la discrimination dans les lieux publics ; mais ces mesures ne touchent en réalité qu’un nombre très limité d’institutions. Par ailleurs, de plus en plus de représentants noirs sont élus ou désignés, aux différentes échelles, la question étant de savoir si cela traduit une véritable mutation sociale ou la volonté d’étouffer les revendications et de cacher les véritables problèmes par des mesures symboliques. De la même manière, et même si la grande industrie demeure hors de portée des entrepreneurs noirs, de petites sociétés de services sont tenues par des Noirs, et une bourgeoisie noire semble se former : on trouve quelques médecins, des avocats, banquiers, assureurs, etc.

L’écrivain noir E. Franklin Frazier, dans son ouvrage Black Bourgeoisie paru en 1955, critique ouvertement ces Noirs qu’il accuse de singer les Blancs et de rejeter leurs origines populaires en devenant des petits bourgeois, exclus de fait d’une bourgeoisie blanche. Cet ouvrage relativise les progrès accomplis en matière de droits civiques et économiques et signale que les Noirs sont très majoritairement maintenus à l’écart de la prospérité, miséreux dans le Sud ou confinés dans les ghettos du Nord.

L’EXODE CONTINU VERS LE NORD ET L’OUEST ET LA FLORAISON DES GHETTOS

Entre 1940 et 1970, cinq millions de Noirs déménagent vers le Nord et l’Ouest. La mécanisation dans les plantations de coton est en partie responsable de cet exode qui n’est pas pour déplaire à certains Sudistes, soulagés de voir partir les Noirs qui réussissaient parfois malgré tout à s’inscrire sur les listes électorales. Des offres d’emplois non-qualifiés abondent après guerre, et la grande ville industrielle de Chicago devient alors la capitale de l’Amérique noire : le Chicago Defender est le journal noir le plus diffusé ; on y trouve également le plus grande église baptiste ainsi que des forces militantes diverses.

Entassés dans des immeubles surpeuplés, interdits de fait d’exercer un grand nombre d’emplois, les Noirs des ghettos du Nord sont gagnés par le jeu, la prostitution, la délinquance. Bien-sûr, la police n’intervient pas dans les affaires entre Noirs. Les familles se décomposent et de nombreuses femmes se retrouvent seules à la tête du foyer. La coutume et la loi interdisent l’achat d’un logement dans une rue blanche. La condamnation des « contrats restrictifs » par la Cour suprême n’a servi à rien : les banques refusent d’accorder des prêts aux Noirs. Les ghettos font naître une psychose au sein de la population blanche qui fuit vers les banlieues en emportant avec elle les emplois : la ségrégation spatiale est encore accentuée. Ainsi, avec ou sans l’appui de la loi, la ségrégation s’impose dans la réalité quotidienne.

LE DÉBUT DU « MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES » : LE LANCEMENT DE LA LUTTE CONTRE LA SÉGRÉGATION SCOLAIRE ET L’« ARRÊT BROWN » DE 1954

Pendant les années 50, les avocats activistes de la NAACP, dont Thurgood Marshall, cherchent à obtenir gain de cause devant la Cour suprême dans des affaires de discrimination dans l’éducation : ils veulent demander le renversement de l’arrêt « Plessy versus Ferguson ». Entre 1950 et 1952, ils plaident cinq cas concernant la ségrégation scolaire devant la Cour suprême. Ils contestent la constitutionnalité de l’arrêt de 1896 au regard du XIVème amendement garantissant à tous les citoyens une « égale protection des lois » ; ils font appel à des facteurs psychologiques, en particulier le sentiment d’infériorité des Noirs.

Deux décisions de la Cour suprême rendues en juin 1950 amorcent le tournant décisif à venir de la grande institution : en mai 1954, la Cour présidée par Earl Warren rend une décision unanime (connue sous le nom d’ « arrêt Brown ») et déclare que « dans le domaine de l’instruction publique, la doctrine « séparés mais égaux » n’a pas sa place. Des établissements scolaires séparés sont intrinsèquement inégaux ». Thurgood Marshall proclame alors sa foi dans le système légal américain ; mais l’ensemble de la communauté noire se contente d’une satisfaction prudente, tandis que la gouverneur de Géorgie déclare que ce nouvel arrêt de la Cour suprême est un « chiffon de papier ». Plusieurs Etats du Sud le rejoignent : jamais le gouvernement fédéral n’avait subi d’aussi violentes critiques depuis la Guerre de Sécession.

LES MAIGRES CONSÉQUENCES DES TEXTES LÉGISLATIFS

Après 1954, rien ne semble avoir changé pour les Noirs, si ce n’est que la gouvernement américain a signifié qu’il a la responsabilité de faire respecter leurs droits. Le président Eisenhower n’est pas un partisan de la déségrégation, et aucune mesure concrète d’application n’accompagne l’arrêt Brown, même si en mai 1955 la Cour suprême donne ordre aux responsables de l’instruction publique de préparer des plans de déségrégation « avec toute la rapidité appropriée »… autant dire que la majorité des Etats attendent et ne font rien dans le sens de l’intégration scolaire. En 1964, dix ans après l’arrêt Brown, 2 % seulement des écoliers du Sud fréquentent des établissements « intégrés » .

En mai 1956, des représentants et sénateurs sudistes signent un manifeste contre l’ « abus de pouvoir judiciaire » et se déclarent prêts à employer « tous les moyens légaux pour obtenir l’annulation d’une décision contraire à la Constitution » (l’arrêt Brown). Par ailleurs, le Conseil des citoyens blancs, fondamentalement raciste, fait en sorte qu’aucun Noir partisan de l’intégration scolaire ne puisse conserver un emploi ou obtenir un crédit, et les membres de la NAACP sont systématiquement traqués et menacés.

Le Sud ne voulant pas se soumettre, les Noirs voulant conserver ces droits chèrement acquis, la bataille des Droits civiques s’engage : le mouvement des Droits civiques veut affronter face à face le racisme (institutionnalisé ou pas) et la ségrégation, tandis que le Sud est déterminé à « maintenir le Noir à sa place », par la loi ou par la force.


 

ROSA PARKS ET LE BOYCOTT DES BUS DE MONTGOMERY : L’ENTRÉE EN SCÈNE DE MARTIN LUTHER KING

A Montgomery, en Alabama, trois quarts des usagers des bus sont des Noirs, mais les dix premiers rangs demeurent réservés aux Blancs, comme tous les autres sièges en cas de surcharge du bus. Le 1er décembre 1955, Rosa Parks, employée noire, refuse de céder sa place à un Blanc dans le bus ; elle est arrêtée par la police. En réaction, des activistes noirs se lancent dans un boycott des bus de la ville, boycott efficace puisque les bus se retrouvent pratiquement vides dans les jours qui suivent. Rosa Parks est cependant jugée, reconnue coupable et condamnée à payer une amende. Ses avocats font appel.

Pour coordonner les efforts des activistes, les leaders noirs et les pasteurs de la ville créent une association que préside le pasteur noir de 26 ans Martin Luther King. Celui-ci, inspiré entre autres par les méthodes non-violentes de Gandhi et une morale chrétienne très marquée, prône des « actes de non-coopération », et appelle à « agir, et non haïr » dès les premières manifestations de Montgomery.

L’association rencontre les compagnies de bus de la ville, mais les discussions ne donnent rien en raison de l’intransigeance des compagnies. Le boycott continue alors, tandis que les taxis noirs offrent des transports à prix réduit pour les Noirs ; ces taxis sont systématiquement harcelés par la police. L’association se réunit régulièrement pour mettre en place des actions, et Martin Luther King inquiète la police et la mairie de la ville et se fait arrêter pour un prétendu excès de vitesse à la fin du mois de janvier ; par ailleurs, une charge de plastic explose devant sa maison, et il subit de nombreuses menaces de mort.

Cependant, la municipalité ne cède pas. L’appel dans l’affaire Rosa Parks traînant, les militants ne peuvent que choisir d’attaquer directement la ségrégation auprès de la justice. Les activistes portent alors plainte devant la cour fédérale du district en contestant la constitutionnalité de la ségrégation pratiquée dans les bus de la ville. Les avocats de la NAACP préparent le procès, bien qu’ils ne soient pas franchement partisans des méthodes de boycott pratiquées à Montgomery. Une collecte de fonds est également organisée. La municipalité pratique au même moment des arrestations massives, ce qui attire l’attention de la presse américaine mais aussi internationale : 89 inculpés sont emprisonnés au nom d’une loi interdisant les boycotts en Alabama… King est libéré sous caution, et il se rend dans le Nord pour effectuer une tournée de discours et récolter des fonds. Début juin, la Cour fédérale du district condamne les règles ségrégationnistes pratiquée dans les autobus, et le maire de Montgomery décide alors de faire appel devant la Cour suprême, qui confirme le verdict en novembre : la ségrégation dans les bus est donc déclarée inconstitutionnelle.

Martin Luther King met dès lors en place des ateliers pour former les Noirs à la non-violence et les entraîner à faire face à toute hostilité dans un esprit d’ « amour et de bonne volonté », tandis que des Blancs reprennent violences et attaques : les églises noires, les maisons des militants sont brûlées.

En 1957, plus de 60 pasteurs noirs forment la Southern Christian Leadership Conference (SCLC), présidée par Martin Luther King. Les Noirs sont de plus en plus nombreux à s’engager dans la lutte.

FACE AU SUD RACISTE CAMPÉ SUR SES POSITIONS, LES MILITANTS NOIRS OBTIENNENT CERTAINES VICTOIRES SYMBOLIQUES SANS GRANDE PORTÉE EN METTANT L’ÉTAT FÉDÉRAL EN FACE DE SES CONTRADICTIONS : L’EXEMPLE DE LITTLE ROCK

A partir de mai 1954, dans le Sud profond, un véritable défi est lancé par les habitants et les institutions locales aux institutions fédérales ; il faut dire que l’extrême réserve d’Eisenhower et de son gouvernement sur le sujet poussent d’autant plus les ségrégationnistes convaincus à défier la loi.

En Arkansas, la capitale Little Rock a déségrégué l’université, les bibliothèques, les parcs et les autobus ; de plus, 33 % des Noirs en âge de voter sont inscrits sur les listes électorales, ce qui est relativement élevé pour une ville du Sud. En profondeur cependant, les rapports interraciaux sont limités au strict minimum. En 1957, un seul lycée de la ville accepte d’inscrire quelques élèves noirs : neuf élèves soigneusement triés par l’administration. Devant la lenteur du processus, la NAACP réclame une intégration immédiate, porte plainte, mais perd le procès. Le gouverneur d’Arkansas Faubus pousse la Ligue des mères de Little Rock à entamer une procédure pour obtenir la suspension du plan d’intégration scolaire, à cause de prétendus risques de violence, et elles obtiennent gain de cause. La NAACP fait appel.

La veille de la rentrée scolaire, Faubus mobilise la Garde nationale de l’Etat autour du lycée et avertit que si les élèves noirs tentent de rentrer dans le lycée, « le sang coulera dans les rues ». Aucun des neuf noirs ne parvient à pénétrer sur le campus, mais sous les conseils des militants ils refusent de retourner dans un lycée noir. La Garde nationale bloque les abords de l’école. Eisenhower est dès lors contraint d’intervenir, le gouvernement étant directement défié. Il tente de convaincre Faubus, mais en vain. Fin septembre, des centaines de ségrégationnistes bloquent l’accès au lycée, chassent des journalistes qui parviennent à prendre des photos. Les lycéens noirs sont entrés dans le lycée par une porte latérale, et ils sont évacués par la police, sauvés de peu du lynchage que préconisait la foule. Le maire de la ville, tranchant avec l’attitude du gouverneur de l’Etat, décide alors d’agir et demande à Eisenhower de faire intervenir les troupes fédérales : il déclare : « nos opinions personnelles quant à la décision [de la Cour suprême] n’ont pas d’influence en ce qui concerne son application […] Il ne peut être permis à la loi de la populace de primer sur les décisions de nos tribunaux ».

Le 25 septembre, Eisenhower envoie les troupes fédérales : armée, jeeps, hélicoptères et parachutistes assurent l’entrée dans le lycée des neuf Noirs… Quand les militaires se retirent quelques jours plus tard, les étudiants subissent coups et insultes à l’intérieur de l’établissement. A la rentrée de l’année suivante, le gouverneur Faubus fait fermer les écoles publiques pour ne pas avoir à faire appliquer l’ « arrêt Brown » . La Virginie agit de même ; la Cour suprême déclare ces fermetures inconstitutionnelles. En 1960, à la Nouvelle-Orléans, des émeutes éclatent suite à l’intégration de 4 petites filles noires dans une classe de cours préparatoire.

L’intégration scolaire est dès lors transformée en question nationale. Le Sud se raidit dans ses traditions racistes, tandis qu’une nouvelle génération de militants fréquente les universités.

ÉTAT DES LIEUX A LA FIN DES ANNÉES 50

A la fin des années 50, le mouvement noir semble quelque peu dispersé en raison de rivalités personnelles et de divergences politiques quant aux objectifs fixés, notamment entre la SCLC, la NAACP, et des groupes locaux. La SCLC a par ailleurs quelque peu perdu de son aura après la fin du boycott de Montgomery.

En 1956, Eisenhower propose une loi en faveur du droit de vote pour tous, mais ce projet se trouve en difficulté au Congrès. Il est finalement adopté en septembre 1957 ; la législation demande la formation d’une commission sur les Droits civiques, et étend les compétences du ministre de la justice qui peut maintenant porter plainte pour défendre l’accès aux urnes des Noirs. Cette question du vote va dès lors occuper une place très importante dans le combat noir qui s’engage contre toute forme de ségrégation : déjà entamé depuis quelques années, le mouvement des Droits civiques est désormais lancé et déterminé.

Sources

Histoire des Noirs américains au 20ème siècle, Nicole Bacharan
Les Noirs aux Etats-Unis, Claude Fohlen
La société américaine, 1865-1970, Claude Fohlen
Histoire intérieure des Etats-Unis au 20ème siècle, Jacques Portes et Pierre Melandri


 

PJ
mise en ligne : 26.01.2004

 

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LE COMBAT NOIR AMÉRICAIN DE 1960 A 1992

 

 

LES ÉTUDIANTS NOIRS ENTRENT EN LUTTE : LE « SNICK »

Le mouvement des Droits civiques commence à prendre de l’ampleur à la fin des années 50, notamment grâce à la prise de conscience politique grandissante parmi les jeunes Noirs : la jeunesse organise dans le Sud les premiers sit-in pour protester contre la ségrégation. Les militants prêchent toujours la protestation non-violente en occupant pacifiquement les lieux ségrégués. Les magasins de la chaîne Woolworth, qui interdisent aux Noirs de fréquenter les comptoirs de leurs bars, se voient ainsi envahis.

En février 1960, des sit-in sont organisés dans 30 villes du Sud, et le boycott des magasins Woolworth est également encouragé dans le Nord. A Nashville, plus de 500 étudiants se regroupent dans les bars ségrégués ; fin février, les Noirs sont attaqués par des racistes dans un magasin avec la complicité de la police. Les étudiants ne répliquent pas. La police arrête 77 noirs et 5 blancs. A la fin mars 1960, plus de 2000 étudiants sont arrêtés dans 66 villes du Sud ; les commerçants en perte de profit s’alarment et les hommes d’affaires envisagent de négocier. A Nashville, les commerçants déségréguent leurs magasins.

En avril 1960, les étudiants contestataires forment leur propre organisation, le Student Nonviolent Coordinating Committe (SNCC ou « Snick ») , que King aurait aimé intégrer au SCLC.

LE SOUTIEN DE MARTIN LUTHER KING AUX SIT-INS ET L’ÉLECTION DE KENNEDY

En janvier 1960, Martin Luther King s’installe dans sa ville d’origine, Atlanta, où se trouve le siège du SCLC. En octobre, une querelle oppose les étudiants du Snick et l’élite conservatrice noire. Les leaders noirs « traditionnels » condamnent catégoriquement les sit-in ; cependant, Martin Luther King est attiré par l’enthousiasme des étudiants, dans lesquels il voit une force vive pouvant être décisive dans la lutte. Il participe à un sit-in à Atlanta, et il est arrêté avec 35 étudiants ; tous choisissent de rester en prison plutôt que de payer la caution. Finalement, les étudiants sont libérés, mais King est condamné aux travaux forcés : le candidat aux présidentielles John Fitzgerald Kennedy exprime sa compassion à la femme du pasteur, et le leader est libéré et exprime sa reconnaissance à JFK.

En novembre, JFK est élu président, avec 70 % du suffrage noir en sa faveur, et grâce entre autres à la distribution de tracts démocrates devant les églises et écoles noires. Cependant, les premiers mois de l’administration démocrate sont décevants, et le président ne propose pas de nouvelle législation. Les sit-in continuent.

LES « VOYAGES DE LA LIBERTÉ » : LA LUTTE GAGNE TOUT LE SUD

En décembre 1960, la Cour suprême ordonne la déségrégation des gares assurant les liaisons inter-Etats. Pour tester le respect de cette nouvelle législation, le président du Congress of Racial Equality, James Farmer, organise un « voyage de la liberté » dans le Sud en mai 1961.

Les voyageurs sont attaqués par des opposants, et la ville de Birmingham se trouve en état de siège. Les journalistes affluent, tandis que la gare routière est bloquée par le Ku Klux Klan. Les étudiants veulent reprendre le voyage. Le 17 mai, ils sont arrêtés dans la gare de Birmingham par la police qui les expulse de l’Etat. Ils retournent cependant dans la ville.

Le ministre de la justice Robert Kennedy décide alors d’intervenir : il fait escorter les voyageurs, qui arrivent finalement à Montgomery, où la foule raciste se jette sur eux avec la complicité de la police. Robert Kennedy envoie les troupes fédérales et Martin Luther King se rend à Montgomery.

L’église noire est assiégée, et l’armée escorte les militants. Le « voyage de la liberté » s’est transformé en une véritable opération militaire. Cependant, les voyageurs arrêtés dans le Mississippi sont condamnés à un séjour au pénitencier. Et tout l’été, des voyageurs continuent d’arriver à Jackson et à remplir le pénitencier, toujours dans le respect de la doctrine non-violente prônée par les militants. Le mouvement contre la ségrégation est désormais enclenché dans tout le Sud.

Martin Luther King rencontre le président Kennedy en octobre.

ALBANY : LA REMISE EN CAUSE DE LA NON-VIOLENCE

En Georgie, à Albany, les étudiants subissent les brutalités policières et les décisions arbitraires de la justice, mais ils sont arrêtés sous des prétextes légaux sans lien avec la ségrégation qui sauvegardent les apparences : lors des procès, les avocats des Noirs ne peuvent remettre en cause le système de la ségrégation.

En janvier 1962, un mouvement de boycott des autobus précédemment enclenché redémarre. La compagnie se dit prête à déségréguer, mais la municipalité le lui interdit. Les militants organisent marches de protestation et sit-in. En juillet, les affrontements entre les étudiants et la police éclatent après une série de violences policières.

L’opposition est grandissante entre le Snick et la SCLC, car beaucoup d’étudiants soutiennent alors que la non-violence est un moyen, mais pas une fin en soi. Martin Luther King désapprouve cette idée et quitte la ville en août. Le mouvement se poursuit mais échoue.

La position de King est alors affaiblie : tenter de négocier obstinément avec les autorités était vain, les Noirs ne jouant aucun rôle dans les élections et ne pouvant peser en aucun cas dans la balance. L’administration Kennedy est sans doute également plus attachée à la paix sociale qu’à la justice, et n’est pas intervenue à Albany…

Au même moment, King critique ouvertement le FBI de Edgar Hoover, ennemi déclaré du mouvement des Droits civiques, allié aux polices majoritairement racistes du Sud.

L’AFFAIRE JAMES MEREDITH ; VERS L’APOGÉE DU MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES

Au début des années 60, le Mississippi est l’Etat américain le plus pauvre et le plus ségrégationniste ; près de la moitié de sa population est noire. Un militant étudiant est abattu en septembre 1961, et une marche de protestation est lancée. La NAACP préfère rester prudente et tenter d’obtenir un début d’intégration scolaire, mais le Snick se lance contre l’avis de la NAACP dans un projet d’ « éducation électorale », visant à faire s’inscrire les Noirs sur les listes électorales. Les églises et les maisons des étudiants sont incendiés. Kennedy se dit « indigné ».

James Meredith, étudiant dans une université noire, cherche à s’inscrire dans l’université blanche. La Cour suprême lui confirme le droit de s’y inscrire, dans un Etat où les sénateurs et la majorité de la population sont ouvertement racistes. Robert Kennedy est déterminé à imposer la décision de la Cour suprême, mais il veut éviter un affrontement entre le gouverneur et le président.

Escorté, Meredith pénètre dans l’université. Les opposants s’en prennent aux journalistes et aux troupes qui avaient l’ordre de ne pas tirer ; la police locale, raciste, a quant à elle disparu. Robert Kennedy envoie les soldats fédéraux ; les affrontements font deux morts et une centaine de blessés. Meredith est entouré de gardes du corps pendant toute l’année scolaire…

Le mouvement de protestation est dès lors lancé dans un mouvement irrépressible dans tous les Etats du Sud. Les « libéraux » du Nord, étudiants ou intellectuels, prêtent main forte au mouvement. Des Noirs du Nord, subissant la misère et le chômage dans le ghetto, rejoignent les militants. Et désormais, l’Administration écoute les voix des protestataires. 

MARTIN LUTHER KING A BIRMINGHAM

L’épisode d’Albany a quelque peu affaibli la position de la SCLC, mais l’association doit alors se lancer dans une bataille des plus difficiles, à Birmingham. Dans cette ville d’Alabama, les traditions sudistes perdurent, le Ku Klux Klan est très actif et la police est ouvertement raciste.

Le révérend Shuttlesworth de Birmingham, membre du Mouvement Chrétien d’Alabama pour les Droits de l’Homme, proche de la SCLC, rejoint les étudiants qui boycottent les magasins. Mais le Ku Klux Klan allié à la police menace les commerçants et leur ordonne de maintenir la ségrégation.

La SCLC met alors en place un projet dit « Projet C » (C comme confrontation), car King et ses partisans savent bien que les Sudistes ne peuvent se laisser convaincre par les bons sentiments, mais que, par contre, la pression des évènements et de l’opinion publique peuvent pousser les autorités, aussi racistes soient-elles, à agir. Il s’agit donc pour les militants de provoquer la violence.

En avril 1963, le SCLC démarre la campagne qui tend à la déségrégation des bars. Les militants sont arrêtés. En réaction, le tribunal local interdit toute forme de manifestation. Cette fois, à la différence d’Albany, Martin Luther King donne l’exemple de la désobéissance civile et se fait emprisonner. Il est libéré après une intervention du président Kennedy.

Le pasteur décide d’associer au mouvement les lycéens et écoliers noirs. Le 2 mai, une marée d’enfants manifeste jusqu’à l’hôtel de ville, et le soir, plus de 1000 d’entre eux sont arrêtés par la police. Le 3 mai, 2000 enfants manifestent. La police réquisitionne les lances à incendie des pompiers pour disperser les enfants, et lance les chiens ; les marcheurs se réfugient dans l’église : les photos de la répression font la une des journaux.

Au fil des jours, les manifestations prennent de plus en plus d’ampleur, et les prisons débordent. Certains journalistes et militants contestent les méthodes de King en déclarant que les progrès viennent d’une éducation en profondeur, d’un travail patient, et non de provocations. Des émeutes ont lieu dans la ville. Le 10 mai, la SCLC annonce un accord ; mais tout le monde ne l’entend pas ainsi, et les Noirs font face dans les rues à la Garde nationale, que JFK fédéralise en plus d’envoyer des troupes fédérales ; le président impose le retour au calme.

Kennedy se lance enfin dans des discours contre la ségrégation : « la race n’a pas de place dans la vie ou dans la loi américaine ». Mais les ségrégationnistes ne baissent pas les armes, et un secrétaire de la NAACP est abattu.

LE NOUVEAU PROJET DE LOI DE KENNEDY

Le 19 juin, JFK présente son projet de loi au Congrès : il s’agit de proscrire la ségrégation dans tous les lieux publics, d’habiliter le ministère de la Justice à engager des poursuites pour permettre l’intégration scolaire, et d’interrompre le financement des programmes sociaux discriminants.

LA GRANDE MARCHE SUR WASHINGTON (23 AOUT 1963) : LE « RÊVE » DE MARTIN LUTHER KING RATTRAPÉ PAR LES INCOMPATIBILITÉS DE VUE ENTRE MILITANTS ET LA REALITÉ RACISTE AMÉRICAINE

La popularité de Martin Luther King est alors à son comble, et il a l’idée d’une marche nationale, à l’image de ce que Randolph avait voulu lancer pendant la Seconde Guerre mondiale ; ce dernier est d’ailleurs également partisan du projet, que JFK désapprouve.

Mais Martin Luther King et Randolph insistent sur la nécessité d’orienter le mécontentement des Noirs vers un mouvement discipliné et non-violent. Finalement, fin juin, Kennedy donne son aval.

Reçu le 22 juin à la Maison Blanche, King est averti par le président lui-même surveillé de près dans sa vie privé par le FBI que John Edgar Hoover le surveille et le soupçonne tout comme de nombreux membres du Congrès d’être communiste. Le président lui demande de rompre avec certaines personnes de son entourage ; mais le pasteur n’est pas décidé à obtempérer. Il est mis sur écoute et traqué par le FBI : Hoover ne le lâchera plus, envoyant par exemple des lettres anonymes à sa femme pour la prévenir des infidélité conjugales de son mari, ou tentant de semer la discorde au sein de la SCLC.

Lors de la grande marche, toutes les rivalités entre leaders sont tues pour un moment, et des organisations juives, protestantes et catholiques s’allient au mouvement. L’AFL-CIO est absente car elle ne souhaite pas prendre parti… mais des syndicalistes approuvent à titre individuel la marche. Pendant tout l’été 1963, plus d’1 million de personnes manifestent dans le Nord, dans une vaste campagne pour l’emploi et le boycott des loyers. Le 28 août, Washington est envahi d’une foule calme : 250 000 personnes défilent, dont un quart de Blancs.

Lewis, du Snick, avait rédigé un discours incendiaire prenant violemment à parti le gouvernement Kennedy ; mais Randolph le convainc de ne pas le prononcer, pour éviter que les adversaires du projet de loi de Kennedy trouve en ces attaques un argument de plus pour le critiquer. C’est ce jour là que King prononce son fameux discours « I have a dream ».

Le 15 septembre, l’église de Birmingham est dynamité ; 4 fillettes sont tués. La non-violence commence sérieusement à être remise en cause par les Noirs, et une émeute éclate et fait deux morts.

Kennedy est tué à Dallas le 22 novembre.

LES ACTIONS DU SNICK POUR LE VOTE DES NOIRS : L’« ÉDUCATION POPULAIRE » DANS LE SUD

Le nouveau président Johnson soutient le mouvement des Droits civiques depuis 1957.

Dans le Sud, les Noirs ne peuvent pas voter, même dans les villes ou districts où ils sont majoritaires. Le Snick recrute des volontaires dans les universités du Nord pour aller inscrire les Noirs sur les listes électorales dans le Mississippi. Le mouvement lance sa campagne dite d’ « été de la liberté » visant à inscrire des milliers de Noirs sur les listes électorales et défier le parti démocrate du Mississippi.

Des enfants de la bourgeoisie noire et blanche du Nord sont envoyés pour animer des « écoles de la liberté » où ils enseignent la lecture, le calcul mais aussi l’histoire noire ; ils apportent également de l’assistance médicale et organisent des évènements culturels.

Les étudiants passent de ferme en ferme, aident et incitent les Noirs à remplir les formulaires d’inscription pour les listes électorales. A l’été 1964, 17000 Noirs font une demande d’inscription, mais seuls 1600 sont effectivement inscrits sur les listes, les autres étant refusés pour des prétextes toujours plus improbables. Les militants envoient tous les formulaires refusés au ministre de la justice. La réalité raciste du Sud a raison de la conviction militante légaliste du Snick, tandis que Johnson est convaincu que sa réélection passe par le soutien des démocrates traditionnels du Sud, traditionnellement racistes, et ne souhaitent par conséquent pas trop appuyer la cause du vote noir. 

LA LOI MAJEURE DE 1964 CONTRE LA SÉGRÉGATION CACHE LA SITUATION MISÉRABLE DE LA GRANDE MAJORITÉ DES NOIRS : DES ÉMEUTES RÉPONDENT AUX PLUS GRANDS PROGRÈS LÉGISLATIFS JAMAIS SIGNÉS EN FAVEUR DES NOIRS

Le 2 juillet 1964, Martin Luther King assiste à Washington à la signature par Johnson de la loi sur les Droits civiques, plus importante loi jamais votée : elle bannit la ségrégation dans les lieux publics, élargit encore la compétence du ministre de la justice pour imposer des écoles intégrées, crée une commission d’égalité des chances dans l’emploi et un service de relations communautaires chargé de régler les différends engendrés par la déségrégation.

Cependant, la pleine citoyenneté ne peut exister sans le droit de vote et un véritable pouvoir politique, loin d’être acquis dans le Nord et surtout dans le Sud. L’insatisfaction des Noirs des grandes villes menace également de plus en plus la paix sociale dans le Nord. A l’été 1964, des émeutes éclatent à New York, dans le New Jersey, en Pennsylvanie et dans l’Illinois ; le maire de New York appelle Martin Luther King pour calmer les émeutiers, ce qui est vu d’un très mauvais œil par de nombreux Noirs. King déclare que « la paix sociale naît de la justice économique ». L’agitation dure encore, mais la répression et la lassitude des émeutiers a raison du mouvement.

Le 14 octobre, Martin Luther King reçoit le Prix Nobel, qui consacre la reconnaissance du mouvement des Droits civiques par la communauté internationale. Beaucoup de Blancs conservateurs voient en lui un moindre mal, véritable rempart contre l’influence de leaders plus radicaux, qui veulent un renversement immédiat de l’ordre établi et en ont assez d’attendre et de subir.

MALCOLM X

Les Black Muslims de la Nation of Islam, fondée en 1925, comptent environ 100 000 membres. Après l’intervention italienne en Ethiopie en 1935, de nombreux Noirs toujours solidaires du destin africain se sont ralliés, dirigé à partir de 1934 par Elijah Muhammad.

Malcolm X est l’un d’eux ; délinquant arrêté en 1946, il passe sept ans en prison où il découvre l’organisation et se convertit à l’Islam. Il devient le second du président Elijah Muhammad, et est en vérité le porte-parole officiel du mouvement. La doctrine d’Elijah Muhammad affirme la supériorité de la race noire et prône un séparatisme radical en plus d’un renoncement aux vices de la société occidentale ; mais il ne préconise aucunement la violence car il refuse tout activisme.

Malcolm X, quant à lui, affirme le droit à l’autodéfense, et fait beaucoup parler de lui dans les médias en raison d’un grand charisme et d’une culture impressionnante alliée d’une rhétorique habile. De ce fait, il irrite bon nombre de Black Muslims. Après l’assassinat de JFK, il fait des déclarations où il semble se réjouir de la mort du président, et ces écarts de langage permettent à Elijah Muhammad d’invoquer ce prétexte pour l’interdire de toute déclaration publique pendant plusieurs mois ; cette bataille ne relève pas d’un simple conflit de personnalité, mais bien de divergences idéologiques profondes.

En mars 1964, Malcolm X quitte la Nation of Islam et fonde son propre mouvement, Muslim Mosque puis l’Organization of Afro-American Unity. Elijah Muhammad refusait de passer aux actes tout en prêchant l’autodéfense et plaidait pour la cause d’un Etat noir séparé mais n’espérait pas vraiment voir ce projet se concrétiser. Il refusait par ailleurs toute participation au mouvement des Droits civiques ainsi que l’usage du vote. Malcolm X, lui, croit au vote et à la protestation, et en un nationalisme noir, musulman ou pas.

En mars 1964, il plaide toujours pour un Etat séparé ou pour le retour en Afrique, mais à partir de mai, il admet que les Noirs doivent rester aux Etats-Unis et obtenir le respect de leurs droits et libertés, et ceci « by any means neccessary », « par tous les moyens nécessaires ». Il rejette catégoriquement la non-violence.

Il se rend à La Mecque en 1964, et représente son mouvement au sommet africain du Caire, où il essaie de convaincre les chefs d’Etat de remettre en cause le gouvernement américain devant l’ONU en étendant la protestation aux Droits de l’Homme.

Au retour de son voyage et en particulier de son séjour dans la ville sainte où il a pu rencontrer des musulmans de toute origine, Malcolm X change son discours et déclare : « je n’approuve pas la condamnation d’une race entière […]. Je ne suis pas raciste et je n’approuve aucune croyance raciste ».

En mars 1964, il rencontre brièvement Martin Luther King ; ce dernier dénonce le danger que peuvent représenter les groupes violents. Malcolm X révolte le pasteur par quelques tristes déclarations antisémites, mais King n’excluait pas un rapprochement avec lui, tous deux croyant par exemple en le combat pour l’inscription sur les listes électorales du Sud. Au début 1965, Malcolm X appuie même la campagne du SCLC et du Snick menée à Selma, en Alabama.

SELMA : LE DERNIER TRIOMPHE DE MARTIN LUTHER KING (1965)

Johnson est déterminé à agir pour les Noirs, mais son administration ne le lui permet pas. Martin Luther King sait qu’un nouvel acte de protestation peut accélérer le processus. Il choisit la ville de Selma, située dans le comté de Dallas, où les Noirs représentent 57 % de la population et où moins d’1 % d’entre eux sont inscrits sur les listes électorales.

Les militants locaux prennent contact avec la SCLC, et King arrive au début de l’année 1965. Le 18 janvier, 400 manifestants marchent vers le tribunal ; le lendemain, plus de 60 manifestants sont arrêtés. Cet événement fait les gros titres de la presse nationale. Les enseignants noirs de la ville se lancent dans le mouvement ; la répression policière est comme souvent sauvage, mais la télévision est sur les lieux.

Le 1er février, King est arrêté avec de très nombreux autres militants ; il écrit depuis sa prison une lettre publiée dans le New York Times où il déclare très ironiquement : « Il y a plus de Noirs avec moi en prison que sur les listes électorales ». Malcolm X se rend à Selma pour soutenir Luther King et signifier aux autorités qu’elles feraient mieux d’obtempérer face aux non-violents avant de subir la foudre des radicaux. Le 21 février 1965, il est abattu à Harlem.

Les marches se multiplient dans d’autres villes d’Alabama, et un manifestant noir est tué dans l’une d’entre elles. Une marche est alors organisée début mars de Selma à Montgomery, capital de l’Etat. Le 7 mars, à Montgomery, la répression se fait sauvage, et ce jour sera baptisé « dimanche sanglant » ; son retentissement est considérable, les images étant diffusé en direct à la télévision nationale. Le 8 mars, King lance un appel à « tous les hommes de bonne volonté » pour venir protester à Selma. 2000 marcheurs s’y rendent. Devant un barrage de police, les manifestants s’agenouillent et font une prière avant de faire demi-tour ; pour les étudiants du Snick, cet acte constitue une trahison, un signe de lâcheté. Les dissensions entre le Snick et la SCLC éclatent au grand jour.

Des manifestations de solidarité sont organisées dans les villes du Nord face à la violence des Sudistes, en particulier après la mort d’un pasteur Blanc tué par des suprémacistes. Stokeley Carmichael du Snick est indigné que la protestation des citoyens vienne après la mort d’un Blanc, et il agite de plus en plus l’étendard de la révolte. Le Snick se retire de la campagne de Selma.

Le président Johnson se dit révolté par la répression, et il présente le 15 au Congrès un projet de loi destiné à éliminer toute restriction légale au droit de vote.

Le 17 mars, le juge local Frank Johnson approuve le projet de marche de Selma à Montgomery et exige la protection de la police pour la manifestation. Le gouverneur de l’Etat, Wallace, raciste notoire, refuse de la garantir. Le président l’impose finalement en fédéralisant la garde nationale de l’Etat. Le 21 mars, après 5 jours de marche, 25 000 personnes entrent dans Montgomery, 10 ans après le boycott des bus. Martin Luther King arrive triomphant, et il prononce un discours pour la liberté et la non-violence sur les marches du Capitole au sommet duquel flotte… le drapeau de la Confédération. Le même jour, le Ku Klux Klan abat une femme venue de Detroit pour manifester.

Le 6 août 1965, Johnson signe la loi sur le droit de vote ; les officiers fédéraux arrivent dans de nombreuses villes pour contrôler et faciliter les inscriptions des Noirs sur les listes électorales. La loi a changé, certes, mais dans les faits les Noirs du Sud craignent toujours autant de se diriger vers les bureaux de vote… 

LA SCISSION DU SNICK ET LA RÉORIENTATION DE LA SCLC

Cette année marque l’effondrement du mouvement des droits civiques et l’éclatement de la fragile coalition des militants noirs : le Snick rejette les « valeurs bourgeoises » prônées par King, défendu par la presse et soutenu par les forces gouvernementales. Surtout, beaucoup ne croient plus à la non-violence et à l’intégration, devant la banalisation des brutalités policières ou individuelles envers les Noirs et le nombre de Noirs jetés en prison sans jugement équitable.

Martin Luther King est très conscient de ces idées et se tourne alors vers les graves problèmes économiques et sociaux rencontrés par les Noirs, et déclare à Selma qu’il marchera contre les ghettos et la pauvreté. En avril 1965, il annonce que la SCLC ne limitera plus son action au Sud.

LE RAS-LE-BOL DU NORD : LA LOI NE CHANGE RIEN POUR LES GHETTOS

Dans le Nord, si aucune loi n’impose la ségrégation, les écoles des ghettos sont ségréguées de fait et même plus parfaitement que les écoles du Sud, et les Noirs subissent un taux de chômage très élevé, en pleine période de prospérité.

Les Blancs libéraux de Nord soutenaient les marches de King dans le Sud, mais leur soutien semble bien plus compromis face à des militants, non-acquis à la non-violence jugée par beaucoup stérile, et remettant en cause leur bonne conscience quelque peu paternaliste et leur mode de vie.

Dans ces grandes métropoles, pas de pasteurs pour brider les velléités, et le crime règne dans nombre de ghettos. Malcolm X, bien plus que Luther King, incarne cette frustration et ce désespoir du ghetto ; depuis son assassinat, ses thèses connaissent une popularité sans cesse grandissante.

Sous la présidence de Johnson, le climat est propice aux réformes sociales, une « guerre contre la pauvreté » ayant été déclarée. Johnson reprend le principe de l’affirmative action adopté par JFK en 1961, promettant un avantage aux plus défavorisés au départ de la compétition économique. Le Congrès approuve ces réformes.

Mais la loi ne change rien pour les ghettos et les Noirs en ont assez d’attendre.

LES ÉMEUTES DANS LES GHETTOS ENTRE 1965 ET 1968

Le 11 août 1965, des émeutes éclatent à Watts, le quartier noir de Los Angeles peuplé de 250 000 Noirs. Dans un été extrêmement chaud, les incidents avec la police raciste se multiplient. Le 11 août, après l’arrestation d’un conducteur, un groupe de Noirs entourent la patrouille. Les policiers demandent des renforts. Pendant six jours, le ghetto prend feu. Les jeunes bombardent la police avec des briques et des cocktails molotov, incendient la ville et pillent les magasins, brûlent les voitures. 14 000 hommes de la Garde nationale sont envoyés pour quadriller le quartier. Après six jours, on dénombre 34 morts, 900 blessés et plus de 4000 arrestations, ainsi que 30 millions de dollars de dégâts.

La même semaine, Chicago et Springfield s’embrasent selon des schémas assez similaires. Les étés 1966 et 1967 voient l’embrasement de nombreux ghettos dans plus d’une centaine de grandes villes à travers le pays. A Newark, dans le New Jersey, les émeutes font plus de 20 morts ; en juillet 1967, Detroit brûle pendant six jours et fait 43 morts : ville symbole de la prospérité, Detroit interdit de fait aux Noirs de nombreux emplois et le logement dans les quartiers résidentiels. Entre 1965 et 1968, 250 noirs périssent dans les émeutes, qui font plus de 8000 blessés.

Cette révolte regroupe des personnes de tout âge, de toutes conditions, mais elle n’a rien d’une insurrection concertée ou d’une révolution anti-capitaliste. Il s’agit d’un mouvement spontané non encadré résultant d’un ras-le-bol populaire, contrairement aux autres mouvements sociaux de l’époque type féminisme ou mouvement étudiant, qui reposent sur une base idéologique. Cette base est bien-sûr présente chez les militants noirs, mais les émeutiers ne sont pas acquis dans leur ensemble à une cause proprement politique.

Johnson, déboussolé, forme une commission pour étudier les origines de ces révoltes. Le rapport met en accusation la pauvreté, les taudis, le chômage, et la ségrégation scolaire, et propose la mise en place d’un programme d’actions fédérales. Mais à ce même moment, le Vietnam prend de plus en plus d’importance et Johnson ne peut plus faire face aux programmes sociaux de sa « Grande Société », au sein desquels le problème noir n’est pas en tête de liste

STOKELY CARMICHAEL À LOWNDES

En Alabama, dans le comté de Lowndes, les habitants sont noirs à 81 %, et aucun n’est inscrit sur les listes électorales en 1965. En août, des agents fédéraux surveillent les inscriptions ; les Noirs, influencés par le travail éducatif du Snick, sont parfois accompagnés de planteurs voulant contrôler le vote de leurs ouvriers. Carmichael et le Snick constituent la Lowndes County Freedom Organization, et choisissent comme symbole une panthère noire. Le parti n’obtient aucun mandat local en novembre 1967, les paysans noirs cédant en grande majorité aux pressions des propriétaires terriens.

En janvier 1966, un étudiant noir est abattu en Alabama pour avoir tenté d’utiliser des toilettes soi-disant « réservées » aux Blancs. Quelques jours plus tard, le Snick publie une déclaration condamnant le racisme et la guerre du Vietnam : la rupture est désormais définitive avec Johnson. Devant cette radicalisation, l’ancienne coalition interraciale qui avait soutenu économiquement le mouvement des Droits civiques se décompose.

CARMICHAEL ET LA RADICALISATION DU SNICK

En mai 1966, Carmichael prend la tête du Snick, prenant la place de John Lewis, jugé trop modéré et proche de Martin Luther King. Floyd McKissick, idéologiquement proche de Carmichael, est élu à la tête du CORE.

En juin 1966, James Meredith, désormais étudiant en droit à Columbia, parcourt à pied la route Memphis-Jackson pour inciter les Noirs du Mississippi à s’inscrire sur les listes électorales ; un Blanc lui tire dessus sur la route. Ce fait divers se transforme en affaire nationale. La NAACP et la Ligue urbaine veulent organiser une marche interraciale pour demander une nouvelle législation sur les Droits civiques. Carmichael et McKissick veulent organiser une marche exclusivement noire contre Johnson et le parti démocrate, en se faisant protéger par une milice noire armée.

Martin Luther King plaide le juste milieu : la marche sera interraciale et non-violente, et le Snick pourra dénoncer le gouvernement. Le 7 juin, les militants se rendent dans les plantations pour inciter les Noirs à voter.

Le 16, Carmichael est arrêté, puis relâché. Il déclare : « dès demain, il serait de bon de mettre le feu à tous les tribunaux du Mississippi », et en fait appel au « Black power ! ». King lui demande d’abandonner cette formule, car selon lui les Noirs ne peuvent parvenir au pouvoir politique en s’isolant, ni créer des emplois ou des logements suffisants pour sortir de la misère. La presse, elle, s’empare de l’expression, et concentre son attention sur les violences potentielles.

Le 26 juin, la marche arrive à Jackson. King prononce un discours non-violent tandis que Carmichael prononce un discours véhément et s’inscrit contre la « souffrance rédemptrice » prônée par le pasteur : « Nous devons […] construire dans ce pays une base de pouvoir si solide que nous mettrons [les Blancs] à genoux chaque fois qu’ils nous provoqueront ». La presse, les « libéraux » et les militants noirs modérés condamnent ces propos. 

LE « BLACK POWER »

Carmichael et les autres militants radicaux sont héritiers de Malcolm X, partisans de l’autodéfense et d’un nationalisme noir. Ils citent Frantz Fanon, qui justifie l’emploi de la violence dans toute lutte anti-coloniale, car selon Carmichael « les Noirs dans ce pays forment une colonie » .

Mais cet appel au pouvoir ne s’accompagne pas d’un véritable programme politique ; ce « Black power » est selon Luther King un « concept affectif », un état d’esprit pouvant aller de l’organisation de secours sociaux à l’encouragement à la guérilla urbaine.

Les militants renversent toutes les icônes, de l’Establishment jusqu’aux libéraux en passant par les Noirs modérés. Ces revendications s’incarnent par exemple dans la figure emblématique du boxeur Mohammed Ali, qui affirme la beauté noire, la fierté des origines africaines, et le rejet de la haine de soi par l’affirmation de sa puissance. C’est à cette époque qu’est également popularisé le slogan « Black is beautiful ».

A la fin des années 60, seule une petite minorité de Noirs se dit prête à suivre Carmichael, McKissick et les autres radicaux comme Huey Newton ou Bobby Seale, futurs fondateurs du Black Panther Party.

Mais leur impact culturel, psychologique et artistique est considérable ; les étudiants se révoltent contre les valeurs et le savoir des programmes universitaires traditionnels. En 1964, à l’université de Berkeley, éclate une révolte étudiante au sein de laquelle les Noirs sont très actifs ; mais un fossé se creuse entre les « libéraux » blancs et les partisans du « Black power » depuis l’éclatement du mouvement des Droits civiques. Les étudiants noirs demandent le développement de programmes d’ « études noires », où ils exigent d’être séparés des Blancs.

En avril 1967, Mohammed Ali refuse la conscription et déclare ne rien avoir contre le Vietcong.

En février 1968, une violente répression policière s’abat sur ne manifestation étudiant en Caroline du Sud et fait trois morts. Les étudiants de Howard, université de Washington, envoient une lettre ouverte au président de l’université et demandent sa démission, la création d’un centre d’études noires et la réinsertion d’activistes radiés l’été précédent. Ils occupent l’université dans le calme jusqu’à la fin mars.

INTERPRÉTATIONS DIVERSES DU « BLACK POWER » : ENTRE COMBAT INSTITUTIONNEL ET LUTTE RADICALE

Une partie non négligeable du mouvement noir interprète de manière légale et pacifique les aspirations du « Black power » et se tourne activement vers la lutte politique : Carl Strokes est élu maire de Cleveland en 1967, c’est la première fois qu’une grande métropole élit un maire noir.

Au contraire, les leaders initiaux du « Black power » durcissent leurs positions : le Snick et le CORE condamnent fermement Israël en 1967 et s’aliènent définitivement le soutien traditionnel des Juifs libéraux. Carmichael encourage les Noirs à devenir « les bourreaux de nos bourreaux » ; il se rend à Cuba, puis au Nord Vietnam et déclare : « Nous souhaitons n’avoir rien en commun avec le gouvernement des Etats-Unis ou le régime américain. Nous sommes des révolutionnaires ». H. Rap Brown devient président du Snick et pratique également une escalade verbale.

Au printemps 1967, plusieurs émeutes ont lieu dans des universités du Sud.

LA NAISSANCE DU BLACK PANTHER PARTY

En octobre 1966, Bobby Seale et Huey Newton, étudiants à l’université d’Oakland en Californie, fondent le Black Panther Party pour l’Autodéfense, qui reprend le symbole du Snick d’Alabama.

Les inspirations idéologiques clamées sont le communisme révolutionnaire en premier lieu, puis Frantz Fanon, Malcolm X, Mao, le nationalisme noir et révolutionnaire.

Les Black Panthers se défendent des fréquentes accusations de racisme, et évoquent leur combat comme un combat internationaliste et populaire, et non lié à une race : « Le parti a conscience du fait que le racisme est ancré dans une grande partie de l’Amérique blanche, mais il sait aussi que les sectes embryonnaires qui prolifèrent à l’heure actuelle dans la communauté noire ont à leur base une philosophie raciste […]. Nous ne combattons pas le racisme par le racisme. Nous combattons le racisme par la solidarité. Nous ne combattons pas le capitalisme exploiteur par le capitalisme noir. Nous combattons le capitalisme par le socialisme. Nous ne combattons pas l’impérialisme par un impérialisme plus grand. Nous combattons l’impérialisme par l’internationalisme prolétarien. […] Nous croyons que notre combat est une lutte de classe et non pas une lutte raciale » (extraits de A l’affût, histoire du Parti des Panthères noires et de Huey Newton de Bobby Seale).

Ils publient un programme en 10 points, réclamant la liberté, le plein-emploi, des logements décents, l’exemption du service militaire pour tous les Noirs américains, la libération des détenus noirs et la fin des brutalités policières. Ils veulent également l’organisation d’un plébiscite dans « toute la colonie noire […] pour déterminer la volonté du peuple noir quant à son destin national ». A Richmond, en 1968, Cleaver déclare : « Ce dont nous avons besoin, c’est d’une révolution dans la métropole blanche et d’une libération nationale pour la colonie noire ».

« Le programme du Black Panther Party vise en réalité à instaurer le pouvoir populaire. Nous, la colonie noire d’Amérique, nous voulons contrôler notre destin, et c’est ça le Black power »

Le parti conjugue dans son idéologie nationalisme (les Noirs forment un nation), internationalisme (« les Noirs sont des Vietnamiens de l’intérieur », soutien à tous les peuples colonisés) et socialisme (il faut détruire le capitalisme, qui engendre le racisme). Cet activisme déborde de tout ce qui avait été dit et fait avant.

La loi de Californie autorisant le port d’armes, les Black Panthers patrouillent dans le ghetto dans des voitures bourrées d’armes à feu, de livres de droit et de tracts du parti. Lorsque la police interpelle un Noir, ils se postent à côté de la patrouille, lisent les droits à l’interpellé et l’escortent si besoin est jusqu’au commissariat.

Mais ils lancent un surtout un programme d’aide communautaire, en offrant le petit déjeuner aux enfants pauvres, en collectant des vêtements, en proposant une assistance médicale et légale, et en luttant pour réintégrer les locataires expulsés. Angela Davis, militante du parti, met en place un réseau de distribution de sacs de provisions. Des écoles de « libération » et d’histoire noire sont créées. Tout ce service social n’intéresse pas la presse et les Black Panthers ont une très mauvaise image dans l’opinion américaine. Les médias retiennent leur armement, leurs discours provocateurs et insurrectionnels et leur uniforme spectaculaire (veste en cuir, pantalon et béret noirs).

Les Panthers s’entraînent au maniement des armes, à la guérilla urbaine, à fabriquer des cocktails molotov et des grenades. Eux-mêmes déclarent que cet arsenal est purement défensif.

Le langage est très important dans la communication du parti, et Huey Newton excelle dans ce domaine, où il propose par l’utilisation de termes propres aux Noirs de changer l’image que les Noirs ont d’eux-mêmes et de ce qui les entoure : « Nous de définissons pas le tout-puissant administrateur comme « l’homme »… nous le nommons porc »…

En 1967, Elridge Cleaver devient porte-parole du parti, après être sorti de prison pour viol et tentative de meurtre. Il crée l’hebdomadaire The Black Panther, en plus d’écrire pour divers journaux d’extrême gauche ; il réclame une « liberté totale pour le peuple noir ou une destruction de l’Amérique ».

Pour Hoover et le FBI, le BPP constitue la plus grave menace pour la sécurité intérieure des Etats-Unis.

En mai 1967, le parti investit le Sénat de Californie à Sacramento, arme au poing, pour protester contre le projet de loi tendant à limiter le port d’armes.

En octobre 1967, Huey Newton est inculpé pour le meurtre d’un policier. En février 1968, le parti fusionne avec le Snick et Carmichael est nommé « premier ministre » du gouvernement Black Panther. 

LA LUTTE STÉRILE DE MARTIN LUTHER KING DANS LES GHETTOS DU NORD : CHICAGO

Martin Luther King est persuadé que les conditions sociales et économiques sont la racine du problème des Noirs dans le ghetto, et il tente de lancer un mouvement à Chicago depuis 1965 pour attirer l’attention sur cette détérioration économique et sociale.

En juillet 1965, il visite plusieurs villes du Nord. A New York et Philadelphie, les leaders noirs ne souhaitent pas sa présence. A Chicago, les Noirs subissent une insatisfaction croissante pendant les années 60. Ils représentent un quart de la population de la ville. Le maire de la ville souhaite renforcer sa coalition de votants et offre aux Noirs des emplois à la mairie tout en soutenant le combat de King à Birmingham et Selma, et il lance un programme de lutte contre la pauvreté dans les quartiers noirs.

700 000 Noirs sont regroupés dans deux immenses ghettos (West Side et South Side), où la discrimination règne en matière d’emploi, de logement et de scolarité. Les sections locales de la NAACP et du CORE protestent contre cette politique d’exclusion. Le problème principal semble être le problème scolaire : les écoles blanches sont sous-occupées, et les noires tellement peuplées qu’elles doivent pratiquer une scolarité double (changement d’élèves le matin et l’après-midi).

Les militants n’obtenant rien, ils demandent l’aide du très populaire King. Le maire y est hostile, mais ne le condamne pas, habilement, mais il souhaite priver la SCLC de toue efficacité. En face, certains syndicats, des églises protestantes et catholiques blanches soutiennent le pasteur. Les Black Muslims de Chicago sont hostiles à King, et beaucoup le trouvent trop modéré, tandis que certains bourgeois noirs contents de leur condition craignent qu’il soit trop révolutionnaire… La NAACP et certains pasteurs noirs ne se joignent pas au mouvement.

King et ses partisans tentent de fédérer la population mais se trouvent face à face avec la passivité de la grande masse du ghetto ; ils se rendent alors compte que le problème scolaire doit être étendu au problème global de la ville, qu’une « guerre aux taudis » doit être déclarée (en janvier 1966).

En février, le maire annonce un programme pour nettoyer les taudis. Luther King récupère les loyers pour payer des nettoyeurs. En juin 1966, le pasteur lance un grand projet contre la discrimination dans le logement baptisé « ville ouverte », qui devient très populaire : en juillet, une grande foule manifeste avec lui devant la mairie. Il inclut également dans ce mouvement des revendications scolaires et pour un revenu minimum. Le lendemain, 11 juillet, la maire rencontre les leaders mais refuse de s’engager.

Des émeutes éclatent alors pendant 4 jours. Le 29 juillet, des manifestants montent la garde devant une agence immobilière ségrégationniste ; une foule les en chasse, et le lendemain, des manifestants noirs sont reçus à coup de briques et leurs voitures sont brûlées. La police ne fait rien.

Le 5 août, King se fait jeter une pierre dans la tête. Cette fois, ce ne sont plus des fanatiques incultes du Sud qui huent les militants noirs, mais bien des ouvriers de petite classe moyenne des grandes villes industrielles, la plupart du temps immigrés de seconde génération, qui veulent la préservation de leurs acquis sociaux et économiques et craignent de voir les Noirs les chambouler.

A l’initiative de Jesse Jackson, futur candidat aux élections présidentielles, une marche est organisée dans le quartier ouvrier de Cicero où travaillent 15 000 Noirs sans pouvoir y habiter. Le Ku Klux Klan et le Parti National se rendent à Chicago. MLK négocie avec le maire et des agents immobiliers, et ils parviennent apparemment à un accord le 26 août. Le projet de marche est annulé. Le mouvement se divise, et 250 marcheurs se rendent tout de même dans les rues de Cicero le 3 septembre. 3000 policiers évitent les affrontements avec la foule hostile, et la manifestation et ses revendications passent totalement inaperçues. Le mouvement et l’action de King ont été stériles.

LA RADICALISATION DE MARTIN LUTHER KING AVANT SA MORT

En avril 1966, le Congrès a enterré le projet de Johnson sur les droits civiques lié en particulier au problème du logement ; les représentants de la nation incarnent bien cette « réaction blanche » prônée par les plus racistes. En Georgie, un gouverneur ouvertement raciste est élu. King est découragé face à l’échec de Chicago ; de plus, il est régulièrement menacé de mort, traqué par le FBI, et subit de graves problèmes financiers.

Pendant l’automne et l’hiver 1966-67, l’état d’esprit et le message du pasteur évoluent tandis qu’il continue à parcourir le pays. Il est sans doute beaucoup plus pessimiste, et dit qu’il faut sans doute « renoncer à l’idée […] que le racisme représenterait simplement un dérapage occasionnel par rapport à la norme »… « Nous avons un très long chemin à parcourir » : la naïveté originelle est bel et bien perdue.

Mais King va plus loin, en s’en prenant de plus en plus au système américain : « il y a quelque chose qui ne va pas dans le capitalisme » et « le plus grand problème […] de l’Amérique est qu’elle abrite 35 millions de pauvres alors que ses ressources sont si vastes que l’existence même de la pauvreté est un anachronisme ».

Il défend l’idée d’un revenu minimum, d’une redistribution fondamentale des richesses, tout en confirmant son refus d’un séparatisme et sa foi en la non-violence ; mais il analyse l’avenir du mouvement en termes de rapports de forces, et non plus en en appelant la bonne volonté de ses adversaires, tout en déclarant que « l’intégration véritable signifie le partage du pouvoir ».

En avril 1967, il prend publiquement position contre la Guerre du Vietnam, ce qui confirme pour le FBI le soupçon d’appartenance au Parti communiste : la guerre sacrifie un nombre considérable de dépenses qui auraient pu être consacrées à des programmes sociaux, le pourcentage des Noirs dans l’armée est anormalement élevé, et le système américain est tout simplement à remettre en cause : « le communisme est une condamnation de notre échec à établir une démocratie véritable ». Il en appelle à une « révolution des valeurs », et à l’objection de conscience.

Des partisans de la SCLC le désavouent publiquement, la presse le critique. Johnson, quant à lui, refuse à jamais d’adresser la parole au pasteur. Cette radicalisation relative de King suscite par contre un certain respect de la part des militants noirs des grandes villes, qui jusqu’ici le rejetaient.

Robert Kennedy, qui a lui aussi modifié son discours et son approche, et en course pour l’élection présidentielle, s’inquiète du sort des Noirs du Sud et recommande à King d’ « amener les pauvres du pays à Washington » : cette « campagne des pauvres » prévoit une désobéissance civile massive. Au même moment, fin mars, King est appelé à Memphis pour soutenir des éboueurs en grève. Le 28 mars, une émeute est déclenchée dans la ville, et les militants du « Black power » s’oppose ici frontalement au combat pour les Droits civiques. La presse tient King pour responsable. Il s’en va puis revient à Memphis le 3 avril, où il prononce ce discours : « J’aimerais vivre une longue vie […] mais cela ne me préoccupe plus. […] Et je suis heureux ce soir. Je ne m’inquiète de rien. Je n’ai peur de personne. Mes yeux ont contemplé la gloire de Dieu ».

LA MORT DE MARTIN LUTHER KING : LA FIN DU MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES

Le lendemain, au balcon de sa chambre d’hôtel, il reçoit une balle dans la mâchoire, qui lui brise la colonne vertébrale ; à l’annonce de sa mort, une énorme explosion de violence se produit dans une centaine de grandes villes du Nord, faisant au total 46 morts, 3000 blessés, et presque 30 000 arrestations. Après sa mort une nouvelle loi est votée contre la discrimination dans le logement, mais une autre est également votée contre les émeutes…

Martin Luther King est enterré le 9 avril à Atlanta, en présence de très nombreuses personnalités publiques (mais Johnson n’assiste pas à l’enterrement). Des zones d’ombre subsistent autour de sa mort.

La SCLC tâche vainement de retrouver un second souffle, tandis que la NAACP et la Ligue urbaine continuent leurs actions. Le « Black power » et le Black Panther Party appellent à la révolte.

Le 5 juin 1968, Robert Kennedy est assassiné à Los Angeles après avoir remporté les primaires de Californie. Le désarroi est encore plus grand chez les militants des Droits civiques. La « campagne des pauvres » est maintenue à Washington, où un vaste campement est installé et nommé « Resurrection City », autour en particulier de Jesse Jackson. Les incidents se multiplient cependant entre jeunes, ainsi que des conflits entre différents groupes ethniques. Les volontaires partent le 19 juin, et 5 jours plus tard la police démantèle le campement et chasse les derniers pauvres à coups de grenades lacrymogènes.

Le mouvement des Droits civiques est mort en même temps que King ; plus jamais les militants noirs ne pourront rassembler en une coalition l’ensemble des forces progressistes du pays, tant les problèmes sont graves et les intérêts divers, à un moment où sur la scène mondiale les idées révolutionnaires ont un retentissement considérable et où la remise en cause totale du système ne semble pas utopique.
ÉTAT DES LIEUX DU MOUVEMENT NOIR AU MOMENT DE L’ÉLECTION DE NIXON

En novembre 1968, Nixon remporte les élections, après avoir mené une campagne contre les programmes sociaux ; le candidat Wallace, ouvertement raciste, a obtenu 13,5 % des suffrages. Nixon souhaite nommer des juges sudistes à la Cour suprême, ne porte que très peu de considération pour les Droits civiques, et ne fait appliquer les lois en faveur des Noirs qu’avec laxisme.

Par ailleurs, les mouvements militants sont fermement surveillés et le mouvement noir est dissipé. La NAACP se limite à un combat judiciaire, la SCLC est paralysée par des querelles de succession, le Snick a disparu, le CORE regroupe une poignée de nationalistes, tandis que les Black Muslims de Farrakhan prônent un séparatisme absolu, empreint de racisme.

GEORGE JACKSON ET ANGELA DAVIS : LE COMBAT DANS LES PRISONS

Angela Davis, membre du Parti communiste et compagnon de route du Black Panther Party, obtient un poste à l’université de Californie en 1969. Mais elle ne peut pas dispenser de cours, congédiée par la direction dont fait alors partie Ronald Reagan pour cause de communisme… La militante entame alors une action en justice et proteste contre le politique de Reagan tout en donnant des séminaires de formation politique.

Parmi ses multiples actions, elle soutient le combat de George Jackson, prisonnier à Soledad après un vol de 70 dollars. Du fond de sa cellule, il dénonce le racisme des autorités carcérales ainsi que l’encouragement délibéré par les autorités pénitentiaires à la haine raciale entre les prisonniers dans le but prévenir toute révolte concertée.

Le 7 août 1970, le frère de George Jackson prend un juge en otage au tribunal et exige la libération de son frère ; il est tué par la police dans la fusillade qui se déclenche, ainsi que le juge et deux autres prisonniers. Angela Davis est accusée d’avoir fourni les armes, et elle est poursuivie par la police. Deux mois plus tard, elle est arrêtée à New York, emprisonnée 16 mois avant d’être finalement innocentée. George Jackson, transféré dans une autre prison, est tué par un garde en août 1971.

LA RÉVOLTE D’ATTICA

A Attica, dans l’Etat de New York, la prison rassemble 2200 prisonniers, 54 % sont noirs, et aucun gardien ne l’est. Les prisonniers sont systématiquement maltraités avec l’aval des autorités pénitentiaires.

En septembre 1971, la prison est le théâtre d’une mutinerie et d’une prise d’otages. Les exigences des révoltés sont avant tout humanitaires :

« Nous, prisonniers d’Attica, cherchons à mettre fin à l’injustice dont souffrent tous les prisonniers, quelle que soit leur race, leur confession, leur couleur. La préparation et le contenu de ce document ont été établis grâce aux efforts unifiés de toutes les races et de toutes les catégories sociales de cette prison. Il est établi, et de notoriété publique, que l’administration pénitentiaire de New York a transformé des institutions initialement prévues pour corriger socialement des individus en ces camps de concentration que l’on trouve dans l’Amérique actuelle. Compte tenu du fait que la prison d’Attica est l’une des institutions les plus classiques de cruauté organisée exercée sur les hommes, la liste de revendications qui suit a été adoptée. Nous, les prisonniers d’Attica, nous vous disons à vous les bien-pensants de la société : le système carcéral que vos tribunaux ratifient est la grimace terrifiante du tigre en papier, du pleutre au pouvoir. Manifeste respectueusement présenté à la société à titre de protestation contre les marchands d’esclaves, abjects et corrompus : le gouverneur de l’État de New York, le département pénitentiaire de l’État de New York, l’assemblée législative de l’État de New York, les tribunaux de l’État de New York, les tribunaux des États-Unis, le département des libérations conditionnelles de l’État de New York. Et ceux qui soutiennent ce système d’injustice. Cette liste de revendications va vous être présentée. Nous essayons d’agir selon la voie démocratique. Nous avons le sentiment qu’il n’est pas nécessaire de dramatiser ces demandes. »

Suivent 26 revendications parmi lesquelles on trouve le droit à l’éducation, la journée de travail de 8 heures, les droits syndicaux, la possibilité de se doucher régulièrement, une nourriture digne de ce nom, l’accès aux soins, etc.

Des militants noirs se rassemblent autour de la prison pour soutenir les révoltés et sensibiliser les citoyens comme les politiques aux revendications énoncés. Tandis que des négociations devaient débuter, des troupes fédérales et la garde nationale de l’Etat sont envoyées pour mener l’assaut, le 13 septembre, après l’annonce de la mort d’un gardien blessé pendant la révolte. En moins d’une heure et au prix d’une opération d’une rare violence, le contrôle d’Attica échappe des mains des insurgés : l’assaut fait 43 morts, dont dix otages, et 200 blessés. Les dix otages sont morts sous les balles des assaillants, et non la gorge tranchée par les révoltés comme l’a prétendu l’administration de la prison.

Ce drame déclenche une série de révoltes dans les prisons américaines.

L’ÉVOLUTION DU BLACK PANTHER PARTY A LA FIN DES ANNÉES 60 ET DANS LES ANNÉES 70 : VERS LA DÉCOMPOSITION

Le Black Panther Party cherche du soutien hors de la communauté noire, par exemple au sein du Peace Freedom Party, avec lequel il participe aux élections (Huey Newton se présente au Congrès, Seale à la législature californienne et Cleaver à la présidence). Mais les rivalités intestines se font de plus en plus importantes, et poussent Carmichael à quitter le parti.

Le 6 avril 1968, Bobby Hutton, un jeune militant du parti, est tué par la police ; des membres du parti avoueront plus tard que l’embuscade avait été tendue à la police par Elridge Cleaver entre autres, et que ce n’était pas la police qui avait agressé… Depuis sa prison, Huey Newton s’oppose à Elridge Cleaver, en disant qu’il confond violence et révolution. Le FBI se précipite alors dans la brèche entre les deux leaders pour l’accentuer, par l’envoi de lettres anonymes ou l’accusation de détournement de fonds. Les Black Panthers sont arrêtés pour un oui ou pour un non, et le FBI sème la méfiance dans les groupes susceptibles de s’allier avec le parti. A mesure que le temps passe, des membres du parti s’entretuent quand d’autres meurent sous les balles de la police, et le parti semble se désagréger tout seul.

En 1968, une nouvelle branche du BPP est créée à Chicago par Fred Hampton et Bobby Rush. En décembre 1969, la police, alliée au FBI investit l’appartement d’un des Panthers. Hampton est tué à bout portant ainsi qu’un autre militant, et sept autres son jetés en prison pour tentative de meurtre sur les policiers. Une nouvelle enquête menée en 1970 met en cause la police.

Lorsque Huey Newton sort de prison en 1970, il veut donner une nouvelle direction au parti, il parle alors d’ « intercommunalisme révolutionnaire », ce qui signifie qu’il préconise une alliance entre toutes les communautés opprimées du monde pour détruire « l’Empire américain » et instaurer le communisme. Il s’adresse sans distinction aux hippies, aux ouvriers, aux étudiants, aux paysans, aux pauvres et aux minorités. Mais son autorité s’effrite. Elridge Cleaver, de son côté, réfugié en Algérie, a pris contact avec le Vietcong. La rupture publique entre les deux hommes est consommée en février 1971, et le parti se divise.

En 1974, avant de s’enfuir à Cuba, Huey Newton accusé de meurtre confie le parti à Elaine Brown ; à Oakland, le BPP devient alors une force politique non négligeable, Brown siégeant au Conseil pour le développement économique de la ville. En 1974, le parti soutient le démocrate Jerry Brown ; Elaine Brown, déléguée de la Convention, se présente aux municipales en 1972 et 1975. En 1977, le premier maire noir de la ville d’Oakland est élu, appuyé officiellement par le BPP. Mais Newton fait son retour sur la scène en 1978 et sème la discorde au sein du parti. Le Black Panther Party se décompose.

La fin du BPP sonne le glas d’un radicalisme organisé porteur d’un véritable projet politique, qui s’inscrivait bien dans la mouvance révolutionnaire de l’époque propre aux pays occidentaux, et qui a pour cela subi les traques et obstacles mis en place par le FBI qui ont eu raison de son existence ; la surveillance et la répression dont ont été victimes les Panthers et plus globalement les militants noirs peut être illustré par l’enfermement après un procès grotesque de Mumia Abu-Jamal, ancien membre du parti. Mais la mort du parti est tout autant liée aux tensions internes et personnelles entre leaders parfois mégalomanes et quelque peu paranoïaques du parti. Les deux facteurs sont cependant complémentaires et on ne saurait expliquer la décomposition du BPP par l’un ou par l’autre uniquement. 

LA RÉSISTANCE AU « BUSING » OU LA (RE)SÉGRÉGATION SCOLAIRE

En 1968, la Cour suprême avait exigé que soient préparés des plans d’intégration scolaire susceptibles de fonctionner immédiatement ; elle avait propose l’emploi d’autobus pour amener les élèves hors de leurs quartiers de résidence. C’est cette pratique que l’on a surnommée « busing ».

En 1970, les progrès en terme d’intégration scolaire sont encore un rêve : les écoles intégrées demeurent l’exception dans le Sud, et sont encore plus rares dans le Nord, et les réticences au système du busing révèle la profondeur de la résistance à l’intégration : Nixon est opposé au busing, et fait en sorte que le ministère de la justice ralentisse l’application du décret de la Cour suprême. En réaction, des militants noirs accusent publiquement Nixon d’infraction à la loi. La NAACP obtient gain de cause en portant plainte devant la Cour suprême, qui confirme à nouveau son appui au busing en 1971.

Mais l’opposition est surtout palpable dans la société américaine. A Boston, les écoles noires sont surpeuplées, et en 1974 des parents portent plainte contre les autorités qui selon eux freinent l’intégration ; le jugement conclue que la ville de Boston a agi à maintes reprises dans l’intention délibérée de ségréguer les écoles. Mais beaucoup d’ouvriers parents d’élèves ne l’entendent pas ainsi et sont personnellement opposés au busing. La tension monte, et des affrontements ont lieu le jour de la rentrée. Pour éviter le mélange avec des enfants noirs, les Blancs partent de plus en plus en banlieue et inscrivent leurs enfants dans les écoles privées. Les écoles déjà peu intégrées sont ainsi reségréguées de fait, et le même scénario se produit dans de nombreuses autres villes américaines.

Ford, président intérimaire après la démission de Nixon, n’accorde aucun crédit pour les programmes sociaux sans pour autant remettre en cause le système bien qu’il y soit personnellement opposé. Carter, lui, démocrate du Sud profond, a grandi dans des principes de tolérance et d’égalité raciale, et il sollicite le vote noir : en novembre 1976, il est élu avec 94 % des suffrages noirs : grâce aux nouvelles inscriptions sur les listes électorales, il conquiert tous les Etats du Sud sauf la Virginie. Mais il ne fera rien de particulier en faveur des Noirs.

Ces réticences aux programmes d’aide aux Noirs émises par de nombreux Blancs met en lumière tous les dilemmes de l’affirmative action.

LE DILEMME DE L’AFFIRMATIVE ACTION

L’affirmative action, présentée par JFK en 1961 et dont les principes ont été définis en 1965 par Johnson, consiste, pour les entreprises privées et l’administration, à « réparer » les dommages engendrés par des siècles de discrimination en faisant un effort délibéré pour embaucher et promouvoir des employés noirs à tous les niveaux de responsabilité. Selon le principe, les Noirs doivent constituer dans tous les emplois et dans toutes les sociétés un pourcentage égal à celui qu’ils occupent dans la population.

En 1968, le ministère du travail précise les délais, mais n’instaure pas de quotas, car ceux-ci auraient défié le capitalisme et les principes constitutionnels d’égale protection des lois. Cependant, sous les pressions administratives et judiciaires, l’affirmative action progresse. Carter nomme un grand nombre de Noirs à des postes de responsabilité, mais n’impose rien, face à un taux d’inflation très élevé et au déficit budgétaire qui occupent l’essentiel de sa politique. On atteint dans ces années un taux de chômage record chez les Noirs. La récession touche également les autres Américains, et les groupes conservateurs s’élèvent contre le busing et l’affirmative action et globalement contre toute intervention gouvernementale, en plus de militer pour le maintien de la prière obligatoire dans les écoles et contre l’avortement. De plus en plus, d’autres minorités revendiquent une discrimination positive en leur faveur, et privent au final les Noirs de leur spécificité : les revendications noires sont noyées, le sort historique très spécifique des Noirs est gommé.

En 1974, l’affirmative action révèle son dilemme au grand jour. Alan Bakke, étudiant blanc, porte plainte contre son université en déclarant que la procédure de sélection le prive de l’égale protection des lois garantie par le XIVème amendement. La Cour suprême est sollicitée en octobre 1977. Des groupes juifs associés à des groupes conservateurs rejettent le principe de la préférence raciale, contraire selon eux à la Constitution et réduisant l’individu à la couleur de sa peau. En juin 1978, la Cour suprême rend son jugement : elle ordonne l’admission de Bakke à la faculté de médecine, sans pour autant remettre en cause l’affirmative action, tout en condamnant cependant le système des quotas, déclaré inconstitutionnel : l’affirmative action n’est donc pas nécessairement en contradiction avec la Constitution, mais elle n’est pas non plus une obligation légale. Le juge noir Thurgood Marshall, ayant une opinion dissidente, signale que le XIVème amendement n’empêche pas de remédier aux injustices historiques… l’argument est également avancé par les militants et la communauté noirs. Mais le dilemme de l’affirmative action est insoluble, et le cas par cas fait tomber les énoncés généraux du principe.

LA « NOUVELLE DROITE » AU POUVOIR : LE PROBLÈME NOIR SERAIT RÉGLÉ

En août 1979, Andrew Young, représentant noir des Etats-Unis à l’ONU nommé par Carter, rencontre Yasser Arafat alors que le gouvernement interdisait tout contact avec l’OLP avant la reconnaissance d’Israël par l’organisation palestinienne. Young démissionne. Les leaders noirs condamnent Israël pour ses relations avec l’Afrique du Sud, et approuvent la rencontre entre la SCLC et Arafat.

En décembre 1979, un bourgeois noir tranquille de Miami est battu à mort après avoir grillé un feu rouge par quatre policiers. Au mois de mai 1980, le jury entièrement blanc acquitte les quatre prévenus. Le verdict déclenche trois jours d’émeutes qui feront 17 morts, 10 noirs et 7 blancs.

Les Noirs votent quand même à 90 % pour Carter, mais Reagan est élu et les sénateurs partisans de la lutte pour les Droits civiques perdent leur siège. La « nouvelle droite » ne croit plus que les solutions aux problèmes sociaux peuvent se trouver entre les mains du gouvernement (et à la charge du contribuable…), et dénonce une « mentalité d’assistés » ; elle considère en fait l’égalité raciale obtenue. Reagan nomme le Noir Colin Powell au Conseil national de Sécurité ainsi que plusieurs autres noirs dans son administration, tous ultraconservateurs. 75 % des entreprises travaillant avec l’Etat sont dispensés de respecter les normes à l’égard des minorités. La Cour suprême quant à elle est de plus en plus conservatrice.

Officiellement, pour le gouvernement, le « problème noir » a ainsi disparu, alors que les ghettos noirs sont presque totalement en marge de la société américaine et en proie à une violence de certains de leurs habitants, strictement apolitique (le mouvement politique noir étant quasiment nul) et pouvant se déclencher à tout moment.

Le militant noir Jesse Jackson échouera pour obtenir l’investiture démocrate pour les élections présidentielles de 1988, et finira par soutenir Bill Clinton en 1992. Cette même année est celle de l’affaire Rodney King et des émeutes sanglantes de Los Angeles.

EN GUISE DE CONCLUSION, UNE ANALYSE DES ÉMEUTES DE LOS ANGELES

Les émeutes de 1992 à Los Angeles ont pour point de départ le verdict du procès ayant fait suite au passage à tabac policier extrêmement violent du chauffard récidiviste Rodney King après un délit de fuite, en mars 1991. La scène est filmé par un passant : Rodney King est frappé à terre par les policiers 26 fois en 81 secondes, et échappe de peu à la mort.

Sur la demande des avocats des accusés, la cour d’appel accepte de déplacer le lieu du procès des policiers et de recruter un jury dans un quartier aisé, habité par plus de 20% de policiers blancs. Rodney King ne comparait pas à la barre. Les images du tabassage sont projetés lors du procès. Mais les policiers sont acquittés.

Après l’annonce du verdict les ghettos de Los Angeles s’embrasent. Il nous a paru judicieux de conclure le dossier sur quelques réflexions à propos de ces évènements écrites par Philippe Paraire dans son excellent ouvrage (Les Noirs américains, généalogie d’une exclusion), qui avec un ton souvent ironique et pour le moins pessimiste fait le tour de la question noire aux Etats-Unis, dans son histoire et son actualité (jusqu’en 1992). Cette analyse demeure celle d’un auteur et ne saurait sans doute convaincre tout le monde : le militantisme noir n’est pas mort et a survécu à travers des héritiers de Malcolm X en particulier, aussi divers soient-ils (on peut penser au mouvement MOVE de John Africa duquel est proche Mumia Abu-Jamal, ou encore aux revendications politiques d’artistes noirs comme Public Enemy qui se placent en filiation directe avec le militantisme radical des années 60) ; mais la réalité de la décomposition sociale et du conservatisme (raciste) profond a indéniablement pris le pas sur l’espoir d’un changement politique porté par un militantisme organisé.

« L’émeute de 1992 n’a pas la pauvreté pour cause, mais seulement pour prétexte et pour décor ; c’est plus une révolte de la frustration qu’une rébellion sociale ; en réalité, le matraquage publicitaire crée tellement de faux besoins dans les mentalités des Noirs des ghettos que des milliers de personnes sont actuellement en prison pour des années, après avoir seulement dévalisé les rayons de survêtements et de chaussures de sports ainsi que les départements vidéo des grands magasins. Il est significatif d’observer qu’une infime minorité de pillards sont accusés de vol de nourriture, ou d’attaque de banques, et encore moins de violences contre les forces de l’ordre, curieusement absentes durant la première journée. Los Angeles 1992 n’est ni une émeute pour les droits civiques (les Noirs, de nos jours, ne votent pas plus que les Blancs, après s’être battus pourtant avec acharnement pour l’égalité civique), ni une jacquerie du Tiers-Monde, du type Sao Paulo ou Kinshasa. Simplement, le modèle idéologique imposé par le mode de vie blanc, véhiculé par la publicité, les séries télévisées, le cinéma et le show-business crée un sentiment collectif de paupérisation relative qui dégénère en complexe de frustration.

[…]Il paraît assez clair au vu des évènements, que la généralisation des fantasmes de la haine raciale […] a empêché l’éclosion d’une conscience révolutionnaire chère aux penseurs anciens. Car la majorité des Noirs a désapprouvé les violences. Non seulement la population totale de South Central n’était pas sur les lieux des incendies, des meurtres et des pillages, loin s’en faut, mais, en plus, les scènes de solidarité collectives, au moment du nettoyage des rues de la ville par les habitants noirs et hispaniques de South Central ont montré l’aveuglement des pillards : c’est l’environnement urbain du ghetto, déjà pauvre, qui avait été le plus durement touché par la violence de la foule. On comprend bien dans ces conditions pourquoi les leaders institutionnels du mouvement noir auraient préféré que l’émeute se fixât des objectifs plus politiques ; mais le confinement a joué plein son rôle stratégique (celui, sans doute, pour lequel il a été conçu) : les émeutiers ont trouvé face à eux la garde nationale qui leur a coupé la route des quartiers chics du Nord et de l’Ouest. Les leaders du NAACP et de l’AME, ainsi que Jesse Jackson lui-même, ont appelé au calme parce qu’ils ont immédiatement compris la pauvreté politique de l’émeute et son manque absolu de perspectives. Rodney King, manipulé par le Ministère public, a fait de même ; tous les Noirs établis avaient compris, dès les premiers incendies et les premiers morts, que la frange la plus décidée et incontrôlable des ghettos ne serait pas suivie par la masse noire. Celle-ci, dépolitisée par quinze ans de déceptions successives, est restée sceptique quant aux chances de victoire militaire contre le système blanc, en l’absence d’une réelle organisation du type Black Panthers ou Black Muslims, qui avaient en leur temps su jouer un rôle politique d’encadrement et de direction déterminants. »

Evoquant la prolifération des gangs (dont font partie plus de 100 000 Noirs et Hispaniques dans la seule ville de Los Angeles) et les pillages lors des émeutes de 1992, Philippe Paraire conclue : « Causes futiles de duels à l’arme à feu, vendetta dont les raisons finissent par se perdre, tradition et sens de l’honneur, tabassages, lynchages, rien dans ces pratiques ne peut aider à la renaissance d’une identité noire. Tout cela se construit à partir des fantasmes meurtriers du cinéma ou des bandes dessinées crées par le monde blanc. Dès lors, on peut se demander si le déficit d’identité de la communauté afro-américaine des Etats-Unis n’a pas atteint un tel degré qu’il soit difficile de parler encore d’une nation noire dans ce pays… ».

Sources
Histoire des Noirs américains au 20ème siècle, Nicole Bacharan
Les Noirs aux Etats-Unis, Claude Fohlen
La société américaine, 1865-1970, Claude Fohlen
Histoire intérieure des Etats-Unis au 20ème siècle, Jacques Portès et Pierre Melandri
Les Noirs américains, généalogie d’une exclusion, Philippe Paraire


 

PJ
mise en ligne : 01.03.2004

ensavoirplus3 dans QUESTIONS NOIRES

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