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Nous, les Noirs de France

Posté par issopha le 30 décembre 2007

 

 

Nous, les Noirs de France

Ils sont de plus en plus nombreux à affirmer leur identité. « L’Obs » raconte

l’irruption d’une fierté noire » à la française

Nous, les Noirs de France « J’ai du sang d’esclave » « On me prenait pour un coursier »

Black rendez-vous « Je peux me débrouiller toute seule » « Le racisme n’est pas

l’apanage des beaufs » Les pères fondateurs « Les mêmes clichés que là-bas » « Je ne

joue ni au foot ni du djembé » Ils voulaient le job Plus noir que noir La question capillaire

« La couleur vous rattrape toujours »

N°2162

Semaine du

13/04/2006 au 20/04/2006

Semaine du jeudi 13 avril 2006 – n°2162 – Dossier

Une identité forgée dans le regard de l’autre

Nous, les Noirs de France

Ils sont antillais ou enfants des anciennes colonies, français ou étrangers, ils appartiennent à tous les milieux. Ce qui

les lie : la couleur de la peau. Et aussi l’expérience des préjugés et des discriminations. Le fait nouveau ? Ces Noirs

de France – 2 à 5 millions, selon les estimations – sont de plus en plus nombreux à affirmer leur identité. A revendiquer

leurs droits. Des combats du Conseil représentatif des Associations noires (Cran) à l’émergence d’une nouvelle élite

médiatique, en passant par les dérives ethnocentriques à la Dieudonné, « l’Obs » raconte l’irruption d’une « fierté noire

» à la française

Ils ne sont pas seulement pauvres, ils sont noirs, et c’est pour ça qu’ils meurent. A l’été 2005 des immeubles vétustes

flambent dans Paris, on ramasse les corps calcinés d’enfants africains de France. «Ce sont des Noirs qu’on entasse

dans ces taudis et, s’ils crèvent, le pays les ignore, rage Rama Yade, huit mois plus tard. Plus personne ne pense à

eux. On a dit qu’ils étaient squatters, polygames, que c’était de leur faute!» Colère intacte – et pourtant Rama va bien,

belle et bourgeoise, et une place au coeur du pouvoir. Rama Yade, 29 ans, est la nouvelle secrétaire nationale à la

francophonie de l’UMP, nommée par Nicolas Sarkozy au nom de la diversité. Bonne pioche. Rama joue l’affirmation

identitaire dans des associations où poussent les élites des « minorités visibles » : «Tout marche au réseau et au

piston.» Née au Sénégal, grandie à Colombes, elle dit qu’elle aurait pu être communiste, si elle n’avait pas rejoint

l’UMP. «Quand j’étais petite, on profitait du Secours populaire.» Pas dupe d’elle-même et de son ascension : le «

système » veut du Noir, une session de rattrapage pour République sclérosée. Certains en profiteront. Harry

Roselmack à TF1, elle à l’UMP. Et pourquoi pas ? Elle a fait Sciences-Po, une brillante fonctionnaire. La considère-ton

? Rama n’a jamais oublié cet enseignant qui s’étonnait qu’elle, l’Africaine, puisse si bien comprendre l’Allemagne et

parler l’allemand… Rama est rassurante d’ambition joyeuse, et puis déconcertante, tant la colère remonte vite :

«Quand va-t-on montrer l’Afrique autrement qu’en parlant du sida ou de la guerre? Ce qu’on dit sur nous est

insupportable!»

France, voici tes Noirs. Il faut apprendre à dire ce mot. Les Noirs, plus les «immigrés africains» et nos «compatriotes

antillais». Des Noirs français et qui ont mal à la France. Leur identité se forge dans le regard de l’autre. L’autre ? «Ces

gens qui touchent dans la rue les cheveux afro de mon fils, raconte l’éditrice Hortense Nouvian, fondatrice du

magazine «Citéblack». Ces policiers qui contrôlent systématiquement mon frère parce qu’il a le look black. Cet autre

flic qui m’arrête quand je suis au volant de ma Golf, en m’expliquant que c’est la voiture la plus volée. Evidemment,

une Noire qui conduit une voiture a dû la piquer!»

Petites et grandes humiliations. Réelles ou fantasmées. Les photos terrifiantes des casseurs noirs. Un reportage sur

France-Inter où l’assassin de Sohane est décrit comme «un noiraud». Même la promotion de Roselmack, parfois

vécue comme une nouvelle vexation : «On le prend parce qu’il est noir, et juste pour ça», se fâche Lise, jeune

assistante sociale dans l’Essonne, républicaine venue de Guadeloupe. Elle se raconte sans pathos. Mais se souvient

encore d’un contrôle d’identité, où elle se fit arrêter, quand ses deux copines, blanches, passaient au travers. «L’une

était portugaise, l’autre, yougoslave, j’étais la seule Française, mais c’était moi qu’on interrogeait!» Elle n’en fait pas

une histoire. Mais tout de même…

« La question noire explose à la figure de ce pays», affirme Patrick Lozès, militant UDF, et fondateur du Cran, ce

Conseil représentatif des Associations noires, lancé l’automne dernier. L’histoire a des retournements… Le père de

Lozès organisa l’indépendance du Bénin. Patrick, lui, affirme la place des Noirs dans l’ancienne mère patrie : la

France, son pays. Vocation récente. En 2002, ce pharmacien centriste, en campagne législative à Paris, rencontre

des électeurs noirs qui se moquent du vote, puisque cette société, disent-ils, les ignore et les exclut. C’est alors qu’il

part en guerre. Objectif : forcer la France à affronter sa question ethnique. Vaste programme. Son Cran n’a pas

d’assise populaire, et rassemble des intellectuels français de tradition girondine ? «Aux Etats-Unis aussi les

revendications ont d’abord été portées par des gens intégrés», affirme Pap N’Diaye, professeur à l’Ecole des Hautes

Etudes en Sciences sociales et ami de Lozès… Le Noir peut réussir sa vie et rester crédible.

«Vous voulez faire du bien, demande Adji Ahoudian ? Montrez les Noirs qui réussissent. Des cadres supérieurs, des

modèles auxquels s’identifier.» Adji, 27 ans, né au Burkina Faso, est médiateur pour un organisme HLM. Il s’est déjà

vu refuser l’accès à un appartement, parce qu’une locataire s’effarait de voir un Noir derrière la porte ! Qu’y faire ? «Ne

pas se lamenter.» Il vient du 19e arrondissement, une cité qui fut de chaude réputation. Il y a plus de quinze ans la

France découvrait – déjà – une menace noire, des gangs ethniques à l’américaine, violents et violeurs… C’étaient les «

Black Dragons », les « Requins vicieux ». Certains étaient de ce quartier, vers le métro Riquet. En ce temps-là, Adji

Ahoudian et ses copains étaient des «petits». En grandissant, ils n’ont pas créé un gang, mais une association : les

Braves Garçons d’Afrique. Férus d’histoire noire, de voyages, de conférences et de féminisme… Des autodidactes

positifs, aux antipodes des clichés sur les Noirs des cités…

Belle mutation ? Pas unique. A Sarcelles, près de la gare, «dans le ghetto», comme ils disent, la culture du gang a

muté en économie de marché. Il y a quinze ans prospérait la redoutée « Secte Abdoulaye », où s’associaient maîtres

des rues et seigneurs des mots. La secte est devenue le label rap Secteur Ä, celui de Stomy Bugsy et de Passi. Le

porte-parole de la secte, Kenzi, est désormais un tycoon des médias à Trace TV. Exemples à suivre. Il y en aura

d’autres. Des Noirs de France. Ainsi Mamadoulamine Sonogo, 30 ans, dit K-6 depuis son enfance, homme d’affaires

et modèle sarcellois. Un géant mince, directeur adjoint d’une maison de quartier. Mais également patron d’une marque

de streetwear, qui produit en Chine et recrute ses modèles sur le bitume du 95 ! Le nom, « Thug » (« voyou », en

anglais), transcende le passé de la cité : «Tout homme est unique dans le ghetto.» C’est une histoire de France. Le

père de K-6 est venu de Côte d’Ivoire pour « gagner 1500 francs avant de rentrer au pays». Il est resté plus de trente

ans. Gamin, K-6 se perdait. Et puis l’envie de travail, la chance d’un emploi-jeunes… Sa soeur est élue au conseil

municipal. «Vous devenez blancs», lancent aux Sonogo ceux qui n’y arrivent pas. «Les Noirs qui se plaignent du

racisme cherchent des excuses, lance K-6. Le racisme, cela existe. Mais moi, j’ai plutôt été aidé, comme si les gens

voulaient compenser.»

C’est la vie. Riche. Ambiguë. La France noire est une floraison de cultures et de sons, de destins et de mots, souvent

inattendus. L’Afrique recolonise la France, par en dessous, par les rythmes importés des banlieues. Ainsi le « coupédécalé

» des fêtards ivoiriens – danse fétiche de Drogba après ses buts – aux origines un peu marlou : couper et

décaler, c’est arnaquer et se sauver. Prends l’oseille et tire-toi… Dans les cités d’ici, et même d’ailleurs, chacun se

déhanche sur ce rythme, popularisé par Claudy Siar – Antillais de France, pape de la musique afro-caribéenne sur

RFI… Et militant de la défense des Noirs, «les paillassons de la France», jusqu’au soutien à Dieudonné, «parce qu’on

le ressentait comme un Noir qui se faisait lyncher», dit-il aujourd’hui. Siar a lâché Dieudonné, las de la folie de

l’homme. A 40 ans, il est désormais préposé à l’« Eurovision » avec Michel Drucker. Lui qui manifestait contre France

2, jadis, furieux de la diffusion d’une interview de Charles Trenet expliquant que les Noirs étaient de grands enfants…

Voilà les nouvelles gueules. La France n’est plus blanche, elle est de partout. Et la négritude se construit, foisonnante.

Des sites internet – Grioo.com, Amadoo.com, Afrik.com. Des associations, des regroupements, des rivalités. Antillais

militants, défenseurs jaloux de la mémoire de l’esclavage, contre africanistes, plaidant le destin commun de tous les

Noirs. Néo-Egyptiens, qui cherchent dans Cheikh Anta Diop – ce chercheur sénégalais qui affirma la négritude des

pharaons – de quoi nourrir leur fierté. On cherche. On se fait du bien.

Un samedi après-midi, à la Cité des Sciences de la Villette, une petite foule applaudit fièrement. Un journaliste raconte

comment Joséphine Baker, belle Noire venue des Etats-Unis, vola la vedette à Maurice Chevalier ! Le cadre ? Un

«hommage aux femmes» – aux femmes noires – organisé par les Braves Garçons d’Afrique. Les gars du 19e ont réuni

un beau plateau. Amelia Robinson, vétéran du Mouvement des Droits civiques américain ; Marthe Moumié, veuve

d’un héros de l’indépendance camerounaise, assassiné par des réseaux français ; mais aussi Rosa Amélia Plumelle-

Uribe, auteur d’un livre-brûlot, « la Férocité blanche » (Albin Michel), où elle soutient que la furie nazie était de petit

calibre comparée à la haine antinoire. Etrange juxtaposition. C’est la marque de la période, indécise et curieuse. Pas

l’explosion que redoute Patrick Lozès, mais une latence. Passionnante et risquée. «On nous a caché notre histoire,

explique Eddy, un des Braves Garçons, comptable de 25 ans, d’origine guadeloupéenne. On ne nous a pas raconté

les grandes heures de l’Afrique. Alors, pourquoi croire les médias? Nous apprenons par nous-mêmes.»

C’est le revers de la médaille. Eddy est en recherche de dignité. Mais d’autres construisent la haine en tordant leurs

sources. Ainsi, la « Tribu KA », qui pousse jusqu’à l’horreur les thèses de Cheikh Anta Diop sur l’antériorité des

civilisations noires. Ce groupuscule excommunie les «leucodermes» – les Blancs – et leurs complices. Il soutient

Dieudonné. Après la mort d’Ilan Halimi, la « Tribu » a menacé la communauté juive : «Suite à la mort du vendeur de

portables Ilan Halimi, [une] véritable chasse à l’homme se dessine envers Youssouf Fofana [...]. Que notre frère soit

coupable ou pas, nous vous prévenons que si d’aventure il vous prenait l’envie d’effleurer ne serait-ce qu’un seul des

cheveux du frère [...] nous nous occuperons avec soin des papillotes de vos rabbins.»

Des imbéciles ? Mais qui menacent également les journalistes Stephen Smith et Géraldine Faes, explorateurs de la

France militante noire (1). Pap N’Diaye, coupable d’avoir défendu l’historien de l’esclavage Olivier Petré-Grenouillau

sur Grioo.com, a, lui, été insulté par des internautes. L’écrivain Gaston Kelman, qui moque l’idéologie du «black is

beautiful», est régulièrement vilipendé. «Nos forums internet sont pollués par une minorité véhémente», dit Hervé

Mbouguen, responsable de Grioo.com. Cet informaticien, ancien de Normale Sup, se désole d’être assimilé aux

radicaux. L’extrémisme est le malheur des militants noirs pris en otages. Dieudonné – «un homme dangereux», dit

Lozès – ou le publiciste Claude Ribbe, qui est allé chercher une référence outrée aux chambres à gaz pour dénoncer

l’horreur du rétablissement de l’esclavage par Bonaparte, désespèrent les défenseurs de l’histoire. «Il y aura

forcément une représentation des Noirs en France, affirme N’Diaye. Soit nous l’emporterons, soit les extrémistes

s’imposeront. C’est une course de vitesse.»

Pap N’Diaye plaide pour sa paroisse. Aidez le Cran pour conjurer l’horreur ! Le chercheur exprime l’angoisse des «

élites » noires. Des pionniers qui se heurtent aux limites de la France. Et s’en exaspèrent, tant elles nient ce qu’euxmêmes

construisent. C’est le désarroi de Basile Boli, footballeur glorieux devenu homme d’affaires et producteur de

télévision, quand il constate l’obsédante blancheur de la télé fétiche du foot : «Canal+ vit sur les exploits de sportifs

noirs, et il n’y a pas un seul journaliste noir dans leur service des sports.» Précisons bien : Boli est tout sauf un

pleurnicheur. Mais un homme comblé, strict républicain, qui organise parfois le retour au pays de la deuxième épouse

d’un foyer polygame. Mais que vaut sa réussite si elle n’essaime rien ? Le Noir peut galérer à Sarcelles. Mais à Neuilly

il gère une solitude. C’est moins une affaire de remords que le sentiment de l’inutile.

Pascal Agboyibor a connu cette expérience. A 39 ans, il fait partie des maîtres de l’économie, associé chez Orrick,

une des grandes law firms américaines implantées à Paris. Il combat dans un monde dur et fascinant. Mais ce fils d’un

avocat et homme politique togolais n’a jamais rayé l’Afrique et les Noirs de son agenda. «Quand j’ai commencé, on

comptait les Noirs dans les cabinets d’affaires sur les doigts d’une main.» Agboyibor a créé un club, le club Kleber -

comme l’avenue chic où il habitait – où se retrouvent ses amis. Ses pairs. Africains d’origine, quelques Antillais.

Avocats et associés, jeunes, riches et brillants. Ils parlent politique, Afrique. Et diversité. Un de leurs amis, excellent

avocat dans un cabinet français, est parti au Cameroun, pays de ses ancêtres où il n’avait jamais mis les pieds,

travailler pour des Américains. A paris, il se croyait barré. «Les entreprises anglo-saxonnes ont compris l’enjeu de la

diversité, dit Pascal Agboyibor. En France, on est dans le déni. Le plafond de verre existe toujours. Il faut crever

l’abcès. Que mon milieu soit ouvert ne sauvera pas les gens en difficulté. Mais je dois travailler là où je suis…»

Logique. La France d’en haut, puisqu’elle échappe au malheur social, n’aurait aucune excuse de ne pas s’ouvrir. Le

club Kleber, désormais, interpelle les politiques. Dominique Strauss-Kahn a été le premier : «Si vous entrez à l’Elysée,

allez-vous enfin confier à un Noir un ministère majeur, régalien, pas un strapontin?» lui a-t-on demandé.DSK a parlé

du manque de ressources, des rythmes propres de la politique. Triste honnêteté. Car, de fait, l’oiseau rare n’existe pas

encore. La politique française ne compte pas de Noir capable de jouer au sommet… Ou s’interdit d’en avoir, ayant

consciencieusement enfermé ceux qui aurait pu passer la barrière.

Parfois Christiane Taubira soupire sur l’étrangeté de son destin. Révélation de la présidentielle de 2002, la député de

Guyane pourrait être une figure majeure de la gauche. Elle reste pourtant bloquée sur le créneau ethnique. Sa faute,

pour avoir porté avec tant de talent la cause noire, depuis sa loi sur la traite négrière ? Christiane Taubira connaît trop

son histoire, elle cite Fanon ou Césaire avec tant de talent, elle possède son Delgrès, ce colonel guadeloupéen qui en

appellait aux Lumières quand les troupes de Richepance ravageaient son île pour rétablir l’esclavage… «Mais je ne

fais pas que ça, dit-elle. Je travaille sur le Sud. Sur le nucléaire. Mais les médias ne me sollicitent que pour parler des

Noirs!»

En 2002, à Sarcelles, des ménagères antillaises, sollicitées par des militants socialistes, se pinceaient la peau, pour

montrer qu’elles voteraient Christiane au premier tour, cette femme qui leur ressemblait. Ce fut sa chance, son

malentendu, et sa prison. Le PS, échaudé par sa performance, la soupçonne de jouer une carte ethnique pour

remettre ça en 2007. Elle jure le contraire. On ne la croit pas. «Je ne serai jamais une candidate des Noirs. Ce n’est

pas un enjeu. La France va tout droit vers un affrontement entre les possédants, les abrités, et les barbares que l’on

confine aux portes des villes. Cela dépasse la question noire, même si ça la recoupe. On a le choix entre l’égalité, une

refonte de notre société ou la catastrophe collective.» Si la guerre vient entre les nantis et les gueux, Christiane

Taubira a déjà choisi son camp. L’entendrait-on mieux si elle était blanche ?

(1) « Noirs et français », Editions du Panama.

Claude Askolovitch

Keyza Nubret, 36 ans, gérante de société

« J’ai du sang d’esclave »

Pour Keyza Nubret, être noire, ce n’est pas avoir une peau foncée et des cheveux en tire-bouchon. C’est avoir dans

ses veines «du sang d’esclave». C’est porter dans ses tripes une peine invisible : «Nos ancêtres ont été vendus par

l’Afrique à la France, mais on ne peut pas le dire, comme l’enfant violé devant sa mère ne peut parler tant que sa

mère se tait.» Keyza a grandi dans une famille de la classe moyenne antillaise. Un jour, au collège, un Africain la

provoque : «Par quel bateau tes ancêtres sont arrivés dans le pays que tu dis être le tien?» Elle réalise qu’elle ne sait

pas qui elle est. Vertige. Plus tard, elle étudie à Miami, Etats-Unis. Découvre Malcom X, Martin Luther King, les Black

Panthers. «Soudain, ta fierté, ce sont les Noirs américains.»Just an illusion : «Car la vérité, c’est que je ne suis pas

africaine, mais antillaise, descendante de victimes d’un crime contre l’humanité.» Depuis, Keyza a créé une boîte de

compléments nutritionnels. Mais sa colère ne s’arrêtera que lorsque son pays reconnaîtra la souffrance de ses

ancêtres. L’oubli, dit-elle, fait macérer les rancoeurs et les hontes. Un jour, elle plongera dans les archives, à la

recherche du bateau qui porta les siens d’Afrique en Guadeloupe.

Isabelle Monnin

livier Laouchez, 41 ans, PDG de Trace TV

« On me prenait pour un coursier »

Il ne dit pas «noir », mais «cultures urbaines». Pourtant Olivier Laouchez est à la tête de la première chaîne qui vise

explicitement les populations afro-caribéennes. Et le seul Noir à diriger une télé en France. Même avec un diplôme de

Sup de Co, le chemin a été compliqué, entre les «banquiers qui répétaient: «Pas un centime de découvert!»» et des

avocats qui lui disaient : ««L’entrée des coursiers, c’est là-bas!» Ils voulaient faire leur business entre eux, sans les

gens comme moi.» Un jour, il rencontre Richard Wayner, petit Noir du Bronx devenu boss d’un fonds d’investissement

chez Goldman Sachs. Il croit au projet et le finance. Depuis, Trace TV est distribuée dans 82 pays, de la Malaisie à la

Pologne. «Le pays où l’on a le plus de difficultés de développement, explique Laouchez, c’est la France. Parce qu’il y

a des blocages très forts.» C’est à l’Etat de les faire sauter, dit le jeune PDG, «par la discrimination positive, une

absolue nécessité».

Isabelle Monnin

Black rendez-vous

Si on déjeune fin avril, ce sera sous l’égide d’Elijah McCoy (1843-1929), inventeur d’un astucieux moyen de huiler les

pièces mobiles. Ou alors vous préférez fin mai, pour attendre la semaine du Guadeloupéen Joseph Ignace (1772-

1802), qui lutta contre le rétablissement de l’esclavage ? Ou plutôt septembre pour croiser Mandela ? Voilà, vous avez

compris. C’est André Laporal, un ancien professeur des écoles de Guadeloupe, aidé de Danièle Zonzon, une

commerciale, et de Willy Gassion, un journaliste, qui ont eu cette idée lumineuse : lancer Black World Collection, le

premier agenda consacré à la culture noire. On y croise quelques célébrités, mais aussi des inconnus, chercheurs,

banquiers ou écrivains, qui nous rappellent fort heureusement que tous les Noirs qui réussissent ne sont pas

seulement sportifs ou musiciens. La version 2006 est épuisée, on se renseignera sur la 2007 à cette adresse :

waam@noos.fr

François Reynaert

Carole Da Silva, 34 ans, dirigeante de l’Afip*

« Je peux me débrouiller toute seule »

« Les clichés qui nous frappent sont hérités de l’imaginaire colonial : le Noir est perçu comme immature, incapable de

diriger. Ces stéréotypes paternalistes ne se disent pas, ils se lisent dans le regard des recruteurs ou des décideurs et

ont un effet destructeur sur les diplômés. Le racisme bête et méchant ne se rencontre pas tous les jours. Mais la

condescendance, oui ! J’ai vécu au Bénin jusqu’à l’âge de 13 ans, je n’ai jamais connu les foyers, je n’avais pas

quinze frères et soeurs ! Je suis noire, africaine, mais je ne suis pas malheureuse et je peux me débrouiller toute

seule ! »

(*) Afrique Insertion professionnelle :www.afip-asso.org

Isabelle Monnin

Didier Mandin, 28 ans, trader,

« Le racisme n’est pas l’apanage des beaufs »

« J’ai beau être métis à la peau très claire, je suis un «négropolitain». Je parle, je danse et je mange antillais. Dans la

haute finance, j’ai côtoyé des gens très diplômés mais très cons, capables de sortir des réflexions xénophobes sans

imaginer que je pouvais être concerné. Nos parents ont accepté d’être mal considérés sans broncher. Ma génération

ne demande plus le respect, elle l’impose. Il y a trop de gens fâchés. A Londres ou à New York, les Noirs et les

Arabes, on les voit dans les salles de marché. On s’en fout de ta couleur, si tu es le meilleur ! En France, non. »

Isabelle Monnin

Les pères fondateurs

Chevalier de Saint-Georges (vers 1739-1799). Fils d’un planteur blanc de Guadeloupe et d’une esclave noire, ce

beau mulâtre, champion d’escrime et excellent musicien, est une star avant l’heure. Ses compositions (notamment ses

Concer-tos pour violon) lui valent le surnom de Mozart noir.

Jean-Baptiste Belley. On ne sait pas grand-chose de lui, simplement que Saint-Domingue l’a élu pendant la

Révolution à la Convention (1794) puis aux Cinq-Cents, sous le Directoire. Cela en fit le premier parlementaire noir

français. Il fut immortalisé par un célèbre portrait de Girodet.

Toussaint Louverture (1743-1803). Esclave affranchi, devenu général révolutionnaire, il se retourne contre les

Français lorsqu’ils veulent rétablir l’esclavage. Vaincu, il mourra prisonnier au fort de Joux, dans le Doubs. Son

compagnon Dessalines poursuit son combat en proclamant l’indépendance d’Haïti en 1804.

Béhanzin (1844-1906). Le roi du Dahomey (l’actuel Bénin) a résisté héroïquement à la colonisation de son pays par

la France. Vaincu, il est envoyé en exil, avec sa cour, en Martinique, qu’il quitte en 1906. Il meurt sur le chemin du

retour, en Algérie, avant d’avoir revu sa terre natale.

Blaise Diagne (1872-1934). Né à Gorée, au Sénégal, il sera, en 1914, le premier député d’origine africaine à

l’Assemblée nationale. Franc-maçon, il intègre le cabinet de Clemenceau (1917) et oeuvre à l’incorporation des

Africains dans les troupes françaises. Il finira sa carrière comme sous-secrétaire d’Etat aux Colonies.

Félix Eboué (1884-1944). Administrateur colonial d’origine guyanaise partisan de l’assimilation, il devient le premier

Noir gouverneur : à la Guadeloupe puis au Tchad. Dès le 18 juin 1940, il se rallie à de Gaulle et fait de l’Afrique-

Equatoriale le premier territoire de la France libre. Il repose au Panthéon.

Gaston Monnerville (1897-1991). Avocat né à Cayenne (Guyane) et militant des droits de l’homme, il se consacre à

la question coloniale dès les années 1930. Sénateur de la Guyane, puis du Lot, il obtient la création des départements

d’outre-mer. Il deviendra président du Sénat (1958-1968) et membre du Conseil constitutionnel (1974-1983).

Léopold Sédar Senghor (1906-2001). Agrégé de grammaire, il participe, avec Césaire, à l’émergence d’une

conscience noire et s’engage dans la Résistance avant d’entamer une carrière politique. Député et membre de

plusieurs gouvernements sous la IVe République, il deviendra, en 1960, le premier président du Sénégal qu’il

gouvernera jusqu’en 1980. Son oeuvre littéraire lui vaudra d’être élu à l’Académie française en 1983.

Aimé Césaire (né en 1913). Normalien, il s’affirme, dès le début des années 1930, comme le poète inspiré et le

théoricien engagé de la « négritude », qui transcende les clivages entre Afrique et Antilles. Homme de gauche,

longtemps maire de Fort-de-France et député, il demeure le patriarche respecté des Antilles françaises.

Imane Ayissi, 38 ans, mannequin, styliste

« Les mêmes clichés que là-bas »

1992. La France se dandine sur « Saga Africa ». Derrière Noah, Imane Ayissi assure le spectacle, avec d’autres

danseurs que le tennisman chanteur est allé chercher au Cameroun. « Je ne le referais pas. Je dis à tous les

Africains : «Ne venez pas dans n’importe quelles conditions. En Europe, l’argent ne se ramasse pas par terre, vous

pouvez y laisser la vie.» » Après la saga Noah, Imane a mené pendant huit ans une vie de sans-papiers. Heures de

ménage, employeurs et logeurs escrocs. Aujourd’hui, mannequin et styliste, il songe à demander la nationalité

française même si dans la mode, qui a magnifié Naomi ou Katoucha, la couleur fait souvent l’exclusion. « J’entends

dire dans les castings : «Non, pas de Noirs, cette fois», ou alors on veut nous faire défiler torse nu, genre bons

sauvages. » Le cliché, l’infériorisation, ici comme là-bas : « Ma grand-mère me disait : «L’enfant blanc, lui, ne pleure

pas.» A l’église, les icônes étaient blanches, le diable était noir. Nous avons été élevés dans l’idée que les Blancs

valent plus que les Noirs. »

Isabelle Monnin

Jules-Michel Penda, 41 ans, ingénieur

« Je ne joue ni au foot ni du djembé »

« Je suis venu en France pour faire mes études et j’ai grandi en Afrique, entouré de médecins, de profs, de banquiers.

Pourtant être noir, ce sera toujours un stigmate. Le seul moyen de le combattre, c’est l’éducation. Le Louvre, plus fort

que la Nintendo ! Il faut lutter contre les complexes. Je ne joue ni au foot ni du djembé, et ma fille étudie le violon !

Bien sûr, j’ai rencontré des employeurs emballés par mon CV et déçus par ma couleur. Mais aussi des DRH qui m’ont

imposé parce que j’étais le plus compétent. Et j’ai l’habitude de préciser que je suis noir quand je prends une location

de vacances. Ça évite les surprises désagréables à tout le monde. »

Isabelle Monnin

Audrey Pulvar, Harry Roselmack

Ils voulaient le job

A partir du 17 juillet, Harry Roselmack remplacera Patrick Poivre d’Arvor pendant l’été. Il s’engouffre dans la brèche

déjà ouverte par la Martiniquaise Audrey Pulvar, une pionnière qui s’est battue pour décrocher en 2005 le « 19/20 »

de France 3… Cette fois, on verra un Noir au « 20-heures » de TF1, pour la première fois en France. Une

minirévolution. A entendre les commentaires qui l’ont saluée, on pourrait croire qu’elle résulte de la seule volonté de

TF1 de s’ouvrir à la diversité, au lendemain de la crise des banlieues. Une décision purement « politique » donc,

d’autant que Nicolas Sarkozy a laissé entendre qu’il avait oeuvré à cette promotion surprise. Bref, le jeune Antillais de

33 ans, né à Tours, physique de top model, aurait été étranger à son destin. Il n’en est rien. Un jour, dans « les

Enfants de la télé », Arthur sortira peut-être une cassette où l’on verra le bel Harry évoquer «la pluie persistante sur la

Bretagne et la baisse des températures». C’était début 2001, au lendemain de la mort d’Alain Gillot-Pétré, auquel TF1

cherchait un remplaçant. Noir, si possible. Roselmack, alors présentateur sur France-Info, est choisi après un casting.

Finalement il décline la proposition, refusant de s’enfermer dans les seconds rôles dévolus aux « gens de couleur ». A

rebours des idées convenues, il considère que son « profil de Noir » – outre ses compétences journalistiques – est plus

un atout qu’un handicap. Son objectif ? Regarder tous les soirs les téléspectateurs dans les yeux. Rien de moins. Il

parie sur l’évolution incontournable d’un PAF qui ne pourra pas continuer à rester monocolore. Il fréquente le Club

Averroès, créé en 1997 pour promouvoir les minorités visibles dans les médias. En septembre 2004, il y rencontre

Patrick Poivre d’Arvor, invité dans un dîner par l’association. PPDA « signale » le jeune journaliste à sa hiérarchie. On

lui propose une embauche. Comme reporter. Roselmack préfère Canal+ et sa filiale I>>télé, qui lui offrent enfin le

poste dont il rêve : « homme tronc » dans la lucarne. Jusqu’à ce que TF1 décide de lui faire sauter d’un coup tous les

échelons : joker de PPDA. Reste à marquer l’essai. Au sein de l’état-major de TF1, Jean-Pierre Pernaut a

solennellement fait état de son opposition à toute discrimination positive, au nom des grands principes républicains,

auxquels personne, à TF1, ne le savait si attaché. Quant à PPDA, il soutient son nouveau remplaçant, mais il a mis en

garde contre les effets pervers d’une « greffe » qui ne prendrait pas. Le parcours jusque-là sans faute de Harry

Roselmack laisse espérer le contraire.

Airy Routier

«Mafia africaine»

Plus noir que noir

Les rappeurs français marchent sur les traces de leurs frères afro-américains. Radicalité et couleur de peau

revendiquées

Say it loud, I am black and I am proud!» Oui, ils ont bien écouté les leçons de ce bon vieux tonton James Brown.

Black and proud ? Voilà la Mafia K1 Fry (prononcez « cain-fri » pour « Africain »). La Mafia africaine, ou le collectif de

rappeurs, noirs pour la plupart, qui pèse le plus de millions. Parmi eux le 113, l’un des plus gros vendeurs de disques

du moment, Kery James, le rappeur radical, devenu pacifiste après sa conversion à l’islam, ou Rohff, dont le dernier

album fait un malheur. «La Mafia K1 Fry? C’est un nom qui est venu naturellement. On était beaucoup d’origine

africaine, on habitait tous dans le même quartier», dit Popa, qui a doté le collectif de sa propre marque de vêtement

(African Armure). «Qu’on soit antillais, malien ou comorien, on revendique tous l’Afrique, explique ce Français

d’origine malienne. Aux Etats-Unis, on dit Afro-Américain. En France, on n’a pas de statut, pas de représentation,

alors forcément on a besoin encore plus d’affirmer nos origines.» Et si dans le monde réel il vaut mieux «être café au

lait que bleu nuit», dixit Popa, dans le rap, «le genre où l’on a réussi et où l’on peut être fier de la couleur de sa peau»,

c’est presque le contraire. Prenez Booba, la star du rap hardcore. Il a le malheur… d’être métis. Père sénégalais, mère

blanche. Il est même soupçonné – horreur ! – d’avoir été élevé dans un pavillon bourgeois et non dans la « té-ci »

décrite dans ses chansons. Booba s’est ainsi fait démonter la tête par Mc Jean Gab’1, un autre rappeur black, qui l’a

l’accusé de n’être « ni noir ni rabza [arabe], juste un jaune d’oeuf mal ssé-ca [cassé] ». Qu’importe. Booba veut être la

version française de 50 Cent, la star multimillionnaire du rap américain. Alors il copie la même attitude de bad boy,

regard menaçant et tatouages musculeux compris. Côté textes, il se clame de «la classe inférieure, bousillée par la

traite des négros». Ou alors il se dit « Bounty killer » (tueur de Bounty). Bounty étant l’expression utilisée pour

désigner « ceux qui sont noirs dehors, mais blancs dedans ». Bref, des « traîtres », qui renient leurs origines. Pour

son dernier album « Ouest Side », il n’a pas hésité à invoquer les grandes figures du black power : sur la pochette, il

est photographié dans la même pose que Malcolm X sur un célèbre cliché. «Le hip-hop français puise souvent dans

les codes du hip-hop américain, nous expliquait Disiz la Peste. Et beaucoup de jeunes s’identifient aux jeunes Afro-

Américains, même si notre histoire à nous est totalement différente.»

Comme Disiz la Peste, Abd Al Malik, de son vrai nom Régis Fayette-Mikano, est l’un de ceux qui résistent à la

fascination du modèle américain. Rappeur atypique, il fait voler toutes les étiquettes en éclats et veut montrer une

facette du hip-hop qui ne soit pas que grosses voitures, macs, guns, l’imagerie traditionnelle du rap commercial. Il dit

qu’il a été «sauvé» par sa conversion à l’islam – ce qu’il rappelle dans son autobiographie au titre provoc « Qu’Allah

bénisse la France ». Elevé dans un quartier pauvre du Neuhoff, à Strasbourg, il a failli mal tourner. «Mes références,

c’était des voleurs, des dealers. Mais où aurais-je trouvé d’autres héros? Où sont les Noirs chefs d’entreprise ou

hommes politiques?» Finalement, il s’est tourné vers la religion. Les études de philo à la fac. Et le rap. Aujourd’hui l’exmauvais

garçon multiplie les conférences et débats dans les quartiers difficiles. Il rêve de «modèle républicain laïque»

à la française et s’insurge contre le communautarisme, «une défaite». A rebours du discours dominant dans le milieu

du rap. Et aussi des blocages de la société française. Le rap et le r’n'b sont aujourd’hui les genres qui vendent le plus.

Pourtant, si les blacks sont sur scène, ils restent sous-représentés côté business, chez les majors ou dans les chaînes

musicales.

Doan Bui

Doan Bui

La question capillaire

Crépus ou lisses, boucles libres ou crâne rasé, défrisage chimique ou tresses ? Perruques, peut-être ? Comment se

coiffer ? La question relève quasiment de la prise de tête politique pour les femmes mais aussi pour les hommes

noirs. Elle emplit des forums internet entiers. « Ce n’est pas évident de chercher, et surtout de trouver du boulot avec

une tignasse, explique une jeune Africaine en chignon. Alors, les femmes les défrisent. Ça donne l’air plus intégré. Et

les hommes les coupent très courts ou les rasent. » Sauf ceux qui assument leur négritude avec une pointe de

revendication identitaire dans la boucle. « Je les garde frisés, par choix esthétique et idéologique », proclame Angèle.

« Le jour où l’on verra, comme à Londres, des banquiers en locks, on pourra dire qu’on a gagné », rêve Marvin, 30

ans, le crâne lisse comme un oeuf.

Isabelle Monnin

Les confidences de Lilian Thuram

« La couleur vous rattrape toujours »

Des tabous de son enfance antillaise aux insultes racistes des supporters de foot en passant par les contrôles au

faciès : tout champion du monde qu’il est, le sage des Bleus s’est heurté aux préjugés et au mépris. Il dit ici comment

les combattre

Le Nouvel Observateur. – Etre noir en France, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Lilian Thuram. - Et être blanc en France, vous savez, vous, ce que cela signifie ? Je pourrais vous répondre aussi : je

suis Lilian Thuram et je n’ai pas de couleur !

N. O. – Comme le boxeur Larry Holmes qui disait : « J’étais noir, dans le temps, quand j’étais pauvre » ?

L. Thuram. - Non. Ce que je veux dire c’est que je ne me vis pas forcément comme noir. Je suis Lilian Thuram, un

homme de 34 ans, père de famille, footballeur français, vivant à Turin… En revanche, je sais que je suis noir par le

regard de l’autre. Ma « célébrité » m’évite le plus souvent certains désagréments. Mais quand on ne me reconnaît

pas… L’autre jour, à Paris, j’avais rendez-vous dans un restaurant. Le maître d’hôtel ne voulait pas me laisser entrer.

Parce que je suis noir ? Je n’en suis pas sûr, mais j’ai un doute. Quand on est noir, on a toujours ce doute.

Récemment, à la gare de Turin, un policier m’a demandé mes papiers. J’ai regardé autour de moi : seuls les Noirs

étaient contrôlés… J’ai lancé au policier : « La prochaine fois, faites directement une file pour les Noirs, on aura nos

papiers à la main. » Je peux me permettre de réagir. C’est ma chance, et quelque chose qui m’oblige.

N. O. -On n’échappe pas à sa peau ?

L. Thuram. - Prenez Eunice Barber. Si jamais elle avait oublié qu’elle était noire, ça lui est violemment revenu le jour

où elle a rencontré ces policiers. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Elle a peut-être franchi des limites. Mais rien ne

justifie la manière dont elle été traitée. Spontanément, on pense qu’elle a payé sa couleur. Pas seulement moi, mais

d’autres sportifs noirs, comme Christine Aron. Ce doute, ou plutôt cette certitude terrible, ne nous quitte jamais.

N. O. – La France n’aime pas les Noirs ?

L. Thuram. - Trois jeunes Noirs font les cons dans un jardin public. Qu’entend-on ? « Ah, ouais, les Noirs… » Mais

quand trois jeunes Blancs font les cons dans un parc. Que dit-on ? « Ah, les petits cons… » Il y a des préjugés qui

sont figés depuis des siècles. Ça n’empêche pas de vivre. Quand je suis arrivé dans l’Hexagone, à 8 ans, j’ai vécu

dans une cité mélangée, avec des gens de toutes origines. Je n’ai pas grandi comme une victime du racisme. Mais le

poids des préjugés existait. Existe toujours. L’idée qu’un Noir, au fond, n’est pas vraiment français par exemple… J’ai

même entendu ça dans la bouche d’un ami… L’esclavage et la colonisation modèlent encore le regard qu’on porte sur

les Noirs.

N. O. -Vous pensez vraiment que l’image des Noirs en France est encore liée à la traite ?

L. Thuram. - Evidemment. Souvent, je demande aux gens : « Qu’est-ce que tu connais de l’histoire noire ? » Ils

commencent presque toujours par l’esclavage. Dans leur tête, il y a donc cette idée du Noir traité en inférieur. Pendant

près de quatre cents ans, la France a été esclavagiste. C’est énorme. Et ça a tout changé. L’esclavage était une

affaire financière. Mais il a fallu justifier la déportation de millions d’Africains. Alors, l’Eglise a expliqué qu’on allait

sauver l’âme des « sauvages ». Et des scientifiques ont établi que ces sauvages étaient de race inférieure. Prenez les

philosophes des Lumières : Voltaire comparait les nègres à des « animaux » ! Aucun d’entre eux n’a remis en

question les justifications de l’esclavage. Pis, certains les ont renforcées. Pourtant, en France, on admire ces

philosophes. Ce qu’ils ont dit sur les Noirs ? Ça ne compte pas ! Ça fait partie du refoulé français.

N. O. – Aujourd’hui, le cliché en vigueur, n’est-ce pas plutôt celui du Noir violent, délinquant, casseur de

banlieue ?

L. Thuram. - Mais cette image aussi nous vient du passé ! Que disait-on des hommes noirs au XVIIe siècle ? Qu’ils

étaient des brutes, des bêtes. Ça a continué sous la colonisation : lors de l’Exposition coloniale de 1931, il avait été

prévu de montrer aux visiteurs des « cannibales canaques ». Un zoo humain avec des Noirs ! C’était il y a seulement

soixante-quinze ans ! Parmi ces « sauvages », il y avait d’ailleurs Wathio De Canala, le grand-père de mon ancien

coéquipier de l’équipe de France, Christian Karembeu. Ensuite, on s’étonnait que Karembeu ait du mal à entonner « la

Marseillaise » ! Aujourd’hui, on dit que les Noirs sont violents. Ou alors qu’ils sont de bons sportifs… Ah, les qualités

physiques, naturelles, ça, d’accord, c’est bon pour nous ! On ne parle jamais d’un « footballeur noir » ! Thuram est un

« footballeur » tout court. Un Noir musclé, c’est évident ! Mais s’il s’agit d’un écrivain, ce n’est pas naturel, alors on

précise. On dit l’« écrivain noir » !

N. O. – Vous n’exagérez pas ?

L. Thuram. -Les préjugés empoisonnent tout le monde ! Je me souviens d’une conversation avec l’un de mes fils. Je

lui avais proposé une banane pour le dessert. Il m’a lancé : « Non, papa, je ne mange pas de banane, parce que je ne

suis pas un singe. » J’ai poussé plus loin la discussion pour essayer de savoir ce qu’il avait derrière la tête : « Ce

serait bien pour toi si tu étais blanc, ton papa et ta maman aussi ? » Il m’a dit : « Ah oui, c’est mieux d’être blanc ! » Je

ne me suis pas fâché. Nous avons parlé. Nous sommes tous prisonniers du passé. Il faut l’affronter, si on veut en

sortir.

N. O. – Ce passé a marqué votre enfance ?

L. Thuram. -Non. Je suis né aux Antilles. Dans ma famille on n’évoquait jamais ce tabou. La plupart des Antillais ont

honte de cette histoire – les Noirs, la traite, l’esclavage. Certains refusent même toute idée d’un lien avec l’Afrique.

D’autres ont intériorisé le discours de classification des races. Ils classent les gens en fonction de la couleur de la

peau, du plus noir au moins noir. Plus on est clair, mieux c’est. Ma mère m’a raconté qu’elle a entendu toute sa

jeunesse qu’il fallait se marier avec un Blanc – pour diluer la couleur. Il y a une expression en Guadeloupe pour

désigner les enfants plus clairs, qui pourront échapper à la malédiction : avoir la « peau chapée ». La peau sauvée, la

peau qui a échappé au Noir ! Même les Antillais sont encore imprégnés des thèses de Buffon qui plaçait les Blancs en

haut de l’échelle de l’espèce humaine et les Noirs en bas.

N. O. -Comment lutter contre les préjugés ?

L. Thuram. - En les analysant. C’est en apprenant notre histoire qu’on pourra les détruire. Si je m’intéresse à

l’esclavage, ce n’est pas pour compter les morts et les souffrances, ni dans un esprit de revanche contre les Blancs.

Je ne veux pas m’enfermer dans un statut de « descendant d’esclaves » qui aurait des droits à part. Ni dans le

ressentiment. Mais si je veux avancer, répondre à mes enfants, je dois connaître le passé qui a façonné notre

psychologie. C’est la seule façon de se libérer de tout cet héritage.

N. O. – Quand avez-vous entamé cette démarche ?

L. Thuram. - Il y a dix ans à peu près. Au hasard des livres et des rencontres. A Paris, je fréquente une librairie,

Présence africaine. J’ai lu Frantz Fanon. Je suis aussi allé chercher dans un passé plus lointain. Un égyptologue, que

j’ai connu aux Antilles et qui avait senti en moi ce besoin de comprendre, m’a fait découvrir Cheikh Anta Diop et ses

travaux sur les civilisations noires antiques.

N. O. -C’est important pour vous de savoir que Ramsès II était noir ?

L. Thuram. -Oui. J’ai besoin de savoir que l’histoire de l’Afrique n’a pas commencé avec l’esclavage. On parle bien de

l’apport des Grecs à la culture occidentale. Pourquoi oublierait-on l’Egypte antique pour l’Afrique ? Il y a eu la

civilisation éthiopienne, celle du Bénin, ou du Ghana. Des siècles de culture, qu’on ne nous a pas enseignés. C’est

une manière de réparer une dignité perdue avec la traite. On nous dit toujours : les Noirs sont devenus libres en 1848

après l’abolition de l’esclavage. Comme s’il n’y avait rien eu d’autre avant. Ça change tout si on vous explique qu’ils

ont construit les pyramides avant d’être enchaînés ! Et surtout que tous les Noirs n’ont pas été esclaves.

N. O. – Est-ce que cela aide à se protégerde la haine ou du mépris ? Comment supportez-vous ce football

contemporain avec ses spectateurs qui poussent des cris de singe quand un Noir touche la balle ?

L. Thuram. -Comme dit Gandhi, il est plus honteux d’être esclavagiste qu’esclave. J’ai de la compassion pour ces

faux supporters. Eux aussi sont enfermés dans leurs préjugés. Une fois, j’ai craqué. C’était en Espagne, un type me

hurlait, à l’abri derrière un grillage : « On n’aurait jamais dû t’enlever les boulets des pieds. » Je lui ai fait signe, façon «

viens te battre »… Bon. Je me protège de la colère en analysant le racisme et ses raisons… Au fond, je suis plus

blessé quand Alain Finkielkraut ironise sur l’équipe de France « black-black-black » – comme si le joueur noir n’était

pas tout à fait un joueur français… Finkielkraut est une référence, pas un abruti qui hurle dans un stade. J’ai noté ses

excuses. Mais les mots ont eu leur effet. Comme ceux de Nicolas Sarkozy sur la racaille… On parle trop vite, trop fort,

alors qu’on devrait être réfléchis. On ne réalise pas les dégâts.

N. O. -Vous avez l’impression que la France s’égare ?

L. Thuram. -Oui, la France s’égare. Prenons l’exemple de Dieudonné. A l’entendre, l’esclavage serait seulement

l’affaire des Noirs et la Shoah, exclusivement celle des juifs. Mais la Shoah m’« appartient » à moi aussi. Et

l’esclavage concerne tout le monde. Ces tragédies ne sont pas uniquement celles des Noirs ou bien des juifs. Mais

celles de tous les hommes. D’ailleurs les juifs, parce qu’ils ont souffert eux aussi, sont les premiers à pouvoir

comprendre les souffrances des Noirs. Il faut éviter l’enfermement, chacun dans sa communauté ou sa « couleur ».

Ou la tentation américaine, avec ses quotas, ses groupes protégés. Si je crois que chacun doit réapprendre l’histoire,

c’est justement pour que l’on puisse vivre ensemble, dans la République. Je me souviens de la Coupe du Monde en

1998. Comme tout le monde, j’ai vu la joie, l’enthousiasme… Je n’ai jamais cru aux beaux discours autour de cette

équipe de France « black-blanc-beur » qui avait guéri le pays… Mais il faut garder cet objectif. Si je suis pour une

communauté, c’est la communauté française !

Claude Askolovitch Marie-France Etchegoin

Publié dans BLACKS DE FRANCE, DU RACISME EN FRANCE, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY, QUESTIONS NOIRES | Pas de Commentaire »

Entretien Afrikara avec Mme Odile Tobner auteure de «Du racisme français» Quatre siècles de Négrophobie

Posté par issopha le 29 décembre 2007

Entretien Afrikara avec Mme Odile Tobner

auteure de

«Du racisme français» Quatre siècles de Négrophobie 
 

25/11/2007

 


Mme Odile Tobner s’est imposée depuis de longues années de collaboration avec la plume rebelle de son époux feu Mongo Beti comme une personnalité engagée dans les combats pour l’égalité et la dignité de tous les citoyens du monde. Sa vie aux côtés du remuant et insoumis Mongo Beti l’a trempée dans les tourments et tribulations de la condition des Africains et des Noirs, sur le continent africain et en diaspora. Militante active de l’association Survie qui a dévoilé et continu de décrypter, déshabiller les crimes, ruses et faux-semblants de la Françafrique, elle a succédé à François-Xavier Vershave à la présidence de cette association d’une utilité établie. 

Faisant face à des discours de légitimation, des pratiques et actions françafricaines et françaises désormais dites « décomplexées », alors que les politiques anti-immigrationnistes, sécuritaires et autoritaires paraissent trouver un terrain d’application de prédilection sur les populations noires, l’agrégée de lettres donne la réplique. Elle pétitionne, déconstruit les bruits d’Etat passés pour arguments infaillibles, martèle les trahisons, le paternalisme français, les dominations cachées qui entretiennent les néocolonialismes. Au cœur de ces discriminations, paroles haineuses et stigmatisations, le racisme français, « ancien », « atavique », « une tradition ». 

La couverture de « Du racisme français » annonce les couleurs avec les portraits de Louis XIV, de J.B Bossuet, de C. De Montesquieu, de Ernest Renan, de Charles De Gaulle, de Nicolas Sarkozy, de Hélène Carrère D’Encausse, de Pascal Sevran et de l’inénarrable Alain Finkielkraut… illustrant une thèse qui n’avance guère masquée. 

La présidente de Survie, animatrice de la Société des Amis de Mongo Beti et de la « Librairie des Peuples noirs » de Yaoundé, léguée à la jeunesse d’Afrique et du Cameroun par feu son mari, a accordé un entretien riche et décontracté à la rédaction d’Afrikara.com au sujet de la sortie de son ouvrage « Du racisme français » paru aux Arènes (Novembre 2007). 

Odile Tobner, quelle est la genèse de votre ouvrage très attendu « Du racisme français » ? 

Odile Tobner : Tout est parti de l’ouvrage co-écrit avec François-Xavier Vershave et Boris Boubacar Diop « Négrophobie » [2005, Les Arènes], en réponse au livre « Négrologie » de Stephen Smith. Déjà à ce moment, je pensais que Smith n’était que le dernier d’une longue chaîne de préjugés. Et que si son propos marchait si bien c’était parce que, dans le substrat culturel français, il y avait des choses qui étaient en écho, qui étaient acquises, prêtes à recevoir ce que disait Stephen Smith. Ce que je voulais c’était mettre en relief cet atavisme culturel qui n’a jamais été critiqué en France. Il n’y a jamais eu de véritable critique de cet héritage en France, au mieux on le raye, on en parle pas, au pire on le récupère ; donc il fallait mettre hors d’état de nuire ces préjugés. 

Atavisme culturel ou pratiques de domination, comment les choses s’articulent-elles ? 

O.T : Là c’est le jeu de l’infrastructure et de la superstructure. Quand on a une pratique coloniale, il faut avoir un discours de justification. Si on tue des Noirs c’est parce que ce sont des êtres inférieurs, on justifie ainsi des pratiques. 

Dans votre ouvrage, vous prenez un horizon de quatre siècles … 

OT : C’est effectivement très ancien, toute la période de l’esclavage est concernée. Elle a donné lieu à des pratiques et des discours de justification, qui étaient plus franchement « décomplexés  » comme on le dirait aujourd’hui. Chez le père Labat, il n’y a aucune instruction, critique de ce qu’il a fait. Il y a toujours eu ce double enjeu des faits de domination, de déportation et des discours pour imprégner l’idéologie. 

Quelle actualité de cette « tradition », puisque vous utilisez le terme de tradition de racisme ? 

OT : Aujourd’hui c’est pour justifier le néocolonialisme qui a quand même entraîné l’échec des indépendances, le non-développement voire l’effondrement des sociétés africaines. Le discours actuel vise à dire « c’est de leur faute, c’est parce qu’ils sont paresseux, parce qu’ils sont ceci et cela « , et non parce que nous les avons maintenu sous notre domination. 

Il y a aussi des discours racistes franco-français, des discours visant les Noirs et Africains vivant en France … 

OT : Absolument, là le racisme rejoint la ségrégation. La chasse aux Noirs immigrés c’est la politique de Sarkozy. C’est très clair pour le conseiller du président Sarkozy, Guaïno qui dit qu’avec l’immigration, la mondialisation, la désintégration du travail, il y a un problème identitaire. Mais il ne dit pas aujourd’hui qu’on a un président d’origine hongroise il y a un problème identitaire. Qui vise t-il ? Pas le Hongrois ni ceux qui lui ressemblent, derrière cela il y bien un problématique raciste. 

On en vient à tous les discours que l’on entend depuis 2005, avec Hélène Carrère d’Encausse, Georges Frêche, Finkielkraut, … 

OT : Mon livre s’ouvre justement sur tous ces propos scandaleux qui ne scandalisent personne. Malgré une certaine médiatisation à l’arrivée c’est dans Libération qu’une tribune dédouane Pascal Sevran. 

Que défendent finalement les Sevran, Carrère d’Encausse, Finkielkraut, etc… 

OT : L’identité française disent-ils. Mme Carrère d’Encausse est russe d’origine mais elle peut être française puisqu’elle est blanche. C’est pareil pour Finkielkraut. Ils tiennent des positions purement racistes, les Noirs sont des gens inassimilables pour eux. Le terme inassimilable est utilisé, on parle aussi d’émeutes ethniques et non pas sociales. 

Tout au long de l’ouvrage « Du racisme français » on est dans deux ordres distincts. Celui de la réplique à des idées évaluées racistes, et en même temps celui de la pédagogie. « Démonter et démontrer » dirions-nous… 

OT : Je suis d’abord un professeur qui écrit, fondamentalement. Je ne suis pas une romancière ni autre chose. C’est toujours pour faire un exposé pédagogique que j’écris. De l’autre côté avec Mongo Beti, nous avons toujours eu une approche pamphlétaire, de démontage des discours stéréotypés de domination. On a toujours eu cette position dans la revue « Peuples noirs, Peuples africains« . On nous l’a souvent reproché, mais c’est notre fonction. Il ne suffit pourtant pas de démonter pour être crédible, il faut par conséquent démontrer. A l’inverse ceux qui tiennent des propos racistes et discutables ne sont pas soumis à l’obligation de démonstration, on les croit sur parole. Il n’est que de voir, pour s’en convaincre, le dernier ouvrage de Pascal Bruckner, « La tyrannie de la pénitence« , les affirmations ne sont presque jamais étayées mais comme les gens ne demandent qu’à le croire, ils avalent ces propos touts crus. Ce que nous disons, nous, doit être fortement étayé, c’est pourquoi je cite systématiquement ceux que je démonte et critique. 

Quelles seraient les têtes de pont de cette histoire, cette tradition de racisme français ? 

OT : Celui que je voulais vraiment mettre en avant c’est Montesquieu, qui est le type même de la mystification. On ne lit pas ce qu’il a écrit, on prétend donner à des fragments de phrases ou d’idées un sens contraire à celui contenu dans ses écrits. Montesquieu était un Machiavel français en politique, ce n’est pas un tenant de la vertu. En faire un droit-de-l’hommiste comme on dit aujourd’hui, c’est se tromper totalement, telle n’était pas sa préoccupation. Il a été extrêmement utilisé à l’école, médiatisé. Je voulais ensuite mettre à la lumière du jour des choses qui ont été passées sous silence, le père Labat est très peu connu pourtant il a produit de nombreux ouvrages et a été très lu. C’était une source importante pour tout le XIXe siècle. Mon travail tend aussi à démystifier, ainsi que Césaire l’a si bien fait dans « Toussaint-Louverture, la révolution française et le problème colonial », tous les amis des Noirs qui n’étaient pas favorables à leur émancipation immédiate. C’est du paternalisme, ce sont des faux-amis. A partir de 1935-1940, il n’y a plus eu que des faux amis pour l’Afrique et les Noirs, Leiris en était un. Les affirmations de Finkielkraut sur l’assistanat des Antillais sont du même acabit. 

La difficulté de parler du racisme ne provient-elle pas du fait que beaucoup de figures emblématiques françaises tombent sous le coup du racisme ? 

OT. : Peut-être, Il y aura une désacralisation à faire. Mais il faut se fier aux textes, à la réalité. Attaquer le racisme du beauf de service c’est confortable mais voir la genèse de l’attitude raciste dans l’élite intellectuelle c’est autre chose. Il y a eu aussi beaucoup de lâcheté de la part des élites française vis-à-vis du racisme, il n’y a pas eu de Herskovits en France, quelqu’un qui s’est engagé à fond dans la destruction des préjugés. On n’a pas eu de telles figures d’intellectuels, au contraire on a le crypto-racisme de gens « bien comme il faut » maintenant en France. 

Les grands intellectuels ont contribué à la culture française, il est donc difficile de les désacraliser 

OT. : C’est vrai et on me reproche mon indulgence par rapport à Sartre, mais c’est la toute petite exception qui a très vite eu la parole juste, qui a préfacé Fanon, Lumumba, qui a écrit dans la revue Présence Africaine. Mais il a évolué, il a commencé par adopter la même position que Senghor sur l’art noir, ensuite il a vu que politiquement il y avait un autre discours à tenir. A l’arrivée ça n’a pas été un de ses grands combats. Ponctuellement il a quand même eu des paroles assez justes. Quelques intellectuels se sont aussi engagés, c’est une toute petite minorité. Des gens que j’admire beaucoup comme Deleuze ne se sont jamais engagé dans les questions néocoloniales. La France est très franco-centriste, en dehors d’elle rien n’existe, mais elle ne se rend pas compte qu’elle n’est pas franco-française puisqu’elle prétend diriger l’Afrique. Il faut bien regarder un plus loin que Paris. 

Il y a 20 ans des gens comme Georges Frêche n’auraient pas pu dire les énormités que l’on sait … 

OT. : Premièrement la proportion de Noirs en France a augmenté, ceux qui étaient admis après la guerre étaient peu nombreux. Maintenant qu’il y a une vraie composante migratoire en France les choses ne sont plus pareilles. Les Antillais ont été massivement transplanté en France et on vite senti ce problème dont plusieurs de leurs auteurs ont parlé. Je me rappelle d’une anecdote parmi une quantité, qui date des années 78-80 où à la préfecture de Police on a voulu dissoudre une association antillaise parce que à ce moment là les étrangers n’avaient pas le droit de créer des associations. Une association antillaise était ainsi considérée comme une association étrangère, alors que c’était des citoyens français. Il y a cette ignorance crasse du fonctionnaire de base de la préfecture de police de Paris, mais il y a aujourd’hui Sarkozy qui dit de Condoleezza Rice qu’elle est étrangère aux Etats-Unis ! On se demande pourquoi se sent-il obligé d’en parler puisque ce n’est pas le sujet. A part un site Internet qui en a parlé, c’est passé inaperçu. 

Est-ce que le racisme français est fondamentalement une question d’élite ou y a t-il selon vous une osmose entre le peuple et les élites ? 

OT. : Je crois qu’il y a une imprégnation du peuple qui vient des élites. Il faut attaquer à la tête, à la racine. 

On ne comprend pas la popularité des personnalités comme Zidane ou Noah qui ont des origines africaines 

OT. : Ce sont des exceptions, ce sont des idoles du sport. Et ces sportifs adulés ont connu aussi quelques avanies du fait de leur origine. 

On dirait de cet ouvrage qu’il est à la fois réplique, argumentation, fourni de beaucoup de références diverses : journalistiques, philosophiques, littéraires, … Est-ce un livre facile ? 

OT : J’ai voulu le rendre facile, ce n’est pas un ouvrage savant, volontairement je n’ai pas mobilisé toute ma documentation sur ces questions. J’ai choisi des exemples très accessibles. La thèse est accessible, le discours va à l’essentiel. 

Comment situer ce livre ? 

OT : C’est effectivement une intervention pour rendre la dignité à une population diffamée, une pratique d’égalité citoyenne. Le but recherché est d’attaquer les discriminations, les processus insidieux qui empêchent l’égalité citoyenne de fonctionner, en cela c’est un ouvrage républicain. Un ouvrage pour les jeunes de la diaspora africaine, je crois, pour qu’ils retrouvent leur dignité, qu’ils évitent les dérives sectaires et de haine. 

Peut-on être optimiste ? 

OT. : Les jeunes générations de Français vivent avec leurs camarades de toutes origines. Les couples mixtes passent inaperçus aujourd’hui, il restera du racisme mais les jeunes générations fraternisent au-delà des couleurs et origines. 

Pourquoi un travail sur le racisme contre les Noirs ? 

Pour l’islamophobie le travail a déjà été fait. Mon histoire personnelle me pousse à parler du racisme frappant les Noirs. Sur l’Antisémitisme il n’y a pas de vide sur le sujet, le terrain est même très occupé alors que la Négrophobie est sous-dite, c’est ça le racisme fondamental en France. C’est ce racisme, le moins décrit, le moins analysé, le moins connu, le plus proscrit avec des interdits d’expression, on parle de dolorisme, ce racisme est lui-même stigmatisé par des quantités de mots, des pures machines de guerre verbales voulant empêcher de le dire. 

Dans les statistiques sur le racisme en France les premiers rapports ne mentionnaient même pas le racisme frappant les Noirs… 

OT. : Alors que c’est le premier racisme en France : les insultes dans les commissariats, les meurtres non élucidés, les autres discriminations visibles et non visibles. La négrophobie est le racisme le plus ancien et le plus solide dans l’idéologie. Pourtant le Noir est celui qui a été le plus assimilé au Français, il est en cela, souvent, le Français le plus pur, et il est le moins accepté, c’est du racisme. Culturellement Mongo Beti était dix fois plus français que Sarkozy, qui connaît peu d’auteurs français … 

Propos recueillis le 13.11.07 par Ze Belinga pour la rédaction Afrikara.com. (texte corrigé le 25.11.07) 

Publié dans DU RACISME EN FRANCE | Pas de Commentaire »

« L’Union européenne est consubstantiellement anti-démocratique »

Posté par issopha le 24 décembre 2007

La ratification du Traité de Lisbonne


Anne-Marie Le Pourhiet : « L’Union européenne est consubstantiellement anti-démocratique »
par Silvia Cattori*

Les dirigeants européens s’apprêtent à faire passer en force le Traité de Lisbonne, alors qu’un texte similaire a été rejeté par voie référendaire dans les États membres où une consultation avait été organisée, France et Pays-Bas. Du fait de ce procédé oligarchique, l’Union européenne ne pourra plus être considérée comme une institution démocratique, mais elle ne l’a en réalité jamais été assure le professeur Anne-Marie Le Pourhiet.




20 décembre 2007
Depuis
Paris (France)


Anne-Marie Le Pourhiet.

Silvia Cattori : Lors du Rassemblement du Comité national pour le Référendum qui a réuni à la tribune Jean-Pierre Chevènement et Nicolas Dupont-Aignan [1], vous avez prononcé des mots forts, des mots surprenants. Vous avez qualifié de « haute trahison, de coup d’Etat » le fait que le président Sarkozy veuille ratifier le « traité modificatif » par voie parlementaire. N’est-ce pas excessif ?

Anne-Marie Le Pourhiet : Il s’agit d’un acte très grave qui prouve bien que les références incessantes des traités européens aux valeurs démocratiques sont une tartufferie car cette Europe technocratique et confiscatoire ne peut se faire que contre la volonté des peuples.

L’Europe est consubstantiellement anti-démocratique, on veut nous l’imposer de gré ou de force. Nous ne sommes pas le premier peuple dont on aura bafoué la volonté, les Irlandais et les Danois ont aussi été contraints à revoter jusqu’à ce qu’ils disent oui.

Mais chez nous le cynisme est bien pire puisque l’on nous refuse même le droit de revoter en nous imposant une ratification parlementaire. Tout démocrate, qu’il soit souverainiste ou fédéraliste, devrait s’insurger contre une telle forfaiture.

Silvia Cattori : Le 29 mai 2005, le peuple français avait rejeté le projet de Constitution européenne à 55 % des voix. Depuis lors, ce projet n’a-t-il pas été amélioré ? N’a-t-on pas supprimé les dispositions de la Constitution européenne qui faisaient l’objet de contestation ?

Anne-Marie Le Pourhiet : Bien sûr que non. On nous a seulement enlevé les termes de Constitution et de loi ainsi que les symboles (hymne, drapeau). Ce n’est pas anodin car cela prouve que les eurocrates ont compris la motivation anti-fédéraliste des citoyens français, mais tout le reste du traité constitutionnel se trouve dans le nouveau texte.

Le procédé consistant à ne plus intégrer la Charte des droits fondamentaux dans le traité lui même mais à lui conférer cependant une valeur contraignante ou encore le remplacement de la référence expresse à la primauté du droit européen par une mention de la jurisprudence de la Cour qui pose cette primauté, constituent autant de supercheries destinées à tromper les citoyens et à se moquer d’eux.

La version consolidée des traités, telle qu’elle a été rédigée sous la direction d’un député français, et qui fait 281 pages, montre à quel point le Traité constitutionnel est intégralement recopié. Même la disposition ridicule de l’article III-121 du TCE sur le « bien-être des animaux en tant qu’êtres sensibles » se retrouve à l’article 13 du nouveau traité sur le fonctionnement de l’Union !

Comme toutes les dispositions du TCE avaient été critiquées à un titre ou à un autre et que le « non » français s’adressait à l’intégralité du texte, on ne voit pas comment le président Sarkozy pouvait prétendre conserver les éléments « non contestés », c’est totalement arbitraire et dictatorial.

Silvia Cattori : Quels sont les dispositions les plus importantes qui se trouveraient ainsi imposées aux Français par ce « mini-traité », contre la volonté qu’ils avaient exprimée ?

Anne-Marie Le Pourhiet : Tout, dans ce traité est très important. Le président de l’Union désigné pour deux ans, la politique étrangère et son ministre désormais déguisé en « haut représentant », la Charte des droits fondamentaux, si éloignée de l’esprit de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, et surtout l’extension sans précédent de la règle de la majorité qualifiée accompagnant la suppression des « piliers ». Le transfert de souveraineté est colossal.

Silvia Cattori : N’est-il pas vrai que le Parlement verrait ses pouvoirs renforcés ?

Anne-Marie Le Pourhiet : C’est un bien mince avantage dans un système où une commission indépendante des gouvernements, et donc des Parlements devant lesquels ces gouvernements sont responsables, monopolise l’initiative législative.

Le Conseil constitutionnel français ne s’y est pas trompé en affirmant que le Parlement européen n’est pas « l’émanation de la souveraineté nationale ». Quand on connaît de surcroît la composition médiocre et l’organisation ubuesque de cette assemblée, on n’est pas vraiment rassuré par le renforcement de son pouvoir.

Silvia Cattori : Comment expliquer que cette majorité de Français qui avaient voté « non » au projet de Constitution en 2005, aient voté « oui » à l’élection de M. Sarkozy tout en sachant qu’il ne prendrait pas en compte le non de ceux qui avaient rejeté ce projet ?

Anne-Marie Le Pourhiet : D’une part M. Sarkozy avait simplement annoncé un « mini-traité » qui se bornerait à « permettre à l’Union de fonctionner » de telle sorte qu’on pouvait imaginer une simple amélioration des règles de vote au Conseil, d’autre part on ne peut pas confondre la réponse à une question référendaire et le choix d’un candidat à une élection.

Comment voulez-vous qu’un électeur de droite, de surcroît convaincu que Mme Royal est une parfaite incompétente, puisse voter pour elle simplement parce qu’elle promet (du bout des lèvres) un nouveau référendum et alors qu’elle a aussi prôné le « oui » à la Constitution européenne ? Les socialistes français ont fait depuis longtemps de l’Europe leur fond de commerce et le moins que l’on puisse dire est que ni Ségolène Royal, ni François Bayrou, ne pouvaient constituer une alternative crédible sur ce point. Le vote Sarkozy a été pour beaucoup un vote par défaut.

Silvia Cattori : Le traité a été signé jeudi 13 décembre à Lisbonne par les chefs d’Etat et de gouvernement des vingt-sept pays membres de l’Union européenne. M. Sarkozy est déterminé à le faire ratifier par voie parlementaire avant fin février. Qu’est-ce qui pourrait encore déjouer, d’après-vous, ce « coup d’Etat » ? Quels moyens le peuple français a-t-il d’imposer la voie du référendum ? Le droit constitutionnel peut-il encore remettre tout cela en cause ?

Anne-Marie Le Pourhiet : Nous n’avons aucun recours juridique car la Constitution française n’interdit pas, comme la Constitution californienne, de modifier une loi référendaire par une loi parlementaire. Le Conseil constitutionnel français n’a pas non plus fait sienne la jurisprudence de la Cour constitutionnelle italienne qui impose un nouveau référendum pour contourner la volonté populaire. Le Conseil constitutionnel pourrait éventuellement « constater » que les deux traités sont quasiment identiques et « regretter » la méconnaissance de la volonté populaire mais il ne peut pas la sanctionner.

Il ne nous reste donc plus qu’à compter soit sur la mobilisation populaire, soit sur un rejet parlementaire de la révision constitutionnelle préalable à la ratification. Le projet de révision doit, en effet, être adopté à la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés au Congrès [réunion de l’Assemblée nationale et du Sénat à Versailles, Ndlr.].

Silvia Cattori : Si, après avoir été mis en discussion à l’Assemblée nationale puis au Sénat, la révision constitutionnelle est approuvée par les trois-cinquièmes des suffrages exprimés des parlementaires, plus rien ne pourra plus s’opposer à la mise en œuvre de ce traité ?

Anne-Marie Le Pourhiet : Non. 60 députés ou 60 sénateurs pourront encore déférer au Conseil constitutionnel la loi autorisant la ratification du traité, mais il n’y a aucune chance pour que le recours aboutisse.

Silvia Cattori : L’Irlande est tenue par sa propre constitution de consulter son peuple par référendum. En cas de rejet, comment sortira-t-on de cette impasse ?

Anne-Marie Le Pourhiet : Sûrement de faire voter de nouveau les Irlandais ! Ainsi va l’Europe !

Silvia Cattori : Si ce traité est finalement imposé, et si, comme vous l’affirmez il y a dans la manière de procéder un « double coup d’État », M. Sarkozy, mais également les chefs d’État et de gouvernement des vingt-sept États membres de l’Union européenne, ne vont-ils pas devoir, tôt ou tard, s’expliquer quant à leur « trahison » ?

Anne-Marie Le Pourhiet : Pour ce qui est de la France, le président Sarkozy aura à s’expliquer de beaucoup de choses. Mais la sanction électorale ne peut jouer que lorsqu’il y a un candidat alternatif crédible, ce n’est pas encore le cas chez nous. Pour les élections municipales et législatives, nous saurons en tous cas nous souvenir des votes de nos parlementaires !

Silvia Cattori : 75 % des citoyens européens sont favorables à un référendum. Reste donc à ses partisans d’obtenir que le débat s’ouvre et s’élargisse au plus vite à tous les pays de l’Union européenne ?

Anne-Marie Le Pourhiet : La mobilisation citoyenne me semble indispensable, ne serait-ce que pour faire honte aux traîtres.

 Silvia Cattori
Journaliste suisse.
Les articles de cet auteur

 

 

Consensus mondial contre le « terrorisme d’État » de Washington
À l’ONU, 184 États condamnent le blocus US de Cuba, 4 l’approuvent

Pour la seizième année consécutive, le 30 octobre 2007, l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies a condamné à la quasi-unanimité le blocus mis en place depuis 1959 par les États-Unis contre Cuba. Seuls les Îles Marshall, Palau, Israël et les États-Unis ont voté contre, tandis que la Micronésie s’abstenait. Nous reproduisons l’intégralité du rapport de l’Assemblée générale établissant les violations US du droit international dans cette affaire et les conséquences dramatiques pour la population cubaine.




2 novembre 2007
Depuis
New York (États-Unis)Outils

 

Dans un document du 6 avril 1960 (déclassé en 1991), soit un an avant l’invasion organisée par les USA contre Cuba, Lester Dewitt Mallory, alors secrétaire d’État adjoint aux Affaires interaméricaines, écrivait dans un mémorandum discuté à une réunion dirigée par le président en personne : « Il n’existe pas d’opposition politique efficace à Cuba ; le seul moyen prévisible dont nous disposons donc aujourd’hui pour réduire le soutien interne à la Révolution, c’est le désenchantement et le découragement basés sur l’insatisfaction et les difficultés économiques. Il faut utiliser au plus tôt tous les moyens concevables pour miner la vie économique cubaine, refuser de l’argent et des livraisons au pays en vue de réduire les salaires réels et monétaires, ce qui provoquerait la faim, le désespoir de la population et le renversement du gouvernement. »

Quarante-sept ans après, la politique du gouvernement étasunien vise toujours à « provoquer la faim, le désespoir de la population et le renversement du gouvernement » à Cuba en vue de la faire revenir à la situation néocoloniale où elle fut maintenue pendant plus d’un demi-siècle.

Les deux tiers des Cubains sont nés et ont vécu sous les effets de cette politique, devant souffrir, survivre et se développer dans les conditions très difficiles que leur impose la seule superpuissance qui cherche à annihiler leur résistance et à liquider l’exemple de dignité et de souveraineté que donne la nation cubaine.

Bien que l’Assemblée générale des Nations Unies ait adopté, le 8 novembre 2006, la résolution demandant la levée du blocus économique, commercial et financier appliqué à Cuba par les États-Unis d’Amérique à la majorité écrasante de ses membres et qu’elle ait votée à quatorze reprises antérieurement cette juste revendication, l’administration étasunienne a intensifié ses actions contre le peuple cubain.

À rebours de la volonté formelle de la communauté internationale, Washington a adopté de nouvelles sanctions économiques ; a intensifié sa traque des activités des entreprises et des transactions financières internationales de Cuba, dont celles destinées au paiement de ses obligations devant les organismes des Nations Unies ; a volé de nouvelles marques commerciales et de nouveaux millions des fonds cubains mis sous séquestres aux USA ; a adopté des représailles encore plus dures contre ceux qui font du commerce avec l’île ou ont avec elle des échanges culturels et touristiques ; a exercé des pressions encore plus fortes sur ses alliés pour les contraindre à conditionner leurs relations avec Cuba à l’objectif de « changement de régime » qui sert de fil conducteur à sa politique hostile, et a augmenté à des niveaux sans précédents le soutien financier et matériel qu’il accorde aux actions visant au renversement de l’ordre constitutionnel cubain.

Tout ceci a été facilité grâce à l’application rigoureuse du Plan Bush, autrement dit du plan de recolonisation de Cuba, et des mesures contenues dans sa seconde mouture du 10 juillet 2006, qui inclut même un chapitre secret relatif à des actions secrètes.

En vue de favoriser l’internationalisation de cette politique de blocus illégale, le proconsul chargé de la recolonisation de Cuba, Caleb McCarry a exercé de fortes pressions dans plusieurs capitales en vue d’obtenir un appui à cette politique.

L’administration étasunienne a aussi intensifié ses tentatives de fomenter la subversion à Cuba par l’intermédiaire de ceux qui sont disposés à vendre leurs services en échange d’une partie de quatre-vingt millions de dollars qu’elle a dégagés à ces fins. L’objectif ne vise en dernier ressort qu’à priver le peuple cubain de sa souveraineté et de son droit à l’autodétermination.

Bien que la guerre économique ait été une constante de la politique étasunienne envers Cuba pendant presque cinq décennies, aucune autre administration n’a atteint les niveaux d’insanité agressive de celle de George W. Bush.

Les chapitres du présent Rapport résument les dommages causés par le blocus entre le second semestre de 2006 et le premier de 2007, mettant en lumière les actions engagées par le gouvernement étasunien en vue d’intensifier sa politique génocidaire et identifiant certains cas qui corroborent le renforcement de son extraterritorialité.

Comme Cuba l’a dénoncé et démontré devant de nombreuses instances, le blocus constitue un acte de génocide, aux termes de l’alinéa c) de l’article II de la Convention de Genève pour la prévention et la répression du crime de génocide, du 9 décembre 1948, et un acte de guerre économique, selon la définition donnée dès 1909 par la Conférence navale de Londres. Il constitue aussi un composant essentiel de la politique de terrorisme d’État que les différentes administrations étasuniennes ont appliquée d’une façon systématique et inhumaine contre la population cubaine, sans distinguo d’âge, de sexe, de race, de croyance religieuse ou de position sociale, et qui lui a coûté plus de trois mille vies.

Application du Plan Bush de recolonisation de Cuba. Recrudescence du blocus

Le président George W. Bush a, le 6 mai 2004, entériné le plan (désormais, le Plan Bush) que lui a soumis la Commission qu’il avait créée en vue de hâter la destruction de l’ordre constitutionnel que le peuple cubain s’est donné et de faciliter les visées impérialistes de recolonisation de l’île.

Ce Plan a été révisé et actualisé le 10 juillet 2006, assorti de nouvelles mesures visant à renforcer le blocus économique, commercial et financier appliqué à Cuba.

Durant la période écoulée entre cette dernière mouture du Plan Bush et le mois de juin 2007, de nombreuses actions prouvent l’aggravation des mesures punitives et de blocus prises par les États-Unis. En voici quelques-unes :

• Le 28 juillet 2006, l’Office of Foreign Assetts Control (OFAC), rattaché au département du Trésor, a inscrit sur sa Specially Designated Nationals List (Liste des « Nationaux spécialement désignés ») la Netherland Caribbean Bank qui possède un bureau à Cuba et un autre aux Antilles néerlandaises, sans expliquer les motifs de sa décision. Les réglementations du blocus contre cette banque ont été appliquées sans délai, y compris le gel des comptes qu’elle pourrait avoir aux USA et la prohibition faite à toute personne naturelle et juridique étasunienne d’ouvrir des transactions avec elle.

• Le 5 août 2006, en vue d’intensifier la promotion de la subversion interne, en conformité avec l’un des objectifs clefs du Plan Bush de recolonisation de Cuba, les transmissions quotidiennes de TV Martí ont commencé à se faire depuis un nouvel avion G-1 qui opère du lundi au samedi, de 18 h à 23 h. De son côté, l’appareil militaire EC-130J du Pentagone continue de voler une fois par semaine. L’Office of Cuban Broadcasting (OCB) a dépensé dix millions de dollars pour impulser ce projet. En vue de transmettre Radio Martí et TV Martí, il a aussi loué en décembre 2006, pour 377 500 dollars et pour six mois, des créneaux sur deux émetteurs de Miami : la station de télévision WPMF-38, appartenant à TVC Broadcasting qui retransmet la programmation d’Azteca America ; et Radio Mambí WAQI 710AM, de la chaîne Univision. Pour la mise en œuvre de ces actions, l’administration à débloqué environ 37 millions de dollars, bien que l’on sache que des fonds additionnels secrets ont aussi été alloués à ces fins.

• Le 8 août 2006, l’OFAC a fait savoir que la compagnie Dresser-Rand Group Inc. s’était vue infliger une amende de 171 305 dollars pour avoir exporté à Cuba des biens et des services sans autorisation.

• Le 11 août 2006, l’OFAC a émis un communiqué pour avertir les organismes autorisés à faire des envois de fonds familiaux à Cuba, et les personnes sujettes à la juridiction des USA, que le fait de remettre des pesos convertibles cubains (CUC) constituait une violation des dispositions du blocus et qu’ils étaient passibles d’amendes, de suspension ou de perte de l’autorisation correspondante et d’autres peines, rappelant que, conformément à sa circulaire de mars 2006, les envois de fonds à Cuba ne peuvent se faire qu’en dollars des États-Unis ou du Canada, en livres sterling, en francs suisses et en euros.

• Le 11 août 2006, l’OFAC a fait savoir que l’organisation US-Cuba Labor Exchange s’était vue infliger une amende de 13 950 dollars pour avoir offert sans autorisation des services de voyage à Cuba, alors qu’elle n’est pas une agence et que son objectif est promouvoir les échanges entre les travailleurs des deux pays.

• Le 14 août 2006, le Conseil national des Églises des USA a fait savoir que le département du Trésor avait infligé une amende de 34 000 dollars à l’Alliance des Églises baptistes sous prétexte que des membres et des pasteurs d’autres Églises avaient fait du tourisme à Cuba durant une visite limitée à des fins religieuses.

• En août 2006, l’OFAC a congelé les paiements à titre de frets dus à la société maritime étasunienne San Juan Navigator, ce qui a retardé le départ de deux cargos emportant des aliments pour Cuba, la levée de cette mesure ayant été conditionnée à la certification que les fonds ne provenaient pas du Netherlands Caribbean Bank, inscrit sur la liste des Nationaux spécialement désignés de l’Office.

• En septembre 2006, l’OFAC a établi une nouvelle restriction à l’octroi des autorisations concernant les activités universitaires à Cuba : les universités étasuniennes ne peuvent plus envoyer des étudiants dans notre pays pour des travaux en rapport avec un cursus particulier, mais uniquement pour des thèses de maîtrise, de doctorat et de niveaux similaires. Cette nouvelle limitation, qui n’apparaît pas explicitement dans les réglementations du blocus, sera incorporée dans les nouvelles autorisations qu’émettront dorénavant les institutions universitaires.

• Le 10 octobre 2006, le bureau du procureur fédéral du Sud de la Floride, Alexander Acosta, a annoncé officiellement la création du Groupe de travail pour l’application des sanctions à Cuba, composé de membres de l’OFAC, du FBI, du Service des revenus internes (IRS), de l’immigration et du contrôle des douanes (ICE) et du département du Commerce, ainsi que d’agents du service des garde-côtes et des forces aériennes et terrestres des Douanes et de la protection des frontières (CBP), et dont l’objectif fondamental est d’enquêter d’une manière rigoureuse et agressive sur les violations aux réglementations du blocus et de punir les infracteurs qui seront passibles de peines de jusqu’à dix années de privation de liberté et d’amendes de jusqu’à un million de dollars dans le cas des personnes juridiques, et de jusqu’à 250 000 dollars dans celui des personnes naturelles. La création de ce groupe a été recommandée dans le second Rapport de juillet 2006 du Plan Bush.

• Toujours en octobre 2006, le département du Trésor a refusé plus de deux cents autorisations de voyages à Cuba à des spécialistes étasuniens et portoricains qui prétendaient participer au Deuxième Congrès de la Société interaméricaine de psychologie. Le président du Comité organisateur, Guillermo Arias, a déclaré que ce déni a été accompagné de menaces de sanctions contre la Société pour avoir tenu son congrès à La Havane, et que d’autres spécialistes latino-américains ont été menacés de se voir refuser l’entrée aux USA pendant six mois s’ils se rendaient à La Havane.

• En novembre 2006, le département du Trésor a refusé l’autorisation de voyage à Cuba à quinze scientifiques étasuniens éminents qui avaient exprimé l’intention de participer à l’Atelier international Immunothérapie 2006, organisé par le Centre d’immunologie moléculaire sous les auspices de l’Organisation panaméricaine de la santé, du 15 au 19 novembre.

• En décembre 2006, l’administration étasunienne a envoyé une note à toutes les compagnies du pays prestataires de services d’accès à Internet pour les mettre en garde contre du commerce avec six pays, dont Cuba.

• Le 13 février 2007, l’OFAC a fait savoir que la société Vesper Corporation avait fait l’objet d’une amende de 23 800 dollars pour avoir exporté des produits à Cuba sans autorisation.

• Le 9 mars 2007, l’OFAC a fait savoir que la compagnie Coda International Tours, Inc., avait fait l’objet d’une amende de 3 500 dollars pour prestations non autorisées de services touristiques à Cuba.

• Le 14 mars 2007, le sénateur républicain de la Floride, Mel Martínez, violemment opposé à Cuba, a introduit le projet S.876 qui stipule des sanctions pour les personnes juridiques ou naturelles qui investiraient plus d’un million de dollars dans le programme cubain de pétrole et de gaz, ainsi que des mesures allant depuis le refus de facilités d’exportation de biens, de services, de technologies et le refus d’octroi de ressources financières jusqu’à la limitation d’accès à des contrats avec l’administration.

• Le 26 mars 2007, la sénateur républicaine de la Floride, Ileana Ros-Lehtinen, représentante des groupes anticubains de Miami, a présenté le projet de loi HR.1679 qui nie l’octroi de visas aux personnes juridiques et naturelles qui contribueraient à l’exploitation de pétrole à Cuba et impose des sanctions à ceux qui investiraient plus d’un million de dollars dans le développement de l’industrie du pétrole brut et des ressources de gaz naturel à Cuba, y compris aux filiales étasuniennes.

• Le 6 avril 2007, selon des informations de l’OFAC, l’organisation bancaire étasunienne Kinecta Federal Credit Union s’est vue infliger une amende de 3 102 dollars pour avoir engagé sans autorisation un transfert de fonds destinés à un citoyen cubain

• Le 20 avril 2007, on apprenait que le service postal des USA avait adopté un nouveau procédé pour l’envoi de colis à Cuba en vertu duquel le client doit auparavant entrer en contact avec l’OFAC pour que celui-ci s’assure qu’il ne contient pas d’articles prohibés, faute de quoi le colis sera refusé par la poste.

• Le 4 mai 2007, l’OFAC a fait savoir que la société anglaise PSL Energy Services avait fait l’objet d’une amende de 164 000 dollars pour avoir exporté et réexporté sans autorisation des équipements de services de gisements pétrolifères et de services techniques à Cuba.

• Durant le premier semestre de 2007, dans le cadre de l’escalade anticubaine que représente le Plan Bush, Caleb McCarry, nommé par le président « Coordonnateur de la transition à Cuba », s’est rendu dans plusieurs pays de l’Union européenne (Suède, Danemark, Irlande, Allemagne, Pologne, Belgique, Pays-Bas, Hongrie et Slovaquie) dans le but avoué d’exercer des pressions sur eux afin qu’ils rejoignent la stratégie des USA contre l’île. Mme Kirsten Madison, sous-secrétaire d’État adjoint aux affaires inter-américaines, s’est rendue dans le même but en Grande-Bretagne, en Italie, au Vatican et en Belgique.

Ces tournées du proconsul et de Mme Madison ont été renforcées par celle qu’a entreprise à son tour Mme Condoleezza Rice, secrétaire d’État, qui a fait de Cuba un des points importants de ses conversations, insistant sur la priorité que l’administration Bush accorde à ses plans contre la nation cubaine.

Parallèlement, durant la période sous examen, l’administration Bush a intensifié ses restrictions bancaires contre Cuba et ses actions visant à empêcher les opérations d’institutions bancaires cubaines et d’institutions de pays tiers avec Cuba.

Autres actions visant à durcir le blocus

• Le 19 juin 2006, la Cour suprême des États-Unis rejetait l’appel interjeté le 30 septembre 2005 par la société cubaine CUBATABACO en vue de révision de la sentence prononcée en février de cette année-là par la cour d’appel du deuxième circuit de New York au sujet du titre de propriété aux USA de la marque de cigares cubains Cohíba. La Cour suprême confirmait donc l’appropriation illégitime par la société étasunienne General Cigar de la fameuse marque de cigare cubain, lui en reconnaissant la propriété exclusive.

• Le 3 août 2006, l’United States Patent and Trademark Office (USPTO) a décidé que l’enregistrement de la marque cubaine Havana Club par la société CUBAEXPORT « était annulé et avait expiré ». Du fait de cette décision arbitraire, la société Bacardí a commencé à vendre ouvertement en Floride du rhum sous la marque Havana Club.

Cette décision venait couronner le vol de la fameuse marque de rhum cubain. Il est bon de rappeler que les propriétaires de Bacardí furent parmi les principaux promoteurs et financiers de la loi Helms-Burton adoptée par le Congrès étasunien en 1996, laquelle constitue le corps de lois le plus complet venant justifier le blocus économique, commercial et financier contre Cuba.

Préjudices causés aux différents secteurs de l’économie et de la société cubaines. Préjudices causés par l’extraterritorialité du blocus

À partir de 1992, où Cuba a présenté pour la première fois à l’Assemblée générale des Nations Unies le projet de résolution qui réclame la levée du blocus économique, commercial et financier appliqué par les États-Unis d’Amérique, notre pays a tous les ans apporté des preuves documentaires des effets que cette politique avait sur chaque secteur de la vie économique et sociale.

Les préjudices causés au peuple cubain par le blocus et les retombées négatives de son application extraterritoriale du blocus constituent les principaux obstacles au progrès rapide des projets et des programmes de développement économique et social.

Aux retombées directes bien connues que le blocus a sur l’économie et la société cubaines, il faut ajouter son effet extraterritorial marqué, lequel a atteint des niveaux sans précédents quand on joint la loi Torricelli, la loi Helms-Burton et le Plan Bush d’annexion de Cuba. Les lois et les réglementations correspondantes continuent de provoquer de sérieux dégâts et préjudices aussi bien à Cuba qu’à des pays tiers dont le droit de tirer pleinement parti des opportunités qu’offre l’économie cubaine se voit restreint. Les dispositions extraterritoriales de cette politique prohibent :
- Que des filiales de compagnies étasuniennes dans des pays tiers aient n’importe quelle transaction avec des compagnies cubaines.
- Que des filiales de compagnies étasuniennes dans des pays tiers exportent aux USA des produits d’origine cubaine ou des produits contenant un matière d’origine cubaine.
- Que des sociétés étrangères vendent à Cuba des biens ou des services contenant plus de 10 p. 100 de composants étasuniens, même si les propriétaires sont des nationaux d’autres pays.
- Que des navires marchands, quelque pavillon qu’ils battent, transportant des produits vers ou depuis Cuba accostent aux USA.
- Que des banques étrangères ouvrent des comptes en dollars à des personnes juridiques ou naturelles cubaines ou fassent des transactions financières dans cette monnaie avec elles.
- Que des hommes d’affaires étrangers fassent des investissements ou des affaires avec Cuba ayant à voir avec les biens soumis à des réclamations d’Etasuniens ou de personnes qui, bien que nées à Cuba, auraient acquis cette nationalité. De mai 2006 à mai 2007, une trentaine de pays ont été en butte aux effets de l’extraterritorialité de cette politique de blocus, dont l’Allemagne, l’Australie, le Brésil, le Canada, l’Espagne, la Finlande, le Japon, le Mexique, la Norvège, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Suède et la Suisse.

L’extraterritorialité du blocus atteint de tels extrêmes que des Cubains vivant dans des pays tiers ont été contraints de retirer leurs comptes d’institutions locales une fois que celles-ci ont été achetées par des banques étasuniennes ou ont noué des liens avec elles, ou alors ont été menacés d’annulation.

Les lourds préjudices de ce blocus sont aussi aggravés par le fait que le monde contemporain est témoin d’un processus intense et accéléré d’achats d’entreprises, de fusions, de mégafusions et d’alliances stratégiques à l’échelle mondiale dans le cadre de la mondialisation néolibérale, un processus auquel les USA participent notablement. Ce processus aggrave les retombées du blocus et son effet extraterritorial dans la mesure où il réduit encore plus l’espace économique extérieur de Cuba et rend plus difficile, voire impossible, la recherche de partenaires commerciaux afin de contourner cette politique rigoureuse étasunienne. Bien souvent, des clients ou des fournisseurs traditionnels de Cuba dans des pays tiers ont dû interrompre leurs relations commerciales ou financières avec notre pays après avoir été achetés par une société étasunienne ou avoir fusionné avec elle.

Préjudices causés par le blocus aux secteurs à plus fortes retombées sociales

Alimentation

De mai 2006 à avril 2007, le blocus a occasionné des pertes de plus de 258 millions de dollars au secteur de l’alimentation, non seulement à cause des restrictions et limitations imposées aux importations déjà réduites d’aliments depuis les USA et les filiales étasuniennes dans des pays tiers, mais essentiellement à cause de ses retombées sur la production d’aliments destinés à la population. Avec une telle somme, Cuba aurait pu acheter environ 180 000 tonnes de soja, 72 000 tonnes d’huile de soja, 300 000 tonnes de maïs et 275 000 tonnes de blé.

• En ce qui concerne les produits agricoles, fondamentalement les denrées alimentaires, que Cuba importe des USA dans le cadre des mesures rigoureuses de supervision et d’octroi d’autorisation cas par cas imposées par les autorités étasuniennes, celles-ci ont intensifié leurs actions pour limiter ces achats au maximum et les entraver. Ainsi, les préjudices causés à ces transactions ont dépassé 62 800 00 dollars en 2006, par suite, entre autres facteurs, de l’absence de relations bancaires directes entre les deux pays, de l’application d’un mécanisme compliqué et rigide de permis à l’exportation et au transport des marchandises et d’autorisations de voyages de cadres étasuniens à Cuba, de la lenteur avec laquelle des vétérinaires et des spécialistes cubains en matière phytosanitaire sont autorisés à se rendre aux USA afin de visiter les installations productives en accord avec la pratique commerciale internationale. A quoi il faut ajouter la récente pratique consistant à tenter de mettre l’embargo sur des produits agricoles et des denrées alimentaires achetés par Cuba sur le marché étasunien par suite de mandats judiciaires émis par des cours de ce pays.

• Parallèlement, l’administration étasunienne a bloqué les communications entre la compagnie cubaine Alimport et les sociétés étasuniennes fournissant des produits agricoles et des denrées alimentaires, empêchant le bon fonctionnement du serveur earthlink@abuse.earthlink.net, ce qui a causé en 2006 des difficultés additionnelles aux transactions entre les deux pays.

• Les États-Unis représentent 41 % du marché mondial du rhum ; il s’y vend 16 millions de caisse de rhum Premium, catégorie dans laquelle apparaît la prestigieuse marque cubaine Havana Club qui ne peut toutefois s’y commercialiser à cause du blocus. La société Havana Club International ne peut donc distribuer ce produit que sur 59 % du marché mondial. Compte tenu de sa participation en pourcentage sur le marché restant du rhum Premium, Cuba pourrait vendre environ 1,1 million de caisses aux USA, soit un bénéfice de 47 millions de dollars.

Par ailleurs, la partie cubaine a dû dépenser 1 933 000 dollars en frais de justice à cause des procès qu’elle a dû engager pour tenter de récupérer les droits de propriété industrielle (enregistrement et usage) sur la marque Havana Club qui lui ont été grossièrement volés.

• Cuba doit importer plus du riz et de grains qu’elle ne devrait si le blocus n’existait pas, car elle pourrait le faire sans retard depuis les États-Unis, si bien qu’elle doit disposer de capacités de silotage supérieures à la normale. En 2006, le maintien de ces stocks excédentaires (évalués à 28 829 000 dollars) a été calculé à 5 765 000 dollars, à quoi il faut ajouter les pertes pour environ 189 462 dollars causées par les épidémies à des produits stockés si longtemps en climat tropical.

Parmi les exemples qui prouvent les retombées de l’extraterritorialité sur le secteur alimentaire, citons les suivants :

• En octobre 2006, l’huilerie de Santiago de Cuba a voulu acheter des joints de plaques d’échangeurs de chaleur Sima-27 par l’intermédiaire de Neruda International Ltd. Une fois le contrat signé, le fabricant allemand Api Schmidt-Bretten GmbH & Co. KG a retiré les marchandises de l’aéroport au motif qu’il est une filiale étasunienne. Neruda a alors tenté, de passer par une société d’une autre nationalité, mais sans succès, parce que la société allemande a de nouveau bloqué les envois en vertu des réglementations du blocus. L’huilerie cubaine a dû continuer de produire pendant trois mois sans pouvoir changer les joints, ce qui a réduit les rendements et la qualité du produit fini et diminué sa capacité de production pour environ 264 000 dollars.

• Dans l’impossibilité d’acheter quarante pompes Wilden et leurs accessoires (fabriqués uniquement aux USA et vendus par des filiales dans le monde) nécessaires à la production de yaourt de soja, et trente compresseurs de réfrigération marque Sabroe (rachetée par une société étasunienne) destinés à l’industrie laitière, les entreprises cubaines ont dû s’adresser à d’autres marques et dépenser environ 711 000 dollars de plus, à raison de 25 p. 100 et de 22 p. 100 de plus respectivement.

• La société mixte CORACAN, cubano-canadienne, qui produit et vend des préparations instantanées, a vu annuler ses opérations d’ouverture de cartes de crédit par une banque installée dans un pays tiers, en réponse aux réglementations de sa maison-mère étasunienne, qui lui a interdit de se charger de paiements d’embarquements destinés à Cuba, ce qui a enchéri de 80 p. 100 les frais financiers de CORACAN, laquelle a enregistré ensuite des pertes d’environ 49 500 dollars pour le même problème avec une autre banque.

Santé publique

Les pertes subies par le système national de santé à cause du blocus, pour la période sous examen, ont été calculées à plus de 30 millions de dollars. Les institutions sanitaires qui prêtent des soins médicaux gratuits à toute la population, notamment les urgences, les soins aux patients graves, les unités chirurgicales et d’autres services spécialisés aussi bien pour adultes que pour enfants, les soins aux femmes enceintes, n’ont pu disposer de moyens diagnostiques ou de médicaments de dernière génération généralement produits aux USA, ni acheter du matériel jetable, des pièces détachées ou l’équipement nécessaire en provenance des USA. Les actions de promotion sanitaire et de prévention de maladies ont été entravées pour les mêmes raisons. On trouvera ci-après des exemples de ces préjudices :

• L’Institut d’ophtalmologie Ramón Pando Ferrer n’a pu acheter un appareil d’examen de la rétine vendu par la société Humphreys-Zeiss, ni le Visudyne, un médicament utilisé pour traiter la dégénération maculaire chez les personnes âgées, vendu par la société Novartis, toutes deux à capitaux étasuniens qui n’ont pu les vendre à Cuba faute de l’autorisation du département du Trésor. L’inexistence de cet appareil a causé de sérieuses difficultés pour les examens de rétine des patients et donc des retards dans les décisions thérapeutiques. La dégénération maculaire, non traitée à temps, peut provoquer la cécité.

• La société panaméenne Highlights, à laquelle Cuba a voulu acheter des livres d’ophtalmologie, a mis comme condition que le paiement devait se faire en dollars par virement aux États-Unis. Cuba a donc du renoncer à cet achat, car elle courait le risque de voir cet argent mis automatiquement sous séquestre aux USA, du fait de la politique de blocus de l’administration.

• L’anesthésie chirurgicale des enfants a été entravée par la politique de blocus : ainsi, Cuba ne peut acheter l’agent anesthésique par inhalation Sevoflurane, vendu sous le nom commercial de Sevorane, qui est devenu l’agent d’induction par excellence de l’anesthésie générale des enfants. Le brevet en appartient en exclusivité aux laboratoires étasuniens Abbot qui ne peuvent le vendre à Cuba à cause du blocus. Le système national de santé doit donc recourir à des substituts de moindre qualité, les acheter sur des marchés plus éloignés, ce qui augmente les frets.

• Soumise aux pressions du département du Trésor, la société étasunienne Saint-Jude a dû interrompre ses ventes de valves prothétiques, qui sont meilleur marché et de meilleure qualité, au Centre de cardiologie pédiatrique William Soler, ce qui a porté préjudice aux enfants atteints d’arythmie et ayant besoin de stimulateurs cardiaques. Cette interruption a aussi, entre autres retombées, empêché l’Institut de cardiologie et de chirurgie cardiovasculaire d’acheter un appareil de guidage électromagnétique tridimensionnel non fluoroscopique, marque Carto-Biosense ou Incide, coûtant environ 150 000 dollars, utilisé pour l’ablation de la fibrillation auriculaire. Notre pays a donc dû envoyer les patients se faire traiter en Europe au prix de 15 000 à 18 000 euros. Ce traitement à Cuba aurait coûté bien moins cher, bien entendu.

• Soumises aux pressions des autorités, d’autres compagnies ont informé de leur intention d’arrêter leurs ventes à des entreprises cubaines ou de la suppression de l’autorisation dont elles bénéficiaient : ainsi, la société Med Tronic a été contrainte d’arrêter de vendre des stimulateurs cardiaques extérieurs à Cuba, ce qui porte préjudice aux enfants souffrant d’arythmies congénitales ou acquises et en ayant besoin.

• Faute d’avoir reçu le visa correspondant, le chef du service d’angiologie de l’hôpital Hermanos Ameijeiras n’a pu faire un stage de chirurgie endovasculaire prévu dans un centre étasunien de transplantologie au prestige reconnu.

• Confronté à une situation complexe en matière de contrôle de vecteurs de maladies, fin 2006, le pays a dû faire des achats de produits et d’équipements pour livraisons immédiates au prix de 845 000 dollars (prix plus élevés et frets), ce qui lui aurait coûté bien moins cher s’il avait pu le faire aux USA.

• En novembre 2006, trois médecins cubains n’ont pu assister au congrès de l’Association américaine d’ophtalmologie dont Cuba est membre, qui se tenait à Las Vegas faute de recevoir les visas correspondants. C’est pour cette même raison que trois autres médecins n’ont pu participer à la Soixantième Assemblée des hautes études supérieures de la Société d’anesthésiologie, tenue à New York en décembre 2006, et qu’une médecin cubaine n’a pu assister à une rencontre sur l’insuffisance cardiaque chez les enfants et les adolescents tenue à San Francisco à la fin de l’année dernière.

Le chef de département de cardiologie préventive de l’Institut de cardiologie et de chirurgie vasculaire, invité par la Société interaméricaine d’hypertension, n’a pu assister à une réunion de travail intitulée : Consortium for South Eastern Hypertension Control, XIVth Annual National Scientific Sessions, en mai 2007, aux USA.

Durant la période sous examen, rien que dans le secteur de la santé, trente-sept spécialistes cubains n’ont pu participer à des congrès aux USA, les autorités leur ayant nié le visa au motif que leur présence faisait du tort aux intérêts nationaux.

Parmi les nombreux exemples prouvant l’impact de l’extraterritorialité dans le secteur de la santé, on peut citer les suivants :

• La société finnoise Datex-Ohmeda, qui fabrique d’excellents appareils d’anesthésie et de monitorage polyvalents et avec laquelle Cuba maintenant des liens commerciaux, lui a fait savoir, après avoir été achetée par la société étasunienne General Electric, qu’il était désormais interdit de lui vendre des équipements et des pièces de rechange afin d’éviter d’être accusée par le département de la Justice des USA.

• L’Institut cubain d’oncologie et de radiobiologie ne peut plus acheter des équipements et des produits qu’il se procurait avant à la division régionale de la société Merck chargée de la chimie analytique après que celle-ci a été absorbée par une société étasunienne, ce qui a entraîné des préjudices pour les patients cubains, en particulier les cancéreux.

• L’Institut cubain de nutrition et d’hygiène des aliments a voulu acheter à la société japonaise Shimadzu un spectrophotomètre à infrarouge (FTIR) utilisé en anthropométrie pour mesurer le deutérium dans la composition corporelle, au coût approximatif de 20 000 dollars. Cela fut impossible, parce que cette société suit les réglementations du blocus en vertu desquelles il est interdit de vendre des appareils contenant plus de 10 p. 100 de composants étasuniens, ce qui est le cas du FTIR.

Éducation

Le développement des programmes éducatifs d’excellence qui renforcent le plein épanouissement de la personnalité et des capacités humaines de tous les Cubains et de toutes les Cubaines a été entravé par la politique de blocus qui viole carrément les droits de l’homme et les libertés universitaires et éducationnelles les plus élémentaires.

Les échanges savants entre les deux pays sont l’un des domaines qui ont souffert le plus de préjudices, car les dispositions du blocus s’y appliquent d’une manière rigoureuse.

L’administration étasunienne ayant, en décembre 2006, donné des instructions à toutes les sociétés fournisseurs d’accès à Internet du pays de ne pas prêter service à Cuba, l’accès des étudiants et des professeurs cubains à des bases de données et à des pages web a été sérieusement limité, puisqu’ils doivent le faire depuis un site cubain. Par ailleurs, l’impossibilité d’accéder aux technologies étasuniennes a eu des retombées négatives sur les bibliothèques du pays qui se voient fréquemment refuser les services gratuits offerts sur Internet.

Parmi les préjudices les plus sensibles dans ce secteur, on peut citer les exemples suivants :

• La maintenance et la réparation des bâtiments scolaires, et le remplacement logique du mobilier scolaire et d’autres équipements continuent de souffrir de l’impact du blocus. Le repositionnement de ces achats sur d’autres marchés a entraîné pour la période sous examen des dépenses supplémentaires de 870 370 dollars, ce qui a eu des retombées négatives sur la qualité de l’enseignement et des conditions de vie des élèves.

• Les rencontres annuelles organisées par l’Association des pédagogues cubains entre éducateurs des deux pays en vue d’échanges d’expériences éducationnelles ont dû être annulées au bout de onze années, les pédagogues étasuniens n’ayant plus reçu l’autorisation de se rendre à Cuba.

• Trois professeurs du Centre cubain d’études de l’économie cubaine qui avaient reçu la bourse David Rockefeller Center for Latin America Studies, de l’Université d’Harvard, n’ont pu en bénéficier faute de visa.

• Les internautes cubains ne peuvent accéder aux services gratuits de Google Earth sur le site http://earth.google.com, car ils reçoivent la réponse : « This product is not available in your country. » Il en est de même pour l’actualisation des logiciels antivirus : si un internaute veut actualiser depuis Cuba le programme antivirus McCafee, il reçoit la réponse automatique suivante : « We are sorry, but it appears that you are located in a country that we are unable to export to in accordance with United States law. » Compte tenu des particularités et des tendances de l’enseignement moderne, des empêchements de cette nature entravent sérieusement le développement de l’éducation dans les écoles, les universités, les centres techniques, ainsi que le fonctionnement du réseau national de bibliothèques.

• Il est de plus en plus difficile d’importer des matières premières, du matériel et des équipements à usage scolaire, tels que moyens audiovisuels, ordinateurs, équipements de laboratoire, réactifs, etc., car on trouve de moins en moins d’intermédiaires qui se risquent à faire des transactions avec Cuba à cause de la menace des peines découlant du blocus. Ce qui augmente de 20 p. 100, voire parfois de 100 p. 100, les prix des produits, à quoi s’ajoutent des retards de livraisons et des difficultés dans les services d’après-vente.

Culture

Durant l’année sous examen, le secteur de la culture a essuyé, du fait du blocus, des pertes s’élevant à 20 365 000 dollars, ce qui a eu des retombées négatives sur les efforts que consent Cuba pour fournir à la population une culture générale intégrale, ainsi que sur la population et sur des personnalités de la culture aux USA qui ne peuvent connaître une des expériences de développement culturel les plus dynamiques et les plus globaux de la région.

Par suite du durcissement des mesures de blocus, surtout en matière d’échanges culturels entre les deux peuples, il a été impossible de signer en 2006 le moindre contrat commercial afin que des groupes cubains puissent se présenter aux USA.

En marge de ces préjudices culturels directs pour les deux peuples, l’extraterritorialité du blocus étend ses effets aux relations culturelles avec d’autres pays.

On trouvera ci-après quelques exemples concrets :

• Le refus des autorités étasuniennes de délivrer des visas aux Cubains a empêché Cuba de participer à la Foire du livre de Porto Rico, considérée l’une des plus importantes des Caraïbes. L’absence de Cuba à ce genre de foires du livre entrave sensiblement la vente de la littérature nationale et a diminué de 30 p. 100 la signature de contrats correspondants.

• L’Agence littéraire latino-américaine (La Havane) ne peut toucher de chèques ni de virements libellés en dollars des États-Unis à partir de banques de ce pays ou de banques dont la maison-mère s’y trouve, à cause des restrictions du blocus. Ceci a porté préjudice aux versements de droits d’auteur que doivent lui faire des maisons d’édition étrangères et a entraîné des pertes de jusqu’à 30 p. 100, puisque les transactions doivent se faire dans d’autres monnaies et passer par des pays tiers. Ces entraves découragent bien entendu les éditeurs de publier des auteurs cubains.

• Faute de l’autorisation correspondante, la chorale San Francisco State University Chambers Singers n’a pas pu participer aux rencontres continentales America Cantat, tenues à La Havane en 2007 sous les auspices de l’Association argentine de musique chorale America Cantat.

• Les autorités étasuniennes ont interrompu arbitrairement l’exécution du contrat signé par le Conseil national du patrimoine culturel avec des institutions des USA en vue de la conservation et de la restauration, ce qui incluait une formation, du musée Hemingway de Cuba. L’Etat cubain a dès lors pris en charge le coût total des travaux.

• Une fois de plus, les autorités étasuniennes ont empêché six artistes cubains primés d’assister à la remise des prix Grammy et Grammy Latino, au titre de la section 212 f) des réglementations migratoires des USA qui interdit l’entrée de tout individu dont le séjour pourrait être préjudiciable aux intérêts du pays.

• Par ailleurs, les autorités étasuniennes ont nié le visa d’entrée à quinze cinéastes cubains et à six autres créateurs et spécialistes de la culture, invités à participer à des réunions aux USA.

• À compter de décembre 2006, les hôtels des chaînes étasuniennes Ritz, Carlton, Hilton et Marriot de différents pays ont annulé les contrats temporaires signés avec des musiciens cubains. Compte tenu du fait que de six à huit ensembles cubains étaient engagés dans l’année, le manque à gagner s’élève à plus de 108 000 dollars.

• En 2006, deux sociétés de distribution canadienne et japonaise ont renoncé à signer des contrats avec la société Ediciones y Grabaciones Musicales de Cuba (EGREM) par crainte d’être pénalisées par l’administration étasunienne, ce qui a entraîné dans un cas un manque à gagner de plus d’un million de dollars. En ce qui concerne les compagnies de publicité qui ne peuvent signer des contrats avec des institutions cubaines ou qui redoutent d’être punies au cas où elles violeraient les dispositions du blocus, le manque à gagner a été calculé à 200 000 dollars.

• La commercialisation des livres et de publications périodiques de Cuba a été entravée par les difficultés découlant du fait que les encaissements et paiements doivent parfois passer par des banques de pays tiers dont les maisons mères se trouvent aux USA. Le manque à gagner à ce titre a été calculé à plus de 100 000 dollars.

Transport

Les préjudices dans ce secteur qui fournit des services vitaux à la population et à l’économie retombent directement sur le quotidien des Cubains. L’impact financier du blocus dans ce secteur s’est monté à 208 800 000 dollars. On en trouvera ci-dessous quelques exemples :

• Le parc de l0comotives de Cuba est formé dans sa grande majorité d’engins fabriqués aux USA et au Canada (mais possédant des composants étasuniens), ce qui provoque des difficultés quand il faut trouver des pièces de rechange pour réparation et maintenance. Ce qui explique pourquoi, dans la période analysée, il a fallu annuler 6 892 départs longue distance faute de locomotives ou de voitures moteurs, ce qui a porté préjudice à 197 000 passagers et entraîné un manque à gagner de 500 000 dollars. Cette situation pour les trains de marchandises a entraîné des retards dans la livraison de produits aussi sensibles que les denrées alimentaires.

• Les semi-remorques utilisées par le transport public METROBUS sont pour la plupart fabriquées aux USA (International, Ford et Freighliner) et possèdent des moteurs Cummings. Le gros des parties et des pièces détachées est étasunien. Le fait de devoir les acheter dans des pays tiers à travers des intermédiaires entraîne un surcoût et des retards de livraisons, et provoque donc des irrégularités dans la prestation du service. Ceci explique pourquoi les services de METROBUS ont été affectés à hauteur de 20 %, soit l’équivalent de 190 départs quotidiens, ce qui revient à 45 000 passagers par jour, en majorité des lycéens, des étudiants et des travailleurs, soit encore des dépenses supplémentaires de 671 000 dollars.

• Dans les Caraïbes, le transbordement de conteneurs a augmenté en moyenne de 15 % par an de 2000 à 2006, pour dépasser 4,9 millions de conteneurs de 20 pieds en 2006. Compte tenu de la position géographique privilégiée de Cuba au carrefour des lignes maritimes Est-Ouest et Nord-Sud du commerce mondial, si à peine 10 % de ce trafic avait été manipulé dans des ports cubains en 2006, notre pays aurait pu toucher environ 59 220 dollars, sans compter les entrées provenant des services prêtés aux navires à l’accostage (pilotage de ports, taxes portuaires, livraisons aux navires, etc.).

Préjudices causés à d’autres secteurs de l’économie cubaine

Dans l’industrie halieutique, les préjudices se sont montés durant cette période à 6 231 000 dollars. En ce qui concerne les importations, les préjudices proviennent en premier lieu du risque associé au commerce avec Cuba en raison du blocus, au surcoût des transports et à des taux d’intérêts supérieurs à ceux qui ont cours sur le marché. Ainsi, rien pour une entreprise de ce secteur, PROPES, le surcoût associé au risque-pays a été de 10 a 20 % de la valeur de ses importations en 2006, soit des préjudices de 3 685 000 dollars.

Le blocus entrave les exportations de sucre dans la mesure où Cuba ne peut le vendre aux USA, ni en dollars dans le reste du monde et est lésée par le risque-pays. Compte tenu des quotas d’exportations aux USA dont bénéficiait Cuba dans les années 50, l’île pourrait garantir 22,8 % des importations de sucre de ce pays en 2006, soit un manque à gagner de 59 375 000 dollars.

Le blocus continue d’entraver sérieusement le développement de l’industrie cubaine de l’informatique et des communications, surtout son accès aux technologies pertinentes, ce qui est par ailleurs une violation des engagements et des objectifs adoptés au Sommet sur la Société de l’information tenu sous les auspices des Nations Unies et de l’Union internationale des communications (UIT).

L’OFAC exerce une surveillance rigoureuse pour que des Etasuniens n’utilisent pas le web comme passerelle de transactions électroniques dont pourrait bénéficier une institution cubaine.

De même, l’industrie cubaine du logiciel se heurte à de sérieux obstacles dans son développement et son expansion. Bien qu’elle se soit frayée une voie en adoptant le logiciel libre, nombre d’applications, d’outils et de brevets importants continuent de reposer sur le logiciel propriétaire qui apparaissent sous forme de brevet en ligne dont la distribution est interdite à des pays comme Cuba du fait du veto de l’administration étasunienne. C’est le cas, par exemple, de guides de l’usager et des contrats de permis d’utilisation de grandes sociétés informatiques comme Microsoft, Adobe et Borland.

Tout ceci veut dire que, non contentes de devoir payer ces produits à des prix supérieurs aux compagnies intermédiaires, les sociétés cubaines ne peuvent accéder aux permis à partir de leur domaine .cu (code de Cuba sur Internet) et se voient donc refuser les services et les produits qu’elles demandent. Compte tenu du fait qu’Internet est soumis au contrôle des USA, le blocus s’étend au cyberespace où Cuba est en butte à des encerclements extraterritoriaux virtuels.

Interdite de se pourvoir directement sur le marché étasunien, l’Empresa de Telecomunicaciones de Cuba (ETECSA) doit obtenir à travers des tiers les réparations de cartes et d’équipements et l’achat de pièces de rechange destinés à la maintenance et au fonctionnement du réseau téléphonique national. En 2006, le délai moyen des réparations à travers des pays tiers a été de 245 jours, voire, dans certains cas, de 380 jours, d’où un manque à gagner de plus de 100 000 dollars. Les délais de réparation n’auraient été que de 90 jours en passant par les USA.

Faute de pouvoir s’adresser à la société mexicaine Klein-Tulmex, parce que filiale de la société étasunienne Klein, ETECSA a du débourser 28 000 dollars de plus pour l’achat dans un pays asiatique de 500 ceinturons de protection destinés aux réparateurs de lignes téléphoniques.

L’entreprise cubaine de ce secteur, COPEXTEL, n’a toujours pas reçu à ce jour cinq des appareils de transfert automatique achetés en 2005 dans un pays tiers et destinés au programme de réparations et de modernisation d’hôpitaux cubains : selon le fournisseur, ces cinq appareils ont été confisqués dans le port d’Halifax (Canada) par des fonctionnaires du département étasunien du Trésor sous prétexte qu’ils étaient destinés à Cuba.

Dans le domaine du logement, de mai 2006 à mars 2007, les préjudices infligés aux plans de construction, de conservation et de réparation de logements ont atteint 4 300 000 dollars.

IMECO, une entreprise d’import de matériaux et de produits du bâtiment destinés aux logements, s’est vu refuser par Westinghouse la vente d’accessoires et de composants électriques. Ne pouvant accéder au marché étasunien, elle a dû payer 1 031 487 dollars de plus sur d’autres marchés.

La société étasunienne Spears ayant refusé de lui vendre des accessoires et des tuyaux hydrauliques et sanitaires, Cuba a dû débourser 1 651 000 dollars de plus ailleurs.

Dans l’aviation civile, les préjudices causés durant la période examinée se sont chiffrés à 189 385 000 dollars.

Cuba n’a pu remplacer les moteurs d’avion Pratt & Whitney, fabriqués par la transnationale étasunienne GE Transportation Aircraft Engines, même en passant par des tiers, à cause des prohibitions du blocus.

Une fois acheté par la société étasunienne Sikorsky Aircraft Corporation, l’avionneur polonais PZL Mielec, avec lequel Cuba avait des relations commerciales, a annulé toutes les commandes de parties, de pièces et d’intrants pour avions AN-2 et leurs moteurs ASH-62-IR que lui avait passées l’entreprise cubaine AviaImport S.A.

Bien que l’État cubain continue d’offrir toutes les facilités requises aux vols nolisés de plusieurs lignes aériennes étasuniennes, dont Miami Air, American Eagles, Gulf Stream et Sky King, qui transportent systématiquement des passagers entre les deux pays depuis Miami, l’administration étasunienne continue d’interdire aux compagnies aériennes cubaines d’opérer sur son territoire au titre de la section 515-201 (a) de la Cuban Assets Control Regulation, 31 C.F.R., partie 515, selon lequel un avion de la compagnie Cubana de Aviación qui atterrirait à Miami sans autorisation pourrait être confisqué sous le coup de conduite prohibée.

Les systèmes de distribution Sabre, Galileo et Worldspan, sis aux USA et propriété de sociétés étasuniennes, ont refusé la participation de Cubana de Aviación, ce qui a limité de 65,7 % l’accès de nos lignes aériennes aux services de réservation de vols. Cette discrimination viole les principes consacrés dans le Préambule de la Convention de Chicago, de sorte que l’aviation civile internationale puisse se développer d’une manière sûre et ordonnée et que les services internationaux de transport aérien puissent être établis sur la base de l’égalité des chances et exploités d’une manière saine et économique. »

L’Industrie lourde, dont l’importance économique est vitale dans la mesure où elle couvre des productions essentielles, dont le nickel, le pétrole, le ciment et la chimie, a subi des préjudices de 93 073 000 dollars pour la période sous examen.

L’Empresa Productora de Níquel Ernesto Che Guevara a, en 2006, emprunté 311 500 000 dollars assortis d’intérêts se montant à 13 700 000 dollars, dont 46,5 %, soit 6 400 000 millions correspondaient au facteur risque-pays.

Dans l’industrie du pétrole, les entreprises de l’Empresa Cubana del Petróleo (CUPET) ont enregistré des pertes de 48 millions de dollars en 2006, dont le quart a correspondu au surcoût des achats dû au facteur risque-pays.

L’adoption du Plan Bush d’annexion de Cuba, puis la recrudescence des actions nettement extraterritoriales engagées dans ce cadre ont entraîné une surveillance encore plus agressive des plans de développement de l’industrie lourde cubaine, notamment du nickel et du pétrole, dans le but avoué de les torpiller.

Ainsi, après avoir signé avec Cuba, en mai 2006, un contrat de prospection pétrolière dans les eaux profonde de la Zone économique exclusive cubaine du golfe du Mexique, la société pétrolière norvégienne Norsk Hydro « s’est fait tirer l’oreille » par l’administration Bush qui, dans une lettre d’avertissement, a exigé des informations et des données sur cet investissement, sous menace d’en souffrir les conséquences dans ses affaires avec des sociétés étasuniennes.

L’industrie pétrolière cubaine ne peut plus acheter de pièces de rechange pour le compresseur à gaz Nuovo Pignone à la société espagnole qui les lui fournissait, Rodabilsa, depuis qu’elle a été absorbée par la société étasunienne General Electric qui applique rigoureusement les réglementations du blocus.

Le 15 juin 2006, la société canadienne Sherritt a fait un virement de fonds de 7 140 000 dollars à la National Bank of Canada, à titre de paiement des primes d’assurances à la compagnie d’assurances cubaine ESICUBA. Le lendemain, la banque l’informait que ces fonds avaient été interceptés et placés sur un compte « sous séquestre » et qu’ils ne pourraient être libérés que sur approbation des autorités étasuniennes, approbation qui fut bien entendu refusée. La banque canadienne a assumé 70 p. 100 de cette perte, mais le reste a dû l’être par l’Empresa Cubana de Metales qui a enregistré à ce titre une perte nette de 760 000 dollars.
L’Union électrique de Cuba a dû annuler un contrat de livraison de câbles de moyenne et basse tension signé avec la filiale espagnole de la société Pirelli, parce que celle-ci a été achetée par la société étasunienne Goldman & Sachs Capital Partners, ce qui a retardé les plans envisagés.

Dans le domaine du sport, on sait que l’Etat cubain mène une politique de massification de la pratique sportive, ce qui explique pourquoi, en comparaison de sa population, Cuba possède l’un des taux d’essor et de participation les plus élevés en la matière. Le blocus se fait aussi sentir dans ce domaine.

Une fois lancé le Plan Bush, l’administration étasunienne a pratiquement éliminé les échanges sportifs entre les deux pays. Ainsi, pour prendre un exemple, elle a imposé des limitations aux Jeux olympiques spéciaux internationaux pour que l’organisation ne finance pas directement le Programme national des Jeux spéciaux de Cuba, ce qui a entravé la possibilité de Cuba d’acheter des billets d’avion, des articles et des engins de sport, et de recevoir une aide technique sur un pied d’égalité avec les autres pays accrédités. Sous les administrations antérieures, cette Organisation créée au bénéfice des handicapés mentaux ou moteurs avait fourni une aide à Cuba, facilitant ainsi la participation d’athlètes et de représentants cubains dans tous les disciplines.

Le base-ball, sport national, a été lésé par l’impossibilité d’acheter des moyens et des articles aux USA. Cuba a dû acheter des balles de qualité internationale en Asie, à sept dollars pièce, soit trois de plus qu’aux États-Unis. Utilisant au moins 30 000 balles de base-ball dans son championnat national, elle aurait économisé à ce titre 90 000 dollars.

Dans le secteur Approvisionnement en eau, les principaux préjudices ont été associés aux difficultés à acheter des pièces de rechange aux USA, ce qui explique pourquoi 205 pompes ne fonctionnent pas dans le pays, affectant 176 109 habitants. S’efforçant de régler cette situation critique, Cuba a acheté les pièces nécessaires sur un marché lointain, à un surcoût de 40 % rien qu’à titre de frets, ce qui aurait permis sans cela de bénéficier environ 80 000 personnes de plus qui souffrent de coupures d’eau pour failles des équipements de pompage.

Les retombées du blocus sur l’industrie sidérurgique et mécanique ont été calculées à 66 056 000 dollars.

Ne pouvant utiliser le dollar dans ses transactions internationales, l’Empresa de Ingeniería Hotelera, qui avait acheté des pièces destinées à la fabrication et à la réparation de bascules, de balances et de résistances électriques, a dû payer 13 028 dollars de plus que prévu au moment du contrat, parce que le taux de change entre le dollar et l’euro était passé de 1,2655 à 1,3323. Pour cette même raison, elle a essuyé des pertes dans l’année de 67 000 dollars.

La société LG du Panama, soumis aux pressions de l’administration Bush, n’a livré que 250 000 réfrigérateurs des 450 000 demandés par le groupe cubain d’entreprises DIVEP qui devaient les placer dans le réseau de magasins du pays.

La société cubaine ENVAL n’a pas pu acheter l’aluminium nécessaire à la fabrication de canettes de boissons à la société brésilienne ALCAN, parce que la maison-mère étasunienne de cette dernière lui a rappelé dans une lettre les règles du jeu. L’achat sur un autre marché lointain a coûté 697 dollars la tonne de plus.

Il a en été de même avec la société canadienne INX, filiale de la société étasunienne International Inx Co. qui a interdit la vente d’encres pour l’industrie d’emballage cubaine, l’achat en Europe ayant coûté 20 % de plus.

La société cubaine ECIMETAL n’a pu acheter à la société mexicaine CCL, son fournisseur depuis 2004, les tuyaux d’aluminium lithographiés utilisés pour emballer les cigares, parce qu’elle a été racheté en partie par des capitaux des USA. Si elle avait pu commercialiser ne serait-ce que 20 % de la production envisagée avec cette compagnie, ECIMETAL aurait économisé 18 000 dollars rien qu’à titre de frets.

Dans le domaine agricole, l’Institut de biotechnologie des plantes n’a pas pu, à cause du blocus, acheter les nouveaux catalogues actualisés de produits et réactifs des sociétés SIGMA-ALDRICH et FLUKA qui constituent non seulement des documents essentiels pour les commandes, mais encore un moyen important d’actualiser les chercheurs en ce qui concerne les tendances et les avancées mondiales dans la fabrication de nouveaux produits.

Dans ce domaine aussi, le blocus a une portée extraterritoriale. Bien que l’administration étasunienne ait donné son aval à la vente de produits agricoles à Cuba, elle interdit toujours de vendre des produits agrochimiques (herbicides et pesticides). La société cubaine d’import de produits chimiques, QUIMIMPORT, doit se fournir sur d’autres marchés qui ne garantissent pas toujours leur achat. Ainsi, la société allemande BAST Ag. a refusé de vendre l’herbicide Plateu au motif que son ingrédient actif est d’origine étasunienne et qu’elle ne peut donc le vendre à Cuba, ni directement ni à travers ses filiales latino-américaines.

L’Institut cubain de biotechnologie des plantes a vu se réduire son espace économique du fait que son représentant commercial, la société COMERCIAL MERCADU S.A., n’a pu encaisser les 39 500 dollars découlant de la conclusion d’un contrat de conception d’une usine biologique de semences avec le Parc technologique d’Antoquia (Colombie), devant l’impossibilité de procéder à des virement bancaires en dollars depuis des banques étrangères.

Dans le secteur du bâtiment, les préjudices causés par le blocus se sont montés durant cette période à 14 115 000 dollars. Le programme ambitieux de réparations d’institutions de santé, d’établissements d’enseignement et de construction de logements a été freiné par les obstacles qu’il impose.

Le blocus interdit aussi aux professionnels cubains du bâtiment d’être membres de l’American Concrete Institute (ACI), l’un des institutions les plus prestigieuses au monde en matière de béton, le principal matériau de construction, ce qui permettrait non seulement à ceux-ci, mais encore aux étudiants du génie civil et d’architecture d’actualiser leurs connaissances, en leur facilitant l’accès aux manuels qu’élabore l’ACI, et de participer à des cours de haut niveau, à des réunions scientifiques et techniques et à des concours, et donc d’élever leur niveau technique et professionnel.

Le Groupe industriel cubain de fibrociment achetait le feutre technologique nécessaire à la société mexicaine ALBANY, dont l’achat par une société étasunienne a entraîné l’annulation des relations commerciales. L’achat en Europe de ce même produit a entraîné un surcoût de 136 000 dollars durant la période analysée.

Du fait de la loi Torricelli, les frais d’opération concernant l’importation de fibres d’asbeste, de PVC et d’autres matériaux de la construction ont enchéri de 433 millions, car les cargos les transportant doivent procéder à des transbordements dans d’autres pays caribéens, faire de pouvoir accoster à des ports cubains. Depuis notre dernier Rapport, l’extraterritorialité du blocus a eu des retombées particulièrement négatives sur l’industrie touristique.

L’OFAC a déclenché une campagne d’intimidation et de traque contre les filiales de chaînes hôtelières étasunienne dans des pays tiers afin qu’elles n’offrent pas de services aux délégations cubaines.

Ainsi, à l’incident survenu à Mexico au début de l’an dernier dans un hôtel Sheraton, est venu s’ajouter, le 18 décembre 2006, le scandale qui a éclaté quand le gérant de l’hôtel norvégien Scandic Edderkoppen, acheté en mars 2006 par la chaîne étasunienne Hilton, a fait savoir à l’Office du tourisme cubain à Stockholm qu’il était contraint d’annuler les réservations faites par une délégation du ministère cubain du Tourisme et des entreprises cubaines devant assister à la Foire internationale du tourisme prévue à Lillestrom du 11 au 14 janvier 2007. La porte-parole du groupe Hilton à Londres a déclaré par ailleurs que celui-ci interdirait le séjour de Cubains dans tous ses hôtels dans le monde pour éviter des amendes ou des peines de prison.

Au troisième trimestre de 2006, la compagnie espagnole de croisières de plaisance Pullmantour, une fois rachetée totalement par la Royal Caribbean, la seconde des USA dans ce domaine, ainsi que le groupe espagnol Iberostar (IberoJet, IberoJet International, Viajes Iberia et Iberworld), après son rachat par le groupe financier Carlyle, dont les actionnaires sont fondamentalement étasuniens, ont cessé toutes relations commerciales avec Cuba. Ceci a entraîné, entre autres préjudices, la suppression de 230 postes de travail (hommes d’équipage cubains), la perte de 1 923 000 dollars et l’interruption en octobre 2006 des opérations du navire de plaisance Holidays Dreams, basé à La Havane, si bien que 12 375 croisiéristes n’ont pu visiter Cuba. Les préjudices financiers causés par l’interruption des différents services que prêtaient les entreprises touristiques à la navigation de croisière et des services de commissariat prêtés aux lignes aériennes Pullmantour et Iberworld ont été calculés à 16 890 000 dollars.

L’agence de tourisme culturel cubaine PARADISO avait signé avec la transnationale allemande HAPAG LLOYD un contrat relatif à un programme intitulé « Cuba libre/Christmas in the Caribbean » en vertu duquel son navire de croisière de luxe toucherait des ports cubains durant sa traversée des Caraïbes. Les autorités étasuniennes ayant menacé, aux termes de la loi Torricelli, d’interdire l’accostage de ce bateau aux USA s’il touchait des ports cubains, la société allemande, qui possède pourtant des avoirs évalués à plus de 3,2 milliards de dollars, a annulé le contrat, perdant ainsi des millions de dollars, en plus des frais de remboursement des clients déjà preneurs de ce programme.

La société brésilienne 3M do Brasil Ltd., filiale d’une société étasunienne, n’a même pas pu, fin avril 2007, vendre un écran d’ordinateur fabriqué aux USA à la société brésilienne Cubanacán Comercio Internacional Ltd. parce que la majorité de ses actions étaient cubaines.

Préjudices causés à l’activité économique extérieure de Cuba

On a constaté durant cette période une recrudescence de la traque contre des opérations commerciales cubaines avec des sociétés de partout dans le monde et contre les transactions financières, afin que d’autres pays et compagnies se joignent au blocus.

Les préjudices causés au commerce extérieur cubain en 2006 ont dépassé 1 305 388 000 dollars, l’essentiel à cause de l’impossibilité d’accéder au marché des USA.

Les importations cubaines ont enchéri non seulement à cause de prix d’achat plus élevés, de recours forcé à des intermédiaires et de la nécessité d’utiliser un commerce triangulaire pour des produits déterminés, mais aussi à cause de coûts de transports à partir de marchés plus éloignés, ce qui augmente le fret et les assurances. La nécessité, par ailleurs, de maintenir des stocks élevés pour assurer des livraisons directes stables d’intrants industriels, d’équipements et de produits contraint le pays à acheter en une seule fois de gros volumes de marchandises puis de les stocker, d’où une immobilisation de ressources et des surcoûts pour les entreprises cubaines.

Les exportations cubaines vers des marchés où la demande est parfois plus restreinte et où les tarifs douaniers sont plus onéreux perçoivent des bénéfices inférieurs que si une partie avait pu être écoulée aux USA. Par ailleurs, le fait que des marques cubaines de renommée mondiale ne peuvent pas se vendre sur ce dernier marché a favorisé les contrefaçons et leur utilisation frauduleuse par des compagnies sans scrupules, et ce avec l’assentiment total de l’administration étasunienne.

Les préjudices financiers découlant du « facteur risque » élevé attribué à Cuba en tant que pays soumis au blocus des USA se sont chiffrés à 184 534 000 dollars en 2006. Notre pays se heurte à des conditions de financement difficiles, généralement plus onéreuses que celles qui existent en moyenne sur le marché international.

Les préjudices causés au commerce extérieur par l’interdiction faite à Cuba d’utiliser le dollar des États-Unis dans ses transactions internationales se sont chiffrés à 75 198 000 dollars. De mai 2006 à avril 2007, trois banques commerciales cubaines ont enregistré à elles seules, à ce titre, des pertes évaluées à 28,9 millions de dollars, entre autres l’achat et la vente de dollars entachés de haut risque et la variabilité des taux de change.

La recrudescence du blocus a causé de graves difficultés au fonctionnement normal du secteur bancaire et financier, notamment par des pressions accrues sur les institutions financières et bancaires étrangères afin qu’elles refusent de confirmer ou d’accepter des cartes de crédit, qu’elles ferment des comptes et des codes Swift concernant des intérêts cubains.

On a aussi constaté une recrudescence des actions visant à entraver les transactions cubaines relatives au versement des contributions financières aux organismes et organisations des Nations Unies, et à bloquer les dépôts bancaires des fonctionnaires cubains employés de ces organisations.

Plus d’une vingtaine de banques de pays tiers ont cédé aux pressions extraterritoriales des États-Unis et ont renoncé à prêter leurs services à des personnes juridiques et naturelles cubaines par crainte des représailles étasuniennes. Dans le cadre du Plan Bush, les autorités des USA ont aussi exercé de pressions sur différents pays, leurs fonctionnaires ayant mis en garde les plus importantes institutions financières du monde entier que, si elles continuaient leurs rapports d’affaires avec Cuba, leurs avoirs financiers aux USA étaient en danger.

Le 30 juin 2006, une banque européenne a clos les codes Swift et les comptes de la Banco Internacional de Cuba S.A. (BICSA) dans ses filiales de Hong Kong et de Londres ; le 3 novembre 2006, une banque latino-américaine a refusé une carte de crédit BICSA payable en euros, au motif des prohibitions de l’OFAC ; le même scénario s’est répété dans les mois suivants avec des cartes de crédit dans des banques européennes et dans des filiales de banques asiatiques en Europe.

Le compte courant de Banco Nacional de Cuba à la banque étasunienne J.P. Morgan Chase est aujourd’hui pratiquement à zéro : les fonds qui y ont été mis sous séquestre illégalement en vertu des « Réglementations concernant le contrôle des avoirs cubains » (8 juillet 1963) ont été pillés sans le moindre scrupule dans le cadre de la politique de blocus, en violation des obligations des administrations étasuniennes de protéger et de respecter l’intégrité des fonds appartenant à des institutions cubaines.

Ainsi, dans le cadre de cette politique insane et irresponsable, et en application du décision de la Cour de New York, l’administration a retiré totalement tous les fonds sous séquestre pour satisfaire aux exigences des verdicts judiciaires pris en faveur des demandes présentées contre Cuba par les Etasuniennes Janet Ray Weinniger et Dorothy Anderson McCarthy, qui ont touché à ce titre rien moins que 72 millions de dollars, dont une partie provenait des fonds de la Banque nationale de Cuba et l’autre partie de ceux de l’Empresa Cubana de Telecomunicaciones (EMTELCUBA). Les fonds volés se montent aujourd’hui à plus de 170 millions de dollars.

La section 211 de l’Omnibus Consolidated and Emergency Supplemental Appropriations Act, 1999, et les nouvelles agressions dans le domaine des marques commerciales

Pour la neuvième année consécutive, au titre de la section 211 de l’Omnibus Consolidated and Emergency Supplemental Appropriations Act, 1999, l’administration étasunienne a poursuivi ses actions et ses mesures pour consommer le vol des marques cubaines de renom international Havana Club et Cohíba, cette section empêchant les titulaires cubains ou leurs successeurs, dont les sociétés étrangères ayant des intérêts à Cuba, de voir reconnus aux États-Unis leurs droits sur les marques ou les noms déposés et protégés à Cuba ayant à voir avec d’anciens biens nationalisés par le gouvernement cubain et d’en jouir.

L’application de la Section 211 a donc des implications très négatives non seulement dans les relations bilatérales entre Cuba et les USA, mais encore dans le domaine multilatéral, puisqu’elle viole des accords agréés à l’échelle multilatérale. Le précédent nocif que pose cette Section 211 pour le commerce international a contraint l’Organe d’appel de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à reconnaître en janvier 2002 qu’elle violait les obligations du traitement national et de la clause de la Nation la plus favorisée de l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC), et à presser les USA d’ajuster cette législation aux dites obligations dans les meilleurs délais.

Le gouvernement étasunien n’en a fait aucun cas : il a constamment ajourné jusqu’ici la mise en oeuvre de cette décision de l’organe compétent de l’OMC, ce qui corrobore éloquemment son manque de volonté politique de régler ce différend et de respecter les normes du commerce international.

Le maintien de la section 211 de la part des États-Unis, ainsi que d’autres actions engagées en vue d’usurper aux USA mêmes des marques cubaines au prestige largement reconnu et protégées par des conventions et des traités internationaux, engendrent un climat d’incertitude et posent un précédent aux conséquences imprévisibles en matière de droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce.

Préjudices causés au peuple étasunien, à d’autres peuples du monde, ainsi qu’aux organismes et organisations internationaux

Le blocus des États-Unis ne vise pas seulement le peuple cubain. Sa trame extrêmement complexe de lois et de réglementations touche aussi des personnes naturelles et juridiques du monde entier qui, indépendamment de leur idéologie, de leur affiliation politique, de leurs convictions religieuses, ont des relations de toute sorte avec Cuba.

L’adoption du Plan Bush en mai 2004 et son actualisation en juillet 2006 ont rendu encore plus maladive la traque engagée contre des organisations religieuses, des universités, des ONG, voire de simples individus, et entraîné une réduction draconienne des échanges savants, universitaires, scientifiques, culturels et sportifs entre les deux peuples.

Les nouvelles prohibitions et le nombre croissant de poursuites et d’amendes ont entraîné une chute des voyages d’Etasuniens, qui sont passés de 85 000 en 2003 à 37 000 l’an dernier. Les visites de Cubains vivant aux USA à leurs familles de l’île sont passées de plus de 115 000 en 2003 à environ 59 0000 en 2006, du fait des nouvelles restrictions imposées aux visites familiales.

En novembre 2006, le département du Trésor a refusé l’autorisation de voyage à Cuba à quinze scientifiques étasuniens éminents qui avaient exprimé l’intention de participer à l’Atelier international Immunothérapie 2006, organisé par le Centre d’immunologie moléculaire sous les auspices de l’Organisation panaméricaine de la santé, du 15 au 19 novembre.

L’administration étasunienne a refusé l’autorisation de voyager à Cuba aux étudiants et professeurs membres de l’ONG Interlocken, qui étaient venus en 2004 et 2005, les privant de la possibilité d’enrichir leur formation professionnelle et culturelle et d’échanger des expériences.

De même, des spécialistes étasuniens n’ont pu participer à l’Atelier de technologies pour le logement social (octobre 2006) et aux Troisièmes Journées internationales du logement social (mars 2007).

Les élèves de la Faculté d’études environnementales de l’Evergreen State College (Etat de Washington) n’ont pu assister au cours d’été offert par l’Institut de recherche sur les pâturages et les fourrages, faute de l’autorisation du département d’Etat.

L’équipe de lutte gréco-romaine des États-Unis n’a pu s’entraîner à La Havane, les autorités lui ayant refusé l’autorisation.

C’et pour la même raison que l’équipe de cyclisme n’a pas pu participer au Trente-deuxième Tour de Cuba (13-25 février 2007).

L’OFAC a imposé une amende de 6 322 dollars à la société de production cinématographique Ixtlan Corporation, appartenant au célèbre réalisateur Oliver Stone, ainsi qu’à celui-ci et à trois autres membres de son équipe pour les activités qu’ils ont menées durant le tournage des documentaires Comandante et Buscando a Fidel (février 2002-mai 2003).

L’OFAC a aussi fait savoir au prestigieux documentaliste Michael Moore qu’il avait ouvert une enquête sur le voyage qu’il a fait à Cuba en mars 2007 dans le cadre du tournage de Sicko, qui porte sur le système de santé aux USA.

Les autorités étasuniennes ont interdit à une délégation portoricaine de participer au Premier Congrès régional caribéen et latino-américain d’hypnothérapie, qui s’est tenu à Santiago de Cuba du 19 au 23 mars 2007. Et à Dennis Alicea, recteur de l’Université de Turabo et président de l’Institut de culture de Porto Rico, de venir à Cuba pour des questions relatives aux relations culturelles entre les deux peuples.

Elles interdisent la distribution de publications cubaines aux USA, interdisant même leur entrée dans des bibliothèques à des fins de consultations. Voici deux exemples d’entraves causées par le blocus :

• En octobre 2006, l’Université de Californie n’a pu reproduire des poésies de José Lezama Lima, poète cubain considéré comme l’un des écrivains les plus importants du XXe siècle en langue espagnole, faute d’avoir pu trouver une manière effective de payer les droits d’auteur correspondant.

• En novembre 2006, et pour la même raison, la revue littéraire étasunienne Sentence : A Journal of Prose Poetic n’a pu publier des nouvelles de Virgilio Piñera, considéré comme le plus grand dramaturge cubain du XXe siècle.

En 2006, le blocus a provoqué une diminution de 75 % des visites d’artistes, de marchands, de galeristes et de collectionneurs étasuniens, dont certains venaient parfois de six à huit fois, voire plus, à Cuba. Dans le cas des artistes, les obstacles imposés par les autorités étasuniennes à leur participation à la dernière Biennale de La Havane, ont été notoires, y compris contre des artistes étrangers vivant aux USA.

L’an dernier, un groupe de producteurs étasuniens et italiens désireux de tourner un film sur Hemingway à Cuba a dû y renoncer à cause des entraves mises par les autorités.

En 2007, le département du Trésor a annulé l’autorisation de voyage à la Fuqua School of Business de l’Université de Duke et refusé de nouvelles autorisations à la Wharton School de l’Université de Pennsylvanie et à l’Ecole d’affaires de l’Université de Columbia, qui avaient noué des programmes d’échanges avec Cuba depuis plusieurs années.

Tentant d’isoler et de liquider la Révolution cubaine, l’administration étasunienne convertit en victimes de sa politique de blocus criminelle des personnes naturelles et juridiques d’autres pays, en franche violation des lois de ces Etats. Ainsi, en mai 2007, le ministère nigérian de l’Education a fait savoir à l’ambassade cubaine que les envois d’argent faits depuis mars aux étudiants de ce pays boursiers à Cuba, pour une total de 616 281 dollars, avaient été renvoyés à la Banque centrale, car la banque du Royaume-Uni qui s’en était chargée ne pouvait, à cause du blocus, faire des envois à Cuba.

Le blocus contre Cuba et ses manifestations et conséquences néfastes lèsent aussi d’autres peuples du monde et soulèvent donc des protestations.

Ainsi, le traitement discriminatoire infligé en janvier 2007 à la délégation officielle et d’entreprises cubaine venue participer à une Foire internationale de tourisme en Norvège, tenue sous les auspices de l’OMT, expulsée de l’hôtel Scandic Edderkoppen, parce qu’il avait été racheté par la société étasunienne Hilton, a suscité de nombreuses protestations dans ce pays : l’Assemblée de lutte en faveur des droits du travail et professionnels, formée de plus de cinq cents représentants de syndicats norvégiens, a adressé une Lettre ouverte pour protester contre cette décision arbitraire, le 28 janvier 2007. De même, les présidents des centrales syndicales nationales LO et d’Oslo ont émis des déclarations pour condamner cette action. Le syndicat des employés publics a pressé les Norvégiens de ne pas descendre dans les hôtels Scandic, entre autres actions.

Opposition au blocus aux États-Unis mêmes

Malgré sa politique agressive et punitive, l’administration étasunienne n’a pu néanmoins freiner l’élan de ceux qui sont convaincus, pour des raisons morales, religieuses ou économiques, qu’il faut modifier cette politique criminelle en place depuis presque cinquante ans. Parmi les actions entreprises aux USA pour contrer le blocus, on peut citer les suivantes :

• Au second semestre de 2006, quatre amendements ont été présentés à la Chambre des représentants à des projets de loi en vue de prohiber que des fonds soient utilisés pour appliquer le blocus en tout ou partie de ses réglementations.

• La Commission des assignations du Sénat a adopté un amendement présenté par Byron Dorgan, démocrate du Dakota du Nord, au projet de loi HR.5384, dit « Loi des assignations agricoles pour 2007 », qui autorise une permission générale pour les voyages ayant à voir avec les ventes de produits agricoles et de médicaments à Cuba.

• En 2007, neuf projets de loi et un projet de résolution ont été présentés au Congrès en vue d’autoriser les voyages à Cuba, d’interdire les émissions de radio et de télévision subversives contre Cuba, de lever certaines restrictions financières et commerciales, d’assouplir les ventes de produits agricoles, de permettre aux sociétés étasuniennes de prospecter et de tirer des hydrocarbures de la Zone économique exclusive de Cuba dans le golfe du Mexique, et de lever totalement le blocus.

• Le 13 juin 2006, l’Emergency Coalition to Defend Educational Travel (ECDET) a présenté une demande contre le département du Trésor pour les restrictions imposées à ceux-ci, en tant que violatrices de la liberté universitaire au sens où la définissent la Cour suprême et la Constitution, la demande exigeant aussi la levée de ces restrictions et le rétablissement de l’accès des Etatsuniens aux programmes éducationnels cubains.

• Le 14 juin 2006, la section de la Floride de l’American Civil Liberties Union (ACLU) a présenté une requête contre des fonctionnaires de l’Etat devant la cour du district Sud, mettant en cause le caractère constitutionnel de la « Loi sur les voyages dans des Etats terroristes » (S.2434) promulguée le 30 mai par le gouverneur Jeb Bush, frère du président, qui interdit aux Etatsuniens d’accéder à l’information sur d’autres endroits du monde.

• Le 10 juillet 2006, José Serrano, représentant démocrate de New York, a, dans un communiqué de presse, affirmé que les recommandations du Second Rapport de la Commission créée par Bush pour hâter « le changement de régime » à Cuba « seraient risibles si ce n’était pour la souffrance potentielle qu’elles pourraient causer ». Il a critiqué l’Annexe secrète de ce rapport et signalé que les plans d’ingérence dans les affaires intérieures de Cuba ne doivent ni ne peuvent faire partie d’aucun plan étasunien responsable pour les relations futures avec Cuba. « Dans tout scénario de transition, nous devons respecter la souveraineté de Cuba et son droit de décider de sa propre forme future de gouvernement… Nous n’avons pas à jouer un rôle direct dans la transition. Notre rôle doit être de nous maintenir éloignés de Cuba, maintenant et à l’avenir. »

• Le 12 juillet 2006, ENCSASA/US-CUBA, organisation de savants, d’intellectuels et d’artistes cubano-américains, a émis un communiqué pour « rejeter » le Second Rapport de la Commission qu’elle qualifie de « politique immorale, inhumaine et contre-productive », et de « négative », parce que violatrice du droit international et se moquant de l’opinion publique mondiale, violatrice de la liberté des Étasuniens et bafouant la souveraineté du peuple cubain.

• Le 26 août 2006, l’Association des femmes chrétiennes défendant la famille cubaine a organisé une protestation contre la prohibition de voyager à Cuba devant les bureaux de Lincoln Díaz-Balart, représentant républicain de la Floride et viscéralement anticubain.

• Le 20 décembre 2006, James McGovern, démocrate du Massachusetts, qualifiait la politique des USA de « reliques de la Guerre froide… de stupide, autodestructive et reflétant une double morale ».

• Durant la période analysée, sept délégations du Congrès, dont dix-neuf représentants, et quatorze délégations commerciales de onze États, se sont rendues à Cuba. Durant sa visite, le gouverneur du Nebraska, Dave Heineman, a soutenu les initiatives visant à assouplir les restrictions au commerce entre Cuba et les USA, et a exprimé sa décision de continuer de faire du commerce avec notre pays.

• Le 21 mai 2007, Thomas Wenski, président de la Commission de politique internationale de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis, a adressé une lettre au représentant démocrate de New York, Charles Rangel, pour lui demander d’appuyer le projet de loi HR.654 qui vise à permettre les voyages à Cuba.

Répercussions sur les organismes et organisations internationaux

Le blocus n’a pas fait que porter préjudice à la participation de Cuba aux organismes multilatéraux et aux organisations internationales ; il a des répercussions sur ceux-ci. En voici quelques exemples :

• Cuba a fourni le vaccin de recombinaison contre l’hépatite B HerberBiovac HB à l’Unicef chaque fois que celle-ci en a eu besoin pour réaliser son programme d’immunisation d’enfants dans le monde. Or, au second trimestre de 2006, le département d’Etat a refusé de renouveler le permis octroyé à la société étasunienne Temptimes de vendre à notre pays les Vaccines Vial Monitors (VMM), alors qu’elle est la seule au monde capable de produire ces dispositifs selon les exigences de l’Unicef et de l’OMS. Cette décision a obligé Cuba à interrompre ses livraisons de vaccin à l’Unicef. Malgré les nombreuses démarches entreprises par différentes voies pour régler cette situation, tout a été infructueux.

• En franche violation des normes de l’Organisation mondiale du commerce et du Codex Alimentarius, bien que Cuba vende à ses habitants des denrées alimentaires en provenance des USA, l’administration étasunienne continue d’interdire les échanges de vues en matière de réglementations entre les autorités sanitaires des deux pays. Alors que Cuba est membre du Codex Alimentarius depuis 1981, l’administration étasunienne a entravé la participation d’une délégation cubaine à la trente-huitième Réunion de son Comité sur l’hygiène des aliments qui s’est tenue à Houston (USA), puisqu’elle ne lui a délivré les visas qu’une fois terminée la réunion, qui devait analyser le système de lactopéroxydase dans le lait et les produits laitiers destinés aux ventes internationales et où est employé un produit breveté par Cuba.

• Les autorités étasuniennes ont décidé arbitrairement d’empêcher la participation d’une experte cubaine à la Réunion des chefs de contrats de recherche (CUB/12667) de la FAO-OIEA, qui s’est tenue en avril 2007 à l’Université d’Illinois, à Chicago.

• Le 2 mars 2007, la société étasunienne Fuel Service a interdit à trois spécialistes cubains de participer au Microbiological Symposium, organisé par l’Association du transport aérien international (IATA), sous prétexte que Cuba était un pays sanctionné par les USA et qu’elle ne pouvait donc pas partager avec elle les informations qui seraient apportées durant le symposium. L’un des spécialistes cubains est pourtant un conseiller de l’IATA.

• En octobre 2006, la compagnie aérienne du Panama, COPA, filiale de la compagnie étasunienne Continental Airlines, a suspendu sans préavis ses services de messagerie aux USA, si bien que les vaccins envoyés par le laboratoire cubain Heber Biotec S.A. en vue de participer à une adjudication de l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS) ne sont pas arrivés à destination. Au-delà du préjudice monétaire, cette décision a empêché l’OPS d’évaluer les différentes offres du marché international sur un pied d’égalité.

• Le renforcement des restrictions aux transactions bancaires a empêché des universités et des facultés de participer à des réunions d’organisations comme l’International Mathematical Union (IMU) et l’American Library Association (ALA), les droits d’inscription ne pouvant se payer en argent liquide.

• Cuba continue d’avoir des problèmes pour payer ses quotes-parts de membres d’organismes internationaux. Ainsi, l’Union des banques suisses (UBS) a refusé d’accepter le virement de 15 000 dollars fait depuis La Havane par la banque cubaine BICSA à titre de contribution de Cuba au Système généralisé de préférences commerciales (SGPC), rattaché à la CNUCED, pour 2006. La mission cubaine devant les organismes internationaux à Genève a dénoncé ce refus au secrétariat du SGPC/CNUCED.

• En 2006, une banque étasunienne a refusé un virement bancaire correspondant au paiement des droits d’inscription de Cuba aux plusieurs réunions des Nations Unies tenues dans le cadre des Conventions sur certaines armes classiques, sur les armes biologiques et sur les mines terrestres antipersonnel, ce qui constitue une violation flagrante de la Convention sur les privilèges et immunités des Nations Unies et un irrespect de l’obligation du gouvernement des États-Unis en tant que pays hôte de ne pas exercer d’interférence à l’activité de cette organisation.

Conclusions

• Les dommages économiques directs infligés au peuple cubain par le blocus ont été calculés à ce jour à plus de 89 milliards de dollars. À quoi il faudrait ajouter les dommages directs imputables aux sabotages et aux actions terroristes stimulés, organisés et financés depuis les USA contre des cibles économiques et sociales du pays, ainsi que le manque à gagner et les produits non fabriqués ou les dommages découlant des conditions de crédit onéreuses imposées à Cuba.

• L’administration Bush a élevé à des niveaux sans précédent, depuis presque cinquante ans, son agressivité et son hostilité envers Cuba en faisant appliquer d’une manière extrêmement rigoureuse les lois et dispositions du blocus, en franche violation des principes de la Charte des Nations Unies et du droit international, ainsi que de la volonté que la communauté internationale a exprimée à maintes reprises et d’une manière quasi unanime de voir levée cette politique génocidaire.

• Le blocus des USA contre Cuba, qui a causé de grandes souffrances au peuple cubain, non seulement viole brutalement les droits de l’homme fondamentaux du celui-ci, mais fait aussi du tort aux intérêts et aux droits de la population étasunienne elle-même, des Cubains vivant aux États-Unis et de ressortissants de pays tiers touchés par son application extraterritoriale.

• Le gouvernement des États-Unis a continué d’appliquer ces dernières années avec encore de dureté les dispositions extraterritoriales du blocus, déclenchant une traque irrationnelle des transactions commerciales et financières de Cuba, exerçant des représailles contre les hommes d’affaires et les organismes bancaires et financiers faisant des affaires avec l’île. Le harcèlement constant dont font l’objet des commerçants, ainsi que les menaces et les sanctions infligées aux investisseurs étrangers reflètent le mépris des autorités étasuniennes envers les droits et la souveraineté d’autres pays du monde.

• Le peuple cubain ne renoncera pas à sa souveraineté ni à son droit à l’autodétermination et continuera, malgré le blocus, de perfectionner la société juste et solidaire qu’il a décidé de bâtir voilà quarante-neuf ans et qui offre son aide amicale et désintéressée à d’autres peuples du monde, dont celui des États-Unis, pas plus qu’il ne renoncera à son développement économique dont les progrès sont tangibles malgré les retombées négatives du blocus économique, commercial et financier auquel il est en butte.

• Cuba espère pouvoir compter une fois de plus sur le soutien de la communauté internationale, quand elle réclame en toute légitimité la levée du blocus économique, commercial et financier appliqué par le gouvernement des États-Unis.

 Source ONU (Assemblée générale)
Les articles de cet auteur

 

 

« Coup de palais » à Washington


Pourquoi McConnell a-t-il publié le rapport sur l’Iran ?

La publication du rapport NIE (National Intelligence Estimate) relatif à l’Iran est une partie du combat larvé qui sévit au sein de l’établissement politique des États-Unis. Par cette publication des seize services de renseignement US, qui a surpris nombre de personnes, la fraction non belliqueuse des forces armées et des services de renseignement a prévenu une attaque prochaine contre l’Iran. Le rapport constate que l’Iran n’a plus réalisé de programme nucléaire militaire depuis 2003 au plus tard. Selon un diplomate de haut rang accrédité auprès de l’UE, ces déclarations « incroyables » des services de renseignement états-uniens ne sont pas encore digérées, mais sont perçues en partie, alors que les contours du reste sont visibles. Ce qui suit est une appréciation provisoire.




24 décembre 2007

Depuis
Zurich (Suisse)


  

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Le vice-amiral John Michael McConnell, directeur national du renseignement des États-Unis, répondant à des questions de parlementaires (ici le 27 février 2007).

La publication a eu lieu alors que des problèmes cardiaques clouaient une fois de plus le vice-président Cheney sur un lit d’hôpital. Dans la coulisse, un combat acharné a opposé les « réalistes » et le noyau néo-consevateur qui, avec le Likoud, a effectué une escalade belliqueuse, espérant profiter d’un nouvel ordre au Proche-Orient.

Quels sont les protagonistes états-uniens ?

Parmi les auteurs figurent des membres de l’Iraq Study Group qui gravitent autour de James Baker, l’ancien ministre des Affaires étrangères du père de l’actuel président, George Bush. Ce sont non pas des apôtres du droit des gens, mais des hommes de pouvoir, non fixés sur une idéologie néo-conservatrice à la Strauss, donc plutôt pragmatiques et dépourvus de liens amicaux avec Tel-Aviv.

Robert Gates, ministre de la défense, en fait partie. L’ancien deuxième homme de la CIA – qui était par exemple à Genève le jour de l’assassinat d’Uwe Barschel le président du land de Schleswig-Holstein (1987) – était secrétaire de l’Iraq Study Group et a remplacé Donald Rumsfeld après son éviction par le groupe Baker. Y participe aussi l’amiral William J. Fallon, qui dirige actuellement l’US-Central Command, couvrant le Proche et le Moyen-Orient, l’Irak et l’Afghanistan. Il avait annoncé que lui et son état-major se retireraient si on leur commandait d’entrer en guerre ­contre l’Iran. Le général d’aviation Michael V. Hayden, directeur actuel de la CIA, fait aussi partie de ceux qui veulent à tout prix empêcher une guerre contre l’Iran.

Accepter les accords secrets avec l’Iran et la Russie

Selon des sources russes dignes de foi, Gates, ministre de la défense des États-Unis, a rencontré à Katar Mahmud Ahmadinejad, président de l’Iran, en marge de la récente conférence du Conseil de Coopération du Golfe. Un traité de non-agression aurait été signé entre les Gardes de la révolution et les forces armées des États-Unis. Fait intéressant, les va-t-en-guerre états-uniens avaient taxé ces dernières semaines les Gardes iraniennes de la révolution, formation militaire complétant l’armée régulière, d’« organisation terroriste ».

Quelques heures seulement après la conclusion de cet accord secret, le Pentagone et la CIA auraient transmis aux médias le rapport NIE sur le programme nucléaire iranien, considéré jusqu’alors comme « top secret », le vice-amiral John Michael McConnell, directeur de « National Intelligence », ayant déclaré lors de sa comparution récente devant le Sénat que les conclusions ne seraient pas rendues publiques.

Et le spécialiste français de stratégie François Heisbourg de constater que l’option militaire était non seulement radiée de l’ordre du jour, mais jetée par la fenêtre.

Fidèle à sa rhétorique, le président iranien a parlé d’un « tir politique à bout portant » contre la fraction belliciste des États-Unis.

Constatant que « l’Iran n’a pas l’intention de se forger des armes nucléaires », les ser­vices de renseignement entravent tous les efforts de la propagande israélo-US. En 2003, des informations inventées par des services de renseignement avaient précipité le monde dans la guerre d’Irak. On se souvient des mensonges du ministre des ­Affaires étrangères des États-Unis, Colin Powell, devant le Conseil de sécurité à propos des armes de destruction massive et des laboratoires biologiques sur camion de Saddam. Contrit, il a parlé ultérieurement de la plus grande faute de sa carrière. Les auteurs du rapport NIE ont donc prévenu une nouvelle instrumentalisation de leurs services.

Aucun arrêt de l’alarme, profiter de la pause nucléaire

Si la publication n’arrête pas le signal d’alarme, elle permet au monde de respirer encore.

Ni la situation économique ni la situation militaire ne tolèrent de nouvelle guerre. Le temps d’arrêt pourrait durer environ un an et ne portera ses fruits que si les néo-conservateurs sont contenus et que le droit international public se confirme comme cadre des relations entre pays.

Créer de concert une situation empêchant la guerre

La situation des États-Unis est lamentable. En Irak, l’évolution désespérée est maquillée. La troupe menace de se soulever, le matériel est usé. Les Britanniques de Basorah se sont retirés dans une citadelle de véhicules à l’aérodrome ; à Bagdad, les États-uniens ont tant soudoyé les chefs de clans que ceux-ci ne savent pas où acheter assez d’armes qu’ils utiliseraient ultérieurement contre leurs donateurs.

En Afghanistan aussi – où les troupes de l’OTAN mènent leurs premiers combats au sol – elles contrôlent de moins en moins la situation. Les Afghans font ce qu’ils ont toujours fait lors d’un envahissement de leur pays : ils se battent et ils le font bien. Il est bon que la Suisse ait retiré récemment les officiers qui s’y trouvaient dans le cadre de l’Isaf, leur action « ne conduisant plus à la paix, mais se transformant de plus en plus en combats imposant la paix ». Le Pakistan, corridor assurant le ravitaillement de l’OTAN, est ­proche de l’insurrection. S’il se ferme, l’OTAN est quasiment prise au piège. Un pont aérien permettrait-il aux États-Unis de se procurer assez de ravitaillement ? A Stalingrad, Göring avait trop promis à Hitler.

La Russie, la Chine et l’OCS

Les Russes ont souvent insisté – en dernier lieu lors de la visite historique de Poutine à Téhéran – sur le droit inaliénable de l’Iran, en vertu du droit international, à l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire. Poutine n’a pas non plus laissé de doute sur le fait que l’expansion de l’OTAN dans les anciens satel­lites du Pacte de Varsovie ne serait pas tolérée, tout comme le stationnement d’armes anti-­missiles en Pologne et en République tchèque ainsi que l’indépendance du Kosovo conformément au plan Atthisari. La Russie a joué des muscles de manière impressionnante. La flotte a pris de nouveau position dans l’Atlantique et la Méditerranée, où un point de soutien a été bâti dans le port syrien de Tartous. La reprise des vols de patrouille des bombardiers atomiques dans toutes les régions du monde – suspendus depuis 1992 – a constitué aussi un signal : depuis le mois d’août, 70 vols de longue distance ont eu lieu, trois jets de bombes atomiques d’exercice ayant lieu par trajet, soit 217 au total.

L’équipage d’un porte-avions des États-Unis a pris une douche froide lors de son survol récent par plusieurs de ces bombardiers russes de longue distance. Les Russes ont eu le toupet d’envoyer immédiatement une photo du survol au télécopieur de la cabine de commandement du porte-avions avec la remarque narquoise que « si nous interprétons bien la présence des poules effrayées massées sur votre pont, notre survol vous a surpris. » L’embarras s’est encore accru lorsque deux sous-marins chinois ultra-silencieux sont apparus, à la mi-octobre, au milieu du groupement de combat du porte-avions USS « Kitty Hawk », à distance de torpille du porte-avions. L’escadre se livrait à des exercices au sud du Japon. Les porte-­avions figurent parmi les objets les mieux protégés sur et sous l’eau, par bouclier aérien et navires de sécurité. Les États-uniens ébahis n’avaient pas décelé l’approche silencieuse de ces sous-marins. Or il s’agissait de la deuxième alarme chinoise. En janvier déjà, les Chinois avaient fait sortir un de leurs satellites de son orbite, défiant ainsi la suprématie US dans l’espace.

Il semble que Russes et Chinois ont une avance technique et peuvent surprendre leurs adversaires. Comme les Iraniens ont également mis en service des sous-marins particulièrement silencieux, la réception ­d’images d’un porte-avions US envoyé par le fond paraît proche. Dès lors, on comprend pourquoi la fraction états-unienne non belliqueuse veut empêcher une guerre d’éclater.

Incapacité des États-Unis de vendre complètement leur crise hypothécaire à l’Asie et à l’Europe

S’y ajoute le désastre économique que connaissent les États-Unis : déficit de l’État, endettement de la population et crise hypothécaire s’accroissant à un rythme vertigineux. Selon le banquier Raymond Baer, « nous ne sommes pas encore arrivés au milieu du film. » Heureusement que la crise a éclaté avant que les banques des États-Unis aient vendu à des banques asiatiques et euro­péennes tous les prêts hypothécaires pourvus d’un triple A des agences de notation US, mais totalement dépourvus de valeur. Tel aurait été le plan stratégique sournois. Une partie des pertes reste donc dans la haute finance états-unienne et le plan d’après lequel « ce sont nos prêts hypothécaires, mais votre problème » a échoué partiellement.

Autour du monde, divers pays, gouvernements et groupements se sont unis pour signaler aux États-uniens qu’une guerre contre l’Iran serait le début d’une guerre mondiale. A Washington, les milieux pragmatiques ont visiblement compris qu’ils subiraient de tels revers que la guerre ne constituait pas d’option pour le moment.

Circonspection frappante

Le groupe Baker-Gates avait mis au courant les principaux acteurs que sont la Russie et l’Iran de la publication du rapport. (Celui-ci contient des informations qui s’étendent jusqu’au 31 octobre). Quand Poutine a visité ­Téhéran, à la mi-octobre, il aurait fait une proposition importante lors d’un entretien avec l’Ayatollah Ali Khamenei. Ali ­Larijani, le négociateur en chef de l’époque sur les questions atomiques, a déclaré que Poutine avait remis une proposition spéciale qui n’a pas été traitée publiquement. Pour empêcher cette visite, la nouvelle selon laquelle un commando de tueurs attendait Poutine à Téhéran a fait le tour du globe. Il ne peut pas encore être prouvé que l’entourage de Cheney a tenté d’empêcher le messager de remettre son message. L’aspect psychologique de l’opération était en tous cas frappant. Tout aussi notables ont été l’offre faite par Gates aux Russes de s’entretenir à propos du bouclier anti-missiles et le séjour officieux de généraux russes de haut rang aux États-Unis, qui a eu lieu au début de décembre. Par ailleurs, on a appris hier qu’une conférence sur ce thème devait se tenir en février à Bucarest. Le changement du fusil d’épaule prend forme.

Retenue russe

On constatera aussi avec intérêt que la Russie a réagi très modérément au rapport NIE et ne s’est pas livrée à des sarcasmes ni n’a triomphé. On laisse les États-uniens résoudre eux-mêmes leurs problèmes internes. Poutine s’est borné à communiquer que « les autorités iraniennes étaient priées de coopérer honnêtement et sans réserves avec l’AIEA afin que tout ce qui intéresse celle-ci à Vienne soit transparent. » Il a ainsi signalé doucement qui devait prendre maintenant la direction.

Revalorisation de Moscou

Parmi les conventions annexes pourrait figurer que la conférence d’Annapolis sur le ­Proche-Orient se poursuivra en janvier à Moscou, à l’inclusion de la question syrienne et libanaise. Moscou devient leader à propos du Proche-Orient. Finalement, la question de la Géorgie pourrait aussi être réglée. Par avance, les États-Unis avaient retiré leur protection de leur marionnette antérieure. Il faudra observer l’évolution relative à d’autres problèmes, tel celui de l’Ukraine.

Et les alliés en Europe et à Tel-Aviv ?

[Aussi peu avertis officiellement que les Européens et les Chinois, les Israéliens ont été surpris et consternés->article153872.html. En raison du rapport NIE, Condoleezza Rice a dû passer toute une nuit à téléphoner au ministre des Affaires étran­gères chinois en rage. Punition par privation de sommeil.

Des ombres à l’horizon ?

Cette estimation provisoire doit être contrôlée et actualisée par l’observation de l’évolution future. Un champ d’observations sera les États-Unis, où les restes des néo-conservateurs et l’AIPAC, lobby israélien à Washington, ont déclenché la contreattaque. Bolton, ambassadeur près l’ONU déposé, veut partir en guerre contre les services de renseignement et contre ceux qui considèrent le monde autrement que le président et s’y tiennent. Rumsfeld, Libby, Cheney, Wolfowitz et Perle sont encore là. Il faut mettre la pause à profit.

 Traduction Horizons et débats
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QUE SONT DEVENUS LES MYTHES EDUCATIFS DE L’AFRIQUE NOIRE APRES LES ANNEES 90 ?

Posté par issopha le 24 décembre 2007

Thomas Sankara ou la dignité de l’Afrique

Assassiné lors d’un coup d’Etat le 15 octobre 1987, Thomas Sankara est une figure du panafricanisme et du tiers-mondisme. La pensée et l’action de l’ancien président burkinabé, réputé pour sa probité, annoncent l’altermondialisme. C’est pourquoi les commémorations qui ont lieu dans le monde (1), en dépit de certaines pressions, soulignent l’universalité de son héritage politique. Anti-impérialiste, Sankara avait rendu hommage à Ernesto Che Guevera, exécuté en 1967, dont des carnets inédits, enfin publiés, éclairent la pensée (lire « Le socialisme selon Che Guevara »). « Notre révolution n’aura de valeur que si, en regardant derrière nous, en regardant à nos côtés et en regardant devant nous, nous pouvons dire que les Burkinabés sont, grâce à elle, un peu plus heureux. Parce qu’ils ont de l’eau saine à boire, parce qu’ils ont une alimentation abondante, suffisante, parce qu’ils ont une santé resplendissante, parce qu’ils ont l’éducation, parce qu’ils ont des logements décents, parce qu’ils sont mieux vêtus, parce qu’ils ont droit aux loisirs ; parce qu’ils ont l’occasion de jouir de plus de liberté, de plus de démocratie, de plus de dignité. (…) La révolution, c’est le bonheur. Sans le bonheur, nous ne pouvons pas parler de succès (1). » C’est ainsi que Thomas Sankara, président du Burkina Faso, définissait le sens de son action, treize jours avant le coup d’Etat du 15 octobre 1987 au cours duquel il devait être assassiné.

Largement méconnu hors du continent noir, Sankara demeure dans bien des mémoires africaines. Aux yeux de beaucoup, il était celui qui disait la vérité, qui vivait proche de son peuple, qui luttait contre la corruption, qui redonnait l’espoir de voir l’Afrique retrouver sa dignité. Mais il était plus que cela encore : un stratège politique, un président créatif et énergique qui s’était engagé jusqu’au sacrifice suprême, une voix qui porta haut et fort les revendications du tiers-monde (2).

Sankara est né le 21 décembre 1949 dans ce qui s’appelait alors la Haute-Volta, une colonie française qui obtiendra son indépendance en 1960. A l’école, Sankara côtoie les fils de colons et découvre l’injustice. Il sert la messe mais refuse in extremis d’entrer au séminaire. C’est paradoxalement au prytanée militaire du Kadiogo qu’il va s’ouvrir à la politique au contact d’un enseignant marxiste, militant du Parti africain de l’indépendance (PAI). A l’école militaire interafricaine d’Anstirabé, à Madagascar, le jeune officier apprend aussi la sociologie, les sciences politiques, l’économie politique, le français, les « sciences agricoles ». C’est sur la Grande Ile, où il assiste en 1972 à la révolution qui renverse le régime néocolonialiste de Philibert Tsiranana, que naissent ses idées en faveur d’une « révolution démocratique et populaire ».

Une génération modernisatrice En 1974, lors de la guerre avec le Mali, il se fait remarquer par un exploit militaire. Puis crée, avec d’autres officiers (il est capitaine), une organisation clandestine. Il se rapproche de militants d’extrême gauche, lit beaucoup sur de nombreux sujets, questionne, approfondit, prend goût au débat politique. Depuis son indépendance, la Haute-Volta, petit pays enclavé d’Afrique de l’Ouest, connaît une alternance de périodes d’exception et de démocratie parlementaire. C’est l’unique Etat de la région à élire un président au second tour, le général Aboubacar Sangoulé Lamizana, en 1978. Celui-ci gère le pays de manière paternaliste. A gauche, seul le parti de l’historien Joseph Ki-Zerbo, le Front populaire voltaïque (FPV), participe aux élections, parfois aussi au pouvoir, tout en étant implanté dans les syndicats.

Se complaisant dans les joutes parlementaires, les politiciens se coupent de la réalité du pays et de ses forces vives, notamment la petite bourgeoisie urbaine très politisée. Des scandales financiers déconsidèrent les officiers supérieurs au pouvoir. Au sein de l’armée, une jeune génération ambitieuse et désireuse de modernisation s’oppose à des cadres plus âgés, moins éduqués.

Après une succession de grèves dans tout le pays, un premier coup d’Etat militaire reçoit, en novembre 1980, l’appui de l’opposition légale, dont celui du FPV. Mais le nouveau régime, qui bénéficie pourtant d’une certaine popularité, va se montrer répressif, poussant des dirigeants syndicaux à la clandestinité. Des officiers sont mêlés à des scandales. Secrétaire d’Etat à l’information, Sankara démissionne en direct à la télévision, prononçant cette phrase restée célèbre : « Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple ! »

C’est une nouvelle fraction de l’armée qui se voit déconsidérée, de même que le parti de Ki-Zerbo. Un second coup d’Etat a lieu en novembre 1982. Le clivage va alors se faire sentir entre ceux qui souhaitent la continuité institutionnelle et les officiers révolutionnaires regroupés autour du capitaine Sankara. Nommé premier ministre, celui-ci en profite pour exacerber les contradictions au cours de réunions publiques où il dénonce les « ennemis du peuple » et l’« impérialisme ».

Alors que M. Guy Penne, conseiller aux affaires africaines de François Mitterrand, atterrit à Ouagadougou, capitale du pays, Sankara est arrêté, le 17 mai 1983. Les organisations de gauche clandestines, le PAI et l’Union des luttes communistes reconstruite (ULC-R) manifestent pour demander sa libération. Il a su se faire respecter, non sans mal, par des organisations civiles qui se méfient des militaires, mais aussi par les militaires, qui reconnaissent en lui l’un des leurs, un soldat fier de l’être. Sankara libéré, toutes ces forces préparent ensemble la prise du pouvoir. Les commandos militaires de Po, dans le sud du Burkina Faso, dirigés par le capitaine Blaise Compaoré, montent sur la capitale le 4 août 1983 ; les employés des télécommunications coupent les lignes ; des civils attendent les soldats pour les guider dans la ville. Celle-ci tombe rapidement aux mains des révolutionnaires.

Devenu président, Sankara définit ainsi son objectif principal : « Refuser l’état de survie, desserrer les pressions, libérer nos campagnes d’un immobilisme moyenâgeux ou d’une régression, démocratiser notre société, ouvrir les esprits sur un univers de responsabilité collective pour oser inventer l’avenir. Briser et reconstruire l’administration à travers une autre image du fonctionnaire, plonger notre armée dans le peuple par le travail productif et lui rappeler incessamment que, sans formation patriotique, un militaire n’est qu’un criminel en puissance (3). » Et la tâche est immense, la Haute-Volta est alors parmi les pays les plus pauvres du monde (4) : un taux de mortalité infantile estimé à 180 pour 1000, une espérance de vie se limitant à 40 ans, un taux d’analphabétisme allant jusqu’à 98 %, un taux de scolarisation de 16 %, et enfin un produit intérieur brut par tête de 53 356 francs CFA (soit à peine plus de 72 euros).

Sankara cache à peine ses influences marxistes. En revanche, ceux qui se pressent autour de lui sont souvent loin de partager ses références politiques. Il cherche surtout à s’entourer de gens compétents et motivés, et regroupe à la présidence près de cent cinquante collaborateurs minutieusement choisis, quelques idéologues, mais surtout les meilleurs cadres du pays. Les projets ne cessent de fuser tandis qu’il impose en permanence des délais d’étude de faisabilité jugés souvent… irréalisables.

La révolution s’entend pour lui comme l’amélioration concrète des conditions de vie de la population. C’est la rupture dans tous les domaines : transformation de l’administration ; redistribution des richesses ; libération de la femme ; responsabilisation et mobilisation de la jeunesse ; mise à l’écart de la chefferie traditionnelle, jugée responsable du retard des campagnes ; tentative de faire des paysans une classe sociale révolutionnaire ; réforme de l’armée pour la mettre au service du peuple en lui assignant aussi des tâches de production ; décentralisation et recherche d’une démocratie directe à travers les comités de défense de la révolution (CDR) chargés de la mettre en œuvre localement ; lutte sans merci contre la corruption ; etc. Le 4 août 1984, la Haute-Volta est symboliquement rebaptisée Burkina Faso, le « pays des hommes intègres ».

Le Conseil national de la révolution (CNR) (5) lance le plan populaire de développement (PPD) : les provinces déterminent leurs objectifs et doivent se doter des moyens nécessaires pour les atteindre. Sankara en résume ainsi la philosophie : « Le plus important, je crois, c’est d’avoir amené le peuple à avoir confiance en lui-même, à comprendre que, finalement, il peut s’asseoir et écrire son développement ; il peut s’asseoir et écrire son bonheur ; il peut dire ce qu’il désire. Et en même temps, sentir quel est le prix à payer pour ce bonheur (6). »

Précurseur en matière d’écologie Le CNR pratique l’autoajustement : les dépenses de fonctionnement diminuent au profit de l’investissement, les moyens sont rationalisés. Mais l’effort populaire d’investissement (EPI) se traduit par des ponctions sur les salaires de 5 % à 12 %, une mesure tempérée par la gratuité des loyers pendant un an. Une zone industrielle en friche est réhabilitée à Ouagadougou.

Il s’agit de promouvoir un développement économique autocentré pour ne pas dépendre de l’aide extérieure : « Ces aides alimentaires (…) qui installent dans nos esprits (…) ces réflexes de mendiant, d’assisté, nous n’en voulons vraiment plus ! Il faut produire, produire plus parce qu’il est normal que celui qui vous donne à manger vous dicte également ses volontés (7). »

Un mot d’ordre s’impose : « Produisons et consommons burkinabé ». Les importations de fruits et légumes ont été interdites pour inciter les commerçants à aller chercher la production dans le sud-ouest du pays. Difficilement accessible, cette région était délaissée au profit des marchés de la Côte d’Ivoire, reliée au Burkina par une route goudronnée. Des circuits de distribution sont mis en place avec le développement d’une chaîne nationale de magasins. En outre, via les CDR, les salariés peuvent acheter les produits nationaux sur leur lieu de travail. Les fonctionnaires sont ainsi incités à porter le Faso dan fani, l’habit traditionnel, fabriqué à l’aide de bandes de coton tissées de façon artisanale. Effet d’entraînement, de très nombreuses femmes se mettent à tisser dans la cour de leur maison, ce qui leur permet d’acquérir un revenu propre.

Sankara apparaît comme un précurseur en matière de défense de l’environnement. Non seulement il pointe les responsabilités humaines dans l’avancée du désert, mais il en tire aussi les conséquences. Dès avril 1985, le CNR lance les « trois luttes » : contre la coupe abusive du bois, accompagnée de campagnes de sensibilisation à l’utilisation du gaz ; contre les feux de brousse ; contre la divagation des animaux. Partout, les paysans construisent des retenues d’eau, souvent à mains nues, pendant que le gouvernement relance des projets de barrage. Sankara dénonce les insuffisances de l’aide de Paris, dont les entreprises sont les principales bénéficiaires des marchés de grands travaux.

Porte-parole du tiers-monde, Sankara critique l’ordre international. Les thèmes qu’il développe reçoivent un écho dans le mouvement altermondialiste d’aujourd’hui : les injustices de la mondialisation et du système financier international, l’omniprésence du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, le cercle vicieux de la dette des pays du tiers-monde. Pour Sankara, cette dette trouve son origine dans les « propositions alléchantes » des « assassins techniques » venus des institutions financières internationales. Elle est devenue un moyen de « reconquête savamment organisée de l’Afrique, pour que sa croissance et son développement obéissent à des paliers, à des normes qui nous sont totalement étrangers (8) ». Le Burkina Faso décidera d’ailleurs de ne pas signer de prêts avec le FMI, qui souhaitait imposer ses « conditionnalités ».

Révolutionnaire, Sankara n’en développe pas moins une réflexion sur la démocratie et sa traduction concrète par la mobilisation de toutes les composantes de la population. Ce qui implique l’émancipation des classes populaires et des femmes. « La démocratie est le peuple avec toutes ses potentialités et sa force, énonce-t-il. Le bulletin de vote et un appareil électoral ne signifient pas, par eux-mêmes, qu’il existe une démocratie. Ceux qui organisent des élections de temps à autre, et ne se préoccupent du peuple qu’avant chaque acte électoral, n’ont pas un système réellement démocratique. (…) On ne peut concevoir la démocratie sans que le pouvoir, sous toutes ses formes, soit remis entre les mains du peuple ; le pouvoir économique, militaire, politique, le pouvoir social et culturel (9). »

Créés très rapidement après la prise du pouvoir le 4 août 1983, les CDR sont chargés d’exercer localement le pouvoir au nom du peuple. Ils assument de nombreuses responsabilités bien au-delà de la seule sécurité publique : formation politique, assainissement des quartiers, développement de la production et de la consommation des produits locaux, participation au contrôle budgétaire dans les ministères, etc. Ils rejettent même, après débats, plusieurs projets nationaux, comme celui de l’« école nouvelle », jugé trop radical. Mais les CDR sont aussi à l’origine de nombreux débordements et exactions. Ils servent de fer de lance contre les syndicats jugés dangereux puisque contrôlés par des organisations comme le PAI, entré dans l’opposition en août 1984, et le Parti communiste révolutionnaire voltaïque (PCRV). Sankara est le premier à dénoncer les excès et insuffisances des CDR, souvent dus aux querelles que se livrent les différentes organisations soutenant la révolution (10).

Ce président d’un type nouveau, dont tout le monde veut bien louer aujourd’hui le patriotisme et l’intégrité, l’engagement personnel et le désintéressement, était en 1987 devenu gênant. Sa lutte de plus en plus populaire contre le néocolonialisme menaçait le pouvoir des autres présidents, plus dociles, d’Afrique de l’Ouest, et plus généralement la place de la France sur le continent noir.

Le complot va se mettre en place implacablement. Second du régime, l’actuel président du Burkina Faso Blaise Compaoré s’en charge, avec le soutien probable de la France, de la Côte d’Ivoire et de la Libye. Selon Jeune Afrique (2 juin 1998), hebdomadaire désigné légataire des écrits de Jacques Foccart (11), « à cette époque numéro deux d’une révolution à laquelle il ne croit plus, de plus en plus proche d’Houphouët[-Boigny] grâce auquel il fit connaissance de sa future femme, le beau Blaise rencontra son homologue français [Jacques Chirac] alors premier ministre, via le président ivoirien, et Jacques Foccart, qui lui présenta l’état-major de la droite française, en particulier Charles Pasqua ».

Pour François-Xavier Verschave, il n’y a aucun doute : « [Mouammar] Kadhafi et la Françafrique multipliaient les causes communes. Cimentées par l’antiaméricanisme. Agrémentées d’intérêts bien compris. L’élimination du président burkinabé Thomas Sankara est sans doute le sacrifice fondateur. Foccart et l’entourage de Kadhafi convinrent en 1987 de remplacer un leader trop intègre et indépendant, au point d’en être agaçant, par un Blaise Compaoré infiniment mieux disposé à partager leurs desseins. L’Ivoirien Houphouët fut associé au complot (12). »

Le 15 octobre 1987, Sankara est assassiné. M. Compaoré lui succède, qui deviendra un fidèle exécutant des thèses libérales et le successeur de Félix Houphouët-Boigny en tant que meilleur allié de Paris dans la région. Son rôle stratégique dans la « françafrique » est illustré par la création récente de l’Association française d’amitié franco-burkinabé, présidée par M. Penne. On y retrouve M. Michel Roussin, ancien des services secrets, membre du Mouvement des entreprises de France (Medef) et numéro deux du groupe Bolloré en Afrique. Ancien ministre de la coopération de M. Edouard Balladur en 1993, il côtoie ses successeurs à ce poste : M. Jacques Godfrain, autrefois proche de Foccart ; M. Pierre-André Wiltzer, membre de l’Union pour la démocratie française (UDF) ; et le socialiste Charles Josselin.

L’arrivée de M. Compaoré à la tête du Burkina, en 1987, a eu des conséquences au-delà de ses frontières. L’alliance qui se fait jour via les réseaux « françafricains » mêle des personnalités politiques, des militaires ou des affairistes de Côte d’Ivoire, de France, de Libye et du Burkina Faso. Elle soutiendra M. Charles Taylor, responsable des effroyables guerres civiles qui se dérouleront au Liberia, puis en Sierra Leone, sur fond de trafic de diamants et d’armes (13). Aujourd’hui, après avoir abrité les militaires rebelles ivoiriens, M. Compaoré est présenté comme un homme de paix puisqu’il parraine la réconciliation des acteurs de la crise.

Tout a été fait pour effacer Sankara de la mémoire de son pays. Pourtant, il reste présent (disques et tradition orale, films, documentaires, livres) ; Internet ne fait qu’amplifier le phénomène. Enfin la Campagne internationale justice pour Thomas Sankara (CIJS) demande qu’une enquête soit officiellement ouverte sur l’assassinat de Sankara. Une recommandation historique du Comité des droits de l’homme des Nations unies lui a donné raison en mars 2006, mais la procédure n’est pas terminée et Ouagadougou compte sur le caractère peu coercitif du droit international. Le CIJS maintient la pression en lançant une pétition (14).

De nouveaux horizons pourraient s’ouvrir. Une expérience révolutionnaire se renforce en Amérique latine ; le Venezuela multiplie les initiatives en direction de l’Afrique et reprend certains thèmes de la révolution sankariste, mais avec les moyens de son pétrole en plus. L’espoir doit revenir. Il sera d’autant plus fécond qu’on aura tiré les enseignements des réussites de la révolution burkinabé et des difficultés auxquelles elle a été confrontée.

Bruno Jaffré. (1)(www.sankara20ans.net),



La liberté se conquiert

Par Thomas Sankara(…) Il est nécessaire, il est urgent que nos cadres et nos travailleurs de la plume apprennent qu’il n’y a pas d’écriture innocente. En ces temps de tempêtes, nous ne pouvons laisser à nos seuls ennemis d’hier et d’aujourd’hui le monopole de la pensée, de l’imagination et de la créativité.

Il faut avant qu’il ne soit trop tard – car il est déjà tard – que ces élites, ces hommes de l’Afrique, du tiers-monde, reviennent à eux-mêmes – c’est-à-dire à leur société, à la misère dont nous avons hérité – pour comprendre non seulement que la bataille pour une pensée au service des masses déshéritées n’est pas vaine, mais qu’ils ne peuvent devenir crédibles sur le plan international qu’en inventant réellement, c’est-à-dire en donnant de leurs peuples une image fidèle, une image qui leur permette de réaliser des changements profonds de la situation sociale et politique, susceptibles de nous arracher à la domination et à l’exploitation étrangères qui livrent nos Etats à la seule perspective de la faillite.

C’est ce que nous avons perçu, nous, peuple burkinabé (…). Il nous fallait donner un sens aux révoltes grondantes des masses urbaines désœuvrées, frustrées et fatiguées de voir circuler les limousines des élites aliénées qui se succédaient à la tête de l’Etat et qui ne leur offraient rien d’autre que les fausses solutions pensées et conçues par les cerveaux des autres. Il nous fallait donner une âme idéologique aux justes luttes de nos masses populaires mobilisées contre l’impérialisme monstrueux. (…)

Nous voudrions que notre parole s’élargisse à tous ceux qui souffrent dans leur chair. Tous ceux qui sont bafoués dans leur dignité par une minorité d’hommes ou par un système qui les écrase. (…) Je ne parle pas seulement au nom de mon Burkina Faso tant aimé, mais également au nom de tous ceux qui ont mal quelque part.

Je parle au nom de ces millions d’êtres qui sont dans les ghettos parce qu’ils ont la peau noire ou qu’ils sont de cultures différentes, et qui bénéficient d’un statut à peine supérieur à celui d’un animal. (…) Je m’exclame au nom des chômeurs d’un système structurellement injuste et conjoncturellement désaxé, réduits à ne percevoir de la vie que le reflet de celle des plus nantis.

Je parle au nom des femmes du monde entier, qui souffrent d’un système d’exploitation imposé par les mâles. En ce qui nous concerne, nous sommes prêts à accueillir toutes les suggestions du monde entier nous permettant de parvenir à l’épanouissement total de la femme burkinabé. En retour, nous donnons en partage à tous les pays l’expérience positive que nous entreprenons avec des femmes désormais présentes à tous les échelons de l’appareil d’Etat et de la vie sociale au Burkina Faso. (…) Seule la lutte libère, et nous en appelons à toutes nos sœurs de toutes les races pour qu’elles montent à l’assaut pour la conquête de leurs droits.

Je parle au nom des mères de nos pays démunis qui voient mourir leurs enfants de paludisme ou de diarrhée, ignorant qu’il existe pour les sauver des moyens simples que la science des multinationales ne leur offre pas, préférant investir dans les laboratoires de cosmétiques et dans la chirurgie esthétique pour les caprices de quelques femmes ou d’hommes dont la coquetterie est menacée par les excès de calories de leurs repas trop riches. (…)

Je parle aussi au nom de l’enfant. L’enfant du pauvre qui a faim et qui louche furtivement vers l’abondance amoncelée dans une boutique pour riches. (…)

Je parle au nom des artistes – poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, acteurs –, hommes de bien qui voient leur art se prostituer pour l’alchimie des prestidigitations du show-business. Je crie au nom des journalistes qui sont réduits soit au silence, soit au mensonge, pour ne pas subir les dures lois du chômage. Je proteste au nom des sportifs du monde entier dont les muscles sont exploités par les systèmes politiques ou les négociants de l’esclavage moderne. (…)

Mes pensées vont à tous ceux qui sont touchés par la destruction de la nature et à ces trente millions d’hommes qui vont mourir comme chaque année, abattus par la redoutable arme de la faim. Militaire, je ne peux pas oublier ce soldat obéissant aux ordres, le doigt sur la détente, et qui sait que la balle qui va partir ne porte que le message de la mort. (…)

Notre révolution, au Burkina Faso, est ouverte aux malheurs de tous les peuples. Elle s’inspire aussi de toutes les expériences des hommes depuis le premier souffle de l’humanité. Nous voulons être les héritiers de toutes les révolutions du monde, de toutes les luttes de libération des peuples du tiers-monde. (…)

Ouverts à tous les vents de la volonté des peuples et de leurs révolutions, nous instruisant aussi de certains terribles échecs qui ont conduit à de tragiques manquements aux droits de l’homme, nous ne voulons conserver de chaque révolution que le noyau de pureté qui nous interdit de nous inféoder aux réalités des autres, même si par la pensée nous nous retrouvons dans une communauté d’intérêts. (…)

Il n’y a plus de duperie possible. Le nouvel ordre économique mondial pour lequel nous luttons et continuerons de lutter ne peut se réaliser que si nous parvenons à ruiner l’ancien ordre qui nous ignore, si nous imposons la place qui nous revient dans l’organisation politique du monde, si, prenant conscience de notre importance dans le monde, nous obtenons un droit de regard et de décision sur les mécanismes qui régissent le commerce, l’économie et la monnaie à l’échelle planétaire.

Le nouvel ordre économique international s’inscrit tout simplement à côté de tous les autres droits des peuples – droit à l’indépendance, au libre choix des formes et des structures de gouvernement – comme le droit au développement. Et comme tous les droits des peuples, il s’arrache dans la lutte et par la lutte des peuples. Il ne sera jamais le résultat d’un acte de générosité d’une puissance quelconque. (…)

J’ai parcouru des milliers de kilomètres. Je suis venu ici pour demander à chacun de vous que nous puissions mettre ensemble nos efforts pour que cesse la morgue des gens qui n’ont pas raison, pour que s’efface le triste spectacle des enfants mourant de faim, pour que disparaisse l’ignorance, pour que triomphe la rébellion légitime des peuples, pour que se taise le bruit des armes (…).

Discours de Thomas Sankara devant l’Assemblée générale des Nations unies, le 4 octobre 1984. Extrait de Thomas Sankara parle. La révolution au Burkina Faso, 1983-1987, Pathfinder, 2007 (www.pathfinderpress.com, livres.pathfinder@laposte.net). Femmes, Impérialisme, Tiers-monde, Afrique, Burkina

Sources :
- monde diplomatique
- africatime.com

Pourquoi SANKARA a été assassiné ?

Réflexion proposée par Ouékouri A.

15 octobre 1987, le malheur allait frapper encore une fois l’Afrique. Un de ses dignes fils venait de s’écrouler devant l’ennemi dans son combat pour la liberté, le développement. Thomas SANKARA est mort ! Mais pourquoi ?

Pour que ce genre de crimes ne se reproduise plus, nous devons de chercher les vraies causes de l’assassinat de cet Espoir africain.

Les raisons évoquées jusque là s’articulent autour de la trahison des amis et frères d’armes d’hier, manipulés par l’impérialisme. Cependant, la principale à mon sens, est que ses alliés ignoraient ce qu’était la révolution. SANKARA est mort parce que ses amis ne voyaient pas la pertinence de ses actes, le sens de son combat, de son sacrifice. SANKARA a été assassiné car il semblait être le seul à savoir et à comprendre ce qu’il faisait. SANKARA a été assassiné car il était entouré de personnes qui suivaient un phénomène de « mode ». Si les frères d’armes de Thom SANK étaient convaincus qu’en prenant le pouvoir un certain 04 août 1983, le régime qu’il fallait pour le Burkina était la révolution, ils allaient comprendre comme le disait SANKARA dans ses discours, que l’impérialiste allait essayer d’infiltrer le groupe. Ils allaient comprendre que le 15 octobre 1987 ne devait pas exister. Mais il y en a qui étaient habitués ou, qui voulaient goûter aux véhicules de luxe, aux voyages en première classe et à la caisse noire. Répondant à une question d’un journaliste de savoir s’il se sentait isolé en Afrique (les dirigeants) SANKARA répondit « mal compris, mal aimé ».

Oui SANKARA a été mal compris par ceux qui ne voulaient pas le comprendre, comprendre sa révolution. Mais comme un cycliste grimpant une pente raide, il était obligé de continuer.

SANKARA est mort physiquement mais ses idées restent et sont vivantes ! Il revient aux nouveaux « SANKARA » de se les approprier, de les améliorer pour poursuivre le combat pour une nouvelle Afrique !

L’encombrant héritage de Thomas Sankara

Source : Le monde diplomatique

Minutieusement planifié, le coup d’Etat du 15 octobre dernier au Burkina Faso n’a laissé aucune chance au président Thomas Sankara. Le nouvel homme fort, le capitaine Blaise Compaoré a clos ainsi de manière sanglante, la première expérience « nationaliste et révolutionnaire » menée dans ce pays très pauvre, depuis août 1983, par une génération de « cadets » de l’armée. Le Burkina Faso entre sans doute dans une période d’instabilité. Les ressentiments et les sourdes luttes intérieures prendront-ils le pas sur les indispensables projets de développement ?

Par Pascal Labazée

En quatre ans de pouvoir, le président du Conseil national de la révolution (CNR) avait su redéfinir la somme du possible et du pensable par laquelle le développement d’un pays comptant parmi les plus démunis du monde pouvait être envisagé. Au moment où s’essoufflaient les idéologies de la « malédiction » et celles de la « négritude », où les recettes du FMI et les bonnes intentions du plan de Lagos s’érigeaient en mythes de rechange, Thomas Sankara rappela à l’ensemble du continent africain – et singulièrement à sa jeunesse – que le déficit vivrier, le sous-développement manufacturier et la dépendance ne pourraient trouver d’issue sans l’intégration des habituels exclus du jeu social : les paysans, les femmes, les ruraux prolétarisés. Le charisme du « camarade-président » tenait dans cette révolte de la pensée, plus pragmatique que son discours d’orientation politique (DOP) du 2 octobre 1983 ne le laissait supposer, et qui constitua quatre ans durant un nécessaire point de passage de la réflexion, y compris pour ceux qu’elle ne ménageait pas (1).

Le projet politique, et plus encore le rythme de son application, a suscité des réserves parmi les salariés urbains et les opérateurs économiques, sommés de consacrer au développement rural une part importante de leurs ressources et de leur temps (2). De plus, les comités de défense de la révolution (CDR), implantés dans les villages, détenaient de larges pouvoirs administratifs, économiques (depuis août 1985, une réorganisation foncière leur donne un rôle-clé en matière de gestion des terres) et judiciaires (les responsables des CDR siègent aux tribunaux de conciliation chargés de juger « tout comportement antisocial » ) : cette évolution a heurté de front la puissante chefferie traditionnelle, notamment en pays mossi (3), contestée tant dans son autorité que dans les valeurs qu’elle incarne. Le soutien de la paysannerie devait, à terme, marginaliser ces oppositions et assurer le régime d’une assise populaire. Or la mise en scène de sa mobilisation au sein de réunions organisées par les comités et, plus récemment, dans l’Union nationale des paysans du Burkina (4) n’a jamais signifié son adhésion aux objectifs de la révolution. La faiblesse de l’expérience révolutionnaire fut d’abord celle du renversement des alliances sociales.

Le tragique coup d’Etat du 15 octobre révèle en outre que les quatre principaux dirigeants militaires du CNR n’ont pas réussi à porter les débats d’orientation au-delà de la sphère étroite du Conseil et des groupes politiques qui s’y trouvaient représentés (5). Dès l’origine, les CDR ont été conçus comme une instance d’exécution des décisions, un instrument plus ou moins maîtrisé de mobilisation. D’autres organisations de masse – l’Union des femmes du Burkina (UFB), une organisation de jeunesse et l’Union des anciens du Burkina (UNAB) – sont venues compléter la trame du contrôle social sans qu’il en résultât une réelle décentralisation du débat politique. Le coup d’Etat, habituelle figure du changement politique au Burkina, dont l’exécution s’était jusqu’à présent déroulée de façon pacifique, était l’issue prévisible des conflits ouverts qui traversaient depuis six mois l’instance suprême du pays.

Contre les fléaux de l’agriculture

Incontestablement, l’acquis principal de la révolution d’août 1983 réside dans la restauration, certes fragile, des conditions de production agricole. Les actions ont privilégié la maîtrise de l’eau et l’aménagement des terroirs. Jusqu’en décembre 1985, près de huit mille chantiers ont ainsi couvert le pays, les taux de réalisation les plus élevés concernant ceux que la paysannerie avait elle-même définis et gérés. La conjonction d’un ambitieux Plan quinquennal engagé en 1986 (6) et d’une saison des pluies enfin abondantes avait permis de rompre avec le déficit vivrier structurel : un excédent de 20 000 tonnes de céréales fut dégagé pendant la campagne 1986-1987. Les cultures commerciales ont aussi bénéficié de la progression des rendements et des surfaces : la production cotonnière, principale recette d’exportation du pays, atteignait 150 000 tonnes en 1987, soit un doublement par rapport à 1983. Il revient en outre au CNR d’avoir courageusement engagé la lutte contre les trois fléaux de l’agriculture burkinabé – la coupe abusive du bois, les feux de brousse, la divagation du cheptel, – heurtant ainsi des pratiques profondément ancrées dans la paysannerie, au moment même où les dirigeants recherchaient son appui. Un tel programme n’était envisageable qu’à la double condition d’une compression du coût des travaux et d’un renversement des flux financiers entre villes et campagnes. De ce point de vue, la participation des organisations non gouvernementales (soixante-dix travaillent régulièrement dans le pays) et la coordination de leurs activités dans un « bureau de suivi » ont facilité la compression des charges d’exécution des projets en mettant l’accent sur des microréalisations à technologie légère. Leur participation au développement (20 milliards de francs CFA d’investissements en 1985, 34 milliards prévus sur la période 1986-1990) intervient d’ailleurs dans un contexte de désengagement de l’assistance financière internationale (- 25% de 1982 à 1985) et particulièrement de l’aide bilatérale française (de 88 à 19 millions de dollars entre ces deux dates). Quant au renversement des termes d’échange entre villes et campagnes, il reposa d’abord sur un net relèvement du prix d’achat des produits agricoles. Cette mesure, qui entraîna une baisse du pouvoir d’achat des salariés, était destinée à inciter les ruraux à accroître leur production et à accéder au marché des intrants (on peut rappeler que, selon la FAO, 15 % à 30% des récoltes sont détruites chaque année faute d’une protection efficace des stocks vivriers).

« Consommons burkinabé ! »

La recommandation du discours présidentiel du 4 août 1986 a surpris, concernant un Etat enclavé dont la dépendance externe s’est régulièrement accentuée depuis l’indépendance. Une stratégie d’autarcie partielle était pourtant esquissée, dont la valeur symbolique ne manqua pas d’indisposer les partenaires de la Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest (CEAO), notamment la Côte-d’Ivoire et le Mali. L’interdiction des importations de fruits, le relèvement de la taxe sur la bière et, récemment, l’obligation faite aux fonctionnaires de porter le faso dan fani – pagne en coton tissé localement, – furent les premières tentatives de création d’un marché local de substitution. Plus généralement, la révolution s’est accompagnée d’une gestion des grands équilibres financiers que, à bien des égards, le Fonds monétaire n’aurait pas reniée : stabilisation du service de la dette extérieure, rigueur dans l’administration d’un budget de 100 milliards de francs CFA dont l’équilibre, jusqu’en 1987, tenait à la compression des charges de fonctionnement et au relèvement de la pression fiscale urbaine (7). Enfin, le capitaine Sankara devait engager un difficile combat contre la corruption dans la fonction publique et parapublique. Dès 1984, des tribunaux populaires furent chargés d’instruire nombre de dossiers de détournements de fonds ; le dispositif de contrôle s’accentua lorsque, en 1986, une session budgétaire se consacra à l’étude de la gestion des entreprises d’Etat. En février 1987, une commission de « prévention contre la corruption » étendit ses investigations à « toute personne appelée à des fonctions de responsabilité » et commença à disséquer le patrimoine des dirigeants du CNR. De plus, le traditionnel turn-over gouvernemental et la réduction du train de vie des hauts fonctionnaires ont contribué à rompre avec l’usage, développé par les trois premières républiques, des rentes de situation ministérielle. Si la crédibilité des autorités est sortie renforcée de ces opérations, il est néanmoins incontestable que des rancoeurs personnelles, nées parmi plusieurs centaines de fonctionnaires, ont ici trouvé leurs racines.

Le modèle « sankariste » de développement n’a pourtant pas endigué la montée de deux formes de résistance sur lesquelles ont cru pouvoir s’appuyer les auteurs du coup d’Etat du 15 octobre. D’une part, le rythme des réformes a multiplié les mécontentements bien au-delà de l’étroite sphère urbaine ; à partir de 1985, des formes passives et non organisées d’opposition aux contraintes sociales sont apparues. D’autre part, les puissantes confédérations syndicales et les groupes politiques ont vu, dans ces mécontentements, l’occasion d’affirmer leur audience. Le président semblait conscient des difficultés économiques et de la progressive dissolution de son assise politique. Prononcé le 4 août 1987, le discours de l’An V évoquait, en effet, l’indispensable « unité des révolutionnaires » et la pause « dont nous avons besoin pour consacrer nos efforts aux tâches d’organisation politique ». Le premier front de mécontentement s’est constitué en milieu urbain. La réduction du pouvoir d’achat des salaires (- 30 % par rapport à 1982), la récession commerciale et manufacturière (fin 1985, quarante-huit des soixante-sept établissements d’envergure nationale connaissaient de graves difficultés financières) et le discrédit des CDR où l’opportunisme politique était devenu le plus sûr moyen d’accéder aux postes de pouvoir ont accéléré la démobilisation. La présence des salariés aux réunions politiques, aux entraînements sportifs obligatoires et aux travaux d’intérêt collectif se faisait moins assidue. Plus grave pour le suivi des opérations de développement fut l’expatriation d’intellectuels, de cadres et de techniciens attirés par l’écart entre les salaires burkinabés et ceux des Etats limitrophes.

Exacerbation des contradictions

Mais les paysans, pourtant prompts à se mobiliser sur des projets coïncidant avec leur stratégie de survie, ont eux-mêmes réagi aux diverses tentatives de contrôle social d’un pouvoir qui s’est obstiné à voir en eux une composante « économiquement et culturellement arriérée » de la petite bourgeoisie. Dans une large mesure, la paysannerie a su intégrer l’institution des CDR à ses pratiques sociales : les représentants des comités ont été choisis parmi les fils des chefs coutumiers, tandis que les militants les plus avisés, redoutant les armes de la tradition (8), ont préféré le compromis à l’épreuve de force. La réforme foncière d’août 1985, qui devait révolutionner le mode de gestion des terroirs, est aussi restée lettre morte. Faute de correspondre à la diversité des contraintes régionales – litiges entre communautés autochtones et migrants mossis dans l’Ouest, fragilité des équilibres fonciers dans la région surpeuplée du plateau mossi, – les CDR ne se sont guère pressés d’intervenir dans l’administration des surfaces cultivées. De même, les formes étatiques, supposées supérieures, d’organisation de la production au sein des grands projets d’aménagement rural du Sourou et de Douna ont créé un lourd contentieux entre les autorités et les populations concernées, attachées aux parcelles familiales. Ultime revers de la politique agricole : faute de moyens de stockage, d’infrastructures commerciales et, plus encore, de débouchés solvables, les surplus de production des années 1986 et 1987 n’ont pu être écoulés. La mévente du karité, des mangues et même des produits céréaliers a stimulé un circuit commercial spéculatif et passablement découragé les agriculteurs. Certes, par deux fois, le capitaine Sankara a tenté de construire une médiation entre le pouvoir et la paysannerie. La création de l’Union des anciens de Burkina en février 1986, outre qu’elle permit de jeter un pont en direction de deux anciens présidents restés populaires, MM. Maurice Yaméogo et Sangoulé Lamizana, nommés membres d’honneur, donnait à la gérontocratie une reconnaissance implicite. Plus récemment, la formation d’une Union des paysans venait compléter l’ouverture. Il reste qu’aucune de ces organisations ne détenait de réels pouvoirs et qu’elles apparurent plus comme des tentatives de contrôle que comme des instances de dialogue. Enfin, un troisième front de mécontentement, à la fois économique et idéologique, s’est formé dans les milieux du négoce, dont l’influence sur la communauté islamique (40 % de la population) est prépondérante. D’une part, le contentieux économique s’est alourdi depuis un an : la contraction des débouchés intérieurs et le relèvement de l’impôt sur les transactions (+ 38 % prévus au budget 1987), la mise en place d’une « police économique de distribution », formaient autant de griefs pour un secteur dont la spéculation est la base fondamentale d’accumulation (9). En outre, le CNR décidait, il y a cinq mois, de mener campagne contre la consommation de noix de kola, dont la commercialisation assure l’assise financière des réseaux importateurs dioula et yarsé. D’autre part, les mesures d’interdiction de la mendicité, et plus encore le projet de code de la famille prévoyant, au détour de 984 articles, l’obligation de la monogamie et l’égalité des descendants en matière d’héritage, sont venus raviver les blessures des premières heures de la révolution, où les représentants de l’islam étaient rangés parmi les « ennemis du peuple ». L’ampleur de la crise devait apparaître, en décembre 1985, lorsque la bande frontalière de l’Agacher fut l’objet d’un conflit armé entre le Mali et le Burkina. La « guerre de Noël » révéla la précarité des alliances passées avec les Etats frères. En particulier, l’Algérie et le Ghana se contentèrent de vagues appels au calme, excluant tout soutien direct au Burkina. De plus, l’ouverture par les forces armées maliennes d’un front proche de Bobo-Dioulasso visait à radicaliser les oppositions diffuses des populations islamisées de l’Ouest burkinabé, sur lesquelles les CDR n’ont jamais eu de réelle emprise. Le conflit militaire posait finalement une question relative à l’avenir même de la révolution : quel soutien espérer d’une paysannerie restée méfiante, et d’une petite bourgeoisie urbaine lassée par l’austérité ?

Les résistances à la fois économiques, sociales, culturelles parmi la population ont été à l’origine des divergences d’analyse entre les responsables politiques. Elles ont amorcé le processus de désagrégation de l’ « unité des révolutionnaires » et l’accumulation des défiances dans le CNR à l’égard de son leader. Thomas Sankara a tenté d’y répondre en réorientant, au cours de l’année 1986, les structures de la mobilisation sociale. Dès avril, il essayait de reprendre en main les CDR, passablement discrédités, et dénonçait à leur première conférence les exactions commises par quelques « pillards » et « terroristes » contrôlant les comités de base. Les diverses unions de jeunes, de femmes, d’anciens et de paysans créées depuis lors devaient en outre resserrer la trame du contrôle social, tandis que la réhabilitation d’anciens dignitaires amorçait une relative décrispation politique. Enfin, une opération de recomposition des forces représentées dans le CNR fut tentée. En donnant son aval à la création de l’Union des communistes burkinabés (UCB), le président pensait à la fois s’assurer d’un relais politique capable d’intervenir hors des forces armées, et pondérer l’influence dans le CNR des groupes prochinois et pro-albanais. Las contours de cette organisation étaient du reste suffisamment imprécis pour que l’UCB apparaisse comme le premier jalon d’un regroupement de l’extrême gauche, au sein d’un parti unique dont elle aurait formé l’ossature. Le réveil du front syndical, muselé depuis 1984, devait pourtant entraîner la perte du contrôle de la situation par le président Sankara, tant sur le CNR que dans l’armée. A la veille du 1er mai 1987, alors que M. Fidèle Toé (ministre du travail) se félicitait d’avoir mis un terme au « rite du cahier des doléances » habituellement présenté par les « syndicats petits bourgeois », les quatre principales centrales, notamment la Confédération syndicale burkinabé (CSB) de M. Soumane Touré, présentaient leurs revendications dans l’unité et exigeaient un retour immédiat aux « libertés démocratiques ». Faisant suite à la plainte pour violation du droit syndical, déposée à Genève par la CSB, la démonstration de force des organisations de salariés fut suivie d’une vague de répression. Malgré les réticences d’une partie des responsables militaires – en particulier du capitaine Blaise Compaoré, – une trentaine de dirigeants syndicaux et de cadres de la LIPAD (10) étaient arrêtés. La fraction dure du CNR envisageait un temps l’exécution de M. Soumane Touré.

« Que l’armée se fonde dans le peuple »

L’épreuve de force avec les syndicats – et la création en Côte-d’Ivoire d’un Rassemblement voltaïque pour les libertés (RVL) regroupant divers opposants exilés, dont l’historien Joseph Ki Zerbo, – n’est certes pas la cause directe du coup d’Etat du 15 octobre. Mais elle a ouvert des lignes de fracture entre les dirigeants, et doublement isolé le président Sankara. D’une part, isolement dans le CNR : alors qu’il évinçait du gouvernement ceux qui avaient adopté une attitude modérée au cours de la crise syndicale (notamment MM. Valère Somé et Basile Guissou, leaders de l’ULC), le capitaine Sankara perdait progressivement le contrôle de l’UCB, sous la pression de responsables des CDR. D’autre part, isolement dans l’armée : plutôt favorables à une réelle pause sociale, préférant à la perspective d’un parti unique celle d’une pluralité d’expression à l’intérieur d’un « front », plusieurs responsables militaires, dont le capitaine Blaise Compaoré, avaient pris leurs distances par rapport aux orientations de Thomas Sankara. Le tassement du rythme des réunions du CNR, la multiplication des conflits en son sein comme au gouvernement – la veille du coup d’Etat, ce dernier devait entériner la nomination à la tête d’une force d’intervention d’élite de Vincent Sigué, dont les méthodes policières étaient violemment contestées, – témoignaient d’une radicalisation des oppositions personnelles, latentes depuis quelques mois. Il reste que les paysans, éternels « damnés de la terre » burkinabés, paraissent bien éloignés des byzantines querelles politiques, que le coup d’Etat du 15 octobre conclut dramatiquement. « Nous voulons que l’armée se fonde dans le peuple », souhaitait Thomas Sankara ; elle reste une fois encore maîtresse des destinées politiques du pays. La mort du président rompt cependant avec la tradition postcoloniale, solidement ancrée au Burkina, des coups d’Etat sans effusion de sang. Par ailleurs, l’enterrement de son corps à la sauvette rompt avec la tradition tout court, celle que partagent à la fois ses amis et ses détracteurs. Il est à craindre que le processus de « rectification » engagé par les nouveaux dirigeants n’ouvre une ère d’instabilité où les ressentiments compteront autant que les projets de développement.

Pascal Labazée.

Membre du conseil scientifique de la revue Politique africaine.

(1) Le 4 août 1983, un Conseil national de la révolution, dirigé par les capitaines Thomas Sankara, Blaise Compaoré, Henri Zongo et par le commandant J.-B. Lingani, mettait fin à une courte expérience d’équilibre des forces au sein de l’armée voltaïque, menée par le Conseil de salut du peuple et dirigée par M. Jean-Baptiste Ouédraogo, cf. P. Labazée, « La voie étroite de la révolution au Burkina-Faso », Le Monde diplomatique, février 1985.

(2) Depuis mai 1987, chaque Burkinabé devait ainsi consacrer trois semaines par an à travailler sur les chantiers nationaux, dans le cadre du Service populaire de construction de la patrie (SPCP).

(3) Occupant le plateau central du Burkina, le pays mossi concentre 50 % des 7,5 millions de Burkinabés recensés en 1985. Sur l’influence de la chefferie mossi, voir C. Savonnet-Guyot, « Le prince et le naaba » in Politique africaine, n° 20, décembre 1985.

(4) En 1987, la commémoration du 4 août fut d’ailleurs l’occasion d’un premier symposium de l’UNPB, afin de marginaliser les revendications des confédérations syndicales.

(5) En mai 1986, était publiée la liste des quatre organisations membres du CNR : l’Organisation militaire révolutionnaire (OMR), dont les capitaines Sankara et Compaoré étaient les principaux dirigeants ; l’Union des luttes communistes (ULC) mouvement prochinois reconstruit en 1984 ; le Groupe des communistes burkinabés (GCB) issu de la scission d’un mouvement pro-albanais, le PCRB ; enfin, dernier venu des groupes politiques, l’Union des communistes burkinabés (UCB), contrôlée avec l’assentiment de Thomas Sankara par le secrétaire général des CDR, M. Pierre Ouédraogo.

(6) Ce plan prévoit un volume de 112 milliards de F CFA d’investissements annuels (soit + 60 % par rapport au rythme d’investissement de la période 1979-1984), affectés pour 85 % aux activités de production.

(7) La hausse des impôts directes devait atteindre + 13 % en 1987 ; une « opération commando » de récupération des impôts, menée en mai, avait du reste permis d’élever sensiblement le taux de recouvrement.

(8) La sorcellerie fut, entre autres, l’un des moyens de préserver l’ordre social. Cf. M. Duval, Un totalitarisme sans Etat, essai d’anthrologie politique à partir d’un village burkinabé, L’Harmattan, Paris, 1985.

(9) Cf. Pascal Labazée, Entreprises et Entrepreneurs du Burkina-Faso, Karthala, Paris, à paraître.

(10) Ligue patriotique pour le développement, organisation prosoviétique évincée en août 1984 du gouvernement, et dont M. Soumane Touré fait partie.

Édition imprimée — novembre 1987 — Page 15

Discours prononcé le 4 octobre 1984 à l’ONU.

« Permettez, vous qui m’écoutez, que je le dise : je ne parle pas seulement au nom de mon Burkina Faso tant aimé mais également au nom de tous ceux qui ont mal quelque part. Je parle au nom de ces millions d’êtres qui sont dans les ghettos parce qu’ils ont la peau noire, ou qu’ils sont de cultures différentes et qui bénéficient d’un statut à peine supérieur à celui d’un animal.

Je souffre au nom des Indiens massacrés, écrasés, humiliés et confinés depuis des siècles dans des réserves, afin qu’ils n’aspirent à aucun droit et que leur culture ne puisse s’enrichir en convolant en noces heureuses au contact d’autres cultures, y compris celle de l’envahisseur.

Je m’exclame au nom des chômeurs d’un système structurellement injuste et conjoncturellement désaxé, réduits à ne percevoir de la vie que le reflet de celle des plus nantis.

Je parle au nom des femmes du monde entier, qui souffrent d’un système d’exploitation imposé par les mâles. En ce qui nous concerne, nous sommes prêts à accueillir toutes suggestions du monde entier, nous permettant de parvenir à l’épanouissement total de la femme burkinabè. En retour, nous donnons en partage, à tous les pays, l’expérience positive que nous entreprenons avec des femmes désormais présentes à tous les échelons de l’appareil d’Etat et de la vie sociale au Burkina Faso. Des femmes qui luttent et proclament avec nous, que l’esclave qui n’est pas capable d’assumer sa révolte ne mérite pas que l’on s’apitoie sur son sort.

Cet esclave répondra seul de son malheur s’il se fait des illusions sur la condescendance suspecte d’un maître qui prétend l’affranchir. Seule la lutte libère et nous en appelons à toutes nos sœurs de toutes les races pour qu’elles montent à l’assaut pour la conquête de leurs droits.

Je parle au nom des mères de nos pays démunis qui voient mourir leurs enfants de paludisme ou de diarrhée, ignorant qu’il existe, pour les sauver, des moyens simples que la science des multinationales ne leur offre pas, préférant investir dans les laboratoires de cosmétiques et dans la chirurgie esthétique pour les caprices de quelques femmes ou d’hommes dont la coquetterie est menacée par les excès de calories de leurs repas trop riches et d’une régularité à vous donner, non, plutôt à nous donner, à nous autres du Sahel, le vertige. Ces moyens simples recommandés par l’OMS et l’UNICEF, nous avons décidé de les adopter et de les populariser.

Je parle aussi au nom de l’enfant. L’enfant du pauvre qui a faim et louche furtivement vers l’abondance amoncelée dans une boutique pour riches. La boutique protégée par une épaisse vitre. La vitre défendue par une grille infranchissable. Et la grille gardée par un policier casqué, ganté et armé de matraque. Ce policier placé là par le père d’un autre enfant qui viendra se servir ou plutôt se faire servir parce que présentant toutes les garanties de représentativité et de normes capitalistiques du système.

Je parle au nom des artistes – poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, acteurs – hommes de bien qui voient leur art se prostituer pour l’alchimie des prestidigitations du show-business.

Je crie au nom des journalistes qui sont réduits soit au silence, soit au mensonge, pour ne pas subir les dures lois du chômage.

Je proteste au nom des sportifs du monde entier dont les muscles sont exploités par les systèmes politiques ou les négociants de l’esclavage moderne.

Mon pays est un concentré de tous les malheurs des peuples, une synthèse douloureuse de toutes les souffrances de l’humanité, mais aussi et surtout des espérances de nos luttes.

C’est pourquoi je vibre naturellement au nom des malades qui scrutent avec anxiété les horizons d’une science accaparée par les marchands de canons. Mes pensées vont à tous ceux qui sont touchés par la destruction de la nature et à ces trente millions d’hommes qui vont mourir comme chaque année, abattus par la redoutable arme de la faim…

Je m’élève ici au nom de tous ceux qui cherchent vainement dans quel forum de ce monde ils pourront faire entendre leur voix et la faire prendre en considération, réellement. Sur cette tribune beaucoup m’ont précédé, d’autres viendront après moi. Mais seuls quelques-uns feront la décision. Pourtant nous sommes officiellement présentés comme égaux. Eh bien, je me fais le porte-voix de tous ceux qui cherchent vainement dans quel forum de ce monde ils peuvent se faire entendre. Oui, je veux donc parler au nom de tous les « laissés pour compte » parce que « je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».

Source : continentpremier.info

Thomas SANKARA, le capitaine immortel

Thomas Sankara est l’inventeur d’une révolution originale qui aura marqué l’histoire. A la tête du Burkina Faso, l’un des pays les plus pauvres du monde, le jeune capitaine a osé parler de valeurs authentiques, combattre la corruption au plan national, refuser des prêts de la Banque mondiale, qualifier d’impérialistes certaines pratiques dans les relations Nord-Sud. Toute sa philosophie et sa stratégie se résumaient à une valeur : la patrie ou la mort.

Vingt (20) ans après sa mort, Thomas Sankara est toujours dans les cœurs. Né en 1949, le jeune capitaine est arrivé au pouvoir le 4 août 1983. Elégant et éloquent, il aura marqué sa génération par son audace. Dès sa prise de pouvoir, il décide de décoloniser les mentalités en abandonnant le nom Haute-Volta du colonisateur pour un autre plus original, Burkina Faso. Une combinaison du mooré et du dioula signifiant le pays des Hommes intègres. “On ne décide pas de devenir chef de l’Etat, on décide d’en finir avec telle ou telle forme de brimade, d’exploitation, c’est tout. Vivre africains pour vivre libres et dignes”, disait-il.

Pour lui, les Africains doivent se libérer totalement du joug occidental en assurant une vision propre à eux. Lui et ses compagnons d’armes Henri Zongo, Boukary Jean-Baptiste Lingani, Blaise Compaoré… veulent à travers une révolution, redonner une chance à leur pays classé parmi les plus pauvres au monde. Ils mettent sur pied des comités de défense de la Révolution. Ils parlent de centralisme démocratique, masse laborieuse, lutte de classes. Les jeunes soldats puisent leur vocabulaire et solutions chez Marx, Lénine, Mao, Guévara. Dans la bibliothèque de Sankara, il y avait tous les classiques du marxisme-léninisme et le jeune capitaine reconnaît “qu’il a bu tout Lénine”, témoigne Sennen Andriamirado dans “Sankara le Rebelle”.

Thom Sank, comme ses fans l’appellent affectueusement a d’ailleurs rencontré des révolutionnaires et communistes de renom. Kim II Sung de la Corée du Nord en 1983. Ce dernier lui a offert un pistolet à crosse d’ivoire “qu’il ne quittait jamais” , selon Sennen. Le capitaine a aussi rencontré Jerry Rawling en février 1984, Kadhafi en février 1983 en tant que Premier ministre et en 1984, en qualité de président. En 1986, il a été reçu au Kremlin par Mikhaïl Gorbatchev. Ces rencontres ne sont pas fortuites. Thomas s’inspire de Rawling, le premier, selon lui, à avoir libéré les jeunes officiers et les hommes de troupes et les avoir placés devant leurs responsabilités. “Sank veut démocratiser l’armée”. Finie l’armée budgétivore. Désormais l’armée nationale populaire construira des écoles, des routes. Pour “Thom Sank”, un militaire sans formation politique et idéologique est un criminel en puissance. Les populations, elles aussi, sont invitées à prendre leur destin en main en s’impliquant dans les projets et programmes.

La révolution à la Burkinabè

Tous les secteurs sont en marche. Sur le plan agricole, les Burkinabè sont invités à consommer burkinabè. En 1984, 400 tonnes de haricot vert ne purent être exportés. Le gouvernement mèna une campagne pour inviter les populations à consommer leurs propres productions. “Quand vous mangez le grain de mil, riz importés, c’est ça l’impérialisme”, soutenait Thom Sank. Il exhorte les populations à porter le Faso dan Fani tissé localement. Sur le plan hydraulique, 18 barrages sont construits en 1985 contre deux en moyenne avant la Révolution. Le taux de scolarisation passe de 16,5% à 24%. Au cours de la même période, il augmente le taux d’enseignants à 16%.

Les paysans “déœuvrés” sont alphabétisés dans dix langues. Les langues locales sont même introduites dans l’enseignement. Dans le secteur du logement, Sankara fait construire de nouvelles cités à la portée des populations. En matière de santé, il est question de l’opération “Un village, un poste de santé primaire”. Deux millions et demi de Burkinabè sont vaccinés. L’OMS félicite Sankara pour ses actions contre la polio, la rougeole et la méningite. L’environnement n’est pas en reste. En quinze (15) mois, dix millions d’arbres ont été plantés pour faire reculer le Sahel. Des aménagements de sites anti-érosifs sont mis en place avec les populations. Sankara prône également l’émancipation de la femme par l’instruction et un pouvoir économique. “C’est avec ces armes qu’elles pourront se libérer d’elles-mêmes” , soutien-t-il.

Sankara, l’incorruptible et l’éternel insoumis

Dans la mise en œuvre de son programme de développement, le jeune capitaine lutte contre toutes les formes de gaspillage et de corruption. Il a déjà donné l’exemple en reversant ses indemnités de mission après un séjour libyen alors qu’il était encore Premier ministre. Il s’est rendu à son premier conseil des ministres en 1981 à l’époque en bicyclette. Une fois président, il roulera en Renault 5. Thomas Sankara a aussi créé la radio en direct avec le CPS, au cours de laquelle tous les mardis soir, les populations peuvent interpeller personnellement les ministres, officiers… Il promet de chasser de l’administration et de l’armée les “fonctionnaires pourris”. Les Burkinabè retiendront aussi de lui les Tribunaux populaires de la Révolution (TPR) où les anciens dirigeants ont dû s’expliquer sur leur gestion antérieure. Le révolutionnaire a refusé des prêts de la Banque mondiale pour financer “des projets que son pays n’a pas choisis”. Parlant de la dette du Burkina, Thom Sank a demandé aux pays du Sud lors de son discours à l’OUA en 1987, de faire front pour ne pas la rembourser. “Si le Burkina Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine conférence”.

Deux mois et demi après ce discours, il décède le 15 octobre de la même année. Sankara savait qu’il dérangeait. “Nous avons clairement conscience que nous dérangeons. La question est de savoir qui nous dérangeons : la minorité ou la majorité” ? Sankara a été perçu comme celui qui voulait faire perpétuer un nouvel ordre autre que celui qui prévalait en Afrique de l’Ouest. Il est accusé de s’inspirer par moments du “Livre vert” de Khadafi, alors que Sankara a dit au président libyen que “votre expérience nous intéresse mais nous voulons vivre la nôtre”, rapporte Sennen. Thom Sank a eu des relations difficiles avec certains de ses voisins. Toujours est-il que longtemps, poursuivra l’écrivain, le coup du complot d’un coup d’Etat fomenté par la lagune Ebrié fait bruit à Ouagadougou. En 1985 éclate “la deuxième guerre des pauvres” entre le Burkina Faso et le Mali suite à un différend frontalier. A force de parler sans détour, Sankara est clairement étiqueté comme un provocateur. Pour avoir décrié publiquement la politique française en Afrique, il a obligé le président François Mitterrand de passage au Burkina Faso a réempoché son discours initial d’où sa fameuse phrase : “Sankara parle un peut trop”. Parfois incompris par certains de ses proches et également par d’autres chefs d’Etat, Thom avait la fougue et l’envie de vite et bien faire. Il fonçait sans répit.

Thom le visionnaire

Son programme révolutionnaire inachevé est perçu par d’aucuns, comme celui d’un clairvoyant. N’est-ce pas lui qui a dit depuis 1986 que la perturbation impunie de la biosphère par les engins dégageant du gaz propagent des carnages ? Odile Tabner, présidente de “Survie” rapproche même le discours de Nicolas Sarkozy à l’ONU en septembre 2007 à celui prononcé le 4 octobre 1984 par le capitaine Thomas Sankara.

Le premier parle d’une réforme de l’ONU pour l’adapter aux réalités du monde d’aujourd’hui, alors que le second proposait que les structures des Nations unies soient repensées et que soit mis fin au scandale du droit de veto. “Sarko” estime qu’il faut poser et résoudre les problèmes du monde à l’échelle planétaire parce que personne ne peut se mettre seul à l’abri du réchauffement climatique, du choc des civilisations. “Sank” a une proposition “que tous les budgets de recherches spatiales soient amputés de 1/10-000e et consacrés à des recherches dans le domaine de la santé et à la reconstruction de l’environnement perturbé par les feux d’artifices nuisibles à l’écosystème”. Le président français a prévenu que les pauvres et les affamés se révolteront contre l’injustice qui leur est faite. Le capitaine avait demandé la lutte contre la misère en mettant fin à l’arme de la faim qui fait plus de victime que l’arme nucléaire.

Thom Sank, l’homme de “la dernière révolution africaine” pour emprunter le terme de Aziz Salmone Fall, coordinateur de la Compagne internationale “pour Sankara”, voulait d’un monde juste. Le capitaine croyait au changement comme N’Krumah, Cabral mais “tout comme Lumumba qui parlait de révolution de mentalité à son peuple qui vivait dans les arbres et comme tous ceux qui rêvent éveillés, Sankara se nourrit d’utopie”, constate Sennen. Sankara est donc parti à 37 ans comme Che Guevara qu’il admirait. Mais la jeunesse voit en lui le verve et l’énergie de l’espoir, la probité et le symbole de l’inaliénation.

La jeunesse africaine a proclamé 2007 “année Sankara” lors des deux fora sociaux de Bamako en 2006 et de Nairobi. Des ouvrages, des films, monuments portent son nom. En guise d’illustration, le lycée Thomas-Sankara à Brazzaville. La commémoration de sa disparition cette année sera marquée par diverses manifestations dont l’arrivée à Dakar et pour la première fois en Afrique, de la caravane “Thom Sank 2007” en provenance d’Amérique latine et d’Europe.

Hamadou TOURE

source : sidwaya.bf

Comment Sankara a tutoyé la mort

 

Manifestement, Thomas Sankara a eu très tôt la certitude qu’on allait le tuer. Les éléments de preuves se sont amoncelés à mesure que le jour du complot approchait. En interne, il a été régulièrement avisé par ses proches et n’en a jamais tenu compte, en tout cas pas devant eux. Mais dans la solitude, il déprimait parfois, confie un de ses amis maliens qui a été interviewé par Bruno jaffré, le biographe de Sankara, dans son livre à paraître bientôt. A l’extérieur aussi, ses amis se sont mobilisés pour le sauver en vain. Sankara avait-il décidé de se laisser abattre ? On est en tous les cas dans un scénario de tragédie que les révélations, surtout pendant cette commémoration du vingtième anniversaire de son assassinat, permettent de scénariser. Certes, il reste encore beaucoup de zones d’ombre. Mais il faut croire que le virage est amorcé. Dans les jours et semaines à venir, nous pourrons apprendre plus que nous n’en avons su pendant ces dernières années. Il est certainement très difficile d’écrire la tragédie. Mais on peut se la représenter à travers de petits récits, documentés, parfois anecdotiques, que nous avons pu recueillir des acteurs clés. Il faut cependant avoué que du côté des partisans de Blaise Compaoré, c’est pour l’essentiel, silence radio. Beaucoup étaient injoignables. Certains ont accepté opiner sur ce moment important de l’histoire de notre pays. Voici des témoignages inédits, dont certains n’étaient jusque-là pas connu du grand public.

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Anecdotique, ou pas, cette histoire de sésame, à elle seule, résume la tragédie du président Sankara. Un divin fait dire à Sankara qu’il y a un projet pour l’assassiner. Entre autres sacrifices qu’il lui prescrit, le sésame. Une céréale produite surtout dans la partie frontalière avec le Mali. Le haut commissaire de Banfora reçoit l’ordre d’acheter et d’acheminer le sésame en question à Ouagadougou. Le paquet se perd en route. Sankara, informé, apostrophe Valère Somé, en usant de l’autodérision :  » tu vois, le sort est scellé, je te l’ai dit… « . Un autre témoignage, celui de la villa que les Ghanéens ont aménagé pour recevoir Sankara, quand il est devenu très évident à leurs yeux, que le complot était réel. L’ambassadeur du Ghana au Burkina Faso, en tandem avec son homologue Cubain à Ouaga, informe Sankara du projet, qui vise à l’assassiner. Ils transmettent à Sankara l’invitation de son homologue ghanéen à se retirer un temps à Accra, où une villa a été aménagée pour lui, le temps juste d’observer et de voir clair dans le jeu de son entourage. Un peu à l’image de la dérobade du général de Gaulle à Baden Baden. Sankara promet aux deux diplomates, qu’il va les rappeler incessamment. L’ambassadeur de Cuba restera toute la journée à son bureau attendant le coup de fil de Sankara qui ne viendra pas. Les sources citent comme témoin de cette entrevue, le représentant résident de l’UNICEF au Burkina Faso à cette époque M. Adotévi.

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Denis Sassous Nguesso, le président congolais, qui a eu les détails du projet d’assassinat de Sankara dépêche rapidement l’écrivain Seydou Badian, l’auteur de « Sous l’orage », pour l’informer à Ouagadougou et lui demander de prendre des dispositions. L’émissaire du président Sassou emprunte un vol régulier de Air Afrique qui fait escale à Abidjan le 15 Octobre 1987. Il devait continuer le lendemain sur Ouaga. C’est dans sa chambre d’hôtel, qu’il apprendra que le coup d’Etat a eu lieu et sankara est mort.

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Au Conseil des ministres du 7 octobre 1987, Thomas Sankara distribue aux ministres un extrait de la lettre du Che dans laquelle, il annonçait à Castro qu’il s’en allait et laissait sa famille et ses enfants à Cuba en étant sûr que la révolution cubaine en prendrait soin. Au Conseil des ministres du 14 octobre, celui qui a adopté le projet de création de la FIMAT, à la fin des travaux, Moussa Michel Tapsoba (l’actuel président de la CENI) interpelle Sankara sur la signification du texte de la lettre du Che. Sankara lui répond : « comprenne qui pourra… » et le camarade ministre de l’Eau revient à la charge en demandant est-ce que c’est révolutionnaire, quelqu’un qui quitte et abandonne comme ça sa famille ? Sankara lui répond encore : « comprenne qui pourra… « 

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Le 15 Octobre 1987 à 16 heures, alors que le président Sankara se prépare à sortir de son bureau pour aller au Conseil pour le sport et la réunion avec son staff, il reçoit un coup de fil. C’était, expliquera-t-il à un témoin oculaire, un coup de fil d’une dame qui m’enjoigne de ne pas aller à ma rencontre, car ils veulent m’assassiner. Il s’y rendra. Et effectivement, il sera assassiné.

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Le père de Sankara explique comment il a connu définitivement Blaise Compaoré. Il était allé un jour rendre visite au général Bila Zagré, dont Blaise Compaoré était l’aide de camp. Arrivé sur les lieux, on le fait patienter avant d’être introduit chez le général. Dans l’attente, un jeune militaire frêle se lève sur sa chaise et lui dit : « papa venez prendre place ». Le père de Sankara vient s’asseoir et remercie chaleureusement ce jeune homme aux bonnes manières. Et Blaise de lui demander : « On dirait que vous ne me connaissez pas, papa ? » Et le père de Sankara de s’excuser et de demander à son interlocuteur de bien vouloir se présenter. Blaise Compaoré lui explique que c’est à lui que Thomas remet les mandats chaque fin de mois pour lui. Le père de Sankara s’excuse une fois de plus et promet qu’il ne se tromperait plus à l’avenir, après avoir bien dévisagé son interlocuteur.

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Le 9 octobre 1987, un soir, explique Fidèle Toé, alors ministre du Travail, j’appelle Thomas Sankara, mon ami d’enfance, pour lui demander si on pouvait se voir ? Sankara lui répond où ? Je propose chez moi, dit Fidèle Toé. Sankara réfléchit un instant et lui répond : « viens plutôt au palais de la présidence ». Quand Toé prend la route de la présidence, il trouve la sécurité présidentielle sur les dents. On l’oblige lui-même ministre à descendre de sa voiture de fonction et les mains en l’air. Après une fouille minutieuse, il est autorisé à aller voir Sankara. De cet incident, il n’en parlera pas à Sankara. Mais sur le chemin du retour, un autre ami du président, un musicien du nom de Vitnic, lui explique, qu’en fait, la sécurité présidentielle venait d’arrêter des intrus, militaires, qui affirmaient s’être trompés de chemin. La sécurité de Sankara était sur le-qui-vive depuis le 4 août 1987 à Bobo et après les évènements de Tenkodogo, où il était apparu qu’un projet de liquidation physique de Sankara était à l’œuvre. C’est pourquoi du reste, Sankara n’a pas attendu la fin des manifestations et a du regagner Ouaga.

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Le 13 octobre, une mission conduite par Jean Baptiste Lingani, en présence de Boukary le lion se rend à Accra, chez Rawlings. Au cours de cette rencontre, le président Rawlings rabroue particulièrement Jean Baptiste Lingani, en lui disant ceci :  » la honte que vous projetez au Burkina, en voulant assassiner Thomas Sankara, sachez que cette honte ne sera pas seulement burkinabè, elle sera africaine. Et je pense que c’est vous le doyen, vous Jean Baptiste Lingani qui pouvez ramener les autres à la raison.. « . Quand le coup se produit, Rawlings est furieux. Il refuse dans un premier temps de donner suite aux sollicitations du nouveau pouvoir. Quand il consent à recevoir Blaise Compaoré, c’est à Tamalé, une ville du nord Ghana. Des sources ghanéennes disent qu’avant de recevoir Blaise Compaoré à Tamalé, Rawlings aurait proposé à Jean Baptiste Lingani, le deal suivant : « Dès qu’il arrive à Tamalé, je le fais enfermer et vous prenez le pouvoir à Ouagadougou…. » Mais Lingani aurait décliné l’offre, en promettant qu’ils allaient régler par eux-mêmes le problème. Selon un observateur, Lingani avait une vénération pour Blaise Compaoré. Tout commandant qu’il était, c’est lui qui le premier se mettait en garde à vous quand il apercevait Blaise Compaoré.

Ramata SORE

evenement-bf.net

Bibliographie de Thomas SANKARA

Issu d’une famille catholique, Thomas Sankara était un « Peul-Mossi ». Son père était un ancien combattant et prisonnier de guerre de la Seconde Guerre mondiale. Il a fait ses études secondaires au Lycée Ouézin Coulibaly de Bobo-Dioulasso, deuxième ville du pays. Il a suivi une formation d’officier à Madagascar et devint en 1976 commandant du centre de commando de Pô. La même année, il fait la connaissance de Blaise Compaoré avec lequel il formera le Regroupement des officiers communistes (ROC) dont les autres membres les plus connus sont Henri Zongo et Jean-Baptiste Boukary Lingani.

En septembre 1981, il devient secrétaire d’État à l’information dans le gouvernement du colonel Saye Zerbo. Il démissionnera le 21 avril 1982, déclarant « Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple ! »

Le 7 novembre 1982, un nouveau coup d’État portait au pouvoir le médecin militaire Jean-Baptiste Ouédraogo. Sankara devint premier ministre en janvier 1983, mais fut limogé et mis aux arrêts le 17 mai, après une visite de Guy Penne, conseiller de François Mitterrand.

Un nouveau coup d’État, le 4 août 1983 place Thomas Sankara à la présidence. Il définit son programme comme anti-impérialiste, en particulier dans son « Discours d’orientation politique », écrit par Valère Somé. Son gouvernement retira aux chefs traditionnels les pouvoirs féodaux qu’ils continuaient d’exercer. Il créa les CDR (Comités de défense de la révolution), qui eurent toutefois tendance à se comporter en milice révolutionnaire faisant parfois régner une terreur peu conforme aux objectifs de lutte contre la corruption.

Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara fut assassiné lors d’un coup d’État organisé par celui qui était considéré comme son frère, Blaise Compaoré. Plusieurs jours plus tard, il fut déclaré « décédé de mort naturelle » par un médecin militaire. L’absence de tout procès ou de toute enquête de la part du gouvernement burkinabè a été condamnée en 2006 par le Comité des droits de l’homme des Nations unies.

Depuis le 28 décembre 2005, une avenue de Ouagadougou porte son nom, dans le cadre plus général d’un processus de réhabilitation décrété en 2000 mais bloqué depuis lors.

Source : Wikipédia

Pour tout savoir sur Thomas SANKARA => www.thomassankara.net

 

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QUE SONT DEVENUS LES MYTHES EDUCATIFS

DE L’AFRIQUE NOIRE APRES LES ANNEES 90 ?

RESUME

Une précédente recherche faite par Valléan (1989) avait constaté l’importances de l’imaginaire

social au sens de Ansart (1977) et particulièrement des mythes au sens de Barthes (1957) dans

les projets de réforme de l’éducation en Afrique noire dans les premières années après les

indépendances. Or, il y a eu le contexte de la mondialisation décrit comme étant un processus

qui gomme les spécificités.. La présente étude, à travers une analyse de contenu catégorielle

portant sur un texte relatif à la réforme de l’Université de Ouagadougou (MESSRS et CRDI,

1998) cherche à savoir si les gestionnaires de l’éducation burkinabè continuent de puiser leurs

inspirations dans l’imaginaire collectif local ou s’ils se focalisent uniquement sur les principes

de la mondialisation.

L’analyse du texte révèle qu’une part importante est attribuée à la mondialisation. Ce résultat

amène le chercheur à se demander si le Burkina gagne à se conformer de préférence aux

impératifs de la mondialisation comme le laisse penser le texte analysé cependant que la

Banque Mondiale (2000) elle-même invite les politiques à tenir compte de la localisation, cette

autre force contraire à la mondialisation.

MOTS CLEFS

Mythes. Analyse de contenu Réforme de l’éducation. Afrique noire. Burkina Faso. Efficacité

ABSTRACT

A research made by Vallean (1989) noted the importance of social imagery (Ansart, 1977) and

specially of the african myths (Barthes, 1957) in the projects of school reforms in Africa.

However, globalisation stands as a levelling process that suppresses all peculiarities. The

current research aims at describing whether the administrators of Burkina education are still

influenced by the local social imagery or whether they only rely on world principles. It is based

on a content analysis of a document reforming Ouagadougou University (MESSRS and CRDI,

1998). This analysis of the document reveals that people now depend on universal principles.

This leads to the following query : does the Burkina gain analysing in conforming to World

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requirements as might be deduced from document we ? This question derives from the World

Banque’s suggestion that political leaders should take localisation into account as it stands as a

counter to globalisation (Banque Mondiale 2000).

KEY WORDS

Myth. Content analysis. Educational reform. Black Africa. Burkina Faso. Efficiency.

INTRODUCTION

Les années d’indépendance ont créé en Afrique noire beaucoup d’espoir en matière de

développement social, espoir maintenu jusqu’aux environs de 1975 selon le PNUD (1997 :.3).

L’éducation a été généralement considérée comme la clef principale de ce développement

social, surtout dans les années 60 (Coombs, 1985). A cause de cette importance qu’elle revêt

et du fait que l’éducation est en soi un projet, « l’éducation en Afrique s’est donné comme unterrain favorable au surgissement de l’imaginaire social » (Valléan, 1989) au sens de Ansart

(1977). Le présent travail vient à la suite d’une recherche de Valléan (1989) sur la place du

mythe (au sens de Barthes, 1957) dans les projets de réforme des systèmes éducatifs en

Afrique entre les indépendances et les années 80. Cette recherche avait conclu à l’importance

accordée aux mythes dans le discours sur l’Ecole Nouvelle telle que celle-ci était envisagée par

les responsables africains. Ces derniers puisaient dans le fond imaginaire commun les raisons et

les motivations de leurs projets d’éducation et de société. Mais ce fond imaginaire commun at-

il résisté à la pression de la mondialisation envahissante ainsi que cette mondialisation est

comprise par certains observateurs (Amin, 1996 ; MESSRS et CRDI, 1998 ; Hadjadj, 1998) ?

Sinon, que deviennent les mythes éducatifs de l’Afrique dans lesquels les réformes du système

éducatif burkinabè en particulier tiraient leurs principes directeurs ?

Pour répondre à ces questions, nous définirons d’abord le concept de mythe (pp 2-5) pour

poser ensuite le problème de la recherche (pp 5-7). La partie méthodologique définira ce qu’est

l’analyse de contenu catégorielle (pp 7-10) et la 4e partie livrera les résultats de l’analyse (pp

10-11). Ces résultats permettront une discussion (pp 11-15) à partir de laquelle on pourra

conclure (p. 15).

CADRE THEORIQUE

Qu’est que le mythe ?

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En tant que concept le mythe fait partie de l’imaginaire social défini par Ansart (1977) comme

étant « l’ensemble des évidences implicites, des normes et des valeurs qui assurent lerenouvellement des rapports sociaux ». L’imaginaire social regroupe alors les idéologies, les

mythes, les utopies et les mystères (Ansart, 1977). Ces notions constituent des clefs disponibles

qui permettent à toute société de forger l’image qu’elle veut avoir d’elle-même et qu’elle veut

donner à voir aux autres. Cet imaginaire social a pris de l’importance dans les nations

anciennement colonisées d’Afrique, condamnées pour ainsi dire à s’affirmer face au reste du

monde et, en particulier, face à l’ancien colonisateur. Comme objet de connaissance, le mythe

fait partie de la sémiologie, ou science des signes, dont le problème central est la signification

(Barthes, 1957), c’est-à-dire « au sens large, interprétation attribuée à un signe quelconquedans un contexte donné » (Raynal et Rieunier, 1997). Or, dans tout système sémiologique, il y

a un rapport entre trois termes différents qui sont le signifiant, le signifié et le signe. Pour la

langue, considérée comme système sémiologique, les termes sont ainsi appréhendés :

Le signifiant est l’image acoustique, d’ordre psychique (tel le son [arbr] en français) sur lequel

un groupe de locuteurs d’une langue s’entend par convention pour lui donner un sens. Le

signifiant change d’une langue à une autre.

Le signifié est le concept de manière générale. Par exemple [arbr] est un concept en français

qui renvoie à plusieurs types d’arbres.

Le signe est le total associatif du signifiant et du signifié.

Or, pour Barthes (1957), le mythe est une parole (aspect individuel et actuel du langage) et un

langage (la faculté humaine de communiquer au moyen de signes) . Selon Barthes (1957), « on

entendra donc, ici désormais par langage, discours, parole, etc., toute unité ou toute

synthèse significative, qu’elle soit verbale ou visuelle ». Dans ce sens, tout ce qui est formepeut être investi par le mythe, comme « le discours écrit, mais aussi la photographie, le

cinéma, le reportage, le sport, les spectacles, la publicité, tout cela peut servir de support à la

parole mythique ». Ce sont autant de formes qui peuvent être saisies par le mythe en tant que

parole, sur le modèle tridimensionnel de la sémiologie et cela dès lors que le langage

linguistique (que Barthes appelle langage-objet) devient le point de départ d’une seconde

chaîne signifiante elle aussi tridimensionnelle. Le signe (terme final de la chaîne linguistique)

saisi par le mythe devient un nouveau signifiant , premier terme de la nouvelle chaîne (Barthes

le nomme forme).

4

Le second terme du mythe, correspondant du signifié linguistique, est appelé concept et ledernier signification. C’est cette parole ainsi reconstituée qui est la parole mythique et non pas

la forme qui porte le mythe. En d’autres termes, ce n’est pas l’objet du mythe qui le définit

comme mythe, c’est l’intention qui est toujours une déformation du signe linguistique

(unajout de sens

) (Barthes, 1957).De fait, tout objet, toute forme, est susceptible d’être récupéré

par le mythe. Il suffit que le mythe ajoute au sens propre un sens mythique. Le mythe qui

fonctionne en fait comme un second langage par rapport à celui de la langue est dit être un

métalangage (un langage sur le langage) par glissement de sens.

Fonctionnement du mythe

Comme métalangage, le mythe est déboîté par rapport au système de la langue comme le

montre le schéma ci-dessous. Il part du langage et le déforme. Le mythe vide le langage de son

sens immédiat et le remplit d’un sens médiat, qui en est un dérivé, un plus déformé, doublé. Le

mythe donne au langage un fonctionnement double qui lui permet d’avoir un jeu de cachecache

entre le sens premier et le sens second. C’est ce jeu de cache-cache, qui ne cache rien et

qui ne révèle rien non plus, qui définit le mythe. Ce fonctionnement transforme ce qui est

historique en ce qui est naturel, le mythe fait comme si les choses ont toujours été ainsi. Mircéa

(1957) dira que le mythe se contente de dire la nature des choses. Sa nature n’est jamais de

problématiser mais de constater, ni de nier mais d’affirmer et cette affirmation a valeur

d’explication. C’est ce qu’affirme Valabrega (1980) lorsqu’il écrit que tout mythe vise à une

explication du monde et est donc d’essence gnoséologique. Le mythe

agit comme un révélateur en remplaçant la complexité des actes par la simplicité des essences

sous forme de vérités entendues et de fausses évidences, de constats indiscutés et de pétitions

de principes, de tautologies circulaires et de phraséologie officielle que personne du reste ne

songe à questionner. En effet, qui ne serait d’accord qu’une femme est une femme ? Qui

refuserait que nos ancêtres furent de braves hommes ? Qui ne voit que les Blancs sont

différents des Noirs ? etc.

5

Sur ces fausses évidences ou ces vérités circulaires , la littérature noire par exemple a tenté, à

travers notamment le mouvement de la Négritude (entendu comme « la simple reconnaissancedu fait d’être noir », Kesteloot, 1992), de définir le noir en l’opposant au Blanc, le colonisé en

l’opposant au colonisateur (Hadjadj, 1998). Certains de ces écrivains noirs ont pour ainsi dire

peint des figures mythiques dans le but de les donner en exemple à leur peuple. Tel fut le cas de

Niane (1960) dans son livre « Soundjata ou l’épopée mandingue », oeuvre qui relate l’histoire

merveilleuse de « l’homme aux multiples noms contre lequel les sortilèges n’ont rien pu

», ouplus récemment, Ndao (1985) dans «

l’exil d’Albouri » (roi noir qui a régné au XIXe siècle au

Sénégal) qui déclare que « mon but est de créer des mythes qui galvanisent le peuple etportent en avant, dussé-je rendre l’histoire plus historique

». On le voit bien, il s’agit de

prélever dans l’imaginaire collectif, la force qui justifie l’action et qui y pousse. Car, écrit

Caillois (1978), « le mythe appartient par définition au collectif » et il « justifie, soutient et

inspire l’existence et l’action d’une communauté, d’un peuple, d’un corps de métier ou d’une

société secrète ».

1 signifiant

2 Signifié

3 Signe

I FORME

II CONCEPT

III

SIGNIFICATION

6

Le travail de Valléan (1989) a consisté à dépister et à analyser ces mythes dans les discours sur

les projets de réformes des systèmes éducatifs africains.

Dans la présente étude, ce sont également ces imageries collectives qu’il s’agit relever à travers

un texte portant sur la réforme de l’Université de Ouagadougou à la recherche de l’efficacité.

PROBLEMEL’objectif

de cette partie est de donner une vue rapide des recherches de solution aux

problèmes éducatifs africains à travers les grandes rencontres continentales, ce qui permettra

par la suite de poser clairement la question de la recherche.

Aux premières années après les indépendances, les pays africains étaient très optimistes par

rapport au devenir de leur école. Cet optimisme ressort à l’analyse des résultats de la première

Conférence des Ministres de l’Education des Etats membres d’Afrique (MINEDAF I) en mai

1961. Les objectifs communément fixés à l’éducation lors de cette Conférence prévoyaient en

effet, pour 1980-81, la scolarisation universelle au niveau du primaire, l’enseignement

secondaire dispensé à 30% des enfants ayant achevé leurs études primaires (soit 23% du

groupe d’âge) et l’enseignement supérieur dispensé à environ 20% des jeunes qui auront

terminé leurs études secondaires (soit 2% du groupe d’âge). Il était prévu également que le

pourcentage de revenu national réservé au financement de l’éducation passerait de 3 à 4%

entre 1961 et 1965 et à 6% entre 1965 et 1980 (UNESCO, 1961 ; UNESCO/BREDA, 1997).

Cette Conférence d’Addis Abeba fut donc celle de tous les espoirs.

Les deux conférences qui ont suivi celle de 1961 (celles de 1964 et de 1968) furent des

conférences de bilan des objectifs à mi-parcours de MINEDAF I. Les participants constatent

simplement l’échec du plan d’Addis-Abeba (UNESCO, 1968). C’est pourquoi à la quatrième

Conférence tenue en 1976, il ne s’agira plus d’améliorer l’école mais de la transformer suivant

trois idées-forces qui sont l’affirmation de l’identité culturelle par l’introduction des langues

nationales dans l’enseignement; la démocratisation de l’éducation et sa ruralisation pour rendre

celle-ci immédiatement productive pour éviter ainsi le spectre du chômage des diplômés

(UNESCO, 1976).

Avant et surtout à la suite de cette Conférence de 1976, les Etats africains entreprennent de

rénover leur éducation selon le nouveau plan dit de Lagos. Des idées nobles dirigent et

orientent le sens des réformes. Il était généralement question du retour ou du recours aux

sources africaines ancestrales; par exemple la « Ujama’a »

(ou famille africaine traditionnelle)

7

fut reprise par Julius Nyéréré dans la réforme de 1967 en Tanzanie (Nyéréré, 1967.); la

tradition culturelle des ancêtres inspire la réforme de 1979 au Burkina Faso (ex-Haute Volta).

Or, cet enthousiasme sera encore de courte durée. A la cinquième Conférence tenue en 1982,

le constat est que malgré un taux de croissance de 6% supérieur à ce qui était prévu (5,6%),

l’objectif de scolarisation de tous les enfants n’a pas été atteint et le nombre absolu

d’analphabètes n’a cessé de croître. De même certaines innovations menées ça et là restaient

décevantes (UNESCO, 1982).

Les participants à cette Conférence s’engagent cependant pour d’autres défis que sont

l’élimination de l’analphabétisme avant l’an 2000, l’amélioration de l’enseignement des

sciences et de la technologie ainsi que le renforcement du rôle de l’enseignement supérieur.

A la sixième Conférence tenue en 1991, les participants prennent acte du fait que les résultats

escomptés n’ont pas été atteints et qu’au contraire l’éducation africaine reste confrontée à

beaucoup de difficultés. En effet, la crise économique et sociale pose à l’éducation un défi en

termes de démocratisation et de pertinence. L’éducation est en passe de stagnation et de

régression, les ressources allouées au secteur de l’éducation étant en diminution tandis que les

conditions d’enseignement et d’apprentissage se sont détériorées (UNESCO, 1991 ;

UNESCO/BREDA, 1997).

La septième Conférence tenue en 1998 arrive à la conclusion aussi que l’évolution attendue ne

s’est pas produite. En effet, pour toute l’Afrique, seuls 15 pays avaient de la place pour tous les

enfants en âge d’aller à l’école : dans dix-sept pays où habitent plus de la moitié des enfants

d’Afrique, le taux brut de scolarisation a baissé; le taux d’analphabétisme concernait toujours

33% des hommes et 54% des femmes parmi les adultes en Afrique (UNESCO ,1998).

Les projets de réforme du système éducatif du Burkina Faso ont suivi cet élan observé en

Afrique. La première grande réforme entreprise au Burkina date de 1979 et elle avait tenté

d’introduire les langues nationales dans l’enseignement. Elle a voulu également ruraliser la

formation conformément aux recommandations du Plan de Lagos de 1976. Mais cette réforme

fut supprimée en 1986 par un nouveau gouvernement qui ne lui a pas reconnu de la pertinence

par rapport aux besoins éducatifs des Burkinabè. La même année, un nouveau projet de

réforme fut décidé qui ne connu pas d’aboutissement plus heureux, puisque celle-ci fut

supprimée la même année, ayant été rejetée par l’ensemble de la population.

8

Au total, on peut donc constater que de MINEDAF I en 1961 à MINEDAF VII en 1998,

l’Afrique est passée de l’optimisme des premières années d’indépendance au désenchantement

lié à la crise économique après les euphories des années 60. Les espoirs dans la mise en place

d’une école imaginée par les Africains sont chaque fois reportés à plus tard. De plus le

contexte actuel que traverse l’Afrique dans son ensemble ne semble pas laisser une place au

rêve. Les pays d’Afrique sont en effet confrontés à la démographie galopante, au poids de la

dette, à l’instabilité politique, à la chute des prix des matières premières sur le marché mondial

(UNESCO, 1995). Ces différentes raisons expliquent sans doute pourquoi en matière de

projets d’éducation, les objectifs sont devenus plus modestes comme cela se remarque à partir

de MINEDAF VI en 1991.

Dans un tel contexte de mondialisation de l’économie, y a –t-il encore de la place pour les

mythes africains des années d’indépendance dans les projets de réforme ?

Telle est la question à laquelle cette recherche ambitionne de répondre.

METHODOLOGIE

Ce chapitre est consacré d’une part à un exposé de la méthodologie utilisée et, d’autre part, à

la présentation du texte sur lequel sera faite l’analyse.

Qu’est-ce que l’analyse de contenu de manière générale et par suite, qu’est ce que l’analyse de

contenu catégorielle ?

Globalement, « L’analyse de contenu est un ensemble de techniques d’analyse des

communications »

et par communication il faut entendre « tout transport de significationd’un émetteur à un récepteur

» (Bardin, 1977). En quelque sorte, « tout ce qui est dit ou écrit

est susceptible d’être soumis à une analyse de contenu » (Bardin, 1977).La technique utilisée dans la présente étude est l’analyse de contenu catégorielle qui «

vise à

prendre en considération la totalité d’un texte pour le passer à la moulinette de la

classification et du dénombrement par fréquence de présence (ou d’absence) par item de

sens » (Bardin, 1977). Dans ce sens, l’analyse de contenu catégorielle définit des catégories de classement, c’est-à-dire « sortes de casiers ou rubriques significatives, permettant la

classification des éléments de signification constitutifs du message » (Bardin, 1977).

9

L’analyse de contenu catégorielle choisit des indicateurs qui sont la présence, l’absence, la

fréquence.

La présence est la mention explicite d’une unité de comptage (le mot, la phrase, le thème, etc.).

On parlera d’absence en fonction de l’attente d’une unité de comptage qui n’apparaît pourtant

pas et la fréquence est le nombre de fois où apparaît une unité de comptage (Bardin, 1977).

Dans notre étude, l’unité de comptage est le thème, c’est-à-dire « une unité de signification

complexe, de longueur variable…Une affirmation mais aussi une allusion peuvent constituer

un thème » (D’Unrug, 1974). Le thème peut être aussi un événement, un personnage (acteur

ou actant), un objet ou un référent. Dans la présente recherche, le thème est un actant tel que

celui-ci est défini dans le schéma actantiel que postule que les personnages dans un récit donné

ont des fonctions et « par fonction, nous entendons l’action d’un personnage, définie du point

de vue de sa portée significative dans le déroulement du récit » (Propp, 1970). Ce que Proppnomme

fonction est appelé par d’autres actants (Uberfield, 1966), d’où le terme de schémaactantiel ou schéma de quête (Piret, Nizet et Bourgeois, 1996). L’actant peut être un être

surnaturel (Dieu, Eros, la Cité, etc.) ou même une abstraction (la Liberté, la Sagesse, la Foi,

etc.), un personnage collectif (le choeur antique) ou un simple individu (le Roi par exemple).

Un actant peut assumer simultanément ou successivement des fonctions différentes. Il peut être

scéniquement absent , mais sa présence textuelle peut être inscrite dans le discours d’autres

sujets de l’énonciation (Uberfield, 1966).Le schéma actantiel se présente de la manière suivante:

Destinateur Sujet Destinataire

Adjuvant Objet Opposant

Le Destinateur est celui qui destine, qui donne un Objet recherché (le Développement, la Paix,

l’Abondance matérielle ou le Bonheur moral…) à un Destinataire

(une Société donnée, ungroupe précis, un Héros…) Le

Sujet est l’acteur mandaté par le Destinateur pour conquérir

l‘Objet

de la quête au profit du Destinataire. Il a, pour l’aider, un Adjuvant qui lui signale lespièges et contre lui un

Opposant, c’est-à-dire le héros négatif dont la fonction consiste à créer

des obstacles au Sujet.

10

Faire de l’analyse actantielle consiste donc à distribuer l’ensemble des personnages d’un récit

entre ces 6 fonctions. C’est de type d ‘analyse qui est appliquée sur le texte décrit ci-après.

Texte à analyser

L’analyse de contenu a porté sur un texte relatif à l’Université de Ouagadougou telle qu’elle

doit être au XXIe siècle (MESSRS et CRDI, 1998), texte issu d’une rencontre sur l’efficacité

de l’Université de Ouagadougou en 1998. Pourquoi avoir choisi ce texte ?

Une première raison est que la rencontre dont il est question a regroupé la plupart des acteurs

de l’enseignement supérieur du Burkina Faso, c’est-à-dire les responsables du ministère de

tutelle et des ministères impliqués en plus des enseignants et gestionnaires de l’université. Ils

sont par ailleurs appuyés par le Centre de Recherche sur le Développement International

(CRDI) sur le double plan technique et financier.

Une deuxième raison est que la dite rencontre est la dernière après une série d’autres

rencontres sur l’enseignement supérieur comme celle de Saria en 1988, à Bobo Dioulasso en

1992, les Etats Généraux de l’éducation en 1994, etc. Ce texte capitalise ainsi les réflexions

menées antérieurement et fait des propositions pour rendre l’Université de Ouagadougou

efficace..

La troisième tient au fait que les débats de ce séminaire évoquent pour la première fois

certaines questions jusque là ignorées ou méconnues par l’université, comme la mise en cause

des enseignants dans l’évaluation des apprentissages, l’efficacité externe de l’université,

l’implication de la société civile dans la gestion de l’université, etc.

La quatrième raison importante est que le processus de la refondation de l’Université de

Ouagadougou, entreprise depuis 2000 dans le sens de la professionnalisation des filières

d’études, suit les recommandations issues de cette rencontre.

Le texte est un document de 241 pages organisé en 7 chapitres.

Le premier chapitre fait un exposé sur l’efficacité interne de l’Université tandis que le deuxième

s’intéresse à son efficacité externe. Le troisième chapitre est consacré à la recherche utilitaire et

le quatrième a trait aux prestations de services faites par les enseignants au profit des sociétés

de la place. Le cinquième chapitre parle du financement de la recherche en Afrique et le

sixième porte sur les nouvelles technologies. Le septième tire parti de tous les autres pour dire

ce que doit être l’Université de Ouagadougou au XXIe siècle.

Le résultat de l ‘analyse est consigné dans le tableau suivant.

11

RESULTATS

Les résultats de l’analyse sont livrés sous forme de tableau de six lignes, chaque ligne

représente un actant. Dans la première colonne du tableau, on a cité les principaux actants. La

deuxième colonne regroupe les sous-thèmes relatifs à chaque actant. La troisième donne en

chiffre le nombre de fois où chaque actant a été compté dans le texte. La dernière colonne se

rapporte à l’indicateur de l’absence et compare les résultats de la présente analyse avec celle

de Valléan (1989).

ACTANTS PRESENCE FREQUENCE ABSENCE

1 la mondialisation 88

2 Les institutions Destinateur internationales 12

3 La société 3

La tradition (comme

dans la réforme de

1979 au Burkina ou

de 1967 en Tanzanie

1 les étudiants efficaces 33

Destinataire 2 La société/les populations 19

3 L’Etat burkinabè 5

Les populations

pauvres des zones

rurales

1 L’efficacité dans l’université du

XXIe siècle :

. interne

. externe

175

. 47

. 128

Objet

2 le développement

L’affirmation de

l’identité culturelle et

l’indépendance

politique (comme

dans toutes les

réformes antérieures)

1 Université de Ouagadougou

personnifiée

51

2 Les enseignants-chercheurs de

l’Université

18

3 Le CRDI 3

Sujet

4 L’Etat

1 Le politique, l’idéologue

La population comme acteur

12

1 Réformes

. administratives

. pédagogiques

. sociales

118

. 51

. 57

. 34

2 La coopération nationale et

internationale

98

3 L’expertise nationale et

internationale

66

4 Les moyens matériels 62

5 les NTIC 55

6 l’Etat burkinabè 29

Adjuvant

7 la mondialisation 2

L’identité culturelle à

travers les langues

nationale

La réforme politique

(socialisme africain,

révolution)

1 Insuffisance matérielles et humaines

112

2 Problèmes d’organisation et de

gestion

59

3 Difficultés liées aux approches

pédagogiques et aux effectifs

73

4 Problèmes de partenariat 78

5 la mondialisation 22

Opposant

6 l’Etat burkinabè 7

L’opposition Noirs-

Blancs

DISCUSSION DES RESULTATS

La discussion des résultats se fera en deux temps. Dans un premier temps, la comparaison se

fera actant par actant et, dans un deuxième temps, on procédera par groupe d’actants.

On constate qu’il y a , en termes de présence, 3 Destinateur que sont la mondialisation, les

institutions internationales et la société burkinabè (de façon indivise). Dans le texte de 1998

soumis à l’analyse, ce sont ces trois actants qui déterminent les règles du jeu du changement à

adopter pour l’Université de Ouagadougou du XXIe siècle. Ce n’est plus la Tradition des

ancêtres (comme dans les réformes antérieures ) qui inspire les actions et les attitudes. Il n’y a

plus de référence à la société et au modèle traditionnel.

La société est devenue ici la voix

13

anonyme, c’est-à-dire l’approbation ou la désapprobation populaires que sont les utilisateurs

des diplômés et l’opinion nationale. Le modèle marxiste ou la révolution (réforme de 1986 au

Burkina Faso) a aussi disparu.

 

Sous l’angle de la fréquence, c’est la mondialisation (citée 88 fois) qui est le prescripteur de

la réforme alors que cette mondialisation est décrite comme gommant les identités locales au

profit de la pensée unique, laquelle instaure « une culture de la compétition à l’université »

avec ses règles que sont la concurrence acharnée et l’efficacité dans le cadre du village

planétaire (MESSRS et CRDI, 1998). L’importance accordée à la mondialisation se renforce

quand on considère les autres actants.

Le Destinataire, c’est-à-dire le bénéficiaire de la réforme envisagée, sont au nombre de trois

dans le texte de 1998. Le premier bénéficiaire est constitué par les étudiants à condition qu’ils

sont efficace et compétitifs pour devenir « citoyens du monde » (MESSRS et CRDI, 1998 :

154), c’est-à-dire « stratèges économistes

», « gestionnaires les plus efficaces » (MESSRS etCRDI, 1998 : 151), «

ayant un sens du business » (MESSRS et CRDI, 1998 : 153), qui « sont

plus autonomes, prennent davantage d’initiative pour résoudre des problèmes, s’adaptent

plus facilement à l’évolution des circonstances… » (MESSRS et CRDI, 1998 : 163). La

société est aussi bénéficiaire mais c’est la société indéterminée, indivise qui se confond

quelquefois avec l’Etat. Dans les précédentes réformes, le bénéficiaire était avant tout les

populations des zones rurales grâce à la promotion collective et au développement prioritaire

des zones de campagnes (réforme de 1967 en Tanzanie, réforme de 1979 au Burkina). On ne

retrouve plus les idées généreuses des années 70 (Coombs, 1985) mais le discours impitoyable

« rude, voire féroce » (MESSRS et CRDI, 1998 : 151) de la compétition et de la concurrenceimparfaite imposée aux Etats et aux individus sommés de savoir « vendre » et « se vendre »

(MESSRS et CRDI, 1998 : 149).

L’Objet de la quête qui est l’efficacité de l’Université de Ouagadougou du XXIe siècle (citée

175 fois) a varié. Dans les réformes analysées en 1989, il s’agissait de passer par l’Ecole

Nouvelle pour renouer avec le passé ancestral (ce fut le rôle de la Ujama’a, ou famille

traditionnelle, dans la réforme de 1967 en Tanzanie), condition d’une efficacité économique

(Ecole productive) et politique (indépendance politique). L’objet était essentiellement une

quête collective de nature à la fois politique , culturelle et économique. Mais le culturel

dominait le reste. Dans le texte de 1998, il est question de jouer aux règles de l’avenir pour

s’insérer dans « le village planétaire

» (MESSRS et CRDI, 1998 : 150). Ces règles sont avant

14

tout économiques ; il s’agit d’être compétitif, stratège, efficace. La mondialisation est venue

pour « la fin des idéologies » et « la chute de la société comme modèle d’ordre et

d’intégration », « dans l’économie mondiale qui est en train de naître

» (MESSRS et CRDI,

1998 :151 et 154).

Le Sujet de la réforme est avant tout l’Université de Ouagadougou, entendue au sens d’une

institution dispensatrice de compétences, lieu de la connaissance scientifique personnifiée. Les

enseignants-chercheurs, à travers les activités d’enseignement, de recherche et de prestation de

service, accompagnés par des institutions comme le CRDI, sont les principaux acteurs de la

réforme attendue. Ce qu’on remarque, c’est que le sujet est avant tout un expert, détenteur de

compétences attestée. Ce fait contraste avec les sujets des réformes précédentes qui étaient

avant tout des politiques, des idéologues visionnaires au service d’une cause nationale, motif

de la quête. Ils agissaient comme leaders politiques (la réforme de 1967 en Tanzanie suivait les

idées-guides de Nyéréré, président de la Tanzanie à cette époque ; la réforme de 1986 au

Burkina était inspirée par le gouvernement révolutionnaire de Thomas Sankara, etc.). A

l’opposée, le sujet de 1998 est d’abord un technocrate, cherchant à inventer, innover, imaginer

des solutions inédites (MESSRS et CRDI, 1998 : 163). Des mots comme nouveau, inédit,

original, inventer, imaginer, etc., sont répétés 36 fois dans le texte.

L’Adjuvant, celui qui aide le sujet dans sa quête, était, dans les textes analysés en 1989,

l’interprète d’une idéologie qui faisait de lui un indicateur, un guide montrant la voie à son

peuple. Il remplissait sa mission de guide à travers le plus souvent un organe politique (le

renouveau National en 1979 au Burkina, Le TANU en 1967 en Tanzanie). Dans le texte de

1998, l’aide est plutôt technique et matérielle et dépend d’une volonté de réforme qui mettrait

l’université sur la ligne de départ de la conquête et de la compétition. Le succès de la réforme

dépend alors des enseignants, de la coopération nationale et internationale, des Nouvelles

Technologies de l’Information et de la Communication envisagées comme des instruments de

la mondialisation et qui créent pour l’université « comme une opportunité », « une solution àcertains problèmes internes » (MESSRS et CRDI, 1998 : 151). L’aide espérée est donc

intellectuelle et matérielle et non plus idéologique.

Dans les textes de 1998, l’Opposant

est surtout matérielle, organisationnelle et pédagogique à

travers « la cécité des enseignants »(MESSRS et CRDI, 1998 : 11). La mondialisation est elle15

même interprétée comme étant un contexte difficile imposant des mesures d’austérité comme

les PAS et les dévaluations des monnaies (MESSRS et CRDI, 1998 : 151). Cette

mondialisation défavorise les petits Etats comme le Burkina à travers la concurrence imparfaite

féroce du jeu économique qui n’est autre qu’une forme déguisée de la guerre militaire car « lesstratèges militaires sont remplacés par des stratèges économistes » dans le cadre de cette

mondialisation (MESSRS et CRDI, 1998 : 151). La conséquence, c’est la marginalisation des

pays pauvres. La plupart des Etats se trouvent dès lors dans l’incapacité de faire face aux

besoins de leurs peuples. Par exemple, le manque de perspective imposé par la mondialisation

contraint les étudiants à négliger le travail universitaire au profit des grèves et des fraudes aux

examens.

Cette première partie de l’analyse, actant par actant, fait bien ressortir l’importance de la

mondialisation dans le texte de 1998 qui agit désormais comme principe fondateur

(Destinateur) des projets d’éducation et de société. La mondialisation est aussi Adjuvant en

tant que opportunité à travers notamment les NTIC mais aussi Opposant à travers la

concurrence imparfaite. L’importance accordée à la mondialisation se renforce quand on fait

une analyse par groupe d’actant et par axe de sens.

L’axe Destinateur Destinataire est appelé dans le schéma actantiel l’axe idéologique. Il

indique à qui , idéalement, devraient revenir les biens matériels ou immatériels disponibles ou à

produire dans une société. Ainsi, dans le texte de 1998, on constate, en termes de fréquence,

que la mondialisation (88 fois répétée comme Destinateur) destine en priorité la réussite

représentée par l’efficacité dans l’université du XXIe siècle, à l’étudiant efficace, stratège,

technocrate, compétitif (cité 175 fois). Ainsi, le principe fondateur (la mondialisation), son

Objet et son Destinataire idéal ont d’abord des attributs économiques. Dans les textes analysés

en 1989, le Destinataire idéal était la population et surtout la population déshéritée des zones

rurales (réforme de 1979 , réforme de la Tanzanie en 1967).

L’axe Opposant-Adjuvant est, dans le schéma actantiel, celui de la lutte et il indique la nature

des forces en conflit dans une société. Dans le texte de 1998, l’Opposant est surtout d’ordre

matériel et l’Adjuvant d’ordre organisationnel. Cela revient à penser que les problèmes de

16

l’Université de Ouagadougou relèvent de la pauvreté économique d’abord. Dans les textes

analysés en 1989, l’axe Opposant-Adjuvant est animé par le couple Noir-Blanc. C’était donc

un problème de personne et de système, de politique et de culture.

L’axe Sujet-Objet est celui de la quête. Il indique qui est idéalement mandaté pour procurer à

une société ce dont elle a besoin. Dans ce sens, l’axe Sujet-Objet est aussi celui du pouvoir

dans la mesure où le Sujet mandaté reçoit une délégation de pouvoir qu’il exerce au nom du

Destinateur. Dans le texte de 1998, le Sujet est d’abord un expert (l’université dispensatrice de

savoir, les enseignants-chercheurs pour leurs compétences scientifiques). L’Objet recherché,

l’efficacité, est lui aussi du même ordre et comprend des capacités comme la créativité, la

compétitivité, « la manipulation des symboles » (MESSRS et CRDI, 1998 :151-152). Ces

capacités dressent le portrait-robot d’un économiste technocrate . Dans les réformes

antérieures, le Sujet était d’abord un idéologue et l’Objet recherché était idéologique.

CONCLUSION

Le Socialisme africain, la culture traditionnelle ou la révolution de type marxiste ont constitué

un moment les échelles de valeurs où les idéologues-guides africains allaient puiser inspiration

et légitimité pour refaire l’école. Désormais, la mondialisation surdétermine tout. Or, cette

mondialisation est d’essence économiste et « marque la fin des idéologies » (MESSRS et

CRDI, 1998 : 151). La générosité des premières réformes fait place à la concurrence déloyale

impitoyable du contexte de la mondialisation.

A l’analyse comparée des discours issus des textes d’avant 1989 et de celui de 1998, il ressort

l’impression d’une dérive économiste où les hommes pourraient devenir des jouets de forces

extérieures au nom des principes économiques.

En effet, l’efficacité qui est l’objet principal de l’université du XXIe siècle est un concept

propulsé par les experts de la Banque Mondiale selon Sall (1996 : 93). Or, l’efficacité est une

affaire de technocrates et de comptables (Cazalis, 1988 : 17-18) de gestionnaires froids et non

d’idéologues et de rêveurs (MESSRS et CRDI, 1998 : 151-152).

il est à remarquer que l’Afrique semble perdue dans le contexte de la Mondialisation. Elle ne

sait plus contre qui lutter. La Mondialisation est perçue à la fois comme une chance grâce aux

17

perspectives nouvelles qu’elle ouvre à travers les NTIC et comme un défi à travers les

programmes d’austérité que sont la dévaluation des monnaies locales et les politiques

d’ajustement structurel dont les bilans restent mitigés (ACCT, 1992 : 47-48).

Une remarque a trait aux silences du texte de 1998 sur les exigences sociales exprimées tout

autant par la Banque Mondiale à travers le concept d’équité défini en rapport avec la façon

dont les avantages des investissements éducatifs sont redistribués entre les différents membres

de la société (Psacharopoulos et Woodhall, 1988 : 259-300; Sall et De Ketele, 1997 : 132-

138). Le texte semble ainsi pousser trop loin dans le sens d’une Mondialisation comme pensée

unique irrésistible (MESSRS et CRDI, 1998 : 152) alors que la Banque Mondiale insiste de

plus en plus sur la Localisation comme autre dynamique contraire à la Mondialisation et qui

représente l’aspiration des peuples à l’autonomie et à la spécificité (Banque Mondiale, 2000 :

33). Le Burkina Faso et partant l’Afrique gagneraient t-ils donc à abandonner leurs idéologies

et sleur spécificité au profit de la pensée unique du monde qui vient ?

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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MONDIALISATION : DES « ÉCHANGES » INJUSTES ET EN BAISSE

Posté par issopha le 24 décembre 2007

 MONDIALISATION : DES « ÉCHANGES » INJUSTES ET EN BAISSE

 

« Alors que les pays du Nord profitent des avancées technologiques dans les domaines de la communication, de la recherche et de la productivité économique, l’Afrique n’a pas accès aux technologies modernes. L’Afrique n’abrite par exemple que 0,8% des personnes ayant accès à Internet dans le monde (c’est à peine 0,1 % pour les 48 pays d’Afrique subsaharienne qui abritent pourtant 10% de la population mondiale).

Parallèlement, alors que le couple Recherche et développement (R&D) constitue en cette fin de siècle un enjeu majeur, l’Afrique représente moins de 1% des dépenses mondiales en la matière. Le pire est que la situation scientifique du continent ne cesse de se détériorer : l’Afrique subsaharienne a ainsi perdu près de 20 % de son poids mondial (mesuré par le nombre de publications internationales) entre 1990 et 1995.

Ensuite, malgré l’ampleur quotidienne des mouvements de capitaux à travers le monde, le continent africain est privé d’argent. Ainsi, alors que, par exemple, un emploi français sur trois est créé par les Investissements directs à l’étrangers (IDE), l’Afrique se voit inlassablement boudée par les investissement internationaux : sur les 622 milliards de dollars d’IDE en 1998, seuls 8,3 milliards (soit 1,3% du total) ont eu pour destination l’Afrique. La situation est encore bien pire si on se focalise sur l’Afrique subsaharienne, qui ne représente que 1% des IDE parvenus aux pays en voie de développement. Une analyse encore plus nuancée montre que la quasi totalité de cette part infime n’est destinée qu’à quelques pays (l’Afrique du Sud et quelques pays producteurs de pétrole et de minéraux comme le Nigeria, l’Angola, le Gabon ou le Cameroun).

En outre, alors que les experts de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) parlent du marché du commerce mondial unifié, la contribution africaine à ce marché n’est que de 2%. Le pire est que cette situation ne provient pas d’une politique africaine de repli sur soi : depuis les années 80, l’Afrique a largement ouvert ses marchés, suivant les conseils du FMI et appliquant les plans d’ajustement structurel. Or, cette ouverture des marchés africains a paradoxalement eu pour effet de diminuer sa contribution au commerce mondial, qui s’élevait à 4% en 1980 (soit le double d’aujourd’hui).

Le phénomène est encore plus criant si on se penche sur les seules exportations : alors que le FMI base son programme sur toujours plus d’exportations, plus il intervient dans l’économie africaine en la libéralisant et plus le continent exporte en volume, moins cela lui rapporte en valeur (la valeur des exportations africaines a ainsi chuté de moitié entre 1980 et 1998).

(…) La place qui lui [à l’Afrique] a été dévolue dans le panorama de la mondialisation est double : exporter vers le Nord quelques matières premières (cacao, café, caoutchouc, pétrole, minerais, coton, sucre, etc.) et importer du Nord les technologies, les produits manufacturés et une partie des céréales de base. Or, les termes de ces échanges entre Nord et Afrique sont de loin défavorables à cette dernière, puisque depuis les années 80 et hormis quelques rares exceptions (comme le boom passager du cacao et du café en 1995-96), les prix des matières premières (cotés essentiellement sur les marchés de Wall Street, Chicago et de Londres) n’ont cessé de baisser plus rapidement que les prix des produits manufacturés du Nord. Il en résulte que l’Afrique se voit condamnée par des fluctuations extérieures à vendre ses matières premières sans valeur ajoutée. Depuis 1980, la valeur du panier des produits exportés par l’Afrique a ainsi perdu la moitié de sa valeur face aux produits importés du Nord. Conséquence logique de cette réalité : la balance commerciale africaine connaît un déficit croissant. La situation est particulièrement dramatique pour les pays d’Afrique subsaharienne : leur déficit commercial, inexistant au début des années 80, passe de 600 millions de dollars en 1990 à 11,5 milliards en 1996, soit presque vingt fois plus en six ans !

(…)

Les Accords de Marrakech (instituant l’OMC en 1994) n’ont d’ailleurs pas été non plus à l’avantage de l’Afrique : alors que le FMI lui déconseille les subsides, jugés dépenses déraisonnables pour l’équilibre de la balance commerciales, les pays riches du Nord subventionnent quant à eux allégrement leurs produits d’exportation (essentiellement les produits agricoles). Sous l’effet de ce dumping, les productions subventionnées du Nord envahissent les marchés africains au détriment des productions locales. Parallèlement, le Nord fait preuve de protectionnisme à l’égard des produits du Sud. Par exemple, les tarifs moyens imposées par le Nord sur les produits manufacturés importés du Sud restent quatre fois plus élevés que ceux imposés sur les produits venant d’autres pays du Nord. Par conséquent, les produits africains n’ont pas accès aux marchés protectionnistes du Nord, tandis que la mondialisation se limite en grande partie à des échanges Nord-Nord.

En clair, selon les plans du FMI, l’Afrique donne la priorité à l’exportation (…). Une telle politique a évidemment pour but de récolter les devises utiles au paiement de la dette sans les dépenser dans des politiques publiques. Mais vu que les prix des matières premières ne cessent de chuter, que les capitaux internationaux boudent l’Afrique et que les pays riches du Nord ferment leurs marchés aux produits manufacturés du Sud, une telle politique a comme conséquence de plonger le contient africain dans une pauvreté toujours plus accrue.

A cette aune, c’est le modèle de développement imposé à l’Afrique qu’il convient de remettre en question. Depuis le milieu des années 80 et les plans d’ajustement du FMI, l’économie africaine a en effet été progressivement extravertie au fur et à mesure que la pauvreté grandissait. S’il est vrai qu’une modernisation des infrastructures et une démocratisation des appareils d’État étaient nécessaires, les bouleversements imposés par le FMI ont en réalité abouti à une situation dramatiquement absurde. Alors qu’en France, par exemple, 75% de la production nationale est destinée au marché intérieur (les 25% restants étant destinés au commerce international), c’est l’inverse qui se produit en Afrique : les trois quarts de la production sont exportés et il ne reste plus que les miettes pour les populations locales. Il faut donc réfléchir aujourd’hui à un modèle de développement différent, accordant la priorité aux marchés intérieurs africains et au financement par la mobilisation de l’épargne africaine. Un modèle de développement permettant à l’Afrique, comme cela a été possible pour les pays riches du Nord, de d’abord solidement ancrer son économie sur le plan intérieur avant de s’ouvrir sur le monde. »

in « Le Courrier » (9/12/2000) : Des « échanges » injustes et en baisse, AZe. (Extraits) – cliotexte

MONDIALISATION

LES FLUX D’INVESTISSEMENTS DIRECTS

 

Si les mouvements de capitaux à court terme est fascinant (1300 milliards de $ par

jour), ce n’est pas lui qui inquiète le plus. La vrai peur provient de la capacité

qu’auraient désormais les FMN (Firmes Multi Nationales) à déplacer leurs sites de

production d’un pays à l’autre dans des délais très rapides. Si le capital semble être

devenu aujourd’hui totalement mobile, il ne faut pas exagérer le phénomène.

- D’une part, les investissements étrangers représentent encore une part réduite de

l’investissement total au sein de chaque pays (1 % en moyenne en 1980; 4 % en 1995).

- D’autre part, les critères de localisation avantagent plutôt les pays développés.

1. Les Investissements Directs

Ceux-ci sont, pour la plupart, concentrés dans les pays industrialisés. Les flux

d’investissements directs à l’étranger ont explosé dans les années 80. Après, un

ralentissement brutal, en 1990 – 92, est provoqué par la récession aux USA. A l’inverse

de l’idée reçue, les flux de ces investissements demeurent, pour les 2/3, concentrés

dans les pays industrialisés (USA, Japon, Europe). C’est là que sont situés les plus

vastes et que sont les ressources qui permettent de produire plus aisément. Ce

mouvement de concentration a permis aux firmes, dans un contexte de croissance

ralentie et d’exacerbation de la concurrence, de réduire leurs coûts en réalisant des

économies d’échelle au niveau de la production, de la R/D et au niveau commercial. Ce

mouvement a aussi été facilité par l’évolution de la législation. Longtemps considérés

comme une menace pour l’indépendance nationale, les ID sont désormais parés de

toutes les vertus : – création d’emplois – transfert de technologies.

2. Le Développement de l’Asie

La part des ID dans les PVD est réduite. Elle s’accroît toutefois depuis le début des

années 90 avec notamment les investissements en Chine. Avec l’ouverture aux

échanges, les ID dans les NI (Nouveaux Pays Industrialisés) ont changé de nature. Il ne

s’agit pas seulement de contourner les barrières protectionnistes pour accéder au

marché local, ni de mettre en valeur les matières premières locales, mais de répondre

désormais à une véritable logique de DIT (Division Internationale du Travail). Souvent,

les FMN ont trouvé, dans certains pays, une main d’oeuvre relativement qualifiée à bon

marché, des infrastructures correctes et un environnement institutionnel stable.

(Délocalisations massives d’activités dans le textile, la chaussure, le jouet ou encore

l’électronique et l’informatique). La logique capitaliste traditionnelle de produire dans les

pays pauvres et vendre dans les pays riches, n’est plus généralisée. L’accession au

marché devient un critère déterminant d’autant plus que le pouvoir d’achat des

populations locales augmente.

MONDIALISATION FINANCIERE

La crise mexicaine en 1995 a mis en évidence l’importance des phénomènes de

« Globalisation Financière ». La dévaluation du Peso Mexicain a entraîné en retrait des

capitaux étrangers placés dans ce pays, un effondrement de la Bourse et une récession

brutale. Mais surtout, la crise mexicaine a fait craindre une incapacité de l’état mexicain

à faire face à ses échéances. Bref, un risque de propagation au reste de l’Amérique

Latine, voire au reste du monde industrialisé. La crise mexicaine révèle donc à l’échelle

planétaire, l’existence d’un risque dit « Risque Systémique ».

1. Le Risque Systémique

En théorie, la libéralisation financière devrait permettre :

- Une meilleure allocation de l’épargne

- Une diminution du coût du crédit (baisse des TI).

La libéralisation financière ne s’est pas faite toute seule. Elle résulte d’abord des

décisions prises par les Gouvernements des grands pays industrialisés. La finance n’est

pas un mal en soi. En effet, la dynamique du capitalisme est fondée sur le crédit.

Beaucoup de projets ne pourraient voir le jour sans le recours au crédit bancaire. En

pratique, l’instabilité des taux de change et des TI, la multiplication des produits

financiers complexes destinés à y faire face (système de couverture de change etc.), la

multiplication des acteurs et l’extension de leurs liens à l’échelle mondiale ont

transformé le monde financier. Les risques spéculatifs (et ses opportunités) sont

devenus énormes. La valeur des actifs financiers demeure sur les revenus tirés des

biens réels (terrains, E, matières premières), mais le comportement moutonnier des

acteurs et la recherche de gains spéculatifs peut se traduire par une déconnexion entre

la valeur des actifs sur les marchés financiers et leur rentabilité réelle. Certes, les

« Bulles Spéculatives » finissent toujours par se dégonfler, mais cela peut prendre du

temps et se traduire par de sérieux risques encourus par le système financier. Les

financiers eux-mêmes réagissent :

Ex. George SOROS : Le défi de l’argent. Pour lui, les dérives des marchés financiers

représentent un risque aussi dangereux pour les sociétés démocratiques que les

idéologies extrémistes.

Ex. Jean-Baptiste de FOUCAULT, au printemps 1996, lance un appel à une

autodiscipline des marchés financiers afin de limiter les effets pervers notamment dans

le domaine social. Le monde de la finance s’imprègne-t-il d’une certaine éthique ?

L’autodiscipline remplace-t-il l’état dans sont rôle de garant de l’intérêt général ?

2. Les Taux contre la Croissance

Savoir si la sphère financière handicape ou non le développement de l’économie réelle,

se mesure aussi au niveau des TI. Quand les TI sont au taux de croissance nominal

(taux de croissance en volume + taux d’inflation), la sphère financière assèche

l’économie réelle et la pousse dans la récession en aspirant plus d’argent qu’il ne se

crée d’activités nouvelles. Les E auront tendance à préférer les investissements

financiers aux investissements productifs. Cette situation a pour effet de casser la

croissance et n’est pas soutenable sur longue période.

En France nous assistons à ce type de situation depuis plus de 10 ans. Actuellement, la

situation est peut être en cours d’évolution. Après avoir mené une politique d’ »Argent

Cher » pour casser l’inflation et maintenir à tout prix le taux de change Franc / Mark

après la réunification , les autorités politiques s’efforcent depuis 2 ans de corriger leurs

excès antérieurs. Il s’agit en effet, de ne pas décevoir les espoirs de baisse du coût de

l’argent liés à la libéralisation des marchés.

Par ailleurs, la finance agit également sur le niveau de consommation dans la mesure

ou la des TI peut influencer le comportement du consommateur. Le niveau des TI

conditionne directement le niveau d’épargne donc de consommation ainsi que les plus

ou moins grandes facilités de crédit.

3. Attitudes des Autorités Monétaires

En Europe = monnaie unique.

D’une manière générale :

On estime que les transactions quotidiennes sur le marché des changes représentent

1300 milliards de $ contre 900 en 1992 et 60 en 1983. A titre de comparaison, les

réserves de change des pays industrialisés ne représentent que 640 milliards de $. Du

coup, les états risquent de se trouver impuissants à exercer des actions de régulation.

Trouver de nouveaux modes de coordination entre les pays est donc en des enjeux

majeurs de la période actuelle. Il est souhaitable d’imposer des gardes fous (ex. Taxes))

pour enrayer les vagues spéculatives.

EFFETS SUR L’EMPLOI ET LES INEGALITES

1. Le Commerce Extérieur est-il destructeur d’Emploi ?

- Comment l’ouverture internationale influence-t-elle l’emploi ? La mesure des effets sur

l’emploi du commerce Nord-Sud fait l’objet de vives controverses entre les économistes.

La méthode la plus courante est celle dite des « Contenus en Emplois ». – On calcule le

nombre d’emplois nécessaires aux exportations ainsi que le nombre d’emplois qui

auraient été nécessaires pour produire les importations.

En appliquant cette méthode à la France, Claude VILMONT et F. FAHRI, montrent que

la France a gagné 120 000 emplois grâce au commerce extérieur en 1995. Cette

méthode est, cependant, très contestée pour l’évaluation du commerce avec les PVD.

En effet, les produits fabriqués par les PVD ne sont quasiment plus fabriqués en

occident ou alors, on les produit mais en utilisant des techniques incorporant beaucoup

de capital donc faibles en emploi.

Un calcul de l’anglais Adrian WOOD, estime au contraire, que nous perdons 500 000

emplois, mais les hypothèses formulées sont aussi contestées car, il estime que pour

produire les importations on utiliserait plus de travail. Pour l’américain R. LAWRENCE,

l’essor du commerce Nord-Sud explique tout au plus un point des 12,7 % de chômage

aujourd’hui en France.

- Le commerce extérieur français est en excédent de 125 milliards de francs en 1996.

Cela prouve que la France parvient à vendre son travail sans difficultés majeures. Il est

vrai que les reconversions sont difficiles (l’ouvrière du textile qui perd son emploi ne va

pas aller construire des T.G.V.). Le problème est surtout celui de l’aide apportée aux

« perdants » de l’échange international ou celui de l’évolution des qualifications car, l’effet

mécanique des échanges extérieurs sur l’emploi semble limité.

En revanche, l’ouverture des frontières limite nos marges de manoeuvre des politiques

économiques. L’exacerbation de la concurrence conduit les E à baisser les prix (pour

gagner des parts de marché) et diminuer leurs coûts salariaux. Une pression à la baisse

s’exerce sur la demande donc sur la production et le niveau d’emploi. Une relance n’est

possible que de manière concertée.

Les effets négatifs de l’ouverture internationale viennent plus de l’insuffisante

coordination des politiques économiques que du fait même du commerce international.

En Europe, la priorité est donc à la relance de la croissance et ceci d’autant plus que

l’économie mondiale n’est pas un jeu à somme nulle.

2. L’Economie Mondiale est-elle un Jeu à Somme Nulle ?

Non. Tout enrichissement des uns ne se traduit pas forcément par un appauvrissement

des autres. Ce n’est pas parce que les Chinois ou les Coréens deviennent plus riches,

que nous devenons plus pauvres. Mais l’économie de marché ne garantie pas

spontanément ce résultat vertueux.- La concurrence = Déflation. Il est donc nécessaire

de trouver des mécanismes de soutien à la demande.

- La répartition du revenu est très inégalitaire dans les pays. Les politiques sociales sont

insuffisantes.

- Le développement doit être durable et ne doit pas se fonder sur l’épuisement des

ressources naturelles.

Or ces 3 conditions ne sont pas réunies aujourd’hui :

- La coordination des politiques économiques est encore insuffisante. Euro = espoir ?

- La faiblesse des politiques sociales au sud = exploitation des travailleurs dans

beaucoup d’endroits de la planète.

- Les modes de croissance ne sont pas assez respectueux de l’environnement = risque

de conflits futurs.

3. Le Commerce International met-il en concurrence des individus ou des nations

?

En d’autres termes, la mondialisation explique-t-elle la montée des inégalités ?

Il est un fait que dans certains secteurs (jouet, confection, chaussures…), les PVD

exercent une concurrence réelle. Face à des travailleurs Chinois, dont les salaires sont

20 fois inférieurs, les salariés français les moins qualifiés employés dans ces activités,

n’auraient-ils donc pour seule alternative que de réduire leurs prétentions ou de tomber

dans le chômage ?

Faut-il réduire les salaires et faire sauter les verrous ? Pas nécessairement car, ce ne

sont pas seulement des individus qui sont la concurrence sur le marché mondial mais

également des E et des nations.

Ex. : Le vêtement – suffit-il d’une main d’oeuvre abondante pour développer les

exportations dans ce domaine ? Non, car pour fabriquer et exporter des vêtements, il

faut aussi savoir : – négocier les contrats – respecter les normes de qualité et de délais -

disposer de réseaux de transports et de communication efficace – disposer d’une

administration qui garantie la bonne exécution des contrats.

C’est pourquoi de nombreux PVD qui comptent pourtant une main d’oeuvre non

qualifiée abondante, sont incapables de concurrencer la moindre de nos productions.

En fait, il faut toujours disposer d’une main d’oeuvre qualifiée et d’un environnement

institutionnel favorable pour exporter même si les produits sont à faible contenu

technologique.

Le Commerce International ne met donc pas en concurrence des individus, mais plutôt

des nations.

4. Niveau des Salaires – Productivité et Cohésion Sociale

Dans les pays émergents, les salaires sont effectivement inférieurs à ceux des pays

riches. Mais cela est vrai de tous les salaires, y compris ceux des travailleurs qualifiés.

Rien de très étonnant car, faire travailler ensemble des personnes de qualifications

diverses suppose un minimum de cohésion sociale, laquelle ne peut être obtenue si les

écarts sont trop grands.

Si les salaires sont faibles dans les PVD ce n’est pas en vertu de la loi de l’offre de la

demande mais cela tient simplement au fait que la faible qualification restreint la

productivité globale de l’appareil productif, ce qui limite la quantité de richesses

produites par habitant = la rémunération moyenne du travail ne peut donc y être très

élevée.

A l’inverse, dans les pays développés, la productivité du travail permet de rémunérer

beaucoup mieux le travail non-qualifié. Cela est d’ailleurs une condition du maintien de

la cohésion sociale.

En fait, si les salaires ont tendance à baisser c’est en raison du chômage qui pousse à

la dévalorisation de la qualification. Le chômage permet aux employeurs d’opérer une

sélection qui profite aux candidats les plus qualifiés même s’il s’agit de postes à

occuper qui ne nécessitent aucune qualification particulière.

Document figurant sur le site surfeco21.com

Conseil économique et social

2 mars 2006

COMMISSION DES DROITS DE L.HOMME

Soixante-deuxième session

Point 10 de l.ordre du jour provisoire

DROITS ÉCONOMIQUES, SOCIAUX ET CULTURELS

Droits de l.homme et extrême pauvreté

Rapport de l.expert indépendant, Arjun Sengupta*

* La soumission tardive du présent document s.explique par le souci d.y faire figurer des renseignements aussi à jour que possible.

NATIONS UNIES

E/CN.4/2006/43

page 2

Résumé

Dans le présent rapport, l.expert indépendant étudie plus avant le lien entre les droits

de l.homme et l.extrême pauvreté et entend montrer l.apport indéniable que constitue le fait

d.envisager l.extrême pauvreté en tant que violation ou déni des droits de l.homme.

Dans la section I, l.expert indépendant expose l.apport que représente le fait d.envisager

le développement en termes de développement humain et d.ériger l.élimination de la pauvreté

en objectif exprès du développement économique.

Dans la section II, l.expert indépendant fait valoir qu.envisager l.extrême pauvreté en tant

que privation des droits de l.homme constituerait un apport aux efforts déployés pour combattre

l.extrême pauvreté, ce en érigeant l.éradication de la pauvreté en un objectif social qui primerait

sur les autres objectifs des politiques. L.expert indépendant estime possible de se fonder

non seulement sur le droit moral à une vie dans la dignité mais aussi sur une obligation juridique,

étant donné que la pauvreté peut être assimilée à une privation de droits consacrés par des

instruments internationaux relatifs aux droits de l.homme.

Dans la section III, l.expert indépendant souligne que le recours à la notion d.extrême

pauvreté présente l.avantage indéniable de ramener le nombre de personnes ciblées à une

fraction plus gérable de l.ensemble de la population et de faire ressortir la nécessité d.accorder

la priorité aux plus pauvres des pauvres.

Se référant à la distinction entre «droits élémentaires» que tout État est tenu de mettre

en .uvre avec effet immédiat et droits susceptibles d.être mis en .uvre progressivement au fil

du temps, l.expert indépendant indique que l.élimination des conditions engendrant la pauvreté

extrême devrait être considérée comme une obligation élémentaire dont il faut s.acquitter

immédiatement et devant bénéficier du même rang de priorité élevé que les autres objectifs

relevant des droits de l.homme.

E/CN.4/2006/43

page 3

Droits de l’homme et extrême pauvreté (Rapport de l’expert indépendant, Arjun Sengupta)

Dans le présent rapport, l’expert indépendant étudie plus le lien entre les droits de l’homme et l’extrême pauvreté et entend montrer l’apport indéniable que constitue le fait d’envisager l’extrême pauvreté en tant que violation ou déni des droits de l’homme.

Dans la section I, l’expert indépendant expose l’apport que représente le fait d’envisager le développement en termes de développement humain et d’ériger l’élimination de la pauvreté en objectif exprès du développement économique.

Dans la section II, l’expert indépendant fait valoir qu’envisager l’extrême pauvreté en tant que privation des droits de l’homme constituerait un apport aux efforts déployés pour combattre l’extrême pauvreté, ce en érigeant l’éradication de la pauvreté en un objectif social qui primerait sur les autres objectifs des politiques. L’expert indépendant estime possible de se fonder non seulement sur le droit moral à une vie dans la dignité mais aussi sur une obligation juridique, étant donné que la pauvreté peut être assimilée à une privation de droits consacrés par des instruments internationaux relatifs aux droits de l’homme.

Dans la section III, l’expert indépendant souligne que le recours à la notion d’extrême pauvreté présente l’avantage indéniable de ramener le nombre de personnes ciblées à une fraction plus gérable de l’ensemble de la population et de faire ressortir la nécessité d’accorder la priorité aux plus pauvres des pauvres.

Se référant à la distinction entre « droits élémentaires » que tout État est tenu de mettre en oeuvre avec effet immédiat et droits susceptibles d’être mis en oeuvre progressivement au fil du temps, l’expert indépendant indique que l’élimination des conditions engendrant la pauvreté extrême devrait être considérée comme une obligation élémentaire dont il faut s’acquitter immédiatement et devant bénéficier du même rang de priorité élevé que les autres objectifs relevant des droits de l’homme.

Consulter le rapport ci-dessous

 

 

TABLE DES MATIÈRES

Paragraphes Page

Introduction ……………………………………………………………………………………. 1 – 10 4

I. APPORT DES DIFFÉRENTES CONCEPTIONS DU

DÉVELOPPEMENT ………………………………………………………………. 11 – 25 6

II. LA PAUVRETÉ SOUS L.ANGLE DES DROITS DE L.HOMME 26 – 47 10

III. LA NOTION D.EXTRÊME PAUVRETÉ…………………………………. 48 – 69 16

IV. CONCLUSION………………………………………………………………………. 70 22

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Introduction

1. À sa quarante-quatrième session, dans sa résolution 1998/25, la Commission des droits

de l.homme a adopté le mandat de l.expert indépendant sur la question des droits de l.homme

et de l.extrême pauvreté. A. M. Lizin (Belgique) a été titulaire de ce mandat de 1998 à 2004.

À sa soixantième session, la Commission a prorogé le mandat de deux ans et a désigné

M. Arjun Sengupta (Inde) nouveau titulaire du mandat. M. Sengupta a soumis son premier

rapport (E/CN.4/2005/49) à la Commission à sa soixante et unième session. La Commission a

reconfirmé à cette même session, dans sa résolution 2005/16, le mandat de l.expert indépendant

tel qu.il était énoncé dans les résolutions 1998/25 et 2004/23, et l.a de plus engagé à «accorder

une attention particulière aux expériences concrètes de participation des personnes vivant dans

l.extrême pauvreté aux prises de décisions politiques et aux processus sociaux» et à «continuer

de se concentrer sur les divers aspects du lien entre les droits de l.homme et l.extrême pauvreté»

(par. 11 et 12).

2. Depuis la fin des années 80, époque où la question de l.extrême pauvreté a commencé

à être examinée par le système des Nations Unies en tant que question relevant des droits de

l.homme, il y a eu une prise de conscience grandissante des incidences négatives de la pauvreté,

en particulier de l.extrême pauvreté, sur l.aptitude des gens à jouir des droits de l.homme et des

libertés essentielles. En 1987, à la quarante-troisième session de la Commission des droits de

l.homme, le père Wresinski, fondateur d.ATD Quart Monde, a plaidé en faveur de travaux axés

sur l.extrême pauvreté et de la participation des plus pauvres à la réalisation d.une étude destinée

à mettre en évidence et à préciser les liens existant entre droits de l.homme et extrême pauvreté.

Par la suite, en 1989, à sa quarante-cinquième session, la Commission des droits de l.homme

a pour la première fois consacré un débat distinct à la question de l.extrême pauvreté, affirmant

que «l.extrême pauvreté et l.exclusion sociale sont des atteintes à la dignité humaine et,

par conséquent, requièrent des actions urgentes, nationales et internationales, pour qu.il y soit

mis fin» (résolution 1989/10).

3. En 1996, Leandro Despouy, Rapporteur spécial de la Sous-Commission, a soumis

son rapport final sur la question de l.extrême pauvreté et des droits de l.homme

(E/CN.4/Sub.2/1996/13), précisant comment les différentes formes de privation se renforcent

mutuellement et constituent un cercle vicieux de la pauvreté. En 2001, le Comité des droits

économiques, sociaux et culturels a adopté une déclaration dans laquelle il a défini la pauvreté

comme le fait «de ne pas avoir les moyens de base nécessaires pour vivre dans la dignité»

et comme la condition «dans laquelle se trouve un être humain qui est privé de manière durable

ou chronique des ressources, des moyens, des choix, de la sécurité et du pouvoir nécessaires

pour jouir d.un niveau de vie suffisant et d.autres droits civils, culturels, politiques, économiques

et sociaux» (E/C.12/2001/10).

4. Dans le premier rapport (E/CN.4/2005/49) qu.il a soumis à la Commission en 2005,

l.expert indépendant s.est fondé sur les travaux antérieurs consacrés aux liens entre extrême

pauvreté et droits de l.homme, dont les travaux de la précédente titulaire du mandat, de la

Sous-Commission de la promotion et de la protection des droits de l.homme, de la Commission

des droits de l.homme, du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), de

la Banque mondiale et de diverses conférences telles que le Sommet mondial de 1995 pour

le développement social. Sur la base de la riche documentation disponible, l.expert indépendant

a proposé une définition opérationnelle de l.extrême pauvreté, entendue comme un phénomène

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englobant la pauvreté monétaire (c.est-à-dire un revenu suffisant à peine à répondre aux besoins

élémentaires, inférieur à un certain plancher), la pauvreté en termes de développement humain

(c.est-à-dire la privation de nourriture, de santé, d.éducation, de logement et de sécurité sociale,

autant de composantes de développement humain) et l.exclusion sociale (c.est-à-dire le fait

d.être marginalisé, victime de discrimination et d.être tenu à l.écart des relations sociales),

regroupant ainsi les notions de privation de sécurité élémentaire et de privation de capacité.

5. Dans son premier rapport, l.expert indépendant a exposé le lien existant entre la réalisation

des droits de l.homme et l.extrême pauvreté, ainsi que l.importance qu.il y a à s.attaquer au

problème de l.extrême pauvreté en recourant à des programmes conçus dans la perspective des

droits de l.homme. Il a en outre formulé des propositions générales préconisant des programmes

ciblés visant à améliorer les conditions de vie des personnes vivant dans la pauvreté, dépourvues

pour l.essentiel de revenu et de développement humain et largement exclues de la participation

aux interactions sociales, en portant une attention particulière à la situation des femmes.

Il a insisté en particulier sur une catégorie de programme susceptible d.avoir des retombées

appréciables en termes de lutte contre l.extrême pauvreté: la création d.emplois, en particulier

en faveur des plus démunis des zones rurales et urbaines et essentiellement dans le cadre

du secteur non structuré.

6. Depuis son premier rapport, l.expert a entrepris un certain nombre d.activités. Il a eu des

consultations avec des représentants de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international

(FMI) à l.occasion d.une mission à Washington, du 7 au 11 mars 2005. Ces consultation

ont porté sur le rôle potentiel des institutions financières internationales s.agissant d.intégrer

les droits de l.homme dans les efforts de lutte contre la pauvreté, en particulier par le canal

des documents de stratégie pour la réduction de la pauvreté. L.expert indépendant s.est en outre

penché sur plusieurs points de convergence entre les travaux des institutions financières

internationales et les droits de l.homme et l.approche basée sur les droits de l.homme et la

réduction de la pauvreté. En particulier, il a débattu de l.approche de la Banque mondiale en

matière d.équité thème du rapport 2006 sur le développement dans le monde et des éléments

touchant aux droits de l.homme des analyses d.impact sur la pauvreté et la situation sociale

(AIPS) de la Banque mondiale. Les réunions de consultation avec le FMI et la Banque mondiale

ont été encourageantes et ont fait apparaître une certaine disposition à prendre en considération

et à intégrer les droits de l.homme. La Banque mondiale, en particulier, a déjà progressé

considérablement dans ce sens. Les réunions de consultation avec la Banque mondiale ont mis

en évidence une convergence entre les travaux et les approches d.un certain nombre de

départements et l.approche droits de l.homme, et des propositions concrètes ont été formulées

quant aux domaines où une plus grande place pourrait être faite au lien existant entre les droits

de l.homme et la démarche fondée sur les droits de l.homme et la réduction de la pauvreté.

7. L.expert indépendant a également rencontré des représentants de la Banque mondiale, du

FMI et de l.Organisation internationale du Travail (OIT) à Genève en mars, juin et juillet 2005,

afin d.examiner l.expérience acquise par ces organisations dans le domaine de la lutte contre

l.exclusion sociale et des relations existant entre pauvreté extrême, exclusion sociale et chômage.

Ces trois organisations se sont accordées à reconnaître l.importance centrale de la création

d.emplois dans la réduction de la pauvreté. Comme l.OIT l.indique dans plusieurs rapports et

études récents, la faiblesse de la productivité constitue, davantage qu.un taux de chômage élevé,

le principal obstacle à la réduction de la pauvreté. Le rapport de l.OIT sur l.emploi dans

le monde 2004-2005 indique que le monde compte 1,4 milliard de personnes qui sont pauvres

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tout en travaillant et subviennent à leurs besoins et à ceux de leur famille avec moins de 2 dollars

par jour. Les représentants de l.OIT ont estimé qu.il fallait accroître la productivité en assurant

l.accès aux débouchés et axer les politiques publiques sur la situation des personnes vivant dans

une extrême pauvreté.

8. Du 24 octobre au 4 novembre 2005, l.expert indépendant a effectué sa première mission

de pays officielle, aux États-Unis d.Amérique. Le rapport sur cette mission indique que

l.extrême pauvreté n.est pas uniquement un problème des pays pauvres en développement mais

est présente dans la plupart des pays du monde. Les États-Unis figurent parmi les pays les plus

riches du monde tout en étant au nombre des pays riches industrialisés qui comptent la plus forte

proportion de personnes au revenu insuffisant. Le rapport sur cette mission est soumis à

la Commission en tant qu.additif au présent rapport.

9. Dans le présent rapport, l.expert indépendant étudie plus avant le lien entre les droits

de l.homme et l.extrême pauvreté, mettant en évidence l.apport indéniable que constitue le fait

d.envisager l.extrême pauvreté en tant que violation ou déni des droits de l.homme.

10. Sur la base de ses constatations, l.expert indépendant recommande que la Commission

des droits de l.homme adopte la résolution/déclaration suivante:

La pauvreté extrême doit être considérée comme un déni des droits de l.homme

élémentaires, et tous les États, directement ou en coopération les uns avec les autres,

doivent d.urgence prendre des dispositions en vue de rayer l.extrême pauvreté de

la surface de la terre, en tant qu.obligation élémentaire à honorer avec effet immédiat.

À cette fin, chaque État doit identifier un pourcentage, réduit (inférieur à 10 %), de sa

population en tant que groupe le plus vulnérable souffrant d.extrême pauvreté, laquelle

englobe pauvreté monétaire, pauvreté humaine et exclusion sociale. Toute personne

appartenant à ce groupe souffre soit de toutes ces formes de privation soit particulièrement

gravement d.une d.entre elles. Il est possible d.y remédier en assurant la réalisation,

au moins à un degré élémentaire, de certains des droits consacrés par les pactes

internationaux. Le coût de la réalisation de ces droits, en termes de ressources et de

modifications à apporter le cas échéant aux systèmes juridique et institutionnel, doit être

assumé par tous les États, en le privilégiant par rapport à toutes les autres demandes

qui leur sont adressées et en prenant toutes les mesures nécessaires dans le cadre de

la coopération internationale en vue d.aider tout État faisant de son mieux pour en finir

avec les conditions engendrant l.extrême pauvreté.

I. APPORT DES DIFFÉRENTES CONCEPTIONS

DU DÉVELOPPEMENT

11. La notion d.extrême pauvreté a acquis une place de choix ces dernières années dans

les ouvrages consacrés au développement et aux politiques internationales. Dans la plupart

des réflexions relatives au développement, l.élimination de l.extrême pauvreté semble constituer

un objectif commun à toutes les politiques nationales et internationales pour toutes les autorités

étatiques et organisations internationales. Dans notre monde contemporain de prospérité,

de croissance et de progrès technologique, l.existence de l.extrême pauvreté est ressentie

comme une insulte à la morale universelle, du fait en particulier qu.une infime redistribution

des richesses et des revenus mondiaux suffirait à l.éradiquer. Si le monde était un tant soit peu

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plus rationnel et si les gouvernements aux commandes dans les différents pays faisaient preuve

d.un peu plus d.esprit de coopération les uns avec les autres et étaient davantage enclins à

coordonner leur action, ils pourraient effectivement rayer les conditions engendrant l.extrême

pauvreté de la surface de la terre1.

12. La pauvreté, en particulier l.extrême pauvreté, continue cependant à sévir dans le monde,

ce qui amène à se demander ce qui peut être fait pour remédier à la situation et comment

les décideurs et les responsables des politiques à l.échelle mondiale peuvent être convaincus

d.agir concrètement pour atteindre l.objectif moral élémentaire que constitue l.élimination de

la pauvreté objectif auquel ils semblent avoir souscrit, au moins dans leurs allocutions et

déclarations publiques. C.est le souci de répondre à ces questions qui amène à placer la notion

d.extrême pauvreté dans la perspective des droits de l.homme.

13. L.extrême pauvreté peut se définir de nombreuses manières, mais la définition que

l.expert indépendant a retenue dans son premier rapport repose sur une définition antérieure

de l.extrême pauvreté en tant que manque de sécurité élémentaire. Cette définition combine

les notions de pauvreté monétaire, de pauvreté humaine et d.exclusion sociale, et il est possible

de montrer qu.elle est la plus apte à être traitée comme un déni ou une violation des droits

de l.homme entraînant pour tous les agents d.une société nationale et de la communauté

internationale l.obligation d.agir en vue d.éradiquer effectivement toutes les formes de pauvreté

extrême. Ainsi définie, l.extrême pauvreté constitue un apport indéniable à la notion usuelle

telle qu.étudiée dans les ouvrages consacrés à la question. La notion d.extrême pauvreté n.est

pas réductible à la gravité ou à l.intensité du phénomène et est porteuse de certaines incidences

dépassant à un certain point le champ de cette notion usuelle.

14. Dans les ouvrages consacrés au développement économique, l.avènement de l.idée

selon laquelle l.élimination de la pauvreté constitue l.objectif fondamental de la politique

de développement a constitué un précieux apport à la notion prédominante de développement.

Dans les années 50 et 60, le développement était essentiellement perçu comme le revenu

par habitant d.un pays. Au tout début de la réflexion sur le développement, les économistes

et les responsables de l.élaboration des politiques voyaient dans le développement un processus

tendant à accroître le bien-être des habitants d.un pays, le revenu par habitant étant considéré

comme un indicateur approché des différentes composantes du bien-être. Sa croissance était

donc assimilée à une amélioration du bien-être. Une variable telle que le revenu, qui est

pour l.essentiel une variable instrumentale permettant de promouvoir différents éléments du

bien-être tels que le fait d.être bien nourri, en bonne santé, bien éduqué et d.avoir un logement

convenable, était souvent perçue comme une variable substantielle constituant un objectif en soi

et pour soi. Les politiques de développement étaient formulées en ayant pour objectif

prépondérant de maximiser le taux de croissance du PIB ou le revenu national. L.accroissement

de la population était considéré pour l.essentiel exogène, comme indépendant des politiques

économiques.

15. Une croissance régulière du revenu par habitant est une condition nécessaire mais

non suffisante de l.amélioration de toutes les composantes du bien-être, en particulier si l.on

considère certains éléments, tels que l.état de santé ou l.éducation, plus importants ou urgents

que d.autres. Une politique tendant à maximiser la croissance du revenu ne prend pas en compte

le problème de la répartition du revenu ou de l.affectation des ressources à des domaines

pouvant présenter un intérêt social supérieur à leur valeur marchande. Par exemple, les avantages

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découlant de l.enseignement primaire, en particulier dans les zones rurales, pourraient avoir

une valeur sociale bien supérieure à ce que ses destinataires seraient disposés à payer. Dans une

économie de marché, même si elle connaît un taux de croissance élevé du revenu, l.expansion

de l.enseignement primaire ou les salaires payés aux instituteurs peuvent donc être très en deçà

du niveau le plus souhaitable au regard de leur valeur sociale. Il faudrait dès lors procéder à des

interventions spécifiques sur le marché tendant à réaffecter les ressources ou à redistribuer les

revenus, même dans une économie en croissance rapide. Maximiser la croissance des revenus

ne suffit pas à maximiser le bien-être des gens.

16. Pendant des années, en particulier dans les années 60 et 70, en complément à la politique

visant à maximiser la croissance économique, on a eu recours, pour pallier l.inaptitude de la

croissance du PIB, à induire l.amélioration de certains éléments du bien-être, à une affectation

des ressources et une fourniture de biens et services ciblés tendant à ajuster la structure

des activités de la demande et de l.offre globales. Le programme de la Banque mondiale pour

la satisfaction des besoins essentiels et la Facilité d.ajustement structurelle du FMI constituent

des exemples de mesures conçues dans un cadre où le développement économique était encore

assimilé à la croissance du PIB, avec l.introduction de mesures ciblées d.accompagnement,

sans pour autant perdre du vue le potentiel de croissance à long terme.

17. Ce n.est qu.avec la percée du concept de développement humain que la croissance

du revenu a cessé d.être un objectif de développement pour être reléguée au rôle d.instrument

de promotion du développement. L.accroissement du bien-être a été assimilé au développement

humain, mesuré à l.aune du degré d.accès de la population à certains biens et services essentiels

tels que la nourriture, la santé, l.éducation et la protection sociale des femmes et des enfants,

ainsi qu.à la sécurité sociale. Des indicateurs ont été élaborés pour apprécier les différents

éléments du développement humain, et le PNUD a commencé à publier son rapport sur

le développement humain contenant des données sur ces indicateurs dans tous les pays du monde

et classant ces pays en fonction de l.indice de développement humain, obtenu en faisant

la moyenne de ces différents indicateurs. Dans cette entreprise, le PNUD, puis d.autres

organismes nationaux ou internationaux, a dû faire preuve de discernement dans la détermination

des différents éléments du bien-être ainsi que des variables les représentant, eu égard à la

disponibilité et à la qualité des données dans les différents pays. Par exemple, l.espérance de vie

et la mortalité infantile ont été utilisées pour évaluer les progrès en matière de santé, et le taux

d.alphabétisation ou le taux d.abandon scolaire comme indicateurs dans le domaine de

l.éducation. D.autres variables ont pareillement été utilisées pour apprécier les différents

éléments du développement humain dans différents pays.

18. Aux fins du calcul de l.indice de développement humain, le PNUD a continué à utiliser le

revenu comme indicateur de tous les éléments du bien-être non susceptibles d.être appréhendés

à l.aide d.indicateurs spécifiques établis à partir des données disponibles dans un pays. Il a

toutefois clairement indiqué que cette utilisation du revenu comme mesure approchée d.autres

variables essentielles constitutives du bien-être était un simple expédient. Le revenu n.était pas

objectif en soi ou pour soi, mais se substituait à d.autres constituantes du bien-être dont il ne

représentait qu.un moyen ou instrument de mesure.

19. C.est là que réside l.apport d.un développement économique envisagé en termes

de développement humain par rapport aux conceptions antérieures. Une politique visant à

promouvoir le développement économique à l.aune du développement humain ne peut qu.être

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très différente d.une politique visant à maximiser la seule croissance du PIB; elle doit être

formulée au regard de certains impératifs sectoriels, tels que l.allongement de l.espérance de vie,

l.approvisionnement en nourriture, la réduction de la mortalité infantile, ou encore

l.alphabétisation, le développement de l.enseignement primaire ou la rétention des effectifs

scolaires. Pareille entreprise suppose des institutions spécifiques et la participation de la base au

développement, avec pour corollaire des modifications majeures de l.organisation des différents

pays et de leurs structures économiques et institutionnelles. Une telle politique se distingue

nettement des politiques tendant à favoriser la croissance économique, comme le relèvement du

taux d.épargne, l.appel à l.épargne étrangère en appoint à l.épargne intérieure, l.accroissement

du taux d.investissement intérieur, l.adoption de mesures d.incitation en faveur des

investissements étrangers directs, et la mise à niveau technologique. Pendant un certain temps,

l.accent a été toujours plus mis sur la libéralisation des marchés et l.ouverture au commerce

international et aux investissements étrangers afin de laisser la concurrence jouer librement,

ainsi que sur l.accroissement de l.efficacité de la production et la croissance économique.

20. Les politiques destinées à promouvoir le développement humain diffèrent donc

sensiblement des politiques visant à accélérer la croissance économique, sans pour autant

nécessairement être en opposition avec elles. La croissance du revenu joue un rôle déterminant

dans la progression des différentes constituantes du développement humain, qui toutes supposent

une disponibilité accrue en certains biens et services combinée à un accès élargi, universel

et équitable aux dits biens et services. À tout moment donné, la croissance du stock global

de ressources dans un pays facilite tant une disponibilité accrue des biens et services qu.un accès

élargi à ces biens et services, même s.il n.est pas impossible de parvenir à une amélioration

des deux en réaffectant certaines ressources entre leurs différents emplois. La question se pose

principalement en termes empiriques, car l.effet d.une variable instrumentale sur une variable

cible est fonction du contexte économique et de la gestion en vigueur des ressources. Dans

certains cas, un accroissement même modeste du revenu peut avoir des retombées importantes

sur le degré de réalisation des objectifs alors que, dans d.autres cas, un accroissement même fort

du revenu peut n.avoir aucun effet.

21. Une augmentation du revenu n.est en principe ni une condition nécessaire ni une condition

suffisante pour atteindre l.objectif, car tout est fonction des mesures économiques

d.accompagnement. Si des mesures judicieuses sont formulées et appliquées, les résultats en

termes de développement humain peuvent être améliorés grâce à une réaffectation des ressources

existantes et à un aménagement des institutions en place et de la gestion des ressources

à différents niveaux de l.économie. Une augmentation du revenu ne peut que faciliter la mise

en .uvre de pareilles mesures; mais, même en son absence, dans bien des cas, combinées à la

réaffectation des ressources si nécessaire, des mesures adaptées suffisent à atteindre l.objectif.

22. L.approche du développement économique sous l.angle du développement humain

relègue la croissance du revenu à un rôle d.instrument concourant à améliorer les différentes

constituantes du développement, tout en mettant en évidence et privilégiant le rôle revenant

aux mesures de politique économique et concomitamment aux institutions chargées

de l.élaboration des politiques, telles que les autorités étatiques et les instances dirigeantes

des entreprises et autres entités. On est alors très loin du paradigme de développement axé sur

la maximisation de la croissance du revenu, dans lequel la libéralisation et la déréglementation

complètes des forces du marché aux niveaux national et international sont jugées et nécessaires

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et suffisantes pour atteindre l.objectif grâce à la concurrence et à l.efficacité accrue de

l.allocation des ressources du marché par le jeu de l.avantage comparatif.

23. L.approche en termes de développement humain envisage, elle, le marché principalement

comme un instrument. Dans la plupart des cas, le libre jeu des forces du marché assure

l.efficacité et une production maximale, mais, dans certains autres, le marché est défaillant

et une intervention extérieure sous la forme de mesures appropriées peut se révéler nécessaire

pour y remédier et permettre ainsi au marché de jouer son rôle aussi librement que possible.

La réussite de ces mesures doit être appréciée au regard non pas du degré de liberté des marchés

mais des résultats effectifs en ce qui concerne l.objectif que constitue le développement humain

en fonction non pas de l.ampleur de l.accroissement de la valeur de la production ou du

revenu, mais du degré auquel l.accroissement du revenu a contribué à favoriser le

développement humain.

24. Cette différence de perspective entre les deux approches est encore plus nette si l.on érige

expressément l.élimination de la pauvreté en objectif du développement économique.

La pauvreté résulte d.une profonde inégalité dans la répartition du revenu et le développement

humain. Dans la plupart des pays, les pauvres disposent d.un revenu à peine suffisant

pour subvenir au minimum vital et se voient de surcroît privés d.éducation, d.une alimentation

nutritive, d.une espérance de vie convenable, de santé, d.un logement, d.assainissement

et d.autres constituantes du développement humain. L.élimination de la pauvreté suppose

une modification structurelle de cette répartition, ce qui n.est possible qu.en procédant à des

interventions sur le marché et en réaffectant les ressources au regard de critères autres que

la simple maximisation de la croissance du revenu.

25. Plusieurs pays ayant connu une croissance rapide de leur PIB sont certes parvenus

à réduire la pauvreté, mais les politiques requises pour atteindre ces deux objectifs diffèrent

sensiblement et peuvent même se contrarier. Si la répartition du revenu ne se dégrade pas, toute

croissance du PIB tend à réduire de manière progressive au fil du temps le nombre de personnes

vivant dans la pauvreté. Mais si la croissance du PIB s.accompagne d.une accentuation des

inégalités, ce qui se produit souvent dans le cas d.une accélération de la croissance du revenu

reposant sur le marché, alors la pauvreté risque même de s.aggraver. Dans pareille éventualité,

un programme bien conçu de redistribution du revenu s.impose et doit donner lieu à des

interventions sur les marchés visant à accroître la production dans des secteurs qui contribuent

à augmenter le revenu réel des pauvres ou à fournir certains biens et services, de la nourriture,

des services de santé et d.assainissement ou des logements afin d.accroître la consommation

réelle des pauvres. La fiscalité, des subventions ou des mesures de contrôle de la production

et des filières de distribution sont susceptibles d.être utilisées en faveur des pauvres à cette fin.

Un processus de développement économique ayant pour objectif principal de réduire la pauvreté

ne peut à l.évidence que reposer sur une politique de développement faisant une place à des

mesures de redistribution du revenu et de restructuration de la production, allant donc

bien au-delà d.une politique dont l.accélération de la croissance économique est le seul objectif.

II. LA PAUVRETÉ SOUS L.ANGLE DES DROITS DE L.HOMME

26. Une fois posé que le fait d.envisager le développement économique en termes de

développement humain et en ayant pour objectif premier d.éliminer la pauvreté constitue

un apport indéniable à la réflexion sur le développement, la nouvelle question qui se pose est de

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savoir ce qu.apporte le fait d.appréhender l.élimination de la pauvreté sous l.angle des droits de

l.homme. Cette question se décompose en deux sous-questions: a) Qu.apporte le fait d.envisager

la réalisation de tout objectif en termes de droits de l.homme? et b) En quoi la pauvreté peut-elle

être qualifiée de violation ou de privation des droits et l.homme et, par conséquent, en quoi

l.élimination de la pauvreté peut-elle être considérée en soi comme un objectif relevant

des droits de l.homme?

27. Quand un objectif à caractère social est reconnu en tant qu.objectif relevant des droits

de l.homme, alors tous les agents de la société doivent en considérer la réalisation comme une

obligation leur incombant et primant sur la réalisation de tous les autres objectifs de politique.

Tous les objectifs sociaux ne sauraient être considérés comme relevant des droits de l.homme

et il faut donc recourir aux critères de «légitimité» et de «cohérence» au sens d.Amartya Sen2.

28. L.objectif social doit revêtir une importance suffisante pour accéder au rang de normes

constitutionnelles d.une société, en tant que critère d.accomplissement dont la réalisation confère

de la légitimité au comportement de tous les agents et de toutes les autorités, en particulier

de l.État. Cet objectif doit en outre être cohérent afin de pouvoir déterminer les obligations

et devoirs en découlant et les agents devant s.en acquitter. Si des objectifs répondent à ces

exigences et sont reconnus en tant que tels par la société à l.issue d.un processus en bonne et due

forme de création de normes, alors tous les membres de la société sont tenus de s.acquitter des

devoirs leur incombant. Divers objectifs sociaux distincts peuvent coexister, mais l.obligation

de mettre en .uvre les droits de l.homme «prime» sur tous les autres. Les obligations lieraient

les agents en ce que l.inexécution d.une de ces obligations les exposerait à un ensemble de

réprimandes et de sanctions constituant un mécanisme propre à induire des mesures correctives

ou compensatoires. L.incorporation de telles obligations dans l.ordre juridique interne

s.accompagnera de la mise en place d.un tel mécanisme de sanctions, qui sera administré

par les tribunaux. Si ces droits sont consacrés par le droit international des droits de l.homme,

alors les États parties aux instruments internationaux relatifs aux droits de l.homme seront liés.

29. Comme indiqué plus haut, tous les agents sociaux auraient pour obligation de s.acquitter

de certains devoirs, mais les pouvoirs publics demeureraient les principaux titulaires de devoirs.

Il reviendrait aux pouvoirs publics de prendre des mesures appropriées pour mettre en .uvre

les droits grâce à des interventions directes ou à l.application de règles et de procédures et

à l.adoption de textes législatifs spécifiques destinés à inciter d.autres agents à prendre des

dispositions adaptées. Outre les pouvoirs publics, tous les États et membres de la communauté

internationale souscrivant aux droits de l.homme auraient pour obligation de coopérer et de

prendre toutes mesures nécessaires pour concrétiser les droits dans tous les pays constituant cette

communauté. En principe, les autres États et les institutions internationales devraient apporter

une assistance et prendre des mesures complémentaires pour aider les pouvoirs publics nationaux

à mettre en .uvre les droits de leurs citoyens. Dans certaines situations et en suivant des

procédures appropriées, d.autres États membres de la communauté internationale pourraient

suppléer les pouvoirs publics nationaux et intervenir directement pour aider les citoyens

d.un État à exercer leurs droits quand cet État manque à ses obligations ou agit à l.encontre

de ses citoyens.

30. Faire d.un objectif social un droit de l.homme, comme préconisé dans les paragraphes

précédents, constituerait manifestement une avancée considérable sur la voie de la réduction

de la pauvreté, car la pauvreté pourrait dès lors être qualifiée à juste titre de violation des droits

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de l.homme et la lutte contre ce fléau deviendrait ainsi assimilable à une réparation de cette

violation et à la réalisation des droits en cause. Première conséquence, les pouvoirs publics des

pays où des gens vivent dans la pauvreté seraient tenus de concevoir et de mener des politiques

adaptées pour en finir avec la pauvreté. Deuxièmement, l.élimination de la pauvreté devrait

recevoir le rang de priorité le plus élevé parmi les différents objectifs de politique envisageables.

Troisièmement, la communauté internationale, les États donateurs, les institutions

internationales, les institutions multilatérales et les sociétés transnationales auraient à coopérer

afin de donner aux États-nations les moyens de combattre la pauvreté.

31. Fondamentalement, ce sont les obligations découlant des droits de l.homme dont

la privation constitue la pauvreté qui changent la nature de la réflexion sur le développement

économique, érigeant ainsi l.élimination de la pauvreté en objectif principal. Vu que tous les

agents d.une société ont pour obligation commune de contribuer à la réalisation de cet objectif en

tant que droit de l.homme, les pouvoirs publics, en leur qualité de principal titulaire de devoirs,

pourraient assez légitimement solliciter la contribution et la participation active de la totalité ou

de la plupart de ces agents et définir des mesures adaptées en matière de fiscalité et de dépenses.

Les pouvoirs publics ne peuvent guère se disculper en invoquant leur impuissance ou leur

incapacité à mettre en .uvre de telles mesures car l.État a le pouvoir de formuler des lois

et d.adopter des règles et des procédures liant tous les membres de la société. Les pouvoirs

publics pourraient miser sur les associations locales et mettre au point des programmes

de développement participatif qui auraient bien plus de chances de réussir que des mesures

bureaucratiques administrées depuis le sommet. Pour la plupart des pays pauvres, il serait

toujours possible de monter des programmes viables de lutte contre la pauvreté. Ce qui fait

défaut dans les pays dépourvus de tels programmes, c.est la volonté politique des pouvoirs

publics et l.inaptitude à associer les différents organismes et les gens dans le cadre d.un

développement participatif local.

32. Les caractéristiques propres aux obligations découlant des droits de l.homme faisant

qu.elles priment sur les autres obligations en matière de politique sociale et jouissent du rang

de priorité le plus élevé parmi les interventions supposent des autorités qu.elles soient capables

d.infléchir dans ce sens les arbitrages entre les groupes d.intérêt bénéficiaires de leurs

interventions.

33. Eu égard au caractère fini du stock de ressources disponible à tout moment donné,

poursuivre un seul objectif ne peut se faire qu.au détriment d.autres objectifs et donc susciter

le mécontentement de certains lobbies ou groupes de pression favorables à la réalisation de

ces objectifs. Ce n.est pas nécessairement des considérations de coût qui empêchent de faire de

l.éradication de la pauvreté une priorité parmi les différents objectifs d.un État. Si l.on compare

les ressources et les efforts qu.exige la réalisation de la plupart des objectifs d.un État moderne,

y compris ceux concernant le domaine militaire, la sécurité intérieure et le financement d.une

bureaucratie pléthorique à tous les échelons, à quoi s.ajoutent les faveurs accordées à certains

groupes de pression, les dépenses afférentes à la lutte contre la pauvreté sont bien souvent assez

faibles et peuvent difficilement être considérées comme dépassant les moyens du pays considéré.

La puissance des groupes de pression politiques soutenant la réalisation des divers objectifs

détermine le rang de priorité des différents États. En conséquence, l.attribution du rang

de priorité le plus élevé à l.éradication de la pauvreté serait la résultante directe de l.adhésion

de l.État aux droits de l.homme et de la reconnaissance du fait que la pauvreté constitue une

privation de certains de ces droits. Admettre que l.élimination de la pauvreté est un objectif

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relevant des droits de l.homme ouvre la voie à une redéfinition des priorités et à des arbitrages

en sa faveur entre les différents groupes d.intérêts. La bonne exécution d.une politique

d.élimination de la pauvreté mettant en .uvre toutes les ressources requises suppose un

consensus social, qu.il soit l.aboutissement d.un processus interne ou d.un processus externe

impliquant les membres de la communauté internationale ayant souscrit aux normes

internationales relatives aux droits de l.homme.

34. L.obligation incombant aux États de mettre en .uvre des programmes d.élimination de

la pauvreté en envisageant cette dernière dans l.optique des droits de l.homme modifie la nature

de la participation des États aux arrangements économiques et sociaux, l.État pouvant être

appelé à intervenir chaque fois que nécessaire. Dans un régime fondé sur les droits de l.homme,

les États seraient soumis à la surveillance et au contrôle continus de la société civile et des

institutions des droits de l.homme, avec pour corollaire que toutes les parties concernées

devraient inscrire l.intervention de l.État dans un mécanisme participatif et que l.État serait tenu

de rendre compte de toutes ses actions. Pareil rôle de l.État diffère de son rôle dirigiste

traditionnel. L.État joue son rôle en tant que partie à des arrangements sociaux fondés sur les

droits de l.homme, sur un pied d.égalité avec la société civile et les associations locales.

35. Investir la communauté internationale de l.obligation de coopérer pour rendre possible la

réalisation des droits de l.homme renforcerait l.argumentaire en faveur de l.accession de la lutte

contre la pauvreté au rang d.objectif relevant du champ des droits de l.homme car la probabilité

de voir mises en .uvre des mesures d.élimination de la pauvreté s.en trouverait à l.évidence

accrue. Si ces mesures sont techniquement réalisables, ce qui est le plus souvent le cas, la seule

raison s.opposant à leur mise en .uvre serait le refus de groupes d.intérêts dominants du pays

d.accepter de renoncer à une partie aussi infime fût-elle de leurs intérêts sacrifice pourtant

indispensable pour assurer la redistribution des ressources et appliquer conformément aux

priorités des mesures d.élimination de la pauvreté. En apportant son assistance et en aménageant

dans le sens d.une plus grande équité les règles des opérations commerciales et financières, la

communauté internationale pourrait alléger le fardeau des ajustements à apporter aux politiques

publiques. Pareille démarche pourrait souvent suffire à appliquer intégralement les mesures

d.élimination de la pauvreté à condition que les États parties concernés fassent tout leur possible.

36. Toutes ces considérations devraient permettre de faire ressortir l.apport que représente

le fait de traiter un objectif social en tant que droit de l.homme et d.accroître la probabilité

d.atteindre cet objectif grâce à l.exécution de l.obligation dont est assorti ce droit. Une autre

question se pose alors: Comment exprimer la pauvreté en termes de privation des droits de

l.homme ou comment concevoir la réduction de la pauvreté comme la réalisation d.objectifs

relevant des droits de l.homme?

37. Les fondements conceptuels de l.argumentaire peuvent être posés sans grande difficulté

en s.inspirant de l.approche par la capacité avancée par Amartya Sen et sous-jacente à la notion

de développement humain. Sen estime que le développement correspond essentiellement à

une expansion des capacités, la capacité étant définie comme l.aptitude d.une personne à mener

une vie de liberté ou, comme il l.écrit, «la possibilité de parvenir à des combinaisons valables

de modes de fonctionnement humain: ce qu.une personne est capable de faire ou d.être»3. Les

indicateurs du développement humain mesurent différentes composantes de cette capacité, telles

que la liberté de jouir d.une bonne alimentation et d.une bonne nutrition, d.être en bonne santé,

d.être instruit et de disposer d.un logement convenable.

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38. Une fois le développement posé en termes de développement humain ou d.expansion des

capacités, ses objectifs s.expriment en termes de libertés, lesquelles sont des buts universellement

acceptés en tant que valeurs souhaitables comparables aux droits de l.homme. Pareille

démarche ne permet cependant pas d.assimiler automatiquement les objectifs de développement

à des droits de l.homme. Un certain nombre d.étapes sont nécessaires avant que ces «libertés»

ne puissent être élevées au rang de «droits». Comme Sen l.énonce, «les droits supposent

des revendications (en particulier, des revendications à l.égard des autres de ceux qui sont

en position de faire la différence)» et «les libertés sont principalement des caractéristiques

descriptives de la condition des personnes»4. La société doit reconnaître que l.exercice

de certaines libertés par ses membres constitue une valeur ou une norme fondamentales, les liant

à la société et qu.ils revendiquent en tant que «droits». Ces libertés doivent être universelles,

être exercées par tous sur un pied d.égalité et sans discrimination. Elles doivent, comme indiqué

plus haut, répondre aux critères de «légitimité» et de «cohérence» et être revendiquées selon

des procédures «régulières» dans le cadre d.un processus accepté de «création de normes».

39. Dans les ouvrages consacrés au développement humain, la pauvreté est souvent décrite

comme un manque de capacité ou une inaptitude à être libéré de la faim, de la malnutrition,

de la mauvaise santé, de l.analphabétisme ou de l.ignorance. Cette privation de capacité peut

déboucher sur des conditions se soldant par un grave manque de «dignité» pour les personnes

qui en sont victimes. Les conditions engendrant un manque de dignité humaine sont semblables,

sans pour autant être identiques aux conditions engendrant un manque de droits de l.homme. Si

les droits de l.homme étaient respectés, les gens ne seraient pas privés de dignité, mais l.absence

de privation de dignité ne suffit pas à affirmer que les droits de l.homme sont respectés. Même

quand la pauvreté est considérée comme un manque de capacité ou l.absence de nombreuses

formes de libertés, elle ne peut être assimilée aux conditions engendrant le manque de droits

de l.homme.

40. Les libertés dont le déni aboutit à la pauvreté doivent être identifiées comme libertés

revendiquées en tant que droits de l.homme pour pouvoir être assimilées à des conditions

engendrant une privation de droits de l.homme. Considérés comme des exigences éthiques ou

un droit moral à des conditions de vie compatibles avec la dignité, les droits de l.homme peuvent

permettre une avancée appréciable sur la voie de la revendication d.actions appropriées dans une

société aux fins de résoudre les problèmes liés à la pauvreté. L.appel au sens moral, l.examen

public ou la mobilisation de la société civile peuvent souvent être suffisamment pressants

pour amener les décideurs à prendre des mesures appropriées. Afin de pouvoir invoquer des

«obligations juridiques» en matière de lutte contre la pauvreté, il faut que la pauvreté soit

considérée comme une absence ou une privation de droits de l.homme consacrés

«juridiquement» par des instruments internationaux relatifs aux droits de l.homme ou des textes

législatifs internes.

41. La mise en .uvre d.une majeure partie des droits de l.homme que le Pacte relatif

aux droits économiques, sociaux et culturels et le Pacte relatif aux droits civils et politiques

ont consacrés en droit international est en fait porteuse de conditions de vie exemptes de

pauvreté. Il est en effet difficile d.imaginer que la pauvreté puisse exister dans une société où

sont respectés des droits, tels que le droit à la nourriture, à la santé, à l.éducation ou à un niveau

de vie satisfaisant, sans pour autant que la pauvreté puisse se définir comme l.absence de droits

de l.homme, car ces deux concepts ne sont pas équivalents. La réalisation de certains droits

exclut la pauvreté, mais même dans une société exempte de pauvreté certains droits de l.homme

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sont susceptibles d.être violés ou déniés. Dans la mesure où la réalisation de certains droits

de l.homme reconnus est susceptible d.éliminer les conditions engendrant la pauvreté, la société

peut donc axer son programme de réduction de la pauvreté sur la réalisation desdits droits.

Il pourrait même être inutile d.accorder la même importance à la réalisation de tous les droits.

Il ne saurait y avoir de pauvreté si tous les droits sont réalisés, mais il se peut aussi que la

réalisation d.une partie seulement de ces droits permette de remédier aux conditions engendrant

la pauvreté.

42. Un programme efficace d.atténuation de la pauvreté dans un pays peut donc reposer sur

une politique visant à réaliser les droits de l.homme que les deux Pactes ont consacrés en droit

international. Comme indiqué plus haut, le principal avantage de cette approche est qu.elle rend

possible le recours à la notion d.obligation. L.exécution d.un programme en faveur de la

réalisation des droits de l.homme, en particulier d.un programme ayant des incidences directes

sur l.élimination de la pauvreté conçu en s.appuyant sur des fondements techniques viables

et en précisant tant les responsabilités des titulaires de devoirs que la nature de leurs devoirs,

met en jeu des obligations découlant des droits de l.homme. Les États parties sont les principaux

titulaires de devoirs appelés à concevoir des programmes, à pousser les différents agents à faire

le nécessaire pour en assurer l.exécution en recourant à des mesures d.incitation, à des sanctions,

des textes de loi et des procédures et en réformant les institutions. Ils sont également directement

responsables de la mise en .uvre des programmes. La communauté internationale des États,

les donateurs, les organismes internationaux et les sociétés transnationales devraient également

assumer la responsabilité de faire tout le nécessaire pour promouvoir la réalisation de ces droits

individuellement ou, le plus souvent, en coopération avec les États parties.

43. On peut légitimement se demander pourquoi, malgré l.adhésion quasi universelle aux

Pactes internationaux susmentionnés, aucun programme n.a encore été élaboré en s.en inspirant

pour faire disparaître la pauvreté de la surface de la terre. Il est difficile d.affirmer que les

programmes d.atténuation de la pauvreté n.aboutissent pas parce que formuler des programmes

appropriés est chose impossible ou que de tels programmes sont techniquement irréalisables.

Quelle qu.ait été la conjoncture économique internationale voilà plusieurs années, le monde

a atteint un degré de développement et d.expansion des ressources tel que l.atténuation de la

pauvreté ne peut plus être considérée comme difficile ou inaccessible dans la majeure partie

des pays. L.unique raison pour laquelle des programmes de ce type n.ont pas été adoptés est que

les pays sont dépourvus de la volonté politique de le faire ou n.ont pas accepté de reconnaître

les «obligations» découlant de la reconnaissance juridique des droits de l.homme pertinents.

44. Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer cette situation. Premièrement,

les Pactes internationaux, tels qu.ils ont été institués, sont dépourvus de mécanismes idoines

d.application des obligations en dérivant; ils n.ont pas été rendus «justiciables» et les organes

conventionnels ne sont pas habilités à imposer le respect de ces obligations aux États

qui montrent peu d.empressement à appliquer les dispositions de ces instruments. Après avoir

officiellement ratifié les Pactes, très peu d.États en ont incorporé les dispositions dans leur ordre

juridique interne ou ont pris des mesures pour en assurer l.application au moyen de mécanismes

de vérification et de contrôle.

45. Deuxièmement, certains des grands États donateurs n.ont pas pleinement souscrit aux

Pactes ou bien, même après avoir officiellement reconnu ces droits, n.ont pas accepté toutes les

obligations en découlant. Parfois, ils font valoir que certains de ces droits ne sont pas définis

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avec précision, sont censés être mis en .uvre progressivement à cause de la rareté des ressources

et ne posent pas d.obligations claires.

46. Troisièmement, certains problèmes tendent à ralentir l.affirmation, dans un pays,

de la volonté politique voulue pour reconnaître et honorer les obligations découlant du droit

international des droits de l.homme, lequel a trois grandes sources porteuses d.obligations. Les

instruments internationaux constituent la première de ces sources; ils sont assortis de méthodes

spécifiques de surveillance des obligations. Les principes généraux de droit, qu.une société

reconnaît en tant que valeur fondamentale assurant sa cohésion, sont la deuxième source;

les obligations en découlant lient tous les membres de la société même si aucun instrument

international ou texte de loi n.énonce ou ne consacre expressément ces obligations. La troisième

source est le droit international dit coutumier, c.est-à-dire les normes juridiques largement

acceptées comme juridiquement contraignantes dans la pratique et du fait des engagements pris

par les gouvernements. Ces normes finissent par lier les gouvernements et acquièrent la force

de droit international même si elles ne sont pas codifiées dans un instrument.

47. La communauté mondiale des droits de l.homme a invoqué à maintes reprises ces sources

du droit international pour justifier la reconnaissance de certains droits et des obligations

connexes, en particulier des droits en rapport avec l.élimination des conditions engendrant la

pauvreté dans le monde, mais la plupart des gouvernements ont adressé une fin de non-recevoir.

L.extrême pauvreté semble donc apporter un concept bien plus acceptable pour la communauté

des États, de même que les obligations en découlant, dont l.exécution peut aboutir effectivement

à éliminer les conditions engendrant la pauvreté et qui sont plus susceptibles d.être considérées

comme relevant de normes relatives aux droits de l.homme.

III. LA NOTION D.EXTRÊME PAUVRETÉ

48. Le principal apport du fait de définir l.extrême pauvreté comme un déni ou une violation

des droits de l.homme est que cela permet de justifier les obligations qui en découlent pour tous

les titulaires de devoirs. En ce sens, l.extrême pauvreté, tout comme la pauvreté, doit être définie

en termes de droits, dont le déni crée les conditions mêmes de l.extrême pauvreté ou de

la pauvreté. En effet, comme l.expression le suggère, l.extrême pauvreté constitue une forme

particulièrement grave de pauvreté. Cette notion présente l.intérêt d.engager davantage

la responsabilité de tous les agents d.une société reconnaissant les droits de l.homme. En

d.autres termes, le fait de mettre l.accent sur l.extrême pauvreté permet d.invoquer de manière

plus générale toutes les obligations qui en découlent, et il devient plus difficile ou inacceptable

pour les débiteurs de ces obligations d.échapper à leurs responsabilités.

49. Comme exposé plus haut, si l.on veut invoquer l.applicabilité d.obligations juridiquement

contraignantes pour les titulaires de devoirs, la pauvreté doit être définie comme le déni de droits

déjà consacrés par les instruments internationaux relatifs aux droits de l.homme. Étant donné

que le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels a reconnu la valeur

juridique de notions comme le droit à l.alimentation, à la santé, à l.éducation, à la sécurité

sociale et à des conditions de vie décentes, et que le Pacte international relatif aux droits civils

et politiques a reconnu le droit d.association, le droit à l.information et la liberté d.expression,

entre autres, il n.est pas difficile de définir la pauvreté comme le déni de tous ces droits. Si ces

droits sont réalisés dans le cadre d.un arrangement, on peut légitimement penser qu.on aura une

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société sans pauvreté. En ce sens, le déni de ces droits peut être assimilé aux conditions

engendrant la pauvreté.

50. Aller au-delà de la notion de déni en affirmant que la pauvreté est une violation des droits

de l.homme n.est pas forcément possible car l.absence de droits peut résulter d.arrangements

sociaux pour lesquels aucune partie ne peut être condamnée ou tenue responsable. Si l.on veut

dépasser la notion de déni et affirmer que la pauvreté est une violation des droits de l.homme,

il faut franchir plusieurs étapes dans la chaîne d.argumentation. Tout d.abord, il faut recenser

les programmes concrets de lutte contre la pauvreté et prouver qu.ils sont non seulement

techniquement réalisables mais aussi applicables par les institutions s.ils s.accompagnent de

réformes juridiques et institutionnelles de petite envergure mais bien ciblées, soutenues par la

communauté internationale, tant en termes de ressources que de règles et procédures applicables

aux opérations internationales. Il importe également d.identifier les titulaires de devoirs qui

devront mettre en .uvre ces programmes et de définir précisément leurs devoirs. On ne parlera

de violation que si ces titulaires de devoirs ne prennent aucune mesure pour s.acquitter de leurs

obligations alors qu.ils savent parfaitement que faire pour réduire la pauvreté. Cela signifie

qu.ils préfèrent mettre en .uvre d.autres politiques ou satisfaire d.autres intérêts, qu.ils jugent

plus importants que la lutte contre la pauvreté. En pareil cas, même s.ils ne sont pas directement

responsables des conditions engendrant la pauvreté ou n.ont aucune motivation permettant de

les considérer comme juridiquement coupables, on pourrait dire qu.ils violent leurs obligations

de mettre en .uvre les droits et doivent donc être tenus pour responsables de leur violation.

51. La théorie des obligations parfaites et imparfaites de Kant, reprise par Amartya Sen,

peut directement s.appliquer à cette situation. Les États parties ont l.obligation parfaite de mettre

en .uvre les droits qui contribuent à réduire la pauvreté. Ils peuvent concevoir des programmes,

réaffecter des ressources qui auraient dû être consacrées à d.autres objectifs des politiques,

et invoquer les obligations imparfaites de tous les autres agents de la société qui sont tenus

de fournir leur aide et d.intervenir si on leur demande de contribuer à la réalisation de ces droits.

Les États parties peuvent lever des impôts et des redevances et imposer des réglementations pour

régir le comportement des individus, y compris le fonctionnement des sociétés transnationales

implantées sur leur territoire. Ils peuvent également prendre directement part à la fourniture

de services qui contribuent à la réalisation de ces droits. En outre, ils peuvent engager des

négociations avec la communauté internationale, d.autres États, des donateurs et créanciers,

ainsi qu.avec des institutions internationales de financement et de commerce pour faciliter la

mise en .uvre de leurs programmes.

52. Les agents de la communauté internationale ont également des obligations parfaites

et imparfaites. Ils peuvent prendre des mesures qui ont des incidences directes sur la pauvreté,

comme l.exigence du remboursement de la dette alors que les parties sont insolvables,

l.application de règles en matière de propriété intellectuelle qui font augmenter le prix des

produits essentiels pour les pauvres, et l.instauration d.un régime commercial qui empêche

les pauvres de vendre leurs produits à un prix correct. Si un agent a pris une mesure qui favorise

directement la pauvreté, il a l.obligation parfaite d.y mettre un terme, ce qui implique qu.il

réorganise ses objectifs et priorités politiques et accepte de faire de la lutte contre la pauvreté

son objectif numéro un. Cette obligation de procéder découle de la reconnaissance des droits

de l.homme et du fait que si la communauté internationale admet que la pauvreté est un déni

des droits de l.homme, les agents internationaux ne peuvent échapper à leurs responsabilités

en la matière. Outre ces obligations parfaites, les membres de la communauté internationale

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ont également des obligations imparfaites, à savoir qu.ils peuvent prendre des mesures dans leurs

domaines de compétences respectifs, qui, prises isolément, n.auront guère d.incidences sur

la pauvreté mais pourront avoir beaucoup d.effets si elles sont coordonnées. Les États parties,

qui sont responsables au premier chef, et certains membres de premier plan de la communauté

internationale, qu.il s.agisse des institutions de Bretton Woods ou des grands donateurs, pourront

peut-être concevoir et mettre en .uvre un programme d.action concerté permettant de traduire

ces obligations imparfaites en mesures qui influent directement sur la réduction de la pauvreté.

53. Quel que soit le cas de figure, un problème se pose: s.il est logique de penser que la

définition de la pauvreté comme un déni ou une violation des droits de l.homme impliquant des

obligations doit amener les États parties et la communauté internationale à mettre en .uvre des

politiques contre la pauvreté, dans la pratique tout dépend de l.acceptation par les États parties

du caractère juridiquement et moralement contraignant de leurs obligations. Il est facile de

concevoir des mécanismes pour surveiller le respect de ces obligations, sanctionner ceux qui

ne les honorent pas, ou bien encore indemniser ceux dont les droits ont été bafoués. Il n.est pas

nécessaire de recourir pour cela aux juridictions nationales ou internationales puisqu.il existe

des organes conventionnels, des organisations et mécanismes internationaux ainsi que des

institutions nationales de surveillance des droits de l.homme, que viennent compléter l.action

publique et la mobilisation des organisations non gouvernementales. Ce qui est en revanche

essentiel, c.est la volonté des États parties d.accepter le caractère contraignant de leurs

obligations.

54. Plusieurs États n.ont pas encore ratifié tous les instruments internationaux relatifs aux

droits de l.homme et ceux qui l.ont fait ne les ont pas incorporés dans leur système juridique

interne ou n.ont pas daigné répondre aux critiques internationales. C.est le cas par exemple

des États-Unis d.Amérique, qui ne reconnaissent pas le statut juridique des droits économiques,

sociaux et culturels.

55. Une analyse en détail de la position des États et des institutions qui n.acceptent pas le

caractère contraignant de ces obligations fait apparaître qu.ils ne contestent pas véritablement

l.importance des droits de l.homme, ou la valeur de ces normes, qui confèrent une légitimité à la

communauté nationale. En d.autres termes, ils ne contestent pas le fondement moral des droits

de l.homme et ne s.opposent pas forcément à ce qu.ils soient revendiqués comme le dû éthique

de tous les membres civilisés de la communauté. Ils en nient en revanche le statut juridique. Tant

que la communauté des droits de l.homme ne pourra répondre de manière systématique à leur

opposition, ce ne sont pas les v.ux pieux ni les appels rhétoriques lancés à l.intention de tous les

agents qui permettront de réaliser ces droits. Dans ce cas, affirmer que la pauvreté est un déni des

droits de l.homme ne contribuera guère à son éradication.

56. Quelles sont les principales objections à la reconnaissance juridique des droits considérés?

Ce débat a été poussé très loin dans les ouvrages relatifs aux droits de l.homme. Aux fins

de notre argumentation, on ne reviendra que sur quelques points. Tout d.abord, l.argument

selon lequel les droits économiques, sociaux et culturels, qui ont des incidences directes sur

la pauvreté, ne sont pas clairement définis, n.est plus valable. Le libellé des instruments

internationaux, les discussions qui se sont déroulées lors de leur adoption, et les observations

générales adoptées par les organes conventionnels ont permis de préciser de façon suffisamment

détaillée la nature de ces droits pour saisir toutes les incidences de leur reconnaissance.

Toutefois, il existe un point de désaccord au sujet de ces droits, sur lequel il est intéressant

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de revenir. Il s.agit de la notion de réalisation progressive, à savoir le constat que la pleine

réalisation des droits économiques, sociaux et culturels peut être entravée par le manque de

ressources et s.inscrit dans le temps. La réalisation d.objectifs précis au cours d.une période

donnée s.accompagne de devoirs clairement identifiables pour ceux qui en sont titulaires.

Dans la pratique, compte tenu des aléas liés à la mise en .uvre de tout programme, certains

soutiennent néanmoins que les obligations liées à la réalisation progressive sont parfois floues

et qu.il n.est pas facile de les rendre justiciables.

57. La solution pourrait être d.établir une distinction entre les droits que la société

devrait reconnaître comme devant être réalisés avec effet immédiat et pouvant être réalisés

progressivement par le canal de politiques et programmes appropriés permettant une exploitation

maximale des ressources disponibles. Cette distinction est d.ailleurs faite par les spécialistes

internationaux des droits de l.homme qui parlent de «droits élémentaires» (comme le droit à

la vie, le droit à la liberté, le droit à l.alimentation) pour désigner des droits sans lesquels aucun

autre droit ne peut être mis en .uvre. Il ne faudrait pas croire que la réalisation de ces droits ne

demande aucune ressource; en fait, tous les droits impliquent de disposer de ressources même

lorsque les États font le choix de la non-intervention et qu.il s.agit d.empêcher une tierce partie

de se livrer à des actes qui pourraient constituer une violation de ces droits. L.immédiateté

des obligations liées à la réalisation des droits élémentaires s.explique par l.urgence qu.il y a à

réaliser ces droits, étant donné l.existence d.un consensus écrasant au sein de la société en faveur

de ces droits. La légitimité tant des États que de la communauté internationale dépend de la

réalisation de ces droits et, au même titre que le besoin de se défendre et de faire régner l.ordre

public, les États considèrent la réalisation de ces droits comme la première de leurs priorités.

58. En résumé, si une société admet que certains objectifs constituent des valeurs

fondamentales partagées par tous ses membres, les États parties et tous les autres agents

acceptent alors le caractère contraignant de leurs obligations d.atteindre ces objectifs. Le succès

de la notion d.extrême pauvreté dépendra alors en grande partie de la capacité de formuler ces

principes, de manière à entraîner leur application universelle. La définition de l.extrême pauvreté

suggérée par l.expert indépendant, à savoir une combinaison de facteurs pauvreté monétaire,pauvreté en termes de développement humain et exclusion sociale , devrait favoriser cette

application universelle.

59. Pour en revenir aux caractéristiques de la pauvreté, on peut dire qu.elle résulte de

trois types de privation: de revenu, de développement humain et de vie sociale. Dans un pays,

la population pauvre serait donc composée de trois groupes: les personnes sans revenu, celles

privées de développement humain et celles socialement exclues. Seraient considérés comme

extrêmement pauvres ceux qui, dans chaque catégorie, subiraient la forme de privation la plus

grave. Certains pays considèrent comme extrêmement pauvres ceux qui vivent en dessous de la

moitié du seuil de la pauvreté, tel que chaque pays le définit, ou qui sont victimes d.une forme

extrême de privation de développement humain en fonction d.un certain nombre de critères,

ou bien encore qui sont victimes d.une forme extrême d.exclusion sociale.

60. Cette façon de voir les choses est conforme à la définition de l.extrême pauvreté

préconisée par l.expert indépendant. Toutefois, le nombre total de personnes extrêmement

pauvres peut être extrêmement élevé dans de nombreux pays en développement, et la société

peut décider de retenir un ensemble de critères destinés à restreindre le nombre de personnes

considérées comme extrêmement pauvres et pouvant bénéficier à ce titre d.une prise en charge

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sans que cela entraîne des coûts énormes. C.est pourquoi l.expert indépendant définit l.extrême

pauvreté comme un ensemble de trois facteurs pauvreté monétaire, pauvreté en termes dedéveloppement humain et exclusion sociale , ce qui signifie qu.une personne extrêmement

pauvre devrait être considérée comme victime de ces trois catégories de pauvreté. Cette

définition présente l.avantage non seulement de restreindre le nombre de personnes que l.État

doit prendre en charge, mais aussi de mettre clairement l.accent sur la gravité de cette forme

de pauvreté. En résumé, les personnes extrêmement pauvres ne constitueraient qu.une petite

fraction du nombre total de pauvres, et la gravité de leur situation serait tellement évidente que

tous les membres de la société seraient incités à prendre des mesures en leur faveur.

61. Dans tous les pays, les textes religieux ou les textes fondamentaux qui définissent

les valeurs sociales font clairement appel aux sentiments de tous les agents, en particulier des

gouvernements et des pouvoirs publics, et les encouragent à prendre des mesures pour améliorer

la situation des pauvres. Dans la plupart des sociétés, les gouvernements et la population

en général agissent pour lutter contre la pauvreté, ce qui permet de considérer que les mesures

d.élimination de la pauvreté relèvent du droit coutumier.

62. Si tous les pays n.ont pas fait de l.élimination de la pauvreté un objectif général de leur

politique sociale, primant sur tous les autres objectifs, à l.instar des objectifs relatifs aux droits

de l.homme, c.est surtout parce qu.ils ne peuvent pas prendre en charge tous les pauvres.

Le recours à la notion d.extrême pauvreté, telle que définie dans le présent rapport, permettrait

de régler le problème en réduisant le nombre total de personnes concernées.

63. Il y a une autre raison de ne considérer comme extrêmement pauvres qu.un petit nombre

de personnes, c.est le principe de justice au sens de Rawls, en vertu duquel il faut s.occuper

du bien-être ou de la «liberté» des groupes les plus vulnérables de la société. Ce principe va

tout à fait dans le sens de la notion d.extrême pauvreté définie comme un déni de liberté touchant

une petite fraction de la population. La plupart des sociétés, en particulier les démocraties

occidentales, acceptent en théorie ce principe de justice. Il devrait donc être possible de faire

appel à leur sens de la justice et de les convaincre d.accepter les obligations liées à l.élimination

de l.extrême pauvreté qui fait qu.une petite fraction de la population est extrêmement vulnérable

et ne peut jouir de toutes les libertés ou de la liberté d.action.

64. Une fois restreint le nombre de personnes considérées comme extrêmement pauvres, en

se fondant sur la définition adoptée dans le présent rapport, le coût de leur prise en charge s.en

trouve considérablement réduit. En effet, toutes les études récentes sur les objectifs du Millénaire

pour le développement ou les stratégies de réduction de la pauvreté de la Banque mondiale et

du FMI indiquent que le coût de l.élimination de l.extrême pauvreté serait assez faible. Dans

la plupart des cas, en particulier des personnes victimes d.exclusion sociale ou de pauvreté

en termes de développement humain, il s.agit d.apporter des modifications à des dispositions

législatives internes ou à des institutions nationales peu gourmandes en ressources. L.argument

selon lequel il est financièrement impossible d.éliminer l.extrême pauvreté dans le monde

moderne ne tient pas.

65. L.analyse des arguments avancés par plusieurs pays développés montre que leur principale

réserve à l.égard d.une obligation inconditionnelle d.élimination de la pauvreté tient au fait

que ces efforts seraient vains sans l.engagement de la part des autorités de l.État d.éliminer

la pauvreté dans leurs pays. Cette position n.est pas totalement dénuée de fondement mais,

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dans la perspective des droits de l.homme, les obligations de la communauté internationale sont

subsidiaires par rapport aux obligations des États qui sont responsables au premier chef au regard

du droit relatif aux droits de l.homme. Il existe bien sûr des situations dans lesquelles la pauvreté

est directement imputable à des opérations économiques ou des données sociales internationales

(pratiques commerciales déloyales, surendettement extrême ou application de certaines règles

en matière de propriété intellectuelle), qui renchérissent le coût de la satisfaction des besoins

essentiels des pauvres. En pareil cas, la communauté des donateurs et les institutions

internationales doivent intervenir pour remédier à la situation, quelles que soient les mesures

prises par les États. Dans la plupart des autres cas, l.assistance de la communauté internationale

sera conditionnée par les mesures prises par les États eux-mêmes.

66. Dans un document récent, Philip Alston se penche sur la logique de cet argument:

«Les pays auront du mal à prétendre qu.ils se sont toujours opposés à cette évolution s.ils

continuent d.affirmer dans de multiples instances leur détermination à aider les gouvernements

des pays en développement à atteindre des objectifs aussi concrets et tangibles que les objectifs

du Millénaire pour le développement. Leur obligation se limiterait évidemment aux situations

dans lesquelles un pays a démontré qu.il n.avait ménagé aucun effort pour réaliser les objectifs,

mais qu.il ne pouvait réussir par manque de ressources financières. Il serait alors possible

de faire valoir auprès des pays riches en tant que groupe que chacun d.entre eux a au moins

l.obligation de veiller à ce que l.assistance requise soit fournie, que ce soit par un pays agissant

seul, un groupe de pays animés par le même esprit, ou une institution financière désignée

à cet effet par les pays concernés.»5.

67. Dans ce contexte, Alston cite un exemple d.approche de la coopération internationale

fondée sur le droit international des droits de l.homme: «Une illustration de cette approche

est la proposition faite par l.ancien expert indépendant sur le droit au développement

de la Commission des droits de l.homme, Arjun Sengupta, de conclure des .pactes pour

le développement. entre les pays en développement et un groupe non précisé de donateurs

qui s.identifieraient comme tels. Dès lors que les pays en développement honorent leurs

engagements en matière de droits de l.homme au mieux de leurs capacités, le groupe de

donateurs procéderait à la mobilisation des ressources nécessaires. Tel ou tel pays présenterait

son programme en indiquant ce qui doit être fait en général et ce qu.il peut lui-même réaliser,

tandis qu.un .groupe d.appui. examinerait les obligations prévues et déciderait du partage

des charges entre les membres de la communauté internationale en vue de fournir l.assistance

requise. Une fois honorés ses propres engagements, le pays en développement pourrait invoquer

certains .engagements exigibles. souscrits au préalable et liés aux progrès accomplis par le

gouvernement concerné.»6.

68. Ce n.est pas faillir à la logique que d.établir un lien entre les objectifs du Millénaire

pour le développement mentionnés par Philip Alston et les objectifs d.élimination de l.extrême

pauvreté. En fait, si l.on ne parle que d.un nombre très restreint de personnes plutôt que de

l.ensemble des pauvres dans le monde entier, l.argument en faveur de l.élimination de l.extrême

pauvreté a beaucoup plus de poids. De toute évidence, si la communauté internationale décidait

d.intervenir, elle pourrait le faire sans difficulté.

69. Dans cette optique, il est proposé de considérer l.élimination de la pauvreté comme

une obligation «élémentaire» qu.il faudrait honorer immédiatement et non progressivement.

En d.autres termes, l.élimination de l.extrême pauvreté devrait avoir le même rang que la plupart

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des objectifs relevant des droits de l.homme. Sachant qu.il est financièrement tout à fait

raisonnable d.éliminer l.extrême pauvreté, les États doivent apporter les modifications

nécessaires à leurs systèmes juridiques et institutionnels et la communauté internationale doit

être prête à modifier les règles applicables au commerce, à la dette et aux opérations financières

et à fournir une assistance aux pays pour qu.ils s.acquittent de leur obligation d.éliminer

l.extrême pauvreté.

IV. CONCLUSION

70. On a fait valoir dans le présent rapport que la communauté internationale devait

reconnaître l.élimination de l.extrême pauvreté comme une obligation relevant des droits

de l.homme. Les différents pays concernés devront parvenir à un consensus sur la façon de

définir la pauvreté. Le souci primordial est de cibler une petite frange de la population qui

est à l.évidence et sans conteste la plus exposée à toutes sortes de privations. Si l.on définit

la pauvreté comme une combinaison de facteurs (pauvreté monétaire, pauvreté en termes

de développement humain et exclusion sociale), l.extrême pauvreté doit être considérée

comme la forme la plus aiguë de ce phénomène, cumulant les trois types de pauvreté.

Toutefois, dans certains pays, en particulier ceux qui sont relativement développés et

où il n.y a pas forcément de grave problème de pauvreté en termes de revenu ou de

développement humain, ce sont surtout les personnes socialement exclues qui comptent

parmi les plus pauvres, d.autant plus lorsqu.elles souffrent aussi, mais dans une moindre

mesure, de pauvreté en termes de revenu et de développement humain. L.idée est donc

d.identifier un groupe restreint de personnes extrêmement pauvres de sorte que la société

ne juge pas impossible de régler leurs problèmes. Il s.agira ensuite de faire de l.élimination

de l.extrême pauvreté dont souffrent ces personnes une obligation relevant des droits

de l.homme. Si les pays concernés ne peuvent pas garantir la réalisation de tous les droits

de l.homme, les droits dont le déni est un facteur direct d.extrême pauvreté doivent

faire l.objet d.une réalisation immédiate. La communauté internationale et tous les États

membres devraient donc honorer l.obligation d.éliminer l.extrême pauvreté en tant que

composante élémentaire de leurs obligations relevant des droits de l.homme.

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Notes

1 Thomas Pogge has estimated that the cost of lifting all the world.s poor above the poverty

line would be roughly 1 per cent of the world.s GDP, based on data from 2002. Today,

with a much larger world GDP, the cost would be even less. See T. Pogge, .World Poverty

and Human Rights. in Ethics & International Affairs, vol. 19, No. 1 (Spring 2005).

2 These terms are based on Amartya Sen.s description of human rights in his book,

Development as Freedom (2000) and were included in my reports as independent expert on the

right to development, specifically the first and second reports.

3 A. Sen, .Elements of a theory of human rights., in Philosophy and Public Affairs, vol. 32,

No. 4, 2004, p. 332.

4 Ibid., p. 328.

5 P. Alston, .Ships Passing in the Night: The Current State of Human Rights and Development Debate Seen Through the Lens of the Millennium Development Goals. in Human Rights

Quarterly, vol. 27, No. 3, August 2005, p. 778.

6 Ibid., p. 777.

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Violations des droits de l’Homme : l’Europe doit apprendre à balayer devant sa porte

Posté par issopha le 24 décembre 2007

 Violations des droits de l’Homme :

l’Europe doit apprendre à balayer devant sa porte

L’Europe viole constamment les droits de l’homme chez elle, mais refuse de l’admettre. Des pays comme la France sont condamnés presque tous les mois pour des violations de droits de l’Homme. Mais les pays de l’Ue refusent de voir leurs propres violations tout en jetant l’opprobre sur les autres pays du monde notamment l’Afrique. Les medias européens, sans retenue, passent la plupart de leur temps a « dénoncer » ce que leurs pays pratiquent presque légalement. C’est le cas des violences que subissent les africains presque quotidiennement par les polices européennes. Il est temps que cela change, et Kadafi le dit aux gouvernements européens.

Dans un discours prononcé au siège de l’Unesco à Paris, Mouammar Kadhafi a dénoncé le mauvais traitement des immigrés et des Européens d’origine africaine par les gouvernements européens. Mouammar Kadhafi a aussi incité les immigrés et les Européens d’origine africaine à rentrer en Afrique.

« Les Européens font de la surenchère sur les droits de l’homme et nous interrogent sur le respect des droits de l’homme dans nos pays. Les étrangers sont maltraités en Europe, et eux (les Européens) nous demandent de respecter les droits de l’homme », a déclaré le numéro un libyen dans un discours prononcé au siège de l’Unesco à Paris.

« Avant de parler des droits de l’homme, il faut vérifier que les immigrés bénéficient chez vous de ces droits », a lancé le leader libyen lors d’un discours devant des membres de la communauté africaine réunis au siège de l’Unesco.

Le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi a interpellé mardi les Occidentaux, et principalement la France, sur les droits de l’Homme en leur demandant s’ils respectaient eux-mêmes ces droits à l’égard des immigrés, lors d’un discours à Paris devant des membres de la communauté africaine.

« Avant de parler des droits de l’homme, il faut vérifier que les immigrés bénéficient chez vous de ces droits », a-t-il déclaré, selon la traduction en français de son discours prononcé en arabe. « Nous sommes dans le pays qui parle des droits de l’Homme. Y-a-t-il certains de vos droits qui ne sont pas appliqués ? », a demandé le dirigeant libyen, en s’adressant à ses « frères africains immigrés » présents dans le grand amphithéâtre du siège de l’Unesco. « Nous sommes l’objet d’injustices. Notre continent a été colonisé, nous avons été réduits en esclavage, déplacés dans des navires comme du bétail. Aujourd’hui nous travaillons dans le bâtiment, dans la construction de routes (…). Après tout cela, nous sommes envoyés dans les banlieues et nos droits sont violés par les forces de police », a ajouté le colonel Kadhafi.

« Les Africains immigrés sont considérés comme des marginaux, des nécessiteux. Ils expriment leur colère parfois par la violence, allument des incendies », a-t-il ajouté, dans une apparente allusion aux violences dans les banlieues en France. « Je réprouve la violence, mais ceux qui expriment leur mécontentement vivent des situations difficiles en Europe, cela mérite qu’on y réfléchisse ».

Le colonel Kadhafi s’est engagé à défendre les droits des immigrés africains en Europe. « Ou bien on vous respecte ici en Europe et vous jouissez des mêmes droits et devoirs que les Européens, ou bien vous rentrez en Afrique », a-t-il dit au deuxième jour de sa visite officielle en France.

« Je vous affirme que je suis concerné par votre situation et que je vais mettre au point un plan pour permettre votre retour en Afrique », a dit encore le « Guide de la révolution ».

« Il n’est pas possible que vous viviez ici marginalisés (…) Nous Africains sommes victimes d’injustices. Ils (les Occidentaux) nous ont transportés ici comme du bétail pour faire les travaux pénibles et sales, et ils nous rejettent dans les banlieues des villes et lorsqu’on revendique nos droits, on se fait taper dessus par la police », a déclaré Mouammar Kadhafi.

« Je suis un soldat de l’Afrique et je vais m’employer à vous aider et à vous soutenir (…) Nous ne vous laisserons pas tomber », a ajouté le colonel Kadhafi, qui arborait pendant la journée un badge vert représentant la carte du continent africain.

« Les Africains doivent vivre dans la dignité et le respect ou bien rentrer en Afrique. L’Afrique a besoin de vous. Si l’Europe ne veut pas de vous, vous rentrerez en Afrique », a-t-il conclu.

(avec reuters)

Source : africatime.com

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La Face cachée de la politique africaine de la France ( Rebelote )

Posté par issopha le 22 décembre 2007

La Face cachée de la politique africaine de la France       

Aux lendemains des indépendances, la France dans ses anciennes colonies sous la houlette du président-Général de Gaulle a mis en place des gouverneurs locaux censés s’assurer que les ressources naturelles et géopolitiques de ces pays bénéficieraient toujours à l’ancienne puissance coloniale. Lorsque ces états eurent la  possibilité d’élire démocratiquement leur représentant comme au Togo ou en Centrafrique, ceux-ci  furent renversés ou/et assassinés avec l’aide de l’armée française ( Sylvanus Olympio, Abel Goumba à la suite de Boganda, Mehdi Ben Barka, Outel Bono, Ruben Um Nyombé, Félix Moumié); des pions aux mains de Foccart-De Gaulle (Eyadéma, Bongo, Déby, Bokassa…) furent portés à la tête de ces nouveaux états « indépendants » dont bon nombre sont issus des services secrets français ou de l’armée française. Ces kleptocrates dictateurs mandatés par la France ont obtenu avec le temps (pour ceux qui ont réussi à se maintenir)  une certaine autorité et autonomie au regard de la France et sont régulièrement réélus grâce à des élections présidentielles truquées sous le guidage de leurs parrains français.  C’est ce que nous appellerons des  »gouverneurs à peau noire » pour reprendre l’expression de François-Xavier Verchave .

UNE NEO-cOLONIE NOMMEE TOGO- GOUVERNEUR : EYADEMA

 

Le 27 avril 1958, le Togo accédait à l’indépendance.

Sylvanus Olympio, est le premier président démocratiquement élu.

Ce résultat contrarie les autorités françaises qui soutenaient un autre candidat, Nicolas Grunitzky. De plus, le nouveau gouvernement cherche à s’émanciper de la tutelle de l’ex-métropole… La réaction ne se fera pas attendre ! Le 13 janvier 1963, des militaires franco-togolais rentrés de la guerre d’Algérie font un putsch au cours duquel l’un d’entre eux, le sergent Eyadéma, assassine Sylvanus Olympio .

 Assassinat de Sylvanus Olympio : monsieur X raconte… Retranscription de l’émission de RFI 2002


P. Pesnot : Est-ce bien le Président Eyadéma qui a tué Sylvanus Olympio le 13 janvier 1963 ?


Le fait semble presque avéré. Ainsi je lis ceci dans le magazine Jeune-Afrique du 22 janvier 1990 : l’hebdomadaire français Paris-match du 26 janvier 1963 rapportera de ce tragique et absurde événement, la version de l’adjudant-chef Etienne Eyadéma. Il admettra avoir tiré sur Olympio qu’il entendait seulement faire prisonnier parce que celui-ci ne voulait pas avancer. [1]

 

Pourtant Sylvanus Olympio avait été un compagnon de la libération incarcéré pour ses convictions favorables à la France libre, il avait été décoré par le général de Gaulle à la libération. Cela n’a pas empêché le général de Gaulle via son bras droit Jacques Foccart d’assurer son remplacement par la force pour conserver la main mise sur l’ancienne colonie.

L’assassinat d’Olympio a été préparé sous l’incitation et avec la complicité d’officiels français. Le commandant Georges Maîtrier, un officier français, était alors chef de la gendarmerie nationale et conseiller du Président pour la sécurité dans le cadre de la coopération militaire franco-togolaise. Cet homme de Jacques Foccart, dont le poste était décidé par l’Elysée et qui traitait Olympio d’ « intellectuel », a été le maître d’oeuvre de l’arrestation puis de l’assassinat du président togolais. De même, l’ambassadeur français en poste au Togo, Henri Mazoyer a, en quelque sorte, supervisé tout le déroulement de ce tragique

événement, en étant en liaison avec les assaillants du président Olympio, et n’ignorant rien des événements durant toute la nuit du drame.[2] Ayant conquis le Togo par l’assassinat du président élu, Sylvanus Olympio, et la faveur de Jacques Foccart, l’homme des basses ouvres du gaullisme, Étienne Gnassingbé Eyadéma s’est instauré un régime lui permettant de gouverner à vie.
Au terme d’élections truquées, marquées par le trafic des listes et des cartes d’électeurs, par le bourrage et la confiscation des urnes, le dictateur ubuesque est régulièrement « réélu » pour un nouveau mandat [3].

Le président Chirac, qui lui a ménagé un choeur d’observateurs complices, a chaleureusement félicité son confrère et ami. Il a salué  » la volonté que vous avez exprimée de tendre la main à toutes les forces politiques de votre pays  » – c’est-à-dire de convier les inévitables adeptes de la  » politique du ventre  » à partager les miettes du pillage national. Une technique éculée. Jacques Chirac a aussi exprimé son  » espoir de voir le Togo renforcer ses échanges avec la communauté internationale et renouer une relation de confiance avec l’Union européenne « . Ce sera un peu plus difficile, car l’Union n’a même pas daigné envoyer des observateurs à cette parodie d’élection[4].  Le peuple togolais subit la dictature du général Gnassingbé Eyadéma, au pouvoir depuis plus de quarante ans et avec le soutien sans faille de son mentor français. Dans les années 1990, M. Eyadéma s’est opposé au processus de démocratisation pour se maintenir en place dans un climat de répression et de terreur. Suite aux élections présidentielles truquées de 1993 et 1998, le Chef d’Etat togolais s’était engagé à respecter la Constitution qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels. Mais le Parlement a supprimé cette disposition afin d’ouvrir la voie au dictateur pour le scrutin de 2003. Réélu une nouvelle fois en 2003 avec les bénédiction françaises et par l’éviction de l’élu des Togolais le fils de Sylvanus : Gilchrist Olympio, Eyadéma règne à la façon d’un gouverneur sur cette néo-colonie française.

 Togo : L’arbitraire comme norme et 37 ans de dictature (FIDH 07/06/2004)


Paris, le 7 juin 2004 – A la suite d’une mission internationale d’enquête effectuée à Lomé du 7 au 14 février 2004, la FIDH publie un rapport « Togo : l’arbitraire comme norme et 37 ans de dictature ».


Ce rapport présente un bilan alarmant de la situation des droits de l’Homme au Togo : torture systématique dans les commissariats en toute impunité, justice aux ordres du pouvoir, prisons surpeuplées, opposants et presse sous étroite surveillance, élections tronquées . La violence est omniprésente au Togo, érigée en véritable système de gouvernement. [5]

 

UNE NEO-COLONIE NOMMEE GABON. GOUVERNEUR : OMAR BONGO


 

« Omar Bongo.est pour moi un ami de longue date et qui a témoigné de sa fidélité à nos idéaux communs et à notre engagement commun pour une certaine idée franco-africaine. »

Jacques Chirac, allocution à Libreville le 22 juillet 1995.

« Les flots d’argent qui se déversaient dans les sables d’une Afrique nominalement indépendante, loin d’assécher l’ancienne métropole, l’irriguaient, voire arrosaient du  »beau monde ». Une bonne partie des quartiers chics de Paris vivaient alors sur le miracle des liquidités repartant parfois souterrainement, aux sources.Pour les happy fews, le taux de retour de l’aide au développement  »tartinée » sur la rente, déjà bien onctueuse, du pétrole et des produits tropicaux, était mirifique. A la limite de l’écoeurement.» (Antoine Glaser et Stephen Smith, L’Afrique sans Africains, Ed. Stock, 1994).

Omar Bongo Odimba qui dirige le Gabon sans partage depuis décembre 1967, ne s’est pas fait prier pour changer la constitution en 2003. Ce qui lui confère désormais la possibilité de diriger ce pays pendant de longues années encore, au grand dam de l’écrasante majorité des Gabonais plutôt « fatigués de la même personne depuis quarante ans ».[6]  

  

 Omar Bongo en 7 dates,

30 décembre 1935 : Naissance officielle à Lewaï, Haut-Ogooué ;

1952 : Certificat d’études à Brazza ;

1953 : Jeunesses SFIO ;

1958 : Service de renseignement de l’armée ;

1959 : Le Gabon demande à devenir un département français ;

1966 : Vice-président du Gabon aux côtés de Léon M’ba ;

1967 : Il devient président de la République du Gabon.

                                             
     Pour un peu plus d’un million d’habitants, le Gabon dispose de richesses exceptionnelles : pétrole, uranium, bois, manganèse, lithium… Dès la pseudo-indépendance du 17 août 1960, la France signe des accords de coopération qui laissent à Paris le droit de s’accaparer les richesses minières du Gabon.  Léon M’Ba président vassal de la françafrique n’hésite pas à promouvoir un article faisant du Gabon une véritable chasse gardée de la France, un réservoir français de matières premières .

  Article 5 :

 « La République française est tenue informée des programmes et projets concernant l’exploitation hors du territoire de la République Gabonaise des matières et produits stratégiques.

 « En ce qui concerne les matières premières et produits, la République gabonaise réserve par priorité leur vente aux Etats de la Communauté après satisfaction des besoins de sa consommation intérieure et s’approvisionne par priorité auprès de ces Etats ».

Affaires africaines, p.43, [7] 

     En février 1964 Léon M’Ba est démis suite à un coup d’état. Mais le 19 février 1964, les parachutistes français rétablissent par un putsch Léon M’Ba, le président déchu, dans ses fonctions.  Bongo est nommé aux affaires étrangères, puis au cabinet du président Léon Mba. Très vite Bongo est dans les petits papiers du  »seigneur des néocolonies » françaises  : Jacques Foccart, tandis que le président-général Charles de Gaulle le décrit comme un « type valable ». A tel point que Jacques Foccart, conseiller de Charles de Gaulle, songe à lui pour succéder à Mba, miné par un cancer. Voilà comment, en1967, après le décès de Léon M’Ba, et suite à un bricolage constitutionnel, le «type valable» de 32 ans devient le plus jeune chef d’Etat du monde. C’est d’ailleurs à Paris, dans l’enceinte de l’ambassade du Gabon, que l’élu des Français prête serment.

Albert Bongo est une pure création néocoloniale mis en place à la tête du Gabon par Jacques Foccart sous la bénédiction du général de Gaulle pour assurer le relai militaire français dans la guerre du Biafra qui fera 1 à 2 millions de morts. Dès lors la France peut accélérer ses livraisons d’armes au Biafra via Libreville avec le soutien d’Houphouët Boigny. Durant cette période comme le souligne Pierre Péan dans son livre, Affaires Africaines, Albert-Bernard Bongo n’est qu’une marionnette dépendant des services de Foccart. Si Albert Bongo vient à faire une déclaration erronée concernant le Nigéria et la sécession Biafraise, celle-ci est aussitôt rectifiée par les services du SDECE ou/et de Jacques Foccart (Affaires Africaines [7], p.81-82).

Par la suite Bongo ne cessera d’être réélu par la fraude électorale cautionnée par ses mentors de la Françafrique et fera assassiner ses opposants politiques comme Germain M’Ba assassiné par Bob Denard le 18 septembre 1971, selon Pierre Péan dans Affaires Africaines ([7]p.13). Le Gabon sera considéré par Foccart et ses successeurs comme une plate-forme pétrolière, militaire et financière. « Les troupes françaises au Gabon sont constituées des 600 hommes du 6ème BIMa (Bataillon d’Infanterie de Marine, ex-coloniale) et d’une compagnie tournante de l’armée de l’Air. Créée par Bob Maloubier la garde présidentielle est encadrée par des militaires français plu sou moins détachés, tels les généraux Roland Meudec puis loulou Martin. Equipée de blindés légers, renforcée par des éléments marocains, c’est la meilleure unité combattante du pays. Quant à la DGSE, elle dispose bien évidemment d’un chaperon auprès du président local.  »  (Noir Silence, [8] p.197).

« Le Gabon a été une excroissance de la République dirigée conjointement par Jacques Foccart, le parti gaulliste et Elf.En 1993,.le président Bongo s’est maintenu au pouvoir grâce à un  »coup d’état électoral », opéré avec la bienveillante neutralité du gouvernement français ». (Pierre Péan, Audition par la mission d’Information sur le rôle des compagnies pétrolières. Pétrole et éthique, rapport cité, t.I, p.158-159. cité par F.X Verschave dans Noir Silence, p.198).

Selon l’ancien directeur de la DGSE Pierre Marion ([8], p.201), Omar Bongo après plus de trente années de règne va devenir le plus ancien homme politique françafricain et influencer en retour la politique française par de nombreux pots de vins et moyens de pression :

« Les subsides de Bongo servent à tout le monde lors des élections françaises et créent un sorte de colonialisme à l’envers ». Ainsi les partis politiques et les compagnies françaises telles que ELF s’enrichissaient sur le dos du peuple gabonais dont les conditions de vie étaient de plus en plus dramatique. Selon le PNUD ([8] p.194) : « On ne compte (au Gabon) que 19 médecins pour 100.000 habitants, l’espérance de vie n’est que de 52 ans, seulement 38% des enfants sont vaccinés contre la rougeolle-contre une moyenne de 79% dans les pays en développement. Un enfant sur sept meurt avant l’âge de 5 ans.le rang du Gabon à l’indicateur du développement humain (IDH) le fait reculer de 71 places par rapport à un classement seulement basé sur la production par habitant » (PNUD, 1999).

 

Les valises d’argent frais ont certes atterri au RPR et à l’UDF, mais aussi au PS. Et les amitiés maçonniques ont fait le reste. Pour apaiser le courroux du bienfaiteur, outré par un brûlot de Pierre Péan (2), la France rose lui dépêche tour à tour le défunt François de Grossouvre, Roland Dumas – «mon ami intime» – puis le Premier ministre Pierre Mauroy. On promet même au roi des Batéké, reçu avec faste l’année suivante, une centrale nucléaire. Il compte aujourd’hui parmi ses plus ardents avocats l’ex-ministre Catherine Tasca ou Michel Rocard. Bongo puise dans une fortune colossale, bâtie avec le concours d’Elf, de quoi huiler les rouages de son pouvoir .
A tous les coups il gagne. Réélu président, Omar Bongo peut compter sur la bienveillance d’une France à qui il doit tout et qui lui doit tant [10] 

On ne s’étonnera pas de voir Bongo Odimba, le facétieux, être réélu grâce au trucage des élections made in France :

 

 « Pour la Saint-Nicholas, on ressort la machine électorale made in France. La machine vote massivement Bongo. Le miracle informatique, rodé en maints pays d’Afrique, multiplie à volonté les électeurs et les votants, transforme une minorité en majorité, une défaite ou un ballottage en victoire.

Avec 4 chiffres significatifs : 66,55%. Bingo pour Bongo ! Pourquoi lésiner ? [8], p.201.

UNE NEO-COLONIE NOMMEE TCHAD : GOUVERNEUR IDRISS DEBY

« Le choix de N’Djamena comme base aérienne française a pour objectif l’efficacité militaire d’abord et ensuite le soutien au président Déby dans ses efforts dans la consolidation de la paix civile, le développement démocratique et le renforcement économique du pays ».
Ministre de la Défense,

Alain Richard, 30.07.1997, cité par François-Xavier Verschave dans Noir Silence[8], p.167.


 

« La France soutient la position du président Deby qui a été élu démocratiquement et  par deux fois, elle salue le fait que l’Assemblée nationale, à une majorité supérieure à celle qui d’habitude soutient le gouvernement, a approuvé la révision de la Constitution ».

(visite au Tchad de Xavier Darcos ministre de la Coopération et délégué à la francophonie, vendredi 28.05.2004, AFP).

Le Tchad est un pays d’Afrique du Nord créé de toutes pièces par la France à l’issu d’une véritable conquête militaire. Le régime d’Idriss Déby a été installé fin 1990 par la France,son armée et ses services secrets, sur fond d’enjeu pétrolier. Il s’est depuis signalé par lasystématisation de la terreur, la banalisation de la torture et du viol, la répétition des nettoyages et massacres ethniques – des crimes contre l’humanité avec la mansuétude des autorités politiques françaises. Idriss Déby a suivi les cours de l’Ecole de Guerre à Paris et obtient, à son retour, le poste de conseiller militaire du président Hissène Habré lui-même imposé à son peuple avec la mansuétude de la métropole. Hissene Habré sera chassé du pouvoir le1er décembre 1990 en raison de ses nombreux crimes contre l’humanité 1 et de son refus de mettre en place un multipartisme préconisé par

François Mitterrand au sommet de la Baule, mais surtout en raison de son intention ostensiblement avouée de renégocier les accords dits de coopération signés avec la France et de fermer toutes les bases de l’armée coloniale française sur le sol national. Pour la France cela est inacceptable et son ex-protégé doit quitter le pouvoir[10].

Idriss Déby prend donc le pouvoir avec l’aide de la France, qui maintient son dispositifmilitaire. Accompagné de l’officier de la DGSE Paul Fontbonne, il conquiert N’Djaména sans guère rencontrer de résistance. Hissène Habré s’enfuit avec les liquidités publiques. Idriss Déby après avoir été, jusqu’en 1989, l’un des piliers du régime d’Hissène Habré est donc porté au pouvoir par la France avec l’aide de la DGSE .

Il se maintiendra au pouvoir par le trucage des élections de 1996 puis de 2001 puis par la modification de la constitution afin d’envisager sa réélection en 2006 avec les mêmes mansuétudes françaises .

 

UNE NEO-COLONIE NOMMEE CENTRAFRIQUE. GOUVERNEUR :  BOKASSA Ier.


 

1958 (1er décembre)  Proclamation de la République centrafricaine. Barthélémy Boganda est président.
 

1959 (16 février)  Mort de Barthélémy Boganda dans un accident d’avion. Abel Goumba est président par intérim.

30 avril 1959, l’instituteur David Dacko, cousin éloigné de Bokassa, évince abel Goumba indépendantiste, avec l’appui des planteurs français du pays garantissant leurs intérêts.

1960 (13 août) Indépendance de la République centrafricaine.

1960 (14 août) David Dacko est élu à la présidence de la République (seul candidat en lice).

1960 (décembre) le principal parti d’opposition de Boganda et Goumba est interdit.

1962 suppression du multipartisme

1966 (1 janvier) Coup d’Etat militaire. Le colonel Jean-Bedel Bokassa prend le pouvoir.

1967-1970, Centrafrique : Bokassa craignant un coup d’Etat, la France lui envoie une compagnie de parachutistes.

1978 (1er août) , à Franceville, au Gabon, c’est l’entrevue dramatique avec Bokassa, qui s’accroche au pouvoir. Giscard a décidé que l’Empereur doit partir : le massacre des lycéens a fait déborder la coupe. Et c’est Journiac qu’il charge de cette délicate mission. « Cette fois, Monsieur, dit-il à l’Empereur, ça ne passera pas ! II faut vous en aller. » Bokassa, gris de rage, brandit sa canne d’ébène…

1979, Centrafrique : opération Barracuda. Deux compagnies de parachutistes aident David Dacko à renverser Bokassa.

Sources : Bokassa 1er un empereur Français Géraldine Faes et Stephen Smith. L’Express.

     Nous revenons ici sur la période de l’indépendance de la centrafrique et la manière dont Bokassa a été placé sur  le trône de la centrafrique. Sans surprises, on retrouve le même mode opératoire que dans les néo-colonies françaises. Un militaire plutôt rustre sans grande éducation faisant partie de l’armée coloniale française est placé à la tête de l’état centrafricain, pure création coloniale française, anciennement dénommé Oubangui-Chari. C’est avec le rang de capitaine qu’il quitte l’armée française pour devenir chef d’état-major de la jeune république centrafricaine en 1964 à la faveur d’un coup d’état ayant reçu la bénédiction de Jacques Foccart : « Après tout Bokassa était un militaire très francophile ». Là encore le même mode opératoire un militaire devient président-général et chef d’état-major avec le soutien de la Vème république. Jean-Bedel  Bokassa est l’homme de la situation, formé dans l’armée française, ancien de l’Indochine il sera toujours présent pour servir les intérêts français face au président David Dacko qui semble prendre quelque peu ses distances avec son mentor français en se rapprochant avec la Chine. D’autres part le pouvoir de Dacko semble partir en déliquescence et cela pour Paris, dans son pré-carré de choix, n’inaugure rien de bon. David Dacko est lui aussi une création néo-coloniale, il fut constamment entouré de conseillers militaires français.

     Dacko a été porté au pouvoir par les riches planteurs français pour évincer le représentant du peuple Abel Goumba successeur de Boganda hostile aux intérêts français. Toujours conseillé par les militaires français, il interdit le parti de l’opposition de feu Boganda et de Goumba pourtant seuls à avoir été élu par le peuple puis interdit le multipartisme pour consacrer la politique du parti unique (mode opératoire retrouvé constamment dans les néo-colonies françaises). Une politique souvent préconisée par les conseillers français à leurs gouverneurs et poulains. Lorsqu’en 1964 Dacko finit par reconnaître la Chine populaire en appelant à une étroite collaboration entre Bangui et Pékin c’en est trop pour l’ancienne puissance coloniale qui le remplace par le tout jeune et inexpérimenté jean-Bedel Bokassa.

 Bokassa, ce cher parent des présidents français.

Bokassa se voulait le  » papa « de tous les Centrafricains mais le fils de Charles De Gaulle. Il vénérait son  » cher parent «  Valéry Giscard d’Estaing qu’il couvrait de plaquettes de diamants à chacun de ses passages à Bangui. Si Jean-Bedel Bokassa, officier de l’armée française, maréchal président à vie, premier empereur de Centrafrique, était considéré par tous, comme le  » bouffon nègre «  de l’Afrique, c’est aller vite en besogne sur une chose : cette  » bouffonnerie tropicale «  a été soutenue, financée, organisée pendant treize ans par la France, trop soucieuse de perpétuer un siècle de présence en Centrafrique. De 1966 à 1979, treize ans de règne sanglant, de détournements financiers à peine maquillés, en somme une  » dictature ordinaire «  menée par un soudard mégalomaniaque et infantile. Pendant cette période, la France ne fera aucun commentaire sur le régime. Seules comptent la  » santé financière de l’Etat, et celle, excellente à l’époque, des expatriés européens sur place « . [11]

Pour Géraldine Faes et Stephen Smith, Bokassa Ier n’est ni plus ni moins que l’  » l’archétype de toute une génération de dirigeants dans les anciennes colonies françaises du continent « ,  » un satrape assez ordinaire de la Françafrique, ce continent fusionnel dont on parle tant depuis qu’il n’existe plus (sic) « . (Bokassa Ier, un empereur français.- Par Géraldine Faes et Stephen Smith- Éditions Calmann-Levy). Stephen Smith va jusqu’à qualifier le sacre de Bokassa Ier de « bouffonnerie française  ».

Il vaut donc mieux considérer ces pays comme inaptes à la démocratie car l’on pourrait finir par accuser certains décideurs au plus haut niveau d’instigation,  de cautionnement ou de légitimation de crimes contre l’humanité (pillage, assassinats, tortures, soutien aux dictatures, instrumentalisation de l’ethnisme). Heureusement que tout cela vient de l’atavisme légendaire des africains et de leur archaïsme inscrit dans leur culture .

La Françafrique une longue généalogie du crime qui se maintient idéologiquement grâce au racialisme et au mépris des peuples africains, une idéologie d’extrême droite au co eur de la république .

Faut-il préciser qu’actuellement la Centrafrique est quasiment un protectorat français où un important dispositif militaire français est installé dans la région de Bangui ? Ces protectorats sont souvent dirigés en sous-main  par des gouverneurs à « peau claire » comme le très influent Paul Barril. Selon Alison Desforges, le protectorat centrafricain aurait servi à entraîner nos amis génocidaires du Hutu power (ayant perpétré le génocide au Rwanda) en 1995 pour constituer une force supplétive au service de la France et de ses intérêts dans toute l’Afrique.

On peut chasser les gouverneurs noirs à l’aide de coup d’état, la constance et la continuité est assurée par leurs supérieurs de la métropole.

REFERENCES :

1. Assassinat de Sylvanus Olympio : monsieur X raconte…Retranscription de l’émission de RFI 2002

2. Eyadéma-Olympio : le dernier rendez-vous . ¨ Par Jesse Anansi. Nouvelle Afrique-Asie. Septembre 1998


3. Le vrai visage du régime Eyadéma. UFC Togo .

4. TOGO : Touche pas à mon despote ! (suite) Eyadéma dictateur à vie, Chirac complice  ! Survie. 10.06.03 .

5.Togo : L’arbitraire comme norme et 37 ans de dictature . FIDH 07/06/2004

6. Dérive autocratique la dictature se renforce en Afrique francophone. Par A Mbog Pibasso. La Nouvelle Expression . 02.06.04

7. Affaires Africaines, p.43, Pierre Péan, Ed. Fayard.

8. Noir Silence, François-Xavier Verschave.

9. L’Eternel Bongo de Bongo par Vincent Hugueux. L’Express. 10.12.98

10. Deby dans quel état se trouve le président Tchadien ? Alwihda. 24.07.04

11.La Françafrique mise à nu : Bokassa Ier un empereur français . Par Esther del Pinto. 

 Afrik.com.06.07.2000.

Pressafrique

1 La Commission d’enquête sur ses crimes et exactions, présidée par le magistrat Mahamat Hassan Abakar, dénombrera 40 000 personnes tuées ou disparues de 1982 à 1990. Une grande partie des troupes d’Hissène Habré ayant participé au massacre furent dirigées personnellement parl’actuel Président Idriss Déby alors chef d’Etat major des armées.

 PRESSAFRIQUE 31.05.04

 

 QUAND XAVIER DARCOS AU NOM DU GOUVERNEMENT FRANCAIS LEGITIME LE REGIME CRIMINEL DU DICTATEUR IDRISS DEBY

«

La banalisation de la torture au Tchad, et notamment le recours à l’arbatachar – méthode qui consiste à lier les bras et les jambes de la victime dans le dos, provoquant des douleurs extrêmes, des blessures ouvertes, et parfois la gangrène – est telle que cette méthode est considérée comme un acte tout à fait normal » (Amnesty International, rapport du 10.10.1996 sur le Tchad).

« Le choix de N’Djamena comme base aérienne française a pour objectif l’efficacité militaire d’abord et ensuite le soutien au président Déby dans ses efforts dans la consolidation de la paix civile, le développement démocratique et le renforcement économique du pays ». Alain Richard, Ministre de la Défense,30.07.1997, cité par François-Xavier Verschave dans Noir Silence, p.167.

30 Octobre 1997, Déby envoie ses troupes massacrer les FARF ralliées dans leur coordination de Moundou. Laokein Bardé est seul, ou presque, à pouvoir s’échapper. On assassine des personnalités locales, on moleste l’évèque, on enlève des enfants, on tue les parents. Interdits d’inhumation, des corps sont livrés aux cochons. (Agence Reuters, 01.11.1997 cités dans Noir Silence).
                    

      Les députés tchadiens ont adopté vers la mi-mai un projet de révision constitutionnelle qui supprime notamment la limitation à deux du nombre de mandats présidentiels. Le projet de révision, qui porte sur huit articles de la Constitution, a été intégralement adopté, à main levée, par 123 voix pour, 0 contre et une abstention. Alors que le groupe parlementaire MPS (Mouvement patriotique du salut), parti au pouvoir du président Idriss Deby, qui avait déposé la proposition de révision, a fait le plein de ses 113 députés, l’ensemble des députés de l’opposition ont quitté l’hémicycle et n’ont pas pris part au vote.
Cela n’a pas empêché Xavier Darcos en visite au Tchad, de célébrer cette nouvelle initiative démocratique du régime Tchadien en constatant qu’Idriss Déby avait obtenu largement la majorité. Le Front national du Tchad rénové (FNTR) a qualifié cette déclaration du ministre français d’irresponsable.
Cette révision constitutionnelle prévoit la levée de la limitation des mandats du président de la République, la suppression du Sénat et l’allègement des procédures de révision constitutionnelle, selon le rapport de la commission parlementaire qui l’a préparé. Ce projet de réforme s’il était ratifié par référendum permettrait au président Idriss Déby de se représenter pour autant de mandats qu’il le souhaitera et ainsi de prolonger sa dictature à vie. Une réforme qui si elle était appliquée en France permettrait de supprimer le Sénat français, et d’autoriser la présentation à vie de Jacques Chirac aux élections présidentielles de la République Française.
Au pouvoir depuis 1990 après un coup d’état, Idris Déby a été réélu à deux reprises suite aux trucages des élections en 1996 et 2001. Il s’était engagé publiquement, jusqu’à présent, à abandonner le pouvoir en 2006 : « Je ne serai pas candidat à l’élection présidentielle en 2006. Je ne modifierai pas la Constitution quand bien même j’aurais une majorité de 100 % ! Je le dis haut et fort : ce qui me reste à faire au cours de mon  dernier mandat, c’est de préparer le Tchad à l’alternance au pouvoir, une alternance démocratique, pacifique, sans rupture ».

     Idriss Déby, âgé de 52 ans, pourra donc se présenter à l’élection présidentielle de 2006 et avec la bénédiction de l’autorité politique française tandis que l’ensemble de l’opposition politique dénonce le caractère dictatorial du régime Déby. Récemment l’UFC (Union des forces du changement), une coalition de mouvements de l’opposition armée tchadienne, a qualifié jeudi de « putsch constitutionnel du général Deby » la révision de la Constitution approuvée par les députés tchadiens. Et Xavier Darcos, ministre de la Coopération au Développement et à la Francophonie, au nom du gouvernement français ne trouve rien de mieux que de légitimer le pouvoir usurpé du président Idriss Déby:

« La France soutient la position du président Deby qui a été élu démocratiquement

et par deux fois, elle salue le fait que l’Assemblée nationale, à une majorité supérieure à celle qui d’habitude soutient le gouvernement, a approuvé la révision de la Constitution », ( visite au Tchad le vendredi 28.05.04).Ces propos sont méprisants à l’égard du peuple tchadien et constituent une falsification de la réalité au regard des pratiques politiques du régime totalitaire de Déby. Rappelons simplement que la FIDH avait constaté après les élections de 2001 une répression sanglante ayant fait plusieurs morts avec « un état d’urgence de fait » suite à la dénonciation par les forces d’opposition de la fraude massive organisée par le régime Déby. Les associations Agir Ici et Survie avaient constaté la fraude électorale en partie mise en place en 1996 par la France.

« La torture et les arrestations arbitraires sont monnaies courantes au Tchad, et l’impunité est la règle. Dans son dernier rapport annuel, Amnesty Internationale évoquait, par exemple, l’arrestation et la détention de cent personnes, dont des enfants, en mars dernier à N’djamena ». (L’Humanité, Camille Bauer, Paris bénit Déby, 20.09.2003).

Enfin la majorité absolue est à discuter lorsque l’on sait que l’opposition a refusé de voter et que le régime Déby a installé par la fraude une majorité de fait à l’assemblée nationale (113 députés ; il faut 115 députés pour que cette réforme soit votée). Voici ce qu’en disait François-Xavier Verschave dans son livre, Noir Silence, p.166 : « Grâce à la coopération Paris-N’Djamena, la multiplication des bulletins et le bidouillage informatique ont permis au seigneur de la guerre de s’habiller en président, puis disposer d’une majorité à l’Assemblée. » Sans doute cette qualification « d’élections démocratiques » se fait à l’aune de l’expérience démocratique néo-gaulliste au sein de la mairie de Paris ?

 

 C’est en grande pompe et avec tous les honneurs dus à un fidèle allié que la France a reçu le président tchadien. L’ancienne puissance coloniale a offert un dîner et un entretien avec le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, ainsi qu’un déjeuner en tête-à-tête avec le président Chirac à l’ancien élève de l’école de guerre de Paris. Elle a toujours soutenu Déby, qui a pris le pouvoir en renversant, en 1990, le dictateur Hissène Habré, son ancien patron, et maintient au Tchad les 950 soldats français du dispositif Épervier. Mais l’entrée du pays au club des pays producteurs de pétrole a encore accru son importance stratégique..Dans son dernier rapport annuel, Amnesty Internationale évoquait, par exemple, l’arrestation et la détention de cent personnes, dont des enfants, en mars dernier à N’djamena.C’est justement pour assurer le maintien au pouvoir de ses alliés que le président aurait rendu visite à ses amis français. Venu cet été en France pour se soigner, Déby est, de notoriété publique, très malade. C’est donc pour  » solliciter le soutien de la France à son plan de succession  » que le président tchadien aurait effectué le déplacement, estime Sharon Courtoux, de l’association Survie. Dans un pays qui, depuis 1965, a vu naître des dizaines de rébellions armées, et où le Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT) est encore actif, au point d’avoir annoncé récemment la prise de contrôle du deuxième aéroport du pays, la bénédiction du parrain français reste un élément important pour garantir la pérennité du pouvoir.

Tchad La visite à Paris d’Idriss Déby Paris bénit Déby. L’Humanité par Camille Bauer. 20.09.2003.

De plus Xavier Darcos s’est dit porteur d’un message  »d’amitié, de confiance, de gratitude » du président français Jacques Chirac au président tchadien.

La France soutient le président Deby (Darcos) (AFP)

Encore une fois, au nom des intérêts du lobby militaro-industriel français le gouvernement français soutient, sans aucun état d’âme, un criminel contre l’humanité. Xavier Darcos, ministre de la coopération, Jacques Chirac, président de la république exprimant leur « gratitude » envers le président Déby.Dans le Petit Larousse à « gratitude », on peut lire : « reconnaissance d’un bienfait reçu ».
Mais de quel bienfait peut-il s’agir ?

- Des largesses du président-général Déby aux entreprises françaises (Bouygues, Bolloré, Vivendi, Alcatel-Alstom, Spie-Trindel) accordant, sur le dos de son peuple, de nombreux chantiers de construction sur l’oléoduc rejoignant le Cameroun ou bien le fait que Déby aurait accepté que Total négocie avec Khartoum pour obtenir une concession pétrolière dans le Darfour?
- Celui de se maintenir au pouvoir de manière dictatoriale pour garantir les intérêts français dans la région contre son peuple ?
- Celui d’instrumentaliser l’ethnisme ?
- Celui d’avoir mené de nombreuses exactions et crimes contre l’humanité au TCHAD qui auraient fait selon
Alwihda plus de 25.000 victimes?
     
     Selon Alwihda, il y aurait eu un marchandage sur les dos des soudanais et tchadiens entre la France et le Tchad. La France se montrant garant d’un régime honni et à terme de mandats, et reçoit en échange l’appui de Déby dans la gestion de la crise face au Soudan. Peut -on concevoir la reconnaissance de la Chiraquie comme une bénédiction visant à réparer l’effet désastreux du retrait d’Elf, en 1999, du projet pétrolier tchadien, et de profiter des nouvelles opportunités économiques du pays, comme l’indique la rencontre qui a eu lieu entre Idriss Déby et le MEDEF en septembre 2003? «
Par ailleurs, Déby est en train de devenir le nouvel homme fort de l’Afrique centrale, où son pays a multiplié les interventions : en République centrafricaine, où ses troupes ont participé au coup d’État contre le général Bozzizé, en République démocratique du Congo, ou encore au Soudan, où il aurait joué un rôle dans la création de la rébellion du Darfour. » (Humanité, 20.09.2003, Ibid).

     Cette  »gratitude » envers un dictateur françafricain illustre bien le mépris que nos politiques accordent aux peuples africains sacrifiés sur l’autel des intérêts mercantiles néo-coloniaux. Ces peuples qui « ne sont pas mûrs pour la démocratie » sont par contre prêts pour la dictature, « les génocides », les massacres et l’instrumentalisation de l’ethnisme? Et on en a déjà constaté les effets pervers avec l’affaire Ndengué où des criminels contre l’humanité de l’envergure de Sassou III prennent en otage le président de la république française pour que certaines affaires afro-françaises ne soient plus traitées par la justice française.

Au pays de la Françafrique, il semble que les valeurs régnantes soient celles du commerce mercantile, du pillage des peuples d’Afrique centrale et du cautionnement des kleptocraties, ces nouvelles « démocratures ». Les droits de l’homme n’ayant à l’évidence pas le droit de citer dans la réalité des pratiques géopolitiques de la France en Afrique si ce n’est comme instrument de propagande à usage interne?

Retour sur un pouvoir néocolonial françafricain sans pitié au Tchad. (cliquez ici )

 

COURRIER INTERNATIONAL

Non la France n’est pas la patrie des droits de l’homme

par Philippe Randrianarimanana.

                           
France, « berceau des Lumières », mérite-t-elle encore les attributs honorifiques que lui a légués son histoire ? Rien n’est moins sûr, selon le New Statesman, qui, de la « Françafrique » aux contrats de ventes d’armes, stigmatise la trahison de la politique extérieure française.
Aux grands hommes la France se déclare reconnaissante, selon la célèbre inscription inscrite sur le fronton de son Panthéon. Forte d’un héritage culturel et intellectuel qui a laissé son empreinte dans le cours de l’histoire mondiale, la République française jouit allégrement de son statut de « patrie des droits de l’homme ». « Grâce à des géants comme Voltaire, la France a inspiré d’autres nations, notamment les Etats-Unis, pour qu’elles se libèrent elles-mêmes des élites aristocratiques corrompues et tyranniques », reconnaît le
New Statesman . Mais cette image est désormais usurpée, car « en pratique les Français se comportent comme s’ils tenaient la caisse dans un bordel du Far West », s’indigne cet hebdomadaire britannique de gauche.

Non, la France n’est décidément pas une nation vertueuse, et le New Statesman ne mâche pas ses mots à l’égard des Français. « Non seulement ils ne regrettent rien, à l’instar d’Edith Piaf, mais, de sûrcroît, leur détermination à maintenir la croissance de leurs exportations d’armes les place en dehors de leurs propres lois, sans parler des conventions internationales qu’ils ont signées. » On croirait entendre un pamphlet contre les Etats-Unis de George W. Bush, dont le président français Jacques Chirac s’est fait le contradicteur émérite sur le dossier irakien. Mais cette posture diplomatique ne trompe pas l’hebdomadaire anglais. « La complaisance routinière du palais de l’Elysée envers les méfaits de ses clients en matière de droits de l’homme rend d’autant plus ironique le nouveau statut de héros de la gauche et gardien de la conscience européenne sur l’Irak attribué au président Chirac. »

Le New Statesman ne voit les réticences françaises face à l’intervention militaire en Irak que sous le prisme de la défense des intérêts économiques hexagonaux, patiemment noués avec le régime baasiste de Bagdad dans les années 90 par Alcatel, Renault et, bien sûr, TotalFinaElf. « La France a été plus enthousiaste pour envahir l’Afghanistan et en a dûment récolté les fruits en matière économique », alors que son effort d’assistance et de reconstruction laisse à désirer par rapport à celui consenti par l’Allemagne. « Pour être franc, les Français se contentent de payer le philosophe Bernard-Henri Levy pour aller ‘évaluer les demandes et besoins’ en Afghanistan. Pendant ce temps, Alcatel installe un réseau de téléphonie mobile à Kaboul et dans cinq autres villes », lance l’hebdomadaire sur un ton décapant.

Dans ce dossier à charge contre la politique étrangère de la France, le New Statesman dénonce aussi la non-interpellation par les Casques bleus français du Serbe de Bosnie-Herzégovine Radovan Karadzic, recherché pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide. Le constat n’est guère plus reluisant au Myanmar, où, selon le Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi, « Total est devenu le plus fervent soutien du régime militaire birman ». Et que dire de l’insistance affichée par Jacques Chirac pour lever l’embargo européen sur la vente d’armes à la Chine, imposé après la répression des manifestants de la place Tian’anmen, en 1989.

Même la part honorable des fonds d’aide, de l’ordre de 0,41 % de son PNB, dont « une grande partie est destinée aux pays africains et aux agences de l’Alliance française », ne résiste pas à la critique corrosive du magazine. « Cette aide est centrée sur des projets visant à promouvoir la culture française plutôt que sur des mécanismes favorisant le respect des droits de l’homme, la bonne gouvernance ou la lutte contre la corruption. » Quant au génocide rwandais, le New Statesman rapporte les propos effarants d’une spécialiste qui enquête sur le rôle de la France, Linda Melvern : « En préparation des massacres, les Français disposaient de 47 officiers supérieurs sur place qui entraînaient les génocidaires. » L’enquête de la commission sénatoriale française pour le Rwanda ne fut qu’ »une opération de blanchiment »…

Loin des clichés sentimentaux droits-de-l’hommistes, la France se distinguerait surtout par ses contrats de ventes d’armes et d’équipements militaires, pour lesquels elle figure parmi les quatre premiers exportateurs au monde, grâce à « un réseau d’innombrables agences gouvernementales et d’officiers à la retraite qui aident les marchands d’armes à vendre leurs produits », notamment en Afrique, un continent qui souffre par ailleurs des 41,5 milliards d’euros annuels de subventions agricoles de l’Union européenne, « sans doute la conséquence la plus dommageable de la politique de la France ».

 

 

ROLE TROUBLE DE L’ARMEE FRANCAISE EN CENTRAFRIQUE

Revue de la presse francophone

AFRIK.COM 14.09.07

Centrafrique : Human Rights Watch dénonce une situation humanitaire catastrophique
212 000 personnes déplacées, plus de 10 000 habitations rasées en toute impunité[...] Lire la suite

AGORAVOX 18.09.07
Le rôle trouble de l’armée française en Centrafrique

LE MONDE 14.09.07
HRW dénonce la passivité de l’armée française face aux crimes du pouvoir en Centrafrique
[...] La crise qui secoue le nord de la République centrafricaine (RCA) n’apparaît pas sur les écrans radar de la communauté internationale. Pire qu’« oubliée », tout simplement « inconnue », dénonce le rapport que Human Rights Watch (HRW) a rendu public, vendredi 14 septembre. L’organisation de défense des droits de l’homme américaine a choisi, à la veille de l’ouverture d’un bureau à Paris, de dénoncer les crimes et graves atteintes aux droits de l’homme commis dans ce pays, parfois sous l’oeil de soldats français, selon elle [...]
Jouissant d’une « impunité totale pour des actes qui incluent des crimes de guerre », certains des auteurs de ces exactions auraient agi en présence de soldats français. « Bien que quelques soldats (…) aient tenté d’agir afin de prévenir les exactions, d’autres incidents semblent être passés inaperçus et tenus sous silence », estime le rapport, à propos des interventions françaises qui, à la fin de 2006 et au début de 2007, ont permis au gouvernement centrafricain de reprendre les villes conquises par les rebelles [...]
 L’intervention militaire en RCA procède d’un accord de défense entre Paris et Bangui datant de 1960 dont le contenu reste secret. Elle n’a fait l’objet d’aucun débat public en France[...]
Lire la suite sur le site du Monde

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AFRIQUE CENTRALE INFO 14.09.07
La France sur la sellette
[...] Les reproches de passivité faits à la France par l’ONG de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch (HRW) au sujet des exactions commises par l’armée centrafricaine dans le nord remettent en lumière les violences subies par les civils depuis plus de deux ans. Depuis mi-2005, les soldats centrafricains, qui combattent des groupes rebelles, ont tué des centaines de civils, incendié plus de 10.000 maisons, et provoqué l’exode de centaines de milliers de personnes, affirme HRW dans un communiqué publié à Paris. « La France, qui est l’un des principaux soutiens du gouvernement centrafricain et qui dispose de soldats sur le terrain, aurait pu exercer une pression bien supérieure sur les autorités de Centrafrique pour qu’elles mettent fin aux tueries et aux incendies » de maisons, assure Peter Takirambudde, directeur Afrique de HRW. [...]
Lire la suite sur Afrique centrale info
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RUE 89 14.09.07
Paris rattrapé par des exactions de l’armée centrafricaine
[...] Les ambiguités françaises sont telles que Peter Bouckaert, un des auteurs du rapport, s’inquiète des informations selon lesquelles la force internationale de stabilisation de la situation dans cette région pourrait être placée sous les ordres d’un officier français. Or, a-t-il déclaré, « les forces françaises ont fermé les yeux face aux exactions commises par les force gouvernementales ».Des accusations graves, dans l’arrière cour africaine de la France, sur laquelle on aimerait entendre un point de vue clair du ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, particulièrement en pointe sur le sujet du Darfour. [...] Lire la suite

LIBERATION 07.04.07
Centrafrique : le soutien français en question

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Des Papous arrêtés, torturés et tués par la police

Posté par issopha le 21 décembre 2007

Des Papous arrêtés, torturés et tués par la police

 

17 Décembre 2007

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Un asmat, Papouasie.
©Jeanne Herbert/Survival

En Papouasie occidentale, la police tue, torture et intimide les Papous en toute impunité. Le 5 décembre dernier, la police a abattu deux femmes et blessé une troisième alors qu’elles manifestaient aux abords d’une mine de la compagnie anglo-américaine Freeport.Moins de deux semaines avant ces tragiques événements, le Rapporteur spécial des Nations-Unies sur la torture avait assuré détenir des preuves concernant des Papous ayant été électrocutés, systématiquement brutalisés et même blessés par balles dans les jambes à bout portant. Il a également déclaré que la police en était le principal responsable.Un nombre croissant de rapports fait état de morts « mystérieuses » et « accidentelles », d’enlèvements et de viols de jeunes filles perpétrés par les forces de police et les militaires.

Aucun des représentants indonésiens rencontrés par le Rapporteur spécial n’a pu citer un seul cas dans lequel un officier de police a été reconnu coupable de violation des droits d’un détenu et condamné par un tribunal criminel en dépit du fait que ces pratiques soient répandues et systématiques.

Sabar Iwanggin, avocat et défenseur des droits de l’homme, a été poursuivi pour avoir « insulté le président » dans un sms qu’il avait transféré à un ami. Ce message avait déjà amplement circulé et été diffusé auprès de milliers de Papous. Sabar Iwanggin travaille pour Elsham West Papua, une organisation de droits de l’homme renommée, dont le personnel est régulièrement intimidé et menacé de mort.

Survival est préoccupée par le sort de Sabar Iwanggin qui attend d’être jugé ainsi que par la sécurité de tous ceux qui luttent en faveur des droits des peuples indigènes en Papouasie occidentale.

    Appel urgent pour des Indiens isolés en danger

    20 Décembre 2007

    Un appel urgent en faveur d’Indiens isolés acculés dans une minuscule parcelle de forêt a été lancé hier devant la plus haute autorité latino-américaine des droits de l’homme.Les Cacataibo sont les derniers Indiens non contactés de la forêt amazonienne du centre du Pérou. Ils sont encerclés par des colons et des bûcherons qui affluent de toutes parts. Une compagnie pétrolière canadienne, Petrolifera, est sur le point de pénétrer dans leur dernier refuge.La situation des Cacataibo est d’autant plus critique qu’une route, contruite dans les années 1940 reliant cette région amazonienne à la capitale Lima, les a séparé en deux groupes qui n’ont jamais pu se réunir.

    Les menaces qui pèsent sur les Cacataibo sont si graves qu’un appel urgent a été lancé hier à la Commission inter-américaine des droits de l’homme lui demandant d’intervenir auprès du gouvernement péruvien pour qu’il suspende l’exploration pétrolière sur leur territoire. L’appel émane de l’organisation indigène FENACOCA, l’ONG péruvienne Instituto del Bien Común et le Centre international du droit environnemental, basé aux Etats-Unis.Stephen Corry, directeur de Survival International, a déclaré hier: « La situation critique dans laquelle se trouvent aujourd’hui les Cacataibo illustre de manière tragique le sort des Indiens isolés du Pérou. Ils sont envahis de toutes parts et les contacts sont quasiment inévitables. Le gouvernement péruvien doit agir de toute urgence pour empêcher leur disparition ».Pour plus d’informations

    Magali Rubino pour Survival France : magali@survivalfrance.org ou (+33) 1 42 41 44 10 Carlos Soria pour l’Instituto del Bien Común : carlossoria@ibcperu.org ou (+51)1 9130 0824/440 0006Marcus Orellana pour le centre international du droit environnemental : morellana@ciel.org ou (+1) 202 785 8700

     

    Craintes pour la vie d’un leader penan disparu

    20 Décembre 2007

     

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    Kelesau Naan
    © E. Zbinden/BMF

    Un leader de la tribu penan, au Sarawak en Malaisie, est porté disparu et sa communauté craint qu’il ait été assassiné. Keledau Naan a été vu pour la dernière fois le 23 octobre dernier alors qu’il partait à la chasse. Après deux mois de recherches, les Penan ont signalé sa disparition à la police.Les Penan se battent depuis 20 ans contre l’exploitation forestière de leur territoire. Leur sort a notamment ému le journaliste de la BBC Bruce Parry venu tourner un épisode de sa série « Tribes ».Les Penan craignent que Kelesau Naan ait été assassiné en raison de son engagement contre l’exploitation forestière. Sa communauté réside sur une concession de la compagnie malaisienne Samling et il était à la tête de la lutte des Penan contre la destruction de leur territoire.

    Peu de temps avant sa disparition, Kelesau avait déclaré : « Cela vaut la peine de résister. Nous sommes fiers de ne pas avoir été achetés par les compagnies forestières« .

    Ces derniers mois, les tensions entre les Penan et les compagnies forestières se sont intensifiées. Aux mois d’avril et d’août, des forces de sécurité avaient dû être appelées en renfort pour démanteler des barrages édifiés par les Penan.

    A la fin des années 1990, alors que Samling pénétrait sur les terres de la communauté de Kelesau, les Penan avaient bloqué la route d’acheminement du bois en s’interposant devant les bulldozers. L’armée indonésienne avait mis fin au barrage en employant la force; 14 Penan avaient été blessés et quatre autres arrêtés. Mais les Penan étant restés fermes sur leur position, Samling dut se diriger vers d’autres zones d’exploitation forestière. Pour empêcher la compagnie de revenir sur leur territoire, Kelesau et d’autres Penan avaient entrepris une action en justice pour la reconnaissance de leurs droits territoriaux. Ils attendent le jugement depuis 1998.

    Stephen Corry, directeur de Survival International, a déclaré aujourd’hui : « Kelesau Naan a peut-être payé de sa vie son engagement en faveur des droits territoriaux de son peuple. Il est temps que le gouvernement malaisien reconnaisse les droits des Penan et cesse de harceler ceux qui tentent de les défendre« .

    La situation préoccupante des Indiens isolés

    fuyant les bûcherons

    17 Décembre 2007

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    Indiens isolés sur les rives de la rivière Las Piedras au Pérou, vus par avion en 2007.
    © Heinz Plenge Pardo / Frankfurt Zoological Society

    Plusieurs ONG, dont des organisations indigènes, ont manifesté dans une lettre leur vive inquiétude devant la fuite vers la frontière brésilienne d’Indiens isolés péruviens repoussés par des bûcherons illégaux.La lettre précise que l’invasion des bûcherons « conduit au déplacement et à la migration forcée des Indiens isolés au Brésil provoquant des affrontements avec les groupes asháninka, manchineri, kashinahua, culina et yaminahua ».« Nous voulons exprimer notre préoccupation devant le peu d’attention porté depuis plus de 10 ans à nos plaintes concernant l’invasion par des bûcherons péruviens des réserves indigènes isconahua, murunahua, mashco-piro et du Madre de Dios au Pérou ainsi que du Parc national Sierra del Divisor et de la réserve indigène kampa au Brésil ».

    L’exploitation forestière illégale est, avec celle du gaz et du pétrole, l’une des principales menaces pesant sur les Indiens isolés au Pérou qui, n’étant pas immunisés contre les maladies allogènes sont particulièrement vulnérables à toute forme de contact.

    Cliquez ici pour lire cette lettre (en espagnol).

    Des compagnies pétrolières sur le point de pénétrer sur le territoire d’Indiens isolés

    5 Décembre 2007

    Deux compagnies pétrolières ont reçu le feu vert du gouvernement pour explorer les territoires d’Indiens isolés dans des zones reculées de l’Amazonie.Cette décision a été annoncée après qu’un porte-parole du gouvernement ait insinué que les Indiens isolés n’existaient pas, prétendant qu’il n’y avait aucune « preuve formelle » de leur présence.

    Pourtant, le gouvernement équatorien a rendu public un accord binational avec le Pérou, doté d’un budget de 38 000 dollars pour protéger les Indiens vivant de part et d’autre de la frontière. En outre, les deux compagnies pétrolières, des experts indépendants et d’autres ministères péruviens ont déjà reconnu l’existence de ces Indiens isolés.

    Les compagnies, Barrett Resources (nord-américaine) et Repsol-YPF (espagnole) avaient déjà provoqué un scandale en septembre dernier en annonçant leur projet de « communiquer » avec les Indiens à l’aide de mégaphones. Parmi les consignes données par Barett en cas d’attaque de leurs équipes figuraient les expressions suivantes : « Est-ce que quelque chose vous dérange? » et « Nous ne sommes pas venus ici pour chercher des femmes, nous avons nos propres femmes dans nos villages ».,

    On estime que 15 groupes distincts d’Indiens isolés vivent au Pérou, tous menacés par la déforestation et l’exploitation de gaz et de pétrole. N’étant pas immunisés contre les maladies allogènes, ils sont particulièrement vulnérables à toute forme de contact, même bref.

    Stephen Corry, directeur de Survival International, a déclaré aujourd’hui : « La décision du gouvernement péruvien d’autoriser les compagnies pétrolières à pénétrer dans cette partie de l’Amazonie est désastreuse pour ces Indiens. Le gouvernement doit comprendre qu’il s’agit de leur territoires, qu’ils ont le droit d’y mener la vie qu’ils ont choisie et qu’aucune exploitation ne devrait y être autorisée. Si ces conditions ne sont pas remplies, ils risquent de disparaître« .
    Cliquez ici pour voir les photos des Indiens isolés.

    Pour plus d’informations
    Magali Rubino  00 33 (0)1 42 41 44 10
    magali@survivalfrance.org 

    Pygmées

    Il y a beaucoup de groupes pygmées différents vivant disséminés dans une vaste région de l’Afrique centrale et occidentale. Les ‘Pygmées’ sont des gens de la forêt qu’ils connaissent et dont ils connaissent intimement la faune et la flore.

    Dans beaucoup d’endroits ils sont reconnus comme les premiers habitants de la région. Il y a beaucoup de groupes pygmées différents, par exemple les Bambuti, les Batwa, les Bayaka et les Bagyeli (‘Ba’ signifie ‘les gens’ dans les langues bantoues) qui vivent disséminés dans une vaste région de l’Afrique centrale et occidentale, en République démocratique du Congo (RDC), au Congo, au Cameroun, au Gabon, en République centrafricaine, au Rwanda, au Burundi et en Ouganda.  Les différents groupes pygmées parlent des langues distinctes, la plupart apparentées à celles de leurs voisins non Pygmées. Quelques mots communs à des langues pygmées séparées par de grandes distances suggèrent qu’ils possédaient un langage commun dans le passé; par exemple, l’un de ces mots est le nom de l’esprit de la forêt, Jengi.

    Comment vivent-ils ? Ils sont chasseurs d’antilopes, de porcs sauvages et de singes, ils pêchent, récoltent le miel, les ignames sauvages, les baies et d’autres végétaux. Pour eux la forêt est un dieu personnel bienfaisant qui leur donne ce dont ils ont besoin. Tous les groupes pygmées ont des liens étroits avec les agriculteurs villageois voisins et travaillent pour eux : en échange des produits de la forêt ils reçoivent des plantes cultivées et d’autres marchandises. Dans le meilleur des cas, c’est un échange équilibré mais il peut tourner à l’exploitation des Pygmées quand ceux-ci ont perdu le contrôle de la forêt et de ses ressources.

    A quels problèmes sont-ils confrontés ? Les Pygmées voient leur forêt tropicale humide menacée par les coupes de bois, eux-mêmes sont chassés par les colons. En certains endroits ils ont été expulsés et leur terre a été déclarée parc national. Ils sont continuellement privés de leurs droits par le gouvernement qui ne considère pas ces habitants de la forêt comme des citoyens égaux. Au Cameroun, la vie des Bagyeli est bouleversée par la construction, à travers leur territoire, d’un oléoduc financé par la Banque mondiale. Les Batwa de l’est de la RDC, du Rwanda, du Burundi et de l’Ouganda ont vu presque toutes leurs forêts détruites et survivent difficilement comme ouvriers agricoles ou mendiants.

    La campagne de Survival Survival fait pression sur les gouvernements de la RDC, du Rwanda, de l’Ouganda et du Cameroun pour qu’ils reconnaissent les droits des Pygmées. Elle s’oppose vigoureusement à la construction de l’oléoduc Tchad-Cameroun, intervenant auprès des gouvernements, des compagnies pétrolières et de la Banque mondiale. Cette dernière a répondu aux inquiétudes des Bagyeli en promettant qu’un observatoire des questions sociales et environnementales serait institué. Survival continue à surveiller la réalisation de cette promesse et la construction de l’oléoduc.

    Mbororo

    Les Mbororo appartiennent au groupe des Fulbes, l’un des plus important groupe ethnique d’Afrique occidentale. Ils vivent dans au moins 18 Etats africains dont le Nigeria, le Niger, la Guinée, le Sénégal, le Mali, la Mauritanie et le Cameroun.

    Survival travaille actuellement avec les Mbororo du Cameroun. Parmi les 1,85 millions de Mbororo qui vivent au Cameroun, 120 000 à 130 000 d’entre eux vivent sur les prairies du plateau de Bamenda dans la province du Nord-Ouest.

    Comment vivent-ils? Contrairement à la majorité des Fulbes, les Mbororo ont conservé leur mode de vie pastoral, élevant leur bétail dans les vastes prairies du plateau. Dès le XIXe siècle ils quittèrent leurs territoires situés dans ce qui est aujourd’hui le Nigeria pour s’installer dans le nord-ouest du Cameroun où ils trouvèrent beaucoup d’espaces libres. Ils vivaient aux côtés des fermiers locaux sans grands conflits ouverts, élevant leur cheptel dans la zone située entre les montagnes et les plaines. Ils sont fiers de leur identité et de leur culture caractérisée par le code du pulaaku qui enseigne l’indépendance, la discrétion et le contrôle de soi. Ils se sont convertis à l’Islam durant le siècle dernier.
    Ils sont longtemps restés à l’écart des autres peuples, mais sont désormais dans une période de transition qui passe pour certains d’entre eux par la scolarisation de leurs enfants et l’abandon progressif de l’agriculture et de l’élevage. Les Mbororo ont créé en 1992 leur propre organisation – MBOSCUDA – pour défendre leurs droits sociaux et culturels.

    A quels problèmes sont-ils confrontés? L’installation de colons sur leurs pâturages communaux et l’intensification de leurs activités agricoles et pastorales génèrent de nombreux conflits territoriaux. Les politiques officielles marginalisent leur mode de vie pastoral. De plus, les Mbororo de la Province Nord-Ouest sont en proie aux agissements des gros éleveurs et des politiciens qui tentent de gagner le contrôle de leurs terres.

    La campagne de Survival?
    Survival soutient le droit des Mbororo à posséder leurs terres à pâture et à déterminer leur propre avenir. Entre 1995 et 1999, Survival a régulièrement protesté contre l’arrestation arbitraire de plusieurs de leurs leaders qui furent finalement relâchés. Survival continue de mener campagne contre les harcèlements dont sont victimes les Mbororo.

    Maasai

    Les Maasai, éleveurs et guerriers réputés, ont autrefois dominé les plaines de l’Afrique orientale. Ils sont maintenant confinés dans une infime partie de leur ancien domaine.

    Comment vivent-ils ? Pour les Maasai le bétail est ce qui rend la vie belle, la viande et le lait sont les meilleurs aliments. Leur idéal était de ne vivre que du bétail – d’autres nourritures pouvant être obtenues par échange – mais à présent ils doivent aussi pratiquer l’agriculture. Ils déplaçaient leurs troupeaux d’un endroit à l’autre afin que l’herbe put repousser; c’était possible autrefois grâce à un système collectif de tenure foncière par lequel chacun avait accès à l’eau et aux pâturages dans une région donnée. A présent, les Maasai ont été de plus en plus forcés de se sédentariser dans des villages et beaucoup d’entre eux sont contraints de chercher un travail salarié.
    Leur société est organisée en classes d’âge masculines dont les membres passent d’un degré à l’autre par initiation pour devenir guerriers puis anciens. A la tête de chaque section il y a un chef spirituel, le Laibon . Les Maasai rendent un culte à un dieu, bénéfique ou maléfique c’est selon, qui réside en toutes choses. Aujourd’hui beaucoup sont christianisés.

    A quels problèmes sont-ils confrontés ? Depuis la période coloniale, la plupart des terres maasai ont été accaparées au profit de fermiers et de domaines privés, de projets gouvernementaux ou de parcs consacrés à la vie sauvage. Il ne leur a été laissé que les terres les plus arides et les moins fertiles. Le dommage que cela a causé à leurs troupeaux a souvent été aggravé par des tentatives du gouvernement de ‘développer’ les Maasai au prétexte qu’ils auraient, soi-disant, trop de bétail pour la capacité de leurs terres. En réalité, ce sont des éleveurs très efficaces qui ont rarement plus d’animaux que ne l’exigent leurs besoins ou que la terre ne peut en supporter.
    Ces efforts de ‘développement’ visent à changer leur système d’accès collectif à la terre à l’avantage des étrangers ou des Maasai entreprenants qui ont ainsi pu acquérir de la terre pour eux-mêmes ou pour la revendre. En revanche, le sol a été surexploité et la majorité des Maasai, à qui trop peu de terres ou les plus mauvaises ont été laissées, se sont considérablement appauvris.

    La campagne de Survival Depuis 1993, Survival a assisté des groupes maasai dans leur lutte pour la terre. Au Kenya, l’organisation a trouvé un financement pour un programme visant à leur faire prendre conscience de ce que signifie la vente de terres et a participé à une campagne des Iloodoariak et des Mosiro dont les terres ont été saisies par une entorse frauduleuse à la loi.
    En Tanzanie, Survival a soutenu l’exigence des Maasai d’être pleinement impliqués dans l’administration du Conservatoire régional de Ngorongoro et participé à la campagne de défense de la montagne sacrée Endoinyo Ormoruwak (‘Mont des anciens’)

     

      

    Bushmen

    Les peuples connus sous les noms de Bushmen (Bochimans, en français), San, Basarwa, sont les premiers habitants de l’Afrique australe qu’ils occupent depuis plus de 20 000 ans. Le terme ‘Bushman’ (‘Bushmen’ au pluriel) qui dérive de la forme anglaise du mot hollandais/afrikaans ‘Bosjemans’ ou ‘Bossiesmans’ signifiant ‘bandit’ ou ‘hors-la-loi’ est toutefois le plus largement reconnu et accepté par eux-mêmes. Ils sont divisés en plusieurs groupes qui parlent des langues différentes.

    Comment vivent-ils ? Les Bushmen sont des chasseurs-cueilleurs qui, pendant des milliers d’années, ont trouvé leur subsistance dans le vaste désert du Kalahari. Ils chassent – notamment l’antilope – mais leur nourriture quotidienne est principalement constituée de fruits, baies et racines du désert. Ils construisent des abris de bois temporaires. Beaucoup d’entre eux ont été forcés de quitter leur territoire et de vivre dans des villages ou des camps situés dans des zones impropres à la chasse et à la cueillette.

    A quels problèmes sont-ils confrontés ? Durant les trois derniers siècles, ils ont été décimés par les Bantous, agriculteurs sédentaires en provenance d’Afrique de l’Est, et plus tardivement par les colons blancs (fermiers hollandais – Boers – et huguenots puis britanniques). Confrontés aux meurtres, à l’oppression, à la discrimination, à l’esclavage, à l’expulsion de leurs terres ancestrales, les Bushmen, dont la population a été réduite de plusieurs millions à environ 100 000, affrontent des problèmes différents selon les pays où ils sont établis. Aujourd’hui, si l’asservissement a disparu, ils continuent d’être marginalisés, considérés comme des ‘primitifs vivant à l’âge de pierre’ et sont victimes de racisme, de violence et de discriminations. Ils sont sous-représentés dans les organes politiques nationaux et locaux et sont exclus des processus de décision qui les concernent. Environ 50 000 Bushmen vivent au Botswana, 32 000 en Namibie, 4 350 en Afrique du Sud (dont 4000 immigrés de Namibie et d’Angola), 2 500 au Zimbabwe, 1 200 en Angola, et 300 en Zambie.

    Les expulsions Au Botswana, les Gana et les Gwi de la réserve naturelle du Kalahari central sont parmi les plus persécutés – ils n’ont aucun droit sur leur terre. En 1986, le gouvernement botswanais décida officiellement d’une politique de déplacement des Bushmen dans des camps de ‘relocalisation’ situés hors de la réserve, les principaux étant New Xade et Kaudwane. La chasse sans permis devint illégale, les Bushmen devant obtenir une autorisation à l’instar des tour-opérators qui organisaient des safaris pour le tourisme de luxe. Les persécutions se muliplièrent, les familles étant constamment harcelées par les autorités pour rejoindre les camps de relocalisation. En 1997, plus de mille Bushmen furent déportés dans les camps. En 2002, de nouvelles expulsions eurent lieu, pratiquement tous les Bushmen furent alors chassés de la Réserve du Kalahari. En septembre 2005, l’accès de la Réserve fut totalement condamné et en juin 2006, seuls une trentaine de Bushmen y survivaient encore.

    Le procès En 2002, les Bushmen qui venaient d’être expulsés, intentèrent un procès au gouvernement pour pouvoir retourner vivre dans la réserve et y pratiquer librement la chasse et la cueillette. L’affaire ayant été rejetée sur un détail, ils firent appel et obtinrent que leur cas soit entendu en 2004 par la Haute Cour de Lobaste (ville située au sud de Gaborone) qui rendit son verdict le 13 décembre 2006. Contre toute attente, les juges statuèrent que l’éviction des Bushmen était illégale et anticonstitutionnelle et qu’ils avaient de ce fait le droit de retourner librement dans la Réserve. Cliquez ici pour en savoir plus.

    Malgré cette victoire juridique, le gouvernement s’efforce de rendre ce retour impossible, notamment en leur interdisant d’utiliser les sources d’eau situées dans la réserve ou en refusant de leur délivrer des permis de chasse. Cette politique vise à intimider les Bushmen afin qu’ils ne quittent pas les camps de relocalisation et à persécuter ceux qui ont choisi de retourner sur leur territoire ancestral.

    Les Diamants La présence de gisements de diamants dans la Réserve est la raison la plus probable de l’expulsion des Bushmen. Leur territoire ancestral se trouve au cœur de la zone diamantifère la plus riche au monde. La compagnie Kalahari Diamonds, qui explore actuellement la Réserve du Kalahari, a déclaré que « l’éventualité d’une découverte diamantifère majeure [était] hautement probable ». Le Botswana est le plus gros producteur de diamants au monde, en terme de qualité. 35% de son PIB provient de l’exploitation diamantifère. Les mines de diamants du Botswana sont contrôlées par la compagnie Debswana détenue à parts égales par le gouvernement et le groupe De Beers.

    Téléchargez le dossier de Survival ‘Les Bushmen ne sont pas éternels’ (pdf 420Ko – septembre 2006)

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Le concept d’aliénation est-il encore d’actualité ?

Posté par issopha le 20 décembre 2007

Le concept d’aliénation est-il encore d’actualité ?

Par

LIVRES. Nous publions un extrait de l’introduction du dernier livre de Stéphane Haber, L’aliénation, à paraître sous peu. Ce livre retrace l’histoire du concept d’aliénation, concept très utilisé en philosophie, psychanalyse ou sciences sociales avant d’être congédié de la scène intellectuelle. L’ouvrage se veut aussi une invitation à réévaluer ce concept afin de montrer comment il pourrait être aujourd’hui « réactivé ». Compte-rendu de l’ouvrage à venir dans la rubrique Livres. 26 novembre 2007.

sauver un concept malade (1)

Les pages qui suivent trouvent leur origine dans la perplexité que fit naître chez leur futur auteur la relecture inopinée de quelques paragraphes d’Althusser, maintenant vieux de plus de quarante ans. Sous prétexte d’exégèse marxienne, ce passage fameux est consacré à la place que la notion d’« aliénation » (l’« Entfremdung » de l’allemand philosophique) mérite de recevoir dans un matérialisme historique bien compris, et plus généralement dans une pensée qui accepte de se laisser porter par l’impulsion de la critique sociale. Althusser commence par y pasticher cruellement le discours classique de l’aliénation, tel qu’il fut selon lui relayé à la fois par les synthèses philosophiques du marxisme et de l’existentialisme qui ont marqué l’après-guerre en Occident et par les idées officielles du régime soviétique qui, pendant et après la phase stalinienne, se sont développées sous l’appellation d’« humanisme socialiste ».

L’histoire, c’est l’aliénation et la production de la raison dans la déraison, de l’homme vrai dans l’homme aliéné. Dans les produits aliénés de son travail (marchandises, État, religion), l’homme, sans le savoir, réalise l’essence de l’homme. Cette perte de l’homme, qui produit l’histoire et l’homme, suppose bien une essence préexistante définie. À la fin de l’histoire, cet homme, devenu objectivité inhumaine, n’aura plus qu’à ressaisir, comme sujet, sa propre essence aliénée dans la propriété, la religion et l’État, pour devenir homme total, homme vrai (2) .

L’intuition sous-jacente à l’usage de la catégorie d’« aliénation » serait donc, selon ce passage, qu’il y a une ambivalence essentielle du développement historique pris dans son ensemble, plus particulièrement sensible dans le cas des sociétés « modernes », c’est-à-dire celles qui sont marquées de façon spécifique par l’emprise de l’économie marchande et du pouvoir d’un État fonctionnellement différencié. Cette ambivalence consisterait en ce que les progrès dans l’affirmation des possibilités et des richesses dont l’humanité est porteuse se traduisent en fait par une indisponibilité croissante et néfaste des moyens comme des résultats de ces progrès. Ou encore, dans la mesure où les progrès en question se mesurent exactement, semble-t-il, à la domination de la nature, on ne maîtrise pas la maîtrise. Et l’on souffrirait paradoxalement des effets induits par la lutte victorieuse contre le besoin, la nécessité et l’irrationalité. Mais, suppose Althusser, cette intuition dévoile sa faiblesse dès qu’elle est amenée –et, d’après lui, elle semble vouée à le faire– à s’expliquer dans un grand récit de l’expression, de la perte accablante, puis de la récupération glorieuse de soi. Elle tourne alors –pour des raisons que l’auteur s’engage implicitement à expliquer mais que l’on peut déjà deviner– à la mauvaise métaphysique, pour ne pas parler franchement de mythologie.

Cependant, ce que cherche ironiquement à établir Althusser, ce n’est pas seulement l’invraisemblance totale d’une telle position métaphysique. C’est aussi le fait que c’est contre elle que Marx a consciemment pensé depuis l’époque de L’Idéologie allemande, c’est-à-dire dans toute sa maturité : « à partir de 1845, Marx rompt radicalement avec toute théorie qui fonde l’histoire et la politique sur une essence de l’homme » (3) , écrit-il, en suggérant de façon provocatrice que le grand récit de la dépossession ne constitue qu’une variante d’un essentialisme des plus classiques. Autrement dit, au langage humaniste de ses premiers textes, langage spontanément retrouvé et/ou théoriquement surévalué dans la tradition, l’auteur du Capital aurait substitué un tout autre modèle fondé, cette fois, sur la seule explication économique des forces impersonnelles qui déterminent les rapports de classes. La sobriété scientifique aurait remplacé et pas seulement complété ou raffiné les anciennes doctrines exhaustives de l’Histoire et de l’Homme. En ce sens, le recours insistant à la notion d’aliénation est le signe que le marxisme ne se comprend pas lui-même quand, pour échapper aux limites d’un matérialisme sommaire joint à un économisme réducteur, il cherche son salut du côté d’un récit néohégélien de la dépossession et quand il insiste pour faire commencer sa démarche par la promesse de restitution d’une intégrité perdue, censée même habiter cette dépossession même.

Les décennies qui nous séparent de ce texte et du contexte historique qui en explique le ton comme le contenu autorisent aujourd’hui un jugement nuancé sur la ferme prise de position althussérienne. D’un côté, la « thèse de la coupure » et le rejet de la philosophie de l’aliénation ont permis de rompre avec une certaine vulgate néo-humaniste, hypocrite et intellectuellement un peu tiède, parfois consacrée par les appareils communistes de l’après-guerre(4) . Parallèlement à ce que tentèrent, vers la même époque ou un peu plus tard, le marxisme analytique de langue anglaise, l’interprétation issue de l’École de Francfort ou encore la « philosophie de la praxis » des philosophes de l’Europe de l’est, elle a eu des effets bénéfiques évidents dans les tentatives d’appropriation et d’actualisation de la pensée de Marx –des tentatives qui se révélèrent infiniment plus riches que tout ce qu’avait à offrir le triste « matérialisme dialectique ». En même temps, comme on l’a très vite objecté à Althusser, la « thèse de la coupure » risquait d’alimenter une vision étroite et dogmatique du marxisme, ainsi qu’une lecture très sélective de Marx (5) . En effet, si, après 1844, les déplacements de l’« humanisme » marxien et de son vocabulaire anthropologico-éthique caractéristique sont nets, il n’en reste pas moins qu’invoquer à leur propos une « rupture épistémologique », comme si le passage de la mythologie à la science dans le domaine de la connaissance des choses sociales se jouait précisément dans cet abandon prétendu, semble relever d’une projection fantasmatique plutôt que d’une stylisation herméneutique légitime. Depuis quarante ans, les exégèses philosophiques et sociologiques de l’œuvre marxienne, surtout en dehors de l’aire francophone, n’ont d’ailleurs jamais beaucoup hésité à parler d’aliénation, et il ne semble pas que ce choix de contourner la thèse althussérienne se soit jamais heurté à des objections historiques ou conceptuelles dirimantes (6) . Or, et c’est ce qui nous intéresse en premier lieu, si l’évolution de Marx se présente de façon plus ambivalente que ce que suggèrent les pages célèbres d’Althusser dont nous avons cité un passage, il devient difficile de considérer que le sort de la notion d’aliénation est depuis longtemps scellé et qu’il ne faut plus perdre de temps à en parler. Mais il n’en reste pas moins que, quand bien même la possibilité d’une reprise se verrait admise, Althusser a eu historiquement raison sur le long terme. Sur le long terme, disons-nous, car la parution de Pour Marx en 1965 a inauguré paradoxalement une décennie d’exceptionnelle popularité de l’aliénation.

Splendeur et misère du modèle de l’aliénation

Le vocabulaire et la pensée jeunes-hégéliens de l’Entfremdung et de l’Entäusserung avaient connu une carrière discrète mais efficace, tour à tour stimulés qu’ils furent par le courant de la Kulturkritik à la fin du 19e siècle, par les diverses renaissances du hégélianisme, enfin et surtout par l’existentialisme au début du 20e. La parution des textes du jeune Marx dans les années 30 (avec en particulier les fameux brouillons regroupés sous le titre de « Manuscrits de 1844 ») avait ainsi eu des répercussions notables aussi bien dans l’interprétation de Marx que dans différents domaines de recherche qui trouvaient dans le marxisme une source d’inspiration –comme la sociologie du travail ou l’étude de la civilisation urbaine. Par exemple, la critique de la modernité dans l’École de Francfort y puisa une partie de son vocabulaire caractéristique (7) . Mais c’est dans la période postérieure, celle de l’après-guerre, que la montée en puissance de l’Entfremdung s’est produite, se traduisant par un déferlement discursif aujourd’hui difficilement concevable. Avec le terme « aliénation », se manifestait plutôt toute une sensibilité diffuse au fait que les sociétés modernes, dans lesquelles les dominations traditionnelles immédiatement inscrites dans les relations interpersonnelles semblent en recul, ne sont pas pour autant libératrices. Pour l’essentiel, ces sociétés paraissent plutôt désormais gouvernées par des impératifs hétéronomes, par des puissances anonymes objectivées qui se figent au-dessus d’elle et qui tendent même parfois aveuglément à leur propre reproduction élargie quelle qu’en soit le prix : les moyens de l’émancipation par rapport à la première nature (le donné, le besoin, la tradition…) se transforment en une seconde nature inaccessible. Jusque-là séparées, la critique des médiations qui privent l’action humaine de sa transparence première (comme l’argent), la critique des forces sociales qui semblent vouloir poursuivre hors de tout contrôle leur propre dynamique de croissance indéfinie (la technique, le capital), la critique d’une vie déchirée par l’éclatement des sphères de valeurs, et enfin la critique des effets déshumanisants du monde urbain et industriel soumis à des « rationalisations » non-désirées commençaient à fusionner. En un mot, au début de la seconde moitié du siècle dernier, la popularité de la catégorie d’aliénation a symbolisé la convergence de deux traditions que la culture du 19e siècle avait fini, après quelques hésitations initiales, par séparer complètement –la critique sociale, dont le marxisme avait présenté la version la plus élaborée, et la « critique de la civilisation moderne »– et elle a aussi manifesté le profond renouvellement dont ont pu bénéficier ces traditions du fait de leur rencontre tardive.

Ce n’est donc pas que, dans cette conjoncture, le grand récit de la dépossession brocardé par Althusser ait été dépassé philosophiquement. Au contraire même. Car, au fond, dans toutes ces approches, l’aliénation restait bien le fait que l’Homme se perde dans ses nécessaires et positives extériorisations objectives, qui rendent alors la Société intransparente à elle-même. Critiquer la « société de consommation » ou « l’industrie de la culture », c’était encore, qu’on en ait conscience ou non, mettre en scène la dialectique de l’émancipation anthropologique, autrement dit affirmer que les hommes se sont empêtrés dans le mouvement de leur auto-affirmation –telle qu’elle prend par exemple le visage de l’abondance économique, en tant qu’elle permet de s’arracher au besoin, ou bien celui de l’invention d’une culture post-traditionnelle. Du moins c’est cet arrière-plan qui constituait –et constitue peut-être encore aujourd’hui– la justification philosophique la plus sérieuse de ces démarches. Simplement, ce motif s’illustrait désormais de manière plus discrète par des analyses qui se voulaient capables d’affronter des interrogations neuves liées à l’état des sociétés en développement de l’après-guerre. Le déclin du messianisme prolétarien, qui avait assuré en dernier ressort la validité de la métaphysique essentialiste de l’Histoire dans le courant marxiste, devait permettre désormais de concevoir, sans que se fasse sentir le besoin d’une révolution théorique majeure, le monde du cinéma hollywoodien, de la télévision standardisée, des loisirs organisés, du spectacle généralisé, de l’architecture et de l’urbanisme fonctionnalisés, de la consommation de masse, de la course aux armements, de la bureaucratie transformée en technocratie planificatrice et des grosses entreprises internationales.

Sur cette base, le discours sur l’aliénation a constitué l’un des carrefours de la sociologie critique, sous ses formes savantes comme sous ses formes plus populaires. Il a été un des pôles majeurs du discours public et politique dans l’occident de l’après-guerre et s’est diffusé avec une facilité déconcertante par les biais de l’enseignement, du journalisme, du cinéma, de la littérature et des arts plastiques. Ainsi, aux États-Unis, la peinture de l’« homme de l’organisation » (W. Whyte) et du « col blanc » (C. W. Mills) devenus simples rouages de la machinerie industrielle, l’évocation sarcastique de la « foule solitaire » des habitants conformistes des suburbs de l’Amérique du Nord de l’âge de la prospérité (D. Riesman) et, dans un style plus essayiste, de la « persuasion clandestine » (V. Packard) impliquée par les nouvelles technologies médiatico-publicitaires de manipulation de l’opinion publique, constituèrent sans doute certains les thèmes les plus porteurs de sociologie de l’après-guerre, au point qu’un Marcuse n’aura qu’à emprunter leurs exemples à la fin des années soixante. De même, en France, avant même la publication de La Société du spectacle (1967) de Debord, qui se présente comme une sorte d’orchestration continue et systématique des motifs de l’aliénation et de la réification, le situationnisme avait pu commencer –non sans brio et non sans efficacité, d’ailleurs– à fournir à une partie importante des classes intellectuelles une sorte de passe-partout conceptuel commode permettant de subsumer tous les aspects désagréables de la modernité sous un schéma unique.

Cette popularité dépassa largement les frontières habituelles de la pensée critique de gauche, désormais associée plus ou moins profondément aux méthodes de travail des « sciences sociales ». Ainsi, même dans un secteur des sciences humaines aussi dépolitisé et aussi peu concerné par les débats internes au marxisme que la sociologie empiriste et quantitativiste alors en vogue aux États-Unis, l’étude du « sentiment d’aliénation » dans les grandes organisations (usines, administrations) devenait un objet de travail important ; les discussions autour de la mesure empirique de l’aliénation devinrent centrales dans la social research (8) . Même l’ouvrier de l’abondance fordiste, telle fut l’hypothèse généralement illustrée, est voué à rester soumis au sentiment de powerlessness et de meaninglessness, que Marx avait observé dans les phases historiques marquées par le paupérisme et l’exploitation extrême (9) . Modérant un peu l’euphorie des décennies enchantées de la « Croissance », le « sentiment d’aliénation » apparut alors comme sa contrepartie, gênante sans être dramatique : effectivement, admettait-on, l’enrichissement des sociétés s’accompagne de cette dépossession, de ce devenir-étranger de ce qui devrait être pleinement sien qu’implique la montée en puissance des forces objectivées, mais cela ne saurait être considéré, malgré l’incitation du modèle marxiste, comme la preuve de leur irrationalité intrinsèque. En France, le livre de R. Aron publié au lendemain de la crise de 1968, Les Désillusions du progrès, qui utilise le concept de façon récurrente (10) fut sans doute la meilleur témoignage de cette obligation qu’éprouvèrent même les théoriciens les plus réticents à l’égard du marxisme d’emprunter leur vocabulaire à la tradition issue des Manuscrits de 1844, pour autant qu’ils souhaitaient évoquer les contreparties inévitables du développement industriel et de la « modernisation » keynéso-fordiste ou post-stalinienne.

En bref, en Occident et ailleurs, pendant l’intervalle d’un peu plus d’une décennie, l’aliénation a constitué le terme-clé d’un discours critique qui voulait prendre acte de l’obsolescence de la problématique du paupérisme. Le discours philosophico-sociologique sur l’aliénation a servi de carrefour à un ensemble disparate d’approches méthodologiquement et thématiquement très diverses (la ville, la bureaucratie et l’organisation, le capitalisme, les institutions caractéristiques de la rationalisation, la société de consommation, la culture industrialisée, les médias de masse…) qui pouvaient toutes trouver une inspiration authentique dans l’image suggestive de grandes machines anonymes et froides à l’œuvre dans la société contemporaine et capables d’enclencher des dynamiques irrépressibles. De proche en proche, tous les phénomènes sociaux menaçaient même de se voir redécrits selon le modèle de l’aliénation ; tous semblaient illustrer ce mouvement d’une extériorisation qui tourne mal. L’aliénation, dans l’après-guerre, a ainsi été la notion-repère de l’âge intermédiaire des théories critiques –entre celui que le marxisme classique suffisait en gros à penser et celui qui, à partir des années 70, fut marqué par l’irruption des problématiques identitaires ou minoritaires, des problématiques que le modèle de l’Entfremdung a d’ailleurs parfois contribué à mettre en selle alors qu’elles se sont historiquement révélées fatales pour lui. Il a assuré une transition en douceur entre la critique du travail en régime capitaliste et une critique de la société ou de la culture moderne en général qui entendait désormais puiser à d’autres sources.

Pourtant, cette vague est retombée encore plus soudainement qu’elle avait surgi. Il est vrai que déjà, au temps de la splendeur, des signes auraient pu alerter. Car Althusser était loin d’être isolé quand il exprimait son scepticisme devant les fondements théoriques profonds des pensées de l’aliénation. Avant lui, Foucault, dans Folie et déraison (1962), plus tard Derrida, dans La Voix et le phénomène (1967), s’en étaient pris, avec des approches fort différentes et de façon plus ou moins directe, à l’ontologie de l’expression inhérente au thème de l’aliénation. Et Adorno, dans sa Dialectique négative (1966), revenant sur l’usage que lui-même en avait fait auparavant, dénonçait, à la même époque que la parution de Pour Marx, la complicité du thème de l’aliénation avec une pensée de l’identité à soi et de l’oubli de la différence.

On ne peut exclure de la dialectique propre à ce qui existe ce que la conscience éprouve comme étranger (fremd) en tant que réifié (dinghaft) : ce qui, négativement, semble contrainte et hétéronomie est aussi la figure déformée de ce qu’il faudrait aimer et que l’emprise de la conscience, l’endogamie, ne permettent pas d’aimer. Par-delà le romantisme, qui se comprenait comme l’expression de la souffrance d’appartenir au monde, comme l’expression de la souffrance née de l’aliénation (Entfremdung), s’impose le mot d’Eichendorff : « la beauté de l’étranger » (« Schöne Fremde »). L’état de réconciliation n’annexerait pas ce qui est étranger (das Fremde) dans l’esprit de l’impérialisme philosophique, mais trouverait son bonheur à ce que, dans la proximité qu’on lui confère, il demeure le lointain et le différent, par-delà l’opposition de l’hétérogène et du propre (11).

Ce passage superbe suggère que, pour Adorno, si la critique de la « société administrée » –critique que l’idée de l’aliénation a permis de promouvoir jusqu’au cœur de la Théorie Critique– devrait cesser de s’y référer même implicitement, c’est parce que l’image de l’alternative historique au présent qu’elle implique est fausse. Par les voies spécifiques d’une sorte d’éthique de l’utopie très différente de l’austère valorisation althussérienne de « la science », un tel passage rejoint le scepticisme à l’époque souvent plus discret de Derrida ou de Foucault devant la vision nivelante que le discours de l’Entfremdung s’oblige à endosser. Quel que soit l’intérêt propre des analyses empiriques qui ont cru pouvoir s’y reconnaître ou s’y ressourcer, invoquer l’aliénation à tout bout de champ, n’est-ce pas assumer sans le dire ou sans le savoir une ontologie de la possession, de la résorption de toute altérité et de toute extériorité, bref, une ontologie de la subjectivité toute-puissante ? Ainsi pouvait s’élever le soupçon selon lequel l’horizon philosophique des différentes formes de la « critique de l’aliénation » demeurait encore formé par la vision de l’Histoire qu’Althusser, qui, en raison de la date précoce du texte dont nous sommes partis (1963), ne pensait encore qu’à critiquer les auteurs se réclamant du marxisme, avait précocement et lucidement dénoncée. À peine plus nuancé, Ricœur, en 1968, notait dans un article de synthèse que la polysémie inquiétante de la notion, polysémie que la référence à une philosophie de l’histoire ou aux grandes forces sociales anonymes typiques de la société moderne permettait de moins en moins de garder sous contrôle à mesure que proliféraient les discours sur l’aliénation, ne pouvait maintenant que nuire à sa pertinence. Il prônait donc un usage purement historique et désenchanté de la notion (12) . Mais en réalité, aux environs de 1975, l’aliénation a été moins victime des soupçons très raisonnables des philosophes que d’un changement rapide dans la mode intellectuelle et des retournements idéologiques qui l’ont accompagnés. Le langage de l’aliénation s’est effondré. Il a disparu sans laisser de grandes traces, donnant ainsi une force rétrospective inattendue au propos d’Althusser –à ce détail près que le retournement idéologique en question a, en Occident, presque failli emporter le marxisme lui-même en même temps que l’aliénation.

En tout cas, en l’espace de quelques années, toutes les thématiques que ce discours avait portées dans les sciences sociales se sont trouvées soit vivement contestées soit purement et simplement oubliées. Symboliquement, la façon dont on abordait maintenant la classe traditionnellement aliénée –la classe ouvrière pour laquelle Marx avait investi pour la première fois le terme d’Entfremdung–, inclinait plutôt désormais à montrer comment celle-ci n’était justement jamais seulement aliénée ou complètement aliénée, comment donc la notion d’aliénation était porteuse d’une vision déformée de la réalité historique, parce que cette classe se définissait aussi toujours par une vitalité sociale et culturelle spécifique. C’était là contester d’emblée le premier bastion des philosophies sociales de l’aliénation, introduire de l’autonomie là même où le modèle de l’Entfremdung incitait à déceler l’effet de la domination et de la perte de soi-même (13) . De la même façon, par rapport aux courants critiques dominants de la période antérieure, la sociologie empirique se tournait vers d’autres approches des faits organisationnels (14) , la critique de la technocratie se voyait reprocher de reposer sur une méconnaissance des apports de l’État de droit, la critique de la société de consommation fut progressivement décriée comme conventionnelle et superficielle, celle de l’industrie de la culture fut mise sur le compte d’une vision grossière et méprisante à l’égard du public populaire (15) , celle des institutions de pouvoir « rationnel » fut perçue comme aussi massive qu’unilatérale. L’étude des grandes médiations modernes autonomisées autrefois perçues comme typiquement aliénantes (l’argent, la science, la technique…) sortait de son enfance déterministe, où elles étaient vues comme des espèces de grandes forces déchaînées et irrésistibles, entraînant toute la vie sociale dans la folie de leur reproduction toujours plus dévorante (16) . C’est sur la domestication et la socialisation toujours déjà existantes et complexes des objets et des dispositifs techniques, comme des médiations économiques d’ailleurs, qu’il est devenu courant de réfléchir (17) .

L’éclipse de la thématique de l’aliénation a ainsi symbolisé pour ces champs de recherche une sorte de maturité post-déterministe. Plus globalement, on peut dire que la montée en puissance dans la théorie sociale des thématiques individualistes, interactionnistes et pragmatistes d’un côté, systémiques et fonctionnalistes de l’autre, puis la renaissance de la philosophie politique normative, a fini par éclipser des modalités d’approche critiques dont la pertinence semblait encore évidente une génération plus tôt. La focalisation critique sur les machineries incontrôlées qui pèseraient sur la vie sociale moderne, la centralité obsessionnelle de la thématique de la dépossession qui s’y articulait naturellement –tout cela a, assez brutalement en fin de compte, cessé de parler. La dénonciation des grandes mécaniques sociales parasitaires succombant, on se mit à croire qu’elle n’avait même en fait jamais correspondu à un problème suffisamment pertinent et délimité : n’avait-on pas rassemblé hâtivement par là une série de questions empiriques en fait très différentes les unes des autres tout en préjugeant des réponses à leur apporter ? Que l’on suppose, comme Luhmann, que les apports libérateurs de la différenciation fonctionnelle, dont la constitution de systèmes est un aspect, ont été sous-estimés et injustement dénigrés et que le terme d’aliénation a constitué le symbole de cette injustice (18) , ou que l’on pense, comme Honneth, que l’intéressant ne se trouve justement jamais dans ce que font ces systèmes (19) , le résultat était le même. Ce qui s’éclipsait, ce n’est pas seulement une problématique générale (celle des systèmes anonymes typiquement modernes de domination) qui avait servi de point de repère aux différentes pensées de l’aliénation. C’était aussi l’usage du terme lui-même qui tendait à disparaître, aussi bien dans les univers savants que dans l’espace public. Employer le mot d’« aliénation », c’était désormais s’exposer à se voir reprocher une approche rudimentaire de la réalité sociale, inattentive à la complexité et aux ambivalences des phénomènes comme des tendances historiques. C’était apparemment en rester à l’image d’agents sociaux complètement investis par les forces collectives et devenus absents à eux-mêmes. C’était donner l’impression que l’on n’a pas compris que le caractère froid, mécanique et englobant des puissances sociales « étrangères » qui semblent régir la société moderne n’est qu’une apparence grossière, dans laquelle (selon les fonctionnalistes) ou derrière laquelle (selon les interactionnistes et les pragmatistes) il faut apprendre à discerner les complexités et les ambiguïtés d’une réalité sociale protéiforme.

La richesse des discours que cette éclipse de l’aliénation –cette éclipse d’une vision qui associait donc l’emprise des machineries systémiques et la disparition du « soi », c’est-à-dire de la subjectivité et de la puissance d’agir des agents– a rendu possible est évidente. Car ce que nous avons présenté comme un changement de paradigme, voire comme un changement de mode, s’est accompagné de la production de connaissances et d’arguments tout simplement plus vrais que ceux qui avaient prospéré à l’époque où l’aliénation prétendait encore figurer comme le concept-clé de la théorie sociale. En particulier, ces discours ont contribué à rendre de nouveau pensables le « monde de la vie » (Lebenswelt) social et les pratiques qui s’y insèrent –des pratiques qui, parfois résistantes et créatives, sont en tout cas toujours autre chose que des effets mécaniques des contraintes systémiques globales et des gros déterminismes macroscopiques. On comprend très bien désormais en quels sens multiples il a pu jouer le rôle d’obstacle épistémologique. En ce sens, Althusser avait bien raison. Mais on peut aussi se demander si, après ce congédiement un peu brutal, quelque chose ne manque pas dans le paysage intellectuel.

Notes

(1) « Le mot « aliénation » est, aujourd’hui, […] un mot malade. […] La question qui se pose à propos de ce malade est de savoir s’il faut le tuer ou le guérir ». Ricœur, « Aliénation » (1968) in Encyclopedia universalis, vol. 1, p. 825.

(2) Pour Marx, Paris, Maspéro, 1965, p. 232

(3) Ibid., 233. Si elle veut aller dans le sens d’une critique radicale de la thématique de l’Entfremdung, cette remarque s’avère curieuse dans la mesure où c’est en fait seulement L’Idéologie allemande (1845) et non les Manuscrits de 1844 (dans lesquels le thème de l’aliénation est présenté en survol, sans véritable contextualisation historique) qui tente une interprétation du développement historique global à partir de cette thématique (les forces productives devenant de plus en plus étrangères aux hommes au cours de la succession des différents modes de production, avant la réappropriation finale qu’apportera le communisme). Avec la thèse de la coupure destinée à discréditer les Manuscrits de 1844 centrés sur l’aliénation, Althusser est donc conduit à valoriser de façon étrange un texte (L’Idéologie allemande) dont une partie est justement consacrée à illustrer une thèse (celle de la dépossession progressive dans l’histoire des moyens de l’action humaine) qu’il a dénoncée comme illusoire et comme typique des idées « dépassées » de 1844. Dans un texte ultérieur, Althusser radicalisera d’ailleurs sa position en insistant sur l’instabilité de la position de 1844 et plus seulement sur sa fragilité. Les Manuscrits ne figureront plus que comme « le protocole émouvant mais implacable d’un crise insoutenable : celle qui confronte à un objet enfermé dans ses limites idéologiques des positions politiques et des positions théoriques de classe incompatibles ». Éléments d’autocritique, Paris, Hachette, 1974, p. 122.

(4) En France en particulier, où le concept dans son sens hégéliano-marxiste n’est guère connu avant la publication des premiers travaux d’A. Cornu (Karl Marx, l’homme et l’œuvre. De l’hégélianisme au matérialisme historique, 1934) et la traduction de la Phénoménologie de l’esprit par J. Hyppolite (1939-1941), on peut dire que la thématique de l’aliénation (souvent accompagnée de son contraire, alors souvent pompeusement baptisé l’« homme total »), domine tout le champ de l’exégèse du marxisme dans les années 50, de Lefebvre à Calvez en passant par Naville et Garaudy. Les discussions en Europe de l’est (où l’importation de la problématique « humaniste » de l’Entfremdung a correspondu à la période de la déstalinisation et des premières interrogation sur les limites de la planification) datent plutôt des deux décennies suivantes. On peut citer comme exemple significatif de ce moment Le Marxisme et l’individu du philosophe polonais A. Schaff (1965), Paris, Armand Colin, 1968. Pour toutes ces questions historiques, voir l’article très informé de S. Ghisu, « Entfremdungsdiskussion » in Historisch-kritisches Wörterbuch des Marxismus, hgg. von W. F. Haug, Berlin, Argument, 1997, vol. 3, p. 469-480.

(5) Les critiques de la « thèse de la coupure » ont été très nombreuses. Citons au hasard et en nous bornant au champ francophone : D. Avenas et alii, Contre Althusser. Pour Marx [1974], Paris, Les Éditions de la Passion, 1999. ; L. Sève, Marxisme et théorie de la personnalité[1969], Paris, Éditions Sociales, 1985 ; G. Mendel, La Formation de la pensée économique de Marx¸ Paris, Maspéro, 1972 ; G. Granel, « L’ontologie marxiste de 1844 et la question de la coupure » [1969] in Traditionis Traditio, Paris, Gallimard, 1972, p. 179-231. ; S. Mercier-Josa, Retour sur le jeune Marx, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1986 ; G. Haarscher, L’Ontologie de Marx Éd. de l’Université de Bruxelles, 1980.

(6) Nous citons quelques synthèses importantes dans le champ anglophone : J. Elster, Making sense of Marx [1985], tr. fr., Karl Marx. Une interprétation analytique, Paris, PUF, 1989. ; M. Postone, Time, labour and social domination, Cambridge University Press, 1993 ; G. Cohen, Marx’s theory of History [1978], Oxford University Press, 2000 ; A. Wood, Karl Marx, London, Routledge, 1981.

(7) Dans son compte-rendu des Manuscrits et 1844 publié dès 1932, Marcuse se dit ainsi convaincu que ce travail « place la discussion relative à l’origine et au sens initial du matérialisme historique […] sur un terrain nouveau ». « Les manuscrits économico-philosophiques de Marx » [1932] in Philosophie et révolution, Paris, Denoël-Gonthier, p. 42. Raison et révolution (1940) sera certainement l’un des premiers ouvrages à considérer l’ensemble de l’œuvre de Marx comme un développement de la thématique initiale de 1844. Le naturalisme, qui constitue l’un des fils conducteurs de tout le travail de Marcuse, s’inspirera d’ailleurs constamment du jeune Marx. Plus généralement, sur l’importance historique des réactions à la publication des Manuscrits dans le marxisme, voir J. Habermas, Théorie et pratique, Paris, Payot, 1978, t. 2, p. 165-168.

(8) Sur l’importance de cette intégration des recherches sur l’aliénation à la recherche empirique, voir J. Israel, L’Aliénation de Marx à la sociologie contemporaine. Une étude macrosociologique [1968], Paris, Anthropos, 1972, ch. 7-8, et Ph. Besnard, L’Anomie. Ses usages dans la tradition sociologique, Paris, PUF, 1987, ch. 7.

(9) Les tentatives les plus abouties visant à transformer la notion d’aliénation en un concept opératoire pour les sciences sociales empiriques, donc capable de donner lieu à des enquêtes de terrain et des tableaux statistiques, furent, à l’époque, celles de Marvin Seeman. Voir par ex. « Les conséquences de l’aliénation dans le travail » Sociologie du travail, t. 9, 1967 (2), pp. 113-133.. Le même volume de la revue où a paru la traduction de ce texte (qui prolonge le mouvement de nombreux autres essais de Seeman) contient plusieurs articles attestant de la centralité nouvelle du thème en sociologie du travail, voire de son caractère consensuel. Pour une mise en situation historique, voir P. Besnard, op. cit., pp. 354-364, qui note que dans la sociologie (surtout française) de la fin des années 60, l’« aliénation » avait fini par dévorer l’« anomie » d’origine durkheimienne.

(10) Aron reconnaît que, bien qu’équivoque et même « insaisissable », voire « métaphysique », le terme d’aliénation est devenu incontournable pour le sociologue dans la mesure où « il fait partie de la conscience critique que notre société a d’elle-même » (Les Désillusions du progrès, [1969], Paris, Gallimard, p. 174). Aron explique le succès du vocable « alié-nation » par le fait qu’il exprime, en y ajoutant subrepticement des nuances romantiques et utopistes, le sentiment inévitable d’opacité et de complexité suscité par les formes modernes d’organisation de l’action ou par les contraintes globales qui pèsent sur l’humanité entière (comme, à l’époque, la confrontation entre l’URSS et les États-Unis).

(11) Negative Dialektik in Gesammelete Schriften, Francfort, Suhrkamp, 1973, vol. 6, pp. 191-192 ; tr. fr. (ici modifiée), Dialectique négative, Paris, Payot, 1978, p. 152.

(12) « Hors de cette rigueur conceptuelle [celle qui consiste à limiter l’usage de la notion aux sens explicitement élaborés par Hegel et le jeune Marx], le terme d’aliénation reste l’expression confuse d’un malaise confusément ressenti. Il est peut-être nécessaire de disposer dans sa propre langue de mots qui véhiculent, plus près du cri que de la théorie, le caractère massif d’une expérience globale. Mais il faut savoir dans quel  » jeu de langage » on parle. L’imposture serait de parer ce pseudo-concept des prestiges d’une théorie juridique ou d’une anthropologie philosophique ». « Aliénation », op. cit., p. 829 Dix ans plus tard, Fr. Châtelet ne fait pas non plus dans la nuance en affirmant qu’il est temps de « jeter par-dessus bord l’aliénation, qui n’est rien d’autre qu’un nouvel avatar de la pensée théologique ». Questions, objections, Paris, Denoël-Gonthier, 1979, p. 74.

(13) E. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise [1963], Paris, Le Seuil, 1990 ; J. Rancière, Les Scènes du peuple, Lyon, Horlieu, 2003.

(14) M. Crozier, Le Phénomène bureaucratique, Paris, Le Seuil, 1963.

(15) E. Neveu, A. Matelart, Introduction aux cultural studies, Paris, La Découverte, 2003.

(16) A. Feenberg, Repenser la technique [1999], Paris, La Découverte, 2004.

(17) P. Flichy, L’Innovation technique, Paris, La Découverte, 1995 ; B. Latour, Aramis ou l’amour des techniques, Paris, La Découverte, 1992.

(18) Une des intentions directrices de la sociologie de Luhmann consiste précisément à combattre les conceptions de l’aliénation sur leur propre terrain. Renversant le topos antimoderniste, Luhmann voudrait montrer que si l’on voulait, comme le font implicitement les penseurs de l’Entfremdung, opposer la rigidité mécanique à la vie créative, l’aveuglement répétitif à l’intelligence en acte, ce n’est paradoxalement pas le « monde de la vie » qui l’emporterait, mais bien les « systèmes ». À l’époque moderne et surtout contemporaine, ce sont eux en effet qui ont introduit le plus de souplesse, de réactivité et d’inventivité dans la société. Dans la pensée de Luhmann, l’incrimination des « puissances étrangères hypostasiées » fonctionnant selon des « logiques anonymes », en plus d’être injuste, se réfère même à un stade largement dépassé de l’évolution historique occidentale : celui où l’État « rationnel » et le capitalisme ont dû s’imposer dans les relations sociales comme des forces brutales en les soumettant à des lois hétéronomes. À l’âge des régulations fines et autonomes, à l’âge libérateur de la différenciation toujours croissante des fonctions, c’est le « monde de la vie » d’avant les systèmes qui paraît comparativement pauvre, mécanique, froid.

(19) A. Honneth, Kritik der Macht, Francfort, Suhrkamp, 1985, ch. 9

Stéphane Haber


 

Stéphane Haber est professeur de philosophie politique à l’Université de Franche-Comté. Spécialiste de philosophie politique et sociale, il a récemment publié aux PUF, Critique de l’antinaturalisme. Etudes sur Foucault, Butler, Habermas. L’aliénation est son dernier ouvrage.

Pourquoi ce texte?

Ce texte est un extrait de L’aliénation de Stéphane Haber, Collection « Actuel Marx Confrontations », 384 pages, 30 euros. Parution le 27 novembre 2007, PUF©. Il paraît dans la rubrique livres avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur. La rubrique livre en fera bientôt le compte-rendu.

Objectivation sociologique,

critique sociale et disqualification

Par

« Le plaisir de se sentir malin, démystifié et démystificateur, de jouer les désenchantés désenchanteurs, est au principe de beaucoup d’erreurs scientifiques. »

P. Bourdieu, Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action.



L’objectivation des positions ou des trajectoires sociales, des lieux d’inscription institutionnelle des discours et de leurs producteurs, des intérêts ou des stratégies individuels et collectifs est une opération qui consomme la rupture de tout lien d’adhésion à l’égard de l’objet d’étude [1] . Elle est parfois utilisée comme un instrument de critique sociale contre des dominants (temporels ou spirituels), mais aussi contre des adversaires intellectuels. Pouvoir déceler de l’intérêt ou de la stratégie chez un individu, rapporter ce qu’il dit et fait à sa position, ce serait porter un regard à la fois désenchanteur et critique sur le monde.

Pourtant, de telles analyses ne devraient pas être considérées comme des « critiques » au sens négatif du terme, mais comme des instruments de connaissance sociologique qui permettent de rendre raison des conduites sociales sans pour autant les disqualifier. Si on les mobilise dans un but polémique, c’est parce que le schème interprétatif « stratégique » (même quand on précise le caractère non-conscient de la stratégie) est mis en œuvre pour révéler les motivations cachées, les intérêts et, au fond, un certain cynisme semi-conscient de l’acteur ; parce que l’objectivation des positions et des trajectoires est conçue comme un moyen de relativiser et de dévaloriser les discours et les actes de ceux que l’on prend pour objet (« ils ne sont que cela ») ; parce qu’enfin l’explicitation des relations d’interdépendance entre acteurs vise à dénoncer les complicités souterraines (avec l’idée de réseau plus ou moins occulte, de « petit milieu », de « mafia »…). Du même coup, on a davantage affaire à des instruments polémiques de semi-objectivation qu’à de réels instruments de compréhension et d’explication : seuls « les autres » (les ennemis, les concurrents, les adversaires…) sont « stratégiques », rarement ceux qui développent ce genre d’analyse [2]. Or, par principe, personne ne peut échapper à l’objectivation, pas même celui qui objective et à qui on peut prêter des intentions, des pulsions, des stratégies, des intérêts, y compris pour rendre raison de son objectivation de telle ou telle partie du monde social. Mais plus que cela, comme le rappelait Pierre Bourdieu, c’est d’abord vers soi que devrait se tourner le travail d’objectivation : « La sociologie confère une extraordinaire autonomie, surtout lorsque l’on ne l’utilise pas comme une arme contre les autres ou comme un instrument de défense mais comme une arme contre soi, un instrument de vigilance [3]. »

L’effet pervers de l’objectivation des stratégies

On voit d’ailleurs assez vite apparaître les limites de l’usage critique-polémique de l’objectivation. Tout d’abord, à force de s’interroger sur les stratégies ou les intérêts des acteurs, on finit par oublier de décrire et d’analyser sérieusement ce qu’ils font et ce qu’ils disent [4]. Par exemple, en concentrant l’essentiel de son attention sur les luttes qui se jouent entre les agents (aux intérêts et aux stratégies différents) appartenant au même univers, ou à celles qui s’instaurent entre des agents issus d’univers différenciés, la théorie des champs néglige trop souvent l’étude de la spécificité des activités qui s’y déploient. En ne répondant pas à la question de savoir ce qu’est la littérature, le droit, la science ou l’école, les recherches sur les champs littéraire, juridique, scientifique ou scolaire désertent fatalement le terrain au profit des théoriciens de la littérature et du droit, des épistémologues ou des didacticiens.

Et l’on mesure clairement l’effet pervers de cet oubli (du contenu et des formes des activités sociales) dans les luttes scientifiques ordinaires où les sociologues utilisent assez fréquemment le schème « stratégique » pour désamorcer les critiques qui leur sont adressées. En effet, au lieu de prendre acte de la critique, de l’examiner pour ce qu’elle est (et non comme indice d’une réalité ou d’une motivation cachée) et de voir dans quelle mesure il est capable d’y répondre (ou d’en tenir compte dans la suite de ses recherches), le chercheur [5] va plutôt se demander quel intérêt peut avoir celui qui le critique à le critiquer. Et comme il trouvera assez facilement les raisons (jamais pures) de celui qui le critique, il en conclura donc que la critique est « de mauvaise foi », « intéressée », « guidée par des intérêts particuliers », « animée par le ressentiment », etc. En procédant de cette manière, les sociologues ont ainsi inventé le plus court chemin vers la surdité et la cécité à l’égard de toute critique, constituée systématiquement en « sale coup ». On pourrait même se demander si cet abus de l’argument sur les motivations cachées, les intérêts ou les stratégies (conscientes ou non conscientes) n’explique pas, au moins en partie, l’immaturité scientifique persistante des sciences humaines et sociales par rapport aux sciences du monde physique, sans doute moins réflexives que les premières, mais plus directement tournées vers le contenu de leur travail scientifique. On semble d’autant plus tourné vers soi et soucieux des relations que l’on entretient avec les autres que l’on s’est détourné de la structure et du contenu de son activité de connaissance. Plutôt que d’être tout entier à son « objet de connaissance », on réduit alors tout à un problème de relations entre « sujets connaissants ». À trop se demander d’où l’autre « parle », on finit par ne plus entendre ce qu’il dit.

Ce mode de raisonnement et de fonctionnement a des effets surprenants sur les apprentis-sociologues eux-mêmes. Qui n’a pas déjà remarqué la transformation de l’attitude des étudiants dès lors qu’ils quittent le statut d’étudiant pour entrer dans les eaux incertaines de la « professionnalisation » ? Habitués, en tant qu’étudiants, à recevoir et à accepter des critiques de leur travail, les « entrants » reconnus par l’adoubement universitaire (l’attribution du doctorat) ou, avant cela, en voie de reconnaissance par divers petits indices de leur insertion professionnelle (l’enseignement à l’université, l’attribution d’une allocation de recherche, la participation à des recherches…), ne voient plus que « coups » et « stratégies » à leur égard dans les critiques adressées à leur travail par leurs quasi-pairs, ce que, pour compliquer l’affaire, elles sont aussi pour une part. Ainsi, les critiques purement stratégiques (on pourrait dire : « sans force intrinsèque ») finissent-elles par faire de l’ombre aux critiques argumentées qui peuvent être elles-mêmes – la question est au fond très secondaire – engendrées par des « intentions » ou des « pulsions » plus ou moins « pures » ou « stratégiques ».

Il y a, si l’on considère les choses de près, beaucoup d’idéalisme implicite dans l’utilisation polémique, en tant qu’arme de dénonciation, de l’objectivation des positions et des stratégies ou des intérêts qui seraient à l’origine des comportements et des discours. Car il va de soi qu’aucun comportement – même le plus noble, le plus moral, le plus juste ou le plus généreux – n’échappe à une analyse de cette nature. Même le plus « pur » des physiciens (celui qui, dans une controverse scientifique, va vaincre ses adversaires avec des armes strictement scientifiques) pourra être objectivé de cette manière et l’on pourra faire apparaître sans grande difficulté ses pulsions « meurtrières » sublimées, la haine de ses concurrents, ses stratégies scientifiques dans le choix de ses objets ou de sa sous-discipline, etc. En effet, qui pourrait nier qu’il faut avoir un « intérêt à critiquer » pour critiquer ? A-t-on déjà rencontré, dans l’histoire des sciences, critique scientifique qui ait été émise dans d’autres conditions ? Au lieu de se lancer dans une exégèse des « motivations » qui sont au principe de la critique, les chercheurs devraient tout simplement entendre les arguments avancés per se, mesurer leur force de réfutation, et, soit débattre, soit intégrer la critique en y répondant en acte.

Objectivation et disqualification

On voit bien, d’ailleurs, dans le champ des sciences sociales, comment ceux qui sont parvenus à objectiver leurs adversaires (à les remettre dans l’histoire, à les faire passer de l’état de « collègues » à l’état d’objet étudié, à mettre au jour leurs procédures interprétatives, etc.) ont assez souvent le sentiment (parfaitement illusoire) de les avoir « dépassés » (ou, plus prosaïquement, vaincus). Par exemple, en s’interrogeant sur les leviers, les fondements, les présupposés idéologiques ou moraux qui ont rendu possible le travail interprétatif de la sociologie critique (et notamment la sociologie de la légitimité et de la domination de Pierre Bourdieu), certains sociologues ont pu penser au cours de ces dernières années se situer au-delà de cette sociologie. L’objectivation des fondements de la critique serait ainsi « mortelle » pour la sociologie critique et l’on voit bien que, au moins dans un premier temps, ce sont plus souvent les adversaires de cette sociologie qui la désignaient comme telle que ses pratiquants. Pourtant, des personnes, des pratiques ou des discours objectivés ne perdent pas brusquement leur valeur et l’on ne peut en aucun cas confondre objectivation et disqualification.

De ce point de vue, l’analyse objectivante des entre-soi intellectuels, des retours d’ascenseur (e. g. X fait un compte-rendu élogieux du livre de Y parce que Y a fait un compte-rendu tout aussi élogieux du livre d’un ami ou du conjoint de X ou parce que Y fait partie de la même maison d’édition ou de la même revue que X…) ou des réseaux de relations et d’interdépendance, telle qu’on peut la lire dans la sociologie animée par une recherche des intérêts et des stratégies, finit par devenir problématique lorsque celui qui objective les positions des uns et des autres glisse vers une sorte de description disqualifiante et dénonciatrice (qui peut prendre la forme de l’ironie ou de la charge) des acteurs objectivés : « Regardez-les, semble nous dire le “démystifié et démystificateur” pointé par Pierre Bourdieu, ce ne sont que des stratèges, des complices, des corrompus, etc. » Et celui qui objective ses adversaires ne se rend pas toujours compte qu’on pourrait lui appliquer – avec la certitude d’un succès polémique équivalent – le même type d’analyse.

Je prendrai ici l’exemple d’un article intitulé « Le colloque parisien [6] », dans lequel Joseph Jurt (professeur de littératures romanes à l’université de Fribourg en Allemagne) évoque (décrit ? analyse ? critique ?) un colloque (« L’intellectuel et l’écrivain : un dialogue français ») organisé conjointement par la Société des gens de Lettres et la Maison des écrivains, et qui se déroule à Paris. Le propos de Jurt se situe entre l’objectivation ethnographique et sociologique (analyse des comportements et des paroles observés, mais aussi des positions des uns et des autres dans le champ intellectuel, de certaines relations d’interdépendance qui les lient…) et la critique sociale. De toute évidence, le lecteur de Liber [Qui était alors un supplément au numéro 103 de la revue Actes de la recherche en sciences sociales.] est prédisposé à lire ce texte comme une critique de l’entre-soi littéraire et philosophique parisien-mondain. C’est cette critique qui guide la description de l’auteur et donne sa saveur au texte.

Il relève tout d’abord tous les signes de la mondanité du lieu ou des participants : « Lorsque je me présente au somptueux Hôtel de Massa, où doit se tenir le colloque [Dans toutes les citations de l’article, les soulignements sont de moi.]… » ; « Philippe Sollers, au sourire malicieux, maniant avec élégance son fume-cigarette, s’accorde parfaitement, tel un petit marquis, avec le cadre délicat de l’Hôtel de Massa » ; « J’ai failli oublier de dire que le colloque parisien auquel j’avais eu l’honneur d’assister a été suivi d’un cocktail exquis dont on ne savait pas s’il fallait le classer sous la rubrique du plaisir ou sous celle de la jouissance. Le cocktail “fut long, délicat”. » Il insiste aussi, et ce dès le titre, sur le caractère « parisien » (équivalent ici de « mondain ») du colloque : « C’est un colloque bien parisien » ; « L’Italien convié, Paolo Fabbri […] est presque parisien : il a été directeur de programme au Collège international de philosophie » ; « En guise d’introduction, on évoque un colloque parisien antérieur. » L’aurait-il fait à propos de collègues dont il se sent intellectuellement plus proche et qui vivent et travaillent à Paris ? Rien n’est moins sûr. L’objectivation du caractère « parisien » de la rencontre est, en ce sens, ambigu : il fonctionne davantage comme critique sociale émise à l’encontre d’adversaires intellectuels (« ils sont très parisiens » signifiant « ils sont très prétentieux » ou « ils font partie d’un tout petit monde ») que comme une véritable objectivation sociologique, qui permettrait par ailleurs de qualifier nombre de colloques, séminaires, journées d’études scientifiques à propos desquels l’auteur ne trouverait sans doute rien à « redire ».

De même, ce qui est tout à la fois objectivé et dénoncé, c’est le réseau serré des relations d’interdépendance que manifeste un tel colloque : « Tout un réseau de liens les unit les uns aux autres. » Collusions, connivences, complicités, affinités électives, voilà ce qui, au fond, est visé par le texte. N’ayant pas d’invitation pour le colloque, Joseph Jurt observe la réticence des hôtesses d’accueil et commente : « On aime apparemment avoir une certaine résonance publique tout en restant entre soi : j’ai compris qu’il fallait être convié. » Citant les noms des différents participants et organisateurs (Christine Buci-Glucksmann, Michel Deguy, Dominique Desanti, Paolo Fabbri, Alain Finkielkraut, Viviane Forrester, Jean-François Lyotard, Henri Meschonnic, Emmanuel Moses, Dominique Noguez, Jacqueline Risset, Danièle Sallenave, Philippe Sollers), il met en évidence leurs liens souterrains non affichés (et non immédiatement visibles) qui se trament, diversement, à travers la Maison des écrivains, le Collège international de philosophie, l’Université de Paris VIII, les revues Les Temps modernes et L’Infini, la collection Le Messager (Gallimard) ou encore Le Monde des livres. Il souligne aussi la connivence perceptible entre les intervenants : « Suit une longue discussion à partir de Barthes sur les différentes nuances entre “plaisir” et “jouissance” qui fait voir la grande familiarité des participants : “Je suis d’accord avec Jean-François”, estime l’un, mais “Christine n’a pas tort non plus”, remarque une autre. “Narcissisme de groupe”, disait quelque part Jean Starobinski, parlant de l’universalisation du plaisir et du plaire, à propos, bien sûr, des salons du Grand Siècle, non de celui de l’Hôtel de Massa. »

Que peut penser le lecteur d’un tel texte ? S’il n’aime pas – comme c’est fort probablement le cas de la grande majorité des lecteurs des Actes de la recherche en sciences sociales, revue dans laquelle on trouvait inséré ce supplément [7] – les mondanités, les intellectuels médiatiques, les post-modernes ou les propos ampoulés, il en retirera une satisfaction intellectuelle et pourra même louer les vertus critiques de l’objectivation sociologique. Mais, comme je l’ai rappelé en m’appuyant sur une remarque de Pierre Bourdieu, l’objectivation n’est pas une arme critique dont on doit principalement se servir contre ses adversaires ou ses ennemis. Et l’on pourrait dire ainsi qu’objectivation bien ordonnée commence toujours par soi-même, car elle doit s’appliquer d’abord à soi afin de contrôler les effets de sa propre position dans le rapport que l’on entretient à l’objet. Or, si par un exercice semblable, on soumet l’arroseur au même traitement, le résultat se révèle tout aussi parlant (et l’arroseur bien arrosé).

En effet, Joseph Jurt publie cet article dans la revue Liber dirigée par Pierre Bourdieu. Il a, par ailleurs, publié à plusieurs reprises dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales dirigée par le même Pierre Bourdieu et est associé au Centre de sociologie européenne dont le directeur est, à l’époque, Pierre Bourdieu. Or, on sait les détestations que le sociologue a pour plusieurs des intellectuels cités dans l’article (et notamment pour Alain Finkielkraut, Danièle Sallenave ou Philippe Sollers) et l’on ne peut pas davantage lui prêter un goût particulier pour la philosophie postmoderne de Jean-François Lyotard.

Par ailleurs, Joseph Jurt exprime son étonnement quant à la complète méconnaissance d’un livre qui lui paraît important si l’on veut traiter la question abordée lors du colloque : « J’évoque devant l’un des organisateurs le nom de l’auteur d’une monographie historique récente, Naissance de l’écrivain. Inconnu au bataillon ! Il est vrai, cet historien ne collabore ni au Messager européen, ni à L’Infini et il n’enseigne pas au Collège international de philosophie. » Or, il veut parler (sans le nommer) d’Alain Viala qui a publié Naissance de l’écrivain aux Éditions de Minuit, dans la collection « Le sens commun » dirigée par… Pierre Bourdieu.

Il écrit aussi : « La personne de Michel Deguy paraît constituer une sorte de noyau. C’est logique. Il est président de la “Maison des écrivains”, mais il préside également le Collège international de philosophie, il enseigne à l’université de Paris VIII, et il est membre du comité de rédaction de la revue Les Temps modernes. » Mais, là encore, on pourrait en dire de même à propos de Pierre Bourdieu. On écrirait alors : « La personne de Pierre Bourdieu paraît constituer une sorte de noyau. C’est logique. Il est directeur de la revue Actes de la recherche en sciences sociales (qui a déjà publié des articles critiques sur Philippe Sollers, notamment sous la plume d’un membre du Centre de sociologie européenne [8]) et de la revue Liber. Il dirige un Centre de recherche auquel est associé Joseph Jurt, qui écrit par ailleurs dans les revues déjà citées. Il dirige une collection aux Éditions de Minuit, qui a accueilli Naissance de l’écrivain, cité par Joseph Jurt. Etc., etc. » Et si l’on poursuivait l’investigation sur le terrain de la revue Actes de la recherche en sciences sociales, on pourrait mettre en exergue, comme le fait Jurt, le « narcissisme de groupe » qui s’objective dans les citations et notes de bas de page : des références récurrentes aux articles et ouvrages de Pierre Bourdieu, de fréquentes citations mutuelles d’un petit groupe de sociologues (en grande partie parisiens) qui se concentrent pour l’essentiel dans le Centre de sociologie européenne, and so on and so forth. Mais que prouverait-on alors en dehors du fait que Pierre Bourdieu était, comme Durkheim en son temps, un personnage clef de la vie des sciences sociales françaises de la seconde moitié du xxe siècle, qu’il dirigeait ou animait une série d’entreprises scientifiques et éditoriales et que son œuvre faisait, en effet, largement référence ?

Quand on éprouve, comme c’est mon cas, infiniment plus de sympathie pour l’œuvre de Pierre Bourdieu que pour celles des personnes présentes à ce colloque, on aimerait ne pas voir disqualifiée cette œuvre avec des procédés identiques à ceux employés pour critiquer ses adversaires (comme j’ai commencé à en montrer la possibilité). Il me semble qu’il faudrait donc, en matière de critique, aller plus directement au cœur des choses, ce qui signifie : 1) dire que le problème fondamental réside dans le fait que l’on est en profond désaccord avec les idées sur la littérature et les conceptions du travail intellectuel et du monde social que développent les participants au colloque et 2) contre-argumenter systématiquement en déployant le plus explicitement possible ses propres conceptions. Ce qu’il ne faudrait en revanche pas laisser penser, c’est que le différend pourrait être lié au fait que les intervenants sont parisiens, qu’ils se connaissent tous et se citent mutuellement en utilisant leurs prénoms, qu’ils participent par ailleurs à des entreprises (éditoriales, universitaires) communes ou qu’ils organisent des cocktails (« exquis » ou non).

Est-ce que mettre au jour les liens institutionnels entre des individus, éclairer leurs intérêts et leurs stratégies ou dévoiler l’entre-soi et les connivences disqualifie nécessairement ces individus, leurs activités et leur vision du monde ? Il me paraît évident que non, dans la mesure où ce type de vérité peut s’établir indépendamment de la nature des activités, des visions du monde et des individus en question. Et il serait tout à fait irréaliste de penser que la vie intellectuelle ou scientifique – quels que soient la qualité et le degré de vertu des acteurs qui y participent – pourrait s’organiser autrement qu’avec des solidarités, des affinités/complicités théoriques, des préférences intellectuelles, des collaborations qui amènent à citer positivement davantage ceux que l’on préfère que ceux que l’on déteste (ce qui me paraît à peu près aller de soi), etc. Et c’est pourtant sur cette confusion de l’objectivation (partielle) et de la dénonciation (disqualification) que repose une grande partie des effets d’un texte comme celui que nous venons d’évoquer, comme de bien d’autres du même genre. Plus la sociologie se fonde sur un combat (quelle que soit sa justesse) politique et social, plus elle prend le risque de glisser de l’objectivation à la dénonciation (ou à l’insulte déguisée, euphémisée) ou, pire encore, de faire passer une disqualification pour une objectivation scientifique [9]. Ni la sociologie, ni la critique sociale ou politique n’ont à gagner à de telles confusions.

Bernard Lahire


 

Sociologue

Pourquoi ce texte?

Cet article est paru dans le numéro 24 de Mouvements, novembre-décembre 2002.

Notes

[1] Je remercie Pierre Mercklé pour ses commentaires critiques pertinents.

[2] En posant la question centrale suivante dans Le Sens pratique (Minuit, 1980) : « Pourquoi sommes-nous spontanément objectivistes lorsqu’il s’agit des autres ? », Pierre Bourdieu pointait implicitement les potentialités polémiques de toute démarche d’objectivation.

[3] P. Bourdieu, Choses dites, Minuit, 1987, p. 38.

[4] C’est ce que j’ai essayé de montrer dans un paragraphe intitulé « Un champ décharné » du chapitre « Champ, hors-champ, contrechamp » in B. Lahire (dir.), Le Travail sociologique de Pierre Bourdieu. Dettes et critiques, Éditions La Découverte, 1999, pp. 40-51.

[5] L’usage du singulier ne doit pas amener le lecteur à penser que je désigne implicitement « un chercheur en particulier » et, pour être tout à fait explicite, Pierre Bourdieu lui-même. Il me semble que tout sociologue est tenté, à un moment ou à un autre, d’utiliser ce puissant moyen de protection sociale et mentale. Et il me semble utile de préciser que je ne me sens pas fondamentalement différent de la majorité des chercheurs sur ce point. En pointant les limites d’un tel raisonnement, le but n’est donc pas de viser « un chercheur » ou « une partie des chercheurs » mais de donner des raisons collectives de ne pas en abuser.

[6] Liber, n° 18, juin 1994, pp. 16-18.

[7] Et je précise, pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté sur le sens de ma démarche, que c’est mon cas et que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce texte la première fois que je l’ai lu.

[8] L. Pinto, « Tel Quel. Au sujet des intellectuels de parodie », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 1991/89, pp. 66-77.

[9] B. Lahire, « Utilité : entre sociologie expérimentale et sociologie sociale », in B. Lahire (dir.), À quoi sert la sociologie ?, La Découverte, 2002.

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La détention comme mode de gestion des migrations ?

Posté par issopha le 20 décembre 2007

La détention comme mode de gestion des

migrations ?

Par

LABORATOIRE DES LUTTES. Le Parlement européen s’apprête à adopter en première lecture un projet de directive sur la rétention et l’expulsion des personnes étrangères. Entretien avec Caroline Intrand, responsable des questions européennes à la Cimade. 27 novembre 2007.

La « directive de la honte » : tel est le titre de l’appel lancé le 7 novembre par la Cimade et ses partenaires européens, en réaction à ce texte qui entérine une véritable régression du droit des étrangers en Europe. Il prévoit notamment une durée de détention pouvant aller jusqu’à dix-huit mois et accompagne toute mesure d’éloignement d’une interdiction systématique du territoire européen de cinq ans. Si de nouvelles garanties ont été obtenues pour la catégorie des étrangers malades, aucune norme n’est prévue pour la protection des autres personnes « vulnérables » (mineurs, femmes enceintes, victimes de torture.)

C’est la première fois dans ce domaine qu’un texte fait l’objet d’une procédure de co-décision avec le Conseil ; il est donc utile de rappeler à nos parlementaires que cette fois-ci, ils ont le pouvoir de « mettre un terme à cette politique régressive qui va à l’encontre des valeurs humanistes qui sont à la base du projet européen ».

Dans quel contexte européen cette directive s’inscrit-elle ? Quel est l’enjeu de la codécision ?

La Commission européenne a présenté une proposition de « directive européenne sur le retour » [1] le 1er septembre 2005 devant les deux institutions que sont le Conseil de l’UE et le Parlement européen (PE). Jusqu’à présent, tout ce qui relevait de l’asile et de l’immigration était adopté à la majorité qualifiée par le Conseil, tandis que le Parlement européen n’émettait qu’un avis consultatif. Pour la première fois, la procédure de co-décision permet au PE d’adopter la législation communautaire en partenariat avec le Conseil : les deux pouvoirs doivent s’accorder sur le texte avant que celui-ci ait force de loi.

Voilà donc deux ans que le Conseil et le Parlement se sont emparés du projet de directive sur le retour et qu’ils négocient en interne de façon très différente. D’un côté, il y a les Etats membres et le groupe de travail « Migration et éloignement » au sein du Conseil où travaillent des experts de chacun des pays (pour la France ce sont des personnes du bureau de la Direction des libertés publiques et affaires juridiques) ; ils se réunissent tous les deux, trois mois pour avancer à partir de la base initiale de la commission. Par étapes, ce groupe a formulé les réactions des Etats-membres sur tel et tel article et essaie de parvenir à un compromis interne. Parallèlement, le rapporteur chargé de préparer l’avis du PE, le parlementaire allemand du Parti Populaire Européen, Manfred Weber, a réuni en commission les shadow rapporteurs des autres groupes politiques [2] . Cette Commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures (LIBE) du PE a voté et adopté un compromis le 12 septembre 2007, qui est celui sur lequel nous émettons toutes nos critiques.

Comme il s’agit d’une matière extrêmement sensible, jusque-là domaine réservé des Etats membres, la volonté des parlementaires est très forte de montrer qu’ils peuvent être un interlocuteur valable et aboutir à un texte. Et aussi l’adopter en première lecture, ce qui implique qu’il faudrait que le Parlement et le Conseil se soient mis d’accord sur un même texte avant que n’aient lieu les deux votes.

Le vote au Conseil est prévu le 6 décembre, celui au PE était prévu le 29 novembre. Mais comme le Conseil ne s’est pas encore mis d’accord sur un texte et que le Parlement cherche vraiment à obtenir l’adoption en première lecture, ils ont changé cette date. En fait, cela serait probablement en janvier, donc sous présidence slovène et non plus portugaise. Cela nous laisse un peu de temps, certes, mais c’est aussi inquiétant : cela indique que les parlementaires souhaitent adopter cette directive en première lecture à tout prix, et pour cela, sont prêts à passer des compromis surréalistes !

Où en est-on concernant l’harmonisation des politiques d’immigration et d’asile des différents Etats au sein de l’Union ?

Les Etats membres ont souhaité harmoniser en premier lieu leurs politiques d’immigration sur le volet répressif -la lutte contre l’immigration clandestine, avant même de statuer sur les conditions d’entrée. Cela pose un énorme problème, ne serait-ce que d’un point de vue technique tout simplement. À quoi s’appliquent les mesures d’éloignement ? On ne le sait pas : sans harmonisation du séjour légal, il n’y a pas d’harmonisation du séjour illégal possible !

Cela fait cinq ans que nous disons cela, que l’on commence par la fin ! Dès 2002, au moment où la Commission européenne a lancé une consultation sur l’éloignement et le retour, nous avions fait part de notre avis pour le « livre vert sur le retour » à partir duquel a été rédigée la proposition de la commission. Le livre vert sur le système d’asile commun, lui, n’a été lancé que cet été !

Ce qui se met aujourd’hui en place au niveau européen, ce sont principalement des bases de données biométriques, l’intercroisement des fichiers SIS, VIS, Eurodac [3] , la mise en place de l’Agence aux Frontières –Frontex… C’est essentiellement sur ce volet de la lutte contre l’immigration clandestine que se sont développées les politiques européennes depuis 1999 et le traité d’Amsterdam, ainsi que toutes les mesures de « coopération institutionnelle » entre les Etats sur ce sujet. La directive actuelle est un outil de plus : elle est la légitimation par le droit des accords de réadmission, des charters communautaires, de l’action de Frontex… Tout cet arsenal vise à interdire l’accès au territoire des migrants et induire l’externalisation des procédures et des contrôles.

Quels sont les points de la directive que vous dénoncez ?

Il est intéressant de montrer que l’on est arrivé ici à un point de rupture : auparavant, il s’agissait avant tout de politique spectacle (regardez en France, on nous annonce un nombre de personnes à expulser) ; maintenant, on se rend compte que les instruments existent pour remplir effectivement ces objectifs.

Nous dénonçons notamment la longue durée de détention, qui serait fixée à 18 mois (en France, elle est pour l’instant de 32 jours, dans d’autres pays, elle peut être illimitée) et qui signifie que l’enfermement des personnes étrangères va devenir le mode normal de gestion des migrations en Europe. Concernant les protections, il n’y en a presque plus : par exemple, les mineurs peuvent être enfermés et expulsés. Seuls les malades sont protégés correctement, grâce au lobbying de Médecins du Monde qui a réussi à introduire un article ! Et puis, cette directive entérine le fait que chaque mesure d’éloignement sera systématiquement assortie d’une interdiction de retour sur le territoire européen ; les Etats-membres estiment même qu’il s’agit là de la valeur ajoutée de cette directive !

Ces trois points ont été repris du texte de la Commission et nous avions plaidé pour qu’ils n’y figurent plus ; le Conseil a enlevé les protections qu’avait instaurées la commission et le PE a essayé d’en rajouter quelques-unes, mais le principe demeure.

Par exemple, la conception de la détention retenue par la directive change de celle que nous connaissons actuellement en France (et dans les autres pays où la durée est courte, comme en Italie ou en Espagne) qui est celle de la rétention, temps « strictement » nécessaire pour organiser les conditions de l’éloignement effectif des personnes en séjour irrégulier. Cette définition repose sur l‘implicite d’une obligation de diligence de la part des autorités, les personnes sont sinon libérées devant le juge. Mais dans d’autres pays (en Allemagne et au Royaume-Uni par exemple), c’est un autre critère qui constitue le fondement de la détention : celui de la prévention du risque de fuite, sans la notion de l’organisation de l’éloignement, ce qui laisse la porte ouverte à tous motifs, avoués ou non, de détention. En retenant cette définition et en portant à 18 mois la durée maximale de la détention, le PE entérine la possibilité d’une détention de contrôle de toute personne en situation irrégulière, des demandeurs d’asile et d’autres catégories vulnérables. Aujourd’hui à Malte, les demandeurs d’asile sont détenus douze mois de façon systématique… Est-ce un mode de gestion des migrations que de détenir les personnes ?

Concernant le couplage systématique de l’éloignement et de l’interdiction de retour sur le territoire européen, on assisterait aussi à un grand changement en France. Pour l’instant, si l’on prend le cas de la France, l’interdiction du territoire est une mesure d’éloignement qui constitue une sanction pour menace de l’ordre public ou qui fait suite à une condamnation (on l’appelle aussi « la double peine »). Elle n’est pas liée au séjour, ou en tout cas, pas de façon systématique. Les APRF n’entraînent pas d’interdiction du territoire par exemple, alors que la directive européenne prévoit que tout éloignement soit assorti d’une interdiction du territoire européen d’une durée maximale de 5 ans. Dans les autres pays européens, l’interdiction du territoire est déjà liée à l’irrégularité du séjour et s’applique systématiquement dans certains cas, même si cela s’inscrit dans des réglementations encadrantes (Allemagne, Grande-Bretagne, Espagne…)

Cette directive généralise finalement une logique à l’Allemande où il y a très peu de sans papiers, car les personnes en situation irrégulière sont détenues dans des Lager, et pendant longtemps (18 mois). Dans certains camps, les détenus travaillent pour payer leur détention et leur expulsion. En France, le nombre de sans-papiers est estimé à 400 000 ; si notre gouvernement prévoit de tous les expulser, il va devoir mettre en place de nombreux autres centres de rétention et cette directive permet à la logique de l’industrialisation du retour de ne plus être seulement un « effet d’annonce » mais une réalité !

L’émergence des camps et des lieux de détention en Europe est un symptôme d’une politique globale de mise à l’écart des étrangers que dénonce Migreurop [4]] depuis longtemps. Cette directive confirme nos intuitions en entérinant que la politique commune de l’Union Européenne en matière d’immigration et d’asile s’achemine vers une logique d’enfermement et d’expulsion des « indésirables », sans protection et exposés à des réactions proches de l’arbitraire.

Y a-t-il des points positifs ?

Certaines organisations se félicitent qu’il y ait dans cette directive de bonnes choses, par exemple que les expulsions collectives soient interdites. Or, ces dernières sont déjà interdites par le droit international (dans la convention européenne des droits de l’homme, dans la charte des droits fondamentaux, dans de nombreux textes de protection des Droits de l’Homme, que ce soit du Conseil de l’Europe ou des Nations Unies), ce n’est donc pas la peine de rajouter ce point dans une directive. Surtout si c’est pour entériner une définition de l’UE qui permet l’organisation de charters communautaires !

Il y a deux choses positives dans ce texte, ce sont les garanties nouvelles pour les malades et la création d’un poste d’Ombudsman (équivalent de la fonction de médiateur de la République). Mais, si l’on veut aller au bout de la critique, on peut aussi se demander pourquoi la création de cet Ombudsman est nécessaire si l’on estime que le retour est bien encadré, que les garanties sont là et les personnes protégées. D’autant plus qu’une grande partie des Etats membres est déjà signataire du Protocole facultatif du Comité contre la torture qui prévoit l’intervention d’une entité indépendante au niveau national, sûrement plus efficace qu’une entité européenne. Bref, comme les garanties de cette directive n’en sont pas vraiment, on recycle les textes de protection des droits fondamentaux pour mettre un peu de poudre aux yeux !

Heureusement que la Cour Européenne des Droits de l’Homme est actuellement vigilante, notamment pour la France, et que, dans les tribunaux français, les juges invalident régulièrement certaines dérives. Nous pouvons donc compter sur quelques sursauts et avons l’espoir que la mobilisation que nous lançons autour de la directive puisse réveiller un peu l’opinion ! Il est très important de faire pression maintenant auprès de nos parlementaires, en signant et diffusant la pétition : http://www.directivedelahonte.org/

Propos recueillis par Morgane Iserte

Morgane Iserte

Doctorante à l’EHESS (Centre d’étude des mouvements sociaux)

Notes

[1] « directive européenne relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier », consultable sur le site www.directivedelahonte.org, dans « plus d’information » : Proposal of the European Commission (texte en français).

[2] Adeline Hazan du Parti Socialiste Européen, Giusto Catania de la Gauche Unitaire Européenne, Jeanine Hennis-Plasschaert des Libéraux et Jean Lambert des Verts.

[3] Système d’Information Schengen (contre l’immigration clandestine), Système d’Information Visa, Eurodac : base de données de l’UE de comparaison des empreintes digitales des demandeurs d’asile et des immigrants illégaux

[4] [->www.migreurop.org

 

Pour s’informer sur l’immigration en Europe

  • 27 novembre 13:22, par Emma

    Pour s’informer, si vous n’avez pas vu la dernière émission « le dessous des cartes », aller sur le site d’arte : http://www.arte.tv/fr/histoire-soci…

    Une fois sur le site « MIGRATIONS : les fausses menaces », cliquez sur les mots Cartographie, Conclusion, et livres si vous souhaitez des références bibliographiques.

    Je poste ici la conclusion de l’émmission :

    « Les politiques migratoires mises en place par les pays de l’Union répondent moins aux problèmes posés par le déficit démographique qu’à la xénophobie ou aux amalgames.

    Or, seulement 3 personnes sur cent vivent dans un pays où elles ne sont pas nées.

    Les migrations définitives et temporaires ne concernent que 5% de la population mondiale, et ces migrations sont à 60% Sud / Sud.

    Nous avons voulu porter à votre connaissance ces quelques chiffres qui sont compliqués, et vous montrer ces pyramides des âges qui sont préoccupantes.

    Il est impossible de développer un discours positif sur l’immigration, alors que les migrations sont une réponse à ce risque majeur qu’est le vieillissement de la population de l’Europe.

    Et bien, c’est ce qui s’appelle mal gérer un risque et se tromper de menace ! »

    Au milieu de la crasse télévisuelle, « Le dessous des cartes » est une pépite. Merci à eux.

Publié dans LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY, SUR L'IMMIGRATION DANS LE MONDE | Pas de Commentaire »

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