Vous avez dit complot ?

Posté par issopha le 11 mars 2009

Vous avez dit complot ?

 

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Le siècle dernier, l’histoire du terrorisme a démontré qu’il s’agit toujours, pour une faction politique, de manipuler des groupes terroristes en vue de provoquer un revirement avantageux de l’opinion publique dont le but peut être de renforcer des dispositifs policiers pour contrer une agitation sociale, présente ou prévisible, ou de déclancher une opération militaire offensive, et son cortège d’intérêts économiques, à laquelle s’oppose la majorité de la nation (voir la note 1 en fin de page).

Tout individu notoirement ennemi de l’organisation sociale ou politique de son pays, et, d’avantage encore, tout groupe d’individus contraint de se déclarer dans cette catégorie est connu de plusieurs services de renseignements. De tels groupes sont constamment sous surveillance. Leurs communications internes et externes sont connues. Ils sont rapidement infiltrés par un ou plusieurs agents, parfois au plus haut niveau de décision, et dans ce cas aisément manipulable. Cette sorte de surveillance implique que n’importe quel attentat terroriste ait été pour le moins permis par les services chargés de la surveillance du groupe qui le revendique, parfois encore facilité ou aidé techniquement lorsque son exécution exige des moyens hors d’atteinte des terroristes, ou même franchement décidé et organisé par ces services eux-mêmes. Une telle complaisance est ici tout à fait logique, eu égard aux effets politiques et aux réactions prévisibles de ces attentats criminels.

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L’exaltation idéologique peut conduire à toutes sortes de crimes, et l’héroïsme individuel comme les assassinats en série appartiennent à toutes les sociétés humaines. Ces sortes de passions ont contribué depuis toujours à construire l’histoire de l’humanité à travers ses guerres, ses révolutions, ses contre-révolutions. On ne peut donc être surpris qu’un mitrailleur, un kamikaze ou un martyre commettent des actes dont les résultats politiques seront exactement opposés à ceux qu’ils prétendent rechercher, car ces individus ne sont pas ceux qui négocient sur le marché des armes, organisent des complots, effectuent minutieusement des opérations secrètes sans se faire connaître ni appréhendés avant l’heure du crime.

Mais il n’y a rien de nouveau à tout cela. Thucydide écrivait déjà, 400 ans avant Jésus-Christ, dans “La guerre du Péloponnèse” : « Qui plus est, ceux qui y prenaient la parole étaient du complot et les discours qu’ils prononçaient avaient été soumis au préalable à l’examen de leurs amis. Aucune opposition ne se manifestait parmi le reste des citoyens, qu’effrayait le nombre des conjurés. Lorsque que quelqu’un essayait malgré tout des les contredire, on trouvait aussitôt un moyen commode des les faire mourir. Les meurtriers n’étaient pas recherchés et aucune poursuite n’était engagée contre ceux qu’on soupçonnait. Le peuple ne réagissait pas et les gens étaient tellement terrorisés qu’ils s’estimaient heureux, même en restant muet, d’échapper aux violences. Croyant les conjurés bien plus nombreux qu’ils n’étaient, ils avaient le sentiment d’une impuissance complète. La ville était trop grande et ils ne se connaissaient pas assez les uns les autres, pour qu’il leur fût possible de découvrir ce qu’il en était vraiment. Dans ces conditions, si indigné qu’on fût, on ne pouvait confier ses griefs à personne. On devait donc renoncer à engager une action contre les coupables, car il eût fallut pour cela s’adresser soit à un inconnu, soit à une personne de connaissance en qui on n’avait pas confiance. Dans le parti démocratique, les relations personnelles étaient partout empreintes de méfiance, et l’on se demandait toujours si celui auquel on avait à faire n’était pas de connivence avec les conjuré ».

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Quoiqu’elle veuille s’en donner l’allure, l’action terroriste ne choisit pas au hasard ses périodes d’activités, ni selon son bon plaisir ses victimes. On constate inévitablement une strate périphérique de petits terroristes, dont il est toujours aisé de manipuler la foi ou le désir de vengeance, et qui est, momentanément, tolérée comme un vivier dans lequel on peut toujours pécher à la commande quelques coupables à montrer sur un plateau : mais la « force de frappe » déterminante des interventions centrales ne peut-être composée que de professionnels ; ce que confirme chaque détails de leur style.

L’incompétence proclamée de la police et des services de renseignements, leurs mea-culpa récurrent, les raisons invoquées de leurs échecs, fondées sur l’insuffisance dramatique de crédits ou de coordination, ne devraient convaincre personne : la tâche la première et la plus évidente d’un service de renseignements est de faire savoir qu’il n’existe pas ou, du moins, qu’il est très incompétent, et qu’il n’y a pas lieu de tenir compte de son existence tout à fait secondaire. Pourtant, ces services sont mieux équipés techniquement aujourd’hui qu’ils ne l’ont jamais été.

Aujourd’hui, les manipulations générales en faveur de l’ordre établi sont devenues si denses qu’elles s’étalent presque au grand jour. Pourtant, les véritables influences restent cachées, et les intentions ultimes ne peuvent qu’être assez difficilement soupçonnée, presque jamais comprises.

Notre monde démocratique qui, jusqu’il y a peu, allait de succès en succès, n’est aujourd’hui plus que l’arme idéologique d’une mécanique de domination, dont l’aboutissement du mensonge mondialiste pourrait devenir notre pire cauchemar.

Alors que nous sommes pris dans une réalité aussi mouvante que violement destructrice, nous ne devons pas perdre de vue que l’action de quelques individus, ou de groupes humains très restreint, peut, avec un peu de chance, de rigueur, de volonté, avoir des conséquences incalculables…

Le temps est venu d’organiser la résistance !

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Note 1 :

Allemagne 1933 : Hitler

Le 30 janvier 1933, Hitler est nommé chancelier d’Allemagne et chef du pouvoir exécutif. Pourtant, deux adversaire potentiels sont encore devant lui : le Reichstag, qui vote les lois, arrête le budget et décide la guerre, ainsi que le parti communiste allemand, qui, dans le marasme économique de l’époque, pouvait se relever inopinément et constituer un dangereux concurrent. Le 22 février, Goering, alors président du Reichstag attribue aux SD (Sicherheitsdienst : Service de renseignements de sûreté) des fonctions de police auxiliaire. Le 23, la police perquisitionne au siège du parti communiste et y « découvre » un plan d’insurrection armée avec prises d’otages, multiples attentats et empoisonnements collectifs. Le 27 février, un militant gauchiste s’introduit sans difficultés dans le Reichstag et, avec quelques allumettes, y provoque un incendie. Le feu s’étend si rapidement que le bâtiment est détruit. Tous les experts, techniciens et pompiers, ont témoigné qu’un tel incendie ne pouvait être l’œuvre d’un seul homme. Bien après la guerre, d’anciens nazis confirmeront le rôle des SD dans cet attentat. Dès le lendemain de l’incendie, plusieurs milliers d’élu et de militants communistes sont arrêtés, l’état d’urgence décrété, le parti communiste interdit. Quinze jours plus tard les nazis remportent les élections au Reichstag, Hitler obtient les pleins pouvoirs et, dès juillet 1933, interdit tous les autres partis.

Italie 1970 : les Brigades rouge

Au cours des années septante, l’Italie était au bord d’une révolution sociale. Grèves, occupations d’usines, sabotage de la production, remise en question de l’organisation sociale et de l’Etat lui-même ne semblaient plus pouvoir être jugulé par les méthodes habituelle de la propagande et de la force policière. C’est alors que des attentats terroristes, destinés à provoquer de nombreuses victimes, et attribués à un groupe « révolutionnaire », les Brigades Rouges, sont venu bouleverser l’opinion publique italienne. L’émotion populaire permit au gouvernement de prendre diverses mesures législatives et policières : des libertés furent supprimées sans résistance, et de nombreuses personnes, parmi les plus actives du mouvement révolutionnaire, furent arrêtées : l’agitation sociale était enfin maîtrisée. Aujourd’hui, les tribunaux eux-mêmes reconnaissent que la CIA était impliquée, de même que les services secrets italiens, et que l’Etat était derrière ces actes terroristes.

USA 1995 : Timothy Mc Veigh

Le 19 avril 1995, un vétéran de la première guerre du Golfe, Timothy Mc Veigh, lance contre un bâtiment du FBI, à Oklahoma City, un camion chargé d’engrais et d’essence. Le bâtiment s’effondre et fait cent soixante-huit victimes. Au cours de l’instruction, Mc Veigh a déclaré avoir été scandalisé par l’assaut donné par le FBI, deux ans plus tôt, à une secte d’adventiste à Wacco, dans le Texas. Assaut au cours duquel périrent plus de quatre-vingt membres de la secte, dont vingt-sept enfants. Révolté par ce crime, Mc Veigh était donc parti en guerre, seul, contre le FBI. Et au terme de son procès, largement médiatisé, il a été exécuté, seul, par une injection mortelle, devant les caméras américaines.
Après l’attentat, 58 % des Américains se sont trouvés d’accord pour renoncer à certaine de leur liberté afin de faire barrage au terrorisme. Et dans l’effervescence populaire entretenue par les médias, le président Clinton du signer le consternant antiterrorism Act autorisant la police à commettre de multiples infractions à la constitution américaine.
Au vu des ravages causés par l’attentat, Samuel Cohen, le père de la bombe à neutrons, avait affirmé : « Il est absolument impossible, et contre les lois de la physique, qu’un simple camion remplis d’engrais et d’essence fassent s’effondrer ce bâtiment. » Deux experts du Pentagone étaient même venu préciser que cette destruction avait été « provoquée par cinq bombes distinctes », et avaient conclu que le rôle de Mc Veigh dans cet attentat était celui de « l’idiot de service ».

Au cours de son procès, Mc Veigh a reconnu avoir été approché par des membres d’un « groupe de force spéciales impliquées dans des activités criminelles ». Le FBI ne les a ni retrouvé, ni recherchés. Mais dans cette affaire, la police fédérale a dissimulé tant d’information à la justice qu’au cours de l’enquête, l’ancien sénateur Danforth a menacé le directeur du FBI d’un mandat de perquisition, mandat qu’il n’a pu malheureusement obtenir. L’écrivain Gore Vidal affirme, dans son livre La fin de la liberté : vers un nouveau totalitarisme, sans hésiter : « Il existe des preuves accablantes qu’il y a eu un complot impliquant des milices et des agents infiltrés du gouvernement afin de faire signer à Clinton l’antiterrorism Act ».

USA : 11/9

La situation mondiale exige l’ouverture continuelle de nouveaux marchés et demande à trouver l’énergie nécessaire pour faire fonctionner la production industrielle en croissance constante. Les immenses réserve des pays arabes, et la possibilité des se les approprier, d’acheminer cette énergie à travers des zones contrôlées, font désormais l’objet de conflits entre les USA, décidés à asseoir leur hégémonie, et les autres pays d’Europe et d’Asie. S’emparer de telles réserves aux dépends du reste du monde exige une suprématie militaire absolue et d’abord une augmentation considérable du budget de la défense. Mesures que la population américaine n’était, il y a quelques années encore, aucunement disposée à entériner. Le 11 janvier 2001, la commission Rumsfeld évoquait qu’un « nouveau Pearl Harbour constituera l’évènement qui tirera la nation de sa léthargie et poussera le gouvernement américain à l’action.»

Les services de renseignements américains, qui prétendaient tout ignorer de l’attentat du 11 septembre, étaient si bien averti dans les heures qui ont suivi, qu’ils pouvaient nommer les responsables, diffuser des comptes rendus de communications téléphonique, des numéros de carte de crédit, et même retrouver inopinément le passeport intact d’un des pilotes terroristes dans les ruines fumantes des deux tours, permettant ainsi de l’identifier ainsi que ses présumés complices. La version des autorités américaines, aggravée plutôt qu’améliorée par cent retouches successives, et que tous les commentateurs se sont fait un devoir d’admettre en public, n’a pas été un seul instant croyable. Son intention n’était d’ailleurs pas d’être crue, mais d’être la seule en vitrine.

Le pouvoir est devenu si mystérieux qu’après cet attentat, on a pu se demander qui commandait vraiment aux Etats-Unis, la plus forte puissance du monde dit démocratique. Et donc, par extension, on peut se demander également qui peut bien commander le monde démocratique ?


Le fascisme, le stalinisme et X
par Jean Bricmont, prof de physique à l’UCL

Un des thèmes privilégiés du discours politique contemporain est la révulsion provoquée par ces grandes horreurs du 20ème siècle que

sont le fascisme et le stalinisme, mises en pratique d’idéologies totalitaires.

En marge du quarantième anniversaire de l’indépendance du Congo, je voudrais faire quelques remarques sur ce qui me semble être un grand absent dans ce débat, et que, pour cette raison, j’appellerai X.

X est un système d’oppression politique qui s’est étendu à presque toute la planète, durant ici des siècles, là des décennies, et faisant, au total, plus de victimes que le stalinisme et le fascisme mis ensemble. X a déporté des populations entières, annihilé des cultures, utilisé l’esclavage, les camps et le travail forcé. X s’est justifié au moyen d’une idéologie fanatique, le racisme, qui a une grande parenté avec le nazisme ; mais cette parenté, contrairement à celle entre nazisme et stalinisme, est rarement soulignée. X a utilisé, là où il dominait, un obscurantisme imposé par des moyens totalitaires.

 Les séquelles de X affectent la vie de bien plus de gens que les séquelles du stalinisme ou du fascisme. Il est impossible de comprendre le monde contemporain, qu’il s’agisse de la dette du Tiers Monde, de la politique du FMI, des migrations, du racisme, des problèmes écologiques, ou les événements du Congo, du Zimbabwe, du Liban, ou même des Balkans, sans remonter à X. Des millions de gens dans le monde meurent chaque année, victimes des conséquences de X.

Pourtant, parler de X n’est pas simple ; l’histoire de X, telle que je l’ai apprise à l’école, était purement et simplement négationniste.

Publié dans ACTUS ET DEBATS CAMEROUN, ACTUS ET DEBATS FRANCE, ACTUS ET DEBATS MONDE, AU-DELA DES IDEES RECUES, QU'EST-CE QU'UN INTELLECTUEL ?, SAVOIR C'est déjà  POUVOIR, VISAGES DE LA RESISTANCE | 1 Commentaire »

GROUPE DE RECHERCHE ACHAC – RETOUR SUR L’ANNEE 2008

Posté par issopha le 5 janvier 2009


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RETOUR SUR L’ANNEE 2008


L’année 2008 a été, pour le Groupe de recherche Achac, une année charnière à la veille du 20e anniversaire de la création de notre organisme. Nous avions plusieurs objectifs, mis en ¦uvre depuis deux ou trois ans qui ont pu être menés à bien cette année :
1/ finaliser notre travail sur la “culture coloniale” par un ouvrage de synthèse ;
2/ proposer une seconde étape dans notre travail sur les “zoos humains” avec une édition d’une nouvelle génération de travaux ;
3/ conclure notre travail d’édition de 8 ouvrages sur “l’Immigration des Suds en France” afin de proposer une vision complète de ces “présences”  sur l’hexagone ;
4/ promouvoir de nouvelles approches en élargissant notre champ de réflexion et d’analyse, sur les “enjeux de mémoire” et le “rapport entre corps et culture” dans le prolongement de nos travaux précédents sur la “mémoire coloniale” ou les “enjeux autour de l’immigration”, mais aussi nos travaux sur “l’autre et nous”, autour des pratiques sportives ou des questions d’identité corporelle.

Immigration des Suds en France
Le programme Immigration des Suds en France (XIXe-XXe siècles) débuté en 2000, s’est achevé cette année, dans sa dimension livresque, avec la parution des deux derniers ouvrages de la série :  Frontière d’Empire, du Nord à l’Est. Soldats coloniaux et immigration des Suds (La Découverte, 2008 ; sous la direction de Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Ahmed Boubeker et Éric Deroo) et Grand-Ouest, Mémoire des Outre-mers (PUR, 2008 ; sous la direction de Farid Abdelouahab et Pascal Blanchard ; préface de Michel Le Bris). Plus d’une soixante de contributeurs ont accompagné ce travail qui donne aujourd’hui une vision large de ces présences des “Suds” dans le Nord-Est et le Nord-Ouest de la France depuis la fin du XIXe siècle. Dans le cadre de ce programme, quatre colloques-débats, autour de l’ouvrage Frontière d’Empire, du Nord à l’Est, ont eu lieu au cours des six derniers mois : Frontière d’Empire, Palais des Beaux-Arts de Lille, juin 2008 dont une synthèse sera bientôt disponible ; Un siècle d’immigration des Suds dans le Nord-Est, Cité de la Musique et de la Danse de Strasbourg, octobre 2008 ; Immigration coloniale et post-coloniale : Immigration européenne, Université de Metz, novembre 2008 ; Combattants des outre-mers en région : Histoire, mémoire et actions patrimoniales, Verdun, décembre 2008. En outre, deux nouvelles expositions itinérantes, spécifiques à ces régions ont été réalisées en 2008 avec nos partenaires Strasbourg-Méditerranée et Confluence : Alsace, Présence des Suds et Nord-Pas-De-Calais, Porte des Suds. En 2009, quatre nouvelles expositions régionales sont prévues (dans le Grand-Ouest et le Nord-Est), ainsi que la réalisation d’expositions similaires (de 12 panneaux synthétiques) pour des projets d’ouvrages antérieurs, notamment en PACA, Rhône-Alpes et Ile-de-France. Le projet est de disposer, fin 2009, de 12 expositions “types” sur les principales régions concernées. Enfin, dans le Grand-Ouest, pour accompagner l’ouvrage Grand-Ouest, Mémoire des Outre-mers, des colloques, cycles de conférences et rencontres sont programmés au premier semestre 2009.

Culture coloniale en France
Le programme sur les cultures coloniales en France a débuté en 2002. S’inscrivant dans ces derniers renouvellements historiographiques de l’histoire coloniale en France, l’ouvrage Culture coloniale en France. De la Révolution française à nos jours (CNRS Éditions, 2008), se veut être une synthèse la plus large possible qui fait suite aux trois ouvrages précédents : Culture impériale : les colonies au c¦ur de la République, 1931-1962 (Autrement, 2004) ; Culture post-coloniale, 1961-2006 (Autrement, 2006) ; Culture coloniale, 1871-1931 (Autrement, 2003). Cet ouvrage, rassemblant plus d’une quarantaine de chercheurs, offre une pluralité de regards sur l’influence coloniale en métropole et sera édité en langue anglaise en 2009-2010.

Les Guerres de Mémoire
Dans le prolongement de nos travaux précédents sur les “mémoires coloniales” ou les enjeux d’histoire-mémoire autour de l’immigration, nous avons souhaité ouvrir notre spectre de réflexion aux enjeux de mémoires en France sur le siècle, à travers une dimension “média” forte. De ce travail sont nés deux ouvrages : Les Guerres de mémoires. La France et son histoire. Enjeux politiques, controverses historiques, stratégies médiatiques (La Découverte, 2008 ; sous la direction de Pascal Blanchard et Isabelle Veyrat-Masson. Préface de Benjamin Stora) et le numéro 52 de la revue Hermès du CNRS, sous le titre : Les Guerres de mémoire dans le monde (Hermès 52, CNRS Éditions, 2008 ; numéro coordonné par Pascal Blanchard et Isabelle Veyrat-Masson. Préface de Marc Ferro).

Corps & Couleurs
Suite au colloque de 2001 sur Les zoos humains, au colloque de 2004 sur Le corps extrême et au colloque de 2007 sur Corps et couleurs, nous avons souhaité, en association avec le GDR 2223 CNRS (Marseille) prolongé ce travail sur le rapport entre corps et identité. Dans cette perspective, ce programme  s’est articulé autour de quatre évènements : les actes du colloque du 27 juin 2007 au CNRS réunis dans l’ouvrage collectif Coloris Corpus (CNRS Éditions, 2008) ; l’ouvrage album Corps et Couleurs (CNRS Éditions, 2008) réunissant une iconographie riche à travers trois grandes thématiques du corps : les états, les pratiques et les signes ; le colloque scientifique Couleurs sur corps, au Trocadéro en octobre 2008 ; l’exposition Couleurs sur Corps. Quand les couleurs habillent le corps en octobre-novembre 2008 au Trocadéro. Cette dynamique se poursuivra en 2009-2013 par une série de rencontres, colloques et ouvrages autour des identités corporelles.

Human Zoos
Le programme zoos humains a débuté à Marseille en 2001 avec un colloque fondateur. Ce travail vient de se prolonger, après 3 ans de préparation, avec l’ouvrage Human Zoos : Science and Spectacle in the Age of Colonial Empires (Liverpool University Press, 2008). C’est une refonte en profondeur de notre premier ouvrage publié en 2002, intégrant une quinzaine de contributions nouvelles et une mise en perspective importante de notre réflexion que cet ouvrage propose. En collaboration avec The Society for Francophone Postcolonial Studies et Liverpool University Press, une conférence-débat a été organisée à Londres pour débattre de cet ouvrage Rethinking Human Zoos (28 et 29 novembre, Institut français, Londres). Cette première rencontre sera suivie de deux autres colloques : Lausanne (2009) et Paris (2010 à l’occasion de l’édition de l’ouvrage-album sur les zoos humains dans le monde).

Des Noirs dans les Bleus
Enfin, dans le prolongement de nos travaux précédents, le Groupe de recherche Achac a participé au programme
Des Noirs dans les
Bleus
. Deux axes ont été développés dans ce cadre, en partenariat avec les producteurs du film : autour du film documentaire Des Noirs en couleurs. L’histoire des joueurs afro-antillais et néo-calédoniens en équipe de France de football (Canal +, juin 2008) ; et de l’exposition itinérante (en 12 panneaux) Des Noirs dans les Bleus. L’histoire des joueurs afro-antillais et néo-calédoniens en équipe de France de football. Ce programme souhaite renforcer le lien fort et historique existant entre la France, l’Afrique et les outre-mers en rendant hommage à l’ensemble des joueurs issus des immigrations, pour avoir porté les couleurs nationales avec brio depuis plus de trois quarts de siècle. Par ce projet, nous souhaitions sensibiliser le grand public aux problèmes de racisme, de xénophobie, de préjugés et de discrimination se manifestant dans l’univers du football. Les 20 modules d’expositions différents seront mis à disposition des régions en France métropolitaine, de nos partenaires dans les Dom-Tom et seront présentés dans plusieurs pays africains en 2009.

Une année 2008 riche en projets et réalisation, qui nous permet d’envisager l’année 2009 dans une perspective de finalisation de certains axes de programme (avec le rassemblement en coffret des 8 ouvrages sur l’immigration des Suds en France par exemple ou le programme d’expositions pédagogiques ou les colloques autour des “zoos humains”), mais aussi de mettre en chantier de nouveaux axes (autour des postcolonial studies par exemple) ou de renforcer le travail initié autour du corps et du sport (colloque à Lausanne au mois de mars 2009 par exemple).

En espérant vous retrouvez l’année prochaine dans le cadre de nos manifestations, programmes et ouvrages autour de notre 20e anniversaire, nous vous adressons nos v¦ux pour cette nouvelle année.

Le groupe de recherche Achac

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Pour un savoir engagé.Un texte inédit de Pierre Bourdieu.

Posté par issopha le 24 janvier 2008

Février 2002

Un texte inédit de Pierre Bourdieu

Pour un savoir engagé

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Depuis les grèves de novembre et décembre 1995 en France, les interventions de Pierre Bourdieu ont été l’objet de critiques, souvent violentes, notamment de la part des journalistes et des intellectuels médiatiques dont il avait analysé le rôle social. Ce qui semble les avoir choqués avant tout, c’est qu’un « savant » intervienne aussi activement dans le domaine « politique ». L’implication du sociologue dans l’espace public remonte néanmoins au début des années 1960, à propos de la guerre d’Algérie.

Intellectuel et militant

Désireux de « penser la politique sans penser politiquement », Pierre Bourdieu a cherché à démontrer que, loin de s’opposer, les sciences sociales et le militantisme peuvent constituer les deux faces d’un même travail, qu’analyser et critiquer la réalité sociale permettent de contribuer à sa transformation. Ce texte a été lu par son auteur lors d’une rencontre à Athènes, en mai 2001, avec des chercheurs et des syndicalistes sur des thèmes tels que l’Europe, la culture et le journalisme et figurera dans un livre à paraître au printemps, Interventions (1961-2001). Sciences sociales et action politique (Agone, Marseille).

S’il est aujourd’hui important, sinon nécessaire, qu’un certain nombre de chercheurs indépendants s’associent au mouvement social, c’est que nous sommes confrontés à une politique de mondialisation. (Je dis bien une « politique de mondialisation », je ne parle pas de « mondialisation » comme s’il s’agissait d’un processus naturel.) Cette politique est, pour une grande part, tenue secrète dans sa production et dans sa diffusion. Et c’est déjà tout un travail de recherche qui est nécessaire pour la découvrir avant qu’elle soit mise en oeuvre. Ensuite, cette politique a des effets que l’on peut prévoir grâce aux ressources de la science sociale, mais qui, à court terme, sont encore invisibles pour la plupart des gens. Autre caractéristique de cette politique : elle est pour une part produite par des chercheurs. La question étant de savoir si ceux qui anticipent à partir de leur savoir scientifique les conséquences funestes de cette politique peuvent et doivent rester silencieux. Ou s’il n’y a pas là une sorte de non assistance à personnes en danger. S’il est vrai que la planète est menacée de calamités graves, ceux qui croient savoir à l’avance ces calamités n’ont-il pas un devoir de sortir de la réserve que s’imposent traditionnellement les savants ?

Il y a dans la tête de la plupart des gens cultivés, surtout en science sociale, une dichotomie qui me paraît tout à fait funeste : la dichotomie entre scholarship et commitment- entre ceux qui se consacrent au travail scientifique, qui est fait selon des méthodes savantes à l’intention d’autres savants, et ceux qui s’engagent et portent au dehors leur savoir. L’opposition est artificielle et, en fait, il faut être un savant autonome qui travaille selon les règles du scholarship pour pouvoir produire un savoir engagé, c’est-à-dire un scholarship with commitment. Il faut, pour être un vrai savant engagé, légitimement engagé, engager un savoir. Et ce savoir ne s’acquiert que dans le travail savant, soumis aux règles de la communauté savante.

Autrement dit, il faut faire sauter un certain nombre d’oppositions qui sont dans nos têtes et qui sont des manières d’autoriser des démissions : à commencer par celle du savant qui se replie dans sa tour d’ivoire. La dichotomie entre scholarship et commitment rassure le chercheur dans sa bonne conscience car il reçoit l’approbation de la communauté scientifique. C’est comme si les savants se croyaient doublement savants parce qu’ils ne font rien de leur science. Mais quand il s’agit de biologistes, ça peut être criminel. Mais c’est aussi grave quand il s’agit de criminologues. Cette réserve, cette fuite dans la pureté, a des conséquences sociales très graves. Des gens comme moi, payés par l’État pour faire de la recherche, devraient garder soigneusement les résultats de leurs recherches pour leurs collègues ? Il est tout à fait fondamental de donner la priorité de ce qu’on croit être une découverte à la critique des collègues, mais pourquoi leur réserver le savoir collectivement acquis et contrôlé ?

Il me semble que le chercheur n’a pas le choix aujourd’hui : s’il a la conviction qu’il y a une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de délinquance, une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de criminalité, une corrélation entre les politiques néolibérales et tous les signes de ce que Durkheim aurait appelé l’anomie, comment pourrait-il ne pas le dire ? Non seulement il n’y a pas à le lui reprocher, mais on devrait l’en féliciter. (Je fais peut-être une apologie de ma propre position…)

Maintenant, que va faire ce chercheur dans le mouvement social ? D’abord, il ne va pas donner des leçons – comme le faisaient certains intellectuels organiques qui, n’étant pas capables d’imposer leurs marchandises sur le marché scientifique où la compétition est dure, allaient faire les intellectuels auprès des non-intellectuels tout en disant que l’intellectuel n’existait pas. Le chercheur n’est ni un prophète ni un maître à penser. Il doit inventer un rôle nouveau qui est très difficile : il doit écouter, il doit chercher et inventer ; il doit essayer d’aider les organismes qui se donnent pour mission – de plus en plus mollement, malheureusement, y compris les syndicats – de résister à la politique néolibérale ; il doit se donner comme tâche de les assister en leur fournissant des instruments. En particulier des instruments contre l’effet symbolique qu’exercent les « experts » engagés auprès des grandes entreprises multinationales. Il faut appeler les choses par leur nom. Par exemple, la politique actuelle de l’éducation est décidée par l’UNICE, par le Transatlantic Institute, etc.i. Il suffit de lire le rapport de l’Organisation mondiale pour le commerce (OMC) sur les services pour connaître la politique de l’éducation que nous aurons dans cinq ans. Le ministère de l’Éducation nationale ne fait que répercuter ces consignes élaborées par des juristes, des sociologues, des économistes, et qui, une fois mises en forme d’allure juridique, sont mis en circulation.

Les chercheurs peuvent aussi faire un chose plus nouvelle, plus difficile : favoriser l’apparition des conditions organisationnelles de la production collective de l’intention d’inventer un projet politique et, deuxièmement, les conditions organisationnelles de la réussite de l’invention d’un tel projet politique ; qui sera évidemment un projet collectif. Après tout, l’Assemblée constituante de 1789 et l’Assemblée de Philadelphie étaient composées de gens comme vous et moi, qui avaient un bagage de juriste, qui avaient lu Montesquieu et qui ont inventé des structures démocratiques. De la même façon, aujourd’hui, il faut inventer des choses… Évidemment, on pourra dire : « Il y a des parlements, une confédération européennes des syndicats, toutes sortes d’institutions qui sont sensées faire ça. » Je ne vais en pas faire ici la démonstration, mais on doit constater qu’ils ne le font pas. Il faut donc créer les conditions favorables à cette invention. Il faut aider à lever les obstacles à cette invention ; obstacles qui sont pour une part dans le mouvement social qui est chargé de les lever – et notamment dans les syndicats…

Pourquoi peut-on être optimiste ? Je pense qu’on peut parler en termes de chances raisonnables de succès, qu’en ce moment c’est le kairos, le moment opportun. Quand nous tenions ce discours autour de 1995, nous avions en commun de ne pas être entendus et de passer pour fous. Les gens qui, comme Cassandre, annonçaient des catastrophes, on se moquait d’eux, les journalistes les attaquaient et ils étaient insultés. Maintenant, un peu moins. Pourquoi ? Parce que du travail a été accompli. Il y a eu Seattle et toute une série des manifestations. Et puis, les conséquences de la politique néolibérale – que nous avions prévues abstraitement – commencent à se voir. Et les gens, maintenant, comprennent… Même les journalistes les plus bornés et les plus butés savent qu’une entreprise qui ne fait pas 15 % de bénéfices licencie. Les prophéties les plus catastrophistes des prophètes de malheur (qui étaient simplement mieux informés que les autres) commencent à être réalisées. Ce n’est pas trop tôt. Mais ce n’est pas non plus trop tard. Parce que ce n’est qu’un début, parce que les catastrophes ne font que commencer. Il est encore temps de secouer les gouvernements sociaux-démocrates, pour lesquels les intellectuels ont les yeux de Chimène, surtout quand il en reçoivent des avantages sociaux de tous ordres…

Un mouvement social européen n’a, selon moi, de chance d’être efficace que s’il réunit trois composantes : syndicats, mouvement social et chercheurs – à condition, évidemment, de les intégrer, pas seulement de les juxtaposer. Je disais hier aux syndicalistes qu’il y a entre les mouvements sociaux et les syndicats dans tous les pays d’Europe une différence profonde concernant à la fois les contenus et les moyens d’action. Les mouvements sociaux ont fait exister des objectifs politiques que les syndicats et les partis avaient abandonnés, ou oubliés, ou refoulés. D’autre part, les mouvements sociaux ont apporté des méthodes d’action que les syndicats ont peu à peu, encore une fois, oubliées, ignorées ou refoulées. Et en particulier des méthodes d’action personnelle : les actions des mouvements sociaux recourent à l’efficacité symbolique, une efficacité symbolique qui dépend, pour une part, de l’engagement personnel de ceux qui manifestent ; un engagement personnel qui est aussi un engagement corporel.

Il faut prendre des risques. Il ne s’agit pas de défiler, bras dessus bras dessous, comme le font traditionnellement les syndicalistes le 1er mai. Il faut faire des actions, des occupations de locaux, etc. Ce qui demande à la fois de l’imagination et du courage. Mais je vais dire aussi : « Attention, pas de « syndicalophobie ». Il y a une logique des appareils syndicaux qu’il faut comprendre. » Pourquoi est-ce que je dis aux syndicalistes des choses qui sont proches du point de vue que les mouvements sociaux ont sur eux et pourquoi vais-je dire aux mouvements sociaux des choses qui sont proches de la vision que les syndicalistes ont d’eux ? Parce que c’est à condition que chacun des groupes se voie lui-même comme il voit les autres qu’on pourra surmonter ces divisions qui contribuent à affaiblir des groupes déjà très faibles. Le mouvement de résistance à la politique néo-libérale est globalement très faible et il est affaibli par ses divisions : c’est un moteur qui dépense 80 % de son énergie en chaleur, c’est-à-dire sous forme de tensions, de frictions, de conflits, etc. Et qui pourrait aller beaucoup plus vite et plus loin si…

Les obstacles à la création d’un mouvement social européen unifié sont de plusieurs ordres. Il y a les obstacles linguistiques, qui sont très importants, par exemple dans la communication entre les syndicats ou les des mouvements sociaux – les patrons et les cadres parlent les langues étrangères, les syndicalistes et les militants beaucoup moins. De ce fait, l’internationalisation des mouvements sociaux ou des syndicats est rendue très difficile. Puis il y a les obstacles liés aux habitudes, aux modes de pensée, et à la force des structures sociales, des structures syndicales. Quel peut être le rôle des chercheurs là-dedans  ? Celui de travailler à une invention collective des structures collectives d’invention qui feront naître un nouveau mouvement social, c’est-à-dire des nouveaux contenus, des nouveaux buts et des nouveaux moyens internationaux d’action.

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Pierre Bourdieu

Sociologue, professeur au Collège de France.

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Lire Europe Inc. Liaisons dangereuses entre institutions et milieux des affaires européens, CEO, Agone, Marseille 2000.

Édition imprimée — février 2002 — Page 3

 

Science sociale et action politique.
 

Jérôme Meizoz.
Domaine public,
no. 1514, Lausanne, 9 mai 2002
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deux mois après la mort du sociologue français, Interventions recueille les principaux textes à portée militante de Pierre Bourdieu, inédits ou parus entre 1961 et 2001. L’ouvrage, préparé du vivant de l’auteur, a un double but. D’abord, convaincre que les savoirs des sciences sociales peuvent accompagner l’action politique et l’informer. Ensuite, par la reconstitution chronologique des positions politiques de l’auteur, faire voir que l’engagement de Bourdieu ne date pas des grèves de 1995. Contre les propos de nombreux journalistes qui ont vu en Bourdieu un savant égaré sur le tard dans la militance, ce livre fait voir la cohérence de sa conception de l’“intellectuel spécifique”, que Bourdieu partageait avec Michel Foucault. Ensemble ils signent d’ailleurs plusieurs textes, dont un message de soutien au syndicat polonais Solidarnosc en décembre 1981. Le passage de Bourdieu - philosophe de formation - à la sociologie est contemporain de ses premiers textes engagés, et hâté par le même événement : la guerre d’Algérie. On trouvera plusieurs articles de cette période sur le sujet, non sans regretter l’absence d’autres, parus dans de petites revues algériennes. Mai 1968 occasionne des analyses assez sévères du mouvement étudiant, inspiré pourtant en partie du choc que constitua Les Héritiers (1964). L’essentiel des articles porte, très tôt, sur le rôle des intellectuels critiques dans la dénonciation des idéologies dominantes, qu’elles soient staliniennes, de droite conservatrice ou social-démocrates. Dès l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir en 1981, Bourdieu reproche sévèrement à la gauche réformiste d’accompagner le libéralisme et de le légitimer par un bouclier moral. Il l’écrira à de multiples reprises, non sans un humour parfois grinçant : « De quelqu’un qui ment effrontément, les Kabyles disent : “Il m’a mis l’Est en Ouest”. Les apparatchiks de gauche nous ont mis la gauche à droite. »
Bourdieu en appelle alors à un retour à la tradition libertaire de la gauche, et à de nouvelles formes de mobilisation internationales, notamment par le biais de réseaux hors partis, constitués de militants, étudiants, artistes, intellectuels et travailleurs, capables de faire plier les appareils d’état ou les grandes entreprises capitalistes. Il participe ainsi à la mise sur pied du Parlement international des écrivains, fonde les groupes Raison d’agir ainsi qu’une maison d’édition militante, apporte sa caution à plusieurs associations anti-racistes. De par ses saines colères et sa chaleureuse énergie intellectuelle, Interventions invite à persévérer en ce sens.

Pour un savoir engagé.Un texte inédit de Pierre Bourdieu. dans ACTUALITES ET DEBATS DU MONDE CONTEMPORAIN traitg

BOURDIEU
Jean-Paul Monferran, L’Humanité, 06 Septembre 2002 – CULTURES.

De « Révolution dans la révolution » - paru dans Esprit en janvier 1961, et qui interroge la guerre de libération algérienne en notant que «  le peuple sera ce qu’on le provoquera à être : force de révolution perdue pour la révolution ou force révolutionnaire «  - jusqu’à « Instituer efficacement l’attitude critique » - repris d’une conférence prononcée en juin 2001 à Beaubourg dans le cadre d’une journée consacrée à Michel Foucault -, Interventions (1) regroupe de nombreux textes « politiques » ou « critiques » de Pierre Bourdieu, souvent peu accessibles, voire inédits en français. Mais surtout, à la façon dont le sociologue lui-même avait conçu une articulation inédite entre « recherche scientifique » et « interventions politiques », le travail de Franck Poupeau et de Thierry Discepolo permet de saisir la genèse de toute une démarche, qui partage beaucoup, justement, de celle de Foucault sur « la place et le rôle de l’intellectuel spécifique et critique ». D’où ces questions, lancées par Bourdieu lui-même dans son ultime « intervention » : «  Les concepts, disait-il, viennent des luttes et doivent retourner aux luttes. Comment faut-il entendre cette phrase aujourd’hui ? Est-il possible de concilier la recherche théorique et l’action politique ? Y a-t-il place encore pour des intellectuels à la fois autonomes (des pouvoirs) et engagés (le cas échéant contre les pouvoirs) ?  » (2). Questions laissées ouvertes, en « héritage », si l’on ose dire, si tant est que « le travail de conversion des pulsions sociales en impulsions critiques » - pour reprendre une formule de Franck Poupeau - a pu générer à la fois un formidable travail (celui de Bourdieu et d’autres) montrant combien la sociologie elle-même s’est trouvée enrichie par l’engagement politique et par la réflexion permanente sur les conditions de cet engagement, mais aussi une réception parfois brouillée, souvent malveillante, dans laquelle se trouve précisément en jeu l’analyse du pouvoir des « journalistes et des intellectuels médiatiques », qui est au cour de plusieurs des « interventions » réunies ici. À commencer par le magistral « La télévision peut-elle critiquer la télévision ? », « chronique d’un passage à l’antenne » dans l’hiver 1996. «  Science sociale et militantisme, loin de s’opposer peuvent être conçus comme les deux faces d’un même travail d’analyse, de décryptage et de critique de la réalité sociale pour aider à sa transformation « , note encore Franck Poupeau dans l’entretien accordé à l’Humanité. Manière de dire, et ce que fut un apport majeur de Bourdieu, et ce que le monde d’aujourd’hui peut encore dire à son ouvre, du « sous-prolétariat » colonisé aux « précaires » de tous les pays.

(1) Pierre Bourdieu, Interventions 1961-2001, textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo, Agone, 2002, 488 pages, 20 euros.
(2) Cf. page 472.

 

 

Un savant inventif et iconoclaste.

 LOIC WACQUANT

 

Paris, 27 janvier 2001
Ce texte a paru : en anglais, espagnol et japonais :
2002 « An Inventive and Iconoclastic Scientist. » Berkeley Journal of Sociology 46: 177-179. Traduction espagnole : « Un sabio imaginativo e iconoclasta, » Archipiélago. Cuadernos de crítica de la cultura, 51, Spring 2002, pp. 94-96. En japonais : Iichiko (Tokyo), 82, Spring 2003.

 

  

Avant d’être cet « intellectuel engagé » aux côtés du mouvement social que les média français ont tour à tour honni (longuement, de son vivant) et célébré (brièvement, après l’annonce de son décès subit) sans jamais prendre la peine de le lire, Pierre Bourdieu est d’abord un savant d’exception, sociologue et non philosophe de profession. La différence n’est pas simplement sémantique, toute son œuvre est là pour en attester, et il n’a jamais cessé de se revendiquer de cette « science paria », modeste par l’attention patiente qu’elle requiert pour les choses ordinaires du monde, immensément ambitieuse par l’ampleur de son domaine —  »tout est social, » affirmait-il — et éminemment dérangeante par ses incontournables répercussions civiques. Bourdieu a changé à jamais la face de sa discipline d’adoption, relevé la science de la société, tombée dans l’indigence et l’indifférence depuis la disparition d’Émile Durkheim et ses élèves, décimés par la Grande guerre, et bouleversé ce faisant tous les domaines d’investigation connexes, de l’anthropologie à l’éducation et aux gender and gay studies en passant par l’histoire, la politologie, l’économie, la linguistique, la géographie, la littérature comparée, l’esthétique et, ultime ironie ou affront, jusqu’à la philosophie elle-même.

pointg dans CONTRE LA PENSEE UNIQUE Les rhéteurs de magazine ont déjà, en deux jours, avec l’assurance que donne l’ignorance, dressé le bilan de « ce qui restera de Bourdieu ». Pour les chercheurs, et ils sont des milliers de par le monde à travailler avec ses concepts, à questionner ses théories et à tester ses modèles, il faudra plusieurs décennies pour prendre la pleine mesure et tirer toutes les implications d’une pensée foncièrement rétive à la « manuelisation », résolument tournée vers la production de nouveaux objets empiriques, qui est moins une collection de propositions établies et de préceptes d’école qu’une « boite à outils » forgés par et pour la recherche, visant à poser scientifiquement au monde social ces questions fructueuses qui, en déchirant le voile du va-de-soi, nous permettent de le voir, et de se voir, avec des yeux neufs. La sociologie selon Bourdieu est une metanoïa méthodique sans cesse recommencée; une ascèse cognitive (et collective) qui exige de questionner à chaque instant les préconstructions du sens commun mais aussi les divisions entre disciplines et les hiérarchies héritées entre objets, techniques et théories qui façonnent la production du savoir; bref, une dissection mutuelle en actes de la raison sociale et de la raison scientifique.

pointg dans GALERIE DES GRANDES AMES Il n’est pas aujourd’hui de pratique, pas d’institution, pas de zone de l’espace social, sous-prolétariat ou intelligentsia, paysans ou professeurs, mariage ou chômage, école ou Église, État ou marché, science, art, sport, corps, média, politique, éthique, rapports entre les genres, les âges, les ethnies ou les classes, dont l’étude n’ait été profondément transformée par ses travaux. Car Bourdieu a su allier la rigueur de la méthode scientifique à l’inventivité de l’artiste, une culture théorique incomparable mariant des auteurs que la tradition canonique affectionne d’opposer — Durkheim et Weber, Marx et Mauss, Cassirer et Wittgenstein, Husserl et Lévi-Strauss, Maurice Merleau-Ponty et John Austin, Gaston Bachelard et Erwin Panofsky — à une pratique inlassable de la recherche faisant appel à la gamme complète des techniques d’observation et d’analyse, de l’ethnographie à la statistique, dans laquelle il investissait une libido sciendi sans fin ni fond.

pointg dans LE DROIT DE SAVOIR Pierre Bourdieu était habité d’une curiosité insatiable pour toutes les expériences, tous les jeux, tous les univers sociaux, et il aurait voulu vivre mille vies pour tous les comprendre, en capturer les causes cachées et les raisons intimes. Il y a quelques jours encore, évoquant sa visite de la salle de boxe du ghetto noir de Chicago où je menais alors sous sa direction une étude ethnographique sur le métier de boxeur, il s’était exclamé comme avec regret : « Ah, ça m’aurait bien dit d’apprendre la boxe avec un type comme DeeDee », mon coach octogénaire, disciple de l’entraîneur de Joe Louis et membre du Boxing Hall of Fame des USA. Il détestait les mondanités universitaires et la pompe académique — il a refusé des dizaines de doctorats honorifiques de moults pays. À l’Université de Chicago, toujours en avril 1989, il m’avait demandé de l’aider à se défiler discrètement d’une réception organisée en son honneur par le recteur des sciences sociales. Nous avions filé à l’anglaise et dîné dans un troquet du barrio mexicain de Pilsen où il avait longuement interrogé en espagnol notre serveuse sur sa trajectoire migratoire, avant d’aller écouter du blues au fameux Checkerboard Lounge de Muddy Waters, au cœur du South Side. Là il avait été frappé par « l’économie et la dignité avec lesquels les Noirs dansaient », alors que « les Blancs, eux, dansaient comme ils croient que les Noirs dansent ». À ses yeux, il y avait infiniment plus de sociologie à apprendre de ces deux scènes banales de la vie que des conversations affectées et des assemblées empressées des pontes de l’establishment universitaire étatsunien.

pointg dans PIERRE BOURDIEU Rien ne comblait plus Pierre Bourdieu que le contact des jeunes chercheurs et il ne manquait pas une occasion de se « salir les mains » avec eux au montage de leur projet et à l’évaluation de leurs investigations. Lors de sa dernière visite aux États-Unis, à Berkeley au printemps 1996, malgré un emploi du temps déjà grotesquement surchargé — dix conférences publiques en douze jours, sur autant de sujets (dont la révolution symbolique de Flaubert, la domination masculine, l’invention de l’État, la logique du don, la force du droit, et la mission des intellectuels pour le siècle à venir) devant des foules gigantesques qui le poursuivaient partout et allaient grossissant au fil de la semaine — et les demandes incessantes de rendez-vous des grandes têtes du campus, il avait tenu à intervenir dans mon cours de premier cycle et à faire des « heures de permanence » pour rencontrer les doctorants du département et s’informer sur leurs recherches. La veille, il avait lu attentivement la trentaine de résumés serrés de leur travail soumis par les heureux élus. Je le revois, endormi d’épuisement, sur le fauteuil vert de la mezzanine après sa lecture. Je revois la lueur d’émerveillement incrédule dans les yeux des étudiants qui ressortaient de mon bureau, deux par deux, après leur « consultation » historique avec le « witch doctor sociologique ». Et le sourire fatigué mais ravi de Pierre Bourdieu à la fin de l’après-midi, celui d’un savant iconoclaste heureux de faire son métier.

 

 

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Le concept d’aliénation est-il encore d’actualité ?

Posté par issopha le 20 décembre 2007

Le concept d’aliénation est-il encore d’actualité ?

Par

LIVRES. Nous publions un extrait de l’introduction du dernier livre de Stéphane Haber, L’aliénation, à paraître sous peu. Ce livre retrace l’histoire du concept d’aliénation, concept très utilisé en philosophie, psychanalyse ou sciences sociales avant d’être congédié de la scène intellectuelle. L’ouvrage se veut aussi une invitation à réévaluer ce concept afin de montrer comment il pourrait être aujourd’hui « réactivé ». Compte-rendu de l’ouvrage à venir dans la rubrique Livres. 26 novembre 2007.

sauver un concept malade (1)

Les pages qui suivent trouvent leur origine dans la perplexité que fit naître chez leur futur auteur la relecture inopinée de quelques paragraphes d’Althusser, maintenant vieux de plus de quarante ans. Sous prétexte d’exégèse marxienne, ce passage fameux est consacré à la place que la notion d’« aliénation » (l’« Entfremdung » de l’allemand philosophique) mérite de recevoir dans un matérialisme historique bien compris, et plus généralement dans une pensée qui accepte de se laisser porter par l’impulsion de la critique sociale. Althusser commence par y pasticher cruellement le discours classique de l’aliénation, tel qu’il fut selon lui relayé à la fois par les synthèses philosophiques du marxisme et de l’existentialisme qui ont marqué l’après-guerre en Occident et par les idées officielles du régime soviétique qui, pendant et après la phase stalinienne, se sont développées sous l’appellation d’« humanisme socialiste ».

L’histoire, c’est l’aliénation et la production de la raison dans la déraison, de l’homme vrai dans l’homme aliéné. Dans les produits aliénés de son travail (marchandises, État, religion), l’homme, sans le savoir, réalise l’essence de l’homme. Cette perte de l’homme, qui produit l’histoire et l’homme, suppose bien une essence préexistante définie. À la fin de l’histoire, cet homme, devenu objectivité inhumaine, n’aura plus qu’à ressaisir, comme sujet, sa propre essence aliénée dans la propriété, la religion et l’État, pour devenir homme total, homme vrai (2) .

L’intuition sous-jacente à l’usage de la catégorie d’« aliénation » serait donc, selon ce passage, qu’il y a une ambivalence essentielle du développement historique pris dans son ensemble, plus particulièrement sensible dans le cas des sociétés « modernes », c’est-à-dire celles qui sont marquées de façon spécifique par l’emprise de l’économie marchande et du pouvoir d’un État fonctionnellement différencié. Cette ambivalence consisterait en ce que les progrès dans l’affirmation des possibilités et des richesses dont l’humanité est porteuse se traduisent en fait par une indisponibilité croissante et néfaste des moyens comme des résultats de ces progrès. Ou encore, dans la mesure où les progrès en question se mesurent exactement, semble-t-il, à la domination de la nature, on ne maîtrise pas la maîtrise. Et l’on souffrirait paradoxalement des effets induits par la lutte victorieuse contre le besoin, la nécessité et l’irrationalité. Mais, suppose Althusser, cette intuition dévoile sa faiblesse dès qu’elle est amenée –et, d’après lui, elle semble vouée à le faire– à s’expliquer dans un grand récit de l’expression, de la perte accablante, puis de la récupération glorieuse de soi. Elle tourne alors –pour des raisons que l’auteur s’engage implicitement à expliquer mais que l’on peut déjà deviner– à la mauvaise métaphysique, pour ne pas parler franchement de mythologie.

Cependant, ce que cherche ironiquement à établir Althusser, ce n’est pas seulement l’invraisemblance totale d’une telle position métaphysique. C’est aussi le fait que c’est contre elle que Marx a consciemment pensé depuis l’époque de L’Idéologie allemande, c’est-à-dire dans toute sa maturité : « à partir de 1845, Marx rompt radicalement avec toute théorie qui fonde l’histoire et la politique sur une essence de l’homme » (3) , écrit-il, en suggérant de façon provocatrice que le grand récit de la dépossession ne constitue qu’une variante d’un essentialisme des plus classiques. Autrement dit, au langage humaniste de ses premiers textes, langage spontanément retrouvé et/ou théoriquement surévalué dans la tradition, l’auteur du Capital aurait substitué un tout autre modèle fondé, cette fois, sur la seule explication économique des forces impersonnelles qui déterminent les rapports de classes. La sobriété scientifique aurait remplacé et pas seulement complété ou raffiné les anciennes doctrines exhaustives de l’Histoire et de l’Homme. En ce sens, le recours insistant à la notion d’aliénation est le signe que le marxisme ne se comprend pas lui-même quand, pour échapper aux limites d’un matérialisme sommaire joint à un économisme réducteur, il cherche son salut du côté d’un récit néohégélien de la dépossession et quand il insiste pour faire commencer sa démarche par la promesse de restitution d’une intégrité perdue, censée même habiter cette dépossession même.

Les décennies qui nous séparent de ce texte et du contexte historique qui en explique le ton comme le contenu autorisent aujourd’hui un jugement nuancé sur la ferme prise de position althussérienne. D’un côté, la « thèse de la coupure » et le rejet de la philosophie de l’aliénation ont permis de rompre avec une certaine vulgate néo-humaniste, hypocrite et intellectuellement un peu tiède, parfois consacrée par les appareils communistes de l’après-guerre(4) . Parallèlement à ce que tentèrent, vers la même époque ou un peu plus tard, le marxisme analytique de langue anglaise, l’interprétation issue de l’École de Francfort ou encore la « philosophie de la praxis » des philosophes de l’Europe de l’est, elle a eu des effets bénéfiques évidents dans les tentatives d’appropriation et d’actualisation de la pensée de Marx –des tentatives qui se révélèrent infiniment plus riches que tout ce qu’avait à offrir le triste « matérialisme dialectique ». En même temps, comme on l’a très vite objecté à Althusser, la « thèse de la coupure » risquait d’alimenter une vision étroite et dogmatique du marxisme, ainsi qu’une lecture très sélective de Marx (5) . En effet, si, après 1844, les déplacements de l’« humanisme » marxien et de son vocabulaire anthropologico-éthique caractéristique sont nets, il n’en reste pas moins qu’invoquer à leur propos une « rupture épistémologique », comme si le passage de la mythologie à la science dans le domaine de la connaissance des choses sociales se jouait précisément dans cet abandon prétendu, semble relever d’une projection fantasmatique plutôt que d’une stylisation herméneutique légitime. Depuis quarante ans, les exégèses philosophiques et sociologiques de l’œuvre marxienne, surtout en dehors de l’aire francophone, n’ont d’ailleurs jamais beaucoup hésité à parler d’aliénation, et il ne semble pas que ce choix de contourner la thèse althussérienne se soit jamais heurté à des objections historiques ou conceptuelles dirimantes (6) . Or, et c’est ce qui nous intéresse en premier lieu, si l’évolution de Marx se présente de façon plus ambivalente que ce que suggèrent les pages célèbres d’Althusser dont nous avons cité un passage, il devient difficile de considérer que le sort de la notion d’aliénation est depuis longtemps scellé et qu’il ne faut plus perdre de temps à en parler. Mais il n’en reste pas moins que, quand bien même la possibilité d’une reprise se verrait admise, Althusser a eu historiquement raison sur le long terme. Sur le long terme, disons-nous, car la parution de Pour Marx en 1965 a inauguré paradoxalement une décennie d’exceptionnelle popularité de l’aliénation.

Splendeur et misère du modèle de l’aliénation

Le vocabulaire et la pensée jeunes-hégéliens de l’Entfremdung et de l’Entäusserung avaient connu une carrière discrète mais efficace, tour à tour stimulés qu’ils furent par le courant de la Kulturkritik à la fin du 19e siècle, par les diverses renaissances du hégélianisme, enfin et surtout par l’existentialisme au début du 20e. La parution des textes du jeune Marx dans les années 30 (avec en particulier les fameux brouillons regroupés sous le titre de « Manuscrits de 1844 ») avait ainsi eu des répercussions notables aussi bien dans l’interprétation de Marx que dans différents domaines de recherche qui trouvaient dans le marxisme une source d’inspiration –comme la sociologie du travail ou l’étude de la civilisation urbaine. Par exemple, la critique de la modernité dans l’École de Francfort y puisa une partie de son vocabulaire caractéristique (7) . Mais c’est dans la période postérieure, celle de l’après-guerre, que la montée en puissance de l’Entfremdung s’est produite, se traduisant par un déferlement discursif aujourd’hui difficilement concevable. Avec le terme « aliénation », se manifestait plutôt toute une sensibilité diffuse au fait que les sociétés modernes, dans lesquelles les dominations traditionnelles immédiatement inscrites dans les relations interpersonnelles semblent en recul, ne sont pas pour autant libératrices. Pour l’essentiel, ces sociétés paraissent plutôt désormais gouvernées par des impératifs hétéronomes, par des puissances anonymes objectivées qui se figent au-dessus d’elle et qui tendent même parfois aveuglément à leur propre reproduction élargie quelle qu’en soit le prix : les moyens de l’émancipation par rapport à la première nature (le donné, le besoin, la tradition…) se transforment en une seconde nature inaccessible. Jusque-là séparées, la critique des médiations qui privent l’action humaine de sa transparence première (comme l’argent), la critique des forces sociales qui semblent vouloir poursuivre hors de tout contrôle leur propre dynamique de croissance indéfinie (la technique, le capital), la critique d’une vie déchirée par l’éclatement des sphères de valeurs, et enfin la critique des effets déshumanisants du monde urbain et industriel soumis à des « rationalisations » non-désirées commençaient à fusionner. En un mot, au début de la seconde moitié du siècle dernier, la popularité de la catégorie d’aliénation a symbolisé la convergence de deux traditions que la culture du 19e siècle avait fini, après quelques hésitations initiales, par séparer complètement –la critique sociale, dont le marxisme avait présenté la version la plus élaborée, et la « critique de la civilisation moderne »– et elle a aussi manifesté le profond renouvellement dont ont pu bénéficier ces traditions du fait de leur rencontre tardive.

Ce n’est donc pas que, dans cette conjoncture, le grand récit de la dépossession brocardé par Althusser ait été dépassé philosophiquement. Au contraire même. Car, au fond, dans toutes ces approches, l’aliénation restait bien le fait que l’Homme se perde dans ses nécessaires et positives extériorisations objectives, qui rendent alors la Société intransparente à elle-même. Critiquer la « société de consommation » ou « l’industrie de la culture », c’était encore, qu’on en ait conscience ou non, mettre en scène la dialectique de l’émancipation anthropologique, autrement dit affirmer que les hommes se sont empêtrés dans le mouvement de leur auto-affirmation –telle qu’elle prend par exemple le visage de l’abondance économique, en tant qu’elle permet de s’arracher au besoin, ou bien celui de l’invention d’une culture post-traditionnelle. Du moins c’est cet arrière-plan qui constituait –et constitue peut-être encore aujourd’hui– la justification philosophique la plus sérieuse de ces démarches. Simplement, ce motif s’illustrait désormais de manière plus discrète par des analyses qui se voulaient capables d’affronter des interrogations neuves liées à l’état des sociétés en développement de l’après-guerre. Le déclin du messianisme prolétarien, qui avait assuré en dernier ressort la validité de la métaphysique essentialiste de l’Histoire dans le courant marxiste, devait permettre désormais de concevoir, sans que se fasse sentir le besoin d’une révolution théorique majeure, le monde du cinéma hollywoodien, de la télévision standardisée, des loisirs organisés, du spectacle généralisé, de l’architecture et de l’urbanisme fonctionnalisés, de la consommation de masse, de la course aux armements, de la bureaucratie transformée en technocratie planificatrice et des grosses entreprises internationales.

Sur cette base, le discours sur l’aliénation a constitué l’un des carrefours de la sociologie critique, sous ses formes savantes comme sous ses formes plus populaires. Il a été un des pôles majeurs du discours public et politique dans l’occident de l’après-guerre et s’est diffusé avec une facilité déconcertante par les biais de l’enseignement, du journalisme, du cinéma, de la littérature et des arts plastiques. Ainsi, aux États-Unis, la peinture de l’« homme de l’organisation » (W. Whyte) et du « col blanc » (C. W. Mills) devenus simples rouages de la machinerie industrielle, l’évocation sarcastique de la « foule solitaire » des habitants conformistes des suburbs de l’Amérique du Nord de l’âge de la prospérité (D. Riesman) et, dans un style plus essayiste, de la « persuasion clandestine » (V. Packard) impliquée par les nouvelles technologies médiatico-publicitaires de manipulation de l’opinion publique, constituèrent sans doute certains les thèmes les plus porteurs de sociologie de l’après-guerre, au point qu’un Marcuse n’aura qu’à emprunter leurs exemples à la fin des années soixante. De même, en France, avant même la publication de La Société du spectacle (1967) de Debord, qui se présente comme une sorte d’orchestration continue et systématique des motifs de l’aliénation et de la réification, le situationnisme avait pu commencer –non sans brio et non sans efficacité, d’ailleurs– à fournir à une partie importante des classes intellectuelles une sorte de passe-partout conceptuel commode permettant de subsumer tous les aspects désagréables de la modernité sous un schéma unique.

Cette popularité dépassa largement les frontières habituelles de la pensée critique de gauche, désormais associée plus ou moins profondément aux méthodes de travail des « sciences sociales ». Ainsi, même dans un secteur des sciences humaines aussi dépolitisé et aussi peu concerné par les débats internes au marxisme que la sociologie empiriste et quantitativiste alors en vogue aux États-Unis, l’étude du « sentiment d’aliénation » dans les grandes organisations (usines, administrations) devenait un objet de travail important ; les discussions autour de la mesure empirique de l’aliénation devinrent centrales dans la social research (8) . Même l’ouvrier de l’abondance fordiste, telle fut l’hypothèse généralement illustrée, est voué à rester soumis au sentiment de powerlessness et de meaninglessness, que Marx avait observé dans les phases historiques marquées par le paupérisme et l’exploitation extrême (9) . Modérant un peu l’euphorie des décennies enchantées de la « Croissance », le « sentiment d’aliénation » apparut alors comme sa contrepartie, gênante sans être dramatique : effectivement, admettait-on, l’enrichissement des sociétés s’accompagne de cette dépossession, de ce devenir-étranger de ce qui devrait être pleinement sien qu’implique la montée en puissance des forces objectivées, mais cela ne saurait être considéré, malgré l’incitation du modèle marxiste, comme la preuve de leur irrationalité intrinsèque. En France, le livre de R. Aron publié au lendemain de la crise de 1968, Les Désillusions du progrès, qui utilise le concept de façon récurrente (10) fut sans doute la meilleur témoignage de cette obligation qu’éprouvèrent même les théoriciens les plus réticents à l’égard du marxisme d’emprunter leur vocabulaire à la tradition issue des Manuscrits de 1844, pour autant qu’ils souhaitaient évoquer les contreparties inévitables du développement industriel et de la « modernisation » keynéso-fordiste ou post-stalinienne.

En bref, en Occident et ailleurs, pendant l’intervalle d’un peu plus d’une décennie, l’aliénation a constitué le terme-clé d’un discours critique qui voulait prendre acte de l’obsolescence de la problématique du paupérisme. Le discours philosophico-sociologique sur l’aliénation a servi de carrefour à un ensemble disparate d’approches méthodologiquement et thématiquement très diverses (la ville, la bureaucratie et l’organisation, le capitalisme, les institutions caractéristiques de la rationalisation, la société de consommation, la culture industrialisée, les médias de masse…) qui pouvaient toutes trouver une inspiration authentique dans l’image suggestive de grandes machines anonymes et froides à l’œuvre dans la société contemporaine et capables d’enclencher des dynamiques irrépressibles. De proche en proche, tous les phénomènes sociaux menaçaient même de se voir redécrits selon le modèle de l’aliénation ; tous semblaient illustrer ce mouvement d’une extériorisation qui tourne mal. L’aliénation, dans l’après-guerre, a ainsi été la notion-repère de l’âge intermédiaire des théories critiques –entre celui que le marxisme classique suffisait en gros à penser et celui qui, à partir des années 70, fut marqué par l’irruption des problématiques identitaires ou minoritaires, des problématiques que le modèle de l’Entfremdung a d’ailleurs parfois contribué à mettre en selle alors qu’elles se sont historiquement révélées fatales pour lui. Il a assuré une transition en douceur entre la critique du travail en régime capitaliste et une critique de la société ou de la culture moderne en général qui entendait désormais puiser à d’autres sources.

Pourtant, cette vague est retombée encore plus soudainement qu’elle avait surgi. Il est vrai que déjà, au temps de la splendeur, des signes auraient pu alerter. Car Althusser était loin d’être isolé quand il exprimait son scepticisme devant les fondements théoriques profonds des pensées de l’aliénation. Avant lui, Foucault, dans Folie et déraison (1962), plus tard Derrida, dans La Voix et le phénomène (1967), s’en étaient pris, avec des approches fort différentes et de façon plus ou moins directe, à l’ontologie de l’expression inhérente au thème de l’aliénation. Et Adorno, dans sa Dialectique négative (1966), revenant sur l’usage que lui-même en avait fait auparavant, dénonçait, à la même époque que la parution de Pour Marx, la complicité du thème de l’aliénation avec une pensée de l’identité à soi et de l’oubli de la différence.

On ne peut exclure de la dialectique propre à ce qui existe ce que la conscience éprouve comme étranger (fremd) en tant que réifié (dinghaft) : ce qui, négativement, semble contrainte et hétéronomie est aussi la figure déformée de ce qu’il faudrait aimer et que l’emprise de la conscience, l’endogamie, ne permettent pas d’aimer. Par-delà le romantisme, qui se comprenait comme l’expression de la souffrance d’appartenir au monde, comme l’expression de la souffrance née de l’aliénation (Entfremdung), s’impose le mot d’Eichendorff : « la beauté de l’étranger » (« Schöne Fremde »). L’état de réconciliation n’annexerait pas ce qui est étranger (das Fremde) dans l’esprit de l’impérialisme philosophique, mais trouverait son bonheur à ce que, dans la proximité qu’on lui confère, il demeure le lointain et le différent, par-delà l’opposition de l’hétérogène et du propre (11).

Ce passage superbe suggère que, pour Adorno, si la critique de la « société administrée » –critique que l’idée de l’aliénation a permis de promouvoir jusqu’au cœur de la Théorie Critique– devrait cesser de s’y référer même implicitement, c’est parce que l’image de l’alternative historique au présent qu’elle implique est fausse. Par les voies spécifiques d’une sorte d’éthique de l’utopie très différente de l’austère valorisation althussérienne de « la science », un tel passage rejoint le scepticisme à l’époque souvent plus discret de Derrida ou de Foucault devant la vision nivelante que le discours de l’Entfremdung s’oblige à endosser. Quel que soit l’intérêt propre des analyses empiriques qui ont cru pouvoir s’y reconnaître ou s’y ressourcer, invoquer l’aliénation à tout bout de champ, n’est-ce pas assumer sans le dire ou sans le savoir une ontologie de la possession, de la résorption de toute altérité et de toute extériorité, bref, une ontologie de la subjectivité toute-puissante ? Ainsi pouvait s’élever le soupçon selon lequel l’horizon philosophique des différentes formes de la « critique de l’aliénation » demeurait encore formé par la vision de l’Histoire qu’Althusser, qui, en raison de la date précoce du texte dont nous sommes partis (1963), ne pensait encore qu’à critiquer les auteurs se réclamant du marxisme, avait précocement et lucidement dénoncée. À peine plus nuancé, Ricœur, en 1968, notait dans un article de synthèse que la polysémie inquiétante de la notion, polysémie que la référence à une philosophie de l’histoire ou aux grandes forces sociales anonymes typiques de la société moderne permettait de moins en moins de garder sous contrôle à mesure que proliféraient les discours sur l’aliénation, ne pouvait maintenant que nuire à sa pertinence. Il prônait donc un usage purement historique et désenchanté de la notion (12) . Mais en réalité, aux environs de 1975, l’aliénation a été moins victime des soupçons très raisonnables des philosophes que d’un changement rapide dans la mode intellectuelle et des retournements idéologiques qui l’ont accompagnés. Le langage de l’aliénation s’est effondré. Il a disparu sans laisser de grandes traces, donnant ainsi une force rétrospective inattendue au propos d’Althusser –à ce détail près que le retournement idéologique en question a, en Occident, presque failli emporter le marxisme lui-même en même temps que l’aliénation.

En tout cas, en l’espace de quelques années, toutes les thématiques que ce discours avait portées dans les sciences sociales se sont trouvées soit vivement contestées soit purement et simplement oubliées. Symboliquement, la façon dont on abordait maintenant la classe traditionnellement aliénée –la classe ouvrière pour laquelle Marx avait investi pour la première fois le terme d’Entfremdung–, inclinait plutôt désormais à montrer comment celle-ci n’était justement jamais seulement aliénée ou complètement aliénée, comment donc la notion d’aliénation était porteuse d’une vision déformée de la réalité historique, parce que cette classe se définissait aussi toujours par une vitalité sociale et culturelle spécifique. C’était là contester d’emblée le premier bastion des philosophies sociales de l’aliénation, introduire de l’autonomie là même où le modèle de l’Entfremdung incitait à déceler l’effet de la domination et de la perte de soi-même (13) . De la même façon, par rapport aux courants critiques dominants de la période antérieure, la sociologie empirique se tournait vers d’autres approches des faits organisationnels (14) , la critique de la technocratie se voyait reprocher de reposer sur une méconnaissance des apports de l’État de droit, la critique de la société de consommation fut progressivement décriée comme conventionnelle et superficielle, celle de l’industrie de la culture fut mise sur le compte d’une vision grossière et méprisante à l’égard du public populaire (15) , celle des institutions de pouvoir « rationnel » fut perçue comme aussi massive qu’unilatérale. L’étude des grandes médiations modernes autonomisées autrefois perçues comme typiquement aliénantes (l’argent, la science, la technique…) sortait de son enfance déterministe, où elles étaient vues comme des espèces de grandes forces déchaînées et irrésistibles, entraînant toute la vie sociale dans la folie de leur reproduction toujours plus dévorante (16) . C’est sur la domestication et la socialisation toujours déjà existantes et complexes des objets et des dispositifs techniques, comme des médiations économiques d’ailleurs, qu’il est devenu courant de réfléchir (17) .

L’éclipse de la thématique de l’aliénation a ainsi symbolisé pour ces champs de recherche une sorte de maturité post-déterministe. Plus globalement, on peut dire que la montée en puissance dans la théorie sociale des thématiques individualistes, interactionnistes et pragmatistes d’un côté, systémiques et fonctionnalistes de l’autre, puis la renaissance de la philosophie politique normative, a fini par éclipser des modalités d’approche critiques dont la pertinence semblait encore évidente une génération plus tôt. La focalisation critique sur les machineries incontrôlées qui pèseraient sur la vie sociale moderne, la centralité obsessionnelle de la thématique de la dépossession qui s’y articulait naturellement –tout cela a, assez brutalement en fin de compte, cessé de parler. La dénonciation des grandes mécaniques sociales parasitaires succombant, on se mit à croire qu’elle n’avait même en fait jamais correspondu à un problème suffisamment pertinent et délimité : n’avait-on pas rassemblé hâtivement par là une série de questions empiriques en fait très différentes les unes des autres tout en préjugeant des réponses à leur apporter ? Que l’on suppose, comme Luhmann, que les apports libérateurs de la différenciation fonctionnelle, dont la constitution de systèmes est un aspect, ont été sous-estimés et injustement dénigrés et que le terme d’aliénation a constitué le symbole de cette injustice (18) , ou que l’on pense, comme Honneth, que l’intéressant ne se trouve justement jamais dans ce que font ces systèmes (19) , le résultat était le même. Ce qui s’éclipsait, ce n’est pas seulement une problématique générale (celle des systèmes anonymes typiquement modernes de domination) qui avait servi de point de repère aux différentes pensées de l’aliénation. C’était aussi l’usage du terme lui-même qui tendait à disparaître, aussi bien dans les univers savants que dans l’espace public. Employer le mot d’« aliénation », c’était désormais s’exposer à se voir reprocher une approche rudimentaire de la réalité sociale, inattentive à la complexité et aux ambivalences des phénomènes comme des tendances historiques. C’était apparemment en rester à l’image d’agents sociaux complètement investis par les forces collectives et devenus absents à eux-mêmes. C’était donner l’impression que l’on n’a pas compris que le caractère froid, mécanique et englobant des puissances sociales « étrangères » qui semblent régir la société moderne n’est qu’une apparence grossière, dans laquelle (selon les fonctionnalistes) ou derrière laquelle (selon les interactionnistes et les pragmatistes) il faut apprendre à discerner les complexités et les ambiguïtés d’une réalité sociale protéiforme.

La richesse des discours que cette éclipse de l’aliénation –cette éclipse d’une vision qui associait donc l’emprise des machineries systémiques et la disparition du « soi », c’est-à-dire de la subjectivité et de la puissance d’agir des agents– a rendu possible est évidente. Car ce que nous avons présenté comme un changement de paradigme, voire comme un changement de mode, s’est accompagné de la production de connaissances et d’arguments tout simplement plus vrais que ceux qui avaient prospéré à l’époque où l’aliénation prétendait encore figurer comme le concept-clé de la théorie sociale. En particulier, ces discours ont contribué à rendre de nouveau pensables le « monde de la vie » (Lebenswelt) social et les pratiques qui s’y insèrent –des pratiques qui, parfois résistantes et créatives, sont en tout cas toujours autre chose que des effets mécaniques des contraintes systémiques globales et des gros déterminismes macroscopiques. On comprend très bien désormais en quels sens multiples il a pu jouer le rôle d’obstacle épistémologique. En ce sens, Althusser avait bien raison. Mais on peut aussi se demander si, après ce congédiement un peu brutal, quelque chose ne manque pas dans le paysage intellectuel.

Notes

(1) « Le mot « aliénation » est, aujourd’hui, […] un mot malade. […] La question qui se pose à propos de ce malade est de savoir s’il faut le tuer ou le guérir ». Ricœur, « Aliénation » (1968) in Encyclopedia universalis, vol. 1, p. 825.

(2) Pour Marx, Paris, Maspéro, 1965, p. 232

(3) Ibid., 233. Si elle veut aller dans le sens d’une critique radicale de la thématique de l’Entfremdung, cette remarque s’avère curieuse dans la mesure où c’est en fait seulement L’Idéologie allemande (1845) et non les Manuscrits de 1844 (dans lesquels le thème de l’aliénation est présenté en survol, sans véritable contextualisation historique) qui tente une interprétation du développement historique global à partir de cette thématique (les forces productives devenant de plus en plus étrangères aux hommes au cours de la succession des différents modes de production, avant la réappropriation finale qu’apportera le communisme). Avec la thèse de la coupure destinée à discréditer les Manuscrits de 1844 centrés sur l’aliénation, Althusser est donc conduit à valoriser de façon étrange un texte (L’Idéologie allemande) dont une partie est justement consacrée à illustrer une thèse (celle de la dépossession progressive dans l’histoire des moyens de l’action humaine) qu’il a dénoncée comme illusoire et comme typique des idées « dépassées » de 1844. Dans un texte ultérieur, Althusser radicalisera d’ailleurs sa position en insistant sur l’instabilité de la position de 1844 et plus seulement sur sa fragilité. Les Manuscrits ne figureront plus que comme « le protocole émouvant mais implacable d’un crise insoutenable : celle qui confronte à un objet enfermé dans ses limites idéologiques des positions politiques et des positions théoriques de classe incompatibles ». Éléments d’autocritique, Paris, Hachette, 1974, p. 122.

(4) En France en particulier, où le concept dans son sens hégéliano-marxiste n’est guère connu avant la publication des premiers travaux d’A. Cornu (Karl Marx, l’homme et l’œuvre. De l’hégélianisme au matérialisme historique, 1934) et la traduction de la Phénoménologie de l’esprit par J. Hyppolite (1939-1941), on peut dire que la thématique de l’aliénation (souvent accompagnée de son contraire, alors souvent pompeusement baptisé l’« homme total »), domine tout le champ de l’exégèse du marxisme dans les années 50, de Lefebvre à Calvez en passant par Naville et Garaudy. Les discussions en Europe de l’est (où l’importation de la problématique « humaniste » de l’Entfremdung a correspondu à la période de la déstalinisation et des premières interrogation sur les limites de la planification) datent plutôt des deux décennies suivantes. On peut citer comme exemple significatif de ce moment Le Marxisme et l’individu du philosophe polonais A. Schaff (1965), Paris, Armand Colin, 1968. Pour toutes ces questions historiques, voir l’article très informé de S. Ghisu, « Entfremdungsdiskussion » in Historisch-kritisches Wörterbuch des Marxismus, hgg. von W. F. Haug, Berlin, Argument, 1997, vol. 3, p. 469-480.

(5) Les critiques de la « thèse de la coupure » ont été très nombreuses. Citons au hasard et en nous bornant au champ francophone : D. Avenas et alii, Contre Althusser. Pour Marx [1974], Paris, Les Éditions de la Passion, 1999. ; L. Sève, Marxisme et théorie de la personnalité[1969], Paris, Éditions Sociales, 1985 ; G. Mendel, La Formation de la pensée économique de Marx¸ Paris, Maspéro, 1972 ; G. Granel, « L’ontologie marxiste de 1844 et la question de la coupure » [1969] in Traditionis Traditio, Paris, Gallimard, 1972, p. 179-231. ; S. Mercier-Josa, Retour sur le jeune Marx, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1986 ; G. Haarscher, L’Ontologie de Marx Éd. de l’Université de Bruxelles, 1980.

(6) Nous citons quelques synthèses importantes dans le champ anglophone : J. Elster, Making sense of Marx [1985], tr. fr., Karl Marx. Une interprétation analytique, Paris, PUF, 1989. ; M. Postone, Time, labour and social domination, Cambridge University Press, 1993 ; G. Cohen, Marx’s theory of History [1978], Oxford University Press, 2000 ; A. Wood, Karl Marx, London, Routledge, 1981.

(7) Dans son compte-rendu des Manuscrits et 1844 publié dès 1932, Marcuse se dit ainsi convaincu que ce travail « place la discussion relative à l’origine et au sens initial du matérialisme historique […] sur un terrain nouveau ». « Les manuscrits économico-philosophiques de Marx » [1932] in Philosophie et révolution, Paris, Denoël-Gonthier, p. 42. Raison et révolution (1940) sera certainement l’un des premiers ouvrages à considérer l’ensemble de l’œuvre de Marx comme un développement de la thématique initiale de 1844. Le naturalisme, qui constitue l’un des fils conducteurs de tout le travail de Marcuse, s’inspirera d’ailleurs constamment du jeune Marx. Plus généralement, sur l’importance historique des réactions à la publication des Manuscrits dans le marxisme, voir J. Habermas, Théorie et pratique, Paris, Payot, 1978, t. 2, p. 165-168.

(8) Sur l’importance de cette intégration des recherches sur l’aliénation à la recherche empirique, voir J. Israel, L’Aliénation de Marx à la sociologie contemporaine. Une étude macrosociologique [1968], Paris, Anthropos, 1972, ch. 7-8, et Ph. Besnard, L’Anomie. Ses usages dans la tradition sociologique, Paris, PUF, 1987, ch. 7.

(9) Les tentatives les plus abouties visant à transformer la notion d’aliénation en un concept opératoire pour les sciences sociales empiriques, donc capable de donner lieu à des enquêtes de terrain et des tableaux statistiques, furent, à l’époque, celles de Marvin Seeman. Voir par ex. « Les conséquences de l’aliénation dans le travail » Sociologie du travail, t. 9, 1967 (2), pp. 113-133.. Le même volume de la revue où a paru la traduction de ce texte (qui prolonge le mouvement de nombreux autres essais de Seeman) contient plusieurs articles attestant de la centralité nouvelle du thème en sociologie du travail, voire de son caractère consensuel. Pour une mise en situation historique, voir P. Besnard, op. cit., pp. 354-364, qui note que dans la sociologie (surtout française) de la fin des années 60, l’« aliénation » avait fini par dévorer l’« anomie » d’origine durkheimienne.

(10) Aron reconnaît que, bien qu’équivoque et même « insaisissable », voire « métaphysique », le terme d’aliénation est devenu incontournable pour le sociologue dans la mesure où « il fait partie de la conscience critique que notre société a d’elle-même » (Les Désillusions du progrès, [1969], Paris, Gallimard, p. 174). Aron explique le succès du vocable « alié-nation » par le fait qu’il exprime, en y ajoutant subrepticement des nuances romantiques et utopistes, le sentiment inévitable d’opacité et de complexité suscité par les formes modernes d’organisation de l’action ou par les contraintes globales qui pèsent sur l’humanité entière (comme, à l’époque, la confrontation entre l’URSS et les États-Unis).

(11) Negative Dialektik in Gesammelete Schriften, Francfort, Suhrkamp, 1973, vol. 6, pp. 191-192 ; tr. fr. (ici modifiée), Dialectique négative, Paris, Payot, 1978, p. 152.

(12) « Hors de cette rigueur conceptuelle [celle qui consiste à limiter l’usage de la notion aux sens explicitement élaborés par Hegel et le jeune Marx], le terme d’aliénation reste l’expression confuse d’un malaise confusément ressenti. Il est peut-être nécessaire de disposer dans sa propre langue de mots qui véhiculent, plus près du cri que de la théorie, le caractère massif d’une expérience globale. Mais il faut savoir dans quel  » jeu de langage » on parle. L’imposture serait de parer ce pseudo-concept des prestiges d’une théorie juridique ou d’une anthropologie philosophique ». « Aliénation », op. cit., p. 829 Dix ans plus tard, Fr. Châtelet ne fait pas non plus dans la nuance en affirmant qu’il est temps de « jeter par-dessus bord l’aliénation, qui n’est rien d’autre qu’un nouvel avatar de la pensée théologique ». Questions, objections, Paris, Denoël-Gonthier, 1979, p. 74.

(13) E. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise [1963], Paris, Le Seuil, 1990 ; J. Rancière, Les Scènes du peuple, Lyon, Horlieu, 2003.

(14) M. Crozier, Le Phénomène bureaucratique, Paris, Le Seuil, 1963.

(15) E. Neveu, A. Matelart, Introduction aux cultural studies, Paris, La Découverte, 2003.

(16) A. Feenberg, Repenser la technique [1999], Paris, La Découverte, 2004.

(17) P. Flichy, L’Innovation technique, Paris, La Découverte, 1995 ; B. Latour, Aramis ou l’amour des techniques, Paris, La Découverte, 1992.

(18) Une des intentions directrices de la sociologie de Luhmann consiste précisément à combattre les conceptions de l’aliénation sur leur propre terrain. Renversant le topos antimoderniste, Luhmann voudrait montrer que si l’on voulait, comme le font implicitement les penseurs de l’Entfremdung, opposer la rigidité mécanique à la vie créative, l’aveuglement répétitif à l’intelligence en acte, ce n’est paradoxalement pas le « monde de la vie » qui l’emporterait, mais bien les « systèmes ». À l’époque moderne et surtout contemporaine, ce sont eux en effet qui ont introduit le plus de souplesse, de réactivité et d’inventivité dans la société. Dans la pensée de Luhmann, l’incrimination des « puissances étrangères hypostasiées » fonctionnant selon des « logiques anonymes », en plus d’être injuste, se réfère même à un stade largement dépassé de l’évolution historique occidentale : celui où l’État « rationnel » et le capitalisme ont dû s’imposer dans les relations sociales comme des forces brutales en les soumettant à des lois hétéronomes. À l’âge des régulations fines et autonomes, à l’âge libérateur de la différenciation toujours croissante des fonctions, c’est le « monde de la vie » d’avant les systèmes qui paraît comparativement pauvre, mécanique, froid.

(19) A. Honneth, Kritik der Macht, Francfort, Suhrkamp, 1985, ch. 9

Stéphane Haber


 

Stéphane Haber est professeur de philosophie politique à l’Université de Franche-Comté. Spécialiste de philosophie politique et sociale, il a récemment publié aux PUF, Critique de l’antinaturalisme. Etudes sur Foucault, Butler, Habermas. L’aliénation est son dernier ouvrage.

Pourquoi ce texte?

Ce texte est un extrait de L’aliénation de Stéphane Haber, Collection « Actuel Marx Confrontations », 384 pages, 30 euros. Parution le 27 novembre 2007, PUF©. Il paraît dans la rubrique livres avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur. La rubrique livre en fera bientôt le compte-rendu.

Objectivation sociologique,

critique sociale et disqualification

Par

« Le plaisir de se sentir malin, démystifié et démystificateur, de jouer les désenchantés désenchanteurs, est au principe de beaucoup d’erreurs scientifiques. »

P. Bourdieu, Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action.



L’objectivation des positions ou des trajectoires sociales, des lieux d’inscription institutionnelle des discours et de leurs producteurs, des intérêts ou des stratégies individuels et collectifs est une opération qui consomme la rupture de tout lien d’adhésion à l’égard de l’objet d’étude [1] . Elle est parfois utilisée comme un instrument de critique sociale contre des dominants (temporels ou spirituels), mais aussi contre des adversaires intellectuels. Pouvoir déceler de l’intérêt ou de la stratégie chez un individu, rapporter ce qu’il dit et fait à sa position, ce serait porter un regard à la fois désenchanteur et critique sur le monde.

Pourtant, de telles analyses ne devraient pas être considérées comme des « critiques » au sens négatif du terme, mais comme des instruments de connaissance sociologique qui permettent de rendre raison des conduites sociales sans pour autant les disqualifier. Si on les mobilise dans un but polémique, c’est parce que le schème interprétatif « stratégique » (même quand on précise le caractère non-conscient de la stratégie) est mis en œuvre pour révéler les motivations cachées, les intérêts et, au fond, un certain cynisme semi-conscient de l’acteur ; parce que l’objectivation des positions et des trajectoires est conçue comme un moyen de relativiser et de dévaloriser les discours et les actes de ceux que l’on prend pour objet (« ils ne sont que cela ») ; parce qu’enfin l’explicitation des relations d’interdépendance entre acteurs vise à dénoncer les complicités souterraines (avec l’idée de réseau plus ou moins occulte, de « petit milieu », de « mafia »…). Du même coup, on a davantage affaire à des instruments polémiques de semi-objectivation qu’à de réels instruments de compréhension et d’explication : seuls « les autres » (les ennemis, les concurrents, les adversaires…) sont « stratégiques », rarement ceux qui développent ce genre d’analyse [2]. Or, par principe, personne ne peut échapper à l’objectivation, pas même celui qui objective et à qui on peut prêter des intentions, des pulsions, des stratégies, des intérêts, y compris pour rendre raison de son objectivation de telle ou telle partie du monde social. Mais plus que cela, comme le rappelait Pierre Bourdieu, c’est d’abord vers soi que devrait se tourner le travail d’objectivation : « La sociologie confère une extraordinaire autonomie, surtout lorsque l’on ne l’utilise pas comme une arme contre les autres ou comme un instrument de défense mais comme une arme contre soi, un instrument de vigilance [3]. »

L’effet pervers de l’objectivation des stratégies

On voit d’ailleurs assez vite apparaître les limites de l’usage critique-polémique de l’objectivation. Tout d’abord, à force de s’interroger sur les stratégies ou les intérêts des acteurs, on finit par oublier de décrire et d’analyser sérieusement ce qu’ils font et ce qu’ils disent [4]. Par exemple, en concentrant l’essentiel de son attention sur les luttes qui se jouent entre les agents (aux intérêts et aux stratégies différents) appartenant au même univers, ou à celles qui s’instaurent entre des agents issus d’univers différenciés, la théorie des champs néglige trop souvent l’étude de la spécificité des activités qui s’y déploient. En ne répondant pas à la question de savoir ce qu’est la littérature, le droit, la science ou l’école, les recherches sur les champs littéraire, juridique, scientifique ou scolaire désertent fatalement le terrain au profit des théoriciens de la littérature et du droit, des épistémologues ou des didacticiens.

Et l’on mesure clairement l’effet pervers de cet oubli (du contenu et des formes des activités sociales) dans les luttes scientifiques ordinaires où les sociologues utilisent assez fréquemment le schème « stratégique » pour désamorcer les critiques qui leur sont adressées. En effet, au lieu de prendre acte de la critique, de l’examiner pour ce qu’elle est (et non comme indice d’une réalité ou d’une motivation cachée) et de voir dans quelle mesure il est capable d’y répondre (ou d’en tenir compte dans la suite de ses recherches), le chercheur [5] va plutôt se demander quel intérêt peut avoir celui qui le critique à le critiquer. Et comme il trouvera assez facilement les raisons (jamais pures) de celui qui le critique, il en conclura donc que la critique est « de mauvaise foi », « intéressée », « guidée par des intérêts particuliers », « animée par le ressentiment », etc. En procédant de cette manière, les sociologues ont ainsi inventé le plus court chemin vers la surdité et la cécité à l’égard de toute critique, constituée systématiquement en « sale coup ». On pourrait même se demander si cet abus de l’argument sur les motivations cachées, les intérêts ou les stratégies (conscientes ou non conscientes) n’explique pas, au moins en partie, l’immaturité scientifique persistante des sciences humaines et sociales par rapport aux sciences du monde physique, sans doute moins réflexives que les premières, mais plus directement tournées vers le contenu de leur travail scientifique. On semble d’autant plus tourné vers soi et soucieux des relations que l’on entretient avec les autres que l’on s’est détourné de la structure et du contenu de son activité de connaissance. Plutôt que d’être tout entier à son « objet de connaissance », on réduit alors tout à un problème de relations entre « sujets connaissants ». À trop se demander d’où l’autre « parle », on finit par ne plus entendre ce qu’il dit.

Ce mode de raisonnement et de fonctionnement a des effets surprenants sur les apprentis-sociologues eux-mêmes. Qui n’a pas déjà remarqué la transformation de l’attitude des étudiants dès lors qu’ils quittent le statut d’étudiant pour entrer dans les eaux incertaines de la « professionnalisation » ? Habitués, en tant qu’étudiants, à recevoir et à accepter des critiques de leur travail, les « entrants » reconnus par l’adoubement universitaire (l’attribution du doctorat) ou, avant cela, en voie de reconnaissance par divers petits indices de leur insertion professionnelle (l’enseignement à l’université, l’attribution d’une allocation de recherche, la participation à des recherches…), ne voient plus que « coups » et « stratégies » à leur égard dans les critiques adressées à leur travail par leurs quasi-pairs, ce que, pour compliquer l’affaire, elles sont aussi pour une part. Ainsi, les critiques purement stratégiques (on pourrait dire : « sans force intrinsèque ») finissent-elles par faire de l’ombre aux critiques argumentées qui peuvent être elles-mêmes – la question est au fond très secondaire – engendrées par des « intentions » ou des « pulsions » plus ou moins « pures » ou « stratégiques ».

Il y a, si l’on considère les choses de près, beaucoup d’idéalisme implicite dans l’utilisation polémique, en tant qu’arme de dénonciation, de l’objectivation des positions et des stratégies ou des intérêts qui seraient à l’origine des comportements et des discours. Car il va de soi qu’aucun comportement – même le plus noble, le plus moral, le plus juste ou le plus généreux – n’échappe à une analyse de cette nature. Même le plus « pur » des physiciens (celui qui, dans une controverse scientifique, va vaincre ses adversaires avec des armes strictement scientifiques) pourra être objectivé de cette manière et l’on pourra faire apparaître sans grande difficulté ses pulsions « meurtrières » sublimées, la haine de ses concurrents, ses stratégies scientifiques dans le choix de ses objets ou de sa sous-discipline, etc. En effet, qui pourrait nier qu’il faut avoir un « intérêt à critiquer » pour critiquer ? A-t-on déjà rencontré, dans l’histoire des sciences, critique scientifique qui ait été émise dans d’autres conditions ? Au lieu de se lancer dans une exégèse des « motivations » qui sont au principe de la critique, les chercheurs devraient tout simplement entendre les arguments avancés per se, mesurer leur force de réfutation, et, soit débattre, soit intégrer la critique en y répondant en acte.

Objectivation et disqualification

On voit bien, d’ailleurs, dans le champ des sciences sociales, comment ceux qui sont parvenus à objectiver leurs adversaires (à les remettre dans l’histoire, à les faire passer de l’état de « collègues » à l’état d’objet étudié, à mettre au jour leurs procédures interprétatives, etc.) ont assez souvent le sentiment (parfaitement illusoire) de les avoir « dépassés » (ou, plus prosaïquement, vaincus). Par exemple, en s’interrogeant sur les leviers, les fondements, les présupposés idéologiques ou moraux qui ont rendu possible le travail interprétatif de la sociologie critique (et notamment la sociologie de la légitimité et de la domination de Pierre Bourdieu), certains sociologues ont pu penser au cours de ces dernières années se situer au-delà de cette sociologie. L’objectivation des fondements de la critique serait ainsi « mortelle » pour la sociologie critique et l’on voit bien que, au moins dans un premier temps, ce sont plus souvent les adversaires de cette sociologie qui la désignaient comme telle que ses pratiquants. Pourtant, des personnes, des pratiques ou des discours objectivés ne perdent pas brusquement leur valeur et l’on ne peut en aucun cas confondre objectivation et disqualification.

De ce point de vue, l’analyse objectivante des entre-soi intellectuels, des retours d’ascenseur (e. g. X fait un compte-rendu élogieux du livre de Y parce que Y a fait un compte-rendu tout aussi élogieux du livre d’un ami ou du conjoint de X ou parce que Y fait partie de la même maison d’édition ou de la même revue que X…) ou des réseaux de relations et d’interdépendance, telle qu’on peut la lire dans la sociologie animée par une recherche des intérêts et des stratégies, finit par devenir problématique lorsque celui qui objective les positions des uns et des autres glisse vers une sorte de description disqualifiante et dénonciatrice (qui peut prendre la forme de l’ironie ou de la charge) des acteurs objectivés : « Regardez-les, semble nous dire le “démystifié et démystificateur” pointé par Pierre Bourdieu, ce ne sont que des stratèges, des complices, des corrompus, etc. » Et celui qui objective ses adversaires ne se rend pas toujours compte qu’on pourrait lui appliquer – avec la certitude d’un succès polémique équivalent – le même type d’analyse.

Je prendrai ici l’exemple d’un article intitulé « Le colloque parisien [6] », dans lequel Joseph Jurt (professeur de littératures romanes à l’université de Fribourg en Allemagne) évoque (décrit ? analyse ? critique ?) un colloque (« L’intellectuel et l’écrivain : un dialogue français ») organisé conjointement par la Société des gens de Lettres et la Maison des écrivains, et qui se déroule à Paris. Le propos de Jurt se situe entre l’objectivation ethnographique et sociologique (analyse des comportements et des paroles observés, mais aussi des positions des uns et des autres dans le champ intellectuel, de certaines relations d’interdépendance qui les lient…) et la critique sociale. De toute évidence, le lecteur de Liber [Qui était alors un supplément au numéro 103 de la revue Actes de la recherche en sciences sociales.] est prédisposé à lire ce texte comme une critique de l’entre-soi littéraire et philosophique parisien-mondain. C’est cette critique qui guide la description de l’auteur et donne sa saveur au texte.

Il relève tout d’abord tous les signes de la mondanité du lieu ou des participants : « Lorsque je me présente au somptueux Hôtel de Massa, où doit se tenir le colloque [Dans toutes les citations de l’article, les soulignements sont de moi.]… » ; « Philippe Sollers, au sourire malicieux, maniant avec élégance son fume-cigarette, s’accorde parfaitement, tel un petit marquis, avec le cadre délicat de l’Hôtel de Massa » ; « J’ai failli oublier de dire que le colloque parisien auquel j’avais eu l’honneur d’assister a été suivi d’un cocktail exquis dont on ne savait pas s’il fallait le classer sous la rubrique du plaisir ou sous celle de la jouissance. Le cocktail “fut long, délicat”. » Il insiste aussi, et ce dès le titre, sur le caractère « parisien » (équivalent ici de « mondain ») du colloque : « C’est un colloque bien parisien » ; « L’Italien convié, Paolo Fabbri […] est presque parisien : il a été directeur de programme au Collège international de philosophie » ; « En guise d’introduction, on évoque un colloque parisien antérieur. » L’aurait-il fait à propos de collègues dont il se sent intellectuellement plus proche et qui vivent et travaillent à Paris ? Rien n’est moins sûr. L’objectivation du caractère « parisien » de la rencontre est, en ce sens, ambigu : il fonctionne davantage comme critique sociale émise à l’encontre d’adversaires intellectuels (« ils sont très parisiens » signifiant « ils sont très prétentieux » ou « ils font partie d’un tout petit monde ») que comme une véritable objectivation sociologique, qui permettrait par ailleurs de qualifier nombre de colloques, séminaires, journées d’études scientifiques à propos desquels l’auteur ne trouverait sans doute rien à « redire ».

De même, ce qui est tout à la fois objectivé et dénoncé, c’est le réseau serré des relations d’interdépendance que manifeste un tel colloque : « Tout un réseau de liens les unit les uns aux autres. » Collusions, connivences, complicités, affinités électives, voilà ce qui, au fond, est visé par le texte. N’ayant pas d’invitation pour le colloque, Joseph Jurt observe la réticence des hôtesses d’accueil et commente : « On aime apparemment avoir une certaine résonance publique tout en restant entre soi : j’ai compris qu’il fallait être convié. » Citant les noms des différents participants et organisateurs (Christine Buci-Glucksmann, Michel Deguy, Dominique Desanti, Paolo Fabbri, Alain Finkielkraut, Viviane Forrester, Jean-François Lyotard, Henri Meschonnic, Emmanuel Moses, Dominique Noguez, Jacqueline Risset, Danièle Sallenave, Philippe Sollers), il met en évidence leurs liens souterrains non affichés (et non immédiatement visibles) qui se trament, diversement, à travers la Maison des écrivains, le Collège international de philosophie, l’Université de Paris VIII, les revues Les Temps modernes et L’Infini, la collection Le Messager (Gallimard) ou encore Le Monde des livres. Il souligne aussi la connivence perceptible entre les intervenants : « Suit une longue discussion à partir de Barthes sur les différentes nuances entre “plaisir” et “jouissance” qui fait voir la grande familiarité des participants : “Je suis d’accord avec Jean-François”, estime l’un, mais “Christine n’a pas tort non plus”, remarque une autre. “Narcissisme de groupe”, disait quelque part Jean Starobinski, parlant de l’universalisation du plaisir et du plaire, à propos, bien sûr, des salons du Grand Siècle, non de celui de l’Hôtel de Massa. »

Que peut penser le lecteur d’un tel texte ? S’il n’aime pas – comme c’est fort probablement le cas de la grande majorité des lecteurs des Actes de la recherche en sciences sociales, revue dans laquelle on trouvait inséré ce supplément [7] – les mondanités, les intellectuels médiatiques, les post-modernes ou les propos ampoulés, il en retirera une satisfaction intellectuelle et pourra même louer les vertus critiques de l’objectivation sociologique. Mais, comme je l’ai rappelé en m’appuyant sur une remarque de Pierre Bourdieu, l’objectivation n’est pas une arme critique dont on doit principalement se servir contre ses adversaires ou ses ennemis. Et l’on pourrait dire ainsi qu’objectivation bien ordonnée commence toujours par soi-même, car elle doit s’appliquer d’abord à soi afin de contrôler les effets de sa propre position dans le rapport que l’on entretient à l’objet. Or, si par un exercice semblable, on soumet l’arroseur au même traitement, le résultat se révèle tout aussi parlant (et l’arroseur bien arrosé).

En effet, Joseph Jurt publie cet article dans la revue Liber dirigée par Pierre Bourdieu. Il a, par ailleurs, publié à plusieurs reprises dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales dirigée par le même Pierre Bourdieu et est associé au Centre de sociologie européenne dont le directeur est, à l’époque, Pierre Bourdieu. Or, on sait les détestations que le sociologue a pour plusieurs des intellectuels cités dans l’article (et notamment pour Alain Finkielkraut, Danièle Sallenave ou Philippe Sollers) et l’on ne peut pas davantage lui prêter un goût particulier pour la philosophie postmoderne de Jean-François Lyotard.

Par ailleurs, Joseph Jurt exprime son étonnement quant à la complète méconnaissance d’un livre qui lui paraît important si l’on veut traiter la question abordée lors du colloque : « J’évoque devant l’un des organisateurs le nom de l’auteur d’une monographie historique récente, Naissance de l’écrivain. Inconnu au bataillon ! Il est vrai, cet historien ne collabore ni au Messager européen, ni à L’Infini et il n’enseigne pas au Collège international de philosophie. » Or, il veut parler (sans le nommer) d’Alain Viala qui a publié Naissance de l’écrivain aux Éditions de Minuit, dans la collection « Le sens commun » dirigée par… Pierre Bourdieu.

Il écrit aussi : « La personne de Michel Deguy paraît constituer une sorte de noyau. C’est logique. Il est président de la “Maison des écrivains”, mais il préside également le Collège international de philosophie, il enseigne à l’université de Paris VIII, et il est membre du comité de rédaction de la revue Les Temps modernes. » Mais, là encore, on pourrait en dire de même à propos de Pierre Bourdieu. On écrirait alors : « La personne de Pierre Bourdieu paraît constituer une sorte de noyau. C’est logique. Il est directeur de la revue Actes de la recherche en sciences sociales (qui a déjà publié des articles critiques sur Philippe Sollers, notamment sous la plume d’un membre du Centre de sociologie européenne [8]) et de la revue Liber. Il dirige un Centre de recherche auquel est associé Joseph Jurt, qui écrit par ailleurs dans les revues déjà citées. Il dirige une collection aux Éditions de Minuit, qui a accueilli Naissance de l’écrivain, cité par Joseph Jurt. Etc., etc. » Et si l’on poursuivait l’investigation sur le terrain de la revue Actes de la recherche en sciences sociales, on pourrait mettre en exergue, comme le fait Jurt, le « narcissisme de groupe » qui s’objective dans les citations et notes de bas de page : des références récurrentes aux articles et ouvrages de Pierre Bourdieu, de fréquentes citations mutuelles d’un petit groupe de sociologues (en grande partie parisiens) qui se concentrent pour l’essentiel dans le Centre de sociologie européenne, and so on and so forth. Mais que prouverait-on alors en dehors du fait que Pierre Bourdieu était, comme Durkheim en son temps, un personnage clef de la vie des sciences sociales françaises de la seconde moitié du xxe siècle, qu’il dirigeait ou animait une série d’entreprises scientifiques et éditoriales et que son œuvre faisait, en effet, largement référence ?

Quand on éprouve, comme c’est mon cas, infiniment plus de sympathie pour l’œuvre de Pierre Bourdieu que pour celles des personnes présentes à ce colloque, on aimerait ne pas voir disqualifiée cette œuvre avec des procédés identiques à ceux employés pour critiquer ses adversaires (comme j’ai commencé à en montrer la possibilité). Il me semble qu’il faudrait donc, en matière de critique, aller plus directement au cœur des choses, ce qui signifie : 1) dire que le problème fondamental réside dans le fait que l’on est en profond désaccord avec les idées sur la littérature et les conceptions du travail intellectuel et du monde social que développent les participants au colloque et 2) contre-argumenter systématiquement en déployant le plus explicitement possible ses propres conceptions. Ce qu’il ne faudrait en revanche pas laisser penser, c’est que le différend pourrait être lié au fait que les intervenants sont parisiens, qu’ils se connaissent tous et se citent mutuellement en utilisant leurs prénoms, qu’ils participent par ailleurs à des entreprises (éditoriales, universitaires) communes ou qu’ils organisent des cocktails (« exquis » ou non).

Est-ce que mettre au jour les liens institutionnels entre des individus, éclairer leurs intérêts et leurs stratégies ou dévoiler l’entre-soi et les connivences disqualifie nécessairement ces individus, leurs activités et leur vision du monde ? Il me paraît évident que non, dans la mesure où ce type de vérité peut s’établir indépendamment de la nature des activités, des visions du monde et des individus en question. Et il serait tout à fait irréaliste de penser que la vie intellectuelle ou scientifique – quels que soient la qualité et le degré de vertu des acteurs qui y participent – pourrait s’organiser autrement qu’avec des solidarités, des affinités/complicités théoriques, des préférences intellectuelles, des collaborations qui amènent à citer positivement davantage ceux que l’on préfère que ceux que l’on déteste (ce qui me paraît à peu près aller de soi), etc. Et c’est pourtant sur cette confusion de l’objectivation (partielle) et de la dénonciation (disqualification) que repose une grande partie des effets d’un texte comme celui que nous venons d’évoquer, comme de bien d’autres du même genre. Plus la sociologie se fonde sur un combat (quelle que soit sa justesse) politique et social, plus elle prend le risque de glisser de l’objectivation à la dénonciation (ou à l’insulte déguisée, euphémisée) ou, pire encore, de faire passer une disqualification pour une objectivation scientifique [9]. Ni la sociologie, ni la critique sociale ou politique n’ont à gagner à de telles confusions.

Bernard Lahire


 

Sociologue

Pourquoi ce texte?

Cet article est paru dans le numéro 24 de Mouvements, novembre-décembre 2002.

Notes

[1] Je remercie Pierre Mercklé pour ses commentaires critiques pertinents.

[2] En posant la question centrale suivante dans Le Sens pratique (Minuit, 1980) : « Pourquoi sommes-nous spontanément objectivistes lorsqu’il s’agit des autres ? », Pierre Bourdieu pointait implicitement les potentialités polémiques de toute démarche d’objectivation.

[3] P. Bourdieu, Choses dites, Minuit, 1987, p. 38.

[4] C’est ce que j’ai essayé de montrer dans un paragraphe intitulé « Un champ décharné » du chapitre « Champ, hors-champ, contrechamp » in B. Lahire (dir.), Le Travail sociologique de Pierre Bourdieu. Dettes et critiques, Éditions La Découverte, 1999, pp. 40-51.

[5] L’usage du singulier ne doit pas amener le lecteur à penser que je désigne implicitement « un chercheur en particulier » et, pour être tout à fait explicite, Pierre Bourdieu lui-même. Il me semble que tout sociologue est tenté, à un moment ou à un autre, d’utiliser ce puissant moyen de protection sociale et mentale. Et il me semble utile de préciser que je ne me sens pas fondamentalement différent de la majorité des chercheurs sur ce point. En pointant les limites d’un tel raisonnement, le but n’est donc pas de viser « un chercheur » ou « une partie des chercheurs » mais de donner des raisons collectives de ne pas en abuser.

[6] Liber, n° 18, juin 1994, pp. 16-18.

[7] Et je précise, pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté sur le sens de ma démarche, que c’est mon cas et que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce texte la première fois que je l’ai lu.

[8] L. Pinto, « Tel Quel. Au sujet des intellectuels de parodie », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 1991/89, pp. 66-77.

[9] B. Lahire, « Utilité : entre sociologie expérimentale et sociologie sociale », in B. Lahire (dir.), À quoi sert la sociologie ?, La Découverte, 2002.

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L’hémisphère droit. Comment la droite est devenue intelligente.

Posté par issopha le 13 décembre 2007

L’hémisphère droit.

Comment la droite est devenue intelligente.

 

Par et

FABRIQUE DES IDEES. À en croire son chef, la victoire électorale de la droite au printemps dernier serait aussi, voire d’abord, le fruit d’une bataille menée sur les idées. Véritable révolution culturelle de la droite française ou efficace mise en scène communicationnelle ? Rupture idéologique ou méthodologique ? Si le discours de la méthode proposé aujourd’hui par le staff sarkozyste n’est pas à prendre pour argent comptant, la chronologie de cette victoire est lourde d’enseignements. 13 décembre 2007

Dans une interview au Figaro [1], quelques jours avant le premier tour de l’élection présidentielle mais déjà convaincu de sa victoire prochaine, Nicolas Sarkozy affirme : « En 2002, quinze jours après mon arrivée au ministère de l’Intérieur, une certaine presse a commencé à m’attaquer sur le thème : « Sarkozy fait la guerre aux pauvres. » Je me suis dit : soit je cède et je ne pourrai plus rien faire, soit j’engage la bataille idéologique, en démontrant que la sécurité est avant tout au service des plus pauvres. Depuis 2002, j’ai donc engagé un combat pour la maîtrise du débat d’idées. (…) Et la violence de la gauche à mon endroit vient du fait qu’elle a compris de quoi il s’agissait ». La leçon se poursuit, situant, contre toute attente, l’inspiration de cette bataille idéologique dans l’histoire de la gauche révolutionnaire européenne : « Au fond, j’ai fait mienne l’analyse de Gramsci : le pouvoir se gagne par les idées. C’est la première fois qu’un homme de droite assume cette bataille-là ».

L’UMP a-t-elle vraiment gagné la bataille des idées ? Comment la droite réputée “la plus bête du monde” dans les années 1980 est-elle devenue intelligente ? Il y eut le théâtre des ralliements d’intellectuels supposés qui continuent aux yeux de certains d’incarner la gauche (André Glucksman, Max Gallo, Alain Minc, Jacques Attali,…), la longue interview donnée par Nicolas Sarkozy à la revue néoconservatrice Le Meilleur des mondes, la rencontre avec le philosophe Michel Onfray pour Philosophie Magazine où le candidat s’aventurait à parler inné et acquis sans background scientifique. Mais il y eut surtout le travail de fond, bien plus discret celui-là, conduit par l’ancienne directrice des études et prospectives de l’UMP, Emmanuelle Mignon. Une offensive menée selon une stratégie idéologique troublante, mal perçue par la gauche pendant la campagne, qui emprunte à l’hélice de l’ADN sa rotation sur elle-même, tournant à la fois vers sa gauche et vers sa droite. Elle s’est traduite par l’intérêt du discours de l’UMP pour des sujets jusque-là identitaires de la gauche, s’appuyant sur les travaux de chercheurs de pointe, sans que la grille de lecture conservatrice ou libérale ne joue un rôle premier.

À l’automne 2007, il est encore trop tôt pour conclure si la campagne présidentielle aura constitué pour l’UMP une séquence de refondation idéologique ou la simple vitrine de repositionnements de circonstances. Ce qu’en disent ceux qui en ont été parmi les principaux acteurs renseigne néanmoins sur un moment historique d’interrogations idéologiques et de réflexion collective. Contactés peu de temps après l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, son équipe rapprochée (Claude Guéant, Emmanuelle Mignon, Julien Veyrier…) s’est révélée étonnamment disponible. Fraîche arrogance de ceux qui viennent de triompher, conviction d’avoir damé le pion à tous les intellectuels de gauche, souci d’occuper l’espace médiatique même le plus confidentiel, goût sincère pour la communication et le débat, envie de mettre en scène ce qu’ils perçoivent comme une victoire idéologique ? Un peu de tout cela, probablement. C’est sur la base de leurs témoignages de vainqueurs que s’est construit le fil narratif de cette enquête, par souci de documenter une séquence qu’ils ont contribué à façonner, et d’en apporter la description la plus précise possible. À l’évidence, leurs commentaires et analyses véhiculent autant d’affects et de subjectivité partisane que d’informations. Au lecteur d’en faire un usage critique et distancé. Alors que c’est bien ce travail des idées qui a semblé cruellement manquer à la gauche dans son ensemble – et pas seulement au parti socialiste – l’exemple de la droite éclaire un mode d’approche singulier, par sa méthodologie et ses effets de contenu. Aux militants et dirigeants du camp d’en face de réfléchir s’il y a là matière, ou pas, à s’en inspirer.

2002-2005 : Le ministère de l’Intérieur : l’autre ministère des Affaires sociales ?

Entre mai 2002 et novembre 2004, le terrain d’action de Nicolas Sarkozy est, principalement, le ministère de l’Intérieur. Là, il se dote d’un objectif – la présidentielle de 2007 -, d’une image – l’homme de fer -, mais aussi, plus discrètement, d’un laboratoire. Le chasseur de sans-papiers, le pompier pyromane des banlieues, le pourfendeur de l’insécurité médiatique qui ne s’embarrasse guère des libertés publiques… Toutes ces déclinaisons d’un Sarkozy autoritaire et agressif ont aveuglé ses adversaires. Or, en même temps qu’il se forge un destin et une image, Nicolas Sarkozy se sert du ministère de l’Intérieur comme d’un poste d’observation stratégique des fonctionnements et dysfonctionnements du monde social. Il a autorité sur les préfets qui lui font remonter sans cesse des informations de première main. Et il peut intervenir dans toutes les « affaires intérieures » qui mobilisent l’opinion publique. Pour organiser ce savoir, il nomme à la tête de son cabinet Claude Guéant, préfet, homme des réseaux Pasqua, qui le suivra ensuite comme directeur de campagne, puis, désormais, comme Secrétaire Général de l’Elysée. Ce samedi matin de septembre 2007, à l’Élysée, c’est le sourire poli du haut fonctionnaire irréprochable qui nous accueille. Vaste bureau doré, interruption de l’entretien par un coup de téléphone de « Monsieur le Président » – c’est ainsi que le « plus que préfet », comme on le surnomme parfois, s’adresse à Nicolas Sarkozy - : selon l’hebdomadaire Le Point [2] , c’est « l’homme le plus puissant de France ». À l’entendre, il ne fait pas de doute que le ministère de l’Intérieur dont il fut la cheville ouvrière n’était pas seulement un lieu d’élaboration de politiques sécuritaires, mais bien un laboratoire d’observation du social : « Par exemple sur la question de la double peine : Nicolas Sarkozy a fait en sorte qu’une nouvelle façon de considérer cette question très douloureuse prévale après une réflexion très personnelle. C’est un contact avec Bertrand Tavernier qui l’a éveillé à cette difficulté. Il a fallu un très gros travail parce que ce n’est un mystère pour personne que la majorité de l’Assemblée n’était pas vraiment prête à aller dans le sens qu’il préconisait. De la même façon que quand il a analysé avec le monde de l’édition la façon de savoir s’il fallait ou non réduire la diffusion du livre Rose Bonbon, cela été quelque chose de nouveau et d’inhabituel. [3] » Si, en octobre 2002, Nicolas Sarkozy décidait en effet de ne pas interdire la vente aux mineurs du livre Rose Bonbon de Nicolas Jones Gorlin, chez Gallimard, poursuivi par plusieurs associations au motif qu’il comportait des scènes pornographiques mettant en scène des enfants, en revanche ce qui fut alors présenté comme une abolition de la double peine ne fut en réalité qu’une retouche cosmétique [4]] . Mais l’idée d’un contre-pied politique, ne serait-ce que de surface, est déjà présente.

Lors de son second passage au ministère de l’Intérieur, en juin 2005, après un détour par le ministère de l’Économie, Nicolas Sarkozy met sur pied une petite équipe « prospective » [5] , composée de trois personnes : Cédric Goubet, 35 ans, administrateur civil venu du corps préfectoral, Hugues Moutouh, 38 ans, professeur des Universités, auteur d’une thèse sur la notion de minorités en droit public, et Boris Ravignon, inspecteur des finances. Ils sont reçus tous les lundis par le ministre, qui collecte leurs notes et rencontre parfois, avec son directeur de cabinet, les experts qu’ils ont repérés pour lui. Si les trois membres de la cellule prospective sont surnommés les « intellectuels » par le reste du cabinet, pour Claude Guéant, « c’était une équipe technique », qui ne faisait pas encore « l’énorme travail à la limite de l’appréhension politique et de la traduction technique qui a été conduit sous l’égide d’Emmanuelle Mignon à l’UMP ».

Novembre 2004- 2006 : Un Brain Trust plutôt qu’un Think Tank

La véritable chasse aux idées destinée à alimenter le projet présidentiel sera le fait d’une petite équipe recrutée à l’automne 2004. Selon la légende inlassablement narrée par les journaux, le futur candidat de l’UMP demande au vice-président du Conseil d’État, Renaud Denoix de Saint Marc, de lui donner « le plus beau cerveau de ses services. » Ce sera Emmanuelle Mignon, majore de l’ENA et diplômée de l’ESSEC, alors âgée de 36 ans. Lorsque Nicolas Sarkozy prend l’UMP en novembre 2004, Emmanuelle Mignon s’empare, elle, de la direction des études du parti. En juillet 2007, deux mois après l’élection de « Sarko », comme elle continue de le désigner, elle reçoit dans son bureau de l’Élysée encore en cours d’aménagement. Au milieu des piles de dossier trônent un écran de télévision plasma et les reproductions format kiosque des couvertures de magazines consacrées à la victoire de Nicolas Sarkozy. « j’ai été contactée pour le poste de directrice des études et prospectives de l’UMP, j’ai eu des pressions maximales pour ne pas accepter. On m’a dit : ‘vous n’y pensez pas, vous êtes haut fonctionnaire, pas question d’aller dans un parti politique’. J’y suis allée uniquement pour Nicolas Sarkozy. Pour le projet présidentiel. Parce qu’il m’a dit en novembre 2004 : ‘vous serez chargée de mon projet présidentiel. Je ne veux pas que vous ayez un secrétaire national chargé des études sur le dos, c’est moi qui m’en occupe. Vous êtes en relation directe avec moi’. Sinon je n’y serai jamais allée [6] ».

L’atterrissage ne se fait pas dans la douceur. « Quand je suis arrivée, il n’y avait pas d’équipe. Il y avait huit personnes qui faisaient tout sauf de la bataille d’idées, tout sauf de la réflexion. J’ai tout refait. » La plupart des permanents s’en vont et elle s’entoure de jeunes gens issus des grandes écoles, disponibles et gros bosseurs, dont l’activité principale consiste à organiser des « conventions thématiques ».

Nouveauté pour la droite française en campagne, ces journées d’études se tiennent à un rythme quasi-mensuel, entre début 2005 et fin 2006. Elles portent sur dix-huit sujets : Connaissance , Culture , Écologie , Économie , Éducation , Europe , Femmes , Immigration , Injustices , Institutions , Justice , Logement , Outre-mer , Ruralité , Santé , Services Publics , Social , Sport . Deux cent quatre-vingts « grandes propositions » sont extraites de ces grands raouts intello-politiques. « Pour rencontrer les personnes, c’était souvent la pelote de laine : je voyais un tel qui me disait « faut voir un tel »… », précise Emmanuelle Mignon, dont l’équipe se charge du travail préparatoire, de l’organisation des conventions et de la rédaction d’un rapport final, souvent dense et épais. Julien Veyrier, 31 ans, l’adjoint d’Emmanuelle Mignon à la direction des Études, aujourd’hui conseiller du Ministre de l’Éducation Nationale, Xavier Darcos, se souvient de l’impulsion initiale et des moyens mis en œuvre. « Nicolas Sarkozy avait dit, quand il était au congrès du Bourget : je veux refaire une grande formation populaire, je veux qu’on ait des idées, des débats. Très clairement, d’un point de vue matériel et fonctionnel, il nous en a donné les moyens. Nous avons pu recruter des gens, organiser des conventions qui sont des évènements coûteux, diffuser nos travaux sur un site internet. Il y a peut-être eu moins de conseils nationaux, moins de grands congrès, de grands messes du mouvement. D’habitude on part d’un ensemble idéologique, on voit comment cet ensemble peut s’appliquer à la situation présente et comment on peut en faire un projet. Nous n’étions pas dans cet état d’esprit, nous voulions que nos propositions se fondent d’abord sur le constat le plus objectif possible. Ensuite nous avions carte blanche pour trouver les idées les plus innovantes, quitte à ce qu’elles ne correspondent pas aux discours habituels de la droite. Nous avons fait – je crois que c’est rare – une véritable expertise sociale au sein d’un mouvement politique. Et les valeurs sur lesquelles repose le projet de l’UMP sont d’autant plus fortes qu’elles ne procèdent pas d’une intention idéologique mais d’un certain pragmatisme [7] ». La formule mise en place – une petite équipe de gros cerveaux agissant à l’intérieur et avec les moyens d’un parti – est effectivement originale : historiquement et géographiquement. Les candidats aux plus hautes fonctions – en France, Grande-Bretagne ou États-Unis – s’entourent tous de spin doctors, d’éminences grises et de fournisseurs d’idées, mais la « formule classique » consiste plutôt à utiliser la production de « think tanks » extérieurs, ensuite digérés par une garde rapprochée. Là, l’équipe est réduite, fidèle, en ordre, mais intégrée à un parti politique, ce qui permet sans doute une articulation plus forte entre les idées, leurs traductions politiques et la manière de les faire porter par les élus et les militants.

Cette démarche s’affiche en rupture avec la période chiraquienne : « Je me souviens de la campagne de 1988 où le candidat de la droite de l’époque, Jacques Chirac, avait décidé de ne plus faire de discours », relate Henri Guaino, aujourd’hui conseiller présidentiel, après avoir été la plume du candidat en campagne. « On l’emmenait dans de grandes salles de meeting, sur la scène il n’y avait plus de pupitre mais une table basse et des chaises autour. On asseyait des gens représentant soit disant la société civile, le candidat se mettait au milieu avec un micro. On discutait aimablement. L’idée soi-disant moderne qui a fini par germer sur la manière de faire de la politique, c’est qu’au fond les discours, les meetings, tout cela n’a plus aucun intérêt. Que ce n’est pas une bonne façon de s’adresser aux gens à l’heure d’internet et de la télévision ». A l’entendre, s’il y eut rupture, c’est donc aussi « dans le rapport aux idées de ce qu’on appelle la droite depuis une trentaine d’années. Il y a un anti-intellectualisme de droite traditionnel. Beaucoup pensaient que Nicolas Sarkozy était la pointe extrême de ce mouvement anti-intellectualiste, d’une droite qui n’accordait pas de place aux idées. En réalité, il a été celui par lequel les idées sont revenues au centre de la politique de la droite, et même du débat politique. C’est une conception de la politique qui fait davantage de place à la réflexion, au dialogue avec les experts, les intellectuels, les universitaires auxquels la droite depuis trop longtemps ne parlait plus beaucoup ». [8]

Et, effectivement, ça bosse. Éric Maurin, économiste dont la parution du Ghetto français, publié dans la collection de la République des Idées en 2004, avait suscité un vif intérêt, se souvient : « À l’époque, pas mal de gens de différents bords politiques étaient venus me voir. C’est Emmanuelle Mignon qui a le plus cherché à comprendre réellement quelles étaient les contreparties scientifiques empiriques. C’est-à-dire qu’elle m’a envoyé des mails pour me demander exactement comment je calculais mes indices de ségrégation, parce qu’elle avait essayé de les refaire ! Ce n’est pas du tout l’interlocuteur lambda à qui on fait un topo et voilà. Elle voulait comprendre : ‘Dans ce tableau il y a ça. Comment c’est calculé ? Pourquoi avez-vous calculé ça comme ça ? Il y avait, avec elle, une interaction technique et sur le fond. Ca vous pose le personnage. Il n’est pas usuel « . Ce que confirme Julien Veyrier : « On essayait de ne pas donner une statistique si on ne l’avait pas sourcée au moins deux fois. On a tout pris, y compris ce qui ne nous arrangeait pas. Par exemple sur l’économie, ça aurait pu nous arranger de ne pas montrer ce qui, dans l’économie française, ne fonctionnait pas – Nicolas Sarkozy avait quand même été Ministre de l’Economie et des Finances peu de temps avant – mais il y a eu une sorte d’autocritique générale lorsque nous avons dit que les responsabilités étaient partagées sur les vingt-cinq dernières années. »

Les sujets des conventions thématiques sont variés, les intervenants nombreux, et d’après Emmanuelle Mignon, les refus rares. « Quasiment aucun. Certains ne comprenaient pas. Par exemple Nicole Questiaux, quand je l’ai appelée pour avoir un rendez-vous, alors qu’elle est du Conseil d’état comme moi, elle m’a dit : « je ne comprends pas du tout pourquoi vous voulez me voir, je n’ai pas du tout vos idées politiques. » Je mets ça sur le compte de l’âge. Évidemment, plus on est allé vers la fin, plus les choses étaient compliquées, c’est normal. »

En réalité, les conventions elles-mêmes ne sont pas toujours à la hauteur des ambitions. De nombreux intervenants sont invités à réciter leur laïus sans débat ni écoute autre que polie, comme s’en souvient Pierre-Michel Menger, directeur de recherches au CNRS, intervenu lors de la convention « Culture » : « J’ai présenté trois idées : que l’intermittent du spectacle était une incarnation possible du travailleur du futur, que l’on pourrait convertir les musées de Paris intra muros en tout gratuit comme à Washington et qu’une bonne manière de sauver le droit d’auteur serait d’en raccourcir le bénéfice, notamment pour les héritiers. Je pense que ça n’a pas plu à grand monde. Il n’y a pas eu de suite. Lors de la convention, il y avait de vieux crocodiles un peu oh là là, de vieux artistes de droite, un théâtreux de banlieue ouest… Ça faisait un peu replâtrage. Sur le fond, je me souviens d’un hymne à l’éducation artistique… le ronron habituel, tellement attendu ».

Par ailleurs, alors que Nicolas Sarkozy a demandé à Emmanuelle Mignon de réunir, pour ses conventions « tous ceux qui pensent dans ce pays », c’est loin d’être le cas. Lors de la convention sur l’Éducation, aucun des sociologues importants n’est présent : ni François Dubet, ni Agnès Van Zanten, ni Éric Debarbieux, ni Marie Duru-Bellat… On trouve, en revanche, des seconds couteaux tel Marc Le Bris, instituteur, auteur de Et vos enfants ne sauront pas lire, un livre peu documenté qui entonne la rengaine vendeuse du déclin scolaire. Une absence que concède Julien Veyrier : « C’est vrai qu’on a eu du mal avec les chercheurs sur l’école. On a contacté Dubet, on a contacté Duru-Bellat, mais c’était compliqué pour eux de s’afficher dans une convention de l’UMP. En revanche, on a lu tous leurs travaux, ainsi que ce qu’a écrit Éric Maurin. Leurs analyses se retrouvent dans le rapport : le marché noir scolaire, le collège vécu comme un petit lycée…. On a quand même vu des gens marqués à gauche, comme Gérard Aschieri (secrétaire général de la FSU), et les tables rondes des conventions étaient contradictoires. » En effet, la lecture du volumineux rapport issu intitulé « Éducation : le devoir de réussite », montre – comme pour d’autres conventions – que la synthèse finale n’est pas nourrie uniquement par la journée d’études, mais aussi, voire surtout, par les lectures et analyses de la petite task force organisée autour d’Emmanuelle Mignon.

Si les conventions thématiques sont donc des passages obligés où il faut ratisser large en termes d’intervenants (plus d’une vingtaine par journée) pour mieux communiquer dessus, les rapports afférents sont le plus souvent fouillés, détaillés, analytiques et soucieux de ne pas éluder les difficultés : même s’ils se gardent, la plupart de temps, de trancher les réponses aux problèmes qu’ils posent et aux questions qu’ils soulèvent. Ces rapports s’alimentent aussi largement à la comparaison internationale, comme le reconnaît Emmanuelle Mignon : « On a énormément voyagé. On est allé voir ce qu’a fait Blair sur l’éducation en Grande-Bretagne : dans les « ghettos », ils ont choisi certains établissements, leur ont donné plus d’autonomie et plus de moyens et leur ont donné trois ans pour changer les choses. S’ils y arrivent, ils auront toujours des moyens et pourront parrainer une autre école. C’est terriblement moderne et intéressant. On va essayer de le faire en France. On est allé en Suède pour deux sujets : le sport et l’environnement. L’idée du Grenelle de l’environnement, c’est Sarko qui a trouvé le terme. Mais la méthode vient de Suède : ils se sont donnés cinq ans pour prendre toutes les mesures qui permettraient en une génération de répondre à tous les problèmes environnementaux de la Suède, et en deux générations pour le climat. Et toute l’idée de l’immigration choisie vient du Canada. » L’origine de l’initiative écologique est, cela dit, contestée par l’Alliance pour la Planète, regroupement de 300 associations qui avait auditionné les candidats sur leur programme environnemental puis noté leurs propositions, qui revendiquent la paternité de l’idée d’un Grenelle . Cette équipe rapprochée élabore, à partir de ces recherches, des dizaines de propositions qu’il s’agit ensuite de passer au crible de la formulation politique susceptible de convaincre les électeurs.

Été 2006 – printemps 2007 : transformer les idées en arguments politiques

Comment extraire de ces documents (toujours en ligne ) un projet politique ? Après la fin des conventions thématiques, poursuit Emmanuelle Mignon, « le travail a été un peu différent. Ça devenait très politique et je ne voyais plus d’experts. J’ai commencé à parler avec Fillon (alors en charge d’élaborer le projet de l’UMP, N.D.L.R. ) : maintenant qu’on a le matériel des conventions, comment on fait pour passer à un projet ? J’ai senti que les politiques avaient des choses à dire, que les ‘technos’ avaient des choses à dire, mais que la rencontre n’arrivait pas à se faire ». L’UMP fait alors appel au Boston Consulting Group. C’est la première fois en France qu’un parti politique fait appel à un cabinet spécialiste de la stratégie d’entreprise pour l’aider à élaborer son programme et animer les réunions qui y sont consacrées. Mais, précise Emmanuelle Mignon « ils n’ont apporté aucune idée. Ils ont juste élaboré des techniques de réunion pour nous obliger à nous parler et c’était très bien. Ils ont eu un rôle purement de batteur de mayonnaise » Jeux de rôle où les cadres UMP doivent se mettre dans la peau d’un rédacteur en chef d’un journal chargé de commenter une réforme, animation de réunions, mots proscrits… Comme l’explique Julien Veyrier : « On avait un projet en béton, mais il fallait qu’il soit absorbé et digéré. Aux premières réunions avec le groupe de Fillon, chacun venait un peu avec ses grilles de lecture à lui, ce qui évidemment ne facilitait pas la synthèse donc au bout d’un moment, François Fillon et Emmanuelle Mignon se sont mis d’accord pour changer de méthode et faire en sorte que chacun puisse apporter ce qu’il avait de plus innovant. »

Le BCG, au cours de plusieurs séances tenues en juillet 2006, ne se contente pas d’offrir son expertise managériale, mais propose l’idée de travailler avec des profils types d’électeurs, pour apprendre à répondre à leurs préoccupations en se servant du projet élaboré en amont. Il diffuse aux cadres de l’UMP des extraits d’entretiens vidéo réalisés auprès d’un panel d’indécis. C’est-à-dire un électorat délicat à convaincre, ce qui permet aux politiques de s’approprier le projet élaboré par l’équipe d’Emmanuelle Mignon. Ce travail qualitatif n’est pas inédit pour les candidats aux élections, mais l’échelle comme le temps de préparation sont exceptionnels. Le travail du BCG est ainsi complété d’un recours à la société OpinionWay une société créée en mars 2000 qui intervient dans « de nombreux domaines comme la compréhension des marchés, les problématiques de marques, le développement de produits et de services (…) pour des clients à forte notoriété. » En clair, OpinionWay propose à l’UMP des « qualis », des interviews de personnes réelles, grâce auxquelles les cadres de la droite française vont pouvoir éprouver l’argumentaire politique mis au point. « On leur disait, précise Julien Veyrier , qu’est-ce que vous diriez à Erwan, 26 ans, artisan boulanger, quand il dit que ça sert à rien d’étudier parce qu’à Bac –3 ou Bac + 3 on est payé pareil ? Qu’est-ce que vous prendriez dans les 500 propositions du projet pour argumenter et comment le formuleriez vous ? Et le lendemain, on leur montrait Micheline, qui caressait son chat, qui avait peur des immigrés. Mais on disait : attention, vous ne pouvez pas faire de double discours, vous ne pouvez pas dire quelque chose qui contredise ce que vous avez dit à Erwan. On donnait ainsi à l’équipe dirigeante de l’UMP la possibilité de trancher en situation et de s’approprier un projet qui était fondé d’abord sur un ensemble de mesures concrètes et non sur des formules généreuses, comme en 1995 avec Chirac et la fracture sociale. Pendant ce temps, Royal était encore en train de commencer la participation ».

La mise en place de cette machine de guerre à la fois communicationnelle et politique demande une dernière étape : la vérification par des sondages quantitatifs des propositions successivement extraites au cours de l’élaboration du projet. Quitte à changer d’avis, comme le reconnaît Emmanuelle Mignon. « On a testé beaucoup d’idées. Et, là aussi, on a eu des surprises. Le rapport Thélot (rapport de la commission du débat national sur l’avenir de l’école présidée par Claude Thélot en 2004, N.D.L.R.) disait que lorsqu’un lycée est vraiment pourri il faut le fermer. J’aimais bien l’idée. Il ne s’agissait pas de le fermer pour être méchant mais en raison de l’idée qu’on n’a pas le droit d’obliger des enfants à aller dans un lycée pourri de chez pourri. Il vaut mieux le fermer et répartir les enfants ailleurs. Cette idée-là, à 96 % les Français n’en voulaient pas ! On a essayé de comprendre : c’est très logique. Les Français considèrent que, dans les ghettos, il y a un besoin d’éducation et donc qu’il ne faut pas fermer les écoles. La mesure n’était pas comprise. »

Ces sondages quantitatifs sont confiés à la société TNS Sofres. Brice Teinturier, directeur du département Politique et Opinion, précise : « ce que nous faisions pour l’UMP, sur un certain nombre de thématiques, là où il y avait des conventions, c’était de reprendre les idées qu’avaient formulées les diagnostics et les experts et de les tester auprès du public. Cela, ça passe. Cela, non. Cela, ça va dans le sens de ce que pensent les Français… Nous avons procédé par sondages auprès d’échantillons représentatifs. C’est assez classique. Ce qui l’était moins, c’était la préparation, avec la recherche de diagnostics conduite par l’UMP, et la confrontation pour chaque thématique, pour chaque convention, avec ce que voulaient les Français. L’idée ou la mesure la plus consensuelle n’est pas forcément la meilleure pour le candidat. La mesure clivante peut être très intéressante. [9] »

Le projet final ne risque-t-il pas d’être alors un plus petit dénominateur entre les propositions élaborées et les études d’opinion ? Pour Emmanuelle Mignon, ce n’est pas le cas, « Je pensais qu’on ferait un tabac avec l’idée de supprimer la carte scolaire. On l’avait en plus formulée comme la liberté de choisir l’école de son enfant. Je pensais qu’on aurait 80 % de oui. Pas du tout ! Mais on l’a gardée dans le projet. » Le PS a, lui aussi, abondamment utilisé les sondages. Mais l’usage qu’en a fait l’UMP fut plus systématique, mesurant l’impact non seulement d’un personnage, mais de chaque proposition élaborée en amont, afin de savoir si elle était, ou non, susceptible de faire monter les intentions de vote. Et on a pu observer, pendant la campagne électorale, cette méthode sarkozyenne, consistant à lâcher quelques petites bombes le plus souvent testés en amont, comme sur la question de l’identité nationale, et obligeant les autres candidates à se positionner face à lui. Comme le précise Brice Teinturier, « l’enjeu majeur, c’est la conquête de l’opinion publique. À d’autres époques, ça a pu être la conquête des leaders d’opinions, des catégories intermédiaires ou des médias. Mais aujourd’hui, depuis 10-15 ans, l’opinion publique s’est autonomisée. » Et si l’on peut sourire de l’enthousiasme du directeur du département politique et opinion de TNS Sofres, dont l’UMP est un gros client, le constat qu’il dresse de la candidature Sarkozy a été largement sous-estimé par ses adversaires. « Je n’étais pas dans l’arrière-boutique, mais ce que je voyais dans l’output, dans les propositions du candidat, c’est qu’il y avait une recherche de nouvelles idées. (…) Je me bats depuis 15 ans pour dire à mes clients, qu’il ne faut pas que du diagnostic, il faut des propositions. »

Dégâts collatéraux

Première équipe prospective place Beauvau, deuxième équipe plus étoffée à l’UMP, conventions, rapports, coaching politique, éléments de rendus qualitatifs, sondages quantitatifs : la rationalisation de la conquête du pouvoir mise en œuvre par Nicolas Sarkozy et son équipe a aussi engendré des frustrations. La première victime de l’installation de cette task force est le think tank officieux de l’UMP, la Fondapol, ou Fondation pour l’Innovation Politique, créée par Jérôme Monod, puis dirigée par Francis Mer, d’obédience très chiraquienne, que Nicolas Sarkozy avait dans son collimateur bien avant de prendre les rênes de l’UMP en novembre 2004. A-t-elle eu un rôle dans cette bataille des idées où il aurait été légitime de l’attendre en première ligne ? « Aucun, tranche catégoriquement Emmanuelle Mignon. Pour une raison très simple. Très franchement, je trouve que contrairement à ce qu’ils avaient annoncé, si vous prenez les contributeurs, c’est quand même très marqué à droite. Sur l’éducation, il n’ y a que des idées traditionnelles de droite,  » Tout fout le camp, y a plus d’école »… La deuxième, c’est une raison de basse politique : très clairement, ils ne roulaient pas pour nous. » Une mise à l’écart que même Jean de Boishue, membre du directoire de la Fondapol, est contraint de reconnaître : « Est-ce que nous avons fait le programme ? La réponse est non. Est-ce que nous avons fait bouger les lignes ? Personne n’en sait rien. Mais ce qui compte c’est l’air du temps . »

La première raison avancée par Emmanuelle Mignon est fondamentale, parce qu’elle désigne une stratégie claire du candidat Sarkozy et de son équipe : aller chercher les idées là où elles sont, y compris à gauche. Un objectif élaboré dès 2002, comme le reconnaît Claude Guéant : « L’idée d’ouverture, chez Nicolas Sarkozy, dans tous les sens du terme – politique en termes de conduite du gouvernement et d’ouverture aux idées – est très, très ancienne et absolument stratégique. »

Tout se passe comme si la droite française avait fait siens certains des diagnostics sociaux portés par la gauche, quitte à y apporter ensuite des « réponses » de son crû. Il a fallu, pour élaborer le projet de Nicolas Sarkozy, rompre avec les analyses de droite plaquées sur la société française. L’école en offre un exemple éloquent. Il existe un « marché noir » scolaire, où seuls les initiés connaissent les moyens de contourner les règles, comme le martèlent depuis des années les sociologues François Dubet et Marie Duru-Bellat ? On supprime la carte scolaire. Cela ne fournit pas de réponses à la relégation scolaire, mais possède la grande force de conviction de partir d’un problème bien réel, que chacun peut ressentir. « Si vous regardez les conclusions de la convention sur l’éducation, vous verrez qu’on ne voulait surtout pas être prisonniers de la querelle entre « pédagogues » et « républicains », explique Emmanuelle Mignon. On a voulu sortir par le haut de ce truc-là ». Ce « truc-là » structure pourtant depuis de nombreuses années l’un des plus virulents débats intellectuels hexagonaux, opposant laxistes supposés d’un côté, et indécrottables conservateurs, nostalgiques des hussards noirs de la République, de l’autre. Ne serait-ce que désirer en sortir, c’est le signe que mine de rien, une page de l’histoire des idées se tourne. Julien Veyrier précise : « Emmanuelle Mignon a su dire, sans détour, non à tous ces gens qui cherchent moins à apporter des solutions et une expertise qu’à se faire connaître et reconnaître. On a pris soin – et c’est vrai de toutes les conventions – de ne pas se faire enfermer dans un discours estampillé de droite. Sur l’école, par exemple, nous n’avons pas céder à la tentation de parler de la baisse du niveau et nous avons préféré parler de l’idée de progrès. Bien sûr, notre projet reste clairement orienté à droite, mais globalement on a tenu à distance les formules toutes faites, qu’elles soient de droite ou de gauche. J’avais conscience, en particulier sur le sujet de l’éducation, de l’avancée considérable qu’on était en train d’effectuer entre notre point de départ et notre point d’arrivée. Au point que certains de nos militants et adhérents ne s’y retrouvaient pas forcément. Il y a une petite tendance dans les discours habituels de la droite à dire que les enseignants sont quand même une catégorie sociale un peu favorisée, qui dispose de vacances etc. Je ne pense pas qu’on ait entendu une seule fois Nicolas Sarkozy tenir ce discours et c’est une grande fierté ». Bien sûr, un candidat qui veut ratisser large ne va pas chercher à s’aliéner de larges franges socio-professionnelles. Mais ce souci de parler bien au-delà de son camp – à sa droite comme à sa gauche – fut une décision politique et électorale lourde, qui s’avéra payante.

Parlez-vous le « sans tabou » ?

La bataille des idées a, pour une part décisive, pris la forme d’un slogan martelé pendant la campagne : parler « sans tabou ». Que signifie concrètement cette injonction au « parler vrai » ? Comment s’est-elle traduite dans l’élaboration programmatique du candidat de l’UMP ? Qu’a-t-elle changé à la manière dont l’équipe de campagne a appréhendé le monde des idées, ses acteurs et leurs travaux ? À entendre les principaux animateurs de la campagne de Nicolas Sarkozy et leurs collaborateurs, le bon mot publicitaire était beaucoup moins chargé en idéologie que ne pouvait le laisser penser la thématique jumelle de « droite décomplexée » mise en avant par le candidat. En réalité, le « sans tabou » se révéla être avant tout un discours de la méthode, contenant en lui-même les clefs d’un protocole d’investigation politique très ouvert sur le marché des idées. Une méthodologie particulière, décidée et impulsée par le candidat, codifiée et routinisée, conduite avec un succès variable d’un thème à l’autre. « Quand j’arrive dans l’équipe de Nicolas Sarkozy en novembre 2004, il me dit tout de suite : « on va faire des conventions tous les mois sur tous les sujets, et sur chaque sujet, je veux que vous alliez le plus loin possible. Il n’y a pas de tabous. Je veux qu’il y ait les meilleurs experts, tous ceux qui pensent dans ce pays » » se rappelle Emmanuelle Mignon, « Le « sans tabou », ça veut dire qu’on peut tout dire. Un exemple qui m’a beaucoup marqué : la deuxième convention thématique de l’UMP porte sur l’immigration. Nous y avons fait venir un économiste qui a expliqué – il y a eu des tensions dans la salle, des militants UMP ont sifflé – que la France n’avait pas trop d’immigrés mais pas assez parce qu’il y a des besoins économiques, démographiques… c’est ça le « sans tabou”. »

Olivier Pastré, professeur à Paris VIII, président d’IM Bank (basée à Tunis), banque d’affaire européenne spécialisée sur le Maghreb et le Machreck, et intervenant régulier sur les ondes de France Culture, en a gardé un souvenir… moins enthousiaste : « on m’avait invité parce que je défendais la thèse qu’il fallait plus d’immigration, ce qui allait contre leurs thèses. Mon intervention a duré une demi-heure. Ils ont applaudi. Je suis parti. J’étais la caution de gauche ». Il s’est déroulé, ces années-là, sur la question de l’immigration un jeu complexe de positionnement et de recadrage idéologiques, tenant à la fois du durcissement (atteinte au droit d’asile, mise à mal du regroupement familial, objectifs chiffrés de reconduites à la frontière en hausse chaque année…) et de l’assouplissement, avec l’abandon de l’objectif historique d’ « immigration zéro » – en réalité, un alignement sur les normes internationales désormais préconisées par l’ONU et l’OCDE qu’il serait erroné d’interpréter comme un signe de gauchisation – et l’introduction de la notion d’ »immigration choisie », synonyme d’une gestion des autorisations de séjour sur le territoire par quotas nationaux et professionnels. « Forcément, « immigration choisie », le terme choque, reconnaît Emmanuelle Mignon. Pour partie, c’est vrai que c’est un projet de droite. Mais pour une autre partie, qui s’ouvre à l’immigration économique, ce n’est pas un projet de droite. Et même, par rapport à notre électorat, nous étions tangeants ». La politique de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur en 2002 a suscité une forte résistance sociale, mobilisant les associations de défense des droits de l’homme et de soutien aux immigrés ainsi qu’un certain nombre d’intellectuels, régulièrement montés au créneau depuis cinq ans pour dénoncer ses effets attentatoires aux droits les plus élémentaires. Parmi ceux-ci, Patrick Weil, directeur de recherches au CNRS, a publié tribunes et interviews dans les médias à maintes reprises, s’inquiétant des principes discriminatoires présidant à la vision de Nicolas Sarkozy des flux migratoires. Pendant la campagne présidentielle de 2007, il s’est engagé publiquement au côté de Ségolène Royal. C’est pourtant lui qu’Emmanuelle Mignon cite au premier rang des chercheurs dont les travaux l’ont influencée : « Même si après il nous a beaucoup cogné dessus – mais c’est son droit et en plus il se trouve que c’est un ami – Patrick Weil nous a énormément inspirés sur l’immigration et l’intégration. En réalité, il ne veut pas le reconnaître mais l’immigration choisie, c’est lui. Cela fait très longtemps que j’ai des contacts avec lui parce que j’étais chargée de l’immigration à Beauvau I. Le premier qui a dit : « On a besoin d’immigrés, il faut que vous vous assouplissiez sur l’économique », c’est Patrick Weil. C’est lui qui m’a convaincue de plein de choses : de l’importance de l’immigration économique, qu’il fallait créer des systèmes d’allers et retours avec les pays d’origine. Quand quelqu’un d’un pays pauvre est formé en France, si on lui propose des visas de court séjour, il retournera dans son pays mais simplement voudra revenir faire des affaires en France. Si on ne leur facilite pas ces allers-retours, en réalité, on crée une immigration durable car s’ils ne peuvent pas revenir, ils vont préférer rester en France plutôt que dans leur pays ».

Permettre des allers-retours entre le pays d’accueil et le pays d’origine, c’est une revendication ancienne des associations d’aide aux migrants, que l’équipe Sarkozy reprend, parce qu’elle part d’une question réelle, mais déforme ensuite. Patrick Weil reconnaît bien volontiers l’ancienneté de ses échanges avec la conseillère de Nicolas Sarkozy. Il est bien plus mitigé sur l’usage fait en haut lieu de ses analyses et propositions : “ Je connais Emmanuelle Mignon depuis la fin 2002, quand elle était au ministère de l’Intérieur. Elle m’a contacté pour me rencontrer. Je suis au CNRS, je rencontre les responsables de partis (à part le Front National). À l’époque, Sarkozy voulait séduire la gauche par sa politique d’immigration. C’était avant qu’il ne choisisse de séduire l’extrême droite pendant sa campagne. Avec Mignon, on s’est plutôt bien entendus : je lui ai donné des arguments pour s’opposer à l’aile droite de l’UMP qui rejetait cette politique d’immigration. Elle allait partir aux USA, et m’a demandé des contacts de chercheurs et de politiques sur l’immigration. Je lui en ai donné plein. Quand elle a monté sa convention sur l’immigration, je sortais de l’hôpital, je n’ai pas pu y aller. Mais j’ai publié un communiqué pour dire que Sarkozy – donc par elle – avait sélectionné les pires des idées américaines. À partir de ce moment-là, nos relations ont changé de registre. Nous sommes restés amis mais sommes entrés dans des rapports épistolaires – Emmanuelle Mignon a rédigé au moins l’une des lettres que m’a adressée Nicolas Sarkozy- de plus en plus rudes. J’ai néanmoins accepté de participer à la convention d l’UMP sur l’éducation pour parler de l’exemple du Texas, où 10 % des meilleurs élèves de chaque lycée sont admis en première année dans les universités de l’État, qui sont parmi les meilleures des États-Unis. Mais là encore, mes idées partiellement reprises ont été tronquées « .

Continuent-elles d’inspirer aujourd’hui la politique élyséenne ? À en croire Emmanuelle Mignon : « Il y a une autre idée très importante que nous avons prise à Patrick Weil et que nous allons mettre en place, c’est celle de donner accès aux 5 % des meilleurs bacheliers aux classes prépas. C’est un énorme diffuseur d’égalité des chances. Ce n’est pas de la discrimination positive au sens ethnique du terme. C’est dans la lettre de mission envoyée à Darcos. C’est une idée formidable qui vient du Texas ». Tout en cherchant à séduire les électeurs du Front National-notamment en reprenant à son compte l’habituel discours sur « les moutons égorgés dans les baignoires »-, le candidat de l’UMP aurait ainsi, lors de sa campagne, jeté les bases d’une politique pro-active d’antidiscrimination (sur ce sujet, l’article de Patrick Simon). Quel mouvement idéologique désigne alors le « sans tabou » ? L’exemple du traitement de la question agricole en offre une autre illustration, sanctionnée, elle, par un relatif échec puisque les propositions de la convention thématique sur l’agriculture n’ont guère été retenues dans le programme final. Arnaud Chaput, 29 ans, directeur des études et de la prospective de l’UMP depuis juillet 2007, après un court passage comme conseiller technique au cabinet du Ministre du Budget, Éric Woerth, reçoit dans le café qui fait face au siège du parti, rue de la Boétie à Paris. Costume sombre, chemise entrouverte, cheveux mi-longs, il affiche de faux airs de Sarkozy jeune tel qu’on le voit dans les documents INA. Diplômé de l’Agro et de Normale Sup bio, il a composé et animé le groupe de travail sur l’agriculture. “Pour ce qui est des axes de travail, la liberté était totale. Cela voulait dire : taper large, ne pas hésiter à préparer des analyses qui n’étaient pas forcément de droite. Cela se voyait dans la composition du groupe. J’avais fait en sorte de l’isoler de la sphère syndicale. Les professionnels agricoles étaient évidemment tentés de mettre un pied dans la porte pour être sûrs de se retrouver dans ce qui allait se dire après. De ce côté-là, nous avons bien résisté : le groupe était composé d’experts. C’est un gage de sérieux ». Il reconnaît néanmoins que « les experts qui travaillaient pour nous étaient quand même positionnés à droite. La première étape, c’était de déblayer le sujet. Après, le positionnement politique était du ressort d’Emmanuelle ».

À l’issue de ces travaux, la convention « ruralité » – et non « agriculture », élargissement thématique qui permet habilement de décorporatiser la question des campagnes, n’en faisant plus seulement l’affaire des agriculteurs – du 18 octobre 2006 par Antoine Herth, secrétaire national de l’UMP en charge de l’agriculture, député du Bas-Rhin, et Luc Chatel, alors porte-parole de l’UMP et député de la Haute Marne, fait notamment les propositions suivantes dans son rapport : garantir la qualité des services publics dans le monde rural ; trouver un meilleur équilibre entre la rémunération par les prix et les aides directes (soit baisser la part des aides dans le revenu des agriculteurs au profit du bénéfice de la vente de leurs productions) ; étendre l’agriculture biologique ; développer un réseau de protection de l’environnement réunissant associations de défense de la nature, pêcheurs et chasseurs, et représentants du monde rural. Décrite comme « à bout de souffle », la PAC y est fortement critiquée pour avoir rendu les agriculteurs trop dépendants des subventions communautaires et avoir creusé les inégalités entre eux. Malgré un appel au développement des OGM, la teneur générale du document manifeste un souci souvent affirmé pour les préoccupations environnementales. Coloration « verte » adoptée par le candidat lui-même puisque Nicolas Sarkozy achève son discours de clôture en citant l’Effondrement de Jared Diamond, ouvrage de vulgarisation scientifique dans lequel le chercheur américain construit la notion d’ « écocide » pour décrire comment certaines sociétés ont causé leur propre perte par leur action déraisonnée sur leur environnement.

De quoi préparer une rupture quant aux propositions de la droite sur l’agriculture ? « Non, répond Arnaud Chaput. Parce qu’on a été obligé d’en revenir a posteriori aux réalités politiques. Les travaux de nos experts pouvaient aller dans un certain sens, clairement pas ceux défendus par le gouvernement du Président de la République de l’époque. C’était quand même dans un contexte très particulier, avec un Président de la République sortant qui défendait les agriculteurs avec qui il avait réussi à nouer des liens presque sentimentaux. Mais il fallait asseoir la crédibilité de Nicolas Sarkozy auprès de ce public. Au final, les idées pondues par nos experts étaient réalistes, pragmatiques, mais sans aller jusqu’à marquer une rupture sur le sujet parce que c’était politiquement risqué ». Le « sans tabou » s’arrête donc là où naît un risque politique trop substantiel pour le candidat. Il épouse les contours de l’expertise convoquée par les conventions thématiques du parti, mais passe au second plan dès que s’amorce le travail d’élaboration programmatique. Il n’en a pas moins offert aux opérateurs de la « bataille des idées » une phase expérimentale d’exposition à des schémas de pensée étrangers à leur tradition idéologique. Une période d’incubation dont les répercussions ne sont pas, théoriquement du moins, limitées dans le temps.

La stratégie de l’hélice ADN

Si le « sans tabou » a recoupé avant tout une méthodologie et une mobilisation ambitieuse et rationalisée de l’expertise, la campagne de Nicolas Sarkozy a aussi été l’occasion d’un renouvellement de discours sur des thématiques historiquement liées à la gauche comme l’école ou les injustices. À l’automne 2007, il est encore trop tôt pour juger du caractère éphémère ou pérenne de ces changements. Mais qu’il s’agisse d’un rafraîchissement de façade, trompeur sur les intentions réelles du nouvel exécutif, ou d’une révolution silencieuse touchant à long terme les fondamentaux du parti, l’analyse de ce moment permet de mettre en évidence une technique d’approche que l’on pourrait qualifier de stratégie de l’hélice ADN, ou comment, sur un même sujet, le discours de l’UMP avance à la fois vers la gauche et vers la droite, dans un mouvement de rotation sur soi-même qui défie l’interprétation idéologique définitive et sème ainsi le trouble. « Il n’y a plus de gauche, il n’y a plus de droite, avance Dominique Paillé, aujourd’hui secrétaire général adjoint de l’UMP, Il y a ceux qui veulent du progrès pour la société, et ceux qui veulent que la société reste ce qu’elle est : la conservation. Aujourd’hui, les forces de progrès, comme on disait autrefois, et ceux qui veulent faire en sorte que les choses s’améliorent, bougent, avancent, soient plus justes et plus efficaces, se situent à droite. Peut-être que demain ils se situeront ailleurs ».

Capter les « valeurs » historiques de la gauche, revendiquer les figures tutélaires du camp d’en face, c’est une stratégie qu’Henri Guaino a théorisé, et baptisé « désaffiliation » : « La révolution française, Jaurès, le front populaire font partie de mon héritage. Le mot « droite » et le mot « gauche » ont changé de signification tout au long de l’histoire. Aujourd’hui Jules Ferry serait considéré comme à droite de la droite. Clemenceau fut un homme de gauche toute sa vie, aujourd’hui, ce serait plutôt une icône de la droite que de la gauche. Où classerait-on les révolutionnaires ? Condorcet serait-il de droite ou de gauche ? Péguy était il de droite ou de gauche ? Ce genre de question n’a aucun sens. Qu’est ce que ces mots signifient aujourd’hui par rapport à ce qu’ils signifiaient jadis ? Quand Paul Reynaud et Laval s’affrontaient en 1935 sur la dévaluation et la déflation, où était la droite ? Tout ce que je peux dire, c’est qu’aujourd’hui, je suis assez proche du Paul Reynaud de cette époque là et pas du tout du Laval qui prônait la déflation. Et maintenant ? Dénoncer les dérives du capitalisme français, l’économie de rentes, la spéculation, les parachutes en or, est-ce de droite ou de gauche ? On peut être de droite et trouver que la rente ou la spéculation, c’est le contraire d’un capitalisme qui fonctionne bien, c’est le contraire des valeurs du capitalisme. On peut être de gauche et trouver des vertus au capitalisme… Au fond, ce qu’on a voulu faire dans cette campagne, c’est la désaffiliation. C’est-à-dire en finir avec ces espèces de fausses filiations qui courent tout au long de l’histoire, sortir de ces étiquettes selon lesquelles chacun serait l’héritier d’une partie de l’histoire de France ». [10]

S’accuser mutuellement de conservatisme est presque un classique de la vie politique française. Mais la stratégie sarkozyenne a ceci de spécifique qu’elle ne cherche pas ainsi à capter les classes moyennes – frange floue mais majoritaire de la population française -, en visant au centre, mais en les prenant en étau. En parlant à leur droite et à leur gauche, à leurs franges supérieures et inférieures, le candidat de l’UMP à bâti une stratégie gagnante par laquelle il encadre idéologiquement les aspirations et/ou les peurs majoritaires pour mieux les faire tomber dans son escarcelle. Ségolène Royal n’obtiendra, elle, plus de 50 % des voix que dans des espaces restreints : les centres-villes et les cités de banlieues délaissées. La manière dont l’UMP mène la « bataille des idées » sur les injustices illustre les rotations de cette hélice électorale. Le 30 novembre 2005, se tient la convention thématique sur les injustices. Au sortir des émeutes qui ont suivi la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré à Clichy-sous-Bois, et alors que le Parlement vient de voter l’état d’urgence, réactivant une loi issue de l’histoire coloniale, le parti du Ministre de l’Intérieur se réunit pour plancher sur les inégalités, les nouvelles injustices, les discriminations et l’épuisement du modèle d’intégration républicain.

La journée de travail s’intitule « Un avenir pour tous dans une société plus juste », mot d’ordre qui ne jurerait pas dans un meeting du PS. « vous vous réfugiez là dans les archétypes », sourit Dominique Paillé, à qui on le fait remarquer. A l’époque, il est encore député des Deux-Sèvres et co-responsable de la convention avec Pierre Méhagnerie. « On a pu avoir l’impression dans la vie politique française que tout ce qui est « approche sociale », « prise en compte des injustices » fait partie du vocabulaire de gauche. C’est vrai pour les 15 ou 20 années précédentes, mais ce n’était pas vrai sous la IVe ou la IIIe République. La force de l’UMP c’est que ce n’est pas le RPR, ce n’est pas non plus l’UDF. C’est un agglomérat de ces familles diverses et parfois antagonistes, plus un grand nombre d’adhérents nouveaux qui sont venus pour suivre Sarkozy. Ils n’appartenaient à aucune de ces chapelles ». C’est Pierre Méhaignerie, issu du CDS, qui a eu l’idée de monter une convention thématique sur les injustices. C’est avec son collègue, lui aussi centriste, Dominique Paillé, auparavant l’une des figures publiques identifiées de l’UDF, qu’il l’a conduite. Mais à cette tradition humaniste et démocrate chrétienne de la droite française s’ajoutent, lors de la convention de novembre 2005, des références exogènes, venues du syndicalisme (défense de la sécurité sociale professionnelle) et des politiques minoritaires (discrimination positive). Dans son discours de clôture, Nicolas Sarkozy annonce : « Contre les discriminations, il faut créer rapidement dans ce pays une double rupture : d’une part, prouver aux jeunes que l’effort paie et que tous les enfants de la République peuvent accéder à des parcours d’excellence ; d’autre part, refléter la diversité et la richesse de la société française à tous les niveaux de responsabilité ». La perspective, annoncée plus haut par Emmanuelle Mignon, de mise en place en France d’un système inspiré du Texas donnant accès à un pourcentage fixe de lycéens aux classes prépas, annonce de fait une première importation à grande échelle de la politique d’affirmative action.

 » La discrimination positive aurait dû être une idée de gauche ! reconnaît Dominique Paillé, Je me rappelle une phase que Jack Ralite, ministre de la Santé de l’époque, m’avait dite en 81 ou 82 et avec laquelle j’étais d’accord : « le meilleur moyen de combattre les inégalités c’est de traiter les situations de manière inégalitaire ». Or la gauche, sous Mitterrand notamment, et cette dérive est encore valable aujourd’hui, ne traite les choses qu’à travers un esprit de système, strictement égalitaire. C’est aujourd’hui l’inverse qu’il faut faire. Il y a dans notre société des pans entiers de la population qui sont exclus du système. Nicolas Sarkozy le savait plus que d’autres car il était en charge de l’Intérieur. À l’époque à laquelle nous avons fait la convention, les lignes ont commencé à bouger » Ainsi, tandis que le ministère de l’Intérieur affrontait avec une sévérité agressive les désordres sociaux de la fin de l’année 2005, les animateurs de la pré-campagne de Nicolas Sarkozy, dans le même temps, livraient une analyse beaucoup plus douce, beaucoup plus sociale, des mêmes faits.  » Je me souviens très bien d’une conversation dans l’un de nos comités politiques, après la convention sur les injustices, lors duquel nous avons parlé du CV anonyme, témoigne Emmanuelle Mignon. Quand vient le temps de la motion de synthèse, nous parlons de ce que nous pourrions faire contre les discriminations. Là, bronca des élus : « nous ne voulons plus que le candidat parle de discrimination positive ». Arrive le sujet du CV anonyme. Nouvelle bronca : « c’est débile, ça ne marche pas, ce ne sont pas nos méthodes ». Il y avait 20 élus autour de la table, dont Nicolas Sarkozy. Je me souviens très bien m’être fâchée : « Arrêtez ! Tout le monde sait très bien ce qui se passe dans les boîtes : vous recevez 500 CV pour un poste, et tout ce qui est « Mohammed », « Rachida » et autres, ça part au panier ». À ce moment-là, la conversation s’est retournée et la parole s’est libérée. »

À regarder plus attentivement la manière dont l’UMP a organisé sa discussion interne à propos des injustices, telle qu’elle transparaît dans le document de synthèse, ce qui frappe, c’est surtout l’insistance sur les nouvelles inégalités, telles qu’identifiées par les sciences sociales ces dernières années : inégalités devant les réseaux et les codes sociaux, devant l’insécurité, dans l’accès aux services publics selon les territoires, inégalités sociales de santé, dans l’accès au logement, devant l’emploi et le chômage, « smicardisation » de la rémunération des salariés, échec du système scolaire à corriger les écarts sociaux, inégalités générationnelles, insécurité professionnelle… Mais presque rien sur les inégalités de patrimoine et peu sur les inégalités de revenus. Comme s’il y avait des injustices acceptables, peu ou prou inévitables, qui avaient fini par constituer un état de fait – celles dénoncées par la grille de lecture marxiste classique en termes de classes sociales – et des « nouvelles » formes d’injustices, auxquelles il serait possible de s’attaquer sans pour autant bouleverser l’ordre social. La politique fiscale menée depuis sa prise de pouvoir par Nicolas Sarkozy (protection des niches fiscales pour les plus hauts revenus, allégement de l’impôt sur les successions…) semble confirmer cette lecture. L’alerte sur les nouvelles injustices offrirait ainsi la possibilité de définitivement entériner la permanence des inégalités structurelles traditionnelles. Autre terrain d’élaboration apparemment contradictoire mais obéissant en réalité à ce même mouvement qui évoque l’hélice de l’ADN- : l’insécurité. Cette fois-ci entendue, lecture de Robert Castel à l’appui, dans le sens d’une insécurité sociale. « . Le Pen a prospéré sur la misère et la misère naît souvent des inégalités, analyse Dominique Paillé. Ce constat nous a guidés. Pour avoir une cohésion nationale forte, un progrès économique et social pour toute notre société, il y a urgence à réduire les inégalités ». Nouveau paradoxe : fin 2005 et début 2006, tandis que de lourdes peines de prison ferme pleuvent sur les émeutiers, la direction de l’UMP découvre une nouvelle question sociale : « Je vais battre ma coulpe de manière tout à fait honnête, ajoute Dominique Paillé, je ne connais pas beaucoup le problème des banlieues. Je suis issu de l’ouest où il n’y a même pas d’immigration, même pas de banlieue, je suis élu d’une zone rurale, ma circonscription est tout à fait tranquille. Ces émeutes-là m’ont conduit à aller voir sur place. Il y a des quartiers de la banlieue parisienne où je n’avais jamais été. Je travaille dans le 8e, j’habite le 6e. J’ai reçu des représentants de ces communautés, d’acteurs de ces milieux. À tel point que pendant ma campagne électorale, Rost, un jeune rappeur au départ très anti-sarkozyste est venu me soutenir. Ces émeutes-là m’ont ouvert les yeux sur la réalité. Mais je suis un phénomène un peu rare ». Dominique Paillé a été battu aux élections législatives de juin 2007.

La gauche dépouillée de ses pourvoyeurs d’idées André Glucksman et Max Gallo ont été reçus à l’Élysée le 5 juillet 2007, en compagnie d’Hélène Carrère d’Encausse, de Claude Lanzmann et d’Eric Marty. Dans les mois qui ont précédé, présence aux meetings abondamment médiatisés, rencontre avec le président aussitôt révélée, tribune dans la presse commentée par tous, les intellectuels télévisuels auront, eux aussi, marqué le rythme de la campagne de Nicolas Sarkozy, sur le registre d’une figuration symbolique qui a tout de la prise de guerre. »Ceux-là, ils sont plus sur…, hésite pour une fois un instant Emmanuelle Mignon, …sur le volet « je raconte une histoire aux Français ». Ce n’est pas péjoratif : expliquer aux Français que la France a une identité, qu’elle n’a pas à en rougir, qu’elle vient de loin, qu’elle a une histoire, une géographie…La victoire de Sarko vient de sa capacité à raconter une histoire ».

Le 20 mai 2007, à peine 15 jours après le second tour des élections présidentielles, un article du Monde annonce que  » la « dircab » de Nicolas Sarkozy cherche à « débaucher quelques intellectuels de gauche et de renom [11] », en vertu du principe d’ »ouverture » qui vient de faire entrer au gouvernement toute une série de personnalités issues du parti socialiste. La République des idées, think tank né de l’auto-dissolution de la fondation Saint-Simon qui possède une collection au Seuil, y est citée comme objet de convoitise de l’Élysée, et plus particulièrement, l’économiste Éric Maurin. Battue dans les urnes, la gauche est en passe de se faire dérober l’une de ses plus précieuses ressources : ses pourvoyeurs d’idées. « Ce que le président m’a demandé, c’est de continuer à l’alimenter en idées afin qu’il ne soit pas enfermé dans la gestion quotidienne des choses, explique Emmanuelle Mignon. La réalité, c’est que pour l’instant, la priorité c’est la mise en œuvre des réformes. Mais il veut qu’on entretienne tout le travail que j’ai réalisé avec les intellectuels de gauche. C’est inédit, ça ne se fait pas, mais ce que je voudrais vraiment, c’est que les intellectuels aient porte ouverte à l’Élysée. Mais pas les intellectuels qu’on invite à déjeuner pour se sentir plus intelligent en repartant du déjeuner. Je voudrais que les conseillers techniques en charge des dossiers puissent travailler en étroite intelligence avec ceux qui cherchent ».

La directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy a des noms précis en tête : l’économiste Philippe Askenazy, auteur de Les désordres du travail à la République des idées (2004), Patrick Simon, socio-démographe à l’INED, spécialisé sur l’anti-discrimination (et membre du comité de rédaction de Mouvements), et… Éric Maurin :  » c’est vrai que j’ai essayé de le recruter. Je ne suis pas encore désespérée… ». Des collaborations qui dans son esprit pourraient prendre la forme de « missions », amenant les intéressés à rencontrer régulièrement le président de la République. En septembre, on apprend qu’Eric Maurin fait partie de la mission sur le métier d’enseignant initiée par le ministère de l’Éducation, dans laquelle on trouve aussi Michel Rocard et Agnès Van Zanten. Comment Emmanuelle Mignon choisit-elle ses interlocuteurs parmi les chercheurs ? « On a toujours cherché à avoir les meilleurs, ceux qui ont une vraie pensée ». Pourquoi un tel goût pour les auteurs de la République des idées ? « Parce qu’ils pensent ! ». Il ressort de cette tentative de cartographie des ressources intellectuelles de la campagne Sarkozy qu’en sus d’un tropisme affiché vers les penseurs « de gauche », elles reflètent une vision classique du travail de la pensée, marquée par la culture de « l’excellence » qui tient à la fois du vocabulaire du management entrepreunerial et de la méritocratie républicaine.

Des penseurs de gauche à l’Élysée de Sarkozy ? Une comédie absurde ou l’indice que la droite de 2007 a vraiment changé ? « La droite c’est…- on a tellement fait notre révolution que je n’arrive même plus à la formuler – … c’est quand même l’idée de la responsabilité individuelle, analyse Emmanuelle Mignon, Là où la droite a énormément évolué, c’est en reconnaissant qu’il y a des gens qui sont devant des obstacles objectifs tels que, même avec la meilleure volonté du monde, ils n’arriveront pas à s’en sortir. Qu’il y a aussi une responsabilité de la société ».Au moment où la gauche se demande encore si elle doit être sociale, sociale-libérale ou sociale-démocrate, la droite française revendique d’être déjà tout cela.

Après l’élection…

Ce travail sur les idées ne fut que l’un des aspects de la campagne de Nicolas Sarkozy. Impossible d’en apprécier exactement la part dans la victoire du 8 mai. Communication, réorganisation de la structure de l’UMP, défense des valeurs classiques de la droite hexagonale… L’analyse de la stratégie sarkozyenne d’accès au pouvoir ne serait pas complète sans la prise en compte de ces autres dimensions, tout aussi cruciales. Et il faut se garder de plaquer une analyse trop mécaniste sur les causes supposées d’un succès électoral, surtout quand ses propres acteurs en sont les narrateurs principaux. À les entendre, rien ou très peu ne saurait être dû au hasard.

Cela dit, c’est sans doute dans sa capacité à établir des liens avec les travaux – à défaut de leurs auteurs – de nombreux chercheurs de pointe que la « new droite » a le plus manifesté sa rupture d’avec une certaine tradition liant les intellectuels à la gauche. Cette nouvelle donne politique est d’ailleurs sans doute autant le fait de l’offensive de la droite en la matière que des atermoiements de la gauche, globalement incapable d’articuler la créativité intellectuelle du moment à son discours idéologique. Reste une grande inconnue : l’héritage de ce tour de force. Car les particularités de l’élection présidentielle dans la vie institutionnelle sont telles (choix d’une personne, enjeu de représentation collective, monarchie républicaine…) qu’il paraîtrait bien imprudent d’imaginer que l’accomplissement de 2007 puisse sans heurts servir de recettes pour les prochaines échéances électorales. La grande majorité du brain trust de Mignon a rejoint les cabinets du nouvel exécutif, signifiant clairement que ce n’est plus rue de la Boétie que cela se passe. Quelles conclusions les cadres du parti majoritaire de la droite française tireront-ils d’une méthode pensée pour un seul homme ? Commentant « l’ouverture » selon Nicolas Sarkozy, Claude Guéant reconnaît qu’il s’agit surtout « de réunir les meilleures compétences pour appliquer les idées qui sont les siennes ». Pas sûr que l’art de la bataille des idées survive à la stratégie solitaire de son chef.

Jade Lindgaard

Journaliste et rédactrice en chef de Mouvements. A co-dirigé (avec S. BEAUD et J. CONFAVREUX) La France Invisible, La Découverte, 2006. Co-auteur de La République et ses démons (sous la direction de V. BOURDEAU et R. MERRILL, ère, 2006) et (avec Xavier de la Porte) de Le B.A ba du BHL, enquête sur le plus grand intellectuel français (La Découverte, 2004).

Joseph Confavreux

Journaliste, membre du comité de rédaction de Mouvements et de la revue Vacarme. A co-dirigé la France Invisible, La Découverte, 2006.

Notes

[1] N. BEYTOUT, A. BREZET, C. JAIGU et J. WAINTRAUB, Sarkozy : « le vrai sujet, ce sont les valeurs », Le Figaro, 17 avril 2007.

[2] Le Point, n° 1827, 20 septembre 2007.

[3] Entretien avec les auteurs le 8 septembre 2007. Les autres citations de Claude Guéant sont extraites du même entretien.

[4] STEPHANE MAUGENDRE, La double peine est morte. Vive la double peine !, Mouvements n°35, mai 2004, consultable sur [->http://www.mouvements.info/sp…

[5] JADE LINDGAARD, La grande « chasse aux idées », ou comment les politiques en consomment un maximum, sans toujours sans servir, in STEPHANE BEAUD, JOSEPH CONFAVREUX et JADE LINDGAARD (dir), La France Invisible, La Découverte, 2006.

[6] Entretien avec les auteurs, 11 juillet 2007. Les autres citations d’Emmanuelle Mignon sont extraites du même entretien.

[7] Entretien avec les auteurs, 3 septembre 2007. Les autres citations de Julien Veyrier sont extraites du même entretien.

[8] Entretien avec les auteurs, 8/10/07

[9] Entretien avec les auteurs, 25 septembre 2007. Les autres citations de Brice Teinturier sont extraites du même entretien.

[10] Entretien avec les auteurs, 8/10/07

[11] CLAIRE GUELAUD, La « dircab » de Nicolas Sarkozy cherche à recruter à La République des idées, Le Monde, 20 mai 2007.

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La Mémoire, essence d’un peuple et de sa Civilisation

Posté par issopha le 5 novembre 2007

La Mémoire, essence d’un peuple et de sa Civilisation

L’abolition de l’esclavage retient notre attention en ce mois d’août où l’on célèbre la journée internationale du souvenir de la traite Négrière et son Abolition. Loin de réveiller les vieux démons, notre approche est de ressasser la mémoire au travers de l’histoire. Certes il y a 200 ans que l’esclavage a été aboli mais les Africains ne sont pas encore arrivés à s’approprier cette pièce du puzzle de leur devoir de mémoire et sa perpétuation vis-à-vis des descendants. Un peuple sans devoir de mémoire est un peuple en perdition par rapport à sa propre civilisation. La démarche se veut aussi pédagogique et citoyenne par rapport aux grands enjeux de notre ère. Notre article intervient dans le cadre d’une conférence débat organisée par le CDM à Bruxelles en cette semaine du 23 août 2007 à l’Hôtel de Ville de Bruxelles (Grand place Salle Gothique).La traite transatlantique a commencé à partir de 1444 jusqu’au début du XVIII ème siècle. Le continent africain a connu un bouleversement sans précédent. Les pays côtiers payeront un lourd tribut dans ce qu’on appelait « commerce triangulaire », du fait que Christoph Colomb ait découvert le Nouveau Monde, une aubaine pour l’Europe. Développer à tout prix des plantations et exploiter des mines. Soulignons que les amérindiens aussi ont payé un tribut dans cette tragédie humaine.

A ce titre certains banalisent ou simplifient la question de l’esclavage. Outre la question des responsabilités, ce qui importe aujourd’hui c’est le travail de mémoire, l’éveil de la conscience collective du peuple africain.

Pour élucider leur position « Ils affirment que ce ne sont pas les européens qui ont inventé la traite négrière. Ils affirment que le commerce d’esclave existait depuis l’antiquité et que les africains n’en furent pas les seules victimes, tel était alors le sort réservé à tout prisonnier de guerre, quelle que soit son origine. L’Afrique a connu la traite négrière bien avant l’arrivé des Européens, et les empires arabo-musulmans l’ont pratiquée à partir du VII ème siècle et ce à deux niveaux : l’esclavage transsaharienne et trans. orientale »

Le commerce triangulaire s’opérait comme suit : les européens partaient de l’Europe avec des produits tels que l’alcool, le sucre, la quincaillerie, la pacotille… pour se rendre en Afrique où ils les échangeaient contre des êtres humains, lesquels étaient ferrés, mis dans les cales de navire pour être déportés vers le Nouveau Monde. Ils recevaient entre autre du bois d’ébène, de l’ivoire, les objets d’art…

Au départ les hommes plus robustes étaient choisis et la suite le choix était porté sur les femmes également, qui des fois étaient séparées de leurs enfants. La chasse aux être était déclenchée sur la côte du Golfe de guinée (Gold Coast, Togo, Bénin, Sénégal,) jusqu’aux côtes de l’Océan atlantique (Cameroun, Congo Brazza, Angola…)

D’une manière non exhaustive, notons que des comptoirs ont été installés à Porto Séguro (actuel Agbodrafo), à Petit Popo au Togo, à Ouidah au Bénin, à l’île de Gorée au Sénégal…

La traite négrière et l’esclavage ont vidé l’Afrique de sa force de travail, et la colonisation n’a pas corrigé cette atteinte. Aujourd’hui l’Afrique se cherche après la période post abolition et postcoloniale.

Le commerce triangulaire a été avant tout un enjeu économique dans un premier temps puis un système de pensée. Donc l’objet est avant tout une démarche de lucre, qui finalement va entraîner la déshumanisation du peuple noir d’Afrique.

« il existe des maîtres et des esclaves, il a fallu démontrer la supériorité et l’infériorité ‘’naturelle’’ des uns et des autres, en leur conférant un cadre symbolique (la race) et institutionnel (la traite négrière[1] et l’esclavage [2]). La race noire était un prétexte, une invention à légitimer la traite, l’esclavage et la colonisation ». Tout ceci a été rendu possible par l’apport des arguments tant philosophiques, religieux, scientifiques, sociaux, politiques, juridiques et économiques. On considère que le Noir ne peut être qu’un esclave et un esclave ne peut être qu’un nègre. Et ceci allait durer dans le temps.D’ailleurs le moine dominicain Bartholomé de Las Casas a plaidé la cause des Indiens au Vatican et il a fini par proposer comme alternatif à l’asservissement des amérindiens l’esclavage des nègres, car ces derniers étaient considérés comme inférieurs aux amérindiens. Certains n’hésitent pas à affirmer que le moine Bartholomé de Las Casas est l’initiateur ‘’du décret officiel de déportation massive des Africains vers le nouveau monde.’’

Il est aussi vrai que les multiples explorations ayant conduit à la découverte de plusieurs contrées, allaient constituer tant soi peu un véritable enjeu de lucre. Il faut exploiter économiquement ces régions et sans vergogne, la course au bien matériel est lancée.Le monde intellectuel était divisé sur la question de la traite négrière et l’esclavage. La raison économique était plus importante que le principe de l’humanité et d’ailleurs cela ne devrait pas s’appliquer aux nègres.

Pour élucider ces affirmations citons Montesquieu dans l’esprit des lois, l’esclavage est inadmissible dans les sociétés européennes : « intitulé de l’esclavage parmi nous ; mais il est justifié pour d’autres sociétés » ; « il faut borner la servitude naturelle à certains pays particuliers de la terre », « il y a des pays où la chaleur énerve le corps et affaiblit si fort le courage que les hommes ne sont portés à un devoirs pénibles que par la crainte du châtiment : l’esclavage y choque donc moins la raison ».

Cette dualité dans l’approche d’une situation où les êtres humains font du mal à leurs semblables dépasse la conception même de ce qu’est le principe de la race humain.La science a aussi apporté son eau au moulin de l’esclavage, « le nègre a été longtemps mis dans la catégorie des bêtes. Il sera replacé dans la catégorie des hommes avec une nuance et une restriction. Le concept de la race humaine s’est construit autour de la notion de la hiérarchie. C’est le médecin suédois Charles Linné qui publie en 1735, un systema Naturae qui aura un immense retentissement. L’humanité est subdivisée en 4 grands groupes différenciés, appelés ‘’type’’ établis selon des critères où se mêlent inextricablement, caractères physiques et moraux, us et coutumes. »

Sur le plan politique la traite négrière et l’esclavage ont perduré dans le temps pour des raisons purement d’ordre économique. L’appétit hégémonique des différents pays impliqués dans ce commerce. Il fallait à tout prix avoir une colonie dans le nouveau monde. Donc entre ces pays il y avait aussi une épreuve de suprématie. L’esclave était un objet de lucre en son temps, élément important dans l’économie internationale.

Cependant, il faut mettre en évidence le fait que le commerce triangulaire ait été pratiqué avec « la collaboration » de certains pouvoirs et élites du continent africain. Pour qu’il y ait un acheteur, il faut de la marchandise et le marchand. Donc il est important que chacun puisse se retrouver dans son rôle.

Il faut souligner que la révolte de la nuit du 22 au 23 août 1791 à Saint Domingue, révolte perpétrée par les esclaves eux-mêmes pour s’affranchir du joug de l’oppression. Cette révolte va ébranler le système esclavagiste et constituera le ferment vers l’abolition du commerce dit triangulaire (Europe-Afrique-Amérique). « Les privilégiés n’abandonnent pas leur domination sans y être forcés : l’abolition ne pouvait venir d’une volonté charitable des puissances européennes. Par exemple dans les colonies françaises et autres, elle est née du soulèvement des esclaves. La Martinique, la Guadeloupe ont connu l’insurrection pendant plusieurs années tandis que la Guyane et la Guadeloupe ont connu une brève période d’abolitionniste de 1794 à 1802, avant le rétablissement par la force de l’esclavage par Napoléon. Dans l’île de la Réunion le décret d’abolition n’est pas appliqué.

Donc pour ce qui concerne la République française, elle a aboli par deux fois l’esclavage et ce respectivement en 1794 et 1848. Saint Domingue a été la première victoire du soulèvement des esclaves africains. Saint Domingue devient Haïti et le 1er janvier 1804, la première République noire née de la décolonisation peut proclamer son indépendance sous l’autorité de Jean Jacques Dessalines. En 1825 le gouvernement de Charles X reconnaît l’indépendance Haïtienne, contre une indemnité énorme au départ équivalent au budget annuel de la France. L’Angleterre abolie la traite transatlantique en 1807 suivi par d’autres pays. Néanmoins l’esclavage a continué.Ceci démontre que l’indépendance formelle ne suffit pas a elle seule pour libérer les peuples opprimés. Je pense pour ma part qu’une indépendance doit être politique, économique et culturelle. Mais en réalité l’esclavage sera aboli qu’en 1865 aux USA, en 1886 à Cuba et en 1888 au Brésil.

La phase de l’abolition n’a pas seulement été l’œuvre des intellectuels, les esclaves eux-mêmes se sont mobilisés pour organiser leur libération en développant le marronnage, souvent repliés dans les montagnes pour échapper aux chasseurs de prime lancés à leurs trousses par les propriétaires d’esclaves. Des chiens sont dressés pour les retrouver et parfois s’ils ont le malheur de se faire rattraper « Tous les esclaves fugitifs qui auront été en fuite pendant un mois à compter du jour que leurs maîtres les auraient dénoncés en justice, auront l’oreille coupées et seront marqués d’une fleur de lis sur l’épaule et s’ils récidivent une autre fois à compter pareillement du jour de la dénonciation, auront le jarret coupé et ils seront marqués d’une fleur de lis sur l’autre épaule, et la troisième fois ils seront puni de mort » (art 38 du code noir).Toutefois des personnages tels que le sénateur Victor Schœlcher a convaincu François Arago, alors ministre de la Guerre et de la Marine, de proclamer l’abolition au lendemain de la proclamation de la République (24 février 1848). Un décret a été pris finalement le 27 avril 1848. Député et philosophe français Condorcet, membre de la Société des amis des Noirs, avait dénoncé un « crime contre l’espèce humaine » ; Mirabeau et Lafayette, Girondin Brissot et l’abbé Grégoire… ont apporté leur contribution dans la lutte pour l’abolition de l’esclavage.

Cependant notre devoir de mémoire nous impose de rester éveiller afin qu’aucune forme d’esclavage ne se profile à notre ère. L’esclavage moderne est plus subtil et discret au point que nous devons rester vigilants pour le dénoncer. Aujourd’hui ce sont des êtres faibles qui sont impliqués tels que les enfants, les femmes et parfois les hommes. En Afrique des enfants sont vendus et emmenés vers les pays tels que le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Ghana, et le Nigeria. Même en occident certaines femmes sont obligées de se prostituer pour des exploitants sans scrupules. Les domestiques ne n’ont plus épargnés.

Il faut rappeler que la France a adopté la loi Taubirat classant l’esclavage des Noirs et la Traite Transatlantique comme crime contre l’humanité (parution au journal officiel du 23 mai 2001). Rappelons aussi qu’au XXI ème siècle les Africains sont encore victimes d’un processus de déshumanisation se traduisant par le non respect institutionnalisé des droits civiques et des droits humains, la chasse systématique au faciès des Africains (par exemple les ‘’Sans Papiers’’), discrimination dans l’accès au travail, au logement, à la culture, accès aux soins de santé, la jouissance d’une vie sociale épanouie dans l’ensemble…
 

24/08/2007
Par Yves Kodjo LODONOU

Notes:
1. La traite négrière désigne le commerce des esclaves africains. Le mot « traite » recouvre en fait toute sorte de commerces.
2. L’esclavage est le fait d’enlever toutes les libertés à un individu pour en faire une simple force de travail.
Source : ABECEDAIRE de l’Esclavage des Noirs, Gilles Gauvin Editions Dapper ; Site Web GRIOO.COM articles du 07/03/2004 et 18/05/2004 ; Aujourd’hui l’Afrique n°68 juin 1998, Esclaves et Négriers, Jean Meyer Découvertes Gallimard Paris 1997, journal Le Monde 31/08/2001

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Race, classe, genre et sexualité : entre puissance d’agir et ambivalence coloniale

Posté par issopha le 4 novembre 2007

Race, classe, genre et sexualité :

entre puissance d’agir et ambivalence coloniale

 

 

Par  Anne Mc Clintock

Sans rejeter tout à fait la perspective de Bhabha (qui voit dans l’imitation (mimicry) des colonisés et l’ambivalence du discours colonial le lieu d’une faille structurelle du colonialisme, lequel travaillerait ainsi à sa propre subversion), l’auteure refuse de considérer que le repérage de telles failles structurelles suffise à déterminer les sources de la puissance d’agir politique des dominés ; en conséquence, elle en appelle à une analyse historique serrée des situations politiques et historiques, qui notamment mettent en relief l’articulation concrète et les dynamiques indissociables du genre, des sexualités, de la race et des appartenances de classe. Elle montre 1) que la colonisation n’était pas, du point de vue des métropoles coloniales, une affaire extérieure ou un accident historique, étranger à leur essence historique, et 2) que la colonisation et les processus de transformation socio-politique en métropole étaient fondamentalement imbriqués (et qu’en eux se trouvaient aussi imbriqués les transformations des rapports de classe, de genre, de race, etc.).

Without wholly rejecting the perspective proposed by Bhabha (who sees in the colonial subject’s mimicry and in the ambivalence of the colonial discourse the site of a structural rift within colonialism, working towards its own subversion), the author refuses the idea that the identification of such structural rifts could be enough to account for the political agency of the subaltern. She thus calls for focused historical analyses of actual political situations, capable of understanding the concrete articulation between the deeply inter-related dynamics of gender, sexuality, race and class. She shows that (1) colonization was not, from the point of view of the colonial powers, an external affair, nor a historical accident unrelated to their historical essence, and that (2) colonization and the processes of socio-political transformation within the colonial powers maintained a close intricacy (as intricate as the transformations taking place on issues of class, gender, race, etc.).

J’écris avec la conviction que l’histoire ne s’organise pas autour d’une catégorie sociale privilégiée( [1]). Les différences de race ou de classe ne peuvent, me semble-t-il, être dérivées ou déduites de la différence sexuelle, et inversement. Nous devons bien plutôt considérer que les catégories fondatrices de la modernité impériale sont articulées, autrement dit qu’elles sont historiquement apparues en liaison les unes avec les autres, dans le cadre d’une interdépendance dynamique, instable et étroite. L’idée de « pureté » raciale, par exemple, présuppose une police rigoureuse de la sexualité des femmes ; ainsi, en tant que notion historiquement située, la « pureté » raciale est inextricablement mêlée aux dynamiques du genre, et elle ne peut être comprise sans recourir à une théorie du pouvoir du genre. Cependant, je ne considère pas que race, classe, genre et sexualité soient structurellement équivalents les uns aux autres. La fétichisation victorienne du savon et des vêtements blancs, par exemple, ne peut être réduite au fétichisme phallique, en tant qu’effet secondaire produit en suivant une chaîne de signifiants qui va de la sexualité à la race. Ces catégories convergent, fusionnent et se surdéterminent les unes les autres de façon complexe et souvent contradictoire. Kobena Mercer nous met en garde contre le fait d’invoquer de manière incantatoire « la race, la classe et le genre » sans prendre « la mesure de toute la complexité et de toute l’indétermination des relations par lesquelles la subjectivité est constituée dans les espaces surdéterminés situés entre les relations raciales, genrées, ethniques et sexuelles ». Mercer nous engage ainsi à prêter attention aux antinomies mouvantes et instables de la différence sociale, et ce « d’une façon qui rende compte du caractère désordonné, ambivalent et incohérent des que nous endossons [inhabit] dans le cours de notre expérience vécue »( [2]).

imitation et ambivalence coloniales

Examinons de ce point de vue la conception du genre comme imitation [mimicry] d’Irigaray, ainsi que les thèses d’Homi Bhabha sur l’ambivalence coloniale. Dans les analyses brillamment polémiques de Ce sexe qui n’en est pas un( [3]), qui viennent remettre en question l’orthodoxie psychanalytique, Luce Irigaray suggère que, dans certains contextes sociaux, les femmes performent la féminité comme une mascarade nécessaire. Pour Irigaray, les femmes apprennent à imiter la féminité comme on porte un masque social. Dans un monde colonisé par le désir masculin, les femmes mettent en scène l’hétérosexualité en une performance ironique qui, bien qu’elle soit une stratégie de survie, n’en est pas moins théâtrale. Parfois, suggère Irigaray, les femmes sont contraintes d’endosser les rôles féminins qui leur sont imposés, mais nous pouvons le faire de manière à « convertir une forme de subordination en affirmation ». À travers la « répétition ludique » des normes invisibles qui sous-tendent l’hétérosexualité, les femmes révèlent avec ingéniosité l’absence de lien entre la « nature » et la performance du genre. Nous sommes de « brillantes imitatrices » précisément parce que la féminité n’est pas une chose naturelle. Néanmoins, l’imitation a un prix ; née de la nécessité, c’est une stratégie provisoire – trompeuse et à double tranchant – contre l’oubli. Mais l’imitation a de plus un coût pour la théorie d’Irigaray, car Irigaray elle-même court le risque de l’ériger en stratégie essentiellement féminine [female] et ainsi de réaffirmer les binarismes de genre qu’elle conteste de façon si convaincante par ailleurs. Ce faisant, Irigaray élude les possibilités théâtrales et stratégiques de la mascarade masculine [male] : le camp, le voguing, le drag, le passing, le travestisme, etc.
Ignorant la dimension genrée des analyses d’Irigaray, Homi Bhabha introduit dans « Of Mimicry and Man : The Ambivalence of Colonial Discourse »( [
4]) l’idée d’imitation dans le cadre colonial et propose une approche subtile qui fait d’elle « l’une des stratégies les plus insaisissables et les plus efficaces du savoir et du pouvoir coloniaux ». Selon le modèle qu’en propose Bhabha, l’imitation est l’imposition d’une identité défectueuse sous une forme imparfaite : « presque identique, mais pas blanche ». Soumis à une mission civilisatrice, les hommes imitateurs (Bhabha ne semble prendre en considération que les hommes [men]) servent d’intermédiaires de l’empire ; ce sont les enseignants, les militaires, les bureaucrates et les interprètes culturels colonisés dont Fanon dit dans Les Damnés de la Terre( [5]) qu’ils sont « recouverts de la poussière de la culture coloniale ». La lignée de ces imitateurs – hommes anglicisés sans pour autant être Anglais – peut être reconstituée à travers les écrits de Macaulay, Kipling, Forster, Orwell et Naipaul ; elle forme, selon Macaulay, « une classe d’interprètes qui servent d’intermédiaires entre nous et les masses que nous gouvernons »( [6]).
L’originalité de Bhabha réside dans son recours à des catégories esthétiques (ironie, imitation, parodie) à des fins psychanalytiques dans le contexte de l’empire. Pour Bhabha, le discours colonial est ambivalent en ce sens qu’il cherche à reproduire l’image d’un « Autre reconnaissable et civilisé… qui est presque le même, mais pas tout à fait ». Les hommes imitateurs sont contraints d’occuper une zone d’ambivalence qui ne peut l’être et qui ne leur procure ni identité ni différence ; ils doivent imiter une image qu’ils ne peuvent pas véritablement endosser. C’est là la raison de l’échec de l’imitation telle que Bhabha la conçoit : le décalage entre l’identité et la différence met en question l’autorité « normalisante » du discours colonial. Le rêve d’une civilité post-Lumières devient étranger à lui-même parce que dans l’état colonial il ne peut plus se présenter avantageusement sous les traits de l’état de nature. L’imitation constitue ainsi « et une ressemblance et une menace ».
Je ne mets pas en question la perspicacité et la richesse de la conception de l’imitation coloniale avancée par Bhabha, ni son insistance justifiée, à la suite de Fanon, sur le jeu complexe du fantasme, du désir et de l’inconscient dans la conquête coloniale. Ce qui m’intéresse ici, c’est bien plutôt la politique de la puissance d’agir [agency] présupposée par ses analyses de l’imitation. Selon Bhabha, du moins dans cet essai, la menace posée par l’imitation provient de son ambivalence – rupture épistémologique qui dévoile la double vision du discours colonial et vient perturber son autorité. Le colonialisme est vicié par une subversion intérieure porteuse de son propre échec : la subversion formelle, la « rupture », la « perturbation », « l’ambivalence », « l’interstice ». Dans cette perspective, l’imitation coloniale est un « compromis ironique » qui assure son « échec stratégique ».
« L’échec stratégique » de « l’appropriation coloniale » apparaît ainsi comme l’effet structurel de son ambivalence discursive. « Comment, demande Bhabha, le désir est-il discipliné et l’autorité destituée ? » Il s’agit là, fondamentalement, d’une question qui porte sur le pouvoir, mais aussi d’une question relative à la puissance d’agir historique. À l’encontre de certains commentateurs, je ne crois pas que, selon Bhabha, l’imitation soit l’unique ou même le plus important des phénomènes coloniaux, tout comme l’imitation n’est pas, pour Irigaray, la seule stratégie dont disposent les femmes. Néanmoins, pour Bhabha, dans ce texte, l’autorité coloniale semble pouvoir être destituée moins par le mouvement des contradictions sociales ou par les stratégies militantes des colonisés que par l’ambivalence formelle de la représentation coloniale elle-même.
Mais si je reconnais l’importance vitale du concept d’ambivalence pour Irigaray et Bhabha (et pour toute la tradition de la pensée dialectique), je me demande si l’on peut se contenter de situer la puissance d’agir dans les failles intérieures du discours. Voir dans l’ambivalence le lieu de la puissance d’agir risque de nous entraîner dans ce qui pourrait être appelé un fétichisme de la forme : la projection de la puissance d’agir historique sur des abstractions formelles marquées par l’anthropomorphisme et auxquelles est attribuée une existence indépendante. Les abstractions deviennent alors des agents historiques ; et le discours désire, rêve et accomplit l’œuvre du colonialisme, tout en travaillant à sa disparition. Les relations sociales qu’entretiennent les humains se métamorphosent en relations structurelles entre des formes – à travers un fétichisme formaliste qui élude en fait la question plus complexe du changement historique et de l’activisme social.
Une question d’importance soulevée par les œuvres d’Irigaray et de Bhabha, bien que différemment, est celle de savoir si l’ambivalence est en soi subversive. Dans un essai ultérieur, Bhabha complique utilement sa conception de l’imitation en suggérant que, après tout, les ambivalences de la subjectivité coloniale ne constituent pas nécessairement une menace pour le pouvoir colonial : « étant pris dans l’Imaginaire, ces positionnements changeants ne constitueront jamais une menace réelle pour les relations de pouvoir dominantes, puisqu’ilss existent afin que ces dernières puissent être exercées de façon satisfaisante et productive »( [
7]). Bhabha considère ici que le pouvoir dominant est à l’abri du jeu de l’ambivalence non en raison de la force militaire, économique ou politique de ses détenteurs, mais parce que les « positionnements changeants » de la subjectivité coloniale sont « pris dans l’Imaginaire ». La puissance d’agir se trouve donc de nouveau projetée sur une abstraction structurelle (l’Imaginaire) qui assure une situation de stase fluctuante et indéterminée.
Dans un autre essai, « Signs Taken for Wonders : Questions of Authority and Ambivalence under a Tree Outside Delhi, May 1817 »( [
8]), Bhabha redéploie à nouveau sa conception de l’imitation, cette fois moins comme stratégie coloniale porteuse de son propre échec que comme forme de refus anti-colonial. L’imitation signale alors l’émergence de « moments de désobéissance civile au sein de la discipline de la civilité : des signes de résistance spectaculaire ». Cette perspective semble ouvrir la possibilité d’une théorie de la résistance et, simultanément, de nouveaux espaces de développement historique. Elle rapproche aussi Bhabha d’Irigaray, pour qui l’imitation apparaît comme une stratégie des sujets incapacités [disempowered]. Mais si l’imitation révèle toujours malgré elle un décalage entre identité et différence, ne faudrait-il pas préciser ce qui distingue l’imitation coloniale de l’imitation anti-coloniale ? Si les imitations coloniale et anti-coloniale sont formellement identiques de par leur ambivalence fondamentale, comment s’explique le succès durable de l’imitation coloniale ? Et si tous les discours sont ambivalents, qu’est-ce qui distingue le discours des sujets encapacités [empowered] de celui des sujets incapacités ? Entre les imitations coloniale et anti-coloniale, masculine et féminine, la théorie projette son ombre.
Si Irigaray conteste radicalement le masculinisme de Lacan et soutient une conception de l’imitation comme stratégie spécifiquement féminine (en un geste essentialiste qui fait l’impasse sur les dimensions raciale et de classe), Bhabha, quant à lui, ignore le travail d’Irigaray et ne se réfère qu’à la race, faisant de la sorte l’impasse sur le genre et la classe. Revenant à une conception non genrée de l’imitation, Bhabha réinscrit celle-ci de fait dans le cadre d’une stratégie masculine, sans reconnaître sa dimension spécifiquement genrée. L’Homme ironiquement générique du titre de Bhabha (« De l’imitation et de l’Homme ») dissimule le fait, tout en le révélant, qu’il n’est question pour lui que des hommes [men]. En faisant l’impasse sur la différence de genre, Bhabha ratifie implicitement le pouvoir du genre en sorte que la masculinité devient la norme invisible du discours postcolonial. En faisant l’impasse sur la différence raciale, Irigaray, pour sa part, ratifie l’invisibilité du pouvoir impérial.
Plus on insiste sur l’omniprésence transhistorique de l’ambivalence, plus celle-ci perd de sa force en tant que concept. Dans cette répétition compulsive, l’ubiquité de l’ambivalence devient la scène du même. Si l’ambivalence est partout, en quel point devient-elle subversive ? Et, surtout, comment rendre compte de la façon dont les pouvoirs dominants deviennent originellement tels ? Pour répondre à ces questions, la déconstruction des ruptures de forme suffit-elle ? Une confrontation beaucoup plus serrée avec le pouvoir économique et social n’est-elle pas nécessaire ? Je tiens à souligner le fait que ces questions ne visent pas à affirmer la caducité de la notion d’ambivalence, loin de là ; elles visent bien plutôt à la compliquer d’un point de vue historique. Comme l’a si bien écrit Gayatri Spivak : « dans la déconstruction, la plus sérieuse des critiques est la critique de quelque chose d’utile ».

hybridité, cross-dressing et fétichisme racial

Des concepts comme ceux d’imitation ou d’ambivalence perdent de leur puissance quand ils sont réduits à une catégorie sociale (qu’il s’agisse du genre, comme chez Irigaray, ou de la race, comme chez Bhabha). L’imitation raciale ressemble sans doute à certains égards à l’imitation de genre, mais l’une et l’autre ne sont pas socialement interchangeables. Le terme d’imitation nécessite une élaboration plus poussée.
Les différentes formes de l’imitation, comme le passing ou le cross-dressing, déploient de manière différente l’ambiguïté ; des distinctions critiques cruciales sont effacées par l’écrasement de ces pratiques culturelles historiquement variables sous le poids du symbole anhistorique du même. Le passing racial n’est pas la même chose que le cross-dressing de genre ; le voguing black n’est pas la même chose que les performances de Blancs au visage noirci ; les spectacles de music hall dans lesquels des Blancs imitent des Noirs [black minstrelsy] ne sont pas la même chose que le drag lesbien. Sur la scène fétichiste, le travestisme implique bien souvent l’exhibition de l’ambiguïté (des genoux poilus au-dessous d’une jupe en soie) ; et une bonne part du caractère scandaleux du travestisme réside dans la représentation théâtrale de l’identité comme différence. Le passing, à l’inverse, implique le plus souvent la dissimulation [masking] de l’ambiguïté : la différence comme identité.
Prendre la question de la puissance d’agir historique au sérieux (« Comment (…) l’autorité est-elle destituée ? ») implique certes de s’interroger sur les ambivalences de forme ; mais il est aussi absolument nécessaire d’interroger les incertitudes et les désordres de l’histoire, les négociations et les stratégies contestées des sujets incapacités, la militarisation de la masculinité, l’exclusion des femmes du pouvoir économique et politique, la forclusion décisive de la violence ethnique, etc. L’ambivalence est sans doute une dimension essentielle de la subversion, mais ce n’est certainement pas la cause suffisante de l’échec du colonialisme.
Le cross-dressing, parce que c’est un exemple d’imitation sujet aux variations culturelles, constitue une bonne illustration de ce point. Les vêtements sont certes les symboles de l’identité sociale, mais ils sont aussi susceptibles de chambardements et de vols symboliques. Le cross-dresser, pour cette raison, peut être investi d’importants pouvoirs de subversion. Dans son livre novateur, Vested Interests( [
9]) [intérêts indéniables ou, littéralement, intérêts revêtus : ce titre joue sur la double acception du verbe to vest, dérivé du latin vestir, qui peut signifier aussi bien revêtir qu’investir (comme dans la formule « l’autorité dont je suis investi »)], Marjorie Garber refuse la description traditionnelle qui fait des travesti-es des individu-es biologiquement aberrant-es ou des cas pathologiques ; elle nous invite à considérer les cross-dressers selon leur propre point de vue – comme la corporalisation [embodiment] transgressive de l’ambiguïté.
Garber récuse avec brio la perspective progressiste [progress narrative] qui présuppose qu’existe une identité « réelle » (masculine ou féminine) derrière le masque des travesti-es. Elle avance l’idée selon laquelle les travesti-es, au contraire, mettent en question les catégories binaires de « masculin » et de « féminin » et en cela constituent « la figure de ce qui dérange ». Le livre de Garber est très important, notamment parce qu’elle s’efforce d’inclure la dimension raciale sur la scène du cross-dressing. Néanmoins, en présentant les cross-dressers comme universellement transgressifs ou transgressives (« la figure de ce qui dérange ») et en décrivant tous les objets de fétichisation [fetishes] comme s’ils trouvaient leur origine dans la scène lacanienne de la castration (« le phallus est l’objet de fétichisation, l’objet de fétichisation est le phallus »), Garber ne rend pas justice, d’un point de vue théorique, à la riche diversité des cross-dressers culturel-les et des objets de fétichisation historiques, qu’elle contribue par ailleurs à mettre en évidence.
Rapporter tous les objets de fétichisation et tous les cross-dressers au récit d’une unique genèse fondée sur l’ambiguïté phallique empêche de rendre compte de la différence entre les pratiques fétichistes subversives, réactionnaires et progressistes. Le triangle rose, par exemple, est un symbole ambivalent, qui a été déployé dans le cadre de pratiques politiques radicalement divergentes. De la même façon, le cross-dressing peut être mobilisé à des fins politiques très diverses, qui ne sont pas toutes subversives. Que le fétichisme trouve son fondement dans la contradiction ne garantit aucunement son caractère transgressif ; que le cross-dressing perturbe les identités sociales stables ne garantit pas qu’il subvertisse le pouvoir de race, de classe ou de genre. Quand des marines aux États-Unis se parent d’habits de femme ou qu’ils se teignent le visage en noir, le pouvoir blanc ne s’en trouve pas pour autant troublé ou subverti. À l’inverse, quand des lesbiennes engagées dans l’armée se travestissent au quotidien ou quand des gays noirs se mettent en scène chaque nuit dans des voguing houses, l’effet qui en résulte est peut-être moins innocent ou comique.
Le passing ethnique culturellement obligatoire (comme celui, par exemple, des migrant-es juifs et juives ou irlandais-es s’efforçant de s’intégrer aux États-Unis) ou l’hybridité obtenue par la violence (la fécondation délibérée, par le viol, des femmes musulmanes en Bosnie-Herzégovine) suscitent un rapport à l’hybridité et à l’ambiguïté très différent. Le décalage entre différence et identité est bien présent dans tous ces cas, mais leur coût psychique et leurs conséquences politiques diffèrent considérablement. L’attrait lyrique que certains théoricien-nes postcoloniaux et postcoloniales trouvent à l’ambivalence et à l’hybridité n’est pas toujours justifié historiquement.
Il convient de souligner, de ce point de vue, que le cross-dressing n’implique pas seulement une ambiguïté de genre ; il existe de très nombreux témoignages de l’existence de pratiques de cross-dressing racial, ethnique et de classe. Rapporter tous les objets de fétichisation et tous les cross-dressers au récit d’une unique genèse fondée sur l’ambiguïté phallique empêche de rendre compte de façon appropriée des objets de fétichisation raciaux, nationaux et ethniques qui ne peuvent être subsumés sous le symbole phallique de la différence sexuelle sans perdre considérablement en précision théorique et en profondeur historique. Dans la théorie lacanienne, la différence linguistique et culturelle est fondée sur la différence sexuelle, et se trouve ordonnée au Symbolique et incorporée à la Loi du Père. En conséquence, la différence de race et de classe est dérivée de la différence sexuelle en suivant une chaîne signifiante qui privilégie l’hétérosexualité masculine. Garber, notamment, voit dans l’objet de fétichisation « une figure de l’indécidabilité de la castration » ; elle court en cela le risque de faire du travestisme racial une fonction secondaire de l’ambiguïté sexuelle, comme par exemple lorsqu’elle souligne « le paradoxe de l’homme noir en Amérique, qui est simultanément un symbole de puissance sexuelle et un symbole d’émasculation ou de castration ». Les femmes noires ont ici disparu – nécessairement sans doute, puisque, de leur rôle dans le fétichisme blanc et dans leurs propres formes de fétichisme (exclues de toute manière de la scène lacanienne), on ne peut rendre compte à partir du symbole phallique de la castration.
Bien que le cross-dressing, le drag, le passing, le camp et le voguing puissent tous être, d’une façon générale, considérés comme des formes d’imitation, ils représentent des possibilités culturelles très différentes. Ces différences sont perdues quand elles sont bien docilement ordonnées sous le symbole transhistorique de l’ambivalence phallique. Ce que les lacanien-nes appellent le « signifiant phallique » transcendant ne jouit pas, selon moi, d’un statut privilégié ou éminent par rapport à ce que Stuart Hall appelle judicieusement le « signifiant ethnique »( [
10]). Refuser le phallocratisme blanc de la castration lacanienne permet d’articuler une généalogie de ces phénomènes culturellement plus nuancée et historiquement plus encapacitante [empowering] que ce que permet le récit progressiste hétérosexuel.
La perturbation des normes sociales n’est pas toujours subversive, notamment dans les cultures marchandes postmodernistes pour lesquelles la fluidité formelle, la fragmentation et le marketing différencié sont des éléments essentiels. Bien sûr, des groupes privilégiés peuvent, parfois, démontrer leurs privilèges à travers la représentation extravagante de leur droit à l’ambiguïté. Quand Paul Gascoigne, une star anglaise du football, revint dans son pays afin de célébrer son triomphe lors de la Coupe du monde, il parada dans les rues muni de seins de femme en plastique, comme si ses prouesses hétérosexuelles hors du commun sur les terrains de football lui donnaient le privilège de pouvoir exhiber l’ambiguïté du genre. Dans les shows télévisés des Monty Python, les hommes se travestissent rituellement en femmes (en franchissant de plus fréquemment les frontières de classe), mais il est rare de voir apparaître des femmes à l’écran, sans même parler de femmes travesties en hommes. Les personnes de couleur sont aussi étonnamment absentes. En cela, la perturbation irrespectueuse des normes sociales opérée par ces shows vient renforcer une hétérosexualité masculine et blanche. En bref, la mise en scène du désordre symbolique par les privilégié-es peut purement et simplement circonvenir les défis adressés à l’ordre par ceux et celles qui ne possèdent pas le pouvoir de mettre en scène l’ambiguïté avec une liberté et une autorité comparables.

abjection et psychanalyse située

Dans Totem et tabou et Malaise dans la civilisation, Freud fut le premier à suggérer que la civilisation est fondée sur la répudiation de plaisirs pré-oedipiens et d’attachements incestueux. En s’inspirant de Freud, ainsi que des recherches brillantes de Mary Douglas sur les rituels frontaliers, Julia Kristeva affirme dans Pouvoirs de l’horreur( [11]) que les êtres sociaux sont constitués en tant que tels par la force de l’exclusion. Pour se socialiser, le moi doit éradiquer certains éléments que la société considère comme impurs : les excréments, les menstrues, l’urine, le sperme, les larmes, le vomi, la nourriture, la masturbation, l’inceste, etc. Pour Kristeva, cependant, ces éléments refoulés ne peuvent pas être tout à fait oblitérés ; ils hantent les marges de l’identité du sujet et menacent de la troubler et de la défaire. Elle donne à ce processus le nom d’abjection, suivant en cela l’étymologie latine du terme : ab-jicere signifie exclure, chasser ou rejeter.
L’abject est tout ce que le sujet chercher à effacer pour devenir un sujet social ; c’est aussi le symptôme de l’échec de cette prétention. En tant que compromis entre « la censure [condemnation] et le désir [yearning] », l’abjection signale les frontières du moi ; mais il constitue simultanément une menace et un danger perpétuels pour ce dernier. Dans la mesure où elle vient contester ses frontières sacro-saintes, l’abjection témoigne de la précarité de l’emprise de la société sur les aspects fluides et négligés du psychisme et du corps. « Frontière sans doute, l’abjection est surtout ambiguïté », nous dit-elle.
L’abjection trace sur les marges instables du corps la silhouette de la société ; elle menace simultanément l’ordre social de toute la force du délire et de la désintégration. C’est en ce point que ressort toute la perspicacité des analyses de Kristeva : l’abject exclu hante le sujet comme sa frontière intérieure constitutive ; ce qui a été répudié constitue la limite intérieure du moi. L’abject est « une chose qui a été rejetée, mais dont on ne peut se séparer ».
Imperial Leather est, pour une part, une exploration du paradoxe de l’abjection en tant que dimension constitutive de l’impérialisme industriel moderne. Dans le cadre de l’impérialisme, certains groupes sont exclus et contraints d’occuper les marges impossibles de la modernité : ses bidonvilles, ses ghettos, ses mansardes, ses bordels, ses couvents, ses bantoustans coloniaux, etc. Les abject-es sont ces personnes que l’impérialisme industriel rejette, mais dont il ne peut pas se passer : les esclaves, les prostitué-es, les colonisé-es, les domestiques, les fous et les folles, les chômeurs et les chômeuses, etc. Certaines zones de seuil deviennent des zones abjectes et sont vigoureusement policées : la casbah arabe, le ghetto juif, les taudis irlandais, les cuisines et les mansardes victoriennes, les campements de squatters, les asiles d’aliéné-es, les quartiers « chauds » et les chambres à coucher. Occupant le bord extrême [cusp] de la domesticité et du marché, de l’industrie et de l’empire, l’abject revient hanter la modernité comme sa répudiation intérieure et constitutive : ce qu’elle rejette sans pouvoir s’en séparer.
L’abjection m’intéresse tout particulièrement parce qu’elle est l’état liminal qui flotte au-dessus du seuil du corps et du corps politique – et donc au-dessus de la frontière qui sépare la psychanalyse de l’histoire matérielle. Le cordon sanitaire disciplinaire qui passe entre la psychanalyse et l’histoire est lui-même le produit de l’abjection. Trop souvent, la psychanalyse freudienne traditionnelle cherche à exclure certains éléments du roman familial : la bonne d’enfants issue de la classe ouvrière, la sexualité féminine (en particulier le clitoris), l’économique et les classes, l’homosexualité, la race et l’empire, la différence culturelle, etc. ; mais ces éléments rendus abjects hantent la psychanalyse sous couvert de la pression d’une limite intérieure constitutive. De la même façon, l’histoire matérielle, notamment sous sa forme marxiste économiste, répudie des éléments récalcitrants tels que l’inconscient, le désir sexuel et l’identité, l’irrationnel, le fétichisme, etc. ; ces éléments font retour et structurent l’économie marxiste comme sa répudiation intérieure insistante. L’abjection jette son ombre sur la zone interdite qui sépare la psychanalyse et l’histoire matérielle, mais d’une façon telle qu’elle met radicalement en question leur séparation historique.
Je préconise le développement d’une psychanalyse située – une psychanalyse qui serait culturellement contextualisée et qui serait, simultanément, une histoire psychanalytiquement informée. S’agissant de l’abjection, on peut distinguer, par exemple, les objets abjects (le clitoris, la saleté domestique, les menstrues) et les états abjects (la boulimie, l’imagination masturbatoire, l’hystérie), qui de même se distinguent des zones abjectes (les Territoires occupés par les Israéliens, les prisons, les refuges pour femmes battues). Les agents socialement attitrés de l’abjection (les soldats, les domestiques, les bonnes d’enfants) ne se confondent pas avec les groupes dont l’abjection est produite socialement (les prostitué-es, les Palestinien-nes, les lesbiennes). Les processus d’abjection psychiques (le fétichisme, la dénégation [disavowal], l’étrange [the uncanny]) ne se confondent pas non plus avec les processus d’abjection politiques (les génocides ethniques, les transferts de population, le « nettoyage » des lieux de prostitution). Toutes ces modalités de l’abjection, interdépendantes mais distinctes les unes des autres, ne constituent pas la reproduction historique d’une forme unique et universelle (sans même parler d’un phallus transcendant) ; elles émergent bien plutôt comme les éléments étroitement liés, même s’ils peuvent être contradictoires, d’un immense et complexe processus de production sociale et psychique.
La question de la variance historique soulève aussi la question du rôle des critiques sur la scène de l’ambivalence. Robert Young demande ainsi : « Que peut bien avoir de spécifique la situation coloniale si les textes coloniaux témoignent des mêmes caractéristiques que celles que toute lecture déconstructionniste retrouve dans les textes européens ? […] Comment et quand l’équivocité du discours colonial émerge-t-elle ? Au moment de son énonciation, ou à travers l’historien et l’interprète d’aujourd’hui ? »( [
12]). Si le jeu subversif de l’ambivalence n’est que latent dans le discours, attendant un ou une critique pour être activée, la relation entre le ou la critique postcolonial-e et le discours colonial n’est-elle pas elle-même une forme d’imitation, l’imitation de la relation entre le ou la psychanalyste et son patient ou sa patiente – la même, mais pas tout à fait ? Si la tâche de la critique postcoloniale est de rendre active les incertitudes et les interstices du discours, très bien ; mais cet exercice risque de demeurer assez formel si l’on ne s’attaque pas à la tâche historiquement plus exigeante de soumettre à la question les pratiques sociales, les conditions économiques et les dynamiques psychanalytiques qui motivent et contraignent le désir, l’action et le pouvoir humains.
Imperial Leather a donc été écrit avec la conviction que la psychanalyse et l’histoire matérielle sont mutuellement nécessaires à la confrontation stratégique d’un pouvoir instable. Je préconise l’élaboration de récits qui interrogent les relations entre la psychanalyse et l’histoire matérielle, sans pour autant préserver d’un côté ou de l’autre l’ombre de leur opposition binaire. En m’attachant à l’analyse historique du fétichisme féminin et racial, du cross-dressing et du S/M, de la paranoïa coloniale, de l’effacement de la saleté domestique, de l’invention d’un espace anachronique, du temps panoptique, etc., je cherche à montrer que la psychanalyse ne peut être projetée de façon anhistorique sur la conquête coloniale, ne serait-ce que par le lien historique entre l’émergence de la psychanalyse et celle de l’impérialisme. J’en appelle à leur confrontation mutuelle, confrontation qui suppose la décolonisation de la psychanalyse et la psychanalyse du colonialisme. Il est sans doute possible d’aller jusqu’à dire qu’il ne devrait pas y avoir d’histoire matérielle sans psychanalyse, ni de psychanalyse sans histoire matérielle.

Traduit de l’anglais par Jérôme Vidal

[1] Extraits du chapitre premier, intitulé « La Configuration du pays. Généalogies de l’impérialisme » [The Lay of the Land. Genealogies of Imperialism], du livre d’Anne McClintock, Imperial Leather. Race, Gender and Sexuality in the Colonial Contest (New York, Routledge, 1995, 452 pages).

[2] « Reading Racial Fetishism : The Photographs of Robert Mapplethorpe » in Emily Apter et William Pietz (ed.), Fetishism as Cultural Discourse, Ithaca, Cornell University Press, 1993, p. 324.

[3] Luce Irigaray, Ce sexe qui n’en est pas un, Paris, Minuit, 1977.

[4] Homi Bhabha, « Of Mimicry and Man : The Ambivalence of Colonial Discourse », in October n° 28, printemps 1984.

[5] Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, Paris, 1961, rééd. Gallimard, coll. Folio, 1991.

[6] T. B. Macaulay, « Minute on Education » in William Theodore De Bary (ed.), Sources of Indian Tradition, vol. II, New York, Columbia University Press, 1958, p. 49

[7] Homi Bhabha, « Difference, Discrimination, and the Discourse of Colonialism » in Francis Barker (ed.), The Politics of Theory, Colchester, University of Essex, 1983, p. 205.

[8] Homi Bhabha, « Signs Taken for Wonders : Questions of Authority and Ambivalence under a Tree Outside Delhi, May 1817 » (Francis Barker (ed.), Europe and its Others, vol. I, Colchester, University of Essex, 1985.

[9] Marjorie Garber, Vested Interests : Cross-Dressing and Cultural Authority, New York, Routledge, 1992.

[10] Sturt Hall, « Pluralism, Race, and Class in Caribbean Society » in Race and Class in Post-Colonial Societies, Paris, UNESCO, 1977.

[11] Julia Kristeva, Pouvoirs de l’horreur. Essai sur l’abjection, Paris, Seuil, 1980.

[12] Robert Young, White Mythologies : Writing History and the West, Londres, Routledge, 1990, p. 152

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« Les Subalternes peuvent-illes parler ? » et autres questions transcendantales.

Posté par issopha le 4 novembre 2007

« Les Subalternes peuvent-illes parler ? » et autres

questions transcendantales.

 

 

Par  Warren Montag

L’auteur repend la question soulevée au début des années 1990 par Gayatri Spivak dans un article célèbre et difficile : « Les Subalternes peuvent-illes parler ? », qui a alimenté d’interminables discussions dans le champ des études postcoloniales. Il entend montrer que la question est trompeuse, qu’il s’agit moins de savoir dans l’absolu si les subalternes peuvent parler – ils le font de toute évidence -, que de savoir s’ils parviennent à le faire et à se faire entendre lorsque cela importe vraiment, dans un contexte politique déterminé.

The author revisits the question raised during the 1990s by Gayatri Spivak in her famous and difficult article « Can the Subaltern Speak ? », a question which fuelled endless debates in the field of postcolonial studies. He shows that the question is deceptive : the issue is less to decide whether, in the absolute, the subaltern can speak – they obviously can -, but to see whether they actually manage to do so, and to make themselves heard when it really matters, i.e., within a specific political situation.

Note des traducteurs : Le texte de Gayatri Chakravorty Spivak( [1]) que commente Warren Montag dans l’article qui suit( [2]) est un des textes fondateurs des études postcoloniales ; depuis sa parution au début des années quatre-vingt, il n’a pas cessé de faire l’objet de vives discussions. Son auteure est, avec Homi Bhabha, l’une des références majeures des études postcoloniales. Dans le cadre d’un dialogue critique avec l’école historique des subaltern studies indiennes, Michel Foucault et la tradition marxiste, Spivak articule dans cet essai le concept de subalterne — emprunté à Gramsci, et qu’il ne faut pas confondre avec les concept de dominé ou d’opprimé, qui ne renvoient pas à une exclusion radicale de la sphère de la représentation — et s’interroge sur les impensés des intellectuels occidentaux et des premiers travaux de l’école historique des subaltern studies indiennes : Les femmes subalternes du Tiers-Monde ne sont-elles pas des sans-voix et des sans-part, toujours déjà fondamentalement exclues de la sphère du discours et de la représentation ? S’agissant des intellectuels, est-ce que parler « pour » les subalternes n’a pas pour conséquence de redoubler cette exclusion et de les déposséder de toute capacité d’action et d’expression autonome ? Comment le cas échéant contribuer à « défaire » la subalternéité ? Est-ce que la prétention à unifier les subalternes au sein d’une communauté une ou même la revendication par les subalternes eux-même d’une identité culturelle collective ne risquent pas de renforcer leur exclusion radicale ? C’est à ces questions que Gayatri Chakravorty Spivak s’efforce de répondre dans « Les Subalternes peuvent-illes parler ? », notamment à travers l’analyse d’un cas singulier de sathi (de suicide rituel d’une veuve en Inde) et de l’interprétation que l’idéologie impériale britannique proposait de cette pratique.

1. À travers toute son œuvre, Althusser insiste sur le fait qu’une philosophie doit être jugée à l’aune de ses effets, de tous ses effets, qu’ils s’inscrivent ou non dans tel ou tel cadre disciplinaire dont, pense-t-on, elle relève. Aux yeux d’Althusser, l’histoire ne pardonne pas plus aux philosophes « incompris » et « mal interprétés » qu’elle ne pardonne aux révolutionnaires vaincus. D’un point de vue matérialiste, selon la formule de Machiavel, il n’y a pas plus de « cour d’appel suprême » en philosophie qu’en politique. Accorder à la philosophie une existence pratique et matérielle signifie dans ce cas admettre que les « mésinterprétations » ne sont pas de simples erreurs subjectives du lecteur ou de la lectrice, que celles-ci soient commises de bonne ou de mauvaise foi, mais bien plutôt les effets objectifs de l’œuvre – non pas, bien sûr, les effets des intentions qui ont présidé à sa production, mais ceux de son existence réelle et de ses rencontres imprévisibles avec d’autres œuvres et d’autres forces. Il ne devrait pas être nécessaire de souligner combien peu nombreux sont les philosophes à avoir adopté une telle position, ou encore à avoir inclus le terme « autocritique » dans le titre d’un de leurs ouvrages. Plus troublante encore que la blessure narcissique infligée par la reconnaissance du fait que nul-le n’est totalement maître ou maîtresse de ses mots et de ses arguments, quelle que soit la rigueur apportée à leur élaboration, est l’idée selon laquelle la vérité ne suffit pas, et que les idées fausses et nuisibles se soutiennent de rapports de force qui ne peuvent être transformés que par des forces contraires. Autrement dit, Platon avait raison de considérer la philosophie comme le lieu d’une guerre sans fin, dans la mesure où l’on est nécessairement en permanence confronté-e aux conséquences imprévisibles de son propre travail.

2. Gayatri Spivak n’ignore bien sûr rien de tout cela. Dans son essai « Les Subalternes peuvent-illes parler ? » (« Can the Subaltern Speak ? », dont il existe différentes versions – je m’intéresserai ici à la plus longue d’entre elles, parue dans Marxism and the Interpretation of Culture( [3])), elle déploie une multitude de dispositifs tactiques destinés à repousser et à neutraliser d’avance toute attaque de ses critiques. Nous pourrions dire de Spivak ce qu’Althusser disait de Lacan : la légendaire difficulté de son essai s’explique moins par la profondeur du sujet traité que par ses objectifs tactiques : « devancer leurs coups [des critiques], (…) feindre au moins de les rendre avant de les avoir reçus » et, par dessus tout, recourir à des philosophies apparemment étrangères à l’objectif poursuivi « comme à autant de témoins d’intimidation, jetés au visage des uns pour les tenir en respect »( [4]). De telles remarques n’impliquent pas nécessairement une critique de Spivak (c’est précisément pour cette raison que j’ai pris pour exemple Lacan, dont les travaux ont, à mes yeux, une importance indiscutable) : après tout, nos tactiques nous sont imposées par les caractéristiques concrètes de la situation dans laquelle nous nous trouvons investis.

3. Bien sûr, la difficulté de cet essai ne saurait en aucun cas être rapportée exclusivement à sa dimension tactique. Cette difficulté résulte aussi de ce que Spivak lutte sur plusieurs fronts à la fois. Le premier et peut-être le plus important d’entre eux est son intervention dans les débats qui se sont développés autour des études subalternes en Inde au début des années quatre-vingt, notamment dans les travaux de Ranajit Guha( [5]). Parce qu’elle soutient de manière critique le projet des études subalternes, Spivak cherche à mettre en évidence l’hiatus existant entre les travaux des chercheurs associés à ce projet et la théorisation qu’ils en ont proposée. Elle s’oppose en particulier à l’idée selon laquelle les études subalternes auraient pour but, d’une part, de permettre à la voix auparavant ignorée des subalternes de se faire enfin entendre et, d’autre part, « de parvenir à la connaissance véritable des subalternes et de leur conscience ». L’idée que les subalternes sont une sorte d’individu, d’auteur et d’acteur collectif, conscient de soi, en bref un sujet au sens classique du terme, a permis au mouvement des études subalternes de distinguer les subalternes de leur représentation par l’impérialisme, et ainsi de mettre en évidence les points aveugles du discours impérialiste. Cependant, le mouvement des études subalternes a dû pour ce faire passer sous silence l’hétérogénéité et la non-contemporanéité des subalternes, c’est-à-dire leur assigner une essence et donc sombrer dans un abîme métaphysique – d’où Spivak s’efforce de le tirer.

4. D’après Spivak, le mouvement s’est d’ailleurs retrouvé en très bonne compagnie au fond de cet abîme. L’autre objectif majeur de l’essai de Spivak est d’intervenir dans la querelle opposant non pas tant Foucault et Derrida (qui s’engagèrent effectivement dans un débat philosophique dont, curieusement, Spivak ne fait pas mention( [6])) que leurs champions, reconnus ou non, aux États-Unis. Une troisième figure, celle de Deleuze, joue de plus dans cette mise en scène un rôle, même s’il ne s’agit que d’un second rôle, en tant que complice de Foucault. Spivak cherche en particulier à congédier « l’idée reçue » selon laquelle « Foucault traiterait de l’histoire réelle, de la politique réelle et des problèmes sociaux réels, tandis que Derrida serait inaccessible, ésotérique et textualiste ». Elle veut au contraire montrer que « Derrida est moins dangereux que Foucault », dans la mesure où non seulement Foucault privilégie le « sujet de l’oppression », mais aussi, plus dangereusement encore, s’arroge le privilège de « se présenter comme l’absent non représenté qui permet aux opprimés de parler pour eux-mêmes ». Bien qu’un tel reproche adressé à Foucault ait de quoi surprendre – lui qui, après tout, avait posé la fameuse question « Qu’est-ce qu’un auteur ? », et qui, en conséquence, avait un certain nombre de choses à dire concernant Derrida, que Spivak aurait pu considérer avec profit –, elle invoque à l’appui de son accusation le « travail du négatif ». La critique foucaldienne du sujet apparaît ainsi comme une ruse de la subjectivité, ruse si subtile que son action n’est perceptible dans aucun des textes majeurs de Foucault où elle travaille à dissimuler la négation du sujet qu’elle annulera pour finir elle-même. Spivak doit donc se tourner vers ce qu’elle appelle la « pratique inattentive de la conversation », autrement dit un entretien, pour dévoiler la pensée de Foucault. Il est tentant d’objecter qu’il est non seulement possible mais surtout inévitable que Foucault se contredise, et ce aussi bien dans ses entretiens que dans ses écrits les plus importants, à moins de lui assigner la position d’un Sujet absolu dont les écrits seraient, malgré leur apparente contradiction, d’une cohérence et d’une homogénéité totales. Spivak suggère toutefois que seul ce que Foucault énonce dans ces apparents « moments d’inattention » peut révéler cette vérité soigneusement camouflée sous le voile des apparences. Une telle méthode interprétative permet à Spivak de dépasser la contradiction apparente et de renvoyer l’œuvre de Foucault au « mauvais infini » qu’elle a toujours été.

5. Ce que le mouvement des études subalternes et des intellectuels du premier-monde comme Foucault et Deleuze et ont en partage est le présupposé, naïf mais néanmoins dangereux, que « les opprimé-es peuvent parler et connaître la situation qui est la leur ». En guise d’antidote à cette épidémie d’essentialisme, véritablement internationale, qui circule librement entre le premier et le tiers-mondes, Spivak pose une unique question : les subalternes peuvent-illes parler ? Le fait que cette question ait dominé l’intégralité d’un champ théorique, au point que la très grande majorité des réactions qu’elle a suscitées ont consisté en réponses à cette question plutôt qu’en examens critiques de ses présupposés, témoigne clairement de la puissance de l’essai de Spivak. C’est comme si nous avions affaire à un simple dilemme : ou bien nous affirmons que les subalternes peuvent en effet parler – dans ce cas, selon le point de vue, nous avons restitué leur puissance d’agir [agency] aux subalternes, ou nous l’avons au contraire perdue dans les limbes de l’essentialisme – ; ou bien nous affirmons avec Spivak que les subalternes ne peuvent pas parler – ce qui signifie, pour les un-es, que nous avons réduit les opprimé-es au silence ou, pour les autres, que nous refusons d’adhérer au mythe du sujet fondateur. Peu nombreux sont ceux ou celles qui ont pris le risque de mettre en question la question elle-même, d’en interroger le fonctionnement et les effets pratiques.

6. Une récente exception à ce concert de réponses s’est focalisée sur le sujet ou le non-sujet supposé de la parole, les subalternes. Chakrabarty et Chaudhury ont ainsi critiqué l’usage fait par Spivak du terme de subalterne en soutenant que cet usage supprime purement et simplement, en soi, toute référence aux contradictions et aux antagonismes de classe (et non seulement aux références réductrices ou essentialistes qui en sont fait). En réalité, si l’on examine attentivement son texte, il est possible d’affirmer que Spivak a accordé à l’antagonisme existant entre le premier et le tiers-mondes, en tant que blocs opposés, une position prédominante sur le plan politique et stratégique, comme si la classe ouvrière occidentale (à lire Spivak, il semble que seul l’Occident possède une classe ouvrière : son essai suggère que l’Inde est avant tout une société paysanne plutôt que l’une des économies industrielles les plus importantes du monde) était structurellement davantage liée à sa propre bourgeoisie qu’aux forces traditionnellement considérées comme ses alliées en dehors de l’Europe, des États-Unis et du Japon, c’est-à-dire aux ouvriers et aux ouvrières, aux travailleurs et aux travailleuses agricoles, aux paysan-nes sans terre, etc. Ainsi, aux yeux de Spivak, l’idée d’une alliance internationale des travailleurs et des travailleuses de tous les pays n’est que le reliquat d’une prétendue orthodoxie marxiste ou, pire, un élément de la stratégie de conservation de la domination du premier-monde sur le tiers-monde, à travers la subordination des intérêts des subalternes à ceux des travailleurs et des travailleuses privilégié-es d’Occident. Il vaut la peine de souligner que ce genre de position n’a rien de nouveau : elle a au contraire une longue histoire au sein des mouvements socialistes et communistes. Lénine flirta avec elle lorsqu’il s’efforça d’expliquer la capitulation des social-démocraties européennes pendant la première guerre mondiale ; Staline la fit sienne ; et sa formulation même date de l’époque de la scission sino-soviétique et de la consolidation du maoïsme en tant que courant international. Ceux et celles qui soutiennent cette position souhaiteront peut-être faire leur propre bilan de ses conséquences politiques réelles.

7. Quoiqu’il en soit, mon objectif est d’interroger pour elle-même la question « Les Subalternes peuvent-illes parler ? » ; elle repose en effet, quand même on remplacerait le mot subalterne par un autre terme de notre choix (la classe ouvrière, le peuple, les opprimés, etc.), sur un paradoxe manifeste. Les subalternes peuvent bien sûr lire et parler ; les archives du monde sont non seulement remplies des manifestes politiques de leurs partis et de leurs organisations, mais aussi de leurs textes littéraires, de leurs journaux, de leurs films, de leurs enregistrements, de leurs tracts, de leurs chanson et même des chants entonnés à l’occasion de manifestations organisées ou spontanées. Selon toute apparence, on écrit et on prend la parole en tout temps et en tout lieu, et ce d’autant plus que l’on résiste à l’exploitation et à l’oppression. Mais nous devons ici être particulièrement prudent-es : Spivak ne demande pas si les subalternes parlent effectivement, mais s’il leur est possible de le faire. Sa question porte sur le possible et, en tant que telle, fonctionne comme une question transcendantale semblable à la célèbre question de Kant : que puis-je connaître ? Autrement dit, si notre théorie juge les subalternes incapables de parler, il faut en conclure que ce que nous considérions jusqu’ici comme la parole des subalternes n’est en réalité rien d’autre que l’apparence de cette parole. Ce type de question transcendantale produit donc nécessairement une distinction entre apparence et réalité : si ce qui est est impossible, alors il faut proclamer que ce n’est désormais plus ce qui est : une seconde réalité plus réelle doit lui être substituée.

8. L’argumentation déployée par Spivak pour étayer sa thèse, selon laquelle contre toute apparence, les subalternes ne peuvent pas parler, est plus curieuse encore que ce geste transcendantal. Pour défendre sa cause, elle fait appel à des autorités impressionnantes, la première d’entre elles étant, bien sûr, Jacques Derrida. Qui mieux que la traductrice de De la grammatologie( [7]) pouvait nous rappeler la pertinence de l’application de la critique derridienne du logocentrisme et du phonocentrisme occidentaux à la vie politique, et qui mieux qu’elle pouvait nous montrer la pure folie, sinon la fourberie, de l’appel de Foucault à publier les écrits de prisonniers, comme partie intégrante du mouvement contre les prisons, ou encore son entreprise d’établissement et d’archivage de la parole ouvrière, comme élément du projet d’auto-émancipation du prolétariat (projet que Spivak avait déjà critiqué en des termes sans appel) ? Toujours est-il que personne n’a songé à s’assurer que les arguments de Derrida (et en particulier les arguments avancés dans De la Grammatologie, où ces questions sont abordées dans le détail) conduisent effectivement à de telles conclusions. Y a-t-il quoi que ce soit dans la critique derridienne du logocentrisme qui nous autorise à affirmer que les subalternes ne peuvent pas parler, mais qu’illes doivent être parlé-es, autrement dit qu’illes doivent être représenté-es politiquement et discursivement par ceux et celles qui peuvent effectivement parler, par ceux et celles qui sont de véritables sujets parlants ? En réalité, un tel examen montrerait que les arguments de Derrida pointent une direction très exactement opposée. Car si l’on accepte ces arguments, qui récusent le sujet parlant comme origine idéale de la parole, présent dans chacun de ses énoncés, garantissant ainsi leur vérité et leur authenticité, autrement dit les arguments de Derrida qui affirment que la parole est toujours déjà une sorte d’écriture, matérielle et irréductible, force est d’admettre qu’il n’existe pas de classe pure et originelle, qu’elle soit ouvrière, subalterne ou bourgeoise, possédant une conscience qui s’exprimerait dans ses discours ou même dans ses actes. Il y a toujours et partout de la parole et de l’écriture (bien que l’une et l’autre ne soient que des modalités de l’action qui n’ont aucunement à être privilégiées). C’est précisément dans et à travers les luttes qui traversent ces domaines pratiques que des collectivités se constituent. La question de savoir si oui ou non les subalternes ou, pour utiliser un terme du lexique léniniste, les masses peuvent parler ne peut jamais être posée de manière transcendantale, mais seulement de manière contextuelle, en prenant en compte l’agencement de forces antagonistes qui caractérise un moment historique donné.

9. Le reconnaître, c’est reconnaître que Spivak a opéré un double déplacement : non seulement elle a remplacé la question de savoir si les subalternes peuvent effectivement parler, à un moment donné, par la question de savoir si les subalternes peuvent parler tout court, mais elle a de manière beaucoup plus conséquente substitué le discours à l’action, comme si, encore une fois, il existait des sphères opposées, celle du langage (dans laquelle nous serions piégés) et celle de l’être (qui nous serait inaccessible). Son essai aurait grandement perdu de son efficace si elle n’avait pas opéré cette substitution, car les subalternes ou les masses ne cessent jamais de résister et de se rebeller, quand même c’est cette résistance qui les constitue en tant que masses. Nous devons ici tracer une ligne de démarcation avec, d’un côté, les questions transcendantales qui déclarent impossible ce qui existe, en sorte qu’il est nécessaire et inévitable que les masses soient représentées par d’autres, et, de l’autre, un matérialisme qui reconnaît l’irréductibilité de ce qui existe, notamment des voix et des actions des masses dans leur lutte pour l’auto-émancipation, avec ou sans les intellectuels du premier et du tiers-mondes.

Traduit de l’anglais par Aurélien Blanchard et Jérôme Vidal

[1] Gayatri Chakravorty Spivak, « Can the Subaltern Speak ? », in Cary Nelson, Lawrence Grossberg (ed.), Marxism and the Interpretation of Culture, Chicago, University of Illinois Press, 1988) p.271-313 (Les Subalternes peuvent-illes parler ?, traduction française de Jérôme Vidal, Paris, Éditions Amsterdam, 2006).

[2] Cet article reprend une intervention à la conférence annuelle de la Modern Language Association, à Toronto, en décembre 1997. Il a fait l’objet d’une publication en anglais dans la revue Cultural Logic (vol. I, n° 2, printemps 1998).

[3] Spivak, op. cit.

[4] Louis Althusser, Écrits sur la psychanalyse : Freud et Lacan, Paris, Stock : IMEC, 1993, p. 33.

[5] Cf. notamment Ranajit Guha, A Rule of Property for Bengal. An Essay on the Idea of Permanent Settlement [1963], New Delhi, Orient Longman Limited, 1982.

[6] Cf. notamment Michel Foucault, « Réponse à Derrida » [1972], in Dits et écrits t. 2, Paris, Gallimard, 1994, p. 281-295.

[7] Jacques Derrida, De la grammatologie [1967], Paris, Minuit, 1972.

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A-t-on le droit de tout dire ?

Posté par issopha le 31 octobre 2007

  

  

A-t-on le droit de tout dire ?

 

Depuis le début des années 2000, la définition et l’exercice de la liberté d’expression bousculent à nouveau l’actualité : polémiques et violences dans le monde après la publication de caricatures de Mahomet au Danemark, emprisonnement de l’écrivain britannique David Irving en Autriche pour « négationnisme »  (1), controverses sur la loi française interdisant de contester la réalité du génocide arménien…

Ces débats ne sont pas nouveaux : la volonté de supprimer les divergences d’opinion et tout ce qui est jugé immoral, hérétique ou insultant a toujours traversé l’histoire sociale, religieuse et politique. Ils refont surface sous l’effet de deux stimuli : la révolution des moyens de communication et les attentats du 11-Septembre, qui ont accru les tensions internationales. La possibilité de diffuser à travers la planète la quasi-totalité des informations, avec leurs spécificités culturelles et politiques, fait de ces messages et de leur contrôle un tel enjeu qu’il donne lieu à des batailles féroces. Cela implique-t-il de restreindre les libertés ?

La liberté d’expression, dont fait partie l’accès à l’information, est un droit fondamental internationalement reconnu (lire « Nombreuses garanties internationales ») et un pilier de la démocratie. Non seulement elle élargit les connaissances accessibles et la participation de chacun à la vie de la société, mais elle permet aussi de lutter contre l’arbitraire de l’Etat, qui se nourrit du secret.

Néanmoins, depuis toujours, la question se pose de ses modalités d’exercice. Certains soutiennent qu’elle est sans limites. Mais la ligne de partage entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas a toujours été contestée. Plus que les autres, ce droit dépend du contexte, et sa définition est en grande partie laissée à la libre appréciation des Etats. Selon le droit international, la liberté d’expression n’est pas absolue et peut être soumise à certaines restrictions afin de « protéger les droits ou la réputation d’autrui », et de sauvegarder « la sécurité nationale, l’ordre public, la santé ou la moralité publiques », à condition que cela soit « “nécessaire dans une société démocratique” et expressément fixé par la loi »  (2). Cette formule figure à la fois dans l’article 19 du pacte international relatif aux droits civils et politiques adopté par les Nations unies en 1966 et dans la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales de 1950 (ou Convention européenne des droits de l’homme). C’est sur ces bases qu’ont été élaborées les lois sur la diffamation, la sécurité nationale et le blasphème. La formulation reste suffisamment vague pour laisser les Etats libres de décider comment ils devront limiter la liberté d’expression dans les buts fixés, etc.

Le droit international impose un seul devoir « positif » aux Etats : l’interdiction de l’incitation à la haine et de la propagande en faveur de la guerre (article 20 du pacte de 1966). Mais aucune définition précise n’est donnée de ces termes, et ce sont souvent les Etats eux-mêmes qui violent la seconde obligation. Pour la première, les approches varient d’un pays à l’autre. Aux Etats-Unis, un discours appelant à la violence et comprenant des insultes raciales sera autorisé tant qu’il n’est pas démontré qu’il peut avoir des conséquences concrètes et immédiates. En revanche, les Français ou les Allemands ont opté pour des mesures de restriction fortes sur la base de l’article 20, telle l’interdiction de l’incitation à la haine raciale.

De l’affaire Salman Rushdie à celle des caricatures danoises, la critique des religions suscite de nouvelles polémiques. En septembre 2005, la publication par un journal de Copenhague de dessins portant atteinte à l’image du prophète Mahomet a suscité une vague de protestation immédiate ; début février 2006, des émeutes et des violences éclatèrent dans tout le Proche-Orient. En réponse, les médias occidentaux et les organisations de protection des droits de l’homme s’empressèrent de défendre ce qu’ils considéraient comme une liberté d’expression menacée par l’obscurantisme.

La pénalisation
du blasphème demeure
une réalité
dans de nombreux pays

Les gouvernements réagirent différemment. En Europe, beaucoup se contentèrent d’appeler les médias à agir de manière « responsable », alors que d’autres insistèrent sur le fait que la liberté d’expression était une liberté essentielle. Certains soulignèrent que l’offense faite aux religions était un0 motif légitime de préoccupation et que les croyants devaient en être protégés  (3). Dans le monde islamique (Yémen, Jordanie, Malaisie), des journalistes et rédactions en chef qui avaient republié les caricatures furent arrêtés, leurs publications interdites ou suspendues. D’autres Etats œuvrèrent avec succès pour que, dans le préambule de la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies qui a établi le nouveau Conseil des droits de l’homme, figure un paragraphe soulignant que « les Etats, les organisations régionales, les organisations non gouvernementales, les organismes religieux et les médias ont un rôle important à jouer dans la promotion de la tolérance, du respect des religions et des convictions, et de la liberté de religion et de conviction  (4) ».

La pénalisation du blasphème demeure une réalité dans une majorité de pays  (5), y compris dans certaines démocraties, même si elle est peu usitée. Au Royaume-Uni, par exemple, seules deux actions en justice ont été intentées pour ce motif depuis 1923 ; la Norvège a connu son dernier cas en 1936 et le Danemark en 1938. D’autres pays, dont la Suède et l’Espagne, ont abrogé leurs lois sur ce thème. Aux Etats-Unis, où la liberté d’expression est très large, la Cour suprême annule toute loi de ce type, de crainte que des censeurs bien intentionnés soient eux aussi tentés de favoriser une religion par rapport à une autre, et parce que « ce n’est pas l’affaire du gouvernement  (6) ».

En revanche, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a considéré que les lois sur le blasphème entraient dans le cadre de ce que les Etats peuvent légitimement juger « nécessaire dans une société démocratique  (7) ». Selon elle, ils sont mieux à même que le juge international d’apprécier la légitimité d’une restriction à la liberté d’expression destinée à protéger leurs concitoyens de ce qui peut les heurter. De nombreuses organisations de défense des droits de l’homme et de la liberté d’expression, dont Article 19  (8), ne partagent pas ce raisonnement.

En effet, dans le monde, l’utilisation abusive des lois sur le blasphème conduit à violer le droit de choisir sa religion et à opprimer les minorités. D’ailleurs, rien ne prouve que de telles lois permettent de mieux protéger la liberté de religion. Par exemple, cette liberté ne signifie pas que la religion elle-même doit être protégée mais que les Etats ont l’obligation d’assurer la liberté de chacun de pratiquer celle de son choix  (9). La CEDH a elle-même jugé que l’adoption de lois protégeant des croyants contre les insultes ou les propos offensants n’est pas nécessaire à cette fin. Et la jurisprudence internationale étend la liberté d’expression aux « informations » ou aux « idées » favorablement reçues mais aussi à celles qui heurtent, choquent ou dérangent. Par conséquent, en l’absence d’incitation explicite à la haine, la censure des journaux qui publièrent les caricatures danoises n’était pas légitime. Le caractère offensant d’un propos ou le blasphème ne sauraient suffire à restreindre la liberté d’expression.

A l’époque de la parution des caricatures danoises, l’écrivain britannique David Irving a été arrêté et détenu en Autriche pour « négationnisme », ajoutant encore plus de confusion et de tensions au débat sur les discours criminels et protégés. Depuis le début des années 1990, les lois sanctionnant la négation du génocide des Juifs ont proliféré en Europe. Début 2007, l’Allemagne a même proposé que toute l’Union européenne le fasse. En octobre 2006, l’Assemblée nationale a adopté une loi qualifiant de délit la contestation de l’existence du génocide arménien de 1915, sanctionné par une année de prison et par une amende de 45 000 euros.

Interdire de nier
un événement historique
peut avoir
des conséquences fâcheuses

Ces mesures n’ont vraisemblablement pas pour but de lutter contre de potentielles actions génocidaires. Il s’agit plutôt de déclarations de principe à caractère politique. Dans ce cas, ces lois sont inutiles car la législation existante interdisant l’incitation à la haine suffit. Interdire de nier tel ou tel événement historique soulève de nombreuses interrogations et peut avoir des conséquences fâcheuses.

Premièrement, ce type de loi va au-delà de ce que préconise la réglementation internationale : elle érige un événement historique en dogme et interdit certaines déclarations, sans considération de leur contexte ou de leur impact. Ceci est particulièrement vrai de la loi française sur le génocide arménien, qui peut empêcher des recherches ou des publications potentiellement controversées.

Deuxièmement, les poursuites qu’elles entraînent valorisent les « historiens révisionnistes » en leur fournissant des tribunes et en les érigeant en opposants à l’ordre établi. Cela affaiblit l’autorité morale de l’Etat démocratique. Ainsi, l’arrestation et l’inculpation en Autriche de David Irving lui ont donné une notoriété internationale dont il n’avait jamais joui auparavant et firent de lui un martyr aux yeux de ses sympathisants.

Troisièmement, ces lois peuvent être utilisées à des fins politiques. Au Rwanda, des accusations de négationnisme (portant sur le génocide de 1994) sont fréquemment lancées contre des personnes ou médias indépendants jugés hostiles au gouvernement.

Quatrièmement, il est très difficile de définir précisément ce que recouvre la négation d’un fait. La plupart des lois relatives au génocide des Juifs vont au-delà des faits reconnus par les grands tribunaux, comme l’existence des chambres à gaz. Par exemple, la CEDH a jugé que la condamnation par la cour d’appel de Paris, le 26 janvier 1990, de MM. François Lehideux et Jacques Isorni, pour « apologie des crimes de guerre ou de crimes ou délits de collaboration », à la suite de la parution le 13 juillet 1984 dans le journal Le Monde d’un encart publicitaire présentant comme salutaires certaines actions du maréchal Philippe Pétain, était une ingérence dans l’exercice par les requérants de leur droit à la liberté d’expression  (10).

Le jour où, en octobre 2006, l’Assemblée nationale française a voté la loi sur le génocide arménien, l’Académie suédoise décernait le prix Nobel de littérature à l’écrivain turc Orhan Pamuk. En lui offrant cette récompense, le comité a non seulement récompensé son œuvre littéraire, mais a aussi honoré un fervent défenseur de la liberté d’expression. Quelques mois avant, Orhan Pamuk avait été poursuivi pour insulte à l’« identité turque ». Il avait écrit sur le génocide arménien de 1915, tabou majeur pour le droit turc et la culture politique du pays.

En ce mois d’octobre 2006, deux approches se sont ainsi confrontées : l’une a célébré la liberté d’expression et a ouvert la voie à un débat public sur le passé et une possible réconciliation. L’autre nous a confinés dans des interprétations dogmatiques et nous a éloignés de l’apaisement ou de la compréhension mutuelle.

En janvier 2007, le journaliste turc d’origine arménienne Hrant Dink a été assassiné devant son bureau à Istanbul, par un présumé nationaliste. Il avait été, lui aussi, accusé d’« insulte à l’identité turque ». Pourtant, dans le mois qui a précédé son meurtre, il avait vivement critiqué la loi française sur la négation du génocide arménien : « Nous ne devons pas être des pions dans le jeu irrationnel des deux Etats. Je suis poursuivi en Turquie parce que j’ai dit qu’il y avait eu un génocide, ce qui est ma propre conviction. Mais j’irai en France pour dénoncer cette folie et je violerai la nouvelle loi française, si je le juge nécessaire, et je l’enfreindrai pour passer devant la justice là-bas  (11). »

Des comportements
de dissidence politique
sont abusivement
qualifiés de « terroristes »

Plusieurs pays, depuis le 11-Septembre, ont renforcé leurs lois antiterroristes : l’Australie, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Thaïlande, la Malaisie, les Philippines, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, la France, la Turquie, la Russie, la Jordanie, l’Egypte, etc. Certains ont adopté une définition très large du « terrorisme ». Le Comité des droits de l’homme de l’ONU a critiqué les Etats-Unis pour y avoir inclus des comportements de dissidence politique qui, mêmes illégaux, ne peuvent être en aucun cas taxés de conduites « terroristes ».

Ces « nouvelles » législations comportent dans certains pays – le Royaume-Uni et le Danemark, l’Espagne, la France – un autre aspect sujet à caution : la condamnation de l’apologie du terrorisme ou de l’incitation au terrorisme. En janvier 2007, trente-quatre pays ont signé une convention du Conseil de l’Europe allant dans le même sens.

La définition de ces délits est si large et si floue que les libertés d’association, d’expression et de la presse peuvent être atteintes. Même l’incitation, qui pourrait mener à des activités extrémistes ou à la possibilité de violences, est condamnée  (12). Il est cependant essentiel que toute restriction aux droits fondamentaux effectuée au nom de la sécurité nationale soit étroitement liée à la prévention d’une violence imminente. C’est le sens des principes de Johannesburg sur la sécurité nationale adoptés par le colloque mondial des juges du 18 au 20 août 2002  (13).

L’expérience montre que limiter la liberté d’expression protège rarement contre les abus, l’extrémisme et le racisme. En fait, ces restrictions sont généralement, et efficacement, utilisées pour museler l’opposition, les voix dissidentes et les minorités, et pour renforcer l’idéologie et le discours politique, social et moral dominant.

La liberté d’expression doit être un des droits les plus consacrés, particulièrement face aux prétentions hégémoniques des Etats alimentées par la peur et la menace de violence. Elle n’est pas là pour protéger la voix des puissants, des dominants ou le consensus. Elle est là pour protéger la diversité – d’interprétations, d’opinions et de recherches – et la défendre.

Agnès Callamard.

Agnès Callamard

Directrice exécutive de l’association Article 19 (www.article19.org).

(1) David Irving est un écrivain et un historien britannique, connu pour exonérer le régime nazi de ses crimes, tout en chargeant les alliés. En 2000, il a perdu le procès en diffamation qu’il avait intenté à l’universitaire américaine Deborah Lipstadt, qu’il accusait d’avoir ruiné sa réputation en le traitant de négationniste. Il a été incarcéré en Autriche, précisément pour négationnisme (qui est un crime selon la loi autrichienne), le 11 novembre 2005.

(2) La Cour européenne des droits de l’homme a défini trois critères : la poursuite d’un but légitime, la nécessité de la restriction et l’intervention d’une autorité démocratique.

(3) Avant l’affaire des caricatures, au Royaume-Uni, des groupes religieux ont appelé à censurer Behzti (Déshonneur), la pièce de théâtre de l’auteure sikhe Gurpreet Kaur Bhatti, qui fut suspendue en décembre 2004 par crainte d’émeutes sikhes. En janvier 2005, quarante-cinq mille plaintes demandèrent à la BBC par courriel d’annuler la diffusion de Jerry Springer, the Opera, qui ridiculisait Jésus.

(4) www.ohchr.org/french /bodies/hrcouncil

(5) Voir Comité international pour la défense de Salman Rushdie et de ses éditeurs, « Le crime de blasphème » (en anglais), Londres, 1989.

(6) Joseph Burstyn, Inc. vs Wilson, 343 US 495, 504-05 (1952).

(7) Voir par exemple les arrêts Otto Preminger Institut contre l’Autriche, 20 septembre 1994, requête n° 13470/87 ; et Wingrove contre Royaume-Uni, 25 novembre 1996, requête n° 17419/90.

(8) www.article19.org/pd fs/languages/fr…

(9) Dubowska et Skup contre Pologne, 18 avril 1997, requête n° 33490/96 (Commission européenne des droits de l’homme). Il s’agissait de la publication dans un journal d’une image de Jésus et Marie avec un masque à gaz sur le visage. La Commission a jugé que cette publication n’avait privé personne du droit d’exercer sa liberté de religion.

(10) Lehideux et Isorni contre France, recueil 1998-VII, fasc. 92 (23 septembre 1998), paragraphe 55.

(11) « Over 50,000 March in Istanbul in Funeral Procession for Slain Turkish-Armenian Editor Hrant Dink  », Democracy Now !, 23 janvier 2007.

(12) Sur ces lois, consulter www.article19.org/pu blications/glob…

(13) Article 19, « Les principes de Johannesburg sur la sécurité nationale, la liberté d’expression et l’accès à l’information », Londres.

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CHARTE DES VRAIES NATIONS ET COMMUNAUTES

Posté par issopha le 31 octobre 2007

  

  

Charte des Vraies Nations

 

Version Web datée du 4 juillet 2001

Tracer un plan ou un projet pour la création d’un ordre mondial non-centralisé à échelle humaine serait aussi idiot que futile. Si le principe de l’échelle humaine est accepté, alors, clairement, ce sera l’affaire de chaque communauté à échelle humaine de mettre au point son propre mode de vie, conformément à ses propres jugements. Toute suggestion d’agir conformément à un plan centralisé serait l’extension d’une maladie plutôt que l’application d’un remède.

Les gens agiront seulement conformément à un principe s’ils comprennent et acceptent le principe lui-même et à cette fin un engagement majeur et à multiples facettes pour éduquer et généralement pour promouvoir le principe de l’échelle humaine est maintenant une tâche de la plus haute urgence.

Puisque tout doit avoir un début et un point d’origine quelque part, ce qui suit est simplement quelques propositions d’actions qui pourraient donner au principe une acceptation plus large; elles ne sont ni exhaustives, ni exclusives, elles sont le produit d’un certain nombre de tendances qui commençent déjà à apparaître, tendances qui semblent aller dans la direction du contrôle par l’homme via des moyens à échelle humaine s’écartant du gigantisme, et qui semblent promettre de nouveaux développements utiles.

Il est proposé que l’adhésion à ‘ La Ligue des Vraies Nations ‘ soit réservée exclusivement aux nations dont la population compte moins de dix millions de personnes et ses objets seront les suivants :

  • Défendre l’intégrité politique, économique, géographique et culturelle de ses nations membres, particulièrement contre les tendances expansionnistes des nations plus grandes et celles affligées de gigantisme.

  • Faire tout le possible pour promouvoir le principe de l’échelle humaine dans le monde entier.

  • Prêter appui aux groupements ethniques ou autres à échelle humaine, comme les régions et biorégions, dans leur lutte pour l’indépendance autonome, tant individuellement que de concert avec d’autres membres, par un support économique ou financier et en donnant un statut diplomatique et une reconnaissance à ces peuples, qui peuvent vouloir si besoin est établir un gouvernement en exil.

  • Parvenir au degré maximal de fonctionnement, politique et économique, non-centralisé dans chaque pays à l’intérieur de ses propres frontières, avec une référence particulière à la responsabilisation des communautés villageoises tant urbaines que rurales.

  • Réduire les dangers de guerre mondiale en refusant de participer à toute alliance militaire, politique ou économique avec des nations plus grandes.

  • Se retirer de, et refuser de continuer à soutenir, l’Organisation des Nations Unies, ses agences spécialisées ou aucun de ses organes subalternes ou associés et promouvoir le principe de neutralité dans les relations internationales.

Il faut comprendre que ce qui est ici proposé n’est pas quelque début de mini gouvernement mondial ou aucune forme similaire d’ineptie globale totalitaire. Ce que nous proposons est au contraire que dans les secteurs où un besoin fonctionnel clair pour un organe international et pour une acceptation mondiale commune de règlements spécifiques existe … comme une union postale, une loi maritime, l’utilisation et le contrôle des ressources océaniques, le contrôle des pollutions, l’endiguement des épidémies, des dispositions en cas d’urgence et de désastre, certaines formes de lutte contre le crime etc … que des organismes séparés pour chacun de ces besoins soient établis et que chacun ait un lieu de contrôle clair issu de l’unité de base de gouvernement dans chaque nation dans ses communautés villageoises.

Il ne s’ensuit pas qu’il doive y avoir un représentant de chaque village dans le monde aux conseils de direction de ces organismes. Ce qui s’ensuit vraiment c’est que les moyens doivent être mis en place par lesquels tout ensemble substantiel de citoyens de toute région soit capable, s’il en ressent le besoin, de faire connaître son avis et soit capable d’obtenir des changements par son pouvoir de vote s’il le souhaite.

Comment ceci sera fait variera sans aucun doute considérablement d’un organisme à un autre. Ce que l’humanité ne doit pas risquer est le danger de voir le type de tyrannie globale à l’échelle mondiale dont les dictatures Nazies et Communistes du 20ème siècle ont montré qu’elle est bien trop possible si nous sommes assez idiots pour permettre aux actuelles formes centralisées de pouvoir de se maintenir et de se fondre autour d’un centre.

L’organisation mettra l’accent sur l’échelle humaine et le contrôle humain. Pour cela le nouvel organisme sera simplement une association avec des pouvoirs exécutifs absolument minimaux. La structure comparable la plus proche qui vient à l’esprit est celle du Commonwealth … autrefois le British Commonwealth of Nations… et même ici il semble y avoir un accent excessif sur son secrétariat et une propension à se développer organisationnellement dans un nombre croissant de directions comme il est ordinaire aux bureaucraties gouvernementales de partout.

Le nouvel organisme sera sage d’insister sur un changement annuel du président et peut-être sur un triumvirat de cadres supérieurs, chacun desquels qui servira un maximum de trois ans et un desquels qui, chaque année après avoir servi comme cadre dirigeant, démissionnera.

Peter Etherden/Anton Pinschof

Le 11 octobre 2001, amendé le 26/10/2001

Charte des Vraies Communautés

 

Version Web datée du 4 juillet 2001

Au cours du siècle dernier ou plus il y a eu un transfert continu du pouvoir depuis les villages locaux, les paroisses et les voisinages vers la compétence du gouvernement central. Les mesures impliquées étaient censées être justifiées par des raisons d’efficacité et d’économie. Ni l’un ni l’autre n’ont été confirmés par les événements.

De nombreux services jusque là assurés souvent sur une base volontaire par des citoyens locaux dévoués et faisant preuve de civisme ont été repris par des fonctionnaires salariés nommés par le gouvernement central, avec un certain nombre de conséquences qui ont aidé à créer une tragédie sociale gratuite qui s’élargit constamment.

C’est une tragédie qui a été accentuée par l’apparition de nouvelles formes de pouvoir dans le commerce, les communications et le transport qui ont aussi été déployés sur une base non-locale et qui ont servi encore plus à divorcer le citoyen de tout contrôle réel sur beaucoup des nombreux facteurs qui dominent maintenant la vie citoyenne.

Il y a deux siècles un villageois moyen avait un élément de contrôle réel sur la satisfaction de ses besoins d’éducation, de médecine, de police, de divertissement, d’habillement, de cuisine, de production de nourriture, de transport, d’achats, de bien-être et de socialisation. Aujourd’hui ce contrôle est passé des mains du citoyen entre les mains de bureaucraties centrales puissantes nommées par le gouvernement central ou entre les mains d’entreprises commerciales non moins puissantes.

Ce processus a souvent été justifié en référence à l’extension du droit de vote, mais de nouveau ce qui est évident c’est un déclin croissant de l’influence du citoyen ou de sa capacité de contrôle alors que des partis politiques géants, soumis à leur propre bureaucratie fortement centralisée, décrètent leurs mécanismes et leur direction politique générale.

Ce qui émerge de ce processus n’est pas quelque chose où le citoyen peut exprimer des préférences que le parti ou le gouvernement cherchent alors à réaliser, c’est au contraire une question de décisions politiques par des organismes centralisés puissants sur lesquels le citoyen n’a aucune réponse efficace sinon de consentir.

C’est un processus qui donne d’énormes pouvoirs de népotisme aux leaders de partis et plus encore aux chefs de gouvernement et qui est tout à fait incompatible avec l’esprit et la pratique de l’éthique démocratique. Ce népotisme est une arme puissante dans les mains de ceux qui le déploient pour assurer l’asservissement à leurs voeux plutôt que l’accord avec les voeux du citoyen.

Une conséquence générale de ce manque de contrôle citoyen est le contrôle par des nababs de salle du conseil poursuivant des gains pécuniaires purement à court terme. C’est un déploiement de pouvoir non démocratique, irresponsable, envahissant et importun, qui en est venu à agir à une échelle mondiale et a aidé à créer la crise globale actuelle qui s’aggrave en permanence et qui domine maintenant toute la vie humaine.

C’est une crise qui détruit des éléments significatifs des systèmes planétaires de support de la vie, d’énormes proportions des réserves irremplaçables de ressources finies et occasionne une dégradation systématique de la qualité de la vie à de nombreux niveaux. Notamment elle a mis en mouvement un certain nombre de forces qui présagent les conséquences les plus catastrophiques, tant en termes d’une autre guerre mondiale, d’effondrement environnemental ou de désintégration sociale, qui devraient être maintenant le souci central de toutes les considérations de politique publique.

C’est une crise qui n’a pu découler que d’une grotesque distorsion du pouvoir de décision au sein des sociétés humaines et peut seulement être résolue si cette distorsion est corrigée de façon que ce pouvoir soit de manière effective entre les mains des gens dans leurs communautés de voisinage.

Nous résolvons donc :

Le conseil d’une communauté de voisinage, tel que constitué par ses membres, exercera le plein pouvoir de déterminer ses:

  • Écoles

  • Clinique

  • Magasins

  • Police

  • Banque

  • Routes

  • Planification

  • Propriété

Il exercera aussi le pouvoir d’élire son représentant à tous les conseils régionaux qui administrent :

  • Police

  • Eau

  • Gaz

  • Électricité

  • Système d’égouts

  • Services Postaux

  • Réseaux ferré et d’autobus

  • Radio

  • Télévision

  • Santé

  • Éducation

et tous les autres services régionaux qui peuvent être nécessaires pour ses intérêts communs avec d’autres voisinages de la région.

Le but de cette Charte est d’offrir un support pour la promotion de toutes les formes de pouvoir décentralisé des communauté du niveau du village ou du voisinage, notamment dans le domaine de la politique, de l’économie et de la communication.

Nous ne pouvons pas espérer transformer du jour au lendemain la subversion de la démocratie, bureaucratique et dominée par le marché, qui est maintenant prévalente. Si souvent nous ne sommes même pas en contact avec nos voisins, et en recherchant le changement nous avons tendance à nous immerger dans des organismes politiques de masse – eux-mêmes partie de la maladie plutôt que son remède, ou dans de bonnes causes comme de faire campagne pour ‘la paix’, ou pour les sans-abri, ou pour sauvegarder les forêts primaires, dans lesquelles les gens concernés ont tendance à se retrouver dans un ghetto moral, ont largement tendance à discuter entre eux.

Une nouvelle approche pour assurer le pouvoir du voisinage nécessite que nous nous concentrions sur le voisinage et sur les problèmes et ses possibilités de transformation sociale tant locale que plus étendue. Aucun organisme ne peut être plus sain que les cellules dont il est fait. Nous ne pouvons pas commencer à le faire si nous ne sommes pas en contact avec nos voisins et cela veut dire que nous devons explorer et adopter des mesures telles qu’elles nous permettent de former et d’entretenir des rapports communautaires qui fonctionnent.

À cette fin nous pourrions considérer certaines des initiatives suivantes :

  • Un panneau d’affichage de la communauté de la rue. Mis en place avec fanfares et une célébration. Faire savoir aux gens que c’est leur média qu’ils peuvent utiliser quand ils veulent échanger, vendre ou partager quoi que ce soit, annoncer les animaux de compagnie perdus, les rencontres d’équipe de sport de quartier, les heures de service à l’église, les événements sociaux ou culturels, etc.

  • Un journal de la communauté de quartier traitant de tous les soucis et les problèmes de la communauté, incluant emplois, santé, études, transport, pauvreté, etc. Les trois personnes clefs ici sont quelqu’un avec des bonnes capacités d’écriture, quelqu’un qui chasse les annonceurs et quelqu’un qui ne prend pas non pour une réponse ce qui lui permettra d’être un gratuit et un monarque de distribution.

  • Réunion ordinaire hebdomadaire, bimensuelle ou mensuelle au café ou au pub pour socialiser et discuter des affaires du quartier et des problèmes de responsabilisation.

  • Encouragement des clubs de quartier sportifs, culturels et sociaux et des événements de quartier.

  • Faire les courses localement et supporter la campagne des commerçants locaux et la manière d’encourager le boycott des hypermarchés, des magasins à succursales multiples et des chaînes de pubs ou de restaurants.

  • Cultivez votre propre nourriture ou achetez à des sources biologiques locales.

  • Encouragez une union de crédit locale ou une banque locale. Boycottez les grandes banques.

  • Montrez l’exemple en vivant simplement. Réutilisez les déchets, compostez les déchets de cuisine. Ne possédez ou conduisez pas de voiture si des transports en commun sont disponibles. Économisez l’électricité, le gaz, l’eau et le pétrole.

  • En tant que représentant de votre quartier recherchez les représentants d’autres quartiers pour former des groupes de réforme et de pression de base pour résister aux abus sans fin du pouvoir central.

  • Faites de vous un centre et un catalyseur de la transformation politique et économique. Assurez vous que le journal de quartier se concentre sur les problèmes réels, particulièrement sur la pauvreté, la pollution et l’impuissance et n’est pas juste un accès de platitudes euphorisantes, de fadaises et de bavardage social.

  • Encouragez les événements de célébration de quartier pour promouvoir la vie de quartier. Un banquet ou une danse particuliers pour l’anniversaire des gens importants du quartier ou l’anniversaire de la paroisse.

  • Un ‘ Jour du Quartier ‘ annuel quand nous élisons le maire et les conseillers, célébré par un cortège, un événement sportif, danser, festoyer et faire la fête.

L’anonymat de masse est sa propre forme d’impuissance de masse. Le pouvoir ne peut pas être en deux endroits à la fois. Si le gouvernement centralisé contrôlant un électorat de masse a le pouvoir, alors le citoyen ne l’a en aucune manière ou, sur une telle base, ne peut l’avoir.

Isolément le pouvoir d’un simple quartier peut être anéanti aussi facilement qu’on crève une bulle de savon, mais multiplié dans le monde entier comme il faut qu’il le soit et comme il le sera sûrement avant longtemps, sa capacité à l’emporter, comme celle de toute structure organique multicellulaire, se montrera inattaquable.

Peter Etherden/Anton Pinschof

Le 11 octobre 2001, amendé le 26/10/2001

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