Réforme de la présence militaire en Afrique, un an après : Cap ou pas Cap ?

Posté par issopha le 12 mars 2009

Réforme de la présence militaire en Afrique, un an après : Cap ou pas Cap ?

Posté le 04 mars 2009

Il y a un an, à l’occasion d’un déplacement en Afrique du Sud, Nicolas Sarkozy annonçait la renégociation des accords de défense liant la France à huit pays africains et promettait un contrôle accru du Parlement français sur les opérations extérieures, quelques jours à peine après l’appui logistique fourni par l’armée française aux troupes tchadiennes confrontées à une rébellion.

Des promesses encourageantes mais insuffisantes, sans feuille de route précise avaient alors constaté les organisations de la Plate-forme citoyenne France-Afrique [1]. Celles-ci dressent aujourd’hui un bilan très mitigé de cette réforme qui malgré les timides aménagements apportés à l’article 35 de la Constitution, peine à entrer dans la phase opérationnelle.

Les inquiétudes et insatisfactions de la Plateforme citoyenne France-Afrique portent en particulier sur :

la promesse de révision et de publication des accords de défense
A ce jour, la « remise à plat annoncée » n’a toujours pas eu lieu. Le calendrier envisagé initialement par la diplomatie française (inférieur à un an) n’a pas été respecté et le rôle du Parlement dans ce processus reste largement flou (consultation ou simple information ?).

l’extension nécessaire de la renégociation aux autres accords de coopération militaire
Les accords de défense ne concernent que 8 pays africains [2] et rien ne semble envisagé pour les autres pays avec lesquels la France a tissé de nombreuses relations de coopération militaire, policière, de gendarmerie (etc.) qui nécessitent également un réexamen. Le Tchad, par exemple, où stationnent depuis 1986 les troupes de l’opération Epervier n’est pas lié à notre pays par un accord de défense.

le redéploiement de l’armée française en Afrique
Plus qu’une vraie volonté de mettre fin à un interventionnisme unilatéral, il s’agit pour la France de passer d’une logique de cantonnement à une logique de projection de forces et de réaliser des économies budgétaires substantielles. A ce jour, si certaines casernes sont amenées à être fermées (en Côte d’Ivoire et peut être au Sénégal ou au Gabon), le positionnement permanent de soldats dans des bases militaires françaises en Afrique n’est pas remis en cause. Il est pourtant aujourd’hui indispensable de concevoir la politique française de Défense dans un cadre multilatéral et de faire de l’Europe un partenaire majeur de l’Afrique en matière de paix et de sécurité. Nos organisations ont pris acte des engagements de la diplomatie française en ce sens mais réclament des processus de décision collective émancipés de l’influence excessive de certains Etats-membres ayant des intérêts géostratégiques à défendre.

le renforcement des capacités africaines de maintien de la paix
La volonté affichée de privilégier le renforcement des capacités africaines au détriment des interventions directes n’est pas une nouveauté et faisait partie des objectifs du redéploiement militaire français amorcé en 2005. L’absence de politique française de promotion des droits de l’Homme et de la démocratie dans un certain nombre de pays africains pose cependant clairement la question de l’opportunité de maintenir des relations militaires avec leurs régimes [3] , le soutien apporté à ces derniers, qualifié à tort de « doctrine de la stabilité », étant par ailleurs loin de constituer un élément de maintien de la paix.

le contrôle du parlement français sur les opérations militaires
Réclamé depuis longtemps tant par les parlementaires que par la société civile, il a fait l’objet d’un article de la réforme constitutionnelle du 23 juillet 2008 et permet aux parlementaires de se prononcer sur le maintien d’une opération militaire d’une durée supérieure à 4 mois comme ce fut le cas le 28 janvier dernier ou d’être informé avant chaque nouvelle opération. Malheureusement, ce contrôle, opéré a posteriori, encadré par des modalités de débat très limitées ne fait pour l’instant du Parlement qu’une simple chambre d’enregistrement des décisions gouvernementales.

Nicolas Sarkozy, attendu sur le continent africain à la fin du mois de mars, sera-t-il politiquement capable de mettre réellement en œuvre les engagements pris au Cap et de prendre le contre-pied de la politique interventionniste et favorable aux régimes autoritaires poursuivie jusque là ? Ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons véritablement entrer dans l’ère d’une politique de la France en Afrique responsable et transparente, souhait exprimé dans le Livre blanc [4] publié par nos organisations à la veille du discours du Cap, dont les préconisations en matière de droits de l’Homme, de démocratie, de transparence et de contrôle de la politique de la France en Afrique restent encore largement d’actualité.

Source : http://survie.org/Un-an-apres-le-discours-du-Cap-CP.html

 

FRANCE Appel à rejeter l’élargissement du secret défense

CP Survie-ARDHD 4mars2009

mercredi, 4 mars 2009

APPEL A REJETER L’ÉLARGISSEMENT DU SECRET DÉFENSE

Communiqué de Survie et de l’ARDHD (Association pour le Respect des Droits de l’Homme à Djibouti), le 4 mars 2009

Invoquant la nécessité de protéger le secret-défense, le gouvernement français envisage de restreindre fortement l’accès des juges d’instruction à des lieux sensibles tels que la présidence de la République, des ministères, les services secrets ou de grandes sociétés. Cette disposition figure dans le projet de loi de programmation militaire pour 2009-2014, qui doit être soumis dans les prochaines semaines au vote du Parlement.

Par opposition à la situation actuelle où la protection ne couvre que des documents classés, le projet de loi prévoit de généraliser la protection à des locaux « susceptibles d’abriter des éléments couverts par le secret de la défense nationale » et des « locaux d’entreprises privées intervenant dans le domaine de la recherche ou de la défense ».

Avant de perquisitionner dans ces lieux, le juge d’instruction devra prendre rendez-vous avec le président de la CCSDN qui l’accompagnera dans ses opérations. Le magistrat aura l’obligation d’indiquer par écrit les motifs de la perquisition et les documents recherchés. Sans l’effet de surprise propre aux perquisitions, on ne peut que craindre que les documents recherchés disparaissent …

Les deux principaux syndicats de magistrats français, Union Syndicale des Magistrats et Syndicat de la Magistrature, ont dénoncé, vendredi 27 février, la création, dans le projet de loi de programmation militaire 2009-2014, de « bunkers » ou de « citadelles d’impunités » à l’abri des juges, du fait de l’extension du « secret-défense » : celui-ci concerne aujourd’hui les documents, demain il pourrait s’étendre à des lieux entiers.

Pour le Syndicat de la Magistrature, ce projet « a été conçu à la suite d’investigations qui ont semé l’émoi dans les milieux politiques et militaires : l’instruction de l’affaire des frégates de Taïwan, la perquisition entreprise à l’Elysée dans l’affaire Borrel et surtout celle effectuée dans l’affaire Clearstream au siège de la DGSE » (Direction générale de la sécurité extérieure).

Nos associations, ARDHD et SURVIE, s’indignent de cette nouvelle disposition qui, de fait, aurait empêché l’accès à des éléments essentiels dans la recherche de la vérité et la justice sur l’assassinat du juge Borrel.

Elles demandent instamment aux députés d’exclure cette disposition de la loi de programmation militaire pour 2009-2014, afin de permettre à la justice française de poursuivre les investigations nécessaires et de conserver son indépendance face au pouvoir politique.

Contact presse : Stéphanie Dubois de Prisque – Chargée de communication de Survie 01 44 61 03 25 stephanie.duboisdeprisqu(a)survie.org

Jean-Loup Schaal – Président de l’ARDHD 01 46 34 70 70 jlschaal(a)ardhd.org

Pour consulter le site de l’ARDHD



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 LE MONDE SELON K.

Sous couvert de « scoop » sur Bernard Kouchner, le nouveau livre de Pierre Péan constitue, en fait, la suite de la campagne négationniste au service de ceux qui craignent d’avoir à répondre un jour de complicité de génocide.

Alors que le livre Noirs fureurs, blancs menteurs, paru en 2005, n’avait touché qu’un public relativement restreint et avait valu à son auteur une volée de bois vert quasi-générale pour avoir défendu de manière caricaturale et haineuse « la synthèse de tous les négationnismes déjà publiés » (Le Soir, 26/11/05) sur le génocide des Tutsi du Rwanda, le dernier ouvrage de Pierre Péan, Le monde selon K., constitue une relance de la même campagne de propagande. Une campagne déguisée derrière un « scoop » retentissant et préparée par la publication des « bonnes feuilles » dans Marianne. La parution du livre a immédiatement fait l’objet d’une campagne de presse massive et a instantanément pris les allures d’une affaire d’Etat, obligeant Kouchner à s’expliquer devant les députés, et le président de la République à la mentionner lors d’une intervention télévisée. On ne sait si l’on doit s’étonner le plus de ce soudain emballement ou du mutisme qui l’a précédé dans les grands médias, car comme le reconnaît Péan lui-même, son livre ne contient en fait aucune révélations inédites sur la personnalité politique la plus appréciée des Français. On savait que, depuis la guerre du Biafra, l’image du French doctor était régulièrement utilisée au service de l’impérialisme français, pour ripoliner les politiques les plus criminelles. Son rapport visant à dédouaner Total des accusations de travail forcé en Birmanie, rédigé en 2003 à la demande de la multinationale et payé 25 000 euros, a été périodiquement rappelé dans certains journaux et ne laisse guère de doute sur le sens moral du personnage. Devenu ministre des Affaires étrangères, il cache d’ailleurs de moins en moins ses relations amicales avec quelques autocrates françafricains. Quant aux « expertises » sur les systèmes de santé qu’il est censé avoir réalisé pour certains d’entre eux, elles avaient été signalées à plusieurs reprises dans la Lettre du Continent. Péan révèle la très généreuse rémunération perçue pour ces travaux, et les efforts de Kouchner et de ses proches, placés à des postes officiels, pour récupérer les impayés.

Une lutte de clans

Sur la base des extraits publiés dans Marianne, la plupart des commentateurs s’en sont tenus à cette dernière affaire, qui n’occupe pourtant qu’une place très restreinte dans le livre de Péan. Paresse journalistique ou jubilation de voir enfin dégommer une icône en carton pâte, le reste a été ignoré, quitte à nourrir un contresens dans l’opinion [1] : celui d’un Péan pourfendeur de la françafrique. Un « concept » que ce dernier « déteste » pourtant et qu’il ne juge « plus d’actualité ». (Rue 89, 15 février). S’il la déteste, il la connaît pourtant de près, lui qui, entre autres, dit respecter la raison d’Etat, prend plaisir à discuter avec Omar Bongo et ne cache pas son amitié pour Bruno Delaye, ancien responsable de la cellule africaine de l’Elysée pendant le génocide des Tutsi. Depuis longtemps maintenant, Péan s’est fait le porte-drapeau de ceux sur qui pèse l’épée de Damoclès judiciaire de complicité de génocide, crime imprescriptible. En 2005, il expliquait avoir pris la plume pour ces militaires qu’il a « vu (…) pleurer devant [lui] tellement les attaques ont été violentes » et qui ne comprennent pas « pourquoi ils ne sont plus défendus » car depuis 1995 « personne ne sait ou ne veut gérer la communication » (AFP 25 novembre 2005). Péan s’est donc fait moins enquêteur que chargé de communication. Dans son dernier ouvrage, il souligne encore « la grogne des militaires » à l’encontre du pouvoir politique, accusé de n’avoir par répondu correctement à la publication du rapport Mucyo qui les mettait en cause (Billets d’Afrique n°172, septembre 2008). Il s’en s’indigne d’ailleurs : « les autorités françaises acceptaient ainsi une nouvelle fois de laisser Kagame salir la France  ». Le mois dernier encore, il n’a cessé de le répéter : ce ne sont pas les bonnes affaires françafricaines de Kouchner qui ont motivé la rédaction de son ouvrage, mais l’amorce de réconciliation diplomatique entre la France et le Rwanda dont le ministre des affaires étrangères fut l’un des protagonistes [2] . Il a aussi « trouvé insupportables  » les velléités d’extradition devant le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) de « prétendus génocidaires » vivant tranquellement en France (Le Monde selon K.). Une petite minorité de journalistes a tout de même relevé les obsessions rwandaises de Péan (parfois pour les justifier naïvement ( ?) comme Frédéric Bonnaud , Siné Hebdo du 18/02/07, au nom d’une continuité avec les articles que Stephen Smith publiait dans Le Monde en mars 2004…) mais il valait mieux lire la presse étrangère pour un décryptage sans langue de bois : « Il s’agit là d’une lutte de clans » (Le Soir, 04 février 09).

Du déni de la complicité française…

Lors du marathon médiatique qui lui fut offert, Péan a ainsi pu se répandre sans crainte d’être contredit, jusque dans certaines émissions qu’on a connues plus vigilantes sur le sujet, comme Là bas si j’y suis, de Daniel Mermet. Péan défend pourtant une thèse « très proche » de celle des services secrets français, lâchait Alexandre Adler en défense de Bernard Kouchner, lesquels n’ont « jamais encaissé » le virage du pouvoir politique à l’égard du Rwanda (France culture, 04 février 2009).
Pour récuser les accusations de complicité de génocide qui pèsent sur certains responsables politiques et militaires militaire, Péan et ses comparses ressassent indéfiniment le même sophisme qui sert également de ligne de défense aux génocidaires jugés à Arusha : c’est l’attentat contre l’avion du président Habyarimana qui a déclenché le génocide ; la responsabilité du génocide incombe donc principalement à ceux qui ont commandité cet attentat ; or « l’enquête » du juge Bruguière (ce même juge Bruguière dont Péan dénonçait il y a quelques années dans Manipulations Africaines « le côté barbouze » et les enquêtes « vides ou mal ficelées ».) a conclu à la culpabilité du Front patrioque rwandais (FPR) et de son chef Paul Kagame. Les responsables du génocide n’étant pas ceux que l’on croyait, les complicités françaises n’existent pas…
Dans l’émission de Daniel Mermet déjà citée, Xavier Monnier, directeur de publication de Bakchich.info, réagissant aux accusations de négationnisme contre Péan, déplorait : « ils sont tout un groupe à monter au créneau : dès qu’on parle du Rwanda, on est sûr de s’en prendre plein la gueule. » (5 février 2009). C’est malheureusement exactement l’inverse qui est vrai. La comparaison avec le génocide des Juïfs permet d’en prendre la mesure. Dans ce dernier cas, la distinction entre le débat légitime des historiens, soucieux d’approfondir les connaissances, et les tentatives de banalisation du génocide sous couvert de «  réviser l’histoire officielle » est communément admise. La seconde démarche est interprétée, à juste titre, non pas comme la simple expression d’une opinion, mais comme un acte antisémite, et ses promoteurs sont largement ostracisés. Concernant le génocide des Tutsi, l’ignorance et la confusion sont telles en France que la production historique semble n’avoir aucune valeur et qu’elle peut être mise sur le même plan que les propos de café du commerce ou que la propagande la plus grossière. Les différentes figures du négationnisme trouvent droit de cité dans les médias en toute décontraction. La rhétorique de Pierre Péan, qui bénéficie d’une audience de masse, en constitue le meilleur exemple.

…au négationnisme tout court.

Péan prétend réécrire l’« histoire officielle » du génocide des Tutsi, mais il se défend de faire partie des négationnistes (On ne sait pas s’il considère comme tels les personnes avec qui il participe si volontiers à des conférences sulfureuses, et sinon à qui d’autre ce qualificatif trouve à s’appliquer selon lui.). Comme la plupart de ces derniers, il ne va pas jusqu’à nier la qualification de génocide, mais il la dénature et la prive de sa signification historique. Il garde le mot sans son contenu. Ainsi il récuse d’abord l’idée d’une planification antérieure à l’exécution du génocide [3]. Le génocide ne serait ensuite qu’un dommage collatéral de la guerre civile, au cours de laquelle des massacres de même nature auraient été commis de part et d’autre. Représailles, crimes de guerre et génocide étant mis sur le même plan. Comme Mitterrand puis de Villepin, il défend ainsi, de manière plus ou moins explicite au gré de ses interventions, la thèse du double génocide. Enfin, il est prisonnier d’une vision ethniste de l’histoire à l’instar des officiers français avec lesquels il s’affiche en colloque. Il ne raisonne qu’en terme de responsabilité collective de « l’ethnie » tutsi ou de « l’ethnie » hutu. Si le FPR commet des crimes de guerre, c’est que « les victimes » deviennent à leur tour « les bourreaux », comme si les rescapés de la Shoah avaient dû collectivement porter, parce que Juifs, la responsabilité des exactions commises par l’armée israélienne. Dans sa logique de rééquilibrage des responsabilités, Pierre Péan développe d’ailleurs longuement, dans son dernier livre comme dans ses différentes interventions, un événement qu’il tient pour exemplaire : celui du massacre de Kibagabaga. Kouchner, qui a vu le charnier, aurait contribué à accréditer l’idée que la tuerie avait été commise par les génocidaires. Pierre Péan prétend au contraire démontrer qu’il doit être imputé au FPR, accusation reprise sans vérification par plusieurs quotidiens français. Sa « démonstrationn » repose sur les « témoignages » de la clique habituelle des négationnistes, qui d’un livre à l’autre se citent les uns les autres pour renforcer leurs falsifications. « Il est important de constater en premier lieu qu’il n’y a pas eu d’enquête sur ce massacre au TPIR », assure imprudemment Péan. « A fortiori, il n’y a pas eu de Rwandais condamnés pour celui-ci ». Sauf que le massacre des Tutsi de Kibagabaga a bel et bien été jugé par le TPIR et qu’il est mentionné et détaillé dans la sentence de génocide prononcée à l’encontre de Bagosora (Judgement and Sentence, Bagosora et al, ICTR-98-41-T, page 543 et 547). Un détail sans doute…

Une campagne de l’anti-France

Plus largement, Kouchner est présenté comme servant, depuis 1994, les intérêts de Kagamé, et parallèlement comme plus attaché à l’impérialisme anglo-saxon qu’à la Marseillaise. Prudemment, Nicolas Sarkozy qui n’a pas moins de « tropisme américain » et qui n’est pas moins otanien que son ministre, n’est pas mis en cause. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l’utilisation par Péan d’un vocabulaire fortement connoté (« cosmopolitisme anglo-saxon », « droit-de-l’hommiste », etc.) qui lui a valu d’être soupçonné d’antisémitisme. La polémique a fait diversion au regard des véritables enjeux. Il s’agit en fait du corollaire de la propagande distillée depuis 1994 et périodiquement réactivée, visant à contrer les accusations de complicité de génocide. En effet, mue par le complexe de Fachoda , la France n’aurait cherché qu’à s’opposer à l’hégémonisme anglo-saxon en Afrique ; ce dernier est le réel déstabilisateur de la région ; et les accusations à l’encontre de « l’honneur de la France » relève d’une campagne orchestrée de l’extérieur et relayées à l’intérieur par des idiots utiles ou des mauvais citoyens qui complotent contre l’intérêt de leur pays.
Si le terme d’« anti-France » n’est jamais utilisé explicitement, c’est bien de cela dont il est question, chez Péan comme chez d’autres avant lui (Balladur s’y est par exemple essayé à plusieurs reprises). Appliquée à Kouchner, l’accusation occulte un peu rapidement son rôle véritable en 1994. Comme l’attestent les témoignages du général Dallaire et les notes des collaborateurs de l’Elysée, Kouchner, qui se vante d’ailleurs d’avoir « vendu » l’opération militaire Turquoise encensée par Péan, travaillait bien pour le compte de la diplomatie mitterrandienne.
Un dernier point : l’absence des témoignages de ceux qui furent à la fois victimes et témoins du génocide devrait suffire à discréditer les bouillies infâmes qui prétendent en reconstruire la réalité. Mais qu’importe la douleur des survivants et le respect des disparus : les assassins de la mémoire par intérêt finissent par épouser la vision du monde des assassins de la mémoire par conviction. Pour Péan, les rescapés sont sans doute par définition suspects, puisque la « race » tutsi, et la justice française a reconnu, pour l’instant, qu’il n’était pas raciste de l’écrire, se caractérise d’abord selon lui par sa « culture du mensonge ». Depuis trop longtemps maintenant, chaque année à l’approche des commémorations du génocide, c’est en France la saison des crachats.

Victor Sègre

Réforme de la présence militaire en Afrique, un an après : Cap ou pas Cap ? dans AFRIQUE DES PREDATEURS D'AILLEURS pixel_couleur1

[1] Le même contresens continue d’être fait au sujet d’Une jeunesse française, livre non pas de dénonciation, mais de réhabilitation de Mitterrand, écrit sur commande pour couper l’herbe sous le pied à des travaux plus accusateurs.

[2] Selon Leparisien.fr, le livre de Péan pourrait également constituer un avertissement d’Omar Bongo à l’Elysée dans le cadre des affaires dites des Biens mal acquis. L’un n’empêche pas l’autre.

[3] Contrairement à ce qu’affirme Péan, le TPIR ne nie pas la planification du génocide, mais, et c’est regrettable, il s’est révélé incapable de juger à qui incombait la responsabilité de cette planification. 

 

 

arton1402-2aa92 dans FRANCE A FRIC EN AFRIQUELes sociétés minières et la Mafiafrique, le Canada, un paradis judiciaire

Alain Denault, auteur de

NOIR CANADA

Pillage, corruption et criminalité en Afrique

Publié le lundi 9 mars 2009

« [La] rigueur de l’enquête, livrée dans un style très soigné, démontre que la pauvreté entretenue du continent n’est que la conséquence d’un système où se mêlent diplomatie, politique, commerce et enjeux militaires. »

Vincent Munié – Le Monde diplomatique

Quel est l’impact des activités minières en Afrique ? Comment se fait-il que 60% des sociétés minières soient canadiennes ? Quel est le rôle des société minières dans la Mafiafrique ? Quel soutien reçoivent-elles du Canada ?

Après la Françafrique, Noir Canada nous éclaire sur un post-colonialisme peu connu…

Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique remet en question l’image factice répandue sur la scène internationale d’un Canada intrinsèquement bon, pacifiste et généreux. Le Canada appuie politiquement et financièrement des sociétés minières et pétrolières qui exploitent le sol africain, enregistrent des profits colossaux à la Bourse de Toronto, alors qu’on les accuse des pires abus en Afrique.

L’auteur recense avec soin et précision les nombreux cas (déjà rapportés ailleurs dans le monde par plusieurs ONG, journalistes, analystes ainsi qu’experts de l’ONU) dans lesquels les sociétés canadiennes sont accusées de corruption, d’exploitation abusive des ressources minières ou pétrolières des pays africains, et attisent ou maintiennent l’instabilité et les conflits pour obtenir de juteux contrats.

Alain Deneault décrit avec lucidité et ironie l’architecture du système politique et financier canadien qui soutient le pillage des ressources du continent africain. Dans la droite lignée des ouvrages de François-Xavier Verschave sur la Françafrique et de Jean Ziegler sur la criminalité financière, Alain Deneault montre que le Canada, pourtant vierge de tout passé colonialiste, maintient lui aussi l’Afrique dans un état de dépendance post-coloniale.

Un livre éloquent qui est en passe de devenir le plus cher du monde. En effet, deux géantes sociétés aurifères, Barrick Gold et Banro, poursuivent en diffamation la maison d’édition Écosociété et les auteurs de Noir Canada pour un total de 11 millions $.

Alain Deneault anime le collectif Ressources d’Afrique et enseigne la sociologie à l’Université du Québec à Montréal. Il est titulaire d’un doctorat de philosophie de l’Université de Paris-VIII sous la direction de Jacques Rancière. Ses recherches et publications autour de l’oeuvre de Georg Simmel portent sur les questions interdisciplinaires relatives à l’économie.Il écrit également sur les enjeux de développement en Afrique et sur la finance offshore du point de vue de la philosophie politique. Il est l’auteur de Paul Martin et compagnies, Soixante thèses sur l’alégalité des paradis fiscaux (VLB, 2004).

Mercredi 11 mars à 20 h à Paris Au FIAP, 30 rue Cabanis, 14e, Métro Glacière

Exposé:

Les traits generaux de criminalité en Afrique et de son évolution depuis les indépendances 

par Giberly MOUANDA-MOUANDA


Université de REIMS Champagne-Ardenne - Master 2 Administrateur Public et Privé en Afrique
Traductions: Original:
fr Source:

  

FACULTE DE DROIT ET SCIENCE POLITIQUE Master 2 :

Administrateur Public et Privé en Afrique 

Séminaire : Justice et Etat de Droit en Afrique Professeur Pierre WEISS Thème : Les traits généraux de la criminalité en Afrique et de son évolution depuis les indépendances. 

Intervenants: -Giberly MOUANDA-MOUANDA  -Guillaume YEBOUE -Mohamed KONE 

Introduction 

L’Afrique, continent composé de 53 Etats en incluant tous les archipels, est considérée depuis les temps les plus immémoriaux comme étant le lieu de l’être Humain et de la branche des Hominidés, c’est-à-dire le berceau de l’humanité. L’Afrique est le deuxième continent au monde de par sa population et le deuxième (ou le troisième si l’on considère l’Amérique comme formée de deux continents) par sa superficie, après l’Asie. D’une superficie de 30 221 532 km2 en incluant les îles, l’Afrique couvre 6,0 % de la surface terrestre, et 20,3 % de la surface des terres émergées[]. Avec une population de 944 000 000 habitants (mi 2007)[], les Africains représentent 14 % de la population mondiale. Le continent est bordé par la mer Méditerranée au nord, le canal de Suez et la mer Rouge au nord-est, l’ océan Indien au sud-est et l’ océan Atlantique à l’ouest. Depuis lors, les pays Africains oscillent entre guerres civiles et processus de démocratisation, dont les aléas sont souvent liés aux stratégies des firmes multinationales et la lutte d’influence que se livrent en Afrique, les Etats-Unis et
la France essentiellement. 
Par ailleurs, les aspirations nationales africaines menèrent aux indépendances ; celles-ci s’étalèrent de 1910 à 1975 suivant les pays. Les régimes qui s’installèrent ne furent pas démocratiques et peinèrent à développer leurs pays. L’Afrique fut jusqu’aux années 1990 instrumentalisées par les puissances de la guerre froide. 

Ainsi, le continent Africain est l’objet de convoitises multiples des puissances occidentales et le lieu de rivalités entre elles. Cependant, le problème de la criminalité en Afrique et de son évolution depuis les indépendances est d’une importance capitale et pose de récurrents débats. La criminalité se définie comme un ensemble d’actes criminels et délictueux commis dans un groupe donné à une époque donnée. Et, l’évolution ici est entendue comme un ensemble de changements subis au cours des temps. (cf. ; le Petit Larousse 2008). Tout au long de notre étude, il ne sera pas question de faire une analyse de la criminalité avant les indépendances, pour ne point parler de la traite négrière et de l’Apartheid en Afrique du Sud, ni de la criminalité pendant les indépendances qui était plus liée aux revendications politique avec la déportation de certains opposants politiques à l’instar de Médine Ben Bartas au Maroc, de Patrice Lumumba au Congo-Kinshasa, de Fily Dabo Cissoko au Mali de Diallo Théry en Guinée Conakry, et Félix Mouniè au Cameroun pour ne citer que ceux-là. Une telle conception du sujet, serait tout à fait erronée dans ce sens qu’elle ne nous aiderait pas à mieux appréhender notre travail. 

Pour exprimer cette idée, nous nous focaliserons sur l’évolution, les origines de la criminalité et, de ces conséquences au sein de la société. Car la criminalité est rarement un phénomène isolé. C’est l’un de toute une série de cofacteurs liés au sous-développement, tous présents en Afrique. Il va s’en dire, qu’un tel sujet revêt un intérêt pratique plutôt que théorique car les gouvernements Africains jusqu’à nos jours ne ménagent aucun effort pour un processus de démocratisation fiable. Pour rendre compte de la complexité de notre travail, nous passerons en revue les points les plus pertinents afin de mieux cerner notre sujet. Notre plan se définira autours de deux (2) grands axes majeurs. Nous partirons de la genèse c’est-à-dire le problème de la criminalité en Afrique et ses composantes (Chapitre I). Pour enfin dégager ces impacts sur le développement (Chapitre II). 

I- Le problème de la criminalité en Afrique et ses composantes. Comme précédemment annoncer, la criminalité en Afrique est le fruit d’une longue évolution historique. Ainsi, nous évoquerons les origines(A), les causes (B) et enfin ces composantes (C). A- Les Origines de la Criminalité en Afrique. L’Afrique a souffert d’une longue histoire d’exploitation marquée successivement par la traite d’esclaves, de la colonisation et plus récemment de la manipulation héritée de la guerre froide. 

L’augmentation du commerce et des transports internationaux a fait de l’Afrique en raison de sa faible capacité de maintenir l’ordre et de ses agents publics mal payés un endroit idéal pour l’extraction et le transit d’un certain nombre de produits illicites. Ainsi donc, l’Afrique sert de plus en plus un lieu de passage pour les drogues et les produits illicites destinés à d’autres marchés. Les minerais, le bois, le pétrole etc. font l’objet d’une extraction illégale sur le continent et les zones de conflits sont les destinations privilégiées d’armes à feu ; sans oublier le trafic des enfants, comme on n’a pu le constater récemment au Tchad avec la fameuse histoire de l’Arche de Zoé. Les enfants soldats en République Démocratique du Congo (RDC) et au Rwanda. Ce fléau a eu des conséquences fâcheuses dans certains pays d’Afrique tel est le cas de la région des grands lacs,
la Sierra Leone etc. dont les causes seront énumérées en avale. 
B- Les causes de la criminalité Ce paragraphe touche les facteurs sociaux liés à la criminalité. Il s’agit entre autres : Les inégalités de revenus; une démographique jeune de la population ; l’urbanisation ; Un système judicaire défaillant ; la prolifération des armes a feu du aux nombreuses guerres civiles 

Les inégalités : L’Afrique est le continent le plus pauvre du monde. La totalité de son PIB est inférieur à celui de l’Espagne, alors qu’elle a une population 20 fois supérieure. Le PIB en Afrique subsaharienne est de 1,70 alors que la moyenne mondiale est de 7,804. En Afrique, l’on trouve les pays où il existe les plus grandes inégalités dans le monde. Ainsi donc, 10% de personnes les plus riches d’Afrique gagnent en moyenne 31 fois plus que les 10% les plus pauvres, alors que la moyenne mondiale est de 21 fois. Selon un rapport de
la Banque mondiale, une privation relative «crée des tensions sociales, les personnes défavorisées se sentent dépossédées lorsqu’elles se comparent aux plus riches», et donc «les Pauvres recherchent des compensations par tous les moyens, y compris en commettant des Crimes aussi bien contre les pauvres que contre les riches» 
Le Problème de la population jeune : L’Afrique a la population la plus jeune du monde, -43 % de la population du continent a moins de 15 ans. Une population jeune est un atout considérable mais peut aussi être une source de vulnérabilité sociale. Dans le monde entier, la plupart des crimes sont commis par des adolescents et de jeunes adultes de sexe masculin. De plus les taux concernant la fréquentation scolaire sont très faibles en Afrique Subsaharienne qui est de 44% alors qu’en comparaison les états Arabes est de 60% et en Amérique Latine et Caraïbes de 81%. Selon une étude de l’Agence canadienne pour le développement international, il apparait que c’est en Afrique que le taux de natalité continue de s’accroitre. Cette étude se vérifie car la mentalité africaine veut que l’on fasse beaucoup d’enfants, pour espérer voir survivre quelque uns et aussi pour voir un enfant réussir et les sortir de la misère. Tous ces faits nous poussent à croire que, cette jeunesse désoeuvrée risque de se trouver impliquée dans une activité criminelle. Urbanisation : L’urbanisation rapide, un facteur qui combine les éléments de la densité de la population, les chocs culturels et l’instabilité des populations, est également étroitement liée aux taux de la criminalité. L’Afrique s’urbanise à un rythme qui avoisine 4% chaque année, soit près de deux fois la moyenne mondiale. Partout dans le monde, la criminalité est plus importante dans les villes que dans les zones rurales, avec des taux qui augmentent généralement, en fonction de la taille de la ville. L’Afrique ne semble pas être une exception. Le problème des implantations informelles autour des villes se pose dans de nombreuses villes africaines, et sont un défi pour la sécurité. 

Les faibles moyens de la justice pénale : Comme l’on pourrait s’y attendre, il existe une corrélation significative entre le montant des ressources qu’un pays alloue à la justice pénale et son revenu national. Même si les états ne mettent pas la priorité sur les dépenses pour le maintien de l’ordre et la sécurité publique , il devrait y avoir un seuil au dessous duquel on ne peut s’attendre à ce que le système de justice pénale puisse efficacement décourager les futurs délinquants, mettre hors d’état de nuire les récidivistes ou réintégrer les anciens délinquants.  Par exemple, de grands débats encours sur l’importance des forces de police requises pour efficacement lutter contre la criminalité. Dans l’ensemble, le ratio police population en Afrique est sensiblement inférieur à celui de toutes les autres régions du monde, et, dans certains pays, le nombre des policiers est extrêmement faible. Lorsque la police est jugée corrompue, incompétente ou mal équipée, les populations prennent des mesures pour se protéger elles-mêmes. Pour les riches, cela signifie généralement, investir dans des services privés de sécurité. Pour les pauvres, cela peut signifier un retour à des formes traditionnelles de la justice ou des recours aux groupes d’auto défense, qui peuvent par la suite créer des dérives. 

La prolifération des armes à feu : L’Afrique a connu ces dernières décennies, plus de conflits que n’importe quelle autre région. Les conflits et la criminalité sont intimement liés. Les pays qui sortent d’un conflit peuvent s’attendre à une forte incidence de criminalité : Traumatisme psychologique ; catastrophes et déplacements ; persistance des comportements de guerre ; disparition de l’autorité etc. 

C- Les Composantes :  Il s’agira ici de voir les différentes composantes de la criminalité qui sont réparties au nombre de trois (3) : La criminalité organisée (trafic de drogue …) ; La corruption ; la criminalité conventionnelle (meurtres, vols …). 

La criminalité organisée : La criminalité organisée est un phénomène virulent qui exploite immédiatement les failles des mécanismes mondiaux d’applications des lois. L’Afrique paraît être particulièrement vulnérable du aux manques de ressources, le manque de moyens, de la corruption, du bas niveau de vie, de l’impunité qui sévit favorise l’émergence de la criminalité organisée. Voici une liste non exhaustive des crimes organisés qui sévissent sur le continent africain : Trafic de drogues ; traite des être humains ; le trafic à arme à feu ; la contrebande des ressources naturelles, braconnage et crime contre l’environnement ; le blanchiment d’argent. 

La corruption : L’expression « corruption » englobe des infractions extrêmement diverses allant du détournement de deniers publics à un échelon très élevé à la remise contre des pots-de-vin de documents ou de permis. La forme de corruption la plus communément rencontrée revêt la forme d’un paiement de pots-de-vin à des agents publics pour influencer leurs actes. La corruption apparaît comme particulièrement généralisée en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale.  La criminalité conventionnelle : L’expression « criminalité » fait penser à une série de crimes, notamment les meurtres, le viol, le banditisme et le vol à main armée. On les qualifie de « crimes conventionnels » pour ne pas les confondre avec les crimes qui ont récemment émergés et pour lesquels des sanctions sont prévues aux termes d’une législation spéciale, comme les différentes formes de la criminalité organisée. En résumé, tous les indicateurs disponibles laissent supposer que l’Afrique souffre des niveaux très élevés de la violence criminelle. Le fait que toutes ces sources s’accordent sur la situation de la criminalité violente en Afrique devrait être pris au sérieux. 

II- L’Impact de la criminalité sur le développement en Afrique. Les conséquences de la criminalité sur l’épanouissement du continent Africain et qui favorisent le sous-développement sont multiples et de divers ordres. C’est ainsi que l’on constate les impacts dans le secteur social et humain (A), l’impact économique (B), et enfin l’impact lié à la bonne gouvernance (C). A- Impact social et Humain L’impact de la criminalité dans ce secteur nous laisse perplexe, car il est à noter que la criminalité peut avoir une incidence beaucoup plus forte sur la vie des citoyens dans les pays pauvres que dans les pays riches. Le commun des mortels en Afrique est plus que jamais exposé à des fortes violations, le plus souvent liées à un manque de conditions nécessaire pour son épanouissement. Et, cela freine la mise en oeuvre effective de certains droits (Les droits économiques, socioculturels, les droits civils et politique). Egalement, des blessures consécutives à des actes de violence peuvent avoir un effet catastrophique pour des gens qui gagnent leur vie en travaillant de leurs mains et n’ont qu’un accès limité aux soins. Le vol, en particulier lorsqu’il s’agit de biens productifs comme le bétail, peut priver des familles entières de leurs moyens de subsistance. La criminalité nuit à la qualité de vie et peut contribuer à l’émigration des travailleurs spécialisés. Donc, l’obligation la plus fondamentale de l’Etat consiste à assurer la sécurité de ces citoyens et favoriser un bon niveau de vie sociale. Et, lorsqu’il n’est pas à mesure de remplir cette obligation pire lorsqu’il assure la protection de certains groupes et pas d’autre, les populations réclament à juste titre le droit d’utilisé la force ou la violence. 

Par ailleurs, en entravant la liberté de mouvement, la criminalité réduit l’accès à l’emploi, le fonctionnement des petites et moyennes entreprises et des activités éducatives. Inévitablement, tout ceci cause un frein à l’activité économique.  B- L’Impact économique Nous pouvons dégager quatre (4) grands axes de l’impact de la criminalité sur l’économie. Il s’agira de : La peur des africains eux-mêmes d’investir ; la sécurité des personnes et des avoirs investis en Afrique ; la corruption  sans oublier le secteur du tourisme. La peur des africains a investir en Afrique : L’une des raisons qui explique que l’investissement direct étranger soit si important pour l’Afrique est que les Africains choisissent de placer leur richesse à l’étranger. C’est en Afrique que la fuite des capitaux est la plus forte, 40 % des portefeuilles privés étant détenus hors du continent: si l’Afrique parvenait à faire revenir cet élément de la richesse privée, le volume total du capital privé augmenterait des deux tiers environ. On estime que la fuite des capitaux réduit le PIB du continent de quelque 16 %. 

La sécurité des personnes et des avoirs investis en Afrique : La sécurité un réel sujet de préoccupation pour les hommes d’affaires étrangers. Plus de 29% des hommes d’affaires ont jugé que la criminalité était un obstacle majeur à l’investissement, soit une proportion de moitié supérieure à la moyenne mondiale. Entre 11 et 80% des personnes interrogées dans chaque pays ont indiqué qu’ils avaient subi des pertes directes en raison de la criminalité, et les coûts de ces pertes représentaient entre 2 et 12% du total des ventes. 


La Corruption : La corruption est certainement une source de préoccupation encore plus grande pour les investisseurs, et ses conséquences néfastes sur l’investissement ne sont plus à démontrer. Dans une étude de
la Banque mondiale portant sur huit pays d’Afrique subsaharienne, la corruption est classée en tête des obstacles à l’activité économique en Afrique, avant les impôts, les problèmes d’infrastructure et l’inflation. Les entreprises perdent l’équivalent de 2 % à 9 % de chiffre d’affaires en pots-de-vin. La corruption décourage donc l’investissement, mais peut-être pas autant qu’un autre formidable obstacle à l’activité économique en Afrique: les formalités administratives. Si la corrélation avec la corruption perçue n’est pas parfaite, il n’en reste pas moins que les pays qui sont généralement considérés comme les moins corrompus du continent sont ceux qui, soit prévoient le moins de démarches (Tunisie), soit imposent les délais d’attente les plus courts (Tunisie, Botswana), tandis que les pays considérés comme les plus corrompus (Nigeria, Tchad, République démocratique du Congo, Angola, Côte d’Ivoire, Cameroun) imposent de nombreuses démarches ou des délais très longs, voire les deux. Paradoxalement, les pays très pauvres ont parfois des administrations très lourdes. 

La criminalité freine le tourisme : Les agressions contre les touristes portent préjudice à l’industrie du tourisme. Les mises en garde contre la criminalité occupent une place importante dans les brochures touristiques de la plupart des pays africains et des conseils sur la sécurité sont régulièrement publiés par les Consulats pour éviter aux touristes de se rendre dans certaines destinations sur le continent. Malgré tous ces problèmes, le tourisme en Afrique continue de se développer, mais il se porterait sans doute beaucoup mieux, si le continent était perçu comme une destination sûre. 

C- L’Impact sur la gouvernance La gouvernance se définie au regard des principes suivants : La décentralisation de l’Etat ; La lutte contre la corruption ; l’impartialité du système judiciaire ; la démocratie participative. Il est à noter que dans certains pays Africains la décentration est en cours de processus. Les populations n’ont jusque là pas intégrer la notion de transfert de compétence. Au regard de tout ce qui précède la bonne gouvernance est mise en mal par l’absence d’une justice saine et équitable et la corruption généralisée. 

En Afrique, une frange de la population n’a pas confiance en la justice et la justice ne fait confiance qu’à l’argent, ce qui constitue sans doute un frein à la bonne gouvernance. Les populations n’ayant pas confiance aux gouvernants ne participent pas aux échéances électorales d’où l’échec de la démocratie participative. Conclusion En sommes, il ressort de ce travail que la criminalité à des effets néfastes sur la société. Il nous a permis de cibler les origines, les causes et l’impact de la criminalité sur le développement économique, et socioculturel du continent. 

Pour endiguer ce fléau, des efforts ont été préconisés et des recommandations faites au nombre desquelles, nous citerons : développer les connaissances dans un premier temps ; aider les gouvernements à garantir la sécurité efficacité et intégrité ; briser le lien entre la criminalité et les conflits ; prévoir des mesures de préventions de la criminalité dans l’intervention au niveau local, associer les entreprises privées à la solution. En effet, rien ne sert de prendre des mesures si elles ne sont pas appliquées avec rigueur. Il revient à dire, que la première recommandation peut être efficace, mais à une seule condition la communauté internationale devrait mettre une forte pression sur les Etats africains afin qu’ils prennent en compte les données de la criminalité et qu’ils les considèrent comme des indicateurs du développement. Ces pressions pourront être exercées lors de l’octroie des subventions. De plus, lorsque la criminalité est ciblée dans un pays Africain, il ne suffira d’envoyer les aides mais plutôt de renforcer la capacité des acteurs locaux et mettre en place une équipe dynamique pour le suivi régulier des opérations. S’agissant de l’aide aux gouvernements à garantir la sécurité efficacité et l’intégrité. Rappelons, qu’il convient tout d’abord à l’opinion internationale d’octroyer des aides aux dirigeants qui prônent la bonne gouvernance, car il n’est pas sans ignorer que la plupart des gouvernements africains sont corrompus et le fait que l’aide provienne de l’occident on croirait à une sorte d’encouragement de ces bailleurs de fonds qui savent autant bien que ces dirigeants ne participent pas à l’épanouissement de leur contient. Et, ces aides sont pour la plupart allouées aux prestations personnelles. Cela prouve une complicité de la communauté internationale à encourager ces Etats dans la marche vers la criminalité. 

En ce qui concerne, le fait de briser le lien entre la criminalité et les conflits, ici, mettant en place un gouvernement d’union nationale répondant aux aspirations de la population. Concernant des mesures de préventions de la criminalité dans l’intervention au niveau local, il s’agira de fournir des forces de sécurité en moyen Humain, matériel et logistique adéquats car les trafiquants profitent de la faiblesse des forces de sécurité au niveau des frontières pour acheminer des produits illicites où des armes à feu. Associer les entreprises privées à la solution. Il est question, tout d’abord de lutter efficacement contre la criminalité, et associer les entreprises privées à investir tout en garantissant la sécurité des biens en prenant l’Etat comme garant. Par ailleurs, s’agissant toujours de ce point, il serait souhaitable de réduire les coûts fiscaux pour les investisseurs étrangers en leur soumettant des travaux de développent en guise de compensation dans le but unique de contourner la corruption. Enfin, une dernière solution proposée lors de notre exposé oral, il faudrait mettre en place un organe de répression supra étatique qui se chargerait de contrôler les différentes actions. Et nous pouvons également ajouter, l’exploitation des ressources humaines internes qui sont à la disposition des états et qui sont très mal exploités. A noter, l’organisation de la société civile dans le processus d’appui ; la protection de la presse et des journalistes. A cet effet, il est important de mettre les moyens financiers et matériels pour que ces organes soient les plus indépendants possibles. 

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La République impériale , par OLIVIER LE COUR GRANDMAISON

Posté par issopha le 2 mars 2009

LE COUR GRANDMAISON, La République impériale


 

La République impériale , par OLIVIER LE COUR GRANDMAISON  dans DU RACISME D'ETAT lecourgrandmaison2-2 Olivier LE COUR GRANDMAISON, La République impériale – Politique et racisme d’Etat . Fayard, janvier 2009 : http://www.reseau-terra.eu/article8…

Parution : janvier 2009 – Éditeur : Fayard – Pages : 408 – Format : 235×153 mm – ISBN : 978-2-213-62515-7 – Prix : 23 €

A lire sur TERRA : résumé, table des matières, un chapitre entier

Auteur

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Olivier Le Cour Grandmaison enseigne les sciences politiques et la philosophie politique à l’Université. Il a notamment publié Les Citoyennetés en Révolution 1789-1794 (PUF, 1992), 17 octobre 1961 : un crime d’État à Paris (collectif, La Dispute, 2001), Haine(s). Philosophie et politique (PUF, 2002), Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial (Fayard, 2005), et, avec G. Lhuilier et J. Valluy, Le Retour des camps ? Sangatte, Lampedusa, Guantanamo… (Autrement, 2007). Contact : olivier.lecour@wanadoo.fr. OLGM dans LA FRANCE ET SON PASSE COLONIAL

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Résumé

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lecourgrandmaison

Au tournant du XIXe siècle, les républicains favorables aux conquêtes coloniales ont réussi là où leurs prédécesseurs avaient échoué. Entre 1871 et 1913, les possessions françaises en outre-mer sont passées de moins d’un million de kilomètres carrés à treize millions. Quant aux « indigènes », leur nombre a progressé de sept à soixante-dix millions en 1938. Extraordinaire expansion. Elle est sans précédent dans l’histoire du pays qui, devenu la seconde puissance impériale du monde après la Grande-Bretagne, est confronté à des tâches multiples et complexes. Comment diriger un empire aussi vaste ? De quels instruments politiques, administratifs, juridiques – le droit colonial par exemple – et scientifiques la métropole a-t-elle besoin pour remplir les missions nouvelles qui sont les siennes désormais ? Quelles orientations – assimilation ou association – mettre en œuvre dans les territoires de la « Plus Grande France » ?

Telles sont quelques-unes des questions auxquelles cet ouvrage entend répondre. En effet, les conséquences de cette construction impériale sur les institutions, la vie politique, l’enseignement supérieur et secondaire, les sciences humaines, qui voient se développer en leur sein des sciences dites coloniales consacrées par la création d’une Académie ad hoc, et la littérature, mobilisée à des fins de propagande notamment, sont nombreuses. De là le surgissement inédit d’une véritable République impériale dotée de structures diverses, qui vivent par et pour les colonies, et d’un espace vital impérial jugé indispensable au développement de la métropole et à la vie de ses habitants.

Pour rendre compte de ce processus complexe et multiforme qui a longtemps affecté l’État et la société civile, nous avons forgé le concept d’impérialisation et eu recours à une approche dédisciplinarisée qui fait appel à de nombreux textes philosophiques, politiques, juridiques et littéraires.

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Table des matières

INTRODUCTION

L’avènement de la République impériale
Politique, droit colonial et espace vital impérial
L’« expansion coloniale » : « le plus grand fait social » du XIXe siècle

CHAPITRE PREMIER
LA REPUBLIQUE IMPERIALE

Désastres nationaux et périls coloniaux
Restaurer le « prestige français » en Afrique
Garantir l’« avenir de la France africaine »
Fonder un nouvel esprit de conquête
Une science politique de la colonisation
La colonisation : « une question de vie ou de mort »
Empire, patriotisme(s) et conceptions de la République
L’impérialisation de la République
Des colonies à l’avènement de l’Etat impérial-républicain
Etat impérial-républicain, économie et société coloniales
Empire, unité nationale et légitimité républicaine

CHAPITRE II
DE L’ASSIMILATION A LA « POLITIQUE D’ASSOCIATION »

« L’assimilation est une erreur funeste »
Définition et usages d’une catégorie
Critique de l’assimilation, condamnation des Lumières
Les « droits des Français » contre les droits de l’homme
Des dangers de l’assimilation à la « philosophie » du protectorat
« Les colonies pas plus que les batailles ne se commandent de loin »
Le protectorat : un régime « moins coûteux, plus sûr et plus souple »
Colonisés-immigrés, « clandestins » et « périls migratoires »
Contrôler et sélectionner
Hygiène raciale, hygiène publique et défense de la France
L’exception est la règle
Remarque 1
« Esprit colon », discriminations et passions coloniales
De l’« esprit colon »
Violences symboliques, langue coloniale et discriminations
Moeurs coloniales et « satrapisme »

CHAPITRE III
« LUTTE POUR L’EXISTENCE », EMPIRE ET DE´FENSE DE L’EUROPE

Darwinisme impérial, « Force » et usurpation
Du darwinisme impérial
Exaltation de la « Force » et relativisme moral
De l’usurpation à la « prise de possession »
De la constitution d’un « régime de vérité »
Vérité, scientificité et légitimité
Des savoirs aux pouvoirs et retour
L’Europe contre le « péril noir », « jaune » et « rouge »
Le « flot montant des peuples de couleur »
Immigration, ordre public et lutte contre le bolchevisme
L’Europe au service de l’« hégémonie blanche »

CHAPITRE IV
L’EMPIRE : « LE SALUT ET L’AVENIR DE LA PATRIE »

De l’espace vital impérial
« Rush européen », émigration et social-impérialisme
L’Afrique : une « terre de rajeunissement »
Hygiène sociale, politique pénale et colonies
Déverser le « trop-plein de la population »
De la sélection des colons, de l’émigration choisie
et du rôle des femmes
Récidive, hommes-déchets et transportation
Espace vital impérial/espace vital national-socialiste
Espace vital impérial et exploitation
Aux origines de l’espace vital national-socialiste
Thanatopolitique et Lebensraum nazi

CONCLUSION

Remarque 2 (Post-scriptum)
Passé colonial et identité nationale :
sur la rhétorique de Nicolas Sarkozy

Index des noms de personnes
Index des noms de lieux
Index thématique

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Chapitre II. De l’assimilation à « la politique d’association »© Editions Fayard, 2009 – Olivier Le Cour Grandmaison, La République impériale – Politique et racisme d’Etat ; pp. 107 à 208.

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« Pas d’assimilation ! C’est la formule qu’il faut (…) inscrire au seuil d’un programme de droit colonial, en toute matière civile, administrative, politique ou privée. C’est le principe de toute étude de sociologie coloniale. »
M. Marchal, député d’Alger (1900).
« Notre politique coloniale a définitivement brisé avec ces erreurs [l’assimilation] qui nous ont été si funestes. La mentalité française ne peut pas plus s’acclimater aux tropiques que ne le peuvent notre faune et notre flore. »
G. Clémentel, ministre des Colonies (1905).
« Il faut (…) renoncer pour toujours [à l’assimilation]. Il y a, dans le génie des diverses races qui peuplent la terre, des équivalences, mais il n’y a pas d’identité. Dès lors, pourquoi vouloir imposer nos habitudes d’esprit, nos goûts, nos mœurs et nos lois à des peuples pour lesquels les mots de famille, de société, de propriété ont des significations différentes. Ce serait tenter une œuvre inutile (…) et dangereuse. »
G. Leygues, ministre des Colonies (1906).

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Extraites de discours prononcés entre 1900 et 1906 par un parlementaire et deux ministres des Colonies, ces citations témoignent d’une condamnation vive et insistante de l’assimilation responsable des errements de la politique impériale avant que ne se produise l’heureux changement qui a ouvert une ère nouvelle, aussi prometteuse que l’ancienne est jugée funeste désormais. Pour Marchal, qui s’est longuement exprimé à la tribune du Congrès international de sociologie coloniale, pareille rupture dans la conduite des affaires d’outre-mer est l’aboutissement d’un mouvement fondamental qui a vu s’imposer un « nouvel esprit philosophique fondé sur l’expérience des faits et non plus seulement sur un rationalisme aprioriste ou chimérique. » Triomphe d’une sorte de comtisme dégradé en vulgate qui permet d’opposer un « âge métaphysique » à l’avènement d’une période inédite sur le plan scientifique ou influence du darwinisme impérial ? Impossible de trancher. Quoi qu’il en soit, le début du XXe siècle est, pour Marchal, le théâtre d’une révolution épistémologique qui oblige à réviser des conceptions jusque-là dominantes ; c’est fort de ce constat qu’il rend compte des mutations qui ont affecté la vie académique et politique du pays. Après avoir transformé « le monde intellectuel de la France », enfin débarrassé de ses abstractions dangereuses – les Droits de l’homme et les principes d’égalité et de liberté – au profit de l’observation et de l’analyse rigoureuses des phénomènes économiques, sociaux et historiques, ce « progrès » a permis l’élaboration d’une politique positive déclare le député d’Alger. Positive, elle l’est notamment parce qu’elle rompt avec des conceptions générales mais inapplicables dans les colonies au profit d’orientations reposant sur les intérêts bien compris de la métropole, et sur les particularités des contrées d’outre-mer et des populations « indigènes. » De là son désir de voir la législation et la sociologie coloniales, jugées essentielles à la bonne gestion de l’empire, soumises elles aussi à ces bouleversements. Affranchies de la doctrine néfaste de l’assimilation, ces disciplines seront capables d’offrir des connaissances adéquates et des solutions sûres aux hommes chargés des territoires d’outre-mer.

Relativement aux orientations qui doivent être mises en oeuvre, les mutations constatées au plan scientifique débouchent sur une sorte de sursaut réaliste fondé, entre autres, sur la situation des colonies. En ces matières, il faut s’inspirer de prestigieux devanciers qui appliquent, depuis longtemps et avec succès, une autre politique dont la supériorité est avérée puisqu’elle est celle de deux puissances impériales majeures. « Les Anglais, affirme Marchal, ont peu hésité à organiser dans leur grande colonie – [l’Inde] – un régime tout à fait spécial, excellent mais perfectible ; établissant une claire et forte hiérarchie d’administrateurs » disposant d’un « pouvoir judiciaire » et d’un « pouvoir exécutif très important. (…) L’Angleterre a confié à ses hommes d’Etat (…) le soin d’établir (…) toute une législation spéciale singulièrement forte et efficace. Je crois que les Hollandais ont établi une législation analogue. » On ne « saurait trop recommander aux nations colonisatrices, et particulièrement à mes compatriotes [1] » de suivre ces exemples probants qui aideront à résoudre les problèmes rencontrés dans les territoires d’outre-mer en dotant les autorités coloniales de prérogatives renforcées pour établir ou conforter la domination de la France. Six ans plus tard, ces orientations sont défendues par Georges Leygues, ministre des Colonies et farouche adversaire de l’assimilation qu’il juge coupable de nombreux maux. Comme Marchal, mais en tant que membre du gouvernement cette fois, il vante à son tour les mérites de l’association qui peut seule assurer le succès de la métropole après la conquête rapide de nombreux territoires. Jugée plus adaptée à la diversité des « indigènes », et plus efficace pour cela, cette nouvelle politique permettra enfin de défendre avec « fermeté » les « prérogatives » et les « intérêts » de la « nation » partout « dans le monde » pour le plus grand profit des colonies et de la mère-patrie. Ces propos confirment l’abandon de l’assimilation, et pour récuser ceux qui chercheraient à la défendre encore, le ministre ajoute : il « faut y renoncer pour toujours. [2] »

a) « L’assimilation est une erreur funeste »

En 1906, cette affirmation est commune, puisque, depuis six ans au moins, elle est au cœur du nouveau credo impérial républicain, mais avant de s’engager plus avant dans l’étude des mutations scientifiques et politiques qui l’autorisent, et fondent aussi le consensus établi pour de longues années, il est indispensable de s’arrêter sur le terme et la catégorie d’assimilation. En effet, nous sommes en présence de l’un de ces grands mots « abstraits » ou équivoques, aux significations vagues et fluctuantes, qui « rendent l’expression plus rapide », certes, mais « l’idée moins nette » comme Tocqueville l’analyse dans des pages remarquables consacrées à l’évolution du langage des « peuples démocratiques. [3] » Tendance renforcée ici par le fait qu’appartenant au vocabulaire de ceux qui occupent des fonctions publiques ou y aspirent, l’assimilation a moins pour fonction de nommer avec exactitude des orientations précises que de les discréditer afin de mieux défendre l’association parée maintenant de toutes les vertus. De là ces usages souvent polémiques où il s’agit, non de saisir ce que la première fut mais de récuser une politique passée. Sous couvert de qualification s’affirme en fait la disqualification cependant que l’imprécision même du vocabulaire utilisé permet de subsumer, sous un terme unique et négativement connoté désormais, des projets et des pratiques divers. C’est donc sur l’amalgame et la confusion que ce terme prospère en permettant à ceux qui l’emploient de passer pour les promoteurs, courageux et réalistes, de positions nouvelles. Efficaces sur le plan rhétorique et politique, de telles équivoques sont cependant autant d’obstacles à la connaissance précise de l’assimilation ; pour savoir ce qu’elle est, il est indispensable de les dissiper.

- Définition et usages d’une catégorie

Dans une thèse de droit publiée en 1898, Charles Apchié distingue trois types de colonisation mis en œuvre par la Grande-Bretagne, l’Espagne et la France. Le premier ressortit à « l’autonomie », le second à « l’assujettissement », le troisième à « l’assimilation » commence-t-il par écrire avant d’ajouter, la précision est essentielle, que celle-ci recouvre des réalités fort diverses : « l’assimilation des colonies » et celle des « indigènes. » Raisonnant sur le cas particulier de l’Algérie, il constate que les colons et une partie du territoire sont assimilés puisque les uns jouissent des mêmes droits et libertés que les métropolitains depuis le décret du 24 octobre 1870 qui les autorise à élire des conseillers municipaux, des conseillers généraux, des députés et des sénateurs tandis que l’autre forme trois départements français depuis 1848. L’originalité de ces dispositions est toute relative car les hommes de la Troisième République renouent en fait avec les orientations de leurs prédécesseurs qui, le 12 mars 1848, avaient accordé aux Français d’Algérie le droit d’être représentés à l’Assemblée nationale par quatre parlementaires. A l’époque, rares étaient les hommes qui avaient songé à faire des « Arabes » des égaux en droit et en dignité, selon la formule consacrée. Vingt-deux ans plus tard, leur situation n’a pas changé et les républicains, comme ceux qui soutiennent leurs desseins coloniaux, restent fidèles à cette politique discriminatoire dont les origines remontent à la conquête de l’ancienne Régence d’Alger en 1830. A preuve, dans leur écrasante majorité, les autochtones demeurent soumis à ordre spécifique qui ne pèse que sur eux ; le « véritable système suivi », estime donc Charles Apchié, est « celui de l’assujettissement » établi par un « régime disciplinaire [4] » spécial dont le Code de l’indigénat adopté en 1881 est une des pièces maîtresses.

D’autres, comme Albert Billiard par exemple, considèrent qu’il s’agit d’un « régime d’exception » indispensable pour « assurer la solide hégémonie » de la métropole et « favoriser l’amélioration, matérielle et morale, de la condition des vaincus. » Face à cette « arrière-garde indolente, » « la civilisation s’arroge » une « sorte de droit d’aînesse, un rôle de tutelle et de haute direction » afin de « contraindre » ses membres à « concourir à l’exploitation de plus en plus intense du patrimoine terrestre. [5] » De même en Tunisie soumise, depuis le 12 mai 1881, au protectorat imposé par la France qui a permis « d’enlever » à ce premier Etat « toute souveraineté extérieure » et de contrôler son « gouvernement intérieur. » Au terme de cette analyse, et pour revenir à lui, Apchié conclut : les « indigènes des colonies » – de toutes les colonies indépendamment de différences parfois très grandes qui séparent leur organisation politico-juridique – ne sont « que des sujets français et non (…) des citoyens » puisque ni le « droit civil », ni les « droits politiques » métropolitains ne leur sont applicables [6]. Quant à la typologie des politiques coloniales mises en œuvre par les puissances européennes, elle doit être nuancée, voire révisée de façon substantielle. Au-delà de spécificités incontestables, des similitudes importantes, souvent niées ou occultés, apparaissent cependant que le soi-disant “modèle” français perd beaucoup de son originalité puisqu’il combine parfois l’assimilation des nationaux et l’assujettissement des autochtones dans l’ensemble des territoires d’outre-mer. En effet, de nombreuses dispositions arrêtées par la Troisième République, ou perpétuées par elle, sont proches de celles de l’Espagne, de la Hollande, de la Belgique et, plus tard, de l’Italie fasciste de Mussolini. Dans ce dernier cas, comme l’affirme le représentant italien à l’Institut colonial international, cette proximité a une cause précise et facilement identifiable : les juristes de la péninsule se sont inspirés des travaux du célèbre spécialiste de législation coloniale Arthur Girault, dont « l’œuvre est de beaucoup la plus populaire en Italie [7] », et du statut des « indigènes » des possessions françaises pour établir la condition de leurs « sujets » dans les contrées africaines conquises ou dominées par le Duce. En ces matières aussi, la France a exercé une influence significative en exportant les conceptions et le savoir-faire de certains de ses meilleurs professionnels du droit ; le phénomène est peu connu, il méritait d’être souligné.

Dans un ouvrage destiné à célébrer le centenaire de la conquête de l’Algérie, Octave Depont retrace l’histoire de cette colonie et des orientations diverses qui y furent mises en œuvre. Après avoir constaté que les Français ont été « de grands assimilateurs d’hommes », qui ont « absorbé complètement les Juifs et beaucoup les Italiens et les Espagnols [8] », il s’empresse d’ajouter que « là s’arrête l’assimilation réelle », laquelle n’a jamais concerné les « Turcs », les « Arabes », les « Kabyles » et les « Mozabites. » En ce « pays oriental », où sont juxtaposées « des races, des traditions et des mœurs » si dissemblables, il a fallu élaborer une « politique expérimentale » pour assurer la domination d’une minorité d’Européens confrontée à une majorité toujours plus importante « d’indigènes » en raison de leur rapide progression démographique et de la faiblesse, constamment dénoncée alors, de l’émigration des métropolitains. Au terme de ces analyses, Depont constate que l’assimilation a toujours été limitée aux populations originaires du Vieux Continent et qu’elle fut le « drapeau à l’abri duquel les colons ont grandi (…) pour remettre leurs destinées politiques au suffrage universel » et disposer des moyens juridiques indispensables à la défense de leurs « intérêts économiques. [9] » Les réformes appliquées en Algérie furent donc conçues comme autant d’instruments propres à renforcer la stabilité de l’ordre colonial en attachant fermement les Français de ces départements à la métropole d’une part, et en leur accordant des moyens supplémentaires de faire entendre leurs voix pour mieux soutenir leurs revendications d’autre part. Sur le plan juridique, cela s’est traduit par la mise en place d’un régime douanier et fiscal particulièrement favorable aux habitants des trois départements français d’Algérie qui sont exemptés « d’impôts » ou en paient « le moins possible [10] » ; ces mesures ayant aussi pour objectif d’attirer de nouveaux émigrants métropolitains et européens.

Enfin, dans un contexte où, à la fin du XIXe siècle, on comptait 219 627 nationaux pour 202 212 ressortissants espagnols et italiens, l’adoption de la loi du 26 juin 1889 sur la nationalité française, destinée à permettre aux étrangers du Vieux Continent d’être facilement naturalisés, confirme que les thèses de Depont sont partagées par de nombreux contemporains. En 1930, Louis Milliot constate que la « politique » d’assimilation, dont ce texte législatif est notamment l’expression, fut appliquée de façon restrictive au « milieu européen » dans le but de « plier » cette « masse » de « provenance (…) diverse » à « nos habitudes de penser et d’agir » en « l’imprégn[ant] d’esprit français. » A partir d’éléments hétérogènes, en raison de leurs origines nationales, la loi précitée a permis de forger une « communauté française » plus forte et apte à faire contrepoids aux populations « musulmanes » « molles », « indolentes » et « fidèles aux traditions de l’âge pastoral. » Inassimilables et incapables de se diriger elles-mêmes, à cause de leur appartenance à une race et à une civilisation inférieures, ces populations sont demeurées soumises à une législation discriminatoire et au joug d’une « autorité éclairée. [11] » Qualifiées de « politique de tutelle », par un spécialiste belge de la colonisation, ce qui rend bien compte des rapports de domination institués, ces orientations sont communes à de nombreuses puissances impériales ; leurs dirigeants estimant que les colonies sont des contrées « en enfance » sur lesquelles « la métropole » doit veiller [12] en se gardant d’y appliquer des dispositions nationales inadaptées à la fruste mentalité des autochtones.

En 1949, dans un manuel de droit d’outre-mer, le célèbre publiciste François Luchaire résume ainsi la politique des hommes de la Troisième République : l’assimilation « est (…) susceptible de degrés. En effet, on peut vouloir assimiler la colonie à la métropole, la société locale à la société métropolitaine, en se gardant bien d’assimiler l’indigène à l’Européen. » La banalité même de ce constat est intéressante en ce qu’elle témoigne de la permanence des analyses défendues depuis longtemps par beaucoup. Et pour préciser sa pensée, l’auteur ajoute : « il peut être dangereux de faire citoyen d’une nation un individu dont le cœur est ailleurs (…). Du point de vue économique et administratif, c’est souvent une erreur que de vouloir étendre à la colonie des règles qui conviennent à la métropole » mais pas « à un territoire et à des habitants placés dans des conditions géographiques et économiques différentes. » Un tel commentaire révèle une adhésion revendiquée à la politique menée antérieurement et à celle conduite désormais dans le cadre de l’Union française. En effet, Luchaire soutient l’instauration des doubles collèges électoraux – l’un pour les « indigènes », l’autre pour les Français – par quoi se manifeste « la domination coloniale [13] », écrit-il avec lucidité, en même temps qu’elle se pérennise grâce à la sous-représentation, juridiquement sanctionnée des autochtones, et à la sur-représentation des colons, également garantie par la loi, comme cela est établi à Madagascar, en Afrique équatoriale et en Algérie. Efficace dispositif politico-juridique qui permet de tempérer fortement les effets de l’octroi du droit de vote aux populations concernées en perpétuant « une inégalité choquante » et une « injustice flagrante » déclare, en 1946, Mohamed Bendjelloul à l’Assemblée nationale constituante. En dépit de réformes importantes – abolition du régime de l’indigénat et du travail forcé dans les autres territoires de l’empire notamment – adoptées au lendemain de la guerre, cette situation prouve que l’Algérie demeure « une terre d’exception » soumise à « des lois spéciales » bien faites pour préserver les privilèges des colons cependant que « les musulmans algériens », après avoir été reconnus « libres et égaux en droits » par la Constitution, sont réduits à la situation de « parents pauvres » et relégués « dans un collège de second rang [14]. » Un an après, alors que les discussions sur l’organisation des institutions algériennes se poursuivent au Parlement, Félix Houphouet-Boigny s’élève lui aussi contre le « double collège » ; cette « parodie de démocratie » destinée à maintenir dans la condition de « sujet » les « huit millions de musulmans. » Quant à « la politique d’assimilation », elle n’est, à ses yeux, qu’une « hypocrisie [15] » comme le prouve le projet du gouvernement relatif au statut de l’Algérie voté le 27 août 1947 par la majorité des députés.

Au terme de ce parcours, qui s’étend sur près de cinquante ans et implique, à dessein, des acteurs et des auteurs divers, choisis avec soin en raison de leurs responsabilités et/ou de leurs positions souvent prestigieuses au sein de l’institution universitaire, deux caractéristiques majeures semblent établies. La première concerne la continuité remarquable de la politique « indigène » qui, quels que soient les régimes institués en métropole et les changements de majorités comme de gouvernements, obéit à un impératif majeur constamment défendu par les autorités françaises : assujettir les populations autochtones de l’empire en faisant de leurs membres non des semblables en droit mais des « sujets », puisque tel est le principe général qui fonde leur condition cependant que l’égalité civile et civique, parfois octroyée à un nombre restreint « d’évolués » demeure l’exception [16]. La seconde est relative à l’assimilation dont on sait, en dépit de réformes significatives, qu’elle n’a véritablement concerné que les colons d’origines européennes et les institutions établies pour garantir leurs prérogatives. Structurellement discriminatoire, cette politique doit être analysée comme la continuation par d’autres moyens d’une véritable politique des races destinée, dans les colonies de peuplement comme l’Algérie notamment, à garantir la prééminence des Français pour mieux tenir les « masses arabes » toujours plus nombreuses mais toujours réputées incapables de se soustraire à leur arriération [17]. De là une conséquence majeure : l’assujettissement des « indigènes » et l’assimilation des hommes venus du Vieux Continent doivent être tenus pour les deux volets d’une seule et même politique destinée à renforcer la puissance et le poids des colons à tous les niveaux. Plus encore, limitée aux seuls citoyens, l’assimilation favorise l’assujettissement en établissant, entre la « communauté musulmane » et la « communauté française » d’Algérie une distance symbolique et juridique propre, par la sanction de l’inégalité de leur position dans la hiérarchie établie, à affermir l’ordre colonial.

En 1959, dressant le bilan de la politique impériale de la Troisième République, le professeur Gonidec écrit qu’elle s’est caractérisée, en dépit des discours officiels, par « beaucoup d’assujettissement, très peu d’autonomie et un soupçon d’assimilation [18] » C’est clair, concis mais précis en ce qui concerne la pondération de ces différentes orientations dont il se confirme qu’elles furent mises en oeuvre conjointement dans les diverses colonies pour mieux établir et pérenniser la domination de la France. Quant à l’Algérie, souvent considérée comme une exception, en raison du statut de son territoire et des nombreuses populations d’origines européennes qui s’y trouvent, on peut lire, dans un rapport rédigé en 1957, que la « politique » d’assimilation « fut proclamée et jamais appliquée. L’égalité de tous les citoyens devant la loi, qui est le principe de base de notre Constitution, n’a jamais été pratiquée. L’égalité des devoirs existait et notamment l’impôt du sang, mais point l’égalité des droits. Dans les domaines politique et économique, la discrimination n’a cessé de jouer au bénéfice des Français et au détriment des Musulmans. » Quel est l’auteur de ces lignes ? Un militant du FLN que ses engagements partisans pousseraient à noircir la situation pour mieux légitimer son combat cependant que cette position même rendrait son analyse irrecevable ? Un “porteur de valise” qui s’exposerait à de semblables objections ou un contemporain qui, emporté par son indignation, émettrait un jugement rétrospectif tout à la fois partiel et partial ? Non, celui qui a rédigé le texte long, précis et informé, dont ce court passage est extrait, est un jeune haut fonctionnaire, inspecteur des Finances, plus tard connu sous le nom de Michel Rocard [19]. Elaborées à des périodes distinctes par des hommes différents, ces analyses prouvent que l’assimilation des autochtones algériens ne fut pas un échec, comme certains historiens l’écrivent parfois [20]. Depuis longtemps jugée incompatible avec le maintien de la domination française, elle ne fut jamais souhaitée par les dirigeants de la Troisième comme de la Quatrième Républiques. L’assimilation : un mythe politique destiné à faire croire en la compatibilité de la colonisation et des principes républicains, et à établir l’originalité de l’empire français comparé à ceux des autres puissances européennes.

- Critique de l’assimilation, condamnation des Lumières

Sachant ce que l’assimilation a signifié et quels furent ses bénéficiaires véritables, nous pouvons revenir à la fin du XIXe siècle où elle fut attaquée avec violence par des hommes qui, par convictions et pour des raisons polémiques déterminées par les impératifs du combat qu’ils menaient, en ont forgé une représentation hyperbolique pour mieux la condamner et réfuter les positions de leurs contradicteurs. Ainsi engagés, ces débats ont conduit certains d’entre eux fort loin ; partis d’une critique radicale de l’assimilation, ils sont remontés à ses origines supposées si bien qu’au terme de leur démarche ils s’en sont pris aux Lumières, à la Révolution française et aux droits naturels, tous accusés d’être au fondement de cette politique désastreuse. C’est pourquoi, au tournant du siècle, le rejet de l’assimilation ne constitue pas seulement un changement important dans les orientations impériales mises en œuvre, il est aussi une rupture essentielle qui a bouleversé des conceptions majeures du monde, des hommes et des rapports qu’ils doivent nouer entre eux. Aujourd’hui trop souvent oubliées, ou traitées comme une sorte d’arrière-plan secondaire, alors que les contemporains leur accordaient la plus grande importance, de même pour les pratiques coloniales qu’elles ont rendues possibles, ce sont ces conceptions et ces pratiques que nous étudieront maintenant.

Qu’y a-t-il au fondement de « l’assimilation politique et sociale » réputée avoir déterminé « la colonisation française » pendant des années ? D’où provient cet « idéal non moins dogmatique et non moins absolu » que celui des Espagnols désireux de convertir les Indiens d’Amérique au Christianisme ? Dans un contexte de « lutte » menaçante « avec l’Anglo-Saxon, maître de la moitié du monde », comment éviter que les « possessions, qui nous ont coûté tant de sang et d’argent », ne tombent « fatalement en son pouvoir » ? A ces questions qui renvoient à l’histoire lointaine ou plus récente de la France impériale, Léopold de Saussure apporte des réponses claires. La cause première de la « politique indigène » appliquée depuis si longtemps réside dans une « foi ancienne » : celle de « l’unité originelle du genre humain et dans la vertu immanente d’une formule universelle » qui « s’est incarnée » dans « la philosophie du XVIIIe siècle. » « En se rajeunissant, » cette foi a donné naissance à « une force d’expansion dont le déclin n’a pas encore sonné [21] », même si l’auteur de ces lignes entend faire en sorte que son ouvrage contribue à précipiter la ruine de l’assimilation. Un an plus tard, ses vœux sont pour l’essentiel exaucés ; les participants aux Congrès international colonial et au Congrès international de sociologie coloniale de 1900 entérinent l’abandon de cette politique en soutenant que la diversité des races rend son application impossible. Saussure, quant à lui, est convaincu que les Lumières sont à l’origine du mal qu’il combat puisque leurs promoteurs ont inventé deux « dogmes » distincts mais complémentaires : celui de l’égalité naturelle des membres de l’humanité conçue comme formant « une seule » et même « famille », et celui de la « prédominance de la raison pure comme mobile » de l’action des hommes et comme faculté leur permettant de progresser. Pour l’auteur, ce ne sont là qu’illusions ; elles prospèrent sur l’ignorance du facteur racial récemment découvert par les sciences anthropologique, ethnologique et psychologique. Toutes prouvent que la race est à l’origine d’un déterminisme auquel nul ne peut échapper ; les « lois de l’évolution » et de l’hérédité conférant aux différents groupes qui composent le genre humain des « caractères » « anatomiques et mentaux » d’une grande stabilité [22]. D’autres conceptions de l’homme, de son devenir, de la place qu’il occupe dans la hiérarchie raciale et des rapports distincts à l’histoire – accentuation des différences et stagnation des peuples inférieurs versus progrès universel et réduction des inégalités – structurent donc une Weltanschauung opposée à celle des Lumières et destinée à en ruiner les fondements. Comme beaucoup, Saussure est persuadé que l’anthropologie et la sociologie sont à l’origine d’une révolution scientifique comparable, par son ampleur et ses conséquences, à celle provoquée par les découvertes de « Copernic et de Newton. » De même que celles-ci ont anéanti les conceptions traditionnelles de l’univers héritées de l’Antiquité grecque et les savoirs sur lesquels elles reposaient, de même celles-là rejettent les Lumières et leur héritage dans le cimetière de la pensée pré-scientifique en raison des lois de l’hérédité, notamment. C’est pourquoi Saussure ne voit plus dans l’Aufklärung que « foi », « dogme philosophique » et « illusions vaguement formulées [23]. » Dans ces conditions, aucun esprit sérieux ne peut accorder aux connaissances héritées de cette période le moindre crédit ; les sciences seules doivent désormais éclairer le monde qui, grâce à elles, est entré dans une époque nouvelle.

Saussure ne s’en tient pas à la seule critique des catégories élaborées par les amis de la liberté et de la sagesse au temps de Louis XV ; il s’intéresse aussi aux conséquences politiques et collectives des Lumières qui ont façonné, en profondeur et pour longtemps, la société surgie au lendemain de la Révolution. Autre cause de l’influence délétère des « doctrines » élaborées par les « philosophes », le fait que celles-ci se sont répandues dans les « salons puis dans le public » en donnant naissance à un corpus limité de « dogmes indiscutables » qui ont créé « des habitudes mentales » bientôt transformées en « concepts héréditaires » transmis de générations en générations. Une tradition puissante a ainsi émergé et elle se reconnaît à ceci qu’elle échappe désormais à toute discussion, qu’elle est intouchable, sacrée en quelque sorte, cependant que pour ces raisons mêmes les hommes d’aujourd’hui continuent de la respecter scrupuleusement en étant convaincus d’y trouver des solutions adéquates aux problèmes qu’ils affrontent. Ni le temps écoulé, ni les récentes découvertes géographiques, ethnographiques et raciales n’ont réussi à ébranler cette tradition ; en « matière de colonisation », nous en « sommes » donc « toujours à la “Philosophie naturelle” » de nos « aïeux » écrit Saussure. Soucieux de rendre compte de cette situation qui constitue un double défi : à l’entendement d’abord, à l’avènement d’une politique différente fondée sur l’anthropologie et la psychologie des peuples ensuite, il avance une autre explication. Elle est destinée à compléter la première puisqu’elle doit permettre de mieux comprendre la puissance des Lumières dégradées en dogmatique qui asservit les vivants aux croyances de leurs ancêtres et entrave le progrès scientifique. Selon lui, en effet, le XVIIIe et XIXe siècles ont vu émerger une « religion nouvelle » et durablement « établie » par les philosophes transformés en « apôtres » qui, avec l’aide des « partis politiques et confessionnels », ont réussi à prendre la « direction des masses » et à jouir auprès d’elles d’une « confiance aveugle. » Telles sont, pour Saussure, les causes de l’immense pouvoir politico-spirituel qui a transformé les mentalités, guidé les pratiques des hommes et déterminé jusqu’aux orientations du pays. Servie par un nombre toujours plus important de fidèles convaincus de la supériorité et de la justesse de ses principes, cette religion nouvelle a sanctifié plus encore la tradition dénoncée plus haut et façonné ainsi « le caractère national » pendant plus d’un siècle [24].

Cette analyse permet de comprendre pourquoi les principes des Lumières sont à la fois dominants et profondément indurés en chacun des membres de la société qui, les ayant intériorisés, deviennent les agents inconscients de leur perpétuation et de leur extraordinaire influence. De là, l’existence de caractères mentaux constitutifs, en raison de leur diffusion et de leur très grande stabilité dans l’espace et le temps, d’une « race psychologique » nouvelle qui permet de comprendre l’histoire de France en général et celle de sa politique « indigène » en particulier ; cette dernière n’étant que « la conséquence naturelle » des « dogmes nationaux [25] » étudiés par Saussure. Avec d’autres qui l’ont précédé dans cette voie ou qui plus tard la suivront, l’auteur de Psychologie de la colonisation française a contribué à forger ainsi la thèse selon laquelle l’assimilation est une tradition nationale ancienne, puissante et respectée par la plupart des régimes qui se sont succédés depuis la Révolution. Eu égard à ce que nous savons des réalités de la politique coloniale conduite par la métropole au cours de cette période, le caractère mythologique et polémique de cette thèse, bien faite pour discréditer les positions adverses, parait évident. Cela ne l’empêche pas, au contraire, d’être accueillie favorablement par de nombreux contemporains qui y puisent la certitude d’avoir enfin identifié l’une des causes majeures des difficultés impériales du pays, et l’assurance que la mise en œuvre d’orientations différentes est synonyme de succès.

Que l’assimilation passe donc par l’application, dans les territoires d’outre-mer, d’institutions et de dispositions juridiques conçues en France et adaptées à « l’âme nationale » du peuple pour qui elles ont été élaborées, ou qu’elle prenne la voie d’une éducation commune imposée à des « indigènes » inférieurs ; dans tous les cas, le « propre de ces mesures (…) est d’être établi au nom d’un idéal absolu, dans la conviction que toute application radicale des “Immortels principes” ne peut être qu’avantageuse en toute circonstance. Ce sont là des actes d’une foi aveugle [26] » conclut Saussure. Aveugle à quoi ? A la diversité des races et de leurs caractères ; tous échappant à l’action transformatrice des hommes puisqu’en ces matières il n’y a pas de changement rapide concevable mais, dans le meilleur des cas, des évolutions d’une lenteur extrême déterminées par les mécanismes de l’hérédité. Nulle politique, aussi généreuse soit-elle, ne peut prétendre accélérer le cours de cette histoire qui se transforme en un destin implacable à cause de l’existence de lois aussi puissantes et immuables que celles régissant la nature ; seule leur méconnaissance autorise à penser qu’il est possible de soustraire promptement les peuples inférieurs à leur arriération. Fausse, illusoire et dangereuse pour ces raisons mêmes, « la doctrine de l’assimilation » n’est que l’avatar singulier de l’utopie progressiste héritée des Lumières qui, comme le soutient Gustave Le Bon depuis longtemps déjà, « nous a coûté la plus sanglante révolution qu’ait connue l’histoire, la mort violente de plusieurs millions d’hommes » et « la décadence profonde de toutes nos colonies. [27] » Des principes établis par les philosophes du XVIIIe siècle en passant par 1789, sans oublier 1793 et la Terreur, plus dramatique encore et pour cela plus probante aux yeux de ceux qui élaborent cette généalogie catastrophique, il est possible d’observer les effets désastreux de l’assimilation léguée par la dogmatique égalitaire.

Si les contemporains ne partagent pas tous l’ensemble de ces analyses, beaucoup s’accordent cependant sur le fait que les « arguments tirés de la science de l’évolution ont ruiné le système de l’assimilation » puisque l’impossibilité de « fondre ensemble des mentalités et des civilisations aussi différentes que celles des races européennes, jaunes ou noires [28] » est désormais établie par l’anthropologie et les lois de l’évolution. Inspiré par les travaux de Saussure et de Girault, l’auteur de ces lignes est le professeur Paul Masson chargé de rédiger l’introduction d’un ouvrage consacré à l’exposition coloniale qui s’est tenue à Marseille en 1906. La nature de ce texte, de même celle de la manifestation qui vient de s’achever dans la cité phocéenne à l’initiative des autorités locales, prouvent que les thèses défendues sont partagées et diffusées par des hommes qui n’appartiennent pas tous au premier cercle des admirateurs de Le Bon. De cela témoigne aussi l’étude de Paul Giran, consacrée aux Annamites, dans laquelle il récuse, au nom de « l’esprit nouveau » qui « s’est fait jour » au tournant du XIXe siècle, la « conception toute philosophique » de l’unité de l’humanité et celle du progrès susceptible d’affecter « tout être humain. » Pures croyances, selon lui, qui compromettent « nos réussites coloniales [29] » ce pour quoi elles doivent être combattues grâce à la psychologie des peuples qui permet d’accéder enfin à une connaissance adéquate des « indigènes. » « C’est la pensée scientifique, critique et objective qui tend aujourd’hui à remplacer la pensée religieuse ; elle a scruté le vide des notions abstraites qui remplissaient la vieille philosophie, et nous a aidés à mieux pénétrer la réalité des choses » écrit aussi Giran en fustigeant « l’éducationisme » forgé par Socrate, Platon, Descartes, Leibniz et les révolutionnaires « de 89. » Curieuse énumération. Elle repose sur l’idée selon laquelle, au-delà de la diversité de leurs conceptions philosophiques et politiques, tous partagent des convictions communes : la toute puissance de la raison seule capable d’œuvrer à l’émancipation individuelle ou collective des hommes. Les progrès des sciences humaines ont heureusement fait litière de ces croyances soutient Giran qui les juge contraires aux « données de la plus simple observation [30] » fournies par la psychologie, l’ethnologie et l’anthropologie physique. Comme beaucoup de ses contemporains, il est convaincu de vivre une révolution scientifique majeure, mieux d’en être l’un des acteurs puisque ses ouvrages sont destinés à ruiner certains « dogmes » de la philosophie antique et moderne. De là cette certitude que les savants, ces véritables Aufklärer, ont inauguré une ère nouvelle.

Dressant un portrait physique, psychologique et moral désastreux des Chinois, des Annamites et des Asiatiques en général, Giran les juge rétifs à toute évolution en raison de leur « insensibilité », de leur « placidité », et de la « médiocrité de leur intelligence [31] » ; de telles caractéristiques condamnent bien sûr l’assimilation en en faisant une politique dangereuse et vaine. Exposées en 1904, ces analyses sont classiques mais leur importance réside en ceci qu’elles sont saluées par le directeur de l’Ecole coloniale, Etienne Aymonier. Il approuve « le travail solide, nourri, substantiel » et « documenté » de l’auteur qui a le « grand mérite de bien poser quelques-unes » des « graves questions que soulève notre domination. » A cette première consécration officielle s’en ajoute une seconde, plus importante encore, puisque l’ouvrage de Giran fut honoré d’une souscription du ministère des Colonies et des gouvernements général et locaux de l’Indochine. Ces soutiens prestigieux, académiques d’abord, politiques ensuite, prouvent que les thèses de l’auteur ont désormais l’aval des plus hauts responsables de l’Etat impérial républicain et de ses représentants dans les territoires concernés cependant que la psychologie des peuples est reconnue, par les uns et les autres, comme une science pratique indispensable à « la connaissance approfondie de nos sujets » autochtones [32]. A charge pour les colons, les personnels civils et militaires présents en outre-mer de convertir cette connaissance en instrument de pouvoir leur permettant de mieux gouverner les « indigènes. »

Les deux Congrès coloniaux qui se sont tenus à Paris au cours de l’été 1900, l’accueil réservé aux différents ouvrages étudiés, les orientations mises en œuvre en Afrique comme en Indochine, et les thèses de Giran disent le triomphe de conceptions majeures défendues par Le Bon et ses épigones. Particulièrement influents dans le domaine de la politique impériale, certains d’entre eux s’imposent comme des experts écoutés par les hauts fonctionnaires et les ministres des Colonies. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les catégories et les termes employés changent afin de tenir compte des réalités nouvelles de l’Union française mais des préoccupations voisines demeurent. Convaincu, depuis longtemps, de l’importance de la psychologie individuelle et collective pour bien conduire les affaires de l’empire, Hardy milite activement pour que cette discipline soit intégrée à la formation des « coloniaux de tout grade et de tout ordre » qui y puiseront des savoirs indispensables à la compréhension « des hommes dont le sort est associé au nôtre » et au maintien de la « tutelle [33] » que la métropole doit continuer d’exercer sur les populations d’outre-mer. En dépit des réformes entreprises dans le domaine des affaires coloniales, la psychologie des peuples continue d’être conçue comme une science pratique au service de l’Etat impérial républicain et de ses agents.

Foi, dogme, idéalisme, principes généraux ; quels que soient les termes et les catégories employées par les uns et les autres pour rendre compte des causes de la domination de l’assimilation en France et dans les pays du Sud de l’Europe, tous opposent cette situation au pragmatisme des Anglo-Saxons. De même qu’il est possible, pour de nombreux contemporains, d’identifier les caractéristiques psychologiques de la colonisation française, de même ils sont convaincus de pouvoir dégager les traits principaux d’une psychologie de la colonisation britannique. Hardy convoque ainsi « le tempérament des peuples colonisateurs [34] » pour expliquer les singularités, et les proximités parfois aussi, de leurs réalisations impériales. Si les hommes de cette époque s’opposent parfois sur certains points, rares sont ceux qui doutent de l’existence de ce « tempérament », de sa puissance et de ses conséquences pratiques. Fort de cette conviction, ils sont nombreux à élaborer une typologie classique qui oppose les « nations latines » et assimilatrices aux « nations » « germaines » et « saxonnes » favorables à une politique coloniale différente. Selon eux, l’éclatante réussite des Britanniques et des Hollandais, par exemple, repose sur l’existence d’un « génie propre » qui les conduit à rejeter toute règle a priori pour tenir compte de la diversité des situations et des races auxquelles ils sont confrontés. De là leur adhésion ancienne aux « doctrines autonomistes [35] » qui sont si efficaces affirme Petit, après et avant beaucoup d’autres. Saussure interprète lui aussi les succès rencontrés par les « races conquérantes » – anglaise et hollandaise – en Asie, en Afrique et ailleurs comme autant de preuves irréfragables de l’excellence de leurs conceptions, et de la nécessité de s’en inspirer. A la différence des Français farouchement assimilateurs, les Britanniques ne heurtent pas « les croyances de leurs sujets » et respectent « leurs institutions [36] » pour mieux gouverner des millions d’hommes soumis à un nombre restreint de colons comme le prouve l’organisation politique, administrative et militaire des Indes anglaises. Plus sûre, puisqu’elle prend acte des inégalités raciales, des différences de civilisation, de l’impossibilité de les réduire et de la psychologie des peuples qui en découle, cette politique est aussi beaucoup plus économe en hommes et en argent ; elle favorise donc le développement des colonies et celui de la métropole qui, en dépensant moins, parvient à gagner plus.

Vingt deux ans plus tard, alors que les pouvoirs publics appliquent la politique d’association dans un contexte désormais apaisé puisque l’assimilation n’est plus qu’un lointain souvenir destiné à rappeler les erreurs passées de la République impériale, le célèbre géographe Jean Brunhes dresse le bilan des mutations qui ont eu lieu depuis le début du XXe siècle. « Les idées qui dominaient » antérieurement, déclare-t-il à la tribune de l’Institut colonial international, n’étaient pas celles d’aujourd’hui. On voulait alors imposer brusquement nos principes [aux] sociétés indigènes. (…) Nous sommes arrivés » maintenant « à des formules de colonisation qui sont de beaucoup supérieures aux précédentes. [37] » Banal constat ? Sans doute. Il prouve cependant que la politique d’association est désormais défendue au sein d’institutions prestigieuses et qu’une ère nouvelle a bien été ouverte dans la conduite des affaires d’outre-mer. Autre conséquence majeure de l’abandon de l’assimilation, le triomphe d’un anti-universalisme théorisé qui n’est pas propre aux seuls épigones de Le Bon, tant s’en faut.

- Les « droits des Français » contre les Droits de l’homme

Certains constituants estimaient que la Déclaration du 26 août 1789 était faite « pour tous les hommes et pour tous les temps. » A ceux-là, Edmund Burke opposait la tradition et la défense « des droits des Anglais » contre « ce grand principe métaphysique de l’égalité auquel tout devait céder » cependant que la première était considérée comme « une sorte d’Institut ou de Digeste d’anarchie. [38] » Nombre de républicains favorables à l’empire soutiennent des thèses voisines et les conceptions qu’ils défendent, comme les propositions concrètes qui en découlent, témoignent d’un abandon complet des principes universalistes. Dans les terres lointaines d’Afrique, d’Asie et d’Océanie, où l’autre semble devenir un tout Autre réputé « sauvage » ou « barbare », on ne saurait appliquer « la Déclaration des droits de l’homme [39] » écrit Ferry qui a joué un rôle particulièrement important dans cette bataille essentielle pour réformer les orientations impériales du pays et assurer aux colonies une stabilité politique trop longtemps compromise par la mise en œuvre de l’assimilation selon lui. Quelques années plus tard, soutenues par les « sciences coloniales » qui leur ont apporté des éléments historiques, anthropologiques et ethnologiques supposés les établir sur des bases incontestables, ces analyses sont communément partagées. « L’indigène », affirme le général Paul Azan, « n’est pas comparable au Français. (…) il n’a ni ses qualités morales, ni son instruction, ni sa religion, (…) ni sa civilisation. » De ces affirmations, qui passent alors pour des constats de bon sens, il tire une conclusion majeure énoncée en des termes généraux qui témoignent d’une nouvelle façon de penser les droits fondamentaux. « L’erreur est généreuse et bien française ; elle a été commise par ceux qui ont rédigé la “Déclaration des droits de l’homme et du citoyen”, au lieu de rédiger plus modestement la “Déclaration des droits du citoyen français” [40] » écrit-il donc. Cette conception étroitement nationale des droits, qui anéantit les fondements mêmes du jus naturalis élaborés par les Lumières, repose sur un principe hiérarchique et raciste lequel ruine le concept d’humanité en tant qu’ensemble composé d’individus, certes différents, mais tous égaux et ce faisant tous susceptibles de jouir de droits subjectifs et inaliénables par cela seul qu’ils sont reconnus comme des semblables. Qu’au-delà des hommes historiquement situés et observés, existent des alter ego dont les différences sont négligeables, ce pourquoi ils doivent bénéficier, en tout temps et en tout lieu, d’une égale dignité sanctionnée par des prérogatives auxquelles nul ne saurait porter atteinte sans commettre un grave forfait, voilà ce que récuse Azan après Ferry et beaucoup d’autres. Lorsque les contemporains contemplent « l’Arabe », la majorité d’entre eux n’y voit qu’un « barbare » d’autant plus inquiétant qu’il est réputé inassimilable. Le « Noir », lui, demeure un sauvage ou un « grand enfant » qu’une autorité ferme doit conduire en raison même de sa minorité alors jugée insurmontable. Quant à « l’Annamite », souvent tenu pour mystérieux et impénétrable, il appartient à une civilisation importante, certes, mais elle est inférieure sur bien des points à celle de la France. L’existence de races et de peuples inégaux rend vaine et nuisible l’application de droits communs à tous. Ces droits que Jules Harmand, fidèle à sa critique des Lumières, ravale au rang « d’élucubrations artificielles chères aux évangélistes de la Révolution française. [41] » Spectaculaire involution qui voit triompher, par des voies singulières, certaines des thèses chères aux conservateurs anglais et aux contre-révolutionnaires français ; de nombreux républicains estimant que les droits proclamés par la Déclaration ne peuvent s’étendre aux autochtones de l’empire. Triomphe temporaire et limité dans l’espace et le temps à quelques hommes auxquels nous accorderions une importance démesurée ? Non. En 1941, Félix Eboué, rallié au général de Gaulle et nommé gouverneur de l’Afrique équatoriale française un an auparavant, écrit : « L’indigène a un comportement, des lois, une patrie qui ne sont pas les nôtres. Nous ne ferons son bonheur, ni selon les principes de la Révolution (…), qui est notre Révolution, ni en lui appliquant le Code napoléon, qui est notre Code. [42] » Droits des Français bien faits pour les Français seulement puisque les nombreuses particularités des « sujets » coloniaux interdisent qu’ils en jouissent également. Remarquable continuité des arguments employés et des conséquences qui en découlent, non moins remarquable persistance d’un anti-universalisme publiquement défendu par une personnalité connue pour son engagement précoce au côté de l’homme du 18 juin 1940.

Restent à examiner les motifs spécifiquement politiques mobilisés par certains responsables majeurs de la Troisième République, lesquels ont condamné l’assimilation pour des raisons parfois distinctes de celles qui viennent d’être étudiées même s’ils en tirent des conséquences juridiques et institutionnelles voisines quelquefois.

- b) Des dangers de l’assimilation à la « philosophie » du protectorat

Dans la lutte engagée contre l’assimilation, Ferry a joué un rôle essentiel au sein de la « Commission sénatoriale d’étude des questions algériennes » réunie de 1891 à 1893. Chargée d’examiner la situation de cette colonie et de faire des propositions destinées à rétablir l’autorité de la métropole et celle du gouverneur général, la Commission est à l’origine de changements qui aboutissent au rejet de l’assimilation et au triomphe de l’association. Comme souvent dans l’histoire impériale de la France, l’Algérie fut conçue comme un vaste champ d’expériences où les succès rencontrés et les échecs subis ont eu des répercussions sur l’ensemble de la politique coloniale ; les débats qui nous intéressent ne font pas exception à la règle.

- « Les colonies pas plus que les batailles ne se commandent de loin »

Désireux de renforcer les pouvoirs du gouvernement général dont il ne reste que « des débris », Ferry remonte aux causes de cette involution aussi spectaculaire que nuisible. Elles résident dans l’application inconsidérée de l’assimilation, cette « conception simple et bien faite pour séduire l’esprit français » qui a conduit les autorités métropolitaines à doter l’Algérie des « mêmes institutions [43] » que celles de l’Hexagone. Les méfaits de ces réformes n’ont pas tardé à se faire sentir et l’ordre public à être gravement menacé par les « indigènes » qui sont devenus forts des faiblesses du pouvoir colonial. De là une situation sécuritaire dégradée et marquée, selon lui, par la multiplication des vols, des actes de piraterie et de pillage commis par les autochtones qui profitent du recul de l’autorité pour s’en prendre aux colons en sachant que la « police judiciaire à la française » n’a ni les « moyens d’information rapides, ni les procédés sommaires » par lesquels « on pénètre et on domine le monde arabe. » Essentiels puisqu’ils concernent la stabilité de ce territoire où s’affrontent « deux races rivales, l’européenne et l’indigène [44] », ces quelques exemples illustrent les désordres engendrés par l’application inconsidérée des dispositions métropolitaines aux « indigènes » d’Algérie.

Si Ferry estime qu’il « est juste » que les colons français « trouvent le plus tôt possible (…) les garanties qui assurent contre l’arbitraire la liberté, la sécurité, la dignité du citoyen », il n’en est pas de même pour les autochtones. En raison de leur nombre, de leurs caractéristiques raciales, de leurs traditions et de leurs mœurs, il est impératif de les soumettre à d’autres institutions. Obéissant à des principes différents, ces institutions doivent être plus « sommaires », c’est-à-dire débarrassées en fait comme en droit des procédures longues et compliquées qui entravent dangereusement les capacités de réaction et de sanction de leurs dirigeants. Cela passe par le renforcement des pouvoirs du gouverneur général, cette pièce maîtresse de l’Etat colonial dont l’affaiblissement est réputé être la cause des maux qui affectent la colonie. Doté, comme par le passé, de prérogatives étendues, le gouverneur pourra lutter de nouveau avec efficacité contre les agissements délictueux et criminels des « indigènes », et contenir les appétits despotiques des colons pour qui les « Arabes » sont « une race taillable et corvéable à merci » qu’il faut soumettre par une politique de « compression [45]. » Tendance néfaste qu’il est nécessaire de prévenir ; ses excès étant susceptibles d’exacerber les conflits entre « Musulmans » et Européens, et de compromettre le rétablissement de l’ordre indispensable à « la mise en valeur » du pays. Pour mener ces tâches à bien, il faut également accorder au gouverneur une large autonomie par rapport à la métropole car « les colonies, pas plus que les batailles », ne se commandent « de loin, dans les bureaux d’un ministère. » Et pour étayer ce plaidoyer, qui implique un renversement des orientations suivies jusque-là, Ferry en appelle à l’expérience de plusieurs Etats étrangers. Les « Anglais dans l’Inde, les Hollandais à Java » et « les Russes dans leurs grandes expansions asiatiques [46] » ont résolu leurs « problèmes coloniaux » en érigeant une autorité – il cite l’exemple du vice-roi des Indes – très puissante et très libre vis-à-vis de la mère-patrie ce qui lui permet de faire face aux difficultés rencontrées avec célérité et efficacité. Telles sont les solutions institutionnelles vers lesquelles il faut s’orienter sans craindre de rompre avec des principes, des dispositions et des procédures qui, bien faits pour les métropolitains et les colons, sont parfaitement inadaptées aux mœurs des autochtones. Ecrits de circonstances qui ne valent que pour l’Algérie cependant qu’ailleurs Ferry demeurerait fidèle à la généreuse “tradition républicaine” et assimilationniste réputée être le trait distinctif de la colonisation française ? Nullement. Dans un texte paru en 1892, la même année que le rapport de la Commission rédigé par ses soins, il vante les mérites du protectorat imposé à la Tunisie en 1881 lequel, conformément aux coutumes des « Musulmans » qui « n’ont pas la notion du mandat politique, de l’autorité contractuelle » et « du pouvoir limité », réalise « ce rêve du bon despote qui hante l’esprit aimable de Renan. » En Afrique et ailleurs, ajoute-t-il, « le régime représentatif », « la séparation des pouvoirs », « la Déclaration des Droits de l’homme et les constitutions sont (…) des formules vides de sens » car « on y méprise le maître qui se laisse discuter. [47] » Il est donc dangereux d’établir des institutions démocratiques en de pareilles contrées ; seule une autorité despotique, comme Ferry le soutient peut s’y imposer durablement. Agir ainsi, ce n’est pas trahir un idéal de justice, d’égalité et de liberté mais se conformer aux exigences d’une situation qui ne laisse pas d’autre choix. Triomphe d’un relativisme juridique, politique et moral qui, légitimé par les spécificités des sociétés et des populations conquises, discrédite toutes autres possibilités en les faisant apparaître comme des « solutions » inadéquates parce qu’« absolues [48]. » Habile rhétorique. Elle permet d’opposer des responsables réalistes et conscients des conditions objectives qui prévalent dans les territoires d’outre-mer à ceux qui, par conviction et idéalisme, par aveuglement donc, les négligent et se signalent ainsi comme de piètres dirigeants dont les inconséquences menacent la stabilité de l’empire.

Si l’histoire de l’Algérie et la présence de nombreux européens interdisent qu’on y établisse le protectorat imposé avec succès en Tunisie, il n’en reste pas moins que l’expérience des autres puissances impériales européennes et le bilan désastreux des orientations appliquées dans l’ancienne Régence d’Alger, appellent une révision brutale de la politique mise en oeuvre. A ceux qui vont répétant que « l’Algérie est une terre française » ou « une France d’outre-mer » et prennent ces « patriotique[s] métaphore[s] » au « pied de la lettre » pour mieux soutenir l’assimilation qu’ils défendent, Ferry oppose « le sentiment général » de la Commission sénatoriale au nom de laquelle il s’exprime. « Il nous apparaît, avec une grande clarté qu’il n’est peut-être pas une seule de nos institutions, une seule de nos lois du continent qui puisse, sans modification profonde, s’accommoder au 272 000 Français, aux 219 000 étrangers, aux 3 millions 267 000 indigènes qui peuplent notre empire algérien. Nous promulguons nos lois, nous les appliquons, mais après dix ans, vingt ans au plus, elles se meurent de stérilité et d’impuissance. [49] » D’autres lieux, d’autres races surtout, exigent donc l’instauration d’un autre régime, de même pour la législation et les droits fondamentaux dont on sait l’extension impossible de ce côté-là de la Méditerranée. Au-delà du cas algérien, un enseignement général et valable pour l’ensemble de l’empire peut être tiré : plus grandes sont les différences qui séparent les Français des « indigènes », plus il est nécessaire d’élaborer des systèmes politico-juridiques ad hoc lesquels doivent varier dans l’espace et le temps pour tenir compte des particularités rencontrées. De ce point de vue, les positions de Ferry sont proches de celles exposées plus tard par Saussure [50] même si les voies qui ont conduit le premier à condamner l’assimilation sont en parties distinctes de celles suivies par le second.

A l’unité de la législation – unité exagérée à dessein pour mieux combattre les positions adverses – doit succéder la diversité des modes d’organisation coloniale et, sur le plan juridique, le principe dit de « spécialité » défini par Dareste en ces termes : « Les lois métropolitaines ne [s’étendent] pas de plein droit aux colonies qui [sont] régies par une législation propre [51]. » C’est clair, précis et concis : sous les auspices de la République, deux ordre politiques et juridiques radicalement différents peuvent désormais s’épanouir puisque la règle est : pas d’application des lois et des règlements de la métropole aux territoires d’outre-mer sauf cas exceptionnels décidés par le pouvoir législatif ou réglementaire compétent. L’inapplicabilité, dans les possessions françaises, des dispositions votées par la Chambre des députés ou décidées par le gouvernement permet d’atteindre aux fondements du droit colonial et de découvrir ceci d’essentiel : ce dernier n’est pas dérogatoire aux principes républicains et à la législation nationale de façon marginale ou superficielle, ou en vertu d’une conjoncture exceptionnelle aux effets limités dans l’espace et le temps, et pour les individus concernés. Dérogatoire et discriminatoire, le droit colonial l’est au contraire par essence puisqu’il est systématiquement soustrait à tous les principes déclarés en métropole et aux textes qui y sont adoptés [52]. En ce qui concerne la « réorganisation du service de la haute administration de l’Algérie », la condamnation de l’assimilation débouche, le 31 décembre 1896, sur un décret de « dérattachement » lequel reprend l’essentiel des formulations élaborées par Ferry. Le professeur de droit Jacques Lambert, qui ne cache pas son admiration pour l’auteur de ces réformes, constate que ce texte réglementaire « restituait à peu près l’état des choses antérieur à 1870 [53] » grâce au rétablissement de l’autorité du gouverneur général, notamment. C’est donc un républicain éminent, suivi par les membres d’un gouvernement de la Troisième République, qui a permis le retour à la situation prévalant sous la monarchie de Juillet et le Second Empire. Comme Ferry l’avait publiquement défendu, la restauration de l’ordre colonial exigeait de « rebrousser chemin [54] » et de suivre certaines des voies tracées par Louis Philippe et Napoléon III ; ainsi fut fait. La plupart des contemporains ont loué la clairvoyance et le courage de celui qui a su s’opposer à la tradition de ses propres amis politiques, rompre avec le « sentimentalisme égalitaire » légué par la Révolution française et poser les fondements d’une politique enfin efficace. Contre l’assimilation, ce dangereux « vertige » né des idéaux de 1789, Ferry se dresse comme un responsable éclairé qui a jeté « un cri d’alarme » en reconnaissant qu’il était impossible d’étendre les lois métropolitaines à « des peuples et des races » différents. Plus tard, ces orientations ont inspiré Lyautey au Maroc qui, « après trente ans d’efforts et de constance », a été capable « d’élever la pensée coloniale à la hauteur de la pensée européenne [55] » écrit Eugène-Louis Guernier en 1933 ; la gloire de Ferry rejaillissant sur celle du maréchal et réciproquement. Au terme de cette histoire, l’un et l’autre sont promus au rang de héros grâce auxquels la France s’est engagée dans la voie de l’association sanctionnée par cette forme originale de domination impériale qu’est le protectorat.

- Le protectorat : un régime « moins coûteux, plus sûr et plus souple »

Etabli là où les conditions sociales et politiques le permettent, le protectorat est désormais pensé comme la solution enfin trouvée pour gouverner, au mieux des intérêts de la métropole, des populations « indigènes » jugées inférieures aux Européens. Conformément aux nouveaux principes qui guident les orientations coloniales du pays, les institutions locales sont donc maintenues sous l’autorité de la France qui les utilise à son profit en dirigeant les forces armées, les relations extérieures, les finances et l’administration de l’Etat conquis. Ce « qui domine et caractérise cette conception, c’est la formule : contrôle opposée à la formule : administration directe [56] » écrit Lyautey. Par des voies singulières, la Troisième République est donc parvenue à résoudre les problèmes qu’elle affrontait dans les territoires récemment acquis par la force en élaborant un système qui, pour être différent de celui des Anglais et des Hollandais, présente des avantages similaires. Outre qu’il est supposé ne pas bouleverser la situation des autochtones, qui demeurent soumis aux autorités traditionnelles, le protectorat est particulièrement bien adapté à la diversité des « besoins, des modalités et des mesures qui changent selon les latitudes. » C’est pourquoi, l’auteur de ces lignes, le président du Conseil Louis Barthou, n’hésite pas à écrire qu’il s’agit d’une « philosophie [57] » nouvelle. Indépendamment de l’usage commun qui est fait de cette dernière catégorie, pareil vocabulaire dit bien la conviction de ce dirigeant d’être en présence d’orientations originales soutenues par des représentations particulières des « indigènes » ; l’ensemble débouchant sur l’instauration d’un régime colonial spécifique à chaque contrée.

En lieu et place de l’universalité et de l’uniformité des règles antérieures, toutes deux réputées dogmatiques et si souvent dénoncées, le protectorat offre l’avantage majeur de tenir compte de l’état de développement des sociétés conquises tout en permettant à la France d’acquérir une « double supériorité » puisqu’il est « moins coûteux, plus sûr et plus souple », comme le soutiennent Georges François et Henri Mariol dans un manuel de législation coloniale publié en 1929. Et pour étayer leur démonstration par des exemples concrets, ils précisent : « grâce aux rouages indigènes, l’effectif des fonctionnaires » venus de métropole « peut être réduit. » De là, des économies notables de « crédits » qui peuvent être affectés « aux travaux publics », conformément au credo républicain de la « mise en valeur » des colonies. Au plan politique enfin, le « protectorat (…) sauvegarde le prestige du souverain indigène » et c’est ainsi que, grâce à « son intermédiaire, les réformes que la puissance protectrice voudra introduire seront plus facilement acceptées par la population. [58] » La formule adéquate pour rendre compte de la précellence de ce régime serait donc : dominer moins pour dominer mieux en utilisant les structures existantes de pouvoir afin de maintenir intact l’assujettissement des « indigènes » tout en soumettant la société aux transformations imposées par la puissance impériale. Ou encore, à l’inverse du mot célèbre de Lampedusa dans Le Guépard : « il faut que tout change pour que rien ne change », rien ne doit changer ici, en apparence du moins, pour que tout puisse changer en réalité et que les nouveaux maîtres du pays soient capables de l’exploiter de façon optimale puisqu’ils imposeront leurs orientations par l’intermédiaire d’un ou de plusieurs dirigeants autochtones dont l’autorité sera d’autant plus grande qu’elle semblera intacte aux yeux des « indigènes. » Du protectorat, on pourrait écrire qu’il parvient à conjoindre la modernité “incarnée” par la métropole, aux traditions politiques et juridiques locales. Mieux, grâce à cette organisation particulière, celles-ci deviennent l’instrument de celle-là et de la colonisation qui est plus efficace parce qu’elle est moins intrusive sur le plan institutionnel puisque le régime établi demeure en place et que son personnel politique et administratif est contraint de servir le nouvel Etat protecteur [59]. Nouvelle solution donc apportée à un problème classique, débattu depuis fort longtemps et qui avait déjà retenu l’attention de Machiavel. S’interrogeant sur la question de savoir comment gouverner des pays conquis et « accoutumés de vivre sous leurs lois », il estimait qu’il y avait « trois manières de s’y maintenir : la première est de les détruire ; l’autre d’y aller demeurer en personne ; la troisième est de les laisser vivre selon leurs lois, en tirant un tribut, après y avoir établi un gouvernement de peu de gens… [60] »

Si les hommes qui nous intéressent ne s’inspirent certainement pas de l’auteur du Prince, nul doute que, pour des raisons propres liées aux problèmes voisins qu’ils affrontent, cette dernière solution est jugée conforme à leurs ambitions : soumettre rapidement, efficacement et à moindre coût, dans tous les sens du terme, des Etats sans provoquer de bouleversements dommageables à la réussite de leur entreprise. Farouche adversaire de l’assimilation contre laquelle il s’est très tôt élevé, Harmand n’euphémise pas les orientations qu’il défend. « La politique d’association, écrit-il donc, n’entend pas du tout préparer et réaliser une égalité à jamais impossible, mais établir une certaine équivalence ou compensation de services réciproques. Bien éloignée d’énerver la domination, elle veut la renforcer en la rendant moins froissante et moins antipathique. » Comment suivre cette règle générale et parvenir à ce but ? En rejetant « l’administration directe », conçue comme un « régime (…) rigide et oppressif », au profit de « l’administration indirecte, avec la conservation, mais mieux surveillées et mieux dirigées, des institutions du peuple soumis. » La formule politique adéquate étant, ou pouvant être, le protectorat puisqu’il correspond le mieux au « premier devoir » du conquérant qui est « de maintenir sa domination et d’en assurer la durée : tout ce qui peut avoir pour effet de la consolider et de la garantir est bon, tout ce qui peut l’affaiblir et la compromettre est mauvais. Tel est l’aphorisme fondamental qui doit guider toute la conduite du dominateur et en régler les limites. [61] » Susceptible de légitimer des solutions institutionnelles variées pourvu qu’elles soient congruentes à l’objectif poursuivi, ce précepte est, au moment où Harmand le formule, depuis longtemps appliqué par les responsables de la Troisième République qui ont imposé le protectorat en Tunisie depuis 1881, en Annam, au Tonkin, au Cambodge, au Laos, à Madagascar jusqu’en 1896, avant que l’annexion ne soit préférée, puis au Maroc à partir de 1912. Le protectorat : une autre économie du pouvoir et de son exercice tous deux mis au service de la métropole qui a tout à gagner à s’engager dans cette voie ? Assurément [62]. Que des institutions despotiques soient ainsi maintenues est parfaitement secondaire dés lors que grâce à elles l’Etat conquérant parvient plus sûrement à ses fins. Mieux, comme l’affirment de nombreux contemporains, ce type de régime est jugé conforme à l’état de développement intellectuel, moral et politique des autochtones qui, à cause de leurs « idées simples », « peu nombreuses » et toujours « imprégnées de croyances traditionnelles », n’ont « jamais élevé leurs conceptions gouvernementales [63] » au-delà. Pour la majorité des spécialistes des questions impériales, l’incapacité des indigènes à se gouverner de façon démocratique en est la preuve incontestable.

Lorsque l’établissement du protectorat est impossible, en raison de l’absence d’autorités traditionnelles capables de s’imposer durablement sur un territoire donné, il faut établir « un système extrêmement souple qui puisse s’adapter aux circonstances de chaque pays et évoluer au fur et à mesure de l’évolution de ce pays. » Quant à « l’instauration », en Afrique et ailleurs, de structures politiques qui ne seraient « qu’une caricature de notre régime métropolitain », elle conduirait « rapidement à la ruine nos colonies et leurs habitants européens et indigènes. » Le principe de cette nouvelle politique est de n’en avoir pas ou de n’en respecter qu’un seul : la défense des intérêts de la métropole et des colons en trouvant, pour chaque contrée, des solutions propres qui seront donc variables d’un point à l’autre de l’empire comme le soutient Maurice Delafosse. Une chose est sûre cependant : dans « des pays comme l’Afrique équatoriale ou l’Afrique occidentale et même » à Madagascar ou en Indochine, « la démocratie dont la France est justement fière » ne serait que « démagogie. » Aussi faut-il laisser « le temps et nos efforts faire en commun une œuvre salutaire [64] » ; les Européens en général, les Français dans ce cas d’espèce sachant mieux que les « indigènes » ce qui est bon pour eux. Aussi, seuls les représentants de la métropole dans les différentes colonies peuvent-ils apprécier l’importance des progrès réalisés par les autochtones et déterminer le moment, jamais fixé a priori, où ils pourront jouir d’institutions moins despotiques. Plus modéré, sur ce point précis, que certains de ses pairs, Maurice Delafosse croit possible l’évolution des « Noirs » mais dans l’immédiat mineurs ils sont, mineurs ils doivent rester longtemps encore.

En 1931, Sarraut confirme que ces orientations sont bien au cœur de la politique impériale de la Troisième République en même temps qu’il les défend de nouveau dans un contexte particulier puisque l’ouvrage dans lequel il s’exprime parait un an après les célébrations du Centenaire de la prise d’Alger et l’année même de l’Exposition coloniale à Paris. Nul doute, en recourant à des catégories philosophiques et anthropo-psychologiques, l’ancien ministre entend fonder en raison la politique « indigène » du pays. Il débute par une charge polémique contre les positions de ses adversaires présentées de façon hyperbolique pour mieux défendre les siennes en s’octroyant le monopole du réalisme, de la connaissance empirique et du sérieux qui en découle. Sarraut commence donc par dénoncer les « théoriciens de la métropole qui rêvent d’établir immédiatement aux colonies l’égalité politique et administrative, et d’y transporter sans transition nos formes de gouvernement. » Au moment où l’auteur de Grandeur et servitude coloniales s’exprime, ceux qu’il nomme, de façon péjorative, les « théoriciens » de l’assimilation, réputés se perdre dans les songes creux de leurs principes universels et démocratiques, ne sont qu’une minorité sans influence sur les orientations impériales du pays. Qu’importe, cette introduction permet à Sarraut d’apparaître comme un praticien instruit par l’expérience et comme un véritable homme de science capable de tenir compte des faits pour en tirer des conclusions justes et de portée générale en mobilisant deux principes de légitimité distincts mais complémentaires. Le premier repose sur l’exercice de responsabilités politiques majeures exigeant de se confronter aux “dures réalités” des sociétés et des populations « indigènes », le second sur la détention de connaissances théoriques et pratiques qui font de l’ancien ministre un véritable penseur des questions coloniales jouissant d’une notoriété nationale et internationale importante. « La pire égalité, écrit-il donc, consiste à traiter également des choses inégales. En couvrant de vêtements trop lourds des organismes débiles, on est assuré de les accabler. J’estime qu’il faut (…) laisser nos sujets et protégés évoluer dans leur cadre social et se servir de ce que nous avons créé, en le modifiant par de larges retouches à mesure que le progrès même de leur évolution fait apparaître l’utilité de ces corrections. [65] »

Prenant acte de la division du genre humain en races distinctes et séparées par des inégalités nombreuses qui ne sauraient être abolies avant longtemps, Sarraut convoque les principes de la justice distributive qu’il tient pour les seuls bons. Aussi peut-il affirmer, contre les partisans de la mauvaise égalité et de la mauvaise justice qui accordent à chacun une part égale indépendamment de ses mérites et qualités, qu’il est tout à la fois injuste et néfaste de procéder ainsi. Injuste car c’est méconnaître la diversité des aptitudes et des talents, et refuser de les sanctionner en accordant plus aux meilleurs et moins aux autres. Néfaste aux « indigènes » qui sont incapables d’exercer les droits qui leur seraient accordés en raison de la faiblesse de leur constitution intellectuelle et psychologique [66]. De là une conséquence majeure : aucun principe, aucune règle, aucun droit, aussi important soit-il, ne saurait valoir de façon universelle puisque chaque race est soumise à des institutions réputées conformes à ses caractéristiques et à son histoire ; toutes offrant des résistances importantes aux changements brusques que certains voudraient leur imposer par inconscience ou méconnaissance. A la suite de ces considérations librement inspirées, sans doute, des concepts forgés par Platon et Aristote, Sarraut change de plan pour traiter de la politique « indigène » qui en découle. Après avoir présenté sous la forme d’un constat de bon sens l’assertion selon laquelle « on ne transforme pas les hommes et les mœurs à coups de lois, de décrets et de règlements », il conclut à « l’impossibilité » de réaliser de façon « immédiate (…) l’égalité politique et administrative » dans les colonies.

Il faut donc s’incliner devant les traditions existantes car elles sont adaptées aux races arriérées qui les respectent depuis des temps immémoriaux. Pour imparfaites et inférieures qu’elles soient, aux yeux des Européens, ces traditions sont néanmoins réhabilitées puisqu’elles sont conçues comme autant de gages de stabilité auxquels on ne saurait porter atteinte sans danger. Et pour ne laisser subsister aucun doute sur ses positions, Sarraut précise : « je repousse énergiquement l’adaptation aveugle à tous nos pays coloniaux des formes sociales ou des modalités politiques au milieu desquelles nous avons nous-mêmes accoutumé de vivre. Je repousse les systèmes de naturalisation en masse (…) ou de suffrage universel conféré collectivement aux populations indigènes. » Il n’est donc pas un domaine dans lequel l’assimilation soit possible, et les autochtones doivent demeurer soumis à un régime spécifique qui, conformément aux principes de la justice distributive, sanctionne leur position subalterne dans la hiérarchie du genre humain. De même qu’il est juste que l’inférieur soit soumis au supérieur, le mineur au majeur, l’ignorant au savant, de même il est juste que les peuples arriérés soient placés sous la tutelle de ceux qui incarnent la civilisation triomphante. Au terme de cette démonstration, Sarraut conclut : En « donnant » aux autochtones des « pouvoirs et des libertés dont [ils] ne sauraient pas se servir, nous [les] replongerions dans l’anarchie d’où nous les avons tirées. Nous n’avons pas le droit de les rejeter aux ténèbres, après avoir illuminé leurs fronts des aurores d’un avenir nouveau. [67] » Admirable rhétorique qui permet de présenter l’ordre raciste et discriminatoire des territoires d’outre-mer comme une nécessité imposée par les circonstances et les caractéristiques des « indigènes. ». Mieux, en agissant de la sorte les dirigeants de la République impériale demeurent fidèles à leurs idéaux puisque, conscients de leurs devoirs, ils savent comment il faut agir pour diriger les peuples « sauvages » ou « barbares » dont ils ont la charge ; la justice, le sens des responsabilités, le désir jamais démenti d’élever lentement ces derniers ne cessent de les guider, et il se confirme que la colonisation française est bien au service de la civilisation. Si cette dernière emprunte des voies singulières, celles des inégalités juridiquement sanctionnées et de l’oppression maintenue, toutes sont présentées sous un jour avantageux par le noble discours des devoirs qui pèsent, tel un fardeau, sur les responsables en métropole et, au-delà d’eux, sur les épaules de l’homme blanc.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les structures politiques de l’empire sont réformées, de même la condition des colonisés qui accèdent enfin au statut de citoyen. Une autre époque s’ouvrirait donc cependant que les analyses de ceux qui viennent de retenir notre attention appartiendraient à une période désormais révolue. Le préambule de la Constitution de la Quatrième République n’a-t-il pas réaffirmé « solennellement », comme il sied en ces circonstances et pour un texte de cette nature, l’existence des « droits inaliénables et sacrés » de « tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance. [68] » Belle déclaration, assurément. Mais comme le constate le juriste Lambert, hostile à l’application immédiate de la législation nationale en Afrique du Nord, après l’instauration du double collège et le maintien du principe de spécialité dans plusieurs domaines essentiels, il s’agit d’un « hommage assez platonique à l’esprit d’assimilation qui animait si fortement l’Assemblée. » Aussi, sans se laisser impressionner par la rhétorique de certains contemporains, Lambert se félicite de cette situation qu’il juge conforme aux intérêts supérieurs de la métropole et constate : « la montagne a finalement accouché d’une souris [69]. » En ce qui concerne les territoires d’outre-mer, le rappel des principes fondamentaux des Droits de l’homme est immédiatement tempéré par des considérations dictées par le désir de ne pas nuire à l’unité et à la stabilité de l’empire qui demeurent l’ultima ratio de la politique coloniale. Ancien gouverneur du Tchad nommé par le général de Gaulle, Pierre-Olivier Lapie confirme ces analyses et les mesures qui en découlent en même temps qu’il leur donne une portée plus générale puisqu’il raisonne à l’échelle de l’ensemble de l’Afrique française. Constatant combien sont grandes l’indolence et l’insensibilité des « Noirs », il écrit : « la conception égalitariste française de la Révolution, c’est-à-dire l’identité de tout représentant de l’espèce humaine, doit être révisée. Notre sentiment doit être de reconnaître chez les indigènes, les traits généraux de l’humanité. (…) Mais ceci posé et proclamé, il existe différentes catégories d’hommes. (…) Toute la politique que j’ai commencée au Tchad en pleine guerre, et que j’ai continuée à Alger en amorçant la conférence de Brazzaville et l’idée d’Union française partent de ce principe. » Voilà qui jette une lumière singulière sur les orientations coloniales mises en œuvre par un fidèle du général de Gaulle. Les conséquences politiques de ces considérations sont présentées de façon synthétique et claire : « dans mon esprit, le processus d’évolution devait être lent, guidé d’une main amicale, mais sûre. [70] » Incapables de se gouverner hier, incapables de le faire aujourd’hui encore, les « Noirs » doivent donc demeurer sous la tutelle éclairée de la métropole. Ainsi fut fait dans le cadre de l’Union française qui, en dépit des changements significatifs déjà évoqués, peut être considérée comme la traduction institutionnelle de cette “vérité” établie par l’histoire et les découvertes majeures de l’anthropologie, de l’ethnologie et de la psychologie des peuples.

De tels écrits témoignent de la permanence remarquable de conceptions hiérarchisées du genre humain articulées à la condamnation des principes de la Déclaration des Droits ; l’ensemble étant défendu par Lapie qui, gaulliste de la première heure, a exercé des responsabilités de premier plan. Au même moment, mais sous les auspices de la science juridique enseignée à la Faculté de droit de Paris, Lavergne soutient doctement que les peuples d’outre-mer sont presque « tous dépourvus » de « capacité gouvernementale réelle [71] » ce qui oblige la France à continuer de les diriger. Telle est donc la certitude de ce spécialiste des questions coloniales, et, certainement aussi, celle de la majorité de ses contemporains comme le prouve le sort réservé aux colonisés par les parlementaires et les dirigeants de la Quatrième République. Prenant acte de cette situation et de la domination maintenue dans les différents territoires de l’Union française par des dispositions particulières, par la force et les massacres aussi – ceux de Sétif et Guelma en mai 1945, de Haiphong en novembre 1946, de Madagascar aux mois de mars et mai 1947 -, Aimé Césaire écrit : « c’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo-humanisme : d’avoir trop longtemps rapetissé les droits de l’homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore une conception étroite et parcellaire et tout compte fait, sordidement raciste. [72] »

Racisme de la législation et des conceptions qui la soutiennent, racisme de l’Etat français aussi puisque, inassimilable, « l’indigène » ne peut être traité comme un égal en droit et en dignité cependant que les représentations qui légitiment son statut d’assujetti dans les colonies affectent aussi sa situation lorsqu’il réside en métropole. Immigré désormais, considéré comme tel du moins alors qu’il ne vient pas d’un pays étranger, il est pensé comme une menace grave pour la société au sein de laquelle il vit sans pouvoir s’y intégrer en raison de ses caractéristiques raciales, culturelles et cultuelles. Impossible, avant et après la Seconde Guerre mondiale, d’aborder les débats relatifs à la présence de travailleurs français nord-africains sur le territoire métropolitain indépendamment des thèses soutenues par ceux qui, s’intéressant aux « Arabes », se présentent comme des experts. Experts habilités à formuler des propositions concrètes relatives à la politique d’immigration conduite par la France et aux dispositions nécessaires pour combattre les dangers que les « Musulmans » font peser sur le reste de la population nationale. En quoi l’image des colonisés a-t-elle affecté celle des immigrés venus des territoires de l’empire ? Quelles ont été les réactions des autorités métropolitaines et gubernatoriales dans les territoires de l’empire ? Telles sont les questions principales auxquelles nous chercherons à répondre. Chemin faisant, on découvrira que certaines mesures, prises à l’encontre des « indigènes » désireux de venir travailler en métropole pour fuir la misère des colonies, sont à l’origine de dispositions particulières opposées plus tard à de nombreux étrangers.

- c) Colonisé-immigré, “clandestins” et “périls migratoires”

Jugée impossible par certains, l’assimilation est réputée nuisible par d’autres en raison de ses conséquences néfastes sur les autochtones eux-mêmes car elle trouble leur tempérament et favorise des désirs nouveaux, sources de frustration puis de haine pour les « roumis. » S’appuyant sur une bonne connaissance de l’Algérie et sur de nombreux exemples mobilisés à l’appui de sa thèse, le colonel Azan soutient que « l’assimilation » des « indigènes » ne « produit (…) que de mauvais effets : elle leur enlève la tranquillité d’âme, l’insouciance et les convictions religieuses qui font leur bonheur, elle étouffe en eux les qualités qu’ils pouvaient avoir sans en faire naître d’autres, elle éveille leurs appétits sans les satisfaire, et leur fait, en somme, adopter tous les vices de notre race sans leur en faire acquérir les vertus. » Les causes de cette situation ne sont pas conjoncturelles ou liées à quelques défauts de la politique coloniale qui pourraient être aisément corrigés ; au contraire, elles sont liées à un « phénomène d’atavisme bien connu » qui rend « l’Arabe inapte à comprendre nos idées et à adopter nos mœurs » écrit l’auteur. Conséquence : l’impossibilité d’élever « l’indigène » algérien « dans l’espoir de s’en faire un auxiliaire dévoué » car « on s’aperçoit toujours à un moment donné qu’on a entrepris une tâche [73] » vouée à l’échec. Cette proposition classique est soutenue par de nombreux adversaires de l’assimilation qui professent en cette matière une sorte de lebonisme dominant et dégradé en vulgate même s’ils ne partagent pas l’ensemble des analyses de Gustave Le Bon. A propos de l’éducation des « indigènes » d’ailleurs, ce dernier, qui a officiellement rapporté sur ce thème au Congrès colonial international de Paris, ne prétend pas à l’originalité lorsqu’il affirme qu’il est « impossible de faire adopter aux Arabes d’Algérie notre civilisation. » « Toutes les personnes » ayant étudié la région, « sans préjugés ni intérêts d’aucune sorte, en un mot sans théorie préconçue [74] » sont d’accord sur ce constat qui repose sur des observations nombreuses, objectives et concordantes, selon lui. Sur ce sujet, Le Bon n’innove en rien ; il ne fait que reprendre à son compte les travaux des spécialistes de l’ancienne Régence d’Alger pour fonder le sérieux de ses affirmations que beaucoup tiennent alors pour des analyses scientifiquement fondées.

Vaine est la « francisation » des « indigènes » en raison d’un complexe de différences raciales, culturelles et cultuels héréditaires qui interdit une telle évolution. De même en métropole où des causes identiques engendrent des effets plus néfastes encore puisqu’ils sont susceptibles de nuire à la collectivité nationale. « On oublie, écrit le docteur Jauréguiberry, que les hommes de couleur ne sont pas plus aptes à vivre en pays tempérés et froids que les blancs en pays chauds. (…) La nature leur a départi des climats différents et elle n’aime point que l’on transgresse ses lois. » En 1924, cette mise en garde est commune car les “progrès” de la géographie et de la psychologie des peuples ont favorisé la réhabilitation de la théorie des climats qui débouche sur la constitution d’une véritable spécialité internationalement reconnue et soutenue par des personnalités importante du monde médical [75]. En changeant de continent et de conditions climatériques, comme on l’écrit alors, les membres des différentes races sont victimes de graves désagréments susceptibles d’engendrer une dégénérescence physique et psychologique générale. Cela vaut pour les Blancs, appelés à demeurer longtemps dans les colonies tropicales, et pour les « indigènes » lorsqu’ils résident en France où ils perdent rapidement leurs rares qualités sans en acquérir de nouvelles. Enfin, et c’est là un péril plus grave encore, ils corrompent la société au sein de laquelle ils se trouvent, menacent sa vitalité et les conditions de la reproduction de ses membres. Non sans provocation, puisqu’il est un partisan convaincu de l’empire, le docteur Jauréguiberry conclut son ouvrage par cette sentence : « Au diable les colonies avec produits et habitants, si de leur commerce devait résulter, à la longue un mélange qui abâtardit notre sang qui a inscrit Verdun sur les registres de l’Histoire. [76] » La dangerosité raciale des autochtones fonde une mixophobie revendiquée et légitime puisqu’elle se présente comme une réaction de défense indispensable pour préserver la pureté du sang et le « tempérament » des Français.

Partisan, comme les Anglais, de la séparation des colons et des « indigènes » en outre-mer, le docteur Jauréguiberry plaide en faveur de restrictions draconiennes imposées à l’entrée des populations coloniales en métropole. Il s’agit des deux volets complémentaires d’une même politique destinée à combattre des maux identiques par le recours à des moyens adaptés aux spécificités de chaque situation. Sous les tropiques, pour éviter son « indigénisation », le Blanc doit vivre « enfermé dans sa tour d’ivoire [77] » en limitant ses contacts avec les autochtones au strict nécessaire. En France, la présence de ces derniers doit être fortement limitée par une sélection rigoureuse. Les objectifs de cette proscription et de cette sélection sont clairs : protéger le corps national de la corruption raciale engendrée par le métissage, et de la transmission de maladies contagieuses – la tuberculose et la syphilis, notamment. L’ensemble relève d’un « eugénisme négatif [78] » dont la fonction est d’empêcher que des hommes de “qualité inférieure” nuisent à la vie et à la santé de ceux qui sont réputés être au sommet de la hiérarchie humaine.

- Contrôler et sélectionner

Certaines recommandations, défendues par de nombreux spécialistes des questions coloniales qui n’ont cessé de mettre en garde les pouvoirs publics contre les dangers d’une immigration incontrôlée, vont déboucher sur l’adoption d’une réglementation nouvelle. Ainsi fut fait le 8 octobre 1924 puisqu’une circulaire met un terme à la libre circulation entre les départements français d’Algérie et la métropole établie depuis dix ans seulement en imposant aux « indigènes » la possession d’un certificat d’hébergement et d’un certificat médical. Peu après, le Conseil d’Etat annule ces dispositions mais le gouvernement ne renonce pas ; de nouvelles mesures sont prises par décret le 4 août 1926. Poussés par des « salaires de misère » et confrontés à ces nouveaux obstacles administratifs, certains « travailleurs » autochtones décident de recourir à des « bakchichs » pour embarquer, dans des conditions souvent déplorables, de façon clandestine et parfois au péril de leur vie, sur des navires à destination de la métropole. Mêmes causes, mêmes effets et mêmes drames, déjà à l’époque, car l’adoption du décret précité conduit les « Arabes » à prendre toujours plus de risques pour entrer sur le territoire métropolitain. En mai 1926 la « catastrophe du Sidi Ferruch » survient et l’on découvre, à bord de ce bateau, « plus de vingt indigènes » morts étouffés dans des réduits où ils s’étaient cachés pour échapper aux contrôles policiers [79]. Quelques mois plus tard, des faits similaires se reproduisent puisqu’en décembre de la même année, onze autochtones algériens sont « sortis agonisants des soutes du Charley-le-Borgne à Port-Saint-Louis-du-Rhône. » De même à Nice en janvier 1927, et au port La-Nouvelle dans l’Aude, en février, où quarante-huit « travailleurs » venus d’Algérie sont retrouvés, privés de « nourriture substantielle », entassés dans les « cales du voilier Afrique » après avoir payé la somme de « 1000 francs par tête » pour être acheminés en métropole. « Quatre d’entre eux périrent ; les survivants furent dirigés à l’hôpital ou… à la prison » pour violation des règles relatives à l’entrée et au séjour sur le territoire national. A cela s’ajoutent les pratiques singulières du gouverneur général de l’Algérie, le socialiste Maurice Viollette, qui semblent prouver que des considérations politiques pèsent également dans l’octroi des autorisations de sortie aux « indigènes. » Aux dires des militants de la CGTU, un « arabe » membre du Syndicat unitaire du livre de Bône aurait été empêché de quitter la colonie pour participer « au Congrès confédéral de Bordeaux. [80] »

Passé un court moment d’indignation et de protestations minoritaires de la société civile – elles sont vite oubliées ou tenues pour secondaires – le gouvernement adopte un décret plus restrictif encore sans doute parce que ces événements sont interprétés comme autant de preuves qui attestent la réalité des menaces migratoires contre lesquelles un nouvel arsenal juridique doit être mobilisé. Même si le terme n’est pas employé, l’inquiétante figure du “clandestin”, qui viole la loi pour pénétrer et résider illégalement sur le territoire national, vient de faire une apparition spectaculaire dans l’actualité et le champ politique. Confrontée à cette situation inédite, les autorités métropolitaines réagissent rapidement. Le 4 avril 1928, la réglementation suivante est arrêtée : désormais les candidats au départ pour la métropole doivent produire, en plus d’une carte nationale d’identité, un extrait de casier judiciaire constatant l’absence de condamnation grave, la justification d’un pécule de 150 francs et le versement d’une caution destinée à couvrir les frais d’un éventuel rapatriement. Pour éviter la production de documents médicaux de complaisance, ou jugés tels par les services de police, une contre-visite médicale est organisée sur le lieu même d’embarquement ; la défense de la santé publique permettant de légitimer l’ensemble de ce dispositif. D’abord appliqué aux départements français d’Algérie, il est, sous des formes diverses, rapidement étendu aux autres régions de l’empire. Ajoutons que les métropolitains désireux de se rendre dans les départements d’Algérie et les Français souhaitant venir en métropole sont évidemment libres de le faire puisqu’ils sont citoyens et qu’ils ne font que se déplacer à l’intérieur du territoire national.

Vingt jours plus tard des mesures voisines sont prises en Afrique occidentale française ; aucun « indigène » ne pouvant quitter « la colonie » sans « être munis d’une pièce d’identité établie par l’administration locale » à quoi s’ajoute, pour l’écrasante majorité de ceux qui ne sont pas « citoyens français », l’obligation de détenir « un permis d’émigration délivré par le lieutenant-gouverneur. » L’objectif principal et avoué de ces dispositions est de limiter l’émigration vers d’autres possessions françaises ou étrangères, et vers la métropole en contrôlant les mouvements de population dans les colonies mêmes afin de renforcer l’efficacité des mesures prises pour contrôler les frontières de « la Plus Grande France » [81]. De même au Togo où, suite à un décret du ministère des Colonies adopté le 1er mars 1927, aucun « indigène » ne peut « sortir du territoire » sans « une autorisation » préalable délivrée par le « commissaire de la République » ou « son délégué » après examen du laisser-passer, du permis d’embarquement ou du passeport fourni par le demandeur [82]. En Indochine enfin, et depuis plus longtemps encore, les étudiants désireux de poursuivre leurs études dans les universités de la métropole sont tenus d’obtenir l’accord préalable des autorités coloniales qui exigent un livret universitaire visé par le gouverneur général, conformément à l’article 50 bis de l’arrêté du 20 juin 1921, au motif que « le chemin de la France est le chemin de l’anti-France », écrit Georges Garros qui condamne cette mesure digne d’un « régime d’asservissement [83]. » Dans ce cas d’espèce, et contrairement aux décrets équivalents appliqués en Afrique occidentale française et au Togo, le ressort principal de cette disposition n’est pas économique mais politique : éviter la multiplication d’échanges jugés favorables au développement de la « subversion » rouge et anticoloniale. Lorsqu’ils se déplacent dans la colonie, les autochtones indochinois doivent être munis d’un passeport intérieur comme l’a constaté la journaliste Andrée Viollis, en 1932, lors de son voyage avec le ministre Paul Reynaud, chargé d’une mission d’étude [84]. Trois ans plus tard, en dépit des revendications des « indigènes » et des protestations formulées, en France, par ceux qui dénoncent ces atteintes aux droits fondamentaux, rien n’a changé ; Félicien Challaye note lui aussi que les « Annamites » ne « peuvent librement sortir de leur propre pays, ni y rentrer. » Citant l’écrivain et journaliste, Léon Werth, bon connaisseur de l’Indochine française à laquelle il a consacré un ouvrage remarqué lors de sa publication en 1926 et de nombreux articles, Challaye critique ce « régime de tyrannie » et de « Kommandantur » reposant sur une « police toute puissante. [85] »

De ce point de vue, la situation faite aux colonisés français est très proche de celle des « sujets coloniaux ou assimilés » de l’Erythrée conquise en 1890 par l’Italie. Eu égard à ce que nous savons de l’influence du droit colonial élaboré dans l’Hexagone sur celui de la Péninsule, il est probable que dans ce domaine aussi les juristes italiens se soient inspirés de la réglementation française. Quoi qu’il en soit, les « indigènes » de cette possession ne peuvent obtenir de passeport – ils sont réservés aux citoyens – mais seulement une « feuille de route » indispensable pour quitter le pays et délivrée pour un trajet précis après le dépôt d’une somme de 2000 lires pour frais de rapatriement [86]. Des mesures similaires existent également au Congo belge où les règles sont plus sévères encore puisque les déplacements, à l’intérieur du territoire, sont durement contrôlés par les autorités. Elles exercent ainsi une surveillance étroite des populations soumises à une sorte d’assignation à résidence qui peut-être permanente ou temporaire selon la conjoncture et les “impératifs” de l’ordre public. En effet, « aucun indigène n’est autorisé à quitter pendant une période continue de plus de trente jours la circonscription dont il fait partie, qu’à la condition » d’être en possession d’un « passeport de mutation de l’administrateur ou de son délégué. [87] » Au-delà de spécificités qu’il ne s’agit pas de nier, et relativement aux dispositions qui retiennent notre attention, il se confirme que la nature du régime établi en métropole n’a pas vraiment d’incidence sur la condition des autochtones de ces différentes colonies. A des degrés divers, tous tombent sous le coup, conformément à leur statut d’assujetti, d’une réglementation d’exception destinée à limiter leur possibilité d’émigration voire, dans certains cas, à les soumettre à une obligation de résidence extrêmement stricte. Quant à la colonisation française, réputée être plus libérale, au plan politique, que celle conduite par l’Italie mussolinienne, la Grande-Bretagne ou la Belgique monarchique, elle n’est qu’un mythe forgé pour accréditer l’idée de la supériorité de la République impériale.

En 1929, à l’occasion d’un cycle de conférences, consacré à « l’œuvre française » en Algérie et organisé par la Société des anciens élèves et élèves de l’Ecole libre des sciences politiques, Azan aborde de nouveau les problèmes posés par la présence en métropole de nombreux « Musulmans » afin d’alerter les pouvoirs publics sur les dangers de cette situation. Estimant que les relations prolongées des « indigènes » avec « la masse française » ont des « résultats déplorables » sur leur mentalité et considérant que les populations du Maghreb « peuplent » désormais « la banlieue des grandes villes et certains centres ouvriers », il affirme : la France « n’a aucun intérêt à les conserver et à les naturaliser : elle devrait au contraire défendre notre race, comme font aujourd’hui les Américains du Nord pour la leur. » Fort de ce constat alarmiste, qui fait croire à une invasion insidieuse et dangereuse pour l’intégrité raciale du pays, il conclut par cette injonction pressante : « Ce n’est pas vers le Nord qu’il faut diriger nos Algériens et nos Marocains ; c’est vers le Sud. Au lieu de leur montrer le chemin de Paris et de Saint-Denis, montrons-leur le chemin du Niger et du Tchad. [88] » Pour Azan, et beaucoup de ses contemporains, l’immigration n’est pas seulement un problème d’ordre public, elle soutient aussi une véritable politique des races qui, en raison de l’importance des enjeux, exige l’intervention de l’Etat ; l’une de ses fonctions régaliennes étant de protéger les Français par l’inversion des mouvements migratoires en provenance du Maghreb [89]. Compte tenu de la gravité supposée des menaces et de leurs conséquences, seule la puissance publique peut agir avec efficacité et parvenir à cette fin : assurer la sécurité de la métropole et de ses habitants, et la bonne gestion de la main-d’œuvre coloniale.

- Hygiène raciale, hygiène publique et défense de la France

C’est dans ce contexte de politisation et de racisation des questions relatives à la présence des « indigènes » en France que le Dr. René Martial rédige un volume ambitieux intitulé Traité de l’immigration et de la greffe inter-raciale salué par le sénateur Pierre Even comme « un travail d’une importance (…) considérable, qui complète l’œuvre de trente années de labeur » et « apporte au monde politique et médical un enseignement précieux. [90] » L’année même de sa publication, le professeur J. Renault affirme que ce Traité est « un ouvrage de premier plan, indispensable à tout médecin ou à tout homme de gouvernement désireux d’assurer à la France, pour le présent et pour l’avenir, un rendement maximum en matière d’immigration. » En 1935, le livre est présenté à l’Académie de médecine par un membre de cette institution, le Dr. Edouard Jeanselme, alors que se multiplient les recensions louangeuses [91]. Double consécration donc puisque Martial, reconnu comme un spécialiste éminent en raison de sa légitimité scientifique, est élevé au rang d’expert capable d’éclairer les responsables du pays en matière d’immigration. A la suite des travaux d’Arthur de Gobineau, qu’il « tient pour un grand écrivain et ethnographe », le docteur constate que la « population française est formée (…), depuis les Gallo-romains, d’un mélange de races qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. » Mais à la différence du premier, il estime que « le vieux fond français a toujours assimilé totalement (…) les éléments étrangers » sans provoquer « d’affaiblissement » racial comme le prouve « la guerre de 1914-1918. » Cette proposition générale ne vaut cependant que pour les allochtones d’origine européenne puisqu’elle se conjoint avec l’existence d’une autre “loi” qui peut être ainsi énoncée : plus les différences raciales sont importantes, plus le métissage devient problématique, plus l’assimilation est compromise voire impossible. Et pour illustrer cette thèse, Martial se livre à une étude de cas qui débute par « l’exemple des juifs », certes assimilables sur le plan politique et économique, mais pas « au point de vue physique » puisque « le mariage entre un juif et une française donne une descendance souvent dégénérée » où « le type et l’intellect juifs dominent. » Classique antisémitisme. Il ne suscite aucune réprobation chez ses pairs ce qui tendrait à prouver qu’une partie des élites médicales et savantes le partage. Il est ici légitimé par ce qui passe alors pour être une véritable science des races et des croisements inter-raciaux. A l’autre extrême, on trouve « la race rouge » des Indiens d’Amérique du Nord, qui, n’étant « pas assimilable », a « été exterminée » constate l’auteur de façon laconique. Les « nègres » et les « jaunes » occupent une position intermédiaire ; lorsque « le métissage a lieu » avec eux « la qualité des produits est souvent très inférieure » sur le plan « mental » comme « tous nos psycho-thérapeutes » s’accordent à le dire affirme Martial. La cause de ce phénomène singulier ? « Un antagonisme racial qui empêche toute greffe » réussie ; une telle situation appelant l’adoption de mesures restrictives en matière d’immigration puisqu’on ne saurait, sans danger pour la santé publique et l’intégrité de la race française, favoriser la multiplication des « métis. » Le docteur plaide donc en faveur de « méthodes de sélection sérieuses » afin « d’éviter l’hétéromorphie due au métissage et à sa descendance. [92] » Quelques années plus tard, Martial défend la mise en place d’un « dossier bio-anthropologique » destiné à permettre le contrôle et le refoulement des immigrés porteurs de « tares » et de « maladies chroniques [93]. » Inspirées de la législation en vigueur aux Etats-Unis, où se pratique « une sélection mentale » depuis « près de vingt ans », selon lui, ces mesures permettront de « renforcer la population » française et de préserver son avenir puisqu’elles intègreront « toutes les données de la biologie de l’hérédité, de la psychologie et même de la démographie. [94] » Indépendamment d’une phraséologie scientifique élaborée grâce au recours à plusieurs disciplines dont les “progrès” sont mis au service des orientations de Martial, les analyses proposées s’inscrivent dans la continuité de celles de ses prédécesseurs même si les mesures eugéniques préconisées sont quelquefois plus sévères.

Spécialiste de l’immigration qui s’est fait connaître par son ouvrage – Les étrangers en France. Leur rôle dans l’activité économique paru en 1932 – Georges Mauco a accueilli très favorablement le Traité de Martial qu’il cite à de nombreuses reprises. A priori, le titre de ce premier livre indique de façon claire quel en est le sujet : l’étude des allochtones présents sur le territoire national. C’est ainsi que ce texte volumineux et documenté, conformément aux exigences académiques requises pour soutenir la thèse qu’il fut à l’origine, a été interprété par ceux qui ont redécouvert son importance pour l’histoire politique et administrative des étrangers, et le rôle joué par Mauco avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale [95]. Lectures partielles que grèvent des éléments contemporains et les conceptions mêmes de l’auteur qui entretiennent une confusion que les premières ne dissipent pas. En effet, une partie substantielle de son travail n’est pas consacrée aux étrangers, comme on pourrait le croire, mais aux « indigènes » de l’empire, qu’ils soient « sujets » ou « protégés » français conformément aux catégories juridiques employées pour les désigner. De même, l’immigration étudiée par Mauco concerne notamment les populations coloniales d’Asie, d’Afrique noire et du Nord qui, par définition, ne viennent pas de pays tiers mais de territoires placés sous l’autorité de la France, quel que soit leur statut, certains d’entre eux étant mêmes des départements français dans le cas particulier de l’Algérie [96]. Que l’auteur considère les « Arabes », les « Indochinois » et les « Nègres » comme des étrangers est significatif de ses représentations, et il ne cesse de mobiliser deux types de critères pour définir l’ensemble des allochtones constitutif de son objet de recherche. Des critères juridiques classiques reposant sur la nationalité, dans le cas des Italiens, des Espagnols et des Polonais, par exemple, et des critères fondés sur des caractéristiques psycho-raciales dans le cas des « Levantins », des « Arabes », des « Africains » et des « Asiatiques. » Et ce sont ces caractéristiques qui oblitèrent le fait que l’écrasante majorité d’entre eux ne peuvent être tenus pour des non-nationaux comme les autres puisqu’ils ne proviennent pas d’Etats indépendants mais de colonies françaises. De là cette confusion, maintenue tout au long de l’ouvrage, entre des hommes et des femmes venus du Vieux Continent et ceux que Mauco appelle les « exotiques » pour mieux souligner leurs origines particulières et leur altérité jugée radicale cependant que les catégories d’étranger et d’immigré, employées de façon relâchée par l’auteur, l’autorisent à subsumer sous de mêmes vocables des populations et des situations d’une grande diversité. Afin d’éviter ces imprécisions, qui occultent le statut singulier des « indigènes » de l’empire, nous emploierons le concept de colonisé-immigré pour nommer ces derniers de façon aussi juste que possible et dire les particularités de leur condition dans les territoires d’outre-mer comme en métropole.

A cause de leur « tempérament » et d’un « esprit » spécifiques, certains Européens nuisent à « l’âme » de la « nation » et à son « principe spirituel » écrit Mauco en s’inspirant des thèses de Renan qu’il cite à l’appui de sa démonstration. Classique xénophobie que soutiennent des considérations relatives aux caractères des étrangers perçus comme autant d’atteintes « à la raison, à l’esprit de finesse, à la prudence et au sens de la mesure qui caractérisent le Français » ; en un mot à “l’identité spirituelle” du pays que l’auteur dit menacée par un « esprit doctrinal, rigide, novateur à l’excès voire révolutionnaire. [97] » Quant aux « indigènes », les périls qu’ils font courir à la métropole sont d’une nature différente puisqu’ils se traduisent par « l’abâtardissement » racial de la population et le retour « de maladies » que la France était parvenue à éliminer. Ces analyses appartiennent à la doxa scientiste, racialiste et hygiéniste de saison ; l’un des objectifs majeurs de Mauco étant de défendre la « santé » publique pour mieux préserver « l’avenir de la race [98] » dans une conjoncture où, depuis longtemps déjà, l’hygiène publique est indissociable de préoccupations raciales ; ce pour quoi le syntagme d’hygiène raciale s’impose. Eu égard au contexte intellectuel et politique des années 1930, ces écrits, comme les conséquences pratiques qui en découlent, sont à la fois communs et lestés d’une autorité particulière car ils sont exposés dans une thèse élaborée sous la direction d’un géographe célèbre alors – Albert Demangeon [99] – puis soutenue au sein de l’université, et publiée enfin dans un ouvrage grâce auquel son auteur a été reconnu comme un expert de premier plan ; les responsabilités importantes qui lui ont été rapidement confiées en témoignent. Défendu par Henry de Jouvenel, Mauco devient ainsi secrétaire du Comité d’études sur les étrangers en 1935, trois ans plus tard, secrétaire de l’Union internationale pour l’étude scientifique des problèmes de population et représentant de la France à la Xe session de la Conférence internationale de coopération intellectuelle à quoi s’ajoute son entrée dans le cabinet de Philippe Serre, sous-secrétaire d’Etat chargé des services de l’immigration et des étrangers de janvier à mars 1938 [100]. Brillant parcours. Il prouve que les analyses défendues par Mauco bénéficient d’une consécration certaine qui en modifie la nature puisqu’elles sont officialisées par plusieurs institutions ad hoc de la Troisième République. Xénophobie et racisme d’Etat ? Assurément.

Dénonçant l’envahissement de certains quartiers de Marseille et de la banlieue parisienne par des « Africains du Nord » peu « aptes au travail discipliné », Mauco souligne les dangers multiples qui en découlent : prostitution, dégradation de la « santé morale et physique » des populations concernées, « ravages effrayants » de la « syphilis et de la tuberculose », et insécurité enfin. Tels sont les différents maux engendrés par la présence, en métropole, de ces nombreux « indigènes » maghrébins dont la criminalité est « quinze fois supérieure à celle de la population française » soutient Mauco. De plus, en raison de leurs « coutumes », de leurs « goûts », de leurs « passions » et du « poids d’habitudes séculaires qui contredisent l’orientation de notre civilisation », ces colonisé-immigré arabes sont, comme les Asiatiques, jugés rétifs à toute assimilation. Aussi faut-il réformer la politique mise en œuvre, déterminer les « sources de recrutement » de la main-d’œuvre étrangère et coloniale, et pratiquer une sélection rigoureuse pour ne retenir que « les éléments ethniquement assimilables [101] » ce qui ne saurait concerner les « indigènes » venus des territoires d’outre-mer. Tels sont les fondements raciaux, culturels et médicaux de l’immigration choisie que Mauco appelle de ses vœux.

C’est dans ce contexte “scientifique” et politique que l’hôpital franco-musulman de Paris et du département de la Seine est inauguré le 22 mars 1935. Aux dispositions restrictives imposées aux « sujets » ou « protégés » français souhaitant se rendre en métropole et à la création, en 1925, du Service de surveillance et de protection des indigènes nord-africains, s’ajoute désormais cette institution située à Bobigny qui est alors une banlieue lointaine fort mal reliée à la capitale. La construction de cet hôpital, réservé aux seuls « Musulmans » qui sont bientôt contraints de s’y rendre parce que l’Assistance publique refusent de les admettre ailleurs [102], peut être interprétée comme la continuation, par d’autres moyens, de la politique « indigène » conduite en métropole. En effet, cette structure nouvelle complète le dispositif juridique et policier déjà en place en remplissant des fonctions distinctes mais complémentaires parfaitement congruentes avec les missions du Service de surveillance précité. Fonctions de santé publique d’une part, qui intéressent les colonisé-immigré venus du Maroc, de Tunisie et des départements français d’Algérie, et la population métropolitaine que l’on souhaite protéger des épidémies. Fonctions de contrôle d’autre part, puisqu’il s’agit, face à « l’afflux » d’hommes « laborieux mais dépaysés », de contribuer à séparer les « individus indésirables » des « éléments sains [103] » comme l’affirme le président du Conseil général de la Seine, Augustin Beaud, dans son discours prononcé le jour de l’inauguration, le 22 mars 1935. De là le statut dérogatoire, exorbitant en fait au regard du droit commun, de cet établissement qui est soustrait à l’Assistance publique et placé sous la double tutelle des Préfectures de Paris et de la Seine, cependant que les patients sont ouvertement sélectionnés sur des critères raciaux. Si cette ségrégation est nouvelle en métropole, elle est depuis longtemps établie dans les colonies françaises. Il ne s’agit donc pas d’une innovation, à proprement parler, mais de l’importation en France même de mesures et de techniques de gestion des populations « indigènes » qui semblent avoir été la règle dans de nombreux territoires de l’empire.

Dans un étude sur l’hygiène de l’Afrique septentrionale publiée en 1907, Edmond et Etienne Sergent, après avoir rappelé que les autochtones « constituent le réservoir de virus paludéen », estimaient nécessaire de « maintenir séparés les quartiers européens et indigènes », et ils regrettaient que cette règle ne soit pas davantage appliquée en Algérie et en Tunisie conformément à la « ségrégation » instaurée par les Anglais dont ils approuvent les méthodes. Ce principe n’est pas défendu par ces seuls auteurs puisqu’il a fait l’objet d’un vœu adopté par la section médicale du Congrès colonial français de 1905, dans lequel on lit cette recommandation : « qu’il soit établi une séparation complète entre les villages indigènes et les villages habités par les Blancs et, dans les limites d’une même agglomération, les habitations des uns et des autres soient établies dans des quartiers différents. [104] » Objectif de cette disposition : lutter contre les épidémies et préserver la santé des colons. De plus, relativement aux hôpitaux d’Algérie, Edmond et Etienne Sergent établissent que le traitement séparé des « Musulmans » et des Européens est ancien puisqu’il fut pratiqué dès les années 1876, et poursuivi par le gouverneur général Jonnart en 1903 avec la création d’infirmeries « indigènes. » Infirmeries qu’ils jugent « très modestes », tant du point de vue des installations matérielles – les malades dorment sur des nattes – que du personnel mobilisé puisqu’il s’agit d’infirmiers et de médecins « arabes. » La situation est identique en Indochine où les hôpitaux militaires sont réservés aux colons et aux fonctionnaires [105]. En 1938, à la tribune du Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française soutenu par les autorités d’Alger, Henri Aubin, rappelle que la « séparation des malades européens et indigènes » est une « mesure indiscutable » et « nécessaire pour mille détails d’hospitalisation aussi bien que pour le prestige du colonisateur. » Cette dernière précision prouve que des considérations politiques et symboliques majeures, qui participent du maintien de la domination coloniale, fondent aussi ce système particulier que les contemporains jugent essentiel en même temps que se découvre sa généralité. Il n’est donc pas surprenant d’apprendre qu’au Maroc et au Gabon, par exemple, l’administration hospitalière est depuis longtemps organisée sur des bases raciales puisqu’elle comprend deux types d’établissements : l’un pour les autochtones, l’autre pour les colons comme le notent plusieurs spécialistes de l’empire [106]. Ces différents éléments prouvent que les recommandations du Congrès colonial français de 1905 ne sont pas restées lettres mortes puisqu’elles ont été effectivement appliquées dans de nombreux territoires d’outre-mer. Enfin, il se confirme que l’organisation particulière de l’hôpital franco-musulman de Bobigny, et la ségrégation raciale qui y est pratiquée, sont conformes au us et coutumes relatifs au traitement, dans tous les sens du terme, des « indigènes » de l’empire. En ces matières, les autorités de la Troisième République n’ont fait qu’étendre à la métropole des dispositifs expérimentés depuis longtemps dans les colonies.

Significatif également des missions diverses que cet établissement doit remplir, le fait que son premier directeur est Adolphe Gérolami qui fut fonctionnaire dans l’administration coloniale en Algérie puis responsable, à Paris, du Service de surveillance et de protection des indigènes nord-africains. Bel exemple de carrière où les compétences acquises par certains outre-Méditerranée sont employées en France afin d’assurer, par la continuité du personnel dirigeant, la pérennité de la politique en matière de gestion hospitalo-policière des colonisé-immigré puisque tel est bien le rôle de l’hôpital de Bobigny. De là, l’installation, à l’intérieur même des locaux, d’un poste de police appelé « bureau des entrées » qui est rapidement soupçonné de servir de source de renseignement pour alimenter les fichiers du Service de surveillance précité. Sélectionner, réunir, soigner et reléguer hors de la capitale – en ban-lieue [107] – afin de mieux suivre les populations « musulmanes », telles sont les tâches essentielles de cette nouvelle institution qui complète et renforce ainsi le réseau de structures diverses mises en place pour contrôler toujours plus étroitement ces dernières. Cette relégation spatiale n’est pas le résultat non désiré de mouvements migratoires abandonnés à eux-mêmes, au contraire, elle est la conséquence souhaitée d’une politique publique d’immigration arrêtée par les plus hautes autorités de l’Etat et mise en œuvre grâce aux moyens que l’on sait. La banlieue devient ainsi la destination “naturelle” des « indigènes » présents sur le territoire national afin de protéger la population française de la capitale. Une telle politique est la réplication métropolitaine des orientations appliquées dans les colonies où existent non seulement des hôpitaux distincts mais aussi des quartiers blancs et autochtones pour des motifs d’ordre public, d’hygiène et de prestige. Au plan géographique et symbolique, cette mise à l’écart sanctionne ceci : les « sujets français » des possessions d’outre-mer ne font pas partie du corps national, aussi sont-ils, dans certains cas, physiquement séparés du reste des citoyens. En France, certes, mais pas de France. Des contemporains « musulmans », témoins de cette situation, ne s’y sont pas trompés. Pour Messali Hadj, par exemple, l’hôpital de Bobigny est la preuve que les « Arabes » sont traités comme des « pestiférés » appartenant à « une race inférieure [108]. » La localisation de cet établissement, son organisation, ses fonctions et sa direction confirment le statut singulier des colonisé-immigré qui, assujettis dans leur territoire d’origine, sont soumis en métropole à des dispositions discriminatoires. Ayant consacré un ouvrage important à l’hôpital de Bobigny, Depont ne cache pas cette situation ; à l’époque les choses sont écrites de façon claire par la plupart des contemporains qui n’euphémisent nullement leurs textes ou leurs discours. Cette grande liberté de ton prouve combien le racisme des élites, et celui des institutions, est alors communément partagé ; en ce domaine, chacun sait qu’il ne s’expose à aucune sanction morale ou politique. Inquiet de « l’infiltration » venue d’Algérie, du Maroc et de Tunisie, scandalisé par « l’absence », jusqu’à une date récente, « de mesures » capables de « filtrer la vase de ces sortes de torrents d’hommes  » qui se précipitent « vers nos usines » de Paris et de « sa banlieue », Depont salue la création de ce centre hospitalier qui permettra de rétablir la surveillance des « musulmans » en les empêchant d’abuser de la « dangereuse licence [109] » qui les perdaient à leur arrivée en France. L’hôpital de Bobigny peut être interprété comme l’institutionnalisation d’une politique d’hygiène raciale destinée à protéger la population française menacée, sur son sol même, par de nombreux “éléments inférieurs” et nuisibles. En témoignent le vocabulaire et les métaphores employés par Depont qui brandit la menace d’un envahissement de la métropole par ses colonisés et l’opposition qu’il établit entre deux mondes : l’un pur, ce « chez nous » laborieux, industrieux et ordonné, civilisé en un mot, promis, si rien n’est fait à l’invasion, à la maladie et à la dégénérescence, l’autre impur incarné par les « Arabes » réputés moralement et physiquement corrupteurs.

D’une façon plus générale, on découvre que certains procédés et mesures propres à l’Etat colonial ne sont pas employés dans les seuls territoires de l’empire cependant que la métropole serait demeurée fidèle aux principes républicains de ses institutions en accueillant sans discrimination les colonisé-immigré. Au contraire, confrontées à la présence de ces derniers, qui viennent majoritairement d’Afrique du Nord, les autorités nationales ont importé des méthodes, le personnel parfois aussi, jugés indispensables à leur surveillance policière, sanitaire et morale conformément aux dispositions et aux pratiques de ségrégation établies depuis longtemps en Algérie [110], au Maroc et en Tunisie. Expansion et dé-territorialisation de l’ordre colonial. Il continue ainsi à produire certains de ses effets sur les « indigènes » présents en France qui sont également privés du bénéfice « des allocations familiales pour les enfants demeurés en Afrique du Nord » affirme la philosophe Simone Weil qui connaît bien la situation. « Chassés » de leurs villages « par la faim », les « Arabes » sont contraints à des « privations inhumaines pour envoyer de maigres mandats » destinés à subvenir aux besoins de leurs proches restés dans les colonies, et ces sacrifices rendent leur condition d’existence plus difficile encore. Enchaînement de la misère, dureté de l’exil et vies précaires exposées, qui plus est, à la menace de l’expulsion. S’y ajoutent, en effet, la crainte constante d’un « renvoi brutal dans leur pays d’origine » et des discriminations économiques et salariales importantes puisque ces travailleurs sont « voués aux tâches les plus malpropres et les plus épuisantes, misérablement payés, traités avec mépris » par « leurs compagnons (…) qui ont une peau d’autre couleur, il est difficile d’imaginer plus complète humiliation. [111] » Le racisme de l’Etat impérial républicain et le racisme social se conjuguent donc pour faire des colonisé-immigré des hommes voués à une exploitation et une oppression spécifiques trop souvent inaperçues par ceux-là même qui prétendent défendre “les intérêts matériels et moraux” des prolétaires. Quant à la « solidarité ouvrière », tant vantée par certaines organisations politiques et syndicales qui en ont fait un élément majeur de leur identité passée et présente, elle n’est qu’un mythe affirme Simone Weil, parfaitement consciente des divisions raciales qui sévissent en France et de leurs effets délétères sur les « Arabes » concernés. Confrontée à ces réalités qui l’indignent et à celles qu’elle a découvertes dans les colonies d’Afrique et d’Indochine, la philosophe écrit : « J’ai honte de ceux dont je me suis toujours sentie le plus proche. J’ai honte des démocrates français, des socialistes français, de la classe ouvrière française. [112] » Vaines protestations. Si le 17 juillet 1936, le Front populaire supprime, pour les seuls départements algériens, les mesures précitées, elles ressurgissent aussitôt sous forme de deux arrêtés du gouverneur général de cette colonie qui impose à « tous les travailleurs [indigènes] se rendant dans la métropole, le dépôt d’un cautionnement de 125 francs [113] » destiné à couvrir les frais de leur rapatriement éventuel – 9 décembre 1936 – et, quelques semaines plus tard, un contrôle sanitaire – 29 janvier 1937 -. Habile manoeuvre politico-juridique. Rendue possible par l’existence de prérogatives exorbitantes conférées au détenteur de l’autorité en territoire algérien et par l’autonomie dont il jouit depuis les réformes initiées par Ferry, elle permet de faire croire à l’existence de changements significatifs alors que sont maintenues des restrictions importantes à l’immigration. De plus, les « Arabes » désireux de se rendre à l’étranger sont tenus d’obtenir un visa des autorités coloniales ce qui contribue à restreindre encore davantage leur possibilité de voyage [114]. La liberté de circulation des autochtones algériens n’a été rétablie par ordonnance qu’en 1944 puis confirmée le 15 octobre 1946 avant que de nouvelles dispositions ne soient arrêtées au lendemain du déclenchement de « la guerre de libération nationale » en 1954.

Au cours de cette période, plusieurs spécialistes se sont élevés contre la disparition des contrôles entre les départements français d’Algérie et la métropole parce qu’ils estiment cette situation dangereuse pour l’économie nationale et l’identité de la France menacée par de « multiples infiltrations » qui risquent de « changer les valeurs physiques, spirituelles et morales auxquelles nous tenons [115] » soutient Louis Chevalier dans une publication officielle de l’Institut national d’études démographiques. Dans le même document, estimant que « l’instabilité est de tous les défauts le plus caractéristique de l’ouvrier nord-africain », Robert Sanson se prononce pour l’encadrement militaire « des travailleurs » arabes présents sur le territoire métropolitain qui, de plus, ne seraient « recrutés » que pour une période de 6 mois à 1 an. Passé ce « laps de temps », ils se verraient contraints de retourner « au pays. [116] » Institutionnalisation souhaitée de la précarité destinée à interdire toute installation durable en France afin de mieux combattre les périls dénoncés. Quant aux Maghrébins des colonies, ils ne valent que comme main-d’œuvre que la puissance publique doit gérer en fonction des seuls intérêts de la métropole. Outre Mauco, qui reste favorable à des mesures restrictives, Chevalier met en garde les responsables politiques contre l’arrivée, « particulièrement inquiétante », de nombreux colonisé-immigré d’Afrique du Nord. Historien et membre de la Direction générale de l’équipement national sous le régime de Vichy, à partir de 1943, où il fut chargé d’élaborer un plan d’immigration, Chevalier demeure un expert reconnu dans l’immédiat après-guerre ; les travaux qu’il a publiés, dans le cadre de l’Institut précité et quelquefois préfacés par Alfred Sauvy, en témoignent. Ses analyses reposent sur une thèse ancienne : l’impossible assimilation des « travailleurs indigènes » venus d’Algérie, de Tunisie et du Maroc. Cependant, cette continuité thématique repose sur une discontinuité des facteurs avancés pour rendre compte des singularités de cette immigration puisque la “variable religieuse” prend le pas sur les éléments raciaux qui, sans être complètement absents, ne sont plus considérés comme primordiaux. « Les données essentielles du problème humain » posé par les Nord-africains se « ramènent à ce fait fondamental : l’Islam » écrit Chevalier car cette religion est beaucoup plus « qu’une pratique religieuse, beaucoup plus qu’un orgueil communautaire » ; « l’Islam est une manière d’être, de sentir, (…) un tempérament en somme (…) qui crée, par derrière toutes les apparences secondaires d’européanisation, un profond refus de toute assimilation. Le changement de costume, l’usage de la langue française, la pratique de nos banlieues ne changent rien à la chose et il n’y a que les Français de la métropole pour y croire, ignorants qu’ils sont du milieu d’origine et traditionnellement persuadés de l’identité foncière de tous les hommes » ; celle-là même que Chevalier conteste comme beaucoup de ses prédécesseurs.

Jugée d’autant plus funeste qu’elle est réputée incapable de se franciser, cette immigration crée « dans les rues » du XVIIIe et XIXe arrondissements ainsi que « dans les cafés les plus illustres de 1830, de 1848 et de la Commune, l’ambiance et jusqu’à l’odeur des lointaines médinas » estime Chevalier. Les quartiers centraux de Paris sont « atteints [117] » eux aussi par ces transformations susceptibles, si rien n’est fait, de bouleverser la composition ethnique de la ville, ses traditions et son aspect. Ces quelques exemples ne sont pas secondaires, tant s’en faut, ils sont au contraire mobilisés pour apporter les preuves empiriques indispensables à la validité de la thèse défendue par l’auteur puisqu’ils sont censés démontrer, de façon concrète et immédiatement perceptible par tous, l’impossible assimilation des colonisé-immigré et les dangers qui en résultent. Dangers majeurs sur le plan symbolique et pratique puisque c’est la capitale, et au-delà d’elle, la France toute entière, sa physionomie, son histoire, en un mot son identité nationale, qui sont gravement affectées par la présence de ces Nord-africains. Pour préserver le pays de cet “envahissement”, il est nécessaire de limiter leur entrée sur le territoire métropolitain en rétablissant des mesures de contrôle aux frontières. Telles sont aussi les positions de Robert Debré et d’Alfred Sauvy qui, soucieux de « garder au caractère et au type français ses meilleures qualités », proposent la création d’un « ministère unique » chargé de « diriger et contrôler l’immigration en France. [118] » Après avoir élaboré une typologie sommaire, mais appelée à un grand avenir comme le prouvent bien des discours tenus à l’époque et aujourd’hui encore, et distingué les étrangers assimilables – Italiens, Espagnols, Belges, Hollandais notamment – de ceux qui ne le sont pas ou moins comme les « Nord-africains », les « habitants de l’Est de l’Europe et des confins de l’Asie (Grecs, Levantins, Arméniens, Israélites de l’Europe orientale) », les auteurs estiment que les problèmes posés par les Maghrébins « proviennent beaucoup moins d’une différence de race que de civilisation. » La cause de cette situation ? « L’Islam » qui rend « la fusion des (…) populations difficile et, sans doute, peu souhaitable » puisqu’on « constate que les résultats obtenus sont déplorables, tant pour la santé publique que pour la moralité générale. [119] » Classique mixophobie que soutient ici une islamophobie savante puisqu’elle est défendue par des auteurs prestigieux dont l’un occupe des responsabilités majeures. En effet, la première ne repose plus sur des fondements biologiques mais sur un complexe cultuel et culturel dont les effets ne laissent pas d’être dangereux pour la collectivité nationale. Au terme de cette démonstration, le « musulman », lors même qu’il est Français, est considéré comme un étranger absolu dont l’absolue étrangeté est renforcée par la comparaison avec l’étranger relatif qu’est devenu l’émigré européen en provenance de pays limitrophes de culture chrétienne. Cette dernière étrangeté peut être tenue pour relative car elle est désormais jugée facile à résorber par le corps national capable d’assimiler en une ou deux générations les hommes et les femmes arrivés d’Italie, d’Espagne ou de Belgique.

En 1948, dans un cours de droit dispensé au sein de l’université, après avoir fait état de « recherches » qui semblent démontrer que « le mélange avec les Nord-africains compromettrait la formule raciale traditionnelle française », Hubert Deschamps, qui fut gouverneur des Colonies, plaide lui aussi en faveur d’une « sélection morale et physique » qu’il estime indispensable pour protéger la France alors que 160 000 autochtones algériens résident désormais sur le territoire métropolitain. Hélas, ajoute-t-il, « on se heurte toujours au fait légal » que les autochtones d’Algérie « sont citoyens [120] » en vertu d’une ordonnance du 7 mars 1944 ; de là de nombreuses difficultés politiques et juridiques qui compliquent l’adoption de dispositions de ce type.

Les analyses de Chevalier, Debré et Sauvy permettent de saisir comment des thématiques anciennes, convenues et rebattues perdurent grâce aux déplacements de certains arguments. En effet, à la différence de certains de leurs prédécesseurs et/ou successeurs, ils n’ont plus recours à des éléments raciaux ou à des considérations physiologiques et psychologiques [121] pour rendre compte des phénomènes qui les inquiètent, mais à la religion musulmane dont les particularités permettent d’expliquer à nouveaux frais, selon eux, l’incapacité des colonisé-immigré d’Afrique du Nord à s’assimiler. Ainsi soutenue, cette thèse parait novatrice et conforme au « régime de vérité » et de scientificité qui s’établit peu à peu dans les années 1950 puisque les auteurs peuvent se targuer d’avoir rompu avec les explications communes avancées jusque-là. Dans un contexte où la catégorie de race fait l’objet de nombreuses critiques soutenues par l’UNESCO notamment qui organise, en 1949, un colloque important sur ce thème puis demande à Claude Lévi-Strauss de rédiger un texte bientôt célèbre – Race et histoire publié en 1952 -, on assiste à une évolution notable de certaines analyses même si les sciences humaines évoluent à des rythmes variables qui interdisent de concevoir les changements intervenus sur le mode d’une rupture franche et uniforme. Chevalier, par exemple, mobilise des facteurs cultuels qui déterminent des traits culturels intangibles, transmis de générations en générations, et constitutifs « d’une ethnie hautement valable mais totalement différente et même antagoniste. » Cette affirmation témoigne des mutations à l’œuvre et de l’avènement d’un nouveau mode de racisation de type ethnique, religieux et culturaliste [122] en lieu et place du racisme matérialiste et biologique forgé dans la seconde moitié du XIXe et au début du XXe siècles. De là plusieurs conséquences majeures ; la substitution du concept d’ethnie – qui n’est pas défini au demeurant – jugé plus conforme aux exigences académiques de saison, à celui de race discrédité, en partie du moins, par l’idéologie nationale-socialiste et la destruction des Juifs d’Europe [123], et l’accent mis, non pas tellement sur les inégalités supposées séparer les Nord-africains des Français – Chevalier reconnaît la valeur de certaines de leurs caractéristiques culturelles – mais sur des différences d’une nature telle que rien ni personne ne peut les réduire. Dans cette nouvelle configuration, la question de l’inégalité devient, ou peut devenir, parfaitement secondaire puisque les problèmes posés par la présence, en métropole, d’hommes appartenant à une “ethnie” étrangère ne sont plus liés à leur infériorité mais à leurs seules et irréductibles particularités ethnico-religieuses.

La formule des tenants du racisme traditionnel, reposant sur une conception hiérarchisée du genre humain dont les membres sont déterminés par des facteurs anthropo-biologiques transmis par le sang, était : « l’homme est toujours le représentant de sa race » ; celle de Chevalier, Debré et Sauvy pourrait être : « le maghrébin est toujours le représentant de l’ethnie et de la religion qui l’ont vu naître. » Si les ressorts du déterminisme ont changé, la puissance de celui-ci demeure intacte ce pour quoi, après la race, l’ethnie s’impose à ses membres en les assignant à une identité et à des traditions constitutives d’un véritable destin. Il est alors possible de recourir à la vieille et imprécise catégorie de « tempérament » qui peut être employée de nouveau parce qu’elle est parée de vertus explicatives et démonstratives renouvelées. A preuve, c’est elle qui permet à Chevalier d’affirmer que les colonisé-immigré d’Afrique du Nord se caractérisent par « un profond refus de toute assimilation » en dépit de changements superficiels – habillement, langue – favorisés par la durée de leur séjour en métropole dont on découvre qu’il est sans effet véritable [124]. Le passé comme le présent apportent donc quantités de faits qui établissent de manière incontestable l’impossible francisation de ces hommes : étrangers à la civilisation occidentale ils sont, étrangers ils demeureront. Les catégories employées par Chevalier, Debré et Sauvy, les représentations du monde qu’elles légitiment en même temps qu’elles les expriment, les causes avancées pour rendre compte de la permanence des singularités de certains groupes humains sont à l’évidence distinctes de celles de leurs prédécesseurs mais elles débouchent sur des conclusions voisines. La majeure est : l’assimilation des colonisé-immigré est impossible ; la mineure : leur présence est donc un danger même si sa nature a changé ; racial auparavant, il est culturel, moral et identitaire maintenant. Ces analyses ne sont pas seulement soutenues dans le cadre prestigieux mais limité de l’Institut national d’études démographiques qui, dans l’immédiat après-guerre, est un lieu important où s’élaborent une xénophobie et une islamophobie élitaires et savantes ; sous une forme adaptée au public visé désormais, les mêmes analyses sont reprises par Chevalier dans les cours qu’il a rédigés pour les étudiants de l’université de Paris et de l’Institut d’études politiques. Après avoir affirmé que « le problème français de l’immigration est un (…) des plus graves » qui « se pose aujourd’hui » et critiqué une nouvelle fois le métissage considéré comme une conduite déviante d’individus marginaux puisqu’il « provient », la « plupart du temps », de la « rencontre d’éléments sociaux » inadaptés « à leur milieu », il conclut : « le grand obstacle à l’assimilation » des Nord-africains « semble bien être l’Islam. [125] »

Ainsi s’éclairent les principaux mécanismes discursifs et institutionnels grâce auxquels une thèse, forgée il y a longtemps et menacée, en raison de la critique totale ou partielle de ses fondements scientifiques, est réactivée par la mobilisation d’analyses jugées novatrices. Au terme de cette transmutation, cette thèse peut alors perdurer dans l’espace et le temps puisqu’elle est tenue pour conforme aux règles nouvelles qui déterminent, pour une période donnée, la production d’énoncés légitimes et savants. C’est très précisément cette discontinuité de l’argumentation qui garantit la continuité de certaines propositions antérieures lesquelles passent alors pour établies en connaissance. Aussi peuvent-elles être défendues au sein d’institutions prestigieuses qui les valident et créent ainsi les conditions favorables à leur approbation par d’autres champs disciplinaires et par l’ensemble de la société [126]. Plus encore, tous les incidents et /ou événements sont désormais interprétés à la lumière de cette “vérité” – « l’immigré-colonisé est inassimilable » – comme le prouve la “réalité” puisqu’elle ne cesse de produire des faits qui s’y conforment, et qui confortent tous ceux qui tiennent cet énoncé pour vrai. « Sans doute, écrit Lavergne en 1956, quand le Musulman se trouve transplanté en France, il perd assez vite ses habitudes et (…) ses croyances ; mais ce serait une grave erreur de croire que pour autant il devient un Occidental. » Et pour étayer cette proposition, l’auteur ajoute : « Les 208 000 Nord-africains qui (…) vivent chez nous ne s’assimilent nullement (…) et seraient un élément très dangereux le jour où un mouvement révolutionnaire se produirait en France. [127] » Bel exemple du processus analysé à l’instant puisque le principe étant posé, il est en permanence validé par l’observation de l’actualité, et c’est ainsi que le plus idéologique peut passer pour le plus objectif et le plus scientifique. L’ethnicisation des phénomènes économiques, sociaux et politiques, qui fait tant de ravages aujourd’hui, de même la mobilisation presque systématique de l’Islam comme facteur prétendument explicatif des difficultés d’intégration rencontrées par certains, ont de nombreux antécédents que l’on découvre dans le passé colonial de la France, et dans les représentations forgées par des spécialistes éminents des questions migratoires au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Déjà, des explications simples, pour ne pas dire simplistes, étaient avancées pour rendre compte de phénomènes complexes cependant que triomphait une sorte de mono-causalisme dont le succès doit sans doute beaucoup à l’apparente limpidité des analyses qu’il autorise. Triomphe de l’opinion parée des atours de la parole et/ou de l’écriture d’autant plus autorisées et doctement dispensées qu’elles paraissent scientifiquement fondées ; spectaculaire défaite de la réflexion.

Si les recommandations formulées par Mauco, Chevalier, Debré et Sauvy visant à rétablir des contrôles aux frontières n’ont, relativement aux « Français musulmans d’Algérie », pas débouché sur des réformes en raison des problèmes politico-juridiques posés par leur nouveau statut de citoyen, le déclenchement de la guerre, le 1er novembre 1954, va brutalement modifier la situation en permettant au gouvernement d’invoquer l’extrême gravité des circonstances pour justifier l’adoption de mesures restrictives. Mollesse des principes d’égalité et de liberté, ces principes qui n’en sont d’ailleurs pas puisqu’ils sont dépourvus de toute force contraignante et que nul ne peut les invoquer avec efficacité pour contester la légalité des dispositions arrêtées ; dureté du droit positif et des pratiques policières plus encore, retour spectaculaire des discriminations et des lois d’exception. Pour venir en métropole, les « FMA » – « Français musulmans d’Algérie » -, comme on le dit et l’écrit avec mépris, doivent désormais fournir une « autorisation de voyage », délivrée par les autorités coloniales, et une carte nationale d’identité, de même lorsqu’ils quittent la métropole pour les départements français d’Algérie ; le 25 novembre 1958, ces règles sont rappelées dans une note du ministre de l’Intérieur, Emile Pelletier, au commandant en chef des Forces armées présentes en Algérie [128]. De plus, des « mesures de transfèrement » fondées sur « l’ordonnance n°58-916 du 7 octobre 1958 relatives à l’assignation à résidence (…) permettent au ministre de l’Intérieur de prendre à l’encontre des FMA des arrêtés les astreignant à résider en Algérie. » Entre le 11 septembre 1961 et le 7 mars 1962, c’est sur ce fondement que 5887 personnes furent renvoyées dans leur « douar d’origine », selon la formule consacrée, et contraintes d’y rester [129]. Enfin, le 5 octobre 1961, dans le cadre de la lutte contre le « FLN », des dispositions plus restrictives encore sont adoptées en France métropolitaine puisqu’un couvre-feu raciste, et contraire aux principes fondamentaux de la République solennellement rappelés dans la Constitution du 4 octobre 1958 [130], est imposé par le préfet de Police Maurice Papon aux seuls Français nord-africains présents dans la capitale et ses environs. Désormais, il leur est interdit de « circuler la nuit dans les rues » entre 20h30 et 5h30, d’utiliser des voitures et de paraître en « petits groupes. » S’y ajoute la fermeture obligatoire, à partir de 19h30, des « débits de boisson tenus et fréquentés par des FMA. [131] » Au nom de l’urgence et de la gravité de la situation, la raison d’Etat l’emporte donc sur des principes pourtant jugés essentiels au bon fonctionnement de l’Etat de droit. Etat de droit dont les mécanismes, supposés garantir le respect des règles qui l’organisent et limiter les prérogatives de ceux qui exercent des responsabilités majeures, sont absolument inefficaces face aux agissements d’un préfet qui a recours à des mesures extrêmes avec le soutien de son autorité de tutelle – le ministre de l’Intérieur Roger Frey – et du gouvernement que dirige alors Michel Debré. Remarquable et stupéfiante démission de tous les « contre-pouvoirs » souvent présentés comme autant de freins à l’exercice arbitraire du pouvoir dont on découvre que les différents titulaires peuvent agir en toute impunité sans s’exposer à une censure juridique et/ou politique susceptible de contrecarrer leurs actions dès lors qu’ils affirment lutter contre une minorité jugée particulièrement menaçante. De là l’instauration subreptice d’un état d’exception d’autant plus dangereux pour les libertés démocratiques qu’il ne dit pas son nom et qu’il prospère dans les marges de la légalité en étant affranchi, de facto et de jure, de toute procédure de contrôle.

Les atteintes portées à la libre circulation des colonisé-immigré « arabes » entre les départements français d’Algérie et la France : des mesures exceptionnelles et éphémères ? Exceptionnelles, au regard des principes généraux du droit supposés établir l’égalité des prérogatives des individus sans distinction de race ou de religion, elles le sont assurément. Ephémères, certainement pas puisqu’elles furent appliquées pendant des décennies par trois Républiques successives. En ces matières aussi, il se confirme que l’exception fut la règle, dans tous les sens du terme puisque l’exception dicta la règle et la liberté de circulation, rarement accordée, l’exception. La permanence de cette situation nous éclaire sur la nature de cette dernière liberté qui ne fut jamais considérée comme une véritable prérogative, moins encore comme un droit fondamental mais comme une simple tolérance toujours susceptible d’être gravement restreinte pour des motifs variés. A preuve, lorsqu’il s’est agi d’adopter le préambule de la Constitution de la Quatrième République, les constituants ont pris de soin de revenir sur l’une des formules inscrites dans la version initiale – « Tout homme a le droit de se fixer en tout lieu et de se déplacer librement [132] » – sans doute rédigée dans l’euphorie des libertés retrouvées. Quelques mois plus tard, certainement effrayés par les conséquences pratiques de cette audace conjoncturelle, les législateurs ont supprimé cet article et, plus généralement, le long projet de Déclaration des Droits qui est remplacé par un texte beaucoup plus court. De là, ces changements multiples qui se traduisent, pour les « indigènes » hier, pour les allochtones non ressortissants d’un pays de l’Union européenne aujourd’hui, par une insécurité juridique structurelle dont le fondement est la raison d’Etat. Au nom de la défense des intérêts supérieurs du pays et de la souveraineté, c’est elle qui n’a cessé de légitimer le recours à des dispositions toujours plus restrictives. De nos jours, le droit des étrangers, opposable aux anciens colonisés, même si beaucoup d’autres sont visés, demeure soumis à des considérations de ce type qui, présentées comme des impératifs intéressants l’ordre intérieur, l’unité et l’identité nationales sont toujours à l’origine d’un prurit législatif et réglementaire qui ne se dément pas. A preuve, la création, sans précédent connu, en mai 2007 d’un ministère ad hoc – le ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire – doté de compétences multiples dans un contexte où, en quelques années seulement, cinq lois sur l’entrée et le séjour des étrangers ont été votées, des centaines de décrets, arrêtés et circulaires élaborés auxquels s’ajoutent pas moins de onze modifications du code des étrangers depuis 2005 [133] ! Nouveauté ? Rupture comme l’affirme un certain credo officiel forgé par de nombreux experts en communication soucieux de promouvoir la politique de ceux qu’ils servent ? Vieille antienne et grossière écholalie comme l’histoire des colonisé-immigré en atteste cependant que se découvrent des analogies essentielles entre le droit colonial et le droit opposable à certaines catégories d’allochtones. Pour des raisons voisines parfois, l’un et l’autre se caractérisent par une remarquable instabilité juridique, comparée à la relative stabilité des lois, engendrée par la multiplication de textes réglementaires qui favorisent des pratiques diverses et, de facto, discriminatoires et arbitraires [134].

Avant 1945, qu’ils soient « sujets » ou « protégés », les autochtones étaient privés des droits et libertés fondamentaux. Mais ce n’est là que la partie la plus visible d’un système colonial qui s’appuie sur de nombreuses autres discriminations. Juridiquement sanctionnées ou coutumièrement établies, ces discriminations renforcent l’ordre imposé par la France dans les territoires de l’empire. Moins connues, lorsqu’elles relèvent de pratiques locales et pour cela plus difficiles à recenser puisqu’elles n’apparaissent ni dans les mesures décidées en métropole, ni dans les arrêtés ou les décrets des gouverneurs ou résidents généraux, elles n’en sont pas moins essentielles à la domination des colons et à l’assujettissement des « indigènes. » Les premiers font ainsi l’expérience journalière de leur supériorité qu’ils éprouvent grâce à une multitude de gestes et de comportements langagiers dont ils ont le privilège, de même pour les lieux et les quartiers réservés qu’ils fréquentent ou habitent. Les seconds, au contraire, sont constamment renvoyés à l’infériorité de leur condition puisqu’ils sont confrontés, en plus des mesures racistes qui fondent leur statut, à de nombreux interdits dont l’observation est jugée capitale par les Européens. Aussi ces derniers s’efforcent-ils d’instaurer une distance réelle et symbolique entre eux et ces « parias du peuple que sont les indigènes [135] » écrit Henry de Montherlant qui saisit bien les particularités de la condition de ces derniers et la singularité des relations qui en découlent.

Jusqu’à présent, notre attention s’est concentrée sur les deux ordres politico-juridiques établis en outre-mer, elle se portera maintenant sur les deux modes de vie qui, congruents aux premiers, s’établissent à l’écart l’un de l’autre, l’un étant soumis à l’autre. Quotidienneté et puissance des discriminations imposées par les Français, subies par les autochtones ; elles déterminent des manières d’être et d’agir, anodines en apparence, mais essentielles en fait à la perpétuation de l’exploitation et de l’oppression coloniales. Trop souvent ignorées aujourd’hui, alors que les contemporains puis certains spécialistes et adversaires de l’impérialisme [136] en connaissaient parfaitement l’existence et l’extrême importance, ce sont ces discriminations, et les pratiques diverses qu’elles autorisent, que l’on étudiera. Plus encore, si la nature « autoritaire » du régime colonial et de la législation d’outre-mer, toutes deux fondées sur « l’inégalité des races », est connue grâce aux analyses de Barthélemy et Duez, notamment, il n’en est pas de même du principe de ce régime qui demeure toujours dans l’ombre. Conformément à la définition qu’en donne Montesquieu, le principe désigne « ce qui le fait agir » et, de façon plus précise, les « passions humaines qui le font se mouvoir. [137] » Que le régime soit républicain, monarchique ou despotique, il repose sur des affects et des comportements collectifs spécifiques sans lesquels il ne saurait ni fonctionner correctement, ni longtemps perdurer. Quels sont-ils dans les territoires de l’empire ? Répondre à cette question suppose de s’intéresser aux passions et aux agissements des colons, à ceux des « indigènes » aussi afin de mieux comprendre comment une minorité raciale parvient, en plus des prérogatives exorbitantes confiées au détenteur du pouvoir, à s’imposer jour après jour en donnant d’elle-même une image de toute puissance ? Pour analyser les ressorts de cette situation, on ne peut s’en tenir à l’étude de l’Etat et du droit colonial ; nécessaires, ces derniers ne sont cependant pas suffisants pour assurer la pérennité de l’ordre imposé par la métropole. Au-delà des institutions impériales, il faut chercher à atteindre la quotidienneté et l’intimité des rapports de domination établis par les Français.

Remarque 1. « Esprit colon », discriminations et passions coloniales

S’interrogeant sur l’origine des troubles qui affectent de nombreuses possessions françaises au lendemain de la Première Guerre mondiale, Sarraut affirme qu’ils ne sont pas tous imputables aux actions séditieuses de « Moscou ». Si les bolcheviks sont à ce point influents dans certaines territoires de l’empire, c’est parce que « le bouillon de culture était prêt », que des fautes graves et répétées ont été commises par les Européens rapidement gagnés par un « esprit colon » qui désigne, sous la plume de l’ancien ministre et de nombreux contemporains, les manières de penser, d’être et d’agir des hommes et des femmes d’outre-mer.

De « l’esprit colon »

Au fondement de celui-ci, « deux postulats » distincts mais liés : la prééminence des Blancs, convaincus de se trouver au sommet de la hiérarchie des races, et « la priorité » jugée absolue de leurs intérêts. Telles sont les origines de leur propension à « revendiquer » tous les droits et à considérer tout obstacle comme une atteinte inacceptable à leur honneur et à leur position dans un contexte où ils estiment être les seuls à « mettre en valeur » des contrées laissées en déshérence par des autochtones paresseux ou incapables. Membre d’une civilisation supérieure qu’ils prétendent incarner dans les possessions d’outre-mer, pourquoi ces colons accepteraient-ils de faire des concessions alors que les pays dans lesquels ils vivent ne seraient pas ce qu’ils sont sans leur présence industrieuse et modernisatrice ? De là ces comportements particuliers avec les « indigènes » qui sont couramment violentés, bousculés, tutoyés, offensés ; en un mot traités comme des inférieurs auxquels aucun égard n’est dû. La disparition des règles élémentaires de civilité, au profit de relations caractérisées par de nombreuses violences physiques et symboliques, en témoigne. Dans leur grande majorité, les fonctionnaires agissent de même. Influencés par les mœurs coloniales dominantes, ils deviennent rudes à leur tour et ne craignent pas d’afficher « un débraillé moral » qui n’est point fait pour « ajouter au prestige de la race » blanche conclut Sarraut que cette situation inquiète. En effet, cette attitude est source de « rancoeurs durables » et dangereuses, surtout lorsqu’elles sont exploitées par les communistes, les anticolonialistes et les nationalistes « indigènes. » « Fautes des Français aux colonies » qui pèchent donc par excès en contribuant à nourrir un ressentiment néfaste. Faute « législative » de la métropole aussi, selon lui, car elle a accordé à la presse locale des libertés qui dégénèrent en « licences effrénées » lesquelles sapent, chez le lecteur « indigène », le « respect du souverain » et celui de la « puissance qui gouverne » en l’excitant « au doute » puis « au mépris (…) de l’œuvre colonisatrice. » Autre cause, certes, elle n’en est pas moins importante puisqu’elle ruine des affects indispensables à la soumission des autochtones. A ceux que ces « jugements sévères » surprendraient, Sarraut répond : « C’est précisément parce que, dans l’ensemble, cette œuvre est une des plus belles et des plus humaines, que l’on peut et que l’on doit en confesser sans hésiter les erreurs ou les tares, afin que leur répétition n’obscurcisse plus l’éclat magnifique de l’entreprise. Elles appellent un effort de correction qu’il importe de ne plus ajourner. [138] » Réformer au plus vite certaines coutumes et règles en vigueur dans les possessions de la « Plus Grande France » pour mieux défendre l’œuvre impériale de la Troisième République, tel est le dessein de l’auteur qui ne cache ni la gravité de la situation, ni les responsabilités des expatriés et des fonctionnaires.

N’étaient-ce la personnalité et les fonctions ministérielles passées de Sarraut qui confèrent à ces analyses une autorité particulière, constater l’existence d’un « esprit colon », enraciné dans les spécificités raciales, sociales et politiques des sociétés d’outre-mer est peu original. Il y a longtemps déjà que des observateurs avisés des réalités impériales ont mis en garde les « coloniaux » et les autorités métropolitaines contre cet esprit et les pratiques qu’il favorise. Pendant toute la première moitié du XXe siècle, il s’agit même d’un leitmotiv répété par des acteurs importants et divers de la Troisième République, par de nombreux spécialistes appartenant à des disciplines variés et par plusieurs écrivains célèbres alors. En dépit du temps écoulé, cette permanence témoigne de l’ampleur du phénomène, de sa pérennité, de sa notoriété, et de l’impuissance de ceux qui ont pourtant régulièrement protesté. En 1897 déjà, après avoir rappelé les violences infligées aux « indigènes », l’ancien gouverneur de l’Indochine et député radical-socialiste, Jean-Louis de Lanessan, écrivait : « Ces faits, indignes de la civilisation (…), sont tellement communs, si peu de militaires, de fonctionnaires ou de colons européens, échappent à leur contagion, que force nous est d’en chercher la cause déterminante dans la nature humaine. En présence des races qu’il considère comme inférieures, l’homme le plus civilisé devient comparable aux enfants dans leurs relations avec les animaux domestiques : il les traite en “souffre-douleur”, ne respectant ni leur religion, ni leur famille, ni leur organisation sociale, ni leurs propriétés, ni leurs personnes, ni même leur vie. Envisagée de ce point de vue, la colonisation la plus moderne n’apparaît pas beaucoup moins barbare que celle des époques les plus reculées. [139] » Banalité des exactions et des méfaits commis à l’encontre des autochtones par la plupart des expatriés en outre-mer ; l’auteur estimant donc qu’il s’agit de pratiques courantes qui, au-delà des « indigènes », visent l’ensemble de société ou de la collectivité qu’ils forment. Plus encore, à suivre Lanessan, on comprend que ces pratiques ne se limitent ni à la période particulière de la conquête, puisqu’elles se prolongent bien après le triomphe de la “pacification”, ni aux seuls membres des forces armées puisqu’elles sont aussi celles du personnel de l’administration coloniale et des civils eux-mêmes.

Conclusion hâtive qui reposerait sur une généralisation abusive ? Beaucoup d’autres font des observations similaires même si leurs écrits appartiennent à des champs différents et prennent parfois la forme de fiction réaliste. Dans Les civilisés, prix Goncourt en 1905, Claude Farrère brosse le portrait de métropolitains présents en Indochine en relatant leurs comportements publics et privés lesquels tendent à infirmer le titre choisi. Titre dont on découvre, au fur et à mesure que les mœurs coloniales nous sont révélées par l’auteur, l’ironie certaine puisqu’il expose au lecteur “l’envers” de la « présence française » tant vantée à l’époque. Exploitation économique et sexuelle, sans considération d’âge, oppression et violences quotidiennes voire extrêmes lorsque les « annamites » se révoltent, qu’ils sont massacrés, leur femme et leurs filles outragées, et les villages brûlés par « de paisibles paysans de France » qui, engagés dans les troupes coloniales, sont en proie à une « rage assassine » et tuent « pour tuer » avec l’aval de leurs officiers ; voilà les réalités révélées par Farrère. La décivilisation brutale des « civilisés » dans les possessions d’outre-mer, françaises ; tel est, en fait, le motif central de ce roman où la haine, le mépris, le cynisme et la cupidité des Français s’expriment presque sans retenue. Soucieux d’expliquer cette involution spectaculaire, puisque les protagonistes étaient en métropole des hommes plutôt respectueux des règles établies, l’écrivain note : « Loin de l’Europe, l’Européen, roi de toute la terre, aime à s’affirmer au-dessus des lois et des morales, et à les violer orgueilleusement. [140] » L’auteur aurait-il noirci à dessein le tableau des mœurs de ses compatriotes en Indochine pour mieux styliser des personnages sans grand rapport avec les réalités de son temps si bien qu’il n’y aurait là que caricatures et outrance ? Non, des hommes politiques arrivent à des conclusions proches en empruntant les voies de l’enquête, notamment.

Ainsi, les participants au Congrès universel des races, qui s’est tenu à Londres en juillet 1911, ont-ils débattu pendant trois jours des problèmes posés par la confrontation des « peuples soi-disant blancs » et des « peuples soi-disant de couleurs. » Lors de cette initiative prestigieuse, soutenue par des personnalités françaises de premier plan, le baron d’Estournelles de Constant a présenté une communication dans laquelle il dénonce le mépris de « l’homme blanc » pour les autochtones et les violences qu’il leur inflige sans égard pour la « haine qui guette et attend son heure. » Les causes de « cette démoralisation effrayante » qui affecte tous les colons ? L’existence d’un « pouvoir sans contrôle » jointe à la « solitude » et au « climat » si bien qu’en quelques mois les hommes venus de métropole se croient les « maîtres », agissent à leur guise et oppriment sans retenue des « indigènes » qu’ils tiennent pour des êtres inférieurs et dangereux. A cela s’ajoute la permanence de représentations héritées de l’époque moderne où les « nègres » étaient réduits en esclavage car si l’abolition de 1848 a fait disparaître « l’infamie de la traite », elle n’a pas ruiné les stéréotypes raciaux qui demeurent « bien établi[s]. » Ou comment les particularités de l’existence dans les territoires de l’empire auxquelles s’ajoutent d’anciens préjugés, déterminent une conscience singulière des autres et du monde, et favorisent des comportements violents. Pour mettre un terme à cette situation, Estournelles de Constant plaide en faveur d’une politique de respect conforme aux intérêts des « races » de couleur comme à « notre intérêt national », et conclut par cette recommandation : « la vraie défense des colonies, c’est la sympathie des indigènes. [141] »

Vingt-cinq ans plus tard, dans un ouvrage couronné par l’Académie française, Pelletier et Roubaud, deux spécialistes et apologistes de l’empire, font des constats similaires qu’ils attribuent à des causes identiques ou voisines. Preuve que rien ou presque n’a changé depuis que les différents auteurs précités ont attiré l’attention de leurs contemporains sur les agissements des colons. « A considérer les indigènes comme des animaux-machines imperfectibles et résignés, à les accabler de notre hauteur, à les ravaler dans la bassesse informe, (…) nous renions la dignité de notre œuvre » écrivent les premiers qui ajoutent, conscients d’être confrontés à des mœurs banales, « c’est là, hélas ! une forme d’ignorance commune à beaucoup de nos coloniaux (…) que ce manque de courtoisie élémentaire. Satisfaits d’un état social qui leur assure (…) un bien-être inconnu dans la métropole, » ils perdent « la notion des réalités et se flattent d’appartenir à une race supérieure. » De cette image gratifiante de soi, soutenue par des conceptions racistes, aux agissements critiqués, le chemin est d’autant plus court que ces derniers peuvent être considérés comme l’expression publique de cette supériorité qui s’éprouve dans la possibilité de déconsidérer, voire d’humilier quotidiennement les autres. Jouissance de la domination et des pouvoirs qu’elle confère à ceux qui, exerçant la première, disposent des seconds et peuvent se comporter comme des maîtres arrogants et violents ? Sans doute. Les « pratiques odieuses de brutalité ou de vulgaire familiarité, » les « brusqueries offensantes, » le « tutoiement injurieux qui perpétuent (…) les préjugés de races et de couleurs [142] » ; telles sont les conséquences de cette situation affirment Pelletier et Roubaud sensibles, comme beaucoup, aux moindres gestes de la vie où se révèlent les spécificités et la dureté des rapports existants dans les territoires d’outre-mer. Gestes dont l’extrême importance se confirme puisqu’ils disent les places assignées aux uns et aux autres dans la hiérarchie raciale des sociétés coloniales en même temps qu’ils contribuent à la perpétuer. En 1931, à propos de l’Algérie qu’il connaît bien, puisqu’il y a exercé les fonctions de gouverneur général, Maurice Viollette note : « la défiance à l’égard de l’indigène ne diminue pas et beaucoup de ceux qui loyalement et sincèrement acceptent les individus, restent plein d’hésitation et parfois d’hostilité sourde à l’égard de la collectivité. » Observation précieuse qui aide à comprendre comment l’estime accordée à certains « Arabes » peut fort bien se conjuguer avec des sentiments peu amènes éprouvés pour tous les autres en raison des représentations négatives qui continuent de peser sur eux. L’exception confirme ici la règle et l’existence d’un racisme dominant en dépit de quelques relations interindividuelles qui échappent à la puissance de ses effets. « L’indigène », constate aussi Viollette, « souffre » d’autant plus de cette situation, qu’il la sait spécifique à l’Algérie et aux « Français » de cette colonie qui se comportent comme des propriétaires de « droit divin » et de « droit de conquête », c’est-à-dire comme des maîtres absolus devant lesquels les êtres et les choses doivent constamment plier. En métropole, avec des « Français de France », il en est autrement et cette comparaison favorise le ressentiment des « Arabes. » Plus grave, sur le plan politique cette fois, de tels agissements créent des conditions favorables au développement d’un « nationalisme exaspéré auquel les Soviets, tout comme en Indo-Chine, ne manqueront pas de s’intéresser [143] » prévient Viollette qui souligne ainsi l’extension géographique des comportements qu’il critique, et le fait que des causes identiques risquent d’avoir des conséquences similaires. Permanence de « l’esprit colon » et de ses effets pervers qui corroborent les analyses de Sarraut et de nombreux observateurs avant lui.

Jusqu’à présent, les différents auteurs cités ont évoqué les manifestations principales du racisme social et quotidien – brutalités, mépris [144], tutoiement subis par les « indigènes » – qui sévit dans les territoires d’outre-mer en des termes généraux ; pour mesurer leur ampleur et leur importance, il est nécessaire de les étudier de façon plus précise.

- Violences symboliques, langue coloniale et discriminations

« Il est un principe dont il faut se pénétrer pour administrer les indigènes, c’est qu’ils n’aiment et ne respectent que la force » écrit, en 1903, le colonel Azan à propos de l’Algérie. Ayant exposé ce qu’il tient pour une vérité établie par l’histoire et les mœurs des « musulmans », il en déduit des conséquences pratiques essentielles pour la stabilité des trois départements français de cette colonie. Après cette entrée en matière, on s’attendrait à voir l’auteur poursuivre par des considérations sur les prérogatives du gouverneur général ou l’organisation de la justice répressive, il n’en est rien. Ce sont les rapports interindividuels qui retiennent son attention et pour lesquels il donne des conseils. De là cette injonction qui fixe le cadre à l’intérieur duquel les Français d’Algérie sont tenus d’agir : « l’indigène (…) doit être tenu à distance » et pour y parvenir, il faut bannir tout geste susceptible de lui laisser croire qu’il pourrait en être autrement. En effet, « si vous êtes bon avec lui, il abusera de votre bonté, et le jour où vous lui ferez sentir qu’il devient indiscret, il vous gardera rancune » en oubliant tous « vos bienfaits » ajoute Azan pour illustrer les désagréments qui résultent de l’ignorance ou de l’inobservation de cette prescription essentielle. Il conclut donc par cette recommandation adressée aux colons : « Il n’y a qu’une manière de diriger l’indigène : il faut lui dire : “j’ai décidé que tu feras ainsi.” – “Mais, …” répondra l’indigène. – “Tu n’as rien à répondre, tu feras comme j’ai dit.” Alors il obéira ; bien plus, il sera très content d’être traité avec fermeté. Si paradoxale que cette théorie puisse paraître à ceux qui n’ont pas vécu avec les indigènes, c’est cependant la vraie. [145] » Grâce à ce dialogue, où la familiarité méprisante du tutoiement, la brutalité des termes et des expressions employés renforcent plus encore le caractère comminatoire des ordres donnés et creusent la « distance » évoquée à l’instant, Azan expose quelques règles majeures du savoir-vivre des Français présents en Algérie. Elles intéressent à la fois les relations privées et sociales qui doivent être établies avec les autochtones et, plus généralement, l’administration des populations « musulmanes » ce pour quoi ces règles sont aussi politiques puisque leur observation contribue à faire vivre la hiérarchie existante dans la colonie [146].

Quant au tutoiement, on découvre qu’il n’est pas seulement une pratique dominante, il semble être aussi une injonction sociale [147]. Tout Français résidant en outre-mer est donc tenu de s’y plier car il s’agit d’une coutume à laquelle les coloniaux sont très attachés parce qu’ils en savent l’importance et les enjeux. Tutoyer en ces circonstances, c’est dire, de façon publique et perceptible par tous, l’infériorité de « l’indigène » et conforter son statut d’assujetti dans une société inégalitaire caractérisée par une dissymétrie complète des droits et des devoirs. En l’espèce, et dans le cas des autochtones, pas de droit aux égards – ils sont réservés aux Européens – mais de nombreuses obligations dont l’observation témoigne de la soumission et du respect qu’ils doivent constamment manifester envers les « Blancs » et les représentants du pouvoir colonial sous peine d’insultes, de coups voire même dans certains cas d’internement administratif [148]. Ceux qui, aujourd’hui encore, ont “naturellement” tendance à tutoyer les « Arabes » et les « Noirs » français ou étrangers qu’ils côtoient, sont les héritiers lointains de ce passé colonial. Sans doute en connaissent-ils peu de choses mais tout comme les expressions « bicot », « raton », « melon », « crouille », « négro » et autres locutions de ce genre font toujours partie du vocabulaire raciste ordinaire, le tutoiement demeure une particularité couramment employée même si d’autres catégories, les jeunes en particulier, sont également concernées par cet usage relâché et méprisant de la langue.

A l’époque, ce racisme du langage courant se traduit par la disparition même du nom et du prénom laquelle dit l’abaissement des personnes visées et leur négation symbolique en tant qu’individus identifiables et respectables. Réduit alors à ses fonctions de domestique, par exemple, le « Noir » devient, au sens premier du terme, innommable. Aussi est-il interpellé par le terme générique et disqualifiant de « boy » ; cette « chose qui obéit » et que l’on peut rudoyer librement note Ferdinand Oyono [149]. Ailleurs, comme le rapporte le journaliste Albert Londres, les « indigènes » de l’A. O. F, réquisitionnés pour le portage et l’accomplissement de corvées, sont appelés les « moteur[s] à bananes. [150] » Déshumanisation et réification radicales de la langue au terme desquelles « l’indigène » est ravalé au rang de simple instrument de production et renvoyé à sa primitivité supposée. Triomphe du mépris raciste et social fait langage. Quant aux « Arabes » d’Algérie, outre les vocables connus – « bougnoules », « crouilles », « sidi » …, – ils sont souvent désignés avec condescendance par « ils » ou « eux » suivis de l’affirmation selon laquelle « ils ne savent rien faire » par opposition à « nous » les Français grâce à qui le pays a été « mis en valeur » constate Jules Roy [151]. Coupure du monde et des hommes séparés par une frontière que sanctionnent ces manières de parler, mise à distance des autochtones, absence de toute civilité, dépersonnalisation, mépris, tels sont les fondements des pratiques langagières des territoires d’outre-mer où abondent expressions et néologismes péjoratifs. Racisme aussi de la langue officielle employée dans l’administration en AOF, notamment, où le terme « Monsieur » fut longtemps réservé aux Blancs et aux citoyens noirs des communes de Dakar, Gorée, Saint-Louis et Rufisque au Sénégal cependant qu’ailleurs « les noms des indigènes » étaient précédés de la mention « le nommé » destinée à rappeler qu’ils n’étaient des « sujets français. » Dans les années 1920, lorsque Hampaté Bâ, qui relate ces faits, exerçait son métier de fonctionnaire autochtone, seul le gouverneur de la Haute-Volta, Edouard Hesling, avait publié une circulaire pour mettre un terme à ces pratiques. Ce geste fut perçu comme une « atteinte au prestige des colonisateurs qui n’entendaient pas être mis sur un pied d’égalité avec leurs vassaux » ajoute l’écrivain. Consécutive à un « acte de courage [152] » remarquable dans le contexte de l’époque, écrit-il, cette exception confirme une fois encore la règle : toutes ces manières de faire et de dire sont pensées par la plupart des contemporains comme autant de moyens indispensables à la préservation de la hiérarchie raciale établie dans l’empire.

« L’esprit colon » s’exprime donc dans une langue particulière qui doit être qualifiée de coloniale par opposition à celle employée par les Français en métropole ou en outre-mer lorsqu’ils s’adressent à leurs semblables. La première obéit à des règles singulières qui ont pour caractéristiques une très grande liberté prise avec les civilités ordinaires à quoi s’ajoute le développement d’un vocabulaire, d’images et d’expressions spécifiques souvent caractérisés par l’animalisation des « indigènes » que l’on décrit grouillants, puants ou rassemblés en « hordes. » De plus, il est courant de s’adresser à eux en parlant le seul idiome qu’ils sont supposés comprendre : le « petit-nègre » ; cette novlangue des territoires de l’empire qui est un sabir sommaire réputé adapté à l’entendement fruste des populations autochtones. Parler spécifique des assujettis que l’on dit incapables, dans leur écrasante majorité, de maîtriser la langue des maîtres et de s’élever au sommet de la civilisation. Pour être entendu, l’Européen doit donc se placer au niveau de « l’indigène » qu’il abaisse dans ce mouvement même en s’adressant à lui comme à un éternel enfant [153]. Symboliquement, l’autochtone est ainsi maintenu dans sa condition de mineur, dans tous les sens du terme, même si les ressorts et les effets de cette pratique sont parfois niés par des considérations altruistes : désir de se faire comprendre en se « mettant à sa portée » et recours aux familiarités qui sont supposées rendre les relations moins formelles. Triomphe du paternalisme langagier et euphémisation du racisme, en fait, qui perpétuent l’inégalité des positions occupées par les uns et les autres ; cette façon de s’exprimer étant jugée humiliante et vexatoire par ceux auxquels elle s’adresse [154].

« Langue vulgaire », « langue de pauvres », langue pour les dominés contre langue respectueuse de la syntaxe et de la grammaire complexes du français tel qu’il est pratiqué par les Européens lorsqu’ils dialoguent entre eux. De telles différences sont caractéristiques des « nations » fortement hiérarchisées observe Tocqueville qui cite l’exemple des « siècles aristocratiques » dans le Vieux Continent et celui des « castes de l’Inde » par opposition aux contrées démocratiques de son temps où les « dialectes (…) tendent visiblement à s’effacer » comme le prouve la disparition des « patois » en Europe et leur inexistence aux Etats-Unis. Sensible aux conditions sociales et politiques qui favorisent des manières de parler spécifiques lesquelles travaillent, soit à renforcer la structuration de la société en corps distincts, soit à rassembler les individus qui la composent, l’auteur de La démocratie en Amérique ajoute : « plus les divisions sont profondes et les barrières infranchissables, plus il doit en être ainsi [155]. » Les pratiques langagières dans les colonies confirment ces analyses puisque plusieurs idiomes coexistent : le bon français réservé à la société blanche et à ses membres qui s’identifient ainsi comme des semblables civilisés face aux autochtones “barbares” ou “sauvages”, et le mauvais utilisé par les colons dans leurs relations avec ces derniers. Le ton même employé par les Européens lorsqu’ils s’adressent aux « indigènes » est différent car il conjugue la familiarité désobligeante et la rudesse des propos souvent criés comme des ordres qui doivent être immédiatement exécutés. Cette violence symbolique du langage, où l’autre est ravalé au rang de pur moyen au service d’une fin : obéir et servir, se prolonge parfois en violences physiques si le « Noir », le « Jaune » ou « l’Arabe » n’obtempère pas aussitôt. A la grossièreté des propos tenus succède alors « l’ignominie » des coups, des conduites d’évitement ou des comportements méprisants [156]. Reposant sur le dédain, l’abaissement, l’intimidation et l’injonction presque systématiques, cette novlangue coloniale s’affirme donc comme un idiome de pouvoir personnel exercé dans la sphère domestique ou dans les relations de travail, et comme un idiome du Pouvoir bien adapté aux caractéristiques politiques et raciales de l’empire.

Sept ans après qu’Azan ait exposé l’une des règles majeures de la société coloniale algérienne – « mettre à distance » -, Harmand livre des recommandations voisines en élargissant son propos à l’ensemble des possessions d’outre-mer ; son ambition étant d’établir les obligations principales du « conquérant. » La plus importante est « de maintenir sa domination et d’en assurer la durée : tout ce qui peut avoir pour effet de la consolider et de la garantir est bon, tout ce qui peut l’affaiblir et la compromettre est mauvais. » L’une des conséquences de cet « aphorisme fondamental », qui doit « guider » le colonisateur, est ainsi exposée : « en associant l’indigène à notre entreprise, il faut donc se garder de le laisser sortir de son rang et, par exemple, éviter expressément (…) de déposer dans son esprit les germes d’ambitions ou d’espérances qui sont irréalisables. [157] » Maintenir à leur place ceux qui sont soumis à l’ordre colonial en les privant de tout espoir de voir leur situation changée de façon substantielle, en d’autres termes, faire vivre et respecter la ségrégation raciale établie dans l’empire, telles sont les préoccupations de l’auteur. A l’instar de ses contemporains, il est parfaitement conscient que l’observation de ces injonctions est essentielle puisqu’il y va du bon fonctionnement des sociétés d’outre-mer, du prestige et de l’honneur des Blancs. Pour s’imposer jour après jour, ces derniers doivent en effet « surveiller » leurs comportements afin d’en « imposer aux populations [158] » locales comme Roland Dorgelès le fait dire au personnage de l’un de ses romans qui se déroule en Indochine. Littérature ? Certes, mais elle ne fait que transposer dans le domaine de la fiction des prescriptions communes présentes dans un manuel publié en 1911 et destiné aux administrateurs coloniaux du Sénégal et de l’AOF. La plus importante est celle-ci : donner aux « indigènes » « l’impression constante que les paroles » et les « actes » des fonctionnaires « ne sont que le reflet de la pensée et de l’action du chef unique qui dirige toutes les affaires de la colonie » affirme Emile Roux qui ajoute : une telle « centralisation du pouvoir ne peut que fortifier (…) le sentiment » que les autochtones « ont de notre force et de notre domination. » Hexis corporelle, habitus langagiers, « décorum [159] » et mise en scène constante de la prééminence des colons et des détenteurs de l’autorité, rien n’est laissé au hasard. En toutes circonstances, les signes éclatants ou plus discrets de la puissance des Européens doivent être émis afin que nul « indigène » ne doute de leur supériorité écrasante et de la vanité de la contester. Véritable obsession coloniale ; elle est présente dans de nombreux textes et observable dans la plupart des prescriptions et des comportements étudiés.

Un tel but passe aussi par l’existence de règles strictes destinées à régir les rapports qu’il convient d’avoir avec les autochtones. Pour les avoir enfreintes en s’installant à la terrasse d’un « café Maure » de Tlemcen, Arnold Van Gennep s’attire cette remarque cinglante, de la part d’un Français d’Algérie, destinée à lui rappeler les us et coutumes de cette colonie : « Des indigènes, Monsieur, ça ne se fréquente que pour le travail qu’on en tire et pour l’argent qu’ils vous rapportent. [160] » Seules sont légitimes les relations imposées par les exigences de la vie professionnelle et sociale ; les autres sont réprouvées dès lors qu’affranchies de ces nécessités, elles semblent reposer sur la liberté et la reconnaissance de « l’Arabe » comme semblable avec lequel il est possible de nouer des liens d’amitiés ou d’amour. Se comporter ainsi, c’est transgresser une frontière majeure indispensable à la pérennité de la ségrégation raciale propre aux sociétés coloniales, ce qui explique la violence des réactions destinées à rétablir l’ordre et le recours à des mesures d’ostracisme lorsque certains n’obtempèrent pas. Bon connaisseur de l’Algérie où il a longtemps exercé d’importantes responsabilités administratives, Depont confirme, en 1928, que les comportements dominants des Européens témoignent d’une « sorte de répulsion » pour les « mariages mixtes » qui sont très peu nombreux. Malgré le temps qui s’est écoulé depuis la guerre de conquête en 1840, la pacification et la stabilisation de la situation sur le plan intérieur, il observe que « deux civilisations » continuent de s’affronter « sans esquisser, l’une vers l’autre, le plus petit pas. [161] » Inégaux en droit comme en fait, colons et autochtones vivent dans deux mondes séparés par une défiance réciproque. Contre une certaine mythologie rétrospective entretenue par certains pieds-noirs, notamment, ces observations tendraient à prouver que la proscription des relations privées entre « indigènes » et Européens semble respectée dans les départements français d’Algérie. La fréquentation des prostituées « arabes » obéit à une autre logique puisque les femmes concernées sont ravalées au rang de purs objets destinés à satisfaire les désirs sexuels des « Blancs. »

Si la situation est différente en Indochine où les unions « mixtes », licites ou illicites, sont plus communes et la question métis jugée problématique par les autorités coloniales, Marguerite Duras constate que parmi « les Français de la colonie », « l’annamitophobie faisait loi » et la violer, surtout si on est une jeune femme blanche comme elle en a fait l’expérience, c’est risquer de voir ses compatriotes se détourner rapidement pour ne pas « se compromettre » plus longtemps en si mauvaise compagnie. Quant aux fonctionnaires qui fréquentent, de façon durable et ostensible, des « indigènes » en dehors de leurs obligations professionnelles, ils se condamnent « à ne jamais “avancer.” [162] » Les Européens qui se comportent ainsi sont souvent mis au ban de la société car ils sont presque toujours suspectés « d’indigénophilie » ou « d’annamitophilie », comme beaucoup d’expatriés le disent avec mépris pour désigner ce penchant répréhensible à tout point de vue. Pire, les « farfelus [163] », qui par leur comportement et leurs relations témoignent de sentiments de ce genre, sont parfois accusés de prendre le parti des autochtones et de menacer l’ordre public. La stigmatisation sociale et raciale se double alors d’une stigmatisation politique plus redoutable encore puisqu’elle fait de l’Européen, qui persévère dans cette voie, un traître accusé de soutenir la « subversion rouge » ou de défendre des doctrines égalitaires qui ont pour effet de dresser ces « gens-là » contre les Français [164]. Preuve supplémentaire du déplacement important des frontières qui séparent la sphère privée de l’espace public en outre-mer et de la politisation de ce genre de rapports jugés contraires à la nature comme au principe du régime établi. Les « cinq principaux commandements » du code colonial coutumier, auquel les nouveaux arrivants doivent se conformer au plus vite et qui est constamment rappelé aux coloniaux lorsqu’il les méconnaissent parfois, sont : « conserver notre prestige ; la main de fer (sous le gant de velours) ; les Blancs doivent se serrer les coudes ; cédez-leur un seul pouce », les « indigènes » vous « prendront une aune, et l’Esprit de corps [165] » écrit Orwell.

Au regard de ce que nous savons des colonies françaises, cet ensemble de prescriptions ne semble pas spécifique aux possessions britanniques. De même pour la séparation des Européens et des autochtones souvent présentée comme une particularité anglaise qui aurait été ignorée dans les territoires dominés par la Troisième République. Sans prétendre à l’exhaustivité, en raison des difficultés inhérentes à la recherche de pratiques ségrégatives qui ne relèvent ni du droit colonial local, ni de celui élaboré en métropole, ce pour quoi il est malaisé de les répertorier, l’examen de quelques dispositions oblige à réviser cette opposition convenue. Sous couvert de distinctions objectives, cette dernière entretient le mythe d’une colonisation française libre, pour l’essentiel, de toute discrimination raciale. Le « Français (…) donne de la main à la main » et « se mêle sans répugnance à l’intimité de la vie indigène » là où « le colonisateur britannique s’enferme (…) comme dans un donjon féodal, avec douves, et sans pont-levis [166] » écrit Sarraut, par exemple. En dépit d’analyses plutôt lucides sur les ressorts et les effets de « l’esprit colon », il reconduit des représentations communes qui, grâce à la comparaison avec la Grande-Bretagne, tournent à l’avantage de la France et de ses expatriés en outre-mer réputés proches des autochtones et soucieux de leur sort. On laissera ici de côté les pratiques anciennes – exposées lors du Congrès international d’urbanisme aux colonies (1935) [167] – et bien étudiées désormais de ségrégation spatiale qui ont conduit à la construction de quartiers « blancs » et « indigènes » soigneusement séparés dans de nombreuses possessions d’Asie et d’Afrique où un couvre-feu, destiné à interdire la circulation des « Noirs » dans les quartiers blancs à la nuit tombée, était parfois en vigueur [168].

Peu connues, rarement analysées en tout cas, les dispositions racistes qui vont maintenant retenir notre attention n’en sont pas moins importantes car elles régissent la vie des autochtones comme assujettis à de nombreuses règles écrites ou non écrites lesquelles s’ajoutent à la législation coloniale en même temps qu’elles contribuent à renforcer la prééminence des Blancs et, in fine, l’ordre impérial. Toutes ces dispositions obéissent à un principe simple : discriminer en séparant physiquement et symboliquement les « indigènes » des Européens pour consacrer l’infériorité des premiers, soumis à de nombreux interdits, et la supériorité des seconds qui jouissent des privilèges attachés à leur appartenance à une race de « maîtres. » Institutionnalisation et démonstration quotidienne de la « mise à distance. » En 1919, dans les trains et sur les navires, les classes de première, et de seconde parfois, demeurent interdites aux « Noirs » sauf s’ils sont les domestiques de voyageurs blancs appelés pour les nécessités de leur service ou fils d’un roi reconnu par les autorités coloniales constate Hampaté Bâ, qui précise que les « indigènes » ne peuvent accéder aux ponts supérieurs. Alors que les autres passagers dorment dans des cabines et dînent dans des salles à manger, les autochtones sont « parqués » sans abri ni confort à l’arrière des bateaux où ils s’entassent comme des « moutons pour une vente à l’encan. » Là, ils n’ont droit qu’à « un riz grossièrement préparé » qui, ressemblant au « chacabati des forçats (une sorte de rata) », leur est distribué « dans des cuvettes » collectives « en émail. [169] » A la gare de Tananarive dans les années 1930, il y a « une entrée et une sortie » spécifiques pour les Malgaches cependant qu’en Indochine à la même époque, les hôtels comprennent deux parties distinctes : l’une, le « bungalow », est réservée aux Européens et aux « Japonais » qui, en vertu de Conventions internationales, « ont droit au même traitement » que les premiers, l’autre, le dortoir, est destinée aux Annamites et aux Chinois ; le gérant qui ne respecte pas ce règlement s’expose « à une amende de dix piastres. [170] » Dans les cinémas de Saigon enfin, les places « avancées » ne sont « fréquentées que par la “crasse” » c’est-à-dire par « les Métis » et les « indigènes », « tous empilés sur des chaises en rotin, trois rangées séparées de l’orchestre par un grand espace vide : la différence [171] » écrit Marguerite Duras.

Séparer, différencier et hiérarchiser : trois termes pour rendre compte de pratiques distinctes mais liées entre elles et qui font système. Ces exemples permettent de saisir les fondements de la ségrégation raciale qui distingue et individualise les « Blancs » en leur permettant de disposer, seuls et en toutes circonstances, des privilèges de l’espace, de la propreté et du confort. Jouir, en un mot, des bienfaits de la civilisation qu’ils incarnent et mettent en scène pour mieux s’éprouver comme des hommes et des femmes supérieurs. Quant aux « indigènes », ils sont traités comme des masses anonymes vouées à la promiscuité, à la saleté et à la grossièreté de leurs moeurs ; celles-là mêmes qui leur sont reprochées et que ces pratiques perpétuent en les rendant visibles par tous. Ainsi relégués et rassemblés, les « Noirs » et les Annamites semblent coïncider avec leur essence supposée cependant que le genre humain éclate en sous-ensembles inscrits dans une hiérarchie au sommet de laquelle trône l’Européen. Engendrée par les conceptions racistes et les intérêts divers de ses promoteurs, la ségrégation contribue à façonner le monde conformément à l’image que ces derniers s’en font et, au terme de ce mouvement, ils peuvent donc observer les races inférieures qu’ils méprisent et repoussent de façon constante. Elles existent effectivement sur les ponts inférieurs des navires, dans les dortoirs qui leur sont réservés, les cinémas et les quartiers « indigènes » où elles « grouillent » dans la chaleur, le bruit, la poussière et les mauvaises odeurs. Deux mondes [172] où « la distance » établie entre les races est comme « multipliée » par la blancheur des « Blancs » vêtus de blanc et vivants dans des zones blanches, rutilantes et modernes. « Blanc sur blanc » ajoute Marguerite Duras à propos des riches colons de Saigon qui habitent la partie haute de la ville où les seuls autochtones présents sont les balayeurs, les domestiques et les « garçons de café (…) déguisés en blancs », c’est-à-dire « mis dans des smoking [173] » pour servir dignement leurs maîtres. Surenchère dans l’exhibition de la blancheur et de la propreté grâce aux vêtements, aux maisons et aux quartiers européens qui font l’objet de soins constants car ce sont là autant de traits distinctifs permettant aux expatriés de s’élever et, dans le même mouvement, d’abaisser les autochtones note l’écrivaine dans des pages remarquables de clairvoyance où elle rend compte de ce phénomène et de l’apprentissage imposé aux nouveaux arrivants pour qu’ils se conforment aux règles de la société coloniale [174]. D’un côté, la ségrégation produit des masses viles et repoussantes, nommées « populations », ces « gens-là » ou simplement désignées par les pronoms « ils » ou « eux » comme on le dit avec condescendance, de l’autre, elle engendre de la distinction, dans tous les sens du terme. Entre les deux, cette ségrégation multiplie le s frontières réelles et symboliques pour préserver la pureté des Européens qui sont, au sens propre et figuré, intouchables, sacrés en quelque sorte et doivent donc être protégés de la souillure [175] raciale, morale et politique incarnée par les « indigènes. » Répartition et mise à distance des corps dans l’espace qui s’opèrent grâce à une étiquette raciste et spécifique aux territoires de l’empire. Civilisés/autochtones, blancs/hommes et femmes de couleurs, individus/masse, propreté/saleté ; telles sont les oppositions principales qui structurent la vie quotidienne des sociétés coloniales. Véritable aristocratie de la race où la couleur de la peau devient le « moins contestable des titres de noblesse [176] » puisqu’il permet de se classer et de classer les autres – Blancs, quarterons, métis, véritables « indigènes », par exemple, – et de jouir, quand on est Européen, de nombreux privilèges juridiquement sanctionnés ou coutumièrement établis.

Jusqu’en 1946, des dispositions discriminatoires ont été appliquées à Dakar déclare Lamine Guèye à l’Assemblée nationale constituante en dénonçant l’existence de deux guichets dans les magasins : « un pour les autochtones », « un second pour les autres », et la permanence de mesures héritées du « régime de l’indigénat » pourtant supprimé dans le reste de la colonie le 22 décembre 1945. Officiellement aboli, ce régime est en partie rétabli par le gouverneur général de l’A. O. F dès le 29 de ce même mois puisqu’un règlement local prévoit que les « indigènes », qui ne défèreront pas, « hors le cas de force majeure », à une convocation des administrateurs et des chefs de cercle, seront passibles d’une amende ou d’une peine « d’emprisonnement d’un à cinq jours. » Cela vaut aussi pour « les auteurs de tout acte ou manifestation de nature à affaiblir le respect dû aux représentants de l’autorité française. » Difficile application, pour le moins, des principes d’égalité et de liberté en Afrique française où certains ont cherché à annuler les effets des réformes votées en métropole [177]. Permanence des discriminations, du racisme social et du racisme d’Etat qui les légitiment comme le reconnaît le député Jean-Pierre Bloch. « La politique impériale française n’est pas particulièrement brillante et nous avons l’impression que le racisme n’est pas complètement éliminé aux colonies déclare-t-il à la tribune de l’Assemblée nationale en 1946. On est antiraciste du bout des lèvres, (…) mais nous savons très bien (…) qu’il y a encore aux colonies un préjugé raciste. Tant qu’on n’aura pas le courage de le détruire complètement, rien de solide ne pourra être construit dans la France d’outre-mer. » Conscient que de nombreuses résistances et mesures inégalitaires subsistent, il ajoute : « Si l’on veut que les Français d’outre-mer gardent confiance dans la Quatrième République, il faut condamner définitivement tout ce qui rappelle le Code de l’indigénat, rompre avec un passé récent. Assez de ces Français d’outre-mer qui meurent pour la patrie à titre indigène, assez de ces professeurs pourvus des mêmes diplômes que leurs confrères blancs et qui ne reçoivent pas les mêmes traitements dans les mêmes écoles. [178] » Dix mois après la libération du territoire national, telle est encore la situation des autochtones qui continuent d’attendre l’abrogation complète des dispositions racistes héritées de la Troisième République et du régime de Vichy. Singulières lenteurs. L’ampleur des tâches qui pèsent alors sur l’Assemblée nationale ne saurait, à elle seule, expliquer ces atermoiements ; la puissance des habitudes antérieures et le désir de ne pas bouleverser l’ordre colonial établi expliquent aussi cette situation.

Les discriminations n’existent pas seulement au sein de la société civile laïque, on les découvre également dans les lieux de culte. Soucieux du confort de ses ouailles européennes, le vicaire apostolique de Brazzaville note dans sa correspondance : « l’année prochaine, la cathédrale sera agrandie et la place » prévue pour les « Blancs bien aérée. » Comme plusieurs précautions valent mieux qu’une pour assurer le bon déroulement des offices et bien marquer les règles de la préséance établies au Congo français, il ajoute : « On [leur] donnera des cartes d’entrée nominative et de cette façon nous sommes assurés que tout se passera avec la décence voulue. [179] » Décision personnelle qui ne serait pas représentative de la situation générale des colonies françaises ? Sans doute pas. Des dispositions identiques ont existé à Dagan, au Cameroun, où la « nef de l’église » Saint-Pierre, « divisée en deux rangées, est uniquement réservée aux Noirs. Là, assis sur des troncs d’arbre en guise de banc, ils sont étroitement surveillés par des catéchistes » qui, armés de « chicottes », sont prêts à sévir » pour faire respecter l’ordre racial imposé à l’intérieur même de ce lieu où les violences, symboliques et physiques, employées contre les « indigènes » ne cessent pas. Les Blancs, quant à eux, sont réunis dans le transept où ils suivent « la messe confortablement assis dans des fauteuils de rotin recouverts de coussins de velours. » Ces dispositions ne sont pas seulement appliquées aux vivants, pourtant tous évangélisés et membres d’une seule et même communauté religieuse, elles valent aussi pour les morts que les autorités ecclésiales séparent aussi sur des critères raciaux. Dans le cimetière de Dagan, en effet, un « coin » est réservé aux Européens [180], un autre aux « indigènes. » Maintien de l’ordre symbolique, souci de la « décence » encore puisque « Blancs » et « Noirs » doivent constamment occuper des places distinctes. Permanence remarquable de la mixophobie institutionnalisée dont les conséquences se font partout sentir. Même décédés, et bien qu’ayant embrassé la religion catholique, apostolique et romaine, les autochtones demeurent des êtres à part soumis à des règles spécifiques ; jamais ils ne sont considérés comme des semblables susceptibles d’être traités avec une égale dignité. En tout lieu et circonstance, la ségrégation est à l’œuvre dans cette société coloniale où laïcs et prêtres partagent une « manie » commune : celle de la « séparation dans les réunions sociales et les services religieux [181] » note le pasteur Agbebi bien placé pour savoir ce qu’il en est. Influence des pratiques impériales anglaises que beaucoup connaissent et admirent en raison de leur efficacité depuis longtemps avérée ou puissance de la tradition française qui, de l’Ancien Régime à l’époque contemporaine, aurait continué d’exercer ses effets ? Impossible de trancher et sans doute faut-il se garder de le faire car les deux ont sans doute joué un rôle dans l’existence de cette « manie » ancienne puisque ses antécédents remontent au Code Noir de 1685 et aux règlements appliqués par l’Eglise dans les colonies jusque dans les années 1840 [182]. Ces pratiques ont une longue histoire et elles ne sont ni nouvelles, ni spécifiques à la période étudiée. Si au début du XXe siècle, elles ont été quelquefois dénoncées par des hommes qui jugeaient ses défenseurs « imprudents » et « impolitiques [183] », leurs protestations ne furent pas entendues. A preuve, quinze ans plus tard, en Indochine cette fois, Werth rapporte qu’un « prêtre giflait dans la cathédrale de Hanoi un indigène qui ne quittait pas assez vite une des places réservées » aux Blancs [184]. Même disposition et même recours à la violence physique pour la faire respecter. Bref mais significatif tableau du comportement du clergé dans certains territoires d’outre-mer où il agissait avec le soutien des administrateurs coloniaux de la très laïque Troisième République dont les principes relatifs à la séparation de l’Eglise et de l’Etat ne s’appliquaient pas en dehors de la métropole. Connaissant de nombreuses discriminations qui ont longtemps régi la vie quotidienne des autochtones, et les principales manifestations comportementales et langagières de « l’esprit colon », on s’intéressera maintenant à quelques-unes de leurs causes.

- Mœurs coloniales et « satrapisme »

Pour la plupart des contemporains, ces causes ne sont pas conjoncturelles mais liées aux représentations que se font les Européens de ceux qu’ils considèrent comme des “barbares” ou des “sauvages” dont il est normal de faire moins de cas qu’il n’est juste. Ainsi surgit la mésestime [185] ; elle est ici raciale puisqu’elle s’enracine dans une conception hiérarchisée du genre humain laquelle engendre cette passion particulière et les pratiques qui en sont les suites. Au-delà de la personne même des « indigènes », cette mésestime s’étend à tout ce qu’ils font, possèdent et croient, et au terme de ce mouvement, ce sont des sociétés ou des collectivités entières qui sont déconsidérées ; les « habitudes », les « coutumes », les « idées » et les « croyances » de leurs membres étant moquées « sans aucune discrétion [186] » par les colons affirme Lanessan. Devenue passion collective éprouvée par les « Blancs » à l’endroit des autochtones et de leur monde, cette mésestime rappelle à tous que, contrairement à la métropole démocratique, la société coloniale n’est pas composée d’égaux mais d’hommes et de femmes que séparent de nombreuses différences raciales, culturelles et cultuelles. Ou comment une société et un régime dominés par des Européens, qui partagent une Weltanschauung particulière, engendre des affects spécifiques – la mésestime et le mépris notamment [187] – qui contribuent à la pérennité de l’ordre établi dans l’empire. Observée du côté des colonisés indochinois, par exemple, l’une des conséquences majeures de cette situation est, comme le note Dominique Rolland, « l’humiliation intériorisée, acceptée, légitimée [188] » laquelle peut s’indurer en honte, voire en haine de soi. Honte des humiliations subies jour après jour, honte de la passivité et de l’impuissance qu’elles engendrent, honte de ce à quoi ces dernières obligent, honte d’avoir honte peut-être aussi et de ne pouvoir échapper complètement à ce sentiment. Dans le contexte spécifique des possessions françaises, les passions des Européens et celles des « indigènes », de même les comportements qu’elles favorisent, doivent être considérés comme autant de vecteurs grâce auxquels le pouvoir colonial circule, pénètre la société, s’insinue dans les relations quotidiennes pour atteindre ceux qui sont dominés, et qui doivent le rester.

Si les représentations qu’ont les Français d’eux-mêmes et des autochtones sont essentielles pour comprendre les comportements des premiers, des considérations plus politiques, liées à la nature de l’Etat colonial et à son fonctionnement, sont également importantes ; les Blancs jouissant d’une grande impunité dans les territoires d’outre-mer. « J’ai vu rarement, écrit Lanessan, condamner un Européen pour sévices exercés à l’égard d’un indigène, quoique les faits de cet ordre soient très fréquents. [189] » Solidarité des colons entre eux bien servis par une justice aux ordres qui, soucieuse de ne pas affaiblir leur autorité et leur prestige, se fait justice de race, comme le prouvent les pratiques dénoncées, et son organisation plus encore laquelle permet de saisir les causes institutionnelles du phénomène critiqué par Lanessan. Contrairement aux principes de la séparation des pouvoirs destinés à garantir l’indépendance des magistrats et celle de la justice, les premiers sont en effet placés sous la haute autorité du Gouverneur, dans les différents territoires de l’empire, et du ministre des Colonies en métropole ; celui-ci étant responsable de leur avancement, de leur changement d’affectation et de leur révocation. Au-delà de cet exemple particulier mais capital, en ce qu’il éclaire les raisons pour lesquelles les violences des Blancs sont communes puisqu’ils sont, sauf dans les cas les plus graves, presque assurés d’échapper à des condamnations sévères, nombreux sont les contemporains qui établissent des rapports de cause à effet entre le régime « autoritaire » des territoires d’outre-mer et les particularités des mœurs coloniales. « Tant qu’on confiera, loin de toute surveillance », à des « jeunes gens frais émoulus de l’Ecole [coloniale] un pouvoir illimité, un droit de vie et de mort, dans des circonscriptions grandes comme des Etats européens, sur des hommes appartenant à une autre race, il faut s’attendre non seulement aux coups de folie de l’Africanite, (…), mais à un système de caprice, de tyrannie, de meurtre, de rapine et de viol » déclare Francis de Pressensé. Cette observation confirme ceci : les faits évoqués ne sont pas des accidents liés à la personnalité des hommes envoyés en Afrique ; leurs causes doivent être cherchées, au-delà des individus, dans la nature même du régime établi dans les colonies. Conscient que pour combattre ces violences systémiques, il faut s’attaquer aux structures politiques et juridiques sur lesquelles elles prospèrent, Pressensé affirme : « l’heure a sonné de liquider cette folie. Je n’ai pas la sotte prétention de demander l’abandon de notre domaine colonial » mais la suppression de l’indigénat et la sanction des crimes commis par les Européens [190]. Preuve qu’en dépit des recommandations antérieures de Lanessan, ces derniers continuent à bénéficier d’une grande impunité. Déclaration outrée d’un homme qui justifierait ainsi son combat et ses propositions par une présentation hyperbolique de la situation de certaines colonies ? Indépendamment des réformes démocratiques défendues par Pressensé pour garantir l’indépendance de la justice dans les territoires de l’empire, il n’est pas le seul à formuler de telles critiques.

Dotés, en droit comme en fait, de prérogatives exorbitantes comparées à celles dont ils jouissent en métropole, les Français expatriés, quelles que soient leurs fonctions et leurs responsabilités, ne tardent pas à en abuser ; conjointe à l’absence de véritable sanction juridique et morale, cette situation émousse peu à peu leur « sensibilité. » L’extraordinaire comme l’arbitraire deviennent ainsi progressivement la règle, et des comportements d’abord jugés inacceptables cessent, avec le temps, d’être perçus comme tels ce qui provoque une « déformation professionnelle courante sous les tropiques » nommée « satrapisme » par le Dr. Jauréguiberry. Un tel constat tendrait à prouver que ce mal, engendré par les effets corrupteurs de la détention de pouvoirs immenses, n’affecte pas seulement les hommes exerçant des responsabilités administratives, politiques ou militaires mais la majorité des Européens présents dans les colonies. Les conséquences de ce phénomène sont très importantes puisque l’hypoesthésie des acteurs les conduit à abuser toujours plus de leurs positions ce qui nourrit « une sorte de griserie » laquelle favorise à son tour des comportements despotiques et, in fine, ce « satrapisme » propre aux territoires d’outre-mer. Griserie du pouvoir, assurément, mais aussi griserie engendrée par la jouissance des nombreux privilèges attachés à la condition même de colon qui offre, à la plupart des expatriés une situation prééminente par rapport aux autochtones qu’ils dominent sur tous les plans. De là, des exactions et des brutalités réitérées dont la répétition favorise la banalisation et précipite plus encore l’involution décrite, si bien qu’aux colonies il est courant de voir les « gens les plus honorables » commettre « des actes qui les choqueraient en France, et qu’ils regretteront dès leur retour à une conscience normale » constate Jauréguiberry, ardent défenseur de l’empire par ailleurs. « Véritablement, ils donnent l’impression d’être frappés d’une sorte d’asthénie morale [191] » conclut-il. A distance d’une psychologie collective, superficielle et hâtive, ces analyses aident à comprendre comment le régime « autoritaire » et raciste établi en outre-mer engendre des sensibilités et des comportements spécifiques qui le soutiennent aussi puisque la violence de son fonctionnement, et celle des colons sont perçues comme normales. Effet de la domination coloniale, cette « asthénie » doit être aussi considérée comme une cause non négligeable de sa pérennité puisqu’elle crée des conditions propices aux violences diverses exercées dans les possessions françaises. Sans faire preuve d’originalité, René Maunier confirme que les Européens ont une « tendance » prononcée au « despotisme », et pour rendre compte de cette « dégradation » morale « souvent dénoncée », il utilise le néologisme de « colonialite » ; ce trouble du comportement engendré par « l’action du milieu [192] » qui frappe ceux qui demeurent longtemps dans les territoires de l’empire.

Comment expliquer ce phénomène corroboré par de nombreux contemporains ? Aux raisons déjà mentionnées, il faut ajouter la disparition, partielle ou totale, de la compassion qui cesse de fonctionner comme un facteur de tempérance. Sentiment démocratique, au sens tocquevillien [193] du terme, il naît de la relative égalité des hommes qui, au-delà de leurs nombreuses différences, s’appréhendent d’abord et avant tout comme des semblables, ce pour quoi le spectacle de la souffrance et de l’injustice infligées à certains les affecte. Lorsque ces conditions font défaut, en raison de conceptions raciales qui ruinent la reconnaissance de l’autre comme alter ego, les Européens ne sont plus « synchrones à la douleur ambiante » note l’écrivain Henry Daguerches. Perçu, en raison de ses caractéristiques, comme un être inférieur et méprisable, « l’indigène » ne suscite aucun pâtir commun mais au mieux l’indifférence, au pire la mésestime voire la haine. Sensible aux multiples effets de cette dynamique affective, l’auteur ajoute : « délivrés de la compassion » les Blancs jouissent d’un bonheur nouveau car la misère des autochtones, les discriminations et les violences qu’ils subissent ne troublent pas leur conviction de vivre dans « un pays heureux » où ils éprouvent « une exaltation joyeuse [194]. » Beaucoup d’observateurs s’accordent donc sur le fait que les colonies sont le théâtre d’une transformation significative des sensibilités et pour en rendre compte, ils élaborent une sorte de sociogenèse des affects et des comportements puisque la majorité d’entre eux sont convaincus que les ressorts de ce phénomène se trouvent dans les particularités sociales, raciales et politiques des sociétés d’outre-mer. Involution, écrivions-nous, brutalisation notoire des mœurs et des agissements en fait.

Telle est la conclusion du baron d’Estournelles de Constant qui s’inquiète de l’avènement d’une véritable « culture de la brutalité [195] » dans les territoires de l’empire. L’expression est forte, mais juste. Pourquoi l’employer sinon pour signifier que les brutalités coloniales sont encouragées par un régime, une éducation et des hommes qui, parce qu’ils les jugent moralement légitimes et pratiquement nécessaires pour “tenir” les autochtones, contribuent à rendre ce type de comportements plus communs. De là ces manières spécifiques de penser, d’agir et d’être qui ne sont pas les fruits d’une malignité particulière, elles sont des habitus déterminés par les représentations des coloniaux, et les pratiques réitérées que celles-ci soutiennent. Autre culture donc où se découvrent d’autres valeurs et une économie affective singulière qui donnent naissance à une nouvelle économie de la violence puisque des agissements proscrits en métropole sont usuels dans les possessions françaises. De là aussi, le surgissement d’un type d’hommes particuliers – les coloniaux – conformes à cette culture qui les forme, lorsqu’ils naissent en outre-mer, ou les transforme lorsqu’ils y résident longtemps. Ils se reconnaissent à ceci, notamment, qu’ils tiennent tout sentiment d’humanité exprimé à l’endroit de « l’indigène » pour une « sensiblerie [196] » déplacée voire dangereuse sur le plan social et politique ce qui aide à comprendre leurs manières d’être grossières. Cette « culture de la brutalité » affecte également la France car les coloniaux reviennent avec les « vices » qu’ils ont contractés en Afrique ou en Asie. C’est ainsi que « le mal que nous avons cru pouvoir faire aux autres impunément (…) retombe sur nous-mêmes [197] », nuit aux bonnes mœurs de la métropole et au respect de ses lois affirme le baron conscient que cette culture d’outre-mer risque de corrompre la culture démocratique de la Troisième République. Origines lointaines du « poison instillé dans les veines » de ce pays et dans celles « de l’Europe ? » Origines culturelles et intellectuelles de leur commun « ensauvagement [198] » comme l’affirme Aimé Césaire en 1955 ? Assurément. Constatons cependant qu’il s’est trouvé des hommes comme Estournelles de Constant pour penser ce processus avant lui et mettre en garde leurs contemporains contre ses conséquences. Pareille remarque n’enlève rien à la justesse de la thèse soutenue par l’écrivain martiniquais, elle la renforce au contraire. D’autant plus que l’auteur cité est par ailleurs un défenseur de l’empire ce qui prouve que les analyses de l’un et de l’autre sont, sur ce point précis mais capital, indépendantes de leurs engagements politiques.

Bien qu’il en tire des conclusions différentes, Régismanset prend acte, lui aussi, de l’existence des violences coloniales qui ne sont pas condamnables à ses yeux car elles sont adaptées à la fruste mentalité du « Noir » qu’il faut maintenir « dans un étroit servage économique » et sous la ferme domination des Blancs. S’inspirant librement de Hobbes, il écrit : « l’homme, aux colonies, est un loup pour l’homme. » Peu importe ici la manière dont l’auteur traite de cette formule célèbre qu’il modifie pour les besoins de sa démonstration – son dessein n’est pas d’en donner une interprétation philosophiquement acceptable – , plus intéressant est l’usage qu’il en fait pour penser les spécificités des rapports établis entre Européens et autochtones. Que cherche donc à faire entendre Régismanset en mettant ses pas dans ceux du philosophe anglais ? Ceci sans doute : dans les colonies, l’homme blanc vit presque sans loi, sans autre loi du moins que celle de la satisfaction de ses désirs et de ses intérêts quoi qu’il en coûte aux « indigènes » considérés comme « une inépuisable réserve de main-d’œuvre » affirme-t-il. De cela témoigne, le triomphe du « droit du plus fort [199] » qui permet aux Français de s’imposer grâce à des méthodes et à des dispositions depuis longtemps réprouvées sur le Vieux Continent. Ici, le « droit du plus fort » ne désigne pas seulement les actes – la conquête, la pacification et les spoliations – grâce auxquels les puissances impériales se sont emparées de continents entiers mais aussi les pratiques quotidiennes des colons obligés de « lutter contre l’ignorance et la paresse de l’indigène fanatisé par le mahométisme ou abruti par le fétichisme et peu enclin en tout cas (…) aux durs travaux du sol. [200] » De là la nécessité, pour « mettre en valeur » les territoires de l’empire, d’assujettir les autochtones au labeur forcé et aux corvées dans un contexte où les Européens sont libres d’exploiter au maximum une main-d’œuvre locale rétive, certes, mais indispensable. Pour Régismanset, telles sont les causes essentielles de la brutalisation des sociétés d’outre-mer qu’il tient pour légitime puisqu’elle est imposée par les fins même de la colonisation et par les caractéristiques des « indigènes » qui doivent être asservis pour être mis au travail ; l’oppression étant ici la garantie de l’exploitation ce que l’auteur ne cache nullement. A la différence des sociétés européennes, policées et régies par un pouvoir qui interdit aux particuliers de recourir à la violence physique et de se rendre justice à eux-mêmes, les possessions d’outre-mer se caractériseraient donc par l’existence d’une sorte d’état de nature singulier. En raison d’inégalités raciales juridiquement sanctionnées et des spécificités du régime colonial, les plus forts – les Blancs – peuvent constamment s’imposer aux plus faibles – les « indigènes » – privés de toute protection véritable puisque ni la sécurité de leur personne, ni celle leurs biens ne sont garanties. Pour rendre compte de cette situation, la formule la plus juste serait sans doute celle-ci : « aux colonies, l’homme blanc est un loup pour l’autochtone. »

Affirmation excessive et partiale qui ne ferait qu’amplifier les outrances de Régismanset lequel exprimerait un point de vue sans rapport véritable avec les réalités d’outre-mer ? Changeons de perspectives en donnant la parole à quelques colonisés pour tenter de saisir la façon dont ils perçoivent les Européens. Dans un de ses ouvrages, Régismanset reproduit longuement « un chant du pays Laongo » dont il a pu consigner les paroles. Citons-le à notre tour car il permet, à l’écart de représentations convenues forgées par les colonisateurs, d’observer l’Européen avec le regard des « Noirs », de certains d’entre eux du moins. « Hélas ! Hélas ! Le blanc est revenu. La lune a fui, hélas ! Hélas ! Car il est méchant le blanc qui est revenu. Toi, sorcier, écoute, hélas ! Hélas ! Il est brutal, le blanc qui est revenu. Vous, femmes, attention, hélas ! Hélas ! C’est un homme fort, le blanc qui est revenu. (…) Hélas ! Hélas ! Adieu bonheur, le blanc est revenu. [201] » Paroles de désolation, d’affliction et d’impuissance aussi face aux pouvoirs destructeurs du colonisateur qui fait peser sur tous les autochtones, hommes, femmes, enfants, des menaces très graves. Dans ce cas, l’homme du Vieux Continent est l’incarnation de bouleversements vécus de façon dramatique par les « indigènes » qui le tiennent pour un véritable fléau contrairement à la légende dorée forgée par les apologues passés et présents de la colonisation. Presque à la même époque, en 1906 et au Soudan français cette fois, Hampâté Bâ fait état d’une situation voisine et l’on découvre que le sentiment dominant des « Noirs » envers les Européens n’est pas l’admiration mais la crainte qui détermine nombre de leurs comportements. En quelques années seulement, les « Blancs », ces « fils de démon venus de l’autre rive du grand lac salé » avec « leurs fusils qui se cassent en deux », ont anéanti « les armées du pays » et « assujetti tous les rois et leurs sujets. » Aussi, la seule apparition d’un Européen coiffé du symbole de sa toute puissance – le casque colonial – suffit-elle à provoquer la recherche immédiate de « poulets », « d’œufs », de « beurre » et de « lait pour les offrir à “Monsieur Casqué”, comme une offrande conjuratoire contre les malheurs pouvant découler de sa présence. [202] »

Peur constante du colonisateur qui peut disposer, si tel est son bon plaisir, des choses comme des êtres ; il faut donc l’apaiser pour éviter qu’il ne fasse usage de ses terribles pouvoirs. Triomphe du droit du plus fort que rien ou presque ne vient contenir car les Blancs, « maîtres absolus du pays », s’accordent des privilèges exorbitants lesquels s’étendent jusqu’au “droit de cuissage” et aux mariages dits « coloniaux » c’est-à-dire forcés avec des femmes « indigènes » réquisitionnées à cette fin. Privées du titre de « Madame », réservé aux épouses blanches, ces femmes sont désignées par le terme méprisant de « Mousso » qui, en Afrique noire, signifie littéralement femelle, et par extension un être dont la fonction principale est de satisfaire les désirs sexuels des colons. « Ce n’est pas pour rien » que les Européens sont appelés « “les dieux de la brousse” » qui ont sur « nous » « tous les droits [203] » précise Hampâté Bâ pour souligner la façon dont les autochtones perçoivent l’étendue et le caractère absolu de leurs pouvoirs.

Une vingtaine d’année plus tard, en Indochine cette fois, ce qui confirme à la fois l’extension temporelle et géographique du phénomène, Pourtalès affirme : « L’indigène ne nous admire pas », « il nous craint. Nous sommes pour lui “l’homme qui a une mitrailleuse à la place du cerveau” ; (…) “le fantôme à chapeau blanc” ; “l’homme qui parvient à tous les grades” ; “l’homme qui a un canon à la place du cœur” ; “l’homme qui ne prie pas” », en un mot « un esprit frappeur [204] » qui règne par la force et la terreur si besoin est. Impitoyable prédateur donc qui bouleverse les pays qu’il domine et la vie des autochtones pour satisfaire ses désirs, ses intérêts et ses ambitions. Africains ou annamites, les « indigènes » cités, directement ou indirectement, auraient sans doute souscrit à la proposition selon laquelle, dans les colonies, l’Européen fut « un loup » pour eux-mêmes et leur contrée respective ; leur point de vue corroborant celui de Régismanset même si les conclusions qu’ils en tirent sont évidemment différentes. D’une façon plus générale, le principe du régime établi en outre-mer semble bien être la crainte éprouvée par les autochtones envers les hommes du Vieux Continent cependant que se confirme le caractère despotique du premier conformément aux analyses de Montesquieu. Attentif aux effets individuels et collectifs de cette passion, il constatait qu’elle abattait « tous les courages » et éteignait « jusqu’au moindre sentiment d’ambition. [205] » En 1901, Régismanset écrivait que la « meilleure politique indigène » devait entretenir « la résignation » et maintenir « l’indigène en état de passivité [206] » ; les différences sont négligeables et la proximité de ces analyses l’emporte sans conteste sur ce qui les différencie. Crainte encore, mais institutionnalisée cette fois, comme le constate Hampaté Bâ qui rappelle que dans certains « cercles » des possessions françaises d’Afrique noire « la cravache » est devenue un emblème majeur du pouvoir, l’une était posée sur le bureau, l’autre « suspendue à côté du portrait du président de la République française » comme si cet « instrument de correction faisait partie des armoiries de la Troisième République. [207] » Cette remarquable symbolique, où se découvre l’un des ressorts essentiels de l’Etat colonial, confirme la nature et le principe du régime établi dans de nombreux territoires d’outre-mer ; de même en Algérie où la cravache fut longtemps et couramment employée par la police contre les « indigènes. [208] »

La conquête rapide de l’empire n’a pas seulement conduit à l’avènement d’un véritable Etat impérial républicain, et modifié les orientations politiques mises en œuvre par les dirigeants du pays – triomphe de l’association, abandon de l’assimilation - ; elle a aussi favorisé une intense production intellectuelle au cours de laquelle des contemporains, souvent prestigieux et venus de disciplines variées, ont élaboré une doctrine et des concepts inédits. Penser la conjoncture internationale nouvelle depuis que les puissances européennes sont engagées dans la « course à l’Afrique », résoudre maints problèmes théoriques et pratiques dans les territoires placés sous l’autorité de la métropole, en particulier ceux posés par le statut des propriétés « indigènes » si important pour l’avenir de la colonisation et la « mise en valeur » des possessions françaises, telles sont les urgences de l’heure. Elles sont au cœur de nombreux ouvrages dans lesquels des philosophes, des juristes, des économistes, des historiens et des responsables politiques de premier plan ont cherché à comprendre, sur des bases renouvelées par l’extraordinaire influence du darwinisme, les bouleversements internationaux de leurs temps. Ainsi, ont été élaborées des conceptions particulières du monde, de l’histoire, des rapports noués avec les autochtones et de la législation coloniale qui doit être appliquée dans les différents territoires d’outre-mer. Ce sont elles que nous étudierons maintenant, de même les réactions minoritaires mais significatives néanmoins qu’elles ont suscitées chez certains contemporains convaincus d’être les témoins d’une révolution scientifique, politique et morale qu’ils jugent désastreuse parce qu’elle exalte la force, la conquête et la supériorité des Blancs.



NOTES:
[1] . Congrès international de sociologie coloniale, op. cit. , tome 1, p. 237. En 1905, le juriste J. Vernier de Byans affirme : « Ces paroles n’expriment pas seulement » l’opinion de l’orateur ; elles « sont le reflet des idées généralement admises, à l’heure actuelle, dans les milieux coloniaux. » Condition juridique et politique des indigènes…, op. cit. , p. 16.

[2] . Congrès colonial français de 1906, op. cit. , p. 362 et 364. Plus généralement, cf. M. D. Lewis. « One hundred million Frenchmen : The “assimilation” theory in French colonial policy. » Comparative studies in Society and History, vol. IV, 1961-1962, pp. 128-153.

[3] . A. de Tocqueville. De la démocratie en Amérique, Paris, GF-Flammarion, 1981, tome 2, 1ere partie, chap. XVI, p. 89. « Un mot abstrait est comme une boite à double fond : on y met les idées que l’on désire, et on les en retire sans que personne le voie. » Idem. Des remarques identiques peuvent être faites pour le terme intégration qui, sans être un synonyme, a aujourd’hui remplacé l’assimilation dans le vocabulaire politique et médiatique contemporain.

[4] . Ch. Apchié. De la condition juridique des indigènes en Algérie et dans les pays de protectorat, Paris, A. Rousseau, 1898, p. 7 et 30. Apchié était avocat à la Cour d’appel.

[5] . A. Billiard. « Etude sur la condition politique et juridique à assigner aux indigènes des colonies. » (1900), in Congrès international de sociologie coloniale, op. cit. , t. 2, p. 52. L’auteur était administrateur de commune mixte en Algérie et « inspecteur du service départemental des affaires indigènes » à Constantine. Il se prononce en faveur du maintien des « institutions traditionnelles » car il estime qu’elles « peuvent offrir aux métropoles européennes un instrument précieux, sur lequel elles n’ont qu’à mettre la main pour en faire jouer à leur profit tous les rouages. » Idem, p. 15.

[6] . Ch. Apchié. De la condition juridique des indigènes… , op. cit. , p. 30.

[7] . M. Rossetti. Institut colonial international, session de Paris, 5, 6 et 7 mai 1931, p. 109. Aux Indes néerlandaises, la législation établit « une distinction de principe entre les “sujets indigènes” et les “citoyens néerlandais” dans l’exercice des droits politiques. » R. Bertrand. Etat colonial, noblesse et nationalisme à Java, Paris, Karthala, 2005, p. 407. De même en Belgique comme l’affirme Paul Dufrenoy qui écrit : « N’assimilons pas une paillote indigène à une ferme (…) de chez nous… Ne nous imaginons pas que la privation de liberté ou la chicote tant honnie soient des atteintes insupportables à leur personne morale et physique. » Précis de droit colonial, Bruxelles, E. Bruylant, 1946, p. 9. Ancien magistrat colonial, l’auteur fut avocat près la Cour d’appel. Son ouvrage est une référence puisqu’il fut réédité quatre ans plus tard.

[8] . Allusion au décret Crémieux du 24 octobre 1870 accordant la nationalité française aux Juifs d’Algérie et à la loi du 26 juin 1889 sur la nationalité française.

[9] . O. Depont. (1862-19..). L’Algérie du centenaire, préface de Pierre Godin, ancien président du Conseil municipal de Paris, Paris, Sirey, 1928, p. 44. Administrateur de communes mixtes en Algérie, chef de cabinet du préfet d’Alger puis sous-préfet dans les Deux-Sèvres, Depont a aussi publié Les Berbères en France. L’hôpital franco-musulman de Paris et du département de la Seine en 1937.

[10] . M. Emerit. (1899-1985). L’histoire de nos méthodes coloniales. Un programme de recherches, Alger, Comité d’études économiques et sociales de l’Afrique française, 1946, p. 12. Emerit était professeur d’histoire contemporaine et coloniale à la Faculté des lettres d’Alger, membre de l’Académie des sciences d’outre-mer et correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques.

[11] . L. Milliot. « Le gouvernement et l’administration de l’Algérie. » in L’œuvre législative de la France en Algérie, sous la dir. de L. Milliot, M. Morand, F. Godin et M. Gaffiot, Paris, F. Alcan, 1930, p. 35 et 66. Milliot était professeur à la Faculté de droit d’Alger et chargé de cours à l’Ecole coloniale. Sur la loi du 26 juin 1889 et ses enjeux particuliers en Algérie où elle n’était pas applicable aux « indigènes », cf. P. Weill. Qu’est-ce qu’un Français ? Histoire de la nationalité française depuis la Révolution, Paris, Grasset, 2002, pp. 55-56. A ce propos, Y. Crawford constate : « “Assimilation” in Algeria, essentially referred in practice to the absorption of all non-Muslims into a Franco-Algerian settler identity, largely achieved by the interwar period. » The African colonial State in Comparative perspective, Yale University Press, 1994, p. 120.

[12] . Ch. de Lannoy. La colonistique…, op. cit. , p. 54. Comme le note W. B. Cohen, la « théorie de l’association ne se libéra jamais de ses origines racistes » ; « les différences existant entre la société française et ses possessions coloniales reposaient entièrement sur le postulat de l’infériorité des populations d’outre-mer. » Empereurs sans sceptre…, op. cit. , p. 77.

[13] . Fr. Luchaire. Manuel de droit d’outre-mer, Paris, Recueil Sirey, 1949, p. 31. Agrégé de droit, Luchaire fut professeur à l’université de Nancy, membre du Conseil constitutionnel et du Conseil d’Etat. Il a également présidé l’Institut des hautes études d’outre-mer de 1959 à 1964. « On a dit quelquefois, écrit aussi le juriste P. Lampué, que l’assimilation formait le trait distinct, le trait le plus accusé de la politique française d’outre-mer. Cela comporte une part d’exagération parce que l’assimilation n’a jamais été sans nuances. » Assurément. Cours de droit d’outre-mer, Paris, Le Cours de droit, 1947-1948, p. 58. P-Fr. Gonidec, professeur à la Faculté de droit et des sciences économiques de Rennes et à l’Institut des hautes études d’outre-mer, note que « 500 000 électeurs » d’origine européenne « avaient », en Algérie, « une représentation égale à celle de 3 millions d’autochtones. » Droit d’outre-mer, op. cit., p. 296.

[14] . Assemblée nationale constituante, 2e séance du 11 avril 1946, p. 1718. Bendjelloun (1893-1985) fut conseiller générale de Constantine (1931), vice-président du Conseil général jusqu’en 1951 et cosignataire, avec F. Abbas, du Manifeste du peuple algérien (12 février 1943).

[15] . Assemblée nationale, 1ere séance du 20 août 1947, p. 4505 et 4504. Houphouet-Boigny (1905-1993) fonde en 1946 le Parti démocratique de Côte-d’Ivoire puis le Rassemblement démocratique africain. Député de la Côte-d’Ivoire (1946-1958), plusieurs fois ministre sous la Quatrième et la Cinquième Républiques, il devient président de la Côte-d’Ivoire (1960-1993).

[16] . « Nous ne pouvons parler des droits politiques des indigènes, (…) ils sont à peu près inexistants, lit-on dans une brochure de la CGTU publiée en 1928. Les Algériens n’ont ni liberté de parole, ni celle de la presse et d’association. (…) Une infime partie des 6 millions d’indigènes peut voter. » « Code de l’indigénat, code de l’esclavage » in H. Cartier. Comment la France « civilise » ses colonies, Paris, Les nuits rouges, 2006, p. 154. D’après L. Blévis, il y aurait eu entre 3000 et 6000 accessions à la citoyenneté au cours de la période coloniale. Sociologie d’un droit colonial. Citoyenneté et nationalité en Algérie (1865-1947) : une exception républicaine ? Thèse pour le doctorat de science politique, IEP d’Aix-en-Provence, 2004, p. 412. En AOF, on comptait seulement « 2500 citoyens indigènes » pour 15 millions d’habitants à l’exception des quatre communes de Dakar, Saint-Louis, Gorée et Rufisque où les autochtones avaient obtenu la citoyenneté après la Première Guerre mondiale. E. Bleich. « Des colonies à la métropole » in L’esclavage, la colonisation, et après…, sous la dir. de P. Weill et St. Dufoix, Paris, PUF, 2005, p. 458.

[17] . Dès 1903, « l’assimilation » était jugée « nuisible aux intérêts français » par le colonel Azan qui ajoutait : l’égalité politique accordée aux « indigènes » d’Algérie conduirait les « Français » à être « administrés par les Arabes » cependant qu’à terme les premiers seraient « submergés, expulsés [et] anéantis. » Recherche d’une solution de la question indigène en Algérie, Paris, Challamel, 1903, p. 26 et 27. Trente ans plus tard, Marcel Olivier, qui fut gouverneur général de Madagascar (1924-1930) écrit : « Si nous voulons maintenir notre prestige et fortifier notre autorité morale sur nos sujets de couleur, il nous faut d’abord renoncer à poursuivre la chimère d’une assimilation spirituelle totale entre les races. » L’Europe devant le problème colonial, Paris, « La Cause », 1933, p. 23. En 1931, Olivier fut le second du Maréchal Lyautey lors de l’Exposition coloniale internationale de Paris.

[18] . P-Fr. Gonidec. Droit d’outre-mer, op. cit, p. 93. En 1913, Ch. de Lannoy écrivait déjà : le « principe de l’assimilation n’a jamais été appliqué de façon sincère » aux « indigènes » ; dans leur cas, il n’a souvent « fait que déguiser une politique d’assujettissement. » La colonistique…, op. cit. , p. 53.

[19] . M. Rocard. « Le drame algérien. » (Printemps 1957) in Rapport sur les camps de regroupement et autres textes sur la guerre d’Algérie, Paris, Mille et une nuits, 2003, p. 42.

[20] . G. Pervillé, par exemple, traite de « l’échec de l’assimilation de la masse musulmane » avant d’aborder la « politique indigène de Vichy » qui repose, selon lui, sur « l’association contre l’assimilation. » Une telle formulation laisse croire que l’assimilation fut, malgré tout, le propre de la politique coloniale conduite sous la Troisième République cependant que l’association serait caractéristique du régime dictatorial, raciste et antisémite de Vichy. Pour une histoire de la guerre d’Algérie, Paris, Picard, 2002, p. 40 et 51.

[21] . L. de Saussure. Psychologie de la colonisation française, op. cit. , p. 8.

[22] . L. de Saussure. Psychologie de la colonisation française…, op. cit. , p. 41 et 45. « L’homme, ajoute-t-il, est (…) toujours et avant tout le représentant de sa race. » Selon lui, les recherches anthropologiques et archéologiques les plus récentes montrent que les « races n’ont cessé de diverger depuis leur origine » et qu’elles sont « actuellement séparées les unes des autres par des caractères stables (….) qu’elles ne peuvent se communiquer l’une à l’autre… » Idem, p. 33.

[23] . L. de Saussure. Psychologie de la colonisation française…, op. cit. , p. 32 et 66.

[24] . L. de Saussure. Psychologie de la colonisation française…, op. cit. , p. 72.

[25] . Idem, p. 14 et 11.

[26] . Ibidem, p. 163. Cette thèse est également soutenue par J. Harmand, autre disciple de Le Bon, dans son maître livre qui fut longtemps une référence. Lui aussi s’en prend aux « idées révolutionnaires » et à « la propagation de leur utopie » accusées d’avoir gravement nui au développement et à la stabilité de l’empire. Domination et colonisation, op. cit. , p. 18.

[27] . G. Le Bon. Psychologie politique et défense sociale, (1ere édition 1911), Paris, Les amis de G. Le Bon, 1984, p. 23. « Croire, ajoute-t-il, qu’on modifie l’âme d’un peuple en changeant ses institutions et ses lois est resté un dogme que nous aurons à combattre fréquemment dans cet ouvrage. » A l’époque, ce livre fut publié à plus de 19 000 exemplaires. En tant que rapporteur officiel cette fois, Le Bon avait soutenu des analyses semblables au Congrès colonial international de Paris (30 juillet-3 août 1889).

[28] . P. Masson. (1863-1938). Les colonies françaises au début du XXe siècle. Cinq ans de progrès (1900-1905), Marseille, Barlatier, 1906, p. 15.

[29] . P. Giran. Psychologie du peuple annamite. Le caractère national. L’évolution historique, intellectuelle, sociale et politique, préface de E. Aymonier, Paris, E. Leroux, 1904, p. 28. Auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la psychologie des peuples, Giran était administrateur des services civils en Indochine.

[30] . P. Giran. De l’éducation des races. Etude de sociologie coloniale, Paris, Challamel, 1913, p. 9 et 13. Cet ouvrage se présente comme une réfutation scientifique de la politique éducative appliquée aux « indigènes. » Conséquence particulière mais fort nuisible de l’assimilation, selon lui, elle produit des « déclassés » et « des individus dangereux » qui, comparables aux « anarchistes », menacent les fondements de l’ordre colonial. Idem, p. 223.

[31] . P. Giran. Psychologie du peuple annamite…, op. cit. , p. 28. « Le système nerveux, le système musculaire et le système sanguin sont à l’unisson, mais dans un ton exceptionnellement bas : la circulation du sang est lente, les nerfs sont épuisés et les muscles sans ressort » : telles sont, pour l’auteur, les causes physiologiques de l’apathie et de l’indifférence de « l’Annamite. » Idem, p. 64.

[32] . E. Aymonier. « Préface » à Psychologie du peuple annamite, op. cit. , p. 15. Spécialiste de la langue et de la culture khmères, Aymonier (1844-1929) fut capitaine d’infanterie, administrateur en Cochinchine et résidant de France en Annam (1886-1887).

[33] . G. Hardy. « Psychologie et tutelle. » in Chemins du monde. Fin de l’ère coloniale ?, Paris, Editions de Clermont, 1948, p. 48.

[34] . G. Hardy. Nos grands problèmes coloniaux, Paris, A. Colin, 1933, 2eme édition, p. 10. En 1939, s’inspirant de l’œuvre d’André Siegfried qu’il juge « si neuve, si vraie, si prenante », il publie, chez Gallimard, La géographie psychologique. Dans un cours destiné aux étudiants de la Faculté de droit de Paris, Deschamps affirme en 1948 : « L’empire français (…) reflète les tempéraments gaulois et latin, le tempérament individualiste, épris d’aventures du Gaulois, le tempérament juriste du latin. » L’Union française…, op. cit. , p. 5.

[35] . E. Petit. Organisation des colonies françaises et des pays de protectorat, Paris, Berger-Levrault, 1894, tome 1, p. 95. Professeur à l’Ecole coloniale, Petit a publié de nombreux ouvrages sur les colonies françaises.

[36] . L. de Saussure. Psychologie de la colonisation française, op. cit. , p. 30. Pour les adversaires de l’assimilation, ce type d’arguments est un véritable leitmotiv. « Parmi les nations modernes, les Hollandais et les Anglais seuls ont réussi, jusqu’à présent, à imposer leur joug à des peuples asiatiques fort différents d’eux. Ils n’y sont parvenus (…) que parce qu’ils ont su respecter les mœurs, les coutumes et les lois de ces peuples, les laissant en réalité s’administrer eux-mêmes, et bornant leur rôle à toucher une partie des impôts, à pratiquer le commerce et à maintenir la paix » écrivait déjà G. Le Bon en 1888. « L’influence de la race dans l’histoire. », 28 avril 1888, in Immigration, chance ou catastrophe ? Paris, Les amis de G. Le Bon, 1987, p. 33.

[37] . J. Brunhes (1869-1930). Institut colonial international, session de Paris, 17, 18 et 19 mai 1921, p. 154. Professeur au Collège de France, Brunhes fut membre de l’Institut, de l’Académie des sciences morales et politiques et directeur des « Archives de la planète », à partir de 1927.

[38] . E. Burke. (1729-1797). Réflexions sur la Révolution française (1790) suivi de Textes choisis sur la Révolution, trad. de P. Andler, présentation de Ph. Raynaud, Paris, Hachette, 1989, p. 222 et « Discours sur la situation actuelle de la France » (9 février 1790), p. 329. Publié à Paris à 2000 exemplaires, le 29 novembre 1790, ses Réflexions ont connu un succès retentissant comme en témoignent ses onze rééditions en l’espace d’un an. Philosophe et homme politique, Burke siège au Parlement sur le banc des whigs depuis 1766.

[39] . J. Ferry. « Préface » à l’ouvrage de N. Faucon. La Tunisie depuis l’occupation française, Paris, Challamel, 1892 in Discours et opinions, op. cit. , tome 4, p. 529.

[40] . P. Azan. L’armée indigène nord-africaine, (1925), op. cit. , p. 39.

[41] . J. Harmand. Domination et colonisation, op. cit. , p. 18 et 248. Il s’est trouvé des contemporains, rares il est vrai, pour condamner ces conceptions. « La nation qui a proclamé, sinon inventé, les “Droits de l’homme”, a bien des réformes à accomplir dans ses rapports avec les indigènes algériens écrivait Leroy-Beaulieu qui ajoutait : « Ce n’est pas, en effet, des “droits des Français” que parlaient nos pères ; c’est en appliquant les “Droits de l’homme” (…) qu’ils sont arrivés si facilement à ses concilier et les Bretons, et les Flamands et les Alsaciens, et les Corses. (…) Il faut en Algérie reprendre cette noble et utile tradition. » L’Algérie et la Tunisie, (1897), op. cit. , p. 280. Quelques années plus tard, Charles Dumas affirme : « En demandant à la France des Droits de l’homme de les reconnaître pour les indigènes (…) je prétends ne pas avoir fait œuvre de parti, mais bien m’être attaché à la plus haute tradition philosophique de la société moderne. » Libérez les indigènes ou renoncez aux colonies, Paris, Figuière & Cie, 1914, 3eme édition, p. XI. Député socialiste, Dumas fut chargé, en 1913, par son groupe parlementaire de conduire une enquête sur la situation des « indigènes » d’Afrique du Nord.

[42] . F. Eboué. (1884-1944). Politique indigène de l’Afrique Equatoriale Française, 1941, p. 3. D’origine antillaise, Eboué fut diplômé de l’Ecole coloniale, secrétaire général de la Martinique (1932-1934) puis gouverneur de la Guadeloupe en 1936. Il est condamné à mort sous le régime de Vichy. Ses cendres ont été transférées au Panthéon.

[43] . J. Ferry. Le gouvernement de l’Algérie, Paris, A. Colin, 1892, p. 13 et 14. Gouverneur général de l’Algérie (1891-1897), Jules Cambon déclarait devant la Commission sénatoriale d’étude des questions algériennes : « On ne peut songer à administrer un pareil assemblage de peuples comme un département français. L’idée d’assimilation est donc chimérique en soi. » Le gouvernement général de l’Algérie (1891-1897), Paris. E. Champion, 1918, p. 9.

[44] . J. Ferry. Le gouvernement de l’Algérie, op. cit. , p. 61.

[45] . Idem, p. 78 et 79. « Le gouverneur est le dépositaire de notre autorité dans la colonie » écrit le juriste P. Dareste qui ajoute qu’il exerce des pouvoirs militaires, administratifs et judiciaires et dirige les fonctionnaires et les agents du gouvernement. Traité de droit colonial, (1931), op. cit. , p. 78.

[46] . J. Ferry. Le gouvernement de l’Algérie, op. cit. , p. 57.

[47] . J. Ferry. « Préface » à La Tunisie depuis l’occupation française de N. Faucon in Discours et opinions, op. cit. , tome 5, p. 529. Plus tard, R. Maunier écrit des gouverneurs des colonies qu’ils « font tous les métiers », qu’ils « ont toutes fonctions », qu’ils « sont dictateur à plus d’un égard … » Répétitions écrites de législation coloniale, Paris, Le Cours de Droit, 1938-1939, p. 281. Sous la plume de Mona Ozouf, « l’entreprise coloniale » de Ferry, « bien plus soucieuse des droits des indigènes que ne le dit la légende noire », serait l’expression d’une « tension entre unité et liberté. » Jules Ferry, Paris, Bayard, 2005, p. 60. Ou comment la pondération supposée de l’analyse, réputée être au fondement de l’objectivité, soutient ici une entreprise de réhabilitation des orientations impériales du fondateur de l’école laïque et une légende dorée fort éloignée des conceptions de ce dernier.

[48] . Idem, p. 531. Pour souligner l’importance des changements intervenus, Ferry ajoute : « Il est manifeste que nos conceptions et nos méthodes politiques sont en voie de modification sérieuse et profonde. Nous avons mesuré le vide des solutions absolues ; nous avons appris à faire de la bonne politique avec des Constitutions imparfaites. »

[49] . J. Ferry. Le gouvernement de l’Algérie, op. cit. , p. 58. (Souligné par nous.) Ancien président du Conseil et ministre des Finances de 1899 à 1902, Joseph Caillaux (1863-1944) dénonce lui aussi « l’idéologique formule » selon laquelle « l’Algérie est le prolongement de la France » et « qu’ainsi elle doit être administrée comme le département de la Sarthe ou celui de l’Orne. » Préface à Problèmes algériens de M. Ajam, Paris, Larose, 1903, p. VIII.

[50] . L. de Saussure écrit : « Plus [la] constitution mentale [d’un peuple] est différente de celle d’un autre peuple, plus l’application d’institutions d’emprunt sera faussée », moins elles pourront « fonctionner normalement. » Psychologie de la colonisation française…, op. cit. , p. 62.

[51] . P. Dareste. Traité de droit colonial, (1931), op. cit. , p. 233. (Souligné par nous.) De même dans les possessions allemandes comme le note le Dr. Otto Köbner. « L’ensemble des règles énoncées pour le droit privé, le droit pénal, la procédure et l’organisation judiciaire ne sont d’application (…) que pour la population blanche des colonies » écrit-il avant d’ajouter : « relativement à la situation juridique des indigènes et de tous les autres gens de couleur, le droit impérial de rendre des ordonnances est (…) illimité en principe. » « Les organes de législation pour les colonies allemandes. » in Les lois organiques des colonies. Documents officiels précédés de notices historiques, Bruxelles, 1906, t. 3. pp. 341-342.

[52] . J. Chailley-Bert note ainsi : « Aujourd’hui, pour tout homme qui a étudié les questions coloniales, la thèse de l’assimilation est sans valeur et celle de la spécialité de la loi est acceptée par tous les gens compétents, en attendant qu’elle le soit devant l’opinion publique. » Institut colonial international, op. cit. , 1904, p. 78.

[53] . J. Lambert. Cours de législation algérienne, tunisienne et marocaine, Alger, Ferraris, 1949, p.42.

[54] . J. Ferry. Le gouvernement de l’Algérie, op. cit. , p. 58.

[55] . E-L. Guernier. (1882-1973). L’Afrique. Champ d’expansion de l’Europe, Paris, A. Colin, 1933, p. 170 et 173. Ancien membre du Conseil de Gouvernement du Protectorat du Maroc, Guernier fut professeur à l’Institut des Hautes Etudes Marocaines et à l’Institut d’études politiques. Plus tard, il devint membre de l’Académie des sciences d’outre-mer. En 1903, Wahl saluait déjà le « rapport de Ferry sur l’organisation du gouvernement général » et les différentes mesures arrêtées par les autorités métropolitaines. L’Algérie, op. cit. , p. 261.

[56] . Maréchal Lyautey. « Politique du protectorat. » (18 novembre 1920). Lyautey l’africain. Textes et lettres du maréchal Lyautey présentés par P. Lyautey, tome IV (1919-1925), Paris, Plon, 1957, p. 28.

[57] . L. Barthou (1862-1934) cité par E-L. Gautier. L’Afrique. Champ d’expansion de l’Europe, (1933) op. cit. , p. 174. Douze fois ministre, Barthou fut une personnalité politique importante de la Troisième République.

[58] . G. François et H. Mariol. Manuel de législation coloniale, Paris, E. Larose, 1909. p. 15. François est sous-directeur au ministère des Colonies et Mariol rédacteur dans le même ministère. Sous une forme adaptée à la nature de l’ouvrage, ces analyses sont aussi présentes dans un manuel de l’enseignement primaire supérieur. Constatant la grande diversité des autochtones de l’empire parmi lesquels se trouvent des « demi-sauvages » et des « peuples avancés », comme les Annamites, les auteurs soutiennent que le protectorat est « plus économique » et qu’il « heurte moins les sentiments des populations. » P. Hallynck et M. Brunet. Nouveau cours d’histoire. (1935), op. cit. , p. 159.

[59] . En 1948, M. Devèze note : en Tunisie, « le protectorat diminuait pour la France l’effort administratif : une assez petit quantité de fonctionnaires, contrôleurs en général, pouvaient surveiller et orienter l’activité des indigènes. C’était un grand avantage… » La France d’outre-mer…, op. cit. , p. 108. « Pour l’essentiel, les principes régissant le protectorat marocain sont les mêmes » que pour la Tunisie écrit aussi J. Lafon : « fiction de la souveraineté marocaine, installation d’une puissante administration française, réformes dans les secteurs névralgiques des finances et de la justice. » Itinéraires, op. cit. , p. 324. Cf. également. D. Rivet. Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation, Paris, Hachette, 2000.

[60] . Machiavel. Le Prince. Œuvres complètes, Paris, Gallimard la Pléiade, trad. de J. Gohory, présentation de J. Giono, chap. V, p. 302.

[61] . J. Harmand. Domination et colonisation, (1910), op. cit. , p. 160, 163 et 170. (Souligné par nous.) En 1921, Lavergne rend hommage à Harmand qui a su, contre l’assimilation qualifiée « d’idéologie religieuse », élaborer une « méthode politique » nouvelle tenant compte « des différences de races et de milieux. » Les principes des nationalités et les guerres, op. cit. , p. 139.

[62] . Analyses également défendues par le juriste Le Fur qui écrit : le protectorat « est mieux accepté des indigènes que l’annexion pure et simple, parce qu’il comporte le maintien, au moins théorique, d’une certaine autonomie. De plus, le protectorat apparaît comme beaucoup plus pratique et économique que l’annexion, par le fait même que l’administration locale y est maintenue », qu’elle « coûte évidemment beaucoup moins que l’introduction à grands frais d’une administration analogue à celle de la métropole. » L. Le Fur. Précis de droit international public, op. cit. , § 227, p. 109.

[63] . A. Billiard. A. Politique et organisation coloniales (principes généraux), Paris, Giard&Brière, 1899, p. 5.

[64] . M. Delafosse. (1870-1926). Participation élargie des colons européens et des indigènes à la confection des règlements locaux, Marseille, Barlatier, 1922, p. 4. 7 et 8. Gouverneur honoraire des colonies, professeur à l’Ecole coloniale et à l’Ecole nationale des langues orientales, Delafosse fut également membre du Conseil supérieur des colonies. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages considérés alors comme des classiques. En ce qui concerne le problème, tant débattu à l’époque, de la représentation politique des « indigènes », Delafosse affirme : « le système adopté » doit s’écarter « le moins possible des coutumes traditionnelles antérieures à notre intervention. » Idem, p. 5.

[65] . A. Sarraut. Grandeur et servitudes coloniales…, op. cit. , p. 116. Passage cité par le ministre belge des Colonies, Paul Crokaert, pour soutenir la politique de son pays au Congo et condamner l’assimilation. « Fallait-il faire table rase de toutes les institutions indigènes pour installer ex adrupto l’armature sociale et juridique des Européens du XXe siècle ? Nous nous sommes bien gardé de pareille sottise » affirme-t-il. « Introduction » à Corpus Juris belgici. Droit colonial, Bruxelles, Editions E. Picard, 1932, t. 1, p. 13.

[66] . Argument depuis longtemps employé par les adversaires de l’assimilation qui, non contents de la rejeter sur le plan juridique, la condamne aussi sur le plan éducatif. « De même qu’il faut à un estomac la nourriture spéciale qui convient à l’âge et à l’espèce, de même à un cerveau il faut une nourriture appropriée au degré de développement auquel il est parvenu. Or, il est incontestable que le cerveau des populations orientales n’est pas arrivé à un degré qui lui permette de recevoir, sans indigestion cérébrale, notre nourriture intellectuelle. » Dr. Poitou-Duplessy. Congrès colonial international de Paris, Paris, Challamel, 1889, p. 81. En 1931, Sarraut soutient : « les hautes spéculations scientifiques sont un vin capiteux qui tourne facilement les têtes. Certains tempéraments n’offrent aucune résistance aux excitants… » Conséquence pratique de cette proposition générale : la nécessaire « limitation de la collation des grades universitaires supérieurs à une élite [indigène] sévèrement choisie. » Grandeur et servitude coloniales…, op. cit. , p. 153.

[67] . A. Sarraut. Grandeur et servitude coloniales, op. cit. , p. 166-167 et 171.

[68] . Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946.

[69] . J. Lambert. Cours de législation algérienne, tunisienne et marocaine, op. cit. , p. 97 et 95. Il salue l’action du député Viard qui, par ses interventions décisives à l’Assemblée nationale, a permis d’éviter « cette monstruosité : l’application de plein droit à l’Algérie des lois métropolitaines relatives à la détermination des crimes, délits et contraventions, à la fixation des peines, à la procédure et à l’organisation judiciaire en matière civile et pénale. » Idem. A part « la législation criminelle, le régime des libertés publiques et l’organisation politique et administrative, le principe de spécialité demeure la règle sous la Quatrième République comme en témoigne l’article 72 de la Constitution. « En toutes autres matières, la loi française n’est applicable dans les territoires d’outre-mer que par disposition expresse ou si elle a été étendue par décret aux territoires d’outre-mer après avis de l’Assemblée de l’Union. » Titre VIII, « De l’Union française », section II, art. 72. (Souligné par nous.)

[70] . P-O. Lapie. « Expérience africaine. » in Chemins du monde…, (1948), op. cit. , p. 114-115. (Souligné par nous.) Parmi les recommandations de la Conférence de Brazzaville (1944), on lit ceci : « Les fins de l’œuvre de civilisation accomplie par la France dans les colonies écartent toute idée d’autonomie, toute possibilité d’évolution hors du bloc français de l’empire ; la constitution éventuelle, même lointaine, de self-governments est à écarter. » Cité par Ch.-R. Ageron. « De Gaulle et la Conférence de Brazzaville. » in L’entourage de De Gaulle, op. cit. , p. 249. (Souligné par nous.)

[71] . B. Lavergne. Une révolution dans la politique coloniale de la France…, op. cit. , p. 40. Inspecteur général de l’Instruction publique et professeur de philosophie, A. Bridoux écrit dans son manuel de morale publié en 1946 : « les peuples colonisés (…) demeuraient incapables de gouverner et d’administrer, d’assurer l’ordre et la sécurité de leur pays, d’utiliser leurs ressources naturelles et de les faire entrer dans le circuit mondial. » Morale, Paris, Hachette, 1946, p. 221. Merci à O. Revault d’Allonnes de m’avoir fait découvrir cet ouvrage.

[72] . A. Césaire. « L’impossible contact. » in Chemins du monde, (1948), op. cit. , p. 107. L’essentiel de cette contribution est développé quelques années plus tard dans Le discours sur le colonialisme publié en 1955.

[73] . P. Azan. Recherche d’une solution de la question indigène en Algérie, Paris, A. Challamel, 1903, p. 25 et 28. A l’époque, ces analyses sont banales. Fouillée affirme ainsi : « lorsqu’un homme descend d’une famille de race inférieure, dépourvue de toute culture ancestrale, il est généralement impossible de l’élever du premier coup au-dessus d’un certain niveau. (…) Voulez-vous (…) arriver aux notions les plus abstraites, aux combinaisons de logique ou d’invention scientifique, le développement s’arrête. » Tempérament et caractère selon les individus, les sexes et les races, op. cit. , p. 334-335.

[74] . G. Le Bon. « De l’influence de l’éducation et des institutions européennes sur les populations indigènes des colonies. », (1889), in Congrès colonial international, op. cit. , p. 58.

[75] . Bien que critique, P-A. Sorokin, consacre un chapitre entier aux partisans de « l’Ecole géographique » emmenés par Ellsworth Huntington dont l’ouvrage – Civilization and climate – est, en 1935, une référence mondialement connue. P-A. Sorokin. Les théories sociologiques contemporaines, trad. de R. Verrier, Paris, Payot, 1938, p. 143-149. Le livre de Sorokin (1889-1968), célèbre professeur de sociologie à Harvard, est un classique traduit en sept langues. En France, les analyses de Huntington ont inspiré les travaux d’André Missenard, spécialiste des climats et rapporteur auprès de l’organisation d’hygiène de la Société des nations. En 1937, il publie L’homme et le climat préfacé par le prix Nobel de médecine Alexis Carrel. Comme son maître à penser, Missenard écrit : « les zones de civilisation coïncident exactement avec les zones de stimulation du climat », c’est-à-dire avec les zones tempérées. A contrario, on apprend que « la grande chaleur des tropiques diminue l’activité de l’esprit » ce qui explique, selon lui, le faible niveau de développement des peuples et des contrées concernés. L’homme et le climat, Paris, Plon, 1937, p. 202 et 181. Thèse classique déjà présente chez P. Giran, par exemple, lorsqu’il étudie la psychologie de « l’Annamite. » « La dépression considérable produite dans l’organisme par l’action de la chaleur et de l’humidité (…) se traduit par une invincible torpeur, par l’horreur de tout effort pénible, physique ou intellectuel » affirme-t-il. Psychologie du peuple annamite…, (1904), op. cit. , p. 64.

[76] . Dr. Fr. Jauréguiberry. Les Blancs en pays chauds. Déchéance physique et morale, Paris, Maloine & Fils, 1924, p. 60. S’inspirant des théories de Darwin et des thèses de Le Bon, Fouillée affirme : en raison de « la loi de régression », les « croisements » entre races très différentes ont pour conséquence de « ramener à la surface les traits inférieurs souvent disparus. » Tempérament et caractère…, op. cit. , p. 341. Dans une conférence publique soutenue par l’Union coloniale, J-B. Malon déclare, après avoir condamné le mariage et le concubinage mixtes : « Ah ! non, je ne saurais encourager la reproduction des métis franco-indochinois ! » « Ils passent (…) pour posséder les vices des deux races et non leurs qualités. » « Conseils à ceux qui veulent s’établir en Indo-Chine. » in Préparations aux carrières coloniales, préface de J. Chailley-Bert, Paris, Challamel, 1904, p. 162

[77] . Dr. Fr. Jauréguiberry. Les Blancs en pays chauds. Déchéance physique et morale, op. cit. , p. 51. Pour l’auteur, cette séparation est « un principe fondamental » et le « secret » de la réussite de la colonisation britannique. Aussi faut-il l’appliquer dans les possessions françaises pour restaurer l’autorité de « l’Européen » que les « indigènes » doivent considérer comme le « sahib. » Idem, p. 56.

[78] . A. Pichot distingue deux formes d’eugénisme. L’un est « négatif » – c’est celui défendu par Jauréguiberry, notamment - ; il a pour fin d’empêcher une dégénérescence annoncée. L’autre est « positif » ; il consiste à « améliorer la société en encourageant la reproduction des individus « supérieurs », voire en l’organisant. Ces qualificatifs ne valent pas condamnation dans un cas, approbation dans l’autre ; il s’agit uniquement de penser différents types d’eugénisme susceptibles d’être mis en œuvre de façon complémentaire parfois. La société pure. De Darwin à Hitler, Paris, Flammarion, 2001, p. 159.

[79] . V. Spielmann. (1866-1938). En Algérie. Le centenaire au point de vue indigène, Alger, Editions du Trait-d’Union, 1930, p. 27. Cet ouvrage comporte un avertissement ainsi rédigé : « Etant donné que nos éditions sont interdites et saisies au Maroc, étouffées en Algérie-Tunisie, nous prions nos amis de vouloir bien les faire connaître à leurs relations. » Cette information en dit en long sur la liberté d’expression dans ces trois colonies françaises. Journaliste, fondateur de plusieurs journaux en Algérie dont Le Trait d’Union en 1923, Spielmann fut militant du Parti communiste. Sans doute exclu en 1926, il participe à la Fraternité algérienne de l’Emir Khaled dont il a publié, deux ans auparavant, un texte important. Parmi les revendications de l’Emir présentées sous la forme d’une lettre ouverte adressée au président du Conseil, Edouard Herriot, il y a celles-ci : « Application aux indigènes des lois sociales et ouvrières ; Liberté absolue pour les ouvriers indigènes de toutes catégories de se rendre en France. » La situation des musulmans d’Algérie, Alger, Editions du Trait-d’Union, 1924, p. 23. A propos de la liberté de la presse dans les colonies, Albert de Pourvouville écrit dans un rapport présenté à l’Institut colonial international : « Ce droit, qui serait intangible dans une métropole, peut être, dans un pays soumis au régime des décrets, à chaque instant modifié ou restreint et même, dans certains cas, supprimé. » Institut colonial international, 1924, op. cit. , p. 189. Qu’en termes clairs, ces choses là sont dites.

[80] . « Code de l’indigénat, code d’esclavage. », (1928), in H. Cartier. Comment la France « civilise » ses colonies, op. cit. , p. 152.

[81] . Décret du 24 avril 1928 relatif à « l’émigration » et à la « circulation des indigènes en Afrique occidentale française. » Annuaire de documentation coloniale comparée, 1928, vol. 2, p. 412. Cf. également J. Ninine. La main-d’œuvre dans les colonies françaises, Paris, Jouve&Cie Editeurs, 1932, p. 87. L’auteur de cette thèse de droit confirme que les premières dispositions citées s’appliquent à tous les autochtones y compris les citoyens « indigènes » des « communes libres » de Dakar, Rufisque, Gorée et Saint-Louis.

[82] . Décret du 1er mars 1927 « portant réglementation de l’émigration des indigènes du Togo. » idem, p. 642.

[83] . G. Garros. Forceries humaines, Forceries humaines, Paris, A. Delpeuch, éditeur, 1926, p. 54. Il cite le programme de Bui Quang Chieu, chef du Parti constitutionnaliste indochinois en 1926, qui exigeait, entre autres, « la liberté de voyager. » Idem, p. 167. Garros avait été directeur du Moniteur des Provinces publié à Saigon. Le livret doit comprendre la photographie de son titulaire, son état civil, l’adresse de ses parents, la liste des établissements scolaires fréquentés, les diplômes obtenus et l’adresse du correspondant en France. Hô Chi-Minh. Le procès de la colonisation française, (1925), présenté par Alain Ruscio, Paris, Le temps des cerises, 1998, p. 120.

[84] . A. Viollis. (1870-1950). Indochine S. O. S, (1935), préface de Fr. Jourdain, Les Editeurs français réunis, 1949, p. 128. La première édition avait été préfacée par André Malraux.

[85] . F. Challaye (1875-1967). Souvenirs sur la colonisation, Paris, Librairie Picart, 1935, p. 112. Philosophe et ami de Péguy, Challaye s’opposa très tôt à la politique coloniale de la Troisième République. Alain, André Gide et Romain Rolland saluèrent la publication de cet ouvrage et le courage de son auteur. Critiquant lui aussi ces dispositions, L. Werth écrit : « le système, est d’empêcher les jeunes annamites de connaître le ferment d’Europe. » Cochinchine, (1926), op. cit. , p. 118. En Nouvelle-Calédonie, la réglementation est plus stricte encore puisque les tribus « sont cantonnées dans des territoires délimités administrativement, d’où il est même défendu de sortir aux femmes et aux filles. » P. Dareste. Traité de droit colonial¸ (1931), op. cit. , p. 188.

[86] . Décret du 22 mars 1930 du gouverneur de l’Erythrée, Annuaire de documentation coloniale comparée, op. cit. , 1930, vol. 1, p. 408.

[87] . Art. 5 du décret du 5 décembre 1933 relatif aux « circonscriptions indigènes. » Idem, 1933, vol. 1, p. 120. A la même époque, des dispositions voisines existent dans l’Union Sud-Africaine où les « Noirs » doivent disposer d’un « pass ou licence de déplacement » pour voyager à l’intérieur du pays. R. Darson. « La “barre de couleur” en Afrique australe. » in Outre-Mer, n°2, juin 1936, p. 140. De ce point de vue, le régime d’Apartheid établi par la suite n’a rien inventé. Enfin, « dans les possessions allemandes, nous voyons des restrictions analogues venir limiter, sinon complètement l’interdire, l’émigration des indigènes » constate A. Duchêne en 1900. « Le problème actuel de la main-d’œuvre dans les colonies. » in Congrès international colonial, op. cit. , p. 564.

[88] . P. Azan. « L’armée d’Afrique. » in Une œuvre française, (1929), op. cit. , p. 48-49. (Souligné par nous.) Dans la même publication, E. F. Gautier écrit : « On ne se représente pas l’abîme entre l’Occident et l’Orient. On croit souvent qu’il y a une simple différence de catéchisme entre le musulman et le chrétien. En réalité, conception de la famille, de l’Etat, du juste et de l’injuste, constitution même du cerveau, tout de part et d’autre a été modelé différemment par des millénaires d’histoire divergente. » Idem, p. 285. Gautier (1864-1940) fut attaché à l’état-major de Gallieni en 1897 à Madagascar et professeur à l’Ecole des lettres d’Alger. En 1937, les travailleurs « indigènes » d’Algérie présents en France sont estimés à « 70 000 » par R. Lespès qui soutient que leur « séjour » altère « leur santé » et « leur moralité. » Pour comprendre l’Algérie, Alger, 1937, p. 35. Ce livre exprime un point de vue partagé par les autorités coloniales puisqu’il fut publié sous les « auspices du gouverneur général de l’Algérie. »

[89] . Le thème de l’envahissement de l’Europe et des Etats-Unis par le « flot montant des peuples de couleur » est classique. Il a été popularisé, entre autres, par Stoddard qui écrivait dans l’ouvrage grâce auquel il est devenu célèbre : « l’immigration de couleur est un péril universel qui menace chaque partie du monde blanc. » T. L. Stoddard (1883-1950). Le flot montant des peuples de couleur contre la suprématie mondiale des blancs (1920), trad. de A. Doysié, Paris, Payot, 1925, p. 259.

[90] . P. Even. « Préface » à Traité de l’immigration et de la greffe inter-raciale de R. Martial. Paris, Larose, 1931. Martial estime aussi que le « séjour » des « exotiques » en France augmente leurs « défauts » ce qui est « source de nouvelles difficultés. » Idem, p. 282-283. Il fut directeur municipal puis directeur départemental d’Hygiène, adjoint technique des armées, directeur des services d’hygiène de la ville de Fez, membre de la Société d’hygiène et de médecine publiques, chargé de cours sur l’immigration à l’Institut d’hygiène de la Faculté de médecine de Paris. Sous le régime de Vichy, il devient co-directeur de l’Institut d’anthroposociologie avec le professeur de droit Joseph Saint-Germès qui sera, en 1949, l’un des fondateurs de la Revue de psychologie des peuples.

[91] . B. Larbiou. « René Martial, 1873-1955. De l’hygiénisme à la raciologie, une trajectoire possible. » Genèses, n°60, septembre 2005, p. 111.

[92] . R. Martial. Traité de l’immigration …, op. cit. , p. 224.

[93] . R. Martial. La race française, Paris, Mercure de France, 1934, p. 323.

[94] . R. Martial. Race, hérédité, folie. Etude d’anthropo-sociologie appliquée à l’immigration, Paris, Mercure de France, 1938, p. 143 et 187. L’auteur a placé en exergue de cet ouvrage la phrase suivante : « Tant que les qualités héréditaires de la race sont intactes, la force et l’audace de leurs ancêtres pourront se réveiller chez les hommes modernes. Sont-ils encore capables de le vouloir ? » Il s’agit d’une citation extraite du livre L’homme, cet inconnu d’Alexis Carrel, prix Nobel de médecine et partisan de l’eugénisme.

[95] . Cf. P. Weil. La France et ses étrangers, Paris, Calmann-Lévy, 1991 et, plus récemment, Liberté, Egalité, discriminations, Paris, Grasset, 2008, A. Spire. Etrangers à la carte. L’administration de l’immigration en France (1945-1975), Paris, Grasset, 2005 et G. Noiriel. Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle). Discours publics, humiliations privées, Paris, Fayard, 2007.

[96] . Cf. par exemple, le chapitre IV, intitulé « L’immigration pendant la guerre », qui comprend une sous-partie consacrée à la main-d’œuvre coloniale et chinoise. G. Mauco. Les étrangers en France. Leur rôle dans les activités économiques, Paris, A. Colin, 1932, p. 69 et suiv. Considéré comme l’un des meilleurs spécialistes des questions migratoires, Mauco devient, en 1935, secrétaire général du Comité français de la population. Sur ce sujet précis, cf. L. Dornel. « Les usages du racialisme. Le cas de la main-d’œuvre coloniale en France pendant la Première Guerre mondiale. » Genèses, n°20, 1995, pp. 48-72. Et plus généralement, E. Savarese. Histoire coloniale et immigration, Paris, Séguier, 2000.

[97] . G. Mauco. Les étrangers en France…, op. cit. p. 556 et 558. (Souligné par nous.)

[98] . Idem, p. 490. S’appuyant sur l’expérience de la Première Guerre mondiale, Mauco soutient que « la venue de Nègres, de Chinois, d’Indiens, d’Arabes avait déjà permis de constater dans les hôpitaux les dangers de l’introduction de ces populations exotiques. »

[99] . Agrégé d’histoire, professeur de géographie économique à la Faculté des lettres de Paris, Demangeon (1872-1940) est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés et de plusieurs manuels de géographie pour l’enseignement secondaire.

[100] . Jusqu’en 1943, Mauco collabore à la revue xénophobe, raciste et antisémite L’Ethnie française dirigée Georges Montandon qui fut nommé professeur d’ethnologie à l’Ecole d’anthropologie en 1933 puis directeur de l’Institut d’études des questions juives et ethnoraciales sous l’Occupation. A la Libération, Mauco devient secrétaire général du Haut comité de la population et de la famille créé auprès du gouvernement provisoire. Il a exercé cette responsabilité jusqu’en 1970.

[101] . G. Mauco. Les étrangers en France…, op. cit. , p. 485 et 523. L’inquiète aussi la présence de nombreux Juifs étrangers. Rue Pavé par exemple, des « enfants bruns, nerveux, aux yeux ardents animent les vieilles demeurent et ajoutent à l’impression de vie fébrile et inquiétante qui se dégage de ces milieux. » Idem, p. 347. L’auteur n’est pas seulement raciste, il est aussi, comme nombre de ses contemporains alors, antisémite ce qui aide à mieux comprendre sa collaboration ultérieure à l’Ethnie française.

[102] . En 1938, l’élu communiste Léon Mauvais déclare au Conseil général de la Seine : « Je dois (…) dire qu’il s’est trouvé des Arabes qui sont venus se plaindre de ce qu’on les obligeait à se rendre à cet hôpital franco-musulman et qu’on avait pas voulu les admettre dans les hôpitaux de Paris. » Cité in 1935-2005. L’hôpital Avicenne : une histoire sans frontières, Musée de l’Assistance publique, Paris, 2005, p. 14. Député et conseiller municipal de Paris de 1935 à 1939, Mauvais (1902-1980) fut membre du Bureau politique du PCF de 1945 à 1964.

[103] . A. Beaud cité par O. Depont. Les Berbères en France. L’hôpital franco-musulman de Paris et du département de la Seine, Lille, Douriez-Bataille, 1937, p. 122.

[104] . Congrès colonial français de 1905, op. cit. , p. 314. (Souligné par nous.)

[105] . Edmond et Etienne Sergent. « « Hygiène de l’Afrique septentrionale. » in A. Chantemesse et E. Mosny. Hygiène coloniale, Paris, Baillière & Fils, 1907, p. 183. Le premier était préparateur à l’Institut Pasteur de Paris, le second médecin colonial. Sur l’Indochine, cf. Dr. Simond. « Hygiène de l’Indochine », idem, p. 474. 28 ans plus tard, au Cambodge, A. Viollis constate que « l’assistance médicale est insuffisante » et « mal organisée » puisqu’il y a « 160 000 indigènes pour un seul médecin. » Indochine S. O. S, op. cit. , p. 72. Contrairement à la légende dorée de la colonisation, la “couverture médicale” de l’empire est toujours demeurée très faible. Dans un « rapport fait au nom de la Commission des finances » de l’Assemblée nationale « chargée d’examiner le projet de loi portant fixation du budget général de l’exercice 1933 », le député de la Drôme, Léon Archimbaud (1880-1944) livre les chiffres suivants : 419 médecins en Indochine pour 20 millions d’habitants, 299 en A. O. F pour 13 451 603 d’habitants, 154 en A. E. F pour 3 196 979 d’habitants, 14 au Togo pour 750 065 d’habitants. A titre de comparaison, il y avait, à la même époque, 28 000 médecins pour 40 millions d’habitants en métropole. Annuaire de documentation coloniale comparée, 1932, vol. 2, p. 27. Spécialiste des affaires impériales, Archimbaud a publié plusieurs ouvrages sur les possessions françaises. Quelques années plus tôt, le Dr. Lasnet, médecin inspecteur général, estimait qu’il y avait environ 1 médecin pour 1700 habitants en métropole et 1 pour 60 000 dans les colonies. Quant aux objectifs de la médecine coloniale, le même précise : « il ne s’agit pas de soigner tous les malades » mais il faut des médecins en « nombre suffisant pour traiter les malades européens ainsi que les cas graves, et surtout pour encadrer la masse d’exécution représentée par les indigènes. » « La situation sanitaire aux Colonies. » Rapport présenté à l’Académie des sciences coloniales. Compte-rendu des séances, op. cit. , t. XIV, 1929-1930, p. 494. (Souligné par nous.)

[106] . H. Aubin. « L’assistance psychiatrique indigène aux colonies. » in Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française, XLIIeme session, Alger 6-11 avril 1938, Paris, Masson, 1938, p. 29. Aubin est alors médecin-commandant des troupes coloniales. Sur le Maroc, cf. l’intervention du Dr. Pierson de Casablanca, idem, p. 188. Dans ce protectorat, une telle pratique est ancienne ; elle remonte à Lyautey et elle est consignée dans un document officiel préfacé par ses soins. On y apprend que « le principe de la séparation des Européens et des indigènes » s’applique pour les hospitalisations. C’est ainsi qu’un « grand hôpital civil, pour Européens » fut construit à Casablanca. Rapport général sur la situation du protectorat du Maroc au 31 juillet 1914, établi par les services de la Résidence général sous la direction de M. le général Lyautey, Rabat, 1916, p. 190-191. A Libreville, Marcel Homet constate l’existence d’un hôpital « européen » et d’un autre « indigène » dépourvu de tout matériel moderne. Congo. Terre de souffrances, Paris, Aubier-Montaigne, 1934, p. 132 et 151. « Vieux colon africain », comme il l’écrit de lui-même, Homet a publié plusieurs ouvrages sur l’Afrique noire.

[107] . Le mot est apparu au début du XIIIe siècle. Il désigne alors l’espace « d’une lieue autour d’une ville où s’exerçait le droit de ban. » Nouveau dictionnaire étymologique et historique par A. Dauzat, J. Dubois, H. Mitterand, 4e édition, Paris, Larousse, 1985, p. 70.

[108] . 1935-2005. L’hôpital Avicenne : une histoire sans frontières, op. cit. , p. 7. Idem. Messali Hadj (1898-1974) est alors dirigeant de l’Etoile nord-africaine. En 1937, il fonde le Parti du peuple algérien puis le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques en 1946. Ouvert à tous en 1945, l’hôpital de Bobigny n’a été rattaché à l’Assistance publique qu’en 1961. A propos de la situation des colonisé-immigré, Paul Rivet, Paul Langevin, Alain et Marc Casati affirment en 1936 : « On cherche à empêcher le plus possible les contacts entre indigènes de diverses régions, et entre indigènes et Français de France. » « On craint l’éveil de l’esprit critique par la comparaison du régime imposé à la colonie et du régime libéral et démocratique de France. » Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. La France en face du problème colonial, op. cit, p. 40.

[109] . O. Depont. Les Berbères en France. L’hôpital franco-musulman de Paris…, op. cit. , p. 3 et 4. (Souligné par nous.)

[110] . « L’humiliation et la discrimination raciale ne datent pas d’aujourd’hui. Elles ont été les instruments du régime écrit Ferhat Abbas. Cela est parfaitement connu, et personne ne se pose plus de question. Ni l’Européen qui n’a jamais caché ce qu’il voulait, ni l’Algérien qui a toujours su à quoi s’en tenir. » La nuit coloniale, Paris, Julliard, 1962, p. 44. (Souligné par nous.) Homme politique, journaliste et écrivain, Abbas (1899-1985) publie Le Jeune Algérien en 1931 puis fonde l’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA) en avril 1946. Premier président du Gouvernement provisoire de la République algérienne, il est élu à la présidence de l’Assemblée nationale après l’indépendance en 1962. Cf. également, A. Sayad. La double absence : des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, préface de P. Bourdieu, Paris, Seuil, 1999.

[111] . S. Weil. « Ces membres palpitants de la patrie… », [Vigilance, n°63, 10 mars 1938], in Œuvres complètes, II, op. cit. , p. 143 et 140. Très critique à l’égard de la colonisation française, ses nombreux articles en témoignent, l’auteure estime cependant qu’il n’est pas « question de faire des colonies, tout à coup, des Etats indépendants. Une telle métamorphose serait sans doute sans lendemain ; de toute façon, aucun gouvernement français, de quelque parti qu’il se réclame, n’y songerait. » « Les nouvelles données du problème colonial dans l’empire français », [Essais et combats, n°2/3, décembre 1938], idem, p. 149. En Algérie, « la loi sur les allocations familiales a été appliquée (…) avec neuf ans de retard sur la métropole », et c’est le régime de Vichy qui a procédé à cette réforme en 1941. A. Mercier. Contribution à l’étude des réformes politiques, sociales et économiques en faveur des musulmans français d’Algérie, Alger, Imprimerie officielle, 1944, p. 10. Député de Paris, l’auteur fut vice-président de l’Assemblée consultative provisoire. Plus généralement, ce sont toutes les « lois d’assistance sociale » qui sont ignorées dans cette colonie constatait déjà M. Viollette en 1931. L’Algérie vivra-t-elle ? Notes d’un ancien Gouverneur Général, Paris, Alcan, 1931, p. 138.

[112] . S. Weil. « Qui est coupable de menées antifrançaises », (1938), [projet d’article], in Œuvres complètes, II, op. cit. , p. 136. V. Spielmann fait un constat identique pour l’Algérie. « L’indifférence des organisations ouvrières pour les questions indigènes est grande. » « Consulte[z] la collection du « Cheminot » et des autres organes syndicalistes, depuis huit ans, et vous trouverez très peu, sinon pas du tout, d’interventions en faveur des travailleurs indigènes. » En Algérie…, (1930), op. cit. , p. 27.

- L’exception est la règle

A partir de 1924, les « Musulmans » français sont donc passés d’une situation, où ils avaient la possibilité de se déplacer librement entre l’Algérie et la métropole, à une autre où ils ont été soumis à de nombreuses restrictions dans un contexte marqué par un emballement réglementaire certain qui ne s’est pas limité à cette seule colonie puisqu’il a affecté le sort de millions de colonisés. Cet emballement témoigne des craintes éprouvées par les dirigeants de la Troisième République et de leur désir de conjurer au plus vite les menaces qu’ils disent être liées à la présence de ces immigrés, « sujets » ou « protégés » français. Se découvrent ainsi le racisme fait droit, puisque ce dernier sanctionne les représentations dominantes que l’on sait en même temps qu’il les valide en contribuant à leur induration institutionnelle, sociale et politique, et le racisme d’un droit dont le caractère discriminatoire est établi puisqu’il n’est opposable qu’aux autochtones d’Algérie, d’Afrique et d’Asie identifiés à partir de leurs caractéristiques psycho-raciales. Cette situation fut dénoncée par le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes qui constatait : pour « les indigènes, les libertés sont lettre morte. La liberté d’aller et venir dans la colonie même, celle d’en sortir, dépendent de la fantaisie de l’administration » et de « gouverneurs » qui se conduisent comme de « véritables potentats » car ils échappent « au contrôle des ministres » et du « pouvoir central.[[. Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. La France en face du problème colonial, op. cit. , p. 29. « Les organisations antifascistes (…) se chargent, par leur attitude à l’égard des colonies, d’une honte ineffaçable » écrit Simone Weil en 1938. « Y a-t-il beaucoup d’hommes, parmi les militants ou les simples membres de la SFIO et de la CGT, qui ne s’intéressent pas beaucoup plus au traitement d’un instituteur français, au salaire d’un ajusteur français, qu’à la misère atroce qui fait périr de mort lente les populations d’Afrique du Nord ? » « Qui est coupable de menées antifrançaises ? », [Projet d’article], in Œuvres complètes, II, op. cit. , p. 136.

[113] . A. Girault. Principes de colonisation et de législation coloniale, op. cit. , p. 448. En 1927, la « liberté de voyage absolue pour la France et l’étranger » faisait partie des revendications défendues par l’Etoile nord-africaine de Messali Hadj. Cité par B. Stora. Histoire de l’Algérie coloniale (1830-1954), Paris, La Découverte, 1999, p. 119. Après la Seconde Guerre mondiale, le principe du cautionnement est repris dans l’ordonnance du 2 novembre 1945 (art. 5-2°) opposable aux étrangers désireux de séjourner en France quel que soit le motif – touristique, familial ou professionnel – de leur visite. Fr-J. Laferrière. Droits des étrangers, Paris, Dalloz, 2000, p. 52.

[114] . Cf. M. Kessous. La vérité sur le malaise algérien, préface du Dr. Bendjelloul, président de la Fédération des élus indigènes du département de Constantine, Bone, 1935, p. 71. Dénonçant cette mesure discriminatoire, et bien d’autres encore, l’auteur demande leur abrogation. Plus tard, F. Luchaire note que la liberté de circulation n’a jamais été complètement assurée puisque « l’entrée dans certaines colonies » est demeurée subordonnée « soit à un emploi, soit à la consignation de la somme nécessaire au voyage de retour. » Manuel de droit d’Outre-Mer, op. cit. , p. 147.

[115] . L. Chevalier. « Principaux aspects du problème de l’immigration » (1944) in Les travaux du Haut comité consultatif de la population et de la famille, INED, travaux et documents, cahier n°1, Paris, PUF, 1946, p. 13. Favorable à la sélection de ces immigrés, il entend préserver ainsi « l’humanité française » dans un contexte où le pays ne « tient pas à laisser abâtardir un héritage moral, intellectuel et physique qui est plus que jamais son principal bien. » Idem, p. 16.

[116] . R. Sanson. « Les travailleurs nord-africains de la région parisienne. » in Les travaux du Haut comité consultatif de la population et de la famille, op. cit. , p. 179 et 192. Le 15 mai 1948, dans une lettre adressée au ministre de l’Intérieur, le préfet Léonard s’élève lui aussi contre la nouvelle liberté de circulation accordée aux « Arabes. » « La question se pose de savoir s’il est opportun de laisser venir dans la région parisienne un nombre toujours croissant d’indigènes que le désœuvrement conduit à vivre de rapine et d’expédients. Il semble que l’on pourrait limiter en droit aux seuls travailleurs nantis d’un contrat de travail régulier et dont le logement serait assuré le droit d’aller et de venir. » Cité par E. Blanchard. « La dissolution des Brigades nord-africaines de la préfecture de police : la fin d’une police d’exception pour les Algériens de Paris (1944-1953) ? » in Bulletin de l’institut d’histoire du temps présent, n°83, premier semestre 2004, p. 79.

[117] . L. Chevalier. Le problème démographique nord-africain, (1947), op. cit., p. 209 et 150. Le nombre de « Nord-Africains » présents en France est estimé à 50 000 en 1946 et à 400 000 en 1952.

[118] . R. Debré et A. Sauvy. Des Français pour la France, le problème de la population, Paris, Gallimard, 1946, p. 126 et 232.

[119] . R. Debré et A. Sauvy. Des Français pour la France…, op. cit. , p. 227-229.

[120] . H. Deschamps. L’Union française…, op. cit. , p. 264 et 265. « Pensant endiguer l’immigration nord-africaine, le gouvernement a incité l’Assemblée algérienne à adopter la Sécurité sociale » affirme J. Saint-Germès. « Cette dernière » a donc fait l’objet « d’un arrêté du gouverneur en date du 10 juin 1949 » soit 4 ans après son instauration en métropole. Voilà qui éclaire d’un jour singulier les mobiles qui ont poussé les autorités françaises à s’engager avec retard dans cette voie. Economie algérienne, Alger, La maison des livres, 1950, p. 321. Professeur à la Faculté de droit d’Alger, Saint-Germès fait partie, aux côtés de A. Siegfried, E. Gilson, Ch. Rist et M. Laignel-Lavastine, des fondateurs de la Revue de psychologie des peuples en 1949.

[121] . Parmi beaucoup d’autres possibles, citons ce passage exemplaire : « Le primitivisme » a « des assises (…) plus profondes et nous pensons même qu’il doit avoir son substratum dans une disposition particulière sinon de l’architectonie, du moins de la hiérarchisation “dynamique” des centres nerveux. Nous avons émis l’hypothèse qu’il pouvait s’agir d’une certaine fragilité des intégrations corticales, laissant libre jeu à la prédominance des fonctions diencéphaliques. Ainsi pourrait s’expliquer la fréquence de l’épilepsie, de l’hystérie, des syndromes mimiques grossiers, des états d’agitation psycho-motrice. » Jean Sutter et Antoine Porot. « Le “primitivisme” des indigènes Nord-Africains. Ses incidences en pathologie mentale. », Sud médical et chirurgical, 15 avril 1939, p. 18. Célèbre professeur de psychiatrie à la faculté d’Alger pendant plus de 30 ans et expert auprès des tribunaux pour lesquels il a rédigé de nombreux rapports, Porot (1876-1965) avait été chef de clinique à la Faculté de médecine de Lyon puis médecin à l’hôpital français de Tunis. Sutter (1910-1970), qui fut le dernier collaborateur d’Alexis Carrel, s’est fait connaître, entre autres, par un ouvrage : L’eugénique. Problèmes, méthodes, résultats préfacé par A. Sauvy et publié dans le cadre officiel des « Travaux et Documents de l’INED » aux PUF en 1950. « Les problèmes de la qualité » des populations « n’ont pas été étudiés, en France, avec la même continuité, ni la même intensité que dans les pays anglo-saxons. L’eugénie, l’eugénique ou l’eugénisme souffrent de cette relative indifférence (…). L’ouvrage rédigé par le docteur Sutter comble heureusement cette lacune » écrit Sauvy. L’eugénique, op. cit. , p. 10. De plus, ce livre a fait l’objet d’une recension élogieuse dans la Revue L’Anthropologie où M. de Lestrange affirme : « Le chapitre concernant la valeur intellectuelle est (…) particulièrement intéressant pour les anthropologistes : la psychologie différentielle des races, sujet extrêmement controversé, peut trouver des bases biologiques solides dans les études montrant que l’hérédité des caractères intellectuels est déterminée par la génétique. » L’Anthropologie, t. 55, 1951, p. 338.

[122] . « Le postulat d’inassimilabilité est au cœur de la pensée racisante » estime P-A. Taguieff. « Réflexions sur la question antiraciste. » in Lignes, n°12, décembre 1990, p. 38. Cf. également. La force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, Paris, La Découverte, 1990.

[123] . Le 16 novembre 2005, à l’occasion du soixantième anniversaire de l’Unesco, Cl. Lévi-Strauss, écrivait : « au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, sous le coup de l’horreur qu’inspiraient les doctrines racistes et leur mise en pratique par le massacre de populations entières et les camps d’extermination, il était normal que l’Unesco considérât comme sa tâche la plus urgente la critique scientifique et la condamnation morale de la notion de race. » Unescopresse, n°2005 cité par J-B. Scherrer. « Dossier » in Cl. Levi-Strauss. Race et histoire, Paris, Gallimard, 2007, p. 111.

[124] . L. Chevalier. Le problème démographique nord-africain, op. cit. , p. 200.

[125] . L. Chevalier. Problèmes français de l’immigration, Université de Paris. Institut d’études politiques, Les cours de droit, 1947, fascicule I, p. 1, 34-35 et 86.

[126] . On pourrait faire des analyses voisines à propos de la permanence de la « théorie des climats » de Montesquieu. L’invocation, par P. Bourdieu, d’une « tradition lettrée », reposant « sur une rhétorique de la scientificité », est nécessaire mais pas suffisante car elle tend à occulter l’importance des innovations qui ont permis de préserver le cœur de la « théorie. » P. Bourdieu. « La rhétorique de la scientificité : contribution à une analyse de l’effet Montesquieu. » Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1986, p. 227 et 229.

[127] . B. Lavergne. Afrique du Nord et Afrique noire. Les solutions nouvelles qui s’imposent, Paris, Larose, 1956, p. 14 et 108.

[128] . A. Spire. Etrangers à la carte…, op. cit. , p. 200 et P. Piazza. Histoire de la carte nationale d’identité, Paris, O. Jacob, 2004, p. 295.

[129] . D. Mandelkern. Rapport sur les archives de la Préfecture de police relatives à la manifestation organisée par le FLN le 17 octobre 1961, 6 janvier 1998, p. 9. Mandelkern est président de section au Conseil d’Etat.

[130] . Cf. Art. 2. – « La France (…) assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. » (Souligné par nous.)

[131] . Cité par D. Mandelkern. Rapport sur les archives de la Préfecture de police…, op. cit. , p. 15. De plus, dans une note du 5 septembre 1961, Maurice Papon avait donné les instructions suivantes : « Les membres des groupes de choc [du FLN] surpris en flagrant crime devront être abattus sur place par les forces de l’ordre. » En ces circonstances, pas de prisonniers donc. Note 4096 F CAB/SD, cité par D. Mandelkern, idem, p. 14.

[132] . Art. 5. de la Déclaration des droits de l’homme placée en préambule du projet de Constitution du 19 avril 1946.

[133] . S. Slama. « Politique d’immigration : un laboratoire de la frénésie sécuritaire. » in La frénésie sécuritaire. Retour à l’ordre et nouveau contrôle social, sous la dir. de L Mucchielli, Paris, La Découverte, 2008, p. 66.

[134] . Cf. D. Lochak. Face aux migrants : Etat de droit ou état de siège ?, Paris, Textuel, 2008. Cimade. Devant la loi. Enquête sur les conditions d’accueil des étrangers dans les préfectures, l’information du public et l’instruction des dossiers, 2008 et A. Spire. Accueillir ou reconduire. Enquête sur les guichets de l’immigration, Paris, Raison d’agir, 2008.

[135] . H. de Montherlant. « Avant-propos. » (1935) Service inutile, Paris, Gallimard folio essais, 2005, p. 36.

[136] . Cf. en particulier. G. Balandier. Sociologie actuelle de l’Afrique noire, (1955), Paris, PUF, 1982, F. Fanon. Peau noire, masques blancs, (1952), Paris, Seuil, 1971 et Les damnés de la terre¸ (1961), Paris, La Découverte, 2002. A. Memmi. Portrait du colonisé, portrait du colonisateur, (1957), Paris, Gallimard, 2002. Et plus récemment, sous la dir. de R. Ross. Racism and colonialism, Leiden University Press, 1982.

[137] . Montesquieu. De l’esprit des lois, présenté par V. Goldschmidt, Paris, GF-Flammarion, 1979, tome 1, livre III, chapitre premier, p. 143.

[138] . A. Sarraut. Grandeur et servitude coloniales, op. cit. , p. 208, 210, 211, 213.

[139] . J-L. de Lanessan. (1843-1919). Principes de colonisation, Paris, F. Alcan 1897, p. 49. Professeur à la Faculté de médecine de Paris et franc-maçon, Lanessan a également dirigé le journal le Siècle dans lequel il a mené campagne pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il fut aussi vice-président de la commission des Colonies et ministre de la Marine (1899-1902).

[140] . Cl. Farrère. (1876-1957). Les civilisés, (1905), postface d’A. Quella-Léger, Paris, Kailash Editions, 1993, p. 126. Auteur à succès, Farrère publie Fumée d’opium en 1930. Il s’agit d’un recueil de nouvelles paru chez Flammarion et tiré à 63000 exemplaires. Cinq ans plus tard, Farrère est élu à l’Académie française. En 1926, Léon Werth, qui a longuement voyagé en Indochine, constate lui aussi « la grossièreté et la brutalité des mœurs coloniales » faites de tutoiements et de rudoiements quotidiens infligés aux « indigènes » de toute condition et de tout âge. Cochinchine¸ présentation de J. Lacouture, Paris, V. Hamy, 2005, p. 44. Ecrivain, essayiste et journaliste, Werth (1878-1955) était à l’époque fort connu.

[141] . Baron d’Estournelles de Constant. (1852-1924). « Le respect que doit la race blanche aux autres races. » in Mémoires sur le contact des races, Londres, P. S. King&Son, 1911, p. 421. Diplomate, Estournelles fut député de la Sarthe (1895-1904), porte-parole du groupe colonial à la Chambre des députés (1892), sénateur (1904-1924) et délégué de la France à la Conférence internationale de La Haye en 1907. La même année, il reçoit le prix Nobel de la paix. Auteur de nombreux ouvrages historiques et politiques, il a aussi collaboré au Temps, à la Revue de Paris et à la Revue des Deux Mondes. Ce Congrès avait pour objectif « d’encourager » des « sentiments plus amicaux et une coopération plus cordiale » entre les différents peuples de la terre. Pour la France, les vice-présidents d’honneur étaient : L. Bourgeois, A. Decrais, sénateur, ancien ambassadeur et ministre des Colonies, L. Renault, membre de l’Institut, professeur de droit international et prix Nobel de la paix, et le Baron d’Estournelles lui-même. P. Vidal de La Blache, L. Lévy-Bruhl, L. Brunschwicg, L. Duguit, E. Durkheim et A. Fouillée, notamment, formaient le comité général d’honneur.

[142] . G. Pelletier et L. Roubaud. Empire ou colonies ? Paris, Plon, 1936, p. 180. Gouverneur honoraire des Colonies, professeur à l’Ecole coloniale, à l’Ecole libre des sciences politiques et à l’Institut d’ethnologie, H. Labouret écrit : « L’étranger auquel une situation prépondérante est donnée sur les habitants d’un pays a toujours tendance à en abuser, il se montre avide et enclin à l’exaction constante (…). Les exemples de cette mentalité regrettables sont nombreux, l’histoire de nos colonies en fourmille… » A la recherche d’une politique indigène dans l’Ouest africain, Paris, Editions du Comité de l’Afrique française, 1931, p. 83. (Souligné par nous.) « Qu’ils soient militaires ou colons, ils ne conçoivent pas ordinairement d’autres formes de relation avec l’indigène que celles dont ils usent avec leurs domestiques. (…) Il faut voir avec quelle grossièreté un Européen traite un indigène » indochinois note Hô-Chi-Minh. Le procès de la colonisation, (1925), op. cit. , p. 76.

[143] . M. Viollette. L’Algérie vivra-t-elle ?… , op. cit. , p. 392.

[144] . « L’état d’esprit » des Européens « vis-à-vis de l’indigène asiatique se résume en un mot : le mépris » affirme Messimy, ancien ministre des Colonies (1911) et de la Guerre. « C’est même un sujet d’étonnement pour le voyageur non prévenu que de voir le fonctionnaire, le militaire ou le colon, ne pas concevoir ordinairement d’autre forme de relations avec l’indigène que celles dont il use avec son boy. » Notre œuvre coloniale, (1910), op. cit. , p. 171. Relativement à l’Algérie, A. Camus évoque le « mépris général où le colon tient le malheureux peuple de ce pays. » Chroniques algériennes 1939-1958, (1959), Paris, Gallimard, 2002, p. 55. Césaire, quant à lui, écrit : « entre le colonisateur et le colonisé, il n’y a de place que pour la corvée, l’intimidation (…), le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie. » Discours sur le colonialisme, op. cit. , p. 19.

[145] . P. Azan. Recherche d’une solution de la question indigène en Algérie, (1903), op. cit. , p. 50 et 51. (Souligné par nous.) Le « noir ne comprend pas “bonté, indulgence, humanité”. Il comprend “faiblesse” » soutient aussi Régismanset qui estime que la fermeté seule permet de s’imposer en outre-mer. Questions coloniales, (1901) op. cit. , p. 57. Relatant sa vie en Indochine dans les années 1930, Marguerite Duras écrit : « Combien de fois ai-je entendu dire par les Français : “Avec cette race-là, il faut faire attention, il ne faut pas les flatter, ils se croiraient tout de suite nos égaux.” » Cahiers de la guerre et autres textes, Paris, P. O. L/Imec, 2006, p. 78. En 1956, Claude Mauriac notait encore : « Que de fois aurons-nous entendu dire par des messieurs de tout grade : “ Vous ne les connaissez pas : ces gens-là [les Arabes] ne respectent que la force. Ils ne comprennent que la trique. ” » Et l’écrivain de dénoncer le « mépris » du « petit Blanc » et les « idées toutes faites, reçues en héritage et acceptées sans examen, touchant l’infériorité essentielle de l’indigène. » D’un bloc-notes à l’autre 1952-1969, édition établie par J. Touzot, Paris, Bartillat, 2004, p. 317.

[146] . Parmi les conseils donnés aux participants au Congrès des médecins aliénistes et neurologistes, qui s’est tenu à Alger en avril 1938 sous la haut patronage du gouverneur général, Georges Le Beau, on lit ceci : « Milieux indigènes. « Casbah ». – Se méfier de l’obséquiosité, de la cupidité et de la ténacité des pisteurs indigènes : les éconduire sans discussion. » Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française, XLIIe session, p. 16.

[147] . « Dites donc, (…) j’ai remarqué que vous disiez vous à Jilani et à Yahia. Il est indispensable que vous preniez l’habitude de leur dire tu. Je vous dis cela très sérieusement. » C’est ainsi qu’un officier expérimenté s’adresse à un militaire arrivé récemment au Maroc à l’époque du protectorat. H. de Montherlant. La Rose de sable, (1964), Paris, Gallimard, 1995, p. 102. (Les mots en italique sont de Montherlant.) Les origines du tutoiement des « indigènes » se trouvent dans le passé esclavagiste de la France. Comme le constate V. Schœlcher, « si vous dites : “vous” à un Noir il ne vous répond pas, croyant que ce n’est pas à lui que vous vous adressez, tant il est accoutumé à entendre tutoyer. » « Des Noirs. » (1830) in Esclavage et colonisation, introduction par A. Césaire, préface de J-M. Chaumont, Paris, PUF, 2007, p. 29. En AOF, A. Londres rapporte qu’un commandant exerçant les fonctions de juge s’adresse aux « indigènes » en les tutoyant et en les insultant. Terre d’ébène, (1929), op. cit. , p. 81. Fort longue tradition ; il a fallu attendre l’après Seconde Guerre mondiale pour que, par voie de circulaire, le gouverneur général de Dakar interdise le tutoiement. J. Périé. Administrateur des colonies, non repenti, Paris, La pensée universelle, 1994, p. 182.

[148] . Dans les territoires militaires d’Algérie et de Tunisie, « l’indigène est tenu », quand il est « en présence d’un uniforme, de s’arrêter et de saluer militairement. Malheur à lui s’il y manque ! Un coup de poing ou de pied a tôt fait de lui rappeler que, vaincu, il doit, en quelque lieu qu’il se trouve, témoigner manifestement son respect au vainqueur. » P. Vigné d’Octon. (1859-1943). La sueur du burnous¸ (1911), Paris, Les Nuits rouges, 2001, p. 167. L’auteur fut médecin et député de l’Hérault en 1893. Cet ouvrage fut rédigé à la suite de plusieurs missions officielles en Afrique du Nord entre 1907 et 1909. En Indochine, Hô Chi-Minh observe que « le conquérant attache un grand prix aux marques de soumission ou de respect du conquis » ce pour quoi « l’Annamite des villes » et « celui des campagnes sont obligés de se découvrir devant un Européen. » Le procès de la colonisation, op. cit. , p. 76. En Afrique noire, « le simple fait d’avoir omis de saluer le commandant ou le drapeau était un motif d’internement administratif. » A. Hampaté Bâ (1900-1991). Amkoullel, l’enfant peul, Le Méjan, Actes Sud, 2004, p. 504. Fonctionnaire dans l’administration coloniale, Hampaté Bâ fut par la suite membre du conseil exécutif de l’Unesco.

[149] . Cette habitude langagière de la femme d’un commandant au Cameroun est rapportée par F. Oyono dans son roman Une vie de boy, Paris, Julliard, 2004, p. 85. Ecrivain né dans cette colonie en 1929, Oyono fut par la suite ambassadeur du Cameroun en France de 1964 à 1975.

[150] . A. Londres. (1884-1932). Terre d’ébène, (1929), Paris, Le Serpent à Plumes, 1998, p. 58. Journaliste célèbre, Londres a mené plusieurs enquêtes en Afrique et sur les bagnes coloniaux. En Indochine, le terme nha quê, qui veut dire paysan, est abrégé en nyak méprisant. « Après on en fait un nom, les nyaks, un adjectif, la bouffe nyak, voire un adverbe, manger nyak. » D. Rolland. De sang mêlé. Chronique du métissage en Indochine, Bordeaux, Elytis, 2006, p. 27.

[151] . J. Roy. Adieu ma mère, adieu mon cœur, Paris, Le livre de poche, 1998, p. 55. En 1955, Mouloud Feraoun note : « L’administrateur, le juge, le notaire se comportent toujours en chefs (…) ; le gendarme Joseph tutoie sans façon un directeur d’école pour lui demander ses papiers. Simplement parce que ce directeur est kabyle… » Journal 1955-1962, Paris, Seuil, 1962, p. 34. Feraoun (1913-1962) fut instituteur, écrivain et directeur de Centres sociaux à El Biar en 1960. Il est assassiné par l’Organisation de l’armée secrète (OAS) dans la matinée du 15 mars 1962 avec six autres personnes dont son ami Ould Aoudia.

[152] . A. Hampaté Bâ. Oui mon commandant !, Le Méjan, Actes Sud, 1996, p. 315-316. Ajouté à sa réputation de défenseur des « indigènes », cet acte valut à Hesling une carrière médiocre.

[153] . F. Fanon. Les damnés de la terre, op. cit. , p. 45. « Un Blanc s’adressant à un nègre se comporte exactement comme un adulte avec un gamin (…). Ce n’est pas un Blanc que nous avons observé, mais des centaines » précise Fanon. Peau noire, masques blancs, op. cit. , p. 24.

[154] . « Parler petit-nègre à un nègre, c’est le vexer car il est celui-qui-parle-petit-nègre » et c’est cela qui « l’emprisonne » dans sa condition de « nègre » pas ou peu civilisé note Fanon. Peau noire, masques blancs, op. cit. , p. 25.

[155] . A. de Tocqueville. De la démocratie en Amérique, op. cit. , t. 2, 1ere partie, chap. XVI, p. 86 et 87.

[156] . « Nettoie-moi cette nappe… Donne-moi … » tel et tel plats criait un civil français à boy dans un restaurant de Hanoi « comme s’il eût commandé un corps d’armée » écrit Werth qui relate une scène similaire où le gérant européen d’un hôtel « hurle » ses ordres à son personnel « indigène » avec « une rage impatiente. » Cochinchine, op. cit. , p. 57 et 58. Hampaté Bâ donne lui aussi de nombreux témoignages sur la violence du ton et des termes employés par les Français en A. O. F. Cf., entre autres, Oui, mon commandant ! De même en Algérie où « le cireur arabe » est chassé d’un « preste coup de pied » cependant que les ordres donnés à « Ali, Mohamed ou Mustapha » sont presque toujours ponctués de « Fissah, Fissah. » G. Aziz. Les chambres closes. Histoire d’une prostituée juive d’Algérie, préface de Ch. Taraud, Paris, Nouveau Monde éditions, 2007, p. 31.

[157] . J. Harmand. Domination et colonisation, op. cit. , p. 170.

[158] . R. Dorgelès. (1885-1973). Sur la route mandarine, Paris, A. Michel, 1929, p. 40. Publié pour la première fois en 1925, ce roman a été vendu à plus de 80 000 exemplaires. Journaliste et écrivain, Dorgelès fut membre de l’Académie Goncourt avant de la présider en 1955. De son côté, Montherlant place dans la bouche d’Auligny, un officier de l’armée coloniale stationnée au Maroc, cette assertion : « Quand un [ indigène ] semble vouloir relever la tête, je la lui rabaisse avec (…) brusquerie. » La Rose de sable, op. cit. , p. 394. « Ne pas chercher » à « rapprocher » les « indigènes » de « nous, mais, « au contraire, les éloigner, les maintenir dans l’ombre, tout en bas… rester leurs gardiens et non pas devenir leurs éducateurs » écrit aussi Isabelle Eberhardt dans une nouvelle qui se déroule en Algérie. « Le Major. » (1903) in Au pays des Sables. Texte reproduit in A. Ruscio. Amours coloniales, Paris, Bruxelles, Editions Complexe, 1996, p. 141.

[159] . E. Roux. Manuel à l’usage des administrateurs et du personnel des affaires indigènes de la colonie du Sénégal et des colonies relevant du gouvernement général de l’AOF, Paris, Challamel, 1911, p. 25. Roux est alors administrateur en chef des colonies.

[160] . A. Van Gennep. (1873-1957). En Algérie, Paris, Mercure de France, 1924, p. 20. Professeur d’ethnographie et d’histoire des civilisations à l’université de Neufchâtel et auteur de nombreux ouvrages, Van Gennep a également dirigé la Revue d’ethnographie et de sociologie. Il demeure célèbre pour son livre Les rites de passages publié en 1909. Même s’il critique certaines de ses analyses, P. Bourdieu écrit : « Avec la notion de rite de passage, Arnold Van Gennep a nommé, voire décrit, un phénomène social de grande importance. » Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, op. cit. , p. 121.

[161] . O. Depont. L’Algérie du centenaire, (1928), op. cit. , p. 46. A Bamako, à la fin des années 1920, A. Londres rapporte qu’il s’est attiré la réprobation des Européens parce qu’il avait osé s’asseoir parmi les « indigènes » sur « l’une des marches du marché. » Terre d’ébène, op. cit. , p. 38. En 1948, Deschamps note qu’en dépit d’une « certaine cordialité, on ne se reçoit pas entre indigènes et européens ; d’où des complexes d’infériorité et des rancoeurs de la part des évolués indigènes. » L’Union française, op. cit. , p. 134. En Algérie toujours, M. Leiris observe que dans les écoles « musulmans et non-musulmans (…) s’amusent côte à côte mais sans se mélanger et comme s’ignorant mutuellement. » « 13 janvier 1948 », Journal 1922-1989, Paris, Gallimard, 1992, p. 447.

[162] . M. Duras. Cahiers de la guerre et autres textes, op. cit. , p. 44 et 42. « Le fait même que ma mère comptait de nombreux amis annamites achevait de la déconsidérer auprès des Français » ajoute-t-elle. Idem. En Indochine, les métis ne sont que « quelques dizaines de milliers » sur une population « indigène » totale estimée à 20 millions à quoi s’ajoutent 25 à 35000 Français pendant l’entre-deux-guerres. E. Saada. Les enfants de la colonie Les métis de l’empire français entre sujétion et citoyenneté, Paris, La Découverte, 2007, p. 53.

[163] . D. Rolland. De sang mêlé, op. cit. , p. 64. Pour épouser des Annamites, les officiers français doivent avoir l’autorisation de « leurs supérieurs » ce qui équivaut pratiquement à une interdiction. En 1909, « on ne trouve qu’un seul mariage mixte à la mairie d’Hanoi. » Idem, p. 94.

[164] . Telle est l’accusation portée contre un instituteur français au Cameroun. F. Oyono. Une vie de boy, op. cit. , p. 80. Lors de son voyage en Indochine, Werth fut soupçonné d’être « un communiste notoire » en raison de ses liens avec des personnalités annamites hostiles à la colonisation. Cochinchine, op. cit., p. 154. De même, le personnage central du roman de G. Orwell, Flory, est suspecté par ses compatriotes britanniques d’avoir des « idées bolcheviques » parce qu’il fréquente des notables autochtones en dehors de ses obligations professionnelles. Une histoire birmane, (1934), trad. de Cl. Noël, Paris, Editions Ivrea, 2003, p. 253. Engagé dans la police impériale de cette colonie de 1922 à 1928, Orwell a bien connu la Birmanie.

[165] . G. Orwell. Une histoire birmane, op. cit. , p. 253 Dans l’Annam français, note Werth, une « même doctrine » réunie les colons : « celle du prestige européen » cependant que face aux « indigènes » « l’opposition des opinions et des croyances a disparu. » Esprit de corps donc qui, en ces circonstances, se mue en un esprit de race dont il faut constamment affirmer la supériorité et l’unité. Cochinchine, op. cit. , p. 130.

[166] . A. Sarraut. Grandeur et servitude coloniales, op. cit. , p. 208-209.

[167] . Cf. L’urbanisme aux colonies et dans les pays tropicaux, Paris, Les Editions d’urbanisme, 1935. Il s’agit des actes de ce Congrès qui s’est tenu à Paris sous la présidence d’honneur du maréchal Lyautey. Après lui avoir rendu hommage, Henri Prost, Grand prix de Rome et directeur des Services d’architecture et d’urbanisme du Maroc, y avait défendu « la séparation complète des agglomérations européennes et indigènes » pour des raisons « politiques, économiques, sanitaires, édilitaires et esthétiques. » « Le développement de l’urbanisme dans le protectorat du Maroc de 1914 à 1923. » in L’urbanisme aux colonies…, op. cit. , t. 1, p. 60. (Souligné dans l’original.) Des dispositions semblables ont été prises au Congo belge. Le 29 mars 1936, une ordonnance du gouverneur général de cette colonie précise qu’il « sera créé dans les circonscriptions urbaines, des quartiers distincts pour les personnes de races européennes. Les personnes de couleur ou de race non européenne ne pourront y résider que moyennant une autorisation écrite de l’autorité territoriale. » L. Strouvens et P. Piron. Codes et lois du Congo belge, Léopoldville, Editions des codes et lois du Congo belge, 1945, p. 583. Strouvens était juge-président du Tribunal de première instance de Léopoldville et Piron attaché au gouverneur-général. Plus généralement, cf., Les cahiers de la recherche architecturale, « Villes nouvelles, cités satellites, colonies », n°9, janvier 1982. R. J. Ross and G. J. Telkamp (ed.). Colonial Cities, Leiden University Press, 1985. H. Vacher. Projection coloniale et ville rationalisée, Aalborg University Press, 1997, S. Almi. Urbanisme et colonisation. Présence française en Algérie, Sprimont, Mardaga, 2002 et P. Rabinow. Une France si moderne. Naissance du social 1880-1950, trad. de F. Martinet et O. Bonis, Paris, Buchet Chastel, 2006.

[168] . A. Hampaté Bâ. Amkoullel, l’enfant peul, op. cit. , p. 117. Ce que confirme André Gide quelques années plus tard lors de son séjour au Tchad où les « indigènes » ne sont « plus libres ni de se réunir pour un tam-tam, ni même de circuler dans leurs propres villages, une fois la nuit tombée. » Voyage au Congo, (1927), Paris, Gallimard, 1998, p. 234. En 1930, à Madagascar, seuls les domestiques munis d’un laissez-passer sont autorisés à se déplacer le soir. M. Martin du Gard. Le voyage à Madagascar, Paris, Flammarion, 1934, p.44.

[169] . A. Hampaté Bâ. Amkoullel, l’enfant peul, op. cit. , p. 474. L’interdiction des premières dans les trains est rapportée par le romancier L-Ch. Royer. La maîtresse noire, (1928), Paris, Editions de Constellation, 1955, p. 133. Tiré à 400 000 exemplaires, ce roman célèbre est cité comme une référence importante par le spécialiste R. Lebel dans son Histoire de la littérature coloniale en France.

[170] . M. Martin du Gard. Le voyage à Madagascar, op. cit. , p. 85 et L. Werth. Cochinchine, op. cit. , p. 167.

[171] . M. Duras. Cahiers de guerre, op. cit. , p. 96. L’orchestre est réservé aux « Blancs » qui disposent de sièges confortables où ils sont placés par le personnel du cinéma.

[172] . F. Fanon note aussi : « L’indigène est un être parqué, l’apartheid n’est qu’une modalité de la compartimentation du monde colonial. La première chose que l’indigène apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser les limites. » Les damnés de la terre, op. cit. , p. 53.

[173] . M. Duras. Un barrage contre le Pacifique, (1950), Paris, Gallimard, 1995, p. 167-168. Dans une ordonnance hollandaise de 1828 rédigée à l’attention des fonctionnaires coloniaux, il est précisé que la chemise et le pantalon doivent être d’un « blanc immaculé. » Cité par R. Bertrand. Etat colonial, noblesse et nationalisme à Java, op. cit. , p. 327.

[174] . De même en Algérie où, dans les « villes et les bourgades, deux société nettement distinctes vivent côte à côte : les Européens, dont les maisons forment les meilleurs quartiers, et les Indigènes, dont les gourbis sont groupés dans des quartiers spéciaux qu’on appelle improprement des “villages nègres” » affirme S. Faci en 1936. « Malgré leurs contacts quotidiens, ajoute-t-il, les Européens et les Indigènes forment deux mondes qui s’ignorent. » L’Algérie sous l’égide de la France. Contre la féodalité algérienne, préface de M. Viollette, Toulouse, 1936, p. 24 et 25. Instituteur « indigène » à la retraite, Faci était diplômé de la Faculté de droit d’Alger et membre du syndicat des journalistes et écrivains. « Qu’est-ce qu’un Indigène pour un Européen ? C’est l’homme de peine, la femme de ménage. Un être bizarre aux mœurs ridicules, au costume particulier, au langage impossible. Un personnage plus ou moins sale, plus ou moins déguenillé, plus ou moins antipathique. En tout cas, un être à part, bien à part et qu’on laisse où il est » constate aussi M. Feraoun. Journal 1955-1962, op. cit. , p. 45. (Souligné par nous.)

[175] . Cf. M. Douglas. De la souillure. Etudes sur la notion de pollution et de tabou, trad. de A. Guérin, Paris, La Découverte, 1992.

[176] . P. Mille cité par Ch-A. Julien qui ajoute : « Le préjugé raciste fait corps avec l’impérialisme. (…) Il se confond avec le sentiment, d’une désarmante candeur, qu’il suffit d’être né Européen pour être supérieur à un autochtone. Jadis, les coloniaux cultivés l’élevaient au rang de dogme. » « Impérialisme économique et impérialisme colonial. » in Chemins du monde, op. cit. , p. 27. Comme le reconnaît une pied-noire récemment : « Nous nous sentions plus civilisés. Et puis, surtout, nous n’avions aucun rapport normal avec les musulmans. Ils étaient là, autour de nous, mais en tant que simple décor. Ce sentiment de supériorité était une évidence. » Témoignage de Marie-France Grangaud cité par P. Daum et Aurel. « Sans valise ni cercueil, les pieds-noirs restés en Algérie. » Le Monde diplomatique, n°650, mai 2008, p. 17. (Souligné par nous.)

[177] . Assemblée nationale constituante, séance du 21 mars 1946, p. 1000 et 1002. Amadou Lamine Guèye présidait la Commission des territoires d’outre-mer. La loi du 25 avril 1946, qui porte son nom, accorde la citoyenneté à tous les ressortissants de l’Union française. Magistrat, maire de Dakar en 1945, élu à l’Assemblée nationale constituante (novembre 1945) puis à l’Assemblée (novembre 1946), Lamine Gueye (1891-1968) fut sénateur du Sénégal en 1958. Après avoir rappelé que « six millions de Musulmans » d’Algérie « subissent une existence des plus précaire », la députée communiste d’Oran, Alice Sportisse (1909-1996), fait état des dispositions suivantes : « les bébés musulmans n’ont pas droit aux farines spéciales. Le chocolat, les confitures n’ont été distribués, jusqu’ici, qu’aux enfants des écoles. Faut-il rappeler que nous avons plus d’un million d’enfants qui ne vont pas en classe. Enfin, musulmans et musulmanes âgés de plus de dix-neuf ans n’ont pas droit à la carte de vêtements. » Séance du 5 mars 1946, p. 566 et 568. Un an plus tôt, Camus constatait : « c’est le point le plus douloureux, dans toute l’Algérie, la ration [de farine ou de pain, le texte n’est pas clair] distribuée à l’indigène est inférieure à celle consentie à l’Européen. Elle l’est dans le principe, puisque le Français a droit à 300 grammes par jour et l’Arabe à 250 grammes. Elle l’est encore plus dans les faits, puisque (…) l’Arabe touche 100 à 150 grammes. » « La crise algérienne. » (1945) in Chroniques Algériennes 1939-1958, op. cit. , p. 106. Ces exemples confirment l’étendue et la diversité remarquables des discriminations toujours imposées aux autochtones algériens. Discriminations qui ont longtemps saturé la vie sociale pour rappeler constamment aux « indigènes » qu’ils ne sont pas des semblables égaux en droit et en dignité.

[178] . Assemblée nationale constituante, séance du 20 mars 1946, p. 907. Bloch (1905-1999) fut journaliste et ministre du gouvernement provisoire de la République française. « Le Français (…) n’a jamais eu de préjugé de couleur » affirme-t-on. « Quelle erreur est-ce là ! Il est indéniable qu’il existe aujourd’hui, en France, des traces plus ou moins profondes de racisme » fait dire R. Maran au personnage noir de l’un de ses romans. Un homme pareil aux autres, Paris, A. Michel, 1947, p. 11. Ecrivain martiniquais, Maran (1887-1960) obtient le Prix Goncourt en 1921, le Grand prix de l’Académie française en 1942 et celui de la Société des gens de lettres en 1949.

[179] . Mgr. P-Ph. Augouard. « Lettre du 1er janvier 1911. » in 44 années au Congo, Evreux, Poussin, 1934, p. 60. Augouard était aussi officier de la Légion d’honneur, officier de la Couronne royale de Belgique et titulaire de la Médaille coloniale du Congo. Ailleurs, il relate comment les Missionnaires encourageaient les « Noirs à se soumettre » à l’impôt « plutôt que de s’exposer à de (…) terribles représailles. » « Lettre du 16 mars 1911. », idem, p. 68. Bel exemple de collaboration active entre les autorités religieuses et le pouvoir colonial sur une question majeure : la perception des impôts source de troubles fréquents en raison des résistances des « indigènes » qui furent souvent vaincus par le recours à la violence et à l’incendie des villages. Selon Victor Augagneur, cette « chasse à l’impôt » fit de très nombreuses victimes. Erreurs et brutalités coloniales, Paris, Editions Montaigne, 1927, p. 158. Gouverneur général honoraire des Colonies et ancien ministre, Augagneur (1855-1931) a succédé à Gallieni à Madagascar en 1905. Signalons enfin qu’Augouard était favorable au maintien de « l’esclavage domestique », aussi appelé « esclavage de case », dans les colonies françaises au motif qu’il « est plus bénin » que l’esclavage pratiqué antérieurement par les Blancs et que l’émancipation des Noirs serait nuisible aux premiers intéressés et à la stabilité de l’ordre colonial. « Souvenirs de mission. L’esclavage, l’anthropophagie, l’islamisme. » in La société antiesclavagiste et l’action des missionnaires en Afrique, Paris, 1896, p. 12 et 17.

[180] . F. Oyono. Une vie de boy, op. cit. , p. 53, 54 et 31.

[181] . Pasteur Mojola Agbebi. « Le problème Ouest africain. » in Mémoires sur le contact des races, (1911), op. cit. , p. 377. A cette époque, l’auteur était directeur de la Mission du Delta du Niger.

[182] . L’article 14 du Code Noir stipule : « les esclaves baptisés » seront enterrés dans les cimetières qui leur sont « destinés » et des dispositions postérieures prévoient que, dans les églises, des « places spéciales » sont affectées « aux nègres et aux mulâtres. » L. Sala-Molins. Le Code Noir ou le calvaire de Canaan, Paris, PUF, 2002, p. 118-119. Relativement à la Grande-Bretagne, Giran écrit en 1913 : « Nous devrions (…) nous modeler sur les Anglais qui savent ne montrer de leur vie que ce qui peut inspirer le respect. Aux Indes, par exemple, la société européenne est nettement séparée de la société indigène. » De l’éducation des races, op. cit. , p. 248.

[183] . Pasteur M. Agbebi. « Le problème Ouest africain. » in Mémoires sur le contact des races, (1911), op. cit. , p. 377.

[184] . L. Werth. Cochinchine, op. cit. , p. 61.

[185] . Spinoza. Ethique, op. cit. , III, « Définitions des Affections », XXII, p. 204. « La Mésestime consiste à faire de quelqu’un par Haine moins de cas qu’il n’est juste. » Le mépris consiste lui à nier l’existence d’une chose ou d’un être haïs. Idem, III, déf. XI, explication, p. 201.

[186] . J-L. de Lanessan. Principes de colonisation, op. cit. , p. 59. « L’infériorisation est le corrélatif indigène de la supériorisation européenne » écrit Fanon qui ajoute : « Ayons le courage de le dire : c’est le raciste qui crée l’infériorisé. » Peau noire, masques blancs, op. cit. , p. 75.

[187] . A propos de l’Algérie, Leiris note en janvier 1948 : « Il est parfaitement évident que des gens qui s’agrippent ainsi à une terre étrangère dont ils ne tirent que les profits les plus médiocres ne sont pas tendres pour les autochtones et trouvent même, à les écraser de leur mépris, une commode revanche. » Journal 1922-1989, op. cit. , p. 447. En Afrique noire, comme le constate le personnage d’un roman de Oyono : « Rien de ce que nous vénérons n’a d’importance [aux yeux des Blancs]. Nos coutumes, nos histoires, nos remèdes, tout cela c’est comme les affaires de leur boy… » F. Oyono. Le vieux nègre et la médaille, (1957), Paris, 10/18, 2001, p. 168.

[188] . D. Rolland. De sang mêlé…, op. cit. , p. 153.

[189] . J-L. de Lanessan. Principes de colonisation, op. cit. , p. 58.

[190] . Fr. de Pressensé. (1853-1914). Les illégalités et les crimes du Congo, (1905), op. cit. , p. 30. Diplomate et député du Rhône, Pressensé a présidé la Ligue des droits de l’homme de 1903 à 1914.

[191] . Dr. Jauréguiberry. Les Blancs en pays chauds…, op. cit. , p. 23 et 43. « Voilà bien le premier vice de la colonisation, écrit Montherlant. Elle permet de commander en autocrate à des gens qui sont faits pour le subalterne, et qui sentent derrière eux tout l’appareil de leur pays – opinion, bureaux, police, tribunaux… – prêt à les soutenir systématiquement, quoi qu’ils fassent » déclare l’un des personnages de La Rose de sable à propos du Maroc. Op. cit. , p. 334. Ailleurs, le romancier affirme : « depuis que j’ai vu les affreux tyranneaux que deviennent tant d’Européens aux colonies, je répugne à ce qu’on me serve… » « Avant-propos. » Service inutile, op. cit. , p. 22. Le colon prend « vite l’habitude d’être un seigneur » qui « use et abuse » de « son titre de citoyen et [de] l’appui du gendarme » note aussi Guy de Pourtalès. Nous à qui rien n’appartient. Voyage au pays khmer, (1931), Paris, Flammarion, 1990, préface de J. Lacouture, p. 71. Pourtalès a rédigé ce récit à la suite d’un voyage en Extrême-Orient où il fut envoyé par Lyautey pour préparer l’Exposition coloniale.

[192] . R. Maunier. Sociologie coloniale (1932), op. cit. , tome 1, p. 169-170.

[193] . « Le même homme, écrit Tocqueville, qui est plein d’humanité pour ses semblables quand ceux-ci sont en même temps ses égaux, devient insensible à leurs douleurs dès que l’égalité cesse. C’est donc à l’égalité qu’il faut attribuer sa douceur, plus encore qu’à la civilisation et aux lumières. » De la démocratie en Amérique, op. cit. , tome 2, Troisième partie, chap. 1, p. 209. « Souligné par nous.)

[194] . H. Daguerches. (1876- ?). Le Kilomètre 83¸ (1913), Paris, Kailash Editions, 1993, p. 134. Polytechnicien, officier dans l’armée coloniale puis écrivain, Daguerches est demeuré longtemps en Indochine. Ce roman fut primé par l’Académie française en 1913. « Une mitraillade dans une foule colonisée (…) fait hausser les épaules » écrit A. Memmi qui ajoute : « une mère indigène pleurant la mort de son fils, une femme indigène pleurant son mari ne lui rappelle – [au colonisateur] – que vaguement la douleur d’une mère ou d’une épouse. Ces cris désordonnés, ces gestes insolites, suffiraient à refroidir sa compassion, si elle venait à naître. » Portrait du colonisé, op. cit. , p. 105-106.

[195] . Baron d’Estournelles de Constant. « Le respect que doit la race blanche aux autres races. » in Mémoires sur le contact des races, op. cit. , p. 422. (Souligné par nous.)

[196] . « Surtout pas de sensiblerie », dit un colon à Pourtalès, « on voit que vous êtes fraîchement débarqué. » Nous à qui rien n’appartient. Voyage au pays khmer, op. cit. , p. 72. « Pas de sentimentalité » s’écrie aussi le personnage d’un roman célèbre de Randau. Les « Arabes (…) ne sont pas sensibles à la souffrance. Ils tuent et volent non par pénurie de mangeaille, mais par suite de leur mauvaise nature. » R. Randau. Les Colons. Roman de la patrie algérienne, préface de Marius-Ary Leblond, Paris, E. Sansot & Cie, 1907, p. 103. Administrateur colonial et romancier prolixe, R. Randau (1873-1950) est considéré comme le principal fondateur du courant littéraire connu à l’époque sous le nom « d’algérianisme. » Randau « a bien mérité des lettres coloniales françaises dont il est, à l’heure actuelle, le plus complet représentant » écrit Lebel. Etudes de littérature coloniale, op. cit. , p. 155.

[197] . Baron d’Estournelles de Constant. « Le respect que doit la race blanche aux autres races. » in Mémoires sur le contact des races, op. cit. , p. 422.

[198] . A. Césaire. Discours sur le colonialisme, op. cit. , p. 11.

[199] . Ch. Régismanset. Questions coloniales, op. cit. , p. 57 et 95. De son côté, Garros écrit : « La colonisation, expression hurlante des gestes de la faune humaine, représente bien les meurtriers instincts de l’homme dominé par des besoins matériels et ne voulant connaître que la loi d’une jungle qui ne ressemble que de fort loin à celle de Kipling. » Forceries humaines, op. cit., p. 98. Loi de la jungle ou état de nature ; deux syntagmes différents pour dire une seule et même chose : le triomphe du plus fort.

[200] . Ch. Régismanset. Questions coloniales, op. cit. , p. 48.

[201] . Ch. Régismanset. Sensations coloniales, Paris, J. André Editeur, 1901, p. 36.

[202] . A. Hampâté Bâ. L’étrange destin de Wangrin, Paris, Editions 10/18, 2001, p. 25. « Emblème de noblesse », le casque « donnait droit au gîte, à la nourriture, aux pots-de-vin et, si le cœur en disait, aux jouvencelles aux formes proportionnées pour les plaisirs de la nuit. » Des récits de même nature existent en Nouvelle-Calédonie. Cf. en particulier la relation de la guerre d’Ataï qui débute ainsi : « Les vieux ont raconté l’histoire de l’origine de la guerre des Blancs. Ils ont parlé d’Ataï. Les Blancs ont commencé la guerre à partir de Nouméa. La guerre a gagné tous les terroirs. A cause d’elle, il n’y avait plus personne dans tous les pays… » « La guerre d’Ataï » in M. Millet. 1878. Carnets de campagne en Nouvelle-Calédonie, présentation par A. Bensa, Toulouse, Anacharsis, 2004, p. 9. (Souligné par nous.) La guerre d’Ataï désigne l’insurrection canaque de 1878 écrasée par les troupes coloniales qui ont eu recours aux techniques de la guerre totale – razzias, incendies des villages, destructions de récoltes, déportations des « indigènes » – expérimentées au cours de la conquête de l’Algérie à partir des années 1840.

[203] . A. Hampâté Bâ. Oui mon commandant ! op. cit. , p. 192. Pour beaucoup d’Africains, note le pasteur M. Agbebi, l’homme blanc est « le mauvais œil » et la langue Yoruba le désigne par le syntagme « d’homme pelé » porteur de mauvaises odeurs et d’infection. « Le problème Ouest africain. » in Mémoires sur le contact des races, op. cit. , p. 378. De son côté, Maran écrit du Blanc : « A ta vue, les larmes de sourdre et la douleur de crier. Tu es la force qui prime le droit. Tu n’es pas un flambeau, mais un incendie. » Batouala, Paris, A. Michel, 1938, p. 15. L’expression « dieu de la brousse » est également employée par A. Londres pour désigner le commandant de cercle dont il écrit aussi qu’il est un « homme universel » en raison de ses pouvoirs exorbitants et des fonctions multiples qu’il assume. Terre d’ébène, (1929), op. cit. , p. 78.

[204] . G. de Pourtalès. Nous à qui rien n’appartient. Voyage au pays khmer, op. cit. , p. 85 et 79.

[205] . Montesquieu. De l’esprit des lois, op. cit. , tome 1, livre III, chap. IX, p. 151.

[206] . Ch. Régismanset. Questions coloniales, op. cit. , p. 50.

[207] . A. Hampaté Bâ. L’étrange destin de Wangrin, op. cit. , p. 219. Le commandant du cercle de Dioussola était le baron de Bonneval, « surnommé par la population “commandant Pifff-Pafff”, tant il aimait cravacher les hommes et les bêtes qu’il trouvait à portée de sa main nerveuse. » Idem.

[208] . Dans les départements français d’Algérie, les agents de police et leur supérieur maniaient cet objet de façon coutumière et il fallut l’intervention officielle du gouverneur général Bordes, en 1929, pour mettre un terme à cette habitude qui remontait aux temps de la conquête. V. Spielmann. En Algérie…, op. cit. , p. 13. L’ancien chef de cabinet du gouverneur général de l’Algérie, Jean Mélia, confirme la banalité de cette pratique en rapportant les propos d’un commissaire de police qui déclarait : « Chaque fois qu’un de mes agents conduit, dans mon bureau, un indigène, je commence immédiatement » par lui « infliger » un « bon nombre de coups de cravache. S’il est innocent, cela lui servira de leçon (…). S’il est coupable, il n’a que ce qu’il mérite. » J. Mélia. Le triste sort de indigènes musulmans d’Algérie, Paris, Mercure de France, 1935, 2eme édition, p. 184. Mélia fut directeur du Haut-Commissariat de France en Syrie et président de la Ligue française en faveur des indigènes musulmans d’Algérie.

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Dernière modification le 2 mars 2009 à 22h02

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Publié dans DU RACISME D'ETAT, LA FRANCE ET SON PASSE COLONIAL | Pas de Commentaire »

Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy

Posté par issopha le 23 février 2009

 

Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy

Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire HistoireAfricaine Adame Ba KONARE, (dir.), (dir.) Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy , Paris, La Découverte, oct. 2008.

Paru le : octobre 2008 – Éditeur : La Découverte, Paris – Collection : Cahiers libres – Reliure : Broché – Description : 348 pages – Dimensions : 155 x 240 mm – ISBN : 9782707156372 – Prix : 22 €

A lire sur TERRA : la présentation, le sommaire, l’introduction et un chapitre en texte intégral

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- la présentation, le sommaire et un chapitre publiés avec l’aimable autorisation des auteurs, directeurs et éditeur de l’ouvrage : A lire sur TERRA

LES AUTEURS

adame-ba-k dans LA FRANCE ET SON PASSE COLONIAL Adame Ba Konaré est historienne, militante du Mouvement démocratique malien, présidente fondatrice du Musée de la femme Muso Kunda de Bamako et de la fondation humanitaire Partage. Elle a publié une dizaine d’ouvrages consacrés à son pays, dont Quand l’ail se frotte à l’encens (Présence africaine, 2006), L’Os de la parole. Cosmologie du pouvoir (Présence africaine, 2000) et le Dictionnaire des femmes célèbres du Mali (Jamana, 1993)..

Les contributeurs : Pierre Boilley, Tayeb Chenntouf, Catherine Clément, Catherine Coquery-Vidrovitch, Drissa Diakité, Boureima Alpha Gado, Daouda Gary-Tounkara, Sandra Fagbohoun, Éric Huysecom, John O. Igué, Bogumil Jewsiewicki, Adame Ba Konaré, Doulaye Konaté, Olivier Le Cour Grandmaison, Kinvi Logossah, Hassimi O. Maïga, Elikia M’Bokolo, Isidore Ndaywel è Nziem, Alioune Sall, Kléna Sanogo, Djohar Sidhoum-Rahal, Sébastien Dossa Sotindjo, Ibrahima Thioub

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PRESENTATION

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Passé les réactions vives et indignées qu’a suscitées chez les Africains le discours de Nicolas Sarkozy prononcé à Dakar le 26 juillet 2007, ses déclarations sur l’immobilisme du continent africain ou encore la non-responsabilité de la France dans ses problèmes actuels nécessitaient une riposte argumentée, dépouillée de toute considération émotive. C’est dans le but d’éclairer le président Sarkozy, mais aussi son entourage et, plus généralement, le grand public sur la réalité de l’histoire africaine, qu’Adame Ba Konaré a lancé, en septembre 2007, un appel remarqué à la communauté des historiens.

Cet ouvrage est le résultat de cette mobilisation : vingt-cinq contributions de spécialistes de notoriété internationale ou de plus jeunes chercheurs, africains et européens, qui abordent chacun avec rigueur et précision un pan de l’histoire riche, complexe et trop souvent méconnue du continent. La construction à la fois chronologique et thématique de l’ouvrage permet de réfuter point par point les poncifs hérités de l’ethnologie coloniale véhiculés par le discours de Dakar et de prodiguer plus largement une véritable leçon d’histoire pour enfin changer le regard porté sur l’Afrique.

Cette riposte n’est pas une affaire d’Africains blessés dans leur dignité, mais une entreprise d’historiens, ceux du Nord comme du Sud, soucieux de rétablir la vérité des faits contre toutes les tentatives de manipulation.

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SOMMAIRE

- Préface, par Elikia M’Bokolo

Introduction générale , par Adame Ba Konaré
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L’anhistoricité et l’immobilisme du continent africain
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Le mythe de la France bienfaitrice et de sa mission civilisatrice
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Défis et leçons d’Histoire

I / Qui a dit que l’Afrique n’avait pas d’histoire ?

- 1. Un essai de périodisation de l’histoire africaine, par Catherine Coquery-Vidrovitch
- 2. Innovations et dynamiques créatives dans la préhistoire africaine, par Éric Huysecom et Kléna Sanogo
- 3. Universalité des valeurs et idéal d’humanité en Afrique : témoignages d’explorateurs, par Drissa Diakité
- 4. La gestion et la prévention des crises de subsistance dans les sociétés précoloniales du Sahel : mythe ou réalité ?, par Boureima Alpha Gado
- 5. L’opposition tradition/modernité comme modèle d’analyse des réalités africaines, par Doulaye Konaté

II / Un discour d’un autre âge ?

- 6. Les visions françaises de l’Afrique et des Africains, par Pierre Boilley
- 7. Le musée du quai Branly ou l’histoire oubliée, par Catherine Coquery-Vidrovitch
- 8. Le refus de savoir est un refus de reconnaissance, par Bogumil Jewsiewicki

9. L’enseignement du fait colonial dans une perspective d’histoire mondiale, par Tayeb Chenntouf
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L’enseignement de la colonisation : des perspectives nationales
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La colonisation dan une perspective d’histoire mondiale
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L’enseignement du fait colonial

- 10. Apologie du colonialisme, usages de l’histoire et identité nationale : sur la rhétorique de Nicolas Sarkozy, par Olivier Le Cour Grandmaison

III / Qui est responsable des « difficultés acturelles » de l’ Afrique ?

- 11. Quelques aspects de la contribution de l’Afrique au développement du Nouveau Monde et de la France, par Hassimi Maïga
- 12. Aux origines de la traite négrière transatlantique : introduction au débat sur la responsabilité africaine, par Kinvi Logossah
- 13. L’esclavage et les traites en Afrique occidentale : entre mémoires et histoires, par Ibrahima Thioub
- 14. Le rôle de la colonisation dans l’« immobilisme » des sociétés africaines, par John O. Igué
- 15. Pérennité des structures de dépendance et reproduction du sous-développement :le cas du Bénin (ex-Dahomey) de la colonisation à aujourd’hui, par Sébastien Dossa Sotindjo
- 16. La crise ivoirienne : le poids de l’histoire coloniale, par Daouda Gary-Tounkara

IV/ Qui a parléde Renaissance africaine ?

- 17. La philosophie négro-africaine : une lutte permanente pour sa reconnaissance, par Sandra Fagbohoun
- 18. L’Union pour la Méditerranée : un projet pour diviser l’Afrique et tourner le dos à la Francophonie, par Isidore Ndaywel è Nziem
- 19. Le Sahara n’est pas une frontière, par Djohar Sidhoum-Rahal
- 20. La Renaissance africaine : un défi à relever, par Alioune Sall
- 21. Gouvernance et expérience démocratique en Afrique : l’éclairage de la culture et de l’histoire, par Adame Ba Konaré

- Postface, par Catherine Clément
- Orientations bibliographiques, par Daouda Gary Tounkara
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Les auteurs
- Index.

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Introduction générale
par Adame Ba Konaré

SOMMAIRE

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Cet ouvrage a été conçu pour servir de réponse à un discours politique, celui du président français Nicolas Sarkozy, tenu le 26 juillet 2007 à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, au Sénégal, à l’occasion de sa première visite officielle en Afrique au sud du Sahara.

Discours osé et complexe, qui a la prétention de faire l’inventaire de tous les problèmes de l’Afrique et d’y trouver des solutions. Sur Cheikh Anta Diop lui-même, curieusement, pas un mot [1].

Tantôt bon père ou bon tuteur qui s’adresse à ses enfants, tantôt missionnaire, Nicolas Sarkozy croit prêcher la bonne parole pour se poser, au final, en sauveur suprême. Au nom de quel principe ? Au nom du franc-parler et du respect et de l’amour qu’il a pour l’Afrique, martèle-t-il inlassablement.

Dans son intention, le discours se veut une adresse à la jeunesse et affiche sa volonté de rupture. Dans son déroulement, il glisse non seulement sur plus d’un siècle d’histoire, un siècle cependant richement meublé de déconstructions opérées en son sein, mais également sur les acquis de l’historiographie et de l’avancée de la recherche. Ce qui fait qu’il n’est pas sans susciter des interrogations majeures autour de mots graves : mépris, méconnaissance, racisme. Il est à craindre que toutes ces supputations ne se confirment, à des degrés divers, derrière le brouillard qui les recouvre, mais l’on éviterait de se perdre en conjectures en posant directement la question à la « plume », le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino.

Ce dernier, dans sa réponse à Bernard-Henri Lévy, qui l’avait traité de raciste, a déclaré assumer avec panache tout ce qu’il a écrit, « ligne à ligne, mot à mot, à la virgule près [http://info.France3.fr/France/34916821-fr.php] ». Tout au long de l’année, Henri Guaino reviendra sur le discours de Dakar. Le dernier soubresaut en date est sa récente sortie dans le journal Le Monde [2]. Tout en feignant de concéder à l’Afrique une histoire, dont il semble entre-temps avoir découvert quelques bribes à travers les critiques qui lui ont été adressées, Guaino s’obstine en réalité à la nier (en qualifiant certains de ses moments-phares d’« exception »), à la mépriser et à réhabiliter l’entreprise coloniale. Et lorsqu’il cherche à se disculper de certaines accusations, à grand renfort de citations savantes mais incongrues, ou en récusant l’inspiration hégélienne de son texte pour mobiliser d’autres soutiens, il ne fait que souligner qu’il n’a manifestement toujours pas compris le caractère inadmissible de certains points du discours de Dakar. Un adage africain nous enseigne que « l’eau versée ne se ramasse pas ». De ce point de vue, les tentatives de justification de M. Guaino effacent d’autant moins les propos tenus qu’elles continuent de falsifier l’histoire. En ce qui concerne Nicolas Sarkozy lui-même, nous préférons nous accrocher à l’argument de la méconnaissance.

Nonobstant, un fait est patent : Nicolas Sarkozy est dans l’air du temps. En effet, depuis quelques années, nous assistons au ressac, chez une frange de l’intelligentsia française, de discours triomphalistes et nationalistes sur la France, dont l’histoire, faite de grandeurs renouvelées, est remobilisée pour susciter la fierté de tous ses fils et de toutes ses filles « de souche ». De son côté, Nicolas Sarkozy crie sa douleur de voir la France endormie depuis vingt à vingt-cinq ans et se donne comme objectif, au cours de son quinquennat, de rendre les Français fiers de leur pays [3]. Il y a une connexion entre le pouvoir politique et cette frange de la nouvelle intelligentsia, dont l’un des apôtres est d’ailleurs un historien, Marx Gallo. Est-ce un fait de hasard si ce brillant universitaire, auteur d’un ouvrage au titre explicite, Fier d’être français, a été justement désigné par Nicolas Sarkozy pour auréoler son investiture d’un discours sur la grandiose histoire de la France [4] ?

Pour ce qui est du rapport à l’Afrique dont le texte de Henri Guaino n’est que le triste reflet – car je refuse de voir en Guaino un marginal –, l’héritage culturel de cette nouvelle élite intellectuelle ne s’est pas bonifié depuis plus d’un siècle. Il est resté au stade de l’imagerie coloniale, reprise et confortée par une littérature négrophobe qui fait florès depuis quelque temps et se résume en gros à une démonstration de l’incapacité, presque congénitale, des Africains de se gérer et de soigner les maux qui minent leur continent, mais dont ils sont les propres responsables – par conséquent, ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes [5].

La conjonction de ces deux courants de pensée explique cette tentative effrénée de vouloir trouver des côtés positifs à la colonisation [6].

En tout cas, sitôt prononcé, le discours de Nicolas Sarkozy a déchaîné passions et réactions indignées en chaîne chez nombre d’intellectuels africains qui l’ont considéré comme insultant et donc inacceptable [7].

Pour ma part, le choc du discours dominé, j’ai lancé sur Internet, le 11 septembre 2007, un appel à mes collègues historiens pour leur demander de s’engager à mes côtés dans une démarche de construction de connaissances dépouillée de toute considération émotive pour éclairer au mieux le président Nicolas Sarkozy et son entourage.

Cet ouvrage est le résultat de cette mobilisation : plus d’une vingtaine de contributions de spécialistes de notoriété internationale ou de plus jeunes chercheurs, africains et européens, qui abordent chacun avec rigueur et précision un pan de l’histoire riche, complexe et trop souvent méconnue du continent. La construction à la fois chronologique et thématique de l’ouvrage permet de réfuter point par point les poncifs hérités de l’ethnologie coloniale véhiculés par le discours de Dakar et de prodiguer plus largement une véritable leçon d’histoire pour en finir avec le regard statique porté sur l’Afrique.

Dans cette entreprise, il ne s’agira ni de croiser ni de confronter les regards des historiens français et africains, mais de poser le regard d’historiens de l’Afrique, ceux du Sud et ceux du Nord, sur l’histoire de l’Afrique, sans complaisance ni polémique.

De l’anhistoricité et de l’immobilisme du continent africain jusqu’aux drames actuels qui le secouent, nombreuses sont les questions soulevées par Nicolas Sarkozy, mais la rhétorique présidentielle est habilement bâtie au point que si l’on n’y prend garde, on peut se laisser piéger comme l’ont été maints défenseurs du président. Leurs arguments ? Ce discours est un tout, il n’est pas honnête d’en sortir quelques phrases choquantes ; de bonnes choses ont été également dites sur l’Afrique et jamais réquisitoire aussi sévère contre la colonisation n’a été tenu par un chef d’État français. Là n’est pas la question : ce qui est en cause, c’est l’inexactitude et le décalage temporel de certains propos. Un adage africain dit aussi qu’une seule graine d’arachide pourrie suffit à pourrir les autres graines.

L’anhistoricité et l’immobilisme du continent africain

SOMMAIRE

Parmi les points les plus choquants du discours de Dakar figure notamment le déni d’histoire auquel s’est livré le président français :

  • Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne, mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance.Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. Le problème de l’Afrique, et permettez à un ami de l’Afrique de le dire, il est là. Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’histoire. C’est de puiser en elle l’énergie, la force, l’envie, la volonté d’écouter et d’épouser sa propre histoire. Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé…

Ne pas être entré dans l’histoire, pour les historiens, a un sens, car les critères d’historicité, tels que l’Occident les avait définis, reposaient sur au moins deux théories : d’abord les thèses, datant de la fin du XVIIIe siècle, du philosophe allemand Hegel développées dans son fameux ouvrage La Raison dans l’Histoire (1830), dans lequel il soutient que « ce que nous comprenons en somme sous le nom Afrique, c’est un monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l’histoire universelle » ; ou encore : « Celui qui veut connaître les manifestations les plus émouvantes de la nature humaine peut les trouver en Afrique [8]. » Ne pas être entré dans l’histoire signifie donc échapper à la raison, à la création et à la créativité, à l’invention, au progrès.

Le deuxième critère d’historicité est celui défendu par une certaine école historique, à prétention hautement scientifique que fut l’école méthodique, née en France entre 1880 et 1930, dans le prolongement de l’école positiviste allemande [9]. Les apôtres de cette école professaient que « toute pensée et tout acte qui n’a pas laissé de traces, directes ou indirectes ou dont les traces visibles ont disparu, est perdu pour l’histoire [10] ». Pour eux, ces traces sont les documents écrits. Les sources écrites se dressaient donc comme critère d’historicité. Or, comme l’Afrique manquait d’écriture, elle ne pouvait pas être logée dans le champ historique.

Cette conception a rejailli sur la perception de l’Afrique par les Occidentaux. Toute la littérature coloniale a baigné dans ce magma. En 1923, le Pr. A. P. Newton l’exposait de façon précise devant la Royal African Society à Londres dans une conférence sur l’Afrique et la recherche historique. Il déclarait que « l’Afrique n’avait pas d’histoire avant l’arrivée des Européens. L’histoire commence quand l’homme se met à écrire. Donc le passé de l’Afrique avant le début de l’impérialisme européen ne pouvait être reconstitué que d’après les témoignages des restes matériels, des langues et des coutumes primitives, toutes choses qui ne concernaient pas les historiens, mais les archéologues, les linguistes et les anthropologues [11]. »

Insidieusement, on a cherché à faire admettre au Noir l’incapacité congénitale de sa race. Ainsi naquirent les mythes et les stéréotypes raciaux qui légitimaient la prétention à la supériorité des Européens sur les Africains : si histoire il y avait par-ci par-là, cela n’avait été possible que grâce à des facteurs exogènes, notamment l’apport civilisateur des religions révélées, christianisme et islam.En France, le programme des écoles de l’Afrique occidentale française (AOF) établi par la réforme de 1924 ordonnée par Roume, le gouverneur général de l’AOF, donna une orientation précise à l’enseignement de l’histoire : l’élève africain ne devait pas ignorer que son « pays a été envahi par des peuples de race blanche venus du nord à travers le Sahara et l’influence exercée par ces peuples sur sa race et sa civilisation ». L’Europe ne faisait donc que continuer une transmission de la civilisation commencée avant eux par des peuples à peau claire.

Certains administrateurs coloniaux, historiens de circonstance, tel Maurice Delafosse (1870-1926), malgré l’énorme travail qu’ils effectuèrent pour reconstituer l’histoire des colonies afin de mieux les diriger, souvent d’ailleurs à partir de documents autres que les sources écrites, sont restés enfermés dans ce prisme [12].

L’obstination avec laquelle ces thèses éculées sur l’Afrique continuent d’être diffusées gêne et étonne à la fois les historiens ; ils ne peuvent pas les accepter, d’abord parce que, depuis fort longtemps, elles ont été corrigées. Notamment, les critères liés à l’écriture de l’histoire ont été battus en brèche, en France même avec l’école des Annales, créée à partir de 1930 par Marc Bloch et Lucien Febvre, précisément en réaction au réductionnisme de l’école méthodique.

Marc Bloch, dans son fameux Apologie pour l’Histoire, assimile la relation homme/historien à l’ogre de la légende : « Là où l’historien flaire la chair humaine, là est sa proie  [13]. » L’homme a rendu historique tout ce qu’il a touché et les documents écrits ne constituent pas la seule source d’histoire. Le stock dont dispose l’historien est inépuisable : en plus des sources écrites, il y a par exemple, l’archéologie, qui seule permet de résoudre les problèmes de datation, la géologie, la biologie, l’ethnologie, etc.

À cela, il faut ajouter l’apport incommensurable de la tradition orale, particulièrement riche en Afrique et reconnue aujourd’hui comme source d’histoire aussi valable que n’importe quelle autre. La fameuse sentence d’Amadou Hampâté Ba, « En Afrique, chaque vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle », qui a retenti tel un tonnerre dans le ciel des africanistes, signifiait qu’en Afrique, le savoir était détenu par les anciens qui le transmettait de bouche à oreille, à condition qu’on leur prête une oreille attentive. Autrement dit, c’était par la voie orale, selon des méthodes mnémotechniques que se transmettait le savoir en Afrique [14].

Le premier agrégé d’histoire de l’espace francophone du continent africain, Joseph Ki-Zerbo affinera les techniques d’investigation historique basées sur la tradition orale. Avec d’autres, tel Jan Vansina qui l’a précédé [15], il a donné à la tradition orale ses lettres de noblesse [16]. En dépit de la rémanence de certaines critiques remettant en cause sa validité tant paraît établie sa relation avec le présent, aucune étude historique sur l’Afrique ne saurait se passer de l’apport de la tradition orale.

Le déni d’histoire de Nicolas Sarkozy est d’autant plus inacceptable quand on sait que l’Afrique est le continent premier. À preuve, les travaux du préhistorien français Yves Coppens, qui ont prouvé que c’est en Afrique que le premier homme a marché et s’est servi de ses mains, que les débuts de la technologie, l’émergence, l’origine, la racine de la culture et de la conscience sont africains [17].

On ne peut pas non plus accepter les propos du président français quand on sait que depuis plus d’un demi-siècle, l’historiographie de l’Afrique a rejoint celle du reste du monde. Même si la littérature sur l’histoire de l’Afrique n’a pas été vulgarisée, qui se donne la peine de la chercher peut la trouver. Depuis des administrateurs coloniaux de la première moitié du XXe siècle, qui, en dépit des apories de leur logique, ont effectué maints travaux de synthèse sur l’histoire de l’Afrique à nos jours, le chemin est bien fourni.

La création, en 1938, par Théodore Monod, de l’Institut français d’Afrique noire (IFAN) [18] fut un formidable instrument de promotion de l’histoire africaine avec la publication d’une série de mémoires dans les années 1950 et 1960. De façon générale, la décennie 1960-1970 fut particulièrement féconde en termes de publication de grands travaux de synthèse, devenus très vite des classiques, de chercheurs français sur l’histoire de l’Afrique [19]. Ce sont eux, les premiers vrais spécialistes de l’histoire du continent. Ce sont eux qui ont formé la plupart des historiens africains de la deuxième génération.

En 1947 fut créée la Société africaine de culture (SAC) par le Sénégalais Alioune Diop. La SAC et sa revue Présence africaine œuvrèrent de leur côté pour la promotion de l’histoire et de la culture africaines, en même temps qu’une génération d’intellectuels, tel Joseph Ki-Zerbo, engageaient le combat pour la réhabilitation de l’histoire africaine, bafouée par une certaine littérature coloniale. C’est le lieu de citer Cheikh Anta Diop : ses travaux sur le caractère négroïde de la civilisation égyptienne, en montrant que la culture égyptienne était africaine, ouvraient la voie à l’indiscutable unité culturelle du continent [20]. L’historiographie africaine de ces années-là s’inscrivait certes dans le sillage de l’idéologie nationaliste de l’école méthodique. Histoire/combat, histoire civique que celle-là, mais qui n’en a pas moins été capitale pour la connaissance du passé de l’Afrique [21].

L’arrivée d’un Africain doublé d’un historien à l’Unesco, Amadou Mahtar M’Bow, en 1973, a donné une impulsion à l’historiographie de l’Afrique, avec le grandiose projet d’écriture d’une monumentale histoire générale de l’Afrique en huit tomes [22].

Mais partout dans le monde, indépendamment des grandes nations colonisatrices – France, Angleterre, Portugal, Espagne, Belgique, Hollande, Allemagne, Italie –, ont été érigés des centres ou des instituts d’histoire africaine. En Europe de l’Est, où sur la lancée de la fièvre nationaliste consécutive à la vague d’indépendances des pays africains, la sympathie manifestée par les pays du bloc soviétique se matérialisa par un intérêt majeur pour l’histoire africaine en Hongrie, en Union soviétique, en Pologne [23]. Aux États-Unis, nombre d’universités se distinguent de leur côté par l’engouement porté à l’histoire africaine, notamment à la diaspora et la traite atlantique. En France, les universités Paris 1-Panthéon-Sorbonne, Paris 7-Denis-Diderot, d’Aix-en-Provence et de Bordeaux, de même que l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), à partir des années 1970, maintiendront le flambeau des études africanistes. Enfin, en Afrique – last but not least – toutes les universités ont leurs branches spécialisées, à commencer par Dakar où fut tenu le discours de Nicolas Sarkozy, véritable pépinière d’historiens africains de grande renommée.

Aujourd’hui, parmi les grands noms d’historiens connus dans le monde, figurent des Africains qui dispensent leur enseignement aux quatre coins du monde, dans des universités cotées et qui font preuve d’une vitalité intellectuelle remarquable.

Institutions et associations scientifiques, comme le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA), l’Association des historiens africains (AHA) ou le Centre d’études des langues et traditions orales (CELTO) de Niamey de dimension continentale, et les magazines et revues spécialisés sur l’histoire de l’Afrique, de dimension également continentale, comme Afrika Zamani ou Afrique Histoire, lancée dans les années 1970 par l’historien malien Sékéné Mody Cissoko, complètent ce tableau.

Les contributions réunies dans cet ouvrage témoignent de la multiplication des travaux et du développement de la recherche sur l’histoire du continent depuis que ces jalons ont été posés. Toutes sont autant de démentis à l’idée d’une Afrique anhistorique et immobile ; je ne peux pour ma part ici qu’évoquer succinctement certains traits de l’histoire du continent en rappelant par exemple qu’aux VIIe, VIe et Ve siècles avant notre ère, les principaux savants, philosophes et écrivains grecs sont allés chercher en Égypte le chandelier de la civilisation. Et c’est un ancien ministre français de la Coopération, Jacques Godfrain, qui nous le rappelle [24].

Je pourrais continuer en parlant des civilisations urbaines nées en Afrique bien avant notre ère, Axoum en Éthiopie, Djenné-Djeno sur le fleuve Niger au Mali, ou encore de la Nubie chrétienne, de Carthage en Tunisie, des Almoravides et des Almohades au Maroc. Ou encore du rayonnement des grands empires médiévaux du Soudan occidental : Ghana, Mali, Songhay. Le dynamisme économique de ces régions se répandait à travers le Sahara, zone tampon entre le bassin méditerranéen et l’Afrique noire. Des noms de grands souverains sont restés dans l’histoire : Kanku Moussa, l’empereur du Mali (1312-1337), qui, au cours d’un pèlerinage fastueux à La Mecque, a distribué une telle quantité d’or sur son passage qu’il en a fait baisser le cours sur le marché du Caire [25]. Ou Askia Mohamed, le souverain de Gao (1492-1528), sous le règne duquel les intellectuels de Tombouctou ont fait l’objet d’une attention particulière, ce qui a eu comme impact de favoriser le rayonnement intellectuel de la ville où venaient se ressourcer des savants de toutes les contrées islamiques (Égypte, Syrie, Arabie, etc.) [26]. En plus des sciences de l’esprit, l’intelligentsia musulmane de Tombouctou cultivait l’idéologie de la paix, matérialisée par le port du bâton à la place de l’arme blanche.

Je pourrais encore évoquer les royaumes kongo luba et lunda, du Grand Zimbabwe avec ses monuments gigantesques, le Monomotapa (Mutapa), le Kanem-Bornou au Nigeria, ou ces structures non centralisées à la remarquable vitalité comme certaines sociétés des zones inter-lacustres de l’Afrique de l’Est ou les régions de l’actuelle RDC [27]. La liste est longue ; un survol ne saurait rendre compte de l’histoire à la fois riche et complexe de l’Afrique.

Et enfin, pour terminer sur l’immobilisme des Africains, la lutte acharnée que mènent ces milliers de femmes pour assurer leur survie dans le secteur informel, les tentatives désespérées de ces milliers de jeunes bravant les océans, dans l’espoir de débarquer au « pays de Cocagne », au péril de leur vie, traduisent une volonté opiniâtre de prendre en main leur destin. On ne peut pas dire que de tels hommes n’aspirent pas à s’inventer un avenir.

Et que dire des performances des sportifs africains dans tous les domaines ou du génie et de la créativité des artistes africains reconnus partout dans le monde ? Aujourd’hui, pour se maintenir, c’est dans la musique noire de la diaspora africaine que la musique européenne se ressource.

Le mythe de la France bienfaitrice et de sa mission civilisatrice

SOMMAIRE

Le deuxième point le plus problématique du discours de Dakar concerne à l’évidence le tableau que présente le président français de la colonisation.

Rappel des faits : les historiens de la IIIe République française se sont surpassés dans la production de discours qui ont donné l’impulsion à la poussée impérialiste en créant le mythe de l’État-nation, l’idéologie d’une France grande et généreuse, modèle du monde. L’enjeu, pour l’instituteur de l’école de Jules Ferry, était de cultiver l’amour de la patrie, de former des « soldats de la République », faute de quoi, il aura perdu son temps.

Ce nationalisme se répandit jusque dans les colonies, où il fallait faire entrer dans les crânes la certitude que la France était le plus beau pays du monde, les Français un peuple intelligent, travailleur et courageux et les Africains, des gens inférieurs et sans ancêtres qu’il fallait ouvrir à la Civilisation. Il était même enseigné aux enfants africains que leurs ancêtres étaient les Gaulois, « des barbares civilisés aux yeux bleus ». On peut citer le manuel d’histoire d’Ernest Lavisse, le chef de file de l’École méthodique : « la France veut que les petits Arabes soient aussi bien instruits que les petits Français. Cela prouve que la France est bonne et généreuse pour les peuples qu’elle a soumis [28]. »

Il n’y a pas qu’Ernest Lavisse ; d’autres, comme C.-R. Jouve, directeur de la section spéciale de l’école normale de la Bouzaréah en Algérie, soutenaient par exemple, dans un manuel d’histoire destiné aux indigènes [29] :

« La France est le plus beau pays du monde » (1re leçon).

« Les Romains attaquèrent les Gaulois qui se battaient bien, mais les Romains étant les plus civilisés furent les plus forts et ils prirent la Gaule… Les Gaulois, les Romains et les Francs étaient intelligents, travailleurs et courageux. C’est pour cela que les Français sont aussi intelligents, travailleurs et courageux » (2e leçon).

La dernière affirmation, reprise et encadrée comme « pensée à méditer », martelait : « Si les Kabyles et les Arabes écoutent les Français, ils seront heureux, ils seront meilleurs et ils seront regardés comme les enfants de la grande nation française » (40e leçon) [30].

Après avoir longtemps hésité à introduire les cours d’histoire dans les écoles africaines, de peur, par exemple, que l’enseignement de la révolution française et de la prise de la Bastille ne donne l’idée aux « indigènes » de s’emparer de vive force du poste (français), une nette tendance s’était dégagée au sein de l’administration coloniale, en faveur de l’enseignement de la discipline avec la réforme de 1924. Ainsi, pour Georges Hardy, inspecteur de l’enseignement de l’AOF, négliger l’enseignement de l’histoire ou la taire était dangereux parce que, écrivait-il en 1917, concernant l’enseignement de l’histoire dans les colonies de l’AOF :

  • Les Africains ont une histoire et des historiens (marabouts et griots) dont l’autorité est acquise et qui sont dépositaires d’un savoir sacré hérité des aïeux, sont très écoutés et leurs récits surnaturels plaisent davantage qu’une plate succession d’événements humains. Ce serait donc manquer singulièrement de psychologie et d’éducation historique que méconnaître la force de cette histoire populaire, histoire tendancieuse et trop souvent antifrançaise. Le seul moyen de ruiner ces calembredaines perfides, c’est de les confronter méthodiquement avec l’histoire vraie, moins séduisante sans doute mais qui, trouvant dans sa solidité et son harmonie une force de persuasion, finit par l’emporter. Nous sommes venus dans un pays pauvre, ravagé par des tyrans, dépeuplé par des négriers ; nous avons imposé la paix à tous, nous avons fait cesser les razzias et la traite des esclaves, nous avons étendu les cultures et bâti les hôpitaux. Quel conte de griot serait assez ingénieux pour détruire ces affirmations simples ? Et ne voit-on pas ce que gagne la puissance française à se prouver et se justifier ainsi ? Je comprendrais les scrupules de nos simplificateurs de programmes, si notre histoire n’était pas ce qu’elle est, si c’était une histoire de traîtrise et de rapines, si c’était l’histoire d’un nid de vautour ou simplement de mange-mil. Mais elle est grande, notre histoire, elle est, en comparaison des autres, pure, généreuse, et noble. Notre histoire coloniale, en particulier, est un conte merveilleux, qui fait pâlir les plus belles pages de l’histoire ancienne. N’en ayons pas honte, ayons confiance en sa force et sa beauté ; ceux qui ne veulent pas qu’on l’enseigne aux indigènes de nos colonies feraient croire qu’ils la connaissent mal [31].

Les propos de Nicolas Sarkozy ne sont-ils pas de la même veine, lorsqu’il égrène les « réalisations » coloniales ? « [Le colonisateur] a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu fécondes des terres vierges. Il a donné sa peine, son travail, son savoir. Je veux le dire ici, tous les colons n’étaient pas des voleurs, tous les colons n’étaient pas des exploiteurs. »

Nous voilà catapultés, par Nicolas Sarkozy, quatre-vingt-onze ans en arrière pour rebondir sur le présent où les choses se précisent davantage avec la question de la non-responsabilité de la colonisation, donc des puissances coloniales, c’est-à-dire notamment de la France, dans les « difficultés actuelles » de l’Afrique.

Sur ce registre, il ne donne pas dans la subtilité : « La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable des gaspillages et de la pollution. »

Même quand Nicolas Sarkozy reconnaît les horreurs de la colonisation, il éprouve le besoin de les relativiser en s’aventurant sur le terrain des bienfaits de la colonisation.

Là aussi, la réponse à fournir réside dans les faits : la colonisation européenne, qui a duré plus d’un siècle, fut un système fondé sur une logique exclusive d’assujettissement ; elle a déstructuré les sociétés, les économies et les cultures africaines ; elle la freiné la marche interne de l’Afrique, en instaurant un autre ordre, l’ordre colonial, en dressant les chefs les uns contre les autres, en établissant le régime de l’indigénat.

Le pouvoir colonial a, pour mieux administrer, dépecé le corps physique, psychologique de l’Afrique, séparé des entités ethniques et culturelles séculaires, et servi de terreau aux guerres fratricides ultérieures [32].

Or, dès lors qu’il s’agit d’exploitation de ressources humaines et naturelles, dès lors qu’il s’agit d’assujettissement, qui plus est par la force de la baïonnette et du canon, à grands renforts de méthodes intimidantes, on ne peut pas s’autoriser à parler de bienfaits, de limitation des dégâts, et encore moins à se dégager de toute responsabilité. Parce que c’est la dignité qui est en cause. La dignité, la plus cardinale des valeurs dont la recherche, pour maints penseurs, est le moteur de l’histoire ; c’est en son nom, sous tous les cieux et de tous les temps, que des peuples entiers se sont révoltés et continuent de se révolter. N’étant pas monnayable, on ne saurait faire d’elle bon marché.

Et puis, disons-le clairement : sans compter qu’elles étaient des œuvres de mort – elles furent bâties sur des milliers de vies –, les infrastructures réalisées par le colonisateur auxquelles Nicolas Sarkozy fait allusion étaient destinées à servir les besoins d’expansion économique de la France. Étudions les tracés des routes et des chemins de fer, de l’hinterland vers la côte maritime : ils servaient à écouler vers la métropole les matières premières des colonies, café, cacao, huile de palme, gomme, coton, minerai, en vue de les transformer.

L’orientation systématique de l’économie vers la monoculture aux fins de ravitailler les usines de la métropole contribua à enrichir cette seule métropole et à appauvrir les Africains. En effet, l’Afrique n’a eu qu’à jouer le rôle subalterne de pourvoyeur au marché international de produits de base assujettis aux aléas des cours mondiaux fixés par les bourses occidentales. De plus, la subordination de l’économie africaine à l’économie européenne a eu comme conséquence de détourner les Africains des cultures vivrières ; elle signa, de ce fait, l’un des actes fondateurs de la pénurie en produits céréaliers qui secoue l’Afrique en ce moment [33].

Telle est la réalité de l’Afrique, qui, aujourd’hui, traîne comme un boulet les structures coloniales, et est encore soumise aux lois drastiques du marché international.

En outre, si bienfaits il y a également eu, n’appartient-il pas d’abord aux Africains de le reconnaître ? Un proverbe malien dit : « On est mieux louangé dans la bouche de quelqu’un d’autre que dans sa propre bouche. »

Et de bienfaits, parlons-en justement. L’Afrique ne peut-elle se targuer aussi d’avoir apporté à la France, singulièrement quand elle était sous sa domination ? Nicolas Sarkozy parle, dans son discours, du sang des Africains versé pendant les guerres mondiales. Le prix du sang n’a pas d’égal, mais l’Afrique a été d’un autre apport pendant ces guerres. C’est à Brazzaville, qui a été pendant trois ans la capitale de la France libre (1940-1943), que le général de Gaulle a lancé un autre cri d’assaut contre Hitler et le régime de Vichy. Il faut ajouter que l’Afrique a fourni aux dissidents leur trésor de guerre : impôts de capitation, emprunts, souscriptions, en plus des matières premières, caoutchouc, coton, etc. La ville de Kayes, au Mali, a abrité le trésor en or de la France durant l’occupation allemande.

Laissons la parole au héros de la France libre, qui reconnaît et salue à sa valeur réelle l’apport incommensurable des colonies dans l’effort de guerre pendant la grande guerre de 1939-1945. C’était dans un vibrant discours plaidoyer prononcé à Bamako le 8 mars 1953, au cours d’une tournée sous-régionale qui l’avait conduit à Dakar où il avait été invité par le Grand Conseil de l’AOF pour présider l’inauguration d’un monument élevé à la mémoire de Félix Éboué [34]. Saluant Félix Éboué, le gouverneur de la colonie du Tchad, voilà ce que, entre autres déclarations, le général de Gaulle livre – et nous sommes bien sous domination coloniale :

  • Dans la tempête que l’ambition nazie déchaînait sur le monde, il serait, pour sûr, un résistant. Le 3 juillet 1940, il m’avait écrit. Nous nous mîmes d’accord. Au jour fixé il le proclama et, du coup, prit place au premier rang de ceux dont l’action nous vaudrait la victoire. En même temps, le fait accompli par lui à Fort-Lamy, avec l’aide de Colonna d’Ornano, de Marchand, de Laurentie, et que Pleven allait aussitôt sanctionner sur place en mon nom, marquait le début d’une série d’événements qui auraient, à leur tour, les prolongements les plus étendus. Dans l’immédiat et comme cela avait été prévu et préparé, l’initiative prise au Tchad était, le lendemain, utilisée au Cameroun que ralliaient Leclerc et Boislambert, le surlendemain à Brazzaville où Larminat, aidé par Delange et Sicé, prenait les fonctions de haut-commissaire, en Oubangui où Saint-Mart se déclarait aussitôt. Ainsi une base était fournie à la France libre pour participer aux opérations d’Érythrée, d’Abyssinie, de Libye et mener celles du Fezzan. Ainsi la souveraineté belligérante de la France pouvait s’exercer en terre française, en attendant que le Gabon, Madagascar, Djibouti, La Réunion, l’Algérie, le Maroc, l’Afrique occidentale, la Tunisie fussent tour a tour incorporés dans l’entreprise de la victoire à laquelle tous nos territoires, y compris ceux d’Amérique, d’Asie, d’Océanie, apportèrent tant d’efforts et tant de sacrifices [35].

Ce témoignage montre bien que c’est grâce à ses colonies que la France a rejoint le peloton des nations victorieuses, qu’elle a sauvé son honneur.

En réactivant le mythe de la mission civilisatrice de la France et celui des « bienfaits » de la colonisation, Nicolas Sarkozy adopte une posture manichéenne qui situe le bien en Occident et le mal en Afrique, la civilisation en Occident, la barbarie et les guerres sanglantes en Afrique. Faut-il comprendre que les tyrans sanguinaires, les esclavagistes, les dirigeants corrompus ou les collaborateurs de causes avilissantes et ignominieuses seraient une singularité africaine ? Nul besoin de s’enfoncer dans la vastitude du temps pour se convaincre du contraire. Il y a à peine soixante ans, l’Europe n’était-elle pas un champ de ruines, ravagé par le régime nazi auquel un certain Pétain donna son appui en imposant un régime d’exception en France ? Dachau, Birkenau, Auschwitz, plus près de nous Sarajevo n’appartiennent-ils pas à l’histoire de l’Europe ?

Défis et leçons d’Histoire

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En soulevant des polémiques orageuses autour d’événements complexes appartenant à l’histoire partagée des peuples pour se donner la part belle, Nicolas Sarkozy prend des risques là où l’humilité est de mise. S’il y a des valeurs à réveiller aujourd’hui, ce sont certainement la solidarité, le partenariat, l’écoute, le partage, dans le respect de l’autre. Plutôt que de brandir le choc des civilisations, c’est leur dialogue qu’il faudrait promouvoir.

« Remuer les paroles anciennes est mauvaise chose », dit une parole de sagesse africaine ; cela peut engendrer des conséquences fâcheuses dont la « cristallisation du ressentiment » qui, à son tour, peut déboucher sur des déflagrations sociales. L’historien français Marc Ferro a bien décrit ce phénomène [36] sous un ciel pourtant non africain.

C’est là que se situe certainement la fonction sociale du métier d’historien. Cet observateur du temps doit éviter à la fois l’amnésie et le trop-plein de mémoire, dans la mesure où ces pathologies menacent la cohésion sociale. Comment ? Dans ce dialogue de cultures, l’Afrique profonde a sa réponse.

En Afrique, de façon générale, l’incubation temporelle est une posture culturelle ; le traditionniste, qui se confond avec l’historien et le sage, stocke l’information historique. « Toute parole a un moment pour être dite ; toute parole n’est même pas faite pour être dite », disent les gardiens du verbe en Afrique ; c’est pourquoi la manipulation de la parole n’est pas laissée à tout le monde. Qu’est-ce à dire ? Que dans la restitution des faits révolus, le dépositaire du savoir – l’historien – doit prendre en compte les débats et les conflits qui agitent la société. L’intelligence du moment idoine pour fournir une information est donc une responsabilité dont il est investi [37].

Par sa capacité de garrotter les falsifications de l’histoire et les interprétations arrangeantes, la communauté des historiens, à son tour, peut servir à prévenir les conflits, à « désamorcer les griefs », à faire « preuve de vertus thérapeutiques », pour reprendre les mots de Marc Ferro.

Mais là ne se situe pas seulement le rôle de l’historien ; il doit aussi se battre pour que ne marchent pas sur ses platebandes ceux qui – singulièrement les hommes politiques – entendent instrumentaliser l’histoire au mépris des méthodes et des outils de la recherche historique.

Le discours de Nicolas Sarkozy aura en tout cas donné l’occasion aux historiens de mesurer l’ampleur des stéréotypes entêtés sur l’histoire de l’Afrique. Il les aura également alertés sur l’exigence de vigilance qui devrait faire partie de leur métier. Nombreuses ont été les réactions à mon appel – plus de quatre cents ; elles émanent à la fois d’historiens et de citoyens de tous bords. Les textes proposés ont été évalués par un comité scientifique, mais compte tenu du nombre élevé de contributions qui nous ont été adressées (plus de 45) et de l’impossibilité matérielle de les faire figurer toutes dans cet ouvrage, nous avons décidé, avec l’éditeur, de nous en tenir à la lettre de mon appel, adressée aux historiens. La priorité a donc été donnée à ceux-ci. Nonobstant, la majeure partie des autres contributions, essentiellement en sciences humaines, sont domiciliées sur le site Internet de l’association Mémoire Afrique (<http://memoireafrique.com/>) où elles pourront être consultées.

Le souci d’équilibre entre historiens du Nord et du Sud et entre différentes régions géographiques de l’Afrique, en y incluant la diaspora, a guidé le choix des membres du comité scientifique, composé de chercheurs venants d’Afrique, de Martinique, de France, d’Italie et d’Allemagne [38]. Bien sûr, je n’ai pas la prétention d’avoir réuni l’ensemble des experts africains et africanistes autour de ce projet. Tant s’en faut. Nonobstant, il y a là un échantillon assez représentatif.

Chacun des auteurs a été libre du choix de son sujet, dans la mesure de sa compétence académique, tout comme il a été libre de son contenu dès lors qu’il se situait sur un plan purement scientifique. Le souci d’objectivité interdisait simultanément la langue de bois, à telle enseigne qu’on découvrira dans ce corpus des thèses qui parfois s’opposent, ce qui témoigne en l’occurrence de la vigueur du débat entre intellectuels et souligne d’autant mieux l’inanité des leçons que prétend leur asséner le président Sarkozy sur ce terrain.

Les contributions retenues ont été regroupées en quatre parties qui abordent chacune un versant particulier du discours de Dakar. La première – « Qui a dit que l’Afrique n’avait pas d’histoire ? » – s’attache directement à réfuter l’idée absurde de l’anhistoricité et de l’immobilité du continent. La seconde – « Un discours d’un autre âge ? » – s’efforce de comprendre l’origine des stéréotypes et les raisons de la pérennité des préjugés concernant l’Afrique en France. La troisième – « Qui est responsable des “difficultés actuelles” de l’Afrique ? » – déconstruit l’entreprise de restauration du mythe de la mission civilisatrice de la France et de son action bienfaitrice et souligne les séquelles de l’esclavage puis de la conquête coloniale. Enfin, la dernière partie – « Qui a parlé de Renaissance africaine ? » – interroge l’avenir que Nicolas Sarkozy est « venu proposer » à l’Afrique et lui oppose les pistes que les Africains s’efforcent de développer pour leur propre compte.

Nous espérons également que cet ouvrage collectif provoquera, par-delà son objectif fondamental, un déclic pour remettre en perspective les défis qui se posent à l’Afrique, et inventer les outils méthodologiques devant accompagner cette ambition. Ces défis, l’Afrique les vit : la lutte contre la faim et la pauvreté ; l’accès à un environnement plus sain, à l’eau potable, aux soins ; la formation et l’éducation ; l’éradication des maladies endémiques ; l’accès pour les femmes et les paysans à la terre, aux semences et aux fertilisants, au crédit bancaire ; la lutte contre la fracture numérique, qui se creuse.

Là ne sont pas les seuls défis. Un autre chantier attend d’être ouvert par les historiens de l’Afrique : l’histoire des peuples. Elle reste encore à écrire, loin des cours royales et des palais présidentiels, à l’abri de toute tentative de manipulation.

Adame Ba Konaré

Adame Ba Konaré, ancienne première dame du Mali, est historienne, militante du Mouvement démocratique malien, présidente-fondatrice du Musée de la Femme Muso Kunda de Bamako et de la fondation humanitaire Partage. Elle a publié une dizaine d’ouvrages consacrés à son pays, parmi lesquels Quand l’ail se frotte à l’encens, (Présence Africaine, 2006), L’Os de la parole. Cosmologie du pouvoir (Présence Africaine, 2000) et le Dictionnaire des femmes célèbre du Mali (Éditions Jamana, 1993).

L’enseignement du fait colonial dans une perspective d’histoire mondiale
par Tayeb CHENNTOUF

SOMMAIRE

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La colonisation fait partie, sans doute possible, des événements dont le poids et la mesure sont lourds dans l’histoire. Si elle semble avoir aujourd’hui disparu, à l’exception de quelques confettis, elle pèse fortement sur les pays devenus indépendants et dans les relations internationales. Le passé colonial suscite toujours des débats politiques tant dans les anciennes colonies et métropoles qu’entre les premières et les secondes. La loi française du 23 février 2005 sur le « rôle positif de la colonisation » en est la parfaite illustration.

Dans le domaine de la recherche, la colonisation a fait l’objet d’une abondante littérature dans le passé. Après une brève éclipse, elle connaît un renouveau avec la multiplication des thèses, colloques, ouvrages et articles de revue qui lui sont consacrés. De nouvelles questions sont posées, de nouveaux objets définis et de nouvelles approches expérimentées.

Ce renouvellement ne trouve pas toujours et partout sa traduction concrète dans l’enseignement du fait colonial. Comment enseigner la colonisation dans nos pays ? Quels programmes et quels manuels concevoir, et quelle formation des professeurs assurer ?

L’évaluation des programmes et des manuels maghrébins et français montre, à l’évidence, que la colonisation est enseignée dans des perspectives strictement nationales. Une perspective d’histoire mondiale rendrait mieux compte de la complexité du phénomène. Les retombées didactiques concerneraient, à la fois, la chronologie, les concepts et le vocabulaire, les contenus et les documents utilisables en classe. Il deviendrait alors possible de préparer des séquences d’enseignement.

L’enseignement de la colonisation : des perspectives nationales

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L’enseignement de l’histoire est dominé, depuis son institutionnalisation à la fin du XIXe siècle, par une finalité quasi unique : construire la nation et renforcer la conscience nationale. À plus d’un siècle de distance, les instructions officielles et les programmes maghrébins réaffirment cette finalité assignée à la discipline et symbolisée par le rôle d’Ernest Lavisse.

En France, à l’exaltation de la colonisation et de l’empire succède l’occultation de la décolonisation et de la guerre d’Algérie. Les programmes et les manuels ont fait l’objet de nombreuses études critiques en France même. Les réalités didactiques sont moins bien connues.

La lecture des manuels fait ressortir de nombreuses lacunes. L’enseignement de la colonisation se réduit à une vulgate minimale. L’absence de bilan de la colonisation se retrouve dans tous les manuels. À travers des informations ponctuelles et souvent indirectes, le bilan de la colonisation française apparaît comme positif pour la colonie et, dans une moindre mesure, pour la puissance coloniale [39]. Les enseignants considèrent que les manuels abordent la colonisation de manière trop discontinue puisqu’elle ne figure au programme qu’en classe de 4e et de 1re. Ils critiquent aussi l’impasse faite sur les méthodes des conquêtes coloniales (guerre et violence de toutes sortes) et sur le système colonial lui-même (inégalité et autoritarisme administratif et politique) [40].

En 2001, Maurice T. Maschino a fait une enquête auprès des enseignants sur le déroulement des cours consacrés à la colonisation [41] : « On n’insiste pas trop, reconnaît un instituteur, sur les mauvais côtés de la colonisation. » En classe de 4e des collèges, « rien n’est dit aux élèves qui abordent le partage du monde des méthodes (exactions et pillages) utilisées. Le système colonial et les résistances qu’il suscite sont évacués ». Il y a un grand vide, admet une enseignante, « entre la mise en place du système impérialiste et sa contestation ».

La décolonisation est intégrée dans les programmes de classe terminale entrés en application en 1962. Elle est introduite dans les collèges en 1971 et, dans les années 1980, elle est abordée en 4e, 3e, 2de et terminale. Dans cette dernière classe, la décolonisation de l’Algérie est répartie dans trois chapitres : la décolonisation et les relations internationales, la IVe et la Ve République. L’approche privilégie l’histoire intérieure française, la décolonisation n’étant plus qu’un appendice de celle-ci.

La guerre d’Algérie [42] peut théoriquement être étudiée dans les lycées dès les années 1960 avant même qu’elle ne soit terminée. Elle s’inscrit dans la partie du programme consacrée à la naissance du monde contemporain (de 1914 à nos jours) et dans celle qui concerne les relations internationales à partir de 1962. Actuellement, tous les élèves de l’enseignement secondaire rencontrent la guerre d’Algérie en classe de 3e et en terminale dans le cadre des chapitres sur la France depuis 1945 et la décolonisation. L’expression « guerre d’Algérie » apparaît dans les manuels en 1971 seulement et il faut attendre les manuels de 1983 pour la voir traitée de manière systématique en même temps que les autres guerres coloniales.

Aujourd’hui encore, elle fait l’objet de vifs débats franco-français, algéro-algériens et franco-algériens. Sa réception par les élèves peut être appréciée grâce à une enquête auprès des jeunes Français âgés de 17 à 30 ans. Elle a été réalisée par l’université de Paris 8 puis publiée et commentée par Le Monde sous le titre : « Guerre d’Algérie : la mémoire apaisée [43] ». 69 % des jeunes interrogés affirment avoir entendu parler de la guerre d’Algérie d’abord par la télévision puis par leurs professeurs. Ils sont 80,5 % à considérer que ce sujet est insuffisamment traité à l’école [44].

Dans les pays du Maghreb, dès les indépendances politiques, les finalités de l’enseignement de l’histoire s’inscrivent également dans des perspectives nationales. Il s’agit de construire des identités et de renforcer la cohésion sociale. Les réformes en cours ne modifient pas de manière qualitative ces orientations [45]. Paradoxalement, elles sont davantage centrées sur les identités nationales. Les nouveaux programmes et manuels mettent l’accent sur les résistances à l’occupation coloniale et les luttes pour l’indépendance. Comparativement aux deux pays voisins, la guerre d’indépendance occupe en Algérie une place stratégique.

Deux manuels conformes aux nouveaux programmes sont édités au Maroc en 2003 pour les classes de 8e et 9e année de l’école fondamentale [46]. Le premier est divisé en deux parties. La première, relative à l’Europe du XVIIe au XIXe siècle, traite des changements économiques (la révolution industrielle) puis les deux Révolutions, américaine et française, enfin de l’impérialisme européen au XIXe siècle. La seconde, soit au total seize cours, traite le monde musulman face aux offensives européennes du XVIIe au XIXe siècle : l’Empire ottoman (deux cours), l’Algérie, la Tunisie et la Libye (un cours chacun), l’Afrique avant et après la conquête coloniale (deux cours). Le reste, soit neuf cours, est consacré à l’histoire du Maroc, des débuts de la dynastie alaouite au protectorat français en passant par les interventions et la pénétration européenne au XIXe siècle.

Le manuel de 9e année est lui aussi divisé en deux parties. La première porte sur les événements mondiaux : Première Guerre mondiale, Révolution russe, crise économique mondiale et Seconde Guerre mondiale. La seconde est entièrement consacrée aux mouvements de libération dans le monde : au Moyen-Orient (trois cours), au Maghreb (neuf cours dont six sur le Maroc), en Afrique (un cours) et en Asie (un cours). Le manuel se termine par deux questions relatives aux mutations mondiales après 1945 : les changements internationaux et le développement scientifique et technologique et ses conséquences.

En Tunisie, les réformes ont touché essentiellement la période contemporaine. Elles modifient de manière sensible l’approche du nationalisme tunisien, de ses acteurs et de la place de Habib Bourguiba. Elles introduisent également une rupture dans la présentation des réactions locales face au protectorat français. Les résistances étaient absentes dans les manuels de la génération précédente alors que les nouveaux insistent sur les réactions face à la conquête coloniale. Elles sont incorporées pour la première fois dans les programmes. Le manuel de 6e année de l’école élémentaire analyse le rôle de résistants comme Hassan ben Abd al-Aziz et Ali al-Sid. Le manuel de 7e année précise que « les colonisateurs français ont imaginé que leur occupation du pays serait une simple promenade de courte durée. Or, les habitants leur ont fait face avec toute leur force mais avec des moyens limités. Les colonisateurs n’ont réussi à dominer totalement la Tunisie qu’après de longues années [47] ».

La structure qualitative des programmes et des manuels n’est guère différente en Algérie, sauf que la guerre d’indépendance (1954-1962) y tient une place plus déterminante.

À l’école élémentaire, l’enseignement de la discipline est entièrement consacré aux résistances à la colonisation et à la guerre d’indépendance. Les programmes détaillent les objectifs retenus. En 5e et 6e années, il s’agit de donner une première culture à l’élève pour exploiter les archives, classer les événements, les analyser et en tirer les conclusions logiques. Il s’agit ensuite de former l’élève au respect de l’histoire et de l’inciter à la recherche en histoire de l’Algérie grâce à la présentation de documents glorifiant le peuple algérien et sa lutte contre la colonisation. Il s’agit, enfin, de former des générations qui défendent les ancêtres et qui croient aux objectifs de la Révolution algérienne pour construire une société nouvelle.

Les objectifs spécifiques à chaque année sont encore plus parlants. Pour la 5e année, les élèves doivent avoir une bonne connaissance du Front de libération nationale (FLN) et de l’Armée de libération nationale (ALN) ainsi que de leurs bases populaires, se faire une image claire et honorable de la Révolution algérienne avec la mise en évidence de la lutte du peuple algérien, respecter les « chouhadas » (martyrs de la guerre d’indépendance) et les prendre comme modèle, enfin de renforcer le sentiment national et les résultats acquis grâce à la lutte du peuple algérien. En 6e année, les élèves doivent connaître les conditions du peuple algérien et la place de l’Algérie dans le monde, la politique coloniale et les pratiques oppressives de la colonisation, avoir une image claire et positive de la lutte du peuple algérien et connaître les héros de la Révolution algérienne.

Les manuels cherchent à traduire ces objectifs sur le plan pédagogique. L’élève algérien entre en contact avec l’histoire dès la 5e année de l’école fondamentale. Après trois chapitres introductifs consacrés aux notions de temps, de document et d’événement historique, la totalité du manuel est consacrée à la guerre d’indépendance. En 6e année, la colonisation et les résistances sont abordées toute l’année. Le nouveau manuel (2004) présente la situation de l’Algérie avant la colonisation, les causes et les méthodes de la conquête coloniale, les résistances à l’occupation (bataille de Constantine, soulèvement de l’émir Abd al-Kader), les méthodes du colonialisme (peuplement, exploitation des richesses et atteintes à la personnalité), les luttes contre le colonialisme français (insurrections jusqu’en 1881 et luttes politiques jusqu’au début de la Révolution de novembre 1954). Les programmes et les manuels des niveaux moyen et secondaire consacrent également une large place à la colonisation et à la guerre d’indépendance sous des intitulés quasi identiques à ceux des 5e et 6e années. La lutte armée, qui occupe une place relativement modeste dans les programmes et manuels tunisien et marocain est au fondement de l’identité nationale en Algérie [48].

La colonisation dan une perspective d’histoire mondiale

SOMMAIRE

La crise des États postcoloniaux dans la décade 1980-1990, la mondialisation et les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis relancent, dans un nouveau contexte, les débats sur la colonisation et, plus largement, sur les rapports entre l’Occident et l’Orient. La loi française du 23 février 2005 provoque d’ardentes polémiques en France et en Algérie. Le bilan colonial est, de nouveau, au centre des débats. Des hommes politiques, des médias et des historiens tentent de réévaluer le rôle de la colonisation. Ils passent sous silence ses conséquences durables et profondes sur les rapports des colonisés à la modernité.

Jusqu’en 2005, ces controverses ne touchent pas le grand public. Dans le domaine de la recherche, Jacques Marseille arrive à la conclusion que pour certains financiers, chefs d’entreprises et hauts fonctionnaires, les nécessités de la modernisation de l’économie française étaient incompatibles avec les charges qu’imposait l’entretien de l’empire colonial et qu’il fallait faire revenir dans la métropole les ressources disponibles [49]. Daniel Lefeuvre développe un point de vue assez proche pour le cas limité de l’Algérie [50].

L’adoption par le parlement français d’une loi le 23 février 2005 semble trancher dans les débats et considérer que la colonisation a été positive. Elle provoque aussitôt des réactions en France et, avec un décalage, en Algérie. La loi, dite Fillon, stipule que « la Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française » (art. 1), et recommande « que les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la France outre-mer […] la place qu’elle mérite » et que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer » (art. 4) [51].

La loi ne déclenche pas de débat politique particulier mais la réaction des historiens français qui interviennent surtout dans les médias et à travers le réseau Internet où de nombreux sites sont créés. Une association est formée pour rappeler les méthodes et les résultats de la colonisation. Elle réaffirme le principe de la liberté dans la recherche et dans l’enseignement de l’histoire [52].

En Algérie, la presse considère, dans un premier temps, que les problèmes soulevés, par la loi sont d’abord et avant tout franco-français. Elle adopte un ton neutre pour relater les débats puis rendre compte des réactions officielles algériennes. À l’occasion du 60e anniversaire du 8-mai 1945, le président de la République compare les fours à chaux dans lesquels ont été brûlés plusieurs Algériens, prés de Guelma, aux fours nazis. Un mois plus tard, le 7 juin, c’est au tour du Front de libération nationale de condamner la loi « avec la plus grande fermeté », parce qu’elle justifie « la barbarie coloniale en gommant les actes les plus odieux ». Les parlementaires réagissent à leur tour dans un projet de résolution appelant le Parlement français à abroger la loi. Abdelaziz Bouteflika intervient de nouveau, à partir de Tlemcen, pour critiquer « le négationnisme et le révisionnisme », demander que la colonisation soit reconnue comme « un crime contre l’humanité » et dénoncer une entreprise de « dé-civilisation » des colonisés [53].

Au-delà des méthodes et du bilan colonial, le débat porte bien sur le sens de la colonisation. Que représente-t-elle dans l’histoire des pays colonisés et dans leurs rapports avec l’Europe ? À l’échelle de l’histoire mondiale, elle s’inscrit dans les trois temps forts de la mondialisation. Nolens, volens, elle représente la voie qu’emprunte, sous la contrainte et la domination, la modernité historique dans les pays placés sous la domination coloniale.

Le premier temps fort se situe au début du XVIe siècle ; il fait suite aux « voyages de découverte » et à l’expansion maritime européenne. Pour la première fois, la navigation et l’échange commercial mettent en connexion l’Europe, l’Asie, l’Afrique et l’Amérique sous l’égide de l’Europe. Elle est symbolisée par le commerce triangulaire atlantique dans lequel la traite négrière occupe une place importante.

Le deuxième temps fort démarre dans les années 1870-1914. Suzanne Berger considère que cette période est celle de notre première mondialisation [54]. Dans la littérature marxiste, le partage du monde entre les puissances européennes relève de l’impérialisme. Cette seconde mondialisation est symbolisée par le Congrès de Berlin de 1885. Elle élargit considérablement le domaine colonial, les connexions et les échanges régionaux et mondiaux. Elle se prolonge après la Première Guerre mondiale avec les mandats octroyés par la Société des nations (SDN) à la France et à l’Angleterre surtout au Proche-Orient.

« La situation coloniale », définie très tôt par Georges Balandier et Immanuel Wallerstein, inclut les colonisateurs et les colonisés, les contacts et les échanges entre eux, mais aussi les tensions et les conflits qui donneront naissance aux nationalismes. Les notions d’acculturation et de changement social [55] ont pour ambition, dans les années 1950-1960, d’expliquer ces transformations.

En fait, l’histoire des colonisés devient l’histoire des colonisateurs, et l’histoire des colonisateurs l’histoire des colonisés. L’histoire du Maghreb devient celle de la France et l’histoire de la France celle du Maghreb. La colonisation fait partie intégrante de l’histoire de France. La construction de l’État, de la République, de la nation est inséparable de la colonisation. Plus largement, celle-ci est partie prenante active de la modernité occidentale. L’histoire de l’Europe ne peut-être pensée en dehors et sans la colonisation sauf à être, une fois de plus, ethnocentriste.

Dans les colonies, l’historien marocain Abdallah Laroui a bien relevé, pour son pays, que le protectorat français et le général Lyautey réalisent avec succès les réformes que les sultans tentaient d’appliquer, en vain, à la fin du XIXe siècle et au début du siècle suivant [56]. Karl Marx, traitant de la colonisation britannique de l’Inde, souligne son caractère ambivalent. Son approche a été critiquée ou, au mieux, passée sous silence par la suite. Elle présente la colonisation comme un formidable agent de changement et de transformation de l’Inde.

Le revers de la colonisation est, néanmoins, la traditionalisation des sociétés colonisées et la perversion de leurs rapports à la modernité. La colonisation s’est volontiers présentée comme une avancée de « la civilisation contre la barbarie ». Elle est loin d’avoir réalisé ce programme. Les limites de la colonisation sont géographiques, sociales, culturelles et politiques. La colonisation définit très tôt un domaine géographique utile qu’elle sépare du reste du territoire. Il intègre les zones maritimes, les plaines agricoles et les régions riches en matières premières. Au Maghreb, par exemple, le Sahara n’acquiert de l’intérêt qu’à partir des années 1955-1956 avec l’exploitation des hydrocarbures. Les limites des transformations économiques et sociales ressortent bien des études consacrées au sous-développement dans les années 1950-1960. L’enquête réalisée par Pierre Bourdieu sur l’Algérie à la fin de la période coloniale [57] donne une idée précise des conditions de vie et des difficultés à formuler des projets pour l’avenir.

La traditionalisation est aussi forte dans le domaine politique. La colonisation britannique s’appuie sur un petit corps de soldats, un groupe limité d’administrateurs et la chefferie traditionnelle qui est intégrée dans la gestion administrative des territoires. L’Inde en est le parfait exemple. Au Maroc, la politique de traditionalisation est systématisée par le général Lyautey. Sa gestion du protectorat cherche à préserver le cadre traditionnel en maintenant les « hiérarchies naturelles », « le décor chérifien », tout en transformant le pays en une « Californie française ». Cette politique est poursuivie jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

C’est surtout dans le domaine culturel et de la pensée, difficilement quantifiable, que la colonisation a les effets les plus intenses et les plus durables. Elle débouche sur la perversion des rapports des colonisés à la modernité.

L’illégitimité de la colonisation, parce qu’étrangère, discrédite gravement la modernité pour une large part des élites et de la population. Les témoignages ne manquent pas. Les réformes impulsées par les sultans marocains Sidi Mohammed et Moulay abd al-Rahman sont considérées comme des innovations blâmables (bidâa), contraires à l’esprit de l’islam. Le chroniqueur Al-Naciri traduit bien le sentiment général dans son ouvrage l’Istiqsa. Il considère que « l’adoption des manières étrangères n’est d’aucun profit ; c’est au contraire la tradition et l’isolement qui seraient la seule solution pour renforcer le royaume face aux interventions étrangères. En Algérie, la scolarisation et la médecine coloniale se heurtent à une profonde résistance jusqu’à la fin du XIXe siècle [58].

Au XXe siècle, les ouvrages de Frantz Fanon [59] et d’Albert Memmi [60], qui sont contemporains de la colonisation et de la décolonisation, fourmillent de données précises, concrètes et situées sur l’ampleur des dégâts causés à la psychologie et aux comportement des Maghrébins. Mostefa Lacheraf ne cesse en Algérie, à travers ses nombreuses études, de signaler le rôle de la colonisation dans les carences de la lutte anti-coloniale et le nationalisme [61].

Aujourd’hui encore, la culture et la pensée politique n’ont pas encore tranché tout à fait les nœuds gordiens de la modernité : raison, liberté, devenir. Assimilée à la colonisation et à l’étranger, elle est récusée à ce double titre. La pensée dissocie la modernité en séparant ses aspects techniques et matériels, les plus visibles, et les fondements philosophiques, à savoir la conception du monde et l’action sur le monde. L’essence du fait colonial est sans doute d’avoir privé les colonisés de faire leur propre histoire.

L’enseignement du fait colonial

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Quelles retombées didactiques ? Comment enseigner le fait et l’événement colonial ? Comment les intégrer dans les curricula et les exposer à de jeunes enfants et à des adolescents ? Dans une perspective d’histoire mondiale, l’enseignement de la colonisation soulève, au moins, quatre problèmes.

Le premier concerne la chronologie qui demeure problématique aussi bien pour les grandes mutations de l’histoire que pour la période des XIXe et XXe siècles. Il faut également relever le décalage entre la recherche et les programmes officiels.

De nombreux ouvrages et colloques sont consacrés à la colonisation et aux colonies. Certains remontent à la Grèce et à Rome. La période médiévale serait aussi celle de la colonisation. Marc Ferro, qui a coordonné une Histoire des colonisations fait remonter celle-ci au XIIIe siècle pour la terminer au XIXe [62]. Situer les débuts de la colonisation au XVIe siècle rencontre un plus large consensus chez les historiens. Le second ouvrage de M. Ferro sur ce sujet, Le Livre noir du colonialisme, porte d’ailleurs en sous-titre : XVIe-XXIe siècles : de l’extermination à la repentance  [63].

Les programmes et les manuels sont, pour leur part, centrés exclusivement sur les XIXe et XXe siècles. L’enseignement de l’histoire au Maghreb reprend, tout en la discutant, la chronologie générale d’origine européenne. L’histoire continue d’être découpée en périodes ancienne, médiévale, moderne et contemporaine. La chronologie relative à la période contemporaine est plus discutée. En Algérie, 1830, année de la conquête et des débuts de la colonisation française, n’est plus considérée comme une sorte de degré zéro de l’histoire. L’histoire de l’Algérie est inscrite dans des évolutions de plus longue durée. En Tunisie, les nouveaux programmes ont subi un double infléchissement. Le nationalisme tunisien ne naît plus dans les années 1930 en réaction au protectorat français et grâce à l’action de Habib Bourguiba comme antérieurement. Il s’inscrit dorénavant dans le réformisme du XIXe siècle et serait donc antérieur au protectorat. De la même manière, la chronologie privilégie les mutations internes plutôt qu’externes. Elle commence en 1881 et non pas en 1914 et la Première Guerre mondiale comme cela était le cas précédemment. Enfin, l’histoire de la Tunisie est séparée de l’histoire mondiale.

Le second problème est relatif aux concepts et au vocabulaire utilisés. Ils ont des contenus et des sens extrêmement variables d’un auteur à l’autre. Ce sont surtout les usages multiples des vocables de « colonisation » et de « colonie » qui prêtent le plus à discussion. Pour Marc Ferro, la colonisation n’est pas seulement le fait de l’Occident. Elle a existé dans le monde arabe et ottoman alors que la Russie et le Japon réalisent plus tardivement leur expansion territoriale [64]. À partir de 1900, « coloniser » acquiert un sens nouveau. Dans les dictionnaires, « coloniser un pays (ou un peuple) revient à le soumettre au statut de colonie, c’est à dire de dépendance [65] ».

Les différences entre colonie, protectorat et mandat portent sur le statut des territoires dépendants et leurs rapports avec les métropoles. En France, par exemple, la Tunisie et le Maroc relèvent du ministère des Affaires étrangères alors que l’Algérie relève du ministère de l’Intérieur. Dans les protectorats, les États précoloniaux continuent d’exister sous le contrôle d’un résident général alors que dans les colonies ils sont détruits par la guerre. Les pays sous mandat, définis juridiquement par la SDN, sont appelés, en principe, à devenir indépendants à brève échéance.

Les notions de colonialisme et d’impérialisme apparaissent à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Ils sont plus utilisés dans la littérature politique produite par les colonisés et les anti-colonialistes. Les colonisés parlent davantage de colonialisme que de colonisation. En 1955, la conférence de Bandung (Indonésie) proclame que « le colonialisme dans toutes ses manifestations est un mal auquel il doit être mis fin rapidement, que la soumission des peuples au joug de l’étranger, à sa domination et à son exploitation était une négation des droits fondamentaux de l’homme, contraire à la Charte des Nations unies ». L’expression « néocolonialisme » est employée pour la première fois en 1965 par Kwame Nkrumah, Premier ministre du Ghana indépendant. Elle désigne « la situation d’un État indépendant en théorie et doté de tous les attributs de la souveraineté, qui a, en réalité, sa politique dirigée de l’extérieur ».

Le vocable d’impérialisme est forgé par les économistes avant d’être repris par le marxisme. Rudolf Hilferding et Lénine lui consacrent des ouvrages – Le Capital financier (1910), et L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916).

Tous ces concepts et vocables ne trouvent pas toujours leurs équivalents exacts dans la langue arabe. Le vocabulaire le plus utilisé dans les manuels comprend : Ihtilal, Isti’mar, Imperialia, Qawmia, Thawra. Le premier est proche du mot français « conquête » ou « occupation » ; le second de « peuplement », de « colonisation » et de « colonialisme ». Le troisième est une arabisation du mot impérialisme. Les quatrième et cinquième renvoient à « nationalisme » et à « révolution » ou « soulèvement ».

Le troisième problème concerne les contenus des manuels et les séquences d’enseignement. La transposition didactique ne doit pas se traduire par une trop grande simplification de la complexité du fait et de l’événement colonial. Elle pourrait s’articuler autour de trois questions synthétiques.

La première s’intitulerait l’« histoire inégale » et s’inscrirait dans une perspective d’histoire comparée entre l’Europe et le reste du monde vers 1815. L’avance de l’Europe et l’accumulation de moyens techniques et matériels seraient exposées. Elles seraient suivies par les étapes et les méthodes de la conquête et de la colonisation.

La seconde traiterait la situation coloniale elle-même. Elle aborderait les structures et leur permanence dans le temps de la colonisation et de la domination. Elle inclurait la présentation des colonisateurs, celle des colonisés et des échanges entre eux dans tous les domaines.

La troisième s’intéresserait aux tensions et aux conflits. Le résultat le plus palpable de la colonisation et le renforcement et/ou l’émergence de mouvements nationalistes vigoureux. Ils présentent trois aspects : la fabrication des imaginaires nationaux, les luttes légales anticoloniales, les luttes armées et la décolonisation.

Le quatrième et dernier problème a trait à la documentation utilisable en classe ou dans les manuels. Elle est abondante mais produite en grande partie par le colonisateur. Elle doit être rééquilibrée par les points de vue des colonisés.

La disponibilité de documents d’origine coloniale a pour conséquence d’occulter les voix des colonisés. La situation coloniale, les luttes politiques puis les guerres d’indépendance n’ont guère été favorables à la conservation des archives. Cependant, une presse en langue arabe était publiée dans les trois pays du Maghreb par les partis politiques et les associations pendant la colonisation. Elle a été, totalement ou partiellement, réimprimée après les indépendances. De nombreux témoignages oraux ou écrits ont été ou sont publiés. Le phénomène a pris une grande ampleur depuis la décade 1980-1990. La littérature, la poésie et les traditions populaires permettent d’aller au delà de la vision des élites.

Tayeb CHENNTOUF est professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’Université d’Oran, où il coordonne les recherches sur l’histoire de l’Algérie, de l’Afrique et de la Méditerranée occidentale et dont il préside le Comité national d’évaluation de la recherche en histoire et en archéologie et le Comité d’éthique. Auteur de plusieurs ouvrages, dont un manuel sur Le Monde contemporain (OPU, 1983), il a consacré plusieurs communications à la recherche et à la didactique de l’histoire. Il travaille actuellement sur les conséquences culturelles et politiques de la mondialisation.

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LES AUTEURS

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Pierre Boilley est professeur d’histoire contemporaine de l’Afrique à l’Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne, et directeur du Centre d’études des mondes africains (CEMAf, CNRS). Il a publié, entre autres ouvrages, Les Touaregs Kel Adagh. Dépendances et révoltes : du Soudan français au Mali contemporain (Karthala, 1999), Amidou Mariko, Mémoires d’un crocodile. Du sujet français au citoyen malien (Éditions Donniya, Bamako, 2001).

Tayeb Chenntouf est professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’Université d’Oran, où il coordonne les recherches sur l’histoire de l’Algérie, de l’Afrique et de la Méditerranée occidentale et dont il préside le Comité national d’évaluation de la recherche en histoire et en archéologie et le Comité d’éthique. Auteur de plusieurs ouvrages, dont un manuel sur Le Monde contemporain (OPU, 1983), il a consacré plusieurs communications à la recherche et à la didactique de l’histoire. Il travaille actuellement sur les conséquences culturelles et politiques de la mondialisation.

Catherine Clément, ancienne élève de l’École normale supérieure, agrégée de philosophie, a été successivement maître de conférences à la Sorbonne (1964) puis à Paris I-Panthéon-Sorbonne, chef de rubrique culture au Matin de Paris, directrice de l’AFAA au ministère des Affaires étrangères avant d’accompagner l’ambassadeur Lewin en Inde, en Autriche et au Sénégal. Elle a publié une quarantaine d’essais et de romans ; à la demande de Jean-Marc Roberts, elle publiera ses mémoires chez Stock en février 2008.

Catherine Coquery-Vidrovitch est professeur émérite à l’université Paris 7. Elle a notamment publié L’Afrique occidentale au temps des Français (La Découverte, 1992), Histoire des villes d’Afrique noire (Albin Michel, 1993) et Des victimes oubliées du nazisme. Les Noirs et l’Allemagne dans la première moitié du XXe siècle (Le Cherche Midi, 2007). Ses travaux lui ont valu le Distinguished Africanist Award de l’African Studies Association et les insignes de commandeur de la Légion d’honneur.

Drissa Diakité, docteur en histoire et diplômé en linguistique appliqué, est professeur à l’Université de Bamako. Il fut doyen de la Faculté des lettres, langues, arts et sciences humaines qu’il dirigea jusqu’en 2006. Spécialiste de l’histoire des sociétés africaines au sud du Sahara avant la période coloniale, il est l’auteur de nombreuses publications sur la tradition orale, les empires soudanais du VIIIe au XVIe siècle, les processus ethniques, l’Islam et les dynamiques sociales des mouvements confessionnels.

Boureima Alpha Gado est historien et socioéconomiste du développement rural à l’Université Abdou Moumouni de Niamey (Niger). Ses recherches sur l’environnement et l’insécurité alimentaire au Sahel lui ont valu un prix de recherche du CNRS. Il est auteur de nombreux travaux, dont Une histoire des famines au Sahel (L’Harmattan, 1993) et Vingt ans de prévention des crises alimentaires au Sahel (en collaboration avec R. Blein et A. Sow, CILSS, décembre 2004).

Daouda Gary-Tounkara, docteur en histoire de l’Afrique, est chercheur associé du Laboratoire Sedet/université Paris 7 et chargé de cours en histoire de l’Afrique à l’université Paris 7. Dans le cadre de deux programmes de l’Agence nationale de la recherche (ANR, Les Suds), il mène actuellement des recherches sur les mobilités à Sikasso (Mali) et le franchissement de la frontière fédérale par les migrants de l’Afrique occidentale française (AOF).

Sandra Fagbohoun a soutenu en juin 2006 un doctorat d’anthropologie sur la construction des savoirs philosophiques en milieu traditionnel moose (Burkina Faso). Aujourd’hui chargée de mission au Centre international d’études pour le développement local (CIEDEL) à Lyon, elle poursuit son travail de recherche sur l’éducation morale et les revendications identitaires dans le contexte de la mondialisation.

Éric Huysecom est professeur au département d’anthropologie et écologie de l’Université de Genève et professeur associé au département d’histoire et d’archéologie de l’Université de Bamako. Il a cofondé la Mission archéologique et ethnoarchéologique suisse en Afrique de l’Ouest, qu’il dirige actuellement. Auteur de nombreuses publications sur l’archéologie africaine, il a également réalisé en 1995 un documentaire sur la fabrication du fer chez les Dogon du Mali : Inagina, l’ultime maison du fer.

John O. Igué, ancien professeur de géographie à l’Université nationale du Bénin est actuellement directeur scientifique du Laboratoire d’analyse régionale et d’expertise sociale (LARES) à Cotonou (Bénin).

Bogumil Jewsiewicki est titulaire de la chaire de recherche du Canada en histoire comparée de la mémoire et Professeur d’histoire à l’Université Laval au Québec. En 2006, il a reçu le Distinguished Africanist Reward de l’African Studies Association et le Distinguished Africanist Anthropologist Award de l’Association of Africanist Anthropologists, American Anthropological Association. Il est membre du Centre d’études africaines (EHESS/CNRS) et du comité de rédaction des Cahiers d’études africaines.

Adame Ba Konaré, ancienne première dame du Mali, est historienne, militante du Mouvement démocratique malien, présidente-fondatrice du Musée de la Femme Muso Kunda de Bamako et de la fondation humanitaire Partage. Elle a publié une dizaine d’ouvrages consacrés à son pays, parmi lesquels Quand l’ail se frotte à l’encens, (Présence Africaine, 2006), L’Os de la parole. Cosmologie du pouvoir (Présence Africaine, 2000) et le Dictionnaire des femmes célèbre du Mali (Éditions Jamana, 1993).

Doulaye Konaté, archéologue et historien, est ancien recteur de l’Université de Bamako. Il préside actuellement l’Association des historiens africains (AHA). Il a consacré différents travaux et études à l’urbanisation en Afrique de l’Ouest avant la colonisation, au patrimoine malien, archéologique notamment, aux questions identitaires de l’Afrique contemporaine à travers le thème de la mémoire, des mémoires et de leur relation à l’histoire et à l’identité nationale. Il vient de publier à ce sujet : Travail de mémoire et construction nationale au Mali (L’Harmattan, 2006).

Olivier Le Cour Grandmaison est enseignant en sciences politiques et philosophie politique à l’Université d’Evry-Val-d’Essonne. Il est notamment l’auteur de Faut-il avoir la haine ? (L’Harmattan, 2003) et Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial (Fayard, 2005).

Kinvi Logossah est spécialiste de l’histoire ancienne, de l’anthropologie et de la sociologie des sociétés d’Afrique noire. Économiste, il est professeur des universités et directeur du département d’Économie de l’Université des Antilles et de la Guyane, campus de Schoelcher, Martinique.

Hassimi O. Maïga, ancien directeur régional de l’Éducation du Mali. Spécialiste de sciences de l’éducation, il travaille sur l’histoire de l’éducation, les curricula et les langues (anglais et soŋoy-senni). Aujourd’hui consultant en éducation, il poursuit une carrière universitaire nationale mais aussi internationale, surtout en Amérique du Nord, où il continue ses activités de recherche et d’enseignement.

Elikia M’Bokolo, ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé d’histoire, est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il a publié de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’Afrique, dont L’Afrique au XXe siècle : le continent convoité (Seuil, 1985), Au cœur de l’ethnie (dir. avec Jean-Loup Amselle, La Découverte, 1999) et Afrique noire : histoire et civilisation (2 vol., Hatier, 2008). Producteur de l’émission « Mémoire d’un continent » sur RFI, il est l’auteur d’Afrique : une histoire sonore, 1960-2000 (coffret de 7 CD avec Philippe Sainteny, Frémeaux, 2001).

Isidore Ndaywel è Nziem est historien, professeur titulaire à l’université de Kinshasa (RDC), membre correspondant de l’Académie royale des sciences d’outre-mer (ARSOM) en Belgique, chercheur associé au Centre des mondes africains (CEMAF) de l’université Paris I-Sorbonne et directeur honoraire à l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Jadis, professeur aux universités de Lubumbashi, de Brazzaville et de Québec, il a également été directeur d’études associé à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).Alioune Sall est docteur en sociologie. Il dirige l’Institut des Futurs Africains, basé à Pretoria en Afrique du Sud, qui apporte un appui technique aux pays et organisations africaines en matière de réflexion prospective. Auteur ou co-auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels Afrique 2025 : Quels futurs possibles pour l’Afrique au sud du Sahara ?, La compétitivité future des économies Africaines, il a été le co-rapporteur de la Première Conférence des intellectuels d’Afrique et de la diaspora organisée sous l’égide de la Commission de l’Union africaine sur le thème de l’intégration et de la renaissance africaine.

Kléna Sanogo, archéologue, est directeur général de l’Institut des sciences humaines de Bamako. Auteur de nombreuses publications sur l’archéologie malienne, il a également été directeur du musée national du Mali et président de l’Association ouest-africaine d’archéologie. Il travaille actuellement sur les tumuli pierriers de la zone sahélienne du Mali et participe au programme « Paléoenvironnement et peuplement humain en Afrique de l’Ouest » de la Mission archéologique et ethnoarchéologique suisse.

Djohar Sidhoum-Rahal poursuit un double cursus en philosophie et en droit. Elle est titulaire d’un DEA en philosophie, d’un master en droit pénal, d’un master bilingue en droit français-droit anglo-américain mention droit international de l’Université Paris X et prépare un master II en théorie du droit à Paris X/EHESS/ENS. Elle est par ailleurs co-auteure d’un album de rap, Identité en crescendo (Universal Jazz), et présidente de l’association Identités et mémoires algériennes (IEMA).

Sébastien Dossa Sotindjo, enseignant-chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi, Cotonou (Bénin), a soutenu une thèse de doctorat en histoire à l’Université Paris 7 en 1995. Il a publié plusieurs articles sur le thème « histoire et développement ».

Ibrahima Thioub est professeur à l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar (UCAD) dont il dirige le département d’histoire. Auteur de nombreuses publications sur l’histoire de l’enfermement pénal en Afrique, président de l’Association de recherche ouest-africaine et membre du bureau de l’Association des historiens africains (AHA), il est rédacteur de la revue Afrika Zamani publiée par l’AHA. Il a édité en 2007 l’ouvrage Patrimoine et sources historiques en Afrique (Université Cheikh-Anta-Diop, Union académique internationale).



NOTES:
[1] Cheikh Anta Diop est un savant sénégalais, qui aura dédié sa vie à la réhabilitation de l’histoire africaine. Après son décès brutal survenu en 1986, les autorités et intellectuels sénégalais décidèrent de donner son nom à l’université de Dakar.

[http://info.France3.fr/France/34916821-fr.php] .

[2] « L’homme africain et l’histoire », Le Monde, 27 juillet 2008.

[3] Dans le débat télévisé qu’il a accordé à la télévision le 24 avril 2008 à l’occasion de la fin de sa première année de mandature à la tête de la République, il proclame cette ambition, alors qu’à la date du 23 avril, les sondages le classent en dernière position (40 %) du classement des chefs d’État ayant le mieux représenté la France de son époque. Charles de Gaulle (88 %) vient en tête de peloton, suivi de François Mitterrand (74 %), Georges Pompidou (69 %), Jacques Chirac (66 %), Valéry Giscard D’Estaing (56 %) : sondage CSA publié dans Le Parisien du 24 avril 2008.

[4] Marx Gallo, Fier d’être français, Fayard, Paris, 2006

[5] Le livre qui a fait le plus de bruit est celui du journaliste Stephen Smith, Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt, Calmann-Lévy, Paris, 2003.

[6] Au moment même où nous bouclons cette introduction, nous avons pris connaissance de deux textes publiés par Philippe Laburthe-Tolra, le président de la Société des africanistes, dans Africanistes, (n° 2, janvier 2008, rubrique « Tribune libre ») L’un, intitulé « D’Alfred Sauvy au Mogho-Naba », est signé de Jean Poirier, Professeur honoraire à l’université de Nice, et l’autre d’André Savelli, Professeur agrégé au Val-de-Grâce. Si le premier s’enlise dans les « bienfaits de la colonisation » qu’il remet au goût du jour, le second est carrément une « Lettre ouverte à Monsieur Bouteflika, Président de la république algérienne » à qui il égrène les « bienfaits » de la colonisation. Leur contenu, en accointance avec le discours de Nicolas Sarkozy, a été jugé « contestable, voire méprisant pour les Africains » ; ils ont, de ce fait, suscité indignation et colère parmi les membres même de la Société des africanistes qui, dans une lettre ouverte, ont tenu à alerter leur milieu professionnel « sur les dangers d’une dérive idéologique ».

[7] En plus des articles d’Achille Mbembe, d’Ibrahima Thioub, de Catherine Coquery-Vidrovitch, de Boubacar Boris Diop ou de Jean-François Bayart, tous parus sur le Net (, ,
), vient d’être publié un ouvrage collectif sous la direction de l’ancien ministre sénégalais Makhily Gassama, intitulé L’Afrique répond à Sarkozy, Éditions Philippe Rey, Paris, 2008 ; suivi d’un second signé par Jean Pierre Chretien (dir.), L’Afrique de Sarkozy, un déni d’histoire, Karthala, Paris, 2008.

[8] Cité par Achille Mbembe, « L’Afrique de Nicolas Sarkozy », Africultures, rubrique « Histoire et colonie », « Sarkozy et l’histoire », , 1er août 2007, p. 2.

[9] Les idées majeures de ces historiens « positivistes » sont notamment exposées dans le manifeste rédigé par Gabriel Monod en 1876 pour lancer la Revue historique et dans maints manuels universitaires : voir entre autres Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos, Introduction aux études historiques, Hachette, Paris, 1898. Voir également, entre autres travaux de synthèse, Guy Bourdé et Hervé Martin, Les Écoles historiques, Seuil, Paris, 1997 [1983].

[10] Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos, Introduction aux études historiques, op. cit., p. 1.

[11] A. P. Newton, cité par J. D. Fage, « L’évolution de l’historiographie de l’Afrique », in Histoire générale de l’Afrique, Unesco, Paris, 1980, t. 1, p. 53.

[12] Voir entre autres Maurice Delafosse, Le Haut-Sénégal-Niger, 3 t., Maisonneuve & Larose, Paris, 1913. Ces thèses, il est vrai, ont été par ailleurs amplifiées par les chroniqueurs islamisés locaux, n’ayant eux-mêmes d’autre point de mire que l’Arabie ou le Yémen. Voir à ce propos, par exemple, les chroniques de Tombouctou, rédigées dans la deuxième moitié du xviie siècle, Tarikh el-Fettach de Kati et Tarikh es-Soudan de Saadi (Maisonneuve & Larose, Paris, 1913).

[13] Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien, A Colin, Paris, 1941 [réed.1964].

[14] Cette phrase aurait été prononcée pour la première fois par A. H. Ba à la Conférence générale de l’Unesco le 18 novembre 1960 sous la formulation : « En Afrique, quand un vieillard traditionaliste meurt, c’est une bibliothèque inexploitée qui brûle. » Reprise à d’autres occasions par l’auteur, sa formulation aura été altérée au fil du temps, mais le fond reste le même. Nous avons retenu l’énoncé le plus usité.

[15] Jan Vansina, De la tradition orale : essai de méthode, Mémoire n° 36 du Musée royal d’Afrique centrale, Tervuren, 1961 ; on en trouve un très bon résumé dans l’Histoire générale de l’Afrique sous le titre : « La tradition orale et sa méthodologie », ch. 7, p. 167-190.

[16] Voir notamment Joseph ki-zerbo, « Introduction générale », in Histoire Générale de l’Afrique, t. I, Méthodologie et préhistoires africaine, Unesco/NEA, 1995 [1980] ; p. 27 et suiv. Voir également son célèbre ouvrage, Histoire de l’Afrique noire : d’hier à demain, Hatier, Paris, 1972, p. 12.

[17] Voir Yves Coppens, « L’Afrique : berceau de l’humanité », in Les Rendez-vous de l’Histoire, Blois, 2003, Éditions Pleins Feux, Nantes, 2004, p. 29 et suiv.

[18] Devenu Institut fondamental d’Afrique noire avec l’indépendance (1960), puis Institut fondamental Cheikh Anta Diop après la mort du savant.

[19] Voir la bibliographie générale commentée à la fin de ce livre.

[20] Voir entre autres écrits : Nations nègres et culture, Présence Africaine, Paris, 1955, et L’Afrique noire précoloniale, Présence africaine, Paris, 1960.

[21] Voir aussi Ibrahima Baba Kaké, Combats pour l’histoire africaine, Présence africaine, Paris, 1982, et la collection qu’il initia dans les années 1970-1980 aux Nouvelles Éditions africaines (NEA), « Grandes figures de l’histoire africaine ».

[22] Histoire générale de l’Afrique, 8. vol., Unesco/NEA, Paris, 1980, 1984, 1986, 1989, 1995 ; éd. abrégée : Unesco, Edicef, Présence africaine, Paris, 1998.

[23] Citons, à titre d’exemple, dès 1961, le livre du Hongrois André Sik, Histoire de l’Afrique noire, Akad. Kiado, Budapest, 1961.

[24] Jacques Godfrain, L’Afrique, notre avenir, Michel Lafon, Paris, 1998.

[25] Voir ces témoignages contemporains dans Ibn Fad Allah al-Omari, Massalik el-Absar fi mamalik el Amsar, 1336-1338, L’Afrique moins l’Égypte (trad. et annot. M. Gaudefroy-Demombynes), Geuthner, Paris, 1927.

[26] Voir les chroniques de Tombouctou, Tarikh el-Fettach et Tarikh es-Soudan, op. cit.

[27] Histoire Générale de l’Afrique, op. cit.

[28] Cité par Guy Bourdé et Hervé Martin, Les Écoles historiques, Seuil, Paris, 1997 [1983], p. 205.

[29] C.-R. Jouve, Leçons d’histoire et de civilisation. Cours élémentaire des écoles indigènes et cours préparatoires des écoles françaises de l’Algérie et de l’Orient, Belin, Paris, 1893. Voir aussi G. Bourdé et H. Martin, Les Écoles historiques, op. cit.

[30] Sur l’enseignement dans les colonies françaises, voir Denise Bouche, L’Enseignement dans les territoires français de l’Afrique occidentale de 1871 à 1920 : mission civilisatrice ou formation d’une élite ?, t. II, H. Champion, Paris, 1975.

[31] Georges Hardy, Une conquête morale : l’enseignement en AOF, Armand Colin, Paris, 1917, p. 240.

[32] Après la conférence de Berlin, en 1885, les puissances coloniales s’étaient partagé l’Afrique dans le mépris souverain des entités sociales et linguistiques.

[33] Le détournement des cultures vivrières vers les cultures de rente sera renforcé un siècle plus tard par les politiques d’ajustement structurel des institutions internationales, Banque mondiale et Fonds monétaire international (FMI). En effet, à partir des années 1980, ces institutions encouragèrent les chefs d’État africains à s’orienter vers les cultures d’exportation pour rembourser leurs dettes.

[34] Félix Éboué, d’origine antillaise, fut nommé le 25 août 1940 gouverneur du Tchad, que de Gaulle décrivait comme « le plus solitaire, le plus dur, le plus exposé de nos territoires de l’Afrique noire ».

[35] Discours et Messages du général de Gaulle, t. II, Dans l’attente, 1946-1958, Plon, Paris, 1970, p. 576 à 580.

[36] Marc Ferro, Le Ressentiment dans l’histoire. Comprendre notre temps, Odile Jacob, Paris, 2007, p. 201.

[37] On a eu un exemple édifiant de cette posture avec le griot traditionniste malinké, Wa Kamissoko, qui a donné une version complètement renouvelée sur les débuts de l’histoire de l’empire du Mali lors des colloques organisés par la Fondation SCOA (Société commerciale de l’Ouest africain pour la recherche scientifique en Afrique noire) en 1974 et 1975 à Bamako. Il considérait que le moment était favorable à une telle révolution.

[38] Pierre Boilley (historien, Université Paris 1, France), Tayeb Chenntouf (historien, Université d’Oran, Algérie), Catherine Coquery-Vidrovitch (historienne, Université Paris 7, France), Pierrette Herzberger-Fofana (Professeur de lettres, Université d’Erlangen-Nuremberg, Allemagne), Adame Ba Konaré (historienne, Mali), Doulaye Konaté (historien, Université de Bamako, Mali), Kinvi Logossah (historien, Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, France), Achille Mbembe (historien et philosophe, Wiser Institute, Johannesburg, Afrique du Sud), Elikia M’Bokolo (historien, EHESS, France, RDC), Vittorio Morabito (historien, Université de Catane, Italie), Isidore Ndaywel è Nziem (historien, Université Paris 1, France, Université de Kinshasa, RDC), Adebayo Olukoshi (historien et secrétaire exécutif du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique [Codesria], historien, Nigeria), Sylvia Serbin (journaliste et historienne, France), Ibrahima Thioub (historien, Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, Sénégal).

[39] F. Lantheaume, « L’Enseignement de l’histoire de la colonisation de l’Algérie depuis les années 30 : États-nation, identités nationales, critique des valeurs. Essai de sociologie du curriculum », thèse de l’EHESS, Paris, 2002.

[40] « Les manuels scolaires », in Apprendre et enseigner la guerre d’Algérie et le Maghreb contemporain, CRDP, Versailles, 2002, p. 180.

[41] M. T. Maschino, « La décolonisation telle qu’on l’enseigne », Le Monde diplomatique, février 2001.

[42] Cette dénomination correspond à l’usage français, alors qu’en Algérie d’autres appellations sont utilisées dans le discours politique, les médias et la recherche. J’ai utilisé dés les années 1990 le terme de « guerre d’indépendance ».

[43] 27 février 1992. Aucune enquête systématique n’a été faite au Maghreb sur les résultats de l’enseignement de l’histoire et sa réception par les jeunes. La presse publie néanmoins des opinions de professeurs, de parents d’élèves et des lycéens. Algérie-Actualité, un hebdomadaire qui a aujourd’hui disparu, a réalisé une enquête non systématique qui a été publiée (n° 1098, 30 octobre 1986).

[44] Voir « Guerre d’Algérie : la mémoire apaisée », loc. cit., et les Actes du colloque « La guerre d’Algérie dans l’enseignement en France et en Algérie », IMA-CNDP, Paris 1993.

[45] La réforme est appliquée en Tunisie en 1991 ; Le Maroc et l’Algérie sont engagés dans l’élaboration de nouveaux programmes et manuels.

[46] Maison d’édition marocaine, Casablanca, 2003.

[47] Driss Abassi, « Le traitement de la période coloniale dans les manuels scolaires tunisiens de 1980 à 1998 : entre histoire et mémoire », Annuaire de l’Afrique du Nord, t. XL, 2002.

[48] T. Chenntouf, « La naissance d’une discipline scolaire. L’histoire en Algérie », in C. Kosher-Spohn et F. Rengen, Trauma Algerienkrieg, Campus Verlag, Francfort, 2006.

[49] J. Marseille, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, Albin Michel, Paris, 1984.

[50] D. Lefeuvre, Chère Algérie. Comptes et mécomptes de la tutelle coloniale (1830-1962), Flammarion, Paris, 2005 [1997].

[51] Journal officiel de la République française, 24 février 2005.

[52] Un groupe d’enseignants et d’historiens lancent le 25 mars dans le journal Le Monde une pétition intitulée : « Colonisation : non à l’enseignement d’une histoire officielle. »

[53] Jeune Afrique/L’Intelligent, n° 2319, 19-25 juin 2005 ; Le Monde, 1er juillet 2005.

[54] S. Berger, Notre première mondialisation, Seuil, Paris 2003.

[55] I. Wallerstein (dir.), Social Change : the Colonial Situation, J. Wiley and Sons, New-York, 1966.

[56] A. Laroui, Les Origines sociales et culturelles du nationalisme marocain, Maspero, Paris, 1977 [rééd. 1993].

[57] P. Bourdieu (avec A. Darbel, J.-P. Rivet, C. Seibel), Travail et travailleurs en Algérie, Mouton, Paris-La Haye, 1963.

[58] T. Chenntouf, Le Maghreb au présent, Office des publications universitaires, Alger, 2003 (notamment le chapitre consacré au Maghreb postcolonial).

[59] F. Fanon, Les Damnés de la terre, La Découverte, Paris, 2004 [1961].

[60] A. Memmi, Portrait du colonisé, précédé de Portrait du Colonisateur, Gallimard, Paris, 2002 [1954].

[61] M. Lacheraf, L’Algérie, nation et société, Maspero, Paris, 1962.

[62] M. Ferro, Histoire des colonisations. Des conquêtes aux indépendances, Hachette, Seuil, 2001.

[63] M. FERRO, LE LIVRE NOIR DU COLONIALISME, HACHETTE, « PLURIEL », 2004 [2003].

[64] Ibid.

[65] Sur ces évolutions sémantiques, se reporter à G. Perville, De l’empire français à la décolonisation, Hachette, Paris, 1993.

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Par ailleurs sur TERRA

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Pour approfondir sur ce sujet, vous trouverez sur TERRA :
- Programme de recherche :
ASILES
- Programme de recherche :
TRANSGUERRES
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Exils, entre Europe, Méditerranée et Afrique
- TERRA-Editions :
Le rapatriement des réfugiés angolaisparcours d’exil des réfugiés mauritaniens au SénégalL’accueil étatisé des demandeurs d’asileDiscours journalistiques sur les exilés africains en transit au MarocVictimes coupables : bloquer l’AfriqueDiscours d’ONG sur les exilés africains en transit au MarocLe front du désertGénération née dans les camps de réfugiés Sahraouisaide au développement et les enjeux migratoiresUne prison qui ne dit pas son nomLe drame de la place Mustapha MahmoudLe HCR au Maroc
- Livres choisis :
Communautés d’itinérance et savoir-circuler des transmigrant-e-s au MaghrebLe retour des camps ?Migrants forcés éthiopiens et érythréens en Égypte et au SoudanUne marche une libertéMigrations internationales, Chaînon manquant de la mondialisationLa Nuit RwandaiseLes chemins de l’exilChroniques Egyptiennes 2006

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Appel du réseau TERRA

Identité nationale et immigration :
inversons la problématique !

Donnez lui force, signez cet appel et faites le signer !
Publiez le à la Une de votre site, diffusez le sur vos listes de discussion…
En ligne :
http://terra.rezo.net/article602.html

puce_bleu-clair_separation dans NICOLAS SARKOZY
Dernière modification le 29 octobre 2008 à 11h13

A lire dans la même rubrique :

Jérôme Valluy,

Rejet des exilés


 

Rejet_des_exiles1-2 Jérôme VALLUY, Rejet des exilés – Le grand retournement du droit de l’asile . Editions Du Croquant, 20 janvier 2009 .

Parution : 20 janvier 2009 – Éditeur : Du Croquant – - Pages : 320 – Format : 14 x 20,5 cm – ISBN : 978-2-9149-6851-5 – Prix : 22 €

A lire sur TERRA : résumé, sommaire, remerciements, présentation détaillée, table des matières


 

Présentation de J.Valluy, Rejet des exilés

Rejet_des_exiles1-2 Jérôme VALLUY, Rejet des exilés – Le grand retournement du droit de l’asile . Editions Du Croquant, 20 janvier 2009 .

Parution : 20 janvier 2009 – Éditeur : Du Croquant – - Pages : 320 – Format : 14 x 20,5 cm – ISBN : 978-2-9149-6851-5 – Prix : 22 €

A lire sur TERRA : résumé, sommaire, remerciements, présentation détaillée, table des matières

Auteur

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DSC_0021bisJérôme Valluy enseigne la science politique à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1). Il a été juge à la Commission des Recours des Réfugiés de février 2001 à juillet 2004. Il co-anime le réseau scientifique TERRA (Travaux, Etudes, Recherches sur les Réfugiés et l’Asile). Ses recherches portent sur les politiques et les mobilisations relatives aux exilés en France, en Europe et en Afrique.

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L’ouvrage sera en librairies à partir du 20 janvier 2009. Pour inviter dès maintenant l’auteur à présenter cet ouvrage en conférences publiques, rencontres en librairie, tables rondes …, de janvier à juin 2009 :
- Email :
jerome.valluy@univ-paris1.fr
- Adresse postale : Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1), UFR Science politique, 17 rue de la Sorbonne, 75005 Paris

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Résumé

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Rejet_des_exiles4

Le droit d’asile contemporain, en partie issu de la déroute morale des démocraties face au besoin de protection des Juifs, dès les années 1930, est énoncé dans les articles 13 et 14 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948. L’histoire comme l’actualité montrent combien ces articles sont à la fois précieux pour le genre humain et faciles à bafouer : il suffit d’empêcher l’accès aux territoires refuges et/ou de rejeter massivement les demandes d’asile de ceux qui parviennent à passer. C’est ce qui arrive en Europe où les taux de rejet ont été progressivement augmentés jusqu’au voisinage actuel des 100% et où les politiques de camps ainsi que la militarisation des frontières visent à bloquer l’accès aux pays refuges.

Naguères, les réfugiés étaient perçus comme des victimes objets de compassion, aujourd’hui ils sont traités comme des coupables et enfermés dans des camps. S’agit-il d’une réponse à un envahissement migratoire ? D’une réaction inéluctable à la crise économique ? De l’effet d’une xénophobie populaire exacerbée ?

En s’appuyant sur son expérience de juge de la demande d’asile pour analyser les procédures et cinq années d’étude des politiques de répression des migrations en France et en Europe, l’auteur écarte ces interprétations pour soutenir la thèse d’une transformation de nos cultures politiques sous l’effet d’une xénophobie de gouvernement qui stigmatise l’étranger comme problème, risque ou menace. Ce phénomène entraîne le grand retournement du droit de l’asile qui bien loin de protéger les exilés participe aujourd’hui à leur discrédit et sert à justifier leur enfermement dans des camps aux frontières de l’Europe.

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Sommaire

Remerciements

Introduction

I

Chapitre 1 – Le jugement technocratique de l’exil

  1. Se faire juge
  2. Des dossiers et des séances
  3. La fiction juridique de l’asile
  4. Juger l’exil en situation d’ignorance

Chapitre 2 – Une idéologie du droit d’asile

  1. L’invention du droit d’asile dérogatoire

  2. Expansion sociale d’une doctrine, marginalisation de l’autre

  3. La part d’aveuglement : exemple des femmes persécutées

II

Chapitre 3 – Xénophobie(s) et retournement de l’asile

  1. Genèse technocratique du problème migratoire (France)

  2. Le tournant national-sécuritaire en Europe

  3. La spirale du rejet des demandes d’asile

Chapitre 4 – Enrôlements et clivages associatifs

  1. L’intériorisation des perceptions étatiques

  2. La professionnalisation des associations

  3. L’affaiblissement des soutiens aux exilés

  4. A quoi servent les CADA ?

III

Chapitre 5 – L’externalisation de l’asile hors d’Europe

  1. Genèse de la politique européenne d’externalisation de l’asile

  1. Au Marches de l’Empire du rejet : des camps d’exilés

Chapitre 6 – L’échec paradoxal du HCR

  1. Finances et gouvernance européennes du HCR

  2. Le rôle du HCR dans la genèse de l’externalisation de l’asile

  3. HCR et associations au Maroc

Conclusion

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Remerciements

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Le présent ouvrage est le produit de cinq années de recherches réalisées dans le cadre de mon travail d’enseignant-chercheur à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1), au Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne (UMR CNRS-Paris 1, dirigé par Daniel Gaxie puis par Isabelle Sommier) ainsi qu’au Centre d’Etudes Africaines (UMR CNRS-EHESS dirigé par Michel Agier) et dans le cadre du réseau scientifique TERRA avec le soutien des programmes de recherche ASILES (ACI-TTT Dir. M. Agier), FRONTIERES (ANR Pgr « blancs » Dir. D. Fassin) et TRANSGUERRES (ANR Pgr « blancs » Dir. R. Bazenguissa). Je tiens à remercier ces personnes et collectifs ainsi que les étudiants de Master et de Doctorat avec qui j’ai enseigné et discuté à fois les méthodes et les données de cette recherche.

Le réseau scientifique TERRA a constitué pour moi un cadre de travail quotidien depuis sa création en 2003 avec les collègues et amis du Groupe de Pilotage ainsi que tous ceux qui ont participé aux Rencontres TERRA, à l’animation des listes de diffusion [TERRA-Quotidien] et [TERRA-Infos] ainsi qu’aux publications du site web (http://www.reseau-terra.eu) et spécialement Marc Bernardot dont l’amical soutien et partenariat a permis de créer la revue en ligne Asylon(s) et la Collection TERRA aux Editions du Croquant.

Je tiens à remercier la revue Cultures et Conflits, notamment Didier Bigo, Rédacteur en chef de la revue, mais aussi toute l’équipe de la revue pour la réalisation et la pérennité de ce qui est aujourd’hui, à mon avis, la meilleure revue française de science politique ainsi que la revue la plus intéressante sur mon domaine de spécialité.

Je voudrais remercier les nombreuses personnes, parents, amis, collègues, étudiants avec qui j’ai pu discuter de mes travaux, ou qui ont relu certains de mes textes préparatoires, favorisé leur mise en discussion ou aidé à les améliorer : Michel Agier, Jean-Pierre Alaux, Mehdi Alioua, Mohammed Amarti, Remy Bazenguissa, Jean-Michel Belorgey, Ali Bensaad, Marc Bernardot, Mathieu Bietlot, Didier Bigo, Alain Brossat, Annie Collovald, Anne Castagnos, Lucile Daumas, Antoine Decourcelle, Delphine Dulong, Jean-Paul Dzokou-Newo, Didier Fassin, Jane Freedman, Simone Fluhr, Claude Gautier, Daniel Gaxie, Elie Goldschmidt, Catherine Goussef, Smaïn Laacher, Mehdi Lahlou, Benoit Larbiou, Sylvain Laurens, Mohamed Legssyer, Luc Legoux, Joseph Lépine, Olivier Le Cour Grandmaison, Michaelis Lianos, Lilian Mathieu, Pierre Monforte, Alain Morice, Gérard Noiriel, Placide Nzeza, Michel Perraldi, Sylvie Perrin, André Picharles, André Réa, Claire Rodier, Isabelle Saint-Saëns, Marie Ange Schwartz, Maryse Tripier, Alexandre Tande, Clément Valluy, Chloé Anne Vlassopoulou, Bernard Van Damme.

L’ensemble du travail dont est issu cet ouvrage a été présenté en soutenance pour l’Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) à l’Université de Strasbourg le 12 mai 2008, sous la direction de Vincent Dubois*, devant un jury composé en outre de Didier Bigo, Annie Collovald, Claude Gautier, Niilo Kauppi et Salvatore Palidda. Leurs remarques m’ont été très utiles pour préparer ce livre.

Enfin, avec une pensée pour Falatados, à Tinos, où a été rédigé la plupart des chapitres de cet ouvrage, je remercie affectueusement enfin ma femme Chloé Anne Vlassopoulou et mes enfants, Cybèle (8 ans) et Hector (6 ans), d’avoir supporté de me voir « scotché », comme disent les deux petits, un peu trop souvent et trop longtemps devant l’ordinateur durant les soirées, les week-end et surtout les étés, confirmant ainsi ce qu’avait remarqué Charles Wright Mills : la recherche en sciences sociales n’est pas seulement un métier, c’est un mode de vie.

* Pour des raisons de mise en page les remerciements ont du être réduits dans le livre par suppression notamment du paragraphe relatif à la soutenance d’HDR. Les noms des membres du jury ont été déplacés vers le paragraphe précédent… mais, au cours de cette opération, celui de Vincent Dubois a été malencontreusement oublié. Je tiens à m’en excuser et à le remercier pour son aide plusieurs fois décisive dans les progrès de ce travail – J.Valluy.

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Présentation détaillée

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Cet ouvrage analyse l’évolution du droit d’asile contemporain depuis la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en 1948 et l’adoption de la Convention de Genève sur les Réfugiés en 1951. Durant le demi siècle qui a suivi, les procédures mises en place après la guerre pour protéger les exilés ont tendanciellement abouti à en rejeter une proportion croissante pour arriver au début du 21ème siècle à des taux de rejets des demandes d’asile proches des 100% dans presque tous les pays d’Europe. Au terme de cette élévation tendancielle et historique des taux de rejets, le droit de l’asile a surtout pour effet de stigmatiser les exilés comme « faux réfugiés » et entraîne leur discrédit auprès des sociétés susceptibles de les accueillir. Il sert également, dans la politique européenne, à amener les pays limitrophes de l’Union Européenne, à rejeter précocement les demandes d’asile et à retenir ainsi ceux qui voudraient trouver refuge en Europe. De ces deux points de vue, il est devenu une source de menaces, symboliques et juridiques, contre les exilés plutôt qu’une source de protection internationale.

L’auteur s’interroge sur les causes de ce grand retournement : Pourquoi passe-t-on en quelques décennies de la situation où les exilés étaient perçus comme des victimes, objets de compassion, à celle de coupables à chasser et à enfermer dans des camps ? S’agit-il d’une réponse à un envahissement migratoire ? D’une réaction inéluctable à la crise économique ? De l’effet d’une xénophobie populaire exacerbée ?

En s’appuyant sur un expérience de juge associée à des recherches de science politique, il écarte ces interprétations pour soutenir la thèse d’une transformation de nos cultures politiques sous l’effet d’une xénophobie de gouvernement qui stigmatise l’étranger comme problème, risque ou menace.

La thèse est en effet soutenue par une connaissance directe de la procédure d’asile en France : l’auteur a été juge de la demande d’asile pendant trois ans, de février 2001 à juillet 2004, en tant que représentant du Haut Commissaire aux Réfugiés de l’ONU, au sein de la Commission des Recours des Réfugiés (devenue aujourd’hui « Cour Nationale du Droit d’Asile »). Il publie dans cet ouvrage le premier témoignage en France d’un juge de cette institution tout en mobilisant ses compétences de chercheur en science politique. Il examine avec un regard lucide et sans concessions la pratique d’examen des demandes d’asile tant par cette juridiction que par les autres instances administratives nationales et internationales. A la lumière de cette expérience, il explique comment s’est imposé historiquement une conception restrictive du droit d’asile qui font des taux de rejet actuels moins le reflet de ce que sont les exilés que des changements intervenus au sein des institutions spécialisées dans leur accueil.

Son étude se fonde également sur cinq années de recherches qui permettent de replacer ce grand retournement du droit de l’asile dans un dynamique historique plus vaste, depuis les décolonisations, entraînant la fermeture des frontières et la radicalisation des politiques antimigratoires. La recherche a porté à la fois sur les politiques françaises et sur les politiques européennes ainsi que sur leur convergence récente dans une perspective de fermeture de l’Europe notamment vis-à-vis de l’Afrique. L’ouvrage fait apparaître une transformation des rapports de forces politiques, dans le sens d’un renforcement des idées nationalistes et sécuritaires ainsi qu’un affaiblissement simultané des idéaux humanistes au sein des élites européennes. Double mouvement qui construit ce que l’auteur nomme une « xénophobie de gouvernement », désignant par là non pas une caractéristique psychologique propre à certains segments de la population mais une tendance sociologique et historique de stigmatisation des étrangers comme problème, menace ou risque, par les politiques publiques, les règlementations, les rapports administratifs et les discours ministériels. Le retournement du droit d’asile contre les exilés est tiré par ce phénomène historique qui est apparu récemment aux yeux d’un grand nombre de français à l’occasion de la création du première ministère de l’identité nationale et de l’immigration de l’histoire des institutions en France.

Enfin l’auteur présente l’un des développement les plus actuels de ces tendances : la transformation des institutions et des politiques dans le champ des relations internationales entre l’Europe et l’Afrique. En se fondant sur une documentation abondante et plusieurs centaines d’entretiens tant en France qu’au Maroc, il analyse la genèse d’une Europe de la lutte antimigratoire qui s’exprime d’abord dans des politiques dites « d’externalisation de l’asile » vers le Maghreb puis dans une militarisation des frontières communes de l’Union Européenne produisant un enfermement de l’Afrique sur elle-même. L’utilisation de la référence au droit d’asile dans la construction de ce nouveau « rideau de fer » entre les deux continents atteste finalement d’un échec historique du droit d’asile crée après la seconde guerre mondiale et des institutions – notamment le Haut Commissariat aux Réfugiés – prévues pour garantir sa mise en œuvre.

L’ouvrage paraîtra en janvier 2009, au moment du bilan d’une présidence française de l’Union Européenne marquée notamment par la création et les initiatives du nouveau ministère de l’identité nationale. Il devraient intéresser un grand nombre de français aujourd’hui conscients de ces évolutions historiques et de la remontée dans les systèmes politiques européens de diverses formes de nationalismes, de xénophobies et de discriminations que l’Europe a déjà connu à la fin du 19ème siècle et entre les deux guerres.

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Table des matières

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Remerciements

Introduction
Le grand retournement de l’asile… en questions
La réponse à un envahissement migratoire ?
Un contre coup de la crise économique ?
Le reflet d’une xénophobie populaire ?
L’hypothèse d’une xénophobie de gouvernement
Effet involontaire ou orientation politique ?

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I

Le plan de l’ouvrage reflète pour une part le déroulement de ces cinq années de recherche tout en ménageant une progression dans la présentation des connaissances apportées au lecteur : le premier chapitre, partiellement autobiographique, rend compte de ma propre expérience de juge à la Commission des Recours des Réfugiés (aujourd’hui rebaptisée Cour Nationale du Droit d’Asile). Il faut en effet prendre connaissance des modalités concrètes du jugement de l’asile pour en comprendre l’extrême malléabilité idéologique et saisir l’importance de l’embranchement doctrinal originel du droit de l’asile contemporain tel qu’il s’impose à partir de 1951 à travers la Convention de Genève sur les Réfugiés. Cet embranchement est présenté dans un chapitre deuxième qui pourrait néanmoins être lu avant le précédent puisqu’il décrit le contexte idéologique et institutionnel dans lequel prennent place aujourd’hui les acteurs du jugement technocratique de l’asile.

Chapitre 1 – Le jugement technocratique de l’exil

1. Se faire juge
- 1.1 Le recrutement
- 1.2 L’initiation
- 1.3 La socialisation

2. Des dossiers et des séances
- 2.1 Les dossiers de demandes d’asile
- 2.2 Audiences publiques et délibérés

3. La fiction juridique de l’asile
- 3.1 La vacuité du droit conventionnel
- 3.2 L’illusion d’une jurisprudence
- 3.3 Une vaine procédure d’examen

4. Juger l’exil en situation d’ignorance
- 4.1 Un jugement des apparences
- 4.2 Subjectif réfugié et illusions d’objectivité

Chapitre 2 – Une idéologie du droit d’asile

1. L’invention du droit d’asile dérogatoire
- 1.1 Emergence récente du droit d’asile moderne
- 1.2 Liberté de circulation, droit d’asile, droit de l’asile
- 1.3 Droit d’asile axiologique ou droit d’asile dérogatoire ?

2. Expansion sociale d’une doctrine, marginalisation de l’autre
- 2.1 Croissance du HCR et de sa doctrine
- 2.2 Création des institutions nationales
- 2.3 Professionnalisations associatives

3. La part d’aveuglement : exemple des femmes persécutées
- 3.1 Ce que sont les persécutions genrées des femmes
- 3.2 La méconnaissance de ces « réfugiées » dans l’asile dérogatoire

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II

Le troisième chapitre replace l’évolution du droit de l’asile dans un courant plus vaste de l’histoire, celui des politiques migratoires et d’un développement récent de la culture politique européenne à l’égard des étrangers : le tournant national-sécuritaire. En connaissant les prédispositions de l’idéologie actuelle du droit de l’asile et la malléabilité du jugement technocratique de l’asile, on comprend mieux que ce tournant national-sécuritaire ait pu entraîner cette spirale du rejet qui caractérise l’évolution du traitement des demandes d’asile depuis un demi-siècle. Le quatrième chapitre prolonge le précédent en étudiant la même tournant historique mais en le considérant sous l’angle des forces de résistances et de soutien aux exilés et en montrant comment elles s’affaiblissent au fur et à mesure d’une professionnalisation associative qui amène une partie des militants à intérioriser les perceptions étatiques et à accompagner le mouvement de l’histoire.

Chapitre 3 – Xénophobie(s) et retournement de l’asile

1. L’impulsion (post)coloniale et technocratique (France)
- 1.1 Décolonisation et fermeture des frontières
- 1.2 Le décolonisé immigrant comme problème
- 1.3 L’inflation des taux de rejet des demandes d’asile (1973-1983)

2. Le tournant national-sécuritaire en Europe
- 2.1 Trois coalitions idéologiques en concurrence
- 2.2 L’hégémonie national-sécuritaire en construction
- 2.3 L’effondrement des soutiens aux exilés
- 2.4 L’utilitarisme comme alternative ? L’étranger utile sous contrôle

3. La spirale du rejet des demandes d’asile
- 3.1 Les usages politiques des taux de rejet
- 3.2 La radicalisation des rhétoriques de rejet
- 3.3 L’élévation tendancielle des taux de rejet

Chapitre 4 – Enrôlements et clivages associatifs

1. L’intériorisation des perceptions étatiques
- 1.1 L’admission en CADA : (pré)juger de la demande d’asile
- 2.2 Le conseil juridique en CADA : penser comme les juges pour aider les exilés
- 2.3 La « sortie de CADA » : justifier le jugement pour pouvoir le tolérer

2. La professionnalisation des associations
- 2.1 Interdiction de travailler pour les demandeurs d’asile
- 2.2 Professionnalisation de l’action associative
- 2.3 Une « technostructure » associative

3. L’affaiblissement des soutiens aux exilés
- 3.1 Division entre défense du droit d’asile et défense des sans papiers
- 3.2 Clivage et neutralisation de la Coordination Française du Droit d’Asile (CFDA)

.

III

Les deux derniers chapitres étendent le domaine d’observation du rejet des exilés à l’espace international. Le chapitre cinq traite de la politique européenne, relativement récente, qui reflète, une évolution d’ensemble des pays européens, une convergence européenne, dans un sens national-sécuritaire. La politique européenne dite « d’externalisation de l’asile » a ainsi conduit à une prolifération des camps d’étrangers sur les frontières commune de l’union et dans les pays limitrophes. Le chapitre six étudie le rôle d’un acteur central de cette politique mais également l’acteur historique du droit de l’asile contemporain tant en Europe que dans le reste du monde : le Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU (HCR) participe à l’externalisation de l’asile dont l’expérimentation au Maroc montre que des acteurs de solidarité peuvent jouer un rôle dans la mise en oeuvre de politiques répressives aux finalités diamétralement inverses à celles que ces acteurs entendent poursuivre.

Chapitre 5 – L’externalisation de l’asile hors d’Europe

1. Genèse de la politique européenne d’externalisation de l’asile
- 1.1 Gestation technocratique : le temps des fonctionnaires (sept. 2002 – juillet 2003)
- 1.2 Communication politique : le temps des ministres (janv. 2004- nov. 2004)

2. Au Marches de l’Empire du rejet : des camps d’exilés
- 2.1 La Libye
- 2.2 L’algérie
- 2.3 Le Maroc

Chapitre 6 – L’échec paradoxal du HCR

1. Finances et gouvernance européennes du HCR

2. Le rôle du HCR dans la genèse de l’externalisation de l’asile

3. HCR et associations au Maroc
- 3.1 – Files d’attente à Rabat, décisions à Genève (2005)
- 3.2 – Un nouveau clivage : asile externalisé ou droits fondamentaux ?
- 3.4 – A l’épreuve des rafles : aide d’urgence et focalisation politique

Conclusion

Publié dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire, LA FRANCE ET SON PASSE COLONIAL, NICOLAS SARKOZY | Pas de Commentaire »

L’IMMIGRATION ET LES BANLIEUES EN LUTTE

Posté par issopha le 23 février 2009


 

L’IMMIGRATION ET LES BANLIEUES EN LUTTE  Articles empruntés au site www.contrepoints.org

Nos mères et nos pères ont été humiliés ,

nos droits sont bafoués

liste des contrepoints société 

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Entretien avec Saïd BouamamaSociologue et militant, Saïd Bouamama publiait en 1993 Dix ans de marche des beurs. Chronique d’un mouvement avorté. Lui-même avait fait partie, en 1983, de cette génération des « fils d’immigrés », souvent d’origine algérienne, qui marchèrent à travers la France « pour l’égalité et contre le racisme », et dont le mouvement – animé de courants différents – fut tué dans l’œuf par le gouvernement socialiste, le succès du consensuel SOS Racisme et certaines divisions internes. Dans son ouvrage, Saïd Bouamama analysait les aspirations, les réalisations, mais aussi les dérives – endogènes ou non – des mouvements de lutte de l’immigration et des quartiers populaires de la décennie 1980. Sa conviction, qui était celle de nombreux militants, s’y affirmait déjà : la nécessité d’un mouvement autonome de l’immigration et des banlieues, face à l’incapacité des organisations « de gauche » à prendre en compte les aspirations et les problèmes particuliers des populations et des espaces concernés.

Image de prévisualisation YouTubeDepuis, la situation a sans doute empiré, le délaissement par les organisations politiques s’accentuant, parallèlement aux effets – particulièrement dévastateurs dans les quartiers – du phénomène de dépolitisation touchant l’ensemble de la société. Pire, une grande partie de la gauche républicaine a pu se fourvoyer dans une adaptation à la française de l’idéologie pernicieuse du « choc des civilisations » : Saïd Bouamama et Pierre Tévanian ont bien montré comment « l’affaire du foulard islamique » avait entre autres agi comme un formidable leurre idéologique, dissimulant les vraies questions – sociales et politiques – derrière le thème du repli identitaire et du communautarisme (voir L’affaire du foulard islamique. La production d’un racisme respectable, 2004, et notre article : Analyse d’un consensus programmé). Les émeutes d’octobre-novembre 2005 ont à leur tour été l’occasion d’un nouveau consensus dur et d’un déchaînement politico-médiatique aux relents idéologiques des plus dangereux, sans qu’aucun parti politique ne s’en démarque avec les mots et les conclusions justes.Depuis une vingtaine d’années, des mouvements autonomes se sont constitués, mais ils demeurent faibles. En janvier 2005, un certain nombre d’organisations et d’individus lançaient un texte intitulé « Nous sommes les indigènes de la République ! », appelant à « contribuer à l’émergence d’une dynamique autonome qui interpelle le système politique et ses acteurs, et, au-delà, l’ensemble de la société française, dans la perspective d’un combat commun de tous les opprimés et exploités pour une démocratie sociale véritablement égalitaire et universelle. »

Cet appel fut vivement attaqué et dénoncé par les ennemis habituels, mais un certain nombre d’organisations proches des positions des signataires s’en sont également démarqué. Or, si l’on peut légitimement contester cet appel sur sa forme – comme on peut critiquer certaines positions du mouvement qui en est issu –, le fond en est clair, et il s’inscrit dans l’histoire (par tous oubliée) des luttes menées depuis les années 1980 : aux constats de l’existence d’un « fossé » et de « l’indifférence générale que suscite son existence » doit répondre un mouvement politique tentant de combler le fossé en affirmant la priorité de certaines questions politiques et sociales cruciales.Telle est la conviction de Saïd Bouamama, que nous avons interrogé à la fois comme sociologue et comme militant, en centrant notre entretien essentiellement sur les luttes de l’immigration et des quartiers populaires – leur histoire, leur sens, leur diversité, leurs perspectives. Image de prévisualisation YouTube

 

Les luttes de l’immigration et des quartiers populaires : mémoire, passé, présent 

Vous avez déploré dès les années 1980 l’absence de transmission de la mémoire des luttes au sein des familles et milieux immigrés, et présenté la Marche pour l’égalité de 1983 comme un mouvement en un sens amnésique. Comment expliquer ce phénomène d’oubli, et est-il propre à la mémoire des luttes immigrées ? En quoi la mémoire joue-t-elle pour vous un rôle si important ?

Saïd Bouamama : Le constat d’une absence de transmission des expériences et de la mémoire des luttes n’est pas propre à l’immigration. Il est lié aux rapports de forces entre dominants et dominés et reflète celui-ci. Les classes dominantes, elles, tirent les leçons de leurs affrontements sociaux, disposent d’espaces pour les analyser et en tirer des conclusions sur l’avenir. Les classes dominées tout au long de l’histoire humaine ont eu des périodes d’amnésies et d’autres de transmission des expériences et savoirs acquis par leurs luttes. Une des raisons de l’amnésie est la tendance à la sous-estimation de l’importance des luttes idéologiques comme faisant partie de l’ensemble des luttes sociales. Cet aspect commun étant posé, il y a selon nous des facteurs spécifiques en ce qui concerne l’immigration et les populations qui en sont issues. Sans être exhaustif nous pouvons repérer les facteurs suivants : ampleur de la précarité imposant dans les luttes une priorisation forte des « urgences » ; isolement social, c’est-à-dire sous-estimation par les forces sociales prétendant changer le monde de l’importance des dominations spécifiques vécues par cette partie du peuple ; influence d’un imaginaire colonial au sein même de la gauche et de l’extrême-gauche ; instrumentalisation de ces luttes par l’appareil du parti socialiste dans la décennie 80, etc. Les conséquences sont importantes : cette difficulté de mémoire empêche d’inscrire l’émergence d’un mouvement autonome dans la durée. A chaque nouvelle génération les mêmes illusions réapparaissent, les mêmes dérives se font jour, les mêmes faiblesses face aux instrumentalisations émergent. Image de prévisualisation YouTube

Une tendance que l’on peut qualifier « citoyenniste » animait une partie des marcheurs de 1983 et des mouvements qui ont suivi, et anime toujours aujourd’hui certains militants ou personnalités, qui appellent à s’inscrire sur les listes électorales, et à aller voter. Ce discours apparaît relativement désuet aujourd’hui, et il est souvent tourné en ridicule. Quel regard portez-vous sur le vote dans le fonctionnement politique français aujourd’hui ? Appelez-vous à voter en règle générale, et avez-vous appelé à voter en mai 2002 ?Ce débat est généralement mal posé dans la mesure où il mélange plusieurs questions qu’il s’agit de distinguer. Pour ne citer que deux questions : le premier niveau de débat est celui de notre analyse de ce qui fait avancer les revendications de ceux qui sont en situation de domination. Les citoyennistes considéreront que le moment essentiel du changement est l’urne. Je considère moi que c’est le rapport de force social qui est le moteur du changement et qui a ensuite un reflet éventuel (et non systématique) dans les urnes. Derrière ce premier débat se cache deux conceptions de la démocratie : une conception délégative et une idée de démocratie directe. Un second niveau du débat concerne les populations issues de l’immigration. Une partie d’entre elles (ceux ayant une nationalité étrangère) ne peuvent même pas avoir le luxe de notre discussion puisqu’ils sont exclus du droit de vote. Pour exercer un droit ou le refuser, encore faut-il y avoir accès. Pour de nombreux autres étant nés ou étant devenus français se mélangent dans l’attirance pour les urnes l’idée de peser dans les décisions et les débats, celle de « représenter » les parents qui n’ont pas accès au droit de cité et des illusions sur la « démocratie » actuelle. En ce qui me concerne j’ai une approche au cas par cas des situations électorales. Ce sont des enjeux liés aux rapports de force sociaux du moment qui m’amènent soit à me taire sur une élection, soit à appeler à ne pas participer, soit au contraire à appeler à se mobiliser. C’est ce qui m’a amené à appeler à voter contre Le Pen en 2002, à voter « non » pour le référendum portant sur la constitution européenne et aujourd’hui à résumer ma position dans la phrase : Ni Sarkozy, ni PS, ni carte blanche.
3 décembre 1983 : « La marche pour l’égalité et contre le racisme » déferle sur la place de
la Bastille.
 


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À la fin de Dix ans de marche des beurs, vous citiez un texte qui dit que l’histoire des banlieues semble cyclique, comme si « chaque génération de l’immigration était effectivement une génération zéro. » On pense forcément aux émeutes urbaines, comme symbole même de ce qui est sans cesse recommencé. D’une part, sont-elles un phénomène nouveau du début des années 1990, ou ont-elles des origines antérieures ? D’autre part, voyez-vous dans cette forme de mouvement une conséquence directe de l’échec des mouvements des années 1980 ?

Il n’est pas correct de parler d’échec pour un mouvement contre lequel ont été mobilisés des appareils d’une telle ampleur que le PS ou SOS Racisme, contre lequel les déformations idéologiques ont pris comme véhicule les médias lourds, et contre lequel des sommes énormes ont été mobilisées. Si nous avons à analyser sévèrement nos limites, nous avons aussi à être vigilants contre la posture nihiliste que tentent de diffuser les dominants d’aujourd’hui. Les raisons de la révolte de 2005 sont le résultat d’un long processus de dégradation des milieux populaires et de leurs quartiers. Il y a donc des similitudes avec les révoltes localisées qui caractérisent notre société depuis plus de quinze ans. L’ampleur de novembre 2005 souligne cependant une spécificité : « le sentiment d’un destin commun » aux quatre coins du territoire. Novembre 2005 exprime l’absence d’autres canaux d’expressions de la révolte et en ce sens sont le résultat des limites des mouvements de la décennie 80. Je suis également persuadé que la question urbaine est un des terrains d’affrontements sociaux essentiels des prochaines années. A partir du moment où une partie importante des milieux populaires est contrainte à la précarité, l’entreprise ne peut plus être considérée comme le seul terrain de l’affrontement social. C’est d’ailleurs ici une des épreuves les plus redoutables posée au monde populaire : sa capacité à s’organiser sur les lieux d’habitat et non seulement sur les lieux de travail.

 

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« Une révolte en toute logique » 

À propos du regard porté sur les émeutes urbaines comme type de mouvement social, il nous a semblé intéressant de mettre face à face deux citations extraites de votre ouvrage L’affaire du foulard islamique :- « Ce n’est [pas] en exprimant une révolte brute et sans lendemain dans des émeutes urbaines (…) que se modifient les rapports de force… »
- « Seuls les dominants peuvent regarder avec mépris les formes de résistances « non pures » que prennent les dominés. »

Finalement, comment se situer face aux émeutes urbaines : est-il judicieux de les juger, d’en critiquer la portée et les conséquences ? Faut-il au contraire les expliquer, les analyser comme une forme de résistance et de radicalisation des conflits, et – en un mot – les soutenir ?Les deux phrases de mon ouvrage me semblent résumer ma position. Tout dépend du moment de réflexion et de positionnement. Les révoltes du type de celles que nous connaissons depuis près de deux décennies à un rythme régulier sont à la fois l’expression d’une forme de résistance et de la non disponibilité d’autres canaux d’expression de la colère légitime. Les analyser en amont et en aval et inclure dans l’analyse le regard critique sur les limites, les dérives, les dangers est une nécessité. En revanche dans l’espace-temps de la révolte, le moment n’est plus pour nous celui de l’ergotage et de la recherche d’excuses pour justifier une non solidarité. Il était ainsi pour moi scandaleux d’arguer de telle question de forme, ou de telle limite ou de telle dérive pour ne pas appeler à une mobilisation massive pour l’amnistie. Les dominés prennent les formes de révoltes qu’ils peuvent prendre. Nous sommes en conséquence collectivement responsables de l’absence d’autres canaux d’expressions d’une révolte légitime. Une fois une révolte de cette ampleur enclenchée et quels que soient les désaccords sur tel ou tel aspect ou forme, la seule réaction féconde pour l’avenir aurait dû être : une manifestation massive allant de Paris vers
la Seine-Saint-Denis pour délimiter clairement les camps.

 


Le collectif « A toutes les victimes des révoltes de novembre 2005 » a été l’un des plus actifs dans la dénonciation de la répression judiciaire des révoltes de l’automne 2005. 

Dans le même ordre d’idée, comment répondre à la question du caractère proprement politique d’une émeute urbaine ? Parleriez-vous de « révolte » ? Que pensez-vous du fait que certains militants de la « gauche anti-libérale », qui tente de s’unir en vue des présidentielles, revendiquent aujourd’hui ce mouvement social comme signe d’un « anti-libéralisme » des « jeunes des banlieues » ?Le débat sur la conscience politique souffre de l’habitude du classement binaire. Il y aurait d’une part ceux qui sont conscients politiquement et ceux qui ne le sont pas. La réalité est beaucoup plus complexe. D’une part, la conscientisation peut être partielle et centrée sur un des aspects de la réalité sociale c’est-à-dire n’incluant pas l’ensemble des facteurs porteurs de dominations et de violences sociales sur les dominés. On peut ainsi nettement conscientiser l’exploitation de classes et nier l’articulation de celle-ci avec les dominations vécues spécifiquement par la partie du peuple issue de l’immigration ou avec celles vécues par les femmes. On peut de la même façon être antisexiste en terme de prise de conscience et pourtant adopter des positions objectivement racistes (je dis bien objectivement c’est-à-dire indépendamment de la conscience que l’on en a). D’autre part, la conscience d’une situation n’est pas une rupture brute mais un processus comportant des paliers en fonction des ressources (militantes, théoriques, organisationnelles) de l’environnement. Les propos des jeunes en révolte soulignent l’existence d’un refus de la situation actuelle accompagné d’hypothèses d’explications (ces hypothèses touchent à la fois à la question sociale et à la question des discriminations racistes). En ce sens il y a une conscience. Que celle-ci soit non construite totalement, dans des formes en rupture avec les analyses classiques du mouvement social, sans stratégie ni cible communes formalisée, etc., ne remet pas en cause l’existence de cette conscientisation. Quand à l’affirmation que les jeunes ainsi en révolte soient « antilibéraux », il faut également préciser. S’il s’agit de poser que la dégradation des quartiers populaires est un des résultats parmi de nombreux autres des choix libéraux (encore que le terme libéral me semble être un euphémisme pour ne plus dire capitaliste), cela est une évidence pour moi. S’il s’agit d’analyser les intérêts objectifs des habitants de ces quartiers populaires, c’est également une remise en cause des choix « libéraux » qui peut les caractériser. Ces jeunes sont donc pour moi objectivement « antilibéraux » au sens qu’en se battant pour leurs intérêts immédiats, contre la paupérisation et la précarisation, contre le désinvestissement de l’état et la ségrégation sociale, contre les discriminations racistes systémiques et le statut de l’indigénat, etc., ils se heurtent aux choix « libéraux » à l’origine de cette situation. Par contre le sont-ils subjectivement ? La réalité est hétérogène et des configurations multiples existent. Une partie est dans de la réaction à de l’humiliation vécue, une autre dans des postures en terme de classes sociales, d’autres encore vivent les réalités sous le seul prisme du racisme postcolonial, d’autres articulent enfin plusieurs causalités. Quant à la gauche « antilibérale », elle souffre pour une partie non négligeable de ses membres d’une sous-estimation (et pour certains d’une négation) de la question postcoloniale qui est une des dimensions de la gestion « libérale » actuelle.

Quel regard portez-vous sur les analyses sociologiques menées autour de ces évènements, notamment par les chercheurs regroupés par Laurent Mucchielli dans un ouvrage intitulé Quand les banlieues brûlent… Retour sur les émeutes de novembre 2005 ?

Je partage de nombreux aspects des analyses proposées dans cet ouvrage collectif. A bien des égards il aide à déconstruire les discours idéologiques dominants produit pour justifier la répression et masquer les causes réelles de la révolte. Toutefois de manière significative comme pour le mouvement social « antilibéral », il y a, selon moi, une sous-estimation massive de la question postcoloniale et du système de discrimination systémique qui la caractérise. La hantise d’une division des milieux populaires peut ainsi pousser des analyses en grande partie pertinentes à la réaction consistant vaille que vaille à « casser le thermomètre » en pensant ainsi supprimer la maladie. Gramsci nous indiquait déjà la posture qui me semble pertinente : pessimisme dans l’analyse et optimisme dans la volonté. C’est en constatant que les milieux populaires sont objectivement divisés, entre autres, du fait de l’imaginaire colonial qui les ont influencés profondément (mais également de l’imaginaire patriarcal, antijeune, etc.) que nous pourrons trouver les éléments d’une stratégie pour les réunifier. La négation d’une partie du réel n’aide jamais le mouvement réel. Cet aspect est d’autant plus important que cette non prise en compte de la question postcoloniale comme élément structurant le réel conduit à l’exemple exactement inverse : la tendance à la négation de la question sociale pour une partie des citoyens issus de la colonisation. Cette seconde posture est entièrement récupérable par les dominants sous la forme suivante : la question sociale est réglée, il ne reste qu’à lutter contre les discriminations. Les discours sur la discrimination positive relèvent de cette logique de récupération.

Comment avez-vous (les Indigènes de
la République) vécu les émeutes de novembre 2005 en tant que militants ? Vous êtes-vous sentis dépassés, coupés de ce mouvement ?

La réalité a été diverse selon les endroits de France. Globalement ce mouvement ne nous a pas surpris. Il était prévisible pour tous ceux ayant des liens vivants avec les quartiers populaires. L’ampleur et la durée du mouvement eux, nous ont surpris. Notre intervention a surtout été dans l’après-coup. Nous avons été surpris par le nombre de sollicitations pour débattre au cours du mois de décembre et dans les premiers mois de l’année. Cela étant dit les Indigènes comme les autres ne sont pas massivement présents dans les quartiers populaires. Ici ou là des militants et quelques collectifs locaux peuvent être en prise avec leur quartier mais globalement la déconnexion est avérée. Il ne pouvait pas en être objectivement autrement compte tenu des trois dernières décennies.

Quels seront selon vous les effets de la répression féroce des révoltes de 2005 ? Les quartiers populaires ont-ils été matés, dissuadés de se faire entendre de nouveau, ou bien, au contraire, la haine de la police et de l’injuste justice s’est-elle accrue au point d’aboutir à une radicalisation dans la violence ?

Au sortir de ces révoltes le sentiment est encore plus à l’humiliation et à
la Hoggra. Surtout ce mouvement a été isolé et n’a pas eu le soutien qu’il aurait dû avoir. Cela renforce encore plus le décalage avec les forces politiques et associatives qui prétendent porter une alternative. La non mobilisation pour l’amnistie laissera également des traces. Sans pouvoir prédire l’avenir on peut repérer des tendances possibles contradictoires. La première est le passage d’une violence externalisée à une autodestruction (se détruire parce qu’on ne se révolte plus). La seconde peut effectivement être une radicalisation de la violence mais dans des franges plus restreintes que celles ayant mené la révolte. La troisième est l’organisation et la conscientisation. 

Le délaissement, la division 

De quand date le délaissement des quartiers populaires et des populations immigrées par les organisations de gauche, et comment s’explique-t-il ?Le délaissement des quartiers populaires date selon moi de la décennie 70 avec comme premier indicateur visible de dégradation la marche pour l’égalité de 1983. Une des raisons explicatives est l’abandon des perspectives de rupture radicale avec le système dominant et la conversion à une gestion sociale-libérale. Une seconde raison réside dans la question postcoloniale et du blocage face à celle-ci. Les décennies 70 et 80 sont celles qui marquent le passage pour l’immigration maghrébine à une immigration de peuplement. L’idéologie intégrationniste consensuelle empêche la gauche de prendre la mesure de ce passage et de sa signification. Ces ex-colonisés et leurs enfants deviennent français sociologiquement pour leur totalité, juridiquement pour une grande part. Ils expriment en conséquence des revendications légitimes qui étaient tues jusque là en raison du sentiment de « ne pas être chez soi » ou encore du sentiment d’extranéité. Ce potentiel de contestation sociale se heurte à une vision en terme d’intégration qui est inentendable par les premiers concernés. Il n’est ainsi pas étonnant que l’ensemble des partis de gauche et la quasi totalité de l’extrême gauche ont accueilli SOS Racisme comme une bonne nouvelle au même moment où cette organisation était rejetée dans les quartiers populaires.

 


Image de la « marche pour l’égalité » (1983). 

Vous êtes syndicaliste à
la CGT. Parvenez-vous dans votre syndicat à poser, à imposer les questions spécifiques de l’immigration ? Comment êtes-vous reçu ? Votre syndicat a-t-il un regard critique sur la période où il a sans doute « loupé le coche » avec les quartiers populaires ? Avez-vous eu de près ou de loin des expériences dans un parti politique ?
La CGT n’est pas épargné par les processus que je décris dans la réponse à la question précédente. Elle est touchée elle aussi par les processus discriminatoires. En témoigne la sous représentation des travailleurs issus de l’immigration dans ses instances. Si aujourd’hui le débat n’est plus tabou du fait de la prise de parole d’un certain nombre de syndicalistes issus de l’immigration, la question reste largement sous-estimée et considérée comme secondaire. J’ai appartenu comme beaucoup de jeunes issus de l’immigration de ma génération à une organisation politique. Pour une grande partie cet engagement était au PCF ou au JC. Pour moi c’était dans une organisation maoïste très active à l’époque dans les quartiers populaires du Nord de
la France. Parmi les raisons de la rupture se trouve entre autres un rejet du paternalisme à l’endroit des jeunes issus de l’immigration.

Dans l’entretien réalisé avec Hamé de
la Rumeur le 15 mai 2004 dans le journal CQFD, vous redoutiez l’apparition d’une division au sein de la population dominée en France. Contre ce risque, vous défendez depuis longtemps l’idée que l’immigration est le « miroir grossissant » de la société, un « indicateur du recul social global ». Or, cette idée semble très difficile à intérioriser, d’une part chez les « gens de gauche » qui se sont faits très discrets dans leur « soutien » (qui aurait pu prendre des formes diverses, en amont et en aval) aux émeutiers en novembre 2005 ; d’autre part chez les étudiants ayant mené la lutte contre le CPE, qui en ont même oublié que la loi sur l’égalité des chances était avant tout « destinée » aux quartiers (même si une minorité s’en est souvenue – voir notre article). Comment avez-vous perçu le mouvement anti-CPE ? Comment a-t-il été perçu dans les quartiers que vous connaissez ?

Le mouvement anti-CPE est un nouveau rendez-vous manqué. L’arrêt du mouvement sans obtenir l’abrogation de l’ensemble de la loi sur l’égalité des chances est une épreuve de plus dans la convergence nécessaire entre tous ceux qui payent les choix économiques dominants. Cet arrêt a été vécu une nouvelle fois comme signe d’un isolement massif. Au delà du mouvement lui même c’est aussi l’attitude face aux jeunes étudiants emprisonnés qui a laissé des traces. Les prises de positions se sont multipliées pour dénoncer ces arrestations par les mêmes organisations qui avaient été silencieuses pour les jeunes de novembre. Ce silence était et est assourdissant.

Vous avez bien montré avec Pierre Tévanian comment la question du voile à l’école a été un formidable outil de division, en « imposant un clivage pour occulter d’autres questions brûlantes ». L’ethnicisation des questions sociales semblerait donc délibérée. Pourtant, dans l’article de mai 2005 publié sur le site du Mouvement des Indigènes de la République, vous écrivez : « Quand avons-nous dit que les personnes étaient intentionnellement racistes ? Nous disons juste que cette loi est objectivement raciste et sexiste, indépendamment de la subjectivité de ceux ou celles qui la soutiennent. » La question qui se pose est donc celle de la responsabilité des dirigeants. S’agit-il d’un « complot cynique » ou de l’« orchestration sans chef d’orchestre », dont parlait P. Bourdieu ?

L’affaire dite du foulard islamique met en scène deux acteurs distincts pour ceux qui ont défendu cette loi scandaleuse. Le premier acteur est le gouvernement qui dans la recherche de thèmes de diversion permettant de cacher les véritables problèmes de notre société instrumentalise le thème de l’immigration et de l’islam d’une part, tente de produire de la peur pour créer des consensus contre nature d’autre part. Sans parler de « complot cynique » nous sommes en présence d’une stratégie consciente ayant un objectif, se donnant des moyens et ne s’intéressant pas aux « dégâts collatéraux ». Le second acteur est constitué d’enseignants, de militants laïcs, de militants de gauches et d’extrêmes gauches, de féministes, etc., qui ont soutenu objectivement une loi raciste et ce indépendamment de ce qu’ils pensent d’eux-mêmes (beaucoup sont ceux qui s’estiment sincèrement antiracistes). La réaction sincère de ces enseignants souligne l’imprégnation par les « mythes républicains » du monde enseignant. C’est cette non-décolonisation des analyses et des histoires qui a été la condition de possibilité de l’instrumentalisation par le gouvernement.

Dans le même ordre d’idée, vous répétez, à raison, que la population des quartiers sert de variable d’ajustement économique, dans une perspective de généralisation de la précarité à l’ensemble de la société. Mais dans quelle mesure les causes économiques sont-elles aujourd’hui déterminantes dans les drames sociaux et humains dont sont victimes les banlieues ? En d’autres termes, l’intériorisation de la grille de lecture en terme de « choc des civilisations » n’est-elle pas avancée au point d’influer sur certaines politiques, indépendamment des logiques de rentabilité ?

Si nous regardons les statistiques de l’intérim, des emplois sous-payés, des emplois dangereux, des contrats aidés, des horaires découpés, etc., c’est-à-dire les emplois exprimant le processus de mac-donaldisation de l’économie, nous constatons une surreprésentation des immigrés et des Français issus de l’immigration. Il n’y a donc pas une exclusion totale du marché du travail mais une tendance à la segmentation ethnique de ce marché comme outil d’une précarisation globale de l’ensemble des secteurs. La grille de lecture en terme de « choc des civilisations » a une vocation idéologique qui permet de na pas faire apparaître comme scandaleux la situation faite à une partie de la classe ouvrière de ce pays. Il n’y a jamais selon moi une coupure totale entre l’instance idéologique et l’instance économique. Si chacune d’elle peut garder une autonomie relative, elles se nouent dans la durée pour produire l’état d’une société. La théorie du « choc des civilisations » n’est pas qu’une divagation de quelques idéologues. Elle correspond au besoin de légitimation d’un système de domination économique à un moment donné des rapports de forces. Si elle n’avait pas existé, une autre serait apparue avec un autre nom et d’autres contours mais avec la même fonction. L’instance idéologique fonctionne selon moi comme un vaste marché avec une demande d’idées et de théories provenant de l’instance économique et une offre qui y répond. A partir du moment où la demande est présente, inévitablement des offres émergent. Parmi ces offres, celles qui sont les plus efficaces pour l’instance économique finissent par être sélectionnées. Bien sûr à certains moments l’instance idéologique peut du fait de son autonomie prédominer mais ce n’est que provisoirement, un peu comme un culbuto retrouve toujours son équilibre.

 

Un mouvement autonome 

L’idée d’un « mouvement autonome » est ancienne : pouvez-vous en faire rapidement la genèse, et expliquer ce que veut dire concrètement ce terme d’autonomie ?L’idée d’un mouvement autonome est aussi ancienne que les luttes de l’immigration. Elle a son origine théorique dans l’incapacité des organisations revendicatives et politiques de la société française à prendre en compte la spécificité des dominations vécues par les populations issues de l’immigration. Il n’y a donc aucune « religion de l’autonomie » à avoir mais au contraire une perception de sa nécessité historique concrète dans un contexte national précis. Sans être exhaustif les moments suivants de retour des essais d’organisation autonome peuvent être repérés :

- la question anticoloniale face aux ambiguïtés de l’engagement pour l’indépendance des colonies françaises
- Le Mouvement des Travailleurs Arabes face à la sous-estimation des agressions racistes d’une part et à la non prise en compte des revendications spécifiques des immigrés postcoloniaux
- Les années qui ont suivi
la Marche pour l’égalité face à l’instrumentalisation du PS
- Le mouvement des sans-papiers face aux résistances à exiger une régularisation globale
- Etc. 


3 septembre 1973 : le Mouvement des travailleurs arabes appelle à une grève générale. 

Concrètement l’autonomie est donc la garantie que les revendications spécifiques des quartiers populaires, l’immigration et de ses enfants français, ne soient pas systématiquement considérées comme secondaires ou pire sacrifiées sur l’autel de « l’unité » électoraliste. Elle ne veut donc pas dire isolement mais émergence d’un acteur sur lequel il faut compter. L’autonomie peut donc s’articuler avec des convergences mais sur des bases de prise en compte des habituels oubliés. Que les revendications spécifiques soient prises en charge par les organisations globales du monde populaire, et alors sans doute la nécessité de l’autonomie (du moins de celle-ci) cessera. Nous en sommes encore loin. La forme d’organisation souhaitable est toujours en lien avec un état de la réalité sociale.Un mouvement autonome sous-entend-il également des formes de luttes spécifiques, des nouvelles formes de mobilisation, d’élaboration des idées, qui rompent avec les formes institutionnalisées ?

Bien entendu, les formes de lutte sont fonction de deux facteurs : en premier lieu l’état du rapport de force et en second lieu la radicalité des situations vécues et qui sont dénoncées. Compte tenu de la dégradation massive de la situation des quartiers populaires (encore plus forte pour les habitants issus de la colonisation de ces quartiers) cela passe par des formes anciennes (manifs, occupations, tracts, etc.) mais aussi par des formes nouvelles à inventer.

Quels ont été les résultats obtenus par les expériences précédentes de mouvements autonomes (Mémoire fertile par exemple) ? Quelles « leçons » en tirer ?

Ces leçons peuvent se résumer à deux : il est possible de construire dans la durée des rassemblements nationaux radicaux sur les questions des quartiers populaires et de l’immigration. Telle est pour moi la première leçon. Sur plusieurs années Mémoire Fertile a permis un travail de théorisation de notre situation autonome en associant des militants et des chercheurs. Elle a permis la structuration de plusieurs dizaines de comités locaux mettant en œuvre des actions locales. La seconde leçon est la tendance à reproduire à l’interne ce qui est dénoncé pour l’externe : lutte de pouvoir ; division du travail manuel/intellectuel ; clivage sur la question des élections, etc.

 

Dans un entretien paru dans La Voix du Nord le 9 novembre 2005, vous dîtes « il faudra (…) proposer un Grenelle des quartiers populaires. » Qu’entendiez-vous par là ?La situation des quartiers populaires n’est pas un thème de revendications qui s’ajouterait à d’autres thèmes. Elle est stratégique et la dégradation actuelle touche aux cultures sociales qui permettent la résistance. Le terme « Grenelle » renvois à cette dimension centrale. Il s’agit d’imposer par le rapport de force une négociation nationale sur le logement, le pouvoir d’achat, l’école, etc., non pas dans l’abstrait de la nation mais là où cela se dégrade concrètement le plus : les quartiers populaires. Ce « Grenelle » peut venir « d’en haut » et à ce moment toutes les récupérations sont possibles. Il peut aussi venir d’un mouvement social imposant ses représentants et ses revendications. Nous n’en sommes encore pas là.

Le mouvement autonome actuellement en construction est-il mouvement « de l’immigration » ou mouvement « des quartiers populaires » ? Pourquoi ?

Les deux tendances existent non seulement entre les organisations voulant construire ce mouvement mais je pense à l’intérieur de chacune de ces organisations. L’épreuve est de taille et je pense même que c’est cette épreuve qui explique une partie des échecs passés. Il nous faut penser l’articulation entre la question des classes sociales et celle de la domination vécue par une partie des milieux populaires caractérisée par son origine postcoloniale. Deux dérives fréquentes sont constatables : la négation des dominations spécifiques au prétexte de ne pas diviser la classe d’une part et la négation de la communauté de domination et de destin (en terme de souhaitable stratégique) au prétexte de ne pas diluer les dominations spécifiques. C’est cette tension qu’il s’agit de construire théoriquement et pratiquement et cela est objectivement difficile.

La question qui paraît essentielle, et que vous posiez dès 1994, est celle de la gestion de la « dialectique spécificité/globalité ». Si en effet « tout est lié », depuis l’exclusion vécue dans les quartiers jusqu’au système capitaliste mondial, quelles priorités donner ? Quand passer du spécifique au global ?

Je reste à ce niveau radicalement matérialiste c’est à dire que l’on ne peut agir qu’en partant des problèmes concrets des personnes que l’on prétend organiser. C’est en partant de revendications et d’actions partant et maîtrisées par les premiers concernés que la conscience des liens peut se développer sans occulter tel ou tel aspect essentiel pour une partie des militants. Tant que cette dimension concrète n’est pas présente les différentes composantes resteront, compte tenu de l’expérience du passé, au mieux dans une posture sceptique et au pire dans le refus des dimensions communes.

Vous avez interprété les phénomènes de consommation à outrance que l’on trouve dans certains quartiers pourtant démunis (achat de biens superficiels, spirale du crédit, etc.) comme le reflet d’une volonté de normalité, selon la logique « consommer pour être comme tout le monde ». Mais ce phénomène ne traduit-il pas une intégration des logiques de consommation capitaliste, et un attachement plus profond à cette société du spectacle ? Comment dans ces conditions articuler ce mode de vie à une lutte contre le système capitaliste ?

Bien entendu mais il faut entendre le caractère potentiellement subversif de cette demande de normalité tout en interrogeant pourquoi il se décline (et il est poussé bien sûr dans ce sens) dans des dimensions et des formes préservant le système social dominant. Derrière cette demande de normalité, il y a un refus d’un traitement d’exception, de marginalisation, de double loi et valeurs (pour les dominants et les dominés). C’est parce que cette « normalité » semble inaccessible en terme d’emplois, de logement décent, de droit à l’avenir, etc., qu’elle se rabat sur des apparences. La question des formes de la normalité exigée est dépendante de l’existence ou non d’un espoir social. Aujourd’hui cet espoir est en crise et il s’agit de le reconstruire.

Un parallèle entre le mouvement autonome actuellement en construction et le mouvement noir américain des années 1960 autour des Black Panthers vous semble-t-il judicieux ? Qu’est-ce qui s’en rapprocherait / s’en éloignerait ?

Absolument. Aux USA aussi il a fallu des affirmations radicales spécifiques pour que les questions soient posées (ce qui ne veut pas dire résolues). Là-bas aussi le mouvement concret a évolué vers l’articulation des questions de classes et de « races ». Les différences portent plus sur la composition du mouvement ouvrier en France qui est fortement différent du contexte américain. Ces différences ne se conjuguent pas dans le même sens : par exemple il y a eu un mouvement abolitionniste fort dans une partie des USA et il n’y a pas eu de mouvement anticolonialiste massif en France. A l’inverse il y a une histoire de la radicalité populaire plus forte en France qu’aux USA.

Quelles peuvent être les perspectives à court terme et à long terme d’un mouvement autonome ? Présenter des candidats, des listes aux élections ?

Les perspectives me semblent d’abord être la visibilité au travers de luttes concrètes car c’est elle qui peut amener à modifier des rapports de force et à redonner de l’espoir social. Cela ne veut pas dire qu’aucune perspective électorale n’est possible mais que celle-ci suppose des conditions qui ne sont pas actuellement réunies. Les illusions sur les élections sont un indicateur de démobilisation. Elles sont un signe d’un sentiment d’impuissance conduisant à se rabattre sur ce qui semble « réaliste » et accessible en oubliant que ce « réalisme » a comme condition de rester dans le cadre du système actuel c’est-à-dire à rogner la radicalité qu’exige la situation sociale. 

« Les Indigènes de la République » : la théorie, « l’intellectualisme », la base sociale 

Lire l’appel : « Nous sommes les Indigènes de la République »Les polémiques entre historiens sur l’emploi du terme « indigène » nous intéressent peu. Par contre, nous sommes interpellés par le fait que certains enfants d’indigènes (c’est-à-dire des gens dont les parents ont été soumis au code de l’indigénat dans les colonies françaises) sont gênés par l’emploi de ce terme. Il leur semble « décalé », par rapport à ce qu’ont pu vivre leurs parents. Pouvez-vous « clarifier », comme vous appeliez à le faire dans un texte de mai 2005, votre emploi des termes « indigène » et « indigénat », et la signification que vous leur donnez dans le contexte français ? (Sur cette question de la nomination, voir la dernière partie de l’article de Pierre Tévanian et Saïd Bouamama intitulé « Un racisme post-colonial », publié sur le site du Collectif Les mots sont importants)

Il est toujours difficile pour un dominé de reconnaître et donc de nommer la domination qui le caractérise. Le faire suppose une conscientisation qui engage et en particulier qui rend difficile l’inaction. Le terme indigène a une visée de retournement du stigmate qui est toujours un des chemins que prennent les révoltes contre la domination. En terme de réalité sociale, il désigne ce qu’il y a de commun avec la réalité coloniale : l’existence d’un traitement d’exception qui n’est pas le fait de quelques individus racistes mais qui est produit par un système social et donc qui influence l’ensemble de ses institutions. Dire cela ne signifie pas que tout est similaire à la situation coloniale. C’est simplement souligner une dimension en reproduction (la reproduction étant entendue par nous comme articulation d’une invariance et de mutations). Ce qui est désigné par le terme indigène c’est donc une place sociale et non des individus d’où ma formulation : « des indigènes contre l’indigénat ». Tant qu’il y aura en plus de l’exploitation liée à la classe, un traitement spécifique lié à la « race » (c’est-à-dire des discriminations racistes systémiques) nous serons en présence d’un indigénat.

Si des intellectuels ont pu vous attaquer dans des débats sémantiques sans fin en vous accusant de simplifications, d’amalgames, etc., le reproche inverse existe aussi : on reproche aux « Indigènes de
la République » d’être trop « intellectualistes ». De fait, il semble y avoir une tension entre, d’un côté l’aspect théorique, analytique, critique (bien représenté par le site Internet du mouvement), et de l’autre le fait et la volonté d’être « une prise de parole des premiers concernés pour les premiers concernés ». Comment gérez-vous cette double exigence ?

Je n’ai malheureusement pas de solution mais de nouveau simplement des convictions que nous ne pouvons pas choisir entre théorie et pratique. Dans un monde et sur un thème sur-idéologisés, les mots sont importants et les luttes sociales commencent par nos grilles de lectures de la réalité. A l’inverse aucun combat ne se gagne théoriquement mais bien dans la pratique concrète et le rapport de force. Je suis néanmoins confiant car la multiplication des expériences ne peut que conduire à terme à la prise en compte de ces deux dimensions. Le comment faire ne dépend pas d’un « homme miracle » qui nous donnerait la forme d’organisation idéale mais de tentatives, d’expériences, d’échecs, de bilans, etc.

 

On a pu constater ces dernières années l’absence d’actions collectives fortes dans les quartiers populaires autour de questions qui pourraient « naturellement » faire se réunir les habitants de ces quartiers (lois sur la laïcité, sur l’immigration, question des sans-papiers). Face à cette difficulté à mobiliser, quelles idées (de thèmes, d’actions, etc.) développez-vous afin de rendre votre mouvement visible et attractif pour « les premiers concernés » ?Il ne me semble pas qu’il y ait eu absence d’action collective forte dans les quartiers populaires et nous devons veiller à une tendance à ne pas nous orienter vers une posture nihiliste dans la lecture de nos combats et même de nos échecs. La question qui reste posée est celle de notre capacité à produire de l’action collective convergente et touchant au niveau national afin de peser sur les rapports de forces sociaux. Ce qui me semble par contre certain c’est que ce type d’écueil ne peut être dépassé qu’en partant d’une ou deux questions précises touchant à la dignité des personnes : rapport jeunes/polices ; droit de vote pour les résidents étrangers ; mouvement contre l’intérim et la précarité, etc. Sans ces cibles volontairement restreintes mais communes à tous les quartiers populaires dans un premiers temps nos actions refléteront la réalité d’un développement inégal des réalités sociales et des prises de consciences. Telle est ma position sur les thématiques. Sur la forme c’est la visibilité sociale et politique qui doit être l’objectif, ce qui oriente vers des actions radicales, coordonnées et inscrites dans la durée et la régularité.

Vous insistiez dans un texte de mai 2005 sur la nécessité au sein des « Indigènes » de « théoriser [vos] pratiques de lutte, et [d’]en écrire la mémoire ». Vous avez vous-même écrit la mémoire des luttes de la décennie 1983-1993 dans Dix ans de marche des beurs. Quel a été l’écho de votre livre, depuis sa parution ? Avez-vous senti une intériorisation de cette mémoire chez les militants plus jeunes que vous côtoyez aujourd’hui ?

Il est toujours difficile de parler de soi. Cela étant dit, le livre a été rapidement épuisé et la vente a été essentiellement réalisée dans des actions militantes et des débats publics. Le livre est également fréquemment cité dans des textes et des revues militantes. D’autres auteurs ont amené leur contribution par d’autres parutions à ce travail de mémoire. Les travaux de Moghnis Abdallah et de l’agence im’média sont à ce titre exemplaires. L’enjeu de cette mémoire autonome est encore plus fort aujourd’hui. En effet, la mise en œuvre par le gouvernement de droite d’une « Cité Nationale de l’histoire de l’immigration » (c’est-à-dire d’un musée qui nous enterre et qui enterre nos combats) produira une vision récupérable et euphémisée de nos espoirs, de nos luttes et de notre expérience. Quant à l’impact sur les jeunes militants la modestie est de mise, le retard est tellement grand et la tâche tellement immense qu’il faudra beaucoup de temps et de sueur.

Dans le même ordre d’idée, croyez-vous au développement d’un mouvement politique par l’éducation populaire, la formation militante (qui elle aussi a une histoire notamment dans les milieux d’extrême-gauche) ? Pensez-vous que les « profs » seraient bien reçus dans une telle démarche ?

L’expression « éducation populaire » est un mot valise au sens où le disait Bourdieu. L’éducation populaire cache un conflit entre deux tendances contradictoires. L’une est capacitaire et est centrée sur l’idée d’amener les « lumières » à un peuple ignorant. L’autre sur l’idée que le peuple a un savoir et qu’il faut produire les espaces-temps dans lequel ce savoir se travaille, se théorise, s’inscrit dans des trajectoires, forme des militants et en définitive renforce nos luttes sociales. Pour cette seconde tendance qui est bien sûr la mienne le modèle ne peut pas être celui profs/élèves. Certes la transmission des savoirs est nécessaire mais sur la base d’un lien permanent entre théorie et pratique d’une part et sur la conviction que chacun est en même temps formé et formateur. Les profs y ont leur place comme tout le monde mais pas en tant que « prof ».

 

En 1994, vous déploriez le fait qu’une question n’était pas débattue dans les mouvements, malgré son évidence : celle de l’importance numérique des personnes d’origine maghrébine relativement aux autres dans les luttes de l’immigration. Qu’en est-il aujourd’hui ? La question est-elle posée ?Nous avons avancé sur ce point qui est essentiel compte tenu de l’histoire de la société française. Abdelmalek Sayad soulignait déjà le caractère « exemplaire » de l’immigration algérienne au sens où elle poussait à la caricature ce qui est en œuvre pour les autres immigrations. De plus le rapport tissé avec l’immigration maghrébine en général et l’immigration algérienne en particulier est celui qui est utilisé comme grille de lecture pour les autres immigrations : un Marocain et même un Turc est construit, regardé, appréhendé comme un « Algérien » avec l’ensemble de l’histoire que cela véhicule. Paradoxalement l’excès de négation a produit des réaffirmations très fortes visibles aujourd’hui dans les débats publics. De plus en plus de personnes s’expriment fortement (et parfois caricaturalement) pour refuser que l’on noie la question dans la question sociale globale ou que l’on compare en permanence avec les immigrations non issues des anciennes colonies. Une dérive peut donc en produire une autre. Le mouvement dont nous avons besoin aujourd’hui n’est pas un mouvement d’arabes pour des arabes ou de noirs pour des noirs. Simplement jouer au naïf c’est-à-dire ne pas interroger les causes de cette nouvelle dérive potentielle ne peut qu’amener une nouvelle impasse.

Un des manques des mouvements des années 1980 que vous avez pointé du doigt était l’absence de connexion avec la génération des parents. L’insistance sur l’histoire de la colonisation peut-elle être un moyen de refaire la jonction politique avec les personnes plus âgées ?

Je le pense vraiment même si cela ne peut bien entendu pas être le seul axe d’action sur ce point. D’ailleurs l’inversion de l’ordre des valorisations des générations par le discours dominant est une réponse à cette possibilité. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps les parents étaient dévalorisés (comme non intégrables, traditionnels, fermés à la modernité, etc.) et les enfants étaient construits comme « beurs » intégrables, rassurants, assimilés. Aujourd’hui l’ordre de valorisation est inversé : les parents sont présentés comme étant discrets, respectueux de la société française, etc., et les enfants comme « ostensibles », provocants, touchés par le communautarisme et l’intégrisme, etc. Cette inversion a une fonction : imposer une injonction à la déloyauté entre les générations. Le besoin de cette injonction est significatif.

La question « trans-générationnelle » appelle la question « transgenre ». Comment expliquer l’absence de la question féminine dans les luttes antérieures ? Souhaitez-vous, comme le souhaite par exemple Christine Delphy, mettre cette question davantage en avant ?

Je partage entièrement le point de vue de Christine Delphy dont les travaux m’ont beaucoup appris. D’une part cet aspect est essentiel du fait qu’il remet en cause un des axes des dominations des populations issues de l’immigration : leur réduction à une force de travail masculine. D’autre part parce que la question des rapports sociaux de sexes ne s’articule pas logiquement, simplement ou « naturellement » avec celle des autres rapports de domination. Les conscientisations ont un développement inégal liés aux vécus des personnes aboutissant à un résultat qui peut être difficile à accepter mais qui est bien réel : on peut être anti-raciste et sexiste, syndicaliste et raciste, etc. Il en découle la possibilité de diviser ceux qui ont intérêt à s’unir et d’unir ceux qui ont intérêt à s’affronter. L’affaire du foulard a ainsi montré comment des luttes justes peuvent être instrumentalisées contre d’autres dominés. 

L’islam français en politique 

Au début des années 1990, vous évoquiez l’arrivée dans l’espace public français d’organisations musulmanes, qui « s’engouffrent » dans l’« écart entre associations et populations ». Le phénomène a été croissant : s’explique-t-il toujours par cet « écart », ou d’autres facteurs sont-ils intervenus ?D’autres facteurs sont à prendre en compte même si selon moi ils n’invalident pas cet aspect. En premier lieu, il y a eu la fonction sociale objective qu’ont jouée ces associations musulmanes : elles ont permis à de nombreux jeunes de trouver une « sérénité » face à un vécu social devenu insupportable. L’offre de cultuel ne peut avoir des effets aussi importants s’il n’y a pas une demande. C’est là la faiblesse de toutes les analyses qui se contentent de parler de « manipulations » et/ou « d’endoctrinement ». En second lieu la diabolisation de l’islam et les islamalgames ont suscité une réaction exactement inverse. Enfin l’attachement à l’islam est aussi une forme de résistance aux injonctions assimilationnistes revenant en force dans les discours républicanistes et de valorisation de l’œuvre positive de la colonisation.

L’expression de « retour à l’islam » chez une partie des populations d’origine musulmane vous paraît-elle appropriée ? Qu’en était-il quand vous aviez 20 ans, au moment des « Marches » ? Comment expliquez-vous sociologiquement ce phénomène ? Le déplorez-vous ?

Dire qu’il y a retour c’est dire dans le même temps qu’il y a eu rupture ou écart. L’implicite est ici une nouvelle fois le mythe républicaniste et assimilationniste d’une France civilisatrice des sauvages. Le simple contact avec cette « France » même en situation de domination suffirait à produire un désir d’assimilation dont une des composantes serait la rupture avec les croyances religieuses héritées. Les enfants de l’immigration ne sont ni plus ni moins croyant que leurs parents. Par contre à l’évidence le rapport à la société française n’est plus le même et donc aux revendications, y compris liées aux cultes. Ce qui change c’est le rapport à la visibilité sociale. Le second changement est la montée en force effrayante de l’islamophobie qui n’était pas encore une question à laquelle la génération de
la Marche était confrontée massivement. Enfin il n’y a aucune homogénéité au sein des populations issues de l’immigration et l’affirmation religieuse voisine avec d’autres. Je n’ai ni à déplorer ou à me satisfaire de ces constats. La vigilance porte pour moi non pas dans les formes de l’affirmation mais dans les instrumentalisations qui ont touché les associations non cultuelles et qui touchent aujourd’hui les associations cultuelles.

Pensez-vous qu’une représentativité politique des musulmans est souhaitable ?

Les musulmans ne sont pas une catégorie sociale homogène qui pourrait avoir une homogénéité de point de vue et donc d’affirmation politique. Je ne crois en conséquence pas à une représentativité unique et suis persuadé que les années à venir seront celles de l’émergence de différents courants. L’idée d’un équivalent d’une JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) chez les musulmans n’est pas saugrenue. De même que celle d’une expression de gauche radicale et musulmane non plus. Cependant elles voisineront avec des versions instrumentales, coloniales, etc., visant à contrôler les citoyens musulmans pour le plus grand bien des dominants, en échange de places et de subsides.

Vous parlez d’une « gestion coloniale de l’islam » à propos du Conseil français du culte musulman : pouvez-vous développer cette idée ?

Le CFCM a sur de nombreux sujets été la courroie de transmission du pouvoir (otages français au Moyen-Orient, affaire du foulard, révolte de novembre par endroits, etc.). La gestion coloniale de l’islam est le traitement exceptionnel de cette religion au regard du traitement fait aux autres religions en France. Toute tentative de l’Etat d’utiliser l’islam sur les formes de la contestation ou pour canaliser des revendications et des mouvements sociaux est un traitement d’exception.

Le Collectif des musulmans de France (CMF) est un des initiateurs du Mouvement des Indigènes de
la République. A ce propos, vous écriviez en mai 2005 : « nous devons absolument défendre notre choix de construire avec des associations musulmanes ». Pouvez-vous l’expliquer ?

Je juge les personnes et les mouvements à ce qu’ils défendent politiquement et socialement et non au référent identitaire qu’ils ont choisi. Plus personne ne tique aujourd’hui pour signer une déclaration ou un tract avec
la JOC malgré son référent identitaire religieux. Croyants ou non croyants jugent
la JOC au regard des positions prises, des revendications défendues et des pratiques militantes. L’islam est la seconde religion de ce pays et les populations issues de l’immigration sont massivement populaires. Continuer avec ces exigences de « purisme » soi-disant « laïques » c’est contribuer volontairement ou non au développement d’un clivage au sein des milieux populaires. Comme pour les autres religions nous avons aujourd’hui des croyants réactionnaires et d’autres progressistes, exactement comme nous avons des athées réactionnaires et d’autres progressistes.

Il nous semble que le fait que vous soyez d’origine algérienne vous « abrite » de certaines critiques, et que vos propos peuvent ainsi prendre un ton que d’autres, comme Pierre Tévanian, auraient peut-être plus de mal à soutenir. On pense par exemple à cette phrase : « nous n’encourageons pas les jeunes filles à brandir le « foulard » comme étendard » (L’affaire du foulard islamique). Ou, dans un autre registre, à vos critiques sans concession de l’islam politique radical. Qu’en pensez-vous ?

La critique intransigeante des récupérations réactionnaires de l’islam (qu’on l’appelle intégrisme ou islamisme ou islam politique peu importe car aucun de ces termes n’est satisfaisant) n’est possible que s’il y a dénonciation des causes qui expliquent le développement de cette tendance (largement minoritaire en France). De même cette critique n’a de sens que si l’on rejette ce à quoi elle sert de support : la construction d’un ennemi de l’intérieur permettant par l’islamophobie et la peur de diviser les milieux populaires. Défendre le droit de ne pas porter le foulard n’est pas contradictoire avec la défense du droit de le porter par exemple.

Dans l’article de mai 2005, vous écrivez à propos de l’anti-impérialisme qu’ « il n’y a même aucun problème à assumer par exemple notre sensibilité particulière à la lutte du peuple palestinien ». Dès lors, il nous paraît légitime de vous poser la question des modes de soutien. Doit-on, en France, travailler avec les organisations affiliées aux mouvements extrémistes du Proche Orient, en l’occurrence le Hamas ou le Hezbollah, avec qui nous n’avons en commun que les ennemis, et certainement pas la vision du monde ou de l’Homme, tout « islamalgame » mis à part ?

Sur l’analyse du Hamas et du Hezbollah nous devons analyser chacune des situations de manière spécifique. Dans l’identité politique de ces mouvements s’articulent de manières différentes le pôle dit « islamiste » et le pôle dit « nationaliste ». Aujourd’hui la pratique politique de ces mouvements est d’abord la participation à un mouvement de libération nationale. C’est ce mouvement de libération nationale que nous avons à soutenir dans toute sa diversité comme le fait par exemple le FPLP marxiste dans son combat en Palestine et son alliance avec tous ceux qui résistent. Ce soutien n’est pas aveugle et doit voisiner avec la critique de ce qui nous semble réactionnaire. Remarquons d’ailleurs que les organisations se revendiquant de l’islam les plus critiquées par les médias et le discours dominant sont justement celles qui ont une composante nationaliste c’est-à-dire d’affrontement à l’impérialisme.

 

Autour de l’identité, la nationalité, la citoyenneté 

Le mouvement « Convergence 84 pour l’égalité » posait il y a vingt ans la question importante et toujours d’actualité de la « nouvelle citoyenneté », s’opposant à l’« esprit nationalitaire », au « républicanisme inégalitaire » et à la « laïcité négatrice des différences culturelles ». Pouvez-vous nous expliquer ce concept de « nouvelle citoyenneté » et son importance ?Il est basé sur l’idée que la citoyenneté a une histoire et donc qu’il n’y a pas un seul modèle de citoyenneté. A chaque fois que l’on parle de citoyenneté au singulier ou de l’idée de « la citoyenneté » on insinue qu’elle est ahistorique et transclasses. Le terme de « nouvelle » visait justement à la distinguer de la forme actuellement dominante. La citoyenneté bourgeoise actuelle est ainsi présentée comme la seule forme possible. Or les luttes depuis 1789 ont mis en évidence un combat contre les frontières de cette forme dominante de la citoyenneté : frontière de l’argent, du sexe, de la nationalité, etc.

Sur le fumeux terme d’ « intégration » : dans quel sens faut-il l’entendre quand il est employé aujourd’hui par les médias et les hommes politiques : sens économique, politique, culturel ? Son emploi a-t-il toujours été le même ?

L’intégration est un euphémisme pour présenter sous un visage plus respectable l’assimilation aujourd’hui illégitime du fait des combats sociaux du siècle dernier et en particulier des décolonisations. L’intégration transfère sur le plan culturel des problèmes sociaux et politiques. Ce terme nous oriente inévitablement vers une analyse de type culturaliste expliquant les inégalités par la culture ou « l’adaptation insuffisante » et non vers les inégalités que subissent les dominés. La responsabilité de la situation est ici inversée : ce n’est plus le système social inégal qui est responsable mais les populations issues de l’immigration qui ne sont pas assez intégrées (avec en implicite l’idée qu’elle ne sont pas intégrables ou qu’elles ne font pas assez d’effort pour s’intégrer). Le discours de l’intégration fait donc partie de l’idéologie de légitimation de l’ordre dominant comme le soulignait déjà Malcolm X.

L’injonction lepeno-sarkozienne à « aimer »
la France est malheureusement souvent reprise à leur compte par des citoyens et des personnalités publiques comme Jamel Debbouze (« pourquoi j’aime
la France »), qui se mettent (malgré eux ?) dans la posture du « bon immigré ». De même, la sortie récente du film Indigènes a pu entraîner des prises de position du type « nos parents ont combattu pour
la France, nous méritons que
la France nous considère ». Comment déconstruire à la fois l’emploi à outrance du terme «
la France », et l’enfermement dans ce registre sentimental de l’amour et du mérite ?

Cette injonction est un des indicateurs du traitement d’exception que subissent les citoyens issus de la colonisation. Un Jean-Pierre peut déclarer qu’il « n’aime pas
la France » et être perçu comme un anarchiste ou un révolutionnaire refusant
la France telle qu’elle est. En revanche un Mohamed ou une Aminata seront soupçonnés pour le mieux de ne pas être intégrés et pour le pire de faire partie d’une cinquième colonne. Il en est de même pour le soutien à
la Palestine où l’un sera présenté comme défendant une opinion politique et l’autre comme véhiculant une position antisémite. Abdelmalek Sayad a déjà démontré il y a longtemps les liens entre immigration et « politesse ». Il a mis en évidence que la condition dominée d’immigré avait pour axe : l’invisibilité, l’interdiction du politique et la politesse. Il parle d’une « ruse sociale » par lequel un système met en situation « d’obligé » reconnaissant, ceux qui légitimement pourraient exiger du système que cesse le traitement inégalitaire dont ils sont l’objet. Tout ce que ces immigrés ont obtenus par leurs luttes (c’est-à-dire en luttant contre leur condition d’immigré) peut alors être présenté comme œuvre de
la France généreuse. Ce qu’il y a de nouveau dans cette injonction c’est qu’elle s’applique à des non immigrés comme si il y avait une reproduction trans-générationnelle de la condition d’immigré. Déconstruire cela c’est rappeler qu’il y a toujours eu lutte dans le cadre géographique français entre une France de la réaction et une France « de la sociale ». On ne peut pas aimer ces « deux Frances » à la fois. Il faut choisir entre
la Commune et les Versaillais, entre
la Résistance et Pétain, entre Fernand Iveton [1] mort pour l’indépendance de l’Algérie et Aussaresses pratiquant la torture, etc.

 

 

Vous écriviez en mai 2005 : « le moment d’identification qu’est la reprise du stigmate pour le dépasser, nous l’assumons ». On pense aux écrits de Frantz Fanon et d’Albert Memmi, qui ont décrit – chez le colonisé, et chez les « dominés » de manière générale – cette valorisation du stigmate, cette transformation du négatif en positif, devant être dépassée. Comment envisagez-vous aujourd’hui, dans le temps et concrètement, ce « dépassement » du stigmate ?Le dépassement du stigmate ne peut se réaliser qu’à partir du moment où ce qui est dénoncé est reconnu et intégré par d’autres que les premiers concernés, par les autres dominés. C’est cette intégration dans les analyses des organisations militantes de la donne domination postcoloniale qui permet le dépassement du stigmate. Ce mouvement me semble en cours même si les résistances qui se font jour sont énormes et que nous sommes loin d’être au bout du processus. Il y a encore quelques années il était inimaginable de penser que la question postcoloniale soit débattue dans autant d’organisations. Bien sûr c’est de manière euphémisée qu’elle est encore massivement reprise. Cela souligne l’ampleur du retard pris et confirme que c’est dans la radicalité des positions que se clarifie les positions et que se dépassent les aveuglements hérités de l’imprégnation de l’idéologie dominante au cœur même de ceux qui veulent changer le monde.

 



[1] Français d’Algérie né en 1926 d’un père français et d’une mère espagnole, Fernand Iveton devient ouvrier à 16 ans et milite au Parti communiste algérien, à Alger. Au printemps 1955, le PCA décide après des atermoiements de rentrer dans la lutte de libération nationale engagée par le FLN le 1er novembre 1954. Le 14 novembre 1956, Iveton, intégré au FLN, pose une bombe dans son usine, destinée à exploser la nuit, quand les bâtiments seront vides. Mais soupçonné, il est suivi et dénoncé, et la bombe est désamorcée. Arrêté, torturé, Fernand Iveton est jugé de manière expéditive par le Tribunal militaire d’Alger le 24 novembre 1956. Condamné à mort, il est guillotiné le 11 février 1957. Voir Jean-Luc Einaudi, Pour l’exemple. L’affaire Fernand Iveton (L’Harmattan, 1986) 

Entretien réalisé par Rehan et PJ
mise en ligne : 31.01.2007 

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Droit de vote : de l’exclusion des indigènes colonisés à celle des immigrés

Posté par issopha le 13 novembre 2008

Hervé ANDRES


 

Droit de vote : de l’exclusion des indigènes colonisés à celle des immigrés

Résumé : Il s’agit de voir dans quelle mesure on peut établir, dans le cas français, un héritage colonial du refus du droit de vote des immigrés. Bien sûr, la question du droit de vote des étrangers ne saurait se limiter à cette dimension postcoloniale, et elle est, fondamentalement, liée à la dialectique nationalité / citoyenneté, c’est-à-dire, aux tensions entre principe de souveraineté et démocratie. Mais une étude historique des débats, des normes juridiques et des pratiques politiques visant à exclure de la citoyenneté française la plupart des indigènes colonisés (notamment, à partir de 1848, alors que le suffrage « universel » – masculin – devenait, en métropole, la clé de légitimation des régimes politiques successifs de la France coloniale) est susceptible de rendre compte de logiques de discrimination dont on peut trouver les échos dans les débats contemporains sur le droit de vote des étrangers : naturalisation / assimilation / intégration, vote local / vote national, scission du corps électoral en différents collèges, (in)compatibilité de l’islam avec la citoyenneté française, Européens / non-Européens, droit de vote / statut personnel, droits civiques / droits civils, égalité des droits / (in)égalité de conditions, … Notre démarche consiste à montrer comment la nationalité sans citoyenneté des indigènes est, en France, dans une certaine mesure, la matrice de l’exclusion des étrangers de la citoyenneté au nom de la nationalité.

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La question du droit de vote des étrangers est assurément une des questions récurrentes dans le débat politique en France et dans de nombreux pays, depuis plusieurs années. Elle est, sur un plan théorique, consubstantielle au modèle des Etats démocratiques modernes, et derrière la dialectique nationalité / citoyenneté, c’est la question de la démocratie qui est posée, dans le cadre du principe de souveraineté.

En effet, d’un côté, le suffrage universel (et par là-même, le vote vu comme un droit attaché à une personne) est devenu le principal outil, à la fois instrumental et symbolique, de la souveraineté du peuple : c’est le moyen par lequel les gouvernés légitiment leurs gouvernants, par le biais de la représentation, ou participent directement aux décisions les concernant. Mais en même temps, le principe de souveraineté est un principe de découpage de la planète, de son territoire et de la population humaine. Chaque Etat souverain se constitue sur un territoire défini, comme organisation politique d’une population définie. En fait, le principe de souveraineté est un principe d’inclusion et d’exclusion, qui consiste pour chaque Etat à découper la population humaine en deux catégories : les ressortissants de cet Etat (sur un plan juridique : les personnes détenant la nationalité de l’Etat en question) et les autres : les étrangers (définis négativement, sur un plan juridique : les personnes ne détenant pas la nationalité de l’Etat en question). Or, la présence d’étrangers sur le territoire d’un Etat pose le problème politique d’un écart vis-à-vis du modèle démocratique : les étrangers sont globalement soumis aux lois de cet Etat souverain sans pouvoir participer à leur élaboration, ne serait-ce que symboliquement, du fait de leur exclusion du suffrage universel.

Ainsi, fondamentalement, la question du droit de vote des étrangers, ou, formulée autrement, de l’appartenance des étrangers à la communauté politique (ou au peuple souverain) pose le problème de la démocratie dans le cadre du principe de souveraineté. Et on peut même la considérer comme un révélateur (parmi d’autres) de l’épuisement théorique du modèle démocratique moderne [1].

Les brèves lignes qui précèdent montrent que la question du droit de vote des étrangers ne saurait être abordée sous le seul angle des problématiques postcoloniales. Sur un plan théorique, elle est consubstantielle au modèle des Etats démocratiques modernes, dans le cadre du principe de souveraineté. Sur un plan politique, la question se pose dans de très nombreux Etats dans le monde, quelle que soit leur histoire respective vis-à-vis du colonialisme (ou de l’esclavage). Le problème est débattu dans les anciennes puissances coloniales européennes, dans les Etats issus de l’éclatement des empires européens, dans les anciennes colonies américaines et africaines, mais aussi en Asie et en Océanie. Les termes du débat peuvent varier énormément d’un Etat à l’autre. S’il est vrai qu’en France, dans le débat politique, le problème du droit de vote des étrangers est lié à celui de l’immigration postcoloniale, ce n’est pas forcément le cas dans d’autres pays.

Ainsi, il ne s’agit pas de considérer que la question du droit de vote des étrangers se limite à une problématique postcoloniale.

Mais le fait que la question ne se limite pas à cette problématique, le fait de reconnaître que le problème est d’une certaine façon plus général, lié au régime politique en vigueur, conduit-il pour autant à disqualifier par avance toute approche postcoloniale du problème ? Peut-on considérer a priori que le passé colonial de la France est sans effets sur le problème actuel du droit de vote des étrangers ?

Si le champ des recherches sur l’expérience coloniale de la France et ses héritages n’est pas académiquement structuré comme dans d’autres pays (postcolonial studies et subaltern studies), ce champ a été alimenté récemment par de très nombreux travaux [2] qui ont contribué à la (re-)découverte du passé colonial dans sa diversité et dans sa complexité, et commencé à rendre compte des effets d’héritage dans les débats contemporains, notamment dans les questions liées à l’immigration, au racisme et aux discriminations. On assiste à la fois à un bouillonnement de travaux scientifiques en la matière et à une réémergence et une reformulation de ces questions dans le débat public, qui peut aller jusqu’à l’instrumentalisation de mémoires concurrentes pour des luttes identitaires [3]. Le renouveau des recherches postcoloniales n’est pas seulement important pour la redécouverte d’une partie occultée de l’histoire (de France), où l’expérience coloniale pourrait apparaître comme un épiphénomène exotique. L’intérêt de ces recherches touche également à ce que l’expérience coloniale révèle pour l’histoire de la métropole, pour l’histoire des régimes politiques français. On a pu montrer ainsi combien l’empire colonial français était en quelque sorte constitutif de la République [4]. Et c’est donc à une réflexion globale sur les modèles de la nationalité et de la citoyenneté dans le cadre métropolitain, sur les contradictions internes au modèle politico-juridique français, que vise notre questionnement sur l’expérience coloniale du droit de vote (ou de l’exclusion du droit de vote) des indigènes colonisés.

L’objet de la présente contribution est de dresser un tableau de l’expérience coloniale vis-à-vis du droit de vote des « indigènes » afin de se demander dans quelle mesure cette expérience permet d’éclairer les enjeux actuels du débat sur le droit de vote des étrangers en France, au tournant du 21e siècle. Il s’agit de présenter brièvement, dans leur diversité et leur complexité, les normes juridiques, les pratiques politiques, et les débats dans l’empire colonial français, afin de mettre en lumière les effets d’héritage dans le débat actuel. Parler d’héritage ne suppose pas forcément un transfert direct de normes, de pratiques, de catégories ou de cadres administratifs. L’héritage peut également concerner les représentations, les imaginaires qui agissent en tréfonds dans les débats politiques.

On cherche ici à contribuer une dénaturalisation des liens entre quelques notions fondamentales du débat sur le droit de vote des étrangers (nationalité, citoyenneté, naturalisation, assimilation, vote local et vote national, scission du corps électoral en différents collèges, droit de vote et statut personnel, droits civiques et droits civils, égalité des droits et (in)égalité de conditions, …).

Le statut des « indigènes » [5] dans l’empire colonial français n’est pas très connu par le grand public, mais l’on sait en général qu’il n’y a jamais eu de réelle égalité juridique et politique entre les colonisés et les colons ou les ressortissants de la métropole. Ce n’est pas une spécificité française et il conviendrait sans doute de procéder à une analyse comparée des différentes expériences en la matière [6]. Globalement, alors que les indigènes étaient en général reconnus de nationalité française, ils n’étaient pas reconnus comme citoyens. La condition générale des indigènes colonisés n’a jamais été la pleine capacité juridique, et pour la conquérir, il a fallu l’indépendance des nouveaux Etats souverains [7].

La matrice de l’esclavage et le moment charnière de 1848

L’histoire de la France et de ses colonies s’étend sur plusieurs siècles, et donc, sur plusieurs formes de régime politique. Comme le fait Christian Bruschi dans une étude sur la nationalité dans le droit colonial [8], il convient de distinguer deux périodes successives, correspondant globalement à deux empires coloniaux français différents. La première période commence au XVIIe siècle et va jusqu’à l’abolition de l’esclavage (1848). Le premier empire colonial est composé de colonies vidées de leurs populations d’origine et peuplées d’esclaves importés en tant que main d’œuvre agricole. La deuxième période débute en 1848 et se poursuit jusqu’aux indépendances (années 1960). Le deuxième empire colonial français, empire sans esclaves, débute avant 1848 (notamment avec la conquête de l’Algérie dans la première moitié du XIXe siècle) et se développe considérablement sous la IIIe République (fin XIXe, début XXe). Il est important de rappeler le lien entre esclavage et colonialisme car, d’une certaine façon, même si le deuxième empire colonial est un empire sans esclaves, l’esclavage est la matrice du colonialisme français. Le moment charnière se situe indéniablement en 1848, où, d’une part, l’esclavage est définitivement aboli, et d’autre part, le suffrage « universel » (masculin) est institué en métropole (malgré quelques retours en arrière) [9]. Notons aussi que ce moment charnière coïncide avec le début de la forte extension des territoires coloniaux, ce qui change considérablement les données quantitatives du problème [10].

Avant la Révolution française de 1789, le Code Noir [11], préparé par Colbert et promulgué par Louis XIV en 1685 règle la vie des esclaves en les livrant au pouvoir quasi total de leurs maîtres et de l’Etat colonial. Simple meuble, l’esclave se voit dénier toute personnalité juridique [12]. Le Code noir définit le régime de l’affranchissement, par lequel l’esclave devient homme libre, c’est-à-dire, régnicole, sujet du Roi de France. Les affranchis sont astreints à certaines incapacités qui rappellent celles des aubains et qui préfigurent celles des colonisés [13]. La religion catholique est la condition impérative de la citoyenneté [14].

La question de la représentation des colonies se pose particulièrement à partir de la période révolutionnaire, les colons voulant bénéficier d’une représentation proportionnelle à l’ensemble de la population, esclaves compris, tout en écartant les esclaves du droit de cité [15]. Le pouvoir du « lobby colonial » permet sans doute de comprendre pourquoi la citoyenneté des hommes de couleur est reconnue en 1791, alors que l’esclavage n’est aboli qu’en 1794 [16]. Les esclaves émancipés sont de facto tenus en marge de la vie politique. Pierre Rosanvallon souligne l’écart entre « l’universalisme civique » et la « réticence pratique » à accorder le droit de vote à une « masse jugée incapable » [17]. Les débats révolutionnaires sur la citoyenneté des esclaves et des affranchis préfigurent les débats ultérieurs sur celle des colonisés et préparent une « pensée juridique faussée » [18] c’est-à-dire discriminatoire. La période émancipatrice est brève, et le rétablissement de l’esclavage (et du Code Noir) par Napoléon en 1802 marque une inversion de la logique révolutionnaire et le retour à une logique générale d’assujettissement. L’instauration du Code civil en 1804, qui définit la qualité de « Français » dans des rapports de droit privé (principalement, de filiation), et qui fait de cette qualité la condition de la jouissance des droits civils, amène peu à peu à enchâsser la citoyenneté dans la qualité de Français [19]. Après la Restauration, une loi de 1833 instaure l’égalité des droits civils et politiques pour les hommes nés libres ou affranchis dans les colonies. Cette loi s’applique à l’ensemble des colonies françaises, à savoir : Saint-Pierre-et-Miquelon, Antilles, Réunion, Guyane, et ultérieurement, rétrospectivement [20], à l’Ile-Sainte-Marie (de Madagascar), aux cinq établissements de l’Inde et à quatre communes du Sénégal. Du fait du suffrage censitaire, très peu de Noirs sont électeurs et éligibles et le pouvoir des colons n’est pas menacé [21].

La distinction fondamentale de la période avant 1848 est celle entre esclaves et hommes libres.

Tout change en 1848. A l’instar de ce qui a pu être montré par ailleurs au sujet du droit de vote des femmes [22], on peut affirmer que la question du vote des indigènes colonisés ne se pose vraiment qu’à partir du moment où le suffrage universel masculin est institué en France, et où tout individu devient un électeur potentiel [23]. L’instauration du suffrage universel et l’abolition de l’esclavage transforment en quelques mois des milliers d’esclaves en citoyens pourvus du droit de vote. Même une fois acquis les principes du suffrage universel et de l’abolition de l’esclavage, Victor Schœlcher doit batailler pour imposer le vote des affranchis [24]. Le rapport de force est brutalement modifié, provoquant l’inquiétude des colons. Néanmoins, dans les anciennes colonies, la faiblesse de la participation des Noirs à la vie politique permet de facto une assimilation progressive. La reconnaissance des droits politiques des anciens esclaves et de leurs descendants s’y est «  inscrite dans le processus général d’extension du droit de suffrage » [25].

Il en va tout autrement dans les colonies formées au XIXe siècle et à celles sans esclaves (Algérie, Inde, Sénégal, …). A l’ancien clivage fondamental entre esclaves et hommes libres va succéder un nouveau clivage entre citoyens et indigènes. De fait, il y a bien sûr des similitudes dans la condition d’infériorité des esclaves et des indigènes colonisés (privation ou restriction des droits, travail forcé, …) [26]. Mais le problème du statut civil et politique des colonisés est posé d’une façon renouvelée et alimente les débats juridiques et politiques pendant plus de cent ans. Leurs droits politiques ne sont pratiquement jamais égaux à ceux des métropolitains et à ceux des colons.

Cette condition de l’indigène colonisé, astreint à un régime de sous-citoyenneté, voire de non-citoyenneté, tout en « bénéficiant » de la nationalité française dans ses aspects de contrainte (notamment, le service militaire) est bien connue globalement, notamment au travers de l’exemple algérien [27], qui est marqué d’emblée par le registre de l’exceptionnalité (qui va devenir généralisable). En effet, d’une part, la Constitution de 1848 proclame des principes universels et accorde une égalité des droits et des devoirs pour tous les citoyens français. Elle proclame aussi dans son préambule qu’elle « respecte les nationalités étrangères, comme elle entend faire respecter la sienne ; n’entreprend aucune guerre dans des vues de conquête, et n’emploie jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple  ». Mais elle définit aussi, d’autre part, des « dispositions particulières » : « le territoire de l’Algérie et des colonies est déclaré territoire français, et sera régi par des lois particulières jusqu’à ce qu’une loi spéciale les place sous le régime de la présente Constitution » (article 109).

Dans sa réflexion sur la Nation comme « communauté des citoyens », Dominique Schnapper a qualifié l’exception algérienne de «  monstruosité juridique » [28]. C’est pour elle l’expression d’une contradiction fondamentale entre le projet colonial, fondé intrinsèquement sur l’inégalité, et les principes des nations démocratiques, basées sur l’égalité de tous les membres de la société. Néanmoins, on ne peut confiner l’expérience coloniale aux marges du modèle national démocratique, dans le registre de l’exceptionnalité, sans s’interroger sur le modèle lui-même, sans étudier comment dans la réalité, les régimes successifs ont pu justifier juridiquement et politiquement de telles « monstruosités ». On peut noter également que la construction d’un droit colonial spécifique, en matière de citoyenneté, est concomitante avec la construction de la nationalité comme catégorie juridique, politique et administrative, condition nécessaire pour l’accès à la citoyenneté française [29]. Sans doute pourrait-on voir dans cette concomitance une simple coïncidence, mais, en dressant le tableau des tâtonnements respectifs de la nationalité métropolitaine et de la citoyenneté coloniale, et en voyant en particulier le rôle joué par la IIIe République dans cette construction, on pourrait se demander dans quelle mesure l’entreprise coloniale ne serait pas consubstantielle au modèle national républicain. Même si cette nationalité « sans citoyenneté » est antérieure à la IIIe République, même si le « monstre » (selon l’expression de Dominique Schnapper) n’est pas à proprement parler une créature républicaine, il est intéressant de voir comment la République en particulier s’en est accommodée, et même, l’a entretenu durant presque un siècle. Dans cette démarche, l’étude des marges, des failles, est pour nous un moyen d’approche du modèle lui-même [30].

Patrick Weil, dans son histoire de la nationalité française, considère que l’expérience coloniale algérienne constitue une « dénaturation » [31] de la nationalité, et c’est ce que s’attache à démontrer plus globalement Emmanuelle Saada dans son étude sur le statut juridique de la nationalité française des indigènes [32], mais on pourrait plutôt se demander si ce n’est pas dans la nature même de la nationalité de « dénaturer » la citoyenneté [33].

Une citoyenneté non pas binaire, mais à valeurs multiples

Il est difficile d’établir un tableau exhaustif des différents régimes électoraux en vigueur dans les colonies françaises, à cause de la complexité même de la géopolitique coloniale au long des XIXe et XXe siècles (guerres de conquêtes, rebellions, insurrections, annexions, indétermination des frontières, conflits entre militaires et civils, multiplicité des statuts coloniaux, qui font l’objet de débats, d’expérimentations, écart entre les normes juridiques et les pratiques sociales, …). Le droit colonial, discipline florissante sous la IIIe République, est caractérisé par un grand morcellement et les textes juridiques coloniaux sont bien souvent le fruit d’adaptations très contingentes à la situation particulière de telle ou telle colonie. On peut néanmoins tenter d’en dégager a posteriori une certaine cohérence [34]. Des travaux récents [35] montrent que le droit colonial a fait preuve d’une très grande créativité pour dessiner, sur plus d’un siècle, une palette très variée de situations, selon les territoires, selon les statuts, selon les époques, selon les groupes ou les individus, depuis la citoyenneté complète de certains colonisés (très rare) à l’absence quasi complète de citoyenneté pour d’autres (cas le plus courant).

L’Algérie occupée, administrée, puis annexée par la France au milieu du XIXe siècle constitue sans doute le laboratoire de la séparation du couple citoyen / indigène (ou citoyen / sujet), dans le cadre de la nationalité française [36]. Un important arrêt de la Cour d’Alger en 1862 reconnaît aux indigènes algériens la qualité de français, tout en leur déniant la citoyenneté française à cause de leur statut civil différent [37]. Les musulmans, relevant du droit musulman, n’obéissent pas au Code civil français et sont donc considérés comme non citoyens. Les indigènes juifs (bien que de moins en moins astreints au droit mosaïque) [38], sont dans le même cas (jusqu’au décret Crémieux en 1870, qui les déclare « citoyens français » [39]). Nous reviendrons plus loin sur l’argumentation de la Cour, et sur le problème de l’articulation entre statut civil et droits politiques. Cette décision est confirmée dans le Sénatus-consulte du 14 juillet 1865 sur l’état des personnes et la naturalisation en Algérie [40], qui formalise les procédures par lesquelles les indigènes peuvent devenir citoyens. Deux statuts sont ainsi distingués, au sein de la population française d’Algérie. D’une part, les citoyens français bénéficient de l’ensemble des droits politiques à l’instar de leurs concitoyens métropolitains. Et d’autre part, les indigènes bénéficient de droits politiques inexistants ou très inférieurs aux citoyens. La plupart n’ont pas de droit de vote et leur représentation est assurée suivant des modalités extrêmement inégalitaires.

En 1884, la représentation des musulmans dans les organes politiques élus en Algérie est limitée au quart des conseillers municipaux dans les communes de plein exercice, le nombre de conseillers municipaux musulmans ne peut jamais dépasser le chiffre de six, y compris au sein du conseil municipal d’Alger, qui compte quarante conseillers et les conseillers musulmans ne peuvent pas participer à l’élection du maire [41].

Les conseillers municipaux indigènes ne participent pas à la désignation des délégués communaux chargés d’élire le sénateur de l’Algérie [42].

Les « délégations financières », assemblées chargées de voter le budget de l’Algérie sous le contrôle du gouverneur et du parlement, sont composées de manière non proportionnelle : 48 élus représentent les colons et non-colons européens (pour une population de 630 000 personnes) alors que 21 délégués musulmans représentent 3,6 millions de personnes [43].

La loi du 4 février 1919 règle dans son titre II le « statut politique des indigènes musulmans algériens qui ne sont pas citoyens français ». L’article 12 dispose que « les indigènes musulmans (…) sont représentés dans toutes les assemblées délibérantes de l’Algérie (délégations financières, conseil supérieur du Gouvernement, conseils généraux, conseils municipaux, commissions municipales, djemaas de douars) par des membres élus, siégeant au même titre et avec les mêmes droits que les membres français » et l’article 13 dispose que des décrets spéciaux statuent « sur la composition du corps électoral indigène » [44]. Les conditions à remplir pour être électeur sont les suivantes : « il faut être un homme de 25 ans accomplis, avoir une résidence de 2 ans dans la commune » et, en plus, au moins une des conditions suivantes : «  avoir servi dans les armées françaises / être propriétaire, fermier ou commerçant / être employé ou retraité public / être membre d’une chambre de commerce ou d’agriculture / être titulaire d’un diplôme, au minimum certificat d’études primaires / être titulaire d’une décoration / avoir obtenu une récompense dans un concours agricole ou industriel » [45].

Suite à cette loi, et à son décret d’application du 6 février 1919, le corps électoral indigène augmente. Selon le député Marius Moutet, le nombre d’électeurs municipaux indigènes serait passé de 38 000 (environ) en 1866, à 57 000 en 1914, puis à 421 000 en 1924. Les corps électoraux pour l’élection des Conseils généraux et des Délégations financières seraient passés de 5000 électeurs en 1914 à 113 000 en 1924 soit 11 % de la population électorale potentielle [46].

Notons que la « sous-citoyenneté » locale accordée à certains indigènes est attachée à leur statut personnel, et non seulement à un territoire. Ainsi, des Algériens titulaires en Algérie d’une carte d’électeur, pour les élections locales, dans le collège « indigène », restent des non-citoyens sur le territoire métropolitain. Certains immigrés en métropole ayant réussi, grâce à ces cartes (qui ne mentionnent pas le collège spécial) à s’y faire inscrire sur les listes électorales, ont suscité une certaine panique des autorités coloniales, qui ont cherché à faire annuler ces inscriptions [47].

L’ordonnance du 7 mars 1944 permet à tous les musulmans de sexe masculin, âgés de 21 ans ou plus, de devenir électeurs dans le cadre d’un second collège. Puis la parité est introduite entre le collège musulman et le collège de droit commun (ordonnance du 17 août 1945). La loi Lamine Gueye du 17 mai 1946 reconnaît la citoyenneté de tous les Français, mais le principe du double collège est maintenu. Le statut de l’Algérie, adopté le 20 septembre 1947, maintient également les collèges séparés, avec une sous-représentation très importante des musulmans (neuf fois plus nombreux, ils sont représentés à parité avec le collège de droit commun) [48], jusqu’à la loi du 5 février 1958 qui institue le collège unique. Il faut attendre également 1958 pour que les femmes algériennes bénéficient du droit de vote, soit 14 ans après leurs homologues « citoyennes françaises » [49].

Si on a pu, au travers de l’exemple algérien, décrire une progression globale vers une égalisation des droits entre « citoyens » et « indigènes », il faut toutefois souligner que des retours en arrière (réduction de la représentativité des indigènes, limitation du rôle de leurs élus, …) ont aussi été mis en œuvre, en général sous l’influence d’un lobby colonial puissant et fort bien organisé [50]. Par ailleurs, certains électeurs juifs, devenus citoyens par le décret Crémieux, ont été radiés des listes électorales peu de temps après (et jusqu’à la fin du siècle) faute de pouvoir prouver qu’ils étaient bien « nés en Algérie avant l’occupation française ou nés depuis cette époque de parents établis en Algérie à l’époque où elle s’est produite » [51]. Les juifs des territoires annexés après 1871, peut-être jugés trop africains [52], ne bénéficient pas du décret Crémieux et restent astreints à un statut d’indigènes israélites [53]. Michel Offerlé voit dans ces différents reculs l’expression de « remords » devant l’universalisation, pourtant non aboutie, du suffrage [54].

Pour donner un autre exemple, on peut décrire comment, dans les Etablissements français de l’Inde (Pondichéry, Karikal, Mahé, Yanaon et Chandernagor), l’Etat colonial instaure un double, puis un triple collège pour les élections locales, alors que les indigènes bénéficient du droit de vote dans un collège unique pour les élections nationales [55].

En 1848, le droit de vote à l’élection de la Constituante est reconnu aux indigènes de l’Inde, bien que ceux-ci ne soient pas astreints au Code civil français, et sont soumis à un statut hindou ou musulman. Entre 1849 et 1871, la représentation de l’Inde est supprimée, ce qui rend sans effet cette citoyenneté indigène. En revanche, entre 1871 et 1884, les électeurs sont répartis entre deux collèges (« Européens » et « indigènes ») pour les élections locales. Le collège unique est maintenu pour les élections nationales. Mais le problème des indigènes convertis au catholicisme – qui, du point de vue civil, ne sont plus astreints au droit coutumier, mais qui restent, du point de vue des colons, des indigènes – amène les autorités coloniales à instaurer une procédure de « renonciation » (au statut indigène) et à créer un collège intermédiaire. On a donc alors, pour les élections locales, 3 collèges (« Européens », « renonçants » et « indigènes »). Les « renonçants » sont alors des « citoyens différés, dont l’identité reste à accomplir  » [56], dans un avenir indéterminé. Mais cette solution n’est finalement pas satisfaisante non plus pour le pouvoir colonial, qui supprime le collège intermédiaire, et reverse l’immense majorité des renonçants dans le collège indigène. Seuls sont admis au collège européen les renonçants satisfaisant des conditions draconiennes : non seulement la connaissance de la langue française, qui joue le rôle de « marqueur social » [57] de conformité à l’identité française, mais aussi « un dévouement éclairé en faveur de la chose publique, reconnu et récompensé par l’Etat (diplôme, médaille, grade administratif) ou par le souverain (les mandats électoraux) », ce qui institue une sorte de « cens civique » [58].

Par ailleurs, au Sénégal, les indigènes peuvent être citoyens sans abandon de leur statut personnel, dès 1848. Craignant un effet de contagion, l’Etat colonial limite en 1884 cette citoyenneté aux seuls habitants des quatre communes de plein exercice (Dakar, Gorée, Rufisque, et Saint-Louis), citoyenneté confirmée en 1916, en reconnaissance du rôle joué par les « tirailleurs sénégalais » [59] et en rappelant que les habitants sont astreints au service militaire [60]. Il n’est pas certain que cette citoyenneté ait été vraiment respectée [61].

Ces trois exemples (Algérie, Inde, Sénégal), mis en rapport avec celui des Antilles où les anciens esclaves semblent avoir bénéficié des droits politiques, au même titre qu’en métropole, permettent de tracer un tableau nuancé de la « citoyenneté » des indigènes colonisés. On pourrait encore compléter le tableau avec les autres colonies africaines, américaines, asiatiques, et océaniennes. Vu la multiplicité des statuts, les évolutions intervenues (parfois, en fonction de la situation interne à la colonie, parfois, par contamination entre colonies, et parfois pour des raisons méta-coloniales), cela n’apporterait pas forcément grand-chose à ce « pandémonium » [62] d’exceptions. Il advient en tout cas que dans l’empire colonial français, sur plus d’un siècle, les indigènes colonisés se trouvent dans tous les cas de figure, depuis l’absence totale de droits politiques (situation la plus courante) à l’intégralité de ces droits (situation assez rare), en passant des droits de vote limités à certaines élections (parfois locales, parfois nationales), par différents systèmes censitaires ou capacitaires. En bref, on est très loin de l’universalisme proclamé et du principe d’égalité. Le citoyen, figure idéale-typique du discours politique, est bien difficile à définir juridiquement. Il apparaît comme une « figure insaisissable », échappant à toute conceptualisation juridique cohérente [63]. L’analyse juridique ne permet pas de confirmer «  la conception dominante, nettement dichotomique, selon laquelle on est ou on n’est pas citoyen » [64]. Dans le cas de la « citoyenneté » coloniale, la condition de national français n’est jamais en soi suffisante a priori pour entraîner l’octroi des pleins attributs de citoyenneté.

Il ne s’agit pas pour nous de condamner rétrospectivement cette « duperie » de « l’universalisme à la carte » [65], mais plutôt, de chercher ce qu’il y a à comprendre, non seulement dans le contexte, dans cette relation spéciale entre métropole et colonie, mais aussi dans les failles du modèle universaliste, dans la définition de la citoyenneté. Etienne Balibar qualifie d’« extensif » cet universalisme expansionniste et impérialiste, qu’il oppose à l’universalisme « intensif », qui viserait à la réalisation d’une réelle égalité [66]. L’institution par l’Etat de catégories discriminatrices nous renseignent utilement sur la genèse d’un véritable racisme républicain [67].

Une « nationalité sans citoyenneté »

Alors que le débat sur le droit de vote des étrangers met en lumière le problème de l’articulation entre nationalité et citoyenneté, et que les opposants à cette proposition affirment le plus souvent l’indéfectible lien entre ces deux notions, l’on peut constater que l’expérience coloniale française apporte un certain éclairage sur la nature de ce lien. Voulant repousser l’idée du droit de vote des étrangers, certains déduisent que « les interrogations sur la condition politique des indigènes dans les colonies ont montré qu’on ne pouvait pas envisager la nationalité coupée de l’idée de citoyenneté » [68]. Mais on ne peut que constater que dans la réalité des faits, l’immense majorité de la population des colonies est de nationalité française, sans jouir de la citoyenneté. On a pu le théoriser et le mettre en pratique, juridiquement et politiquement, pendant plus d’un siècle. Il n’est assurément pas illégitime de s’interroger sur la possibilité « d’être citoyen d’un pays sans être le national  » [69], comme le proposent les partisans du droit de vote des étrangers.

Il est en tout cas intéressant d’étudier comment se sont mis en place, parallèlement, des systèmes d’inclusion / exclusion différenciés entre la métropole et les colonies. En métropole, c’est au travers de la nationalité que s’est établie la frontière entre citoyens et non-citoyens. Ou plus exactement, la nationalité s’est imposée comme le principal réquisit (en plus d’autres conditions : sexe, âge, moralité/dignité, domicile, etc.). Le clivage principal, conditionnant l’attribution des droits politiques, est celui séparant le national (français) de l’étranger.

Dans les colonies, il semble que la nationalité n’a même pas été une condition nécessaire, pendant une certaine période, et que des étrangers (des colons européens) ont pu voter et être élus dans les conseils municipaux (jusqu’en 1884) et généraux (jusqu’en 1870) [70]. Une telle pratique – comme celle en vigueur à l’époque dans de nombreux Etats nord-américains [71] – s’explique sans doute par la volonté d’augmenter la représentation politique des colons (européens) vis-à-vis des indigènes, fortement minoritaires. Cela montre qu’en situation coloniale, la ligne de fracture entre citoyen et non citoyen est construite de façon différente qu’en métropole. Le clivage fondamental pour l’attribution des droits met en jeu d’autres catégories, à savoir celle de « citoyen » (français) et celle de « sujet » ou « d’indigène » [72].

Remarquons que la mise en place de ces deux clivages différenciés (national / étranger en métropole, citoyen / indigène dans les colonies) est à peu près parallèle et simultanée. Le système colonial ne peut être envisagé comme une simple adaptation d’un modèle qui préexisterait par ailleurs. Christian Bruschi a décrit comment les tatonnements (deuxième moitié du XIXe siècle), l’épanouissement (début XXe) et l’essoufflement (mi XXe) de la doctrine coloniale sur la nationalité sont en lien constant avec la construction de la doctrine en matière de nationalité en métropole. Il décrit comment, par exemple, l’impératif d’assimilation est d’abord mis en œuvre dans le droit colonial, pour décrire les conditions d’accès à la citoyenneté des indigènes, avant d’être introduite dans le droit commun de la nationalité [73].

Pour Christian Bruschi, c’est l’ère napoléonienne qui marque le grand changement dans la définition de la citoyenneté, en pervertissant la logique révolutionnaire, en distinguant (dans le Code civil) la qualité de citoyen de celle de français (qui donne l’accès aux droits civils), et en inscrivant la qualité de français dans des rapports de droit privé (principalement, la filiation), alors que la citoyenneté se référait à l’inscription dans l’espace public (après une certaine durée de résidence en France, l’on pouvait devenir citoyen par simple inscription sur le registre civique, sans autorisation expresse du gouvernement). Puis, la citoyenneté devient peu à peu enfermée dans la qualité de Français notamment par la confusion de l’accès à la citoyenneté et la naturalisation (décision discrétionnaire de l’autorité publique) [74]. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, la nationalité devient la catégorie juridique identifiant la qualité de Français et donc, le passeport vers la citoyenneté [75]. Le terme nationalité prend son sens juridique et apparaît dans un texte de loi en 1874 (pour désigner la nationalité d’origine). Christian Bruschi souligne que la nationalité exprime de façon passive le rapport de l’individu à l’Etat alors que la citoyenneté l’exprime de façon active [76].

Sur le terrain colonial, nationalité et citoyenneté ne sont pas dissociées, car la nationalité reste globalement, comme en métropole, une condition nécessaire à la citoyenneté. Mais elle est loin d’être suffisante, et la majorité des nationaux français peuplant les colonies sont privés de citoyenneté. Pour Damien Deschamps, traitant de l’expérience coloniale française en Inde, le droit de vote représente ainsi « l’expression sensible de l’identité sociale, fondée sur l’appartenance à la communauté des colonisateurs » [77]. C’est le défaut d’identité qui permet de comprendre la mise à l’écart des indigènes.

Dans le cas algérien, une étude de Mohamed Sahia Cherchari [78] permet de décrypter comment la doctrine juridique a théorisé l’appartenance des indigènes à la nationalité française, tout en récusant leur citoyenneté. C’est l’arrêt de la Cour d’Alger du 24 février 1862 qui introduit la distinction fondatrice entre français citoyens et indigène français non-citoyens, en s’appuyant sur la différence de statut civil [79].

Une discrimination raciste fondée formellement sur le statut civil

Dans une affaire concernant un indigène israélite à qui le Conseil de l’Ordre des avocats refuse l’inscription au tableau, le juge de la Cour établit que les indigènes sont juridiquement français, du fait de l’annexion de l’Algérie par la France, mais qu’il peut y avoir des exceptions parmi les droits qui découlent de cette nationalité. Ces exceptions viennent des différences de la population en matière de religion, de mœurs, de mariage, d’organisation de la famille. Ces différences sont reconnues dans le contrat passé entre l’Etat français et les représentants des indigènes. Et surtout, par un curieux « tour de passe-passe » [80], le juge considère qu’en gardant leur religion, leurs propriétés, leur commerce, leur industrie, les indigènes auraient reconnu qu’ils «  ne seraient point admis à la jouissance des droits de citoyen français » [81]. Cette exclusion serait donc, en quelque sorte, « voulue et non subie » [82]. Et c’est le statut civil différent qui entraînerait, automatiquement, le statut civique différencié (et d’ailleurs, inférieur, puisque marqué par l’exclusion de la plupart des droits politiques).

Notons que c’est ainsi le statut civil (et non, à proprement parler, l’appartenance religieuse), qui justifie le traitement différencié. De fait, « musulman », en Algérie, deviendra un statut et non pas une identité religieuse [83]. Ce n’est ni la « race » (catégorie scientifique utilisée alors dans le champ politique pour justifier un traitement discriminatoire entre les êtres humains), ni la religion, qui constituent officiellement la différence essentielle. L’assignation à un statut civique inférieur est basée sur le statut civil, qui comporte des coutumes incompatibles avec le droit civil français, en matière de mariage, de droit de la famille, de propriété du sol. Derrière cette « pensée substantialiste du social » [84], s’impose en réalité une vraie « vision racialiste » [85]. Selon cette vision, le droit est conçu comme le produit organique d’une civilisation, et au-delà, plus profondément, d’une race [86]. Ce sont des différences irréductibles, dans l’ordre de la nature (la race) qui justifient fondamentalement les discriminations.

Mais ces discriminations s’inscrivent dans une volonté claire de refus du partage des fruits du développement économique [87]. Une vision purement utilitariste est théoriquement repoussée. Lors des nombreux débats en métropole sur la question des colonies, il est régulièrement affirmé que l’assignation à un statut civil différent correspond à une tolérance de la France et un respect des coutumes locales, et on maintient également la perspective d’une assimilation qui aboutirait, à longue échéance, à transformer les indigènes en Français à part entière. Mais les pratiques convergent pour assurer la pérennité des intérêts économiques de la métropole, au travers du maintien du pouvoir des colonisateurs. La peur du nombre conduit à marginaliser politiquement les masses [88]. Comme le dit le gouverneur de Gueydon, il n’est pas question d’ouvrir les portes de la citoyenneté aux masses musulmanes : « On créerait d’un seul coup deux millions de citoyens au milieu desquels la minorité française serait étouffée. Que deviendrait alors le principe et la base de notre domination ? » [89].

Les conditions à remplir pour l’accès à la citoyenneté, qui sont organisées et modifiées plusieurs fois durant l’époque coloniale, en fonction du poids du lobby colonial, des courants anticolonialistes et de la dynamique revendicative propre des populations locales, sont globalement marquées par la logique raciste. Il s’agit de la loyauté vis-à-vis de la France, de la conformité avec la civilisation française [90]. La « citoyenneté » française n’est reconnue qu’aux indigènes qui savent s’en montrer « dignes » [91]. Cette reconnaissance n’est jamais un droit mais toujours soumis à une décision discrétionnaire des autorités. La pratique de la langue est imposée comme un « marqueur social » [92] indispensable. Les normes de civilité imposées incluent l’hygiène, les pratiques culinaires, le comportement sexuel, les relations familiales [93].

La procédure par laquelle l’indigène peut demander le statut de citoyen s’appelle « naturalisation » [94]. L’utilisation de ce terme, qui est plus ancien que celui de nationalité dans son sens juridique, exprime bien la confusion des catégories. A la fin du XIXe siècle, en métropole, la naturalisation est la procédure par laquelle des étrangers sont transformés en nationaux français. Dans les colonies, la naturalisation est la procédure utilisée pour transformer en citoyens des indigènes qui sont déjà des nationaux.

Par les termes employés, les effets d’héritage du droit colonial sur le droit de l’immigration sont ici transparents. Il est difficile de ne pas voir combien la politique d’assimilation universaliste de la France coloniale subsiste aujourd’hui dans les « généreuses » politiques d’intégration des immigrés. Pour les descendants des colonisés, le terme de « naturalisation » a été ainsi directement transféré de la colonie à la métropole.

Une sous-citoyenneté à la fois prison et tremplin pour l’émancipation

Doit-on considérer pour autant que le droit colonial n’était que l’expression juridique de la domination ? Sans doute. Le droit colonial a incontestablement fait preuve d’une grande inventivité pour organiser juridiquement une infinie variété de situations de dominations différenciées, tout en maintenant une fiction universaliste, notamment sous la République. Néanmoins, le droit peut toujours être retourné contre celui qui l’impose. Ainsi, les perspectives d’égalité différée et les formes de sous-citoyenneté ont ouvert la voie à des luttes, à des conflits, qui ont abouti, dans un contexte mondial de décolonisation, à l’obtention, parfois dans la violence, de l’indépendance. Avant même que la volonté d’émancipation se traduise par la guerre d’indépendance, de nombreux exemples témoignent de l’utilisation des maigres moyens de la sous-citoyenneté pour la subversion. On a déjà cité l’exemple de ces Algériens immigrés en métropole, qui se sont servi de leur inscription en Algérie sur des listes électorales « spéciales » pour obtenir dans leur nouvelle résidence une inscription sur les listes « normales » (et ainsi, se voir reconnue leur pleine et entière citoyenneté) [95].

La « curieuse conception de l’égalité » [96] propre au colonialisme français a sans doute participé à la propagation de la revendication d’égalité pleine et entière. C’est une forme de réalisme qui a poussé à l’octroi de droits politiques aux indigènes colonisés [97]. La puissance coloniale n’a pu que peu à peu reconnaître l’incohérence de sa politique, en instaurant tout d’abord une « citoyenneté de superposition » dans le cadre l’Union française et de la Communauté française [98], avant de déboucher sur la reconnaissance des indépendances.

Même en Algérie, malgré le maintien de pratiques toujours discriminatoires, les expériences des collèges différenciés ont constitué indiscutablement le tremplin pour l’émancipation politique [99].

L’héritage colonial dans le problème du droit de vote des étrangers

La question de la citoyenneté des indigènes colonisés a incontestablement marqué la vie politique française pendant environ un siècle. De nombreux débats parlementaires lui ont été consacrés, et les solutions juridiques trouvées ont relevé du « bricolage » politique, en fonction des intérêts économiques sur tel ou tel territoire, des intérêts politiques de telle ou telle époque. On peut synthétiser cette multitude de statuts variés sous un seul paradigme, celui de la discrimination et de la sous-citoyenneté, à l’intérieur de la nationalité.

Les héritages de cette histoire coloniale française sont multiples. C’est le cas dans le droit de la nationalité, où les traces du droit colonial subsistent [100]. Avant, le colonisé ne pouvait pas être étranger (car le reconnaître comme étranger aurait été reconnaître son appartenance à une autre souveraineté, donc à un autre Etat, ce qui était inadmissible pour la puissance coloniale). Il n’était qu’une catégorie inférieure de Français. Maintenant, il est d’autant plus étranger qu’il était un inférieur. L’immigré venu des anciennes colonies est devenu la principale figure de l’étranger. Même si les réalités statistiques devraient conduire à relativiser le poids de l’immigration postcoloniale dans la population étrangère en France [101], socialement et politiquement, quand on parle du droit de vote des étrangers, on parle du droit de vote d’anciens colonisés. On parle des Algériens ou des Maliens, pas des Bulgares ou des Etasuniens.

Les traces coloniales se trouvent dans les esprits des anciens colons et de leurs descendants, comme dans les esprits des indigènes et de leurs héritiers. Elles se trouvent dans l’imaginaire contemporain, dans les représentations de l’immigré dans la société française. Elles se trouvent également dans le vocabulaire juridico-administratif et dans les pratiques politiques.

La « naturalisation » est un des concepts qui assurent la continuité entre le statut indigène dans les colonies et le statut immigré dans la France postcoloniale. Elle demeure la clé pour l’accès à la citoyenneté, en formulant l’exigence de conformité sociale (pratique de la langue, us et coutumes, civilité) et en marquant la conversion dans la nature de l’être qui s’y soumet, en sanctionnant son « assimilation » ou son « intégration ». Ainsi, dans le débat sur le droit de vote des étrangers, elle fournit la réponse : la République postcoloniale est généreuse, car elle ouvre la porte de sa citoyenneté à ceux qui savent s’en montrer dignes, qui savent abandonner leurs traditions archaïques pour adopter les vraies valeurs de la civilisation universelle (celles de la France). Si les étrangers (comme hier les indigènes [102]) la refusent ou la dédaignent, c’est qu’ils s’excluent volontairement de la communauté des citoyens. Notons que si la citoyenneté des étrangers est collectivement refusée, c’est qu’elle est leur individuellement ouverte, pourvu qu’ils se soumettent à la procédure de demande individuelle, qu’ils remplissent les conditions exigées, et que la décision finale revienne expressément aux autorités publiques.

Il n’est pas besoin de développer comment les raisons économiques conduisant à refuser l’expression politique des colonisés trouvent des échos contemporains dans le refus du droit de vote des étrangers. Si l’histoire du suffrage universel est celle de la lutte contre les préjugés, elle est celle aussi de la lutte pour le partage des fruits de la production. Dans les colonies, les hiérarchies raciales ou civilisationnelles recoupaient les clivages sociaux. Et aujourd’hui, les mêmes homologies peuvent être établies pour les immigrés (et notamment, ceux issus des anciennes colonies) [103]. On a pu montrer que le refus du droit de vote des étrangers, c’était concrètement, le refus du vote de catégories de population où les ouvriers sont surreprésentés [104].

Il n’est pas besoin de développer non plus comment les préjugés en matière de mœurs ou de religion continuent à être exploités dans le débat sur le droit de vote des étrangers. Même si ces questions n’ont plus rien à voir (car ce n’est pas en fonction de leur statut personnel différent que les étrangers sont privés du droit de vote), le rapport à l’islam est souvent avancé par les opposants à cette proposition [105], alors que la réalité démographique ne justifie pas cet amalgame [106].

Le clivage entre Européens et non-Européens, aujourd’hui, s’il marque une différence de statut juridique dans l’Union européenne (entre ceux qui détiennent la nationalité d’un Etat membre et les autres), marque également dans les usages sociaux un clivage « racial » entre Blancs et non-Blancs, qui participe également du grand héritage des empires coloniaux. Dans les colonies, les Européens étaient déclarés assimilables par nature, alors que les non-Européens étaient naturellement inassimilables. C’est pourquoi la discrimination opérée entre étrangers (pour le droit de vote municipal), entre les Européens et les autres est si durement ressentie par ceux qui se sentent les héritiers des indigènes. Par delà les discours faussement universalistes, c’est bien le racisme postcolonial qui est ressenti aujourd’hui [107].

Par ailleurs, on peut noter que l’instauration envisagée d’un droit de vote différencié, limité au niveau local, est d’autant plus pensable [