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Les Noirs, une minorité française – Entretien avec Pap NDIAYE

Posté par issopha le 23 février 2009

Les Noirs, une minorité française

 

Entretien avec Pap Ndiaye

par Ivan Jablonka [20-01-2009]

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La « condition noire », c’est une expérience sociale, mais c’est surtout la souffrance provoquée par le racisme et les discriminations ; et c’est donc, au moment même où l’on tente de la définir, une cause politique. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, l’historien Pap Ndiaye plaide pour la déracialisation de la société française, c’est-à-dire l’allègement de « l’impôt de couleur » qui pèse sur les personnes. Rencontre avec un intellectuel engagé.

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Pap Ndiaye est maître de conférences à l’EHESS. Il a notamment publié Du nylon et des bombes. Du Pont de Nemours, le marché et l’État américain, 1900-1970 (Belin, 2001) et La Condition noire. Essai sur une minorité française (Calmann-Lévy, 2008).

Entretien avec Pap Ndiaye.

Vous pouvez également écouter ou télécharger l’entretien au format audio mp3.

Lectures et influences

La Vie des Idées – Votre thèse de doctorat portait sur l’entreprise Du Pont de Nemours, un géant de l’industrie chimique américaine qui, à partir de 1945, a fabriqué à la fois du nylon et des bombes atomiques. Quelles expériences et quelles lectures vous ont fait bifurquer vers l’étude de la minorité noire ?

Pap Ndiaye – C’est en effet une bifurcation. À l’évidence, l’histoire des entreprises n’a pas grand-chose à voir avec l’histoire des minorités. Hélas, pourrait-on dire, car il serait évidemment intéressant de repenser l’histoire économique en intégrant ce genre de problématique ; mais il se trouve que ce sont des champs qui sont, pour l’instant, relativement étanches. Quand j’ai commencé mon travail de thèse – donc en histoire économique et en histoire des techniques aux États-Unis –, ces questions-là m’intéressaient intellectuellement ; je voulais aussi me démarquer de sujets qui auraient été presque trop évidents dans le contexte de l’université américaine. J’étais venu aux États-Unis, jeune étudiant, pour travailler en histoire afro-américaine. Et puis, finalement, j’ai décidé de faire tout autre chose, de prendre le contre-pied de cela en m’intéressant à l’histoire des entreprises, à l’histoire économique – tout en gardant en parallèle une mineure, si je puis dire, du côté de l’histoire des minorités. J’ai d’ailleurs écrit mon premier article en histoire afro-américaine il y a douze ou treize ans. C’est donc une bifurcation, mais, au fond, j’ai toujours suivi ces deux voies, ces deux intérêts parallèles. Aujourd’hui, c’est plutôt l’intérêt mineur qui a pris le pas sur l’intérêt majeur. Mais les deux continuent de coexister, et j’aime au fond l’idée d’avoir une double vie intellectuelle ou, du moins, de ne pas être entièrement spécialisé dans un seul domaine.

La Vie des Idées – De manière plus générale, je vois la publication de La Condition noire comme une certaine innovation intellectuelle et institutionnelle – en France, bien sûr, parce qu’aux États-Unis cela fait bien longtemps qu’on se penche sur ce qu’on appelle les black studies. J’ai l’impression qu’il y a encore dix ans ce livre n’aurait pas été possible. En tant que symbole du changement dans le champ intellectuel français, avez-vous senti des réticences de la part de l’institution, a-t-il fallu imposer un sujet encore un peu illégitime ?

Pap Ndiaye – Oui, il m’a fallu convaincre. Heureusement, beaucoup de nos collègues et beaucoup de personnes sont de bonne volonté et sont prêtes à se laisser convaincre. Mais je ne mésestime pas les résistances auxquelles se heurte ce genre de sujet : ce sont des résistances profondément ancrées dans l’organisation du système universitaire, dans la manière dont les sciences sociales françaises ont réfléchi à la question des inégalités depuis un siècle, dans la manière dont les sciences sociales, l’anthropologie plus particulièrement, se sont repensées et reconstituées après la Seconde Guerre mondiale. Bref, il y a là un ensemble de facteurs qui ne plaident pas pour la prise en compte de tels sujets.

En même temps, j’ai le sentiment qu’il arrive rarement, dans une carrière universitaire, de se confronter à ce genre de choses, et c’est plutôt excitant : c’est le sentiment d’être sur un terrain qui n’est pas tout à fait vierge mais qui, enfin, est relativement vide – et il y a beaucoup à faire. Je trouve que l’excitation, de ce point de vue, l’emporte sur les difficultés, les résistances, les propos malveillants, etc. Et puis, comme vous l’indiquez, je pense que les choses changent en France. Depuis une dizaine d’années, il est plus facile de s’intéresser à ce genre de sujet. Finalement, il me semble qu’il y a la reconnaissance que le républicanisme français et la forme des études universitaires – choix disciplinaires et hiérarchie des sujets –, méritent d’être repensés, rénovés. J’ai donc l’impression de m’inscrire dans un mouvement plus large.

La Vie des Idées – Dans La Condition noire, ouvrage passionnant, foisonnant, à cheval sur plusieurs disciplines, vous définissez la minorité noire comme « un groupe de personnes ayant en partage l’expérience sociale d’être considérées comme noires ». J’y vois deux influences : la négritude de Césaire, qui traduit une expérience, un sentiment, et la pensée de Sartre, en particulier dans ses Réflexions sur la question juive (1946). Vous reconnaissez-vous dans ces héritages intellectuels ?

Pap Ndiaye – Dans Césaire, incontestablement. On pourrait d’ailleurs remarquer qu’il a existé deux courants dans la nébuleuse de la négritude, qui n’a jamais été un mouvement organisé associativement ou même institutionnellement. Le premier courant est celui de Senghor : c’est un courant plus essentialiste, qui insiste sur les qualités propres à l’homme noir – on connaît certains propos de Senghor sur la psyché africaine, tournée vers l’émotion, l’instinct, par contraste avec la rationalité européenne. On a pu considérer cette essentialisation comme une forme d’essentialisme stratégique, c’est-à-dire une étape par laquelle il convenait de passer pour valoriser des manières d’être qui, jadis, étaient considérées avec mépris. De l’autre côté, on a un courant, plutôt incarné par Césaire, qui insiste sur la dimension sociale et historique de l’expérience noire. Quant à moi, je me situe plutôt dans cette perspective césairienne, en essayant de ne pas m’engager dans une voie qui pourrait essentialiser le groupe et laisser entendre qu’il existe des Noirs en vertu de qualités intrinsèques propres à ces personnes. Pour moi, il y a un groupe qui est défini par le regard qui est posé sur lui, un regard lesté de considérations historiques.

La Vie des Idées – C’est là qu’on pense à Sartre.

Pap Ndiaye – En effet. Je ne méconnais pas les critiques qui ont été adressées aux Réflexions sur la question juive, critiques que Sartre lui-même a reconnues dans les années 1970. Ce livre, admirable à bien des égards, porte bien plus sur l’antisémitisme que sur le monde juif, que Sartre connaît très peu ; il méconnaît l’existence d’une culture juive riche, ancienne, qui survit et survivra à la disparition de l’antisémitisme. Bref, le Juif n’est pas qu’un effet de l’antisémitisme, il y a autre chose.

Dans le monde noir et surtout le monde noir français, on a plutôt affaire à une très grande hétérogénéité d’origines et de cultures. Si le racisme et les discriminations disparaissaient un jour, ce qui est évidemment souhaitable, on peut penser qu’il existerait toujours des cultures afro-antillaises, mais que la qualification raciale tendrait, elle, à s’effacer. D’une certaine façon, il me semble que Sartre aurait eu encore plus raison à propos du monde noir que du monde juif. Incontestablement, j’ai lu avec énormément d’intérêt ce que Sartre et la mouvance existentialiste ont écrit. On pourrait aussi mentionner le Fanon de Peau noire et masques blancs (1952), qui critique Sartre par certains aspects mais qui en est aussi l’un des héritiers intellectuels.

Tensions dans la « condition noire »

La Vie des Idées – J’ai l’impression – je ne sais pas si c’est volontaire – qu’il y a une tension dans le titre de votre livre. Vous l’intitulez La Condition noire, mais le sous-titre indique qu’il s’agit d’un Essai sur une minorité française. L’article défini laisse entendre qu’il y aurait une condition universelle : on naît Noir, on est Noir. En même temps, vous parlez d’une minorité française et on a alors l’impression que vous rapportez le fait d’être noir à un contexte national. Selon vous, y a-t-il une condition noire dans l’absolu, ou est-il impossible de la penser sans la rapporter à des contextes différents, la France métropolitaine, les Antilles, les États-Unis, le Brésil, etc. ?

Pap Ndiaye – Par le terme de condition, j’entends cerner une expérience sociale ou plutôt des expériences sociales, infiniment variables dans le temps et dans l’espace. En même temps, il me semble que, si le livre porte sur la France, il est également très comparatif. Je puise dans de nombreux exemples étrangers, particulièrement du côté américain qui, sur ce sujet, est le mieux constitué du point de vue des sciences sociales et de l’histoire. L’ambiguïté du titre, entre l’extension du titre et la réduction du sous-titre à l’espace français, me semble traduire le fait qu’on ne peut pas parler de ce sujet sans le situer dans le temps et dans l’espace, en l’occurrence la France européenne. En même temps, ce sujet ne peut pas être abordé dans une perspective strictement nationale. Il convient donc d’élargir la focale, sans pourtant embrasser une perspective universelle absolument globale, et de mener des comparaisons systématiques.

La Vie des Idées – Je voudrais parler d’une autre tension, ce qu’on pourrait appeler les éléments centrifuges de la condition noire. Quand je suis allé à la Réunion pour travailler sur le transfert des pupilles réunionnais dans les années 1960 et 1970, j’ai été frappé par la manière dont les Réunionnais parlaient des immigrés clandestins, notamment des Comoriens qui arrivent à Mayotte. Pour le dire autrement, je ne crois pas qu’un Réunionnais cafre, c’est-à-dire noir, se sente très solidaire d’un sans-papiers comorien, ni d’un Malien dans un centre de rétention à Roissy. Pour se situer dans un autre domaine, non plus national mais cette fois social, je pense à ces personnes, que vous citez dans votre livre, qui n’ont vraiment pas envie qu’on les confonde avec les casseurs sur la base de la couleur de leur peau. Dans quelle mesure le critère de l’appartenance nationale ou sociale vient-il fissurer la condition noire ?

Pap Ndiaye – La condition noire ne suppose pas l’existence de liens de solidarité entre les personnes concernées. Il serait d’ailleurs abusif de considérer qu’une expérience sociale commune créerait nécessairement des éléments de solidarité : cela est vrai pour les femmes, pour des professions et pour n’importe quel groupe social. Il est même frappant de voir que les groupes qui vivent des expériences de domination quelconque, dans un ordre social quelconque, peuvent être traversés de tensions et de rivalités, exacerbées par la concurrence pour l’obtention de tel bien rare, de la stabilisation juridique ou sociale, pour l’emploi, etc. On le voit dans certaines régions de l’Océan Indien, mais on le voit également dans les Antilles françaises à propos de l’immigration haïtienne, qui fait l’objet d’une très forte stigmatisation, d’un rejet qu’on pourrait presque qualifier de raciste, en tout cas de très fortement xénophobe. On le voit également en France hexagonale à propos des sans-papiers, qui ne sont pas toujours bien accueillis par des personnes installées plus récemment et provenant d’aires géographiques voisines : elles considèrent que ces sans-papiers les menacent ou fragilisent leur situation.

La question des formes de solidarité est importante, mais il convient, me semble-t-il, de la disjoindre, au moins analytiquement, de la question de l’expérience sociale. Au-delà des récriminations et des tensions que l’on peut observer sur ce sujet, il est intéressant d’observer que, malgré ce que les personnes peuvent dire, notamment dans des mouvements de colère ou de rejet, ces personnes-là partagent, ont en commun quelque chose. Il ne s’agit absolument pas de construire un groupe qui serait uni par des expériences semblables dans l’ordre social. Les gens sont très différents, ils peuvent être différents politiquement, etc. J’ai simplement essayé de réfléchir sur le plus petit dénominateur commun, le précipité qui restera lorsqu’on aura fait le compte de l’infinie diversité des positions sociales, des trajectoires géographiques, socio-économiques, etc. Et ce précipité-là, ce plus petit dénominateur commun, c’est que, en dépit de ce que les gens peuvent eux-mêmes dire, il y a quelque chose comme une expérience noire en France, qui relie le bourgeois du XVIe arrondissement de Paris – si l’on devait prendre cet extrême – et le sans-papiers fraîchement arrivé. Nolens volens, ces deux pôles extrêmes ont quelque chose en commun. Mais il n’y a pas nécessairement un intérêt commun à lutter contre ce quelque chose dont ils souffrent tous les deux.

La Vie des Idées – Votre livre s’ouvre par une préface, due à la romancière Marie NDiaye, sous la forme d’une nouvelle que j’ai trouvée admirable. Je la résume en une phrase, de manière nécessairement réductrice : il s’agit de deux sœurs, l’une au teint clair, qui devient aigrie parce qu’elle s’imagine être victime de racisme, et l’autre au teint foncé, qui devient dure à force d’avoir à franchir obstacles et discriminations. Cela m’a fait penser au roman de Malraux, La Condition humaine, et sans doute le titre de votre livre y fait-il aussi référence. J’ai l’impression que, dans cette nouvelle de Marie NDiaye, il y a comme une espèce de fatum auquel on ne pourrait pas échapper. Pour le dire de manière un peu provocatrice, peut-on sortir de la condition noire ?

Pap Ndiaye – À converser avec les personnes que j’ai sollicitées pour le livre, il y a, me semble-t-il, quelque chose auquel on ne peut pas tout à fait échapper. Même les personnes qui vont rejeter ce qualificatif racialisé, qui vont se réclamer de l’universel humain ou de la République indifférente à la couleur de peau, qui vont insister sur leur origine géographique plutôt que sur ce terme global dans lequel elles ne se reconnaissent pas et qui leur semble être de surcroît péjoratif, même ces personnes-là vont reconnaître qu’une partie de leur vie sociale est néanmoins affectée par ce regard posé sur elles. À leur corps défendant – si l’on peut dire –, elles seront considérées comme telles. Il y a donc quelque chose à laquelle on ne peut pas échapper. C’est quelque chose qui s’impose à vous, qui vous rattrape par le collet au moment où vous n’y pensez plus, parce qu’on n’est pas à chaque instant noir, bien entendu ; on ne l’est que dans des moments spécifiques, quand cette question-là se pose à vous. Et il y a donc là comme un fatum.

Ce qui me paraît raisonnable d’envisager, ce n’est évidemment pas que la couleur noire, que cet aspect physique disparaisse (encore qu’on puisse rêver d’une société entièrement métissée), ni que le fait d’être blanc ou noir soit une sorte de résidu du passé qu’il s’agirait d’abolir. Ce qui me paraît raisonnable, ce n’est pas d’éviter le fait d’être noir, c’est d’éviter le souci de l’être, c’est-à-dire de lutter contre les difficultés qui sont associées à cela. L’objectif à rechercher, me semble-t-il, est la déracialisation de la société française : le fait qu’être noir ne compte pas plus qu’une autre caractéristique physique, la couleur des cheveux ou la couleur des yeux. Il s’agit donc d’alléger l’impôt de couleur qui pèse sur les personnes.

La lutte contre les discriminations

La Vie des Idées – Vous venez d’employer une expression qui m’a frappé : le fait d’être noir, c’est quelque chose qui « vient vous rattraper au collet ». Cela me fait penser à un passage de votre livre : un avocat explique qu’il n’a pas du tout envie de s’enfermer dans des causes noires par communautarisme, mais qu’il sait très bien que, lorsqu’il se promène en costume dans la rue, il n’est jamais qu’« un nègre ». Vous citez un autre témoignage : une personne raconte que, à partir d’un certain niveau de responsabilités dans l’entreprise, on a l’impression de marcher sur les plates-bandes des Blancs. Anecdotes terribles. Toute cette souffrance, toutes ces discriminations, est-ce ce que vous appelez la « cause noire » ?

Pap Ndiaye – Tout à fait. La cause noire, c’est l’examen des formes politiques par lesquelles on réduirait le poids du racisme, des discriminations et, éventuellement, des formes de solidarité qui regroupent les personnes directement concernées. Mais, préalablement, il y a une autre opération nécessaire : celle qui consiste à mesurer, à analyser le poids des discriminations, à reconnaître leur existence. Cela n’a pas toujours été facile en France, tant nous nous sommes concentrés sur la lutte antiraciste, avec ses formes de mobilisation spécifiques, avec sa pédagogie antiraciste, qui sont le fruit de la Seconde Guerre mondiale et de l’anticolonialisme. Il s’agit maintenant de se déplacer vers la question des discriminations. C’est une question à certains égards plus complexe, qui doit être intellectualisée, qui nécessite des outils de mesure plus sophistiqués, tant elle est souterraine et indirecte ; car elle ne se révèle pas avec la brutalité de la menace ou de l’injure racistes, qui sont immédiatement reconnaissables. Cette opération-là est un préalable à une réflexion qui porterait, elle, sur les moyens de rassembler les personnes sur la base d’une expérience sociale commune, y compris celles qui sont situées, comme vous l’indiquiez à propos de cet avocat ou de ce cadre, dans des strates sociales et professionnelles censées les protéger contre les assauts les plus directs et les plus brutaux de la stigmatisation anti-noire.

La Vie des Idées – Quand on parle de la condition noire en France, on ne peut pas s’empêcher de penser à ce qui se passe de l’autre côté de l’Atlantique. Là, cinquante ans après la fin de la ségrégation, des gens comme Colin Powell, Condoleezza Rice et bien sûr Barack Obama arrivent aux affaires. Qu’est-ce que cela vous inspire, par rapport à la situation française et européenne ?

Pap Ndiaye – Depuis un demi-siècle, le monde noir américain a enregistré des progrès assez spectaculaires dans la présence des Noirs, dans leur représentation au sein de mondes qui leur étaient jadis fermés : le pouvoir exécutif, les instances législatives ou judiciaires. Jadis, la présence afro-américaine y était inconcevable à tous les égards. De ce point de vue-là, l’élection d’Obama, extraordinaire et historique dans tous les sens du terme, vient couronner une évolution entamée depuis la fin des années 1960. Dans le monde politique, il y a aujourd’hui 10 000 élus noirs ; il n’y en avait que quelques dizaines dans les années 1960. Incontestablement, c’est un aspect très positif de l’histoire américaine du XXe siècle.

Néanmoins, il ne faut pas négliger le fait que, parallèlement, le monde noir situé dans les couches les plus modestes, celui des ghettos pour le dire vite, a plongé économiquement et politiquement à partir des années 1970, par le fait de formes de désaffiliation et d’abandon politique évidentes. On a donc deux situations complètement divergentes : le monde des classes moyennes supérieures, qui a stabilisé ses positions et qui s’est accru, notamment par l’affirmative action, et le monde noir pauvre qui a plongé. Il ne faut jamais perdre de vue cette divergence et ces itinéraires, depuis un demi-siècle. Pour répondre directement à votre question, je dirais que les progrès ont eu lieu grâce à des dispositifs politiques qui ont permis à ces trois personnes, mais aussi à beaucoup d’autres, de franchir des étapes ou d’ouvrir des portes qui jadis leur auraient été fermées. Une Condoleezza Rice, un Colin Powell, un Barack Obama ont reconnu – parce que ce n’est pas un sujet de honte, après tout – qu’ils avaient bénéficié de dispositifs d’actions positives, en particulier pour entrer à l’université et dans les instances de la fonction publique, lesquels ont favorisé la diversité dans les lieux où elle n’avait pas cours : les échelons supérieurs de l’armée américaine dans le cas de Colin Powell, le gouvernement américain dans celui de Condoleezza Rice, ou bien, dans le cas de Barack Obama, l’entrée à l’université de Harvard après un parcours de militant communautaire qui ne le prédisposait pas à entrer dans l’école de droit la plus prestigieuse du pays.

Si l’on met cette situation au regard de la situation française, force est de s’interroger sur ce qu’il serait possible de faire, pas uniquement du point de vue du droit antidiscriminatoire – sujet qui en lui-même mérite évidemment examen –, mais aussi du point de vue de la diversité et des actions politiques, volontaristes, que l’on pourrait mener dans ce sens.

La Vie des Idées – Vous venez d’employer un terme, celui de « diversité », dont je voudrais qu’on fasse ensemble la généalogie. Depuis quelques années, les hommes politiques et les médias parlent soit de « diversité », soit de « minorités visibles ». Il me semble qu’il s’agit là d’euphémismes plus ou moins maladroits. Quand on parle de « minorités visibles », à qui cela renvoie-t-il ? Aux Noirs et aux Maghrébins, c’est-à-dire à une couleur de peau ou à une ethnie. Le terme ne fait pas référence à l’histoire de la colonisation, qui est pourtant propre à ces deux groupes. Par ailleurs, le terme de « minorités visibles » me paraît bizarre : il y a des minorités visibles, y en aurait-il donc des invisibles ? Lesquelles ? Les homosexuels, les Juifs ? À votre avis, tous ces euphémismes ne sont-ils pas une manière de fermer les yeux sur les origines et les mécanismes de la discrimination ?

Pap Ndiaye – Les termes qu’on utilise ont toujours des avantages et des inconvénients. Celui de minorité visible, en l’occurrence, n’y échappe pas. Mais il a d’abord des avantages. Le premier, c’est de cerner et d’utiliser la notion de minorité telle qu’elle s’est développée dans les sciences sociales américaines, particulièrement autour de l’école de Chicago. Louis Wirth est l’auteur d’un célèbre article sur le sujet, paru en 1945, qui visait à abandonner la vieille acception de minorité, qu’il appelle européenne, celle des minorités nationales luttant pour leur indépendance dans un cadre impérial, par exemple dans le cadre de l’Empire d’Autriche-Hongrie. Au XIXe siècle, la question minoritaire est centrale dans la vie politique européenne. Wirth propose un autre sens, qu’il appelle américain, celui d’un groupe qui est victime d’un certain nombre de processus discriminatoires. Lorsqu’il écrit cela, il pense aux Noirs, bien entendu, mais aussi aux Juifs, monde qu’il connaît particulièrement bien et qui vivait dans des conditions marquées par des processus objectivement racistes et discriminatoires. Il est d’ailleurs l’auteur du fameux livre Le Ghetto (1928), qui lui aussi transpose dans le monde contemporain un terme d’origine médiévale.

Il y a aussi cette question de la visibilité. Elle est éminemment problématique, parce qu’on pourrait arguer que des groupes invisibles peuvent être visibles et qu’au fond les processus racistes et antisémites ont eu pour objet aussi de « visibiliser » l’invisibilité, d’essayer de débusquer derrière l’apparence de neutralité ce qui renvoyait à une origine douteuse. Il y a bien là des superpositions et une frontière très floue entre le visible et l’invisible. Mais enfin, dans l’espace français contemporain, la visibilité de l’apparence physique dans la visibilisation des groupes est plus nette en ce qui concerne les Noirs et les Arabo-berbères qu’en ce qui concerne des groupes comme les homosexuels ou les Juifs. Ces derniers ne sont plus, en France, victimes de phénomènes discriminatoires, même si l’antisémitisme existe encore. Il y a donc bien une différence de ce point de vue, qu’il est important de noter.

L’expression « minorité visible » vient du Canada. C’est un terme qui a été acclimaté, qui est passé dans la langue française via le Québec. Il y a d’autres expressions comme celle-là : la « discrimination positive » est également d’origine canadienne, si l’on voulait en tracer le parcours géographique. La notion de minorité visible me semble tout de même utile, quand elle vise à cerner une expérience sociale spécifique, marquée par cette apparence-là, dont il est difficile de se déprendre tout à fait. On pourrait examiner des alternatives. On pourrait mentionner – je le fais parfois – les minorités post-coloniales, parce qu’au fond ce sont des groupes qui viennent de l’ancien espace colonial, donc des groupes qui ont une longue histoire avec la France. Les migrants post-coloniaux ne sont pas tout à fait des étrangers. Je crois qu’il est utile d’être lucide sur les problèmes que pose la qualification des groupes, sans pour autant renoncer à qualifier les groupes. L’opération qui consiste à déconstruire les notions, à en montrer le caractère problématique ou relatif, est évidemment nécessaire, mais elle ne doit pas aboutir à une sorte de champ de ruine où l’on finirait par renoncer à nommer les groupes.

La Vie des Idées – Vous me soufflez la dernière question : l’action. Vous êtes membre du Cercle d’action pour la promotion de la diversité en France, vous êtes membre du Conseil scientifique du Conseil représentatif des associations noires. Je voudrais vous poser une question qui dépasse de loin ce que vous appelez la cause noire : quel rôle peut et doit avoir l’intellectuel dans la société civile ?

Pap Ndiaye – On assiste aujourd’hui à quelque chose comme une nouvelle forme d’engagement intellectuel, dans un certain nombre de débats relatifs à la société française. Le retrait que l’on a observé dans le monde intellectuel, grosso modo à partir de l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, s’explique par mille et une raisons, en particulier l’effondrement des grands systèmes idéologiques qui structuraient la pensée française. Quoi qu’il en soit, cet affaissement touche à sa fin. On assiste actuellement à de nouvelles formes d’engagement qui ne reprennent pas tels quels les motifs politiques qui avaient prévalu jusque dans les années 1970, mais qui les renouvellent, qui les repensent sur des points plus spécifiques. On a affaire à des formes d’engagement plus localisées, moins globales, moins systématiques.

Un certain nombre de secteurs de recherche se sont développés précisément parce que ceux qui les portaient étaient engagés dans des causes liées à leurs champs d’étude. Autrement dit, on ne peut pas penser le développement de l’histoire des femmes dans les années 1970 si on ne l’articule pas au féminisme, parce que, précisément, les historiennes des femmes étaient aussi des militantes féministes. Elles pensaient leur travail intellectuel et universitaire en articulation à des causes qui étaient liées aux femmes et aux diverses formes de discrimination qu’elles pouvaient subir. On pourrait remonter plus loin dans le passé et parler de l’histoire ouvrière, elle aussi associée à des formes d’engagement politiques ou syndicales. On pourrait aussi remarquer que les universitaires ne sont pas des esprits qui flottent dans l’air raréfié des idées : ils sont attachés à des mondes sociaux qui ont souvent une influence sur les choix qu’ils peuvent faire. Cette influence peut apparaître inexistante à première vue pour beaucoup d’entre eux, mais, quand on regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit souvent que ce qui apparaît comme un choix tout à fait distinct du monde social y est relié d’une manière ou d’une autre, et je crois qu’il est tout à fait intéressant de s’interroger soi-même sur le pourquoi de ses propres choix de recherche.

Moi, si je suis devenu américaniste, ce n’est pas tout à fait par hasard. D’une certaine façon, je voulais m’intéresser à un autre pays que la France. Ma vie sociale n’était pas du tout malheureuse, mais il me semblait qu’aux États-Unis j’allais trouver des réponses à propos de ma vie, de mon identité, et que ce détour était important pour moi. Il est évident que je suis attaché au monde noir en général et français en particulier, et que j’ai intérêt en tant qu’individu à ce que les choses s’améliorent pour le groupe des Noirs. Il est intéressant de réfléchir à la fois à l’influence des mondes sociaux sur les choix des chercheurs et aux formes d’engagement possibles. Il est nécessaire et utile d’être attaché à des causes politiques spécifiques, tout en les pensant de manière suffisamment large et globale ; il ne s’agit pas de rester enfermé dans cette question-là. Moi, la question qui m’occupe particulièrement, c’est celle des minorités et de toutes les situations discriminatoires en France, parmi lesquelles les situations vécues par les Noirs. Je travaille à penser la question minoritaire en France, à introduire ces questions dans le champ universitaire et également à faire en sorte que cette prise en compte dans le monde universitaire ait des effets politiques et associatifs.

Mais je ne m’occupe pas directement des questions relatives à l’organisation des groupes ou à des formes d’engagement. Je souhaite que mon travail soit utile aux personnes qui, à un titre ou à un autre, sont engagées dans un mouvement par lequel les minorités s’organisent – non pas par sécession ou par communautarisme, mais parce qu’il s’agit de faire reconnaître des torts et des méfaits qui, faute de porte-parole suffisamment influents dans la société civile française telle qu’elle est historiquement organisée, avec ses partis, ses syndicats et ses grandes associations, végètent en quelque sorte. C’est mon objectif politique. Je considère que la lutte contre les discriminations ne se satisfait pas simplement d’un travail par le haut, avec les institutions, mais qu’elle nécessite également une mobilisation des personnes, de toutes les personnes de bonne volonté et particulièrement de celles qui sont directement affectées par les discriminations. À ce titre-là, je suis un intellectuel engagé.

Propos recueillis par Ivan Jablonka. Retranscription : Florence Brigand.

Discriminations : 

pourquoi les Noirs de France se rassemblent-ils ?  LEMONDE.FR | 09.12.05 | 17h51  •  Mis à jour le 18.09.07 | 18h34 


L’intégralité du débat avec Pap Ndiaye, universitaire et membre du 
Conseil représentatif des associations noires (CRAN), mardi 13 décembre 2005. 

iadelsol : Bonjour, je suis colombienne d’origine française. Je pense que le problème de la discrimination en France ne touche pas que les Français d’origine africaine ou les Français des DOM TOM… Qu’en pensez-vous ? 

Pap Ndiaye : Vous avez raison. Les discriminations visent des personnes très différentes les unes des autres. Il est hors de question de les hiérarchiser moralement, mais il convient de les distinguer pour mieux les combattre. En l’occurrence, les discriminations visant les populations noires de France (personnes d’origine antillaise ou africaine) ont une histoire, des formes particulières qu’il est nécessaire de penser. Cela ne signifie pas que les Noirs aient des droits particuliers, ni que leur situation soit nécessairement plus difficile que celle d’autres personnes, par exemple des citoyens ou étrangers d’origine arabe, sud-américaine, etc. 

 

ThomasG : Est-ce vraiment habile de vous présenter (les Noirs) comme une minorité « fragile » ? J’ai peur que vous donniez le bâton pour vous faire battre !  Pap Ndiaye : Les populations noires de France constituent une minorité affectée de difficultés et de souffrances sociales spécifiques. Elles sont plus fragiles socialement et économiquement, en moyenne, que le groupe dit « majoritaire ». Il importe, à mon sens, de reconnaître ces difficultés sociales pour y remédier. Mustapha : On nous dit qu’il ne faut pas revisiter l’histoire. Qu’en pensez-vous ? Pap Ndiaye : Il me semble au contraire utile et important d’ouvrir les chapitres « sombres » de l’histoire nationale, non pas pour instruire des procès contre
la République, mais plutôt pour la renforcer. Il me semble que c’est en parlant et en travaillant sur l’histoire de Vichy, l’histoire de la guerre d’Algérie, l’histoire de l’esclavage, de la colonisation, que l’on est, par contrecoup, crédible lorsqu’on parle des pages « glorieuses ». Il ne s’agit pas de « faire plaisir » à tel ou tel groupe, mais de reconnaître l’importance de sujets d’histoire longtemps occultés dans notre histoire nationale. 

Nosa : Que pensez-vous des déclarations d’Alain Finkielkraut, Héléne Carrère d’Encausse et quelques autres ? Ne pensez-vous pas qu’une certaine parole malsaine se lâche aujourd’hui ? A quoi attribuez-vous cela ?  Pap Ndiaye : Ces déclarations sont désolantes de la part d’intellectuels renommés. La montée en puissance des questions relatives aux minorités en France donne probablement l’occasion à des intellectuels conservateurs de ressasser des vieux thèmes culturalistes attribuant aux Noirs ou à d’autres des traits culturels irréductibles censés rendre compte de phénomènes récents, comme les émeutes de banlieue. Le contexte actuel favorise des prises de parole à connotation xénophobe, ou parfois raciste, qu’on n’aurait probablement pas entendues il y a quelques années. « LE DISCOURS RÉPUBLICAIN, GÉNÉREUX EN PRINCIPES, A MASQUÉ DES INÉGALITÉS SOCIALES » Piadelsol : Il ne s’agit pas seulement d’un problème des « intellectuels » renommés. Je trouve que c’est un problème qui a ses origines dans le concept d’intégration républicain du modèle français. Qu’en pensez-vous ? Pap Ndiaye : Je suis d’accord. Le modèle républicain a promu la figure abstraite du citoyen libre et a recouvert d’un voile pudique des phénomènes de discriminations fondés sur la couleur de peau, le sexe, etc. Il s’agit aujourd’hui de nommer et de décrire les discriminations pour mieux les combattre. 

Jo : Pensez-vous que l’Etat représenté par ses ministres doit donner l’exemple en employant un langage politiquement correct et éviter le langage de la rue tel que Karcher, racaille… ? Pap Ndiaye :Il me semble que les ministres de
la République doivent s’exprimer différemment des « habitués du café du commerce ». La parole et les mots d’un ministre ont des effets culturels et sociaux et il importe de peser ses mots. Force est de constater que des mots comme « racaille » ou « Karcher » n’appartiennent pas au registre de la délibération républicaine, mais à celui de la stigmatisation populiste. 
Mustapha : D’après vous, Pap Ndiaye, pourquoi
la France d’aujourd’hui ne veut-elle pas assumer sa diversité ?
 Pap Ndiaye : La diversité a longtemps été perçue comme une menace pour la cohésion nationale et l’ordre républicain. L’universel républicain a longtemps été celui des hommes blancs. De surcroît, la diversité ethnique de la population française a une histoire qui est liée à la construction de l’empire, histoire longtemps occultée. Il n’est donc pas étonnant que l’expression et l’organisation publiques des minorités françaises passent aussi par la mise en avant d’épisodes difficiles et occultés de notre histoire commune, comme l’esclavage. 

Lachapelle : Bonjour, ne pensez-vous pas que le discours des « républicains universalistes » rend très difficile la lutte contre les discriminations en France, et que ce discours conduit surtout à ne rien changer ? Pap Ndiaye :Certainement. Le discours républicain universaliste, généreux en principes, parfois en actes, a aussi masqué des inégalités sociales et des discriminations. Il est possible et nécessaire, me semble-t-il, d’être à la fois universaliste et de prêter attention aux difficultés sociales spécifiques de groupes sociaux qui ont longtemps été « invisibles ». L’abbé Grégoire, grand révolutionnaire et grand républicain universel, était aussi le fondateur de
la Société des amis des Noirs et celui qui a accordé la citoyenneté aux juifs de France. 
Kikoyoo : Je suis d’origine algérienne, je souffre du racisme autant que vous. Suis-je blanche ? Ne devriez-vous pas élargir votre cercle ? Pourquoi les Noirs uniquement ? Pap Ndiaye : Il est hors de question de hiérarchiser les souffrances sociales dues au racisme et à la discrimination. D’un point de vue moral et politique, elles s’équivalent. Il me semble en revanche qu’il est utile de réfléchir sur les discriminations et stigmatisations spécifiques dont sont victimes les populations noires, ce qui ne signifie pas qu’elles soient plus « intolérables » que celles qui affectent les populations arabo-berbères. 

Mat : La multiplication d’associations à caractère « ethnique » ne risque-t-elle pas à vos yeux de favoriser la communautarisation de la société française ? Pap Ndiaye :S’il s’agissait d’associations « ethniques », on aurait affaire à des associations antillaises, congolaises, béninoises, etc. Ces associations sont par ailleurs légitimes, dans la mesure où elles permettent à des personnes originaires de la même région ou du même pays de se regrouper en fonction de tel ou tel objectif culturel ou social, et où elles ont servi à amortir le choc migratoire. Mais ce dont il est question avec le Conseil représentatif des associations noires, ce n’est pas un regroupement ethnique (puisqu’il rassemble des personnes d’origines très différentes), mais un regroupement fondé sur l’expérience sociale commune de discriminations et stigmatisations liées à la couleur de peau. En cela, il n’y a pas communautarisation de la société, mais organisation associative visant à établir des liens entre les autorités chargées de la lutte contre les discriminations (
la Halde, Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité) et les personnes qui les subissent. C’est donc fondamentalement un projet républicain. 
Alb-lac : L’électorat noir peut-il, selon vous, peser sur l’issue des prochaines élections présidentielles ? Si oui au profit de qui ? Pap Ndiaye : Il faudrait d’abord réfléchir sur ce que pourrait être cet électorat noir. La diversité politique et sociale des populations noires est une bonne chose et elle me semble difficilement compatible avec une stratégie présidentielle spécifique. En revanche, il est légitime que les populations noires de France, via leurs associations, formulent des demandes d’égalité des droits réels (pas seulement formels) auprès des candidats à l’élection présidentielle. 

Jean-Paul : Mais que pensez-vous du danger que peuvent représenter certains groupes de revendications naissants, au discours souvent violent et mal maîtrisé ? Je pense particulièrement aux nouveaux Black Panthers français, qui d’ailleurs sont rejetés par des électrons libres tels que Dieudonné. Pap Ndiaye : Il existe certainement une petite minorité active de Noirs caractérisée par un discours radical intolérant, avec parfois des connotations antisémites. Ce discours doit être dénoncé parce qu’il est moralement inacceptable et politiquement suicidaire. D’où l’importance, me semble-t-il, de la création d’une fédération des associations noires fondée sur des principes de tolérance, de respect mutuel. Je vous remercie pour vos questions pertinentes. Le débat est naissant en France et nous aurons certainement d’autres occasions de réfléchir à tout cela. Chat modéré par Constance Baudry et Stéphane Mazzorato 

 

Mémoire et espoirs des Noirs en France 

Jacques Chirac a retenu la date du 10 mai pour la journée annuelle de la mémoire de l’esclavage. A cette occasion, «
La Croix» publie un dossier spécial de huit pages consacrées aux Noirs en France
 

Vue partielle de l’assistance prise le 26 novembre 2005 à Paris dans une salle de l’Assemblée nationale, lors de la création de
la Fédération des associations noires de France (photo Laban-Mattei/AFP)
L’année 2005 aura-t-elle marqué l’émergence d’une « question noire » en France ? Les polémiques successives sur le choix de la date pour honorer la mémoire des victimes de l’esclavage, et sur la reconnaissance dans les programmes scolaires du « rôle positif » de la présence française outre-mer, puis la création, il y a seulement deux mois, d’un Conseil représentatif des associations noires auront, en tout état de cause, brutalement mis en lumière un phénomène jusqu’alors souterrain : la montée de revendications politiques, sociales et mémorielles, autour d’un élément considéré comme fédérateur, celui de la couleur de la peau.Et pourtant, quoi de commun entre un Français d’outre-mer et un immigré venant d’Afrique subsaharienne ? Quoi de commun encore entre un musulman sénégalais et un évangélique ghanéen ? «
La Croix» tente aujourd’hui de comprendre pourquoi et comment cet «agrégat» identitaire s’est formé (p. I et II). Assiste-t-on, dans l’Hexagone, à la constitution d’un communautarisme sans véritable équivalent chez nos voisins européens ? et si oui, faut-il s’en inquiéter (p. VII et VIII) ? L’écrivain Maryse Condé, présidente du Comité pour la mémoire de l’esclavage (p. VI), qui doit être reçue aujourd’hui par Jacques Chirac avant l’annonce de la date finalement retenue pour rendre hommage aux victimes de l’esclavage, parle d’une quête de «reconnaissance historique».

Florence COURET
***

Etre noir en France 

Assemblée nationale, 26 novembre 2005. Ils sont tous là pour lancer le Conseil représentatif des associations noires (Cran) : l’ancien porte-parole des Verts, Stéphane Pocrain, le chanteur Manu Dibango, l’ancien président de SOS Racisme, Fodé Sylla, le footballeur Basile Boli. Leur point commun : la couleur de la peau, noire. Leur objectif : jouer le rôle d’un «lobby» à l’américaine pour défendre les intérêts des Noirs de France. « Le Cran est né d’une prise de conscience que la couleur de la peau fédère», explique Patrick Lozès, président du Cran qui revendique plus de cent associations affiliées. «Les Noirs souffrent, poursuit ce pharmacien d’origine béninoise. Combien de jeunes Noirs diplômés sont réduits à occuper des postes de vigiles ?
La France a toujours appréhendé les discriminations sociales mais jamais les discriminations ethno-raciales.»
La création d’une fédération d’associations «noires» est une première en France. Vingt ans après
la Marche des beurs contre le racisme et pour l’égalité des droits, elle est révélatrice d’une montée des revendications identitaires chez les Noirs vivant dans l’Hexagone. Qu’il s’agisse des Antillais, qui sont Français depuis plusieurs siècles, ou des enfants d’immigrés africains, naturalisés ou nés en France, «l’expérience commune de l’humiliation et du rejet en raison de la seule couleur de la peau a créé un sentiment d’appartenance commun, mélange de défiance et de revendication», analyse ainsi le haut fonctionnaire Richard Senghor (1), petit neveu de Léopold Sédar Senghor, président-poète du Sénégal, mort en 2001.
Discriminés dans l’emploi et le logement (lire p. II), sous-représentés dans les médias ou les partis politiques (lire p. II), les Noirs ont été également oubliés des débats sur l’intégration, longtemps dominés par la seule question de l’immigration maghrébine. «Leurs problèmes ont été mis de côté alors que ce sont eux qui vivent dans les logements les plus insalubres, eux qui occupent les emplois les plus pénibles, reconnaît le secrétaire national du PS, Malek Boutih. Les Noirs sont invisibles, alors qu’ils subissent une marginalisation et un racisme très intenses dans la société française.»  

Une loi perçue comme une offense supplémentaire Cette lutte contre l’injustice sociale se double d’une lutte pour une reconnaissance symbolique. «Chaque Noir de France a une histoire familiale qui inclut des méfaits et des souffrances qu’il voudrait voir reconnaître, analyse l’historien à l’Ehess, Pap N’Diaye, membre fondateur du Cran. Mais il se heurte à l’indifférence des pouvoirs publics. L’article 4 de la loi du 23 février 2005 qui reconnaît le rôle positif de la colonisation outre-mer a été perçu comme une offense supplémentaire.» Pour le sociologue au CNRS, spécialiste des sociétés de
la Caraïbe, Michel Giraud (2), «la lutte contre les discriminations a redonné vie à des revendications liées au passé, à la colonisation et à l’esclavage». «Les discriminations, poursuit le sociologue, sont elles-mêmes motivées par des stéréotypes – l’idée que le Noir est un être inférieur – qui se sont forgés aux temps de l’esclavage et de la colonisation.»
Surfant sur les frustrations, l’humoriste Dieudonné, né d’un père camerounais et d’une mère bretonne, a joué, au rythme de déclarations sulfureuses, un rôle de catalyseur. L’artiste, entré en politique dès 1997, cherche à fédérer des populations disparates autour d’un discours identitaire visant à dénoncer le passé esclavagiste de
la France, et les injustices dont les Noirs seraient encore victimes aujourd’hui. Plusieurs fois traîné devant les tribunaux, l’humoriste œuvre, au passage, à mettre en concurrence la mémoire des traites négrières avec celle de
la Shoah. «Dieudonné a contribué à mettre sur le devant de la scène un problème dont on ne parlait pas assez en France, reconnaît Michel Giraud. Mais il l’a mal posé, en ouvrant la voie à une véritable concurrence victimaire.»
Quoi qu’il en soit, les Antillais et les Africains n’ont pas attendu l’humoriste – dont beaucoup se désolidarisent – pour s’interroger sur leur passé. «La grogne des Antillais de métropole existe depuis longtemps, observe Marie-Georges Peria, vice-présidente du Centre d’études et de recherches des Français d’outre-mer (Cerfom). Beaucoup ont été déçus en arrivant dans l’Hexagone. Mais leurs frustrations, leur quête identitaire, étaient difficiles à formuler. Avec le 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, en 1998, les originaires d’outre-mer ont trouvé un point focal pour commencer à exprimer ce qu’ils ressentaient. Depuis, les revendications s’amplifient de tous les côtés.»

La célébration de ce 150e anniversaire marque de fait un tournant. La marche silencieuse organisée, à cette occasion, à Paris, le 23 mai 1998, est un succès : 40 000 personnes marchent entre Vincennes et Nation, sous le slogan «esclavage, crime contre l’humanité». «Il s’agit alors d’insister sur la responsabilité directe de
la France dans cette histoire, trop longtemps occultée, commente le président du Comité marche du 23 mai, Serge Romana, généticien à l’hôpital Necker à Paris. Nous ne voulions pas que
la France commémore l’abolition de l’esclavage en 1848, mais la mémoire de nos aînés, enfin reconnus comme victimes, au même titre que les juifs ou les arméniens. Car nous sommes filles et fils d’esclaves !»  

Antillais et Africains reconnaissent que la couleur de la peau fédère Cette première marche défile dans une indifférence quasi générale. Mais le mouvement est lancé et se poursuit avec le dépôt d’une proposition de loi visant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme crime contre l’humanité, portée par la députée de Guyane, apparentée socialiste, Christiane Taubira. Le Sénat adopte la loi le 10 mai 2001. Une première en Europe. Un Comité pour la mémoire de l’esclavage est créé dans la foulée. Présidé par l’écrivain guadeloupéenne Maryse Condé, il est notamment chargé de proposer une date nationale de commémoration de l’esclavage. Parallèlement, les Noirs de France s’organisent. Avant 1998, une nébuleuse de structures coexistent ; les multiples associations culturelles antillaises d’un côté, les associations de travailleurs africains, de l’autre. Mais en décembre 1999, la romancière Calixthe Beyala et le metteur en scène Luc Saint-Eloi créent le collectif Égalité, qui fédère 200 associations afro-antillaises. Le mouvement dénonce la non-représentation de la diversité ethnique sur les écrans et réclame des quotas. Il s’agit de la première association à ouvrir en France le débat sur les « minorités visibles » et la discrimination positive. Antillais et Africains reconnaissent que la couleur de la peau fédère et forge une identité commune, au-delà des divergences.C’est l’année 2005 qui voit véritablement se poser une «question noire» en France, avec une succession d’événements. En mars, des intellectuels, dont Alain Finkielkraut, lancent un appel contre le «racisme anti-blanc», après des manifestations lycéennes au cours desquelles de jeunes Noirs auraient agressé des manifestants, Blancs. En août, l’incendie de deux immeubles insalubres fait 24 victimes à Paris, toutes africaines. Lors des violences urbaines de novembre, la police constate que de jeunes noirs se trouvent souvent en première ligne des affrontements. En décembre, des Antillais s’opposent à la célébration du bicentenaire de la bataille d’Austerlitz, parce que remportée «par un négrier nommé Napoléon Bonaparte». Enfin, Nicolas Sarkozy annule un déplacement aux Antilles devant le tollé que suscite le refus des députés UMP d’abroger le fameux article 4 de la loi du 23 février 2005 sur l’enseignement du «rôle positif de la présence française outre-mer».  

L’année 2005 aura été celle de la cristalisation d’une identité noire revendiquée «Le lien entre tous ces événements, c’est la question ethno-raciale, résume l’historien Pap N’Diaye. Les Noirs deviennent visibles dans l’espace public.» «L’année 2005 aura été celle de la cristalisation d’une identité noire revendiquée, d’une colère noire exprimée, ajoute Richard Senghor. Comme si, lasse de subir cette image d’éternelle victime, était soudain née une “communauté noire” déterminée à remettre les pendules à l’heure, à commencer par celles de l’Histoire. Même si ce retour en force du biologique a de quoi interpeller.» Et c’est d’ailleurs bien le cas. Pour le président de SOS Racisme, Dominique Sopo, «la question noire n’existe pas». Selon lui, les Noirs de France ne se reconnaissent pas dans cette fabrication identitaire mise au service de revendications communautaires. De fait, quoi de commun entre un citoyen originaire d’un département d’outre-mer installé en métropole, un immigré originaire d’Afrique subsaharienne ou un réfugié politique arrivant d’Afrique centrale ? «Rien, tranche Patrick Karam, président du collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais, qui revendique 10 000 membres. Ce n’est pas parce que l’on est noir que l’on a le même passé, les mêmes attentes. Les Antillais, par exemple, sont davantage préoccupés par le problème de la continuité territoriale que par celui des discriminations.»D’autres reprochent à ce mouvement identitaire de se tromper de combat. «Jusqu’à quand les Noirs seront descendants d’esclaves ou de colonisés ? Quelle énergie perdue dans la déploration victimaire !», s’agace l’auteur de Je suis noir et je n’aime pas le manioc (3), Gaston Kelman, qui admet pourtant qu’il existe «un problème racial» en France. Pour le sociologue Michel Giraud, «se servir du passé pour solder les comptes du présent n’est pas une bonne stratégie». Et s’il est «essentiel de lutter contre les discriminations raciales», «la solution ne devrait pas passer par la revendication d’une identité noire», laquelle «contribue à la fragmentation de la société». Pour Michel Giraud, « chacun doit faire en sorte que la réappropriation du passé dont il porte encore les marques ne devienne pas une fixation passéiste qui clotûrerait l’avenir».

Solenne de ROYER

(1) Richard Senghor : Le Surgissement d’une question noire en France, Esprit, janvier 2006.
(2) Michel Giraud a contribué à l’ouvrage collectif dirigé par Partick Weil et Stéphane Dufoix : L’Esclavage, la colonisation, et après…, PUF, 2005, 627 p., 29 €.
(3) Max Milo Éditions, 2004, 16 €. 

 

 

 

 

Les Antilles françaises ou les vestiges de l’Empire ?

 

Les aléas d’une citoyenneté sociale outre-mer

par Silyane Larcher [20-02-2009]

Domaine : Politique

 

En raison de leur histoire particulière (anciennes colonies d’esclavage, passées du statut de colonies à celui de département d’outre-mer), les Antilles françaises présentent aux observateurs une situation politique peu banale. Les idéaux républicains y ont laissé un héritage politique complexe qui influence les aspirations d’aujourd’hui. L’actualité récente doit être éclairée dans une perspective historique et politique.

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« …Presque aucun effort n’a été fait pour assurer au travailleur antillais ou réunionnais un statut économique et social en harmonie avec le statut politique dont il jouit depuis un siècle. » [1] Cette interpellation, qui semble faire écho aux rudes mouvements sociaux commencés en Guadeloupe le 20 janvier dernier, suivis de ceux de la Martinique depuis le 5 février (étendus maintenant à la Réunion), est celle d’Aimé Césaire, le 27 février 1946, dans l’une des pages du rapport qu’il écrit pour soumettre à l’Assemblée Nationale le projet d’une loi « tendant au classement comme départements français de la Guadeloupe et de la Martinique ». Cette loi du 19 mars 1946 (tentative d’établissement d’une citoyenneté de « type fédéral » avec certaines colonies dont les limites de la redistribution de l’Etat furent l’un des principaux points d’achoppement) s’inscrit non seulement dans le contexte général de l’Empire français où est débattue l’idée d’Union française, mais aussi et surtout dans un contexte antillais où des revendications sociales anciennes traversent (non sans débat contradictoire, loin de là !) autant les élites que les couches populaires. Ce qui situe d’emblée l’ambiguïté d’une trajectoire historique et politique qui ne se comprend pas de la même manière, selon que l’on étudie les choses du point de vue de la Métropole ou des Antilles.

Citoyenneté sociale et histoire coloniale post-esclavagiste

Ces propos d’Aimé Césaire s’inscrivent dans l’accomplissement de luttes sociales et politiques anciennes par lesquelles la citoyenneté sociale venait donner unité à un statut juridico-politique obtenu en 1848. Contrairement à des idées reçues tenaces qui voudraient, en termes gramsciens que « l’hégémonie culturelle » des élites, tenues pour homogènes socialement, aurait injecté « l’esprit de consentement » aux masses laborieuses, l’égalité sociale fut au cœur de bien des mobilisations politiques de la deuxième moitié du XIXe siècle guadeloupéen et martiniquais [2]. Ainsi pourrait-on croire qu’au regard des événements récents, rien n’aurait changé depuis plus de soixante ans sur ces terres françaises de la Caraïbe appelées « DOM » (départements d’outre-mer) ou « DFA » (départements français d’Amérique). Or il n’en est rien. Avec respectivement le quatrième et le premier PIB (Produit Intérieur Brut, par habitant, en dollars) de la Caraïbe, la Guadeloupe et la Martinique d’aujourd’hui ne sont plus les sociétés rurales issues du monde agraire des plantations. L’économie des deux îles est essentiellement de type tertiaire (services, commerce, artisanat, etc.). C’est indéniable, dans le contexte économique mondial, trop souvent oublié des Trente Glorieuses, en permettant l’accès élargi à la santé, à la protection sociale, à l’éducation, aux infrastructures matérielles (routes, transports, complexes de loisirs, etc.), la départementalisation a fait disparaître une misère économique et sociale qui trouvait son lit dans le vieux monde de la canne.

Pourtant, de mémoire d’Antillais, on n’avait jamais vu cela : 20 000 à 40 000 personnes dans les rues de Fort-de-France, entre 60 000 et 65 000 personnes à Pointe-à-Pitre depuis le début de la grève, soit entre 5% et 16 % environ de la population de territoires qui comptent un peu plus de 400 000 habitants. Ce n’est pas rien. L’ampleur des manifestations présente outre sa force, une forme inédite, mais aussi une profonde modernité.

Nouvelles formes d’expression démocratique

Le mouvement guadeloupéen, appelé Liyannaj Kont’ Pwofitasyon (LKP : rassemblement contre les abus), dirigé par des acteurs directement issus du secteur social (syndicats, agents d’ANPE, travailleurs sociaux, éducateurs, etc.), et rejoints par quelques petits entrepreneurs, s’est engagé sans les élus locaux, à l’écart des étiquettes de partis, même si ses principaux porte-parole sont notoirement connus pour être des militants indépendantistes ou apparentés. Sa durée témoigne tant de sa grande popularité auprès de la population que de son exceptionnelle organisation. Derrière les fermetures des services publics, des supermarchés, des écoles, etc., se réactivent des réseaux anciens de solidarité, d’entraide familiale et de voisinage, associative, mais aussi éducative qui permettent de tenir, et d’assurer au mouvement sa persistance. Sur Internet s’établit le calendrier des points de ralliement, sont diffusés les comptes rendus des « jégociations » (nom ironiquement donné aux négociations depuis le retour d’Yves Jégo, Secrétaire d’État à l’Outre-mer, après son départ contesté de la table des discussions), des groupes de soutien se rallient sur Facebook, sans oublier les forums de discussion. Plus encore, le mouvement s’inscrit, dans une certaine mesure, dans les formes contemporaines de contestation mondiale du néo-libéralisme avec ses effets de casse sociale sur les plus fragiles : des syndicats du Canada, du Mexique, de Saint-Domingue et du Brésil lui apportent leur solidarité.

Dans les formes, il y a en effet une radicale nouveauté et une profonde contemporanéité : le LKP est bien un mouvement de contestation sociale de notre monde globalisé où « la politique de la défiance » fonde la dénonciation sur l’organisation et la revendication articulée. En organisant la contestation des conséquences économiques et sociales des politiques publiques dont ils font l’objet, en exprimant par l’action le pouvoir de dire non et de révoquer le Prince ou ses administrateurs, à leur manière les Guadeloupéens sont en train de manifester l’une des formes de ce que certains politistes appellent une « souveraineté négative ». En réponse à l’effondrement des partis, à la défiance à l’égard de la souveraineté libérale représentative, ces nouveaux citoyens organiseraient les manières pour eux d’exprimer leur rejet, bref leur pouvoir de dire non. Mais ici, loin d’être identifiable à une contestation nue, au pur refus, ce pouvoir de dire non joue à plein sa fonction critique au plan social, c’est-à-dire sur le terrain des rapports socio-raciaux de classes, curieusement absents des débats antillais qui se focalisent sur « le problème identitaire »..

Prégnance du problème social

Selon une formule ancienne de Valéry Giscard d’Estaing en 1974, l’opinion française a parfois retenu des Antilles l’image caricaturale de « danseuses capricieuses » qui ne savaient pas ce qu’elles voulaient. Des intellectuels antillais ont de leur côté écrit que « les Antilles [étaient] dans l’impasse » [3]. Or en l’occurrence, le mouvement explicite le contenu d’une volonté. « Ka nou vlé » (« ce que nous voulons ») précède la longue liste des revendications dont le nombre dépasse la centaine. Si le LKP a des revendications claires et précises, qui pourront sembler démesurées (le « relèvement immédiat des bas salaires de 200 € », le « gel des loyers pour une période indéterminée »), néanmoins, à regarder de près son long égrènement, la dénonciation radicale de ce jour ne doit pas masquer la persistance lancinante, d’une manière très inquiétante et presque désarmante, d’une question ancienne : la question sociale, impliquant l’intervention toujours plus grande de l’État providence.

Dans des îles touchées par le chômage à 27, 3 % et 21, 8 % (Guadeloupe et Martinique) [4], les leaders des mouvements ne sont pas à proprement parler les enfants de la départementalisation. En Guadeloupe en particulier, ils ne sont pas ces fils de l’après-guerre (les « babyboomers », aujourd’hui « papyboomers ») qui ont bénéficié des plus belles heures de l’État-providence. La quarantaine pour la plupart, ils n’en ont au mieux connu que les dernières. Souvent en raison de leur position professionnelle, ils sont au plus près des échecs des politiques publiques en matière d’emploi, d’insertion professionnelle, d’aides sociales et fiscales, et de ce qu’il faut bien appeler l’institutionnalisation du précariat, avec tous ses effets de déclassement, mais surtout de désaffiliation [5]. Le leader du mouvement, responsable d’une agence ANPE, incarne une partie de cette génération. Travailleurs sociaux, pères et mères de famille, ils prennent le pouls de l’avenir angoissant pour leurs enfants, mais surtout le sentiment de « no future » et d’exclusion sociale de toute une partie de la jeunesse guadeloupéenne si touchée par le chômage : plus de la moitié des chômeurs guadeloupéens le sont pour une durée minimale de 3 ans. Les jeunes de moins 30 ans constituent 48% du nombre de chômeurs : le taux de ceux qui sont sans diplôme atteint 60 % et ceux qui sortent de l’enseignement supérieur atteignent tout de même 21 % [6]. En cela, le mouvement trouve un écho favorable auprès de la majorité de la population guadeloupéenne, toutes « catégories socio-professionnelles » et tous âges confondus.

Quoi qu’il en soit, la Guadeloupe, et avec elle la Martinique et la Réunion, ne sont pas les seuls départements français touchés par le délabrement social et la précarisation. D’autant qu’avec plus d’un salarié martiniquais sur trois employé par la fonction publique, et presque autant en Guadeloupe (un sur trois, toujours d’après l’INSEE) [7], les Antillais peuvent donner l’impression, selon une expression créole, de « pleurer le ventre plein ». C’est à ce niveau que la dimension historique éclaire ces demandes accrues d’État qui, loin d’être « révolutionnaires », à bien des égards, réactivent sous une forme neuve, mais aussi radicalisée, des repères anciens.

Question sociale et particularisme historique : significations sociales de l’égalitarisme républicain

L’histoire de l’assimilation juridico-politique des Antilles françaises à la France continue encore d’être interprétée en termes mentalistes, voire psycho-affectifs, ou comme une histoire sociale et institutionnelle positiviste. Or l’histoire des mobilisations politiques et sociales de la période des années 1848 à 1900 montre que toutes les fois que le régime républicain fut au pouvoir, la République coloniale ne fut pas perçue aux Antilles seulement comme un régime politique, comme une forme politique. Elle fut aussi, et essentiellement, interprétée dans les luttes sociales et politiques, comme un principe social, principe social d’égalisation invoqué, parfois sollicité, pour s’interposer dans l’affrontement entre des groupes socio-raciaux – à ce niveau intervient la variable raciale, dont les effets sociaux ne sauraient certes être minimisés [8]. Dans une société structurée par les hiérarchies héritées de la société esclavagiste, le principe égalitariste se concevait en effet aussi bien parmi les membres de la bourgeoisie de couleur que parmi les couches populaires comme un principe de transfiguration des inégalités sociales et raciales. Loin de fusionner ensemble, élites et classes pauvres ne partaient pas du même niveau pour accéder à l’égalité sociale avec les colons, blancs propriétaires, anciens propriétaires d’esclaves appelés encore « békés ». Si l’on ne part de la même marche, les uns et les autres entendent bien prendre « l’escalier social » permettant de mesurer l’égalité concrète avec les anciens maîtres. Ce qui fait voir le consensus autour de la notion d’égalité, avec ses échelles. Ce qui laisse voir aussi toute la symbolique autour de la position dominante du « béké », à la fois parangon de la réussite sociale et repoussoir absolu. Mais, il faut le redire, les catégorisations coloristes opèrent également comme catégories sociales en faisant parfois voler en éclat leur origine biologique esclavagiste. Ainsi, tous les « Blancs » de la société ne sont pas nécessairement assimilés à la catégorie « béké » : c’est le cas par exemple du sénateur socialiste des années 1900, Amédée Knight, martiniquais « Blanc » d’origine américaine. De même, en Guadeloupe du député Gaston Gerville-Réache issu de l’ancienne classe des libres de couleur ou « mulâtres » qui se revendiquait parfois comme « nègre » dans les années 1880. Ce qui souligne l’importance, non moins problématique, de l’enracinement culturel et de la condition sociale comme vecteur du sentiment d’appartenance commune.

Le LKP guadeloupéen énonce tous les domaines dans lequel il revendique le changement : salaires et minima sociaux certes, mais aussi logements, éducation, environnement, formation professionnelle, éducation, droits syndicaux et libertés syndicales, lutte contre les licenciements, services publics, agriculture, aménagement du territoire, fiscalité en matière foncière, culture et langue, justice sociale, justice pénale et histoire (le collectif demande que les responsables des émeutes de 1967 réprimées dans le sang soient poursuivies et les familles et leurs ayants droit dédommagés). Bref, tout y passe. Fait remarquable, le collectif ne s’inscrit pas dans une simple logique de demandes, mais fait des propositions dans plusieurs des domaines évoqués. C’est une refondation complète de la société guadeloupéenne, des relations sociales de travail en particulier – où se cristallisent les oppositions raciales – qui est exigée. Sans doute aucun mouvement antillais n’était-il allé aussi loin dans la nature de ses revendications sociales et politiques, mais surtout dans la formulation du contenu donné à une volonté collective. Néanmoins, c’est cette même fonction de départage ou de véritable « interface » dévolue à l’État, dans son contenu à la fois d’État-impartial et d’État-social appelé à s’interposer entre des groupes, qui est encore convoquée. Autrement dit, c’est la figure de l’État-providence, État protecteur du social, qui se substantialise davantage, et par suite l’accroissement de la dépendance socio-économique qui se profile.

De façon paradoxale, et certainement dérangeante du point de vue de l’État, ces demandes d’État-providence rappellent amèrement à la France qu’elle n’en a peut-être pas fini avec l’Empire… Car, quoi qu’on en pense, les grévistes et leurs leaders ne demandent pas l’indépendance. De même, la radicalité du mouvement guadeloupéen, et sa contagion, soulignent de manière désastreuse que la loi seule ne suffit pas à venir à bout d’une question sociale qui s’enracine dans l’histoire longue d’une ruralité sociale du monde des plantations qui, à bien des égards, n’a fait que s’urbaniser dans les quartiers populaires de Fort-de-France et de Pointe-à-Pitre. À sa façon, et malgré la vision enchantée qu’il voudrait en donner, le célèbre roman Texaco de Patrick Chamoiseau – dont on a souvent fait une lecture simplement mémorielle – fait le récit remarquable du déplacement des oripeaux des logiques sociales de cette ruralité dans le monde urbain de la société de consommation bourgeonnante. La référence littéraire souligne d’ailleurs le manque pour le moins frustrant de travaux de sociologues ou d’anthropologues [9] qui permettraient de mieux interpréter, au-delà des discours tenus naguère sur les sociétés « krazé » [10], les mutations sociales à l’œuvre dans la tertiarisation et l’urbanisation des sociétés antillaises qui ont accompagné l’effondrement de l’économie de plantations. La focalisation actuelle sur le niveau des prix à la consommation (la lutte contre « la vie chère ») signe de façon pour le moins alarmante l’asthénie d’un système social qui présente l’abondance d’un monde d’objets, devenus de plus en plus inaccessibles, sans offrir en contrepartie les perspectives d’un reclassement ou d’une insertion sociale durable pour les plus fragiles. Ce que la départementalisation n’a pu liquider – malgré les améliorations indéniables –, ce qui continue de résister aux politiques sociales au point de n’être même plus anticipable pour les générations futures, comment alors y remédier ? Par la construction d’une « société neuve », selon le LKP.

Visées et problème de faisabilité : classe politique et organisation des compétences

On aurait tort de voir dans ce mouvement des revendications irrationnelles et désordonnées. Si les leaders du mouvement guadeloupéen empruntent leur vocabulaire au lexique nationaliste (parlant de « la place prioritaire des Guadeloupéens dans l’accès à l’emploi », des « spécificités culturelles et historiques guadeloupéennes »), ils ne revendiquent pas la rupture du lien avec la France. S’ils sont explicites sur le contenu d’une volonté commune, finalement sur l’énonciation d’un « bien commun » (« Ka nou vlé »), l’ensemble des points énumérés appelle logiquement cependant une question qui reste un impensé de leurs propositions : celle du « comment ? » De sa réponse dépend le passage d’un vœu à une réalité. Autrement dit, cette question appelle très concrètement, en termes techniques ou juridico-politiques, celle de la forme ou du cadre dans lequel inscrire la concrétisation d’un vouloir, c’est-à-dire son objet. Or ce problème en appelle un autre central : celui de la répartition ou de l’élargissement des compétences permettant de donner vie à cette fondation d’une « société neuve », nous dit-on « par les Guadeloupéens ».

L’impensé de la dimension pratique et technique des revendications rend d’ailleurs éclatante la mise à l’écart d’une classe politique locale par une population qui lui échappe autant qu’elle la rejette et la désavoue. Il y aurait à en interroger les raisons plus ou moins récentes : les accusations de corruption et de clientélisme longtemps portées contre une partie de la classe politique (la plus célèbre de ses membres étant l’ancienne ministre chiraquienne Lucette Michaux-Chevry) ont-elles favorisé une défiance radicale, voire une volonté de rupture, chez certains citoyens ?

Les différences régionales au sujet d’un problème unitaire [11]

Cet aspect du problème, c’est-à-dire sa dimension formelle, est au cœur d’affrontements entre les principaux partis politiques de la Martinique (Mouvement Indépendantiste Martiniquais et Parti Progressiste Martiniquais, fondé par Aimé Césaire) : quel cadre constitutionnel est-il négociable ou non avec l’État ? Or on l’a vu : historiquement l’autorité seule de la loi échoue à répondre à une question ancienne et complexe. La toute-puissance légaliste est une illusion aussi funeste que la toute-puissance protectrice. Cependant, quelle que soit la forme des réponses que les sociétés antillaises voudront bien donner aux questions qu’elles ont elles-mêmes ouvertes de manière radicale, c’est-à-dire au plan civil, le statu quo de leurs dirigeants politiques laisserait pour mortes des aspirations profondes à un changement social pour les générations futures. En cela, ils sont appelés, avec les acteurs du monde socio-économique, à une remise en question collective des prérogatives de l’État et à une explicitation autant des cadres que du contenu dans lesquels s’organiseraient les compétences juridico-politiques nécessaires pour réaliser la volonté commune. La création par le gouvernement d’un « conseil interministériel de l’outre-mer » aujourd’hui appelé à entrer en concertation avec les représentants et les différents partenaires concernés de ces régions, inaugure dès lors un débat complexe d’une portée historique réelle.

Nicolas Sarkozy propose officiellement en effet aux représentants politiques des départements d’outre-mer, aux partenaires sociaux, aux représentants du patronat et à l’ensemble de leurs citoyens d’ouvrir, dit-il, des « états généraux de l’outre-mer » afin que soit entièrement refondé un statut spécifique à chaque territoire appelé à « prendre en charge son destin » dans « une République réelle ». Le chef de l’État a rappelé dans une allocution très attendue que le souhait de chaque région de voir reconnue « son histoire, sa mémoire, sa culture et son identité spécifique » était désormais entendu. Tout porte ainsi à penser que si ces « états généraux » ouvrent réellement la perspective annoncée alors une page nouvelle de l’histoire de ces départements, mais aussi de la République – sur le plan juridique et constitutionnel en particulier – devrait s’écrire ces prochains mois. Il ne reste plus qu’à espérer que ces déclarations n’en resteront pas à de simples effets d’annonce. On serait alors en droit de se demander si un président qui s’est présenté en champion de « la diversité » n’entendrait pas être également – sans doute pour des raisons économiques – celui qui engagerait une forme adaptée et concertée de « décolonisation moderne ».

Dessin : cc J. Deneux

par Silyane Larcher [20-02-2009]

Notes

[1] Assemblée Nationale Constituante, 1946, N° 520. Annexe au procès-verbal de la séance du 27 février 1946, p. 10.

[2] Sur la complexité des fondements d’une loi dite d’« assimilation » dont le texte ne mentionne nulle part le terme, mais qui est abondamment discuté par Aimé Césaire dans le rapport, voir : Michel Giraud, « Sur l’assimilation : les paradoxes d’un faux objet », in Thierry Michalon (sous la direction de), Entre assimilation et émancipation : l’Outre-mer français dans l’impasse ?, Rennes, Éditions Perséïdes, p. 89-102. Sur l’hétérogénéité sociale des élites durant la période voir cependant : Jean-Pierre Sainton, Les nègres en politique. Couleur, identité et stratégie de couleur en Guadeloupe au tournant du siècle, Thèse pour le doctorat d’Histoire, Université d’Aix-Marseille 1, 1997. Même s’il s’en défend et rappelle que la catégorie « nègre » renvoie traditionnellement, dans la langue créole en particulier, à la majorité la plus pauvre (ce qui est incontestable), l’auteur me semble néanmoins défendre une approche quelque peu fixiste ou réifiée de l’articulation rentre classe et race aux Antilles.

[3] Alain Brossat, Daniel Maragnès (sous la direction de), Les Antilles dans l’impasse ?, Paris, Éditions Caribéennes, 1981. On notera la récurrence de la formule dans le titre de l’ouvrage déjà cité : Thierry Michalon (sous la direction de), op. cit.

[4] « L’enquête emploi en Guadeloupe en 2006 », INSEE, service régional de Guadeloupe, N°1, février 2007 ; Antiane-Eco. Revue économique et sociale des Antilles et de la Guyane, INSEE, n°66, Martinique, septembre 2006.

[5] Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Chronique du salariat, Gallimard, Folio-essais, 1995.

[6] Ibid.

[7] Cf. Recensement de population, INSEE, Ministère de l’emploi et de la solidarité, cité dans L’Atlas économique de la Martinique, France-Antilles Editions, Numéro spécial hors-série, n°1, 2005, p. 11. Voir également Antiane-Eco, INSEE, N°68, août 2007.

[8] Sur la racialisation des relations sociales aux Antilles françaises, voir : Jean-Luc Bonniol, La couleur comme maléfice. Une illustration créole de la généalogie des Blancs et des Noirs, Paris, Albin Michel, 1992 ; Michel Giraud, Races et classes à la Martinique : les relations sociales entre enfants de différentes couleur à la Martinique, Paris, Anthropos, 1979. Ces deux auteurs montrent comme le repérage phénotypique induit des fonctions inclusives et/ou discriminantes dans les relations sociales entre les individus. L’apparence physique, c’est-à-dire la couleur de la peau, préjugeant l’appartenance – tenue pour visible – à tel ou tel degré de métissage, rapportée d’une manière pour le moins fantasmée à une appartenance sociale, opère comme assignation sociale et par là opère comme valeur. Dans le même sens, en fonction des situations sociales, des rapports de force ou de conciliation, cette typification coloriste des relations est investie de manière stratégique : ce qui était valorisé dans tel contexte pourra être rejeté dans tel autre. Si elles sont bel et bien des assignations implicites, ces catégorisations ne sont donc pas pour autant figées dans l’espace social.

[9] On notera cependant, faisant contrepoids à la vision de l’auteur, les quelques éléments donnés çà et là par l’anthropologue Marie-José Jolivet, « Les cahiers de Marie-Sophie Laborieux existent-ils ? » ou du rapport la créolité à l’oralité et à l’écriture », Cahiers de Sciences Humaines de l’ORSTOM, 29 (4), 1993, p. 795-804.

[10] Ce terme qui en créole signifie « abimé » ou « en miettes » renvoie à l’introduction depuis les années 1970 de tout un lexique de la pathologie sociale dans les travaux de sciences sociales consacrés aux Antilles françaises post-coloniales ou des lendemains de la départementalisation, pour dénoncer les ravages de la société de consommation sur les structures traditionnelles. Pour des sociétés qualifiées de « malades », il s’en est suivi une interprétation des acteurs sociaux en termes psychopathologiques (sont convoquées les notions « mal-être », de « malaise », de syndrome, de douleur, etc.) Cf. Auguste Armet, Esquisse d’une sociologie politique de la Martinique : de l’assimilation au sentiment national, Thèse de doctorat de sociologie, EPHE, 1970.

[11] Sur les précédents déjà observables lors d’une consultation à propos de l’évolution statutaire des Antilles françaises organisée le 7 décembre 2003, voir Justin Daniel, « Les élus face à la réforme institutionnelle et à l’acte II de la décentralisation : la difficile conciliation d’aspirations contradictoires », in Thierry Michalon, op. cit. L’auteur souligne combien les considérations électoralistes et la simplification du débat à ses dimensions culturalistes ont pu grever toute formulation d’un projet politique auprès de la population. On notera également dans ce même volume, la contribution d’Ulrike Zander, « La consultation du 7 décembre 2003 et les manifestations d’inquiétude de l’opinion martiniquaise », p. 131-151. L’anthropologue montre comme les aspirations de l’opinion oscillent entre affirmation identitaire et peur de voir disparaître les acquis sociaux.

 

 

 

 

Plongée dans le ghetto noir américain

par Jules Naudet [23-02-2009]

Domaine : Société

Après plusieurs années d’enquête dans un ghetto noir de Chicago, le sociologue Sudhir Venkatesh livre une analyse vivante et détaillée des stratégies de survie mises en oeuvre par ses habitants. Entre solidarité et prédation, l’économie souterraine du ghetto repose autant sur l’argent que sur les réseaux de confiance et d’échange.

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Recensé : Sudhir Alladi Venkatesh, Off the Books : The Underground Economy of the Urban Poor, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2006.

Ce compte rendu est une version modifiée d’un précédent compte rendu publié dans le n°4, vol. 49 de la Revue Française de Sociologie. Il est possible de consulter cette version originale à partir du portail CAIRN. L’auteur tient à remercier le comité de la Revue Française de Sociologie pour l’autorisation qui lui a été accordée de reprendre ce texte.

Sudhir Venkatesh, sociologue à l’université Columbia, spécialiste du ghetto noir américain, est aujourd’hui l’un des sociologues les plus en vue aux États-Unis. Il a connu ses premiers moments de célébrité académique en offrant aux auteurs du bestseller Freakonomics le matériau nécessaire à la rédaction du chapitre « Pourquoi les dealers vivent-ils encore chez leur maman ? » Ses deux derniers ouvrages, Off the Books et Gang Leader for a Day, ont été de grands succès de librairie et lui ont permis de s’imposer comme une référence majeure de la sociologie américaine contemporaine.

L’économie souterraine du ghetto

Off the Books constitue une avancée décisive dans la connaissance anthropologique et sociologique du ghetto noir américain. En choisissant d’aborder la question de l’économie souterraine à ses différents niveaux (du travail au noir au trafic de drogues et aux activités du gang local en passant par la prostitution) dans un quartier du South Side de Chicago, Sudhir Venkatesh place son ethnographie au cœur de l’expérience du ghetto : l’accès à des ressources économiques rares et limitées. Cet accès aux ressources se déroule sous le double mode de la solidarité et de la compétition féroce. La solidarité est une nécessité dans un contexte hostile nécessitant la mise en place de stratégies de « survie », et donne naissance à une régulation des rapports sociaux inédite et évoluant hors des cadres institutionnels légitimes (police, politique de la ville, services sociaux, etc.). Si ces liens sociaux démontrent une grande inventivité, permettent de résoudre quantité de problèmes et conflits, et sont tout simplement incontournables, il n’en demeure pas moins qu’ils aggravent dans le même temps la séparation entre le ghetto et le « reste du monde ». Par ailleurs, la rareté des ressources disponibles conduit l’économie souterraine à glisser trop souvent de la créativité vers l’exploitation et la punition.

Sudhir Venkatesh parvient à éviter le double écueil de l’apologie de l’inventivité de la culture indigène du ghetto et d’une approche légitimiste des pratiques des habitants du quartier. C’est sans doute la longue fréquentation de son terrain (de 1995 à 2003) qui donne à l’auteur un tel recul sur son objet de recherche. Tout au long de l’ouvrage il nous livre une description minutieuse du fonctionnement de l’économie souterraine et de ses divers acteurs. L’ouvrage commence par une description générale de l’économie souterraine dans le quartier de Maquis Park (rebaptisé ainsi pour préserver l’anonymat des habitants du quartier), et les chapitres suivants sont chacun centrés autour d’un des divers types d’acteurs de cette économie : les femmes travaillant depuis chez elles (babysitting, service de restauration, prostitution, etc.), l’entrepreneur, le hustler [1], le prêcheur et enfin les membres du gang local.

Cette ethnographie, qui semble au premier abord extrêmement descriptive, ouvre en réalité de nombreuses pistes de réflexion théoriques dépassant la simple question du ghetto noir américain. Le lecteur français pourra ainsi s’appuyer sur cet ouvrage pour prolonger les réflexions comparatistes entre le ghetto américain et les cités françaises introduites par Loïc Wacquant, notamment en s’appuyant sur les travaux sur l’économie souterraine réalisés par des chercheurs français [2]. Une telle lecture à l’aune du cas français permettra de saisir à quel point le contexte national et institutionnel construit l’économie souterraine : si l’on considère l’économie souterraine comme une alternative à l’exclusion partielle ou totale de l’économie légale, il est en effet normal que le cadre institutionnel de l’économie légale et les modalités d’accès à celle-ci soient directement ou indirectement responsables de la forme que prend l’économie souterraine.

Confiance, solidarité et intérêt personnel

Sudhir Venkatesh ouvre également de nombreuses pistes pour repenser la notion de « capital social ». Ce type de capital, trop souvent considéré comme réservé à l’élite, s’avère être de loin le capital le plus important dans le ghetto. Lorsqu’une occasion de faire de l’argent implique la détérioration des liens de confiance avec un acteur économique du quartier (aussi modeste soit-il), l’arbitrage se fait quasi systématiquement en faveur de la préservation des liens de confiance. Le « succès » (tout aussi relatif que soit ce terme…) dans le ghetto semble en effet lié à la capacité à tisser des réseaux de confiance avec la pluralité des acteurs qui composent le quartier (du hustler sans abri au policier, en passant par le proxénète du coin de la rue).

Cette économie de la confiance implique donc un système complexe de dons et de contre-dons dans lequel l’argent est loin d’être central. Les échanges impliqueront aussi bien un abri pour la nuit, une information précieuse (sur les activités d’un concurrent ou de la police, sur les possibilités d’accès à une nouvelle clientèle, etc.), un repas gratuit, un abri pour la semaine ou le mois, ou même une faveur sexuelle. Un commerçant offrira abri et nourriture à un sans domicile fixe car cela lui revient moins cher que de payer un agent de sécurité ; un commerçant et une prostituée n’utiliseront pas nécessairement de cash pour leurs transactions ; Leroy, un garagiste, s’est lui carrément débarrassé de sa caisse tant ses clients semblaient incapables d’utiliser la monnaie ayant cours légal pour régler leurs dettes. Et dans cette économie, celui qui joue trop la carte de l’individualisme et adopte un comportement de prédateur se retrouve très vite exclu et peut même perdre l’intégralité de ses opportunités économiques. Même le chef du gang local affirme œuvrer pour le bien de la communauté, et est obligé de coopérer avec les notables locaux et de faire des donations régulières aux églises locales s’il veut pouvoir continuer à mener à bien ses activités illégales. Cette solidarité permanente est sans doute la plus forte chez les hustlers qui sont pourtant situés au plus bas de l’échelle socio-économique locale. Comme le dit l’un d’eux à l’enquêteur :

« Tu ne trouves pas ça étrange que nous qui n’avons rien, pas même un toit au-dessus de notre tête, on soit ceux qui font attention les uns aux autres ? On est les précaires, ceux qui comprennent vraiment, je veux dire ceux qui savent vraiment, que tu ne peux pas vivre seul, que tu as toujours besoin de quelqu’un… Si tu es riche, tu peux toujours t’acheter un hôtel, un copain. Mais la plupart d’entre nous, on n’a rien dans nos poches. On doit savoir comment vivre les uns avec les autres ou alors on ne tient pas le coup. Tu vois, c’est ce que tu dois comprendre à propos du ghetto, à propos de cette communauté » (p. 187-188, notre traduction).

Cependant cette entraide (décrite par l’auteur comme toujours intéressée et jamais vraiment altruiste) trouve ses limites et les activités du gang local au sein du quartier viennent battre en brèche l’image idyllique de la communauté solidaire. Le racket, les menaces, la corruption, la compromission, les passages à tabac et parfois les meurtres structurent tout autant la vie dans le ghetto que l’impératif de solidarité. Ultimement, ces situations limites conduiront régulièrement le hustler ou tout autre acteur à privilégier la survie et l’intérêt personnel à la solidarité. Cette contradiction entre solidarité et intérêt personnel s’incarne de manière particulièrement forte dans les états d’âme du chef du gang local : celui-ci cherche par tous les moyens à s’imposer comme une figure incontournable de la vie du quartier, à œuvrer pour le bien de la communauté. Big Cat aime ainsi se vanter de ses « bonnes œuvres » : « Demande à n’importe qui ici. Je suis un homme de la communauté, un homme qui œuvre pour la communauté. Je donne de l’argent, mes gars nettoient le parc, on aide les vieilles dames à traverser la rue. On fait tout pour aider les gens à obtenir ce dont ils ont besoin » (p. 279, notre traduction).

Pourtant Big Cat se trouve être à l’origine de biens des maux du quartier. Sans parler du trafic de drogue qu’il dirige avec le cynisme d’un homme d’affaires peu scrupuleux, sa volonté de contrôler tous les flux économiques dans Maquis Park vient briser la solidarité locale pour la remplacer par des comportements de compétition et de prédation. Il n’hésite pas non plus à continuer à envoyer ses hommes dealer dans le parc, un des points de vente les plus lucratifs, même si cela a des conséquences graves pour la sécurité des enfants du quartier.

Les frontières entre le ghetto et le « reste du monde »

La réussite de l’ouvrage de Sudhir Venkatesh repose certainement dans sa capacité à décrire avec une minutie et une précision constante les modalités de la vie dans le ghetto, tout en replaçant celles-ci dans le contexte plus large des conditions structurelles qui les déterminent. Il en ressort une réflexion forte sur la notion d’« effet de clôture ». Il existe un « monde du ghetto » avec ses lois du marché spécifiques, un contrôle social fort, des conflits réglés de manière interne par les acteurs locaux (notons cependant que l’auteur ne parle jamais d’« habitus du ghetto » ou même de « culture » du ghetto). Quitter le quartier pour espérer obtenir une meilleure position ailleurs dans la ville est une aventure qui n’est que rarement tentée car si cette escapade se solde par un échec, le retour au quartier s’avèrera difficile et sera payé par la perte de la majeure partie du capital social accumulé précédemment. Il faudra alors de nombreux mois, voire plusieurs années pour se refaire une place au sein de l’économie locale.

Sudhir Venkatesh insiste sur cette distance avec le « reste du monde » lorsqu’il met en évidence la non-équivalence des qualités valorisées dans le ghetto et en dehors de celui-ci. Il nous rappelle ainsi qu’être capable de faire d’excellentes réparations de voiture sur un bord de trottoir n’apporte rien au CV, ou qu’être à l’origine d’une détente dans un conflit entre proxénètes et dealers de crack afin que les enfants puissent aller à l’école en sécurité ne constitue pas une expérience permettant d’obtenir un poste dans les cercles diplomatiques. Le fait que la plupart des activités valorisées dans le ghetto soient souterraines ne fait qu’augmenter la distance des habitants du ghetto avec l’économie officielle.

Mais, malgré cette « déconnexion » évidente du reste du monde, celui-ci est toujours là, présent en toile de fond et jamais complètement absent du livre. Sudhir Venkatesh s’efforce notamment de toujours montrer l’impact des politiques de la ville, des dynamiques économiques du Grand Chicago, ou même des fluctuations du marché de la drogue sur l’évolution de l’économie du quartier. Il montre également la position ambiguë de la police locale qui ne peut faire autrement que de s’appuyer sur les institutions de régulation sociale indigènes, sans pouvoir cautionner complètement leur caractère illégal, voire le fait qu’elles sont parfois des concurrentes directes de la justice officielle. Si le mythique American Way of Life ne trouve évidemment pas sa place dans un tel contexte, il est cependant surprenant de voir comment, pour prendre un exemple précis du livre, la vie d’une prostituée nommée Bird, qui serait vue par tout observateur extérieur comme guidée par la pauvreté et la contrainte, par des stratégies de survie, est vécue par elle comme une projection dans le futur, comme un projet de mobilité sociale (p. 40). La « sociodicée » de l’American Dream se trouve ainsi assimilée par ceux qui sont les plus exclus de ce rêve américain.

De même que la prostitution est parfois vécue comme un projet de mobilité, la frontière morale entre le bon et le mauvais n’est jamais nettement tracée dans le ghetto. Quand un pasteur loue son église au gang local pour que celui-ci organise une partie de poker, ou quand le pasteur profite d’une passe à l’œil en contrepartie d’un service rendu, alors la fameuse typologie dressée par le sociologue Elijah Anderson dans son livre Streetwise : Race, Class, and Change in an Urban Community (University of Chicago Press, 1990) qui distingue entre ceux qui sont motivés par des « valeurs décentes » (decent values) et ceux guidés par les « valeurs de la rue » (street values) se trouve privée de fondations.

Off the Books n’est donc pas le simple compte rendu d’une économie qui « échappe aux livres de compte », c’est aussi un voyage dans un monde qui jusqu’alors demeurait largement hors des livres, à l’exception peut-être de quelques biographies d’Afro-Américains qui sont parvenus à s’extraire du ghetto. On pourra cependant regretter que Sudhir Venkatesh reste lui-même off the books dans le sens où il préfère se concentrer sur la restitution de son ethnographie et ne tire pas suffisamment toutes les implications théoriques que la richesse de son travail ethnographique l’autoriserait pourtant à tirer. On aurait ainsi apprécié le voir discuter de manière plus frontale des notions telles que celles de capital social, d’effet de clôture des classes populaires par rapport aux classes supérieures, voire d’habitus ou de rationalité des acteurs. Sudhir Venkatesh reste en effet très flou sur la conception qu’il se fait de l’acteur alors que ses travaux en coopération avec des économistes comme Steven Levitt laissent pourtant deviner un parti pris assez clair. De même, il aurait été appréciable d’obtenir davantage de détails sur les conditions de réalisation de son ethnographie, et plus particulièrement sur ses rapports au gang local avec lequel il semble avoir noué des liens forts. Si l’auteur montre bien en quoi la particularité de son origine d’Asie du Sud (« ni blanc ni noir ») lui offrait une position d’observateur privilégiée, le lecteur se trouve légèrement mystifié par une écriture qui privilégie parfois trop la fluidité de la narration et ne révèle pas suffisamment les « dessous de table » qu’implique toute ethnographie dans un contexte difficile. Pour obtenir davantage d’informations, il faut donc se reporter à l’article méthodologique publié par l’auteur en 2002 dans la revue Ethnography [3], lire Freakonomics (2005) ou se procurer son dernier ouvrage intitulé Gang Leader for a Day (Penguin Press, 2008).

Quoiqu’il en soit, ces dernières réserves demeurent mineures et ne suffisent à altérer la qualité générale de l’ouvrage. Le long marathon ethnographique de Sudhir Venkatesh s’avère payant, et lui permet de signer une œuvre incontournable pour toute personne s’intéressant à la vie dans le ghetto noir américain en particulier et à l’économie souterraine en général.

par Jules Naudet [23-02-2009]

Aller plus loin

- La page personnelle et le site personnel de Sudhir Venkatesh.

- Un article (PDF) de S. Venkatesh sur les liens entre l’école de sociologie de Chicago et la planification urbaine de la ville, paru en 2001 dans Social Science History.

- Le site du Center for Urban Research and Policy.

- Un article (PDF) d’Eva Rosen et Sudhir Venkatesh sur l’économie de la prostitution à Chicago et un article (PDF) coécrit avec Steven D. Levitt sur le même sujet.

- Un article de S. Venkatesh sur la prostitution sur le blog Freakonomics du New York Times.

- Un rapport collectif (PDF), auquel S. Venkatesh a participé, sur les transformations de la politique du logement social à Chicago et un article sur le même sujet paru en 2002 dans The American Prospect.

- Un article de S. Venkatesh et Steven D. Levitt sur l’économie du trafic de drogue paru en 2000 dans The Quarterly Journal of Economics.

- Sur le site Slate, un débat entre Alex Kotlowitz et S. Venkatesh autour de son dernier livre, Gang Leader for a Day, paru en 2008, notamment sur la méthode et les enjeux éthiques impliqués par l’approche ethnographique de l’auteur.

- S. Venkatesh invité au talk-show Colbert Nation sur Comedy Central à l’occasion de la publication de Gang Leader for a Day.

Notes

[1] Le terme de hustler s’avère particulièrement difficile à traduire. Désignant originellement les prostitué(e)s, son sens, notamment dans un contexte afro-américain, s’est élargi pour désigner toute personne ayant un tempérament de battant, qu’elle soit impliquée ou non dans des activités illégales. Quelqu’un pourra donc avoir un tempérament de hustler aussi bien à Wall Street que dans le ghetto. Néanmoins, dans l’usage le plus courant, le terme est fortement lié à la vie dans le ghetto. Sudhir Venkatesh traite en particulier du street hustler, soit une personne sans domicile fixe, errant de petit travail en petit travail (aussi bien légaux qu’illégaux), mais dont les activités sont généralement cantonnées à une aire géographique très précise dans laquelle il est relativement bien intégré.

[2] Alain Tarrius, Les Fourmis d’Europe. Migrants riches, migrants pauvres et nouvelles villes internationales, Paris, L’Harmattan, 1992 ; Nasser Tafferant, Le « bizness », une économie souterraine, Paris, PUF, 2007 ou Michel Kokoreff, Michel Péraldi et Monique Weinberger, Économies criminelles et mondes urbains, Paris, PUF, 2007.

[3] « “Doing the hustle”. Constructing the ethnographer in the American ghetto », Ethnography, vol. 3, n°1, 2002, p. 91-111.

 

 

 

 

 

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Comment les penseurs du libéralisme, imprégnés des valeurs humanistes des Lumières, ont-ils pu justifier l’expansion coloniale européenne ?

Posté par issopha le 23 février 2009

Un Empire libéral ?

 

par Geneviève Verdo [16-02-2009]

Comment les penseurs du libéralisme, imprégnés des valeurs humanistes des Lumières, ont-ils pu justifier l’expansion coloniale européenne ? C’est à cette question que Jennifer Pitts tente de répondre dans le livre qu’elle consacre aux positions des libéraux anglais et français des XVIIIe et XIXe siècles sur la question impériale.

Recensé : Jennifer Pitts, Naissance de la bonne conscience coloniale. Les libéraux français et britanniques et la question impériale (1770-1870), Paris, Éditions de l’Atelier / Éditions ouvrières, 2008, 380 p.

Originellement paru en 2005 et traduit avec une rapidité qui mérite d’être saluée, ce livre est l’histoire d’une régression, celle qui amène les penseurs européens à passer d’une vision critique de l’impérialisme et d’une appréhension relativiste des peuples non-européens à une justification sans états d’âme de la domination coloniale, au nom de la supériorité incontestée des Européens.

Les libéraux et l’Empire : histoire d’une contradiction

Fondée sur l’étude de quelques auteurs représentatifs, la démonstration de Jennifer Pitts est intéressante à plusieurs égards : en premier lieu, elle porte sur une période charnière allant du dernier tiers du XVIIIe siècle à la première moitié du XIXe, trop rarement abordée par les historiens souvent prisonniers de la césure révolutionnaire et du cloisonnement entre histoire moderne et contemporaine. L’ouvrage aborde en outre la question de l’expansion impériale à un moment où celle-ci se pose assez peu, et en tout cas relativement moins qu’à l’époque de la colonisation triomphante (1870-1914) : il contribue ainsi à en éclairer de manière stimulante les prémices intellectuelles, souvent ignorées. Il a de plus l’intérêt de comparer des auteurs anglais et français et de faire ressortir sous ces plumes célèbres un intérêt, méconnu chez certains, pour la question de l’Empire. Autant on connaît l’attention portée par Tocqueville à l’Algérie, autant on ignore généralement les prises de position de Burke sur la question. De même, l’immixtion profonde des Mill, père et fils, dans les affaires de l’Empire (via la Compagnie des Indes) n’est pas toujours prise en compte, tandis que l’on caricature souvent, à cause de l’héritage autoproclamé des Mill, les idées de Bentham en la matière. De manière générale, comme le souligne Jennifer Pitts, l’étude de la question impériale chez les chantres de l’égalité entre les hommes, de la protection des libertés et la défense du pluralisme permet de mettre au jour bien des contradictions et des ambiguïtés, notamment dans le cas de Tocqueville.

Enfin, il est toujours stimulant de se confronter à des évolutions allant dans le sens inverse d’une conception progressiste de l’histoire. La littérature sur la colonisation a eu souvent tendance à incriminer les Lumières dans la sujétion culturelle des peuples non-européens, comme si le triomphalisme des philosophes mus par la raison universelle plaçait d’emblée aux marges de celles-ci les autres civilisations. Ce livre montre au contraire que les auteurs des Lumières, fidèles à leurs conceptions critiques et relativistes, étaient animés d’une grande tolérance et d’une prudence de bon aloi concernant ces peuples qui attiraient leur curiosité, mais dont ils savaient qu’ils n’étaient pas en condition de les connaître, de les comprendre et encore moins de les juger. Non qu’ils n’aient considéré que l’Europe avait atteint un stade de civilisation supérieur à celui des autres, mais ils estimaient que cela ne lui donnait aucun droit particulier, aucune autorité morale sur le reste du monde. De plus, leur approche des mœurs et coutumes exotiques était nuancée, tolérante, et n’impliquait en rien de considérer ces populations comme inférieures. Le tournant se produisit plus tard, dans les années 1830-1840, au moment où la Compagnie anglaise des Indes orientales achevait son expansion territoriale et où la France commençait la conquête militaire de l’Algérie. La démonstration bat en brèche une vision manichéenne selon laquelle de tout temps, mais particulièrement depuis les Lumières, les penseurs européens auraient justifié l’exploitation des autres peuples. La chronologie adoptée et le détour bienvenu que fait l’auteur au sujet de l’Irlande montre que cette position est bien plus complexe – et historique – que ne le prétend une certaine littérature confondant militantisme et approche scientifique.

Les visions changeantes du progrès

Histoire d’un raidissement, donc, d’une défiance progressive vis-à-vis des peuples non-européens et de leur capacité à se gouverner, d’une acceptation de plus en plus décomplexée d’une hiérarchie des peuples dans leur marche vers la civilisation, qui prépare le terrain à l’avènement du racisme biologique, dont il n’est pas encore ici question. Ce fil de trame croise en outre plusieurs fils de chaîne, parmi lesquels nous soulignerons l’évolution des conceptions morales quant à la vision du progrès ainsi que la question du pouvoir impérial et de ses retombées sur les sociétés démocratiques.

La première évolution que l’ouvrage met en évidence concerne la notion de progrès et les théories sur le développement des sociétés dans le temps. L’attachement des auteurs des Lumières à des normes universelles en matière de morale les fait s’élever contre les manquements à ces normes commis dans les territoires sous domination, au nom du droit de conquête et / ou de la supériorité européenne. Ils considèrent que les normes morales doivent être partout respectées et retiennent de l’histoire conjecturale écossaise que toutes les sociétés humaines sont douées de raison et capables de se gouverner. Ce respect du particularisme culturel, présent chez Burke et Smith aussi bien que chez Bentham ou Condorcet, est fondé sur une vision dynamique du progrès où chaque civilisation avance à son rythme. Smith considère en outre que la supériorité de l’Europe en la matière a un caractère fortuit et accidentel. S’y oppose la vision d’un Condorcet qui affirme au contraire que les Européens, moralement supérieurs aux autres, ont les moyens et le devoir de les civiliser de manière pacifique. S’il dénonce les violences coloniales, Condorcet amorce un tournant en proclamant sa certitude de la supériorité européenne et un certain dédain pour les autres cultures.

Cette dernière tendance l’a totalement emporté au milieu du siècle suivant. Le relativisme culturel a fait place à une dichotomie rigide entre les sociétés civilisées et progressistes, d’une part, et les sociétés barbares, arriérées et stagnantes, de l’autre. Chez James Mill, les peuples non-européens, prisonniers de leurs coutumes, sont dépourvus de jugement et incapables de se gouverner. Les Européens ont donc le devoir de le faire pour eux, fût-ce de manière despotique : le thème du « fardeau de l’homme blanc » fait ici son apparition. Peu importe qu’elle repose, chez John Stuart Mill, sur une théorisation plus fine fondée sur la notion de « caractère » individuel ou national : le fait est que ces libéraux britanniques ont dénaturé leur héritage intellectuel – celui de l’histoire écossaise et de l’utilitarisme benthamien – pour lui substituer cette vision réifiée et manichéenne du classement des sociétés, prélude au racisme biologique.

Les positions sont plus nuancées chez Tocqueville, plus fidèle aux Lumières écossaises et à Montesquieu. Son approche, plus relativiste et respectueuse de certaines pratiques culturelles, privilégie l’observation directe et se montre sensible au sort des populations, dont il reconnaît qu’elles possèdent une organisation politique, des droits de propriété, et parfois le caractère de nations. Néanmoins, son expérience américaine l’a convaincu que les peuples indigènes sont condamnés à disparaître et que le développement du libéralisme et de la démocratie ne peuvent qu’aller de pair avec l’expansion coloniale et la domination des peuples asservis.

Les justifications libérales du pouvoir impérial

La seconde évolution concerne justement cette dimension politique, qu’il s’agisse du jugement porté sur l’exercice du pouvoir dans les colonies ou de ses retombées sur la vie politique de la métropole. Les auteurs des Lumières se montrent plutôt critiques vis-à-vis de l’entreprise impériale, d’abord pour des raisons économiques : à la suite d’Adam Smith, les aventures coloniales sont considérées comme un gouffre financier empêchant le développement naturel de l’économie marchande. Mais les raisons politiques de cette réticence ne sont pas moins nombreuses et importantes. Ces auteurs estiment en effet qu’il existe des dangers liés à l’exercice du pouvoir impérial, dont le principal est la dérive vers le despotisme susceptible, à terme, d’atteindre la métropole. Burke, notamment, se montre particulièrement critique vis-à-vis de la politique impériale, en raison de l’exclusion morale et politique des sujets, pratiquée au nom d’une moralité à géométrie variable. Mettant sur le même plan l’Amérique, l’Irlande et l’Inde, il défend, au nom du droit naturel et des gens, l’idée selon laquelle les gouvernants ont des comptes à rendre aux gouvernés, voire que ceux-ci devraient être associés au gouvernement.

La volte-face est nette chez les auteurs libéraux, surtout britanniques. Alors que Benjamin Constant considère que l’expansion mène inévitablement à l’injustice et que celle-ci est grosse de menaces pour la liberté et les pratiques démocratiques, les Mill père et fils défendent sans états d’âme le caractère despotique du gouvernement exercé par la Compagnie anglaise des Indes orientales, considérant qu’il est seul à même de civiliser les sujets de l’Empire. Comme le note justement Jennifer Pitts, ceux-ci sont considérés comme faisant l’objet d’un processus administratif et non comme les acteurs d’un processus politique.

Quant à Tocqueville, il appuie l’expansion coloniale en Algérie au motif qu’elle sert les desseins de la démocratie libérale en France. Selon lui, celle-ci a en effet besoin d’un souffle épique, d’un grand projet national à même d’unir les citoyens et d’insuffler prestige et gloire au pouvoir. Les réticences de Constant sont ici envolées : la conquête coloniale est mise au service de la grandeur de la France, notamment dans sa rivalité incessante avec l’Angleterre. Tocqueville ne représente pourtant pas une opinion unanime puisque ses idées, notamment le lien entre aventure impériale et honneur national, sont vivement combattues par les libéraux de gauche tels Desjobert. Au-delà de ses ambiguïtés et de ses contradictions, Tocqueville n’en jette pas moins les bases de ce qui constituera l’un des principaux arguments de la justification républicaine de l’expansion coloniale.

Une évolution n’est jamais linéaire et l’auteur décrit ici une tendance de fond en sélectionnant les auteurs qui lui servent à appuyer sa démonstration. Mais le fond de sa thèse, et le principal intérêt de son livre, consiste à prêter attention au fondement anthropologique des théories libérales. De même que les travaux étudiant les doctrines et les pratiques libérales dans l’optique du genre, l’attention portée ici à une autre forme d’altérité, celle des peuples sur lesquels les Européens ont exercé leur domination, met à nu ce qui constitue, à notre avis, l’un des jalons intellectuels les plus importants du XIXe siècle : le passage d’une vision universelle de l’évolution des sociétés à une dichotomie rigide entre civilisation et barbarie, pour reprendre la formule célèbre de l’écrivain argentin Sarmiento. Jennifer Pitts livre donc ici un apport important à l’histoire de la modernité occidentale, qui devrait – souhaitons-le – encourager d’autres recherches.

par Geneviève Verdo [16-02-2009]

Comment quantifier les groupes sociaux ?

par Gianluca Manzo [03-02-2009]

Quantifier les groupes sociaux est un problème autant politique qu’épistémologique. La Revue Tocqueville publie un dossier qui inscrit la construction des « statistiques ethniques » dans la problématique plus générale de la quantification de concepts complexes qui renvoient tout à la fois à l’identité individuelle et sociale des acteurs et à certaines valeurs fondamentales des sociétés contemporaines.

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Recensé : « Statistiques ethniques comparées » / « Classifications professionnelles comparées », The Tocqueville Review/La revue Tocqueville, 2008, vol. XXIX, n° 1.

Sur le plan théorique, le concept d’ethnie possède une définition claire (et ancienne) en sociologie. Max Weber écrit : « nous appellerons groupes ethniques, quand il ne représente pas des ‘groupes de parentage’, ces groupes humains qui nourrissent une croyance subjective à une communauté d’origine fondée sur des similitudes de l’habitus extérieur ou des mœurs, ou des deux, ou sur des souvenirs de la colonisation ou de la migration, de sorte que cette croyance devient importante pour la propagation de la communalisation – peu importe qu’une communauté de sang existe ou pas » [1]. Du point de vue méthodologique, on possède en revanche moins de certitudes. En dépit de sa clarté théorique, la définition wébérienne se prête en effet à une pluralité de modes de collecte d’informations empiriques sur l’appartenance ethnique individuelle [2]. Le caractère multidimensionnel du phénomène en jeu, d’une part, et les conséquences politiques (réelles ou présumées) des informations collectées, d’autre part, expliquent en grande partie cette non univocité des stratégies d’opérationnalisation.

L’un des intérêts du dossier que La Revue Tocqueville (2008, 1) a consacré au thème des statistiques ethniques est de montrer que, même dans les pays où l’on classe la population en catégories ethniques depuis longtemps, considérations méthodologiques et politiques entretiennent des rapports complexes. D’autre part, il témoigne du mouvement lent que les chercheurs et les intellectuels français sont en train d’accomplir sur ce dossier délicat. D’un point de vue académique, ce numéro spécial apparait en effet à peu près à la même époque où la Revue Française de Sociologie (2008, 49, 1) en consacre un autre au même sujet [3], ces deux numéros thématiques poursuivant ainsi un débat commencé il y a dix ans dans la revue Population (1998, 53, 3). En dehors du monde académique, le dossier paraît ensuite dans une conjoncture où le thème de la diversité semble avoir gagné une place plus ou moins stabilisée dans l’agenda politique française. En témoigne, entre autres, le colloque que le Centre d’Analyse Stratégique a consacré en 2006 au thème des statistiques ethniques ainsi que le rapport sur la diversité récemment voulu par la ministre de l’éducation et de l’enseignement supérieur [4].

Signalons enfin un élément distinctif du dossier de La Revue Tocqueville  : le choix d’associer aux cinq articles traitant des statistiques ethniques un sixième article sur les débats relatifs à la construction d’une nomenclature européenne des occupations. Je reviendrai sur l’intérêt d’un tel rapprochement.

Roxane Silberman signe l’article qui ouvre et introduit le dossier. Son intérêt principal est de reconstruire l’enchainement d’événements – dont le non-spécialiste n’a eu que des aperçus à travers les nombreuses tribunes parues dans les principaux quotidiens français entre 2007 et 2008 – qui ont mis en relation deux faits à l’origine indépendants : d’une part, la construction de la part de l’INED et de l’INSEE de l’enquête « Trajectoire et origines » – contenant des questions sur la religion, l’origine ethnique et la couleur de la peau avec catégorisation préétablie – et, d’autre part, le dépôt d’un amendement à la loi sur l’immigration visant une modification du régime juridique de collecte des données sur l’origine des individus. C’est à la suite de la censure de cet amendement par le Conseil constitutionnel que l’INED et l’INSEE décideront de retirer leur question sur la couleur de la peau. Roxane Silberman invite cependant le lecteur à percevoir le changement sous la stabilité apparente. À cet égard, elle rappelle que : a) le Conseil constitutionnel reviendra sur son refus pour en atténuer la portée ; b) les questions sur la nationalité et le lieu de naissance des individus ainsi que de leur parents sont désormais largement acceptées ; c) des questions sur l’origine des acteurs et sur la perception subjective des facteurs de discriminations, tels que la race, se sont de fait répandues dans de nombreuses enquêtes ; d) le thème de la quantification des populations noires et des Juifs en France serait désormais au cœur du débat politique et du monde associatif ; e) certains intellectuels hostiles aux statistiques ethniques commencent à nuancer leur avis. Si l’on rajoute à cela, souligne l’auteur, que dans des pays tels que les États-Unis, le Canada et le Brésil, les débats sur la pertinence de la catégorisation ethnique sont de plus en plus vifs, on peut en conclure qu’« on assiste certes à une convergence, mais, nous semble-t-il, à une convergence où chacun à fait un bout de chemin et d’où émerge une approche nouvelle sur ces questions ».

Bien que Roxane Silberman semble sous-estimer quelque peu le fait que, en France, un système de catégories ethniques n’a toujours pas vu le jour au sein de la statistique publique, le bel article de Mary Waters montre en effet que les débats sur les « statistiques ethniques » aux États-Unis sont bien plus complexes que les représentations courantes ne le laissent entendre. Tout en rappelant que la collecte d’informations sur la race et l’origine ethnique est une activité administrative de routine aux États-Unis, elle note que, à chaque recensement, le débat académique et public se réactive pour discuter des arguments pour et contre les classifications ethniques publiques. De même, l’auteur insiste sur les réactions régulières tout au long du XXe siècle de la part d’acteurs exigeant telles ou telles rectifications aux systèmes des catégories publiques (elle évoque le cas des mexicaines, des Juifs et, plus récemment, des populations arabes).

Au-delà de cette mise en perspective, l’article de Mary Waters contient trois groupes d’informations fort utiles. Tout d’abord, l’auteure explique pourquoi les Américains tiennent à compter par race et par ethnie : il s’agit du besoin de données empiriques pour évaluer le niveau d’égalité des opportunités qui existent entre les différents groupes, et, d’autre part, pour construire des politiques publiques d’« affirmative action » (l’auteur insiste cependant sur le fait que ces politiques reçoivent peu de soutien quand elles sont implémentées sous la forme de quotas réservées aux minorités). Mary Waters précise, ensuite, qu’il existe à l’heure actuelle deux groupes de statistiques ethniques aux États-Unis. Il s’agit d’une part des catégories ethno-raciales mises en place en 1978 par le Federal Office of Management and Budget, revues, en 1997, après de longues discussions et d’importants mouvements sociaux, essentiellement pour permettre aux enquêtés de déclarer plus qu’une appartenance. D’autre part, l’on administre trois questions à chaque recensement : deux questions fermées sur la race et le type spécifique d’origine hispanique ainsi qu’une question ouverte (mais prévoyant une liste d’exemples de réponse) sur l’origine ethnique des ascendants. Enfin, Mary Waters livre une discussion claire des tensions multiples qui traversent ce système classificatoire : a) attaques idéologiques lorsqu’on prétend l’utiliser pour des politiques d’« affirmative action » ; b) pressions démographiques venant des flux migratoires et de l’augmentation des mariages mixtes ; c) support de la part d’acteurs qui y voient une forme de reconnaissance de l’identité des différents groupes ; d) défense de la part de la recherche biomédicale qui, après une longue période d’hostilité au concept de « race », a appris à s’y référer de plus en plus.

Selon l’analyse riche de Tamara De Oliveira, des pressions tout aussi variées traversent le dénombrement ethnique au Brésil. Par auto-déclarations, ce pays collecte des informations sur la religion, sur la nationalité et sur la couleur de la peau depuis au moins le recensement de 1872. L’auteur soutient que l’histoire des réponses montre que le principal critère de classification au Brésil est de type « chromatique-phénotypique », la couleur de la peau s’accompagnant à des traits tels que l’épaisseur des cheveux, du nez et de la bouche. Le lecteur apprend ensuite, et c’est là le principal intérêt de l’article, que ce « comptage chromatique-phénotypique à sens non-éthique » (pouvant contenir jusqu’à 200 catégories différentes) a servi de légitimation pour le projet d’une société démocratique multicolore où chacun aurait sa place. Les tentatives récentes de construction d’un classement officiel pour lutter contre les discriminations – depuis le recensement de 1991, l’intitulé de la question sur la « couleur de la peau » est devenu race – soulèvent des oppositions fortes. « La possible conversion du Brésil à un système de classification à sens ethnique-racial n’est pas facilement adéquat à la survie de son idéal métissé », conclut l’auteur.

Jean-Pierre Beaud et de Jean-Guy Prevost complètent le volet comparatif du dossier par une analyse fine et équilibrée du cas canadien. Ils discutent d’abord une question sur les « groupes de population » introduite dans le recensement en 1996. Sous l’impulsion d’une loi adoptée en 1986, cette intégration visait explicitement le dénombrement des « minorités visibles ». Les auteurs insistent sur les difficultés que Statistique Canada a éprouvées pendant prés de dix ans pour construire une question cohérente, sans finalement y parvenir. La formulation retenue fut en effet largement critiquée sur le plan méthodologique (ainsi déjà que sur le plan politique) : les catégories de réponse prévues mélangeaient des critères hétérogènes. Il ne pourrait pas en aller autrement, arguent Beaud et Prévost : le concept de « minorité visible » ainsi que les sentiments d’appartenance individuelle sont des phénomènes subjectifs complexes qui ne se laissent pas quantifier de manière univoque. Après avoir remarqué que, en dépit de ces problèmes, la question est toujours là, et qu’elle ne soulève plus beaucoup de débats, les auteurs posent une question importante : pourquoi a-t-on voulu introduire ex novo une question sur les « groupes de population » alors que le recensement canadien comportait déjà une question sur l’origine ethnique (et ceci depuis 1897) ? La réponse est riche d’enseignements pour ceux qui prônent les mesures subjectives de l’ethnicité : cette question n’était plus capable de détecter la fragmentation en groupes ethniques de la société canadienne car, sous la pression de mouvements hostiles aux statistiques ethniques, les enquêtés ont pris le parti de se déclarer de plus en plus fréquemment d’origine canadienne. Les auteurs pensent pouvoir reconnaître dans cette historie de la mesure de l’ethnicité au Canada une évolution générale de la statistique publique : la disponibilité de celle-ci à quantifier désormais aussi des phénomènes chargés de subjectivité.

Cette profondeur historique et cette finesse analytique font malheureusement défaut à la contribution qui reporte le lecteur en France. Louis-Georges Tin y traite du sondage sur les populations noires en France financé par le CRAN (réalisé par l’institut SOFRES) dont les résultats ont été rendus publiques en janvier 2007. Le lecteur ne trouvera cependant ici ni une analyse statistique de ces résultats (l’auteur le renvoie au site du CRAN), ni une discussion méthodologique des différentes stratégies de collecte d’informations sur les appartenances ethniques. L’article ne contient qu’une défense politique a priori des « statistiques de la diversité » (tombant parfois dans des glissements conceptuels fastidieux comme là où l’auteur distingue, sans discussion, « minorités visibles » et « invisibles », les Noirs faisant partie des premières, les Juifs et les homosexuels des secondes, les statistiques ethniques n’étant légitimes, selon le CRAN, dit-il, que pour les premières).

La qualité de la discussion remonte vers des standards convenant à une revue académique avec le bel article de Laurence Coutrot, qui porte non sur les statistiques ethniques mais sur les statistiques socioprofessionnelles. L’auteur y propose essentiellement de suspendre temporairement l’analyse du problème du classement des occupations pour se consacrer aux deux questions fondamentales qui se trouvent en amont de ce problème : qu’est-ce que classer ?, et, d’autre part, qu’est-ce qu’un groupe socioprofessionnel ?. Sur le premier point, Laurence Coutrot attire l’attention du lecteur sur l’importance que l’activité classificatoire a historiquement possédée dans les sciences de la vie. Elle insiste sur le fait que cette opération primordiale repose sur une longue activité descriptive et qu’elle présente un caractère intrinsèquement historique : les critères de classification dépendent constamment tout à la fois de valeurs extrascientifiques et de l’état de la connaissance scientifique. Si tel est le cas dans les sciences de la vie, comment cela pourrait être différent lorsqu’il s’agit de classer des êtres ayant la capacité de réagir aux classes construites par les chercheurs ?

Cette circularité entre observateur, classe et classé est au cœur de la réflexion de Laurence Coutrot sur le deuxième point : la nature des groupes socioprofessionnels. Ici, l’auteur mobilise des auteurs aussi différents que John Searle et Ian Hacking pour soutenir que : a) ces groupes sont ontologiquement subjectifs (ils ne sont que le produit de conventions sur certains critères de définition) ; b) ces groupes sont pourtant épistémiquement objectifs (une fois créés, leurs critères générateurs peuvent être étudiés) ; c) ces groupes fonctionnent, parfois de manière non perçue par l’acteur, comme des générateurs de comportements ; d) ces groupes ne sont jamais à l’abri des perceptions que les acteurs ont d’eux et des réactions que ces perceptions engendrent. La critique principale que Laurence Coutrot adresse aux projets récents de création d’une nomenclature européenne des occupations puise de cette double analyse : la nomenclature en question reposerait sur une activité classificatoire qui ignore certaines caractéristiques de base des sociétés européennes contemporaines (en particulière, la France) ainsi que sur une conception simpliste de ce qu’est un groupe social. Selon l’auteur, cela dérive du fait qu’aucun travail de recherche élargi à une pluralité de partenaires européens n’a été véritablement entrepris : la classification dite ESEC ne serait qu’un prolongement de la nomenclature progressivement mis au point par le sociologue anglais John Goldthorpe depuis les années 1980 [5].

Par-delà son intérêt propre qui ne peut pas être discuté ici, peut-on dire que les éditeurs ont fait un choix judicieux en insérant cet article à la suite des cinq précédents sur les statistiques ethniques ?

Ce choix me semble rendre un grand service au lecteur car il inscrit implicitement le problème de la construction des statistiques ethniques dans un contexte plus général : celui de la quantification de concepts complexes qui renvoient tout à la fois à l’identité individuelle et sociale des acteurs, et à certaine valeurs fondamentales des sociétés contemporaines. Ces concepts demandent au chercheur de faire face à des défis similaires : le caractère multidimensionnel de l’objet, sa transformation perpétuelle, les effets de rétroaction de la catégorisation savante sur la perception que les acteurs ont d’eux-mêmes, les effets de stigmatisation possibles découlant de ces catégories, l’incompatibilité éventuelle entre la classification de l’expert et celle, spontanée, de l’acteur ordinaire.

Il est certainement vrai que la construction et l’utilisation de nomenclatures socioprofessionnelles soulève moins de passions politiques que la catégorisation ethnique. Ce qui est du moins en partie lié, d’une part, au fait que l’histoire des discriminations sur une base raciale et ethnique a marqué durablement la mémoire collective de nos sociétés et, d’autre part, au fait que l’occupation est un trait, du moins en partie, acquis. L’histoire de la construction des Catégories Socio Professionnelles (CSP) en France ainsi que plus récemment leur refonte démontre cependant que le classement des individus en fonction de leur métier peut déclencher des passions et des conflits sociaux tout aussi violents [6]. Dans le milieu académique, les débats sont par ailleurs persistants [7].

Se référer aux nomenclatures socioprofessionnelles dans un dossier sur les statistiques ethniques est alors instructif car l’histoire des premières montre qu’il est possible et souhaitable de faire tous les efforts pour résister aux passions politiques privilégiant en revanche la réflexion méthodologique. Bien qu’elles soient loin d’être parfaites, les nomenclatures socioprofessionnelles permettent aujourd’hui de bien dessiner certains traits de fond de la structure des inégalités sociales de nos pays.

De ce point de vue méthodologique, les contributions contenues dans le dossier de la Revue Tocqueville montrent alors que la question essentielle est la suivante : des mesures subjectives qui visent l’opérationnalisation du concept complexe d’ethnicité permettent-elles de mieux cerner les inégalités ethniques qu’un faisceau d’indicateurs liés à la nationalité des enquêtés et de leurs parents ?

La première classe de mesure semble poser encore des problèmes méthodologiques considérables ; en France, peut-être plus qu’ailleurs, elle soulève aussi davantage d’interrogations extrascientifiques que la seconde classe d’indicateurs. Dès lors, on pourrait peut-être s’en tenir pour l’instant du moins lorsque la recherche s’approche de l’arène politique [8].

Faut-il pour autant abandonner les tentatives d’opérationnalisation du concept d’ethnicité ? Je ne le crois pas. Je pense plutôt qu’il faut laisser du temps aux chercheurs pour qu’ils puissent affiner ces mesures et établir leurs avantages comparatifs. À mesure que la recherche progresse sur ce point, l’on pourra ensuite revenir dans l’arène politique pour mieux informer et, éventuellement, rassurer. Ce retrait (temporaire) de la sphère politique motivé par des considérations méthodologiques est probablement inacceptable, voire insupportable, pour ceux qui croient que la sociologie ne peut, et ne doit, qu’être « publique » [9]. Je répondrais volontiers à cette objection avec R. K. Merton :

« Because war and exploitation and poverty and racial discrimination and psychological insecurity plague modern societies, social sciences must justify itself by providing solutions for all of these problems. Yet social scientists may be no better equipped to solve urgent problems today than were physicians, such Harvey or Sydenham, to identify, study, and cure coronary thrombosis in 1655. Yet, as history testifies, the inadequacy of medicine to cope with this particular problem scarcely meant that it lacked powers of development. […] It must be remembered that necessity is only the mother of inventions ; socially accumulated knowledge is its father ». [10]

par Gianluca Manzo [03-02-2009]

Aller plus loin

Sur La Vie des Idées :

Notes

[1] Weber M., 1995 [1922], Économie et Société (t. 2), traduction française sous la direction de Jacques Chavy, Éric de Dampierre, Paris, Plon. Sur l’apport de Max Weber à la naissance de la sociologie des relations ethniques, le lecteur peut utilement se reporter à Elke Winter, 2005, Max Weber et les relations ethniques. Du refus du biologisme racial à l’État multinational, Saint-Nicolas, Les Presses de l’Université de Laval.

[2] Voir Heath A., Cheung S. Y., 2007, Unequal chances : ethnic minorities in western labour markets, Oxford, OUP.

[3] Voir le compte rendu « L’usage des catégories ethniques en débat » de M. Safi sur La vie des idées.

[4] Voir, respectivement, le compte rendu « Avons-nous besoin de statistiques ethniques ? » de M. Vaillant (Esprit, 2006), et M. Wieviorka, 2008, Rapport à la Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche sur la diversité, Paris, Robert Laffont.

[5] Le lecteur averti comprend vite que l’auteur continue ici une polémique aux origines anciennes : voir, par exemple, le texte de J. Goldthorpe publié dans la Lettre du Lasmas, 2001, n° 20.

[6] Voir Desrosières A., Thévenot L., 2002, Les catégories socioprofessionnelles, Paris, La Découverte.

[7] Voir, par exemple, le dossier de Sociétés Contemporaines, 2002, 45-46.

[8] Jean-Luc Richard semble défendre cette thèse dans « Statistiques ethniques et citoyenneté » (La vie des idées, 19-11-2008).

[9] Voir Burawoy M., 2005, “For Public Sociology”, American Sociological Review, 70.

[10] « Puisque la guerre, l’exploitation, la pauvreté, la discrimination raciale et l’insécurité psychologique chagrinent les sociétés modernes, les sciences sociales doivent prouver leur légitimité proposant des solutions à tous ces problèmes. Les chercheurs en sciences sociales pourraient toutefois ne pas être mieux armés aujourd’hui pour les résoudre que ne l’étaient en 1655 les médecins, tels que Harvey or Sydenham, pour identifier, étudier et soigner la thrombose coronarienne. Comme l’histoire en témoigne, le fait que la médicine n’était pas en mesure d’affronter ce problème n’a cependant pas signifié qu’elle ait été incapable de progresser. […] Il ne faut pas oublier que la nécessité n’est que la mère de l’inventivité : le cumul des connaissances en est le père ». Merton R. K., 1967, « On the sociological theories of the middle range », in On theoretical sociology. Five essays, old and new, London, The free press, p. 49-50.

 

 

 

Peut-on se fier à la « société de défiance » ?

par Éloi Laurent [13-01-2009]

La confiance s’est envolée : tel semble être le constat qui s’impose en ces temps de marasme économique et d’effondrement du système bancaire. Il est donc urgent de mieux définir les contours de cette notion floue et insaisissable, ce qu’Éloi Laurent propose à travers une critique serrée de La Société de défiance de Yann Algan et Pierre Cahuc.

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Recensé : Yann Algan, Pierre Cahuc, La Société de défiance : comment le modèle social s’autodétruit, Éditions de la Rue d’Ulm, coll. CEPREMAP, 2007.

La crise globale, financière et économique, déclenchée au printemps 2007 a placé au centre du débat public mondial le thème de la confiance : confiance dans les relations interbancaires, confiance des ménages et des entreprises dans l’avenir, confiance des marchés dans la signature de la puissance publique [1]. De cette profusion verbale émergent deux problématiques générales : l’importance, qui paraît considérable, de la confiance dans les « démocraties de marché » [2] se manifeste par la disparition de celle-ci ; il semble en outre assez difficile de savoir ce que recouvre exactement cette notion, dont l’usage plastique paraît masquer une grande confusion. La confiance se signale par son absence et demeurerait insaisissable quand elle existe. L’importance accordée par une recherche de plus en plus volumineuse à la notion de confiance est d’ailleurs inversement proportionnelle à la précision, en moyenne, des conceptions théoriques et des instruments empiriques mobilisés.

La recherche contemporaine sur la confiance en Europe s’est surtout, pour diverses raisons dont la plus importante est sans doute la force des contrastes régionaux, concentrée sur le cas italien. La question de l’état de la confiance dans la société française, même si elle est très brièvement évoquée par Putnam (1993) [3], n’avait pas, jusqu’à l’ouvrage d’Algan et Cahuc, La Société de défiance : comment le modèle social s’autodétruit, fait l’objet d’un véritable traitement. Cet ouvrage est donc une première tentative pour éclairer cette question et, à ce titre, son ambition mérite d’être saluée, car le sujet est d’importance. Mais l’étude d’Algan et Cahuc souffre d’importants défauts théoriques et empiriques qui rendent sa portée scientifique incertaine. On rappellera rapidement pour commencer l’argument de ce texte concis (et gratuit dans sa version électronique [4]) avant d’examiner son cadre d’analyse et la méthodologie utilisée par les auteurs.

Les trois étapes de la démonstration d’Algan et Cahuc

1. La France se distinguerait des autres pays développés par un niveau élevé de « défiance mutuelle » et « d’incivisme » qui « persistent depuis plusieurs décennies » ; cependant ces deux caractéristiques sociales « ne constituent pas un trait culturel immuable », mais seraient historiquement datées, la situation s’étant dégradée « après la Seconde Guerre mondiale ».

2. La cause de ces deux maux serait institutionnelle : il faudrait la rechercher dans « le mélange de corporatisme et d’étatisme du modèle social français » institué dans l’après-guerre, qui, du fait de sa nature hybride, donnerait lieu à un fort sentiment d’injustice, à un « dialogue social » réduit à la portion congrue et à une intervention constante de l’État. Celle-ci, loin d’apaiser la méfiance des Français les uns envers les autres et envers leurs institutions, l’aggraverait au contraire.

3. Au total, le modèle social français serait pris dans un cercle vicieux et menacé d’autodestruction, la défiance induisant une peur de la concurrence, favorisant la corruption et entretenant des rentes qui empêcheraient les réformes sociales utiles à la population de voir le jour. Le coût économique et social de cette « défiance mutuelle » s’avèrerait considérable, « le déficit de confiance et de sens civique » réduisant « significativement et durablement l’emploi et le revenu par habitant » ; le modèle social français risquerait à terme « d’éroder inexorablement la capacité des Français à vivre heureux ensemble ».

Le sens des mots : l’absence de confiance n’est pas la défiance

Partons du premier constat posé par les auteurs. La société française se caractériserait par un niveau de « confiance mutuelle » et « d’incivisme » exceptionnellement faible, la confiance étant mesurée principalement par les taux de réponses positives [5] à la question de confiance généralisée dans la World Values Survey (WVS). « La France […] se classe au 58e rang sur 82 pays, dépassée uniquement par des pays beaucoup plus pauvres ou ayant connu des conflits armés », écrivent les auteurs. Cette réalité indéniable est cependant décrite de manière incomplète : certes, la France se situe à un niveau moyen faible de confiance généralisée, mais elle se trouve en réalité proche, en 2000, année retenue par les auteurs, de la moyenne mondiale, dont elle n’est séparée que par un écart de 25 % (28,4 % en moyenne pour les soixante-dix pays de la quatrième vague de la WVS, contre 21,4 % pour la France).

Mais le problème central de l’étude, qui apparaît dès ses premières pages, n’est pas là. Parce que leurs analyses, hypothèses et recommandations en dépendent de manière critique, on aurait souhaité que les auteurs procèdent, en ouverture de leur démonstration, à deux démarches préliminaires : la première visant à prévenir le lecteur de la fragilité théorique du concept de confiance généralisée ; la seconde, le mettant en garde quant à des interprétations trop généreuses de résultats lourdement dépendants de la subjectivité, variable dans l’espace et le temps, d’individus dont on ne recueille que l’opinion au sujet d’une question dont la précision et la signification mêmes sont contestables et contestées.

Or le traitement que font les auteurs de la question de confiance généralisée est bien plus problématique qu’une absence de mise en garde. Tout au long de l’étude est en effet reproduite une traduction erronée de la question de la WVS : « En règle générale, pensez-vous qu’il est possible de faire confiance aux autres ou que l’on est jamais assez méfiant ? » La question posée par la WVS [6] est en anglais la suivante : « Generally speaking, would you say that most people can be trusted, or that you can’t be too careful dealing with people ? » Une traduction possible est la suivante : « D’une manière générale, diriez-vous que l’on peut faire confiance à la plupart des gens ou que l’on n’est jamais trop prudent dans ses rapports avec autrui ? » La traduction des auteurs est donc tronquée. Mais elle est de plus fautive.

La clé de l’erreur est la traduction en français du terme « careful », qui ne peut raisonnablement pas être traduit par « méfiant ». « Prudent », « avisé », « réfléchi », voire « réservé » sont des possibilités acceptables. Mais « méfiant » est à l’évidence une erreur de traduction [7]. La traduction française officielle que propose le questionnaire de la WVS, c’est-à-dire dans les faits la question à laquelle ont répondu les Français interrogés, est donc logiquement la suivante : « D’une manière générale, diriez-vous qu’on peut faire confiance à la plupart des gens ou qu’on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres ? » Or cette méprise, entre « prudent » et « méfiant », imprègne toute l’étude. On la retrouve ainsi sous la forme du constat selon lequel « les Français sont plus méfiants, en moyenne, que la plupart des habitants des autres pays développés ». Parce que cette affirmation s’appuie sur une erreur de traduction, elle est elle-même entachée d’erreur, comme l’est chaque usage que les auteurs croient pouvoir faire des mots « méfiant », « défiant », « méfiance » ou « défiance », à commencer par le titre de leur ouvrage. Sauf à interpréter les opinions exprimées au-delà du sens des mots utilisés par les répondants.

Mais il semble qu’il est question là de plus que d’une simple erreur de traduction : il s’agit d’une erreur conceptuelle. Comme le soulignent de nombreux auteurs, et notamment ceux qui ont été engagés dans le projet de la Russell Sage Foundation sur le sujet, le contraire de la confiance n’est pas la défiance ou la méfiance : c’est l’absence de confiance. Et à supposer que la confiance généralisée soit un concept robuste et que la WVS puisse vraiment la mesurer (deux conditions discutables), l’interprétation correspondant à l’observation d’un faible taux de réponse positive à la question de confiance généralisée de la WVS est que la société étudiée se caractérise par une absence de confiance déclarée, ou une plus grande prudence. La France serait ainsi, éventuellement, à la lumière des réponses des Français, une « société de prudence », mais pas une « société de défiance », ce qui est sensiblement différent. Rien en tout cas dans les données portant sur la confiance des Français présentées par les auteurs ne soutient le constat de la « défiance ».

En outre, et toujours sur le thème du cadre analytique et de la rigueur conceptuelle, la confiance généralisée ne se confond pas avec la confiance dans les institutions. Or les auteurs rapprochent constamment les deux pour former le bloc de la « défiance mutuelle », auquel ils agrègent aussi à la fin de l’étude la défiance envers le marché ou la concurrence. « Il s’agit d’un phénomène global », écrivent-ils, mais ce phénomène de défiance sociale généralisée n’a jamais été repéré dans la littérature jusqu’à présent et il existe justement, en pratique, des nuances qu’il serait intéressant de décrire et d’analyser dans les réponses que font les Français aux questions des enquêtes de valeurs qui mettent en jeu la confiance. De plus, si la confiance dans les institutions, dans le Parlement, dans la justice et les syndicats est bien convoquée en introduction, elle s’efface ensuite au profit de corrélations bi-variées qui ne mobilisent pour la plupart que la confiance généralisée. La confiance généralisée est donc convoquée pour représenter tous les autres types de confiance, et notamment la confiance dans les institutions, alors même qu’elle s’en distingue théoriquement et empiriquement.

Civisme et confiance : distinguer les concepts

Supposons néanmoins, pour bien comprendre les auteurs, que le faible taux de réponse positive à la question de confiance généralisée de la WVS en France, qui est un fait, soit le signe d’une « défiance mutuelle » entre Français, d’où viendrait-elle ? La relation posée entre confiance (généralisée) et civisme paraît claire aux yeux d’Algan et Cahuc : « En toute logique, les informations disponibles indiquent donc que les Français se défient plus les uns des autres parce qu’ils respectent moins les règles de vie en société que les habitants des autres pays riches ». L’explication retenue pour justifier la faiblesse de la confiance généralisée en France est donc ici « l’incivisme » : les Français seraient moins civiques, donc moins confiants, au sens de la confiance généralisée. Cette relation est cependant d’emblée rendue floue par des formulations pour le coup prudentes : « La défiance constatée en France serait bien la contrepartie de comportements réellement moins civiques que dans les autres pays ». « Contrepartie » doit-il être compris au sens de « variable explicative » ?

Admettons cette imprécision pour en venir au fond : le cadre théorique retenu par l’étude. Dans la littérature qui porte sur la confiance généralisée, l’explication civique est la plus ancienne et la plus proche des travaux de Putnam (1993). Mais c’est aussi la moins assurée empiriquement, sans parler des critiques théoriques qui lui sont adressées, et d’abord par les partisans de la théorie de la confiance généralisée. Un examen rapide des corrélations multivariées des réponses faites dans la European Social Survey [8] en matière de confiance généralisée et de civisme indique que le civisme, en tout cas dans l’esprit des répondants, joue un rôle insignifiant par rapport à leur niveau de confiance [9]. Mais surtout, il n’existe pas aujourd’hui d’étude empirique globale, c’est-à-dire testant toutes les hypothèses en présence, de la confiance généralisée qui donne de l’importance ou de la significativité aux variables civiques. Pourtant, les auteurs affirment, à l’aide d’une seule corrélation bi-variée (figure 8) que « les personnes sont d’autant plus méfiantes envers les autres qu’elles vivent dans un pays où leurs concitoyens affichent un moindre sens civique » (on retrouve ici comme ailleurs l’erreur sur le terme careful) et que « la confiance est très fortement corrélée au sens civique ». Ce constat, qui repose sur des données très partielles, ne peut pas être compris comme impliquant que le civisme (ou l’incivisme) joue un rôle significatif dans le niveau de la confiance généralisée, en France ou ailleurs.

Il se peut que les Français soient moins civiques que d’autres, et les auteurs en rapportent des indices anecdotiques, mais, compte tenu des données présentées et en l’état actuel de la littérature, rien ne permet de dire qu’ils seront de ce fait moins confiants. Et pourtant, « défiance » et « incivisme » mêlés se voient rendus responsables de très graves maux : « La défiance et l’incivisme en France ne constituent pas une nouvelle donne. Ils persistent depuis au moins deux décennies. À ce titre, les déficits de confiance et de civisme accompagnent bien les médiocres performances de l’économie française depuis cette période ». Les auteurs laissent ici entendre qu’il y aurait un lien entre les « performances médiocres » de l’économie française et les « déficits de confiance et de civisme » qu’ils croient avoir identifié, mais ils ne proposent aucun dispositif empirique pour tester leur hypothèse et la confronter à des explications alternatives, hypothèse qui demeure du coup au stade de la pure spéculation. Le constat même de « performances médiocres » de l’économie française « depuis deux décennies » ne va pas du tout de soi.

L’histoire des variations de la confiance : l’incertitude de la mesure

Venons-en à présent à ce qui constitue sans doute l’innovation la plus grande de l’étude : l’analyse historique de la confiance française au long du XXe siècle. La thèse des auteurs est présentée sans conditionnel : « La confiance semblait beaucoup plus forte avant la Seconde Guerre mondiale ; elle s’est vraisemblablement dégradée depuis. La défaite française et le schisme de la collaboration ont sans doute favorisé cette évolution. Mais c’est surtout l’instauration d’un modèle social corporatiste et étatiste qui a sapé la confiance : en instaurant des inégalités statutaires, l’État français a œuvré à l’effritement de la solidarité et de la confiance mutuelle ».

Sur le plan historiographique, comme l’a noté Delalande, la thèse d’Algan et Cahuc s’oppose à la mémoire de la Libération comme « moment de reconstruction de la société » en le dépeignant au contraire comme d’un « épisode de destruction des relations sociales supposées “harmonieuses” de l’entre-deux-guerres ». Il est en effet tout à fait étonnant d’être invité à se représenter l’instauration des lois sur la Sécurité sociale, davantage inspirées d’ailleurs, contrairement à ce que soutiennent les auteurs, par le programme du CNR que par le régime de Vichy, comme plus néfastes pour la confiance mutuelle entre Français que, d’un côté, le marasme économique et politique des années 1930, et de l’autre, la défaite militaire et l’occupation allemande, marquée, faut-il le rappeler, par l’exclusion, la persécution et la déportation d’une partie de la population et des divisions civiles violentes et profondes. Et pourtant les auteurs soutiennent que la Libération et l’instauration des lois sur la Sécurité sociale auraient « surtout » sapé la confiance entre Français, là où « la défaite » et « la collaboration » auraient seulement « favorisé cette évolution ». Le retournement historique est sidérant. Ne faut-il pas plutôt abonder dans le sens de Delalande lorsqu’il écrit que « par le caractère consensuel qu’elles ont revêtu, les réformes de la Libération (nationalisations, Sécurité sociale, comités d’entreprises, etc.) ont permis à la France de “refaire société” ? »

Mais admettons encore. Comment les auteurs justifient-ils leur audace historiographique ? Ils utilisent pour ce faire une propriété déjà identifiée par Putnam, et qui paraît assurée à long terme : la relative stabilité des niveaux de confiance dans le temps qui serait due à leurs déterminants culturels et à leurs profondes racines historiques. Sans cette hypothèse, en effet, l’étude des niveaux de confiance généralisée dans le temps s’arrêterait pour la France là où commence la première vague de la WVS, c’est-à-dire au début des années 1980. Mais la General Social Survey (GSS) américaine permet de remonter plus loin, à la fin des années 1950. Ce qui permet aux auteurs d’avancer une interprétation des résultats de cette dernière étude qui les autorise à formuler des conjectures sur le niveau de confiance généralisée des Français depuis les années 1930.

Précisons donc bien d’emblée qu’au-delà des années 1980, on ne dispose d’aucune donnée d’enquête sur la confiance généralisée des Français, pas plus que sur la confiance généralisée des Américains au-delà des années 1950. Précisons également que les auteurs utilisent les données de la GSS sur la seule période 1977-2004. Mais que, selon eux, « il est possible de retracer l’évolution des attitudes sociales en France grâce à celles des descendants d’immigrés aux États-Unis originaires de différents pays ». « Si l’on trouve que les Français descendants d’immigrés arrivés au début du XXe siècle ont un niveau de confiance mutuelle plus élevé que les descendants d’immigrés provenant de pays différents à la même époque » écrivent-ils, « c’est vraisemblablement parce que les Français arrivés au début du XXe siècle étaient plus confiants que ceux d’autres pays ». Le procédé, baptisé « approche épidémiologique » de la confiance généralisée, paraît à première vue très improbable : il consiste à inférer du niveau de confiance généralisée d’Américains de la fin des années 1970 le niveau de confiance généralisée de Français des années 1930 pour en tirer des conclusions historiques sur l’évolution de la confiance en France au cours du XXe siècle. Le double brouillage du temps et de l’espace s’agissant de données aussi incertaines ne semble pas décourager les auteurs, bien au contraire.

Ils précisent d’ailleurs, au sujet de la GSS, que « cette enquête présente l’avantage de poser exactement les mêmes questions sur le civisme et la confiance mutuelle que celles que nous avons utilisées jusqu’à présent » [les données de la WVS]. Or cela n’est pas le cas pour ce qui concerne la confiance généralisée, la question de la GSS étant formulée différemment de la question posée lors de la dernière vague de la WVS [10] (la même approximation est d’ailleurs répétée dans les autres papiers des auteurs développant leur « approche épidémiologique » de la confiance généralisée ou du civisme [11]). La nuance peut paraître mineure voire négligeable, mais, dès lors que les données dont il s’agit ici sont des opinions empreintes de la subjectivité de la personne interrogée, « il faut être très prudent dans ses rapports avec autrui » et « on n’est jamais trop prudent dans ses rapports avec autrui » n’ont objectivement ni le même sens en français, ni en anglais, ni, on peut le supposer, dans les différentes langues [12] des pays où la WVS est conduite [13]. Ce qui veut dire que s’ajoute à tous les bruits déjà identifiés une différence de formulation dans la question posée.

L’analyse de la transmission intergénérationnelle des attitudes sociales par Algan et Cahuc

Au moyen de leur dispositif empirique, les auteurs entreprennent de mesurer « la transmission intergénérationnelle des attitudes sociales » en examinant « l’influence du pays d’origine sur les réponses aux questions : « En règle générale, pensez-vous qu’il est possible de faire confiance aux autres ou que l’on est jamais assez méfiant ? » (on retrouve ici encore le problème de traduction). Ils se focalisent alors sur les « personnes qui sont nées aux États-Unis mais dont les parents ont émigré du pays d’origine » et tiennent compte pour ce faire des « caractéristiques individuelles observables » pour « comparer le rôle du pays d’origine ». « Les attitudes sociales des immigrés » sont alors par eux « comparées avec celles en cours dans les pays d’origine, en exploitant les enquêtes du World Values Survey de 1980 à 2000 » (avec entre autres le problème de comparabilité des questions posées). Les résultats présentés montrent selon les auteurs « que les attitudes des personnes nées aux États-Unis sont influencées par leur pays d’origine » : ils relèvent ainsi une « corrélation systématique entre les attitudes des personnes nées aux États-Unis et celles des personnes vivant dans leur pays d’origine » qui « tend à démontrer qu’il existe bien une transmission intergénérationnelle des attitudes sociales et que les émigrés ont transplanté aux États-Unis une partie des attitudes en cours dans leur pays d’origine ». Ce constat a déjà été établi par d’autres études de manière plus rigoureuse. Mais l’innovation des auteurs n’est pas là.

Algan et Cahuc comparent ensuite les réponses des « Américains de la deuxième et de la quatrième génération » pour éclairer « l’évolution historique de la confiance mutuelle » et montrent que « la confiance héritée a significativement changé entre les vagues d’immigration. ». Les résultats indiqueraient en effet que « les Américains de la quatrième génération d’origine française ou allemande font beaucoup plus confiance à leurs concitoyens que les Américains de la quatrième génération d’origine suédoise ». Et les auteurs de conclure : « De telles évolutions suggèrent que la confiance mutuelle était plus développée en France au début du XXe siècle ». Ces résultats suggèrent peut-être quelque chose comme le disent les auteurs, mais il est très difficile de penser qu’ils démontrent quoi que ce soit : ils reposent sur une comparaison entre des réponses données par des Américains à la fin des années 1970 à une question de confiance généralisée à d’autres réponses données par des Français dans les années 1980 à une question différente de confiance généralisée, le tout étant censé nous renseigner sur le niveau de confiance entre Français dans les années 1930.

Après avoir conclu à l’évolution historique de la confiance mutuelle en France au XXe siècle, les auteurs s’interrogent : « À quand remonte précisément ce renversement des attitudes ? » Or l’affaire se corse un peu plus sur le plan méthodologique, car « l’enquête du General Social Survey n’indique pas l’année d’arrivée des parents des Américains de la deuxième génération ». Qu’à cela ne tienne, « il est possible d’identifier des périodes de rupture dans l’évolution des attitudes sociales en les mettant en relation avec des événements historiques », par exemple la Seconde Guerre mondiale. Mais rien ne précise sur quels travaux historiques s’appuient les choix des auteurs, qui à ce stade sont purement arbitraires. « Pour corroborer cette hypothèse », les auteurs comparent « les attitudes sociales des Américains de la deuxième génération nés avant la Seconde Guerre mondiale ou nés après la guerre » et affirment être ainsi en mesure de « reconstituer une grande partie de la confiance mutuelle qui prévalait dans le pays d’origine avant et après la guerre, et qui a été transmise par les parents en fonction de leur vague d’immigration ». Le moment charnière dans l’analyse est donc la « Seconde Guerre mondiale », sans autre forme de précision.

Le résultat fondamental des auteurs est alors dévoilé : « Une telle étude comparative fait apparaître une différence saisissante entre les deux vagues d’immigration d’avant et d’après la guerre ». En effet, « toute chose égale par ailleurs, les Américains dont les parents ont émigré avant la guerre ont une probabilité supérieure de 8 % de faire confiance à autrui lorsqu’ils sont originaires de France plutôt que de Suède. L’image s’inverse complètement pour les Américains dont les parents ont émigré après la guerre, le niveau de confiance mutuelle des Américains d’origine française étant de 13 % inférieur à celui des Américains d’origine suédoise ».

Analyse institutionnelle ou culturelle de la confiance ?

« Le manque de confiance et de civisme des Français n’est donc pas immuable », concluent Algan et Cahuc qui entreprennent dans la suite de l’ouvrage d’étayer leur théorie par l’analyse de « certaines caractéristiques des institutions françaises mises en place après la guerre » qui « ont vraisemblablement contribué à l’émergence et à la perpétuation de cet état de fait ». Ici les auteurs ont opté pour une interprétation qui ne doit rien à leur analyse économique ou à leur appareillage statistique, mais tout à leur intuition ou à leurs croyances, aucun des travaux historiques abondants sur la période des années 1930 et de la Seconde Guerre mondiale n’étant mobilisé pour faire de la Libération et des lois sur la Sécurité sociale le moment de la rupture dans la confiance des Français de préférence à un autre.

Le résultat présenté comme celui sur lequel repose tout l’édifice construit par les auteurs dans leur tentative de reconstituer l’évolution historique de la confiance généralisée en France au cours du XXe siècle se formule donc de la manière suivante : un différentiel de 21 % [14] entre deux groupes différents d’Américains de la fin des années 1970, dont les parents sont arrivés respectivement de France et de Suède avant et après-guerre, dans la probabilité de réponse positive à la question : « D’une manière générale, diriez-vous que l’on peut faire confiance à la plupart des gens ou que l’on n’est jamais trop prudent dans ses rapports avec autrui ? » Tout le reste de l’argumentation des auteurs découle de ce résultat, puisque c’est en son nom qu’ils entreprennent dans la suite de l’étude de comprendre la « rupture » de confiance qui date, selon eux, de la Libération (le choix de cette date, qu’ils s’efforcent de justifier a posteriori, étant purement discrétionnaire au moment de l’étude où il est formulé, sauf à inverser l’ordre logique de la démonstration). Dire que la solidité de leur hypothèse n’est guère assurée est en-dessous de la vérité.

Ceci ne signifie pas pour autant que l’idée de transmission intergénérationnelle du capital social, et plus précisément de la confiance, et plus précisément encore de la confiance généralisée, n’ait pas de fondement, pour peu que l’on adhère à l’approche culturelle de la théorie de la confiance généralisée. L’idée centrale de cette approche est que la confiance généralisée est une valeur stable dans le temps, qui varie peu. Uslaner soutient, dans la lignée de Putnam, que lorsque des « immigrants d’un pays où la confiance est forte arrivent dans leur nouveau pays, ils transportent avec eux leurs traditions culturelles et notamment leur rapport à la confiance plutôt que de s’adapter simplement aux nouvelles réalités de l’environnement qu’ils ont choisi » [15]. Mais l’ambition d’Uslaner est beaucoup plus modeste que celle d’Algan et Cahuc, même si, comme eux, il cherche à déterminer « ce qui compte le plus [dans la détermination du niveau de confiance généralisée des individus] : le fait que vos ancêtres venaient d’une société confiante ou le fait que vous viviez parmi des individus confiants ».

Il s’arrête en effet net devant l’obstacle de la disponibilité des données : « Il serait agréable de pouvoir rapprocher les niveaux de confiance dans les pays d’origine lorsque les grands-parents ont immigré aux États-Unis avec les estimations contemporaines de la confiance […] mais nous ne pouvons pas le faire car il n’y a pas d’enquêtes d’opinion dans les années 1890 ou 1920, il n’y a donc pas de moyen d’établir un lien direct entre l’expérience des grands-parents et les croyances de leurs successeurs aux États-Unis ». Et c’est le plus ardent partisan et le meilleur représentant de l’approche culturelle de la confiance généralisée qui s’exprime ainsi. Ce que Uslaner compare, et ce qui paraît en effet à première vue comparable, est l’influence de l’origine ethnique et celle du milieu social dans lequel les immigrants sont plongés à leur arrivée. En aucun cas il ne s’essaye à en inférer des conclusions socio-historiques sur un siècle d’histoire des pays d’origine des nouveaux Américains. Un des résultats d’Uslaner nous intéresse cependant ici : selon lui, l’examen des données de la GSS montre qu’il n’y a, contrairement à d’autres origines ethniques, pas d’effet significatif attaché à l’origine russe, italienne ou française. Autrement dit, selon son examen économétrique, les données de la GSS ne permettent pas de repérer le moindre effet sur le niveau de confiance généralisée de l’origine ethnique pour les Américains d’origine française. Ce qui affaiblirait un peu plus encore la thèse d’Algan et Cahuc.

Outre la grande incertitude qui entoure le dispositif empirique des auteurs pour estimer l’évolution de la confiance généralisée déclarée par les Français au cours du temps, leurs développements recèlent une contradiction interne : pourquoi, si la confiance entre Français est foncièrement stable, aurait-elle brusquement chuté pour ensuite se stabiliser à nouveau pendant cinq décennies à un niveau faible ? Deux approches de la confiance généralisée sont ici mélangées : l’approche culturelle (la transmission de la confiance se fait par la famille et les institutions ne jouent qu’un rôle limité, voire inexistant) et l’approche institutionnelle (la puissance publique au sens large a les moyens de faire varier le niveau de confiance généralisée dans la société, soit en l’augmentant, soit en la diminuant). Ce mélange théorique paraît ad hoc.

Il existe bien un parallèle historique dans la littérature qui a peut-être servi de référence aux auteurs : celui de l’Union soviétique. On ne sait rien du niveau de confiance généralisée antérieur à l’annexion par l’URSS dans certains pays d’Europe centrale et orientale, mais on sait que le niveau de confiance généralisée est particulièrement faible dans ces pays aujourd’hui encore et certains auteurs rapprochent cette situation des effets socialement destructeurs et persistants dans le temps du régime communiste. Mais, justement, ce rapprochement souligne l’invraisemblance de la thèse d’Algan et Cahuc : comment mettre sur un même plan quarante années de totalitarisme et les Trente Glorieuses françaises, période qui devrait être le point haut de la « société de défiance » si l’on suit la thèse des auteurs, le modèle social s’étant hybridé, en intégrant notamment des éléments universalistes ou en tout cas « béveridgiens », dans les années 1980, 1990 et 2000 ? Comment surtout expliquer les performances économiques et sociales de la France par exemple par rapport aux pays du modèle nordique au cours de cette période, alors que le modèle français était alors encore plus corporatiste et étatiste qu’il ne l’est aujourd’hui ? Ici, l’explication donnée par les auteurs s’altère : les Trente Glorieuses auraient « occulté » le coût social et économique de la défiance française, coût qui ne serait apparu qu’à partir du milieu des années 1970. Le recours bien tardif à l’idée convenue de la fin du « modèle fordiste » paraît très peu convaincant et surtout très loin du schéma d’analyse des auteurs.

De même, la description du modèle conservateur-corporatiste comme créateur de segmentations sociales et plus inégalitaire que le modèle universel béveridgien des pays nordiques et celle de l’État-providence français comme produit d’une logique hybride, où l’État et les partenaires sociaux sont dans une relation mal définie et à géométrie variable qui nuit à la qualité du dialogue social, est en conformité avec les travaux existants sur le sujet, mais le rôle joué par la confiance généralisée, à la fois en amont et en aval de ce processus, est tout à fait incertain.

Autrement dit, entre le début et la fin de l’étude, le modèle théorique des auteurs paraît avoir changé : si l’incivisme des Français était rendu responsable de leur défiance au début de l’ouvrage, c’est à son terme le modèle social français mis en place dans l’après-guerre qui explique cette défiance (« ce déficit de confiance est intimement lié au fonctionnement de l’État et du modèle social »). Sauf à considérer que le fonctionnement de l’État et du modèle social engendre l’incivisme des Français (ce que ne permet pas de déterminer les données présentées dans l’étude), il semble qu’il s’agisse d’une nouvelle contradiction interne. D’autant plus que, encore une fois, ces deux explications empruntent à deux modèles qui ne se recoupent pas dans la typologie de la littérature existante sur la confiance généralisée : l’explication par le civisme et l’explication institutionnelle. Si on ajoute le fait que le passage, entre les années 1930 et la Libération, à une « société de défiance » en France semble également mobiliser une explication culturelle, c’est le cadre de l’étude dans son ensemble qui devient douteux.

Les Français et le marché : sophismes et « moralisme économique »

La partie de l’ouvrage qui porte sur la difficulté des relations sociales françaises est sans doute la plus convaincante, mais on est tenté de la relier à des travaux existants, comme ceux de Thomas Philippon. Il s’agit là d’un sujet distinct, théoriquement et empiriquement, de celui de la confiance généralisée dans la société française. Mais un point au moins dans l’argumentation mérite discussion : celui de la nécessaire évolution du modèle social français vers le « modèle nordique », qui ici, comme dans nombre d’études, est affirmée. Indiquons simplement que celle-ci n’a rien d’évident et suppose notamment que soient prises en considération la taille des pays en question et la stratégie de croissance correspondante. En outre, Rothstein montre qu’à l’origine du « mystère » de l’adoption par les sociétés nordiques d’un modèle universel de protection sociale se trouve peut-être un modèle « néo-corporatiste », mélange d’étatisme et de corporatisme, le mélange même rendu responsable par Algan et Cahuc de tous les maux sociaux et économiques français [16].

Le passage consacré à la « peur du marché » et de « la concurrence » tombe dans les travers déjà identifiés d’affirmations fortes étayées par des éléments empiriques faibles et une grande indétermination théorique. Ainsi, l’idée que « l’efficacité du marché repose largement sur la confiance mutuelle » procède de la conception limitée ou particulière de la confiance, mais les auteurs tentent de la soutenir à l’aide de données sur la confiance généralisée. Les raccourcis théoriques des auteurs confinent parfois au sophisme, notamment lorsqu’ils écrivent : « La confiance mutuelle et sa contrepartie, la capacité à respecter ses engagements, semblent jouer un rôle décisif dans l’efficacité du marché. Il est donc logique que la défiance envers le marché soit plus forte dans les pays où la confiance mutuelle est peu développée. De ce point de vue, la défiance des Français envers le marché et la concurrence peut être reliée à la faible confiance des Français envers autrui ». En réalité, la logique du raisonnement est spécieuse et aucun des enchaînements de cette phrase n’est assuré, car confiance limitée et généralisée sont mélangées, et la défiance est interprétée comme le contraire de la confiance. Les auteurs semblent en effet dire que parce que le niveau mesuré de la confiance généralisée est faible en France, la défiance à l’égard du marché y serait forte, ce qui expliquerait que les transactions économiques interpersonnelles, qui justement reposent sur une confiance limitée, soient rendues plus difficiles. L’interprétation des réponses des Français au sujet du caractère bénéfique ou néfaste de la concurrence comme dénotant une « peur du marché » est également contestable.

Compte tenu des réserves exprimées jusqu’ici, les affirmations qui viennent clore l’étude, elles aussi fondées sur « l’approche épidémiologique » de la confiance généralisée à laquelle s’ajoute pour la circonstance l’incertitude d’une approche contrefactuelle du développement économique (de « l’économie-fiction » en quelque sorte) paraissent hyperboliques : « Ainsi, notre déficit de confiance explique 66 % de notre écart de revenu par habitant par rapport à la Suède. Le PIB français se serait accru de 5 % en France, soit une hausse de près de 1 500 euros par personne si les Français avaient la même confiance envers leurs concitoyens que les Suédois ». Il n’existe pas, à la connaissance de l’auteur, une seule étude empirique fondée sur un modèle de croissance attribuant les deux tiers d’un écart de développement à une seule variable identifiée (et non résiduelle), a fortiori pas à un écart du niveau de la confiance généralisée.

Le thème de l’étude d’Algan et Cahuc est sans aucun doute intéressant, mais l’application qu’ils font de méthodes empiriques partielles à des données incertaines dans un cadre théorique indéterminé pour en tirer des conclusions radicales amoindrit considérablement sa portée scientifique. Le sentiment tenace que les auteurs parlent en fait d’autres choses – au demeurant disparates – que de la confiance en France ne quitte pas le lecteur. Quoi qu’il en soit, au terme de cet examen, l’idée d’une société française rongée par la défiance généralisée, de Français méfiants de tout et de tous, ne semble avoir ni de sens théorique précis, ni de fondement empirique solide. Elle recèle en revanche un arrière-plan moralisateur paradoxal : la morale dont il s’agit ici de suivre le commandement a pour ultima ratio l’efficacité économique [17]. Il y a sans doute un mystère de la confiance française [18], mais il demeure largement entier une fois l’ouvrage de Algan et Cahuc refermé.

par Éloi Laurent [13-01-2009]

Aller plus loin

Sur le web :

- la version électronique de La Société de défiance de Yann Algan et Pierre Cahuc

- le programme de recherche de la Russell Sage Foundation sur la confiance

- la version électronique du célèbre article de Diego Gambetta, « Can we trust trust ? » paru en 1988

Sur La Vie des Idées  :

- l’article d’Eloi Laurent sur « Robert Putnam et la nouvelle indifférence américaine »

- l’article de Nicolas Delalande, « Une histoire de la confiance est-elle possible ? »

Notes

[1] Ce texte est un extrait de l’article d’Éloi Laurent, « Peut-on se fier à la confiance ? », Revue de l’OFCE, janvier 2009.

[2] L’expression est de Jean-Paul Fitoussi, La Démocratie et le Marché, Paris, Grasset, 2004.

[3] Robert D. Putnam, Making Democracy Work : Civic Traditions in Modern Italy, Princeton, Princeton University Press, 1993.

[4] Il faut d’ailleurs rendre hommage à la politique éditoriale du CEPREMAP, qui met en ligne sur son site les fichiers des opuscules de sa nouvelle collection dans le but louable de « rendre accessible à tous » les questions de politique économique.

[5] On appellera par commodité dans cet article la « réponse positive » à la question de confiance généralisée ou le « niveau de confiance moyen » le pourcentage de répondants qui déclarent « on peut faire confiance à la plupart des gens » à la question : « D’une manière générale, diriez-vous que l’on peut faire confiance à la plupart des gens ou que l’on n’est jamais trop prudent dans ses rapports avec autrui ? »

[6] Au demeurant seulement avant 2000 (cf. infra, note 13).

[7] Erreur de traduction d’ailleurs reprise de l’étude d’Algan et Cahuc par l’auteur de cet article dans Éloi Laurent, « Robert Putnam et la nouvelle indifférence américaine », La Vie des Idées, 24 octobre 2007.

[8] Dont l’édition 2004 permet de tester des variables civiques proches de celles utilisées par Algan et Cahuc.

[9] Éloi Laurent, Jean-Paul Fitoussi, « Hawk and Handsaws : What Can France Learn form the Nordic Model ? », CES Working Papers, Harvard University, 2008.

[10] La question de confiance généralisée originelle, celle que la GSS du National Opinion Research Center pose aux citoyens américains depuis la fin des années 1950, peut se traduire de la manière suivante : « D’une manière générale, diriez-vous que l’on peut faire confiance à la plupart des gens ou que l’on n’est jamais trop prudent dans ses rapports avec autrui ? » (« Generally speaking, would you say that most people can be trusted, or that you can’t be too careful dealing with people ?  ») ; cette question a été reprise dans la WVS, enquête de valeurs menée dans différents pays du monde depuis les années 1980, sous une forme légèrement différente, en tout cas dans le questionnaire d’enquête de la dernière vague datant de 2000 : « D’une manière générale, diriez-vous que l’on peut faire confiance à la plupart des gens ou qu’il faut être très prudent dans ses rapports avec autrui ? » (« Generally speaking, would you say that most people can be trusted or that you need to be very careful in dealing with people ? »).

[11] Yann Algan, Pierre Cahuc, « Civic Virtue and Labor Market Institutions », American Economic Journal : Microeconomics, à paraître.

[12] On peut ainsi imaginer qu’un répondant pense que l’on doive être « très prudent » sans pour autant aller jusqu’à penser « qu’on est jamais assez prudent » dans ses rapports aux autres.

[13] Il y a là une subtilité supplémentaire, car si la WVS utilise la forme « very careful » dans son questionnaire officiel de 2000, la European Values Study (EVS) utilise elle la forme « can’t be too careful ». La GSS et la WVS reprenaient également cette formulation avant 2000, comme les autres questions de l’enquête européenne. Ceci implique que pour les pays européens de l’étude, en 2000, il pourrait y avoir correspondance entre les deux questions mais pas pour les autres pays (pour être tout à fait exact, l’enquêteur a semble-t-il le droit de traduire « can’t be too careful » en « very careful » pour être sûr d’être bien compris du répondant). À l’inverse, les questionnaires de la première et de la deuxième vague de la WVS utilisent la forme « can’t be too careful ». Autre complexité : les données disponibles en ligne de la dernière vague des deux enquêtes ne semblent pas correspondre parfaitement. Ainsi, la France obtient 21,3 % de réponses positives à la question de confiance généralisée dans l’EVS, mais 22,2 % dans la WVS (il pourrait s’agir d’un problème de pondération). La figure 5 de l’étude d’Algan et Cahuc laisse entendre que les auteurs utilisent en fait les données de l’EVS.

[14] Précisons, à titre d’illustration, que l’écart de réponses positives à la question de confiance généralisée entre Islandais et Suédois, également nordiques, est en 2000 dans la WVS de 39 %.

[15] E. M. Uslaner, « Where You Stand Depends Upon Where Your Grandparents Sat : The Inheritability of Generalized Trust », à paraître dans Public Opinion Quarterly.

[16] Bo Rothstein, « Is the Universal Welfare State a Cause or an Effect of Social Capital ? », QoG Working Paper Series, 16, 2008.

[17] L’économie des attitudes culturelles a d’ailleurs souvent tendance à déboucher sur un curieux « moralisme économique ».

[18] On pense notamment ici aux indicateurs ambigus tels que le pessimisme des Français à l’égard de l’avenir (à nouveau, voir Fitoussi et Laurent, art. cit., 2008).

Publié dans COLONIALISME ET POST-COLONIAL : Questions en débats | Pas de Commentaire »

La traite des Noirs et ses acteurs africains , par Tidiane Diakite

Posté par issopha le 23 février 2009

La traite des Noirs et ses acteurs africains


 

 

La traite des Noirs et ses acteurs africains , par Tidiane Diakite dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire Diakite1 Tidiane Diakité, La traite des Noirs et ses acteurs africains du 15° au 19° siècle , Berg International, nov. 2008, 240 p.

En librairies le : 15 novembre 2008 – Éditeur : Berg International – Reliure : Broché – Description : 240 pages au format 15 x 24 cm- ISBN : 978-2-917191-15-6 Prix : 19 €

A lire sur TERRA : le résumé, le sommaire et un chapitre en texte intégral

A lire ci-dessous, avec l’aimable autorisation de l’éditeur, un chapitre complet : Pour éteindre le feu

Pour acheter ce livre : en ligne

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PRESENTATION

Tidiane Diakité , professeur agrégé, originaire du Mali, fut très tôt sensible au phénomène de la traite atlantique dont il fit le thème de son mémoire de maîtrise universitaire. Il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’Afrique et les questions relatives au développement et d’articles sur l’école, l’immigration, la religion, la société…

Par sa conception, son organisation et ses effets, la traite atlantique, ou traite européenne, fut un phénomène sans précédent dans l’histoire de l’humanité, une « barbarie jusqu’alors inconnue dans l’histoire de la barbarie ».

Mais au « devoir de mémoire » et à la « repentance » qui ne font qu’exacerber ressentiment et culpabilisation, il faut substituer le « droit de savoir ». C’est à ce prix qu’on pourra refermer le livre de l’esclavage pour se tourner résolument vers l’avenir. Il importe avant tout d’essayer de comprendre, non de juger ou de condamner unilatéralement les peuples blancs ou noirs afin d’avoir enfin une approche honnête et dépassionnée de ce sujet.

Si l’histoire de l’esclavage et celle de la traite des Noirs sont généralement assez connues, leurs dimensions spécifiquement africaines n’ont jamais fait l’objet d’une étude autonome alors qu’elles constituent un des aspects essentiels de cette histoire. Certes, tous les peuples d’Afrique ne furent pas acteurs ni tous les rois africains marchands de « bois d’ébène », mais dire la vérité historique c’est rendre hommage aux victimes de cette tragédie multiséculaire.

Ce livre révèle le rôle précis des Africains dans ce commerce d’êtres humains qui saigna leur continent pendant cinq siècles.

Diakite0 dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire

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TABLE DES MATIERES

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INTRODUCTION

CHAPITRE I
LES TEMPS PREMIERS : XVe-XVIe SIÈCLES
LES AFRICAINS COMPLICES OU VICTIMES ?

Derrière les épices et la croix, les esclaves
La primauté portugaise. Pour le salut des « âmes noires »

CHAPITRE II
LE TOURNANT DU XVIIe SIÈCLE :
LES ROIS VENDENT LEUR « BOIS D’ÉBÈNE »

Le Portugal au ban des nations
Le retournement des consciences
La mêlée européenne en Afrique
Les objets de traite : esclaves et marchandises

CHAPITRE III
EUROPÉENS ET AFRICAINS EN ACTION
Qui sont ces acteurs africains moteurs de la traite ?
Comment se procure-t-on des esclaves ?
Le XVIIIe siècle ou le siècle d’or des acteurs africains

CHAPITRE IV
L’ENGRENAGE OU L’ANARCHIE TRIOMPHANTE
La surenchère
Qui vend qui ?
Qui n’a pas vendu qui ?

CHAPITRE V
POUR ÉTEINDRE LE FEU

La voix des victimes. L’ Angleterre, figure de proue
À contre-courant : les résistances ailleurs et en Afrique
Les cendres encore fumantes
Les fruits de la traite

CONCLUSION

ANNEXES
Projet d’élimination du roi Congo
Projet de destitution du roi Damel
Description de la réception de l’ambassadeur du roi d’Ardres en France
La répression de la traite des Noirs
La traite en Afrique orientale selon le Capitaine Burton
Le Gouverneur du Sénégal, Faidherbe, au Commandant de Gorée

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE

POUR ÉTEINDRE LE FEU

© 2008 Éditions Berg International Editeurs – Paris

HAUT DE PAGE

La voix des victimes. L’Angleterre, figure de proue

L’incendie allumé sur la côte africaine depuis le milieu du XVe siècle continuait encore à la fin du XVIIIe siècle de consumer chaque jour et chaque mois ses contingents d’esclaves noirs. Les voix qui se sont élevées à l’intérieur du continent, dont l’émouvante supplique du roi Alfonso Ier du Congo au roi du Portugal Joao III, en 1521, au nom de l’humanité et du christianisme, les révoltes de populations généralement converties à l’islam, des Peuls, comme en Sénégambie au cours du XVIIIe siècle, de même que la résistance de groupes de populations ainsi que de souverains africains étaient faibles, trop faibles. Trop faibles également les objections répétées du courant antiesclavagiste en Europe depuis le XVIe siècle, pour venir à bout des éléments déchaînés qui attisaient ce brasier ardent et dévorant qu’était devenu le commerce des esclaves en Afrique. Les voix de l’extérieur devaient peser d’un poids plus conséquent. Parmi elles, d’abord celles des victimes déportées.

Le marronnage fut l’une des premières expressions de résistance à l’esclavage, et par extension à la traite, parce que tous les esclaves « marrons » des Antilles et d’Amérique étaient fils de la traite. Ce terme « marron » désignait à l’origine les esclaves noirs qui refusaient les rigueurs de la servitude et qui, pour y échapper, s’enfuyaient loin du domaine de leur maître pour se réfugier dans les montagnes ou la forêt. Si le marronage fut « la plaie continuelle des Antilles » depuis qu’on y introduisit les premiers esclaves noirs, il fut sans doute aussi la première fissure visible dans le système de l’esclavage en général.

Les esclaves qui osaient choisir la voie du marronnage savaient à quoi ils s’exposaient car, dès le début de la colonisation aux Antilles, « les mesures les plus rigoureuses furent prises contre les marrons. » [1] Plusieurs de ces mesures, décidées depuis la métropole et mises en application sur le terrain par l’administration des colonies, allaient toutes dans le sens de l’exigence d’une discipline stricte et sans faiblesse imposée aux esclaves. Elles furent sans cesse rappelées avec insistance et sans cesse appliquées avec rigueur, mais les fuites répétées d’esclaves et la violence des révoltes constituaient la meilleure réponse aux esclavagistes prétendant que la condition des esclaves était meilleure en Amérique, chez leurs maîtres blancs, que chez eux sur leur terre natale. Le marronnage et les terribles représailles qui en découlaient sont constitutifs de l’histoire de l’esclavage aux Antilles. « Toutes les îles à esclaves, à quelque nation qu’elles appartiennent, ont leurs marrons », affirmait Victor Schoelcher.

Les violences des révoltes d’esclaves furent telles au Surinam et à la Jamaïque que la Hollande et l’Angleterre, incapables de les réduire après des années de représailles féroces et de guerres sanglantes, finirent par reconnaître la liberté totale des esclaves sur une portion de chacune de ces îles [2].

Quant aux colonies françaises, les mêmes chasses et les mêmes guerres incessantes y furent menées contre les esclaves fugitifs ou révoltés. Voici quelques exemples de ces représailles :

  • « Par arrêt du Conseil de la Martinique du 5 juillet 1677, le nègre Petit Jean est condamné à avoir la jambe gauche coupée en présence de tous les autres nègres des habitations voisines ; le nègre Jacques à avoir le jarret coupé au dessous du genou et à être marqué sur le front de la fleur de lys. » [3]

Le 17 juillet 1679, le Conseil de la Martinique condamne quelques Nègres accusés d’avoir voulu s’évader de l’île, les hommes à avoir la jambe gauche coupée, les femmes le nez, les uns et les autres à être marqués de la fleur de lys sur le front. Le 3 septembre 1681, le même Conseil prend un arrêt général contre les marrons car, « si ces désordres continuaient, on serait exposé aux révoltes, dont les exemples encore récents donnent sujet d’en craindre de nouvelles. » [4]

En effet, ces révoltes se produisirent, de plus en plus nombreuses et de plus en plus violentes, ôtant au colon sécurité et tranquillité sur les terres qu’il considérait comme siennes. Les esclaves faisaient ainsi payer aux maîtres, chaque jour plus cher, le prix pour la production de ces denrées de luxe : sucre, café, tabac, ainsi que leur sécurité et celle de leurs proches.

Le Code Noir promulgué par Louis XIV en 1685 devait réglementer et « humaniser » les rapports maîtres-esclaves. Son article 38 précise :

  • « L’esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois à compter du jour que son maître l’aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lys sur une épaule ; s’il récidive un autre mois à compter pareillement du jour de la dénonciation, il aura le jarret coupé, et la troisième fois, il sera puni de mort ».

Ainsi, comme l’écrit Lucien Peytraud citant des documents d’archives coloniales, à la suite d’une lettre des administrateurs de la Martinique, le roi promulgua, le 1er février 1743, une ordonnance portant que :

  • « Les esclaves surpris en marronage avec armes blanches ou à feu, seraient condamnés à mort ; avec couteaux autres que ceux appelés jambettes [couteaux pliants, sans ressort ni virole], punis de peine afflictive et même à mort, au besoin […] ceux qui chercheraient à s’enfuir de la colonie auraient le jarret coupé […] ». [5]

Puis, une « Déclaration royale du 1er mars 1768, d’après laquelle les esclaves ayant mérité les galères seront marqués de la fleur de lys, auront une oreille coupée et seront attachés à la chaîne à perpétuité ; à la première évasion, ils auront la seconde oreille coupée, puis ils seront pendus ; ceux qui auront mérité la mort pour marronage seront marqués de la fleur de lys, auront les deux oreilles coupées et seront condamnés à la chaîne à perpétuité ; ils seront pendus à la première évasion. » [6]

Il y eut des esclaves marqués de la fleur de lys, des oreilles coupées, des condamnés à la chaîne à perpétuité. Et pourtant, malgré toutes ces mesures draconiennes le XVIIIe siècle fut celui qui enregistra le plus de révoltes et le plus grand nombre de marrons aux Antilles car, « il faut avouer que, de toutes les guerres, celle de Spartacus est la plus juste, et peut-être la seule juste ». [7] Si les colons des Antilles subissaient directement les conséquences des révoltes de leurs esclaves, celles-ci étaient aussi quelquefois ressenties dans les métropoles. La longue et sanglante révolte de Saint-Domingue à partir de 1791, priva un temps l’Europe de sa denrée de luxe du siècle, le sucre, et fit prendre conscience de la condition des esclaves aux Antilles. Cette révolte, devenue révolution, n’accoucha-t-elle pas d’une république de Haïti « fondée sur le massacre des colons français » ? Dès lors, on s’interrogea sur le sort du système esclavagiste, sur celui des plantations d’outre-mer et donc de la traite atlantique.

Des révoltes d’une violence extrême éclatèrent en bien d’autres lieux, au Brésil ou ailleurs en Amérique. Et comme l’affirme H. Thomas :

  • « Les révoltes d’esclaves obsédaient tous les colons. Plus d’une douzaine de rébellions majeures eurent lieu au XVIIIe siècle à la Jamaïque, lorsque des esclaves marrons, retranchés dans les forêts des montagnes, poursuivirent la guérilla contre plusieurs colonies. Long Island avait connu une révolte servile en 1708 et la ville de New York en 1712 et 1733 ; en 1739, un groupe d’esclaves en Caroline du sud s’empara d’armes et se mit en route vers le Sud et la Floride, c’est-à-dire croyaient-ils, vers la liberté. » [8]

La peur se propagea des colonies aux métropoles et l’on vit désormais dans les colonies des « barils de poudre » enfouis sous des milliers de mines menaçant d’exploser à tout moment et d’engloutir colons et plantations.

Néanmoins, au XVIIe siècle, des esclaves noirs amenés en France avaient été libérés par décision royale car « selon le droit de nature, chacun doit naître franc ». Une lettre ministérielle datée du 4 octobre 1691 nous apprend que :

  • « Le roi ayant été informé qu’il est passé sur le vaisseau L’Oiseau, deux nègres de la Martinique, Sa Majesté, pour punir le Chevalier de Hère qui le commande, de n’avoir pas eu à cet égard toute l’attention qu’il fallait pour les empêcher de s’embarquer […]. Elle n’a pas jugé à propos de les renvoyer aux îles, la liberté était acquise par les lois du royaume aux esclaves, aussitôt qu’ils en touchent la terre. » [9]

Dès lors, des esclaves tenteront par tous les moyens de se rendre en France, seuls ou en compagnie de leur maître pour enfin goûter à la liberté.

Après les nombreuses révoltes de captifs à bord des navires négriers, la première expression d’opposition à la traite atlantique fut le cri poussé sous les coups de fouet dans les plantations de café du Brésil ou de la Jamaïque, dans les plantations de canne à sucre aux Antilles ou de champs de coton en Alabama.

Ce cri des esclaves devint chant, le chant devint musique, la musique devint littérature, arme défensive et offensive, moyen de résistance censé rendre à l’esclave sa fierté et sa dignité. Le chant sera aussi art pour protester contre la servitude, pour résister.

La musique en général mais surtout le jazz, le negro-spiritual, le blues, seront à la foi cri de révolte et cri d’espérance. Les paroles de ces chants et cette musique seront autant de symboles de la résistance intérieure et, selon Lawrence Levine :

  • « Les chansons des Noirs ont exprimé le feu et la lutte de leurs vies depuis qu’ils ont ouvert la bouche pour la première fois dans cette région du monde [les États-Unis]. Ils ont toujours désiré un jour meilleur. Le blues permettait aux Noirs de s’exprimer collectivement et individuellement, d’en tirer de grands plaisirs, de perpétuer des traditions, de préserver des valeurs. » [10]

Valeurs et traditions qui les rattachaient à l’Afrique vers laquelle ils tendaient la main par delà l’océan en vue d’éteindre le feu qui la consumait, étaient célébrées par les chanteurs de jazz, de blues et de negro-spirituals américains auxquels les Noirs haïtiens descendants d’esclaves répondaient par la voix et la plume de leurs poètes :

  • « Afrique
    Tes enfants perdus t’envoient le salut.
    Maternelle Afrique.
    Des Antilles aux Bermudes et des Bermudes aux États-Unis,
    Ils soupirent après toi… » [
    11]

D’anciens esclaves libérés prendront le flambeau de la résistance et seront les militants de la liberté pour tous les esclaves, en Amérique comme en Afrique. C’est aux États-Unis en effet, pendant la période esclavagiste « […] dans la Nouvelle Angleterre et dans les villes de l’Est où le Noir est libre depuis le début du XIXe siècle que naît une littérature afro-américaine, imitant l’européenne certes, et souvent coupée de la tradition orale, mais qui va donner la preuve de l’ascension raciale et venir au secours de l’abolitionnisme » [12].

À cet égard comme le précise si bien E. M’Bokolo, les États-Unis constituent un parfait symbole, car ce pays était au centre de la traite atlantique à la fois comme fournisseur de navires spécialisés à l’Espagne et au Portugal mais aussi comme marchand d’esclaves et comme vivant de l’esclavage à travers ses plantations de coton et de tabac.

Cependant, c’est surtout l’Europe qui servit de caisse de résonance et d’amplificateur à la voix des esclaves ou d’anciens esclaves noirs d’Amérique. L’affaire James Somerset fut en ce sens riche de symbole. Esclave noir emmené par son maître de Virginie à Londres en 1769 « rattrapé par celui-ci après une tentative de fuite et revendu à un planteur en partance pour la Jamaïque », il recouvra sa liberté en 1772 à la suite d’un procès qu’il gagna contre son maître, la justice se référant « au droit naturel et au constat qu’aucune loi ni coutume n’autorisait l’esclavage en Angleterre. » [13] Ce procès eut un retentissement spectaculaire dans le monde entier et servit de déclencheur. Ce fut la brèche par laquelle allaient s’engouffrer tous les abolitionnistes britanniques et européens. Le mouvement était désormais en marche vers l’abolition de l’esclavage et par voie de conséquence, de la traite. Le témoignage et le combat de l’ancien esclave Ottobah Cuguano (originaire du Nigeria) s’inscrivirent dans le sillage du procès de James Somerset. Ardent militant de l’abolition de la traite atlantique, il publia en 1789 son célèbre livre autobiographique La Véridique histoire d’Olandah Equiano, Africain esclave aux Caraïbes, homme libre par lui-même. Cet ouvrage connut un succès phénoménal. Plusieurs fois réédité, il fut un excellent amplificateur de la voix et du combat de son auteur qui donna de nombreuses conférences à travers toute la Grande-Bretagne, jusqu’à sa mort en 1797. L’argumentation développée par Cuguano ne pouvait laisser indifférent ; en témoigne cet extrait du vibrant plaidoyer en faveur de l’abolition de la traite :

  • « La population, les entrailles et le sol de l’Afrique regorgent de ressources précieuses et utiles ; les trésors dissimulés pendant des siècles seront exhumés et mis en circulation. Les industries, les entreprises, les mines prendront leur véritable développement en fonction de la marche de la civilisation. En un mot, un champ infini s’ouvre au commerce du fabricant et du négociant britanniques qui oseront. L’intérêt des fabriques et l’intérêt général sont synonymes. L’abolition de l’esclavage sera véritablement un bienfait universel. [...]
  • J’avance cette théorie en m’appuyant sur des faits, c’est pourquoi elle est infaillible. Si l’on permettait aux Noirs de rester dans leur propre pays, leur nombre doublerait tous les quinze ans. C’est en proportion de cet accroissement que se feraient les demandes en objets manufacturés. Le coton et l’indigo poussent à l’état spontané presque partout en Afrique ; considération qui n’est pas sans avoir de grandes conséquences pour les villes industrielles de Grande-Bretagne.
  • Ceci ouvre des perspectives infinies, à la fois glorieuses et heureuses, – pour l’habillement, etc., à un continent de dix mille miles de circonférence dont les productions de toutes sortes, d’une richesse considérable, peuvent s’échanger contre des objets manufacturés. » [14]

Il conforta ainsi la lutte engagée par les abolitionnistes britanniques qui prit son plein essor à la fin du XVIIIe siècle. En effet, à ces voix de victimes répondirent l’action et la persévérance des abolitionnistes européens qui, sous la bannière de la Grande-Bretagne, entreprirent une véritable croisade en Afrique contre les trafiquants d’esclaves. Avant la croisade anglaise, il y eut de nombreux signes précurseurs et de légers frémissements ici ou là allant tous dans le sens d’une réflexion sur l’esclavage, voire d’une remise en cause du système de la traite. Sans remonter aux siècles antérieurs le XVIe siècle offre quelques références irréfutables. Ainsi, en 1560, l’archevêque de Mexico, un dominicain, s’adressait-il par écrit au roi Philippe II d’Espagne :

  • « Nous n’avons aucune raison valable qui justifie l’asservissement des Nègres plutôt que celui des Indiens, car on nous dit qu’ils reçoivent l’Évangile de bon gré sans faire la guerre aux chrétiens. » [15]

Quelques années plus tard, Tomas de Mercado, un autre dominicain, était encore plus direct en condamnant implicitement la traite dans un ouvrage publié en 1569, même si lui aussi considérait « que la situation des esclaves était souvent meilleure en Amérique qu’en Afrique ». Il mettait surtout l’accent « sur le caractère inhumain des traitements subis par les esclaves noirs, la manière dont tant d’êtres humains étaient capturés par le rapt ou la tricherie, même si voleurs et tricheurs étaient africains ». Il reconnaissait que :

  • Les fortes sommes proposées pour les esclaves par les Européens encourageaient aussi les rois africains à envahir les territoires les uns des autres, persuadaient les pères de vendre leurs enfants, parfois par malveillance […]. L’indulgence vis-à-vis de la traite vers l’Amérique obligeait automatiquement les responsables à vivre en état de péché mortel. » [16]

Il y eut d’autres réflexions de religieux. Ainsi, Joao Alvaras, un jésuite du début du XVIIe siècle, déclarait-il : « J’estime personnellement que les malheurs qui accablent le Portugal viennent des esclaves que nous obtenons injustement dans nos conquêtes et les pays où nous traitons. » [17] Enfin, l’historien Juan Suarez de Peralta (1580) se demandait pourquoi les Noirs sont traités différemment que les Indiens puisque, disait-il « […] la seule différence entre eux est une différence de couleur. » [18]

Si ces voix isolées, lointaines, frêles et timides, furent vite étouffées, enfouies sous le poids des siècles triomphants de la traite atlantique, elles n’en constituèrent pas moins un long et discret cheminement, une remontée du plus profond vers la surface des consciences.

Toujours au XVIIe siècle, des quakers nord-américains passaient progressivement du doute moral timidement exprimé à la véhémente condamnation. Ainsi, en 1688, des quakers allemands de Germantowm (Philadelphie) signèrent-ils un manifeste dénonçant la traite des Noirs. Ce mouvement parti des quakers, sous l’impulsion du professeur Benezet notamment, ira s’amplifiant jusqu’au XVIIIe siècle, unissant dans la même réprobation et la même condamnation de la traite, les quakers d’Amérique et ceux de Grande-Bretagne. C’est précisément dans ce pays que fut brandi officiellement et pour la première fois l’étendard de la lutte contre la traite des Noirs.

Comment expliquer une telle initiative au moment précisément où la Grande-Bretagne dominait de loin, et ce depuis le XVIIIe siècle, la traite par le nombre de ses navires négriers, par le nombre d’esclaves transportés ainsi que par les activités et le dynamisme sans précédent de ses ports de traite, tout particulièrement Londres, Liverpool et Bristol, ce dernier opérant alors une véritable métamorphose : hier simple hameau de pêcheur « devenu le deuxième en richesse et en population dans l’Empire britannique » [19] grâce à la traite ?

Pourquoi cette nation, dont les marchands négriers venaient d’obtenir après des siècles de revendication la libéralisation totale du trafic d’esclaves africains, avec la perspective et les moyens d’accroître encore plus les capacités de ses navires, le nombre de ses trafiquants et celui d’esclaves déportés, renonçait-elle à autant de prérogatives ?

Comment justifier l’abandon de tant de profits au moment même où l’Angleterre occupait le premier rang devant les grandes nations de traite qu’étaient le Portugal, la France, les Pays-Bas pour la déportation d’esclaves noirs, et alors que les négriers de Liverpool en étaient arrivés à vendre plus de la moitié des hommes arrachés à l’Afrique par les Européens ?

Le XVIIIe siècle s’ouvrait sur les meilleurs auspices pour la Grande-Bretagne qui venait, par les traités d’Utrecht en 1713, de se voir octroyer non seulement de nouvelles possessions en Amérique dont l’île de Saint-Christophe aux Antilles, mais surtout le contrat de l’asiento, ravi à la France et qui lui conférait le monopole de la traite. Ces traités lui assuraient une hégémonie politique, maritime et commerciale dans le monde et la domination sans partage du commerce des esclaves sur les côtes africaines.

Comment expliquer, enfin, au regard de tant d’atouts et de perspectives heureuses pour la traite anglaise, ce désengagement et ce spectaculaire revirement ? Si pratiquement dans toutes les grandes nations pratiquant l’esclavage, à des degrés et à des périodes divers, quelques voix commençaient à s’élever en faveur de l’abolition de la traite, comment comprendre également que l’Angleterre ait pris la tête d’une si vaste et si audacieuse campagne, avec une si constante détermination pour l’obtenir ? Les interrogations suscitées par l’initiative et l’action de la Grande-Bretagne sont nombreuses et justifiées.

Ces interrogations furent d’abord le fait des Britanniques, l’initiative de l’abolition émanant d’une minorité active tout au long du XVIIIe siècle. Ces pionniers, marginaux et incompris, durent s’atteler avec opiniâtreté à la conquête de leur opinion nationale. Des arguments multiples furent développés tout au long de la dernière décennie du siècle, arguments de toute nature et de toutes origines : humanitaires, moraux, juridiques, religieux. Avant d’en faire un sujet de bataille diplomatique et de campagne internationale, les abolitionnistes durent commencer par convaincre l’opinion britannique de la nécessité de l’abolition de la traite anglaise.

Des hommes s’y employèrent, de toutes tendances et longtemps, car la traite britannique avait ses partisans et parmi ses avocats attitrés des hommes de grande stature et d’influence dans tous les milieux : économique, politique, culturel, qui voyaient dans la traite l’un des fondements de l’économie et de la prospérité de la nation ou encore, pour quelques-uns parmi eux, un moyen « […] de civiliser l’Afrique et pour qui les Africains n’étaient pas assez mûrs pour la liberté. » [20]

Des abolitionnistes, de leur côté, affirmaient au contraire que « l’Afrique ne serait jamais civilisée tant que perdurerait la traite ». [21]

Enfin, certains arguments développés en faveur du maintien de la traite ne manquaient pas d’originalité ni de vision, tel le suivant exprimé dans un article relevé dans le London’s Magazine, dont l’auteur, parlant des habitants de la Guinée, prétendait que ces derniers :

  • […] connaissent l’état d’esclavage le plus déplorable sous les pouvoirs arbitraires de leurs princes, tant pour leur vie que pour leurs biens. Dans leurs divers degrés de subordination, tous les grands personnages sont les maîtres absolus de leurs dépendants immédiats. Plus bas, chaque chef de famille est propriétaire de ses épouses, enfants et serviteurs et peut les envoyer à la mort ou sur un meilleur marché […]. Un tel état est contraire à la nature et à la raison, car chaque créature humaine a un droit absolu à la liberté […] mais il n’est pas en notre pouvoir de guérir les maux de l’univers et de libérer tous les royaumes du monde de la domination des tyrans […]. Tout ce qu’on peut faire en l’occurrence, c’est donner autant de liberté et de bonheur que possible dans les circonstances et selon le désir des gens ; c’est certainement ce qui se passe dans la traite de Guinée. Car en achetant, ou plutôt en rachetant les Nègres pour les éloigner de leurs tyrans nationaux en les transplantant sous les influences bienfaisantes du droit et de l’Évangile, on les avance à de bien plus hauts degrés de liberté, quoique ce ne soit pas la liberté absolue. » [22]

Les arguments des partisans et des adversaires du trafic négrier furent nombreux et variés. L’argument économique vint opportunément conforter les motifs humanitaires et juridiques déjà exprimés et renforcer ainsi l’arsenal abolitionniste. Les travaux de l’économiste Adam Smith démontraient que « le travail accompli par des hommes libres coûte finalement moins cher que celui effectué par des esclaves ». [23]

William Pitt le jeune, Premier ministre fit un discours devant la Chambre des communes en avril 1792. Son vibrant appel à la conscience humaine est un condensé du plaidoyer pour l’arrêt de la traite :

  • S’il est évident que cet exécrable trafic est aussi contraire à l’utilité qu’aux préceptes de la pitié, de la religion, de l’équité et à tous ceux qui doivent remuer la poitrine […] comment pouvons-nous balancer un instant à abolir ce commerce de chair humaine qui défigure depuis trop longtemps notre pays, exemple qui contribuera sans doute à l’abolir à chaque coin du globe. » [24]

Pour lui, la traite « est le plus grand mal effectif qui eût jamais frappé l’espèce humaine. »

Cette lutte exceptionnelle qui finit par faire de l’abolition de la traite une cause nationale, fut menée et portée pendant deux décennies par des hommes d’exception : Palmerston (même s’il était « plein de mépris pour les Noirs »), William Pitt, Clarkson et surtout Wilberforce qui, au terme de ces 20 ans de lutte quotidienne acharnée et de débats harassants, de 1787 à 1807, virent triompher officiellement la condamnation de la traite par leur nation.

La loi votée le 23 février 1807 et appliquée à partir du 1er mai 1807 ouvrait la première brèche importante dans l’édifice multiséculaire de la traite atlantique.

Au discours du Premier ministre, W. Pitt, devant le Parlement, répondait, devant la même assemblée, celui du Lord Chancellor, après le vote historique de la loi d’abolition :

  • C’était notre devoir à l’égard de Dieu et de notre pays, le phare de l’Europe éclairée, dont la fierté et la gloire consistaient à accorder la liberté et la vie commune, à apporter l’humanité et la justice à toutes les nations, de remédier à ce mal. » [25]

Dans ces deux discours, Dieu, la justice, l’humanité sont les principes autour desquels s’est opéré le ralliement des Britanniques pour abolir chez eux le trafic d’esclaves noirs. Ces mêmes principes faisaient désormais obligation à la nation anglaise de porter la bannière d’une croisade internationale afin d’obtenir de toutes les nations l’arrêt définitif du commerce d’êtres humains.

L’Angleterre se tourna donc vers ces nations, en tout premier lieu celles d’Europe. Ce fut une autre étape, d’une autre dimension, associant diplomatie et armes. La France, le Portugal et l’Espagne restaient à convaincre, tout particulièrement les deux dernières où le commerce entre l’Afrique et le Brésil pour la première et entre l’Afrique et Cuba pour la deuxième apparaissait depuis si longtemps, mais plus encore vers la fin du XVIIIe siècle, non seulement comme une priorité économique, mais aussi comme un élément de stabilité politique. Ce furent en conséquence les États les plus déterminés à poursuivre la traite et où la diplomatie britannique se heurta aux obstacles les plus enracinés et les plus irréductibles. Incontestablement, l’Angleterre aura été la figure de proue de la lutte antiesclavagiste ; elle initia l’objection et même la guerre contre la traite atlantique, en jouant le rôle de gendarme, en ralliant les autres puissances à sa cause, car elle était désormais convaincue « […] que le devoir et la mission lui incombaient d’utiliser l’influence et la puissance qu’il a plu à Dieu de lui donner pour sortir l’Afrique de la poussière et la mettre à même d’abattre par ses propres moyens l’esclavage et le commerce des esclaves. » [26]

Ainsi par un curieux retournement de l’histoire, la nation qui exerça sa suprématie de façon incontestée sur le commerce des esclaves en Afrique durant tout le XVIIIe siècle devenait, à la fin de ce siècle, la championne de la lutte contre la traite. De toutes les nations, elle fut celle qui fournit les efforts les plus grands et les plus constants. Ses penseurs, ses philosophes et écrivains, ses religieux et industriels épousèrent la nouvelle cause :

  • Si l’on a pu évoquer l’Écriture pour justifier la traite, le libre arbitre qui libère les consciences contribua plus facilement que dans le monde catholique à utiliser la même Écriture pour la combattre. Dans l’Angleterre protestante, la philanthropie et l’esprit de la Réforme se donnèrent ainsi la main pour créer des œuvres charitables. » [27]

À contre-courant : les résistances ailleurs et en Afrique

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Lorsque, au tout début du XIXe siècle, la Grande-Bretagne décida d’entreprendre cette campagne énergique contre la traite atlantique, elle n’avait que deux arguments à faire valoir. D’abord, son exemple qui faisait d’elle un modèle en la légitimant dans ce rôle où elle s’auto-investissait désormais. C’est elle qui œuvra activement pour que le congrès de Vienne, en 1815, adopte la « Déclaration des puissances sur l’abolition de la traite des Nègres ».

Le second argument, non le moindre, était sa suprématie sur les mers et la puissance de son industrie par rapport à celle des autres nations de cette époque. Face à sa détermination se dressaient en revanche des forces qui avançaient autant de contre arguments pour battre en brèche sa volonté de parvenir à la suppression de la traite et de l’esclavage dans le monde entier.

La première de ces forces était celle de l’habitude, car depuis le milieu du XVIe siècle la traite était devenue une tradition qui avait modelé les mentalités de part et d’autre de l’Atlantique. La deuxième force était celle des intérêts nationaux et individuels des grandes puissances engagées dans ce commerce. De plus, aussi bien en Europe qu’en Amérique, ceux qui avaient baigné dans ce trafic durant tant de siècles et de générations n’entendaient pas – quel que soit l’argumentation développée – y renoncer du jour au lendemain.

Le Royaume-Uni eut ainsi à convaincre d’abord les grandes nations esclavagistes, comme les États-Unis et la France, du bien-fondé de sa politique d’interdiction de la traite. Il devait les amener à en accepter le principe et à coopérer à son application. Mais comment suivre dans cet élan abolitionniste la nation qui, depuis le début du XVIIIe siècle, avait tiré les plus gros profits de ce commerce qu’elle dominait en tous points sur les côtes africaines ? D’où la suspicion légitime des Français, Portugais, Espagnols et Américains face à cette nouvelle attitude.

Ce revirement anglais semblait si étrange et inattendu qu’il suscita chez les autres nations adversaires et concurrentes scepticisme d’abord, puis accusation d’hypocrisie. La Grande-Bretagne fut soupçonnée de chercher à asseoir sa suprématie sur les mers et à ruiner par un humanitarisme de façade le commerce et l’économie des nations concurrentes. Cette suspicion contribua à durcir leur attitude à l’égard des Anglais et de l’abolitionnisme. Elles y verront longtemps ou feindront d’y voir une manœuvre déguisée destinée à nuire à leurs intérêts.

Dès 1808, l’Angleterre institua le « droit de visite » qui consistait pour les différentes nations à accepter des visites réciproques de leurs navires en mer pour s’assurer qu’ils ne transportaient pas d’esclaves. Seuls le Danemark, la Suède et les Pays-Bas l’acceptèrent d’emblée. L’Espagne et le Portugal décidèrent de se soumettre à cette mesure de droit de visite à condition qu’elle ne concerne pas les régions de l’Afrique situées au sud de l’Équateur, ces régions qui s’étendent du Congo à l’Angola étant considérées par le Portugal depuis le XVe siècle comme sa « zone d’exclusive. » L’Espagne et le Portugal obtinrent en outre une substantielle compensation financière à leur adhésion au droit de visite s’élevant pour la première à 1 135 000 livres et pour la seconde à 2 850 000 livres.

En vue d’une plus grande efficacité dans la répression de la traite, en 1822, la Grande-Bretagne ajouta au droit de visite une nouvelle mesure dite « clause d’équipement » qui permettait de monter à bord d’un navire afin de vérifier qu’il ne disposait pas d’instruments de traite : chaînes, fers pour entraver les mains et les pieds ainsi que des aménagements spécifiques. Cette dernière mesure ne reçut pas l’agrément de toutes les nations concernées ; les États-Unis et la France notamment s’y opposèrent. Les premiers qui avaient toujours refusé le droit de visite n’acceptèrent pas davantage la clause d’équipement. Quant à la France, elle n’accepta pas non plus cette mesure mais se résolut à accepter et à appliquer le droit de visite en 1831. Cependant, signer les accords internationaux ne signifia pas appliquer sans réserve les mesures édictées. Les intérêts en jeu constituaient un obstacle de taille. Déjà, à la fin du XVIIIe siècle, des voix s’étaient élevées avec vigueur contre toute idée de suppression de l’esclavage, comme le laisse supposer cette argumentation du député révolutionnaire Barnave devant l’Assemblée Constituante en 1791, pour qui l’esclavage se confondait avec une cause nationale :

  • « Ce régime [l’esclavage] est absurde, mais il est établi, et on ne peut y toucher brusquement, sans entraîner les plus grands désastres : ce régime est oppressif mais il fait exister en France plusieurs millions d’hommes : ce régime est barbare, mais il y aurait une plus grande barbarie à vouloir y porter les mains, sans avoir les connaissances nécessaires ; car le sang d’une nombreuse génération coulerait par votre imprudence, bien loin d’avoir recueilli le bienfait qui eût été dans votre pensée : ainsi ce n’est pas pour le bonheur des hommes, c’est pour les maux incalculables que l’on peut se hasarder, dans les connaissances louches, à porter des lois sur des colonies. Chaque fois que vous croiriez faire peu pour la philosophie, vous feriez infiniment trop contre la paix et la tranquillité. » [28]

Bien d’autres voix s’élevèrent aussi ailleurs avec véhémence contre cet inconcevable projet d’abolition. Pour les Hollandais, on ne pouvait accepter « l’idée d’abolition car elle causerait un tort considérable à [leur] plus riche source de traite. » [29]

La France aussi eut ses abolitionnistes militants de la fin du XVIIIe siècle : Lafayette, Mirabeau, La Rochefoucaud, Condorcet, Lavoisier, l’abbé Sieyès, l’abbé Grégoire, Brissot, Benjamin Constant, Madame de Staël, son fils Gustave et son gendre le duc de Broglie… Ils furent tous menacés de mort par les représentants des intérêts des planteurs des Antilles et par ceux des grands marchands et armateurs négriers.

À l’image de Londres, Paris aussi eut sa société des Amis des Noirs mais celle-ci n’eut pas la même envergure ni la même durée pour élever la moralité générale de la nation ou infléchir le cours de l’histoire en faveur de l’abolition de la traite.

En 1818, le député Benjamin Constant, s’adressant à l’Assemblée nationale, dénonçait l’hypocrisie des pouvoirs publics français en matière d’application des mesures d’interdiction de la traite :

  • « La traite se fait, elle se fait impunément : on sait la date des départs, des achats, des arrivées ; on publie des prospectus pour inviter à prendre des actions dans cette traite ; seulement on déguise l’achat des esclaves en supposant l’achat de mulets sur la côte d’Afrique, où jamais on n’acheta de mulets. La traite se fait plus cruellement que jamais, parce que les capitaines négriers, pour se dérober à la surveillance, recourent à des expédients atroces pour faire disparaître les captifs. » [30]

Cette hypocrisie était également constatée sur le terrain en Afrique ou ce trafic clandestin est ainsi attesté deux années plus tard :

  • « L’an dernier, le ministre de la Marine affirmait : ‘‘Quant à la traite des Noirs, je peux dire que le gouvernement a fait tout ce qui dépendait de lui pour qu’elle s’arrête partout. Nous avons poursuivi les auteurs de cet odieux trafic. Nous l’avons empêché au Sénégal.’’ Cependant, le bateau Élisa de Saint-Louis, appartenant à monsieur Jaffro, commerçant, a transporté 150 Noirs en 1817, dont plusieurs appartenant à des employés du gouvernement. Le chargement et la destination de ce navire étaient connus de tous. Je peux affirmer que ce commerce inhumain ne peut continuer dans la région du Sénégal sans l’accord des autorités. Mais on ne peut espérer le voir cesser tant que le gouverneur prendra lui-même part à ce commerce illicite. » [31]

D’autres noms mériteraient de figurer parmi cette liste des « justes » de la cause abolitionniste y compris dans les nations les plus récalcitrantes. En Espagne, Isidoro Antillon fut parmi les premiers à dénoncer la traite. Il mourut assassiné en 1813 pour avoir œuvré en faveur de son abolition. Le Luso-brésilien Soares de Souza fut un autre combattant inlassable de la cause.

Mais la force de la demande et le besoin d’esclaves noirs dans les États utilisateurs constituaient l’obstacle majeur. Cette demande et ces besoins étaient colossaux, parce que multipliés depuis le début du XVIIIe siècle. En outre, les profits devenaient énormes pour les armateurs et trafiquants qui, pour échapper aux mesures d’abolition, n’hésitaient pas désormais à prendre des risques en imaginant toutes les voies de contournement possibles.

Aux Antilles françaises comme aux États-Unis, la demande d’esclaves africains était plus forte que jamais, car leurs besoins en main-d’œuvre servile n’y avaient jamais été pleinement satisfaits. (L’esclavage intérieur ne fut aboli aux États-Unis qu’en 1865 même si le principe de l’interdiction de la traite fut admis dès 1808). Le Brésil et Cuba étaient sans doute les plus gros demandeurs à cette époque, leur économie étant pour l’essentiel basée sur la culture du café pour le premier, de la canne à sucre pour le second, dépendait du travail des esclaves.

De la fin du XVIIe au début du XIXe siècle, la consommation de café, d’abord réservée aux classes privilégiées, s’était peu à peu étendue à une fraction importante de la population de l’Europe. Il en fut de même pour la consommation du sucre qui s’était considérablement popularisé, au point de devenir une denrée de première nécessité tant pour son usage gustatif que pour son emploi en pharmacie, en chimie… Or la majorité du sucre consommé dans le monde provenait des plantations des îles d’Amérique, Cuba se classant en tête des pays producteurs. Tous ces facteurs d’ordre principalement économique contribuaient à multiplier par dix ou par vingt les besoins annuels d’esclaves noirs par rapport aux besoins du début du XVIIIe siècle. Ce fut aussi le cas pour les États-Unis où la croissance de la production cotonnière du Sud dans la deuxième moitié du XIXe siècle nécessitait un effectif de main-d’œuvre noire plus important que jamais. Ce pays avait souscrit à l’interdiction de la traite dès 1808, mais l’esclavage, le commerce intérieur des esclaves, y resta légal jusqu’en 1865. Des trafiquants américains pratiquèrent le commerce des esclaves, via Cuba, en faisant des profits colossaux. Durant cette période, un esclave acheté 10 dollars en Afrique était revendu entre 600 et 700 dollars aux États-Unis, ce qui, par ricochet, stimulait les activités esclavagistes des acteurs africains.

Cuba et le Brésil resteront pour longtemps les bastions actifs de la traite et le lieu de convergence de tous les négriers interlopes : Américains, Britanniques, Français en particulier. Sous la pression, voire le harcèlement des Britanniques, les résistances s’érodèrent peu à peu dans les grandes nations de traite. Le Portugal abolit officiellement la traite en 1835 (même si le vote de la loi d’abolition ne signifia pas l’arrêt définitif du trafic d’esclaves), après les Pays-Bas dont la loi d’interdiction date de 1818. Le Brésil vota la loi d’interdiction le 17 juillet 1850. Quant à l’Espagne, après de multiples revirements et rebondissements, la loi abolissant la traite vit le jour en mai 1867.

Enfin, la campagne internationale pour l’abolition bénéficia d’une conjonction favorable : la lutte des colonies de l’Empire espagnol d’Amérique du Sud contre l’Espagne (le pays le plus réfractaire à toute idée d’abolition) pour leur indépendance incluait la libération de leurs esclaves, de même que l’abolition de la traite et de l’esclavage. Les dirigeants de la guerre d’indépendance obtenaient ainsi le concours des Britanniques en faveur de leur cause en même temps qu’ils renforçaient leur potentiel militaire par l’enrôlement d’esclaves affranchis. Pour le libérateur et grand héros de l’Amérique latine, Simon Bolivar, « l’abolition de l’esclavage constituait la clef de l’indépendance de l’Amérique espagnole » [32]. De fait, cette lutte d’indépendance accéléra le mouvement de l’abolition. Les uns après les autres les futurs et nouveaux États libérèrent leurs esclaves en interdisant la traite. Le Chili et le Venezuela en 1811, la Colombie et l’Argentine en 1812, l’Uruguay, le Mexique… suivirent. De 1811 à 1829, l’esclavage et la traite furent abolis dans toute l’Amérique latine, à l’exception du Brésil et de Cuba. De plus, tous ces nouveaux États offrirent le concours de leur marine à la Grande-Bretagne pour renforcer la police internationale des mers chargée de la lutte contre la traite.

De fait, avant d’être rejointe bien plus tard par la France, les États-Unis et d’autres pays dont la Russie, la Grande-Bretagne fut la seule nation au monde à entretenir en permanence, dès 1808, une escadre de surveillance et de répression du commerce d’esclaves au large des côtes d’Afrique. Ses efforts furent couronnés d’un premier succès par l’adoption au congrès de Vienne en 1815 d’une déclaration condamnant solennellement le trafic des esclaves. Entre-temps, le Danemark avait interdit ce commerce en 1803. La France l’interdit à son tour en 1818. Puis l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises fut votée en 1848 (la loi Schoelcher) afin de tarir définitivement les sources d’appel de la traite atlantique. Comme en Grande-Bretagne, l’action de ses penseurs, écrivains et philosophes servit la cause de l’abolition, tout particulièrement le livre de l’abbé Guillaume Raynal Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, publié en 1770 et qui fit une forte impression sur l’opinion ainsi sensibilisée au problème de l’esclavage.

Une autre circonstance favorable à la cause de l’abolition résida dans le fléchissement au sommet de la hiérarchie catholique. Si les papes, depuis le XVe siècle, avaient pris position ouvertement contre l’esclavage des Indiens, en revanche, leur attitude à l’égard de l’esclavage des Noirs et de la traite fut de tout temps équivoque sinon implicitement favorable à l’asservissement des Noirs ainsi qu’à la traite atlantique. Au cours du premier tiers du XIXe siècle, les déclarations des souverains pontifes furent enfin plus précises, elles s’alignaient sur la campagne initiée par les Anglais, laquelle était en passe de remporter des victoires décisives en Europe et en Amérique.

Ce fut tout d’abord le pape Pie VII, lors du congrès de Vienne en 1815, qui incarna ce changement en plaidant, par l’intermédiaire de son représentant, la cause de l’abolition de la traite. Mais ce fut surtout le pape Grégoire XVI qui, par la publication de sa bulle du 3 décembre 1838, condamna sans ambages le trafic d’esclaves noirs.

Les progrès du projet d’abolition, la convergence de la lutte des laïcs et celle des Églises en faveur de l’arrêt de la traite aboutirent à des pratiques nouvelles dans certains États récalcitrants.

Aussi bien au Brésil, aux Antilles qu’aux États-Unis, les marchands d’esclaves et les planteurs se soucièrent avant tout de la reproduction de l’espèce noire afin que l’interdiction définitive de la traite ait le moins d’impact possible sur le besoin de main d’œuvre servile. Les statistiques des prises de même que les rapports de capitaines négriers reflètent cette nouvelle tendance : le pourcentage des femmes capturées et transportées progressa sensiblement par rapport aux périodes antérieures. Les femmes, tout spécifiquement les jeunes filles et fillettes, furent victimes des rapts perpétrés par les Africains et devinrent la proie désignée des rabatteurs, à la demande des négriers blancs. D’où une insécurité accrue pour cette catégorie de la population, partout sur les côtes africaines. En Amérique, la perspective de l’arrêt de l’importation d’esclaves noirs provoqua un autre phénomène. Au Brésil tout particulièrement et dans certains États des États-Unis, le vol d’esclaves apparut comme une solution à la pénurie prévisible de main-d’œuvre, ce qui créa une insécurité supplémentaire pour les esclaves, notamment les femmes devenues outils de perpétuation de la « race », car le souci de reproduction des Noirs devenait dès lors la principale préoccupation.

La procréation des esclaves par la pratique de la polygamie et des accouplements organisés et planifiés fut donc innovée à grande échelle, aussi bien pour l’usage personnel du maître planteur que pour la revente du produit issu de ces reproductions.

Ces réponses à l’abolitionnisme s’accentuèrent à partir du vote de l’abolition de la traite en Grande-Bretagne et le début de la campagne internationale qu’entreprit ce pays. Elles contribuaient incontestablement à dégrader encore un peu plus la condition de l’esclave et à lui dénier toute humanité.

Si les voix les plus fortes contre l’esclavage et la traite furent surtout des voix extérieures à l’Afrique, dans ce continent même, de tout temps, des voix s’élevèrent, des cris furent également poussés contre le fléau de la traite. Ces voix trop faibles, ces cris vite étouffés ne purent aboutir à ébranler le système et ne suscitèrent rien de comparable à l’élan mobilisateur en Europe contre le trafic d’esclaves noirs, encore moins contre l’esclavage. L’ancien esclave Ottobach Cuguano écrivait dans son livre autobiographique :

  • « Mais, je dois avouer, à la honte de mes propres compatriotes, qu’à l’origine, j’ai été enlevé et trahi par des hommes de ma couleur, et qu’ils ont été la cause première de mon exil et de mon esclavage ; mais sans acheteurs, il n’y aurait pas de vendeurs. » [33]

Quand ces acheteurs européens cessèrent enfin d’acheter, les vendeurs cessèrent-ils pour autant de vendre ?

D’une manière générale, l’accueil réservé par les rois côtiers, et les trafiquants esclavagistes autochtones, aux mesures d’interdiction de la traite fut à la mesure des résistances opposées de l’autre côté de l’Atlantique à l’abolition de ce commerce. Pour ces Africains, les raisons de leur résistance étaient différentes de celles qui s’exprimaient en Europe, aux États-Unis, à Cuba ou au Brésil, car en Afrique des royaumes étaient nés ou s’étaient développés sur la base de la traite des esclaves qui constituait leurs seuls fondements : Royaumes du Dahomey, royaume d’Oyo, du Bénin, confédération Ashantis, etc.

Ce fut d’abord la perplexité pour nombre de souverains africains impliqués dans la traite, tel Obi Ossai, roi d’Abo (Nigeria) en 1841, tâchant de mettre en évidence les incohérences de l’attitude des Européens à l’égard du trafic négrier, il constatait :

  • « Jusqu’à présent nous pensions que c’était la volonté de Dieu que les Noirs soient les esclaves des Blancs. Les Blancs nous ont d’abord dit que nous devions leur vendre des esclaves. Si les Blancs renoncent à acheter, les Noirs renonceront à vendre. » [34]

Si certains rois africains acceptèrent de signer avec la Grande-Bretagne des contrats prohibant le commerce d’esclaves, moyennant finance et mise en place de nouvelles activités économiques, d’autres en revanche restèrent sourds à toute proposition amiable. Pour ceux-là, les Anglais durent employer la force. De fait, il fallut livrer en Afrique une nouvelle bataille, non plus pour se procurer des esclaves via les intermédiaires africains, mais contre les trafiquants autochtones hier fournisseurs d’esclaves des négriers européens. Cette bataille ne fut pas des plus aisées car quatre siècles et demi de traite esclavagiste avaient marqué les lieux et les esprits, conditionné les existences tant et si bien qu’ils ne pouvaient être effacés du jour au lendemain, à la faveur d’une loi votée en Europe. Comme certains trafiquants européens, des souverains africains et nombre d’auxiliaires et d’agents attitrés restèrent sourds au cri de la conscience humaine.

À l’inverse de la volonté proclamée du roi nigérian Obi Ossai de se conformer aux lois abolitionnistes des Européens, les chefs africains coutumiers de ce trafic furent, dans leur immense majorité, ahuris devant ces mesures d’abolition de la traite. Ils se montrèrent imperméables à la dimension morale de l’argumentation abolitionniste, allant jusqu’à refuser les propositions de compensation financière de la part de la Grande-Bretagne. Les Anglais avaient déjà pu vérifier, bien avant l’abolition officielle de la traite en 1807, la crispation des chefs africains sur ce qu’ils considéraient comme une absolue nécessité pour eux. Ce dialogue entre un capitaine anglais et le roi de Bonny (Nigeria) en est l’illustration :

  • « Le capitaine Crow rapporte une conversation intéressante qu’il eut à ce propos [la traite] avec son ami Pepple, le roi de Bonny. De ces marécages pleins de palétuviers, le roi de Bonny suivait avec incrédulité et effarement la campagne lointaine de William Wilberforce en Grande-Bretagne contre l’esclavage et la traite des Noirs. Adroitement, Pepple demanda à Crow de bien vouloir décrire ce qu’étaient les guerres en Europe. Crow évoqua les dizaines de milliers d’hommes qui tombaient en une seule journée sur un champ de bataille, sans compter les innombrables blessés. Le roi Pepple prit alors la parole et bien que ce fût en petit nègre, nous entendons ici la voix authentique de l’Afrique jugeant le ‘‘grand homme’’ Wilberforce et son action au Parlement britannique : ‘‘Pourquoi donc Crow, votre grand homme et votre grande maison de palabres (le Parlement) font tout ce bruit au sujet de notre pays et de notre commerce ? Nous ne tuons pas autant d’hommes que vous et nous supposons que nous sommes noirs et ne savons pas lire des livres, parce que Dieu Tout Puissant nous a faits ainsi. Nous croyons que Dieu nous a faits tous, et a fait que l’homme blanc sait lire dans les livres. Mais votre pays veut gouverner tous les pays et arrêter maintenant notre commerce et gouverner Dieu Tout Puissant.’’ Ce qui signifiait pour ce roi africain ‘‘qu’il était préférable de vendre des êtres humains que d’en mener des dizaines de milliers à l’abattoir’’. Pourquoi le peuple anglais faisait-il tant d’histoire au sujet de la traite des nègres et si peu au sujet des morts d’Austerlitz ? » [35]

Pierre Verger rapporte la teneur de ce message, adressé par le ministre des Affaires étrangères britannique Palmerston au roi Ghezo du Dahomey le 11 octobre 1850, qui illustre la difficulté de faire entendre raison à certains chefs africains à propos de la traite esclavagiste :

  • « Au sujet du commerce des esclaves, le gouvernement britannique est très déçu par votre réponse, car il espérait que vous accepteriez ses très honorables demandes, accompagnées de la belle offre d’une compensation pour toute perte momentanée que vous pourriez subir en renonçant au commerce des esclaves. Mais, comme vous avez refusé ce que la Grande-Bretagne vous a demandé de faire, celle-ci sera obligée d’atteindre son but par ses propres moyens et comme elle est certaine de réussir en toutes choses qu’elle est déterminée à entreprendre, le résultat sera que le commerce des esclaves sera supprimé au Dahomey par les croiseurs britanniques et ainsi vous subirez une perte temporaire sans recevoir de compensation. » [36]

Et, quand le roi montrait quelque disposition à l’égard de l’interdiction et à l’arrêt définitif de la traite, la force de l’habitude, l’attrait des produits européens et d’une certaine facilité de vie, la fascination exercée sur les dignitaires et chefs locaux par tout ce qui était importé d’Europe, ainsi que les intérêts des négriers, finissaient par l’emporter. Tel avait été le cas, parmi d’autres, du roi Alfonso Ier du Congo. Ce roi, « […] choqué du peu de considération manifesté aux siens et déçu de constater que les principes moraux introduits par la religion européenne ne semblaient pas s’appliquer aux Africains, s’opposa à tout commerce d’esclaves sur son territoire. Il s’attira alors la haine des négriers blancs qui tenteront même de le faire assassiner en pleine messe en 1540. » [37]

Que pouvait ce roi, seul face à ce qui était devenu une coutume, un mode de vie, face aux intérêts en jeu et en butte à la volonté affirmée des dignitaires de son royaume de continuer à tirer profit d’un commerce qui imprégnait tant leur quotidien ?

  • « Relativement disciplinés jusqu’alors, les princes, ducs, marquis et comtes locaux, férus de biens de consommation européens, vont allègrement battre en brèche l’ordonnance royale en se lançant à leur tout dans la chasse aux esclaves […]. S’ils voulaient se procurer les fantaisies importées dont ils raffolaient, ils n’avaient guère le choix. » [38]

Ce conditionnement était encore plus marqué au XIXe siècle et caractérisait en tout premier lieu les souverains et chefs locaux de royaumes nés et structurés par le trafic d’esclaves avec les Européens. Ainsi cet homme d’affaires britannique ayant séjourné sur la côte de Guinée au début de ce siècle, au lendemain du vote de la loi d’abolition de la traite en Angleterre, constatait :

  • « La traite a toujours été populaire et le reste en Afrique […]. Je crois que chaque indigène africain se livrerait à la traite s’il le pouvait. » [39]

Constat confirmé par ces propos du roi de Bonny à son interlocuteur anglais :

  • « Nous pensons que cette traite doit continuer – c’est le verdict de notre oracle et de nos prêtres. Ils prétendent que votre pays, malgré sa puissance, ne peut arrêter un commerce prescrit par Dieu lui-même. » [40]

En 1810, le roi du Dahomey dépêcha une ambassade au vice-roi du Brésil, pour « rassurer ses clients » sur sa volonté de continuer la traite. Pour lui, rien ne pouvait justifier l’arrêt de ce trafic si ancien et si florissant entre les deux pays.

Face à cette réalité et à tant de détermination des rois négriers africains à poursuivre un trafic devenu leur activité principale, et dont ils tiraient l’essentiel de leurs ressources ainsi que le fondement de leur pouvoir, l’Angleterre dut user de moyens et de méthodes appropriés : l’usage de la force militaire lorsqu’elle s’imposait et celui de la diplomatie auprès des souverains africains.

En 1817, Radama, roi de Madagascar, signa un traité avec le gouvernement anglais qui le gratifiait d’une allocation annuelle de « 10 000 dollars durant trois ans » contre son engagement à renoncer à la vente d’esclaves aux trafiquants européens. [41]

De même en 1842 :

  • « Eyo et Eyamba, chefs de deux principales villes d’Old Calabar, signèrent un accord abolissant la traite moyennant une gratification de 2 000 livres sterling pendant cinq ans, un autre traité fut signé à Bimbia [au Cameroun], qui prévoyait une indemnité de 1 200 livres seulement l’an. » [42]

D’autres exemples de « diplomatie financière » eurent cours en Afrique mais sans que le succès en soit toujours avéré. Le roi de Bonny, Pepple, promit, contre la proposition par l’Angleterre d’une rétribution annuelle de 10 000 livres sterling de mettre fin à ses activités de traite. Mais, cette allocation étant ramenée par le gouvernement britannique à 2 000 livres, ce roi (qui déclarait avoir vendu 3 000 personnes entre 1839 et 1841), insatisfait de la somme proposée, décida de poursuivre ses activités.

Durant tout le premier tiers du XIXe siècle, quelques unes des principales nations européennes de traite : Portugal, Espagne avec le Brésil et Cuba (pour l’Espagne) se refusaient à abandonner le trafic négrier. Constatant le peu de résultats obtenus après des décennies d’efforts incessants en vue de mettre en place un dispositif international de lutte contre la traite et le peu d’enthousiasme manifesté par les grandes nations impliquées dans ce trafic, les Anglais résolurent de traiter prioritairement le mal à la source. Selon l’expression du Premier ministre Palmerston, « s’emparer d’un nid de guêpes est plus efficace qu’attraper des guêpes une à une » [43] ; il s’agissait donc d’éradiquer la traite en tarissant les réserves d’esclaves en Afrique. Il entendait le faire par la persuasion, la coopération et au besoin par la coercition, d’où l’accentuation de l’action de l’Angleterre en Afrique, unique pourvoyeuse de main-d’œuvre servile.

Cependant le virus de la traite avait si profondément affecté le corps social africain sur la côte que les dollars et les livres sterling ne pouvaient facilement éradiquer le mal. Le roi Ghézo le confessait en 1840 :

  • « La traite a constitué le principe directeur de mon peuple. C’est la source de sa gloire et de sa richesse. Ses chants célèbrent nos victoires et la mère endort son enfant avec des accents de triomphe en parlant de l’ennemi réduit en esclavage. Puis-je, en signant […] un traité, changer les sentiments de tout un peuple ? » [44]

En conséquence, Ghézo « se déclara prêt à faire tout ce que le gouvernement britannique lui demanderait, sauf renoncer à la traite, car tous les autres commerces de substitution lui semblaient sans objet. » [45]

Ce roi, visiblement importuné par l’insistance des Anglais pour l’amener à cesser son trafic proposa, pour avoir la paix, « […] d’offrir en retour deux jeunes esclaves pour laver le linge de la reine Victoria. » [46] Le malentendu entre les Britanniques et le roi du Dahomey demeurait entier, même si ce dernier se convertit par la suite au « commerce légitime », celui de l’huile de palme. Cette résistance de certains souverains africains à l’abolition de la traite s’était manifestée très tôt, et bien avant le vote britannique de 1807. C’est ainsi que lors des tout premiers débats à la Chambre des communes de Londres, le roi du Dahomey, Agadja, fit lire par un député britannique, défenseur convaincu de la traite et comptant parmi les plus hostiles à toute idée d’abolition, une longue lettre dans laquelle il s’opposait à l’interdiction du commerce négrier et développait une argumentation tendant à démontrer que l’intérêt des esclaves africains résidait dans leur déportation en Amérique.

Pour atteindre son objectif, le gouvernement britannique envisagea dans un premier temps de s’emparer du royaume du Dahomey afin de faire plier son roi. Puis, dans une ultime tentative, le Premier ministre, Palmerston, dépêcha une mission auprès du roi Glé-Glé, successeur de Ghézo. Le dialogue de sourds entre les deux parties témoigne du caractère inconciliable des deux visions ainsi que de la réalité de la traite dans la vie et dans l’imaginaire des rois africains.

L’émissaire du gouvernement britannique présenta ainsi au roi Glé-Glé l’objet de sa mission :

  • « L’Angleterre a fait de son mieux pour arrêter la traite dans ce pays. On y a consacré beaucoup de moyens et maintes vies ont été sacrifiées dans ce but désirable, mais sans succès jusqu’ici. Je suis venu vous demander de mettre un terme à ce trafic et conclure un traité avec moi. » [47]

Le roi lui retourna l’argument si souvent évoqué par les acteurs africains de la traite au XIXe siècle : « Si des Blancs quittent leur pays pour venir jusqu’ici acheter des esclaves, pourquoi m’empêcherai-je de leur en vendre ? » [48] À quoi l’envoyé britannique répondit en lui demandant « quel serait son prix si on devait le vendre comme esclave ». Glé-Glé répondit :

  • « Aucune somme ne m’achètera […]. Je ne suis pas comme les rois de Lagos et du Bénin. Il n’y a que deux rois en Afrique, Achanti et Dahomey : je suis le roi de tous les Noirs. Rien ne compensera pour moi [la perte de la traite]. Il n’en démordit point, et précisa : “Si je ne puis vendre les prisonniers de guerre, je dois les tuer, et ce n’est certainement pas la volonté des Anglais”. » [49]

Il confortait ainsi les arguments du conseiller municipal londonien Sawbridge, esclavagiste qui, au même moment, interpellant le chef du mouvement abolitionniste, Wilberforce, affirmait : « S’ils n’étaient pas vendus comme esclaves, ils seraient massacrés et exécutés dans leur pays » [50]

Devant l’intransigeance des principaux acteurs africains du commerce d’êtres humains et leur refus de coopérer, de se soumettre à la volonté anglaise d’interdire ce trafic, le gouvernement britannique se résolut à intervenir par les armes, au moins une fois de façon directe, précisément dans cette région d’Afrique qu’il considérait comme la principale source du trafic et le vivier permanent d’esclaves : le golfe du Bénin. Quelques souverains récalcitrants, tel le roi Docemo (du golfe de Guinée) furent déposés à la suite d’interventions armées.

Les marins britanniques s’attaquèrent aux baraquements et autres entrepôts d’esclaves et de marchandises de traite, les brûlant ou confisquant ces dernières. Un capitaine anglais ayant participé à ces opérations témoigne :

  • « […] partout où nous trouvions des baraquons construits, nous devions nous efforcer d’obtenir l’autorisation des rois indigènes de les détruire et en cas de refus d’accorder cette autorisation nous devions passer outre. Mais il ne fut jamais difficile d’obtenir ce consentement, moyennant une faible rétribution et la plupart des baraquons de la côte furent détruits. »

Cette politique de persuasion, de coopération et de coercition ne pouvait donner la pleine mesure de son efficacité que si les sources de la traite étaient simultanément taries en amont et en aval. Il fallait pour cela arrêter la demande de produits et ses causes. Atteindre cet objectif nécessitait l’implication de toutes les nations intéressées par le commerce d’esclaves, légal ou illégal. D’où l’initiative de la Grande-Bretagne de créer un système de droit international incarné dans des cours mixtes, à composition internationale, chargées de juger et de réprimer les infractions à l’interdiction de la traite. Ce droit international naissant fut accueilli sans enthousiasme par les autres nations. Mises en œuvre malgré tout, en 1830, des cours d’arbitrage furent ouvertes en Sierra Leone, à La Havane, à Paramaribo et à Rio de Janeiro.

Le fonctionnement de ces cours mixtes fut longtemps chaotique, à l’image de l’histoire du mouvement abolitionniste à ses débuts. Cependant, avec le vote de l’interdiction de la traite par le Brésil d’une part et d’autre part le vote de la loi d’abolition de mai 1867 en Espagne, qui entra en vigueur en septembre 1867 à Cuba, l’objectif était atteint. L’année 1867 marque la fin de la traite, la fin de la présence des escadres et des patrouilles navales sur les côtes d’Afrique.

L’adoption de ces deux lois signalait la fin de la traite officielle, la traite dite légale, et symbolisait en même temps le triomphe de la croisade morale et navale de la Grande-Bretagne contre le multiséculaire trafic d’êtres humains. Si, comme l’affirmait le Premier ministre britannique Pitt le Jeune à la Chambre des communes en avril 1792 : « Il n’y a pas de nation en Europe qui soit plus coupable que la Grande-Bretagne », il est tout autant légitime de proclamer que, de toutes les nations d’Europe et du monde, la Grande-Bretagne fut celle qui, la première, prit l’initiative d’une campagne nationale et internationale cohérente et déterminée, et qui eut l’action la plus décisive et la plus probante.

William Pitt qualifia la traite de « plus grand mal effectif qui eût jamais frappé l’espèce humaine ». À ce grand mal, l’Angleterre sut trouver et apporter, dans les faits, le remède universel et efficace.

Quand Palmerston devant la même Chambre des communes déclara en 1844 : « Si tous les crimes commis par l’espèce humaine depuis la Création jusqu’à ce jour étaient additionnés, ils égaliseraient à grand-peine la culpabilité accumulée par l’humanité du fait de ce trafic diabolique », il confirmait à la fois la justesse du combat abolitionniste et la nécessité d’éradiquer la traite, ce mal absolu.

L’Angleterre rechercha avec méthode et persévérance, les moyens les mieux appropriés pour dire le droit, lever les armes et punir le crime. Les armes pour ce faire furent de tous ordres. C’est sans doute dans ce pays que la construction idéologique la plus complète et la mieux élaborée, incluant à la fois le droit, la morale, la religion, la philanthropie, l’économie fut, précisément dans le courant du XVIIIe siècle, érigée par des individualités et des institutions contre la traite des Noirs et, au-delà, contre l’esclavage en général. Cet arsenal juridique, religieux, humanitaire n’eut pas d’équivalent au monde. En effet, c’est dès 1792 que se déroula en Angleterre, « la plus grande campagne humanitaire » qu’aucune nation eût jamais connue. Aucun autre pays ne déploya autant d’efforts avec autant de constance et de fermeté dans les principes pour la résolution d’une question qui était de portée universelle. Un tel changement dans les mentalités du XVIIIe au XIXe siècle demeure sans doute un des mystères du phénomène de la traite atlantique et de son abolition.

Que les motivations fussent humanitaires ou économiques, purement philanthropiques ou qu’elle obéissent subtilement à un calcul mercantile, les combats de tous aboutirent au même résultat. Les cris poussés partout et par tous, anciens esclaves en Amérique et aux Antilles, esprits éclairés, philosophes, religieux et économistes en Europe eurent pour résultat le progrès de la conscience morale de l’humanité. La notion de crime contre l’humanité se mettait timidement en marche. Les plus ardents défenseurs de l’esclavage hier devenaient les fervents avocats des Noirs, s’opposaient à l’esclavage et à la traite, confortant ainsi les progrès de la raison.

L’intransigeance sans nuance de quelques souverains et dignitaires africains de la côte au début du XIXe siècle, leur refus de tout compromis sur la question de l’abolition compta pour beaucoup dans la justification par les Européens de l’occupation coloniale de l’Afrique. Elle aboutit à la conjonction de l’Église chrétienne et des États. La première trouvait là un moyen de convaincre de l’universalisme de son message, tandis que les seconds purent légitimer le désir de s’approprier des terres nouvelles, tout en développant sur le continent noir de nouvelles activités plus honorables permettant d’en tirer de meilleurs profits et de répondre aux besoins des industries européennes.

À la pression extérieure allait correspondre l’intensification de la traite à l’intérieur du continent. Et lorsque la France se sera enfin jointe à la Grande-Bretagne pour assurer la surveillance des mers au large des côtes africaines et traquer les navires négriers clandestins, le continent se coupera nettement en deux : le nord de l’Équateur, des côtes du Sénégal à celles du Nigeria où la traque des clandestins devenait plus accrue et plus efficace et le sud, du Congo à l’Angola où les mailles du filet, trop larges, laissaient circuler tous les gros trafiquants européens et s’activer à leur aise les négriers clandestins africains.

Cette coupure se vérifiait également dans la réussite ou l’échec des activités du commerce dit « licite » en remplacement du commerce « illicite », nouvelle qualification du commerce d’esclaves noirs.

En Afrique, toutes les résistances à l’abolition de la traite ne furent pas motivées par l’appât du profit mais parfois plutôt par la peur des représailles de la part de ceux dont les proches furent victimes des agissements et de la cupidité des trafiquants comme le laisse penser ce témoignage :

  • « Nous avons tant envie de vos marchandises merveilleuses et de votre eau-de-vie qu’un frère ne peut avoir confiance en son frère, un ami en son ami, et à peine un père en son fils.
  • Quand nous étions jeunes, plusieurs milliers de familles habitaient ici et là, au bord de la mer, et maintenant on peut à peine compter 100 individus. Nous avons besoin de vous, les Blancs. Car les Nègres de l’intérieur ne nous laisseront pas vivre 6 mois après votre départ. Ils viendront tous nous tuer, avec nos femmes et nos enfants. Ils nous vouent tant de haine parce que nous avons participé à la traite. » [51]

Cependant, pour beaucoup la question posée était existentielle : comment, de quoi, avec quoi vivre sans la traite ? Que proposait-on aux uns et aux autres pour remplacer cette industrie qu’était alors devenue la vente d’esclaves ? Le commerce « licite », cette solution miracle inventée par les Européens demandait à être adapté et acclimaté en Afrique. La culture du palmier, le commerce de l’huile de palme, du café, du cacao, de l’arachide… Comment convaincre les Africains que tout cela serait plus rentable que le commerce d’esclaves ? La capture d’un esclave était d’un rapport immédiat et substantiel, tandis que la production d’huile de palme, de café, de cacao ou de coton, qui demandait d’autres méthodes et du temps, n’offrait sans doute pas un profit aussi garanti ni conséquent que la livraison du jeune enfant du voisin, nuitamment ligoté et bâillonné à l’insu de tous. Comment faire accepter un tel changement ?

Si en Afrique occidentale le commerce de l’huile de palme et des arachides, parmi d’autres productions, s’imposèrent progressivement sans trop de mal ni de heurts, il n’en fut pas de même en deçà de l’Équateur où des tensions, des représailles et des crises ponctuèrent désormais les nouvelles relations entre les Européens (tout particulièrement Britanniques et Français) et les autochtones trafiquants, parmi lesquels beaucoup de Portugais installés depuis longtemps sur le continent et surtout de nombreux métis portugais.

La traite des Noirs, bien que devenue commerce inavouable, continua longtemps à être pratiquée en maints endroits de la côte africaine. Ses méthodes changèrent en s’adaptant à la clandestinité. Elle ne fut plus organisée oficiellement par des États, même si le Brésil et Cuba furent désormais les parrains des nouveaux trafiquants dont certains surent tirer profit de deux commerces : le licite et l’interdit.

Cette nouvelle forme du trafic d’esclaves généra des réseaux de connexion inédits entre trafiquants européens, américains et africains. Les zones du trafic clandestin les plus actives furent celles s’étendant du Dahomey à l’Angola où opéraient surtout, parmi les métis, d’anciens esclaves de retour d’Amérique de connivence avec les rois africains qui les protégeaient et leur facilitaient les activités de traite dans leurs États. Selon M’Bokolo, certains de ces aventuriers, européens, métis, anciens esclaves ou descendants d’esclaves revenus des Amériques s’étaient installés sur les côtes d’Afrique dans le but avoué d’y poursuivre la traite. Ils étaient particulièrement nombreux en Angola, au Congo et sur la côte des Esclaves, notamment au Dahomey ; vers 1850, on en dénombrait deux cents à Ouidah, Porto-Novo et Agoué.

Le trafic des esclaves continuera au Dahomey jusqu’aux années 1860, en dépit de la vigilance et de la persévérance des nations « gendarmes ». Des noms s’illustrèrent dans ce trafic par l’importance des fortunes amassées, tel ce Dahoméen, ancien esclave de retour du Brésil, Francisco Felix de Souza dit Chacha dont le « surnom au royaume d’Abomey devint un titre officiel et dont hérita son fils. » [52] Mais c’est surtout en Afrique centrale que la reconversion qui permettait de passer du commerce désormais illicite au commerce licite était longue et difficile : au Gabon, au Congo et en Angola. Là, de nouveau réseaux se constituèrent autour de trafiquants africains d’autant plus puissants et enracinés dans cette pratique que la recherche clandestine d’esclaves de la part d’Européens, de Cubains et de Brésiliens se concentrait dans ces zones.

Comme au Dahomey, le commerce illicite y perdura en se prolongeant jusque dans les années 1860. Partout en Afrique centrale, les motifs qui permettaient de réduire en esclavage, en se multipliant, confinaient à l’arbitraire le plus absolu comme le montre le tableau suivant [53] portant sur le témoignage d’anciens esclaves libérés interrogés sur les raisons de leur condamnation à l’esclavage :

Esclaves de naissance 761 688 70 1519

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Les cendres encore fumantes

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L’arrêt de la traite légale n’ayant pas signifié la fin de l’esclavage, ni celle du travail servile et du besoin d’esclaves en Amérique, la contrebande, pratiquée depuis le début du XVIIe siècle, se développa considérablement au début du XIXe siècle.

Un nouveau marché fut ainsi ouvert en Afrique comme aux Amériques avec de nouveaux trafiquants, tous clandestins. Les méthodes du trafic d’esclaves changèrent. Il fallait agir en marge des règles internationales désormais en vigueur. Le sort des nouveaux esclaves en devint encore plus incertain et plus cruel. Cachés dès leur capture dans des entrepôts improvisés, brimés et affamés pour les rendre plus malléables en brisant toute capacité de résistance, ils étaient embarqués secrètement, le plus souvent la nuit ; et dès la moindre alerte en mer, de peur des patrouilles internationales, ils étaient jetés par-dessus bord. Des navires d’apparence ordinaire engageaient de jeunes Africains comme employés, serviteurs ou mousses. Ils les vendaient à leur arrivée en Amérique ou, en cours de route, à d’autres navires stationnés en pleine mer. Dans des navires mal équipés, inadaptés au transport d’esclaves, ne disposant pas de vivres ni de provisions suffisantes, ces captifs voyageaient dans les pires conditions. Il fallait plusieurs jours avant de les présenter à d’éventuels acheteurs, les alimenter (plutôt les gaver), soigner leurs plaies et blessures.

Si les prix de ces esclaves étaient bas, parfois bradés en Afrique, parce que vendus à la sauvette, sans examen préalable ni marchandage, en revanche leurs prix étaient en forte hausse dans le Nouveau Monde, le souci étant pour l’heure de constituer les réserves les plus importantes d’esclaves tout en assurant aux planteurs les effectifs de travailleurs nécessaires.

D’une manière générale, l’avenir des acteurs africains de la traite atlantique fut varié et inégal selon les régions et les époques. Si certains se plièrent sans drame apparent aux mesures d’interdiction du commerce d’êtres humains en adoptant les nouvelles activités économiques de substitution, d’autres éprouvèrent quelques difficultés à sortir d’un système économique et d’une pratique intégrés au mode de vie ordinaire et ne pouvaient envisager d’autres horizons. D’autres enfin surent concilier les deux types d’activités et en tirer profit, la licite l’emportant progressivement sur l’illicite jusqu’à extinction définitive de cette dernière.

Nombreux furent ceux qui réussirent leur reconversion au service des Européens. Ces derniers, en investissant dans les nouvelles activités de production : plantations de café ou cacao, huile de palme, ivoire ou bois ou bien encore en ouvrant des magasins de commercialisation de ces produits, en créant des activités d’import-export (produits européens et produits africains), embauchèrent de préférence comme employés, gestionnaires gérants, régisseurs ou intermédiaires de transactions ces anciens courtiers qui offraient l’avantage de parler un peu ou de baragouiner le français, l’anglais ou le portugais et d’être rompus aux techniques du commerce. Ils surent faire ainsi non seulement la jonction du commerce des esclaves et du commerce licite, mais aussi celle de la période précoloniale et de la période coloniale. Dès le début de la colonisation, décidée à partir de la seconde moitié du XIXe siècle sous le prétexte de réagir contre les États africains réfractaires à l’application de la mesure d’abolition de la traite, nombre d’anciens trafiquants surent tirer profit de leur compétence acquise au contact des Blancs. L’Afrique d’après la traite restait l’héritière de son passé.

Après cette phase de la traite de contrebande ou traite illicite qui finit par s’éteindre progressivement à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, apparut une autre réalité : le renouveau de l’esclavage africain, fortement activé par la traite quand elle était légale.

La traite atlantique semble avoir incontestablement imprimé un dynamisme nouveau à ce qui fut de tout temps une pratique des sociétés africaines. Cette culture de l’esclavage y trouva une dimension nouvelle attestée par les témoignages concordants d’Européens, principalement des voyageurs ainsi que des explorateurs qui sillonnèrent le continent dans la seconde moitié du XIXe siècle en observateurs intéressés. Ces nombreux témoignages révélent ce qu’était devenu l’esclavage traditionnel africain.

Le plus ancien dans le temps, celui de l’explorateur aventurier René Caillié (premier Européen a avoir pénétré dans Tombouctou et en être reparti vivant) est un document de grand intérêt, autant par l’itinéraire de l’explorateur à travers pays et peuples d’Afrique (Mauritanie, Sénégal, Gambie, Niger, Côte-d’Ivoire, Mali, Guinée) que par la finesse de l’observation.

Son récit émaillé de descriptions de marchés et de scènes de ventes d’esclaves semble prêter une attention particulière à la pratique de l’esclavage. Ainsi ce tableau pittoresque des mœurs d’un peuple de Sénégambie parmi lequel il se trouva en 1827 :

  • « Chose bien remarquable, le bon ordre et l’intelligence la plus parfaite ne cessent de régner parmi les femmes appelées à partager la même couche conjugale. Toutes ne sont pas très fidèles à leurs maris, mais quand un époux soupçonne une des siennes d’infidélité il l’oblige par la crainte du simo [fétiche ou juge des bois [54]] de lui nommer le coupable. Elle ne résiste pas longtemps à ses pressantes questions et à ses menaces ; la peur d’être mise à l’épreuve par le magistrat des bois lui fait avouer sa faute et découvrir celui auquel elle a accordé ses faveurs. Dès ce jour, l’amant devient l’esclave malheureux du mari, qui, sans miséricorde, le vend aux marchands négriers ou à d’autres nègres du pays. » [55]

Plus loin, son séjour parmi des peuples à la frontière du Mali et de la Côte-d’Ivoire actuels lui inspira quelques réflexions sur l’esclavage :

  • « Le 30 juillet [1827], il arriva à Sambatikila une caravane de marchands saracolets, allant dans le Foulou acheter des esclaves, pour les revendre soit dans le Fouta ou dans le Kankan. Toutes les marchandises qui se vendent sur les comptoirs européens de la côte sont destinées au commerce infâme des esclaves, qui, à la vérité, ne sont pas exportés, mais ils n’en sont pas plus heureux. L’Europe civilisée peut bien abolir l’esclavage, mais l’Africain, sauvage et intéressé, conservera longtemps encore l’habitude barbare de vendre ses semblables. Il est si doux de vivre sans rien faire, de se reposer sur les soins d’autrui pour sa subsistance, que chaque nègre fait son possible pour avoir des serviteurs : toute leur ambition se borne à avoir douze à quinze esclaves, qu’ils occupent entièrement aux cultures. Ces malheureux sont mal vêtus, et travaillent beaucoup, mais je ne me suis pas aperçu qu’ils fussent très maltraités. Ils sont obligés presque toujours de pourvoir à leur nourriture : ils sèment autour de leurs cases du maïs et de la cassave, qui leur sont d’une grande ressource. » [56]

Ailleurs, René Caillié décrit une scène de marché ou « les esclaves ouassoulous sont vendus à la criée […] tout nus. Il y a des barbares qui font profession de se cacher derrière les buissons, de surprendre les malheureux nègres cultivant dans leurs champs, et d’aller ensuite les vendre impitoyablement. »

D’autres témoignages font le même constat de la généralisation de la pratique esclavagiste qui imprégna les différents aspects de la vie économique et sociale et apportent ainsi la preuve du peu d’incidence sur cette pratique des lois d’abolition de la traite et de l’esclavage en Afrique. L’expérience du général Faidherbe [57], nommé gouverneur de la colonie du Sénégal par le gouvernement français en 1854, est d’un intérêt certain :

  • « [Faidherbe] avait vécu à la Guadeloupe le temps fort de l’abolition de l’esclavage. Résolument, il s’était engagé à l’époque aux côtés de Schoelcher, le libérateur des Noirs […]. Très vite il comprit que le Sénégal n’était pas les Antilles. Toucher à l’esclavage, imposer la loi française, aurait bouleversé ces société animistes ou musulmanes, pétries de traditions fondées sur la séparation entre classes guerrières, religieuses et laborieuses. Aucun chef africain n’aurait accepté une domination lui retirant la propriété des esclaves et le droit d’en acquérir. » [58]

Après avoir milité en Guadeloupe et en métropole pour l’abolition de l’esclavage, le nouveau gouverneur se trouva brutalement confronté aux réalités et à l’importance de ce phénomène en Afrique. Le respect des traditions africaines dont il fit une règle de conduite :

  • « […] n’était pas toujours aisé à concilier avec son humanisme. Un jour, il reçut la plainte d’une femme à qui un notable avait volé ses deux enfants pour les vendre après avoir tué leur grand-mère qui tentait de les défendre, à coups de crosse sur la tête. Faidherbe fit venir la brute à Saint-Louis. L’homme reconnut les faits, les jugeant tout à fait conformes à ses droits sur les ‘‘badolo’’ : les pauvres diables. Les tribunaux français n’étant pas compétents territorialement, le gouverneur le fit reconduire pour être fusillé dans son village. Puis son corps fut pendu à la branche d’un baobab avec une planchette où il était écrit : ‘‘Ainsi seront traités tous ceux qui tuent les mères pour voler les enfants’’. » [59]

En parcourant ce territoire qui devait désormais vivre sous la loi française, Faidherbe prit de jour en jour conscience de l’ampleur du phénomène de l’esclavage qu’il avait sans doute eu la naïveté de croire éteint par les lois d’abolition. Il fit simplement le constat que « les chefs ne vendaient plus leurs esclaves pour l’Amérique mais les gardaient pour cultiver sur place l’arachide. » [60]

Le successeur de Faidherbe, Pinet-Laprade, poursuivit la même politique de fermeté à l’égard du trafic d’esclaves. Dans un rapport au procureur impérial, daté de septembre 1863, il relate des faits attestant l’activité de traite sur le territoire du Sénégal :

  • « Le nommé Ousman Dieng, indigène habitant de Dakar m’a déclaré hier avoir acheté deux captifs à l’escale de Kaolackh : l’un au nommé Massar Poulo, traitant, l’autre à la nommée Diémé, femme de Maboye, autre traitant.
    Ce dernier captif a été acquis par Ousman pour deux paires de pagnes et deux boisseaux de mil. Quant au premier, Ousman n’ayant pas de marchandises à donner à Poulo, le prix n’a pas été fixé.
    Il me paraît démontré par ces faits, et par ceux que je vous ai signalés, que la traite des Noirs a recommencé dans le Saloum, et que ce trafic honteux que l’humanité réprouve et que nos lois punissent, a pour principal foyer l’escale de Kaolackh [
    61] où flotte notre pavillon.
    Le nommé Silman N’Gom, établi à cette escale, m’a déclaré lui-même que les traitants recevaient souvent du roi et des chefs du Saloum des captifs en échange de marchandises. Que deviennent ces captifs ? C’est ce qu’il importe de rechercher minutieusement pour arriver à constater le degré de criminalité des acheteurs et pour faire cesser par l’application impériale de la loi, des actes de nature à retarder l’essor commercial de l’une de nos plus belles contrées de la Sénégambie, car si nos traitants achètent des hommes, ces chefs indigènes trouveront plus facile de vendre leurs sujets que les exciter à la culture. Cette affaire présente donc un double intérêt : 1° – intérêt d’humanité et de civilisation, 2° – intérêt commercial, et il est dû au devoir de l’Administration de s’en occuper très sérieusement.
    Veuillez je vous prie donner aux faits que je vous ai signalés, la suite qu’ils comportent. » [
    62]

Ce rapport fait partie d’une longue liste de faits similaires. Fréquemment, le commandant de Gorée est mis au courant de ventes d’esclaves. Ainsi, le 30 septembre 1863, il apprend que 5 esclaves ont été cédés à Maguèye de Gorée par les chefs de Saloum et dirigés ensuite sur Dakar. Le 7 octobre 1863, on lui fait savoir que des habitants de Dakar, Omar Guèye, Boubou Diagne et Bamar, font du trafic d’esclaves. [63]

En 1879, un missionnaire catholique français, le père Prosper Augouard (1852-1905) arriva au Congo (qui allait plus tard devenir Congo-Brazzaville), plus au sud du continent. Il livra quelques impressions sur la question de l’esclavage dans cette région de l’Afrique équatoriale et centrale, au confluent des fleuves Congo et Oubangui :

  • « […] les Zolos, au bord de la rivière Maringa, un affluent de la rive gauche du Congo, faisaient grand trafic de très jeunes esclaves capturés dans d’autres villages, afin de les vendre aux Bondjos contre de l’ivoire. [Le nouveau trafic très rentable consistait à échanger des esclaves contre de l’ivoire ou de l’or ; cet or et cet ivoire étaient ensuite vendus aux marchands européens]. Les malheureux paraissaient résignés à leur sort : être vendus, revendus plusieurs fois. » [64]

Le religieux racheta beaucoup de ces petits esclaves pour les libérer. En visite chez un chef local à qui il avait offert quelques cadeaux, ce dernier, entouré de ses douze épouses et huit esclaves, lui offrit en retour « une belle chèvre et une de ses plus jolies esclaves. Voyant le missionnaire ne prendre que la chèvre et décliner le présent de choix, il se montra quelque peu mortifié. » [65]

Pour les rabatteurs et kidnappeurs de captifs du temps de la traite légale et illégale, la question de la reconversion ne se posait pas. Le climat était à peu près le même, les navires négriers en moins. Les rapports avec les Européens restaient marqués par des comportements et l’esprit de la traite. Les pratiques et réflexes d’hier, hérités de la traite, le goût irrépressible pour les produits européens importés, la facilité pour les obtenir et l’esprit de fraude s’étaient installés dans les mentalités. Ces pratiques et réflexes pérennisés rendaient aléatoire l’édification d’économies et d’États viables à long terme.

Pour parcourir ces régions, à l’instar de tous les Européens s’aventurant à l’intérieur du continent à la même époque, Prosper Augouard dut recourir à des autochtones pour porter ses bagages et pour le guider à travers la forêt équatoriale :

  • « Chaque jour, on devait palabrer avec les chefs pour marchander un droit de passage ; que de châles bariolés fallut-il donner, que de cuillers, de chemisettes, de poignées de sel ou de poudre ! Stanley, déjà passé par là, avait rendu les Noirs exigeants par des largesses hors de portée de la bourse d’un pauvre missionnaire. Les chefs réclamaient de l’alcool et de belles étoffes pour fournir des guides qui égaraient le voyageur ou disparaissaient dès qu’ils avaient reçu leur acompte. » [66]

Et quand le missionnaire décida de s’implanter en un lieu choisi pour y fonder une mission catholique, il fallut encore parlementer avec les chefs et signer des accords comme du temps de l’installation des forts et comptoirs de traite :

  • « Il fit venir de France des hectomètres de cotonnades et de fils de laiton, des kilos de perles de verre, des paquets de clous, des milliers d’hameçons, cinquante fusils à pierre et autant de sabres, des chapeaux de gendarmes, des défroques de généraux ou de gardes nationaux. Et […] il réussit à obtenir cent vingt porteurs […]. Le père convoqua les chefs, leur montra les armes et régla la question du terrain de la future mission. […]. Les chefs cèdent en toute propriété et pour toujours un terrain d’environ vingt hectares […]. Les chefs indigènes s’engagent à ne jamais inquiéter les missionnaires et à les défendre contre toutes attaques et accusations. Les missionnaires peuvent faire les constructions et plantations qu’ils jugeront convenables. Ils paieront une fois pour toutes à chaque chef un habit et un chapeau doré, une chaînette et un couteau argentés, une grande couverture, douze mouchoirs, une ceinture d’étoffe et un collier de perles, après quoi ils seront libres pour toujours de toute redevance.

Enthousiasmés par leurs habits et leurs chapeaux dorés, les trois chefs défilèrent devant leurs sujets éblouis. » [67]

Qui est coupable ? Le vendeur ou l’acheteur ? Voltaire est sans nuance dans son essai sur les mœurs (tome III) :

  • « Il n’y a chez les Asiatiques qu’une servitude domestique, et chez les Chrétiens qu’une servitude civile. Le paysan polonais est serf dans la terre, et non esclave dans la maison de son seigneur. Nous n’achetons des esclaves domestiques que chez les Nègres. On nous reproche ce commerce : un peuple qui trafique de ses enfants est encore plus condamnable que l’acheteur ; ce négoce démontre notre supériorité ; celui qui se donne un maître était né pour en avoir. »

Propos nuancés par son éditeur :

  • « Cette expression (s’agissant du terme esclave) doit s’entendre dans le même sens qu’Aristote disait qu’il y a des esclaves par nature. Mais celui qui profite de la faiblesse ou de la lâcheté d’un autre homme pour le réduire en servitude n’en est pas moins coupable. Si l’on peut dire que certains hommes méritent d’être esclaves, c’est comme l’on dit quelquefois qu’un avare mérite d’être volé. Certainement, le roitelet nègre qui vend ses sujets, celui qui fait la guerre pour avoir des prisonniers à vendre, le père qui vend ses enfants, commettent un crime exécrable ; mais ces crimes sont l’ouvrage des Européens qui ont inspiré aux Noirs le désir de les commettre et qui les paient pour les avoir commis. Les Nègres ne sont que les complices et les instruments des Européens ; ceux-ci sont les vrais coupables. » [68]

Les fruits de la traite

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Pruneau de Pommegorge, noble français parcourant les côtes africaines en 1789, constate les effets de la traite sur l’état des peuples de ces régions :

  • « Nos crimes ont transformé ces peuples en bêtes féroces. Ils ne se font la guerre entre eux et se détruisent que pour vendre leurs compatriotes à des barbares. Les rois eux-mêmes ne voient plus leurs sujets que comme des marchandises qui peuvent leur permettre d’acheter tout ce qu’ils désirent par caprice. » [69]

Quels avantages les uns et les autres ont-ils pu tirer de leurs crimes ?

Pour les aspects économiques en général, quelques questions s’imposent à l’historien. En Europe, des villes, leur prospérité et leur splendeur furent longtemps associées à leurs activités et à leur passé négriers. Ainsi, Nantes, Bordeaux, Liverpool, Bristol, Cadix, Newport… Par contre, quelles villes en Afrique, parmi les anciens hauts lieux de la traite atlantique au Bénin, au Sénégal, au Nigeria, au Congo, en Angola etc., peuvent se flatter d’avoir retiré la moindre prospérité de leur passé négrier ?

De même, de grandes familles, de véritables dynasties d’anciens négriers sont connues et figurent comme les plus illustres de leurs villes aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, pour avoir amassé ou bâti des fortunes grâce à la traite atlantique et s’être constitué un patrimoine immobilier, financier, industriel ou terrien de grande importance. La traite a favorisé l’ascension sociale d’une classe bourgeoise ou d’un patriciat urbain très puissant, véritable moteur de sa cité ou de sa région, par une politique d’investissement à long terme dans l’industrie, les armements mais plus généralement la banque. Autant de facteurs de développement et de croissance. Les trafiquants et grands armateurs négriers bénéficiaient des encouragements et d’une politique gouvernementale incitative « voyant dans la traite le moteur de la vigueur économique » de la nation. Les encouragements de tous les rois de France, d’Angleterre ou du Portugal par une politique de prime et de protection ne firent jamais défaut à leurs sujets entrepreneurs négriers. Des noms de familles sont connus tels les Montaudoin ou les Grou à Nantes, les Nairac à Bordeaux (propriétaires d’un vignoble réputé). « Jacques Conte, qui dirigea la traite bordelaise […] après 1802, installa son charmant château à Saint-Julien-Beychevelle, au cœur des grands vignobles du Médoc. » [70] Les Stanislas Foäche au Havre, les Fleuriau à La Rochelle, ou encore les Cunliffe et les Foster à Liverpool… Les marchandises de traite, sorties des manufactures de Birmingham ou de Manchester et envoyées en Afrique, permirent l’essor industriel de ces villes et de leurs régions. De l’autre côté de l’Atlantique, en Amérique, pour ne citer que les États-Unis, les profits tirés des activités liées à la traite ont fructifié dans des investissements producteurs de richesses et de développement. Le négrier Thomas Handasyd Perkins de Boston « finança en 1826 le premier chemin de fer des États-Unis à Quincy, dans le Massachusetts ». Les activités de traite générèrent aussi des investissements financiers fructueux. C’est ainsi que Thomas Leyland fonda sa propre banque, « Leyland and Bullins », en 1807. [71] Le négrier clandestin luso-brésilien, Joaquin Pereira Marinho, dont l’action de traite illégale se situait entre 1839 et 1850, amassa une fortune colossale qu’il investit, au terme de ses activités, « dans les plantations, les banques et les chemins de fer, devenant notamment membre fondateur de la Banque de Bahia. » [72]

Bref, en Europe ou ailleurs, en Amérique, les grandes dynasties de la traite négrière se muèrent en dynasties entreprenantes, financières, industrielles, terriennes…

Quelle fortune aujourd’hui identifiable, quelles familles ou descendants de négriers africains au Sénégal, au Bénin, au Nigeria, au Congo ou en Angola, peuvent soutenir la comparaison avec ces exemples européens ou américains ?

Aujourd’hui encore des noms d’acteurs importants de la traite atlantique sont connus dans ces pays et partout en Afrique, mais pas leurs réalisations.

Que sont devenues les fortunes amassées du temps de la traite florissante du XVIIIe siècle par les souverains africains de la côte, acteurs du trafic d’esclaves ? Que reste-t-il en investissement pour son royaume ou ses héritiers des fortunes colossales tirées de la traite par le roi du Dahomey Tegbessou dont le revenu annuel était évalué à 250 000 livres sterling en 1750, somme procurée par la vente de 9 000 personnes par an aux Européens ?

En revanche, les conséquences politiques de la traite sont assez connues et évaluées en Afrique. Elle provoqua l’émergence de nombreuses entités politiques. Le littoral de l’Afrique de l’Ouest et du Centre vit plusieurs villes-États et royaumes naître et se développer grâce au commerce des esclaves. De petits villages de pêcheurs sur l’estuaire du Nil s’érigèrent en villes autonomes dont l’économie reposait essentiellement sur la traite. Certaines de ces villes ou mini-États s’émancipèrent de toute tutelle politique pour acquérir la stature de monarchies puissantes : Bonny, Achanti, Calabar, mais aussi Dahomey, Bénin…

La reconversion et l’évolution de ces États s’effectuaient en fonction de l’objectif prioritaire : le commerce d’esclaves et le contrôle des circuits de livraison, ce qui nécessitait la proximité immédiate des trafiquants européens installés sur la côte.

Les royaumes ou États de l’intérieur, dans leur désir de contrôler ces circuits et de s’assurer le monopole de la traite ou l’exclusivité des échanges avec les Européens, n’avaient d’autre alternative que la conquête des États ou peuples intermédiaires, tampons entre l’intérieur des terres et la côte. Ceux qui étaient sur cette côte se croyaient bénéficiaires d’un droit naturel et choisis pour jouir seuls des profits du commerce des esclaves, d’où des guerres incessantes durant tous ces siècles de traite atlantique. Certains États en ressortirent métamorphosés en monarchies puissantes grâce aux armes importées ainsi qu’au volume des échanges avec les Européens, c’est-à-dire à l’importance du nombre d’esclaves livrés régulièrement.

Ces États artificiels, nés de la traite ou fortifiés grâce à elle, s’écroulèrent irrémédiablement quand elle cessa. Aucun État, aucune industrie, aucune construction sociale viables et pérenne n’émergea après l’ère de la traite atlantique. À la place des États d’hier prirent place des sociétés décomposées, fragmentées, profondément déstructurées et des économies sans consistance véritable.

L’exemple du Congo est fort significatif de la fragilité d’un État dont la création est liée à la traite. Mais il est transposable à plusieurs régions d’Afrique, et à ce titre, il est largement représentatif de la réalité politique de la côte africaine aux XVIIIe et XIXe siècles. Il caractérise la situation de la plupart des royaumes et chefferies impliqués peu ou prou dans la traite entre le XVIe et le XVIIIe siècle : Dahomey, Loango, Oyo…

  • « Après la mort du roi Alfonso Ier, les luttes de clans pourvoyeuses de captifs domineront la vie politique congolaise jusqu’à la décadence du royaume au XVIIIe siècle, lorsque les réseaux commerciaux européens prendront le pas sur les anciens États et les anciens réseaux d’échanges entre États, entre tribus et clans. Le désordre était total dans le pays. Les provinces s’étaient progressivement affranchies du pouvoir central, le nombre croissant de prétendants au trône avait conduit à une scission de la royauté en principautés ennemies. » [73]

Les hostilités entre fragments de royaumes s’ajoutant aux hostilités entre États voisins, toutes motivées par le besoin de traite et le désir de mettre la main sur les dividendes de ce trafic, l’effondrement des États devait suivre inéluctablement la fin de la traite européenne.

Une nouvelle phase de son histoire s’ouvrait pour cette Afrique désormais vacillante sur ses fondements.

Au plus fort du débat sur l’abolition de la traite, à la Chambre des communes à Londres, un abolitionniste de bonne foi, soucieux de l’avenir du continent, plaidant pour l’arrêt définitif de ce commerce, suggéra la création d’une « série de comptoirs sur le Niger et à proximité ». Ce député britannique, porteur de projets positifs souhaitait « la régénération morale de l’Afrique ». [74]

Ce projet, comme d’autres formulés en d’autres lieux, en France notamment, devait déboucher à terme sur la création d’un « Empire colonial » dont les contours se dessinaient peu à peu à partir du milieu du XIXe siècle.

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NOTES:
[1] L. Peytraud, op. cit.

[2] H. Thomas, op. cit.

[3] Archives Nationales, série Colonies C8, ii : les Français aux Amériques, in L. Peytraud, op. cit., p. 348.

[4] Ibid.

[5] Lucien Peytraud, op. cit.

[6] Ibid.

[7] Voltaire, Dictionnaire philosophique, Genève, Édition Gabriel Grasset, 1764.

[8] H. Thomas, op. cit., p. 482.

[9] L. Peytraud, op. cit., p. 377.

[10] « Les écrivains noirs américains et l’Afrique. “Black Culture. New York” », in Notre Librairie, n° 77, décembre 1984.

[11] Ibid

[12] Elikia M’Bokolo, Afrique noire. Histoire et civilisations, t. ii, xixe-xxe siècle, Paris, Hatier-Aupelf, 1992.

[13] Ibid.

[14] Ibid., p. 104.

[15] H. Thomas, op. cit., p. 119.

[16] Ibid., pp. 139-140.

[17] Lettre du 24 juillet 1604, citée par Francisco Rodrigues, Historia da Campanhia de Jesus na assistência da Portugal, vol. iii, Porto, 1944, p. 458, in H. Thomas, op. cit., p. 141.

[18] Juan Suarez de Peralta, Noticias Historicas de la Nueava Espana, Madrid, 1878, cité dans H. Thomas, op. cit.

[19] H. Thomas, op. cit.

[20] Ibid., p. 566.

[21] Ibid., p. 540.

[22] London’s Magazine vii, mars 1738, in H. Thomas, op. cit. p. 149.

[23] H. Thomas, op. cit.

[24] Thomas Clarkson, The History of the Rise, Progress and Accomplishment of the Abolition of the African Slave Trade by the British Parliament, Londres, 1808, in H. Thomas, op. cit., pp. 307-308.

[25] H. Thomas, op. cit.

[26] Alphonse C. Quenum, op. cit.

[27] Ibid., p. 132.

[28] Cité in E. M’Bokolo, op. cit., pp. 107-108.

[29] H. Thomas, op. cit.

[30] Cité in E. M’Bokolo, op. cit., pp. 107-108.

[31] D’après J. E. Morenas, « Pétition contre la traite », 1820.

[32] H. Thomas, op. cit., p. 611.

[33] Ottobach Cuguano, La Véridique histoire d’Olaudah Equiano, Africain, esclave aux Caraïbes, homme libre par lui-même, publié en 1787, 1ère traduction française : 1987, Paris, Éditions Caribéennes, cité in M’Bokolo, op. cit. p. 104.

[34] Cité dans E. M’Bokolo, op. cit., p. 114.

[35] J. P. Hennessy, La Traite des Noirs dans l’Atlantique 1441-1807, ici in A. C. Quenum, op. cit.

[36] P. Verger, op. cit.

[37] Sylvia Serbin, Reines d’Afrique, Saint-Maur-des-Fossés, éditions Sépia, 2006, p. 210.

[38] Ibid.

[39] « Lords Select Committee, 1843 », in H. Thomas, op. cit., p. 199.

[40] Ibid.

[41] H. Thomas, op. cit., p. 631.

[42] Ibid., p. 750.

[43] Ibid.

[44] Serge Daget, Répertoire des expéditions françaises à la traite illégale, 1814-1850, Saint-Denis (France), Société française d’histoire d’outre-mer, 1988.

[45] H. Thomas, op. cit., p. 745.

[46] Sir Richard Burton, éd. A mission to Gelele King of Dahomey, Londres, 1966, cité par H. Thomas, op. cit., p. 839.

[47] Ibid.

[48] Ibid.

[49] Ibid.

[50] H. Thoms, op. cit., p. 839.

[51] Récit rapporté par L.F. Römer, 1760, cité in L’Afrique et le monde, Paris, Hatier-Ceda, 1994, p. 163.

[52] E. M’Bokolo, op. cit., p. 112.

[53] Source : M. Gillet, « Résultat de l’enquête ouverte au Congo pour connaître les conditions et les causes de l’esclavage de 2 571 émigrants africains rachetés pour l’immigration », cité par le capitaine Souzy dans La Revue maritime coloniale, 1863, p. 100, repris dans M’Bokolo, op. cit., p. 111.

[54] Masque ou fétiche supposé doté de pouvoirs permettant de détecter les mensonges, de démasquer et de punir les coupables.

[55] René Caillié, Voyage à Tombouctou et à Jenné, première édition de 1830, rééd. Paris, FM/la Découverte, 1979, p. 203.

[56] Ibid, p. 359.

[57] Louis Léon César Faidherbe (Lille 1818-Paris 1889), polytechnicien, gouverneur du Sénégal de 1854 à 1861, puis de 1863 à 1865, fut le véritable fondateur et organisateur de la colonie du Sénégal. Depuis Saint-Louis où il arriva le 16 décembre 1854, il procéda à des conquêtes et obtint la soumission des tribus maures. Faidherbe fut commandant de l’Armée du Nord pendant la guerre franco-prussienne de 1870.

[58] Alain Frerejean Charles-Armand Klein, L’Appel de l’Afrique, les pionniers de l’Empire colonial français, Paris, Perrin, 2001, p. 64.

[59] Ibid., p. 67.

[60] Ibid., p. 71.

[61] Kaolackh, une des principales villes du Sénégal, située au centre du territoire, dans la région Saloum (ancien royaume).

[62] Archives Nationales, série colonies G.G. AOF, 4B29. Le commandant de Gorée, Pinet-Laprade, au Procureur impérial.

[63] Ibid.

[64] Alain Frerejean Charles-Armand Kleinp, op. cit., p. 200.

[65] Ibid., p. 198.

[66] Ibid., p.193.

[67] Ibid., pp. 196-197.

[68] Voltaire, Dictionnaire philosophique, op. cit., in H. Thomas, op. cit .

[69] Pruneau de Pommegorge, op. cit.

[70] H. Thomas, op. cit., p. 307.

[71] Ibid. p. 308.

[72] M’Bokolo Elikia, op. cit., p. 112.

[73] Sylvia Serbin, op. cit., p. 211.

[74] H. Thomas, op. cit., p. 703.

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Dernière modification le 4 décembre 2008 à 23h05

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RODIER, TERRAY, Immigration : fantasmes et réalités

Rodier-Terray Claire RODIER, Emmanuel TERRAY, Immigration : fantasmes et réalités – Pour une alternative à la fermeture des frontières , Paris : La Découverte, oct. 2008, 154 p.

En librairies le : octobre 2008 – Éditeur : La Découverte collection « Sur le vif » – Reliure : Broché – Description : 154 pages – Dimensions : 132 * 201 mm – ISBN : 9782707156358 Prix : 10 €

A lire sur TERRA : le résumé, le sommaire et un chapitre en texte intégral

A lire ci-dessous, avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur, un chapitre du livre en texte intégral

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Ouvrage sous la direction de :

Claire Rodier, juriste au Gisti (groupe d’information et de soutien aux immigrés). Elle fait partie des fondateurs du réseau euro-africain Migreurop.

Emmanuel Terray, anthropologue, directeur d’études à l’EHESS, a pris depuis 1996 une part active au mouvement de soutien aux sans-papiers.

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PRESENTATION

L’idée de ce livre est partie d’un double constat : la référence au respect des droits de l’homme ne suffit pas, ou ne suffit plus, pour remettre en cause les politiques migratoires qui leur portent atteinte. Par ailleurs, beaucoup de contrevérités circulent sur la question des migrations : « l’immigration pèse sur le budget national », « il faut privilégier l’immigration choisie contre l’immigration subie », « l’aide au développement peut interrompre les flux d’émigration », « la lutte contre l’immigration clandestine favorise l’intégration des migrants installés »… Ces idées fausses traduisent une grande méconnaissance de la réalité de l’immigration et de la politique migratoire menée en France par la droite comme par la gauche depuis les années 1970, et plus encore de celle mise en place dans les années 2000 et qui se profile au plan européen.

Face aux fantasmes et aux mensonges, cet ouvrage a pour objectif de poser les bonnes questions, d’analyser les conséquences des politiques menées et de démonter les solutions hâtives, afin de montrer la réalité des situations et de susciter le débat. Il s’adresse aux personnes qui doutent, ébranlées par les discours sécuritaires ou économistes, bien qu’attachées aux principes. Il suggère qu’une politique alternative à la fermeture des frontières n’est pas forcément irréaliste ou utopique.

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TABLE DES MATIERES

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Introduction

-  Prologue, par Danièle Lochak – La continuité d’une politique répressive – Les régularisations comme mode de gestion des flux migratoires – L’arbitraire sous toutes ses formes – Immigration choisie et précarisation -

I / Rétablir les faits

- Pourquoi partent-ils ?, par Emmanuel Terray – La misère n’est pas la seule explication – La migration fait partie de notre histoire – L’illusoire pouvoir des États

-  Y a-t-il une vérité des chiffres sur les tendances migratoires ?, par Xavier Thierry – Cinq millions d’immigrés vivent maintenant en France – Plaidoyer pour de meilleures statistiques d’immigration – Interpréter trente années de courants migratoires

- Combien ça coûte, combien ça rapporte ?, par Carine Fouteau – En Grande-Bretagne : près de 20 % du PIB 28 – Un apport « énorme » en Espagne, une « bénédiction » en Italie – En France, les études manquent – Expulsions : une politique coûteuse

-  Immigration « choisie » : un pseudo-pragmatisme, par Violaine Carrère – Qu’est-ce que l’immigration « subie » ? – Un tour de passe-passe – Le pseudo retour à une immigration de travail – Jusqu’à quel point peut-on maîtriser les migrations ? – Distinguer entre l’immigration « de travail » et les autres immigrations : une gageure – Du droit de choisir « ses » immigrés -

II / Mesurer les conséquences

-  L’intégration, instrument de pression et de discrimination, par Claude Calame – Entre valeurs républicaines et préjugés culturels – Identités et diversités culturelles – Relativisme et multiculturalisme – Fabrications culturelles et collectives de l’homme

-  L’immigré entre maîtrise des flux et liberté d’exploitation, par François Brun – Créer la rareté pour baisser le coût de la main-d’œuvre – Au cas par cas – Précariser les étrangers pour tirer le marché de l’emploi vers le bas

-  La rétention : l’illusion du moindre mal, par Laurent Giovannoni – Des entorses pour un moindre mal – Évolution et développement de ces « prisons pour étrangers » – Une machine à expulser qui désagrège lentement les libertés fondamentales – L’illusion d’un système d’expulsion démocratique

-  L’asile à la courte paille occidentale, par Jean-Pierre Alaux – Le miroir aux alouettes des promesses de la communauté internationale – Quand le persécuté doit coller à l’imaginaire occidental – La grande loterie du droit d’asile

-  Vers une assignation à résidence des population pauvres ?, par Alain Morice – Du côté intérieur de l’Europe : détestables performances des verrous – Enfermer les gens chez eux ou les immobiliser en chemin -

III / Écarter les fausses bonnes solutions

- Le co-développement, otage de la « maîtrise des flux », par Gustave Massiah – Les mésaventures d’une idée prometteuse – Migrations et développement – Migrations et politiques de développement – Co-développement, politiques de coopération et politiques migratoires

-  Européaniser pour mieux contrôler, par Claire Rodier – Une communautarisation inaboutie – Un alignement par le bas : l’exemple du regroupement familial – Un déséquilibre au profit du contrôle accru des frontières – Plus d’« Europe », moins de droits

-  Coopération ou sous-traitance ? Le contrôle migratoire dans les relations UE-Libye, par Fulvio Vassallo Paleologo – L’Italie aux avant-postes – Le rôle ambigu des organisations internationales et des ONG – Quelques conditions préalables à toute coopération

-  Une lutte contre les « passeurs » qui se retourne contre les victimes, par Virginie Guiraudon – Contrôle aux frontières et trafic de migrants : quelle dynamique ? – La lutte contre l’immigration avant la lutte contre les trafiquants ? Délit de solidarité – Épouvantails -

-  Conclusion : il faut en finir avec la fermeture des frontières, par Claire Rodier et Emmanuel Terray – Rompre avec une vision unilatérale de l’immigration – Derrière la migration : menaces environnementales… – …et déséquilibres du commerce international – Vers la liberté d’aller et venir – Et en attendant ?

- Épilogue – Souvenirs d’un citoyen du monde (Stefan Zweig)
- Bibliographie
- Petit glossaire des euphémismes les plus courants couramment utilisés dans le discours public sur l’immigration et de l’asile

Une lutte contre les « passeurs » qui se retourne contre les victimes
par Virginie Guiraudon

© La Découverte, Paris, 2008

HAUT DE PAGE

Le passeur, c’est le méchant idéal, dont on rencontre la figure dans les discours de droite et les récits de gauche sur l’immigration, dans des documents de politique publique, des déclarations d’associations, voire des pièces de théâtre [1]. Les réseaux mafieux qui participent à la traite des êtres humains et au trafic illicite de migrants sont régulièrement invoqués, aussi bien au niveau national qu’européen et onusien, pour justifier l’adoption de lois ou de traités qui, en réprimant les passeurs, sont censés protéger les victimes et limiter le franchissement illégal des frontières. C’est souvent à la suite de faits divers macabres que les dirigeants politiques ou les fonctionnaires européens appellent à renforcer la « lutte contre l’immigration clandestine », dont la sanction des trafics est un des axes. Ce fut le cas en juin 2000 avec la découverte à Douvres de 58 migrants chinois morts asphyxiés dans un camion : dès le lendemain, tous les chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne, réunis au sommet de Feira, exprimaient leur vive émotion. « Des larmes de crocodile », pour Emmanuel Terray [2], car ils ne pouvaient ignorer la responsabilité des politiques de contrôle migratoires et de restriction du droit d’asile dans l’expansion du trafic de migrants.

C’est autour de l’année 2000 que les termes de trafic et de traite, issus des textes internationaux et européens, surgissent dans le vocabulaire politique et médiatique français. En décembre 2000, tous les États membres de l’UE signent la Convention ONU de Palerme sur la criminalité transnationale organisée. Deux ans plus tard, l’UE adopte une décision cadre pour renforcer les sanctions pénales contre l’entrée et au séjour irrégulier, que complètent une directive sur le trafic d’êtres humains et une décision cadre sur le statut des victimes dans les procédures pénales. Pour l’ONU, les organisations impliquées dans la traite et le trafic doivent agir dans un but lucratif pour être incriminées. Malgré des réserves françaises, le texte européen introduit également cette précision. Mais le risque de voir s’institutionnaliser un « délit de solidarité » demeure, et pèse comme une menace pour les membres des familles, du voisinage et des associations de sans-papiers. Dans les textes internationaux, la prise en compte des victimes de la traite est déficiente. Quant aux migrants, ils ne sont pas considérés comme des victimes, même s’ils peuvent éventuellement bénéficier d’une certaine protection en tant que témoins ou parties civiles. Avant même d’être réapproprié par les acteurs nationaux et transposé en droit français, le droit international, peu protecteur des victimes de l’esclavage moderne, contribue ainsi à établir un lien discursif et juridique fort entre immigration et crime organisé [3].

Pour prendre la mesure du phénomène, deux précisions s’imposent. D’une part, les données chiffrées sur le recours aux « passeurs » sont peu fiables, avec de grandes variations d’une estimation à une autre. Rares sont les publications d’experts indépendants ou non financés par des organismes eux-mêmes impliqués dans les politiques d’immigration (Organisation internationale pour les migrations à Genève, Commission européenne, International Centre for Migration Policy Development à Vienne). On dispose bien sûr de nombreux rapports officiels, des témoignages et de la littérature grise que diffusent les associations, d’articles de presse, mais de très peu de travaux de recherche approfondis. On se trouve ainsi dans la situation paradoxale d’un appareil juridique poussé, qui va d’une Convention onusienne aux directives européennes en passant par les réglementations nationales, pour un phénomène social dont on connaît finalement peu de choses. D’autre part, la spectacularisation dramatique de la migration clandestine ne doit pas faire oublier que la plupart des étrangers en situation irrégulière en Europe sont arrivés légalement, y compris en Espagne et en Italie, d’où les images des bateaux remplis de candidats à l’exil nous parviennent [4]. Ainsi, il y a bien un « business » de la migration [5] mais il doit être compris en relation avec l’évolution du droit d’asile et des systèmes de contrôle aux frontières.

Contrôle aux frontières et trafic de migrants : quelle dynamique ?

Les frontières ont toujours généré des contrebandes. Dans le cas de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, la corrélation entre la « guerre contre la drogue », la politisation de la question de l’immigration clandestine par le gouverneur de Californie et les gardes-frontières eux-mêmes, et l’évolution du trafic de migrants a été documentée. Dans les années 1990, la politisation a entraîné une forte hausse du budget pour embaucher du personnel et acheter pour des dizaines de millions de dollars par an d’équipement (rayons X, caméras de surveillance, murs…) [6]. Or des contrôles plus fréquents supposent des moyens plus importants pour les contourner, le trafic se professionnalise, les sommes allouées à la corruption des fonctionnaires gonflent, le prix du passage aussi. En riposte, politiques et fonctionnaires demandent plus de moyens pour lutter contre une contrebande plus sophistiquée. La dynamique est enclenchée. On a connu le même processus en Europe où l’augmentation de l’« industrie » des passeurs et de leurs tarifs a accompagné, dans les années 1990, les mesures restrictives mises en place telles que la politique des visas, les contrôles par les compagnies de transport ou l’intensification des patrouilles maritimes. Intrinsèquement, la politique de contrôle aux frontières s’auto-entretient. Self-fulfilling prophecy (la prophétie auto-réalisatrice), elle prédit la criminalité frontalière qu’elle a contribué à développer.

En France, plusieurs exemples récents montrent l’hypocrisie de la politique mise en œuvre pour lutter contre les passeurs et les trafiquants. Au nom de la répression des trafics d’êtres humains, la loi sert à traquer et à expulser les prostituées étrangères bien plus qu’elle ne s’attaque aux réseaux qui les exploitent. Et elle assimile au « trafic de migrants » les gestes de solidarité de ceux qui apportent une aide aux exilés et aux sans-papiers.

La lutte contre l’immigration avant la lutte contre les trafiquants

La question de la traite a été médiatisée en novembre 1999 à la suite du meurtre à Paris d’une Bulgare de 19 ans. Si le meurtrier de Ginka Trifonova, un toxicomane qui en voulait à son sac, a été appréhendé et jugé, le proxénète qui l’avait introduite dans les réseaux de prostitution, facilement identifié par un journaliste, vit des jours paisibles en Albanie [7]. Une différence de traitement significative : car la législation sur la traite des êtres humains est davantage conçue pour faire de la prostitution un problème d’ordre public et d’immigration que pour en protéger les victimes. En 2000, reportages, associations et rapports parlementaires décrivent des situations où des femmes droguées et séquestrées par des gangs criminels sont forcées de se prostituer. Plusieurs maires, de droite et parfois de gauche, se saisissent de la question, lors de la campagne municipale de 2001, en promettant la tranquillité aux riverains des quartiers où les prostituées sont dans la rue. Le cadrage du problème est simple : il s’agit de sécurité et d’atteinte à l’ordre public.

Après les élections de 2002, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, présentant sa loi sur la sécurité intérieure (LSI) devant le Sénat, explique qu’il remplit un « devoir humanitaire » et rend service aux prostituées étrangères en les renvoyant chez elles [8]. Sécurité et immigration dominent désormais le débat sur la prostitution. La LSI sanctionne le racolage passif et marque le début des expulsions de prostituées étrangères qui seront jugées en comparution immédiate et à qui on retirera leur titre de séjour. Une étude de juillet 2004 révèle que 84 % des 5 600 prostituées arrêtées depuis mars 2003 sont étrangères (alors qu’elles ne représentent qu’une prostituée dans la rue sur deux) [9]. Et les trafiquants dans tout cela ? Sans même évoquer le manque de coopération des différents acteurs entre eux, on constate que les moyens alloués pour découvrir les trafiquants sont dérisoires. En 2001, l’Office central de répression de la traite des êtres humains ne comptait que quatorze personnes pour démanteler les réseaux. En 2003, un policier confie au quotidien Le Parisien que « le travail de fond contre les proxénètes n’avance pas [10] ». D’une loi destinée à lutter contre l’esclavage moderne, puis contre la traite, on a fait un dispositif principalement destiné à chasser les prostituées des centres-villes : les étrangères sont expulsées, les autres éloignées vers des lieux où, à l’abri des regards, elles sont exposées à la violence et la précarité, et de plus en plus aux abus policiers [11].

Délit de solidarité

Alors que la situation des migrants traversant clandestinement la Manche depuis Calais pour rejoindre le Royaume-Uni était notoirement connue, et que dans le camp de Sangatte, ouvert en 1999, les passeurs opéraient en plein jour aux yeux de tous, ce n’est que vers 2002 que les autorités françaises et britanniques se sont intéressées au phénomène. Côté anglais, le ministre de l’Intérieur stigmatise un commerce diabolique et barbare, et Jacques Chirac évoque « des systèmes mafieux pires que l’esclavage qui vont chercher les gens, leur volent leurs dernières économies et leur font croire à l’Eldorado avant de les abandonner lâchement sur nos plages et dans nos ports [12] ». Pourquoi ce tournant ? C’est que la tension monte entre la France, qui dénonce le laxisme des lois sur l’asile et l’attraction de l’économie informelle outre-Manche en l’absence de documents d’identité, et le Royaume-Uni qui accuse les Français d’encourager la migration illégale des quelques 80 000 personnes qui ont franchi la frontière en trois ans. Il s’agit de sortir de ce qui devient une crise diplomatique en faisant de Sangatte une question sécuritaire, pour justifier la militarisation d’Eurotunnel et la fermeture du camp. Ce n’est qu’un mois avant que celui-ci cesse d’accueillir de nouveaux arrivants que l’OCRIEST, l’office chargé de la lutte contre l’immigration irrégulière, déclare avoir démantelé les réseaux qui organisaient le passage de Sangatte vers l’Angleterre dans des camions pour 500 dollars par personne. En octobre 2002, après six mois d’enquête, la police arrête quarante personnes, tous des Kurdes irakiens [13]. On ne peut s’empêcher de penser que les autorités ne se sont intéressées aux passeurs, dont l’activité se déployait jusqu’alors sans obstacles, que lorsqu’elles y ont vu l’intérêt politique qu’elles pouvaient en tirer.

L’histoire ne s’arrête pas là. En août 2004, deux militants du collectif C’Sur, qui aidaient les étrangers dans la région de Calais, sont jugés à Boulogne-sur-Mer pour « aide directe et indirecte à l’entrée et au séjour irrégulier », en même temps que sept Irakiens mis en examen pour trafic illicite de migrants. D’abord accusés d’avoir été complices des trafiquants, ils restent, une fois ce chef d’inculpation retiré, accusés d’avoir hébergé des Afghans en situation irrégulière et de les avoir aidés à recevoir de l’argent de leur famille. Ils seront condamnés, quoique sans amende ni peine de prison. Cet exemple, qui a mobilisé les associations d’aide aux migrants sur le thème « la solidarité n’est pas un crime », montre que l’amalgame est fait entre trafic de migrants et aide au séjour irrégulier, que le but en soit ou non lucratif. Le procès a bien mis les deux sur le même plan, en regroupant militants et trafiquants.

Epouvantails

Depuis 2000, date du drame de Douvres et de la signature de la convention de Palerme, y a-t-il eu une inflexion de la politique française et européenne en matière de lutte contre l’immigration clandestine et une réflexion sur le lien entre contrôle aux frontières et augmentation du trafic, de son coût et de son danger ? La réponse est non. Loin d’en reconnaître l’inefficacité et les effets criminogènes, les États membres continuent d’invoquer mécaniquement la répression des passeurs comme une solution. À commencer par la France. Interrogé en avril 2008 sur les sans-papiers, le Président de la République déclarait, lors d’un entretien à l’Élysée : « La régularisation globale, c’est la catastrophe » car « cela crée un appel d’air qui profite à qui, M. Calvi, aux trafiquants ! … on fait la politique dans ce cas-là des trafiquants [14]. » Comme toujours, les trafiquants jouent le rôle d’épouvantail, masquant le fait que l’essentiel des moyens est consacré au contrôle aux frontières et à la reconduite des étrangers en situation irrégulière (voir chapitre 3 : Combien ça coûte, combien ça rapporte ?). Quant aux victimes de la traite, rarement considérées comme telles, elles ne semblent protégées qu’en tant que témoins, si elles sont « utiles » en cas de procès.



NOTES:
[1] Dans Le dernier caravansérail (Odyssées), spectacle d’Ariane Mnouchkine, les passeurs qui rôdent à Sangatte sont des symboles de la « face noire de la mondialisation ».

[2] E. Terray, « Douvres, des larmes de crocodile », Libération, 22 juin 2000.

[3] V. Guiraudon, « Les politiques de gestion des frontières » in Politiques publiques. 1. La France dans la gouvernance européenne, Presses de Sciences Po, Paris, 2008.

[4] Les études les plus récentes à base d’entretiens et se servant des statistiques sur la campagne de régularisation en 2005 en Espagne montrent qu’environ 5% des entrées sont irrégulières et la plupart des sans-papiers d’Amérique latine ou de Roumanie ne sont jamais passés par le détroit de Gibraltar (Miguel Laparra, “A dynamic and dialectic approach to social integration given the diversity in the Spanish map of migrations”, communication à la conférence Migration and Social Policies, Pampelune, mai 2006).

[5] Salt, John and Jeremy Stein (1997) Migration as a Business : The Case of Trafficking. International Migration 35/4 : 467-494.

[6] Andreas, Peter et Tim Snyder (dirs.) (2000) The Wall around the West : State Borders and Immigration Control in North America and Europe, New York : Rowman and Littlefield.

[7] Documentaire de M. Boucault, Un corps sans vie de 19 ans, France 3, 19 octobre 2007.

[8] Compte-rendu analytique officiel, séance du 14 novembre 2002, disponible sur www.senat.fr

[9] V. Dubaele, Groupement de prévention et d’accueil lillois (GPAL), France 3 Nord du 10 décembre 2004, disponible sur www.nord.france3.fr

[10] Le Parisien, 7 septembre 2003.

[11] M.-E. Handmann, J. Mossuz-Lavau (dir.), La prostitution à Paris, La Martinière, Paris, 2005.

[12] L’interview de Jacques Chirac, le 14 juillet 2002, est archivée sur www.discours-publics.ladocum…

[13] P. Smolar, « La police démantèle les réseaux de passeurs de Sangatte », Le Monde, 30 octobre 2002.

[14] Intervention télévisée de Nicolas Sarkozy, Président de la République française, 24 avril 2008, archivée sur le site www.elysee.fr

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Dernière modification le 1er décembre 2008 à 18h03

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Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy

Posté par issopha le 23 février 2009

 

Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy

Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire HistoireAfricaine Adame Ba KONARE, (dir.), (dir.) Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy , Paris, La Découverte, oct. 2008.

Paru le : octobre 2008 – Éditeur : La Découverte, Paris – Collection : Cahiers libres – Reliure : Broché – Description : 348 pages – Dimensions : 155 x 240 mm – ISBN : 9782707156372 – Prix : 22 €

A lire sur TERRA : la présentation, le sommaire, l’introduction et un chapitre en texte intégral

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- la présentation, le sommaire et un chapitre publiés avec l’aimable autorisation des auteurs, directeurs et éditeur de l’ouvrage : A lire sur TERRA

LES AUTEURS

adame-ba-k dans LA FRANCE ET SON PASSE COLONIAL Adame Ba Konaré est historienne, militante du Mouvement démocratique malien, présidente fondatrice du Musée de la femme Muso Kunda de Bamako et de la fondation humanitaire Partage. Elle a publié une dizaine d’ouvrages consacrés à son pays, dont Quand l’ail se frotte à l’encens (Présence africaine, 2006), L’Os de la parole. Cosmologie du pouvoir (Présence africaine, 2000) et le Dictionnaire des femmes célèbres du Mali (Jamana, 1993)..

Les contributeurs : Pierre Boilley, Tayeb Chenntouf, Catherine Clément, Catherine Coquery-Vidrovitch, Drissa Diakité, Boureima Alpha Gado, Daouda Gary-Tounkara, Sandra Fagbohoun, Éric Huysecom, John O. Igué, Bogumil Jewsiewicki, Adame Ba Konaré, Doulaye Konaté, Olivier Le Cour Grandmaison, Kinvi Logossah, Hassimi O. Maïga, Elikia M’Bokolo, Isidore Ndaywel è Nziem, Alioune Sall, Kléna Sanogo, Djohar Sidhoum-Rahal, Sébastien Dossa Sotindjo, Ibrahima Thioub

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PRESENTATION

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Passé les réactions vives et indignées qu’a suscitées chez les Africains le discours de Nicolas Sarkozy prononcé à Dakar le 26 juillet 2007, ses déclarations sur l’immobilisme du continent africain ou encore la non-responsabilité de la France dans ses problèmes actuels nécessitaient une riposte argumentée, dépouillée de toute considération émotive. C’est dans le but d’éclairer le président Sarkozy, mais aussi son entourage et, plus généralement, le grand public sur la réalité de l’histoire africaine, qu’Adame Ba Konaré a lancé, en septembre 2007, un appel remarqué à la communauté des historiens.

Cet ouvrage est le résultat de cette mobilisation : vingt-cinq contributions de spécialistes de notoriété internationale ou de plus jeunes chercheurs, africains et européens, qui abordent chacun avec rigueur et précision un pan de l’histoire riche, complexe et trop souvent méconnue du continent. La construction à la fois chronologique et thématique de l’ouvrage permet de réfuter point par point les poncifs hérités de l’ethnologie coloniale véhiculés par le discours de Dakar et de prodiguer plus largement une véritable leçon d’histoire pour enfin changer le regard porté sur l’Afrique.

Cette riposte n’est pas une affaire d’Africains blessés dans leur dignité, mais une entreprise d’historiens, ceux du Nord comme du Sud, soucieux de rétablir la vérité des faits contre toutes les tentatives de manipulation.

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SOMMAIRE

- Préface, par Elikia M’Bokolo

Introduction générale , par Adame Ba Konaré
- 
L’anhistoricité et l’immobilisme du continent africain
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Le mythe de la France bienfaitrice et de sa mission civilisatrice
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Défis et leçons d’Histoire

I / Qui a dit que l’Afrique n’avait pas d’histoire ?

- 1. Un essai de périodisation de l’histoire africaine, par Catherine Coquery-Vidrovitch
- 2. Innovations et dynamiques créatives dans la préhistoire africaine, par Éric Huysecom et Kléna Sanogo
- 3. Universalité des valeurs et idéal d’humanité en Afrique : témoignages d’explorateurs, par Drissa Diakité
- 4. La gestion et la prévention des crises de subsistance dans les sociétés précoloniales du Sahel : mythe ou réalité ?, par Boureima Alpha Gado
- 5. L’opposition tradition/modernité comme modèle d’analyse des réalités africaines, par Doulaye Konaté

II / Un discour d’un autre âge ?

- 6. Les visions françaises de l’Afrique et des Africains, par Pierre Boilley
- 7. Le musée du quai Branly ou l’histoire oubliée, par Catherine Coquery-Vidrovitch
- 8. Le refus de savoir est un refus de reconnaissance, par Bogumil Jewsiewicki

9. L’enseignement du fait colonial dans une perspective d’histoire mondiale, par Tayeb Chenntouf
- 
L’enseignement de la colonisation : des perspectives nationales
- 
La colonisation dan une perspective d’histoire mondiale
- 
L’enseignement du fait colonial

- 10. Apologie du colonialisme, usages de l’histoire et identité nationale : sur la rhétorique de Nicolas Sarkozy, par Olivier Le Cour Grandmaison

III / Qui est responsable des « difficultés acturelles » de l’ Afrique ?

- 11. Quelques aspects de la contribution de l’Afrique au développement du Nouveau Monde et de la France, par Hassimi Maïga
- 12. Aux origines de la traite négrière transatlantique : introduction au débat sur la responsabilité africaine, par Kinvi Logossah
- 13. L’esclavage et les traites en Afrique occidentale : entre mémoires et histoires, par Ibrahima Thioub
- 14. Le rôle de la colonisation dans l’« immobilisme » des sociétés africaines, par John O. Igué
- 15. Pérennité des structures de dépendance et reproduction du sous-développement :le cas du Bénin (ex-Dahomey) de la colonisation à aujourd’hui, par Sébastien Dossa Sotindjo
- 16. La crise ivoirienne : le poids de l’histoire coloniale, par Daouda Gary-Tounkara

IV/ Qui a parléde Renaissance africaine ?

- 17. La philosophie négro-africaine : une lutte permanente pour sa reconnaissance, par Sandra Fagbohoun
- 18. L’Union pour la Méditerranée : un projet pour diviser l’Afrique et tourner le dos à la Francophonie, par Isidore Ndaywel è Nziem
- 19. Le Sahara n’est pas une frontière, par Djohar Sidhoum-Rahal
- 20. La Renaissance africaine : un défi à relever, par Alioune Sall
- 21. Gouvernance et expérience démocratique en Afrique : l’éclairage de la culture et de l’histoire, par Adame Ba Konaré

- Postface, par Catherine Clément
- Orientations bibliographiques, par Daouda Gary Tounkara
- 
Les auteurs
- Index.

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Introduction générale
par Adame Ba Konaré

SOMMAIRE

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Cet ouvrage a été conçu pour servir de réponse à un discours politique, celui du président français Nicolas Sarkozy, tenu le 26 juillet 2007 à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, au Sénégal, à l’occasion de sa première visite officielle en Afrique au sud du Sahara.

Discours osé et complexe, qui a la prétention de faire l’inventaire de tous les problèmes de l’Afrique et d’y trouver des solutions. Sur Cheikh Anta Diop lui-même, curieusement, pas un mot [1].

Tantôt bon père ou bon tuteur qui s’adresse à ses enfants, tantôt missionnaire, Nicolas Sarkozy croit prêcher la bonne parole pour se poser, au final, en sauveur suprême. Au nom de quel principe ? Au nom du franc-parler et du respect et de l’amour qu’il a pour l’Afrique, martèle-t-il inlassablement.

Dans son intention, le discours se veut une adresse à la jeunesse et affiche sa volonté de rupture. Dans son déroulement, il glisse non seulement sur plus d’un siècle d’histoire, un siècle cependant richement meublé de déconstructions opérées en son sein, mais également sur les acquis de l’historiographie et de l’avancée de la recherche. Ce qui fait qu’il n’est pas sans susciter des interrogations majeures autour de mots graves : mépris, méconnaissance, racisme. Il est à craindre que toutes ces supputations ne se confirment, à des degrés divers, derrière le brouillard qui les recouvre, mais l’on éviterait de se perdre en conjectures en posant directement la question à la « plume », le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino.

Ce dernier, dans sa réponse à Bernard-Henri Lévy, qui l’avait traité de raciste, a déclaré assumer avec panache tout ce qu’il a écrit, « ligne à ligne, mot à mot, à la virgule près [http://info.France3.fr/France/34916821-fr.php] ». Tout au long de l’année, Henri Guaino reviendra sur le discours de Dakar. Le dernier soubresaut en date est sa récente sortie dans le journal Le Monde [2]. Tout en feignant de concéder à l’Afrique une histoire, dont il semble entre-temps avoir découvert quelques bribes à travers les critiques qui lui ont été adressées, Guaino s’obstine en réalité à la nier (en qualifiant certains de ses moments-phares d’« exception »), à la mépriser et à réhabiliter l’entreprise coloniale. Et lorsqu’il cherche à se disculper de certaines accusations, à grand renfort de citations savantes mais incongrues, ou en récusant l’inspiration hégélienne de son texte pour mobiliser d’autres soutiens, il ne fait que souligner qu’il n’a manifestement toujours pas compris le caractère inadmissible de certains points du discours de Dakar. Un adage africain nous enseigne que « l’eau versée ne se ramasse pas ». De ce point de vue, les tentatives de justification de M. Guaino effacent d’autant moins les propos tenus qu’elles continuent de falsifier l’histoire. En ce qui concerne Nicolas Sarkozy lui-même, nous préférons nous accrocher à l’argument de la méconnaissance.

Nonobstant, un fait est patent : Nicolas Sarkozy est dans l’air du temps. En effet, depuis quelques années, nous assistons au ressac, chez une frange de l’intelligentsia française, de discours triomphalistes et nationalistes sur la France, dont l’histoire, faite de grandeurs renouvelées, est remobilisée pour susciter la fierté de tous ses fils et de toutes ses filles « de souche ». De son côté, Nicolas Sarkozy crie sa douleur de voir la France endormie depuis vingt à vingt-cinq ans et se donne comme objectif, au cours de son quinquennat, de rendre les Français fiers de leur pays [3]. Il y a une connexion entre le pouvoir politique et cette frange de la nouvelle intelligentsia, dont l’un des apôtres est d’ailleurs un historien, Marx Gallo. Est-ce un fait de hasard si ce brillant universitaire, auteur d’un ouvrage au titre explicite, Fier d’être français, a été justement désigné par Nicolas Sarkozy pour auréoler son investiture d’un discours sur la grandiose histoire de la France [4] ?

Pour ce qui est du rapport à l’Afrique dont le texte de Henri Guaino n’est que le triste reflet – car je refuse de voir en Guaino un marginal –, l’héritage culturel de cette nouvelle élite intellectuelle ne s’est pas bonifié depuis plus d’un siècle. Il est resté au stade de l’imagerie coloniale, reprise et confortée par une littérature négrophobe qui fait florès depuis quelque temps et se résume en gros à une démonstration de l’incapacité, presque congénitale, des Africains de se gérer et de soigner les maux qui minent leur continent, mais dont ils sont les propres responsables – par conséquent, ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes [5].

La conjonction de ces deux courants de pensée explique cette tentative effrénée de vouloir trouver des côtés positifs à la colonisation [6].

En tout cas, sitôt prononcé, le discours de Nicolas Sarkozy a déchaîné passions et réactions indignées en chaîne chez nombre d’intellectuels africains qui l’ont considéré comme insultant et donc inacceptable [7].

Pour ma part, le choc du discours dominé, j’ai lancé sur Internet, le 11 septembre 2007, un appel à mes collègues historiens pour leur demander de s’engager à mes côtés dans une démarche de construction de connaissances dépouillée de toute considération émotive pour éclairer au mieux le président Nicolas Sarkozy et son entourage.

Cet ouvrage est le résultat de cette mobilisation : plus d’une vingtaine de contributions de spécialistes de notoriété internationale ou de plus jeunes chercheurs, africains et européens, qui abordent chacun avec rigueur et précision un pan de l’histoire riche, complexe et trop souvent méconnue du continent. La construction à la fois chronologique et thématique de l’ouvrage permet de réfuter point par point les poncifs hérités de l’ethnologie coloniale véhiculés par le discours de Dakar et de prodiguer plus largement une véritable leçon d’histoire pour en finir avec le regard statique porté sur l’Afrique.

Dans cette entreprise, il ne s’agira ni de croiser ni de confronter les regards des historiens français et africains, mais de poser le regard d’historiens de l’Afrique, ceux du Sud et ceux du Nord, sur l’histoire de l’Afrique, sans complaisance ni polémique.

De l’anhistoricité et de l’immobilisme du continent africain jusqu’aux drames actuels qui le secouent, nombreuses sont les questions soulevées par Nicolas Sarkozy, mais la rhétorique présidentielle est habilement bâtie au point que si l’on n’y prend garde, on peut se laisser piéger comme l’ont été maints défenseurs du président. Leurs arguments ? Ce discours est un tout, il n’est pas honnête d’en sortir quelques phrases choquantes ; de bonnes choses ont été également dites sur l’Afrique et jamais réquisitoire aussi sévère contre la colonisation n’a été tenu par un chef d’État français. Là n’est pas la question : ce qui est en cause, c’est l’inexactitude et le décalage temporel de certains propos. Un adage africain dit aussi qu’une seule graine d’arachide pourrie suffit à pourrir les autres graines.

L’anhistoricité et l’immobilisme du continent africain

SOMMAIRE

Parmi les points les plus choquants du discours de Dakar figure notamment le déni d’histoire auquel s’est livré le président français :

  • Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne, mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance.Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. Le problème de l’Afrique, et permettez à un ami de l’Afrique de le dire, il est là. Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’histoire. C’est de puiser en elle l’énergie, la force, l’envie, la volonté d’écouter et d’épouser sa propre histoire. Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé…

Ne pas être entré dans l’histoire, pour les historiens, a un sens, car les critères d’historicité, tels que l’Occident les avait définis, reposaient sur au moins deux théories : d’abord les thèses, datant de la fin du XVIIIe siècle, du philosophe allemand Hegel développées dans son fameux ouvrage La Raison dans l’Histoire (1830), dans lequel il soutient que « ce que nous comprenons en somme sous le nom Afrique, c’est un monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l’histoire universelle » ; ou encore : « Celui qui veut connaître les manifestations les plus émouvantes de la nature humaine peut les trouver en Afrique [8]. » Ne pas être entré dans l’histoire signifie donc échapper à la raison, à la création et à la créativité, à l’invention, au progrès.

Le deuxième critère d’historicité est celui défendu par une certaine école historique, à prétention hautement scientifique que fut l’école méthodique, née en France entre 1880 et 1930, dans le prolongement de l’école positiviste allemande [9]. Les apôtres de cette école professaient que « toute pensée et tout acte qui n’a pas laissé de traces, directes ou indirectes ou dont les traces visibles ont disparu, est perdu pour l’histoire [10] ». Pour eux, ces traces sont les documents écrits. Les sources écrites se dressaient donc comme critère d’historicité. Or, comme l’Afrique manquait d’écriture, elle ne pouvait pas être logée dans le champ historique.

Cette conception a rejailli sur la perception de l’Afrique par les Occidentaux. Toute la littérature coloniale a baigné dans ce magma. En 1923, le Pr. A. P. Newton l’exposait de façon précise devant la Royal African Society à Londres dans une conférence sur l’Afrique et la recherche historique. Il déclarait que « l’Afrique n’avait pas d’histoire avant l’arrivée des Européens. L’histoire commence quand l’homme se met à écrire. Donc le passé de l’Afrique avant le début de l’impérialisme européen ne pouvait être reconstitué que d’après les témoignages des restes matériels, des langues et des coutumes primitives, toutes choses qui ne concernaient pas les historiens, mais les archéologues, les linguistes et les anthropologues [11]. »

Insidieusement, on a cherché à faire admettre au Noir l’incapacité congénitale de sa race. Ainsi naquirent les mythes et les stéréotypes raciaux qui légitimaient la prétention à la supériorité des Européens sur les Africains : si histoire il y avait par-ci par-là, cela n’avait été possible que grâce à des facteurs exogènes, notamment l’apport civilisateur des religions révélées, christianisme et islam.En France, le programme des écoles de l’Afrique occidentale française (AOF) établi par la réforme de 1924 ordonnée par Roume, le gouverneur général de l’AOF, donna une orientation précise à l’enseignement de l’histoire : l’élève africain ne devait pas ignorer que son « pays a été envahi par des peuples de race blanche venus du nord à travers le Sahara et l’influence exercée par ces peuples sur sa race et sa civilisation ». L’Europe ne faisait donc que continuer une transmission de la civilisation commencée avant eux par des peuples à peau claire.

Certains administrateurs coloniaux, historiens de circonstance, tel Maurice Delafosse (1870-1926), malgré l’énorme travail qu’ils effectuèrent pour reconstituer l’histoire des colonies afin de mieux les diriger, souvent d’ailleurs à partir de documents autres que les sources écrites, sont restés enfermés dans ce prisme [12].

L’obstination avec laquelle ces thèses éculées sur l’Afrique continuent d’être diffusées gêne et étonne à la fois les historiens ; ils ne peuvent pas les accepter, d’abord parce que, depuis fort longtemps, elles ont été corrigées. Notamment, les critères liés à l’écriture de l’histoire ont été battus en brèche, en France même avec l’école des Annales, créée à partir de 1930 par Marc Bloch et Lucien Febvre, précisément en réaction au réductionnisme de l’école méthodique.

Marc Bloch, dans son fameux Apologie pour l’Histoire, assimile la relation homme/historien à l’ogre de la légende : « Là où l’historien flaire la chair humaine, là est sa proie  [13]. » L’homme a rendu historique tout ce qu’il a touché et les documents écrits ne constituent pas la seule source d’histoire. Le stock dont dispose l’historien est inépuisable : en plus des sources écrites, il y a par exemple, l’archéologie, qui seule permet de résoudre les problèmes de datation, la géologie, la biologie, l’ethnologie, etc.

À cela, il faut ajouter l’apport incommensurable de la tradition orale, particulièrement riche en Afrique et reconnue aujourd’hui comme source d’histoire aussi valable que n’importe quelle autre. La fameuse sentence d’Amadou Hampâté Ba, « En Afrique, chaque vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle », qui a retenti tel un tonnerre dans le ciel des africanistes, signifiait qu’en Afrique, le savoir était détenu par les anciens qui le transmettait de bouche à oreille, à condition qu’on leur prête une oreille attentive. Autrement dit, c’était par la voie orale, selon des méthodes mnémotechniques que se transmettait le savoir en Afrique [14].

Le premier agrégé d’histoire de l’espace francophone du continent africain, Joseph Ki-Zerbo affinera les techniques d’investigation historique basées sur la tradition orale. Avec d’autres, tel Jan Vansina qui l’a précédé [15], il a donné à la tradition orale ses lettres de noblesse [16]. En dépit de la rémanence de certaines critiques remettant en cause sa validité tant paraît établie sa relation avec le présent, aucune étude historique sur l’Afrique ne saurait se passer de l’apport de la tradition orale.

Le déni d’histoire de Nicolas Sarkozy est d’autant plus inacceptable quand on sait que l’Afrique est le continent premier. À preuve, les travaux du préhistorien français Yves Coppens, qui ont prouvé que c’est en Afrique que le premier homme a marché et s’est servi de ses mains, que les débuts de la technologie, l’émergence, l’origine, la racine de la culture et de la conscience sont africains [17].

On ne peut pas non plus accepter les propos du président français quand on sait que depuis plus d’un demi-siècle, l’historiographie de l’Afrique a rejoint celle du reste du monde. Même si la littérature sur l’histoire de l’Afrique n’a pas été vulgarisée, qui se donne la peine de la chercher peut la trouver. Depuis des administrateurs coloniaux de la première moitié du XXe siècle, qui, en dépit des apories de leur logique, ont effectué maints travaux de synthèse sur l’histoire de l’Afrique à nos jours, le chemin est bien fourni.

La création, en 1938, par Théodore Monod, de l’Institut français d’Afrique noire (IFAN) [18] fut un formidable instrument de promotion de l’histoire africaine avec la publication d’une série de mémoires dans les années 1950 et 1960. De façon générale, la décennie 1960-1970 fut particulièrement féconde en termes de publication de grands travaux de synthèse, devenus très vite des classiques, de chercheurs français sur l’histoire de l’Afrique [19]. Ce sont eux, les premiers vrais spécialistes de l’histoire du continent. Ce sont eux qui ont formé la plupart des historiens africains de la deuxième génération.

En 1947 fut créée la Société africaine de culture (SAC) par le Sénégalais Alioune Diop. La SAC et sa revue Présence africaine œuvrèrent de leur côté pour la promotion de l’histoire et de la culture africaines, en même temps qu’une génération d’intellectuels, tel Joseph Ki-Zerbo, engageaient le combat pour la réhabilitation de l’histoire africaine, bafouée par une certaine littérature coloniale. C’est le lieu de citer Cheikh Anta Diop : ses travaux sur le caractère négroïde de la civilisation égyptienne, en montrant que la culture égyptienne était africaine, ouvraient la voie à l’indiscutable unité culturelle du continent [20]. L’historiographie africaine de ces années-là s’inscrivait certes dans le sillage de l’idéologie nationaliste de l’école méthodique. Histoire/combat, histoire civique que celle-là, mais qui n’en a pas moins été capitale pour la connaissance du passé de l’Afrique [21].

L’arrivée d’un Africain doublé d’un historien à l’Unesco, Amadou Mahtar M’Bow, en 1973, a donné une impulsion à l’historiographie de l’Afrique, avec le grandiose projet d’écriture d’une monumentale histoire générale de l’Afrique en huit tomes [22].

Mais partout dans le monde, indépendamment des grandes nations colonisatrices – France, Angleterre, Portugal, Espagne, Belgique, Hollande, Allemagne, Italie –, ont été érigés des centres ou des instituts d’histoire africaine. En Europe de l’Est, où sur la lancée de la fièvre nationaliste consécutive à la vague d’indépendances des pays africains, la sympathie manifestée par les pays du bloc soviétique se matérialisa par un intérêt majeur pour l’histoire africaine en Hongrie, en Union soviétique, en Pologne [23]. Aux États-Unis, nombre d’universités se distinguent de leur côté par l’engouement porté à l’histoire africaine, notamment à la diaspora et la traite atlantique. En France, les universités Paris 1-Panthéon-Sorbonne, Paris 7-Denis-Diderot, d’Aix-en-Provence et de Bordeaux, de même que l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), à partir des années 1970, maintiendront le flambeau des études africanistes. Enfin, en Afrique – last but not least – toutes les universités ont leurs branches spécialisées, à commencer par Dakar où fut tenu le discours de Nicolas Sarkozy, véritable pépinière d’historiens africains de grande renommée.

Aujourd’hui, parmi les grands noms d’historiens connus dans le monde, figurent des Africains qui dispensent leur enseignement aux quatre coins du monde, dans des universités cotées et qui font preuve d’une vitalité intellectuelle remarquable.

Institutions et associations scientifiques, comme le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA), l’Association des historiens africains (AHA) ou le Centre d’études des langues et traditions orales (CELTO) de Niamey de dimension continentale, et les magazines et revues spécialisés sur l’histoire de l’Afrique, de dimension également continentale, comme Afrika Zamani ou Afrique Histoire, lancée dans les années 1970 par l’historien malien Sékéné Mody Cissoko, complètent ce tableau.

Les contributions réunies dans cet ouvrage témoignent de la multiplication des travaux et du développement de la recherche sur l’histoire du continent depuis que ces jalons ont été posés. Toutes sont autant de démentis à l’idée d’une Afrique anhistorique et immobile ; je ne peux pour ma part ici qu’évoquer succinctement certains traits de l’histoire du continent en rappelant par exemple qu’aux VIIe, VIe et Ve siècles avant notre ère, les principaux savants, philosophes et écrivains grecs sont allés chercher en Égypte le chandelier de la civilisation. Et c’est un ancien ministre français de la Coopération, Jacques Godfrain, qui nous le rappelle [24].

Je pourrais continuer en parlant des civilisations urbaines nées en Afrique bien avant notre ère, Axoum en Éthiopie, Djenné-Djeno sur le fleuve Niger au Mali, ou encore de la Nubie chrétienne, de Carthage en Tunisie, des Almoravides et des Almohades au Maroc. Ou encore du rayonnement des grands empires médiévaux du Soudan occidental : Ghana, Mali, Songhay. Le dynamisme économique de ces régions se répandait à travers le Sahara, zone tampon entre le bassin méditerranéen et l’Afrique noire. Des noms de grands souverains sont restés dans l’histoire : Kanku Moussa, l’empereur du Mali (1312-1337), qui, au cours d’un pèlerinage fastueux à La Mecque, a distribué une telle quantité d’or sur son passage qu’il en a fait baisser le cours sur le marché du Caire [25]. Ou Askia Mohamed, le souverain de Gao (1492-1528), sous le règne duquel les intellectuels de Tombouctou ont fait l’objet d’une attention particulière, ce qui a eu comme impact de favoriser le rayonnement intellectuel de la ville où venaient se ressourcer des savants de toutes les contrées islamiques (Égypte, Syrie, Arabie, etc.) [26]. En plus des sciences de l’esprit, l’intelligentsia musulmane de Tombouctou cultivait l’idéologie de la paix, matérialisée par le port du bâton à la place de l’arme blanche.

Je pourrais encore évoquer les royaumes kongo luba et lunda, du Grand Zimbabwe avec ses monuments gigantesques, le Monomotapa (Mutapa), le Kanem-Bornou au Nigeria, ou ces structures non centralisées à la remarquable vitalité comme certaines sociétés des zones inter-lacustres de l’Afrique de l’Est ou les régions de l’actuelle RDC [27]. La liste est longue ; un survol ne saurait rendre compte de l’histoire à la fois riche et complexe de l’Afrique.

Et enfin, pour terminer sur l’immobilisme des Africains, la lutte acharnée que mènent ces milliers de femmes pour assurer leur survie dans le secteur informel, les tentatives désespérées de ces milliers de jeunes bravant les océans, dans l’espoir de débarquer au « pays de Cocagne », au péril de leur vie, traduisent une volonté opiniâtre de prendre en main leur destin. On ne peut pas dire que de tels hommes n’aspirent pas à s’inventer un avenir.

Et que dire des performances des sportifs africains dans tous les domaines ou du génie et de la créativité des artistes africains reconnus partout dans le monde ? Aujourd’hui, pour se maintenir, c’est dans la musique noire de la diaspora africaine que la musique européenne se ressource.

Le mythe de la France bienfaitrice et de sa mission civilisatrice

SOMMAIRE

Le deuxième point le plus problématique du discours de Dakar concerne à l’évidence le tableau que présente le président français de la colonisation.

Rappel des faits : les historiens de la IIIe République française se sont surpassés dans la production de discours qui ont donné l’impulsion à la poussée impérialiste en créant le mythe de l’État-nation, l’idéologie d’une France grande et généreuse, modèle du monde. L’enjeu, pour l’instituteur de l’école de Jules Ferry, était de cultiver l’amour de la patrie, de former des « soldats de la République », faute de quoi, il aura perdu son temps.

Ce nationalisme se répandit jusque dans les colonies, où il fallait faire entrer dans les crânes la certitude que la France était le plus beau pays du monde, les Français un peuple intelligent, travailleur et courageux et les Africains, des gens inférieurs et sans ancêtres qu’il fallait ouvrir à la Civilisation. Il était même enseigné aux enfants africains que leurs ancêtres étaient les Gaulois, « des barbares civilisés aux yeux bleus ». On peut citer le manuel d’histoire d’Ernest Lavisse, le chef de file de l’École méthodique : « la France veut que les petits Arabes soient aussi bien instruits que les petits Français. Cela prouve que la France est bonne et généreuse pour les peuples qu’elle a soumis [28]. »

Il n’y a pas qu’Ernest Lavisse ; d’autres, comme C.-R. Jouve, directeur de la section spéciale de l’école normale de la Bouzaréah en Algérie, soutenaient par exemple, dans un manuel d’histoire destiné aux indigènes [29] :

« La France est le plus beau pays du monde » (1re leçon).

« Les Romains attaquèrent les Gaulois qui se battaient bien, mais les Romains étant les plus civilisés furent les plus forts et ils prirent la Gaule… Les Gaulois, les Romains et les Francs étaient intelligents, travailleurs et courageux. C’est pour cela que les Français sont aussi intelligents, travailleurs et courageux » (2e leçon).

La dernière affirmation, reprise et encadrée comme « pensée à méditer », martelait : « Si les Kabyles et les Arabes écoutent les Français, ils seront heureux, ils seront meilleurs et ils seront regardés comme les enfants de la grande nation française » (40e leçon) [30].

Après avoir longtemps hésité à introduire les cours d’histoire dans les écoles africaines, de peur, par exemple, que l’enseignement de la révolution française et de la prise de la Bastille ne donne l’idée aux « indigènes » de s’emparer de vive force du poste (français), une nette tendance s’était dégagée au sein de l’administration coloniale, en faveur de l’enseignement de la discipline avec la réforme de 1924. Ainsi, pour Georges Hardy, inspecteur de l’enseignement de l’AOF, négliger l’enseignement de l’histoire ou la taire était dangereux parce que, écrivait-il en 1917, concernant l’enseignement de l’histoire dans les colonies de l’AOF :

  • Les Africains ont une histoire et des historiens (marabouts et griots) dont l’autorité est acquise et qui sont dépositaires d’un savoir sacré hérité des aïeux, sont très écoutés et leurs récits surnaturels plaisent davantage qu’une plate succession d’événements humains. Ce serait donc manquer singulièrement de psychologie et d’éducation historique que méconnaître la force de cette histoire populaire, histoire tendancieuse et trop souvent antifrançaise. Le seul moyen de ruiner ces calembredaines perfides, c’est de les confronter méthodiquement avec l’histoire vraie, moins séduisante sans doute mais qui, trouvant dans sa solidité et son harmonie une force de persuasion, finit par l’emporter. Nous sommes venus dans un pays pauvre, ravagé par des tyrans, dépeuplé par des négriers ; nous avons imposé la paix à tous, nous avons fait cesser les razzias et la traite des esclaves, nous avons étendu les cultures et bâti les hôpitaux. Quel conte de griot serait assez ingénieux pour détruire ces affirmations simples ? Et ne voit-on pas ce que gagne la puissance française à se prouver et se justifier ainsi ? Je comprendrais les scrupules de nos simplificateurs de programmes, si notre histoire n’était pas ce qu’elle est, si c’était une histoire de traîtrise et de rapines, si c’était l’histoire d’un nid de vautour ou simplement de mange-mil. Mais elle est grande, notre histoire, elle est, en comparaison des autres, pure, généreuse, et noble. Notre histoire coloniale, en particulier, est un conte merveilleux, qui fait pâlir les plus belles pages de l’histoire ancienne. N’en ayons pas honte, ayons confiance en sa force et sa beauté ; ceux qui ne veulent pas qu’on l’enseigne aux indigènes de nos colonies feraient croire qu’ils la connaissent mal [31].

Les propos de Nicolas Sarkozy ne sont-ils pas de la même veine, lorsqu’il égrène les « réalisations » coloniales ? « [Le colonisateur] a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu fécondes des terres vierges. Il a donné sa peine, son travail, son savoir. Je veux le dire ici, tous les colons n’étaient pas des voleurs, tous les colons n’étaient pas des exploiteurs. »

Nous voilà catapultés, par Nicolas Sarkozy, quatre-vingt-onze ans en arrière pour rebondir sur le présent où les choses se précisent davantage avec la question de la non-responsabilité de la colonisation, donc des puissances coloniales, c’est-à-dire notamment de la France, dans les « difficultés actuelles » de l’Afrique.

Sur ce registre, il ne donne pas dans la subtilité : « La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable des gaspillages et de la pollution. »

Même quand Nicolas Sarkozy reconnaît les horreurs de la colonisation, il éprouve le besoin de les relativiser en s’aventurant sur le terrain des bienfaits de la colonisation.

Là aussi, la réponse à fournir réside dans les faits : la colonisation européenne, qui a duré plus d’un siècle, fut un système fondé sur une logique exclusive d’assujettissement ; elle a déstructuré les sociétés, les économies et les cultures africaines ; elle la freiné la marche interne de l’Afrique, en instaurant un autre ordre, l’ordre colonial, en dressant les chefs les uns contre les autres, en établissant le régime de l’indigénat.

Le pouvoir colonial a, pour mieux administrer, dépecé le corps physique, psychologique de l’Afrique, séparé des entités ethniques et culturelles séculaires, et servi de terreau aux guerres fratricides ultérieures [32].

Or, dès lors qu’il s’agit d’exploitation de ressources humaines et naturelles, dès lors qu’il s’agit d’assujettissement, qui plus est par la force de la baïonnette et du canon, à grands renforts de méthodes intimidantes, on ne peut pas s’autoriser à parler de bienfaits, de limitation des dégâts, et encore moins à se dégager de toute responsabilité. Parce que c’est la dignité qui est en cause. La dignité, la plus cardinale des valeurs dont la recherche, pour maints penseurs, est le moteur de l’histoire ; c’est en son nom, sous tous les cieux et de tous les temps, que des peuples entiers se sont révoltés et continuent de se révolter. N’étant pas monnayable, on ne saurait faire d’elle bon marché.

Et puis, disons-le clairement : sans compter qu’elles étaient des œuvres de mort – elles furent bâties sur des milliers de vies –, les infrastructures réalisées par le colonisateur auxquelles Nicolas Sarkozy fait allusion étaient destinées à servir les besoins d’expansion économique de la France. Étudions les tracés des routes et des chemins de fer, de l’hinterland vers la côte maritime : ils servaient à écouler vers la métropole les matières premières des colonies, café, cacao, huile de palme, gomme, coton, minerai, en vue de les transformer.

L’orientation systématique de l’économie vers la monoculture aux fins de ravitailler les usines de la métropole contribua à enrichir cette seule métropole et à appauvrir les Africains. En effet, l’Afrique n’a eu qu’à jouer le rôle subalterne de pourvoyeur au marché international de produits de base assujettis aux aléas des cours mondiaux fixés par les bourses occidentales. De plus, la subordination de l’économie africaine à l’économie européenne a eu comme conséquence de détourner les Africains des cultures vivrières ; elle signa, de ce fait, l’un des actes fondateurs de la pénurie en produits céréaliers qui secoue l’Afrique en ce moment [33].

Telle est la réalité de l’Afrique, qui, aujourd’hui, traîne comme un boulet les structures coloniales, et est encore soumise aux lois drastiques du marché international.

En outre, si bienfaits il y a également eu, n’appartient-il pas d’abord aux Africains de le reconnaître ? Un proverbe malien dit : « On est mieux louangé dans la bouche de quelqu’un d’autre que dans sa propre bouche. »

Et de bienfaits, parlons-en justement. L’Afrique ne peut-elle se targuer aussi d’avoir apporté à la France, singulièrement quand elle était sous sa domination ? Nicolas Sarkozy parle, dans son discours, du sang des Africains versé pendant les guerres mondiales. Le prix du sang n’a pas d’égal, mais l’Afrique a été d’un autre apport pendant ces guerres. C’est à Brazzaville, qui a été pendant trois ans la capitale de la France libre (1940-1943), que le général de Gaulle a lancé un autre cri d’assaut contre Hitler et le régime de Vichy. Il faut ajouter que l’Afrique a fourni aux dissidents leur trésor de guerre : impôts de capitation, emprunts, souscriptions, en plus des matières premières, caoutchouc, coton, etc. La ville de Kayes, au Mali, a abrité le trésor en or de la France durant l’occupation allemande.

Laissons la parole au héros de la France libre, qui reconnaît et salue à sa valeur réelle l’apport incommensurable des colonies dans l’effort de guerre pendant la grande guerre de 1939-1945. C’était dans un vibrant discours plaidoyer prononcé à Bamako le 8 mars 1953, au cours d’une tournée sous-régionale qui l’avait conduit à Dakar où il avait été invité par le Grand Conseil de l’AOF pour présider l’inauguration d’un monument élevé à la mémoire de Félix Éboué [34]. Saluant Félix Éboué, le gouverneur de la colonie du Tchad, voilà ce que, entre autres déclarations, le général de Gaulle livre – et nous sommes bien sous domination coloniale :

  • Dans la tempête que l’ambition nazie déchaînait sur le monde, il serait, pour sûr, un résistant. Le 3 juillet 1940, il m’avait écrit. Nous nous mîmes d’accord. Au jour fixé il le proclama et, du coup, prit place au premier rang de ceux dont l’action nous vaudrait la victoire. En même temps, le fait accompli par lui à Fort-Lamy, avec l’aide de Colonna d’Ornano, de Marchand, de Laurentie, et que Pleven allait aussitôt sanctionner sur place en mon nom, marquait le début d’une série d’événements qui auraient, à leur tour, les prolongements les plus étendus. Dans l’immédiat et comme cela avait été prévu et préparé, l’initiative prise au Tchad était, le lendemain, utilisée au Cameroun que ralliaient Leclerc et Boislambert, le surlendemain à Brazzaville où Larminat, aidé par Delange et Sicé, prenait les fonctions de haut-commissaire, en Oubangui où Saint-Mart se déclarait aussitôt. Ainsi une base était fournie à la France libre pour participer aux opérations d’Érythrée, d’Abyssinie, de Libye et mener celles du Fezzan. Ainsi la souveraineté belligérante de la France pouvait s’exercer en terre française, en attendant que le Gabon, Madagascar, Djibouti, La Réunion, l’Algérie, le Maroc, l’Afrique occidentale, la Tunisie fussent tour a tour incorporés dans l’entreprise de la victoire à laquelle tous nos territoires, y compris ceux d’Amérique, d’Asie, d’Océanie, apportèrent tant d’efforts et tant de sacrifices [35].

Ce témoignage montre bien que c’est grâce à ses colonies que la France a rejoint le peloton des nations victorieuses, qu’elle a sauvé son honneur.

En réactivant le mythe de la mission civilisatrice de la France et celui des « bienfaits » de la colonisation, Nicolas Sarkozy adopte une posture manichéenne qui situe le bien en Occident et le mal en Afrique, la civilisation en Occident, la barbarie et les guerres sanglantes en Afrique. Faut-il comprendre que les tyrans sanguinaires, les esclavagistes, les dirigeants corrompus ou les collaborateurs de causes avilissantes et ignominieuses seraient une singularité africaine ? Nul besoin de s’enfoncer dans la vastitude du temps pour se convaincre du contraire. Il y a à peine soixante ans, l’Europe n’était-elle pas un champ de ruines, ravagé par le régime nazi auquel un certain Pétain donna son appui en imposant un régime d’exception en France ? Dachau, Birkenau, Auschwitz, plus près de nous Sarajevo n’appartiennent-ils pas à l’histoire de l’Europe ?

Défis et leçons d’Histoire

SOMMAIRE

En soulevant des polémiques orageuses autour d’événements complexes appartenant à l’histoire partagée des peuples pour se donner la part belle, Nicolas Sarkozy prend des risques là où l’humilité est de mise. S’il y a des valeurs à réveiller aujourd’hui, ce sont certainement la solidarité, le partenariat, l’écoute, le partage, dans le respect de l’autre. Plutôt que de brandir le choc des civilisations, c’est leur dialogue qu’il faudrait promouvoir.

« Remuer les paroles anciennes est mauvaise chose », dit une parole de sagesse africaine ; cela peut engendrer des conséquences fâcheuses dont la « cristallisation du ressentiment » qui, à son tour, peut déboucher sur des déflagrations sociales. L’historien français Marc Ferro a bien décrit ce phénomène [36] sous un ciel pourtant non africain.

C’est là que se situe certainement la fonction sociale du métier d’historien. Cet observateur du temps doit éviter à la fois l’amnésie et le trop-plein de mémoire, dans la mesure où ces pathologies menacent la cohésion sociale. Comment ? Dans ce dialogue de cultures, l’Afrique profonde a sa réponse.

En Afrique, de façon générale, l’incubation temporelle est une posture culturelle ; le traditionniste, qui se confond avec l’historien et le sage, stocke l’information historique. « Toute parole a un moment pour être dite ; toute parole n’est même pas faite pour être dite », disent les gardiens du verbe en Afrique ; c’est pourquoi la manipulation de la parole n’est pas laissée à tout le monde. Qu’est-ce à dire ? Que dans la restitution des faits révolus, le dépositaire du savoir – l’historien – doit prendre en compte les débats et les conflits qui agitent la société. L’intelligence du moment idoine pour fournir une information est donc une responsabilité dont il est investi [37].

Par sa capacité de garrotter les falsifications de l’histoire et les interprétations arrangeantes, la communauté des historiens, à son tour, peut servir à prévenir les conflits, à « désamorcer les griefs », à faire « preuve de vertus thérapeutiques », pour reprendre les mots de Marc Ferro.

Mais là ne se situe pas seulement le rôle de l’historien ; il doit aussi se battre pour que ne marchent pas sur ses platebandes ceux qui – singulièrement les hommes politiques – entendent instrumentaliser l’histoire au mépris des méthodes et des outils de la recherche historique.

Le discours de Nicolas Sarkozy aura en tout cas donné l’occasion aux historiens de mesurer l’ampleur des stéréotypes entêtés sur l’histoire de l’Afrique. Il les aura également alertés sur l’exigence de vigilance qui devrait faire partie de leur métier. Nombreuses ont été les réactions à mon appel – plus de quatre cents ; elles émanent à la fois d’historiens et de citoyens de tous bords. Les textes proposés ont été évalués par un comité scientifique, mais compte tenu du nombre élevé de contributions qui nous ont été adressées (plus de 45) et de l’impossibilité matérielle de les faire figurer toutes dans cet ouvrage, nous avons décidé, avec l’éditeur, de nous en tenir à la lettre de mon appel, adressée aux historiens. La priorité a donc été donnée à ceux-ci. Nonobstant, la majeure partie des autres contributions, essentiellement en sciences humaines, sont domiciliées sur le site Internet de l’association Mémoire Afrique (<http://memoireafrique.com/>) où elles pourront être consultées.

Le souci d’équilibre entre historiens du Nord et du Sud et entre différentes régions géographiques de l’Afrique, en y incluant la diaspora, a guidé le choix des membres du comité scientifique, composé de chercheurs venants d’Afrique, de Martinique, de France, d’Italie et d’Allemagne [38]. Bien sûr, je n’ai pas la prétention d’avoir réuni l’ensemble des experts africains et africanistes autour de ce projet. Tant s’en faut. Nonobstant, il y a là un échantillon assez représentatif.

Chacun des auteurs a été libre du choix de son sujet, dans la mesure de sa compétence académique, tout comme il a été libre de son contenu dès lors qu’il se situait sur un plan purement scientifique. Le souci d’objectivité interdisait simultanément la langue de bois, à telle enseigne qu’on découvrira dans ce corpus des thèses qui parfois s’opposent, ce qui témoigne en l’occurrence de la vigueur du débat entre intellectuels et souligne d’autant mieux l’inanité des leçons que prétend leur asséner le président Sarkozy sur ce terrain.

Les contributions retenues ont été regroupées en quatre parties qui abordent chacune un versant particulier du discours de Dakar. La première – « Qui a dit que l’Afrique n’avait pas d’histoire ? » – s’attache directement à réfuter l’idée absurde de l’anhistoricité et de l’immobilité du continent. La seconde – « Un discours d’un autre âge ? » – s’efforce de comprendre l’origine des stéréotypes et les raisons de la pérennité des préjugés concernant l’Afrique en France. La troisième – « Qui est responsable des “difficultés actuelles” de l’Afrique ? » – déconstruit l’entreprise de restauration du mythe de la mission civilisatrice de la France et de son action bienfaitrice et souligne les séquelles de l’esclavage puis de la conquête coloniale. Enfin, la dernière partie – « Qui a parlé de Renaissance africaine ? » – interroge l’avenir que Nicolas Sarkozy est « venu proposer » à l’Afrique et lui oppose les pistes que les Africains s’efforcent de développer pour leur propre compte.

Nous espérons également que cet ouvrage collectif provoquera, par-delà son objectif fondamental, un déclic pour remettre en perspective les défis qui se posent à l’Afrique, et inventer les outils méthodologiques devant accompagner cette ambition. Ces défis, l’Afrique les vit : la lutte contre la faim et la pauvreté ; l’accès à un environnement plus sain, à l’eau potable, aux soins ; la formation et l’éducation ; l’éradication des maladies endémiques ; l’accès pour les femmes et les paysans à la terre, aux semences et aux fertilisants, au crédit bancaire ; la lutte contre la fracture numérique, qui se creuse.

Là ne sont pas les seuls défis. Un autre chantier attend d’être ouvert par les historiens de l’Afrique : l’histoire des peuples. Elle reste encore à écrire, loin des cours royales et des palais présidentiels, à l’abri de toute tentative de manipulation.

Adame Ba Konaré

Adame Ba Konaré, ancienne première dame du Mali, est historienne, militante du Mouvement démocratique malien, présidente-fondatrice du Musée de la Femme Muso Kunda de Bamako et de la fondation humanitaire Partage. Elle a publié une dizaine d’ouvrages consacrés à son pays, parmi lesquels Quand l’ail se frotte à l’encens, (Présence Africaine, 2006), L’Os de la parole. Cosmologie du pouvoir (Présence Africaine, 2000) et le Dictionnaire des femmes célèbre du Mali (Éditions Jamana, 1993).

L’enseignement du fait colonial dans une perspective d’histoire mondiale
par Tayeb CHENNTOUF

SOMMAIRE

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La colonisation fait partie, sans doute possible, des événements dont le poids et la mesure sont lourds dans l’histoire. Si elle semble avoir aujourd’hui disparu, à l’exception de quelques confettis, elle pèse fortement sur les pays devenus indépendants et dans les relations internationales. Le passé colonial suscite toujours des débats politiques tant dans les anciennes colonies et métropoles qu’entre les premières et les secondes. La loi française du 23 février 2005 sur le « rôle positif de la colonisation » en est la parfaite illustration.

Dans le domaine de la recherche, la colonisation a fait l’objet d’une abondante littérature dans le passé. Après une brève éclipse, elle connaît un renouveau avec la multiplication des thèses, colloques, ouvrages et articles de revue qui lui sont consacrés. De nouvelles questions sont posées, de nouveaux objets définis et de nouvelles approches expérimentées.

Ce renouvellement ne trouve pas toujours et partout sa traduction concrète dans l’enseignement du fait colonial. Comment enseigner la colonisation dans nos pays ? Quels programmes et quels manuels concevoir, et quelle formation des professeurs assurer ?

L’évaluation des programmes et des manuels maghrébins et français montre, à l’évidence, que la colonisation est enseignée dans des perspectives strictement nationales. Une perspective d’histoire mondiale rendrait mieux compte de la complexité du phénomène. Les retombées didactiques concerneraient, à la fois, la chronologie, les concepts et le vocabulaire, les contenus et les documents utilisables en classe. Il deviendrait alors possible de préparer des séquences d’enseignement.

L’enseignement de la colonisation : des perspectives nationales

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L’enseignement de l’histoire est dominé, depuis son institutionnalisation à la fin du XIXe siècle, par une finalité quasi unique : construire la nation et renforcer la conscience nationale. À plus d’un siècle de distance, les instructions officielles et les programmes maghrébins réaffirment cette finalité assignée à la discipline et symbolisée par le rôle d’Ernest Lavisse.

En France, à l’exaltation de la colonisation et de l’empire succède l’occultation de la décolonisation et de la guerre d’Algérie. Les programmes et les manuels ont fait l’objet de nombreuses études critiques en France même. Les réalités didactiques sont moins bien connues.

La lecture des manuels fait ressortir de nombreuses lacunes. L’enseignement de la colonisation se réduit à une vulgate minimale. L’absence de bilan de la colonisation se retrouve dans tous les manuels. À travers des informations ponctuelles et souvent indirectes, le bilan de la colonisation française apparaît comme positif pour la colonie et, dans une moindre mesure, pour la puissance coloniale [39]. Les enseignants considèrent que les manuels abordent la colonisation de manière trop discontinue puisqu’elle ne figure au programme qu’en classe de 4e et de 1re. Ils critiquent aussi l’impasse faite sur les méthodes des conquêtes coloniales (guerre et violence de toutes sortes) et sur le système colonial lui-même (inégalité et autoritarisme administratif et politique) [40].

En 2001, Maurice T. Maschino a fait une enquête auprès des enseignants sur le déroulement des cours consacrés à la colonisation [41] : « On n’insiste pas trop, reconnaît un instituteur, sur les mauvais côtés de la colonisation. » En classe de 4e des collèges, « rien n’est dit aux élèves qui abordent le partage du monde des méthodes (exactions et pillages) utilisées. Le système colonial et les résistances qu’il suscite sont évacués ». Il y a un grand vide, admet une enseignante, « entre la mise en place du système impérialiste et sa contestation ».

La décolonisation est intégrée dans les programmes de classe terminale entrés en application en 1962. Elle est introduite dans les collèges en 1971 et, dans les années 1980, elle est abordée en 4e, 3e, 2de et terminale. Dans cette dernière classe, la décolonisation de l’Algérie est répartie dans trois chapitres : la décolonisation et les relations internationales, la IVe et la Ve République. L’approche privilégie l’histoire intérieure française, la décolonisation n’étant plus qu’un appendice de celle-ci.

La guerre d’Algérie [42] peut théoriquement être étudiée dans les lycées dès les années 1960 avant même qu’elle ne soit terminée. Elle s’inscrit dans la partie du programme consacrée à la naissance du monde contemporain (de 1914 à nos jours) et dans celle qui concerne les relations internationales à partir de 1962. Actuellement, tous les élèves de l’enseignement secondaire rencontrent la guerre d’Algérie en classe de 3e et en terminale dans le cadre des chapitres sur la France depuis 1945 et la décolonisation. L’expression « guerre d’Algérie » apparaît dans les manuels en 1971 seulement et il faut attendre les manuels de 1983 pour la voir traitée de manière systématique en même temps que les autres guerres coloniales.

Aujourd’hui encore, elle fait l’objet de vifs débats franco-français, algéro-algériens et franco-algériens. Sa réception par les élèves peut être appréciée grâce à une enquête auprès des jeunes Français âgés de 17 à 30 ans. Elle a été réalisée par l’université de Paris 8 puis publiée et commentée par Le Monde sous le titre : « Guerre d’Algérie : la mémoire apaisée [43] ». 69 % des jeunes interrogés affirment avoir entendu parler de la guerre d’Algérie d’abord par la télévision puis par leurs professeurs. Ils sont 80,5 % à considérer que ce sujet est insuffisamment traité à l’école [44].

Dans les pays du Maghreb, dès les indépendances politiques, les finalités de l’enseignement de l’histoire s’inscrivent également dans des perspectives nationales. Il s’agit de construire des identités et de renforcer la cohésion sociale. Les réformes en cours ne modifient pas de manière qualitative ces orientations [45]. Paradoxalement, elles sont davantage centrées sur les identités nationales. Les nouveaux programmes et manuels mettent l’accent sur les résistances à l’occupation coloniale et les luttes pour l’indépendance. Comparativement aux deux pays voisins, la guerre d’indépendance occupe en Algérie une place stratégique.

Deux manuels conformes aux nouveaux programmes sont édités au Maroc en 2003 pour les classes de 8e et 9e année de l’école fondamentale [46]. Le premier est divisé en deux parties. La première, relative à l’Europe du XVIIe au XIXe siècle, traite des changements économiques (la révolution industrielle) puis les deux Révolutions, américaine et française, enfin de l’impérialisme européen au XIXe siècle. La seconde, soit au total seize cours, traite le monde musulman face aux offensives européennes du XVIIe au XIXe siècle : l’Empire ottoman (deux cours), l’Algérie, la Tunisie et la Libye (un cours chacun), l’Afrique avant et après la conquête coloniale (deux cours). Le reste, soit neuf cours, est consacré à l’histoire du Maroc, des débuts de la dynastie alaouite au protectorat français en passant par les interventions et la pénétration européenne au XIXe siècle.

Le manuel de 9e année est lui aussi divisé en deux parties. La première porte sur les événements mondiaux : Première Guerre mondiale, Révolution russe, crise économique mondiale et Seconde Guerre mondiale. La seconde est entièrement consacrée aux mouvements de libération dans le monde : au Moyen-Orient (trois cours), au Maghreb (neuf cours dont six sur le Maroc), en Afrique (un cours) et en Asie (un cours). Le manuel se termine par deux questions relatives aux mutations mondiales après 1945 : les changements internationaux et le développement scientifique et technologique et ses conséquences.

En Tunisie, les réformes ont touché essentiellement la période contemporaine. Elles modifient de manière sensible l’approche du nationalisme tunisien, de ses acteurs et de la place de Habib Bourguiba. Elles introduisent également une rupture dans la présentation des réactions locales face au protectorat français. Les résistances étaient absentes dans les manuels de la génération précédente alors que les nouveaux insistent sur les réactions face à la conquête coloniale. Elles sont incorporées pour la première fois dans les programmes. Le manuel de 6e année de l’école élémentaire analyse le rôle de résistants comme Hassan ben Abd al-Aziz et Ali al-Sid. Le manuel de 7e année précise que « les colonisateurs français ont imaginé que leur occupation du pays serait une simple promenade de courte durée. Or, les habitants leur ont fait face avec toute leur force mais avec des moyens limités. Les colonisateurs n’ont réussi à dominer totalement la Tunisie qu’après de longues années [47] ».

La structure qualitative des programmes et des manuels n’est guère différente en Algérie, sauf que la guerre d’indépendance (1954-1962) y tient une place plus déterminante.

À l’école élémentaire, l’enseignement de la discipline est entièrement consacré aux résistances à la colonisation et à la guerre d’indépendance. Les programmes détaillent les objectifs retenus. En 5e et 6e années, il s’agit de donner une première culture à l’élève pour exploiter les archives, classer les événements, les analyser et en tirer les conclusions logiques. Il s’agit ensuite de former l’élève au respect de l’histoire et de l’inciter à la recherche en histoire de l’Algérie grâce à la présentation de documents glorifiant le peuple algérien et sa lutte contre la colonisation. Il s’agit, enfin, de former des générations qui défendent les ancêtres et qui croient aux objectifs de la Révolution algérienne pour construire une société nouvelle.

Les objectifs spécifiques à chaque année sont encore plus parlants. Pour la 5e année, les élèves doivent avoir une bonne connaissance du Front de libération nationale (FLN) et de l’Armée de libération nationale (ALN) ainsi que de leurs bases populaires, se faire une image claire et honorable de la Révolution algérienne avec la mise en évidence de la lutte du peuple algérien, respecter les « chouhadas » (martyrs de la guerre d’indépendance) et les prendre comme modèle, enfin de renforcer le sentiment national et les résultats acquis grâce à la lutte du peuple algérien. En 6e année, les élèves doivent connaître les conditions du peuple algérien et la place de l’Algérie dans le monde, la politique coloniale et les pratiques oppressives de la colonisation, avoir une image claire et positive de la lutte du peuple algérien et connaître les héros de la Révolution algérienne.

Les manuels cherchent à traduire ces objectifs sur le plan pédagogique. L’élève algérien entre en contact avec l’histoire dès la 5e année de l’école fondamentale. Après trois chapitres introductifs consacrés aux notions de temps, de document et d’événement historique, la totalité du manuel est consacrée à la guerre d’indépendance. En 6e année, la colonisation et les résistances sont abordées toute l’année. Le nouveau manuel (2004) présente la situation de l’Algérie avant la colonisation, les causes et les méthodes de la conquête coloniale, les résistances à l’occupation (bataille de Constantine, soulèvement de l’émir Abd al-Kader), les méthodes du colonialisme (peuplement, exploitation des richesses et atteintes à la personnalité), les luttes contre le colonialisme français (insurrections jusqu’en 1881 et luttes politiques jusqu’au début de la Révolution de novembre 1954). Les programmes et les manuels des niveaux moyen et secondaire consacrent également une large place à la colonisation et à la guerre d’indépendance sous des intitulés quasi identiques à ceux des 5e et 6e années. La lutte armée, qui occupe une place relativement modeste dans les programmes et manuels tunisien et marocain est au fondement de l’identité nationale en Algérie [48].

La colonisation dan une perspective d’histoire mondiale

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La crise des États postcoloniaux dans la décade 1980-1990, la mondialisation et les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis relancent, dans un nouveau contexte, les débats sur la colonisation et, plus largement, sur les rapports entre l’Occident et l’Orient. La loi française du 23 février 2005 provoque d’ardentes polémiques en France et en Algérie. Le bilan colonial est, de nouveau, au centre des débats. Des hommes politiques, des médias et des historiens tentent de réévaluer le rôle de la colonisation. Ils passent sous silence ses conséquences durables et profondes sur les rapports des colonisés à la modernité.

Jusqu’en 2005, ces controverses ne touchent pas le grand public. Dans le domaine de la recherche, Jacques Marseille arrive à la conclusion que pour certains financiers, chefs d’entreprises et hauts fonctionnaires, les nécessités de la modernisation de l’économie française étaient incompatibles avec les charges qu’imposait l’entretien de l’empire colonial et qu’il fallait faire revenir dans la métropole les ressources disponibles [49]. Daniel Lefeuvre développe un point de vue assez proche pour le cas limité de l’Algérie [50].

L’adoption par le parlement français d’une loi le 23 février 2005 semble trancher dans les débats et considérer que la colonisation a été positive. Elle provoque aussitôt des réactions en France et, avec un décalage, en Algérie. La loi, dite Fillon, stipule que « la Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française » (art. 1), et recommande « que les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la France outre-mer […] la place qu’elle mérite » et que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer » (art. 4) [51].

La loi ne déclenche pas de débat politique particulier mais la réaction des historiens français qui interviennent surtout dans les médias et à travers le réseau Internet où de nombreux sites sont créés. Une association est formée pour rappeler les méthodes et les résultats de la colonisation. Elle réaffirme le principe de la liberté dans la recherche et dans l’enseignement de l’histoire [52].

En Algérie, la presse considère, dans un premier temps, que les problèmes soulevés, par la loi sont d’abord et avant tout franco-français. Elle adopte un ton neutre pour relater les débats puis rendre compte des réactions officielles algériennes. À l’occasion du 60e anniversaire du 8-mai 1945, le président de la République compare les fours à chaux dans lesquels ont été brûlés plusieurs Algériens, prés de Guelma, aux fours nazis. Un mois plus tard, le 7 juin, c’est au tour du Front de libération nationale de condamner la loi « avec la plus grande fermeté », parce qu’elle justifie « la barbarie coloniale en gommant les actes les plus odieux ». Les parlementaires réagissent à leur tour dans un projet de résolution appelant le Parlement français à abroger la loi. Abdelaziz Bouteflika intervient de nouveau, à partir de Tlemcen, pour critiquer « le négationnisme et le révisionnisme », demander que la colonisation soit reconnue comme « un crime contre l’humanité » et dénoncer une entreprise de « dé-civilisation » des colonisés [53].

Au-delà des méthodes et du bilan colonial, le débat porte bien sur le sens de la colonisation. Que représente-t-elle dans l’histoire des pays colonisés et dans leurs rapports avec l’Europe ? À l’échelle de l’histoire mondiale, elle s’inscrit dans les trois temps forts de la mondialisation. Nolens, volens, elle représente la voie qu’emprunte, sous la contrainte et la domination, la modernité historique dans les pays placés sous la domination coloniale.

Le premier temps fort se situe au début du XVIe siècle ; il fait suite aux « voyages de découverte » et à l’expansion maritime européenne. Pour la première fois, la navigation et l’échange commercial mettent en connexion l’Europe, l’Asie, l’Afrique et l’Amérique sous l’égide de l’Europe. Elle est symbolisée par le commerce triangulaire atlantique dans lequel la traite négrière occupe une place importante.

Le deuxième temps fort démarre dans les années 1870-1914. Suzanne Berger considère que cette période est celle de notre première mondialisation [54]. Dans la littérature marxiste, le partage du monde entre les puissances européennes relève de l’impérialisme. Cette seconde mondialisation est symbolisée par le Congrès de Berlin de 1885. Elle élargit considérablement le domaine colonial, les connexions et les échanges régionaux et mondiaux. Elle se prolonge après la Première Guerre mondiale avec les mandats octroyés par la Société des nations (SDN) à la France et à l’Angleterre surtout au Proche-Orient.

« La situation coloniale », définie très tôt par Georges Balandier et Immanuel Wallerstein, inclut les colonisateurs et les colonisés, les contacts et les échanges entre eux, mais aussi les tensions et les conflits qui donneront naissance aux nationalismes. Les notions d’acculturation et de changement social [55] ont pour ambition, dans les années 1950-1960, d’expliquer ces transformations.

En fait, l’histoire des colonisés devient l’histoire des colonisateurs, et l’histoire des colonisateurs l’histoire des colonisés. L’histoire du Maghreb devient celle de la France et l’histoire de la France celle du Maghreb. La colonisation fait partie intégrante de l’histoire de France. La construction de l’État, de la République, de la nation est inséparable de la colonisation. Plus largement, celle-ci est partie prenante active de la modernité occidentale. L’histoire de l’Europe ne peut-être pensée en dehors et sans la colonisation sauf à être, une fois de plus, ethnocentriste.

Dans les colonies, l’historien marocain Abdallah Laroui a bien relevé, pour son pays, que le protectorat français et le général Lyautey réalisent avec succès les réformes que les sultans tentaient d’appliquer, en vain, à la fin du XIXe siècle et au début du siècle suivant [56]. Karl Marx, traitant de la colonisation britannique de l’Inde, souligne son caractère ambivalent. Son approche a été critiquée ou, au mieux, passée sous silence par la suite. Elle présente la colonisation comme un formidable agent de changement et de transformation de l’Inde.

Le revers de la colonisation est, néanmoins, la traditionalisation des sociétés colonisées et la perversion de leurs rapports à la modernité. La colonisation s’est volontiers présentée comme une avancée de « la civilisation contre la barbarie ». Elle est loin d’avoir réalisé ce programme. Les limites de la colonisation sont géographiques, sociales, culturelles et politiques. La colonisation définit très tôt un domaine géographique utile qu’elle sépare du reste du territoire. Il intègre les zones maritimes, les plaines agricoles et les régions riches en matières premières. Au Maghreb, par exemple, le Sahara n’acquiert de l’intérêt qu’à partir des années 1955-1956 avec l’exploitation des hydrocarbures. Les limites des transformations économiques et sociales ressortent bien des études consacrées au sous-développement dans les années 1950-1960. L’enquête réalisée par Pierre Bourdieu sur l’Algérie à la fin de la période coloniale [57] donne une idée précise des conditions de vie et des difficultés à formuler des projets pour l’avenir.

La traditionalisation est aussi forte dans le domaine politique. La colonisation britannique s’appuie sur un petit corps de soldats, un groupe limité d’administrateurs et la chefferie traditionnelle qui est intégrée dans la gestion administrative des territoires. L’Inde en est le parfait exemple. Au Maroc, la politique de traditionalisation est systématisée par le général Lyautey. Sa gestion du protectorat cherche à préserver le cadre traditionnel en maintenant les « hiérarchies naturelles », « le décor chérifien », tout en transformant le pays en une « Californie française ». Cette politique est poursuivie jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

C’est surtout dans le domaine culturel et de la pensée, difficilement quantifiable, que la colonisation a les effets les plus intenses et les plus durables. Elle débouche sur la perversion des rapports des colonisés à la modernité.

L’illégitimité de la colonisation, parce qu’étrangère, discrédite gravement la modernité pour une large part des élites et de la population. Les témoignages ne manquent pas. Les réformes impulsées par les sultans marocains Sidi Mohammed et Moulay abd al-Rahman sont considérées comme des innovations blâmables (bidâa), contraires à l’esprit de l’islam. Le chroniqueur Al-Naciri traduit bien le sentiment général dans son ouvrage l’Istiqsa. Il considère que « l’adoption des manières étrangères n’est d’aucun profit ; c’est au contraire la tradition et l’isolement qui seraient la seule solution pour renforcer le royaume face aux interventions étrangères. En Algérie, la scolarisation et la médecine coloniale se heurtent à une profonde résistance jusqu’à la fin du XIXe siècle [58].

Au XXe siècle, les ouvrages de Frantz Fanon [59] et d’Albert Memmi [60], qui sont contemporains de la colonisation et de la décolonisation, fourmillent de données précises, concrètes et situées sur l’ampleur des dégâts causés à la psychologie et aux comportement des Maghrébins. Mostefa Lacheraf ne cesse en Algérie, à travers ses nombreuses études, de signaler le rôle de la colonisation dans les carences de la lutte anti-coloniale et le nationalisme [61].

Aujourd’hui encore, la culture et la pensée politique n’ont pas encore tranché tout à fait les nœuds gordiens de la modernité : raison, liberté, devenir. Assimilée à la colonisation et à l’étranger, elle est récusée à ce double titre. La pensée dissocie la modernité en séparant ses aspects techniques et matériels, les plus visibles, et les fondements philosophiques, à savoir la conception du monde et l’action sur le monde. L’essence du fait colonial est sans doute d’avoir privé les colonisés de faire leur propre histoire.

L’enseignement du fait colonial

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Quelles retombées didactiques ? Comment enseigner le fait et l’événement colonial ? Comment les intégrer dans les curricula et les exposer à de jeunes enfants et à des adolescents ? Dans une perspective d’histoire mondiale, l’enseignement de la colonisation soulève, au moins, quatre problèmes.

Le premier concerne la chronologie qui demeure problématique aussi bien pour les grandes mutations de l’histoire que pour la période des XIXe et XXe siècles. Il faut également relever le décalage entre la recherche et les programmes officiels.

De nombreux ouvrages et colloques sont consacrés à la colonisation et aux colonies. Certains remontent à la Grèce et à Rome. La période médiévale serait aussi celle de la colonisation. Marc Ferro, qui a coordonné une Histoire des colonisations fait remonter celle-ci au XIIIe siècle pour la terminer au XIXe [62]. Situer les débuts de la colonisation au XVIe siècle rencontre un plus large consensus chez les historiens. Le second ouvrage de M. Ferro sur ce sujet, Le Livre noir du colonialisme, porte d’ailleurs en sous-titre : XVIe-XXIe siècles : de l’extermination à la repentance  [63].

Les programmes et les manuels sont, pour leur part, centrés exclusivement sur les XIXe et XXe siècles. L’enseignement de l’histoire au Maghreb reprend, tout en la discutant, la chronologie générale d’origine européenne. L’histoire continue d’être découpée en périodes ancienne, médiévale, moderne et contemporaine. La chronologie relative à la période contemporaine est plus discutée. En Algérie, 1830, année de la conquête et des débuts de la colonisation française, n’est plus considérée comme une sorte de degré zéro de l’histoire. L’histoire de l’Algérie est inscrite dans des évolutions de plus longue durée. En Tunisie, les nouveaux programmes ont subi un double infléchissement. Le nationalisme tunisien ne naît plus dans les années 1930 en réaction au protectorat français et grâce à l’action de Habib Bourguiba comme antérieurement. Il s’inscrit dorénavant dans le réformisme du XIXe siècle et serait donc antérieur au protectorat. De la même manière, la chronologie privilégie les mutations internes plutôt qu’externes. Elle commence en 1881 et non pas en 1914 et la Première Guerre mondiale comme cela était le cas précédemment. Enfin, l’histoire de la Tunisie est séparée de l’histoire mondiale.

Le second problème est relatif aux concepts et au vocabulaire utilisés. Ils ont des contenus et des sens extrêmement variables d’un auteur à l’autre. Ce sont surtout les usages multiples des vocables de « colonisation » et de « colonie » qui prêtent le plus à discussion. Pour Marc Ferro, la colonisation n’est pas seulement le fait de l’Occident. Elle a existé dans le monde arabe et ottoman alors que la Russie et le Japon réalisent plus tardivement leur expansion territoriale [64]. À partir de 1900, « coloniser » acquiert un sens nouveau. Dans les dictionnaires, « coloniser un pays (ou un peuple) revient à le soumettre au statut de colonie, c’est à dire de dépendance [65] ».

Les différences entre colonie, protectorat et mandat portent sur le statut des territoires dépendants et leurs rapports avec les métropoles. En France, par exemple, la Tunisie et le Maroc relèvent du ministère des Affaires étrangères alors que l’Algérie relève du ministère de l’Intérieur. Dans les protectorats, les États précoloniaux continuent d’exister sous le contrôle d’un résident général alors que dans les colonies ils sont détruits par la guerre. Les pays sous mandat, définis juridiquement par la SDN, sont appelés, en principe, à devenir indépendants à brève échéance.

Les notions de colonialisme et d’impérialisme apparaissent à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Ils sont plus utilisés dans la littérature politique produite par les colonisés et les anti-colonialistes. Les colonisés parlent davantage de colonialisme que de colonisation. En 1955, la conférence de Bandung (Indonésie) proclame que « le colonialisme dans toutes ses manifestations est un mal auquel il doit être mis fin rapidement, que la soumission des peuples au joug de l’étranger, à sa domination et à son exploitation était une négation des droits fondamentaux de l’homme, contraire à la Charte des Nations unies ». L’expression « néocolonialisme » est employée pour la première fois en 1965 par Kwame Nkrumah, Premier ministre du Ghana indépendant. Elle désigne « la situation d’un État indépendant en théorie et doté de tous les attributs de la souveraineté, qui a, en réalité, sa politique dirigée de l’extérieur ».

Le vocable d’impérialisme est forgé par les économistes avant d’être repris par le marxisme. Rudolf Hilferding et Lénine lui consacrent des ouvrages – Le Capital financier (1910), et L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916).

Tous ces concepts et vocables ne trouvent pas toujours leurs équivalents exacts dans la langue arabe. Le vocabulaire le plus utilisé dans les manuels comprend : Ihtilal, Isti’mar, Imperialia, Qawmia, Thawra. Le premier est proche du mot français « conquête » ou « occupation » ; le second de « peuplement », de « colonisation » et de « colonialisme ». Le troisième est une arabisation du mot impérialisme. Les quatrième et cinquième renvoient à « nationalisme » et à « révolution » ou « soulèvement ».

Le troisième problème concerne les contenus des manuels et les séquences d’enseignement. La transposition didactique ne doit pas se traduire par une trop grande simplification de la complexité du fait et de l’événement colonial. Elle pourrait s’articuler autour de trois questions synthétiques.

La première s’intitulerait l’« histoire inégale » et s’inscrirait dans une perspective d’histoire comparée entre l’Europe et le reste du monde vers 1815. L’avance de l’Europe et l’accumulation de moyens techniques et matériels seraient exposées. Elles seraient suivies par les étapes et les méthodes de la conquête et de la colonisation.

La seconde traiterait la situation coloniale elle-même. Elle aborderait les structures et leur permanence dans le temps de la colonisation et de la domination. Elle inclurait la présentation des colonisateurs, celle des colonisés et des échanges entre eux dans tous les domaines.

La troisième s’intéresserait aux tensions et aux conflits. Le résultat le plus palpable de la colonisation et le renforcement et/ou l’émergence de mouvements nationalistes vigoureux. Ils présentent trois aspects : la fabrication des imaginaires nationaux, les luttes légales anticoloniales, les luttes armées et la décolonisation.

Le quatrième et dernier problème a trait à la documentation utilisable en classe ou dans les manuels. Elle est abondante mais produite en grande partie par le colonisateur. Elle doit être rééquilibrée par les points de vue des colonisés.

La disponibilité de documents d’origine coloniale a pour conséquence d’occulter les voix des colonisés. La situation coloniale, les luttes politiques puis les guerres d’indépendance n’ont guère été favorables à la conservation des archives. Cependant, une presse en langue arabe était publiée dans les trois pays du Maghreb par les partis politiques et les associations pendant la colonisation. Elle a été, totalement ou partiellement, réimprimée après les indépendances. De nombreux témoignages oraux ou écrits ont été ou sont publiés. Le phénomène a pris une grande ampleur depuis la décade 1980-1990. La littérature, la poésie et les traditions populaires permettent d’aller au delà de la vision des élites.

Tayeb CHENNTOUF est professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’Université d’Oran, où il coordonne les recherches sur l’histoire de l’Algérie, de l’Afrique et de la Méditerranée occidentale et dont il préside le Comité national d’évaluation de la recherche en histoire et en archéologie et le Comité d’éthique. Auteur de plusieurs ouvrages, dont un manuel sur Le Monde contemporain (OPU, 1983), il a consacré plusieurs communications à la recherche et à la didactique de l’histoire. Il travaille actuellement sur les conséquences culturelles et politiques de la mondialisation.

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LES AUTEURS

SOMMAIRE

Pierre Boilley est professeur d’histoire contemporaine de l’Afrique à l’Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne, et directeur du Centre d’études des mondes africains (CEMAf, CNRS). Il a publié, entre autres ouvrages, Les Touaregs Kel Adagh. Dépendances et révoltes : du Soudan français au Mali contemporain (Karthala, 1999), Amidou Mariko, Mémoires d’un crocodile. Du sujet français au citoyen malien (Éditions Donniya, Bamako, 2001).

Tayeb Chenntouf est professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’Université d’Oran, où il coordonne les recherches sur l’histoire de l’Algérie, de l’Afrique et de la Méditerranée occidentale et dont il préside le Comité national d’évaluation de la recherche en histoire et en archéologie et le Comité d’éthique. Auteur de plusieurs ouvrages, dont un manuel sur Le Monde contemporain (OPU, 1983), il a consacré plusieurs communications à la recherche et à la didactique de l’histoire. Il travaille actuellement sur les conséquences culturelles et politiques de la mondialisation.

Catherine Clément, ancienne élève de l’École normale supérieure, agrégée de philosophie, a été successivement maître de conférences à la Sorbonne (1964) puis à Paris I-Panthéon-Sorbonne, chef de rubrique culture au Matin de Paris, directrice de l’AFAA au ministère des Affaires étrangères avant d’accompagner l’ambassadeur Lewin en Inde, en Autriche et au Sénégal. Elle a publié une quarantaine d’essais et de romans ; à la demande de Jean-Marc Roberts, elle publiera ses mémoires chez Stock en février 2008.

Catherine Coquery-Vidrovitch est professeur émérite à l’université Paris 7. Elle a notamment publié L’Afrique occidentale au temps des Français (La Découverte, 1992), Histoire des villes d’Afrique noire (Albin Michel, 1993) et Des victimes oubliées du nazisme. Les Noirs et l’Allemagne dans la première moitié du XXe siècle (Le Cherche Midi, 2007). Ses travaux lui ont valu le Distinguished Africanist Award de l’African Studies Association et les insignes de commandeur de la Légion d’honneur.

Drissa Diakité, docteur en histoire et diplômé en linguistique appliqué, est professeur à l’Université de Bamako. Il fut doyen de la Faculté des lettres, langues, arts et sciences humaines qu’il dirigea jusqu’en 2006. Spécialiste de l’histoire des sociétés africaines au sud du Sahara avant la période coloniale, il est l’auteur de nombreuses publications sur la tradition orale, les empires soudanais du VIIIe au XVIe siècle, les processus ethniques, l’Islam et les dynamiques sociales des mouvements confessionnels.

Boureima Alpha Gado est historien et socioéconomiste du développement rural à l’Université Abdou Moumouni de Niamey (Niger). Ses recherches sur l’environnement et l’insécurité alimentaire au Sahel lui ont valu un prix de recherche du CNRS. Il est auteur de nombreux travaux, dont Une histoire des famines au Sahel (L’Harmattan, 1993) et Vingt ans de prévention des crises alimentaires au Sahel (en collaboration avec R. Blein et A. Sow, CILSS, décembre 2004).

Daouda Gary-Tounkara, docteur en histoire de l’Afrique, est chercheur associé du Laboratoire Sedet/université Paris 7 et chargé de cours en histoire de l’Afrique à l’université Paris 7. Dans le cadre de deux programmes de l’Agence nationale de la recherche (ANR, Les Suds), il mène actuellement des recherches sur les mobilités à Sikasso (Mali) et le franchissement de la frontière fédérale par les migrants de l’Afrique occidentale française (AOF).

Sandra Fagbohoun a soutenu en juin 2006 un doctorat d’anthropologie sur la construction des savoirs philosophiques en milieu traditionnel moose (Burkina Faso). Aujourd’hui chargée de mission au Centre international d’études pour le développement local (CIEDEL) à Lyon, elle poursuit son travail de recherche sur l’éducation morale et les revendications identitaires dans le contexte de la mondialisation.

Éric Huysecom est professeur au département d’anthropologie et écologie de l’Université de Genève et professeur associé au département d’histoire et d’archéologie de l’Université de Bamako. Il a cofondé la Mission archéologique et ethnoarchéologique suisse en Afrique de l’Ouest, qu’il dirige actuellement. Auteur de nombreuses publications sur l’archéologie africaine, il a également réalisé en 1995 un documentaire sur la fabrication du fer chez les Dogon du Mali : Inagina, l’ultime maison du fer.

John O. Igué, ancien professeur de géographie à l’Université nationale du Bénin est actuellement directeur scientifique du Laboratoire d’analyse régionale et d’expertise sociale (LARES) à Cotonou (Bénin).

Bogumil Jewsiewicki est titulaire de la chaire de recherche du Canada en histoire comparée de la mémoire et Professeur d’histoire à l’Université Laval au Québec. En 2006, il a reçu le Distinguished Africanist Reward de l’African Studies Association et le Distinguished Africanist Anthropologist Award de l’Association of Africanist Anthropologists, American Anthropological Association. Il est membre du Centre d’études africaines (EHESS/CNRS) et du comité de rédaction des Cahiers d’études africaines.

Adame Ba Konaré, ancienne première dame du Mali, est historienne, militante du Mouvement démocratique malien, présidente-fondatrice du Musée de la Femme Muso Kunda de Bamako et de la fondation humanitaire Partage. Elle a publié une dizaine d’ouvrages consacrés à son pays, parmi lesquels Quand l’ail se frotte à l’encens, (Présence Africaine, 2006), L’Os de la parole. Cosmologie du pouvoir (Présence Africaine, 2000) et le Dictionnaire des femmes célèbre du Mali (Éditions Jamana, 1993).

Doulaye Konaté, archéologue et historien, est ancien recteur de l’Université de Bamako. Il préside actuellement l’Association des historiens africains (AHA). Il a consacré différents travaux et études à l’urbanisation en Afrique de l’Ouest avant la colonisation, au patrimoine malien, archéologique notamment, aux questions identitaires de l’Afrique contemporaine à travers le thème de la mémoire, des mémoires et de leur relation à l’histoire et à l’identité nationale. Il vient de publier à ce sujet : Travail de mémoire et construction nationale au Mali (L’Harmattan, 2006).

Olivier Le Cour Grandmaison est enseignant en sciences politiques et philosophie politique à l’Université d’Evry-Val-d’Essonne. Il est notamment l’auteur de Faut-il avoir la haine ? (L’Harmattan, 2003) et Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial (Fayard, 2005).

Kinvi Logossah est spécialiste de l’histoire ancienne, de l’anthropologie et de la sociologie des sociétés d’Afrique noire. Économiste, il est professeur des universités et directeur du département d’Économie de l’Université des Antilles et de la Guyane, campus de Schoelcher, Martinique.

Hassimi O. Maïga, ancien directeur régional de l’Éducation du Mali. Spécialiste de sciences de l’éducation, il travaille sur l’histoire de l’éducation, les curricula et les langues (anglais et soŋoy-senni). Aujourd’hui consultant en éducation, il poursuit une carrière universitaire nationale mais aussi internationale, surtout en Amérique du Nord, où il continue ses activités de recherche et d’enseignement.

Elikia M’Bokolo, ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé d’histoire, est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il a publié de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’Afrique, dont L’Afrique au XXe siècle : le continent convoité (Seuil, 1985), Au cœur de l’ethnie (dir. avec Jean-Loup Amselle, La Découverte, 1999) et Afrique noire : histoire et civilisation (2 vol., Hatier, 2008). Producteur de l’émission « Mémoire d’un continent » sur RFI, il est l’auteur d’Afrique : une histoire sonore, 1960-2000 (coffret de 7 CD avec Philippe Sainteny, Frémeaux, 2001).

Isidore Ndaywel è Nziem est historien, professeur titulaire à l’université de Kinshasa (RDC), membre correspondant de l’Académie royale des sciences d’outre-mer (ARSOM) en Belgique, chercheur associé au Centre des mondes africains (CEMAF) de l’université Paris I-Sorbonne et directeur honoraire à l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Jadis, professeur aux universités de Lubumbashi, de Brazzaville et de Québec, il a également été directeur d’études associé à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).Alioune Sall est docteur en sociologie. Il dirige l’Institut des Futurs Africains, basé à Pretoria en Afrique du Sud, qui apporte un appui technique aux pays et organisations africaines en matière de réflexion prospective. Auteur ou co-auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels Afrique 2025 : Quels futurs possibles pour l’Afrique au sud du Sahara ?, La compétitivité future des économies Africaines, il a été le co-rapporteur de la Première Conférence des intellectuels d’Afrique et de la diaspora organisée sous l’égide de la Commission de l’Union africaine sur le thème de l’intégration et de la renaissance africaine.

Kléna Sanogo, archéologue, est directeur général de l’Institut des sciences humaines de Bamako. Auteur de nombreuses publications sur l’archéologie malienne, il a également été directeur du musée national du Mali et président de l’Association ouest-africaine d’archéologie. Il travaille actuellement sur les tumuli pierriers de la zone sahélienne du Mali et participe au programme « Paléoenvironnement et peuplement humain en Afrique de l’Ouest » de la Mission archéologique et ethnoarchéologique suisse.

Djohar Sidhoum-Rahal poursuit un double cursus en philosophie et en droit. Elle est titulaire d’un DEA en philosophie, d’un master en droit pénal, d’un master bilingue en droit français-droit anglo-américain mention droit international de l’Université Paris X et prépare un master II en théorie du droit à Paris X/EHESS/ENS. Elle est par ailleurs co-auteure d’un album de rap, Identité en crescendo (Universal Jazz), et présidente de l’association Identités et mémoires algériennes (IEMA).

Sébastien Dossa Sotindjo, enseignant-chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi, Cotonou (Bénin), a soutenu une thèse de doctorat en histoire à l’Université Paris 7 en 1995. Il a publié plusieurs articles sur le thème « histoire et développement ».

Ibrahima Thioub est professeur à l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar (UCAD) dont il dirige le département d’histoire. Auteur de nombreuses publications sur l’histoire de l’enfermement pénal en Afrique, président de l’Association de recherche ouest-africaine et membre du bureau de l’Association des historiens africains (AHA), il est rédacteur de la revue Afrika Zamani publiée par l’AHA. Il a édité en 2007 l’ouvrage Patrimoine et sources historiques en Afrique (Université Cheikh-Anta-Diop, Union académique internationale).



NOTES:
[1] Cheikh Anta Diop est un savant sénégalais, qui aura dédié sa vie à la réhabilitation de l’histoire africaine. Après son décès brutal survenu en 1986, les autorités et intellectuels sénégalais décidèrent de donner son nom à l’université de Dakar.

[http://info.France3.fr/France/34916821-fr.php] .

[2] « L’homme africain et l’histoire », Le Monde, 27 juillet 2008.

[3] Dans le débat télévisé qu’il a accordé à la télévision le 24 avril 2008 à l’occasion de la fin de sa première année de mandature à la tête de la République, il proclame cette ambition, alors qu’à la date du 23 avril, les sondages le classent en dernière position (40 %) du classement des chefs d’État ayant le mieux représenté la France de son époque. Charles de Gaulle (88 %) vient en tête de peloton, suivi de François Mitterrand (74 %), Georges Pompidou (69 %), Jacques Chirac (66 %), Valéry Giscard D’Estaing (56 %) : sondage CSA publié dans Le Parisien du 24 avril 2008.

[4] Marx Gallo, Fier d’être français, Fayard, Paris, 2006

[5] Le livre qui a fait le plus de bruit est celui du journaliste Stephen Smith, Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt, Calmann-Lévy, Paris, 2003.

[6] Au moment même où nous bouclons cette introduction, nous avons pris connaissance de deux textes publiés par Philippe Laburthe-Tolra, le président de la Société des africanistes, dans Africanistes, (n° 2, janvier 2008, rubrique « Tribune libre ») L’un, intitulé « D’Alfred Sauvy au Mogho-Naba », est signé de Jean Poirier, Professeur honoraire à l’université de Nice, et l’autre d’André Savelli, Professeur agrégé au Val-de-Grâce. Si le premier s’enlise dans les « bienfaits de la colonisation » qu’il remet au goût du jour, le second est carrément une « Lettre ouverte à Monsieur Bouteflika, Président de la république algérienne » à qui il égrène les « bienfaits » de la colonisation. Leur contenu, en accointance avec le discours de Nicolas Sarkozy, a été jugé « contestable, voire méprisant pour les Africains » ; ils ont, de ce fait, suscité indignation et colère parmi les membres même de la Société des africanistes qui, dans une lettre ouverte, ont tenu à alerter leur milieu professionnel « sur les dangers d’une dérive idéologique ».

[7] En plus des articles d’Achille Mbembe, d’Ibrahima Thioub, de Catherine Coquery-Vidrovitch, de Boubacar Boris Diop ou de Jean-François Bayart, tous parus sur le Net (, ,
), vient d’être publié un ouvrage collectif sous la direction de l’ancien ministre sénégalais Makhily Gassama, intitulé L’Afrique répond à Sarkozy, Éditions Philippe Rey, Paris, 2008 ; suivi d’un second signé par Jean Pierre Chretien (dir.), L’Afrique de Sarkozy, un déni d’histoire, Karthala, Paris, 2008.

[8] Cité par Achille Mbembe, « L’Afrique de Nicolas Sarkozy », Africultures, rubrique « Histoire et colonie », « Sarkozy et l’histoire », , 1er août 2007, p. 2.

[9] Les idées majeures de ces historiens « positivistes » sont notamment exposées dans le manifeste rédigé par Gabriel Monod en 1876 pour lancer la Revue historique et dans maints manuels universitaires : voir entre autres Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos, Introduction aux études historiques, Hachette, Paris, 1898. Voir également, entre autres travaux de synthèse, Guy Bourdé et Hervé Martin, Les Écoles historiques, Seuil, Paris, 1997 [1983].

[10] Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos, Introduction aux études historiques, op. cit., p. 1.

[11] A. P. Newton, cité par J. D. Fage, « L’évolution de l’historiographie de l’Afrique », in Histoire générale de l’Afrique, Unesco, Paris, 1980, t. 1, p. 53.

[12] Voir entre autres Maurice Delafosse, Le Haut-Sénégal-Niger, 3 t., Maisonneuve & Larose, Paris, 1913. Ces thèses, il est vrai, ont été par ailleurs amplifiées par les chroniqueurs islamisés locaux, n’ayant eux-mêmes d’autre point de mire que l’Arabie ou le Yémen. Voir à ce propos, par exemple, les chroniques de Tombouctou, rédigées dans la deuxième moitié du xviie siècle, Tarikh el-Fettach de Kati et Tarikh es-Soudan de Saadi (Maisonneuve & Larose, Paris, 1913).

[13] Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien, A Colin, Paris, 1941 [réed.1964].

[14] Cette phrase aurait été prononcée pour la première fois par A. H. Ba à la Conférence générale de l’Unesco le 18 novembre 1960 sous la formulation : « En Afrique, quand un vieillard traditionaliste meurt, c’est une bibliothèque inexploitée qui brûle. » Reprise à d’autres occasions par l’auteur, sa formulation aura été altérée au fil du temps, mais le fond reste le même. Nous avons retenu l’énoncé le plus usité.

[15] Jan Vansina, De la tradition orale : essai de méthode, Mémoire n° 36 du Musée royal d’Afrique centrale, Tervuren, 1961 ; on en trouve un très bon résumé dans l’Histoire générale de l’Afrique sous le titre : « La tradition orale et sa méthodologie », ch. 7, p. 167-190.

[16] Voir notamment Joseph ki-zerbo, « Introduction générale », in Histoire Générale de l’Afrique, t. I, Méthodologie et préhistoires africaine, Unesco/NEA, 1995 [1980] ; p. 27 et suiv. Voir également son célèbre ouvrage, Histoire de l’Afrique noire : d’hier à demain, Hatier, Paris, 1972, p. 12.

[17] Voir Yves Coppens, « L’Afrique : berceau de l’humanité », in Les Rendez-vous de l’Histoire, Blois, 2003, Éditions Pleins Feux, Nantes, 2004, p. 29 et suiv.

[18] Devenu Institut fondamental d’Afrique noire avec l’indépendance (1960), puis Institut fondamental Cheikh Anta Diop après la mort du savant.

[19] Voir la bibliographie générale commentée à la fin de ce livre.

[20] Voir entre autres écrits : Nations nègres et culture, Présence Africaine, Paris, 1955, et L’Afrique noire précoloniale, Présence africaine, Paris, 1960.

[21] Voir aussi Ibrahima Baba Kaké, Combats pour l’histoire africaine, Présence africaine, Paris, 1982, et la collection qu’il initia dans les années 1970-1980 aux Nouvelles Éditions africaines (NEA), « Grandes figures de l’histoire africaine ».

[22] Histoire générale de l’Afrique, 8. vol., Unesco/NEA, Paris, 1980, 1984, 1986, 1989, 1995 ; éd. abrégée : Unesco, Edicef, Présence africaine, Paris, 1998.

[23] Citons, à titre d’exemple, dès 1961, le livre du Hongrois André Sik, Histoire de l’Afrique noire, Akad. Kiado, Budapest, 1961.

[24] Jacques Godfrain, L’Afrique, notre avenir, Michel Lafon, Paris, 1998.

[25] Voir ces témoignages contemporains dans Ibn Fad Allah al-Omari, Massalik el-Absar fi mamalik el Amsar, 1336-1338, L’Afrique moins l’Égypte (trad. et annot. M. Gaudefroy-Demombynes), Geuthner, Paris, 1927.

[26] Voir les chroniques de Tombouctou, Tarikh el-Fettach et Tarikh es-Soudan, op. cit.

[27] Histoire Générale de l’Afrique, op. cit.

[28] Cité par Guy Bourdé et Hervé Martin, Les Écoles historiques, Seuil, Paris, 1997 [1983], p. 205.

[29] C.-R. Jouve, Leçons d’histoire et de civilisation. Cours élémentaire des écoles indigènes et cours préparatoires des écoles françaises de l’Algérie et de l’Orient, Belin, Paris, 1893. Voir aussi G. Bourdé et H. Martin, Les Écoles historiques, op. cit.

[30] Sur l’enseignement dans les colonies françaises, voir Denise Bouche, L’Enseignement dans les territoires français de l’Afrique occidentale de 1871 à 1920 : mission civilisatrice ou formation d’une élite ?, t. II, H. Champion, Paris, 1975.

[31] Georges Hardy, Une conquête morale : l’enseignement en AOF, Armand Colin, Paris, 1917, p. 240.

[32] Après la conférence de Berlin, en 1885, les puissances coloniales s’étaient partagé l’Afrique dans le mépris souverain des entités sociales et linguistiques.

[33] Le détournement des cultures vivrières vers les cultures de rente sera renforcé un siècle plus tard par les politiques d’ajustement structurel des institutions internationales, Banque mondiale et Fonds monétaire international (FMI). En effet, à partir des années 1980, ces institutions encouragèrent les chefs d’État africains à s’orienter vers les cultures d’exportation pour rembourser leurs dettes.

[34] Félix Éboué, d’origine antillaise, fut nommé le 25 août 1940 gouverneur du Tchad, que de Gaulle décrivait comme « le plus solitaire, le plus dur, le plus exposé de nos territoires de l’Afrique noire ».

[35] Discours et Messages du général de Gaulle, t. II, Dans l’attente, 1946-1958, Plon, Paris, 1970, p. 576 à 580.

[36] Marc Ferro, Le Ressentiment dans l’histoire. Comprendre notre temps, Odile Jacob, Paris, 2007, p. 201.

[37] On a eu un exemple édifiant de cette posture avec le griot traditionniste malinké, Wa Kamissoko, qui a donné une version complètement renouvelée sur les débuts de l’histoire de l’empire du Mali lors des colloques organisés par la Fondation SCOA (Société commerciale de l’Ouest africain pour la recherche scientifique en Afrique noire) en 1974 et 1975 à Bamako. Il considérait que le moment était favorable à une telle révolution.

[38] Pierre Boilley (historien, Université Paris 1, France), Tayeb Chenntouf (historien, Université d’Oran, Algérie), Catherine Coquery-Vidrovitch (historienne, Université Paris 7, France), Pierrette Herzberger-Fofana (Professeur de lettres, Université d’Erlangen-Nuremberg, Allemagne), Adame Ba Konaré (historienne, Mali), Doulaye Konaté (historien, Université de Bamako, Mali), Kinvi Logossah (historien, Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, France), Achille Mbembe (historien et philosophe, Wiser Institute, Johannesburg, Afrique du Sud), Elikia M’Bokolo (historien, EHESS, France, RDC), Vittorio Morabito (historien, Université de Catane, Italie), Isidore Ndaywel è Nziem (historien, Université Paris 1, France, Université de Kinshasa, RDC), Adebayo Olukoshi (historien et secrétaire exécutif du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique [Codesria], historien, Nigeria), Sylvia Serbin (journaliste et historienne, France), Ibrahima Thioub (historien, Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, Sénégal).

[39] F. Lantheaume, « L’Enseignement de l’histoire de la colonisation de l’Algérie depuis les années 30 : États-nation, identités nationales, critique des valeurs. Essai de sociologie du curriculum », thèse de l’EHESS, Paris, 2002.

[40] « Les manuels scolaires », in Apprendre et enseigner la guerre d’Algérie et le Maghreb contemporain, CRDP, Versailles, 2002, p. 180.

[41] M. T. Maschino, « La décolonisation telle qu’on l’enseigne », Le Monde diplomatique, février 2001.

[42] Cette dénomination correspond à l’usage français, alors qu’en Algérie d’autres appellations sont utilisées dans le discours politique, les médias et la recherche. J’ai utilisé dés les années 1990 le terme de « guerre d’indépendance ».

[43] 27 février 1992. Aucune enquête systématique n’a été faite au Maghreb sur les résultats de l’enseignement de l’histoire et sa réception par les jeunes. La presse publie néanmoins des opinions de professeurs, de parents d’élèves et des lycéens. Algérie-Actualité, un hebdomadaire qui a aujourd’hui disparu, a réalisé une enquête non systématique qui a été publiée (n° 1098, 30 octobre 1986).

[44] Voir « Guerre d’Algérie : la mémoire apaisée », loc. cit., et les Actes du colloque « La guerre d’Algérie dans l’enseignement en France et en Algérie », IMA-CNDP, Paris 1993.

[45] La réforme est appliquée en Tunisie en 1991 ; Le Maroc et l’Algérie sont engagés dans l’élaboration de nouveaux programmes et manuels.

[46] Maison d’édition marocaine, Casablanca, 2003.

[47] Driss Abassi, « Le traitement de la période coloniale dans les manuels scolaires tunisiens de 1980 à 1998 : entre histoire et mémoire », Annuaire de l’Afrique du Nord, t. XL, 2002.

[48] T. Chenntouf, « La naissance d’une discipline scolaire. L’histoire en Algérie », in C. Kosher-Spohn et F. Rengen, Trauma Algerienkrieg, Campus Verlag, Francfort, 2006.

[49] J. Marseille, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, Albin Michel, Paris, 1984.

[50] D. Lefeuvre, Chère Algérie. Comptes et mécomptes de la tutelle coloniale (1830-1962), Flammarion, Paris, 2005 [1997].

[51] Journal officiel de la République française, 24 février 2005.

[52] Un groupe d’enseignants et d’historiens lancent le 25 mars dans le journal Le Monde une pétition intitulée : « Colonisation : non à l’enseignement d’une histoire officielle. »

[53] Jeune Afrique/L’Intelligent, n° 2319, 19-25 juin 2005 ; Le Monde, 1er juillet 2005.

[54] S. Berger, Notre première mondialisation, Seuil, Paris 2003.

[55] I. Wallerstein (dir.), Social Change : the Colonial Situation, J. Wiley and Sons, New-York, 1966.

[56] A. Laroui, Les Origines sociales et culturelles du nationalisme marocain, Maspero, Paris, 1977 [rééd. 1993].

[57] P. Bourdieu (avec A. Darbel, J.-P. Rivet, C. Seibel), Travail et travailleurs en Algérie, Mouton, Paris-La Haye, 1963.

[58] T. Chenntouf, Le Maghreb au présent, Office des publications universitaires, Alger, 2003 (notamment le chapitre consacré au Maghreb postcolonial).

[59] F. Fanon, Les Damnés de la terre, La Découverte, Paris, 2004 [1961].

[60] A. Memmi, Portrait du colonisé, précédé de Portrait du Colonisateur, Gallimard, Paris, 2002 [1954].

[61] M. Lacheraf, L’Algérie, nation et société, Maspero, Paris, 1962.

[62] M. Ferro, Histoire des colonisations. Des conquêtes aux indépendances, Hachette, Seuil, 2001.

[63] M. FERRO, LE LIVRE NOIR DU COLONIALISME, HACHETTE, « PLURIEL », 2004 [2003].

[64] Ibid.

[65] Sur ces évolutions sémantiques, se reporter à G. Perville, De l’empire français à la décolonisation, Hachette, Paris, 1993.

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Par ailleurs sur TERRA

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Pour approfondir sur ce sujet, vous trouverez sur TERRA :
- Programme de recherche :
ASILES
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Exils, entre Europe, Méditerranée et Afrique
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Dernière modification le 29 octobre 2008 à 11h13

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Jérôme Valluy,

Rejet des exilés


 

Rejet_des_exiles1-2 Jérôme VALLUY, Rejet des exilés – Le grand retournement du droit de l’asile . Editions Du Croquant, 20 janvier 2009 .

Parution : 20 janvier 2009 – Éditeur : Du Croquant – - Pages : 320 – Format : 14 x 20,5 cm – ISBN : 978-2-9149-6851-5 – Prix : 22 €

A lire sur TERRA : résumé, sommaire, remerciements, présentation détaillée, table des matières


 

Présentation de J.Valluy, Rejet des exilés

Rejet_des_exiles1-2 Jérôme VALLUY, Rejet des exilés – Le grand retournement du droit de l’asile . Editions Du Croquant, 20 janvier 2009 .

Parution : 20 janvier 2009 – Éditeur : Du Croquant – - Pages : 320 – Format : 14 x 20,5 cm – ISBN : 978-2-9149-6851-5 – Prix : 22 €

A lire sur TERRA : résumé, sommaire, remerciements, présentation détaillée, table des matières

Auteur

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DSC_0021bisJérôme Valluy enseigne la science politique à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1). Il a été juge à la Commission des Recours des Réfugiés de février 2001 à juillet 2004. Il co-anime le réseau scientifique TERRA (Travaux, Etudes, Recherches sur les Réfugiés et l’Asile). Ses recherches portent sur les politiques et les mobilisations relatives aux exilés en France, en Europe et en Afrique.

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L’ouvrage sera en librairies à partir du 20 janvier 2009. Pour inviter dès maintenant l’auteur à présenter cet ouvrage en conférences publiques, rencontres en librairie, tables rondes …, de janvier à juin 2009 :
- Email :
jerome.valluy@univ-paris1.fr
- Adresse postale : Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1), UFR Science politique, 17 rue de la Sorbonne, 75005 Paris

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Résumé

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Rejet_des_exiles4

Le droit d’asile contemporain, en partie issu de la déroute morale des démocraties face au besoin de protection des Juifs, dès les années 1930, est énoncé dans les articles 13 et 14 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948. L’histoire comme l’actualité montrent combien ces articles sont à la fois précieux pour le genre humain et faciles à bafouer : il suffit d’empêcher l’accès aux territoires refuges et/ou de rejeter massivement les demandes d’asile de ceux qui parviennent à passer. C’est ce qui arrive en Europe où les taux de rejet ont été progressivement augmentés jusqu’au voisinage actuel des 100% et où les politiques de camps ainsi que la militarisation des frontières visent à bloquer l’accès aux pays refuges.

Naguères, les réfugiés étaient perçus comme des victimes objets de compassion, aujourd’hui ils sont traités comme des coupables et enfermés dans des camps. S’agit-il d’une réponse à un envahissement migratoire ? D’une réaction inéluctable à la crise économique ? De l’effet d’une xénophobie populaire exacerbée ?

En s’appuyant sur son expérience de juge de la demande d’asile pour analyser les procédures et cinq années d’étude des politiques de répression des migrations en France et en Europe, l’auteur écarte ces interprétations pour soutenir la thèse d’une transformation de nos cultures politiques sous l’effet d’une xénophobie de gouvernement qui stigmatise l’étranger comme problème, risque ou menace. Ce phénomène entraîne le grand retournement du droit de l’asile qui bien loin de protéger les exilés participe aujourd’hui à leur discrédit et sert à justifier leur enfermement dans des camps aux frontières de l’Europe.

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Sommaire

Remerciements

Introduction

I

Chapitre 1 – Le jugement technocratique de l’exil

  1. Se faire juge
  2. Des dossiers et des séances
  3. La fiction juridique de l’asile
  4. Juger l’exil en situation d’ignorance

Chapitre 2 – Une idéologie du droit d’asile

  1. L’invention du droit d’asile dérogatoire

  2. Expansion sociale d’une doctrine, marginalisation de l’autre

  3. La part d’aveuglement : exemple des femmes persécutées

II

Chapitre 3 – Xénophobie(s) et retournement de l’asile

  1. Genèse technocratique du problème migratoire (France)

  2. Le tournant national-sécuritaire en Europe

  3. La spirale du rejet des demandes d’asile

Chapitre 4 – Enrôlements et clivages associatifs

  1. L’intériorisation des perceptions étatiques

  2. La professionnalisation des associations

  3. L’affaiblissement des soutiens aux exilés

  4. A quoi servent les CADA ?

III

Chapitre 5 – L’externalisation de l’asile hors d’Europe

  1. Genèse de la politique européenne d’externalisation de l’asile

  1. Au Marches de l’Empire du rejet : des camps d’exilés

Chapitre 6 – L’échec paradoxal du HCR

  1. Finances et gouvernance européennes du HCR

  2. Le rôle du HCR dans la genèse de l’externalisation de l’asile

  3. HCR et associations au Maroc

Conclusion

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Remerciements

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Le présent ouvrage est le produit de cinq années de recherches réalisées dans le cadre de mon travail d’enseignant-chercheur à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1), au Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne (UMR CNRS-Paris 1, dirigé par Daniel Gaxie puis par Isabelle Sommier) ainsi qu’au Centre d’Etudes Africaines (UMR CNRS-EHESS dirigé par Michel Agier) et dans le cadre du réseau scientifique TERRA avec le soutien des programmes de recherche ASILES (ACI-TTT Dir. M. Agier), FRONTIERES (ANR Pgr « blancs » Dir. D. Fassin) et TRANSGUERRES (ANR Pgr « blancs » Dir. R. Bazenguissa). Je tiens à remercier ces personnes et collectifs ainsi que les étudiants de Master et de Doctorat avec qui j’ai enseigné et discuté à fois les méthodes et les données de cette recherche.

Le réseau scientifique TERRA a constitué pour moi un cadre de travail quotidien depuis sa création en 2003 avec les collègues et amis du Groupe de Pilotage ainsi que tous ceux qui ont participé aux Rencontres TERRA, à l’animation des listes de diffusion [TERRA-Quotidien] et [TERRA-Infos] ainsi qu’aux publications du site web (http://www.reseau-terra.eu) et spécialement Marc Bernardot dont l’amical soutien et partenariat a permis de créer la revue en ligne Asylon(s) et la Collection TERRA aux Editions du Croquant.

Je tiens à remercier la revue Cultures et Conflits, notamment Didier Bigo, Rédacteur en chef de la revue, mais aussi toute l’équipe de la revue pour la réalisation et la pérennité de ce qui est aujourd’hui, à mon avis, la meilleure revue française de science politique ainsi que la revue la plus intéressante sur mon domaine de spécialité.

Je voudrais remercier les nombreuses personnes, parents, amis, collègues, étudiants avec qui j’ai pu discuter de mes travaux, ou qui ont relu certains de mes textes préparatoires, favorisé leur mise en discussion ou aidé à les améliorer : Michel Agier, Jean-Pierre Alaux, Mehdi Alioua, Mohammed Amarti, Remy Bazenguissa, Jean-Michel Belorgey, Ali Bensaad, Marc Bernardot, Mathieu Bietlot, Didier Bigo, Alain Brossat, Annie Collovald, Anne Castagnos, Lucile Daumas, Antoine Decourcelle, Delphine Dulong, Jean-Paul Dzokou-Newo, Didier Fassin, Jane Freedman, Simone Fluhr, Claude Gautier, Daniel Gaxie, Elie Goldschmidt, Catherine Goussef, Smaïn Laacher, Mehdi Lahlou, Benoit Larbiou, Sylvain Laurens, Mohamed Legssyer, Luc Legoux, Joseph Lépine, Olivier Le Cour Grandmaison, Michaelis Lianos, Lilian Mathieu, Pierre Monforte, Alain Morice, Gérard Noiriel, Placide Nzeza, Michel Perraldi, Sylvie Perrin, André Picharles, André Réa, Claire Rodier, Isabelle Saint-Saëns, Marie Ange Schwartz, Maryse Tripier, Alexandre Tande, Clément Valluy, Chloé Anne Vlassopoulou, Bernard Van Damme.

L’ensemble du travail dont est issu cet ouvrage a été présenté en soutenance pour l’Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) à l’Université de Strasbourg le 12 mai 2008, sous la direction de Vincent Dubois*, devant un jury composé en outre de Didier Bigo, Annie Collovald, Claude Gautier, Niilo Kauppi et Salvatore Palidda. Leurs remarques m’ont été très utiles pour préparer ce livre.

Enfin, avec une pensée pour Falatados, à Tinos, où a été rédigé la plupart des chapitres de cet ouvrage, je remercie affectueusement enfin ma femme Chloé Anne Vlassopoulou et mes enfants, Cybèle (8 ans) et Hector (6 ans), d’avoir supporté de me voir « scotché », comme disent les deux petits, un peu trop souvent et trop longtemps devant l’ordinateur durant les soirées, les week-end et surtout les étés, confirmant ainsi ce qu’avait remarqué Charles Wright Mills : la recherche en sciences sociales n’est pas seulement un métier, c’est un mode de vie.

* Pour des raisons de mise en page les remerciements ont du être réduits dans le livre par suppression notamment du paragraphe relatif à la soutenance d’HDR. Les noms des membres du jury ont été déplacés vers le paragraphe précédent… mais, au cours de cette opération, celui de Vincent Dubois a été malencontreusement oublié. Je tiens à m’en excuser et à le remercier pour son aide plusieurs fois décisive dans les progrès de ce travail – J.Valluy.

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Présentation détaillée

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Cet ouvrage analyse l’évolution du droit d’asile contemporain depuis la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en 1948 et l’adoption de la Convention de Genève sur les Réfugiés en 1951. Durant le demi siècle qui a suivi, les procédures mises en place après la guerre pour protéger les exilés ont tendanciellement abouti à en rejeter une proportion croissante pour arriver au début du 21ème siècle à des taux de rejets des demandes d’asile proches des 100% dans presque tous les pays d’Europe. Au terme de cette élévation tendancielle et historique des taux de rejets, le droit de l’asile a surtout pour effet de stigmatiser les exilés comme « faux réfugiés » et entraîne leur discrédit auprès des sociétés susceptibles de les accueillir. Il sert également, dans la politique européenne, à amener les pays limitrophes de l’Union Européenne, à rejeter précocement les demandes d’asile et à retenir ainsi ceux qui voudraient trouver refuge en Europe. De ces deux points de vue, il est devenu une source de menaces, symboliques et juridiques, contre les exilés plutôt qu’une source de protection internationale.

L’auteur s’interroge sur les causes de ce grand retournement : Pourquoi passe-t-on en quelques décennies de la situation où les exilés étaient perçus comme des victimes, objets de compassion, à celle de coupables à chasser et à enfermer dans des camps ? S’agit-il d’une réponse à un envahissement migratoire ? D’une réaction inéluctable à la crise économique ? De l’effet d’une xénophobie populaire exacerbée ?

En s’appuyant sur un expérience de juge associée à des recherches de science politique, il écarte ces interprétations pour soutenir la thèse d’une transformation de nos cultures politiques sous l’effet d’une xénophobie de gouvernement qui stigmatise l’étranger comme problème, risque ou menace.

La thèse est en effet soutenue par une connaissance directe de la procédure d’asile en France : l’auteur a été juge de la demande d’asile pendant trois ans, de février 2001 à juillet 2004, en tant que représentant du Haut Commissaire aux Réfugiés de l’ONU, au sein de la Commission des Recours des Réfugiés (devenue aujourd’hui « Cour Nationale du Droit d’Asile »). Il publie dans cet ouvrage le premier témoignage en France d’un juge de cette institution tout en mobilisant ses compétences de chercheur en science politique. Il examine avec un regard lucide et sans concessions la pratique d’examen des demandes d’asile tant par cette juridiction que par les autres instances administratives nationales et internationales. A la lumière de cette expérience, il explique comment s’est imposé historiquement une conception restrictive du droit d’asile qui font des taux de rejet actuels moins le reflet de ce que sont les exilés que des changements intervenus au sein des institutions spécialisées dans leur accueil.

Son étude se fonde également sur cinq années de recherches qui permettent de replacer ce grand retournement du droit de l’asile dans un dynamique historique plus vaste, depuis les décolonisations, entraînant la fermeture des frontières et la radicalisation des politiques antimigratoires. La recherche a porté à la fois sur les politiques françaises et sur les politiques européennes ainsi que sur leur convergence récente dans une perspective de fermeture de l’Europe notamment vis-à-vis de l’Afrique. L’ouvrage fait apparaître une transformation des rapports de forces politiques, dans le sens d’un renforcement des idées nationalistes et sécuritaires ainsi qu’un affaiblissement simultané des idéaux humanistes au sein des élites européennes. Double mouvement qui construit ce que l’auteur nomme une « xénophobie de gouvernement », désignant par là non pas une caractéristique psychologique propre à certains segments de la population mais une tendance sociologique et historique de stigmatisation des étrangers comme problème, menace ou risque, par les politiques publiques, les règlementations, les rapports administratifs et les discours ministériels. Le retournement du droit d’asile contre les exilés est tiré par ce phénomène historique qui est apparu récemment aux yeux d’un grand nombre de français à l’occasion de la création du première ministère de l’identité nationale et de l’immigration de l’histoire des institutions en France.

Enfin l’auteur présente l’un des développement les plus actuels de ces tendances : la transformation des institutions et des politiques dans le champ des relations internationales entre l’Europe et l’Afrique. En se fondant sur une documentation abondante et plusieurs centaines d’entretiens tant en France qu’au Maroc, il analyse la genèse d’une Europe de la lutte antimigratoire qui s’exprime d’abord dans des politiques dites « d’externalisation de l’asile » vers le Maghreb puis dans une militarisation des frontières communes de l’Union Européenne produisant un enfermement de l’Afrique sur elle-même. L’utilisation de la référence au droit d’asile dans la construction de ce nouveau « rideau de fer » entre les deux continents atteste finalement d’un échec historique du droit d’asile crée après la seconde guerre mondiale et des institutions – notamment le Haut Commissariat aux Réfugiés – prévues pour garantir sa mise en œuvre.

L’ouvrage paraîtra en janvier 2009, au moment du bilan d’une présidence française de l’Union Européenne marquée notamment par la création et les initiatives du nouveau ministère de l’identité nationale. Il devraient intéresser un grand nombre de français aujourd’hui conscients de ces évolutions historiques et de la remontée dans les systèmes politiques européens de diverses formes de nationalismes, de xénophobies et de discriminations que l’Europe a déjà connu à la fin du 19ème siècle et entre les deux guerres.

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Table des matières

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Remerciements

Introduction
Le grand retournement de l’asile… en questions
La réponse à un envahissement migratoire ?
Un contre coup de la crise économique ?
Le reflet d’une xénophobie populaire ?
L’hypothèse d’une xénophobie de gouvernement
Effet involontaire ou orientation politique ?

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I

Le plan de l’ouvrage reflète pour une part le déroulement de ces cinq années de recherche tout en ménageant une progression dans la présentation des connaissances apportées au lecteur : le premier chapitre, partiellement autobiographique, rend compte de ma propre expérience de juge à la Commission des Recours des Réfugiés (aujourd’hui rebaptisée Cour Nationale du Droit d’Asile). Il faut en effet prendre connaissance des modalités concrètes du jugement de l’asile pour en comprendre l’extrême malléabilité idéologique et saisir l’importance de l’embranchement doctrinal originel du droit de l’asile contemporain tel qu’il s’impose à partir de 1951 à travers la Convention de Genève sur les Réfugiés. Cet embranchement est présenté dans un chapitre deuxième qui pourrait néanmoins être lu avant le précédent puisqu’il décrit le contexte idéologique et institutionnel dans lequel prennent place aujourd’hui les acteurs du jugement technocratique de l’asile.

Chapitre 1 – Le jugement technocratique de l’exil

1. Se faire juge
- 1.1 Le recrutement
- 1.2 L’initiation
- 1.3 La socialisation

2. Des dossiers et des séances
- 2.1 Les dossiers de demandes d’asile
- 2.2 Audiences publiques et délibérés

3. La fiction juridique de l’asile
- 3.1 La vacuité du droit conventionnel
- 3.2 L’illusion d’une jurisprudence
- 3.3 Une vaine procédure d’examen

4. Juger l’exil en situation d’ignorance
- 4.1 Un jugement des apparences
- 4.2 Subjectif réfugié et illusions d’objectivité

Chapitre 2 – Une idéologie du droit d’asile

1. L’invention du droit d’asile dérogatoire
- 1.1 Emergence récente du droit d’asile moderne
- 1.2 Liberté de circulation, droit d’asile, droit de l’asile
- 1.3 Droit d’asile axiologique ou droit d’asile dérogatoire ?

2. Expansion sociale d’une doctrine, marginalisation de l’autre
- 2.1 Croissance du HCR et de sa doctrine
- 2.2 Création des institutions nationales
- 2.3 Professionnalisations associatives

3. La part d’aveuglement : exemple des femmes persécutées
- 3.1 Ce que sont les persécutions genrées des femmes
- 3.2 La méconnaissance de ces « réfugiées » dans l’asile dérogatoire

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II

Le troisième chapitre replace l’évolution du droit de l’asile dans un courant plus vaste de l’histoire, celui des politiques migratoires et d’un développement récent de la culture politique européenne à l’égard des étrangers : le tournant national-sécuritaire. En connaissant les prédispositions de l’idéologie actuelle du droit de l’asile et la malléabilité du jugement technocratique de l’asile, on comprend mieux que ce tournant national-sécuritaire ait pu entraîner cette spirale du rejet qui caractérise l’évolution du traitement des demandes d’asile depuis un demi-siècle. Le quatrième chapitre prolonge le précédent en étudiant la même tournant historique mais en le considérant sous l’angle des forces de résistances et de soutien aux exilés et en montrant comment elles s’affaiblissent au fur et à mesure d’une professionnalisation associative qui amène une partie des militants à intérioriser les perceptions étatiques et à accompagner le mouvement de l’histoire.

Chapitre 3 – Xénophobie(s) et retournement de l’asile

1. L’impulsion (post)coloniale et technocratique (France)
- 1.1 Décolonisation et fermeture des frontières
- 1.2 Le décolonisé immigrant comme problème
- 1.3 L’inflation des taux de rejet des demandes d’asile (1973-1983)

2. Le tournant national-sécuritaire en Europe
- 2.1 Trois coalitions idéologiques en concurrence
- 2.2 L’hégémonie national-sécuritaire en construction
- 2.3 L’effondrement des soutiens aux exilés
- 2.4 L’utilitarisme comme alternative ? L’étranger utile sous contrôle

3. La spirale du rejet des demandes d’asile
- 3.1 Les usages politiques des taux de rejet
- 3.2 La radicalisation des rhétoriques de rejet
- 3.3 L’élévation tendancielle des taux de rejet

Chapitre 4 – Enrôlements et clivages associatifs

1. L’intériorisation des perceptions étatiques
- 1.1 L’admission en CADA : (pré)juger de la demande d’asile
- 2.2 Le conseil juridique en CADA : penser comme les juges pour aider les exilés
- 2.3 La « sortie de CADA » : justifier le jugement pour pouvoir le tolérer

2. La professionnalisation des associations
- 2.1 Interdiction de travailler pour les demandeurs d’asile
- 2.2 Professionnalisation de l’action associative
- 2.3 Une « technostructure » associative

3. L’affaiblissement des soutiens aux exilés
- 3.1 Division entre défense du droit d’asile et défense des sans papiers
- 3.2 Clivage et neutralisation de la Coordination Française du Droit d’Asile (CFDA)

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III

Les deux derniers chapitres étendent le domaine d’observation du rejet des exilés à l’espace international. Le chapitre cinq traite de la politique européenne, relativement récente, qui reflète, une évolution d’ensemble des pays européens, une convergence européenne, dans un sens national-sécuritaire. La politique européenne dite « d’externalisation de l’asile » a ainsi conduit à une prolifération des camps d’étrangers sur les frontières commune de l’union et dans les pays limitrophes. Le chapitre six étudie le rôle d’un acteur central de cette politique mais également l’acteur historique du droit de l’asile contemporain tant en Europe que dans le reste du monde : le Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU (HCR) participe à l’externalisation de l’asile dont l’expérimentation au Maroc montre que des acteurs de solidarité peuvent jouer un rôle dans la mise en oeuvre de politiques répressives aux finalités diamétralement inverses à celles que ces acteurs entendent poursuivre.

Chapitre 5 – L’externalisation de l’asile hors d’Europe

1. Genèse de la politique européenne d’externalisation de l’asile
- 1.1 Gestation technocratique : le temps des fonctionnaires (sept. 2002 – juillet 2003)
- 1.2 Communication politique : le temps des ministres (janv. 2004- nov. 2004)

2. Au Marches de l’Empire du rejet : des camps d’exilés
- 2.1 La Libye
- 2.2 L’algérie
- 2.3 Le Maroc

Chapitre 6 – L’échec paradoxal du HCR

1. Finances et gouvernance européennes du HCR

2. Le rôle du HCR dans la genèse de l’externalisation de l’asile

3. HCR et associations au Maroc
- 3.1 – Files d’attente à Rabat, décisions à Genève (2005)
- 3.2 – Un nouveau clivage : asile externalisé ou droits fondamentaux ?
- 3.4 – A l’épreuve des rafles : aide d’urgence et focalisation politique

Conclusion

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LES ASSOCIATIONS CRIMINELLES

Posté par issopha le 23 février 2009

LES ASSOCIATIONS CRIMINELLES  

Comment retrouver l’innocence alors que, dès notre plus jeune âge, nous sommes coupables déjà de pisser dans notre pantalon? “J’ai voulu expier et faire expier”, dit le tueur de petites filles dans “l’Ennemi”, ce court roman de Vincent Villedieu remis en vitrine grâce aux feux de l’actualité (1). “J’ai voulu expier, dit-il, et c’était justement cela,
la Tentation.” Nul ne saurait se réveiller indemne de ce cauchemar. Aujourd’hui, qui dit cadavre – et qui n’a pas son cadavre ? – suppose crime et complot. La théorie fait son chemin. Et il semble bien que l’on puisse enfin établir cette société idéale où chacun surveille chacun, à l’instar du rêve de Chestov dans “Les Possédés”. Enfin bon! En cette ère “post-industrielle”, il faut en avoir la conscience nette, comme on dit. Et pour cela, il faut bien TRANCHER! Les élus et les damnés, donc. Dans un tel contexte, évidemment, voler un timbre – voire même simplement y penser – c’est déjà participer à une immense organisation criminelle. Ils sont partout! Mais comment en est-on arrivé là?
  

LES ASSOCIATIONS CRIMINELLES 

 Pour répondre à cette question, il convient, semble-t-il, d’interroger non pas les criminels, mais bien plutôt le système pénal qui les désigne. Le Code belge présente une grande complexité. Comme on le verra (2), il hérite à la fois de
la Révolution française et de la législation anglaise du début du siècle dernier. On le savait déjà, notre Royaume est la créature quelque peu artificielle de l’entente post-révolutionnaire des grandes nations industrielles européennes. Or, pour ces grandes nations qui aspirent à gouverner le monde, le crime n’est ni un pêché, ni une faute. Il fait tort à la société et non à une quelconque loi morale. Le criminel, comme dit Jean-Jacques Rousseau, c’est celui qui a rompu le pacte social. Il a ainsi contracté une dette envers la société – dette dont il pourra s’acquitter en subissant une peine nouvelle : les travaux forcés. Dans un État de droit, l’infraction pénale constitue une rupture avec la loi établie explicitement par le pouvoir législatif. La justice semble se défaire de ses origines religieuses et magiques. Voilà pour le côté légaliste de la liberté individuelle s’exerçant dans et face à la loi.  

Toutefois, bien avant que ces belles théories envahissent les salons et cafés, près de deux siècles avant la fameuse Conférence de Londres, une nouvelle mécanique de pouvoir apparaissait, munie de procédures très particulières. Sous l’Ancien Régime, la majorité des crimes étaient d’origine fiscale. A présent, le pouvoir entend extraire des gens du travail et du temps plutôt que des biens et des richesses. Il s’exerce par une surveillance continue, et non plus par un système discontinu de redevances et obligations personnelles. Il suppose un quadrillage serré de coercitions disciplinaires destinées à ceux qui n’ont plus de terre, qui n’ont plus rien. On lui doit l’établissement des prisons, les institutions philanthropiques et d’enseignement, mais aussi l’organisation des grands ateliers, des usines, de l’armée nationale et de la police (3). Le pouvoir, lui aussi, s’industrialise en réponse à l’urbanisation d’un flux de population débauchée que l’on n’aurait pu ni employer, ni administrer sans de tels bouleversements politiques et institutionnels. C’est dans ce seul contexte que l’on peut parler, dans l’acception actuelle, d’ ”association”. L’association, c’est alors ce qui échappe au pouvoir en tant que celui-ci se fonde d’une part sur un contrat social individuel et, d’autre part, sur l’assujettissement du temps et du travail d’autrui. La reconstruction d’un milieu professionnel adapté aux nouvelles techniques et disciplines va en outre compliquer ces objectifs de fixation d’individus que l’ancien modèle corporatif ne parvient plus à contrôler (4). C’est que, à l’aune du Code Pénal, TOUTES les associations sont alors CRIMINELLES, sauf, évidemment, celles qui sont au pouvoir (5). Mais passons à présent à la petite histoire…  


LES AVENTURES ÉDIFIANTES DE JACQUES – ÉTIENNE BEDE (6) Fin 1819, Jacques-Etienne Bédé fonde la “Société de Secours Mutuels des Ouvriers Tourneurs en bois et refendeurs de
la Ville et des Faubourgs de Paris” avec quarante de ses camarades du nord-est de
la Capitale. Ca n’a l’air de rien, comme ça. Mais on est en France, et en France, à l’époque, on ne rigole pas avec les associations!
La Révolution a consacré le droit de réunion, mais non celui d’association. La fameuse loi Le Chapelier dissout, certes, les anciennes corporations, mais elle condamne surtout “toute association de maîtres et d’ouvriers” en précisant qu’ils ne peuvent nommer “ni président, ni secrétaire, ni syndic”. Ce qui donne à penser que les associations ouvrières d’alors n’étaient pas très éloignés des syndicats actuels (7). Cependant, sous
la Restauration, le Code Pénal autorise les seules “Sociétés Mutuelles” constituées de maîtres et d’ouvriers, qui font alors florès.  

Nous sommes avec Bédé dans un milieu d’ouvriers très qualifiés. Ses camarades paraissent fort sages et pas criminels pour un sou. D’autre part le retour du Roi entame, paradoxalement, une période de tolérance relative à l’égard des associations. Le Régime entend faire renaître les corporations dont les caractères mystiques et religieux paraissent faire obstacle aux velléités révolutionnaires. A la même époque, la production augmente et l’on assiste à un décollage industriel sous le contrôle de la bourgeoisie marchande. Les ouvriers veulent tout simplement que leur salaire suive le prix des marchandises. Une revendication exclue par l’ancienne hiérarchie des corporations qui ne connaissent que des salaires fixes. Les ouvriers désirent en outre s’affranchir des corvées introduites alors qu’ils travaillaient à la journée. A présent, ils travaillent à la tâche et ne sont pas payés pour les livraisons aux clients, la perception des factures et les responsabilités qu’elle comporte, ainsi que pour le transport des matières premières dans les ateliers. Seulement voilà : les maîtres ne veulent pas engager de commissionnaires et prennent peur. Ils refusent de prendre part à
la Société et licencient tout le monde. En outre, ils engagent des “jaunes”, provoquent des bagarres et portent plainte pour “coalition”. Les concurrents profitent du conflit. Quant à l’association de Bédé, elle est acquittée en première instance, mais condamnée en appel pour être enfin curieusement graciée un mois plus tard. Ces hésitations de l’appareil judiciaire témoignent de la formation d’un nouveau mode d’autorité coercitive à un moment critique de restructuration des relations de travail. Le plus remarquable, c’est la relative indépendance de la police par rapport au pouvoir judiciaire.
Nous sommes alors encore au temps des “sociétés secrètes”, ces associations révolutionnaires aux buts franchement politiques que
la Loi Le Chapelier et sa confirmation napoléonienne avaient contraintes à la clandestinité. De ces sociétés de métier plus ou moins marginales, rituelles, parfois maçonniques et suspectes de sédition sont issus, outre les célèbres “égaux” de Grachus Babeuf, des embryons syndicaux comme l’association des typographes parisiens ou encore celle que fonda l’Ostendais Jacob Kats (avec un “S”, s’il vous plaît). Mais Jacquot Bédé est bien plus sage que ces gens-là. D’abord, il est délégué à vie, ce qui est fort peu démocratique, mais en plus il arbore une médaille comme dans une compagnie bourgeoise, organise des banquets et ne formule nulle revendication politique.  

En général, comme le remarquent les rapports de police, la population de l’époque est plutôt contre les troubles (8). La police surveille par ailleurs partout les conspirateurs et anciens militaires dans leur relation avec les ouvriers(9). Le pouvoir imparti au Préfet de police entend séparer la plèbe des travailleurs honnêtes, la canaille des ouvriers afin de fixer ces derniers selon les codes moraux et d’hygiène conseillés par les classes bourgeoises. “Si l’on pouvait rétablir plus de principes de morale et plus d’instruction religieuse dans les classes ouvrières de
la Capitale, ce peuple serait inaccessible aux séductions et vaquerait à ses propres occupations et plaisirs” dit le Bulletin de Paris (10).  

Aux barrières, des indicateurs “travaillent” les ouvriers et les permissionnaires qui fraternisent malgré les consignes de surveillance (11). Le conflit arrive à un moment critique d’une redistribution du travail social. C’est pourquoi la décision judiciaire est si contradictoire. Bédé est acquitté, puis condamné en appel à deux ans de prison et sept de ses camarades à trois mois. Puis, quand il est libéré, on lui octroie une médaille – puisqu’il aime ça – et même une somme d’argent! En première instance, l’avocat général désigne Bédé et ses amis comme des “anarchistes”. Et il est vrai que l’anarchisme se fonde sur la libre association. Mais ni le Préfet de police ni les autorités militaires ne confondent ces ouvriers rangés avec la “canaille” des faubourgs. Ce qui n’empêche pas à chacun de saisir le caractère révolutionnaire de la liberté du travail.
“Depuis que le lien des corporations a été brisé, depuis qu’une sorte d’anarchie tourmente les classes ouvrières et rompt l’équilibre que la sagesse des vieux temps avait établi en leur sein entre les devoirs et les avantages réciproques, chaque ouvrier peut individuellement prescrire des conditions au maître s’il n’obtient pas ce qu’il demande.”
Mais l’association d’ouvriers libres demeure criminelle. Le danger, c’est la revendication collective. Le cauchemar du peuple en armes.
“Il ne devient coupable (l’ouvrier), aux yeux de la législation actuelle, que lorsqu’il use de stratagèmes, de manoeuvres et en quelque sorte de force majeure pour arriver à ce résultat. telles sont les assemblées illicites où les ouvriers avisent aux moyens de faire cesser le travail… ces coalitions qui peuvent tout un coup frapper de stérilité toute une branche du commerce et qui d’ailleurs seraient en cas de besoin une ressource de plus pour la sédition, ne sauraient être tolérées sans les plus grands dangers”
Voilà ce que déplore l’avocat général. L’on voit apparaître ici la notion de “dangerosité” que la loi ignore et prendra pourtant progressivement de l’importance pour caractériser le criminel. L’on passe, comme on le verra, de la criminalisation de l’infraction à celle de l’intention, du crime au criminel lui-même avec la constitution d’un savoir “scientifique” sociologique, médical et criminologique (12).
Pourtant, comme on l’a dit, ces ouvriers sont fort sages, aussi sages que les membres du GERFA. Ce qui les fait bouger, c’est le changement de maître dû à l’évolution du capitalisme. Les anciens maîtres étaient d’anciens ouvriers établis à leur compte et restaient par conséquent proches de leur base. Mais les nouveaux maîtres sont pour la plupart constitués de gros marchands de chaises. Les anciens maîtres deviennent en vérité leurs contremaîtres. Les marchands possèdent les ateliers d’une trentaine de personnes ou emploient à domicile, mais ils ne fournissent plus les outils. Les ouvriers ne peuvent donc plus espérer s’établir comme maîtres alors qu’ils aspirent à la propriété. Ils prennent donc tout d’abord parti pour un corps d’État manuel contre les spéculations des commerçants. Or, c’est justement ce que désirent les autorités : reconstituer le travail par la constitution d’un corps d’État, au même titre que les autres institutions coercitives.
Durant le conflit, l’établissement d’une certaine “Maria” au passé plus que trouble devient leur “atelier de grève” avec constitution d’une bourse de résistance. Les anciens maîtres se retirent de l’association parce que les ouvriers, majoritaires, suppriment l’article fournissant plus de secours aux maîtres. Ceux-ci, dès lors, délibèrent entre eux, bannissent Bédé de
la Capitale et engagent des provocateurs pour faire avouer aux ouvriers le caractère illicite de l’association (par exemple, si il y a octroi d’amendes à ceux qui ne suivent pas les décisions de l’assemblée). Des “entraîneurs”, tel un certain “Sauvage”, employé par la police, tentent de conduire les associés à dépenser le contenu de la caisse en boissons et de salir leur réputation par tous les moyens. Ces diverses provocations causent bientôt des bagarres et l’intervention des forces de l’ordre. En première instance, Béré est acquitté sur base que le refus de travailler des ouvriers vient qu’ils ne sont pas payés pour certains travaux. Leur revendication paraît donc légitime depuis l’abolition du servage. Tandis qu’en appel, la seule possibilité de l’association de servir de point d’appui d’éléments séditieux permet sa condamnation. Tout finit bien, pourtant, grâce aux hautes protections de Maria qui devient, une fois Bédé libéré, l’ ”amie de
la Société”. Ils furent heureux mais nul ne dit s’ils eurent des enfants.
La répression des révoltes avaient été jusque là une tâche militaire. Elle est à présent assurée par un système complexe justice-police-prison. Or, ce système pénal est un facteur de prolétarisation. Il contraint le peuple à accepter son statut de prolétaire dans les nouvelles conditions d’exploitation. Par ailleurs, les peines portent surtout sur les éléments les plus agités et mobiles : le fermier endetté contraint de quitter ses terres, le paysan fuyant le fisc, l’ouvrier banni pour vol, le vagabond qui refuse le travail obligatoire, les brigands, les chômeurs et les émeutiers classés a priori comme “dangereux”. Enfin le système pénal fait apparaître aux yeux du prolétariat la plèbe comme marginale, immorale, menaçante pour la société entière… la “pègre”.
Il s’agit d’imposer aux ouvriers, par la voie de la législation pénale, de la prison, mais aussi des journaux, de la littérature populaire, et de la médecine sociale, certaines catégories morales dites “universelles” – la famille, le travail, le respect de la propriété, qui servent de barrière idéologique entre eux et la plèbe non prolétarisée. Toute une littérature joue ce rôle, où l’anthropologie du criminel est bientôt mise en rapport avec des monstruosités sexuelles (14).
La Révolution avait pourtant supprimé le crime sexuel. L’homosexualité par exemple était devenue légale comme elle le demeure encore dans le Code de 1810. Mais la bourgeoisie industrielle n’aime pas la “débauche” ouvrière, sa sexualité. Et le crime sexuel devient bientôt le repoussoir où se projettent les fantasmes de ceux-là même qui le stigmatisent sous la forme d’hygiénisme exagéré (13).
Dans le même temps, on fixe l’ouvrier à demeure familiale et monogamique par l’octroi de crédits, fût-ce, à cette époque, par le simple fait que le loyer se paie au début tandis que le salaire est versé à la fin du même mois. Enfin, le système pénal use des éléments plébéens contre le prolétariat en formation. Elle fait appel à eux sous la forme de policiers, de soldats, de trafiquants et d’hommes de main chargés de surveillance et de répression. Le pouvoir pensait reconnaître dans la plèbe non prolétarisée le fer de lance de l’émeute populaire et de la sédition. Il lui fallait encore dresser cette plèbe par l’armée, les colonies ou la prison afin de l’utiliser contre le peuple sous une forme fasciste ou mafieuse. Mais l’objectif reste le même : diviser une plèbe idéologiquement armée mais improductive, mobile et, partant, utilisable par tout les pouvoirs d’un prolétariat productif mais fidèle aux lois par sa constitution en corps de métier ou d’État .
C’est que, à l’origine de tout progrès social, que ce soit sous la forme de pillage, de vandalisme ou de tout autre atteinte au patrimoine, il y a toujours un acte criminel. Nous le verrons le mois prochain, cher lecteur, dans la deuxième partie de cette étrange histoire: “Du Sang et des Lois”. Serge KATZ  

 

 

 

 

 

LES MAFIAS ET LES ASSOCIATIONS  

Le crime organisé régnerait-il sur l’âme du monde? Il semble bien, à en croire la large utilisation du terme “mafia”. Lorsque le V.L.D. M. Chevalier, transfuge du S.P. où il ne put faire carrière, qualifie les institutions gouvernementales flamandes de “mafia” , nul ne doute qu’il se venge ainsi de ses anciens amis en usant d’un stratagème qu’emploie également la mafia : la criminalisation de la concurrence. Cela paraît moins sûr lorsqu’un entrepreneur dénonce une collusion bruxelloise pour l’entreprise des grands travaux à vocation internationale de la capitale(1). Le mafieux, ce sera toujours l’adversaire : le Boerenbond pour le notable wallon et le P.S. pour l’édile flamand. L’épicier marocain pour le commerçant belge, les mutuelles pour l’ordre des médecins, et vice-versa. Une telle confusion, outre l’ignorance de la définition historique de la mafia sicilienne, montre un amalgame de trois phénomènes distincts : le clientélisme, la criminalité et la criminalité organisée à caractère mafieux.  

 

Dans un tel contexte, s’il faut commencer par une définition de la mafia, il convient d’écouter le magistrat qui parvint à mettre en difficulté l’Honorable Société sans déroger aux principes démocratiques. En 1991, le juge Falcone décrivait la mafia comme une organisation de secours mutuel qui agit aux dépens de la société civile et pour l’avantage de ses seuls membres (2). Le fidèle lecteur se rappellera (3) que les premières associations ouvrières ont dû prendre ce nom d’association de secours mutuel (friendly societies en Grande-Bretagne) pour la bonne et simple raison que ces dernières étaient seules légales alors que les associations professionnelles syndicales demeuraient interdites. Cela ne veut pas dire que les organisations ouvrières soient d’origine mafieuse, mais bien plutôt que le Code Pénal légalisait les associations à caractère mafieux tandis qu’il criminalisait les associations ouvrières. On verra qu’il faut distinguer d’une part la notion de crime tel qu’il est défini par le Code Pénal de celle qui est l’objet de la prétendue science criminologique, et d’autre part la criminalité en général de phénomènes sociaux limités dans le temps tels que le mouvement ouvrier ou la mafia.
Il est certain que le mouvement ouvrier fut et reste en quelque manière criminel. Non seulement le Code le considéra longtemps comme tel par nature, mais encore, en effet, dans la mesure où la salarié revendique son humanité, il s’attaque forcément au patrimoine que défend ce même Code.  

Dès les années 1811-12, se développe le phénomène du luddisme : un mouvement de bris de machines utilisées dans les industries les plus modernes. Contrairement à ce que certains auteurs, notamment marxistes, ont pu avancer, il ne s’agit pas d’une réaction primitive d’ouvriers contre l’innovation technique ni de réaction d’arrière-garde d’artisans en déclin, mais d’actions concertées et choisies contre certains employeurs qui avaient diminué les salaires(4). Le luddisme est-il criminel? Sans doute, puisqu’il porte atteinte aux biens et aux personnes. En outre, la violence ouvrière conduit aux organisations ouvrières. Sans le luddisme et maintes émeutes parfois tragiques, les trade-unions anglaises n’auraient pu voir le jour. De même, chez nous, sans les pillages et émeutes des années 1884-85, la paie en nature n’aurait pas été interdite en 1887, ni le temps de travail des femmes et enfants limité en 1889. Le mouvement ouvrier prend-il pour autant un caractère mafieux? Non. Pour la simple raison qu’il demeure ouvrier. Ces actes criminels prendraient un caractère mafieux si les auteurs avaient intentionnellement faussé la concurrence pour le compte d’un propriétaire. C’est là par ailleurs l’accusation principale des patrons contre les piquets de grève. Où l’on permute avantageusement le but et l’effet, puisqu’une grève ne vise pas à trahir un patron pour le compte d’un autre, comme on pourrait le suspecter du point de vue de l’employeur. Reste que, parallèlement aux associations ouvrières, c’est au XIXe siècle qu’apparaît la mafia. Et si, depuis les années 1980, on parle de “mafias”, au pluriel, c’est toujours en référence à son origine sicilienne. Une des caractéristiques importantes de la mafia consiste à se poser comme médiateur. Médiateur politique – où elle fait concurrence aux organisations syndicales – mais aussi et surtout économique. Cette position entre l’exploitant et le propriétaire (le plus souvent absent de ses terres) a toujours “été reconnue, à tel point qu’une fiche de police d’un célèbre mafieux du début du siècle lui octroie la profession de “médiateur” “(5).
D’origine rurale, la mafia possède une arme traditionnelle à la base de toutes ses activités : le racket de protection (pizzo). Les premières familles mafieuses se sont ainsi entretuées pour l’appropriation des services de gardiennage des grandes propriétés terriennes. Or, c’est précisément de “friendly societies” à caractère religieux et moral qu’est issue la police anglaise, nationalisée en 1854 (6). Quoi d’étonnant, dès lors, à la collusion mafia-police, s’ils font tous deux partie de la même corporation? En Italie, en l’occurrence, les carabinieri, pourtant d’origine nationale, se vouent dès le siècle dernier à la récupération d’une partie des sommes volées moyennant protection.  

Autre mystère : comment expliquer que, malgré l’existence des moyens juridiques pour lutter contre la criminalité, le délit d’ ”association de malfaiteurs” n’ait jamais été systématiquement utilisé contre la mafia, excepté à l’époque fasciste, avec les conséquences que l’on verra? Au début du siècle, le mafieux typique ne correspond pas au mythe du brigand au grand coeur mais s’impose bien plutôt comme un paysan aisé qui exploite le banditisme endémique par un échange de bons procédés.
L’assise sociale de la mafia témoigne de sa fonction : l’exploitation d’une criminalité issue de la misère par une classe moyenne en mal d’ascension sociale. Le sentimentalisme territorial et familial manifestent son idéologie. En revanche son pragmatisme et son apolitisme apparent lui permet de s’introduire dans toutes les formes d’associations qui présentent un caractère clientéliste, démocratique ou non (7).  

D’une façon générale, la mafia peut être considérée comme un encadrement des activités criminelles par une classe moyenne violente et parasitaire.
Or, durant son histoire séculaire, elle a dû reculer deux fois. La première sous le “préfet de fer” Césare Mori, qui gouverna
la Sicile à la manière d’un proconsul romain. La seconde, plus récemment, depuis l’assassinat de Della Chiesa et grâce au travail du juge Falcone. Le préfet fasciste Mori procéda à des arrestations de masse militarisées : tout un village encerclé, toute une région totalement quadrillée.
Les services interprovinciaux de police commettent de nombreuses exactions, ont recours à la torture ou à la délation systématique contrainte par la loi. L’arme principale de Mori est le recours systématique à l’inculpation pour “délit d’association de malfaiteurs”, qui permet de célébrer des procès de masse en l’absence de preuves à charge. De même, la notion anglaise de “conspiracy” pouvait, avant 1820, jouer le même rôle – comme encore les lois françaises de 1895 – dans la mesure où elle stipulaient que la seule intention d’une atteinte au patrimoine ou à la sûreté de l’État était déjà criminelle. L’inculpation pour association de malfaiteurs allait toutefois permettre à Mori de mener des enquêtes plus complexes, à inculper pour des délits commis plusieurs années auparavant et à mettre à jour de nombreux réseaux.  

Mais, le plus souvent, la notion d’association de malfaiteurs, comme cela apparaît dans le décret R.D. du 25 juillet 1926 n°1254, permettait, par son usage extensif, de proposer pour la relégation “les personnes désignées par la rumeur publique comme chef de file, simples participants ou complices d’associations à caractère criminel ou menaçant pour la sécurité publique”. Cette lutte contre le crime allait donner lieu à une révision des contrats de location de terre dans un sens favorable à la grande propriété.Le propriétaire pouvait renchérir jusqu’à cinq fois le loyer en dénonçant son locataire comme mafieux. Ce qui donna lieu à bien des excès.Reste que, malgré l’ampleur des moyens employés à sa perte, la mafia survit au fascisme. Les seuls notables locaux sur lesquels pouvaient compter les alliés étaient mafieux. La “renaissance” de la mafia, à la faveur du mouvement régionaliste, et aux pactoles de la prostitution et du commerce de drogue allaient bientôt permettre à celle-ci d’accumuler les capitaux suffisants pour se lancer dans la spéculation immobilière de grande envergure.  

La relation d’échange entre mafia et entreprise démontre qu’ “entre protection, médiation et coparticipation existe un continuum” (8).
Fort de cette constatation d’un fait séculaire, et cinq jours après l’assassinat du général Dalla Chiesa, le Sénat italien adopta en 1982 la loi “Torre-Rognoni”. La loi introduit dans le code pénal deux nouveaux délits : “l’association mafieuse” et la “concurrence illicite avec violence”. Elle donne également la possibilité de lever le secret fiscal et bancaire pour les enquêtes et introduit les interrogatoires à huis clos pour favoriser les repentis. Par ailleurs, le juge Falcone innove dans les méthodes d’investigation. Il s’intéresse particulièrement aux comptes bancaires et aux opérations de change afin de repérer les mouvements d’argent sale. Il travaille en collaboration avec les services américains pour la répression du trafic de stupéfiants, et exploite largement les révélations des repentis. Il semble que l’efficacité de la méthode soit démontrée par la mort de son auteur. Falcone parvint à prouver la structure unitaire et durable d’une organisation du crime. Mais il ne prétendit pas trouver la panacée contre toute criminalité puisqu’en Italie même, elle ne contrôle que 15% des rackets et 20% du trafic des stupéfiants. Distinguons à nouveau, pour conclure. La criminalité, définie par le code pénal, est un terme juridique positif. On n’est pas criminel selon un quelconque droit naturel. Mais ce légalisme qui doit sanctionner de façon égalitaire les infractions explicitement et préalablement définies par la loi, semble fatalement vide en l’absence d’égalité réelle.  

La criminalité au sens policier, criminologique, est toute autre puisqu’on ne met pas en avant le criminel comme sujet d’infraction, mais surtout l’individu dangereux comme virtualité d’actes délictueux. Cette notion permet à la société de se donner des droits sur l’individu non plus en fonction de son statut (comme c’était le cas sous l’ancien régime (9) ), mais en fonction de sa nature, de sa constitution ou de ses variables pathologiques (situation familiale, etc.), préjugeant ainsi de ses intentions. Cette justice ne s’exerce pas sur ce que l’on a fait, mais sur ce qu’on est, et ne saurait répondre à la criminalité autrement que par un univers concentrationnaire, voire un massacre permanent.
Il faut en sus distinguer la mafia au sens propre des autres organisations criminelles, et enfin celles-ci des simples associations de malfaiteurs. L’organisation criminelle se différencie de l’association de malfaiteurs:
1) par son caractère hiérarchique et permanent,
2) par les pressions constantes exercées sur ses propres membres,
3) par sa logique de l’association pour l’association.  La prison constitue un paradoxe éclairant dans la mesure où elle consacre pour de nombreux délinquants le passage de l’association à l’organisation par le contrôle permanent des autres membres et de la police sur le comportement de l’ancien détenu considéré comme un criminel par nature.
Enfin, il convient de distinguer les organisations criminelles des organisations ouvrières, pour les raisons que j’ai exposées plus haut. 
Serge KATZ  

Avant d’être suicidé au capuccino-cyanure, Michele Sindona, banquier du Vatican et de
la Mafia, hypermouillé dans le scandale de la banque Ambrosiano, déclarait très consensuellement qu’un des multiples mérites du blanchiment et de la parfaite complicité du réseau bancaire agissant sous la tutelle de gouvernements et d’organisations internationales peu enclines à bousculer la profession de blanchisseur, était de constituer un pont au dessus de l’abîme qui sépare la pègre du reste de la société.
  

A en croire Charles Thilly (1), la guerre fait les états : banditisme, piraterie, rivalités territoriales entre bandes, police et guerre s’inscrivent historiquement sur le même continuum. La période circonscrite au cours de laquelle les états-nations sont devenus des organisations dominantes dans les pays occidentaux voyant le capitalisme marchand et la construction étatique se renforcer mutuellement. Dépeindre ceux qui font les guerres et les états comme des entrepreneurs coercitifs et égoïstes correspond beaucoup plus aux faits que les images d’épinal généralement proposées à l’admiration des foules, comme l’idée d’un contrat social, d’un marché ouvert ou d’une société dont les normes et attentes appelleraient un certain type de gouvernement. De Machiavel à Hobbes, les penseurs du Politique reconnaissent que, quoiqu’ils fassent d’autre, les gouvernements organisent et, autant que possible, monopolisent la violence.   

 

Protection  

Le mot «protection» dans le vocabulaire américain a deux connotations: dans un sens, il renvoie à l’image d’un abri fourni par un ami puissant contre le danger, d’un autre, il connote le racket, consistant à obliger les commerçants à payer un tribut pour être protégé de dégâts que lui-même menace de causer. Celui qui fournit la protection nécessaire mais ne maîtrise pas l’apparition du danger a tous les traits du protecteur légitime. Mais un gouvernement qui invente des menaces imaginaires ou en induit par ses propres activités relève plutôt du deuxième genre: le racket. Les états qui simulent, fabriquent ou stimulent des menaces de guerre extérieures sont des racketteurs, mais disposent de plus de la légitimité du caractère sacré. Tout commence donc pour les détenteurs de pouvoir par la tentative de monopoliser les moyens de contrainte à l’intérieur d’un territoire délimité.   

 

Vers un état mondial ?  

Au début du processus de construction étatique, de nombreux groupes prennent le droit de recourir à la violence: des pirates aux bandits jusqu’aux rois en passant par les collecteurs d’impôts, les détenteurs de pouvoir régionaux et les soldats professionnels. Une frontière mouvante et incertaine entre violence légitime et violence illégitime va apparaître dans les cercles supérieurs du pouvoir. «Derrière la piraterie en mer, ce sont les villes et les cités-états qui agissent» déclare Fernand Braudel à propos du 16ème siècle (3). En période de guerre ou de conquête, les dirigeants d’états constitués recourent fréquemment aux services de corsaires.  Dans la deuxième phase, il s’agit de démilitariser: la concurrence dans le domaine de la protection conduisant à une augmentation des couts, la pacification, la cooptation et l’élimination des factions rivales du souverain, en plus d’apparaître comme une noble entreprise destinée à apporter la paix sera aussi l’occasion de réaliser d’importantes économies d’échelle. Les Tudor réussiront par exemple à affirmer le monopole royal sur la violence privée et publique en démilitarisant les grands seigneurs, en éliminant les bandes armées personnelles, en rasant leurs forteresses, en maîtrisant leur habitudes de recourir à la violence, en décourageant la coopération de leurs vassaux. En France, Richelieu commencera la grande entreprise de désarmement dans les années 1620, Louis XIII détruisant systématiquement les châteaux des seigneurs rebelles, condamnant les duels, la détention d’armes et l’entretien d’armées privées.   

Tout ceci mène évidemment à poser la question, actuelle, de l’édification d’un état mondial, et à effectuer une translation dans le temps et à une échelle mondiale, à questionner sur la période actuelle d’interdépendance entre construction de l’état mondial et crime organisé.  
Difficile de nier l’imbrication actuelle des organisations criminelles et de l’économie, la relation étroite entre la dette mondiale, le commerce illicite et le blanchiment de l’argent sale.Les relations existant entre circuits mafieux et économie d’un pays sont indubitables: de hauts fonctionnaires politiques ou militaires peuvent collaborer ensemble, intervenir ou faciliter le commerce de stupéfiants et le blanchiment de l’argent de la drogue, effectuer des détournements de fonds, de la contrebande: pirates d’aujourd’hui, ces organisations mafieuses se sont progressivement structurées dans les rangs des forces armées, cette mafia gérant discrètement l’industrie de la contrefaçon, le trafic illégal de la drogue et le blanchiment des narcodollars; l’économie illégale qui se développe et se fortifie au cours des années permettant au dictateur et aux généraux du pays de s’enrichir grassement, contrefaçon et blanchiment des narcodollars constituant une partie importante du PIB; l’économie de la drogue, par exemple, serait selon Interpol et nombre d’observateurs la 10ième économie mondiale, états y compris. Le crime organisé, dans un gigantesque partenariat appuyé, pour beaucoup d’observateurs, par les pouvoirs publics et les multinationales de la finance et des affaires, pénètre progressivement tous les secteurs de l’économie mondiale, imposant des systèmes de corruption, en se jouant du contrôle des états; les mafias effectuent des investissements significatifs dans les grandes banques commerciales qu’elles contrôlent en partie, les sociétés de courtage et les grands cabinets juridiques; les banques acceptent de blanchir l’argent pas très net en échange de lourdes commissions; les syndicats du crime ont progressivement gagné en respectabilité en se comportant de plus en plus en entreprises ordinaires: l’ouverture des marchés, la déréglementation de la finance et du commerce international ayant fort commodément favorisé la croissance des activités illicites et l’internationalisation d’une économie criminelle concurrente.   

Son taux est devenu tellement élevé qu’il est évident qu’aucune stratégie n’a réussi à la neutraliser. Certaines organisations ont réussi à s’institutionnaliser. Les états, premiers responsables, ont ouvert leurs portes aux négoces criminels. Certaines organisations internationales et régionales se sont impliquées dans des crimes douteux, soit en faisant le moins de réglementations contraignantes possibles, soit en supprimant celles qui existaient, allant même jusqu’à empêcher des enquêtes et alléger certaines sanctions, afin de protéger les criminels. On retrouve ces opérations dans tous les grands secteurs d’activité et sur tous les marchés : armement, pétrole, travaux publics, aviation civile, transports aérien, ferroviaire et maritime, télécommunications, banque et assurance, chimie, agro-alimentaire… Le poids économique des organisations criminelles va croissant: le cartel de Cali a la haute main sur des pans entiers de l’économie colombienne: élevage bovin, marché de la viande, immobilier et construction, laboratoires pharmaceutiques, transport, sociétés financières, cabinets comptables. La masse d’argent noir dans l’économie mondiale va grandissant, les bénéfices réinvestis produisant à leur tour des profits: elle représente, selon Thierry Cretin, « un risque de contamination de l’économie » (4)  

Coups de pouce structurels Chaque pays abrite ses milieux criminels. Les principales organisations et les plus anciennes actives se trouvent dans les pôles du capitalisme: aux États-Unis (Cosa Nostra), en Europe (Mafia sicilienne), en Asie (triades chinoises et Yakusas japonais). D’autres se sont développées au cours des dernières décennies, tels les cartels colombiens et mexicains ou les mafias russes.   

La libre circulation des capitaux sans contrôle d’un bout à l’autre de la planète a favorisé l’explosion d’un marché de la finance hors la loi, moteur de l’expansion capitaliste et lubrifié par les profits et la criminalité: gouvernements, mafias, compagnies bancaires et multinationales prospèrent, avec de temps en temps quelques opérations poudre aux yeux. La criminalité financière actuelle est d’abord un système cohérent intimement lié à l’expansion du capitalisme moderne et fondé sur l’association de trois partenaires: gouvernements, entreprises transnationales et mafias: les affaires sont les affaires. Les grandes organisations criminelles ne peuvent assurer le blanchiment et le recyclage des fabuleux profits tirés de leurs activités qu’avec la complicité des milieux d’affaires et le laisser-faire du pouvoir politique. Les psaumes néo-libéraux n’ont plus grand chose à voir avec ces «tournois de preux chevaliers contés par les enlumineurs de la chanson de geste libérale où touché par la grâce du Marché, le meilleur l’emporte» (5); la panoplie des armes est moins jolie: ententes et cartels, abus de position dominante, dumping et ventes forcées, délit d’initiés, spéculation, absorption et dépeçage des concurrents, faux bilans, manipulations comptables, fraude et évasion fiscales par filiales off shore et sociétés écrans, détournements des deniers publics et marchés truqués, corruption et commissions occultes, enrichissements sans cause et abus de biens sociaux, surveillance et espionnage, chantage et délation, violation des réglementations en matière de droit du travail, de liberté syndicale, d’hygiène et de sécurité, de cotisations sociales, de pollution et d’environnement (4): tandis que les organisations criminelles intégraient les grands principes de l’économie de marché, l’économie se criminalisait. Prochains épisodes: généalogie et actualités des grandes organisations criminelles transnationales.   

Frank FURET  

LES ORGANISATION ITALIENNES  

Avant d’être décrite comme une association de gens grossiers, lâches, malhonnêtes, hypocrites et brutaux en 1884 dans une pièce de Rizotto en 1884, le mot Mafia aura décrit les attitudes les plus nobles, les plus courageuses faces aux diverses sortes d’oppression qui ont pesé sur l’histoire; il aura aussi permis de synthétiser un ensemble de sentiments, d’attitudes, de manières d’être dispersés depuis des siècles dans la conscience populaire et qui seraient à la base du Sicilianisme qui s’associe parfois à une tendance au séparatisme. L’esprit de mafia incarne d’abord le courage de s’imposer en cas de besoin à la loi pour appuyer son destin personnel, son ascension sociale, perception renforcée par l’image du pauvre chevalier bandit ou du serf-bandit pouvant devenir un prince, la conscience populaire exprimant ici son besoin de mobilité sociale. Ce n’est que dans un rapport officiel des autorités judiciaires de Trapani en 1838, que  » mafia  » mot qui désignait jusqu’alors en vieux sicilien  » grâce, allure, chic) sera citée par écrit pour la première fois en tant que société secrète dangereuse capable d’employer n’importe quel moyen pour atteindre ses buts .  

 

Le lendemain de l’unité à Palerme accourent des déclassés, des petits combinards, de petits escrocs; la mafia urbaine se renforce et intervient de plus en plus dans la sphère économique, organise et impose contre dîme sa protection pour des risques dont elle est le maître: avertissements, menaces escalade de la violence. Dans la région du centre ouest de
la Sicile aussi, les fonctionnaires du nouveau gouvernement vont se trouver confrontés à un phénomène inquiétant: la présence de groupes criminels violents qui ne sont pas isolés du reste de la société mais que les classes dirigeantes locales utilisent fréquemment pour satisfaire leurs intérêts politiques ou économiques (1). La vie politique dans les communes se révèle alors comme une simple lutte de factions qui ne se réclament des partis politiques que pour profiter des opportunités offertes par la mise en place du nouveau système libéral; 10 préfets et 5 préfets de police se succéderont à Palerme entre 1860 et 1866, 6 procureurs généraux entre 1862 et 1868: succession qui prouve l’impuissance du gouvernement à trouver en son sein des individus capables de conduire une politique cohérente. Les riches emploient les plus fameux des chefs de bande, les paysans et les métayers trouvant un appui indirect dans cet état de chose parce qu’il supprime ou rend inefficace la surveillance des propriétaires timides, augmente leur liberté d’action et donc leurs profits. Seuls ceux qui bénéficient de la protection pouvent circuler librement dans les campagnes.  

La police commence a nouer des contacts et la collusion se fortifie au cours des décennies suivantes: en échange de l’indulgence des représentants de l’état, les mafieux contribueront au maintien de l’ordre; personne ne réussira de ce fait à mettre fin à ces collusions. Le suffrage universel renforcera les liens entre classe politique et mafia, capable de mobiliser le corps électoral et servant d’intermédiaires entre le territoire qu’elle contrôle et les représentants politiques tout en les utilisant pour enter en relation avec les institutions publiques et les collectivités locales, et lui permettre d’accéder aux ressources locales. L’homme politique offre en échange de la protection et de ses suffrages, la protection à la mafia, en utilisant à son avantage son pouvoir de contrôle sur les institutions et sur la distribution des ressources publiques.  

Au glorieux 20ième Après la 1ère guerre mondiale les jeunes entrent en conflit avec les vieux oncles et le sang coule ; la mafia nouvelle devient plus cupide, plus criminelle; dès 1925, le fascisme tente de la briser : un préfet se met à exiler et déporter à la fois mafistes et communistes. Mais rien n’y fait. Fin de la 2eme guerre mondiale, en Sicile, on trouve la mafia mêlée aux activités des services secrets américains préparant le débarquement dans l’île; elle flirtera ensuite avec les communistes et les séparatistes, mais sans lendemain. Stimulée par les rencontre avec les Italos Américains, les contacts de
la Sicile et la diffusion de l’instruction elle évolue et le vieil esprit mafiste s’estompe. En Sicile, les militaires américains ont plus ou moins légalisé son rôle d’instrument politique occulte; parmi les interprètes et conseillers italo-américains de l’armée, il y a de nombreux gangsters qui introduisent les moeurs et ambitions de
la Cosa Nostra . Stimulés par leurs cousins d’Amérique, les jeunes mafistes s’efforcent d’installer en Sicile une branche de la mafia criminelle internationale.  

Héroïne et perception 
La Cosa Nostra Sicilienne doit sa puissance actuelle aux profits énormes tirés du trafic d’Heroïne à partir des 70ies ; et si elle a pu se lancer dans cette activité, estime Philippe Arlacchi (2), c’est,
· d’une part en mobilisant les fonds publics non dépensés versés par l’état Italien à la région de Sicile, qui sont restés placés pendant des années dans les banques Siciliennes et ont constitué une réserve à la disposition de la mafia qui pouvait y avoir accès directement ou indirectement en activant ses réseaux clientèlistes et de protection.
· d’autre part grâce et aux recettes fiscales centralisées par les familles (qui prennent 10% des sommes encaissées) ayant obtenu de l’état l’adjudication des 350 perceptions de l’ïle. Ceci va permettre aux familles de disposer d’une trésorerie courante tout à fait confortable; ce système sera à l’origine de la constitution d’un lobby des percepteurs disposant de capitaux permanents s’élevant à plusieurs milliards de FB, lobby qui bénéficiera de l’appui des partis politiques locaux et qui prendra une large part au trafic d ‘heroïne.  

Leurs ressources diverses vont permettre aux organisations Italiennes de financer la prise de contrôle totale ou partielle de nouveaux secteurs , ce qui va nécessiter la mise en place de réseaux locaux, nationaux et transnationaux comportant de nombreuses ramifications. La corruption va tenir dans ces réseaux une place centrale pour garantir la collaboration plus ou moins contrainte des décideurs politiques, des fonctionnaires ou de certains acteurs privés. Ce sont souvent les mêmes intermédiaires véreux, les mêmes professionnels douteux de l’import-export les mêmes transporteurs glauques, les mêmes établissements financiers frelatés qui apparaissent: dans la criminalité organisée, où on trouve de moins en moins de spécialisation et de plus en plus de polyvalence. ..  

 

 

 

Dans le fromage européen…  

Fin des années 70 une céleste manne devient l’objet de bien des convoitises: les fonds structurels Européens destinés à aider les régions les plus défavorisées; le Mezzogiorno est alors une des régions les plus aidées (un quart des aides du Fonds Européen de développement régional). La décentralisation de l’Italie aidant, les montants de l’aide sont négociés directement entre les services de l’UE et les régions concernées. La haute moralité de la région aura un mal fou à résister à la tentation, d’autant plus que l’effort de Bruxelles s’amplifie et que le FEDER a pour philosophie de soutenir vigoureusement l’équipement des zones industrielles Siciliennes sans trop se demander si équipement il y aura effectivement, mais avec la certitude réconfortante d’au moins faire tourner le secteur bâtiment des travaux publics, secteur de notoriété publique largement contrôlé par la mafia. Le déluge de subventions s’abattant sur le Mezzogiorno contribuera donc sans sourciller au renforcement des organisations criminelles et, pour beaucoup d’analystes, des pathologies les plus graves de ces régions. Certains épisodes de l’histoire Italienne des 30 dernière années éclairent la puissance de la mafia et l’interpénétration entre secteur illégal et secteur légal sur les plans économique et financier. En matière agricole les organisations Italiennes ont pu s ‘approprier des montants considérables d’aide Européennes, même si il semble difficile d’en faire une évaluation précise.  

Les mafias Italiennes se sont depuis longtemps intéressées aux secteurs agricoles qui bénéficient des subventions du Fonds Européen d’orientation et de garantie Agricole : huile d’olive vin, blé dur , fruits et légumes , tabac , viande bovine…; à part l’élevage bovin, ces productions sont concentrées dans le Mezzogiorno , soit le berceau historique des différentes organisations (3). L’Italie étant le premier producteur Européen de fruits grâce à
la Sicile (Oranges, citrons, mandarines) et
la Campanie (pêches, tomates),les aides du FOGEA s’y élèvent à des dizaines de milliards de francs belges par an les organisations mettant tout en œuvre pour s’en approprier la part la plus importante possible. Les filières d’olive et d’agrumes d’une bonne partie de la province de Reggio Di Calabre sont tenues par une des familles les plus puissantes et dangereuses de
la Ndangheta: les profits tirés du trafic de stupéfiants et de bijoux, d’extorsion de fonds et d’enlèvement contre rançon sont souvent recyclés dans la construction d’installations de traitement et de conditionnement des olives. Concernant la viande bovine les importateurs installés dans les principales villes Siciliennes achètent plus de 50000 tonnes de viande Française par an, opérations servant souvent de support à des opérations d’escroquerie ; quand les acheteurs se déplacent sur les marchés au bestiaux Français, ils payent en liquide, les animaux sont ensuite revendus à des abattoirs qui eux payent par chèque. Dans le secteur du blé dur, les aveux d’un puissant chef de clan de
la Camorra, en 1992, a provoqué la chute de responsables des deux plus puissants groupes céréaliers Italiens (Casillo et Italgrani). Chaque année, le FOGEA lui versait plusieurs milliards de francs Belges au titre de restitutions à l’exportation. Les fraudes à
la TVA sont devenues selon de nombreux spécialistes les opérations les plus rémunératrices: depuis 1993, le passage des frontières ne donne plus lieu à aucune perception; il suffit à l’importateur d’acheter les marchandises sans les déclarer à l’administration fiscale son pays, de les revendre TVA comprise à différents grossistes et distributeurs et donc d’encaisser
la TVA sans la reverser à l’administration publique et de la partager avec les grossistes, les distributeurs, divers intermédiaires et, le cas échéant, quelques fonctionnaires corrompus. Pour contourner la législation Européenne, il suffit de ne pas avoir de numéro d’identification ou de cesser son activité après avoir réceptionné les marchandises. Un autre système consiste à déclarer l’exportation de marchandises en suspension de TVA puis de les faire revenir dans le pays d’origine, les marchandises étant alors revendues clandestinement sans que
la TVA ait été payée. La mise en oeuvre de tels procédés requiert de gros moyens et de solides protections, la corruption de fonctionnaires étant une condition du renouvellement des fraudes. (A suivre)  

Frank Furet  

HISTOIRE DELA COSA NOSTRA  

Cinq organisations basées en Italie répondent à l’appellation de « mafia »: la ‘Ndrangheta,
la Sacra Corona Unita,
la Cammora ,
la Stidda et
la Cosa Nostra, basée en Sicile, considérée par Thierry Cretin (1) comme l’organisation criminelle la plus importante d’Europe. Outre l’ Italie, elle a des ramifications en Allemagne, en France, en Suisse, en Grande-Bretagne, en Russie, au Canada et aux USA. Déjà célèbre pour ses activités criminelles, elle a déclenché un vaste mouvement d’opposition en Italie à la suite des attentats contre les juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino.
  

 

 

Jusque dans les années 1980, seules six provinces siciliennes sur neuf étaient réputées tenues par Cosa Nostra (« Notre Chose ») (2). Mais compterait aujourd’hui environ 5 000 hommes d’honneur dont plus de la moitié relèvent des 54 familles palermitaines, familles qui se caractérisent par leur extrême homogénéité (mêmes familles biologiques unies à la fois par des mariages croisés entre familles proches et des liens d’interdépendance géographique et économique) . Presque tous les groupes d’hommes d’honneur sont constitués de la famille proche ou lointaine et des amis. Frères , cousins, compères tissent toujours la toile de la cellule de base, la cosca.» (3). Entrer dans une cosca , c’est être impliqué dans un cercle de compagnonnages, de mariages et de clientélisme de vastes proportions, qui peut inclure plusieurs centaines de personnes. Selon Ilda Boccassini (3) « la famille, les parentés, les liens du sang sont à Cosa Nostra ce que l’idéologie était au terrorisme politique. » 

 

 

Débuts…  

La Cosa Nostra s’est structurée à partir du milieu du XIXe siècle comme force supplétive au service des grands propriétaires terriens soucieux d’assurer la sécurité de leurs domaines en l’absence d’institutions publiques italiennes encore crédibles suite à la déchéance des Bourbons et au processus d’unification de l’Italie de 1860. (2)
A partir du contrôle des vastes propriétés agraires (latifundi), les activités des familles mafieuses vont rapidement s’étendre aux marchés d’agrumes et aux principaux circuits commerciaux de
la Sicile (minoteries, marchés de la viande, compagnies de transport, entrepôts portuaires), influence qui contaminer rapidement la vie politique communale puis régionale, le paravent qualifié d’idéologique par Ilda Boccassini (3) , de « siciliannité » facilitant la perméabilité de la vie sociale Sicilienne.
Entre 1924 et 1929, le préfet Cesare Mori obtient de Benito Mussolini les pleins pouvoirs et entreprend d’éradiquer toute activité mafieuse sur l’île. La répression va renforcer la clandestinité de l’organisation mafieuse et favoriser sa dissémination hors des frontières insulaires.
Au cours des années 1920, une famille mafieuse s’installe à Tunis tandis que d’autres mafieux profitent de l’implantation d’une diaspora sicilienne (3)aux Etats-Unis pour s’implanter sur le continent nord-américain, à l’exemple des chefs mafieux italo-américains Joe Masseria, Carlo Gambino, Joseph (Bananas) Bonanno et Salvatore Lucania, alias Francky (Lucky) Luciano.
Avec l’arrivée des troupes américaines en Sicile en 1943 et sous l’impulsion du mafieux italo-américain Francky Lucciano (5), la vieille mafia sicilienne rurale emprunte aux méthodes rationalisées des familles criminelles italo-américaines et se transforme progressivement en organisation criminelle transnationale.
Installé dès 1947 près de Naples, Lucky Luciano noue des contacts avec les corses Joe Renucci et les frères Francisci pour développer des filières de trafic d’héroïne en Méditerranée. D’autres italo-américains rejoignent alors également l’Italie : Franck Coppola et Serafino Mancuso, condamnés aux Etats-Unis pour trafic en 1935. 

 

 

Une seconde métamorphose…  

Suite à la réforme agraire de 1950, qui démantèle les grands domaines agraires,
la Cosa Nostra se métamorphose une nouvelle fois. Les mafieux sont plus exclusivement attachés à l’univers rural. Ils s’impliquent dans les affaires, créent des sociétés, s’imposent comme intermédiaires obligés pour l’effort de reconstruction de l’après-guerre en profitant de la mise en place des nouvelles institutions politiques . Le mafieux n’est plus nécessairement un campiere ou un administrateur appointé par le grand propriétaire. Il se présente plutôt sous les traits d’un propriétaire terrien petit ou moyen, possède, individuellement ou en société, des tracteurs, des moissonneuses-batteuses ou des camions, est propriétaire, en son nom ou en participation collective, de sociétés de constructions plus ou moins importantes pour l’adjudication des travaux publics, est titulaire ou associé d’entreprises commerciales et de magasins. » (6)

 

Du 10 au 14 octobre 1957, va se tenir, à Palerme le sommet des parrains Siciliens et des USA. Franck Coppola, Lucky Luciano et Michele Sindona, le conseiller financier de Cosa Nostra sont notamment présents.
Les Siciliens alors décideront d’importer la morphine-base depuis le Moyen-Orient (Turquie, Iran, Afghanistan) et de la raffiner depuis
la Sicile avec l’aide de chimistes du milieu marseillais avant de l’expédier vers New-York. Les Américains se contenteront de fournir la logistique nécessaire au trafic depuis les Etats-Unis.
Mais des conflits vont se développer entre familles de Palerme. Originaire de Corleone, Luciano Leggio, dit Luciano Liggio s’impose à la tête de sa cosca en faisant assassiner en 1958 le Docteur Michele Navarra, parrain alors tout-puissant de Corleone (qui cumule les fonctions de médecin-chirurgien attitré des chemins de fer italiens, de directeur de l’hôpital Dei Bianchi de Corleone et de président de la coopérative des agriculteurs et des caisses maladie et des mutuelles des villages de Corleone, Misilmeri, Bolognetta et Lercara Friddi.
Dans les années 60, Liggio s’assure le soutien de deux proches de Giulio Andreotti : le député démocrate-chrétien Bernardo Mattarella, qui sera par la suite ministre du commerce extérieur, et Vito Ciancimino, maire de Palerme en 1971, ancien adjoint aux travaux publics de son prédécesseur, Salvo Lima, autre vieux compagnon de route de Cosa Nostra (qui sera assassiné en 1992). En 1971, Liggio assassine lui-même Pietro Scaglione, le procureur de Palerme jugé responsable de l’émission d’un mandat d’arrêt à son encontre. En mars 1974, il sera quand même interpellé et incarcéré. La direction des Corleonesi revient alors à Salvatore Riinà. 

 

 

1981-1992 : Une stratégie militaro-terroriste (8)  

La montée en puissance des Corleonesi au sein de l’organisation mafieuse sicilienne, sur fond de rivalités entre familles pour le contrôle du trafic d’héroïne, déclenche une nouvelle guerre interne, particulièrement meurtière pour les familles palermitaines. Les Corleonesi entreprennent d’éliminer méthodiquement les familles palermitaines concurrentes. Entre 1978 et 1982, les homicides se multiplient : les opposants aux Corleonesi au sein de Cosa Nostra, les représentants des autorités publiques (le colonel Giuseppe Russo en août 1977, l’inspecteur Boris Giuliano en juillet 1979, le magistrat et député Cesare Terranova en septembre 1979, le capitaine des Carabiniers Emanuele Basile en mai 1980, le préfet Dalla Chiesa en septembre 1982) et même certaines personnalités politiques (Michele Reina, secrétaire de
la Démocratie Chrétienne de Palerme en mars 1979, le président de la région de Sicile Piersanti Matarella en janvier 1980) seront les premières victimes de la campagne d’assassinats conduite par les Corleonesi en vue de la conquête du pouvoir mafieux. Au cours de cette période, on relève, en moyenne, un meurtre par jour à Palerme. Suite au retrait de Michele Greco, au début des années 1980, le clan des Corleonesi (Toto Riina, Bernardo Provenzano, Loluca Bagarella) prend complètement le contrôle de l’organisation mafieuse. 

 

 

Vers une nouvelle « Cosa  » ?  

Après l’arrestation de Salvatore Riinà,
la Cosa Nostra va engager une stratégie dite d’invisibilité, fondée sur l’abandon de l’option terroriste pratiquée au début des années 1990. Selon Eric Jozsef (7),
la Cosa Nostra, affaiblie par la multiplication des interpellations, le recours systématisé aux repentis et les tensions internes provoquées par la brutalité des méthodes de commandement de Salvatore Riinà et des Corleonesi, aurait voulu au cours de l’année 2000 engager une tentative de conciliation avec l’Etat italien par le biais du chef mafieux Salvatore Biondino, désigné comme représentant de Salvatore Riinà, alors incarcéré depuis janvier 1993. Contre la reconnaissance de leur culpabilité et la dissolution de l’organisation mafieuse, la plupart des chefs de Cosa Nostra incarcérés réclament à Pier Luigi Vigna, le procureur national antimafia, le droit d’être libéré dans les 15 ou 20 ans (7) .

 

Messina Denaro, associé en cette affaire à Filippo et Giuseppe Graviano, deux chefs mafieux de la famille du Brancaccio à Palerme, va alors avoir pour mission (attentats, 10 morts) d’imposer aux pouvoirs publics italiens une négociation autour de l’aménagement des peines infligées aux chefs incarcérés de Cosa Nostra ; il va acquérir de l’importance au sein de Cosa Nostra eu égard à son habilité à gérer les fonds criminels. Il est alors propriétaire de sablières dans la province de Trapani, associé depuis le début des années 1990 avec les familles des Cuntrera et Caruana, originaires de Siculiana et installées en Amérique du Nord, pour le trafic de stupéfiants et le blanchiment, au mieux, aussi, avec une puissante famille de propriétaires terriens à laquelle appartient Antonio D’Ali, (sénateur de Sicile et membre influent de Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi), dont le cousin, Giacomo D’Ali est administrateur de la banque d’affaires COMIT. En 1993, la famille D’Ali avait prêté son concours à Salvatore Riinà pour dissimuler une partie de ses avoirs. (8) (Le mois prochain : Revenus criminels et pratiques de blanchiment de la Cosa Nostra)  

 

 

ECONOMIE DELA COSA NOSTRA  

 

 

En novembre 2000, un rapport, rédigé par
la Confédération générale du Commerce (Confcommercio ) italienne indiquait que le produit économique des mafias italiennes représentait environ 15 % du P.I.B. de l’Italie soit près de 834 milliards d’Euros. Le patrimoine détenu par les mafieux était estimé par cette étude à 5,5 milliards d’Euros, soit 6 à 7 % de la richesse nationale italienne disponible. 20 % des sociétés commerciales et 15 % des entreprises manufacturières italiennes seraient sous la coupe d’intérêts mafieux. En termes de chiffre d’affaires comparé, la deuxième entreprise d’Italie après le conglomérat public IRI, serait donc le crime organisé. Deux tiers de la richesse produite par l’économie souterraine italienne seraient issus de l’économie d’origine criminelle (1) .
  

 

 

Accumulation de capitaux   

 


La collecte du Pizzo a été à la base de l’édifice mafieux sicilien : elle est l’affirmation par la contrainte et la violence d’une autorité criminelle sur un quartier ou un village. Le Pizzo constitue une source de revenus importante et constante pour les cosche. Cette forme de fiscalité mafieuse fut d’abord imposée aux commerçants de Palerme, assurés en retour de retrouver leur marchandise ou leur vitrine intacte. Elle a depuis été largement généralisée sous des formes très variées: les moulins au début du siècle, les dockers des ports puis les comités d’affaires pour les marchés publics aujourd’hui. A Palerme, en 2001, une association anti-racket italienne évaluait que neuf commerçants sur dix payaient le Pizzo .
A la collecte illicite du Pizzo, s’est longtemps ajouté la collecte de fonds détournés directement sur le prélèvement fiscal régulier.
La Sicile déléguait en effet sa collecte fiscale à de grands percepteurs. Pendant 30 ans, les deux plus grandes fortunes de Sicile furent deux mafieux qui avaient en charge la gestion des centres de perception des impôts moyennant une commission de 6,72 % à 10 % prélevée sur les contributions fiscales recouvertes.  

L’emprise mafieuse se retrouve aujourd’hui autant dans les grandes filières classiques de trafics illicites (stupéfiants, armes de guerres, cigarettes de contrebande, oeuvres d’art volées), que dans des affaires criminelles plus inattendues : circuits clandestins d’exportation de déchets industriels et hospitaliers, fraudes aux subventions agricoles européennes (huiles, viandes et agrumes), détournements de l’aide au développement régional, rackets d’entrepreneurs et prêts usuriers, arrangements d’appels d’offres pour les marchés publics et les grands travaux d’infrastructure. On la retrouve aussi dans la petite délinquance de rue: vols divers, les stupéfiants évidemment, le proxénétisme, le racket et la « protection » des commerces accueillant du public (bars, casinos, dancings, contrôle des jeux de hasard (machines à sous) contrainte au profit de fournisseurs imposés, les enlèvements crapuleux, dans l’organisation et monopoles de commerces rentables, illégaux ou légaux, dans le commerce hors taxe ( alcool, tabac, contrefaçon, piraterie cinématographique et piraterie musicale, trafic de voitures volées, absorption de procédures publiques), dans la corruption (adjudications truquées, monopoles de certains services publics – parfois en liaison avec des syndicats ouvriers – ), dans la criminalité en col blanc (corruption, fausses factures, manipulation d’argent électronique, fausse monnaie, blanchiment d’argent, paradis fiscaux crimes et délits financiers), dans le trafic d’êtres humains (migrants, traite des blanches, tourisme sexuel, pornographie), dans les ventes d’armes et de substances interdites (nucléaire, chimie, armes bactériologiques) dans le contournement d’embargo, dans le contrôle du jeu ( paris parallèles sur le football) le trafic des êtres humains (Qui concernerait assez peru
la Cosa Nostra), dans le trafic d’animaux protégés, dans le trafic de médicaments ( 7% du marché), dans le trafic du tabac (surtout
la Camorra et ‘Ndrangheta), dans trafic des déchets (
la Cosa Nostra est soupçonnée de se prêter clandestinement à l’enfouissement maritime ou terrestre de déchets toxiques moyennant rémunération ; l’association environnementale italienne indépendante Legambiente estime que cela aurait rapporté aux 4 mafias Italiennes 13 milliards d’Euros en 1999…)  

En ce qui concerne
la Cybercriminalité (piratage de sites web en vue de créer des chantages, introduction de virus ou de bombes logiques, modification de programmes comptables afin de détourner des fonds…), les informations sont rares, les victimes ( les banques en l’occurrence) n’aimant pas trop avouer leurs faiblesses. ,). Mais on a appris dernièrement que des groupes organisés en Ukraine et Russie avaient piraté plus de 40 sites américains, détournant les numéros d’au moins un million de cartes de crédit. Les Italiens ont, eux, réussi à déjouer à temps un projet de la « Cosa Nostra » qui comptait détourner plus d’un milliard d’ Euros de subventions européennes en simulant le portail d’entrée de la banque qui devait recevoir les fonds. Peu d’informations aussi sur la reproduction d’ oeuvres protégées par des droits d’auteur, même si d’aucuns « estiment » que les 3 quarts de la contrefaçon d’œuvres musicales seraient contrôlées par des grandes organisations criminelles  


Réinvestissement du capital  


Même si la majeure part de cet argent est consacrée à des investissements purement financiers, qui sont problématiques parce qu’ils gonflent la masse
financière noire de manière disproportionnée, c’est, pour Claudio Bellisario (2) , le reste qui est le plus inquiétant : en effet, l’argent qui est investi légalement dans certains pans entiers de l’économie permet de renforcer le contrôle des mafias sur les Etats et les économies qu’ils parasitent, interdisant une quelconque capacité de réponse. Depuis la fin des années 1960, les capitaux accumulés par ces activités mafieuses sont blanchis avec les moyens les plus modernes mis à disposition par le système financier et monétaire international. La délimitation stricte entre activité licite et illicite est de ce fait devenue de plus en plus difficile à pister. L’accumulation primaire tirée d’un revenu criminel telle que la pratiquait des chefs mafieux comme Salvatore (Toto) Riinà a laissé la place à des comportements beaucoup plus dynamiques où les liquidités sont rapidement bancarisés par le biais de prête-noms et de conseillers financiers complices. Deux exemples ? Dans les années 1970-1980, les mafias italiennes auraient acquis massivement obligations et actions sur la place boursière milanaise, et dans les années 1980-1990, elles auraient joué un rôle décisif dans les importants achats de bons du trésor, qui permettaient de financer le déficit public italien (3) .
Si d’un point de vue médiatique et sécuritaire immédiat (taux d’homicide, nombre d’arrestations et de condamnations pénales),
la Cosa Nostra peut sembler affaiblie, un regard attentif sur les événements montrerait plutôt,, selon Bellisario (2) ,un délitement progressif de l’appareil répressif anti-mafia italien face à une organisation de plus en plus insaisissable. Et pour nombre d’observateurs, depuis l’élection de Silvio Berlusconi à
la Présidence du conseil italien, plusieurs signaux témoigneraient du retour à une forme d’arrangement entre monde politique et dirigeants mafieux. La mise en application du décret-loi n°350, voulue par le ministre de l’économie Giulio Tremonti, serait un premier indice de l’indulgence retrouvée de l’Etat italien pour les intérêts mafieux. Moyennant une pénalité anonyme de 2,5 %, ce décret permet le rapatriement des capitaux italiens illégalement exportés à l’étranger. Plus de 50 milliards d’Euros détenus à l’étranger ont ainsi pu revenir en Italie sans que les pouvoirs publics italiens puissent être en mesure de discriminer entre ceux qui relevaient de simples opérations de défiscalisation et ceux qui provenaient directement d’activités criminelles (4) .  

Ruptures  


La Cosa Nostra actuelle présente donc quelques différences avec son aînée : la première consiste en l’ identification de l’honneur à la richesse. Le projet d’accumulation du capital devient le projet existentiel du groupe. Il en découle d’ailleurs un mode de consommation ostentatoire caractéristique de l’affirmation d’une nouvelle richesse et la fin de tout processus d’autolimitation. La deuxième est issue de la nouvelle stratégie d’investissements massifs opérés dans l’économie légale à partir d’une “accumulation primitive” sur les marchés parallèles et illégaux. On a alors assisté, selon Philippe Arlacchi (5), à une montée spectaculaire de la fonction d’entrepreneur dans la mafia contemporaine à partir du moment où cette stratégie semble dépasser le simple blanchiment de l’argent sale. La nouvelle stratégie implique une politique d’investissement, ainsi qu’un suivi et un contrôle de ses affaires légales personnelles.  


Une stratégie d’invisibilité  


Selon Bellisario (2), plus que les trafics de stupéfiants, d’armes ou de cigarettes de contrebande, ce sont désormais les marchés publics et les appels d’offres des collectivités locales qui l’intéresseraient
la Cosa Nostra et l’auraient transformée en organisation furtive. Les activités les plus visibles et risquées pénalement seraient laissées à la petite délinquance locale ou sous-traitées auprès de groupes criminels étrangers (Nigérians, Asiatiques, Albanais)…
Luciano Violante, ancien magistrat devenu vice-président de
la Chambre des députés, dressait, en 1995, le constat de cette mutation criminelle en estimant que la mafia moderne était désormais concentrée sur la conquête du plus grand pouvoir économique possible (5) . Ayant, en apparence, délaissé les moyens de contrôler les leviers du pouvoir politique, syndical ou administratif, les organisations mafieuses italiennes s’intéresseraient désormais en priorité à l’infiltration des milieux économiques.
La Cosa Nostra serait passée du contrôle physique de territoires criminels vers la maîtrise des réseaux commerciaux et des flux financiers. Et grâce aux ressources financières très importantes que leurs fournissent leurs activités illicites, les mafias italiennes s’affirment comme des acteurs économiques atypiques, dotés d’atouts concurrentiels hors normes. Fortes de la marge d’autofinancement que leurs procurent les revenus criminels, elles sont capables, avec quelques complicités, d’obtenir des facilités bancaires et financières au point de parvenir parfois à prendre le contrôle d’établissements financiers.  


Hyper compétitivité   


Les organisations criminelles italiennes ont parachevé leur transformation en superpuissances économiques illicites, pratiquant une forme exacerbée de capitalisme, d’autant plus redoutable, selon Bellisario (2) qu’il peut s’affranchir de toutes les règles admises des relations sociales, économiques et commerciales. Les activités mafieuses supportent un coût du travail moindre du fait des pratiques d’intimidation que peuvent mettre en œuvre les familles mafieuses à l’égard des salariés et des syndicats et échappent aux règles concurrentielles de l’économie de marché (jeu de l’offre et de la demande, importance de la qualité des produits et des services fournis) par le biais de la dissuasion, au besoin physique, de la concurrence, de la corruption des autorités de contrôle et de la conquête de positions commerciales monopolistiques (marché du ciment, distribution de carburants, marché de la viande, production d’huile d’olive, etc …).  

 

COSA NOSTRA ET TRAFIC DE STUPEFIANTS  

L’ évolution transnationale de
la Cosa Nostra a été facilitée par les courants migratoires, notamment aux Etats-Unis, où les Siciliens ont conservé par le biais de la migration le contrôle d’une large part du marché d’héroïne. Mais elle n’a pas été en mesure d’établir en Europe un monopole sur le marché de la drogue, bien qu’elle ait tenté d’obtenir l’exclusivité des importations. Selon l’Observatoire Géopolitique Des Drogues (OGD), ses bénéfices sur le marché de la drogue seraient en net recul. (1)
  

 

 

Histoire Prétendument proscrit par les règles de fonctionnement interne de l’organisation mafieuse et parfois exposé par le cinéma Américain comme une activité considérée par ces hommes d’honneurs comme déshonorante le trafic de stupéfiants est pourtant rapidement devenu une des activités stratégiques pour Cosa Nostra au cours des années 1960-1970. C’est Gaetano Badalamenti qui, au début des années 1970, mettra, sur pieds la filière d’exportation connue plus tard sous l’appellation de Pizza Connection. S’appuyant sur deux familles palermitaines ce réseau achetait massivement de l’héroïne au trafiquant turc Musululu, avant de l’exporter vers les Etats-Unis et de la distribuer sur place, à l’insu des familles italo-américaines, au travers un réseau étoffé de petits commerces (dont une chaîne de pizza), tenus par des émigrés siciliens, calabrais ou albanais. (2)
La Pizza Connection , démantelée progressivement au début des années 1980, marqua une étape importante dans les méthodes de blanchiment et de transfert de liquidités. C’est au cours de cette période que vont s’imposer de nouvelles figures de l’organisation mafieuse. Des familles de
la Sicile occidentale, considérées jusqu’alors comme « mineures », vont s’imposer progressivement au sein de Cosa Nostra grâce aux filières de
la Pizza Connection.
Au milieu des années 1970, le démantèlement des réseaux de
la French Connection (3) , va faciliter la montée en puissance des familles de Cosa Nostra dans le trafic international d’héroïne. En 1978, Cosa Nostra abandonnait provisoirement la contrebande de cigarettes en raison de la multiplication des contentieux internes à l’organisation et de la plus grande attention portée à ce trafic par les douanes italiennes. Cette décision accéléra la reconversion des filières de contrebande vers le trafic de stupéfiants. Tommaso Spadaro, Nunzio
La Mattina et Pino Savoca devinrent les pourvoyeurs incontournables en morphine-base des différentes familles mafieuses siciliennes tandis que des laboratoires de transformation en héroïne s’installaient dans un triangle constitué des communes de Bagheria, Casteldaccia et Villabate.
Au début des années 1980,
la Drug Enforcement Agency (DEA) américaine estimait que
la Cosa Nostra sicilienne couvrait un tiers des besoins du marché nord-américain, soit environ quatre tonnes d’héroïne pure par an. En 1984, une raffinerie d’héroïne, installée à Caccamo, localité située à 40 km de Palerme, fut démantelée. Ce laboratoire était contrôlé par les Corleonesi qui l’utilisait pour leurs exportations vers la famille italo-américaine new-yorkaise de John Gambino. Interpellé à cette occasion, Salvatore Cancemi devint un repenti sur les affaires de trafic de stupéfiants et apporta des révélations sur les filières d’exportation d’héroïne de
la Sicile vers les Etats-Unis, tandis que Francesco Marino Mannoïa(3) , chimiste du laboratoire de Caccamo, également repenti, porta des accusations sévères de collusion entre Salvatore (Toto) Riinà et Giulio Andreotti.  

Coopérations Début des années 1990, plusieurs affaires judiciaires dévoielent la collaboration entre certaines familles mafieuses siciliennes et des membres de cartels colombiens autour du trafic de cocaïne.
En 1991, Giuseppe Lottusi est arrêté à Milan : il était l’homme de confiance du cartel de Medellin pour ses opérations financières avec l’Italie ; il utilisait la société financière helvétique FIMO, installée dans le canton du Tessin, pour blanchir les fonds qui lui étaient confiés par les familles siciliennes pour le paiement de la cocaïne colombienne. On estime que 500 millions de dollars transitèrent ainsi par
la FIMO. Les fonds étaient ensuite expédiés en partie vers Genève par colis postaux, où ils étaient crédités sur un compte d’une société vénézuélienne auprès de
la BCI-TDB, une filiale de l’Union de Banque Privée. L’argent était ensuite transféré au cartel de Medellin. Ce système de blanchiment supposait des complicités politiques en Suisse. Gianfranco Cotti, administrateur de
la FIMO était en même temps conseiller national démocrate-chrétien et présidait la commission parlementaire chargée de la lutte contre le blanchiment. Dans le cadre de ses opérations, Lottusi utilisait également les services de
la Banque Albis, où une autre parlementaire suisse, ancienne vice-président de
la World Anti-Communist League (WACL), était administratrice (4) .
En 1993, Gustavo Delgado Upegui, conseiller financier personnel de Pablo Escobar, passé au service du cartel de Cali, était à son tour interpellé en Italie à Bassano del Grappa. En moins d’une année, il avait blanchit en Italie pour le compte de Carlos Londono, un des chefs du cartel de Cali, près de 100 millions de dollars provenant du trafic de cocaïne. Au travers de multiples comptes bancaires et de sociétés écrans (Tower bank, Banco Nacional de Panama, South America Exchange, Astrocambio, Jurina International Panama, SBS, UBS, Crédit Suisse, Caja de Madrid, Algemeine Bank de Gibraltar, Chase Manhattan Bank, Credito Deposito, Delta Corp., Sud America express et Banco Intercontinental dal Sud America), Upegui injectait l’argent à blanchir dans la société italienne de négoce d’or Eurocatene des frères Pataro.
En 1995, 5,5 tonnes de cocaïne colombienne provenant du cartel de Cali furent saisies à Turin après leur déchargement dans le port de Gênes. Ce chargement était pris en compte par des membres des familles de Catane contrôlées par Benedetto Santapaola (5) . La valeur à la revente de ce chargement, fractionnable en quelques 22 millions de doses, était estimée à 300 millions de dollars. Cette saisie intervint dans le cadre d’une opération de grande ampleur engagée aux Etats-Unis, au Canada, au Royaume-Uni et dans de nombreux autres pays à l’encontre des familles siciliennes Cuntrera, Caruana et Vella, originaires de Siculiana.  


Mutation des organisations criminelles liées à la drogue Si durant les années 1980, la transformation, l’exportation et, dans une moindre mesure, la distribution de stupéfiants étaient, pour une large part, entre les mains des grandes organisations criminelles, depuis le début des années 90, le monde du commerce des drogues présente une physionomie sensiblement différente. Une multitude de petits entrepreneurs, et même de familles au sens nucléaire ont proliféré. A côté des tonnes de drogues saisies, à propos desquelles les polices font un grand étalage publicitaire, circulent sur le marché une quantité considérable de petits lots transportés par des fourmis. Mis bout à bout, ils constituent des livraisons bien plus importantes (les rapport mensuels de l’Organisation mondiale des douanes (OMD).
Si le processus de restructuration de
la Cosa Nostra est encore mal connu, il parâit acquis que le démantèlement d’un réseau n’affecte qu’une portion infime des quantités de drogues en jeu. Mais il existe d’autres facteurs qui ont provoqué ou permis la transformation des organisations liées au commerce des drogues.
Depuis le début des années 1990, la répression a poussé
la Cosa Nostra à se réorganiser différemment, les grandes organisations criminelles ayant compris que des structures décentralisées étaient beaucoup moins vulnérables ont entamé un processus de reconversion, quand elles n’anticipaient pas les événements.  


L’explosion des productions  Depuis dix ans les observateurs remarquent une stabilité ou une extension des zones de production anciennes de cocaïers, de pavot et de cannabis; l’apparition de nouvelles zones de production (le pavot en Colombie ou le cocaïer en Géorgie) et la transformation de zones dont la production était jusqu’ici destinée à un usage traditionnel en fournisseur du marché international (l’Asie centrale, le Caucase, les Balkans et l’Ukraine en ce qui concerne le pavot et l’Afrique sub-saharienne en ce qui concerne le cannabis). Une des causes de cette production est la mondialisation des échanges, aggravée souvent par la mise en place des Programmes d’ajustement structurel, qui contribue à la marginalisation des agricultures de nombreux pays, en particulier en Amérique latine et en Afrique. A ce développement des cultures de plantes à drogues, s’ajoute l’explosion du marché des drogues de synthèse. Cette situation permet à toutes les organisations, quelle que soit leur dimension, et même à des individus, de s’approvisionner sans difficultés en drogues de toute nature.
Les grands marchés traditionnels, les Etats-Unis et l’Europe, sont relativement stables. Mais depuis quelques années sont apparus de nouveaux marchés en développement rapide auxquels, parallèlement à une explosion de la consommation de toutes les drogues dans les pays producteurs eux-mêmes, et d’une façon plus générale dans les pays du tiers monde, dont la dimension des marchés compense les prix très bas pratiqués. Ces diversifications, à la fois des marchés de consommation et des zones de production, sont donc une première explication à la multiplication du nombre des petits et moyens entrepreneurs. Et cela d’autant plus que les victimes de la crise à la fois dans le tiers monde et dans les grandes métropoles des pays développés sont de plus en plus nombreuses et que la production et le trafic – voire une consommation « utilitariste » – de drogues s’intègrent à des stratégie de survie.
La fin de la guerre froide n’a fait que révéler l’absence de motifs idéologiques qui préside au déclenchement à la libération des forces relevant de facteurs ethniques, religieux ou nationaux. Les belligérants ne pouvant désormais compter sur le financement de leurs puissants protecteurs ont dû trouver dans les trafics, dont celui de drogues, des ressources alternatives. Le plus souvent, la fin de l’antagonisme des blocs a révélé des conflits de caractère ethnique, national, religieux que la chape de plomb des régimes communistes avait contribué à masquer. Les agents des services secrets de nombreux pays qui, pendant la période précédente, avaient utilisé la drogue comme moyen de financer des opérations non-officielles, se sont souvent reconvertis — en Russie, au Pakistan ou en Afrique du Sud dans des activités ayant des fins purement criminelles. Cette réalité, qui s’ajoute aux facteurs que nous avons évoqués plus haut, a entraîné la multiplication de ce que l’OGD définit comme les « réseaux courts ou fragmentés ». Leurs acteurs ne sont pas des « professionnels » du trafic ; ils ne sont pas spécialisés dans un produit ; ils n’opèrent que sporadiquement et abandonnent leurs activités criminelles dès que leurs objectifs politiques ou économiques sont atteints.  

 

COSA NOSTRA ET POLITIQUE  

Comme on l’a vu précédemment (1), fin du 19ème siècle, la vie politique dans les communes Siciliennes se révèle comme une simple lutte de factions qui ne se réclament des partis politiques que pour profiter des opportunités offertes par la mise en place du nouveau système libéral. L’homme politique offre en échange de la protection et de ses suffrages, la protection à la mafia, en utilisant à son avantage son pouvoir de contrôle sur les institutions et sur la distribution des ressources publiques.  

Les débuts d’une proximité  La proximité entre
la Cosa Nostra et la classe politique sicilienne n’est pas nouvelle. Dès le début du XXe siècle, Cosa Nostra fait et défat certaines élections locales en Sicile. Salvatore Avellone, député de Corleone de 1897 à 1913, fut l’un des premiers politiciens à dépendre complètement des votes mafieux avec Raffaele Palizzolo, élu député de Caccamo en 1882. (2)
En 1893, le marquis Emanuele Notarbartolo di San Giovanni assassiné par deux mafieux. Maire de Palerme de 1873 à 1876 puis directeur général de
la Banco di Sicilia de 1876 à 1890, il s’opposait à Palizzolo au sein du conseil d’administration de
la Banco di Sicilia, qui cherchait alors à utiliser cette banque pour renflouer la compagnie maritime Navigazione Generale Italiana (NGI) qu’il contrôlait avec des intérêts mafieux. Palizzolo , condamné en 1902 pour ce meurtre, parviendra à faire pression sur la justice milanaise grâce à un comité de soutien « Pro-Sicilia » fort de 200 000 adhérents et sera acquitté pour « insuffisance de preuves ».(2)  


La démocratie Chrétienne et les autres 
Pour Bellisario (2), l’étape décisive va être franchie entre 1943 et 1947, lorsque que pour favoriser le socle de
la Démocratie Chrétienne face aux communistes, les troupes américaines promurent une génération de nouveaux élus, proches ou parfois même membre à part entière de Cosa Nostra. Dans les années 1960-70, on estimait que Cosa Nostra était en mesure de contrôler jusqu’à 15 % des voix à Palerme (3) . En mai 2001, Ignazio De Francisci, procureur de la république pour la province d’Agrigente, considérait que Cosa Nostra était toujours en mesure de mobiliser une frange importante de l’électorat au bénéfice des candidats de son choix estimée entre 5 et 10 % du corps électoral.
La proximité entre la mafia et
la DC sicilienne n’est pas exclusive. Les autres formations politiques présentes en Sicile n’échappent guère aux pratiques corruptrices de l’organisation mafieuse. En 2002, Bobo Craxi, fils de Bettino Craxi, ancien chef du PSI, se soit présenté aux élections législatives à Trapani, en plein cœur d’un des fiefs de Cosa Nostra. Les larges victoires électorales remportées en Sicile par Forza Italia (FI), un parti dont la base militante est pourtant essentiellement constituée de petits entrepreneurs du Nord de l’Italie plutôt hostiles au Mezzogiorno, font également suspecter la proximité de certains responsables siciliens de la formation politique de Silvio Berlusconi avec Cosa Nostra. Le député Forza Italia Gaspare Giudice est ainsi réputé être « le porte-parole politique de Bernardo Provenzano » (4)  


Une grande affection pour les aides publiques 
L’infiltration mafieuse de la classe politique sicilienne répond à un impératif criminel simple : profiter au maximum des appels d’offres, des adjudications de marchés publics et des projets d’infrastructures (transports, télécommunications, grands équipements collectifs) sur lesquels les responsables politiques siciliens et italiens ont une influence. Des aides peuvent aussi être versées sous la forme de « crédit-impôt », d’ « allégement fiscal », d’ « octroi d’une garantie », d’une « participation au remboursement du capital d’un emprunt » ou d’ « une bonification d’intérêts ».
De ce fait, comme on l’a déjà vu (1), la manne des aides publiques au Mezzogiorno, et les marchés publics qui en découlent, constituent une cible criminelle stratégique pour les différents clans de Cosa Nostra. Cet intérêt se traduit par une corruption politique et administrative endémique. Au mois d’avril 1995, le parquet de Palerme a d’ailleurs inculpé 32 personnalités politiques, dont plusieurs anciens ministres, pour corruption et prévarication (5).
En Sicile, le secteur de la construction et du BTP a toujours été au cœur des affaires politico-mafieuses. L’effort de reconstruction après 1945, et notamment l’aménagement urbain de Palerme, a scellé des liens d’affaires et de corruption inextricables entre Cosa Nostra et la classe politique sicilienne. C’est en effet sur ce secteur d’activité que se concentrent les montants d’aides publiques les plus importants et où la classe politique sicilienne est la plus directement concernée pour les démarches et procédures administratives. Le lecteur voudra bien remarquer, par ailleurs, qu’à Bruxelles,
la Fédération de l’Industrie Européenne de
la Construction (FIEC) est présidée depuis l’année 2000 par le romain Franco Nobili, 75 ans, ancien P-DG du groupe de BTP Cogefar et du groupe public IRI, très proche ami de Giulio Andreotti.  


La « révolution urbaine » version Salvio Lima 
Au début des années 1960, Salvo Lima, chef de
la Démocratie Chrétienne sicilienne depuis 1954 engage la « rénovation » urbaine de Palerme avec la complicité d’un groupe de promoteurs immobiliers et d’entrepreneurs du BTP « agréés » par les différentes familles mafieuses (6)
En 1964, le préfet Bevivino rédigea un rapport sur la restructuration urbaine de Palerme où il s’étonnait que cinq prête-noms aient pu obtenir 80 % des permis de construire proposés par la ville. Jugé trop proche des familles palermitaines « perdantes », Salvo Lima fut remplacé à la tête de la ville de Palerme par Vito Ciancimino. Originaire de Corleone, Vito Ciancimino était entièrement dévoué à Salvatore Riinà. Dans l’ombre de Lima, il était responsable des projets d’aménagement et d’urbanisme de la ville. Ciancimino parvint à se faire élire maire de la ville en 1971 , non avoir manbifstement dynamité la demeure de Nello Martellucci, qui avait voulu contester sa candidature au sein de
la DC. Officiellement retiré de la vie politique palermitaine, Vito Ciancimino continua à exercer une mandature « invisible » sur Palerme et à gérer les avoirs mafieux au travers des sociétés romaines Inim et Raca
Graziano Verzotto, sénateur de
la Démocratie Chrétienne de Sicile entre 1965 et 1975, président de l’Office Minier Sicilien, incarna la mainmise d’intérêts mafieux sur les grandes industries siciliennes. En 1975, sa carrière politique fut ruinée par le dévoilement de ses activités d’intermédiation entre des familles de Cosa Nostra et l’Ente Minerario Siciliano (EMS), la principale entreprise d’extraction et de commercialisation du soufre de Sicile, société connue de longue date pour attirer l’intérêt des familles mafieuses. Dans les années 1920-1930, un cartel s’était constitué sur le marché mondial du soufre entre la société sicilienne et des financiers britanniques. Verzotto a également contribué au détournement de subventions pour le développement de l’industrie soufrière sicilienne et participa à des adjudications de marchés publics arrangés. Réfugié à Beyrouth à la fin des années 1970 pour échapper à la justice, Verzotto fut par la suite en relation d’affaires étroite avec Michele Sindona, le banquier utilisé par Cosa Nostra pour ses opérations de blanchiment. A la fin des années 1960, Verzotto utilisait également les services de Giancarlo Paretti (7) comme homme de paille pour ses investissements dans le secteur de l’hôtellerie. Paretti s’illustra ultérieurement dans l’affaire du Crédit Lyonnais lors de la reprise financièrement catastrophique des studios de cinéma de
la Metro Goldwin Mayer (MGM).  


Un parasitisme bien compris 
Bien souvent, la présence mafieuse parasite la conduite des projets d’aménagement et de développement, y compris lorsqu’il s’agit de programmes majeurs. L’exemple le plus emblématique sur ce point est le projet de construction du pont entre
la Sicile et
la Calabre. En 1968, un concours avait été organisé pour la construction d’un lien fixe routier et ferroviaire entre le continent et
la Sicile et en 1971, la société à capitaux publics Società Stretto di Messina s’était vue confier la mission de mener à bien cet important projet d’infrastructure. Il fallut attendre vingt-cinq ans pour que
la Società Stretto di Messina indiqua ses 9 préférences parmi les 147 projets de réalisation envisagés. Quatre années supplémentaires furent nécessaires pour la définition précise des spécifications techniques. C’est seulement en 1992 qu’un schéma directeur fut adopté. Ce schéma ne reçut l’aval du conseil supérieur des travaux publics italien qu’au mois d’octobre 1997, soit 29 ans après le lancement du programme.
Tergiversations qui resteraient inexplicables si on omettait que, durant toutes ses années, environ 700 millions d’Euros furent dépensés en frais divers au profit de bureaux d’études sous influence mafieuse. Pour ce projet, l’organisation mafieuse contrôle en outre la distribution et la commercialisation du ciment nécessaire pour l’édification de l’ouvrage
Angelo Siino, surnommé le ministre des travaux publics de Cosa Nostra, devenu un repenti suite à son arrestation en 1997, avait mis en garde les autorités judiciaires italiennes au sujet du projet de pont du détroit de Messine, en soulignant que ce chantier constituait, un objectif prioritaire pour Cosa Nostra . Au sein de Cosa Nostra, Siino était chargé entre 1985 et 1993 des affaires de corruption dans le cadre des adjudications marchés publics. Ses dépositions devant la justice permirent de préciser la répartition des commissions : pour un marché public donné, Cosa Nostra prélève 2/3 des commissions perçues, les 4/5 restants sont versés aux formations politiques et le solde est destiné à la corruption des administrations de contrôle des appels d’offres. Les familles mafieuses de Messine étaient tenues à l’écart des versements de commissions (tangente ). En cas de litige, c’était directement Benedetto Santapaola et ses hommes de Catane qui intervenaient. A Messine, les appels d’offres étaient selon Siino téléguidés et se négociaient avec les entreprises directement à l’échelon politique national comme pour la construction du stade de San Filippo. Les entreprises qui n’acceptaient pas de verser les commissions étaient systématiquement écartées des appels d’offres.
En juillet 2000, le gouvernement italien décida d’adopter un schéma directeur des transports prévoyant un investissement de plus de 100 milliards d’Euros sur dix ans. Sur les 7 autoroutes prévues par ce schéma, quatre étaient situées dans des régions sicilienne et calabraise connues pour leur très forte infiltration mafieuse (autoroutes Salerne-Reggio di Calabria, Messine-Palerme, Messine-Siracuse et Cagliari-Sassari) (8). Bellisario, (2) Sans vouloir nier le fait que ces projets visent à faire rattraper au sud de l’Italie son retard en matière d’aménagement du territoire, note que la priorité donnée aux grands contrats avec le sud par le ministère italien des Transports s’accompagne d’une infiltration de longue date de cette administration par des intérêts mafieux, à l’exemple de Calogero Mannino (9).  

 

La santé Sicilienne 
Autre exemple flagrant de détournements de fonds, l’obtention de subventions et de prêts pour la construction d’hôpitaux et de cliniques fantômes est une grande spécialité sicilienne. Sur les 134 hôpitaux fantômes identifiés en 2000 par une commission parlementaire italienne (10), pas moins de 50 établissements de ce type étaient fictivement domiciliés en Sicile. Le montant global des détournements de fonds relatifs à ces hôpitaux s’élèverait pour
la Sicile à environ 2 milliards d’Euros. Un eenquête en 1999 mettra en évidence l’implication d’une dizaine d’excellences (personaggi eccellenti), les soutiens occultes de
la Mafia dans la classe politique et la société civile.  


Ca ne coûte rien de s’inquiéter 
En dépit de plusieurs directives européennes et de l’adoption de
la Loi Merloni en 1994 par le Parlement italien, qui tend à modifier les règles et les procédures des marchés publics, la criminalité organisée est toujours plus présente dans ce secteur de la vie économique. Face à l’ampleur du phénomène, un groupe de travail de
la Direction générale Justice et Affaires Intérieures de
la Commission Européenne s’est inquiété ouvertement en 1997 de la forte présence mafieuse dans le secteur des appels d’offres et des marchés publics communautaires. Cosa Nostra, comme souvent, fut l’organisation criminelle pionnière en la matière.   

 

 


LA CAMORRA 


La Camorra est le seul phénomène mafieux issu d’un milieu urbain : son lieu de naissance est Naples, la date environ au début de XIX siècle. Elle contrôle étroitement le territoire et est très intégrée dans le tissu social surtout dans les couches les plus pauvres.
La Camorra compterait aujourd’hui 111 familles opérationnelles et environ 6700 affiliés. Les activités de
la Camorra (« La protection « ) sont innombrables : de l’usure à l’extorsion, du contrebande de cigarettes au trafic de drogue, à l’importation clandestine de viande, à la fraude à
la Communauté Européenne. Sans oublier les deux secteurs « traditionnels » du monopole du jeu clandestin et de la production de béton en Campania.
  

 

 

La camorra traditionnelle Les premières traces officielles de la camorra datent de 1819-1820. Ce phénomène est cependant enraciné dans les changements économiques et sociaux qu’a connue Naples au cours du XVIIIème siècle. Selon certains auteurs, la camorra est le produit du passage à l’acte illégal facilité par le relâchement de la discipline sociale provoqué par l’éloignement progressif de l’administration locale par rapport à la population. Selon d’autres auteurs, il s’agit plutôt d’un principe d’auto-discipline à l’égard de la violence provoquée par la misère. D’aucuns y discernent surtout une manifestation déviée de l’insatisfaction sociale, bien moins dangereuse pour les autorités qu’un soulèvement populaire. Car, à Naples comme ailleurs, le pouvoir du peuple s’était jusqu’alors manifesté par des explosions soudaines. Avec la camorra cette violence va être canalisée vers d’autres activités.
La Camorra se pose alors en représentante des couches populaires bien plus légitime qu’un État imposant lui aussi de lourds prélèvements mais sans rien donner en contrepartie : elle est le seul moyen de relation et de représentation politique du peuple. Le contexte urbain dégradé, l’urbanisation massive, l’incapacité de la ville à subvenir aux besoins de sa population et l’industrialisation tardive, ralentie et marginale, ne permettant pas à la population de se constituer en classe ouvrière et de s’organiser par des représentations syndicales ou politiques. Dès le départ, la camorra se forme et fonde donc son activité sur le marché licite et illicite de Naples.
Les camorristes commencent à organiser une vaste activité de contrebande et d’appropriation des taxes douanières en menaçant les fonctionnaires. Seulement, leur pillage des caisses publiques est tel que la réponse des autorités consiste cette fois en une répression massive. Simultanément, les camorristes débutent une carrière dans différents métiers, essentiellement commerciaux, et voient par conséquent leurs conditions de vie s’améliorer, ce qui les rapproche des classes bourgeoises. Dès lors le lien avec la population s’affaiblit. A partir de 1875, avec l’élargissement du suffrage électoral, la camorra commence à s’intéresser aux enjeux politiques ; cependant, son rôle est encore celui de prestations de service et d’offre de votes en échange de divers privilèges et facilités.  


20ème siècle Au début du XXe siècle, on note une amélioration des conditions socio-économiques urbaines et des possibilités offertes à la population. La légitimité de la camorra s’amoindrit auprès des couches populaires, qui forment progressivement une classe ouvrière ; de plus
la Cammorra rate en partie sa tentative d’intégration aux couches supérieures. Marginalisée, la camorra devient invisible jusqu’aux années 1950.
Dans les années suivant la deuxième guerre mondiale, les phénomènes de pouvoir illégal ou de criminalité organisée ne correspondent pas encore à la camorra actuelle. Les bombardements, qui avaient détruit toute l’infrastructure moderne ainsi que les premières usines, réduisirent la vie de la population à un état précaire de survie, dans un environnement urbain dégradé. Un marché noir des biens et des aliments amenés par les troupes américaines se développe (essence, tabac, chocolat, ainsi qu’une reprise massive de la contrebande. Le tabac va devenir le moyen principal de survie, voire le seul, pour une partie importante de la population.
La position centrale et l’importance du port de Naples en font l’une des plus importantes places d’importation illégale et de redistribution vers d’autres régions. Ainsi, à partir de 1948,  » la contrebande commence à s’organiser industriellement et à se référer à une organisation capillaire. Au cours des années cinquante, la camorra s’intéresse à d’autres activités. Son rôle est principalement de médiation entre production agricole, conserveries, marchés nationaux et internationaux, ainsi que de régulation des relations commerciales dans la région de Naples. Elle contrôle bientôt, outre les marchés de gros, celui du bétail, de la viande et du lait, s’assurant la gestion du monopole des fournitures aux administrations locales. Elle développe aussi une activité commerciale directe, formant plus un ensemble de groupes indépendants qu’une organisation centralisée et hiérarchique.
C’est à cette époque que la camorra entretient, pour la première fois, des relations avec la mafia, qui agissant en tant que fournisseur des marchés agricoles de la région napolitaine, utilise les créneaux commerciaux des camorristes . Le développement des échanges mondiaux, la hausse importante de la demande de tabac, l ‘essor et l’internationalisation de la contrebande, ainsi que la présence en Campanie d’importants chefs mafieux font passer la camorra à un stade organisationnel supérieur d’accroît .
Mais elle ne possède pas les capitaux nécessaires pour intervenir directement dans un marché de cette importance, elle doit donc s’allier à la mafia qui se trouve dans la nécessité de réinvestir les capitaux accumulés par sa participation à la spéculation sauvage, qui a eu lieu à Palerme dans le secteur du bâtiment.
Mais la mafia se heurte aux clans marseillais et corses qui sont favorisés par une disponibilité financière plus élevée et recourent souvent à des investisseurs légaux. Dès lors se produit une situation d’oligopole, qui se conclura au début des années soixante-dix par une guerre gagnée par la mafia contre les Français. Durant cette période, la camorra garde son rôle d’organisation locale du trafic et de fourniture de main d’oeuvre, mais reste subordonnée à la mafia.
Lors de l’intégration progressive du marché de la morphine et de l’héroïne à celui du tabac utilisant le même réseau font de Naples le principal centre de redistribution de l’héroïne provenant de l’Est asiatique vers les USA et le Canada, et de la cocaïne péruvienne vers les marchés italiens et européens.  

Les facteurs de transformation : le trafic de stupéfiants et le tremblement de terre Dans les années soixante-dix et quatre-vingts
la Camorra a une structure plus définie, bien que non homogène. Les familles se réfèrent à deux types d’organisations assez différentes et qui entreront en conflit dans les années quatre-vingts : la « camorra-entreprise » et la « camorra-masse ».
La « camorra-entreprise » est composée par les familles qui se regrouperont dans la « Nouvelle Famille » et se distingue de la « camorra-masse », notamment par ses familles installées dans l’arrière-pays. Son type d’organisation, née du développement des relations avec le système politique local et du lien fonctionnel avec les distorsions et les illégalités qui le caractérisent, est moins lié à base sociale populaire et développe une activité importante et diversifiée dans le secteur économique légal. Liée au milieu financier campanien, elle entretient des relations de plus en plus intenses avec la mafia sicilienne et américaine, en prenant une dimension internationale croissante.
La « camorra-masse »revendique une légitimité populaire forte. Organisation « capillaire » à base sociale très élargie, elle estime qu’elle offre aux jeunes, appartenant au sous-prolétariat urbain et recrutés dans les prisons ou les périphéries urbaines dégradées, une légitimation et des buts. Elle monopolise ou contrôle, l’ensemble des activités illégales de la métropole napolitaine et organise souvent son activité à partir de la prison. Elle gère ses activités selon des critères d’entreprise mais ne développe pas d’activité d’entreprise légale.
La contrebande de cigarettes permet à la camorra d’accumuler assez d’argent pour commencer à parler d’égal à égal avec la mafia, l’accélération de l’accumulation provoquée par le réinvestissement des capitaux dans le trafic de stupéfiants, la poussant à resserrer les liens avec la mafia et renforçant l’imbrication de leurs intérêts mutuels. Il s’en suivra des changements substantiels dans l’organisation et dans les activités de la camorra, changement provoqués par le développement du marché des stupéfiants et par le tremblement de terre de 1980.
Le trafic de stupéfiants
Le marché des stupéfiants va devenir la première véritable source d’accumulation de capital pour
la Camorra et lui permettre de s’affranchir de la dépendance à l’égard de la mafia et de celle du pouvoir politique. Le développement important de ce marché début des années soixante-dix, et son déplacement de Palerme vers Naples, va multiplier les relations avec la mafia et déterminer alors un renforcement de l’organisation camorriste et son évolution vers le modèle mafieux. La camorra sort de Campanie et devient une organisation de cadres criminels d’une certaine consistance ». Quatre ou cinq familles camorristes contrôlent, en liaison avec la mafia, la plupart des importations et de la vente en gros de la morphine et de l’héroïne transitant par
la Campanie, gèrant aussi l’activité de contrebande et le trafic d’armes (surtout
la Nouvelle Famille).
La Nouvelle camorra Organisée se spécialise plutôt dans le trafic de cocaïne, qui n’est pas encore investi par la mafia dans les années 1975-1980.
Début des années quatre-vingts, la camorra a accumulé assez de capitaux et de légitimité pour pouvoir traiter avec la mafia sur un pied d’égalité. Un véritable accord aurait alors été conclu entre les deux organisations, attribuant le contrôle du marché de l’héroïne à la mafia et celui de la cocaïne à la camorra, tout en établissant des liens logistiques étroits.
Le trafic de stupéfiants permet aux distributeurs intermédiaires de s’enrichir facilement mais pose problème. L’attitude des couches populaires change, elles acceptent moins l’introduction des drogues illicites. Selon Isaia Sales, le trafic aurait provoqué une rupture partielle du consensus de la base sociale camorriste, qui aurait recommencé à développer les marchés parallèles de biens non dangereux, en voyant que l’usage d’héroïne se répandait parmi les jeunes, notamment dans les couches défavorisées. On assiste ainsi au retour d’une partie de la population à des activités illégales ou informelles – plus traditionnelles et légitimées. Le choix de
la Nouvelle camorra Organisée, plus liée à la base populaire, de se spécialiser dans le trafic de cocaïne pourrait avoir été aussi une manière de conserver cette légitimité, cette substance étant consommée dans les milieux bourgeois plutôt que dans les milieux défavorisés et jouissant ainsi d’une moins mauvaise réputation.  


Rôle social Mais une mobilité sociale accrue (les capitaux issus du trafic de stupéfiants commencent à être investis dans d’autres secteurs) vont entraîner une diversification des activités de la camorra, sur les marchés informel et officiel. Les profits du marché des stupéfiants sont énormes et l’activité de la camorra ne s’exerce pas uniquement sur ce marché. L’implication dans les autres activités économiques illégales et ses investissements dans les secteurs informels et officiels, l’organisation offre de plus en plus d’emplois et opère des redistributions de revenus.
Elle développe aussi, selon la tradition, des activités à la fois redistributives et de solidarité : fortes dépenses dans les commerces des quartiers défavorisés, aides aux familles en difficulté, financement d’activités sportives. Elle n offre pas seulement, à ses affiliés, un enrichissement facile, mais aussi des possibilités de mobilité sociale: et même les seules possibilités pour des individus qui, n’ayant aucune chance au départ (chômeurs, de déshérités…) qui vont devenir en quelques mois commerçants, propriétaires d’auberges, de cafés, ou de restaurants ». La faiblesse de la vie associative citadine a aussi de la camorra la principale organisation qui garantisse la satisfaction des besoins essentiels pour une partie importante de la population.
La Commission parlementaire d’enquête s’inquiétant du fait que le pouvoir de la camorra s’élargisse jusqu’à comprendre la tutelle des droits civils des citoyens, à cause du « marasme actuel de la justice civile »  

 

 

 

 

 

 


LA NDRANGHETA  

« Elle est invisible comme l’autre coté de
la Lune » : c’est la définition donné pour la ‘Ndrangheta par le Procureur de l’Etat de Tampa (Florida), Julie Tingwall. Née en Calabria, la ‘Ndrangheta dispose aujourd’hui d’un réseau d’affiliés installé en Liguria, Emilia Romagna, Piemonte, Lombardia, Veneto, Valle d’Aosta et au delà des frontières italiennes en France, Allemagne, Russie, ex-Tougoslavie, Suisse, Bulgarie, Bolivie, Etats Unis, Canada et Australie(1). Son origine remonte à la seconde moitié du XIX siècle, quand plusieurs « picciotterie » s’organisent en une secte « qui n’a peur de rien », d’après une dénonce faite au préfet de Reggio Calabria en 1888
  

 

Même si on a longtemps douté de son existence en tant que association, une enquête de
la D.I.A.(2) a découvert une organisation composé de 155 « cosche » et 6000 affiliés que des rapports étroits avec plusieurs hommes politiques et avec les services secrets ont longtemps protégé de l’action répressive étatique, lui permettant de consolider sa présence sur le territoire.
La Calabre présente la plus forte densité criminelle en Italie. En 1994, le ministère de l’Intérieur italien estimait que 27 % de la population de Calabre était en relation quotidienne avec la ‘Ndrangheta (3) Sa structure est essentiellement basée sur la famille de sang. Les  » alliances  » entre  » familles  » résultent fréquemment de mariages. Les liens qui unissent les membres d’une même  » famille  » (aussi appelée  » picciotteria  » ) sont donc très étroits : les trahisons sont rares, et l’usage de la stratégie des « repentis » par les forces de l’ordre est difficile . (4) La ‘Ndanghreta est organisée horizontalement ; chaque famille de sang dispose d’un territoire exclusif ou peut exercer n’importe quelle activité, licite ou illicite. Il existe un Code qui règle les rapports entre les associés et qui est soumis a la juridiction d’un tribunal interne, saisi lorsque un affilié ne respecte pas les règles de l’organisation. La ‘Ndrangheta est l’organisation criminelle réputée la plus cruelle et la plus violente d’Italie. Les opérations d’élimination physique, les règlements de compte ou les braquages menés par ses membres se caractérisent souvent par le recours à des systèmes d’armes sophistiqués (explosifs commandés à distance, projectiles spéciaux à haut pouvoir de perforation, fusils de précision, lance-roquettes, etc .).  

La ‘Ndrangheta fait peser sur
la Calabre un climat de terreur qui est devenu un véritable handicap pour le développement économique de cette région enclavée . En 1993, LucianoViolante, sénateur communiste et ancien président de la commission parlementaire italienne sur
la Mafia, considérait que la montée en puissance de la ‘Ndrangheta avait fait reculé le développement de
la Calabre de trente ans en arrière. (5)  

Activités   

Les activités principales de la ’Ndrangheta sont le trafic international d’armes (fusées et autres armes de guerre), le trafic de drogue et l’extorsion. Elle a presque abandonné l’enlèvement, devenu, désormais très peu rentable. Après la guerre entre les « cosche » en 1985, les familles de la province de Reggio Calabria ont crée un organisme supérieur dont font partie les chef des familles les plus puissantes.  

 

 

 

 

Racket   

L’extorsion de fonds est l’une des principales ressources financières de l’organisation criminelle calabraise. La collecte du Pizzo procède de stratégies plus ou moins élaborées. Bien souvent, le paiement des « assujettis » aux clans mafieux s’effectue par le biais de la souscription de contrats de gardiennage et de sécurité auprès de sociétés mafieuses suite à des dégradations et des cambriolages provoquées par ces dernières, pratique parasitaire qui accélère la désertification commerciale de
la Calabre et dissuade l’implantation des entrepreneurs dans cette région. Les seuls commerces qui parviennent à profiter de cette situation sont ceux qui sont contrôlés par la ‘Ndrangheta. (4) La ‘Ndrangheta profite également de la réticence des banques à prêter aux petits commerçants et aux entrepreneurs pour imposer à ces derniers des prêts à des taux usuraires. Cette frilosité des banques porte ironiquement le sobriquet de «  risque calabrais ». L’usure se fait parfois avec la complicité des établissements bancaires locaux : à San Marco Argentano, l’agence locale de
la Banca Popolare servait de relais pour le recouvrement des prêts usuriers tandis que dans la province de Cosenza, les banquiers proposaient le recours aux usuriers mafieux à leurs clients comme une alternative à leurs propres prestations bancaires.  

Agriculture et subventions Européennes  Le commerce de la « protection » s’est étendu aux exploitations agricoles. La ‘Ndrangheta procède à « l’expropriation mafieuse » en obligeant les propriétaires à vendre leurs terrains contre leur gré et à un prix sous-évalué.  

Les marchés calabrais de grossistes alimentaires font également l’objet d’une importante infiltration mafieuse, notamment en ce qui concerne les circuits commerciaux de l’huile d’olive. Au début des années 1990,
la Calabre connut une véritable guerre entre deux clans cherchant à obtenir le monopole sur les subventions de
la CEE aux producteurs d’huile d’olive. En décembre 1990, le maire-adjoint de San Lorenzo était exécuté par balles. Il était employé de l’Association Provinciale des Producteurs Ovilicole (AIPO). En juin 1991, le président de l’AIPO sera abattu dans les rues de Reggio Calabria. La nécessité pour la ‘Ndrangheta de contrôler des zones agraires s’explique aussi par le fait que de nombreuses plantations de marijuana ont été découvertes à travers
la Calabre. Il ne s’agit pas de plantations artisanales mais de surfaces importantes équipées avec des systèmes horticoles d’irrigation sophistiqués d’origine israélienne. La culture calabraise de la marijuana permettrait la production de plus de 7 millions de doses commercialisables.  

Constructions, santé et marchés publics  La collecte des déchets est une source importante de revenus pour les clans de la ‘Ndrangheta , qui déploient une très forte activité dans ce secteur d’activités. Par le biais de sociétés locales, la ‘Ndrangheta achète des terrains qu’elle transforme en décharges sauvages. Près de Ciro, des sites miniers désaffectés et des grottes sous-marines ont été utilisés par les mafieux calabrais pour dissimuler des déchets radioactifs.  

La ‘Ndrangheta a par exemple largement contribué aux retards de construction de l’hôpital de Pizzo Calabro (sud de
la Calabre). Lancé en 1959, ce projet de construction n’a toujours pas abouti alors que plus de 2,5 millions d’Euros ont été dépensés en pure perte pour relancer le chantier (6). L’approvisonnement en matériels médicaux était de plus entièrement acquis aux clans mafieux : les deux sociétés calabraises qui fournissent les établissements hospitaliers de la région de Reggio Calabria en gants, seringues et autres équipements médicaux et sanitaires, étant sous influence mafieuse.  

Stratégie et réseaux   

La ‘Ndrangheta évite désormais toute confrontation violente et directe avec les institutions policières et judiciaires italiennes. Elle privilégie systématiquement les pratiques de collusion et de corruption qui lui permettent de se concilier les pouvoirs établis sans entrer en conflit avec eux. Elle prend garde également à ménager la population dont elle dépend en perpétuant des activités criminelles faiblement rémunératrices mais pourvoyeuses en emplois pour ses hommes de main. Le repenti Giacomo Lauro (7) relate les circonstances de l’entrée en maçonnerie de la ‘Ndrangheta à partir du milieu des années 1970 : « Longtemps, la maçonnerie et la ‘Ndrangheta ont simplement été voisines. A cette époque-là les maçons recevaient un pourcentage sur les affaires qu’ils traitaient pour notre compte. Il y avait des maçons partout dans les institutions – des politiciens, des patrons, des juges, des représentants des forces de l’ordre, des banquiers - : nous avions donc intérêt à entretenir de bons rapports avec la maçonnerie. Dans ces conditions, nous étions obligés de déléguer la gestion de nos intérêts, mais cela nous obligeait pour un bénéfice somme toute insignifiant, à nous fier à des individus dont nous savions, précisément, qu’ils n’étaient guère fiables. C’est à ce moment-là que nous avons compris que si nous entrions nous-mêmes en maçonnerie, nous pourrions nous passer de ces intermédiaires, et nous représenter nous-même au sein des institutions. C’est ainsi que plusieurs responsables de la ‘Ndrangheta sont devenus maçons. A partir de là, il est évident que les familles ‘ndranghetistes ont été directement représentés au sein des institutions. Certains magistrats nous servaient de cautions : je pense que plusieurs de ces magistrats sont entrés en maçonnerie de façon très discrète sans laisser de traces écrites de leur adhésion (7)   

L’infiltration de la franc-maçonnerie calabraise par la ‘Ndrangheta s’est traduite par la constitution de comités d’affaires chargés de la répartition clandestine des adjudications de marchés publics. L’imbrication entre la classe politique locale et les affaires mafieuses est très forte autour des marchés de travaux publics et d’infrastructure. En 1982, la ‘Ndrangheta n’avait, par exemple, pas hésité à faire assassiner à la dynamite l’ingénieur Gennaro Musella de la ville de Regio Calabria qui refusait de se soumettre à ces arrangements. Dans cette affaire, l’enquête démontra par la suite l’implication de deux personalités politiques calabraises, proches de l’organisation mafieuse et membre de la franc-maçonnerie locale : Paolo Romeo , et Amadeo Matacena , tous deux anciens députés. Une autre enquête, menée par le parquet de Palmi au début des années 1990, mit en évidence les liens entre le baron Pasquale Placido, grand maître de la loge calabraise Rocella Jonica et Licio Gelli, grand maître de
la P2 . A l’exemple de
la Rocella Jonica, le Grand Orient d’Italie, seule obédience maçonnique « régulière », c’est à dire reconnue par
la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA), est concurrencé par une trentaine de confréries et d’obédiences déviantes, principalement implantées dans le sud de l’Italie. La plupart de ces dernières sont installées en Sicile et en Calabre où elles servent de points de rencontre entre les milieux mafieux et les responsables économiques et administratifs.  Par ce biais, les clans de la ‘Ndrangheta parviennent à contrôler directement le fonctionnement de nombreuses collectivités locales calabraises. En 1983, les autorités italiennes furent contraintes de dissoudre 18 conseils municipaux de Calabre pour collusion avec la ‘Ndrangheta. Entre 1991 et 1998, 19 autres conseils municipaux subirent le même sort en raison de l’infiltration mafieuse dont ils étaient l’objet (8)  

 

 

 

DES ARTISTES VARIES  

L’article 21 de
la Constitution italienne interdit la vente et la distribution de la « Il canto Di Malavita » (Les chansons de la mauvaise vie), mais ce disque, en vente depuis mai 2000 est une production de la division allemande de l’étiquette Play It Again Sam ; mort, trahison et intimidation : autant de thèmes forts et inquiétants pourtant accompagnés de mélodies qui rivalisent de douceur et d’un apparent romantisme. Les textes sont sans équivoque, et, que ce soit dans Omertà (La loi du silence) ou I Cunfirenti (Le Traître), ils rappellent la dureté du règlement de l’organisation. Traditionnellement, ces chansons transmettaient des règles de comportement, les musiciens de la mafia parcourant les villages et chantant, de façon parfois très prenante, les injonctions et les interdictions de
la Ndrangheta. Toutes les chansons ou presque avaient un seul et même but: graver dans la tête des gens que le salaire pour toute tentative de collaboration avec la police était la mort et, pire encore, le mépris social. Dans d’autres pièces, les troubadours évoquaient les martyrs de
la Ndrangheta.» (1)
  

 

Les pratiques de blanchiment de la ‘Ndrangheta  La ‘Ndrangheta, comme ses consoeurs, a déplacé progressivement ses activités criminelles vers les secteurs les plus profitables et les moins exposés à la répression judiciaire : l’immobilier touristique, rachat des fonds de commerce (alimentation, vêtements, salles de jeux), détournement des aides européennes au développement (élevage, sylviculture, pêches), ententes illicites sur les marchés publics du bâtiment et des travaux publics (ciments, traitement des eaux) et l’infiltration criminelle des circuits financiers locaux (banques mutuelles, caisses agricoles). (2)  

La ‘Ndrangheta est très impliquée dans le détournement et la fraude aux subventions européennes (graines oléagineuses, tabac, huile d’olive). Au début des années 1990, le Centro Studi Investimento Sociale (CENSIS) estimait que la fraude agricole rapportait plusieurs centaine de millions d’Euros à la ‘Ndrangheta . (2) Le port de Gioia Tauro (Calabre), première plate-forme portuaire pour la manutention de containers (3 100 navires et 2,1 millions de containers par an) en Méditerranée, est l’objet d’une infiltration mafieuse de longue date. En 1899, 1903 et 1930, plusieurs procès tentèrent de mettre fin aux opérations criminelles incessantes pour le contrôle de ce port stratégique. Par la suite l’installation, financée par l’Etat italien au titre de l’effort d’industrialisation du Mezzogiorno , d’industries lourdes de la sidérurgie et la construction d’une usine de carbone par la société ENEL stimulèrent l’intérêt des ‘ndrines pour Gioia Tauro. La construction récente du port de containers est le dernier avatar de cette infiltration mafieuse calabraise déjà ancienne. (2)  

Le transport des marchandises, l’engagement du personnel, la restauration collective et même la fourniture en eau potable y sont entièrement contrôlés par le clan des Piromalli de la ‘Ndrangheta au travers de sociétés comme
la Babele Publiservice SRL, directement dirigée par Gioacchino Piromalli, neveu du boss Giuseppe Piromalli. En 1992, l’Effibanca, la banque d’affaires du groupe BNL, confiait à Babele les crédits nécessaires à un important projet d’informatisation des installations portuaires. Une enquête de DIA en 1996 identifia une quarantaine de sociétés de service liées aux activités portuaires contrôlées par des intérêts mafieux. En janvier 1999, une vaste enquête de police avait dévoilé que la société Medcenter Container Terminal (MCT), chargée de la gestion des activités de manutention portuaire à Gioia Tauro, faisait l’objet de nombreuses tentatives de racket en dépit de la présence de 150 policiers et de la mise en place d’un coûteux système de surveillance . (3)  

 

 

Anecdote   


En novembre 2002, justice italienne ordonnait la mise sous séquestre de 7 km d’autoroute dans le sud de la péninsule et lancé des mandats d’arrêt contre 37 personnes, soupçonnées d’avoir bénéficiées d’un appel d’offre truqué par la mafia, révélera la presse italienne.Quatre famille de la ‘ Ndrangheta , s’étaient sont unies au sein d’un cartel et, avec l’aide de responsables de trois sociétés travaillant sur l’autoroute A3 reliant Salerne et Reggio di Calabria et de membres de la société d’Etat de construction de routes, Anas, s’étaient adjugés en sous-traitance des travaux pour plusieurs dizaines de millions d’euros, prenant 3% du montant de tous les investissements. . Les familles mafieuses et leurs alliés utilisaient des matériaux de faible qualité pour réaliser les travaux et la justice du mettre par précaution 7km d’autoroute sous séquestre, y limitant la vitesse à 70km/h avant les résultats de nouveaux contrôles. Ce système d’appels d’offre truqués bénéficiait de l’aide de techniciens de laboratoires qui effectuaient les contrôles sur la qualité des travaux. Sur les 37 personnes arrêtées, huit étaient membres de l’Anas, les autres étant des techniciens responsables des sociétés impliquées ou membres présumés des familles mafieuses.
Toutes ces personnes furent accusées d’association mafieuse, extorsion, fausses certifications, et violations des normes sur la sous-traitance. (4)  

Blanchiment  La ‘ndrina de Giuseppe Morabito (Tiradritto), parviendra à blanchir ses fonds en Calabre, à Naples, à Milan, en Allemagne, en Suisse et à effectuer des transactions financières par virements Swift avec
la Russie,
la Lituanie,
la Pologne, Malte et l’Espagne. La plupart de ces virements bancaires étaient réalisés à partir de
la Deutsche Bank de Milan, établissement dans lequel les mafieux étaient parvenus à se ménager d’importantes complicités. (2)  

Le 4 mai 2000, le Tribunal de Crotone engageait des poursuites à l’encontre de
la Banca Popolare di Crotone et de la filiale de
la San Paolo di Torino à Crotone, au cour d’un vaste système de détournement de primes européennes à l’abattage de têtes de bétail. Au travers de sociétés domiciliées en Allemagne et en Italie, la ‘ndrina de Cutro simulait l’abattage de bovins et falsifiait les documents de contrôle vétérinaire afin d’obtenir le versement des primes européennes. Le montant de ces primes était ensuite viré sur des comptes gérés par
la Banca Popolare di Crotone, qui se chargeait de les blanchir avant de les mettre à disposition des mafieux calabrais. (5) La compromission de personnalités en vue de
la Jet Set et du monde des affaires est également une technique couramment usitée par Cosa Nostra et la ‘Ndrangheta . En 1997, le célèbre journaliste et mondain d’origine napolitaine, Massimo Gargia, né en 1940, avait été inquiété par le parquet de Catane (Sicile) italienne pour avoir contre rémunération (environ 300 000 Francs) mis son carnet d’adresses au service d’Alberto Cilona. (6) Associé à une agence de voyages de Catane (Sicile) contrôlée par des membres de familles mafieuses siciliennes, Cilona et ses complices, tous membres de la ‘Ndrangheta , attiraient par l’entremise de Gargia une clientèle de petits patrons du nord de l’Italie au casino de l’hôtel El Saadi à Marrakech (Maroc). Les invités de Gargia étaient alors incités à jouer dans cet établissement dont la plupart des tables avaient été préalablement truquées. Les fonds ainsi récoltés étaient réinvestis dans la construction d’un casino et de plus de 500 villas aux Caraïbes.  

Stupéfiants  La ndrangheta , notait Benoît Dejemeppe (7), mafia locale très ancienne a notamment su exploiter dans un passé récent les ressources du trafic de stupéfiants comme levier de développement. Elle s’est d’abord étendue vers le Nord de l’Italie, où cette organisation dispose désormais de solides points d’appui à Turin et à Milan notamment. Vers le reste de l’Europe, ensuite, (France, Allemagne, Pays-Bas, Etats-Unis, Belgique, Espagne), l’Amérique (Argentine et Canada) et l’Asie (Australie) La ‘Ndrangheta a profité pleinement des liens entre
la Calabre et les nombreux émigrés de cette région pauvre partis s’installer aux Etats-Unis, au Canada et en Australie. En 1984, la police italienne arrêtait Tommaso Agnello, 58 ans, responsable de l’aviation civile en Calabre et directeur de l’aéroport de Reggio di Calabria ainsi que 50 autres mafieux, qui avait mis son aéroport au service de la ‘Ndrangheta pour le transport de la drogue. La ‘ Ndrangheta est une des organisations criminelles italiennes les plus avancées en matière d’internationalisation de ses activités : outre les Turcs et les Birmans pour l’héroïne, les calabrais travaillent également avec les Colombiens et les Mexicains pour la cocaïne et sont même allés jusqu’à prendre contact avec des Chinois de la province reculé du Yunan afin de diversifier leurs approvisionnements en provenance du triangle d’or. (2)  

En septembre 1989, la police italienne démantelait un réseau de trafic de stupéfiants et de blanchiment entre
la Calabre et les Etats-Unis, dirigé par Antonino Saraceno. En juillet 1994, elle saisissait 11 tonnes de cocaïne d’origine colombienne, ce qui entrâina des certitudes quant aux liens étroits tissés entre la ‘Ndrangheta calabraise et les cartels colombiens. Plusieurs mafieux calabrais poursuivis par la justice s’étaient en effet réfugiés en Colombie depuis le début des années 1990. (2) En mai 1995 , opération désignée sous le nom de code Rex, associant les polices italienne, espagnole et marocaine mis à jour un puissant réseau de trafic de haschisch marocain dirigé par la famille Di Giovine de la ‘Ndrangheta. Le réseau acheminait chaque semaine, par bateau, des tonnes de haschisch marocain en Espagne, d’où la drogue était distribuée par camion dans toute l’Europe. La ‘Ndrangheta a commencé à investir dans le haschisch marocain à la fin des années 1970. En juin 1993, des correspondants de l’OGD (8) avaient pu constater la présence de mystérieux observateurs italiens dans une circonscription du Nord où étaient recensés 10 000 hectares de cultures de cannabis.  

Ce mercredi 28 janvier 2004, 150 personnes, en Italie , en Espagne, en France, aux Pays-Bas, en Colombie, au Venezuela et en Australie ont été arrêtées. 250 kilos de poudre blanche dissimulés, par paquets de 15 kilos, à l’intérieur de gros blocs de marbre de 5 tonnes chacun ont été saisis. Dans le port de Vigo, en Espagne près de 2 tonnes de cocaïne avaient voyagé depuis l’Equateur dans des boîtes de thon. Au total 5,5 tonnes de drogue ont été saisies.(9  

 

 

 

 

 

 

 
LA SACRA CORONA UNITA  

  

Considérée comme, la quatrième mafia, d’après un rapport de l’Observatoire Eurispes (1) elle compte 47 clans et 1561 affiliés : une organisation donc mineure pour sa présence limité sur le territoire et pour sa puissance économique plus faible par rapport aux autres types de mafia, d’autant plus que ses chefs ont été presque tous emprisonnés. (2) Les activités principales de
la Sacra Corona Unita sont le trafic (mais surtout la vente finale) de stupéfiants, le trafic d’êtres humains, le jeu illégal, l’extorsion et la contrebande en association avec la mafia du Monténégro.
  

 

 

Organisation mafieuse récente, centrée dans les Pouilles, née au début des années 80 de la scission de
la Nuova Camorra Pugliese (3) , la nouvelle mafia pouillaise prendra le nom de « Rosa » dans la ville de Bari, et de Sacra Corona Unita plus au Nord de
la Région. Dès les années 1950, plusieurs membres de Cosa Nostra , de la ‘Ndrangheta et de
la Camorra s’étaient vus assignés à résidence par la justice dans des localités de la région des Pouilles. Ces mesures d’éloignement judiciaire ont concerné des figures mafieuses aussi importantes que Pietro Vernengo, Filippo Messina, Stefano Fontana, Giuseppe Baldi ainsi que les corléonais Luciano Leggio, Salvatore Riinà et Bernardo Provenzano. La présence de ces chefs mafieux dans la région des Pouilles s’est traduite rapidement par un rapprochement entre le milieu local traditionnel des contrebandiers et des membres d’organisations criminelles structurées. Toute une série de rites de type mystique-religieux évoquant le chapelet du rosaire distinguent cette organisation : « L’organisation est Sacrée parce que
la Sacra Corona Unita, si on lit ses Statuts, lorsque se réunit ou affilie quelqu’un, consacre et baptise (comme le prêtre pendant les fonctions religieuses) ; Corona, parce que elle est comme
la Couronne, c’est à dire le Rosaire qui est utilisé à l’Église pour faire
la Via Crucis, un [grain] à côté de l’autre ; Unita, car on devait être unis comme les anneaux d’une chaîne. »(4) La structure de l’organisation est de type horizontal une série de clans se partagent les zones d’influence et sont tenus de respecter les intérêts communs. Le chef Giuseppe Rogoli a pendant longtemps cherché à donner à l’organisation une structure hiérarchique telle que celle de la ‘Ndrangheta, en l’adaptant à la réalité locale des Pouilles. Les femmes jouent à l’intérieur de l’association, un rôle important (5) . Les affiliés sont souvent très jeunes.  

Trafic d’êtres humains  

 


La Sacra Corona Unita, très impliquée dans le trafic de clandestins albanais qui débarquent sur les côtes des Pouilles, est l’interlocuteur préféré des circuits albanais qui utilisent leurs réseaux pour introduire en Italie des clandestins non albanais (kurdes, pakistanais, sri lankais, etc.) transitant, comme l’héroïne, par le territoire de
la Macédoine. Au mois de mars 1995, durant l’ Opération Macédoine qui s’est déroulée sur le sol italien, cinq membres de
la Sacra Corona Unita ont été arrêtés, s’ajoutant aux vingt sept ressortissants italiens, macédoniens et albanais détenus en juin 1994 et faisant partie du même réseau. Durant cette opération, plusieurs dizaines de kilos d’héroïne ont également été saisis. Un marché s’est développé notamment dans les années ’90, suite à la chute du régime de Tirana et à la guerre du Kosovo, est l’immigration clandestine qui est gérée en accord avec la mafia albanaise. (2) Les criminels albanais travaillent notamment avec la dernière des mafias italiennes,
la Sacra Corona Unita, implantée dans la région des Pouilles, en face de l’ Albanie. (6)  

La destabilisation des Balkans par la guerre durant la dernière décade y a notamment favorisé le trafic de la prostitution. Les réseaux ont d’abord exploités des victimes qui proviennent majoritairement des pays de l’extrême Est de l’Europe mais cette activité criminelle a progressivement affecté directement les sociétés albanaises et monténégrines. L’Italie a été ( est ) le pays le plus concerné par l’arrivée des clandestins, et la législation longtemps tolérante dont ce pays a joui en avait fait un lieu naturel de transit. Sur les côtes italiennes, les centres d’accueil étaient, en 1999, en train d’exploser. La ministre de l’intérieur de l’époque Rosa Russo Jervolino devra demander l’intervention de
la Marine militaire pour endiguer le flux (250 personnes par jour)… « Arrêtez tout de suite la guerre et ne criminalisez pas les immigrés!. Ce ne sont pas les immigrés qui sont les criminels, mais ceux qui exploitent leur misère », accusera Cosmo Francesco Ruppi, l’archevêque de Lecce (Pouilles) face à une population italienne de plus en plus sensible à la xénophobie.  

Des deux côtés de
la Méditerranée, les marchands d’hommes seront de fervents supporters de Slobodan Milosevic. « Tant qu’il y a de la guerre, il y a des affaires », sera leur credo. Les trafiquants albanais fourniront les bateaux et les marins, mais derrière ce marché se profilera le spectre de
la Sacra Corona Unita. (7) 
Selon un rapport devant
la Commission de l’ordre et de la sécurité du Parlement albanais par le chef des services de renseignements de ce pays, Fatos Klosi, «le trafic de clandestins demeure au centre des activités de la mafia, qui se livre, avec la bienveillance de policiers corrompus, à la falsification de documents». Selon les spécialistes de la criminalité organisée, le trafic d’êtres humains constituerait souvent l’une des «activités de base» des réseaux mafieux, permettant une première accumulation rapide de capital. Ensuite, ces réseaux se spécialiseraient dans d’autres trafics, comme ceux de la drogue ou des armes, sans renoncer pour autant forcément à leur activité première (8).
La Sacra Corona Unita, initialement basée dans les Pouilles, dispose aussi de coscas (9) fort actives en Europe centrale. Par son positionnement géographique – en Italie, dans les Balkans et en Europe centrale -,
la Sacra Corona Unita joue sans aucun doute un rôle essentiel dans tous les trafics d’êtres humains transitant par les Balkans.  

Cigarettes Selon les affirmations d’experts, le Monténégro réalise 60% de ses bénéfices grâce à la contrebande de cigarettes(10). Au même moment, l’Italie perd plus de quatre mille milliards de lires par an, pertes dues à cette même activité sur son territoire. Chaque village de la périphérie nord de Bariet de la périphérie sud de Brindizi comme Cozze, Villanova, Monopoli, Mola di Bari, Savaletri, Villamare, Torrecane, Ostuni, San Pietro Vernotico, est un lieu propice au déchargement de cet illégal fardeau. Les habitants de ces villages s’enrichissent, depuis des années, grâce à cette contrebande de cigarettes. Fasano, petite ville située à 55 km au sud de Bariest, d’après les experts, le centre le plus important du commerce illégal de « tabacchi lavoratiesteri » (cigarettes de production étrangère) sur la côte adriatique italienne. Les cigarettes sont vendues illégalement dans toute l’Italie et leur achat dans la rue coûte deux à trois mille lires moins cher (par paquet) que chez des vendeurs accrédités.  

Selon les affirmations d’un procureur de Bari qui a voulu rester anonyme, les organisations Sacra Corona Unita et Kamora de Naples sont impliquées dans ce trafic et utilisent l’argent ainsi gagné pour investir dans d’autres affaires illégales.
La Camorra et Sacra Corona Unita s’y sont retrouvées et utilisent le profit de cette activité pour investir dans le trafic de drogue et d’armes. (11) La logistique territoriale acquise par grâce à la contrebande de cigarettes permet également à
la Sacra Corona Unita des Pouilles de coopérer avec les clans albanais organisateurs de l’immigration clandestine en Europe de provenances albanaise, bosniaque, kossovare, kurde, turque, pakistanaise, via l’Italie.  

Pour d’aucuns, la fiscalité galopante produit les mêmes effets que la prohibition. Elle fonde le monopole criminel du produit (alcool, drogue, tabac). Ce monopole passe progressivement sous le contrôle des groupes les plus dangereux qui se répartissent le marché. Les profits et la puissance ainsi accumulés permettent une diversification vers d’autres secteurs. Cela n’a pas été sans violence au départ. L’année 1999, fut ainsi particulièrement sanglante dans la région de Brindisi. Et ceci entraîne une répression systématique de
la Sacra Corona Unita par les policiers spécialisés du ROS : 12 arrestations en décembre 2000, 76 en mars 2001, etc. Les fonds accumulés permettent aussi la corruption de certains fonctionnaires, magistrats, politiciens.  

Logique géographique Selon de nombreux observateurs, la criminalité organisée des Pouilles a été l’une des principales mafias bénéficiaires de l’éclatement de
la Yougoslavie. Porte d’entrée de l’Union Européenne, les Pouilles se sont ainsi transformés en plaque tournante pour les multiples filières de trafics qui traversent l’Adriatique (armes, cigarettes de contrebande, immigrants clandestins, prostituées, véhicules volés). Les côtes désolés des Pouilles, situées à quelques kilomètres des rives de l’Albanie ou du Monténégro, sont devenus en quelques années une véritable plate-forme logistique pour le développement des activités criminelles.  

Ce tropisme balkanique explique la concentration des clans de
la S.C.U. le long de la côte adriatique entre Trani et Brindisi. Les liaisons maritimes avec les ports de Bar (Monténégro), Split et Dubrovnik (Croatie) et ceux de Durrës et de Vlorë (Albanie) sont autant de filières de trafics susceptibles d’attirer les appétits des organisations criminelles italiennes, albanaises, turques et même asiatiques lorsque les filières terrestres de la route des Balkans deviennent trop périlleuses ou incertaines. Très logiquement,
la Sacra Unita Corona a profité de cette opportunité historique pour se transformer en organisation criminelle de stature internationale en exerçant sa mainmise territoriale sur les entrepôts portuaires et les moyens logistiques nécessaires aux divers trafics. Très pragmatique, elle a en outre choisi de s’allier avec différents clans et familles de la ‘Ndrangheta , de
la Camorra et de Cosa Nostra qui lui apportent leurs compétences respectives (12)  

Frank FURET  

  


La STIDDA  
La Stidda ( « l’étoile » ) est originaire de la région d’Agrigente en Sicile une ramification existant désormais aussi à Caltanissetta ; certains la rendent responsable de l’assassinat du juge Rosario Livatino. (1). Le premier homme à parler à son sujet était Francisco Marino Mannoia en 1989 et plus tard en 1992, Leonardo Messine, deux membres de
La Cosa Nostra. Tous les deux ont déclaré que
la La Stidda avait été formée par d’anciens membres exclus de
la Cosa Nostra parce qu’ils n’avaient pas voulu suivre des ordres du dictateur Toto Riina, le dernier grand Capo.
La Stidda n’est pas une organisation serrée comme
La Cosa Nostra. Il y a beaucoup de clans qui fonctionnent seuls, et d’autres qui fonctionnent ensemble. Ce qu’ils ont en commun sont les règles, les rituels et un tatouage sur leurs mains. (2)
  

 

La rigidité des structures hiérarchiques (rapports fixes et personnalisés) a été un obstacle fort à la capacité de
la Cosa Nostra traditionnelle de régir les processus de changement. Conséquences de tout cela, on va assister, entre 1985 et 1986, dans les parties méridionales de
la Sicile, en particulier dans la province d’Agrigente, à la naissance d’une nouvelle organisation criminelle, en contrepoint à
la Cosa Nostra :
la Stidda, qui constituera un agrégat de groupes criminels refusant les figures charismatiques. Le sentiment que quelque chose de nouveau se produit dans le panorama criminel sicilien se répandra, parmi les forces de l’ordre et le magistrature vers la fin des années quatre-vingts. Une série de groupes qui gravitent autour de ‘organisation principale pour former une constellation: voilà la raison de son appellation  » étoile ». Beaucoup moins bien connue que
la Cosa Nostra, mais certainement pas moins dangereuse (3),
la Stidda, va se positionner en Sicile comme alternative à
la Cosa Nostra. Sa capitale est Gela.
La Stidda n’est pas historiquement née dans un contexte social de besoin et de pauvreté, mais dans celui du décollage économique tumultueux où la croissance économique n’a pas été régulée.
La Stidda n’a pas été soutenue dans les secteurs marginaux, mais juste par ceux qui ont donné la vie au phénomène « stiddaro ».
La Sicile est alors l’endroit par excellence de la désintégration sociale, caractérisée par une immigration forte, le déracinement général et le manque d’équilibre dû au développement du secteur pétrochimique dans un territoire traditionnellement paysan. A la crise de la pétrochimie et à tous les problèmes dérivant de l’urbanisation rapide, vont alors s’ajouter le chômage et la désindustrialisation, des phénomènes sérieux et dangereux de dissolution sociale se développant.
La Stidda sera soutenue dans ce contexte, par des bandes marginales pour acquérir les modalités et le prestige de
la Cosa Nostra, l’organisation historique, donnant une chance (illusoire, selon d’aucuns) d’émancipation sociale. Dans ce contexte, les membres du Stidda, généralement les hommes qui ont été expulsés ou jetés par Cosa Nostra, vont accumuler un consensus autour d’eux-mêmes faisant passer le message que tout le monde peut devenir « homme d’honneur, » et devenir ainsi « quelqu’un qui compte ». Le modèle demeure la mafia, mais en plus accessible.
La Stidda a une plus grande incidence sociale sur les personnes faibles des bandes, où elle recrute. Ses critères moins durs du point de vue des ressources humaines constitueront sa force, mais également sa faiblesse.  

Organisation Elle ne dispose pas d’organisation centralisée mais se présente davantage comme une  » fédération  » d’organisations très locales. On ne sait même pas qui sont les chefs de l’association Les membres de
la Stidda sont désignés  » Stiddari « ou  » Stiddaroli  » selon les régions, et se reconnaissent au moyen d’un tatouage composé de cinq points placés en cercle, entre le pouce et l’index.
La Stidda rassemble des groupes de criminels locaux jusqu’alors en marge de
la Cosa Nostra, formant un phénomène criminel hétérogène. Mais ne pouvant compter sur une structure unitaire,
la Stidda n’ est pas en position de concurrencer les grandes Mafias sur le marché du grand crime organisé, ni de traiter avec le monde politique ou économique au delà du local. Ce qui explique que
la Stidda a occupé des champs traditionnellement négligés par
la Cosa Nostra ,comme la prostitution et les jeux de hasard. Dans les moments de crise, la cohésion du groupe montrera toute sa fragilité, même si, à partir de 1991, on constate l’existence de groupes stables et durables. L’élément le plus intéressant qui émergerait actuellement serait la tendance de l’organisation à la mutation des règles et de la structure. Tous les groupes seraient en train de se structurer autour d’une figure de tête. Un principe d’assistance mutuel aurait été affirmé, des systèmes communs de fonctionnement et des alliances militaires auraient été développés.  

Cette organisation serait une force en expansion discrète. Au delà de aux centres originaux elle a planté ses racines à la paume de Montechiaro, de Victoria et de Niscemi. Elle n’a pas d’ailleurs négligé le fait que des groupes semblables sont nés à Catane et à Messine. Son espace territorial s’étend de la province de Raguse, en passant par Agrigente et Caltanissetta ; avant
la Stidda, certaines villes n’avaient jamais connu le phénomène mafieux, comme Victoria, dans la province de Raguse. L’organisation de nombreux groupes a évolué quantitativement et qualitativement ces dernières années à partir de la « Stidda » dans une structure rappelant une sorte de confédération qui aurait des barrières territoriales et opèrant collégialement pour renforcer les potentiels respectifs. Dans la province d’Agrigente, on a constaté l’existence d’une trame associative unitaire et compacte qui relie entre eux les différents groupuscules, dépassant chaque limite territoriale, et dictant à tous des conditions communes. C’est dans cet optique que
la Stidda a encadré l’ homicide du maréchal des officiers de police Giuliano Guazzelli, qui investiguait efficacement sur les activités des stiddari. On leur prête aussi l’homicide du juge Livatino Rosary.  

L’action criminelle de la »Stidda » n’est pas limitée au secteur sicilien, puisqu’elle aurait des ramifications dans quelques villes Allemandes, notamment, où elle oeuvrerait à des activités illicites allant du trafic de stupéfiants aux jeux en passant par les hold-ups et la contrefaçon. A la fin des années 1980, le BND estimait que près de 500 siciliens soupçonnés d’appartenance à
la Mafia s’étaient installés sur le territoire allemand, ouvrant des dizaines de commerces, principalement des restaurants et des hôtels, servant à la fois au commerce de stupéfiants et à son blanchiment. D’autres pays européens ont également vu se développer des formes de criminalité mafieuse, reliées à certaines familles siciliennes. En Belgique, la présence d’une forte diaspora sicilienne s’est traduite par l’implantation durable de familles originaires des provinces occidentales de
la Sicile, liées pour la plupart à
la Stidda. Rapports avec
la Cosa Nostra  

C’est par l’extorsion que Stidda crée la plupart des problèmes pour
la Cosa Nostra.
La Cosa Nostra emploie la force militaire le moins possible, et essaye de ne pas mettre en scène des événements de type sensationnel, afin d’établir un équilibre conçu pour mener l’état et le public dans son ensemble à laisser tomber sa garde et à entretenir la croyance que
la Mafia est finie depuis la défaite du Corleonesi. En gérant ses activités dans la paix, et en stimulant un climat de la normalisation certaines mesures exceptionnelles (législation, investigations, prisons etc..) ne semblent plus indispensables. (4)Pour la mafia traditionnelle, il ne faut pas que la victime de l’extorsion soit détruite, parce que si la victime ferme le magasin, ou se sauve, l’organisation enregistre une perte; pour les hommes de Stidda, qui se sont également écartés à Palma di Montechiaro, Vittoria, et Niscemi, il n’y aurait aucune limite à la destruction. 
La Cosa Nostra a été submergée par
la Stidda dans la province de Caltanissetta où elles se combattent parfois frontalement, alors qu’à Catane, à Messine, et Siracusa il y a une coexistence relativement paisible, avec des formes de coopération et, dans certains cas, de coordination. Une autre raison de s’inquiéter, selon les observateurs, une alliance plus structurelle entre Stidda et
la Cosa Nostra pouvant changer toute la donne du phénomène mafieux.  

Activités 
La Stidda ne s’est pas limitée à contrôler les activités traditionnelles : de la vente des articles illégaux ou contrefaits aux racket : elle organise aussi des bandes des voleurs ( vol divers, vols de voiture), confirmant donc des capacités à imposer l’hégémonie criminelle dans les secteurs dans lesquels les conditions économiques sont plus favorables. Au nord mais également en Sicile du sud-est, où la croissance économique est plus forte. Elle est plus présente dans ces secteurs que
la Cosa Nostra. Les groupes locaux s’étirent de plus en plus en groupes organisés. Des connexions ont été établies entre
la Mafia Albanaise et
la Stidda dans la province gelese de Caltanissetta Des surveillances ont montré un trafic international de cocaïne, marijuana et haschish et que de la « marchandise Albanaise » arrive dans le territoire italien. Chaque groupe albanais agit en Italie en compagnie d’une seconde organisation, par secteur géographique, se coordonnant pour le contrôle d’un segment déterminé de marché, pour l’approvisionnement et la redistribution de stupéfiants. Entre 1990 et 1994 , les carabinieri ont confisqué cinq tonnes de haschish en provenance du Maroc, 2550 kg de cocaïne Les rapports entre les stiddaris et les criminels albanais actifs dans les domaines de la prostitution et le trafic de drogue (marjiuana) dans la zone de Raguse ont été également démontrés. Pour beaucoup d’observateurs,
la Stidda est l’organisation la plus active en matière de stupéfiants sur le territoire Sicilien. (6)  

L’intérieur du pays Sicilien a aussi enregistré en 1995 nombre de feux frauduleux entraînant des dommages économiques important dans le secteur agricole, feux qui pourraient avoir pour origine des actions du faisceau intéressés par les nouvelles ressources économiques dans la le marché des fleurs. Un autre champ de financement est celui de la contrebande, les côtes du fond ionien (Siracusa et Raguse) constituant des endroits tout à fait appropriés afin d’effectuer le débarquement de marchandises diverses ou de clandestins. Le trafic d’êtres humains est par ailleurs une activité de
la Stidda. Le phénomène de débarquement d’immigrés clandestins a été intensifié sur les côtes du ragusano et de la province proche de Siracusa. C’est que les côtes constituent des bases de passage pour l’Europe du nord pour les immigrés Nord-Africains et Pakistanais. Les organismes criminels, en utilisant Malte comme base de soutien, fournissent des vedettes à moteur puissantes capables d’accomplir la traversée du canal de Sicile en moins d’une heure. En témoigne la prise de 24 immigrés et la découverte de cadavres de Maghrébins, probablement du même groupe, sur le côtes de Modica et sur les plages de Sicile en mai 2000. (7) 

 

 

 

 


LA MAFIA ALBANAISE  

Tous les pays ont un « milieu » criminel. Peu nombreux sont cependant ceux qui ont suscité une authentique mafia, une société secrète permanente dotée de rites d’initiation, d’une loi du silence et pratiquant un recrutement clanique.
La Cosa Nostra Sicilienne, les triades chinoises et les Yakuza japonais sont célèbres, mais on connaît mal en revanche la mafia albanaise, telle qu’elle opère dans ses fiefs d’Albanie, de Macédoine et du Kosovo, partout en Europe – et même en Amérique du nord. La drogue, la contrebande, l’émigration illégale, la traite des femmes – en un mot tout le répertoire des activités criminelles – sont parmi les rares industries à connaître un essor spectaculaire dans les Balkans. La mafia albanaise , crainte pour sa férocité, ses vengeances implacables, va même jusqu’à inspirer un grand respect aux puissantes familles mafieuses de Sicile. « Drogue, prostitution, cigarettes, trafic d’armes : la pègre est partout », se lamente l’ancien chef de la police de Vlora (Albanie). « La mafia contrôle à peu près un tiers de l’économie, ajoute un spécialiste de
la Banque mondiale. Elle sera la grande gagnante de la crise »
  

 

 

Structure Les mafieux Albanais sont soumis à un « code d’honneur », le Canon du 15ème siècle écrit par Leke Dukagjini. En plus du mariage, de la famille et de la propriété, il y est question d’honneur : il est impossible de revenir sur une parole donnée. Ce Canon a régi la vie quotidienne des clans du Nord et de l’Est du pays jusqu’au 20ème siècle et a codifié la pratique de la vendetta. Lors de la chute du communisme en 1990, les criminels dont la vie et les pratiques avaient peu changé depuis
la Guerre Froide se sont convertis aux méthodes modernes. Ils ont traversé les frontières au début des années ’90 et le mouvement migratoire s’est poursuivi même après la guerre du Kosovo. Ils ont commencé à travailler comme assistants dans des réseaux de trafic de drogue déjà existants dirigés par des Turcs et des Kurdes. D’après la police, ils sont rapidement parvenus à se tailler une place et faire valoir leurs « droits ». Les clans du crime albanais sont organisés selon les anciennes règles de la vie rurale. Le chef de chaque clan reçoit l’allégeance d’un groupe de vassaux qui ont souvent des liens de sang avec lui. Ils se réunissent en comité, nommé « Bajrak », où l’on discute de nouvelles entreprises. Par exemple, la somme nécessaire à l’ouverture d’une maison close à Soho sera fournie par les membres du comité et une partie des profits sera expédiée aux proches restés au pays.  

La loi du silence est inviolable. Les Albanais ont quatre atouts dans leur manche : comme toute mafia florissante, ils bénéficient d’un lieu sûr dans leur patrie et d’une large diaspora ; leur pays se situe au carrefour des plus importantes voies du trafic de drogue ; leurs contacts avec l’Armée de Libération du Kosovo leur ont permis de se fournir en armes et, enfin, ils sont résolus à employer une violence extrême. (1)  

 

Activités   


La Mafia Albanaise contrôle plus de 70 % du marché de l’héroïne en Suisse, en Autriche, en Allemagne et dans les pays scandinaves, des milliers de prostituées « travaillant » dans des conditions horribles, de l’Italie à
la Suède, des dizaines de commandos de cambrioleurs ultra-professionnels, formés d’anciens militaires ou policiers. En Angleterre, des Albanais, qu’ils soient originaires d’Albanie ou du Kosovo, sont soupçonnés par Scotland Yard de chantage, de possession d’armes et de vols qualifiés. (1) En fait,
la Mafia Albanaise sévit dans six principaux secteurs d’activités : la drogue (principalement l’héroïne, dont l’acheminement passe par la « route des Balkans », à partir de
la Turquie) ; la contrebande, qui a connu un essor considérable grâce à l’embargo contre
la Yougoslavie depuis près de huit ans (principalement le trafic de cigarettes); la prostitution (les mineures sont enlevées dans les camps de réfugiés kossovars par leur compatriotes, en Albanie ou bien récupérées de force une fois acheminées clandestinement en Europe de l’Ouest), le trafic d’armes (stocks pillés durant l’insurrection de Tirana en 1997, approvisionnement en Allemagne de l’Est ou encore auprès des mafias russe et italiennes implantées en Suisse, en Belgique et en Italie) ; le racket (principalement au détriment des réfugiés kossovars et des diasporas albanaises de l’Ouest ; enfin, l’acheminement d’immigrants vers l’Union européenne. (2) 

 

 

Prostitution   

Les Albanais dirigeraient la traite des femmes pour toute
la Grande-Bretagne à destination du marché de la prostitution. Scotland Yard, le service de police britannique, estime que les gangs albanais contrôlent près de 75 % de la prostitution à Soho, à Londres. Les personnes impliquées dans ces réseaux sont pour la plupart des femmes et des enfants victimes de formes modernes d’esclavage, enlevées et manipulées par leurs patrons. À leur arrivée à Soho, les Albanais ont fait main basse sur le réseau de prostitution sans crier gare. Rien que pour Soho, chaque année, plus de 18 M€ , fruits de l’exploitation de près de mille prostituées, retournent en Albanie . Les grandes villes d’Europe occidentale sont les premières destinations du trafic de femmes, car ces villes constituent les places principales de l’industrie du sexe. Les femmes arrivent du monde entier, même si un grand nombre proviennent des pays d’Europe de l’Est » : voilà comment Interpol résume sobrement le boom du « business » de la prostitution sur le Vieux Continent. Depuis les années 90, l’arrivée de prostituées de
la République tchèque, de Bulgarie ou d’Albanie n’a cessé d’augmenter. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, 300 000 femmes venues de l’Est se prostituent en Europe occidentale. En France, où il y aurait entre 15 000 et 18 000 prostituées, les femmes venues des pays de l’Est en représentent environ un quart. Ces nouveaux réseaux de prostitution, notamment ceux contrôlés par la mafia albanaise, sont d’une violence inouïe. Les rares prostituées qui osent parler décrivent une nouvelle forme d’esclavage, en plein coeur de l’Europe. (1)  

« Des femmes achetées et violées collectivement dans des camps »  « Les réseaux de prostitution albanais constituent la forme de « voyoucratie » la plus primaire. Il existe des camps de soumission, où les femmes sont achetées et violées collectivement avant d’être acheminées vers les grandes villes européennes »(3)  

A Bruxelles, la moitié des prostituées seraient de nationalité albanaise. Pour la justice belge les « centres de formation » sont situés en Albanie : les jeunes femmes y sont vendues pour aller « travailler » à Londres, Hambourg ou Paris. « Selon leur beauté, leurs dons pour les langues étrangères et leurs aptitudes professionnelles, leur prix de vente à la fin 1999 allait de 10 000 à 15 000 francs » (4) A Milan, il existerait un véritable « marché aux femmes », où les différents réseaux passent commande. Une fois en activité en Europe de l’Ouest, les prostituées sont soumises à une forte pression de la part de leurs proxénètes. Au Kosovo les maisons closes ont « poussé comme des champignons » avec l’afflux des 50 000 soldats de
la KFOR, des employés de
la Mission des Nations unies au Kosovo (MNUK) et des personnels des organisations non gouvernementales. Originaires surtout de Moldavie, d’Ukraine, de Roumanie et de Bulgarie, les femmes sont vendues aux enchères entre 1 000 et 2 500 dollars (de 1 084 à 2 709 euros) aux proxénètes kosovars  

 

Stupéfiants   

Si pour Scotland Yard, c’est l’argent de la drogue qui a permis à la mafia Albanaise de prendre le contrôle de la prostitution à Soho, d’autres observateurs estiment généralement qu’elle s’est spécialisée au début dans la prostitution pour pouvoir investir ses gains dans le trafic de drogue. (5) Le criminologue Xavier Raufer estime que le Kosovo est devenu le paradis des trafiquants de drogue. Il accuse l’OTAN d’avoir ouvert la boîte de Pandore en toute connaissance de cause. (4)  » Pour lui, La guerre du Kosovo a déclenché un cataclysme criminel énorme «  En l’année 2000, les spécialistes Italiens de la lutte antimafia traquaient les liens financiers entre les trafiquants de drogue proches d’Al Quaïda et les caïds siciliens ; ils affirmaient qu’une fois la cargaison d’héroïne arrivée en Italie « c’est la mafia albanaise alliée avec
la Cosa Nostra sicilienne qui se chargeait d’alimenter les marchés européens et américains » (6)  

Concernant la drogue dure, les clans Albano-kossovars semblent avoir acquis une position dominante, parfois monopolistique, dans le trafic international d’héroïne, celui de la cocaïne étant partagé avec les « leaders » mondiaux que sont les « Cartels » mexicains et surtout colombiens. Depuis le début des années 90, en effet, le système criminel en vigueur en Italie et en Europe de l’Ouest a considérablement évolué. Les Turcs ont conservé le monopole du marché en gros de l’héroïne, mais ont cédé aux Albanais, principalement kossovars, le contrôle de l’acheminement vers l’Ouest. Cette nouvelle configuration nécessite des centres de stockage, situés principalement en Hongrie, mais également en République Tchèque et en Bulgarie, principales plaques tournantes de la mafia albanaise à l’Est. D’après un rapport d’Interpol daté de novembre 1997, «les Albanais du Kosovo détiennent la plus grande part du marché de d’héroïne en Suisse, en Autriche, en Allemagne, en Hongrie, en Tchéquie, en Norvège, en Suède, en Pologne et en Belgique », et ils représenteraient à eux seul près de 15 % des arrestations d’Interpol pour le trafic de drogue. En avril 1999, les brigades anti-mafia de Bulgarie signalaient une véritable explosion du trafic d’héroïne depuis le début de la guerre du Kossovo. Les policiers des stups et les experts d’Interpol sont-ils impresionnés des quantités phénoménales de drogue saisies auprès des réseaux albanais. Pour Xavier Raufer, c’est bien « la preuve que la mafia albano-kossovare joue désormais un rôle central dans le narco-trafic européen et que la guerre du Kossovo a bel et bien déclenché un cataclysme criminel énorme dont les Balkans souffrent déjà et dont l’Europe, occidentale comme orientale, ressent maintenant les premiers effet ».
          
La Suisse, qui accueille environ 200 000 réfugiés albanais (deuxième communauté immigrée du pays), est l’une des principales plaques tournantes du trafic de drogues et d’armes vers l’Allemagne, l’Autriche,
la Hongrie et
la République tchèque, où la police soupçonne les nombreux vendeurs et fabriquants albanais de bijoux en or de procéder au blanchiment de l’argent du trafic. Le 10 décembre 1998, le quotidien londonien The Independant révélait que les mafieux albanais contrôlaient 70 % du marché suisse de l’héroïne. Ce sont d’ailleurs près de 2000 Albanais du Kossovo qui croupissent actuellement dans les geôles helvétiques pour trafic de stupéfiants.
La Scandinavie est devenue une zone de refuge pour les criminels albanais. Plusieurs trafics de drogue dirigés par de jeunes Kossovars ont été démantelés au cours de l’année 1999. Arrêté le 23 février 1999 par la police tchèque, le « parrain » kossovar Princ Dobroshi avouera, selon un rapport du BIS (service de sécurité tchèque) publié le 12 mars dans les journaux praguois, que « le trafic servait à financer des achats d’armes. livrées à l’Armée de Libération du Kossovo ». (2)
          De fait, d’après un Rapport de 24 pages des services de renseignement de l’Otan révélé par le Washington Times du 5 juin 1999, les liens entre la mafia albano-kossovare, l’UCK et l’actuel boom de l’héroïne en Occident ne fait plus aucun doute. D’après ce rapport, « de nombreux membres de l’UCK sont plus ou moins impliqués dans le marché juteux de l’héroïne. La route des Balkans générerait plusieurs dizaines de millions de dollars par an »  

 


LA MAFIA ALBANAISE ET UCK  

La mafia Albanaise a aussi des rentrées provenant d’opérations d’escroqueries montées en Europe de l’Ouest. C’est ainsi qu’en décembre 1997, la police parisienne démantèlera, lors d’un coup de filet dans le Sentier, une cellule de l’UCK spécialisée dans les fausses factures et la cavalerie, en étroite relations avec des Albanais d’Allemagne et d’Italie. La mafia albanaise est également très présente dans le trafic de voitures de luxe volées ainsi que le cambriolage à grande échelle. Des Albanais, qu’ils soient originaires d’Albanie ou du Kosovo, sont également soupçonnés de chantage, de possession d’armes et de vols qualifiés. Ils seraient même reliés à la tentative d’enlèvement de Victoria Beckham. Ils font parler d’eux à Londres, à Liverpool, à Glasgow, à Edimbourg, à Hull, etc. (1)   

 

 

Les actions en hausse.  Moins risqué que les stupéfiants mais presque aussi lucratif, le trafic de clandestins se développe à grande vitesse. « Il présente actuellement un très bon rapport gain-risque pour les trafiquants », affirme un responsable de la police aux frontières. En 1994, l’International Centre for Migration Policy Development (ICMPD) de Vienne, avait estimé entre 240 000 et 360 000 le nombre réel de clandestins parvenus à entrer en Europe. Ils seraient désormais 400 000 par an à franchir les frontières de l’Union, selon l’ICMPD et l’Organisation internationale des migrations (IOM). Un nombre de plus en plus important d’entre eux font appel à des passeurs, dont le revenu atteindrait aujourd’hui de 3 à 4 milliards de dollars, selon Interpol. L’ IOM (International Organization for Migration) estime que 3 millions de clandestins sont actuellement installés dans les quinze pays de l’Union, surtout dans le Sud (Italie, Grèce, Espagne, Portugal) et en Allemagne (800 000 personnes). Les flux incessants d’immigrants clandestins albanais traversant le canal d’Otrante pour rejoindre les côtes italiennes et l’Europe de l’Ouest ont considérablement renforcé les structures internationales de la criminalité albanaise, en même temps que les réseaux politiques extérieurs des terroristes de l’UCK. Le 4 mai 1999, lors d’une conférence internationale sur le crime organisé tenue à Edimbourg, Raymond Kendall, secrétaire d’Interpol et John Abbott, patron du service de renseignement britannique sur la criminalité organisée (NCIS), attiraient l’attention des pouvoirs publics sur le fait que les réfugiés kossovars sont exploités par la mafia albanaise et que l’exploitation de la diaspora albanaise, sommée de payer un « impôt révolutionnaire » au prétexte d’aider l’UCK, allait permettre une expansion sans précédant de mafia albano-kossovare en Europe. L’Armée de Libération du Kossovo saura dès le départ utiliser ses relations avec la mafia kossovare de Suisse et d’Allemagne. (2)  

 

Un grand progrès démocratique.   

Selon Alex P. Schmid, responsable pour la prévention du terrorisme aux Nations unies, le crime organisé cherche à coexister avec toutes les formes d’Etat. (3)Il n’est pas rare que l’Etat soit l’instrument de régimes criminels. Le terrain est favorable quand le contrat social qui lie la société à l’Etat est trop inégal ou quand il est remis en cause. D’une manière générale, quand les relations entre l’Etat et la société se détériorent, des sociétés parallèles de toute nature, qui échappent – au moins partiellement – à la loi générale, augmentent leur influence.  

Pour ce qui est du racket et de l’exploitation des diasporas albanaises, l’UCK a parfaitement su « mobiliser » les compatriotes albanais et les différentes organisations « humanitaires ». A partir de 1997, la collecte de fonds est confiée à l’association Vendlindja Therret (VT, «
la Patrie t’appelle »), qui centralisait les dons du monde entier sur un compte de l’Alternativ Bank, à Olten, en Suisse. Depuis que celui-ci a été gelé par les autorités suisses, l’argent est acheminé en coupures dans des valises. En fait, l’UCK faisait appel à des dons plus ou moins forcés prélevés auprès des communautés albanaises sous forme de « taxes », à l’instar du traditionnel impôt mafieux (pizzo), ou de « dons », les travailleurs devant, en France, en Italie ou en Belgique, verser la moitié de leur salaire, tandis qu’en Suisse, un don mensuel de 2000 marks était exigé, au titre d’une « collecte » officiellement à des fins humanitaires. Au début du mois de mai 1999, Sadako Ogata, haut-commissaire de l’ONU pour les réfugiés, dénonçait les groupes armés (UCK et organisations soeurs) ayant transformé le Nord de l’Albanie,
la Macédoine et le Kossovo en une véritable « zone grise », une jungle où règne la loi du plus fort. Ainsi, début mai 1999, M. Sadako Ogata, haut-commissaire de l’ONU pour les réfugiés, dénonçait les milices de l’UCK et autres bandes armées du Nord de l’Albanie imposant un véritable régime de terreur, l’Etat albanais étant totalement absent dans cette région où journalistes, associations humanitaires et réfugiés sont des proies soumises à la violence des bandes armées : le long de la frontière avec le Kossovo, entre Bajram Curri, Kükes et Tropoje, villes du Nord de l’Albanie situées au cour du « Far West albanais », l’aide internationale est systématiquement pillée puis revendue aux réfugiés ; les journalistes et les personnes humanitaires sont rackettés voire même dépouillés, les policiers locaux étant la plupart du temps complices des malfrats. Les jeunes filles sont régulièrement violées ou enlevées, afin d’être prostituées en Europe de l’Ouest (3)  

 

Cachez ces saints que je ne saurais voir.   

Pour Xavier Raufer. (4) les clans dans lesquels l’UCK et les narcotrafiquants recrutent sont les mêmes. Il y a un cousin qui fait dans la libération nationale et l’autre dans le trafic de stupéfiants. Ils vivent en symbiose les uns avec les autres. Et l’argent sert à nourrir tout le monde. Alors que les avertissements leur venaient de partout, l’OTAN a ouvert la boîte de Pandore en ne prenant pas en compte la dimension criminelle. La guerre du Kosovo a déclenché un cataclysme criminel énorme. Tous les experts des affaires criminelles dans les services de renseignement anglais, belge, allemand, français avaient pourtant mis l’OTAN en garde. Les militaires ont sciemment ignoré qu’il existait une réalité criminelle dans les Balkans, et notamment au Kosovo. La mafia albanaise est active dans tous les pays riches d’Europe occidentale. La plupart des attaques importantes à main armée contre les banques et les transporteurs de fonds peuvent lui être attribuées. Leurs structures mafieuses mettent aussi petit à petit main basse sur l’immobilier. (2)  

Premier grand mafieux albanais établi à Milan, dès 1992, Agim Gashi, est devenu le plus grand « parrain » albanais d’Europe, scellant des alliances avec les plus puissants clans de
la N’rangheta calabraise. Il s’est également personnellement impliqué dans la lutte armée menée par l’UCK. Lié, à Milan, via la mafia égyptienne d’Italie, aux islamo-terroristes d’Oussama Bin Laden et fondamentalistes égyptiens, du Gamaà Ismiyya, dont de nombreux membres se sont portés volontaires en Bosnie et au Kossovo, Agim Gashi constitue en quelques sortes le point d’intersection entre les milieux terroristes, islamistes et mafieux. La révolte des Albanais du Kosovo n’était pas contrôlée au départ, mais, subitement, on a vu émerger du néant une « armée de libération », avec panoplie complète, uniformes, drapeaux, armes, structures, entraînement, etc. Avec quel argent ce peuple le plus pauvre d’Europe a-t-il payé ce matériel? La résistance ethnique albanaise a été financée au départ, et l’est toujours, par l’argent de la criminalité.  

Pragmatismes.  Les Américains ont vite compris que l’UCK, qui figurait d’ailleurs jusqu’en 1998 sur la liste des principales organisations terroristes dangereuses recensées par le Département d’Etat, était surtout une puissante force « militaro-mafieuse » et idéologique ayant comme principal objectif de réaliser la « Grande Albanie », dont la première étape devait être l’indépendance du Kosovo. Elle allait donc pouvoir remplir un rôle déstabilisateur au sein de
la Yougoslavie. Washington, qui dès 1992 avait envisagé, de l’aveu même de Georges Bush, de frapper
la Yougoslavie, seul Etat de
la Région réfractaire à l’Otan, escomptait instrumentaliser cette organisation terroriste pour démembrer et anéantir
la Yougoslavie communiste, sour cadette orthodoxe de
la Russie, comme elle avait instrumentalisé, dix ans auparavant, contre l’ennemi russo-communiste, les fanatiques Moujahidines afghans, liés, tout comme l’UCK, aux réseaux mafieux de la drogue. (2)  

L’UCK se base ouvertement sur le soutien que lui accorde les États-Unis qui sont derrière la proéminence politique de l’organisation. C’est ainsi que des slogans pro-américains ont été scandés lors de manifestations contre des unités françaises et russes de
la KFOR. De leur côté, les États-Unis n’ont rien fait pour éliminer l’impression qu’ils soutenaient l’UCK (5) C’est que Le Kosovo est riche : les mines de Trepca valent cinq milliards de dollars, indique le milliardaire US George Soros. Charbon, plomb, zinc, or, argent, nickel, chronium. Des multinationales piaffent d’impatience devant ces richesses. Tant que le Kosovo reste officiellement yougoslave, elles ne peuvent piller comme elles le voudraient. Les Serbes et leur tradition d’indépendance gênent. Les médias parlent « d’échec cuisant pour l’OTAN » Mais est-ce bien un échec? L’Otan récolte ce qu’elle a semé. Aujourd’hui ,
la KFOr ne protège pas, elle aide le nettoyage, elle réalise le programme de l’UCK. Depuis 99, elle dit aux Serbes et autres peuples attaqués de « quitter le Kosovo ». En beaucoup d’endroits, les troupes armées de
la Kfor ont assisté passivement aux pogroms, aux incendies et aux pillages… Attiser les haines était nécessaire pour justifier un protectorat occidental et permettre une colonisation économique des richesses. Pour beaucoup d’observateurs, les Etats-Unis et l’Otan ne sont pas les pompiers, mais bien les pyromanes. (6).  

Courage et indépendance de nos médias .  Amnesty International vient de dénoncer « la responsabilité des troupes occidentales dans la croissance rapide de l’industrie de l’esclavage sexuel au Kosovo, un commerce florissant par lequel des centaines de femmes, la plupart mineures, sont torturées, violées, puis criminalisées. Le personnel international semble jouir de l’immunité: Amnesty n’a pu trouver trace d’aucune procédure intentée par des pays de l’Otan contre leurs militaires ». Selon l’organisation humanitaire, des soldats US, français, allemands, italiens sont impliqués dans le racket. C’est le moment de rappeler cette analyse de l’expert canadien Chossudovsky : « Au Kosovo, l’Otan a fait un mariage de raison avec la mafia » (7)  

Citons aussi le major-général canadien MacKenzie (ex-commandant des forces occidentales en Bosnie, aujourd’hui pensionné), qui estime que le Kosovo est devenu la capitale européenne du crime depuis l’intervention de l’OTAN et de l’ONU en 1999. Selon lui, le commerce des esclaves sexuels y est florissant ; la province est devenue la plaque tournante de la drogue en direction de l’Europe et de l’Amérique du nord ; et pour comble, la plupart des drogues proviennent d’un autre pays « libéré » par l’Occident : l’Afghanistan. Les membres de l’UCK, qui a été démobilisée mais non démantelée, participent à la fois à ce trafic et au gouvernement. Et même si il arrive que la police de l’ONU arrête quelques uns de ceux qui sont impliqués dans ce trafic pour les traduire en justice, c’est devant des juridictions-passoires, ouvertes à la corruption et aux pressions. (8). Chacun appréciera la différence entre réalité de terrain, images d’Epinal et silences polis proposés par les grands médias pour légitimer puis cacher cette « intervention humanitaire » aux yeux du grand public, alors même que d’ex-généraux de l’Otan ou l’ancien dirigeant PS Guy Spitaels sont d’accord pour estimer que, du début à la fin, les médiamensonges ont principalement caractérisé l’information sur le Kosovo.  

 


LA MAFIA RUSSE 

  

Le phénomène criminel de l’ex-URSS n’est pas la suite inattendue de l’explosion politique du régime communiste. Pour certains auteurs, les réalités criminologiques actuelles de ex-URSS sont très certainement le fruit de l’union de la caste des voleurs et du sys­tème du parti unique et l’enfant issu de ce métissage ne serait pas né sans l’accord de Lénine perpétué par celui de Staline. Le crime organisé, tel qu’il se manifeste aujourd’hui, est profondément enraciné dans l’histoire russe.  

Dans la société tsariste de
la Russie d’avantla Révolution d’Octobre 1917, une caste traditionnelle de voleurs règne sur le monde de la « cambriole ». Insérées dans une organisation fortement hiérarchisée, dominée par les « voleurs », ou « voleurs dans la loi », selon la terminologie employée à partir des années 1930, les catégories de criminels les plus respectées exercent des activités « techniques » spécialisées : pickpockets, cambrioleurs, escrocs, etc. Les auteurs de crimes de sang ne sont alors pas respectés. Les associations criminelles régionales et locales possèdent leur propre caisse commune, alimentée par les contributions de chacun, calculées selon un pourcentage relatif au montant du butin de chaque opération. Les fonds sont employés pour soutenir les détenus, dans certains cas leurs proches, et pour développer les activités criminelles de l’association. Les gardiens de la caisse commune sont élus. Un langage spécifique, appelé « fenia », est alors en vigueur au sein du milieu criminel et varie considérablement selon les régions.  Leurs coutumes strictes découlent surtout du fait qu’ils se considèrent comme une aristocratie. Voleurs et rien d’autre, ils obéissent à un code d’éthique qui envisage le crime comme un mode de vie et non pas comme une façon de s’enrichir. Des règles, désignées sous le terme de « loi », doivent être observées par ceux qui se considèrent comme des criminels authentiques et respectables : refus de collaborer avec les représentants de l’Etat, de prendre part à des organisations politiques, syndicales ou militaires, engagement à exercer une activité criminelle de manière permanente, nécessité de justifier d’un séjour durable en prison, mépris pour la richesse, prosélytisme. Les criminels « traditionnels » sont caractérisés par une volonté explicite de se situer en dehors de la société. Les tatouages permettent de connaître certains éléments du curriculum vitae d’un voleur. Ils sont des « intégristes » de la délinquance. Ces règles absolues sont sanctionnées par le tribunal des voleurs dont la sentence est aussi rapidement exécutée que sévère: sanctions pécuniaires, étranglement, poignardage, etc.  

Les Bolcheviks verront dans ces voleurs des alliés à leur cause, objectifs par leur marginalité sociale, efficaces par leur savoir-­faire. Pour les révolutionnaires, tout ce qui sert la cause est moral. Bien avant 1917, Lénine a recours à ces délinquants pour lancer des attaques contre les richesses du tsar, façon de déstabili­ser un peu plus le régime et de financer l’insurrection. Staline au pouvoir continuera à les utiliser puisqu’ils sont « socialement proches » à l’inverse des opposants politiques ou des dissidents. Dans les prisons soviétiques, où nombre de voleurs sont tout de même incarcérés – car bien que socialement proches, ils finissent par devenir gênants – ils assurent le main­tien de l’ordre en échange de quelques privilèges.  

  

Vers un consensus .   

A l’aube de la deuxième guerre mondiale, le recrutement militaire bat son plein mais l’incorporation dans les régiments soviétiques est ressentie comme un renonce­ment aux principes du code. Nombre de voleurs vont néanmoins s’enrôler, peut-être sous la menace du peloton d’exécution. Lorsque, en 1947, les scabs (aussi appelés les «’autres ») s’engagent dans l’armée soviétique, une guerre particulièrement meurtrière les oppose aux tenants d’un strict respect du code d’éthique au point que les autorités croient que le monde interlope s’autodétruit. Mais cette lutte qui durera jusqu’en 1953 n’éradiquera pas le banditisme en URSS ; il favorisera l’émergence d’un nouveau type de criminels qui considèrent le code comme périmé et qui amasseront des fortunes, consolidant leur pouvoir grandissant. Le mariage entre diri­geants communistes et criminels russes se poursuit sur fond de corruption et de pillage de l’économie centralisée. Les deux catégories se débrouillant aussi bien dans les structures officielles de surface que sous terre, dans le monde criminel des usines clandestines, des voitures volées, de la prostitution ou du trafic d’antiquités. Bien avant la perestroïka, des rumeurs font état du rapprochement des deux systèmes.  Les « criminels économiques » apparaissent donc comme étroitement liés à l’évolution de la société soviétique. Selon certains chercheurs, ils sont apparus, dans les années 60, lorsque l’économie souterraine s’est structurée en Union soviétique. Les tsekhoviki , c’est-à-dire l’élite de la criminalité économique, complétaient l’économie légale en offrant des biens de consommation frappés par la pénurie. Les teneviki  recouraient à des pratiques illicites telles que la corruption, les abus, la falsification de documents, les atteintes à la propriété ou la spéculation. Dans ce milieu, les relations étaient fondées sur des liens de parenté, une appartenance territoriale commune, une connaissance de l’autre, l’existence de contacts privilégiés avec la nomenklatura du Parti ou l’administration. Simultanément, les relations avec le milieu criminel étaient indispensables. En effet, les teneviki, souvent victimes d’extorsion ou d’autres infractions, devaient nécessairement s’adresser à des « autorités » de la pègre et contribuer à la caisse commune . Cette contribution aurait fixée à 10% des bénéfices dans les années 1970, lors d’une réunion du milieu criminel.  

« Relâchements »   De ce fait , pour certains, il n’ y a rien d’anormal à ce qu’au début de la perestroïka, le pays tout entier ait été dévalisé par des hommes efficaces, sachant comment s’y prendre, des hommes de système alliés aux hommes « de l’anti-système », ce qu’on appelle aujourd’hui en occident la « mafia russe », ce serait la fusion de ces deux couches de gens imbriqués les uns dans les autres. La criminalité économique se serait constituée comme ensemble stable et structuré d’interactions au début des années 1980 et aurait donné une impulsion au développement des relations d’affaires.  

Au cours des années 1980 les autorités de l’ex-URSS vont relâcher les contrôles économiques et sociaux. Les premiers à en tirer profit sont les groupes ethniques qui s’en servent pour  accroître leur influence et agrandir leur territoire, étant entendu que là encore le Caucase (Géorgie, Tchétchénie et Azerbaïdjan) prouve son dynamisme. D’autres provinces s’en mêlent telles que l’Ouzbékistan, le Kazakhstan, ou même
la Crimée. Et tous ces groupes ont installé des têtes de pont à Moscou. Les capitaux illicites vont pouvoir être investis. Les dépôts bancaires et les investissements se sont substitués au traditionnel bas de laine. Les « criminels économiques » ayant accumulé un important capital de relations au sein des élites dirigeantes et du milieu criminel ont élaboré des schémas complexes de production clandestine, de commerce et d’écoulement des marchandises.  

Ce jeu des interactions va conduire à un « crime organisé » à la fin des années 1980 (alors que des organisations criminelles, dominées par les « voleurs dans la loi » existaient de longue date). L’adoption de la loi de l’URSS « sur la coopération »  en mai 1988 va favoriser l’émergence d’un milieu d’affaires et la légalisation de certaines activités menées par les criminels économiques et les organisations criminelles. Les « nouveaux venus », dont les groupes sont caractérisés par la jeunesse, la souplesse et la rapidité d’adaptation, ont pris une part active dans ce processus économique. Les conflits d’intérêts et de règles ont d’abord entraîné des luttes impitoyables, mais par la suite, les différentes parties se sont retrouvées autour d’un même type symbiotique de criminalité. Les criminels « traditionnels » sont devenus de plus en plus tolérants à l’égard du monde des affaires, et ont de plus en plus recouru à l’établissement de contacts avec les institutions politiques et administratives. Et Les modes de résolution des conflits propres au milieu criminel ont progressivement imprégné les relations d’affaires. L’usage de la violence, du chantage, de la tromperie ou de la corruption, et l’emploi d’un certain argot n’ont plus été l’apanage exclusif de la pègre, mais également du milieu des affaires et de la politique. Dans la mesure où l’Etat éprouve des difficultés à réguler de nombreuses activités sociales, des règles informelles de comportement se sont substituées aux lois formelles, ineffectives ou lacunaires. Ces règles, parfois héritées des normes en vigueur chez les criminels traditionnels, agissent sur les comportements et représentent le fondement d’institutions sociales alternatives . Le crime organisé mine, contourne et s’oppose aux formes étatiques du contrôle social, tout en imposant ses propres formes de régulation . Loin d’être un Etat dans l’Etat, le crime organisé remplit les niches que le contrôle étatique a laissé vacantes : fiscalité, justice ou arbitrage des contentieux par exemple.  Certains tabous ont été levés. Les « nouveaux venus », quant à eux, ont progressivement reconnu l’autorité des « voleurs dans la loi » dans certains domaines, notamment dans l’organisation de la vie en détention. Les « criminels économiques » enfin sont devenus des hommes d’affaires exerçant leur activité dans des secteurs attractifs pour les deux autres groupes d’acteurs. Tous ces acteurs ont obligatoirement dû composer avec un quatrième groupe, auquel est intrinsèquement lié le développement du crime organisé en Russie : le milieu politico-administratif.  

Au début des années 1990, le monde interlope surveille les opportunités. Tout aussi vigilants, les fonctionnaires corrompus sont à leur place. Le KGB (Comité de sécurité de l’État) va se distinguer. Ses agents, ayant occupé des postes de gestionnaires, d’administrateurs et d’industriels, ont de solides connaissances et une expérience éprouvée en matière économique et commerciale, ils ont occupé des postes de gestionnaires, d’administrateurs et d’industriels. Cet atout est majeur dans un monde qui est sur le point de se libéraliser. La chute du régime soviétique en 1991 sera une aubaine pour les mafias locales. Le feu criminel reçoit un formidable appel d’air avec le vent libéral. Les seuls qui disposent de capitaux pour investir sont justement ceux qui sont riches de la corruption passée et forts de complicités dans l’appareil administratif. Les richesses nationales et les biens stratégiques (pétrole, gaz, métaux rares et précieux etc.) sont pillés. Enfin, l’ouverture des frontières si longtemps fermées va permettre de mettre à l’abri les gains illicites dans des pays sûrs.  La criminalité économique se définit aussi par l’exploitation des difficultés socio-économiques auxquelles est confronté le pays.
La Russie a connu une importante transformation sociale. Beaucoup de Russes ont perdu leur emploi, leur maison et ont connu la faim et le froid. L’ancien système de distribution de la richesse s’est effondré, plaçant les Russes dans une position où ils devaient s’adapter à une nouvelle réalité. L’adaptation n’a pas été facile pour tous et certains ont perçu la criminalité comme le seul moyen de survie. II faut bien vivre, et comme l’État remplit mal ses fonctions régaliennes, l’impunité a été plus ou moins garantie. Tous les ingrédients ont donc été réunis pour favoriser tous les trafics, tous les marchés noirs… et aiguillonner l’imagination criminelle.  


LA MAFIA RUSSE ET SES ACTIVITES  

L’ex -U RSS a régulièrement eu cette réputation d’être une « kleptocratie » et rien n’aurait changé depuis la disparition du régime com­muniste, mais il s’agit de rester prudent dans les analyses en l’état des informations disponibles.   

On comptait en 1995 plus de 1 300 organisations criminelles dans
la Fédération russe (1). Selon une étude publiée par l’Académie des sciences de Russie, le crime organisé contrôlait alors 40 % de l’économie, la moitié du parc immobilier commercial de Moscou, les deux tiers des institutions commerciales, soit au total 35 000 entreprises, 400 banques et 150 sociétés d’Etat (2). Pour les observateurs les criminels russes sont imaginatifs et plus évo­lués que nombre des mafieux du monde. Cela se ressent dans l’étendue du champ de leurs actions criminelles et dans l’efficacité de leurs méthodes. Ils pratiquent le prêt à usure, le vol et le trafic de véhicules volés, le meurtre, le détournement de richesses natio­nales, le trafic d’armes et d’autres spécialités comme la fraude aux télécommunications par clonage des données numériques d’un téléphone cellulaire, au détriment de la com­pagnie de téléphone ou l’escroquerie aux assurances. L’extorsion de fonds fait partie de leur panoplie . Un demi-million de prostituées qui opérant en Europe occidentale sous la tutelle des proxénètes russes et albano-­kosovars, rapporteraient 100 millions de dollars chaque jour.  

 

Blanchiment   

La mafia russe brasse des milliards de dollars et les blanchit grâce à leurs compagnies offshore mais aussi grâce aux banques nombreuses qu’ils possèdent. Les ramifications de la mafia russe sont nombreuses et étendues jusqu’au plus haut sommet de l’état comme le reflète parfaitement les accusations de corruption sur la famille Elstine et particulièrement sur sa fille. En 1997, on estimait à 100 milliards de dollars les som­mes sorties du pays depuis la fin du régime soviétique. Le Centre américain d’études stratégiques et internationales chiffrait à 1 milliard de dollars par mois les transferts de fonds douteux de
la Russie vers l’île de Chypre. En mars 1996, le ministère russe de l’Intérieur estimait entre 60 et 70 000 milliards de roubles les sommes accumulées et con­trôlées par le crime organisé de son pays. Ces dernières années, une cinquantaine de responsables ou d’employés de banques ou d’entreprises russes ont été tués dans des attentats . Des témoins rapportent que des banques ont été créées le temps de recevoir des aides destinées à des régions en difficultés avant de s’évanouir avec l’argent. L’infiltration du système bancaire russe implique un accès facile à la communauté bancaire internationale qui est ouvert offrant l’opportunité de blanchir les profits illégaux en tout lieu et en tout temps. 60 % des 3 000 banques en activité en Russie seraient contrôlées par des groupes mafieux. La crise russe de 1998 aurait été provoquée par l’ évasion de capitaux provenant de l’aide et des crédits internationaux en direction de centres offshore comme Nauru. En 1996, environ 100 millions de US$ en espèces étaient rapatriés quotidiennement des Etats-Unis vers
la Russie (3)  

Commerce itinérant, pétrole, stupéfiants, armes etc.   

En Russie, pour réussir à passer à travers de la crise, il faut presque absolument « brasser des affaires » sous la table, la mafia contrôlant de larges parts de l’économie libre. On trouve de tout sur le marché noir russe. Des vendeurs itinérants, encouragés par l’État, parcourent le monde afin de trouver des biens de consommation à revendre et ce sans payer de droit de douanes. Le gouvernement tolère leurs activités, espérant que ceux qui s’enrichiront investiront dans l’économie locale. Mais ils doivent payer un impôt à la mafia, qui s’est emparée du contrôle d’une importante partie du marché économique russe. Une bonne partie des entreprises essaie de ne pas payer de taxes et tente d’échapper à la pression fiscale afin de réussir à survivre. Elles sont donc illégales et nécessitent la protection de la mafia contre les instances gouvernementales. La mafia, étant donné sa toute-puissance, a fait fuir de nombreux investisseurs étrangers. La mafia étant traditionnellement spécialisée dans le commerce des armes, de la drogue et de la prostitution, elle a maintenant pris place dans l’extraction de pétrole, de minerais précieux, la distribution, le négoce, les transports, le secteur financier et l’immobilier (4) . Quand les nombreuses sociétés étrangères, une fois parties, ont laissé libre les marchés qu’elles exploitaient des mafieux ont reconquis avec leurs sociétés fictives basées dans des paradis fiscaux ces mêmes parts de marché. En 2000, certains estimaient qu’ ils avaient acquis un certain monopole et engrangeraient des profits monstres dont une partie étaient reversée aux fonctionnaires payés pour fermer les yeux . Les exportations frauduleuses annuelles de pétrole représente­raient pour les groupes mafieux russes qui les contrôlent un chiffre d’affaires de 15 milliards de dollars. Les fraudes aux taxes sur les carburants ont été mises en place en Californie et à New York. Les mafieux Russes, parvenant à éluder à leur profit des sommes colossales qui devraient revenir à l’État, environ 5 milliards de dollars par an. Les montages qui permettent ces bénéfices sont variés mais un de ceux en vogue consiste à créer toute une série de sociétés fictives qui se revendent entre elles le carburant et lorsqu’il s’agissait de déterminer qui devait payer la taxe, il n’y avait personne. Le niveau de ces fraudes a contraint les autorités américaines à réagir par l’adoption de lois faisant payer la taxe le plus en amont possible.  Les mafias russes tireraient aussi chaque année des mil­liards de dollars du trafic de stupéfiants, marché qu’ils ont pénétré en force aux États-Unis notamment (trafics d’héroïne et de cocaïne.)
La Russie est devenue un consommateur colossal des drogues. Selon les statistiques officielles, près de 269 000 toxicomanes seraient enregistrés aujourd’hui, les chiffres réels devant être beaucoup plus importants. La structure du marché change, les drogues de haute concentration, en premier lieu, de l’héroïne afghane , la production des drogues dans le pays augmente y compris des drogues synthétiques bon marché aboutissant ? une dépendance immédiate. Le nombre de laboratoires en Russie s’est accru, ces dernières années, d’une façon considérable. (5)  

Le trafic des stupéfiants, en Tchéquie, était l’affaire des gangs des pays balkaniques. Aujourd’hui, c’est la mafia russe qui domine. Les gangs russophones ont bien compris l’intérêt de la pervitine (un stupéfiant typiquement Tchèque fabriqué à partir de divers médicaments) et ont mis la main sur les réseaux de fabrication et de distribution. Par la force, beaucoup plus brutale, la mafia russe a regroupé les fabricants de pervitine en Tchéquie, les obligeant à produire de la drogue de bonne qualité, destinée à l’exportation, vers l’ Allemagne principalement. Les gangs russophones décentralisent, aussi, la production. Il y a de moins en moins de laboratoires clandestins dans les grandes villes. Ils se trouvent, plutôt, dans des communes de moindre importance ou dans des endroits isolés. Avec la guerre en Afghanistan, la pervitine est aussi devenue une drogue recherchée sur le marché occidental, l’héroïne faisant défaut. La mafia Russe a également des liens actifs avec les réseaux africains. (6)  Le trafic d’armes constitue une source importante de revenus. L’effondrement du système soviétique et l’absence de contrôle qui s’en est suivi dans bien des domaines ressortissant de la compétence de l’État ont donné la possibilité à des militai­res (avides ou dans le besoin) de vendre leurs équipements. Le marché a connu de la sorte une affluence de matériel militaire ( spatial et nucléaire, y compris des missiles téléguidés, du plutonium pour armes nucléaires et de l’armement conventionnel) qui a été racheté par les mafieux russes qui auraient le quasi monopole des trafics de matériel issus des stocks de l’ancienne Armée rouge.  

Les entreprises de protection   

10 % du produit national brut de
la Russie pro­viendrait du racket d’entreprises ces ponctions obliga­toires ont été érigées en système. Généralement l’entreprise de violence est exclusivement gérée et contrôlée par l’Etat, c’est-à-dire par une autorité publique, et cela à des fins publiques, ne relèvant pas de la sphère de l’entreprise privée. Dans
la Russie contemporaine, a u fur et à mesure du développement de l’entreprise privée, de l’augmentation et de l’intensification des transactions, les fonctions du « partenariat imposé » se sont diversifiées. Des « groupes de protection privée » ont participé activement aux négociations d’affaires, offrant des garanties informelles aux transactions et demandant la même chose aux autres partenaires impliqués dans le marché. Ces tâches ont été accomplies aussi bien par des groupes criminels organisés que par la police d’Etat ou par des employés de sécurité agissant de façon informelle. En 2000, les observateurs estimaient que la majorité des grosses transactions d’affaires ne pouvaient être conclues qu’avec la participation de partenaires imposés et grâce aux garanties mutuelles qu’ils offraient. Mis à part la sécurité, le contrôle du risque, le recouvrement des dettes et le règlement des conflits, les partenaires imposés interviennent encore en tant que médiateurs entre les entreprises privées et les bureaucraties d’Etat, aidant les premières à obtenir des autorisations, des licences, des recommandations, des exemptions fiscales, mobilisant les organes étatiques (police, services d’inspection ou contrôle sanitaire) pour faire du tort aux compagnies concurrentes etc.(7)  

Les premiers groupes de racketteurs ont été surtout engagés pour assurer la protection physique contre d’autres groupes du même type et pour obtenir le recouvrement de dettes . Un gang de racketteurs « obtient » de l’argent d’une entreprise en lui offrant une protection contre d’autres gangs de même nature. Un groupe criminel « contrôle » une entreprise lorsque, en plus de la protection physique, il y introduit son propre comptable ou son vérificateur. A ce stade, le groupe a quitté le racket pour se lancer dans le partenariat imposé. Enfin quand un groupe d’entrepreneurs « résout » – en usant de la violence – les « problèmes » d’une entreprise, il investit de l’argent dans cette entreprise et introduit certains de ses membres dans le conseil de direction; il devient actionnaire et accroît sa part de revenus. (7)  Pour l’entreprise cliente, ces paiements constituent des coûts de transaction. Un grand nombre de petites et moyennes entreprises russes passent sous le contrôle des groupes criminels, soit en raison de la nature parallèle de leurs propres activités économiques, soit parce qu’elles ont cédé devant les tactiques d’intimidation de ces groupes. Dans la plupart des cas, de toutes les façons, les groupes criminels sont tout simplement plus efficaces que les organes d’Etat dans la résolution des problèmes que doivent affronter quotidiennement les entrepreneurs russes. Une étude datant de 1996 et 1997, faisait apparaître que11% des entrepreneurs reconaissaient avoir amenés à utiliser la force pour résoudre des problèmes ; 42 `% avaient l’expérience de l’usage de telles méthodes ; 53% admettaient effectuer des paiements réguliers pour des services de protection; et plus d’un tiers d’entre eux considérait que le niveau de ces paiements était important ».(7) Depuis l’adoption de la loi fédérale sur « les activités de protection », les anciens officiers de la sécurité d’Elat ont pu légalement entrer sur le marché de la protection privée et des services de surveillance. En 2000 certains experts estimaient à 20%, les anciens cadres du KGB engagés dans le commerce informel de la « couverture » Cette légalisation du commerce de la protection privée a dans le même temps offert de nouvelles opportunités aux groupes criminels. Nombre d’entre eux ont soit créé leurs propres compagnies, soit embauché du personnel des compagnies créées par la police pour leur déléguer une partie du travail.  


LA MAFIA RUSSE ET LE MONDE  

  

En 10 ans
la Mafia russe s’ est étendue à travers le monde comme une traînée de poudre,s’établissant en concurrent ou en partenaire solide des autres groupes criminels. Elle a pris ces quartiers à New York dans le quartier de Brooklyn et de Little Odessa mais aussi à Los Angeles qui abrite la deuxième plus importante colonie russe aux Etats-Unis, elle s’ est installée en Israël et implantée sur la côte d’azur, à Londres à Berlin à Prague et à Anvers sans oublier Amsterdam , l’Espagne et l’Amérique du Sud.
  

Les activités mondiales de blanchissage de l’argent, de Chypre aux Iles Caïman et des Vanuatu dans le Pacifique au Venezuela, ne sont que quelques-uns des tentacules étendus par les réseaux russes de crime organisé dans le monde entier. 200 grandes organisations travailleraient au niveau mondial et formeraient des alliances avec leurs homologues criminels dans 50 pays (dont 26 villes des U.S.A.) » (1) Les mafias russes maîtriseraient des équipements électroniques du même niveau que ceux du KGB. (2)  

Amérique Latine   

Des alliances entre organisations criminelles locales et Russes, l’accès aux marchés illicites internationaux, aux réseaux de blanchiment d’argent et aux sources de trafic d’armes aux organisations locales et/ou aux groupes de guérilla, pourraient constituer des obstacles sérieux à la croissance économique, à la consolidation démocratique et la stabilité domestique à long terme.  Les faiblesses institutionnelles de longue date de la plupart des états d’Amérique latine et des Caraïbes, combinées avec l’existence d’un commerce souterrain de la drogue extrêmement lucratif dans l’hémisphère occidental, ont fait de cette région une cible très attrayante pour les entreprises criminelles transnationales russes. Manque de transparence et de contrôle efficace, de la part de l’Etat, institutions judiciaires et policières corrompues et inefficaces, systèmes bancaires, tout ceci favorise la pénétration par les blanchisseurs d’argent russes. De plus un certain nombre de petits pays dans la région (République Dominicaine, Panama, Uruguay et Paraguay, par exemple) « vendent » littéralement la citoyenneté invitant littéralement les groupes criminels à s’établir dans l’hémisphère. Des succursales de banques russes, sises à Antigua et à Aruba, se chargeaient aussi du financement généreux d’une chaîne de boîtes de nuit de Floride et assuraient la liaison avec le cartel colombien de Cali, dans l’exportation vers le port de Turbo (nord-ouest de
la Colombie) de plusieurs chargements d’armes automatiques et de missiles sol-air russes, fort adaptés au canardage des hélicoptères de l’armée, spécialisés dans le repérage des labos de cocaïne dans la jungle. Cette équipe livrera aussi deux hélicoptères de combat de l’armée russe, dûment fournis par d’anciens officiers du KGB et un sous-marin diesel de l’armée russe, servi par 20 anciens matelots de Kronchtadt, destiné à transporter la cocaïne par la côte Pacifique jusqu’en Californie, afin d’éviter le péage des cartels mexicains.  

USA  

Outre les cas cités dans nos articles précédents, bornons nous ici à signaler l’assassinat de Paul Tatum à Moscou un homme d’affaires américain en conflit d’intérêts avec la mairie de Loujkov, ainsi que les escroqueries financières à New York, les réseaux de vol de voitures en Europe, le trafic de stupéfiants et le blanchiment de l’argent en alliance avec et les seigneurs de la drogue colombiens et nigérians ou la mafia italienne . Vladimir Kozlovsky, ancien correspondant de
la BBC à Moscou ne croit guère, pour sa part, à la persistance sur le sol américain d’une famille structurée de parrains à la sicilienne. «On ne trouve désormais qu’une nébuleuse éparse, mouvante, de truands classiques dispersés de New York à Miami, de Chicago à Los Angeles, assure-t-il. La plupart font aujourd’hui cavalier seul. Ce qui ne les rend pas moins dangereux.» Mais en 1997, lors d’une session du Congrès, Louis Freeh, patron du FBI, avertissait: «La mafia russe a déjà largement dépassé
la Mafia italienne… 30 des quelque 8 000 groupes du crime organisé russe opèrent actuellement chez nous. Plus inquiétant encore, la plupart de ces mafieux sont des anciens du KGB.» (3)  

Israël   

. «Avec leur fortune colossale, ils peuvent acheter n’importe qui; on a démantelé au sein même du ministère de l’Intérieur Israélien un réseau de complicités leur permettant d’obtenir de faux papiers» déclare le général Mizrahi, qui estime « ne pas pouvoir être sûr qu’Israël empêcher puisse empêcher qu’ils n’étendent un jour leurs filets sur la politique israélienne.» Ainsi , le sommet de Jerusalem, ouvert le 11 octobre 2003, dont le repas d’inauguration était présidé par Avigdor Lieberman, ministre des transports du gouvernement Sharon et président du Yisrael Beiteinu réunissait les principaux leaders de l’extrême droite israélienne et des extrêmes droites religieuse et militaire états-uniennes. «  Israël est l’alternative morale au totalitarisme oriental et au relativisme moral occidental. Israël est le « Ground Zero » de la bataille centrale de notre civilisation pour sa survie. Israël peut être sauvé, et le reste de l’Occident avec lui. Il est temps de nous unir à Jérusalem.  Tel est le crédo des trois groupes participants au sommet, à savoir :  

  • les « Guerriers froids » de Washington, qui ont appartenu au plus haut niveau à l’appareil d’État pendant
    la Guerre froide (CIA, état-major interarmes, Conseil national de sécurité). Ayant progressivement rejoint le Parti républicain et s’étant identifiés au lobby militaro-industriel, ils sont regroupés au sein du Center for Security Policy  

  • Les membres de « 
    La Famille », un groupe de chrétiens fondamentalistes qui, pendant
    la Guerre froide, a fourni l’argumentaire idéologique contre le communisme athée, et dont les pasteurs Bill et Franklin Graham sont les porte-parole. Leur siège est situé dans la propriété des Cèdres à côté du Pentagone.  

  • Le parti israélien d’Union nationale, composé du Ichud Leumi et du Yisrael Beiteinu, qui milite pour l’annexion des territoires occupés et la création du Grand Israël, financé par des « hommes d’affaires » d’origine russe.  

Techniquement le sommet a été organisé par Dmitry Radyshevsky au nom de
la Fondation Michael Cherney, une des figures les plus controversées du monde des affaires. Parti de rien, il a fait fortune en Russie sous l’ère Eltsine, « achetant » pour pas grand-chose les principaux combinats producteurs d’aluminium et créant le TransWorld Group. Rapidement considéré, à tort ou à raison, comme le « parrain des parrains de la mafia russe », Michael Cherney a déplacé une partie de ses activités vers
la Bulgarie où il deviendra le principal investisseur, développant la compagnie de téléphones cellulaires Mobiltel et sponsorisant la principale équipe de football bulgare. Mais en août 2000, il sera accusé de complot contre la sécurité de l’État et interdit de séjour en Bulgarie. Il se réfugiera alors en Israël, où il avait déjà transféré une partie de sa subite fortune. Après avoir été poursuivi en justice pour son rôle supposé à la tête de la mafia russe, il sera brusquement réhabilité, devenant le principal fournisseur de l’industrie d’armement israélienne. (4)  Gregori Lerner, alias Zvi Ben Ari, israélien d’origine russe, arrêté avec 1 milliard de dollars d’actions au porteur dans sa valise, serait peut-être devenu député à
la Knesset si on ne l’avait pas mis sous les verrous. Lerner, après avoir miraculeusement fait fortune en quelques années dans l’Etat juif, aurait versé 100 000 dollars au profit d’une association liée au parti Yissrael B’Aliya (des nouveaux immigrants), dirigé par l’ancien dissident Nathan Chtcharanski, continue de recevoir en prison la visite de députés israéliens originaires de l’ex-URSS… Les gangsters russes assassinent beaucoup plus froidement et se seraient assurés le quasi- monopole de la prostitution en Israël. La majorité des hommes d’affaires de la ville israélienne de Netanya sont priés de payer la protection de la mafia Russe (5): plusieurs commerces ont été plastiqués, leurs propriétaires se montrant peu coopératifs… La loi du silence protège les plus influents au point qu’il est presque impossible de réunir contre eux des preuves et témoignages accablants.  

 

 

Europe  

Sous le règne de Jean-Pierre Chevènement au ministère de l’intérieur (avant 2002), les investissements en France directement liés à la mafia étaient de l’ordre de 40 milliards d’Euros, principalement concentrés dans l’immobilier de luxe, notamment sur
la Côte d’Azur. Mais nombre d’entreprises françaises travailleraient – souvent à leur insu – avec des hommes d’affaires liés ou appartenant à la mafia moscovite.  25 000 péripatéticiennes originaires des pays de l’Est, exercent sur le sol allemand. Le marché financier allemand le blanchiment de l’argent sale en provenance des mafias des pays d’Europe orientale. Selon une estimation d’Interpol, 1,3 milliard de dollars seraient blanchis chaque année en Allemagne, et de 20 à 30% du crédit annuel de l’Etat fédéral proviendrait du crime organisé. Très vite, après la chute du Mur, l’Allemagne s’est retrouvée en première ligne, avec l’arrivée de 200 à 300 bandes rivales en provenance des pays de l’ex-bloc soviétique. Il y aurait actuellement 15 parrains sévissant dans son pays : trafic de voitures volées, criminalité économique, drogue. La police de Berlin recensait 350 firmes, tenues par des Russes ou assimilés dans la capitale allemande, qu’elle estime pour le moins douteuses. L’Autriche n’est pas épargnée par l’argent sale. Une grande société russe de Moscou, dont le siège se trouve à Vienne et qui emploie 8 000 personnes, serait en fait une pure entreprise de la mafia. Exerçant dans les secteurs de la banque, du pétrole, de l’énergie et des télécommunications, cette entreprise compte deux filiales, à Düsseldorf et à Berlin.(3) En Espagne, Marbella joue un peu le rôle qu’avait auparavant Yalta, station balnéaire pour criminels slaves enrichis. A Moscou, des agents spécialisés facilitent les démarches aux Russes qui veulent acquérir des propriétés en Espagne.La bande mafieuse de Morozov, ancien député enrichi dans le trafic de la vodka , qui a sorti du pays quelque 25 millions de dollars, principalement recyclés dans l’immobilier en Espagne. A Marbella, les «narcoroubles» convertis en dollars ont pris la relève des capitaux britanniques et arabes. Grâce à eux, les résidences de vacances et les hôtels sont en plein boum. Les passagers des vols directs d’Aeroflot – cinq liaisons par semaine en haute saison entre Malaga et Moscou – n’arrivent pas les mains vides. Parfois, encombrés de vulgaires sacs en plastique bourrés de dollars, ils présentent aux douaniers espagnols un certificat (de complaisance) délivré par l’administration russe, qui les autorise à sortir des capitaux. D’autres, plus discrets, choisissent de créer en toute légalité une société anonyme dans le havre fiscal de Gibraltar, afin d’acheter, dans un second temps, des biens immobiliers sur
la Péninsule au nom de cette société écran. (3)  

Au plat pays  

En Belgique, la criminalité Russe s’est notamment signalée par l’assassinat de Vladimir Missiourine, trader pétrolier (et mafieux),abattu à Uccle en décembre 1994. Côté stupéfiants, de 1990 à 1994, le trafic d’héroïne de Boris Nayfeld entre Bangkok et New York via Varsovie était orchestré à Anvers tout comme l’enquête concernant la tonne de cocaïne saisie à Vyborg (Russie) le 21 février 1993. Mais après dix années de développement, un relatif reflux se fait sentir : la « mafia russe » a officiellement perdu, en novembre 1996, la société d’import-export de spiritueux, Kremlyovskaya Group, qui lui servait de paravent principal, toujours à Anvers. Son dirigeant, le mafieux Riccardo Marian Fanchini, a fait l’objet de l’ouverture d’une instruction judiciaire pour blanchiment d’argent. L’argent sale de la mafia moscovite était supposé revenir à Anvers via Genève pour investissement dans l’immobilier résidentiel..(3)  

  

  

  

LES YAKUSAS : HISTOIRE DE
LA MAFIA JAPONAISE  

Un Yakuza est un membre de la mafia japonaise. Le mot est en fait formé de trois caractères ya-ku-za, qui signifie, « gars du milieu », « vaurien ». Le terme de Yakuza, quant à lui, est tiré du vocabulaire d’un jeu de dé, signifiant « 8, 9, 3″ et désignant la combinaison perdante. Par extension, elle désigne, les perdants, les rejetés, les gens en marge de la société. Hier comme aujourd’hui, un Yakuza est d’abord un individu rejeté d’une manière ou d’une autre par la société, parce qu’il est pauvre, qu’il a un passé criminel ou qu’il n’a tout simplement pas les ressources suffisantes pour s’intégrer. Devenir Yakuza signifie être accepté au sein d’une communauté, entouré, défendu. Ils seraient actuellement 90000 au Japon, repartis en 2.500 gangs. Au début des années 60, il y en avait près de 180.000, repartis en 5.000 gangs. Acteurs majeurs de la situation politique et surtout économique, ils ont dans une certaine mesure contribué à donner au pays son visage actuel. (1)   

Origines des Yakuzas   Certains auteurs voient l’apparition des ancêtres des Yakuzas au courant du XVème siècle. De multiples organisations de Rônins (anciens samouraïs et, de ce fait, excellents combattants) sillonnent le Japon, commettant divers méfaits sur leur passage. Brigands de route, à leur tenues leurs coiffures originales ; ils se déplacent toujours armés. Ce sont kabuki-mono (les « fous ») qui adoptent une attitude sauvage, ouvertement criminelle et anarchique. Vers 1612, dans un mouvement de révolte, les machi-yakko , que l’on pourrait définir comme les défenseurs des opprimés, vont s’organiser et s’opposer à eux.. Généralement plus faibles que les kabuki-mono , ils seront perçus comme de véritables héros et s’affirmeront d’une part, part en s’intégrant à la communauté, contrairement aux kabuki-mono qui la rejettent, par un sens prononcé de l’honneur et de la fidélité envers leur chef, d’autre part. C’est de l’héritage de ces derniers que les yakuzas se revendiqueront.
Un certain nombre de machi-yakko vont eux-mêmes se scinder au milieu du XVIIème siècle : les bakuto , se rattacheront aux jeux de hasard (qui deviendront l’une des ressources les plus lucratives des yakuzas) et les marchands ambulants, ou tekiya , constitueront le noyau dur de ces regroupements. Leur attitude n’est pas vraiment exemplaire, ils se réunissent alors entre eux afin de protéger leurs propres intérêts. Aujourd’hui encore, on utilise les termes bakuto et tekiya pour définir les membres de la mafia, tandis que d’autres catégories sont apparues.  


Au XIXème siècle   C’est en 1868 que le Japon est entré dans « l’ère Meiji », synonyme de renouveau, signifiant la fin de la féodalité et le début de l’ère industrielle japonaise. Les Yakuzas prennent alors soin de tisser des liens étroits avec le gouvernement. Parallèlement à ces activités politiques, l’organisation va alors intensifier ses méthodes de recrutement. La place accordée aux jeux tend à s’affaiblir, la police renforçant sa lutte, les tekiya vont voir augmenter effectifs et leurs gains grâce à des couvertures leur garantissant la légalité, en surface bien entendu, de leurs actions. Durant toute cette époque se développe tout un commerce clandestin autour du jeu, du sexe et du marché noir.  

Au cours des années 20 ,  La famille Yakuza se politise et se rapproche de l’extrême-droite. Il s’agit alors de prévenir toute manifestation de bienveillance envers l’Occident et, jusqu’au milieu du XXème siècle, les Yakuzas vont se spécialiser dans des actes terroristes visant généralement des hommes politiques séduits par l’optique d’une ouverture du pays aux idéologies provenant d’Europe ou d’Amérique. Suite à l’ouverture du pays à l’Occident et à sa démocratie le statut de l’empereur va être remis en question. Les Yakuzas vont alors développer un nationalisme exacerbé qui les conduit à l’assassinat de deux premiers ministres et de deux ministres des finances, ainsi qu’à de multiples autres agressions. Jusque dans les années 30, les Yakuzas s’infiltrent dans les milieux ouvriers et dans la politique. Comme ils aident l’ultra nationalisme proche du pouvoir, le gouvernement s’alliera à eux, leur accordant en échange plus de liberté.  


Après la deuxième guerre mondiale   Les années d’occupation américaine seront pour les Yakuzas une période de bienveillance de la part des autorités. On dénombre à cette époque plus de 60 bandes, acoquinée avec les partis politiques et la police, qui ferment les yeux sur leurs activités, les estimant « utiles à la communauté ».
Après la défaite du Japon pendant la 2e Guerre Mondiale, le pays sera totalement ravagé. La pègre en profitera pour s’accaparer le monopole du marché noir. La loi japonaise étant ce qu’elle est, les actions des Yakuzas relèvent presque de la légalité. Mais en 1992, une loi antigang est votée pour tenter de faire disparaître les boryôkudan (syndicats du crime). Les Yakuzas se font alors moins nombreux. Mais ils sont toujours là, camouflés en diverses entreprises. Placés sous la haute surveillance de l’Armée américaine, moins chargée de les condamner que de les observer, ils traversent une période florissante et tranquille, la police ayant perdu le droit d’être armée suite à l’occupation américaine. Les Yakuzas étant anticommunistes (puisque ultra nationalistes), ils seront aussi aidés par les Américains, qui libéreront même des criminels anticommunistes incarcérés. Le marché noir se développe (apparition des gurentai , « voyous », spécialisés dans ce domaine) faisant la fortune de nombreux clans. Le marché noir (du aux rationnements) sera leur mie de pain. L’organisation se structure alors très fortement, se servant de la violence pour parvenir à ses fins, tout en gardant une solidarité et un « honneur » à toute épreuve : c’est que les enjeux devenant plus importants, les hostilités gagnent en ampleur.  

Dans les 50′s , les américains ne peuvent les combattre, ils deviennent plus violents que leurs prédécésseurs. L’image moderne du Yakuza se dégage alors: inspirés par les gangsters américains, notamment l’imagerie de la mafia de Chicago, ils se coiffent avec soin, portant lunettes et costumes noirs et chemises blanches. Les armes à feu remplacent le sabre, au grand dam des civils: certains gangs demeurent certes attachés à un certain sens de l’honneur, mais d’autres agissent sans état d’âme et n’épargnent pas, lors de règlements de comptes publics, les innocents pris entres les feux., ce qui explique que la population ne les apprécie guère. Si les accointances des Yakuzas avec le gouvernement et la police leur ont épargné des représailles durant les années 50, la nouvelle génération, qui se développe au début des années 60, se fait plus violente mais aussi beaucoup plus importante ; le temps que les autorités réagissent, elles doivent faire face à plus de 180 000 membres divisés en plusieurs familles. La guerre des gangs, basée sur le partage du territoire, est initiée par Yoshio KODAMA, sorte de Al CAPONE local. (2)  

Actuellement   On dénombrerait aujourd’hui environ 90 000 Yakuzas divisés en plusieurs syndicats. Au cours des années 90, la législation va leur porter de durs coups et entamer leurs relations avec les autorités : la loi antigang de mars 1992, dont le but était de connaître et d’ empêcher de nuire les Yakuzas et leurs sociétés va entraîner une baisse sensible du recrutement, mais aussi les inciter à mieux s’organiser pour ne pas tomber, à créer des sociétés écran avec des activités légales (Snack, cabarets, …). Depuis les années 90, les relations des Yakuzas avec les autorités se sont largement effondrées. Une section antigang a été créée pour lutter contre eux mais ils ressortent les anciens arguments qui leur attribuait la criminalité basse au Japon vu la régulation qu’ils exerçaient sur les actions des voyous. Ceci dit, ils sont responsables de la plupart des meurtres perpétrés au Japon et ne sont pas près de disparaître tant leurs domaines d’action sont vastes, tant leurs liens (avec les politiciens, les triades, la mafia sud-coréenne) forts et tant leur place dans l’imaginaire nationale est importante. (3)  

Structure et organisation   L’organisation est structurée comme une famille. En haut de la pyramide, on trouve le « père » (oyabun), chef du clan, qui a une autorité totale sur ses subordonnés (kobun) ou enfant (wakashu). L’oyabun est assisté d’un lieutenant, le wakagashira, son bras droit, et d’un autre, le shatei-gashira (de même rang que le 1er mais avec moins d’autorité). Au milieu on trouve les « frères » (kyôdai) et tout en bas les « petits frères » (shatei). Les familles les plus importantes à l’heure actuelle sont le Yamaguchi-gumi ( Kobé, 750 clans et a peu près 20 000 membres), l’Inagawa-kai ( Tokyo, 313 clans et 6 700 membres)et le Sumyoshi-gumi ( Tokyo et côte est, 177 clans et 7 000 membres)  

Valeurs   À l’instar des samurai qui suivaient le Bushidô (la voie du guerrier), les Yakuzas suivent leur propre ligne de conduite : le Ninkyôdô (la voie chevaleresque). en voici les principales règles :  

1. Tu n’offenseras pas les bons citoyens.  2. Tu ne prendras pas la femme du voisin  

3. Tu ne voleras pas l’organisation  4. Tu ne te drogueras pas  

5. Tu devras obéissance à ton supérieur  6. Tu accepteras de mourir pour le père ou de faire de la prison pour lui  

7. Tu ne devras parler du groupe à quiconque  8. En prison tu ne diras rien  

9. Il n’est pas permis de tuer un katagari (personne ne faisant pas partie de la pègre)  On notera que la règle 9 n’est pas souvent appliquée  

Les rituels   La cérémonie d’entrée des Yakuzas est très formalisée, il s’agit d’une réception dont la date est fixée par rapport au calendrier lunaire, dans une salle traditionnelle. Cette cérémonie est caractérisée par le silence dont doivent faire preuve les participants tout au long de celle-ci. On trouve dans la salle un autel Shintoîste et une table basse sur laquelle sont entreposés les cadeaux. Tous portent le Kimono, et sont placés suivant un ordre établi. Le Oyabun et le Kobun s’échangent des coupes de Saké. L’oyabun procède alors à un discours énonçant les principes des Yakuzas, la fidélité et l’obéissance aveugle. La cérémonie se termine par le bris du silence lors d’un Omedo Gozaimasu crié en coeur.  

La cérémonie de départ, ou de licenciement est plus simple. Lorsqu’un Yakusa trahit son maître, e n cas de manquement aux devoirs, ou autres fautes, la demande de pardon est très douloureuse: il s’agit de s’automutiler sont petit doigt et de l’offrir à l’Oyabun.. On rend la coupe de Saké à son Oyabun. Et en cas de renouvellement de faute, c’est au tour des autres doigts, cela rend le fautif de plus en plus vulnérable. On ne badine pas avec le code d’honneur. Et rares sont ceux qui parviennent à un âge avancé sans en avoir perdu au moins un de cette manière. La plupart le conservent d’ailleurs dans une petite bouteille de formol, bien en vue dans leur demeure afin de ne jamais oublier leur disgrâce. Cette pratique est tout de même de moins en moins utilisée, par souci de discrétion face aux autorités. Ce signe devient trop visible lorsqu’on envisage de se ranger. Ainsi, depuis dix ans, les Yakusas en disgrâce ont souvent recours à la chirurgie et aux prothèses d’auriculaire.(4)  Le tatouage est également un rituel important au sein des Yakuzas, qui en sont presque tous recouverts. (1) Cette pratique est originaire des Bakuto, ou les membres se tatouaient un cercle noir autours de leurs bras à chaque crime commis. Aujourd’hui, il s’agit plus d’une volonté de différenciation. Se tatouer l’intégralité du corps est également considéré comme une preuve de courage (une centaine d’heures de travail est au moins nécessaire) et de fidélité, vu l’indélébilité du procédé.  

LES YAKUSAS ET RECUPERATIONS  

  

Dans les derniers mois de
la Seconde Guerre mondiale, un service de contre-espionnage américain est chargé de localiser les agents Nazis, Italiens et Japonais. Plutôt que de les arrêter et de les fusiller, les autorités US vont décider d’en retourner le plus grand nombre et de les enrôler en vue de
la Guerre mondiale suivante, celle qui va opposer le « monde libre » au « péril communiste ». C’est de Ryoichi Sasakawa et Yoshio Kodama, dits «  les yakusas de
la CIA », qu’il va être question dans ces lignes.
  

Avant la seconde guerre mondiale   En 1910,
la Corée est totalement annexée par le Japon. Riyoichi Sasakawa met en place avec l’aide du gouvernement impérial des milices chargées de rançonner les familles de riches coréens. Officiellement, le Japon prétend protéger l’Asie du Sud-Est des colons occidentaux en fondant une « sphère de coprospérité ». En réalité, la dynastie impériale Niponne supervise une mise à sac systématique de
la Corée, dérobant l’or et les ouvres d’art, détruisant le patrimoine culturel et les temples bouddhistes avec une volonté évidente d’effacer l’identité coréenne. En plus des pillages coréens, au Japon, la prostitution, les jeux et la spéculation sur les marchés du riz contribuent à asseoir la fortune se Sasakawa En 1927, il fonde le Kokubosha (Société de défense nationale) puis, en 1931, le Kokusui Taihuto (Parti de masse des peuples patriotiques), deux formations ultra-nationalistes et est d’ailleurs rapidement emprisonné pour une tentative d’assassinat du Premier ministre de l’époque. Mais bientôt libéré. L’Empereur place sa confiance dans les patrons yakusas, soutien ultra-nationaliste. Sasakawa va rencontrer son modèle, Benito Mussolini en 1939 pour oeuver à la réalisation de l’Axe de Fer Tokyo-Berlin-Rome et militer pour une attaque directe contre les Etats-Unis. L’attaque « surprise »  de Pearl Harbor est le signal de l’offensive nipponne en Asie du Sud-Est. Le Japon envahit
la Thaïlande, Sumatra,
la Birmanie et s’empare de Hongkong et Guam. Il chasse le général MacArthur de son fief, les Philippines . Ryoichi Sasakawa développe une armée privée de 15 000 miliciens pour exploiter
la Mandchourie et
la Mongolie, parfois en collaboration avec le Kodama Kikan, une organisation fasciste dirigée par son ami Yoshio Kodama, un autre chef Yakusa. Il s’agit officiellement de contrôler la production et l’exportation de ressources stratégiques. Le territoire annexé permet au Japon de contrôler l’accès maritime aux ports commerciaux de
la Chine du Nord. Le gouvernement fantoche est dominé par les tairiki ronin – officiers, seigneurs de guerre, trafiquants de drogue. Les yakusas, entreprenants, lèvent de véritables petites armées privées pour piller au nom de l’Empereur ou s’allient avec les parrains chinois du Gang vert afin de contrôler les réseaux de distribution de l’opium et de ses dérivés. Ryoichi Sasakawa et Yoshio Kodama constituent à cette occasion des fortunes colossales qui permettront après la guerre de financer la création du tout-puissant Parti démocrate libéral. Des opérations de pillage sont planifiées en connivence avec l’Empereur. Ils fondent
la Compagnie des industries lourdes mandchoues, une organisation qui coordonne le développement de l’industrie et qui centralise le butin que l’armée et les yakusas arrachent à la population locale en utilisant des techniques diverses (demande de rançon, extorsion, cambriolage de banque.). . Les nouveaux territoires annexés sont donc systématiquement pillés. Une partie de l’or sera utilisée pour financer l’effort de guerre.  

Après 1945   

Le chef des yakusas commandant les pillages en Chine et le reste de l’Asie était Kodama . En 1945, c’est 2e homme le plus riche du Japon après l »empereur. Après la capitulmation japonaise, le général MacArthur commandant les forces d’occupation au Japon de 1945 a 1952 va collaborer avec Hirohito de manière a ce que le gouvernement américain, japonais et la famille impériale se partagent le butin. Les Etats-Unis déclarent alors le Japon en banqueroute pour éviter qu’il ne soit forcé de rendre les richesses pillées. Les Etats-Unis vont ensuite utiliser cet or (des centaines de milliards de dollars voire plus), pour influencer les élections de l’après guerre en Italie, en Grèce, au Japon, etc. tout en gardant un contrôle strict sur le parti libéral japonais et ses premiers ministres. Ce qui explique Ryoichi Sasakawa ou Yoshio Kodama, criminels de guerre enfermés avec les autres criminels de « Classe A » , n’aient pas été condamnés a mort.  Les services secrets états-uniens, dans un rapport de 1946, décrivent ainsi les deux chefs fascistes : « La longue implication de Kodama dans les activités ultra-nationalistes, parfois violentes, et sa capacité à rallier la jeunesse font de lui un homme qui représentera sûrement un risque majeur pour la sécurité. Sasakawa apparaît comme un danger potentiel pour l’avenir du Japon (.) C’est un homme riche qui n’a aucun scrupule à utiliser sa fortune (.) Il n’est pas contre le fait de retourner sa veste pour profiter d’une opportunité » .
La CIA va lui offrir cette opportunité en lui proposant de devenir un combattant de
la Guerre froide.  

Les deux ultra-nationalistes constituent des appuis solides pour reconstruire le Japon qui doit devenir la vitrine asiatique de l’économie de marché. Kodama a une grande expérience de l’espionnage : ses activités en Mandchourie ne se sont pas limitées au pillage, il a aussi organisé sur place un efficace service d’espionnage qui a communiqué de nombreux renseignements à l’armée impériale. Sasakawa, de son côté, dirige une armée privée composée de soldats expérimentés parmi lesquels les services secrets états-uniens vont recruter des informateurs, des briseurs de grève et des « agents secrets ». En échange de l’impunité, les criminels de « Classe A » mettent leurs réseaux politiques, militaires et mafieux au service de la lutte contre le communisme menée sous l’autorité des États-Unis au Japon et en Asie du sud-est.  Ryoichi Sasakawa, surnommé le Korumaku, (« l’homme de l’ombre ») devient alors un acteur décisif de la reconstruction du Japon. Il finance, le Parti démocrate libéral, véritable parti unique qui dirige le Japon depuis la défaite, avec la bénédiction de Washington À plusieurs reprises, il influence l’élection du Premier ministre (il soutiendra Sato en 64 et Tanaka en 72). Ses contacts politiques lui permettent d’accroître sa fortune ; en 1959, grâce à son ancien compagnon de Sugamo, le Premier ministre Nobusuke Kishi , il est nommé Président de
la Fédération des organisateurs de courses de hors-bord (qui dépend du ministère des Transports). En 1994,
la Fédération déclare 2 000 milliards de yens de chiffre d’affaire dont 3.2% sont à la discrétion de Sasakawa . En rendant sa liberté à Kodama le G-2 fait de lui un agent particulièrement puissant. Avant d’être arrêté, il avait confié son immense fortune à un autre leader de l’extrême droite, Karuko Tsuji. Ce trésor de guerre va lui aussi être investi dans la fondation du Parti libéral.  

Parallèlement à ses activités officielles, Sasakawa poursuit sa carrière de yakusa ultra-nationaliste. En 1954, il rejoint le Butoku kai (l’Association des vertus martiales), un groupe de pression militariste et fascisant comprenant plusieurs « Classe A », dont l’ancien directeur de
la Mitsubishi, importante compagnie de fabrication de munitions, et le Premier ministre Yoshida Shigeru. Il soutient aussi des associations anticommunistes comme Nihon goyu renmei, un groupe de vétérans de
la Seco