Le socialisme n’est pas une utopie, mais une nécessité …

Posté par issopha le 15 décembre 2008

La crise financière mondiale – En finir avec le capitalisme ! Le socialisme n’est pas une utopie, mais une nécessité ... dans KARL MARX pointrouge

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La crise financière mondiale - En finir avec le capitalisme !

La crise financière et industrielle actuelle est la conséquence de l’avarice de l’infime minorité de capitalistes qui contrôlent l’économie. Elle sera lourde de conséquences pour les travailleurs, les jeunes et les retraités.

Même pendant les années de « croissance », la précarité de l’emploi et la pauvreté se généralisaient. Désormais, la situation est encore plus alarmante.

Chaque semaine, on nous annonce de nouvelles délocalisations, fermetures et restructurations d’entreprises au détriment des salariés. Des centaines de milliers d’emplois sont menacés, tandis que les prix et les loyers ne cessent d’augmenter.

Suivant l’exemple de Bush, Sarkozy promet de soutenir le système bancaire. Cela signifie que l’Etat prendrait à sa charge les pertes dues aux pratiques spéculatives et frauduleuses des banquiers.

Mais d’où viendra l’argent de l’Etat, dont les caisses, rappelons-le, sont vides ? Soit d’une augmentation des impôts, soit d’un endettement accru de l’Etat – et sans doute des deux à la fois.

Ainsi, l’Etat empruntera massivement à des banques… pour pouvoir payer les dettes d’autres banques ! Quelle escroquerie ! Cet endettement supplémentaire servira de prétexte pour réduire les budgets de l’éducation, de la santé et des services publics.

Il n’y a pas d’argent pour financer la Sécurité Sociale ou les retraites, mais il n’en manque jamais quand il s’agit de renflouer les caisses des capitalistes du secteur bancaire !

Pendant de longues années, les politiciens, les médias et tous leurs « spécialistes » nous ont expliqué que le socialisme était mort, que le capitalisme avait triomphé, que c’était un système efficace qui assurerait le progrès social et un avenir meilleur. Il fallait tout privatiser, tout soumettre à la loi du profit et du « marché ».

Nous en voyons aujourd’hui le résultat. Les soi-disant « plans » pour « moraliser » et « réguler » les marchés ne sont que de la poudre aux yeux. Le système capitaliste est spéculatif par sa nature même. L’idée de réguler les marchés financiers est absurde.

Les répercussions de cette crise ne nous laisseront pas d’autre choix que de lutter bec et ongles pour défendre nos salaires, nos emplois, nos retraites, nos écoles et notre système de santé.

Mais aussi longtemps que nous laisserons l’économie et le système financier entre les mains d’une minorité capitaliste, il n’y aura pas d’issue. Il faut arracher au secteur privé le contrôle de l’économie en nationalisant les banques, les assurances, les organismes de crédit, l’industrie et la grande distribution – sans indemnisation pour les grands actionnaires.

Lorsque les principaux leviers de l’économie seront sous le contrôle de la collectivité, il sera possible d’établir un plan de production socialiste rationnel, où les décisions seront prises dans l’intérêt de la majorité, et non plus d’une poignée de riches parasites.

Telle est l’idée fondamentale du socialisme.

La Riposte
Publication : lundi 20 octobre 2008
  

Le socialisme n’est pas une utopie, mais une nécessité pointrouge

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Le socialisme n’est pas une utopie, mais une nécessité

Le texte suivant, écrit par Alan Woods, a été défendu par la militante communiste cubaine Célia Hart lors d’une conférence organisée à La Havane, le 10 septembre 2004, sur le thème : « l’Utopie dont nous avons besoin ». Cette réunion s’est tenue au centre Hispano-américain, dans le Malecon, avec le soutien de la société culturelle José Marti.

Un peu plus d’une décennie s’est écoulée depuis la chute de l’URSS. A l’époque, les capitalistes du monde entier étaient euphoriques. Ils parlaient de la fin du socialisme, du communisme et du marxisme. L’un de leurs stratèges, Francis Fukuyama, a même parlé de « la fin de l’histoire ».

Dans la vie d’un homme, dix années constituent une longue période. Mais à l’échelle de l’histoire, c’est très court. Or, au cours de cette très brève période historique, nous avons assisté à des transformations fondamentales. L’ordre mondial a été complètement bouleversé. A première vue, il semble que le capitalisme se soit imposé de façon décisive. Mais en réalité, c’est loin d’être le cas.

Pour comprendre la nature de notre époque, il n’est pas nécessaire d’être marxiste. Il n’est même pas nécessaire d’être très intelligent. Il suffit d’allumer sa télévision pour comprendre la dure réalité de l’époque dans laquelle nous vivons. Il y a dix ans, les capitalistes nous promettaient un monde de paix et de prospérité, grâce aux miracles du système du « libre marché » et, bien sûr, de la « démocratie ».

Aujourd’hui, tout cela n’est plus que cendres. Les perspectives des stratèges du capital se sont complètement écroulées. Où que l’on regarde, on voit la guerre, le terrorisme, le chaos et l’instabilité. La reprise économique dont ils parlent si souvent est extrêmement fragile et peut s’effondrer sous l’effet de n’importe quel accident, comme par exemple une augmentation du prix du pétrole.

D’après les apologues du capitalisme, Marx se serait trompé lorsqu’il prédisait l’inévitable concentration du capital en un nombre de mains toujours plus réduit. Mais les statistiques démontrent précisément que Marx avait raison : jamais le capital n’a été aussi concentré qu’aujourd’hui.

De nos jours, les 200 plus grandes compagnies contrôlent le quart de l’activité économique mondiale. C’est précisément ce qu’avaient anticipé Marx dans Le Manifeste du Parti Communiste – ce livre si moderne – et Lénine dans son Impérialisme, stade suprême du capitalisme.

Les critiques bourgeois rejetaient également l’idée de Marx selon laquelle le capitalisme s’accompagnait d’une paupérisation croissante des masses. Il va sans dire que, chez Marx, la notion de niveau de vie avait un caractère relatif. Or, en termes relatifs, il y a eu un accroissement colossal de l’écart entre les riches et les pauvres, y compris dans les pays les plus riches de la planète, à commencer par les Etats-Unis.

Le degré de monopolisation de l’économie a atteint des extrêmes inimaginables. Récemment, le célèbre journaliste progressiste John Pilger a cité des chiffres très éloquents : l’entreprise General Motors est désormais plus puissante que l’économie du Danemark, cependant que Ford dépasse celle de l’Afrique du Sud. Et il existe de nombreux autres exemples de ce type.

Cela signifie que la différence entre les riches et les pauvres s’accroît à un rythme vertigineux. Ne prenons que deux exemples : Tiger Woods, le joueur de golf américain, gagne davantage que tous les salariés de Nike en Indonésie. Goldman Sachs, une banque d’investissement qui ne compte que 167 partenaires, gagne chaque année 2,2 milliards de dollars – soit l’équivalent du PIB de la Tanzanie, un pays de 25 million d’habitants.

L’élargissement du fossé entre les riches et les pauvres ne se manifeste pas seulement à l’échelle mondiale, mais également au sein des pays capitalistes développés. Partout, l’insécurité sociale gagne du terrain, et avec elle la remise en cause du système. En Grande-Bretagne ou en Espagne, les manifestations contre la guerre en Irak furent les plus grandes de l’histoire de ces pays.

Dans le cas de l’Espagne, le mécontentement a directement provoqué la chute du gouvernement Aznar. On a vu récemment un phénomène similaire en Inde. Aux Etats-Unis, il y a un mécontentement croissant à l’égard du gouvernement Bush et le début de grandes manifestations.

De tout cela, peut-on tirer la conclusion que le capitalisme a résolu les problèmes du monde, qu’il n’est pas nécessaire de rechercher un autre système et que, par conséquent, l’histoire est terminée ? Une telle conclusion serait en contradiction avec la logique comme avec les faits les plus élémentaires.

Il est assez amusant de relire ce qu’écrivaient, il y a dix ans, les apologues du capitalisme au sujet de la mondialisation -une notion qui, soit dit en passant, a été développée par Marx et Engels dans les pages du Manifeste du Parti Communiste, 150 ans avant que les économistes de l’école de Chicago ne la « découvrent ». Marx et Engels expliquaient que le système capitaliste se développe nécessairement comme un système mondial. Cette brillante prédiction a été entièrement confirmée par le cours de l’histoire.

L’écrasante domination du marché mondial est un fait indéniable. Et c’est le phénomène le plus déterminant de notre époque. Il constitue la condition objective d’un monde socialiste, et devrait rendre impossible toute étroitesse d’esprit nationaliste. Malheureusement, comme l’expliquait Hegel il y de cela deux siècles, ce n’est pas la Raison qui gouverne le monde, mais les intérêts matériels.

Les propriétaires des grandes multinationales ne se soucient guère de la logique de l’histoire. Ils luttent – et lutteront toujours avec acharnement – contre les forces de progrès pour défendre leur pouvoir, leurs richesses et leurs privilèges. C’est ce que nous voyons en ce moment au Venezuela : l’oligarchie vénézuélienne, appuyée par l’impérialisme américain, s’efforce par tous les moyens de renverser le gouvernement du Président Hugo Chavez.

Certains prétendent que la victoire de Chavez au référendum d’août 2004 a tout résolu, que la révolution est irréversible, que l’oligarchie a perdu le combat, etc., etc. Mais en politique comme à la guerre, il est très dangereux de sous-estimer l’ennemi et de crier victoire trop tôt.

En réalité, l’oligarchie et l’impérialisme (qui sont les deux faces de la même pièce) ne se réconcilieront jamais avec la révolution bolivarienne, pour les mêmes raisons qu’ils ne se réconcilieront jamais avec la révolution cubaine. Ils voient dans ces révolutions un exemple dangereux, qui inspire les masses d’Amérique latine. Et il n’y a pas un seul régime capitaliste stable dans toute l’Amérique latine, de Tierra del Fuego au Rio Grande.

Il existe des gens qui se qualifient de « réalistes » – pour des raisons qui m’échappent – et qui prétendent que la révolution vénézuélienne ne doit pas exproprier l’oligarchie, parce que « cela provoquerait les impérialistes ». Toute personne raisonnable sait qu’il faut éviter les provocations. Mais en l’occurrence, cet argument n’a aucun sens. La clique criminelle de Georges Bush n’a pas besoin de provocations pour agir contre le gouvernement d’Hugo Chavez. C’est ce qu’elle fait depuis des années (ou ne l’a-t-on pas remarqué ?).

La vérité, c’est que la simple existence de la révolution vénézuélienne (ou cubaine) est déjà une provocation pour ces gens. Ils ne seront jamais satisfaits tant que ces révolutions ne seront pas détruites. Refuser de voir cette évidence serait d’une irresponsabilité criminelle.

Il y a d’autres personnes qui avancent un argument plus subtil (en réalité, un sophisme) : « dans la mesure où la révolution vénézuélienne n’est pas socialiste, mais national-démocratique, nous ne pouvons pas exproprier l’oligarchie, parce que la révolution national-démocratique doit respecter la propriété privée. » Vraiment ? Mais lors de la révolution américaine du XVIIIe, les révolutionnaires nationaux-démocatiques n’ont pas hésité à exproprier les biens de la Couronne Anglaise. Et lors de la deuxième révolution américaine (la Guerre de Sécession), Abraham Lincoln a exproprié les biens des propriétaires d’esclaves, sans payer un centime de compensation.

L’histoire démontre que la révolution national-démocratique – si elle est conséquente – ne peut pas s’arrêter, hypnotisée par le « droit » à la propriété privée. Si la révolution cubaine s’était arrêtée devant la propriété privée, elle aurait sans l’ombre d’un doute été battue. Et n’oublions pas que la révolution russe était objectivement, à ses débuts, une révolution national-démocratique, mais qu’elle a dû nécessairement passer des tâches national-démocratiques à l’expropriation de la classe capitaliste russe.

Souvenons-nous également que certains dirigeants du Parti Bolchevik (Kamenev, Zinoviev, et dans un premier temps Staline) étaient opposés à l’idée que la révolution de 1917 pouvait être socialiste. Ils critiquaient Lénine comme un « gauchiste » en rappelant le caractère national-démocratique de la révolution. Au fond, c’était là l’idée qui servait de base à la politique des Mencheviks. Ces derniers expliquaient que la classe ouvrière devait subordonner ses intérêts à ceux de la « bourgeoisie progressiste ». Lénine a toujours lutté avec acharnement contre cette idée.

La révolution bolivarienne a remporté de grandes victoires. Mais toutes ces victoires peuvent encore être liquidées. Tant que l’oligarchie contrôlera les secteurs clés de l’économie, la révolution sera en danger. Il faut reconnaître ce fait et agir en conséquence.

Disons les choses clairement. De nos jours, les deux grands obstacles au progrès de l’humanité et de la civilisation sont, d’une part, la propriété privée des forces productives, et d’autre part l’Etat-nation, cette relique du passé. Et la contradiction centrale est la suivante : d’un côté, les forces productives ont atteint, à l’échelle mondiale, un niveau de développement tel que, dans le cadre d’une planification harmonieuse et rationnelle, elles permettaient à l’humanité de régler tous ses problèmes et d’avancer vers un niveau de civilisation et de culture supérieur. Mais d’un autre côté, nous vivons dans un monde ravagé par la faim, la maladie, la violence et les guerres.

Ces phénomènes ne sont que le symptôme d’une maladie incurable, d’un système socio-économique qui a perdu sa raison d’être, qui n’est plus capable de faire progresser les forces productives et la culture comme par le passé, qui est donc entré dans une phase de dégénérescence sénile dont les conséquences menacent sérieusement la planète et l’avenir du genre humain.

Partout, l’instabilité s’accroît d’une façon inédite, à tous les niveaux : économique, monétaire, social, politique, diplomatique et militaire. Loin de stabiliser la situation, l’écrasante domination des Etats-Unis est une immense source d’instabilité. Il n’y a véritablement pas de parallèle historique à cette situation. Jamais le monde n’a été si complètement dominé par une seule puissance. Comparé à l’actuelle domination des Etats-Unis, le pouvoir de la Rome impériale n’était qu’un jeu d’enfant.

Il y a un siècle, la politique de l’Empire britannique était de posséder une flotte plus importante que les flottes combinées des deuxième et troisième puissances mondiales suivantes (par exemple la France et l’Allemagne). Aujourd’hui, les Etats-Unis, qui dépensent chaque année 300 milliards de dollars en armement, disposent d’une puissance militaire équivalente à l’ensemble de celles de la Russie, de la Chine, du Japon, de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Allemagne, de l’Arabie Saoudite, de l’Italie, de l’Inde et de la Corée du Sud.

Il s’agit d’une puissance incroyable et sans précédent. Nombreux sont ceux qui en tirent des conclusions pessimistes et affirment que « nous ne pouvons rien faire, de peur de provoquer les Etats-Unis ». Mais il s’agit d’une grave erreur. Certes, le pouvoir des Etats-Unis est colossal, mais il a ses limites, comme le prouve la situation actuelle en Irak. Malgré les armes, les satellites, les missiles et tout l’argent dont il dispose, l’impérialisme américain n’est pas en mesure de se soumettre la nation irakienne.

Les Etats-Unis ont un énorme déficit budgétaire (450 milliards de dollars). Mais ils sont forcés d’augmenter sans cesse leurs dépenses militaires. En même temps, le gouvernement baisse les impôts des riches et fait des coupes sombres dans les systèmes de retraite et de santé (Medicare). Les effets de cette politique se feront sentir après les élections de décembre [2004], quel qu’en soit le vainqueur.

La guerre en Irak coûte aux Etats-Unis six milliards de dollars par mois, sans parler des soldats qui sont tués ou blessés chaque jour. Même pour le pays le plus riche de la planète, cette situation est insoutenable. Cela mènera inévitablement à une crise au sein même des Etats-Unis, dont les manifestations seront semblables à la crise lors de la guerre du Vietnam – si elles ne sont pas plus importantes encore.

Avant la deuxième guerre mondiale, Léon Trotsky avait prédit que les Etats-Unis domineraient le monde entier, mais qu’il y aurait de la dynamite dans ses propres fondations. Aujourd’hui, nous voyons que cette prédiction était parfaitement correcte. La crise mondiale du capitalisme aura tôt ou tard un impact au sein même des Etats-Unis, ce qui donnera lieu à des situations explosives.

Longtemps, aux Etats-Unis, beaucoup de gens ont cru la propagande au sujet du soi-disant rêve américain. Mais aujourd’hui, les choses ont changé. L’avenir est de moins en moins sûr, de plus en plus inquiétant. La catastrophe du 11 septembre a, dans un premier temps, renforcé les tendances les plus réactionnaires. Mais ces effets-là se dissipent, ce qui prépare un tournant brusque dans la direction opposée.

Bien que les économistes parlent d’une reprise aux Etats-Unis, le niveau de vie de la grande majorité de la population ne progresse pas. Proportionnellement au PIB, les salaires n’ont jamais été aussi bas depuis des décennies. Le chômage stagne à de hauts niveaux. En fait, la durée moyenne du chômage continue de s’allonger. D’un autre côté, le prix du pétrole augmente toujours et le gouvernement annonce des coupes dans les retraites et la sécurité sociale. Aujourd’hui, aux Etats-Unis, être malade est un luxe.

La physique classique nous enseigne que chaque action provoque une action égale et opposée. Cela vaut également pour la politique. Les soirées arrosées sont suivies d’une gueule de bois – et plus la soirée fut festive, plus les maux de tête sont gros. Dores et déjà apparaissent de clairs symptômes d’une certaine effervescence. Par exemple, le film de Michael Moore, Fahrenheit 9/11, a battu des records de fréquentation dès sa sortie aux Etats-Unis. Il y a de nombreux autres symptômes, comme par exemple les immenses manifestations contre la guerre en Irak et contre la tentative de limiter le droit à l’avortement, ou encore le rassemblement massif contre Bush devant la Convention des Républicains.

Nous sommes passés par une période de 10 ou 20 ans au cours de laquelle le pendule politique a brusquement viré vers la droite – d’abord avec Reagan et Thatcher, puis avec Bush et Blair. Mais les effets de l’effondrement de l’URSS se sont plus ou moins dissipés. Partout, on assiste à des attaques contre le niveau de vie et les budgets sociaux. Ces attaques préparent un puissant virage vers la gauche.

Ironie de l’histoire : c’est précisément à ce moment que l’on entend de toute part des gens qui demandent qu’on abandonne les « vieilles idées » du marxisme (ou du marxisme « classique » – peu importe).

Joseph Goebbels, le ministre de la propagande d’Hitler, a dit une fois : « si vous voulez mentir, ne dites pas un petit mensonge – dites-en un gros. Et si vous répétez et répétez sans cesse ce mensonge, les gens vont finir par le croire. » Malheureusement, il y a une certaine vérité là-dedans.

Les apologues du capitalisme déclinant ont d’énormes moyens de propagande à leur disposition, et ils les utilisent pour attaquer le communisme et le marxisme. Ils disent que le marxisme est mort. Mais dans la mesure où ils ont passé les 150 dernières années à dire la même chose, cela démontre en fait l’énorme vitalité du marxisme. La classe dirigeante ne consacrerait pas autant de temps, d’argent et d’efforts à attaquer des idées mortes. Au contraire, elle n’attaque des idées que lorsqu’elles sont vivantes – et dangereuses pour son système.

Le plus inquiétant, ce n’est pas que des ignorants prennent au sérieux cette propagande anti-marxiste. Le plus inquiétant, c’est que des gens qui se prétendent communistes fassent la même erreur. Dans la pratique, qu’ils le sachent ou non, ceux qui demandent une révision des idées fondamentales du marxisme font écho aux idées de la classe capitaliste, et reflètent ses pressions. Or c’est mille fois plus nocif que toute la propagande de la CIA.

Certains ont déserté le communisme comme autant de rats sur un navire en perdition. Ils sont passés avec armes et bagages dans les rangs de la contre-révolution et de la bourgeoisie – comme la plupart des vieux dirigeants du soi-disant Parti Communiste d’URSS. Aujourd’hui, ceux-ci défendent le capitalisme et bâtissent leur fortune sur la privatisation – c’est-à-dire le pillage – de l’économie nationale. Comparé à cela, la trahison des dirigeants sociaux-démocrates, en 1914, était une broutille.

D’autres, certes, n’ont pas changé de camp, mais sont cependant tellement démoralisés qu’ils radotent à longueur de journée sur la nécessité de « réviser » le marxisme. Il faut dire les choses telles qu’elles sont : une telle « révision » signifie toujours l’abandon du marxisme en tant que programme et corps d’idées révolutionnaires, et sa transformation en quelque chose de complètement inoffensif – un marxisme décaféiné, bon pour les réunions entre amis, où l’on parle du bon vieux temps autour d’une tasse. Avec de tels « amis », nous n’avons vraiment pas besoin d’ennemis !

Ceux qui parlent du socialisme comme quelque chose d’« utopique » n’ont rien compris à l’actuelle situation mondiale. Ils sont complètement désorientés, et sont immergés dans un pessimisme qui les a conduit dans le marais du scepticisme, voire du cynisme. Mais le pessimisme, le scepticisme et le cynisme ne mènent à rien de positif dans la vie, et encore moins en politique. Ils n’ont pas leur place dans les rangs du mouvement communiste !

Le marxisme repose sur la philosophie du matérialisme dialectique, qui nous enseigne que les choses changent et peuvent se transformer en leur contraire. L’effondrement de l’URSS fait désormais partie de l’histoire. Or il faut reconnaître que ce qui s’est effondré n’était pas le socialisme, comme le prétendent nos ennemis, mais une caricature bureaucratique et totalitaire du socialisme, qui a fini par saper l’économie nationalisée et planifiée établie par la grande Révolution d’Octobre.

La période consécutive à l’effondrement de l’URSS nous a fourni suffisamment de données pour répondre aux arguments des défenseurs du capitalisme. Est-ce que la situation en Russie, aujourd’hui, après une décennie d’économie de marché, est meilleure qu’avant ? Non : pour la grande majorité, c’est mille fois pire. Telle est la réalité de l’« utopie capitaliste » ! Au cours des six premières années de « réforme capitaliste », la Russie a connu le plus grand effondrement économique de toute l’histoire. Il n’y a pas de parallèle historique – à l’exception des catastrophiques défaites militaires.

Beaucoup de communistes l’ignorent (et quelques uns n’en veulent rien savoir), mais tous ces événements avaient été prédits par l’un des plus grands théoriciens marxistes du XXe siècle, Léon Trotsky, qui dès 1936 expliquait que la bureaucratie stalinienne ne se contenterait pas de sa situation privilégiée, et qu’elle finirait par se transformer en capitalistes, c’est-à-dire par privatiser les forces productives. Il en anticipait également les conséquences : « si elle n’est pas remplacée par un nouveau pouvoir socialiste, la chute de la dictature bureaucratique signifierait la restauration du système capitaliste et un baisse catastrophique de l’économie et de la culture. » Ces lignes, qui semblent avoir été écrites hier, sont extraites de La Révolution trahie, qui date de 1936.

Camarades ! Il est nécessaire et urgent de mettre un terme à la confusion, la désorientation et la dispersion du mouvement communiste. Aujourd’hui plus que jamais, nous devons unir nos rangs contre l’ennemi commun – l’impérialisme et le capitalisme. Nous devons tous nous unir pour défendre la révolution cubaine et ses grandes conquêtes : la nationalisation et la planification des forces productives. Nous devons mettre en échec l’offensive de l’impérialisme nord-américain contre Cuba et le Venezuela.

Mais le meilleur moyen de défendre ces révolutions, c’est de renforcer l’avant-garde communiste, de lutter pour défendre les idées, le programme et les méthodes authentiques de Lénine et du Parti Bolchevik. Il est nécessaire d’ouvrir un débat approfondi sur le futur du communisme, un débat ouvert à toutes les tendances qui se battent pour le communisme, contre le capitalisme et l’impérialisme. C’est le seul moyen d’avancer vers le regroupement mondial du mouvement communiste, que l’on souhaite tous.

Dans un tel débat, la contribution des camarades cubains aura sans aucun doute une énorme importance. Mais si on doit lutter pour l’unité de tous les communistes, on ne peut ignorer ces communistes qui, sans avoir abandonné un instant la défense des idées et des conquêtes du bolchevisme et de la Révolution d’Octobre, ont lutté contre le stalinisme.

Nous pensons qu’une discussion sur le futur du communisme ne serait pas complète sans une très sérieuse réflexion sur les idées de l’homme qui, aux côtés de Lénine, a dirigé la Révolution d’Octobre et créé l’Armée rouge – Léon Trotsky.

Nous avons toujours défendu la Révolution cubaine contre ses ennemis – l’impérialisme et les forces de la contre-révolution capitaliste. Cette défense est inconditionnelle. Tout ce que l’on demande, c’est que nos idées soient prises en considération. Ce sont des idées communistes, qui s’appuient fermement sur celles de Marx, Engels et Lénine.

Pour résumer : les véritables utopistes sont les réformistes qui pensent que l’humanité peut survivre et prospérer dans les suffocantes limites du système capitaliste. Cette idée est sans cesse réfutée par l’expérience. Le maintien de ce système pourrissant provoque chaque jour de nouveaux cauchemars. Il constitue une menace pour le futur même de la culture et de l’humanité. Soit on en finit avec la dictature du Capital, soit c’est elle qui en finira avec nous. Il n’y a pas de « troisième voie ».

Lénine a dit une fois : « le marxisme est tout-puissant – parce qu’il est vrai ». En dépit de tous les mensonges et toutes les calomnies des ennemis du socialisme, le marxisme n’a jamais été aussi pertinent. La nouvelle génération de militants qui se forge dans la lutte a plus que jamais besoin de ces idées.

La seule solution aux problèmes de l’humanité est le socialisme mondial. C’est pourquoi le socialisme n’est pas une utopie mais une nécessité. Comme le disait Karl Marx, l’humanité fait face une seule alternative : le socialisme ou la barbarie.

Alan Woods
Publication : dimanche 17 juillet 2005
 

Le socialisme n’est pas une utopie, mais une nécessité
Le 15 mars 2006, par ROCH
Si le socialisme est une nécessité absolu dans ce monde, il est ,pour moi, aussi une utopie. Ce n’est pas une utopie au sens qu’on lui donne aujourd’hui et qu’on lui donnait au 19s, mais c’est la vision d’un système de société fondé sur des bases encore inutilisés qui permettront de gérer les relations entre individus et entre la collectivitée et l’individu qui garantiront à chacun sa place et à l’ensemble d’avancer. Donc pour moi socialisme et utopie ne sont pas antinomiques. A part cela ce texte est juste, je pense aussi qu’il ne faut en rien modifier la théorie marxiste, mais on se doit d’analyser les nouveaux modéles sociaux créer par le capitalisme afin de sauvegarder ce système asservissant la majorité au profit d’une minorité. L’analyse des nouveaux systèmes socio-économiques par le prisme du matérialisme dialectique, surtout dans les sociétés occidentales qui se sont crées sur de nouveaux modes de production et de commercialisation, doit permettre de démontrer aux travailleurs que la lutte de classe n’est toujours pas fini et que le marxisme et le communisme sont les seules solutions pour que l’humanité ne sombre pas dans la barbarie.Le capitalisme, malgré ses transformations, porte en lui les germes de sa mort ; c’est inéluctable une fois le monde entier réduit en esclavage le capitalisme se retrouvera sans oxygéne et déclinera. A nous communistes d’accélérer le processus et de préparer une autre société.

 

 

 

Les marxistes et la révolution vénézuélienne pointrouge

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Les marxistes et la révolution vénézuélienne

Cet article a été écrit par le théoricien marxiste Alan Woods en mai 2004. Depuis, la révolution vénézuélienne a franchi une nouvelle étape, avec les premières nationalisations, la radicalisation de la réforme agraire et le débat sur le socialisme impulsé par Chavez lui-même. Cependant, ce texte – qui d’ailleurs anticipe sur ces développements – conserve toute son actualité. Il explique la façon dont les marxistes doivent intervenir dans une révolution comme celle qui se déroule au Venezuela. C’est grâce à ces idées que nos camarades du Courant Marxiste Révolutionnaire, au Venezuela, développent une influence et une autorité sans cesse croissantes au sein du mouvement bolivarien.

« Ceux qui espèrent voir une révolution sociale  » pure  » ne la verront jamais. Ces gens parlent sans cesse de révolution, sans comprendre ce qu’est une révolution. » (Lénine)

Il existe toutes sortes de marxistes : certains ont beaucoup lu, d’autres moins. Certains ont pris la peine de pénétrer l’essence de la méthode marxiste, d’étudier sérieusement la dialectique, cependant que d’autres n’en ont qu’une connaissance superficielle, et se contentent d’un déterminisme économique vulgaire qui, bien qu’il puisse servir à des fins d’agitation, est en fait étranger au marxisme.

Lorsqu’on lit des écrits « marxistes » de ce genre, on a toujours l’impression de descendre dans l’obscur sous-sol d’une bibliothèque restée fermée pendant des années. C’est plein de petits fragments de connaissances non digérées. C’est mal aéré, poussiéreux et stérile. Il s’agit d’un marxisme dépourvu de dialectique, c’est-à-dire privé de son âme révolutionnaire. Ce type de « marxisme » est dans son essence passablement compatible avec le réformisme et la passivité, puisqu’en dépit de sa terminologie radicale, jamais il ne quitte son fauteuil ni n’ôte ses pantoufles.

Cette dérive est particulièrement courante en Grande-Bretagne, où elle provient d’une longue tradition qui remonte jusqu’à Hyndeman. Elle reflète, d’une part, la tradition britannique d’un empirisme étroit et d’une aversion envers les grandes généralisations théoriques. D’autre part, elle est le fruit de la pression des idées réformistes et du côté routinier du mouvement ouvrier.

Un révolutionnaire doit « sentir » le mouvement des masses et le porter en son âme. A l’inverse, les pédants studieux ne comprennent le processus historique qu’en terme de « forces objectives » déterminant tout à l’avance. Ces gens là ne sont pas des révolutionnaires, mais plutôt d’éternels observateurs dont le point de vue est beaucoup plus proche de la notion calviniste de prédestination que de la dialectique révolutionnaire du marxisme.

L’idée de prédestination a joué un rôle progressiste dans les premières phases des révolutions bourgeoises en Hollande et en Angleterre, aux XVIe et XVIIe siècles. Cependant, elle est aujourd’hui complètement obsolète. La dialectique marxiste accorde une grande marge de manœuvre à la créativité des hommes et des femmes dans le processus historique. Seulement, elle précise qu’ils ne sont jamais tout à fait indépendants des circonstances objectives de la période historique dans laquelle ils vivent.

Un révolutionnaire doit comprendre la méthode dialectique, qui ne part pas de définitions ou d’axiomes abstraits, mais de la réalité vivante – avec toutes ses particularités, sa richesse et ses contradictions. Il doit aborder le mouvement des masses tel qu’il est, tel qu’il s’est développé historiquement, et s’efforcer par tous les moyens à sa disposition d’entrer en contact et d’établir un dialogue avec lui, de le fertiliser avec les idées du marxisme.

Celui qui n’est pas disposé à suivre les masses à travers ce processus contradictoire, et qui se contente de réciter son prêche en marge du mouvement – celui-là n’a rien d’un révolutionnaire et tout d’un pitoyable formaliste. Une approche mécaniste et doctrinaire vis-à-vis du mouvement ouvrier exclut toute possibilité d’avoir une quelconque influence sur lui.

Le facteur subjectif

Le marxisme n’a jamais nié le rôle de l’individu dans l’histoire. A certains moments du processus historique, des individus ou des groupes d’individus peuvent jouer un rôle absolument décisif. Ce que Marx expliquait – et il avait absolument raison -, c’est qu’en dernière analyse, la viabilité d’un système socio-économique donné dépend de sa capacité à développer les forces productives. Ainsi, l’actuelle crise du capitalisme mondial reflète, au fond, l’incapacité de ce système à développer les forces productives comme il le faisait auparavant.

Ce fait indéniable détermine le vaste contexte historique où se déroule le grand drame de la politique mondiale. Il détermine de façon absolue les processus généraux, il fixe leurs limites. Mais dans le cadre de ces processus généraux, il peut y avoir toutes sortes de développements contradictoires, de flux et des reflux, dans lesquels des personnalités individuelles peuvent jouer un rôle décisif. De fait, la faiblesse, à l’échelle mondiale, du facteur subjectif – de la direction révolutionnaire – est un facteur décisif, dans la mesure où cela retarde et déforme le mouvement vers la révolution socialiste.

L’absence d’une direction marxiste forte et influente est aujourd’hui le facteur le plus important, à l’échelle mondiale. La tendance marxiste authentique a été marginalisée pendant des décennies, et ne représente aujourd’hui qu’une petite minorité. Elle n’est pas encore en mesure de mener les masses à la victoire. Cependant, les problèmes des masses sont intolérables. Elles ne peuvent pas attendre l’émergence d’une direction marxiste. Elles essaieront par tous les moyens de changer la société, de trouver une voie hors de l’impasse. C’est particulièrement vrai dans le cas des anciennes colonies d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, où il n’y a aucune possibilité de faire avancer la société sur les bases du capitalisme.

En l’absence d’une tendance marxiste de masse, toutes sortes de développements particuliers sont possibles – et, en fait, inévitables. Pour comprendre la nature de ces développements, et pour distinguer à chaque étape ce qui est progressiste de ce qui est réactionnaire, une approche créative est nécessaire.

Pour un esprit sectaire, une révolution doit correspondre à un schéma préétabli. Par exemple, elle doit être dirigée par un parti marxiste. Nous sommes loin de sous-estimer, dans une révolution, l’importance vitale d’une direction et d’un parti révolutionnaires. Mais pour construire un tel parti, il est nécessaire d’évaluer de manière réaliste le stade atteint par le mouvement, et le rôle que nous pouvons y jouer. Nous reviendrons là-dessus un peu plus loin.

Le problème de l’approche sectaire, c’est qu’elle substitue aux processus vivants des formules toutes faites, des définitions abstraites et des normes universelles. En d’autre terme, il s’agit d’une approche idéaliste et métaphysique – et non matérialiste et dialectique. Elle établit une norme idéale de ce qu’est une révolution, et rejette systématiquement tout ce qui ne correspond pas à cette norme. Pour un esprit idéaliste, c’est parfait. Mais on sait bien, depuis Platon, qu’une telle perfection idéale se heurte souvent à la réalité.

Nous savons tous comment définir un être humain : il est de sexe masculin ou féminin, il a deux yeux, deux jambes – et ainsi de suite. Mais dans la vie réelle, certains être humains naissent borgnes, ou avec une seule jambe, ou aucune. Même le sexe de certaines personnes ne peut être déterminé avec précision. En fait, on rencontre souvent, dans la nature ou dans la vie quotidienne, des choses qui s’écartent des normes, et il nous faut apprendre à vivre avec, sous peine connaître toutes sortes de déconvenues.

Le succès de la révolution serait garanti, en effet, s’il existait un parti marxiste de masse, qui pourrait se placer à la tête des couches dirigeantes de la classe ouvrière et les armer d’un programme politique. Mais la construction d’un tel parti ne peut se réaliser par simple décret. L’avant-garde révolutionnaire ne peut conquérir la majorité qu’en se soumettant à l’épreuve des événements et en gagnant la confiance des masses. Cela ne peut se faire en prêchant la bonne parole à partir du banc de touche. Et avant de pouvoir influencer les masses, il faut d’abord comprendre la nature de leur mouvement, le stade qu’il a atteint, les diverses tendances (contradictoires) qui coexistent en son sein, ainsi que la direction vers laquelle il évolue. Autrement dit, il faut une approche dialectique.

La première loi de la dialectique, c’est l’objectivité absolue. Quand on étudie un phénomène donné, on ne doit pas partir d’idées ou de définitions préconçues, mais d’un examen rigoureux des faits – non d’exemples ou de digressions, mais de la réalité elle-même. Si l’on veut comprendre ce qui se passe au Venezuela, et le rôle qu’y jouent des mouvements et des individus, il faut partir des faits eux-mêmes. Une analyse dialectique doit découler d’un examen minutieux des faits et des processus, et non être plaquée de l’extérieur sur la réalité.

Telle était la méthode de Trotsky. Dans la préface de son Histoire de la révolution russe, Trotsky écrivait :

« L’histoire d’une révolution, comme toute histoire, doit, avant tout, relater ce qui s’est passé et dire comment. Mais cela ne suffit pas. D’après le récit même, il faut qu’on voie nettement pourquoi les choses se sont passées ainsi et non autrement. Les événements ne sauraient être considérés comme un enchaînement d’aventures, ni être insérés, les uns après les autres, sur le fil d’une morale préconçue. Ils doivent se conformer à leur propre loi rationnelle. C’est dans la découverte de cette loi intime que l’auteur voit sa tâche. »

Ces lignes sont une excellente formulation de la méthode dialectique. Les penseurs formalistes, à l’inverse, ne s’encombrent pas d’une étude rigoureuse des faits et des processus. Ils ne se donnent pas la peine, non plus, de découvrir les lois du mouvement d’une révolution donnée, car ils connaissent déjà – ou s’imaginent connaître – les lois de la révolution en général. Ainsi, une fois armés de cette connaissance générale, ils n’ont plus besoin de perdre leur temps à étudier les faits. Ils n’ont plus qu’à plaquer leurs idées et leurs définitions préconçues sur les faits, un peu comme un chimiste verse un liquide sur du papier pH. Si le papier devient rouge, nous avons un liquide acide ; si au contraire il devient bleu, le liquide est basique.

Une telle méthode est très simple – et même enfantine, de sorte qu’elle convient parfaitement aux petits enfants. Armé d’une connaissance aussi puissante, le formaliste peut décider d’avance si ce qui se déroule au Venezuela – ou ailleurs sur le globe terrestre – est ou n’est pas une révolution. Perchés sur les Hauteurs de l’Olympe, ils refusent d’accorder à la révolution vénézuélienne un certificat de naissance. Heureusement, la révolution vénézuélienne n’est pas au courant de cette excommunication – et s’y intéresse encore moins.

Qu’est-ce qu’une révolution ?

La faiblesse de la position des sectes sur le Venezuela – dans la mesure où elles ont une position – réside dans leurs idées préconçues sur ce qu’une révolution « devrait être », et ce alors qu’elles trahissent une complète ignorance de ce qu’est une révolution.

Qu’est-ce qu’une révolution ? Cette question élémentaire est rarement posée. Pourtant, si on ne la pose pas et qu’on n’y répond pas, on ne peut déterminer ce qui se passe au Venezuela – ni nulle part ailleurs. Comme l’explique Trotsky dans son Histoire de la révolution russe, une révolution est une situation dans laquelle les masses commencent à prendre en main leur propre destinée. Ceci est clairement le cas du Venezuela aujourd’hui. Le réveil des masses et leur participation active à la vie politique est la caractéristique la plus évidente de la révolution vénézuélienne, ainsi que le secret de son succès.

Dans le même ouvrage, Léon Trotsky – qui, après tout, s’y connaissait en révolutions – écrit la chose suivante :

« Le trait le plus incontestable d’une révolution, c’est l’intervention directe des masses dans les événements historiques. D’ordinaire, l’État, monarchique ou démocratique, domine la nation ; l’histoire est faite par des spécialistes du métier : monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais, aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les séparent de l’arène politique, renversent leurs représentants traditionnels, et, en intervenant ainsi, créent une position de départ pour un nouveau régime. Qu’il en soit bien ou mal, aux moralistes d’en juger. Quant à nous, nous prenons les faits tels qu’ils se présentent, dans leur développement objectif. L’histoire de la révolution est pour nous, avant tout, le récit d’une irruption violente des masses dans le domaine ou se règlent leurs propres destinées. »

Dans les périodes normales, les masses ne participent pas à la politique. Les conditions de vie sous le capitalisme placent sur leur chemin des barrières insurmontables : les longues heures de travail, la fatigue physique et mentale, etc. Normalement, les gens se contentent de confier aux autres les décisions qui affectent leurs vies : au conseiller municipal, aux professionnels de la politique, aux permanents syndicaux, etc.

Néanmoins, à certains moments critiques, les masses font irruption sur la scène de l’histoire, prennent en mains leurs propres destinées, et cessent d’être les agents passifs du processus historique, pour en devenir les protagonistes. Il faut être particulièrement obtus pour ne pas voir que c’est précisément ce qui se passe au Venezuela. Au cours de ces dernières années, surtout depuis le coup d’Etat manqué d’avril 2002, des millions de travailleurs et de paysans ont commencé à se mobiliser et à lutter pour changer la société. Si cela n’est pas une révolution, alors nous ne verrons jamais de révolution. Seuls les irrécupérables sectaires ne le comprennent pas.

Il faut comprendre que les masses, au Venezuela ou ailleurs, n’apprennent que graduellement à partir de leur expérience. La classe ouvrière doit passer par l’expérience de la révolution et de la crise sociale pour apprendre à distinguer les diverses tendances, les divers programmes et dirigeants. Comme l’expliquait Trotsky :

« Les différentes étapes du processus révolutionnaire, caractérisées par la substitution à tels partis d’autres toujours plus extrémistes, traduisent la poussée constamment renforcée des masses vers la gauche, aussi longtemps que cet élan ne se brise pas contre des obstacles objectifs. Alors commence la réaction : désenchantement dans certains milieux de la classe révolutionnaire, multiplication des indifférents, et, par suite, consolidation des forces contre-révolutionnaires. Tel est du moins le schéma des anciennes révolutions. »

Et il continue :

« C’est seulement par l’étude des processus politiques dans les masses que l’on peut comprendre le rôle des partis et des leaders, que nous ne sommes pas le moins du monde enclin à ignorer. Ils constituent un élément non autonome, mais très important du processus. Sans organisation dirigeante, l’énergie des masses se volatiliserait comme de la vapeur non enfermée dans un cylindre à piston. Cependant le mouvement ne vient ni du cylindre ni du piston, mais de la vapeur. »

Ces observations correspondent exactement à la situation du Venezuela, où le mouvement des masses constitue la principale force motrice de la révolution. Il est impossible de comprendre ce processus si on se limite à une analyse des dirigeants, de leurs origines de classe, de leurs déclarations et de leurs programmes. Ceux-ci sont comme l’écume de l’océan : ils ne constituent finalement qu’un reflet superficiel des courants qui agissent dans les profondeurs.

Hugo Chavez

« La dynamique des événements révolutionnaires est directement déterminée par de rapides, intensives et passionnées conversions psychologiques des classes constituées avant la révolution. » (Trotsky, Histoire de la révolution russe)

En l’absence d’un parti marxiste de masse, les forces de la révolution se sont regroupées autour de Chavez et du mouvement bolivarien. Hugo Chavez est l’homme au centre de la tourmente. On peut penser ce qu’on veut de cet homme, mais c’est lui qui a ouvert les vannes de la révolution. Il a osé se confronter au pouvoir de l’oligarchie et défier le puissant impérialisme nord-américain. Même ses ennemis et ses critiques reconnaissent qu’il a fait preuve d’un courage colossal. Et en donnant un exemple courageux, il a libéré des forces énormes, retenues pendant des générations dans les profondeurs de la société vénézuélienne. C’est là un fait d’une immense importance.

Pour la première fois en près de deux siècles d’histoire du Venezuela, les masses sentent que le gouvernement est entre les mains de gens qui souhaitent défendre leurs intérêts. Jusqu’alors, le gouvernement a toujours été un pouvoir qui leur était étranger et hostile. Elles ne veulent pas du retour des vieux partis corrompus. Les habitants des bidonvilles, les chômeurs, les travailleurs, les paysans, les indigènes et les noirs se sont arrachés à leur apathie et se sont levés. Ils ont découvert un nouveau sens à la vie, une nouveau sentiment de dignité, un nouvel espoir. Du jour au lendemain, ils sont devenus Chavistes, même s’ils ne comprenaient pas très bien ce que cela signifie.

Les masses n’ont peut-être qu’une très vague idée de ce qu’elles veulent vraiment – mais elles ont une idée très claire de ce qu’elles ne veulent pas. Elles ne veulent pas voir revenir le vieil ordre, les vieux partis corrompus et des vieux politiciens capitalistes. Elles ont goûté à la liberté et ne veulent pas le retour du vieil esclavage. Elles aspirent passionnément à un changement fondamental de la société. Voilà ce que, pour elles, le Chavisme signifie. Et dans leur esprit, ce grand rêve de changement s’incarne en un seul homme : Hugo Chavez.

Beaucoup de gens sont surpris par la ferveur – quasi-religieuse – que les masses vouent à leur président. Pour lui, elles seraient prêtes à souffrir de la faim, de la pauvreté, à sacrifier tous leurs biens et à risquer leurs vies – comme elles l’ont fait en avril 2002. Cela représente un pouvoir formidable, qui explique que Chavez ait pu déjouer toutes les tentatives de le renverser. Cependant, le véritable secret de son succès ne réside pas en lui-même, mais dans les masses, et c’est également la puissance des masses qui détermine le cours de la révolution et en constitue le principal moteur.

Les ennemis de droite de Chavez ne parviennent pas à comprendre cela, car ils sont organiquement incapables de comprendre la dynamique de la révolution elle-même. La classe dominante et les intellectuels qui se prostituent à elle n’accepteront jamais l’idée que les masses ont un esprit et une personnalité propres, qu’elles sont une force extrêmement créative, capable non seulement de changer la société, mais également de l’administrer. Ils ne peuvent pas admettre une telle chose, car s’ils l’admettaient, ils reconnaîtraient du même coup leur propre faillite et révéleraient qu’ils ne sont pas un groupe social indispensable, doué du droit divin de gouverner – mais au contraire une classe superflue et parasitaire qui fait obstacle au progrès.

Les sectaires : incapables de comprendre

Mais ses ennemis bourgeois ne sont pas les seuls à ne pas pouvoir comprendre la révolution vénézuélienne. Nombreux, à gauche (y compris des soi-disant marxistes), ont montré une semblable incapacité à comprendre ce qui se passe au Venezuela. Ces gens, qui se sont auto-proclamés dirigeants de la classe ouvrière, sont mortifiés et mystifiés par le soutien enthousiaste que les masses accordent à Chavez. Ils boudent dans leur coin, en marmonnant quelque chose au sujet du « populisme » – et démontrent une incapacité absolue à se connecter avec le mouvement réel des masses. Telle est d’ailleurs, partout, la principale caractéristique des sectaires.

Ce qu’aucun d’entre eux ne comprend, c’est la relation dialectique entre Chavez et les masses. Ils ont une approche formaliste et mécaniste de la révolution. Ils ne la perçoivent pas comme un processus vivant, plein de contradictions et d’irrégularités. Elle ne s’ajuste pas à leurs schémas préconçus sur ce que devrait être une révolution, et ils lui tournent donc le dos avec mépris. Ils sont comme les premiers européens qui ont vu une girafe, et qui se sont écriés : « Je n’y crois pas ! »

Malheureusement pour nos amis formalistes, la révolution ne se développe pas de façon harmonieuse, suivant un plan préconçu, ou à la façon d’un orchestre qui suit la baguette du maestro. Elle suit ses propres règles et obéit à ses propres lois internes. Or ces lois ne figurent dans aucun livre de cuisine révolutionnaire : elles trouvent leurs racines dans les contradictions de la société qui s’élaborent graduellement à travers l’action collective des masses elles-mêmes, lesquelles n’apprennent pas dans des manuels, mais à travers l’expérience de la lutte et à travers un douloureux processus fait d’essais et d’erreurs.

« Mais Chavez est un bourgeois », protestent-ils. Cette gens pensent toujours en termes simplistes : noir ou blanc, oui ou non, bourgeois ou prolétaire. Le vieil Engels pensait à ce genre de mentalité formaliste lorsqu’il citait les lignes suivantes de la Bible : « Que votre parole soit oui, oui, non, non ; ce qu’on y ajoute vient du malin. » Cette exigence d’une définition tranchée semble à première vue sage et raisonnable. Cependant, il n’est pas toujours possible d’exiger des définitions tranchées.

Même du simple point de vue sociologique, il est incorrect de dire que « Chavez est un bourgeois. » Hugo Chavez ne vient pas de la bourgeoisie, mais plutôt de la classe moyenne. Il se qualifie lui-même de paysan. Quoiqu’il en soit, d’un point de vue marxiste, cela n’épuise pas la question. La classe moyenne n’est pas une classe homogène. Ses couches supérieures – les riches avocats, les médecins et les professeurs d’université – sont proches de la bourgeoisie et la servent. A l’inverse, ses couches plus basses – les petits commerçants, les petits paysans et les intellectuels de rang moins élevé – sont plus proches de la classe ouvrière, et, dans certaines circonstances, peuvent être gagnés à la cause de la révolution socialiste.

Cependant, lorsqu’il s’agit de déterminer la nature de classe d’un parti ou d’un mouvement donné, les origines de classe des dirigeants ne sont pas décisives. En dernière instance, ce qui détermine la nature de classe d’un mouvement politique, c’est son programme, sa politique et sa base sociale. On peut caractériser le programme et la politique du mouvement bolivarien, en gros, comme ceux de la démocratie petite-bourgeoise révolutionnaire. En tant que tel, ils ne vont pas au-delà des limites d’une démocratie bourgeoise très avancée. La révolution a mené à bien un programme ambitieux de reformes dans l’intérêt des masses, mais elle n’a pas aboli le capitalisme. Ceci constitue sa principale faiblesse – et la plus grande menace qui pèse sur elle, à l’avenir.

La question de l’Etat

« Mais l’Etat demeure bourgeois ! », insistent nos amis formalistes. Dans la mesure où l’oligarchie n’a pas encore été expropriée et où une grande partie du pouvoir économique reste entre ses mains – oui, le Venezuela demeure capitaliste, et nous devons pareillement définir la nature de classe de son Etat. En outre, une grande partie de la vieille bureaucratie reste en place : le système judiciaire est celui dont on a hérité, la police métropolitaine agit comme un Etat dans l’Etat, et la loyauté de sections d’officiers intermédiaires n’est pas sûre. Cela signifie qu’un changement qualitatif n’a pas encore eu lieu, et que par conséquent la situation actuelle peut encore se retourner. Néanmoins, ceci ne pourra se produire sans une lutte féroce et une guerre civile.

Mais cependant, la définition générale de l’Etat vénézuélien comme Etat bourgeois ne nous dit rien sur le véritable rapport de force, sur la réalité concrète de cet Etat, ou encore sur la façon dont la situation se développe. La vérité, c’est que l’Etat vénézuélien n’est plus sous le contrôle de la classe capitaliste. Et pour tenter d’en reprendre le contrôle, l’oligarchie se voit obligée de recourir à des méthodes illégales et extraparlementaires. La majorité des Forces Armées, y compris une importante section des officiers, soutient la révolution. Cela créé d’énormes difficultés pour la contre-révolution, ainsi que des conditions potentiellement favorables pour ceux qui veulent pousser la révolution plus avant.

Plus haut, nous demandions : qu’est ce qu’une révolution ? Mais il faut aussi que nous demandions : qu’est ce que l’Etat ? Lénine (après Engels) a répondu à cette question il y a longtemps en expliquant que l’Etat est, en dernière instance, un corps d’hommes en armes (l’armée, la police, etc.). Dans les périodes normales, l’Etat est sous le contrôle de la classe dirigeante. Mais dans les périodes exceptionnelles, quand la lutte de classes atteint des sommets d’intensité, l’Etat peut acquérir un degré important d’indépendance, et s’élever au-dessus de la société. Telle est la situation aujourd’hui au Venezuela.

L’argument final des sectaires concerne les Forces Armées : « Nous ne devons rien avoir à faire avec les officiers militaires. » Il ne s’agit pas vraiment d’un argument, mais d’un préjugé stupide. L’idée qu’il est impossible de gagner l’armée à la révolution est absurde. Si c’était vrai, il n’y aurait jamais eu de révolution dans l’histoire. L’armée est constituée d’hommes et de femmes en uniformes, et en tant que tels ils peuvent être influencés par ce qui se passe dans la société. (Etre obligé de rappeler ce genre de choses est assez embarrassant, mais il semble que, de nos jours, nous ne puissions rien tenir pour acquis).

Dans toute grande révolution, l’armée est affectée par le mouvement des masses. Elle a tendance à se diviser suivant des lignes de classes. Si ce n’était pas le cas, les révolutions en général seraient impossibles. L’effervescence révolutionnaire n’affecte pas uniquement les soldats ou les sous-officiers, mais aussi une partie des officiers. Dans des circonstances particulièrement favorables, une grande partie des officiers peut être affectée et refuser de lutter pour l’ancien régime, voire passer du côté de la révolution – comme fut le cas de l’officier tsariste Tukhachevsky.

En outre, il est arrivé plus d’une fois qu’un mouvement révolutionnaire commence par le haut, avec une révolte d’une section des officiers, avant de se répandre aux masses. C’est surtout le cas des vieux régimes en faillite et notoirement corrompus. L’histoire de l’Espagne du XIXe siècle est pleine de ce genre d’événements, connus sous le nom de pronunciamiento, et qui ont souvent ouvert les vannes de la révolution. Mais il y a d’autres exemples plus récents de ce même processus.

La révolution portugaise

L’idée que la révolution bolivarienne est absolument unique n’est pas correcte. Naturellement, elle a ses particularités propres, mais elle est loin d’être unique. En fait, toutes les révolutions ont des caractéristiques communes. Si ce n’était pas le cas, il serait impossible d’apprendre quoi que ce soit d’utile des révolutions passées. Mais c’est très loin d’être le cas. Il y a exactement 30 ans, au Portugal, s’est déroulé un processus remarquablement similaire à celui du Venezuela.

En 1974, après plus d’un demi-siècle de régime fasciste, le peuple portugais renversait la dictature détestée de Caetano et s’engageait sur la voie de la révolution. Comment cela a-t-il commencé ? Par un coup d’Etat mené par des officiers de gauche. Ceci n’est pas du tout conforme à la norme : généralement, les officiers jouent un rôle contre-révolutionnaire. Mais ici, la norme a été rompue. En 1975, le théoricien marxiste Ted Grant écrivait les lignes suivantes :

« La véritable particularité de la révolution portugaise, si on la compare aux révolutions passées, réside dans l’implication de la masse des officiers de premier rang et de rang intermédiaire, et même de quelques généraux et amiraux.

« Si les pouvoirs de l’Etat, comme l’expliquaient Marx et Lénine, se ramènent au contrôle des corps d’hommes en armes, alors la décadence du régime portugais apparaît de la manière la plus flagrante. La bourgeoisie a tout misé sur son arme ultime : la répression féroce et totalitaire. En conséquence, pendant plus de deux générations, la bourgeoisie a perdu son soutien parmi la classe moyenne, puis, par contagion, dans une grande partie de la caste des officiers. La guerre insensée menée en Afrique a joué un rôle, mais elle n’explique pas tout. Le massacre, plus absurde encore, de la première guerre mondiale n’a pas poussé la majorité des officiers russes à abandonner le tsarisme. Ils n’ont pas hésité à passer à la contre-révolution et à soutenir les guerres d’intervention contre leur propre pays.

« En 1918, la révolution allemande s’est heurtée au gros de la caste des officiers. La contre-révolution hitlérienne jouissait de l’appui d’une écrasante majorité des officiers.

« Pendant la révolution espagnole de 1931-1937, 99% des officiers se rangèrent derrière Franco. Et pour revenir au Portugal, en 1926, la grande majorité des officiers a soutenu Salazar.

« Le pendule politique a violemment viré vers la gauche. Au cours des trois dernières décennies, même la petite-bourgeoisie est allé à gauche, comme le montre le mouvement étudiant. Au Portugal, l’impasse du capitalisme et la haine à l’égard des cliques du capital monopolistique, qui ont tiré leurs fortunes du sang et de la souffrance du peuple et des soldats, s’est reflétée dans l’isolement des cercles les plus riches. Ceux-ci ont profité du régime totalitaire et l’ont appuyé jusqu’au dernier moment. La haine envers ces odieux parasites s’est étendue à des couches de la caste des officiers. C’est là une indication du fait que le capitalisme a épuisé sa mission historique, et devient toujours plus un frein à la production. Ainsi, au Portugal, même l’Etat-major s’est divisé, comme en témoigne l’épisode du malheureux Spinola. »

Ces lignes pourraient avoir été écrites hier – au sujet de la révolution vénézuélienne. La tendance marxiste a expliqué ces phénomènes il y a des dizaines d’années, mais cela reste un livre clos pour tous les sectaires et tous les formalistes, qui sont par conséquent incapables de comprendre la révolution – sans parler d’y intervenir. Ils sont aveuglés par leur propre méthode formaliste, qui les empêche de voir ce qui se passe sous leur nez. Ils font constamment référence aux citations bien connues des classiques marxistes – « nous devons détruire le vieil Etat… », etc. Mais entre leurs mains, ces formulations scientifiques se transforment en clichés vides et en incantations religieuses. Au lieu de nous aider à comprendre le processus réel, elles constituent un obstacle à toute compréhension.

En 1975, dans un document sur la révolution portugaise, Ted Grant écrivait la chose suivante :

« Marx disait que, dans les écrits denses et apparemment obscurs de Hegel, on peut entrevoir les processus complexes par lesquels une révolution survient à un stade donné de l’histoire. Or, le génie créatif de l’histoire nous a offert le spectacle d’une révolution qui passe par le truchement des généraux et des amiraux ! La raison en est que le capitalisme s’était épuisé au Portugal – pays semi-colonial et semi-impérialiste – qui se trouve dans une impasse, sous le capitalisme, depuis la perte de son empire. En même temps, l’expérience de 50 ans de dictature a complètement discrédité l’option d’une dictature militaire et bourgeoise, y compris parmi certains secteurs de la caste militaire. »

« Mais la raison principale du rôle énorme qu’ont joué les militaires est la paralysie des organisations ouvrières, du fait de l’absence d’un authentique parti marxiste. Dès le début de la révolution, le pouvoir de fait a été entre les mains des travailleurs et des soldats. Le Mouvement de Forces Armées (MFA) n’a fait que remplir le vide laissé par la faillite des dirigeants du Parti Socialiste Portugais et du Parti Communiste Portugais. »

La nature a horreur du vide, dit-on, et la chose vaut également pour la société et la politique. Dans certaines circonstances, en l’absence d’un parti marxiste et révolutionnaire de masse, d’autres tendances peuvent remplir ce vide politique. Mais après que les officiers portugais ont déclenché le processus, que les vannes de la révolution ont été ouvertes, les masses et la classe ouvrière en ont jailli et ont marqué la révolution de leur empreinte. Au Portugal, toutes les conditions pour une révolution pacifique étaient réunies, surtout après le coup d’Etat réactionnaire du général Spinola, en mars 1975. Ce coup d’Etat fut très semblable à celui du 11 avril 2002, au Venezuela, et s’est terminé de la même façon. Comme l’expliquait Ted Grant :

« Face aux manifestations massives des travailleurs, les forces du coup d’Etat de droite se sont évaporées. Les parachutistes et les commandos sont en général la force la plus conservatrice de l’armée. Ils sont habituellement composés des éléments les plus aventuriers et téméraires de la population, formant une sorte de troupe de choc, la plus fiable et la dernière à se diviser (comme les cosaques, en Russie). Et pourtant, lors du coup d’Etat de mars 75, les parachutistes portugais se tournaient vers les manifestants en leur criant : « nous ne sommes pas fascistes ! » Ils ont fraternisé avec les travailleurs et avec les troupes du régiment d’artillerie. Certains leur ont même donné leurs fusils comme gage de leur bonne foi.

« Quelques heures après le lancement du coup, la base aérienne était reprise. Spinola et de nombreux officiers ayant soutenu le coup d’Etat ont fui vers l’Espagne. Le coup tournait au fiasco. Sa durée peut être estimée en minutes plutôt qu’en jours. Ce fut peut-être la tentative contre-révolutionnaire la plus grotesque de l’histoire. Mais si ce fut un tel fiasco, c’est précisément du fait de l’atmosphère brûlante de la révolution, qui n’affectait pas seulement les travailleurs et les paysans, mais aussi pratiquement toute la base des Forces Armées. Il n’y avait pas, dans tout le Portugal, un seul régiment prêt à servir les projets de la contre-révolution. »

Encore une fois, ces lignes peuvent parfaitement s’appliquer au coup d’Etat d’avril 2002, au Venezuela. Il suffit de changer les noms. Et comme au Portugal, après la défaite du coup d’Etat, il aurait été possible de mener à bien une transformation pacifique de la société. Mais cela n’a pas été fait, et une opportunité très favorable a été gâchée. Ce fait souligne la nécessité d’une direction révolutionnaire expérimentée, dotée d’une ligne et d’une stratégie claires. Ces erreurs se paieront dans le futur – et leur montant sera très élevé.

Nos amis les sectaires s’écriront triomphalement : « Ça prouve que l’on ne peut faire aucune confiance aux officiers ! » Mais ce n’est pas une question de confiance. La confiance est une catégorie morale, et non scientifique. Ce qui est décisif, ce n’est pas le caractère moral des dirigeants, mais le programme et la politique qu’ils mènent. Un grand nombre des officiers portugais étaient des hommes honnêtes, qui se sont sincèrement placés du côté des masses. Nombre d’entre eux voulaient même mener à bien une profonde transformation sociale du Portugal, mais ne savaient pas comment faire.

La véritable responsabilité de l’échec de la révolution portugaise retombe, non sur les officiers de gauche, mais sur la politique réformiste des dirigeants des Partis Socialiste et Communiste, qui à eux deux ont ruiné la révolution. Il faut ajouter que les sectes gauchistes et pseudo-marxistes ont également joué un rôle lamentable, et furent incapables de proposer une alternative aux travailleurs et aux officiers radicalisés qui, en fait, en cherchaient une.

La crise du capitalisme

Ce qui rend possible des développements de ce type, c’est la crise organique du capitalisme mondial. Il y a 29 ans, Ted Grant écrivait :

« L’un des facteurs clefs dans le développement de la révolution, c’est la démoralisation de la classe dirigeante. Aujourd’hui, dans des pays capitalistes clés, des divisions et des fissures apparaissent dans les classes dirigeantes. Elles regardent avec horreur les processus qui se déroulent en Europe et dans le monde. La plus puissante de toutes, la classe capitaliste américaine, tablait sur un siècle de domination du monde et voulait se convertir en police des pays coloniaux et capitalistes – mais elle est aussi démoralisée que les autres. »

Ces lignes s’appliquent parfaitement à la situation actuelle. La situation internationale se caractérise par une turbulence générale. Depuis 1974, de profondes contradictions se sont accumulées. Notre époque est celle des soulèvements et des tournants brusques et profonds dans tous les continents et tous les pays. Les capitalistes ont beaucoup de mal à sortir l’économie mondiale de la crise. Seuls les Etats-Unis ont connu une certaine croissance, mais celle-ci est extrêmement fragile et repose essentiellement sur la consommation, le crédit et un endettement sans précédent.

A l’échelle mondiale, le système capitaliste est dans une crise profonde. Les guerres, le terrorisme, l’instabilité sociale, politique et diplomatique sont autant de manifestations de cette crise. Les apologues du Capital s’efforcent de la présenter comme une crise conjoncturelle, un léger ajustement, une « correction ». Mais il n’en est rien. Les convulsions que nous voyons partout reflètent l’impasse dans laquelle se trouve le capitalisme. En dernière analyse, elles expriment la révolte des forces productives contres les deux grands obstacles à leur développement : la propriété privée et l’Etat-nation.

La crise s’exprime avec une force particulière dans les anciens pays coloniaux d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Tous subissent d’énormes convulsions économiques, financières, sociales et politiques. Il n’existe pas un seul régime capitaliste stable dans toute l’Amérique latine.

S’ils disposaient de puissants partis marxistes, les travailleurs argentins, boliviens, péruviens et équatoriens auraient pu facilement prendre le pouvoir au cours de ces dernières années. Mais de tels partis n’existent pas. A la dégénérescence des IIe et IIIe Internationales s’est ajoutée la complète faillite des organisations sectaires se réclamant du trotskisme, qui ont commis toute sorte d’erreurs, aussi bien de nature opportuniste qu’ultra-gauchiste. Elles ont depuis longtemps perdu le droit d’être considérées sérieusement comme une force révolutionnaire.

En l’absence d’un puissant parti marxiste, il était inévitable que, dans les pays capitalistes sous-développés, la révolution se développe sous toutes sortes de formes particulières. C’est la conséquence du retard de la révolution socialiste dans les pays capitalistes avancés. Les travailleurs et les paysans d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine ne peuvent pas attendre. Ils doivent trouver une solution à leurs problèmes les plus pressants. Et s’ils n’ont a pas de parti marxiste à leur disposition, ils doivent chercher une alternative. La logique de ce processus est implacable.

Dans sa théorie de la « révolution permanente », Trotsky expliquait que, dans les conditions modernes, les taches de la révolution bourgeoise-démocratique ne peuvent être accomplies que par l’expropriation de la classe capitaliste. Le seul moyen de sauver la société de la stagnation, de la faim et de la misère réside dans l’abolition du latifundisme et du capitalisme. C’est l’impossibilité de développer pleinement les forces productives sous le capitalisme et le latifundisme qui fut à l’origine des révolutions coloniales. Sous le capitalisme, il n’y a pas d’issue.

Faute d’un parti marxiste, d’autres forces peuvent émerger au premier plan. Nous l’avons vu dans le cas du Portugal, en 1974-1975, lorsqu’un groupe d’officiers radicalisés délogea le dictateur fasciste Caetano et ouvrit les vannes de la révolution. Dans son article sur ce sujet, le camarade Ted remarquait la chose suivante :

« Du fait que le développement des forces productives se heurte aux éléments pro-capitalistes, qui sont subordonnés à l’impérialisme et collaborent avec lui, ces derniers sont balayés. Dans une version déformée de la révolution permanente, la caste des officiers subalternes se transforme – pour un temps – en agent inconscient de l’histoire, et réalise les taches de la nationalisation de l’économie. »

Naturellement, cette affirmation va à l’encontre de l’idée que tous les officiers sont réactionnaires et que tous les coups d’Etat sont de droite – idée qui, chez certains groupes « marxistes », a pris la forme d’un préjugé comparable à l’Arche de l’Alliance chez les juifs orthodoxes ou à l’Infaillibilité Papale chez les dévots catholiques. Si nous nous en tenions à cette idée, il aurait fallu condamner d’avance non seulement Chavez, mais également les dirigeants de la révolution portugaise. Cependant, l’histoire est trop complexe pour rentrer dans ces schémas simplistes. Mais comme le dit un vieux proverbe anglais, « les simples d’esprit aiment les choses simples. »

La révolution portugaise de 1974 est allée très loin. A l’époque, à Londres, le journal The Times a même publié un article intitulé : Le capitalisme est mort au Portugal. Cela aurait pu être vrai. Sous la pression de la classe ouvrière, le Mouvement des Forces Armées a nationalisé les banques et les compagnies d’assurance, ce qui, en pratique, signifiait 80% de l’économie. Malheureusement, les acquis de la révolution furent minés par les dirigeants des Partis Communiste et Socialiste – et l’occasion fut perdue.

Aujourd’hui nous voyons au Venezuela un processus semblable. Pendant des générations, le peuple vénézuélien a été gouverné par des partis représentant les intérêts de l’oligarchie et de l’impérialisme. Mais en 1996, il a trouvé une alternative sous la forme d’un nouveau mouvement politique – le Mouvement Bolivarien, fondé par Hugo Chavez. Le programme de Chavez était modeste : contre la corruption, pour des réformes sociales, etc. Mais il est immédiatement entré en conflit avec l’oligarchie et l’impérialisme.

Ce que nous voyons au Venezuela est une variante particulière de la théorie de la révolution permanente. Il est impossible de consolider les acquis de la révolution dans le cadre du système capitaliste. Tôt ou tard, il faudra choisir : soit la révolution liquidera le pouvoir économique de l’oligarchie, expropriera les banquiers, les capitalistes, et prendra le chemin du socialisme – soit l’oligarchie et l’impérialisme liquideront la révolution.

Chavez et les masses

Encore une fois, dans une situation où le vieil ordre établi traverse une crise profonde, où seul un changement fondamental semble pouvoir offrir une issue, mais où il n’y a pas de parti révolutionnaire de masse, toutes sortes de variantes particulières sont possibles. Dans ces circonstances, l’effervescence révolutionnaire peut atteindre les catégories sociales les plus inattendues. Nous avons déjà signalé, plus haut, que qualifier Hugo Chavez de « bourgeois » est incorrect d’un point de vue sociologique. Mais même s’il était effectivement d’origine bourgeoise, ceci n’exclurait pas la possibilité d’une évolution vers la révolution socialiste. Référons-nous une fois de plus au fondateur du socialisme scientifique. Dans le Manifeste du Parti Communiste, Marx a écrit la chose suivante :

« Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l’heure décisive, le processus de décomposition de la classe dominante, de la vieille société tout entière, prend un caractère si violent et si âpre qu’une petite fraction de la classe dominante se détache de celle-ci et se rallie à la classe révolutionnaire, à la classe qui porte en elle l’avenir. De même que, jadis, une partie de la noblesse passa à la bourgeoisie, de nos jours une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et, notamment, cette partie des idéologues bourgeois qui se sont haussés jusqu’à la compréhension théorique de l’ensemble du mouvement historique. »

Avec quelle clarté Marx s’exprimait ! Pour quelqu’un qui a réellement assimilé la méthode marxiste, qui ne se contente pas de répéter machinalement quelques formules mal digérées, ce qui se passe au Venezuela ne présente pas de grande difficulté. Ce n’est pas non plus la première fois que nous avons à faire un phénomène semblable. L’article de Ted Grant intitulé La révolution Ibérique : le marxisme et le développement historique de la situation internationale, qui date de mai 1975, commence par ces mots :

« Le marxisme serait une théorie très simple si elle ne consistait qu’à répéter les idées du passé. Les sectaires et les opportunistes des différentes sectes et groupements ignorent les méthodes et les principes qui conservent toujours leur validité, et dont les écrits grands marxistes contiennent les leçons. Ils se contentent de répéter quelques phrases glanées au hasard et s’imaginent que cela fait d’eux de grands stratèges. Les oeuvres de Marx, Engels, Lénine et Trotsky représentent pour nous un héritage précieux, et il faut que nous incitions les jeunes camarades à les étudier sérieusement. Mais elles ne nous offrent pas un plan détaillé du processus historique. »

Dans l’histoire, la réaction entre les facteurs objectifs et subjectifs est très complexe et contradictoire. Seule la méthode dialectique nous permet de démêler les contradictions de la situation au Venezuela. En l’absence d’un authentique courant marxiste, il est inévitable qu’apparaissent d’autres tendances. Et dans la mesure où la classe ouvrière ne dirige pas, d’autres classes entrent en scène. Ce n’est pas si difficile à comprendre !

La relation entre Hugo Chavez et les masses est très complexe et dialectique. J’ai moi-même pu le constater lors du grand meeting du 12 avril 2004, à Caracas. L’enthousiasme et la ferveur des masses vis-à-vis de Chavez étaient colossaux. Or, le secret de cette ferveur n’est pas à chercher dans la personnalité de Chavez, mais dans les rapports de classe. Les masses considèrent Chavez comme leur propre reflet. Elles s’identifient à lui, qui les a éveillées à la vie politique et qui a donné une voix à leurs aspirations. A leurs yeux, il personnifie la révolution. Pour les masses, Hugo Chavez et la révolution sont une seule et même chose.

Naturellement, la perception des masses est une chose, et la logique objective des événements en est une autre. Dans une révolution, les événements se succèdent à une vitesse vertigineuse, et la direction a du mal à suivre ce rythme frénétique. Pendant toute une période, le pendule vire continuellement vers la gauche. Tous les partis, courants, programmes et individus sont mis à l’épreuve. C’est pour cela que le développement de la révolution est marqué par l’ascension et le déclin de dirigeants et de partis, les courants les plus radicaux tendant à remplacer les plus modérés.

Le fouet de la contre-révolution

Les masses ne se lancent pas dans une révolution avec un plan de reconstruction sociale tout prêt, mais avec le sentiment aigu qu’elles ne peuvent plus supporter le vieux régime. Les premières étapes de la révolution se caractérisent inévitablement par une perspective confuse et incohérente. Il règne un sentiment d’euphorie, de triomphe et d’irrésistible avancée. Ceci s’accompagne de l’idée d’unité : « nous sommes tous ensemble », dans une sorte de marche universelle vers la liberté et la justice sociale.

Cependant, c’est là une illusion. La révolution se heurte inévitablement aux barrières de l’ordre social et des institutions existantes. Cela mène à des affrontements. Toute action provoque une réaction égale et opposée : cette loi vaut aussi bien pour les révolutions que pour la mécanique élémentaire. La victoire électorale de Chavez, en 1998, ne signifiait pas une révolution sociale. Mais elle a complètement bouleversé l’ordre établi et provoqué fermentation sociale généralisée. Lorsqu’elle a compris qu’elle ne pourrait pas corrompre ni faire pression sur Chavez, l’oligarchie a décidé de l’éliminer par la force. Cela a directement mené au coup d’Etat contre-révolutionnaire du 11 avril 2002.

Il y a exactement deux ans, les forces contre-révolutionnaires de l’oligarchie vénézuélienne lançaient un coup d’Etat, avec l’appui des officiers de droite au sein de l’armée. Chavez a été arrêté et une « dictature démocratique » a été proclamée. Mais les masses se sont soulevées et ont renversé le gouvernement putschiste, ouvrant la voie à de nouvelles avancées de la révolution. Et une fois de plus, les masses ont été appuyées par la section révolutionnaire de l’armée. En 48 heures, le coup d’Etat s’est écroulé comme un château de cartes.

Marx soulignait que, pour avancer, la révolution a besoin du fouet de la contre-révolution. Au Venezuela, chaque tentative contre-révolutionnaire a provoqué une réaction colossale des masses, qui ont tout balayé sur leur passage. Et chaque fois, leurs sentiments devenaient plus durs, plus déterminés et militants. L’exigence d’une action définitive pour se débarrasser des contre-révolutionnaires est devenue de plus en plus insistante : « Mano dura ! » – « Pas de pitié ! » – entendait-on souvent.

Apres l’échec du coup d’Etat, il aurait été possible de mener à bien la révolution socialiste de façon pacifique. Malheureusement, l’occasion a été manquée et les réactionnaires ont pu se regrouper et organiser une nouvelle tentative, la soi-disant « grève » de décembre 2002/janvier 2003 (en réalité, un lock-out patronal), qui a sérieusement endommagé l’économie. Cette nouvelle tentative fut mise en échec par les travailleurs, qui prirent le contrôle des usines et des installations de l’industrie pétrolière et chassèrent les réactionnaires. Là encore, cela ouvrait la possibilité d’une transformation radicale, sans guerre civile. Mais encore une fois, l’occasion fut perdue.

A présent, la société est complètement polarisée entre la droite et la gauche. Un gouffre s’est ouvert entres les classes antagoniques : riches et pauvres, chavistas et escualidos, révolutionnaires et contre-révolutionnaires se font face dans une ambiance d’hostilité permanente. La société vit dans un état d’alarme et d’agitation constante. L’air est lourd de rumeurs de coups d’Etat, de conspirations et d’agression étrangère. L’atmosphère est électrique, comme avant un orage. Et tôt ou tard, l’orage éclatera.

Les masses apprennent rapidement à l’école de la révolution. Elles tirent leurs conclusions. La principale conclusion est que le processus révolutionnaire doit aller de l’avant, affronter ses ennemis et éliminer tous les obstacles. Tel est le désir brûlant des masses, qui se heurte à la résistance des éléments conservateurs et réformistes, lesquels en appellent sans cesse à la prudence, et, en pratique, freinent la révolution. Le destin de la révolution dépend de la résolution de cette contradiction.

La révolution en danger

Désormais, la révolution vénézuélienne fait face à un choix implacable. La révolution est entourée d’ennemis, à l’intérieur comme à l’extérieur, qui luttent pour l’écraser. Pour en finir avec les forces de la contre-révolution, une politique et un programme clairs sont nécessaires. Or ceux-ci ne peuvent venir que de la tendance marxiste.

La révolution vénézuélienne est à la croisée des chemins. Au cours des deux dernières années, les masses ont mis en échec la réaction à trois reprises. Mais les forces de la réaction n’ont pas été battues de façon décisive. L’oligarchie continue de contrôler des secteurs clefs de l’économie, et complote sans cesse contre la révolution. Ces intrigues contre-révolutionnaires bénéficient de la participation active de Washington. Bush a déclaré qu’il ne trouverait pas le repos tant que Chavez ne serait pas renversé. Un général américain a récemment déclaré que le Venezuela représentait une menace pour les Etats-Unis. Ce sont là des avertissements très clairs.

L’impérialisme américain est embourbé en Irak. Cela rend difficile, dans l’immédiat, une intervention militaire directe au Venezuela, même à l’échelle de son aventure en Haïti. Mais il y a beaucoup d’autres options. Les Etats-Unis essaient d’obtenir un blocus du Venezuela par l’Organisation des Etats Américains (OEA), sur le modèle de celui de Cuba – sans succès, pour le moment. Mais aujourd’hui, la menace la plus pressante vient de la Colombie voisine.

L’impérialisme nord-américain veut utiliser la Colombie comme une base pour ses opérations en Amérique latine. Sous prétexte de « guerre contre les drogues », Washington a inondé la Colombie d’armes, d’argent et de « conseillers militaires ». Cela a complètement modifié l’équilibre militaire dans la région. Le monstrueux Plan Colombie est la couverture officielle pour une intervention impérialiste de grande échelle. Cela représente une grave menace pour la révolution vénézuélienne. Juste avant d’être éjecté par le peuple espagnol, Aznar a envoyé une quantité considérable de tanks en Colombie. Dans la mesure où des tanks sont inutilisables dans le cadre de la lutte contre la guérilla colombienne, cela ne laisse place qu’à une seule interprétation : ces tanks sont destinés à être utilisés contre un Etat voisin – le Venezuela.

Au cours de ces derniers mois, des preuves se sont accumulées de l’intensification de l’activité des groupes paramilitaires de droite sur le sol vénézuélien. Ces groupes sont les fameux « bataillons de la mort » fascistes, qui pendant des décennies ont assassiné, torturé et terrorisé la population, avec l’appui officieux de l’Etat et des forces armées colombiennes. Aujourd’hui, ils agissent comme mercenaires à la solde de la CIA. Leur objectif est l’assassinat de Chavez et l’organisation de violentes provocations pour justifier un conflit armé entre le Venezuela et la Colombie.

Dans des articles précédents, nous expliquions que l’impérialisme américain se prépare à organiser une provocation à la frontière entre la Colombie et le Venezuela. Or, après la défaite honteuse de sa campagne référendaire, l’opposition vénézuélienne est en déroute, et l’une de ses composantes, ayant fait scission, a accusé les autres de préparer un nouveau coup d’Etat. La révolution est en danger. Mais comme ce fut le cas de la Grande Révolution française du XVIIIe siècle, la menace extérieure pourrait avoir pour effet de pousser la révolution vénézuelienne encore plus loin.

Le rapport de forces entre les classes

Le rapport de forces entre les classes, au Venezuela, est toujours extrêmement favorable à la réalisation d’une révolution socialiste classique. Ce qui est nécessaire, c’est l’application énergique de la politique du front unique. Cela ne signifie en aucun cas la dissolution du mouvement ouvrier – ou de son aile marxiste – dans un « front populaire » général. Cela signifie seulement que la classe ouvrière et son avant-garde doivent conclure une alliance stratégique avec la petite-bourgeoisie révolutionnaire, les paysans pauvres et tous les autres éléments révolutionnaires de la population pour mener à bien la lutte contre l’impérialisme et l’oligarchie.

Cette politique est elle en contradiction avec l’objectif d’une révolution socialiste ? Seul d’irrécupérables doctrinaires peuvent le prétendre. De tels individus n’ont pas la moindre idée de ce qu’est une révolution socialiste. Voyons ce que disait Lénine à ce sujet :

« La révolution socialiste, ce n’est pas un acte unique, une bataille unique sur un seul front, c’est toute une époque de conflits de classes aigus, une longue succession de batailles sur tous les fronts, c’est-à-dire sur toutes les questions d’économie et de politique, batailles qui ne peuvent finir que par l’expropriation de la bourgeoisie. Ce serait une erreur capitale de croire que la lutte pour la démocratie est susceptible de détourner le prolétariat de la révolution socialiste ou d’éclipser celle-ci, de l’estomper, etc. Au contraire, de même qu’il est impossible de concevoir un socialisme victorieux qui ne réaliserait pas la démocratie intégrale, de même le prolétariat ne peut se préparer à la victoire sur la bourgeoisie s’il ne mène pas une lutte générale, systématique et révolutionnaire pour la démocratie. » (Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916)

Que signifient ces lignes ? La révolution socialiste serait impensable sans la lutte quotidienne pour l’amélioration de la situation de la classe ouvrière et des masses exploitées. C’est uniquement à travers cette lutte que la classe ouvrière peut accumuler et réunir les forces de masse nécessaires pour mener à bien la transformation socialiste de la société. Ceci n’inclut pas seulement la lutte pour de meilleurs salaires, la réduction du temps de travail, un plus grand nombre de logements, d’hôpitaux, d’écoles, etc. – mais aussi la lutte pour la démocratie. Au cours de cette lutte, la classe ouvrière a la possibilité d’en prendre la direction et, ainsi, de se placer à la tête de la nation. Sans cela, la victoire de la révolution ne serait possible ni à court terme, ni dans mille ans.

Au Venezuela, le secret du succès réside dans l’unité d’action entre la lutte socialiste de la classe ouvrière et celle des forces sociales de la démocratie révolutionnaire – les paysans pauvres, les pauvres des villes et la petite bourgeoisie révolutionnaire en général. Les ennemis de la révolution s’efforcent sans cesse de briser cette unité. Les marxistes luttent pour la maintenir. Mais ceci ne veut pas dire que nous devrions accepter la direction de la petite-bourgeoisie, ou cacher nos divergences avec elle. Comme le dit une expression espagnole : « juntos pero no revueltos » – « Ensemble, mais pas mélangés ».

Le mouvement bolivarien n’est pas un parti stalinien monolithique, mais un large mouvement de masse, composé de différentes tendances et courants. L’aile gauche, qui reflète les aspirations révolutionnaires des masses, s’efforce de pousser la révolution en avant, de dépasser la résistance de l’oligarchie et d’armer le peuple. L’aile droite (les réformistes et les sociaux-démocrates), cherche dans les faits à freiner la révolution, ou tout au moins à la ralentir, dans l’espoir de parvenir à un accord avec l’oligarchie et l’impérialisme.

En réalité, cette deuxième option n’existe pas. Il n’y a pas de compromis possible avec les ennemis de la révolution, de même qu’on ne peut mélanger l’huile et l’eau. Toute la logique de la situation tend vers un affrontement ouvert entre les classes. Le destin de la révolution dépend du résultat de ce conflit.

Face à cette situation concrète, quelle position doivent adopter les marxistes ? Devrions nous rester dans notre coin, en expliquant que, puisque la révolution est « bourgeoise », nous n’avons rien à faire avec elle ? Ceci équivaudrait à la neutralité dans la lutte entre la révolution et contre-révolution. Adopter une telle position, ce serait trahir la révolution et la classe ouvrière. Une telle politique discréditerait n’importe quel groupe ou parti. Ceux-ci seraient considérés – à juste titre – comme des déserteurs et des traîtres.

A ceux qui nous rappellent constamment que les marxistes et la classe ouvrière doivent maintenir leur indépendance, nous répondons : vous nous rappelez l’ABC du marxisme et nous vous en remercions. Mais à notre tour, nous vous signalons qu’il y a, dans l’alphabet, plusieurs lettres qui suivent A, B et C. La classe ouvrière doit bien sûr maintenir son indépendance de classe, à tout moment et en toutes circonstances. C’est pourquoi nous encourageons les travailleurs vénézuéliens à construire et renforcer leurs organisations de classe : syndicats, comités d’usine, etc.

Le même principe vaut pour la tendance marxiste. Nous sommes favorables à la collaboration avec d’autres tendances du mouvement révolutionnaire – à une condition : que les drapeaux, les programmes et les idées ne soient pas mélangés. Les idées, la politique et le programme du marxisme doivent à tout moment être maintenus et défendus au sein du mouvement. Ainsi, l’unique position correcte est la suivante :

1) Défense inconditionnelle de la révolution vénézuélienne contre l’oligarchie et l’impérialisme. 2) Soutien critique à la démocratie révolutionnaire et à Hugo Chavez contre l’oligarchie et l’impérialisme. 3) Au sein du mouvement des masses (le mouvement bolivarien), nous soutenons l’aile gauche face aux réformistes et aux sociaux-démocrates 4) Au sein de l’aile gauche, les marxistes défendront leurs idées, leur politique et leur programme. Ils lutteront pour gagner la majorité grâce à leur travail et à la supériorité de leurs idées. 5) Au sein du mouvement, il faut lutter pour bâtir de solides organisations ouvrières indépendantes et pour étendre leur influence, à commencer par les syndicats.

La nécessité d’un parti marxiste

« Il faut construire le parti ! Il faut construire le parti ! », répètent les sectaires à la façon des perroquets surexcités. Mais quand nous leur demandons comment les marxistes vénézuéliens doivent s’y prendre pour construire le parti, les perroquets deviennent soudainement plus laconiques : « Comment ? Mais en le proclamant, bien sûr ! » C’est assez amusant. Trois hommes et un chien (ou un perroquet) se réunissent dans un café de Caracas et proclament le parti révolutionnaire. Très bien. Et après ? « Nous appelons les masses à nous rejoindre ! » Excellent. Et si elles ne viennent pas à vous, et préfèrent rester dans leurs organisations bolivariennes de masse ? « Eh bien, ça, c’est leur problème ! »

Ces gens extraordinairement intelligents, qui s’imaginent que la participation des marxistes au mouvement bolivarien constitue l’abandon de la lutte pour un parti marxiste, ne font que démontrer qu’ils n’ont pas la moindre idée de la façon de construire un tel parti, ni au Venezuela, ni ailleurs. Notre approche ne comporte pas la moindre trace de liquidationnisme ou d’opportunisme, mais consiste seulement à appliquer les véritables méthodes de Marx, Engels, Lénine et Trotsky. Citons un passage bien connu d’un document fondateur de notre mouvement, le Manifeste du Parti Communiste. Dans la section intitulée Prolétaires et communistes, ont peut lire la chose suivante :

« Quelle est la position des communistes par rapport à l’ensemble des prolétaires ? Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers.

« Ils n’ont pas d’intérêts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat. Ils n’établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier.

« Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.

Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien. »

On pourrait croire que c’est suffisamment clair pour qu’un enfant d’intelligence moyenne le comprenne. Malheureusement, il existe des « marxistes » qui ne possèdent pas ce niveau intellectuel. Apres avoir parcouru les écrits de quelques marxistes auto-proclamés, Karl Marx a protesté et affirmé que si ce qu’il venait de lire était du marxisme, alors lui-même n’était pas marxiste. Nous imaginons bien ce qu’il a dû ressentir. Mais Marx, Engels, Lénine et Trotsky ne sont vraiment pas responsables des idioties écrites en leur nom, pas plus que Jésus-Christ n’est coupable de ce que font les évêques vénézuéliens.

La logique de cette situation a été décrite par Shakespeare dans la première partie de sa pièce Henri IV, lorsque le Gallois Gwain Glyndower, un homme d’un grand courage mais imbu de tendances mystiques, tentait d’expliquer à l’impulsif anglais Hotspur qu’il avait des pouvoirs magiques :

G : « Je suis capable d’invoquer les esprits du gouffre. » H : « Eh comment, moi aussi, et n’importe qui en est capable. Mais est-ce qu’ils viennent vraiment, lorsque tu les invoques ? »

Il est impossible de prendre au sérieux l’idée selon laquelle on peut construire au Venezuela un parti révolutionnaire en dehors du mouvement des masses. Nous préférons nous baser sur les méthodes élaborées par Marx et Engels il y a de cela plus de 150 ans – méthodes qui, comme toutes les idées fondamentales du marxisme, conservent aujourd’hui leur validité. Il est absolument nécessaire d’unir les forces du marxisme au mouvement des masses.

La classe ouvrière doit à tout moment préserver et bâtir ses propres organisations de classe, ses syndicats, ses comités d’usine, etc. En même temps, elle travaillera à construire un vaste mouvement qui inclue les couches les plus larges des masses non-prolétariennes et semi-prolétariennes. L’aile marxiste du mouvement maintiendra sa complète indépendance politique – ses propres journaux, revues, livres et brochures – et son entière liberté de défendre son point de vue. Elle travaillera loyalement pour construire le mouvement et y attirer les couches les plus larges de la jeunesse et de la classe ouvrière, tout en luttant pour gagner les éléments les plus avancés à son programme, sa politique et ses idées.

Nous ne cherchons pas à nous imposer au mouvement. Nous ne lui présentons aucun ultimatum. Notre objectif est de le construire, de le fortifier et de le pousser vers l’avant tout en armant ses couches dirigeantes des idées, du programme et de la politique nécessaires pour vaincre l’oligarchie, vaincre l’impérialisme, et débarrasser le chemin en vue de la transformation socialiste de la société. Car comme l’expliquait Lénine, une lutte consistante pour la démocratie mènera inévitablement l’expropriation de l’oligarchie et à la transformation de la révolution démocratique en révolution socialiste.

Pour le moment, il se peut que ces idées soient minoritaires. Cela ne nous inquiète pas. Nous acceptons le fait que nous soyons une minorité, et agirons en conséquence. Mais nous continuerons de défendre le programme de l’expropriation de l’oligarchie et de l’armement du peuple comme les seules garanties du succès de la révolution. Les événements nous donneront raison. Nous défendrons nos idées, et nous invitons tous les autres courants à faire de même. Seuls les staliniens et les bureaucrates craignent le débat – pas les marxistes et les démocrates révolutionnaires honnêtes.

Nous fondons fermement notre action sur le mouvement des masses révolutionnaires. A partir de leur expérience, elles apprendront la justesse de nos idées, de nos mots d’ordre et de notre programme. C’est la seule voie vers le succès !

Nous donnerons le dernier mot au grand marxiste et théoricien Ted Grant, qui a écrit ce qui suit au sujet des organisations de masse :

« De leurs rangs, du milieu les combattants de la classe ouvrière, surgiront les forces du marxisme. En dehors de ces organisations de masse, aucune substance durable ne pourra être créée. »

Le 4 mai 2004

Alan Woods
Publication : jeudi 6 octobre 2005
 

Les marxistes et la révolution vénézuélienne
Le 15 décembre 2005, par TAILLIEU Jacques
Nouveau lecteur, je viens de parcourir l’analyse concernant la révolution vénézuelienne et j’y ai trouvé des réponses aux questions qui me pesaient. Bravo. Même si la droite dure paraît avoir pris un sacré coup de massue, Je reconnais être très inquiêt par les tentatives de l’extérieur. Les USA feront tout pour briser cet élan révolutionnaire. Mon seul espoir réside dans la remobilisation des forces populaires des pays limitrophes. En étendant la révolution aux pays voisins, (et c’est ce que souhaitait le CHE)les peuples mettront un frein à la réaction de l’impérialisme américain.

Les marxistes et la révolution vénézuélienne
Le 22 mars 2006, par Roch
Ce texte démontre un des principes du marxisme pour moi qui est « la théorie est la règle et la pratique en est l’exeption » (MARX (du moins en substance)). Cela voulant dire ,pour moi, que le marxisme offre une orientation et un fil conducteur pour que les travailleurs s’émancipent, mais qu’il n y a pas de mode d’emploi type pour la révolution et que l’ont doit s’adapter au dévellopement du prolétariat et à son niveau de conscience de classe dans chaque société. Mais il faut aussi qu’une révolution de travailleurs nationaux puissent s’exporter pour qu’elle puisse continuer, on peut espérer que Chavez soit rejoint par Morales et peut-être par une grande partie de l’amérique latine et centrale (nous pourrions citer aussi le Chiappas), ce mouvement révolutionnaire sud-américain n’en est qu’à ses débuts, je le souhaite et l’espère.

 

 

 

Le déclin du capitalisme français et la lutte pour le socialisme pointrouge

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Le déclin du capitalisme français et la lutte pour le socialisme

Le texte suivant est le document de perspectives qui a été discuté et adopté par les militants de La Riposte, à l’occasion de leur congrès national, les 1er et 2 mars 2008. N’hésitez pas à nous faire part de vos remarques, questions, etc., à l’adresse suivante : redaction@lariposte.com

La lutte contre le capitalisme exige, de la part des travailleurs et des jeunes qui s’y engagent consciemment et sérieusement, non seulement un programme et une maîtrise des idées du marxisme en général, mais également des perspectives. Ils doivent se doter d’une compréhension des processus fondamentaux qui sont à l’œuvre dans l’économie et dans la société, et d’une estimation du cours le plus probable des événements futurs, afin de tirer les conclusions politiques et pratiques qui en découlent. Les perspectives ont nécessairement un caractère général et conditionnel. L’élaboration de perspectives n’est pas une science exacte. Il est impossible de prévoir le cours exact des événements. Des erreurs d’appréciation sur tel ou tel aspect de la situation sont inévitables. Mais les perspectives ont une fonction importante, voire décisive. Il n’y a pas d’action révolutionnaire sans théorie révolutionnaire. Il ne s’agit pas d’un exercice académique. Les perspectives sont un guide pour l’action.

L’effondrement de l’URSS et la restauration du capitalisme en Europe de l’Est avaient donné un nouvel accès de confiance aux représentants du capitalisme à travers le monde, et en particulier aux impérialistes américains. Ils envisageaient l’avenir avec optimisme. Le capitalisme avait triomphé du « communisme » – en réalité, de régimes bureaucratiques et totalitaires qui n’en étaient qu’une monstrueuse caricature. Il n’y avait plus aucun obstacle à l’extension de la sphère d’influence de l’impérialisme américain. Le « nouvel ordre mondial » lui permettrait d’affirmer sa domination sans entraves de la planète toute entière. Tel était l’état d’esprit des impérialistes. Aujourd’hui, ce triomphalisme a complètement disparu. Partout dans le monde, il a cédé la place à une profonde inquiétude – sauf peut-être dans le minuscule cerveau de Georges W. Bush. Face aux événements révolutionnaires au Venezuela, en Bolivie, au Mexique, en Equateur, à l’instabilité sociale et politique en Afrique, en Inde et au Pakistan, aux sombres perspectives économiques des Etats-Unis et de l’Europe, à l’impasse des guerres en Irak et en Afghanistan, les capitalistes et leurs représentants politiques sont hantés par le sentiment que la situation leur échappe, à l’échelle mondiale.

L’arrière-plan économique mondial

L’intensification de la division internationale du travail est telle que la pression du marché mondial a une influence prépondérante – et, en dernière analyse, décisive – sur l’évolution interne de tous les pays, ainsi que sur les relations qui s’établissent entre eux à l’échelle mondiale. La position réelle du capitalisme français et les perspectives qui en découlent ne peuvent être déterminées qu’en tenant compte du contexte international. Ici, nous nous bornerons à souligner les aspects du contexte mondial qui influent le plus directement sur les perspectives pour la France.

La croissance économique relativement soutenue qu’ont connue les Etats-Unis, ces dernières années, s’est essoufflée. Cette croissance était qualitativement différente de la période des « trente glorieuses ». Elle s’est réalisée sur la base d’une intensification du taux d’exploitation des travailleurs, au détriment des conditions de vie de la vaste majorité de la population. Entre 1998 et 2007, la productivité des travailleurs américains a augmenté de plus de 30%. La demande intérieure n’a été maintenue que par l’endettement massif des ménages, notamment par le biais d’emprunts à taux variable, dont les subprimes. La spirale haussière des valeurs immobilières a massivement alourdi cet endettement. Mais comme nous l’avions expliqué à l’époque, il était inévitable que cette bulle spéculative éclate. Avec la saturation du marché de l’immobilier, qui est intervenue en 2007, un million de familles américaines surendettées ont été éjectées de leurs foyers.

A l’endettement des ménages américains s’ajoute celui des entreprises et de l’Etat. La dette publique américaine s’élève désormais à quelques 8 800 milliards de dollars, soit 67 % du PIB. Les guerres en Irak et en Afghanistan – que les Etats-Unis sont en train de perdre – rajoutent plus d’un milliard de dollars par semaine aux dépenses publiques américaines. Cette dette, conjuguée avec l’énorme déficit du commerce extérieur (800 milliards de dollars, en 2007), mine le dollar, qui a perdu 20% de sa valeur contre l’euro au cours des derniers mois de 2007. La baisse du dollar donne un avantage considérable aux exportations américaines au détriment des pays européens. Mais elle ne suffira pas pour résorber le déficit commercial américain, ni pour éviter un net ralentissement de la production. Malgré sa chute, le dollar est toujours surévalué.

L’entrée sur le marché mondial de la Chine, de la Russie, de l’Inde et d’autres pays « émergents » a considérablement augmenté le volume des échanges internationaux, stimulant la production à l’échelle mondiale. La Chine est un marché immense qui a permis aux puissances occidentales d’écouler une part non négligeable de leur production. De plus, les conditions de travail des salariés chinois offrent aux grandes puissances une source de main d’œuvre extrêmement rentable. Cependant, en retour, la Chine inonde le marché mondial de produits à bas prix. Pour l’année 2007, le déficit commercial de l’Europe avec la Chine avoisinait les 160 milliards. En même temps, les investissements directs à l’étranger réalisés par la Chine lui assurent une implantation de plus en plus forte sur tous les continents du monde – au détriment, notamment, des Etats-Unis et des principales puissances européennes.

De vives tensions existent entre les Etats-Unis, les puissances européennes et la Chine sur la question des taux de change. La baisse du dollar par rapport à l’euro a un impact négatif sur les économies européennes. La pénétration du marché européen par les marchandises chinoises ne cesse de progresser, renforcée par la dépréciation du yuan par rapport à l’euro. Le déficit commercial de l’Europe avec la Chine s’élève désormais à 170 milliards d’euros. Cette somme est encore plus importante que le déficit des Etats-Unis avec la Chine.

Les Etats-Unis et l’Union européenne menacent la Chine de multiplier les mesures protectionnistes à son égard. S’ils passent à l’acte, la Chine prendra elle aussi des mesures de rétorsion, privant les capitalistes européens et américains de débouchés commerciaux et d’opportunités d’investissement. De manière générale, une escalade protectionniste restreindrait le volume des échanges internationaux et précipiterait une crise de surproduction à l’échelle internationale. En Chine, cette crise serait particulièrement sévère.

En tout état de cause, avec ou sans protectionnisme, une crise de surproduction de l’économie chinoise est inévitable, à terme. La croissance du PIB chinois avoisine les 11,5%, contre à peine 1,9% aux Etats-Unis. Ce déséquilibre ne pourra pas continuer indéfiniment. La production massive l’industrie chinoise ne peut pas être absorbée par son marché domestique, malgré son développement rapide. Par exemple, seuls 30% des biens industriels produits en Chine sont vendus sur son marché intérieur. Les 70% restants doivent être vendus à l’étranger. La Chine est donc très lourdement dépendante de ses exportations. Le ralentissement de l’économie américaine et la faible croissance de la zone euro tendent à restreindre leur capacité d’absorption des marchandises chinoises. En conséquence, la Chine se dirige vers une crise de surproduction, exactement comme ce fut le cas du Japon, par le passé.

L’Europe

Dans les pays européens, la croissance du PIB – relativement faible dans la plupart des cas – a été acquise au détriment de la majorité de la population. Pour sauvegarder leurs profits, les capitalistes doivent obligatoirement réduire la part des richesses restituée, sous une forme ou sous une autre, aux travailleurs qui les ont créées. A travers le continent, la classe capitaliste mène une offensive implacable contre les services publics, les conditions de travail, les droits des salariés, des chômeurs, des retraités et des jeunes, créant au passage une masse sans cesse grandissante de pauvres. En France, par exemple, près de 7 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, selon les chiffres officiels. La réalité est sans doute plus grave encore. Sous la pression des Etats-Unis, de la Chine, la Russie et de l’Inde, le capitalisme européen n’a d’autre issue que d’imposer une régression sociale permanente.

La place qu’occupe l’Union européenne dans l’économie mondiale se rétrécie, ce qui ne peut qu’attiser les tensions entre ses pays membres. Ils s’affrontent à la fois sur le marché européen et sur le marché mondial. Les capitalistes de chaque pays s’efforcent de défendre leurs profits au détriment des autres. Ces antagonismes deviendront encore plus violents dans le cas d’une récession économique.

La réunification de l’Allemagne, en 1989, a été saluée, dans des discours officiels, par les représentants du capitalisme français. Et pourtant, ils n’avaient aucune raison de s’en réjouir. Dès avant cet événement, la RFA était la puissance dominante en Europe occidentale. Mais la réunification de l’Allemagne constituait un renforcement majeur de son poids en Europe et dans le monde. En Europe centrale et dans les Balkans, les économies planifiées, étranglées par des régimes bureaucratiques et corrompus, s’effondraient les unes après les autres, ouvrant à l’Allemagne réunifiée de nouveaux marchés et de nouvelles sphères d’influence. Le rapport de force entre la France et l’Allemagne s’est modifié à l’avantage de cette dernière. L’impérialisme allemand n’a pas tardé à faire la démonstration de ce nouveau rapport de force, en incitant la Croatie à déclarer son indépendance, au détriment des ambitions de la France dans la région.

La position dominante de l’Allemagne en Europe trouve également son expression dans la politique monétaire de la BCE, dont les ajustements successifs répondent avant tout aux besoins de l’impérialisme allemand. Lorsque Sarkozy a demandé une baisse des taux d’intérêts pour favoriser une dépréciation de l’euro et palier à l’effondrement de la balance commerciale française, il a essuyé un « non » catégorique et sans appel. L’Allemagne affiche un excédant commercial important (162 milliards d’euros en 2006, contre un déficit, pour la France, de 29,2 milliards) et n’a nullement besoin d’une dévaluation.

Si la France avait encore sa monnaie nationale, sa valeur serait en train de s’effondrer. Une dévaluation de la monnaie tend à renforcer les exportations et freiner les importations, et donc à réduire les déficits commerciaux. Elle tend aussi à réduire la valeur réelle des salaires. Mais l’introduction de la monnaie unique a privé les classes capitalistes nationales de cette option. La valeur de l’euro est déterminée par les intérêts des plus grandes puissances européennes. Mais ces puissances ne sont pas sur un pied d’égalité. En cas de conflit entre les intérêts du capitalisme allemand et ceux du capitalisme français, c’est le capitalisme allemand qui l’emporte.

La position mondiale de la France

Le recul du capitalisme français ne se limite pas au seul continent européen. A l’échelle mondiale, sur les plans économique, diplomatique et militaire, sa position s’affaiblit. Le conflit franco-américain au sujet de l’invasion de l’Irak en était une illustration flagrante. L’opposition de l’impérialisme français à la guerre en Irak s’explique notamment par les accords signés avec la dictature de Saddam Hussein, dans l’hypothèse d’une levée de l’embargo. Ces accords prévoyaient que la France aurait un accès prioritaire aux réserves pétrolières irakiennes. Incapable de faire valoir ses prétentions sur l’attribution des réserves pétrolières et le partage du butin de guerre en général, l’impérialisme français savait que l’invasion profiterait exclusivement aux capitalistes américains, et assènerait au passage un coup fatal à ses propres intérêts économiques dans la région. Et en effet, l’intervention américaine en Irak a réduit à néant, ou presque, le peu d’influence qui restait à l’impérialisme français au Moyen-Orient.

Les dépenses militaires de la France ne représentent que 5% du budget militaire des Etats-Unis. La France a participé à la première guerre irakienne, en 1991, ainsi qu’à la guerre en ex-Yougoslavie, en 1999. Ces interventions ont largement démontré les limites des forces militaires françaises. En Afghanistan, où l’impérialisme français s’enlise, aux côtés des Etats-Unis et la Grande-Bretagne, dans une guerre que la coalition ne peut pas gagner, son apport militaire n’a qu’un caractère anecdotique par rapport au puissant dispositif américain.

En Asie et en Afrique, face à la concurrence américaine, allemande et chinoise, les capitalistes français perdent du terrain en termes de marchés et de sphères d’influence. La désintégration de l’Etat en Côte d’Ivoire s’est traduite par un renforcement significatif de l’influence américaine dans ce pays, tandis que la Chine s’y est massivement implantée. Au Congo-Brazzaville, au Rwanda, en République Centrafricaine et au Soudan, l’impérialisme français occupe une place de plus en plus étriquée. En 1980, la France avait le quatrième PIB dans le monde, et le huitième PIB par habitant. Aujourd’hui, elle occupe la sixième place mondiale en PIB et la dix-neuvième en PIB par habitant. Sarkozy est de ceux qui pensent que le refroidissement des relations franco-américaines, au sujet de l’Irak, a contribué à l’affaiblissement de la position mondiale de la France. Dans l’espoir de rompre ce qu’il appelle « l’isolement de la France », il tente un rapprochement diplomatique avec l’impérialisme américain.

Au lieu d’essayer, comme Chirac l’avait vainement tenté, d’endiguer le déclin en adoptant une posture de contrepoids à la puissance américaine, Sarkozy poursuit ce même objectif en adoptant une autre posture, celle de « l’ami des Etats-Unis » – qui ne réussira pas davantage. Comme la Grande-Bretagne, la France ne fait pas le poids. Elle menace l’Iran d’une « guerre » qu’elle serait incapable de mener, avant de se rétracter le lendemain. Elle rompt ses contacts avec la Syrie – qui n’y perd rien. Elle flatte la monarchie saoudienne, l’incitant à prendre une posture ouvertement hostile à l’Iran, sans le moindre succès. De telles gesticulations n’apporteront rien aux capitalistes français. La diplomatie américaine acceptera volontiers toute « aide » de ce genre, d’où qu’elle vienne, mais ne fera aucune concession à la France, ni en Afrique, ni au Moyen-Orient, ni en Asie. En conséquence, la nouvelle « amitié » franco-américaine ne fera peut-être pas long feu. Quoiqu’il en soit, le déclin de la position mondiale de la France est irréversible.

L’économie française

Les statistiques relatives à l’économie française donnent la mesure de ce déclin. La balance commerciale s’est dégradée de façon spectaculaire au cours de la dernière décennie. D’un excédent de 23,8 milliards d’euros en 1997, la balance import-export s’est dégradée jusqu’à l’équilibre, plus ou moins, entre 2000 et 2003, avant de s’effondrer brutalement, passant de -4,78 milliards en 2004 à -22,9 milliards en 2005, puis -29,2 en 2006. Pour 2007, les dernières estimations prévoient un déficit commercial avoisinant les 40 milliards d’euros !

La baisse du dollar n’est pas la cause principale de ce phénomène. Le recul est tout aussi flagrant dans la zone euro, particulièrement dans le domaine des exportations vers l’Allemagne, l’Espagne et la Belgique. Le solde des échanges se dégrade – ou, au mieux, se stabilise dans le négatif – dans toutes les grandes catégories de production, que ce soit les biens d’équipement, les biens de consommation ou les biens dits « intermédiaires » (produits chimiques, métaux, minéraux, matériels électriques, bois, papier carton, textiles, pneumatiques, etc.). Dans le secteur automobile, la chute est constante, d’année en année, depuis 2003. En 2007, les ventes en France d’automobiles fabriquées à l’étranger ont progressé de 8,8%, pour atteindre plus de 994 000 immatriculations, soit 48,2% du marché, contre 45,7% en 2006.

Globalement, l’économie française stagne. Son taux de croissance pour l’année 2007 n’était que de 1,9%. Le FMI, la Banque Mondiale et l’OCDE prévoient un taux de croissance encore plus faible en 2008. L’aggravation constante de la dette publique est l’une des expressions de la crise du capitalisme français. Fin 2006, elle a atteint 3% du PIB – et en cumul 64,2% du PIB, soit 1 150 milliards d’euros. Selon les estimations du FMI, elle risque d’atteindre 67% du PIB à la fin de 2008. Notons que le seuil maximum d’endettement public autorisé par le « pacte de stabilité et de croissance » (Traité de Maastricht) est de 60 % du PIB. Les intérêts versés par l’Etat pour le remboursement de sa dette avoisinent 17% du budget de l’Etat, soit une somme supérieur à la totalité de la recette de l’impôt sur le revenu.

Les profits des plus grands groupes ont massivement augmenté. Les profits des entreprises du CAC 40, par exemple, ont augmenté de 26% entre 2004 et 2005, et de 10% entre 2005 et 2006, pour atteindre près de 100 milliards d’euros. Cependant, la hausse des profits s’explique non par la conquête de nouveaux marchés, ni par une hausse de la production, mais surtout par les fusions, les restructurations, les délocalisations, etc., ainsi que par une augmentation du taux d’exploitation des travailleurs (précarité accrue, réduction des effectifs, heures supplémentaires, intérim, etc.). Le faible niveau des investissements témoigne du peu de confiance qu’ont les capitalistes eux-mêmes dans l’avenir de leur système. Toutes catégories confondues, l’évolution de l’investissement était négative en 2002 (-1,8%). Depuis, elle oscille aux alentours de 3% par an. L’investissement dans le secteur industriel – d’une importance décisive pour l’ensemble de l’économie – n’a augmenté que de 1% en 2001. En 2002, il a chuté de 13%, et son évolution est proche de 0%, depuis.

Les perspectives économiques du capitalisme français sont donc très sombres. Il recule dans la zone euro et sur marché mondial. Le solde de ses échanges commerciaux s’effondre. L’investissement stagne. Le taux de croissance est très faible. A plus ou moins court terme, une récession de l’économie américaine interviendra, provoquant une crise de surproduction internationale – surtout en Chine – dont les répercussions seront particulièrement sévères en France, compte tenu des graves déséquilibres de son économie. Après avoir longuement disserté sur la « mondialisation », certains « économistes » mercenaires du capitalisme nous expliquent à présent que l’Europe et la France ne seront pas nécessairement touchées par une récession américaine. C’est complètement faux. Si les Etats-Unis entrent en récession, toutes les économies européennes en subiront les conséquences. Il y a de fortes chances pour qu’une grave récession de l’économie américaine entraîne une baisse absolue de la production en France, en Italie et même en Allemagne.

Cette situation a des implications d’une importance fondamentale en ce qui concerne les relations entre les classes, en France comme ailleurs. Les perspectives pour la France ne sont pas une affaire « française », en premier lieu. Elle sont conditionnées et, pour ainsi dire, « animées » par l’évolution de la situation internationale. Le capitalisme français n’a aucun moyen à sa portée pour renforcer sa position par rapport à l’Allemagne, au sein de l’Union européenne. L’augmentation du taux d’exploitation des travailleurs et les attaques constantes contre leur niveau de vie ont eu, certes, un effet sur la compétitivité du capitalisme français. Mais dans la mesure où les mêmes attaques sont menées dans les autres pays, les avantages que cela procure à leurs classes capitalistes respectives s’annulent réciproquement. L’affaiblissement du capitalisme français par rapport à l’Allemagne est donc définitif.

Il en va de même pour la position mondiale de la France. En conséquence, la seule façon de freiner le recul de la position économique du capitalisme français en Afrique, en Asie et ailleurs, serait d’imposer une dégradation draconienne des conditions d’existence de la masse des travailleurs, en France. La croissance du PIB dépend directement des « réformes », qui sont en réalité des contre-réformes, car la croissance du PIB ne peut plus se faire qu’au détriment des travailleurs. Quand le MEDEF dit que, pour relancer la production, il faudrait abolir toute limitation légale de la semaine du travail et en finir avec la négociation collective des salaires et des conditions de travail, ce ne sont pas des paroles en l’air. Le capitalisme est devenu si complètement parasitaire, si complètement incompatible avec le développement des moyens de production, que ses intérêts vitaux exigent la destruction progressive de toutes les conquêtes sociales du mouvement ouvrier. En 2006, à propos de la crise économique en Italie, la revue britannique The Economist expliquait qu’il faudrait une réduction de 30% des salaires et le licenciement de 500 000 travailleurs italiens, ne serait-ce que pour engager un redressement de la situation. Le MEDEF et les représentants politiques du capitalisme français voudraient parvenir à un résultat semblable, en France, pour les mêmes raisons.

Cependant, même sur cette voie, le capitalisme ne résoudra pas ses contradictions. La régression sociale chez ses concurrents annulera les avantages compétitifs recherchés. Le résultat sera une contraction de la demande en France et chez ses concurrents, ce qui nécessitera de nouveaux sacrifices de la part des travailleurs. L’argument des capitalistes, selon lequel les sacrifices « consentis » aujourd’hui seront récompensés demain, est faux. Beaucoup de travailleurs imaginent que la crise actuelle est passagère, et que, d’une façon ou d’une autre, la croissance reviendra, et avec elle une augmentation du niveau de vie. Ils espèrent qu’il suffira de quelques ajustements douloureux mais salutaires pour « mettre de l’ordre » et remettre l’économie sur la bonne voie. En l’absence d’une alternative crédible de la part des partis de gauche, ce sentiment explique l’engouement initial d’une fraction significative des travailleurs vis-à-vis de Sarkozy.

Mais Sarkozy ne résoudra rien. Le déclin du capitalisme français est irréversible. Et la tentative de défendre, malgré ce déclin, les profits et les privilèges de la classe capitaliste, ne peut qu’attiser la lutte des classes. Cela finira par rompre l’équilibre social interne qui repose, en définitive, sur la relative passivité de la masse de la population. L’instabilité sociale et politique et les crises révolutionnaires à répétition qui se produisent en Amérique latine gagneront progressivement la France et l’ensemble de l’Europe. Telles sont les prémisses économiques et sociales de la prochaine révolution française.

La droite au pouvoir

Les années 2002-2007, sous les gouvernements Raffarin et de Villepin, ont été marquées par de nombreuses grèves et manifestations massives des travailleurs et de la jeunesse. Dans bien des villes, les manifestations pour la défense des retraites et contre le CPE étaient d’une ampleur sans précédent. La révolte des jeunes qui a éclaté dans les quartiers populaires de plus de 200 villes, en novembre 2005, exprimait également la colère accumulée face à la discrimination sociale et raciale.

La lutte contre le CPE, en particulier, donnait un aperçu du potentiel révolutionnaire de la jeunesse et des travailleurs. Le cours de son développement ressemblait beaucoup – mais à une échelle plus massive et plus puissante – aux phases initiales de la crise révolutionnaire de mai 1968. Effrayés par l’ampleur du mouvement, les dirigeants des partis de gauche et des syndicats ont multiplié les avertissements à Chirac, dans leur discours et déclarations, pour qu’il intervienne afin de prévenir une « déstabilisation de la République ». Dans les hautes sphères de l’Etat, en effet, la panique régnait. Bayrou a parlé d’une « ambiance d’effondrement ». Le « danger » en question était précisément que la lutte de la jeunesse finisse par gagner plus largement la classe ouvrière, ouvrant une situation révolutionnaire semblable à celle de 1968. Finalement, un « appel solennel » – signé par le PS, le PCF, la LCR, des formations syndicales, etc. – a été adressé à Chirac, lui expliquant, en substance, qu’il n’y avait plus de temps à perdre, et que si le retrait du CPE intervenait trop tard, il risquait de ne plus suffire pour empêcher la généralisation du mouvement.

Le rejet de la politique gouvernementale a trouvé son expression sur le plan électoral. Le PS a remporté les élections régionales presque partout, en France, et devançait la droite aux européennes. Lors du référendum sur la Constitution européenne, en 2005, le « non » l’a emporté, à la stupéfaction du gouvernement et des médias capitalistes. Compte tenu des mobilisations massives contre la droite et des résultats des scrutins de 2004, nous nous attendions à une victoire de la gauche aux élections présidentielles et législatives de 2007.

La presse et l’industrie audio-visuelle ont organisé une vaste manipulation de l’opinion publique, tout d’abord pour installer Ségolène Royal à la tête du PS, puis ensuite pour présenter Sarkozy comme l’incarnation de la « rupture ». Mais la victoire de Sarkozy et de l’UMP s’explique avant tout par la faillite politique de la direction du Parti Socialiste. Royal soulignait son « accord sur l’essentiel » avec Bayrou, dont la politique, à son tour, ne se distingue de celle de Sarkozy que sur quelques détails. Cette dérive droitière flagrante a repoussé beaucoup de travailleurs, dont une partie est tombée dans les filets de Sarkozy.

Le « populisme » de Sarkozy

En Sarkozy, les capitalistes espéraient avoir trouvé un chef de gouvernement qui ne céderait pas « à la rue », qui ne se laisserait pas influencer par des considérations électorales ou de « popularité », et qui ne reculerait devant rien. Ils reprochaient à Chirac de n’aller ni assez loin, ni assez vite, dans ses attaques contre les travailleurs. Le paradoxe, c’est que Sarkozy a mené campagne en reprenant des thématiques traditionnellement associées à la gauche. Certes, la droite ne déclare jamais ses intentions réelles pendant une campagne électorale. Mais le comportement de Sarkozy, avant et après son élection, représente un changement d’orientation notable par rapport à ses prédécesseurs.

Sarkozy a délibérément créé des attentes exactement contraires à ses véritables objectifs. Il a fait appel à des aspirations allant directement à l’encontre des intérêts de la classe qu’il représente. Avec Sarkozy, « tout devenait possible ». Le pouvoir d’achat allait augmenter, le minimum vieillesse allait faire un bond de 25%, le chômage serait réduit de moitié en cinq ans. Il serait le président des opprimés, des humiliés, des chômeurs et des « sans-grade ». Les discours de Sarkozy étaient parsemés de références aux grandes figures de l’histoire du mouvement ouvrier (Jaurès, Moquet, Gramsci, etc.). Il a flatté « la France qui se lève tôt ». Il s’est posé en défenseur des travailleurs, allant jusqu’à dénoncer l’avarice du patronat et des spéculateurs. Au grand désarroi des dirigeants « ministrables » de l’UMP, il a annoncé son intention d’accorder une large place, dans le futur gouvernement, aux représentants de la gauche. Ainsi, pendant que le PS se déplaçait vers la droite, les engagements et la tonalité de la campagne de Sarkozy allaient dans le sens inverse, vers la « rupture ».

Ce phénomène n’est pas le fruit du hasard. Il ne tient pas non plus, en premier lieu, à la personnalité de Sarkozy, même s’il faut reconnaître que l’ambition sans bornes, la soif de pouvoir et l’hypocrisie flagrante de cet individu l’ont aidé à opérer ce virage. La politique dite d’« ouverture » s’explique par l’opposition massive soulevée par la politique de Raffarin et de Villepin, surtout contre le CPE.

L’ampleur du mouvement avait profondément ébranlé la droite. La classe capitaliste sentait le sol se dérober sous ses pieds. Les stratèges les plus sérieux du capitalisme ont compris qu’il n’était plus possible plus gouverner comme avant. Il fallait chercher des nouveaux points d’appuis dans la société. Le capitalisme ne peut pas se maintenir uniquement, ni même principalement, par la contrainte. Il a besoin d’une base sociale, de relais d’influence et de confiance dans la société. Par le passé, le capitalisme français trouvait cette base dans la paysannerie et la petite bourgeoisie urbaine. Mais aujourd’hui, la paysannerie a pratiquement disparu. Le poids écrasant du salariat, dans la société, est tel que la stabilité de l’ordre capitaliste dépend essentiellement du consentement passif des travailleurs, de leur inertie, de l’espoir qu’ils nourrissent dans une possible amélioration de leur condition.

Sarkozy a attiré une partie importante de ceux qui votaient pour le Front National, par le passé. Cependant, le Front National pourrait de nouveau renforcer sa position, sur la base de la déception vis-à-vis de la politique du gouvernement. Quoi qu’il en soit, la stratégie « populiste » a permis à la droite de passer le cap des échéances électorales. Comme nous l’avons expliqué à l’époque, une élection n’est jamais qu’une photographie – au demeurant floue et déformée – de l’humeur de la population à un moment donné. La « vague bleue » s’est épuisée très rapidement. Dès avant les élections législatives, l’annonce de la « TVA sociale » a contribué à renforcer la position du Parti Socialiste, qui a vu le nombre de ses députés progresser par rapport aux élections législatives de 2002. La côté de popularité de Sarkozy a amorcé sa descente dès le mois de juillet 2007, et a chuté de 25% avant la fin du mois de janvier 2008. Les candidats UMP n’ont pas voulu pas que Sarkozy s’implique dans les élections municipales, de peur que l’hostilité qu’il suscite ne leur porte préjudice. Les sondages négatifs tendront à renforcer le moral et la combativité des travailleurs, face à la crise économique et la dégradation de leur niveau de vie.

La nouvelle orientation de la droite est un développement d’une grande importance symptomatique. C’est une indication – parmi bien d’autres – du fait que la France est entrée dans une période de grande instabilité sociale et politique, marquée par des changements brusques et imprévus. La classe capitaliste cautionne l’« ouverture » et les autres facettes peu conventionnelles du « sarkozisme » dans l’espoir de prévenir une explosion sociale. Ceci pourrait bien fonctionner pendant quelques mois. Au demeurant, en cherchant une nouvelle orientation, au point d’adopter une posture en opposition radicale à ses intérêts réels, la droite encourt de graves dangers. Comme le disait Alexis de Tocqueville, « le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d’ordinaire celui où il commence à se réformer. » Pris au piège de sa propre démagogie, contraint désormais à un double langage flagrant – au point parfois de le rendre quelque peu ridicule – Sarkozy est en train de créer d’immenses difficultés pour lui-même et la classe qu’il représente. Un jour, le gouvernement menace les pêcheurs de sanctions pénales implacables en cas de violation des quotas. Deux semaines plus tard, Sarkozy se déclare favorable à la « remise à plat » des mêmes quotas. Devant des dizaines de micros et de caméras, Sarkozy se déclare favorable à la suppression des 35 heures. Dès le lendemain, il prétend n’avoir rien dit de la sorte. Sarkozy double son propre salaire, et dit que les caisses de l’Etat sont vides. Il prône les heures supplémentaires pour les travailleurs qui veulent gagner plus, mais ne paie pas les heures supplémentaires déjà travaillées dans les hôpitaux et ailleurs. Les flottements, l’instabilité, la nervosité au sommet de la société risquent fort de la remuer jusque dans ses profondeurs.

Eléments de bonapartisme parlementaire

Au-delà des traits personnels de Sarkozy, le rapport qui s’est établi entre lui, le gouvernement et le parlement s’explique par l’impasse dans laquelle se trouve le système capitaliste, qui signifie nécessairement une crise du régime parlementaire. La démocratie bourgeoise est un régime sous lequel chacun est libre de dire et d’écrire ce qu’il pense, mais où toutes les décisions importantes sont prises par les capitalistes les plus puissants. Sa stabilité dépend de la capacité de la classe capitaliste à faire des concessions, aussi mineures soient-elles, aux travailleurs.

Pour les raisons que nous avons expliquées, les intérêts vitaux du capitalisme français dépendent de sa capacité à revenir sur les concessions du passé. Mais ceci est impossible sans provoquer une réaction de la part des travailleurs et de la jeunesse. La crise du capitalisme français n’est pas seulement économique. Elle est aussi une crise du régime parlementaire. Devant l’ampleur et la puissance des luttes menées contre Raffarin et de Villepin, la classe capitaliste et les représentants politiques sentaient l’impasse du parlementarisme. Les « institutions » étaient impuissantes. D’où la nécessité de gouverner d’une position plus élevée, « au-dessus des partis » et du parlement.

La théorie marxiste a défini plusieurs formes d’Etat capitaliste : démocratie parlementaire, bonapartisme parlementaire, bonapartisme, fascisme, etc. Mais ces conceptions générales ne suffisent pas pour décrire la multitude de formes intérmédiaires qui existent entre les régimes « classiques » qu’elles décrivent. La vérité est toujours concrète. Le « sarkozisme » représente un pas – mais un pas seulement – dans la direction du bonapartisme parlementaire. Le rôle du parlement et des ministères tend à se réduire à celui de chambres d’enregistrement des décisions d’un arbitre tout puissant.

Contrairement à un préjugé largement répandu, le marxisme ne nie pas le rôle de l’individu dans le processus historique. Les qualités et caractéristiques d’un individu peuvent avoir une influence importante – et parfois même décisive – sur le cours des événements. Dans le cas de Sarkozy, force est de reconnaître que son « style » personnel comporte un certain nombre de dangers du point de vue de la classe dirigeante, dangers qui commencent à semer la consternation dans le monde des capitalistes et chez leurs ministres, parlementaires et journalistes appointés.

Sarkozy se met en première ligne sur toutes les questions. Il n’hésite pas à contredire et humilier ses ministres. Ceci n’est pas sans danger du point de vue des capitalistes. Ce n’est pas pour rien que les chefs d’Etat, en général, préfèrent ne pas se mêler directement et ostensiblement des affaires du gouvernement. En France, le président est supposé être un recours possible, « en dehors du gouvernement », pour désamorcer une crise, comme ce fut le cas avec Chirac lors du mouvement contre le CPE. En cas de besoin, il peut remanier le gouvernement, comme s’il n’était pour rien dans la politique de ce dernier. En se mettant en première ligne, Sarkozy limite considérablement la possibilité et l’efficacité de cette manœuvre, en cas de crise sociale majeure.

Ce n’est pas pour rien, non plus, que les chefs d’Etat, en France comme ailleurs, cultivent une certaine réserve, pour ne pas dire un mystère, par rapport à leur vie personnelle, leurs loisirs et autres escapades. L’image « honorable » du président, les palais majestueux et imposants, le luxe de leurs décors, les cérémonies et le symbolisme qui émaillent la « vie de l’Etat » contribuent au prestige de ce dernier, à son pouvoir de fascination et d’intimidation. Sarkozy, à l’inverse, se comporte comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Grisé, intoxiqué même, par son ascension au sommet de l’Etat, il brise tous les tabous. Son allure de « nouveau riche », l’étalage sans vergogne de ses « amis » milliardaires, ses flatteries et courbettes devant les dictateurs et despotes du monde, la sollicitation des paparazzi pour le mettre en scène dans la presse à sensation, tout ceci pouvait amuser – ou en tout cas intriguer – la gallérie médiatique pendant quelques semaines. Cependant, encore une fois, cela finira par priver la classe capitaliste d’une arme importante, en détruisant le prestige personnel du principal représentant de leur Etat. Cette situation risque fort de contribuer à l’instabilité sociale, à la haine des possédants de la part de ceux qui ne possèdent rien. Il en était de même avec l’extravagance de Marie-Antoinette, à la veille de la révolution française. Il en était de même, aussi, dans les années précédant la révolution de 1870-1871, avec les amusements et les grandes fêtes « horizontales » à la cour de Napoléon III.

N’oublions pas que c’est Sarkozy, par ses provocations et remarques brutales, qui avait allumé la révolte des banlieues, en 2005. Dans un contexte de tensions sociales grandissantes, il suffit parfois d’un incident, d’une offense ou d’un mot déplacé pour mettre le feu aux poudres. Alors que la précarité et la misère se généralisent, alors que l’inflation – dont le taux est très important pour bien des produits de première nécessité – plonge les travailleurs les plus mal payés dans la détresse, Sarkozy se prélasse et s’exhibe dans un luxe débridé, ce qui est vécu comme une provocation. Il répond avec un mépris ostensible aux journalistes qui, selon lui, voudraient le priver de son « droit au bonheur ». Ce côté incontrôlable et imprévisible de Sarkozy commence à inquiéter sérieusement la classe dirigeante. Et de leur point de vue, cette inquiétude est entièrement justifiée.

Les syndicats

Dans la mesure où le capitalisme déclinant ne peut se maintenir que par l’abaissement constant du niveau de vie des travailleurs, la base économique du réformisme syndical n’existe plus. Dans ces conditions, les syndicats doivent, en dernière analyse, soit se transformer en organisations révolutionnaires, soit se mettre au service des capitalistes pour démanteler les réformes sociales obtenues dans le passé et renforcer l’exploitation des travailleurs. Les dirigeants confédéraux, dont les intérêts matériels divergent de ceux des travailleurs qu’ils sont censés défendre, ont opté pour la deuxième voie.

Pour éviter une confrontation majeure avec les travailleurs, Sarkozy mise directement sur les directions confédérales des syndicats. La défaite de la grève des cheminots pour la défense des régimes spéciaux était la conséquence directe de la complicité de ces directions. Les dirigeants anciennement réformistes « accompagnent » aujourd’hui la contre-réforme. Ils se sont transformés en police économique pour le compte des ministères et des capitalistes. Le processus est particulièrement flagrant dans le cas de la CFDT. Chérèque est un agent conscient des intérêts capitalistes. Il parle et se comporte en conseiller stratégique du gouvernement et du MEDEF. Il les met en garde contre la tentation de mener des contre-réformes sur plusieurs fronts à la fois, car ceci, explique-t-il, exposerait le gouvernement au danger de mouvements généralisés. Il conseille au gouvernement de céder des contreparties susceptibles de diviser les différents corps de métier. Il signe systématiquement des accords se traduisant par une baisse des conditions de vie des travailleurs. Mailly et la direction de FO emboîtent le pas de la CFDT. La seule différence est que FO adopte une posture – purement formelle et verbale – plus « combative » dans un premier temps, avant de signer.

C’est la CGT qui constitue, de loin, l’organisation syndicale la plus puissante en France. Sa capacité de mobilisation dépasse très largement ses effectifs. Plus que toute autre structure syndicale, elle regroupe les éléments les plus combatifs et les plus conscients de la classe ouvrière. C’est précisément en raison de son enracinement social que la CGT connaîtra une série de crises internes dans la période à venir.

Le comportement de la direction confédérale de la CGT suscite l’hostilité – ou, au moins, la profonde inquiétude – de nombreux militants, surtout depuis la défaite de la grève pour la défense des régimes spéciaux (défaite que Thibault présente comme une victoire !). Déjà, lors de l’arrivée au pouvoir de Sarkozy, au lieu de sonner l’alarme et d’œuvrer pour mobiliser les travailleurs, pour les inciter à préparer la résistance aux attaques inévitables de la part du nouveau gouvernement, Thibault a voulu les endormir en déclarant qu’il n’y avait aucune raison, a priori, de craindre la politique du gouvernement, et qu’il ne fallait pas lui faire un « procès d’intention ». Il fallait « attendre pour voir » si les engagements de ce dernier – et quels engagements ! – seraient tenus. Il fallait « juger son action sur pièce ». Dans la grève contre la réforme des régimes spéciaux, Thibault, Le Reste et la direction confédérale ont joué un rôle scandaleux. Il considéraient la réforme comme justifiée, et ne demandaient qu’à en négocier les « modalités ». Ils ont fait une concession impardonnable lorsque, quelques heures avant le début de la grève et sans consulter les grévistes, ils ont accepté des négociations séparées, au niveau de chaque entreprise, ce qui ne pouvait que semer la confusion chez les travailleurs et affaiblir la mobilisation.

Compte tenu du déclin du capitalisme français, qui, pour préserver les profits et le pouvoir de la classe capitaliste, doit impérativement imposer des sacrifices aux travailleurs, augmenter le taux d’exploitation de ces derniers et extraire toujours plus de profit de chaque heure de travail, il est tout simplement impossible d’obtenir des améliorations significatives par la négociation « à froid ». Les employeurs ne feront des concessions que s’ils sont pris à la gorge par une grève – ou, dans le meilleur des cas, par la menace imminente d’une grève. Avec plusieurs millions de chômeurs et la généralisation de l’emploi précaire et de la misère, les capitalistes sont en position de force.

Il arrive que des « révolutionnaires » sectaires s’étonnent que les travailleurs « se laissent faire ». Pourquoi ne se révoltent-ils pas contre les directions syndicales ? Ils veulent des syndicats plus radicaux, et tout de suite. Des syndicats à eux, en somme. Cette approche ne sert qu’à diviser le mouvement ouvrier. La place des révolutionnaires est à l’intérieur des grandes formations syndicales. Il faut comprendre la psychologie des militants syndicaux. Ils ne sont pas dupes. Ils savent que les dirigeants syndicaux ne font pas leur travail, qu’ils ne sont pas fiables, qu’ils sont coupés de la base, etc. Des idées et arguments de ce genre sont monnaie courante dans le milieu syndical. Mais en même temps, les syndicalistes se disent que sans leurs organisations, la situation serait bien pire encore. L’idée de « faire la révolution » est compromise, à leurs yeux, par des décennies de discours creux, de soubresauts et de trahisons de la part des dirigeants socialistes et communistes. Ils ont le sentiment d’être piégés, d’être dans une impasse, face aux réalités de l’époque qui n’autorisent pas de rêves « idéalistes ».

La masse des travailleurs – et même la plupart des travailleurs avancés – ne parviennent pas à des conclusions révolutionnaires par la théorie, mais par l’expérience, souvent au prix de coups durs et de défaites. Sous l’impact des événements, avec l’accumulation des renoncements et reculs, la contestation de la politique des directions syndicales prendra forme, dans toutes les confédérations, et surtout dans la CGT. La CFDT, devenue complètement docile, perdra du terrain en termes d’implantation et d’audience, au profit de formations syndicales plus militantes.

L’exacerbation de la lutte des classes aura des conséquences importantes dans la CGT, où la pression des travailleurs se heurtera au conservatisme de la bureaucratie. Les travailleurs comprendront que la « négociation » et le « dialogue social » ne leur apportent que de nouveaux reculs. Le cours général de la lutte des classes, et la contestation que cela provoque au sein de la CGT, mettront fin à la « dépolitisation » de la dernière période. L’érosion de l’autorité des instances dirigeantes posera la question d’une nouvelle orientation, d’un nouveau programme. Le rétrécissement des horizons psychologiques propre à une activité « purement syndicale » cédera la place à une recherche consciente d’explications, de théorie. Les idées révolutionnaires, que de nombreux syndicalistes relèguent au musée des projets louables mais irréalisables, regagneront du terrain. La radicalisation touchera surtout, mais pas exclusivement, les jeunes travailleurs.

De nombreux militants sont entrés en opposition aux dirigeants nationaux, après l’expérience de la grève des transports. Un processus analogue se produira dans d’autres luttes. L’émergence d’un courant authentiquement marxiste et révolutionnaire dans le PCF deviendrait un pôle d’attraction pour les éléments les plus combatifs de la CGT, dont la plupart sont des membres, des anciens membres ou des sympathisants du parti.

On ne peut dire d’avance à quelle vitesse se développera la lutte contre la bureaucratie de la CGT. Comme dans toutes les autres confédérations, l’appareil de la CGT a acquis une certaine indépendance à l’égard de la base, et ne manque pas de moyens pour se défendre contre la contestation interne. Il conservera sans doute une base de soutien parmi les éléments les plus prudents et « modérés ». Ainsi, longtemps après que les syndicalistes les plus militants retirent leur confiance à la direction confédérale, celle-ci peut encore conserver ses positions. Si la pression d’en bas est suffisamment forte, l’appareil de la CGT peut être obligé, par crainte de perdre son emprise sur le mouvement, d’aller bien plus loin qu’il ne le voudrait dans la lutte contre le gouvernement et les capitalistes. Ceci est vrai, aussi, pour FO et la CFDT. Dans le cas contraire, si les directions résistent, il est probable que nous verrons l’émergence des « coordinations » et autres initiatives organisationnelles destinées à contourner les obstacles bureaucratiques qui se dressent sur le chemin de la lutte.

Le Parti Socialiste

Le régime interne des partis réformistes reproduit le schéma de la démocratie bourgeoise. Les adhérents peuvent penser et dire ce qu’ils veulent, en théorie, mais les décisions sont prises au sommet. Tant que subsiste la possibilité de faire des « réformes » pour palier aux plus graves injustices et souffrances qui touchent la classe ouvrière, ses organisations traditionnelles sont généralement dominées par le réformisme. Elles sont pénétrées de l’illusion que les problèmes sociaux et économiques les plus importants peuvent être résolus, ou du moins atténués, au moyen de débats parlementaires et de négociations avec les capitalistes et l’Etat. Tant que les concessions demeuraient possibles, les dirigeants réformistes conservaient une certaine autorité au sein de leurs organisations respectives, et pouvaient ainsi concourir à ce que l’« opinion publique » demeure favorable à l’ordre établi. Mais cette époque est définitivement révolue.

Sur une période de 25 ans, entre 1981 et 2006, la gauche a été au pouvoir pendant 15 ans, avec la participation du PCF pendant 8 ans. A chaque fois, sur toutes les questions fondamentales, les dirigeants socialistes et communistes ont aligné leur politique sur les intérêts des capitalistes. Par conséquent, depuis le début des années 80, l’autorité politique des dirigeants du PS et du PCF a connu un véritable effondrement. Une fraction significative de l’électorat de gauche a tiré la conclusion que, sur le fond, il n’y a pas de différence entre la droite et la gauche. Le décalage à droite de la politique du PS s’explique par le fait que le capitalisme, à notre époque, ne peut plus s’accommoder d’une politique réformiste. Par « réalisme », les dirigeants du PS sont donc passés d’une politique de réforme à une politique de contre-réforme proche de celle de la droite.

En 2007, le programme électoral du PS était le plus vide et le plus conservateur de toute l’histoire du mouvement socialiste. Il ne contenait aucune mesure susceptible de soulever l’enthousiasme des victimes du capitalisme. Plusieurs dirigeants socialistes ont rejoint le gouvernement de droite. Bien d’autres les suivraient s’ils y étaient invités. La défection d’Eric Besson, à la veille du premier tour de l’élection présidentielle, ne faisait que souligner la similarité des programmes Royal et de Sarkozy. Besson était le « conseiller économique » de Royal. L’absence d’un programme mobilisateur, de la part du PS, fut le principal facteur de sa défaite aux élections présidentielles et législatives.

Depuis, la direction du PS s’efforce de séduire la classe capitaliste, de la convaincre de sa fiabilité. Elle veut convaincre les capitalistes que soutenir Sarkozy n’était pas le bon choix de leur point de vue. Son argument consiste à dire qu’avec les socialistes au pouvoir, les capitalistes ne courent aucun danger. Leurs intérêts seraient vigoureusement défendus – avec, en prime, un moindre risque de « dérapage social ». Les dirigeants du PS se présentent comme une bouée de secours à la disposition de la classe capitaliste, dans le cas où la droite se trouverait en difficulté. Du point de vue des capitalistes, cependant, il est toujours préférable d’avoir un gouvernement de droite. Si la droite perd, ils savent que leurs intérêts seront protégés par les dirigeants socialistes. Mais à la première occasion, malgré toutes les concessions faites par la gauche au pouvoir, les capitalistes ramèneront la droite aux affaires. Les capitalistes trouvaient que Chirac, Raffarin et de Villepin n’était pas suffisamment agressifs dans leurs attaques contre les travailleurs. Ils le pensent encore plus des socialistes, compte tenu de la base sociale du parti.

Certains dirigeants, comme Strauss-Kahn, voudraient justement changer la base sociale du PS, et le transformer en un parti capitaliste du type du Parti Démocratique, aux Etats-Unis. Ce pas a été franchi, en Italie, par le PDS. Le PDS – l’ex Parti Communiste Italien – a récemment fusionné avec des partis capitalistes pour former le Parti Démocratique. En France, un certain nombre de dirigeants sont passés à l’UMP. D’autres peuvent les suivre. D’autres encore peuvent rejoindre le Modem. Pour ces individus, l’appartenance à un parti n’est qu’une question de carrière, d’avancement personnel, de prestige. Mais, à la différence de l’Italie, où, depuis l’effondrement du Parti Chrétien-démocrate, la classe capitaliste n’avait plus de parti stable à sa disposition, l’UMP occupe le terrain à droite, en France, et la transformation du PS en un parti capitaliste proprement dit est improbable.

Les partis de gauche n’existent pas dans le vide. Ils subissent la pression politique, matérielle, morale et psychologique de l’ordre établi, surtout dans leurs échelons supérieurs. Ce phénomène est particulièrement évident dans le cas du Parti Socialiste. La plupart des dirigeants du PS sont issus d’un milieu bourgeois ou petit-bourgeois. Pour eux, le PS est avant tout une structure leur permettant de faire carrière, de se hisser bien au-dessus de ceux qu’ils prétendent défendre, de se rapprocher des riches et puissants de ce monde. Leur « socialisme » est pénétré de fond en comble d’un esprit bourgeois, conservateur. « Modérés » et parfaitement « responsables », ils ne jurent que par l’abreuvoir des institutions capitalistes, dont le caractère corrompu, bureaucratique, sclérosé et profondément réactionnaire se cache derrière le pantomime des cérémonies et rituels « républicains ».

Le caractère bourgeois de ses dirigeants ne suffit pas pour définir le PS comme un « parti capitaliste ». Les groupements ultra-gauchistes portent des jugements très sévères sur le Parti Socialiste, comme sur le PCF. Pour la plupart, leurs critiques sont entièrement justifiées. Mais le PS repose sur le salariat, qui constitue sa base sociale. Cette contradiction ne cadre pas avec les catégories et les définitions formelles qui encombrent les esprits gauchistes, toujours à la recherche de définitions « claires et nettes » – c’est-à-dire simplistes. La réalité est contradictoire, complexe. L’attitude de telle ou telle secte politique à l’égard du PS et du PCF n’importe pas. L’attitude de la « masse », par contre, est décisive. La mobilisation de 10, 15 ou 20 millions de personnes, jusqu’alors politiquement inertes et inconscientes, ne profitera pas à des structures minuscules, aussi « anti-capitalistes » ou « altermondialistes » soient-elles, mais aux grandes organisations traditionnelles du mouvement ouvrier.

Le Parti Socialiste, comme le PCF, est un parti « de masse ». Mais il faut bien comprendre ce que signifie ce terme, dans le contexte actuel. A vrai dire, les « masses » ne sont ni au PS, ni au PCF, ni même dans les organisations syndicales. Elles sont politiquement inertes. Il en est généralement ainsi, en dehors des périodes de révolution. Les membres de ces organisations ne constituent qu’une infime fraction du salariat. Et parmi les membres, ce n’est encore qu’une minorité qui assiste aux réunions et participe activement à la vie des organisations en question. Ce sont des organisations « de masse » en ce sens que, du fait de la place qu’elles occupent dans la conscience collective et l’histoire du mouvement ouvrier, elles sont les organisations vers lesquelles se tourne la masse de la population lorsqu’elle sort de son inertie.

Sous l’effet des pressions de classe contradictoires qui s’exercent en son sein, le PS se divisera de plus en plus nettement entre une aile gauche et une aile droite. Et ce développement provoquera, à terme, une scission, ou plutôt une série de scissions – sur la gauche et sur la droite. La défaite de 2002 avait créé les conditions du développement d’une opposition de gauche au sein du Parti Socialiste. L’aile droite du parti était sur la défensive. L’humeur contestataire des militants s’est manifestée, en 2005, lors du référendum interne sur la Constitution européenne : 42% des militants ont voté contre l’aile droite du parti. Si la droite du parti a pu reconsolider sa position par la suite, c’est à cause de l’opportunisme des dirigeants de l’aile gauche (Mélenchon, Montebourg, Emmanuelli, etc.), qui ont capitulé – et pas pour la première fois – en échange de postes prestigieux et autres engagements concernant leur carrière en cas de victoire électorale. L’ouverture de l’adhésion annuelle à 20 euros, qui a fait entrer dans le parti une masse considérable de « royalistes », a contribué à isoler davantage les militants les plus à gauche. Ces deux facteurs – la capitulation des dirigeants de l’aile gauche et la modification du rapport de force au sein du parti – explique l’assise apparemment confortable des dirigeants les plus ouvertement pro-capitalistes.

Sur le plan électoral, il est difficile de prévoir comment les choses vont se passer. D’un côté, le Parti Socialiste représente la seule organisation politique capable de battre la droite. Les travailleurs n’ont pas d’alternative que de se tourner vers le PS pour battre la droite sur le plan électoral. Mais comme le montre l’expérience de 2007, si le PS ne propose aucune réforme sociale conséquente – en 1997, il y avait notamment la semaine de 35 heures –, la victoire n’est pas garantie. Probablement, aux élections municipales et, en 2009, aux européennes, l’hostilité et la désaffection vis-à-vis de la politique du gouvernement s’exprimeront dans les urnes, et ceci profitera surtout au PS.

Le rapport de force interne au PS pourrait être brusquement modifié dans le cas d’une offensive générale des travailleurs, qui interviendra inévitablement à un certain stade. Sous la pression du mouvement, l’aile droite se retrouvera en difficulté. Déjà, à ce stade, une partie significative des jeunes socialistes s’opposent à la politique des dirigeants du parti, qui vantent sans vergogne les vertus du capitalisme, du marché, de l’individualisme, des privatisations, etc. Cette opposition se renforcera dans le contexte d’une forte agitation sociale. Tôt ou tard, La Riposte attirera l’attention des militants les plus politiquement avancés du PS et du MJS.

Le Parti Communiste

Le nouveau revers subi par le PCF aux élections de 2007 a ouvert une crise interne qui couvait déjà depuis plusieurs années. La partie de la direction qui prône la dissolution du PCF et la nécessité de remplacer le parti par « autre chose » a lancé une nouvelle offensive. Ce que ces dirigeants entendent par « autre chose » n’est pas très clair, même pour eux-mêmes. Jean-Claude Gayssot veut supprimer toute référence au communisme et en finir avec la « forme parti ». Braouezec, Zarka et Martelli parlent en termes de « mouvances » vaguement « anti-libérales ». Lucien Sève voudrait voir le PCF disparaître au profit d’« ateliers » locaux autonomes, qui prendraient ce qu’il appelle des « initiatives désaliénantes » – quoi que cela puisse signifier – sans direction nationale et sans programme défini.

L’Assemblée extraordinaire de décembre 2007 n’a rien résolu. Aucune décision pour ou contre la dissolution n’a été prise. Mais elle avait au moins le mérite de montrer l’hostilité de l’immense majorité des communistes à la dissolution du parti et à l’abandon de son nom. Malgré cette majorité, il n’est pas certain que le Congrès National de 2008 prendra une décision ferme et catégorique à ce sujet. En effet, la majeure partie des ceux qui, dans les instances dirigeantes du parti, sont plutôt favorables à son maintien, veulent ménager les liquidateurs, comme en témoigne leur comportement lors de l’Assemblée extraordinaire. Si le Congrès débouchait sur l’adoption d’une position aussi vague que celle de l’Assemblée, le PCF continuerait d’apparaître, aux yeux de ses adhérents, de ses sympathisants et l’ensemble des travailleurs, comme un parti qui se pose la question de sa propre raison d’être, qui se demande encore s’il doit ou non se dissoudre. Et cela ne pourrait que l’affaiblir davantage et accélérer le processus de son déclin.

L’une des justifications « théoriques » invoquées pour justifier la liquidation du PCF concerne les « mutations sociologiques » qui seraient à l’œuvre dans la société française. La classe ouvrière occuperait une place de moins en moins importante dans la société, et cette évolution engendrerait un changement correspondant des « mentalités ». L’abandon des objectifs communistes et son remplacement par le réformisme « anti-libéral » ne seraient que la prise en compte de ce changement. Cependant, la « théorie » de la disparition graduelle de la classe ouvrière ne correspond à aucune réalité. Le prolétariat, tel que Marx et Engels le définissait, est la classe qui, ne possédant pas de moyens de production, ne vit que de la vente de sa force de travail. Cette classe représente aujourd’hui 86% de la population active. Jamais, dans toute l’histoire du pays, cette proportion n’a été si élevée.

Les « mutations sociologiques » à l’œuvre depuis l’époque de Marx, loin de faire disparaître le salariat, l’ont au contraire placé au cœur même de l’organisme social tout entier. Dans le domaine de la production, de la distribution, des communications, des transports, de la construction, comme dans toutes les branches des administrations et des services publics, le salariat assure toutes les fonctions essentielles de la société, à un degré beaucoup plus important que par le passé. A la veille de la révolution française, l’Abbé Sieyès pouvait écrire que le « Tiers Etat », considéré comme « rien » par l’Ancien Régime, était « tout » dans la société. De nos jours, nous pouvons dire, avec infiniment plus de justification, que le salariat, méprisé et ignoré par la classe qui l’exploite, est « tout » dans la société. Sans lui, sans son consentement, rien ne se fait.

Il faut tout de même reconnaître une certaine cohérence à l’argumentation des liquidateurs. Dans la mesure – disent-ils en substance – où nous avons abandonné le communisme dans notre programme, et puisqu’au gouvernement nous avons même cautionné et organisé des privatisations – à quoi bon nous appeler communistes ? De même, à quoi bon avoir une organisation et un programme distinct des partis et des « mouvances » qui, comme nous, sont des réformistes « anti-libéraux » ?

L’Etat et la classe capitaliste ne sont pas indifférents à ce qui se passe dans les partis de gauche. Les médias capitalistes ont activement soutenu Ségolène Royal pour la projeter à la direction du PS, avant de se retourner contre ses « faiblesses » et son « inexpérience » au profit de Sarkozy. Les capitalistes seraient naturellement favorables à l’autodestruction du PCF. A défaut, les médias dont ils disposent feront ce qu’ils peuvent pour renforcer la position des liquidateurs, en présentant les communistes qui s’y opposent comme des « orthodoxes » et des « conservateurs » d’un autre âge. C’est pour les même raisons que les médias ont fait la promotion de Bové et Besancenot.

Le danger immédiat d’une disparition du PCF semble avoir été écarté, du moins pour un temps, grâce à la réaction hostile de la base vis-à-vis des projets des liquidateurs. Cependant, le seul maintien des structures du parti ne permettra pas d’arrêter et d’inverser sa perte d’influence. Le déclin du parti est avant tout une question politique.

Entre 2002 et 2007, avec la politique menée par la droite et le virage à droite de la direction du Parti Socialiste, le PCF pouvait sembler être en bonne position pour accroître son audience, son implantation sociale – y compris dans la CGT – et son assise électorale. Mais cela n’a pas été le cas. Non seulement le PCF n’a pas progressé, mais il a même régressé. La tentative, de la part des instances dirigeantes du parti, d’expliquer ce revers électoral par le « vote utile » ne tient absolument pas la route. Le PCF a également régressé aux législatives, ou le « vote utile » n’était pas un facteur. Par ailleurs, la régression du parti est patente non seulement sur le plan électoral, mais dans tous les aspects de son organisation et de son activité. Tant que le programme du parti ne sera pas autre chose qu’une version plus « radicale » du programme du Parti Socialiste, il ne pourra pas reconquérir le terrain perdu. Quand deux partis réformistes sont en présence, c’est le plus grand et le plus « respectable » qui l’emporte.

La dérive vers un « anti-libéralisme » insipide, conjuguée à l’expérience du PCF au gouvernement – d’abord en 1981-1984, puis en 1997-2002 – a mené à un véritable effondrement de ses liens avec la couche la plus politiquement conscience et active de la classe ouvrière et de la jeunesse, et donc de son implantation sociale en général. Si, au gouvernement, les communistes privatisent des entreprises, cautionnent la guerre contre la Serbie et l’Afghanistan, s’ils alignent leur politique sur celle des socialistes – à quoi sert le PCF ? Dans les entreprises, dans les quartiers populaires, dans la jeunesse, le PCF a perdu des centaines de milliers d’adhérents et de sympathisants au cours de cette période. L’effondrement de l’URSS et des autres régimes totalitaires et corrompus que la direction du parti avait soutenu pendant des décennies n’a fait qu’aggraver sa chute.

Dans le passé, ce qui a permis au PCF de résister face à la répression, face à l’offensive idéologique permanente menée contre lui par les médias capitalistes, face, aussi, aux erreurs, zigzags, aberrations et trahisons de ses propres dirigeants, c’est que la couche la plus militante et la plus consciente du salariat et de la jeunesse voyait en lui un parti révolutionnaire. A l’époque, on pouvait parler aux militants du PCF de toutes les contradictions et tous les soubresauts dans la « ligne » du parti, de tous les crimes du stalinisme – rien, semblait-il, ne pouvait ébranler leur dévouement, leur loyauté à l’égard du parti. Ceci s’explique par le fait qu’il incarnait à leurs yeux, malgré tout, un projet révolutionnaire : le renversement du capitalisme et la réalisation du socialisme. L’adhésion de cette couche militante des travailleurs donnait au parti ses relais dans la société, ses racines dans les entreprises et dans les quartiers populaires. C’est la perte progressive du soutien de cette même couche qui constitue la cause fondamentale du déclin du PCF. Dans les sections du parti, la dérive « anti-libérale » – la perspective illusoire d’une société capitaliste « régulée » – a été facilitée par l’évolution de la composition sociale du parti, au détriment des syndicalistes et des ouvriers en général.

Malgré son affaiblissement, le PCF demeure un parti très important, avec plus de 100 000 adhérents. C’est un parti dont les traditions militantes sont fortement enracinées dans la conscience ouvrière. Il dispose d’énormes réserves sociales, d’autant plus que le PS s’oriente, pour le moment, vers la droite. Les différentes organisations dites d’extrême gauche qui imaginent pouvoir dépasser le PCF n’aboutiront à rien. Elles ne cessent, comme d’habitude, de louvoyer d’une stratégie à une autre, dans l’espoir de sortir de leur isolement. Lutte Ouvrière, pour qui, jusqu’à une date très récente, le Parti Socialiste était un parti capitaliste au même titre que l’UMP, s’est finalement déclarée favorable à des listes communes avec le PS. Le Parti des Travailleurs perd des adhérents à tour de bras, surtout depuis sa campagne présidentielle fantasque emmenée par un élu local « républicain » et plutôt nationaliste du nom de Schivardi. Juste après les élections législatives, il a annoncé la création d’un nouveau « parti de masse ». Ceci restera lettre morte.

La LCR a également lancé, à grands renforts médiatiques, une initiative visant la création d’un « nouveau parti anti-capitaliste ». Au moyen d’une dilution de son programme et d’un changement de nom, la LCR deviendrait un parti de masse. Les mêmes chaînes de télévision qui se consacrent à la glorification de Sarkozy accordent une large place à Besancenot, le présentant sous un jour très positif. Ceci est une stratégie de division délibérée, pilotée par les groupes industriels proches de Sarkozy. L’industrie audio-visuelle et la presse ont fait la même chose pour Bové, et pour les mêmes raisons. Elles veulent promouvoir le projet de la LCR pour enlever des voix au PS et au PCF lors des élections. Les médias peuvent monter une « personnalité » – puis la condamner à l’oubli, si nécessaire. Les capitalistes n’accorderaient pas à la LCR des millions d’euros de subventions et n’en feraient pas la promotion à la télévision s’ils la considéraient comme une menace pour leur système. Ils ne la prennent pas au sérieux. Avec le soutien des médias capitalistes, il est possible que l’organisation connaisse une légère progression électorale. Mais le projet de créer, à partir de la LCR, un parti plus grand et plus implanté que le PCF, a approximativement autant de viabilité qu’une boule de neige en enfer. Même avec une couverture médiatique massive, la LCR n’a attiré, finalement, que très peu de nouveaux adhérents. Son effectif total doit être aux environs de 3000 adhérents. D’où viendront les forces de ce nouveau parti ? Les scissions que la LCR espère provoquer dans le PS et le PCF ne se matérialiseront pas – ou alors à une échelle insignifiante. Le programme économique proposé par Besancenot est similaire, en fin de compte, à ceux du PCF et d’ATTAC. La « taxe Tobin » avait temporairement enflammé l’imagination des « altermondialistes » petits-bourgeois – avant d’être complètement oubliée. L’« anti-capitalisme » réformiste de la LCR connaîtra sans doute le même sort.

Le PCF est une organisation infiniment plus viable que toutes les organisations d’extrême gauche réunies. Il ne disparaîtra pas de sitôt. Mais la crise interne se poursuivra. Les échelons supérieurs du parti sont pénétrés de fond en comble par l’esprit de compromis, de demi-mesures et de « pragmatisme » réformiste. Aux élections municipales, de nombreux dirigeants du PCF ont accepté de s’allier avec le MoDem pour conserver leur pouvoir et leurs positions prestigieuses, comme par exemple à Roubaix, Marseille et Grenoble. Sans théorie, sans perspectives, ils naviguent à vue. Toujours à la recherche d’un nouvel habillage, d’une nouvelle « formule », la direction passe d’alliances en « rassemblements », de « forums » en « collectifs ». Sans programme indépendant, elle ramasse sur son passage les notions petites-bourgeoises en vogue – réformes fiscales, primes pour les capitalistes qui investissent, réprimandes et pénalités pour les autres, commerce capitaliste « équitable », anti-productivisme, « dialogue Nord-Sud », appels larmoyants en direction des impérialistes à la tête de l’ONU, du FMI et de l’OMC, etc. S’il continue sur cette voie, le PCF se coupera de plus en plus des syndicalistes, des travailleurs et de la jeunesse – et, à terme, finira par mourir.

De nombreux militants communistes ont pris conscience de ce danger. Ils ont compris que le programme et les idées défendues par la direction du parti au cours de la dernière période constituent une dérive idéologique, un abandon du communisme. Lors les débats au sujet de l’Assemblée extraordinaire, la nécessité d’un retour aux « idées fondamentales » du communisme a souvent été évoquée. Ces idées fondamentales sont celles du marxisme. C’est une indication de ce qui se passera au sein du parti, dans les années à venir. La lutte pour rompre avec le réformisme « anti-libéral » et pour le rétablissement des idées du marxisme gagnera en ampleur. D’ores et déjà, le travail de La Riposte pour défendre le programme et la théorie du marxisme dans le parti a attiré l’attention de bon nombre de militants.

Il est significatif qu’aucun représentant de la direction du parti n’a tenté de répondre aux idées de La Riposte. Il est plus facile, sans doute, de murmurer en coulisse que le journal représente une « conspiration » contre le PCF pour y introduire le marxisme ! Dans le monde sens dessus dessous des réformistes, le marxisme est considéré comme un corps étranger, cependant que toutes sortes d’idées petites-bourgeoises y sont bienvenues. La Riposte n’a rien d’une opération clandestine. Son action pour expliquer et défendre les idées du marxisme se fait au grand jour, au vu et au su de tous, au moyen de notre journal, de notre site internet et de toutes nos activités publiques.

Le socialisme

Le système capitaliste ne peut pas tolérer les conquêtes sociales du passé. Par la combinaison des mesures gouvernementales et des mécanismes aveugles du marché capitaliste, ces conquêtes seront progressivement minées et détruites. Or, aucune forme de société ne peut continuer indéfiniment sur cette pente. Un système reposant sur la dégradation continue des conditions de vie du plus grand nombre est condamné. Cependant, le système ne tombera pas tout seul. Il ne sera pas, non plus, graduellement et imperceptiblement « dépassé » par une succession de réformes prétendument « anti-libérales ». La révolution socialiste est qualitativement différente des révolutions qui ont marquées la transition de l’ordre féodal à l’ordre capitaliste. Celles-ci aboutissaient à la destruction des dernières entraves à l’ascension de la classe capitaliste, qui s’était déjà établie – dans la période antérieure à la révolution – comme la classe économiquement et, dans une large mesure, politiquement dominante, grâce à la progression du commerce et à la place de plus en plus prépondérante du capital dans l’économie nationale. Mais le salariat est une classe sans propriété, une classe exploitée, qui ne saurait devenir progressivement une classe dominante. Même longtemps après que les conditions objectives de l’émancipation des travailleurs soient réunies, tant que les conditions subjectives – la conscience des travailleurs – ne le sont pas, la révolution socialiste est impossible. L’émancipation des travailleurs ne peut être que le produit d’un mouvement de masse conscient de ses tâches et de ses objectifs. Le rôle des communistes – un rôle fondamental, décisif – est d’aider les travailleurs et les jeunes, à partir de leur propre expérience, à se libérer des illusions réformistes et à parvenir à des conclusions révolutionnaires.

Contrairement à ce que croient – ou feignent de croire – les dirigeants du PCF, il est impossible d’imposer une « logique anti-capitaliste » à l’économie de marché. C’est un programme irréalisable. Le programme économique du mouvement communiste doit être axé sur l’expropriation des capitalistes. Il faut nationaliser les grands groupes industriels, l’ensemble du système bancaire et les compagnies d’assurance, ainsi que les entreprises de la grande distribution. Il ne s’agit pas de reproduire, à une plus grande échelle, les entités bureaucratiques et gérées selon des critères capitalistes qu’étaient les anciennes entreprises « publiques » comme Elf-Aquitaine ou le Crédit Lyonnais, mais de placer les moyens de production et d’échange sous le contrôle et la gestion démocratique des salariés à tous les niveaux, et de les intégrer dans une planification démocratique de l’ensemble des ressources économiques du pays. L’accomplissement de cette transformation posera la base économique sur laquelle s’érigera la société socialiste.

Dans les années à venir, le déclin du capitalisme français provoquera vague après vague de luttes de la part des travailleurs. Une confrontation majeure – ou plutôt une série de confrontations majeures – entre les classes est inévitable. Au cours de ces luttes, les travailleurs, à commencer par les plus politiquement conscients, seront à la recherche d’idées sérieuses. Certes, ils ont de bonnes raisons d’être méfiants, voire sceptiques, vis-à-vis des idées révolutionnaires. Ils ont été maintes fois déçus et trahis. Ils voudront se convaincre de notre solidité, de notre fiabilité, de la justesse de notre programme et de nos mots d’ordre. Il faut absolument intégrer les idées, les principes, la théorie et le programme du marxisme révolutionnaire dans le mouvement communiste et syndical. Ce ne sera pas une tâche facile. Elle implique engagement, fermeté et sacrifices. Mais elle est tout à fait réalisable. L’avenir de notre classe et de l’humanité toute entière dépend de la victoire du socialisme. Aucune autre cause n’est plus grande, plus juste et plus digne de notre engagement.

La Riposte
Publication : vendredi 1er février 2008
 

Le déclin du capitalisme français et la lutte pour le socialisme
Le 20 mai 2008, par Ardoin
C’est bien d’avoir donné la définition de la classe ouvrière selon la doctrine de Marx et Engels – Certaines catégories de salariat flattées à dessein par le patronat, les désignant parfois comme des collaborateurs actionnaires, se prennent en effet pour ce qu’ils ne sont pas, n’étant jamais que des salariés. Tandis que les délégués syndicaux sont vilipendés voire harcelés à longueur de journée dans les mêmes entreprises, pendant que les représentants du même patronat ont le culot de prêcher qu’ils sont pour des syndicats forts, mais entre parenthèse ( à condition qu’ils ferment leurs gueules. ) Non seulement le PCF est plus utile que jamais, mais il est le seul parti crédible, face à un parti socialiste trop compromis avec les libéraux. C’est bien à cause de lui que nous sommes avec un gouvernement aussi déplorable aujourd’hui, pour avoir refusé une attitude franchement antilibérale lors des dernières élections. En revanche c’est certain qu’il est impératif que les groupuscules qui s’y sont déssolidarisés : LCR – LO se réconcilient, pour n’avoir rien apporté de concluant par leurs divisions. La raison principale des réformateurs à vouloir se débarrasser du sigle PCF est claire : c’est qu’is sont embarrassés par l’expérience de l’URSS qui s’était soldée par un échec. C’est quand même étrange de ne pas voir un responsable de ce parti chanter à longueur de médias que c’est les capitalistes occidentaux qui avaient pendant un demi siècle et plus corrompus les chefs politiques du KREMLIN dans l’espoir d’obtenir un jour l’ouverture des marchés à l’est. Alors que dans le même temps Georges Marché et François Mitterrand ne cessaient de crier sur les toits  » que le capitalisme c’est la jungle.  » Nous en voyons les résultats aujourd’hui avec une dictature capitaliste à un degrès jamais connue, et une population croissante qui réclame le retour de l’ancien régime. Vous avez raison le fruit est en plein mûrissement avec les mécontentements que convergent de partout. C’est très bien pour tous ceux qui avaient oublié qu’il n’y avait pas de social à attendre de la droite pour le monde du travail. Alors qu’ils sont prévenus depuis plus d’un siècle et demi lorsque Karl Marx disant que : La bougeoisie devenue récationnaire entrave partout la progrès social, pour mieux défendre ses propres intérêts « . C’est plus d’actualité que jamais. De même que paraphraser le titre de votre article je ne vous apprend pas ce que disais une fois de plus Marx au sujet du capitalisme qui porte en germe les perspectives de son échec. Nous y sommes avec ce gouvernement de plus en plus aux abois.

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La crise du capitalisme mondial

Posté par issopha le 15 décembre 2008

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La crise du capitalisme mondial

Cet article d’Alan Woods a été rédigé le 26 septembre dernier, c’est-à-dire avant l’adoption du « Plan Paulson » par le Congrès américain.

*

Nous vivons des temps exceptionnels. La panique financière, aux Etats-Unis, provoque des vagues qui menacent d’engloutir le monde entier. La conscience de millions de gens est en train d’évoluer rapidement. Le 25 septembre, une manifestation à l’appel de syndicats américains a mobilisé environ un millier de travailleurs, dont un grand nombre d’ouvriers du bâtiment – métallurgistes, manœuvres, plombiers, etc. – ainsi que des enseignants et du personnel de bureau. Le but de la manifestation, organisée en moins de deux jours, était de protester contre le projet de renflouer Wall Street avec 700 milliards de dollars d’argent public. Voici un extrait d’une dépêche de Reuters sur cette manifestation :

« A l’occasion d’une manifestation partie de la bourse de New-York, des ouvriers du bâtiment, des salariés des transports, des machinistes, des enseignants et d’autres travailleurs syndiqués ont vigoureusement protesté contre la proposition du gouvernement américain de renflouer Wall Street. Plusieurs centaines de mécontents criaient leur soutien enthousiaste aux dirigeants syndicaux qui fustigeaient le plan de 700 milliards de dollars visant à revigorer le marché du crédit en soulageant les institutions financières de leurs mauvaises créances.

«   » Le gouvernement Bush veut que nous payions un plan de sauvetage de Wall Street qui n’effleure même pas les causes profondes de la crise « , a déclaré John Sweeney, le président de l’AFL-CIO. « Nous voulons que nos impôts servent à aider les millions de travailleurs qui dépendent de Wall Street, et non à subventionner une poignée de privilégiés et de dirigeants surpayés. « 

« Sur les pancartes des manifestants, on peut lire : « Pas de chèque en blanc pour Wall Street « , et « Ne touchez pas à nos retraites ! ». Les manifestants ont acclamé les appels répétés lancés au gouvernement pour qu’il investisse dans l’éducation, la santé et le logement aussi librement et facilement qu’il propose de le faire pour Wall Street. « Nous savons qu’il faut trouver une solution à la situation économique. Mais nous voulons une réponse sérieuse, pas un sauvetage opportuniste « , a déclaré le président du syndicat des enseignants, Randi Weingarten.  » Si les enseignants doivent rendre des comptes, alors Wall Street aussi doit rendre des comptes. «  »

L’humeur des manifestants était à la colère. Un appel à une grève générale, si le plan de sauvetage ne bénéficie qu’aux riches, a été accueilli avec enthousiasme. Cela représente le début d’un changement profond dans la conscience des travailleurs, et pas seulement aux Etats-Unis.

Le spectre de 1929

Ce qui s’est produit sur les marchés financiers, ces derniers mois, est inédit dans l’histoire récente. Les mêmes économistes bourgeois qui, jusqu’alors, niaient la possibilité d’une récession, parlent désormais de la crise la plus sérieuse depuis 60 ans. En fait, ils veulent dire 79 ans, car il n’y avait pas de crise en 1948. Mais les économistes sont des gens superstitieux, et ils ont peur de mentionner 1929, tout comme les anciens Israélites avaient peur de mentionner le nom de leur Dieu, de peur que cela provoque quelque malheur. Ils sont tous inquiets de la « confiance » dans les marchés, car ils croient tous avec ferveur que c’est la confiance (ou son absence) qui est la cause réelle de la croissance ou d’une récession. Or, en réalité, la croissance et la récession s’enracinent dans les conditions objectives. Les variations du degré de confiance reflètent les conditions réelles, même s’il est vrai que ces variations peuvent à leur tour faire partie de ces conditions réelles, en poussant le marché vers le haut – ou, comme actuellement, vers le bas.

Le Congrès américain hésite face au plan de « sauvetage », et le Secrétaire au Trésor Henry Paulson – que certains commentateurs considèrent désormais comme le président de facto des Etats-Unis – enrage. Pendant ce temps, les bourses mondiales continuent de chuter, et personne ne peut les arrêter. Un argument est sur toutes les lèvres : « Vous nous demandez de signer un chèque en blanc de centaines de milliards, sans la moindre garantie. A part le fait que cela récompensera les banquiers pour leurs grossières erreurs de gestion, qui dit que cela mettra un terme à la chute des marchés ? »

C’est une excellente question, à laquelle ni Bush, ni Paulson, ni personne d’autre n’a de réponse. Il est assez amusant d’entendre ces anciens avocats du sacro-saint « libre marché » implorer le gouvernement de sauver le marché de lui-même. Mais ils y sont poussés pas leur propre logique, la folle logique de l’économie de marché. L’actuelle crise financière, que les marxistes avaient annoncée de longue date, est la conséquence directe d’une longue période de spéculation incontrôlée, qui a produit la plus grande bulle spéculative de l’histoire.

Socialisme – pour les riches

De plus en plus de gens commencent à remettre en cause un système économique capable de produire de telles abominations. Lorsque l’Etat capitaliste lui-même est contraint de nationaliser des établissements financiers, l’idée suivante ne peut que progresser : pourquoi a-t-on besoin de banquiers et de capitalistes ? C’est la raison pour laquelle les politiciens évitent le mot « nationalisation » comme le diable évite l’eau bénite. Ils cherchent à tous prix des moyens, pour l’Etat, de fournir du capital aux banques sans que cela implique une nationalisation. Ils se creusent la cervelle pour inventer de nouvelles formes de capital qui laissent le contrôle et la propriété des banques concernées entre des mains privées. Mais en fin de compte, ils sont obligés de prendre leur contrôle pour éviter qu’elles ne s’effondrent. C’est une condamnation accablante de la propriété privée d’un secteur clé de l’économie.

N’est-il pas ahurissant que les dirigeants de Bear Stearns aient reçu des fortunes pour appliquer des stratégies financières qui ont mené au désastre ? Et pourquoi les contribuables américains – dont la plupart ne sont pas riches – devraient-ils payer une note de 700 milliards de dollars pour sauver les grandes institutions financières ? Le 30 septembre 2007, le gouvernement fédéral accusait un déficit fiscal de 53 000 milliards de dollars, soit 445 000 dollars par ménage et 175 000 par personne. Chaque jour, ce fardeau croît de 6600 à 9900 dollars par Américain. Medicare représente 34 000 milliards de ce déficit. Qu’il s’agisse d’Obama ou de McCain, celui qui remportera les prochaines élections présidentielles et contrôlera le Congrès devra engager des coupes sombres dans le niveau de vie des Américains. Les mêmes capitalistes qui ont pris des millions au gouvernement et à la Réserve Fédérale demandent un contrôle budgétaire strict, une coupe dans les dépenses fédérales et une contre-réforme du système de santé publique.

Il n’y a pas d’argent pour Medicare, les écoles ou les retraites. Mais il y a plein d’argent pour les grandes banques et ceux qui sont déjà richissimes. Cette contradiction flagrante est en train de pénétrer la conscience de millions d’Américains ordinaires. Cela aura d’énormes conséquences. Le lourd fardeau de la dette devra être placé sur les épaules des générations à venir, qui devront en payer le prix fort en terme de niveau de vie. Cela mènera inévitablement à de profonds changements dans la conscience de la masse des travailleurs américains.

La dictature du capital financier

Notre époque est celle du capitalisme de monopole. L’une de ses caractéristiques est la complète domination du capital financier. Cette domination est allée plus loin aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne que partout ailleurs. La Grande-Bretagne, qui fut par le passé « l’atelier du monde », s’est transformée en une économie parasitaire, qui produit très peu et qui est dominée par la finance et les services. Jusqu’à récemment, c’était présenté comme quelque chose de positif, qui protègerait la Grande-Bretagne des turbulences de l’économie mondiale. Mais c’est l’inverse qui est vrai. En suivant servilement le modèle américain, la Grande-Bretagne a été entraînée dans la récession dans le sillage des Etats-Unis – et en sera sans doute gravement affectée. Tel un ver solitaire croissant au détriment de l’organisme qu’il parasite, le secteur financier est devenu trop grand par rapport à l’économie. Il l’a affaiblie et menace de la faire entièrement sombrer.

Pendant des années, les Etats-Unis semblaient défier les lois de la gravité économique. A présent, ils doivent en payer le prix. La chute est d’autant plus sévère que la spéculation immobilière avait atteint des sommets, dans la période précédente. La chute des prix de l’immobilier est d’ores et déjà plus importante que pendant la Grande Dépression des années 30. Pendant le premier trimestre de 2008, les prix de l’immobilier ont officiellement chuté de 14,1%. Par comparaison, en 1932, au point le plus bas de la Dépression, les prix des maisons chutaient de 10,5%. En outre, certains économistes pensent que le chiffre réel de la chute du prix de l’immobilier, au premier trimestre de 2008, est plutôt de 16%. Et cette chute est loin d’être terminée.

Cela signifie que les énormes quantités d’argent injectées dans le système bancaire ne permettront pas d’enrayer la chute. Tout au plus apporteront-elles un répit temporaire, avant une nouvelle chute encore plus sérieuse. Telle est la logique des marchés, qui n’obéissent à aucune autre loi que la leur. Les prétendus « plans de stabilisation » ne sont rien de tel. Tous les discours sur la régulation des marchés sont absurdes. Le système capitaliste est anarchique de par sa nature même. Il ne peut être ni planifié, ni régulé. La tentative de stabiliser le secteur financier en y injectant d’énormes quantités de cash n’aboutira qu’à une chose : rendre les super-riches encore plus riches. Mais cela n’aura aucun effet à long terme sur le marché.

L’insolence des banquiers est assez étonnante. Ils demandent aux gouvernements d’acheter leurs mauvais crédits, tout en s’accrochant à leurs avoirs profitables. Nul ne sait à combien s’élèvent les mauvaises créances. Un vieux proverbe nous dit de ne jamais acheter un cochon dans un sac. C’est un conseil sensé, mais en l’occurrence, les capitalistes demandent au gouvernement de vastes quantités d’argent – sans qu’il regarde à l’intérieur du sac. La crise du système bancaire est le résultat d’une escroquerie massive à laquelle tous les banquiers ont participé au cours de ces vingt dernières années. Ils en sont sortis fabuleusement riches, mais ils ont laissé au passage une énorme quantité de dettes et de capitaux fictifs dans les bilans des institutions financières. Comment résoudre ce petit problème ? Facile ! Passez la note aux contribuables. Le gouvernement n’a qu’à fonder une agence qui achètera ces avoirs et les conservera jusqu’à ce qu’ils soient « mûrs » et puissent être revendus au secteur privé. Cela signifie nationaliser les pertes et privatiser les profits – ou, suivant la merveilleuse formule de Gore Vidal : le socialisme pour les riches et le libre marché pour les pauvres.

Les capitalistes prétendent qu’ils font des sacrifices, eux aussi. Mais ce qu’ils veulent dire, c’est qu’ils sacrifient un peu de leurs profits faramineux, pendant que les travailleurs sacrifient leurs emplois et leurs logements. Les banquiers crient de douleur, et les gouvernements accourent avec un carnet de chèques en main. Les banquiers demandent une grosse transfusion de cash pour guérir leur maladie. Cela s’appelle une « provision de liquidité ». Le problème, c’est que l’Etat n’a pas de liquidité à sa disposition. Il ne peut lever des fonds qu’en augmentant les impôts. Mais l’augmentation des impôts va affecter la demande, qui baisse déjà aux Etats-Unis. Cela pourrait temporairement soulager les « souffrances » des super-riches, mais au prix d’accroître celles de millions d’Américains ordinaires. En soi, cela ne serait certes pas un problème, évidemment, puisque souffrir pour la grande cause du Marché est le devoir de tout patriote américain. Mais malheureusement, cela aura aussi de très sérieuses conséquences sur l’économie.

Une nouvelle baisse de la demande fera monter le chômage. Des entreprises feront faillite. De plus en plus de gens seront incapables de faire face à leurs emprunts immobiliers et autres crédits. En d’autres termes, cela aggravera la crise et compliquera sa résolution. En outre, au cours de la dernière période, les Etats-Unis sont passés du rang de plus grands créditeurs à celui de plus grands débiteurs au monde. L’achat de banques en faillite et l’injection de capital dans les institutions financières accroîtront considérablement cet endettement collectif. Cela débouchera sur une nouvelle chute de la valeur du dollar par rapport aux autres monnaies – et sur de nouvelles convulsions sur les marchés monétaires mondiaux.

Les Banques Centrales sont supposées prévenir la panique en protégeant les dépôts bancaires et en mettant des liquidités à la disposition des institutions financières. Mais il y a des limites aux ressources des Banques Centrales, et ces limites sont rapidement atteintes. Elles ne sont sans doute pas loin d’avoir fait tout ce qui est possible. Dans l’hypothèse de nouvelles faillites bancaires, elles seront impuissantes. Or, comme nul n’a la moindre idée de la quantité de crédits pourris qui empoisonnent le système financier mondial, de telles crises sont inévitables dans la période à venir. Tôt ou tard, cela doit se terminer par la chute d’une ou plusieurs banques majeures, ce qui pourrait provoquer un choc fatal pour l’économie mondiale, comme lors de l’effondrement de Kredit-Anstalt, la plus grande banque autrichienne, en 1931. C’est ce qui avait marqué le début de l’effondrement financier en Europe Centrale et au-delà. Un scénario semblable, dans la période à venir, est entièrement possible.

Marx sur le capital fictif

Ce n’est pas le manque d’argent qui est la cause de la crise. C’est au contraire la crise qui provoque un manque d’argent. Avec leur mentalité de banquiers, les économistes bourgeois confondent la cause et l’effet, l’apparence et l’essence. Quand l’économie entre en crise, le crédit s’assèche, et les gens demandent des espèces sonnantes et trébuchantes. C’est un effet de la crise, même s’il est vrai que l’effet devient cause et génère une spirale descendante.

Les banquiers et leurs amis répètent que la cause de la crise réside dans le manque de capital à la disposition du système financier. C’est une affirmation pour le moins étonnante. Ces deux dernières décennies, on a assisté à une gigantesque orgie financière dans laquelle les banques réalisaient d’énormes profits. A présent, ils prétendent ne pas avoir assez de capital ! En fait, pendant la phase de croissance, il y avait en circulation une immense quantité de capital sous forme de crédit, et cette surabondance de capital illustrait à elle seule les limites de la production capitaliste. Il y avait d’immenses sommes de capital disponibles pour la spéculation qui ne trouvaient pas de débouchés, et les capitalistes devaient trouver d’autres moyens de les investir.

Marx soulignait que l’idéal des capitalistes est de faire de l’argent avec de l’argent, sans avoir à passer par le pénible processus de la production. Au cours de la dernière période, il semblait qu’ils y étaient parvenus (sauf en Chine, où il y a eu un véritable développement des forces productives). Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Espagne, en Irlande et dans bien d’autres pays, les banques ont investi des milliards dans la spéculation, en particulier dans le secteur immobilier. C’est sur cette base que le scandale des subprimes s’est développé, générant d’incroyables quantités de capital fictif.

A l’époque de Marx, déjà, il y avait d’énormes quantités de capital en circulation. C’est ce capital qui formait la base du capital fictif. A l’époque, déjà, il y avait déjà des crédits frauduleux, l’équivalent des actuels « produits dérivés ». Ceci dit, comparé à la situation actuelle, c’était insignifiant. Aujourd’hui, la quantité totale de spéculation, à l’échelle mondiale, est stupéfiante. Ne prenons qu’un exemple : le commerce des crédits douteux. Ce marché permet à deux parties de parier sur la probabilité qu’une entreprise ne soit pas en mesure de payer sa dette. Cela s’élève à 90 000 milliards de dollars. Mais les contrats ne sont enregistrés que dans les dossiers des contractants. Nul ne connaît le volume réel qui est échangé, ce qui expose l’économie mondiale à d’énormes risques. Cela explique la panique à Wall Street et à la Maison Blanche. Ils craignent – à juste titre – que n’importe quel choc sévère ne fasse chuter tout l’édifice instable de la finance internationale, ce qui aurait d’incalculables conséquences.

Même au XIXe siècle, au sommet d’un boom, lorsque le crédit était facile et que la confiance augmentait, la plupart des transactions se faisaient sans argent réel. Au début d’un cycle, il y a une abondance de capital, et les taux d’intérêt sont bas. A ce stade du cycle, les bas taux d’intérêt stimulent les profits et la croissance. Plus tard, lorsque la prospérité est à son sommet, les taux d’intérêt atteignent leur niveau moyen. Comme il y a une demande croissante de crédit, les taux d’intérêt augmentent. Or, lors du dernier boom, cela ne s’est pas produit.

Ces dernières années, la Réserve Fédérale a délibérément maintenu de bas taux d’intérêts (ils sont même allés jusqu’à des taux négatifs, au regard de l’inflation). Du point de vue de l’orthodoxie capitaliste, c’était irresponsable. Cela a provoqué la bulle immobilière, jetant les bases de la crise actuelle. Mais tant que les investisseurs réalisaient d’immenses profits, nul ne s’en souciait. Ils ont tous participé à cette folle orgie financière. Les banquiers les plus respectables et les économistes les plus sages chantaient en choeur : « Mangeons, buvons, soyons joyeux, car demain nous mourrons ! »

S’ils se plaignent, aujourd’hui, d’être à court de capital, c’est parce qu’une large partie de leurs actifs est fictive – ce qui est la conséquence d’une escroquerie sans précédent dans l’ensemble du secteur financier. Tant que la croissance continuait, personne n’y prêtait attention. Mais à présent que la croissance est en miettes, tous ces actifs sont l’objet de suspicion. Les banquiers ne sont plus disposés, comme hier, à s’acheter de grandes quantités de dettes. La défiance s’est généralisée. Lorsqu’il s’agit de prêter ou d’emprunter, le vieil optimisme facile laisse place à l’avarice. L’ensemble du système bancaire, sur lequel repose la circulation du capital, est menacé de paralysie.

Tant que tous les actifs pourris n’auront pas été éliminés, de nombreuses institutions manqueront de capital pour alimenter l’économie en crédit frais. Marx avait décrit ce stade du cycle économique, dans le Capital :

« Il va de soi que les moyens de paiement font défaut pendant une crise. Le besoin de convertir des traites s’est substitué à celui d’échanger des marchandises, et cette situation s’aggrave d’autant plus que pendant pareille période une partie des maisons de commerce s’appuie exclusivement sur le crédit. Aussi des lois absurdes sur les banques, comme celle de 1841-45, peuvent-elles aggraver une crise financière. Aucune loi ne peut la supprimer.

« Dans un système de production dont la cohérence repose entièrement sur le crédit, une crise et une demande violente de moyens de paiement doivent inévitablement surgir lorsque le crédit est supprimé brusquement et que seuls les paiements en espèces sont admis. A première vue, tout doit se ramener à une crise de crédit et d’argent, étant donné qu’il n’est question que de la possibilité de convertir des traites en argent. Mais ces traites représentent, d’une part – et c’est la plus grande masse – des ventes et des achats réels dépassant de loin les besoins de la société et par cela même causes de la crise ; d’autre part, des affaires véreuses qui alors seulement viennent au jour, des spéculations malheureuses faites avec les capitaux des autres, des marchandises dépréciées et invendables. Dans ces circonstances, le système artificiel auquel a abouti l’expansion violente du procès de reproduction, ne peut naturellement pas être rendu normal par l’intervention d’une banque, la Banque d’Angleterre par exemple, qui emploierait son papier pour constituer aux tripoteurs le capital qui leur manque et acheter à leur première valeur nominale toutes les marchandises dépréciées. D’ailleurs, tout semble renversé dans ce monde du papier, où nulle part ne se rencontrent les prix réels avec leurs bases réelles, et où il n’est jamais question que de lingots, espèces, billets, traites, valeurs, principalement dans les centres, comme Londres, où se concentrent toutes les affaires financières du pays. » (Le Capital, Volume 3, Chapitre 30.)

Les capitalistes doivent extraire du système tout ce capital fictif. Comme un homme dont le corps a été empoisonné, ou comme un toxicomane qui lutte contre les effets de l’addiction, ils doivent expulser le poison de l’organisme – ou mourir. Mais c’est un processus douloureux qui n’est pas sans dangers. Comme le crédit s’assèche, les capitalistes exigent des remboursements à plus courte échéance. Ceux qui ne peuvent pas payer feront faillite. Le chômage augmente en conséquence, ce qui à son tour contracte la demande. Cela provoque de nouvelles faillites et de nouvelles dettes qui ne peuvent être remboursées. Ainsi, tous les facteurs qui avaient fait croître l’économie, au cours de la dernière période, la poussent désormais vers le bas.

La faillite des économistes bourgeois

Les économistes s’accrochaient à la vieille illusion selon laquelle une récession mondiale était impossible, qu’ils avaient appris les leçons du passé (comme un ivrogne le lendemain de chaque cuite). Ils expliquaient que la crise financière serait confinée aux Etats-Unis ; que l’économie américaine serait « découplée » du reste du monde (ce qui contredit tout ce qu’ils avaient eux-mêmes dit au sujet de la mondialisation) ; que l’Europe et la Chine deviendraient les forces motrices de l’économie mondiale – et ainsi de suite.

Comme ces arguments sonnent creux, à présent ! Il y a une baisse globale des prix de l’immobilier. L’économie mondiale ralentit. Les économies américaine et européenne ralentissent déjà de façon significative, et comme de nouvelles faillites bancaires sont inévitables, ce processus se poursuivra. Il est vrai que les soi-disant « pays émergents » continuent de croître. Mais il est impensable qu’ils puissent rester à l’écart de la crise générale. Bien sûr, ce processus se développera sur une certaine période, et de façon inégale. Les différents pays seront frappés par la crise plus ou moins rapidement. Mais au final, ils seront tous happés.

Peu importe dans quel pays cela commence. Dans les conditions modernes, la crise passera inévitablement d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre. Cette fois-ci, cela a commencé aux Etats-Unis, le pays où la manie de la spéculation a été portée à des niveaux extrêmes. Mais rapidement, et contre tous les pronostics des économistes, cela s’est étendu à l’Irlande, l’Espagne, la Grande-Bretagne et l’ensemble de l’Europe. Les répercussions frapperont l’Amérique latine, l’Asie et l’Afrique. Les pays seront touchés les uns après les autres, comme des dominos. La Chine ne fera pas exception – bien qu’elle continue de croître, pour le moment.

Dans une crise, les capitalistes sont obligés de prendre des mesures extraordinaires pour s’accaparer une partie d’un marché qui s’étiole. Ils se livrent au discount (baisse des prix), au dumping et autres moyens de contrecarrer leurs compétiteurs. Ce faisant, ils aggravent la crise en alimentant une spirale déflationniste. Les gens retardent leurs achats en prévision d’une baisse des prix – et, ce faisant, poussent les prix vers le bas. On voit clairement ce phénomène dans le marché immobilier.

La contagion s’étend d’un pays à l’autre comme une incontrôlable épidémie. Il apparaîtra évident que chaque pays a trop exporté (c’est-à-dire, trop produit) et trop importé (trop commercé). Il sera évident que tous ont abusé du crédit et allumé les flammes de l’inflation et de la spéculation, qui doivent à présent être éteintes, même au prix fort. Autrement dit, on ne parle pas de tel ou tel pays, de telle ou telle banque ou de tel ou tel spéculateur individuel – mais du système lui-même. Il est vrai qu’aucune crise ne dure éternellement. A long terme, un nouvel équilibre sera atteint et un nouveau cycle économique s’engagera. Mais rien de tel n’est en vue, à ce stade. La crise n’est pas terminée. Elle a à peine commencé. Personne ne sait combien de temps elle durera. Et de toutes façons, comme le disait Keynes : « A long terme nous sommes tous morts. »

Il est facile d’être sage après l’événement. Les économistes bourgeois sont excellents lorsqu’il s’agit de prédire des choses qui se sont déjà produites. En la matière, ils font penser aux auteurs de l’Ancien Testament, qui prédisaient avec une précision infaillible des événements qui s’étaient produits plusieurs siècles auparavant. Cela impressionne des gens crédules comme les Témoins de Jéhovah, qui y voient la preuve de l’inspiration divine de la Bible. D’autres, plus sceptiques et scientifiques, accueillent de telles « prédictions » d’un grand rire. Toujours est-il que les mêmes gens qui raillaient les marxistes et nous assuraient qu’il n’y aurait pas de crise se tordent à présent les mains de désespoir. Ils nous informent que nous vivons la crise la plus grave depuis les années 30, et espèrent que personne ne remarquera la contradiction flagrante entre ce qu’ils disent aujourd’hui et ce qu’ils disaient hier.

Le fait est que depuis 20 ou 30 ans, les économistes bourgeois n’ont rien compris et rien anticipé. Ils n’ont vu venir ni les crises, ni les reprises. Ils ont passé des décennies à essayer de nous expliquer que le cycle économique avait été aboli, que le chômage de masse était une chose du passé, que le monstre de l’inflation avait été apprivoisé, etc. Et bien évidemment, tous les politiciens réformistes ont cru et répété ces contes de fées. Cela montre que les économistes bourgeois ne servent qu’à justifier un système en faillite et dégénéré.

Ce que nous avions prédit

Comparons les perspectives des marxistes à celles des bourgeois. Contrairement aux économistes bourgeois, qui ont commis l’erreur de croire à leur propre propagande, la tendance marxiste a correctement expliqué la réalité de la situation. Dans nos Perspectives pour l’économie mondiale, en 1999, nous écrivions :

« Dans le passé, on disait que le rôle de la Fed était de fermer le bar juste au moment où la fête commençait à battre son plein. Mais ce n’est plus le cas. Tout en se disant publiquement dévoué à l’austérité et à la probité, Alan Greenspan a toléré la création de la plus grande orgie spéculative de l’histoire – même s’il est sans doute conscient des dangers que cela implique. Comme l’empereur Néron, il joue du violon pendant que Rome brûle. Ainsi se vérifie la vieille devise : « Les dieux rendent d’abord fous ceux qu’ils veulent détruire ». »

Dans le même document, nous écrivions :

« A notre époque, les obstacles fondamentaux au développement des forces productives sont la propriété privée des moyens de production et l’Etat-nation. Cependant, le capitalisme peut temporairement et partiellement contourner ces barrières par divers moyens, tels le développement du commerce mondial et l’expansion du crédit. Marx expliquait déjà le rôle du crédit dans le système capitaliste. C’est un moyen par lequel le marché peut être développé au-delà de ses limites normales. De la même façon, l’expansion du commerce mondial peut reporter la crise pour un temps – mais seulement au prix de préparer une crise encore plus catastrophique à l’avenir.

« Comme l’écrivait Marx : « La production capitaliste est constamment engagée dans des tentatives de dépasser ces barrières immanentes, mais elle ne les dépasse que par des moyens qui placent les mêmes barrières sur sa voie, à une échelle encore plus formidable.

«  « Le véritable obstacle de la production capitaliste est le capital lui-même. » (Marx, Le Capital, vol. 3, 15 ; 2-3.)

« Le circuit de la production capitaliste dépend, entre autres, du crédit. La solvabilité d’un maillon de la chaîne dépend de la solvabilité d’un autre maillon, etc. La chaîne peut se briser à différents points. Tôt ou tard, le crédit doit être remboursé en cash. C’est un fait trop souvent oublié par ceux qui s’endettent pendant la phase de croissance. Dans la première phase de l’extension capitaliste, le crédit agit comme un stimulant sur la production :  » Le développement du processus productif étend le crédit, et le crédit mène à une extension des opérations industrielles et commerciales. «  » (Marx, Le Capital, vol. 3, p. 470.)

« Cependant, ce n’est là qu’une face de la pièce. L’extension rapide du crédit et de la dette pousse le marché au-delà de ses limites normales. Mais à un certain stade, cela doit se transformer en son contraire. Pendant le boom, le crédit apparaît illimité, comme la Corne d’Abondance de la mythologie grecque. Mais dès qu’une crise intervient, ces illusions tombent en miette. Les retours sur investissement sont retardés, les marchandises ne trouvent pas d’acheteurs sur des marchés saturés, et les prix baissent. Le développement du marché mondial n’altère pas ce processus fondamental, mais lui donne seulement une dimension beaucoup plus vaste. En dernière analyse, l’accumulation de dettes ne peut que rendre la crise plus profonde et plus longue. L’histoire récente du Japon suffit largement à le confirmer. Après une décennie de croissance caractérisée par une augmentation rapide des valeurs boursières, la bulle a été finalement crevée par une nette augmentation des taux d’intérêt. Cette situation était très semblable à celle des Etats-Unis, aujourd’hui. Le 25 décembre 1989, la banque du Japon a augmenté ses taux d’intérêt et provoqué ainsi une chute brutale des marchés boursiers. Mais comme le prix du foncier continuait de monter, une nouvelle augmentation des taux était nécessaire. Finalement, les taux d’intérêt ont été poussés à 6%, et à la fin de l’année, les valeurs boursières avaient chuté de 40 %. Après cela, la Banque Centrale du Japon a maintenu les taux d’intérêt à un haut niveau. A l’époque, les économistes félicitaient la Banque du Japon pour la prudence de sa politique. Mais le résultat fut de prolonger la récession sur une décennie.

« Avec la mondialisation et l’abolition de limitations sur le crédit et les opérations financières, l’échelle de l’expansion n’a jamais été aussi grande – mais jamais, également, les possibilités d’un crash mondial n’ont été aussi grandes.

« L’expansion du commerce mondial et l’ouverture de nouveaux marchés en Asie ont stimulé la croissance – mais seulement au prix de préparer un plus grand effondrement. Telles sont les perspectives. »

Ces lignes ont été écrites il y a près de dix ans, lorsque l’écrasante majorité des économistes bourgeois niaient toujours la possibilité d’une crise mondiale. Nous sommes en droit de demander : qui a le mieux compris les mécanismes de l’économie mondiale ? Qui a formulé des prédictions correctes ? Les économistes bourgeois ou les marxistes ?

La Chine peut-elle sauver le monde ?

Un vieux proverbe dit : un homme qui se noie s’accrocherait à une paille. Effrayés par la profondeur de la crise, la bourgeoisie et ses apologues cherchent désespérément une paille à laquelle s’accrocher. Jusqu’à récemment, ils plaçaient leurs espoirs sur l’Asie, et en particulier la Chine. Mais la Chine est fermement connectée au marché mondial, et reflétera sa volatilité.

En dépit du retournement économique américain, les exportations chinoises ont continué de croître : de 22% au cours des huit premiers mois de 2008. Cela tient en partie au fait que les entreprises chinoises continuent de trouver de nouveaux marchés dans d’autres économies en voie de développement. Mais c’est simplement reporter l’inévitable. Après la crise de Wall Street et la stagnation en Europe et au Japon, les investisseurs se demandent si la Chine n’est pas, elle aussi, entrée dans la crise. Après cinq ans de croissance rapide, l’économie chinoise est clairement en train de ralentir, dès à présent. Or, un taux de croissance inférieur à 8% aurait de grandes implications pour la Chine et l’économie globale. Les économistes s’inquiètent également du secteur bancaire chinois.

Il y a déjà des signes de faiblesse dans certains secteurs des exportations. Dans la province de Guangdong, l’industrie textile connaît de sérieuses difficultés. D’après des statistiques provinciales, les exportations de textile et d’accessoires ont chuté de 31%, en janvier-juillet 2008, par rapport à la même période de 2007. Les exportations de produits en plastique, de jouets et de lampes stagnent ou reculent, elles aussi. Cela a coïncidé avec une demande faible des Etats-Unis, où les ventes de détail ont reculé en juillet et en août. Au cours des sept premiers mois de l’année, la croissance des exportations globales de Guangdong vers les Etats-Unis a ralenti, à 6,3%. Cela ne peut pas être une coïncidence.

Un euro fort et une augmentation de 27% des exportations de Guangdong vers l’Europe ont compensé les effets d’un dollar faible et d’une contraction du marché américain. Cependant, il y a des signes évidents d’une nette contraction de l’économie européenne, qui est aussi l’un des principaux marchés pour les exportations chinoises. Cela finira par les affecter. « Ce pourrait être le calme avant la tempête », écrit Stephen Green, un économiste de la Standard Chartered à Shangaï.

De sérieuses inquiétudes planent également sur le marché immobilier, qui a été l’une des principales composantes du boom de l’investissement en Chine, ces dernières années. Les ventes et les chantiers ont chuté en août, cependant que la production d’acier, de ciment et de climatiseurs a stagné ou chuté – ce qui est un autre symptôme d’une activité fragile. Les analystes rapportent que le nombre de crédits contractés a également baissé au cours des derniers mois. Jerry Lou, analyste chez Morgan Stanley à Shangaï, écrit : « Nous pensons que la probabilité d’une crise de l’immobilier en Chine est élevée ».

Un retournement du marché immobilier aurait de sérieuses conséquences sur le secteur bancaire. Si la croissance du PIB chinois tombe en dessous de 8%, cela provoquera une baisse encore plus nette des prix de l’immobilier, ainsi qu’une chute de l’investissement privé. Les conséquences sociales et politiques en seront considérables.

Les feux sont au rouge dans d’autres secteurs de l’économie chinoise. Le crash boursier a eu un effet négatif sur la confiance des ménages. Dans les zones urbaines, la croissance des revenus a nettement baissé, cette année. Le mois dernier, les ventes de voitures ont chuté de 6%, et le transport aérien a également nettement reculé, cet été. Gome, le plus grand détaillant de produits électroniques du pays, a également annoncé une chute de 3% de ses ventes, au deuxième trimestre 2008.

Le gouvernement a baissé les taux d’intérêt, ce qui prouve qu’il craint une crise. Ceci dit, la marge de manœuvre de sa politique monétaire est limitée par le danger inflationniste. L’inflation a bondi de 8,7% en février, avant de redescendre à 4,9% en août. Zhou Xiaochuan, le président de la Banque Centrale chinoise, a récemment déclaré : « L’inflation a effectivement ralenti au cours des derniers mois. Cependant, aucun relâchement n’est possible, car elle pourrait rebondir. »

Une récession en Chine – ou même un sérieux ralentissement – aurait de sérieuses conséquences sur le marché mondial, à commencer par les pays producteurs en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique latine. Le prix du cuivre, par exemple, a chuté de 23% au cours des deux derniers mois. C’est en partie dû au ralentissement de la consommation chinoise de cuivre, qui a chuté de plus de moitié, cette année.

A propos des « spéculateurs »

Une humeur critique se développe contre « le marché » – c’est-à-dire contre le capitalisme. En réaction à cette humeur, les politiciens bourgeois du style d’Alec Salmond, du Parti National Ecossais, essayent de détourner la colère des gens du système capitaliste et de la concentrer sur un secteur particulier de la classe capitaliste : les « spéculateurs » de la haute finance.

Tout d’un coup, il est devenu à la mode, parmi les politiciens, de condamner ces individus mystérieux qui ont miné d’aussi vénérables institutions que la Banque d’Ecosse. Cette vieille dame respectable, nous dit-on, est parmi nous depuis trois siècles et a survécu aux guerres napoléoniennes, au crash de Wall Street et aux deux guerres mondiales – pour finir par être détruite par un gang de requins avides en costumes de marque et lunettes noires. Ce genre d’« explications » n’explique rien du tout. Comment se fait-il qu’un petit nombre d’individus cupides ait concentré tant de pouvoir ? Qui sont ces gens ? Comment s’appellent-ils ? Où vivent-ils ? Nul ne le sait. Mais en période de crise, il est toujours pratique d’avoir quelqu’un à blâmer. Et si ce quelqu’un se trouve être parfaitement anonyme et introuvable, c’est encore mieux.

Tout d’un coup, les « spéculateurs » commencent à jouer le même rôle, dans le domaine économique, qu’Al-Qaïda dans celui de la politique internationale. En réalité, tous les banquiers et capitalistes sont des spéculateurs. Et ils sont bien obligés de l’être, car le système capitaliste repose sur la spéculation. Il repose également sur la cupidité. Nier la cupidité, c’est nier les mécanismes de l’économie de marché, qui reposent sur la soif de profit. En dernière analyse, c’est la soif de profit qui est le moteur du capitalisme, et il en est ainsi depuis ses origines. Ah, oui, mais les capitalistes sont devenus trop cupides ! Ils gagnent trop d’argent ! C’est ce qu’écrit David Walker, président de la Fondation Peter G. Peterson :

« Y a-t-il des leçons à tirer de la crise des subprimes ? La réponse est oui. Les actions récentes ont été rendues nécessaires du fait de l’échec du gouvernement à établir une structure efficace de régulation des crédits, des produits dérivés et autres titres. La cupidité l’a emporté. Fannie Mae et Freddie Mac sont sortis de leur mission publique originelle pour se concentrer sur le profit et le gain personnel. » (The Financial Times, le 22 septembre 2008)

C’est parfaitement exact. Alors que les travailleurs ne touchent une prime qu’en fonction des résultats, les patrons se payent des sommes obscènes quels que soient les résultats. Ces faits sont bien connus. Pendant des années, les travailleurs ont grincé des dents face aux injustices et aux inégalités. Mais puisque l’économie allait de l’avant, puisque le marché semblait profiter à tout le monde (quoique très inégalement), puisque la presse et la télévision chantaient en chœur sa gloire, et puisque les politiciens de tous les partis allaient dans le même sens – les travailleurs ont accepté l’argument selon lequel « ce qui est bon pour les patrons est bon pour nous ».

« Économie concentrée »

Lénine remarquait que la politique est de l’économie concentrée. La crise économique qui balaye le monde a de très sérieux effets sur la psychologie de toutes les classes, à commencer par les capitalistes eux-mêmes. Lorsque le capitalisme allait de l’avant, la pression des idées bourgeoises sur la classe ouvrière et ses organisations redoublait d’intensité. En Grande-Bretagne, il n’y a pas eu de sérieuse récession depuis plus de deux décennies. Par conséquent, les arguments des politiciens et des économistes bourgeois (qui travaillent main dans la main) sur les vertus miraculeuses du « libre marché » ont trouvé un écho dans la classe ouvrière elle-même, et tout particulièrement dans sa direction.

C’était la base matérielle de la dégénérescence complète des dirigeants de la social-démocratie, des partis « communistes » et des syndicats. En Grande-Bretagne, qui était à l’avant-garde de la réaction capitaliste pendant des décennies, ce fut le terreau sur lequel le « New Labour » a fleuri, sous la direction du Révérend Anthony Blair.

Pour les militants du mouvement ouvrier, cette période semblait un cauchemar sans fin. Il semblait n’y avoir aucune limite à la dégénérescence des dirigeants des organisations de masse, aucun abîme où ils ne soient capables de sombrer, aucun acte vil qu’ils ne soient capables d’accomplir pour satisfaire la classe dirigeante et, bien sûr, le Marché. Le découragement des militants a mené à l’apathie. Les organisations de masse traditionnelles se sont vidées de leurs militants, tout en se remplissant de carriéristes petit-bourgeois à la recherche d’un emploi ou d’une promotion. Cela a à son tour accentué le virage vers la droite de ces organisations, qui a renforcé les désillusions des travailleurs. C’était un cercle vicieux qui se nourrissait lui-même et a duré jusqu’à aujourd’hui. Mais désormais, les choses commencent à changer rapidement.

La conscience humaine est en général conservatrice. Les gens ont normalement peur du changement et s’accrochent à ce qui leur est familier. Les habitudes, la routine et les traditions pèsent lourdement sur la conscience des masses, qui est à la traîne des événements. Mais il y a des moments décisifs, dans l’histoire, où les événements s’accélèrent jusqu’au point critique où la conscience rattrape soudainement son retard. Nous sommes précisément en train de parvenir à un tel point critique.

Ce qui est vrai des nations industrialisées est encore plus vrai des pays sous-développés. En Asie, en Afrique et en Amérique latine, la population vivant sous le seuil de pauvreté augmente rapidement. Un rapport récemment publié par les Nations-Unies révèle qu’un enfant sur quatre y est sous-alimenté. Plus de 500 000 femmes meurent chaque année lors d’un accouchement ou suite à des complications liées à la grossesse. Un tiers de la population urbaine des pays sous-développés vit dans des bidonvilles. L’été dernier, un rapport de la Banque Inter-Américaine a prévenu que l’augmentation des prix allait plonger 26 millions de Latino-américains dans des conditions d’extrême pauvreté. Telle est la situation au terme d’une longue phase de croissance économique, à l’échelle mondiale. C’est ce que le capitalisme a de mieux à offrir. Mais qu’en sera-t-il dans les conditions d’une crise économique ?

Par conséquent, nous faisons face à un phénomène mondial qui est lourd d’implications révolutionnaires. La mondialisation se manifeste comme une crise mondiale du capitalisme.

Quelle est la solution ?

On nous explique que la crise actuelle est la conséquence d’un manque de régulation des risques excessifs qui ont été pris, dans le système financier, en particulier aux Etats-Unis. Ainsi, on nous dit « qu’il faut s’assurer que cela ne se reproduise pas. » Quelle ironie ! Ces trois dernières décennies, les économistes et politiciens bourgeois nous expliquaient précisément l’inverse, à savoir que toute forme de régulation était mauvaise pour les affaires et devait être éliminée (c’était particulièrement le cas du secteur financier).

Les déclarations sur la nécessité d’encadrer les « bonus excessifs » et de réguler les rémunérations des patrons ne sont que pure démagogie. Comment vont-ils accomplir pareils miracles ? Par quels mécanismes ? Les banquiers ont mille et un moyens de contourner toute régulation. Ils ont des comptabilités parallèles qui rendent impossible la découverte de leurs activités frauduleuses. Même le gouvernement américain recourt à ce type d’astuces pour cacher l’ampleur réelle de la dette publique.

L’idée de « réguler » les marchés boursiers est absurde. Pour que le marché puisse fonctionner, il faut que les gens puissent acheter et vendre des actions, et ils doivent le faire sur la base d’une estimation du cours à venir de l’action – montant ou descendant. L’idée qu’il n’est autorisé d’acheter des actions que lorsqu’elles augmentent est une évidente absurdité.

La conclusion est assez claire. Soit on a une économie de marché basée sur la course au profit, soit on a une économie nationalisée et planifiée. Mais le « capitalisme régulé » est une contradiction dans les termes.

Ce qu’il faut, c’est éliminer ces casinos grotesques qui décident du sort de millions de personnes, et remplacer l’anarchie capitaliste par une société rationnelle reposant sur une économie planifiée. On dit que les mesures prises par Bush et Brown constituent des nationalisations. Mais ces mesures n’ont rien en commun avec l’idée socialiste de nationalisation. Elles ne sont pas destinées à arracher le pouvoir économique des mains des parasites millionnaires qui constituent un obstacle monstrueux sur la voie du progrès social. Au contraire, elles représentent une tentative de protéger les intérêts de ces parasites en les subventionnant massivement – en puisant dans les poches des travailleurs et des classes moyennes.

Les marxistes sont radicalement opposés à ces mesures, qui n’ont rien à voir avec d’authentiques nationalisations, et relèvent d’une sorte de capitalisme d’Etat destiné à sauvegarder le système capitaliste. Elles mènent inévitablement à une concentration du capital, des licenciements massifs, des fermetures de banques, des crédits plus chers et autres mesures anti-sociales. L’Etat récompense les banquiers pour leurs activités néfastes. Il rachète toutes leurs pertes, puis dépense de vastes quantités d’argent des contribuables pour les rendre rentables, et lorsque c’est fait, il les revend aux banquiers, qui réalisent ainsi un coup double aux dépens de la société. Ceux-ci peuvent alors reprendre toutes leurs activités spéculatives, à nouveau.

Il faut arracher au secteur privé les principaux leviers de l’économie en nationalisant les banques, les compagnies d’assurance et les grandes entreprises – avec un minimum d’indemnisation, uniquement sur la base d’un besoin prouvé. Ce n’est que lorsque les forces productives seront sous le contrôle de la société qu’il sera possible d’établir un plan de production socialiste rationnel, où les décisions seront prises dans l’intérêt de la société, et non plus d’une poignée de riches parasites et de spéculateurs.

Telle est l’idée fondamentale du socialisme. C’est une idée qui, désormais, sera comprise et acceptée par des millions de gens qui, jusqu’alors, la considéraient irréaliste. Les gens qui manifestaient, devant Wall Street, contre le Plan Paulson, n’étaient pas socialistes. Il y a à peine 12 mois, ils auraient sans doute défendu l’économie de marché. Ils n’ont jamais lu Marx et se considèrent sans doute comme des Américains patriotes. Mais la vie enseigne, et dans de telles situations, les gens apprennent davantage en quelques jours que sur toute une vie. Aujourd’hui, les travailleurs des Etats-Unis apprennent rapidement. Et comme le disait Victor Hugo : « Aucune armée n’est aussi puissante qu’une idée dont l’heure est venue. »

Alan Woods (26 septembre 2008)

Publication : lundi 6 octobre 2008

La barbarie, la civilisation et la conception marxiste de l’histoire pointrouge

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La barbarie, la civilisation et la conception marxiste de l’histoire

Pemière partie

Henry Ford aurait dit que « l’histoire est un tas d’absurdités » – autrement dit un non-sens. C’est une façon peu élégante de formuler une idée qui a gagné du terrain au cours de ces dernières années. L’illustre fondateur de l’entreprise automobile a par la suite affiné sa définition : « l’histoire n’est qu’une foutue chose après l’autre », corrigeait-il. C’est un point de vue.

La même idée, tout aussi fausse, est exprimée de manière plus subtile par les amateurs d’une certaine philosophie post-moderne à laquelle beaucoup de gens prêtent attention. En réalité, il ne s’agit pas d’une idée récente. Le grand historien Edward Gibbon, auteur du Déclin et chute de l’Empire romain, écrivait que l’histoire n’est rien de plus que « le registre des crimes, des folies et des infortunes de l’homme. »

On nous présente ici l’histoire comme essentiellement dépourvue de sens, comme une série inexplicable d’événements accidentels. Elle ne serait gouvernée par aucune loi qu’on puisse découvrir. Par conséquent, il serait vain d’essayer d’y comprendre quelque chose. D’après une variante de cette idée en vogue dans les cercles académiques, il n’y aurait rien qui ressemble à un niveau supérieur de développement social et culturel. Le « progrès », explique-t-on, n’est qu’une vieille mode que nous héritons du XIXème siècle, lorsque cette notion était popularisée par les libéraux Victoriens, les socialistes Fabiens – et Karl Marx.

L’idée que l’histoire ne connaît aucun progrès est caractéristique de la psychologie de la classe dominante à l’époque du déclin du système capitaliste. C’est un reflet évident du fait que, sous le capitalisme, le progrès a effectivement atteint ses limites. Naturellement, les capitalistes et leurs intellectuels refusent de le reconnaître : ils en sont d’ailleurs organiquement incapables. Lénine remarquait qu’un homme au bord du précipice ne raisonne pas. Ceci dit, ils sont quand même obscurément conscients de la situation, et s’efforcent de trouver une justification à l’impasse de leur système en niant la possibilité du progrès en général.

Cette idée a si profondément pénétré dans la conscience qu’elle a même pris la forme d’une théorie tendant à nier l’évolution humaine. Même un penseur aussi brillant que Stephen Jay Gould – dont la théorie dialectique des équilibres ponctuels a transformé la façon dont on perçoit l’évolution – explique qu’on ne peut pas parler de progrès dans l’évolution, de sorte que les microbes sont à mettre sur le même plan que les êtres humains. En un sens, il est vrai que tous les êtres vivants sont liés (comme l’atteste la génétique). L’homme n’est pas la création spécifique du Tout-Puissant, mais le produit de l’évolution. Et il serait effectivement incorrect de considérer l’évolution comme une sorte de grand plan préconçu dont nous serions le résultat (vision téléologique, du grec telos : orienté vers une fin). Cependant, lorsqu’on rejette une idée fausse, il n’est pas nécessaire de sombrer dans l’erreur inverse.

Il ne s’agit pas d’accréditer l’idée que l’histoire obéit à un plan préconçu, qu’il s’agisse d’un plan divin ou de toute autre forme de téléologie. Mais il n’en reste pas moins vrai que les lois inhérentes à la nature déterminent l’évolution de formes simples vers des formes complexes de vie. Les premières formes de vie contiennent en elles l’embryon de tous les développements futurs. Il est possible d’expliquer la formation des yeux, des jambes et des autres organes sans recourir à un plan préconçu. A un certain stade, on a le développement d’un système nerveux central et du cerveau. Finalement, avec l’homo sapiens, on arrive à la conscience humaine. La matière devient consciente d’elle-même. Il n’y a pas eu de révolution aussi importante depuis le développement de la matière organique (la vie) à partir de la matière inorganique.

Pour être tout à fait juste, il faudrait ajouter : de notre point de vue. Si les microbes étaient capables d’avoir un point de vue, il est probable qu’ils nous opposeraient de sérieuses objections. Mais nous sommes des êtres humains et nous voyons nécessairement les choses de notre point de vue d’hommes. Et nous affirmons en effet que l’évolution réalise un développement de formes de vie simples à des formes plus complexes – autrement dit un progrès vers des formes supérieures de vie. Récuser une telle affirmation reviendrait à abandonner une approche scientifique au profit d’une approche purement scolastique. En disant cela, on ne veut surtout pas offenser les microbes qui, après tout, sont là depuis longtemps et, si le capitalisme n’est pas renversé, pourraient bien avoir le dernier mot.

Culture et impérialisme

Si, pour ne pas offenser les microbes et les autres espèces, on ne peut faire référence à des niveaux plus ou moins élevés de formes de vie, alors on peut encore moins affirmer que la barbarie représente un niveau de développement culturel et social inférieur à l’esclavagisme – sans même parler du capitalisme. Or, dire que les Barbares ont leur propre culture ne nous mène pas loin. Depuis que les premiers hommes ont produit des outils de pierre, on peut dire que toutes les périodes historiques ont vu le développement d’une culture propre. Il est vrai que ces cultures n’ont pas été suffisamment appréciées. La classe capitaliste a toujours eu tendance à exagérer la richesse de certaines cultures au détriment d’autres. Derrière ce genre de favoritisme se cache les intérêts de ceux qui cherchent à opprimer, exploiter, et tentent de couvrir cette oppression et cette exploitation sous le voile hypocrite de la supériorité culturelle.

C’est sous cette bannière que les chrétiens du nord de l’Espagne ont détruit le système d’irrigation et les autres éléments de la merveilleuse culture islamique andalouse, et ont ensuite détruit les cultures florissantes des Aztèques et des Incas. C’est aussi sous cette bannière que les colonialistes français, britanniques et allemands ont systématiquement asservi les populations d’Afrique, d’Asie et du Pacifique. Non contents de réduire ces populations à l’état de bêtes de somme, ils leur ont pris leur âme en même temps que leurs terres. En leur volant leur identité culturelle, les missionnaires chrétiens ont fini le travail commencé par les soldats et les négriers.

Tout cela est parfaitement vrai, et il est nécessaire de traiter la culture de tous les peuples avec le respect et la considération qu’elle mérite. Chaque période historique, chaque peuple a ajouté quelque chose au trésor de la culture humaine qui est notre héritage collectif. Mais cela signifie-t-il que toutes les cultures se valent ? Peut-on affirmer qu’entre les premières statues en pierre des temps préhistoriques (dont certaines indiquent un remarquable sens esthétique) et les statues de Michel Ange, aucun progrès esthétique n’est discernable ? En un mot, peut-on parler de progrès dans l’histoire de l’homme ?

En logique, il existe une méthode bien connue consistant à rendre un argument complètement absurde en le poussant à l’extrême. On remarque ce genre de procédé dans certains courants modernes d’anthropologie, de sociologie et d’histoire. C’est un fait avéré que, sous le capitalisme, la science devient d’autant moins scientifique qu’elle s’approche de la société. Les soi-disant sciences sociales n’ont souvent rien à voir avec la science, et tout à voir avec des tentatives à peine déguisées de justifier le capitalisme, ou tout au moins de discréditer le marxisme (ce qui revient au même). C’était certainement vrai par le passé, lorsque des soi-disant anthropologues faisaient de leur mieux pour justifier l’asservissement de « races arriérés » en dénigrant leur culture. Mais aujourd’hui que certaines écoles de pensée tentent de tordre le bâton dans l’autre sens, les choses ne vont pas mieux.

Il est clair que les impérialistes ont délibérément sous-estimé et même nié les cultures des « peuples arriérés » d’Afrique, d’Asie, etc… Le poète anglais pro-impérialiste Kipling (auteur du Livre de la Jungle) les a qualifiées de « races inférieures et sans loi ». Cet impérialisme culturel était à n’en pas douter une tentative de justifier l’asservissement de millions d’individus. Il est tout aussi clair que les actions les plus barbares et inhumaines du passé ne sont rien devant les horreurs qu’infligent au genre humain le très « civilisé » système capitaliste et son prolongement : l’impérialisme.

On est face à un terrible paradoxe : plus l’humanité développe de forces productives, plus il y a d’avancées technologiques et scientifiques – et plus la majorité de la population mondiale subit l’oppression, la famine, les souffrances et la misère. Ce fait a même été reconnu par des défenseurs du système capitaliste. Mais ils ne font rien pour y remédier. Et ils ne le peuvent pas, puisqu’ils refusent de reconnaître que l’impasse à laquelle se heurte la société humaine est liée de part en part au système qu’ils défendent. Les capitalistes ne sont d’ailleurs pas les seuls à refuser de tirer les bonnes conclusions : c’est aussi vrai de bien des gens qui se considèrent comme « radicalement » de gauche. Il y a par exemple des gens bien intentionnés qui soutiennent que le développement de la science, de la technologie et de l’industrie est la source de tous nos problèmes, et qu’il serait bon de revenir à des modes d’existence pré-capitalistes !

Les Victoriens avaient une conception de l’histoire très unilatérale : il s’agissait d’une marche triomphale et irrésistible vers les lumières et le progrès – le tout, bien entendu, sous la direction du capitalisme anglais. Cette façon de voir les choses servait, là aussi, à justifier l’impérialisme et le colonialisme. Les anglais « civilisés » sont allés en Inde et en Afrique, armés de la Bible (et d’un certain nombre de vaisseaux de guerre, de canons et de puissants fusils) pour initier les autochtones ignorants aux joies de la culture occidentale. Quant à ceux qui ne manifestaient pas suffisamment d’enthousiasme pour les raffinements de la culture britannique (mais aussi belge, française, hollandaise et allemande), ils étaient rapidement « éduqués » par la pointe des baïonnettes.

Aujourd’hui, les capitalistes sont dans un tout autre état d’esprit. Face à l’évidence d’une crise générale de leur système, ils connaissent les affres de l’incertitude et du pessimisme. Les vieilles chansons sur l’inéluctabilité du progrès humain ne semblent plus adaptées à la cruelle réalité de notre époque. Le simple mot de « progrès » suscite bien des sourires cyniques. Cela n’a rien d’accidentel. Les gens commencent à comprendre qu’aujourd’hui, dans la première décennie du XXIème siècle, le progrès a effectivement marqué un arrêt complet. Mais cela ne fait simplement que refléter l’impasse du capitalisme, qui a depuis longtemps épuisé son potentiel progressiste et s’est transformé en un monstrueux obstacle sur la voie de l’histoire humaine. Dans cette mesure – et dans cette mesure seulement -, on peut nier l’idée de progrès.

Ce n’est pas la première fois que l’on fait face à de tels phénomènes. Durant le long déclin qui a précédé la chute de l’Empire romain, nombreux étaient ceux qui pensaient que la fin du monde approchait. Cette idée était particulièrement vive à l’aube de l’ère chrétienne : c’est elle qui anime tout le Livre des Révélations (l’Apocalypse). Les gens étaient réellement convaincus que le monde touchait à sa fin. En réalité, ce qui touchait à sa fin, c’était un système socio-économique donné – à savoir le système esclavagiste, qui avait atteint ses limites et n’était plus capable de développer les forces productives comme il l’avait fait par le passé.

Un phénomène similaire peut être observé à la fin du Moyen Age : l’idée de la fin du monde y était très en vogue. Les gens suivaient en masse les sectes de flagellants qui traversaient l’Europe et se torturaient eux-mêmes pour expier les péchés du genre humain avant le Jugement Dernier. Ici aussi, ce qui touchait à sa fin n’était pas le monde mais le système féodal, lequel avait épuisé toutes ses potentialités historiques et a été finalement renversé par la classe montante des capitalistes.

Le fait qu’un système socio-économique cesse d’être progressiste et devienne une force réactionnaire faisant obstacle au développement du genre humain ne permet pas de conclure que la notion de « progrès » est vide de sens. Il est faux de dire qu’il n’y a jamais eu de progrès (y compris sous le capitalisme), ni qu’il n’y aura pas de progrès à l’avenir – c’est-à-dire lorsque le capitalisme sera aboli. Ainsi, une idée à première vue raisonnable se révèle être en fait une défense déguisée du capitalisme contre le socialisme. Lui faire la moindre concession reviendrait à passer d’une position révolutionnaire à une position réactionnaire.

Le matérialisme historique

La société est en perpétuelle évolution. La science de l’histoire tente de cataloguer ces changements et de les comprendre. Mais quelles sont les lois qui gouvernent les évolutions historiques ? De telles lois existent-elles seulement ? Si non, alors l’histoire humaine serait complètement incompréhensible, comme le pensaient Gibbon et Henry Ford. Cependant, les marxistes n’appréhendent pas l’histoire de cette façon. De même que les lois gouvernant l’évolution de la vie peuvent être expliquées, et l’on effectivement été – par Darwin, puis plus récemment par les progrès rapides de la génétique -, de même l’évolution des sociétés humaines ont leurs lois propres, qui ont été expliquées, pour la première fois, par Marx et Engels.

Ceux qui nient l’existence de lois gouvernant le développement des sociétés humaines ne manquent jamais d’approcher l’histoire d’un point de vue moral et subjectif. Comme Gibbon, mais sans son extraordinaire talent, ils hochent la tête face au spectacle sans fin de la violence, de « l’inhumanité de l’homme envers l’homme », et ainsi de suite. Cela ressemble plus à un discours de curé qu’à une conception scientifique de l’histoire. Or, nous avons besoin d’une approche rationnelle, et non d’un sermon. Dans l’ensemble des faits isolés, nous devons discerner des tendances de fond, les transitions d’un système social à un autre, et les forces motrices fondamentales qui déterminent ces transitions.

En appliquant à l’histoire les méthodes du matérialisme dialectique, il apparaît que l’histoire humaine a ses lois propres et que, par conséquent, il est possible de la comprendre comme un processus. L’essor et la chute de différents systèmes socio-économiques peuvent être expliqués en termes de capacité ou d’incapacité de développer les moyens de production – et par conséquent d’élargir l’horizon de la culture humaine et sa domination sur la nature.

Le marxisme maintient que les millions d’années de développement de l’humanité représentent un progrès. Mais il ajoute que cela ne s’est jamais fait en ligne droite, contrairement à ce que pensaient les Victoriens, qui avaient une conception de l’histoire vulgaire et non-dialectique. La prémisse fondamentale du matérialisme historique réside dans l’idée que le développement des forces productives est, en dernière instance, la force motrice de l’histoire. Cette conclusion est d’une grande importance puisqu’elle nous permet, à elle seule, d’élaborer une conception scientifique de l’histoire.

Avant Marx et Engels, la plupart des gens considéraient l’histoire comme une série d’événements sans rapport – ou, pour utiliser un terme philosophique, comme une série d’accidents. Aucune explication générale du processus historique n’était proposée : l’histoire n’obéissait à aucune loi inhérente. Dès que l’on adopte ce point de vue, la seule force motrice de l’histoire qui reste, c’est l’action des individus – autrement dit des « grands hommes ». En d’autres termes, on est face à une conception idéaliste et subjectiviste du processus historique. C’était le point de vue des socialistes utopistes qui, malgré la très grande pertinence de leurs critiques à l’égard de l’ordre social existant, ne sont pas parvenus à comprendre les lois fondamentales de l’évolution historique. Pour eux, le socialisme n’était qu’une « bonne idée », autrement dit quelque chose qui aurait pu être pensé il y des milliers d’années comme demain matin. Et dès lors, si le genre humain y avait songé il y a mille ans, on aurait évité pas mal de problèmes !

C’est Marx et Engels qui, les premiers, ont expliqué qu’en dernière instance toute l’évolution du genre humain dépend du développement de ses forces productives. Ils ont ainsi placé l’étude de l’histoire sur des bases scientifiques : car la première condition d’une science, c’est la possibilité de dépasser les cas particuliers pour dégager des lois générales.

Les premiers chrétiens étaient des communistes, bien que leur communisme était d’un genre utopique, basé sur la consommation et non sur la production. Mais ces premières formes de communisme n’ont menées nulle part, et ne pouvaient mener nulle part, dans la mesure où le niveau de développement des forces productives, à ce moment, ne permettait pas l’émergence d’un véritable communisme.

Ces derniers temps, les cercles intellectuels « de gauche » caressent à leur tour l’idée qu’il n’y a pas de progrès historique. Ces tendances représentent, dans une certaine mesure, une réaction saine au genre d’impérialisme culturel et d’« eurocentrisme » dont il a été question plus haut. Ces intellectuels européens nous expliquent que toutes les cultures se valent. De cette façon, ils ont le sentiment de compenser un peu les pillages et les massacres systématiques perpétrés par nos ancêtres sur les peuples ex-coloniaux – lesquels pillages et massacres continuent aujourd’hui sous différents déguisements.

L’intention de ces gens est sans doute louable, mais leurs théories n’en sont pas moins complètement fausses. Tout d’abord, remarquons que les centaines de millions d’individus opprimés d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine ne tireront pas grand avantage de savoir que des intellectuels européens ont redécouvert leurs anciennes cultures et les tiennent en haute estime. Les gestes symboliques et le radicalisme terminologique ne peuvent remplacer la véritable lutte contre l’impérialisme et le capitalisme. Et pour que cette lutte soit victorieuse, il faut la placer sur des bases solides. La première condition du succès réside donc dans une lutte acharnée pour défendre les idées du marxisme. Il est nécessaire d’établir la vérité et de se battre contre toutes les formes de préjugés racistes et impérialistes. Mais en combattant une idée fausse, il faut faire attention de ne pas aller trop loin, dans la mesure où, poussée à l’extrême, une idée correcte devient toujours incorrecte.

L’histoire de l’humanité n’est pas une ligne ininterrompue vers le progrès. Elle comporte des lignes ascendantes et des lignes descendantes. Il y a eu des époques durant lesquelles, pour différentes raisons, la société a reculé, le progrès s’est interrompu, et la civilisation et la culture ont été mises à mal. C’était le cas en Europe après la chute de l’Empire romain, durant la période que les Anglais appellent l’« âge des ténèbres » (Dark Ages). Récemment, certains courants intellectuels ont réécrit l’histoire de façon à présenter les Barbares sous une lumière plus favorable. Ce n’est pas « plus scientifique » ou « plus objectif », mais simplement enfantin.

Comment ne pas poser le problème

Récemment, une chaîne de télé anglaise a diffusé une émission en trois parties sous le tire Les Barbares. Elle était présentée par Richard Rudgley, anthropologue auteur des Civilisations perdues de l’âge de pierre. Après avoir vu la deuxième partie, consacrée aux Angles et aux Saxons, les tribus germaniques qui ont envahi les îles britanniques, je pense avoir compris quelle était la thèse centrale de Richard Rudgley. Son idée est que les envahisseurs ont laissé derrière eux une société plus civilisée que celle qu’ils ont conquis. Et il explique : « L’esclavage caractéristique de l’Empire romain a été remplacé par une société plus juste dans laquelle le travail et l’artisanat étaient encouragés et valorisés. »

Les gens s’imaginent généralement l’Angleterre romaine comme une société hautement civilisée que les tribus d’envahisseurs barbares ont brutalisée. Et bien non, nous explique Rudgley : « Dans mon voyage pour comprendre cette époque, j’ai découvert que bien des choses qui me sont chères ont leurs racines, non dans la civilisation romaine, mais dans le monde que les Barbares ont édifié sur les ruines de l’Empire romain ».

Rudgley a fait une découverte stupéfiante : les Saxons savaient construire des bateaux – et des rapides, par-dessus le marché ! Il ajoute que les Barbares ont amené avec eux un savoir-faire artisanal impressionnant. Il explique : « Leurs aptitudes étaient immenses. Regardez, par exemple, leurs joailleries, ou encore leur travail sur le métal et le bois ». Mais les Romains savaient construire des bateaux – et aussi des routes, des aqueducs, des villes et bien d’autres choses de cet ordre. Or Rudgley semble ne pas avoir relevé un petit détail : toutes ces merveilles de la civilisation romaine ont été détruites ou négligées par les Barbares, ce qui a mené à un ralentissement catastrophique du commerce et à une chute brutale du développement des forces productives et de la culture.

Il cite avec enthousiasme les mots du célèbre fabricant d’épée, Hector Cole : « Les fabricants d’épée saxons étaient des spécialistes. Ils fabriquaient des lames structurées 600 ans avant les Japonais ».C’est indubitable. Toutes les tribus barbares de cette époque étaient expertes en matière militaire et l’ont prouvé en transperçant la défense romaine comme une lame chaude traverse le beurre. Les Romains de la fin de l’Empire ont même commencé à imiter certaines des méthodes militaires barbares. Ils ont notamment adopté l’arc court, que les Huns avaient perfectionné. Mais rien de tout cela ne prouve que les Barbares se situaient à un niveau de développement culturel comparable à celui des Romains, et encore moins à un niveau supérieur.

Rudgley explique encore que le débarquement en Angleterre des Angles et des Saxons n’était pas une invasion massive dirigée par des chefs militaires ; au contraire il se serait simplement agi de petits groupes pacifiques venus chercher de nouvelles terres. Ici, notre anthropologue télévisuel confond différentes choses. Sans doute les Barbares recherchaient-ils de nouveaux territoires sur lesquels s’installer. Il existe certainement différentes causes qui expliquent les migrations massives du Vème siècle. Certains avancent l’idée qu’un changement climatique aurait fait monter le niveau de la mer jusqu’en Hollande et au nord de l’Allemagne, ce qui aurait rendu ces régions inhabitables. Une explication plus classique souligne que les migrants étaient sous la pression de tribus venues de l’Est. La vérité est sans doute dans une combinaison de ces facteurs et d’autres encore. En général, les causes de ce genre de migrations massives peuvent relever de l’accident historique. Mais ce qui est important, c’est le résultat historique. Et c’est cela qui est en question.

Les premiers contacts entre Romains et Barbares n’avaient pas nécessairement un caractère violent. Un commerce considérable s’est développé, des siècles durant, le long de la frontière orientale de l’Empire, ce qui a mené à une progressive romanisation des tribus vivant à proximité. Nombre d’entre elles sont devenues des mercenaires au service de la légion romaine, qu’elles intégraient parfois complètement. Alaric, le premier chef gothique a être entré dans Rome, n’était pas seulement un ancien soldat de Rome : il était chrétien (bien que du genre arien). Il est aussi certain que les premiers Saxons à entrer en Grande-Bretagne étaient des commerçants, des mercenaires et des colons pacifiques. C’est ce qu’indique clairement la tradition suivant laquelle ils étaient invités en Grande-Bretagne par son « roi » romanisé Vortigern, après le départ des légions romaines.

Mais c’est à ce stade que l’analyse de Rudgley commence à se briser. Il passe complètement à côté du fait que les relations commerciales entre nations civilisées et Barbares sont invariablement complétées par la piraterie, l’espionnage et la guerre. Les commerçants barbares prêtaient une grande attention aux forces et faiblesses des nations avec lesquelles ils étaient en contact. Au premier signe de faiblesse, les « pacifiques » relations commerciales étaient remplacées par l’action de bandes armées spécialisées dans le pillage et la conquête. Il suffit de lire l’Ancien Testament pour voir que c’était précisément ce type de relations qui existait entre les tribus semi-nomades israélites et les Canaanites de l’époque, lesquels, en tant que peuple urbain civilisé, se situaient à un niveau de développement supérieur.

L’idée que le niveau de développement culturel des Romains était supérieur à celui des Barbares peut-être démontrée par le fait suivant : alors que les Barbares sont parvenus à conquérir l’Empire romain, ils ont en fait été rapidement absorbés par la civilisation romaine, et ont même abandonné leur langage au profit de dialectes du Latins. Ainsi, les Francs, qui ont donné leur nom à la France, étaient une tribu germanique qui parlait une langue en rapport avec l’allemand moderne. La même chose est arrivée aux tribus germaniques qui ont envahi l’Espagne et l’Italie.

Il semble y avoir une exception remarquable à cette règle : les Angles et les Saxons qui ont envahi la Grande Bretagne n’ont pas été absorbés par le peuple plus avancé des Celtes romano-britanniques. En effet, l’anglais est une langue fondamentalement germanique (bien que des éléments de français s’y soient rajoutés plus tard, au XIèmesiècle). Dans la langue anglaise, le nombre de mots d’origines celtiques est insignifiant, alors que l’espagnol compte par exemple un grand nombre de mots d’origine arabe (les Arabes étaient à un niveau de développement culturel supérieur aux chrétiens hispanophones qui les ont conquis). La seule explication à l’« exception » britannique réside dans le fait que les Barbares anglo-saxons (dont Mr Rudley aime vanter le pacifisme) ont mené une politique de génocide contre les Celtes, dont ils ont pris les terres à la suite d’une sanglante guerre de conquête.

Sentimentalisme ou science ?

On peut donc fermement établir la loi suivante : un peuple d’envahisseur dont la culture se situe à un niveau inférieur à celle du peuple conquis sera finalement absorbé par la culture de ce dernier, et non l’inverse. On pourrait objecter que cela s’est passé ainsi parce que le nombre des envahisseurs était relativement faible. Mais cela ne tient pas à l’analyse. Premièrement, comme Mr Rudgley le dit lui-même, les migrations étaient massives, impliquant des peuples entiers. Deuxièmement, de nombreux autres exemples historiques prouvent que cette objection ne tient pas la route.

Les Mongols qui ont envahi l’Inde et y ont instauré la dynastie mongole – laquelle a duré jusqu’à la conquête anglaise de l’Inde – ont été complètement absorbés par le mode de vie très avancé des Indiens. C’est exactement la même chose qui s’est passée en Chine. Cependant, lorsque les britanniques ont conquis l’Inde, ils n’ont pas été absorbés par la culture indienne. Au contraire, comme l’expliquait Marx, ils ont complètement bouleversé la société indienne, vieille de plusieurs millénaires. Comment était-ce possible ? Seulement parce que la Grande Bretagne, où le système capitaliste se développait rapidement, se situait à un niveau de développement supérieur à celui de l’Inde.

Bien sûr, on peut dire qu’avant l’arrivée des britanniques, les Indiens avaient une très grande culture. Les conquérants européens considéraient les Indiens comme des demi-barbares, mais rien ne pouvait être plus loin de la vérité. Sur la base du très ancien mode de production asiatique, la culture indienne avait atteint des niveaux prodigieux. Ce qu’ils ont réalisé dans les domaines de l’architecture, de la sculpture, de la musique et de la poésie était si brillantque cela a même suscité l’admiration des représentants les plus cultivés de l’Empire britannique.

On peut tout aussi bien regretter le fait que les Britanniques aient si brutalement traité les Indiens, c’est-à-dire au moyen d’une combinaison de mensonges et de massacres. Tout cela est vrai, mais la question importante demeure : pourquoi les britanniques n’ont-ils pas, à l’instar des Mongols, été absorbés par la culture indienne ? Dans ce cas, le nombre de britanniques qui se sont installés en Inde était insignifiant comparé aux millions d’individus peuplant ce vaste continent. Et pourtant, deux siècles plus tard, ce sont les Indiens qui apprenaient l’anglais, et non l’inverse.

Aujourd’hui, un demi-siècle après le départ des britanniques, l’anglais est toujours la langue officielle de l’Inde et reste la langua franca des Indiens et Pakistanais les plus éduqués. Pourquoi ? Simplement parce que le capitalisme représente un niveau de développement supérieur au féodalisme ou au mode asiatique de production. Voila le fond de la question. S’en plaindre et protester contre l’« impérialisme culturel » peut avoir une certaine valeur dans le domaine de l’agitation, et la conduite barbare de l’impérialisme ne fait aucun doute. Mais d’un point de vue scientifique, cela ne nous mène pas bien loin.

Aborder l’histoire d’un point de vue sentimental est pire qu’inutile. L’histoire ne se déroule pas suivant les principes d’une quelconque morale. La première chose à faire, lorsqu’on veut comprendre l’histoire, c’est de mettre de côté tout ce qui relève de la morale : il n’y a pas de morale « supra-historique » – ou de « morale universelle » – mais seulement des morales particulières qui correspondent à des périodes historiques et à des formations socio-économiques particulières, en dehors desquelles elles n’ont plus aucune pertinence.

Par conséquent, d’un point de vue scientifique, il est vain de comparer les valeurs morales, par exemple, des Romains et des Barbares, des Anglais et des Indiens, ou encore des Mongols et des Chinois. Des pratiques barbares et inhumaines ont existé à toutes les époques de l’histoire. Donc, si on prend ce critère pour juger de la race humaine, on risque d’en tirer de très pessimistes conclusions (certains l’ont d’ailleurs fait). On peut aussi dire que plus les forces productives de l’humanité se développent, plus la souffrance et la misère affectent un grand nombre de gens. De ce point de vue, la première décennie du XXIème siècle semble confirmer tous les jugements pessimistes sur l’histoire de l’humanité.

Certaines personnes en sont arrivées à la conclusion que, peut-être, le problème vient de ce qu’il y a eu trop de développement, trop de progrès, trop de civilisation. Ne serait-on pas plus heureux si on vivait dans la simplicité d’un environnement agricole (et dans le respect, bien entendu, de toutes les règles écologiques), où on labourerait nous-mêmes notre champ (sans tracteur), fabriquerait nos habits, cuirait notre pain – et ainsi de suite ? Autrement dit, ne serait-on pas mieux si l’on en revenait… à la barbarie ?

Etant donné l’état lamentable de la société et du monde capitalistes, on comprend aisément qu’il y ait des gens qui veulent s’évader de cette réalité et en revenir aux temps de l’« âge d’or ». Le problème, c’est que cet âge n’a jamais existé. Ceux – généralement des classes moyennes – qui parlent abondamment des délices de la vie du bon vieux temps des communes agricoles ne savent habituellement pas combien les conditions d’existence étaient alors difficiles. Citons le manuscrit d’un moine médiéval qui, à la différence de nos nostalgiques modernes, savait ce qu’était la vie sous le féodalisme. Il s’agit d’un extrait d’un livre d’enseignement de conversation en Latin :

« Le maître : Que fais-tu, paysan, et comment travailles-tu ?

L’élève : Maître, je travaille très dur. Je sors à l’aube pour conduire mes bœufs dans les champs, puis je laboure les champs. Quelle que soit la dureté de l’hiver, je n’ose pas rester chez moi de peur de mon seigneur. Après avoir fixé l’attelage du bœuf et fixé le soc et le harnais à la charrue, je dois chaque jour labourer une acre (environ 50 ares), et parfois plus.

Le maître : As-tu quelqu’un avec toi ?

L’élève : J’ai un garçon qui dirige les bœufs. Il a la voix cassée par le froid et les cris.

Le maître : Quels autres travaux as-tu à faire au cours d’une journée ?

L’élève : J’en ai bien d’autres. Je dois remplir de foin l’écuelle des bœufs, leur donner de l’eau et sortir le fumier.

Le maître : C’est un travail difficile ?

L’élève : Oui, très difficile, parce que je ne suis pas libre. »

Quelques semaines de ce style de vie constitueraient sans doute un excellent remède aux illusions des plus acharnés des romantiques. Quel dommage qu’on ne puisse pas leur prescrire un petit voyage dans une machine à remonter le temps !

Deuxième Partie

Qu’est-ce que la barbarie ?

On utilise le mot « barbarie » dans différents contextes pour désigner différentes choses. Il peut même avoir la valeur d’une simple insulte quand on se réfère au comportement de certains supporters de football un peu trop enthousiastes. Pour les grecs antiques, qui ont inventé ce mot, cela signifiait simplement « qui ne parle pas la langue (grecque) ». Pour les marxistes, ce mot désigne généralement l’étape entre le communisme primitif et les premières sociétés de classe, lorsque les classes commencent à se former, et avec elles l’Etat. La barbarie est une phase de transition, dans laquelle la vieille commune commence à décliner et où les classes sociales et l’Etat sont dans le processus de leur formation.

Comme toutes les autres sociétés humaines – y compris la sauvagerie, période de chasse et de cueillette basée sur le communisme primitif, et qui a produit les merveilleuses peintures pariétales (dans les grottes) qu’on trouve en France et dans le nord de l’Espagne -, les Barbares avaient une culture, et pouvaient fabriquer des objets d’art très fins et sophistiqués. Leurs techniques militaires indiquent un haut niveau d’organisation, comme ils l’ont prouvé en battant les légions romaines.

La barbarie constitue une large période de l’histoire humaine qui peut être à son tour divisée en plusieurs périodes plus ou moins distinctes. Elle est généralement caractérisée comme couvrant la période qui va de l’économie de chasse et de cueillette à l’économie agricole et pastorale, c’est-à-dire de la sauvagerie du haut Paléolithique à l’Age de Bronze, lequel se tient au seuil de la civilisation. Le tournant décisif intervient avec ce que Gordon Childe a appelé « la révolution Néolithique », qui marque un grand pas en avant dans le développement des capacités productives de l’homme, et par conséquent de sa culture. Voici ce qu’en dit Gordon Childe :

« Notre dette à l’égard de la barbarie pré-littéraire est énorme. Toutes les plantes cultivables et comestibles ont été découvertes à cette époque » (G. Childe, What Happened in History, p.64)

De cet embryon sont sortis les villes, l’écriture, l’industrie et tout ce qui forme les bases de ce qu’on appelle la civilisation. Les racines de la civilisation plongent dans la barbarie, et plus encore dans l’esclavage. Le développement de la barbarie débouche sur l’esclavage, ou bien sur ce que Marx a appelé le mode asiatique de production.

Il est important de comprendre la contribution des Barbares au développement de l’humanité. Ils ont joué, à un certain stade, un rôle essentiel. Ils possédaient une culture qui, à leur époque, constituait un remarquable progrès. Mais l’histoire ne s’arrête jamais. De nouveaux développements des forces productives ont mené à des formations socio-économiques qualitativement supérieures à la barbarie. Notre civilisation moderne dérive des conquêtes colossales de l’Egypte, de la Mésopotamie, des bords de l’Indus, et plus encore de la Grèce et de Rome.

Sans nier l’existence d’une culture barbare, les marxistes affirment sans hésiter que cette culture a été supplantée par les cultures supérieures de l’Egypte, de la Grèce et de Rome. Ne pas le reconnaître, ce serait aller à l’encontre de simples faits.

Le rôle de l’esclavage

Le plus frappant, lorsqu’on regarde l’ensemble de la préhistoire et de l’histoire humaines, c’est l’extraordinaire lenteur du développement de notre espèce. L’évolution graduelle qui part de l’animal, passe par les hominidés et débouche sur des conditions d’existence proprement humaines s’étend sur des millions d’années. L’époque de la sauvagerie, qui est caractérisée par un développement des moyens de production extrêmement lent, par la fabrication d’outils en pierre, et par un mode d’existence fondé sur la chasse et la cueillette – cette époque dessine une courbe de développement quasiment plate sur une très longue période. Les choses commencent à s’accélérer précisément dans la période de la barbarie, et en particulier avec la « révolution Néolithique », lorsque les premières communautés stables (sédentarisées) ont constitué des villes (telle Jericho, qui date de 7000 av. JC)

Ceci dit, ce sont les civilisations d’Egypte, de Mésopotamie, des bords de l’Indus, de la Perse, de la Grèce et de Rome qui marquent l’accélération historique la plus nette. En d’autres termes, la formation de sociétés de classes coïncide avec un essor massif des forces productives, et, par conséquent, de la culture humaine, qui atteint des niveaux sans précédents. On n’énumèrera pas ici les découvertes qu’ont réalisés, par exemple, les Grecs et les Romains. Il y a une scène célèbre dans La vie de Brian, un film des Monthy Python, dans laquelle un « combattant de la liberté » surexcité demande, sur le ton du défi : « Qu’est-ce que les Romains ont fait pour nous ? » A son grand embarras, il obtient en réponse une longue liste de choses. Faisons en sorte de ne pas commettre la même erreur que ce personnage de fiction !

Certains nous objecterons peut-être que les civilisations grecques et romaines reposaient sur l’esclavage, cette institution abominable, inhumaine. Et en effet, c’est l’esclavage qui a permis les merveilleuses réalisations de l’Athènes antique. Sa démocratie – sans doute la plus élaborée de toute l’histoire – était la démocratie pour la minorité des citoyens libres. La majorité – les esclaves – n’avaient strictement aucun droit. J’ai récemment reçu une lettre dans laquelle son auteur défend l’idée d’une supériorité de la barbarie sur l’esclavage. En voici un extrait :

« Les sociétés primitives étaient les moins barbares de toute l’histoire. Par exemple, leurs guerres faisaient généralement peu de victimes. La barbarie du nazisme et des guerres des Balkans est caractéristique du capitalisme, tout comme le féodalisme et les sociétés esclavagistes avaient leur barbarie caractéristique. Les réalités les plus barbares de l’histoire sont toutes, d’une manière ou d’une autre, le fait de sociétés de classe. »

Ces lignes posent la question de la guerre d’une façon moraliste, et non matérialiste. La guerre a toujours été barbare. Il s’agit de tuer des gens le plus efficacement possible. Certes, les guerres des sociétés primitives tuaient moins de monde que les guerres modernes. Mais cela s’explique dans une large mesure par le fait que le développement de la science et de la technique a mené à un perfectionnement de la productivité humaine, non seulement dans l’industrie et l’agriculture, mais aussi sur les champs de bataille. Dans son Anti-Dühring, Engels explique que l’histoire de la guerre ne peut être comprise qu’en liaison avec le développement des forces productives. Les Romains savaient tuer des gens bien mieux que les Barbares (au moins dans la phase ascendante de l’Empire romain), et nous sommes aujourd’hui incomparablement plus forts que les romains dans ce domaine.

Les marxistes ne doivent pas considérer l’histoire du point de vue de la morale. Encore une fois, il n’y a pas de morale supra-historique : chaque société a sa morale, religion, culture, etc, qui correspondent à un niveau particulier de développement, et également – tout au moins dans les sociétés dites civilisées – aux intérêts d’une classe sociale particulière. Le fait qu’une guerre donnée soit bonne, mauvaise ou indifférente, ne peut être jugé en fonction du nombre de victimes, et encore moins du point de vue abstrait des principes moraux. On peut désapprouver les guerres en général, mais une chose n’en reste pas moins certaine : l’histoire de l’humanité dans son ensemble démontre que tous les conflits sérieux ont finalement été réglés de cette manière. Cela vaut aussi bien pour les conflits entre nations (guerres) que pour les conflits entre classes sociales (révolutions).

Notre attitude à l’égard d’un type particulier de société ne doit pas davantage relever d’un jugement moral. Du point de vue du matérialisme historique, il est complètement indifférent de savoir que certains Barbares (y compris, semble-t-il, mes ancêtres Celtes) brûlaient des gens encore vivants dans de grandes statues en osier pour célébrer le milieu de l’été. Il n’y a pas plus de raison de les condamner pour cela qu’il n’y en a de les aduler pour leurs joailleries ou leur amour de la poésie. Ce qui détermine le caractère progressiste – ou non – d’une formation socio-économique, c’est avant tout sa capacité à développer les forces productives – qui sont les véritables bases matérielles sur lesquelles toute culture humaine émerge et se développe.

Si, pendant une longue période, l’évolution de l’homme a été extrêmement lente, c’est précisément à cause de très faible niveau de développement des forces productives. Comme on l’a expliqué plus haut, l’accélération de l’histoire humaine commence avec la barbarie. Cette dernière constituait donc un progrès historique. Mais il a été à son tour nié et dépassé par la forme historiquement supérieure de l’esclavage. Le vieil Hegel, ce merveilleux penseur, écrivait : « L’humanité ne s’est pas tant affranchie de l’esclavage qu’à travers l’esclavage » (Philosophie de l’histoire)

Les Romains utilisaient la force brute pour subjuguer les autres peuples, ont plongé des villes entières dans l’esclavage, ont joué avec la vie des milliers de prisonniers de guerre dans les cirques publics, et ont introduit des méthodes d’exécution aussi raffinées que la crucifixion. Tout cela est parfaitement vrai. Et pourtant, quand on en vient à considérer d’où vient notre civilisation moderne, notre culture, notre littérature, notre architecture, notre médecine, et dans bien des cas notre langue – on trouve les civilisations grecques et romaines.

Il n’est pas difficile d’établir la longue liste des crimes des Romains (ou des seigneurs féodaux, ou encore des capitalistes modernes). Il est même possible, dans une certaine mesure, de juger plus mal les Romains que les tribus barbares, contre lesquelles ils étaient plus ou moins constamment en guerre. Ce ne serait pas nouveau. Les écrits de l’historien romain Tacite sont pleins de ce genre de raisonnements. Mais cela ne nous ferait pas avancer d’un pas dans notre compréhension scientifique de l’histoire. Celle-ci n’est possible qu’en appliquant correctement les méthodes du matérialisme historique.

L’ascension et la chute de Rome

Bien que la productivité de l’esclave individuel était assez faible (les esclaves sont contraints au travail), la concentration d’un grand nombre d’esclaves dans les mines et dans les latifundia (vastes unités agricoles) permettait à la République et à l’Empire de Rome de produire un surplus considérable. A l’apogée de l’Empire, les esclaves étaient innombrables et bon marché. Les guerres romaines étaient alors essentiellement des chasses à l’esclave de très grande échelle. Mais, à un certain stade, ce système a atteint ses limites et a commencé à lentement décliner.

A Rome, les premiers éléments d’une crise peuvent être observés dès la fin de la période républicaine, avec le développement de profonds bouleversements politiques et d’âpres conflits de classes. Dès le début, il a eu de violentes luttes, à Rome, entre riches et pauvres. Les écrits de Tite-Live (entre autres) rendent compte en détail des luttes entre Plébéiens et Patriciens, qui ont débouché sur un fragile compromis. Plus tard, lorsque Rome s’est rendue maître de toute la méditerranée en remportant la victoire sur Carthage, sa principale rivale, une lutte pour le partage du butin s’est engagée.

Tiberius Gracchus demandait que la richesse de Rome soit partagée entre les citoyens libres. Son objectif était de faire de l’Italie une République, non plus d’esclaves, mais de petits paysans. Il a cependant été battu par les nobles et les propriétaires d’esclaves. Sur le long terme, cette défaite constituait un véritable désastre. La paysannerie ruinée – colonne vertébrale de la République et de son armée – a afflué vers Rome, où elle a constitué un lumpen-prolétariat, une classe non productive vivant sur les ressources de l’Etat. Cette classe sociale était pleine d’animosité à l’égard des riches, mais elle était comme eux intéressée à l’exploitation des esclaves – la seule classe réellement productive pendant l’Empire et la République.

La grande révolte d’esclaves dirigée par Spartacus est un épisode glorieux de l’histoire antique. Les échos de ce soulèvement titanesque se sont prolongés pendant des siècles et il constitue encore aujourd’hui une source d’inspiration. Ces masses opprimées qui se soulèvent, les armes au poing, et infligent défaite sur défaite à l’armée de la plus grande puissance au monde – c’est là un des événements les plus incroyables de toute l’histoire. Si elles étaient parvenues à renverser l’Etat romain, le cours de l’histoire en aurait été sérieusement modifié.

Bien sûr, il n’est pas possible de dire exactement ce qui s’en serait suivi. Les esclaves auraient certainement été libérés. Mais étant donné le niveau de développement des forces productives, la tendance générale n’aurait pas pu aller au-delà d’une sorte de féodalisme. L’humanité aurait tout au moins été épargnée des horreurs de l’« Age des ténèbres », et il est probable que son développement économique et culturel aurait été plus rapide.

La raison fondamentale de l’échec de Spartacus réside dans l’absence d’une liaison avec prolétariat des villes. Tant que ce dernier soutenait l’Etat, la victoire des esclaves était impossible. Mais le prolétariat romain, à la différence du moderne, n’était pas une classe productive mais plutôt une classe parasitaire, vivant sur le travail des esclaves et dépendant de ses maîtres (lumpen-prolétariat). La défaite de la révolution romaine plonge ces racines dans ce fait.

Marx et Engels expliquaient que la lutte des classes se termine soit par la victoire de l’une des classes, soit par la ruine commune des classes antagoniques. Le sort de la société romaine est l’exemple le plus évident du second cas de figure. La défaite des esclaves a directement mené à la ruine de l’Etat romain. En l’absence d’une paysannerie libre, l’Etat était obligé de recourir à des armées de mercenaires pour mener ses guerres. L’impasse dans la lutte des classes a produit une situation équivalente au phénomène moderne du Bonapartisme. La version moderne du Bonapartisme était ce qui est connu sous le nom de Césarisme.

Le légionnaire romain n’était plus fidèle à la République mais à son commandant – c’est-à-dire à l’homme qui lui donnait sa paye, sa part des pillages et un coin de terre pour sa retraite. La dernière période de la République se caractérise par une intensification de la lutte des classes, dans laquelle personne ne parvient à remporter une victoire décisive. En conséquence, l’Etat – que Lénine caractérisait comme « un détachement d’hommes en arme » – a commencé à acquérir une indépendance croissante, à s’élever au-dessus de la société et à constituer l’arbitre de l’incessante lutte pour le pouvoir.

Toute une série d’aventuriers militaires ont fait leur apparition : Marius, Crassus, Pompey, et finalement Jules César, qui était un général brillant, un politicien avisé, un homme d’affaire de premier ordre, et qui a effectivement mis fin à la République – tout en s’en proclamant le défenseur. Ses victoires en Gaulle, en Espagne et en Bretagne on renforcé son prestige, et il a peu à peu concentré tout le pouvoir entre ses mains. Bien qu’une fraction conservatrice qui voulait maintenir la République l’ait assassiné, le vieux régime était condamné.

Dans sa pièce Jules César, Shakespeare dit de Brutus : « C’était le plus noble de tous les Romains. » Certes, Brutus et ceux qui ont conspiré contre César ne manquaient pas de courage, et leurs motifs étaient peut-être nobles. Mais ils étaient d’irrécupérables utopistes. La République qu’ils voulaient défendre n’était depuis longtemps qu’un corps pourrissant. Certes, après la victoire du triumvirat sur Brutus et ses compagnons, la République était quand même formellement reconnue, et le premier Empereur, Augustus, n’est pas revenu là-dessus. Mais le titre d’« Empereur » – imperator en latin – est un titre militaire qui a été inventé pour éviter celui de « roi », lequel aurait trop agressé les oreilles républicaines. Cependant, il s’agissait bel et bien d’un roi.

Les formes de l’ancienne République ont longtemps survécu. Mais ces formes n’avaient plus de contenu, et n’étaient rien d’autre qu’une enveloppe vide qui, sur la fin, pouvait être balayée d’un coup de vent. Le Sénat n’avait quasiment ni pouvoir, ni autorité. Jules César avait choqué la respectable opinion publique en introduisant un Gaulois au Sénat. Caligula a considérablement amélioré ce procédé en donnant le titre de sénateur à son cheval. Nul n’y a vu le moindre inconvénient – ou, tout au moins, n’a osé formuler une objection.

Les Empereurs continuaient à « consulter » le Sénat, et s’efforçaient même, ce faisant, de ne pas rire trop fort. Dans la dernière période de l’Empire, lorsque, du fait de la corruption et du déclin de la production, les finances étaient dans un état lamentable, les riches Romains étaient régulièrement « promus » sénateurs de façon à les obliger à payer des taxes supplémentaires. Un humoriste romain disait de l’un de ces législateurs malgré eux qu’il « avait été banni au Sénat ».

Il arrive souvent, dans l’histoire, que des institutions dépassées survivent longtemps aux raisons qui ont motivé leur existence. Elles traînent alors une vie misérable, telles un vieillard décrépit et déambulant, jusqu’à ce qu’elles soient balayées par une révolution. Le déclin de l’Empire romain a duré près de quatre siècles. Ce ne fut pas un processus ininterrompu. Il y a eu des périodes de reprise, et même des périodes glorieuses, mais la ligne générale était descendante.

Ces périodes historiques sont imprégnées d’un sentiment général de malaise. L’humeur qui prédomine alors est faite de scepticisme, d’absence de foi et de pessimisme. Les vieilles traditions, la morale et la religion – autant de puissants facteurs de cohésion sociale – perdent leur crédibilité. Les vieilles religions sont délaissées au profit de nouveaux dieux. Dans sa période de déclin, Rome était envahie par différentes sectes venues de l’Est. Le Christianisme n’était que l’une d’entre elles, et bien qu’elle l’ait emporté, elle avait alors de nombreuses rivales, comme par exemple le culte de Mithras.

Lorsque les gens sentent que le monde dans lequel ils vivent est en train de chanceler, qu’ils ont perdu tout contrôle sur leur existence – alors s’ouvre un espace pour l’émergence de tendances mystiques et irrationnelles. Les gens s’imaginent que la fin du monde est proche. Les premiers chrétiens le croyaient passionnément, mais de nombreuses personnes le suspectaient. En réalité, ce qui allait à sa fin, ce n’était pas le monde mais seulement une forme particulière de société – la société fondée sur l’esclavage. Le succès du Christianisme reposait sur sa connexion avec l’humeur générale de la société. Le monde était un enfer plein de vice. Il était nécessaire de tourner le dos au monde et à ce qui s’y passait pour se consoler dans la croyance d’une vie après la mort.

De fait, ces idées s’élaboraient déjà dans certaines tendances philosophiques romaines. Face à une société qui n’offre aucun espoir, les hommes et femmes peuvent avoir deux réactions : soit ils tachent de parvenir à une compréhension rationnelle de ce qui se passe, de façon à pouvoir le changer ; soit ils tournent leur dos à la société. Dans la période déclin de l’Empire romain, la philosophie était dominée par le subjectivisme – le stoïcisme et le scepticisme. A partir d’un angle différent, Epicure apprenait aux gens à rechercher le bonheur et à apprendre à vivre sans peur. C’était une philosophie sublime, mais qui ne pouvait plaire, dans le contexte donné, qu’à la fraction la plus intelligence de la classe dirigeante. Il y eut finalement la philosophie néo-platonicienne de Plotin, qui relève quasiment du mysticisme et de la superstition, et qui a fourni une justification philosophique au Christianisme.

Lors des invasions barbares, toute la structure sociale romaine était déjà sur le point de s’écrouler, non seulement sur le plan économique, mais aussi sur les plans moral et spirituel. Ce n’est pas par hasard que les Barbares ont été accueillis en libérateurs par les esclaves et les sections les plus pauvres de la société romaine. Les Barbares ont complété un travail qui avait commencé bien avant leur arrivée. Les invasions barbares étaient un accident historique qui a servi à exprimer une nécessité historique.

Pourquoi les Barbares ont-ils triomphé ?

Comment se fait-il qu’une culture hautement développée ait été aussi facilement dominée par une culture plus arriérée et primitive ? L’effondrement de Rome était en germe depuis un bon moment. La contradiction fondamentale de l’économie esclavagiste résidait dans le fait que, paradoxalement, elle était basée sur un bas niveau de productivité du travail. Le travail des esclaves n’est productif que s’il est réalisé à une échelle massive. Et la condition fondamentale de cela, c’est une offre suffisante d’esclaves à bas prix. Dans la mesure où les esclaves captifs se reproduisent très lentement, la seule façon de garantir un apport d’esclaves suffisant consistait à mener en permanence des guerres. Mais dès que, sous Hadrien, l’Empire a atteint ses limites, c’est devenu de plus en plus difficile.

Une fois que l’Empire a atteint ses limites et que les contradictions internes de l’esclavagisme ont commencé à s’affirmer, Rome est entré dans une période de déclin qui a duré plus de quatre siècles – jusqu’à son renversement par les Barbares. Les migrations massives qui ont contribué à l’effondrement de l’Empire étaient un phénomène courant parmi les peuples semi-nomades de l’antiquité et se sont produites pour différentes raisons : la pénurie de pâturages résultant de la croissance démographique, des changements climatiques, etc.

Dans le cas qui nous intéresse, des peuples bien établis des steppes de l’Ouest et d’Europe de l’est ont été chassés de leurs terres sous la pression, venue de l’Est, de tribus nomades plus arriérées – les Hsiung-nu, mieux connus sous le nom de Huns. Est-ce que ces derniers avaient une culture ? Oui, ils avaient une sorte de culture, comme tous les peuples, même les plus arriérés. Les Huns ne connaissaient pas l’agriculture, mais leur horde était une formidable machine de guerre. Il n’y avait pas meilleure cavalerie au monde. On disait d’eux que leur pays était le dos d’un cheval.

Ceci dit, malheureusement pour l’Europe, les Huns se sont heurtés au IVème siècle à une culture beaucoup plus avancée, une civilisation qui maîtrisait l’art de la construction, qui vivait dans des villes et qui possédait une armée disciplinée – la Chine. Les prouesses de ces redoutables guerriers des steppes mongoles ne faisait pas le poids face aux très civilisés chinois qui, pour les contrer, ont construit la Grande Muraille – une véritable merveille d’ingénierie.

Battus par les Chinois, les Huns sont repartis vers l’Ouest, et dévastaient tout sur leur passage. En passant par l’actuelle Russie, ils se sont heurtés aux Goths en 355. Bien que les tribus gothiques jouissaient d’un niveau de développement supérieur à celui des Huns, ils ont été taillés en pièce et ont dû partir vers l’Ouest. Les survivants – quelques 80 000 hommes, femmes et enfants désespérés et qui se déplaçaient sur des chariots primitifs – sont arrivés à la frontière de l’Empire romain à un moment où le déclin de la société esclavagiste était tel que ses capacités de défense étaient sérieusement affaiblies. Les Visgoths (les Goths de l’Ouest), qui se tenaient à un niveau de développement inférieur à celui des Romains, les ont tout de même battus. L’historien romain Ammianus Marcellinus a décrit cet affrontement entre deux mondes étrangers comme « la plus désastreuse défaite romaine depuis Cannae »

En un très court espace de temps, la plupart des villes romaines ont été abandonnées. Il est vrai que ce processus avait commencé avant l’invasion barbare. Tout le système était déjà ébranlé par le déclin de l’économie esclavagiste et la nature monstrueusement oppressive de l’Empire, avec sa pesante bureaucratie et ses impôts étouffants. Il y avait une migration régulière vers les campagnes, où les bases du développement d’un nouveau mode de production – le féodalisme – étaient posées. Les Barbares ont seulement donné le coup de grâce à un système moribond. Ils ont juste infligé un ultime et violent choc au pourrissant édifice romain.

La ligne romaine qui longeait le Danube et le Rhin, cette ligne réputée imprenable s’effondra. A un certain stade, différentes tribus barbares – dont les Huns – ont convergé dans une attaque commune contre Rome. Le chef gothique Alaric (qui, par ailleurs, était un chrétien arien et un ancien mercenaire romain) a dirigé 40 000 Goths, Huns et esclaves libérés à travers les Alpes juliennes. Huit ans plus tard, ils mirent Rome à sac. Alaric semble avoir été quelqu’un de relativement éclairé, et il tenta notamment d’épargner les Romains. Mais il ne pouvait contrôler les Huns et les anciens esclaves, qui se livrèrent aux pillages, aux viols et aux massacres. Des sculptures d’une valeur inestimable ont été détruites, et des œuvres d’art étaient fondues pour leur précieux métal. Et ce n’était qu’un début. Au cours des siècles qui ont suivi, des vagues successives de Barbares ont déferlé à partir de l’Est : Visigoths, Ostrogoths, Alans, Lombards, Suèves, Alamans, Bourguignons, Francs, Thuringiens, Frisons, Heruli, Gépides, Angles, Saxons, Jutes, Huns et Magyars ont envahi l’Europe. L’Empire éternel et tout-puissant était réduit à l’état de cendre.

Est-ce que la civilisation régressa ?

Est-il correct de dire que le renversement de l’Empire romain par les Barbares a fait régresser la civilisation humaine ? Malgré la récente et bruyante campagne des « Amis de la Société Barbare », il est impossible d’en douter, et cela peut-être aisément démontré par des faits et des chiffres. Les invasions barbares ont eu pour première conséquence de rejeter en arrière, et pour un millénaire, la civilisation et la pensée humaines.

Le développement des forces productives a été violemment interrompu. Les villes étaient détruites et abandonnées. Les populations affluaient vers les terres à la recherche de nourriture. Même notre vieil ami Rudgley est forcé de l’admettre : « Les seules vestiges architecturaux qu’ont laissés les Huns sont les cendres des villes qu’ils ont brûlées. » Et pas seulement les Huns. Le premier acte des Goths fut de raser la ville de Mainz. Pourquoi ont-ils fait cela ? Pourquoi ne l’ont-ils pas simplement occupée ? A cause du faible niveau de développement économique des envahisseurs. C’était des peuples agricoles qui ne connaissaient rien des villes. De manière générale, les Barbares étaient hostiles à l’égard des villes et de leurs habitants – un trait psychologique que l’on retrouve plus ou moins dans les paysanneries de toute époque.

Saint Jérôme décrit en ces termes les résultats de ces dévastations : « Rien, dans ces paysages désertiques, n’a été laissé sinon la terre et le ciel. Après la destruction des villes et l’extirpation de la race humaine, les terres étaient recouvertes d’épaisses forêts et d’inextricables ronces ; la désolation universelle annoncée par le prophète Zephaniah fut réalisée dans la pénurie de bêtes, d’oiseaux et même de poissons. »

Ces lignes ont été écrites vingt ans après la mort de l’empereur Valens, lorsque les invasions barbares ont commencées. Elles décrivent la situation dans la province native de St. Jérôme, Pannonia (l’actuelle Hongrie) où des vagues successives d’envahisseurs ont semé la mort et la destruction à une échelle inimaginable. Finalement, Pannonia s’est complètement vidée de ses habitants. Plus tard, les Huns s’y sont installés, puis enfin les Magyars. Ces dévastations et pillages ont continué pendant des siècles, laissant derrière eux l’héritage d’une terrible arriération – en fait, de la barbarie. C’était l’ « Age des ténèbres ». Juste une citation :

« L’Age des ténèbres portait bien son nom. Les famines et les épidémies, qui ont culminé avec la Peste Noire et ses pandémies récurrentes, décimaient les populations. La sous-alimentation frappait les survivants. De brusques changements climatiques provoquaient des orages et des pluies dont les conséquences étaient désastreuses, étant donné que le système de drainage de l’Empire – comme la plupart de ses autres infrastructures – ne fonctionnait plus. On comprend mieux ce qu’était le Moyen Age lorsqu’on sait qu’en 1500, après un millénaire de négligences, les routes construites par les romains étaient toujours les meilleures du continent. La plupart des autres étaient devenues impraticables. La même chose peut-être dite des ports européens jusqu’au XVIIIème siècle, lorsque le commerce a commencé à repartir. Parmi les métiers perdus figurait la maçonnerie en briques. En Allemagne, en Angleterre, en Hollande et en Scandinavie, il n’y eut, en dix siècles, presque aucun monument en pierre de construit – exceptées les cathédrales. Pour leur travail agricole, les serfs disposaient essentiellement de pioches, fourches, râteaux, faux et faucilles à manche. Dans la mesure où il y avait très peu de fer, il n’y avait pas de charrue à roues et à soc métallique. L’absence de charrues ne posait pas de problème majeur dans le sud, où les paysans pouvaient pulvériser la terre méditerranéenne, mais la terre plus lourde de l’Europe du nord devait être découpée, soulevée et retournée à la main. Il y avait des chevaux et des bœufs, mais ils étaient d’un usage limité. Harnais et étriers ne firent leur apparition qu’aux alentours de 900 après JC. Par conséquent, les attelages en tandem n’existaient pas. Les paysans travaillaient très dur et mouraient plus souvent de fatigue que leurs animaux. » (William Manchester, A World Lit Only by Fire, pp. 5-6)

Une longue période de stagnation a suivi l’effondrement de l’Empire romain. En un millénaire, il n’y a pas eu d’inventions notable à l’exception de la roue hydraulique et du moulin à vent. En d’autres termes, il y eut une éclipse culturelle totale. C’était la conséquence de l’effondrement des forces productives, dont la culture dépend en dernier ressort. Si on ne comprend pas cela, il est impossible d’avoir une compréhension scientifique de l’histoire.

La pensée humaine, l’art, la science et la culture en général étaient réduits aux niveaux les plus primitifs, et n’ont commencé à refleurir qu’avec l’introduction, par les Arabes, de la pensée grecque et romaine. Au cours de cette période qu’on appelle la Renaissance, le cours de l’histoire se débloquait. Le lent développement du commerce a mené au développement de la bourgeoisie et de villes – notamment dans les Flandres, en Hollande et en Italie du nord. Mais c’est un fait incontestable que la civilisation avait connu un millénaire de régression. C’est cela que nous entendons par « ligne descendante de l’histoire ». Et on ne doit pas s’imaginer qu’une telle chose ne puisse plus advenir.

Socialisme ou barbarie

Toute l’histoire de l’humanité réside précisément dans la lutte du genre humain pour s’élever au dessus de l’espèce animale. Cette longue lutte a commencé il y a sept millions d’années, lorsque nos vieux ancêtres humanoïdes se dressaient pour la première fois sur leurs jambes et libéraient leurs mains pour le travail manuel. La production des premiers outils manuels en pierre constituait le moment initial d’un processus par lequel l’homme et la femme se sont humanisés par le biais du travail. Depuis, le développement de la productivité du travail humain – autrement dit, de notre pouvoir sur la nature – a accompagné et déterminé les phases successives du développement social.

Pendant la plus grande partie de l’histoire humaine, ce processus a été d’une extrême lenteur. Comme le remarquait The Economist au seuil du nouveau millénaire : « Pour la quasi-totalité de l’histoire humaine, les progrès économiques étaient si lents qu’ils n’étaient pas perceptibles à l’échelle d’une vie. Pendant des siècles et des siècles, le taux de croissance annuel était, à la décimale près, de zéro. Lorsqu’il y avait croissance, elle était si lente que les gens ne pouvaient la percevoir. Elle consistait d’ailleurs non tant en élévation du niveau de vie qu’en une faible croissance démographique. Abstraction faite d’une élite minuscule, le progrès a consisté, durant des millénaires, dans le fait que la possibilité de simplement survivre s’ouvrait progressivement à une population de plus en plus nombreuse. » (The Economist, 31 décembre 1999)

Le rapport entre le développement de la culture et celui des forces productives était déjà connu du grand génie antique Aristote. Dans sa Métaphysique, il écrivait que « l’homme ne commence à philosopher que lorsque ses moyens de subsistances sont assurés », et ajoutait que la raison pour laquelle les Egyptiens avaient inventé l’astronomie et les mathématiques résidait dans le fait que la caste des prêtes égyptiens n’avaient pas besoin de travailler. C’est là une conception parfaitement matérialiste de l’histoire. Et c’est la réponse aux délires utopistes de ceux qui s’imaginent que la vie serait merveilleuse si seulement on pouvait « en revenir à la nature » – autrement dit à un niveau d’existence animal.

La réalisation du véritable socialisme dépend du développement des forces productives bien au-delà de ce que nous trouvons aujourd’hui dans les pays capitalistes les plus développés, comme par exemple aux USA, au Japon ou en Allemagne. Marx l’a expliqué dans l’Idéologie Allemande, un ouvrage antérieur au Manifeste du Parti Communiste. Il écrivait que « l’indigence ressusciterait tout le vieux fatras. » Et par « vieux fatras », il entendait l’oppression de classe, l’inégalité et l’exploitation. La raison pour laquelle la révolution d’Octobre a dégénéré dans le Stalinisme réside dans le fait qu’elle s’est déroulée dans un pays arriéré et qui est resté isolé. Les conditions matérielles pour construire le socialisme faisaient défaut.

Le capitalisme est le système le plus oppresseur et le plus exploiteur qui ait jamais existé.D’après les mots de Marx, « le Capital s’est imposé à l’histoire en crachant le sang par chacune de ses pores ». Mais, comme l’expliquait aussi Marx, le capitalisme n’en représentait pas moins un formidable bond en avant dans le développement des forces productives – et par conséquent de notre pouvoir sur la nature. Le développement de l’industrie, de l’agriculture, de la science et de la technologie a transformé la planète et a posé les bases d’une révolution complète qui, pour la première fois de l’histoire, nous permettra de devenir des hommes libres.

Nous sommes sortis de la sauvagerie, de la barbarie, de l’esclavage et du féodalisme – et chacune de ces étapes représentait une étape déterminée dans le développement des forces productives et de la culture. Le bourgeon disparaît lorsque surgit la fleur, et on peut considérer cela comme une négation, une chose contredisant l’autre. Mais en fait, ce sont des étapes nécessaires, qui doivent être prises dans leur unité. Il est absurde de dénier un rôle historique à la barbarie, comme à tout autre étape du développement humain. Mais l’histoire avance.

Chaque étape du développement humain prend ses racines dans tous les développements précédents. C’est aussi vrai de l’évolution de l’espèce humaine que de l’évolution sociale. Comme les études sur le génome l’ont prouvé, nous sommes génétiquement reliés aux formes les plus primitives de vie. Nous partageons 98% des structures génétiques du chimpanzé, notre plus proche parent vivant. Mais ces 2% de différence représentent un immense saut qualitatif.

De la même façon, le développement du capitalisme a posé les bases d’une étape supérieure (oui, supérieure) dans le développement humain, étape que nous appelons le socialisme. L’actuelle crise mondiale n’est rien de plus que l’expression du fait que le développement des forces productives entre en conflit avec les limites de la propriété privée des moyens de production et de l’Etat-nation. Le capitalisme a depuis longtemps épuisé son rôle progressiste et est devenu un monstrueux obstacle sur le chemin de l’histoire. Cet obstacle doit être écarté pour que l’humanité avance. Et s’il n’est pas écarté à temps, de terribles menaces planent sur l’avenir du genre humain.

La vieille société porte en elle l’embryon de la nouvelle. Des éléments de démocratie ouvrière existent déjà dans la forme des organisations ouvrières, des comités de délégués syndicaux, des syndicats, des coopératives, etc. Dans la période qui s’ouvre, il y aura une lutte à mort : une lutte des éléments de la société qui doit naître contre l’ancienne société, qui tentera avec acharnement d’empêcher la première d’advenir.

Comme on peut déjà le voir avec les grèves générales en Europe, les mouvements révolutionnaires en Amérique Latine et, partout, la révolte de la jeunesse, ce conflit atteindra un point critique. Aucune classe, dans l’histoire, n’a jamais abandonné ses pouvoirs et privilèges sans livrer une lutte furieuse. La crise du capitalisme n’est pas seulement une crise économique qui menace le niveau de vie et l’emploi de millions de gens à travers le monde. Elle menace aussi les fondements mêmes de l’existence civilisée – dans la mesure où celle-ci existe. Elle menace de faire régresser le genre humain dans tous les domaines. Si la classe ouvrière – la seule classe révolutionnaire – ne parvient pas à renverser la classe qui contrôle les banques et les multinationales, l’histoire va vers un effondrement de la culture, voire un retour à la barbarie.

En fait, pour la plupart des gens d’Occident (mais pas seulement d’Occident), les manifestations les plus évidentes de la crise du capitalisme ne sont pas économiques, mais consistent dans ces phénomènes qui affectent les points les plus sensibles de leur vie personnelle : l’éclatement des familles, l’épidémie de crime et de violence, l’effondrement des anciennes valeurs morales sans rien à mettre à la place, l’irruption récurrente de guerres – autant de choses qui donnent naissance à un sentiment d’instabilité et à une vision pessimiste du présent et de l’avenir. Ce sont là des symptômes de l’impasse du capitalisme, qui en dernière analyse – et seulement en dernière analyse – résulte de la révolte des forces productives contre les limites de la propriété privée et de l’Etat-nation.

Marx soulignait que le genre humain faisait face à l’alternative suivante : socialisme ou barbarie. La démocratie formelle, que les travailleurs d’Europe et des Etats-Unis considèrent comme une chose normale, est en réalité une structure très fragile qui ne survivra pas à un affrontement ouvert entre les classes. A l’avenir, la classe capitaliste « civilisée » n’hésitera pas à pencher vers la dictature. La mince couche de culture et de civilisation moderne recouvre des forces qui ressemblent aux pires des barbaries. Les événements qui, récemment, ont frappé les Balkans, nous le rappellent de la manière la plus crue. Les normes culturelles peuvent facilement s’effondrer et les démons d’un passé lointain et oublié peuvent ressurgir dans les nations les plus civilisées. Oui, en effet, l’histoire connaît aussi bien des lignes descendantes que des lignes ascendantes !

La question se pose dès lors de la manière la plus simple : dans la période à venir, soit la classe ouvrière saisira les reines de la société, remplaçant le pourrissant système capitaliste par un nouvel ordre social fondé sur une planification harmonieuse et démocratique des forces productives – soit nous ferons face au spectacle effrayant d’un effondrement social, économique et culturel.

Pendant des milliers d’années, la culture a été le monopole d’une minorité privilégiée, et ce alors que la grande majorité de l’humanité était exclue du savoir, de la science, de l’art et du gouvernement. C’est toujours le cas aujourd’hui. Quoiqu’on en dise, nous ne sommes pas vraiment civilisés. Notre monde ne mérite pas son nom. C’est un monde barbare, peuplé de gens qui doivent encore se débarrasser d’un héritage de barbarie. Pour la grande majorité de la population mondiale, la vie demeure une lutte permanente et acharnée pour l’existence, non seulement dans les pays sous-développés, mais aussi dans les grandes puissances capitalistes.

Pour autant, le matérialisme historique ne nous mène pas à des conclusions pessimistes – tout au contraire. La tendance générale de toute l’histoire est celle d’un développement de nos forces productives et de notre potentiel culturel. Les progrès réalisés au cours du siècle passé ont crée une situation où, pour la première fois de l’histoire, tous les problèmes auxquels les hommes font face peuvent être aisément résolus. La possibilité d’une société sans classe existe à l’échelle mondiale. Ce qu’il faut pour réaliser ce potentiel immense, pratiquement infini, c’est une planification rationnelle et harmonieuse des forces productives.

Sur les bases d’une véritable révolution dans le domaine de la production, il serait possible d’assurer une telle abondance que les hommes et les femmes n’auraient plus à se soucier au quotidien de leurs besoins matériels. Disparaîtront alors l’inquiétude et les peurs humiliantes que connaissent, à chaque heure de leur vie, la majorité des gens. Pour la première fois, des hommes libres deviendront les maîtres de leur destinée. Pour la première fois, ce seront vraiment des hommes. Et alors commencera la véritable histoire de l’humanité.

Alan Woods – Mars 2002

Publication : lundi 2 juillet 2007
 

La barbarie, la civilisation et la conception marxiste de l’histoire
Le 11 février 2007, par Universitaire
Je profite de cette ultime occasion pour souligner la profondeur des textes que je reçois tout récemment et qui sont parfois d’une érudition tout à fait remarquable. C’est malheureusement le temps qui nous fait défaut pour nous aussi apporter parfois notre petite et modeste analyse et réaction à ces textes. Cet article, bien que que je ne l’ai que parcouru, reflète la vraie problématique de l’histoire et invite à une réflexion beaucoup plus objective quand à l’étude et l’analyse de l’histoire. Certes se servir de l’histoire pour porter des jugements de valeur ne profite en rien à personne. Mais une partie de l’expérience humaine montre bien le danger qui n’a cessé de guetter l’humanité et que malheureusement, elle n’a pas servi de leçons aux générations qui s’en ont suivies. Plus d’une fois l’on s’est servi d’arguments fallacieux pour agir au nom de l’humanisme en vue de réaliser des desseins les plus criminels et les plus égoistes. Et l’histoire on le laisse se répéter sans qu’elle ne se répète elle même. On se comporte en spectateurs passifs du déroulement du film que nous présentent les acteurs qui ne s’intéressent pas à être inscrits sur les pages de l’histoire mais à tout juste accomplir leurs sales besognes et sortir par la petite porte. Pour ces gens tout un chacun est complice de tout crime commis par eux il ne peux y avoir d’excuses valables. Vous savez certainement où je veux en venir.

La barbarie, la civilisation et la conception marxiste de l’histoire
Le 12 juillet 2007, par Aasif
En effel , l’article en est sans doute une démonstration categorique de la théorie marixte . Alan Woods dans son analyse de l’evolution historique de la societé humaine manefiste une puissante vision scinetifique a l’egard du precessus historique qui a fait du capitalisme une necessité historique et par consequent une condition inévitable pour un nouvel comencement d’une veritable histoire de l’humanité . le socialisme selon la démonstration materialiste du marxiste Alan Woods será impitoyablement une fête qui a un debut et n’a plus un fin . Nous sommes tout encore besoin de lire ces genres de textes et prende conscience sur la tâche gigantesque qui nous exige l’histoire a fin que l’humanité s’affronte à une menace seriuese sur le futur de son espéce . Le materialisme historique trouve son logement philosophique dans le materialisme dialectique . et , en consequent il est la preuve rationnaliste contre les prejugées de la pensé bourgeoise . la barbarie , la civilisation et la conception marxiste de l’histoire dont il est l’objet de l’intevention de Alan Woods dans son article est une expression desicive de la méthode materialiste en elaboration stricte et consequente face aux phénomenes tantôt sociale tantôt naturel . Un salut communiste au camarade Alan .

 

 

 

 

 

Introduction à la théorie économique de Marx pointrouge

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 Introduction à la théorie économique de Marx

Ce texte a été rédigé par les marxistes britanniques Rob Sewell et Alan Woods, au début des années 1970. En le traduisant, nous avons conservé les références à l’économie anglaise, comme par exemple les noms des entreprises capitalistes britanniques. Seule exception : dans les exemples faisant intervenir des valeurs monétaires, nous avons remplacé la livre sterling par l’euro, de façon à ce que la démonstration soit la plus claire possible.

Introduction

Sous l’impact de la crise du capitalisme, de nombreux tra­vailleurs s’intéressent à l’économie. Ils veulent comprendre les forces qui gouvernent leur existence. L’objectif de ce texte est de leur offrir, non pas un exposé complet de la théorie économique, mais une introduction aux lois élémentaires du fonctionnement du système capitaliste.

La superficialité des économistes pro-capitalistes est révélée par leur inaptitude à comprendre la crise qui frappe leur système. Leur rôle est de dissimuler l’exploitation de la classe ouvrière et de « prouver » la supériorité du système capitaliste. Mais leurs « théories » et « solutions » ne peuvent rien face au pourrissement du capitalisme. Seule la transformation socialiste de la société et l’introduction d’une économie planifiée permettront d’en finir avec l’enfer du chômage, des récessions et du chaos.

L’aile droite de la direction du mouvement ouvrier a remplacé Keynes, son vieil idole, par des solutions économiques « orthodoxes » : coupes budgétaires, restriction des salaires et déflation monétaire. De leur côté, les réformistes de gauche s’accrochent toujours aux politiques capitalistes du passé - relance par la consommation, restriction des importations [1] , etc. - qui ont déjà montré leur complète inefficacité.

Seule une analyse marxiste du capitalisme permettra aux travailleurs conscients de réfuter les mensonges des économistes bourgeois et de combattre leur influence au sein du mouvement ouvrier.

Les conditions nécessaires à l’existence du capitalisme

La production moderne est concentrée entre les mains d’entreprises gigantesques. Unilever, ICI, Ford, British Petroleum : ces grandes firmes do­minent nos vies. Il est vrai qu’il existe de petites entreprises, mais elles représentent le mode de production du passé, non celui du présent. La production moderne est essentiellement massive, de grande échelle.

Aujourd’hui, en Grande-Bretagne, 200 entreprises et 35 banques (ou compagnies financières) contrôlent l’économie du pays, réalisant 85% de la production nationale. Ce développement s’est accompli au cours de ces derniers siècles à travers une compétition impitoyable, des crises et des guerres. A l’époque où les économistes classiques prédisaient l’essor du « libre commerce », Marx expliquait comment la concurrence déboucherait sur le monopole, les entreprises les plus faibles étant éliminées.

De prime abord, il pourrait sembler que la production de biens est avant tout destinée à satisfaire les besoins de la population. C’est évidemment une nécessité à laquelle doit répondre toute forme de société, quelle qu’elle soit. Mais sous le capitalisme, les biens ne sont pas simplement produits pour satisfaire des besoins : ils le sont avant tout pour être vendus. C’est là la fonction essentielle de l’industrie capitaliste. Comme le disait Lord Stokes, ancien président de British Leyland : « Je fais de l’argent, pas des voitures ». C’est là une expression parfaite des aspirations de l’ensemble de la classe capitaliste.

Le mode de production capitaliste suppose qu’un certain nombre de conditions soient rassemblées. Tout d’abord, il faut qu’existe une large classe de travailleurs sans propriété [2], qui par conséquent sont obligés de vendre leur force de travail pour vivre. Ceci signifie que, sous le capitalisme, la conception libérale d’une « démocratie de propriétaires » est une absurdité, car si la masse de la population possédait suffisamment de propriété pour subvenir à ses propres besoins, les capitalistes ne trouveraient pas de travailleurs pour générer leurs profits.

Deuxièmement, les moyens de production doivent être concentrés entre les mains des capitalistes. Au cours de plusieurs siècles, les petits paysans et tous ceux qui possédaient leurs propres moyens de subsistance furent impitoyablement éliminés. Les capitalistes et les grands propriétaires terriens firent main basse sur leurs moyens de subsistance, et embauchèrent des travailleurs pour y travailler et créer de la plus-value.

La valeur et les marchandises

Comment le capitalisme fonctionne-t-il ? De quelle façon les travailleurs sont-ils ex­ploités ? D’où vient le profit ? Pourquoi y a-t-il des crises ?

Pour répondre à ces questions, il faut d’abord découvrir la clé du problème, c’est-à-dire répondre à la question : qu’est-ce que la valeur ? Une fois ce mystère élucidé, tout le reste en découle. Une compréhension de ce qu’est la valeur est essentielle à l’intelligence de l’économie capitaliste.

Pour commencer, toutes les entreprises capitalistes produisent des biens ou des services - ou plus exactement des marchandises , c’est-à-dire des biens ou des services qui ne sont produits que pour être vendus. Bien sûr, on peut produire quelque chose pour son propre usage personnel. Avant l’avènement du capitalisme, c’est ce que faisaient beaucoup de gens. Mais ces produits n’étaient pas des marchandises. Le capitalisme se caractérise en premier lieu, selon l’expression de Marx, par une « immense accumulation de marchandises ». C’est pour cette raison que Marx a commencé ses recherches sur le capitalisme par une analyse des caractéristiques de la marchandise.

Toute marchandise a une valeur d’usage  : elle est utile au moins à certaines per­sonnes (sans quoi elle ne pourrait être vendue). La valeur d’usage d’une marchandise se limite à ses propriétés physiques.

Mais en plus de cette valeur d’usage, toute marchandise a également une valeur d’échange . Qu’est-ce que cette valeur et comment la détermine-t-on ?

Si, pour le moment, on fait abstraction de la question de l’argent, on constate que les marchandises s’échangent suivant certaines proportions. Par exemple :

1 paire de chaussures

= 10 mètres de tissu

ou 1 une montre

ou 3 bouteilles de Whisky

ou 1 un pneu de voiture

Chacun des biens de la colonne de gauche peut être échangé contre 10 mètres de tissu. Suivant les mêmes proportions, ils peuvent également s’échanger les uns contre les autres.

Ce simple exemple montre que la valeur d’échange de ces différentes marchandises exprime une équivalence de quelque chose qui est contenu en elles. Mais qu’est-ce qui fait qu’une paire de chaussures = 10 mètres de tissu ? Ou qu’une montre = 3 bouteilles de Whisky - et ainsi de suite ?

Il est clair qu’il doit y avoir quelque chose de commun à ces différentes marchandises. Ce n’est évidemment pas leur poids, leur couleur ou leur consistance. Et encore une fois, cela n’a rien à voir avec leur utilité. Après tout, le pain (une nécessité) a beaucoup moins de valeur qu’une Rolls Royce (qui est un produit de luxe). Dès lors, quelle est la qualité qui leur est commune ? La seule chose qu’ils ont en commun, c’est le fait d’être des produits du travail humain .

La quantité de travail humain contenu dans une marchandise s’exprime en temps : semaines, jours, heures, minutes. Autrement dit, toutes les marchandises citées dans notre exemple peuvent être exprimées en terme de ce qu’elles ont en commun : le temps de travail. Soit :

5 heures (de travail) de chaussures

5 heures (de travail) de pneu

5 heures (de travail) de montre

5 heures (de travail) de Whisky

Le travail

Si on considère les marchandises en tant que valeurs d’usage (en tant qu’elles sont utiles), on les voit comme les produits d’un type de travail particulier - le travail du cordonnier, de l’horloger, etc. Mais dans l’échange, les marchandises sont considérées différemment. Leur caractère spécifique est mis de côté et elles apparaissent comme autant d’unités de travail en général , ou encore de « travail moyen ».

Il est vrai que les marchandises produites par du travail qualifié contiennent plus de valeur que celles produites par du travail non qualifié. Par conséquent, dans l’échange, les unités de travail qualifié se réduisent à tant d’unités de travail non qualifié. Par exemple, on pourrait avoir le ratio : 1 unité de travail qualifié = 3 unités de travail non qualifié. Autrement dit, suivant cet exemple, le travail qualifié vaudrait trois fois plus que le travail non qualifié.

Ainsi, la valeur d’une marchandise est déterminée par la quantité de « travail moyen » nécessaire à sa production (soit le temps de travail qu’il faut pour la produire). Mais si on en reste là, il pourrait sembler que les travailleurs les plus lents produisent plus de valeur que les travailleurs les plus efficaces !

Prenons l’exemple d’un cordonnier qui, pour produire ses chaussures, utilise les méthodes obsolètes du Moyen Age. Ce faisant, il lui faut toute une journée pour fabriquer une paire de chaussures. Et lorsqu’il essaye de les vendre sur le marché, il s’aperçoit qu’il ne peut pas en tirer plus, en terme de prix, que des chaussures semblables produites par des usines modernes et mieux équipées.

Si de telles usines modernes produisent une paire de chaussure en, disons, une demi-heure, elles contiendront moins de travail (donc moins de valeur), et seront vendues à moindre prix. Dès lors, celui qui fabrique ses chaussures semblables avec des méthodes médiévales sera bientôt ruiné. Après une demi heure, le travail qu’il réalise pour produire ses chaussures est du travail perdu, du travail non nécessaire dans le cadre des conditions de production modernes. S’il veut échapper à la faillite, il sera forcé d’adopter les techniques modernes et de produire des chaussures en un temps au moins égal à celui développé par la société.

A chaque époque donnée, à laquelle correspond un « travail moyen » déterminé par un certain niveau de la technique, des méthodes de production, etc., toutes les marchandises exigent pour leur production un temps donné. Ce temps est déterminé par le niveau de la technique productive de la société à ce moment précis. Comme le disait Marx, toutes les marchandises doivent être produites dans un temps de travail socialement nécessaire . Tout temps de travail qui s’étend au-delà de ce temps de travail socialement nécessaire sera du travail inutile, ce qui provoque la hausse des prix et rend le produit concerné non compétitif.

En somme, pour être précis, la valeur d’une marchandise est déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire qui y est incorporée. Naturellement, ce temps de travail change continuellement, au fur et à mesure que de nouvelles méthodes et techniques de travail sont introduites. La concurrence ruine les producteurs dont la technique n’évolue pas suffisamment vite.

Ainsi, nous pouvons comprendre pourquoi les pierres précieuses ont davantage de valeur que les marchandises du quotidien. Il faut davantage de temps de travail socialement nécessaire pour trouver et extraire la pierre que pour la confection des marchandises ordinaires. Sa valeur en est d’autant plus grande.

Encore une fois, une chose peut être une valeur d’usage sans avoir la moindre valeur d’échange, c’est-à-dire une chose utile qui n’a demandé aucun temps de travail nécessaire à sa production : l’air, les rivières, les sols vierges, etc. Ainsi, le travail n’est pas la seule source de richesse (de valeurs d’usages) : la nature en est une autre.

D’après ce qui précède, on voit qu’une augmentation de la productivité, si elle augmente le nombre de choses produites (la richesse matérielle), peut réduire la valeur des choses en question – parce qu’elles contiendront moins de quantité de travail. Ainsi, d’une augmentation de la productivité résulte une augmentation de la richesse : avec deux manteaux, deux personnes peuvent se vêtir, et seulement une avec un manteau. Cependant, l’augmentation de la quantité de richesses matérielles peut s’accompagner d’une chute de sa valeur d’échange, parce qu’elle recèle moins de temps de travail socialement nécessaire.

L’argent

Historiquement, du fait des difficultés liées à l’échange par le troc, un type de marchandise donné était fréquemment utilisé comme « monnaie ». Au cours des siècles, l’une de ces marchandises - l’or - s’est imposée comme l’« équivalent universel ».

Au lieu de dire que telle marchandise vaut tant de beurre, de viande ou de tissu, elle est exprimée en termes d’or. Le prix est l’expression monétaire de la valeur. L’or fut adopté comme équivalent universel du fait de ses caractéristiques. Il concentre une grande valeur dans peu de volume, peut être facilement divisé en quantités différentes, et est également très résistant.

Comme pour toute marchandise, la valeur de l’or est déterminée par la quantité de travail qui y est incorporée. Disons, par exemple, qu’il faut 40 heures de travail pour produire une once d’or. Dès lors, toutes les autres marchandises nécessitant le même temps de production vaudront une once d’or. Celles qui nécessiteront deux fois moins de temps vaudront deux fois moins, etc. Ainsi :

Une once d’or = 40 heures de travail

1/2 once d’or = 20 heures de travail

1/4 d’once d’or = 10 heures de travail

Et donc :

Une mobylette (40 heures de travail) = une once d’or

Une table (10 heures de travail) = 1/4 d’once d’or

Du fait des modifications permanentes de la technique et de l’augmentation de la productivité du travail, les valeurs des marchandises ne cessent de fluctuer. En ce qui concerne l’échange entre marchandises, l’or joue le rôle de mesure. Ceci dit, bien qu’elle soit la plus stable, la valeur de l’or est elle aussi en mouvement permanent, étant donné qu’aucune marchandise n’a de valeur totalement fixe.

Le prix des marchandises

La loi de la valeur gouverne le prix des biens. Comme expliqué plus haut, la valeur d’une marchandise est égale à la quantité de travail qu’elle contient. Et en théorie, la valeur est égale au prix. Cependant, en réalité, le prix d’une marchandise tend à se situer au dessus ou au dessous de sa valeur réelle. Cette fluctuation est provoquée par différentes influences qui s’exercent sur les prix de vente, comme la concentration du capital et le développement des monopoles. Les fluctuations entre la demande et l’offre sont également un facteur important. S’il y a un surplus de telle marchandise sur le marché, son prix aura tendance à baisser en dessous de sa valeur réelle, alors qu’il s’élèvera au dessus de cette valeur en cas de pénurie. Cela a mené les économistes bourgeois à considérer que le rapport entre l’offre et la demande était le seul facteur déterminant le prix d’une marchandise. Mais ils étaient incapables d’expliquer pourquoi le prix fluctuait toujours autour d’un certain point déterminé. Or, ce point n’est pas fixé par l’offre et la demande, mais par le temps de travail nécessaire à la production de la marchandise. Un camion vaudra toujours plus cher qu’un sac plastique.

Le profit

Certains « savants » défendent la théorie selon laquelle les profits viennent du fait de vendre plus cher qu’on n’achète. Dans Salaire, Prix et Profit , Marx explique le non-sens de cet argument :

« Ce qu’un homme gagnerait constamment comme vendeur, il lui faudrait le perdre constamment comme acheteur. Il ne servirait à rien de dire qu’il y a des gens qui sont acheteurs sans être vendeurs, ou consommateurs sans être producteurs. Ce que ces gens paient au producteur, il faudrait tout d’abord qu’ils l’aient reçu de lui pour rien. Si un homme commence par vous prendre votre argent et vous le rend ensuite en vous achetant vos marchandises, vous ne vous enrichirez jamais, même en les lui vendant trop cher. Cette sorte d’affaire peut bien limiter une perte, mais elle ne peut jamais contribuer à réaliser un profit. »

La force de travail

Lorsqu’il prend en considération les différents « facteurs de production » relatifs à la marche de son entreprise, le capitaliste considère le « marché du travail » comme une branche parmi d’autres du marché général. Les compétences et les capacités des travailleurs ne sont pour lui que des objets, des marchandises parmi d’autres. Ainsi, il embauche des « bras ».

Ici, il est nécessaire d’établir clairement ce que le capitaliste achète au travailleur. En fait, ce dernier ne vend pas son travail , mais sa capacité de travail - ce que Marx appelait sa force de travail .

La force de travail est une marchandise dont la valeur est soumise aux mêmes lois que celle des autres marchandises. Cette valeur est elle aussi déterminée par le temps de travail nécessaire à sa production. Or, la force de travail est la capacité à travailler du salarié. Elle est « consommée » par le capitaliste au cours de la journée de travail. Mais cela présuppose l’existence, la santé et la force du travailleur. Par conséquent, la production de la force de travail signifie l’ « entretien » du travailleur – et sa reproduction, qui fournit ainsi au capitaliste une nouvelle génération de « bras ».

Ainsi, le temps de travail nécessaire à l’entretien du travailleur - de son aptitude à travailler - est égal au temps de travail nécessaire à la production de ses moyens de subsistance et ceux de sa famille : la nourriture, les vêtements, le logement, etc. La quantité que cela représente varie selon les pays, les climats et les périodes historiques. Ce qui suffit à la subsistance d’un travailleur de Calcutta ne suffirait pas à celle d’un mineur gallois. Ce qui suffisait à la subsistance d’un mineur gallois il y a un demi-siècle ne suffirait pas à celle d’un métallurgiste de nos jours. A la différence des autres marchandises, il entre ici un élément historique et même moral. Ceci dit, dans un pays donné, à un stade donné de son développement historique, un « niveau de vie » général s’établit. Soit dit en passant, c’est précisément la création de nouveaux besoins qui est le moteur de toutes les formes de progrès humain.

Escroquerie ?

A un certain stade du développement de la technique capitaliste, en plus de la reproduction quotidienne de la force de travail et de l’espèce des travailleurs, le capitaliste doit également fournir de quoi assurer aux salariés le niveau d’éducation requis par l’industrie moderne, ce qui permet de maintenir et d’augmenter leur productivité.

A la différence des autres marchandises, la force de travail n’est payée qu’après avoir été consommée. Ainsi, avant de toucher leur paie à la fin du mois, les travailleurs accordent pour ainsi dire un prêt gratuit aux employeurs !

Mais malgré cela, le travailleur n’est pas escroqué. Il a librement donné son assentiment à l’accord trouvé. Comme c’est le cas de toutes les marchandises, des valeurs équivalentes sont échangées : la marchandise du travailleur, sa force de travail, a été vendue au patron au « prix du marché ». Tout le monde est satisfait. Et si le travailleur ne l’est pas, il est libre de partir et de trouver ailleurs du travail - s’il le peut.

Ceci dit, la vente de la force de travail pose un problème. Si « personne n’est escroqué », si le travailleur reçoit, sous la forme du salaire, la pleine valeur de sa marchandise, en quoi consiste l’exploitation ? D’où vient le profit que réalise le capitaliste ?

L’explication réside dans le fait que le salarié a vendu, non pas son travail (qui est réalisé dans le processus du travail), mais sa force de travail - sa capacité à travailler. Une fois que le capitaliste en a fait l’acquisition, il est libre d’en user comme il l’entend. Comme l’expliquait Marx : « Dès lors que le salarié entre sur le lieu de travail, la valeur d’usage de sa force de travail, ainsi que son utilisation, qui consiste en travail, appartient au capitaliste. »

La plus-value

Comme nous allons le voir dans l’exemple suivant, la force de travail qu’achète le capitaliste est la seule marchandise qui, lors de sa consommation, produit un supplément de valeur au-delà de sa valeur propre.

Prenons, par exemple, un travailleur qui file du coton. Admettons qu’il est payé 5 euros de l’heure et travaille huit heures par jour. Au bout de quatre heures, il a produit une quantité donnée de fil d’une valeur de 100 euros. Cette valeur de 100 euros peut être divisée ainsi :

Matières premières : 50 euros (coton, broche, électricité)

Détérioration : 10 euros (usage et déchirures)

Nouvelle valeur : 40 euros.

La nouvelle valeur qui a été crée en quatre heures permet de payer le salaire du travailleur pour les 8 heures de sa journée complète. A ce stade, le capitaliste a donc couvert tous ses frais (y compris l’intégralité de la « charge salariale ». Mais pour l’instant, aucune plus-value (profit) n’a encore été créée.

Au cours des quatre heures suivantes, le salarié va à nouveau produire 50 kilos de fil, d’une valeur de toujours 100 euros. Et à nouveau, 40 euros de nouvelle valeur vont être créés. Mais cette fois-ci, les frais en salaire sont déjà couverts. Ainsi, cette nouvelle valeur (40 euros) est une « plus-value ». Comme le disait Marx, la plus-value (ou profit) est le travail impayé de la classe ouvrière . De celle-ci proviennent la rente du propriétaire terrien, les intérêts du banquier et le profit de l’industriel.

La journée de travail

Le secret de la production de plus-value réside dans le fait que le travailleur continue de travailler longtemps après avoir produit la valeur nécessaire à la reproduction de sa force de travail (son salaire). « Le fait qu’une demi-journée de travail suffise à maintenir le travailleur en vie ne l’empêche nullement de travailler la journée entière. » (Marx)

Le travailleur a vendu sa marchandise et ne peut se plaindre de la façon dont elle est utilisée, pas plus que le tailleur ne peut vendre une veste et demander à son client de ne pas la porter aussi souvent qu’il le souhaite. Par conséquent, la journée de travail est organisée par le capitaliste de façon à tirer le maximum de profit de la force de travail qu’il a acheté. C’est là que réside le secret de la transformation de monnaie en capital.

Le capital constant

Dans la production elle-même, les machines et les matières premières perdent leur valeur. Elles sont progressivement consommées et transfèrent leur valeur dans la nouvelle marchandise. C’est clair dans le cas des matières premières (bois, métal, pétrole, etc), qui sont complètement consommées dans le processus de production, pour ne réapparaître que dans les propriétés de l’article produit.

Les machines, par contre, ne disparaissent pas de la même manière. Mais elles se détériorent au cours de la production. Elles meurent lentement. Il est aussi difficile de déterminer l’espérance de vie d’une machine que d’un individu. Mais de même que les compagnies d’assurance, grâce aux moyennes statistiques, font des calculs très précis (et profitables) sur l’espérance de vie des hommes et des femmes, de même les capitalistes peuvent déterminer, par l’expérience et le calcul, combien de temps une machine devrait être utilisable.

La détérioration des machines, la perte quotidienne de leur valeur, est calculée sur cette base et ajoutée au coût de l’article produit. Par conséquent, les moyens de production ajoutent à la marchandise leur propre valeur, au fur et à mesure qu’ils se détériorent au cours du processus productif. Ainsi, les moyens de production ne peuvent transférer à la marchandise davantage de valeur qu’ils ne peuvent eux-mêmes en perdre dans le processus de production. C’est pourquoi on les qualifie de « capital constant ».

Le capital variable

Alors que les moyens de production n’ajoutent aucune nouvelle valeur aux marchandises, mais ne font que se détériorer, la force de travail ajoute de la nouvelle valeur par l’acte du travail lui-même. Si le processus de travail s’arrêtait au moment où le salarié a produit des articles d’une valeur égale à celle de sa force de travail (au bout de quatre heures - 40 euros - dans notre exemple) la valeur supplémentaire créée par son travail se réduirait à cela.

Mais le processus de travail ne s’arrête pas là. Sinon, le gain du capitaliste n’équivaudrait qu’au salaire qu’il doit verser au salarié. Or les capitalistes n’embauchent pas des travailleurs par charité mais pour faire des profits. Après avoir « librement » accepté de travailler pour le capitaliste, le salarié doit travailler assez longtemps pour produire une valeur supérieure à celle qu’il percevra sous forme de salaire.

Les moyens de production (machines, équipements, bâtiments, etc.) et la force de travail – tous deux considérés comme des « facteurs de production » par les économistes bourgeois - représentent les différentes formes que prennent le capital original dans la deuxième étape du processus de production capitaliste : argent (achat) – marchandise (production) – argent (vente).

Les économistes bourgeois considèrent ces facteurs comme équivalents. Le marxisme, lui, fait la distinction entre la partie du capital qui n’est marquée par aucun changement de sa valeur lors du processus de production (les machines, les outils et les matières premières), à savoir le capital constant (C), et la partie, représentée par la force de travail, qui créé de la nouvelle valeur, c’est-à-dire le capital variable (V). La valeur totale d’une marchandise est composée du capital constant, du capital variable et de la plus-value, soit : C + V + Pv.

Travail nécessaire et surtravail

Le travail effectué par les salariés peut être divisé en deux parties :

1. Le travail nécessaire . C’est la partie du processus de production nécessaire à la couverture des frais en salaires.

2. Le surtravail ( ou travail impayé) . C’est le travail effectué en plus du travail nécessaire, et qui produit le profit.

Pour accroître ses profits, le capitaliste cherche toujours à réduire la part des frais salariaux. Pour cela, il s’efforce, premièrement, d’allonger la journée de travail ; deuxièmement, d’augmenter la productivité (ce qui permet de couvrir plus rapidement le coût des salaires). Troisièmement, il s’oppose à toute augmentation des salaires et, quand l’occasion se présente, n’hésite pas de les réduire.

Le taux de profit

Dans la mesure où tout le but de la production capitaliste est d’extraire de la plus-value du travail de la classe ouvrière, le rapport entre le capital variable (les salaires) et la plus-value (les profits) est d’une grande importance. L’accroissement de l’une ou de ces deux valeurs ne peut se faire qu’au détriment de l’autre. En dernière analyse, l’augmentation ou la réduction de la part de la plus-value constitue l’élément essentiel de la lutte des classes sous le capitalisme. C’est une lutte pour le partage, entre les salaires et le profit, des richesses créées.

Ce qui importe au capitaliste, ce n’est pas tant le montant de la plus-value que le taux de cette plus-value. Pour chaque euro de capital qu’il investit, il attend le plus grand retour possible. Le taux de la plus-value est le taux d’exploitation du travail par le capital. On peut le définir comme Pv/V, où Pv est la plus-value et V le capital variable - c’est-à-dire par le rapport entre le surtravail et le travail nécessaire.

Par exemple, dans une petite entreprise, supposons qu’un capital global de 500 euros se divise entre le capital constant (400 euros) et le capital variable (100 euros). Mettons qu’à travers le processus de production, la valeur des marchandises a augmenté de 100 euros.

Ainsi : (C+V) + Pv = (400 + 100) + 100 = 600 euros.

C’est le capital variable qui est le travail vivant  : c’est lui qui produit la nouvelle valeur (la plus-value). Ainsi, l’accroissement relatif de la valeur produite par le capital variable nous donne le taux de la plus-value  : Pv/V = 100 euros/100 euros, soit un taux de plus value de 100%.

La baisse tendancielle du taux de profit

Sous la pression de la concurrence nationale et internationale, les capitalistes sont constamment obligés de révolutionner les moyens de production et d’accroître la productivité. Le besoin de s’agrandir les oblige à consacrer une part toujours plus grande de leur capital dans les machines et les matières premières, et une part toujours plus petite dans la force de travail, ce qui diminue la proportion de capital variable par rapport au capital constant. Avec l’automatisation et la technologie industrielle vient la concentration du capital , la liquidation des petites entreprises et la domination de l’économie par des groupes gigantesques. Cela représente une modification de la composition technique du capital.

Mais dans la mesure où c’est seulement le capital variable (la force de travail) qui est la source de la plus-value (le profit), l’augmentation de l’investissement dans du capital constant débouche sur une tendance à la baisse du taux de profit. Avec de nouveaux investissements, les profits peuvent croître énormément, mais cette croissance tend à être moins importante que celle des investissements.

Prenons par exemple un petit capitaliste disposant d’un capital global de 150 euros qui se divise en 50 euros de capital constant et 100 euros de capital variable. Il emploie 10 hommes à fabriquer des chaises et des tables pour 10 euros la journée. Après une journée de travail, ils ont produit une valeur totale de 250 euros.

Ainsi :

Capital variable (salaires) ou V : 100 euros

Capital constant (machines, équipement) ou C : 50 euros

Plus-value (profit) ou Pv : 100 euros

Le taux de plus-value peut ainsi être calculé : Pv/V = 100/100 = 100%. Le taux de profit, quant à lui, est le ratio entre la plus-value et le capital global. Dans notre exemple, le taux de profit est donc : plus-value (Pv)/capital global (C+V) = 100 euros/150 euros = 66,6%.

En augmentant la part du capital constant, le taux de profit baisse. Dans le même exemple, en gardant le même taux de plus-value, si on fait passer le capital constant de 50 à 100 euros, on a un taux de profit de : Pv/(C+V) = 100 euros/200 euros = 50%. Si on augmente jusqu’à 200 euros le montant du capital constant, toutes choses égales par ailleurs, on a : Pv / (C+V) = 100 euros/300 euros = 33,33% de taux de profit. Et ainsi de suite.

Au sujet de cette augmentation du capital constant, les marxistes parlent d’« augmentation de la composition organique du capital », et considèrent ce développement des forces productives comme un phénomène progressiste. Cette tendance est donc ancrée dans la nature même du mode de production capitaliste, et elle a été l’un des problèmes majeurs auxquels les capitalistes ont eu à faire face pendant la période de l’après guerre. La masse de la plus-value augmente, mais l’augmentation du capital constant est proportionnellement plus importante. Il en résulte une baisse du taux de profit. Les capitalistes n’ont cessé d’essayer de surmonter cette contradiction au moyen de l’aggravation de l’exploitation des travailleurs - ce qui augmente la masse de plus-value et par conséquent le taux de profit - par d’autres moyens que l’investissement. Pour ce faire, ils accroissent l’intensité de l’exploitation de diverses façons, par exemple en augmentant la vitesse des machines, en augmentant la charge de travail de chaque salarié ou encore en rallongeant la journée de travail. Une autre façon de restaurer le taux de profit consiste à ramener les salaires des travailleurs en dessous de leur valeur nominale (par la dévaluation de la monnaie, par exemple).

Les lois mêmes du système capitaliste gênèrent d’énormes contradictions. La course au profit à laquelle se livrent continuellement les capitalistes donne une impulsion à l’investissement, mais l’introduction de nouvelles technologies augmente le chômage. Cependant, paradoxalement, la seule source de profit réside dans le travail des salariés.

L’exportation du capital

Le stade suprême du capitalisme - l’impérialisme - est marqué par une exportation massive de capital. La recherche de plus grands taux de profit pousse les capitalistes à investir d’énormes sommes d’argent à l’étranger, dans des pays où la composition du capital est plus faible. Finalement, comme le prévoyaient Marx et Engels dans le Manifeste du Parti Communiste , le mode de production capitaliste a fini par s’entendre au monde entier.

L’une des contradictions majeures du capitalisme réside dans le problème évident que la classe ouvrière, en tant que consommatrice, doit pouvoir racheter ce qu’elle a produit. Mais dans la mesure où elle ne reçoit pas, sous la forme du salaire, la pleine valeur de son travail, elle n’en a pas les moyens. Les capitalistes cherchent à résoudre cette contradiction en réinvestissant de la plus-value dans les forces productives. Ils s’efforcent également d’écouler leur excédent sur le marché mondial, en concurrence avec les capitalistes des autres pays. Mais il y a des limites à cela, puisque tous les capitalistes de la planète se livrent au même jeu. Enfin, les capitalistes encouragent le crédit, à travers le système bancaire, de façon à augmenter artificiellement le pouvoir d’achat de la population et stimuler ainsi la vente des marchandises qui, autrement, n’auraient pas trouvé preneur. Mais à cela aussi il y a des limites, les crédits devant finalement être remboursés - avec en prime les intérêts.

Cela explique pourquoi, périodiquement et de façon régulière, les phases de croissance sont suivies par des périodes de récession. La lutte fiévreuse pour de parts de marché provoque une crise de surproduction. Le caractère destructeur de ces crises, qui s’accompagnent d’une destruction massive de capital accumulé (fermeture d’usines, abandon de secteurs d’activité), est une indication suffisante de l’impasse dans laquelle se trouve le système capitaliste.

Tous les facteurs qui ont mené à la croissance d’après guerre ont en même temps préparé la voie aux crises et aux récessions. Ce qui caractérise l’époque actuelle, c’est la crise organique qui frappe le système capitaliste. Si le capitalisme n’est pas éradiqué, à un certain stade, la classe ouvrière fera face à une crise du type de celle de 1929. L’humanité ne peut éviter le chaos, les gaspillages massifs et la barbarie inhérents au capitalisme qu’en renversant ce système anarchique. En éliminant la propriété privée des moyens de production, la société pourra échapper aux lois du capitalisme et se développer d’une façon rationnelle et planifiée. Les gigantesques forces productives accumulées dans le cadre du système capitaliste permettraient d’en finir une fois pour toutes avec ce scandale que sont les crises de surproduction dans un monde ravagé par la faim et les pénuries. L’élimination de la contradiction entre, d’une part, le développement des forces productives, et, d’autre part, l’Etat-nation et la propriété privée des moyens de production, poserait les bases d’une planification internationale de la production.

Sur la base du socialisme, grâce à la science et la technologie modernes, le monde entier pourrait être transformé en l’espace d’une décennie. La transformation socialiste de la société est la tâche la plus urgente de la classe ouvrière mondiale. Une compréhension de la théorie économique de Marx constitue une arme indispensable dans la lutte pour le socialisme en Europe et dans le monde entier.

Alan Woods
Rob Sewell
Publication : mercredi 5 janvier 2005


[1] A l’époque, l’une des revendications principales des réformistes de gauche dans le Parti Travailliste portait sur la restriction des importations afin de « protéger l’industrie britannique » et les « emplois britanniques ». La tendance marxiste dans le parti et les auteurs de ce document n’acceptaient pas cette revendication aux connotations nationalistes, et expliquaient qu’elle provoquerait inévitablement des mesures de rétorsion de la part des pays concernés.

[2] « travailleurs sans propriété » : il s’agit bien évidemment de la propriété des moyens de production, et non pas celle des biens consommables, de maisons, de voitures etc.

Publié dans KARL MARX, LA CRISE DU CAPITALISME MONDIAL, POUR UN AU-DELA DU CAPITALISME | Pas de Commentaire »

 

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