« le négationnisme en histoire coloniale » et la loi du 23 février 2005 & Guerre coloniale française et génocide rwandais : implication et négation.

Posté par issopha le 1 février 2008

Retour sur un Débat des

Cahiers d’histoire

publié le 31 mars 2005

Revue d’histoire critique :  

« le négationnisme en histoire coloniale » 
et

la loi du 23 février 2005   

Mardi 29.03.05, Espaces Marx
64 Bd Auguste-Blanqui 75013 PARIS

 

Pressafrique a assisté au débat organisé par les  » Cahiers d’histoire  » le mardi 29 mars 2005 sur le « négationnisme en histoire coloniale » et vous propose un résumé des interventions. De manière à rendre les présentations des auteurs plus didactiques et pédagogiques pour l’internaute nous nous sommes permis de les agrémenter de références de notre choix ainsi que de certaines précisions faites par Pressafrique. Celles-ci seront toujours précisées comme remarques venant de Pressafrique dans des encarts ad hoc.

Nous commençons par les interventions des historiens   

Marcel Dorigny, Frédéric Régent et Jean-Luc Einaudi .

Prochainement nous proposerons les interventions

d’Alain Ruscio et de Catherine Coquio .  

 

Attention : Au lecteur , la pétition ci-dessous n’est naturellement plus d’actualité , le projet de loi dont il est question  ayant finalement été retirée sous la pression d’associations diverses de personnes  et personnalités  de France et de citoyens issus des anciennes colonies françaises et des DOM-TOM.

Issopha , Administrateur du Blog http://issopha.unblog.fr

 

 

Contre le Négationnisme d’Etat des Crimes contre l’Humanité durant la colonisation

 

Signez la pétition des historiens contre la loi du 23 février 2005
cliquez ici

Attention : Au lecteur , la pétition ci-dessous n’est naturellement plus d’actualité , le projet de loi dont il est question  ayant finalement été retirée sous la pression d’associations diverses de personnes  et personnalités  de France et de citoyens issus des anciennes colonies françaises et des DOM-TOM.

Issopha , Administrateur du Blog http://issopha.unblog.fr

 

 La loi du 23 février 2005 « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés » ne retient que le rôle « positif » de la colonisation et impose un mensonge officiel sur des crimes, sur des massacres allant parfois jusqu’au génocide, sur l’esclavage, sur le racisme hérité de ce passé… (elle) légalise un communautarisme nationaliste suscitant en réaction le communautarisme de groupes ainsi interdits de tout passé….

 Petit exercice proposé par PRESSAFRIQUE
Essayez de retrouver dans les manuels scolaires des passages concernant l’indépendance proclamée d’Haïti en 1804 et le nom de Jean-Jacques Dessalines.

2/ La disparition de Léger Félicité Sonthonax de la mémoire collective


Cet homme qui fut le premier à abolir l’esclavage à Haïti en 1793 [ 6 ] ne figure dans aucun manuel scolaire. Il a même disparu des dictionnaires biographiques après la seconde guerre mondiale notamment celui du « Larousse ».   

 Petit exercice proposé par PRESSAFRIQUE
Essayez de retrouver dans vos dictionnaires biographiques le nom de Sonthonax[6 ], premier homme d’état issu de la révolution française à avoir aboli l’esclavage en 1793 à Haïti.

3/ L’absence de référence à la révolution des esclaves de Saint-Domingue dans les travaux d’historiens dès le début du XIXème siècle.


Alors que la République d’Haïti constitue le deuxième état indépendant du Nouveau Monde[ 7-8 ].
Ce fait est occulté de la mémoire collective du XIXème siècle. Les livres d’histoire ne retiendront que l’indépendance des Etats-Unis occultant l’indépendance d’Haïti en 1804 suite à la défaite des troupes napoléoniennes.    

 

4/ Les modalités de reconnaissance de l’indépendance de 1825. (Ou la dette odieuse, ndlr).

Le traîté de reconnaissance de l’indépendance d’Haïti ou plus exactement de « la partie française de Saint-Domingue » par Charles X constitue un véritable ultimatum. Il s’agit d’accorder l’indépendance d’Haïti en échange d’une indemnisation. En somme si l’indemnisation n’est pas payée la reconnaissance ne sera pas acceptée. La dette de la France envers Haïti ne figure dans presqu’aucun livre d’histoire et encore moins dans les manuels scolaires [ 9 ].


« Il y a un trou dans laquelle la mémoire collective s’est engoufrée« .
Après  la mise en esclavage et la déportation des Africains vers la république dominicaine, l’exploitation des richesses haïtiennes fondée sur un crime contre l’humanité, la France réclame en 1825 une rançon d’un montant de 150 millions de francs or pour accorder l’indépendance à Haïti.
 

Celle-ci sera versée intégralement par la nouvelle république d’Haïti * , les colons de saint-Domingue par contre toucheront ces indemnités sur trois générations. Cette indemnisation des colons de Saint-Domingue fondera la jurisprudence pour les futures indemnisations des colons lors des indépendances coloniales à venir.  

 

En conséquence beaucoup de Français demeurent ignorant de l’histoire haïtienne et du rapport que la France entretient et a entretenu avec Haïti. Les mécanismes et les logiques de la mémoire collective (et à contrario de l’oubli) passent par l’enseignement et la transmission de l’histoire aux générations futures. Pour Dorigny :  » dans l’amnésie collective touchant à la mémoire coloniale le point de départ c’est Haïti« .

*Lors du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti en 2004, le président Aristide a réclamé le remboursement par la France de cette dette odieuse suscitant certaines tensions diplomatiques [ 10 ] entre la France et Haïti, ndlr.  

 

Références Attention toutes les références sont de notre choix, elles permettent de mieux objectiver de manière didactique les épisodes  évoqués par l’auteur, elles n’ont donc pas été fournies par Marcel Dorigny lors du colloque

1. Loi n° 2001-434 du 21 mai 2001 (Loi Taubira-Delannon)

tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité.

(J.O. du 23 mai 2001). Assemblée nationale.

2. Pascal Cornuel.

Interview avec Marcel Dorigny.

Arte, avril 2004.

3. Alexandre Rouillard.

Haïti : 200 ans après la fondation de la première république noire.

Socialist word.net, décembre 2004.

4. Discours de Wendell Phillips, Décembre 1861, à New York et à Boston.

Traduction par le Docteur Letances.  Toussaint L’Ouverture. 

5. Michel Hector, historien.   Haïti-Ayiti 1804-2004. Actes d’Indépendance.

Texte tiré du « Dictionnaire historique de la Révolution Haïtienne (1789 – 1804) ».

Juillet 2003. gensdelacaraibe.org

6. Biographie de Léger Félicité Sonthonax. G.H.C. Bulletin 20 : Octobre 1990 Page 204.

7. Fabien Marius-Hatchi.

Des révolutions caribéennes du droit naturel à l’indépendance haïtienne 1789-1804.

Gwadaoka.

8.   Greg Oxley.

La révolution des esclaves à Saint-Domingue 1791 – 1803

La Riposte.

9. Gotson Pierre.

FORUM SOCIAL 2003 – UN ATELIER SUR LA DETTE DE LA FRANCE VIS-A-VIS D’HAITI 

GVOM 25.01.03 10. RAPPORT AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, M. DOMINIQUE DE VILLEPIN, DU COMITÉ INDÉPENDANT DE RÉFLEXION ET DE PROPOSITIONS SUR LES RELATIONS FRANCO-HAÏTIENNES  

Frédéric Régent, historien  :

le rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe, mémoire, histoire et « révisionnisme ».


 

 Cet ouvrage raconte l’histoire de milliers d’Antillais qui ont vécu la complexité de la société esclavagiste… Il y a l’histoire de la première abolition de l’esclavage, appelée alors la liberté générale, et de son rétablissement. A partir de sources inédites, cet ouvrage raconte la période la plus tumultueuse de l’histoire de la Guadeloupe pendant la Révolution française. Frédéric Régent

Après une première abolition de l’esclavage par Sonthonax en Haïti en 1793  puis dans toutes les Antilles en 1794, il fut rétabli par  Napoléon-Bonaparte en 1802. L’historiographie française a pendant très longtemps occulté l’histoire coloniale. Concernant les manuels scolaires dans les éditions de 1998 et de 2002, il n’y a quasiment rien sur cette première abolition de l’esclavage. Et cela même en 2002 soit un an après la loi Taubirat-Delannon. Cette question est aussi anihilée dans les livres d’histoire.  

 Petit exercice proposé par Pressafrique
Essayez de retrouver dans les manuels scolaires des éditions Belin, Bordas, Magnat, etc, des passages faisant état de la première abolition de l’esclavage par Sonthonax en Haïti.

  Il y a eu aussi cette polémique avec l’historien et biographe Max Gallo[ 1 ].

(Trois ans après la loi Taubira-Delannon, Celui-ci a fait preuve d’une forme de révisionnisme assez caractéristique de celui évoqué par les historiens de ce colloque, ndlr).
 

PRESSAFRIQUE
Extraits du JT de France 3, le samedi 04.12.04 [
2 ]
Catherine Matausch : Alors quand on parle de Napoléon on n’évoque jamais cette décision de rétablir l’esclavagisme, pourquoi ?

Max Gallo : Non, jamais, vous exagérez. On le fait, mais moi-même je peux dire que je l’ai fait, peut-être pas de façon suffisante. Parce que c’est vrai que dans l’inconscient même de l’historien quand il travaille, à moins qu’il ne soit directement concerné par le sujet. cette tache, car c’est une tache réelle, est-ce que c’est un crime contre l’humanité, peut-être, je ne sais pas. Je crois qu’il a incarné en tout cas les valeurs révolutionnaires en dépit de tout ça.

Les nationalistes napoléoniens de l’époque se sont servis de tels procédés pour développer le sentiment national et légitimer les discriminations en tous genres.

Concernant la révolte des guadeloupéens contre les colons de 1801 à 1802 , elle a fait aussi l’objet d’une instrumentalisation de la part des nationalistes guadeloupéens, occultant le caractère métissé de cette révolte avant que Napoléon combatte les insurgés et rétablisse l’esclavage. Les troupes de Louis Delgrey[ 3] qui ont combattu les troupes napoléoniennes de Richepance[ 4], étaient en fait très métissées. On comptait parmi ces troupes de nombreux mulâtres, un officier métis à leurs têtes (Louis Delgrey[ 5 ]),  un offficier noir et même un officier blanc. Les troupes pour moitié étaient constituées de mûlatres et pour  moitié de noirs. Les mouvements nationalistes ont grandement occulté cette mixité. En somme chacun des mouvements nationalistes a sa version manichéenne de l’histoire. 

PRESAFRIQUE


« 
5 mai 1802 : Richepance débarque en Guadeloupe pour « rétablir l’ordre » 10 mai 1802 : « Proclamation du 10 mai 1802 » 28 mai 1802 : assaut final de Richepance et sacrifice de Delgrès.
Quelques jours plus tard, le 16 juillet, Richepance publie un arrêté qui rétablit l’esclavage en Guadeloupe. Ce système inhumain perdurera jusqu’au 27 mai 1848, date officielle de l’abolition dans l’île
« . RFO, 10.10.04[
3]

Références :références de notre choix, ndlr


1. Grioo.com 10.12.04 Le collectif DOM répond à Max Gallo et invite à une marche 


2.
Grioo.com 08.12.04 L’esclavage détail de l’histoire sur France 3 ?
3. Gladys le Pasteur. Portraits de Louis Delgrès. RFO, 10.10.04.


4.
René Bellenus. Le combat de Richepance. LAMECA


5.
Biographie de Louis Delgrès. LAMECA

Jean-Luc Einaudi, historien  :

le massacre du 17 octobre 1961.

« Le terme de négation est adapté au sens ou il y a eu tentative de nier un fait« .

Jean-Luc Einaudi.

  mardi 17 octobre 1961, à l’appel du FLN, les Algériens de la région parisienne tentent de manifester contre le couvre-feu décrété douze jours plus tôt par le préfet de police, Maurice Papon .

La répression sera atroce : plusieurs dizaines de morts cette nuit-là et les jours suivants… Le communiqué officiel de la préfecture de police ne fera état que de deux morts.  Ce livre raconte l’histoire de ce massacre. Jean-Luc Einaudi

Ce massacre fut perpétré à Paris même et dans la banlieue parisienne. « La singularité de ce crime consiste dans le fait qu’il a été commis ici au coeur même de notre capitale auto-proclamée des droits de l’homme« .  Concernant la négation en histoire, on peut dire que « la guerre d’Algérie en tant que guerre a été niée en tant que telle pendant 40 ans, officiellement on parlait d’opération de pacification« . Il y a seulement trois ans que la guerre d’Algérie a été reconnue en tant que « guerre » et non en tant « qu’évènements ».


« Le terme de négation est adapté au sens ou il y a eu tentative de nier un fait » notamment le massacre du 17 octobre 1961 sur lequel nous reviendrons ultérieurement. On ne peut comprendre ce massacre que dans la mesure où on le resitue dans le contexte de la guerre d’Algérie qui fait suite à la guerre d’Indochine, profonde défaite et humiliation de l’armée française.
Nous étions à l’époque dans le champs d’une France coloniale en guerre coloniale ininterrompue depuis 1945. Le 8 mai 1945, le massacre de Sétif va faire plusieurs milliers de morts, ces faits sont restés méconnus pendant très longtemps. Nous avons eu affaire dans le cadre des guerres coloniales à des massacres dont l’ampleur fut  dissimulée en métropole et cela encore actuellement. Récemment il y a eu les paroles de l’ambassadeur de France en Algérie reconnaissant le caractère  »inexcusable » de ce massacre[1], mais il importe de savoir s’il y aura une réaction des officiels et des politiques français lorsque sera venue la date de commémoration du 8 mai 2005.  Nous verrons aussi ce qu’il en est en tant que reconnaissance de ces crimes à l’échelle de l’indvidu, notamment en ce qui concerne les réparations. Dans quelle mesure ces oublis, n’influent-ils pas sur nos consciences collectives? On doit bien reconnaître que ce massacre a pronfondément meurtri la société algérienne et a fortement contribué à l’organisation de la guerre d’indépendance.

Une des caractéristiques de cette guerre fut l’institutionnalisation de la torture. Celle-ci existait déja bien avant dans les colonies, ainsi en 1951 Claude Bourdet s’interrogeait sur les pratiques de torture en Algérie dans « J’accuse » paru dans France-Observateur [2] puis dans un autre article en 1953 il posait la question « Y a-t-il une Gestapo en Algérie ? » et répondait par l’affirmative. Oui il y a bien eu un négationnisme en France de la part de l’Etat concernant l’usage de la torture et de son institutionnalisation durant « les évènements d’Algérie ». Cela met en cause la responsabilité de l’Etat français et pas uniquement les individus qui ont été pris dans ce système.  »L’usage de la torture fut niée par Guy Molet, par Robert Lacoste » et l’ensemble du gouvernement. Elle resurgit constamment, « elle est là comme les cadavres qui continuent à resurgir du passé« . Dernièrement elle s’est manifestée par la mise en cause du général Schmitt[3, 4, 5], chef d’Etat-Major de l’armée française durant la première guerre du golfe. Schmitt a tout fait pour que l’histoire ne s’inscrive pas. Lors de l’affaire Aussaresses, il a appelé ses anciens condisciples de la bataille d’Alger à ne rien dire sur les ondes de France Inter, alors qu’il était interviewé par un journaliste. Il s’agit de la mise en place et de l’organisation d’une véritable omerta sur le passé colonial peu glorieux. Ainsi il a qualifié de « tissus d’allégations mensongères » le témoignage d’une résistante algérienne Louisette Ighilariz torturée durant la guerre d’Algérie [6-7]. Il s’agit d’une volonté de faire taire ceux qui veulent témoigner. Il s’en est pris aussi à Henri Pouillot qui s’est vu traiter de « menteurs » et de « criminels »[8].


« Il s’agit d’une véritable entreprise de négation de l’usage de la torture au cours de la guerre d’Algérie« .
1961, cette guerre surgit en plein Paris. Rappelons en le contexte. C’est celui de l’attentat du FLN sur des policiers à Paris, policiers qui par ailleurs se livraient à de nombreuses exactions dont la pratique de la noyade à Paris. L’usage de la torture fut banalisée à Paris, des nombreux hôtels du 13è et du 18è arrondissement furent réquisitionnés et ont été des lieux de torture en plein Paris. Il va y avoir 11 policiers tués par le FLN entre aout et octobre 1961. Dans ce contexte, c’est le préfet de police Maurice Papon qui sera chargé d’organiser la répression policière. Le fait que depuis mars 1958, il soit préfet de police à Paris après avoir eu les responsabilités que l’on sait sous l’occupation est assez évocateur. Dans ce contexte est décidé un couvre-feu à l’encontre des français musulmans d’Algérie, couvre-feu anticonstitutionnel car discriminatoire. Ce qui est au coeur de ce massacre ce sont les critères raciaux et de haine raciale. L’indigène était perçu comme étant un être situé entre l’animalité et l’humanité. C’est le paroxysme des pratiques banalisées en Algérie qui vont s’appliquer à Paris depuis 1958. Les gens sont internés au Vel d’Hiv et cela ne pose aucuns problèmes sauf à quelques anciens résistants notamment la journaliste Madeleine Riffaud[9] mais cela reste du domaine des protestations marginales. Ce sera un massacre qui va se prolonger pendant plusieurs journées et l’on verra aussitôt les tentatives de dissimulation de ce crime. La version officielle sera que les forces de l’ordre ont été amenées à tirer en état de légitime défense *. Puis il y aura tous ces cadavres qui vont remonter à la surface de la Seine. « Je n’ai pas le début d’un commencement de l’ombre d’une preuve » déclarait Roger Frey[10]. Cette phrase constitue un exemple type de négationnisme. En fait la version du préfet Maurice Papon concernant le massacre des Algériens à Paris engage l’Etat français. 

C’est grâce au procès attenté par les victimes juives contre Maurice Papon que l’affaire du 17.10.1961 [11] a été enfin exhumé du placard colonial. Sans le procès de ces victimes, jamais ces crimes n’auraient été abordés sur la scène publique. Michel Slitinski [12] à l’origine du procès intenté au préfet Maurice Papon, concernant les rafles des Juifs par la police française pour le compte des nazis, a toujours voulu que les crimes contre les Algériens soient connus.Papon a intenté un procès à Jean-Luc Einaudi pour diffamation en 1999. Pour la première fois cela a permis de confondre la version négationniste de Papon « il disait que les Algériens montaient volontairement dans les cars de police pour se mettre à l’abri du FLN ». Il a perdu ce procès et cela a permis la reconnaissance de ce massacre. 

La version de Maurice Papon sur le massacre du 17.10.1961 [ 13 ]
« La répression s’est réduite à prier les Algériens de monter dans les cars et les autobus [...]. Il n’y a pas eu de morts par arme à feu par la police mais par les groupes d’assaut du FLN [...]. Les cadavres des Algériens jetés dans la Seine étaient ceux des tenants du Mouvement Nationaliste Algérien, des dissidents du FLN que les commandos FLN ont fait disparaître en les jetant à la Seine et en les imputant sur notre dos. Aucun des morts repêchés dans la Seine n’est imputable aux services de police.« 

Les déclarations de Pierre Messmer, ministre des Armées au moment des faits
« En ce qui concerne les événements qui se sont passés entre 1960 et 1967, j’étais ministre [des Armées] et par conséquent j’assume avec le gouvernement tout entier, depuis le général de Gaulle jusqu’au dernier des secrétaires d’État concernés, la responsabilité des événements.« 

La version de Jean-Luc Einaudi sur le massacre du 17.10.1961[13] »Des témoins font état du caractère absolument pacifique de cette manifestation [...]. A la hauteur du cinéma Rex, les policiers ouvrent le feu. Là, des Algériens sont tués par balles [...]. Au pont de Neuilly, la police ouvre également le feu, des gens sont tués et puis on voit des policiers jeter à la Seine des personnes raflées [...] Plusieurs policiers, en état de choc, se présentent au siège du journal France-Observateur et disent au rédacteur en chef Claude Bourdet, une grande figure de la Résistance puisqu’il fut le fondateur de « Combat » avec Henri Frenay, que 50 Algériens viennent d’être tués dans la cour de la préfecture de police et que leurs corps ont été ensuite jetés à la Seine [...] Le bilan officiel serait de 3 morts [...]. Je pense, après les recherches que j’ai pu faire, qu’il y a eu durant cette période un minimum de 200 morts, vraisemblablement environ 300. »

Aujourd’hui encore il n’y a aucune reconnaissance officielle de la part de l’état français vis à vis des victimes ou des familles des victimes qui ont été tuées lors de cette répression criminelle en plein Paris mais ce qui est aussi important c’est notre engagement pour que ces moments occultés de notre histoire soient établis. Et l’on peut dire qu’il s’agit d’un véritable travail d’abnégation et de résistance parfois.    

 Lors du procès de Papon en 1999, Jean-Luc Einaudi a demandé à deux professionnels conservateurs des archives de Paris : Brigitte Lainé et Philippe Grand de venir témoigner de ce qu’ils avaient pu contater [14]. Ils sont venus témoigner devant la justice sans mettre en cause la vie privée des personnes. Dès le lendemain ils ont fait l’objet de sanctions disciplinaires déguisées. Il a fallu plusieurs années pour que le tribunal administratif demande que Brigitte Lainé soit réintégrée dans ces fonctions. Pourtant la mairie de Paris n’a pas appliqué ce jugement et cela malgré un deuxième jugement. Un troisième est en cours contre la mairie de Paris. Il s’agit de  poursuites pour non application des décisions du tribunal. Quant à Philippe Grand, après avoir été placardisé cinq ans il est parti en retraite [14]. Il n’a donc pas pu être réintégré et laver l’affront qu’il a subi pour avoir contribué à établir la vérité sur un moment important de notre histoire qui nous engage tous.  

* ce qui n’est pas sans rappeler, toute proportion gardée, la version du ministère de la défense lors de la répression par les militaires français des manifestations antifrançaises en Côte d’Ivoire , ndlr.  

Référence : les références sont de notre choix 

1. LE MONDE 09.03.05 (AFRICATIME)
Paris reconnaît que le massacre de Sétif en 1945 était « inexcusable »

2. Le « J’accuse » de Claude Bourdet dans France-Observateur, le 6 décembre 1951. 3. L’HUMANITE 23.03.05
Le général Schmitt est de nouveau accusé

 

4. LE MONDE 18.03.05 (AFRICATIME)
Le général Schmitt est à nouveau accusé de torture en Algérie

5. AP 21.03.05
Tortures en Algérie: le général Schmitt répond à ses accusateurs

6. EL WATAN 06.07.03 LOUISETTE IGHILAHRIZ DEVANT LE TRIBUNAL DE PARIS «La torture, c’est trop dur»

 

7. EL WATAN, Le Pen et la torture : l’enquête du « Monde » validée par le tribunal. 28.06.03

8. LE NOUVEL OBSERVATEUR. De nouveaux témoignages accusent le gal Schmidt , 18.03.05 

9. L’HUMANITE, 13.10.01. 17 OCTOBRE 1961 Jean-Luc Einaudi : un crime toujours pas condamné

 

10. JAVA.20.04.01. (ornitho.org)  L’Ornitho – Retour sur un massacre. Entretien avec Pierre Vidal

11. Le site du 17 octobre 1961, contre l’oubli

12. Michel Sitlinsky. Procès Papon, le devoir de justice

 

13. LDH Toulon. Les massacres d’Algériens à Paris, en octobre 1961, et l’accès aux Archives.

14. Jean-Pierre Thibaudat – Philippe Grand placardisé cinq ans.  LIBERATION, 15.07.04 (LDH Toulon).

 

 

 

 

Nous publions l’intégrale de l’intervention de Catherine Coquio, présidente d’AIRCRIGE lors du colloque des Historiens
à
l’espace Marx organisé par les Cahiers d’histoire sur le thème du « négationnisme en histoire colonial « . Ce texte a été réactualisé par l’auteur. Les encarts en bleu-vert et les liens web dans le texte sont des ajouts de Pressafrique.
Les références de bas de page sont publiées telles que dans le texte original à paraître prochainement dans les
Cahiers d’histoire.

 Guerre coloniale française et génocide rwandais : implication et négation.

Catherine Coquio

(Présidente d’Aircrige )


 

  

Parlant du génocide des Tutsi du Rwanda en 1994 dans le cadre d’un travail collectif sur la négation des crimes coloniaux, je voudrais d’abord préciser deux points.

1. Il n’y a pour moi aucun amalgame possible entre les massacres coloniaux et l’extermination génocidaire telle qu’on la vue se réaliser au Rwanda en 1994.

Chacun sait pourtant que le massacre, souvent accompagné d’un discours sur « l’espace vital » et l’extermination nécessaire, fut une pratique coutumière au cours des guerres coloniales européennes, pratique qui contribua à rendre historiquement possible le génocide nazi – comme Sven Lindqvist[1] le démontra magistralement deux ans avant le génocide rwandais. Mais la destruction génocidaire, qui a fait l’objet d’une définition juridique précise dans la Convention de 1948, reprise dans les statuts de la Cour Pénale Internationale 50 ans plus tard, suppose un type d’objectif, un degré de planification et des modes de réalisation spécifiques. Le génocide se distingue ainsi radicalement de la guerre civile ou du conflit interethnique. Il représente d’autre part un cas très particulier de crime contre l’humanité.

Qui a étudié parallèlement le déroulement des massacres de 1994 au Rwanda et ceux commis par l’armée française en Algérie, quelles que soient leur extrême violence et leur gravité[2], de la conquête coloniale à la guerre d’indépendance, ne peut avoir aucune hésitation sur ce point. Pourtant, ce qui s’est passé pendant la Bataille d’Alger (1957) a un rapport direct avec ce qui s’est passé au Rwanda en 1990-1994. Ce rapport, qui n’est pas seulement d’analogie, ne permet nullement de qualifier de génocide ce qui s’est passé en Algérie, mais de comprendre le rôle particulier que joua la France dans l’histoire du génocide rwandais. Comment un tel rapport doit-il se comprendre ?

Ces distinctions en effet n’empêchent pas de poser la question du passage de la violence guerrière à la violence génocidaire. Elle se pose au sujet par exemple des massacres ethniques commis au Cameroun pendant la guerre d’indépendance avec l’encouragement de l’armée française, d’une très grande ampleur et qui restent occultés[3]. Elle se pose également, de manière différente, à propos de la guerre menée par la France au Rwanda plus de trente ans plus tard. Car cette guerre à la fois militaire, diplomatique et politique, a croisé la réalité du génocide en 1994. La question se pose donc de la nature exacte de ce croisement, qu’on interprétera ou non en termes de complicité de génocide.

2. Ma position sur ce sujet est celle de la structure au nom de laquelle je m’exprime ici :  non en tant qu’universitaire spécialiste de littérature comparée[4], mais au nom d’Aircrige, une des associations membres de la Commission d’Enquête Citoyenne (CEC) sur l’implication de la France dans le génocide rwandais. Cette Commission s’est réunie en mars 2004, et a publié un an plus tard son rapport, sous le titre L’Horreur qui nous prend au visage. L’Etat français et le génocide au Rwanda (Karthala, 2004)[5].

Ce rapport est venu compléter deux grands ensembles de documents : a. l’enquête conduite par la FIDH et Human Rights Watch sous la direction de l’historienne Alison Desforges, et publiée sous le titre Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda (Karthala , 1999) ; b. le volumineux rapport de la Mission d’Information Parlementaire (MIP), présidée par P. Quilès, publié en 1998 sous le titre Enquête sur la tragédie rwandaise[6].

En ce qui concerne les responsabilités françaises, les conclusions de ce rapport se situent très en-deça du contenu du premier livre, mais aussi des documents produits par ce rapport lui-même – en particulier ses Annexes – , accablants déjà pour l’Etat français. « La France, conclut Paul Quilès en décembre 1998, n’a en aucune manière incité, encouragé, aidé ou soutenu ceux qui ont orchestré le génocide ».

La contradiction parfois criante entre les conclusions du rapport et son contenu, mais aussi les lacunes internes de celui-ci – dues en particulier à l’absence de certains témoins et acteurs de premier plan – ont conduit un certain nombre d’individus et d’associations (Aircrige, Obsarm , Cimade ) à l’initiative de l’association Survie, alors présidée par François-Xavier Verschave, à former une « Commission d’Enquête Citoyenne » destinée à l’établissement des faits le plus complet possible sur cette question majeure.

Cette Commission disposait de peu de moyens matériels, mais de nouveaux documents et en particulier de témoignages majeurs : non seulement ceux, qui venaient d’être publiés, du journaliste Patrick de Saint-Exupéry et de Roméo Dallaire[7], responsable des forces de l’ONU pendant le génocide, mais aussi ceux de miliciens et de rescapés rwandais, recueillis par la Commission elle-même, et qu’il fallut entendre et recouper. L’ensemble des éléments accessibles furent examinés avec l’aide d’historiens, d’enquêteurs et spécialistes du Rwanda et de chaque domaine évoqué : furent ainsi entendus Alison Desforges, Jean-Pierre Chrétien, Gabriel Périès, Colette Braeckmann. En revanche, alors que toute la classe politique chronologiquement concernée fut invitée, deux personnes seulement répondirent[8].

Cette Commission, qui en appelle à un enquête à la fois historique et juridique plus soutenue, a conclu à la « présomption de complicité » d’ordre à la fois  « militaire », « diplomatique », « financier » et « politique » : c’est ainsi que s’organise ce rapport de 600 pages, qui consacre également un chapitre aux « Idéologies et médias », et un à l’Opération Turquoise. Le Président de cette Commission, Géraud de la Pradelle, a publié conjointement, sous le titre Imprescriptible. L’implication française dans le génocide tutsi portée devant les tribnaux (Les Arènes , 2005), un mémento juridique exposant les enjeux et modalités d’un recours devant la justice.

Représentée dans cette Commission, Aircrige a par ailleurs conduit des travaux parallèles, destinés à réfléchir sur l’écriture et la mémoire de ce génocide[9] et à élargir le champ sur les versants épistémologique et politique : en s’interrogeant, d’une part, sur le rôle du témoignage dans l’écriture d’une histoire niée après les grandes catastrophes du siècle[10] ; en étudiant, d’autre part, les comportements récents de l’Etat français relatifs aux crimes contre l’humanité ces quinze dernières années : ceci en mettant en relation le déni d’un passé inassumable et certaines compromissions actives (ex-Yougoslavie, Algérie, Soudan, Rwanda), pour s’interroger sur la récurente mise entre parenthèses du génocide, au passé comme au présent[11].

Le contre-temps colonial en 1994

En quoi le génocide des Tutsi du Rwanda, commis par les forces du Hutu Power avec la participation de la population rwandaise, concerne-t-il l’histoire coloniale française ?

Ce qui s’est passé en 1994, c’est-à-dire la conjonction d’une guerre et d’un génocide – n’est pas à envisager comme un « après-coup » de la colonisation, ni comme le développement d’une histoire tragique issue de ses « séquelles ». Ce n’est pas non plus une histoire « d’après la décolonisation », bien que l’indépendance du Rwanda ait été proclamée en 1962, peu après la création de la « République rwandaise » issue de la « révolution sociale » de 1959.

D’une part, il n’y a pas eu de « décolonisation » au Rwanda : c’est précisément à cela qu’a servi la fameuse « révolution sociale », qui, devant les désirs d’émancipation de l’élite tutsi bientôt gagnée à la cause de l’indépendance, porta au pouvoir la majorité hutu : la « révolution » qui installa la « République » rwandaise fut un renversement d’alliance coloniale.

D’autre part, le Rwanda ne fut pas une « colonie » française au sens strict du terme. Pénétré en avril 1894 par les Allemands, le Rwanda est vite devenu, pour un demi-siècle, une colonie belge. La présence française s’y est néanmoins manifestée fortement, d’abord à travers le pouvoir de l’Eglise, qui a réussi à créer un Etat quasi théocratique pendant plusieurs décennies, puis dans les formes d’une « amitié politique » qui devint une coopération militaire au cours des années soixante-dix.

Enfin il s’agit au Rwanda d’autre chose encore que des effets de la « Françafrique » comme système de gouvernance et d’exploitation nécolonial, même si celle-ci est en cause aussi. Les formes de continuité qui mènent de la présence coloniale française avant l’Indépendance à cette complicité de génocide sont plus concrètes et précises : elles passent par la préparation d’une guerre à la fois secrète et totale, après l’installation d’un système politico-militaire conçu sur le modèle français et avec l’appui français. Cette forme spécifique de continuité pose la question de la persistance de la guerre coloniale au-delà des indépendances.

Le génocide de 1994 oblige à s’interroger sur une contemporanéité : celle d’un début d’historiographie des violences coloniales, d’un début de reconnaissance des guerres livrées lors des indépendances, voire des crimes de guerre commis alors par l’armée française (sans qu’on veuille la plupart du temps parler de « crimes contre l’humanité »), et d’un retour anachronique, au Rwanda, d’une politique guerrière pleinement héritière de la période coloniale, plus précisément des « massacres coloniaux » (Y. Bénot) commis lors des guerres d’indépendance.

Cet anachronisme montre que la reconnaissance des faits peut aller de pair avec un profond déni des actes en tant que crimes. Au niveau des instances politiques et militaires, du reste, ce déni se formule parfois comme une pleine acceptation : celle de l’Histoire française dans son intégralité. Le déni en effet n’est pas la négation des faits mais l’effacement de leur signification, donc l’absence de tout investissement moral à ce sujet[12]. La puissance de ce déni permet qu’une certaine histoire se poursuive, quelle que soit l’histoire de l’anticolonialisme et de la « décolonisation ».

Cette continuité n’est donc pas seulement celle d’une idéologie tenace, qui résiste aux discours comme aux faits contraires. C’est celle d’un système effectif de gouvernance militaire mis en place dans le droit fil d’une doctrine coloniale. Cette doctrine a été réactualisée comme à contretemps, au gré d’enjeux géostratégiques nouveaux, mais aussi largement hérités. Ce contretemps, qui frappe ici par sa longévité, a été rendu proprement stupéfiant par le génocide de 1994, qu’un tel comportement colonial a rendu possible. Cette possibilité génocidaire sidère l’historien de la colonisation. Mais cette ouverture d’un nouveau champ historiographique lui permet aussi de voir plus clair sur la structure du temps colonial, qui rend au fond caduque ou inopérante l’idée même de contretemps.

Les enjeux et représentations qui accompagnent le système mis en place au Rwanda frappent aussi par leur anachronisme. Mais cet anachronisme fut précisément responsable d’une certaine actualité, si insensée a priori qu’elle semble inintelligible, y compris même à l’historien de la colonisation. Celui-ci pourrait en effet se sentir en tout point dépassé, voire non concerné par un si tardif événement. Or c’est bien à lui que revient d’écrire aussi cette histoire. L’histoire de la colonisation devient ici celle du temps présent. La temporalité de l’histoire coloniale est profondément modifiée par l’effectuation de ce génocide. Son étude l’est par force aussi – comme la réplique politique à trouver : on conçoit plus que jamais ici l’insuffisance de la lutte anticoloniale traditionnelle.

A qui entend refuser la politique qui produisit cette histoire, comme à qui veut avant tout l’étudier, il faut tenter non de comprendre l’inhumanité à l’oeuvre dans cette catastrophe, mais de déchiffrer la part d’intelligence, ou plutôt de rationalité qui l’a rendue possible. Pour le rôle qu’y a joué la France, cette rationalité déphasée, sinistrement intempestive, n’est pas directement celle du génocide, mais d’une certaine guerre : sa raison se situe dans une certaine doctrine militaire, d’origine coloniale, et dans l’audience que trouva celle-ci au niveau de la Présidence.

Une doctrine militaire coloniale appliquée au Rwanda.

Le Rwanda semble avoir été le lieu d’une expérimentation stratégique et militaire, dans le cadre d’une politique vouée à la défense des intérêts de la « francophonie ». Une idéologie géostratégique, donc, hantée par le péril communiste, puis par la présence anglophone sur le territoire africain, a guidé les agissements français dans ce pays, de la guerre froide à l’après-guerre froide. A cette idéologie s’est mêlée la mythologie raciale du Tutsi « Hamite », guerrier féodal et nomade d’origine blanche et parent du sémite, donc exogène, qui fut le support idéologique de la « Révolution » de 1959 et des pogromes qui suivirent. C’est de ce foyer syncrétique à forte teneur mythique que naît l’image du dangereux « Khmer noir » déboulant d’Ouganda (pays anglophone), en vigueur chez certains hauts-gradés de l’armée française, proches du président Mitterrand.

Les témoignages recueillis par Patrick Saint-Exupéry dans L’Inavouable, corroborent les thèses exposées par Gabriel Périès – qui se sont développées depuis le Rapport de la CEC[13] : ils confirment l’hypothèse d’une application, au Rwanda, de la  « Doctrine de la Guerre Révolutionnaire », ou « antisubversive », destinée à briser « l’ennemi intérieur » en mettant sous coupe réglée l’ensemble de la population. Cette doctrine, issue pour partie de l’expérience indochinoise, et expérimentée lors de la Bataille d’Alger en 1957, s’est développée au sein de l’Ecole de guerre française au début des années 50, pour s’exporter à travers le monde (Belgique, Argentine, USA, Rwanda) des années 60 aux années 80, jusqu’à la réactualisation tardive de 1994. Je cite Patrick de Saint-Exupéry :

« Nous avons instruit les tueurs. Nous leur avons fourni la technologie : notre ‘théorie’. Nous leur avons fourni la méthodologie : notre ‘doctrine’. Nous avons appliqué au Rwanda un vieux concept tiré de notre histoire d’empire. De nos guerres coloniales. Des guerres qui devinrent ‘révolutionnaires’ à l’épreuve de l’Indochine. Puis se firent ‘psychologiques’ en Algérie. Des ‘guerres totales’. Avec des dégâts totaux. Les ‘guerres sales’ » (p 253).

Ce programme stratégique s’est constitué à partir de deux systèmes : celui, vertical, des « hiérarchies parallèles » mis au point par le colonel Trinquier sur le modèle de l’ennemi Vietminh ; celui, horizontal, du « quadrillage du territoire » comme méthode de contrôle des populations, mise au point par le colonel Lacheroy en 1952. Héritant de la notion de « guerre totale » de Luddendorff, cette doctrine comporte un programme de propagande et de guerre psychologique, de déplacement et parcage des populations, de formation de milices d’autodéfense et d’ « escadrons de la mort », enfin d’autonomisation politique des structures de commandements militaires locales,  en relation directe avec la Présidence.

C’est pour parachever ce programme de militarisation intégrale de l’espace et du pouvoir qu’au Rwanda fut ainsi mis en place un « Commandement des Opérations Spéciales », c’est-à-dire, comme l’écrit P. de Saint-Exupéry, le « bras armé » d’un pouvoir aux « prérogatives illimitées », une « légion aux ordres de l’Elysée » (p 276). Mais d’après lui, la décision de mener une guerre au Rwanda précèda l’offensive du FPR en 1990, qui ne fut qu’un « prétexte » idéal. Il s’agissait en fait pour l’état-major français de « rejouer l’Indochine au Rwanda », devenu un « champ d’expérimentation » idéal. « L’opération grise, dit-il, est déjà dans les cartons ». Mais de quand date le carton ?

La relance de ces théories militaires émanant d’officiers que De Gaulle avait fini par écarter s’est faite sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. C’était une période faste pour les tenants de la doctrine militaire en question : les officiers français venaient enseigner leurs méthodes au régime argentin – ce qu’a publiquement nié en mars 2004 le Ministre des Affaires Etrangères Dominique de Villepin. Lequel avait utilisé peu avant à propos du Rwanda la formule du « double génocide », imitant en cela F. Mitterrand, formule qui suscita la réplique adressée de Patrick de Saint Exupéry dans L’Inavouable.

Aucun témoin ne doit survivre. Alison desforges, Human Rights Watch, FIDH


Mitterrand utilisa également le terme « génocides » au pluriel, dans un discours prononcé en novembre 1994. Discours de Monsieur François Mitterrand », Biarritz, 8 novembre 1994, p.4 » ( note de bas de page 74 ; p.766).

LIBERATION 07.04.04


Le silence coupable de la France
…Du début à la fin de la crise, François Mitterrand insiste sur le fait qu’au Rwanda, ce qui se passe n’est qu’une guerre civile débouchant sur «des massacres interethniques» plutôt qu’un génocide. En juillet 1994, il a cette phrase (rapportée par le Figaro du 12 janvier 1998) : «Dans ces pays-là, un génocide, c’est pas trop important.» A l’automne dernier, Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, parlait encore «des génocides» du Rwanda. Et, dans une récente tribune, publiée par Libération, il a défendu l’action de la France, en 1994 et avant, sans jamais utiliser le mot «génocide». La politique française ne manque pas de continuité…

Il est possible que l’application de ce système au Rwanda ait été envisagé – mais non mis en place comme le suggère Gabriel Périès – dès ces années 70, et même avant le coup d’Etat d’Habyarimana en 1973. Mais ce ne sont que des conjectures. En revanche, le territoire quadrillé sur le modèle du damier, chaque quartie étant surveillé par une « cellule » de contrôle, et chaque individu étant encadré de la naissance à la tombe, fut une réalité de la vie rwandaise bien avant 1990. Du reste, Mobutu avait fait siennes ces mêmes méthodes au Zaïre. Au Rwanda, la France y oeuvra directement et longuement. Le Rwanda était un petit pays, donc un petit Etat total – où il fut à peine nécessaire de déplacer et parquer les populations – ce qui fut fait néanmoins dans le Bugesera[14].

En 1975 il n’était encore question que d’exporter un modèle de contrôle de population et d’instruire une armée. De quand date donc la décision de préparer au Rwanda une guerre dans laquelle l’armée française aller jouer un rôle de premier plan ?

De la « coopération » à la guerre.

Le 27 novembre 2004, Paul Quilès défendait l’intervention militaire française de 1990 en la situant dans le cadre des « Accords de défense » signés avec le Rwanda. Il se réclamait même de sa qualité d’ancien Ministre de la défense contre ceux qui méconnaissent les obligations dues par la France à ces « accords de défense »: « Donc, dit-il, en 90, il y avait nécessité pour la France conformément à ses accords de venir aider le pouvoir en place contre une agression extérieure ; ce n’était pas une guerre civile, c’était une agression extérieure »[15].

P. Quilès fait ici référence aux accords d’assistance et de défense signés par la France avec les pays africains francophones lors des indépendances. Mais cette référence est fallacieuse pour plusieurs raisons. Outre l’interprétation tendancieuse qui consiste à faire de l’offensive du FPR en exil une « agression extérieure », confondue avec celle d’un Etat, un tel accord de défense ne fut pas signé avec le Rwanda. Avec le Rwanda c’est un accord non de défense mais de coopération civile qui fut signé, le 18 juillet 1975. Et rien dans la lettre de ces accords, y compris dans le texte modifié de 1983, n’obligeait la France à intervenir contre une agression extérieure.

Comme le rappelle le Rapport de la Mission d’information parlementaire, l’accord de 1975 stipule que le gouvernement de la République française met à la disposition du Gouvernement de la République rwandaise « les personnels militaires français dont le concours lui est nécessaire pour l’organisation et pour l’instruction de la Gendarmerie rwandaise ». Il précise (art. 2) que l’officier français dirigeant ces hommes relève de l’ambassadeur de France, et que les militaires français ne devaient « en aucun cas être associés à la préparation ou à l’exécution d’opérations de guerre, de maintien ou de rétablissement de l’ordre ou de la légalité ».

Les modifications apportées au texte de juillet 1975 en 1983, puis en 1992, montrent que la coopération devait devenir militaire et rendre une guerre possible. En 1983, l’article 3 – modifié à la demande du gouvernement rwandais – précise que les personnels français serviront « sous l’uniforme rwandais » et que leur « qualité d’assistants techniques militaires » serait « mise en évidence par un badge spécifique «’Coopération Militaire’ », sur la manche de l’uniforme. Surtout, la révision de 1983 supprime l’interdiction faite aux coopérants militaires français d’être associés à toute opération de guerre. Puis l’avenant du 26 août 1992 remplace la « gendarmerie rwandaise » par les « forces armées rwandaises » : la coopération est ainsi étendue à l’ensemble des missions militaires rwandaises.

Le problème est que cette modification majeure est apportée au texte deux ans après l’intervention militaire de la France en 1990. Les actions françaises menées au Rwanda pendant ces deux ans ne relevaient donc pas des accords signés par la France et le Rwanda, puisque le texte de 1983 ne comportait aucune obligation d’intervenir. De quel texte relevaient-elles alors, qui, du reste, contredirait les Accords d’Arusha programmant le retrait des militaires français? Et en quoi consistèrent ces actions ?

L’intervention française prit la forme officielle de l’opération Noroît. Tandis que les soldats belges se retiraient, de nouveaux soldats français vinrent rejoindre ceux qui, déjà présents, allaient rester trois ans encore. Trois détachements militaires français, en tout une centaine d’hommes, étaient ainsi présents au Rwanda au début 1991 : 1. une mission militaire locale d’assistance de 24 soldats (Mission Militaire de Coopération) ; 2. un détachement militaire chargé de l’évacuation des ressortissants (Noroît); 3. un Détachement d’Assistance Militaire et d’Instruction (DAMI), dirigé par le lieutenant-colonel Chollet, conseiller aussi du chef de l’état-major rwandais.

La présence de ce DAMI devait rester secrète, comme le montre un Fax envoyé alors à l’ambassadeur de France Georges Martres : « Nous n’avons pas l’intention d’annoncer officiellement la mise en place du Dami. Vous direz au président Habyarimana que nous souhaiterions qu’il agisse de la même manière ». Quelques semaines plus tôt, le 15 octobre 1990, l’Elysée avait été informé par le même Georges Martres des risques d’extermination des Tutsi au Rwanda. D’après le rapport de la Mission d’Information Parlementaire, « Georges Martres a estimé que le génocide était prévisible dès octobre 1993 ‘sans toutefois qu’on puisse en imaginer l’ampleur et l’atrocité’ ». Il a du reste ajouté que ‘le génocide constituait une hantise quotidienne pour les Tutsis’.» (p 297). Prévoir un génocide sans en imaginer l’ampleur ni l’atrocité : cette performance inédite rappelle un peu la « restriction mentale » jésuitique. Pour d’autres hauts-militaires cités dans le même rapport, le génocide était prévisible dès 1990 :

« Cette volonté d’éradiquer les Tutsis imprègne tout particulièrement l’armée composée  uniquement de Hutus. Le Général Jean Varret, ancien chef de la Mission militaire de coopération d’octobre 1990 à avril 1993 a indiqué devant la Mission comment, lors de son arrivée au Rwanda, le Colonel Rwagafilita, lui avait expliqué la question tutsie :’ils sont très peu nombreux, nous allons les liquider’« . (p 292)

C’est donc en toute connaissance de cause, en l’absence d’aucun texte contraignant, à l’insu des députés et semble-t-il des ministres, que commence en 1990 la guerre secrète menée par la France au Rwanda. Le colonel Canova, envoyé au Rwanda dès octobre 1990, puis le colonel Chollet, organisent une lutte antiguerrilla contre le FPR devenu ennemi intérieur. Cette lutte menée aux côtés des FAR se comprend comme une guerre totale, et répond pleinement aux normes de la doctrine, formation de milices comprise. La question cruciale est donc celle de « l’assistance » et de « l’instruction » apportée – et à qui exactement ? – par les Français du DAMI, et de la nature de ces « ennemis » intérieurs.

D’après le rapport de la MIP, la France est « intervenue sur le terrain de façon extrêmement proche des FAR (Forces Armées Rwandaises). Elle a, de façon continue, participé à l’élaboration de plans de bataille, dispensé des conseils à l’état-major et aux commandements de secteurs, proposant des restructurations et des nouvelles tactiques. Elle a envoyé sur place des conseillers pour instruire les FAR au maniement d’armes perfectionnées. Elle a enseigné les techniques de piégeage et de minage, suggérant pour cela les emplacements les plus appropriés » (p 163). Bernard Cazeneuve, corapporteur de la Mission, conclut ainsi : « sous couvert d’assistance au détachement Noroît, une centaine de militaires français menaient quasiment des actions de guerre sans qu’on puisse clairement établir quelle autorité politique le leur avait précisément demandée ». Mais le même B. Cazeneuve, commentant la modification apportée en 1983 aux accords de coopération, soulignait que le port de l’uniforme local par l’armée française « est une concession politique et un signe militaire fort qui ne doit pas être galvaudé ». Or une telle « concession politique » ne peut émaner que du plus haut degré des autorités françaises.

L’armée française a donc mené des « actions de guerre » décidées en haut lieu : les porte-parole de la doctrine de la guerre révolutionnaire auprès de Mitterrand étaient l’amiral Lanxade et les généraux Quesnot et Huchon. Le dispositif des hiérarchies parallèles fut assuré par des anciens d’Algérie, les officiers Lacaze et Heinrich. Le grand problème fut que la guerre que menaient les FAR n’était pas seulement une guerre contre le FPR. C’était une guerre menée contre des civils, et ces civils étaient des Tutsi.

C’est donc à la faveur d’un malentendu cultivé que la guerre française vint servir la cause du génocide. Ce malentendu s’exprimera naïvement par la bouche du colonel Jacques R., responsable du secteur Sud pendant l’Opération Turquoise : « Les miliciens font la guerre. Par souci de neutralité nous n’avons pas à intervenir »[16]. Or d’une part cette neutralité n’existait pas – au point que ce même colonel, semble-t-il, intervint pour éviter que les derniers rescapés de Bisesero ne soient sauvés (selon le rapport de la CEC, p.423-424, p.431) ; d’autre part et surtout les miliciens ne faisaient pas la « guerre » : ils exécutaient un génocide planifié.

D’après Gérard Prunier, comme d’après plusieurs témoins rwandais, les hommes du DAMI ne formèrent pas seulement les soldats ni les hommes de la garde présidentielle, mais les futurs miliciens eux-mêmes. D’autres témoins ont vu des soldats français présents aux côtés des soldats des FAR aux barrières ethniques où étaient identifiés, arrêtés, puis exécutés les Tutsi en 1991 déjà : Immaculée Cattier, dans le rapport de la CEC, raconte de quelle manière s’est déroulée sous ses yeux une de ces arrestations.

Selon d’autres sources, les soldats français étaient présents au camp d’entraînement de Bigogwe, lorsqu’eurent lieu les massacres voisins de Tutsi Bagogwe en 1993[17]. Les membres de l’armée française qui informaient l’Elysée – la Direction du Renseignement Militaire joua un rôle essentiel dans les décisions présidentielles[18] – était parfaitement au courant de ces massacres, comme du risque de génocide. Dès 1992 d’ailleurs, Paul Kagame, reçu par le Quai d’Orsay, s’était vu invité à cesser le combat, sans quoi s’il gagnait Kigali il ne trouverait plus aucun des siens dans son pays.


 

Pendant le génocide. La France et ses « alliés ».

         Pendant le génocide, les militaires furent officiellement évacués, remplacés par les troupes de la MINUAR. Mais plusieurs sources attestent de la présence de soldats français au Rwanda – ainsi que de mercenaires étrangers. Le général Roméo Dallaire, responsable des forces de l’ONU, qui échouera jusqu’au bout à faire entendre la nécessité d’une intervention militaire, affirme que le lieutenant-colonel Maurin – qui faisait partie de la coopération militaire française avant le génocide – était encore aux côtés des FAR la nuit du 6 au 7 avril. D’après le Rapport de la Mission d’Information Parlementaire, 47 soldats français sont encore présents pendant le génocide – tandis qu’il n’y en aurait plus selon E. Balladur et A. Juppé. Même contradiction à propos des ventes d’armes : d’après le rapport de la CEC, une livraison d’armes a lieu encore le 27 mai – qui met en cause la BNP – alors qu’Alain Juppé affirme qu’à cette époque les livraisons ont cessé (points 1.10 et 1.11 des « Conclusions provisoires de la CEC »).

Enfin l’armée française se voit étrangement secondée par certaines initiatives « privées ». D’après plusieurs sources, Paul Barril, ancien du GIGN reconverti dans le service vendu aux dictateurs africains, a mené à bien pendant le génocide une opération dite « Insecticide »[19], commandée semble-t-il par la veuve d’Habyarimana, opération dont était très probablement informé l’Elysée – qui plus tard fera venir celle-ci en France où elle vivra d’une pension versée par l’Etat. Le même Paul Barril se félicitera plus tard, dans Play Boy, d’avoir fièrement hissé le drapeau français de l’ambassade en ces jours de crise – au moment même où le massacre battait son plein[20].

Playboy mars 1995
Interview de Paul Barril

« Comme j’étais le conseiller du président Habyarimana depuis des années, le chef d’état-major, celui qui faisait fonction de ministre de la Défense, s’est naturellement tourné vers moi. Je suis arrivé en hélicoptère… Mon premier réflexe a été de courir à l’Ambassade de France remonter le mât des couleurs…Pour les Rwandais, déclarer que mon domicile serait l’Ambassade de France a été un choc psychologique très fort…Ce qui s’est passé au Rwanda permet à des privés comme moi, qui ne représentent leur pays qu’à titre privé, de montrer qu’on abandonne pas des gens qui vous ont fait confiance et qui parlent français« . 

Mais c’est bien sûr au plan politique et diplomatique que, pendant le génocide, l’appui au régime génocidaire va se manifester le plus clairement. Il semble que l’équipe formant le « Gouvernement Interimaire Rwandais », qui déclencha les massacres après l’attentat contre l’avion d’Habyarimana, et qui sera jugée responsable du génocide par le TPIR, se soit constituée dans l’ambassade de France et, aux dires de l’ambassadeur Marlaud lui-même, sous son contrôle (3.1. des « Conclusions provisoires de la CEC »). La France fut ensuite la seule puissance à reconnaître ce gouvernement, mais aussi à l’appuyer. Le signe le plus net en est l’accueil fait à l’Elysée et au Quai d’Orsay, le 27 avril 1994, au ministre des affaires étrangères et à l’un de ses leaders extrémistes – malgré la mise en garde de la FIDH, qui soulignait qu’un tel acte donnerait caution aux autorités responsables du génocide.

On ne peut donc pas dire que le maintien implacable de la même politique fut aveugle : c’est en toute clairvoyance que le génocide a été vu, reconnu et accepté – ce qui du reste, au plan moral, s’accorde avec la tolérance dont témoigne telle phrase de Mitterrand sur le génocide « pas très important » dans « ces pays-là », ou de Bruno Delaye, le Monsieur Afrique de l’Elysée, sur l’Afrique où l’on ne peut pas ne pas se « salir les mains »…

 Aucun témoin ne doit survivre. Alison desforges, Human Rights Watch, FIDH.

Dans un entretien avec des représentants de Human Rights Watch et de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme, Bruno Delaye, principal conseiller de Mitterrand pour les affaires africaines, admit que les « Hutu » avaient commis des actes horribles, tout en insistant sur le fait qu’ils luttaient pour leur survie. Il a ajouté que de tels agissements étaient regrettables, mais que c’était ainsi que les Africains se comportaient.(p.766)

Le plus grave est que la France, démission des USA aidant, ait pu entraîner la « communauté internationale » dans sa politique au moment crucial où le génocide pouvait être empêché. La représentation française à l’ONU, en étroite relation avec le Gouvernement Intérimaire Rwandais (GIR), a mobilisé un réseau international qui s’est révélé assez puissant – Boutros-Ghali lui-même étant un allié de la France – pour peser de manière décisive sur les décisions prises par le Conseil de sécurité. Malgré les constants avertissements de R. Dallaire, seule était prise en compte « l’information » donnée par Jacques Roger Booh Booh, ancien diplomate camerounais, dont les communiqués ne parlaient que de « conflit armés » et de « dérives » de la garde présidentielle (selon rapport CEC, p.235-239)…

Je cite ici Jean-Paul Gouteux :

« Peut-on imaginer qu’un criminel sans envergure comme Jérôme Bicamumpaka, le ministre des Affaires étrangères du GIR, qui occupait le siège du Rwanda au Conseil de sécurité de l’ONU, ait été soutenu par des gens parvenus en France aux plus hautes responsabilités politiques, François Mitterrand, Édouard Balladur (Premier ministre), Alain Juppé (ministre des Affaires étrangères) et Hubert Védrine (Secrétaire général à la présidence) ? Peut-on imaginer que ce criminel ait revendiqué ce soutien devant la diplomatie mondiale ? C’est pourtant ce qui s’est passé. Lors de la réunion du Conseil de sécurité le 16 mai 1994, ce représentant d’un gouvernement soutenu par la France fit un discours à l’ONU où il niait le génocide. Il affirmait que la radio rwandaise diffusait des messages de paix et que les responsables gouvernementaux sillonnaient le pays pour tenir des réunions de pacification[21]. Il n’en reprenait pas moins les mensonges délirants propagés par la RTLM (Radio Télévision des Mille Collines) et la revue de propagande raciste Kangura : « Outre les affirmations habituelles sur les centaines de milliers de Hutu tués par le FPR simplement parce qu’ils étaient Hutu, il ajouta que les soldats du FPR dévoraient le coeur de leurs victimes »[22]. Que purent bien penser les diplomates internationaux qui l’écoutaient en silence? »[23]

Un document accablant, retrouvé à Kigali, omis par la Mission parlementaire alors que son authentification et son interprétation étaient indispensables, a été reproduit dans le rapport de la CEC (pp 58-59). Il retrace l’entretien qui eut lieu à Paris une semaine avant cette réunion du Conseil de Sécurité, le 9 mai 1994, entre le lieutenant-colonel des FAR Ephrem Rwabalinda, et le général Huchon, chef de la Mission Militaire de la Coopération française (MMC).  Cet entretien fait explicitement état de : – l’intention de la France de porter secours à ses alliés ; – la mise en place d’une liaison cryptée entre la MMC et les FAR ; la nécessité de s’installer dans une guerre longue, mais aussi de renverser la mauvaise image donnée par les massacres. C’est au mois de mai en effet que l’opinion internationale commença de se montrer – relativement – sensible à ce qui se passait au Rwanda. Le GIR dut donc faire quelques efforts pour se rendre présentable. Il eut quelques difficultés à le faire, comme le montre la séance onusienne évoquée plus haut ; mais le Conseil de sécurité était prêt à oublier les « coeurs dévorés » par le FPR à condition d’entendre parler des « messages de paix » diffusés par la radio rwandaise..

         Et de fait, comme Jean-Pierre Chrétien l’a fait remarquer lors de la CEC, quelques jours après l’entretien du 9 mai à Paris, la Radio Télévision des Mille Collines change de discours : les 13 et 18 mai, on y annonce la bonne nouvelle de l’assistance française, mais à condition de ne plus voir de cadavres sur les routes, ni de massacres en plein jour ; on critique les excès des milices, on parle de « normalisation » du pays. Puis le 30 mai, le rédacteur en chef évoque des « suicides » de Tutsi et attribue ces massacres non planifiés à une colère populaire due à un problème ethnique (pp 67-69). La machine négationniste est lancée, au Rwanda comme en France.

Dissimulation et poursuite de la « guerre ».

Mais le terme de négationnisme ne convient pas bien ici. Comme on le voit dans les consignes de mai, c’est clairement l’image du génocide qui fait problème et non sa réalité. Celle-ci fait d’ailleurs l’objet d’une qualification explicite. Quelques jours après cet entretien, Alain Juppé parle de « génocide » (16 mai). Mais la formule de « double génocide », lancée et reprise comme un mot d’ordre, suivra de peu cette « reconnaissance ».

Aucun témoin ne doit survivre. Alison desforges, Human Rights Watch

Le 16 mai, le ministre des Affaires étrangères Alain juppé fut l’un des premiers hommes d’Etat à utiliser le terme de « génocide » à propos du Rwanda. Il écrivit toutefois « génocides » à la mi-juin, utilisant le pluriel pour suggérer que les deux parties au conflit étaient impliquées dans ce crime » (p.766)

Ce mot d’ordre est une solution à un problème juridique. La négation politique du génocide est impossible dès lors que le génocide a été attesté par l’ONU et a conduit à l’établissement du TPIR.  Dupliquer le génocide pour parler des massacres de civils commis par le FPR, c’est une manière d’égaliser deux phénomènes différents ; c’est aussi accompagner, par le discours, la guerre dorénavant politique que l’Etat français continue de mener contre le FPR. Le génocide n’est donc pas nié : il est normalisé. Sa réduplication est l’accompagnement discursif de la guerre qui se poursuit.

L’opération de dissimulation commandée par l’état-major français en mai 1994 va de pair avec la poursuite de la guerre, dont la politique devient alors la continuation. La politique française ne repose pas sur une négation du génocide, mais sur son acceptation comme dommage collatéral dans une guerre longue, toujours à poursuivre. La constatation qu’un génocide est en train de se dérouler ne décide pas d’un changement de politique – au-delà de l’hésitation entre la ligne mitterandienne (interventionniste) et la ligne balladurienne (non-interventionniste). Il modifie la forme du soutien politique et militaire français à l’équipe de l’ex-GIR, soutien qui passera désormais par l’intervention humanitaire et l’aide aux réfugiés

Comme l’a fait remarquer Roméo Dallaire, l’opération parrainée par Bernard Kouchner auprès des orphelins rwandais, au plan politique, profita au GIR. Le 14 mai, du reste, le même B. Kouchner était allé jusqu’à s’exprimer lui-même sur la très officielle Radio Rwanda, pour mettre en garde les milices.

J’ai serré la main du diable. La faillite de l’humanité au Rwanda. Roméo Dallaire

« La réunion s’est terminée sur Bagosora et ses chefs promettant d’aider l’évacuation des orphelins, alors que Kouchner était à la tête de sa pléthore de journalistes. J’ai détesté l’argument de Kouchner qui estimait que ce genre d’action serait une excellente publicité pour le gouvernement intérimaire. Je n’aimais déja pas l’idée de faire sortir du pays des enfants rwandais, mais se servir de ce geste pour montrer une meilleure image des extrémistes me donnait la nausée….Selon Yaache, Bagosora (présumé cerveau du génocide, ndlr) semblait désespéré et voulait que le transfert ait lieu sur-le-champ. En perdant l’occasion d’utiliser Kouchner, il perdait l’occasion majeure de montrer aux yeux des autorités française, de la population et du monde entier que les extrémistes tentaient vraiment d’arranger la situation. » p.464-467. [3]

La thèse du « double génocide », qu’on verra s’exprimer dans plusieurs organes de presse – Jeune Afrique, Le Figaro et Le Monde où l’on parlait encore le 16 mai d’ « affrontements terriblement meurtriers » – se prépare au même moment que l’intervention militaro-humanitaire dite Opération Turquoise. Le plan original de l’intervention  - selon l’option privilégiée de Mitterrand – était d’aller sur Kigali par le nord pour arrêter les massacres et rétablir le gouvernement Hutu, ce qui supposait d’affronter le FPR. La victoire du FPR fit que l’option humanitaire défendue par Balladur l’emporta. Mais c’est avec force blindés, hélico et jaguars que l’armée française se déploya, acclamée par les miliciens.

Quelle que soit la confusion du moment, la duplicité opérationnelle de Turquoise ne fait aucun doute : l’armée française avait mission de protéger la population civile, ce qu’elle fit la plupart du temps, mais aussi d’aider les génocidaires à se retrancher au Kivu, ce qu’elle fit aussi. La base de Goma devint le foyer du négationnisme. En Centre-Afrique enfin, d’après certaines sources, fut établie une nouvelle base d’entraînement – ce que nie le gouvernement d’alors. Il est certain en tout cas que l’armée française a exfiltré Bagosora, un des principaux organisateurs présumés du génocide, et le chef milicien Gatete. Ces gens n’étaient pas sauvés pour des raisons humanitaires, mais politiques.

 Aucun témoin ne doit survivre. Alison desforges, Human Rights Watch, FIDH, p.798.


« Les autorités françaises permirent aux soldats rwandais de demeurer à l’intérieur de la zone et d’y transiter sans y être inquiétés. Dans la plupart des circonstances ils ne les désarmaient pas et dans certains cas, ils les assistaient dans leurs déplacements. Selon un militaire étranger présent sur place, les soldats français ravitaillèrent même en carburant, avant leur départ pour le Zaïre, les camions de l’armée rwandaise chargés de butin pillé dans des maisons et des magasins. Au Zaïre, des soldats français promenaient leurs collègues rwandais dans des véhicules officiels et, d’après le rapport de la Mission d’Information, les soldats français livrèrent dix tonnes de nourriture aux troupes rwandaises à Goma, le 21 juillet 1994». 

  Réarmement dans l’impunité, Human Rights Watch, Rwanda/Zaïre, mai 1995, p. 9.


« Selon les fonctionnaires des Nations Unies [interviewés entre août 1994 et mars 1995], les militaires français ont fait voyager par avion des officiers importants, y compris le colonel Théoneste Bagosora et le leader des miliciens Interahamwe Jean-Baptiste Gatete, ainsi que les troupes d’élite des FAR et des miliciens en dehors de Goma, vers des destinations non identifiées, entre les mois de juillet et septembre 1994. »

Une note du Ministère de la Coopération demandant d’attribuer des visas à une partie listée d’entre eux « pour préserver l’avenir », montre que la politique française restait la même. Le FPR était et serait l’ennemi. D’après certains témoignages, des Hutu désireux de rentrer au Rwanda parce qu’ils n’avaient pas participé aux massacres se virent renvoyés à l’état-major des FAR avec des formules ironiques et menaçantes (« arrangez-vous avec vos supérieurs » ; « tu vas te faire couper la tête si tu rentres à Kigali »), et parfois racistes (« sale nègre »).

Mais des faits plus graves encore, à la fin du génocide, posent la question du caractère criminel de certains actes commis sous couvert de l’Opération Turquoise. Au sud-ouest du pays, à la fin juin 1994, d’après certains témoignages, des Tutsi furent abandonnés sinon livrés par certains soldats français aux tueurs. Sur une des collines de Bisesero, où s’organisa une résistance désespérée, la découverte des derniers survivants par l’armée française fut immédiatement suivie de nouvelles attaques, et ce fut au bout de trois jours seulement que les soldats français réapparurent enfin. Enfin le camp de Nyarushishi, selon plusieurs témoignages de victimes, fut transformé par certains soldats français – en particulier des légionnaires – en réserve de femmes à violer : un viol à caractère ethnique, toutes ces femmes étant des Tutsi rescapées du génocide[24]. Alors que les journalistes étaient assez nombreux au Rwanda à cette époque, la presse à cette époque fait silence sur tous ces points, tandis que les pleins feux étaient jetés sur les victimes du choléra au Zaïre.


 

« Complicité de génocide » ? Droit et négation d’Etat.

 

Lorsque le film de Raphaël Glucksmann, Tuez-les tous, est projeté à la télévision sur FR3, le 27 novembre 2004, la classe politique répond par une série de réactions violentes qui s’expriment dans le débat qui suit. Edouard Balladur, indigné, justifie Turquoise par le caractère anachronique d’une intervention coloniale, et conclut que loin d’en être coupable, la France doit être fière de l’ « admirable » politique qu’elle a menée là; Hubert Védrine, plus calmement, passe le réel à la moulinette de son usuel réductionnisme géostratégique : parlant de conflit entre deux Etats, dont l’un représenté par un gouvernement légal, il contredit tranquillement le Rapport parlementaire de 1998, dont il semble tout ignorer. Paul Quilès, lui, note la « naïveté » de Mitterrand, se réclame des fameux accords de défense, nie qu’il y ait une « responsabilité objective » mais une « erreur » regrettable, et conçoit que des excuses puissent être faites au peuple rwandais, mais en aucun cas à un gouvernement qui parle d’« implication » française.

Le rapport de la Commission d’Enquête Citoyenne de mars 2004 parle lui aussi d’implication, et de présomption de complicités. L’attitude offensive que venait de prendre Paul Kagame envers la France, lors de la commémoration du dixième anniversaire du génocide, a introduit une certaine confusion – propice à l’amalgame, continuellement cultivé, entre la critique de la politique française menée par la CEC et l’appui politique apporté à l’actuel gouvernement rwandais – malgré les distances prises par les uns et les autres à ce sujet dans les associations concernées, et l’indépendance effective de la Commission.

Lorsqu’une élue socialiste, le 13 avril 2004, interroge le Ministère des Affaires Etrangères sur l’attitude de la France au Rwanda, Dominique de Villepin répond par une solennelle batterie de dénégations qu’il est impossible de reprendre toutes ici[25], mais qui sont ainsi introduites : 1. la Mission parlementaire de 1998 a accompli un « effort de vérité » sans analogue « dans aucun autre pays »[26]. 2. Ses conclusions rappellent que « la France a été le pays le plus actif non seulement pour tenter de prévenir le drame de 1994, mais également de mobiliser la communauté internationale afin de venir en aide aux victimes du génocide », et que l’échec de ses « efforts en faveur de la paix » ne saurait constituer la « preuve » d’une « responsabilité », encore moins d’une « complicité » dans le génocide. 3 Alors que la Rwanda « ne faisait pas partie de l’héritage colonial français », la France s’est « très tôt investie dans les efforts pour s’efforcer d’enrayer la montée des tensions dans ce pays », qui avait déjà connu de graves violences intercommunautaires au cours des années 70 ». Suit l’histoire des « Opérations » françaises expliquée aux députés français.. Cette explication efface la guerre et place la crainte de « l’exode » – jamais celle du génocide – au coeur des préoccupations françaises. Elle fait conclure qu’ « aucun coopérant ni aucun militaire français n’a donc pu participer, de près ou de loin, au génocide perpétré au Rwanda » ; enfin, que « l’opération Turquoise n’a jamais failli à son devoir de neutralité et n’a jamais eu d’autre objectif que de sécuriser les populations civiles pendant la poursuite des combats militaires ».

On note le retour paradoxal de l’argument colonial : le Rwanda n’était pas une colonie française, et pourtant la France s’est investie comme aucun autre pays pour y maintenir la « paix » malgré les « tensions ». Une dénégation en cache toujours une autre : le Rwanda n’était pas une colonie, la France y travaillait pour la paix. Il faut dire que la France qui faisait la guerre en réalité au Rwanda n’avait pas exactemement les mêmes ennemis que les miliciens : derrière les « Tutsi », elle voyait la présence américaine en Afrique.

Le rapport de la Commission d’Enquête Citoyenne, ainsi que ceux qui l’ont conduit, se voient aujourd’hui violemment attaqués, à l’issue des plaintes déposées par plusieurs civils rwandais contre x pour certains faits commis pendant l’Opération Turquoise. La Ministre de la Défense, Mme Alliot-Marie, a déclaré récemment ces attaques « inadmissibles » et déploré la tendance française au « dénigrement » de notre pays, dont il fallait être plus fier (AFP 12.12.05). Peu après Dominique de Villepin s’exclamait, à l’Assemblée Nationale, en réponse aux demandes d’abrogation de la loi du 23 février 2005, qui demande aux enseignants de présenter la colonisation comme un acquis positif, qu’il assumait fièrement toute l’histoire de la République française (14-12-2005).

L’Etat français, et la mémoire de François Mitterrand, viennent de trouver leur défenseur en la personne de Pierre Péan – qui, en 1994, publiait un livre consacré à l’évolution politique de François Mitterrand pendant la guerre et l’Occupation[27]. On se souvient que ce livre, tout en éclaircissant certains faits, se réclamait de l’objectivité et de la complexité pour ne pas juger. Dans les faits, sa parution opportune avait évité à Mitterrand des mises en cause plus radicales, qui touchaient au présent : non seulement sa politique « rwandaise », mais sa tolérance étonnante, dans ses rencontres et son immédiat entourage, à l’extrême-droite française. Le livre de Péan avait eu pour effet d’occulter l’enquête confondante publiée la même année 1994 sous le titre La Main droite de Dieu[28]. L’itinéraire idéologique de Pierre Péan est donc parfaitement cohérent.

Un nouveau type de négationnisme se met donc en place – dont je ne parlerai pas ici. Il se conçoit logiquement comme une machine de guerre contre la machine juridique qui s’est mise en marche. Le livre de P. Péan est sorti en novembre 2005, pendant le séjour à Kigali de Brigitte Raynaud, juge d’instruction au Tribunal aux Armées de Paris, destiné à enquêter sur la plainte déposée par six ressortissants rwandais contre les militaires français de l’opération Turquoise. La négation des responsabilités françaises poursuit ainsi le cycle normal du négationnisme – qui est toujours, en même temps qu’une négation de l’histoire et une guerre aux témoins, un défi au droit.

La négation, précisons-le, ne concerne pas ici la réalité de la guerre secrète, qu’il est impossible de nier, mais la complicité de génocide. Ainsi Hubert Védrine a-t-il concédé que la responsabilité de la France pouvait se comparer à celle des USA dans la réalisation du génocide Khmer rouge : cette responsabilité, lointaine et indirecte, ne concernerait donc que la participation à une guerre, laquelle, par une série d’enchaînements étrangers à toute volonté politique, française autant qu’américaine, aboutit au génocide. Or si cette comparaison boîteuse a l’avantage de désigner clairement la frontière entre l’assumable et l’inassumable, cette présentation des choses ne respecte ni la réalité des faits, ni celle du droit.

La question de la complicité de génocide, loin de toute appréciation personnelle, pose un problème juridique qui nécessite d’être clarifié. Géraud de la Pradelle, le juriste qui préside cette Commission, l’a fait dans son livre Imprescriptible. La CEC a reprécisé ce point en réponse aux affirmations qui se multiplient ces temps-ci, dans le sillage du livre falsificateur et raciste de Pierre Péan, qui prétend révéler dans la thèse de la « complicité de génocide » une « inavouable manipulation » [29].


 

Afin qu’aucun malentendu ne subsiste ici,  je cite pour finir le communiqué de la CEC du 19 décembre 2005 :

 Commission d’enquête citoyenne
 

sur le rôle de la France

dans le génocide des Tutsi au Rwanda

SURVIE        AIRCRIGE        OBSARM

Communiqué, le 19 décembre 2005

 Après la parution de divers ouvrages à caractère négationniste, la Commission d’enquête citoyenne sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda (C.E.C.) tient à présenter les observations suivantes :

 1 – La notion de « génocide » et celle de « complicité de génocide » applicables au Rwanda et dans les pays limitrophes entre le 1er janvier et le 31 décembre 1994 ne sont pas affaires d’opinion.

Elles sont impérativement définies par la jurisprudence du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (T.P.I.R.), sur la base des articles 2 et 6.1 du Statut de ce Tribunal qu’a institué le Conseil de Sécurité des Nations Unies (v. Résolution 955 du 8 novembre 1994 ; v. aussi Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948).

En vertu de la loi 96-432 du 22 mai 1996, les juridictions françaises peuvent être saisies à raison d’actes accomplis par quiconque au Rwanda, entre le 1er janvier et le 31 décembre 1994 et doivent, alors, appliquer les mêmes principes que le T.P.I.R.

 2 – Conformément aux principes applicables (v ci-dessus, 1), n’importe quel massacre massif accompli au Rwanda n’est pas, ipso facto, un « génocide ».

Sont, seuls, constitutifs de « génocide » les « actes .commis dans l’intention de détruire en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel. »

 3 – Chaque fois que la question lui a été posée, le T.P.I.R. a constaté qu’un « génocide » avait été commis à l’encontre des Tutsi rwandais.

Il n’est donc pas possible de contester, en droit, l’existence de ce « génocide ».

 4 – Par ailleurs, en fait, aucun « groupe » rwandais autre que les Tutsi n’a été victime d’actes visant à sa destruction « en tant que tel ».

Dans ces conditions, il serait déraisonnable, en droit, de soutenir qu’un autre « génocide » que celui des Tutsi aurait été perpétré au Rwanda.

 5 – Nul ne prétend que la République française ait partagé avec tel ou tel gouvernement rwandais l’intention de détruire tout ou partie du groupe formé par les Tutsi.

En droit, cependant, il n’est pas nécessaire que les autorités françaises aient eu cette intention pour être « complices ».

En effet, la « complicité » n’implique pas « l’intention spécifique qu’a l’auteur principal de commettre le génocide » (v. notamment, T.P.I.R., Jugement du 15 juillet 2004, affaire Ndindabizi).

Il faut – mais il suffit – que le complice ait « au moins connaissance de l’intention générale et spécifique de l’auteur principal » (v. le même jugement).

Or, dans le cas du Rwanda, les autorités françaises avaient indiscutablement cette connaissance (v. notamment, les déclarations du ministre français des Affaires étrangères, le 15 mai 1994 à l’issue d’un Conseil des ministres européens et le 18 mai suivant, à l’Assemblée nationale ; v. également, le rapport de la Mission d’information parlementaire sur le Rwanda, chapitre VI, pp. 286 et suivantes).

 6 – En vertu de l’article 6.1 du Statut du T.P.I.R. l’encouragement « à préparer, planifier ou exécuter » le « génocide » est une forme de « complicité ».

Or, il a été jugé que « la présence d’une personne en position d’autorité en un lieu où un crime est en train d’être commis ou en un lieu où il est connu que des crimes sont régulièrement commis peut générer une forme d’approbation . qui s’assimile à l’aide et à l’encouragement. Ce n’est pas la position d’autorité qui est importante en elle-même, mais plutôt l’effet d’encouragement qu’une personne en position d’autorité peut susciter au regard de ces évènements » (v. le même jugement du 15 juillet 2004).

En droit, par conséquent, la « présence » de militaires français « en un lieu où un crime est en train d’être commis ou en un lieu où il est connu que des crimes sont régulièrement commis » est susceptible de constituer une « complicité ».

 7 – Nombre de témoignages et de documents permettent, malheureusement, de nourrir le soupçon de « complicité » des autorités françaises civiles et militaires par d’autres faits que la simple présence.

Il s’agit, notamment, de la remise de Tutsi aux Forces Armées Rwandaises (F.A.R.) et aux milices – pour ne rien dire des allégations de meurtres et de sévices graves ; enfin, surtout, de l’aide militaire, technique, financière et diplomatique apportée de 1990 à la fin d’août 1994, à un appareil d’Etat qui préparait puis faisait exécuter le « génocide » (v. notamment, le rapport de la C.E.C., L’horreur qui nous prend au visage, Karthala 2005, pp. 420 et suivantes).

 8 – La C.E.C. se réserve de publier un rapport complémentaire à partir des éléments d’information qu’elle n’a cessé de recueillir depuis mars 2004 sur les divers aspects de l’implication française.

La Commission d’Enquête Citoyenne

www.enquete-citoyenne-rwanda.org




 

[1]Sven Lindqvist, « Exterminez toutes ces brutes ». L’Odyssée d’un homme au cour de la nuit et les origines du génocide européen, (Stockholm, 1992), Ed. Serpent à plumes, 1998.

[2] Cf en particulier Olivier Lecour Grandmaison, Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’Etat colonial. Fayard, 2004.

[3] Voir à ce sujet Mongo Beti, « Repentance », in C. Coquio éd., L’Histoire trouée. Négation et témoignage, 2004. Ce texte avait été prononcé à un colloque d’Aircrige tenu a à Paris IV-Sorbonne en juin 2001 sur le thème « Guerres d’indépendance et ‘décolonisation’ : mémoires effacées et violences actuelles : Madagascar, Cameroun, Algérie ».

[4] Discipline dont relevait en revanche le livre que j’ai consacré aux discours sur le Rwanda et les Rwandais avant et après le génocide, Rwanda. Le réel et les récits, Belin, 2004 (Collection « Littérature et politique » dirigée par Claude Lefort).

[5] Sur ce titre, voir la préface de François-Xavier Verschave, coéditeur du livre avec Laure Coret.

[6] On consultera également le livre de Jean-Paul Gouteux, La Nuit rwandaise. L’implication française dans le dernier génocide du siècle, L’Esprit frappeur, 2002,

[7] Patrick de Saint-Exupéry, L’Inavouable. Les Arènes, 2004 ; Roméo Dallaire, J’ai serré la main du diable.  La faillite de l’humanité au Rwanda, Ed. Libre Expression, 2003.

[8] Pierre Brana, corapporteur avec Bernard Cazeneuve de la Mission d’Information Parlementaire de 1998, et Jean-Christophe Rufin, qui était en 1994 membre du cabinet du ministre de la Défense François Léotard en 1994, et qui fut envoyé en mission au Rwanda pendant Turquoise. L’un montra sa bonne volonté, mais aussi les limites de celle-ci, l’autre sa confusion ou son inconscience, mais aussi les limites de celles-ci.

[9] Voir C. Coquio et Aurélia Kalisky éd., Rwanda 2004 : témoignages et littérature, revue Lendemains, n°112, 2003 ; Laure Coret éd., Rwanda 1994-2004 : des faits, des mots, des ouvres. Autour d’une commémoration L’Harmattan, 2004 (Collection « Esthétiques » dirigée par Jean-Louis Déotte).

[10] Voir C. Coquio éd., L’Histoire trouée. Négation et témoignage, L’Atalante, 2004  - qui comporte trois textes sur le génocide rwandais : l’un sur le déni politique (L. Bagilishya), l’autre sur le témoignage (J.P. Karegeye), et un témoignage de rescapée (Spéciosa Mukayiranga).

[11] Voir Des Crimes contre l’humanité en République française (France 1990-2002), textes réunis par Catherine Coquio en collaboration avec Carol Guillaume, Paris, L’Harmattan, « Questions contemporaines », 2006. ».

[12] Je renvoie ici à mon introduction au volume L’Histoire trouée. Négation et témoignage, op. cit., « A propos d’un nihilisme contemporain : déni, négation, témoignage ».

[13] Voir Gabriel Périès, « La Doctrine de la Guerre Révolutionnaire : Indochine, Algérie, Argentine, Rwanda. Trajets d’une hypothèse », C. Coquio éd., L’Intégration républicaine des crimes contre l’humanité. France 1990-2002, Paris, L’Harmattan, 2006, (collection « Questions contemporaines »).

[14] Voir ce qu’en disent les rescapés interrogés par Jean Hatzfeld dans Dans le nu de la vie. Récits des marais rwandais. Seuil, 2000.

[15] Propos tenus lors du débat qui a suivi la diffusion du film de R. Glucksmann Tuez-les tous, sur France 3, le 27 novembre 2004.

[16] Propos publié dans Libération, 27 juin 1994.

[17] Voir Jean-Paul Gouteux, « Rwanda : la diplomatie française au service d’un génocide », in L’Intégration républicaine du crime contre l’humanité, op. cit.

[18] Voir à ce sujet Jean-François Dupaquier, « L’intervention française au Rwanda : information et décision politique », Ibid.

[19] Les Tutsi étant appelés « cafards » et « cancrelats ». Gabriel Périès renvoie à l’image diffusée par les 5èmes Bureaux pendant la guerre d’Algérie, qui parlent du « criquet » ou du « cancrelat » à écraser à propos des Fellagha.

[20] Voir J.P. Gouteux, art. cit.

[21] Nations Unies, Conseil de Sécurité, 3377ème réunion, lundi 16 mai 1994, S/PV/3377.

[22]Aucun témoin ne doit survivre, op. cit, p 750.

[23] J.P. Gouteux, « La diplomatie française au service d’un génocide », in C. Coquio éd., L’Intégration républicaine des crimes contre l’humanité, op. cit.

[24] Sur tous ces points, voir le rapport de la CEC, et en particulier les témoignages recueillis par G. Kapler.

[25] Il s’agit de la question n°37510, posée par Chantal Robin-Rodrigo (socialiste – Hautes Pyrénées), publiée au JO le 13 avril 2004.

[26] La forme superlative de ce satisfecit revient à effacer l’effort plus remarquable de la Belgique – qui conduisit du reste à une demande politique e « pardon », d’une part, et à un travail de justice d’autre part.

[27] Pierre Péan, Une jeunesse française 1934-1947, Paris, Fayard, 1994.

[28] Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Pérez, La main droite de Dieu, Paris, Seuil, 1994.

[29] Noires fureurs, blancs menteurs, Paris, Mille et une nuits, 2005, en particulier pp 456 et suiv. Selon Pierre Péan, l’état-major français ne pouvait connaître la situation des Tutsi massacrés dans les collines . Voir p 479 : « Si l’état-major n’a pas réagi à la découverte de Bisesero par Diego c’est tout simplement parce qu’il n’en a rien su ! » (Diego était l’officier commandant un détachement présent à Bisesero le 27 juin). Or, les militaires français et le Ministre de la Défense en personne ont bénéficié d’informations répétées sur les massacres en cours – notamment de la part des journalistes présents du 26 au 30 juin 1994 (Cf le rapport de la CEC pp 420 et suiv). Il est donc difficile de croire à l’ignorance de l’état-major. Le soupçon de « complicité » – ne serait-ce que par la « présence » qui vaut « encouragement »est semble-t-il malheureusement fondé.

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Dernière correction le 20.04.06 par l’auteure

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Le patrimoine des chefs d’Etat africains en France

Posté par issopha le 31 janvier 2008

Le patrimoine des chefs d’Etat africains en France

LE MONDE | 31.01.08 | 13h28  •  Mis à jour le 31.01.08 | 13h34 C‘est un monde enchanté où l’on vogue d’une villa de 9 pièces avec piscine à Nice à un hôtel particulier de l’Ouest parisien. Un univers surréaliste peuplé de Bugatti payées cash plus de 1 million d’euros. Un microcosme constellé d’une myriade de comptes bancaires. Oligarques russes? Rois du pétrole saoudiens? Stars d’Hollywood ? Non : chefs d’Etat africains producteurs de pétrole pour la plupart, mais dont les populations comptent parmi les plus pauvres de la planète. 

Le fait que des dirigeants du continent noir investissent dans l’immobilier en France, qu’ils séjournent à Paris dans un luxe inouï, que leurs familles bénéficient de largesses financées dans la plus grande opacité n’est pas une révélation. Mais, cette fois, l’inventaire de ce patrimoine vertigineux n’est pas dressé par des militants tiers-mondistes en lutte contre la « Françafrique ». Il se lit dans les 34 procès-verbaux rédigés entre juin et novembre 2007 par les policiers de l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF).  Cette enquête policière, dont Le Monde a pu prendre connaissance, a été ouverte par le parquet de Paris en juin 2007. Elle faisait suite à une plainte pour « recel de détournement d’argent public » déposée en mars par trois associations françaises, visant cinq chefs d’Etat : le Gabonais Omar Bongo Ondimba, le Congolais Denis Sassou Nguesso, le Burkinabé Blaise Compaoré, l’Angolais Eduardo Dos Santos, et le Guinéen Teodoro Obiang. Au fil des centaines de pages du dossier se dessine une singulière carte du Paris africain, sorte de Monopoly où les présidents auraient jeté leur dévolu sur les artères les plus huppées.

Foisonnant et cossu, le patrimoine immobilier est surtout localisé « dans des quartiers à forte valeur marchande, soulignent les policiers.

Paris 16e, 8e et 7e arrondissements pour Omar Bongo et son épouse,

Paris 16e et Neuilly-sur-Seine pour Jeff Bongo [un des fils d'Omar Bongo],

Le Vésinet pour le frère de Denis Sassou Nguesso,

Courbevoie pour Wilfrid Nguesso [neveu du président du Congo] ou

Paris 16e pour Chantal Compaoré [épouse du président burkinabé] »

La découverte la plus spectaculaire se situe entre les Champs-Elysées et la plaine Monceau, dans le 8earrondissement de la capitale. Là, un hôtel particulier a été acquis le 15 juin 2007 pour la somme de 18,875 millions d’euros par une société civile immobilière (SCI). Celle-ci associe deux enfants du président gabonais, Omar Denis, 13 ans, et Yacine Queenie, 16ans, son épouse Edith, qui se trouve être la fille du président congolais Denis Sassou Nguesso, et un neveu de ce dernier, Edgar Nguesso, 40 ans. Au total, sont répertoriés 33 biens (appartements, hôtel particulier et maisons) appartenant au Gabonais Omar Bongo ou à sa famille, et 18 autres dont le président congolais et ses proches sont propriétaires. Le patrimoine de loin le plus imposant concerne M.Bongo lui-même. Son nom est associé à pas moins de 17 propriétés immobilières, dont deux appartements avenue Foch (88 m2 et 210 m2) et un de 219 m2 lui aussi situé dans le 16e arrondissement.

A Nice,

une propriété « est constituée de deux appartements (170 m2 et 100 m2),

trois maisons (67,215 m2 et 176 m2) et d’une piscine », précise le procès-verbal.

« Un chef d’Etat, en fonctions depuis quarante ans dans un pays pétrolier

et qui a des revenus officiels  importants,

peut économiser suffisamment d’argent pour acheter plusieurs appartements à Paris,

explique Me François Meyer, avocat d’Omar Bongo et de sa famille.

Surtout avec les prix très bas de l’immobilier pratiqués il y a vingt ou trente ans. »  Selon les policiers, le président Bongo dispose de quatre adresses distinctes à Paris. Ali Bongo, qui est son fils et aussi son ministre de la défense depuis 1999, est également propriétaire avenue Foch tandis que son épouse Edith possède deux immenses logements dans le 7earrondissement, non loin de la tour Eiffel. De Nice à Neuilly-sur-Seine en passant – souvent – par le 16e arrondissement parisien,

 l’enquête recense aussi les propriétés de Jean Ping, ex-gendre d’Omar Bongo et actuel ministre des affaires étrangères,

 et d’autres fils du président gabonais comme Omar-Denis junior et Jeff, ainsi que de filles comme Audrey, Yacine Queenie, ou petite-fille comme Nesta Shakita. En comparaison de ce petit empire immobilier, les autres chefs d’Etat visés apparaissent comme de petits propriétaires.

Discret, le président congolais Denis Sassou Nguesso ne fait qu’« utiliser », selon les policiers,
la Villa Suzette du Vésinet (Yvelines). Cette coquette demeure de 485 m2 était juridiquement la propriété de
son frère Valentin, jusqu’à ce que, quelques semaines avant le décès de ce dernier à la fin 2004, elle soit cédée à une société de droit luxembourgeois aux actionnaires anonymes. 

Les enquêteurs ont également répertorié un appartement de 9 pièces acheté à Paris (17e) en 2007 pour

2470000 euros par l’épouse du président congolais Antoinette Sassou Nguesso.

Ils mentionnent aussi le logement de 10 pièces à 1 600 000 euros acquis en 2005 à Paris par leur fils Denis Christel, ainsi que l’hôtel particulier de 7 pièces avec piscine intérieure à Neuilly-sur-Seine acheté 3,15 millions d’euros en 2006 par Julienne, leur fille cadette. Les mêmes policiers n’ont découvert aucun bien immobilier appartenant au président angolais Dos Santos ni au Burkinabé Blaise Compaoré. Seule la déclaration d’impôt sur la fortune de Chantal, l’épouse de ce dernier, a montré qu’elle possède deux biens immobiliers à titre personnel dans le 16e arrondissement.

Dans le même quartier, le président guinéen Teodoro Obiang est propriétaire d’un appartement. Epluchant les fichiers fiscaux et bancaires, les enquêteurs de l’OCRGDF ont non seulement dressé la liste des biens immobiliers, mais aussi des comptes bancaires accueillant en France les avoirs de dirigeants africains et de leur famille.  Ainsi, Edgar Nguesso ne possède pas moins de 12 comptes dont 7 courants. Mais aucun n’apparaît au nom de son oncle, le président du Congo. Son homologue gabonais, lui, est titulaire de 11 comptes ouverts à Paris, Nice ou Créteil dont 6 comptes courants. Dans leur élan, visiblement ébahis par leurs découvertes, les policiers ont étendu leurs investigations au domaine des voitures de luxe, qui n’était pas explicitement visé par la plainte. Chez les concessionnaires Mercedes, Bugatti ou Aston Martin, ils ont retrouvé ce qu’ils n’avaient pas obtenu pour les appartements : les chèques et les virements ayant servi aux paiements. « Le financement de certains véhicules apparaît pour le moins atypique », notent les enquêteurs, maniant l’euphémisme à propos de « ce parc automobile conséquent ». Les deux Ferrari acquises pour près de 400 000 euros par Ali Bongo,
la Maybach à 424 477 euros d’Edith Bongo, les trois Bugatti à 1 million d’euros pièce fabriquées spécialement pour Teodoro Nguema Obiang, le fils du président de Guinée équatoriale, ont été payés au moyen de chèques tirés par des sociétés au profil opaque. 

De même, notent les policiers, Wilfrid Nguesso, neveu du président congolais, « règle le solde d’achat d’un véhicule Aston Martin type DB9 par un virement émis par Matsip Consulting », une société de droit luxembourgeois aux associés inconnus qui apparaît également comme propriétaire de
la Villa Suzette du Vésinet. 
Le fils du président de la Guinée équatoriale a, lui, acheté au total en France « une quinzaine de véhicules pour un montant estimé de plus de 5,7 millions d’euros », acquittés là encore par des virements de sociétés intermédiaires. Son nom, Teodoro Nguema Obiang, a été cité en 2004 dans un rapport du Sénat américain sur les transactions suspectes couvertes par la Riggs Bank qui, à Washington, gérait alors plus de 60comptes au nom des responsables de ce petit Etat pétrolier et de leur famille. 

En fait de « financement atypique », les enquêteurs français se sont vivement intéressés au chèque de 390 795 euros tiré en février 2004 par la « paierie du Gabon en France » pour régler la « Maybach 57″ (une marque allemande concurrente de Rolls-Royce) de couleur « bleu Côte d’Azur » destinée à « Madame
la Présidente Edith-Lucie Bongo-Ondimba »
. A en croire ce chèque, dont la copie figure au dossier, l’argent public gabonais financerait le véhicule de grand luxe de la première dame du pays, qui n’a pourtant aucune fonction officielle. 
Le même compte de la « paierie du Gabon » ouvert à la Banque de France et utilisé pour régler les frais de fonctionnement de l’ambassade à Paris a servi à financer la moitié d’une Mercedes à 75858 euros dotée d’un « toit ouvrant panoramique » achetée en septembre 2006 à Paris par Pascaline Bongo, la fille du président, qui est aussi sa directrice de cabinet.

Curieusement, le reliquat de 41 370 euros a été acquitté par un chèque signé de Me François Meyer, avocat

du président Bongo.

« Cela peut étonner, admet Me Meyer.

Mais je peux faire des cadeaux à la fille du président Bongo, que je connais depuis vingt ans. »

D’où vient l’argent? Au vu de ce somptueux état des patrimoines, la question de l’origine des fonds s’impose. L’apparente disproportion entre la richesse immobilière accumulée et les revenus publics des propriétaires aurait pu suggérer de poursuivre des investigations dans les comptes bancaires ayant permis pareilles transactions. 

Le salaire mensuel officiellement versé par l’Etat gabonais au président Bongo ne se limite-t-il pas à 14 940 euros, selon l’hebdomadaire Jeune Afrique? Celui du président Sassou Nguesso n’est-il pas de 30 000 euros, comme l’indiquent d’autres sources? Quant à Teodoro Obiang, ministre de l’agriculture et des forêts de son père, ne perçoit-il pas officiellement 5 000 dollars (3 400euros) par mois, d’après des sources américaines? Des investigations plus approfondies auraient dépassé le cadre de l’enquête préliminaire de police. Elles supposeraient l’ouverture d’une information judiciaire et la désignation d’un juge d’instruction. Une telle perspective a été écartée par la décision de classement, notifiée le 15 novembre par le parquet de Paris. Mais le dossier pourrait être rouvert si les associations parvenaient à déposer une nouvelle plainte, assortie cette fois d’une constitution de partie civile, comme elles en nourrissent le projet. Cette formule conduit automatiquement à la désignation d’un juge d’instruction, à condition que les plaignants prouvent leur « intérêt à agir » Même si un juge d’instruction était désigné, de sérieux obstacles surgiraient immédiatement sur sa route. Outre l’immunité dont peuvent se prévaloir des chefs d’Etat en exercice – mais pas leurs familles –, la difficulté résiderait dans la mise au jour des opérations à l’origine d’éventuels détournements. Il faudrait enquêter en Afrique, où des infractions auraient été commises, notamment dans les comptes publics. « La preuve que l’argent public a financé des dépenses privées se trouve dans le pays que contrôle précisément… le bénéficiaire », résume un spécialiste du dossier. Trois des cinq régimes concernés bénéficient du soutien indéfectible de Paris. Cet appui, renouvelé récemment par Nicolas Sarkozy, ne devrait pas fondamentalement être remis en cause par la récente sortie de Jean-Marie Bockel, secrétaire d’Etat à la coopération, contre le « gaspillage des fonds publics » par certains Etats africains. Or une enquête destinée à faire la lumière sur d’éventuels « biens mal acquis » déborde rapidement les normes policières ou judiciaires. Elle suppose une véritable mise à nu de la relation franco-africaine. 

Philippe Bernard

La victoire de l’ »Afrique de Papa » sur le droit

  

LE MONDE | 31.01.08 | 13h38  •  Mis à jour le 31.01.08 | 14h05 

À l’origine de l’enquête de police inédite sur les biens acquis par cinq chefs d’Etat africains en France, se trouve une plainte pour « recel de détournement d’argent public ». Celle-ci a été déposée en mars 2007 à Paris par trois associations : Survie, spécialisée dans la dénonciation des turpitudes de la « Françafrique », Sherpa, groupement de juristes spécialisés dans la défense des droits de l’homme, et
la Fédération des Congolais de la diaspora, qui dénonce l’opacité financière du régime de Brazzaville. Leur objectif commun consiste à dénoncer la dilapidation des ressources de pays africains par des régimes soutenus ouvertement –pour trois d’entre eux – par
la France depuis des décennies. 
Ces trois plaignants ont puisé l’essentiel de leurs arguments dans un rapport intitulé « Biens mal acquis… profitent trop souvent », réalisé voici un an par le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD). Ce document plaidait en faveur d’une « mobilisation des sociétés civiles en faveur de la restitution des biens mal acquis ». Il synthétisait une multitude de rapports officiels, de travaux d’ONG et d’enquêtes journalistiques décrivant la fortune accumulée en France par les familles de dirigeants africains et tendant à démontrer les origines douteuses de ces fonds. En écho, la plainte déposée à Paris estimait qu’un tel financement « n’[avait] pu intervenir du seul fait des rémunérations versées aux dirigeants des pays concernés » et avait pour conséquence « la réduction des ressources publiques en Afrique ». Les associations réclamaient l’application de la convention des Nations unies de 2003 contre la corruption. Signé par
la France, ce texte érige la restitution des biens détournés en principe du droit international. 

La plainte visant les « biens mal acquis », conçue comme un outil de propagande, a connu une destinée dépassant les espérances de ses promoteurs. A la mi-juin 2007, le parquet de Paris, au lieu de la classer discrètement, a ouvert une enquête préliminaire, confiée à l’Office central de répression de la grande délinquance financière (OCRGDF). Cette décision, intervenue quelques jours après l’élection de Nicolas Sarkozy, a été analysée par nombre d’observateurs africains comme le premier signe de la « rupture » avec la « Françafrique » promise par le candidat de l’UMP. L’éditorialiste du journal burkinabé Le Pays croit alors voir poindre « une nouvelle ère (…) pour
la France, qui veut manifestement que soit tournée la page des rapines pratiquées sur le continent par ses propres dirigeants »
. « La dialectique du pilleur-réparateur pourrait s’enclencher », s’enthousiasme un quotidien de Kinshasa, tandis que le Times de Londres insiste sur le caractère « sans précédent » de l’enquête. 
La douche froide viendra cinq mois plus tard, avec le classement sans suite notifié le 15 novembre 2007 pour « infraction insuffisamment caractérisée »Entre-temps, les chefs d’Etat visés ont signifié leur colère à Nicolas Sarkozy. Omar Bongo a protesté, a affirmé avoir empêché des manifestations antifrançaises « spontanées » à Libreville. Le 5 juillet, sur le perron de l’Elysée, après une visite au président français, Denis Sassou Nguesso a fustigé les « relents de néocolonialisme et de racisme » qu’évoque pour lui la plainte. « Tous les dirigeants du monde ont des châteaux ou des palais, qu’ils soient du Golfe, d’Europe ou d’Afrique », se défendait-il. Comme pour appuyer ces protestations, M. Sarkozy a multiplié les gestes montrant la continuité des bonnes relations entre
la France et les pays concernés. Lors de son premier voyage officiel en Afrique, en juillet, il a choisi de faire étape au Gabon, dirigé depuis quarante ans par Omar Bongo, et s’est montré plus généreux que le Trésor ne le proposait pour annuler la dette de ce pays. Reçu à l’Elysée, M. Sassou Nguesso a bénéficié, lui aussi, d’une aide française accrue pour le Congo. 
Pour les associations plaignantes, le doute n’est pas permis : le classement de la plainte résulte d’une consigne donnée au parquet par le pouvoir politique. A lire leur réaction, la décision judiciaire traduirait la victoire de « l’Afrique de Papa sur le droit ». « Par cette décision, estiment-elles,
la France envoie un signal désastreux à la population africaine »
, privant celle-ci de « ce qu’elle ne peut pas obtenir sur son sol, c’est-à-dire l’identification de ceux qui, par les détournements massifs d’argent public opérés, contribuent à son appauvrissement »
Philippe Bernard 

 

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Pour un savoir engagé.Un texte inédit de Pierre Bourdieu.

Posté par issopha le 24 janvier 2008

Février 2002

Un texte inédit de Pierre Bourdieu

Pour un savoir engagé

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Depuis les grèves de novembre et décembre 1995 en France, les interventions de Pierre Bourdieu ont été l’objet de critiques, souvent violentes, notamment de la part des journalistes et des intellectuels médiatiques dont il avait analysé le rôle social. Ce qui semble les avoir choqués avant tout, c’est qu’un « savant » intervienne aussi activement dans le domaine « politique ». L’implication du sociologue dans l’espace public remonte néanmoins au début des années 1960, à propos de la guerre d’Algérie.

Intellectuel et militant

Désireux de « penser la politique sans penser politiquement », Pierre Bourdieu a cherché à démontrer que, loin de s’opposer, les sciences sociales et le militantisme peuvent constituer les deux faces d’un même travail, qu’analyser et critiquer la réalité sociale permettent de contribuer à sa transformation. Ce texte a été lu par son auteur lors d’une rencontre à Athènes, en mai 2001, avec des chercheurs et des syndicalistes sur des thèmes tels que l’Europe, la culture et le journalisme et figurera dans un livre à paraître au printemps, Interventions (1961-2001). Sciences sociales et action politique (Agone, Marseille).

S’il est aujourd’hui important, sinon nécessaire, qu’un certain nombre de chercheurs indépendants s’associent au mouvement social, c’est que nous sommes confrontés à une politique de mondialisation. (Je dis bien une « politique de mondialisation », je ne parle pas de « mondialisation » comme s’il s’agissait d’un processus naturel.) Cette politique est, pour une grande part, tenue secrète dans sa production et dans sa diffusion. Et c’est déjà tout un travail de recherche qui est nécessaire pour la découvrir avant qu’elle soit mise en oeuvre. Ensuite, cette politique a des effets que l’on peut prévoir grâce aux ressources de la science sociale, mais qui, à court terme, sont encore invisibles pour la plupart des gens. Autre caractéristique de cette politique : elle est pour une part produite par des chercheurs. La question étant de savoir si ceux qui anticipent à partir de leur savoir scientifique les conséquences funestes de cette politique peuvent et doivent rester silencieux. Ou s’il n’y a pas là une sorte de non assistance à personnes en danger. S’il est vrai que la planète est menacée de calamités graves, ceux qui croient savoir à l’avance ces calamités n’ont-il pas un devoir de sortir de la réserve que s’imposent traditionnellement les savants ?

Il y a dans la tête de la plupart des gens cultivés, surtout en science sociale, une dichotomie qui me paraît tout à fait funeste : la dichotomie entre scholarship et commitment- entre ceux qui se consacrent au travail scientifique, qui est fait selon des méthodes savantes à l’intention d’autres savants, et ceux qui s’engagent et portent au dehors leur savoir. L’opposition est artificielle et, en fait, il faut être un savant autonome qui travaille selon les règles du scholarship pour pouvoir produire un savoir engagé, c’est-à-dire un scholarship with commitment. Il faut, pour être un vrai savant engagé, légitimement engagé, engager un savoir. Et ce savoir ne s’acquiert que dans le travail savant, soumis aux règles de la communauté savante.

Autrement dit, il faut faire sauter un certain nombre d’oppositions qui sont dans nos têtes et qui sont des manières d’autoriser des démissions : à commencer par celle du savant qui se replie dans sa tour d’ivoire. La dichotomie entre scholarship et commitment rassure le chercheur dans sa bonne conscience car il reçoit l’approbation de la communauté scientifique. C’est comme si les savants se croyaient doublement savants parce qu’ils ne font rien de leur science. Mais quand il s’agit de biologistes, ça peut être criminel. Mais c’est aussi grave quand il s’agit de criminologues. Cette réserve, cette fuite dans la pureté, a des conséquences sociales très graves. Des gens comme moi, payés par l’État pour faire de la recherche, devraient garder soigneusement les résultats de leurs recherches pour leurs collègues ? Il est tout à fait fondamental de donner la priorité de ce qu’on croit être une découverte à la critique des collègues, mais pourquoi leur réserver le savoir collectivement acquis et contrôlé ?

Il me semble que le chercheur n’a pas le choix aujourd’hui : s’il a la conviction qu’il y a une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de délinquance, une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de criminalité, une corrélation entre les politiques néolibérales et tous les signes de ce que Durkheim aurait appelé l’anomie, comment pourrait-il ne pas le dire ? Non seulement il n’y a pas à le lui reprocher, mais on devrait l’en féliciter. (Je fais peut-être une apologie de ma propre position…)

Maintenant, que va faire ce chercheur dans le mouvement social ? D’abord, il ne va pas donner des leçons – comme le faisaient certains intellectuels organiques qui, n’étant pas capables d’imposer leurs marchandises sur le marché scientifique où la compétition est dure, allaient faire les intellectuels auprès des non-intellectuels tout en disant que l’intellectuel n’existait pas. Le chercheur n’est ni un prophète ni un maître à penser. Il doit inventer un rôle nouveau qui est très difficile : il doit écouter, il doit chercher et inventer ; il doit essayer d’aider les organismes qui se donnent pour mission – de plus en plus mollement, malheureusement, y compris les syndicats – de résister à la politique néolibérale ; il doit se donner comme tâche de les assister en leur fournissant des instruments. En particulier des instruments contre l’effet symbolique qu’exercent les « experts » engagés auprès des grandes entreprises multinationales. Il faut appeler les choses par leur nom. Par exemple, la politique actuelle de l’éducation est décidée par l’UNICE, par le Transatlantic Institute, etc.i. Il suffit de lire le rapport de l’Organisation mondiale pour le commerce (OMC) sur les services pour connaître la politique de l’éducation que nous aurons dans cinq ans. Le ministère de l’Éducation nationale ne fait que répercuter ces consignes élaborées par des juristes, des sociologues, des économistes, et qui, une fois mises en forme d’allure juridique, sont mis en circulation.

Les chercheurs peuvent aussi faire un chose plus nouvelle, plus difficile : favoriser l’apparition des conditions organisationnelles de la production collective de l’intention d’inventer un projet politique et, deuxièmement, les conditions organisationnelles de la réussite de l’invention d’un tel projet politique ; qui sera évidemment un projet collectif. Après tout, l’Assemblée constituante de 1789 et l’Assemblée de Philadelphie étaient composées de gens comme vous et moi, qui avaient un bagage de juriste, qui avaient lu Montesquieu et qui ont inventé des structures démocratiques. De la même façon, aujourd’hui, il faut inventer des choses… Évidemment, on pourra dire : « Il y a des parlements, une confédération européennes des syndicats, toutes sortes d’institutions qui sont sensées faire ça. » Je ne vais en pas faire ici la démonstration, mais on doit constater qu’ils ne le font pas. Il faut donc créer les conditions favorables à cette invention. Il faut aider à lever les obstacles à cette invention ; obstacles qui sont pour une part dans le mouvement social qui est chargé de les lever – et notamment dans les syndicats…

Pourquoi peut-on être optimiste ? Je pense qu’on peut parler en termes de chances raisonnables de succès, qu’en ce moment c’est le kairos, le moment opportun. Quand nous tenions ce discours autour de 1995, nous avions en commun de ne pas être entendus et de passer pour fous. Les gens qui, comme Cassandre, annonçaient des catastrophes, on se moquait d’eux, les journalistes les attaquaient et ils étaient insultés. Maintenant, un peu moins. Pourquoi ? Parce que du travail a été accompli. Il y a eu Seattle et toute une série des manifestations. Et puis, les conséquences de la politique néolibérale – que nous avions prévues abstraitement – commencent à se voir. Et les gens, maintenant, comprennent… Même les journalistes les plus bornés et les plus butés savent qu’une entreprise qui ne fait pas 15 % de bénéfices licencie. Les prophéties les plus catastrophistes des prophètes de malheur (qui étaient simplement mieux informés que les autres) commencent à être réalisées. Ce n’est pas trop tôt. Mais ce n’est pas non plus trop tard. Parce que ce n’est qu’un début, parce que les catastrophes ne font que commencer. Il est encore temps de secouer les gouvernements sociaux-démocrates, pour lesquels les intellectuels ont les yeux de Chimène, surtout quand il en reçoivent des avantages sociaux de tous ordres…

Un mouvement social européen n’a, selon moi, de chance d’être efficace que s’il réunit trois composantes : syndicats, mouvement social et chercheurs – à condition, évidemment, de les intégrer, pas seulement de les juxtaposer. Je disais hier aux syndicalistes qu’il y a entre les mouvements sociaux et les syndicats dans tous les pays d’Europe une différence profonde concernant à la fois les contenus et les moyens d’action. Les mouvements sociaux ont fait exister des objectifs politiques que les syndicats et les partis avaient abandonnés, ou oubliés, ou refoulés. D’autre part, les mouvements sociaux ont apporté des méthodes d’action que les syndicats ont peu à peu, encore une fois, oubliées, ignorées ou refoulées. Et en particulier des méthodes d’action personnelle : les actions des mouvements sociaux recourent à l’efficacité symbolique, une efficacité symbolique qui dépend, pour une part, de l’engagement personnel de ceux qui manifestent ; un engagement personnel qui est aussi un engagement corporel.

Il faut prendre des risques. Il ne s’agit pas de défiler, bras dessus bras dessous, comme le font traditionnellement les syndicalistes le 1er mai. Il faut faire des actions, des occupations de locaux, etc. Ce qui demande à la fois de l’imagination et du courage. Mais je vais dire aussi : « Attention, pas de « syndicalophobie ». Il y a une logique des appareils syndicaux qu’il faut comprendre. » Pourquoi est-ce que je dis aux syndicalistes des choses qui sont proches du point de vue que les mouvements sociaux ont sur eux et pourquoi vais-je dire aux mouvements sociaux des choses qui sont proches de la vision que les syndicalistes ont d’eux ? Parce que c’est à condition que chacun des groupes se voie lui-même comme il voit les autres qu’on pourra surmonter ces divisions qui contribuent à affaiblir des groupes déjà très faibles. Le mouvement de résistance à la politique néo-libérale est globalement très faible et il est affaibli par ses divisions : c’est un moteur qui dépense 80 % de son énergie en chaleur, c’est-à-dire sous forme de tensions, de frictions, de conflits, etc. Et qui pourrait aller beaucoup plus vite et plus loin si…

Les obstacles à la création d’un mouvement social européen unifié sont de plusieurs ordres. Il y a les obstacles linguistiques, qui sont très importants, par exemple dans la communication entre les syndicats ou les des mouvements sociaux – les patrons et les cadres parlent les langues étrangères, les syndicalistes et les militants beaucoup moins. De ce fait, l’internationalisation des mouvements sociaux ou des syndicats est rendue très difficile. Puis il y a les obstacles liés aux habitudes, aux modes de pensée, et à la force des structures sociales, des structures syndicales. Quel peut être le rôle des chercheurs là-dedans  ? Celui de travailler à une invention collective des structures collectives d’invention qui feront naître un nouveau mouvement social, c’est-à-dire des nouveaux contenus, des nouveaux buts et des nouveaux moyens internationaux d’action.

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Pierre Bourdieu

Sociologue, professeur au Collège de France.

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Lire Europe Inc. Liaisons dangereuses entre institutions et milieux des affaires européens, CEO, Agone, Marseille 2000.

Édition imprimée — février 2002 — Page 3

 

Science sociale et action politique.
 

Jérôme Meizoz.
Domaine public,
no. 1514, Lausanne, 9 mai 2002
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deux mois après la mort du sociologue français, Interventions recueille les principaux textes à portée militante de Pierre Bourdieu, inédits ou parus entre 1961 et 2001. L’ouvrage, préparé du vivant de l’auteur, a un double but. D’abord, convaincre que les savoirs des sciences sociales peuvent accompagner l’action politique et l’informer. Ensuite, par la reconstitution chronologique des positions politiques de l’auteur, faire voir que l’engagement de Bourdieu ne date pas des grèves de 1995. Contre les propos de nombreux journalistes qui ont vu en Bourdieu un savant égaré sur le tard dans la militance, ce livre fait voir la cohérence de sa conception de l’“intellectuel spécifique”, que Bourdieu partageait avec Michel Foucault. Ensemble ils signent d’ailleurs plusieurs textes, dont un message de soutien au syndicat polonais Solidarnosc en décembre 1981. Le passage de Bourdieu - philosophe de formation - à la sociologie est contemporain de ses premiers textes engagés, et hâté par le même événement : la guerre d’Algérie. On trouvera plusieurs articles de cette période sur le sujet, non sans regretter l’absence d’autres, parus dans de petites revues algériennes. Mai 1968 occasionne des analyses assez sévères du mouvement étudiant, inspiré pourtant en partie du choc que constitua Les Héritiers (1964). L’essentiel des articles porte, très tôt, sur le rôle des intellectuels critiques dans la dénonciation des idéologies dominantes, qu’elles soient staliniennes, de droite conservatrice ou social-démocrates. Dès l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir en 1981, Bourdieu reproche sévèrement à la gauche réformiste d’accompagner le libéralisme et de le légitimer par un bouclier moral. Il l’écrira à de multiples reprises, non sans un humour parfois grinçant : « De quelqu’un qui ment effrontément, les Kabyles disent : “Il m’a mis l’Est en Ouest”. Les apparatchiks de gauche nous ont mis la gauche à droite. »
Bourdieu en appelle alors à un retour à la tradition libertaire de la gauche, et à de nouvelles formes de mobilisation internationales, notamment par le biais de réseaux hors partis, constitués de militants, étudiants, artistes, intellectuels et travailleurs, capables de faire plier les appareils d’état ou les grandes entreprises capitalistes. Il participe ainsi à la mise sur pied du Parlement international des écrivains, fonde les groupes Raison d’agir ainsi qu’une maison d’édition militante, apporte sa caution à plusieurs associations anti-racistes. De par ses saines colères et sa chaleureuse énergie intellectuelle, Interventions invite à persévérer en ce sens.

Pour un savoir engagé.Un texte inédit de Pierre Bourdieu. dans ACTUALITES ET DEBATS DU MONDE CONTEMPORAIN traitg

BOURDIEU
Jean-Paul Monferran, L’Humanité, 06 Septembre 2002 – CULTURES.

De « Révolution dans la révolution » - paru dans Esprit en janvier 1961, et qui interroge la guerre de libération algérienne en notant que «  le peuple sera ce qu’on le provoquera à être : force de révolution perdue pour la révolution ou force révolutionnaire «  - jusqu’à « Instituer efficacement l’attitude critique » - repris d’une conférence prononcée en juin 2001 à Beaubourg dans le cadre d’une journée consacrée à Michel Foucault -, Interventions (1) regroupe de nombreux textes « politiques » ou « critiques » de Pierre Bourdieu, souvent peu accessibles, voire inédits en français. Mais surtout, à la façon dont le sociologue lui-même avait conçu une articulation inédite entre « recherche scientifique » et « interventions politiques », le travail de Franck Poupeau et de Thierry Discepolo permet de saisir la genèse de toute une démarche, qui partage beaucoup, justement, de celle de Foucault sur « la place et le rôle de l’intellectuel spécifique et critique ». D’où ces questions, lancées par Bourdieu lui-même dans son ultime « intervention » : «  Les concepts, disait-il, viennent des luttes et doivent retourner aux luttes. Comment faut-il entendre cette phrase aujourd’hui ? Est-il possible de concilier la recherche théorique et l’action politique ? Y a-t-il place encore pour des intellectuels à la fois autonomes (des pouvoirs) et engagés (le cas échéant contre les pouvoirs) ?  » (2). Questions laissées ouvertes, en « héritage », si l’on ose dire, si tant est que « le travail de conversion des pulsions sociales en impulsions critiques » - pour reprendre une formule de Franck Poupeau - a pu générer à la fois un formidable travail (celui de Bourdieu et d’autres) montrant combien la sociologie elle-même s’est trouvée enrichie par l’engagement politique et par la réflexion permanente sur les conditions de cet engagement, mais aussi une réception parfois brouillée, souvent malveillante, dans laquelle se trouve précisément en jeu l’analyse du pouvoir des « journalistes et des intellectuels médiatiques », qui est au cour de plusieurs des « interventions » réunies ici. À commencer par le magistral « La télévision peut-elle critiquer la télévision ? », « chronique d’un passage à l’antenne » dans l’hiver 1996. «  Science sociale et militantisme, loin de s’opposer peuvent être conçus comme les deux faces d’un même travail d’analyse, de décryptage et de critique de la réalité sociale pour aider à sa transformation « , note encore Franck Poupeau dans l’entretien accordé à l’Humanité. Manière de dire, et ce que fut un apport majeur de Bourdieu, et ce que le monde d’aujourd’hui peut encore dire à son ouvre, du « sous-prolétariat » colonisé aux « précaires » de tous les pays.

(1) Pierre Bourdieu, Interventions 1961-2001, textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo, Agone, 2002, 488 pages, 20 euros.
(2) Cf. page 472.

 

 

Un savant inventif et iconoclaste.

 LOIC WACQUANT

 

Paris, 27 janvier 2001
Ce texte a paru : en anglais, espagnol et japonais :
2002 « An Inventive and Iconoclastic Scientist. » Berkeley Journal of Sociology 46: 177-179. Traduction espagnole : « Un sabio imaginativo e iconoclasta, » Archipiélago. Cuadernos de crítica de la cultura, 51, Spring 2002, pp. 94-96. En japonais : Iichiko (Tokyo), 82, Spring 2003.

 

  

Avant d’être cet « intellectuel engagé » aux côtés du mouvement social que les média français ont tour à tour honni (longuement, de son vivant) et célébré (brièvement, après l’annonce de son décès subit) sans jamais prendre la peine de le lire, Pierre Bourdieu est d’abord un savant d’exception, sociologue et non philosophe de profession. La différence n’est pas simplement sémantique, toute son œuvre est là pour en attester, et il n’a jamais cessé de se revendiquer de cette « science paria », modeste par l’attention patiente qu’elle requiert pour les choses ordinaires du monde, immensément ambitieuse par l’ampleur de son domaine —  »tout est social, » affirmait-il — et éminemment dérangeante par ses incontournables répercussions civiques. Bourdieu a changé à jamais la face de sa discipline d’adoption, relevé la science de la société, tombée dans l’indigence et l’indifférence depuis la disparition d’Émile Durkheim et ses élèves, décimés par la Grande guerre, et bouleversé ce faisant tous les domaines d’investigation connexes, de l’anthropologie à l’éducation et aux gender and gay studies en passant par l’histoire, la politologie, l’économie, la linguistique, la géographie, la littérature comparée, l’esthétique et, ultime ironie ou affront, jusqu’à la philosophie elle-même.

pointg dans CONTRE LA PENSEE UNIQUE Les rhéteurs de magazine ont déjà, en deux jours, avec l’assurance que donne l’ignorance, dressé le bilan de « ce qui restera de Bourdieu ». Pour les chercheurs, et ils sont des milliers de par le monde à travailler avec ses concepts, à questionner ses théories et à tester ses modèles, il faudra plusieurs décennies pour prendre la pleine mesure et tirer toutes les implications d’une pensée foncièrement rétive à la « manuelisation », résolument tournée vers la production de nouveaux objets empiriques, qui est moins une collection de propositions établies et de préceptes d’école qu’une « boite à outils » forgés par et pour la recherche, visant à poser scientifiquement au monde social ces questions fructueuses qui, en déchirant le voile du va-de-soi, nous permettent de le voir, et de se voir, avec des yeux neufs. La sociologie selon Bourdieu est une metanoïa méthodique sans cesse recommencée; une ascèse cognitive (et collective) qui exige de questionner à chaque instant les préconstructions du sens commun mais aussi les divisions entre disciplines et les hiérarchies héritées entre objets, techniques et théories qui façonnent la production du savoir; bref, une dissection mutuelle en actes de la raison sociale et de la raison scientifique.

pointg dans GALERIE DES GRANDES AMES Il n’est pas aujourd’hui de pratique, pas d’institution, pas de zone de l’espace social, sous-prolétariat ou intelligentsia, paysans ou professeurs, mariage ou chômage, école ou Église, État ou marché, science, art, sport, corps, média, politique, éthique, rapports entre les genres, les âges, les ethnies ou les classes, dont l’étude n’ait été profondément transformée par ses travaux. Car Bourdieu a su allier la rigueur de la méthode scientifique à l’inventivité de l’artiste, une culture théorique incomparable mariant des auteurs que la tradition canonique affectionne d’opposer — Durkheim et Weber, Marx et Mauss, Cassirer et Wittgenstein, Husserl et Lévi-Strauss, Maurice Merleau-Ponty et John Austin, Gaston Bachelard et Erwin Panofsky — à une pratique inlassable de la recherche faisant appel à la gamme complète des techniques d’observation et d’analyse, de l’ethnographie à la statistique, dans laquelle il investissait une libido sciendi sans fin ni fond.

pointg dans LE DROIT DE SAVOIR Pierre Bourdieu était habité d’une curiosité insatiable pour toutes les expériences, tous les jeux, tous les univers sociaux, et il aurait voulu vivre mille vies pour tous les comprendre, en capturer les causes cachées et les raisons intimes. Il y a quelques jours encore, évoquant sa visite de la salle de boxe du ghetto noir de Chicago où je menais alors sous sa direction une étude ethnographique sur le métier de boxeur, il s’était exclamé comme avec regret : « Ah, ça m’aurait bien dit d’apprendre la boxe avec un type comme DeeDee », mon coach octogénaire, disciple de l’entraîneur de Joe Louis et membre du Boxing Hall of Fame des USA. Il détestait les mondanités universitaires et la pompe académique — il a refusé des dizaines de doctorats honorifiques de moults pays. À l’Université de Chicago, toujours en avril 1989, il m’avait demandé de l’aider à se défiler discrètement d’une réception organisée en son honneur par le recteur des sciences sociales. Nous avions filé à l’anglaise et dîné dans un troquet du barrio mexicain de Pilsen où il avait longuement interrogé en espagnol notre serveuse sur sa trajectoire migratoire, avant d’aller écouter du blues au fameux Checkerboard Lounge de Muddy Waters, au cœur du South Side. Là il avait été frappé par « l’économie et la dignité avec lesquels les Noirs dansaient », alors que « les Blancs, eux, dansaient comme ils croient que les Noirs dansent ». À ses yeux, il y avait infiniment plus de sociologie à apprendre de ces deux scènes banales de la vie que des conversations affectées et des assemblées empressées des pontes de l’establishment universitaire étatsunien.

pointg dans PIERRE BOURDIEU Rien ne comblait plus Pierre Bourdieu que le contact des jeunes chercheurs et il ne manquait pas une occasion de se « salir les mains » avec eux au montage de leur projet et à l’évaluation de leurs investigations. Lors de sa dernière visite aux États-Unis, à Berkeley au printemps 1996, malgré un emploi du temps déjà grotesquement surchargé — dix conférences publiques en douze jours, sur autant de sujets (dont la révolution symbolique de Flaubert, la domination masculine, l’invention de l’État, la logique du don, la force du droit, et la mission des intellectuels pour le siècle à venir) devant des foules gigantesques qui le poursuivaient partout et allaient grossissant au fil de la semaine — et les demandes incessantes de rendez-vous des grandes têtes du campus, il avait tenu à intervenir dans mon cours de premier cycle et à faire des « heures de permanence » pour rencontrer les doctorants du département et s’informer sur leurs recherches. La veille, il avait lu attentivement la trentaine de résumés serrés de leur travail soumis par les heureux élus. Je le revois, endormi d’épuisement, sur le fauteuil vert de la mezzanine après sa lecture. Je revois la lueur d’émerveillement incrédule dans les yeux des étudiants qui ressortaient de mon bureau, deux par deux, après leur « consultation » historique avec le « witch doctor sociologique ». Et le sourire fatigué mais ravi de Pierre Bourdieu à la fin de l’après-midi, celui d’un savant iconoclaste heureux de faire son métier.

 

 

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IL ETAIT UNE FOIS L’AMERIQUE

Posté par issopha le 19 novembre 2007

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 IL ETAIT UNE FOIS L’AMERIQUE

 

dimanche 18 novembre 2007 par Anaëlle Verzaux

Henry Ford est un mythe aux Etats-Unis, l’un des modèles du « rêve américain ». Pourtant, le fondateur des entreprises Ford était un fervent antisémite.

Mercredi 14 novembre se sont ouvertes les portes du salon de l’automobile à Los Angeles. L’occasion pour Ford de revaloriser son image, quelque peu dépréciée depuis deux ans pour cause de licenciements massifs. Depuis 2005, les « Big Three » américains – General Motors, Ford et Chrysler – ont renvoyé près de 100 000 salariés et fermé des dizaines d’usines.

Ce salon sera (nul doute !) également l’occasion d’évoquer l’idéologie du fondateur de la célèbre Ford Motor Company… Henry Ford, connu pour avoir inventé le Modèle T et le travail à la chaîne aux Etats-Unis, l’est bien moins pour son antisémitisme maladif.

Le livre de Damien Amblart, Le « fascisme » américain et le fordisme, paru aux éditions Berg International le 2 novembre, montre le rôle clef joué par Henry Ford dans la propagation de l’antisémitisme et du fantasme du « complot judéo-bolchevique » international – dans les années 1910-1920 aux Etats-Unis. Ayant acquis une vaste popularité grâce à l’augmentation du salaire de ses ouvriers (« five dollars a day »), il ne fut pas très difficile pour l’homme charismatique qui « incarnait et incarne toujours le rêve américain » de « transformer un sentiment de suspicion en un massif mouvement de peur et de haine » (p. 62).

Deux principaux vecteurs de diffusion. Les Protocoles des Sages de Sion : en tant que vulgarisateur de ce célèbre faux, c’est Henry Ford qui « porte la plus lourde responsabilité dans sa diffusion aux Etats-Unis après la Grande Guerre » (p.60). Et le rachat, en janvier 1919, d’ « un petit hebdomadaire moribond », le Dearborn Independent. Avec Ford, la gazette devient l’un des plus gros journaux du pays : en 1925, il tire à 700 000 exemplaires ; et l’un des plus radicalement anti-Juifs. Aussi, la une du numéro du 22 mai 1920 titrait : « Le Juif International : le problème du monde ». D’autres gros titres : « Le contrôle Juif du théâtre américain » ; « Le contrôle Juif de la presse américaine » ; « Le jazz juif – musique de crétin – devient notre musique nationale » ; « Les plans économiques des juifs internationaux »… (p. 62)

Des liens entre Ford et Hitler ? Mais non. Juste une petite médaille décernée en 1938 à l’industriel par le gouvernement allemand (Grand croix de l’Ordre de l’aigle allemand, soit « la plus haute décoration que l’Allemagne puisse accorder à un étranger ») (p. 187), et puis aussi un petit portrait d’Henry dans le bureau d’Adolf… Et l’auteur de rappeler que «  »le système Ford » était un modèle pour le Führer » qui « s’attacha à le vanter, à le généraliser, jusque dans la mise en œuvre du processus génocidaire » (p. 163).

A lire également : Max Wallace, The American Axis. Henry Ford, Charles Lindbergh, and the Rise of the Third Reich, St. Martin’s Press, New York, 2004.

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Finance et silence

Posté par issopha le 7 novembre 2007

Finance et silence

 

 

LA libéralisation des mouvements de capitaux constitue une arme fabuleuse contre le contrat social. Elle peut être très efficacement utilisée pour saper tout effort de la puissance publique visant à promouvoir des mesures progressistes. Par exemple, si un pays cherche à stimuler son économie ou à accroître ses dépenses de santé, cet écart de conduite peut être immédiatement puni par une fuite des capitaux.

Cette mobilité de la finance a fait naître ce que certains économistes ont appelé un « Sénat virtuel » de dirigeants qui, simplement en transférant des fonds, se trouvent en mesure de décider des politiques sociales et économiques. Or le volume des transactions sur les marchés financiers a considérablement augmenté, pour atteindre quelque 1 800 à 2 000 milliards de dollars par jour, et il a changé de nature : alors que, il y a trente ans, près de 90 % des échanges étaient liés à l’économie réelle (commerce et investissement à long terme), il s’agit désormais surtout de flux spéculatifs à très court terme (très souvent moins d’une journée) sur les monnaies et les taux d’intérêt. Les marchés sont devenus de plus en plus volatils, de moins en moins prévisibles ; et les crises financières plus fréquentes.

La taxation des transactions sur les marchés des changes a été proposée, au début des années 70, par le Prix Nobel d’économie James Tobin pour mettre des « grains de sable » dans l’engrenage des flux spéculatifs et favoriser les investissements productifs à long terme (1). Ce type d’idée était alors courant : jusqu’aux années 80, la plupart des pays riches exerçaient un certain contrôle sur les flux de capitaux. Quelques Etats le font toujours, le Chili, par exemple.

La taxe Tobin est à l’ordre du jour depuis près d’un quart de siècle, mais les grandes institutions financières ne veulent absolument pas en entendre parler. Et pour cause : elles profitent énormément de la situation actuelle, même si c’est au prix d’un ralentissement de l’économie réelle et de crises importantes. Les secteurs manufacturiers et industriels, pourtant bénéficiaires potentiels d’une telle mesure, s’y sont, eux aussi, généralement opposés. Sans doute ne leur déplaît-il pas que la libéralisation financière contrecarre les politiques sociales et exerce une forte pression sur le coût du travail. On ne s’étonnera pas qu’un ouvrage majeur sur la taxe Tobin, publié il y a deux ans (2), ait été boycotté par la presse, sous la pression des organismes internationaux et des milieux financiers, notamment américains.

La dissimulation des solutions de rechange à la politique actuelle est d’autant plus nécessaire que l’opinion est souvent fermement opposée aux politiques de libre-échange et de libéralisation financière. Ainsi, l’administration Clinton a dû renoncer, en 1998, à obtenir l’accord du Congrès pour l’utilisation de la procédure dite fast track (voie express) pour négocier une zone de libre-échange des Amériques (3). Les élus avaient subi de telles pressions populaires – notamment syndicales – que le président constata qu’il lui était impossible de réunir une majorité.

CE qui était en jeu à l’époque, c’était également de préparer le terrain à l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI), qui se négociait en catimini depuis mai 1995 au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). La mobilisation des mouvements de citoyens, notamment au Canada et en France, a finalement fait capoter le projet, le gouvernement de M. Lionel Jospin, sensible à leur pression, s’étant retiré de la négociation le 10 octobre dernier.

Mais le dossier n’est pas clos : les négociations vont reprendre d’une manière ou d’une autre, en premier lieu au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), et autant que possible très discrètement. Une idée avancée par les promoteurs de la libéralisation financière serait de demander au Fonds monétaire international (FMI) d’imposer, dans les faits, les règles contenues dans le projet d’AMI aux différents Etats qu’il « aide ». L’« avantage » d’une telle solution, c’est que le FMI fonctionne à l’abri des regards et ne rend de comptes à personne.

(Propos recueillis par Normand Baillargeon.)

Noam Chomsky.

Noam Chomsky

Professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), Boston, Etats-Unis. Auteur, après bien d’autres ouvrages, de Pirates et empereurs. Le terrorisme dans le monde contemporain, Fayard, Paris, 2003. La plupart des textes de Noam Chomsky sont disponibles sur son site Internet.

(1) Lire Howard M. Wachtel, « Trois taxes globales pour maîtriser le capital », Manière de voir, no 42, « Anatomie de la crise financière », novembre-décembre 1998.

(2) Mahbub Ul Haq, Inge Kaul, Isabelle Grunberg, The Tobin Tax : Coping with Financial Volatility, Oxford University Press, 1996. Sur le sujet, lire Ibrahim Warde, « La taxe Tobin, bête noire des spéculateurs, cible des censeurs », Le Monde diplomatique, février 1997.

(3) Doté de cette prérogative, le président peut signer des accords commerciaux auxquels les élus ne peuvent ensuite apporter aucun amendement. Ils doivent ratifier ou rejeter les textes tels quels.

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Le droit du bon droit

Posté par issopha le 5 novembre 2007

 

Le droit du bon droit

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Ecrit par Alix Ducret   
03-11-2007

Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères françaises, co-fondateur de Médecins sans Frontières.

Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères françaises, co-fondateur de Médecins sans Frontières.

 

 

Depuis des années, certains politiques –parmi lesquels l’actuel ministre des Affaires étrangères français- se sont faits les chantres du droit d’ingérence. Un « droit » qui, par nature, implique de se substituer à une autorité existante, dans un pays autre, afin de lui dicter quelques mesures de bonnes conduites. Toute la question est alors de savoir quels sont les critères de bonne conduite, les bonnes valeurs ? Qui définit le bon du mauvais ?
L’affaire de l’Arche de Zoé met en exergue ce problème, au point que désormais nombre de politiques, journalistes ou faiseurs d’opinion se la posent ouvertement. Car même si, dans ce cas précis, les faits sont poussés à l’extrême, l’ensemble de cette affaire repose clairement la question de l’ingérence et surtout des critères justifiant cette ingérence. Des critères qui n’ont jamais été définis et qui, de fait, dépendent entièrement de l’interprétation que l’on fait du bien et du mal, du bon et du mauvais, du confort et de l’inconfort, de l’admissible et de ce qui ne l’est pas. Les déclarations du fondateur de l’Arche de Zoé sont, sur ce thème, un véritable cas d’école lorsqu’il justifie son action sur le « il n’y a qu’à voir comme ils vivent » ! On croit rêver. C’est exactement comme si un Américain débarquait dans une famille française et décidait d’enlever ses enfants aux parents sous prétexte que la maison n’est pas assez chauffée, les vêtements pas assez « mode » et les ados pas assez ronds.

La question est alors de savoir si le monde entier doit vivre sur les mêmes bases matérielles, intellectuelles et spirituelles. Actuellement, ce n’est pas le cas, mais l’uniformisation du monde et du mode de vie sont-elle nécessaires ? Comme le rappelait fort justement l’historien Jacques Marseille dans une émission de radio du 3 novembre au matin, la colonisation a commencé avec de bons sentiments. Avec le désir d’imposer à d’autres pays, d’autres cultures celle des occidentaux, sous prétexte que ces derniers la considéraient comme le summum de l’aboutissement intellectuel. Avec le désir de faire partager le savoir, les découvertes, la spiritualité…
Imposer, serait-ce la meilleure des valeurs, c’est nier aux autres tout système de pensée propre. C’est nier sa liberté d’être humain, exactement comme Robespierre et Saint-Just voulurent imposer leurs idéaux par la Terreur. Pourtant, ils ne rêvaient jamais que d’égalité…

Dernière mise à jour : ( 03-11-2007 )

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LA SOCIETE INDUSTRIELLE ET SON AVENIR

Posté par issopha le 31 octobre 2007



LA SOCIETE INDUSTRIELLE ET SON AVENIR

 

par FC

 

1995

Introduction
Psychologie du gauchisme moderne
Sentiment d’infériorité
Sursocialisation
Processus de pouvoir
Activités de substitution
Autonomie
Sources des problèmes sociaux
Perturbation du processus de pouvoir dans la société moderne
Comment certaines personnes s’adaptent
Motivations des scientifiques
La nature de la la liberté
Quelques principes de l’histoire
La société industrialo-technologique ne peut pas être réformée
Les restrictions à la liberté sont inévitables dans une société industrielle
Les ‘mauvais » aspects de la technologie ne peuvent pas être séparés des ‘bons’
La technologie est une force sociale plus puissante que l’aspiration vers la liberté
Les problèmes sociaux les plus simples se sont montrés insolubles
La révolution est plus facile que la réforme
Le contrôle du comportement humain
La race humaine à un carrefour
La souffrance humaine
L’avenir
Stratégie
Deux sortes de technologie
Le danger du gauchisme
Note finale
Notes

Ce qui suit est une traduction du texte intégral du Manifeste d’Unabomber.

INTRODUCTION

1. La Révolution Industrielle et ses conséquences ont été un désastre pour la race humaine. Ils ont énormément augmenté l’espérance de vie de ceux d’entre nous qui vivons dans des pays « avancés », mais ils ont déstabilisé la société, ont rendu la vie peu satisfaisante, ont soumis les êtres humains à des indignités, ont conduit à des souffrances psychologiques généralisées (à des souffrances physiques aussi dans le Tiers-Monde) et ont infligé des dégâts sévères au monde naturel. La poursuite du développement de la technologie empirera la situation. Elle soumettra certainement les êtres humains à des indignités plus grandes et infligera des dégâts plus grands au monde naturel, elle mènera probablement à une rupture sociale et des souffrances psychologiques plus grandes et elle peut mener à plus de souffrances physiques même dans les pays « avancés ».

2. Il se peut que le système industrialo-technologique survive ou qu’il s’écroule. S’il survit, il PEUT finalement permettre un bas niveau de souffrance physique et psychologique, mais seulement après le passage par une période longue et très douloureuse d’ajustement et seulement au prix d’avoir réduit de manière permanente les êtres humains et beaucoup d’autres organismes vivants en produits manufacturés et en simples rouages de la machine sociale. En outre, si le système survit, ces conséquences seront inévitables : il n’y a aucun moyen de réformer ou de modifier le système pour l’empêcher de priver les gens de dignité et d’autonomie.

3. Si le système s’écroule les conséquences seront également très douloureuses. Mais plus gros le système devient, plus désastreux seront les résultats de son effondrement, donc s’il doit s’écrouler il vaut mieux qu’il s’écroule plus tôt que plus tard.

4. Nous préconisons donc une révolution contre le système industriel. Cette révolution peut ou non se servir de la violence : elle peut être soudaine ou peut être un processus relativement graduel s’étendant sur quelques décennies. Nous ne pouvons rien prévoir de cela. Mais nous décrivons d’une façon très générale les mesures que ceux qui détestent le système industriel devraient prendre pour préparer la voie à une révolution contre cette forme de société. Ce ne doit pas être une révolution POLITIQUE. Son objet sera de renverser non des gouvernements, mais la base économique et technologique de la société actuelle.

5. Dans cet article nous prêtons attention à certains seulement des événements négatifs qui sont issus du système industrialo-technologique. Nous ne mentionnons que brièvement d’autres événements ou les ignorons complètement. Cela ne signifie pas que nous considérons ces autres événements comme sans importance. Pour des raisons pratiques nous devons limiter notre discussion aux secteurs qui ont reçu une attention publique insuffisante ou sur lesquels nous avons quelque chose de nouveau à dire. Par exemple, dans la mesure où il y a des mouvements environnementaux et de défense de la vie sauvage bien développés, nous avons très peu écrit sur la dégradation environnementale ou la destruction de la nature sauvage, bien que nous les considérions comme des sujets extrêmement importants.

PSYCHOLOGIE DU GAUCHISME MODERNE

6. Tout le monde ou presque reconnaîtra que nous vivons dans une société profondément troublée. Une des manifestations les plus répandues de la folie de notre monde est le gauchisme, donc une discussion de la psychologie du gauchisme peut servir d’introduction à la discussion des problèmes de la société moderne en général.

7. Mais qu’est ce que le gauchisme ? Pendant la première moitié du 20ème siècle le gauchisme aurait pratiquement pu être identifié avec le socialisme. Aujourd’hui le mouvement est fragmenté et il n’est pas clair de définir qui peut correctement être appelé un gauchiste. Quand nous parlons des gauchistes dans cet article nous entendons principalement les socialistes, les collectivistes, les gens « politiquement corrects », les féministes, les activistes gays et du handicap, les activistes des droits des animaux et tout ce genre de gens. Mais ceux qui sont associés avec un de ces mouvements ne sont pas tous des gauchistes. Ce que nous essayons de décrire dans la discussion du gauchisme n’est pas tant un mouvement ou une idéologie qu’un type psychologique, ou plutôt une collection de types associés. Ainsi, ce que nous entendons par « le gauchisme » apparaîtra plus clairement au cours de notre discussion de la psychologie gauchiste (Voir également les paragraphes 227-230.)

8. Même ainsi, notre conception du gauchisme restera beaucoup moins claire que nous ne le souhaiterions, mais il ne semble y avoir aucun remède à cela. Tout que nous essayons de faire est d’indiquer d’une façon grossière et approximative les deux tendances psychologiques dont nous croyons qu’elles sont la principale motivation du gauchisme moderne. Nous n’affirmons en aucun cas donner TOUTE la vérité sur la psychologie gauchiste. De plus, notre discussion est censée ne s’appliquer qu’au gauchisme moderne. Nous laissons ouverte la question de la mesure dans laquelle notre discussion pourrait s’appliquer aux gauchistes du 19ème et du début du 20ème siècle.

9. Nous appelons les deux tendances psychologiques qui sont à la base du gauchisme moderne « le sentiment d’infériorité » et « la sursocialisation ». Le sentiment d’infériorité est une caractéristique du gauchisme moderne dans son ensemble, tandis que la sursocialisation est caractéristique seulement d’un certain segment du gauchisme moderne; mais ce segment est hautement influent.

SENTIMENT D’INFÉRIORITÉ

10. Par « sentiment d’infériorité » nous entendons non seulement le sentiment d’infériorité dans le sens le plus strict, mais un large spectre de traits associés : manque d’amour-propre, sentiment d’impuissance, tendances dépressives, défaitisme, culpabilité, haine de soi, etc. Nous soutenons que les gauchistes modernes ont tendance à avoir de tels sentiments (probablement plus ou moins réprimés) et que ces sentiments déterminent de façon décisive la direction du gauchisme moderne.

11. Quand quelqu’un interprète comme désobligeant presque tout ce qu’on dit de lui (ou de groupes auxquels il s’identifie) nous concluons qu’il a un sentiment d’infériorité ou un manque d’amour-propre. Cette tendance est prononcée parmi les défenseurs des droits des minorités, qu’ils appartiennent ou non aux groupes minoritaires dont ils défendent les droits. Ils sont hypersensibles aux mots utilisés pour désigner les minorités. Les termes « noir », « oriental », « handicapé » ou « gonzesse » pour un Africain, un Asiatique, un invalide ou une femme n’avaient à l’origine aucune connotation dérogatoire. « Nana » et « gonzesse » étaient simplement les équivalents féminins de « type » ou « mec ». Les connotations négatives ont été attachées à ces termes par les activistes eux-mêmes. Quelques défenseurs des droits des animaux en sont même venus à rejeter le mot « animal de compagnie » et insistent sur son remplacement par « compagnon animal ». Les anthropologues gauchistes en font des tonnes pour éviter de dire quoi que ce soit des peuples primitifs qui pourrait éventuellement être interprété comme négatif. Ils veulent remplacer le mot « primitif » par « sans écriture ». Ils semblent presque paranoïdes sur tout ce qui pourrait suggérer que quelque culture primitive que ce soit soit inférieure à la nôtre. (Ceci n’implique pas que nous pensions que les cultures primitives SONT inférieures à la nôtre. Nous soulignons simplement l’hypersensibilité des anthropologues gauchistes.)

12. Ceux qui sont les plus sensibles à la terminologie « politiquement incorrecte » ne sont pas l’habitant moyen des ghettos noirs, l’immigrant asiatique, la femme maltraitée ou l’invalide, mais une minorité d’activistes, dont beaucoup n’appartiennent même à aucun groupe « opprimé », mais viennent des strates privilégiées de la société. Le politiquement correct a sa forteresse parmi les professeurs d’université, qui ont un emploi stable avec un salaire confortable et dont la majorité sont des hommes blancs hétérosexuels issus de familles bourgeoises.

13. Beaucoup de gauchistes s’identifient fortement avec les problèmes des groupes qui ont pour image d’être faibles (les femmes), vaincus (les Indiens d’Amérique), repoussants (les homosexuels), ou inférieurs d’une autre façon. Les gauchistes eux-mêmes estiment que ces groupes sont inférieurs. Ils ne s’avoueraient jamais qu’ils ont de tels sentiments, mais c’est précisément parce qu’ils voient ces groupes comme inférieurs qu’ils s’identifient avec leurs problèmes. (Nous ne suggérons pas que les femmes, les Indiens, etc, SOIENT inférieurs; nous pointons seulement un caractère de la psychologie gauchiste).

14. Les féministes tiennent désespérément à prouver que les femmes sont aussi fortes et aussi capables que les hommes. Clairement ils sont harcelés par la crainte que les femmes puissent ne pas être aussi fortes et aussi capables que des hommes.

15. Les gauchistes ont tendance à détester tout ce qui a pour image d’être fort, bon et couronné de succès. Ils détestent l’Amérique, ils détestent la civilisation Occidentale, ils détestent les mâles blancs, ils détestent la rationalité. Les raisons que les gauchistes donnent de leur haine de l’Occident, etc, ne correspondent clairement pas avec leurs motifs réels. Ils DISENT qu’ils détestent l’Ouest parce qu’il est guerrier, impérialiste, sexiste, ethnocentrique et ainsi de suite, mais si ces mêmes travers apparaissent dans des pays socialistes ou dans des cultures primitives, le gauchiste leur trouve des excuses, ou au mieux il admet À CONTRECOEUR qu’ils existent; tandis qu’il souligne AVEC ENTHOUSIASME (et souvent exagère énormément ) ces fautes là où elles apparaissent dans la civilisation Occidentale. Ainsi il est clair que ces fautes ne sont pas le motif réel du gauchiste pour détester l’Amérique et l’Occident. Il déteste l’Amérique et l’Occident parce qu’ils sont forts et qu’ils réussissent.

16. Les mots comme « confiance en soi », « indépendance », « initiative », « entreprise », « optimisme », etc, n’ont que peu de place dans le vocabulaire libéral et gauchiste. Le gauchiste est anti-individualiste, pro-collectiviste. Il veut que la société résolve les besoins de chacun à sa place, s’occupe de lui. Ce n’est pas le genre de personne qui a une confiance intérieure en sa propre capacité à résoudre ses propres problèmes et à satisfaire ses propres besoins. Le gauchiste est opposé au concept de compétition parce que, au fond de lui, il se voit comme un perdant.

17. Les formes d’art qui plaisent aux intellectuels gauchistes modernes ont tendance à se concentrer sur le sordide, la défaite et le désespoir, ou bien ils prennent une tonalité orgiaque, rejetant tout contrôle rationnel comme s’il n’y avait aucun espoir d’accomplir quoi que ce soit par le calcul raisonnable et que tout ce qui restait était de s’immerger dans les sensations du moment.

18. Les philosophes gauchistes modernes ont tendance à écarter la raison, la science, la réalité objective et à insister que tout est culturellement relatif. Il est vrai que l’on peut sérieusement s’interroger sur les fondements de la connaissance scientifique et sur la façon de définir, si toutefois c’est faisable, le concept de réalité objective. Mais il est évident que les philosophes gauchistes modernes ne sont pas simplement des logiciens imperturbables analysant systématiquement les fondements de la connaissance. Ils sont profondément impliqués émotionnellement dans leur attaque de la vérité et de la réalité. Ils attaquent ces concepts à cause de leurs propres besoins psychologiques. D’une part, leur attaque est un exutoire pour l’hostilité et, dans la mesure où il est couronné de succès, il satisfait leur recherche de puissance. Ce qui est plus important, le gauchiste déteste la science et la rationalité parce qu’elles classifient certaines croyances comme vraies (c’est-à-dire, fructueuses, supérieures) et d’autres croyances comme fausses (c’est-à-dire des échecs, inférieures). Le sentiment d’infériorité du gauchiste est si profond qu’il ne peut pas tolérer de classification de certaines choses comme fructueuses ou supérieures et d’autres comme ratées ou inférieures. C’est aussi à la base du rejet par beaucoup de gauchistes du concept de maladie mentale et de l’utilité des tests de quotient intellectuel. Les gauchistes sont opposés aux explications génétiques des capacités ou comportements humains parce que ces explications ont tendance à faire apparaître certaines personnes comme supérieures ou inférieures à d’autres. Les gauchistes préfèrent donner à la société le crédit ou le blâme pour les capacités d’un individu ou leur absence de capacités. Ainsi si une personne est « inférieure » ce n’est pas sa faute, mais celle de la société, parce qu’il n’a pas été élevé correctement.

19. Le gauchiste n’est pas typiquement le genre de personne dont le sentiment d’infériorité fait un vantard, un égotiste, un voyou, un promoteur de soi, un concurrent impitoyable. Ce genre de personne n’a pas complètement perdu toute foi en soi. Il a un déficit dans son sentiment de puissance et de valeur personnelle, mais il peut toujours se concevoir comme ayant la capacité d’être fort et ses efforts pour se montrer fort produisent son comportement désagréable [1]. Mais le gauchiste est au delà de cela. Son sentiment d’infériorité est si enraciné qu’il ne peut pas se concevoir comme individuellement fort et de valeur. De là le collectivisme du gauchiste. Il peut se sentir fort seulement en tant que membre d’une grande organisation ou d’un mouvement de masse avec lequel il s’identifie.

20. Remarquons la tendance masochiste des tactiques gauchistes. Les gauchistes protestent en se couchant devant les véhicules, ils provoquent intentionnellement les violences de la police ou des racistes, etc. Ces tactiques peuvent souvent être efficace, mais beaucoup de gauchistes les utilisent non comme un moyen vers une fin, mais parce qu’ils PRÉFÈRENT les tactiques masochistes. La haine de soi est un trait gauchiste.

21. Les gauchistes peuvent prétendre que leur activisme est motivé par la compassion ou par des principes moraux et les principes moraux jouent vraiment un rôle pour le gauchiste du type sursocialisé. Mais la compassion et les principes moraux ne peuvent pas être les motifs principaux de l’activisme gauchiste. L’hostilité est un composant trop saillant du comportement gauchiste; comme l’est la recherche du pouvoir. De plus, beaucoup de comportement gauchistes ne sont pas rationnellement calculés pour être avantageux pour les gens que les gauchistes prétendent essayer d’aider. Par exemple, si on croit que la discrimination positive est bonne pour les noirs, cela a-t-il un sens d’exiger une discrimination positive en termes hostiles ou dogmatiques ? Évidemment il serait plus productif de prendre une approche diplomatique et conciliante qui ferait des concessions au moins verbales et symboliques aux blancs qui pensent que la discrimination positive est une discrimination contre eux. Mais les activistes gauchistes ne prennent pas cette approche parce qu’elle ne satisferait pas leurs besoins émotionnels. Aider les noirs n’est pas leur but réel. Au contraire, les problèmes raciaux leur servent d’excuse pour exprimer leur propre hostilité et leur besoin frustré de puissance. De cette manière ils nuisent en réalité aux noirs, parce que l’attitude hostile des activistes envers la majorité blanche a tendance à intensifier la haine raciale.

22. Si notre société n’avait aucun problème social du tout, les gauchistes devraient INVENTER des problèmes pour se donner une excuse pour faire des histoires.

23. Nous soulignons que ce qui précède ne prétend pas être une description précise de quiconque pourrait être considéré comme gauchiste. C’est seulement une indication sommaire d’une tendance générale du gauchisme.

SURSOCIALISATION

24. Les psychologues utilisent le terme « socialisation » pour désigner le processus par lequel les enfants sont formés à penser et agir comme la société l’exige. On dit qu’une personne est bien socialisée si elle croit et obéit au code moral de sa société et s’insère bien comme un rouage de cette société. Il peut sembler insensé de dire que beaucoup de gauchistes sont sur-socialisés, puisque le gauchiste est perçu comme un rebelle. Néanmoins, la position peut être défendue. Beaucoup de gauchistes ne sont pas aussi rebelles qu’ils le semblent.

25. Le code moral de notre société est si exigeant que personne ne peut penser, ressentir et agir d’une façon complètement morale. Par exemple, nous sommes censés ne haïr personne, cependant à peu près tout le monde déteste quelqu’un à un moment ou un autre, qu’il se l’avoue ou non. Certaines personnes sont si fortement socialisées que l’effort pour penser, pour ressentir et agir moralement leur impose un fardeau sévère. Pour éviter le sentiment de culpabilité, ils doivent continuellement se mentir sur leurs motifs et trouver des explications morales à des sentiments et des actions qui ont en réalité une origine non-morale. Nous utilisons le terme « sursocialisé » pour décrire ces gens. [2]

26. La sursocialisation peut mener à une mauvaise opinion de soi, un sentiment d’impuissance, au défaitisme, à la culpabilité, etc. Un des moyens les plus importants par lesquels notre société socialise les enfants est de leur faire honte de comportement ou de discours contraires aux attentes de la société. Si on en fait trop, ou si un enfant particulier est spécialement susceptible à de tels sentiments, il finit par avoir honte de LUI-MÊME. De plus la pensée et le comportement de la personne sursocialisée sont plus limités par les attentes de la société que ceux de la personne faiblement socialisée. La majorité des gens s’engage dans une quantité significative de mauvais comportements. Ils mentent, ils commettent de petits vols, ils violent le code de la route, ils tirent au flanc au travail, ils détestent quelqu’un, ils disent des choses rancunières ou ils font des sournoiseries pour passer devant un autre. La personne sursocialisée ne peut pas faire ces choses, ou si elle les fait elle éprouve de la honte et de la haine de soi. La personne sursocialisée ne peut même pas éprouver, sans culpabilité, des pensées ou des sentiments qui sont contraire à la morale acceptée; elle ne peut pas avoir des pensées « malpropres ». Et la socialisation n’est pas seulement une question de morale; nous sommes socialisés pour nous conformer à beaucoup de normes de comportement qui ne relèvent pas de la morale. Ainsi la personne sursocialisée est tenue par une laisse psychologique et passe sa vie sur des rails que la société a fixés pour elle. Chez beaucoup de personnes sursocialisées ceci se traduit par un sentiment de contrainte et d’impuissance qui peut être une souffrance sévère. Nous suggérons que la sursocialisation est parmi les plus sérieuses cruautés que les êtres humains infligent à d’autres.

27. Nous soutenons qu’un segment très important et influent de la gauche moderne est sursocialisé et que leur sursocialisation est très importante dans la détermination de la direction du gauchisme moderne. Les gauchistes du type sursocialisé ont tendance à être des intellectuels ou des membres de la bourgeoisie. Remarquez que les universitaires [3] constituent le segment le plus fortement socialisé de notre société et aussi le segment le plus à gauche.

28. Le gauchiste du type sursocialisé essaye d’enlever sa laisse psychologique et d’affirmer son autonomie en se rebellant. Mais il n’est ordinairement pas assez fort pour se rebeller contre les valeurs les plus fondamentales de la société. En général, les buts des gauchistes d’aujourd’hui ne sont PAS en conflit avec la morale acceptée. Au contraire, le gauchiste prend un principe moral accepté, l’adopte comme sien et accuse ensuite la société de violer ce principe. Exemples : l’égalité raciale, l’égalité des sexes, aider les pauvres, la paix par opposition à la guerre, la non-violence en général, la liberté d’expression, la bonté envers les animaux. Plus fondamentalement, le devoir qu’a l’individu de servir la société et le devoir qu’a la société de s’occuper de l’individu. Tout ceci sont des valeurs profondément enracinées dans notre société (ou au moins sa bourgeoisie [4]) depuis longtemps. Ces valeurs sont explicitement ou implicitement exprimées ou présupposées dans la plus grande part de ce qui nous est présenté par les médias grand public et le système éducatif. Les gauchistes, particulièrement ceux du type sursocialisé, ne se rebellent normalement pas contre ces principes, mais justifient leur hostilité à la société en assurant (avec un certain degré de vérité) que la société ne vit pas en accord avec ces principes.

29. Voici une illustration de la façon dont le gauchiste sursocialisé montre son véritable attachement aux attitudes conventionnelles de notre société en prétendant être en rébellion contre elle. Beaucoup de gauchistes militent pour la discrimination positive, pour placer des noirs à des postes prestigieux, pour une meilleure éducation dans les écoles noires et plus d’argent pour ces écoles; ils considèrent le mode de vie du « sous-prolétariat » noir comme un déshonneur social. Ils veulent intégrer l’homme noir dans le système, en faire un cadre d’entreprise, un avocat, un scientifique tout comme les bourgeois blancs. Les gauchistes répondront que la dernière chose qu’ils veulent est de faire de l’homme noir une copie du Blanc; au contraire, ils veulent préserver la culture Noire américaine. Mais en quoi consiste cette conservation de la culture Noire américaine ? Cela peut difficilement consister en quoi que ce soit de plus que manger black, écouter de la musique black, porter des vêtements black et aller à une église ou une mosquée black. Autrement dit, cela peut s’exprimer seulement dans des questions superficielles. Dans tout les aspects ESSENTIELS les gauchistes du type sursocialisé veulent voir l’homme noir se conformer aux idéaux bourgeois blancs. Ils veulent le faire étudier des sujets techniques, devenir un cadre ou un scientifique, passer sa vie à monter l’échelle sociale pour prouver que les noirs sont aussi bons que les blancs. Ils veulent rendre les pères noirs « responsables ». Ils veulent que les gangs noirs deviennent non violents, etc. Mais ce sont exactement là les valeurs du système industrialo-technologique. Le système se moque du genre de musique qu’un homme écoute, du genre de vêtements qu’il porte ou à quelle religion il croit tant qu’il étudie à l’école, a un travail respectable, monte l’échelle sociale, est un parent « responsable », est non violent et ainsi de suite. En fait, quelles que soient ses dénégations, le gauchiste sursocialisé veut intégrer l’homme noir dans le système et lui faire adopter ses valeurs.

30. Nous ne prétendons certainement pas que les gauchistes, même du type sursocialisé, ne se rebellent JAMAIS contre les valeurs fondamentales de notre société. Clairement ils le font parfois . Quelques gauchistes sursocialisés se sont tellement rebellés contre un des principes les plus importants de la société moderne qu’ils se sont engagés dans la violence physique. De leur propre aveu, la violence est pour eux une forme de « libération ». Autrement dit, en commettant des violences ils passent à travers les contraintes psychologiques qui leur ont été inculquées. Parce qu’ils sont sursocialisés ces contraintes les ont plus restraints que d’autres; d’où leur besoin de s’en libérer. Mais ils justifient ordinairement leur rébellion en termes de valeurs dominantes. S’ils s’engagent dans la violence ils revendiquent se battre contre le racisme ou quelque chose d’équivalent.

31. Nous nous rendons compte que beaucoup d’objections pourraient être soulevées contre le croquis sommaire qui précéde sur la psychologie gauchiste. La situation réelle est complexe et s’approcher d’une description complète de ce sujet prendrait plusieurs volumes même si les données nécessaires étaient disponibles. Nous revendiquons seulement avoir indiqué très grossièrement les deux tendances les plus importantes dans la psychologie du gauchisme moderne.

32. Les problèmes du gauchiste sont indicatifs des problèmes de notre société dans son ensemble. Le manque d’amour propre, les tendances dépressives et le défaitisme ne sont pas limités à la gauche. Bien qu’ils soient particulièrement remarquables dans la gauche, ils sont répandus dans notre société. Et la société d’aujourd’hui essaye de nous socialiser dans une mesure plus grande que n’importe quelle société précédente. Les experts nous disent même comment manger, comment faire de l’exercice, comment faire l’amour, comment élever nos gosses et ainsi de suite.

PROCESSUS DE POUVOIR

33. Les humains ont un besoin (probablement biologique) de quelque chose que nous appellerons « le processus de pouvoir ». C’est en relation étroite avec le besoin de pouvoir (qui est largement reconnu) mais ce n’est pas tout à fait la même chose. Le processus de pouvoir comporte quatre éléments. Nous appelons les trois les plus nettement définis le but, l’effort et l’atteinte du but. (Chacun a besoin de buts dont l’atteinte exige un effort et a besoin de réussir dans la réalisation d’au moins certains de ses buts). Le quatrième élément est plus difficile à définir et n’est peut être pas nécessaire pour chacun. Nous l’appelons l’autonomie et le discuterons plus tard (paragraphes 42-44).

34. Considérons le cas hypothétique d’un homme qui pourrait avoir tout ce qu’il veut juste en le souhaitant. Un tel homme a le pouvoir, mais il développera de sérieux problèmes psychologiques. D’abord il s’amusera beaucoup, mais bientôt il s’ennuiera intensément et sera démoralisé. Finalement il peut devenir cliniquement dépressif. L’histoire montre que les aristocraties inactives ont tendance à devenir décadentes. Ce n’est pas vrai des aristocraties agressives qui doivent lutter pour maintenir leur pouvoir. Mais les aristocraties inactives, sans inquiétude, qui n’ont aucun besoin de se manifester deviennent habituellement ennuyées, hédonistes et démoralisées, bien qu’elles aient le pouvoir. Cela montre que le pouvoir ne suffit pas. Il faut avoir des buts vers lesquels exercer son pouvoir.

35. Chacun a des buts; au minimum obtenir les nécessités physiques de la vie : l’alimentation, l’eau et les vêtements et l’abri que le climat rend nécessaires. Mais l’aristocrate inactif obtient ces choses sans effort. De là son ennui et sa démoralisation.

36. Le non accomplissement de buts importants aboutit à la mort si les buts sont des nécessités physiques et à la frustration si le non accomplissement des buts est compatible avec la survie. L’échec systématique à atteindre ses buts tout au long de la vie aboutit au défaitisme, à une mauvaise opinion de soi ou à la dépression.

37. Ainsi, pour éviter des problèmes psychologiques sérieux, un être humain a besoin de buts dont l’accomplissement exige un effort et il doit avoir un taux raisonnable de succès dans la réalisation de ses buts.

ACTIVITÉS DE SUBSTITUTION

38. Mais tous les aristocrates inactif ne deviennent pas ennuyés et démoralisés. Par exemple, l’empereur Hirohito, au lieu de s’enfoncer dans l’hédonisme décadent, s’est consacré à la biologie marine, un domaine dans lequel il est devenu une sommité. Quand les gens n’ont pas besoin de se donner du mal pour satisfaire leurs besoins physiques ils se donnent souvent des buts artificiels. Dans de nombreux cas ils poursuivent alors ces buts avec la même énergie et le même engagement émotionnel qu’ils auraient autrement mis dans la recherche des nécessités physiques. Ainsi les aristocrates de l’Empire Romain avaient leur prétentions littéraire; beaucoup d’aristocrates européens d’il y a quelques siècles investissaient un temps et une énergie énorme dans la chasse, bien qu’ils n’avaient certainement pas besoin de toute cette viande; d’autres aristocraties ont rivalisé de statut par l’affichage complexe de richesses; et quelques aristocrates, comme Hirohito, se sont tournés vers la science.

39. Nous utilisons le terme « activité de substitution » pour désigner une activité qui est dirigée vers un but artificiel que les gens se donnent simplement pour y travailler, ou disons, simplement pour « l’accomplissement » qu’ils trouvent à poursuivre ce but. Voici un principe de base pour l’identification d’activités de substitution. Étant donné une personne qui consacre beaucoup de temps et d’énergie à la poursuite d’un but X, demandez vous ceci : s’il devait consacrer la plus grande partie de son temps et de son énergie à la satisfaction de ses besoins biologiques et si cet effort lui demandait d’utiliser ses capacités physiques et mentales d’une façon variée et intéressante, se sentirait-il sérieusement privé parce qu’il n’a pas atteint le but X ? Si la réponse est non, alors la poursuite du but X par cette personne est une activité de substitution. Les études d’Hirohito en biologie marine constituaient clairement une activité de substitution, car il est à peu près certain que si Hirohito avait dû passer son temps sur des tâches non-scientifiques intéressantes pour obtenir les nécessités de la vie, il ne se serait pas senti privé de ne pas tout connaître de l’anatomie et des cycles de vie des animaux marins. D’un autre côté la poursuite du sexe et de l’amour n’est par exemple pas une activité de substitution, parce que la plupart des gens, même si leur existence était satisfaisante par ailleurs, se sentiraient privées si elles passaient leur vie sans jamais avoir un rapport avec un membre du sexe opposé. (Mais la poursuite d’une quantité excessive de sexe, de plus qu’on n’en a vraiment besoin, peut être une activité de substitution).

40. Dans la société industrielle moderne seul un effort minimal est nécessaire pour satisfaire ses besoins physiques. Il suffit de suivre une formation pour acquérir une petite compétence technique, et ensuite de venir travailler à l’heure et de se dépenser très modestement pour gagner sa vie. Les seuls pré-requis sont un niveau modéré d’intelligence et surtout, la simple OBÉISSANCE. Si vous les avez, la société s’occupe de vous du berceau à la tombe. (Oui, il y a un sous-prolétariat qui ne peut pas considérer que les nécessités physiques sont assurées, mais nous parlons ici de société dans son ensemble). Ainsi il n’est pas surprenant que la société moderne soit pleine d’activités de substitution. Celles-ci incluent le travail scientifique, l’accomplissement sportif, le travail humanitaire, la création artistique et littéraire, grimper l’échelle hiérarchique, l’acquisition d’argent et de biens matériels très au-delà du point auquel ils cessent de donner aucune satisfaction physique complémentaire et l’activisme social quand il adresse des questions qui ne sont pas importantes pour l’activiste personnellement, comme dans le cas des activistes blancs qui travaillent pour les droits de minorités non blanches. Ce ne sont pas toujours de pures activités de substitution, car pour beaucoup de gens elles peuvent être motivées en partie par des besoins autres que le besoin d’avoir un certain but à poursuivre. Le travail scientifique peut être motivé en partie par la recherche du prestige, la création artistique par un besoin d’exprimer ses sentiments, l’activisme social militant par l’hostilité. Mais pour la plupart des gens qui les poursuivent, ces activités sont en grande mesure des activités de substitution. Par exemple, la majorité de scientifiques reconnaîtra probablement que « l’accomplissement » qu’ils tirent de leur travail est plus important que l’argent et le prestige qu’ils gagnent.

41. Pour beaucoup sinon la plupart des gens, les activités de substitution sont moins satisfaisantes que la poursuite de buts réels (c’est-à-dire des buts que les gens voudraient atteindre même si leur besoin du processus de pouvoir était déjà accompli). Une indication en est le fait que, dans beaucoup ou la plupart des cas, les gens qui sont profondément impliqué dans des activités de substitution ne sont pas satisfaits, jamais au repos. Ainsi l’amasseur d’argent lutte constamment pour de plus en plus de richesses. Le scientifique a à peine résolu un problème qu’il passe au suivant. Le coureur de fond s’entraîne pour courir toujours plus loin et plus vite. Beaucoup de personnes qui poursuivent des activités de substitution diront qu’ils obtiennent beaucoup plus de satisfactions dans ces activités que dans la question « terre à terre » de satisfaire leurs besoins biologiques, mais c’est parce que dans notre société l’effort nécessaire pour satisfaire ses besoins biologiques a été réduit à une bagatelle. Ce qui est plus important, dans notre société les gens ne satisfont pas leurs besoins biologiques de façon AUTONOME, mais en fonctionnant comme les parties d’une machine sociale immense. Au contraire, les gens ont généralement beaucoup d’autonomie dans la poursuite de leurs activités de substitution.

AUTONOMIE

42. L’autonomie comme partie du processus de pouvoir peut ne pas être nécessaire pour chaque individu. Mais la plupart des gens ont besoin d’un degré plus ou moins grand d’autonomie dans la poursuite de leurs buts. Leurs efforts doivent être entrepris de leur propre initiative et doivent être sous leur propre direction et contrôle. Malgré tout la plupart des personnes n’ont pas besoin de manifester cette initiative, direction et contrôle en tant qu’individus uniques. Il est d’habitude suffisant d’agir comme membre d’un PETIT groupe. Ainsi si une demi-douzaine de personnes discutent d’un but entre eux et font un effort commun couronné de succès pour atteindre ce but, leur besoin du processus de pouvoir sera accompli. Mais s’ils travaillent conformément aux ordres rigides transmis d’en haut qui ne leur laissent aucune latitude pour des décisions autonomes et des initiatives, alors leur besoin du processus de pouvoir ne sera pas accompli. Il en est de même quand les décisions sont prises sur des bases collectives si le groupe qui prend la décision collective est si grand que le rôle de chaque individu est insignifiant [5]

43. Il est vrai que certains individus semblent avoir peu de besoin d’autonomie. Soit leur attirance pour le pouvoir est faible ou ils la satisfont en s’identifiant avec une organisation puissante à laquelle ils appartiennent. Et ensuite il y a les types irréfléchis, animaux qui semblent être satisfaits par une sensation purement physique de pouvoir (le bon soldat de combat, qui trouve son sens du pouvoir en développant des compétences de combat qu’il est très heureux d’utiliser en obéissance aveugle à ses supérieurs).

44. Mais pour la plupart des gens c’est par le processus de pouvoir -avoir un but, faire un effort AUTONOME et atteindre le but – que le respect de soi, la confiance en soi et le sens du pouvoir sont acquis. Quand on n’a pas d’occasion adéquate d’accomplir le processus de pouvoir les conséquences en sont (suivant l’individu et la façon dont le processus de pouvoir est perturbé) l’ennui, la démoralisation, la mauvaise opinion de soi, le sentiment d’infériorité, le défaitisme, la dépression, l’inquiétude, la culpabilité, la frustration, l’hostilité, les mauvais traitements au conjoint ou aux enfants, l’hédonisme insatiable, le comportement sexuel anormal, les troubles du sommeil, les désordres alimentaires, etc [6].

SOURCES DES PROBLÈMES SOCIAUX

45. N’importe lequel des symptômes précédents peut se présenter dans n’importe quelle société, mais dans la société industrielle moderne ils sont présents à une échelle massive. Nous ne sommes pas les premiers à mentionner que le monde semble aujourd’hui devenir fou. Ce genre de choses n’est pas normal pour les sociétés humaines. Il y a de bonnes raisons de croire que l’homme primitif subissait moins de stress et de frustrations et était plus satisfait de son mode de vie que l’homme moderne. Il est vrai que tout n’était pas douceur et lumière dans les sociétés primitives. Les violences envers les femmes sont communes parmi les aborigènes australiens, la transexualité était assez commune parmi certaines des tribus indiennes américaines. Mais il apparaît vraiment qu’EN GÉNÉRAL les types de problèmes que nous avons listés dans le paragraphe précédent étaient beaucoup moins communs parmi les peuples primitifs qu’ils ne le sont dans la société moderne.

46. Nous attribuons les problèmes sociaux et psychologiques de la société moderne au fait que que la société exige que les gens vivent dans des conditions radicalement différentes de celles dans lesquelles la race humaine s’est développée et se comportent de façons qui sont en conflit avec les modèles de comportement que la race humaine a développés en vivant dans les conditions précédentes. Il apparaît clairement de ce que nous avons déjà écrit que nous considérons le manque d’occasion de faire correctement l’expérience du processus de pouvoir comme la plus importante des conditions anormales auxquelles la société moderne soumet les gens. Mais ce n’est pas la seule. Avant de traiter de la perturbation du processus de pouvoir comme une source de problèmes sociaux nous discuterons quelques autres sources.

47. Parmi les conditions anormales présentes dans la société industrielle moderne il y a la densité excessive de population, l’isolement de l’homme de la nature, la rapidité excessive du changement social et l’effondrement des communautés naturelles à petite échelle comme la famille étendue, le village ou la tribu.

48. Il est bien connu que l’entassement augmente le stress et l’agression. Le degré d’entassement qui existe aujourd’hui et l’isolement de l’homme de la nature sont les conséquences du progrès technique. Toutes les sociétés préindustrielles étaient principalement rurales. La Révolution industrielle a énormément augmenté la taille des villes et la proportion de la population qui y vit, et la technologie agricole moderne a permis à la Terre de supporter une population beaucoup plus dense que cela n’a jamais été le cas auparavant. (De plus, la technologie renforce les effets de l’entassement parce qu’elle met des pouvoirs perturbateurs plus importants entre les mains des gens. Par exemple, toutes sortes d’appareils bruyants : tondeuses à moteur, radios, motos, etc. Si l’utilisation de ces engins n’est pas restreint, les gens qui veulent la paix et le calme sont frustrés par le bruit. Si leur utilisation est limitée, les gens qui utilisent les engins sont frustrés par les règlements.. .. Mais si ces machines n’avaient jamais été inventées il n’y aurait eu aucun conflit et aucune frustration de produite).

49. Pour les sociétés primitives le monde naturel (qui ne change d’habitude que lentement) fournissait une structure stable et donc une sensation de sécurité. Dans le monde moderne c’est la société humaine qui domine la nature plutôt que le contraire et la société moderne change très rapidement par suite du changement technologique. Ainsi il n’y a aucune structure stable.

50. Les conservateurs sont des imbéciles : Ils geignent sur la décrépitude des valeurs traditionnelles, et cependant ils encouragent avec enthousiasme le progrès technique et la croissance économique. Apparemment il ne leur arrive jamais de penser que vous ne pouvez pas faire des changements rapides, radicaux de la technologie et de l’économie d’une société sans causer aussi des changements rapides de tous les autres aspects de la société et que ces changements rapides détruisent inévitablement les valeurs traditionnelles.

51. L’effondrement des valeurs traditionnelles implique dans une certaine mesure l’effondrement des liens qui maintiennent la structure des groupes sociaux traditionnels à petite échelle. La désintégration des groupes sociaux à petite échelle est aussi provoquée par le fait que les conditions modernes exigent ou incitent souvent les individus à se déplacer dans de nouveaux lieux, à se séparer de leurs communautés. Au delà de ceci, une société technologique DOIT affaiblir les liens familiaux et les communautés locales pour fonctionner efficacement. Dans la société moderne la loyauté d’un individu doit aller d’abord au système et seulement ensuite à une communauté à petite échelle, parce que si les loyautés internes des communautés à petite échelle étaient plus fortes que la loyauté au système, ces communautés rechercheraient leur propre avantage aux dépens du système.

52. Supposons qu’un fonctionnaire public ou un cadre de société nomme son cousin, son ami ou son coreligionnaire à une position plutôt que de nommer la personne la plus qualifiée pour le poste. Il a permis à la loyauté personnelle de remplacer sa loyauté au système et c’est du « népotisme » ou de la « discrimination », qui sont tous deux des péchés épouvantables dans la société moderne. Les sociétés potentiellement industrielles qui ne sont pas arrivées à subordonner les loyautés personnelles ou locales à la loyauté au système sont ordinairement très inefficaces. (Voyez l’Amérique Latine.) Ainsi une société industrielle avancée ne peut tolérer que les communautés à petite échelle émasculées, apprivoisées et transformées en outils du système. [7]

53. La surpopulation, le changement rapide et l’effondrement des communautés ont été largement reconnus comme des sources de problèmes sociaux. Mais nous ne croyons pas qu’ils soient suffisants pour justifier l’étendue des problèmes que l’on observe aujourd’hui.

54. Quelques villes préindustrielles étaient très grandes et peuplées, cependant leurs habitants ne semblent pas avoir souffert de problèmes psychologiques du même niveau que l’homme moderne. En Amérique aujourd’hui il y a encore des secteurs ruraux peu peuplés et nous y trouvons les mêmes problèmes que dans les zones urbaines, quoique ces problèmes tendent à être moins aigus dans les secteurs ruraux. Ainsi l’entassement ne semble pas être le facteur décisif.

55. Sur les territoires en croissance de la frontière américaine pendant le 19ème siècle, la mobilité de la population a probablement éclaté des familles étendues et des groupes sociaux à petite échelle au moins dans la même mesure qu’aujourd’hui. En fait, beaucoup de familles nucléaires ont vécu par choix dans un isolement tel, n’ayant aucun voisin à moins de plusieurs milles, qu’ils n’appartenaient à aucune communauté, et cependant ils ne semblent pas avoir développé de problèmes associés.

56. En outre, le changement dans la société de la frontière américaine était très rapide et profond. Un homme pouvait naître et être élevé dans une cabane en bois, hors de portée de l’ordre public et nourri en grande partie de viande sauvage; et, arrivé à la vieillesse, avoir un travail régulier et vivre dans une communauté soumise à une police efficace. C’était un changement plus profond que celui qui arrive typiquement dans la vie d’un individu moderne, et pourtant cela ne semble pas avoir entraîné de problèmes psychologiques. En fait, la société américaine du 19ème siècle avait une tonalité optimiste et pleine d’assurance, très différente de celle de la société d’aujourd’hui. [8]

57. La différence, argumentons nous, est que l’homme moderne a le sentiment (en grande partie justifiée) que le changement lui est IMPOSÉ, tandis que l’habitant de la frontière au 19ème siècle avait le sentiment (aussi en grande partie justifié) que c’est lui qui créait le changement, par son choix propre. Par exemple un pionnier s’installait sur un morceau de terre de son choix et en faisait une ferme par son propre effort. À cette époque un comté entier pouvait avoir seulement deux ou trois cents habitants et était une entité beaucoup plus isolée et autonome qu’un comté moderne. Ainsi le fermier pionnier participait comme membre d’un groupe relativement petit à la création d’une nouvelle communauté ordonnée. On peut bien mettre en doute le fait que la création de cette communauté était une amélioration, mais en tout cas elle satisfaisait le besoin de processus de pouvoir du pionnier.

58. Il serait possible de donner d’autres exemples de sociétés dans lesquelles il y a eu un changement rapide, avec ou sans liens communautaires serrés, sans qu’il y ait la sorte d’aberration comportementale massive que l’on voit dans la société industrielle d’aujourd’hui. Nous affirmons que la cause la plus importante des problèmes sociaux et psychologiques de la société moderne est le fait que les gens ont des occasions insuffisantes d’accomplir d’une façon normale le processus de pouvoir. Nous ne voulons pas dire que la société moderne est la seule dans laquelle le processus de pouvoir a été perturbé. La plupart sinon toutes les sociétés civilisées ont probablement interféré avec le processus de pouvoir dans une plus ou moins grande mesure. Mais dans la société industrielle moderne le problème est devenu particulièrement aigu. Le gauchisme, au moins dans sa forme récente (deuxième moitié du 20ème siècle), est en partie un symptôme de privation du processus de pouvoir.

PERTURBATION DU PROCESSUS DE POUVOIR DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE

59. Nous divisons les motivations humaines en trois groupes : (1) les motivations qui peuvent être satisfaites par un l’effort minimal; (2) celles qui peuvent être satisfaites, mais seulement au prix d’un sérieux effort; (3) celles qui ne peuvent pas être correctement satisfaites quel que soit l’effort qu’on fait. Le processus de pouvoir est le processus de satisfaction des motivations du deuxième groupe. Plus il y a de motivations dans le troisième groupe, plus il y a de frustration, de colère, finalement de défaitisme, de dépression, etc.

60. Dans la société industrielle moderne les motivations naturelles humaines ont tendance à être refoulées dans les premier et troisième groupes et le deuxième groupe a tendance à consister de plus en plus en motivations artificiellement créées.

61. Dans les sociétés primitives, les nécessités physiques tombent généralement dans le groupe 2 : on peut les obtenir, mais seulement au prix d’un sérieux effort. Mais la société moderne a tendance à garantir les nécessités physiques à chacun [9] en échange d’un effort seulement minime, par là les besoins physiques sont repoussés dans le groupe 1. (On peut ne pas être d’accord sur le fait que l’effort nécessaire pour un travail est « minime »; mais d’habitude, dans les niveaux d’emplois bas à moyens, le plus gros de l’effort qui est exigé est simplement celui d’obéissance. Vous êtes assis ou debout où on vous dit d’être assis ou debout et faites ce que l’on vous dit de faire de la façon qu’on vous dit de le faire. Vous devez rarement vous dépenser sérieusement et en tout cas vous n’avez pratiquement pas d’autonomie dans le travail, ce qui fait que le besoin du processus de pouvoir n’est pas bien accompli).

62. Les besoins sociaux, comme le sexe, l’amour et le statut, restent souvent dans le groupe 2 dans la société moderne, selon la situation de l’individu [10]. Mais, à part les gens qui ont une motivation particulièrement forte pour le statut, l’effort requis pour accomplir les motivations sociales est insuffisant pour satisfaire correctement le besoin du processus de pouvoir.

63. Donc des besoins artificiels ont été créés qui tombent dans le groupe 2, et par là servent le besoin du processus de pouvoir. On a inventé la publicité et le marketing qui font beaucoup de gens penser qu’ils ont besoin de choses que leurs grands-parents n’ont jamais désirées ou même rêvées. Cela demande de sérieux efforts pour gagner assez d’argent pour satisfaire ces besoins artificiels, par là ils tombent dans le groupe 2. (Mais voyez les paragraphes 80-82). L’homme moderne doit satisfaire son besoin du processus de pouvoir en grande partie par la poursuite des besoins artificiels créés par la publicité et l’industrie du marketing [11] et par des activités de substitution.

64. Il semble que pour beaucoup de personnes, peut-être la majorité, ces formes artificielles du processus de pouvoir soient insuffisantes. Un thème qui apparaît de façon répétée dans les oeuvres des critiques sociaux de la deuxième moitié du 20ème siècle est le sentiment d’irrésolution qui touche beaucoup de gens dans la société moderne. (Cette irrésolution est souvent appelée par d’autres noms comme « anomie » ou « vacuité bourgeoise »). Nous suggérons que la soit-disant « crise d’identité » soit en réalité une recherche de motivation, souvent pour s’engager dans une activité de substitution appropriée. Il se peut que l’existentialisme soit en grande mesure une réponse à l’irrésolution de la vie moderne [12]. La recherche de « l’accomplissement » est très répandue dans la société moderne. Mais nous pensons que pour la majorité des gens une activité dont le but principal est l’accomplissement (c’est-à-dire une activité de substitution) n’apporte pas un accomplissement complètement satisfaisant. Autrement dit, elle ne satisfait pas entièrement le besoin du processus de pouvoir. (Voir le paragraphe 41). Ce besoin ne peut être entièrement satisfait que par les activités qui ont un but externe, comme des nécessités physiques, le sexe, l’amour, le statut, la vengeance, etc.

65. De plus, là où les buts sont poursuivis en gagnant de l’argent, par la promotion sociale ou une autre façon de fonctionner comme partie du système, la plupart des gens ne sont pas en position de poursuivre leurs buts de manière AUTONOME. La plupart des ouvriers sont employés de quelqu’un d’autre et, comme nous l’avons signalé dans le paragraphe 61, doivent passer leurs journées à faire ce qu’on leur dit de faire de la façon qu’on leur dit de le faire. Même la plupart des gens qui sont dans les affaires pour eux eux mêmes n’ont qu’une autonomie limitée. C’est une plainte récurrente des petits commerçants et des entrepreneurs qu’ils ont les mains liées par une règlementation excessive du gouvernement. Certains de ces règlements sont indubitablement inutiles, mais, pour la plupart, les lois gouvernementales sont des parties essentielles et inévitables de notre société extrêmement complexe. Une grande partie du petit commerce fonctionne aujourd’hui sur le système de franchise. Il a été indiqué dans le « Wall Street Journal » il y a quelques années que beaucoup de sociétés de franchise exigent des demandeurs de franchises un test de personnalité qui est conçu pour EXCLURE ceux qui font preuve de créativité et d’initiative, parce que ces personnes ne sont pas suffisamment dociles pour suivre avec obéissance le système de franchise. Cela exclut du petit commerce beaucoup des gens qui ont le plus besoin d’autonomie.

66. Aujourd’hui les gens vivent plus en vertu ce que le système fait POUR eux ou LEUR fait qu’en vertu ce qu’ils font pour eux mêmes. Et ce qu’ils font pour eux mêmes est fait de plus en plus suivant des directions fixées par le système. Les occasions ont tendance à être celles que le système fournit, les occasions doivent être exploitées en accord avec les règles et les règlements [13] et les techniques prescrites par des experts doivent être suivies pour qu’il y ait une chance de succès.

67. Ainsi le processus de pouvoir est perturbé dans notre société par un manque de buts réels et un manque d’autonomie dans la poursuite des buts. Mais il est aussi perturbé à cause de ces motivations humaines qui tombent dans le groupe 3 : les motivations que l’on ne peut pas correctement satisfaire quel que soit l’effort qu’on leur consacre. Une de ces motivations est le besoin de sécurité. Nos vies dépendent de décisions prises par d’autres gens; nous n’avons aucun contrôle de ces décisions et ordinairement nous ne connaissons même pas les gens qui les prennent. (« Nous vivons dans un monde dans lequel relativement peu de gens – peut-être 500 ou 1 000 – prennent les décisions importantes » – Philip B. Heymann de la Faculté de Droit de Harvard, citée par Anthony Lewis, « New-York Times », le 21 avril 1995). Nos vies dépendent du fait que des standards de sécurité sont correctement mis en oeuvre dans une centrale nucléaire; de la quantité autorisée de pesticides dans notre alimentation ou de pollution dans notre air; de l’habileté (ou incompétence) de notre docteur; perdre ou décrocher un travail peut dépendre de décisions prises par des économistes du gouvernement ou des cadres de sociétés; et ainsi de suite. La plupart des individus ne sont pas en position de se protéger contre ces menaces dans une mesure plus que très limitée. La recherche individuelle de la sécurité est donc contrecarrée, ce qui mène au sentiment d’impuissance.

68. On peut objecter que l’homme primitif est physiquement moins en sécurité que l’homme moderne, comme on peut le voir par son espérance de vie plus courte; donc l’homme moderne souffre de moins, et non de plus que la quantité d’insécurité qui est normale pour des êtres humains. Mais la sécurité psychologique ne correspond pas exactement avec la sécurité physique. Ce qui nous fait nous SENTIR en sécurité n’est pas tant la sécurité objective que le sentiment de confiance dans notre capacité à prendre soin de nous. L’homme primitif, menacé par un animal féroce ou par la faim, peut se battre pour se défendre ou se déplacer à la recherche de nourriture. Il n’a aucune certitude de succès dans ces efforts, mais il n’est en aucun cas impuissant contre les choses qui le menacent. L’individu moderne au contraire est menacé par beaucoup de choses contre lesquelles il est impuissant; les accidents nucléaires, les cancérigènes dans l’alimentation, la pollution environnementale, la guerre, l’augmentation des impôts, l’invasion de sa vie privée par des grosses organisations, les phénomènes sociaux ou économiques nationaux qui peuvent perturber son mode de vie.

69. Il est vrai que l’homme primitif est impuissant contre certaines des choses qui le menacent; la maladie par exemple. Mais il peut accepter le risque de maladie stoïquement. Il fait partie de la nature de choses, ce n’est la faute de personne, à moins que ce ne soit la faute de quelque démon imaginaire et impersonnel. Mais ce qui menace l’individu moderne a tendance à être SYNTHÉTIQUE. Ce n’est pas le résultat du hasard, mais lui est IMPOSÉ par d’autres personnes dont il est incapable, en tant qu’individu, d’influencer les décisions. Par conséquent il se sent frustré, humilié et en colère.

70. Ainsi l’homme primitif a en grande partie sa sécurité entre ses propres mains (en tant qu’individu ou membre d’un PETIT groupe) tandis que la sécurité de l’homme moderne est entre les mains de personnes ou d’organisations qui sont trop distantes ou trop grandes pour qu’il soit personnellement capable de les influencer. Donc la motivation de l’homme moderne pour la sécurité a tendance à tomber dans des groupes 1 et 3; dans certains secteurs (l’alimentation, l’abri, etc) sa sécurité est assurée au prix seulement d’un effort insignifiant, tandis que dans d’autres secteurs il NE PEUT PAS atteindre la sécurité. (Ce qui précède simplifie énormément la situation réelle, mais indique vraiment d’une façon grossière et générale comment la condition de l’homme moderne diffère de celle de l’homme primitif).

71. Les gens ont beaucoup de motivations transitoires ou impulsives qui sont nécessairement contrecarrées dans la vie moderne, et tombent par là dans le groupe 3. On peut se mettre en colère, mais la société moderne ne peut pas permettre de se battre. Dans beaucoup de situations elle ne permet pas même l’agression verbale. Quand on va quelque part on peut être pressé, ou on peut être en humeur de voyager lentement, mais on n’a généralement pas d’autre choix que de suivre le flux du trafic et d’obéir aux feux de circulation. On peut vouloir faire son travail d’une façon différente, mais d’habitude on ne peut travailler que selon les règles fixées par son employeur. De beaucoup d’autres façons encore, l’homme moderne est ligoté par un réseau de règles et de règlements (explicites ou implicites) qui contrecarre beaucoup de ses impulsions et se heurte ainsi au processus de pouvoir. On ne peut pas se passer de la plupart de ces règlements , parce qu’ils sont nécessaires au fonctionnement de la société industrielle.

72. La société moderne est par certains aspects extrêmement permissive. Dans les questions qui sont sans rapport avec le fonctionnement du système nous pouvons généralement faire ce qui nous plaît. Nous pouvons croire en n’importe quelle religion (tant qu’elle n’encourage pas de comportement dangereux pour le système). Nous pouvons coucher avec qui nous aimons (tant que nous pratiquons « des rapports sexuels protégés »). Nous pouvons faire tout ce que nous aimons tant que c’est SANS IMPORTANCE. Mais dans toutes les questions IMPORTANTES le système tend de plus en plus à réguler notre comportement

73. Le comportement n’est pas seulement régulé par des règles explicites ou par le gouvernement. Le contrôle est souvent exercé par une contrainte indirecte ou par la pression psychologique ou la manipulation, et par des organisations autres que le gouvernement, ou par le système dans son ensemble. La plupart des grandes organisations utilisent une forme ou une autre de propagande [14] pour manipuler l’attitude ou le comportement des gens. La propagande n’est pas limitée à la publicité, et parfois elle n’est même pas consciemment conçue comme de la propagande par les gens qui la font. Par exemple, le contenu des programmes de divertissement est une forme puissante de propagande. Un exemple de contrainte indirecte : il n’y a aucune loi qui dit que nous devons aller travailler chaque jour et suivre les ordres de notre employeur. Légalement il n’y a rien pour nous empêcher d’aller vivre dans la nature comme les primitifs ou d’entrer nous mêmes dans les affaires. Mais en pratique il reste très peu de terres sauvages disponibles et il n’y a de la place dans l’économie que pour un nombre limité de petits commerçants. Par là la plupart d’entre nous ne peuvent survivre que comme employé de quelqu’un d’autre.

74. Nous suggérons que l’obsession pour la longévité, et le maintien de l’énergie physique et de l’attrait sexuel jusqu’à un âge avancé, chez l’homme moderne est un symptôme de non accomplissement résultant d’une privation dans le processus de pouvoir. « La crise de la quarantaine » est aussi un tel symptôme. Tout comme le manque d’intérêt à avoir des enfants qui est assez commun dans la société moderne, mais presque inouï dans des sociétés primitives.

75. Dans les sociétés primitive la vie est une succession d’étapes. Les besoins et les buts d’une étape ayant été accomplis, il n’y a aucune répugnance particulière à passer à l’étape suivante. Un jeune homme accomplit le processus de pouvoir en devenant un chasseur, chassant non pour le sport ou pour l’accomplissement, mais pour obtenir de la viande qui est nécessaire pour se nourrir. (Chez les jeunes femmes le processus est plus complexe, avec un accent plus grand sur le pouvoir social; nous ne le discuterons pas ici.) Cette phase étant passée avec succès, le jeune homme n’a aucune répugnance à s’installer dans les responsabilités d’élever une famille. (Par contraste, certaines personnes modernes reportent indéfiniment d’avoir des enfants parce qu’ils sont trop occupés à rechercher quelque « accomplissement ». Nous suggérons que l’accomplissement dont ils ont besoin est l’expérience adéquate du processus de pouvoir – avec des buts réels au lieu des buts artificiels d’activités de substitution). De nouveau, ayant avec succès élevé ses enfants, et accompli le processus de pouvoir en leur fournissant leurs nécessités physiques, l’homme primitif estime que son travail est terminé et il est prêt à accepter la vieillesse (s’il survit jusque là) et la mort. Beaucoup de personnes modernes, au contraire, sont gênées par la perspective de la mort, comme on peut le voir par les efforts qu’ils font pour essayer d’entretenir leur condition physique, leur apparence et leur santé. Nous soutenons que c’est en raison du non accomplissement résultant du fait qu’ils n’ont jamais utilisé leur force physique, n’ont jamais accompli le processus de pouvoir en utilisant leur corps d’une façon sérieuse. Ce n’est pas l’homme primitif, qui a utilisé son corps quotidiennement pour des buts pratiques, qui craint les détériorations de l’âge, mais l’homme moderne, qui n’a jamais eu d’utilisation pratique pour son corps au-delà de la marche de sa voiture à sa maison. C’est l’homme dont le besoin de processus de pouvoir a été satisfait pendant sa vie qui est le mieux préparé à accepter la fin de cette vie.

76. En réponse aux arguments de cette section quelqu’un dira, « la Société doit trouver un moyen de donner aux gens l’occasion d’accomplir le processus de pouvoir ». Pour ces gens la valeur de l’occasion est détruite par le fait même que la société la leur donne. Ce qu’ils ont besoin est de trouver ou créer leurs propres occasions. Tant que le système leur DONNE leurs occasions il les a toujours en laisse. Pour atteindre l’autonomie ils doivent se débarrasser de cette laisse.

COMMENT CERTAINES PERSONNES S’ADAPTENT

77. Tout le monde dans la société industrialo-technologique ne souffre pas de problèmes psychologiques. Quelques personnes prétendent même être tout à fait satisfaites de la société comme elle est. Nous discutons maintenant certaines des raisons pour lesquelles les gens diffèrent à ce point dans leur réponse à la société moderne.

78. D’abord, il y a sans aucun doute des différences dans l’instinct de pouvoir. Les individus avec une attirance faible pour le pouvoir peuvent avoir relativement peu de besoin d’accomplir le processus de pouvoir, ou au moins un besoin relativement faible d’autonomie dans le processus de pouvoir. Ce sont les types dociles qui auraient été heureux comme nègres de plantation dans le Vieux Sud. (Nous ne voulons pas nous moquer « des nègres de plantation » du Vieux Sud. À leur crédit, la plupart des esclaves n’étaient PAS contents de leur servitude. Mais nous nous moquons des gens qui SONT contents de la servitude.)

79. Certains peuvent avoir une motivation exceptionnelle, dont la poursuite satisfait leur besoin du processus de pouvoir. Par exemple, ceux qui ont une motivation exceptionnellement forte pour le statut social peuvent passer leur vie entière à monter l’échelle sociale sans jamais s’ennuyer de ce jeu.

80. Les gens varient dans leur sensibilité à la publicité et au marketing. Certains sont si susceptibles que, même s’ils font beaucoup d’argent, ils ne peuvent pas satisfaire leur constante envie pour les nouveaux jouets brillants que le marketing agite devant leurs yeux. Donc ils se sentent toujours financièrement en difficulté même si leur revenu est élevé et leurs envies sont contrecarrées.

81. Certains ont une faible sensibilité à la publicité et au marketing. Ce sont les gens qui ne sont pas intéressés par l’argent. L’acquisition de biens matériels ne sert pas leur besoin du processus de pouvoir.

82. Ceux qui ont une sensibilité moyenne à la publicité et au marketing sont capables de gagner assez d’argent pour satisfaire leurs envies de marchandises et de service, mais seulement au prix d’un effort sérieux (heures supplémentaires, travail de complément, promotion, etc). Par là l’acquisition de biens matériels sert leur besoin du processus de pouvoir. Mais il ne s’ensuit pas nécessairement que leur besoin est entièrement satisfait. Ils peuvent avoir une autonomie insuffisante dans le processus de pouvoir (leur travail peut consister à suivre des ordres) et certaines de leurs motivations peuvent être contrecarrés (par exemple, la sécurité, l’agression). (Nous sommes coupables de simplification excessive dans les paragraphes 80-82 parce que nous avons supposé que le désir d’acquisition matérielle est entièrement une création de la publicité et du marketing. Bien sûr ce n’est pas si simple [11]).

83. Certains satisfont en partie leur besoin du pouvoir en s’identifiant avec une organisation puissante ou un mouvement de masse. Un individu manquant de buts ou de pouvoir rejoint un mouvement ou une organisation, adopte ses buts comme les siens propres, travaille ensuite vers ces buts. Quand certains des buts sont atteints, l’individu, bien que ses efforts personnels aient joué seulement une rôle insignifiant dans leur accomplissement, ressent (par son identification avec le mouvement ou l’organisation) la même chose que s’il avait accompli le processus de pouvoir. Ce phénomène a été exploité par les fascistes, les nazis et les communistes. Notre société l’utilise, aussi, quoique moins brutalement. Par exemple : Manuel Noriega était irritant pour les Etats-Unis (but : punir Noriega). Les Etats-Unis ont envahi le Panama (effort) et ont puni Noriega (accomplissement du but). Les Etats-Unis ont accompli le processus de pouvoir et beaucoup d’Américains, à cause de leur identification avec les Etats-Unis, ont éprouvé le processus de pouvoir par délégation. De là l’approbation publique généralisée de l’invasion du Panama; elle a donné aux gens une sensation de pouvoir [15]. Nous voyons le même phénomène dans les armées, les sociétés, les partis politiques, les organisations humanitaires, les mouvements religieux ou idéologiques. Les mouvements gauchistes particulièrement ont tendance à attirer les gens qui cherchent à satisfaire leur besoin de pouvoir. Mais pour la plupart l’identification avec une grande organisation ou un mouvement de masse ne satisfait pas entièrement le besoin du pouvoir.

84. Une autre voie par laquelle les gens satisfont leur besoin du processus de pouvoir est par des activités de substitution. Comme nous l’avons expliqué dans les paragraphes 38-40, une activité de substitution est dirigée vers un but artificiel que l’individu poursuit pour « l’accomplissement » qu’il obtient en poursuivant ce but, pas parce qu’il doit atteindre le but lui-même. Par exemple, il n’y a aucun motif pratique pour se bâtir d’énormes muscles, pour envoyer une bille dans un trou ou acquérir une série complète de timbres-postes. Pourtant beaucoup de gens dans notre société se consacrent avec passion au culturisme, au golf ou à la philatélie. Certains sont plus « conformistes » que d’autres et accordent donc plus aisément de l’importance à une activité de substitution simplement parce que les gens autour d’eux la traitent comme importante ou parce que la société leur dit que c’est important. C’est pourquoi certains deviennent très appliqués dans des activités essentiellement insignifiantes comme le sport, ou le bridge, ou les échecs, ou des recherches savantes mystérieuses, tandis que d’autres qui sont plus clairvoyants ne voient jamais ces choses que comme les activités de substitution qu’elles sont et ne leur attachent jamais par conséquent assez d’importance pour satisfaire leur besoin du processus de pouvoir. Il reste seulement à souligner que dans de nombreux cas la manière de gagner sa vie est aussi une activité de substitution. Pas une PURE activité de substitution, puisqu’une partie du motif de l’activité est de gagner les nécessités physiques et (pour certains) le statut social et le superflu que la publicité leur fait vouloir. Mais beaucoup de gens mettent dans leur travail beaucoup plus d’efforts que nécessaire pour gagner l’argent et le statut dont ils ont besoin et cet effort supplémentaire constitue une activité de substitution. Cet effort supplémentaire, avec l’investissement émotionnel qui l’accompagne, est une des forces les plus puissantes qui pousse le développement continuel et le perfectionnement du système, avec des conséquences négatives pour la liberté individuelle (voir le paragraphe 131). Particulièrement, pour les scientifiques et les ingénieurs les plus créatifs, le travail a tendance à être en grande partie une activité de substitution. Ce point est si important qu’il mérite une discussion séparée, que nous donnerons dans un moment (paragraphes 87-92).

85. Dans cette section nous avons expliqué comment beaucoup de gens dans la société moderne satisfont plus ou moins leur besoin du processus de pouvoir. Mais nous pensons que pour la majorité des gens le besoin du processus de pouvoir n’est pas entièrement accompli. En premier lieu, ceux qui ont un besoin insatiable de statut, ou qui sont fermement « accrochés » à une activité de substitution, ou qui s’identifient suffisamment avec un mouvement ou une organisation pour satisfaire leur besoin de pouvoir, sont des personnalités exceptionnelles. Les autres ne sont pas entièrement satisfaits par les activités de substitution ou par l’identification avec une organisation (voir les paragraphes 41, 64). En second lieu, trop de contrôle est imposé par le système, par des règlements explicites ou par la socialisation, ce qui aboutit à un manque d’autonomie et à la frustration en raison de l’impossibilité d’atteindre certains buts et de la nécessité de freiner trop d’impulsions.

86. Mais même si la plupart des gens dans la société industrialo-technologique étaient tout à fait satisfaites, nous (FC) serions toujours opposés à cette forme de société, parce que (parmi d’autres raisons) nous considérons comme avilissant d’accomplir son besoin du processus de pouvoir par des activités de substitution ou par l’identification avec une organisation, plutôt que par la poursuite de buts réels.

MOTIVATIONS DES SCIENTIFIQUES

87. La science et la technologie fournissent les exemples les plus importants d’activités de substitution. Quelques scientifiques prétendent qu’ils sont motivés par « la curiosité », cette notion est simplement absurde. La plupart des scientifiques travaillent sur des problème hautement spécialisés qui ne sont l’objet d’aucune curiosité normale. Par exemple, est-ce qu’un astronome, un mathématicien ou un entomologiste est curieux des propriétés de l’isopropyltrimethylmethane ? Bien sûr que non. Seul un chimiste est curieux d’une telle chose et il est curieux de cela seulement parce que la chimie est son activité de substitution. Est-ce que le chimiste est curieux de la classification correcte d’une nouvelle espèce de scarabée ? Non. Cette question est intéressante seulement pour l’entomologiste et il ne s’y intéresse que parce que l’entomologie est son activité de substitution. Si le chimiste et l’entomologiste devaient se dépenser sérieusement pour obtenir les nécessités physiques et si cet effort occupait leurs capacités d’une façon intéressante, mais non scientifique, alors ils se moqueraient de l’isopropyltrimethylmethane ou de la classification des scarabées. Supposons que le manque de fonds pour les études de troisième cycle ait mené le chimiste à devenir courtier d’assurance au lieu de chimiste. Dans ce cas il aurait été très intéressé par des questions d’assurance, mais ne se serait soucié en rien de l’isopropyltrimethylmethane. En tout cas il n’est pas normal de mettre dans la satisfaction de la simple curiosité le volume de temps et d’effort que les scientifiques mettent dans leur travail. L’explication par la « curiosité » de la motivation des scientifiques ne tient tout simplement pas.

88. L’explication par « le bien de l’humanité » ne marche pas mieux. Certaines activités scientifiques n’ont aucune relation imaginable avec le bien-être de la race humaine – la plus grande partie de l’archéologie ou de la linguistique comparée par exemple. D’autres secteurs des sciences présentent des dangers évidents. Pourtant les scientifiques dans ces secteurs sont aussi enthousiastes pour leur travail que ceux qui développent des vaccins ou étudient la pollution athmosphérique. Considérez le cas du Dr Edouard Teller, qui avait un engagement émotionnel évident dans la promotion des centrales nucléaires. Cette engagement était il issu d’un désir de profiter à l’humanité ? S’il en est ainsi alors pourquoi le Dr Teller ne s’est il pas engagé émotionnellement pour d’autres causes « humanitaires » ? S’il était si humanitaire alors pourquoi a-t-il aidé à développer la bombe H ? Comme avec beaucoup d’autres accomplissements scientifiques, on peut sérieusement se poser la question de savoir si les centrales nucléaires profitent vraiment à l’humanité. L’électricité bon marché est elle plus importante que l’accumulation des déchêts et le risque d’accidents ? Le Dr Teller a vu seulement un côté de la question. Clairement son engagement émotionnel dans l’énergie nucléaire n’a pas surgi d’un désir « de profiter à l’humanité » mais d’un accomplissement personnel qu’il a tiré de son travail et de la vue de son utilisation pratique.

89. Il en est de même des scientifiques en général. Avec de rares exceptions possibles, leur motif n’est ni la curiosité, ni le désir de profiter à l’humanité, mais le besoin d’accomplir le processus de pouvoir : avoir un but (un problème scientifique à résoudre), faire un effort (la recherche) et atteindre le but (la solution du problème). La science est une activité de substitution parce que les scientifiques travaillent principalement pour l’accomplissement qu’ils trouvent dans le travail lui-même.

90. Bien sûr, ce n’est pas aussi simple. D’autres motivations jouent effectivement un rôle pour beaucoup de scientifiques. Argent et statut par exemple. Certains scientifiques peuvent être des gens du type qui ont un besoin insatiable de statut (voir le paragraphe 79) et cela peut être la principale motivation pour leur travail. Il n’y a aucun doute que la majorité des scientifiques, comme la majorité de la population générale, est plus ou moins sensible à la publicité et au marketing et a besoin d’argent pour satisfaire l’envie de marchandises et de services. Ainsi la science n’est pas une PURE activité de substitution. Mais c’est en grande mesure une activité de substitution.

91. De plus, la science et la technologie constituent un puissant mouvement de masse et beaucoup de scientifiques satisfont leur besoin de pouvoir par l’identification avec ce mouvement de masse (voir le paragraphe 83).

92. Ainsi la science marche au pas aveuglément, sans respect pour le bien-être réel de la race humaine ou pour une autre norme, obéissant seulement aux besoins psychologiques des scientifiques et des politiques et cadres de société qui financent la recherche.

LA NATURE DE LA LIBERTÉ

93. Nous allons montrer que la société industrialo-technologique ne peut pas être réformée de façon à l’empêcher de rétrécir peu à peu la sphère de la liberté humaine. Mais comme « liberté » est un mot qui peut être interprété de beaucoup de façons, nous devons d’abord faire comprendre de quelle liberté nous parlons.

94. Par « liberté » nous désignons l’occasion d’accomplir le processus de pouvoir, avec des buts réels et non les buts artificiels d’activités de substitution, et sans interférence, manipulation ou supervision de qui que ce soit, particulièrement d’aucune grande organisation. La liberté veut dire avoir le contrôle (en tant qu’individu ou membre d’un PETIT groupe) des questions vitales de son existence; l’alimentation, les vêtements, le couvert et la défense contre toutes les menaces qui peuvent être présentes dans son environnement. La liberté veut dire avoir le pouvoir; pas le pouvoir de contrôler d’autres personnes mais le pouvoir de contrôler les circonstances de sa propre vie. On n’a pas de liberté si un autre (particulièrement une grande organisation) a le pouvoir sur soi, quelque bienveillant, tolérant et permissif qu’il soit. Il est important de ne pas confondre la liberté avec la simple permission (voir le paragraphe 72).

95. Il se dit que nous vivons dans une société libre parce que nous avons un certain nombre de droits constitutionnellement garantis. Mais ceux-ci ne sont pas aussi importants qu’ils le semblent. Le degré de liberté personnelle qui existe dans une société est déterminé plus par la structure économique et technique de la société que par ses lois ou sa forme de gouvernement [16]. La plupart des nations indiennes de Nouvelle Angleterre étaient des monarchies et beaucoup des Cités-Etats de la Renaissance italienne étaient dirigées par des dictateurs. Mais quand on se documente sur ces sociétés on a l’impression qu’elles permettaient beaucoup plus de liberté personnelle que notre société. C’est en partie parce qu’elles manquaient des mécanismes efficaces pour mettre en application la volonté du dirigeant : il n’y avait pas de police moderne et bien organisée, pas de communication rapide à grande distance, pas de caméras de surveillance, pas fichier d’information sur la vie des citoyens ordinaires. Par là il était relativement facile de se soustraire au contrôle.

96. Quant à nos droits constitutionnels, considérez par exemple celui de la Liberté de la Presse. Nous ne sommes certainement pas contre ce droit : c’est un outil très important pour limiter la concentration du pouvoir politique et pour tenir dans le droit chemin ceux qui ont effectivement le pouvoir politique en exposant publiquement leurs mauvaises conduites. Mais la liberté de la Presse est de très peu d’utilité au citoyen moyen en tant qu’individu. Les mass-médias sont en grande partie sous le contrôle de grosses organisations qui sont intégrées dans le système. Quelqu’un qui a un peu d’argent peut faire imprimer quelque chose, ou peut le distribuer sur Internet ou d’une autre façon équivalente, mais ce qu’il veut dire sera inondé par le volume énorme de matériau produit par les médias, par là il n’aura aucun effet pratique. Faire une impression sur la société avec des mots est donc presque impossible pour la plupart des individus et des petits groupes. Prenez-nous (FC) par exemple. Si nous n’avions jamais rien fait de violent et avions soumis ce texte à un éditeur, il n’aurait probablement pas été accepté. S’il avait été accepté et publié, il n’aurait probablement pas attiré beaucoup de lecteurs, parce que c’est plus amusant de regarder les divertissement produits par les médias que de lire un essai sérieux. Même si ce texte avait eu beaucoup de lecteurs, la plupart de ces lecteurs auraient bientôt oublié ce qu’ils auraient lu, leurs esprits inondés par la masse de matériau à laquelle les médias les exposent. Pour présenter notre message au public avec une certaine chance de faire une impression durable, nous avons dû tuer des gens.

97. Les droits constitutionnels sont utiles jusqu’à un certain point, mais ils ne servent pas à garantir beaucoup plus que ce qu’on pourrait appeler la conception bourgeoise de la liberté. Selon la conception bourgeoise, un homme « libre » est essentiellement un élément d’une machine sociale et a seulement un certain jeu de libertés prescrites et délimitées; les libertés qui sont conçues pour servir les besoins de la machine sociale plus que ceux de l’individu. Ainsi l’homme « libre » selon le bourgeois a la liberté économique parce que cela promeut la croissance et le progrès; il a la Liberté de la Presse parce que la critique publique restreint la mauvaise conduite des leaders politiques; il a droit à une justice équitable parce que l’emprisonnement suivant le caprice des puissants serait mauvais pour le système. C’était clairement l’attitude de Simon Bolivar. Pour lui, les gens méritaient la liberté seulement s’ils l’utilisaient pour promouvoir le progrès (le progrès selon la conception du bourgeois). D’autres penseurs bourgeois ont adopté cette vision de la liberté comme un simple moyen pour des fins collectives. Chester C. Tan, « la Pensée Politique chinoise au Vingtième siècle, » page 202, explique la philosophie du Leader du Kuomintang Hu Han-Min : « on accorde des droits à un individu parce qu’il est membre de la société et que la vie de la communauté nécessite de tels droits. Par communauté Hu désignait la société entière de la nation. » Et à la page 259 Tan déclare que selon Carsum Chang (Chang Chun-Mai, chef du Parti Socialiste d’Etat en Chine) la liberté devait être utilisée dans l’intérêt de l’état et du peuple comme un tout. Mais quel genre de liberté a-t-on si on ne peut l’utiliser que comme quelqu’un d’autre le prescrit ? La conception de la liberté de FC n’est pas celle de Bolivar, Hu, Chang ou d’autres théoriciens bourgeois. L’ennui avec ces théoriciens est qu’ils ont fait du développement et de l’application de théories sociales leur activité de substitution. Par conséquent les théories sont conçues pour servir les besoins des théoriciens plus que les besoins des gens qui sont assez malheureux pour vivre dans une société sur laquelle ces théories sont imposées.

98. Un dernier point doit être précisé dans cette section : On ne devrait pas considérer que quelqu’un a assez de liberté simplement parce qu’il DIT qu’il en a assez. La liberté est limitée en partie par un contrôle psychologique dont les gens sont inconscients, et de plus les idées de beaucoup sur ce en quoi constitue la liberté sont basées plus selon les conventions sociales que par leurs besoins réels. Par exemple, il est probable que beaucoup de gauchistes du type sursocialisé diraient que la plupart des gens, y compris eux-mêmes sont trop peu socialisés plutôt que trop, pourtant le gauchiste sursocialisé paye un lourd tribut psychologique pour son haut niveau de socialisation.

QUELQUES PRINCIPES DE L’HISTOIRE

99. Pensez à l’histoire comme étant la somme de deux composantes : un composant erratique qui consiste en événements imprévisibles qui ne suivent aucun modèle perceptible, et un composant régulier qui consiste en tendances historiques à long terme. Ici nous nous intéressons aux tendances à long terme.

100. PREMIER PRINCIPE. Si un PETIT changement affecte une tendance historique à long terme, l’effet de ce changement sera presque toujours transitoire – la tendance retournera bientôt à son état originel. (Exemple : un mouvement de réforme conçu pour nettoyer la corruption politique dans une société a rarement plus qu’un effet à court terme; tôt ou tard les réformateurs se détendent et la corruption revient discrètement. Le niveau de corruption politique dans une société donnée a tendance à rester constant, ou changer seulement lentement avec l’évolution de la société. Normalement, un nettoyage politique sera permanent seulement s’il est accompagné par des changements sociaux étendus; un PETIT changement dans la société ne suffira pas). Si un petit changement dans une tendance historique à long terme apparaît permanent, c’est seulement parce que le changement agit dans la direction dans laquelle la tendance va déjà, si bien que la tendance n’est pas modifiée, mais seulement poussée en avant.

101. Le premier principe est presque une tautologie. Si une tendance n’était pas stable vis à vis des petits changements, elle errerait au hasard plutôt que suivant une direction définie; autrement dit ce ne serait pas du tout une tendance à long terme.

102. DEUXIÈME PRINCIPE. Si un changement est suffisamment grand pour changer de manière permanente une tendance historique à long terme, alors il changera la société dans son ensemble. Autrement dit, une société est un système dans lequel toutes les parties sont en corrélation et on ne peut pas en changer de manière permanente une partie importante sans changer aussi toutes les autres.

103. TROISIÈME PRINCIPE. Si un changement est assez grand pour changer de manière permanente une tendance à long terme, alors les conséquences pour la société dans son ensemble ne peuvent pas être prévues d’avance. (À moins que d’autres sociétés n’aient subi le même changement et aient toutes connu les mêmes conséquences, dans ce cas où on peut prévoir empiriquement qu’une autre société qui subirait le même changement éprouverait probablement des conséquences semblables).

104. QUATRIÈME PRINCIPE. Une nouvelle sorte de société ne peut pas être conçue sur le papier. C’est-à-dire qu’on ne peut pas projeter une nouvelle forme de société à l’avance, la fonder ensuite et s’attendre à ce qu’elle fonctionne comme prévu.

105. Les troisième et quatrième principes résultent de la complexité des sociétés humaines. Un changement du comportement humain affectera l’économie d’une société et son environnement physique; l’économie affectera l’environnement et vice versa et les changements de l’économie et de l’environnement affecteront le comportement humain de façons complexes et imprévisibles; et ainsi de suite. Le réseau de causes et effets est beaucoup trop complexe pour être démêlé et compris.

106. CINQUIÈME PRINCIPE. Les gens ne choisissent pas consciemment et rationnellement la forme de leur société. Les sociétés se développent par des processus d’évolution sociale qui ne sont pas sous un contrôle humain rationnel.

107. Le cinquième principe est une conséquence des quatre autres.

108. Pour illustrer cela : D’après le premier principe, en général une tentative de réforme sociale soit va dans la direction dans laquelle la société se développe de toute façon (ce qui fait qu’elle accélère simplement un changement qui serait arrivé tôt ou tard) soit elle a seulement un effet transitoire, de sorte que la société revient bientôt doucement dans ses vieilles ornières. Pour changer durablement la direction du développement de n’importe quel aspect important d’une société, la réforme est insuffisante et la révolution est nécessaire. (Une révolution n’implique pas nécessairement un soulèvement armé ou le renversement d’un gouvernement.) Selon le deuxième principe, une révolution ne change jamais seulement un aspect d’une société; et selon le troisième principe des changements se produisent que les révolutionnaires n’avaient jamais attendu ou désiré. Selon le quatrième principe, quand des révolutionnaires ou des utopistes fondent une nouvelle sorte de société, ça ne se passe jamais comme ils l’avaient planifié.

109. La Révolution Américaine ne fournit pas de contre-exemple. « La Révolution » américaine ne fut pas une révolution dans notre sens du mot, mais une guerre d’indépendance suivie par une réforme politique d’une assez grande portée. Les Pères Fondateurs n’ont pas changé la direction du développement de la société américaine, ils n’aspiraient d’ailleurs pas à le faire. Ils ont seulement libéré le développement de la société américaine des freins de la loi britannique. Leur réforme politique n’a changé aucune tendance de fond, mais a seulement poussé la culture politique américaine suivant sa direction naturelle de développement. La société britannique, dont la société américaine était une ramification, s’était orientée depuis longtemps vers la démocratie représentative. Et avant la Guerre d’Indépendance les Américains pratiquaient déjà un degré significatif de démocratie représentative dans les assemblées coloniales. Le système politique établi par la Constitution fut modelé sur le système britannique et sur les assemblées coloniales. Avec des changements majeurs, c’est certain – il n’y a aucun doute que les Pères Fondateurs ont fait un pas très important. Mais c’était un pas dans la direction vers laquelle le monde anglophone allait déjà . La preuve en est que la Grande-Bretagne et toutes ses colonies qui étaient peuplées principalement de gens d’origine britannique ont fini avec des systèmes de démocratie représentative essentiellement semblables à celui des Etats-Unis. Si les Pères Fondateurs avaient perdu leur sang-froid et avaient refusé de signer la Déclaration d’Indépendance, notre mode de vie n’aurait pas été aujourd’hui significativement différent. Peut-être aurions nous eu des liens un peu plus serrés avec la Grande-Bretagne et aurions nous eu un Parlement et un Premier ministre au lieu d’un Congrès et d’un Président. La belle affaire. Ainsi la Révolution américaine n’est pas un contre-exemple, mais une bonne illustration de nos principes.

110. Cependant, on doit utiliser le bon sens dans l’application de ces principes. Ils sont exprimés dans un langage imprécis qui laisse latitude pour l’interprétation et des exceptions peuvent être trouvées. Donc nous présentons ces principes non pas comme des lois inviolables, mais comme des principes de base, ou des guides de pensée, qui peuvent fournir un antidote partiel aux idées naïves sur l’avenir de la société. On devrait garder ces principes constamment en mémoire et chaque fois que l’on arrive à une conclusion qui est en contradiction avec eux il faudrait soigneusement réexaminer sa pensée et ne conserver la conclusion que si on a des raisons bonnes et solides de le faire.

LA SOCIÉTÉ INDUSTRIALO-TECHNOLOGIQUE NE PEUT PAS ÊTRE RÉFORMÉE

111. Les principes ci-dessus aident à montrer combien il serait désespérément difficile de réformer le système industriel de façon à l’empêcher de rétrécir progressivement notre sphère de liberté. Il y a une tendance permanente, qui remonte au moins à la Révolution Industrielle suivant laquelle la technologie renforce le système avec un coût élevé en termes de liberté individuelle et d’autonomie locale. Par là tout changement conçu pour protéger la liberté des effets de la technologie irait à l’encontre d’une tendance fondamentale dans le développement de notre société.

Par conséquent, un tel changement serait transitoire – bientôt inondé par la marée de l’histoire – ou alors, s’il est assez grand pour être permanent changerait la nature de notre société entière. Ceci d’après les premier et deuxième principes. De plus, comme la société serait changée d’une façon qui ne peut pas être prévue d’avance (troisième principe) ce serait très risqué. Des changements assez grands pour faire une différence durable en faveur de la liberté ne seraient pas introduits parce qu’on se rendrait compte qu’ils perturberaient gravement le système. Donc toute tentative de réforme serait trop timide pour être efficaces. Même si des changements assez grands pour faire une différence durable étaient introduits, on les abandonnerait quand leurs effets perturbateurs seraient devenus apparents. Ainsi, des changements permanents en faveur de la liberté ne pourraient être provoqués que par des gens prêts à accepter des altérations radicales, dangereuses et imprévisible du système entier. Autrement dit, par des révolutionnaires, non des réformateurs.

112. Ceux qui tiennent à sauver la liberté sans sacrifier les bénéfices supposés de la technologie suggéreront des arrangements naïfs pour quelque nouvelle forme de société qui réconcilierait la liberté avec la technologie. En dehors du fait que les gens qui font des suggestions proposent rarement des moyens pratiques par lesquels la nouvelle forme de société pourrait être fondée, il découle du quatrième principe que même si la nouvelle forme de société pouvait être établie, elle s’effondrerait ou donnerait des résultats très différents de ceux attendus.

113. Donc même sur des bases très générales il semble hautement invraisemblable qu’une façon de changer la société puisse être trouvée qui réconcilierait la liberté avec la technologie moderne. Dans les quelques sections suivantes nous donnerons des raisons plus précises de conclure que la liberté et le progrès technologique sont incompatibles.

LES RESTRICTIONS A LA LIBERTÉ SONT INÉVITABLES DANS UNE SOCIÉTÉ INDUSTRIELLE

114. Comme expliqué dans les paragraphes 65-67, 70-73, l’homme moderne est ligoté par un réseau de règles et des règlements et son destin dépend des actions de personnes éloignées de lui dont il ne peut pas influencer les décisions. Ce n’est pas un accident ou le résultat de l’arbitraire de bureaucrates arrogants. C’est nécessaire et inévitable dans toute société technologiquement avancée. Le système DOIT réguler étroitement le comportement humain pour fonctionner. Au travail, les gens doivent faire ce que l’on leur dit de faire, sinon la production deviendrait un chaos. La bureaucratie DOIT être menée selon des règles rigides. Permettre n’importe quelle initiative personnelle substantielle aux bureaucrates de niveau inférieur perturberait le système et conduirait à des accusations d’inéquité en raison des différences dans la manière dont les bureaucrates individuels font preuve d’initiative. Il est vrai que quelques restrictions de notre liberté pourraient être éliminées, mais EN GÉNÉRAL la régulation de nos vies par des grandes organisations est nécessaire pour le fonctionnement de la société industrialo-technologique. Le résultat est un sentiment d’impuissance de la part de la personne moyenne. Il se peut, cependant, que les règlements formels tendront de plus en plus à être remplacés par des outils psychologiques qui nous feront vouloir ce que le système nécessite de nous. (Propagande [14], techniques éducatives, programmes « de santé mentale », etc)

115. Le système DOIT forcer les gens à se comporter de façons qui sont de plus en plus éloignées du modèle naturel de comportement humain. Par exemple, le système a besoin de scientifiques, de mathématiciens et d’ingénieurs. Il ne peut pas fonctionner sans eux. Donc une forte pression est mise sur les enfants pour qu’ils excellent dans ces domaines. Ce n’est pas naturel pour un humain adolescent de passer la plus grande partie de son temps assis à un bureau absorbé dans les études. Un adolescent normal veut passer son temps en contact actif avec le monde réel. Parmi les peuples primitifs les choses que les enfants sont amenés à faire sont en harmonie naturelle avec les impulsions humaines naturelles. Chez les Indiens d’Amérique, par exemple, les garçons étaient entraînés dans des activités extérieures actives – exactement la sorte de choses que les garçons aiment. Mais dans notre société les enfants sont poussés à étudier des sujets techniques, ce que la plupart font à contrecoeur.

116. À cause de la pression constante que le système exerce pour modifier le comportement humain, il y a une augmentation graduelle du nombre de gens qui ne peuvent pas ou ne veulent pas s’adapter aux exigences de la société : sangsues sociales, membres de gangs de jeunes, membres de sectes, rebelles contestataires, saboteurs écologistes radicaux, marginaux et réfractaires de toutes sortes.

117. Dans toute société technologiquement avancée le destin de l’individu DOIT dépendre de décisions qu’il ne peut personnellement influencer significativement. Une société technologique ne peut pas être éclatée en petites communautés autonomes, parce que la production dépend de la coopération de très grands nombres de gens et de machines. Une telle société DOIT être fortement organisée et les décisions qui DOIVENT être prises affectent de très grands nombres des gens. Quand une décision affecte, disons, un million de personnes, alors chacun des individus affectés a, en moyenne, seulement une part d’un millionième dans la décision. Ce qui arrive est d’habitude en pratique que les décisions sont prises par des fonctionnaires ou des cadres de société, ou par des spécialistes techniques, mais même quand le public vote sur une décision le nombre des électeurs est en général trop grand pour que le vote d’un seul individu soit significatif [17]. Ainsi la plupart des individus sont incapables d’influencer de façon mesurable les décisions majeures qui affectent leurs vies. Il n’y a pas de façon concevable d’y remédier dans une société technologiquement avancée. Le système essaye « de résoudre » ce problème en utilisant la propagande pour amener les gens à VOULOIR les décisions qui ont été prises pour eux, mais même si cette « solution » réussissait complètement à faire les gens se sentir mieux, ils s’aviliraient.

118. Les conservateurs et quelques autres préconisent plus « d’autonomie locale ». Les communautés locales avaient vraiment autrefois de l’autonomie, mais cette autonomie devient de moins en moins possible car les communautés locales deviennent plus intriquées avec et dépendantes de systèmes à grande échelle comme les services publics, les réseaux informatiques, les réseaux autoroutiers, les mass-médias, le système médical moderne. Le fait qu’une technologie appliquée en un endroit affecte souvent les gens à d’autres endroits éloignés joue aussi contre l’autonomie. Ainsi l’usage de pesticides ou d’autres produits chimiques près d’un ruisseau peut contaminer l’alimentation en eau à des centaines de kilomètres en aval, et l’effet de serre affecte le monde entier.

119. Le système n’existe pas et ne peut pas exister pour satisfaire les besoins humains. Au contraire, c’est le comportement humain qui doit être modifié pour s’adapter aux besoins du système. Cela n’a aucun rapport avec l’idéologie politique ou sociale qui prétend guider le système technologique. C’est la faute de la technologie, parce que le système est guidé non par l’idéologie, mais par les nécessités techniques [18]. Bien sûr le système satisfait beaucoup de besoins humains, mais en général il le fait seulement dans la mesure où il est dans l’intérêt du système de le faire. Ce sont les besoins du système qui sont primordiaux, pas ceux de l’être humain. Par exemple, le système assure leur nourriture aux gens parce qu’il ne pourrait pas fonctionner si tout le monde mourait de faim; il fait attention aux besoins psychologiques de gens chaque fois qu’il peut COMMODÉMENT le faire, parce qu’il ne pourrait pas fonctionner si trop de gens devenaient déprimés ou rebelles. Mais le système, pour des raisons bonnes, solides, pratiques, doit exercer une pression constante sur les gens pour modeler leur comportement aux besoins du système. Trop d’accumulation d’ordures ? Le gouvernement, les médias, le système éducatif, les écologistes, chacun nous inonde d’une masse de propagande sur le recyclage. Besoin de plus de personnel technique ? Un choeur de voix exhorte les gosses à étudier les sciences. Personne ne s’arrête pour demander s’il n’est pas inhumain de forcer des adolescents à passer la plus grande partie de leur temps à étudier des sujets que la plupart d’entre eux détestent. Quand des travailleurs qualifiés sont mis au chômage par des avancées techniques et doivent subir « un recyclage », personne ne demande si ce n’est pas humiliant pour eux d’être bousculés de cette façon. Il est simplement considéré comme allant de soi que chacun doit se plier aux nécessités techniques et pour une bonne raison : si les besoins humains étaient mis avant les nécessités techniques il y aurait des problèmes économiques, du chômage, des pénuries ou pire. Le concept de « santé mentale » est défini en grande partie dans notre société par la mesure dans laquelle un individu se comporte en accord avec les besoins du système et le fait sans montrer de signe de stress.

120. Les efforts pour faire de la place dans le système à un but dans la vie et à l’autonomie ne sont qu’une plaisanterie. Par exemple, une société, au lieu de faire assembler à chacun de ses employés une seule section d’un catalogue, fit assembler à chacun un catalogue entier et cela était supposé leur donner un objectif et un sentiment d’accomplissement. Quelques sociétés ont essayé de donner plus d’autonomie à leurs employés dans leur travail, mais pour des raisons pratiques cela ne peut d’habitude être fait que dans une mesure très limitée et en tout cas on ne donne jamais aux employés d’autonomie quant aux buts ultimes – leurs efforts « autonomes » ne peuvent jamais être dirigés vers des buts qu’ils choisissent personnellement, mais seulement vers les buts de leur employeur, comme la survie et la croissance de la société. Toute société qui permettrait à ses employés d’agir autrement ferait bientôt faillite. De même dans n’importe quelle entreprise d’un système socialiste, les ouvriers doivent diriger leurs efforts vers les buts de l’entreprise, autrement l’entreprise ne remplirait pas son rôle de partie du système. De nouveau, pour des raisons purement techniques il n’est pas possible pour la plupart des individus ou des petits groupes d’avoir beaucoup d’autonomie dans la société industrielle. Même le petit commerçant n’a généralement qu’une autonomie limitée. En dehors de la nécessité des règlementations du gouvernement, il est limité par le fait qu’il doit s’insérer dans le système économique et se conformer à ses exigences. Par exemple, quand quelqu’un développe une nouvelle technologie, le petit commerçant doit souvent utiliser cette technologie, qu’il le veuille ou non, pour rester compétitif.

LES ‘MAUVAIS’ ASPECTS DE LA TECHNOLOGIE NE PEUVENT PAS ÊTRE SÉPARÉS DES ‘BONS’

121. Une raison supplémentaire pour laquelle la société industrielle ne peut pas être réformée en faveur de la liberté est que la technologie moderne est un système unifié dans lequel toutes les parties dépendent l’une de l’autre. On ne peut pas se débarrasser des « mauvais » aspects de la technologie et conserver seulement les « bons » aspects. Prenez la médecine moderne, par exemple. Le progrès dans la science médicale dépend du progrès dans la chimie, la physique, la biologie, l’informatique et d’autres domaines. Les traitements médicaux avancés exigent un équipement coûteux, de haute technologie qui ne peut être rendu disponible que par une société technologiquement progressiste et économiquement riche. Clairement vous ne pouvez pas avoir beaucoup de progrès en médecine sans l’ensemble du système technologique et tout ce qui va avec.

122. Même si le progrès médical pouvait continuer sans le reste du système technologique, il entraînerait de lui même certains maux. Supposons par exemple que l’on découvre un remède pour le diabète. Les gens avec une tendance génétique au diabète seront alors capables de survivre et de se reproduire aussi bien que les autres. La sélection naturelle contre les gènes du diabète cessera et ces gènes s’étendront partout dans la population. (C’est peut être déjà le cas dans une certaine mesure, puisque le diabète, bien que n’étant pas curable, peut être contrôlé à l’aide de l’insuline). La même chose arrivera avec beaucoup d’autre maladies qui sont liées à la dégradation génétique de la population. La seule solution sera une sorte de programme eugénique ou de génie génétique généralisé des humains, de sorte que l’homme dans l’avenir ne sera plus une création de la nature, ou du hasard, ou de Dieu (selon vos avis religieux ou philosophiques), mais un produit manufacturé.

123. Si vous pensez que le grand gouvernement s’immisce de trop dans votre vie MAINTENANT, attendez seulement que le gouvernement ne commence à réguler la conposition génétique de vos enfants. Cette règlementation suivra inévitablement l’introduction du génie génétique humain, parce que les conséquences du génie génétique non régulé seraient désastreuses [19].

124. La réponse habituelle à ces inquiétudes est de parler « du code déontologique ». Mais une déontologie ne servirait pas à protéger la liberté face au progrès médical; elle ne ferait que rendre pires les problèmes. Une déontologie applicable au génie génétique serait en pratique le moyen de réguler la composition génétique des gens. Quelqu’un (probablement la haute bourgeoisie, surtout) déciderait que telle et telle application du génie génétique sont « éthiques » et que d’autres ne le sont pas, de sorte qu’en pratique ils imposeraient leurs propres valeurs à la composition génétique de la population en général. Même si une déontologie était choisie sur une base complètement démocratique, la majorité imposerait ses propres valeurs à toute minorité qui pourrait avoir une idée différente de ce qui constitue une utilisation « éthique » du génie génétique. La seule déontologie qui protégerait vraiment la liberté serait celle qui interdirait TOUT génie génétique humain et vous pouvez être sûrs qu’un tel code ne sera jamais appliqué dans une société technique. Aucun code qui confinerait le génie génétique dans un rôle mineur ne pourrait tenir longtemps, parce que la tentation présentée par le pouvoir immense des biotechnologies serait irrésistible, d’autant plus que pour la majorité des gens beaucoup de ses applications sembleront bonnes de façon évidente et explicite (l’élimination des maladies physiques et mentales, l’octroi aux gens des capacités dont ils doivent disposer dans le monde d’aujourd’hui). Inévitablement, le génie génétique sera utilisé largement, mais seulement de façons compatibles avec les besoins du système industrialo-technologique. [20]

LA TECHNOLOGIE EST UNE FORCE SOCIALE PLUS PUISSANTE QUE L’ASPIRATION VERS LA LIBERTÉ

125. Il n’est pas possible d’obtenir un compromis DURABLE entre la technologie et la liberté, parce que la technologie est de beaucoup la force sociale la plus puissante et empiète continuellement sur la liberté par des compromis RÉPÉTÉS. Imaginez le cas de deux voisins, dont chacun possède au début la même quantité de terre, mais un des deux est plus puissant que l’autre. Le puissant exige un morceau de la terre de l’autre. Le faible refuse. Le puissant dit, « OK, faisons un compromis. Donnez-moi à la moitié de ce que j’ai demandé. » Le faible n’a que le choix de céder. Quelque temps plus tard le voisin puissant exige un autre morceau de terre, de nouveau il y a un compromis, et ainsi de suite. En imposant une longue série de compromis au plus faible, le puissant obtient finalement toute sa terre. Il en va ainsi du conflit entre la technologie et la liberté.

126. Expliquons pourquoi la technologie est une force sociale plus puissante que l’aspiration vers la liberté.

127. Une avancée technique qui semble ne pas menacer la liberté s’avère souvent la menacer très sérieusement plus tard. Considérons, par exemple, le transport motorisé. Un piéton pouvait autrefois aller où il voulait, à son propre pas sans observer aucun code de la route et était indépendant des systèmes de soutien techniques. Quand les véhicules automobiles ont été introduits ils semblaient augmenter la liberté de l’homme. Ils ne diminuaient pas la liberté du piéton, personne n’était obligé d’avoir une automobile s’il ne le voulait pas et quiconque voulait acheter une automobile pouvait voyager beaucoup plus vite qu’un piéton. Mais l’introduction du transport motorisé a bientôt changé la société d’une façon telle qu’il limite énormément la liberté du piéton. Quand les automobiles sont devenues nombreuses, il est devenu nécessaire de réguler de façon importante leur utilisation. Dans une voiture, particulièrement dans les secteurs très peuplés, on ne peut pas juste aller où on veut à sa propre allure, son mouvement est dirigé par le flux de trafic et selon diverses règles de circulation. On est lié par diverses obligations : obligation du permis de conduire, immatriculation, assurance, contrôle technique, remboursements d’emprunt. De plus, l’utilisation du transport motorisé n’est plus facultative. Depuis l’introduction du transport motorisé l’organisation de nos villes a changé d’une façon telle que la majorité des gens ne vit plus à une distance de leur emploi, des centres commerciaux et des lieux de loisirs compatible avec la marche, ce qui fait qu’ils DOIVENT dépendre de l’automobile pour le transport. Ou alors ils doivent utiliser les transports en commun, et dans ce cas ils ont encore moins de contrôle sur leur mouvement qu’en conduisant une voiture. Même la liberté du piéton est maintenant énormément limitée. Dans la ville il doit continuellement s’arrêter et attendre les feux de signalisation qui sont conçus principalement pour servir le trafic automobile. A la campagne, la circulation automobile rend dangereux et désagréable de marcher le long des routes. (Notez le point important que nous avons illustré par le cas du transport motorisé : Quand un nouvel élément de technologie est introduit comme une option qu’un individu peut accepter ou non comme il le veut, cela ne RESTE pas nécessairement facultatif. Dans de nombreux cas la nouvelle technologie change la société d’une façon telle que les gens se trouvent finalement OBLIGÉS de l’utiliser).

128. Tandis que le progrès technologique COMME UN TOUT restreint continuellement notre sphère de liberté, chaque nouvelle avancée technologique CONSIDÉRÉE ISOLÉMENT semble désirable. L’électricité, la plomberie intérieure, les communications rapides à longue distance … quels arguments pourrait on avoir contre une de ces choses, ou contre toute autre des innombrables avancées technologiques qui ont fait la société moderne ? Il aurait été absurde de résister à l’introduction du téléphone, par exemple. Il offrait beaucoup d’avantages et aucun inconvénient. Pourtant comme nous l’avons expliqué dans les paragraphes 59-76, toutes ces avancées techniques prises ensemble ont créé un monde dans lequel le destin de l’homme moyen n’est plus entre ses propres mains ou entre les mains de ses voisins et amis, mais dans celles de politiciens, de cadres de société et des techniciens et bureaucrates distants et anonymes que comme individu il n’a aucun pouvoir d’influencer [21]. Le même processus continuera dans l’avenir. Prenez le génie génétique, par exemple. Peu de gens résisteront à l’introduction d’une technique génétique qui élimine une maladie héréditaire. Elle ne fait aucun mal apparent et empêche beaucoup de souffrance. Pourtant un grand nombre d’améliorations génétiques prises ensemble feront de l’être humain un produit manufacturé plutôt qu’une création libre du hasard (ou de Dieu, ou de ce que vous voulez, selon vos croyances religieuses).

129. Une autre raison pour laquelle la technologie est une force sociale si puissante est que, dans le contexte d’une société donnée, le progrès technologique avance dans une seule direction; il ne peut jamais être inversé complètement. Une fois qu’une innovation technique a été introduite, les gens en deviennent d’habitude dépendants, à moins qu’elle ne soit remplacée par une autre innovation encore plus avancée. Non seulement les gens deviennent dépendants en tant qu’individus d’un nouvel élément de technologie, mais, même, le système dans son ensemble en devient dépendant. (Imaginez ce qui arriverait aujourd’hui au système si les ordinateurs, par exemple, étaient éliminés). Ainsi le système ne peut évoluer que dans une direction, vers plus de technologisation. La technologie force de façon répétée la liberté à faire un pas en arrière – à moins de renverser le système technologique en son entier.

130. La technologie avance avec grande rapidité et menace la liberté en beaucoup de points différents en même temps (surpopulation, règles et règlements, dépendance croissante des individus de grandes organisations, propagande et autres techniques psychologiques, génie génétique, ingérences dans la vie privée par des dispositifs de surveillance et les ordinateurs, etc). Arrêter CHACUNE des menaces à la liberté exigerait une longue lutte sociale différente. Ceux qui veulent protéger la liberté sont écrasés par le seul nombre de nouvelles attaques et la rapidité avec laquelle elles se développent, par là ils deviennent apathiques et ne résistent plus. Combattre chacune des menaces séparément serait futile. On ne peut espérer le succès qu’en luttant contre le système technologique dans son ensemble; mais c’est une révolution pas une réforme.

131. Les techniciens (nous utilisons ce terme dans son sens large pour décrire ceux qui exécutent une tâche spécialisée qui demande une formation) ont tendance à être si impliqués dans leur travail (leur activité de substitution) que quand un conflit surgit entre leur travail technique et la liberté, ils se décident presque toujours en faveur de leur travail technique. C’est évident dans le cas des scientifiques, mais cela apparaît aussi ailleurs : les éducateurs, les groupes humanitaires, les organisations écologistes n’hésitent pas à utiliser la propagande ou d’autres techniques psychologiques pour réaliser leurs fins louables. Les entreprises et les agences gouvernementales, quand elles le trouvent utile, n’hésitent pas à collecter des information sur les individus sans respect pour leur vie privée. Les organes de police sont fréquemment gênés par les droits constitutionnels des suspects et souvent de personnes totalement innocentes et ils font légalement (ou parfois illégalement) ce qu’ils peuvent pour limiter ou circonvenir ces droits. La plupart de ces éducateurs et, fonctionnaires civils et de police croient en la liberté, la vie privée et les droits constitutionnels, mais quand ceux ci entrent en conflit avec leur travail, ils estiment la plupart du temps que leur travail est plus important.

132. Il est bien connu que les gens travaillent généralement mieux et de façon plus déterminée en luttant pour une récompense qu’en essayant d’éviter une punition ou un résultat négatif. Les scientifiques et les autres techniciens sont motivés principalement par la récompense qu’ils trouvent dans leur travail. Mais ceux qui s’opposent aux invasions technologiques de la liberté travaillent pour éviter un résultat négatif, par conséquent ils ne sont que peu à travailler bien et de façon déterminée à cette tâche décourageante. Si les réformateurs remportaient jamais une victoire significative qui semblait fonder une barrière solide contre de nouvelles érosions de la liberté par le progrès technologique, la plupart aurait tendance à se détendre et à tourner leur attention vers des activités plus agréables. Mais les scientifiques resteraient occupés dans leurs laboratoires et la technologie en progressant trouverait des moyens, quelles que soient les barrières, d’exercer de plus en plus de contrôle sur les individus et de les rendre toujours plus dépendants du système.

133. Aucune disposition sociale, ni lois, ni institution, ni coutume ou code déontologique, ne peut assurer de protection permanente contre la technologie. L’histoire montre que toutes les dispositions sociales sont transitoires; Elles finissent toutes par changer ou s’écrouler. Mais les avancées technologiques sont permanentes dans le contexte d’une civilisation donnée. Supposons par exemple qu’il soit possible de parvenir à quelque disposition sociale qui empêcherait le génie génétique d’être appliqué aux humains, ou l’empêcherait d’être appliqué de façon à menacer la liberté et la dignité. Cela n’empêcherait pas la technologie d’attendre. Tôt ou tard la disposition sociale s’écroulerait. Plus probablement tôt, étant donné le rythme des changements de notre société. Alors le génie génétique commencerait à envahir notre sphère de liberté et cette invasion serait irréversible (à moins de l’écroulement de la civilisation technologique elle-même). Toute illusion sur la réalisation de quoi que ce soit de permanent par des dispositions sociales devrait être dissipée par ce qui arrive actuellement avec la législation environnementale. Il y a quelques années il semblait qu’il y avait des barrières légales solides pour empêcher au moins certaines des pires formes de dégradation environnementale. Un changement du vent politique et ces barrières commence à s’effondrer.

134. Pour toutes les raisons précédentes, la technologie est une force sociale plus puissante que l’aspiration vers la liberté. Mais cette affirmation nécessite une restriction importante. Il semble que pendant les prochaines décennies le système industrialo-technologique subira des tensions sévères en raison des problèmes économiques et environnementaux et particulièrement en raison des problèmes de comportement humain (aliénation, rébellion, hostilité, diverses difficultés sociales et psychologiques). Nous espérons que les tensions par lesquelles le système va probablement passer causeront son effondrement, ou au moins l’affaiblissent suffisamment pour qu’une révolution se produise et soit couronnée de succès, alors à ce moment particulier l’aspiration vers la liberté se sera montrée plus forte que la technologie.

135. Dans le paragraphe 125 nous avons utilisé l’analogie avec un voisin faible qui est dépouillé par un voisin fort qui prend toute sa terre en lui imposant une série de compromis. Mais supposez maintenant que le voisin fort tombe malade, de sorte qu’il soit incapable de se défendre. Le voisin faible peut obliger le fort à lui rendre sa terre, ou il peut le tuer. S’il laisse l’homme fort survivre et le force seulement à rendre sa terre, il est un imbécile, parce que quand l’homme fort ira bien il prendra de nouveau toute la terre pour lui. La seule alternative sensée pour l’homme plus faible est de tuer le fort pendant qu’il en a la possibilité. De la même manière, pendant que le système industriel est malade nous devons le détruire. Si nous acceptons un compromis avec lui et le laissons se remettre de sa maladie, il finira par balayer toute notre liberté.

LES PROBLÈMES SOCIAUX LES PLUS SIMPLES SE SONT MONTRÉS INSOLUBLES

136. Si quelqu’un imagine encore qu’il serait possible de réformer le système de façon à protéger la liberté de la technologie, demandons lui de considérer combien notre société a traité maladroitement et en général sans succès d’autres problèmes sociaux beaucoup plus simples et immédiats. Entre autres, le système a échoué à arrêter la dégradation environnementale, la corruption politique, le traffic de drogue ou la violence domestique.

137. Prenons nos problèmes environnementaux, par exemple. Ici le conflit de valeurs est simple : l’opportunisme économique immédiat contre le sauvetage de certaines de nos ressources naturelles pour nos petits-enfants [22]. Mais sur ce sujet tout ce que nous obtenons c’est beaucoup de blabla et de faux-fuyants de la part des gens qui ont le pouvoir, et aucune ligne claire, cohérente d’action et nous continuons à accumuler des problèmes environnementaux avec lesquels nos petits-enfants devront vivre. Les tentatives pour résoudre les problèmes environnementaux consistent en luttes et compromis entre des factions différentes, dont certaines sont prépondérantes à un moment, d’autres à un autre moment. Le plan d’attaque change avec les courants changeants de l’opinion publique. Ce n’est pas un processus rationnel, ni qui est susceptible de mener à une solution du problème opportune et couronnée de succès. Les problèmes sociaux majeurs, si tant est qu’ils soient « résolus », le sont rarement ou jamais par un plan raisonnable et complet. Ils se mettent juste en place par un processus dans lequel différents groupes en compétition cherchant leur propre intérêt personnel (ordinairement à court terme) [23] arrivent (principalement par hasard) à quelque modus vivendi plus ou moins stable. En fait, les principes que nous avons formulés dans les paragraphes 100-106 rendent douteux qu’une planification sociale rationnelle et à long terme puisse JAMAIS être couronnée de succès.

138. Ainsi il est clair que la race humaine a au mieux une capacité très limitée à résoudre des problèmes sociaux même relativement simples. Comment alors va-t-elle résoudre le problème beaucoup plus difficile et subtil de réconcilier la liberté avec la technologie ? La technologie présente des avantages matériels nets, tandis que la liberté est une abstraction qui signifie des choses différentes pour des gens différents et sa perte est facilement obscurcie par la propagande et le baratin.

139. Et notons cette différence importante : il est concevable que nos problèmes environnementaux (par exemple) puissent un jour être résolus par un plan raisonnable, complet, mais si cela arrive ce sera seulement parce qu’il est dans l’intérêt à long terme du système de résoudre ces problèmes. Mais il n’est PAS dans l’intérêt du système de préserver l’autonomie des petits groupes ou la liberté. Au contraire, il est dans l’intérêt du système de mettre le comportement humain sous contrôle dans la mesure la plus grande possible [24]. Ainsi, tandis que des considérations pratiques peuvent finalement forcer le système à prendre une approche rationnelle et prudente des problèmes environnementaux, des considérations également pratiques forceront le système à réguler le comportement humain toujours plus étroitement (de préférence par des moyens indirects qui masqueront les empiétements sur la liberté). Nous ne sommes pas les seuls à le dire. D’éminents spécialistes des sciences humaines (par exemple James Q. Wilson) ont souligné l’importance « de socialiser » plus efficacement les gens.

LA RÉVOLUTION EST PLUS FACILE QUE LA RÉFORME

140. Nous espérons avoir convaincu le lecteur que le système ne peut pas être réformé pour réconcilier la liberté avec la technologie. La seule issue est de se passer totalement du système industrialo-technologique. Cela implique une révolution, pas nécessairement un soulèvement armé, mais certainement un changement radical et fondamental de la nature de la société.

141. Les gens ont tendance à supposer que, parce qu’une révolution implique un changement beaucoup plus grand qu’une réforme, elle est plus difficile à provoquer que la réforme. En réalité, dans certaines circonstances une révolution est beaucoup plus facile qu’une réforme. La raison en est qu’un mouvement révolutionnaire peut inspirer une intensité d’engagement qu’un mouvement de réforme ne peut pas inspirer. Un mouvement de réforme offre simplement de résoudre un problème social particulier. Un mouvement révolutionnaire offre de résoudre tous les problèmes d’un coup et de créer un monde entièrement nouveau; il fournit la sorte d’idéal pour lequel les gens prendront de grands risques et feront de grands sacrifices. Pour ces raisons il serait beaucoup plus facile de renverser le système technologique en entier que de mettre des contraintes efficaces et permanentes sur le développement d’applications de n’importe quel segment de la technologie, comme le génie génétique, mais dans des conditions appropriées un grand nombre de gens pourraient se consacrer passionnément à une révolution contre le système industrialo-technologique. Comme nous l’avons noté dans le paragraphe 132, les réformateurs qui chercheraient à limiter certains aspects de la technologie travailleraient pour éviter un résultat négatif. Mais les révolutionnaires travaillent pour gagner une récompense puissante – l’accomplissement de leur vision révolutionnaire – et travaillent donc plus dur et avec plus de persévérance que les réformateurs.

142. La réforme est toujours restreinte par la crainte de conséquences douloureuses si les changements vont trop loin. Mais une fois qu’une fièvre révolutionnaire s’est emparée d’une société, les gens sont d’accord pour subir des privations illimitées pour leur révolution. Ceci a été clairement mis en évidence par les Révolutions Française et Russe. Il se peut que dans ces cas une minorité seulement de la population est vraiment engagée pour la révolution, mais cette minorité est suffisamment grande et active pour devenir la force dominante de la société. Nous en aurons plus à dire sur la révolution dans les paragraphes 180-205.

LE CONTRÔLE DU COMPORTEMENT HUMAIN

143. Depuis le début de la civilisation, les sociétés organisées ont dû imposer des pressions sur les gens pour faire fonctionner l’organisme social [25]. Les genres de pressions varient énormément d’une société à un autre. Certaines pressions sont physiques (nourriture insuffisante, travail excessif, pollution environnementale), certains sont psychologiques (bruit, surpopulation, contrainte du comportement des gens dans le moule que la société nécessite). Dans le passé, la nature humaine a été approximativement constante, ou en tout cas n’a varié que dans certaines limites. Par conséquent, les sociétés n’ont été capables de pousser les gens que jusqu’à certaines limites. Quand on a dépassé la limite de l’endurance humaine, les choses ont commencé à aller mal : rébellion, ou crime, ou corruption, ou évasion du travail, ou dépression et autres problèmes mentaux, ou taux de mortalité élevé, ou taux de natalité en baisse ou autre chose, ce qui fait que que la société s’écroulait, ou que son fonctionnement devenait trop inefficace et elle était (rapidement ou graduellement, par conquête, désertion ou évolution) remplacée par une forme plus efficace de société.

144. Ainsi la nature humaine a dans le passé mis certaines limites au développement des sociétés. Les gens pouvaient être poussés seulement jusqu’à un certain point et pas plus loin. Mais aujourd’hui ceci peut changer, parce que la technologie moderne développe des façons de modifier les humains.

145. Imaginons une société qui soumet les gens à des conditions qui les rendent terriblement malheureux, puis leur donne des drogues pour effacer leur tristesse. Science-fiction ? Cela arrive déjà dans une certaine mesure dans notre propre société. Il est bien connu que le taux de dépression clinique a énormément augmenté dans les dernières décennies. Nous croyons que c’est en raison de la perturbation du processus de pouvoir, comme expliqué dans les paragraphes 59-76. Mais même si nous avons tort, l’augmentation du taux de dépression est certainement le résultat de CERTAINES conditions qui existent dans la société d’aujourd’hui. Au lieu de supprimer les conditions qui sont la cause des dépressions, la société moderne donne aux gens des antidépresseurs. En fait, les antidépresseurs sont un moyen de modifier l’état interne d’un individu de façon à lui permettre de tolérer des conditions sociales qu’il trouverait sinon intolérable. (Oui, nous savons que la dépression est souvent d’origine purement génétique. Nous nous référons ici aux cas où l’environnement joue le rôle prédominant.)

146. Les drogues qui affectent l’esprit ne sont qu’un exemple des méthodes de contrôle du comportement humain que la société moderne développe. Examinons d’autres méthodes.

147. Pour commencer, il y a les techniques de surveillance. Des caméras vidéo cachées sont maintenant utilisées dans la plupart des magasins et en beaucoup d’autres endroits, les ordinateurs sont utilisés pour collecter et traiter d’énormes quantités d’information sur les individus. L’information ainsi obtenue augmente énormément l’efficacité de la contrainte physique (c’est-à-dire la police) [26]. Puis il y a les méthodes de propagande, auxquelles les mass-médias fournissent des véhicules efficaces. Des techniques efficaces ont été développées pour gagner les élections, vendre des produits, influencer l’opinion publique. L’industrie du spectacle est un outil psychologique important du système, même probablement quand il diffuse des grandes quantités de sexe et de violence. Le divertissement fournit à l’homme moderne un moyen essentiel d’évasion. Pendant qu’il est absorbé par la télévision, les vidéos, etc, il peut oublier le stress, l’inquiétude, la frustration, l’inassouvissement. Beaucoup de primitifs, quand ils n’ont pas de travail à faire, sont très heureux de rester assis pendant des heures à ne rien faire du tout, parce qu’ils sont en paix avec eux mêmes et leur monde. Mais la plupart des gens modernes doivent être constamment occupés ou distraits, sinon ils « s’emmerdent », c’est-à-dire qu’ils deviennent agités, mal à l’aise, irritables.

148. D’autres techniques frappent plus profond que les précédentes. L’éducation n’est plus simplement une histoire de fesser un gosse quand il ne sait pas ses leçons et lui caresser la tête quand il les sait bien. Cela devient une technique scientifique pour contrôler le développement de l’enfant. Les Sylvan Learning Centers, par exemple, ont eu beaucoup de succès en motivant les enfants pour étudier et des techniques psychologiques sont aussi utilisées avec plus ou moins de succès dans beaucoup d’écoles conventionnelles. Les techniques « d’éducation » que l’on apprend aux parents sont conçues pour faire accepter par les enfants les valeurs fondamentales du système et qu’ils se comportent de façons que le système trouve désirable. Les programmes de « santé mentale », les techniques « d’intervention », la psychothérapie etc. sont apparemment conçus au profit des individus, mais en pratique ils servent en général à inciter les individus à penser et se comporter comme le système le nécessite. (Il n’y a aucune contradiction ici; un individu dont l’attitude ou le comportement le mettent en conflit avec le système se bat contre une force qui est trop puissante pour qu’il la vainque ou lui échappe, par là il va probablement souffrir de stress, de frustration, d’échec. Sa voie sera beaucoup plus facile s’il pense et se comporte comme le système le veut. En ce sens le système agit en faveur de l’individu quand il le rend conforme par un lavage de cerveau). Les mauvais traitements aux enfants sous leur forme brutale et évidente sont désapprouvés dans la plupart sinon toutes les cultures. Torturer un enfant pour une raison insignifiante ou aucune raison du tout est quelque chose qui épouvante presque tout le monde. Mais beaucoup de psychologues interprètent le concept de mauvais traitements beaucoup plus largement. La fessée, utilisée comme partie d’un système rationnel et cohérent de discipline, est elle un mauvais traitement ? La question sera en fin de compte décidée suivant que la fessée a tendance ou non à produire un comportement qui rend la personne bien adaptée au système de société existant. En pratique, l’expression « mauvais traitement » a tendance à être interprétée pour inclure n’importe quelle méthode pédagogique qui produit un comportement qui pose problème au système. Ainsi, quand ils vont au-delà de la prévention de la cruauté évidente et insensible, les programmes pour empêcher « les mauvais traitements aux enfants » sont dirigés vers le contrôle du comportement humain par le système.

149. Vraisemblablement, la recherche continuera à augmenter l’efficacité des techniques psychologiques pour contrôler le comportement humain. Mais nous pensons qu’il est peu probable que des techniques psychologiques seules seront suffisantes pour ajuster les humains au type de société que la technologie est en train de créer. Des méthodes biologiques devront probablement être utilisées. Nous avons déjà mentionnné l’utilisation de drogues dans ce but. La neurologie peut fournir d’autres voies pour modifier l’esprit humain. Le génie génétique des humains commence déjà à arriver sous la forme de la « thérapie génique, » et il n’y a aucune raison de supposer que de telles méthodes ne seront pas finalement utilisées pour modifier les aspects du corps qui affectent le fonctionnement de l’esprit.

150. Comme nous l’avons mentionné dans le paragraphe 134, il semble probable que la société industrielle va entrer dans une période de difficultés sévères, due en partie aux problèmes de comportement humain et en partie aux problèmes économiques et environnementaux. Et une proportion considérable des problèmes économiques et environnementaux du système résulte de la façon dont les gens se comportent. Aliénation, mauvaise opinion de soi, dépression, hostilité, rébellion; enfants qui refusent d’étudier, gangs de jeunes, utilisation de drogues illégales, viols, mauvais traitements aux enfants, autres crimes, sexe non protégé, grossesses adolescentes, croissance démographique, corruption politique, haine raciale, rivalité ethnique, sévères conflits idéologiques (par exemple pour ou contre l’avortement), extrémisme politique, terrorisme, sabotage, groupes contestataires, groupes de haine. Tout ces problèmes menacent la survie même du système. Le système sera FORCÉ d’utiliser tous les moyens pratiques de contrôler le comportement humain.

151. La rupture sociale que nous voyons aujourd’hui n’est certainement pas le résultat du hasard. Elle ne peut être que le résultat des conditions de vie que le système impose aux gens. (Nous avons soutenu que la plus importante de ces conditions est la perturbation du processus de pouvoir). Si le système réussit à imposer un contrôle suffisant du comportement humain pour assurer sa propre survie, une nouvelle ligne de partage dans l’histoire humaine aura été passée. Alors qu’autrefois les limites de l’endurance humaine imposaient des limites au développement des sociétés (comme nous l’avons expliqué dans les paragraphes 143, 144), la société industrialo-technologique sera capable de dépasser ces limites en modifiant les humains, par des méthodes psychologiques ou des méthodes biologiques ou les deux. Dans le futur, les systèmes sociaux ne seront pas ajustés pour répondre aux besoins des humains. Au contraire, l’être humain sera ajusté pour répondre aux besoins du système [27].

152. En général, le contrôle technologique du comportement humain ne sera probablement pas introduit dans une intention totalitaire ou même par un désir conscient de limiter la liberté humaine [28]. Chaque nouvelle étape dans l’affirmation du contrôle de l’esprit humain sera prise comme réponse rationnelle à un problème qui se pose à la société, comme soigner l’alcoolisme, réduire la criminalité ou inciter les jeunes à étudier la science et l’ingénierie. Dans de nombreux cas, il y aura une justification humanitaire. Par exemple, quand un psychiatre prescrit un antidépresseur à un patient dépressif, il fait clairement une faveur à cet individu. Il serait inhumain de refuser un médicament à quelqu’un qui en a besoin. Quand les parents envoient à leurs enfants aux Sylvan Learning Centers pour qu’ils soient manipulés pour devenir enthousiastes envers leurs études, ils le font par souci du bien-être de leur enfant. Il se peut que certains de ces parents regrettent que l’on doive faire une formation spécialisée pour obtenir un travail et que leur gosse doive subir un lavage de cerveau pour devenir un fou d’informatique. Mais que peuvent-ils faire ? Ils ne peuvent pas changer la société et leur enfant pourrait ne pas trouver de travail s’il n’a pas certaines compétences. Donc ils l’envoient à Sylvan.

153. Ainsi le contrôle du comportement humain sera introduit non par une décision calculée des autorités, mais par un processus d’évolution sociale (évolution RAPIDE, toutefois). Il sera impossible de résister au processus, parce que chaque avancée, considérée isolément, semblera être avantageuse, ou au moins le mal impliqué dans l’avancée semblera être moindre que celui qui résulterait d’y renoncer (voir le paragraphe 127). La propagande est par exemple souvent utilisée en vue de buts bénéfiques, tels que décourager les mauvais traitements aux enfants ou la haine raciale [14]. L’éducation sexuelle est évidemment utile, cependant l’effet de l’éducation sexuelle (dans la mesure où elle est efficace) est de priver la famille de la formation des attitudes sexuelles pour mettre celle ci dans les mains de l’Etat représenté par le système scolaire public.

154. Supposons que l’on découvre un trait biologique qui augmente la probabilité qu’un enfant deviendra un criminel et supposons qu’une quelconque thérapie génique puisse supprimer ce trait [29]. Bien sûr la plupart des parents dont les enfants possèdent ce trait leur feront subir la thérapie. Il serait inhumain de faire autrement, puisque l’enfant aurait probablement une vie malheureuse s’il devenait un criminel. Mais beaucoup ou la plupart des sociétés les plus primitives ont une criminalité faible en comparaison de celle de notre société, bien qu’ils n’aient ni méthodes pédagogique high-tech ni punitions sévères. Puisqu’il n’y a aucune raison de supposer que plus d’hommes modernes que d’hommes primitifs ont des tendances agressives innées, la haute criminalité de notre société doit être due aux pressions que les conditions modernes mettent sur les gens, auxquelles beaucoup ne peuvent pas ou ne veulent pas s’adapter. Ainsi un traitement conçu pour supprimer des tendances criminelles potentielles est au moins en partie une façon de re-fabriquer les gens pour qu’ils soient adaptés aux nécessités du système.

155. Notre société a tendance à considérer comme « une maladie » tout mode de pensée ou de comportement qui est incommode pour le système et ceci est plausible parce que quand un individu ne s’insère pas dans le système cela cause une douleur à l’individu ainsi que des problèmes pour le système. Ainsi la manipulation d’un individu pour l’adapter au système est vue comme « un remède » à « une maladie » et donc comme bénéfique.

156. Dans le paragraphe 127 nous avons mis en évidence que si l’utilisation d’un nouvel élément de technologie est INITIALEMENT facultatif, cela ne RESTE pas nécessairement facultatif, parce que la nouvelle technologie tend à changer la société de telle façon que cela devient difficile ou impossible pour un individu de fonctionner sans utiliser cette technologie. Cela s’applique aussi à la technologie du comportement humain. Dans un monde dans lequel la plupart des enfants subissent un programme pour les rendre enthousiastes envers les études, un parent sera presque forcé de faire subir ce programme à son gosse, parce que s’il ne le fait pas, alors le gosse deviendra, comparativement, un ignare et donc un futur chômeur. Ou supposons que l’on découvre un traitement biologique qui, sans effets secondaires indésirables, réduirait énormément le stress psychologique dont tant de personnes souffrent dans notre société. Si un grand nombre de gens veulent subir le traitement, alors le niveau général de stress dans la société sera réduit, de sorte qu’il sera possible pour le système d’augmenter les pressions qui produisent le stress. En fait, quelque chose de ce genre semble déjà être arrivé avec un des outils psychologiques les plus importants de notre société qui permet aux gens de réduire le stress (ou au moins d’y échapper temporairement) , à savoir, le divertissement de masse (voir le paragraphe 147). Notre utilisation du divertissement de masse est « facultative » : Aucune loi n’exige que nous regardions la télévision, écoutions la radio, lisions des magazines. Néanmoins le divertissement de masse est un moyen d’évasion et de réduction du stress dont la plupart d’entre nous est devenu dépendant. Tout le monde se plaint de la mauvaise qualité de la télévision, mais presque tout le monde la regarde. Certains se sont débarrassés de l’habitude de la télé, mais exceptionnel est celui qui pourrait aujourd’hui se passer de TOUTE forme de divertissement de masse. (Pourtant jusqu’à tout à fait récemment dans l’histoire humaine la plupart des gens se portaient très bien sans autre divertissement que celui que chaque communauté locale créait pour elle même). Sans l’industrie du spectacle le système n’aurait probablement pas été capable d’échapper aux conséquences d’induire autant de stress sur nous qu’il le fait.

157. En supposant que la société industrielle survive, il est probable que la technologie acquerra finalement quelque chose qui s’approchera du contrôle complet du comportement humain. Il a été établi sans le moindre doute raisonnable que la pensée et le comportement humain ont une base en grande partie biologique. Comme les expérimentateurs l’ont démontré, des sentiments comme la faim, le plaisir, la colère et la crainte peuvent être déclenchés et supprimés par stimulation électrique des parties appropriées du cerveau. La mémoire peut être effacées en abîmant des parties du cerveau ou amenée à la surface par stimulation électrique. Des hallucinations peuvent être induites ou l’humeur changée par des drogues. Il peut ou non y avoir une âme humaine immatérielle, mais s’il y en a une elle est clairement moins puissante que les mécanismes biologiques du comportement humain. Car si ce n’était pas le cas alors les chercheurs ne seraient pas capables de manipuler si facilement les sentiments humains et le comportement avec des drogues et des courants électriques.

158. Ce serait sans doute peu pratique d’insérer des électrodes dans la tête de tous les gens pour qu’ils puissent être contrôlés par les autorités. Mais le fait que les pensées et les sentiments humains sont si ouverts aux interventions biologiques montre que le problème de contrôler le comportement humain est principalement un problème technique; un problème de neurones, d’hormones et de molécules complexes; le genre de problème qui est accessible à l’attaque scientifique. Étant donnés les résultats remarquable de notre société dans la résolution des problèmes techniques, il est plus que probable que de grandes avancées seront faites dans le contrôle du comportement humain.

159. La résistance publique empêchera-t-elle l’introduction du contrôle technologique du comportement humain ? Certainement si on tentait de le faire d’un coup. Mais comme le contrôle technologique sera introduit par une longue séquence de petites avancées, il n’y aura aucune résistance publique rationnelle et efficace. (Voir les paragraphes 127,132, 153).

160. À ceux qui pensent que tout ceci ressemble à de la science-fiction, nous signalons que la science-fiction d’hier est la réalité d’aujourd’hui. La Révolution Industrielle a radicalement changé l’environnement et le mode de vie de l’homme, et on ne peut qu’attendre que quand la technologie sera de plus en plus appliquée au corps et à l’esprit humain, l’homme lui-même sera changé aussi radicalement que son environnement et son mode de vie l’ont été.

LA RACE HUMAINE À UN CARREFOUR

161. Mais nous anticipons. C’est une chose de développer en laboratoire une série de techniques psychologiques ou biologiques pour manipuler le comportement humain et tout à fait autre chose d’intégrer ces techniques dans un système social qui fonctionne. Ce dernier problème est le plus difficile des deux. Par exemple, tandis que les techniques de psychologie éducative fonctionnent sans aucun doute tout à fait bien dans les « écoles expérimentales » où elles sont développées, il n’est pas nécessairement facile de les appliquer efficacement partout dans notre système éducatif. Nous savons tous à quoi beaucoup de nos écoles ressemblent. Les enseignants sont trop occupés à confisquer les couteaux et les armes à feu des gosses pour les soumettre aux dernières techniques qui en feront des dingues d’informatiques. Ainsi, malgré toutes ses avancées techniques touchant au comportement humain le système n’a pas jusqu’à présent eu un succès impressionnant pour contrôler les êtres humains. Les gens dont le comportement est assez bien sous le contrôle du système sont ceux du type qui pourrait être appelé « bourgeois ». Mais il y a un nombre croissant de gens qui sont d’une manière ou d’une autre des rebelles contre le système : sangsues sociales, gangs de jeunes, membres de sectes, satanistes, nazis, écologistes radicaux, miliciens, etc.

162. Le système est actuellement engagé dans une lutte désespérée pour surmonter certains problèmes qui menacent sa survie, parmi lesquels les problèmes de comportement humain sont les plus importants. Si le système réussit assez rapidement dans l’acquisition d’un contrôle suffisant du comportement humain, il survivra probablement. Autrement il s’écroulera. Nous pensons que la question sera très probablement résolue dans les prochaines décennies, disons 40 à 100 ans.

163. Supposons que le système réchappe de la crise des prochaines décennies. À ce moment-là il devra avoir résolu, ou au moins mis sous contrôle, les principaux problèmes qui se présentent à lui, en particulier celui de « socialiser » les êtres humains; c’est-à-dire rendre les gens suffisamment dociles pour que leur comportement ne menace plus le système. Ceci accompli, il apparaît qu’il n’y aurait pas de nouvel obstacle au développement de la technologie et il avancerait vraisemblablement vers sa conclusion logique, qui est le contrôle complet de tout sur la Terre, y compris les êtres humains et tous les autres organismes importants. Le système peut devenir une organisation unitaire, monolithique, ou il peut être plus ou moins fragmenté et consister en un certain nombre d’organisations coexistant dans un rapport qui inclut des éléments tant de coopération que de compétition, de même qu’aujourd’hui le gouvernement, les sociétés et d’autres grandes organisations coopérent et rivalisent entre eux. La liberté humaine aura en grande partie disparu, parce que les individus et les petits groupes seront impuissants vis à vis des grosses organisations armées de supertechnologies et d’un arsenal d’outils psychologiques et biologiques avancés pour manipuler les êtres humains, en plus des instruments de surveillance et de contrainte physique. Seules quelques personnes auront un réel pouvoir et même eux n’auront probablement qu’une liberté très limitée, parce que leur comportement sera aussi régulé; de même qu’aujourd’hui nos politiciens et cadres de société ne peuvent conserver leur position de pouvoir que tant que leur comportement reste dans certaines limites assez étroites.

164. N’imaginons pas que le système arrêtera de développer de nouvelles techniques pour contrôler les êtres humains et la nature une fois que la crise des prochaines décennies sera passée et qu’un contrôle croissant ne sera plus nécessaire pour la survie du système. Au contraire, une fois que les temps difficiles seront passés le système augmentera son contrôle sur les gens et la nature plus rapidement, parce qu’il ne sera plus gêné par les difficultés du type qu’il rencontre actuellement . La survie n’est pas le motif principal pour étendre le contrôle. Comme nous l’avons expliqué dans les paragraphes 87-90, les techniciens et les scientifiques continuent leur travail en grande partie comme une activité de substitution; c’est-à-dire qu’ils satisfont leur besoin de pouvoir en résolvant des problèmes techniques. Ils continueront à le faire avec un enthousiasme inchangé, et parmi les problèmes les plus intéressants et stimulants pour eux il y aura ceux de comprendre le corps et l’esprit humain et d’intervenir dans leur développement. Pour le « bien de l’humanité, » bien sûr.

165. Mais supposons au contraire que les tensions des prochaines décennies s’avèrent être de trop pour le système. Si le système s’effondre il peut y avoir une période de chaos, « une époque de troubles » comme celles que l’histoire a enregistrées à diverses époques du passé. Il est impossible de prévoir ce qui émergerait d’une telle époque de troubles, mais en tout cas une nouvelle chance serait donnée à la race humaine. Le danger le plus grand est que la société industrielle puisse commencer à se reconstituer dans les quelques premières années après l’effondrement. Certainement il y aura beaucoup de gens (des types affamés de pouvoir particulièrement) qui tiendront beaucoup à remettre les usines au travail.

166. Donc deux tâches se présentent à ceux qui détestent la servitude à laquelle le système industriel réduit la race humaine. D’abord, nous devons travailler à intensifier les tensions sociales dans le système afin d’augmenter la probabilité qu’il s’écroule ou soit suffisamment affaibli pour qu’une révolution contre lui devienne possible. Deuxièmement, il est nécessaire de développer et propager une idéologie qui s’opposera à la technologie et à la société industrielle si et quand le système sera suffisamment affaibli. Et une telle idéologie aidera à assurer que, si et quand la société industrielle s’écroule, ses restes seront brisés au-delà de toute possibilité de réparation, pour que le système ne puisse pas être reconstitué. Les usines devraient être détruites, les livres techniques brûlés, etc.

LA SOUFFRANCE HUMAINE

167. Le système industriel ne s’écroulera pas suite à la seule action révolutionnaire. Il ne sera pas vulnérable à une attaque révolutionnaire à moins que ses propres problèmes internes de développement ne le mènent à des difficultés très sérieuses. Donc si le système s’écroule il le fera soit spontanément, soit par un processus en partie spontané, mais aidé par des révolutionnaires. Si la chute est soudaine, beaucoup de gens mourront, car la population mondiale est devenue si enflée qu’elle ne peut même pas s’alimenter plus longtemps sans technologie de pointe. Même si la chute est assez graduelle pour que la réduction de la population puisse se produire plus par baisse du taux de natalité que par élévation du taux de mortalité, le processus de dés-industrialisation sera probablement très chaotique et impliquera beaucoup de souffrance. Il est naïf de croire possible que la technologie puisse être éliminée progressivement d’une façon ordonnée et sans à-coup, d’autant plus que les technophiles se battront obstinément à chaque étape. Est-ce qu’il est donc cruel de travailler à l’effondrement du système ? Peut-être, mais peut-être pas. En premier lieu, les révolutionnaires ne seront pas capables de démolir le système à moins qu’il ne soit déjà dans de profondes difficultés de sorte qu’il y aurait une bonne chance qu’il finisse par s’effondrer seul de toute façon; et plus le système devient gros, plus désastreuses les conséquences de sa chute; donc il se peut que les révolutionnaires, en accélérant l’apparition de la chute réduisent l’étendue du désastre.

168. En second lieu, il faut comparer la peine et la mort avec la perte de la liberté et de la dignité. Pour beaucoup d’entre nous, la liberté et la dignité sont plus importantes qu’une longue vie ou l’absence de douleur physique. De plus, nous devrons tous mourir un jour et il est peut être mieux de mourir en se battant pour survivre, ou pour une cause, que de vivre une vie longue mais vide et sans but.

169. En troisième lieu, il n’est pas du tout certain que la survie du système mènera à moins de souffrance que sa chute. Le système a déjà causé et continue à causer, d’immenses souffrances dans le monde entier. Des cultures antiques, qui pendant des centaines d’années ont donné aux gens un rapport satisfaisant entre eux et avec leur environnement, ont été brisées par le contact avec la société industrielle et le résultat a été un catalogue entier de problèmes économiques, environnementaux, sociaux et psychologiques. Un des effets de l’intrusion de la société industrielle a été que dans la plus grande partie du monde le contrôle traditionnel de la population a été déséquilibré. De là l’explosion démographique, avec tout ce qu’elle implique. Puis il y a la souffrance psychologique qui est répandue partout dans les pays censément chanceux de l’Ouest (voir les paragraphes 44, 45). Personne ne sait ce qui arrivera suite au trou d’ozone, à l’effet de serre et aux autres problèmes environnementaux qui ne peuvent pas encore être prévus. Et, comme la prolifération nucléaire l’a montré, la nouvelle technologie ne peut pas être maintenue hors des mains des dictateurs et des nations irresponsables du Tiers-Monde. Voudriez-vous spéculer sur ce que l’Irak ou la Corée du Nord feront avec le génie génétique ?

170. « Oh! » Disent les technophiles, « la Science va réparer tout cela! Nous vaincrons la famine, éliminerons la souffrance psychologique, rendrons chacun sain et heureux! » Ouais, sûrement. C’est ce qu’ils ont dit il y a 200 ans. La Révolution Industrielle était censée éliminer la pauvreté, rendre chacun heureux, etc. Le résultat réel a été tout à fait différent. Les technophiles sont désespérément naïfs (ou se mentent) dans leur compréhension des problèmes sociaux. Ils sont inconscients du fait (ou veulent ignorer) que quand de grands changements, même apparemment avantageux, sont introduits dans une société, ils mènent à une longue séquence d’autres changements, dont la plupart sont impossibles à prévoir (paragraphe 103). Le résultat est la rupture de la société. Donc il est très probable que dans leur tentative pour éliminer la pauvreté et la maladie, fabriquer des personnalités dociles, heureuses et ainsi de suite, les technophiles créeront des systèmes sociaux qui seront terriblement perturbés, plus même que le système actuel. Par exemple, les scientifiques se vantent qu’ils élimineront la famine en créant de nouveaux aliments génétiquement élaborés. Mais cela permettra à la population humaine de continuer à s’étendre indéfiniment et il est bien connu que la surpopulation mène à plus de stress et d’agressivité. C’est simplement un exemple des problèmes PRÉVISIBLES qui surgiront. Nous insistons sur le fait que que, comme l’expérience passée l’a montré, le progrès technique mènera à d’autres nouveaux problèmes pour la société beaucoup plus rapidement qu’il n’aura résolu les anciens. Ainsi il faudra aux technophiles une longue période difficile d’essais et d’erreurs pour déboguer leur Meilleur des Mondes (s’ils y arrivent jamais ). En attendant il y aura de grandes souffrances. Donc il n’est pas du tout clair que la survie de la société industrielle impliquerait moins de souffrance que la chute de cette société. La technologie a mis la race humaine dans une situation d’où il n’y a probablement pas d’évasion facile.

L’AVENIR

171. Mais supposons maintenant que la société industrielle réchappe des prochaines décennies et que le système puisse finalement être débogué, de sorte qu’il fonctionne sans à-coup. A quoi ressemblera ce système ? Nous allons considérer plusieurs possibilités.

172. D’abord supposons que les informaticiens réussissent à développer des machines intelligentes qui peuvent faire tout mieux que les humains. Dans ce cas il est probable que tout le travail sera fait par des énormes systèmes fortement organisés de machines et qu’aucun effort humain ne sera nécessaire. Cela peut entraîner deux possibilités. On pourrait permettre aux machines de prendre toutes leurs décisions sans supervision humaine, ou au contraire le contrôle humain des machines pourrait être conservé.

173. Si on permet aux machines de prendre seules toutes leurs décisions, nous ne pouvons faire aucune conjecture quant aux résultats, parce qu’il est impossible de deviner comment ces machines pourraient se comporter. Nous signalons seulement que le destin de la race humaine serait à la merci des machines. On pourrait argumenter que la race humaine ne serait jamais assez idiote pour déléguer tout le pouvoir aux machines. Mais nous ne suggérons ni que la race humaine délèguerait volontairement le pouvoir aux machines, ni que les machines s’empareraient volontairement du pouvoir. Ce que nous suggérons en fait est que la race humaine pourrait facilement se laisser dériver dans une position d’une telle dépendance aux machines qu’elle n’aurait aucun autre choix réel que d’accepter toutes les décisions des machines. Comme la société et les problèmes auxquels elle fait face deviennent de plus en plus complexes et les machines de plus en plus intelligentes, les gens laisseront les machines prendre plus de décisions pour eux, simplement parce que les décisions des machines apporteront de meilleurs résultats que les décisions humaines. Au bout du compte un stade peut être atteint dans lequel les décisions nécessaires pour maintenir le système en fonctionnement seront si complexes que les gens seront incapables de les prendre intelligemment. À ce stade les machines auront le contrôle effectif. Les gens ne pourront pas juste éteindre les machines, parce qu’ils seront si dépendants d’elles que les éteindre serait un suicide.

174. D’un autre côté il est possible que le contrôle humain sur les machines puisse être conservé. Dans ce cas l’homme moyen pourrait avoir le contrôle de certaines de ses machines privées, comme sa voiture ou son ordinateur personnel, mais le contrôle sur les grands systèmes de machines sera entre les mains d’une élite minuscule – comme aujourd’hui, mais avec deux différences. Les techniques étant améliorées l’élite aura un contrôle plus grand sur les masses; et comme le travail humain ne sera plus nécessaire les masses seront superflues, un fardeau inutile pour le système. Si l’élite est impitoyable elle peut décider simplement d’exterminer le gros de l’humanité. Si elle est humaine elle peut utiliser la propagande ou d’autres techniques psychologiques ou biologiques pour réduire le taux de natalité jusqu’à ce que le gros de l’humanité s’éteigne, laissant le monde à l’élite. Ou, si l’élite consiste en libéraux au coeur tendre, ils peuvent décider de jouer le rôle de bons bergers du reste de la race humaine. Ils s’occuperont de ce que les besoins physiques de chacun soient satisfaits, que tous les enfants soient élevés dans des conditions psychologiquement hygiéniques, que chacun ait un passe-temps sain pour le tenir occupé et que quiconque est susceptible de devenir insatisfait subisse un « traitement » pour guérir son « problème ». Bien sûr, la vie sera à ce point sans but que les gens devront être biologiquement ou psychologiquement élaborés soit pour supprimer leur besoin du processus de pouvoir ou leur faire « sublimer » leur besoin de pouvoir en quelque passe-temps inoffensif. Ces humains fabriqués seront peut être heureux dans une telle société, mais ils ne seront certainement pas libres. Ils auront été réduits au statut d’animaux domestiques.

175. Mais supposez maintenant que les informaticiens ne réussissent pas à développer l’intelligence artificielle, de sorte que le travail humain reste nécessaires. Même ainsi, les machines s’occuperont de plus en plus des tâches les plus simples si bien qu’il y aura un excédent croissant d’ouvriers humains aux plus bas niveaux de compétence. (Nous voyons déjà ceci arriver. Il y a beaucoup de gens qui trouvent difficile ou impossible de trouver du travail, parce que pour des raisons intellectuelles ou psychologiques ils ne peuvent pas acquérir le niveau de formation nécessaire pour se rendre utiles dans le système actuel). De ceux qui sont employés, on exigera toujours plus; ils auront besoin de toujours plus de formation, de toujours plus de compétences et devront être toujours plus fiables, conformes et docile, parce qu’ils seront de plus en plus comme les cellules d’un organisme géant. Leurs tâches seront de plus en plus spécialisées, de sorte que leur travail aura, dans un sens, perdu contact avec le monde réel, étant concentré sur une tranche minuscule de la réalité. Le système devra utiliser tous les moyens possibles, ou psychologique ou biologique, de fabriquer des gens dociles, ayant les capacités dont le système a besoin et « sublimant » leur besoin de pouvoir dans quelque tâche spécialisée. Mais l’affirmation que les gens de cette société devront être dociles exige peut être une précision. La société peut trouver la compétition utile, à condition qu’elle trouve des moyens de diriger la compétition dans des directions qui servent les besoins du système. Nous pouvons imaginer une société future dans laquelle il y a une compétition infinie pour les positions de prestige et de pouvoir. Mais seuls très peu de personnes atteindront jamais le sommet, où est le seul pouvoir réel (voir la fin du paragraphe 163). Très répugnante est une société dans laquelle une personne ne peut satisfaire ses besoins de pouvoir qu’en poussant de nombreuses autres personnes hors du chemin et en les privant de LEUR accès au pouvoir.

176. On peut prévoir des scénarios qui incorporent les aspects de plusieurs des possibilités que nous venons de discuter. Par exemple, il se peut que les machines prennent en charge le plus gros du travail qui a une importance pratique réelle, mais que les êtres humains soient tenus occupés en leur laissant le travail relativement sans importance. Il a été suggéré, par exemple, qu’un grand développement des services pourrait fournir du travail aux êtres humains. Ainsi les gens passeraient leur temps à lustrer les chaussures les uns des autres, à se conduire mutuellement en taxi, à faire des objets d’artisanat l’un pour l’autre, à se servir à table l’un l’autre, etc. Cela nous semble une fin profondément méprisable pour la race humaine et nous doutons que beaucoup de gens trouvent l’accomplissement de leur vie dans de telles occupations injustifiées. Ils chercheraient d’autres débouchés dangereux (drogues, crime, sectes, groupes de haine) à moins qu’ils n’aient été fabriqués biologiquement ou psychologiquement pour s’adapter à un tel mode de vie.

177. Inutile de le dire, les scénarios décrits ci-dessus n’épuisent pas toutes les possibilités. Ils indiquent seulement les genres de résultats qui nous semblent les plus probables. Mais nous ne pouvons prévoir aucun scénario plausible qui soit plus acceptable que ceux nous venons de décrire. Il est excessivement probable que si le système industrialo-technologique survit aux 40 à 100 ans prochains, il aura d’ici-là développé certaines caractéristiques générales : les individus (au moins ceux du type « bourgeois », qui sont intégrés dans le système et le font fonctionner et qui ont donc tout le pouvoir) seront plus dépendants que jamais de grandes organisations; ils seront plus « socialisés » que jamais et leurs qualités physiques et mentales seront dans une mesure significative (probablement une très grande mesure) celles qui sont construites en eux plutôt que les résultats du hasard (ou de la volonté de Dieu, ou quoi ou qu’est-ce); et quoi qui puisse rester de la nature sauvage sera réduit aux restes préservés pour la recherche scientifique et tenu sous la surveillance et la gestion des scientifiques (et donc ne sera plus vraiment sauvage). À long terme (disons d’ici à quelques siècles) il est probable que ni la race humaine ni d’autres organismes importants n’existeront tels que nous les connaissons aujourd’hui, parce qu’une fois que vous commencez à modifier des organismes par le génie génétique il n’y a aucune raison de s’arrêter où que ce soit, de sorte que les modifications continueront probablement jusqu’à ce que l’homme et les autres organismes soient complètement transformés.

178. Indépendamment de ce qui sera, il est certain que la technologie crée pour les êtres humains un nouvel environnement physique et social radicalement différent du spectre des environnements auxquels la sélection naturelle a adapté physiquement et psychologiquement la race humaine. Si l’homme n’est pas ajusté artificiellement à ce nouvel environnement, il s’y adaptera par un long et douloureux processus de sélection naturelle. La première possibilité est beaucoup plus probable que la seconde.

179. Il vaudrait mieux mettre à la poubelle tout ce système puant et en tirer les conséquences.

STRATÉGIE

180. Le technophiles nous emmènent tous dans un voyage sans aucune précaution dans l’inconnu. Beaucoup de gens qui comprennent quelque chose de ce que le progrès technologique nous fait prennent encore une attitude passive envers cela parce qu’ils pensent que c’est inévitable. Mais nous (FC) ne pensons pas que c’est inévitable. Nous pensons que cela peut être arrêté, et nous donnerons ici quelques indications sur la façon de le stopper.

181. Comme nous l’avons exposé dans le paragraphe 166, les deux tâches principales sont pour le moment d’encourager les contraintes et l’instabilité sociales dans la société industrielle et de développer et propager une idéologie qui s’oppose à la technologie et au système industriel. Quand le système deviendra suffisamment contraint et instable, une révolution contre la technologie pourra être possible. Le modèle serait semblable à celui des Révolutions Française et Russe. La société française et la société russe, pendant plusieurs décennies avant leurs révolutions respectives, ont montré des signes croissants de contrainte et de faiblesse. En même temps, des idéologies se développaient qui offraient une nouvelle vision du monde qui différait tout à fait de l’ancienne. Dans le cas russe, les révolutionnaires travaillaient activement à saper l’ordre ancien. Puis, quand l’ancien système a été mis sous une contrainte complémentaire suffisante (par la crise financière en France, par la défaite militaire en Russie) il a été balayé par la révolution. Ce que nous proposons est quelque chose dans la même ligne.

182. Il sera objecté contre cela que les Révolutions Française et Russe furent des échecs. Mais la plupart des révolutions ont deux buts. L’un est de détruire une vieille forme de société et l’autre d’installer la nouvelle forme de société imaginée par les révolutionnaires. Les révolutionnaires français et russes échouèrent (heureusement!) à créer la nouvelle sorte de société à laquelle ils aspiraient, mais ils réussirent parfaitement à détruire la forme de société existante.

183. Mais une idéologie, pour gagner un soutien enthousiaste, doit avoir des idéaux positifs en plus d’un négatif; elle doit être POUR quelque chose autant que CONTRE quelque chose. L’idéal positif que nous proposons est la Nature. C’est-à-dire la nature SAUVAGE; ces aspects du fonctionnement de la Terre et de ses êtres vivants qui sont indépendants de la gestion humaine et libres d’interférence et de contrôle humains. Et avec la nature sauvage nous incluons la nature humaine, par quoi nous voulons dire ces aspects du fonctionnement de l’individu humain qui ne sont pas soumis à des règlement par la société organisée, mais sont les produits du hasard, ou du libre arbitre, ou de Dieu (selon vos opinions religieuses ou philosophiques).

184. La nature fait un contre-idéal parfait à la technologie pour plusieurs raisons. La nature (celle qui est hors du pouvoir du système) est l’opposé de la technologie (qui cherche à étendre indéfiniment le pouvoir du système). La plupart des gens reconnaîtront que la nature est belle; certainement elle a un attrait populaire énorme. Les écologistes radicaux tiennent DÉJÀ une idéologie qui glorifie la nature et s’oppose à la technologie [30]. Il n’est pas nécessaire de fonder quelque utopie chimérique ou quelque nouvelle sorte d’ordre social en faveurde la nature. La nature s’occupe d’elle même : c’est une création spontanée qui a existé longtemps avant toute société humaine et pendant des siècles innombrables de nombreuses sortes différentes de sociétés humaines ont coexisté avec la nature sans y faire une quantité excessive de dégâts. Ce n’est qu’avec la Révolution Industrielle que les effets de la société humaine sur la nature sont devenus vraiment dévastateurs. Pour soulager la pression sur la nature il n’est pas nécessaire de créer un type spécial de système social, il est seulement nécessaire de se débarrasser de la société industrielle. D’accord, cela ne résoudra pas tous les problèmes. La société industrielle a déjà fait des dégâts énormes à la nature et cela prendra très longtemps pour guérir les cicatrices. De plus, même des sociétés préindustrielles peuvent faire des dégâts significatifs à la nature. Néanmoins, se débarrasser de la société industrielle fera beaucoup. Cela soulagera le plus mauvais de la pression sur la nature pour que les cicatrices puissent commencer à guérir. Cela supprimera la capacité de la société organisée à encore augmenter son contrôle sur la nature (y compris la nature humaine). Quel que soit le type de société qui pourrait exister après le retrait du système industriel, il est certain que la plupart des gens vivront près de la nature, parce qu’en absence de technologie de pointe il n’y a pas d’autre façon de POUVOIR vivre. Pour s’alimenter ils faut être paysan ou berger ou pêcheur ou chasseur, etc. Et, en général, l’autonomie locale devrait tendre à augmenter, parce que le manque de technologie de pointe et de communications rapides limitera la capacité des gouvernements ou d’autres grandes organisations à contrôler les communautés locales.

185. Quant aux conséquences négatives de l’élimination de la société industrielle – eh bien, vous ne pouvez pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Pour gagner quelque chose vous devez en sacrifier un autre.

186. La plupart des gens détestent les conflits psychologiques. Pour cette raison ils évitent de penser sérieusement aux problèmes sociaux difficiles, et ils aiment que ces problèmes leur soient présentés en termes simples, en noir et blanc : CECI est tout bon et CELA est tout mauvais. L’idéologie révolutionnaire devrait donc être développée sur deux niveaux.

187. A un niveau plus sophistiqué l’idéologie devrait s’adresser aux gens qui sont intelligents, réfléchis et rationnels. L’objectif devrait être de créer un noyau de gens qui seront opposés au système industriel sur une base rationnelle, réfléchie, avec la pleine appréciation des problèmes et des ambiguïtés impliquées et du prix qui devra être payé pour se débarrasser du système. Il est particulièrement important d’attirer des gens de ce type, car ce sont des gens compétents et qu’ils contribueront à en influencer d’autres. Il faudrait s’adresser à ces gens à un niveau aussi rationnel que possible. Les faits ne devraient jamais être intentionnellement déformés et le discours impulsif devrait être évité. Cela ne signifie pas qu’aucun appel ne puisse être fait aux émotions, mais quand on y fait appel on doit prendre soin d’éviter de déformer la vérité ou de faire autre chose qui détruirait la respectabilité intellectuelle de l’idéologie.

188. A un second niveau, l’idéologie devrait être propagée sous une forme simplifiée qui permettra à la majorité irréfléchie de voir le conflit entre la technologie et la nature en termes sans équivoque. Mais même à ce second niveau l’idéologie ne devrait pas être exprimée dans un langage qui est si approximatif, impulsif ou irrationnel qu’il aliène les gens du type réfléchi et rationnel. La propagande à bon marché et immodérée réalise parfois des gains à court terme impressionnants, mais il sera plus avantageux à long terme de conserver la fidélité d’un petit nombre de gens intelligemment engagés que d’éveiller les passions d’une foule irréfléchie et inconstante qui changera d’attitude aussitôt que quelqu’un viendra avec une meilleure astuce de propagande. Cependant, la propagande du type qui pousse à la révolte peut être nécessaire quand le système s’approche du point d’écroulement et qu’il y a une lutte finale entre des idéologies rivales pour déterminer laquelle deviendra dominante quand l’ancienne vision du monde disparaît.

189. Avant cette lutte finale, les révolutionnaires ne devraient pas s’attendre à avoir une majorité de gens de leur côté. L’histoire est faite par des minorités actives et décidées, pas par la majorité, qui a rarement une idée claire et cohérente de ce qu’elle veut vraiment . Jusqu’à ce que le temps vienne pour la poussée finale vers la révolution [31], la tâche des révolutionnaires sera moins de gagner le support tiède de la majorité que de construire un petit noyau de gens profondément engagés. Quant à la majorité, il suffira qu’elle soit consciente de l’existence de la nouvelle idéologie et de la lui rappeler fréquemment; quoique bien sûr il soit désirable d’obtenir le support de la majorité dans la mesure où cela peut être fait sans affaiblir le noyau des gens sérieusement engagés.

190. Toute sorte de conflit social aide à déstabiliser le système, mais on doit être prudent sur les types de conflits qu’on encourage. La ligne de rupture devrait être entre la masse du peuple et l’élite au pouvoir de la société industrielle (politiciens,scientifiques, cadres supérieurs d’entreprise, hauts fonctionnaires, etc ..). Elle ne devrait pas être entre les révolutionnaires et la masse du peuple. Par exemple, ce serait une mauvaise stratégie pour les révolutionnaires de condamner les habitudes de consommation des Américains. Au contraire, l’Américain moyen devrait être dépeint comme une victime de la publicité et du marketing, qui l’ont embobiné pour acheter un tas de saletés dont il n’a pas besoin et qui sont une très piètre compensation pour sa liberté perdue. L’une ou l’autre approche est compatible avec les faits. C’est simplement une question d’attitude de choisir entre blâmer l’industrie publicitaire de manipuler le public et blâmer le public de permettre qu’on le manipule. La stratégie voudrait qu’on évite généralement de blâmer le public.

191. Il faudrait réfléchir à deux fois avant d’encourager un conflit social autre qu’entre l’élite au pouvoir (qui applique la technologie) et le grand public (sur lequel la technologie manifeste son pouvoir). D’une part, les autres conflits tendent à distraire l’attention des conflits importants (entre l’élite au pouvoir et les gens ordinaires, entre la technologie et la nature); d’autre part, d’autres conflits peuvent en réalité tendre à encourager la technologisation, parce que chaque côté dans un tel conflit veut utiliser le pouvoir technologique pour gagner l’avantage sur son adversaire. On le voit clairement dans les rivalités entre nations. Cela apparaît aussi dans les conflits ethniques à l’intérieur des nations. Par exemple, en Amérique beaucoup de leaders noirs tiennent beaucoup à obtenir du pouvoir pour les Afro-Américains en plaçant des noirs dans l’élite technologique. Ils veulent qu’il y ait beaucoup de noirs hauts fonctionnaires, scientifiques, cadres de société et ainsi de suite. De cette façon ils aident à absorber la sous-culture Noire américaine dans le système technologique. En général, il ne faudrait encourager que les conflits sociaux qui peuvent être ajustés au cadre des conflits de pouvoir – l’élite contre les gens ordinaires, la technologie contre la nature.

192. Mais la façon de décourager les conflits ethniques n’est PAS le plaidoyer militant en faveur des droits des minorité (voir les paragraphes 21, 29). Au contraire, les révolutionnaires devraient souligner que bien que les minorités sont effectivement plus ou moins désavantagées, ce désavantage a une signification périphérique. Notre vrai ennemi est le système industrialo-technologique, et dans la lutte contre le système, les distinctions ethniques ne sont d’aucune importance.

193. Le type de révolution que nous envisageons n’impliquera pas nécessairement de soulèvement armé contre aucun gouvernement. Il peut ou non impliquer de la violence physique, mais ce ne sera pas une révolution POLITIQUE. Elle se concentrera sur la technologie et l’économie, pas la politique [32].

194. Les révolutionnaires devraient probablement même ÉVITER d’assumer le pouvoir politique, que ce soit par des moyens légaux ou illégaux, jusqu’à ce que le système industriel soit sous une contrainte critique et n’ait prouvé être un échec aux yeux de la plupart des gens. Supposons par exemple qu’un quelconque parti « vert » gagne le contrôle du Congrès américain dans une élection. Pour éviter de trahir ou de mettre de l’eau dans le vin de leur idéologie ils devraient prendre des mesures vigoureuses pour transformer la croissance économique en décroissance économique. Pour l’homme moyen les résultats apparaîtraient désastreux : il y aurait un chômage massif, des pénuries de matières premières, etc. Même si les conséquences néfastes les plus brutales pouvaient être évitées par une gestion surhumainement habile, les gens devraient quand même commencer à renoncer au luxe auxquels ils sont devenus accros. L’insatisfaction grandirait, le parti « vert » serait renversé aux élections suivantes et les révolutionnaires auraient subi un sérieux revers. Pour cette raison les révolutionnaires ne devraient pas essayer d’acquérir le pouvoir politique tant que le système ne s’est pas mis dans un tel désordre que toutes les privations seront vues comme résultant des échecs du système industriel lui-même et pas de la politique des révolutionnaires. La révolution contre la technologie devra probablement être une révolution par des outsiders, une révolution venant d’en bas et non d’en haut.

195. La révolution doit être internationale et mondiale. Elle ne peut pas être effectuée sur une base nationale. Chaque fois qu’il est suggéré que les Etats-Unis, par exemple, devraient réduire le progrès technique ou la croissance économique, les gens deviennent hystériques et commencent à crier que si nous restons en arrière dans la technologie les Japonais prendront de l’avance de nous. Robots tout puissants ! Le monde quittera son orbite si les Japonais vendent un jour plus de voitures que nous! (Le Nationalisme est un grand promoteur de technologie). Plus raisonnablement, on peut argumenter que si les nations relativement démocratiques du monde restent en arrière dans la technologie tandis que les nations mauvaises et dictatoriales comme la Chine, le Viêt-Nam et la Corée du Nord continuent à progresser, les dictateurs finiront par dominer le monde. C’est pourquoi le système industriel devrait être attaqué dans toutes les nations simultanément, dans la mesure où ceci peut être possible. C’est vrai, il n’y a aucune assurance que le système industriel puisse être détruit approximativement en même temps dans le monde entier et il est même imaginable que la tentative de renverser le système pourrait mener au lieu de cela à la domination du système par des dictateurs. C’est un risque qui doit être pris. Et il vaut la peine de le prendre, car la différence entre un système industriel « démocratique » et un dictatorial est faible comparée avec la différence entre un système industriel et un non-industriel [33]. On pourrait même affirmer qu’un système industriel contrôlé par des dictateurs serait préférable, parce que les systèmes dictatoriaux se montrent d’habitude inefficaces, et qu’ils ont donc plus de chances de s’écrouler. Regardez Cuba.

196. Les révolutionnaires pourraient considérer favoriser les mesures qui ont tendance à lier l’économie du monde dans un tout unifié. Les accords de libre-échange comme le NAFTA et le GATT sont probablement nuisibles pour l’environnement à court terme, mais à long terme ils peuvent s’avérer avantageux parce qu’ils favorisent l’interdépendance économique entre les nations. Il sera plus facile de détruire le système industriel sur une base mondiale si l’économie mondiale est si unifiée que son effondrement dans une seule nation importante mène à son effondrement dans toutes les nations industrialisées.

197. Certains suivent la ligne que l’homme moderne a trop de pouvoir, trop de contrôle sur la nature; ils argumentent en faveur d’une attitude plus passive de la part de la race humaine. Au mieux ces gens s’expriment peu clairement, parce qu’ils ne distinguent pas entre le pouvoir pour de GRANDES ORGANISATIONS et le pouvoir pour des INDIVIDUS et de PETITS GROUPES. C’est une erreur de parler en faveur de l’impuissance et de la passivité, parce que les gens ont BESOIN du pouvoir. L’homme moderne comme entité collective – c’est-à-dire le système industriel – a un pouvoir immense sur la nature et nous (FC) considérons cela comme mauvais. Mais les INDIVIDUS modernes et les PETITS GROUPES D’INDIVIDUS ont beaucoup moins de pouvoir que l’homme primitif n’en a jamais eu. En général, le pouvoir énorme de « l’homme moderne » sur la nature est exercé non par des individus ou de petits groupes, mais par de grosses organisations. Dans la mesure où l’INDIVIDU moderne moyen peut exercer le pouvoir de la technologie, on lui permet de le faire seulement dans des limites étroites et seulement sous la surveillance et le contrôle du système. (Vous avez besoin d’un permis pour tout et avec le permis viennent les règles et les règlements). L’individu a seulement les pouvoirs technologiques que le système veut bien lui donner. Son pouvoir PERSONNEL sur la nature est minime.

198. Les INDIVIDUS primitifs et les PETITS GROUPES avaient en réalité un pouvoir considérable sur la nature; ou il serait peut-être plus correct de dire pouvoir DANS la nature. Quand l’homme primitif avait besoin de se nourrir il savait comment trouver et préparer des racines comestibles, comment suivre à la trace le gibier et le prendre avec des armes faites à la maison. Il savait comment se protéger du chaud, du froid, de la pluie, des animaux dangereux, etc. Mais l’homme primitif endommageait relativement peu la nature parce que le pouvoir COLLECTIF de la société primitive était négligeable comparé au pouvoir COLLECTIF de la société industrielle.

199. Au lieu d’argumenter en faveur de l’impuissance et de la passivité, il faudrait argumenter que le pouvoir du SYSTÈME INDUSTRIEL devrait être brisé et que cela AUGMENTERAIT énormément le pouvoir et la liberté des INDIVIDUS et des PETITS GROUPES.

200. Tant que le système industriel n’aura pas été détruit à fond, la destruction de ce système doit être le SEUL but des révolutionnaires. D’autres buts distrairaient l’attention et l’énergie du but principal. Ce qui est plus important, si les révolutionnaires se permettent d’avoir un autre but que la destruction de la technologie, ils seront tentés d’utiliser la technologie comme un outil pour atteindre cet autre but. S’ils cèdent à cette tentation, ils retomberont directement dans le piège technologique, parce que la technologie moderne est un système unifié et fortement interdépendant, de sorte que, pour conserver un peu de technologie, on se trouve obligé de conserver la PLUS GRANDE PART de la technologie, donc on finit par ne sacrifier que des quantités symboliques de technologie.

201. Supposons par exemple que les révolutionnaires aient comme but « la justice sociale ». La nature humaine étant ce qu’elle est, la justice sociale ne viendra pas spontanément; il faut l’administrer. Pour l’administrer les révolutionnaires devraient conserver l’organisation centrale et le contrôle. Pour cela ils auraient besoin du transport rapide à longue distance et des communications et donc toute la technologie nécessaire pour supporter les systèmes de communication et de transport. Pour nourrir et habiller les pauvres ils devraient utiliser la technologie agricole et industrielle. Et ainsi de suite. Si bien que la tentative d’assurer la justice sociale les forcerait à conserver la plupart des parties du système technique. Ce n’est pas que nous ayons quoi que ce soit contre la justice sociale, mais on ne doit pas lui permettre d’interférer avec l’effort de se débarrasser du système technique.

202. Il serait désespéré pour les révolutionnaires d’essayer d’attaquer le système sans utiliser un peu de technologie moderne. Au minimum ils doivent utiliser les médias de communications pour répandre leur message. Mais ils devraient utiliser la technologie moderne dans seulement UN but : attaquer le système technique.

203. Imaginons un alcoolique assis avec un baril de vin devant lui. Supposons qu’il commence à se dire, « le vin n’est pas mauvais si on l’utilise avec modération. D’ailleurs, on dit que de petites quantités de vin sont même bonnes pour la santé! Ca ne me fera pas de mal si je prends juste un petit verre … » Eh bien nous savons ce qui va arriver. N’oublions jamais que la race humaine avec la technologie est comme un alcoolique avec un baril de vin.

204. Les révolutionnaires devraient avoir autant d’enfants que possible. Il y a une évidence scientifique forte que les attitudes sociales sont héritée dans une mesure significative. Personne ne suggère que l’attitude sociale soit le résultat direct de la constitution génétique d’une personne, mais il apparaît que les traits de personnalité ont tendance, dans le contexte de notre société, à faire une personne avoir plus probablement telle ou telle attitude sociale. Des objections à ces découvertes ont été soulevées, mais ces objections sont faibles et semblent avoir des motifs idéologiques. En tout cas, personne ne nie que les enfants ont tendance en moyenne à avoir des attitudes sociales semblables à celles de leurs parents. De notre point de vue il n’importe pas vraiment que les attitudes soient transmises génétiquement ou par l’éducation. Dans les deux cas elles SONT transmises.

205. Le problème est que beaucoup des gens qui ont tendance à se rebeller contre le système industriel sont aussi concernés par les problèmes de population, donc ils choisissent d’avoir peu ou pas d’enfant. De cette façon ils confient peut être le monde au genre de personnes qui supportent ou du moins acceptent le système industriel. Pour assurer la force de la prochaine génération de révolutionnaires la génération présente doit se reproduire abondamment. De cette manière ils n’empireront le problème de population que légèrement. Et le problème le plus important est de se débarrasser du système industriel, parce qu’une fois que le système industriel n’est plus, la population du monde diminuera nécessairement (voir le paragraphe 167); tandis que si le système industriel survit, il continuera à développer de nouvelles techniques de production de nourriture qui peuvent permettre à la population mondiale de continuer à augmenter presque indéfiniment.

206. En ce qui concerne la stratégie révolutionnaire, les seuls points sur lesquels nous insistons absolument consistent en ce que l’unique but primordial doit être l’élimination de la technologie moderne et que l’on ne peut permettre à aucun autre but de rivaliser avec celui-ci. Pour le reste, les révolutionnaires devraient prendre une approche empirique. Si l’expérience indique que certaines des recommandations faites dans les paragraphes précédents ne vont pas donner de bons résultats, alors ces recommandations devraient être rejetées.

DEUX SORTES DE TECHNOLOGIE

207. Un argument qui sera probablement soulevé contre la révolution que nous proposons est qu’elle doit nécessairement échouer, parce que (affirme-t-on) dans toute l’histoire la technologie a toujours progressé, jamais régressé, donc la régression de la technologie est impossible. Mais cette affirmation est fausse.

208. Nous distinguons entre deux sortes de technologies, que nous appellerons la technologie à petite échelle et la technologie dépendant d’une organisation. La technologie à petite échelle est la technologie qui peut être utilisée par des communautés à petite échelle sans aide extérieure. La technologie dépendant d’une organisation est la technologie qui dépend de l’organisation sociale à grande échelle. Nous ne connaissons aucun cas significatif de régression dans la technologie à petite échelle. Mais la technologie dépendant d’une organisation régresse VRAIMENT quand l’organisation sociale dont elle dépend s’écroule. Par exemple : Quand l’Empire romain a éclaté la technologie à petite échelle des Romains a suvécu parce que n’importe quel artisan de village intelligent pouvait construire, par exemple, une roue à eau, n’importe quel forgeron habile pouvait faire de l’acier par les méthodes romaines, et ainsi de suite. Mais la technologie des Romains dépendant d’une organisation a VRAIMENT régressé. Leurs aqueducs sont tombés en ruine et n’ont jamais été reconstruits. Leurs techniques de construction de routes ont été perdues. Le système romain d’assainissement urbain a été oublié, au point que jusqu’à assez récemment l’assainissement des villes européennes était inférieur à celui de la Rome Antique.

209. La raison pour laquelle la technologie a semblé toujours progresser est que, jusqu’à peut-être un siècle ou deux avant la Révolution Industrielle, la plus grande part de la technologie était une technologie à petite échelle. Mais la plus grande part de la technologie développée depuis la Révolution Industrielle est la technologie dépendant d’une organisation. Prenez le réfrigérateur par exemple. Sans pièces détachées produites en usine ou l’accès aux équipements d’un atelier d’usinage post-industriel il serait pratiquement impossible à une poignée d’artisans locaux de construire un réfrigérateur. Si par miracle ils arrivaient à en fabriquer un, il leur serait inutile sans une source fiable d’énergie électrique. Donc ils devraient endiguer un ruisseau et construire un générateur. Les générateurs exigent de grandes quantités de fil de cuivre. Imaginez vous essayant de faire ce fil sans machinerie moderne. Et où trouveraient-ils un gaz approprié pour la réfrigération ? Il serait beaucoup plus facile de construire une glacière ou de conserver la nourriture par séchage ou fermentation, comme on faisait avant l’invention du réfrigérateur.

210. Donc il est clair que si le système industriel était détruit à fond une fois, la technologie de réfrigération serait rapidement perdue. Il en est de même d’autres technologies dépendant d’une organisation. Et une fois que cette technologie aura été perdue pendant une génération ou à peu près cela prendra des siècles pour la réinventer, de même que ça a pris des siècles pour l’inventer la première fois. Les livres techniques seraient rares et dispersés. Une société industrielle, si on la construit à partir de zéro sans aide extérieure, ne peut être intégrée que par une série d’étapes : Vous avez besoin d’outils pour faire des outils pour faire des outils pour faire des outils. Un long processus de développement économique et de progrès dans l’organisation sociale est nécessaire. Et, même en absence d’une idéologie opposée à la technologie, il n’y a aucune raison de croire que quelqu’un serait intéressé à reconstruire la société industrielle. L’enthousiasme pour « le progrès » est un phénomène particulier à la forme moderne de la société et il semble ne pas avoir existé avant le 17ème siècle à peu près.

211. Au Moyen Age tardif il y avait quatre civilisations principales qui étaient à peu près également « avancées » : l’Europe, le monde Musulman, l’Inde et l’Extrême-Orient (Chine, Japon, Corée). Trois de ces civilisations sont restées plus ou moins stables et seule l’Europe est devenue dynamique. Personne ne sait pourquoi l’Europe est devenue dynamique à ce moment-là; les historiens ont leurs théories mais ce ne sont que des spéculations. En tout cas, il est clair que le développement rapide vers une forme technique de société n’arrive que dans des conditions spéciales. Ainsi il n’y a aucune raison de supposer qu’une régression technologique durable ne puisse pas être provoquée.

212. La société se développerait-elle FINALEMENT de nouveau vers une forme industrialo-technologique ? Peut-être, mais ce n’est pas la peine de s’en inquiéter, puisque nous ne pouvons pas prévoir ou orienter des événements 500 ou 1000 ans dans l’avenir. Ces problèmes devront être traités par les gens qui vivront à ce moment-là.

LE DANGER DU GAUCHISME

213. À cause de leur besoin de rébellion et d’adhésion à un mouvement, les gauchistes ou les personnes de type psychologique semblable ne sont souvent pas attirés par un mouvement rebelle ou activiste dont les buts et les adhérents ne sont pas initialement gauchistes. L’afflux résultant de types gauchisants peut facilement transformer un mouvement non-gauchiste en gauchiste, si bien que des buts gauchistes remplacent ou déforment les buts originaux du mouvement.

214. Pour éviter ceci, un mouvement qui glorifie la nature et s’oppose à la technologie doit prendre une position résolument anti-gauchiste et doit éviter toute collaboration avec des gauchistes. Le gauchisme est à long terme incompatible avec la nature sauvage, avec la liberté humaine et avec l’élimination de la technologie moderne. Le gauchisme est collectiviste; il cherche à lier ensemble le monde entier (tant la nature que la race humaine) dans un tout unifié. Mais ceci implique la gestion de la nature et de la vie humaine par une société organisée et exige une technologie de pointe. Vous ne pouvez pas avoir un monde uni sans transport rapide et communications, vous ne pouvez pas obliger tous les gens à s’aimer mutuellement sans techniques psychologiques perfectionnées, vous ne pouvez pas avoir « une société planifiée » sans la base technologique nécessaire. Par dessus tout, le gauchisme est piloté par le besoin de pouvoir et le gauchiste recherche le pouvoir sur une base collective, par l’identification avec un mouvement de masse ou une organisation. Il n’y a aucune chance que le gauchisme renonce à la technologie, parce que la technologie est une source trop importante de pouvoir collectif.

215. L’anarchiste [34] aussi cherche le pouvoir, mais il le cherche sur une base individuelle ou de petit groupe; il veut que les individus et les petits groupes soient capables de contrôler les circonstances de leur propre vie. Il s’oppose à la technologie parce qu’elle rend les petits groupes dépendants de grandes organisations.

216. Certains gauchistes peuvent sembler s’opposer à la technologie, mais ils s’y opposeront seulement tant qu’ils sont des outsiders et que le système technique est contrôlé par des non-gauchistes. Si le gauchisme devient jamais dominant dans la société, de sorte que le système technologique devient un outil dans les mains des gauchistes, ils l’utiliseront avec enthousiasme et favoriseront sa croissance. Ce faisant ils répéteront un modèle que le gauchisme a suivi à maintes reprises dans le passé. Quand les Bolcheviks en Russie étaient minoritaires, ils s’opposaient vigoureusement à la censure et à la police secrète, ils préconisaient l’autodétermination pour les minorités ethniques, et ainsi de suite; mais aussitôt qu’ils ont pris eux-mêmes le pouvoir, ils ont imposé une censure plus sévère et ont créé une police secrète plus impitoyable que toutes celles qui avaient existé sous les tsars et ils ont opprimé les minorités ethniques au moins autant que les tsars l’avaient fait. Aux Etats-Unis, il y a deux ou trois décennies quand les gauchistes étaient une minorité dans nos universités, les professeurs gauchistes était des partisans vigoureux de la liberté de l’enseignement, mais aujourd’hui, dans ces universités où les gauchistes sont devenus dominants, ils se sont montrés prêts à priver tous les autres de la liberté de l’enseignement. (C’est du « politiquement correct »). Il en sera de même avec les gauchistes et la technologie : ils l’utiliseront pour opprimer tous les autres s’ils peuvent jamais la prendre sous leur contrôle.

217. Dans les révolutions précédentes, les gauchistes du type le plus affamé de pouvoir, à plusieurs reprises, ont d’abord coopéré avec des révolutionnaires non-gauchistes, comme avec des gauchistes de plus d’inclination libertaire, et les ont ensuite dupés pour saisir le pouvoir pour eux. Robespierre l’a fait pendant la Révolution Française, les Bolcheviks pendant la Révolution Russe, les communistes en Espagne en 1938 et Castro et ses disciples à Cuba. Étant donnée l’histoire passée du gauchisme, il serait tout à fait idiot pour des révolutionnaires non-gauchistes d’aujourd’hui de collaborer avec des gauchistes.

218. Divers penseurs ont mis en évidence que le gauchisme est une sorte de religion. Le gauchisme n’est pas une religion au sens strict parce que la doctrine gauchiste ne postule pas l’existence de quelque être surnaturel. Mais pour le gauchiste, le gauchisme joue un rôle psychologique très comparable avec celui que la religion joue pour certaines personnes. Le gauchiste a BESOIN de croire dans le gauchisme; il joue un rôle essentiel dans son économie psychologique. Ses croyances ne sont pas facilement modifiées par la logique ou les faits. Il a une conviction profonde que le gauchisme est moralement Bon avec un B majuscule et qu’il a non seulement le droit, mais le devoir d’imposer la moralité gauchiste à tout un chacun. (Cependant, beaucoup de gens auxquels nous nous référons comme « des gauchistes » ne pensent pas à eux comme des gauchistes et ne décriraient pas leur système de croyances comme le gauchisme. Nous utilisons le terme « gauchisme » parce que nous ne connaissons pas de meilleurs mots pour désigner le spectre de croyances associées qui inclut les movements féministe, des droits gays, du politiquement correct, etc., et parce que ces mouvements ont une affinité forte avec la vieille gauche. Voir les paragraphes 227-230.)

219. Le gauchisme est une force totalitaire. Partout où le gauchisme est dans une position de pouvoir il a tendance à envahir chaque coin privé et à forcer chaque pensée dans un moule gauchiste. C’est en partie à cause du caractère quasi-religieux du gauchisme; tout ce qui est contraire aux croyances des gauchistes représente le Péché. Ce qui est plus important, le gauchisme est une force totalitaire à cause de l’attirance des gauchistes pour le pouvoir. Le gauchiste cherche à satisfaire son besoin du pouvoir par l’identification avec un mouvement social et il essaye d’accomplir le processus de pouvoir en aidant à poursuivre et à atteindre les buts du mouvement (voir le paragraphe 83). Mais il importe peu à quel degré le mouvement à atteint ses buts, le gauchiste n’est jamais satisfait, parce que son activisme est une activité de substitution (voir le paragraphe 41). C’est-à-dire que le motif réel du gauchiste n’est pas d’atteindre les buts ostensibles du gauchisme; en réalité il est motivé par le pouvoir qu’il ressent en luttant et en atteignant ensuite un but social [35].

 Par conséquent le gauchiste n’est jamais satisfait des buts qu’il a déjà atteints; son besoin du processus de pouvoir le mène toujours à poursuivre un nouveau but. Le gauchiste veut l’égalité des chances pour les minorités. Quand il l’a atteint il insiste sur l’égalité statistique des résultats des minorités. Et tant que quelqu’un abrite dans un coin de son esprit une attitude négative envers une certaine minorité, le gauchiste se doit de le rééduquer. Et les minorités ethniques ne suffisent pas; on ne peut permettre à personne d’avoir une attitude négative envers les homosexuels, les handicapés, les gros, les vieux, les laids et ainsi de suite. Il ne suffit pas que le public soit informé des dangers du tabac; un avertissement doit être imprimé sur chaque paquet de cigarettes. Puis la publicité pour les cigarettes doit être limitée sinon interdite. Les activistes ne seront jamais satisfaits tant que le tabac n’est pas proscrit et après cela ce sera l’alcool et puis les aliments sans valeur nutritive, etc. Les activistes ont combattu les mauvais traitements aux enfants, ce qui est raisonnables. Mais maintenant ils veulent interdire toute fessée. Quand ils l’auront fait ils voudront interdire quelque chose d’autre qu’ils considèrent malsain, et puis une autre chose et encore un autre. Ils ne seront jamais satisfaits jusqu’à ce qu’ils aient le contrôle complet de toutes les pratiques d’éducation. Et ensuite ils passeront à une autre cause.

220. Supposons que vous ayez demandé aux gauchistes de faire une liste de TOUTES les choses qui sont mauvaises dans la société et supposez ensuite que vous ayez institué CHAQUE changement social qu’ils ont exigé. On ne se tromperait pas en prédisant qu’en deux ou trois ans la majorité des gauchistes trouverait quelque chose de nouveau à se plaindre, quelque nouveau « mal » social à corriger parce que, de nouveau, le gauchiste est motivé moins par la détresse pour les maux de la société que par le besoin de satisfaire son attirance pour le pouvoir en imposant ses solutions à la société.

221. À cause des restrictions que leur haut niveau de socialisation met sur leurs pensées et leur comportement, beaucoup de gauchistes du type sur-socialisé ne peuvent pas rechercher le pouvoir par les mêmes voies que d’autres gens. Pour eux l’attirance pour le pouvoir n’a qu’un débouché moralement acceptable et c’est la lutte pour imposer leur morale à chacun.

222. Les gauchistes, particulièrement ceux du type sursocialisé, sont de Vrais Croyants dans le sens du livre d’Eric Hoffer, « The True Believer ». Mais tous les Vrais Croyants ne sont pas du même type psychologique que les gauchistes. Vraisemblablement un Nazi vraicroyant, par exemple est très différent psychologiquement d’un gauchiste vraicroyant. À cause de leur capacité à une dévotion absolue pour une cause, les Vrais Croyants sont un ingrédient utile, peut-être nécessaire, de n’importe quel mouvement révolutionnaire. Ceci pose un problème que nous devons admettre ne pas savoir comment gérer. Nous ne sommes pas sûrs de la façon d’exploiter les énergies du Vrai Croyant en faveur d’une révolution contre la technologie. Tout ce que nous pouvons dire aujourd’hui est qu’un Vrai Croyant ne sera jamais une recrue sûre pour la révolution à moins que son engagement ne soit exclusivement la destruction de la technologie. S’il a aussi à un autre idéal, il pourrait vouloir utiliser la technologie comme outil pour poursuivre cet autre idéal (voir les paragraphes 220, 221).

223. Certains lecteurs pourraient dire, « Ces histoires sur le gauchisme sont un tas de merde. Je connais Jean et Jeanne qui sont gauchisants et ils n’ont pas toutes ces tendances totalitaires ». Il est tout à fait vrai que beaucoup de gauchistes, probablement même une majorité numérique, sont des gens convenables qui croient sincèrement à la tolérance pour les valeurs des autres (jusqu’à un certain point) et qui ne voudraient pas utiliser des méthodes autoritaires pour atteindre leurs buts sociaux. Nos remarques sur le gauchisme ne sont pas destinées à s’appliquer à chaque gauchiste individuel, mais à décrire le caractère général du gauchisme comme un mouvement. Et le caractère général d’un mouvement n’est pas nécessairement décidé par les proportions numériques des différentes sortes de personnes impliquées dans le mouvement.

224. Les gens qui accèdent aux positions de pouvoir dans les mouvements gauchistes ont tendance à être les gauchistes du type le plus affamé de pouvoir parce que les gens affamés de pouvoir sont ceux qui s’efforcent le plus d’accéder aux positions de pouvoir. Une fois que les types affamés de pouvoir ont pris le contrôle du mouvement, il y a beaucoup de gauchistes d’une race plus tendre qui désapprouvent intérieurement beaucoup d’actions des leaders, mais ne peuvent pas se résoudre à s’y opposer. Ils ont BESOIN de leur foi dans le mouvement et parce qu’ils ne peuvent pas renoncer à cette foi ils accompagnent les leaders. C’est vrai, CERTAINS gauchistes ont pour de bon le courage de s’opposer aux tendances totalitaires qui apparaissent, mais ils perdent progressivement, parce que les types affamés de pouvoir sont mieux organisés, sont plus impitoyables et Machiavéliques et ont fait attention de se bâtir une forte base de pouvoir.

225. Ces phénomènes sont apparu clairement en Russie et d’autres pays qui ont été pris par les gauchistes. De même avant l’effondrement du communisme en URSS, les gauchisants de l’Ouest critiquaient rarement ce pays. Si on les poussait à bout ils admettaient que l’URSS avait fait beaucoup de mauvaises choses, mais alors ils essayaient de trouver des excuses pour les communistes et commenceraient à parler des fautes de l’Ouest. Ils s’opposaient toujours à la résistance militaire Occidentale contre l’agression communiste. Les types gauchisants dans le monde entier ont vigoureusement protesté contre l’action militaire U.S. au Viêt-Nam, mais quand l’URSS a envahi l’Afghanistan ils n’ont rien fait. Ce n’est pas qu’ils approuvaient les actions soviétiques; mais à cause de leur foi gauchiste, ils ne pouvaient simplement pas supporter de se mettre en opposition avec le communisme. Aujourd’hui, dans celles de nos universités où « le politiquement correct » est devenu dominant, il y a probablement beaucoup de types de gauchisants qui qui à titre privé désapprouvent la suppression de la liberté de l’enseignement, mais de toute façon ils s’en accommodent.

226. Ainsi le fait que beaucoup de gauchistes individuels sont personnellement doux et assez tolérants n’empêche en aucun cas le gauchisme dans son ensemble d’avoir une tendance totalitaire.

227. Notre discussion du gauchisme a une faiblesse sérieuse. Ce que nous entendons par le mot « gauchiste » est toujours loin d’être clair. Il ne semble pas que nous puissions y faire grand chose. Aujourd’hui le gauchisme est fragmenté en un spectre entier de mouvements activistes. Et encore tous les mouvements activistes ne sont pas gauchistes et quelques mouvements activistes (par exemple, les écologistes radicaux) semble inclure tant des personnalités du type gauchiste que des personnalités de type absolument non-gauchistes qui feraient mieux de ne pas collaborer avec des gauchistes. Les variétés de gauchistes se fondent graduellement dans les variétés de non-gauchistes et nous-mêmes serions souvent en difficulté pour décider si un individu donné est ou n’est pas un gauchiste. Dans la mesure où elle est définie, notre conception du gauchisme l’est par la discussion que nous en avons donné dans cet article et nous pouvons seulement conseiller au lecteur d’utiliser son propre jugement pour décider qui est un gauchiste.

228. Mais il sera utile de lister quelques critères pour diagnostiquer le gauchisme. Ces critères ne peuvent pas être appliqués sans ambiguïté. Certains individus peuvent correspondre à certains des critères sans être des gauchistes, certains gauchistes peuvent ne correspondre à aucun des critères. De nouveau, il faut simplement utiliser son jugement.

229. Le gauchiste est orienté vers le collectivisme à grande échelle. Il souligne le devoir de l’individu à servir la société et le devoir de la société à s’occuper de l’individu. Il a une attitude négative envers l’individualisme. Il prend souvent un ton moralisateur. Il a tendance à être pour le contrôle des armes à feu, pour l’éducation sexuelle et d’autres méthodes éducatives psychologiquemenet « éclairées », pour la planification, pour la discrimination positive, pour le multiculturalisme. Il a tendance à s’identifier avec les victimes. Il a tendance à être contre la compétition et contre la violence, mais il trouve souvent des excuses pour les gauchistes qui commettent effectivement des violences. Il aime utiliser les rengaines communes de la gauche comme « racisme », « sexisme », « homophobie », « capitalisme », « impérialisme », « néocolonialisme »,  » génocide, » « changement social, » « justice sociale, » « responsabilité sociale. » Le meilleur trait diagnostique du gauchiste est peut être sa tendance à sympathiser avec les mouvements suivants : féminisme, droits gays, droits ethniques, droits des handicapés, droits des animaux, politiquement correct. Quiconque sympathise fortement avec TOUS ces mouvements est presque certainement un gauchiste [36].

230. Les gauchistes les plus dangereux, c’est-à-dire ceux qui sont les plus affamés de pouvoir, sont souvent caractérisés par l’arrogance ou par une approche dogmatique de l’idéologie. Cependant, les gauchistes les plus dangereux de tous sont peut être certains types sursocialisés qui évitent les démonstrations irritantes d’agressivité et s’abstiennent d’afficher leur gauchisme, mais travaillent tranquillement et discrètement à promouvoir les valeurs collectivistes, les techniques psychologiques « éclairées » pour socialiser les enfants, la dépendance de l’individu du système, et ainsi de suite. Ces crypto-gauchistes (comme nous pouvons les appeler) ressemblent à certains types bourgeois pour autant que l’action pratique soit concernée, mais différent d’eux dans la psychologie, l’idéologie et la motivation. Le bourgeois ordinaire essaye d’amener les gens sous contrôle du système pour protéger son mode de vie, ou il le fait simplement parce que son attitude est conventionnelle. Le crypto-gauchiste essaye d’amener les gens sous le contrôle du système parce qu’il est un Vrai Croyant d’une idéologie collectiviste. Le crypto-gauchiste se différencie du gauchiste moyen du type sursocialisé par le fait que ses impulsions rebelles sont plus faibles et qu’il est plus fermement socialisé. Il se différencie du bourgeois bien socialisé ordinaire par le fait qu’il y a un manque profond en lui qui lui rend nécessaire de se consacrer à une cause et de s’immerger dans une collectivité. Et peut-être son attirance (bien sublimée) pour le pouvoir est elle plus forte que celle du bourgeois moyen.

NOTE FINALE

231. Partout dans cet article nous avons fait des déclarations imprécises et des déclarations auxquelles auraient dû être attachées des restrictions et des réserves ; et certaines de nos déclarations sont peut être catégoriquement fausses. Le manque d’information suffisante et le besoin de brièveté nous a rendu impossible de formuler nos affirmations de façon plus précise ou d’ajouter toutes les précisions nécessaires. Et bien sûr dans une discussion de cette sorte il faut s’appuyer lourdement sur le jugement intuitif et celui ci peut parfois être faux. Donc nous ne prétendons pas que cet article exprime plus qu’une approximation grossière de la vérité.

232. Nous sommes tout de même raisonnablement confiants que les grands traits généraux de l’image que nous avons dépeinte ici sont grossièrement corrects. Nous avons décrit le gauchisme en sa forme moderne comme un phénomène particulier à notre temps et comme un symptôme de la perturbation du processus de pouvoir. Mais nous pourrions probablement avoir tort sur ce point. Les types sursocialisés qui essayent de satisfaire leur attirance pour le pouvoir en imposant leur morale aux autres sont certainement là depuis longtemps. Mais nous PENSONS que le rôle décisif joué par les sentiments d’infériorité, le manque de confiance en soi, l’impuissance, l’identification avec les victimes par des gens qui ne sont pas des victimes, est une particularité du gauchisme moderne. L’identification avec les victimes par des gens qui n’en sont pas peut dans une certaine mesure être trouvée dans le gauchisme du 19ème siècle et les débuts du Christianisme, mais pour autant que nous puissions discerner, les symptômes de manque de confiance en soi, etc, étaient loin d’être aussi évidents dans ces mouvements, ou d’autres, que dans le gauchisme moderne. Mais nous ne sommes pas en position d’affirmer avec assurance qu’aucun mouvement de ce genre n’a existé avant le gauchisme moderne. C’est une question significative à laquelle les historiens doivent prêter attention.



NOTES

1. (Paragraphe 19) Nous affirmons que TOUS, ou même la plupart, des voyous et des compétiteurs impitoyables souffrent d’un sentiment d’infériorité.

2. (Paragraphe 25) Pendant la période Victorienne beaucoup de personnes sursocialisées souffraient de problèmes psychologiques sérieux suite à la répression ou la tentative de réprimer leurs sensations sexuelles. Freud a apparemment basé ses théories sur des personnes de ce type. Aujourd’hui la cible de la socialisation a glissé du sexe à l’agression.

3. (Paragraphe 27) N’incluant pas nécessairement les spécialistes des sciences « dures » de l’ingénieur.

4. (Paragraphe 28) Il y a beaucoup d’individus de la bourgeoisie qui résistent à certaines de ces valeurs, mais d’habitude leur résistance est plus ou moins secrète. Une telle résistance apparaît seulement dans une mesure très limitée dans les mass-médias. La poussée principale de propagande dans notre société est en faveur des valeurs exposées.

Les raisons principales pour lesquelles ces valeurs sont devenues, pour ainsi dire, les valeurs officielles de notre société sont qu’elles sont utiles pour le système industriel. La violence est découragée parce qu’elle perturbe le fonctionnement du système. Le racisme est découragé parce que les conflits ethniques perturbent aussi le système et que la discrimination gâche le talent des membres de groupes minoritaires qui pourraient être utiles pour le système. La pauvreté doit être « guérie » parce que le sous-prolétariat cause des problèmes au système et que le contact avec le sous-prolétariat démoralise les autres classes. Les femmes sont encouragées à avoir une carrière parce que leurs talents sont utiles pour le système et, plus important encore, parce qu’en ayant des emplois stables les femmes deviennent mieux intégrées dans le système et liées directement à lui plutôt qu’à leurs familles. Cela aide à affaiblir la solidarité de famille. (Les dirigeants du système disent qu’ils veulent renforcer la famille, mais ils veulent direen fait qu’ils veulent que la famille soit un outil efficace pour socialiser les enfants en accord avec les besoins du système. Nous exposons dans les paragraphes 51,52 que le système ne peut pas se permettre de laisser la famille ou d’autres groupes sociaux à petite échelle être forts ou autonomes).

5. (Paragraphe 42) On peut affirmer que la majorité des gens ne veut pas prendre de décisions personnelles, mais préfère que des dirigeants pensent pour eux. Il y a un élément de vérité dans cela. Les gens aiment prendre des décisions sur les petites questions, mais prendre des décisions sur des questions difficiles, fondamentales exige de faire face à des conflits psychologiques et la plupart des gens détestent les conflits psychologiques. Par là ils ont tendance à compter sur d’autres dans les décisions difficiles à prendre. La majorité des gens sont des suiveurs naturels, pas des leaders, mais ils aiment avoir un accès personnel direct à leurs leaders et participer dans une certaine mesure aux prises de décisions difficiles. Au moins à ce degré ils ont besoin d’autonomie.

6. (Paragraphe 44) Certains des symptômes décrits sont semblables à ceux montrés par les animaux en cage.

Pour expliquer comment ces symptômes résultent de la privation associée au processus de pouvoir :

La compréhension de la nature humaine par le bon sens nous dit que le manque de buts dont l’accomplissement exige des efforts mène à l’ennui et que l’ennui durable aboutit souvent à la dépression. L’échec à atteindre ses buts mène à la frustration et à la baisse du respect de soi. La frustration mène à la colère, la colère à l’agression, souvent sous la forme de mauvais traitements au conjoint ou aux enfants. Il a été montré que la frustration prolongée mène généralement à la dépression et que la dépression a tendance à causer la culpabilité, des troubles du sommeil, des désordres alimentaires et de mauvais sentiments envers soi même. Ceux qui ont une tendance dépressive cherchent le plaisir comme antidote; d’où l’hédonisme insatiable et le sexe excessif, ou avec des perversions comme moyen d’obtenir de nouveaux stimuli. L’ennui a aussi tendance à causer une recherche excessive de plaisir car, manquant d’autres buts, les gens utilisent souvent le plaisir comme un but. Voir le diagramme associé. Ce qui précéde est une simplification. La réalité est plus complexe et bien sûr la privation en rapport avec le processus de pouvoir n’est pas la SEULE cause des symptômes décrits. À propos, quand nous mentionnons la dépression nous ne voulons pas nécessairement dire une dépression assez sévère pour être traitée par un psychiatre. Souvent seules les formes atténuées de dépression sont impliquées. Et quand nous parlons de buts nous ne voulons pas nécessairement parler de buts à long terme et sérieusement réfléchis. Pour beaucoup ou la plupart des gens au cours de la plus grande part de l’histoire humaine, les buts d’une existence chiche (fournissant simplement à soi et sa famille la nourriture quotidienne) ont été tout à fait suffisants.

7. (Paragraphe 52) Une exception partielle peut être faite pour quelques groupes passifs, introvertis, comme les Amish, qui ont peu d’effet sur la société plus large. A part ceux-ci, quelques véritables communautés à petite échelle existent effectivement en Amérique aujourd’hui. Par exemple, les gangs de jeunes et les sectes. Chacun les considère comme dangereux et ils le sont, parce que les membres de ces groupes sont loyaux principalement l’un envers l’autre plutôt qu’envers le système, en conséquence le système ne peut pas les contrôler. Ou prenez les gitans. Les gitans échappent généralement aux condamnations pour vol ou fraude parce que leurs loyautés sont telles qu’ils peuvent toujours obtenir d’autres gitans un témoignage qui « prouve » leur innocence. Évidemment le système aurait de sérieux problèmes si trop de gens appartenaient à de tels groupes. Certains des penseurs chinois du début du 20ème siècle qui s’intéressaient à la modernisation de la Chine ont reconnu la nécessité de détruire les groupes sociaux à petite échelle comme la famille :  » (Selon Sun Yat-Sen) le peuple chinois avait besoin d’une nouvelle montée de patriotisme, qui mènerait à un transfert de fidélité de la famille à l’état … (Selon Li Huang) les attachements traditionnels, particulièrement à la famille devaient être abandonnés pour que le nationalisme se développe en Chine. » (Chester C. Tan, La Pensée Politique Chinoise au Vingtième Siècle », page 125, page 297).

8. (Paragraphe 56) Oui, nous savons que l’Amérique du 19ème siècle avait ses problèmes et qu’ils étaient sérieux, mais pour rester brefs nous devons nous exprimer en termes simplifiés.

9. (Paragraphe 61) Nous laissons de côté le sous-prolétariat. Nous parlons de la majorité.

10. (Paragraphe 62) Certains spécialistes des sciences humaines, éducateurs, professionnels de la « santé mentale » et ainsi de suite font de leur mieux pour pousser les besoins sociaux dans le groupe 1 en essayant de faire en sorte que chacun ait une vie sociale satisfaisante.

11. (Paragraphes 63, 82) Le besoin d’acquisition matérielle infinie est il vraiment une création artificielle de la publicité et du marketing ? Il n’y a certainement aucun besoin humain inné pour l’acquisition matérielle. Il y a eu beaucoup de cultures dans lesquelles les gens désiraient peu de richesses matérielles au-delà de ce qui était nécessaire pour satisfaire leurs besoins physiques de base (aborigènes australiens, culture traditionnelle des paysans mexicains, certaines cultures africaines). D’un autre côté il y a aussi eu beaucoup de cultures préindustrielles dans lesquelles l’acquisition matérielle jouait un rôle important. Donc nous ne pouvons pas affirmer que la culture actuelle orientée sur l’acquisition est exclusivement une création de la publicité et du marketing. Mais il est clair que la publicité et le marketing ont eu un rôle important dans la création de cette culture. Les grosses sociétés qui dépensent des millions en publicité ne feraient pas ce genre de dépenses sans preuve solide qu’elles en sont remboursées par des ventes accrues. Un membre de FC a rencontré un directeur commercial il y a deux ou trois ans qui fut assez franc pour lui dire, « Notre travail est de faire les gens acheter des choses dont ils ne veulent pas et n’ont pas besoin. » Il a alors décrit comment un novice non formé présenterait aux gens des faits sur un produit et ne vendrait rien du tout, tandis qu’un vendeur professionnel formé et expérimenté vendrait de grandes quantités aux mêmes gens. Cela montre que les gens sont manipulés pour acheter des choses qu’ils ne veulent pas vraiment.

12. (Paragraphe 64) Le problème de l’absence de but semble être devenu moins sérieux durant les 15 dernières années environ, parce que les gens se sentent maintenant moins qu’auparavant en sécurité physiquement et économiquement et le besoin de sécurité leur fournit un but. Mais l’absence de but a été remplacée par la frustration due à la difficulté d’obtenir la sécurité. Nous soulignons le problème de l’absence de but parce que les libéraux et les gauchistes voudraient résoudre nos problèmes sociaux en donnant mission à la société de garantir la sécurité de chacun; mais si cela pouvait être fait cela ramènerait seulement le problème de l’absence de but. Le problème réel n’est pas que la société assure bien ou mal la sécurité des gens; l’ennui est que les gens dépendent du système pour leur sécurité plutôt que l’avoir entre leurs propres mains. Ceci, à propos, fait partie de la raison pour laquelle certaines personnes s’énervent sur le droit de porter des armes; la possession d’une arme à feu met cet aspect de leur sécurité entre leurs propres mains.

13. (Paragraphe 66) Les efforts des Conservateurs pour diminuer la quantité de règlements du gouvernement a peu d’avantages pour l’homme moyen. D’une part, seulement une fraction des règlements peut être éliminée parce que la plupart des règlements sont nécessaires. D’autre part, la dérèglementation affecte surtout les affaires plutôt que l’individu moyen, ce qui fait que son effet principal est de prendre le pouvoir au gouvernement pour le donner aux sociétés privées. Ce que cela signifie pour l’homme moyen c’est que l’interférence du gouvernement dans sa vie est remplacée par l’interférence de grosses sociétés, à qui l’on peut permettre, par exemple, de rejeter plus de produits chimiques qui se retrouvent dans son alimentation en eau et lui donnent le cancer. Les conservateurs prennent juste l’homme moyen pour un gogo, exploitant son ressentiment contre le Grand Gouvernement pour assurer le pouvoir des Grandes Entreprises.

14. (Paragraphes 73, 114, 153) Quand quelqu’un approuve le but pour lequel la propagande est utilisée dans un cas donné, il l’appelle généralement « éducation » ou y applique quelque euphémisme semblable. Mais la propagande est la propagande indépendamment du but pour lequel elle est utilisée.

15. (Paragraphe 83) Nous n’exprimons pas d’approbation ou de désapprobation sur l’invasion du Panama. Nous l’utilisons seulement pour illustrer un point.

16. (Paragraphe 95) Quand les colonies américaines étaient sous l’autorité britannique il y avait des garanties légales de liberté moindres et moins efficaces qu’après que la Constitution Américaine fut entrée en vigueur, cependant il y avait plus de liberté personnelle en Amérique préindustrielle, tant avant qu’après la Guerre d’Indépendance, qu’il n’y en avait après que la Révolution Industrielle ait pris dans ce pays. Nous citons « Violence in America: Historical and Comparative perspectives », édité par Hugh Davis Graham et Ted Robert Gurr, Chapitre 12 par Roger Lane, pages 476-478 : « l’augmentation progressive des standards de propriété et avec elle la dépendance croissante de l’application de la loi officielle (dans l’Amérique du 19ème siècle) … étaient communs à la société entière … Le changement du comportement social est si durable et si répandu qu’il suggère une connexion avec le plus fondamental des processus sociaux contemporains; celui de l’urbanisation industrielle elle-même … » Le Massachusetts en 1835 avait une population d’environ 660 940 personnes, 81 pour cent de ruraux, presqu’entièrement préindustriels et indigènes. Ses citoyens avaient l’habitude d’une liberté personnelle considérable. Cochers, fermiers ou artisans, ils étaient tous habitués à organiser eux mêmes leurs journées, et la nature de leur travail les rendait physiquement dépendants l’un de l’autre … Les problèmes individuels, péchés ou même crimes, n’étaient pas généralement cause d’un souci social plus large … « Mais l’impact des mouvements jumeaux vers la ville et vers l’usine, tous deux s’accélérant en 1835, eut un effet progressif sur le comportement personnel pendant tout le 19ème siècle et au début du 20ème. L’usine exigeait la régularité de comportement, une vie dirigée par l’obéissance aux rythmes de l’horloge et du calendrier, aux exigences du contremaître et du surveillant. Dans la ville ou la cité, le besoin de vivre avec des voisins étroitement proches interdirent beaucoup d’actions précédemment admissibles.

Tant les cols-bleus que les cols-blancs dans les plus grands établissements dépendaient mutuellement de leurs camarades. Comme le travail d’un homme s’accorde à celui d’un autre, les affaire d’un homme n’étaient plus les siennes propres ». Les résultats de la nouvelle organisation de vie et de travail étaient apparents avant 1900, quand environ 76 pour cent des 2 805 346 habitants du Massachusetts étaient classés comme citadins. Beaucoup de comportements violents ou irréguliers qui avaient été tolérables dans une société détendue, indépendante n’étaient plus acceptables dans l’atmosphère plus formalisée, coopérative de la période postérieure … Le déplacement vers les villes avait, en bref, produit une génération plus docile, plus socialisée, plus ‘civilisée’ que ses prédécesseurs. »

17. (Paragraphe 117) Les apologues du système aiment citer des cas dans lesquels les élections se sont décidées par un ou deux votes, mais de tels cas sont rares.

18. (Paragraphe 119) « Aujourd’hui, dans les pays technologiquement avancés, les hommes vivent des vies très semblables malgré les différences géographiques, religieuses et politiques. Les vies quotidiennes d’un employé de banque chrétien à Chicago, d’un employé de banque bouddhiste à Tokyo, d’un employé de banque communiste à Moscou sont beaucoup plus semblables que la vie de l’un quelconque d’entre eux ressemble à celle de n’importe quel homme d’il y a mille ans. Ces ressemblances sont le résultat d’une technologie commune… » L. Sprague de Camp, « The Ancient Engineers », édition Ballentine, page 17.

Les vies des trois employés de banque ne sont pas IDENTIQUES. L’idéologie a vraiment un certain effet. Mais toutes les sociétés techniques, pour survivre, doivent se développer le long APPROXIMATIVEMENT la même trajectoire.

19. (Paragraphe 123) Imaginons juste qu’un ingénieur généticien irresponsable pourrait créer beaucoup de terroristes.

20. (Paragraphe 124) Pour un nouvel exemple des conséquences indésirables du progrès médical, supposez que l’on découvre un remède fiable contre le cancer. Même si le traitement est trop cher pour être disponible à tous, sauf à l’élite, il réduira énormément la motivation à arrêter l’émission de cancérigènes dans l’environnement.

21. (Paragraphe 128) Comme beaucoup de gens peuvent trouver paradoxale la notion que la somme d’un grand nombre de bonnes choses peut être une mauvaise chose, nous l’illustrerons par une analogie. Supposons que A joue aux échecs avec B. C, un Grand Maître, regarde par dessus l’épaule de A. A veut bien sûr gagner sa partie, donc si C lui indique un bon mouvement, il fait une faveur à A. Mais supposons maintenant que C dise à A comment faire TOUS ses mouvements. Dans chaque cas particulier il fait une faveur à A en lui montrant le meilleur mouvement, mais en faisant TOUS les mouvements pour lui il gâte le jeu, puisqu’il n’y a pas de raison que A joue du tout si quelqu’un d’autre lui indique tous ses mouvements.

La situation de l’homme moderne est analogue à celle de A. Le système rend la vie d’un individu plus facile pour lui de façons innombrables, mais il le prive ainsi du contrôle sur son propre destin.

22. (Paragraphe 137) Ici nous considérons seulement le conflit de valeurs dans la majorité. Pour la simplicité nous ne prenons pas en compte des valeurs « étrangères » comme l’idée que la nature sauvage est plus importante que le bien-être économique humain.

23. (Paragraphe 137) L’intérêt personnel n’est pas nécessairement l’intérêt personnel MATÉRIEL. Il peut consister dans l’accomplissement de quelque besoin psychologique, par exemple, en favorisant son idéologie ou religion.

24. (Paragraphe 139) Une précision : Il est dans l’intérêt du système de permettre un certain degré défini de liberté dans quelques secteurs. Par exemple, la liberté économique (avec des limitations appropriées et des contraintes) s’est montrée efficace dans l’augmentation de la croissance économique. Mais seule la liberté planifiée, circonscrite, limitée est dans l’intérêt du système. L’individu doit toujours être tenu en laisse, même si la laisse est parfois longue (voir les paragraphes 94, 97).

25. (Paragraphe 143) Nous ne voulons pas suggérer que l’efficacité ou le potentiel de survie d’une société aient toujours été inversement proportionnels au niveau de pression ou de malaise auquel la société soumet les gens. Ce n’est certainement pas le cas. Il y a de bonnes raisons de croire que beaucoup de sociétés primitives soumettaient les gens à moins de pression que la société européenne le faisait, mais la société européenne s’est montrée beaucoup plus efficace que toute société primitive et a toujours gagné dans les conflits avec ces sociétés à cause des avantages conférés par la technologie.

26. (Paragraphe 147) Si vous pensez qu’une application plus efficace de la loi est bonne sans équivoque parce que cela supprime le crime, alors souvenez vous que le crime tel que défini par le système n’est pas nécessairement ce que VOUS appelleriez le crime. Aujourd’hui, fumer de la marijuana est « un crime » et, en certains endroits des Etats-Unis, il en est de même de la possession de N’IMPORTE QUELLE arme à feu, enregistrée ou pas, et la même chose peut arriver avec des méthodes d’éducation désapprouvées, comme donner une fessée. Dans certains pays, l’expression d’opinions politiques dissidentes est un crime et il n’y a aucune certitude que cela n’arrivera jamais aux Etats-Unis, car aucune constitution ou système politique ne durent toujours.

Si une société a besoin d’une grosse et puissante structure policière, alors il y a quelque chose de gravement mauvais dans cette société; elle doit soumettre les gens à des pressions sévères si autant d’entre eux refusent de suivre les règles, ou ne les suivent que parce qu’on les force. Beaucoup de sociétés dans le passé fonctionnaient avec peu ou pas de police formelle.

27. (Paragraphe 151) Certes, les sociétés passées ont eu des moyens d’influencer le comportement, mais ceux-ci étaient primitifs et de faible efficacité comparés avec les moyens technologiques qu’on développe maintenant.

28. (Paragraphe 152) Cependant, quelques psychologues ont publiquement exprimé des avis indiquant leur mépris pour la liberté humaine. Et Omni (août 1987) cite le mathématicien Claude Shannon : « je vois un temps où nous serons aux robots ce que les chiens sont aux humains et j’encourage les machines. »

29. (Paragraphe 154) Ce n’est pas de la science-fiction! Après l’écriture du paragraphe 154 nous avons rencontré par hasard un article dans Scientific American selon lequel les scientifiques développent activement des techniques pour identifier les criminels potentiels et pour les traiter par une combinaison de moyens biologiques et psychologiques. Quelques scientifiques préconisent l’application obligatoire du traitement, qui pourrait être disponible dans le proche avenir. (Voir « Seeking the Criminal Element », par W. Wayt Gibbs, Scientific American, mars 1995.) Vous pensez peut être que c’est une bonne chose parce que le traitement serait appliqué à ceux qui pourraient conduire en état d’ivresse (ils mettent aussi en danger la vie humaine), puis peut-être à ceux qui fessent leurs enfants, et puis aux écologistes qui sabotent les équipements d’enregistrement, finalement à tous ceux dont le comportement est gênant pour le système.

30. (Paragraphe 184) Un autre avantage de la nature comme contre-idéal à la technologie est que, pour beaucoup de gens, la nature inspire la sorte de révérence qui est associée à la religion, ce qui fait que la nature pourrait peut-être être idéalisée sur une base religieuse. Il est vrai que dans beaucoup de sociétés la religion a servi de support et de justification à l’ordre établi, mais il est aussi vrai que la religion a souvent fourni une base pour la rébellion. Ainsi il peut être utile d’introduire un élément religieux dans la rébellion contre la technologie, d’autant plus que la société Occidentale n’a aujourd’hui aucune base religieuse forte.

La religion, de nos jours est utilisée comme le support bon marché et transparent d’un égoïsme étroit et à court terme (certains conservateurs l’utilisent de cette façon), ou est même exploitée cyniquement pour faire de l’argent facile (par beaucoup d’évangélistes), ou a dégénéré dans un pur irrationalisme (fondamentalistes protestants, sectes), ou est simplement stagnante (catholicisme, protestantisme de base). Ce qui ressemble le plus à une religion forte, répandue, dynamique en Occident dans les temps récents est la quasi-religion du gauchisme, mais le gauchisme est aujourd’hui fragmenté et n’a aucun but clair, unifié, inspirant.

Ainsi il y a un vide religieux dans notre société qui pourrait peut-être être remplie par une religion concentrée sur la nature en opposition avec la technologie. Mais ce serait une erreur d’essayer d’inventer artificiellement une religion pour remplir ce rôle. Une religion inventée ainsi serait probablement un échec. Prenez la religion « Gaia » par exemple. Ses adhérents y croient-ils VRAIMENT ou jouent-ils juste la comédie ? S’ils jouent juste la comédie leur religion finira en fiasco.

Il est probablement mieux de ne pas essayer d’introduire la religion dans le conflit de la nature contre la technologie à moins que vous ne croyiez VRAIMENT en cette religion vous-même et constatiez qu’elle réveille une réponse profonde, forte, véritable chez beaucoup d’autres gens.

31. (Paragraphe 189) En supposant qu’une telle poussée finale se produise. Évidemment le système industriel pourrait être éliminé d’une façon plus ou moins graduelle ou par secteurs. (Voir les paragraphes 4, 167 et la note 4).

32. (Paragraphe 193) Il est même concevable (de loin) que la révolution pourrait consister seulement en un changement massif d’attitude envers la technologie aboutissant à une désintégration relativement graduelle et indolore du système industriel. Mais si cela arrive nous aurons beaucoup de chance. Il est beaucoup plus probable que la transition vers une société non-technologique sera très difficile et pleine de conflits et de désastres.

33. (Paragraphe 195) Les structures économique et technologique d’une société sont beaucoup plus importantes que sa structure politique dans la détermination du mode de vie de l’homme moyen (voir les paragraphes 95, 119 et les notes 16, 18).

34. (Paragraphe 215) Cette déclaration se réfère à notre marque particulière d’anarchisme. Une large variété d’attitudes sociales a été appelée « anarchisme » et il se peut que certains qui se considèrent anarchistes n’accepteraient pas notre déclaration du paragraphe 215. Il devrait être noté, à ce propos, qu’il y a un mouvement anarchiste non violent dont les membres n’accepteraient probablement pas FC comme anarchiste et n’approuveraient certainement pas les méthodes violentes de FC.

35. (Paragraphe 219) Beaucoup de gauchistes sont motivés aussi par l’hostilité, mais l’hostilité résulte probablement en partie d’un besoin frustré de pouvoir.

36. (Paragraphe 229) Il est important de comprendre que nous voulons dire quelqu’un qui sympathise avec ces MOUVEMENTS comme ils existent aujourd’hui dans notre société. Celui qui croit que les femmes, les homosexuels, etc, devraient avoir les mêmes droits n’est pas nécessairement un gauchiste. Les mouvements féministe, des droits gay, etc, qui existent dans notre société ont le ton idéologique particulier qui caractérise le gauchisme et si on croit, par exemple, que les femmes devraient avoir les mêmes droits il ne s’ensuit pas nécessairement qu’on doive sympathiser avec le mouvement féministe tel qu’il existe aujourd’hui.

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La guerre en Irak est largement une question de pétrole (Alan Greenspan )

Posté par issopha le 17 septembre 2007

La guerre en Irak est largement une question de pétrole (Alan

Greenspan)

« Les Républicains au Congrès ont perdu leur chemin », écrit Alan Greenspan qui se dit lui-même un « républicain libertaire ».

Quelqu’un en avait-il douté un seul instant : la guerre en Irak avait pour principal objectif la possession des immenses réserves de pétrole. Alan Greenspan, 81 ans, vient de lancer un véritable pavé dans la mare américaine : « I am saddened that it is politically inconvenient to acknowledge what everyone knows : the Iraq war is largely about oil  » (Cela m’attriste qu’il soit politiquement importun de reconnaître ce que chacun sait : la guerre en Irak est largement une question de pétrole), affirmation aussitôt démentie par le secrétaire américain à la Défense, Robert Gates qui a martelé que l’invasion de l’Irak avait pour but de déloger Saddam Hussein, « une force de déstabilisation » dans le golfe Persique. « C’est vraiment une question de stabilité dans le Golfe, d’États voyous qui essaient de développer des armes de destruction massive, de dictateurs brutaux », a déclaré M. Gates sur les ondes de la chaîne ABC.

greenspan_102.1189960413.jpg Ses mémoires, The Age of Turbulence : Adventures in a New World, paraissent à la veille d’une réunion cruciale de la Réserve fédérale, dont la communauté financière attend avec impatience le verdict sur un maintien ou une baisse des taux d’intérêt américains. Un an après avoir quitté la présidence de la Banque centrale américaine, Alan Greenspan revient à nouveau sur le sujet préoccupant du moment à Wall Street, la crise des crédits hypothécaires à risque. L’ancien timonier de la Fed considère qu’il est encore trop tôt pour dire si une explosion des crédits accordés aux personnes financièrement vulnérables peut affecter l’économie américaine. M. Greenspan attribue le boom du marché immobilier – qui a déclenché la crise des prêts hypothécaires à risque « subprime » – à la fin du communisme et à l’arrivée de centaines de milliers d’immigrés aux États-Unis. La crise de l’immobilier ne montre pas de signes d’apaisement jusqu’à ce jour. Plusieurs quotidiens américains accusent l’ancien président d’avoir provoqué l’actuelle crise du crédit immobilier en fermant l’œil sur les pratiques douteuses des sociétés de crédit hypothécaires.

« Non seulement il a gardé des taux trop bas trop longtemps, mais il a donné sa bénédiction aux activités risquées qui ont déclenché la crise », commente Paul Kasriel, responsable des études économiques à la Northern Trust de Chicago, dans une interview très sévère à l’égard d’Alan Greenspan, accordée à l’agence Associated Press. Comme l’indique Challenges, la Banque devra faire preuve d’une grande psychologie pour ne pas heurter les marchés. Ainsi, un nouveau statu quo monétaire serait probablement bien mal perçu compte tenu de la crise actuelle du marché immobilier et mortgage aux États-Unis, et des tensions sur le marché du crédit. A l’inverse, une baisse trop prononcée des taux pourrait être perçue comme l’aveu de menaces économiques graves sur l’expansion américaine. Enfin, quelle que soit sa décision, la Réserve fédérale devra soigner son communiqué monétaire en nuançant son propos, afin de ne pas inquiéter à l’excès concernant les risques sur la croissance.

Qu’importe la crise, l’ancien président de la Réserve fédérale américaine, Alan Greenspan, critique vivement le président George W. Bush, responsable selon lui d’une gestion irresponsable des dépenses publiques, mais aussi le Parti républicain, auquel il appartient pourtant : «  Les républicains du Congrès (…) ont échangé principe contre pouvoir. Ils se sont retrouvés avec ni l’un ni l’autre. Ils méritaient de perdre  ». [...] «  Peu d’importance a été accordée à un débat sur une politique économique rigoureuse ou à l’étude des conséquences à long terme, écrit-il dans son livre. A ma grande déception, l’élaboration de la politique économique est restée strictement cantonnée entre les mains du personnel de la Maison-Blanche ».

M. Greenspan se dit surpris que le président américain n’ait pas rempli ses promesses électorales faites en 2000 en regard à la gestion responsable des dépenses publiques. Alan Greenspan révèle qu’il a exhorté en vain Bush à opposer son veto à une série de dépenses, mais que le président voulait éviter de heurter de front la classe politique républicaine. Le président Bush ne voulait jamais contenir les dépenses ou refuser les projets de loi qui conduisaient le pays dans le déficit de plus en plus profond, alors que le Congrès avait abandonné les règlements selon lesquels le coût de la réduction des taxes doit être compensé par des économies ailleurs. L’ancien président de la Réserve fédérale américaine avait été critiqué pour avoir soutenu devant le Congrès un projet de réduction d’impôts de M. Bush, en janvier 2001.

Son nouveau livre de 500 pages, intitulé en français L’Âge de turbulence : aventures dans un nouveau monde, est composé en deux volets : les mémoires de M. Greenspan, mais également sa vision pour l’avenir. Selon des sources proches du dossier, citées par le Wall Street Journal, l’éditeur Penguin a versé une avance de plus de 8 millions de dollars à M. Greenspan pour ces écrits. À 81 ans, il enchaîne également les conférences (facturées 150 000 dollars chacune, selon la presse) et accumule les collaborations avec Pimco, la Deutsche Bank ou via sa firme « Greenspan Associates ».

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