L’hémisphère droit. Comment la droite est devenue intelligente.

Posté par issopha le 13 décembre 2007

L’hémisphère droit.

Comment la droite est devenue intelligente.

 

Par et

FABRIQUE DES IDEES. À en croire son chef, la victoire électorale de la droite au printemps dernier serait aussi, voire d’abord, le fruit d’une bataille menée sur les idées. Véritable révolution culturelle de la droite française ou efficace mise en scène communicationnelle ? Rupture idéologique ou méthodologique ? Si le discours de la méthode proposé aujourd’hui par le staff sarkozyste n’est pas à prendre pour argent comptant, la chronologie de cette victoire est lourde d’enseignements. 13 décembre 2007

Dans une interview au Figaro [1], quelques jours avant le premier tour de l’élection présidentielle mais déjà convaincu de sa victoire prochaine, Nicolas Sarkozy affirme : « En 2002, quinze jours après mon arrivée au ministère de l’Intérieur, une certaine presse a commencé à m’attaquer sur le thème : « Sarkozy fait la guerre aux pauvres. » Je me suis dit : soit je cède et je ne pourrai plus rien faire, soit j’engage la bataille idéologique, en démontrant que la sécurité est avant tout au service des plus pauvres. Depuis 2002, j’ai donc engagé un combat pour la maîtrise du débat d’idées. (…) Et la violence de la gauche à mon endroit vient du fait qu’elle a compris de quoi il s’agissait ». La leçon se poursuit, situant, contre toute attente, l’inspiration de cette bataille idéologique dans l’histoire de la gauche révolutionnaire européenne : « Au fond, j’ai fait mienne l’analyse de Gramsci : le pouvoir se gagne par les idées. C’est la première fois qu’un homme de droite assume cette bataille-là ».

L’UMP a-t-elle vraiment gagné la bataille des idées ? Comment la droite réputée “la plus bête du monde” dans les années 1980 est-elle devenue intelligente ? Il y eut le théâtre des ralliements d’intellectuels supposés qui continuent aux yeux de certains d’incarner la gauche (André Glucksman, Max Gallo, Alain Minc, Jacques Attali,…), la longue interview donnée par Nicolas Sarkozy à la revue néoconservatrice Le Meilleur des mondes, la rencontre avec le philosophe Michel Onfray pour Philosophie Magazine où le candidat s’aventurait à parler inné et acquis sans background scientifique. Mais il y eut surtout le travail de fond, bien plus discret celui-là, conduit par l’ancienne directrice des études et prospectives de l’UMP, Emmanuelle Mignon. Une offensive menée selon une stratégie idéologique troublante, mal perçue par la gauche pendant la campagne, qui emprunte à l’hélice de l’ADN sa rotation sur elle-même, tournant à la fois vers sa gauche et vers sa droite. Elle s’est traduite par l’intérêt du discours de l’UMP pour des sujets jusque-là identitaires de la gauche, s’appuyant sur les travaux de chercheurs de pointe, sans que la grille de lecture conservatrice ou libérale ne joue un rôle premier.

À l’automne 2007, il est encore trop tôt pour conclure si la campagne présidentielle aura constitué pour l’UMP une séquence de refondation idéologique ou la simple vitrine de repositionnements de circonstances. Ce qu’en disent ceux qui en ont été parmi les principaux acteurs renseigne néanmoins sur un moment historique d’interrogations idéologiques et de réflexion collective. Contactés peu de temps après l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, son équipe rapprochée (Claude Guéant, Emmanuelle Mignon, Julien Veyrier…) s’est révélée étonnamment disponible. Fraîche arrogance de ceux qui viennent de triompher, conviction d’avoir damé le pion à tous les intellectuels de gauche, souci d’occuper l’espace médiatique même le plus confidentiel, goût sincère pour la communication et le débat, envie de mettre en scène ce qu’ils perçoivent comme une victoire idéologique ? Un peu de tout cela, probablement. C’est sur la base de leurs témoignages de vainqueurs que s’est construit le fil narratif de cette enquête, par souci de documenter une séquence qu’ils ont contribué à façonner, et d’en apporter la description la plus précise possible. À l’évidence, leurs commentaires et analyses véhiculent autant d’affects et de subjectivité partisane que d’informations. Au lecteur d’en faire un usage critique et distancé. Alors que c’est bien ce travail des idées qui a semblé cruellement manquer à la gauche dans son ensemble – et pas seulement au parti socialiste – l’exemple de la droite éclaire un mode d’approche singulier, par sa méthodologie et ses effets de contenu. Aux militants et dirigeants du camp d’en face de réfléchir s’il y a là matière, ou pas, à s’en inspirer.

2002-2005 : Le ministère de l’Intérieur : l’autre ministère des Affaires sociales ?

Entre mai 2002 et novembre 2004, le terrain d’action de Nicolas Sarkozy est, principalement, le ministère de l’Intérieur. Là, il se dote d’un objectif – la présidentielle de 2007 -, d’une image – l’homme de fer -, mais aussi, plus discrètement, d’un laboratoire. Le chasseur de sans-papiers, le pompier pyromane des banlieues, le pourfendeur de l’insécurité médiatique qui ne s’embarrasse guère des libertés publiques… Toutes ces déclinaisons d’un Sarkozy autoritaire et agressif ont aveuglé ses adversaires. Or, en même temps qu’il se forge un destin et une image, Nicolas Sarkozy se sert du ministère de l’Intérieur comme d’un poste d’observation stratégique des fonctionnements et dysfonctionnements du monde social. Il a autorité sur les préfets qui lui font remonter sans cesse des informations de première main. Et il peut intervenir dans toutes les « affaires intérieures » qui mobilisent l’opinion publique. Pour organiser ce savoir, il nomme à la tête de son cabinet Claude Guéant, préfet, homme des réseaux Pasqua, qui le suivra ensuite comme directeur de campagne, puis, désormais, comme Secrétaire Général de l’Elysée. Ce samedi matin de septembre 2007, à l’Élysée, c’est le sourire poli du haut fonctionnaire irréprochable qui nous accueille. Vaste bureau doré, interruption de l’entretien par un coup de téléphone de « Monsieur le Président » – c’est ainsi que le « plus que préfet », comme on le surnomme parfois, s’adresse à Nicolas Sarkozy - : selon l’hebdomadaire Le Point [2] , c’est « l’homme le plus puissant de France ». À l’entendre, il ne fait pas de doute que le ministère de l’Intérieur dont il fut la cheville ouvrière n’était pas seulement un lieu d’élaboration de politiques sécuritaires, mais bien un laboratoire d’observation du social : « Par exemple sur la question de la double peine : Nicolas Sarkozy a fait en sorte qu’une nouvelle façon de considérer cette question très douloureuse prévale après une réflexion très personnelle. C’est un contact avec Bertrand Tavernier qui l’a éveillé à cette difficulté. Il a fallu un très gros travail parce que ce n’est un mystère pour personne que la majorité de l’Assemblée n’était pas vraiment prête à aller dans le sens qu’il préconisait. De la même façon que quand il a analysé avec le monde de l’édition la façon de savoir s’il fallait ou non réduire la diffusion du livre Rose Bonbon, cela été quelque chose de nouveau et d’inhabituel. [3] » Si, en octobre 2002, Nicolas Sarkozy décidait en effet de ne pas interdire la vente aux mineurs du livre Rose Bonbon de Nicolas Jones Gorlin, chez Gallimard, poursuivi par plusieurs associations au motif qu’il comportait des scènes pornographiques mettant en scène des enfants, en revanche ce qui fut alors présenté comme une abolition de la double peine ne fut en réalité qu’une retouche cosmétique [4]] . Mais l’idée d’un contre-pied politique, ne serait-ce que de surface, est déjà présente.

Lors de son second passage au ministère de l’Intérieur, en juin 2005, après un détour par le ministère de l’Économie, Nicolas Sarkozy met sur pied une petite équipe « prospective » [5] , composée de trois personnes : Cédric Goubet, 35 ans, administrateur civil venu du corps préfectoral, Hugues Moutouh, 38 ans, professeur des Universités, auteur d’une thèse sur la notion de minorités en droit public, et Boris Ravignon, inspecteur des finances. Ils sont reçus tous les lundis par le ministre, qui collecte leurs notes et rencontre parfois, avec son directeur de cabinet, les experts qu’ils ont repérés pour lui. Si les trois membres de la cellule prospective sont surnommés les « intellectuels » par le reste du cabinet, pour Claude Guéant, « c’était une équipe technique », qui ne faisait pas encore « l’énorme travail à la limite de l’appréhension politique et de la traduction technique qui a été conduit sous l’égide d’Emmanuelle Mignon à l’UMP ».

Novembre 2004- 2006 : Un Brain Trust plutôt qu’un Think Tank

La véritable chasse aux idées destinée à alimenter le projet présidentiel sera le fait d’une petite équipe recrutée à l’automne 2004. Selon la légende inlassablement narrée par les journaux, le futur candidat de l’UMP demande au vice-président du Conseil d’État, Renaud Denoix de Saint Marc, de lui donner « le plus beau cerveau de ses services. » Ce sera Emmanuelle Mignon, majore de l’ENA et diplômée de l’ESSEC, alors âgée de 36 ans. Lorsque Nicolas Sarkozy prend l’UMP en novembre 2004, Emmanuelle Mignon s’empare, elle, de la direction des études du parti. En juillet 2007, deux mois après l’élection de « Sarko », comme elle continue de le désigner, elle reçoit dans son bureau de l’Élysée encore en cours d’aménagement. Au milieu des piles de dossier trônent un écran de télévision plasma et les reproductions format kiosque des couvertures de magazines consacrées à la victoire de Nicolas Sarkozy. « j’ai été contactée pour le poste de directrice des études et prospectives de l’UMP, j’ai eu des pressions maximales pour ne pas accepter. On m’a dit : ‘vous n’y pensez pas, vous êtes haut fonctionnaire, pas question d’aller dans un parti politique’. J’y suis allée uniquement pour Nicolas Sarkozy. Pour le projet présidentiel. Parce qu’il m’a dit en novembre 2004 : ‘vous serez chargée de mon projet présidentiel. Je ne veux pas que vous ayez un secrétaire national chargé des études sur le dos, c’est moi qui m’en occupe. Vous êtes en relation directe avec moi’. Sinon je n’y serai jamais allée [6] ».

L’atterrissage ne se fait pas dans la douceur. « Quand je suis arrivée, il n’y avait pas d’équipe. Il y avait huit personnes qui faisaient tout sauf de la bataille d’idées, tout sauf de la réflexion. J’ai tout refait. » La plupart des permanents s’en vont et elle s’entoure de jeunes gens issus des grandes écoles, disponibles et gros bosseurs, dont l’activité principale consiste à organiser des « conventions thématiques ».

Nouveauté pour la droite française en campagne, ces journées d’études se tiennent à un rythme quasi-mensuel, entre début 2005 et fin 2006. Elles portent sur dix-huit sujets : Connaissance , Culture , Écologie , Économie , Éducation , Europe , Femmes , Immigration , Injustices , Institutions , Justice , Logement , Outre-mer , Ruralité , Santé , Services Publics , Social , Sport . Deux cent quatre-vingts « grandes propositions » sont extraites de ces grands raouts intello-politiques. « Pour rencontrer les personnes, c’était souvent la pelote de laine : je voyais un tel qui me disait « faut voir un tel »… », précise Emmanuelle Mignon, dont l’équipe se charge du travail préparatoire, de l’organisation des conventions et de la rédaction d’un rapport final, souvent dense et épais. Julien Veyrier, 31 ans, l’adjoint d’Emmanuelle Mignon à la direction des Études, aujourd’hui conseiller du Ministre de l’Éducation Nationale, Xavier Darcos, se souvient de l’impulsion initiale et des moyens mis en œuvre. « Nicolas Sarkozy avait dit, quand il était au congrès du Bourget : je veux refaire une grande formation populaire, je veux qu’on ait des idées, des débats. Très clairement, d’un point de vue matériel et fonctionnel, il nous en a donné les moyens. Nous avons pu recruter des gens, organiser des conventions qui sont des évènements coûteux, diffuser nos travaux sur un site internet. Il y a peut-être eu moins de conseils nationaux, moins de grands congrès, de grands messes du mouvement. D’habitude on part d’un ensemble idéologique, on voit comment cet ensemble peut s’appliquer à la situation présente et comment on peut en faire un projet. Nous n’étions pas dans cet état d’esprit, nous voulions que nos propositions se fondent d’abord sur le constat le plus objectif possible. Ensuite nous avions carte blanche pour trouver les idées les plus innovantes, quitte à ce qu’elles ne correspondent pas aux discours habituels de la droite. Nous avons fait – je crois que c’est rare – une véritable expertise sociale au sein d’un mouvement politique. Et les valeurs sur lesquelles repose le projet de l’UMP sont d’autant plus fortes qu’elles ne procèdent pas d’une intention idéologique mais d’un certain pragmatisme [7] ». La formule mise en place – une petite équipe de gros cerveaux agissant à l’intérieur et avec les moyens d’un parti – est effectivement originale : historiquement et géographiquement. Les candidats aux plus hautes fonctions – en France, Grande-Bretagne ou États-Unis – s’entourent tous de spin doctors, d’éminences grises et de fournisseurs d’idées, mais la « formule classique » consiste plutôt à utiliser la production de « think tanks » extérieurs, ensuite digérés par une garde rapprochée. Là, l’équipe est réduite, fidèle, en ordre, mais intégrée à un parti politique, ce qui permet sans doute une articulation plus forte entre les idées, leurs traductions politiques et la manière de les faire porter par les élus et les militants.

Cette démarche s’affiche en rupture avec la période chiraquienne : « Je me souviens de la campagne de 1988 où le candidat de la droite de l’époque, Jacques Chirac, avait décidé de ne plus faire de discours », relate Henri Guaino, aujourd’hui conseiller présidentiel, après avoir été la plume du candidat en campagne. « On l’emmenait dans de grandes salles de meeting, sur la scène il n’y avait plus de pupitre mais une table basse et des chaises autour. On asseyait des gens représentant soit disant la société civile, le candidat se mettait au milieu avec un micro. On discutait aimablement. L’idée soi-disant moderne qui a fini par germer sur la manière de faire de la politique, c’est qu’au fond les discours, les meetings, tout cela n’a plus aucun intérêt. Que ce n’est pas une bonne façon de s’adresser aux gens à l’heure d’internet et de la télévision ». A l’entendre, s’il y eut rupture, c’est donc aussi « dans le rapport aux idées de ce qu’on appelle la droite depuis une trentaine d’années. Il y a un anti-intellectualisme de droite traditionnel. Beaucoup pensaient que Nicolas Sarkozy était la pointe extrême de ce mouvement anti-intellectualiste, d’une droite qui n’accordait pas de place aux idées. En réalité, il a été celui par lequel les idées sont revenues au centre de la politique de la droite, et même du débat politique. C’est une conception de la politique qui fait davantage de place à la réflexion, au dialogue avec les experts, les intellectuels, les universitaires auxquels la droite depuis trop longtemps ne parlait plus beaucoup ». [8]

Et, effectivement, ça bosse. Éric Maurin, économiste dont la parution du Ghetto français, publié dans la collection de la République des Idées en 2004, avait suscité un vif intérêt, se souvient : « À l’époque, pas mal de gens de différents bords politiques étaient venus me voir. C’est Emmanuelle Mignon qui a le plus cherché à comprendre réellement quelles étaient les contreparties scientifiques empiriques. C’est-à-dire qu’elle m’a envoyé des mails pour me demander exactement comment je calculais mes indices de ségrégation, parce qu’elle avait essayé de les refaire ! Ce n’est pas du tout l’interlocuteur lambda à qui on fait un topo et voilà. Elle voulait comprendre : ‘Dans ce tableau il y a ça. Comment c’est calculé ? Pourquoi avez-vous calculé ça comme ça ? Il y avait, avec elle, une interaction technique et sur le fond. Ca vous pose le personnage. Il n’est pas usuel « . Ce que confirme Julien Veyrier : « On essayait de ne pas donner une statistique si on ne l’avait pas sourcée au moins deux fois. On a tout pris, y compris ce qui ne nous arrangeait pas. Par exemple sur l’économie, ça aurait pu nous arranger de ne pas montrer ce qui, dans l’économie française, ne fonctionnait pas – Nicolas Sarkozy avait quand même été Ministre de l’Economie et des Finances peu de temps avant – mais il y a eu une sorte d’autocritique générale lorsque nous avons dit que les responsabilités étaient partagées sur les vingt-cinq dernières années. »

Les sujets des conventions thématiques sont variés, les intervenants nombreux, et d’après Emmanuelle Mignon, les refus rares. « Quasiment aucun. Certains ne comprenaient pas. Par exemple Nicole Questiaux, quand je l’ai appelée pour avoir un rendez-vous, alors qu’elle est du Conseil d’état comme moi, elle m’a dit : « je ne comprends pas du tout pourquoi vous voulez me voir, je n’ai pas du tout vos idées politiques. » Je mets ça sur le compte de l’âge. Évidemment, plus on est allé vers la fin, plus les choses étaient compliquées, c’est normal. »

En réalité, les conventions elles-mêmes ne sont pas toujours à la hauteur des ambitions. De nombreux intervenants sont invités à réciter leur laïus sans débat ni écoute autre que polie, comme s’en souvient Pierre-Michel Menger, directeur de recherches au CNRS, intervenu lors de la convention « Culture » : « J’ai présenté trois idées : que l’intermittent du spectacle était une incarnation possible du travailleur du futur, que l’on pourrait convertir les musées de Paris intra muros en tout gratuit comme à Washington et qu’une bonne manière de sauver le droit d’auteur serait d’en raccourcir le bénéfice, notamment pour les héritiers. Je pense que ça n’a pas plu à grand monde. Il n’y a pas eu de suite. Lors de la convention, il y avait de vieux crocodiles un peu oh là là, de vieux artistes de droite, un théâtreux de banlieue ouest… Ça faisait un peu replâtrage. Sur le fond, je me souviens d’un hymne à l’éducation artistique… le ronron habituel, tellement attendu ».

Par ailleurs, alors que Nicolas Sarkozy a demandé à Emmanuelle Mignon de réunir, pour ses conventions « tous ceux qui pensent dans ce pays », c’est loin d’être le cas. Lors de la convention sur l’Éducation, aucun des sociologues importants n’est présent : ni François Dubet, ni Agnès Van Zanten, ni Éric Debarbieux, ni Marie Duru-Bellat… On trouve, en revanche, des seconds couteaux tel Marc Le Bris, instituteur, auteur de Et vos enfants ne sauront pas lire, un livre peu documenté qui entonne la rengaine vendeuse du déclin scolaire. Une absence que concède Julien Veyrier : « C’est vrai qu’on a eu du mal avec les chercheurs sur l’école. On a contacté Dubet, on a contacté Duru-Bellat, mais c’était compliqué pour eux de s’afficher dans une convention de l’UMP. En revanche, on a lu tous leurs travaux, ainsi que ce qu’a écrit Éric Maurin. Leurs analyses se retrouvent dans le rapport : le marché noir scolaire, le collège vécu comme un petit lycée…. On a quand même vu des gens marqués à gauche, comme Gérard Aschieri (secrétaire général de la FSU), et les tables rondes des conventions étaient contradictoires. » En effet, la lecture du volumineux rapport issu intitulé « Éducation : le devoir de réussite », montre – comme pour d’autres conventions – que la synthèse finale n’est pas nourrie uniquement par la journée d’études, mais aussi, voire surtout, par les lectures et analyses de la petite task force organisée autour d’Emmanuelle Mignon.

Si les conventions thématiques sont donc des passages obligés où il faut ratisser large en termes d’intervenants (plus d’une vingtaine par journée) pour mieux communiquer dessus, les rapports afférents sont le plus souvent fouillés, détaillés, analytiques et soucieux de ne pas éluder les difficultés : même s’ils se gardent, la plupart de temps, de trancher les réponses aux problèmes qu’ils posent et aux questions qu’ils soulèvent. Ces rapports s’alimentent aussi largement à la comparaison internationale, comme le reconnaît Emmanuelle Mignon : « On a énormément voyagé. On est allé voir ce qu’a fait Blair sur l’éducation en Grande-Bretagne : dans les « ghettos », ils ont choisi certains établissements, leur ont donné plus d’autonomie et plus de moyens et leur ont donné trois ans pour changer les choses. S’ils y arrivent, ils auront toujours des moyens et pourront parrainer une autre école. C’est terriblement moderne et intéressant. On va essayer de le faire en France. On est allé en Suède pour deux sujets : le sport et l’environnement. L’idée du Grenelle de l’environnement, c’est Sarko qui a trouvé le terme. Mais la méthode vient de Suède : ils se sont donnés cinq ans pour prendre toutes les mesures qui permettraient en une génération de répondre à tous les problèmes environnementaux de la Suède, et en deux générations pour le climat. Et toute l’idée de l’immigration choisie vient du Canada. » L’origine de l’initiative écologique est, cela dit, contestée par l’Alliance pour la Planète, regroupement de 300 associations qui avait auditionné les candidats sur leur programme environnemental puis noté leurs propositions, qui revendiquent la paternité de l’idée d’un Grenelle . Cette équipe rapprochée élabore, à partir de ces recherches, des dizaines de propositions qu’il s’agit ensuite de passer au crible de la formulation politique susceptible de convaincre les électeurs.

Été 2006 – printemps 2007 : transformer les idées en arguments politiques

Comment extraire de ces documents (toujours en ligne ) un projet politique ? Après la fin des conventions thématiques, poursuit Emmanuelle Mignon, « le travail a été un peu différent. Ça devenait très politique et je ne voyais plus d’experts. J’ai commencé à parler avec Fillon (alors en charge d’élaborer le projet de l’UMP, N.D.L.R. ) : maintenant qu’on a le matériel des conventions, comment on fait pour passer à un projet ? J’ai senti que les politiques avaient des choses à dire, que les ‘technos’ avaient des choses à dire, mais que la rencontre n’arrivait pas à se faire ». L’UMP fait alors appel au Boston Consulting Group. C’est la première fois en France qu’un parti politique fait appel à un cabinet spécialiste de la stratégie d’entreprise pour l’aider à élaborer son programme et animer les réunions qui y sont consacrées. Mais, précise Emmanuelle Mignon « ils n’ont apporté aucune idée. Ils ont juste élaboré des techniques de réunion pour nous obliger à nous parler et c’était très bien. Ils ont eu un rôle purement de batteur de mayonnaise » Jeux de rôle où les cadres UMP doivent se mettre dans la peau d’un rédacteur en chef d’un journal chargé de commenter une réforme, animation de réunions, mots proscrits… Comme l’explique Julien Veyrier : « On avait un projet en béton, mais il fallait qu’il soit absorbé et digéré. Aux premières réunions avec le groupe de Fillon, chacun venait un peu avec ses grilles de lecture à lui, ce qui évidemment ne facilitait pas la synthèse donc au bout d’un moment, François Fillon et Emmanuelle Mignon se sont mis d’accord pour changer de méthode et faire en sorte que chacun puisse apporter ce qu’il avait de plus innovant. »

Le BCG, au cours de plusieurs séances tenues en juillet 2006, ne se contente pas d’offrir son expertise managériale, mais propose l’idée de travailler avec des profils types d’électeurs, pour apprendre à répondre à leurs préoccupations en se servant du projet élaboré en amont. Il diffuse aux cadres de l’UMP des extraits d’entretiens vidéo réalisés auprès d’un panel d’indécis. C’est-à-dire un électorat délicat à convaincre, ce qui permet aux politiques de s’approprier le projet élaboré par l’équipe d’Emmanuelle Mignon. Ce travail qualitatif n’est pas inédit pour les candidats aux élections, mais l’échelle comme le temps de préparation sont exceptionnels. Le travail du BCG est ainsi complété d’un recours à la société OpinionWay une société créée en mars 2000 qui intervient dans « de nombreux domaines comme la compréhension des marchés, les problématiques de marques, le développement de produits et de services (…) pour des clients à forte notoriété. » En clair, OpinionWay propose à l’UMP des « qualis », des interviews de personnes réelles, grâce auxquelles les cadres de la droite française vont pouvoir éprouver l’argumentaire politique mis au point. « On leur disait, précise Julien Veyrier , qu’est-ce que vous diriez à Erwan, 26 ans, artisan boulanger, quand il dit que ça sert à rien d’étudier parce qu’à Bac –3 ou Bac + 3 on est payé pareil ? Qu’est-ce que vous prendriez dans les 500 propositions du projet pour argumenter et comment le formuleriez vous ? Et le lendemain, on leur montrait Micheline, qui caressait son chat, qui avait peur des immigrés. Mais on disait : attention, vous ne pouvez pas faire de double discours, vous ne pouvez pas dire quelque chose qui contredise ce que vous avez dit à Erwan. On donnait ainsi à l’équipe dirigeante de l’UMP la possibilité de trancher en situation et de s’approprier un projet qui était fondé d’abord sur un ensemble de mesures concrètes et non sur des formules généreuses, comme en 1995 avec Chirac et la fracture sociale. Pendant ce temps, Royal était encore en train de commencer la participation ».

La mise en place de cette machine de guerre à la fois communicationnelle et politique demande une dernière étape : la vérification par des sondages quantitatifs des propositions successivement extraites au cours de l’élaboration du projet. Quitte à changer d’avis, comme le reconnaît Emmanuelle Mignon. « On a testé beaucoup d’idées. Et, là aussi, on a eu des surprises. Le rapport Thélot (rapport de la commission du débat national sur l’avenir de l’école présidée par Claude Thélot en 2004, N.D.L.R.) disait que lorsqu’un lycée est vraiment pourri il faut le fermer. J’aimais bien l’idée. Il ne s’agissait pas de le fermer pour être méchant mais en raison de l’idée qu’on n’a pas le droit d’obliger des enfants à aller dans un lycée pourri de chez pourri. Il vaut mieux le fermer et répartir les enfants ailleurs. Cette idée-là, à 96 % les Français n’en voulaient pas ! On a essayé de comprendre : c’est très logique. Les Français considèrent que, dans les ghettos, il y a un besoin d’éducation et donc qu’il ne faut pas fermer les écoles. La mesure n’était pas comprise. »

Ces sondages quantitatifs sont confiés à la société TNS Sofres. Brice Teinturier, directeur du département Politique et Opinion, précise : « ce que nous faisions pour l’UMP, sur un certain nombre de thématiques, là où il y avait des conventions, c’était de reprendre les idées qu’avaient formulées les diagnostics et les experts et de les tester auprès du public. Cela, ça passe. Cela, non. Cela, ça va dans le sens de ce que pensent les Français… Nous avons procédé par sondages auprès d’échantillons représentatifs. C’est assez classique. Ce qui l’était moins, c’était la préparation, avec la recherche de diagnostics conduite par l’UMP, et la confrontation pour chaque thématique, pour chaque convention, avec ce que voulaient les Français. L’idée ou la mesure la plus consensuelle n’est pas forcément la meilleure pour le candidat. La mesure clivante peut être très intéressante. [9] »

Le projet final ne risque-t-il pas d’être alors un plus petit dénominateur entre les propositions élaborées et les études d’opinion ? Pour Emmanuelle Mignon, ce n’est pas le cas, « Je pensais qu’on ferait un tabac avec l’idée de supprimer la carte scolaire. On l’avait en plus formulée comme la liberté de choisir l’école de son enfant. Je pensais qu’on aurait 80 % de oui. Pas du tout ! Mais on l’a gardée dans le projet. » Le PS a, lui aussi, abondamment utilisé les sondages. Mais l’usage qu’en a fait l’UMP fut plus systématique, mesurant l’impact non seulement d’un personnage, mais de chaque proposition élaborée en amont, afin de savoir si elle était, ou non, susceptible de faire monter les intentions de vote. Et on a pu observer, pendant la campagne électorale, cette méthode sarkozyenne, consistant à lâcher quelques petites bombes le plus souvent testés en amont, comme sur la question de l’identité nationale, et obligeant les autres candidates à se positionner face à lui. Comme le précise Brice Teinturier, « l’enjeu majeur, c’est la conquête de l’opinion publique. À d’autres époques, ça a pu être la conquête des leaders d’opinions, des catégories intermédiaires ou des médias. Mais aujourd’hui, depuis 10-15 ans, l’opinion publique s’est autonomisée. » Et si l’on peut sourire de l’enthousiasme du directeur du département politique et opinion de TNS Sofres, dont l’UMP est un gros client, le constat qu’il dresse de la candidature Sarkozy a été largement sous-estimé par ses adversaires. « Je n’étais pas dans l’arrière-boutique, mais ce que je voyais dans l’output, dans les propositions du candidat, c’est qu’il y avait une recherche de nouvelles idées. (…) Je me bats depuis 15 ans pour dire à mes clients, qu’il ne faut pas que du diagnostic, il faut des propositions. »

Dégâts collatéraux

Première équipe prospective place Beauvau, deuxième équipe plus étoffée à l’UMP, conventions, rapports, coaching politique, éléments de rendus qualitatifs, sondages quantitatifs : la rationalisation de la conquête du pouvoir mise en œuvre par Nicolas Sarkozy et son équipe a aussi engendré des frustrations. La première victime de l’installation de cette task force est le think tank officieux de l’UMP, la Fondapol, ou Fondation pour l’Innovation Politique, créée par Jérôme Monod, puis dirigée par Francis Mer, d’obédience très chiraquienne, que Nicolas Sarkozy avait dans son collimateur bien avant de prendre les rênes de l’UMP en novembre 2004. A-t-elle eu un rôle dans cette bataille des idées où il aurait été légitime de l’attendre en première ligne ? « Aucun, tranche catégoriquement Emmanuelle Mignon. Pour une raison très simple. Très franchement, je trouve que contrairement à ce qu’ils avaient annoncé, si vous prenez les contributeurs, c’est quand même très marqué à droite. Sur l’éducation, il n’ y a que des idées traditionnelles de droite,  » Tout fout le camp, y a plus d’école »… La deuxième, c’est une raison de basse politique : très clairement, ils ne roulaient pas pour nous. » Une mise à l’écart que même Jean de Boishue, membre du directoire de la Fondapol, est contraint de reconnaître : « Est-ce que nous avons fait le programme ? La réponse est non. Est-ce que nous avons fait bouger les lignes ? Personne n’en sait rien. Mais ce qui compte c’est l’air du temps . »

La première raison avancée par Emmanuelle Mignon est fondamentale, parce qu’elle désigne une stratégie claire du candidat Sarkozy et de son équipe : aller chercher les idées là où elles sont, y compris à gauche. Un objectif élaboré dès 2002, comme le reconnaît Claude Guéant : « L’idée d’ouverture, chez Nicolas Sarkozy, dans tous les sens du terme – politique en termes de conduite du gouvernement et d’ouverture aux idées – est très, très ancienne et absolument stratégique. »

Tout se passe comme si la droite française avait fait siens certains des diagnostics sociaux portés par la gauche, quitte à y apporter ensuite des « réponses » de son crû. Il a fallu, pour élaborer le projet de Nicolas Sarkozy, rompre avec les analyses de droite plaquées sur la société française. L’école en offre un exemple éloquent. Il existe un « marché noir » scolaire, où seuls les initiés connaissent les moyens de contourner les règles, comme le martèlent depuis des années les sociologues François Dubet et Marie Duru-Bellat ? On supprime la carte scolaire. Cela ne fournit pas de réponses à la relégation scolaire, mais possède la grande force de conviction de partir d’un problème bien réel, que chacun peut ressentir. « Si vous regardez les conclusions de la convention sur l’éducation, vous verrez qu’on ne voulait surtout pas être prisonniers de la querelle entre « pédagogues » et « républicains », explique Emmanuelle Mignon. On a voulu sortir par le haut de ce truc-là ». Ce « truc-là » structure pourtant depuis de nombreuses années l’un des plus virulents débats intellectuels hexagonaux, opposant laxistes supposés d’un côté, et indécrottables conservateurs, nostalgiques des hussards noirs de la République, de l’autre. Ne serait-ce que désirer en sortir, c’est le signe que mine de rien, une page de l’histoire des idées se tourne. Julien Veyrier précise : « Emmanuelle Mignon a su dire, sans détour, non à tous ces gens qui cherchent moins à apporter des solutions et une expertise qu’à se faire connaître et reconnaître. On a pris soin – et c’est vrai de toutes les conventions – de ne pas se faire enfermer dans un discours estampillé de droite. Sur l’école, par exemple, nous n’avons pas céder à la tentation de parler de la baisse du niveau et nous avons préféré parler de l’idée de progrès. Bien sûr, notre projet reste clairement orienté à droite, mais globalement on a tenu à distance les formules toutes faites, qu’elles soient de droite ou de gauche. J’avais conscience, en particulier sur le sujet de l’éducation, de l’avancée considérable qu’on était en train d’effectuer entre notre point de départ et notre point d’arrivée. Au point que certains de nos militants et adhérents ne s’y retrouvaient pas forcément. Il y a une petite tendance dans les discours habituels de la droite à dire que les enseignants sont quand même une catégorie sociale un peu favorisée, qui dispose de vacances etc. Je ne pense pas qu’on ait entendu une seule fois Nicolas Sarkozy tenir ce discours et c’est une grande fierté ». Bien sûr, un candidat qui veut ratisser large ne va pas chercher à s’aliéner de larges franges socio-professionnelles. Mais ce souci de parler bien au-delà de son camp – à sa droite comme à sa gauche – fut une décision politique et électorale lourde, qui s’avéra payante.

Parlez-vous le « sans tabou » ?

La bataille des idées a, pour une part décisive, pris la forme d’un slogan martelé pendant la campagne : parler « sans tabou ». Que signifie concrètement cette injonction au « parler vrai » ? Comment s’est-elle traduite dans l’élaboration programmatique du candidat de l’UMP ? Qu’a-t-elle changé à la manière dont l’équipe de campagne a appréhendé le monde des idées, ses acteurs et leurs travaux ? À entendre les principaux animateurs de la campagne de Nicolas Sarkozy et leurs collaborateurs, le bon mot publicitaire était beaucoup moins chargé en idéologie que ne pouvait le laisser penser la thématique jumelle de « droite décomplexée » mise en avant par le candidat. En réalité, le « sans tabou » se révéla être avant tout un discours de la méthode, contenant en lui-même les clefs d’un protocole d’investigation politique très ouvert sur le marché des idées. Une méthodologie particulière, décidée et impulsée par le candidat, codifiée et routinisée, conduite avec un succès variable d’un thème à l’autre. « Quand j’arrive dans l’équipe de Nicolas Sarkozy en novembre 2004, il me dit tout de suite : « on va faire des conventions tous les mois sur tous les sujets, et sur chaque sujet, je veux que vous alliez le plus loin possible. Il n’y a pas de tabous. Je veux qu’il y ait les meilleurs experts, tous ceux qui pensent dans ce pays » » se rappelle Emmanuelle Mignon, « Le « sans tabou », ça veut dire qu’on peut tout dire. Un exemple qui m’a beaucoup marqué : la deuxième convention thématique de l’UMP porte sur l’immigration. Nous y avons fait venir un économiste qui a expliqué – il y a eu des tensions dans la salle, des militants UMP ont sifflé – que la France n’avait pas trop d’immigrés mais pas assez parce qu’il y a des besoins économiques, démographiques… c’est ça le « sans tabou”. »

Olivier Pastré, professeur à Paris VIII, président d’IM Bank (basée à Tunis), banque d’affaire européenne spécialisée sur le Maghreb et le Machreck, et intervenant régulier sur les ondes de France Culture, en a gardé un souvenir… moins enthousiaste : « on m’avait invité parce que je défendais la thèse qu’il fallait plus d’immigration, ce qui allait contre leurs thèses. Mon intervention a duré une demi-heure. Ils ont applaudi. Je suis parti. J’étais la caution de gauche ». Il s’est déroulé, ces années-là, sur la question de l’immigration un jeu complexe de positionnement et de recadrage idéologiques, tenant à la fois du durcissement (atteinte au droit d’asile, mise à mal du regroupement familial, objectifs chiffrés de reconduites à la frontière en hausse chaque année…) et de l’assouplissement, avec l’abandon de l’objectif historique d’ « immigration zéro » – en réalité, un alignement sur les normes internationales désormais préconisées par l’ONU et l’OCDE qu’il serait erroné d’interpréter comme un signe de gauchisation – et l’introduction de la notion d’ »immigration choisie », synonyme d’une gestion des autorisations de séjour sur le territoire par quotas nationaux et professionnels. « Forcément, « immigration choisie », le terme choque, reconnaît Emmanuelle Mignon. Pour partie, c’est vrai que c’est un projet de droite. Mais pour une autre partie, qui s’ouvre à l’immigration économique, ce n’est pas un projet de droite. Et même, par rapport à notre électorat, nous étions tangeants ». La politique de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur en 2002 a suscité une forte résistance sociale, mobilisant les associations de défense des droits de l’homme et de soutien aux immigrés ainsi qu’un certain nombre d’intellectuels, régulièrement montés au créneau depuis cinq ans pour dénoncer ses effets attentatoires aux droits les plus élémentaires. Parmi ceux-ci, Patrick Weil, directeur de recherches au CNRS, a publié tribunes et interviews dans les médias à maintes reprises, s’inquiétant des principes discriminatoires présidant à la vision de Nicolas Sarkozy des flux migratoires. Pendant la campagne présidentielle de 2007, il s’est engagé publiquement au côté de Ségolène Royal. C’est pourtant lui qu’Emmanuelle Mignon cite au premier rang des chercheurs dont les travaux l’ont influencée : « Même si après il nous a beaucoup cogné dessus – mais c’est son droit et en plus il se trouve que c’est un ami – Patrick Weil nous a énormément inspirés sur l’immigration et l’intégration. En réalité, il ne veut pas le reconnaître mais l’immigration choisie, c’est lui. Cela fait très longtemps que j’ai des contacts avec lui parce que j’étais chargée de l’immigration à Beauvau I. Le premier qui a dit : « On a besoin d’immigrés, il faut que vous vous assouplissiez sur l’économique », c’est Patrick Weil. C’est lui qui m’a convaincue de plein de choses : de l’importance de l’immigration économique, qu’il fallait créer des systèmes d’allers et retours avec les pays d’origine. Quand quelqu’un d’un pays pauvre est formé en France, si on lui propose des visas de court séjour, il retournera dans son pays mais simplement voudra revenir faire des affaires en France. Si on ne leur facilite pas ces allers-retours, en réalité, on crée une immigration durable car s’ils ne peuvent pas revenir, ils vont préférer rester en France plutôt que dans leur pays ».

Permettre des allers-retours entre le pays d’accueil et le pays d’origine, c’est une revendication ancienne des associations d’aide aux migrants, que l’équipe Sarkozy reprend, parce qu’elle part d’une question réelle, mais déforme ensuite. Patrick Weil reconnaît bien volontiers l’ancienneté de ses échanges avec la conseillère de Nicolas Sarkozy. Il est bien plus mitigé sur l’usage fait en haut lieu de ses analyses et propositions : “ Je connais Emmanuelle Mignon depuis la fin 2002, quand elle était au ministère de l’Intérieur. Elle m’a contacté pour me rencontrer. Je suis au CNRS, je rencontre les responsables de partis (à part le Front National). À l’époque, Sarkozy voulait séduire la gauche par sa politique d’immigration. C’était avant qu’il ne choisisse de séduire l’extrême droite pendant sa campagne. Avec Mignon, on s’est plutôt bien entendus : je lui ai donné des arguments pour s’opposer à l’aile droite de l’UMP qui rejetait cette politique d’immigration. Elle allait partir aux USA, et m’a demandé des contacts de chercheurs et de politiques sur l’immigration. Je lui en ai donné plein. Quand elle a monté sa convention sur l’immigration, je sortais de l’hôpital, je n’ai pas pu y aller. Mais j’ai publié un communiqué pour dire que Sarkozy – donc par elle – avait sélectionné les pires des idées américaines. À partir de ce moment-là, nos relations ont changé de registre. Nous sommes restés amis mais sommes entrés dans des rapports épistolaires – Emmanuelle Mignon a rédigé au moins l’une des lettres que m’a adressée Nicolas Sarkozy- de plus en plus rudes. J’ai néanmoins accepté de participer à la convention d l’UMP sur l’éducation pour parler de l’exemple du Texas, où 10 % des meilleurs élèves de chaque lycée sont admis en première année dans les universités de l’État, qui sont parmi les meilleures des États-Unis. Mais là encore, mes idées partiellement reprises ont été tronquées « .

Continuent-elles d’inspirer aujourd’hui la politique élyséenne ? À en croire Emmanuelle Mignon : « Il y a une autre idée très importante que nous avons prise à Patrick Weil et que nous allons mettre en place, c’est celle de donner accès aux 5 % des meilleurs bacheliers aux classes prépas. C’est un énorme diffuseur d’égalité des chances. Ce n’est pas de la discrimination positive au sens ethnique du terme. C’est dans la lettre de mission envoyée à Darcos. C’est une idée formidable qui vient du Texas ». Tout en cherchant à séduire les électeurs du Front National-notamment en reprenant à son compte l’habituel discours sur « les moutons égorgés dans les baignoires »-, le candidat de l’UMP aurait ainsi, lors de sa campagne, jeté les bases d’une politique pro-active d’antidiscrimination (sur ce sujet, l’article de Patrick Simon). Quel mouvement idéologique désigne alors le « sans tabou » ? L’exemple du traitement de la question agricole en offre une autre illustration, sanctionnée, elle, par un relatif échec puisque les propositions de la convention thématique sur l’agriculture n’ont guère été retenues dans le programme final. Arnaud Chaput, 29 ans, directeur des études et de la prospective de l’UMP depuis juillet 2007, après un court passage comme conseiller technique au cabinet du Ministre du Budget, Éric Woerth, reçoit dans le café qui fait face au siège du parti, rue de la Boétie à Paris. Costume sombre, chemise entrouverte, cheveux mi-longs, il affiche de faux airs de Sarkozy jeune tel qu’on le voit dans les documents INA. Diplômé de l’Agro et de Normale Sup bio, il a composé et animé le groupe de travail sur l’agriculture. “Pour ce qui est des axes de travail, la liberté était totale. Cela voulait dire : taper large, ne pas hésiter à préparer des analyses qui n’étaient pas forcément de droite. Cela se voyait dans la composition du groupe. J’avais fait en sorte de l’isoler de la sphère syndicale. Les professionnels agricoles étaient évidemment tentés de mettre un pied dans la porte pour être sûrs de se retrouver dans ce qui allait se dire après. De ce côté-là, nous avons bien résisté : le groupe était composé d’experts. C’est un gage de sérieux ». Il reconnaît néanmoins que « les experts qui travaillaient pour nous étaient quand même positionnés à droite. La première étape, c’était de déblayer le sujet. Après, le positionnement politique était du ressort d’Emmanuelle ».

À l’issue de ces travaux, la convention « ruralité » – et non « agriculture », élargissement thématique qui permet habilement de décorporatiser la question des campagnes, n’en faisant plus seulement l’affaire des agriculteurs – du 18 octobre 2006 par Antoine Herth, secrétaire national de l’UMP en charge de l’agriculture, député du Bas-Rhin, et Luc Chatel, alors porte-parole de l’UMP et député de la Haute Marne, fait notamment les propositions suivantes dans son rapport : garantir la qualité des services publics dans le monde rural ; trouver un meilleur équilibre entre la rémunération par les prix et les aides directes (soit baisser la part des aides dans le revenu des agriculteurs au profit du bénéfice de la vente de leurs productions) ; étendre l’agriculture biologique ; développer un réseau de protection de l’environnement réunissant associations de défense de la nature, pêcheurs et chasseurs, et représentants du monde rural. Décrite comme « à bout de souffle », la PAC y est fortement critiquée pour avoir rendu les agriculteurs trop dépendants des subventions communautaires et avoir creusé les inégalités entre eux. Malgré un appel au développement des OGM, la teneur générale du document manifeste un souci souvent affirmé pour les préoccupations environnementales. Coloration « verte » adoptée par le candidat lui-même puisque Nicolas Sarkozy achève son discours de clôture en citant l’Effondrement de Jared Diamond, ouvrage de vulgarisation scientifique dans lequel le chercheur américain construit la notion d’ « écocide » pour décrire comment certaines sociétés ont causé leur propre perte par leur action déraisonnée sur leur environnement.

De quoi préparer une rupture quant aux propositions de la droite sur l’agriculture ? « Non, répond Arnaud Chaput. Parce qu’on a été obligé d’en revenir a posteriori aux réalités politiques. Les travaux de nos experts pouvaient aller dans un certain sens, clairement pas ceux défendus par le gouvernement du Président de la République de l’époque. C’était quand même dans un contexte très particulier, avec un Président de la République sortant qui défendait les agriculteurs avec qui il avait réussi à nouer des liens presque sentimentaux. Mais il fallait asseoir la crédibilité de Nicolas Sarkozy auprès de ce public. Au final, les idées pondues par nos experts étaient réalistes, pragmatiques, mais sans aller jusqu’à marquer une rupture sur le sujet parce que c’était politiquement risqué ». Le « sans tabou » s’arrête donc là où naît un risque politique trop substantiel pour le candidat. Il épouse les contours de l’expertise convoquée par les conventions thématiques du parti, mais passe au second plan dès que s’amorce le travail d’élaboration programmatique. Il n’en a pas moins offert aux opérateurs de la « bataille des idées » une phase expérimentale d’exposition à des schémas de pensée étrangers à leur tradition idéologique. Une période d’incubation dont les répercussions ne sont pas, théoriquement du moins, limitées dans le temps.

La stratégie de l’hélice ADN

Si le « sans tabou » a recoupé avant tout une méthodologie et une mobilisation ambitieuse et rationalisée de l’expertise, la campagne de Nicolas Sarkozy a aussi été l’occasion d’un renouvellement de discours sur des thématiques historiquement liées à la gauche comme l’école ou les injustices. À l’automne 2007, il est encore trop tôt pour juger du caractère éphémère ou pérenne de ces changements. Mais qu’il s’agisse d’un rafraîchissement de façade, trompeur sur les intentions réelles du nouvel exécutif, ou d’une révolution silencieuse touchant à long terme les fondamentaux du parti, l’analyse de ce moment permet de mettre en évidence une technique d’approche que l’on pourrait qualifier de stratégie de l’hélice ADN, ou comment, sur un même sujet, le discours de l’UMP avance à la fois vers la gauche et vers la droite, dans un mouvement de rotation sur soi-même qui défie l’interprétation idéologique définitive et sème ainsi le trouble. « Il n’y a plus de gauche, il n’y a plus de droite, avance Dominique Paillé, aujourd’hui secrétaire général adjoint de l’UMP, Il y a ceux qui veulent du progrès pour la société, et ceux qui veulent que la société reste ce qu’elle est : la conservation. Aujourd’hui, les forces de progrès, comme on disait autrefois, et ceux qui veulent faire en sorte que les choses s’améliorent, bougent, avancent, soient plus justes et plus efficaces, se situent à droite. Peut-être que demain ils se situeront ailleurs ».

Capter les « valeurs » historiques de la gauche, revendiquer les figures tutélaires du camp d’en face, c’est une stratégie qu’Henri Guaino a théorisé, et baptisé « désaffiliation » : « La révolution française, Jaurès, le front populaire font partie de mon héritage. Le mot « droite » et le mot « gauche » ont changé de signification tout au long de l’histoire. Aujourd’hui Jules Ferry serait considéré comme à droite de la droite. Clemenceau fut un homme de gauche toute sa vie, aujourd’hui, ce serait plutôt une icône de la droite que de la gauche. Où classerait-on les révolutionnaires ? Condorcet serait-il de droite ou de gauche ? Péguy était il de droite ou de gauche ? Ce genre de question n’a aucun sens. Qu’est ce que ces mots signifient aujourd’hui par rapport à ce qu’ils signifiaient jadis ? Quand Paul Reynaud et Laval s’affrontaient en 1935 sur la dévaluation et la déflation, où était la droite ? Tout ce que je peux dire, c’est qu’aujourd’hui, je suis assez proche du Paul Reynaud de cette époque là et pas du tout du Laval qui prônait la déflation. Et maintenant ? Dénoncer les dérives du capitalisme français, l’économie de rentes, la spéculation, les parachutes en or, est-ce de droite ou de gauche ? On peut être de droite et trouver que la rente ou la spéculation, c’est le contraire d’un capitalisme qui fonctionne bien, c’est le contraire des valeurs du capitalisme. On peut être de gauche et trouver des vertus au capitalisme… Au fond, ce qu’on a voulu faire dans cette campagne, c’est la désaffiliation. C’est-à-dire en finir avec ces espèces de fausses filiations qui courent tout au long de l’histoire, sortir de ces étiquettes selon lesquelles chacun serait l’héritier d’une partie de l’histoire de France ». [10]

S’accuser mutuellement de conservatisme est presque un classique de la vie politique française. Mais la stratégie sarkozyenne a ceci de spécifique qu’elle ne cherche pas ainsi à capter les classes moyennes – frange floue mais majoritaire de la population française -, en visant au centre, mais en les prenant en étau. En parlant à leur droite et à leur gauche, à leurs franges supérieures et inférieures, le candidat de l’UMP à bâti une stratégie gagnante par laquelle il encadre idéologiquement les aspirations et/ou les peurs majoritaires pour mieux les faire tomber dans son escarcelle. Ségolène Royal n’obtiendra, elle, plus de 50 % des voix que dans des espaces restreints : les centres-villes et les cités de banlieues délaissées. La manière dont l’UMP mène la « bataille des idées » sur les injustices illustre les rotations de cette hélice électorale. Le 30 novembre 2005, se tient la convention thématique sur les injustices. Au sortir des émeutes qui ont suivi la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré à Clichy-sous-Bois, et alors que le Parlement vient de voter l’état d’urgence, réactivant une loi issue de l’histoire coloniale, le parti du Ministre de l’Intérieur se réunit pour plancher sur les inégalités, les nouvelles injustices, les discriminations et l’épuisement du modèle d’intégration républicain.

La journée de travail s’intitule « Un avenir pour tous dans une société plus juste », mot d’ordre qui ne jurerait pas dans un meeting du PS. « vous vous réfugiez là dans les archétypes », sourit Dominique Paillé, à qui on le fait remarquer. A l’époque, il est encore député des Deux-Sèvres et co-responsable de la convention avec Pierre Méhagnerie. « On a pu avoir l’impression dans la vie politique française que tout ce qui est « approche sociale », « prise en compte des injustices » fait partie du vocabulaire de gauche. C’est vrai pour les 15 ou 20 années précédentes, mais ce n’était pas vrai sous la IVe ou la IIIe République. La force de l’UMP c’est que ce n’est pas le RPR, ce n’est pas non plus l’UDF. C’est un agglomérat de ces familles diverses et parfois antagonistes, plus un grand nombre d’adhérents nouveaux qui sont venus pour suivre Sarkozy. Ils n’appartenaient à aucune de ces chapelles ». C’est Pierre Méhaignerie, issu du CDS, qui a eu l’idée de monter une convention thématique sur les injustices. C’est avec son collègue, lui aussi centriste, Dominique Paillé, auparavant l’une des figures publiques identifiées de l’UDF, qu’il l’a conduite. Mais à cette tradition humaniste et démocrate chrétienne de la droite française s’ajoutent, lors de la convention de novembre 2005, des références exogènes, venues du syndicalisme (défense de la sécurité sociale professionnelle) et des politiques minoritaires (discrimination positive). Dans son discours de clôture, Nicolas Sarkozy annonce : « Contre les discriminations, il faut créer rapidement dans ce pays une double rupture : d’une part, prouver aux jeunes que l’effort paie et que tous les enfants de la République peuvent accéder à des parcours d’excellence ; d’autre part, refléter la diversité et la richesse de la société française à tous les niveaux de responsabilité ». La perspective, annoncée plus haut par Emmanuelle Mignon, de mise en place en France d’un système inspiré du Texas donnant accès à un pourcentage fixe de lycéens aux classes prépas, annonce de fait une première importation à grande échelle de la politique d’affirmative action.

 » La discrimination positive aurait dû être une idée de gauche ! reconnaît Dominique Paillé, Je me rappelle une phase que Jack Ralite, ministre de la Santé de l’époque, m’avait dite en 81 ou 82 et avec laquelle j’étais d’accord : « le meilleur moyen de combattre les inégalités c’est de traiter les situations de manière inégalitaire ». Or la gauche, sous Mitterrand notamment, et cette dérive est encore valable aujourd’hui, ne traite les choses qu’à travers un esprit de système, strictement égalitaire. C’est aujourd’hui l’inverse qu’il faut faire. Il y a dans notre société des pans entiers de la population qui sont exclus du système. Nicolas Sarkozy le savait plus que d’autres car il était en charge de l’Intérieur. À l’époque à laquelle nous avons fait la convention, les lignes ont commencé à bouger » Ainsi, tandis que le ministère de l’Intérieur affrontait avec une sévérité agressive les désordres sociaux de la fin de l’année 2005, les animateurs de la pré-campagne de Nicolas Sarkozy, dans le même temps, livraient une analyse beaucoup plus douce, beaucoup plus sociale, des mêmes faits.  » Je me souviens très bien d’une conversation dans l’un de nos comités politiques, après la convention sur les injustices, lors duquel nous avons parlé du CV anonyme, témoigne Emmanuelle Mignon. Quand vient le temps de la motion de synthèse, nous parlons de ce que nous pourrions faire contre les discriminations. Là, bronca des élus : « nous ne voulons plus que le candidat parle de discrimination positive ». Arrive le sujet du CV anonyme. Nouvelle bronca : « c’est débile, ça ne marche pas, ce ne sont pas nos méthodes ». Il y avait 20 élus autour de la table, dont Nicolas Sarkozy. Je me souviens très bien m’être fâchée : « Arrêtez ! Tout le monde sait très bien ce qui se passe dans les boîtes : vous recevez 500 CV pour un poste, et tout ce qui est « Mohammed », « Rachida » et autres, ça part au panier ». À ce moment-là, la conversation s’est retournée et la parole s’est libérée. »

À regarder plus attentivement la manière dont l’UMP a organisé sa discussion interne à propos des injustices, telle qu’elle transparaît dans le document de synthèse, ce qui frappe, c’est surtout l’insistance sur les nouvelles inégalités, telles qu’identifiées par les sciences sociales ces dernières années : inégalités devant les réseaux et les codes sociaux, devant l’insécurité, dans l’accès aux services publics selon les territoires, inégalités sociales de santé, dans l’accès au logement, devant l’emploi et le chômage, « smicardisation » de la rémunération des salariés, échec du système scolaire à corriger les écarts sociaux, inégalités générationnelles, insécurité professionnelle… Mais presque rien sur les inégalités de patrimoine et peu sur les inégalités de revenus. Comme s’il y avait des injustices acceptables, peu ou prou inévitables, qui avaient fini par constituer un état de fait – celles dénoncées par la grille de lecture marxiste classique en termes de classes sociales – et des « nouvelles » formes d’injustices, auxquelles il serait possible de s’attaquer sans pour autant bouleverser l’ordre social. La politique fiscale menée depuis sa prise de pouvoir par Nicolas Sarkozy (protection des niches fiscales pour les plus hauts revenus, allégement de l’impôt sur les successions…) semble confirmer cette lecture. L’alerte sur les nouvelles injustices offrirait ainsi la possibilité de définitivement entériner la permanence des inégalités structurelles traditionnelles. Autre terrain d’élaboration apparemment contradictoire mais obéissant en réalité à ce même mouvement qui évoque l’hélice de l’ADN- : l’insécurité. Cette fois-ci entendue, lecture de Robert Castel à l’appui, dans le sens d’une insécurité sociale. « . Le Pen a prospéré sur la misère et la misère naît souvent des inégalités, analyse Dominique Paillé. Ce constat nous a guidés. Pour avoir une cohésion nationale forte, un progrès économique et social pour toute notre société, il y a urgence à réduire les inégalités ». Nouveau paradoxe : fin 2005 et début 2006, tandis que de lourdes peines de prison ferme pleuvent sur les émeutiers, la direction de l’UMP découvre une nouvelle question sociale : « Je vais battre ma coulpe de manière tout à fait honnête, ajoute Dominique Paillé, je ne connais pas beaucoup le problème des banlieues. Je suis issu de l’ouest où il n’y a même pas d’immigration, même pas de banlieue, je suis élu d’une zone rurale, ma circonscription est tout à fait tranquille. Ces émeutes-là m’ont conduit à aller voir sur place. Il y a des quartiers de la banlieue parisienne où je n’avais jamais été. Je travaille dans le 8e, j’habite le 6e. J’ai reçu des représentants de ces communautés, d’acteurs de ces milieux. À tel point que pendant ma campagne électorale, Rost, un jeune rappeur au départ très anti-sarkozyste est venu me soutenir. Ces émeutes-là m’ont ouvert les yeux sur la réalité. Mais je suis un phénomène un peu rare ». Dominique Paillé a été battu aux élections législatives de juin 2007.

La gauche dépouillée de ses pourvoyeurs d’idées André Glucksman et Max Gallo ont été reçus à l’Élysée le 5 juillet 2007, en compagnie d’Hélène Carrère d’Encausse, de Claude Lanzmann et d’Eric Marty. Dans les mois qui ont précédé, présence aux meetings abondamment médiatisés, rencontre avec le président aussitôt révélée, tribune dans la presse commentée par tous, les intellectuels télévisuels auront, eux aussi, marqué le rythme de la campagne de Nicolas Sarkozy, sur le registre d’une figuration symbolique qui a tout de la prise de guerre. »Ceux-là, ils sont plus sur…, hésite pour une fois un instant Emmanuelle Mignon, …sur le volet « je raconte une histoire aux Français ». Ce n’est pas péjoratif : expliquer aux Français que la France a une identité, qu’elle n’a pas à en rougir, qu’elle vient de loin, qu’elle a une histoire, une géographie…La victoire de Sarko vient de sa capacité à raconter une histoire ».

Le 20 mai 2007, à peine 15 jours après le second tour des élections présidentielles, un article du Monde annonce que  » la « dircab » de Nicolas Sarkozy cherche à « débaucher quelques intellectuels de gauche et de renom [11] », en vertu du principe d’ »ouverture » qui vient de faire entrer au gouvernement toute une série de personnalités issues du parti socialiste. La République des idées, think tank né de l’auto-dissolution de la fondation Saint-Simon qui possède une collection au Seuil, y est citée comme objet de convoitise de l’Élysée, et plus particulièrement, l’économiste Éric Maurin. Battue dans les urnes, la gauche est en passe de se faire dérober l’une de ses plus précieuses ressources : ses pourvoyeurs d’idées. « Ce que le président m’a demandé, c’est de continuer à l’alimenter en idées afin qu’il ne soit pas enfermé dans la gestion quotidienne des choses, explique Emmanuelle Mignon. La réalité, c’est que pour l’instant, la priorité c’est la mise en œuvre des réformes. Mais il veut qu’on entretienne tout le travail que j’ai réalisé avec les intellectuels de gauche. C’est inédit, ça ne se fait pas, mais ce que je voudrais vraiment, c’est que les intellectuels aient porte ouverte à l’Élysée. Mais pas les intellectuels qu’on invite à déjeuner pour se sentir plus intelligent en repartant du déjeuner. Je voudrais que les conseillers techniques en charge des dossiers puissent travailler en étroite intelligence avec ceux qui cherchent ».

La directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy a des noms précis en tête : l’économiste Philippe Askenazy, auteur de Les désordres du travail à la République des idées (2004), Patrick Simon, socio-démographe à l’INED, spécialisé sur l’anti-discrimination (et membre du comité de rédaction de Mouvements), et… Éric Maurin :  » c’est vrai que j’ai essayé de le recruter. Je ne suis pas encore désespérée… ». Des collaborations qui dans son esprit pourraient prendre la forme de « missions », amenant les intéressés à rencontrer régulièrement le président de la République. En septembre, on apprend qu’Eric Maurin fait partie de la mission sur le métier d’enseignant initiée par le ministère de l’Éducation, dans laquelle on trouve aussi Michel Rocard et Agnès Van Zanten. Comment Emmanuelle Mignon choisit-elle ses interlocuteurs parmi les chercheurs ? « On a toujours cherché à avoir les meilleurs, ceux qui ont une vraie pensée ». Pourquoi un tel goût pour les auteurs de la République des idées ? « Parce qu’ils pensent ! ». Il ressort de cette tentative de cartographie des ressources intellectuelles de la campagne Sarkozy qu’en sus d’un tropisme affiché vers les penseurs « de gauche », elles reflètent une vision classique du travail de la pensée, marquée par la culture de « l’excellence » qui tient à la fois du vocabulaire du management entrepreunerial et de la méritocratie républicaine.

Des penseurs de gauche à l’Élysée de Sarkozy ? Une comédie absurde ou l’indice que la droite de 2007 a vraiment changé ? « La droite c’est…- on a tellement fait notre révolution que je n’arrive même plus à la formuler – … c’est quand même l’idée de la responsabilité individuelle, analyse Emmanuelle Mignon, Là où la droite a énormément évolué, c’est en reconnaissant qu’il y a des gens qui sont devant des obstacles objectifs tels que, même avec la meilleure volonté du monde, ils n’arriveront pas à s’en sortir. Qu’il y a aussi une responsabilité de la société ».Au moment où la gauche se demande encore si elle doit être sociale, sociale-libérale ou sociale-démocrate, la droite française revendique d’être déjà tout cela.

Après l’élection…

Ce travail sur les idées ne fut que l’un des aspects de la campagne de Nicolas Sarkozy. Impossible d’en apprécier exactement la part dans la victoire du 8 mai. Communication, réorganisation de la structure de l’UMP, défense des valeurs classiques de la droite hexagonale… L’analyse de la stratégie sarkozyenne d’accès au pouvoir ne serait pas complète sans la prise en compte de ces autres dimensions, tout aussi cruciales. Et il faut se garder de plaquer une analyse trop mécaniste sur les causes supposées d’un succès électoral, surtout quand ses propres acteurs en sont les narrateurs principaux. À les entendre, rien ou très peu ne saurait être dû au hasard.

Cela dit, c’est sans doute dans sa capacité à établir des liens avec les travaux – à défaut de leurs auteurs – de nombreux chercheurs de pointe que la « new droite » a le plus manifesté sa rupture d’avec une certaine tradition liant les intellectuels à la gauche. Cette nouvelle donne politique est d’ailleurs sans doute autant le fait de l’offensive de la droite en la matière que des atermoiements de la gauche, globalement incapable d’articuler la créativité intellectuelle du moment à son discours idéologique. Reste une grande inconnue : l’héritage de ce tour de force. Car les particularités de l’élection présidentielle dans la vie institutionnelle sont telles (choix d’une personne, enjeu de représentation collective, monarchie républicaine…) qu’il paraîtrait bien imprudent d’imaginer que l’accomplissement de 2007 puisse sans heurts servir de recettes pour les prochaines échéances électorales. La grande majorité du brain trust de Mignon a rejoint les cabinets du nouvel exécutif, signifiant clairement que ce n’est plus rue de la Boétie que cela se passe. Quelles conclusions les cadres du parti majoritaire de la droite française tireront-ils d’une méthode pensée pour un seul homme ? Commentant « l’ouverture » selon Nicolas Sarkozy, Claude Guéant reconnaît qu’il s’agit surtout « de réunir les meilleures compétences pour appliquer les idées qui sont les siennes ». Pas sûr que l’art de la bataille des idées survive à la stratégie solitaire de son chef.

Jade Lindgaard

Journaliste et rédactrice en chef de Mouvements. A co-dirigé (avec S. BEAUD et J. CONFAVREUX) La France Invisible, La Découverte, 2006. Co-auteur de La République et ses démons (sous la direction de V. BOURDEAU et R. MERRILL, ère, 2006) et (avec Xavier de la Porte) de Le B.A ba du BHL, enquête sur le plus grand intellectuel français (La Découverte, 2004).

Joseph Confavreux

Journaliste, membre du comité de rédaction de Mouvements et de la revue Vacarme. A co-dirigé la France Invisible, La Découverte, 2006.

Notes

[1] N. BEYTOUT, A. BREZET, C. JAIGU et J. WAINTRAUB, Sarkozy : « le vrai sujet, ce sont les valeurs », Le Figaro, 17 avril 2007.

[2] Le Point, n° 1827, 20 septembre 2007.

[3] Entretien avec les auteurs le 8 septembre 2007. Les autres citations de Claude Guéant sont extraites du même entretien.

[4] STEPHANE MAUGENDRE, La double peine est morte. Vive la double peine !, Mouvements n°35, mai 2004, consultable sur [->http://www.mouvements.info/sp…

[5] JADE LINDGAARD, La grande « chasse aux idées », ou comment les politiques en consomment un maximum, sans toujours sans servir, in STEPHANE BEAUD, JOSEPH CONFAVREUX et JADE LINDGAARD (dir), La France Invisible, La Découverte, 2006.

[6] Entretien avec les auteurs, 11 juillet 2007. Les autres citations d’Emmanuelle Mignon sont extraites du même entretien.

[7] Entretien avec les auteurs, 3 septembre 2007. Les autres citations de Julien Veyrier sont extraites du même entretien.

[8] Entretien avec les auteurs, 8/10/07

[9] Entretien avec les auteurs, 25 septembre 2007. Les autres citations de Brice Teinturier sont extraites du même entretien.

[10] Entretien avec les auteurs, 8/10/07

[11] CLAIRE GUELAUD, La « dircab » de Nicolas Sarkozy cherche à recruter à La République des idées, Le Monde, 20 mai 2007.

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CHARTE DES VRAIES NATIONS ET COMMUNAUTES

Posté par issopha le 31 octobre 2007

  

  

Charte des Vraies Nations

 

Version Web datée du 4 juillet 2001

Tracer un plan ou un projet pour la création d’un ordre mondial non-centralisé à échelle humaine serait aussi idiot que futile. Si le principe de l’échelle humaine est accepté, alors, clairement, ce sera l’affaire de chaque communauté à échelle humaine de mettre au point son propre mode de vie, conformément à ses propres jugements. Toute suggestion d’agir conformément à un plan centralisé serait l’extension d’une maladie plutôt que l’application d’un remède.

Les gens agiront seulement conformément à un principe s’ils comprennent et acceptent le principe lui-même et à cette fin un engagement majeur et à multiples facettes pour éduquer et généralement pour promouvoir le principe de l’échelle humaine est maintenant une tâche de la plus haute urgence.

Puisque tout doit avoir un début et un point d’origine quelque part, ce qui suit est simplement quelques propositions d’actions qui pourraient donner au principe une acceptation plus large; elles ne sont ni exhaustives, ni exclusives, elles sont le produit d’un certain nombre de tendances qui commençent déjà à apparaître, tendances qui semblent aller dans la direction du contrôle par l’homme via des moyens à échelle humaine s’écartant du gigantisme, et qui semblent promettre de nouveaux développements utiles.

Il est proposé que l’adhésion à ‘ La Ligue des Vraies Nations ‘ soit réservée exclusivement aux nations dont la population compte moins de dix millions de personnes et ses objets seront les suivants :

  • Défendre l’intégrité politique, économique, géographique et culturelle de ses nations membres, particulièrement contre les tendances expansionnistes des nations plus grandes et celles affligées de gigantisme.

  • Faire tout le possible pour promouvoir le principe de l’échelle humaine dans le monde entier.

  • Prêter appui aux groupements ethniques ou autres à échelle humaine, comme les régions et biorégions, dans leur lutte pour l’indépendance autonome, tant individuellement que de concert avec d’autres membres, par un support économique ou financier et en donnant un statut diplomatique et une reconnaissance à ces peuples, qui peuvent vouloir si besoin est établir un gouvernement en exil.

  • Parvenir au degré maximal de fonctionnement, politique et économique, non-centralisé dans chaque pays à l’intérieur de ses propres frontières, avec une référence particulière à la responsabilisation des communautés villageoises tant urbaines que rurales.

  • Réduire les dangers de guerre mondiale en refusant de participer à toute alliance militaire, politique ou économique avec des nations plus grandes.

  • Se retirer de, et refuser de continuer à soutenir, l’Organisation des Nations Unies, ses agences spécialisées ou aucun de ses organes subalternes ou associés et promouvoir le principe de neutralité dans les relations internationales.

Il faut comprendre que ce qui est ici proposé n’est pas quelque début de mini gouvernement mondial ou aucune forme similaire d’ineptie globale totalitaire. Ce que nous proposons est au contraire que dans les secteurs où un besoin fonctionnel clair pour un organe international et pour une acceptation mondiale commune de règlements spécifiques existe … comme une union postale, une loi maritime, l’utilisation et le contrôle des ressources océaniques, le contrôle des pollutions, l’endiguement des épidémies, des dispositions en cas d’urgence et de désastre, certaines formes de lutte contre le crime etc … que des organismes séparés pour chacun de ces besoins soient établis et que chacun ait un lieu de contrôle clair issu de l’unité de base de gouvernement dans chaque nation dans ses communautés villageoises.

Il ne s’ensuit pas qu’il doive y avoir un représentant de chaque village dans le monde aux conseils de direction de ces organismes. Ce qui s’ensuit vraiment c’est que les moyens doivent être mis en place par lesquels tout ensemble substantiel de citoyens de toute région soit capable, s’il en ressent le besoin, de faire connaître son avis et soit capable d’obtenir des changements par son pouvoir de vote s’il le souhaite.

Comment ceci sera fait variera sans aucun doute considérablement d’un organisme à un autre. Ce que l’humanité ne doit pas risquer est le danger de voir le type de tyrannie globale à l’échelle mondiale dont les dictatures Nazies et Communistes du 20ème siècle ont montré qu’elle est bien trop possible si nous sommes assez idiots pour permettre aux actuelles formes centralisées de pouvoir de se maintenir et de se fondre autour d’un centre.

L’organisation mettra l’accent sur l’échelle humaine et le contrôle humain. Pour cela le nouvel organisme sera simplement une association avec des pouvoirs exécutifs absolument minimaux. La structure comparable la plus proche qui vient à l’esprit est celle du Commonwealth … autrefois le British Commonwealth of Nations… et même ici il semble y avoir un accent excessif sur son secrétariat et une propension à se développer organisationnellement dans un nombre croissant de directions comme il est ordinaire aux bureaucraties gouvernementales de partout.

Le nouvel organisme sera sage d’insister sur un changement annuel du président et peut-être sur un triumvirat de cadres supérieurs, chacun desquels qui servira un maximum de trois ans et un desquels qui, chaque année après avoir servi comme cadre dirigeant, démissionnera.

Peter Etherden/Anton Pinschof

Le 11 octobre 2001, amendé le 26/10/2001

Charte des Vraies Communautés

 

Version Web datée du 4 juillet 2001

Au cours du siècle dernier ou plus il y a eu un transfert continu du pouvoir depuis les villages locaux, les paroisses et les voisinages vers la compétence du gouvernement central. Les mesures impliquées étaient censées être justifiées par des raisons d’efficacité et d’économie. Ni l’un ni l’autre n’ont été confirmés par les événements.

De nombreux services jusque là assurés souvent sur une base volontaire par des citoyens locaux dévoués et faisant preuve de civisme ont été repris par des fonctionnaires salariés nommés par le gouvernement central, avec un certain nombre de conséquences qui ont aidé à créer une tragédie sociale gratuite qui s’élargit constamment.

C’est une tragédie qui a été accentuée par l’apparition de nouvelles formes de pouvoir dans le commerce, les communications et le transport qui ont aussi été déployés sur une base non-locale et qui ont servi encore plus à divorcer le citoyen de tout contrôle réel sur beaucoup des nombreux facteurs qui dominent maintenant la vie citoyenne.

Il y a deux siècles un villageois moyen avait un élément de contrôle réel sur la satisfaction de ses besoins d’éducation, de médecine, de police, de divertissement, d’habillement, de cuisine, de production de nourriture, de transport, d’achats, de bien-être et de socialisation. Aujourd’hui ce contrôle est passé des mains du citoyen entre les mains de bureaucraties centrales puissantes nommées par le gouvernement central ou entre les mains d’entreprises commerciales non moins puissantes.

Ce processus a souvent été justifié en référence à l’extension du droit de vote, mais de nouveau ce qui est évident c’est un déclin croissant de l’influence du citoyen ou de sa capacité de contrôle alors que des partis politiques géants, soumis à leur propre bureaucratie fortement centralisée, décrètent leurs mécanismes et leur direction politique générale.

Ce qui émerge de ce processus n’est pas quelque chose où le citoyen peut exprimer des préférences que le parti ou le gouvernement cherchent alors à réaliser, c’est au contraire une question de décisions politiques par des organismes centralisés puissants sur lesquels le citoyen n’a aucune réponse efficace sinon de consentir.

C’est un processus qui donne d’énormes pouvoirs de népotisme aux leaders de partis et plus encore aux chefs de gouvernement et qui est tout à fait incompatible avec l’esprit et la pratique de l’éthique démocratique. Ce népotisme est une arme puissante dans les mains de ceux qui le déploient pour assurer l’asservissement à leurs voeux plutôt que l’accord avec les voeux du citoyen.

Une conséquence générale de ce manque de contrôle citoyen est le contrôle par des nababs de salle du conseil poursuivant des gains pécuniaires purement à court terme. C’est un déploiement de pouvoir non démocratique, irresponsable, envahissant et importun, qui en est venu à agir à une échelle mondiale et a aidé à créer la crise globale actuelle qui s’aggrave en permanence et qui domine maintenant toute la vie humaine.

C’est une crise qui détruit des éléments significatifs des systèmes planétaires de support de la vie, d’énormes proportions des réserves irremplaçables de ressources finies et occasionne une dégradation systématique de la qualité de la vie à de nombreux niveaux. Notamment elle a mis en mouvement un certain nombre de forces qui présagent les conséquences les plus catastrophiques, tant en termes d’une autre guerre mondiale, d’effondrement environnemental ou de désintégration sociale, qui devraient être maintenant le souci central de toutes les considérations de politique publique.

C’est une crise qui n’a pu découler que d’une grotesque distorsion du pouvoir de décision au sein des sociétés humaines et peut seulement être résolue si cette distorsion est corrigée de façon que ce pouvoir soit de manière effective entre les mains des gens dans leurs communautés de voisinage.

Nous résolvons donc :

Le conseil d’une communauté de voisinage, tel que constitué par ses membres, exercera le plein pouvoir de déterminer ses:

  • Écoles

  • Clinique

  • Magasins

  • Police

  • Banque

  • Routes

  • Planification

  • Propriété

Il exercera aussi le pouvoir d’élire son représentant à tous les conseils régionaux qui administrent :

  • Police

  • Eau

  • Gaz

  • Électricité

  • Système d’égouts

  • Services Postaux

  • Réseaux ferré et d’autobus

  • Radio

  • Télévision

  • Santé

  • Éducation

et tous les autres services régionaux qui peuvent être nécessaires pour ses intérêts communs avec d’autres voisinages de la région.

Le but de cette Charte est d’offrir un support pour la promotion de toutes les formes de pouvoir décentralisé des communauté du niveau du village ou du voisinage, notamment dans le domaine de la politique, de l’économie et de la communication.

Nous ne pouvons pas espérer transformer du jour au lendemain la subversion de la démocratie, bureaucratique et dominée par le marché, qui est maintenant prévalente. Si souvent nous ne sommes même pas en contact avec nos voisins, et en recherchant le changement nous avons tendance à nous immerger dans des organismes politiques de masse – eux-mêmes partie de la maladie plutôt que son remède, ou dans de bonnes causes comme de faire campagne pour ‘la paix’, ou pour les sans-abri, ou pour sauvegarder les forêts primaires, dans lesquelles les gens concernés ont tendance à se retrouver dans un ghetto moral, ont largement tendance à discuter entre eux.

Une nouvelle approche pour assurer le pouvoir du voisinage nécessite que nous nous concentrions sur le voisinage et sur les problèmes et ses possibilités de transformation sociale tant locale que plus étendue. Aucun organisme ne peut être plus sain que les cellules dont il est fait. Nous ne pouvons pas commencer à le faire si nous ne sommes pas en contact avec nos voisins et cela veut dire que nous devons explorer et adopter des mesures telles qu’elles nous permettent de former et d’entretenir des rapports communautaires qui fonctionnent.

À cette fin nous pourrions considérer certaines des initiatives suivantes :

  • Un panneau d’affichage de la communauté de la rue. Mis en place avec fanfares et une célébration. Faire savoir aux gens que c’est leur média qu’ils peuvent utiliser quand ils veulent échanger, vendre ou partager quoi que ce soit, annoncer les animaux de compagnie perdus, les rencontres d’équipe de sport de quartier, les heures de service à l’église, les événements sociaux ou culturels, etc.

  • Un journal de la communauté de quartier traitant de tous les soucis et les problèmes de la communauté, incluant emplois, santé, études, transport, pauvreté, etc. Les trois personnes clefs ici sont quelqu’un avec des bonnes capacités d’écriture, quelqu’un qui chasse les annonceurs et quelqu’un qui ne prend pas non pour une réponse ce qui lui permettra d’être un gratuit et un monarque de distribution.

  • Réunion ordinaire hebdomadaire, bimensuelle ou mensuelle au café ou au pub pour socialiser et discuter des affaires du quartier et des problèmes de responsabilisation.

  • Encouragement des clubs de quartier sportifs, culturels et sociaux et des événements de quartier.

  • Faire les courses localement et supporter la campagne des commerçants locaux et la manière d’encourager le boycott des hypermarchés, des magasins à succursales multiples et des chaînes de pubs ou de restaurants.

  • Cultivez votre propre nourriture ou achetez à des sources biologiques locales.

  • Encouragez une union de crédit locale ou une banque locale. Boycottez les grandes banques.

  • Montrez l’exemple en vivant simplement. Réutilisez les déchets, compostez les déchets de cuisine. Ne possédez ou conduisez pas de voiture si des transports en commun sont disponibles. Économisez l’électricité, le gaz, l’eau et le pétrole.

  • En tant que représentant de votre quartier recherchez les représentants d’autres quartiers pour former des groupes de réforme et de pression de base pour résister aux abus sans fin du pouvoir central.

  • Faites de vous un centre et un catalyseur de la transformation politique et économique. Assurez vous que le journal de quartier se concentre sur les problèmes réels, particulièrement sur la pauvreté, la pollution et l’impuissance et n’est pas juste un accès de platitudes euphorisantes, de fadaises et de bavardage social.

  • Encouragez les événements de célébration de quartier pour promouvoir la vie de quartier. Un banquet ou une danse particuliers pour l’anniversaire des gens importants du quartier ou l’anniversaire de la paroisse.

  • Un ‘ Jour du Quartier ‘ annuel quand nous élisons le maire et les conseillers, célébré par un cortège, un événement sportif, danser, festoyer et faire la fête.

L’anonymat de masse est sa propre forme d’impuissance de masse. Le pouvoir ne peut pas être en deux endroits à la fois. Si le gouvernement centralisé contrôlant un électorat de masse a le pouvoir, alors le citoyen ne l’a en aucune manière ou, sur une telle base, ne peut l’avoir.

Isolément le pouvoir d’un simple quartier peut être anéanti aussi facilement qu’on crève une bulle de savon, mais multiplié dans le monde entier comme il faut qu’il le soit et comme il le sera sûrement avant longtemps, sa capacité à l’emporter, comme celle de toute structure organique multicellulaire, se montrera inattaquable.

Peter Etherden/Anton Pinschof

Le 11 octobre 2001, amendé le 26/10/2001

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Se Tourner vers la Localisation

Posté par issopha le 31 octobre 2007

  

Se Tourner vers la Localisation

 

Edouard Goldsmith

 

9/2000

Il n’y a aucune solution cosmétique aux problèmes auxquels nous sommes confrontés. Ils sont les conséquences inévitables de la croissance ou du développement économique et en particulier de sa mondialisation, qui est l’extension logique de ce processus au monde dans son ensemble.

Sa caractéristique principale est qu’elle implique la prise de contrôle systématique, en partie par l’état, mais de plus en plus par des entreprises toujours plus puissantes, de toutes ces fonctions qui au cours de la période où nous avons été locataires de cette planète ont été accomplies au niveau de la communauté et de la famille.

L’auteur essaye de montrer que c’est malheureusement seulement à ces niveaux, c’est-à-dire dans le contexte de ` l’économie sociale ‘ que ces fonctions peuvent être efficacement accomplies. Ceci est particulièrement vrai d’un gouvernement démocratique et c’est une des principales raisons pour lesquelles l’économie doit être localisée : car c’est seulement de cette façon qu’elle peut fournir l’infrastructure économique nécessaire à la réapparition de familles et communautés saines. Pour l’auteur, il n’y a aucun autre moyen de recréer un monde juste et durable, ou même d’assurer la survie humaine sur une planète de plus en plus aux abois.

Le développement de l’économie mondiale, institutionnalisée par la signature de ‘ l’Uruguay Round du GATT ‘ et la mise en place de ‘l’OMC’ nous conduira, nous a-t-on assuré, dans une ère sans précédent de prospérité pour tous. Cependant, comme les contributeurs de ce livre ont cherché à le montrer, cette affirmation n’est basée sur aucune considération sérieuse de quelque sorte que ce soit. Au contraire, cela ne peut que mener la plus grande part de l’humanité vers une augmentation sans précédent de l’insécurité générale, du chômage, de la pauvreté, de la maladie, de la sous-alimentation et de perturbations de l’environnement.

Il est difficile pour ceux qui ont eu une éducation moderne de comprendre pourquoi il doit en être ainsi. On nous a tous appris que le développement économique, mesuré par une croissance continue du PNB, est la clé de la prospérité mondiale et du bien-être humain. En conséquence, tous les efforts possibles doivent être faits pour maximiser le PNB, ce qui signifie investir autant qu’il est possible dans l’innovation scientifique et technique et s’assurer que toute l’entreprise de développement est gérée par des sociétés toujourd plus grandes et ‘plus efficaces’ qui desservent un marché toujours plus grand et ‘plus libre’.

Cependant, c’est précisément ce que nous n’avons cessé de faire dans les 50 dernières années, pendant lesquelles le développement a été le but principal des gouvernements du monde entier. Des trillions de dollars on déjà été investis dans les processus de développement par des banques de développement multinationales, des agences d’aide bilatérale et des entreprises privées. Des nouvelles techniques révolutionnaires ont transformé tant l’agriculture que l’industrie et les services. Les tarifs ont été radicalement réduits et les petites compagnies, desservant l’économie intérieure, ont été systématiquement remplacées par d’énormes entreprises transnationales desservant un marché mondial toujours plus étendu.

Le PNB mondial, en conséquence, a augmenté d’un facteur six et le commerce mondial d’un facteur douze. Si l’opinion communément admise était juste, le monde devrait avoir été transformé en un véritable paradis. La pauvreté, le chômage, la sous-alimentation, les sans abris, la maladie et les perturbations de l’environnement devraient n’être plus que des vagues souvenirs de notre passé barbare et sous-développé. Inutile de le dire, c’est le contraire qui est vrai. Jamais ces problèmes n’ont été plus sérieux et plus répandus.

En fondant ‘l’OMC’, bien sûr, les gouvernements accélérent encore plus le processus de développement économique mondial en supprimant toutes les contraintes imaginables sur le commerce et en fait à peu près toutes les activités des multinationales qui le contrôlent, sans prendre en compte les implications sociales, écologiques et morales. Autrement dit, au lieu d’accepter l’évidence empirique irréfutable que cette politique ne peut qu’augmenter les problèmes auxquels nous faisons face aujourd’hui, les gouvernements, sous la pression des entreprises transnationales, insistent pour la poursuivre toujours plus loin.

Si nous voulons vraiment résoudre ces problèmes, comme dans leurs coeurs la plupart des gens doivent clairement le comprendre, la société doit suivre le chemin exactement opposé. Au lieu de chercher à créer une économie mondiale simple, contrôlée par des entreprises transnationales énormes et toujours plus incontrôlables, nous devrions créer des économies basées sur la communauté, diverses, et faiblement liées, gérées par des entreprises beaucoup plus petites qui desservent essentiellement (mais clairement pas exclusivement) des marchés locaux ou régionaux. En d’autres termes, notre but ne devrait pas être la globalisation économique mais la localisation économique.

En disant cela, j’appelle effectivement à un renversement de la globalisation économique et en fait du processus de développement économique lui même, duquel la mondialisation n’est que la conclusion logique. Mais cela ne signifie pas revenir au passé. Nous avons été marqués de façon indélébile par l’expérience de l’ère industrielle et les économies locales que nous chercherons à créer ne peuvent pas être des imitations serviles de celles qui ont précédemment existé. Cependant, puisque, jusqu’à récemment, les économies étaient encore en grande partie localisées, il est clair que leur expérience doit être sérieusement considérée.

Pour comprendre pourquoi le développement économique, menant comme il doit finalement le faire à la globalisation économique, doit être inversé, il faut regarder beaucoup plus soigneusement ce qu’il entraîne vraiment et quelles sont ses implications inévitables.

Pendant peut-être près de 95 pour cent de notre occupation de cette planète, toutes les fonctions qui sont aujourd’hui accomplies par l’état et les entreprises étaient accomplis par la famille, ou peut-être plus précisément par le ménage et la communauté. Le ménage produisait la plus grande partie de son alimentation, même si les tâches les plus exigeantes nécessitaient la coopération entre plusieurs ménages et parfois de la communauté dans son ensemble. Le ménage fabriquait la plupart de ses propres vêtements et autres artefacts et se procurait ceux qu’il ne fabriquait pas à l’intérieur de la communauté. Il éduquait les jeunes et s’occupait des vieux et des malades. La communauté administrait la justice, entretenait l’ordre social et s’assurait que les cérémonies religieuses traditionnelles étaient correctement exécutées. Il était donc en grande partie autosuffisant et, effectivement, auto-gouverné.

Jeremy Rifkin se réfère à l’historien Travailliste Harry Braverman, qui nous dit qu’aux USA au moins jusqu’en 1890, même les familles qui vivaient dans des régions fortement industrialisées, comme les communautés du charbon et de l’acier de Pennsylvanie, produisaient toujours pratiquement toute leur alimentation à la maison – plus de la moitié des familles avaient leurs propres volaille, bétail et légumes, n’achetant que les pommes de terre au marché.

Bien sûr, les communautés de Nouvelle Angleterre étaient aussi autonomes à l’origine, comme en témoigne amplement Alexis de Tocqueville dans ` la Démocratie en Amérique ‘; dans des parties de l’est de la France et en Suisse, les communautés sont en grande partie toujours autonomes aujourd’hui (Layton, 1995).

David Korten se réfère à l’économie en grande partie non-monétisée du ménage et de la communauté comme ` l’économie sociale ‘. Pour lui, ` les économies sociales sont par nature locales, non-salariées, non-monétisées et hors marché. En conséquence, elles ne sont pas comptées dans les statistiques du revenu national, ne contribuent pas à la croissance économique mesurée et sont sous-estimées par les décideurs, qui comptent seulement les activités de l’économie de marché comme des contributions productives à la production nationale. ‘ Mais leur fonction était plus importante que cela. Comme le dit Korten, ` la conduite de ces activités elle même sert à entretenir les liens sociaux de confiance et d’obligation, ` le capital social ‘ de la communauté ‘ (Korten, 1994).

Korten note aussi que ` une proportion considérable de la croissance économique des dernières décennies est simplement le résultat du basculement de fonctions depuis l’économie sociale, où elles ne sont pas comptées dans le PNB, vers l’économie de marché, où elles le sont ‘. Il aurait pu ajouter que c’est entièrement ce en quoi consiste la croissance ou le développement économique. Ainsi, comme il progresse, l’alimentation et les vêtements doivent maintenant être achetés, les jeunes sont éduqués dans des crèches, des écoles et des universités, qui conformément aux nouveaux règlements ‘du GATT’ doivent maintenant être privatisées; les vieux et les malades sont confiés à des maisons spéciales et des hôpitaux qui doivent aussi maintenant être privatisés; et cetera.

De cette façon, toutes ces fonctions critiques et les autres sont désinsérées de leur contexte social naturel, marchandisées et de plus en plus privatisées et par là toujours moins accessibles aux pauvres et aux indigents. De plus, dans de telles conditions, la famille et la communauté privées de leurs fonctions naturelles, ne peuvent que s’atrophier et nous obtenons une société atomisée composée d’individus désocialisés et de plus en plus aliénés dont les seules fonctions restantes sont de produire et de consommer.

Si, jusqu’à très récemment, les familles et les communautés humaines étaient tout à fait capables de prendre soin d’elles-mêmes sans l’intervention d’agents extérieurs, tels que les institutions d’état et les entreprises, il en était de même des écosystèmes très diversifiés qui composent le monde naturel et c’est en grande partie des bénéfices inestimables fournis par leur fonctionnement normal et de ceux du monde naturel dans son ensemble, que la vie humaine et en réalité la vie de tous les autres êtres vivants a toujours dépendu.

Comme le développement progresse, cependant, ces fonctions critiques sont également confisquées par l’état et les entreprises. Ainsi, l’azote utilisé pour fertiliser nos champs est de plus en plus produit à grands frais dans des usines plutôt que fixé par des bactéries nitrophiles sur les racines de plantes légumineuses; et l’eau que nous utilisons, au lieu d’être stockée gratuitement dans les aquifères sous les forêts, est de plus en plus stockée dans des grands réservoirs synthétiques.

Il est même maintenant proposé par des économistes (et des scientifiques dociles approuvent) que, plutôt que de réduire les émissions de gaz à effet de serre qui sont maintenant à un tel niveau que la stabilité du climat mondial est extraordinairement menacée, les fonctions naturelles de la Terre devraient être prises en charge par d’énormes plans géo-techniques. Au premier rang de ces arrangements il y a un projet pour placer 50,000 miroirs de cent kilomètres carrés dans l’espace pour refléter la chaleur du soleil au loin et maintenir la planète fraîche.

Autrement dit, le développement économique est donc non seulement le glissement systématique vers l’économie monétisée formelle des fonctions qui étaient précédemment accomplies gratuitement par ` l’économie sociale ‘, mais aussi un glissement depuis ` la grande économie ‘, comme Wendell Berry nomme l’économie du monde naturel dans son ensemble.

Les conséquences d’une telle entreprise sont, bien sûr, dramatiques. Elle ne peut que causer la mort de l’économie sociale en condamnant le ménage et la communauté – ses composantes de base – à l’atrophie par défaut d’utilisation. Elle signale aussi la mort de ` la grande économie ‘, qui deviendra toujours moins capable d’accomplir ses fonctions naturelles, que, comme je l’argumenterai, elle seule est capable d’accomplir efficacement et durablement.

Ceci est le premier article d’une série de trois initialement publiés comme ‘ le Dernier Mot ‘ dans ‘ le Procès de l’économie Mondiale et Pour un Virage vers la Localisation ‘ édité par Edouard Goldsmith et Jerry Mander et publié par Earthscan en 2001 (ISBN 1 85383 742 3, 328 pages, 14.95 £). Les deux derniers articles de la série ont pour titres ‘ la Communauté et la Démocratie ‘ et ‘ Auto Suffisance ‘.

Communauté et Démocratie

 

Edouard Goldsmith

 

9/2000

La famille a toujours été, jusque récemment, l’unité de base de la vie sociale, mais il s’est aussi agi de la famille étendue et a inclus les gens qui vivaient sous le même toit, bien que n’ayant pas nécessairement des relations de sang. Ceci contraste avec la famille nucléaire tronquée du type que nous connaissons aujourd’hui.

De plus, la famille du passé était une partie intégrante de la communauté dans laquelle tous ses membres vivaient et travaillaient – et dans laquelle elle se fondait pratiquement, plutôt que d’exister comme un îlot de solidarité dans une énorme non-société indifférente comme c’est le cas aujourd’hui.

Pour cette raison et d’autres semblables nous devrions surmonter notre préjugé actuel contre cette institution irremplaçable, que nous avons tendance à voir comme tyrannique et claustrophobique, pourvue de vertus qui ne sont vantées que par les politiciens de droite sans coeur, dont la politique principale – aussi ironique que cela puisse paraître – ne peut mener qu’à une nouvelle désintégration sociale.

On peut dire à peu près la même chose de la communauté qui est aussi maintenant tombée en défaveur. Elle est une unité de base, on pourrait dire naturelle, de l’organisation sociale – ce qu’elle doit clairement être puisque nous avons vécu dans des familles étendues et des communautés pendant le cours entier de notre évolution biologique, psychologique et cognitive.

Alexis de Tocqueville, ce grand analyste de la démocratie urbaine de ‘Nouvelle Angleterre’, voyait la communauté comme naturelle, en fait un don de Dieu. ` L’homme peut créer des royaumes, ‘ écrivait il, ` mais la communauté semble avoir surgi de la main de Dieu ‘ (de Tocqueville, 1981).

Significativement, il semble que ce soit seulement aux niveaux du ménage et de la communauté que la plupart des fonctions sociales et économiques clefs peuvent être efficacement accomplies – quoique, bien sûr, pour en être capables ces unités sociales clés doivent être suffisamment cohésives, imprégnées d’une vue du monde appropriée et en possession des ressources nécessaires pour les accomplir.

Prenons un exemple évident. Un des problèmes les plus sérieux auxquels nos sociétés font face aujourd’hui est une augmentation massive de toutes sortes d’aberrations sociales, comme le crime, la délinquance, la toxicomanie, l’alcoolisme et la violence en général. Ces problèmes sont remarquables par leur absence dans les sociétés qui n’ont pas été entièrement atomisées. Par exemple, un visiteur pourrait se promener dans les quartiers les plus pauvres de Calcutta, où de grands nombres de gens sont sans abri et dorment sur le trottoir, dans une sécurité presque totale.

S’il en est ainsi, c’est en grande partie parce que ces gens ne souffrent pas de la même privation sociale épouvantable qu’ils subiraient dans une société atomisée. Ils peuvent être très pauvres et même affamés, mais les vies qu’ils mènent dans leurs groupes familiaux ont du sens pour eux – ce qui est de moins en moins le cas des vies menées aujourd’hui par la plupart des gens dans les villes du monde industriel.

Dans une communauté traditionnelle, l’ordre social est aussi efficacement entretenu par une force extrêmement puissante : celle de l’opinion publique, reflétant les valeurs traditionnelles – et le crime et les autres aberrations sociales sont réduites à un minimum.

On nous a appris à considérer la pression de l’opinion publique comme une intrusion intolérable dans nos vies. Un des grands avantages de devenir un habitant anonyme d’une grande ville moderne est que cela nous ` libère ‘ de ` la tyrannie de l’opinion publique ‘ qui nous impose toutes sortes d’obligations envers notre famille, notre communauté, la société et l’écosystème.

Mais, personne n’a encore inventé une stratégie alternative pour contrôler le crime et les autres aberrations et ainsi pour entretenir l’ordre social. L’état peut engager de plus en plus de policiers, dépenser des milliards dans un système juridique de plus en plus complexe et construire de plus en plus de prisons, mais tout cela a très peu d’effet – et, en tout cas, ce n’est que le moyen de masquer les symptômes d’une maladie sociale, que de tels expédients ne peuvent servir qu’à perpétuer, en la rendant un peu plus tolérable.

Aujourd’hui, inutile de le dire, comme l’économie mondiale marginalise de plus en plus de gens, cette maladie ne peut qu’empirer et s’étendre aux régions du monde qui ont réussi, jusqu’à présent, à rester relativement peu affectées. On pourrait dire pratiquement la même chose des autres problèmes sérieux qui confrontent notre société moderne comme la pauvreté, la sous-alimentation, la destruction de nos ressources naturelles, l’explosion démographique et cetera.

Si le crime et les autres aberrations sociales peuvent seulement être traités à un niveau communal, il doit en être de même du gouvernement démocratique. Si la démocratie est ` le gouvernement par le peuple pour le peuple ‘, il est difficile de considérer comme vraiment démocratique le type de système politique sous lequel nous vivons, dans lequel les individus limitent leur contribution à se gouverner eux-mêmes en votant seulement tous les cinq ans pour un candidat sur la conduite politique duquel ils n’ont, jusqu’à l’élection suivante, absolument aucun contrôle.

C’est particulièrement le cas aujourd’hui, où la world company a maîtrisé l’art d’influencer le résultat des élections par des campagnes de communication massives et de plus en plus perfectionnées et où ses intérêts, plutôt que ceux des gens qui les ont élus, sont maintenant partout représentés par les gouvernements.

Si le gouvernement doit être vraiment ` par le peuple ‘, alors le peuple doit participer lui même au travail quotidien du gouvernement et ce n’est clairement pas au niveau national, sans parler du niveau mondial, qu’il leur est possible de le faire, mais seulement au niveau local entre gens qui se connaissent, se voient régulièrement et se voient comme des membres de la même communauté.

Jefferson insistait aussi toujours sur ce que seule la participation face à face dans le gouvernement municipal permet aux citoyens de subordonner ce qu’ils considèrent être leurs intérêts personnels immédiats au bien public. Il préconisait que l’état devait être décomposé en quartiers locaux d’une taille permettant la pleine interaction et la participation des citoyens à leur propre gouvernement (Coleman, 1994).

De Tocqueville, comme les Grecs antiques, ` identifiait la liberté avec l’auto-détermination et voyait la démocratie comme stimulant la liberté, précisément parce qu’elle permettait aux gens de participer au gouvernement municipal ‘ (Boesche, 1987, cité par Hultgren, 1994). Il notait également comment, dans les démocraties urbaines ‘de Nouvelle Angleterre’ où de telles conditions étaient en grande partie respectées, ` la coopération de chaque personne à ses affaires assure son attachement à ses intérêts; le bien-être qu’elle lui apporte garantit son affection; et son bien-être est le but de ses ambitions et de ses efforts futurs (Herith, 1986, cité par Hultgren, 1994).

Le système de gouvernement suisse peut aussi fournir un modèle. Il a toujours été basé sur la commune ou gemeinde, qui est en grande partie autonome et auto-gouvernée. Traditionnellement, elle décide des taxes à payer et de la façon dont la communauté dépense l’argent qui lui est alloué. Elle supervise aussi activement l’administration communale, dont elle peut rejeter les propositions et les dépenses, et s’occupe de sujets tels que le service public, l’éducation primaire, la police locale et l’aide sociale pour les pauvres et les malades. Les décisions réellement importantes sont prises par l’assemblée libre des citoyens.

De façon significative, la commune existait bien avant les cantons dans lesquels la confédération est maintenant divisée. Les communes situées dans une vallée particulière s’unissaient de temps en temps pour former des organisations lâches ou des alliances. Cependant, c’est seulement avec les conquêtes Napoléoniennes au début du 19ème siècle que celles ci ont été élevées au rang de cantons et encore plus tard qu’ils ont été liés ensemble pour former la confédération helvétique. Même alors, le gouvernement central a traditionnellement eu relativement peu de pouvoir, en partie parce qu’il est seulement élu pour une année et en partie aussi parce que sa composition politique doit refléter celle du Parlement, ce qui limite sérieusement les changements qu’il peut provoquer.

Malheureusement, ce système de gouvernement ne peut pas survivre au développement économique, qui implique nécessairement d’abandonner l’autosuffisance locale et de transformer ce qui était autrefois des communes auto-gouvernées en cités-dortoirs maintenant incapables de se diriger elles-mêmes. Et effectivement, dans les temps récents il y a eu une chute régulière du nombre de gens qui participent aux assemblées locales et alors que le pouvoir a autrefois résidé dans les communes, c’est de plus en plus le gouvernement confédéral et les grandes sociétés qui contrôlent la vie économique et sociale du pays.

Maintenant que les gouvernements, en signant ‘ l’Uruguay Round du GATT ‘ et en fondant ‘l’OMC’, ont délégué la tâche de mener leurs affaires économiques à ce qui est, en fait, un gouvernement mondial, les décisions seront prises par un corps de personnes qui restent à distance de ceux qui sont affectés, qui sont indifférents aux intérêts réels des gens ordinaires et qui sont subordonnés aux intérêts des sociétés transnationales. Autrement dit, nous nous serons encore plus éloignés de ` la vraie démocratie ‘.

Pour cette raison seule, mais il y en a beaucoup d’autres, la vraie démocratie – sous la forme d’un gouvernement par une association lâche de communautés en grande partie auto-gouvernées – est seulement possible si l’économie est structurée de la même manière.

La localisation politique exige la localisation économique (le corollaire, bien sûr, étant aussi vrai) et la conduite de l’économie est une fonction de plus qui doit être accomplie principalement au niveau de la communauté.

Ceci est le deuxième article d’une série de trois publiés à l’origine comme ‘ le Dernier Mot ‘ dans ‘ le Procès de l’économie Mondiale et Pour un Virage vers la Localisation ‘ édité par Edouard Goldsmith et Jerry Mander et publié par Earthscan en 2001 (ISBN 1 85383 742 3, 328 pages, 14.95 £). Le premier article de la série a pour titre ‘ S’orienter vers la Localisation ‘ et le dernier article ‘ Auto Suffisance ‘.

  

Auto-Suffisance

 

Edouard Goldsmith

 

9/2000

L’autosuffisance relative est un autre pré-requis d’une vraie démocratie. Il n’est pas étonnant que Thomas Jefferson ait considéré que des communautés autonomes devraient être en grande partie autosuffisantes et qu’elles devraient au moins produire leur propre alimentation, abri et vêtements. C’était essentiel pour favoriser l’honnêteté, l’industrie et la persévérance sur lesquelles la démocratie doit être construite (Kemmis, 1990). Le Mahatma Gandhi en était entièrement d’accord. Le principe de swadeshi, qui était crucial dans sa philosophie, signifiait tirer ses ressources de son propre territoire, plutôt que les importer d’ailleurs.

Le professeur Ray Dasmann de ‘ l’Université de Californie à Santa Cruz ‘ dit la même chose d’une façon différente. Il oppose ` l’homme d’écosystème ‘ – qui vit de son écosystème local – et ` l’homme de biosphère ‘ – qui vit de l’ensemble de la biosphère. Pour lui c’est seulement quand nous apprendrons de nouveau à devenir ‘ des hommes d’écosystème ‘ que notre société sera vraiment durable.

Les communautés traditionnelles sont bien capables de vivre sur les ressources de leurs écosystèmes d’une façon très durable. A la différence des entreprises à vocation exportatrice qui surexploitent la terre et se déplacent ailleurs quand elle cesse d’être productive, les communautés traditionnelles n’ont aucune autre terre disponible. En outre, elles ont développé des modèles culturels qui leur permettent de le faire. Il devrait être évident que des gens qui ont vécu au même endroit pendant des centaines d’années doivent avoir développé des pratiques de production de nourriture qui leur permettent de faire un usage optimal de leurs ressources et aussi de s’assurer que celles-ci sont appliquées. Autrement dit, eux seul sont en possession de la connaissance requise et des capacités nécessaires pour vivre là.

Les gens à l’esprit ouvert qui ont étudié l’agriculture telle que pratiquée par les communautés locales dans les sociétés traditionnelles ont confirmé qu’il en est ainsi. Ceci était certainement vrai des experts agricoles envoyés par le gouvernement britannique à la fin du 19ème siècle pour voir comment les méthodes agricoles indiennes pouvaient être améliorées.

A la fois A.O. Hume et John Augustus Voelcker reconnurent que l’agriculture indienne traditionnelle était parfaitement adaptée aux conditions locales et ne pouvait pas être améliorée (Hume, 1878; Voelcker, 1893). A la consternation des autorités britanniques, Voelcker alla même jusqu’à dire qu’il lui serait plus facile de suggérer des améliorations à l’agriculture britannique qu’à l’indienne.

Même ‘la Banque mondiale’, qui a été le fer de lance de la modernisation de l’agriculture dans le Tiers-Monde, a admis dans un de ses plus tristement célèbres rapports que ` les petits cultivateurs en Afrique sont des gestionnaires remarquables de leurs propres ressources – leurs terre et capital, engrais et eau ‘ (Banque Mondiale, 1981). Pourquoi alors moderniser et les pousser dans les bidonvilles ? La réponse en est qu’il doit en être ainsi, comme le rapport l’admet totalement, ` [parce que] l’agriculture de subsistance est incompatible avec le développement du marché ‘ et le marché, bien sûr, a la priorité.

C’est pour cette raison que la communauté est la mieux conçue – comme cela a toujours été le cas parmi des sociétés traditionnelles – comme comportant non seulement ses membres humains mais l’écosystème avec tous les êtres vivants dont elle fait partie. Wendell Berry conçoit la communauté exactement de cette façon.

` Si nous parlons d’une communauté saine, ‘ écrit-il, ` nous ne pouvons pas parler d’une communauté qui est seulement humaine. Nous parlons d’un voisinage d’humains dans un lieu, plus un lieu lui-même : le sol, l’eau, l’air et toutes les familles et les tribus de créatures non-humaines qui lui appartiennent. ‘ ` Qui plus est, c’est seulement si cette communauté entière est saine que ses membres peuvent rester sains et être sains de corps et d’esprit et d’une façon durable ‘.

Il s’ensuit qu’une communauté humaine devrait avoir un accès exclusif à la richesse produite par l’écosystème dont elle est partie; ensemble, tous les deux constituent ce que Wendell Berry considère comme une vraie communauté.

Quand les communautés cessent d’avoir cette utilisation en grande partie exclusive de leur richesse, une fois qu’elles ont été privatisées et rendues disponibles pour tous, en particulier des sociétés transnationales vagabondes – une situation qui superficiellement semble hautement désirable et ‘très démocratique’ – alors leur exploitation et leur destruction rapide deviennent inévitables. C’est précisément ce qui arrive quand nous installons l’économie mondiale.

Ceci nous amène à ce qui doit, peut-être, être l’argument le plus important de tous pour retourner à l’économie locale basée sur la communauté. Si l’environnement mondial se dégrade si rapidement, avec une réduction correspondante de sa capacité à supporter les formes complexes de vie comme l’espèce humaine, alors il ne peut pas supporter l’impact présent de nos activités économiques. Augmenter encore cet impact, comme nous le faisons en créant une économie mondiale basée sur le libre-échange, est aussi irresponsable que cynique.

La seule politique responsable doit être de réduire drastiquement cet impact. C’est seulement dans le type d’économie que la plupart des contributeurs à ce livre proposent, où les activités économiques sont menées à une échelle beaucoup plus petite et pourvoient à un marché en grande partie local ou régional, que nous pouvons espérer le faire.

Cette grande OPA ne peut clairement pas se poursuivre indéfiniment. Déjà, l’état et les entreprises deviennent rapidement incapables d’assurer les fonctions qu’ils ont prises à la famille, la communauté et l’écosystème, sauf à une échelle de plus en plus insignifiante. C’est également vrai de la prise des fonctions précédemment accomplies par les écosystèmes de la Terre et la biosphère, dont les rôles sont de maintenir les conditions nécessaires à la vie sur cette planète.

Par exemple, si le climat du monde doit être stabilisé, ce ne sera pas par les travaux absurde de geo-ingénierie que certains scientifiques ont proposé, mais en réduisant drastiquement les émissions de gaz à effet de serre et en augmentant également drastiquement la capacité de la biosphère à absorber le dioxyde de carbone, le principal gaz à effet de serre. Ce qui signifie permettre aux forêts dangereusement réduites du monde, à ses sols érodés et au phytoplancton aux abois de ses océans de se rétablir, ce qui n’est faisable que si l’impact de nos activités sur notre environnement est suffisamment réduit. Autrement dit, l’économie mondiale doit être remplacée par une économie locale avec ses besoins énormément réduits en énergie et en ressources.

Une autre fonction essentielle que l’état, en particulier, n’est plus capable d’assurer est l’offre sociale à ceux qui sont dans le besoin. Même avant que l’économie mondiale soit formellement institutionnalisée, le coût financier de l’aide sociale croissait plus rapidement que le PNB dans beaucoup de pays industriels et ne pouvait très clairement pas être soutenue longtemps. Aujourd’hui, cependant, pour maximiser la compétitivité, l’état-providence est systématiquement marchandisé, monétisé et fourni à la minorité qui peut se l’offrir via le système du marché, bien que son besoin augmente dramatiquement au fur et à mesure que la mondialisation économique augmente le nombre de ceux qui sont dans le besoin.

Encore une autre fonction clef que l’état et les entreprises sont de moins en moins capables d’assurer est la mise à disposition des moyens pour satisfaire les besoins matériels et de nourriture des gens , ce qui dans le monde moderne nécessite des emplois. Le fait que l’économie mondiale soit capable de fonctionner avec seulement une petite fraction de la main-d’oeuvre actuelle et une fraction encore plus petite de cette masse incomparablement plus grande des gens marginalisés qui chercheront des emplois dans quelques années a été souligné partout dans ce livre. Selon un article du ‘ Monde Diplomatique ‘, l’économie formelle de la Côte d’Ivoire fournira, dans quelques années, moins de 6 pour cent des emplois nécessaires et le lot de ce pays n’est probablement pas unique.

Qui plus est, en grande partie suite aux programmes d’ajustement structurels successifs, le pouvoir d’achat de ceux qui ont toujours des emplois est radicalement réduit. C’est de plus en plus le cas dans le monde industriel, où les salaires sont réduits, les contrats à durée indéterminée remplacés par des contrats à durée déterminée, le travail à plein temps remplacé par le travail à temps partiel et les hommes remplacés par des femmes qui acceptent de travailler pour moins d’argent. Il va de soi que les gens qui n’ont pas d’emploi et qui n’ont plus accès aux avantages sociaux, ou qui reçoivent des salaires d’esclave, ne peuvent pas acheter beaucoup de biens et de services, alors que les ordinateurs – par lesquels beaucoup d’entre eux seront remplacés – ne peuvent rien acheter du tout.

De plus, avec la chute de la consommation, l’économie formelle fournira toujours moins d’emplois, ce qui réduira encore la consommation et, à son tour, réduira de nouveau le nombre d’emplois qu’elle peut fournir. Nous serons ainsi pris dans une véritable réaction en chaîne qui devra se poursuivre jusqu’à ce que l’économie formelle cesse d’être une source significative d’emplois, de nourriture et d’autres biens et services pour la plus grande partie de l’humanité sur cette planète. Autrement dit, en marginalisant tant de gens, l’économie formelle se marginalisera.

Tout cela implique que la plupart des gens seront forcés par nécessité d’apprendre à vivre à l’extérieur de l’économie formelle. Dans une telle situation les ‘SEL’ et les monnaies locales décrits dans ce livre ne sont pas de simples curiosités – des initiatives à une trop petite échelle pour apporter une contribution significative aux problèmes toujours plus décourageants d’aujourd’hui. Au contraire, ils peuvent fournir les bases mêmes pour reconstruire les économies locales qui seules peuvent remplir le vide créé par l’écart croissant entre l’économie formelle et la vraie vie.

Autrement dit, comme les entreprises et l’état deviennent de moins en moins capables d’assurer les fonctions clefs qu’ils ont à l’origine prises à l’économie sociale en grande partie non-monétisée, il n’y aura aucune autre alternative que de permettre à cette dernière de réassumer beaucoup de ses fonctions originales.

Malheureusement, notre économie sociale est, à présent, mal équipée pour prendre en charge de nouvelles fonctions car les ménages et les communautés et les écosystèmes viables qui assuraient précédemment ces fonctions ont été sérieusement dégradés par l’impact du développement économique passé.

Pour cette raison nous ne devrions épargner aucun effort pour les aider. En outre, si la plupart des gens se retrouvent marginalisés et que beaucoup d’entre eux sont rendus indigents par l’économie mondiale, ils ne se contenteront pas de s’asseoir tranquillement pour mourir de faim. Beaucoup se révolteront sans aucun doute contre les grandes entreprises qui consomment leurs ressources, polluent leur terre et leurs rivières, produisent de la nourriture et des biens de consommation que seule l’élite peut s’offrir et ne fournissent que quelques emplois de haute technologie qui sont pris par des spécialistes venus d’ailleurs. L’humiliation de ‘l’OMC’ à Seattle en novembre 1999 est sans aucun doute le signe le plus significatif de la réaction du monde aux horreurs de la domination d’entreprise – suivie par les manifestations à Washington et le festival alter-mondialiste à Millau en mars 2000, auquel plus de 50,000 personnes ont participé.

Mais beaucoup de ceux qui ont été marginalisés doivent aussi nécessairement se réorganiser et former des économies locales qui, à leur tour, fourniront l’infrastructure économique pour des nouvelles communautés locales. Ces communautés reprendront les fonctions qu’elles ont toujours accomplies, les fonctions qui leur donnent leur ‘ raison d’être ‘ même. Le fait que cela doit nécessairement arriver est une des lumières qui brillent sur ce qui est sinon un horizon lugubrement noir, mais Wendell Berry en voit une autre.

Pour Wendell Berry, la question de l’économie mondiale contre l’économie locale va probablement être d’importance majeure pendant la prochaine décennie et elle devrait fournir la base d’un nouveau réalignement politique. Le parti communautaire comme il le voit, aura peu d’argent et de là peu de pouvoir, mais ses adhérents ne peuvent qu’augmenter et il pourrait bien devenir bientôt le parti de la majorité. Si un tel parti devait vraiment arriver au pouvoir, il serait en position pour développer et mettre en oeuvre une stratégie coordonnée pour assurer une transition moins douloureuse vers la sorte de société et la sorte d’économie qui seules peuvent offrir à nos enfants un avenir sur cette planète aux abois.

Ceci est le troisième article d’une série de trois publiés à l’origine comme ‘ le Dernier Mot ‘ dans ‘ le Procès de l’Economie Mondiale et Pour un Virage vers la Localisation ‘ édité par Edouard Goldsmith et Jerry Mander et publié par Earthscan en 2001 (ISBN 1 85383 742 3, 328 pages, 14.95 £). Les deux premiers articles de la série s’appellent ‘ Se Tourner Vers la Localisation ‘ et ‘ Communauté et Démocratie ‘.

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Valeurs Vernaculaires , par Ivan Illich

Posté par issopha le 31 octobre 2007

  

  

Valeurs Vernaculaires par Ivan Illich

 

 

[ Note : Ces essais de CoEvolution Quarterly constituaient la base de la plus grande part du livre le Travail Fantôme d’Illich (Marion Boyars, 1981).]

Cuernavaca, le 12 avril 1980

Cher Stewart,

Il y a trois ans vous demandiez ce qu’il était advenu de mon plan d’écrire un épilogue à l’âge industriel. En effet, c’est ce que j’avais promis en 1973 dans l’introduction à la Convivialité :

Pendant les prochaines années j’ai l’intention de travailler sur un épilogue à l’âge industriel. Je veux tracer les changements de langage, mythe, rituel et loi qui se sont produits à notre époque de packaging et d’instruction. Je veux décrire le monopole déclinant du mode industriel de production et la disparition des professions créées par l’industrie que ce mode de production sert.

Par dessus tout je veux montrer que deux-tiers de l’humanité peuvent encore éviter de passer par l’ère industriel, en choisissant dès maintenant un équilibre post-industriel dans leur mode de production, ce que les nations hyper-industrielles seront obligées d’adopter comme alternative au chaos. Pour me préparer à cette tâche je soumets cet essai à la critique.

La critique vint. Les lectures qui les accompagnaient m’ont mené dans maintes directions où je n’avais jamais eu l’intention d’aller. Pour me colleter avec et approfondir ma compréhension de cette fin de l’ère industrielle, je me suis concentré successivement sur l’Énergie et l’Équité, la Némésis Médicale et les Professions Mutilantes. Ceux-ci étaient des prolégomènes à une Histoire des Besoins qui reste à écrire. Je reviens maintenant à l’étude de l’histoire, à l’étude des cultures, mentalités, pratiques et outils populaires bien trop souvent éclipsées par l’histoire des idées, des institutions et des styles dominants. L’épilogue promis est en train de prendre forme dans une douzaine d’essais sur le sort des Valeurs Vernaculaires pendant les cinq cents dernières années de la guerre qui a été menée par l’État moderne contre toutes les formes de Subsistance.

À votre invitation je vous envoie les projets de deux ou trois de ces essais. Merci de les accepter dans CoEvolution Quarterly. Je suppose que, en 1980, aucun autre Journal ne me permettrait d’atteindre un lectorat aussi bariolé de critiques insolites. Pour ceux qui voudraient utiliser ces projets comme bases d’étude je préparerai dans quelques mois un guide annoté de la bibliographie pertinente éditée par Valentina Borremans, Tecno-Politica, APD 479, Cuernavaca, Morelos, Mexico.

Bien à vous,

Ivan



NB1. CoEvolution Quarterly convient idéalement à la reproduction en fac-similé. Ni l’auteur ni l’éditeur n’ont aucune objection à la reproduction sans but lucratif par n’importe quels moyens de ces pages, tant que chacune des trois parties de cet article est reproduite en entier et sans changements de rédaction ou compléments.

NB2 Je polirai ces projets et les publierai avec plusieurs autres essais dans un livre qui s’appelera Valeurs Vernaculaires que Marion Boyars (18 Brewer Street, London W 1 and 99 Main Street, Salem, New Hampshire 03079) éditera. Elle prend donc des dispositions pour les droits de reproduction. Je lui ai dit que je souhaite vous donner le droit pour la première publication en langue anglaise en une fois de ces projets.



Valeurs Vernaculaires par Ivan Illich : Sommaire

 

Partie 1 : Les Trois Dimensions du Choix Social

Partie 2 : La Guerre Contre la Subsistance

Colomb Trouve Le Rossignol
Nebrija Construit L’Artefact : 18 Août 1492
L’Empire A Besoin Du « Langage » Comme Consort
Le Castillan Traverse Sa Petite Enfance
Le Langage A Maintenant Besoin De Tuteurs
Un Langage Imprécis Et Sans Règles
Le Discours Libre Et Non Contrôlé Trouve Un Nouvel Allié Dans L’Imprimerie
… Et Doit Être Réprimé
Le Vernaculaire Allié À L’Imprimerie Menacerait L’État Nation
Les Livres Seront Dorénavant Vus Et Non Entendus
Au Service de la Reine, Le Castillan Synthétique Remplacera Le Langage Populaire
Le Langage Nourri Par Les Racines Est Remplacé Par La Langue Dispensée Par La Couronne
Le Giron de l’Alma Mater
Le Contrôle Bureaucratique Comme Pierre de Sagesse
L’Expert Dont A Besoin La Couronne
Statut Social Par La Langue Enseignée Plutôt Que Par Le Sang
L’Expert Comme Tuteur De L’Intérêt Du Sujet
Le Projet De Nebrija Scandalise Sa Majesté

Partie 3 : L’Imposition d’une Langue Maternelle Enseignée

La Montée De La Société Intensivement Marchande
Le Déclin Des Valeurs Vernaculaires
Le Premier Besoin Universel d’Un Service Professionnel
Contrôle Professionnel Sur La Nature Des Services Nécessaires
Les Origines De La « Langue Maternelle »
L’Âge Des Besoins Définis En Termes De Marchandises
Le Coût d’une Langue Maternelle Enseignée
Destruction Du Discours Vernaculaire Spécifique à la Classe
La « Production » De La Langue Maternelle
L’Étude Vernaculaire Comme Activité de Subsistance
La Langue Maternelle Enseignée Vue Comme Un Produit
La Culture Vernaculaire Améliorée Par La Langue Enseignée
Vernaculaire Contrefait Et Autres Destructions
L’Innovation Technique Et Le Vernaculaire
Le Monopole Radical De La Langue Maternelle Enseignée
Tabous
L’Économie Fantôme Proliférante

 

Partie 1 : Les Trois Dimensions du Choix Social

C’est dans le miroir du prétendu développement qu’on peut le mieux voir où la guerre contre la subsistance a mené. Pendant les années 1960, le « développement » a acquis un statut qui l’a placé au niveau de la « liberté » et « l’égalité ». Le développement des autres peuples est devenu le devoir et le fardeau de l’homme riche. Le développement était décrit comme un programme de construction – les gens de toutes couleurs parlaient de « construction de nation » et le faisaient sans rougir. Le but immédiat de cette ingénierie sociale était l’installation d’un ensemble équilibré d’équipements dans une société qui n’était pas encore instrumentée de cette façon : la construction de plus d’écoles, d’hôpitaux plus modernes, d’autoroutes plus étendues, de nouvelles usines, de réseaux électriques, avec la création d’une population formée pour les équiper et en avoir besoin.

Aujourd’hui, l’impératif moral d’il y a dix ans apparaît naïf; aujourd’hui, peu de penseurs critiques soutiendraient une vue aussi instrumentaliste de la société désirable. Deux raisons ont changé beaucoup d’esprits :

Premièrement, les externalités indésirables excèdent les avantages – le fardeau fiscal des écoles et des hôpitaux est supérieur à ce que toute économie peut supporter; les villes mortes produites par les autoroutes appauvrissent le paysage urbain et rural. Les seaux en plastique de Saõ Paulo sont plus légers et moins chers que ceux en ferraille de l’étameur local du Brésil Occidental. Mais d’abord le plastique bon marché élimine l’étameur et ensuite les émanations de plastique laissent une trace particulière sur l’environnement – une nouvelle espèce de fantôme. La destruction d’une compétence séculaire aussi bien que ces poisons sont des sous-produits inévitables et résisteront longtemps à tous les exorcismes. Les cimetières de déchets industriels coûtent simplement trop cher, plus que ce que valent les seaux. Dans le jargon économique, les « coûts externes » excèdent non seulement le profit engendré par la production des seaux en plastique, mais aussi les salaires mêmes payés dans le processus industriel.

Ces externalités croissantes, cependant, sont seulement une face de la facture que le développement a exigé. La contreproductivité est son autre face. Les externalités représentent des coûts qui sont à « l’extérieur » du prix payé par le consommateur pour ce qu’il veut – des coûts qui seront un jour facturés à lui, à d’autres ou aux générations futures.

La contreproductivité, cependant, est une nouvelle sorte de déception qui surgit « dans » l’utilisation même du bien acheté. Cette contreproductivité interne, un composant inévitable des institutions modernes, est devenue la frustration constante de la majorité la plus pauvre des clients de chaque institution : ressentie intensément mais rarement définie. Chaque secteur principal de l’économie produit ses propres contradictions uniques et paradoxales. Chacun produit nécessairement l’opposé de ce pour quoi il a été structuré. Les économistes, qui sont de plus en plus compétents pour mettre des étiquettes sur les externalités, sont incapables de prendre en compte les internalités négatives et ne peuvent pas mesurer la frustration inhérente des clients captifs qui est différente d’un coût.

Pour la plupart des gens, les études déforment les différences génétiques en dégradation certifiée; la médicalisation de la santé augmente la demande de services bien au-delà du possible et de l’utile et sape cette capacité organique à s’en sortir que le bon sens appelle la santé; les transports, pour la grande majorité liée aux heures de pointe, augmente le temps passé dans la servitude du trafic, réduisant tant la mobilité librement choisie que l’accès mutuel aux autres. Le développement d’agences sociales éducatives, médicales et autres a en réalité écarté la plupart de leurs clients du but évident pour lequel ces projets avaient été conçus et financés. Cette frustration institutionnalisée, qui résulte de la consommation obligatoire, se combine avec les nouvelles externalités. Elle exige une augmentation de la production de services d’enlèvement des ordures et de réparation pour appauvrir et même détruire les individus et les communautés, en les affectant d’une façon spécifique à leur classe. En effet, les formes spécialement modernes de frustration et de paralysie et de destruction discréditent totalement la description de la société désirable en termes de capacité de production installée.

La défense contre les dégâts infligés par le développement, plutôt que l’accès à quelque nouvelle « satisfaction », est devenue le privilège le plus recherché. Vous êtes arrivés si vous pouvez faire votre trajet quatidien hors des heures de pointe; avez probablement suivi une école d’élite; si vous pouvez accoucher à la maison; êtes au courant de connaissances rare et spéciale si vous pouvez éviter le médecin quand vous êtes malade; êtes riche et chanceux si vous pouvez respirer l’air frais; en aucun cas pauvre, si vous pouvez construire votre propre cabane. Le sous-prolétariat est maintenant constitué de ceux qui doivent consommer les forfaits et soins contreproductifs de leurs tuteurs auto-désignés; les privilégiés sont ceux qui sont libres de les refuser. Une nouvelle attitude, alors, a pris forme durant ces dernières années : la conscience que nous ne pouvons écologiquement pas nous permettre le développement équitable conduit beaucoup à comprendre que, même si le développement dans l’équité était possible, nous n’en voudrions plus pour nous, ni ne voudrions le suggérer pour d’autres.

Il y a dix ans, nous avions tendance à distinguer les options sociales exercées dans la sphère politique des options techniques assignées aux experts. Les premiers étaient censés se concentrer sur les buts, les autres plus sur les moyens. Grossièrement, les options sur la société désirable s’étalaient sur un spectre qui s’étendait de la droite à la gauche : ici, le « développement » capitaliste, là-bas, le socialiste. Le comment était laissé aux experts. Ce modèle unidimensionnel de la politique est maintenant dépassé. Aujourd’hui, en plus de « qui aura quoi », deux nouveaux domaines de choix sont devenus des questions pour le profane : la légitimité même du jugement des profanes sur les moyens de production adaptés et le compromis entre la croissance et la liberté. En conséquence, trois classes indépendantes d’options apparaissent comme trois axes mutuellement perpendiculaires de choix du public.

Sur l’axe des x je place les questions liées à la hiérarchie sociale, à l’autorité politique, à la propriété des moyens de production et à l’allocation des ressources et qui sont d’ordinaire désignées par les termes de droite et gauche. Sur l’axe des y, je place les choix techniques entre dur et doux, en étendant ces termes bien au-delà du choix pour et contre l’énergie nucléaire : non seulement les marchandises, mais aussi les services sont affectés par l’alternative entre dur et doux.

Un troisième choix tombe sur l’axe des z. Ce qui est en question n’est ni privilège ni technique, mais plutôt la nature de la satisfaction humaine. Pour caractériser les deux extrêmes, j’utiliserai des termes définis par Erich Fromm. En bas, je place une organisation sociale qui fait correspondre la recherche de la satisfaction avec l’avoir; en haut, avec le faire. En bas, donc, je place une société intensivement marchande où les besoins sont de plus en plus définis en termes de marchandises packagées et des services conçus et prescrits par des professionnels et produits sous leur contrôle. Cet idéal social correspond à l’image d’une humanité composée d’individus, chacun piloté par des considérations d’utilité marginale, l’image qui s’est développée de Mandeville à Keynes via Smith et Marx et que Louis Dumont appelle homo economicus.

À l’extrémité opposée, au sommet de l’axe des z, je place – disposés en éventail – une grande variété de sociétés où l’existence est organisée autour des activités de subsistance. A sa manière unique, chacune de celles-ci ne peut que rester sceptique envers les prétentions de croissance. Dans de telles nouvelles sociétés où des outils contemporains facilitent la création de valeurs d’usage, les marchandises et la production industrielle en général ont de la valeur principalement dans la mesure où elles sont des ressources ou des instruments de subsistance. Par là, l’idéal social correspond à l’homo habilis, une image qui inclut de nombreux individus qui sont différemment compétents à se débrouiller avec la réalité, à l’opposé d’homo economicus, qui est dépendant de « besoins » standardisés. Ici, les gens qui choisissent leur indépendance et leur propre horizon tirent plus de satisfaction de faire et fabriquer des choses pour l’usage immédiat que du produit d’esclaves ou de machines. Donc, chaque projet culturel est nécessairement modeste. Ici, les gens vont aussi loin qu’ils le peuvent vers l’auto-suffisance, produisant eux -mêmes ce qu’ils peuvent, échangeant leurs excédents avec leurs voisins, évitant – dans la mesure du possible – les produits du travail salarié.

La forme de la société contemporaine est le résultat des choix en cours le long de ces trois axes indépendants. Et la crédibilité d’un système politique dépend aujourd’hui du degré de participation publique selon chacun des trois ensembles d’option. La beauté de l’image unique, socialement articulée de chaque société, deviendra, avec un peu de chance, le facteur déterminant de son impact international. L’exemple esthétique et éthique peut remplacer la compétition des indicateurs économiques. En réalité, aucun autre chemin n’est ouvert. Un mode de vie caractérisée par l’austérité, la modestie, construit par le travail dur et mené à petite échelle ne se prête pas à la propagation par le marketing. Pour la première fois dans l’histoire, des sociétés pauvres et riches seraient effectivement placées sur un pied d’égalité. Mais pour que cela devienne vrai, la perception actuelle en termes de développement des relations internationales entre le Nord et le Sud doit d’abord être remplacées.

Un objectif associé de statut élevé de notre époque, le plein emploi, doit aussi être examiné. Il y a dix ans, les attitudes envers le développement et la politique étaient plus simples que ce qui est possible aujourd’hui; les attitudes envers le travail étaient sexistes et naïves. Le travail était identifié avec l’emploi et l’emploi prestigieux limité aux mâles. L’analyse du travail fantôme fait hors emploi était tabou. La gauche le mentionnait comme un vestige de reproduction primitive, la droite, comme de la consommation organisée – tout convenaient que, avec le développement, ce type de labeur s’évanouirait. La lutte pour plus d’emplois, pour un salaire égal à travail égal et pour un salaire plus élevé pour chaque emploi poussait tout travail fait hors emploi dans un coin d’ombre dissimulé à la politique et l’économie. Récemment, des féministes, avec quelques économistes et sociologues, regardant les soit-disant structures intermédiaires, ont commencé à examiner la contribution bénévole faite à une économie industrielle, une contribution dont les femmes sont les principales responsables. Ces personnes discutent la « reproduction » comme le complément de la production. Mais la scène est surtout remplie de soi-disant radicaux qui discutent des nouvelles façons de créer des emplois conventionnels, des nouvelles formes de partage des emplois disponibles et de la façon de transformer le travail domestique, l’éducation, la maternité et les trajets quotidiens en emplois salariés. Sous la pression de telles demandes, l’objectif de plein emploi apparaît aussi douteux que le développement. De nouveaux acteurs, qui mettent en doute la nature même du travail, progressent vers les feux de la rampe. Ils distinguent le travail structuré industriellement, payé ou bénévole, de la création de moyens d’existence au-delà des frontières de l’emploi et des tuteurs professionnels. Leurs discussions soulèvent les problèmes-clés sur l’axe vertical. Le choix pour ou contre la notion de l’homme comme accro de la croissance décide si le chômage, c’est-à-dire la liberté effective de travailler libre de paye et/ou de salaire, doit être vu comme triste et une malédiction, ou comme utile et un droit.

Dans une société intensivement marchande, les besoins fondamentaux sont satisfaits par les produits du travail salarié – logement non moins qu’éducation, trafic non moins qu’accouchement. L’éthique du travail qui mène une telle société légitime l’emploi pour un salaire ou une paie et dégrade la capacité à faire face indépendamment. Mais la progression du travail salarié accomplit plus – elle divise le travail bénévole en deux types opposés d’activité, tandis que la perte de travail bénévole par l’empiétement du travail salarié a souvent été décrite, la création d’une nouvelle sorte de travail a été invariablement ignorée : le complément bénévole des services et du travail industriels. Une sorte travail forcé ou de servage industriel au service des économies intensivement marchandes doit être soigneusement distingué du travail orienté vers la subsistance qui intervient à l’extérieur du système industriel. À moins que cette distinction ne soit clarifiée et employée dans le choix des options sur l’axe des z, le travail bénévole guidé par des professionnels pourrait s’étendre dans une société répressive d’assistance écologique. Le servage des femmes dans la sphère domestique est aujourd’hui l’exemple le plus évident. Le travail domestique n’est pas salarié. Ce n’est pas non plus une activité de subsistance au sens où la plupart du travail fait par des femmes l’était quand, avec leurs hommes, elles utilisaient l’ensemble de la maisonnée comme le cadre et la source pour la création de la plus grande part des moyens d’existence de ses habitants. Le travail domestique moderne est standardisé par des produits industriels orientés vers le support de la production et imposé aux femmes d’une façon sexiste pour les spécialiser dans la reproduction, la régénération et une force de motivation pour le travailleur salarié. Tel que les féministes l’ont bien exposé, le travail domestique est seulement une expression de cette vaste économie fantôme qui s’est développé partout dans les sociétés industrielles comme un complément nécessaire à l’expansion du travail salarié. Ce complément fantôme, associé à l’économie formelle, est un élément constitutif du mode industriel de production. Il a échappé à l’analyse économique, comme la nature ondulatoire des particules élémentaires avant la Théorie Quantique. Et quand les concepts développés pour le secteur économique formel lui sont appliqués, ils déforment ce qu’ils ne ratent pas simplement. La différence réelle entre les deux sortes d’activités bénévoles – le travail fantôme qui est un complément du travail salarié et le travail de subsistance qui rivalise avec et s’oppose aux deux – n’est systématiquement pas vue. Alors, comme les activités de subsistance deviennent plus rares, toutes les activités bénévoles assument une structure analogue au travail domestique. Le travail orienté vers la croissance mène inévitablement à la standardisation et à la gestion des activités, qu’elles soient payées ou bénévoles.

Une vision opposée du travail prévaut quand une communauté choisit un mode de vie orienté vers la subsistance. Dans ce cas, l’inversion du développement, le remplacement des biens de consommation par l’action personnelle, des outils industriels par des outils conviviaux est le but. Là, tant le travail salarié que le travail fantôme déclineront dans la mesure où leur produit, marchandises ou services, est valorisé principalement comme un moyen vers des activités toujours inventives, plutôt que comme une fin, c’est-à-dire la consommation consciencieuse. Là, la guitare est plus valorisée que le disque, la bibliothèque plus que la salle de classe, le jardin potager plus que la promotion du supermarché. Là, le contrôle personnel de chaque ouvrier sur ses moyens de production détermine le petit horizon de chaque entreprise, un horizon qui est une condition nécessaire à la production sociale et à l’épanouissement de l’individualité de chaque ouvrier. Ce mode de production existe aussi dans l’esclavage, le servage et d’autres formes de dépendance. Mais il fleurit, libère son énergie, acquiert sa forme classique aride adéquate seulement là où l’ouvrier est le propriétaire libre de ses outils et ressources; c’est seulement alors que l’artisan peut se produire comme un virtuose. Ce mode de production ne peut être maintenu que dans les limites que la nature dicte tant à la production qu’à la société. Là, le chômage utile est valorisé tandis que le travail salarié, dans ses limites, est simplement toléré.

Le paradigme du développement est plus facilement répudié par ceux qui étaient adultes le 10 janvier 1949. Ce jour là, la plupart d’entre nous rencontrèrent pour la première fois ce terme dans son sens actuel quand le Président Truman annonça son Programme en Quatre Points. Jusque-là, nous utilisions « développement » pour parler d’espèces, d’immobilier et de mouvements aux échecs – et seulement par la suite aux gens, aux pays et aux stratégies économiques. Depuis lors, nous avons été inondés de théories du développement dont les concepts sont maintenant des curiosités pour collectionneurs – « croissance », « combler le retard », « modernisation », « impérialisme », « dualisme », « dépendance », « besoins fondamentaux », « transfert de technologie », « système mondial », « industrialisation autochtone » et « décrochement temporaire ». Chaque ruée est venue en deux vagues. L’une portait le pragmatiste qui mettait en évidence la libre entreprise et les marchés mondiaux; l’autre, les politiciens qui soulignaient l’idéologie et la révolution. Les théoriciens produisaient des montagnes de prescriptions et de caricatures mutuelles. Sous celles-ci, les hypothèses communes à tous étaient enterrées. Il est maintenant temps de dénicher les axiomes cachés sous l’idée de développement elle-même.

Fondamentalement, le concept implique le remplacement de la compétence généralisées et des activités de subsistance satisfaisantes par l’utilisation et la consommation de marchandises; le monopole du travail salarié sur toutes les autres sortes de travail; la redéfinition des besoins en termes de marchandises et de services produits en série en suivant la conception d’experts; finalement, le réarrangement de l’environnement de telle sorte que l’espace, le temps, les matériaux et la conception favorisent la production et la consommation tandis qu’ils dégradent ou paralysent les activités orientées vers la valeur d’usage qui satisfont directement les besoins. Et tous ces changements et processus mondialement homogènes sont estimés comme inévitables et bons. Les grands muralistes mexicains en ont dramatiquement dépeint les figures typiques avant que les théoriciens n’en aient décrit les étapes. Sur leurs murs, on voit le type idéal de l’être humain comme le mâle en bleu de travail derrière une machine ou en blouse blanche penché sur un microscope. Il perce des tunnels dans les montagnes, guide des tracteurs, alimente des cheminées fumantes. Les femmes lui donnent la vie, le soignent et l’éduquent. En contraste frappant avec la subsistance aztèque, Rivera et Orozco visualisent le travail industriel comme la source unique de tous les biens nécessaires à la vie et à ses plaisirs éventuels.

Mais cet idéal de l’homme industriel décline maintenant. Les tabous qui le protégeaient faiblissent. Les slogans sur la dignité et la joie du travail salarié sonnent creux. Le chômage, un terme qui a été introduit pour la première fois en 1898 pour désigner les gens sans revenu fixe, est maintenant reconnu comme la condition dans laquelle la plupart des gens du monde vivent de toute façon – même au sommet des booms industriels. En Europe de l’Est particulièrement, mais aussi en Chine, les gens voient maintenant que, depuis 1950, le terme « prolétariat », a été utilisé principalement comme couverture pour revendiquer et obtenir des privilèges pour une nouvelle bourgeoisie et ses enfants. Le « besoin » de créer de l’emploi et de stimuler la croissance, par lequel les paladins auto-désignés des plus pauvres ont jusqu’ici écrasé toute considération d’alternatives au développement, apparaît clairement suspect.

Les défis au développement prennent des formes multiples. Rien qu’en Allemagne, en France ou en Italie, des milliers de groupes expérimentent, chacun différemment, des alternatives à une existence industrielle. De plus en plus de ces gens viennent de foyers de cols bleus. Pour la plupart d’entre eux, il ne subsiste aucune dignité à gagner son pain par un salaire. Ils essayent de « se déconnecter de la consommation », selon l’expression de quelque habitant des taudis du Sud Chicago. Aux Etats-Unis, au moins quatre millions de personnes vivent au coeur de minuscules communautés fortement différenciées de ce type, et au moins sept fois plus partagent individuellement leurs valeurs – les femmes cherchent des alternatives à la gynécologie; les parents des alternatives à l’école; les constructeurs de maisons des alternatives aux toilettes à chasse d’eau; les voisinages des alternatives aux trajets quotidiens; les gens des alternatives au centre commercial. À Trivandrum, en Inde du Sud, j’ai vu une des alternatives les plus couronnées de succès à une variété particulière de dépendance aux marchandises – à l’instruction et la certification comme formes privilégiées d’apprentissage. Mille sept cents villages ont installé des bibliothèques, chacune contenant au moins mille titres. C’est l’équipement minimal pour être membre à part entière de Kerala Shastra Sahitya Parishad et ils peuvent conserver leur adhésion seulement tant qu’ils prêtent au moins trois mille volumes par an. J’ai été immensément encouragé de voir que, au moins dans l’Inde du Sud, des bibliothèques basée dans les villages et financées par les villages ont transformé les écoles en annexes aux bibliothèques, alors qu’ailleurs les bibliothèques sont devenues pendant ces dix dernières années de simples dépôts de matériels pédagogiques utilisés sous la conduite d’enseignants professionnels. Et aussi à Bihar, en Inde, Medico International représente une tentative à base populaire de dé-medicaliser les services médicaux, sans tomber dans le piège du docteur aux pieds nus chinois. Ce dernier a été relégué au niveau de larbin de bas étage dans une hiérarchie nationale de bio-contrôle.

A part discuter de telles formules expérimentales, le défi au développement utilise aussi des moyens légaux et politiques. Lors d’un référendum autrichien l’an dernier, une majorité absolue a refusé au Chancelier Kreisky, politiquement au contrôle de l’électorat, la permission d’inaugurer une centrale nucléaire. Les citoyens utilisent de plus en plus le bulletin de vote et les tribunaux, en plus de la pression plus traditionnelle de groupes d’intérêt, pour mettre en place des critères de conception négatifs pour la technique de production. En Europe, des candidats « verts » commencent à gagner des élections. En Amérique, des efforts légaux de citoyens commencent à arrêter des autoroutes et des barrages. Un tel comportement n’était pas prévisible il y a dix ans – et beaucoup d’hommes au pouvoir ne le reconnaissent toujours pas comme légitime. Toutes ces manifestations et actions organisées par la base dans la Métropole menacent non seulement le concept récent de développement des pays pauvres, mais aussi le concept plus fondamental et de base de progrès domestique.

A ce moment, c’est la tâche de l’historien et du philosophe de clarifier les sources et de débrouiller le processus aboutissant aux besoins occidentaux. C’est seulement de cette façon que nous serons capables de comprendre comment un concept apparemment aussi éclairé a produit une exploitation aussi désastreuse. Le progrès, la notion qui a caractérisé l’Occident pendant 2000 ans et a déterminé sa relation aux étrangers depuis la chute de la Rome classique, se tient derrière la croyance en des besoins. Les sociétés se reflètent non seulement dans leurs dieux transcendants, mais aussi dans leur image de l’étranger au-delà de leurs frontières. L’Occident a exporté une dichotomie entre « nous » et « eux » unique à la société industrielle. Cette attitude particulière envers moi et les autres est maintenant mondiale, constituant la victoire d’une mission universaliste amorcée en Europe. Une redéfinition du développement ne ferait que renforcer la domination économique Occidentale sur la forme de l’économie formelle par la colonisation professionnelle du secteur informel, domestique et étranger. Pour éviter ce danger, la métamorphose en six étapes d’un concept qui apparaît actuellement comme le « développement » doit d’abord être comprise.

Chaque communauté a une attitude caractéristique envers les autres. Les chinois, par exemple, ne peuvent pas se référer à l’étranger ou à ses possessionss sans les étiqueter d’une marque dégradante. Pour les grecs, il est soit l’invité d’une polis voisine, soit le barbare qui est moins qu’entièrement homme. À Rome, les barbares pouvaient devenir membres de la cité, mais les y amener ne fut jamais l’intention ou la mission de Rome. C’est seulement pendant l’antiquité tardive, avec l’Église de l’Europe occidentale, que l’étranger devient quelqu’un dans le besoin, quelqu’un à faire entrer. Cette vue de l’étranger comme un fardeau est devenue constitutive pour la société Occidentale;, sans cette mission universelle envers le monde extérieur, ce que nous appelons l’Occident n’aurait jamais existé.

La perception de l’étranger comme quelqu’un que l’on doit aider a pris des formes successives. Dans l’antiquité tardive, le barbare s’est transformé en païen – la deuxième étape vers le développement avait commencé. Le païen était défini comme le non baptisé, mais prescrit par la nature pour devenir Chrétien. C’était le devoir de ceux qui étaient à l’intérieur de l’Église de l’incorporer par le baptême dans le corps de la Chrétienté. Au début du Moyen âge, la plupart des gens en Europe étaient baptisées, même s’ils pouvaient ne pas être encore convertis. Alors le Musulman apparut. À la différence des Goths et Saxons, les Musulmans étaient monothéistes et des croyants manifestement dévots; ils résistèrent à la conversion. Donc, en plus du baptême, de nouveaux besoins d’être soumis et instruits durent être imputés. Le païen se transforma en infidèle, notre troisième étape.

Vers la fin du Moyen âge, l’image de l’étranger se transforma de nouveau. Les Maures avaient été chassés de Grenade, Colomb avait traversé l’océan et la Couronne Espagnole avait assumé de nombreuses fonctions de l’Église. L’image de l’homme sauvage qui menace la fonction éducative de l’humaniste remplaça l’image de l’infidèle qui menace la foi. A cette époque aussi, l’étranger a été d’abord décrit en termes d’économie. Dans beaucoup d’études sur les monstres, les singes et les hommes sauvages, nous apprenons que les Européens de cette période voyaient l’homme sauvage comme n’ayant aucun besoin. Cette indépendance le rendait noble, mais une menace pour les desseins du colonialisme et du mercantilisme. Pour imputer des besoins à l’homme sauvage, il fallait le transformer en indigène, la cinquième étape. Les tribunaux espagnols, après longue délibération, décidèrent qu’au moins l’homme sauvage du Nouveau Monde avait une âme et était, donc, humain. Par opposition avec l’homme sauvage, l’indigène a des besoins, mais des besoins différents de ceux de l’homme civilisé. Ses besoins sont fixés par le climat, la race, la religion et la providence. Adam Smith réfléchit toujours sur l’élasticité des besoins des indigènes. Comme Gunnar Myrdal l’a observé, la construction de besoins spécifiquement indigènes était nécessaire tant pour justifier le colonialisme que pour administrer des colonies. La fourniture de gouvernement, d’éducation et de commerce aux indigènes fut pendant quatre cents ans le fardeau assumé par le Blanc.

Chaque fois que l’Occident mit un nouveau masque sur l’étranger, l’ancien fut abandonné parce qu’il était maintenant reconnu comme une caricature d’une image de soi abandonnée. Le païen avec son âme naturellement Chrétienne a dû céder la place à l’infidèle têtu pour permettre à la Chrétienté de lancer les Croisades. L’homme sauvage est devenu nécessaire pour justifier le besoin de l’éducation humaniste laïque, l’indigène était le concept crucial pour promouvoir la domination coloniale pharisaïque. Mais au temps du Plan Marshall, quand les conglomérats multinationaux s’étendaient et que les ambitions des pédagogues, médecins et planificateurs transnationaux ne connaissaient aucune limite, les besoins limités des indigènes en biens et services contrecarraient la croissance et le progrès. Il fallait qu’ils se métamorphosent en sous-développés, la sixième et actuelle étape de la vision occidentale de l’étranger.

Ainsi la décolonisation était aussi un processus de conversion : l’acceptation mondiale de l’image de soi occidentale comme homo economicus sous sa forme la plus extrême d’homo industrialis, avec tous les besoins définis en termes de marchandise. Vingt ans à peine ont suffi pour amener deux milliards de personnes à se définir comme sous-développés. Je me souviens de façon éclatante du Carnaval du Rio de 1963 – le dernier avant que la Junte ne s’impose. Le « développement » était le motif de la samba gagnante, « développement » le cri des danseurs tandis qu’ils sautaient au rythme des tambours.

Le développement basé sur des quantités élevées d’énergie par personne et des soins professionnels intenses est le plus pernicieux des efforts missionnaires de l’Occident – un projet guidé par une conception écologiquement impraticable du contrôle humain sur la nature et par une tentative anthropologiquement vicieuse de remplacer les nids et fosses à serpents de la culture par des salles stériles pour le service professionnel. Les hôpitaux qui vomissent du nouveau-né et réabsorbent du mort, les écoles organisées pour occuper les chômeurs avant, entre et après le travail, les tours où les gens sont stocké entre les voyages aux supermarchés, les autoroutes connectant des garages forment un modèle tatoué dans le paysage pendant la courte noce du développement. Ces institutions, conçues pour des bébés en bouteilles perpétuels sur roues du centre médical à l’école au bureau au stade commencent maintenant à sembler aussi anormales que les cathédrales, et poutant non compensées par quelque charme esthétique.

Le réalisme écologique et anthropologique est maintenant nécessaire – mais avec précaution. L’appel populaire pour le doux est ambigu; tant la droite que la gauche se l’approprient. Sur l’axe des z, il sert aussi bien une ruche à miel que le pluralisme d’actions indépendantes. Le choix doux permet facilement une refonte de la société maternelle à la maison et une autre métamorphose du zèle missionnaire à l’étranger. Par exemple, Amory Lovins soutient que la possibilité de poursuivre la croissance dépend maintenant d’une transition rapide vers la voie douce. C’est seulement de cette façon, revendique-t-il, que le revenu réel des pays riches peut doubler et celui des pays pauvres tripler pendant cette génération. C’est seulement par la transition du fossile au soleil que les externalités de production peuvent être suffisamment réduites pour que les ressources maintenant dépensées à fabriquer des déchêts et à payer des éboueurs pour les supprimer peuvent être métamorphosées en bénéfices. Je suis d’accord. S’il doit y avoir de la croissance, alors Lovins a raison; et les investissements sont plus solides avec des éoliennes qu’avec des derricks pétroliers. Pour la droite et la gauche traditionnelles, pour les démocrates gestionnaires ou les autoritaires socialistes, le process et l’énergie doux deviennent le raisonnement nécessaire pour étendre leur bureaucratie et satisfaire des « besoins » croissants par la production standardisée de marchandises et de services.

La Banque mondiale arrive à l’argument correspondant pour les services. C’est seulement en choisissant des formes de production industrielle à forte intensité de main-d’oeuvre, parfois moins efficaces, que l’éducation peut être incorporée dans l’apprentissage. Des usines plus efficaces créent d’énormes et coûteuses externalités dans l’éducation formelle qu’ils présupposent, alors qu’elles ne peuvent pas former sur le tas.

L’Organisation Mondiale de la Santé met maintenant l’accent sur la prévention et l’éducation aux soin personnels. C’est seulement ainsi que les niveaux de santé de la population peuvent être relevés, alors que les thérapies coûteuses – en général d’efficacité non prouvée, bien que restant le travail principal des médecins – peuvent être abandonnées. L’utopie égalitaire libérale du 18e siècle, reprise comme idéal de la société industrielle par les socialistes du 19ème, ne semble maintenant réalisable que sur le chemin du doux et de l’auto-assistance. Sur ce point, droite et gauche convergent. Wolfgang Harich, un communiste de grande culture;, affiné et blindé dans ses convictions par deux périodes de huit ans de détention – une fois sous Hitler et une fois sous Ulbricht – est le porte-parole d’Europe de l’Est pour la voie douce. Mais tandis que pour Lovins la transition vers la production décentralisée dépend du marché, pour Harich la nécessité de cette transition est un argument en faveur de l’écologie Staliniste. Pour la droite et la gauche, les démocrates ou les partisans de l’autorité, le processus et l’énergie doux deviennent les moyens nécessaires pour satisfaire des « besoins » croissants par la production standardisée de marchandises et de services.

Ainsi, le chemin doux peut mener soit vers une société conviviale où les gens sont ainsi équipés pour faire eux mêmes tout ce qu’ils jugent nécessaire à la survie et au plaisir, soit vers une nouvelle sorte de société dépendante des marchandises où le but du plein emploi signifie la gestion politique des activités, payées ou bénévoles. Le fait qu’un chemin « de gauche » ou « doux » mène en direction ou s’écarte de nouvelles formes de « développement » et de « plein emploi » dépend des options prises entre « avoir » et « étre » sur le troisième axe.

Nous avons vu que partout où le travail salarié s’étend, son ombre, le servage industriel, grandit aussi. Le travail salarié, comme forme dominante de production et le travail domestique, comme son type idéal de complément bénévole, sont tous deux des formes d’activité sans précédent dans l’histoire ou l’anthropologie. Ils prospèrent seulement là où l’état absolu et, plus tard, industriel a détruit les conditions sociales de la vie de subsistance. Ils s’étendent quand les communautés à petite échelle, diversifiées, vernaculaires ont été rendues sociologiquement et légalement impossibles – dans un monde où les individus, tout au long de leur vie, ne vivent qu’à travers leur dépendance à l’éducation, aux services de santé, de transport et autres fournis par les multiples mangeoires mécaniques des institutions industrielles.

L’analyse économique conventionnelle s’est concentrée sur une seule de ces activités complémentaires de l’ère industrielle. L’analyse économique s’est concentrée sur le travailleur en tant que producteur salarié. Les activités aussi orientées vers les marchandises effectuées par des chômeurs sont restées dans l’ombre du projecteur économique. Ce que les femmes ou enfants font, ce qui occupe des hommes après les « heures de travail, » est minimisé d’une façon cavalière. Mais ceci change rapidement. Tant le poids que la nature de la contribution apportée par des activités bénévoles au système industriel commencent à être remarqués.

La recherche féministe dans l’histoire et l’anthropologie du travail a rendu impossible d’ignorer le fait que le travail dans une société industrielle est sexiste d’une façon plus tranchée que dans toute autre société connue. Au 19e siècle, les femmes ont intégré la main-d’oeuvre salariée dans les nations « avancées »; elles ont alors gagné le droit de vote, l’accès sans restriction aux études, des droits égaux au travail. Toutes ces « victoires » en ont eu précisément l’effet opposé à celui que l’opinion commune leur assigne. Paradoxalement, « l’émancipation » a augmenté le contraste entre le travail payé et bénévole; il a coupé toutes les connexions entre le travail bénévole et la subsistance. Ainsi, il a redéfini la structure du travail bénévole de façon que ce dernier devienne une nouvelle sorte de servage inévitablement supporté par les femmes.

Les tâches spécifiques à chaque sexe ne sont pas nouvelles; toutes les sociétés connues assignent des rôles de travail en fonction du sexe. Par exemple, le foin peut être coupé par les hommes, ratissé par les femmes, rassemblé par les hommes, chargé par les femmes, transporté par les hommes, donné aux vaches par les femmes et aux chevaux par les hommes. Mais quoi que nous cherchions dans d’autres cultures, nous ne pouvons pas trouver la division contemporaine entre deux formes de travail, l’un payé et l’autre bénévole, l’un qualifié de productif et l’autre en rapport avec la reproduction et la consommation, l’un considéré comme lourd et l’autre comme léger, l’un exigeant des qualifications particulières et l’autre non, l’un auquel est donné un haut prestige social et l’autre relégué aux questions « privées ». Tous les deux sont également fondamentaux pour le mode industriel de production. Ils diffèrent en cela que l’excédent du travail payé est taxé directement par l’employeur, tandis que la valeur ajoutée du travail bénévole l’atteint seulement via le travail salarié. Nulle part nous ne pouvons trouver deux formes si distinctes par lesquelles, dans chaque famille, l’excédent est créé et exproprié.

Cette division entre le travail bénévole hors des heures de travail et le travail payé par l’emploi aurait été impensable dans des sociétés où la maisonnée entière jouait le rôle de cadre où ses habitants, pour l’essentiel, faisaient et fabriquaient ces choses par lesquelles ils vivaient aussi. Bien que nous puissions trouver les traces tant du travail salarié que de son fantôme dans beaucoup de sociétés, dans aucune ils n’ont pu ni devenir le paradigme de travail de la société, ni être utilisés comme symboles clef de tâches attachées à un sexe. Et comme deux tels types de travail n’existaient pas, la famille n’avait pas à exister pour associer ces types d’opposés. Nulle part dans l’histoire la famille, nucléaire ou étendue, n’est l’instrument pour lier deux espèce complémentaires mais mutuellement exclusives de travail, l’un assigné principalement à l’homme, l’autre à la femme. Cette symbiose entre des formes opposées d’activités, inséparablement mariées par la famille, est spécifique à la société intensivement marchande. Nous voyons maintenant que c’est le résultat inévitable de la recherche du développement et du plein emploi. Et puisque ces types de travail n’existaient pas, les rôles sexuels ne pouvaient pas être définis avec un tel caractère définitif, des natures distinctes ne pouvaient pas être attribuées à l’homme et à la femme, les familles ne pouvaient pas être transformées en soudure pour assembler les deux ensemble.

Une analyse féministe de l’histoire du travail industriel supprime ainsi le point aveugle de l’économie : l’homo economicus n’a jamais été sexuellement neutre; l’homo industrialis est apparu dès le début en deux genres : vir laborans, le travailleur et femina domestica, la ménagère. Dans toute société qui s’est développée dans le but du plein emploi le travail fantôme a augmenté parallèlement à cet emploi. Et le travail fantôme a fourni un dispositif, efficace au-delà de tout précédent, pour dégrader un type d’activité dans lequel les femmes ne peuvent que prédominer, tout en supportant un autre qui favorisait les hommes.

Tout à fait récemment, la distinction orthodoxe entre la production et les fonctions de consommation a cessé de tenir. Soudainement, des intérêts opposés ont fait de l’importance du travail bénévole un problème public. Des économistes attribuent des prix fantômes à ce qui se passe dans le secteur « informel » : S. – la contribution que le travail fait par le client dans le choix, le paiement et le transport de son gâteau ajoute à la valeur du gâteau; G. B. – le calcul des choix marginaux faits dans les activités sexuelles; L. – la valeur du jogging sur la chirurgie du coeur.

Les ménagères revendiquent une paie pour le travail domestique au taux de ces services dans les motels et les restaurants. Enseignants métamorphosent les mères en surveillants formés mais bénévoles des devoirs de leurs propres enfants. Des rapports du gouvernement reconnaissent que les besoins fondamentaux professionnellement défini peuvent être satisfaits seulement si des profanes produisent aussi ces services, avec compétence, mais sans paie. Si la croissance et le plein emploi conservent leur statut d’objectifs, la gestion de gens disciplinés motivés par des récompenses non-monétaires ouvrira la dernière forme de « développement » dans les années 1980.

Plutôt que la vie dans une économie fantôme, je propose, au sommet de l’axe des z, les idées du travail vernaculaire : des activités bénévoles qui fournissent et améliorent les moyens d’existence, mais qui sont totalement réfractaires à toute analyse utilisant des concepts développés dans l’économie formelle. J’applique le terme « vernaculaire » à ces activités, car il n’y a aucun autre concept actuel qui me permette de faire la même distinction dans le domaine couvert par des termes tels que « secteur informel », « valeur d’usage », « reproduction sociale ».

Vernaculaire est un terme latin que nous utilisons en anglais seulement pour la langue que nous avons acquise sans enseignants payés. À Rome, il a été utilisé de 500 avant JC à 600 de notre ère pour désigner toute valeur qui était domestique, faite à la maison, tirée des communs et qu’une personne pouvait protéger et défendre alors qu’il ne l’avait ni achetée, ni vendue sur le marché. Je suggère que nous rétablissions ce terme simple, vernaculaire, en opposition aux marchandises et à leur ombre. Il me permet de faire la distinction entre l’expansion de l’économie fantôme et son inverse – l’expansion du domaine vernaculaire.

La tension et l’équilibre entre le travail vernaculaire et le labeur industriel – payé et bénévole – est le problème-clé sur la troisième dimension des options, distinctes de la politique de droite et de gauche et de la technique douce et dure. Le travail industriel, payé et imposé autrement, ne disparaîtra pas. Mais quand le développement, le travail salarié et son ombre empiètent sur le travail vernaculaire, la priorité relative de l’un ou l’autre constitue le problème. Nous sommes libres de choisir entre le travail standardisé géré de façon hiérarchique qui peut être payé ou bénévole, choisi ou imposé d’une part et, de l’autre, nous pouvons protéger notre liberté de choisir des formes toujours nouvellement inventées d’actions de subsistance simples et intégrées qui ont un résultat imprévisible par le bureaucrate, ingérable par des hiérarchies et orienté vers des valeurs partagées dans une communauté particulière.

Si l’économie s’étend, ce que le choix doux peut permettre, l’économie fantôme ne peut que grandir encore plus rapidement et le domaine vernaculaire devra décliner encore. Dans ce cas, avec l’augmentation de la pénurie d’emplois, les chômeurs seront intégrés dans des activités utiles nouvellement organisées dans le secteur informel. Les hommes sans emploi auront le soi-disant privilège de s’engager dans ces types d’activité bénévole favorisant production qui, depuis leur apparition avec le travail domestique au 19ème siècle, ont été gentiment réservés au « sexe faible » – désignation qui a aussi été utilisée pour la première fois à cette époque, quand le servage industriel plutôt que la subsistance a été défini comme la tâche des femmes. Les « soin » exigés par l’amour perdront leur caractère sexuellement orienté et dans le processus deviendront gérables par l’état.

Sous cette option, le développement international est là pour durer. L’aide technique pour développer le secteur informel à l’étranger reflètera la nouvelle domestication bénévole asexuée des chômeurs à la maison. Les nouveaux experts appuyant les méthodes d’auto-assistancee ou les conceptions d’éoliennes françaises plutôt qu’allemandes emplissent déjà les aéroports et les conférences. Le dernier espoir des bureaucraties du développement se trouve dans le développement des économies fantômes.

Beaucoup des dissidents que j’ai mentionnés adoptent une attitude opposée à tout cela – à l’utilisation des techniques douces pour réduire le domaine vernaculaire et augmenter le contrôle professionnel sur les activités du secteur informel. Ces nouvelles avant-gardes conçoivent le progrès technique comme un des instruments possibles pour supporter un nouveau type de valeur, ni traditionnel ni industriel, mais à la fois orienté vers la subsistance et rationnellement choisi. Leurs vies, avec plus ou moins de succès, expriment un sens critique de la beauté, une expérience particulière de plaisir, une vision de la vie unique chérie par un groupe, comprise mais pas nécessairement partagée par le voisin. Ils ont constaté que des outils modernes permettent de subsister sur les activités qui permettent une variété de styles de vie en évolution et soulagent de beaucoup de corvées de la subsistance de l’ancien temps. Ils luttent pour la liberté d’étendre le domaine vernaculaire de leur vie.

Des exemples de Travancore au Pays de Galles peuvent bientôt libérer ces majorités qui ont été récemment captivées par le « modèle de démonstration » moderne de l’enrichissement stupéfiant, dégoûtant et paralysant. Mais deux conditions doivent être respectées. D’abord, le mode de vie résultant d’une nouvelle relation entre les gens et les outils doit être informé par la perception de l’homme comme homo habilis et non homo industrialis. Deuxièmement, des styles de vie indépendants des marchandises doivent être ré-élaborées par chaque petite communauté et non être imposées. Les communautés vivant par des valeurs principalement vernaculaires n’ont pas grand chose à offrir aux autres à part l’attrait de leur exemple. Mais l’exemple d’une société pauvre qui augmente la subsistance moderne par le travail vernaculaire devrait être plutôt attirant pour les hommes sans emploi d’une société riche, maintenant condamnés, comme leurs femmes à la reproduction sociale dans une économie fantôme proliférante. La capacité, cependant non seulement de vivre de nouvelles manières, mais d’insister sur cette liberté exige que nous reconnaissions clairement ce qui distingue la perception d’homo economicus de tous les autres êtres humains. À cette fin je choisis l’étude de l’histoire comme une voie privilégiée.

Partie 2 : La Guerre Contre La Subsistance

Ce qui ne peut pas être fait est tabou; et encore plus ce qui ne peut pas être pensé. L’impensable est un tabou de deuxième ordre. Ibn raconte l’histoire d’un saint Musulman qui serait mort plutôt que de manger du porc; il est effectivement mort de faim, sous le regard de son chien. Le porc aurait souillé sa foi – manger le chien aurait détruit son image de soi comme homme. Le porc succulent est interdit; le chien ou l’argile ou les bégonias sont simplement non-alimentaires. Les vieux Mexicains, cependant, appréciaient les trois! Faites attention à vos bégonias si vous avez un paysan mexicain pour le thé.

De même que l’environnement est divisé différemment par chaque société entre l’alimentation, le poison et ce que l’on ne considère jamais jamais comme digestible, de même les problèmes sont divisées par nous entre ceux qui sont légitimes, ceux qu’on laisse aux fascistes et ceux que personne ne soulève. Toutefois, ces derniers ne sont pas vraiment illégitimes.

Mais si vous les soulevez vous risquez qu’on vous prenne pour un monstre, ou incroyablement vain. La distinction entre les valeurs vernaculaires et industrielles est de cette sorte. Avec cet essai, je veux ramener cette distinction dans le royaume de la discussion permise.

Depuis 1973, la commémoration annuelle de Yom Kippur nous rappelle la guerre qui a déclenché les crises de l’énergie. Mais un effet plus durable de cette guerre sera son impact sur la pensée économique. Depuis lors les économistes ont commencé à manger du porc, à violer un tabou qui avait été implicite dans l’économie formelle. Ils ajoutent au Produit National Brut des marchandises et des services pour lesquels aucun salaire n’est payé et auquel aucune étiquette de prix n’est attachée. L’un après l’autre ils révèlent la bonne nouvelle qu’un tiers, la moitié ou même les deux-tiers de toutes les marchandises et services dans les sociétés industrielles avancées est produit à l’extérieur du marché par le travail domestique, l’étude personnelle, les trajets quotidiens, les courses et d’autres activités bénévoles.

Les économistes peuvent traiter seulement des domaines qu’ils peuvent mesurer. Pour des incursions dans le non-commercialisé, ils ont besoin de nouvelles baguettes. Pour fonctionner là où l’argent n’est pas la monnaie, les concepts doivent être sui generis. Mais éviter de déchirer leur science, les nouveaux outils doivent être compatibles avec les anciens. Pigou a défini le prix fantôme comme un tel outil. C’est l’argent nécessaire pour remplacer par un bien ou un service quelque chose qui est maintenant fait sans paie. L’impayé et, peut-être, même le sans prix devient ainsi compatible avec le royaume des marchandises, entre dans un domaine qui peut être opérationnalisé, géré et développé bureaucratiquement. Le bénévole devient un élément d’une économie fantôme et est associé aux marchandises dans les supermarchés, aux salles de classe et aux cliniques médicales comme l’onde l’est à la particule – les électrons ne sont pas intelligibles à moins que l’on n’examine les deux théories.

Une analyse détaillée révèle que cette économie fantôme reflète l’économie formelle. Les deux domaines sont en synergie, constituant ensemble un tout. L’économie fantôme a développé une gamme complète d’activités parallèles, suivant le royaume brillamment illuminé où le travail, les prix, les besoins et les marchés ont été de plus en plus gérés quand la production industrielle a augmenté. Ainsi nous voyons que le travail domestique d’une femme moderne est aussi radicalement nouveau que le travail salarié de son mari; le remplacement de la nourriture préparée à la maison par la livraison de plats préparés est aussi nouveau que la définition de la plupart des besoins fondamentaux en termes qui correspondent aux productions d’institutions modernes.

Je soutiens ailleurs que la nouvelle compétence de quelques économistes, en leur permettant d’analyser ce secteur d’ombre, est plus qu’une expansion de leur analyse économique conventionnelle – c’est la découverte de nouvelles terres qui, comme le marché industriel, n’ont émergé pour la première fois dans l’histoire que pendant les deux derniers siècles. Je ressens de la tristesse pour de tels économistes qui ne comprennent pas ce qu’ils font. Leur destin est aussi triste que celui de Colomb. Avec le compas, la nouvelle caravelle conçue pour suivre la route ouverte par le compas et son propre flair de marin, il fut capable d’aborder une terre inattendue. Mais il mourut, inconscient qu’il avait rencontré par hasard un hémisphère, fermement attaché à la croyance qu’il avait atteint les Indes.

Dans un monde industriel, le royaume de l’économie fantôme est comparable avec la face cachée de la lune, qu’on explore aussi pour la première fois. Et toute cette réalité industrielle est à son tour complémentaire d’un domaine substantiel que j’appelle la réalité vernaculaire, le domaine de la subsistance.

En termes de l’économie classique du 20e siècle, tant l’économie fantôme que le domaine vernaculaire est à l’extérieur du marché, tous deux sont bénévoles. Egalement, tous deux sont généralement inclus dans le prétendu secteur informel. Et tous deux sont indistinctement considérés comme des contributions à la « reproduction sociale. » Mais ce qui est le plus déroutant dans l’analyse est le fait que le complément bénévole du travail salarié qui, dans sa structure, est caractéristique des seules sociétés industrielles, est souvent compris complètement de travers comme la survivance d’activités de subsistance, qui sont caractéristiques des sociétés vernaculaires et qui peuvent continuer à exister dans une société industrielle.

Certains changements peuvent maintenant être discernés. La distinction entre l’économie de marché et son fantôme s’affaiblit. La substitution de marchandises aux activités de subsistance n’est pas nécessairement éprouvée comme un progrès. Des femmes demandent si la consommation injustifiée qui accompagne le travail domestique est un privilège ou si elles sont en réalité forcés à un travail dégradant par les modèles dominants de consommation obligatoire. Des étudiants demandent s’ils sont à l’école pour apprendre ou collaborer à leur propre abrutissement. De plus en plus, la charge de consommer éclipse le soulagement que la consommation promettait. Le choix entre la consommation à forte intensité de main-d’oeuvre, peut-être moins inhumaine et moins destructive, mieux organisées, et les formes modernes de subsistance est une expérience personnelle pour de plus en plus de gens. Le choix correspond à la différence entre une économie fantôme proliférante et le rétablissement du domaine vernaculaire. Mais c’est précisément ce choix qui est l’angle mort le plus résistant de l’économie, aussi dégoûtant que le chien ou l’argile. Peut-être le candidat le plus improbable peut il aider à dissiper un peu de l’obscurité. Je propose d’éclairer cette question par un examen du discours quotidien. Je procéderai en opposant la nature économique de ce discours dans la société industrielle et sa contrepartie aux époques préindustrielles. Comme je le montrerai, la distinction trouve son origine dans un événement peu connu qui se produisit à la fin du 15e siècle en Espagne.

Colomb Trouve Le Rossignol

Tôt le 3 août 1492, Christophe Colomb appareilla de Palos. Le port voisin et beaucoup plus important de Cadíz était encombré cette année là – c’était le port par où les Juifs avaient permission de partir. Grenade avait été reconquise et le service des juifs n’était plus nécessaire pour lutter contre l’Islam. Colomb mit le cap vers Cipango, le nom de Cathay (la Chine) pendant le court règne de Tamerlan, qui était mort depuis longtemps. Il avait calculé le degré de circonférence de la terre comme équivalant à quarante-cinq milles. Cela aurait placé l’Asie Orientale 2,400 milles à l’ouest des Canaries, quelque part près des Antilles dans la Mer des Sargasses. Il avait réduit l’océan à le rayon d’action des navires qu’il pouvait commander. Colomb avait à bord un interprète arabe pour lui permettre de parler au grand Khan. Il avait l’intention de découvrir un itinéraire, non une nouvelle terre, ni un nouvel hémisphère.

Son projet, cependant, était tout à fait déraisonnable. Aucun homme cultivé ddu début de la Renaissance ne doutait que la terre soit un globe – certains croyant qu’il reposait au centre de l’univers et d’autres qu’il tourbillonnait dans sa sphère. Mais jamais depuis Eratosthène quelqu’un n’avait sous-estimé sa taille autant que Colomb. En 255, Eratosthène de Cyrène mesura la distance depuis la grande bibliothèque qu’il dirigeait à Alexandrie jusqu’à Syène (maintenant le site du barrage d’Assouan) comme étant de 500 milles. Il mesura la distance en utilisant le pas remarquablement stable d’une caravane de chameaux du lever au coucher du soleil comme sa « mesure ». Il avait observé que le jour du solstice d’été, les rayons du soleil tombaient verticalement à Syène et à sept degrés de la verticale à Alexandrie. A partir de cela il calcula la circonférence de la terre à environ 5 pour cent de sa dimension réelle.

Quand Colomb chercha le soutien d’Isabelle pour son entreprise, elle demanda à Talavera, le sage, d’évaluer sa faisabilité. Une commission d’experts estima que le projet de-l’Occident-à-l’Orient manquait d’une base sérieuse. Les autorités cultivées jugèrent son but incertain ou impossible. Le voyage proposé nécessiterait trois ans; il était douteux que même le modèle le plus récent de bateau, la caravelle – conçu pour les explorations lointaines – puisse jamais revenir. Les océans n’étaient ni aussi petits, ni aussi navigables que Colomb le supposait. Et il était difficilement plausible que Dieu ait permis à quelque terre inhabitée de réelle valeur d’être caché à son peuple pendant tant de siècles. Initialement, donc, la reine rejeta Colomb; la raison et l’expertise bureaucratique la soutenaient. Plus tard, influencée par des zèlés moines Franciscains, elle revint sur sa décision et signa ses « stipulations » à Colomb. Elle, qui avait chassé l’Islam de l’Europe, ne pouvait pas refuser son Amiral qui voulait planter la Croix au-delà des Mers Océanes. Et, comme nous le verrons, la décision de la conquête coloniale outre-mer impliquait le défi d’une nouvelle guerre domestique – l’invasion du domaine vernaculaire de son propre peuple, l’ouverture d’une guerre de cinq siècles contre la subsistance vernaculaire, dont nous commençons maintenant à comprendre les ravages.

Pendant cinq semaines Colomb navigua sur des eaux bien connues. Il fit escale aux Canaries pour réparer le gouvernail de la Pinta, remplacer la voile latine de la Niña et poursuivre une affaire mystérieuse avec Dona Beatriz de Peraza. C’est seulement le 10 septembre, à deux jours des Canaries, qu’il atteignit les alizés, auxquels il se fia et qui le menèrent rapidement à travers l’océan. En octobre, il rencontra une terre à laquelle ni lui ni les conseillers de la reine ne s’étaient attendus. Dans son journal à la page du 13 octobre 1492, il décrivit bellement la chanson du rossignol qui l’accueillit à Saint Domingue, bien que des oiseaux de cette espèce n’y aient jamais vécu. Colomb était et resta gran marinero y médiocre cosmógrafo. Jusqu’à la fin de sa vie il était toujours convaincu d’avoir trouvé ce qu’il avait cherché – un rossignol espagnol sur les rivages de la Chine.

Nebrija Construit L’Artefact : 18 Août 1492

Je vais maintenant me déplacer de ce qui est raisonnablement bien connu à à ce qui est déraisonnablement négligé – de Colomb, immédiatement associé à 1492, à Elio Antonio de Nebrija, presque oubliée à l’extérieur de l’Espagne. Pendant que Colomb croisait vers le sud-ouest par des eaux portugaises et des ports reconnaissables, en Espagne l’ingénierie fondamentale d’une nouvelle réalité sociale était proposée à la reine. Tandis que Colomb naviguait vers des pays étrangers à la recherche du familier – or, sujets, rossignols – en Espagne Nebrija préconisait la réduction des sujets de la reine à un type entièrement nouveau de dépendance. Il lui présente une nouvelle arme, la grammaire, faite pour être maniée par une nouvelle sorte de mercenaire, le letrado.

J’ai été profondément ému quand j’ai senti la Gramatica Castellana de Nebrija dans mes mains – un volume in-quarto de cinq signatures écrites en lettres gothiques. L’épigraphe est imprimée en rouge et une page vierge précède l’Introduction :

A la muy alta e assi esclarecida princesa dona Isabela la tercera deste nombre Reina i senora natural de espana e las islas de nuestro mar. Comienza la gramática que nuevamenta hizo el maestro Antonio de Nebrixa sobre la lengua castellana, e pone primero el prólogo. Léelo en buena hora.

Le Conquérant de Grenade reçoit une pétition, semblable à beaucoup d’autres. Mais à la différence de la requête de Colomb, qui voulait les ressources pour établir une nouvelle route vers la Chine de Marco Polo, celle de Nebrija recommande vivement à la reine d’envahir un nouveau domaine à la maison. Il offre à Isabelle un outil pour coloniser le langage parlé par ses propres sujets; il veut qu’elle remplace le discours populaire par l’imposition de la lengua de la reine – son langage, sa langue.

L’Empire A Besoin Du « Langage » Comme Consort

Je traduirai et commenterai les sections de l’introduction de six pages de la grammaire de Nebrija. Souvenez-vous, alors, que l’achevé d’imprimé du Gramática Castellana note qu’elle est sortie de la presse à Salamanque le 18 août, juste quinze jours après que Colomb ait appareillé.

Mon lllustre Reine. Chaque fois que je médite sur les témoignages du passé qui ont été préservés par écrit, je suis contraint à la même conclusion. La langue a toujours été le consort de l’empire et restera pour toujours son époux. Ensemble ils surgissent, ensemble ils grandissent et fleurissent et ensemble ils déclinent.

Pour comprendre ce que la lengua, la « langue », signifié pour Nebrija, il est nécessaire de savoir qui il était. Antonio Martinez de la Cala, un converso, le descendant de juifs convertis, avait décidé à dix-neuf ans que le latin, au moins sur la Péninsule Ibérique, était devenu si corrompu que l’on pouvait dire qu’il était mort de négligence. Ainsi l’Espagne était laissée sans une langue (Una lengua) digne de ce nom. Les langues de l’Ecriture Sainte – le grec, le latin, l’hébreu – étaient clairement d’une nature différentes du parler populaire. Nebrija se rendit alors en Italie où, à son avis, le latin était le moins corrompu. Quand il rentra en Espagne, son contemporain Herñan Nunez écrivit que c’était comme Orphée ramenant Euridice des Enfers. Pendant les vingt ans qui suivirent, Nebrija se consacra au renouveau de la grammaire et de la rhétorique classiques. Le premier livre complet imprimé à Salamanque fut sa grammaire latine (1482).

Quand il atteignit la quarantaine et commença à vieillir – comme il l’écrit – il découvrit qu’il pouvait fabriquer une langue à partir des formes vocales qu’il rencontrait quotidiennement en Espagne – construire, synthétiser chimiquement, une langue. Il écrivit alors sa grammaire espagnole, la première de toutes les langues européennes modernes. Le converso utilise sa formation classique pour étendre la catégorie juridique de consuetudo hispaniae au royaume des langues. Partout dans la Péninsule Ibérique, des foules parlant des langues diverses se réunissent en pogroms contre l’étranger juif au moment même où le converso cosmopolite offre ses services à la Couronne – la création d’un langage unique utilisable partout où l’épée pourrait le porter.

Nebrija créa deux livres de règles, tous deux au service du régime de la reine. D’abord, il a écrit une grammaire. Bien sûr les grammaires n’étaient pas nouvelles. La plus parfait d’entre elles, inconnue de Nebrija, avait déjà deux mille ans – la grammaire de Panini du Sanscrit. C’était une tentative de description d’une langue morte, à apprendre seulement à quelques-uns. C’est le but poursuivi par les grammairiens du Prakrit en Inde et les grammairiens du Latin ou du Grec en Occident. Le travail de Nebrija, cependant, était écrit comme un outil pour la conquête à l’étranger et une arme pour supprimer le discours spontanée à la maison.

Tandis qu’il travaillait à sa grammaire, Nebrija écrivit aussi un dictionnaire qui, à ce jour, reste la seule meilleure source sur le Vieil Espagnol. Les deux tentatives faites à notre époque pour le remplacer ont toutes deux échoué. Le Tesauro Lexicográfico de Gili Gaya, commencé en 1947, sombra à la lettre E et R.S. Boggs (Ebauche de Dictionnaire d’Espagnol Médiéval) reste, depuis 1946, un projet souvent copié. Le dictionnaire de Nebrija est apparu l’année après sa grammaire et contenait déjà l’évidence du Nouveau Monde – le premier américanisme, canoa (le canoë), apparut.

Le Castillan Traverse Sa Petite enfance

Notez maintenant ce que Nebrija pense du Castillan.

Le Castillan traversa sa petite enfance au temps des juges … il a cru en force sous Alphonse le Savant. C’est lui qui rassembla les livres de loi et d’histoire en grec et en latin et les a faits traduire.

En effet, Alphonse X (1221 – 1284) fut le premier monarque européen à utiliser la langue vulgaire ou vernaculaire des scribes comme sa langue de chancellerie. Son intention était de démontrer qu’il n’était pas un des rois latins. Comme un calife, il ordonna à ses courtisans d’entreprendre des pèlerinages à travers les livres Musulmans et Chrétiens et de les transformer en trésors qui, par leur langage même, seraient un héritage de valeur à laisser à son royaume. Incidemment, la plupart de ses traducteurs étaient des Juifs de Tolède. Et ces Juifs – dont la langue était le Vieux Castillan – préférèrent traduire les langues orientales en vernaculaire plutôt qu’en latin, la langue sacrée de l’Église.

Nebrija fait remarquer à la reine qu’Alphonse avait laissé de solides témoignages du Vieil Espagnol; de plus, il avait travaillé vers la transformation du parler vernaculaire en une langue convenable par son utilisation pour faire des lois, enregistrer l’histoire et traduire les classiques.

Il continue :

Notre langue que voici a suivi nos soldats que nous avons envoyé à l’étranger pour régner. Elle s’est étendue à l’Aragon, à la Navarre, même en Italie … les miettes éparpillées de l’Espagne furent ainsi rassemblées et jointes en un royaume unique.

Nebrija rappelle ici à la reine le nouveau pacte possible entre l’épée et le livre. Il propose une alliance entre deux sphères, toutes deux au sein du royaume séculaire de la Couronne, une alliance distincte du pacte médiéval entre l’Empereur et le Pape, qui avait été une alliance rapprochant le séculaire et le sacré. Il propose un pacte, non de l’épée et la robe – chaque souverain dans sa sphère propre – mais de l’épée et l’expertise, englobant le moteur de la conquête à l’étranger et un système de contrôle scientifique de la diversité dans le royaume entier. Et il sait parfaitement à qui il s’adresse : la femme de Ferdinand d’Aragon, une femme qu’il a déjà louée comme le plus éclairé de tous les hommes (sic). Il est conscient qu’elle lit Cicéron, Sénèque et Tite-Live dans l’original pour son propre plaisir; et qu’elle possède une sensibilité qui unit le physique et le spirituel dans ce qu’elle-même appelait le « bon goût. » En vérité, les historiens assurent qu’elle est la première à utiliser cette expression. Avec Ferdinand, elle essayait de donner forme à la Castille chaotique dont ils avaient hérité; ensemble ils créaient les institutions de gouvernement de la Renaissance, des institutions aptes à la fabrication d’un état moderne, et pourtant, quelque chose de mieux qu’une nation de juristes. Nebrija appelle à leurs esprits un concept qui, jusqu’à ce jour, est puissant en espagnol – armas y letras. Il parle du mariage de l’empire et de la langue, s’adressant au souverain qui venait juste – et pour un temps douloureusement court – de confisquer à l’Église l’Inquisition, pour l’utiliser comme un instrument séculaire du pouvoir royal. La monarchie l’a utilisé pour gagner le contrôle économique des grands d’Espagne et remplacer les nobles par les letrados de Nebrija dans les conseils de direction du royaume. C’était la monarchie qui a transformé les antiques corps consultatifs en organisations bureaucratiques de fonctionnaires, institutions adaptées seulement à l’exécution des politiques royales. Ces secrétariats ou ministères « d’experts », sous le cérémonial de cour des Habsbourg, se virent ensuite assigné un rôle rituel dans les cortèges et les réceptions incomparable avec une autre bureaucratie laïque depuis l’époque de Byzance.

Le Langage A Maintenant Besoin de Tuteurs

Très astucieusement, l’argument de Nebrija rappelle à la reine qu’une nouvelle union d’armas y letras, complémentaire de celle de l’église et l’état, était essentielle pour rassembler et joindre les pièces dispersées de l’Espagne en un royaume absolu unique.

Ce corps unifié et souverain aura une telle forme et cohésion interne que les siècles seront incapables de le défaire. Maintenant que l’Église a été épurée et que nous sommes ainsi réconciliés avec Dieu [pense-t-il au travail de Torquemada, son contemporain ?], maintenant que les ennemis de la Foi ont été soumis par nos armes [il se réfère à l’apogée de la Reconquista], maintenant que des lois justes sont mises en application, nous permettant à tous de vivre comme des égaux [pensant peut-être aux Hermandades], que reste-t-il d’autre, sinon la floraison des arts paisibles. Et parmi les arts, les premiers d’entre tous sont ceux du langage, qui nous distinguent des animaux sauvages; le langage, qui est la distinction unique de l’homme, le moyen pour cette sorte de compréhension qui ne peut être surpassée que par la contemplation.

Ici, nous entendons distinctement l’appel de l’humaniste au prince, lui demandant de défendre le royaume des Chrétiens civilisés contre le domaine des sauvages. « L’incapacité du sauvage à parler fait partie du Mythe de l’Homme Sauvage chaque fois que nous le rencontrons pendant le moyen âge ……. dans un monde moralement ordonné, être sauvage c’est être incohérent muet … coupable et maudit. » Autrefois, le païen devait être conduit dans le sein de l’Eglise par le baptême; dorénavant, par le langage. Le langage a maintenant besoin de tuteurs.

Un Langage Imprécis Et Sans Règles

Nebrija souligne alors :

Jusqu’ici, notre langue que voici est restée approximative et incontrôlée et, donc, en à peine quelques siècles cette langue a changé jusqu’à en être méconnaissable. Si nous devions comparer ce que nous parlons aujourd’hui avec la langue parlé il y a cinq cents ans, nous remarquerions une différence et une diversité qui ne pourraient pas être plus grande si c’étaient deux langues étrangères.

Nebrija décrit l’évolution et l’extension des langues vernaculaires, de la lengua vulgar, dans le temps. Il se réfère au parler spontané de Castille – différent de celui d’Aragon et Navarre, régions où les soldats avaient récemment introduit le Castillan – mais un parler également différente du Castillan antique dans lequel les moines d’Alphonse et les Juifs avaient traduit les classiques grecs à partir de leurs versions arabes. Au quinzième siècle les gens ressentaient et vivaient leurs langues autrement que nous ne le faisons aujourd’hui. L’étude de la langue de Colomb faite par Menendez Pidal nous aide à le comprendre. Colomb, à l’origine un marchand de tissu de Gênes, avait comme première langue le Gênois, un dialecte qui n’est toujours pas standardisé aujourd’hui. Il a appris à écrire les lettres d’affaires en latin, bien qu’une variété barbare. Après son naufrage au Portugal, il a épousé une portugaise et a probablement oublié la plus grande part de son italien. Il parlait, mais n’a jamais écrit un mot de portugais. Pendant ses neuf ans à Lisbonne, il se mit à écrire en espagnol. Mais il n’a jamais utilisé son esprit brillant pour bien apprendre l’espagnol et l’a toujours écrit dans un style hybride, rappelant le portugais. Son espagnol n’est pas Castillan, mais est riche en mots simples pris partout dans la péninsule. Malgré quelques monstres syntactiques, il manipule cette langue d’une façon vive, expressive et précise. Colomb, donc, écrivait en deux langues qu’il ne parlait pas et en parlait plusieurs. Rien de cela ne semble avoir été problématique pour ses contemporains. Cependant, il est aussi vrai qu’aucune de celles-ci n’étaient des langues aux yeux de Nebrija.

Le Discours Libre Et Non Contrôlé Trouve Un Nouvel Allié Dans L’Imprimerie

En continuant à développer sa pétition, il présente l’élément crucial de son argument : la lengua suelta y fuera de regla, le discours libre et non contrôlé dans lequel les gens vivent vraiment et qui gère leurs vies, est devenu un défi à la Couronne. Il interprète maintenant un fait historique non problématique comme un problème pour les architectes d’une nouvelle sorte de régime – l’état moderne.

Votre Majesté, il a été mon désir constant de voir notre nation devenir grande et de donner aux hommes de ma langue des livres dignes de leur loisir. Actuellement, ils gaspillent leur temps sur des romans et des histoires fantaisistes pleines de mensonge.

Nebrija propose de régulariser le langage pour supprimer le temps gaspillé par les gens à des lectures frivoles, « quando la emprenta aun no informaba la lengua de los libros ». Et Nebrija n’est pas la seule personne de la fin du quinzième siècle inquiet de la « perte » du temps de loisir rendue possible par les inventions du papier et des caractères mobiles. Ignace de Loyola, vingt-neuf ans plus tard, en convalescence à Pampelune de sa jambe fracassée par un boulet de canon, en vint à croire qu’il avait désastreusement gaspillé sa jeunesse. À trente ans, il jugeait sa vie passée comme remplie des « vanités du monde », dont le loisir avait inclus la lecture d’inepties vernaculaires.

… Et Doit Être Réprimé

Nebrija plaide pour standardiser une langue vivante pour le bénéfice de sa forme imprimée. Cet argument est aussi utilisé de notre temps, mais son but est maintenant différent. Nos contemporains croient qu’une langue standardisée est une condition nécessaire pour apprendre aux gens à lire, indispensable pour la distribution de livres imprimés. L’argument en 1492 est l’opposé : Nebrija est troublé parce que les gens qui parlent dans des douzaines de langues vernaculaires distinctes sont devenus les victimes d’une épidémie de lecture. Ils gaspillent leurs loisirs, gâchant leur temps sur des livres qui circulent à l’extérieur de tout contrôle bureaucratique possible. Un manuscrit était si précieux et rare que les autorités pouvaient souvent supprimer le travail d’un auteur en saisissant littéralement toutes les copies. Les manuscrits pouvaient parfois être extirpés par les racines. Pas les livres. Même avec les petites éditions de deux cents à moins de mille copies – typiques de la première génération de l’imprimerie – il n’aurait jamais été possible de confisquer un tirage entier. Les livres imprimés commandèrent l’exercice de la censure par un Index des Livres Interdits. Les livres pouvaient seulement être proscrits, non détruits. Mais la proposition de Nebrija est apparue plus de cinquante ans avant que l’Index n’ait été publié en 1559. Et il souhaite prendre le contrôle du mot imprimé à un niveau beaucoup plus profond que que l’Église ne l’a essayé plus tard par la proscription. Il veut remplacer le vernaculaire du peuple par la langue du grammairien. L’humaniste propose la standardisation du langage familier pour supprimer la nouvelle technique d’impression du domaine vernaculaire – pour empêcher les gens d’imprimer et de lire dans les diverses langues que, jusqu’alors, ils avaient seulement parlées. Par ce monopole sur une langue officielle et enseignée, il propose de supprimer la lecture vernaculaire sauvage, non enseignée.

Le Vernaculaire Allié À L’Imprimerie Menacerait l’État Nation

Pour saisir la pleine signification de l’argument de Nebrija – l’argument selon lequel l’éducation obligatoire dans une langue nationale standardisée est nécessaire pour que les gens arrêtent la lecture dévergondée qui leur donne un plaisir facile – il faut se rappeler le statut de l’imprimerie à cette époque. Nebrija était né avant l’apparition des caractères mobiles. Il avait treize ans quand la première presse mobile est entrée en utilisation. Sa vie consciente d’adulte coïncide avec les Incunables. Quand l’imprimerie était en sa vingt-cinquième année, il publia sa grammaire latine; quand elle était en sa trente-cinquième année, sa grammaire espagnole. Nebrija pouvait se souvenir du temps avant l’imprimerie, comme je peux me souvenir du temps avant la télévision. Le texte de Nebrija, que je commente, fut par coïncidence publié l’année où Thomas Caxton est mort. Et le travail de Caxton lui-même nous aide à mieux comprendre le livre vernaculaire.

Thomas Caxton était un marchand de tissu anglais vivant aux Pays-Bas. Il se mit à la traduction et ensuite se forma lui-même à l’imprimerie. Après la publication de quelques livres en anglais, il transporta sa presse en Angleterre en 1476. Quand il mourut (1491), il avait publié quarante traductions en anglais et presque tout ce qui était disponible dans la littérature vernaculaire anglaise, avec l’exception notable du Piers Plowman de William Langland. Je me suis souvent demandé s’il avait laissé ce travail important hors de sa liste à cause du danger qu’il pouvait présenter pour un de ses best sellers – The Art and Crafte to Knowe Well to Dye. Ce volume de sa Westminster Press appartient à la première génération de livres d’auto-assistance. Tout ce qui pouvait former une société bien cultivée et aux bonnes manières, tout ce qui pouvait mmener à un comportement doux et dévot, fut rassemblé dans de petits in-folios et in-quartos en jolis caractères Gothiques – des instructions sur n’importe quoi, de manipuler un couteau à conduire une conversation, de l’art de pleurer à l’art de jouer aux échecs à celui de mourir. Avant 1500, non moins de 100 éditions de ce dernier livre sont connues. C’est un manuel d’autodidaxie, qui montre comment se préparer à mourir avec dignité et sans l’intervention du médecin ou du clergé.

Quatre catégories de livres sont d’abord apparues en langues populaires : littérature vernaculaire ou indigène; traductions du français et du latin; livres de dévotion; et déjà il y avait les manuels « comment le faire vous-même » qui rendaient les enseignants inutiles. Les livres imprimés en latin étaient d’un type différent, comprenant des manuels, des rituels et des corpus de lois – livres réservés au service des ecclésiastiques et des enseignants professionnels. Dès le tout début, les livres imprimés étaient de deux sortes : ceux que les lecteurs choisissaient indépendamment pour leur plaisir et ceux qui étaient professionnellement prescrits pour le bien même du lecteur. On estime qu’avant 1500, plus de mille sept cents presses dans presque trois cents villes européennes avaient produit un ou plusieurs livres. Presque quarante mille éditions furent publiées pendant le quinzième siècle, totalisant entre quinze et vingt millions de copies. Environ un tiers de celles-ci furent publiées dans les diverses langues vernaculaires de l’Europe. Cette part des livres imprimés est la source de la préoccupation de Nebrija.

Les Livres Seront Dorénavant Vus Et Non Entendus

Pour mieux apprécier son inquiétude à propos de la liberté de lire, il faut se souvenir qu’en son temps la lecture n’était pas silencieuse. La lecture silencieuse est une invention récente. Augustin était déjà un grand auteur et Évêque d’Hippone quand il constata que c’était faisable. Dans ses Confessions il décrit la découverte. Pendant la nuit, la charité lui interdisait de déranger ses camarades moines par le bruit qu’il faisait en lisant. Mais la curiosité le poussait à prendre un livre. Ainsi, il apprit à lire en silence, un art qu’il avait observé chez un seul homme, son maître, Ambroise de Milan. Ambroise pratiquait l’art de la lecture silencieuse parce qu’autrement les gens se seraient rassemblés autour de lui et l’auraient interrompu par leurs questions sur le texte. La lecture à voix haute était le lien entre l’étude classique et la culture populaire.

La lecture habituelle à voix haute produit des effets sociaux. C’est une façon extraordinairement efficace d’en enseigner l’art à ceux qui regardent par dessus l’épaule du lecteur; plutôt qu’être limitée à une forme sublime ou sublimée d’auto-satisfaction, elle promeut des relations communautaires; elle conduit activement à la digestion commune et au commentaire des passages lus. Dans la plupart des langues de l’Inde, le verbe qui signifie « lire » a un sens proche de « sonner ». Le même verbe fait parler le livre et la vina. Lire et jouer d’un instrument de musique sont perçu comme des activités parallèles. La définition actuelle, simplette, internationalement acceptée d’illettrisme obscurcit une approche alternative du livre, de l’imprimerie et de la lecture. Si la lecture était conçue principalement comme une activité sociale comme, par exemple, la compétence à jouer de la guitare, moins de lecteurs pourraient signifier un accès beaucoup plus large aux livres et la littérature.

Lire à haute voix était commun en Europe avant le temps de Nebrija. L’imprimerie multipliait et étendait les occasions de cette lecture infectieuse d’une façon épidémique. De plus, la frontière entre lettré et illettré différait de ce que nous reconnaissons maintenant. Un lettré était quelqu’un à qui on avait appris le latin. La grande masse des gens, très compétente dans la littérature vernaculaire de sa région, selon le cas ne savait ni lire ni écrire, l’avait appris tout seul, avait été instruit comme comptable, avait quitté le clergé ou, même si elle le connaissait, utilisait à peine le latin. C’était vrai des pauvres et de beaucoup de nobles, particulièrement les femmes. Et nous oublions parfois que même aujourd’hui les riches, beaucoup d’entre eux de professions libérales, et les bureaucrates de haut niveau se font faire par leurs assistants un résumé oral des documents et de l’information, tandis qu’ils demandent à des secrétaires d’écrire ce qu’ils dictent.

Pour la reine, l’entreprise proposée par Nebrija a du paraître encore plus improbable que le projet de Colomb. Mais, en fin de compte, elle s’est avéré être plus fondamentale que le Nouveau Monde pour l’essor de l’Empire des Habsbourg. Nebrija a clairement montré le chemin pour empêcher le développement libre et anarchique de la technique d’imprimerie et comment exactement la transformer en l’instrument de contrôle bureaucratique de l’état national en évolution.

Au Service De La Reine, Le Castillan Synthétique Remplacera Le Langage Populaire

Aujourd’hui, nous agissons généralement en supposant que les livres ne pourraient pas être imprimés et ne seraient pas lus en quantité significative s’ils étaient écrits en langue vernaculaire libre des contraintes d’une grammaire officielle. De la même façon, nous supposons que les gens ne pourraient pas apprendre à lire et écrire dans leur propre langue à moins qu’on ne le leur enseigne de la même manière qu’on enseignait traditionnellement le latin aux étudiants. Écoutons de nouveau Nebrija.

Au moyen de ma grammaire, ils apprendront le Castillan artificiel, ce qui n’est pas difficile à faire, puisqu’il est construit sur la base d’une langue qu’ils connaissent; et, alors, le latin viendra facilement …

Nebrija considère déjà le vernaculaire comme une matière première à partir de laquelle son art Castillan peut être produit, une ressource à exploiter, pas différent du pernambouc et des meubles humains qui, conclut tristement Colomb, étaient les seules ressources de valeur ou d’importance à Cuba.

Le Langage Nourri Par Les Racines Est Remplacé Par La Langue Dispensée Par La Couronne

Nebrija ne cherche pas à enseigner la grammaire pour que les gens apprennent à lire. Au contraire il implore Isabelle de lui donner le pouvoir et l’autorité d’arrêter la diffusion anarchique de la lecture par l’utilisation de sa grammaire.

Actuellement, ils gaspillent leur loisir sur des romans et des histoires fantaisistes pleines de mensonge. J’ai décidé, en conséquence, que ma tâche la plus urgente est de transformer le parler Castillan en un artefact pour que tout ce qui sera dorénavant écrit en ce langage puisse être d’une seule teneur correcte.

Nebrija expose franchement ce qu’il veut faire et fournit même le plan de son incroyable projet. Il transforme délibérément le compagnon de l’empire en son esclave. Ici le premier expert en langage moderne conseille la Couronne sur la façon de faire, à partir de la parole et des vies d’un peuple, des outils qui conviennent à l’état et à ses buts. La grammaire de Nebrija est conçue par lui comme un pilier de l’état-nation. Par elle, l’état est vu, depuis son tout début, comme une agence agressivement productive.

Le nouvel état prend aux gens les mots par lesquels ils vivent et les transforme en un langage standardisé que dorénavant ils sont contraints d’utiliser, chacun au niveau d’éducation qui lui a été institutionnellement attribué. Dorénavant, les gens devront compter sur le langage qu’ils reçoivent d’en haut, plutôt que développer une langue en commun l’un avec l’autre. Le basculement du vernaculaire à une langue maternelle officiellement enseignée est peut-être l’événement le plus significatif – et, donc, le moins étudié – dans l’avènement d’une société intensivement marchande.

Le changement radical de la langue vernaculaire à l’enseignée présage le basculement du sein au biberon, de la subsistance à l’aide sociale, de la production pour l’utilisation à la production pour le marché, d’attentes divisées entre l’état et l’église à un monde où l’Église est marginale, la religion est privatisée et l’état assume les fonctions maternelles jusqu’ici revendiquées seulement par l’Église. Autrefois, il n’y avait eu aucun salut à l’extérieur de l’Église; maintenant, il n’y aurait aucune lecture, aucune écriture – si possible, aucune parole – à l’extérieur de la sphère éducative. Les gens devraient être renés de la matrice du monarque et être nourris à son sein. Tant le citoyen de l’état moderne que son langage fourni par l’état apparaît pour la première fois – tous deux sont sans précédent où que ce soit dans l’histoire.

Le Giron de L’Alma Mater

Mais la dépendance à une institution bureaucratique formelle pour que chaque individu obtienne un service qui est aussi nécessaire à la subsistance humaine que le lait maternel, bien que radicalement nouvelle et sans parallèle à l’extérieur de l’Europe, n’était pas une rupture avec le passé de l’Europe. Au contraire c’était une étape logique en avant – un processus d’abord légitimé dans l’Église Chrétienne devenue une fonction temporelle acceptée et attendue de l’état laïc. La maternité institutionnelle a une histoire unique à l’Europe depuis le troisième siècle. En ce sens, il est parfaitement vrai que l’Europe est l’Église et l’Église est l’Europe. Nebrija et l’éducation universelle dans l’état moderne ne peuvent être compris sans une connaissance approfondie de l’Église, dans la mesure où cette institution est représentée comme une mère.

Depuis ses tous premiers jours, l’Église est appelée « mère ». Marcion le Gnostique utilise cette désignation en 144. Au début, la communauté des fidèles est supposée être une mère pour les nouveaux membres que la communion, c’est-à-dire le fait de célébrer la communauté, engendre. Bientôt, cependant, l’Église devient une mère à l’extérieur du sein de laquelle il est à peine concevable d’être considéré humain ou d’être vivant. Mais peu de recherches ont été faites sur les origines de l’auto-identification de l’Église à la mère. On peut souvent trouver des commentaires sur le rôle des déesses mères dans les diverses religions dispersées à travers l’Empire romain à l’époque où le Christianisme a commencé à s’étendre. Mais il reste à remarquer et étudier le fait qu’aucune communauté antérieure n’avait jamais été appelée mère. Nous savons que l’image de l’Église comme la mère vient de la Syrie et qu’elle a fleuri au troisième siècle en Afrique du Nord. Sur une belle mosaïque près de Tripoli, où le titre est exprimée pour la première fois, tant la communauté invisible que le bâtiment visible sont représentés comme la mère. Et Rome est le dernièr endroit où la métaphore est appliquée à l’Église. La personnification féminine d’une institution ne correspond pas au style romain; l’idée n’est abordée pour la première fois qu’à la fin du quatrième siècle dans un poême du Pape Damase.

Cette ancienne notion Chrétienne de l’Église comme mère n’a aucun précédent historique. Aucune influence directe gnostique ou païenne, ni aucun rapport direct que ce soit au culte romain de la mère n’ont jusqu’à présent été prouvés. La description de la maternité de l’Église est, cependant, tout à fait explicite. L’Église conçoit, porte et donne naissance à ses fils et filles. Elle peut faire une fausse couche. Elle élève ses enfants dans son sein pour les nourrir du lait de la foi. Dans cette première période, le trait institutionnel est clairement présent, mais l’autorité maternelle exercée par l’Église à travers ses évêques et le traitement rituel du bâtiment Église comme une entité féminine sont toujours équilibrée par l’insistance sur la qualité maternelle de l’amour de Dieu et de l’amour mutuel de Ses enfants dans le baptême. Plus tard, l’image de l’Église comme un prototype de la mère autoritaire et possessive devient dominante au Moyen Âge. Les papes insistent alors sur une compréhension de l’Église comme Mater, Magistra et Domina – mère, éducatrice autorisée, souveraine. Ainsi Grégoire VII (1073-1085) la nomme-t-elle dans la lutte contre l’empereur Henry IV.

L’introduction de Nebrija est adressée à l’intention d’une reine de bâtir un état moderne. Et son argument implique que, institutionnellement, l’état doit maintenant assumer les fonctions universellement maternelles revendiquées jusque là seulement par l’Église. Educatio, comme fonction d’abord institutionnalisée au sein de l’Église Mère, devient une fonction de la Couronne dans le processus de formation de l’état moderne.

Educatio prolis est un terme qui en grammaire latine appelle un sujet féminin. Il désigne le nourrissage et l’éducation dans lesquels les mères s’engagent, qu’elles soient chienne, truie, ou femme. Chez les humains seules les femmes éduquent. Et elles éduquent seulement des enfants, ce qui étymologiquement signifie ceux qui sont encore sans parole. Eduquer n’a étymologiquement rien à voir avec « faire accoucher » comme le folklore pédagogique le prétend. Pestalozzi aurait du tenir compte de Cicéron : educit obstetrix – educat nutrix : la sage-femme fait accoucher – la nourrice nourrit, parce que les hommes ne font ni l’un ni l’autre en latin. Ils s’engagent dans docentia (l’enseignement) et instructio (l’instruction). Les premiers hommes qui se sont attribué des fonctions éducatives étaient les premiers évêques qui ont mené leurs troupeaux aux Alma ubera (les seins débordant de lait) de la Mère Église desquels ils ne devaient jamais être sevrés. C’est pourquoi, comme leurs successeurs laïcs, ils appellent les fidè alumni – ce qui signifie nourrissons ou têteurs, et rien d’autre. C’est ce transfert des fonctions féminines aux sphères institutionnelles spécialisées dirigées par des clergés que Nebrija a aidés à provoquer. Dans ce processus l’état a acquis la fonction de de fournisseur aux multiples mamelles de différentes formes de nourriture, chacune correspondant à un besoin fondamental distinct et chacun gardé et géré par le clergé, toujours mâle dans les sommets de la hiérarchie.

Le Contrôle Bureaucratique Comme Pierre De Sagesse

En réalité, quand Nebrija propose de transformer le Castillan en un artefact, aussi nécessaire pour les sujets de la reine que la foi pour le Chrétien, il fait appel à la tradition hermétique. Dans la langue de son temps, les deux mots qu’il utilise – reducir et artificio ont une signification tant ordinaire que technique. Dans le dernier cas, ils appartiennent à un langage alchimique.

Selon le propre dictionnaire de Nebrija, reducir en espagnol du quinzième siècle signifie « transformer », « amener à l’obéissance, » et « civiliser. » C’est dans ce dernier sens, que les Jésuites ont compris plus tard les Reducciones de Paraguay. Par ailleurs, reductio – pendant les quinzièmes et seizièmes siècles – désigne une des sept étapes par lesquelles les éléments ordinaires de la nature sont transmutés dans la pierre philosophale, dans la panacée qui, par contact, transforme tout en or. Ici, reductio désigne le quatrième des sept degrés de sublimation. Il désigne le test crucial que doit subir la matière grise pour être promu du premier au deuxième degré d’illumination. Dans les quatre premiers degrés, la nature brute est successivement liquéfiée, épurée et évaporé. Au quatrième degré, celui de la reductio, elle est nourrie du lait philosophal. Si elle sympathise avec cette substance, ce qui arrivera seulement si les trois premiers processus ont complètement éliminé sa nature indisciplinée et grossière, le chrysosperme, le sperme d’or caché dans sa profondeur, peut être mis en avant. C’est l’educatio. Pendant les trois étapes suivantes, l’alchimiste peut coaguler son alumnus – la substance qu’il a alimentée de son lait – dans la pierre philosophale.

Le langage précis utilisé ici est un peu postérieur à Nebrija. Il est tiré presque littéralement de Paracelse, un autre homme né à moins d’un an de la publication de la Gramatica Castellana.

L’Expert Dont A Besoin La Couronne

Revenons maintenant au texte. Nebrija développe son argument :

J’ai décidé de transformer le Castillan en un artefact pour que tout ce qui sera dorénavant écrit en ce langage soit d’une seule teneur correcte, une création qui peut survivre au temps. Le grec et le latin ont été gouvernés par l’art et ainsi ont conservé leur uniformité à travers les âges. À moins qu’il n’en soit fait de même pour notre langue, c’est en vain que les chroniqueurs de Votre Majesté … loueront vos actions. Votre labeur ne durera pas plus de quelques années et nous continuerons à nous nourrir des traductions Castillanes de contes étrangers sur nos propres rois. Ou bien vos exploits s’effaceront avec la langue ou ils erreront au loin parmi les étrangers, sans foyer, sans résidence où ils peuvent s’établir.

L’Empire romain pouvait être dirigé par le latin de son élite. Mais la langue séparée traditionnelle de l’élite utilisée dans les anciens empires pour consigner, maintenir des relations internationales et faire progresser l’étude – comme le persan, l’arabe, le latin, ou le francique – est insuffisante pour réaliser les aspirations des monarchies nationalistes. L’état européen moderne ne peut pas fonctionner dans le monde du vernaculaire. Le nouvel état national a besoin d’un artificio, différent du latin éternel de la diplomatie et du Castillan périssable d’Alphonse le Savant. Cette sorte d’Etat exige une langue standard comprise par tous ceux qui sont soumis à ses lois et à qui les contes écrits sur l’ordre du monarque (c’est-à-dire la propagande) sont destinés.

Statut Social Par La Langue Enseignée Plutôt Que Par Le Sang

Cependant, Nebrija ne suggère pas que ce latin soit abandonné. Au contraire, la renaissance néo-latine en Espagne a dû son existence en grande partie à sa grammaire, son dictionnaire et ses manuels. Mais son innovation importante était d’établir la base d’un idéal linguistique sans précédent : la création d’une société dans laquelle les bureaucrates, les soldats, les marchands et les paysans du dirigeant universel feignent tous de parler une seule langue, une langue que les pauvres sont censés comprendre et obéir. Nebrija a établi le concept d’un type de langue ordinaire qui est lui-même suffisant pour placer chaque homme à la place qui lui est assignée sur la pyramide que l’éducation dans une langue maternelle construit nécessairement. Dans son argument, il insiste sur le fait que la prétention d’Isabelle à une gloire historique dépend de l’élaboration d’un langage de propagande – universel et fixé comme le latin, et pourtant capable de pénétrer dans chaque village et chaque ferme, pour réduire les sujets en citoyens modernes.

Combien les temps avaient changé depuis Dante! Pour Dante, une langue qui devait être apprise, être parlée selon une grammaire, était inévitablement une langue morte. Pour lui, un tel langage n’était fait que pour des instituteurs, qu’il appelait cyniquement inventores grammaticae facultatis. Ce qui pour Dante était mort et inutile, Nebrija le recommande comme un outil. L’un était intéressé par l’échange essentiel, l’autre par la conquête universelle, dans une langue qui par la loi inventerait des mots aussi incorruptible que les pierres d’un palais :

Votre Majesté, je veux établir les fondations de la résidence où votre gloire pourra s’établir. Je veux faire pour notre langue ce que Zénon a fait pour le grec et Crates pour le latin. Je ne doute pas que leurs supérieurs soient venus leur succéder. Mais le fait que leurs élèves ont amélioré leur oeuvre n’amoindrit pas leur ou, devrais je dire, notre gloire – d’être les inventeurs d’un art nécessaire quand le temps pour une telle invention était juste mûr. Croyez moi, Votre Majesté, aucun art n’est jamais arrivé plus opportunément que la grammaire pour la langue Castillane le fait actuellement.

L’expert est toujours pressé, mais sa croyance dans le progrès lui donne le langage de l’humilité. L’aventurier académique pousse son gouvernement à adopter son idée maintenant, sous la menace de l’échec à réaliser ses conceptions impériales. C’est le moment !

Notre langue a en vérité en ce moment atteint une hauteur dont nous devons plus craindre que nous coulions, que nous ne pourrons jamais espérer nous élever.

L’Expert Comme Tuteur De L’Intérêt Du Sujet

Le dernier paragraphe de Nebrija dans l’introduction exsude l’éloquence. De façon évidente l’enseignant de rhétorique connaissait ce qu’il enseignait. Nebrija a expliqué son projet; donné à la reine des raisons logiques de l’accepter; l’a effrayée avec ce qui arriverait si elle décidait de ne pas l’écouter; maintenant, finalement, comme Colomb, il fait appel à son sens d’une destinée manifeste.

Maintenant, Votre Majesté, j’en viens au dernier avantage que vous obtiendrez de ma grammaire. Pour cela, rappelez-vous quand je vous ai présenté un projet de ce livre plus tôt cette année à Salamanque. À ce moment, vous m’avez demandé quelle fin une telle grammaire pourrait bien servir. Sur cela, l’Évêque d’Avila s’interposa pour répondre à ma place. Ce qu’il dit alors était ceci :

« Bientôt Votre Majesté aura placé son joug sur beaucoup de barbares qui parlent des langues exotiques. Par ceci, votre victoire, ces gens se trouveront dans un nouveau besoin; le besoin des lois que le vainqueur doit au vaincu et le besoin de la langue que nous apporterons avec nous. » Ma grammaire servira à leur communiquer la langue Castillane, comme nous avons utilisé la grammaire pour enseigner le latin à notre jeunesse.

Le Projet De Nebrija Scandalise Sa Majesté

Nous pouvons tenter une reconstitution de ce qui est arrivée à Salamanque quand Nebrija a remis à la reine un projet de son futur livre. La reine loua l’humaniste d’avoir donné à la langue Castillane ce qui avait été réservé aux langues de l’Ecriture Sainte – l’hébreu, le grec et le latin. (Il est surprenant et significatif que le converso, l’année de Grenade, ne mentionne pas l’arabe du Coran!) Mais tandis qu’Isabelle était capable de saisir la réussite de son letrado – la description d’une langue vivante en règles de grammaire – elle était incapable de voir quelque but pratique dans une telle entreprise. Pour elle, la grammaire était un instrument conçu seulement pour l’usage des enseignants. Elle a cru, cependant, que le vernaculaire ne pouvait simplement pas être enseigné. Dans sa vision royale de la linguistique, chaque sujet de ses nombreux royaumes était ainsi fait par la nature que pendant sa vie il atteindrait de lui même la maîtrise parfaite de sa langue. Dans cette version de la « linguistique majestueuse, » le vernaculaire est le domaine du sujet. Par la nature même des choses, le vernaculaire est hors de portée de l’autorité du Monarque espagnol. Mais le dirigeant forgeant l’état-nation est incapable de voir la logique inhérente au projet. Le rejet initial d’Isabelle souligne l’originalité de la proposition de Nebrija.

Cette discussion du projet de Nebrija sur le besoin de l’instruction pour parler sa langue maternelle doit avoir eu lieu dans les mois autour de mars 1492, en même temps que Colomb discutait son projet avec la reine. Au début, Isabelle a refusé Colomb sur l’avis du conseil technique – il avait mal calculé la circonférence du globe. Mais la proposition de Nebrija elle l’a rejetée pour un motif différent : par respect royal pour l’autonomie des langues de son sujet. Ce respect de la Couronne pour l’autonomie juridique de chaque village, du fuero del pueblo, le jugement par les pairs, était perçu par le peuple et le souverain comme la liberté fondamentale des Chrétiens engagés dans la reconquête de l’Espagne. Nebrija argumente contre ce préjugé traditionnel et typiquement Ibérique d’Isabelle – la notion que la Couronne ne peut pas empiéter sur la diversité des coutumes dans les royaumes – et évoque l’image d’une nouvelle mission universelle pour une Couronne moderne.

En fin de compte, Colomb a gagné parce que ses amis Franciscains l’ont présenté à la reine comme un homme conduit par Dieu pour servir sa mission mystique. Nebrija procède de la même façon. D’abord, il soutient que le vernaculaire doit être remplacé par un artificio pour donner au pouvoir du monarque plus de portée et de durée; puis, pour cultiver les arts par décision de la cour; enfin, pour protéger l’ordre établi contre la menace présentée par la lecture libertine et l’imprimerie. Mais il conclut sa pétition par un appel à la « Grâce de Grenade » – le destin de la reine, non seulement de vaincre, mais de civiliser le monde entier.

Tant Colomb que Nebrija offrent leurs services à une nouvelle sorte de bâtisseur d’empire. Mais Colomb propose seulement d’utiliser les caravelles récemment créées à la limite de leur rayon d’action pour l’expansion du pouvoir royal dans ce qui deviendrait la Nouvelle Espagne. Nebrija est plus fondamental – il discute l’utilisation de sa grammaire à l’expansion du pouvoir de la reine dans une sphère totalement nouvelle : le contrôle de l’Etat sur la forme de subsistance quotidienne du peuple. En pratique, Nebrija rédige déclaration de guerre à la subsistance que le nouvel état s’organisait pour mener. Il vise l’enseignement d’une langue maternelle – la première partie de l’éducation universelle à être inventée.

Partie 3 : L’Imposition d’une Langue Maternelle Enseignée

Les historiens ont choisi le départ de Colomb de Palos comme date commode pour marquer la transition du Moyen Âge aux temps modernes, un point utile pour changer d’éditeurs de manuels. Mais le monde de Ptolémée n’est pas devenu le monde de Mercator en un an, et le monde du vernaculaire n’est pas devenu l’ère de l’éducation en une nuit. Au contraire la cosmographie traditionnelle s’est graduellement ajustée à la lumière d’une expérience grandissante. Colomb a été suivi par Cortéz, Copernic par Kepler, Nebrija par Comenius. À la différence du discernement personnel, le changement de vision du monde qui a produit notre dépendance aux marchandises et aux services a pris 500 ans.

La Montée De La Société Intensivement Marchande

Le rythme auquel avancent les aiguilles de l’horloge dépend de la langue des chiffres sur le quadrant. Les chinois distinguent cinq étapes dans la germination et l’aube approche en sept étapes pour les Arabes. Si je devais décrire l’évolution de l’homo economicus de Mandeville à Marx ou Galbraith, j’arriverais à une vision différente des époques que si j’avais l’esprit à décrire les étapes par lesquelles l’idéologie de l’homo educandus s’est développée de Nebrija à Radke à Comenius. Et de nouveau, dans le cadre de ce même paradigme, c’est un jeu différent de tournants qui décrirait le mieux la décrépitude de l’apprentissage spontanée et l’itinéraire vers la méséducation inéluctable que les institutions éducatives dispensent nécessairement.

Il a fallu une bonne décennie pour reconnaître que Colomb avait trouvé un nouvel hémisphère, et non simplement un nouvel itinéraire. Il a fallu beaucoup plus de temps pour inventer le concept de « Nouveau Monde » pour le continent dont il avait nié l’existence.

Un plein siècle et demi sépare la revendication de Nebrija – au service de la reine il devait enseigner à tous ses sujets à parler – et la revendication de John Amos Comenius – la possession d’une méthode par lequel une armée d’instituteurs enseignerait tout à chacun parfaitement.

Vers l’époque de Comenius (1592 – 1670), les groupes dirigeants tant de l’Ancien que du Nouveau Monde étaient profondément convaincus du besoin d’une telle méthode. Un incident dans l’histoire de l’Université de Harvard illustre convenablement ce point. Lors du cent-cinquantième anniversaire de la grammaire de Nebrija, John Winthrop Jr, était en voyage en Europe à la recherche d’un théologien et éducateur pour accepter la présidence de Harvard. Une des premières personnes qu’il approcha était le tchèque Comenius, chef et dernier évêque de l’Église Morave. Winthrop le trouva à Londres, où il organisait la Société Royale et conseillait le gouvernement sur les écoles publiques. Dans Magna Didactica, vel Ars Omnibus Omnia Omnino Docendi, Comenius avait succinctement défini les buts de sa profession. L’éducation commence dans l’utérus et ne finit qu’à la mort. Tout ce qui vaut la peine d’être connu vaut la peine d’être enseigné par une méthode spéciale appropriée au sujet. Le monde préféré est celui qui est si organisé qu’il fonctionne comme une école pour tous. C’est seulement si l’apprentissage est le résultat de l’enseignement que les individus peuvent être élevés à la plénitude de leur humanité. Les gens qui apprennent sans être enseignés sont plutôt des animaux que des hommes. Et le système scolaire doit être ainsi organisé que tous, vieux et jeunes, riches et pauvres, nobles et roturiers, hommes et femmes, soient enseignés efficacement, pas seulement symboliquement et avec ostentation.

Ce sont les pensées écrites par le président potentiel de Harvard. Mais il n’a jamais traversé l’Atlantique. Au moment où Winthrop l’a rencontré, il avait déjà accepté l’invitation du gouvernement suédois pour organiser un système scolaire national pour la Reine Christina. À la différence de Nebrija, il n’a jamais eu besoin de persuader de la nécessité de ses services – ils étaient toujours très demandés. Le domaine du vernaculaire, considéré comme intouchable par Isabelle, était devenu le terrain de chasse des letrados espagnols, des Jésuites et des théologiens du Massachusetts en quête de travail. Une sphère d’éducation formelle avait été déscellée. La langue maternelle enseignée formellement et manipulée professionnellement selon des règles abstraites avait commencé à se comparer avec et à empiéter sur le vernaculaire. Ce remplacement et cette dégradation graduels du vernaculaire par sa coûteuse contrefaçon annoncent l’arrivée de la société intensivement marchande dans laquelle nous vivons maintenant .

Le Déclin Des Valeurs Vernaculaires

Vernaculaire vient d’une racine indo-germanique qui implique « l’enracinement » et le « domicile ». Vernaculum en tant que mot latin était utilisé pour tout ce qui était élevé à la maison, filé à la maison, cultivé à la maison, fabriqué à la maison, par opposition à ce qui était obtenu par un échange formel. L’enfant de son esclave et celui de sa femme, l’âne né de sa propre bête, étaient des êtres vernaculaires, comme l’était l’aliment venu du jardin ou des terres communes. Si Karl Polanyi avait fait référence à ce fait, il aurait pu utiliser le terme dans le sens accepté par les Romains de l’antiquité : la nourriture tirée de modèles de réciprocité noyés dans chaque aspect de la vie, par opposition à la nourriture qui vient de l’échange ou de la distribution verticale.

Vernaculaire a été utilisé dans ce sens général des temps préclassiques jusqu’aux formulations techniques trouvées dans le Codex de Théodose. C’est Varron qui a choisi le terme pour introduire la même distinction pour le langage. Pour lui, le parler vernaculaire est constitué des mots et structures cultivés sur la propre terre du locuteur, par opposition à ce qui est cultivé ailleurs et transporté ensuite. Et puisque l’autorité de Varron était largement reconnue, sa définition est restée. Il était le bibliothécaire tant de César que d’Auguste et le premier Romain à tenter une étude minutieuse et critique de la langue latine. Sa Lingua Latina a été un ouvrage de référence de base pendant des siècles. Quintilien l’admirait comme le plus savant de tous les Romains. Et Quintilien, le maître instructeur d’origine espagnole des futurs sénateurs de Rome, est toujours proposé aux élèves professeurs comme un des fondateurs de leur profession. Mais aucun d’eux ne peut être comparé à Nebrija. Tant Varron que Quintilien s’intéressaient à la formation du discours des sénateurs et des scribes, à la langue du forum; Nebrija à la langue de l’homme du commun qui pouvait lire et écouter lire. Simplement, Nebrija proposa de substituer une langue maternelle au vernaculaire.

Vernaculaire est entré dans la langue anglaise avec le seul sens restrictif auquel Varron avait limité sa signification. Ici, je voudrais ranimer un peu de son antique souffle. Nous avons besoin d’un mot simple, direct pour désigner les activités des gens quand elles ne sont pas motivées par des pensées d’échange, un mot qui dénote des actions autonomes, non liées au marché par lesquelles les gens satisfont des besoins quotidiens – les actions qui par leur nature même échappent au contrôle bureaucratique, satisfaisant des besoins auxquels, par le processus même, ils donnent une forme spécifique. Vernaculaire semble un bon vieux mot pour cet usage et devrait être acceptable à beaucoup de contemporains. Il y a des mots techniques qui désignent la satisfaction de besoins que les économistes ne mesurent pas ou ne peuvent pas mesurer – la production sociale par opposition à la production économique, la génération de valeurs d’usage par opposition à la production de biens, l’économie du ménage par opposition à l’économie du marché. Mais ces termes sont spécialisés, pollués par quelque préjugé idéologique et chacun, d’une façon différente, boite bas. Chaque couple de termes contrastés, à sa manière propre, favorise aussi la confusion qui assigne des propriétés vernaculaires aux activités bénévoles, standardisées et formalisées. C’est cette sorte de confusion que je veux clarifier. Nous avons besoin d’un adjectif simple pour nommer ces actes de compétence, désir, ou préoccupation que nous voulons défendre de la mesure ou de la manipulation par des Chicago Boys et des Commissaires Politiques. Le terme doit être assez large pour couvrir la préparation de la nourriture et la formation du langage, l’accouchement et la récréation, sans impliquer soit une activité privatisée comparable au travail domestique des femmes modernes, un passe-temps ou une procédure irrationnelle et primitive. Un tel adjectif n’est pas à portée de main. Mais vernaculaire pourrait servir. En parlant de la langue vernaculaire et de la possibilité de sa récupération, j’essaye dde faire prendre conscience et de faire discuter de l’existence d’une manière d’être, de faire et de fabriquer vernaculaire qui dans une future société désirable pourrait de nouveau s’étendre à tous les aspects de la vie.

Langue maternelle, depuis que l’expression a été utilisée pour la première fois, n’a jamais signifié vernaculaire mais plutôt son contraire. Le terme a d’abord été utilisé par des moines Catholiques pour désigner un langage particulier qu’ils utilisaient, au lieu du latin, en parlant en chaire. Aucune culture indo-germanique n’avait auparavant utilisé le terme. Le mot a été introduit en Sanscrit au dix-huitième siècle comme traduction de l’anglais. Le terme n’a aucune racine dans les autres principales familles de langues actuellement parlées sur lequel j’ai pu vérifier. Le seul peuple classique qui a vu sa patrie comme une sorte de mère était les Crétois. Bachofen suggère que des souvenirs d’un vieil ordre matriarcal s’attardaient encore dans leur culture. Mais même en Crète, il n’y avait aucun équivalent à la langue « maternelle ». Pour pister l’association qui a mené à l’expression langue maternelle, je vais devoir regarder d’abord ce qui s’est passé à la cour de Charlemagne puis ce qui s’est passé plus tard à l’Abbaye de Gorz.

Le Premier Besoin Universel d’Un Service Professionnel

On peut faire remonter aux temps Carolingiens l’idée que les êtres humains naissent avec le besoin du service institutionnel d’agents professionnels pour atteindre cette humanité à laquelle par naissance tous les peuples sont destinés. C’est à cette époque que, pour la première fois dans l’histoire, il fut découvert qu’il y avait certains besoins fondamentaux, des besoins qui sont universels à l’humanité et qui réclament à grand cris d’être satisfaits d’une façon correcte que la voie vernaculaire ne permet pas. C’est peut-être avec la réforme de l’Église qui a eu lieu au huitième siècle que cette découverte est le mieux associée. Le moine écossais Alcuin, l’ancien chancelier de l’Université d’York qui est devenu le philosophe de cour de Charlemagne, a joué un rôle éminent dans cette réforme. Jusqu’à cette époque l’Église avait considéré ses ministres principalement comme des prêtres, c’est-à-dire comme des hommes choisis et investis de pouvoirs spéciaux pour satisfaire des besoins communautaires, liturgiques et publics. Ils se lançaient dans des prêches lors d’occasions rituelles et devaient présider les cérémonies publiques. Ils agissaient comme des fonctionnaires publics, analogues aux autres par qui l’état administrait la justice, ou, à l’époque romaine, pourvoyait aux travaux publics. Penser à ces sortes aux magistrats comme s’ils étaient des « prestataires de services » serait une projection anachronique de nos catégories contemporaines.

Mais alors, à partir du huitième siècle, le prêtre classique enraciné dans les modèles romain et hellénistique ont commencé à se métamorphoser en précurseurs des prestataires de services : enseignant, assistante sociale, ou éducateur. Les ministres d’église ont commencé à pourvoir aux besoins personnels des paroissiens et à s’équiper d’une théologie sacramentelle et pastorale qui définissait et établissait ces besoins pour leur service régulier. Le soin institutionnellement défini de l’individu, la famille, la communauté de village, acquiert une importance sans précédent. Le terme « notre sainte mère l’église » cesse presque totalement de signifier l’assemblée réelle des fidèles dont l’amour, sous l’impulsion de l’Esprit Saint, engendre la vie nouvelle par l’acte même de se réunir. Le terme mère se réfère dorénavant à une réalité invisible, mystique de laquelle, seule, ces services absolument nécessaires au salut peuvent être obtenus. Dorénavant, l’accès aux bonnes grâces de cette mère de qui le salut universellement nécessaire dépend est entièrement contrôlé par une hiérarchie de mâles ordonnés. Cette mythologie, spécifique au sexe, de hiérarchies masculines obtenant par médiation l’accès à la source institutionnelle de vie est sans précédent. Du neuvième au onzième siècle, l’idée a pris forme qu’il y a des besoins communs à tous les êtres humains qui ne peuvent être satisfaits que par le service d’agents professionnels. Ainsi la définition de besoins en termes de fournitures professionnellement définies dans le secteur tertiaire précède d’un millénaire la production industrielle de marchandises de base universellement nécessaires.

Il y a trente-cinq ans, Lewis Mumford a essayé de faire cette remarque. La première fois que j’ai lu son affirmation selon laquelle la réforme monastique du neuvième siècle a créé certaines des suppositions de base sur lesquelles le système industriel est fondé, je ne pouvais pas être convaincu par quelque chose que je considérais plus comme une intuition qu’une preuve. Entre temps, cependant, j’ai trouvé un tas d’arguments convergents – Mumford ne semble pas soupçonner la plupart d’entre eux – pour enraciner les idéologies de l’ère industrielle dans les débuts de la Renaissance Carolingienne. L’idée qu’il n’y a aucun salut sans services personnels fournis par des professionnels au nom d’une Mère Église institutionnelle est un de ces développements autrefois inaperçus sans laquelle, encore une fois, notre époque actuelle serait impensable. Il est vrai qu’il a fallu cinq cents ans de théologie médiévale pour détailler ce concept. C’est seulement vers la fin du Moyen Âge que l’image de soi pastorale de l’Église serait entièrement arrondi. Et c’est seulement au Concile de Trente (1545) que cette image de soi de l’Église comme une mère traite par des hiérarchies cléricales devient formellement définie. Puis, dans la Constitution du Deuxième Concile de Vatican (1964), l’Église catholique, qui avait servi dans le passé comme le modèle principal pour l’évolution des organisations de service laïques, s’aligne explicitement à l’image de ses imitations laïques.

Contrôle Professionnel Sur La Nature Des Services Nécessaires

Le point important est ici la notion que le clergé peut définir ses services comme des besoins de la nature humaine et faire de ce produit-service le type d’impératif auquel on ne peut renoncer sans compromettre sa vie éternelle. C’est dans cette capacité d’une élite non héréditaire que nous devons placer la base sans laquelle le service contemporain ou l’état-providence ne seraient pas imaginables. Étonnamment peu de recherche a été faite sur les concepts religieux qui distinguent fondamentalement l’ère industriel de toutes les autres époques. Le déclin officiel de la conception vernaculaire de la vie Chrétienne en faveur d’une conception organisée autour du soin pastoral est un processus complexe et étendu constituant le contexte d’un jeu de changements cohérents dans le langage et le développement institutionnel de l’Occident.

Les Origines De La « Langue Maternelle »

Quand l’Europe a commencé à prendre forme comme une idée et comme une réalité politique, entre les temps Mérovingiens et le Haut Moyen Âge, ce que les gens parlaient n’était pas problématique. On l’appelait le « roman » ou « théodisque » – populaire. C’est seulement quelque temps plus tard, que la lingua vulgaris est devenue le dénominateur commun distinguant le parler populaire du latin de l’administration et de la doctrine. Depuis les temps romains, la première langue d’une personne était le patrius sermo, la langue du chef masculin du ménage. Chaque sermo ou discours était perçu comme une langue séparée. Ni en Grèce antique ni au Moyen Âge les gens ne font la distinction moderne entre des dialectes mutuellement compréhensibles et des langues différentes. Il en est de même aujourd’hui, par exemple, à la base en Inde. Ce que nous connaissons aujourd’hui comme des communautés monolingues étaient et, en fait, sont des exceptions. Des Balkans aux frontières occidentales de l’Indochine, il est toujours rare de trouver un village dans lequel on ne peut pas se faire comprendre dans au moins deux ou trois langues. Tandis qu’il est supposé que chaque personne a son patrius sermo, il est également considéré comme allant de soi que la plupart des gens parlent plusieurs langues « vulgaires », chacune d’une façon vernaculaire, non apprise. Ainsi le vernaculaire, par opposition avec le langage spécialisé, appris – le latin pour l’Église, le francique pour la Cour – était aussi évident dans sa variété que le goût des vins et de l’alimentation locale, que les formes des maison et des houes, jusqu’au onzième siècle. C’est à ce moment, tout à fait soudainement, que le terme langue maternelle apparaît. On le trouve dans les sermons de quelques moines de l’Abbaye de Gorz. Ce n’est qu’ici qu’on peut aborder le processus par lequel ce phénomène transforme le discours vernaculaire en question morale.

Gorz était une abbaye mère en Lorraine, non loin de Verdun. Des moines bénédictins avaient fondé le monastère au huitième siècle, autour des os supposés appartenir à Saint Gorgon. Pendant le neuvième siècle, une époque de décrépitude étendue de la discipline ecclésiastique, Gorz, aussi, a subi un déclin notoire. Mais seulement trois générations après une dissolution aussi scandaleuse Gorz est devenu le centre des réformes monastiques dans les secteurs Germaniques de l’Empire. Sa revigoration de la vie Cistercienne a accompagné le travail de réforme de l’abbaye de Cluny. En un siècle, 160 abbayes filles partout dans le nord-est de l’Europe centrale ont été établies à partir de Gorz.

Il semble tout à fait probable que Gorz était alors au centre de la diffusion d’une nouvelle technique qui était cruciale pour l’expansion impériale postérieure des pouvoirs européens. La transformation du cheval dans le tracteur de choix. Quatre inventions Asiatiques – le fer à cheval, la selle fixée et l’étrier, le mors et le collier d’épaule – ont permis des changements importants et extensifs. Un cheval pouvait remplacer six boeufs. Tout en fournissant la même traction et plus de vitesse, un cheval pouvait être nourri sur la superficie nécessaire à une paire de boeufs. À cause de sa vitesse, le cheval permettait une culture plus vaste des sols humides du nord en dépit des étés courts. Également, une rotation plus grande des récolte était possible. Mais ce qui est encore plus important, le paysan pouvait maintenant cultiver des champs deux fois plus éloignés de son logement. Un nouveau modèle de vie est devenu possible. Auparavant, les gens avaient vécu dans des groupes de fermes; maintenant ils pouvaient former des villages assez grands pour supporter une paroisse et, plus tard, une école. Par douzaines d’abbayes, l’étude et la discipline monastiques, avec la réorganisation des schémas de peuplement, se répandirent à travers cette partie de l’Europe.

Gorz se trouve près de la ligne qui divise les types de vernaculaire franciques des romans et quelques moines de Cluny ont commencé à traverser cette ligne. Dans ces circonstances, les moines de Gorz firent de la langue, la langue vernaculaire, une question de défense de leurs revendications territoriales. Les moines commencèrent à prêcher en francique et parlèrent spécifiquement de la valeur de la langue franque. Ils ont commencé à utiliser la chaire comme un forum pour souligner l’importance de la langue elle-même, peut-être même pour l’enseigner. Du peu que nous savons, ils ont utilisé au moins deux approches. D’abord, le francique était la langue parlée par les femmes, même dans ces secteurs où les hommes commençaient déjà à utiliser un vernaculaire roman. Deuxièmement, c’était la langue maintenant utilisée par la Mère Église.

On peut saisir à quel point la maternité était chargée de significations sacrées dans la religiosité du douzième siècle par la contemplation des statues contemporaines de la Vierge Marie, ou la lecture des Séquences liturgiques, la poésie de l’époque. Le terme de langue maternelle, dès sa toute première utilisation, instrumentalise la langue quotidienne au service d’une cause institutionnelle. Le mot a été traduit du francique en latin. Alors, comme un terme latin rare, il a incubé pendant plusieurs siècles. Dans les décennies avant Luther, tout à fait soudainement et radicalement, la langue maternelle a acquis une signification forte. Elle en est venu à signifier la langue créée par Luther pour traduire la Bible hébraïque, la langue enseignée par des maîtres d’école pour lire ce livre et ensuite la langue qui justifiait l’existence des états-nations.

L’Âge Des Besoins Définis En Termes De Marchandises

Aujourd’hui, la « langue maternelle » signifie plusieurs choses : la première langue apprise par l’enfant et la langue dont les autorités de l’état ont décidé qu’elle doit être sa première langue. Ainsi, la langue maternelle peut signifier la première langue prise au hasard, généralement un parler très différent de celui enseigné par des éducateurs payés et par des parents qui agissent comme s’ils étaient de tels éducateurs.

Nous voyons, alors, que l’on considère les gens comme des créatures à qui l’on doit enseigner à parler correctement de façon à « communiquer » dans le monde moderne – comme ils doivent être roulés dans des chariots motorisés de façon à se déplacer dans les paysages modernes – leurs pieds ne conviennent plus. La dépendance à une langue maternelle enseignée peut être prise comme le paradigme de toutes les autres dépendances typiques des humains dans une époque de besoins définis en termes de marchandises. Et l’idéologie de cette dépendance a été formulée par Nebrija. L’idéologie qui prétend que la mobilité humaine dépend non de pieds et de frontières ouvertes, mais de la disponibilité de « transports » a seulement à peine plus de cent ans. Il y a longtemps que l’enseignement des langues a créé des emplois; le macadam et la diligence suspendue n’ont fait du transport des gens un gros business que vers le milieu du l8eme siècle.

Le Coût d’une Langue Maternelle Enseignée

Quand l’enseignement des langues est devenu une profession, il a commencé à coûter beaucoup d’argent. Les mots sont maintenant une des deux plus importantes catégories de valeurs commercialisées qui composent le produit national brut (PNB). L’argent décide de ce qui sera dit, de qui le dira, quand et quel genre de gens sera ciblé par les messages. Plus le coût de chaque mot prononcé est élevé, plus l’écho exigé est déterminé. Dans les écoles les gens apprennent à parler comme ils devraient. De l’argent est dépensé pour faire le pauvre parler plus comme le riche, le malade plus comme le sain et la minorité plus comme la majorité. Nous payons pour améliorer, corriger, enrichir, mettre à jour le langage des enfants et de leurs enseignants. Nous dépensons plus sur les jargons professionnels enseignés à l’université et plus encore au lycée pour donner aux adolescents des notions de ces jargons; mais juste assez pour qu’ils se sentent dépendants du psychologue, du pharmacien, ou du bibliothécaire qui parle couramment une variété spéciale d’anglais. Nous allons encore plus loin : Nous permettons d’abord à la langue standard de dégrader la langue d’une minorité ethnique, ou un patois et dépensons ensuite de l’argent pour enseigner leurs contrefaçons comme des sujets universitaires. Les administrateurs et les fantaisistes, les publicitaires et les journalistes, les politiciens ethniques et les professionnels « radicaux », forment des groupes d’intérêt puissants, chacun combattant pour une plus grosse part du gâteau de la langue.

Je ne sais pas vraiment combien on dépense aux Etats-Unis pour faire des mots. Mais bientôt quelqu’un nous fournira les tables statistiques nécessaires. Il y a dix ans, la comptabilité de l’énergie était presque impensable. Maintenant c’est devenu une pratique établie. Aujourd’hui vous pouvez facilement consulter combien d’ »unités d’énergie » sont entrées dans la cculture, la récolte, l’emballage, le transport et la commercialisation d’une calorie comestible de pain. La différence entre le pain produit et mangé dans un village en Grèce et celui trouvé dans un supermarché américain est énorme – environ quarante fois plus d’unités d’énergie sont contenues dans chaque calorie comestible de ce dernier. La circulation à bicyclette dans les villes permet de se déplacer quatre fois plus rapidement qu’à pied pour le quart de l’énergie dépensée – alors que les voitures, pour le même voyage, ont besoin de 150 fois plus de calories par kilomètre passager. Ce type d’information était disponible il y a dix ans, mais personne n’y pensait. Aujourd’hui, il est enregistré et mènera bientôt à un changement de perspective des gens sur le besoin de carburant. Il serait maintenant intéressant de savoir à quoi ressemble la comptabilité du langage, puisque l’analyse linguistique de la langue contemporaine n’est certainement pas complète, tant que que pour chaque groupe de locuteurs nous ne connaissons pas la somme d’argent dépensée pour former le discours de la personne moyenne. Tout comme la comptabilité de l’énergie sociale est seulement approximative et au mieux nous permet d’identifier les ordres de grandeur dans lesquels se trouvent les valeurs relatives, de même la comptabilité du langage nous fournirait des données sur la fréquence relative du langage standardisé, enseigné dans une population – ce qui est suffisant, toutefois, pour l’argument que je veux développer.

Destruction Du Discours Vernaculaire Spécifique à la Classe

Mais la simple dépense par personne employée pour modeler le langage d’un groupe de locuteurs ne nous en dit pas assez. Nous apprendrions sans doute que chaque mot payant adressé aux riches coûte, par personne, beaucoup plus que des mots adressés aux pauvres. Les watts sont en vérité plus démocratiques que les mots. Mais le langage enseigné entre dans une gamme énorme de qualités. On claironne plus souvent, par exemple, aux oreilles des pauvres que des riches, qui peuvent se payer des cours particuliers et, ce qui est plus précieux, proéger leur propre vernaculaire de haute bourgeoisie en achetant le silence. L’éducateur, le politicien et l’animateur viennent maintenant avec un haut-parleur à Oaxaca, à Travancore, dans une commune chinoise et les pauvres perdent immédiatement le droit à ce luxe indispensable, le silence d’où surgit la langue vernaculaire.

La « Production » De La Langue Maternelle

Et même sans mettre une étiquette de prix sur le silence, même sans l’économie plus détaillée du langage sur laquelle je voudrais avancer, je peux quand même évaluer que les dollars dépensés pour alimenter en énergie les moteurs de n’importe quel pays paraissent dérisoires devant ceux qui sont maintenant dépensés à prostituer le discours dans la bouche d’orateurs salariés. Dans les pays riches, le langage est devenu incroyablement spongieux, absorbant des investissements énormes. Des dépenses élevées pour cultiver le langage du mandarin, de l’auteur, de l’acteur, ou du charmeur ont toujours été la marque d’une haute civilisation. Mais c’étaient des efforts pour enseigner des codes spéciaux aux élites. Même le coût nécessaire pour faire quelques personnes apprendre des langues secrètes dans les sociétés traditionnelles est incomparablement plus bas que la capitalisation du langage dans les sociétés industrielles.

Dans les pays pauvres aujourd’hui, les gens se parlent toujours sans l’expérience du langage capitalisé, bien que ces pays contiennent toujours une minuscule élite qui réussit très bien à allouer une plus grande proportion du revenu national pour sa langue de prestige. Je demande : Qu’est ce qui est différent dans le discours quotidien de groupes dont la langue a reçu – ou dirai-je absorbé ? résisté ? survécu ? souffert ? joui ? – des investissements énormes et le discours des gens dont la langue est restée à l’extérieur du marché ? En comparant ces deux mondes de langage, je veux concentrer ma curiosité sur une seule question qui surgit dans ce contexte. La structure et fonction du langage lui-même changent-t-elle avec le taux d’investissement ? Ces changements sont ils tels que toutes les langues qui absorbent des fonds montrent des changements dans la même direction ? Dans cette exploration préliminaire du sujet, je ne peux pas démontrer que c’est le cas. Mais je crois vraiment que mes arguments rendent les deux propositions hautement probables et montrent que l’économie structurellement orientée du langage mérite d’être explorée.

Le langage de tous les jours enseigné est sans précédent dans les cultures préindustrielles. La dépendance actuelle à des enseignants payés et des modèles de discours ordinaire est autant une caractéristique unique des économies industrielles que la dépendance aux carburants fossiles. Le besoin d’une langue maternelle enseignée a été découvert il y a quatre siècles, mais c’est seulement dans notre génération que le langage aussi bien que l’énergie ont été traités de façon effective comme des besoins à l’échelle mondiale devant être satisfaits pour tous le monde par la production planifiée, programmée et la distribution. Parce que, à la différence de la langue vernaculaire capitalisé nous pouvons raisonnablement dire que cela résulte de la production.

L’Étude Vernaculaire Comme Activité De Subsistance

Les cultures traditionnelles subsistent sur le rayonnement solaire, qui est capturée surtout par l’agriculture. La houe, le fossé, le joug, étaient des moyens de base pour exploiter le soleil. Les voiles ou roues à aubes de grande taille étaient connues, mais rares. Ces cultures qui vivaient surtout du soleil subsistaient essentiellement sur les valeurs vernaculaires. Dans de telles sociétés, les outils étaient essentiellement la prolongation des bras, des doigts et des pieds. Il n’y avait aucun besoin de la production d’usines électriques centralisées ni de sa distribution éloignée à des clients. De la même façon, dans ces cultures essentiellement actionnées par le soleil, il n’y avait aucun besoin de production de langage. La langue était tirée par chacun de son environnement culturel, apprise de la rencontre avec des gens que l’apprenant pouvait sentir et toucher, aimer ou haïr. Le vernaculaire se répandait exactement comme la plupart des choses et des services étaient partagés, à savoir, par des formes multiples de réciprocité mutuelle, plutôt que par l’achat des services d’un enseignant ou un professionnel attitré. De même que le carburant n’était pas livré, de même le vernaculaire n’était jamais enseigné. Les langues enseignées existaient, mais elles étaient rares, aussi rare que les voiles. Dans la plupart des cultures, nous savons que le discours résultait de la conversation intégrée dans la vie quotidienne, d’écouter des disputes et des berceuses, des commérages, des histoires et des rêves. Même aujourd’hui, la majorité des gens dans les pays pauvres apprennent toutes leurs compétences linguistiques sans aucun cours salarié, sans qu’aucune tentative ne soit faite pour leur apprendre comment parler. Et ils apprennent à parler d’une manière qui ne se compare en rien avec le marmonnement embarrassé, suffisant, sans couleur qui, après un long séjour dans des villages d’Amérique du Sud et d’Asie du Sud-Est, me choque toujours quand je visite une université américaine. Je ressens de la peine pour ces étudiants que l’éducation a rendu sourd aux tonalités; ils ont perdu la faculté d’entendre la différence entre l’énonciation desséchée de l’anglais standard de la télévision et la parole vivante des incultes. Que puis-je attendre d’autre, cependant, de gens qui n’ont pas été élevés au sein d’une mère, mais au biberon ? – au lait en conserve, s’ils sont de familles pauvres et avec un mélange préparé sous le nez de Ralph Nader s’ils sont nés parmi les éclairés ? Pour des gens formés à choisir entre des emballages de lait maternisé, le sein de la mère n’apparaît que comme une option de plus. Et de la même manière, pour les gens à qui l’on a intentionnellement appris à écouter et parler, le vernaculaire spontané ne semble qu’un modèle, moins développé, parmi plusieurs.

La Langue Maternelle Enseignée Vue Comme Un Produit

Mais ceci est simplement faux. La langue exempte de tutorat rationnel est une sorte de phénomène social différente de la langue enseignée dans un but. Là où la langue spontanée est le marqueur prédominant d’un monde partagé, un sens du pouvoir dans le groupe existe et ce sens ne peut pas être dupliqué par une langue qui est fournie. Une façon dont cette différence apparaît est le sens du pouvoir sur la langue elle-même, sur son acquisition. Même aujourd’hui, les pauvres des pays non-industriels du monde entier sont polyglottes. Mon ami, l’orfèvre de Tombouctou, parle Songhay à la maison, écoute du Bambara à la radio, dit ses prières avec dévotion et un peu de compréhension cinq fois par jour en Arabe, se débrouille en deux langues commerciales dans le Souk, converse en un français passable qu’il a appris à l’armée – et aucune de ces langues ne lui a été enseignée formellement. Il n’a pas appris intentionnellement ces langues; chacune est le style dans lequel il se souvient d’un ensemble particulier d’expériences qui s’ajuste au cadre de ce langage. Les communautés dans lesquelles les gens monolingues prévalent sont rares sauf dans trois sortes de situations : les communautés tribales qui n’ont pas vraiment dépassé le néolithique tardif, les communautés qui ont longtemps vécu des formes exceptionnelles de discrimination et parmi les citoyens d’états-nations qui, pendant plusieurs générations, ont bénéficié des études obligatoires. Considérer comme allant de soi que la plupart des gens sont monolingues est typiques des membres de la classe moyenne. L’admiration pour le polyglotte vernaculaire trahit immanquablement l’arriviste.

La Culture Vernaculaire Améliorée Par La Langue Enseignée

A travers l’histoire, la langue spontanée a été prévalente, mais rarement la seule forme de langue connue. De même que dans les cultures traditionnelles un peu d’énergie était capturée par des moulins à vent et des canaux, et que ceux qui avaient de grands bateaux ou ceux qui étaient juste sur le bon coin du ruisseau pouvaient utiliser leur outil pour un transfert net de puissance pour leur avantage personel, de même quelques personnes ont toujours utilisé une langue enseignée pour verrouiller quelque privilège. Mais de tels codes complémentaires soit restaient rares et spéciaux, soit servaient des buts très étroits. Le langage ordinaire, jusqu’à Nebrija, était essentiellement vernaculaire. Et ce vernaculaire, qu’il soit le langage familier ordinaire, un idiome commercial, la langue de la prière, un jargon de métier, le langage de base des comptes, le langage de la débauche ou de l’âge (par exemple, le langage de bébé) était appris par effet de bord, comme une partie d’une vie quotidienne pourvue de sens. Bien sûr, le Latin ou le Sanscrit étaient formellement enseignés au prêtre, des langues de cour comme le francique ou le persan ou le turc étaient enseignés au futur scribe. Les néophytes étaient introduits formellement au langage de l’astronomie, de l’alchimie, ou de la franc-maçonnerie. Et, clairement, la connaissance de tels langages formellement enseignés élevait un homme au-dessus des autres, un peu comme la selle soulève l’homme libre au-dessus du serf dans l’infanterie, ou comme la passerelle soulève le capitaine au-dessus de l’équipage. Mais même quand une initiation formelle avait ouvert l’accès à quelque langue de l’élite, cela ne signifiait pas nécessairement que la langue avait été enseignée. Très fréquemment, le processus d’initiation formelle ne transférait pas de nouvelles compétences linguistique à l’initié, mais l’exemptait simplement dorénavant d’un tabou qui interdisait à d’autres d’utiliser certains mots, ou de s’exprimer en certaines occasions. L’initiation masculine au langage de la chasse ou du sexe est probablement l’exemple le plus répandu d’une telle détabouisation rituellement sélectif du langage.

Mais, dans les sociétés traditionnelles, peu importe combien de langue ou de langues étaient enseignées, la langue enseignée effaçait rarement le discours vernaculaire. Ni l’existence d’un certain enseignement des langues à toutes les époques ni la diffusion d’un peu de langage par des prédicateurs ou des comédiens professionnels n’affaiblit mon point principal : En dehors de ces sociétés que nous appelons maintenant Européennes Modernes, aucune tentative n’était faite pour imposer à des populations entières une langue quotidienne soumise au contrôle d’enseignants ou d’annonceurs salariés. La langue de tous les jours, jusqu’à récemment, n’était nulle part le produit d’une conception; nulle part elle n’a été achetée et fournie comme une marchandise. Et alors que chaque historien qui traite de l’origine des états-nations fait attention à l’imposition d’une langue nationale, les économistes laissent généralement échapper le fait que cette langue maternelle enseignée est la première des marchandises spécifiquement modernes, le modèle de tous les « besoins fondamentaux » à venir.

Vernaculaire Contrefait Et Autres Destructions

Avant que je ne puisse continuer à montrer le contraste entre le discours familier enseigné et le parler vernaculaire, entre la langue coûteuse et la gratuite, je dois clarifier encore une distinction. Je trace la ligne de démarcation entre la langue maternelle enseignée et le vernaculaire à un autre endroit que les linguistes quand ils distinguent le langage soutenu d’une élite du dialecte parlé dans les classes inférieures, ailleurs que sur la frontière qui sépare les langues régionales et superrégionales, différemment du code restreint et corrigé et ailleurs que sur la ligne entre la langue du lettré et de l’illettré. Indépendamment de sa limitation dans des frontières géographiques, de son caractère distinctif pour un niveau social, de sa spécialisation pour un rôle sexuel ou une Caste, la langue peut être ou vernaculaire (dans le sens où j’utilise ici le terme) ou de la variété enseignée. La langue de l’élite, le langage commercial, la deuxième langue, l’idiome local, ne sont pas des nouveautés. Mais on peut formellement enseigner chacune d’elles et la contrefaçon enseignées du vernaculaire devient une marchandise et est quelque chose d’entièrement nouveau.

Le contraste entre ces deux formes complémentaires est le plus marqué et important dans la langue de tous les jours enseignée, c’est-à-dire le langage familier enseigné, le discours de tous les jours standardisé enseigné. Mais de nouveau nous devons ici éviter la confusion. Toutes les langues standard ne sont pas hantées par la grammaire ou enseignées. Dans toute l’histoire, un dialecte mutuellement compréhensible a tendu à la prédominance dans une région donnée. Cette sorte de dialecte principal était souvent acceptée comme la forme standard. Il était bien sûr écrit plus fréquemment que les autres dialectes, mais pas, pour autant, enseigné. Au contraire la diffusion se produisait par un processus beaucoup plus complexe et subtil. L’Anglais des Midlands, par exemple, a lentement émergé comme cet second style commun dans lequel les gens nés dans n’importe quel dialecte anglais pouvaient aussi parler leur propre langue. Tout à fait soudainement, la langue des hordes du Moghol (l’Ourdou) a surgi en Inde du nord. En deux générations, elle est devenu la norme dans l’Hindustan, la langue commerciale dans une vaste région et le médium d’une poésie exquise écrite dans les alphabets arabe et sanscrit. Non seulement cette langue n’a pas été enseignée pendant plusieurs générations, mais les poètes qui voulaient perfectionner leur compétence évitaient explicitement l’étude de l’Hindi-Ourdou; ils exploraient les sources persanes, arabes et sanscrites qui avaient à l’origine contribué à son existence. En Indonésie, en la moitié d’une génération de résistance aux japonais et aux hollandais, les slogans militants fraternels et combatifs des affiches et radios secrètes de la lutte de libération ont étendu la compétence du malais dans chaque village et l’ont fait bien plus efficacement que les efforts ultérieurs du ministère du Contrôle de la Langue qui fut établi après l’indépendance.

L’Innovation Technique Et Le Vernaculaire

Il est vrai que la position dominante de la langue de l’élite ou standard a toujours été soutenue par la technique de l’écriture. L’imprimerie a énormément augmenté la puissance colonisatrice de la langue de l’élite. Mais dire que parce que l’imprimerie a été inventée la langue de l’élite est destiné à supplanter la variété vernaculaire résulte d’une imagination débilitée – comme de dire qu’après la bombe atomique seules des superpuissances seront souveraines. Le monopole historique de la bureaucratie éducative sur la presse à imprimer n’implique nullement que la technique d’imprimerie ne peut pas être utilisée pour donner une nouvelle vitalité à l’expression écrite et de nouvelles occasions littéraires à des milliers de formes vernaculaires. Le fait que la presse imprimée pouvait accroître l’étendue et la puissance des lectures vernaculaires ingouvernables était la source du souci le plus grand de Nebrija et de son argument contre le vernaculaire. Le fait que l’imprimerie a été utilisée depuis le début du l6e siècle (mais pas pendant les quarante premières années de son existence) principalement pour l’imposition de langages familiers standards ne signifie pas que le langage imprimé doit toujours être une forme enseignée. Le statut commercial de la langue maternelle enseignée, appelons-la langue nationale, norme littéraire, ou langue de la télévision, repose en grande partie sur des axiomes non vérifiés, dont j’ai déjà mentionné certains :

  • que l’imprimerie implique une composition standardisée;

  • que les livres écrits dans la langue standard ne pourraient pas être facilement lus par des gens qui n’ont pas été scolarisés dans cette langue;

  • que la lecture est par sa nature même une activité silencieuse qui devrait habituellement être conduite en privé;

  • que l’imposition d’une capacité universelle à lire quelques phrases et à les copier ensuite par écrit augmente l’accès d’une population au contenu des bibliothèques :

ceux ci et les autres illusions de ce genre sont utilisés pour augmenter le standing des enseignants, la vente de rotatives, la classification des gens selon leurs codes de langue et, jusqu’à ce jour, une augmentation du PNB.

Le Monopole Radical De La Langue Maternelle Enseignée

Le vernaculaire se répand par l’utilisation pratique; il est appris de personnes qui veulent dire ce qu’elles disent et qui disent ce qu’elles veulent dire à la personne à qui elles s’adressent dans le contexte de la vie de tous les jours. Il n’en est pas ainsi de la langue enseignée. Avec la langue enseignée, celui de qui j’apprends n’est pas une personne dont je me soucie ou que je n’aime pas, mais un orateur professionnel. Le modèle pour la langue familière enseignée est quelqu’un qui ne dit pas ce qu’il veut dire, mais qui récite ce que d’autres ont inventé. Dans ce sens, un vendeur de rue annonçant ses marchandises dans un langage rituel n’est pas un orateur professionnel, tandis que le héraut du roi ou le clown de la télévision en sont les prototypes. La langue familière nseignée est le langage de l’annonceur qui suit le scénario qu’un publiciste a dit à un rédacteur qu’un conseil d’administration avait décidé qui devrait être dit. Le langage familier enseigné est la rhétorique morte et impersonnelle des gens payés pour déclamer avec une conviction factice des textes composés par d’autres, qui eux-mêmes ne sont habituellement payés que pour concevoir le texte. Les gens qui parlent une langue enseignée imitent le présentateur des infos, le comique de gags, l’instructeur qui suit le manuel de l’enseignant pour expliquer le manuel scolaire, le chanteur de rimes construites, ou le président qui fait écrire ses discours. C’est un langage qui ment implicitement quand je l’utilise pour vous dire quelque chose en face; il s’adresse au spectateur qui regarde la scène. C’est le langage de la farce, pas du théâtre, le langage du plumitif, pas du vrai interprète. Le langage des médias cherche toujours le profil approprié de l’auditoire que le parrain essaye de toucher et de frapper. Alors que le vernaculaire est engendré en moi par les relations entre des personnes complètes, unies dans une conversation l’une avec l’autre, le langage enseigné est syntonique avec des haut-parleurs dont le travail assigné est le bavardage.

La langue vernaculaire et la langue maternelle enseignée sont comme deux extrêmes sur le spectre de la langue familière. Le langage serait totalement inhumain s’il était totalement enseigné. C’est ce que Humboldt voulait dire quand il disait que le langage réel est un discours qui peut seulement être favorisé, jamais enseigné comme des mathématiques. Le Discours est beaucoup plus que la communication et seules des machines peuvent communiquer sans référence à des racines vernaculaires. Leur bavardage entre elles à New York occupe maintenant les trois-quarts des lignes que la compagnie de téléphone gère sous une franchise qui garantit l’accès par les humains. Ceci est une perversion évidente d’un privilège légal qui résulte de l’accroissement politique et de la dégradation des domaines vernaculaires en marchandises de deuxième classe. Mais encore plus embarrassant et déprimant que cet abus d’un forum de liberté de parole par des robots est l’incidence des expressions toutes faites dignes de robots qui gâchent les lignes restantes sur lesquelles les gens sont censés « parler » les uns aux autres. Un pourcentage croissant du discours n’est plus que simple formule dans le contenu et le style. De cette façon, le discours familier se déplace sur le spectre du langage de plus en plus du vernaculaire à la « communication » riche en capital, comme s’il n’était rien de plus que la variété humaine de l’échange qui se fait aussi entre les abeilles, les baleines et les ordinateurs. C’est vrai que quelques éléments ou aspects vernaculaires survivent toujours – mais c’est vrai même pour la plupart des programmes informatiques. Je ne prétends pas que le vernaculaire meurt; seulement qu’il se flétrit. Les langages familiers américain, français, ou allemand sont devenus des composites faits de deux sortes de langage : un blabla-marchandise commun enseigné et un vernaculaire boiteux, loqueteux, cahotique luttant pour survivre. La langue maternelle enseignée a établi un monopole radical sur la parole, de la même façon que le transport sur la mobilité ou, plus généralement, la marchandise sur les valeurs vernaculaires.

Tabous

Une résistance, parfois aussi forte qu’un tabou sacré, empêche les gens formés par la vie dans la société industrielle de reconnaître la différence dont nous parlons – la différence entre le langage capitalisé et le vernaculaire, dont le coût n’est pas économiquement mesurable. C’est la même sorte d’inhibition qui rend difficile à ceux qui sont élevés dans le système industriel de sentir la distinction fondamentale entre le sein et le biberon, entre littérature et manuel scolaire, entre un kilomètre parcouru par ses propres moyens et un kilomètre comme passager – domaines où j’ai discuté cette question au cours des années passées.

La plupart des gens seraient probablement prêts à admettre qu’il y a une différence énorme de goût, signification et satisfaction entre un repas préparé à la maison et un plateau télé. Mais l’examen et la compréhension de cette différence peuvent être facilement bloqués, particulièrement parmi ceux qui s’engagent pour l’égalité des droits, l’équité et le service aux pauvres. Ils savent combien de mères n’ont pas de lait dans leurs seins, combien d’enfants du Sud Bronx sont carencés en protéines, combien de Mexicains – entourés par des arbres fruitiers – sont handicapés par des déficits en vitamines. Dès que je soulève la distinction entre les valeurs vernaculaires et les valeurs susceptibles d’être mesurées économiquement et, donc, d’être administrées, quelque précepteur auto-désigné du soit-disant prolétariat me dira que j’esquive la question critique en donnant de l’importance aux subtilités non économiques. Ne devrions nous pas rechercher d’abord la juste distribution des biens qui correspondent aux besoins fondamentaux ? La poésie et la pêche à la ligne seront alors ajoutés sans plus de réflexion ou d’effort. Ainsi va la lecture de Marx et l’Évangile selon St. Matthieu interprétés par la théologie de la libération.

Une intention louable tente ici un argument qui aurait dû être reconnu comme illogique au dix-neuvième siècle et dont des expériences innombrables ont montré au vingtième qu’il était faux. Jusqu’ici, absolument chaque tentative pour substituer une marchandise universelle à une valeur vernaculaire a mené, non pas à l’égalité, mais à une modernisation hiérarchique de la pauvreté. Dans la nouvelle pratique, les pauvres ne sont plus ceux qui survivent de leurs activités vernaculaires parce qu’ils ont seulement un accès marginal ou aucun accès au marché. Non, les pauvres modernisés sont ceux dont le domaine vernaculaire, dans le discours et dans l’action, est le plus restreint – ceux qui tirent le moins de satisfaction du peu d’activités vernaculaires dans lequel ils peuvent encore se lancer.

L’Économie Fantôme Proliférante

Le tabou de deuxième degré que je me suis proposé de violer n’est pas constitué par la distinction entre la langue vernaculaire et la langue maternelle enseignée, ni par la destruction du vernaculaire par le monopole radical de la langue maternelle enseignée sur la parole, ni même par l’intensité fonction de la classe de cette paralysie vernaculaire. Bien que ces trois questions soient loin d’être clairement comprises aujourd’hui, elles ont été largement discutés dans le passé récent.

Le point en cause qui est assidûment négligé est très différent : la langue maternelle est de plus en plus enseignée, non par des agents salariés, mais par des parents bénévoles. Ces derniers privent leurs propres enfants de la dernière occasion d’écouter des adultes qui ont quelque chose à se dire l’un à l’autre. Cela m’a été clairement apporté à la maison, il y a quelque temps, en revenant à New York dans un secteur que quelques décennies auparavant j’avais très bien connu, le Sud Bronx. Je m’y suis rendu à la demande d’un jeune enseignant d’université, marié avec une collègue. Cet homme voulait ma signature sur une pétition en faveur d’une formation linguistique pré-maternelle compensatoire pour les habitants d’un taudis. Deux fois déjà, très fermement mais avec beaucoup d’embarras, j’avais refusé. Pour vaincre ma résistance contre cette expansion des services éducatifs, il m’a emmené visiter des soi-disant ménages black, blancs, beurs, surtout mono-parentaux. J’ai vu des douzaines d’enfants se précipitant par des couloirs de ciment inhabitables, exposés toute la journée au hurlement de la télévision et de la radio en Anglais, Espagnol et même en Yiddish. Ils semblaient aussi perdus dans le langage et dans le paysage. Comme mon ami insistait pour avoir ma signature, j’ai essayé d’argumenter en faveur de la protection de ces enfants contre une castration supplémentaire et l’inclusion dans la sphère éducative. Nous avons discuté sur les principes, incapables de nous mettre d’accord. Et ensuite, en soirée, au dîner dans la maison de mon ami, j’ai soudainement compris pourquoi. Cet homme, que je regardais avec respect et admiration parce qu’il avait choisi de vivre dans cet enfer, avait cessé d’être un parent et était devenu un enseignant total. Devant leurs propres enfants ce couple était debout in loco magistri. Leurs enfants devaient grandir sans parents, parce que ces deux adultes, dans chaque mot qu’ils adressaient à leurs deux fils et leur fille, les « éduquaient » – ils étaient pendant le dîner constamment conscients qu’ils modelaient la parole de leurs enfants et me demandaient de faire de même.

Pour le parent professionnel qui engendre des enfants comme un amant professionnel, qui met ses compétences semi-professionnelles de conseil à disposition des organisations de voisinage, la distinction entre sa contribution bénévole à la société gérée et ce qui pourrait être, au contraire, le rétablissement de domaines vernaculaires, reste sans signification. Il est la proie idéale d’un nouveau type d’idéologie orientée vers la croissance – la planification et l’organisation d’une économie fantôme proliférante, la dernière frontière d’arrogance à laquelle

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