Economiquement l’Afrique reste tres rentable pour les entreprises françaises

Posté par issopha le 31 août 2008

Comment vont les entreprises françaises en Afrique

Economiquement l’Afrique reste tres rentable

pour les entrepreneurs

 

 

Linternationalmagazine.com – Emmanuel Tixier , publié le 23/04/2008

Economiquement l'Afrique reste tres rentable pour les entrepreneurs
 

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Pour son 19ème rapport, le Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) souligne la richesse indiscutable du continent le plus pauvre au monde et l’opportunité d’y investir. Malgré des zones d’ombres persistantes, à commencer par la corruption…

Un continent qui séduit malgré ses « vieux démons »

36 milliards de dollars d’investissements directs étrangers (IDE) en 2006… Jamais on n’avait autant misé sur le continent le plus pauvre du monde ! En 2004, le montant des IDE en Afrique était moitié moins élevé.

La preuve que l’attrait pour le Continent noir se confirme et s’accélère ces dernières années. La raison ? L’intérêt pour les richesses naturelles généreuses du continent s’est considérablement accru, et le climat économico-politique s’y améliore.

Les chiffres (2007) de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) inaugurent le rapport 2008 du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) sur un air étonnamment positif. Mais ne pas s’y tromper : en réalité, pour sa 19ème édition, le document du CIAN, publié par Le Moci, se veut « sévère, mais juste ». Car après les bonnes nouvelles – un taux de croissance continental à 5,7 % en 2006 (soit plus du double de la croissance de la zone euro, à 2,7 %) et des Etats, notamment pétroliers, qui n’ont jamais été aussi riches – vient le temps de la nuance et de la leçon : l’Afrique va mieux, mais elle pourrait aller davantage si le climat des affaires s’y normalisait sérieusement. Si les chiffres de la Cnuced sont positifs, tous ces indicateurs « sont valables à un instant T », précise l’organisation patronale.

La particularité du rapport du CIAN est surtout de refléter le sentiment des entrepreneurs français installés sur le Continent, et de laisser présager de leur confiance, ou pas, dans la pérennité de leurs affaires. Or cette année, le baromètre CIAN, auquel ont participé près de 400 entrepreneurs affiliés, révèle « une image très moyenne et souvent médiocre de l’environnement qui accompagne les affaires en Afrique ». « L’osmose du développement n’est possible qu’avec un secteur privé dynamique et un Etat fort qui fait respecter le droit », souligne Anthony Bouthelier, vice-président du CIAN.

Ce sont donc les Etats « prédateurs » qui sont visés par le rapport. La carte des contrôles fiscaux, réalisée à partir des appréciations faites sur place par les entreprises, définie trois zones : le Maghreb et l’Afrique australe, où les contrôles fiscaux sont effectués sans « problème majeur » ; et entre ces deux régions, une zone où le fisc fait du zèle, voire agit de façon « complètement démentielle », à raison parfois de trois à quatre contrôles dans la même année, indique la carte. Des pays comme le Cameroun, le Mali, la Côte-d’Ivoire, la République centrafricaine ou encore la République démocratique du Congo (RDC) sont ainsi épinglés pour leur tendance au « harcèlement fiscal ».

Une Afrique toujours très plurielle

Outre les abus commis par ces autorités, se cache encore et toujours la corruption. « Finalement, le « harcèlement fiscal » est le résultat pernicieux des règles anti-corruption, qui sont de plus en plus strictes », analyse Stephen Decam, secrétaire général du CIAN. Afin de compenser leur manque à gagner, certaines administrations se montreraient plus subtiles dans l’exercice de leurs prérogatives de contrôle fiscal…

Dans le haut du tableau des pays où la corruption se fait le plus sentir : le Bénin, le Nigeria, le Tchad, la RDC, le Congo-Brazzaville, le Cameroun, le Kenya, la Côte-d’Ivoire, et même le Maroc, qui reçoit par ailleurs l’une des meilleurs notes pour son environnement propice aux affaires.

En terme d’infrastructures, le rapport observe que le réseau routier demeure faible en Afrique centrale, alors qu’il s’améliore au Maghreb. Quant aux chemins de fer, ils sont « satisfaisants » au Maghreb, mais insuffisants en Afrique de l’Ouest. Les infrastructures aéroportuaires et portuaires sont globalement convenables en Afrique de l’Ouest et au Maghreb, tout comme les télécommunications. Pour l’ensemble de l’Afrique, le rapport se satisfait de la bonne implantation du secteur bancaire.

Mais au final, le Maghreb donne la meilleure impression d’environnement favorable, suivi de l’Ouest, de l’Afrique australe, et enfin de l’Afrique centrale, qui cumulerait travail « informel », et un haut degré de corruption et de fraude.

Le paradoxe d’un continent qui séduit

Mais même dans les lieux où l’environnement économique et social semble peu propice, les entrepreneurs français font des affaires. En Côte-d’Ivoire, cinq ans après le début de la rébellion, la grande majorité des entreprises tricolores voient leurs chiffres d’affaires repartir.

Et l’intention d’investir dans ce pays a augmenté de 20 % entre 2006 et 2008. Car le contexte souvent difficile « n’empêche pas les opérateurs, moyennant de gros efforts de gestion, de poursuivre des activités prospères aux résultats plutôt satisfaisants », note le rapport, qui évoque une promesse africaine fondée sur les ressources naturelles, humaines, et le grand potentiel de croissance du continent. Ainsi, le Cameroun ou le Mali offrent « de bonnes perspectives aux entreprises ».

Selon la Cnuced, 400 milliards de dollars auraient été détournés du Continent noir, en l’espace de trente ans, soit le double de sa dette. De quoi « s’interroger sur l’impact de l’aide publique à l’Afrique », observe le président du CIAN, Gérard Pélisson.

Selon le Conseil français des investisseurs en Afrique, ce chiffre est l’occasion de réaffirmer combien le secteur privé contribue au développement. « Néanmoins, nous ne sommes pas des agences de développement, tient à rappeler Stephen Decam. Mais pour des investisseurs, l’environnement doit être attractif, et garantir la pérennité des activités. Cela passe par un développement qui doit être durable. »

Six mois d’enquête, à travers 49 pays

Pour son 19ème rapport, le CIAN a, comme chaque année, envoyé un questionnaire aux 1 000 établissements français présents en Afrique et affiliés à l’organisation patronale. 400 d’entre eux ont répondu aux 37 questions portant sur le climat des affaires, en notant de 0 à 5 l’état des infrastructures, des administrations ou encore le coût des facteurs de production. Chaque entreprise a également renseigné l’évolution de son chiffre d’affaires, de ses résultats et de ses investissements.

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Commission d’enquête citoyenne sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda

Posté par issopha le 11 août 2008

Commission d’enquête citoyenne

sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda 

 Dossier réalisé par l’association SURVIE FRANCE

Plaintes visant des militaires français

 Compte rendu de la Conférence de presse organisée le 10 Mai 2006 à la LDH 

Six personnes qui s’estiment victimes d’actes accomplis au Rwanda, en 1994, par des militaires français de l’opération « Turquoise » se sont constituées parties civiles devant le Tribunal aux Armées de Paris. La LDH et la FIDH se sont constituées parties civiles à leur côté. 

Le 10 mai 2006, les avocats (M. Antoine Conte, M. Michel Tubiana, et M. Antoine Bernard) de ces parties civiles ont tenu une conférence de presse au siège de la LDH. Ils ont dénoncé le comportement du Parquet militaire qui cherche à paralyser l’instruction de ces plaintes – conformément à la volonté manifeste du Gouvernement. Le déroulement de la procédure témoigne de cette volonté. 

Les plaintes avaient été déposées le 16 février 2005 entre les mains du Juge d’instruction militaire. 

Dès le 27 avril, le ministère de la Défense faisait connaître son avis : tout en niant toute participation de militaires français à des crimes internationaux, le Ministère se disait disposé à apporter toute l’aide requise par la Justice. Cependant, le 7 juillet 2005, le Parquet militaire faisait savoir qu’il trouvait les plaintes peu vraisemblables et, conformément aux dispositions de l’article 86 du Code de procédure pénale, il demandait qu’avant toute ouverture de l’instruction, le Juge d’instruction entendît les plaignants pour vérifier leur crédibilité. Les plaignants personnes physiques ont donc été convoqués à Paris. 

Or, ceux-ci se trouvaient dans l’impossibilité absolue de se rendre en France n’en ayant pas les moyens financiers. En conséquence, le 6 octobre 2005, le Parquet militaire prenait des réquisitions demandant à ce que le Juge d’instruction  - soit délivrât une commission rogatoire internationale aux autorités rwandaises pour que ces autorités entendent à sa place les plaignants ; - soit se transportât sur les lieux, au Rwanda, afin de les entendre lui-même dans les conditions prévues à l’article 86 du Code de procédure pénale. On notera que, l’instruction n’étant pas encore ouverte puisque l’on en était encore à vérifier la « crédibilité » des plaignants (v. art. 86 Code de procédure pénale), ce Juge ne pouvait pas délivrer de commission rogatoire (v. art. 151 Code de procédure pénale). 

Dans ces conditions, il ne lui restait que le second terme de l’alternative – le transport sur les lieux – pour satisfaire le Parquet militaire. Le Juge d’instruction a donc décidé, par une ordonnance du 12 octobre 2005, de se rendre sur les lieux, conformément aux demandes du Parquet. Le Juge d’instruction s’est rendu au Rwanda entendre les plaignants au cours du mois de novembre 2005, malgré les mises en garde que le ministère de la Défense lui avait adressées en invoquant les « dangers » auxquels sa personne s’exposerait à Kigali. 

Enfin, le réquisitoire du Parquet militaire qui permettait l’ouverture effective de l’information a été pris le 23 décembre 2005. 

Toutefois ce réquisitoire ne concernait que deux des six plaintes. En effet, dans le même acte, le Parquet militaire requérait du Juge d’instruction qu’il déclarât les quatre autres plaintes « irrecevables » car le « préjudice » invoqué par les plaignants n’aurait pas été suffisamment caractérisé. Passant outre à cette partie du réquisitoire, le Juge d’instruction déclarait par une ordonnance du 16 février 2006, que les six constitutions de partie civile déposées par les six plaignants individuels, étaient recevables. 

Depuis lors, le Parquet militaire a lancé deux sortes d’offensives. D’abord, il a fait appel de l’ordonnance du 16 février 2006 en ce qui concerne les quatre constitutions de partie civile qu’il estime irrecevables. Son argument essentiel contre la recevabilité – à savoir l’absence de préjudice caractérisé  - est incompatible, en droit, avec la jurisprudence de la Cour de cassation. 

De plus il est scandaleux de contester que des personnes réchappées d’un génocide puissent éprouver un préjudice en raison de la perte de leurs proches et de leurs blessures personnelles. L’appel a été plaidé devant la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris qui rendra son arrêt le 29 mai. Si, par extraordinaire, la Chambre de l’instruction devait suivre le Parquet militaire et déclarer les quatre constitutions de partie civile irrecevables, il ne serait plus question d’instruire ces quatre plaintes. Ensuite, le Parquet militaire a requis la nullité du transport du Juge d’instruction à Kigali. 

Il vise, de la sorte, à remettre en cause toutes les constitutions de partie civile individuelles – et non pas seulement les quatre dont il conteste, par ailleurs, la recevabilité. En effet, le Parquet espère sans doute que, dans l’hypothèse où il aurait gain de cause, il lui serait possible de solliciter l’annulation de toute la procédure consécutive à la descente sur les lieux de novembre 2005. Au soutien de sa requête, il fait valoir qu’en territoire étranger et en l’absence de convention internationale d’entraide judiciaire, le Juge français n’avait pas le pouvoir d’entendre lui-même les plaignants, n’hésitant pas à se contredire, lui même en ayant fait la demande au Juge. Son argumentation n’est pas sérieuse car, en l’absence de traité, le consentement de l’État étranger suffit à lever l’obstacle que la souveraineté de cet État oppose à l’accomplissement de la mission du Juge d’instruction français. 

Ce consentement n’a pas à revêtir de formes particulières. Or, en l’espèce, on ne peut pas sérieusement contester que les autorités rwandaises aient consenti puisque le Juge d’instruction, après les avoir informées de sa mission, a obtenu leur visa et a été reçu par elles, à plusieurs reprises, à Kigali. Cette question devrait être plaidée fin mai devant la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel qui rendra son arrêt à une date encore inconnue. 

Les avocats ne se sont pas contentés de décrire les étapes de la procédure en pointant les faiblesses et les incohérences de l’argumentation du Parquet militaire. Ils ont également insisté sur deux points. D’abord, ils ont souligné le refus du Gouvernement – auquel est subordonné le Parquet – de voir, non seulement jugés, mais même simplement instruits à charge et à décharge, les faits reprochés aux forces françaises. 

Tout continue de se passer comme si les autorités civiles et militaires françaises redoutaient que la moindre lumière puisse être faite sur le soupçon d’implication française dans le génocide et les crimes qui l’ont accompagné. Ensuite, ils ont effectivement rappelé que les militaires qui sont immédiatement visés par les plaignants ont agi dans le cadre des missions que leur avaient assignées leurs supérieurs conformément aux décisions arrêtées au sommet de l’État. C’est donc à ce niveau que se situe la responsabilité première des faits dont le Tribunal aux Armées de Paris est saisi. 

C’est sans doute pour cela que le Parquet militaire met tant de zèle à paralyser le déroulement de l’instruction. 

Survie France  http://survie.org/Genocide-des-Tutsi-au-Rwanda-Revue 

Génocide des Tutsi au Rwanda (Revue de presse Nov 2005-Janv 2006) mercredi, 1er février 2006 

La france au Rwanda : exercice d’autodéfense Des témoignages accablants pour l’armée française lors de l’Opération Turquoise, en 1994 qui déclenchent une offensive médiatique. Le Soir, 21 janvier 2006 Kigali, envoyée spéciale 

Pierre Péan n’était pas un tireur isolé. Son pamphlet (1) faisait partie d’une offensive médiatique généralisée, prenant pour cible le régime de Kigali et son président, Paul Kagame. En effet, une demi douzaine de livres ont été publiés quasi simultanément, (2) reprenant tous les mêmes thèmes, la responsabilité du FPR dans l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, présenté comme l’élément déclencheur du génocide, les massacres commis par le FPR à l’encontre des Hutus, ce qui mène à la thèse du double génocide. Tous ces auteurs, qui visiblement se connaissent, s’épaulent et s’inspirent, puisent aux mêmes sources, l’enquête du juge anti- terroriste Bruguière, présentée comme achevée depuis deux ans et qui n’est connue que par des « fuites » privilégiées et le témoignage d’un transfuge du FPR, Abdul Ruzibiza, qui se définit comme un membre du « network », le commando tutsi qui aurait abattu l’appareil présidentiel et qui a été amené de Kampala à Paris par les services français qui l’avaient rencontré lors de l’Opération Artemis en Ituri en 2003. A Kigali on se demande quelle est la raison de ce tir groupé, onze ans après la fin de la guerre. Une tentative de déstabilisation serait-elle en préparation, précédée par un lynchage médiatique en bonne et due forme ? Essaierait-on de miner la légitimité du régime en assurant que, désireux de conquérir tout le pouvoir, Kagame et les siens auraient délibérément sacrifié les Tutsis dits de l’intérieur ? La raison de ce déchaînement révisionniste est peut-être plus simple, et plus embarrassante pour une armée française désormais sur la défensive. En effet, le procureur du Tribunal aux armées de Paris, seule instance habilitée à juger les militaires en mission à l’étranger, a ouvert une information judiciaire pour « complicité de génocide ». C’est l’aboutissement d’une plainte déposée en février dernier par six Rwandais victimes du génocide, qui ont mis en cause le comportement de l’armée française entre juin et août 1994. A ce moment, l’Opération Turquoise, autorisée par les Nations Unies, avait permis aux Français de créer une « zone humanitaire sûre » (ZHS) dans le sud-ouest du pays. L’objectif officiel était de protéger les Tutsis victimes du génocide. En réalité, cette opération fut contestée dès le départ, le FPR la considérant comme un ultime soutien aux forces gouvernementales en déroute, qui se rassemblèrent d’ailleurs dans la ZHS avant de traverser la frontière en direction des camps du Kivu. Aujourd’hui les langues se délient au Rwanda et les témoignages se multiplient, décrivant les ambiguïtés de l’attitude des militaires français. La juge d’instruction du Tribunal aux armées de Paris, Brigitte Raynaud, s’est rendue au Rwanda en décembre dernier pour y auditionner des plaignants. Les témoignages portent plus particulièrement sur la tragédie qui s’est déroulée sur les collines de Bisesero, où les militaires français auraient attendu trois jours avant de venir secourir des Tutsis survivants et à Murambi, où l’une des plaignantes, Auréa Mukakalisa a assuré à la juge que « des miliciens hutus entraient dans le camp et désignaient des Tutsis que les militaires français aidaient à sortir du camp ». L’information judiciaire ouverte en France ne concerne que deux des six plaintes déposées, les autres n’ayant pas été jugées recevables par le procureur. Ce premier pas a déjà suscité de vives réactions en France : la Ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, a jugé « inadmissibles » les dénonciations du comportement des militaires français, l’un des responsables de Turquoise, le colonel Hogard a publié un ouvrage défendant l’action de ses hommes (3) et le général Lafourcade, qui dirigeait l’Opération Turquoise, s’est également justifié dans la presse. La juge Raynaud, bien que démissionnaire, poursuivra cependant ses investigations, même si, avant de se rendre au Rwanda le Ministère de la Défense lui avait fait savoir qu’il jugeait ce déplacement inopportun pour des raisons de sécurité, invoquant la publication imminente de deux ouvrages qui allaient remettre le Rwanda sous les feux de l’actualité (ce qui démontre d’ailleurs que la publication de ces livres n’était pas fortuite). 

Au Rwanda, des rescapés se pressent désormais devant le bureau du Procureur, désireux de faire entendre leur version de l’histoire. Nous livrons ici quelques uns de ces témoignages, dont certains ont été communiqués à la juge française lors de son séjour à Kigali et dont d’autres sont inédits. Colette Braeckman (1) Pierre Péan, Noires fureurs, blancs menteurs, édition Mille et une nuits (2) Lieutenant Abdul Joshua Ruzibiza, Rwanda, l’histoire secrète, éditions du Panama, 

(3) Charles Onana, avec préface de Pierre Péan, Les secrets de la justice internationale, enquêtes truquées sur le génocide rwandais, éditions Duboiris, Sous la direction du même auteur : Silence sur un attentat, le scandale du génocide rwandais, éditions Duboiris, Jacques Hogard, Les larmes de l’honneur, 60 jours dans la tourmente du Rwanda, éditions Hugo.doc Alors que la France célèbre avec émotion le 10eme anniversaire de la disparition de François Mitterrand, le génocide au Rwanda, qui eut lieu à la fin de son « règne » suscite une étrange fièvre éditoriale. Certes, aucun commentateur n’a le mauvais goût de rappeler que le défunt chef d’Etat, vénéré des Français, défendit jusqu’au bout le régime Habyarimana, envoyant même un avion spécial à Kigali pour ramener à Paris sa veuve et ses enfants, qu’il fut l’un des premiers à évoquer « le double génocide », thème favori des révisionnistes et que c’est le Premier Ministre Balladur qui, à l’époque de la cohabitation, freina les ardeurs guerrières d’un chef d’Etat qui voulait à tout prix empêcher le FPR de conquérir Kigali.  Cependant, si le Rwanda est biffé de toutes les cérémonies du culte mitterrandien, il est curieusement présent sur le plan éditorial. Comme si, onze ans après, il était urgent d’allumer des contre feux. Pour quel incendie ? Car enfin, si la juge des armées vient à conclure que des soldats français engagés dans l’Opération Turquoise se sont mal comportés et doivent être sanctionnés, pourquoi toute l’institution militaire devrait elle se sentir visée ? On ose croire que, lorsque certains militaires fraternisaient ou collaboraient avec les extrémistes hutus, ils agissaient à titre individuel et non pas sur ordre de leurs supérieurs. Rappelons que, lorsqu’il se confirma que des militaires belges avaient commis des exactions en Somalie en 1993, ces hommes furent sévèrement sanctionnés mais sans que l’armée belge ou l’Etat ne se sentent ébranlés pour autant. (Il en alla autrement lors de la mort des Casques bleus en 1994 et de l’abandon du Rwanda par la Belgique officielle…) Faut il croire que lorsqu’un militaire français est mis en cause, c’est la France, en tant qu’Etat, qui se sent attaquée ? Si tel était le cas, notre grand voisin ne différerait guère des Etats-Unis, qui refusent pour leurs soldats la juridiction de la Cour pénale internationale… En dressant des rideaux de fumée pour masquer ses ambiguïtés au Rwanda ou ailleurs, en refusant de regarder en face les compromissions du passé, en refusant toute forme d’excuse, la France s’enfonce dans son malentendu avec l’Afrique. Ce n’est pas une loi qui dira les bienfaits de la colonisation, cette reconnaissance là doit venir des peuples eux-mêmes. Les Africains devraient, sans arrière pensées, pouvoir rejoindre Paris dans son légitime combat pour l’exception culturelle et contre l’uniformisation du monde. Mais en se solidarisant avec les erreurs commises hier au Rwanda, la France d’aujourd’hui donne le sentiment qu’elle n’a pas changé et fournit elle-même des arguments à ses rivaux en Afrique. Constater cela, avec tristesse, ce n’est pas être hostile à notre grand voisin. C’est croire, au contraire, que ce pays là vaut mieux que ceux qui le défendent aujourd’hui si maladroitement.  Colette Braeckman 

Des témoins parlent et accusent la France 

  • Bernadette Mukonkusi, violée par le domestique des militaires français 

En 1994, je vivais à Kigali. Dès les premiers jours du génocide, mon mari avait été assassiné. Je m’étais cachée et j’avais été séparée de mes deux enfants. Après la victoire du FPR en juillet, lorsque je sortis de ma cachette, on me dit que les enfants avaient fui en direction de Gikongoro et se trouvaient dans la zone Turquoise, contrôlée par les Français. Lorsque je suis arrivée à Gikongoro, des Interhahamwe m’ont encerclée, interrogée. Une femme qui travaillait avec eux est allée chercher deux militaires français. Ils ont commencé par me poser beaucoup de questions, d’où je venais, ce que je faisais là. Entretemps, un des Interhahamwe m’a dit que mes enfants se trouvaient dans le camp de Kibeho. Les Français m’ont demandé où je comptais passer la nuit. Ils avaient établi leurs quartiers dans les installations de SOS Villages à Gikongoro. Ils ont accepté de m’embarquer dans leur jeep après avoir terminé la bière qu’ils prenaient avec les Interhahamwe. En arrivant, ils m’ont désigné une espèce de trou, un abri dans lequel on se cache en cas d’attaque. En me jetant une natte, ils m’ont dit que je pouvais dormir là. J’y suis restée jusqu’au soir, le camp était très éclairé. Soudain un Rwandais est venu me rejoinder dans l’abri et il a commencé à se déshabiller. J’ai eu peur, je suis sortie, mais les Français m’ont dit de retourner d’où je venais. Le type était sur la natte, il a voulu me prendre de force, je l’ai repoussé, j’ai crié. Un Français est venu voir ce qui se passait mais il n’est pas intervenu. L’homme m’a violée, avec brutalité, puis s’est endormi. Moi, je me suis enfuie, pendant que le Français me criait » mais où vas tu ?  » J’ai alors compris que mon violeur était le domestique des militaires français et qu’ils lui avaient fait un « cadeau ». 

  • Jean-Marie Vianney Nzabakurikiza 

En 1993, j’étais à Kibuye et je voyais que les Français étaient aux barriers pour contrôler les Rwandais. En 1994, je les ai vus donner des grenades offensives aux Interhahamwe. Ces derniers s’en servaient pour débusquer les Tutsis : ils lançaient ces grenades vers les bois, les massifs où nous étions cachés, et les rescapés étaient alors obligés de sortir de leur cachette, ce qui permettait de les tuer facilement. A Kibuye, avant de fuir vers le Congo, les Interhahamwe o,t systématiquement pillé la ville, ils ont tout détruit, et les Français qui étaient présents ont laissé faire, ils ne sont pas du tout intervenus pour les empêcher. 

  • Nshiyimana Gilbert 

Moi aussi je suis de Kibuye, né à Ruhengeri. J’étais présent lors de l’opération Turquoise et honnêtement, je ne peux pas dire que j’ai vu des Français sauver des gens. Lorsqu’ils découvraient des rescapés cachés dans les bois, ils les prenaient c’est vrai, mais c’était pour les confier ensuite aux Ihterhahamwe, pas pour les mettre en lieu sûr. Car les Interhahamwe tuaient ceux qu’on retrouvait. Depuis le début, lorsque j’avais vu les Français trier des gens aux barriers et arrêter avec l’artillerie l’offensive du FPR, je me suis dit que ces gens là n’étaient au Rwanda que pour servir de bouclier à Habyarimana, pour mener la guerre au FPR ; Moi, ma maison a été entièrement détruite à Kibuye, sous le regard des Français qui n’ont absolument pas bougé. Et vous voudriez me faire dire qu’ils étaient là pour le protéger ? 

  • Kayumba Bernard, ancien séminariste : à Bisesero, les Français nous ont désarmés 

En avril 1994, je me suis dirigé vers Bisesero. Nous marchions de nuit, allant de cachette en cachette. Bisesero est un endroit sur la hauteur, où d’où les Tutsis n’ont jamais été délogés. A mon arrivée, il y avait là plus de 50.000 personnes. Nous avions des armes traditionnelles, des arcs et des flèches, des lances, des couteaux, et nous tentions ainsi de repousser les Interhahamwe venus de Kibuye envoyés par le préfet Clement Kayishema. Nous avions même 13 fusils mais puisque personne ne savait s’en servir nous avions préféré les enterrer. Les Interhahamwe montaient vers nous avec des chiens, pour débusquer ceux qui se cachaient dans les buissons. Nous avons tenu jusqu’au 27 juin, nous avions faim, les blessés étaient nombreux. Le 27 juin, les Français sont arrivés, guidés vers nous par les Interhahamwe. Ils nous ont dit d’appeler ceux qui étaient cachés. Les gens sont sortis et ont demandé aux Français de les emmener. Les militaires français ont refusé, car ils n’étaient pas assez nombreux, et ont promis de revenir dans trois jours. En réalité, ils étaient venus avec une dizaine de camions, ils avaient des communications radio, et Kibuye n’était qu’à 30 km de là. Je leur ai alors demandé de nous tuer tout de suite, proprement, au lieu de nous abandonner aux Interhahamwe qui attendaient de nous massacrer à l’arme blanche. Après leur départ, la population a convergé vers nous : les Interhahamwe, avec des renforts venus de la ville, les civils avec des machettes. On devait entendre les cris, les explosions, les coups de feu jusque Kibuye. Nous avons perdu beaucoup de monde car au moment de l’assaut nous étions déjà très affaiblis. Lorsque les Français sont revenus le 30 juin, ils ont enlevé leurs armes traditionnelles à ceux qui survivaient encore. Arraché les arcs et les flèches, pris les lances, les bâtons et même les 13 fusils enterrés. C’étaient des armes auxquelles nous tenions, elles venaient de nos parents. A ce moment, nous n’étions plus que 1300 survivants, nous étions comme des animaux. Les Français nous ont alors donné à manger et nous ont emmenés vers Kibuye. Durant le trajet, j’ai vu qu’ils laissaient les Interhahamwe filer vers la forêt de Nyungwe avec leurs armes, pour qu’ils puissant s’y réorganiser. Lorsque nous avons choisi de rejoindre les lignes du FPR, notre évacuation s’est faite dans l’hostilité ; on nous a entassés dans des camions bâchés, nous manquions d’air et avons failli étouffer. On sentait bien qu’ils nous en voulaient. 

  • Nsengyumva Hamada, ancien militaire, actif dans les services de renseignement 

Alors que tous les Français étaient censés avoir quitté le Rwanda en décembre 2003, en mars 1994 il y avait encore trois Français au camp Bigogwe. Ils nous apprenaient l’usage de fusils de chasse et de lunettes de vision nocturne.  J’ai appris à tirer avec l’aide des Français. Dans nos exercices, il y avait des cibles en carton. Cela, c’était classique et normal. Mais sur les collines où avaient lieu les exercices, on nous pénalisait si nous visions ces cibles en carton. Les vrais objectifs, qui nous valaient des points et de l’avancement, nous devions les atteindre sur les vaches des pasteurs Bagogwe (un groupe de bergers apparentés aux Tutsis) Le sport pour nous, c’était d’avancer, couverts par les tirs de mortier des Français, de nous approcher des vaches et de leur tirer une balle entre les deux yeux… A la fin de l’Opération Turquoise, j’ai fui avec toute l’armée. Les Français nous ont laissés passer au Zaïre et là j’ai fait le grand tour du pays : je suis allé du Kivu jusque Tingi Tingi près de Kisangani, un camp de réfugiés qui abritait également des militaires, puis nous sommes allés à Lubutu, Obiro, Opala, Ubundu. Puis de Mbandaka, la capitale de l’Equateur nous sommes passés au Congo Brazzaville. La tactique était toujours la même : nous devions garder avec nous des populations civiles, comme une sorte de bouclier. Tout au long de notre odyssée à travers le Congo, lorsque nous fuyions les forces de l’AFDL (Alliance des Forces démocratiques pour la libération du Congo) soutenues par le Rwanda, il y avait des Français avec nous, ils nous donnaient des habits militaires et des armes. 

  • Samuel Zirimwabagabo, ancien gendarme à Kibuye 

En 1994, j’étais gendarme à Kibuye, sur les bords du lac Kivu. Lorsque les Français arrivèrent à bord d’hélicoptères, c’était la joie, la population chantait et dansait, les autorités célébraient l’évènement. Travaillant à l’état major, je participais à des factions devant l’entrée du camp. Je voyais les Interhahame qui circulaient avec des épées, des houes, ils étaient vêtus de feuilles de bananiers, portaient des plumes de coqs. Ils cherchaient les Tutsis qui se cachaient encore aux alentours de la préfecture. Les troupes françaises se sont entretenues avec les chefs de la gendarmerie, afin de voir comment organiser la collaboration et maintenir la sécurité. Pour la journée, on cherchait des gendarmes qui parlaient bien le français, ils triaient les prisonniers selon leur région d’origine, puis on emmenait ces gens à l’économat technique ou dans un hangar. On les laissait là durant la journée et on leur donnait de l’eau. Quelques gendarmes entraient parfois pour les battre mais c’était tout. Après une semaine, nous avons vu des rescapés que l’on amenait, attachés par des cordelettes militaires, très solides. Le sous-lieutenant Emmanuel Ndajagimana collaborait souvent avec un militaire français appelé Sartre, qui venait boire avec lui dans le mess. Vers minuit, les lieutenants et sous lieutenant Ndagajimana et Masengeso étaient appelés . Ils amenaient au camp des gendarmes Abakiga (originaires du Nord, la région du président Habyarimana) Ces derniers commençaient alors à tuer les prisonniers. Nous on restait à l’extérieur et on suivait ce qui se passait. Tout allait vite, un seul cri et c’était fini : ils tuaient les déplacés en un seul coup sur la tête, avec des crosses, des bâtons. Les corps étaient évacués dans des camions couverts d’une sorte de toile de tente, pour camoufler le chargement. Les Français étaient aussi postés aux barrières, ils participaient au contrôle des gens. Les Interhahamwe étaient derrière eux et lorsqu’un Tutsi était attrappé, ils s’en chargeaient. Au retour, ils étaient couverts de sang. Avant leur départ de Kibuye, fin août 1994, les Interhahamwe ont commencé à piller la ville, à tout détruire. Les Français n’ont rien fait pour s’y opposer…Au contraire, ils levaient le pouce comme pour saluer leurs alliés et ils leur donnaient des habits, des morceaux d’uniforme. Sartre leur a même donné des armes, des munitions. 



Ce qui a manqué à l’opération « Turquoise », par Patrick May Point de vue 

LE MONDE 12.01.06 Le général Jean-Claude Lafourcade signe dans Le Monde du 5 janvier une défense des soldats de l’opération « Turquoise » au Rwanda en 1994, dont il était le commandant. Le général ne se trompe pas de cible, il se trompe de combat. Sans doute, l’opération « Turquoise » ne fut pas parfaite et elle a comporté des lacunes, comme l’affaire de Bisesero entre les 27 et 29 juin 1994, où des Tutsis sont morts faute d’un secours des Français, pourtant informés du danger qu’ils couraient. On peut deviner que ce n’est pas le seul endroit du Rwanda où l’armée française a fait preuve d’un manque de rigueur. Ce qui ne veut pas dire « complicité de génocide », sauf si l’on devait découvrir que c’est sciemment que les Français ont abandonné les Tutsis de Bisesero. L’honneur des soldats français n’est donc pas, dans l’état actuel du dossier, à mettre en cause ici. En revanche, ce que le général omet de dire, lorsqu’il cite les faits, c’est que la France a voté le 21 avril 1994 la résolution 912 du Conseil de sécurité des Nations unies, préconisant le retrait des casques bleus du Rwanda, s’alignant ainsi sur la lâcheté de la Belgique et des Nations unies et abandonnant les Tutsis à leurs bourreaux. Alors, un procès des défaillances de l’ONU et de ses responsables, comme le suggère le général ? Oui, si l’on inclut la France dans ces derniers. Ce que le général omet également de dire, c’est que l’opération « Turquoise » fut décidée en fin de génocide, dans la troisième semaine de juin 1994, lorsqu’il est apparu que le FPR, contrairement à toutes les prévisions, pourrait gagner la guerre (l’aéroport de Kigali était tombé depuis un mois). 

Ce que le général omet encore de dire, c’est que la France avait un passé chargé de coopération militaire avec le régime d’Habyarimana, lequel a imaginé, organisé et préparé le génocide des Tutsis. Dans ces conditions, l’ambiguïté de l’opération « Turquoise » était patente. Alors, venir affirmer que « seule la France a eu la volonté politique et militaire d’intervenir pour arrêter les massacres » relève de la farce de mauvais goût. Sans doute le général et ses soldats étaient-ils sensibilisés par le drame des Tutsis, mais il n’est pas crédible que la diplomatie française l’ait été. Laisser faire un génocide pendant deux mois et demi après avoir retiré les casques bleus et s’arroger les lauriers de la sensibilité humanitaire parce que l’on a monté tardivement une opération tampon entre belligérants, quoi de plus cynique ? On peut certes, avec Hubert Védrine, refuser de croire que la France ait eu la moindre intention de soutenir le génocide des Tutsis, mais elle a soutenu des gens qui l’ont orchestré, même si elle a exhorté – vox clamans in deserto – le régime Habyarimana à s’ouvrir à la démocratie. Le devoir de la France, depuis la création de la Radio-télévision libre des mille collines, la radio de haine anti-Tutsis du pouvoir, au printemps 1993, soit un an avant le génocide, aurait été d’avoir la lucidité de comprendre que le régime Habyarimana était sur le point de commettre l’irréparable et d’essayer de s’y opposer. Ce qu’elle n’a pas fait – pas plus que quiconque – alors qu’elle était la nation la mieux placée à l’époque au Rwanda pour le faire. (D’après certains témoins, elle aurait même fait le contraire, équipant les FAR longtemps après le début du génocide, faits qui ne sont pas absolument établis mais sur lesquels la France ne s’est jamais expliquée.)  Si la France avait eu des préoccupations humanitaires, elle aurait mis son veto à la résolution 912 et, le cas échéant, aurait monté son opération « Turquoise » fin avril et non fin juin. En mélangeant diplomatie et action militaire, le général Lafourcade espère peut-être atténuer, par la vertu de ses soldats, la responsabilité de la France politique dans les événements tragiques du Rwanda en 1994. Patrick May est le coauteur, avec Yolande Mukagasana, de La mort ne veut pas de moi (éd. Fixot, 1997). 



Enquête sur les « bavures » des soldats français au Rwanda Journal l’Humanité Rubrique International 

Article paru dans l’édition du 26 décembre 2005. Génocide . Le procureur du Tribunal aux armées de Paris a ouvert vendredi une information judiciaire pour complicité dans les massacres de 1994.  « La manifestation de la vérité, s’agissant du comportement de certains militaires français pendant le génocide, est maintenant possible », a estimé samedi William Bourdon, avocats de six plaignants rwandais. Après des mois de tergiversations, le procureur du Tribunal aux armés de Paris (TAP), seule instance habilitée à juger des militaires en mission à l’étranger, a ouvert vendredi une information judiciaire contre X… pour « complicité de génocide ». Cette décision est l’aboutissement d’une plainte déposée en février dernier par six Rwandais victimes du génocide de 1994, dans lequel ont péri près d’un million de Tutsi et de Hutu modérés. Les plaignants mettent en cause le comportement de l’armée française entre juin et août 1994. À cette époque, les Français sont retournés sous mandat onusien au Rwanda, pour créer au sud-ouest du pays une zone humanitaire sûre (ZHS). C’est l’opération « Turquoise », dont l’objectif officiel était la protection des victimes des tueries. Une version réfutée par les plaignants qui accusent les Français d’avoir laissé des miliciens hutu massacrer les Tutsi et même dans certains cas d’avoir eux-mêmes exercé des violences contre les rescapés. Les plaintes portent tout particulièrement sur les collines de Bisesero, où les témoins racontent que les militaires français ont assisté sans bouger au massacre de rescapés en fuite. L’autre cas est celui du camp de Murambi. Dans ce lieu présenté comme un refuge pour les survivants, « des miliciens hutu rentraient et désignaient des Tutsi que les militaires français obligeaient à sortir », a raconté une des plaignantes, Auréa Mukakalisa. L’ouverture de l’information judiciaire n’est pourtant qu’une « demi-mesure », a précisé Me Bourdon. Ce dernier parle d’information « pour l’instant incomplète » et de « dernières résistances incompréhensibles du procureur » qui n’a jugé recevables que deux des six plaintes déposées. Les quatre autres plaignants « ne peuvent se prévaloir d’un préjudice personnel et direct », a expliqué le procureur Jacques Baillet pour justifier sa décision. Mais au-delà de l’argument juridique, force est de constater que l’État français et son représentant, le procureur Baillet, ont tout fait pour stopper l’avance de la procédure. La juge d’instruction du TAP, Brigitte Raynaud, n’a été autorisée qu’au début d’octobre par le procureur à se rendre au Rwanda pour y auditionner les plaignants. Et quinze jours avant son départ, elle recevait encore une note du ministère de la Défense jugeant son déplacement à Kigali inopportun alors que la publication de deux ouvrages (voir ci-dessous) remettait le Rwanda sous les feux de l’actualité médiatique. En décembre, la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, était même personnellement montée au créneau en jugeant « inadmissible que les militaires français puissent être accusés de cette façon et de choses qui la plupart du temps sont farfelues ». Puis il faudra attendre encore un mois entre le déplacement de la juge fin novembre et l’ouverture de l’information judiciaire, entraînant les protestations pour « déni de justice » de Me Comte, deuxième avocat des plaignants. Camille Bauer 



Un exemple caricatural de « négationnisme » Journal l’Humanité  Rubrique International/Article paru dans l’édition du 26 décembre 2005. Dans son livre Noires fureurs, Blancs menteurs, Pierre Péan déclare la guerre à tous ceux qui mettent en doute le discours élyséen sur le génocide. Présenté comme le livre qui établit enfin « la » vérité historique sur le génocide de 1994 et l’opération« Turquoise » au Rwanda, l’ouvrage de Pierre Péan (aux éditions des Mille et Une Nuits) vise essentiellement à faire contrefeu aux révélations publiées ces dix dernières années concernant les jeux plus que troubles de l’Élysée entre 1990 et 1994. La thèse structurant l’ouvrage est issue du discours officiel de Paris, celui là même que Monique Mas, auteur de Paris-Kigali 1990-1994 (Éditions L’Harmattan), résumait par cette formule en sous-titre : « Lunettes coloniales, politique du sabre et onction humanitaire pour un génocide en Afrique »… Seulement cette « onction » a désormais du plomb dans l’aile et ne peut plus servir comme vérité d’évangile. Pierre Péan choisit donc une autre tactique, héritée de l’extrême droite française d’avant-guerre, celle d’un Léon Daudet ou d’un Lucien Rebatet, multipliant les sous-entendus personnels à l’encontre de tel ou tel adversaire afin de déconsidérer son discours et, si possible, de le déshonorer personnellement.  Quelques exemples tirés de cet indigeste pavé aux relents racistes. Deux auteurs français, François Dupaquier et Jean-Paul Gouteux, sont déclarés hors jeu par cette « révélation » se voulant assassine : « marié avec une Tutsi ». Jean Carbonare – qui avait, l’année précédant les massacres, dénoncé la préparation méthodique de ceux-ci par les autorités alors en place à Kigali, sous les yeux des coopérants militaires français – « a recouvré d’anciens réflexes, ceux qu’il avait quand il militait pour le FLN et contre la France ». Bref un homme venu de « l’anti-France », jadis vitupérée par Michel Debré. Le chercheur Jean-Pierre Chrétien, « idéologue pro-Tutsi », n’est rien d’autre que « le cachet universitaire des sornettes du FPR ». François-Xavier Verschave (récemment décédé), un « paranoïaque ». Un délire qui s’étend aux institutions : RFI est-elle bien toujours « la voix de la France ou (celle) de Kagamé ? », s’interroge Pierre Péan, relevant que, outre Monique Mas, y officient « deux Rwandais d’origine tutsi ». Jusqu’au général des casques bleus Roméo Dallaire, dont on insinue qu’il ne restait pas insensible au charme des femmes tutsi. Il est vrai que l’officier canadien a publié un témoignage où il se montre critique sur le rôle de Paris comme sur les complaisances et hésitations onusiennes… La seule raison de parler ici d’un tel livre ne tient pas à son contenu (une compilation de ragots et de rumeurs distillés par des personnes proches de divers services occidentaux), mais à la campagne de promotion accompagnant son lancement. Sans doute n’est-ce pas seulement une coïncidence si celle-ci survient à un moment où la vie politique est agitée par certaine loi vantant les « bienfaits » de la colonisation française. Jean Chatain 



La France accusée de complicité de génocide au Rwanda Une information judiciaire contre X ouverte au Tribunal des armées de Paris.  Par Christophe AYAD, samedi 24 décembre 2005 La France n’en a pas fini avec le génocide rwandais de 1994 qui lui colle aux doigts comme un mauvais sparadrap. Le procureur du Tribunal aux armées de Paris (TAP), Jacques Baillet, a ouvert vendredi soir une information judiciaire contre X pour « complicité de génocide » à la suite d’une plainte de rescapés rwandais visant l’armée française. Six Rwandais tutsis avaient porté plainte contre X, par l’entremise de Me Willaim Bourdon et Me Antoine Comte pour « complicité de génocide et/ou complicité de crime contre l’humanité » en février 2005 devant le TAP. Témoignages. Dans un premier temps, le procureur avait jugé les plaintes insuffisantes pour ouvrir une instruction. Fin novembre, la juge d’instruction du TAP Brigitte Raynaud s’était déplacée au Rwanda pour compléter leurs témoignages. Ces derniers avaient accusé des soldats français d’avoir commis des viols, des meurtres, et laissé des miliciens hutus enlever des réfugiés dont ils avaient la protection, lors du génocide de 1994 qui a causé 800 000 morts, surtout tutsis. La plainte vise l’opération Turquoise, durant laquelle 2 500 militaires français, sous mandat de l’ONU, ont formé une zone humanitaire sûre dans le sud-ouest du pays. Couteaux. Dans son réquisitoire introductif, le procureur rejette la recevabilité de quatre des six plaignants, considérant qu’ils « ne peuvent se prévaloir d’un préjudice personnel et direct ». Auréa Mukakalisa, 27 ans au moment des faits, avait indiqué : « Des miliciens hutus entraient dans le camp et désignaient des Tutsis que les militaires français obligeaient à sortir du camp. J’ai vu les miliciens tuer les Tutsis qui étaient sortis du camp (…) Je dis avoir vu des militaires français tuer eux-mêmes des Tutsis en utilisant des couteaux brillants d’une grande dimension. » Innocent Gisanura, 14 ans en 1994, a évoqué les exactions commises à Bisesero : « Nous avons été assaillis et pourchassés par les miliciens [hutus], et j’affirme que les militaires français assistaient dans leurs véhicules à la scène sans rien faire. » La juge Raynaud va désormais enquêter. 



PARIS (AFP) – 24/12/2005 10h32 - Me William Bourdon, avocat des six rescapés rwandais qui accusent des militaires français, notamment de viols et de meurtres durant le génocide, estime que l’information judiciaire ouverte vendredi « est incomplète » du fait de l’irrecevabilité de 4 des 6 plaignants. « C’est une demi-mesure. Cette information reste pour l’instant incomplète du fait des dernières résistances incompréhensibles du procureur à permettre des investigations sans réserve », a expliqué samedi matin à l’AFP Me Bourdon, défenseur avec Me Antoine Comte des six plaignants. « Mais c’est un pas important et l’élargissement des investigations aux faits dénoncés par les quatre autres plaignants est inexorable », a ajouté l’avocat. 

Concernant la date d’ouverture de cette information, à la veille de Noël, l’avocat juge que « la volonté caricaturale de discrétion est assez dérisoire ». « Ce qui est important c’est que la manifestation de la vérité s’agissant du comportement de certains militaires français pendant le génocide est maintenant possible », a également indiqué Me Bourdon.  L’avocat ne juge « pas pensable » le recours au secret-défense. « Chacun sait que les travaux de la mission parlementaire (en 1998, ndlr) ont buté notamment sur le secret défense. La gravité des faits dénoncés et l’exigence de vérité ne rend pas pensable que le secret défense soit opposé à l’autorité judiciaire lorsqu’il sera question, et c’est nécessairement pour bientôt, d’avoir accès à l’ensemble des archives militaires et civiles pertinentes ». Le procureur du tribunal aux armées de Paris (TAP) a ouvert vendredi soir une information judiciaire contre X pour « complicité de génocide » confiant l’enquête à la juge Brigitte Raynaud. Six personnes, membres de la minorité tutsie du Rwanda, rescapées du génocide de 1994, âgées de 25 à 39 ans, ont porté plainte contre X pour « complicité de génocide et/ou complicité de crime contre l’humanité » en février 2005. Entendus fin novembre au Rwanda, ils avaient accusé des militaires français d’avoir, lors du génocide, commis des viols, des meurtres, et laissé des miliciens hutus enlever des réfugiés dont ils avaient la protection. 



Rwanda : la juge Raynaud va enquêter sur le rôle de l’armée française Par Emmanuel PARISSE 

PARIS, 23 déc 2005 (AFP) – Le procureur du tribunal aux armées de Paris (TAP) a ouvert vendredi soir une information judiciaire contre X pour « complicité de génocide » à la suite d’une plainte de rescapés rwandais visant l’armée française, confiant l’enquête à la juge Brigitte Raynaud. Six personnes, membres de la minorité tutsie du Rwanda, rescapées du génocide de 1994, âgées de 25 à 39 ans, ont porté plainte contre X pour « complicité de génocide et/ou complicité de crime contre l’humanité » en février 2005 devant le TAP. Les six plaignants entendus fin novembre au Rwanda par la juge d’instruction du TAP Brigitte Raynaud avaient accusé des militaires français d’avoir, lors du génocide de 1994, commis des viols, des meurtres, et laissé des miliciens hutus enlever des réfugiés dont ils avaient la protection. Dans son réquisitoire introductif, le procureur Jacques Baillet s’est prononcé contre la recevabilité de quatre des six plaignants, considérant que ces « personnes ne peuvent se prévaloir d’un préjudice personnel et direct, d’après l’exposé qu’elles ont fait devant la juge », a indiqué à l’AFP la même source judiciaire. 

« Elles ne peuvent se prévaloir de faits, à les supposer avérés, susceptibles de constituer le crime de complicité de génocide », a précisé cette source. Seuls les cas de deux rescapés du génocide, Innocent Gisanura et Auréa Mukakalisa, respectivement âgés de 14 et 27 ans en 1994, sont recevables aux yeux du parquet du TAP. Brigitte Raynaud est l’unique juge d’instruction du tribunal aux armées de Paris, dont les locaux se trouvent dans la caserne de Reuilly à Paris (XIIe arrondissement). Cette juridiction est la seule habilitée à instruire et juger des affaires impliquant des militaires français à l’étranger. 

La plainte vise l’opération militaro-humanitaire Turquoise (2.500 hommes, fin juin à fin août 1994), au cours de laquelle l’armée française, sous mandat de l’Onu, avait été chargée de former une zone humanitaire sûre (ZHS) dans le sud-ouest du Rwanda. Le génocide a fait près de 800.000 morts, selon l’Onu, essentiellement au sein de la minorité tutsie mais aussi parmi les opposants hutus.  Dans son témoignage recueilli par Mme Raynaud, Auréa Mukakalisa indiquait notamment : « Des miliciens hutus entraient dans le camp et désignaient des tutsis que les militaires français obligeaient à sortir du camp. J’ai vu les miliciens tuer les Tutsis qui étaient sortis du camp ». « Je dis et c’est la vérité, avoir vu des militaires français tuer eux-mêmes des Tutsis en utilisant des couteaux brillants d’une grande dimension », poursuivait-elle. Peu après le retour de la juge d’instruction du Rwanda, les avocats des plaignants, Mes William Bourdon et Antoine Comte, avaient dénoncé « un déni de justice » en l’absence d’ouverture d’information judiciaire.  Selon une source judiciaire à Paris, « l’affaire nécessitait une analyse juridique précise, et un examen précis de la plainte et donc du temps pour aboutir à une décision ». emp/sst/sd AFP 232122 DEC 05 



Les protestants et le Rwanda 

Réforme n°3156, 22 déc 2005 – 4 janv 2006. Non à la désinformation A propos de « Rwanda : protestants interpellés » (Réforme n° 3155, 15-21 décembre). La réponse de Jacques Maury, ancien président de la Fédération protestante de France, et de Marcel Manoël, actuel président du Conseil national de l’Eglise réformée de France. Tous deux démentent quelque implication des Eglises que ce soit. Non, Pierre Péan, pas cela ! 

Dans son dernier livre Noires fureurs, blancs menteurs, Pierre Péan prétend défendre l’honneur de notre pays, mis en cause à propos du rôle du gouvernement français et de notre armée lors du génocide de 1994 au Rwanda. La France s’en serait rendue complice par son soutien prolongé au régime du président hutu Habyarimana, dont l’assassinat fut le signal du déclenchement du génocide des Tutsis et des opposants hutus. Et lorsque, devant l’ampleur du drame et pour protéger les victimes, elle décida l’envoi d’un détachement militaire sous le nom d’opération Turquoise, des lenteurs inexpliquées dans le déploiement de ces troupes auraient encore alourdi sa responsabilité. Dans le développement de son « enquête », Pierre Péan ne craint pas de mettre en cause les institutions du protestantisme français. Par l’intermédiaire de Jean Carbonare, elles se seraient laissées manipuler par le gouvernement tutsi et son président, M. Kagamé, au point de faire partie d’un véritable complot « anti-France ». L’accusation pourrait faire sourire si elle n’était pas aussi insensée. C’est pourquoi, avec l’accord et le soutien des présidents actuels de la Fédération protestante de France, de la Cimade, de l’Eglise réformée de France et du Département français d’action apostolique (Defap), je tiens à exprimer cette sévère protestation contre des insinuations aussi malveillantes que gratuites.  Nos Eglises et institutions, lorsqu’elles sont interpellées sur des questions politiques et sociales, ont certes l’habitude de donner la parole à ceux qui veulent les voir dénoncer des injustices, mais de ne se prononcer, éventuellement, qu’après les avoir écoutés. En ce qui concerne le Rwanda, elles ont assurément entendu des témoins des réalités effrayantes du génocide. Mais on ne trouve dans le livre de Pierre Péan aucun texte les engageant officiellement, qui puisse corroborer les accusations de l’auteur. Mais il y a plus grave encore : Pierre Péan ne recule pas devant la mise en question de l’honneur de bien des personnes, et notamment de deux chargés de mission de nos Eglises et institutions : 

  • en premier lieu, Jean Carbonare (fidèlement assisté de son épouse), ancien équipier de la Cimade et du Conseil œcuménique des Eglises affecté à la direction du chantier de reboisement du Constantinois en 1962, immédiatement après la fin de la guerre d’Algérie ; il a été ensuite et pendant des années personnellement engagé au service du développement agricole de l’Afrique, en particulier au Sénégal. C’est alors qu’envoyé au Rwanda au début des années 1990, comme membre d’une équipe d’enquête de la Fédération internationale des droits de l’homme, il est devenu un partisan passionné de ceux qui lui paraissaient les plus menacés dans les conflits de cette période, comme l’a, hélas, confirmé le génocide des Tutsis. Je ne peux accepter que cet homme généreux soit mis au pilori comme il l’est, de manière acharnée, dans le pamphlet de Pierre Péan ; 
  • également accusé, sans preuve et à coup d’insinuations aussi malveillantes qu’absurdes : Gérard Sadik, chargé par la Cimade des relations avec l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides), c’est-à-dire de l’accompagnement et de la défense des demandeurs d’asile devant cet organisme. Tâche dont il s’acquitte avec une compétence, une honnêteté et une persévérance exemplaires. Pierre Péan ne craint pas de l’accuser, avec deux autres, de porter une attention toute particulière à ce que l’OFPRA ne délivre pas le statut de « réfugié à des Rwandais qui n’ont pas leur agrément » (c’est-à-dire l’agrément des maîtres actuels du Rwanda). Avec cette mise en cause d’une intégrité professionnelle, dans un domaine aussi lourd de conséquences que celui des demandes d’asile, on est vraiment au niveau de l’insulte. On comprendra assurément que je m’en tienne là et me refuse à entrer dans une polémique généralisée sur tous les détails d’une « enquête » qui prétend défendre l’honneur de la France mais qui, par ses procédés, ne fait guère honneur à son auteur. 

Jacques Maury, pasteur, président d’honneur de la Cimade 

Rien dans les archives de l’Eglise réformée Puisque Pierre Péan, dans son livre, accuse nommément l’Eglise réformée de France d’avoir participé à une campagne de désinformation antifrançaise, j’ai parcouru nos archives à la recherche de ce qui pourrait motiver – déclaration synodale ou du Conseil national – cette affirmation.  Pendant la période incriminée, 1997-1998 : rien. Au lendemain du génocide, au synode régional 1994 Centre-Alpes-Rhône, un témoignage de Marguerite Carbonare – membre du synode – qui a été transmis aux Eglises locales de la région. Ni une prise de parti, ni une quelconque accusation antifrançaise, mais le tragique constat de la participation active aux massacres des Eglises rwandaises et de beaucoup de leurs membres, avec un appel à la vigilance et à la prière. Bref, si quelqu’un fait là de la désinformation, c’est Pierre Péan.  Le seul regret que j’éprouve, c’est de ne pas avoir suffisamment écouté les témoins courageux qui tentaient de nous alerter sur un génocide dont nous n’arrivions pas alors à réaliser la terrible dimension. Marcel Manoël, président du Conseil national de l’Eglise réformée de France. 



Rwanda Réforme n°3155, 15 – 21 déc 2005. Depuis quelques jours, la consternation se répand dans les institutions protestantes. Habitués à la discrétion, voilà que les protestants se trouvent interpellés et malmenés par le dernier livre de Pierre Péan, Noires fureurs, blancs menteurs. Eléments de la controverse. 

Des protestants interpellés Selon le journaliste et essayiste Pierre Péan, contrairement à l’idée communément admise, le Front patriotique rwandais (FPR) et son chef, Paul Kagamé, portent une responsabilité dans le déclenchement du génocide qui a frappé les Tutsis pour avoir programmé l’assassinat du président Habyarimana, l’événement qui suscita la répression hutue. Plus spécifiquement, Pierre Péan réévalue le rôle de l’armée française et de l’opération Turquoise, récusant l’idée que la France se serait rendue complice des responsables du génocide. Et dénonce, dans le même mouvement, des courants d’opinion qui, dans notre pays, pratiqueraient une véritable « haine de la France ». Au titre de ces derniers, des protestants et, en premier lieu, Jean Carbonare, fondateur et président de l’association Survie, qui aurait, selon Pierre Péan, entraîné les institutions protestantes – le Defap, la Cimade et même la Fédération protestante de France – dans une escalade politique visant à accréditer l’idée que la France se serait rendue complice du génocide au moyen de l’opération militaire baptisée « Turquoise ». Une situation complexe Soucieux de vérifier les allégations de Pierre Péan, nous avons sollicité les représentants de diverses institutions protestantes. Et là, surprise, peut-être peu habitués à être ainsi durement mis en question, nos interlocuteurs ont d’abord paru tétanisés, sinon très hésitants à se prononcer et nous renvoyant à une réponse collective et officielle à venir. Reprenons, en attendant, les faits. 

Il s’agit tout d’abord de l’honneur d’un homme qui paraît mis en cause. Jean Carbonare, paroissien de l’Eglise réformée de Dieulefit, est très vivement attaqué. Considéré par Pierre Péan comme un agent du FPR et, à ce titre, manipulateur capable de retourner et de manipuler une opinion trop crédule et sensible. Cet homme de conviction se tait pour l’instant, bouleversé, ne sachant comment répliquer. André Honneger, pasteur à Dieulefit au début des années 90, se souvient d’un militant très actif depuis qu’en 1992 la Fédération internationale des droits de l’homme l’avait désigné comme l’un des membres de la commission d’enquête sur la situation au Rwanda. « Lorsque le génocide a eu lieu, rappelle-t-il, Jean Carbonare et son épouse Marguerite ont multiplié les voyages là-bas. Chaque fois qu’ils revenaient, horrifiés par ce qu’ils avaient découvert, ils nous faisaient partager leur émotion. Ils défendaient la cause des Tutsis mais aussi celle des Hutus modérés, eux aussi massacrés par les escadrons de la mort. » Et le pasteur de souligner que les époux Carbonare ont toujours privilégié le dialogue au rapport de force, cherchant, certes, à mobiliser l’opinion, mais pour favoriser une aide humanitaire plutôt que pour encourager les conflits. « Jean et Marguerite Carbonare vivent leur engagement avec intensité mais aussi avec sincérité, confirme François Cassou, actuel pasteur à Dieulefit. Même si l’on peut comprendre que chacun d’entre nous ne soit pas capable de partager leur profonde implication, leur engagement mérite le respect. » Jacques Küng, secrétaire général de l’Eglise de Suisse romande, qui a formé des pasteurs au Rwanda pendant les années 80 et côtoyé les époux Carbonare, évoque leur dévouement, leur énergie à apporter une aide aux populations menacées. Mais pas question pour lui de les soupçonner d’être des agents du FPR, comme le laisse entendre Pierre Péan. Emportés par la force de leur conviction, Marguerite et Jean Carbonare auraient-ils cependant sous-estimé la complexité de la situation ? « Il est très difficile, quand la tragédie de l’Histoire est en marche, de garder l’esprit froid », réplique Jacques Küng. Du côté des instances protestantes Une telle implication a-t-elle pu emporter l’adhésion des instances protestantes ? Jean Tartier, président de la Fédération protestante de France au moment du génocide, reconnaît le rôle déterminant des époux Carbonare – et de leur collaborateur François-Xavier Verschave – dans la diffusion des sources : « C’est eux qui nous informaient sur la situation au Rwanda, dit-il. J’ai très vite eu le sentiment qu’ils avaient des convictions, mais pas au point de les considérer comme des partisans aveuglés. » La Fédération protestante aurait-elle été manipulée ? Ou au moins usé de naïveté dans cette affaire rwandaise, comme le suggère Pierre Péan ? « Certainement pas, souligne Jean Tartier. Lorsque j’ai pris connaissance de ce qui se passait là-bas, j’ai insisté sur la nécessité d’une concertation avec les protestants belges et suisses, très présents au Rwanda, afin de recouper les renseignements que nous recevions. Il est ressorti de nos échanges que la situation n’était pas aussi manichéenne que voulait le dire la presse, même si la responsabilité de Hutus dans le génocide ne faisait aucun doute. De la même façon, la responsabilité de l’armée française dans cette affaire me paraissait obscure. Elle méritait, selon nous, de faire l’objet d’une enquête. Cependant, nous sommes restés extrêmement prudents dans nos affirmations. » 

Jacques Maury, ancien président de la Fédération protestante, ne dit pas autre chose, qui réfute catégoriquement l’idée que les institutions protestantes auraient pu être manipulées par Marguerite et Jean Carbonare. Et auraient pris parti pour le FPR et Paul Kagamé. Il apporte aussi le plus vif démenti à l’idée que la Cimade, par l’intermédiaire d’un de ses équipiers dénoncés par Pierre Péan, aurait refusé d’accueillir des réfugiés hutus. Plus nettement encore, il s’insurge contre l’hypothèse d’une dénonciation de l’armée française par les instances protestantes. « Je mets au défi quiconque de trouver, parmi les déclarations officielles de nos représentants, de telles insinuations », souligne-t-il. Reste l’appui moral indéfectible que l’ancien président de la Fédération protestante continue d’apporter à Jean Carbonare, que Jacques Maury qualifie de « chargé de mission » pour les Eglises protestantes. Il conteste là aussi les hypothèses de Pierre Péan qui s’emploie en effet sur de longues pages à discréditer Jean Carbonare en soulignant les failles personnelles de celui dont il conteste les idées. Cette méthode n’éclaire pas le débat sur la responsabilité de Paul Kagamé dans la guerre civile au Rwanda ou sur le rôle qu’y jouèrent certains militaires français. Mais elle atteint profondément le cœur d’un militant sincère de la cause des droits de l’homme, selon Jacques Maury. Une atteinte à laquelle les protestants ne sauraient être indifférents. Frédérick Casadesus 



Pierre Péan, une vieillesse française. Le Gri-Gri International, 15 décembre 2005. Il est des critiques de livres que l’on se réjouit de faire. Il en est d’autres que l’on préfèrerait ne pas avoir à faire. Tel est précisément le cas. C’est que de Noires fureurs, blancs menteurs, le livre en questions, il n’est guère à tirer, excepté l’outrance et le fumet nauséeux. Saisi d’effroi au bout de quelques pages, le lecteur initié aura bien du mal à aller jusqu’au terme de sa lecture. Quant au novice, il finira rapidement épuisé, tant Pierre Péan, l’auteur, semble avoir une pensée à l’image de sa plume : confuse et hachée. 

En quelques mots, que veut démontrer Péan ? Deux points basés sur un postulat. Le postulat ? L’histoire récente du Rwanda est truquée. Sur cette seule base, ressortant de l’acte de foi, le voici lancé à la poursuite de ses deux obsessions : 1/ les victimes du génocide ne sont pas les victimes, mais les coupables ; 2/ François Mitterrand, alors responsable de la politique française, était un humaniste méconnu. Le problème, c’est que tout au long de cette soi-disant « enquête » (tel est l’intitulé du livre retenu par l’éditeur), l’auteur franchit allégrement, et avec une inconscience sidérante, toutes les lignes rouges. Sur un fond haineux, il n’hésite à aucun moment à tordre le cou aux faits, à mélanger la plus pure affabulation à quelques éléments factuels déjà connus, ou à broder d’imaginaires interprétations. Il ne s’agit visiblement pas pour Péan d’enquêter mais de démontrer. A tout prix. Au prix même du risque de la propagande. Deux remarques à l’appui. Pierre Péan ne s’est pas rendu au Rwanda, ce qui est gênant quand l’on prétend démontrer une « immense manipulation ». De même, tout à sa volonté de stigmatiser une prétendue « cinquième colonne » – dont l’auteur de ces lignes – il n’a pas pris la peine de décrocher son téléphone avant de mettre en cause ses « cibles ». Le résultat est écœurant et ressort du libelle, ces petits écrits à caractère diffamatoire qui pullulèrent en Europe dans la première partir du XXème siècle. Le général Dallaire, patron des forces de l’ONU au Rwanda est ainsi décrit comme un homme qui « méprise les africains francophones » et à la partialité avérée car il aurait « hébergé une Tutsi sous son toit ». Madeleine Mukamabano, journaliste de RFI, ayant perdu une partie de sa famille lors du génocide, aurait, elle « parfaitement » usé et joué du « rôle de rescapée de la barbarie hutu » afin de « séduire et convaincre les personnalités françaises ». Quant à Imma T. (une Tutsi, bien sûr), supposée mystérieuse espionne, Pierre Péan expédie son cas en quelques mots d’une redoutable et exécrable violence : elle « parlait bien et pleurait facilement ». 

L’auteur, tout à sa tâche et à sa volonté de violence, exprime également sur un ton qui se voudrait de l’évidence les pires clichés : les Tutsi, victimes du génocide, sont ainsi supposés constituer une « race » dont un trait de caractère serait l’immémoriale « culture du mensonge ». Cette « race » serait également parvenue à former « un lobby Tutsi » à la redoutable efficacité puisqu’elle dirigerait ses « très belles femmes » vers « les lits appropriés ». L’outrance de l’ensemble est telle que l’on en finit par se demander si la véhémence et la provocation ne sont pas volontaires. L’émotion, la polémique et le scandale visiblement recherchés par Péan créent nécessairement un trouble. Et ce trouble à l’immense avantage de permettre de gommes toutes les épineuses questions de ce dossier, dont la moindre n’est pas celle du rôle de la France au Rwanda. Finissons-en là. Pour relever deux points qui resteront longtemps – cela est écrit – source d’étonnement et de réflexion : 1/ sans le moins du monde s’interroger, une partie de la presse française a largement ouvert ses micros et ses colonnes à Pierre Péan ; 2/ selon le Canard Enchaîné, la « perception » par « l’entourage de Villepin » de la crise rwandaise « n’est pas éloignée de celle de Péan ». Patrick de Saint Exupéry. 



Ces plaintes rwandaises qui font gémir les armées Le Canard enchaîné, mercredi 14 décembre 2005 La réaction de Michèle Alliot-Marie est à la mesure de l’inquiétude de l’état-major, après la publication de plusieurs témoignages de Rwandais accusant les militaires français de passivité, voire de complicité lors du génocide de 1994. « Il est inadmissible que les militaires puissent être accusés de choses qui, la plupart du temps, sont complètement farfelues », a pesté la ministre de la Défense. 

« La plupart du temps », peut-être. Mais le reste du temps suffit, semble-, t-il, à semer la panique. La preuve, le ministère, épaulé par le procureur du tribunal aux armées, a tout tenté pour empêcher la juge d’instruction Brigitte Raynaud de recueillir ces témoignages. Six personnes, déjà citées par « Le Monde » (10/12), qui affirment avoir vu certains officiers se dérober au lieu de porter secours aux Tutsis massacrés par les miliciens hutus. Ou même prêter main-forte aux tueurs, voire profiter du chaos pour violer de jeunes réfugiées. Six témoins, cela ne fait certes pas une vérité révélée sur une tragédie qui s’est soldée par des centaines de milliers de victimes. Mais c’est peut-être assez pour chercher à connaître un peu mieux la vérité. Le zèle de Kigali  Dernier coup imaginé par le ministère pour bloquer les investigations de la juge d’instruction : ne pas lui délivrer de réquisitoire. L’instruction en cours a été ouverte sur des plaintes avec constitution de partie civile. Ce qui enclenche automatiquement l’action de la justice. Mais, en principe, le procureur doit alors requérir la poursuite de l’information. Faute de quoi la procédure risque d’être boiteuse. Cette astuce avait été précédée de deux autres manoeuvres de retardement. Le ministère de la Défense avait fabriqué une note, faussement attribuée aux services de renseignement et émanant en fait du bureau dit « des affaires réservées » (qui dépend directement du cabinet de la ministre et où se traitent les patates chaudes), attirant l’attention de la juge sur les prétendus dangers d’un voyage à Kigali. Ensuite, lorsqu’elle a passé outre, Brigitte Raynaud a été avisée, alors qu’elle était déjà sur place, par le zélé procureur du tribunal aux armées qu’il existait un doute sur la validité des auditions auxquelles elle était en train de procéder. C’est ce qu’elle raconte dans le « procès-verbal de transport » qu’elle a rédigé le 2 décembre après sa mission au Rwanda. Précisant, en outre, que les magistrats rwandais « attendent les commissions rogatoires internationales qu’ils mettront à exécution après la délivrance du réquisitoire introductif en France ». En clair, les Rwandais se montrent très désireux d’aider la justice française. Et souhaitent vivement qu’elle bouge.  Ces divers épisodes ne vont pas améliorer les relations entre Paris et Kigali. Le gouvernement rwandais a réservé le meilleur accueil à la juge, car il est ravi de voir s’allumer un contre-feu après la charge sans nuance de Pierre Péan, qui, dans son livre paru récemment, accuse les actuels dirigeants tutsis d’avoir massacré autant, sinon davantage, que les Hutus. L’accumulation de naines est telle que vouloir chercher la vérité, c’est déjà trahir un camp. Ou l’autre. Ou même les deux. Brigitte Rossigneux 



Rwanda : lourdes accusations contre des militaires français  Le Figaro Patrick de Saint-Exupéry (avec AFP) 

[12 décembre 2005] L’OUVERTURE d’une instruction judiciaire, après le dépôt au Tribunal des armées de Paris (TAP) d’une plainte contre X pour « complicité de génocide », semble aujourd’hui inéluctable. La teneur des témoignages recueillis, gravissimes puisque des militaires français participant à l’opération « Turquoise », déclenchée en juin 1994 au Rwanda, se voient accusés d’avoir assisté passivement à des exactions et même d’avoir tué des réfugiés, ne laisse guère d’échappatoire. Les dépositions des plaignants ont été enregistrées sur procès-verbal le 22 et 23 novembre à Kigali par la juge d’instruction Brigitte Raynaud, du Tribunal des armées de Paris (TAP). Six Rwandais, cinq hommes et une femme, ont alors confirmé leurs témoignages. Reproduites en partie dans la presse, les accusations sont terribles. « Nous avons été assaillis et pourchassés par les miliciens et j’affirme que les militaires français assistaient dans leurs véhicules à la scène sans rien faire », déclare Innocent Gisanura, 14 ans en 1994. Un autre plaignant, Auréa Mukakalisa, une femme âgée de 27 ans en 1994, assure avoir assisté aux événements suivants au camp de Murambi : « Des miliciens hutus entraient dans le camp et désignaient des Tutsis que les militaires français obligeaient à sortir du camp. J’ai vu les miliciens tuer les Tutsis qui étaient sortis du camp. » 

Réagissant à ces mises en cause, le ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, a déclaré trouver « inadmissible que les militaires français puissent être accusés de choses qui, la plupart du temps, sont complètement farfelues ». Il devrait donc revenir à la justice de faire le tri entre de possibles « éléments farfelus » et d’éventuels éléments plus sérieux. Pour ce faire, l’ouverture d’une information judiciaire paraît s’imposer. Pression sur la juge Cette affaire est extrêmement sensible. Voici moins d’un mois, le ministère de la Défense était directement intervenu auprès du juge Brigitte Raynaud, afin de la dissuader de se rendre au Rwanda, où elle entendait, compléter et enregistrer sur procès-verbal les témoignages déposés à Paris. L’ambassadeur de France à Kigali, Dominique Decherf, avait alors dû intervenir pour rendre possible le déplacement du magistrat. La plainte déposée le 16 février par deux avocats, Antoine Comte et William Bourdon, vise l’opération « Turquoise », déclenchée en juin 1994, mais aussi le rôle de Paris au Rwanda de 1990 à 1994, années durant lesquelles « la présence française » au Rwanda « est à la limite de l’engagement direct », a constaté en 1998 une mission d’information de l’Assemblée nationale. La plainte n’épargne pas les responsables au plus haut niveau de l’Etat français. Une note, datant du 28 avril 1994 et émanant du conseiller Afrique de l’Elysée, est ainsi citée. Tout comme une autre, datée du 6 mai 1994, rédigée par le chef d’état-major particulier (EMP) de François Mitterrand. 



Un livre réécrit l’histoire du génocide rwandais 

Dans un pamphlet sans nuances, Pierre Péan dénonce le « mauvais procès » fait à la France pour son attitude au Rwanda. La Croix, 12 décembre  Les ouvrages de Pierre Péan font toujours du bruit, et celui qu’il consacre au Rwanda ne fait pas exception. L’« enquêteur écrivain » procède, par un effet de miroir, au démontage systématique de tout ce qu’il appelle l’« histoire officielle ». Il revisite certains faits méritant enquête, comme l’attentat qui coûta la mort aux présidents rwandais et burundais ou les crimes commis par le Front patriotique rwandais (FPR), mais surtout, et c’est là que le bât blesse, une majorité de faits avérés, dont le génocide lui-même. Dès le préambule, le lecteur découvrira par exemple au détour d’une phrase que « le nombre de Hutus assassinés par les policiers et les militaires » du FPR « est bien supérieur à celui des Tutsis tués par les miliciens et les militaires gouvernementaux » : « 280 000 » tout au plus, et non 800 000 comme l’affirme l’ONU. Sur quoi s’appuie cette affirmation à l’emporte-pièce ? Sur un témoignage anonyme, lui-même rapporté par un témoin sujet à caution (p. 277). « La culture du mensonge et de la dissimulation domine toutes les autres chez les Tutsis et, dans une moindre part, par imprégnation, chez les Hutus. » C’est à l’aune du sens de la nuance recelé par cette phrase que Pierre Péan donne sa version du drame rwandais et de ses racines. Non en enquêtant sur le terrain, non en donnant la parole à des analyses et à des témoignages divergents, mais uniquement en s’attaquant violemment à ce qu’il appelle le « cabinet noir » du FPR de Paul Kagamé, aujourd’hui au pouvoir au Rwanda. Un cabinet bien rempli, formé des journalistes ayant couvert le génocide, à l’exception du seul qui défende les mêmes thèses que l’auteur, et plus globalement de ceux qui ont osé affirmer que le rôle de la France avant et pendant le génocide n’avait pas été dénué d’ambiguïtés et de fautes. Sur ce point, il faut noter que les conclusions de la mission parlementaire d’information sur le Rwanda (1998) qui, malgré des manques criants, avait étayé certains de ces errements, sont ignorées comme l’est un autre rapport de référence, « Aucun témoin ne doit survivre », cosigné par Human Rights Watch et la FIDH. L’auteur néglige tout ce qui pourrait aller à l’encontre de sa thèse, mais prend pour argent comptant les plus improbables « messages secrets » du FPR censément captés par les Forces armées rwandaises (FAR) ou le témoignage d’un individu, Abdul Ruzibiza, publié par ailleurs. Le retournement de l’« histoire officielle » ne serait pas parfait si le camp des génocidaires n’était pas lavé de tout soupçon, voire glorifié. Pierre Péan réussit ce tour de force, au prix d’une révision de l’histoire rwandaise puisée aux sources les plus partiales et d’une impasse totale sur tous les faits démontrant la préparation minutieuse du génocide, qui passa notamment par la formation des milices de tueurs Interahamwes et l’achat massif de machettes. « Pour comprendre la stratégie rwandaise, écrit l’auteur, il faut constamment avoir en tête les frustrations, la colère et l’amertume des responsables d’un régime constamment méprisé, humilié par la communauté internationale. » Exploitant des archives de l’Élysée et du ministère des affaires étrangères, Péan s’emploie à démontrer la tiédeur de Paris à soutenir ce régime si injustement accusé.  Les erreurs involontaires passent au second plan, mais on ne résistera pas au devoir de signaler à l’auteur que l’ancien président Bizimungu, s’il est prénommé Pasteur, n’est en rien ministre du culte protestant. Plus sérieusement, on rappellera à celui qui enquête à distance, officiellement par crainte d’« être contraint de serrer la main » ou même de parler à l’une des nombreuses victimes de lynchage de ce livre, que les journalistes qui enquêtèrent sur le moment ne furent en rien « encadrés » par le FPR ou par quiconque. Et c’est bien le problème de fond qui justifia sans doute l’écriture de ce livre.Beaucoup, à l’image de Patrick de Saint-Exupéry dans son ouvrage L’Inavouable (Les Arènes, 1994), ont témoigné de ce qu’ils ont vu. La précision de leurs accusations, la qualité des responsables désignés appelait immanquablement une riposte, mais celle-ci, incarnée par l’ouvrage de Péan, tombe à plat, victime de ses outrances. L’histoire des crimes commis par le FPR, l’histoire du génocide et celle de l’implication française dans ses prémices restent à écrire. 



Des témoins du génocide rwandais accusent l’armée française (Reuters 10/12/2005) Six survivants du génocide de 1994 au Rwanda, déposant devant une magistrate française, ont accusé des soldats français d’avoir aidé les massacreurs à débusquer leurs victimes et d’avoir eux-mêmes commis des crimes, déclare leur avocat, Me William Bourdon. Ces dépositions ont été recueillies au Rwanda par la juge Brigitte Raynaud, chargée par le parquet de Paris de mener des vérifications préliminaires après le dépôt de plaintes par ces six personnes en février dernier. Me Bourdon a estimé que le parquet n’avait plus d’autre choix que d’ouvrir une enquête approfondie. « L’ouverture d’une information judiciaire s’impose encore plus aujourd’hui. C’est plus qu’une confirmation des accusations initiales, c’est accablant », a-t-il dit à Reuters. 

Les six témoins, cinq hommes et une femme de l’ehtnie tutsie, qui ont déposé plainte pour « complicité de génocide et complicité de crimes contre l’humanité », mettent en cause des soldats français engagés dans l’opération Turquoise, menée entre juin et août 1994 au Rwanda sous mandat de l’Onu. Huit cent mille Tutsis et Hutus modérés ont été massacrés d’avril à juin de cette même année par les milices et les militaires d’un régime que soutenait Paris. Dans leurs dépositions publiées en partie dans Le Monde daté de samedi, des plaignants accusent des militaires français d’avoir aidé les miliciens « Interahamwe », principaux auteurs du génocide, à agir dans le camp de réfugiés de Murambi, au sud de Gikongoro. Les Français laissaient entrer ces miliciens et des gendarmes dans le camp, a affirmé l’un d’eux. Ces miliciens désignaient des personnes que les militaires français auraient parfois tuées eux-mêmes au couteau. Les soldats français sont aussi accusés de viols. Des prisonniers auraient par ailleurs été emmenés en hélicoptère par des Français vers une destination inconnue. 

D’autres plaignants accusent des soldats français d’avoir, en juin à Bisesoro, incité plusieurs dizaines de milliers de Tutsis à sortir de leurs caches, avant que des miliciens hutus ne surviennent et ne les massacrent. Depuis 1994, la France a été mise en cause par plusieurs ONG pour son soutien au régime responsable du génocide. Une version pourtant très discutée, d’autant que le régime de Paul Kagamé, arrivé au pouvoir après le génocide, est lui-même accusé d’exactions. Une mission d’information du Parlement français a conclu en 1998 que la France avait bien sous-estimé la nature criminelle du régime rwandais mais n’avait eu aucun rôle dans le génocide.  Les autorités françaises soulignent que la France a été, avec l’opération « Turquoise », le seul pays à agir pendant le drame, alors que l’Onu et les autres membres du Conseil de sécurité ordonnaient le retrait du contingent de casques bleus présent sur place avant 1994. © Copyright Reuters 



Rwanda : les plaignants contre l’armée française ont maintenu leurs accusations devant la juge  9 décembre 2005 PARIS (AP) – Les six Rwandais qui ont porté plainte en février dernier contre l’armée française pour « complicité de génocide » ont confirmé fin novembre devant la juge d’instruction du tribunal aux armées de Paris (TAP) les accusations qu’ils avaient portées contre les militaires, a-t-on appris vendredi de sources judiciaires. Les avocats des six plaignants, Mes William Bourdon et Antoine Comte, réclament désormais qu’une instruction soit ouverte dans les plus brefs délais. 

Déposées le 16 février dernier, les plaintes n’avaient pas été jugées suffisamment étayées par le parquet du TAP pour lancer une information judiciaire. Il a cependant autorisé l’unique juge d’instruction du TAP, Brigitte Raynaud, à se rendre au Rwanda pour entendre les plaignants. Sur place les 22 et 23 novembre derniers, la juge a donc recueilli les témoignages des six plaignants, qu’elle a ensuite transmis au procureur. Il appartient désormais à ce dernier de prendre des réquisitions en vue de l’ouverture d’une enquête. Devant la juge d’instruction, les six plaignants ont confirmé leur version des faits. Ils accusent notamment les soldats français chargés d’accueillir les Tutsis dans la « zone humanitaire sûre » d’avoir facilité l’enlèvement de leurs « protégés » par les génocidaires hutus, d’avoir violé des femmes rwandaises et même d’avoir aidé à tuer des Tutsis. Selon « Le Monde », qui reproduit les procès-verbaux des auditions dans son édition de samedi, l’un des plaignants aurait vu dans le camp de Murambi, tenu par les Français, « une dizaine de Tutsis embarqués dans les hélicoptères » de l’armée française « dont les portes étaient toujours ouvertes ». 

Un autre plaignant a raconté le tri opéré par les soldats à un barrage routier à l’entrée de Kigali : « les Hutus ont pu regagner le minibus pour entrer dans la ville, alors que les Tutsis étaient mis de côté » afin d’être évacués par les Forces armées rwandaises. La France était la seule puissance étrangère présente au Rwanda lors du génocide en 1994 avec l’opération Turquoise, une opération humanitaire sous mandat de l’ONU. Certains l’accusent aujourd’hui d’avoir prêté main forte aux génocidaires plutôt que d’aider les victimes.  Le TAP est seul compétent pour juger des crimes ou des délits commis par des soldats français en France ou à l’étranger. Michèle Alliot-Marie a jugé « inadmissibles » et « complètement farfelues » ces accusations. « Je peux vous dire, pour avoir discuté avec un certain nombre de militaires et d’officiers qui ont été au Rwanda à cette époque, qu’ils sont profondéments marqués par ce qu’ils ont vu et qu’en aucun cas les accusations qui sont portées contre certains d’entre eux ne peuvent correspondre à la moindre vérité », a déclaré la ministre de la Défense lors de l’émission « Le franc parler » sur France-Inter et I-Télé. Michèle Alliot-Marie a noté que le procureur qui a reçu les témoignages des six Rwandais « n’a pas jugé bon d’ouvrir une instruction » et « a demandé au juge d’aller sur place pour écouter les témoins » en raison de l’absence « d’élément suffisamment précis pour pouvoir ouvrir une enquête ». « Il n’y a pas de déni de justice », a-t-elle affirmé.  « Dans cette affaire, il y a eu beaucoup de passion. La justice est là pour permettre d’éviter que ces passions n’entraînent encore des agitations inutiles, laissons-la faire », a poursuivi la ministre de la Défense. Elle a redit sa confiance aux militaires français « qui ont un grand sens de l’éthique, de leur devoir ». AP der/cb/egp/sb 



« J’ai vu des militaires français tuer eux-mêmes des tutsis » (VERBATIM) PARIS, 9 déc 2005 (AFP) 

  • Voici des extraits des dépositions, recueillies en novembre 2005, des six plaignants rwandais ayant entamé une procédure sur le rôle de l’armée française dans le génocide rwandais en 1994, dépositions auxquelles a eu accès l’AFP. 
  • Innocent Gisanura, 14 ans en 1994, à Bisesero : « Nous avons été assaillis et pourchassés par les miliciens et j’affirme que les militaires français assistaient dans leurs véhicules à la scène sans rien faire. (…) Il s’agissait de Français de toute façon, ils parlaient français, ils étaient blancs, avec le drapeau français sur la manche ». Au camp de Kibuyé : « En général les militaires français résistaient aux demandes de la milice de livrer des tutsis, sauf une fois quand le préfet Kayishema est entré dans le camp avec la milice (hutu, ndlr). (…) on lui a donné un jeune homme pour le tuer ». 
  • Auréa Mukakalisa, 27 ans en 1994, au camp de Murambi : « Des miliciens hutus entraient dans le camp et désignaient des tutsis que les militaires français obligeaient à sortir du camp. J’ai vu les miliciens tuer les tutsis qui étaient sortis du camp. Je dis et c’est la vérité, avoir vu des militaires français tuer eux-mêmes des tutsis en utilisant des couteaux brillants d’une grande dimension ». « Ces tutsis arrivaient à bord de véhicules au camp (…) ils ont été tués à l’entrée du camp au niveau de la barrière ». 
  • François Bagirubwira, 22 ans en 1994, au camp de Murambi : « A l’intérieur du camp les miliciens hutus désignaient aux militaires français les tutsis et j’ai vu personnellement une dizaine de tutsis embarqués dans les hélicoptères dont les portes étaient toujours ouvertes. Certains avaient les mains attachées dans le dos, on leur attachait aussi les jambes ». 
  • Bernard Kayumba, 25 ans en 1994, à Bisesero : « Le militaire français auquel je m’adressais nous a dit que ses hommes n’étaient pas prêts et qu’ils allaient revenir, mais de ne pas nous inquiéter. (…) Quand les Français sont revenus le 30 juin 1994 (trois jours plus tard, ndlr), ils ont vu des cadavres partout et les blessés. » 
  • Aaron Nshymiryayo, 19 ans en 1994, au camp de Murambi : « Je peux (…) ajouter aujourd’hui pour compléter ma déclaration initiale que des militaires français ont également violé des jeunes filles tutsis à l’intérieur du camp dans leurs abris ». « Je me souviens très bien d’une jeune fille, Jacqueline (…) qui était une jolie fille. Cette fille a été abusée par plusieurs militaires français et à plusieurs reprises. (…) Elle était menacée avec des couteaux et d’autres fois ils lui donnaient des biscuits et de l’argent. (…) Elle est décédée il y a cinq ans du sida ». 
  • Eric Nzabihimana, 28 ans en 1994 : « Je ne pense pas que les militaires français aient été surpris en arrivant à Bisesero car ils connaissaient ce qui se passait dans le pays et de toute façon il y avait des cadavres entre Gishyta et Bisesero le long de la route ». 



Un pamphlet teinté d’africanisme colonial, par Jean-Pierre Chrétien (Point de vue) LE MONDE 08.12.05 L’ouvrage de Pierre Péan se présente sans ambages comme une somme conduisant à une révision du discours habituel sur le génocide des Tutsis au Rwanda. Revisiter un domaine de recherche est un travail familier aux historiens. Il suppose une discussion sérieuse des écrits antérieurs, complétée par une argumentation fondée sur des documents nouveaux ou des approches nouvelles. Ce n’est pas la « méthode » choisie dans ce pesant pamphlet. La sélection et l’utilisation des sources sont stupéfiantes. Leur choix est pratiquement unilatéral : acteurs politico-militaro-policiers rwandais ou français impliqués dans la politique de Kigali entre 1990 et 1994 ; quelques auteurs fascinés par les a priori ethniques ou raciaux dans le traitement des sociétés africaines ; pamphlets des amis… Des centaines de publications sont jetées aux orties. 

Le rapport fondamental rédigé par l’historienne Alison Des Forges (Aucun témoin ne doit survivre) est ignoré, peut-être parce qu’elle a le tort d’être américaine. Les références sont souvent incomplètes ou inexactes (des textes non datés), on fait dire à des auteurs ce qu’ils ne disent pas exactement, pour mieux « prouver ». Des archives fermées au public (celles de la présidence de la République pour les années 1990) sont brandies et non scientifiquement exploitées dans le cadre d’un débat contradictoire. L’histoire du Rwanda se réduit à l’étalage des clichés raciaux les plus obsolètes de l’ »africanisme » colonial et de l’idéologie « hamitique » (vieille doctrine, produit de l’africanisme du XIXe siècle, qui tend à opposer des « vrais » Africains aux populations mêlées venues du Proche-Orient ou de la région du Nil) : au lieu des travaux fondamentaux publiés durant les dernières décennies, le lecteur a droit à un mémoire présenté au Tribunal pénal international pour le Rwanda pour la défense d’un bourgmestre génocidaire par un Rwandais décrété « historien » et à un opuscule publié en 1940 par un administrateur colonial belge qui expliquait que « les grands Tutsis n’étaient pas des vrais nègres ». La complexité de cette tragédie appelle des réponses complexes, elle relève ici du schéma simpliste d’une histoire complot. La sensation prime sur la réflexion, et elle est des plus douteuses. Les auteurs, chercheurs, journalistes, équipes scientifiques et associations humanitaires qui ont contribué à identifier, analyser et dénoncer le génocide de 1994 sont disqualifiés à moindres frais, à coups d’attaques personnelles, dérisoires et sordides, d’insultes et de « citations » partiales tirées de leur contexte. 

Effets de manches et sabre d’abattis. Jadis les « chers professeurs » étaient vitupérés par des politiciens que tout le monde a oubliés, aujourd’hui ils sont des « idiots utiles » et des « agents du Front patriotique rwandais (FPR) » : nouvelle variante de « l’anti-France » ! Un autre aspect est stupéfiant, quand on connaît la propagande rwandaise, qui, entre 1990 et 1994, a préparé et accompagné le génocide, telle qu’elle ressort de collections exhaustives de journaux et d’enregistrements dont l’existence accablante suscite, on le comprend, la colère de certains. Les propos de cet auteur sont comme en écho avec ce discours de la haine : réduction ethno-raciale du débat politique ; bréviaire raciste sur le don congénital des Tutsis dans le mensonge et sur leur instrumentalisation des femmes ; dénonciation des démocrates hutus qui s’étaient engagés courageusement contre la dictature et le carcan ethniste comme autant de vendus ; fantasme d’un complot régional hima-tutsi, ressassé depuis quarante ans par des cercles extrémistes et digne du montage des Protocoles des sages de Sion ; culture de violence et de mensonge où le génocide était à la fois justifié et nié. Comme disaient l’organe raciste Kangura ou la Radio des Mille Collines, ces Tutsis se suicident… Dans sa furie contre les « agents du FPR », l’auteur n’hésite pas à se fier aux dires d’un ancien fondateur du parti extrémiste Coalition pour la défense de la République, aujourd’hui en France et qui à l’époque s’était exprimé dans ces médias. 

Le débat est normal sur les conditions et les causes, lointaines ou proches, du génocide, sur la sociologie des tueurs, sur les zones d’ombre du contexte politico-militaire, au Rwanda comme à l’extérieur. Des enquêtes transparentes et publiques sont nécessaires, y compris, évidemment, sur l’attentat du 6 avril 1994 (contre l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana et son homologue burundais Cyprien Ntaryamira) et sur les hypothèses et les « révélations » qui sont périodiquement distillées ou annoncées. L’ambiance de guerre secrète qui entoure ces questions graves est intolérable. La défense de la France en Afrique est vraiment mal partie si elle doit s’appuyer sur le livre de M. Péan, qui, par ailleurs, semble étrangement dédaigner les apports (limités, mais réels) de la Mission parlementaire d’information de 1998. En guise de « révision », on découvre donc une étonnante passion révisionniste, qui participe au flot actuel de manifestations débridées de mépris à l’égard du passé et du présent des Africains. L’auteur mesure-t-il à quel point il meurtrit les rescapés du génocide et leurs proches, déjà tenaillés par la culpabilité d’avoir survécu ? 

Mais se préoccupe-t-il du sort des Rwandais, Hutus comme Tutsis, et de leur avenir ? Venu s’ajouter à la vague des « experts » improvisés sur ce terrain, connaît-il ce peuple par-delà le théâtre d’ombres qu’il met en scène ? Si l’on veut aider le Rwanda à sortir de l’ambiance obsidionale et policière que chacun observe, si l’on veut aider ses élites, à l’intérieur comme à l’extérieur, à se défaire de leurs obsessions manichéennes, ne faut-il pas d’abord isoler le virus raciste qui piège ce pays depuis des décennies ! Les concepteurs du génocide ont cherché à en faire triompher la logique en mobilisant massivement les uns dans un « travail » d’extermination des autres. Faut-il, en Europe, leur donner raison ? Et dans quels buts obscurs ? Le génocide des Arméniens ne se négocie pas avec les intégristes turcs. Celui des Tutsis au Rwanda ne se négocie pas avec des nostalgiques ou des attardés du « Hutu power », qu’ils soient noirs ou blancs… Ce livre de Pierre Péan cherche un effet de scandale, il finit par être accablant pour ceux qu’il prétend défendre. Jean-Pierre Chrétien est spécialiste de l’histoire de l’Afrique au CNRS, où il est directeur de recherches. Il est l’auteur de L’Afrique des Grands Lacs. Deux mille ans d’histoire (Flammarion, 2003). 



Rwanda, l’enquête inachevée, par Colette Braeckman (Point de vue) LE MONDE 08.12.05 Autant être clair : le génocide des Tutsis au Rwanda, d’avril à juillet 1994, n’est pas un sujet de polémique. C’est une réalité, confirmée par d’innombrables témoignages, enquêtes et rapports, par des récits, des accusations, des aveux. Les faits sont précis, concordants, vérifiés : plus de 800 000 Tutsis ont été mis à mort en trois mois, de manière systématique, grâce à des listes, des dénonciations, des chasses à l’homme, avec des armes à feu et des machettes qui avaient été depuis longtemps distribuées à des miliciens formés pour tuer. 

Cette histoire, qui voit les Tutsis, minoritaires, être considérés comme des étrangers dans leur propre pays, ne remonte pas à 1994, ni à 1990, lorsque des exilés déclenchent la guerre aux frontières : elle date de 1959, lorsque les Hutus, encouragés par le colonisateur belge, sont poussés à une « révolution » qui, au lieu de les dresser contre leurs maîtres européens, est détournée contre leurs compatriotes tutsis devenus suspects depuis qu’ils ont eu l’audace de revendiquer l’indépendance. Depuis cette date, à chaque fois que les Tutsis exilés tentent de revenir les armes à la main, à chaque fois qu’à l’intérieur du pays ils s’efforcent de regagner du terrain sur le plan social ou politique, la réponse du pouvoir hutu est identique : des civils sont massacrés. Durant des décennies, c’est au nom d’une légitimité fondée sur le concept de « majorité ethnique » que les Belges puis les Français ont appuyé les régimes rwandais successifs. Lorsque, en 1990, le Front patriotique rwandais (FPR) lance une offensive au départ de l’Ouganda, les Belges s’effacent devant une France qui ne ménage pas son soutien politique et militaire au pouvoir de Juvénal Habyarimana. Sans rien ignorer de la dérive génocidaire inscrite au coeur du régime hutu. Deux ans plus tard, directeur des affaires africaines, Paul Dijoud va jusqu’à mettre en garde Paul Kagamé (chef tutsi du FPR et actuel président rwandais) et les siens, les prévenant du risque qu’ils font courir à leurs familles. Consciente des dangers, la diplomatie française prône la négociation, le partage du pouvoir. Mais la coopération militaire, elle, s’engage sans cesse plus avant : elle arme et entraîne soldats et gendarmes, elle dresse les plans des batailles et barre au FPR la route de Kigali. Des soldats français participent aux manoeuvres et on les retrouve même aux points de contrôle, triant les citoyens rwandais en fonction de leur ethnie, inscrite sur les documents d’identité. 

Lorsque, en décembre 1993, le contingent français se retire, cédant la place aux 500 casques bleus censés faire appliquer les accords de paix d’Arusha, il laisse au Rwanda des « coopérants militaires » en civil (25 officiellement et sans doute le double) dont on ignore à quoi ils s’occupent aux côtés de leurs alliés hutus. Malgré l’embargo, les livraisons d’armes se poursuivent, non seulement jusqu’à la veille du génocide, mais bien après qu’il a commencé : des observateurs onusiens relèvent que les avions de l’opération Amaryllis, venus pour évacuer les expatriés, déposent des caisses d’armes sur le tarmac de l’aéroport. Même lorsque ses alliés hutus se lancent dans le massacre systématique des Tutsis et que les corps s’amoncellent, enlevés dans les rues de Kigali par les bennes de la voirie, la coopération militaire française ne désavoue pas ses alliés : en mai encore, six semaines après le début du génocide, le général Huchon promet à un émissaire rwandais, le colonel Ephrem Rwabalinda, de lui livrer non seulement des munitions, mais des postes sécurisés, afin d’assurer les communications directes entre l’état-major français et ses alliés, dont les troupes passent plus de temps à massacrer et à piller qu’à se battre. Rappeler tout cela, ce n’est pas adopter une position antifrançaise : c’est aligner des faits réels, observés sur le terrain, c’est s’interroger sur la pertinence et les raisons d’un tel soutien. Ces questions n’occultent en rien le fait qu’en face, la guerre menée par le FPR fut impitoyable, qu’elle charria des crimes et des massacres dont l’ampleur ne se révéla qu’au fil du temps. Aujourd’hui encore, Pierre Péan (dans son livre Noires fureurs, blancs menteurs, éd. Mille et une nuits, 544 p., 22 ¤) tente de « retourner l’image » de la tragédie rwandaise en occultant la spécificité du génocide – cette entreprise d’extermination dont les Tutsis ont été victimes -et en soulignant les crimes de guerre commis par le FPR à l’encontre des Hutus. Occultant le soutien militaire apporté par la France aux militaires et miliciens auteurs du génocide, accompagnés jusque dans les camps du Kivu où ils représentèrent un élément de déstabilisation durable pour toute la région, il met l’accent sur les aspects humanitaires de l’opération « Turquoise ». Sans relever que, si le premier but de cette opération avait été de secourir des civils, il aurait peut-être mieux valu amener en Afrique des camions et des ambulances plutôt que des Mirage et des hélicoptères de combat, des infirmiers plutôt que des fusiliers marins et des commandos… 

Tout à son entreprise de réhabilitation, M. Péan, qui a cherché la vérité dans les tiroirs de l’Elysée au lieu de se rendre sur le terrain, ne craint pas de se mettre en porte-à-faux avec la France d’aujourd’hui ; dans son ambassade à Kigali, une plaque rappelle désormais les employés tutsis abandonnés en 1994. Il faut évidemment parler de l’attentat : le tir de missiles qui a abattu l’avion ramenant de Dar es-Salaam le président Habyarimana et son homologue du Burundi fut l’élément qui déclencha un génocide depuis longtemps préparé. Le véritable scandale est que, onze ans après l’assassinat de deux chefs d’Etat en exercice, aucune enquête internationale digne de foi n’ait encore été diligentée. Pierre Péan, lui, se fonde sur l’enquête du juge Bruguière – un magistrat dont lui-même dénonçait en 2001 le « côté barbouze » et les « méthodes expéditives » – pour dénoncer la responsabilité du FPR. Il est vrai qu’au cours des années, le silence persistant de Kigali, le refus de communiquer tout élément d’information au sujet de l’attentat ont donné à cette hypothèse-là plus de poids qu’elle n’en avait en 1994. Mais il n’empêche que d’autres témoignages, qui avaient amené à une lecture des faits différente, n’ont jamais été pris en compte…  Multipliant les attaques personnelles recopiées au départ de fiches de renseignement, la méthode de Péan insulte les victimes et salit une France mitterrandienne que l’auteur croit avoir défendue, mais qu’il a réussi à amalgamer avec les tenants du pouvoir génocidaire. Colette Braeckman est journaliste au quotidien belge Le Soir. Spécialiste de l’Afrique des Grands Lacs, elle a écrit plusieurs livres sur le Rwanda. 



Un livre important et contestable, par Claudine Vidal (Point de vue) LE MONDE 08.12.05 

Le livre de Pierre Péan sur le Rwanda fourmille d’erreurs, d’approximations. Pour n’en citer qu’une : affirmer que la mission d’information parlementaire française a « oublié » de s’intéresser à l’attentat du 6 avril 1994 perpétré contre l’avion du président rwandais, c’est révéler qu’il n’a pas lu le rapport de la mission dont un chapitre est précisément consacré à une enquête minutieuse sur l’attentat. Il s’inscrit sans nuance dans une vision ethniciste très largement partagée : la certitude qui fait nécessairement dépendre les conflits politiques africains des identités communautaires, ethniques, voire raciales. J’ai eu bien des discussions avec des amis tutsis, qui, loin d’avoir le sentiment de diriger le pays, se disent opprimés par les autorités du Front patriotique rwandais (FPR) comme n’importe quel autre citoyen rwandais. Il pratique des amalgames insensés. Par exemple, il associe Alison Des Forges au « cabinet noir du FPR » (ce groupe qui soutient le FPR jusqu’à nier systématiquement ses exactions). Enorme contresens ! L’historienne du Rwanda Alison Des Forges est, depuis des années, l’une des bêtes noires de Kigali en raison de son acharnement à découvrir la vérité sur les crimes massifs commis depuis 1990, y compris par le FPR. Bref, abondent les manquements au souci d’exactitude et à l’exigence de distance critique, sans lesquels l’activité enquêtrice risque de tourner en discours propagandiste. Mais, alors, que reste-t-il de cet ouvrage ? Pierre Péan a eu accès à des archives (ministère de la défense et présidence de la République) jusqu’alors non exploitées. Ainsi, il apporte des indications incontestablement neuves sur ce que savaient ou ne savaient pas les responsables politiques et militaires français. Il a conduit des investigations sur la réussite de désinformations fabriquées par le FPR à l’attention de la communauté internationale. Son apport le plus original, à mon sens, est d’avoir reconstitué les liens entre les autorités de Kigali, victorieuses, et leurs relais européens, les « Blancs menteurs », lobby qu’il surnomme « cabinet noir du FPR », et dont il dénonce les mensonges et les pratiques d’intimidation, montrées en acte sur des cas précis. Incontestablement, l’enquête de Pierre Péan a le mérite d’ouvrir des pistes à explorer. Il sort, et je lui en sais gré, du système des répétitions infinies plombant tant d’ouvrages qui prétendent faire la lumière sur le génocide des Rwandais tutsis et sur les responsabilités de la France. C’est pourquoi il serait contraire à la vérité d’affirmer qu’il s’agit d’un livre sans autre importance que celle du scandale qu’il a suscité. 

Je pense cependant que l’auteur a lui-même forgé les armes de détracteurs qui n’appartiennent pourtant pas au « cabinet noir ». Par précipitation, sans doute. Mais surtout, à mon sens, parce qu’il s’est laissé enfermer dans la logique tranchée des camps propagandistes. En effet, depuis 1994, un climat très années 1950, fertile en dénonciations staliniennes, en accusations délirantes, en « versions de l’histoire » d’une radicale simplicité, caractérise, en France, les débats les plus bruyants sur le Rwanda. Pierre Péan a foncé là-dedans, tête baissée. Il pratique le « deux poids, deux mesures » : pour maximiser la politique d’extermination des Hutus, il minimise le génocide des Tutsis (il parle de 280 000 Tutsis massacrés et plus d’un million de Hutus tués depuis 1990) en s’abritant derrière un seul témoin rwandais (p. 276). Pour défendre les autorités françaises, il oublie qu’elles ont soutenu, trop longtemps, « un régime autoritaire, ethnique et raciste », selon les termes de la mission d’information parlementaire. Bref, il se cantonne à un parti pris. Comme s’il fallait minimiser le génocide des Tutsis pour pouvoir dénoncer l’actuel régime tyrannique de Kigali, son rôle dans les massacres systématiques de civils commis avant et après la victoire. Comme s’il fallait assimiler au « cabinet noir » tous ceux qui enquêtent sur les responsables rwandais du génocide. Comme si critiquer la politique menée par les autorités françaises au Rwanda de 1990 à 1994 (et, au simple vu de ses résultats, elle est critiquable) révélait nécessairement une haine de la France. A plusieurs reprises, Pierre Péan cite le lieutenant Abdul Ruzibiza, dont j’ai préfacé le livre (Rwanda. L’histoire secrète, Editions du Panama, 400 p., 22 €). Il serait regrettable de considérer leurs ouvrages comme les deux versions d’une même histoire, l’une écrite par un Rwandais, l’autre par un Français. Le lieutenant Ruzibiza rend compte des massacres qu’il qualifie de « génocide des Hutus », mais il restitue, avec autant de rigueur, l’accomplissement du génocide des Tutsis. Ce Rwandais nous invite à vouloir une histoire complète de la tragédie. Sociologue, Claudine Vidal est directrice de recherche émérite au CNRS. Elle est l’auteur de Sociologie des passions : Rwanda, Côte d’Ivoire (Karthala, 1991). 



Journalisme et raison d’Etat JP Marthoz Le Soir 07/12/2005 Le journalisme a toujours eu ses sténographes du pouvoir. Mais qui se souvient d’eux ? En France, la plupart sont très vite passés des lustres de la République aux oubliettes du métier. Paradoxalement, alors que le pouvoir s’agace des plumes rebelles et s’évertue à les disqualifier, l’histoire officielle finit presque toujours par les réhabiliter. Emile Zola ou Albert Londres ne se sont jamais mis au service de la raison d’Etat, mais c’est d’eux que s’enorgueillit, depuis des décennies, la « France reconnaissante ». 

Quel maître le journaliste sert-il : les citoyens ou le pouvoir ? « Nous sommes là pour embêter le monde, répondait Horacio Verbitzky, l’un des plus célèbres journalistes argentins. Nous mettons du sel dans les blessures et des cailloux dans les chaussures. Nous cherchons le mauvais côté des choses car du bon côté, les attachés de presse s’en chargent. » Que penser, dès lors, de journalistes qui prennent ostensiblement le parti du pouvoir ? Le livre très controversé de Pierre Péan sur le génocide de 1994 au Rwanda nous offre une occasion de réfléchir aux rapports complexes que la presse entretient avec des gouvernants qui sont, tour à tour, ses meilleures sources et ses meilleures cibles. S’il charge lourdement le Rwanda de Kagame, l’auteur semble tout aussi empressé de voler au secours d’un autre Etat, la France. Ponctué de dénonciations des « professionnels de l’anti-France », dénué de toute distance critique par rapport aux cercles officiels de la « Mitterrandie », son ouvrage débouche sur un étrange retournement du journalisme d’investigation : conçu par ses praticiens les plus éminents comme une couverture indépendante du pouvoir, il se transforme en défense et illustration d’un Etat. Et pas n’importe lequel : la thèse qu’il adopte d’une France généreuse, intelligente et irréprochable en Afrique centrale recouvre d’un voile de vertu l’histoire à tout le moins méandreuse de la Françafrique. La proximité avec le pouvoir d’Etat serait-elle une fatalité du journalisme dont « l’élite, notait le politologue français Rémy Rieffel, s’identifie aux sujets qu’elle est censée surveiller » ? Illustrant cette thèse, les Etats-Unis ont eux aussi offert quelques exemples désolants de journalisme d’Etat. Ainsi, lors de la préparation de la guerre en Irak, en 2002 et 2003, Judith Miller a systématiquement relayé dans le New York Times les assertions non fondées des milieux néoconservateurs et d’exilés irakiens sur la présence d’armes de destruction massive en Irak. En polluant les puits de l’information, elle a contribué à promouvoir la guerre et a gravement entaché la réputation de son journal. D’autres, à Fox News ou ailleurs, n’ont guère fait mieux, préférant la logique du pouvoir au pouvoir de la logique. 

Toutefois, dans la culture journalistique américaine, subsiste une tradition qui veut que le « sens de l’Etat » implique souvent une mise en cause de la raison d’Etat. Un journaliste défend l’honneur de son pays non pas en vilipendant ceux qui critiquent les fautes des gouvernants, mais bien en soumettant ces derniers, comme le disait James Reston, du NY Times, « à un tir de barrage incessant ». La critique fait partie du système, elle est la condition même de son bon fonctionnement. Ainsi, en 1966, lors de la guerre du Vietnam, le président de la commission des Affaires étrangères du Sénat, William Fulbright, avait fait l’éloge de ceux qui mettaient en doute le bien-fondé de l’intervention américaine. « Critiquer son pays, s’exclama-t-il, c’est lui rendre un service et lui faire un compliment. C’est lui rendre service parce que la critique peut pousser le pays à faire mieux ; c’est lui faire un compliment car c’est croire que le pays peut mieux faire. La critique est davantage qu’un droit, c’est un acte de patriotisme. » Aux Etats-Unis, la critique de la politique étrangère est un genre journalistique à part entière et une voix royale vers le prix Pulitzer. Stephen Kinzer, auteur d’enquêtes sobres et fouillées sur le rôle de la CIA en Iran ou au Guatemala, fait partie du « système ». Samantha Power, qui publia une étude cinglante sur la passivité américaine face aux génocides du « siècle des génocides », a été recrutée par l’université de Harvard. Et Seymour Hersh, qui révéla le massacre de My Laï au Vietnam et qui enquête aujourd’hui sur les abus commis par les militaires américains en Irak, publie dans le New Yorker, l’un des magazines les plus prestigieux du pays.  En France, par contre, la mise en cause de l’Etat et surtout de sa politique étrangère semble rester une entreprise hasardeuse. Les journalistes qui osent contester la diplomatie gouvernementale risquent à tout moment d’être taxés de déloyauté. A l’instar des Mauriac, Bourdet, Vidal-Naquet ou Servan Schreiber qui, lors de la guerre d’Algérie, osèrent critiquer les brutalités de l’armée française et la « déraison d’Etat ». Le « journalisme officiel » constitue, pourtant, un danger pour les intérêts fondamentaux d’une démocratie. La guerre en Irak a démontré tragiquement que le conformisme d’une grande partie de la presse américaine avait empêché que soient portées sur la place publique les objections émises non seulement par l’opposition, mais aussi par des institutions sommées de se taire, comme le Pentagone ou le département d’Etat. En 1961, lorsque la CIA préparait l’invasion de Cuba par des exilés anticastristes, John Kennedy était intervenu auprès du New York Times pour empêcher (en vain) la publication d’une enquête de Tad Szulc sur cette opération « clandestine ». Après un échec cinglant sur les plages de la Baie des Cochons, le président admit que si la presse avait fait son devoir, c’est-à-dire si elle avait davantage informé, contraignant le gouvernement à testerses propres postulats, elle aurait épargné une défaite humiliante à l’Amérique. « S’il y a une attitude franchement incompatible avec notre profession, s’exclamait Marcel Trillat de France 2 lors de la première guerre du Golfe, c’est le garde-à-vous. » C’est aussi l’attitude la plus incompatible avec l’esprit et l’intérêt d’un Etat démocratique. 



Péan, un libelle sur le Rwanda   Le Figaro, 07 décembre 2005 En quelque 500 pages, Pierre Péan entend démonter dans Noires fureurs, blancs menteurs, un ouvrage consacré à la tragédie traversée par le Rwanda en 1994, les deux points nodaux de ce qui serait, selon lui, une immense « manipulation ». L’histoire, affirme-t-il, aurait été « truquée ». Le voici donc lancé à l’assaut de la question du génocide des Tutsis du Rwanda. A le lire, l’auteur cherche visiblement à établir que rien n’est simple, ce que nul ne conteste. Partant de ce postulat, Pierre Péan parcourt un chemin bien périlleux puisqu’il l’amène à formuler des propos outranciers. L’ancien chef de la rébellion, Paul Kagamé, aujourd’hui président du Rwanda, serait ainsi « un Führer (…) devenu directeur de Yad Vachem, le musée de la Shoah ». Quant aux Tutsis, victimes de ce génocide, les voici campés au rang d’une « race » dont un trait de caractère serait l’immémoriale « culture du mensonge » et dont l’objectif « final » serait de réduire au rang « d’Untermenschen » (sous-hommes) une communauté hutue, touchée elle aussi par la tragédie de 1994. Ces principes posés, Pierre Péan poursuit son chemin pour en arriver à la question du rôle de la France, un rôle contesté et discuté puisqu’il fut objet de nombreuses enquêtes et d’une mission d’information (qui dura plusieurs mois) de l’Assemblée nationale. Au terme d’innombrables philippiques, Péan assure démonter tout cela de manière définitive. Il n’y aurait là que faux procès et malsaines insinuations alimentés par une cinquième colonne entrée sous influence d’un « lobby tutsi » qui aurait su diriger ses « très belles femmes » vers « les lits appropriés ». Voilà le complot.  Arrivé à ce point, le lecteur est saisi. Mais Péan enchaîne. Dans ce qui ressemble à un dérapage incontrôlé, il fait feu de tout bois : Juifs, francs-maçons belges, protestants français seraient ligués dans ce complot et bénéficieraient de l’appui de journalistes (dont l’auteur de ces lignes, accusé de s’être « prêté à une grave manipulation »), organisations humanitaires et défenseurs des droits de l’homme, tous ralliés, tous aveugles. Que dire alors ? Se taire, juste se taire. Le laisser, seul, assumer ses propos. Patrick de Saint-Exupéry 



Les témoignages qui accusent l’armée française au Rwanda Justice La juge d’instruction du tribunal aux armées a entendu à Kigali six rescapés du génocide rwandais de 1994 

Le Monde, 2 décembre Cinq hommes et une femme, rescapés du génocide rwandais, viennent de livrer des témoignages qui mettent en cause de manière grave l’armée française, lors de l’opération « Turquoise » sous mandat de l’ONU, en 1994. Ces récits consignés sur procès-verbal se trouvent depuis le lundi 5 décembre entre les mains du procureur du tribunal aux armées de Paris (TAP), qui doit décider de l’ouverture d’une enquête. Ils ont été recueillis par la juge d’instruction Brigitte Raynaud, les 22 et 23 novembre à Kigali. « Tout retard à l’ouverture d’une enquête serait un déni de justice au vu de la concordance et de la gravité des témoignages  », explique Me William Bourdon, avocat des victimes. Contacté jeudi 8 décembre, le ministère de la défense s’est dit prêt à coopérer avec la justice. Le 16 février, ces six Tutsis avaient déposé plainte pour « complicité de crimes contre l’humanité » et « complicité de génocide ». Le parquet du TAP l’avait estimée insuffisamment motivée. Le ministère de la défense avait déconseillé à la magistrate de se rendre au Rwanda, pour des raisons de sécurité. Peu sensible à cette pression, Brigitte Raynaud a fait le voyage malgré tout. Les plaignants, âgés de 25 à 39 ans, ont raconté leur parcours d’avril à juillet 1994, pendant le génocide qui a causé près de 800 000 morts. Ils ont livré à la juge Raynaud des indications précises, qui devront être étayées par d’autres éléments dans une instruction éventuelle, sur l’attitude de certains militaires français qui devaient assurer l’accueil des réfugiés tutsis dans la « zone humanitaire sûre » (ZHS). 

Dans les camps de réfugiés. Tenu par les Français, le camp de Murambi devait servir de lieu de refuge pour les survivants tutsis. Les témoins accusent les militaires d’avoir facilité les enlèvements de Tutsis par les milices « interahamwe » hutues. François Bagirubwira, 33 ans : « A l’intérieur du camp, les miliciens hutus désignaient aux militaires français les Tutsis, et j’ai vu personnellement une dizaine de Tutsis embarqués dans les hélicoptères, dont les portes étaient toujours ouvertes. (…) J’ai vu de mes propres yeux les militaires français mettre dans les hélicoptères des Tutsis ainsi ligotés.  » Ce récit est confirmé par celui d’Auréa Mukakalisa, violée, à 27 ans, par des miliciens hutus avant son arrivée dans le camp. « Des miliciens hutus rentraient dans le camp et désignaient des Tutsis que les militaires français obligeaient à sortir  », dit-elle. C’est ainsi que son frère Féliciena disparu. Mais la jeune femme porte des accusations encore plus graves :« Je dis, et c’est la vérité, avoir vu des militaires français tuer eux-mêmes des Tutsis, en utilisant des couteaux brillants d’une grande dimension. Ces Tutsis arrivaient à bord d’un véhicule au camp, un soir, alors que j’étais présente depuis environ une semaine. Ils ont été tués à l’entrée du camp au niveau de la barrière. » Aaron Nshymiryayo, 30 ans, affirme qu’il a vu des militaires français emmener un homme et deux femmes dans un abri : « J’ai entendu crier à l’intérieur et j’ai vu ressortir les trois corps dans trois sacs. Je ne sais pas si à ce moment-là les Tutsis étaient vivants ou morts. Je peux citer deux noms de témoins qui ont vu la scène comme moi (…). Les corps étaient ensuite attachés à l’hélicoptère de couleur sable, pouvant transporter environ huit personnes. » 

Aaron Nshymiryayo évoque aussi des viols répétés commis sur une jeune femme, Jacqueline, dont il connaissait le père. Selon lui, « elle était menacée [par les militaires français] avec des couteaux, et d’autres fois ils lui offraient des biscuits ou lui donnaient un peu d’argent ». La jeune fille serait morte dusida, selonM. Nshymiryayo. Cette accusation de viol est reprise par François Bagirubwira. « J’ai été témoin personnellement, au début du mois de juillet 1994, du fait que trois militaires français ont traîné une jeune fille prénommée Rose, d’une vingtaine d’années, qui était de la préfecture de Butaré, jusqu’à l’entrée du camp pour la prendre de force dans leur abri », a-t-il expliqué. Un autre témoin a aussi évoqué, dans le camp de Kibuyé, les visites du militaire « chargé des affaires sociales », qui venait choisir des jeunes filles pour les autres Français. Sur la colline de Bisesero. Fin juin 1994, des milliers de Tutsis se sont réfugiés – souvent en vain – dans la forêt de cette zone pour échapper aux milices hutus.Unpremier détachement de militaires français est arrivé le 27 juin, raconte Eric Nzabihimana, 39 ans. Ils « nous ont donc dit de rester cachés, et que, pour leur part, ils demanderaient au préfet de Kibuyé d’arrêter les attaques », a-t-il précisé. Ce même jour, Innocent Gisanura, 25 ans, a surtout découvert la passivité des Français. « Nous n’avons pas vraiment discuté avec les militaires français, explique-t-il. Nous avons été assaillis et pourchassés par les miliciens, et j’affirme que les militaires français assistaient dans leurs véhicules à la scène sans rien faire. » Présence française avant1994. Bernard Kayumba, 37 ans, a évoqué devant la juge Raynaud l’implication de l’armée française avant 1994 aux côtés du régime hutu. Le 5 octobre 1992, à Rutongo, il voit les militaires français participer à la reconquête de Byumba, tombée aux mains des rebelles du Front patriotique rwandais (FPR), aujourd’hui au pouvoir. En octobre 1993, alors qu’il arrive près de Kigali, son minibus est arrêté à un barrage. « Les militaires français demandaient à chaque occupant si on était tutsis ou hutus. Les Hutus ont pu regagner le minibus pour entrer dans la ville, alors que les Tutsis, en particulier moi-même, étaient mis de côté », afin d’être évacués en camion, selon lui, par les Forces armées rwandaises (FAR). Il aurait eu la vie sauve grâce à l’intervention de la Croix-Rouge. « Les militaires français accusaient les Tutsis d’être forcément des infiltrés du FPR », explique-t-il. « Il y a une grande différence entre les soldats français présents avant 1994, dans une logique de cobelligérance avec les FAR, et ceux qui ont découvert le génocide lors de « Turquoise » », note Me Antoine Comte, avocat des parties civiles. a 

VERBATIM « Je leur ai demandé de nous tuer » Voici des extraits du témoignage de Bernard Kayumba, 36 ans, recueilli par la juge d’instruction Brigitte Raynaud, à Kigali, le 23 novembre. Dans la campagne de Bisesero, fuyant vers le Burundi, il raconte sa rencontre avec le premier contingent français, le 27 avril 1994. « Beaucoup ont cru que nous allions être sauvés, mais nous étions, y compris moi-même, partagés sur l’intention exacte des militaires français,car nous connaissions leur implication auprès des FAR[Forces armées rwandaises] depuis longtemps. Nous étions étonnés que les Français n’interviennent que trois mois après le début du génocide, alors qu’ils n’ignoraient rien des préparatifs et du déroulement du génocide. (…)  Enfin, nous étions équipés d’une radio qui nous avait permis de suivre la façon dont les militaires français étaient accueillis par les FAR, la population hutue et le pouvoir en place, qui proclamait à la radio que les Français étaient venus dans le cadre de l’opération « Turquoise  » pour aider les FAR à chasser les derniers Tutsis et [les rebelles du] FPR. (…) [Les militaires français annoncent qu’ils reviendront dans trois jours.] Je leur ai demandé au nom de moi-même et des autres, car nous étions peu nombreux à parler français, de nous tuer tout de suite au lieu de nous laisser aux mains des miliciens et de leurs tortures. J’avais 25 ans à l’époque, et s’il restait peu de Tutsis parlant français, c’est parce que les FAR et les miliciens avaient éliminé en priorité les Tutsis riches ou cultivés. (…) [Après le départ des Français, les massacres s’intensifient.] Nous étions attaqués avec des fusils, des grenades, des machettes, parfois des bombes, qui ont frappé aussi bien les hommes, les femmes et les enfants. (…) Quand les Français sont revenus le 30 juin, ils ont vu les cadavres partout et les blessés. Piotr Smolar 



Génocide : contre-offensive française La Libre Belgique, le 01/12/2005 Marie-France Cros 

Pierre Péan publie un livre pour défendre le rôle joué par la France au Rwanda avant et pendant le génocide. Kigali accuse Paris d’y avoir participé « directement ». Au printemps 2005, le journaliste français controversé Pierre Péan nous avait téléphoné pour connaître les circonstances dans lesquelles « La Libre Belgique » avait obtenu, en juin 1991, la première interview de Paul Kagame, aujourd’hui président du Rwanda et alors chef de la rébellion, essentiellement tutsie, du Front patriotique rwandais (FPR). Notre confrère allait, en effet, nous expliqua-t-il, « commencer une enquête pour montrer que la France n’avait pas été complice du génocide » comme elle en est accusée par le Rwanda et par diverses publications et ONG. Une enquête dont on connaît les conclusions avant même de l’avoir menée, cela s’appelle de la propagande. Et c’est bien de ce registre que relève le dernier livre de Pierre Péan (1), ultime avatar d’une série d’ouvrages publiés en France depuis le 10eanniversaire du génocide, en 2004, et visant à innocenter celle-ci ou à accuser le FPR de génocide. Il faut se rappeler que ce 10eanniversaire avait été marqué par la publication du livre du journaliste du « Figaro », Patrick de Saint-Exupéry, « L’inavouable – La France au Rwanda ». « Déchiré », le journaliste y racontait comment il avait découvert, en plusieurs années, que la France avait aidé les génocidaires rwandais « avant, pendant et après » le génocide et comment une part de l’armée française, appuyée par le président Mitterrand et une section de la droite politique, avait utilisé le pays des Mille Collines comme un « laboratoire » pour « tester » sa théorie de la guerre révolutionnaire, élaborée en Indochine et « mise en oeuvre en Algérie » avant que le général de Gaulle y mette « un coup d’arrêt ». « La doctrine ne cessera pourtant d’être repensée et perfectionnée » au sein de l’armée française et, appliquée au Rwanda, permit « de transformer une intention de génocide en acte de génocide », accusait Saint-Exupéry. 

La parution de ce livre entraîna la mise sur pied d’une « Commission d’enquête citoyenne » et le dépôt, devant le Tribunal aux armées, de six plaintes visant des militaires français. Le prestige personnel de l’auteur de ce livre, détenteur des prix de journalisme « Albert Londres » et « Bayeux des correspondants de guerre », le nom glorieux de notre confrère, neveu d’Antoine de Saint-Exupéry -mort aux commandes de son avion durant la Seconde Guerre mondiale et auteur du « Petit prince »- ajoutaient à la rage de ceux qui approuvent la politique française au Rwanda. Il fallait donc déclencher la grosse artillerie pour répliquer. C’est ce que fait Pierre Péan. Celui-ci écarte l’ouvrage qui gêne d’un « inutile de feuilleter les 288 pages du livre : elles reprennent grosso modo tous les poncifs » des « pro-FPR » (NdlR : ce qui est inexact : la thèse de Saint-Exupéry est originale), pour s’appesantir exclusivement sur une date qu’il conteste et qui est l’un des enjeux des plaintes déposées devant le Tribunal aux armées. Dans ce long ouvrage, parfois confus, Pierre Péan défend la thèse des extrémistes hutus. Voyons plutôt. 

1. « Les Tutsis sont menteurs ». « Le Rwanda est aussi le pays des mille leurres, tant la culture du mensonge et de la dissimulation domine toutes les autres chez les Tutsis et, dans une moindre part, par imprégnation, chez les Hutus », écrit l’auteur. Il n’explique cependant pas pourquoi, dans ce cas, il s’appuie tant sur le témoignage d’un déserteur du FPR, Abdul Ruzibiza, qui est Tutsi, pour soutenir la thèse selon laquelle c’est le FPR qui a abattu l’avion du président hutu Habyarimana, attentat qui fut le signal de départ du génocide. 2. « C’est le FPR qui est le responsable du génocide des Tutsis ». C’est le seul point sur lequel Pierre Péan diverge légèrement de la thèse des extrémistes hutus. Bravant l’abondance d’indications sur une préparation du génocide, ces derniers affirment que les massacres généralisés de Tutsis et des Hutus qui s’opposaient à cette mise à mort furent dus à une manifestation de colère « spontanée » de la population hutue après qu’on eut tué son Président. Notre confrère français complique ce refus de culpabilité : il dit tout à la fois que « Kagame a planifié l’attentat,donc planifié aussi sa conséquence directe : le génocide des Tutsis perpétré en représailles » ; que le FPR a manipulé le gouvernement et « les nationalistes » hutus pour qu’ils commettent des massacres afin que Kagame puisse prendre le pouvoir ; et enfin, en même temps, que ce dernier « a fait croire que les Hutus qu’il a fait massacrer en grand nombre étaient des Tutsis ». 3. « Le FPR utilise les femmes tutsies pour manipuler tout le monde ». L’accusation figurait déjà dans le « Manifeste des Bahutu », considéré comme un document préparatoire au génocide. Pierre Péan la reprend telle quelle, notamment pour expliquer des « dysfonctionnements dans le dispositif français » au Rwanda avant le génocide, en soulignant « l’infiltration de femmes tutsies auprès de nombreux Français ». Qui vérifiaient l’ethnie des séductrices sur leur carte d’identité avant de succomber à leurs charmes ? 

4. « La Belgique est complice du FPR ». Là où les extrémistes hutus se contentent de l’affirmer, notre confrère français fignole avec une décoiffante démonstration : les coupables sont les libéraux francophones de Jean Gol, assoiffés de pouvoir, eux aussi, qui appuient le FPR pour faire chuter le gouvernement « de leurs ennemis de la démocratie-chrétienne ». Au bout du compte, « l’impulsion qu’il (Jean Gol) donna, reprise après sa mort, le 18 septembre 1995, par Alain Destexhe et Guy Verhofstadt, a finalement balayé les sociaux-chrétiens tant abhorrés de la (sic) CVP et a remis la famille libérale au pouvoir en 1999 ». Les Belges, eux, se souviennent que Jean-Luc Dehaene est tombé, en 1999, sur la crise des poulets à la dioxine. Plus insidieux : Péan laisse entendre -sans avancer le moindre indice- que ce sont plusieurs des paras belges assassinés aux débuts du génocide par les extrémistes hutus, dont le lieutenant Lotin, qui avaient amené à Kigali les missiles qui ont abattu l’avion du président Habyarimana. Plus généralement, on est frappé par le goût de Pierre Péan pour les attaques ad hominem, rédigées comme des fiches de renseignement, destinées à nuire à ceux qui ne défendent pas sa thèse (des « anti-France » s’emporte-t-il) et parfois basées sur des inventions -si j’en juge par les quelques lignes qui me sont consacrées. Notre confrère semble coutumier du fait : s’il encense aujourd’hui le juge Bruguière qui, sur base du témoignage du déserteur Ruzibiza, accuse le FPR de l’attentat contre l’avion présidentiel, Péan, en 2001, dans son livre « Manipulations africaines », accusait le même magistrat -qui avait alors le tort de soutenir une autre thèse que la sienne sur les auteurs de l’attentat de 1989 contre un DC 10 d’UTA- d’utiliser des méthodes « expéditives » et décelait « un côté barbouze » chez M.Bruguière, dont les affaires se révélaient « vides ou mal ficelées ». 

Bref, s’il doit bien se trouver du vrai dans la littérature de M.Péan, il est enfoui dans une telle panade qu’on ne le reconnaît plus. Oui, le FPR a commis des massacres et peut-être est-il l’auteur de l’attentat contre l’avion de Juvénal Habyarimana. Mais l’ouvrage de notre confrère français manque sa cible : il ne nous fait pas oublier que ce sont les extrémistes hutus qui ont préparé et exécuté le génocide d’un million de personnes et ne nous convainc pas que la France -dont un officier commandait l’armée hutue à partir de février 1992- n’y est pour rien. (1) « Noires fureurs, blancs menteurs – Rwanda 1990-1994 », de Pierre Péan. Éd.des Mille et une nuits, 544 pp, 22€. © La Libre Belgique 2005 



Rwanda. Ténèbres  Libération. Editorial Par Patrick SABATIER, le 29 novembre 2005 Dix ans après les faits, il est normal que les spectres du Rwanda continuent de nous hanter. Il faut oeuvrer bien sûr à ce que toute la lumière soit faite sur un génocide dans lequel des centaines de milliers de Rwandais ont trouvé la mort en raison de leur seule appartenance à l’ethnie tutsie. Le besoin de plonger au coeur de ces ténèbres de l’Histoire africaine est d’autant plus impérieux que les inconnues sont considérables sur les origines, les motivations et les mécanismes précis d’une tragédie bien plus complexe qu’une simple manifestation du Mal. Procès, commissions et enquêtes journalistiques peuvent tous apporter des pièces au dossier. Mais l’Histoire n’est pas toujours bien servie quand des journalistes, plus soucieux de défendre une thèse, de redresser un tort ou de nourrir une polémique, prétendent l’écrire. L’actuel régime rwandais de Paul Kagame a utilisé le génocide, dont les Tutsis ont été les principales victimes, et les Hutus les principaux auteurs et instigateurs, pour faire oublier ses propres exactions. De là à en faire le coupable principal du génocide, il y a un pas qu’on ne peut franchir sans risque de se discréditer. Plus grave encore est la négation de la spécificité du génocide . Toute guerre civile, et il y en avait une au Rwanda, dans laquelle les Tutsis avaient leur responsabilité, s’accompagne de massacres. Mais l’appel à exterminer une ethnie entière est autre chose. De même, la rivalité, réelle, entre les Etats-Unis et la France en Afrique centrale n’exonérera jamais Paris de sa responsabilité pour avoir fermé les yeux sur la dérive du régime qu’elle soutenait, et avoir ignoré le programme génocidaire des extrémistes hutus par obsession de contrer l’« Empire américain ». 



Rwanda. A charge contre Kagame, à décharge pour la France 

Le livre fait de l’actuel président rwandais le vrai responsable du génocide. Par Christophe AYAD, le 29 novembre 2005. Libération. Dans Noires fureurs, blancs menteurs, Pierre Péan n’ambitionne pas moins que présenter une nouvelle histoire du génocide rwandais, une histoire qu’il fait débuter en 1990 et non le soir du 6 avril 1994. Décryptage des quatre principaux points de la démonstration de Péan. L’attentat du 6 avril 1994 et l’absolution des extrémistes hutus 

Péan se fonde sur son enquête personnelle et sur les conclusions de l’instruction menée par le juge Jean-Louis Bruguière pour affirmer, avec certitude, que le Falcon 50 transportant le président rwandais Juvénal Habyarimana et son homologue burundais a été abattu par des hommes du Front patriotique rwandais (FPR). Mais cette hypothèse est largement fondée sur le témoignage d’Abdul Ruzibiza (1), un ancien soldat du FPR qui aurait fait partie du commando Network ayant abattu l’avion. Kigali conteste à Ruzibiza, aujourd’hui réfugié en Norvège, toute légitimité, l’accusant d’être un sous-fifre qui exagère son rôle. D’autres remettent en cause l’authenticité des tubes lance-missiles trouvés sur place et incriminent les réseaux extrémistes hutus dans l’attentat. La responsabilité de Paul Kagame dans l’attentat du 6 avril est certes possible, voire vraisemblable. Là où la thèse de Péan devient contestable, c’est dans sa volonté d’absoudre, par là même, le régime Habyarimana du génocide. Comme si, avant l’étincelle, il n’avait pas fallu toute une préparation : formation de milices, mise en place de listes de Tutsis et d’opposants hutus à éliminer, propagande conditionnant la population, achats d’armement, de machettes, etc. Le génocide minimisé 

En décidant d’ouvrir son enquête en 1990, Pierre Péan entend prendre en compte les crimes commis par le FPR dans les zones qu’il contrôlait. S’il est vrai que cette enquête reste à faire, tout comme celle sur les exactions du FPR dans les mois et années qui ont suivi son arrivée au pouvoir en juillet 1994, Péan minimise systématiquement la spécificité du génocide des Tutsis, qu’il estime connu de tous, pour s’étendre longuement sur les massacres commis par le FPR. Il en arrive à évoquer le « martyre des Hutus (…) réduits au statut d’Untermenschen ». Cette sortie, doublée de considérations sur le caractère duplice et secret de l’éducation donnée aux enfants tutsis, puise aux pires clichés de l’analyse « ethniciste » du Rwanda. « Peut-on encore, s’interroge Péan, parler du génocide des Tutsis alors que, depuis 1990, le nombre de Hutus assassinés par les policiers et militaires obéissant aux ordres de Kagame est bien supérieur à celui des Tutsis tués par les miliciens et les militaires gouvernementaux ? » L’historien Gérard Prunier, auteur de l’histoire la plus complète du génocide (2) et à l’origine de l’estimation de 800 000 à un million de morts tutsis et hutus modérés, nous expliquait récemment être en train de revoir nettement à la hausse le nombre de Hutus tués par le FPR. Sans arriver malgré tout à une telle assertion. La défense et illustration de la France Péan ne fait pas que défendre le rôle de la France avant et pendant le génocide, il le salue. Dans un prétoire, on appellerait cela une défense de rupture. Manifestement « briefé » par l’entourage de François Mitterrand, et alimenté par les archives de son fils Jean-Christophe, il entreprend une défense et réhabilitation d’un des épisodes les plus troubles et contestables de sa présidence. Il insiste longuement sur les pressions qu’aurait exercées Mitterrand sur Habyarimana, allant jusqu’à le dépouiller de ses pouvoirs à partir d’avril 1992. En revanche, il ne s’étend pas sur la coopération militaire entre Paris et Kigali, sans nier les affrontements directs entre soldats français et rebelles tutsis. Péan omet ainsi que des soldats français ont été amenés à opérer un tri ethnique à des barrages. Et que toute la formation de la gendarmerie rwandaise a joué un rôle moteur dans le génocide, comme les livraisons d’armes aux ex-Forces armées rwandaises (FAR) alors que l’embargo était en vigueur. 

Les seuls dignes de blâme, aux yeux de Péan, sont l’ONU et l’administration Clinton, ainsi que la Belgique, où le lobby pro-Kagame aurait sévi sans retenue. Selon lui, si seule la France a été clouée au pilori, c’est pour la simple raison qu’elle n’a pas présenté d’excuses au Rwanda, contrairement à l’ONU, aux Etats-Unis et la Belgique ! Péan y voit un complot « des stratèges de l’Empire [américain, ndlr] pour lesquels l’affaiblissement de la France en Afrique reste un objectif prioritaire… ». Le « complot médiatique » Pour Pierre Péan, la victoire du FPR n’aurait pas été possible sans l’aide d’un puissant lobby d’activistes, d’humanitaires, d’universitaires et de journalistes « droits-de-l’hommistes » qui auraient constitué l’arme la plus efficace de Kagame. Dans son dernier tiers, Noires fureurs, blancs menteurs se transforme en brûlot aux relents nauséabonds. Des listes sont dressées, des personnalités définies par leur origine ethnique, le choix de leurs compagnes (tutsies évidemment), leurs engagements politiques (« militant sioniste ») ou personnel (franc-maçon, protestant, etc.). Péan y voit toute une génération de « messieurs Bons sentiments », d’« idiots utiles » qui auraient fait gober leur « désinformation » et leur « imposture humanitaire » à la terre entière, à commencer par l’ONU, qui a instauré le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Comme si les tenants d’une autre vision de l’histoire, tel l’historien belge Philippe Reyntjens ou le Français Bernard Lugan, avaient été interdits de publier… (1) Rwanda, l’histoire secrète, lieutenant Abdul Joshua Ruzibiza, éditions Panama, novembre 2005. (2) Rwanda : 1959-1996, éd. Dagorno, 1997. 



Enquête sur le génocide rwandais : le ministère de la défense met en garde la juge Raynaud LE MONDE 04.11.05 Le billet d’avion de Brigitte Raynaud à destination du Rwanda a été acheté. Plus rien ne s’oppose à ce que la juge d’instruction du tribunal aux armées de Paris s’y rende prochainement, afin d’interroger les parties civiles qui ont déposé une plainte en février auprès du tribunal, mettant en cause l’armée française pour « complicité de crimes contre l’humanité » et « complicité de génocide » . Toutefois, le ministère de la défense a alerté la magistrate sur les risques que présentait un tel déplacement.  » J’attire votre attention sur le fait que nous ne disposons pas dans cet Etat des moyens militaires de protection que nous avons pu vous assurer en Côte d’Ivoire » , écrit la directrice des affaires juridiques du ministère à Mme Raynaud, dans un courrier daté du 27 octobre. 

Le ministère à joint à cette missive une note blanche « des services de renseignement » relevant de la défense, qui estime que le déplacement de la juge d’instruction dans le courant du mois de novembre « pourrait s’avérer inopportun du fait de l’actualité médiatique et judiciaire » . Il risquerait de « radicaliser la position des autorités rwandaises » et d’entraîner des « pressions importantes » , voire des « menaces » . « PRINCIPAL TÉMOIN » Cette actualité est détaillée dans la note. Le 23 novembre, le journaliste Pierre Péan doit publier un livre « mettant en avant la responsabilité du FPR [Front patriotique rwandais] dans le déclenchement du génocide ainsi que les complicités occidentales dont il a bénéficié », précise la note, en ajoutant : « ce livre devrait aussi mettre en valeur les forces françaises engagées sur le terrain de 1990 à 1994″ . Un autre ouvrage à paraître sera signé par Abdoul Rouzibiza, « principal témoin dans l’enquête menée par le juge Bruguière » . Ce dernier est sur le point de conclure son instruction, assure la note. L’enquête « pourrait aboutir dans les prochaines semaines à une mise en cause de Kagamé [le président rwandais] pour son implication dans l’attentat commis contre l’avion du président rwandais en 1994″ , qui avait donné le signal de départ du génocide, dans lequel près de 800 000 personnes ont été tuées. 

La note mentionne aussi la possible saisine de l’Audience nationale espagnole, à la suite d’une plainte déposée contre l’entourage de M. Kagamé. Le procureur du tribunal aux armées de Paris, Jacques Baillet, a signé des réquisitions, le 6 octobre, permettant à la juge Brigitte Raynaud de se rendre au Rwanda. Le procureur ne souhaite pas ouvrir une information judiciaire tant que la plainte contre X… n’est pas plus étayée (Le Monde du 8 octobre).  Ce courrier d’avertissement du ministère de la défense n’émeut pas les avocats des parties civiles, Mes William Bourdon et Antoine Comte. « Les livres cités sont annoncés depuis longtemps, souligne ce dernier. Tout cela ressemble à une nouvelle tentative pour décourager la juge d’instruction dans son travail. » Piotr Smolar 



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COMMUNIQUE SURVIE FRANCE :Les association de la plate-forme paradis fiscaux et judiciaires

Posté par issopha le 6 août 2008

 

 

Les association de la plate-forme paradis fiscaux et judiciaires

saluent le courage de Denis Robert, contraint de jeter l’éponge

Le combat contre la finance internationale dérégulée continue

La Plate-forme contre les Paradis Fiscaux et Judiciaires a le regret de constater qu’un homme seul, aussi déterminé soit-il, ne peut lutter longtemps contre la finance dérégulée et son armada de juristes. Elle salue le courage et la ténacité de Denis Robert, aujourd’hui contraint au silence, et annonce qu’elle poursuivra sans cesse, avec des centaines de milliers de citoyens, le combat pour la transparence et la régulation de la finance globalisée, au service de la justice et la solidarité.

Les tribunaux sont-ils ce rempart pour la vérité et la justice que les sociétés humaines ont voulu construire, ou deviennent-ils le rempart des riches et de la censure ? Denis Robert croyait à la première définition : durant vingt années de journalisme, d’enquêtes approfondies et de publications notoires de livres et de films, il n’a cessé de dénoncer les dérives du fonctionnement de la finance globale. Il était convaincu que Clearstream, cette multinationale présente dans 100 pays dont 40 paradis fiscaux et, plus généralement, le système bancaire mondialisé abritaient des milliers de comptes illégaux et que des milliards d’euros s’échappaient en toute impunité de l’économie légale vers les centres offshore et l’économie mafieuse.

Grâce à Denis Robert, la boîte noire

commençait à se fissurer mais c’était compter sans une armada de juristes et de conseillers financiers qui veillaient sur elle. L’intrus Denis Robert a donc subi les attaques de Clearstream et de banques internationales, et les procès se sont succédés devant les justices française, luxembourgeoise, belge, canadienne, suisse et autres. Des batailles ont été gagnées, démontrant clairement que les décisionnaires avaient des comptes à rendre sur l’opacité de leurs procédures et sur les protections dont ils disposent. Mais un homme seul ne peut lutter longtemps contre les amendes infligées, les procès en appel et les pressions sous toutes les formes, et Denis Robert a pris la douloureuse décision de se taire dorénavant. C’est

un défenseur de l’information qui cesse un combat devenu trop inégal.

Les onze organisations de la Plate-forme contre les Paradis Fiscaux et Judiciaires suivaient de près les travaux de Denis Robert. Elles savent que la finance dérégulée et les paradis fiscaux et judiciaires ont de redoutables conséquences : réduction drastique des budgets des Etats, accélération des inégalités, croissance de l’économie délictuelle et de l’économie criminelle, menaces sur l’accès de nombreuses populations aux biens publics fondamentaux, et processus de développement compromis pour nombre de pays

ou pour de nombreux pays. Elles savent aussi que l’action néfaste des paradis fiscaux s’exerce au sein même de l’Europe à l’abri des places financières internationales, et que les grandes banques françaises sont régulièrement mais fort légèrement condamnées pour avoir masqué des opérations de blanchiment via leurs filiales dans les paradis fiscaux.

Contacts presse : André Fine 06 70 92 04 10

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Le rôle de l’artiste n’est plus de représenter le monde, mais de le transformer

Posté par issopha le 2 août 2008

Le rôle de l’artiste n’est plus de représenter le monde,

mais de le transformer

 

Par

IMAGINAIRES SUBVERSIFS. Cet été, Mouvements revient sur la soirée-débat organisée à l’Odéon : 40 ans après mai 68, les imaginaires sont-ils toujours subversifs ? Les rêves de changement sont-ils révolutionnaires ? Juillet 2008.

(Cet article est la transcription légèrement retravaillée de l’intervention de John Jordan au théâtre de l’Odéon, le 26 mai dernier, lors de la soirée-débat organisée par Mouvements).

Pendant des années, j’avais dans mon bureau une carte postale, sur laquelle était écrit « la question de l’art n’est plus l’esthétique, mais la survie de la planète ». Je trouve que ça résume très bien les choses. La question de fond, c’est de repenser les logiques et la définition de l’art et de la lutte. Dans une société qui pratique le suicide collectif, comment lutter ? comment mettre en œuvre la créativité ?

Changer de logique, ça veut dire passer à « l’éco-logique ». On peut pour cela s’inspirer des peuples indigènes : tout est connecté. Il n’y a pas de processus linéaire, mais des cycles. Il n’y a pas de leader, mais des réseaux d’interdépendance. Cette éco-logique, on doit l’appliquer à nos vies, dans toutes leurs dimensions : sociale, économique, artistique, militante, etc. C’est fondamental, comme point de départ. Parce que la plupart des éléments de la politique traditionnelle sont ennuyeux : des réunions, et encore des réunions ; des think-tanks et encore des think-tanks ; des manifs, et encore des manifs, au final, c’est au final, c’est emmerdant. C’est assommant, même. La grande question qui se pose, le défi des imaginaires subversifs, c’est de créer des formes de lutte qui font envie, qui donnent du plaisir : des formes de luttes qui ne soient pas qu’opposition, mais qui donnent à voir de l’utopie, qui s’ouvrent sur d’autres mondes.

Le capitalisme nous a volé tout cela. Il nous a pris le plaisir de la rébellion, et il l’utilise pour nous vendre des trucs merdiques. Du coup, je crois que le rôle de l’artiste ce n’est plus de représenter le monde. Nous n’avons pas besoin d’une pièce de théâtre de plus qui nous parle du désastre à venir, ou d’une chanson sur le thème de l’injustice, d’un poème sur la tristesse du monde. Le rôle de l’artiste, ce n’est plus de représenter le monde, mais de le transformer. Et pour moi, ça veut dire qu’il faut travailler, en tant qu’artiste, dans les luttes. Le matériau, ce n’est plus la vidéo, le théâtre, le métal, des couleurs, etc. Le matériel de l’artiste, désormais, ce sont les luttes elles-mêmes, les luttes et leurs formes d’organisation. La créativité doit être à leur service. Nous savons désormais que la beauté est dans la rue, que la poésie est sous les pavés. Nous savons que les meilleurs spectacles n’ont pas lieu dans les théâtres : ils commencent un peu partout, dès lors qu’on refuse la réalité qui nous est présentée. Les meilleurs spectacles, ce sont les moments où l’on renonce à être raisonnable, où l’on renonce à être spectateur.

C’est primordial, parce qu’aujourd’hui, nous sommes plus capables d’imaginer l’apocalypse que ce qui viendra après. Nous devons donc mettre fin à toutes les formes de créativité qui soutiennent le système capitaliste. Ce qui veut dire que les artistes doivent quitter l’industrie publicitaire, par exemple : ils doivent cesser toute collaboration avec les institutions qui permettent à notre système suicidaire de se maintenir. À la place, nous devons créer des luttes qui soient irrésistibles, des formes de luttes qui soient beaucoup plus belles, beaucoup plus désirables que le dernier Ipod.

John Jordan

 

John Jordan est l’un des fondateurs de la Clandestine Rebel Clown Army. Il a également été l’un des fondateurs du mouvement Reclaim the Streets. Il est aussi membre du collectif Notes from Nowhere, qui a édité le livre « whe are everywhere » – cf. www.weareeverywhere.org

Il vient d’achever un tour d’Europe des Utopies : http://www.utopias.eu/

 

 

L’imagination ? Au pouvoir ?

    Par

    IMAGINAIRES SUBVERSIFS. Cet été, Mouvements revient sur la soirée-débat organisée à l’Odéon : 40 ans après mai 68, les imaginaires sont-ils toujours subversifs ? Les rêves de changement sont-ils révolutionnaires ? Juillet 2008.

    C’est une mince brochure au format carré ; rassemblant une série de photographies qui documentent les inscriptions portées sur les murs de Paris entre le 6 et le 13 mai, elle s’orne sur sa couverture d’un autre carré, plus petit et granuleux, face d’un pavé cubique – non carré blanc sur fond blanc, mais rouge sur fond rouge, et sur lequel on a inscrit :

    L’IMAGINA
    TION AU
    POUVOIR

    Le rôle de l’artiste n’est plus de représenter le monde, mais de le transformer dans ACTIONS CITOYENNES brochure7-2-3a073

    En retrouvant, voici quelques semaines, cette brochure au plus profond d’une bibliothèque, m’a surtout frappée la date de l’achevé d’imprimer : éditée chez Eric Losfeld (le même éditeur qui publia Ionesco, Vian ou Emmanuelle Arsan), la brochure parut en juin 1968, soit moins d’un mois après qu’aient été rageusement inscrites les phrases dont elle recueille la mémoire. Objet saisissant, du coup : d’une écriture l’autre, du pavé au papier, il semble bien que le mouvement de mai ait été du départ traversé par l’affirmation d’une imagination vive, et par sa transformation en icône ; par le jaillissement des phrases vouées à être effacées sitôt dites, et par le souci de durer et de se survivre (en faisant jouer ce que les anciens appelaient « l’imagination reproductrice », c’est-à-dire la mémoire) ; par l’urgence de salir les murs et par le désir de se muer en objet de librairie ; par le piège de voir les instruments matériels de la lutte devenir symboles – à moins qu’il ne s’agisse, ironiquement, de faire bouger l’ordre des symboles eux-mêmes, en inscrivant sur une couverture de livre, sans nom d’auteur ni aucun des signes qui balisent d’habitude l’imprimé, une revendication qui était alors celle de tous et de personne.

    Histoire

    Une chose est sûre, donc : si la question est de savoir dans quelle mesure, en devenant un objet imaginaire et en se liant aux puissances de l’imagination, la révolte s’est trouvée ou perdue, alors cette question ne date pas d’hier – et ceux qui entonnent le refrain selon lequel toute révolte aujourd’hui serait vouée à être consommée, se réduirait à un acte de marketing, paraissent regretter 68 au nom d’une question que le mouvement n’a cessé de se poser. Pour bien faire, il faudrait donc déjà repartir de là : se demander quel sens, quelle portée, quelles ambiguïtés pouvait déjà envelopper, il y a 40 ans, un slogan comme « l’imagination au pouvoir ».

    Il faudrait, pour cela, partir de la manière dont 68 a multiplié les slogans à double fond ou à double entente, auxquels on ne peut obéir qu’en leur désobéissant (« il est interdit d’interdire ») et qui ruinent en somme la possibilité même du slogan comme « mot d’ordre » et instrument de discipline. De même pour « l’imagination au pouvoir » : s’agissait-il de nommer un rêve, ou un cauchemar ? Après tout, les situationnistes sont en pointe du mouvement et « la société spectaculaire-marchande » décrite par Guy Debord pourrait se définir exactement par le règne de l‘imagination. Ou encore : dire « l’imagination, au pouvoir », est-ce énoncer à l’époque une revendication, ou un constat ? Après tout, tout le monde est alors plus ou moins lacanien, et « l’imaginaire » chez Lacan, c’est fondamentalement l’ordre du leurre et de l’aliénation, la manière dont le sujet, face au miroir, tâche de remédier à son douloureux morcellement en se reconnaissant (et se méconnaissant) dans son reflet sans profondeur – comme la France, à l’époque, dans la haute stature du Général. « L’imagination au pouvoir », est-ce que ce n’est pas la meilleure description qu’on puisse donner, en 1968, du gaullisme ?

    Il faudrait ensuite parler, plus largement, de la manière dont 68 a été très tôt, tout de suite, perçu et décrit comme une révolution imaginaire : carnaval où les insurgés rejouaient la commune cependant que les gaullistes mimaient la résistance, mouvement se définissant et se réfléchissant comme essentiellement mental (« chassez le flic de votre tête »), mouvement-cerveau comme Deleuze parlait de « film-cerveau » pour désigner ces univers cinématographiques qui paraissent se déployer d’abord à l’intérieur des crânes. Dès le mois de juillet, Michel de Certeau écrit dans La Prise de parole : « assurément, l’historien peut retrouver ici Petrograd, les soviets, la Commune de 1848, l’idéologie ouvriériste, l’utopie fouriériste ou le trotskisme d’antan ; reconnaître combien le fait nouveau mime les événements anciens (…) mais en identifiant les pièces historiques grâce auxquelles il voudrait reconstituer le puzzle du présent, l’historien ne saisirait pas que la « mise en scène » est l’événement lui-même ». Mais toute la question était alors : à supposer que ce que nous sommes en train de vivre soit imagination, que faut-il en conclure ? Faut-il y voir un signe de l’inanité du mouvement, de sa dimension superficielle ou idéologique, révolte petite-bourgeoise sans prise sur l’infrastructure économique – en bref, une révolte seulement imaginaire ? Ou faut-il y voir le signe d’un mouvement qui, en s’attaquant à l’imaginaire national, militaire, politique, sexuel…, a du même coup touché à l’essentiel, parce que l’ordre social n’existe qu’à la condition que les individus y investissent un sens qui dépasse les seules relations économiques, et dont un matérialisme strict ne suffit pas à rendre raison ? C’est la question que posait, dès cette époque, Cornélius Castoriadis, question qui prendrait forme plus tard sous la forme d’un gros livre justement intitulé L’Institution imaginaire de la société : « Pourquoi est-ce dans l’imaginaire qu’une société doit chercher le complément nécessaire à son ordre ? Et pourquoi rencontre-t-on chaque fois, au noyau de cet imaginaire et à traverse toutes ses expressions, quelque chose d’irréductible au fonctionnel, qui est comme un investissement initial du monde et de soi-même par la société, avec un sens qui n’est pas dicté par des facteurs réels (…) sens que l’on reconnaît à la fois dans le contenu et dans le style de sa vie ? » En ce sens, on le voit : une bonne part des réflexions directement nées de 68, une bonne part des expériences aussi, a consisté à se demander, et à éprouver, ce que pouvait bien vouloir dire « l’imagination au pouvoir » : en quel sens les relations de pouvoir s’entre-tissent d’imaginaire, et en quel sens l’imagination peut leur faire obstacle.

    Renversements

    Faut-il dire pour autant que c‘est ce même débat qui s‘est rejoué, ces dernières années, autour de « l’héritage de 68 » (et ces dernières semaines, autour du sens à donner à l’inflation commémorative de ce quarantenaire) ? Il me semble que la discussion a pris, en fait, un tour un peu différent. Auparavant, le débat opposait d’un côté, ceux qui voyaient dans l’imagination une mince pellicule déposée à la surface des relations sociales (un masque, un écran de fumée, etc.), et en concluaient que 68 n’avait rimé à rien ; et ceux qui, comme Castoriadis, affirmaient que toute société se soutient d’une part d’imaginaire et en concluaient que 68, en touchant à cette part-là, en appelant à libérer la pensée et la parole, à interroger les représentations, avait fait un pas décisif vers l’émancipation et donné force à l‘utopie. Depuis quelques années, un autre discours a émergé : discours qui consiste à considérer qu’en revendiquant « l’imagination au pouvoir », 68 a bel et bien touché au fond des relations sociales, au « code source » de nos rapports sociaux : mais non pas pour nous libérer, ou pour nous permettre de nous approprier cette dimension « instituante » comme disait Castoriadis ; au contraire, pour nous enfoncer encore davantage dans une existence aliénée par la rationalité marchande et incapable de lui opposer une forme de résistance politique. En bref, l’argument consiste à dire : s’il faut, comme l’affirmaient les émeutiers, prendre l’imagination au sérieux, c’est qu’elle est devenue à la fois la ruse, l’instrument et la machine du pouvoir. Du coup, on ne peut pas débattre ici de la question des « nouveaux imaginaires subversifs » sans prendre en compte ce soupçon-là – soupçon suivant lequel « imaginaire » et « subversion » seraient dans nos sociétés des termes foncièrement antagoniques, de sorte que se fier à l’un serait renoncer à l’autre. L’imagination, c’est-à-dire le pouvoir ?

    Essayons de préciser les contours de ce reproche. Si l’on repart du slogan de 68, on voit qu’il émettait, au moins, une triple critique et une triple revendication. 1/ « l’imagination au pouvoir », c’est d’abord un slogan anti-autoritaire : mettre l’imagination au pouvoir, c’est d’une certaine manière ruiner le pouvoir lui-même – cela revient, plutôt que de se demander qui mettre à la tête de l’Etat, à contester que l’imagination, que la créativité sociale doive être soumise à une autorité quelconque pour s’exercer. Contre l’autorité, la création. 2/ « l’imagination au pouvoir », c’est aussi un slogan anti-conformiste : slogan contre la monotonie, contre le retour identique du même, contre le Général inamovible et le sérieux de plomb de l’ORTF ; slogan aspirant non à une simple alternance, mais à une diversité, à une différence qui ne cesserait plus. Comme le disait, dans la même brochure rouge, un autre graffiti : « monolithiquement bête, le gaullisme est l’inversion de la vie ». Contre le conformisme, la diversité. 3/ « l’imagination au pouvoir », c’est enfin ce qu’on pourrait appeler un slogan « anti-idéel » – au sens où l’imagination, faculté de chacun, s’oppose aux idées qui devraient être les mêmes chez tout le monde. Revendiquer « l’imagination au pouvoir », plutôt que « vive la Révolution » ou « tout le pouvoir aux soviets », c’est mimer un slogan politique pour lui faire dire qu’en fait, aucun impératif politique, aucun mot d’ordre ne devrait impliquer de sacrifier l’authenticité et les aspirations des individus. Ce que disait aussi en 68 un autre slogan : « la révolution cesse dès l’instant qu’il faut se sacrifier pour elle » ; ou ce que dénonçait Michel Foucault en résumant ainsi la doctrine du Parti Communiste Français : « pas ici, pas maintenant, pas toi ». Contre les doctrines, programmes, et horizons, la singularité et l’authenticité.

    En bref, défendre l’imagination, ce serait défendre la créativité, la diversité et la singularité, contre l’autorité, la monotonie et le surplomb de l’ordre en place (ou celui des « grands récits » révolutionnaires qui prétendent s’y opposer). Du coup, toute la question est de savoir si, aujourd’hui, ce triple horizon peut dessiner quelque chose d’une utopie (un « autrement qu’être du social »), ou si ces principes se sont trouvés repris dans la grande machine capitaliste elle-même. Trois fronts se dessinent.

    1/ Le front des relations de travail. C’est la grande thèse développée par Luc Boltanski et Eve Chiappello dans Le Nouvel esprit du capitalisme : mai 68 aurait vu émerger une « critique artiste » des relations de travail, très différente de la critique sociale traditionnelle du mouvement ouvrier, et contestant moins l’exploitation que la répression exercée par la société sur la créativité des individus. Le capitalisme aurait, depuis, vu tout le bénéfice qu’il pouvait tirer de ces aspirations, et réinvesti les valeurs de création dans les nouvelles formes de management : en promouvant l’entreprise comme lieu d’épanouissement et de reconnaissance pour les salariés, en individualisant à l’extrême les relations de travail, en valorisant l’investissement personnel, le « nouvel esprit du capitalisme » aurait fait du désir de création une arme redoutable contre l’émergence d’une critique sociale et d’une conscience de classe. En bref : retournement de la créativité en auto-exploitation.

    2/ Le front des pratiques de consommation. Sur ce point, le soupçon envers l’héritage de 68 consisterait à dire ceci : il y a 40 ans, la critique de la consommation était une critique de l’empire des objets (« cache-toi, objet », disait un graffiti) au nom de la libre expression des sujets. Cette critique a été entendue – mais elle l’a été par le marketing et les politiques de marques contemporaines, désormais préoccupés de vendre, non des objets, mais des formes de subjectivité, en faisant de chaque marchandise la promesse d’un style de vie, voire en inventant des objets dont la fonction même est de permettre à chacun de devenir soi-même, en choisissant, ordonnant et composant les flux et les stocks d’information disponibles (le lecteur MP3 ou le Ipod constituent de ce point de vue, un modèle central). En bref : retournement de la diversité en diversification indéfinie du marché.

    3/ Le front de l’engagement politique. Sur ce point, la critique consisterait à affirmer qu’à force de dénoncer le « bridage », des imaginations singulières par les mots d’ordre collectifs, on s’est rendu totalement incapable, d’une part de se mobiliser au service de causes qui dépasseraient notre propre horizon privé, d’autre part d’accepter la part de discipline et de coordination que de telles mobilisations impliquent. Autrement dit, là où 68 affirmait l’indifférence de l’imagination au pouvoir (lorsque les manifs passaient devant l’Assemblée nationale sans s’y arrêter), et l’insoumission de l’imagination aux logiques de puissances et de prise de pouvoir, ce double refus aurait conduit, quarante ans plus tard, à l’indifférence et à l’impuissance tout court, au règne de l’égoïsme, à la crise de toutes les formes de mobilisation, à la substitution d‘une démocratie d‘opinion à la démocratie de partis, etc. En bref : retournement de l’authenticité en individualisme apolitique.

    Batailles

    De ces trois objections, il faudrait donc discuter. Ma conviction, en l’affaire, pourrait se résumer ainsi : aucune de ces objections, aucun de ces soupçons, n’est infondée – mais ce serait manquer, pour le coup, d’imagination, ce serait céder à la facilité de l’amertume que d’y voir des vérités définitives, et d’entonner sur chacun de ces fronts la rengaine de la « récupération ». Aucun de ces retournements n’est joué ; chacun est l’objet brûlant de quelques luttes actuelles. Il faut entendre, disait Foucault, le grondement de la bataille : prêtons l’oreille.

    1/ Il y a une bataille sur le front du travail, entre création et autorité. Lorsqu’on accuse les manifestants de 68 d’avoir été les alliés objectifs d’une conversion vers le « capitalisme soft », le new management, etc, on va trop vite sur deux points. 1/ On suppose d’abord qu’à l’époque, il y aurait eu d’un côté une critique (estudiantine) des relations d’autorité, et de l’autre une critique (ouvrière) des relations d’exploitation ; on fait jouer, en bref, la vieille thèse selon laquelle 68 serait né de la convergence accidentelle de deux mouvements hétérogènes. Or, ces deux luttes étaient profondément inséparables : il suffisait d’entendre, il y a quelques semaines, la série de reportages diffusés sur France-Culture sur la mémoire de Billancourt, pour mesurer que la critique de l’autorité n’était pas le seul fait de quelques « artistes » germanopratins, mais tout autant d’ouvriers confrontés à l’interdit syndical, à l’obligation de se cacher dans les monte-charge pour se réunir, à l’exclusion du pantalon dans les ateliers féminins. Critiquer la manière dont le pouvoir mutile la vie, alors, ce n’était pas opposer la frivolité au sérieux de la lutte sociale : c’était toucher aux disciplines qui faisaient fonctionner l’instrument de production. 2/ On suppose d’autre part que la « conversion créative » du capitalisme serait un processus accompli de l’intérieur des entreprises, et à l’initiative rusée de la seule hiérarchie. Or, certaines enquêtes sociologiques montrent au contraire que l’exigence d’émancipation, d’expression saisit les entreprises de l’extérieur, depuis la société, et prend à rebrousse-poil des hiérarchies encore massivement attachées à la discipline « old style ». Je ne peux ici faire mieux que de renvoyer à l’enquête de la sociologue Isabelle Ferreras auprès des caissières de la grande distribution en Belgique, et à l’entretien qu’elle a accordé dans le dernier numéro de Vacarme. Que montre-t-elle ? Que les relations autoritaires et hiérarchiques perdurent à l’intérieur de l’entreprise : Auchan n’est pas devenu la Silicon Valley. Que s’il y a conflit entre cette logique et l’exigence d’expression, de participation et d’égalité, c’est parce que celle-ci est portée par les caissières elles-mêmes, au nom de leurs conditions de travail. Qu’un conflit se joue aujourd’hui, sur les lieux du travail, entre un imaginaire domestique (celui de la hiérarchie, pour laquelle « le client est roi »), et un imaginaire démocratique, selon lequel être en contact avec des clients, c’est exiger de « n’être plus le domestique de personne ». En bref, c’est aller un peu vite que de croire la création passée, avec armes et bagages, du côté du capitalisme : l’exigence d’inventer son rôle est, au cœur des entreprises contemporaines, un enjeu de conflit.

    2/ De même, il y a une bataille sur le front de la consommation, entre diversification des produits et appropriation des objets. Lorsqu’on dit, aujourd’hui, que la révolte est devenue une marchandise, qu’elle s’est muée en objet de consommation, on suppose un partage clair entre d’un côté la spontanéité pure des révoltes « à l’ancienne », et de l’autre la passivité obligée du comportement « consommateur ». Or, on oublie ce faisant qu’après 68, une partie de la critique de la consommation a consisté, non pas à rejeter tout recours aux marchandises (ce qu’ont effectivement tenté un certain nombre de communautés, avec l’effort pour vivre en autarcie, etc), mais à se demander ce que les gens font avec les produits de consommation qui leurs sont imposés. C’est la thèse que développait Michel de Certeau, dans son grand livre sur les « arts de faire » (L’invention du quotidien, 1980) : parler de consommation, est très réducteur, car cela laisse supposer que les consommateurs sont passifs et se contentent de subir, de « s’abrutir » devant la télé, etc. On oublie du coup de se demander ce que les gens fabriquent de ce qu’on fabrique pour eux, de s’intéresser à la façon dont ils plient les normes de la consommation à des logiques d’usage, à des bricolages, à des savoir-faire dont le savoir savant ne sait rien. Cette problématique des « arts de faire », des « usages », déplaçait le débat : il ne s’agissait plus tant d’opposer les objets aux sujets (pour en conclure que les seconds sont forcément dominés par les premiers), que de distinguer entre les usages prescrits, les formes de subjectivités dessinées en filigrane par les « modes d’emploi » de la consommation de masse, et l’invention par les acteurs d’un usage second – reprenant ce qu’on appelle dans la tradition ouvrière la « bricole » ou la « perruque ».

    Cette question, qui se posait à une époque où les médias, en particulier, ne permettaient guère de souplesse ou d’interactivité, se pose avec d’autant plus d’acuité aujourd’hui : plutôt que de se plaindre, par exemple, que l’industrie culturelle ait envahi notre imaginaire, il faudrait se demander ce que nous faisons de ces images-là. C’est aussi une question très concrète : toute la bataille sur la propriété intellectuelle, qui fait rage aujourd’hui dans les domaines les plus variés (de la musique au logiciel libre, de celui-ci aux brevets de l’industrie pharmaceutique), est d’abord une bataille contre ceux qui ont intérêt à interdire la reproduction et les modifications des œuvres, donc qui tiennent à maintenir juridiquement la distinction entre producteurs et consommateurs – ce, lorsque les technologies contemporaines vont vers l’effacement de cette distinction, et permettent aux individus d’insérer les produits de consommation dans des productions nouvelles.

    Il y a enfin une bataille sur le front politique, sur le sens à donner à l’individualité. Ici, il faudrait renvoyer à tout le travail entrepris depuis quelques années autour des « politiques de l’individualisme » par Philippe Corcuff, François de Singly, Danilo Martuccelli, d‘autres encore. Un colloque a d’ailleurs, au mois de juin, réuni à Cerisy la Salle ceux qui travaillent aujourd’hui à réouvrir la problématique de l’individualisme. Deux questions se posent, en fait : 1/ est-il si sûr que l’extension de l’individualisme, ou du « singularisme » (pour parler comme D.Martuccelli, c’est-à-dire de l’exigence de se soucier de soi-même et de s’épanouir dans son authenticité), soit opposée à toute préoccupation sociale et à toute attention aux solidarités collectives ? Y a-t-il à choisir entre le souci de soi et le souci de la société ? Je me souviens d’un bref trouble, il y a quelques années, lorsque le journaliste économique bien connu Jean-Marc Sylvestre, victime d’un accident cardiaque, avait au micro de France-Inter chanté durant quelques semaines des péans au service public de santé , reconnaissant que, sans le dévouement des soignants, il ne serait plus là. Le trouble venait de ce que cet « aveu », qui venait contredire les positions habituellement tenues par Sylvestre, s’avérait en même temps parfaitement compatible avec les catégories de son discours : simplement, la « promotion de l’individu », la « défense de ses capacités d’initiative », se révélaient dépendre d’un système de solidarités collectives. L’urgence n’est peut-être pas de déplorer la montée de l’individualisme, mais de déplier plus clairement ce souci du monde inscrit au cœur de l’imaginaire de l’individu. 2/ est-il si sûr, d’autre part, que le refus de se plier à une discipline énoncée au nom d’idéaux supérieurs suscite forcément le désordre et l’impuissance ? On pourrait aussi bien dire l’inverse : les collectifs fondés sur l’intérêt supérieur (de l’état, du parti, de la révolution…) sont en crise, cependant que les formes de mobilisation les plus actives sont celles où les individus entrent, sortent, circulent sans se voir culpabiliser ou dénoncer. Il faudra y revenir.

    Ni la création, ni la diversité, ni l’authenticité n’ont donc cessé de trembler sur leur base, ni ne se sont rangées une fois pour toutes d’un côté ou de l’autre des batailles en cours. A travers celles-ci, se dessine à mon avis une même question, que je me contenterai en conclusion de nommer : question d’un imaginaire radicalement démocratique. La démocratie se laisse-t-elle imaginer ? Ce qui veut dire aussi : l’imagination se laisse-t-elle démocratiser, elle si prompte à réactiver les figures autoritaires de la violence libératrice, de l’homme providentiel ou de l’utopie bien ordonnée ? Quelques années avant que s’écrive sur les murs « l’imagination au pouvoir », en 1965, Samuel Beckett avait de son côté tenté une autre formule, une manière de dire qu’il n’y a d’imagination subversive que subvertie, écharpée, mise en pièces, arrachée à ses figures anciennes pour être reconduite à sa pratique sans certitude. De cette formule aussi, qui désigne une tâche à venir, nous gagnerions à hériter :

    IMAGINATION
    MORTE
    IMAGINEZ

    Mathieu Potte-Bonneville

    Matthieu Potte-Bonneville est professeur de philosophie. Il est l’un des fondateurs de la revue Vacarme, http://www.vacarme.eu.org, dont il est membre du comité de rédaction.

    Il a également un blog : http://www.mediapart.fr/club/blog

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    le mépris du président, par Serge PORTELLI

    Posté par issopha le 2 août 2008

     

     

    le mépris du président,

     

    par Serge Portelli

    le mépris du président,  par Serge PORTELLI dans NICOLAS SARKOZY rubon132-ea679


    article de la rubrique démocratie > Sarkozy le manipulateur
    date de publication : samedi 19 juillet 2008



    Ci-dessous la chronique du 13 juillet 2008 du blog de Serge Portelli.

    Serge Portelli, magistrat, est vice-président du tribunal de grande instance de Paris. Parmi les ouvrages qu’il a publiés, citons Récidivistes, éd Grasset (février 2008).

    Nous le remercions de nous avoir autorisés à reproduire sa chronique.


    portelli_ripostes_10dec06-9abca dans NICOLAS SARKOZY sarkozy_ripostes_10dec06-01bbc

    Serge Portelli et Nicolas Sarkozy lors de l’émission Ripostes, le 10 décembre 2006

    Nicolas Sarkozy, l’homme du mépris

    par Serge Portelli

    Vous êtes des amateurs ! Vous n’êtes pas des professionnels”. Nicolas Sarkozy ne salue aucun des chefs militaires présents, pas même le général Bruno Cuche. Colère et mépris pour un corps et ses chefs. Après l’accident dramatique de Carcassonne, la nation attendait la dignité d’une parole de chef d’Etat. Il n’a eu que son prurit. Le chef de l’état-major de l’armée de terre a démissionné. Je ne sais rien de lui, en dehors des portraits flatteurs qu’en dresse la presse depuis lors. Mais sa démission m’émeut car elle est la marque d’un homme d’honneur et parce qu’elle signe sa supériorité face à celui qui a tenté de l’humilier.

    Cet événement s’ajoute à tant d’autres qu’il n’est même plus un événement. Tous les politiques ont leurs agacements, leurs faiblesses, leurs petites lâchetés qui, à la longue, forment un capital de sympathie que le peuple leur alloue toujours, entre pardon, oubli et désillusion. Nicolas Sarkozy échappe à la règle. Le mépris est sa marque de fabrique.

    Je ne l’ai rencontré qu’une fois en décembre 2006, au moment de la campagne électorale, dans l’émission Ripostes. Serge Moatti avait aligné des contradicteurs convaincus dans chacun des principaux domaines qui faisaient alors débat. Martin Hirsch par exemple. La justice et la sécurité était mon lot. En quelques minutes sur la fin d’émission, j’avais tenté d’expliquer au ministre de l’intérieur que sa politique de sécurité reposait sur de fausses données et que le reste était à l’avenant. Quelques brefs échanges, tendus, hachés. Nicolas Sarkozy avait déroulé ses arguments habituels, sans rien écouter, sans rien répondre. Connaissant ses discours par le menu j’avais une impression désespérante de déjà-vu, déjà-dit. L’homme paraissait imperturbable, n’étaient les pieds qui se balançaient nerveusement et les veines de ses tempes. À l’issue de l’émission, un buffet réunissait invités, journalistes et techniciens. Une cinquantaine de personnes entassées dans une pièce du studio Gabriel.

    Nicolas Sarkozy arrive en dernier, longtemps après les autres. Je suis vers le milieu de la pièce, un verre en main, abattu après une prestation que j’analyse comme un échec patent. J’étais face à un grand professionnel du débat politique, aux méthodes éculées, discutables, mais d’une efficacité remarquable. Le meilleur du moment. Au moins j’avais tenté. Battu largement aux points mais avec le courage ou l’inconscience du débutant plein de foi. Faible consolation. Déprime. Notre ministre arrive droit vers moi, ulcéré, vociférant : “je n’ai jamais vu un magistrat aussi violent. Je n’aimerais pas être jugé par vous !” J’étais ailleurs. Le débat était fini. C’était le moment des accolades, des sourires, des poignées de mains après les empoignades. C’est toujours ainsi. Pour moi, en tout cas. D’une voix totalement dépassionnée, je m’entends dire : “vous ne voulez pas être jugé par moi, je n’aimerais pas être citoyen si vous êtes élu en mai 2007 « . Et là, je ne sais pas pourquoi, j’avance ma main droite vers l’auguste épaule gauche, et je la pose là, pendant que je m’adresse à lui. Pourquoi ? Mes amis psy ont avancé plusieurs hypothèses touchant à ma petite enfance dont je leur laisse l’entière responsabilité. Sur le moment, j’ai plutôt eu l’impression de redevenir éducateur – je l’ai été brièvement – et d’avoir un enfant un peu excité en face de moi. Les quelques mots de Poivre d’Arvor, qui lui ont valu sa disgrâce, sur le “petit enfant entrant dans la cour des grands” m’ont par la suite fait revivre vivement ce souvenir. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que je lui touchais l’épaule. Une heure plus tôt, en entrant dans le studio, après être resté cinq minutes derrière lui dans un couloir étroit, j’avais fini par lui tapoter l’épaule – ça doit être un tic chez moi, le besoin de toucher les gens – pour lui dire que j’étais là et me présenter à lui. J’avais eu droit à un large sourire et une longue poignée de main. Encourageant. Bref, la main sur l’épaule, une heure plus tard. Je vois notre homme faire un saut de carpe en arrière en hurlant “ne me touchez pas ! Ne me touchez pas !” J’ai franchement cru, sur le moment, en un quart de seconde, avoir réveillé un point douloureux, une luxation mal remise, une tendinite encore vive, que sais-je. Mais la seconde suivante je voyais l’homme, de sa main droite, épousseter, du geste le plus méprisant du monde, les quelques centimètres carrés que j’avais osé toucher de son épaule gauche, me toisant, les yeux levés, d’un regard assassin. Les quelques phrases qui ont suivi n’ont pas grande importance. Elles étaient du même acabit. Le ministre s’époumonait en répétant la même phrase – “je n’ai jamais vu un magistrat aussi violent…”. J’ai eu le temps de l’inviter dans la chambre que je préside pour qu’il vienne voir de lui même toute la violence dont j’étais capable. Mais il a tourné les talons et je ne l’ai jamais vu pousser la porte de la salle d’audience.

    J’ai raconté dernièrement la visite du président de la République, quelques mois plus tard, au Palais de Justice de Paris – à la cour de cassation évidemment, à droite en entrant – pour assister à l’installation du premier président de cette noble institution, et le mépris qu’il avait ressenti et exprimé envers les juges, ces “petits pois” qu’il voyait en rangs serrés :“la même couleur, même gabarit, même absence de saveur”.

    Il serait faux de croire que Nicolas Sarkozy ne réserve cette morgue qu’aux hommes de loi. Les militaires viennent d’en faire les frais. Les journalistes ont leur chronique sur le sujet, alimentée de quelques images échappées au secret des enregistrements ou étalées dans les interviews sans pudeur. Chacun son anecdote désolante. Le recueil le plus fourni est évidemment celui de ses proches et de ses collaborateurs. Les éclats qu’on ne peut ignorer, les confidences, alimentent tout cela depuis longtemps. Le détail sera connu plus tard. Nous n’apprendrons rien que nous ne sachions déjà. “Quel imbécile !” lâché du fond du coeur par le président de la République devant une journaliste de CBS, les yeux écarquillés, la bouche en O, à l’adresse du fidèle d’entre les fidèles, David Martinon, suffit à la démonstration. Goujaterie mais surtout mépris pour celui qui le sert inlassablement, prêt à se faire ridiculiser, laminer, couper en morceaux pour lui. Mépris public : la caméra est là, évidemment. Le président le sait. Rien ne l’arrête.

    La caméra est là aussi au salon de l’agriculture. Aucune importance. Le “Casse-toi, pauvre con” est devenu proverbial. Qui est l’inconnu qui n’a pas serré la main ? Peu importe. C’est moi, c’est vous. C’est ce qu’on appelle un citoyen. Celui qui possède normalement quelques droits face à l’Etat, dont l’essentiel est de dire non, de ne pas serrer la main qu’on lui tend comme une urne de vote, de tourner le dos au pouvoir, de résister aux sirènes, à la démagogie du gouvernement quel qu’il soit, de résister tout simplement. Injure. Affront. Vulgarité. Le pire étant peut-être dans l’adjectif “pauvre”, si lourd de sens.

    J’ai vécu sous la cinquième République. J’en ai connu, comme citoyen, tous les présidents. Je peux avancer que nous nous étions sentis aimés par chacun d’eux à sa façon. De Gaulle nous avait traité de veaux. Mais il était si haut. Il nous aurait aimé tellement plus grands. Il aimait la France, nous étions une parcelle de cet amour-là et il nous le disait inlassablement. Pompidou, cet humaniste, agrégé de lettres, auteur d’une anthologie de la poésie française qui m’est si familière, était celui qui pouvait, les larmes aux yeux, citer Eluard quand une femme professeur, amoureuse d’un de ses élèves, avait fini par se suicider : “moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d’enfant perdu, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés”. Pour moi, Georges Pompidou ne pouvait être que cet être-là. Giscard d’Estaing, lui, était poignant par son désir de se faire aimer, pathétique par ses tentatives désespérées de laisser des preuves de son amour des autres. Chacun se souvient, ou sait, ces petits déjeuners partagés avec les éboueurs, ces repas chez les Français. S’il faut retenir un fait, ce sera cette poignée de main en 1974, à des détenus des prisons de Lyon. Mitterrand, lui, s’il n’avait pas le monopole du coeur, a cherché inlassablement , parfois maladroitement, à nous faire partager ses convictions, à nous rassembler. Malgré l’amour effréné du pouvoir, on sentait, à chaque instant, que le désir de servir son pays et de tout donner de lui, jusqu’à l’extrême de ses forces, aux hommes qui le composent, était son dessein premier. Quant à la popularité de Jacques Chirac, est-il utile d’en parler ? Quels que soient ses choix politiques, si détestables soient-ils, cette affection populaire n’est que le retour du pays vers un homme qui vous regarde toujours avec humanité.

    Ces temps ne sont plus. Le mépris est en marche et il accomplit son travail de sape, lentement, radicalement. Un exemple parmi d’autres : comment condamner un prévenu pour insultes ou outrage quand le président parle comme un charretier ? Se gargarise de voyous, de racaille et traite les gens de “pauvre cons” ? Quel peut être dès lors le sens de la loi ? Elle n’est plus qu’un texte, un article, mort, dans un code. Elle n’est plus qu’une règle qui s’applique aux autres. Elle perd son caractère d’universalité et devient une directive catégorielle, particulière. Nous ne pouvons plus nous identifier à la valeur qu’elle porte. Le détenteur du pouvoir nous dit : ne craignez rien, soyez heureux, je parle enfin comme vous, nous partageons la même parole. Tragique illusion. Le président parle comme le pire d’entre nous. Il parle comme moi, dans les moments que je regrette le plus. Il illustre cette partie de moi que j’exècre. Mais lui ne risque rien. Et ses mots les plus vulgaires nous disent en permanence : la loi n’est faite que pour vous.

    Tout ceci ne serait rien si le mépris n’était un mal contagieux. Si sa réponse inévitable n’était le mépris lui-même. La contagion gagne déjà les gens de cour qui, pourtant, ne grimacent encore que dans l’obscurité. Elle s’étend à tous ceux qui, dans l’appareil d’Etat, pensent encore servir leur pays et serrent les dents dans l’espoir d’un quelconque lendemain. Elle atteint surtout les Français. Tout un peuple sent non seulement qu’il n’est plus aimé mais qu’il est méprisé. Et son regard s’abaisse vers l’homme qui pensait le toiser. L’homme n’est pas à la hauteur, il n’est pas fait pour ce métier, disent des sondages. L’image du président est au plus bas ; et cet étiage est structurel.

    Au-delà de l’homme Nicolas Sarkozy, ce sont les institutions qui, aujourd’hui, souffrent de ce mal délétère. Il mine rapidement toute autorité. Peu importe qu’il pense, comme il le disait dans ses derniers dîners en ville, ne pas se représenter dans quatre ans et se faire alors beaucoup d’argent, ce n’est pas son destin qui est en jeu, c’est le nôtre. Le mépris du pouvoir pour le peuple est une lente maladie, le mépris du peuple pour le pouvoir un poison violent.

    Serge Portelli

    P.-S.

    Serge Portelli avait apporté la contradiction à Nicolas Sarkozy lors de l’émission Ripostes de France 5 du 10 décembre 2006. Pour (re)voir l’enregistrement de l’émission : http://www.dailymotion.com/video/xs… ; les échanges Portelli-Sarkozy commencent à 68:35.

    Ci-dessous la transcription de certains des propos de Serge Portelli [1].

    « Vous essayez de faire peur aux Français. Vous citez un chiffre qui est grossièrement faux. Je vous prie de m’en excuser de vous le dire de cette façon-là, mais il n’y a pas d’autres termes possibles : pour faire peur aux Français sur les récidivistes parce que c’est une façon de masquer un échec patent. Quand vous dîtes la moitié de la délinquance en France est le fait de 5 % de récidivistes. »

    « On réfléchit ensemble deux secondes. C’est quoi la moitié des crimes et délits en France ? [...] Monsieur le ministre nous dit que 1 800 000 crimes et délits sont commis par 5 % des délinquants ! Mais où est votre boule de cristal monsieur le ministre ? Parce que moi, je croyais, à lire vos chiffres, que le taux d’élucidation des crimes et délits était en hausse, évidemment. Seulement 32 %. On ne sait donc pas finalement qui sont les auteurs de 70 % des crimes et délits en France. [...] Est-ce que vous pouvez répéter que la moitié des crimes et délits sont commis par 5 % de multirécidivistes ? Comment pouvez-vous dire cela, alors que vous ne savez même pas qui a fait sept crimes et délits sur dix. »

    « La justice est de plus en plus sévère avec les multirécidivistes, et vous le savez. Ils vont en prison de manière majoritaire, en permanence et depuis longtemps. »

    Notes

    [1] Référence : http://www.france5.fr/ripostes/0084….

    portrait d’un arrogant

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    article de la rubrique démocratie > Sarkozy le manipulateur
    date de publication : lundi 2 juin 2008




    Sarkozy à Toulon, le 11 mars 2008 (D.R.)

    Imaginez un pays dont l’un de ses concitoyens, affamé de pouvoir dès son plus jeune âge, décida qu’il en serait le dirigeant suprême.

    Réfléchissez au parcours de cet homme, dévoré par cette ambition unique, dont tous les actes, à chaque instant de sa vie, seront guidés par cette seule perspective. Très vite se développera en lui une attitude présomptueuse qui fera place au mépris de tous sauf de lui-même. Au fil du temps et de sa réussite, il ne pourra plus discuter avec quiconque, il refusera de déléguer la moindre part de son pouvoir, quel qu’il soit. Ses raisonnements auront peu à peu le parfum pervers de la fausse évidence. Il dira être un homme de bon sens, dont Vauvenargues dit, à juste raison, qu’il « n’exige pas un jugement bien profond ». Il apprendra à flatter les sentiments et les réactions des « masses populaires », ayant observé le maniement de la dialectique. Il ne négligera pas la contradiction assuré ainsi avoir, en toutes circonstances, toujours raison. Il fréquentera les milieux les plus aisés, car c’est là où il se sentira le plus à l’aise, ayant un goût prononcé pour le luxe et une fascination certaine pour l’argent. Il s’intégrera ainsi au cœur de ce que les gens de son bord considèrent comme « la classe dirigeante ».

    Muni de tout cet arsenal, il réussira sans trop de mal à gravir toutes les marches le conduisant au pouvoir, aidé par les mieux nantis qui verront en lui un défenseur zélé du conservatisme. Entre temps, il se sera illustré par quelques actions peu glorieuses, comme la renaissance d’une forme de colonialisme en voulant chasser tous les gens venant d’anciens pays colonisés qui demandaient aides et secours. Il traitera avec arrogance des jeunes de quartiers éloignés du centre de la capitale. Ces initiatives conviendront tout à fait à la population d’un pays dont les hommes et les femmes politiques, empêtrés dans des luttes internes, ne parvenaient plus à tracer un chemin pour l’avenir.

    Il aura pour servir sa cause un des hérauts du patronat qui n’ira pas par quatre chemins pour stigmatiser l’histoire récente de ce pays : « Il aura fallu attendre, écrira-t-il, la chute du mur de Berlin, la quasi-disparition du parti communiste, la relégation de la CGT dans quelques places fortes, l’essoufflement asthmatique du Parti socialiste comme conditions nécessaires pour que l’on puisse envisager l’aggiornamento qui s’annonce. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait aussi que le débat interne au sein du monde gaulliste soit tranché, et que ceux qui croyaient pouvoir continuer à rafistoler sans cesse un modèle usé, devenu inadapté, laissent place à une nouvelle génération d’entrepreneurs politiques et sociaux. Désavouer les pères fondateurs n’est un problème qu’en psychanalyse. [1] »

    L’homme attendu, tueur de ses pères, était là, frémissant d’impatience. Il réclama tous les moyens pour accéder à la plus haute marche du pouvoir. Le gamin qu’il avait été arrivait ainsi au terme du but qu’il s’était fixé. Le scénario était tout près. Il fallait alors se mettre sans attendre au travail, prendre les gens un peu par surprise, en leur faisant croire au changement pour leur plus grand bien. On mobilisa tous les moyens à disposition. On alla même flatter des personnes que tous les prédécesseurs tenaient pour peu fréquentable.

    L’élection fut triomphale. Beaucoup en furent surpris.

    Au départ il eut quelques avatars. L’homme se crut un peu vite tout permis, comme de faire étalage de son arrogance et de sa fréquentation des plus riches, auxquels d’ailleurs il fut bien obligé de faire très vite quelques cadeaux.

    Le peuple qui l’avait élu fut quelque peu excédé et commença à faire entendre un très faible murmure. Des proches firent des reproches à mots couverts. Certains y virent un début de stigmatisation. C’était mal connaître cet homme. Il reporta sur les siens les bêtises qu’il avait pu connaître, puis il fit semblant de faire amende honorable. En vérité, il resta égal à lui-même. Il n’eut de cesse de mettre en place ce pourquoi on l’avait si bien aidé à être élu.

    Il s’employa à défaire une pelote patiemment mise en place par la nation toute entière pour rendre la vie plus douce aux plus grand nombre. Pour que ce détricotage devienne irréversible, il précipita, avec l’aide de quelques hommes de main, le mouvement en profitant de l’apathie générale. Il s’attaqua à tous les domaines, l’économique, le social, le fiscal, le culturel, le religieux, l’international. En bref, toutes les activités, toutes les disciplines y passèrent. Peu importait les dégâts. Il fit croire qu’il incarnait le progrès.

    La population ne prit pas tout à fait conscience, au début, qu’il s’agissait d’une régression de l’histoire, d’un retour en arrière, de l’effacement de luttes sociales qui s’étaient faites parfois dans le sang. En une année on vit se multiplier les injustices. La société devint de plus en plus inégalitaire. Pour celui qui était devenu le plus haut responsable de l’État, les crises sociales n’existaient pas. Les révoltes n’étaient que le fait de voyous. Pour lui tout était clair et simple. Il répétait à celles et ceux qui l’entouraient : « Quand on veut expliquer l’inexplicable, c’est qu’on s’apprête à excuser l’inexcusable. » Il répondit à un philosophe venu l’interroger sur la célèbre formule « Connais-toi toi-même », ce qui paraît nécessaire à tout le moins pour exercer la plus haute responsabilité d’un État : « Fort heureusement une telle connaissance est impossible, elle est même presque absurde » [2].

    On ne sait pas à ce point de l’histoire quel fut le sort de cet homme dont l’arrogance lui permit de satisfaire son ambition. Ce qu’on sait déjà c’est que le pays, dont il avait pris la charge, ne retrouva, – la retrouva-t-il un jour ?-, que bien des années plus tard, la douceur de vivre que d’autres pays lui enviait parfois. Il y a un mot dont la signification fut rendue obligatoire dans toutes les écoles de ce pays, chaque élève devait l’apprendre par cœur : « l’arrogance, attitude méprisante, hautaine et présomptueuse ».

    Jacques Vigoureux

    Notes

    [1] Denis Kessler, grand patron français, il a été vice-président du MEDEF. Il est actuellement le président d’une société de réassurance. Pourquoi ce secteur ?  » L’assurance est un domaine absolument extraordinaire parce que c’est le domaine du risque. Depuis très longtemps, je considère que le risque est un facteur d’explication de la société. Toute société s’organise autour de la gestion du risque. Lorsque c’est un risque de guerre, elle s’organise en fonction du risque de guerre, mais cela vaut aussi pour un risque technologique, ou bien lié au vieillissement…  » (Les Échos). On peut expliquer ainsi, tout au moins en partie, la politique sécuritaire.

    [2] Michel Onfray, dans Philosophie-Magazine – n°8

    Thabo Mbeki n’a pas félicité Nicolas Sarkozy pour les propos racistes de son discours de Dakar

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    article de la rubrique démocratie > Sarkozy le manipulateur
    date de publication : mardi 6 mai 2008



    Lundi 5 mai 2008, Brice Hortefeux était l’invité de Nicolas Demorand dans le 7/10 de France Inter, à partir de 8h20. Si vous avez manqué ce moment “étonnant”, vous pouvez prendre connaissance de l’enregistrement vidéo de l’émission.

    A cette occasion, le ministre de l’immigration a tenté de faire croire que le président sud-africain avait exprimé son accord avec le discours de Dakar.


     

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    Vers la fin de l’entretien (9 min 50 s après le début), après avoir cité un extrait d’une interview récente où Lilian Thuram présentait le discours de Dakar comme un exemple de propos racistes : « En France, certains propos racistes sont dénoncés, mais pas avec la vigueur nécessaire. A commencer par celui du président de la République : son discours de Dakar (sur la colonisation) était d’une gravité extrême »  [1], Nicolas Demorand a demandé à Brice Hortefeux ce qu’il pensait de cette accusation de racisme portée contre le président de la République.

    Et voici ce que Brice Hortefeux a répondu à l’antenne : « c’est assez curieux et totalement injuste. Et d’ailleurs je vous en donne la preuve immédiatement, c’est que le discours de Dakar auquel vous faîtes allusion a été salué publiquement et notamment par un courrier par le président sud-africain [...] Quand le président sud africain s’exprime en accordant un total satisfecit, des encouragements au discours de Nicolas Sarkozy, ça vaut au moins …  » [2]

    Le discours de Dakar

    On se rappelle que le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet 2007 avait été particulièrement mal reçu en Afrique. La surprise a donc été grande quand l’Elysée a rendu publique une lettre du 13 août 2007 de Nicolas Sarkozy à Thomas Mbeki, président de la République sud-africaine, lettre qui débutait ainsi [3] :

    Monsieur le Président,

    Je tiens à vous remercier très sincèrement pour le message de félicitations que vous avez bien voulu m’adresser à propos du discours que j’ai prononcé à l’Université de Dakar le 26 juillet dernier.

    [...]

    Mais, quelques jours plus tard, le 24 août, une mise au point de la présidence sud-africaine devait préciser que les félicitations de Thabo Mbelki « ne concernaient que le soutien de la France à la renaissance et au développement de l’Afrique », ajoutant que «  Mbeki ne pouvait cautionner des propos racistes, mais qu’il avait souhaité relever les aspects positifs du discours de Sarkozy ».

    Un article de LDH-Toulon, partiellement repris dans Hommes & Libertés, avait attiré l’attention sur une manoeuvre qui n’est pas parvenu à sauver un discours jugé « raciste et paternaliste envers l’Afrique » :

    Notes

    [1] Extrait de l’interview de Lilian Thuram publiée dans le Jdd de samedi 3 mai 2008, sous le titre : « Dénoncer la Chine me semble normal ».

    [2] La fin de la phrase n’est pas claire.

    [3] La lettre est accessible sur le site de la présidence de la République : http://www.elysee.fr/elysee/elysee…. .

    « comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France »

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    article de la rubrique démocratie > Sarkozy le manipulateur
    date de publication : mardi 29 avril 2008



    Un livre de Laurence De Cock, Fanny Madeline, Nicolas Offenstadt, Sophie Wahnich (sous la direction de), qui vient de paraître aux Editions Agone (15 euros).


     

    Guy Môquet, Jaurès, les colonies, et tant d’autres… Nicolas Sarkozy en campagne, puis au début de son mandat, n’a cessé d’utiliser et de brandir des références historiques.

    Cet usage immodéré a mobilisé autant de mises en scène grandiloquentes que de discours de filiation destinés à dessiner les contours d’une France mythique du candidat puis du président. Comment voir clair dans tous ces personnages et événements sans cesse mélangés et associés les uns aux autres en dehors de tout contexte ? Comment comprendre le brouillage de références qui empruntent autant aux grandes figures de la gauche qu’à celles de la droite ? Quels sont les enjeux et les effets politiques de telles constructions ?

    Une vingtaine d’historiens ont disséqué les usages que fait de l’histoire Nicolas Sarkozy, pour permettre de saisir les mécaniques à l’œuvre dans cette vaste entreprise de reconstruction d’un roman national. Sous la forme d’un dictionnaire, un véritable parcours critique dans l’histoire de France revue et corrigée par une droite qui entend refabriquer de l’« identité nationale »… [1]

     

     

     

     

    Comment Sarko (ré)écrit l’histoire de France

    par Simon Piel, publié sur Bakchich le 17 avril 2008

    Un collectif d’historiens s’est penché sur le rapport qu’entretient notre président avec l’histoire, et l’utilisation politique qu’il en a fait ces dernières années. La conclusion fait mal. Nicolas Sarkozy a séché beaucoup trop de cours d’histoire durant sa scolarité ! Grâce aux bonnes feuilles du livre : « Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France » paru aux éditions Agone, « Bakchich » lui propose une petite remise à niveau.

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    © Kerleroux

    « Je veux dire à tous les Français que nous sommes les héritiers d’une seule et même histoire dont nous avons toutes les raisons d’être fiers. Si on aime la France, on doit assumer son histoire et celle de tous les Français qui ont fait de la France une grande nation. »

    Voilà les mots de celui qui n’était alors que le candidat de l’UMP à l’élection présidentielle. Dans ce discours du 26 janvier 2007, Nicolas Sarkozy, comme il l’a souvent fait au cours de la campagne, se livre à un cours d’histoire à la sauce UMP où le name dropping (le lâcher de noms) dispute sa place à la simplification de l’histoire de France. La campagne de Nicolas Sarkozy est ainsi ponctuée de clichés, de captations d’héritage de l’histoire nationale, comme s’il avait lui-même réécrit les chapitres de son manuel scolaire.

    Pour faire bref, une vaste entreprise de «  reconstruction du roman national  ». Charlemagne, Jeanne d’Arc, Bonaparte, Jaurès, Blum, Mai 68…Tout y est passé ou presque. Non sans avoir été revu et corrigé par Nicolas Sarkozy et sa plume, Henri Guaino.

    « Nous ne pouvons pas admettre l’instrumentalisation du passé »

    En réaction à ce phénomène, loin d’être une nouveauté des campagnes politiques, mais singulier par son ampleur, le collectif d’historiens réuni sous le nom de Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire Cvuh fondé en 2005, prend la parole. Car s’ils sont avant tout des chercheurs, les historiens sont aussi des acteurs de la Cité.

    Voici un extrait du texte fondateur du CUVH : « S’il est normal que les acteurs de la vie publique soient enclins à puiser dans l’histoire des arguments pour justifier leurs causes ou leurs intérêts, en tant qu’enseignants-chercheurs nous ne pouvons pas admettre l’instrumentalisation du passé. ». Voila probablement la raison du livre dont il est question aujourd’hui. Près de 20 historiens, membres du CVUH, ont passé au crible les discours de Nicolas Sarkozy. Le constat est douloureux. Notre omni-président n’aurait pas dû sécher les heures d’histoire dispensées au Cours Saint-Louis…

    Émouvoir à peu de frais

    « Nicolas Sarkozy utilise l’histoire dans un double but : produire un nouveau rêve national qui brouille toutes les analyses et toutes les convictions ; détourner l’attention de son programme réel que l’on peut qualifier de national-libéral et dont les premières victimes seront les cibles directes de ses discours de récupération. »

    Il réveille des nostalgies afin « d’émouvoir à peu de frais, avec quelques citations, tout en laissant la complexité et les conflits dans l’ombre ». Une récupération qui n’obéit que rarement à une vision cohérente de l’histoire. « Tout personnage est bon à prendre, pourvu qu’il serve son goût du pouvoir dont l’obsession lui tient lieu de programme ».

    Nicolas Sarkozy empile les poncifs, et pour servir son message en travestit le sens pour les « rendre émotionnellement opératoire, et idéologiquement discutable ».

    « Au lieu de proposer des outils symboliques aptes à penser la place de chacun. Il dénie à l’histoire sa capacité à penser la place de chacun dans le présent et à l’imaginer dans le futur, Nicolas Sarkozy refoule l’histoire comme expérience du réel », poursuivent les historiens.

    Bakchich a sélectionné pour vous trois personnages auxquels Nicolas Sarkozy a souvent fait appel pour servir son projet politique. Voici l’analyse qu’en fait le CUVH dans le livre : Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France :

    Jeanne d’Arc, l’icône récupérée

    « Comme d’autres encore, Jeanne incarne la jeunesse que le candidat puis le président aime tant à exalter : née autour de 1412, Jeanne d’Arc entame son périple politique à 16 ans… (Une jeunesse héroïque à la Guy Môquet.) En effet, l’image favorite de Jeanne d’Arc employée par Nicolas Sarkozy est celle de la Pucelle devant les juges de son procès d’inquisition (quatre occurrences), épisode complexe (à la fois prudence d’une accusée, rapport d’une mystique à Dieu, etc.), réduit ici à la forte attitude de la jeune fille, voire à la fraternité avec les juges ( !). (…)

    Plus clairement inscrite dans les stratégies du candidat est la récupération affirmée de Jeanne d’Arc par la droite dite classique. A Rouen, le 24 avril 2007, Nicolas Sarkozy affirme que si Jeanne d’Arc a été confisquée par l’extrême droite, c’est que les valeurs dont elle serait porteuse (la France d’abord) auraient été oubliées ailleurs. Cette « honte » de la France – « erreur » historique – doit être réparée. Ainsi Jeanne, sortie de l’extrême droite, serait en quelque sorte le pendant de Guy Môquet chipé au parti communiste, de Jaurès ravi à la gauche…

    Elle participe au premier chef de cette grande bande dessinée œcuménique que le candidat a esquissée tout au long de ces discours afin d’aider à ratisser le plus large possible. L’usage de Jeanne est ici habile : ce terrain de proximité avec l’extrême droite est aussi inscrit dans un patrimoine national étendu, bien au-delà du seul Front national. »

    Napoléon Bonaparte, l’image embarrassante

    « Des dizaines de journalistes et de citoyens ont esquissé ou développé un parallèle entre le candidat Sarkozy et Bonaparte, et de très nombreux commentateurs ont assimilé son action à une résurgence du « bonapartisme ». Pourtant, il est frappant de constater que les références formelles à Bonaparte sont très bon nombreuses dans ses discours électoraux. (…)

    Pourquoi donc cette absence relative de la figure de Napoléon Bonaparte ? Tout se passe comme si le fond du discours sarkozyen sur la synthèse des rois et de la République, sur la « France éternelle » et la nation incarnée dans son président-sauveur, était tellement Bonapartiste qu’il serait inutile d’y ajouter la référence formelle à Bonaparte lui-même. Une autre raison est sans aucun doute la représentation plutôt contrastée de Napoléon Bonaparte dans les lieux communs de la mémoire dite collective : l’homme qui rétablit l’esclavage en 1802, qui liquide une partie des libertés acquises pendant la Révolution, le conquérant et le tyran de l’Europe, n’est pas une figure particulièrement célébrée aujourd’hui. (…)

    Le bonapartisme de Nicolas Sarkozy est donc volontairement occulté dans son discours historique, alors qu’il pouvait en être une référence majeure. De toute évidence, la captation de l’héritage idéologique de la gauche a été considérée par l’entourage du candidat comme une meilleure affaire que l’affirmation de son bonaparto-libéralisme. »

    Jean Jaurès, une captation sélective

    « De toutes les références à l’histoire qui ont émaillé les discours de Nicolas Sarkozy, celles qui ont mobilisé Jean Jaurès ont eu le plus grand retentissement. (…) C’est à partir du discours d’investiture de Nicolas Sarkozy que la mobilisation du nom du grand socialiste suscitera des affrontements enflammés : « Ma France, c’est celle des travailleurs qui ont cru à la gauche de Jaurès et de Blum et qui ne se reconnaissent pas dans la gauche immobile. » (…)

    Le fonctionnement de la référence à Jaurès est clair : pour régler une question lourde de choix politiques, comme le rapport à la mémoire nationale ou le déséquilibre de plus en plus criant entre le capital et le travail, le candidat et sa plume caricaturent les perspectives de l’adversaire politique et opposent à cette caricature une fadaise en faisant mine d’en faire la haute pensée d’une figure de l’histoire nationale. (…)

    On est là au centre de la stratégie de mobilisation de l’histoire par Nicolas Sarkozy. L’effet d’autorité du grand nom est démultiplié par la répétition terrorisante ; figure historique étant en outre mélangée au flot continu des références et des noms, l’accumulation interdit toute riposte. (…) Enfin noyer Jean Jaurès dans un flot de personnages d’importance de l’histoire française produit un effet de panthéon national qui neutralise le grand socialiste, de même qu’il le déplace au « centre » de l’échiquier politique. Il n’est en effet jamais question du Jaurès des grèves de Carmaux, du Jaurès de l’Internationale socialiste… (…)

    Au contraire, Nicolas Sarkozy a exhumé la citation d’un propos du Jaurès de 1890, conseiller municipal et républicain conservateur, plutôt que l’un des si nombreux discours où l’orateur devenu socialiste accablait l’étroitesse politique, économique, sociale et morale des bourgeoisies républicaines au pouvoir. C’est dire l’étendue de l’escamotage ! Et que ce recours de Nicolas Sarkozy à Jaurès relève de la rapine d’un symbole, d’un appel à l’imagination des électeurs par le simple jeu du nom, de la provocation de réactions indignées, de la confusion des mémoires pour masquer le conservatisme de son programme. »

    Simon Piel

    Notes

    [1] Sommaire

    Affaire Dreyfus, par Thomas Loué
    Afrique, par Laurence de Cock
    Maurice Barrès, par Gérard Noiriel
    Marc Bloch, par Gérard Noiriel
    Léon Blum, par Gérard Noiriel
    Cascade du bois de Boulogne, par Jean-Marie Guillon
    Charlemagne, par Fanny Madeline
    Choc des civilisations, par Françoise Micheau
    Georges Clemenceau, par Nicolas Offenstadt
    Communautarisme, par Éric Soriano
    La Commune, par Olivier Le Trocquer
    Condorcet, par Yannick Bosc
    Croisades, par Françoise Micheau
    De Gaulle, Sarkozy : une drôle d’histoire, par Annie Collovald
    Édit de Nantes, par Jérémie Foa
    Esclavage dans les colonies françaises, par Éric Mesnard
    État capétien, par Yann Potin
    Féodalités, par Fanny Madeline
    Jules Ferry, par Olivier Le Trocquer
    Fille aînée de l’Église, par Fanny Madeline & Yann Potin
    Fin de l’histoire, par Michèle Riot-Sarcey
    La « France éternelle », un paysage de campagne ?, par Pierre Schill
    Glières, par Jean-Marie Guillon
    Victor Hugo, par Sylvie Aprile
    Jean Jaurès, par Blaise Wilfert-Portal
    Jeanne d’Arc, par Nicolas Offenstadt
    Claude Lévi-Strauss, par Éric Soriano
    Litanie, par Laurence de Cock
    Lumières, par Sophie Wahnich
    Lutte des classes, par Éric Soriano
    Lyautey, par Catherine Coquery-Vidrovitch
    Mai 68, ou L’actualité de la mémoire, par Michèle Riot-Sarcey & Thierry Aprile
    Georges Mandel, par Jean-Marie Guillon
    Guy Môquet, par Pierre Schill
    Jean Moulin, par Michel Fratissier
    Napoléon Bonaparte, par Marc Belissa
    Napoléon III, par Olivier Le Trocquer
    Passé colonial, par Gilles Manceron
    Pavillon de la lanterne, par Yann Potin
    Repentance, par Sandrine Lefranc
    Résistance, par Jean-Marie Guillon
    Rêve, par Laurence de Cock
    Révolution française, révolution, par Sophie Wahnich
    Révolution française, ses « grands hommes », par Marc Belissa
    Rois de France, par Fanny Madeline
    La Terreur, terreur, par Sophie Wahnich
    Totalitarisme(s), par Sonia Combe
    Verdun, par Nicolas Offenstadt
    Vichy, par Jean-Marie Guillon

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    le pacte sur l’immigration et l’asile : l’Europe se barricade

    Posté par issopha le 2 août 2008

     

     

     

    le pacte sur l’immigration et l’asile : l’Europe se barricade

    le pacte sur l’immigration et l’asile : l’Europe se barricade dans QUESTIONS DES MINORITES rubon144-b0e0a



    date de publication : dimanche 27 juillet 2008



    L’adoption d’un « pacte sur l’immigration et l’asile », après celle de la « directive de la honte », témoigne d’une évolution inquiétante de la politique migratoire de l’Union européenne. Sans en avoir mesuré les répercussions sur son image dans le monde, l’Union européenne semble se laisser entraîner vers la conception sarkozyenne d’une « immigration choisie ». Une politique que dénonce par Serge Portelli et qui fait de l’étranger en situation irrégulière un délinquant.


    europe_forteresse-b494e dans SUR L'IMMIGRATION DANS LE MONDE

    L’Europe cadenassée

    par Samy Ghorbal, Jeune Afrique, le 13 juillet 2008

    Dans la foulée de la « directive retour », l’Union européenne vient d’adopter le « pacte sur l’immigration et l’asile ». Même si la portée du nouveau texte sera avant tout symbolique, sa validation témoigne d’une évolution inquiétante de la politique migratoire de Bruxelles.

    Après la « directive retour », adoptée le 18 juin par les eurodéputés du Parlement de Strasbourg, place au « pacte sur l’immigration et l’asile »… C’est sûr, la Croisette a vécu des moments plus glamours ! Défendu par Brice Hortefeux, le ministre français de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, et érigé au rang de priorité de la présidence française de l’Union européenne, le texte a été présenté le 7 juillet dernier au Conseil européen de Cannes sur la justice, les affaires intérieures et l’immigration. La version finale, amendée pour tenir compte des réticences espagnoles, a fait l’objet d’un large consensus, accréditant l’idée que l’immigration, hantise de Nicolas Sarkozy, est en passe de devenir une obsession européenne.

    Le document concocté par l’ami de trente ans du président français pourrait être signé dès le mois d’octobre. Son préambule souligne que l’Union, qui reçoit chaque année quelque 2 millions de migrants, « n’a pas les moyens d’accueillir dignement tous ceux qui voient en elle un eldorado ». Du Sarkozy dans le texte. Le pacte invite donc les États membres à mettre en place une politique d’immigration « choisie », qui ferait la part belle aux migrations professionnelles, et à améliorer, « selon les procédures et les moyens qui leur paraîtront adaptés », les politiques d’intégration des étrangers non communautaires. Il incite en outre les Vingt-Sept à s’assurer de l’application de la règle voulant que ceux qui se trouvent en situation irrégulière sur un territoire le quittent effectivement.

    Un coup de matraque dans l’eau ?

    La France, qui souhaitait bannir les vagues de régularisations massives très prisées par Madrid ou Rome, a toutefois dû faire machine arrière sur ce point pour ne pas froisser ses partenaires et hypothéquer l’avenir de son projet, dont l’unanimité était requise pour être adopté. Le pacte se borne donc à une formulation qui ne mange pas de pain : l’UE « convient d’écarter les régularisations générales et inconditionnelles pour se limiter à l’avenir à des régularisations au cas par cas, […] dans le cadre des législations nationales, pour des motifs humanitaires ou économiques ». Le « contrat d’intégration », auquel faisait mention la première mouture du texte, a par ailleurs été écarté de la version finale, toujours à la demande de l’Espagne. Concernant l’asile, Paris a dû tenir compte des objections de Berlin et renoncer à l’idée de créer une agence européenne disposant de pouvoirs d’instruction et de décision. En lieu et place, un bureau destiné à faciliter les échanges d’information entre les Vingt-Sept verra le jour l’an prochain. Une procédure d’asile unique sera également instaurée d’ici à 2012, même si chaque État conservera la faculté d’offrir ou non sa protection à un demandeur.

    En fait, le pacte sur l’immigration et l’asile s’assimile avant tout à une déclaration de principes et n’aura pas, à brève échéance du moins, une portée comparable à la « directive retour », qui donne la possibilité à un État de prolonger jusqu’à dix-huit mois la durée de rétention d’un clandestin. L’Europe donne en effet le sentiment de s’être dotée d’un pacte sans s’être véritablement penchée sur la question de l’immigration dans toutes ses dimensions, et ce alors que le Vieux Continent – qui n’a jamais aussi bien porté son nom – est confronté à une sérieuse crise démographique et à l’inéluctable phénomène du vieillissement. Alors que, d’un pays à l’autre, les situations diffèrent considérablement, l’harmonisation souhaitée par Nicolas Sarkozy sera, elle, impossible à atteindre avant longtemps, car la question migratoire continue de relever de la souveraineté des États. Depuis plusieurs années, la France est ainsi, parmi les grands pays d’Europe, celui qui est le plus restrictif. Elle n’a accueilli, en 2006, que 135 100 immigrés légaux supplémentaires – dont une écrasante majorité au titre du regroupement familial, un droit qui n’est pas susceptible d’être remis en question car garanti par la convention européenne des droits de l’homme et reconnu par la jurisprudence -, contre 181 500 en Italie – qui applique pourtant des quotas -, 509 800 au Royaume Uni, 558 500 en Allemagne, et 803 000 en Espagne, championne, il est vrai, des régularisations…

    Est-ce à dire que le pacte n’est rien d’autre qu’un coup de matraque dans l’eau ? Pas vraiment, car il dispose d’une indéniable portée politique – il a été unanimement adopté par le Conseil des vingt-sept ministres – et, plus encore, symbolique. Si, pour son architecte, Brice Hortefeux, il est équilibré et ne promeut « ni Europe forteresse ni Europe passoire », sa signature prochaine, quelques semaines après celle de la directive retour, ajoutée aux propos aux relents toujours plus xénophobes de beaucoup de dirigeants européens, va incontestablement raviver le spectre d’une Europe bunkerisée, repliée sur elle-même, jalouse de ses richesses, et synonyme, pour l’étranger, de visas et de fermeture hermétique des frontières. Le pacte va en outre jeter une ombre – indélébile ? – sur le projet d’Union pour la Méditerranée, lancée à Paris le 13 juillet, dans lequel les plus sceptiques ne veulent voir qu’un instrument de plus pour gérer les flux migratoires.

    Levée de boucliers latino

    Évidemment, les réactions aux nouvelles orientations européennes sur l’immigration ne se sont pas fait attendre. Les plus virulentes sont venues d’Amérique latine. Réunis en sommet à Tucumán, en Argentine, le 1er juillet, les pays du Mercosur, le marché commun sud-américain, sont montés au créneau pour dénoncer fermement la directive retour – qualifiée de « directive de la honte » -, ses velléités de criminalisation des migrants irréguliers, et la perception négative de l’immigration qu’elle reflète. Cette levée de boucliers latino-américaine s’explique : la région « a accueilli avec générosité et solidarité des millions de migrants européens » au cours des siècles écoulés et s’étonne de l’ingratitude de l’UE, souligne le communiqué rédigé par les chefs d’État.

    Et l’Afrique, pourtant concernée au premier chef par la directive ? Rien. Réunis en sommet à Charm el-Cheikh les 30 juin et 1er juillet, les dirigeants de l’Union africaine ont fait preuve d’un silence assourdissant. Mieux : certains, pour conserver des rapports privilégiés avec Paris, se sont empressés de signer des accords « de gestion concertée des flux migratoires et de développement solidaire », qui se traduisent notamment par des facilités de réadmission. Le Gabon (juillet 2007), le Congo-Brazzaville (octobre 2007), le Bénin (novembre 2007), le Sénégal (février 2008), la Tunisie (avril 2008) pourraient bientôt être imités par l’Égypte, le Cap-Vert, le Mali et le Cameroun. « La France et mon pays sont d’accord sur l’essentiel », vient de déclarer le président camerounais, Paul Biya, à Brice Hortefeux. La messe semble dite…

    Samy Ghorbal

    Le gouvernement italien étend l’état d’urgence à tout le pays

    [Rfi - 26 juillet 2008] – Le gouvernement italien étend l’état d’urgence à tout le territoire pour faire face à l’immigration clandestine. Selon le ministre de la Défense, l’état d’urgence permettra d’accélérer la construction de nouveaux centres d’accueil et de rétention d’immigrants clandestins. Le nombre de clandestins recensés dans la péninsule italienne a doublé au premier semestre 2008 par rapport au premier semestre 2007. [...]

    En début de semaine, le décret de loi sur la sécurité a augmenté d’un tiers les peines de prison, si l’auteur d’un délit est un extracommunautaire. Un autre décret criminalise l’immigration clandestine ; un autre encore a inauguré la prise des empreintes digitales des Roms, enfants compris.

    [...] L’opposition a rappelé comment le fascisme a commencé par limiter les libertés des minorités [avant de s’en prendre à celles] de tous les citoyens.

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    Recensement de Roms par la Croix-Rouge dans la banlieue de Rome. (photo : Reuters)

    Un fonctionnaire de l’ONU qualifie de « discours extrêmement xénophobe » la directive européenne sur l’immigration

    [Xinhua - 22 juillet 2008] – Le rapporteur spécial des Nations unies sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance, Doudou Diène, a qualifié de « discours extrêmement xénophobe » la Directive européenne sur l’immigration, qui viole selon lui « tous les droits civils », a-t-on appris lundi de source officielle.

    « La Directive dite de la honte est le résultat de la crise identitaire que traversent les partis politiques (européens) et qui les poussent à tenir un discours xénophobe qui criminalise la diversité extra-européenne », dit M. Diène. [...]

    Tout en reconnaissant que le racisme existe partout dans le monde, il a soutenu cependant que c’est en Europe qu’il a « une expression politique ». [...]

    Les étrangers qui sont en nous

    chronique du 29 juin 2008 du blog de Serge Portelli

    L’étranger est une chance. Il est le meilleur moyen de nous découvrir à nous-mêmes par ces différences qui sont le ferment nécessaire du progrès et de la paix. L’hospitalité est l’une des premières manifestations de l’humanité, la base de toutes les civilisations. L’asile est un devoir sacré. La fraternité est inscrite au fronton de tous nos bâtiments publics. Elle est la devise de notre nation. Le monde ne pourra pas survivre sans une solidarité croissante avec les plus pauvres, infiniment plus forte que les miettes chichement distribuées aujourd’hui. Toutes ces valeurs doivent être le fondement de notre politique d’immigration. On peut y ajouter des arguments économiques ou démographiques, comme le fait Jacques Barrot, actuel vice-président de la Commission européenne, qui prévient que l’Europe ne pourra pas survivre sans un apport massif d’immigrés à l’horizon du milieu de ce siècle. Ou comme on le lit dans le rapport Attali : l’immigration est une source de création de richesse et de développement. Cette justification-là n’est rien, face aux impératifs de la morale et de la démocratie.

    Mais comme tant d’autres, je n’en peux plus de ce climat permanent d’exclusion, d’enfermement, d’expulsion, de cette xénophobie organisée, administrative, institutionnelle, qui agresse en permanence la culture de liberté et de fraternité dans laquelle j’ai appris à grandir et qui faisait que j’étais fier de mon pays. J’en ai assez de ces centres de rétention qui fleurissent partout en France et en Europe. J’en ai assez de cette simili-justice à qui l’on demande de cautionner des reconduites à la frontière ignobles. J’en ai assez de cette complicité des parquets qui autorise des arrestations massives dans les quartiers d’immigration. De ce climat de délation qui s’installe ouvertement en France comme aux pires années. De cette suspicion, de cette surveillance qu’on commence à organiser autour de tous ceux qui honorent notre pays en défendant les sans-papiers. De ce ministère de l’identité nationale qui me fait monter la honte au front chaque matin. De cette politique européenne qui veut faire de l’étranger en situation irrégulière un délinquant qu’on enfermera jusqu’à dix-mois pour avoir osé tenté de survivre. J’en ai assez de cet égoïsme monstrueux qu’on veut faire passer pour une politique raisonnée et raisonnable.

    Mais vous ne les connaissez pas, vous ne vivez pas avec eux, vous ne les supportez pas, disent-ils. Si, précisément, je suis envahi par eux, et j’en suis fier. Je les porte en moi. Il y a dans mon sang de l’italien, de l’espagnol, du corse, du maltais, de l’allemand, du suisse, de l’alsacien et bien d’autres sûrement encore que je ne connais pas. Il y a dans mon coeur des juifs, des musulmans, des protestants, des catholiques, des athées… Je suis né en Algérie, et en moi, chaque jour vivent ces peuples arabes, européens, juifs, kabyles, qui se déchiraient sous mes yeux dans mon enfance : leurs chants, leurs langues, leurs traditions, leurs littératures… se mélangent, se bousculent en moi et m’habitent en permanence. Je ne suis évidemment pas le seul. Tout un peuple d’étrangers en situation plus ou moins irrégulière vit en chacun de nous.

    Combattre le racisme, la xénophobie et toutes les formes de discrimination ne suffit plus. Il faut porter haut et fort les valeurs qui sont attaquées de toutes parts aujourd’hui. Il ne s’agit plus de les défendre mais de les proclamer. D’en faire le point de départ de nos discours et de nos actes mais surtout le point d’arrivée.

    Serge Portelli
    Vice président du TGI de Paris

    l’opinion publique en Amérique latine choquée par l’adoption de “la directive de la honte”

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    date de publication : samedi 21 juin 2008



    Le Parlement européen a adopté le 18 juin 2008 la directive très controversée, qui fixe notamment la durée maximale de rétention des immigrés clandestins à 18 mois. Une alliance des conservateurs, des libéraux et des euro-sceptiques a permis à ce texte d’être adopté par 367 voix contre 206 et 109 abstentions, la gauche s’étant montrée divisée.

    Cette “directive retour” vise à encourager les départs volontaires d’immigrés clandestins. Si ceux-ci refusent, ils pourront être placés en centres de rétention, pour une durée pouvant aller jusqu’à 18 mois. Ils n’auront ensuite plus le droit de mettre les pieds en Europe pendant cinq années maximum. Cependant les Etats restent libres d’appliquer une législation plus favorables aux immigrés illégaux.

    De nombreuses associations de défense des droits de l’Homme et une partie de la gauche européenne avaient dénoncé ce texte rebaptisé “directive de la honte”. Le président bolivien, Evo Morales, s’était adressé solennellement aux euro-députés il y a quelques jours… mais il n’a pas été entendu !

    [Première mise en ligne le 19 juin 2008, mise à jour le 21 juin 2008]


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    « Je fais appel à la conscience des députés européens… »

    par Evo Morales Ayma président de la République de Bolivie

    Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe était un continent d’émigrants. Des dizaines de millions d’Européens partirent aux Amériques pour coloniser, échapper aux famines, aux crises financières, aux guerres ou aux totalitarismes.

    Aujourd’hui, je suis avec préoccupation le processus de la dite « directive retour ». Ce texte, validé le 5 juin par les ministres de l’Intérieur des 27 pays de l’Union européenne, doit être approuvé le 18 juin par le Parlement européen. Je perçois qu’il durcit de manière drastique les conditions de détention et d’expulsion des migrants sans papier, quelque ait été leur temps de séjour dans les pays européens, leur situation de travail, leurs liens familiaux, leur volonté et le succès de leur intégration.

    Les Européens sont arrivés dans les pays d’Amérique latine et d’Amérique du Nord, en masse, sans visa ni conditions imposées par les autorités. Ils furent toujours bienvenus, et le demeurent. Nos pays du continent américain absorbèrent alors la misère économique européenne et ses crises politiques. Ils vinrent sur notre continent en exploiter les richesses et les transférer en Europe, avec un coût très élevé pour les peuples premiers de l’Amérique. Comme par exemple notre Cerro Rico de Potosi et de ses fabuleuses mines qui donnèrent sa masse monétaire au continent européen entre le XVIe et le XIXe siècle. Les personnes, les biens, les droits des migrants européens furent toujours respectés.

    Aujourd’hui, l’Union européenne est la principale destination des migrants du monde, conséquence de son image positive d’espace de prospérité et de libertés publiques. L’immense majorité des migrants y viennent pour contribuer à cette prospérité, non pour en profiter. Ils occupent les emplois dans la construction, les services aux personnes et dans les hôpitaux, que ne peuvent ou ne veulent occuper les Européens. Ils contribuent au dynamisme démographique du continent européen, à maintenir la relation entre actifs et inactifs qui rend possible ses généreux systèmes de solidarité sociale et dynamisent le marché interne et la cohésion sociale. Les migrants offrent une solution aux problèmes démographiques et financiers de l’Union Européenne.

    Pour nous, nos émigrants représentent l’aide au développement que les Européens ne nous donnent pas – vu que peu de pays atteignent réellement l’objectif minimum de 0,7 % du PIB d’aide au développement. L’Amérique latine a reçu, en 2006, 68 milliards de dollars (43,7 milliards d’euros) de transferts financiers de ses émigrés, soit plus que le total des investissements étrangers dans nos pays. Au niveau mondial, ces transferts atteignent 300 milliards de dollars (193 milliards d’euros), qui dépassent les 104 milliards de dollars (67 milliards d’euros) octroyés au nom de l’aide au développement. Mon propre pays, la Bolivie, a reçu plus de 10 % de son PIB en transferts de fond des migrants (1,1 milliard de dollars, 0,7 milliard d’euros), soit un tiers de nos exportations annuelles de gaz naturel.

    Il apparaît que les flux de migration sont bénéfiques pour les Européens et, de manière marginale, aussi pour nous du tiers-monde, vu que nous perdons des millions de personnes de main-d’œuvre qualifiée en laquelle, d’une manière ou d’une autre, nos Etats, bien que pauvres, ont investi des ressources humaines et financières.

    Il est regrettable que le projet de « directive retour » complique terriblement cette réalité. Si nous concevons que chaque Etat ou groupe d’Etats puisse définir ses politiques migratoires en toute souveraineté, nous ne pouvons accepter que les droits fondamentaux des personnes soient déniés à nos compatriotes et à nos frères latino-américains. La directive retour prévoit la possibilité d’un enfermement des migrants sans papier jusqu’à dix-huit mois avant leur expulsion – ou « éloignement » selon le terme de la directive. dix-huit mois ! Sans procès ni justice ! Tel qu’il est le projet de directive viole clairement les articles 2, 3, 5, 6, 7, 8 et 9 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Et en particulier l’article 13 qui énonce :

    1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat.
    2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.

    Et, pire que tout, il existe la possibilité d’emprisonner des mères de familles et des mineurs, sans prendre en compte leur situation familiale ou scolaire, dans ces centres de rétention où nous savons que surviennent des dépressions, des grèves de la faim, des suicides. Comment pouvons-nous accepter sans réagir que soient concentrés dans ces camps nos compatriotes et frères latino-américains sans papier, dont l’immense majorité travaille et s’intègre depuis des années ?

    De quel côté est aujourd’hui le devoir d’ingérence humanitaire ? Où est la « liberté de circuler », la protection contre les emprisonnements arbitraires ?

    Parallèlement, l’Union européenne tente de convaincre la Communauté andine des nations (Bolivie, Colombie, Equateur, Pérou) de signer un « Accord d’association » qui inclue en son troisième pilier un traité de libre-échange, de même nature et contenu que ceux qu’imposent les Etats-Unis. Nous subissons une intense pression de la Commission européenne pour accepter des conditions de profonde libéralisation pour le commerce, les services financiers, la propriété intellectuelle ou nos services publics. De plus, au nom de la « protection juridique », on nous reproche notre processus de nationalisation de l’eau, du gaz et des télécommunications réalisés le jour des Travailleurs. Je demande, dans ce cas : où est la « sécurité juridique » pour nos femmes, adolescents, enfants et travailleurs qui recherchent un horizon meilleur en Europe ?

    Promouvoir d’un côté la liberté de circulation des marchandises et des flux financiers, alors qu’en face nous voyons des emprisonnements sans jugement pour nos frères qui ont essayé de circuler librement… Ceci est nier les fondements de la liberté et des droits démocratiques.

    Dans ces conditions, si cette directive retour devait être approuvée, nous serions dans l’impossibilité éthique d’approfondir les négociations avec l’Union européenne et nous nous réservons le droit d’imposer aux citoyens européens les mêmes obligations de visas qui nous ont été imposées le 1er avril 2007, selon le principe diplomatique de réciprocité. Nous ne l’avions pas exercé jusqu’à maintenant, attendant justement des signaux positifs de l’UE.

    Le monde, ses continents, ses océans, ses pôles, connaissent d’importantes difficultés globales : le réchauffement, la pollution, la disparition lente mais sûre des ressources énergétiques et de la biodiversité alors qu’augmentent la faim et la misère dans tous les pays, fragilisant nos sociétés. Faire des migrants, qu’ils soient sans papier ou non, les boucs émissaires de ces problèmes globaux, n’est en rien une solution. Cela ne correspond à aucune réalité. Les problèmes de cohésion sociale dont souffre l’Europe ne sont pas la faute des migrants, sinon le résultat du modèle de développement imposé par le Nord, qui détruit la planète et démembre les sociétés des hommes.

    Au nom du peuple de Bolivie, de tous mes frères du continent et des régions du monde comme le Maghreb et les pays de l’Afrique, je fais appel à la conscience des dirigeants et députés européens, des peuples, citoyens et militants d’Europe, pour que ne soit pas approuvé le texte de la « directive retour ». Telle que nous la connaissons aujourd’hui, c’est une directive de la honte.

    J’appelle aussi l’Union européenne à élaborer, dans les prochains mois, une politique migratoire respectueuse des droits de l’homme, qui permette le maintien de cette dynamique profitable pour les deux continents, qui répare une fois pour toutes l’énorme dette historique, économique et écologique que les pays d’Europe ont envers une grande partie du tiers-monde, et qui ferme définitivement les veines toujours ouvertes de l’Amérique latine. Vous ne pouvez pas faillir aujourd’hui dans vos « politiques d’intégration » comme vous avez échoué avec votre supposée « mission civilisatrice » du temps des colonies.

    Recevez tous, autorités, eurodéputés, camarades, un fraternel salut depuis la Bolivie. Et en particulier notre solidarité envers tous les « clandestins ».

    [Le 11 juin 2008 ( ?)]

    Evo Morales Ayma

    L’Amérique latine choquée par la nouvelle loi européenne sur l’immigration

    [AFP - 20 juin 2008]

    La nouvelle loi de l’Union européenne (UE) sur l’expulsion des sans-papiers a déclenché un profond sentiment d’injustice et de colère en Amérique latine, qui a reçu pendant des siècles des vagues d’immigrés venus du Vieux continent.

    Avec 18 mois de rétention et un bannissement de cinq ans, l’arsenal judiciaire de la “directive retour”, votée mercredi au Parlement européen, a provoqué une levée de boucliers dans plusieurs pays.

    Le président équatorien Rafael Correa, l’un des nouveaux dirigeants incarnant le virage à gauche pris dans la région, a aussitôt prôné un front commun pour protester contre “la directive de la honte”.
    « Nous espérons donner une réponse commune avec les différents pays d’Amérique latine. Cette directive n’est pas la “directive retour” mais la “directive de la honte” », a fustigé M. Correa, annonçant avoir pris des « contacts » au niveau régional face à cette « agression ».

    Son allié bolivien, Evo Morales, a proposé jeudi à l’Afrique de se joindre à ce combat pour obtenir le retrait d’une loi qui « porte atteinte à la vie et aux droits des personnes ».
    « Nous allons mener une campagne internationale afin de retourner la situation. Que les députés européens qui ont approuvé cette “directive retour” se mettent la main sur le coeur », a déclaré M. Morales, premier dirigeant d’origine indigène dans le pays andin, le plus pauvre d’Amérique du sud.

    Plus direct, le président du Venezuela, Hugo Chavez, chef de file de la gauche antilibérale, a menacé de ne plus fournir de pétrole aux pays européens et riposter par le « retour de leurs investissements ». [...]

    Même si les immigrés latino-américains vivent pour la plupart aux Etats-Unis, plus de 15% des « remesas » (envoi d’argent à leur famille), proviennent de pays européens, selon un rapport de la Banque interaméricaine de développement (BID), publié l’an dernier.

    L’UE a surtout heurté l’opinion publique en Amérique latine, où des millions d’immigrants européens sont venus tenter leur chance.

    « Le Brésil, pays qui a reçu des millions d’immigrants et de descendants, aujourd’hui intégrés de manière harmonieuse, déplore une décision qui contribue à créer une perception négative de l’immigration », a réagi son ministère des Affaires étrangères. [...]

    Le gouvernement argentin a condamné la directive de l’UE, en lui faisant la leçon. « La question migratoire ne pourra être résolue de manière efficace que si elle est abordée en respect total des droits de l’Homme », souligne un communiqué officiel.

    En Uruguay, dont plus de la moitié de la population est d’origine européenne, le Sénat a voté une motion rejetant un texte qui « constitue une violation des droits de l’Homme, notamment le droit à la libre circulation internationale ».

    Au Pérou, le chef de la diplomatie José Garcia Belaunde a dénoncé une loi « discriminatoire » qui ne « cadre pas avec la tradition européenne ».

    De nombreuses organisations des droits de l’Homme ont emboîté le pas, à l’image des Mères de la place de mai, la célèbre association argentine qui tente de retrouver les enfants disparus de la dictature.
    « Les mesures discriminatoires que l’on veut prendre avec les immigrants de tous les pays dits du Tiers Monde, la prison et la déportation, sont des mesures sauvages », a clamé sa présidente Hebe de Bonafini.

    Communiqué AEDH

    Bruxelles, le 19 juin 2008

    Une majorité de parlementaires européens ont pris une lourde responsabilité en approuvant la directive sur le retour des étrangers.

    Le 18 juin 2008 une majorité de parlementaires européens ont pris la lourde responsabilité de par leur vote de la directive sur le retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier :

    • de faire de la détention un mode ordinaire de gestion des migrants, du seul fait de séjourner sur le territoire de l’Union en situation irrégulière des personnes, des familles entières, vont pouvoir être détenues jusqu’à 18 mois, ainsi le séjour irrégulier des migrants se trouve criminalisé ;
    • d’interdire l’accès au territoire de l’Union des personnes expulsées, les condamnant ainsi à une double peine et à la clandestinité ;
    • de permettre la détention de mineurs et l’expulsion de mineurs non accompagnés ;
    • de renvoyer dans des pays tiers des migrants sans évaluation des risques qu’ils encourent dans ces pays ;
    • d’expulser des personnes vulnérables susceptibles de bénéficier d’un traitement spécifique ;

    Ceci sans garantie opérationnelle de mise en œuvre du droit international et sans respecter les principes sur le retour forcé du Conseil de l’Europe.

    L’AEDH appelle tous les citoyens et résidents, les élu(e)s, de l’Union européenne à élever une vive protestation, de dénoncer un déni de droit et de tout faire pour s’opposer à la mise en œuvre de cette directive.

    ________________________

    L’Association Européenne pour la Défense des Droits de l’Homme (AEDH) regroupe des ligues et associations de défense des droits de l’Homme des pays de l’Union Européenne. Elle est membre associé de la Fédération internationale pour la défense des droits de l’Homme (FIDH).

    AEDH, Association Européenne pour la défense des Droits de l’Homme
    33, rue de la Caserne. B-1000 Bruxelles
    Tél : +32(0)25112100 Fax : +32(0)25113200 – Email :
    aedh@aedh.eu
    Son site internet :
    http://www.aedh.eu.

    la Roumanie et la Bulgarie entrent dans l’Europe, pas leurs citoyens

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    date de publication : vendredi 20 juin 2008



    Saisi de recours déposés par la Ligue des droits de l’homme, la Cimade, le Gisti d’une part, et SOS-Racisme d’autre part, le Conseil d’Etat a pour partie annulé, lundi 19 mai 2008, la circulaire sur les « modalités d’admission au séjour et d’éloignement des Roumains et des Bulgares », qu’avait adressé aux préfets le 22 décembre 2006 le ministre de l’intérieur d’alors, Nicolas Sarkozy, à la veille de l’entrée dans l’Union européenne de ces ressortissants.

    [Première mise en ligne le 29 juin 2007, mise à jour le 20 juin 2008]


     

    COMMUNIQUÉ COMMUN – Cimade – Fasti – Gisti – LDH

    Jeudi 28 juin 2007

    La Roumanie et la Bulgarie entrent dans l’Europe, pas leurs citoyens

    La Cimade, la Fasti, le Gisti et la LDH déposent jeudi 28 juin un recours devant le Conseil d’Etat contre une circulaire qui nie le droit à la libre circulation des Roumains et des Bulgares, nouveaux citoyens de l’Union européenne.

    Au 1er janvier 2007, les Bulgares et les Roumains sont devenus des ressortissants européens, comme avant eux les Polonais, les Tchèques ou les Maltais. Le ministère de l’Intérieur n’avait pas jugé nécessaire, au moment du passage d’une Europe des 15 à une Europe des 25, de donner des consignes particulières aux préfets concernant les nouveaux venus dans l’Union. Mais il a jugé opportun de publier, le 22 décembre 2006, une circulaire « sur les modalités d’admission au séjour et d’éloignement des ressortissants roumains et bulgares à partir du 1er janvier 2007 » [1].

    Cette circulaire développe une interprétation plus que restrictive du droit communautaire. Les mesures transitoires qui s’appliquaient déjà aux huit des dix pays entrés dans l’Union en 2004, évidemment applicables aux ressortissants roumains et bulgares, sont aggravées par un texte qui incite les préfets à se concentrer sur les mesures d’éloignement à prendre à leur égard.

    Ces dernières années, et encore en 2006, les Bulgares et surtout les Roumains ont représenté une part très importante des reconduites à la frontière. Par les dispositions introduites depuis début 2007, le ministère de l’Intérieur vise à maintenir inchangée la politique d’éloignement de ces nationaux, alors même que leur situation juridique est devenue toute autre du fait de l’adhésion de leurs pays à l’UE.

    Ainsi, au mépris des principes qui fondent l’esprit européen, des ressortissants communautaires sont interpellés, placés en rétention, embarqués à bord de charters. Ainsi, le 21 juin, un charter pour la Roumanie s’est envolé de l’aéroport de Villacoublay et un autre vol est déjà prévu pour la même destination le 29 juin. Imaginons les réactions que provoqueraient l’affrètement de charters de ressortissant espagnols ou Allemands.

    Plusieurs dizaines d’arrêtés de reconduite à la frontière ont été annulés très récemment par les tribunaux administratifs. Ces d’annulations confirment que ce texte est discriminatoire et contraire au droit communautaire.

    C’est cette illégalité manifeste que les organisations signataires du recours demandent au Conseil d’Etat de constater.

    Le Conseil d’Etat annule en partie la circulaire sur les Roumains et Bulgares

    par Laetitia Van Eeckhout, Le Monde du 21 mai 2008

    Saisi de recours déposés par la Ligue des droits de l’homme, la Cimade, le Gisti d’une part, et SOS-Racisme d’autre part, le Conseil d’Etat a pour partie annulé, lundi 19 mai, la circulaire sur les « modalités d’admission au séjour et d’éloignement des Roumains et des Bulgares », qu’avait adressé aux préfets le 22 décembre 2006 le ministre de l’intérieur d’alors, Nicolas Sarkozy, à la veille de l’entrée dans l’Union européenne de ces ressortissants.

    Les associations avaient saisi le Conseil d’Etat car elles estimaient que ce texte « niait le droit à la libre circulation » de ces nouveaux entrants dans l’Union et qu’il était à ce titre discriminatoire à leur égard. Or, dans sa décision, le Conseil d’Etat rappelle en substance que, bien que soumis à des dispositions particulières en matière de travail, les Roumains et les Bulgares n’en sont pas moins des citoyens européens à part entière, bénéficiant comme tout autre de la liberté de circulation.

    Le ministre de l’intérieur ne pouvait dès lors, a jugé le Conseil d’Etat, opposer aucune condition à leur court séjour (moins de trois mois) qui entrave leur droit à circuler, en invoquant « une charge déraisonnable pour le système d’assurance sociale français ».

    Le droit de circuler et de séjourner librement plus de trois mois en France comme dans tout autre Etat membre est, lui, soumis à des conditions : le citoyen européen ne doit notamment pas constituer une menace pour l’ordre public et doit disposer de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d’assurance sociale, ainsi que d’une assurance-maladie.

    « Charge déraisonnable »

    Cependant, même pour ces séjours de plus de trois mois, « en fixant le niveau de ressources par référence au montant du revenu minimum d’insertion ou de l’allocation de solidarité aux personnes âgées, la circulaire a édicté des conditions qui n’étaient prévues ni par la loi ni par décret », a constaté le Conseil d’Etat, qui a dès lors annulé ces dispositions du texte attaqué. En d’autres termes, si rien n’interdit la France comme tout Etat membre de faire une évaluation de ce qui constitue une « charge déraisonnable », il ne peut déterminer un seuil de ressources requises par le biais d’une simple circulaire.

    De la même façon, le Conseil d’Etat a annulé la disposition de la circulaire prévoyant que les Roumains et les Bulgares puissent faire l’objet d’une obligation à quitter le territoire lorsqu’ils constituent une charge déraisonnable pour le système social français, car cette condition n’avait jamais été prévue par la loi.

    Laetitia Van Eeckhout

    Notes

    [1] La circulaire est téléchargeable sur le site du Gisti : http://www.gisti.org/IMG/pdf/norint….


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    Publié dans QUESTIONS DES MINORITES, SUR L'IMMIGRATION DANS LE MONDE | Pas de Commentaire »

    Henri Guaino veut faire entrer le discours de Dakar dans l’histoire

    Posté par issopha le 2 août 2008

    Henri Guaino veut faire entrer le discours de Dakar

     dans l’histoire

    Henri Guaino veut faire entrer le discours de Dakar dans l’histoire dans LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY rubon131-2892a


    date de publication : mercredi 30 juillet 2008



    Le conseiller spécial du président de la République revient dans une tribune du journal Le Monde sur le discours toujours très controversé prononcé à Dakar par Nicolas Sarkozy, en juillet 2007. La “plume du président” se défend de toute vision raciste de l’Afrique — il avait aimablement traité de « petit con prétentieux » BHL qui avait affirmé « Guaino, il est raciste » — mais il n’hésite pas à répéter, avec l’assurance qu’on lui connaît, que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ».

    Achille Mbembe, professeur d’histoire et de science politique à Johannesburg, avec « L’Afrique de Nicolas Sarkozy », et Ibrahima Thioub, professeur d’histoire à l’Université de Dakar, avec sa « lettre à Nicolas Sarkozy », ont répondu en leur temps à cette vision “frivole et exotique” de l’Afrique. Ci-dessous, avant la reprise de la tribune d’Henri Guaino, un commentaire de David Servenay qui remarque que l’appréciation du rôle de la France dans le génocide rwandais ne semble pas avoir été affectée par le changement de président de la République.

    [Mise en ligne le 28 juillet 2008, complétée le 30 juillet]


    David Servenay : «  … et le Rwanda ? »

    [Un extrait de « Sarkozy, Guaino et l’Afrique : où est la rupture ? »,
    publié sur
    Rue89, le 27 juillet 2008.]

    En relisant le discours de Dakar, une phrase m’a sauté aux yeux (mea culpa, elle avait échappé à la première lecture), car elle reprend les pires antiennes de l’ère Mitterrand-Pasqua-Balladur. Je veux parler de cette allusion au Rwanda, glissée au détour de ce passage consacré à la responsabilité de la France dans l’histoire africaine :

    « La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable des gaspillages et de la pollution. »

    Fort bien. Mais pourquoi parler « des génocides » ? Quels sont-ils ces « génocides » ? En existe-t-il d’autres que celui qui se déroula du 7 avril à la fin de l’année 1994 dans les collines rwandaises, ainsi que le définit le texte de reconnaissance officielle de l’ONU ? Je n’en vois pas.

    En revanche, je sais que la confusion est savamment entretenue depuis la conférence de presse finale de François Mitterrand au sommet franco-africain de Biarritz, en novembre 1994. Le président français avait, le premier, joué de l’ambiguïté, accusant les forces du FPR (Front patriotique rwandais) de commettre, eux aussi, le pire contre les vrais génocidaires que l’armée française protégeait dans les forêts du Kivu.

    Depuis, Hubert Védrine, Dominique de Villepin et d’autres ont publiquement repris l’expression. J’ai aussi noté que nos relations avec Kigali n’ont pas vraiment évolué depuis un an. Alors, de quelle « rupture » parle-t-on ?

    David Servenay

    guaino2-2-5d649 dans PARFUMS DE SCANDALES

    L’homme africain et l’histoire, par Henri Guaino

    Tribune parue dans Le Monde du 27 juillet 2008

    Il y a un an à Dakar, le président de la République française prononçait sa première grande allocution en terre africaine. On sait le débat qu’elle a provoqué. Jamais pourtant un président français n’avait été aussi loin sur l’esclavage et la colonisation : « Il y a eu la traite négrière. Il y a eu l’esclavage, les hommes, les femmes, les enfants achetés et vendus comme des marchandises. Et ce crime ne fut pas seulement un crime contre les Africains, ce fut un crime contre l’homme, ce fut un crime contre l’humanité tout entière [...] . Jadis les Européens sont venus en Afrique en conquérants. Ils ont pris la terre de vos ancêtres. Ils ont banni les dieux, les langues, les croyances, les coutumes de vos pères. Ils ont dit à vos pères ce qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient croire, ce qu’ils devaient faire. Ils ont eu tort. »

    Mais il a voulu rappeler en même temps que, parmi les colons, « il y avait aussi des hommes de bonne volonté [...] qui ont construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles [...]« . Il doit beaucoup à Senghor, qui proclamait : « Nous sommes des métis culturels. » C’est sans doute pourquoi il a tant déplu à une certaine intelligentsia africaine qui trouvait Senghor trop francophile. Il ne doit en revanche rien à Hegel. Dommage pour ceux qui ont cru déceler un plagiat. Reste que la tonalité de certaines critiques pose une question : faut-il avoir une couleur de peau particulière pour avoir le droit de parler des problèmes de l’Afrique sans être accusé de racisme ?

    A ceux qui l’avaient accusé de racisme à propos de Race et culture (1971), Lévi-Strauss avait répondu : « En banalisant la notion même de racisme, en l’appliquant à tort et à travers, on la vide de son contenu et on risque d’aboutir à un résultat inverse de celui qu’on recherche. Car qu’est-ce que le racisme ? Une doctrine précise [...]. Un : une corrélation existe entre le patrimoine génétique d’une part, les aptitudes intellectuelles et les dispositions morales d’autre part. Deux : ce patrimoine génétique est commun à tous les membres de certains groupements humains. Trois : ces groupements appelés « races » peuvent être hiérarchisés en fonction de la qualité de leur patrimoine génétique. Quatre : ces différences autorisent les « races » dites supérieures à commander, exploiter les autres, éventuellement à les détruire. »

    Où trouve-t-on une telle doctrine dans le discours de Dakar ? Où est-il question d’une quelconque hiérarchie raciale ? Il est dit, au contraire : « L’homme africain est aussi logique et raisonnable que l’homme européen. » Et « le drame de l’Afrique n’est pas dans une prétendue infériorité de son art, de sa pensée, de sa culture, car pour ce qui est de l’art, de la pensée, de la culture, c’est l’Occident qui s’est mis à l’école de l’Afrique ».

    Est-ce raciste de dire : « En écoutant Sophocle, l’Afrique a entendu une voix plus familière qu’elle ne l’aurait cru et l’Occident a reconnu dans l’art africain des formes de beauté qui avaient jadis été les siennes et qu’il éprouvait le besoin de ressusciter » ?

    Parler de « l’homme africain » était-il raciste ? Mais qui a jamais vu quelqu’un traité de raciste parce qu’il parlait de l’homme européen ? Nul n’ignore la diversité de l’Afrique. A Dakar, le président a dit : « Je veux m’adresser à tous les Africains, qui sont si différents les uns des autres, qui n’ont pas la même langue, la même religion, les mêmes coutumes, la même culture, la même histoire, et qui pourtant se reconnaissent les uns les autres comme Africains. »

    Chercher ce que les Africains ont en commun n’est pas plus inutile ni plus sot que de chercher ce que les Européens ont en partage. L’anthropologie culturelle est un point de vue aussi intéressant que celui de l’historien sur la réalité du monde.

    Un discours pour la jeunesse

    Revenons un instant sur le passage qui a déchaîné tant de passions et qui dit que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». Nulle part il n’est dit que les Africains n’ont pas d’histoire. Tout le monde en a une. Mais le rapport à l’histoire n’est pas le même d’une époque à une autre, d’une civilisation à l’autre. Dans les sociétés paysannes, le temps cyclique l’emporte sur le temps linéaire, qui est celui de l’histoire. Dans les sociétés modernes, c’est l’inverse.

    L’homme moderne est angoissé par une histoire dont il est l’acteur et dont il ne connaît pas la suite. Cette conception du temps qui se déploie dans la durée et dans une direction, c’est Rome et le judaïsme qui l’ont expérimentée les premiers. Puis il a fallu des millénaires pour que l’Occident invente l’idéologie du progrès. Cela ne veut pas dire que dans toutes les autres formes de civilisation il n’y a pas eu des progrès, des inventions cumulatives. Mais l’idéologie du progrès telle que nous la connaissons est propre à l’héritage des Lumières.

    En 1947, Emmanuel Mounier partait à la rencontre de l’Afrique, et en revenant il écrivit : « Il semble que le temps inférieur de l’Africain soit accordé à un monde sans but, à une durée sans hâte, que son bonheur soit de se laisser couler au fil des jours et non pas de brûler les espaces et les minutes. » Raciste, Mounier ?

    A propos du paysan africain, le discours parle d’imaginaire, non de faits historiques. Il ne s’agissait pas de désigner une classe sociale, mais un archétype qui imprègne encore la mentalité des fils et des petits-fils de paysans qui habitent aujourd’hui dans les villes.

    L’Afrique est le berceau de l’humanité, et nul n’a oublié ni l’Egypte ni les empires du Ghana et du Mali, ni le royaume du Bénin, ni l’Ethiopie. Mais les grands Etats furent l’exception, dit Braudel, qui ajoute : « L’Afrique noire s’est ouverte mal et tardivement sur le monde extérieur. » Raciste, Braudel ?L’homme africain est entré dans l’histoire et dans le monde, mais pas assez. Pourquoi le nier ?

    Ce discours ne s’adressait pas aux élites installées, aux notables de l’Afrique. Mais à sa jeunesse qui s’apprête à féconder l’avenir. Et il lui dit : « Vous êtes les héritiers des plus vieilles traditions africaines et vous êtes les héritiers de tout ce que l’Occident a déposé dans le coeur et dans l’âme de l’Afrique », la liberté, la justice, la démocratie, l’égalité vous appartiennent aussi.

    L’Afrique n’est pas en dehors du monde. D’elle aussi, il dépend que le monde de demain soit meilleur. Mais l’engagement de l’Afrique dans le monde a besoin d’une volonté africaine, car « la réalité de l’Afrique, c’est celle d’un grand continent qui a tout pour réussir et qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes ». Cessons de ressasser le passé et tournons-nous ensemble vers l’avenir. Cet avenir a un nom : l’Eurafrique, et l’Union pour la Méditerranée en est la première étape. Voilà ce que le président de la République a dit en substance à Dakar.

    On a beaucoup parlé des critiques, moins de ceux qui ont approuvé, comme le président de l’Afrique du Sud, M. Thabo Mbeki. On n’a pas parlé du livre si sérieux, si honnête d’André Julien Mbem, jeune philosophe originaire du Cameroun. Parlera-t-on du livre si savant à paraître bientôt à Abidjan de Pierre Franklin Tavares, philosophe spécialiste de Hegel, originaire du Cap-Vert ?

    L’éditorial du quotidien sénégalais Le Soleil du 9 avril dernier était intitulé : « Et si Sarkozy avait raison ? » Bara Diouf, grande figure du journalisme africain, qui fut l’ami de Cheikh Anta Diop (1923-1986, historien et anthropologue sénégalais), écrivait : « Le siècle qui frappe à notre porte exige notre entrée dans l’histoire contemporaine. »

    Raciste, Bara Diouf ou mauvais connaisseur de l’Afrique ?

    Toute l’Afrique n’a pas rejeté le discours de Dakar. Encore faut-il le lire avec un peu de bonne foi. On peut en discuter sans mépris, sans insultes. Est-ce trop demander ? Et si nous n’en sommes pas capables, à quoi ressemblera demain notre démocratie ?

    Henri Guaino
    conseiller spécial du président de la République

    P.-S.

    Ajouté le 30 juillet 2008 :

    Alors, raciste le discours de Dakar ? Raciste cette succession de clichés datant de l’époque coloniale — l’Africain est un « paysan », le continent est déchiré par « les guerres sanglantes », mais il a heureusement un « imaginaire merveilleux » et une « sagesse ancestrale »… ?

    Henri Guaino a-t-il lu ce qu’a écrit Achille Mbembe ? « Dans tous les rapports où l’une des parties n’est pas assez libre ni égale, le viol souvent commence par le langage – un langage qui, sous prétexte d’amitié, s’exempte de tout et s’auto-immunise tout en faisant porter tout le poids de la cruauté au plus faible. » [1]

    Notes

    [1] Achille Mbembe, l’Afrique de Nicolas Sarkozy.

     

     

     

     

    le discours de Dakar : premier anniversaire

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    date de publication : samedi 26 juillet 2008



    Il aura fallu attendre un an pour apprendre que Bernard Kouchner « juge avec une certaine sévérité » le discours prononcé par Nicolas Sarkozy il y a un an à Dakar. On notera que notre ministre des Affaires étrangères travestit la réalité quand il affirme, au sujet de Thabo Mbeki, qu’« il a en tout cas envoyé une lettre très claire de soutien au président Sarkozy ». En effet, dans cette lettre, Thabo Mbeki remerciait Nicolas Sarkozy pour le soutien qu’il avait déclaré vouloir apporter au développement de l’Afrique — mais il semble que, là aussi, le président français en soit resté au stade des déclarations.

    Bernard Kouchner n’ayant pas précisé ses critiques, vous trouverez ci-dessous un point de vue sur ce “fameux” discours.

    [Première mise en ligne le 25 juillet, revue et complétée le 26 juillet 2008]


     

    A propos du “Discours de Dakar” de Nicolas Sarkozy

    par Laurence de Cock- Pierrepont [1]

    Le discours de Nicolas Sarkozy prononcé à l’Université de Dakar a provoqué un tollé chez les intellectuels africains. Le site de la LDH (section de Toulon) s’en est fait largement l’écho. Deux textes y soulèvent les principaux objets d’indignation face aux propos qui épousent sans complexe la vision « frivole et exotique » de l’Afrique (Mbembe), au mépris de toutes les recherches scientifiques africaines, françaises ou conjointes : « L’Afrique de Nicolas Sarkozy » par Achille Mbembe, Professeur d’histoire et de science politique au Wits Institute for Social and Economic Research à Johannesburg ; « lettre à Nicolas Sarkozy » par Ibrahima Thioub, professeur d’histoire à l’Université de Dakar. Le CVUH ne peut que s’associer à cette légitime dénonciation. Catherine Coquery-Vidrovitch [2] a d’ailleurs déjà ouvertement soutenu ses collègues africains, s’indignant de cette méconnaissance partagée de l’histoire africaine, jusqu’au milieu journalistique.

    Sans reprendre tous les arguments déjà fort clairement exposés par les textes sus-cités, il convient de s’arrêter sur les aspects principaux de ce discours qui s’inscrivent dans la logique des usages publics de l’histoire par Nicolas Sarkozy, et qui révèlent, outre son ignorance et son désintérêt profond pour l’Afrique, la matrice idéologique de sa politique.

    Car au regard de l’ensemble des discours de Nicolas Sarkozy, celui de Dakar ne fait pas vraiment rupture. Comme dans tous les autres, on peut en effet y lire sa tentative de camoufler son refus du débat politique derrière des signes de réconciliation ou d’union qui confinent à l’amnistie symbolique, tentative dont la thématique de l’anti-repentance et le procédé d’infantilisation sont les principaux outils. Ce mécanisme est très visible dans le discours de Dakar. Le premier argument relève du déni d’historicité illustré par la phrase qui a soulevé légitimement l’ire des auditeurs africains : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. » Sous couvert d’une admiration pour cette spiritueuse terre de mystère et de magie, l’ attribution d’un « zéro de température historique » (Marshall Sahlins) au continent africain témoigne d’une posture ethnocentrique et paternaliste qui lui permet, au passage, de réactualiser la mission civilisatrice d’une ancienne métropole porteuse des secrets de la marche vers le progrès : « Cette Renaissance, je suis venu vous la proposer. Je suis venu vous la proposer pour que nous l’accomplissions ensemble, parce que de la Renaissance de l’Afrique dépend pour une large part la Renaissance de l’Europe et la Renaissance du monde. » [3] Derrière un patchwork de références et de citations littéraires dont semble friand Henri Guaino, le concepteur de ses discours, Nicolas Sarkozy s’arroge un droit d’anticipation des désirs et volontés des « Africains » pour se poser comme l’homme providentiel venu libérer un peuple de ses ancestraux fantômes.

    Il fallait une certaine dose de mépris pour faire fi du fait que l’auditoire à Dakar se composait des meilleurs universitaires du pays peu disposés à se laisser faire la leçon. C’est que le Président français s’adresse, ce jour-là, à un continent entier : « Ce que l’Afrique veut… je suis venu le lui donner ». Le procédé rhétorique est bien rôdé, et les formules répétitives qui scandent les propos tentent de produire leur « effet-vérité » derrière une fausse envolée lyrique que l’on sait en réalité très contrôlée. Soucieux de rassembler, le discours n’évince, en apparence, aucun sujet épineux. Conscient en effet des enjeux politiques soulevés par l’histoire de l’esclavage et celle de la colonisation, Nicolas Sarkozy s’empare de ces questions, mais la thématique de l’anti-repentance lui permet de désamorcer toutes possibilités de débats potentiellement conflictuels : « Je suis venu vous proposer de regarder ensemble, Africains et Français, au-delà de cette déchirure et au-delà de cette souffrance ».

    En se posant comme le grand réconciliateur, Nicolas Sarkozy poursuit sa quête de consensus, laquelle témoigne d’une vision très particulière de la démocratie. « Je veux une démocratie irréprochable » disait-il dans un précédent discours (14 janvier 2007) ; et on pourra méditer longtemps sur cette alliance de mots qui vise à purger la démocratie de ce qui fait son essence même, l’acceptation du conflit.

    Laurence De Cock-Pierrepont

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    Bernard Kouchner : « Nous n’avons pas de leçons à donner »

    par Rodolphe Wartel, Sud-Ouest le 25 juillet 2008

    Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, est à Bordeaux, où il accueille, aux côtés de Nicolas Sarkozy, le président sud-africain, Thabo Mbeki, pour le premier sommet entre l’Union européenne et l’Afrique du Sud.

    • En quoi l’Afrique du Sud est-elle, selon vous, un modèle ou un partenaire idéal pour l’Union européenne ?

    Elle n’est pas un partenaire idéal. Elle est un partenaire obligé parce qu’elle est une grande démocratie, surmontée en permanence par l’image d’un très grand homme : Nelson Mandela. J’espère qu’elle sera un modèle.

    • L’Afrique du Sud peut-elle, aux côtés de l’Europe et de la France, intervenir davantage en tant que pacificateur, comme on l’a vu récemment au Kenya mais comme on ne l’a pas vu au Zimbabwe ?

    Vous avez raison, même si nous, les Français, n’avons pas de leçons à donner. Il y a eu des troubles dans tous les pays francophones, mais, jusque-là, on pensait que l’Afrique anglophone était épargnée et cela n’était pas vrai. Il faut aussi parler des rapports nécessaires entre l’Union africaine et l’Union européenne. Malheureusement, entre le Nord et le Sud, les rapports ne sont pas faciles, comme ils ne le sont pas, par exemple, entre M. Kadhafi et M. Mbeki. Pour l’Union africaine, il y a deux écoles : ceux qui veulent imiter l’Europe sur la base des nations et ceux qui pensent, comme M. Kadhafi, qu’il faut déjà un gouvernement africain. Tout le monde veut imiter l’Union européenne sauf… quand on y est.

    • Il y a un an, Nicolas Sarkozy prononçait son fameux discours de Dakar sur l’homme noir et son engagement dans la société, très contesté dans un grand nombre de pays africains, mais plutôt bien accueilli par l’Afrique du Sud. Rétrospectivement, pourquoi Mbeki l’a-t-il, lui, plutôt bien accueilli ?

    (Rires.) Peut-être ne l’avait-il pas lu… Disons que ses divergences avec les pays africains, en tout cas ceux de l’Afrique de l’Ouest, sont connues. Il a en tout cas envoyé une lettre très claire de soutien au président Sarkozy. Moi, je juge avec une certaine sévérité le discours de Dakar. Cela s’est passé dans des conditions telles que cela ne pouvait pas être accepté. [4]

    • Du côté du Soudan, le président Béchir a rejeté hier l’accusation de génocide au Darfour portée contre lui. Vous répondez quoi ?

    Je réponds d’abord à M. Béchir, qui a accusé la France d’être néocolonialiste et de vouloir son pétrole, que cela n’a rien à voir avec notre position qui est entièrement politique et humaine. Les massacres, que je n’ai jamais qualifiés de génocide mais de crimes contre l’humanité et de massacres de masse, sont vus et connus par les populations du monde entier. Voilà ce que nous dénonçons.

    • Barack Obama poursuit cette fin de semaine à Paris son voyage dans une Europe conquise. Après les signes forts en direction de George Bush adressés par Nicolas Sarkozy, c’est à nouveau un exercice diplomatique un peu compliqué qui vous attend, non ?

    Ce n’est pas compliqué. Il n’y a pas eu de signes forts à destination de George Bush mais à destination du président américain. Si vous aviez assisté, comme moi, au discours du Congrès, ce n’est pas à George Bush qu’il rendait hommage mais à l’amitié franco-américaine renouvelée, qui nous permet justement de ne pas être toujours d’accord. Maintenant, nous nous parlons franchement et en toute fraternité. Nous serons très heureux de faire la même chose avec le président qui sera élu : que ce soit M. Obama ou M. McCain, qui nous a déjà rendu visite.

    • Cette semaine clôture des journées très agitées au PS avec la révision de la Constitution. Vous vous sentez plus proche que jamais de Jack Lang ?

    Oui. Il y a longtemps que nous sommes amis. Je lui ai téléphoné aussitôt pour le féliciter de son courage et de sa lucidité. Moi, je n’ai pas voté pour le président Sarkozy, mais je suis fier de travailler avec lui parce qu’il réforme le pays. La plus grande réforme dont le pays aurait besoin, c’est peut-être la réforme du Parti socialiste, qui pourrait se mettre au diapason des autres partis frères en Europe. Cela ferait plaisir à tout le monde. On pousserait un ouf de soulagement et peut-être pourrait-il faire des propositions. Là, on est dans la négation perpétuelle, un peu immature.

    • On a l’impression que vous ne vous êtes jamais senti aussi loin du Parti socialiste…

    Je les connais bien. Je sais que la moitié, sinon les trois quarts, ne pensent pas ce qu’ils disent. Moi, je n’ai jamais changé. Je suis un social-démocrate très convaincu. Et je vois bien que le président Sarkozy a des penchants de ce genre.

    • Vous travaillez depuis un peu plus d’un an aux côtés de Nicolas Sarkozy, aujourd’hui très bas dans les sondages. Vous ne regrettez rien ?

    Ce ne sont pas les sondages qui me guident. Moi je suis très haut, mais cela ne veut rien dire. Je suis très content d’avoir pu participer à ces réformes. Ce n’est pas toujours facile, je ne vous le cache pas…

    Rodolphe Wartel

    Notes

    [1] Laurence De Cock-Pierrepont est professeure d’histoire-géographie et formatrice à l’IUFM de Versailles.

    Ce texte a été publié le 7 septembre 2007, sur le site du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH).

    [2] Voir, sur le site du CVUH, la lettre adressée au et laissée sans nouvelle par le Nouvel Observateur par Catherine Coquery-Vidrovitch.

    [3] On notera au passage que cette thématique de la Renaissance est récurrente sous la plume de Guaino : 22 occurrences du mot dans ses discours de campagne de 2007.

    [4] Henri Guaino ne partage évidemment pas les réserves de Bernard Kouchner sur un discours dont il est soupçonné d’être l’auteur, mais il entretient la même désinformation au sujet de la réaction de Thabo Mbeki en déclarant à Walf Fadjiri : « S’agissant des gouvernants, la première lettre de félicitations reçue quelques jours après le discours de Dakar était signée par Monsieur Mbeki. »

     

    Nicolas Sarkozy et l’Afrique”, par Catherine Coquery-Vidrovitch

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    date de publication : mardi 11 décembre 2007



    Alors que Nicolas Sarkozy effectuait une visite d’Etat en Algérie du 3 au 5 décembre 2007, Catherine Coquery-Vidrovitch, professeur émérite d’Histoire de l’Afrique à l’Université Diderot Paris-7, était l’invitée du quotidien L’Humanité. Nous avons retenu trois des cinq chroniques qu’elle a publiées entre le 3 et le 7 décembre [1].


     

    L’Afrique, l’histoire et le Président [2]

    Le 15 avril 2007, Sarkozy a annoncé que son premier voyage hors Europe de Président serait « pour l’Afrique » ; dans la foulée, il a réitéré son engagement de « régler la question du regroupement familial » par une nouvelle loi sur l’immigration. Les trois visites successives du Président Sarkozy dans des États africains issus de l’ex-Empire ne sont donc pas anodines. Il aurait passé le week-end au Maroc, ce qui n’est peut-être pas le meilleur préalable quand on connaît les relations délicates entre les deux pays. Peut-être veut-il par son passage montrer qu’à lui seul il peut donner vie à l’union méditerranéenne (qui vise surtout, ne l’oublions pas, à exclure la Turquie de l’Union européenne).

    Il faut donc inscrire les propos que tiendra le Président en Algérie dans une continuité, en espérant que sa connaissance du pays sera mieux préparée. Rappelons le passif. Le Président et sa plume Guaino affectionnent les grands auteurs du passé. Il a invoqué à Dakar Senghor et l’Enfant noir de Camara Laye (1953), il s’est référé à Rabat à Lyautey (premier Résident général du protectorat en 1912), il se met en Algérie sous la protection d’Albert Camus (mort en 1960) dont à la veille de son voyage il déclare que, grâce à lui, il a la nostalgie « de ne pas être né en Afrique du Nord ». Autrement dit, ses références datent de l’ère coloniale. L’Afrique n’aurait pas bougé depuis que la France l’a quittée…

    Le discours de Dakar (26 juillet 2007), devant l’aréopage des universitaires du pays, a scandalisé. Certes, le Président a souligné le passif passé de la colonisation. Mais il a traité ses hôtes de grands enfants demeurés dans un passé immobile, et s’est proposé pour les conduire à la « renaissance » … en marche depuis longtemps [3]. Rebelote au discours de Tanger (23 octobre) : comprendra qui voudra, Lyautey, ce colonisateur fier de l’être (« Je me sentais né pour créer et je crée, pour commander et je commande »), aura été nommé, affirme Sarkozy, pour « accompagner [les Marocains] sur le chemin de la liberté » qu’ils venaient de perdre. Ce qui n’empêche pas un tour de passe-passe (coutumier au temps colonial) : d’un côté, l’Afrique noire est exclue de l’histoire ; de l’autre, l’Afrique blanche méditerranéenne est installée au cœur de … la même histoire.

    En France, les stèles mémorielles à la gloire des Français, harkis compris depuis peu (dont la dernière à Perpignan le 25 novembre, la prochaine à Sète) se multiplient dans les municipalités désireuses de gagner des voix. Or, la pétition des chercheurs spécialistes de l’histoire algérienne publiée samedi dans l’Huma l’explique : la compréhension du passé doit “être accomplie non par des entreprises mémorielles unilatérales privilégiant une catégorie de victimes, mais par un travail historique rigoureux conçu en partenariat” : franco-algérien, franco-africain, franco-vietnamien. La bibliothèque de Guaino s’est arrêtée au siècle dernier…

    Mémoire coloniale, histoire et politique [4]

    « Réconcilier les mémoires », ce n’est pas une incantation politique : c’est un travail de savoir. Un proverbe africain le dit bien : « pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient ». Le « devoir de mémoire » souvent mis en avant par les politiques impose à l’amont un « travail de mémoire » ; c’est l’historien qui analyse les mémoires en qualité de sources respectables mais à interpréter – comme n’importe quelle autre source –. L’histoire coloniale française n’a pris fin qu’avec les indépendances en Afrique noire (1960) et la guerre d’Algérie (1962). La mémoire « vivante » des anciens acteurs est encore là, pleine d’affect ; la mémoire reconstruite par les descendants l’est aussi, manipulée par les aléas de la transmission, et manipulable.

    Aujourd’hui ces mémoires coloniales restent à vif. Car, de part et d’autre, la consolidation de la communauté politique (France, Algérie, Sénégal…) est en jeu ; même si l’historien est protégé par son exigence de rigueur dans l’analyse exhaustive, rigoureuse et critique des documents du passé, il ne peut pas plus que les autres se démarquer totalement de sa propre mémoire, processus de construction subjective lié à sa position dans l’espace et dans le temps.

    Entre descendants de colonisés et de colonisateurs, l’affectivité réciproque est difficile à transcender car nous sommes dans l’histoire immédiate. Les mémoires traumatisées s’agitent dans tous les sens : Français blancs peu concernés qui se pensent les plus « objectifs » ; Français noirs, beurs ou « pieds-noirs » ; descendants de « porteurs de valises » ou au contraire de pro-OAS ; enfants de colonisateurs ou de coopérants… Ces mémoires contrastées ne concernent pas que des Français. C’est pourquoi il est contraire à toute « réconciliation » d’élever des « mémoriaux » en célébrant les morts d’un camp sans s’occuper de l’autre. Ce qu’on faisait aux colonisés qui étaient des « sujets indigènes », il est insultant de le faire à l’égard de citoyens qui ont droit à notre respect.

    Le seul recours, c’est comprendre ces mémoires et les surmonter par le savoir, sans tabou et en travaillant de concert. Foin de la repentance, terme moral et politique. Les intellectuels qui utilisent ce gros mot comme une insulte sont mauvais chercheurs ou malhonnêtes, ils induisent son maniement irresponsable par les politiques qui ne s’en servent que pour discréditer leurs opposants. L’historien n’a pas à juger mais à analyser comment et pourquoi la colonisation a été, comment elle a transformé et les colonisés et les colonisateurs, quels en furent – et quels qu’ils furent – les effets induits et les héritages aujourd’hui dans leurs pays respectifs. Il ne s’agit ni de pardon ni d’oubli : tout « non-dit » est ennemi du savoir, de l’intelligence réciproque, de la réconciliation.

    « Communautarisme » et Migrations [5]

    Outre « repentance », il y a d’autres gros mots affectionnés par le Président Sarkozy. Ainsi « communautarisme » : que cache ce terme jamais défini mais utilisé à tout propos dans les medias ? Disons pour simplifier que ce serait une doctrine (forgée par qui sinon quelques intégristes illuminés ?) visant à l’organisation de la société sous forme de communautés plutôt que d’un État. On fabrique un adversaire imaginaire qui voudrait « abandonner l’universalisme républicain au profit d’une République du voisinage entre communautés, chacune disposant de ses valeurs, de ses normes, de son droit et de ses représentants » (Daniel Lefeuvre). Les Français attribuent le concept à un leader extrémiste américain, Louis Farrakhan, “chef de la Nation de l’Islam” connu pour ses propos antisémites, anti-homosexuels et anticatholiques.

    Or les Américains s’interrogent depuis plusieurs années sur cet “exotisme” (sic) français intraduisible dans leur langue. Leur esprit « communautarien » est différent, il affirme une évidence : l’individu se réfère à des appartenances multiples, culturelles, “ethniques”, politiques, sociales et religieuses. La référence communautaire n’est donc pas inquiétante pour un Anglo-saxon. En France, ce qu’on appelle communautarisme c’est le multiculturalisme à l’américaine (reconnaissance au sein de la nation des différences culturelles) et on en dramatise les effets. C’est un mot-arme récent utilisé pour faire peur, un “opérateur d’illégitimation” (P.-A. Taguieff). Le terme désigne en effet les groupes socialement défavorisés, d’ascendance arabo-musulmane ou noire, voire l’ensemble des immigrés comme s’il s’agissait de communautés, ce qu’ils ne sont évidemment pas sinon dans l’imaginaire des “Français de souche”, qui ne le sont pas non plus, puisqu’au niveau de nos arrière-grands-parents un tiers d’entre nous sont d’origine immigrée.

    Le débat est posé en termes de « spécificité nationale française » menacée, ce qui élude la vraie question, celle des discriminations raciales (dans l’emploi, le logement, la vie quotidienne) à l’égard de groupes condamnés par le regard des autres à constituer une « communauté d’immigrés ». C’est l’absurdité du Ministère de l’immigration et de l’identité nationale, qui confond à dessein les deux termes pour figer l’identité nationale et du même coup figer les immigrants (jusqu’à combien de générations ?). La tâche de l’État est de définir la nationalité et d’en imposer les règles à tous, aux « vieux » Français comme aux nouveaux, par l’éducation etc. Mais le politique n’a pas à définir l’identité nationale : comment définir une fois pour toutes ce qui est en constant devenir, précisément en fonction du creuset culturel français ? C’est le travail du chercheur en sciences sociales, du socio-historien dirait Gérard Noiriel, mais pas du fonctionnaire d’autorité.

    Catherine Coquery-Vidrovitch

    Notes

    [1] Les deux autres étaient intitulées Le ministère de la Défense s’invite à l’Éducation nationale pour celle du 4 décembre, et Où va l’Université ? pour celle du 6 décembre.

    [2] L’Humanité du 3 décembre 2007.

    [3] Dans un article, « La diplomatie africaine controversée de Nicolas Sarkozy », publié dans Le Monde daté du 11 décembre 2007, Philippe Bernard et Natalie Nougayrède évoquent une série d’entretiens de M. Sarkozy avec des dirigeants africains, à l’occasion du sommet Union européenne-Afrique de Lisbonne le 8 décembre 2007, « au moment où l’image de la France en Afrique a été sensiblement écornée à la fois par le scandale de l’Arche de Zoé au Tchad et par le discours prononcé en juillet par M. Sarkozy à Dakar, où il avait mis en cause la capacité de “l’homme africain” à appréhender l’avenir. » [Note de Ldh-Toulon]

    [4] L’Humanité du 5 décembre 2007.

    [5] L’Humanité du 7 décembre 2007.

    Nicolas Sarkozy accusé à l’ONU de légitimer intellectuellement le racisme

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    date de publication : samedi 17 novembre 2007



    Au moment où il savourait son triomphe à Washington, le président français était étrillé, aux Nations Unies, pour son discours de Dakar. Doudou Diène, rapporteur spécial de l’ONU sur les formes contemporaines de racisme et de discrimination raciale, s’est inquiété, devant une commission de l’Assemblée générale, d’une tendance récente à la « légitimation intellectuelle du racisme […] sous couvert de la défense de l’identité et de la sécurité nationale ». En juin dernier, il avait déjà insisté sur les discriminations envers les jeunes d’origine immigrée et la banalisation du racisme en France.

    [Première mise en ligne le 9 nov. 07, mise à jour le 17 nov. 07]


     

    • Le discours de Dakar reflète-t-il l’image d’une France qui a du mal à assumer son passé ?

    Doudou Diène : Oui, la France a un véritable problème avec son passé. Ce pays n’a pas assumé la guerre d’Algérie, tout se passe comme si la décolonisation ne s’était pas produite. De plus, il y a un refus de repentance et une absence de travail de mémoire. La France a peur de la pluralité, elle est en pleine crise identitaire. Sa seule réponse à la diversité est la dépréciation. [1]

    La France accusée à l’ONU de « légitimer le racisme »

    par Philippe Bolopion, Le Monde du 10 novembre 2007

    Au cours d’une session de la troisième commission de l’Assemblée générale des Nations unies, Doudou Diène, le rapporteur spécial de l’ONU sur le racisme, la discrimination raciale et la xénophobie, s’en est pris, mercredi 7 novembre, au président français, Nicolas Sarkozy, qu’il a accusé de s’être inscrit dans « une dynamique de légitimation du racisme ». M. Diène s’exprimait sur « la recrudescence des phénomènes de racisme à travers le monde » et sur leur « banalisation politique », voire leur « légitimation démocratique ».

    M. Diène a sévèrement critiqué le discours prononcé à Dakar le 2 juillet par M. Sarkozy. Dans cette allocution, le président français avait dénoncé l’esclavage et les effets pervers de la colonisation tout en estimant que « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire » et que « jamais il ne s’élance vers l’avenir ».

    ACCUSATIONS « INFONDÉES »

    Doudou Diène, qui dépend du Conseil des droits de l’homme de Genève, a, selon le communiqué officiel, placé le discours de M. Sarkozy dans le contexte des propos du Prix Nobel de médecine James Watson sur la prétendue infériorité intellectuelle des personnes d’ascendance africaine. Ces deux éléments illustrent, selon le rapporteur sénégalais, « la recrudescence des phénomènes et des manifestations de racisme » et participent d’une « légitimation intellectuelle du racisme ».

    M. Diène a également dénoncé « la criminalisation et le traitement exclusivement sécuritaire des questions relatives à l’immigration ». « En France, le projet de loi introduisant les tests ADN dans la procédure de traitement administratif des postulants au regroupement familial constitue aussi une illustration de cette stigmatisation de l’immigré », a-t-il ajouté.

    Le représentant de la France au sein de la troisième commission a répliqué en jugeant les accusations du rapporteur « infondées et irresponsables ». Le président français « a réaffirmé dans ses discours et ses actes que la lutte contre le racisme faisait partie de ses priorités », a expliqué le diplomate, qui a assuré que les tests ADN ne seraient pratiqués que « sur une base volontaire ».

    Doudou Diène a repris la parole pour affirmer qu’« il était essentiel que le président français, Nicolas Sarkozy, sache que le discours de Dakar a causé une blessure profonde ». « Dire devant des intellectuels africains qu’ils ne sont pas entrés dans l’histoire s’inspire des écrits racistes des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles », a ajouté le rapporteur.

    Philippe Bolopion

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    La montée du révisionnisme historique

    par Doudou Diène [2]

    • M. Diène, il est constant pour tout observateur averti que Nicolas Sarkozy à Dakar a péché par ignorance, arrogance en se trompant dangereusement d’époque. Quelle est votre lecture de sa déclaration ?

    Ce n’est qu’une juxtaposition de textes différents avec des propos forts sur la culture africaine et sur l’homme africain. Deuxièmement, et le plus critique, c’est la posture politique. Comment comprendre qu’un homme d’Etat français puisse venir dire aux Africains ce qu’ils sont, ce qu’ils doivent faire. Sur ce point c’est au pouvoir politique de répondre à Nicolas Sarkozy. Cette réponse est attendue même après son départ. Le dernier élément, c’est la vision historique qu’a le Président français du Continent africain. M. Sarkozy prêche par ignorance. Il a dans sa vision historique de l’Afrique reproduit mot à mot les stéréotypes sur l’homme Noir qui a été décrit comme un être inférieur par des savants des Lumières pour légitimer l’ esclavage et plus tard la colonisation. Et c’est de cette littérature qu’est née l’anthropologie du racisme anti–Noir en décrivant une absence de civilisation de l’Afrique et de l’homme Africain. Pour Nicolas Sarkozy l’homme noir est attaché à la nature, il ne peut pas faire le saut cantique de la nature à la civilisation et il est resté collé à la nature. C’est là une reproduction des vieilles constructions idéologiques qui ont été faites à l’encontre des autres peuples non–européens. Malgré tout ce qui a été fait par des scientifiques français comme africains à l’image du parrain de l’ Université de Dakar Cheikh Anta Diop, que Nicolas Sarkozy a délibérément oublié dans son adresse à la jeunesse africaine. C’est un silence voulu. Un silence idéologique.

    • Même quand il passe la pommade aux Africains, c’est pour mieux les rabaisser. Quand on connaît bien le débat en France, ne peut – on pas dire que Sarkozy ne s’adressait pas uniquement à la jeunesse africaine ?

    Ce discours exprime la montée de deux courants idéologiques en Occident. Premièrement, le courant du révisionnisme historique qui est en train de monter et qui a été illustré par le débat sur la « dimension positive de la colonisation ». Dans leur posture révisionniste des historiens essaient de démontrer que l’esclavage était l’œuvre même des victimes. Le deuxième courant propose une relecture ethnique des faits sociaux. Les tenants de ce courant suggèrent par exemple que l’immigration n’est plus un phénomène dont il faut avoir une lecture historique de tous les peuples mais exclusivement de peuples dont les valeurs culturelles ne sont pas en conformité avec la civilisation. Il s’agit d’intellectuels de renom comme le philosophe français Alain Finkielkraut ou l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse qui avait considéré que la révolte des banlieues était liée à la polygamie. C’est un courant assez profond. Ce que dit Nicolas Sarkozy est donc une expression politique d’un courant idéologique profondément révisionniste. Cependant, on ne peut pas accuser Nicolas Sarkozy d’être raciste. Il ne l’est peut–être pas. Le problème se trouve en France même. C’est la crise identitaire que vit la République française. Le surgissement d’un courant avant–gardiste et révisionniste est lié à une certaine idée d’une Europe blanche et chrétienne. Ces vieilles constructions identitaires sont en contradiction avec la société européenne d’aujourd’hui.

    Notes

    [1] Extrait d’un entretien de Doudou Diène avec Stéphanie Plasse, publié le mardi 13 novembre 2007 sur le site www.afrik.com.

    [2] Extraits d’un entretien de Doudou Diène avec El Hadji Gorgui Wade Ndoye, publié sur le site www.continentpremier.com

    Henri Guaino aime le discours de Dakar

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    date de publication : dimanche 21 octobre 2007



    Dans un entretien publié le 20 octobre 2007 par le quotidien Libération, dont nous reprenons un extrait ci-dessous, Henri Guaino revient sur le discours prononcé par Nicolas Sarkozy à Dakar. Après avoir longuement évoqué son incompréhension du refus de nombreux enseignants d’obéir à l’injonction qui leur est faite de lire à leurs élèves la lettre de Guy Môquet conformément à l’instruction officielle du 30 août dernier, Henri Guaino montre qu’il ne comprend pas plus la vague de critiques soulevée par un texte dont il est l’auteur


     

    • Comprenez-vous les réactions parfois violentes à ce discours ?

    guaino6-9e5e2J’ai du mal à comprendre les caricatures et la malhonnêteté intellectuelle de ceux qui tirent une phrase d’un discours d’une heure. Quand on choisit de ne rien dire, on ne court aucun risque d’être mal compris. A Dakar, Nicolas Sarkozy a pris le risque de dire quelque chose aux Africains, avec lesquels nos liens sont particulièrement forts, parce que nous avons avec eux une histoire commune. Ce discours était très respectueux des Africains. C’était un discours sincère. Qu’est-ce que l’amitié sans la sincérité ?

    • On y a vu du paternalisme. Et votre description de l’homme africain, enfermé dans l’éternel recommencement, est très mal passée…

    Le discours de Dakar n’exprime aucun sentiment de supériorité. Il parle aux Africains non comme à des enfants, mais comme à des frères. Au demeurant, le débat est resté limité : quelques invectives, quelques analyses critiques d’intellectuels. Et seuls deux chefs d’Etat ont réagi. M. Konaré [président de la commission de l’Union africaine, ndlr] est resté dans son registre habituel, celui de la critique contre Nicolas Sarkozy. Le président d’Afrique du Sud, M. Mbeki, a écrit au contraire tout le bien qu’il pensait de ce discours. Qu’il y ait débat, c’est légitime et c’est très bien. Ce discours vit sa vie. Quant à l’éternel recommencement, c’est un imaginaire commun à toute l’humanité à certains moments de son histoire. Les Grecs étaient incapables de concevoir l’idée moderne du progrès. L’idée de progrès, c’est celle qui s’est conceptualisée au moment des Lumières et que peu ou prou les diverses civilisations ont intégrée. Chaque civilisation a fait sa propre synthèse. L’Afrique doit faire la sienne.

    [Les propos de Henri Guaino ont été recueillis par Alain Auffray et Antoine Guiral]

    Les critiques du président Konaré

    Le président de la Commission de l’Union africaine, Alpha Oumar Konaré, ancien président du Mali, s’est souvent opposé aux propositions de Nicolas Sarkozy, mais ses prises de position étaient argumentées et non systématiques.

    Dès le 27 juillet, le président Konaré déclarait dans une interview à Radio France Internationale (RFI) que le discours de Dakar « n’est pas neuf dans le fond et rappelle des déclarations fort anciennes, d’une autre époque ». Il avait poursuivi en critiquant le rejet de toute repentance affiché par Nicolas Sarkozy au sujet de la colonisation : « une bonne partie du retard de l’Afrique est liée à cela et cette réalité, je suis sûr que le président le sait. [...] Personne n’a le droit de la nier, et cela n’a rien à voir avec la repentance ».

    Mais c’est sans doute au Non à l’immigration choisie ! du président Konaré qu’Henri Guaino fait allusion ci-dessus. En avril 2006, alors que la loi relative à l’immigration et à l’intégration de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, était en discussion, M. Konaré avait dénoncé le recours à l’immigration sélective : « De façon unilatérale, on décide de piller, de pomper les pays africains de leurs cerveaux. Chaque année, plus de 25 000 diplômés, dans tous les domaines, quittent l’Afrique. » Un continent « victime d’une traite des cerveaux » pénalisant ses efforts de développement.

    Plus récemment, début octobre, le président de la Commission de l’Union Africaine a jugé sévèrement le projet de loi français introduisant des tests ADN pour les candidats étrangers au regroupement familial, le jugeant « inacceptable au niveau éthique, moral et culturel ». Mais le premier chef d’Etat étranger à avoir critiqué officiellement ce projet semble avoir été le président sénégalais Abdoulaye Wade.

    Le soi-disant soutien du président Mbeki

    En revanche, c’est Henri Guaino qui frise la « malhonnêteté intellectuelle » quand il évoque « tout le bien » que le président sud-africain penserait du discours de Dakar. Le conseiller du président français n’ignore pas que les félicitations adressées à Nicolas Sarkozy par Thabo Mbeki ne concernaient que le soutien de la France à la renaissance et au développement de l’Afrique — la présidence de la République sud-africaine l’a précisé le 24 août dans le communiqué suivant :

    sabc_news-0dcbe La lettre de Mbeki au président français provoque une vive polémique

    le 24 août 2007 – 19:45

    Avoir le soutien de la France pour la renaissance et le développement de l’Afrique est une des priorités de l’Afrique du Sud. C’est ce qui a incité le président Thabo Mbeki à adresser une lettre de félicitation au président français, Nicolas Sarkozy, s’attirant par là-même un certain nombre de critiques.

    Le courrier de Mbeki a provoqué un grand émoi dans certains milieux. En effet, beaucoup estiment que le discours de Sarkozy sur le colonialisme, prononcé au Sénégal le mois dernier, était raciste et paternaliste envers l’Afrique. La présidence de la République sud-africaine précise que les félicitations de Mbeki ne concernaient que le soutien de la France à la renaissance et au développement de l’Afrique.

    « Par sa lettre de félicitation, le président, sans aborder l’impression d’ensemble laissée par ce discours, a pris acte de l’engagement de la France en faveur du développement du continent africain et de ses peuples » a déclaré Mukoni Ratshitanga, porte parole de la présidence.

    Les spécialistes s’accordent à dire que, en tant que militant panafricain, Mbeki ne pouvait cautionner des propos racistes, mais qu’il avait souhaité relever les aspects positifs du discours de Sarkozy.

    La République sud-africaine rappelle qu’elle a toujours entretenu de bons rapports avec la France et qu’elle poursuivra dans cette voie.

    [Traduction : LDH-Toulon]

    Pour en savoir plus sur cette péripétie, reportez-vous à cette page — vous pourrez notamment y prendre connaissance de la lettre du président Thabo Mbeki.

    Les critiques d’historiens français

    Nombre historiens français ont joint leurs critiques du discours de Dakar à celles émises par des Africains — notamment Catherine Coquery-Vidrovith, Gilles Manceron et Benjamin Stora.

    Etienne Smith, doctorant au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) et ATER à Sciences-Po Paris, a publié dans la revue Mouvements un article dont voici le début :

    L’Afrique de Monsieur Sarkozy

    Véritable coup de force symbolique, le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet dernier enferme l’Afrique dans les clichés coloniaux et insulte son rapport au monde.

    « Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle est devenue un mythe que chacun reconstruit pour les besoins de sa cause ». On ne saurait mieux dire ! Cette phrase, extraite du discours de M. Sarkozy adressé à la jeunesse africaine est sans doute la plus pertinente. Partant de ce constat, il est légitime de s’interroger sur le mythe de l’Afrique que construit Nicolas Sarkozy pour les besoins de sa cause. Annoncé comme un moment de « rupture » très attendu, rarement discours n’aura été autant à côté de la plaque. « Fraîchement accueilli », « applaudissements à peine polis », rapportent les reporters de grands quotidiens français ayant assisté à l’événement. C’est que les amateurs de rupture en ont été pour leur frais, entendant une intervention dont l’arrogance le dispute à l’ignorance.

    Le discours est étonnant, tant dans la forme que dans les thèmes choisis. Au lieu des propositions attendues sur le nouveau format des relations France-Afrique, le public a eu le droit à un long monologue se voulant historico-philosophique sur ce que seraient l’Afrique et ses problèmes. Le ton et la forme lyrique de cette adresse, tout en hyperbole pour conter les « malheurs » comme la « magie » du continent, s’inscrivent dans une longue tradition d’arrogance et de monologue français sur l’Afrique. Le contenu est à l’avenant. En résumé, l’Afrique serait figée dans la répétition du même, sans histoire, incapable d’universalisme et imperméable au reste du monde. L’archétype de « l’homme africain » (sic) qu’il construit de toutes pièces, serait ainsi l’antithèse même de toute idée de « rupture » que M. Sarkozy prétend incarner. On peut trouver sévère le diagnostic de l’historien et philosophe camerounais Achille Mbembe cité en exergue. Mais le discours de M. Sarkozy est bien un modèle du genre de ces « discours vulgaires », sourds à l’évolution des connaissances et des idées. Et même plus grave encore, car sanctionné par l’autorité d’un chef d’Etat de la République française. [...]

    Etienne Smith [1]

    Notes

    [1] Etienne Smith a co-dirigé le numéro 184 des Cahiers d’études africaines « Parentés, plaisanteries et politique ».

    Vous trouverez l’intégralité de son article sur le site Mouvements.

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