Sur la télévision. Parlons de ces débats sur l’immigration qui se font sans immigrés.

Posté par issopha le 15 mars 2009

« Ma chanson leur a pas plu »,

(A propos de l’émission « Ripostes », et d’un certain verrouillage du débat public en général et du débat sur l’immigration en particulier)

Par Pierre Tevanian, Octobre 2002

Introduction

Vendredi dernier, j’ai reçu un coup de téléphone qui m’a quelque peu perturbé. L’assistante de Serge Moati, interressée par certains de mes articles qu’elle avait lus sur internet, m’invitait à participer, le mercredi suivant, à l’enregistrement d’un débat d’une heure pour l’émission « Ripostes », autour des questions suivantes : « Le modèle français d’intégration est-il en crise ? » et « Y a-t-il une tentation du repli communautaire ? ». Ce coup de téléphone, la conversation qui s’en suivit, et son dénouement furent instructifs quant à la manière dont les grands médias envisagent « l’immigration » et « la jeunesse  » qui en est issue.

Article

L’assistante de Serge Moati me précisa que les autres invités de son émission étaient le dirigeant d’une association d’entrepreneurs noirs-africains, l’historien Benjamin Stora, le député de droite Yves Jégo, le président de SOS Racisme Malek Boutih et enfin Jean-Pierre Chevènement, qu’on ne présente plus… Je lui répondis que j’avais des choses à dire sur ces questions (et sur leur formulation), que la proposition m’intéressait, mais que la composition du plateau et les conditions du débat me semblaient difficiles ; je lui demandais donc de m’accorder deux jours de réflexion, ce qui ne lui posa pas de problème.

Après m’avoir fixé un rendez-vous téléphonique pour le lundi suivant à 11h, l’assistante de Serge Moati me demanda, à titre d’information, de lui dire en deux mots ce que m’inspirait le sujet de l’émission. Je lui répondis ceci : il n’y a pas de problème d’intégration, il n’y a qu’un problème de racisme et de discrimination. Par conséquent, si repli communautaire il y a, celui-ci n’a rien de « culturel » ou d’ « ethnique » : c’est un réflexe de défense parfaitement légitime, de la part de personnes qui sont constamment agressées, stigmatisées ou discriminées. Lorsqu’on est regardé comme des parasites, des bêtes curieuses, des « sauvageons » ou des intégristes, il est normal qu’on finisse par préférer rester entre soi.

J’ajoutais que le mot intégration, ce mot vide de sens, ne servait qu’à une seule chose : éviter de parler de racisme et de discrimination. En effet, parler d’intégration, c’est situer le problème au niveau de la population immigrée, alors qu’on ferait mieux de regarder du côté de la société française, et des mécanismes d’exclusion et de domination qui la traversent. J’évoquai par exemple la discrimination légale : un tiers des emplois sont interdits aux étrangers non-européens, soit un tiers de « préférence européenne ». J’évoquais la discrimination raciale sur le reste des emplois, illégale mais parfaitement tolérée : le taux de chômage des jeunes de 20 à 29 ans dont les deux parents sont nés en Algérie est de 40%, soit quatre fois plus que celui des autres jeunes du même âge… Quant à la réponse institutionnelle, elle n’est pas vraiment à la hauteur du problème : dix condamnations par an, et un numéro vert pour les victimes…

« Vous pensez donc que le modèle français d’intégration est en panne ? » me demanda l’assistante de Serge Moati. Je lui répondis que non, car parler de « panne » suppose qu’il fut un temps où ce « modèle français » a « fonctionné », en tout cas mieux qu’aujourd’hui, ou différemment. Or, il n’en est rien : être un Algérien en France n’était pas plus facile il y a vingt, trente ou quarante ans qu’aujourd’hui, et même les Italiens, les Polonais ou les Arméniens ont eu, dans le passé, à subir la xénophobie, le mépris et la discrimination.

Je m’en suis tenu là, conscient qu’un discours d’apparence trop « radicale » pouvait effrayer mon interlocutrice. Après tout, me disais-je après avoir pris congé d’elle, il serait toujours temps, une fois sur le plateau, d’aller un peu plus loin, et notamment de poser frontalement la question de la composition de ce plateau :

- Pourquoi inviter dans un « débat contradictoire » Jean-Pierre Chevènement et Malek Boutih, dont le regard et le discours sur l’immigration et les banlieues sont identiques et interchangeables ?

- Pourquoi les immigrés et leurs enfants ne sont-ils pas invités ? Pourquoi sont-ils toujours objets et non sujets de discours ? Pourquoi, par exemple, des sans-papiers n’auraient-ils pas quelque chose à nous apprendre sur le « modèle français d’intégration », ou sur leur supposé « repli communautaire » ?

- Pourquoi le « débat public » sur les immigrés et leurs enfants met-il hors-jeu les associations de terrain qui font de la politique au sens noble du terme, comme les Motivés, le Mouvement de l’Immigration et des Banlieues, Agora-divercité, Bouge qui bouge et tant d’autres ?

- Pourquoi fait-on mine de croire que la personne de Malek Boutih suffit à « représenter » la « jeunesse issue de l’immigration », alors que nombreux sont ceux qui ne se reconnaissent pas dans son discours sécuritaire ?

Je m’étais bien gardé, également, d’effrayer mon interlocutrice avec une liste exhaustive des violences qui sont faites aux immigrés ou à leurs enfants : privation du droit de vote, double peine, contrôles au faciès, tabassages ou crimes policiers, qui touchent presque toujours des jeunes noirs ou arabes. Mais une fois sur le plateau, il me faudrait parler…

Enfin, je m’étais bien gardé de manifester la moindre animosité à l’égard des autres invités, même si intérieurement je n’en pensais pas moins, et même si, dans un accès de ressentiment et de mégalomanie, il me prenait l’envie d’être le grand Vengeur, celui qui allait enfin faire payer à Malek Boutih et Jean-Pierre Chevènement tout le mal qu’ils ont fait. Car il fallait que cela soit dit : lorsqu’on est président d’une association qui s’appelle SOS racisme, c’est de la double peine qu’il faut parler, des « emplois réservés », du droit de vote des étrangers, des contrôles au faciès, des violences policières ; or, sur tous ces sujets, on n’entend pas Malek Boutih. En revanche, on l’entend à longueur de temps parler d’insécurité, de jeunes barbares et de viols collectifs, et entretenir ainsi des stéréotypes qu’il est censé combattre.

Les deux jours de réflexion passèrent. Certains de mes amis me conseillèrent de ne pas aller dans ce qu’ils considéraient comme un traquenard, à trois contre un, et même pas à domicile… D’autres me poussèrent à tenter ma chance, puisqu’après tout, je n’avais rien à perdre. Pour achever de me convaincre, un ami militant du MIB accepta de m’accompagner. Si Serge Moati acceptait, je serais donc moins seul face au « pôle républicain » que formaient Jean-Pierre Chevènement, Malek Boutih et Yves Jégo ; et s’il refusait, je consacrerais mon maigre temps de parole à la question cruciale de la composition du plateau, et de la mise hors-jeu des principaux concernés.

J’étais donc bien décidé à en découdre lorsque, le lundi suivant, à 11h, mon téléphone… ne sonna pas. Et il en fut de même durant toute la journée, puis le lendemain, puis le surlendemain : « j’ai attendu, attendu, elle n’est jamais venue ». Il fallut se rendre à l’évidence : malgré toutes mes précautions, malgré mes efforts d’autocensure, quelque chose n’était pas passé. Mais quoi ? J’en perdis mon sang froid : peut-être, tel Betty Elms dans Mullholland drive, m’étais-je vu évincé du plateau par une « Camilla Rhodes de l’intégration », imposée au malheureux Serge Moati par une quelconque Mafia. Mais quelle Mafia : l’Élysée, le PS, le Pôle républicain ? Et qui était cette « Camilla Rhodes » ? Pour connaître son identité, il me fallait attendre la diffusion de l’émission, le dimanche suivant.

Je me suis torturé l’esprit quelques minutes, puis je me suis ressaisi : « ma chanson leur a pas plu, n’en parlons plus ». Ou plutôt parlons-en, mais publiquement. Parlons de la question de « l’intégration » et du « repli communautaire », et de l’obligation d’en accepter les termes biaisés si l’on souhaite prendre part au « débat ». Parlons de l’intégration, et répétons que ce mot ne veut rien dire. Parlons de la discrimination, et de l’impossibilité d’en parler à la télévision. Parlons des autres grands tabous : racisme, emplois réservés, double peine, contrôles au faciès, brutalité et impunité policière.

Parlons, surtout, de la composition des plateaux dans les débats télévisés. Rappelons que ma petite mésaventure n’est qu’un exemple parmi une multitude d’autres, et qu’elle ne fait qu’illustrer un problème structurel, que Pierre Bourdieu avait parfaitement analysé dans son livre Sur la télévision. Parlons de ces débats sur l’immigration qui se font sans immigrés.

Parlons de l’OPA réalisée par Malek Boutih et SOS Racisme sur la « jeunesse issue de l’immigration », et de l’invisibilité dans laquelle les grands médias maintiennent les autres associations, celles qui sont vraiment sur le terrain et qui luttent vraiment contre le racisme et la discrimination.

Parlons de tout ça, et diffusons cette parole avec les moyens du bord : des tracts, des journaux, des livres, des radios associatives, en attendant que la télévision cesse d’être un instrument policier – j’entends par là : en attendant que, sur des questions comme le racisme et la discrimination, la télévision nous dise autre chose que le sempiternel « circulez y’a rien à voir ! ».

Textes de Pierre Tevanian

 

 

 

 

United Colors of Travail Famille Patrie, Anatomie d’une révolution conservatrice

Par Pierre Tevanian, Mai 2008

Introduction

En revisitant l’œuvre politique du ministre de l’intérieur Sarkozy, puis sa campagne électorale et sa première année de mandat présidentiel [1], Pierre Tevanian nous invite à relativiser la part de nouveauté et de « rupture » que marque le « style Sarkozy », mais aussi le génie politique que trop d’observateurs, y compris à gauche, se sont empressés de reconnaître au président au lendemain de son élection. Le sarkozysme est bel et bien, à ses yeux, une « révolution conservatrice » – il précise en quel sens.

Article

Sur la télévision. Parlons de ces débats sur l’immigration qui se font sans immigrés. dans DE La FABRIQUE DE L'OPINION ET DU CONSENTEMENT jacques_martin-2

Du point de vue de l’intelligibilité de ce qu’est « le sarkozysme » autant que du point de vue de la construction d’une résistance au-dit sarkozysme, un écueil principal me paraît devoir être évité, qui ne l’est malheureusement pas assez à gauche : la fascination. Il faut entendre par là une double surestimation : celle d’une part de la nouveauté, de la « rupture » que marquerait le « style Sarkozy », celle d’autre part du génie politique qu’on pourrait reconnaître au camp adverse – c’est-à-dire à la personne de Nicolas Sarkozy, mais aussi bien à ses conseiller-e-s, ses lieutenant-e-s, ses équipes de campagne, etc. En d’autres termes, l’hypothèse que je voudrais développer ici, c’est qu’avec ou grâce à Nicolas Sarkozy, la droite n’a pas tant changé que cela, et qu’elle n’est pas tant que cela « devenue intelligente ».

frankenstein-jj-001-3 dans LA TELEVISION selon PIERRE BOURDIEU Il ne s’agit pas pour autant de réduire la singularité du personnage Sarkozy, et de la situation politique particulière dans laquelle son triomphe électoral place le pays (et plus particulièrement la gauche), en se bornant à répéter que la droite reste la droite et qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Il s’agit au contraire, de saisir d’un même mouvement ce qui a changé et ce qui n’a pas changé, afin de comprendre la genèse de la situation présente – et notamment la responsabilité de la gauche dans l’actuel triomphe de la droite.

Une cohérence dans le « bric-à-brac »

Descartes le soulignait dans ses Méditations métaphysiques : les monstres sortis de notre imagination ne sont jamais de pures inventions, mais simplement des compositions inédites à partir de plusieurs êtres déjà existants – par exemple l’assemblage d’un corps d’homme et d’une tête de chien, d’oiseau ou de cheval. Il en va de même des monstres réels, notamment des monstres politiques. Le personnage Sarkozy – monstrueux à plus d’un égard – n’échappe pas à la règle : il apparaît comme une espèce de Frankenstein politique, composé de pièces rapportées les plus disparates et hétéroclites.

Il y a en lui reagan dans LE MALJOURNALISME : Le cas français 

- du Reagan (le « libéralisme autoritaire », et le slogan « la France est de retour », décalque du reaganien « l’Amérique est de retour »),

- du Berlusconi (le goût affiché pour l’argent et le luxe, les connivences avec les médias et le très grand patronat), berlu-2 dans QUESTIONS DES MINORITES

- du François Mitterrand (le recrutement intensif d’ « intellectuels de Cour », destinés à chanter les louanges du Président-Monarque),

- du Houphouët-Boigny (le phagocytage de l’opposition par le débauchage, la promotion ou l’éloignement de ses figures [2]),

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- du Mao (le culte de la personnalité, l’omniprésence de l’image du Président dans l’espace public, via notamment les devantures de kiosques),

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- du Pierre Poujade (l’anti-intellectualisme agressif, le dénigrement systématique de l’intellect, du raisonnement et des « raisonneurs », l’appel non moins systématique au « bon sens » et à « l’évidence » [3]), 

- du Michel Houellebecq (l’héroïsation du « petit-blanc » hétérosexuel médiocre et d’apparence disgracieuse) [4],

- du John Kennedy et du Tony Blair (l’imagerie du jeune leader, forcément « dynamique », qui « renouvelle » la vie politique),

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- du Superdupont (la rencontre passablement comique entre l’imaginaire américain du super-héros omniprésent et omnipotent – « Ensemble tout devient possible ! » – et une beaufitude franco-française absolument assumée) et quelque chose aussi d’Ubu Roi…

Le tout arrangé cosmétiquement par quelques références « progressistes », préalablement panthéonisées, c’est-à-dire vidées de toute leur consistance sociale et politique et de tout potentiel subversif [5] : Jaurès, Blum, Guy Môquet (cités ostensiblement dans les discours du candidat Sarkozy) ou Martin Luther King (dont le célèbre « J’ai fait un rêve » a été purement et simplement recyclé dans le discours sarkozien, sans mention de son auteur).

Sans oublier

- une « attitude » viriliste à la Tony Montana (le Scarface de Brian De Palma, petite frappe [6] ivre de puissance et de gloire),

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- mâtinée d’eau de rose télévisuelle (exhibition de sa vie privée, envolées lyriques sur « la vie », « le rêve » et « l’amour », sentences absconses et lyriques à la Pascal Obispo : « Aujourd’hui Cecilia et moi nous sommes retrouvés pour de bon, sans doute pour toujours »  [7] ; « L’amour, c’est la seule chose qui compte »  [8])

- et de velléités poético-philosophiques à la Jean-Claude Van Damme (« Vous avez de la chance d’être jeunes, car la jeunesse c’est la liberté », « Ne pas être capables de partager l’amour, c’est se condamner à être toujours seul », « La jeunesse, c’est la promesse des commencements, des soleils qui se lèvent sur les mondes endormis » [9]),

- et enfin une touche d’esthétique antiraciste à la mode United Colors of Benetton, célébrant la diversité sans se soucier d’égalité

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… et réaffirmant même avec force un ordre symbolique inégalitaire, dans lequel c’est le mâle blanc qui co-opte généreusement des femmes non-blanches, lesquelles ne manquent pas une occasion de l’en remercier publiquement. 

jpg_Dati2 Il ne faut toutefois pas se méprendre : si une certaine impression de bric-à-brac prédomine parfois, si le ridicule certain du personnage peut empêcher de prendre au sérieux les rodomontades biologistes, nationalistes, sécuritaires ou racistes les plus menaçantes du nouveau président, et si certaines figures de gauche ont été davantage citées que les habituels héros de la droite par le candidat Sarkozy, la matrice de l’ensemble est pourtant extrêmement cohérente, ouvertement idéologique et profondément de droite :

- les lois « sécuritaires » et « anti-immigration » élaborés par le ministre de l’Intérieur Sarkozy [10]

- la gestion des émeutes de 2005  [11],

- la ligne de campagne présidentielle (« travail », « autorité », « liquidation de mai 68 », « identité » et « fierté nationale »),

- les premières mesures de son mandat présidentiel (cadeaux fiscaux aux plus riches, démantèlement du droit de grève, réduction du nombre de fonctionnaires, instauration de « peines planchers » et destruction du statut spécifique du mineur délinquant, loi sur la « rétention de sûreté », verrouillage définitif du regroupement familial, intensification et radicalisation des rafles de sans-papiers),

- sans oublier quelques « chantiers » annoncés comme la castration chimique des délinquants sexuels ou la dépénalisation de la délinquance patronale…).

Droite de droite / Droite de la droite : le lepénisme intégré 

La manière Sarkozy ne se réduit d’ailleurs pas, comme certains commentateurs ont pu le soutenir, à une habile réunification des trois traditions légitimiste, orléaniste et bonapartiste auxquelles il est convenu « depuis René Rémond » de résumer la droite en France [12] – même si, à l’évidence, on pourra toujours trouver « du légitimisme », « de l’orléanisme » et « du bonapartisme » dans les discours, les stratégies ou les modes de gouvernement du président Sarkozy. La synthèse sarkozyste, si synthèse il y a, intègre aussi pleinement la quatrième tradition, la « part honteuse », celle qui de manière significative était refoulée dans la « bible » de René Rémond : la tradition maurrassienne, pétainiste, raciste et fascisante [13].

sarko_le_pen La sociologie électorale l’atteste : c’est en faisant le plein des voix d’extrême droite, et en mobilisant comme jamais les secteurs les plus à droite de l’électorat (les cadres supérieurs du privé, les personnages âgées, les patrons, commerçants et artisans) plus qu’en puisant à gauche ou au centre que Nicolas Sarkozy l’a emporté – même s’il reste à expliquer, nous y viendrons, pourquoi sa posture ultra-droitière ne lui a pas en retour aliéné la totalité de l’électorat de gauche et du centre. Et il n’y a là ni hasard, ni « récupération » louable de pauvres électeurs frontistes égarés : c’est bel et bien sur un discours lepéniste à peu de choses près – en tout cas beaucoup plus empathique qu’antagoniste – que Sarkozy a rallié les lepénistes : à ces électeurs, il n’a pas dit que Le Pen posait de mauvaises questions – dans les deux sens de non pertinentes et de malfaisantes et dangereuses – et il n’a pas même dit que, suivant la malheureuse formule de Laurent Fabius, Le Pen apportait de mauvaises réponses à de bonnes questions. Il leur a promis, au contraire, qu’avec lui, les bonnes réponses de Le Pen allaient enfin pouvoir être mises en œuvre. « Le Pen parle, moi je vais agir » : tel a été, très explicitement, le discours que le candidat Sarkozy a tenu pour rallier les électeurs lepénistes.

Un pétainisme light

Hormis cette promesse explicite, c’est toute la campagne qui a été organisée autour du triptyque lepéniste, et auparavant pétainiste, Travail, Famille, Patrie :

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- célébration du « travail », non contre le capital et les héritiers (bien au contraire, puisque deux des premières mesures annoncées et mises en œuvre ont été un abattement des taxes sur l’héritage et un abaissement du « bouclier fiscal » en faveur des plus gros patrimoines) mais contre les « oisifs » et les « assistés », en d’autres termes contre les plus pauvres ;

- éloge de « la famille » conçue comme « cellule de base de la société » et comme cadre exclusif de la solidarité, refus de l’homoparentalité, valorisation de « l’autorité » dans son sens le plus traditionnel et violents appels à la « liquidation » de Mai 68 ;

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- incontinentes déclarations d’ « amour de la France » (en seulement six discours, le mot Français revient 212 fois, et le mot France 395 fois !) [14], accompagnées de menaces extrêmement violentes contre tous ceux – notamment immigrés – qui ne le partageraient pas, reprise littérale du célèbre slogan lepéniste « La France on l’aime ou on la quitte ») [15], éloge du passé colonial [16], annonce d’un « Ministère de l’immigration et de l’identité nationale »

Sans oublier le retour, de sinistre mémoire [17], d’une combinaison entre vitalisme, anti-égalitarisme et nationalisme :

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« La politique de la vie, pour moi, c’est le contraire de l’égalitarisme et de l’assistanat »

« La haine de la France, c’est la haine de la vie »   [18])

Et la « sortie » typiquement lepéniste :

« Quand on veut vivre en France, on ne pratique pas l’excision, et on n’égorge pas le mouton dans sa baignoire »  [19].

Bref : en deçà de l’éclectisme des références historiques (Jaurès, Blum, Guy Môquet et Barrès) et du brouillage [20] opéré par quelques « coups » médiatiques (deux arabes et une noire au gouvernement, dont une à un ministère-clé, et un ministère « de l’immigration et de l’identité nationale » ; une ex-socialiste et Christine Boutin à la Politique de la ville), la campagne de Nicolas Sarkozy aura été, sur le plan idéologique, d’une grande cohérence, clairement, franchement, caricaturalement de droite, comme aucune autre depuis la fin du régime de Vichy.

Sarkozy n’est évidemment pas Pétain, et la France de 2008 n’est pas la France de 1942. Mais c’est un fait : Sarkozy aura été le premier présidentiable de droite à avoir aussi explicitement repris, en la mettant au goût du jour mais sans en subvertir le fond, une aussi grande part de la philosophie politique pétainiste et maurassienne, l’antisémitisme en moins – et l’imagerie de la Résistance et de l’antiracisme en plus. De Gaulle prétendait transcender le clivage gauche-droite, mener une politique intérieure un tant soit peu « sociale » et une politique extérieure « non-alignée », Pompidou mettait en avant la « modernisation » du pays, tout comme Giscard, qui tenta de promouvoir « le centre » ; la droite qui revint au pouvoir en 1986 avait focalisé sa campagne sur un seul thème droitier : le libéralisme économique, tout comme elle le fit en 2002 sur un autre thème droitier : « l’insécurité » ; quant au Chirac de 1995, c’est d’une thématique de gauche qu’il s’était emparé : « la fracture sociale ». Jamais entre 1945 et 2007, donc, un candidat de droite n’avait organisé sa campagne intégralement et exclusivement sur tous les fondamentaux de la droite la plus droitière.

Du nouveau avec de l’ancien

Ce qui est nouveau et ce qui ne l’est pas apparaissent donc d’un même mouvement : comme dans toute révolution conservatrice, il n’y a, d’un côté, rien d’absolument nouveau si l’on analyse séparément chaque segment idéologique ou imaginaire du programme, de la campagne et du personnage Sarkozy : nous avons affaire à de la « bonne vieille droite pure et dure » ; mais il y a bien, en revanche, quelque chose d’inédit dans la synthèse, dans l’assemblage de tous ces fondamentaux de la droite dure, et dans son caractère « décomplexé » – pour reprendre, dans le méta-discours que l’actuel président tient sur lui même, le mot qui dit le plus de la réalité de ce qui est en train de se passer.

Il y a, plus exactement, quelque chose d’inédit depuis la Libération. Après 1945, le triptyque « Travail Famille Patrie », le biologisme (du type : « la pédophilie est génétique »  [21]) et la pseudo-science ethnique (du type : « Le paysan africain ignore l’histoire » [22]) ont été durablement et profondément frappés d’infamie, au point non pas de disparaître, mais de ne pouvoir s’énoncer qu’indirectement, allusivement, fragmentairement ou marginalement – relégués dans l’extrême droite s’assumant comme telle (et s’incarnant notamment dans le Front National), dans les marges de la droite de gouvernement (quelques « personnages » locaux et quelques « ultra » du type Jacques Médecin, Robert Pandraud, Pierre Bernard ou Philippe de Villiers, quelques cercles de réflexion semi-confidentiels du type GRECE ou Club de l’Horloge) ou encore dans ses coulisses (les discussions « en privé », les « apartés » et autres propos de « buvette de l’assemblée nationale » rapportés par le Canard Enchaîné) ; au cours de la campagne de 2007, pour la première fois, cette « part maudite » a été assumée publiquement par un candidat à l’élection présidentielle devenu président, et même placée au cœur de sa communication politique.

À titre de comparaison, Jacques Chirac a bien tenu des propos semblables à ceux de Nicolas Sarkozy ; c’était en juin 1991, lors d’un banquet paraît-il trop arrosé : « overdose d’immigrés », « le bruit et l’odeur »… Mais, que ce soit en 1995 ou en 2002, sans pour autant s’excuser ni devenir progressiste et antiraciste, il avait dû policer son discours et faire oublier son « dérapage » de 1991. Le président actuellement en exercice correspond à un Chirac qui aurait, en 1995 et en 2002, fait campagne sur le bruit et l’odeur des immigrés africains.

On pourra toujours soutenir que cette « décomplexion » de la droite ne change pas grand chose puisqu’au fond, « même sans le montrer autant, la droite a toujours été comme ça ». On pourra même se réjouir de « voir enfin les masques tomber » et de vrais enjeux politiques, radicaux (politique sociale contre politique du patronat, libertés individuelles contre autoritarisme et familialisme, éducation contre répression, social contre génétique, antiracisme authentique contre racisme pur et dur…) se manifester enfin au grand jour. Mais il y a aussi matière à s’inquiéter si l’on songe à l’incroyable légitimation qui est ainsi apportée, sur le terrain idéologique, à des thématiques non seulement conservatrices, réactionnaires, mais également racistes et liberticides – en un mot : éminemment dangereuses pour la démocratie.

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Une droite devenue intelligente ?

À défaut d’avoir profondément innové ou d’avoir rénové l’idéologie de la droite, Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas au moins été un « inventeur de formes » politiques, ou un grand stratège ? Ne doit-on pas lui concéder une exceptionnelle intelligence, fût-ce dans la démagogie ? Le choix de décomplexer la droite n’est-il pas, en soi, un véritable « coup » qu’il fallait « oser » ?

Là encore, l’analyse me paraît non seulement mal fondée, mais aussi dangereuse pour la gauche. Il n’est certes pas inutile d’analyser de près la construction d’une communication politique, d’en reconnaître l’habileté, et de scruter les mille et uns ajustements qui ont permis de mettre au goût du jour de très anciens chevaux de bataille  [23] ; mais le succès d’un discours politique résulte d’un processus, qui dépend d’un certain état du champ de la communication politique et non d’une simple série de « bons choix » stratégiques.

Plus précisément, l’analyse qui consiste à attribuer le succès électoral de Sarkozy à son génie politique, tout comme celle qui attribue les échecs passés de la droite au fait qu’elle fut « la plus bête du monde », présente deux défauts : elle n’est pas assez matérialiste (elle mésestime, en se focalisant sur le contenu des discours, la question de la distribution et des conditions sociales de la parole publique), et elle n’est pas assez dialectique (en se focalisant sur un seul camp, elle mésestime le rôle qu’ont pu jouer les discours adverses et leurs faiblesses).

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L’appréciation du génie politique de l’équipe Sarkozy doit en effet être tempérée par la prise en compte de l’incroyable force de frappe médiatique dont a bénéficié un candidat lié comme jamais au monde des affaires, et plus spécifiquement aux patrons de presse, de télévision et de radio [24]. On le néglige trop souvent : une stratégie, même médiocre, peut être plus efficace, si elle bénéficie de relais médiatiques massifs, qu’une stratégie plus intelligente mais « désarmée ». Or, il est patent – et il y a là un immense champ d’investigation pour la recherche, et de lutte pour la construction de contre-pouvoirs – que Nicolas Sarkozy a bénéficié d’un arsenal médiatique plus qu’imposant, qui s’est non seulement mobilisé pendant la campagne pour le promouvoir et démolir ses adversaires, mais qui a aussi, sur le plus long terme, contribué d’année en année, progressivement, à véhiculer sa vision du monde social et à rendre recevable son discours. En d’autres termes, c’est au moins autant la quantité que la qualité qui a joué en faveur de Sarkozy, c’est pour une grande part « à l’usure » qu’il a conquis l’électorat.

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Survaloriser le rôle de l’intelligence tactique de l’équipe Sarkozy, c’est aussi faire comme si elle avait élaboré son discours et sa stratégie en vase clos, par une suite de choix rationnels, alors que ces options s’inscrivent dans un vaste mouvement idéologique au sein duquel le camp adverse, la gauche (à prendre dans sa plus large extension, et dans toute sa diversité) joue un rôle décisif. Pour le dire crûment : et si Sarkozy n’avait été fort que de la faiblesse de ses adversaires ? Le « que » est bien sûr excessif ; mais on ne peut écarter la part de responsabilité de la gauche dans le processus qui a rendu gagnante une stratégie « droitière décomplexée » qui n’aurait pas pu l’être quinze ans auparavant. La campagne « décomplexée » de Sarkozy a d’autant mieux fonctionné que le contre-discours de ses adversaires, et notamment de sa principale adversaire Ségolène Royal, était faible et « complexé », quand il ne s’alignait pas, en plus soft, sur le sien : autorité, sécurité, patriotisme, logique du « donnant-donnant, gagnant-gagnant » (en clair : abandon de logique des droits sociaux) [25].

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Mais le problème déborde largement la personne de Ségolène Royal et la séquence de la campagne présidentielle : à plus grande échelle, et sur le long terme, le succès de l’option droitière de Sarkozy ne peut s’expliquer sans prise en compte de l’évolution de la gauche, notamment socialiste, et d’une longue série de démissions, tant sur le terrain de la politique économique et sociale que sur les questions « d’immigration » et de « sécurité ».

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Pour ne s’en tenir qu’à ces dernières, qui ont été au cœur de la campagne de 2007, la liste est imposante des révolutions conservatrices qui se sont opérées à gauche depuis plus de vingt ans, et qui ont aboutit à une profonde anesthésie de l’opinion de gauche et du centre face à l’offensive Sarkozy 2007 :

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- alignement sur la problématique xénophobe du « problème de l’immigration », depuis le tristement célèbre « Le Pen apporte de mauvaises réponses à de bonnes questions » [26] jusqu’aux lois Chevènement-Guigou de 1998, qui conservaient l’essentiel du dispositif Pasqua-Debré  [27] ;

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- alignement sur la problématique « sécuritaire » de la droite, depuis le Colloque de Villepinte et les années Chevènement  [28] jusqu’au ralliement à la politique d’hyper-répression des émeutiers de novembre 2005  [29] ;

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- ralliement au consensus prohibitionniste contre les élèves musulmanes portant le foulard  [30], et plus largement au consensus islamophobe et à la stigmatisation des garçons arabes  [31]

ni_putes_ni_soumises Dans les années 80 et même 90, la droite n’était pas moins intelligente ou plus bête que celle de 2007 : elle avait simplement un choix plus difficile à faire. Un présidentiable de droite devait choisir entre deux options, qui du strict point de vue électoraliste présentaient toutes deux un risque considérable : soit droitiser et raciser son discours pour capter l’électorat FN, mais au risque de s’aliéner l’électorat centriste et de sur-mobiliser contre lui l’électorat de gauche ; soit chercher un supplément de voix au centre (beaucoup) et à gauche (un peu), au risque alors de s’aliéner l’électorat d’extrême droite et de droite extrême. La raison pour laquelle l’option ultra-droitière de Sarkozy n’a pas été pas spécialement géniale, intelligente ou « osée » est précisément que vingt ans de consensus libéral, sécuritaire, anti-immigration (et, plus récemment, anti-musulman) ont supprimé le risque de « sursaut humaniste » et « antiraciste » qui pesait sur cette option droitière.

Or, c’est un fait : ce consensus, cette anesthésie de la « France centriste » face à des positions naguère « extrémistes », s’est construit avec le concours – souvent suiviste, mais parfois aussi avant-gardiste – de franges non négligeables de la gauche, notamment des mouvances « sociale-libérale » et « nationale-républicaine », mais parfois aussi [32] de la « gauche de gauche ». lo_voile La droite n’est donc pas « devenue intelligente » : elle est devenue hégémonique. Ce qui appelle une autre question – comment ? – et déplace le problème : ce n’est pas seulement à la droite que la gauche doit s’intéresser, mais d’une part aux médias, d’autre part à elle-même. En d’autres termes : l’excès d’attention, d’intérêt voire de fascination pour Sarkozy ou le sarkozysme constituent une fuite en avant, un moyen commode, peu coûteux à court terme mais fatal à long terme, de s’épargner collectivement un examen de conscience urgent : celui des faiblesses de la gauche, de la manière dont elle s’est laissée gagner par des idées de droite. L’historien Gérard Noiriel a mis en lumière des « origines républicaines de Vichy »  [33] ; une tâche analogue s’impose aujourd’hui à toutes celles et ceux qui se veulent de gauche : du triomphe de Sarkozy, il nous faut assumer, répertorier et analyser les origines républicaines – sans en occulter la part proprement progressiste ou de gauche. Il nous faut admettre, en somme, qu’il y a bien des origines socialistes, communistes et trotskystes du néo-vichysme sarkozien.

Post-scriptum

Une première version de ce texte, plus brève, a été publiée en octobre 2007 par la revue Mouvements, dans un numéro consacré à la droite française, intitulé La New droite. Une révolution conservatrice ?.

Textes de Pierre Tevanian

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Notes

[1] Il est toujours délicat d’écrire l’histoire en temps réel. Nul ne peut aujourd’hui prédire avec certitude ce que sera la présidence Sarkozy, dans quelle mesure elle réalisera le programme annoncé par le candidat au cours de sa campagne, dans quelle mesure elle l’amendera ou le trahira, notamment parce que cette évolution dépend largement de la résistance que lui opposeront la gauche française d’une part (au sens large des partis de gauche, des syndicats et des mouvements sociaux), le contexte international d’autre part. Mais pour savoir « ce qui nous attend », des éléments sont toutefois à notre disposition : l’œuvre déjà accomplie par Nicolas Sarkozy d’une part, c’est-à-dire la marque qu’a laissée le passage de l’actuel président dans divers gouvernements de droite, principalement au ministère de l’Intérieur, en termes de lois, circulaires, pratiques politiques, modes de communication et de justification ; la campagne présidentielle, d’autre part, au cours de laquelle le candidat a pu manifester dans toutes ses dimensions et toute sa radicalité une vision du monde, un programme et une manière de faire de la politique, et construire ainsi un « personnage Sarkozy » ; les premiers actes du gouvernement Fillon, enfin, qui dessinent un cadre. De cet ensemble nous pouvons tirer quelques conclusions, qui permettent au moins de prévoir ce qui risque d’advenir si aucune résistance ne vient enrayer la machine.

[2] Eric Besson, Bernard Kouchner, Jacques Attali, Fadela Amara, Jack Lang, Claude Allègre, Michel Rocard, Dominique Strauss-Kahn… – une liste vouée à s’allonger.

[3] Par exemple : « Vous trouvez ça normal, vous, de violer une petite fille de sept ans ? ». Sur ce registre argumentatif, cf. Stéphane Palazzi, « Glissement progressif du langage », Libération, 17/08/2007. Sur l’anti-intellectualisme de Poujade, cf. Roland Barthes, « Quelques paroles de M. Poujade », Mythologies, Points Seuil, 1970.

[4] Sartre, dans ses Réfléxions sur la question juive, décrit l’antisémite classique, grosso modo le maurassien, comme un homme qui se complait dans sa médiocrité, et bâtit sur elle une « aristocratie des médiocres ». Celle-ci consiste à assumer sa propre nullité intellectuelle, sa paresse et sa veulerie, en les sublimant sous le nom de francité. En substance : « Je ne suis assurément pas aussi intelligent et entreprenant que tel intellectuel juif ou tel antiraciste enjuivé, mais l’intelligence est une vertu de seconde catégorie, une vertu juive, qui ne pèse rien face à la vertu cardinale qu’est la francité ». Nicolas Sarkozy, d’une manière assez semblable (mais sans l’antisémitisme), semble s’évertuer à assumer avec fierté – et comme Michel Houellebecq – la vision du monde la plus ringardement « dix-neuvièmiste », anté-anticoloniale – par exemple dans son incroyable « Discours de Dakar » sur « le paysan africain », digne de Tintin au Congo, ou encore son biologisme Alexis-Carrélien concernant le caractère génétique de la violence, de l’homosexualité ou du suicide, au mépris de toutes les réfutations scientifiques que l’une et l’autre ont subies depuis maintenant plusieurs décennies. Cf. Achille Mbembe, « L’Afrique de Nicolas Sarkozy ». Cf. aussi, sur lmsi.net, « Le cas Michel Houellebecq »

[5] Comme l’ont bien souligné les historiens du CVUH, dans « L’histoire par Nicolas Sarkozy : le rêve passéiste d’un futur national-libéral ». Sur un même corpus de discours de campagne, le CVUH recense 27 occurrences pour Jean Jaurès, 17 pour Jules Ferry, 7 pour Léon Blum, et 12 seulement pour De Gaulle.

[6] Sur la virilité agressive et le style « petite frappe » de Nicolas Sarkozy, cf. Elsa Dorlin et Catherine Achin, « J’ai changé, toi non plus. La fabrique d’un-e Présidentiable : Sarkozy/Royal au prisme du genre ».

[7] Nicolas Sarkozy, Témoignage, XO Editions, 2006)

[8] Nicolas Sarkozy cité par Yasmina Reza dans L’aube, le soir et la nuit, Flammarion, 2007. Sur ce registre « sentimental », cf. l’analyse du linguiste Damon Mayaffre dans l’émission « Là-bas si j’y suis ».

[9] Extraits de l’ahurissant « Discours à la jeunesse » du candidat Sarkozy

[10] Cf., sur lmsi.net, « Chronique du racisme républicain. 2002-2007 »

[11] Cf., sur lmsi.net, « Chronique du racisme républicain. 2002-2007 »

[12] Cf. René Rémond, Les droites en France, Aubier Montaigne, 1993

[13] Cf. Zeev Steernhell, La droite révolutionnaire, 1885-1914, Folio Histoire, Gallimard, 1997 et Ni droite ni gauche. Naissance de l’idéologie fasciste en France, Fayard, 2000.

[14] Comptage réalisé par le CVUH, op. cit.

[15] Discours du ministre Sarkozy en avril 2006

[16] Cf. Olivier Lecour-Grandmaison, « Sarkozy ou le triomphe d’une histoire apologétique de la colonisation ».

[17] Cf. Zeev Steernhell, op. cit.

[18] Discours de Bordeaux, 1er mars 2007

[19] Relire, aujourd’hui, Le Pen, les mots, l’étude de la langue lepéniste publiée à La Découverte en 1998 par Isabelle Cuminal, Maryse Souchard, Stéphane Wahnich et Virginie Wathier, est une expérience saisissante : des pans entiers de ce que les auteurs identifient comme la rhétorique spécifique de Le Pen correspondent rigoureusement à l’actuel « style Sarkozy ».

[20] Cf. Éric Fassin, « Sarkozy ou l’art de la confusion », Le Monde, 13/04/2007

[21] Propos de Nicolas Sarkozy tenus dans Philosophie magazine, et repris sur le site de la revue : www.philomag.com

[22] Cf. Achille Mbembe, « L’afrique de Nicolas Sarkozy ».

[23] Cf. Jade Lindgaard et Joël Confavreux, « L’hémisphère droit. Comment la droite est devenue intelligente »

[24] Cf. Marie Bénilde, « Nicolas Sarkozy, déjà couronné par les oligarques des médias ? », Le monde diplomatique, Septembre 2006

[25] Cf. Collectif Les mots sont importants, « Perdre son âme ne fait pas gagner les élections ».

[26] Formule du Premier ministre Laurent Fabius, en 1984

[27] Cf. Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, Dictionnaire de la lepénisation des esprits, L’esprit frappeur, 2002, et sur lmsi.net, Sylvie Tissot et Pierre Tevanian, « La lepénisation des esprits ».

[28] Cf. Pierre Tevanian, Le ministère de la peur. Réflexions sur le nouvel ordre sécuritaire. Cf. aussi la chronologie publiée sur lmsi.net : « De Chevènement à Sarkozy. Généalogie du nouvel ordre sécuritaire » 

[29] Cf. notamment François Athané, « Ne laissons pas punir les pauvres ».

[30] Cf. Pierre Tevanian, La république du mépris, Editions La découverte, 2007, et sur lmsi.net, « Une révolution conservatrice dans la laïcité ».

[31] Sur l’ensemble de ces thématiques (droit des étrangers, politiques sécuritaires, islamophobie, instrumentalisation du féminisme) : « Chronique du racisme républicain. 2002-2007 » publiée sur www.lmsi.net.

[32] Notamment pour ce qui concerne la stigmatisation des femmes voilées et l’islamophobie.

[33] Gérard Noiriel, Les origines républicaines de Vichy, Hachette, 1999

 

 

 

Une parole étouffée ?, Présentation du livre Les filles voilées parlent, par ses auteur-e-s

Par Ismahane Chouder, Malika Latrèche, Pierre Tevanian, 15 mars

Introduction

« On a beau vouloir “tout dire”, il y a quelque chose en nous qui nous répète : “Attention, tout ce que tu vas dire pourra être retenu contre toi !” ; ça me rappelle un peu le discours de certaines femmes battues, ou des enfants victimes de maltraitances. »

Article

Pierre Tevanian : Tout, n’importe quoi et son contraire a déjà été dit et écrit à propos du voile et des femmes qui le portent. L’encre a coulé, les arguments se sont opposés, les invectives ont proliféré, mais dans ce déluge de paroles, une chose a manqué : la voix des principales concernées. Que ce soit dans les grands médias ou dans les débats internes au monde politique, syndical et associatif, et même à la « Commission Stasi »  [1], les femmes qui portent le foulard n’ont pas eu voix au chapitre – et les adolescentes encore moins ! Avant la loi du 15 mars 2004, prohibant le port du voile à l’école, et avant les centaines d’exclusions et de dévoilements forcés qu’elle a entraînée  [2], la première injustice est là : dans cette distribution inégale de la parole, dans cette discrimination entre ceux qui ont le droit de parler et celles qui ne l’ont pas. C’est de ce constat qu’est venue l’idée de ce livre…

lesfillesvoileesparlent-2 Ismahane Chouder : Le plus urgent était pour nous de reprendre la parole, ou plutôt de la prendre  [3] ! Dans ce procès qui nous est fait continuellement, il fallait redonner la parole non pas à la défense, mais à l’accusée elle-même. Mieux que ça : il fallait sortir de ce dispositif accusatoire, ou le renverser. Les femmes qui s’expriment dans ce livre savaient que nous ne les présumions coupables de rien : ni d’intégrisme, ni d’arriération, ni d’atteinte à la laïcité… Nous les avons invitées au contraire à parler en toute tranquillité, en toute confiance, et à dire tout ce qu’elles avaient à dire, ce qu’elles avaient sur le cœur, quitte à accuser ou interpeller à leur tour qui ou quoi bon leur semble. Notre objectif était que des femmes se réapproprient la parole, et qu’elles réaffirment par là même leur humanité et leur dignité. Qu’elles cessent d’être de purs objets de discours, pour s’affirmer comme sujets. Comme des sujets libres de leurs choix, et libres de leur parole.

Pierre Tevanian : Effectivement, toutes les femmes que nous avons rencontrées nous ont fait part de ce besoin de parler, de « témoigner » – c’est un mot qui est souvent revenu. Elles nous ont dit à quel point elles avaient souffert de cette confiscation de la parole, en particulier à l’époque où tout le monde sauf elles, passait son temps à parler d’elles dans les médias. Cela dit, beaucoup étaient partagées entre le besoin de parler, de « témoigner », de « vider son sac », et une très forte inhibition, qu’elles avaient parfois du mal à expliquer… Il faut savoir que pour chaque femme qui acceptait de témoigner, nous en avons approché une dizaine qui refusaient, tout en nous disant : « J’en aurais, des choses à raconter ! ».

Ismahane Chouder : Oui. Beaucoup ont refusé par peur de s’exposer, y compris sous couvert d’anonymat. Beaucoup, même parmi celles qui ont fini par accepter de participer au livre, ont exprimé d’emblée de la méfiance, ou en tout cas une peur de voir leur parole déformée. Pourtant, elles voyaient bien que nous ne leur étions pas hostiles, que Malika et moi portions le foulard, et que nous nous étions battues contre la loi anti-voile. Elles savaient, car nous le leur avons expliqué, que notre projet était justement de leur donner la parole, en leur laissant à la fois le temps, l’espace, le choix des questions abordées et, dans le cas des entretiens enregistrés, un droit de regard final sur les retranscriptions  [4]. Bref, tout le contraire du traitement médiatique ordinaire ! Eh bien, malgré cela, la méfiance l’a souvent emporté. Pas forcément une méfiance à notre égard, d’ailleurs. Ce qui leur faisait peur, ce n’était pas tant la manière dont leur parole allait être retranscrite, mais plutôt la manière dont elle risquait d’être comprise – ou incomprise.

Malika Latrèche : Pour moi, c’est le nœud du problème : nous vivons dans la peur permanente de la manière dont chacune de nos paroles peut être interprétée, ou plutôt mésinterprétée. C’est un sentiment diffus, mais très profond. Même moi, si j’ai accepté de m’exposer, et si me suis beaucoup investie dans l’élaboration de ce livre, j’ai dû lutter, par moments, contre une angoisse terrible contre la tentation de me désengager. Précisément à cause de cette peur. Peur qu’on me reproche de prendre la parole sur ce dossier, peur d’en avoir trop dit. Ce sont des dilemmes insolubles : par exemple, si j’exprime ma souffrance, on dira que je me « complais dans la victimisation », et si je la tais, on en conclura que je ne suis « pas à plaindre » !

J’ai aussi éprouvé une certaine gêne et une certaine appréhension en relisant certains témoignages de lycéennes exclues ou « dévoilées », qui exprimaient très vivement leur colère contre l’École, le corps enseignant, ou plus largement les institutions, ou même « la République », ou « la France ». J’avais pour ainsi dire peur de la peur qu’elles pourraient provoquer ! Alors qu’au fond, elles n’ont rien de si terrible : n’importe quel-le ado humilié-e réagirait de la même manière. Mais là, comme ce sont des musulmanes, et comme cette identité musulmane surdétermine la réception de ce qu’on dit, je redoute le pire : « On va nous prendre pour des marginales, des asociales, des inassimilables, des radicales, des extrémistes… » ; « Cela va donner raison à ceux qui opposent France et Islam ! » ; « On va encore dire que les musulmans sont l’anti-France ! », « ça va conforter l’idée que l’Islam n’est pas soluble dans la République ! ». Alors que chacune de ces filles exprime par ailleurs un attachement sans équivoque aux principes de liberté et d’égalité, ainsi qu’à la laïcité, et que leur colère, y compris dans sa radicalité, voire ses excès, est parfaitement compréhensible de la part d’ados qui viennent de se faire exclure de l’école.

Pierre Tevanian : Cela signifie donc qu’être une femme musulmane qui porte le foulard, dans la France de 2007, te force à intégrer, dans ton existence quotidienne, tous les stéréotypes qui pèsent sur ce foulard…

Malika Latrèche : Oui, même si je n’y adhère évidemment pas, ces stéréotypes sont d’une certaine manière en moi, « en mémoire », et ils interfèrent dans beaucoup de mes réactions. Je me sens enfermée dans un questionnement permanent sur chaque mot, chaque fait et geste, et la manière dont ils vont être perçus, ressentis, interprétés, jugés. Et je me retrouve de ce fait dans des situations complètement absurdes ! Par exemple, il m’arrive souvent de me faire insulter, et parfois même de me faire agresser physiquement, simplement parce que mon foulard est insupportable à certains. Comme dit Jacques Chirac, le foulard est « ressenti par beaucoup de Français comme une agression », si bien que m’agresser est quasiment vécu par l’agresseur comme de la « légitime défense » ! Eh bien, malgré cela, il m’arrive de me rendre à des débats organisés par des militants hostiles au voile, pour tenter d’ouvrir le dialogue et de changer l’image négative de la femme voilée, forcément « soumise », et de m’y rendre seule, alors que mon mari, craignant une agression, préfèrerait m’y accompagner ! Et pourtant, je sais d’expérience que le risque de me faire agresser est réel ! Ce n’est pas que je suis téméraire, c’est plutôt que ma peur d’être agressée s’efface derrière une peur encore plus forte : la peur d’apparaître comme « la » femme voilée soumise, illettrée, coincée, qui n’est bonne qu’à faire la cuisine ou à enfanter à la chaîne, et qui ne sort et ne parle que sous le contrôle de son mari…

Pierre Tevanian : C’est toujours la même chose : l’ombre du stéréotype, et la peur de dire ou faire quoi que ce soit qui puisse y faire penser.

Malika Latrèche : Oui, alors que je n’ai rien à prouver en termes d’indépendance ! Je n’ai vraiment pas le profil de « la femme d’intérieur » : je passe mon temps à militer « sur le terrain », contre toutes formes de discriminations, aussi bien la journée que très tard dans la soirée, sans mari, père ou frère comme garde du corps. Et dans cette histoire, la volonté de mon mari de m’accompagner n’avait rien d’islamique, ni de patriarcal ! On en vient donc même à refuser ce soutien que n’importe quelle femme agressée accepterait : se faire accompagner ! C’est cette normalité-là, cette spontanéité-là, qui nous est interdite par la stigmatisation : dire qu’on a été victime d’un préjudice quand on l’a effectivement été, piquer un « coup de gueule » un peu violent quand le préjudice était violent, accepter la compagnie de son mari quand on a peur d’être agressée…

Nous passons notre temps à nous débattre avec cette question : « Comment vont-ils l’interpréter ? Que vont-ils croire ? Que vont-ils dire ? Comment vont-t-ils réagir ? ». Bref : qu’est-ce que je risque ? C’est extrêmement angoissant, et c’est cela qui nous inhibe, même lorsque nous décidons, de manière très volontariste, de faire un livre pour parler ouvertement, librement, sans entraves ! On a beau vouloir « tout dire », il y a quelque chose en nous qui nous répète : « Attention, tout ce que tu vas dire pourra être retenu contre toi ! ». ça me rappelle un peu le discours de certaines femmes battues, ou des enfants victimes de maltraitances.

Ismahane Chouder : Parmi les réactions que nous avons rencontrées, et qui ont souvent motivé des refus, il y a aussi ce que Malika a appelé le fatalisme. Plusieurs interlocutrices nous ont dit en substance : « Vous êtes bien gentils avec votre livre, mais à quoi bon ? » À quoi bon parler, puisqu’on ne nous écoute pas ? À quoi bon maintenant, surtout, puisque la loi sur le voile est passée ? Et puis, il y a aussi ce que j’appellerais les réactions de « fierté » ou de « revanche » : « On n’a pas voulu nous donner la parole quand on la voulait, quand il le fallait, eh bien maintenant, on se tait ! » Ce genre de réaction est tout à fait compréhensible quand on voit dans quel mépris et quel abandon les femmes voilées se trouvent, et surtout quand on songe à la violence de cette situation qui prévalait dans les médias et un peu partout en 2003-2004 : tout le monde parlait de nous, sur nous, mais sans nous, et nous n’avions aucun moyen de répondre ! Dans de telles situations, le retrait volontaire est presque un réflexe vital : « Vous me méprisez, eh bien moi aussi je vous méprise, je fais ma vie dans mon coin. Je renonce même à revendiquer quoi que ce soit, car je ne daigne même pas m’adresser à vous ! »

Pierre Tevanian : C’est une réaction presque naturelle, que le sociologue anglais Richard Hoggart a bien décrit : un réflexe de repli et une posture de « je-m’en-fichisme » qui est une réponse au mépris social  [5]. Du coup, la parole n’est pas complètement absente, mais elle reste dans l’entre-soi. On se parle entre voilées, entre femmes qui partagent non seulement une conviction et une pratique religieuse, mais aussi un vécu social…

Malika Latrèche : C’est vrai qu’on se parle beaucoup entre nous. On se rend compte souvent qu’on a vécu les mêmes regards, les mêmes remarques, les mêmes exclusions, les mêmes souffrances, et on peut donc parler sans crainte d’être incomprise, d’agacer, ou de passer pour une « pleureuse ». On est sûre que la personne qui nous écoute nous comprend, car elle a vécu sensiblement la même chose. Heureusement, d’ailleurs, qu’il existe ces espaces de dialogue où l’on est sûre de ne pas être jugée, où l’on peut confronter nos expériences et s’échanger des conseils. Mais pour ma part, je ne m’en contente pas – et je pense que c’est le cas aussi de toutes celles qui ont finalement voulu témoigner. Je tiens à ce que tout le monde sache ce qu’on vit. Et je tiens surtout à pouvoir vivre et échanger avec tout le monde !

Ismahane Chouder : Et c’est cette envie qui nous pousse à prendre la parole, malgré les risques. Je sais par exemple que moi, même si parler, m’affirmer comme sujet, défendre mes droits, m’expose à des réactions de violence exacerbée, je ne peux pas y renoncer. Prendre la parole a un prix, mais pour moi, me taire aurait un prix encore plus lourd et insupportable ! Ce serait une véritable négation de soi. Ce serait renoncer à tout ce que je suis, ce à quoi je crois, ce à quoi j’aspire. Je préfère assumer les conséquences de ma visibilité que rester dans l’invisibilité à laquelle on veut m’assigner. Je ne supporterais pas de vivre repliée sur un cocon familial, ou sur une communauté ethnique ou religieuse : je le vivrais comme une asphyxie ! Je préfère sortir et prendre des coups que restée enfermée !

Malika Latrèche : Moi aussi, jusqu’à présent, je n’ai jamais pu me résoudre au silence et au repli. J’ai souvent pensé tout arrêter, mais à chaque fois je reviens ! Au fond, notre situation est un vrai casse-tête : parler est impossible, se taire est impossible ! Ou plutôt : j’ai peur de ce qui m’attend si je parle, mais j’ai peur aussi, plus encore, de ce qui m’attend si je me tais. Et ce qui rend le problème encore plus sensible et complexe, ce sont mes enfants. C’est une responsabilité supplémentaire : en prenant la parole et en me battant pour mes droits, ce n’est plus seulement moi que j’expose à un « retour de bâton », ce sont aussi mes enfants. J’ai souvent envie de tout arrêter parce que j’ai peur qu’il leur arrive quelque chose, qu’on leur fasse payer mes engagements. Et en même temps, c’est aussi en pensant à eux que je me dis qu’il faut continuer. Je repense à mes parents immigrés, qui sont venus travailler en France dans les années 50, et que j’ai vu subir l’injustice et les injures (« Sale arabe ! », « Bicot ! », « Retourne dans ton pays ! ») sans répliquer, sans se défendre, par peur des représailles, et je ne veux pas que mes enfants revivent ça : ces violences d’adultes que j’ai reçues en plein visage quand j’étais aux côtés de mes parents.

Pierre Tevanian : Toutes ces difficultés, ces doutes, ce balancement entre le besoin de parler et la peur de parler, peuvent paraître étranges, voire incompréhensibles, de l’extérieur. Mais dès qu’on vous écoute, toutes les deux, ainsi que les quarante femmes qui témoignent dans ce livre, dès qu’on entre dans votre quotidien, cela devient une évidence. La force de ces témoignages, c’est qu’ils rendent tangibles cette réalité concrète qui a été complètement occultée par les débats houleux sur « l’Islam », « la laïcité » ou « les valeurs de la République » : le poids des préjugés, l’angoisse et la violence qu’ils génèrent au quotidien. Pour ma part, je le soupçonnais avant de faire ce livre, mais j’étais loin d’en prendre toute la mesure. Au fond, les textes et entretiens que nous avons rassemblés nous racontent l’histoire du point de vue des vaincues : celles pour qui les mots d’ordre d’« interdiction des signes ostensibles » ou de « neutralité de l’espace public » n’ont été synonymes ni de « réaffirmation de la laïcité » ni d’« émancipation » ni de « promotion du vivre-ensemble », mais tout simplement, prosaïquement, d’humiliations, d’exclusions, d’injures ou même d’agressions. Pour une fois, écoutons-les.

Post-scriptum

Les filles voilées parlent, recueil de 45 textes et entretiens de femmes voilées vivant en France, coordonnés par Malika Latreche, Ismahane Chouder et Pierre Tévanian, Editions La Fabrique, 2008.

Textes de Ismahane Chouder

 

 

Inch Allah l’égalité ! (Première partie), Entretien avec Cécilia Baeza, Ismahane Chouder et Malika Latrèche, du Collectif des Féministes Pour l’Égalité

Par Cécilia Baeza, Ismahane Chouder, Malika Latrèche, 7 mars

Introduction

« Un féminisme non pas contre, mais avec l’Islam ». Cette formule de Christine Delphy (qui ajoutait : « Et pourquoi pas ? ») [1] peut résumer la démarche des femmes musulmanes, voilées ou non, qui, comme Ismahane Chouder ou Malika Latrèche, se retrouvent avec des « non-musulmanes » au sein du Collectif des féministes pour l’égalité. Dans une discussion à trois voix – extraite du recueil Les filles voilées parlent  – trois présidentes successives du collectif, Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Cecilia Baeza (« non-musulmane, mais souvent prise à partie comme ‘islamogauchiste’ ou comme ‘chienne de garde des voilées’ ») nous racontent les épisodes tantôt douloureux, tantôt cocasses, souvent les deux ensemble, qui ont accompagné l’improbable et pourtant nécessaire émergence de ce nouveau mouvement féministe. Nouveau parce que récent, et composé de femmes souvent jeunes, mais pas au sens d’une volonté de rupture : le collectif regroupe aussi des « anciennes » et même des « historiques » de la lutte des femmes, et il puise aux sources des grands combats féministes du passé… À commencer par un célèbre slogan : « Mon corps m’appartient ! ».

Article

AAAAAAAAAAAAIsmahane Chouder :

Tout a commencé aux réunions préparatoires de la « Marche des femmes 2004 », qui se sont tenues tous les mercredis soirs à la Bourse du Travail de Paris à partir de février. Il y avait des représentants de dizaines d’organisations féministes, des syndicats et des partis de gauche. Les réunions étaient dirigées par Maya Surduts et Suzy Rojtman du CNDF [2], et il s’agissait à la fois de définir le contenu des mots d’ordres et d’organiser la logistique : le trajet, l’ordre des cortèges, etc. Moi j’étais là avec d’autres copines du Collectif Une école pour tou-te-s) et quand nous sommes arrivées, il y avait moi et Sonia qui portions un voile, nous avons senti un grand froid dans la salle, et très vite les discussions se sont orientées vers le voile.

Le texte d’appel évoquait la loi sur le voile, qui était sur le point d’être votée, mais sans la soutenir ni la dénoncer. Il faut dire que les collectifs féministes étaient très scindés : certaines étaient contre le voile et pour la loi, d’autres étaient contre la loi mais aussi contre le voile, et elles avaient donc du mal à s’engager contre cette loi, et les organisations clairement engagées contre la loi étaient nettement minoritaires. Du coup, le texte commun était un compromis, ce qui fait que même s’il ne soutenait pas la loi, il allait dans le sens de la stigmatisation du voile, en le liant à des violences faites aux femmes, en précisant : « quel que soit le sens que lui donne celles qui le portent » ! Et pour moi qui porte le voile, me voir renvoyée du côté de ces violences n’était pas acceptable !

J’ai voulu parler, mais Maya Surduts m’a tout de suite coupé la parole en disant que j’avais assez parlé, alors que je venais seulement de commencer ! Je lui ai répondu qu’elle avait un comportement de phallocrate, ce qu’elle n’a évidemment pas apprécié ! Quelqu’un, je ne sais plus qui, a même dit qu’il était hors de question que des femmes voilées défilent à la Journée des femmes. Nous nous sommes dit : mais alors nous ne sommes pas des femmes ? Nous sommes quoi ? Il y a heureusement eu une militante des Panthères Roses qui a dit qu’on devait nous laisser la parole, qu’il était hors de question d’interdire à quelque femme que ce soit de participer à la manifestation, et que si on nous sortait du cortège, elles sortiraient avec nous.

Finalement, nous n’avons pas voulu signer le texte commun, et nous avons défilé avec notre propre tract, qui reprenait toutes les revendications du texte commun, mais avec un passage en plus contre la stigmatisation des femmes voilées et contre la loi anti-foulard, en disant que c’est une loi sexiste, qui prive des filles d’éducation.

Le jour de la manifestation, nous avons eu de grosses difficultés à nous insérer dans le cortège : nous avons dû faire face à des insultes, des bousculades, et même des tentatives de coups physiques. Il y avait des hommes qui nous bousculaient pour nous empêcher de rentrer dans le cortège, et des femmes qui nous insultaient :

« Vous n’avez rien à faire ici »

« C’est une honte ! »

« Rentrez chez vous »

« Retournez en Arabie, en Iran, en Afghanistan ».

Nous avons eu aussi un « comité d’accueil » particulièrement violent à l’arrivée de la manifestation Place de la Nation, sous les huées, les menaces, et même des crachats ! Tout cela de la part d’autres manifestants ! Ils ont même stigmatisé le « service d’ordre » qu’on avait constitué pour la manif, comme tous les autres services d’ordre d’ailleurs : comme il y avait des hommes, ils se sont retrouvés stigmatisés dans la presse ou dans les groupes militants adverses comme des « barbus » encadrant leurs femmes. Alors qu’il y avait des musulmans et des non-musulmans, des hommes et des femmes, et que surtout, beaucoup d’autres cortèges dans cette manif avaient eux aussi un « service d’ordre » masculin. À commencer par ceux qui nous ont fait barrage !

Cécilia Baeza :

C’est à ce moment que nous avons fondé le CFPE. Au départ, il y a des femmes qui se rencontrent au Collectif Une école pour tou-te-s, et qui décident de prendre à bras le corps la question féministe, parce qu’elles sont féministes, et que le féminisme a été un des principaux arguments qui a servi à justifier la loi anti-voile. D’autre part, comme les femmes qui portent le foulard sont toujours stigmatisées comme dépendantes de frères, de pères, d’intégristes, elles décident de fonder un collectif non-mixte, exclusivement féminin. Christine Delphy est choisie comme première présidente du CFPE, avec comme vice-présidente Zahra Ali, qui a 18 ans et qui est alors lycéenne en terminale, avec son foulard. Le collectif est fondé début 2004, mais nous nous organisons vraiment en juin 2004, avec une Charte, où sont affirmés notamment le droit de porter le foulard et de ne pas le porter ; la lutte contre les discriminations sexistes ; et le refus d’un modèle unique d’émancipation. À partir de ces principes, énormément de choses restaient à discuter, car nous ne nous connaissions pas, et nous avons donc eu beaucoup de débats internes, sur internet et dans des réunions, avec parfois des tensions. Notamment au moment du débat sur l’avortement, où il y a eu un peu un sentiment de « donnant-donnant », avec des féministes « non-musulmanes » qui disaient en substance :

« Nous nous sommes engagées pour vous défendre sur le voile, alors en échange , donnez nous votre soutien sur l’avortement ».

Il y avait un fond juste, qui consistait à dire : peu importe finalement qu’une pratique nous plaise ou pas, heurte ou pas nos convictions, que ce soit le port du foulard ou le recours à l’avortement ; il y a quelque chose de plus important et qui nous unit qui est le droit de choisir. Mais le débat était biaisé par autre chose : le fait qu’il y avait une parole considérée comme la parole féministe légitime, et qui semblait dire :

« Vous, non-féministes, venez nous rejoindre ».

Et puis nous étions piégées par l’agenda, le trentième anniversaire de la loi Veil qui arrivait, et le contexte général, le besoin de se positionner dans le champ féministe, et de prouver aux autres que nous étions bien des féministes. J’entends par là : un besoin de tout le collectif d’être reconnu légitime par les autres organisations féministes, ce qui a abouti en interne à une situation où les musulmanes voilées se sont aussi senties obligées de prouver aux autres copines qu’elles étaient bien féministes…

Malika Latrèche :

Il y a eu des tensions lors d’une réunion en octobre 2004 où des femmes à côté de moi disaient :

« Mais qu’est-ce qui va se passer quand il faudra se positionner sur le droit à l’avortement ? Est-ce que vous serez là ? »

Le trentième anniversaire de la loi Veil arrivait en janvier, et tout le mouvement féministe français préparait cet anniversaire. Mais moi, par exemple, je ne m’étais jamais posé la question, et je l’ai prise en pleine figure. Même entre femmes musulmanes, d’un point de vue religieux, nous n’avions pas eu de réflexion poussée sur la question. Nous nous retrouvions au milieu de ces questions :

« Est-ce que vous allez être là »

Et certaines répondaient à notre place :

« Non, c’est trop utopique ! ».

Et moi, au milieu, je répondais :

« Ben, oui, on sera là avec vous »

Mais la vérité, c’est que je n’avais pas du tout réfléchi à cette question, et que je ne me sentais mal à l’aise. Il y avait par exemple des féministes algériennes qui nous avaient soutenu contre la loi antivoile, mais qui donnaient l’impression d’avoir des doutes sur notre féminisme. Par rapport à leur vision ou leur connaissance traditionnelle de l’Islam, elles se disaient :

« Non, pour elles, ça doit être anti-islamique d’aller à cette manif, l’Islam l’interdit ».

Je savais au fond de moi que ce n’était pas vrai, et que nous devions soutenir le droit à l’avortement. J’étais tiraillée.

Ismahane Chouder :

Nous avions un peu l’impression de devoir valider notre « certificat de féminisme ». Mais ce qui nous a surtout fait violence, c’était la question de notre visibilité publique : quelle image allions nous renvoyer ? Il faut bien comprendre une chose : quand tu croises une femme voilée, tu ne vois pas seulement un individu. Tu vois forcément toute une communauté derrière : la communauté musulmane. Et ça, c’est piégeant. J’aurais pu aller manifester pour la loi Veil en tant qu’Ismahane, en sachant pourquoi j’étais là, car je n’ai pas de réticence personnelle par rapport au droit à l’avortement. Pour moi, c’est un droit acquis, qui se trouve reconnu et codifié avec précision dans les textes de référence islamique. Mais j’étais obligée de penser au regard des autres. Ce qui me posait problème était cette visibilité publique de femmes musulmanes dans une manifestation, où elles n’auraient pas la possibilité d’expliquer les raisons nuancées de leur présence : notamment la possibilité de souligner la différence entre être « pour l’avortement » et « pour le droit à l’avortement ». Surtout que ce débat-là n’a pas vraiment eu lieu dans la « communauté musulmane » française. Donc vis-à-vis de cette « communauté », je ne voulais pas donner un sentiment d’opportunisme, ou pire de trahison :

« Pour faire bonne figure, pour être acceptées comme féministes, elles ont bradé leurs principes religieux ! ».

C’est pourquoi certaines, comme moi ou comme Malika, n’y sont pas allées. Mais je sais que d’autres copines voilées y sont allées : Ndella, Sonia, Zahra…

Cécilia Baeza :

Nos débats internes ont abouti à un accord sur le droit de recourir à l’avortement, ce qui n’est pas une obligation pour celles qui ne veulent pas y recourir, mais laisse la liberté de le faire à celles qui le choisissent. Et nous avons donc décidé de nous associer à l’Appel à manifester pour défendre ce droit. Mais de toutes façon, quelle que soit notre position, on le retourne contre nous. En l’occurrence, nous prenons position pour le droit à l’avortement, mais évidemment on nous accuse de double discours et d’opportunisme.

Cette défiance s’est exprimée quand on a envoyé notre signature pour le texte d’appel à manifester : nous avions pris la peine d’écrire un courrier en bonne et due forme, mais la direction du CNDF n’a pas voulu intégrer notre signature, en prétextant un retard de notre part, alors qu’on était quinze jours avant la manif, que la plupart des tracts n’étaient pas encore imprimés, et qu’on pouvait parfaitement nous rajouter sur la liste des signataires. Nous avions même envoyé une représentante non-voilée, Suzanne, pour une espèce de mission diplomatique, parce que nous savions d’expérience que le voile attisait les passions ; nous avions aussi choisi exprès une représentante qui avait des liens avec le CNDF, qui les côtoyait depuis longtemps, pour faciliter les pourparlers.

Seulement voilà, parmi les moyens de nous écarter, il n’y a pas que le refus frontal : il y a aussi le fait de ne pas nous informer des réunions, de ne pas nous inscrire dans la liste de leurs contacts, de nous ignorer, de faire comme si nous n’étions pas dans le champ du féminisme – alors que nous clamons notre féminisme, et que malgré le désaccord sur le voile, pour les autres sujets, sur pratiquement sur toutes leurs luttes, nous sommes prêtes à joindre nos forces. Le même scénario s’est répété à la Journée des femmes de 2006 : nous ne sommes jamais informées des réunions. Nous sommes vraiment tenues à l’écart.

En 2005, l’exclusion est encore plus explicite. Nous décidons de ne pas nous investir en tant que CFPE dans la préparation de la Marche des femmes, mais de nous joindre au cortège Une école pour tous. Cette fois-ci, nous demandons expressément, et à l’avance, à signer le texte d’appel et à prendre part pleinement à la manif. Mais lors d’une réunion, à la demande de certaines organisations (Lutte ouvrière et le Planning familial), notre droit de participer est mis au vote, et rejeté à la majorité. La tension est au maximum parce que l’UFAL (Union des familles laïques) [3] et Ni putes ni soumises ont déjà annoncé qu’ils quittaient la coordination et montaient une marche concurrente deux jours avant, au motif que la coordination nous avait acceptées dans ses réunions préparatoires !

Cette fois-ci, l’exclusion est explicite, et assumée par la coordination : auparavant c’était nous qui refusions de signer leur texte à cause du désaccord pour le voile, ou bien il y avait le prétexte de notre signature arrivée trop tard ; là, nous sommes présents, dans les temps, nous acceptons le texte d’Appel, malgré son silence sur les ravages de la loi antivoile, et c’est la Coordination qui vote pour nous exclure.

Du coup, cette exclusion suscite plus de protestations que les précédentes, de la part d’individus, notamment certaines « Femmes solidaires », mais aussi de la part de certaines organisations, qui dénoncent officiellement notre mise à l’écart : les Panthères roses, les Verts, la confédération syndicale SUD-G10 Solidaires, la Ligue des droits de l’homme, le MRAP et la FSU… [4] Nous, de notre côté, nous commençons à avoir l’habitude de nous faire jeter, donc nous allons quand même à la manif sans nous démonter, et nous nous trouvons des complices pour ouvrir une « brèche » dans le cortège et nous offrir « l’asile » ! En 2004 c’étaient les JCR [5], en 2005 ce sont les Verts.

Ismahane Chouder :

Juste avant, Maya Surduts (présidente de la Coordination) est venue nous voir en nous accusant d’être responsables de la division du mouvement féministe, et en nous demandant un geste d’apaisement :

« Participez à la manif, d’accord, mais en queue de cortège, après les partis politiques ».

Sympa ! Il s’est aussi dit lors d’une réunion de la Coordination que, puisque nous ne sommes pas acceptées comme signataires et membres à part entière du cortège, le Service d’Ordre de la Coordination n’assurera pas notre protection si nous sommes agressées au cours de la manif ! « Venez, mais à vos risques et périls ! ».

Le jour de la manif, Place Clichy, nous avons pris place entre les Verts et les Panthères roses, avec qui tout s’est très bien passé. Bien entendu, il y avait toujours des gens sur le côté pour venir nous apostropher et nous dire que nous n’avons « rien à faire ici ». Mais c’était quand même moins violent qu’en 2004. D’une part parce que nous n’étions plus dans le climat explosif du vote de la loi, d’autre part parce les plus hostiles boycottaient la manif, et enfin parce que des grandes organisations comme la LDH ou la FSU avaient réagi : du coup, nos ennemis ravalaient un peu leur salive. D’année en année, notre présence se banalise : nous faisons peu à peu partie du paysage, même si l’accueil est encore loin d’être amical !

Et puis nous avons un cortège joyeux, animé, qui fait du bruit, et sans porte-voix ! En 2006, il y avait même le cortège PCF derrière nous, avec Marie-Georges Buffet, et ils ont repris tous nos slogans ! Et ça produit son effet : on voit des visages qui se dérident, des gens qui passent de l’inquiétude à l’amusement… Cela dit, ce qui était moins drôle, en 2006, c’est qu’il n’y avait plus personne : à peine quelques centaines de personnes. Et une femme est venue nous dire :

« Bravo ! Vous avez réussi votre coup ! ».

Comme si c’était de notre faute, et comme si notre objectif était de tuer le mouvement féministe ! Alors que justement, nous, nous étions encore là, et qu’il aurait plutôt fallu poser la question à tous ces gens qui étaient venus en masse en 2004 contre le voile, et qui, deux ans après, contre la discrimination au travail et l’inégalité salariale, n’étaient plus là.

Deuxième partie : La Journée mondiale des femmes du 29 mai 2005 à Marseille

Post-scriptum

Propos recueillis par Pierre Tevanian à Paris le 2 juillet 2006. Ce texte est extrait du recueil Les filles voilées parlent, dont nous avons déjà publié l’Introduction, et que nous recommandons vivement.

Publié dans DE La FABRIQUE DE L'OPINION ET DU CONSENTEMENT, LA TELEVISION selon PIERRE BOURDIEU, LE MALJOURNALISME : Le cas français, QUESTIONS DES MINORITES | Pas de Commentaire »

Grève générale en Guadeloupe : TF1 en panne d’essence, et privée de shopping

Posté par issopha le 19 février 2009

 

Lettre ouverte de journalistes martiniquais à leurs confrères de la presse nationale

Publié le 15 février 2009

Nous publions ci-dessous, sous forme de « tribune », une lettre ouverte d’un collectif de journalistes martiniquais, que nous avons reçue – la date compte… – le mercredi 11 février 2009. (Acrimed)

Lettre ouverte à nos confrères de la presse nationaleChers confrères, chères consœurs,

Nous journalistes martiniquais vivons aujourd’hui une période agitée en ces temps de crise. Vous n’êtes pas sans savoir – ou peut-être si ?- que de nombreux problèmes autres que la crise récurrente du tourisme gangrènent ces départements d’outre-mer que vous qualifiez parfois de lointains : vie très chère (quatre fois supérieur à la métropole), chômage endémique (cinq fois supérieur à la métropole), inégalités sociales criantes, monopole racial détonant…

Et pourtant inexorablement votre couverture de l’actualité reste la même : Pas un mot (hormis quelques offs) après trois semaines de grève générale en Guadeloupe : pas une question au président de la république et finalement une couverture qui arrive très tardivement avec l’envoi du secrétaire d’état à l’outre-mer :Yves Jégo. Et quelle couverture !!!

Une fois de plus vous vous engouffrez dans les clichés : le coup dur porté à l’économie de ces îles déjà concurrencée par les îles voisines ou la main d’œuvre est meilleur marché et l’accueil bien meilleur (dixit Eric Zemmour dans l’émission « l’hebdo » sur France 0 : « on connait la rudesse légendaire de l’accueil aux Antilles ») et ces éternels marronniers sur les annulations des tours opérators.

Nous autres frappés de plein fouet par la réduction de nos personnels, par la précarisation de nos emplois, regardons avec envie les moyens que vous déployez en temps de crise (banlieue, hopitaux, industrie…) pour informer vos téléspectateurs, auditeurs, lecteurs. Le nombre de sujets, de déclinaisons, d’angles différents donnés à vos reportages. Vous êtes soucieux de donner la parole aux uns et aux autres, de faire des portraits, d’investiguer pour une couverture qui se veut la plus objective possible.

Alors, nous sommes surpris que dans la situation très particulière dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, vous manquiez à ce point d’imagination. Peut-être parce que vous n’êtes pas sur le terrain ? Alors voici quelques suggestions d’angles si jamais vous vouliez vous intéresser autrement que par des clichés à nos réalités.

Concernant le tourisme…

Savez-vous que bien avant le déclenchement de la mobilisation, la situation était déjà catastrophique dans le secteur hôtelier de Martinique ? Des sites prestigieux martiniquais sont liquidés, livrés à la spéculation immobilière, des centaines de salariés sont jetés à la rue parce que les spéculateurs choisissent de remplacer les hôtels par des résidences qu’ils vendent à des prix exorbitants que très peu de martiniquais peuvent s’offrir.

Avez-vous déjà essayé de faire le portrait d’une retraitée en Martinique qui touche 800 euros et qui doit acheter un yaourt : 4 euros 99 contre 1 euros 50 en métropole (la même marque) ?

Avez-vous mis une de vos équipes sur ce rapport détonant paru dans Le Monde sur les profits extraordinaires faits par les compagnies pétrolières aux Antilles ?

Sur le nombre de chômeurs : 25% (contre 8% dans l’hexagone), obligés eux aussi d’acheter des produits cinq fois plus chers qu’en France hexagonale avec les mêmes allocations, certains avec bac+5, 6, 7, qui ne trouvent pas de travail en Martinique.

Sur les marges exorbitantes des distributeurs ?

Et il y en a des sujets à décliner !!! Embauche systématique de cadres européens au détriment des cadres locaux, bétonisation des terres, malaise social… Pourquoi pas un portrait de cet homme qui dirige le collectif à la tête de la grève en Guadeloupe, devenu un héros pour toute la population guadeloupéenne ? Qui est-il, d’où vient-il, pourquoi cette adhésion incroyable des Guadeloupéens de toutes classes à cette mobilisation ? Mais peut-être que tous ces sujets ne vous intéressent pas, ne font pas people dans vos JT ?

Alors laissez-nous finir en vous disant que nous autres journalistes martiniquais avons le sentiment que cette crise est bien plus profonde que tout ce que nous avons pu vivre précédemment. Que le documentaire de Canal Plus diffusé la semaine dernière sur les békés de la Martinique, une caste de blancs créoles qui vit en autarcie et qui détient une grande partie de l’économie et des terres en Martinique, a profondément remué et choqué nos compatriotes et nous-mêmes et qu’à l’évidence, il y a des blessures profondes qui se réveillent. Il se passe des choses qui méritent des analyses, des visions et des explications.

Nous essayons de faire notre métier d’information le plus justement possible mais nous n’avons aucune prise sur les médias nationaux. Vous seuls pouvez choisir les angles qui vous intéressent : la communication de Matignon (qui aujourd’hui craint plus que tout la contagion aux autres DOM et aux Français de l’hexagone), les annulations des tours opérators ou alors vous pouvez traiter tout le reste. Si jamais ça vous intéresse !!!

Bien fraternellement

Un collectif de journalistes martiniquais

Grève générale en Guadeloupe : TF1 en panne d’essence, et privée de shopping

Publié le 18 février 2009 par Olivier Poche

Comment vit et que vit la majorité des Guadeloupéens ? Et, plus généralement les habitants des DOM-TOM ? Pourquoi et sur quels objectifs une grève générale a-t-elle été déclenchée en Guadeloupe (et dure-t-elle encore au moment où nous écrivons), avant que le mouvement s’étende à la Martinique, la Guyane ou La Réunion ? Il ne faut guère compter sur les journaux télévisés pour nous l’apprendre, comme le montre le traitement par TF1 des trois premières semaines du mouvement : à déguster patiemment, même si c’est un peu long [1]. Les effets plutôt que les causes, des micros-trottoirs plutôt que des enquêtes : TF1, solidaire, fait la grève de l’information.

I. Première semaine : 1 minute 23 d’information

- Jeudi 22 janvier : Ce n’est que trois jours après le début du mouvement que TF1 propose un premier reportage – qui s’intéresse uniquement aux effets de la grève, sans s’intéresser une seconde aux faits qui auraient pu la déclencher, et sans même mentionner explicitement sa dimension de grève générale [2]. Voici comment les téléspectateurs découvrent la situation sociale en Guadeloupe : « Depuis vendredi, les cuves des pompes à essence sont vides et les stations sont fermées jusqu’à nouvel ordre. Impossible ou presque de se déplacer dans le département ». Des témoignages viennent aussitôt compléter cette première esquisse : « Les bus font la grève aussi, donc là ils parlent de couper l’eau », « je me suis organisée parce que je savais que c’était la grève ». Et après la question des transports, on en vient logiquement à celle de l’énergie : « La centrale électrique en service minimum fonctionne normalement en dépit d’un piquet de grève ; il n’en est pas de même partout, et les chefs d’entreprise s’inquiètent ».

Les motifs d’une telle situation ? TF1 préfère les ignorer, ou ne pas les faire savoir, et se contente de répertorier les conséquences d’un mouvement de grève apparemment sans causes ni revendications. Ce travail d’enquête effectué, il est temps de donner la parole à l’un de ses adversaires (un chef d’entreprise blanc, vraisemblablement un béké) : « Ce sont des actions que je qualifierai de coup de poing, de personnes qui veulent forcer les autres à suivre ce qu’ils veulent imposer aux Antilles, et qui ne correspondent absolument pas à la volonté de la population ». Un point de vue [3] qu’il serait superflu d’étayer par des chiffres, par exemple celui des mobilisations et des manifestations. D’autres chiffres en revanche retiennent l’attention du journaliste : « 2000 touristes en moins par jour, 3 navires de croisière déroutés hier car l’accueil ne pouvait pas être assuré en Guadeloupe, les commerçants de Pointe-à-Pitre commencent à s’interroger sur le bienfondé de la grève générale  [4]. » Et semble-t-il, il n’y a pas que les commerçants guadeloupéens… Dernière précision, à toutes fins utiles : « Se rendre à l’aéroport nécessite aujourd’hui d’achever le trajet à pied. Manifestants et forces de l’ordre se font face, spectacle surprenant pour ceux qui débarquent en Guadeloupe. » En 1 minute 23, tout est dit : une grève, menée par d’invisibles grévistes, sans raisons ni objectifs, , bloque le pays et inquiète chefs d’entreprise, touristes et commerçants, sans être soutenue par la population. Un « spectacle surprenant »…

II. Deuxième semaine : un peu de bruit pour pas grand-chose

- Le 27 janvier, après cinq jours de relâche, le surprenant spectacle est de nouveau à l’affiche, et pour la première fois au Journal de 20h, dans un reportage lancé en ces termes par Laurence Ferrari : «  La tension monte en Guadeloupe au 9ème jour de grève générale. Les négociations n’ont pas abouti hier et la vie quotidienne devient de plus en plus difficile pour les habitants comme pour les touristes. Parfois même les esprits s’échauffent et la situation devient explosive . Reportage… » Une « vie quotidienne difficile » ? A cause de la grève, bien sûr. Quant aux difficultés de la vie quotidienne qui sont à l’origine du conflit, elles ne seront même pas évoquées. Entre les « habitants » et les « touristes », TF1 a fait son choix…

… Comme le montre le reportage. Car ce qui vaut enfin au conflit social en Guadeloupe les honneurs du 20h le plus regardé de France, c’est une « vidéo amateur » que TF1 s’est procurée [5], une vidéo bien racoleuse qui remplace avantageusement une enquête sur le mouvement social en cours : on y voit une voiture forcer un piquet de grève. Ces images ouvrent le reportage, assorties d’un commentaire qui rappelle les grandes heures du Droit de Savoir du regretté Charles Villeneuve : « Confinés plusieurs jours sans eau, sans électricité, des touristes parfois exaspérés tentent de sortir coûte que coûte de leurs établissements hôteliers, défiant les piquets de grève. Affolé, aveuglé, pare-brise éclaté à coups de bâton, ce conducteur a même failli écraser sa propre famille sous une volée de projectiles divers. »

Les circonstances de cet incident qui a fait du bruit en Guadeloupe ont été controversées. Mais, au fond peu importe : le problème est qu’il est aussitôt généralisé [6] et présenté comme symptomatique d’un mouvement qualifié d’« explosif » – et dont on ne dira pas grand-chose de plus. On peut alors reprendre l’information là où on l’avait (dé)laissée : « Depuis 8 jours, les stations service sont fermées , seuls les véhicules d’urgence sont approvisionnés. Impossible donc de se déplacer pour se rendre au travail, car les transporteurs publics sont en grève également pour soutenir le mouvement contre la vie chère  ». Petite nouveauté, on apprend au passage, en termes très généraux, une des cibles du mouvement (qui va durablement éclipser toutes les autres), et grande nouveauté, on a droit à une apparition à l’écran d’un de ses leaders. Certes il est présenté comme Elie « Damota », au lieu d’Elie Domota, et on lui donne le titre original de « porte-parole des grévistes », alors qu’il est secrétaire général de l’UGTG [7] et porte-parole du collectif LKP [8], mais il faut savoir se contenter de peu – d’autant qu’il n’aura que quelques secondes pour souligner la différence des prix entre Guadeloupe et métropole et confirmer son appel à continuer le mouvement.

Car l’information n’attend pas, et l’on reprend : «  Les difficultés de la vie de tous les jours commencent à peser . Impossible en effet de se ravitailler dans les grandes surfaces ou les centres commerciaux cadenassés . Il faut avoir recours aux petits marchands et au système D. Les négociateurs devraient s’asseoir ce soir à la même table pour étudier les 149 revendications des syndicats et associations à la tête de ce vaste mouvement de protestation. » En une minute, cette fois, on aura appris l’existence d’un « vaste mouvement de protestation » dont on ne saura rien, et de 149 revendications, dont on peut imaginer que quelques unes d’entre elles portent sur « la vie chère ». Un indéniable progrès !

- Le lendemain, mercredi 28 janvier : Laurence Ferrari a cependant le sentiment de n’avoir pas tout dit. Aussi, un deuxième reportage tente-t-il de répondre, selon la description du site de TF1, à la question suivante : « Que se passe-t-il précisément en Guadeloupe » ? Mais, dès le lancement de la présentatrice, on apprend ce qui la tourmente :
« Situation plutôt préoccupante en Guadeloupe qui est entré aujourd’hui dans son deuxième jour de grève générale. Ecoles, magasins, administrations, stations-service, tout est fermé dans ce département des Antilles où l’eau est également coupée dans la journée. Difficile également de travailler pour les journalistes dans une situation qui est de plus en plus tendue  »

Et le reportage suit la voie toute tracée :

« La quasi-totalité des commerces et des grandes surfaces a baissé les rideaux . Seuls les petits marchés de petits producteurs récoltants restent ouverts. » Témoignage d’une passante. «  Quelques stations-service ont été réquisitionnées pour les seuls usagers prioritaires. Les files d’attente y sont interminables, car tous n’ont pas la même conception de la priorité » Témoignage d’un passant. « La grève générale contre la vie chère paralyse l’île depuis neuf jours et la tension monte , au point qu’il y a deux heures » Yves Jégo est intervenu à la radio : interview d’Yves Jégo (à qui sont consacrées 28 secondes, soit 42% du reportage) et conclusion rassurante : « Des réponses qui devraient pour l’essentiel augmenter le pouvoir d’achat des Guadeloupéens, faute de pouvoir faire baisser les prix. »

Besoin d’autres « précisions » ? L’enquête de TF1 est en cours…

- Jeudi 29 janvier, 13h : La journée de mobilisation – également appelée « jeudi noir » – en métropole [9] entretient l’intérêt des journalistes de TF1 pour le mouvement de grève en Guadeloupe. Le 13h de Jean-Pierre Pernaut propose ce jour-là un reportage consternant dont nous avions déjà rendu compte ici. Rappelons que celui-ci s’ouvrait sur une évocation poignante… des touristes métropolitains fuyant l’enfer, et brutalement chassés du paradis : « Ils avaient quitté au matin l’hiver parisien pour des vacances en manches courtes, et ils se réjouissaient de fuir sous les cocotiers guadeloupéens les grèves en métropole. Mauvaise pioche . Car à l’atterrissage à Pointe-à-Pitre, le paradis tropical avait baissé le rideau  »

La déception des fugitifs devait logiquement éclipser toute évocation du contexte ou des motifs de la grève, et seules les 29 dernières secondes du reportage (soit 35%) étaient vaguement consacrées aux Guadeloupéens [10].

- Jeudi 29 janvier, 20h : 16 minutes après le début du journal, Laurence Ferrari évoque à nouveau la Guadeloupe qui « est entrée dans son dixième jour de grève générale ». Et de reprendre le refrain de la veille : «  l’île est paralysée , le spectacle impressionnant, plus d’essence , les routes sont désertes, les magasins fermés , la tension reste vive . ». Avec cette information : « Ce soir le préfet a rompu les négociations avec les organisateurs du mouvement. Reportage… » Un « spectacle » dont TF1 ne se lasse pas, bien qu’il recoure aux mêmes ingrédients – les stations-service désertes, les magasins fermés, la « paralysie » –, et souffre des mêmes absences – le contexte social, économique, politique, et les revendications précises des grévistes. Pour avoir des détails, suivez la note [11].

- Le lendemain, vendredi 30 janvier : Jean-Pierre Pernaut, après son exploit de la veille, n’évoque pas la Guadeloupe. Mais au 20h, on veille au grain. Quatorze minutes après le début d’un journal (qui s’est ouvert sur la victoire des habitants de Gourdon dans le Lot, où le train s’arrête à nouveau), Claire Chazal, après les rappels d’usage, lance un nouveau reportage, « la Guadeloupe toujours paralysée par la grève depuis 10 jours. On constate des pénuries d’essence , les magasins sont fermés pour la plupart. Cet après-midi, plusieurs milliers de personne ont à nouveau manifesté dans les rues de Pointe-à-Pitre pour protester contre la vie trop chère . Pour l’industrie du tourisme c’est en tout cas un nouveau coup dur, la plupart des grands tour-opérateurs ont annulé leur voyage vers l’île ».

Le reportage (qui dure cette fois 1’16), est « en tout cas » entièrement consacré… au secteur touristique. La parole est d’abord donnée au directeur (blanc) « du plus bel hôtel de la Guadeloupe », et l’on compatit avec lui : « L’hôtel se vide donc, au rythme du départ de ses clients. Ceux qui restent peuvent encore profiter du soleil et du confort de l’hôtel à condition toutefois de ne pas en sortir ». Pourquoi ? Sans doute parce que les grèves empêchent aussi de profiter du soleil… Complément d’enquête : on s’intéresse ensuite aux « gîtes ruraux [qui] sont aussi touchés », et au témoignage d’une propriétaire (blanche) de l’un d’eux. Conclusion du journaliste, qui, retrouvant les réflexes de ses confrères métropolitains confrontés aux grèves épidémiques, soupire : « Et pourtant, il y a à peine quinze jours, l’Etat signait avec les compagnies aériennes un accord de baisse des prix vers les Antilles, précisément pour relancer cette destination touristique. Des efforts réduits à néant par cette dernière poussée de fièvre sociale en Guadeloupe . » En clair, les grévistes sont des saboteurs.

- Le samedi 31 janvier : rien à signaler, apparemment, en Guadeloupe. Et le dimanche 1er février : à 13h, TF1 n’a toujours rien à en dire. Mais le Journal de 20h évoque l’arrivée sur place du secrétaire d’Etat chargé de l’Outre-Mer Yves Jégo. Une arrivée qui ne sera pas annoncée à l’ouverture du journal.. Il est vrai que l’actualité du jour est déjà bien chargée : l’équipe de France de Handball a gagné quelque chose, Michel Desjoyaux aussi, une alerte à la neige et au verglas est lancée dans certains départements, alors que des magasins de déstockage alimentaire, moins cher que le hard discount, font leur apparition en France (depuis deux ans), et que les restes du paquebot France sont vendus aux enchères. Voilà pour le sommaire.

14 minutes et 30 secondes après le début du journal, il est temps pourtant de se pencher sur l’île « paralysée ». L’arrivée d’Yves Jégo a visiblement galvanisé l’équipe, car Claire Chazal, après les incantations rituelles, annonce du nouveau : « Yves Jégo (…) va tenter de mettre un terme à la grève générale contre la vie chère qui paralyse l’île depuis treize jours. Plus d’essence , plus de circulation, l’activité est entièrement bloquée. Alors voyons ce qu’attendent les habitants , avec nos envoyés spéciaux… ». Et pour remplir ce programme alléchant, un reportage d’une longueur inhabituelle (bien que toute relative), 2’05 exactement. Malheureusement on attendra longtemps les « attentes des habitants ». Compte-rendu exhaustif :

Le reportage s’ouvre sur une file de voiture : « Chaos à la pompe à essence », commente le journaliste, dévoilant le véritable sujet du reportage. La seule « attente » qui sera évoquée sera celle… des automobilistes qui font la queue. Quelques images de la police qui contrôle. « A la pompe les pleins sont faits à ras bord, jusqu’à la dernière goutte. L’aubaine ne se représentera peut-être pas de sitôt. La tension monte et la police décide de stopper la distribution ». Interview d’une passante (blanche) : « Et ben mon mari depuis 6h30, il attend. Pour nous dire qu’on n’en a pas. Donc moi je retourne travailler, parce que moi j’ai un peu d’humanité [Le journaliste : « A pied ? »]Ben oui je retourne travailler à pied ». Retour à la file d’attente : « Les vols d’essence se multiplie. On vient de percer le réservoir de cette voiture, son propriétaire se précipite pour récupérer les dernières gouttes ». On quitte la station-service. Mais on ne lâche pas le « sujet » : « Sur le port, cet homme s’est résolu à siphonner son propre bateau ». Ce que « cet homme » confirme au micro – puis l’enquête continue : « D’autres plaisanciers partent acheter de l’essence dans les îles voisines, un approvisionnement parallèle qui alimente un marché noir où les prix s’envolent ». Un témoignage atteste de l’existence de ce marché parallèle, et le journaliste conclut, avec un soupçon d’agacement : « Les gérants de station-service ont pourtant obtenu du préfet qu’il n’y ait pas de nouvelle implantation sur l’île, c’était la principale de leur revendication. Ils pourraient donc rouvrir leur pompe dès demain. Mais pour cela il faudrait trouver du personnel, lequel participe encore à la grève générale. »

Un reportage censé s’intéresser aux « attentes des habitants », donc… et qui n’en dit pas un mot. Un reportage en réalité entièrement consacré à la pénurie d’essence, et qui ne dit pas non plus un mot du prix de l’essence en Guadeloupe, prix surélevé qui a pourtant joué un rôle non négligeable dans le conflit. Claire Chazal peut alors déposer la cerise sur ce gâteau, en enchaînant : « Et en politique Jean-Luc Mélenchon… » Une transition très… métropolitaine.

- Le lundi 2 février, Jean-Pierre Pernaut se souvient de « l’actualité sociale » en Guadeloupe. Mais s’il insiste, comme au 20h, sur la « paralysie » de l’île, JPP trouve un motif d’espoir dans le potentiel folklorique du mouvement. Et, à 13h15, on y retourne avec un sourire : « Toujours dans l’actualité sociale, la Guadeloupe qui reste paralysée par une grève générale depuis une dizaine de jours, toute l’économie est paralysée , on le voyait encore hier soir, mais ça n’empêche pas le carnaval de continuer . A Basse-Terre… »

A Basse-Terre, un reportage d’une minute : « Voilà une tradition antillaise qui ne souffre pas trop de la pénurie d’essence. Elle se pratique en effet en pied et en rythme. Les parades dominicales avaient pourtant pris un tour revendicatif hier après treize jours de grève générale. Et pendant que la jeunesse se déhanchait [images], les mères de famille évoquent les raisons du conflit. » Mais nous n’en sauront guère plus que ce que nous savons déjà : des yaourts hors de prix, et une vie très chère (« les Antilles ont doublé en prix »). La fin du reportage est consacré à Yves Jégo arrivé la veille, à sa conférence de presse, sa volonté « d’écouter tout le monde », et le journaliste conclut avec beaucoup d’indépendance d’esprit : « Le Secrétaire d’Etat ne partira que lorsque tous les problèmes seront réglés, dit-il. Il souhaite ainsi rompre avec les usages, qui voulaient que les ministres de la République viennent ici dans les Antilles avec une enveloppe, et repartent avec l’avion du lendemain. » Des usages d’une autre époque, dont on peut maintenant parler sans détours.

- Puis, pendant quatre jours, du 3 au 6 février, c’est le calme plat – plus aucun reportage dans les JT de métropole en tout cas. Le 4 février, on reparle bien d’une pénurie d’essence, mais c’est une fausse alerte : elle a lieu en Corse, à cause d’une grève dont on ne saura rien non plus. Il faut dire que l’exemple vient d’en haut : le 5 février Nicolas Sarkozy, qui intervient à la télévision n’aura pas un mot pour la Guadeloupe, ni pour la Martinique où vient de se déclencher un mouvement similaire. Et les quelques porte-micros prétendument triés sur le volet qui l’entourent respectueusement ne poseront aucune question à ce sujet. Le 6 février, Claire Chazal, avant un sujet sur la Martinique [12] fait tout de même un point sur la situation pétrolière en Guadeloupe (« 18ème jour de grève générale en Guadeloupe. La population proteste contre la vie chère , les distributions de carburants n’ont pas pu reprendre. L’accès à l’unique dépôt pétrolier a été bloqué . Le Secrétaire d’Etat à l’Outre-Mer Yves Jégo doit débattre des modalités d’une éventuelle baisse du prix de l’essence »).

Mais le mouvement continue, s’étend, le ministre fait un aller-retour remarqué, et il faut bien en parler. De nouveaux reportages sont proposés, suggérant, très timidement, que la couverture médiatique d’un tel conflit pourrait ne pas se contenter de dresser la liste des stations-service ou des centres commerciaux fermés.

III. Troisième semaine : un « certain malaise »

- Le 7 février, rien au 13h, mais au 20h, nouveau reportage, que le site de TF1 intitule : « Poursuite des négociations ». Le lancement de Claire Chazal correspond davantage à son contenu véritable : « Les négociations se poursuivent en vue de trouver une issue à la grève générale qui affecte l’archipel depuis le 20 janvier . L’unique dépôt pétrolier est toujours bloqué et l’ensemble des stations service n’est plus réapprovisionné . Des coupures de courant ont même été signalées ».

Le téléspectateur apprendra pourtant l’existence d’un « collectif syndical contre la pwofitasyon, l’exploitation en créole », certes surtout au travers des « actions » qu’il mène « chaque jour, comme le blocage de la SARA, unique société pétrolière de Guadeloupe, cible privilégié des grévistes », mais il pourra même entendre son porte-parole évoquer le problème de l’essence sous un angle nouveau (« La Sara ne nous a toujours pas dit où elle achète l’essence qui est distribuée dans les réservoirs en Guadeloupe, personne ne sait à quel coût, ni à quel prix. Par contre aujourd’hui on sait qu’il y a un trafic d’essence qui est organisé par les compagnies pétrolières dans la Caraïbe pour nous faire payer l’essence au prix fort »). Après tant d’efforts, on comprend qu’il faille revenir en terrain connu : « Les stations service ne sont donc plus approvisionnées. Une façon pour le collectif de montrer qu’il garde la main et détient seul les clés du conflit. Les hypermarchés restent fermés , et des coupures d’électricité tournantes ont été constatées dans l’île aujourd’hui ». La fin du reportage évoque des « négociations sur les salaires [qui] se poursuivent » l’arbitrage attendu d’Yves Jégo, la proposition patronale de 200 euros annuels, et la revendication syndicale de 200 euros mensuels.

- Le 8 février, toujours rien au 13h. Mais le 20h nous réserve une information de première importance, dont tout le monde se doutait à vrai dire, mais que viennent de comprendre les « envoyés spéciaux » de TF1 : cette crise serait «  révélatrice d’un certain malaise  » [13]. Peut-être vaut-il mieux en sourire…

Et sans rien perdre de son aplomb, Claire Chazal, seulement 8 minutes 30 après le début de son journal, de lancer doctement le sujet : « En Guadeloupe la situation reste confuse, le patronat et les syndicats recherchent toujours un accord final sur une hausse des salaires et aussi sur le problème du prix de l’essence, trop élevé. Une crise qui illustre le malaise de la société guadeloupéenne où la précarité est grande, notamment parmi les jeunes . C’est ce qu’ont constaté nos envoyés spéciaux… »

Un reportage exceptionnellement « long », qui dure 2’25. Un indéniable progrès – et cette fois soit dit (presque) sans ironie. Mais on partait de si loin en dessous de zéro que le contraire aurait été difficile à concevoir. Et il reste de toute façon ce constat brut et sans appel : il aura fallu presque trois semaines de grève générale pour que TF1 daigne enlever ses lunettes de soleil et se rende compte d’un « malaise » dans la « société guadeloupéenne ».

En revanche, qu’on ne compte pas sur TF1 pour proposer la moindre analyse de ce « malaise » ; il faut s’y résigner, TF1 continuera à faire du TF1. L’ouverture du reportage est éloquente. Croyant pourfendre des clichés, le commentaire nous informe d’abord sur l’épaisseur des préjugés de ses « envoyés spéciaux » : « On les imagine sur la plage [images], au soleil, en grandes vacances perpétuelles. Avoir vingt ans aux Antilles, le rêve ! Voici, au revers de la carte postale, la vie des intéressés. » Suivent alors des témoignages de jeunes Guadeloupéens d’un quartier HLM au nord de Pointe-à-Pitre. Mais aucune donnée chiffrée, aucune mise en perspective ne viendront donner du sens à ces bribes d’expériences individuelles, ou permettre de les situer dans la réalité guadeloupéenne. Mais au moins, la précarité des jeunes est évoquée, ce qui est mieux que rien. Et le reportage aborde aussi la question raciale, en donnant la parole au LKP puis au patronat local. Avec une conclusion du journaliste : « L’exil, en métropole ou ailleurs, seule solution pour les mieux formés ». Et un petit cliché pour finir : « Aux autres, à la cité Lacroix, ne reste que le rêve d’un hypothétique succès musical », sur des images qui montrent les jeunes entrevus tout à l’heure en train de pousser la chansonnette. Quelques aperçus, donc, prisonniers d’une présentation anecdotique.

- Lundi 9 février, 13h : Le départ surprise du Secrétaire d’Etat, en pleine négociation, va provoquer un regain d’attention pour le conflit. Même JPP s’en mêle, et propose un reportage d’une minute sur… « le départ d’Yves Jégo » [14]. Colère des Guadeloupéens, assurances de Jégo, et quelques informations complémentaires : « Les routes restent bloquées , et des manifestants ont méthodiquement envahi des magasins. »

- 9 février, 20h : Pour la première fois depuis le début du mouvement, la crise antillaise fait la Une [15]. Il aura suffi pour cela du départ controversé d’un sous-ministre (« la crise en Guadeloupe et en Martinique : le brusque retour d’Yves Jégo provoque un malaise  »). Le « malaise » de la « société guadeloupéenne », péniblement identifié au bout de trois semaines d’un conflit historique, n’aura lui jamais eu les honneurs de la Une de Laurence Ferrari. Le reportage (1’30) ressemble à celui du 13h, avec des manifestants pas contents, de la communication gouvernementale (« toutes les demandes du collectif à l’origine du mouvement sont déjà satisfaites à l’exception des hausses salariales ») et une couverture médiatique qui « s’étend », à l’identique, sur la Martinique : « le mouvement s’est étendu à la Martinique sur cette zone d’activité commerciale, les manifestants bloquent les accès , et les grévistes exigent des patrons de magasins et supermarchés la fermeture de leur enseignes »

- 10 février, 13h : JPP est encore sur le pont. Il retransmet des extraits de la déclaration de François Fillon sur les mesures décidées pour les Antilles, puis lance un reportage sur les manifestations de la veille : « mobilisés comme au premier jour, 10000 personnes à Pointe-à-Pitre, 1500 au moins à Basse-Terre ». « Comme au premier jour »… Difficile à vérifier, pour le téléspectateur de TF1, car c’est la première fois que la chaîne donne des chiffres sur la mobilisation, et même l’une des première fois qu’elle évoque l’existence de « manifestations ». Du côté revendications, en revanche, on fait plus ou moins du sur-place : « Au cœur des revendications et de la lutte des Guadeloupéens contre la vie chère , toujours le prix des carburants, que le président du Conseil Général a qualifié de véritable scandale ». Quant à la Martinique, elle subit à peu de chose près le même traitement médiatique infligé à la Guadeloupe [16].

- 10 février, 20h : Les déclarations de Fillon et le retour prévu de Jégo sous escorte de deux médiateurs maintiennent l’intérêt de Ferrari pour le mouvement. Pour la deuxième fois, il est annoncé en Une ; c’est même le deuxième titre : « L’annonce du durcissement de la grève générale en Guadeloupe après le refus de François Fillon de subventionner les bas salaires. Yves Jégo doit retourner sur l’île accompagné de deux médiateurs », annonce la présentatrice, quand une incrustation indique, pour appâter le chaland, « Les Antilles sous tension  ». Près de onze minutes après le début du journal, un reportage est lancé. Dans l’ensemble rien de bien nouveau, à part l’envoyé spécial de TF1. Sans rien savoir des raisons qui ont conduit à ce remplacement, on notera un certain infléchissement du ton employé et du point de vue adopté [17], comme en témoigne cette interview :
- Elie Domota : – « Des milliers de Guadeloupéens souffrent depuis des années en silence, et qui aujourd’hui se sont rassemblés pour dire non à l’exploitation, non à la soumission. »
- Le nouvel arrivant : – «  Ils souffrent de quoi ?  »
- Elie Domota : « De tout, de la discrimination raciale, des bas salaires, de l’exploitation, de vivre dans la misère, de vivre dans l’ignorance… »

Il aura donc fallu attendre trois semaines pour que TF1 daigne poser et se poser ce genre de questions… sans pour autant se donner les moyens d’y répondre, au moins dans ses JT : presque aucune donnée chiffrée, aucune perspective globale, pas un mot sur le contexte historique, social, économique, pas une statistique sur le chômage, sur la précarité, la « vie chère », ou les inégalités – et pas davantage de tentative d’explication de ces phénomènes. Aucun temps de parole accordé à un gréviste, à part les quelques mots de leurs porte-parole, aucun autre point de vue sur le mouvement que celui de ses prétendues « victimes », ou celui de journalistes privés de plage. Des non-informations martelées jour après jour, et des informations essentielles passées sous silence ou mentionnées au détour d’une phrase. Une bouillie indigente et pourtant indigeste – et pour tout dire insupportable quand on met en regard de la gravité de la situation sociale, l’importance démesurée accordée à d’autres sujets, qu’on s’abstiendra de mentionner.

La fenêtre entr’ouverte sur les racines d’un mouvement exceptionnel, par son ampleur et sa nature, va-t-elle se refermer avec le « durcissement » annoncé du conflit ? Elément de réponse qui n’incite pas à l’optimisme : depuis le 10 février, on compte déjà quatre reportages consacrés à l’industrie du tourisme « mise à mal », et même « première victime de la crise » [18]

Olivier Poche, le 15 février 2009.

PS : Après les affrontements de la nuit du 16 au 17 février, à 20 h (heure de Paris), Harry Roselmack a respiré un « parfum d’insurrection ».

Notes

[1] NB : nous nous sommes intéressés ici aux reportages, sans tenir compte des brèves

[2] Seul le site de TF1 la mentionne, dans le titre qu’il donne au reportage : « Pouvoir d’achat : une grève générale paralyse la Guadeloupe ». Le lancement de Jean-Pierre Pernaut signale que « toute l’activité économique ou presque est paralysée depuis une semaine [sic], une grève contre la vie chère organisée par une cinquantaine de syndicats et d’associations. Magasins, écoles, entreprises ou stations-service sont fermés . »

[3] qui ne sera démenti que dans le 20h du 29 janvier, par « l’envoyé spécial » de TF1

[4] On notera au passage que le seul témoignage que notre journaliste a déniché pour illustrer cette assertion semble la contredire : « C’est surtout les menaces sur les bateaux en fin de compte, qui est un gros inconvénient, pas la grève en question mais surtout la menace sur les bateaux ».

[5] Selon un commentaire posté sur le site de dailymotion ; voici dans quelles conditions : « Au regret de vous annoncer que cette vidéo n’est pas truquée, car c’est moi qui l’ai filmée ! la scène se passe le 23/01/2009 au pierre & vacances de ste anne a l’heure de midi, […] j’ai contacté canal10 aucunes réponses, j’ai aussi contacté RFO qui m’a fait comprendre que ce n’était pas l’endroit idéal pour diffuser ce reportage ! Gérard Beaufils de TF1 à lui accepté le document, suite a cette vidéo le rédacteur en chef de TF1 a décidé d’envoyer un journaliste en Guadeloupe pour suivre la grève, sinon je pense que vous auriez pu attendre encore ! » (sic)

[6] « Des touristes parfois exaspérés tentent de sortir… » : c’est sans ambiguïté un présent de vérité générale, et non un présent de narration s’appliquant à la scène montrée à l’écran.

[7] Union Générale des Travailleurs Guadeloupéens, une des principales centrales syndicales de Guadeloupe.

[8] Collectif Lyannaj Kont Pwofitasyon, ou « Union contre l’exploitation », qui est à l’origine de la grève générale.

[9] et peut-être l’interpellation, la veille, de certains députés qui ont critiqué le silence d’Yves Jégo – mais pas le silence des médias.

[10] Dans des phrases témoignant de peu d’enthousiasme pour la grève : « la Guadeloupe vit au ralenti depuis maintenant plus d’une semaine de grève générale. Les guadeloupéens en sont réduits à suivre à la radio les interminables négociations qui opposent les syndicats locaux aux pouvoirs publics, sans grand espoir (un taxi : «  ça ne servira à rien du tout  ») Et effectivement , les discussions sont ce matin au point mort , tout comme la plupart des voitures de l’île. Les stations service ne servent plus depuis maintenant presque dix jours, et le nombre de ceux qui roulent encore diminue d’heure en heure. » Cf également le titre éloquent du reportage : «  la Guadeloupe, de l’île paradisiaque à l’île fantôme . »

[11] Le reportage s’ouvre sur des images de manifestants «  »La Guadeloupe est à nous » chantent ces manifestants sans craindre de sembler épouser les vues indépendantistes », commente lapidairement le journaliste, et « enchaîne » : « Sans oublier non plus le principal motif de colère dans l’île : la cherté de la vie » Ici, des témoignages sur le coût des œufs, des yaourts, de l’eau. Le journaliste reprend : « un collectif rassemblant presque tous les syndicats locaux est à l’origine de cette grève très dure, et ses porte-parole n’hésitent pas à désigner ceux qu’ils considèrent comme responsable : en un mot créole, la « pwofitasyon » », conclut-il en s’essayant au passage à l’accent créole. Apparaît alors Alex Lollia, secrétaire général CTU, qui a le droit à quelques mots : « Et bien c’est… le patron. Le patron qui licencie comme il veut, qui obtient des subventions [une coupe, manifestement]. C’est aussi l’Etat colonial, qui veut imposer par tous les moyens son pouvoir, et nous avons senti hier que nos élus étaient méprisés ». Des licenciements ? Des subventions ? Des élus méprisés hier ? Trop compliqué, changeons plutôt de sujet : « Après plusieurs jours très agités à Pointe-à-Pitre [images de palettes et de voiture brûlées] la situation était paradoxalement plutôt calme aujourd’hui. Dans une ville fantôme [bis], les habitants anticipaient la poursuite de la grève, et semblaient surtout soucieux de s’approvisionner en produits frais auprès des rares commerçants ouverts. » Après ce bilan de la « situation », Marc de Chevigny peut conclure en soufflant le chaud et le froid : « Les Guadeloupéens soutiennent largement les revendications [mais lesquelles ??] de ce mouvement social qui dure ici depuis dix jours. Certains craignent néanmoins que le débat ne se replace très vite sur la question identitaire, voire raciale. » Une « question identitaire, voire raciale », qu’il vaut mieux évoquer « très vite », et dont le téléspectateur, donc, ne saura rien. Il a cependant appris le « large soutien » des Guadeloupéens au mouvement. Mieux vaut tard que jamais. Mais à la différence des autres « informations » (stations-services, commerces fermés…), celle-ci ne sera presque jamais répétée.

[12] Un sujet d’une minute dans lequel le secrétaire général du syndicat de la grande distribution parle pendant 20 secondes, soit 33% du temps.

[13] Titre du reportage sur le site de TF1

[14] Selon le lancement de Pernaut, qui n’est pas homme à voir le mal partout, ce départ s’explique d’ailleurs très naturellement : « Une grève qui prend de l’ampleur aux Antilles : grève générale contre la vie chère en Guadeloupe depuis trois semaines, depuis 5 jours en Martinique, et le mouvement gagne maintenant la Guyane. Le secrétaire d’Etat à l’outre-mer qui était en Guadeloupe a regagné Paris cette nuit pour en parler d’urgence avec le premier ministre.  »

[15] Sans qu’on lui accorde une importance démesurée toutefois : elle ne sera abordée que 13 minutes après le début du journal

[16] « En Martinique aussi les manifestants étaient nombreux [...] 25000 personnes selon les organisateurs. Tee-shirt rouges et drapeau en tête de cortège , alors que les piquets de grève avaient pris position sur des sites stratégiques, comme l’unique raffinerie de l’île . Aujourd’hui Les négociations se poursuivent à Fort-de-France en préfecture, alors que les grandes surfaces et les stations-service demeurent bloquées jusqu’à nouvel ordre. »

[17] Sans que la perspective générale soit foncièrement différente, comme l’illustre la conclusion du reportage : « En attendant le retour d’Yves Jégo […] les manifestations et les piquets de grève continuent sur l’île. Actuellement, un quart de la population est mobilisée [information nouvelle], les rideaux des commerces sont baissés, les stations-services sont fermées, en fait la vie tourne au ralenti pour une période indéterminée [informations anciennes…] »

[18] Selon les titres de deux reportages sur le site de TF1, respectivement au 13h du 13/02 et au 13h du 11/02. Deux reportages portent en outre sur l’économie guadeloupéenne « victime de la grève ».

Qu’est-ce que la « mal info » ?

Un essai de 140 pages, tout à fait dans le format « léger » de notre époque qui n’a le temps de rien, enquête sur le système que forment les médias avec leur public. Car il s’agit bien d’un système, qui fonctionne de façon dialectique : tu me changes, je te change – et pousse la barbichette !

denis-muzet-la-mal-info.1234521497.jpgHier, l’information visait à informer – aujourd’hui, l’information est à consommer.

Hier, le lecteur adulte et citoyen cherchait à comprendre, à se faire une idée – aujourd’hui, l’infantile zappeur absorbe en boulimique et passe d’un fait à l’autre sans jamais s’arrêter.

Hier on prenait confiance dans le savoir et la compréhension – aujourd’hui, l’excès rend méfiant et mal-informé.  

Hier on pensait – aujourd’hui on se shoote.

Telle est l’analyse d’une équipe de sociologue dont Denis Muzet rend compte. Il n’y a plus de lectorat ou de téléspectateur : il n’y a plus que des médiacons (somme à toute heure) – des ‘médiaconsommateurs’. Je me demande s’il n’y aurait pas un lien entre la propension à l’obésité et cette propension à la consinformation. De la malformation à la malinformation, ce n’est après tout que la traduction directe du corps tordu dans l’esprit. Tous deux sont des comportements infantiles, de la névrose boulimique ; tous deux sont des excès dû au tout-consommation.

Comme dans le comportement de malbouffe, il s’agit de grignoter à tout moment. Là un chocolat marketé télé, ici une info formatée télé. Il faut que les deux soient brefs, faciles d’accès, et fassent plaisir. Rien ne doit arrêter le compulsif, à consommer tout de suite. Cela ne peut être que du superficiel – tout ce qui est compliqué, recette gastronomique ou analyse journalistique est trop indigeste ! Fast-food – fast news : l’anglais globish est merveilleux pour réduire les concepts à deux syllabes. Le bol médiatique ainsi traité comme un bol alimentaire s’ingurgite mieux dans les gosiers lassés.royal-mains-jointes.1234521507.jpg

Dès lors, l’info en continu est comme la bouffe en continu : une manie compulsive. Elle vise à se rassurer comme le loupiot qui tète son pouce, l’ado son Coca ou la pétasse sa clope. CNN comme Mars ou Smarties « calme une peur permanente » – celle de ne pas « en être », de ne pas ingurgiter comme les autres au même moment que les autres. Cela pour « appartenir », se sentir de la bande, bien au chaud dans l’infantilisme collectif où chacun se conforte dans ses préjugés et se réconforte du collectif.

Le monde est un « chaos global » et seul la raison humaine lui donne sens. A consommer plutôt qu’à penser, à avaler sans goût ni appétit, à absorber sans réfléchir, on ne comprend plus rien. Pas de quoi être « rassuré » par l’information ! Les médias institutionnels apparaissent peu crédibles – surtout en France où la démagogie des ventes a tiré vers le court, le partisan et le moral à prétention universal-socialiste. Les sociologues cités dans l’essai confirment que la défiance envers ces médias institutionnels est générale, profonde et durable. Chacun préfère son « bricolage » composé de rumeurs de blogs, de sites internet connus, d’encyclopédies ouvertes et de ce-qu’en-disent-les-autres. Rien de fiable pour qui réfléchit un peu…

Être coproducteur de l’information est pourtant un idéal utile. Surtout pour qui se veut adulte et citoyen, parent responsable et humaniste. Pour cela, il faut reprendre de la distance, ne pas écouter en boucle les mêmes scies en continu style CNN ou France-Info (qui finit par dire n’importe quoi à force de répéter le même texte toutes les 7 mn – testez !). Il faut se donner le temps de réfléchir tout seul, de rechercher sur le net des éléments dans des sites fiables, les recouper… En bref un travail – que la flemme ambiante n’encourage pas, de l’Éloge de la paresse d’une ex-fonctionnaire des Postes au je-m’en-foutisme affiché des employés de l’Emploi, de la démagogie nationale d’une Éducation qui nivelle les notations au bac au corporatisme affiché des enfeignants qui refusent d’enseigner parce qu’ils cherchent encore quoi chercher (« une très rare minorité » mais « d’environ 10% » quand même, dit-on « selon des sources proches de l’université »).

Combattre l’obésité qui guette par de l’exercice, de la diététique et un peu de musculation – c’est valable pour la nourriture comme pour l’information. Notre époque hypermoderne a bel et bien réduit le journalisme au marketing et l’info à la conso, sans que l’on s’en soit guère aperçu… C’est tout le mérite de cet essai que de le mettre en lumière.

Denis Muzet, La mal info, enquête sur des consommateurs de media, L’Aube Poche essai, 140 pages, 7.4€

L’internet, talon d’achille du gouvernment des pensées

 L’une des plus belles chansons de la chanteuse et poète brésilienne Adriana Calcanhoto contient ces mots : eu vejo tudo enquadrado / remoto controle ([je vois tout encadré / télécommande]. C’est comme ça que certains gouvernements aiment leurs citoyens : à vision encadrable (mais sans la conscience poétique qu’elle l’est). Ils ont à travers le temps développé un ensemble de moyens et de savoirs-faire auxquels beaucoup ne sont pas outillés pour résister. Le cœur de ces moyens est la capacité à concentrer l’attention pendant des périodes brèves mais intenses et répétées sur des événements, des images ou des mots chargés d’émotion de façon à frapper la pensée de stupeur, tout en laissant l’adhésion ou le rejet diriger les comportements et les opinions.

L’espace public moderne qui se construit sur internet est un antidote précieux dans cette situation. Après divers discours présidentiels récents, il était extraordinaire d’y observer la déconstruction des mensonges, arguments fallacieux, présentations tronquées et facilités émotionnelles. Internet n’est pas toujours le lieu d’origine de ces déconstructions, mais il est le lieu où elles s’amplifient, se perfectionnent et s’échangent. Ceux qui visent à gouverner la pensée par la stupeur l’ont compris, et ils ont engagé une guerre à plusieurs fronts contre le nouvel espace public. Le premier de ces fronts est la pollution, et le second le contrôle et la police.

La pollution consiste à installer dans internet une discrimination en faveur des flux des médias qui propagent la fascination et la stupeur. C’est une stratégie malaisée car internet a été conçu précisément pour être agnostique et équitable par rapport à ce qu’il transporte. Il faudra donc multiplier des stratégies techniques et légales pour parvenir à y installer la discrimination qui règne naturellement au pays de la télévision. Techniquement, on essayera de détruire la neutralité de l’internet en autorisant les opérateurs de télécommunication et les fournisseurs d’accès à des pratiques discriminant entre les types de sources, de contenus ou de protocoles. Fiscalement, on favorisera les sites bientôt labellisés des médias qui ne laissent parler la critique que lorsqu’elle est convenablement encadrée. Judiciairement on créera pour les internautes un régime de responsabilité de diffamation ou autre plus défavorable que celui qui s’applique aux sites de médias “officiels”.

Le contrôle et la police s’institueront par des canaux dérivés : en invoquant la protection des enfants, la lutte contre le terrorisme et last but not least, la défense de la “propriété intellectuelle”.

Chez nos amis italiens, qui ont un gouvernement également mal-intentionné à l’égard de l’espace public démocratique mais nettement moins astucieux, on fait tout ça d’un coup, dans de grandes lois sécuritaires. Chez nous on multiplie les petites touches, chacune liberticide et contraire aux droits, mais pas assez massivement pour mettre dans la rue. Le risque est sans doute plus grand chez nous. Il faudra que ceux qui défendent les libertés ou l’autonomie de la pensée dans d’autres champs, du traitement des étrangers qui est l’étalon des droits à l’indépendance universitaire et de recherche comprennent que leur capacité à gagner sur ses fronts dépend d’une ressource critique, l’espace public informationnel. Il faudra aussi que ceux qui font vivre cet espace public reconnaissent les valeurs communes qu’ils partagent avec d’autres acteurs.

Un journal de France Inter : la hiérarchie de l’information ? Disparue ou molestée…

Publié le 19 février 2009 par Grégory Salle

La guigne a débuté tôt ce vendredi 13 (février 2009) : dès 7h30 exactement, l’heure du journal d’Agnès Bonfillon sur France Inter. Celui-ci n’eut qu’un avantage : accélérer subitement le réveil de l’auditeur ensommeillé. Il assiste en effet médusé à une hiérarchie de l’information sens dessus dessous, noyant pendant douze minutes tout ce qui ressemble de près ou de loin à de l’information économique, sociale et politique sous une avalanche de faits divers crapuleux ou sordides, dont la surexploitation complaisante est à peu près inversement proportionnelle au volume d’informations proposé.

Les titres annoncés par la présentatrice donnent déjà le ton [1]. Dans l’ordre et sans coupure :

« Peut-être le dénouement dramatique dans l’affaire Ophélie, cette étudiante française disparue il y a deux mois à Budapest. Un corps a été retrouvé sur les berges du Danube hier, une autopsie est en train d’être pratiquée. Vingt ans de prison ferme pour l’agresseur de Shérazade, brûlée à 60% il y a trois ans. Il a été rendu coupable de tentative d’assassinat. « Matinale en direct de la Guadeloupe sur France Inter, vous le disiez Nicolas [Demorand] : Pointe-à-Pitre où les négociations ont été rompues hier soir avec les médiateurs. Quatre semaines de grève générale, qui s’étendent désormais à la Martinique et à la Réunion. Il n’y aurait aucun survivant : un petit avion de ligne s’est écrasé ce matin au nord de l’État de New York sur une maison de banlieue. Nous parlerons également dans ce journal d’un chantage fait aux cafetiers de Carpentras : un corbeau les menace de représailles s’ils servent des habitants d’origine maghrébine ».

Nul ne doute qu’il y ait là des drames affligeants ; reste que cet ordre du jour est déjà en soi fort discutable, d’autant que la seule information politique (sur cinq) est traitée dans l’ensemble de l’émission, cette édition spéciale du « Sept dix » ayant lieu à Pointe-à-Pitre. Ce ne sont pourtant pas les sujets intéressant la collectivité qui manquent, surtout lorsque l’on vit une crise historique du capitalisme dont les effets sociaux désastreux font plus que commencer à se faire sentir. Comme on va le voir, le développement de ces « accroches » n’arrange rien à l’affaire, bien au contraire.

1. L’affaire Ophélie (2’40)

Une retranscription quasi intégrale est ici nécessaire pour faire sentir l’insistance outrancière d’un traitement qui n’en finit plus. Agnès Bonfillon débute en jouant la corde sensible : « Depuis deux mois sa famille vit une attente insoutenable : ces dernières heures sont sûrement pires. Un corps a été retrouvé sur les rives du Danube hier. Il pourrait bien s’agir d’Ophélie, cette étudiante française disparue en décembre dernier ». Elle lance alors un reportage qui passe la parole à une consœur qui a manifestement été spécialement dépêchée pour l’occasion à Budapest :

« C’est jeudi soir à 18h heure de Paris que la police hongroise a été alertée. Des bateliers ont aperçu un corps de femme sur les bords du Danube, le long de l’île de Csepel, qui se trouve à environ 6 km au sud de Budapest. Selon la police, ce cadavre pourrait être celui d’Ophélie Bretnacher, l’étudiante française de 22 ans, disparue dans la nuit du 4 décembre dernier dans la capitale hongroise. Ophélie avait passé la soirée dans une discothèque du centre de Budapest avec des amis, et était repartie seule à pied. Selon les premiers éléments recueillis, il semblerait que les vêtements du corps retrouvé correspondent à ceux qu’Ophélie portait le soir de sa disparition. Mais la police ne peut rien confirmer pour l’instant. La seule chose visible, a déclaré le commandant de police Gabor Toth, c’est que le corps a séjourné dans l’eau pendant plus de deux mois. La police hongroise a demandé une autopsie à des médecins légistes, et des tests ADN vont être effectués pour déterminer si le corps retrouvé est bien celui d’Ophélie. »

Allant au-delà de ce qui est requis pour comprendre la situation, la journaliste ne nous épargne donc aucun élément circonstanciel, même le plus trivial au regard du drame. On verra par la suite que des informations d’une toute autre ampleur n’auront pas droit à une telle profusion de détails. La présentation n’évite pas non plus les redondances – cela ne fait pourtant que commencer – ce qui est d’autant plus problématique que le tout est largement gorgé de conditionnel.

Or, le dossier n’est pas clos. Pour bien se faire entendre des auditeurs sans oreilles ou sans cœur, Agnès Bonfillon reprend la parole pour rajouter une couche… d’émotion bien plus que d’information : « Attente insoutenable pour la famille d’Ophélie mais également pour ses amis, ses proches, et les étudiants de son école de Reims qui depuis deux mois se sont mobilisés pour retrouver la jeune fille. Tous attendent les résultats de l’autopsie avec une grande inquiétude ». La journaliste passe la parole à un autre journaliste, qui embraye : « À Budapest comme en France, pas de réactions définitives, mais beaucoup d’émotion. On reste dans le non-dit ; Guillaume connaît bien Ophélie, il est lui aussi étudiant Érasmus en Hongrie, il s’est beaucoup mobilisé. Il a distribué des photos de la jeune fille, affiché des portraits ; hier soir il restait très prudent  ». Prudente, la rédaction de France Inter l’est beaucoup moins : son filet d’information déjà incertain s’amenuise à vue d’œil.

C’est donc autour de l’amie de la victime putative (on l’a entendu, la chose n’est pas sûre ce matin-là [2]) de parler : « Ce que j’ai compris, c’est qu’il fallait bien faire une autopsie pour voir qui était la fille, c’est tout ce que je sais. Une jeune fille, donc, qui doit correspondre à la description à mon avis d’Ophélie, donc après j’en sais pas plus pour le moment [suit un extrait difficilement audible dans lequel on comprend que le jeune homme attend pour se prononcer] ». Aucune information supplémentaire donc.

Le journaliste reprend (« En France aussi on attend l’autopsie. Le comité de soutien d’Ophélie a multiplié les démarches : rassemblements à Paris, marches silencieuses, chaînes humaines, réseaux sur Internet ») avant de laisser s’exprimer le Président du comité de soutien d’Ophélie. Ce dernier livre en une phrase l’essence du reportage, celle d’un quasi vide : « Un petit peu comme tout le monde, on est un peu sous le choc de cette annonce, il y a pas plus d’informations pour l’instant que ça , mais on est clairement sous le choc. Le premier sentiment qu’on a, c’est que tout ça est bizarre, tout ça malheureusement est bizarre. Si d’aventure c’était elle, c’est clair que aujourd’hui notre première pensée va pour la famille, qui est dans l’attente depuis deux mois et demi et qui va encore l’être en attendant le résultat de l’autopsie. On continue quoi qu’il arrive d’espérer… ».

Alors que l’on tourne en rond depuis le début du reportage sur le même manque d’éléments concrets et confirmés, ce qui est étrange pour une affaire placée en « une », le journaliste répète à nouveau des choses qui ont déjà été dites : « Les faits sont troublants : la jeune fille retrouvée porte le même type de vêtements qu’Ophélie, son corps est resté plus de deux mois dans l’eau ; selon la police, il y a de grandes chances que ce soit l’étudiante rémoise  ». Agnès Bonfillon termine : « La police hongroise, qui a prévu de donner une conférence de presse dans la matinée ». On est alors saisi d’une idée incongrue : et si les journalistes avaient attendu cette conférence de presse avant de faire durer 2’40 sur un contenu si fragile ?

2. L’affaire Shérazade (12’’).

Le journal enchaîne sur la condamnation à vingt ans de prison ferme de l’agresseur de Shérazade. Le fait divers, même s’il a été largement médiatisé, n’est nullement anecdotique : l’homme avait arrosé d’essence puis brûlé la jeune femme, son ancienne petite amie parce qu’elle refusait de l’épouser. Mais on en saura pas plus : aucune information, si ce n’est le fait que les jurés ont suivi les réquisitions du procureur. Shérazade a donc droit, elle, à un peu plus de dix secondes, en deuxième position tout de même de l’information nationale.

3. Une « information France Inter » : gang et tortures (1’40)

Vient le tour d’une « information France Inter » – on sait qu’il faut parfois se méfier de se genre d’exclusivité [3]. À nouveau un fait divers… et à nouveau beaucoup de conditionnel : « Cinq personnes ont été arrêtées mardi dernier dans le 19e arrondissement de Paris : toutes sont soupçonnées d’appartenir à un gang qui aurait agressé neuf personnes depuis septembre dernier, à chaque fois dans ce quartier sensible de la capitale. Parmi les victimes, certaines ont été torturées… ». Viennent les précisions d’un journaliste, qui évoque surtout le pistage de la police judiciaire à partir de la plainte de deux victimes, avant de laisser la parole à l’une d’entre elles en précisant au préalable : « agressé alors qu’il sortait d’un cinéma du 19e arrondissement, il est traîné dans une cave d’un immeuble voisin. Objectif des agresseurs : voler sa carte bleue et obtenir par tous les moyens ses codes bancaires ».

C’est au tour du récit de la victime. En tendant l’oreille, on entend les coupures du montage : ce n’est donc pas tout à fait une parole brute qui s’exprime. Une nouvelle fois, on a droit aux détails éprouvants du passage à tabac [4] Récit légitime d’une victime ? Sans doute. Mais exposition complaisante, flattant une curiosité malsaine, tout autant.

On réentend le journaliste (« Bilan : colonne vertébrale abîmée, fracture du plancher orbital et quelques gros hématomes. De son côté le gang s’enfuit avec trois cents euros… »), puis on passe à l’avocat de la victime. Il évoque ce que l’auditeur avait déjà compris tout seul : une « série d’agressions en bande avec des violences qui sont absolument inouïes au regard du butin », révélant un « mépris manifeste pour l’intégrité physique et la vie d’autrui ». Le journaliste termine sur la garde à vue et la mise en examen probable des suspects. Pour l’instant, beaucoup de victimes et de policiers ; en revanche, aucune information économique, politique ou sociale.

4. Un nouveau fait divers… (22’’)

Après bientôt cinq minutes de faits divers criminels, peut-être allons nous passer à une information nationale d’ « intérêt général » ? Peine perdue. Le sillon est si bien tracé qu’Agnès Bonfillon continue sur sa lancée : « Nous vous parlions hier de la disparition d’une grand-mère et de son petit-fils de trois ans (…). Hier les deux corps ont été retrouvés dans la voiture de la septuagénaire (…). Aucune piste n’est écartée par les enquêteurs, y compris celui du suicide, sachant qu’il y a dix-neuf ans le fils de la famille s’était tué de la même façon, au même endroit, et que les gendarmes n’ont relevé aucune trace de freins ».

5. La grève générale en Guadeloupe et Martinique (2’40)

Après un petit jingle, sans doute pour se remettre de ses émotions après un tel déluge de cadavres, enfin une information : la grève générale en Guadeloupe. Bien évidemment, celle-ci « paralyse totalement l’île ». L’enlisement des négociations est évoqué, puis la vie chère « au cœur du problème », avant qu’un reportage précise, « pour comprendre l’équation », les spécificités d’une économie antillaise « sous perfusion ». Après le reportage, assez détaillé et qui a le mérite de traiter économiquement du problème en signalant notamment que « les richesses tiennent en peu de mains » (blanches), Agnès Bonfillon reprend : « Quatrième semaine de grève générale en Guadeloupe donc, de paralysie [5] ; idem en Martinique depuis une semaine (…) Autrement dit le mouvement commence à faire tâche d’huile… ». L’enjeu est donc de taille : va-t-on par conséquent avoir droit à la parole d’un protagoniste ?

Oui… et non. C’était trop beau : voilà qu’on nous fait pleurer sur le sort des professionnels du tourisme en métropole, « très inquiets ». À qui offre-t-on le droit de s’exprimer publiquement ? Pas à un gréviste, bien évidemment, mais au Président du syndicat national des agences de voyage. Qui entonne une complainte prévisible : « On ne connaît que des annulations et des reports. Autrement dit, c’est plus de 10000 ou de 15000 personnes qui sont retenues par… cette non possibilité de donner des services de qualité. Économiquement, c’est aussi dramatique parce que c’est une chute du chiffre d’affaires qu’on peut chiffrer entre 10 et 15 millions d’euros. Il faudra des mois pour rattraper cette image de marque. Pour le touriste potentiel, nos amis antillais sont en train de scier la branche du tourisme sur laquelle ils auraient pu reposer une part de leur avenir ». Sans commentaires. L’émission entière étant consacrée à cette question, espérons qu’il y ait eu quelques effets de compensation…

6. Au fait, un détail (52’’) : récession économique, licenciements et patrons voyous

C’est à une sixième position peu honorable qu’on retrouve ce qui pouvait légitimement prétendre au rang d’information majeure, méritant éclaircissements et approfondissement (le PIB français recule !) : la récession économique en France. « Christine Lagarde prononce désormais ce mot, jusqu’ici tabou », nous explique-t-on, pour mentionner ensuite la « baisse des prévisions » de la ministre, euphémisme poli pour désigner (et dénier) des effets d’annonce notoirement manipulateurs.

Si la question sociale n’est certes pas complètement évacuée, son cadrage est soigneusement contrôlé : « De nombreux secteurs sont touchés de plein fouet par la crise, et puis, comme ArcelorMittal, il y a des investisseurs étrangers qui malgré des bénéfices préfèrent retirer leurs billes. C’est le cas de l’américain Atmel : vingt millions d’euros de profits et le géant américain de composants électroniques veut se débarrasser de son site à Rousset dans les Bouches du Rhône. 1400 salariés sont concernés. Le groupe avait pourtant touché des subventions pour venir s’installer dans la commune et [fut] même exonéré de taxe professionnelle pendant dix ans, on en reparle dans le journal de 8h. Au chapitre plans sociaux, selon Le Parisien, Air France envisage la suppression d’au moins 1000 postes ». Certes, on ne s’attendait pas à un exposé percutant et encore moins subversif des dommages sociaux créés par l’accumulation du capital. Mais tout cela est un peu juste pour qui ne peut attendre « le journal de 8h », sans compter la banalisation de ces expressions dévoyées devenues faussement « naturelles » (« plans sociaux ») qui appellent un chat un chien. On ne parle ici ni de délinquance (économique), ni d’insécurité (salariale), termes dont on connaît par ailleurs la fortune médiatique. Et la chose ne mérite, semble-t-il, que 52 secondes. De plus, là encore, les licenciés n’ont pas voix au chapitre. Cette lacune est particulièrement flagrante quand on la rapproche de la pluralité des prises de parole au cours du premier sujet de la matinée.

7. Mais revenons à l’essentiel… les faits divers : « Un corbeau à Carpentras » (1’30)

Pour qui espérait un crescendo qualitatif dans le traitement de l’information, la déception est rude. C’est en effet un nouveau fait divers, assurément peu glorieux, qui prolonge cette tranche d’information déjà édifiante. Il s’agit cette fois d’un « corbeau raciste » à Carpentras. « Depuis plusieurs jours, des patrons de bar reçoivent des lettres de menaces, d’intimidation : on leur demande (…) de ne plus servir les clients d’origine maghrébine ». Reportage : «  »Pour l’identité française » : c’est le titre de cette missive rédigée dans un français châtié, entrecoupé d’injures racistes… ». La journaliste donne la parole à une patronne de bistrot qui a reçu une telle lettre : « Ben y avait beaucoup de propos malveillants, des menaces, que si on servait les magh… la société maghrébine, on devrait s’attendre à des représailles ». Puis – journalisme d’investigation oblige – on tend le micro au patron du café d’en face, légitimement choqué par les propos racistes qu’il a aussi reçu. Puis vient le tour d’Hakim, « un habitué », « accoudé au comptoir », lui aussi « indigné ».

On piste enfin « l’émotion » jusqu’à la mairie, dont le premier adjoint est « issu de l’immigration ». Il a lui aussi reçu des lettres anonymes. Mais son indignation, ou en tout cas ce qu’en ont conservé les journalistes, s’exprime en termes très peu politiques et très marchands : « C’est détestable que des gens n’aient pas évolué, c’est détestable dans le sens où la population issue de l’immigration, c’est une clientèle comme une autre et qu’elle consomme ». Discours marchand… redoublé d’un discours un tantinet policier, à propos des « mesures à prendre » : « On est attentifs. On va prendre des mesures spécifiques pour surveiller chaque bar, mais on surveille l’ensemble des commerces de la ville ». Surveiller les commerces pour combattre le racisme, voilà qui est novateur et promet d’être efficace. En complément, les lettres ont été envoyées à la police scientifique pour analyse. Tout ceci ayant déjà duré 1’30, on se demande bien combien durera le reportage le jour où les résultats seront connus.

8. Un crash aérien sur une maison de banlieue (15’’)

L’auditeur qui serait déjà en manque de chair fraîche peut se rassasier de l’information suivante : un crash aérien sur une maison de banlieue aux Etats-Unis. On ne sait pas combien de passagers comptait l’appareil, mais on sait qu’il n’y a aucun survivant. Cela fait donc beaucoup de morts, mais étrangers : ils comptent moins, la queue de peloton du journal suffira. Leur place est du reste plus enviable que celle concédée à la politique étrangère.

9. La politique étrangère ? Bien sûr ! Seize secondes.

Vraiment, trois fois rien : Abdelaziz Bouteflika est candidat à sa propre succession. Hélas, il n’y a « aucun suspense », sa réélection est « évidente ». Pourquoi donc perdre du temps en faisant davantage qu’expédier en une phrase le fait que l’opposition boycotte le scrutin ? Sans doute ne faut-il pas chercher querelle à un régime ami. Rien sur la situation politique en Algérie, donc. Il est bien plus important de traiter d’un sujet d’urgence, qui permet de boucler la boucle…

10. Déjà en manque de sang ? C’est l’heure de… « Crim’ expo »

… « Les séries télévisées sur la police scientifique font un tabac ! » exulte Agnès Bonfillon sans dissimuler son plaisir. Cette déclaration de la plus haute importance permet d’enchaîner sur l’exposition « Crim’expo » à la Cité des sciences. Incontestablement, depuis dix minutes de journal, le thème criminel avait été dramatiquement négligé. La journaliste est ravie : « Jusqu’en janvier 2010, vous pouvez, quel que soit votre âge, endosser le rôle d’un policier chargé de résoudre un meurtre…  ». Le reportage, placé sous le signe ludique de Sherlock Holmes et rythmé par des voix d’enfants, permet de faire passer la pilule policière.

Le journal se termine sur la musique de Psychose, pour accompagner une plaisanterie d’Agnès Bonfillon  : « Et dire qu’on est vendredi 13 ! Tremblez, tremblez, tremblez… ». Hélas, l’auditeur, croyant avoir composé le numéro de la police plutôt qu’écouté les informations sur une grande chaîne de radio publique, est trop hébété pour avoir envie de rire.

Grégory Salle

Notes

[1] Précisons que celle-ci n’est mentionnée ici que parce qu’elle incarne des routines dont elle est loin d’être la seule responsable.

[2] Depuis, les analyses ADN ont confirmé que le corps retrouvé est bien celui de la jeune femme française.

[3] Voir notamment « Tripatouillages sur « l’ultra gauche », en direct de France Inter », suivi des « excuses ».

[4] « Pour bien être sûr que je donnais les bons codes, ben ils m’ont torturé pendant ces deux longues heures, donc à trois sur moi, s’acharner, coups de crosse de revolver sur le crâne… Puis ils m’ont brûlé des cigarettes, enfin une cigarette sur la peau, ils m’ont tordu le doigt, ils ont failli le casser d’ailleurs, j’ai pas encore récupéré toute la mobilité de mon doigt. Ils m’ont aussi foutu quasiment à poil à quatre pattes… avec une tentative de viol. Ils ont simulé mon exécution à l’arme à feu en me pointant le canon du revolver sur la tête sur la nuque. Donc du coup au bout d’un moment, voilà on reçoit des centaines de coups, mais en fait on les sent plus vraiment quoi ; on est un peu un sac à patates au sol et puis on attend que ça se passe quoi.  »

[5] On pourrait discuter des connotations péjoratives de ce motif de la « paralysie », qui suggère l’inactivité ou l’inertie là où il se déroule au contraire, d’une certaine manière, une intense activité.

        

 

La journée du 29 janvier (3) : Et, bien sûr, Jean-Pierre Pernaut…

Publié le 10 février 2009 par Henri Maler

Pour tout savoir sur une « journée noire » finalement « plutôt gris clair », il suffisait de regarder les JT de 13 h. de TF1 et de suivre leur guide…

Mercredi 28 janvier, JT de 13 heures sur TF1
Tempête sous un crâne

Après la minute rituelle consacrée à la météo, Jean-Pierre Pernaut hiérarchise l’information : «  Dans un instant bien sûr les suites de la tempête dans le Sud-ouest avec tous nos envoyés spéciaux et une situation toujours aussi difficile ce matin pour des centaines de milliers de gens. Mais d’abord [sic – la suite, en détachant bien les mots] la question que se posent tous [re-sic] les parents d’élèves aujourd’hui : le service minimum d’accueil sera-t-il assuré comme le veut la loi demain matin dans les écoles. Journée noire avec la grève dans l’éducation et dans tous les services publics. C’est pas facile à organiser en tout cas ».

En deux reportages – que le site de TF1 intitule ainsi : « Un service minimum d’accueil pas facile à organiser » et « Grève : Comment se rendre à son travail jeudi ? » – Bref, tout ce que vous vouliez savoir sur la « journée noire ».

«  Mais d’abord la question que se posent tous les parents d’élèves aujourd’hui : le service minimum d’accueil sera-t-il assuré […] » Suit alors un reportage réalisé à Saint Sébastien sur Loire.

Que se passe-t-il à Saint Sébastien sur Loire ? Si vous voulez le savoir, suivez la note [1]et vous bénéficierez d’informations de portée nationale et peut-être même internationale.

Et JPP enchaîne : « Voilà en tout cas, pour demain. Renseignez-vous bien établissement par établissement, car la situation sera très différente d’un endroit à l’autre, car les employés municipaux seront peut-être en grève aussi. Tous les syndicats appellent à cette journée d’action, SNCF, Education bien sûr, mais SNCF, RATP, réseau d’autobus, Aéroports, Journée noire [bis – voir plus haut] aussi pour les transports en commun. Ca a commencé d’ailleurs ce matin à Nancy, journée de grève dans les transports en commun pour réclamer des augmentations de salaire […] pas plus de 20 à 30 % des bus étaient en circulation. Demain ce sera donc pire dans toute la France, pour l’ensemble des transports en commun, et il va falloir s’organiser pour aller travailler . » Quant aux grévistes…

Suit alors un second reportage (d’1 mn 45 environ) qui s’ouvre sur des témoignages de non-grévistes : « J’ai un employeur extrêmement compréhensif, qui m’a dit de bosser chez moi , j’ai de la chance » – « Ben moi, sincèrement, je pense que je vais prendre une journée de RTT » – - « Demain, je vais venir, je viens en voiture le matin, et j’essaierai de repartir le soir en train. »« J’y serai pas, j’ai pris des congés donc voilà ». Reportage suivi d’un long commentaire sur les difficultés attendues dans les transports. Il débute ainsi : « Ils ont pris leurs précautions et ils ont raison, la journée s’annonce noire dans les transports. » Commentaire enrichi, à grand renfort de tableaux chiffrés, de précisions sur toutes les « perturbations » attendues.

Jean-Pierre Pernaut : – « Et ce matin au conseil des ministres Nicolas Sarkozy a évoqué cette journée de demain. Le gouvernement, a-t-il dit, est attentif et à l’écoute des problèmes des Français, mais il est déterminé à poursuivre toutes les réformes engagées. Venons-en, je vous le disais tout à l’heure, aux suites de la tempête […]  »

Et c’est tout : PAS UN MOT sur les motifs et les objectifs de la journée de grève et de manifestations. [2]

« Venons-en, je vous le disais tout à l’heure, aux suites de la tempête […]  » La tempête dans le Sud-Ouest, pas la tempête qui secoue le cerveau de Jean-Pierre Pernaut à chaque mobilisation d’ampleur (Voir « Annexe »)…


Jeudi 29 janvier, JT de 13 heures sur TF1
Un « Jeudi pas si noir »

Après la météo – « comme d’habitude et ça reste très important » – JPP enchaîne : « L’emploi, le pouvoir d’achat, la défense du service public, une journée nationale de mobilisation de tous les syndicats, c’est rare. Dans un instant on fera le point sur les grèves et les manifestations. Une journée très particulière en tout cas dans tous les départements touchés par la tempête. A Eauze dans le Gers… »  :

JPP présente ainsi un reportage que le site de TF1 intitule « Dans le sud-ouest la solidarité l’emporte sur la grève » (durée : 1 minute 30). La place accordée à ce reportage – en début de journal et avant de « faire le point sur les grèves et les manifestations » n’a rien d’anodin : la solidarité malgré la grève vaut mieux que la solidarité dans la grève. Le reportage lui-même est un véritable conte moral. Pour en profiter suivre la note [3]

- Jean Pierre Pernaut : – « On reparlera bien évidemment dans quelques minutes de la situation dans le Sud-ouest. Mais sur cette grève ailleurs en France autre son de cloche, mais en tout cas pas de chaos dans les transports en commun, pas d’énormes bouchons dans les villes. En revanche [sic], des manifestations, plus de 200 sont prévues aujourd’hui pour réclamer de nouvelles mesures face à la crise… »

Suit alors un reportage que le site de TF1 intitule « Grève : paroles de manifestants »
En régions, les manifestants se sont donnés rendez-vous dès jeudi matin. Une grande mobilisation dans les villes comme Marseille : « crise économique, remise en cause de l’âge de la retraite, suppression de postes, tous partagent les mêmes inquiétudes et veulent faire entendre leurs revendications  ». Mais sur TF1 on n’en entendra pratiquement aucune…

Tournée en images, habituelle un jour de grèves et de manifestation, mais qui ne dissimule pas l’ampleur de celles-ci : « A Lyon la mobilisation est plus forte que prévue, inattendue au point qu’organisateurs et forces de l’ordre ont été débordés, le cortège est parti avec beaucoup de retard et personne ne se risque à une estimation – A Clermont-Ferrand, il faut remonter à 2003 pour voir une telle manifestationAutre fait marquant de ces défilés, la forte mobilisation des salariés du privé. »

« Paroles de manifestants », ainsi que l’annonce le site de TF1 ? Les voici en version intégrale :

- Un mégaphone : « Carla, une chanson, une chanson »
- Des manifestants chantent en rond : « Nicolas, si tu savais, ta réforme… »
- Un manifestant : « Aujourd’hui, il est plus que temps de se bouger, de se mobiliser, sinon, quand est-ce qu’on va les arrêter ? »
- Un autre : « Quand on mégote quelques centimes pour les salariés, et qu’on donne sans contrôle, sans contrôle aucun, quelques milliards de fonds publics aux banques, c’est de l’indécence »
- Des manifestants défilant en criant : « Sarko, ça se voit, on est dans la rue ! »
- Un manifestant : « Pour le mois de février je travaillerai 4 jours, et pour le mois de mars je travaillerai 6 jours. J’ai une perte de salaires de plus de 500 euros mensuels (le journaliste : « Depuis combien de temps ? »).
Ca fait 3 ans que je chôme »

Avec ce reportage de 2 minutes, tout est dit sur les grèves et les manifestations, leurs motifs et leurs objectifs. Tous les reportages qui suivent sont consacrés aux effets de la grève sur les « usagers ».

- Jean Pierre Pernaut : « Oui et des manifestations très suivies (…) dans les villes de l’Ouest (…) Quant à la manifestation parisienne elle devrait être la plus importante. (…) On y attend beaucoup de monde, des fonctionnaires, des enseignants, mais aussi des salariés du privé que les syndicats appellent à défiler. Je vous l’ai dit , pas de chaos dans les transports, mais d’autres services publics sont très touchés par le mouvement . Quels en sont les effets dans une petite ville, par exemple Orchies dans le Nord ? »Ici commence une série de quatre reportages, finement présentés par JPP, et consacrés aux effets de la grève dans les écoles dans et à l’organisation de la garde des enfants (3 reportages qui prennent ensemble 3 minutes 30), ainsi qu’aux effets de la grève dans les transports (1 reportage d’1 minute 45). Où l’on apprend qu’une quarantaine d’enfants ont été accueillis à Saint-Léonard-de-Noblat grâce au service-minimum-d’accueil-désormais-obligatoire, que « c’est vraiment galère » pour un couple de parents brestois, qu’une usagère du RER B ne sera pas payée et qu’une autre va rater son concours à cause des grèves. Pour ceux qui voudraient davantage de précisions, rendez-vous en annexe.

Après le quatrième reportage, et malgré l’absence de « scènes de panique » dans les aéroports, JPP n’est pas totalement soulagé : « Voilà puis je vous rappelle ce chiffre : 25% de gréviste à La Poste je vous l’ai dit, et 23% à EDF selon les directions [des chiffres pas « archaïques » ceux-là : voir plus loin]. Aucun chiffre pour l’instant de l’impact des appels à la grève dans les entreprises privées. Et puis il y a une autre grève qui continue, elle aujourd’hui, grève générale en Guadeloupe. »

JPP vient de lancer ainsi un reportage que le site de TF1 intitule, à l’usage des touristes métropolitains, « La Guadeloupe, de l’île paradisiaque à l’île fantôme ». Il commence par un commentaire qui va directement à l’essentiel : « Ils avaient quitté au matin l’hiver parisien pour des vacances en manches courtes, et ils se réjouissaient de fuir sous les cocotiers guadeloupéens les grèves en métropole. Mauvaise pioche . Car à l’atterrissage à Pointe-à-Pitre, le paradis tropical avait baissé le rideau (…) Ceux-ci arrivent, et ont encore le cœur à rire, quoiqu’un peu jaune. Ceux-là repartent »

Une fois encore, PAS UN MOT sur la situation économique ou politique de l’île, les causes ou les revendications de cette grève pourtant « générale ». Et pour cause, le reportage est presque entièrement consacré aux touristes (de métropole). Les quatre phrases de fin [4] se souviennent, certes, de l’existence de « Guadeloupéens », mais sans donner plus d’informations…

Et JPP peut enfin passer aux effets de la tempête dans le sud-ouest.


Vendredi 30 janvier, JT de 13 heures sur TF1
Ouf ! C’est fini.

Après la météo (40 secondes), une grave question d’actualité, agrémentée d’un reportage, ouvre le journal : la « disparition des billets de 100 F Delacroix ce soir » (2 minutes). Puis les conséquences de la tempêtes dans le Sud-Ouest bénéficient de plusieurs reportages qui totalisent près de huit minutes, suivis d’un autre sur les inondations d’avant Noël sur la côte d’Azur. (1 mn 52) [5]

Le journal est commencé depuis 12 minutes 30 quand il est temps d’évoquer : « les manifestations et la grève de la veille ». Une évocation de trente-sept secondes.

Jean-Pierre Pernaut : – « Un million de manifestants pour le ministère de l’intérieur, 2 millions et demi pour les syndicats : les années passent et ce vieil archaïsme des querelles de chiffres continue. En tout cas, une forte mobilisation contre la crise, et quelques incidents après la manifestation parisienne du côté de la place de l’opéra [La suite illustrée par des images], entre un petit groupe de casseurs et les forces de l’ordre, feu de poubelles, victimes brisées, et une douzaine d’interpellations. Des incidents aussi en fin de manifestation à Saint Nazaire, il y a eu 8 blessés. Hier soir après cette journée de grève Nicolas Sarkozy évoquait l’inquiétude légitime des Français sur l’emploi notamment. Le chef de l’Etat a confirmé qu’il rencontrerait les syndicats dans quelques jours en février. »

Nous le savions déjà : JPP n’aime pas les querelles de chiffres. Le mardi 28 mars 2006, journée de grèves et de manifestations contre le CPE, on avait déjà perçu un certain agacement : « Deux fois plus de manifestants en général que la semaine précédentes qu’il s’agisse des chiffres donnés par les préfectures ou de ceux des syndicats : des chiffres que je ne vous donnerai pas car ils sont très différents donc n’ont pas d’intérêt . [6] Na-na-nère…

Le commentaire de 2009 reprend et complète celui de 2006. Ces « querelles » seront donc décrétées « archaïques ». En quoi ? On se le demande encore, surtout quand c’est le spécialiste des traditions qui se perdent qui s’indigne. Mais un jour sans doute, les journalistes de TF1 disposeront des moyens de faire eux-mêmes leurs propres comptes On se contentera donc, pour l’instant, de cette évaluation : « forte mobilisations ». Mais encore ?

Et surtout, « forte mobilisations » sur quels objectifs  ? « Contre la crise ». Et pourquoi pas « contre le mauvais temps » ? L’expression choisie dépolitise soigneusement les enjeux du conflit, alors que les manifestants ont clairement exprimé par leurs pancartes, leurs slogans, leurs discours (non-entendus sur TF1), le rejet d’une politique. Pour le saisir, il aurait suffi de diffuser les bonnes images, et non celles des affrontements de fin de manifestation.

37 secondes dédiées à la journée de grèves et de manifestations de la veille. 37 mots sur la mobilisation, 51 mots sur les incidents : ce petit décompte est une contribution à « ce vieil archaïsme des querelles de chiffres ». Il est vrai que Nicolas Sarkozy n’a eu droit qu’à 31 mots.

Et, c’est tout.

***Dans son court traité de psychiatrie – Média paranoïa –, Laurent Joffrin (« l’un de nos plus grands professionnels », ainsi que le proclame la quatrième de couverture), félicite TF1 : « La chaîne emploie des journalistes nombreux et compétents. Ils rechignent à jouer les supplétifs du pouvoir ». Et il poursuit : « Quant aux présentateurs, Patrick Poivre d’Arvor, Claire Chazal, Harry Roselmack ou Laurence Ferrari, contrairement à une idée reçue, ils ne font pas profession de veulerie politique ». Avoir oublié Jean-Pierre Pernaut dans cet éloge est parfaitement désobligeant, voire insultant.

Henri Maler

- Grâce aux transcriptions d’Eric et Olivier.

P.S. En honneur de Jean-Pierre Pernaut, voir aussi _ – « 10 juin 2003, 13 heures : le Journal de TF1 pris en otage pas les usagers », 16 juin 2003. – La tambouille de Jean-Pierre Pernaut sur TF1 (20 et 21 mars 2006), 30 avril 2006. – Vous reprendrez bien un peu de Pernaut ? (JT des 27 et 28 mars 2006), 19 avril 2006.



Annexe
- 29 janvier 2009 : Un « jeudi noir » plutôt « gris clair »

Pour, un reportage consacré aux grèves et aux manifestations (2 minutes, voir plus haut), quatre reportages dédiés aux usagers « face à la grève » (5 minutes 15).

- Et c’est parti pour un premier reportage intitulé « Les petites communes face à la grève ».

Commentaire : « A Orchies, petite commune de 7000 habitants, la journée commence dans le froid, il fait moins deux degrés, et sur le quai de la gare. Coup d’œil sur les écrans : pour Lille, il y a un TER sur deux… » Témoignage : « J’en ai marre, parce que c’est constamment, parce que je le prends depuis 20 ans le train, et c’est constamment… » Commentaire : « 7h 21, le train arrive, mais les voyageurs ne savent pas comment ils vont rentrer ce soir. Côté école, certaines sont complètement fermées, d’autres sont ouvertes, mais à moitié ! (…) D’autres ont choisi la formule « grand-parent » pour garder les enfants. (…) En centre-ville, le trésor public compte 50% de gréviste, mais à La Poste, tout fonctionne. » Une passante « Oui, La poste… ça va, comme d’habitude quoi, toujours du monde, mais comme d’habitude quoi ». Conclusion : « Comme partout en France, une journée pas comme les autres à Orchies, mais pas de jeudi noir non plus »

- Jean Pierre Pernaut : « La Poste où selon la direction y’avait 25% de grévistes dans toute la France ce matin. (…) Et dans toutes les écoles en tout cas on se demandait si le service minimum d’accueil désormais obligatoire serait organisé, pourrait être organisé. Dans une commune de Haute-Vienne, Saint-Léonard-de-Noblat… »

- Et c’est parti pour un deuxième reportage que le site de TF1 intitule : « Quel service minimum dans les écoles ? » qui nous apprend que… certaines écoles sont fermées et d’autres ne le sont pas, avec ces précisions inoubliables : « Une école maternelle quasi déserte… [une classe reste ouverte] Pratiquement aucun élève non plus à l’école primaire …[3 élèves présents] Journée très calme également du côté du collège et du lycée [37 élèves sur 600 sont présents] »

- Jean Pierre Pernaut : « Et puis à noter qu’à Rodez dans l’Aveyron le maire de la ville était confronté au même casse-tête pour organiser un service d’accueil. Symboliquement, il avait réquisitionné le préfet, l’inspecteur d’académie, les élus locaux, pour garder les enfants, ça n’a pas vraiment marché et d’ailleurs y’avait très peu d’enfants. Dans beaucoup d’écoles en tout cas, surtout les écoles maternelles, des directrices elles-mêmes se sont organisées pour que les parents ne soient pas dans l’embarras , à Brest, par exemple… »  :

- Et c’est parti pour un troisième reportage que le site de TF1 intitule : « Grève : une directrice de maternelle improvise… ». On y apprend ce qui s’est passé dans une petite école maternelle : « Trois classes sur cinq touchées par la grève, difficile pour les parents de ces élèves de maternelle de s’y retrouver ce matin. A 9h00, plusieurs familles n’avaient toujours pas trouvé de solution de garde pour leurs enfants » – Témoignage : «  On n’a plus de jour d’enfant malade, on n’a plus rien (…) pour nous c’est vraiment galère quoi  ». Commentaire : « Alors la directrice improvise (…) Anne Noyer [Directrice] aurait bien rejoint ses collègues grévistes, pour protester contre les réformes, mais pas question pour elle de laisser les parents dans l’embarras . » La directrice parle : « On a choisi après une épidémie de grippe et de gastroentérite de ne pas en rajouter, quand les parents ne pouvaient pas faire autrement et d’accueillir leurs enfants et de dépanner ceux qui étaient vraiment dans la galère. » Emouvant…

- Jean Pierre Pernaut : – « Donc, on s’organise. Du côté des transports je vous l’ai dit, on s’attendait à une journée noire, elle est plutôt gris clair , certes il y a des perturbations […]  ». Et JPP d’égrener les pourcentages d’autobus, de TGV, de trains Corail, de trains régionaux en circulation, ainsi que le pourcentage de grévistes (selon la direction, mais cela n’est pas précisé). Exhaustif, JPP qui poursuit : « Même chose dans la région parisienne, 80% des métros, des bus et des tramways roulent normalement. Seule la ligne B du RER est bloquée. Le point… » :

- Et c’est parti pour un quatrième reportage que le site de TF1 intitule « Grève : un jeudi pas si noir sur l’Ile-de-France » : « Mauvaise surprise ce matin dans cette gare de banlieue parisienne, sur le RER B le trafic est presque paralysé » – Témoignages : «  On va encore perdre une journée, et on sera pas payé, pis voilà, c’est génial  », « de toute façon, je passe un concours, donc c’est raté pour cette année. J’ai pas de train, je peux pas aller au concours, et je ne pourrais pas passer la suite des épreuves  » « je me suis levé, il était 5h30, faut espérer qu’on va pouvoir rentrer, surtout, c’est ça » – Suit un résumé de la situation dans les TGV, les trains régionaux, le métro. Et pour finir : « Dans les aéroports, pas non plus de scènes de panique (…) et aux abords des grandes agglomérations pas de bouchons interminables ». Soulagement…

Notes

[1] « Ici demain et les parents d’élèves le savent grâce à cet affichage, aux journaux et aux mots distribués depuis quelques jours dans les cahiers, le service minimum d’accueil sera bien mis en place, pour les enfants n’ayant pas d’autre solution. Mais toutes les écoles maternelles et primaires de Saint Sébastien ne seront pas ouvertes, loin de là. Un regroupement a été organisé par la mairie dans quatre des dix écoles. » Pourquoi ? Parce qu’elle ne dispose pas de personnels municipal suffisant pour ouvrir un accueil dans toutes les écoles. Le reportage nous mène alors au « Service enfance ». Commentaire : « Les appels des parents concernent aussi les repas, ils seront chauds en maternelle, mais pour les plus grands prévoir un pique-nique. » Seulement, voilà : « En mairie, on avoue qu’appliquer cette loi de service minimum d’accueil est un exercice très compliqué ». Pourquoi ? Parce que la mairie ne sait pas combien d’enfants lui seront confiés. Commentaire final  : « Puisqu’il est obligatoire, le service minimum d’accueil va donc exister à Saint Sébastien avec du personnel municipal, non gréviste et habituellement habilité à s’occuper d’enfants. Lors de la dernière grande grève dans l’éducation, il avait été utile ici pour 20 pour cent des enfants scolarisés dans les écoles primaires publiques. »

[2] A comparer avec le JT du lundi 27 mars 2006, veille de la journée de grèves et de manifestations contre le CPE. Un JT également entièrement dédié à la prévision d’un « mardi noir : « Vous reprendrez bien un peu de Pernaut ? ».

[3] « Dans le sud ouest la solidarité l’emporte sur la grève » – « Cette école ouvre ses portes pour la première fois depuis la tempête, un soulagement pour les parents (…) Dans cette commune de 4000 habitants, il n’y a donc aucune grève, les professeurs des écoles sont présents, ils peuvent accueillir jusqu’à 170 enfants. “Je suis gréviste par rapport à la politique appliquée à l’Ecole publique, mais bon vu la situation d’Eauze, vu la situation catastrophique de certains parents, on est là pour aider les parents, les soulager, que les enfants puissent venir” A quelques km de là même constat il faut encore réparer, 25 km de lignes et 1500 transformateurs, dans le Gers, 13000 foyers n’ont toujours pas d’électricité. “On va faire le maximum pour envoyer le courant le plus rapidement possible. Il n’y aura pas du tout d’heures de grève aujourd’hui.” A la Poste les facteurs continuent aussi leur tournée, depuis samedi ils rendent visite aux personnes isolées. “ Le coin est très endommagé, on est tous très inquiet par rapport à ça. Après, la grève, on comprend hein, mais on a notre tête, notre estomac même, est vraiment localisé. Voilà.” “On était solidaire mais on est obligé de passer chez les gens, ils nous attendent un peu comme le messie, c’est triste à dire.” Au milieu de la matinée un rassemblement a tout de même eu lieu sur la place du marché, mais dans le Gers, la priorité aujourd’hui reste d’aider les personnes encore isolées. »

[4] « la Guadeloupe vit au ralenti depuis maintenant plus d’une semaine de grève générale. Les Guadeloupéens en sont réduits à suivre à la radio les interminables négociations qui opposent les syndicats locaux aux pouvoirs publics, sans grand espoir (un taxi : « ça ne servira à rien du tout »). Et effectivement, les discussions sont ce matin au point mort, tout comme la plupart des voitures de l’île. Les stations service ne servent plus depuis maintenant presque dix jours, et le nombre de ceux qui roulent encore diminue d’heure en heure. »

[5] Voici la liste de ces reportages selon les titres donnés par le site de TF1 : « Derniers jours pour échanger les billets de 100 francs » – « A Sabres, les habitants constatent encore les dégâts » – « Les artisans sont débordés en Aquitaine » – « Des élevages de volailles ont été décimés par la tempête » – « Les peupleraies de Haute-Garonne ont été ravagées » – « Le Lavandou pleure encore plus d’un mois après les inondations ».

[6] « Vous reprendrez bien un peu de Pernaut ? ».

Publié dans LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY, LE MALJOURNALISME : Le cas français | Pas de Commentaire »

Mascarade pour un massacre ? Télévisions publiques en péril, pluralisme en danger

Posté par issopha le 6 juillet 2008

*

Mascarade pour un massacre ?

Télévisions publiques en péril, pluralisme en danger

Grégory Rzepski et Henri Maler

   

Evoquant la suppression de la publicité sur les télévisions publiques, Nicolas Sarkozy l’avait implicitement proclamé le 8 janvier 2008 : « Avec moi, on décide d’abord, on réfléchit ensuite. » Pour asséner son refus de toute augmentation de la redevance, il vient de compléter cette règle de gouvernement (pas totalement inédite…) par une nouvelle maxime : « Avec moi, on réfléchit, mais ça ne sert à rien : j’ai déjà décidé ». A quelques jours de la grève appelée pour le 18 juin à France Télévisions, où en est-on ?

« Moi quand on me confie une mission, je ne recule jamais, je ne renonce jamais. » La forfanterie de Jean-François Copé [1] pourrait prêter à sourire… si, au sujet de l’audiovisuel, il ne disait la vérité. Depuis des mois, la « droite décomplexée » crache dans la soupe de la télévision publique… pour réserver au privé un festin de roi.

I. Télévisions publiques : mascarade pour un massacre ?

La Commission pour la Nouvelle Télévision publique dite « Commission Copé » est une mascarade [2] ; mais, au sein de cette entreprise de démolition, une mascarade qui a son utilité propre. Installée en février 2008 par Nicolas Sarkozy sous couvert de « refonder l’identité du service public audiovisuel, et réfléchir à son incarnation dans une offre de programmes renouvelés et adaptés [3] », elle amuse la galerie et verrouille les débats pendant que les décisions sont prises ailleurs, voire mises en œuvre.

Des estimations sur mesure

Les propositions, rendues publiques le 22 mai par le député-maire de Meaux pour le groupe qu’il préside, consistent à supprimer la publicité en deux temps. Du 1er septembre 2009 au 31 décembre 2011, la publicité ne serait supprimée qu’à partir de 20h. Elle le serait complètement à compter du 1er janvier 2012. La Commission estime le montant de la compensation à 450 millions d’euros par an durant la période transitoire et à 650 millions d’euros ensuite.

Ce chiffrage est indécent. Comme nous le relevions ici même, si l’on prend en compte les chiffres 2006, les seuls consolidés, « le groupe France Télévisions, déjà sous-financé par rapport à ses homologues européens, perdrait 833 millions d’euros de publicité et de parrainage, soit 30% de son budget de 2,85 milliards dont 1,87 milliard provenant de la redevance [4]. » Pour tenter de justifier le chiffre de 650 millions d’euros, l’estimation proposée décrète arbitrairement que les exceptions à la suppression comme le parrainage, la conservation des écrans publicitaires sur RFO ou, encore, le maintien de la publicité sur les antennes locales de France 3 et sur les sites Internet rapporteraient 150 millions d’euros au total. Or, rien n’est moins sûr

Ce qui est certain en revanche c’est que le chiffre retenu est conforme à celui des lobbyistes de l’audiovisuel privé [5].

Plus lamentable encore : le chiffrage s’en tient à la logique strictement comptable de la simple compensation et ne tient pas compte des 400 millions d’euros nécessaires au financement de la production de programmes supplémentaires destinés à remplacer les spots publicitaires à des heures de grande écoute (quelques 1000 heures par an) [6].

Et pour parachever le chef d’œuvre, les moyens à dégager pour financer la « nouvelle ambition » du service public ne sont pas chiffrés.

Bref, les estimations sont taillées sur mesure pour que le déshabillage du secteur public… permette d’habiller le secteur privé. Pour y parvenir, les « pistes » envisagées, notamment celles que l’on peut lire sur le site de la Commission – amoureusement intitulé « Ma télé publique »… – sont encore plus dérisoires et scandaleuses.

Des « scénarios » de « compensation »… pour films de série B ; des « scénarios » d’ « ambition » … pour films de science-fiction.

Compensations de série B : broutilles et Cie

Pour « compenser » les pertes sous évaluées de France Télévisions, le sieur Copé, ci-devant maire de Meaux, a avancé trois scénarios « ni exclusifs, ni définitifs » (qui ne seraient plus que deux, selon Libération du 5 juin,…).

1) Le premier scénario prévoit d’instaurer une taxe sur l’électronique grand public. Le lobby de ce secteur s’y oppose vigoureusement et il n’a ni les faveurs de Copé, ni celles de l’exécutif. Qu’on n’imagine pas qu’il y ait la moindre relation entre l’opposition du premier et l’opposition des seconds !

2) Le second scénario prévoit la mise en place d’une taxe sur les opérateurs de télécommunications et les Fournisseurs d’Accès à Internet (FAI) complétée par la taxation des recettes supplémentaires bénéficiant à l’audiovisuel privé [7] :

- Une « charge » qui ne devrait pas trop grever les comptes de TF1 ou de M6 puisqu’elles sont en passe d’obtenir une seconde coupure publicitaire dans les films et les fictions et le passage de l’heure glissante à l’heure d’horloge pour le calcul du volume maximal de réclame. Entre 300 et 550 millions d’euros [8] qui tombent dans l’escarcelle du privé quand il n’aurait à débourser que 80 millions d’euros [9] pour subvenir aux besoins du public.

- Une « charge » qui ne sera confirmée que si ce scénario est mis en œuvre contre les réticences de la Commission européenne qui les a d’ores et déjà, fait connaître. Viviane Reding, commissaire européenne à la société de l’information, aurait expliqué le 3 avril qu’une taxe sur les FAI et les opérateurs de télécoms serait « à contre-logique » [10].

3) La préférence de la Commission Copé (mais pas de Copé lui-même) irait à la troisième et dernière solution : une augmentation de la redevance et un élargissement de son assiette. Sarkozy soi-même [11] et son ministre du budget quelques jours plus tôt [12] l’ont pourtant écartée a priori, même si une indexation sur l’inflation pourrait finalement être acceptée par le Président ( selon Le Monde du 6 juin, notamment).

Ambition de science-fiction : bidouillages et économies

En résumé, Albanel puis Copé annoncent un cadeau de plusieurs centaines de millions d’euros à TF1 et à M6 quand les moyens nécessaires pour éviter le sous-financement du sous-financement ne sont toujours pas connus.

Les pistes envisagées pour dégager les ressources de la « nouvelle ambition » du service public sont encore plus fantaisistes et cyniques. Elles font pourtant l’objet d’une séquence au sein de chaque scénario, dont le « montage » ne manque pas d’être ingénieux. La preuve ? Si un « scénario » prévoit de compenser par une mesure (par exemple par la taxation des FAI, des opérateurs de télécoms et de télévisions privées), le même « scénario » prévoit de développer par une mesure de compensation envisagée dans un autre « scénario » (par exemple par le hausse de la redevance »). Vous avez compris la recette de cette tambouille à l’eau claire ?

Elle est complétée par

- les moyens provenant de la fin de la diffusion analogique (100 à 150 millions d’euros) ;

- les marges dégagées par la diversification, des économies et des gains de productivité.

Le veto présidentiel au sujet de la redevance combiné aux incertitudes au sujet des différentes taxes renvoient ainsi à l’autofinancement le poids d’un développement qui n’est même pas chiffré, pas plus d’ailleurs que les marges à réaliser pour le financer…

Bref, même pas de quoi compléter la compensation, mais, en revanche, de quoi réaliser des économies sur le dos des salariés de France Télévision, grâce à un généreux plan de rationalisation. Autrement dit, après le plan de sous-financement, le plan de sous-développement.

Exécutions avant la sentence

Alors, comme le dit Copé, « voyons les choses en évitant d’hyperdramatiser, essayons d’être moderne, regardons ensemble ce qu’on peut faire et en essayant d’éviter l’aspect juste idéologique [13]. » Pendant que les professionnels, les experts et les parlementaires de la Commission se conforment consciencieusement aux injonctions de leur président, les décisions sont prises ailleurs (à l’Élysée) et la réforme est déjà en application.

Le groupe France Télévision est, en effet, déstabilisé depuis l’annonce présidentielle du 8 janvier 2008. Les rentrées publicitaires s’amenuisent et la compensation « à l’euros près » (sous forme de capital) annoncée par Sarkozy se fait toujours attendre ; « dégradation du chiffre d’affaires publicitaire, mais aussi comme le souligne la CGT [14], désorganisation du groupe France télévisions, gel des investissements d’avenir, coup de frein sur les grilles nationales et régionales, plan social “silencieux” sur le dos des précaires, etc. ».

La restructuration de France Télévision est lancée. Avant même que la commission Copé ne rende son verdict et que la loi ne l’entérine, plusieurs dignitaires sont montés au créneau pour exiger de la télévision publique qu’elles consentent à des économies de structure afin, comme l’envisage la commission Copé, d’autofinancer son développement. En avril 2008, les ministres de l’économie, du budget et de la culture ont ainsi cosignés une lettre à Patrick de Carolis lui demandant « de réduire le déficit d’exploitation prévisionnel pour 2008 » (Les Échos, 18 avril 2008).

Drapé dans sa science de la « bonne gestion » (que les salariés du Monde peuvent vérifier, plan après plan), l’éditorialiste anonyme du « quotidien de référence », en … management, s’est employé à conforter ce discours, déplorant (le 29 mai 2008), certes que la méthode du gouvernement soit inadaptée, mais aussi que la télévision publique ne soit « pas un modèle de bonne organisation, tant ses structures sont empilées et stratifiées. » Et de poursuivre : « Pas davantage un modèle de bonne gestion, avec ses 11 000 salariés et son dédale de statuts et de “placards”. Beaucoup [sic] s’accordent sur la nécessité d’une profonde modernisation ».

Les ministres (et l’ éditorialiste du Monde  ?) se comportent , une fois encore, comme des porte-voix des dirigeants de l’audiovisuel privé puisque ceux-ci, dans une lettre à Jean-François Copé citée par Les Échos, arguent notamment, de « la mauvaise gestion structurelle » de France Télévisions pour refuser la mise en place de mesures compensatoires les défavorisant [15].

Sauve qui peut ?

Dans ce contexte, est-ce par ce qu’elle anticipe le maintien de la publicité avant 20 heures ou parce qu’elle veut sauver la part du gâteau publicitaire qui lui reste que la direction de France 2 recrute, en appliquant les « recettes » qui lui ont permis jusqu’alors…d’imiter TF1 [16] ? Sont ainsi prévues pour l’été et la rentrée les arrivées de Patrick Sabatier et de Julien Courbet. La rumeur annonce aussi le remplacement sur France 5 de Paul Amar par Jean-Marc Morandini.

Même les plus naïfs finissent pas se résoudre à l’admettre : la prétendue refondation de l’audiovisuel public a pour effet (si ce n’est son but) l’affaiblissement de France Télévision au bénéfice du secteur privé

II. Télévisions privées : les coulisses de l’exploit

En effet, pendant que la commission Copé – ou du moins ce qui en reste après la démission des sénateurs communistes et de représentants du Parti socialiste – tente désespérément d’occuper encore le devant de la scène, les projets prévus de longue date viennent à maturité.

Dès octobre 2007, Christine Alabanel avait dévoilé les grandes lignes de ses projets pour l’audiovisuel que nous avions analysée ici même . Depuis que Nicolas Sarkozy a annoncé la suppression de la publicité dans l’audiovisuel public le 8 janvier 2008, les dispositions déjà prévues se sont précisées, confirmant que cette suppression, piège redoutable pour le secteur public, n’est qu’une pièce – même si ce n’est pas la moindre – dans un puzzle qui se met rapidement en place [17].

Conjurer la fatalité ?

Un diagnostic alarmiste mobilise les docteurs Diafoirus du gouvernement : « La situation a radicalement changé, explique ainsi Christine Albanel dans une interview aux Échos le 3 juin 2008, et les chaînes privées sont fragilisées par l’érosion de leurs audiences consécutive à l’arrivée de nouveaux médias et au mauvais état du marché publicitaire. Les groupes audiovisuels français n’ont pas la taille critique au niveau international. Et si on les compare aux opérateurs téléphoniques, ce sont des nains. La valorisation boursière de Free dépasse aujourd’hui celle de TF1, et Orange dépense autant dans ses programmes que M6 dans sa grille. »

Ainsi, un double discours de la fatalité technologique (sur la fragmentation des audiences) [18] et économique (sur la concurrence des géants internationaux du Net ou des télécoms) légitime ainsi des mesures d’urgence dont le secteur public fait les frais [19]. Parce que la libéralisation du secteur des télécoms a créé un monstre comme Orange, il faudrait déréguler un peu plus encore l’audiovisuel pour « sauver » TF1 et M6… Tout pour les chaînes privées et, plus généralement,pour les groupes privés multimédias.

De la publicité… pour les chaînes privées

Parmi les chantiers de « modernisation de l’audiovisuel » annoncés par Christine Albanel figurait déjà la révision des règles relatives à la publicité avec la transposition de la nouvelle directive européenne et l’autorisation d’une deuxième coupure publicitaire dans les fictions et les films diffusés sur les chaînes privées qui la réclamaient depuis longtemps [20].

Le 29 mai 2008 Jean-François Copé, et Christine Albanel ont réaffirmé leur intention d’inscrire le débat sur la seconde coupure publicitaire dans le projet de loi audiovisuel de l’automne ». Le Figaro, du 30 mai, sous le titre « Vers une seconde coupure dans les films à la télé » publie cette information et précise : « C’est ce même texte qui entérinera la suppression progressive de la publicité sur les écrans de France Télévisions. » La logique est simple. Il faut faire en sorte que la publicité quitte les écrans de France Télévisions

Et Le Figaro de compatir et de pleurnicher : « Bien entendu, la deuxième coupure vient soulager les chaînes privées qui affrontent un contexte difficile. La chute du marché publicitaire début 2008 pèse sur les comptes de TF1 et M6. Paradoxalement, l’annonce de la fin de la publicité dans le secteur public ne leur a pas bénéficié. Car les annonceurs attendent de connaître le nouveau dispositif législatif avant d’investir. Ils veulent savoir comment va s’organiser la fin de la publicité sur France Télévisions qui représente une part de marché publicitaire de près de 20 % en télé et comment les chaînes privées vont pouvoir absorber cette manne. La crainte des annonceurs est que si de nouveaux espaces ne sont pas créés, on pourrait assister à une inflation des tarifs des spots. »

Comment les chaînes des groupes Bouygues et Bertelsmann ne seraient-elless pas satisfaites par des dispositions… entièrement destinées à les satisfaire ? Par cette « Action publique pour l’audiovisuel privé », comme nous l’écrivions ici même ?

Des seuils de concentrations revus… pour les groupes privés.

Et comme si le festin n’était pas assez complet, le meilleurs est pour la fin : la révision à la baisse les dispositions encadrant la concentration que Christine Albanel a annoncée ainsi : « si on garde la loi actuelle, les groupes audiovisuels seront obligés de vendre 51% du capital qu’ils détiennent dans les chaînes de la TNT dès qu’elles atteindront 2,5% de part d’audience nationale. Compte tenu du succès de la TNT, ce sera bientôt le cas de TMC et W9 par exemple. Et ce n’est pas ce que nous voulons pour le développement de grands groupes de médias français. D’ailleurs nous réfléchissons aussi à repenser la règle interdisant à un même groupe de détenir à la fois un journal national, une télévision et une radio.  »

***

Comme nous l’avions d’ailleurs montré dans un article au sujet de la crise actuelle au groupe Le Monde, cette politique de démantèlement-redéploiement légitimée par un discours de la fatalité est à l’œuvre dans l’ensemble du secteur des médias. Dans de nombreuses entreprises, en presse écrite, en radio (à Europe 1, par exemple) comme à la télévision, les conflits se multiplient, pour faire face, entreprise par entreprise, à des urgences défensives

Comment ne pas déplorer qu’à une offensive globale ne réponde pas une riposte d’ensemble ? Et qu’à une politique d’ensemble ne réponde pas une autre politique ?

Le réveil des syndicats, associations et forces politique qui, en dehors des médias, sommeillent… pendant que les salariés des médias et leurs syndicats, ainsi que les médias du tiers secteur, tentent de sauver ce qui peut l’être risque d’être douloureux. C’est maintenant qu’il faut tirer les conséquences de cette simple évidence : « Puisque l’information et le service public sont notre affaire, c’est l’affaire de tous, individuellement et collectivement, de se mobiliser pour défendre le pluralisme contre les attaques frontales qu’il subit et pour exiger son expansion. » (Déclaration finale de la deuxième session des Etats généraux pour le pluralisme, 17 mai 2008.)

Henri Maler et Grégory Rzepski.

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[1] Sur France Inter ,le 2 juin.

[2] La représentativité de cette commission est, en particulier, sujette à caution. En plus des parlementaires, siègent au collège professionnel : des hauts fonctionnaires (comme Laurence Franceschini, Directrice du développement des média au Ministère de la Culture et de la Communication), des « experts » proches du pouvoir (comme Catherine Clément, Pierre Giacometti ou Marcel Ruffo) et surtout des producteurs (sept sur seize). Les salariés ? Les spectateurs ? Les chercheurs ? Oubliés. Ou recalés. Quand il s’agit de « refonder » le service public, mieux vaut éviter la dispersion.

[3] Discours lors de l’installation de la Commission pour la Nouvelle Télévision Publique, le 19 février 2008.

[4] « La télévision publique mutilée », 28 janvier 2008.

[5] Conforme, par exemple, aux estimations du Club parlementaire sur l’avenir de l’audiovisuel et des médias (CPAA), groupe de pression animé par le député UMP Frédéric Lefebvre et dont TF1 ou M6 sont adhérents. Voir « Publicité à la télé : le lobbying s’active », Le Monde, 23 février 2008.

[6] « La télévision publique mutilée », op.cit.

[7] Et par une part de la redevance sur les fréquences radioélectriques. La taxe sur les recettes supplémentaires de l’audiovisuel privé financerait l’INA. La redevance allouée à l’Institut serait reversée à France Télévisions comme celle allouée à RFI dont les finances dépendraient du budget de l’État.

[8] Lire « Retour sur investissement pour le groupe Bouygues » sur le blog de Marie Bénilde.

[9] D’après Libération du 2 juin 2008.

[10] Citée par le site ZDnet.fr.

[11] Lors de son interview sur RTL le 27 mai 2008.

[12] Voir le site du Nouvel Observateur.

[13] Le 2 juin, sur France Inter.

[14] Dans un communiqué, le 21 mai 2008.

[15] Faut-il y voir plus qu’une anecdote ? Dans ce contexte délicat, on apprenait le 2 juin (dans Les Échos) que certaines sociétés de France Télévisions dont France 2 et France 3 vont faire l’objet d’un contrôle fiscal.

[16] Depuis des années, « avec en moyenne 36% de leurs revenus issus de la publicité, comme l’explique Marie Bénilde, France 2 et France 3 ont imité la Une, recrutant les mêmes animateurs, usinant les mêmes présentateurs, diffusant des programmes clones à la seule fin de soutenir la compétition sur le marché publicitaire » (Marie Bénilde, On achète bien les cerveaux. Médias et publicité, Raisons d’agir, 2007, p.86).

[17] lire « Double jeu : prétendre refonder le service public audiovisuel et renforcer les groupes privés ».

[18] La fatalité technologique est aussi au cœur du discours de la « méthode » adoptée par la Commission. Subordonner la question du financement à la définition d’un nouveau modèle de développement – la constitution d’un « média global » – et à la réinvention d’un « modèle culturel et de création » (selon les termes du rapport de méthode rendu le 16 avril 2008), revient à occulter la réalité du sous-financement de l’audiovisuel public français et à déplacer le débat dans les limbes de la spéculation technologique. Les rebouteux de la Commission Copé invoquent la manne de la « révolution numérique » pour esquiver le problème de l’indigence des ressources.

[19] Sur ces discours de la fatalité, leur entremêlement et leurs usages, lire ici même « Encore la fatalité de la technologie et de la financiarisation : “L’économie de l’immatériel” au rapport ».

[20] Voir, dans « L’actualité des médias n° 62 (octobre-décembre 2007) « Télévision sans frontières, publicité sans limites » et « Loi audiovisuelle (et publicitaire).

Traité de Lisbonne : ces Irlandais d’où vient tout le mal

Mathias Reymond et Denis Perais

   

Le Traité européen, dit « de Lisbonne », soulevait et soulève plusieurs questions : Quel est son contenu ? Faut-il ou non l’approuver ? Par quelle voie doit-il être approuvé ou rejeté ? Pendant plusieurs mois, ces questions ont été éludées par la plupart des médias français qui se sont bornés à entériner, d’un même mouvement quasi unanime, et le Traité et la procédure prévue pour obtenir sa ratification, comme nous l’avons observé ici même [1]. Tout allait bien… quand vint le « non » irlandais du 12 juin 2008.


 

On entendit quelques voix indiquer timidement que c’était peut-être le contenu de la Constitution européenne et la méthode suivie pour tenter de le faire avaliser qui étaient en cause. Quelques voix étouffées par un flot de commentaires qui rappellent, malgré eux, que ce que l’on nomme pudiquement le « déficit » de construction démocratique de l’Europe fait corps avec le déficit du pluralisme dans les médias dominants.

Inquiétudes (des médias)

Très démocratiquement méfiants à l’égard des consultations populaires, les journalistes préposés aux commentaires n’avaient, avant le scrutin, qu’une seule inquiétude : le sort que le peuple irlandais, consulté par référendum, allait réserver à ce Traité de Lisbonne. Un Traité que les mêmes journalistes avaient défendu (généralement sans préciser qu’il reconduisait, dans ses grandes lignes, le projet antérieur) et dont ils avaient apprécié la procédure dite « de ratification » (sans s’interroger outre mesure sur son caractère démocratique).

Cette anxiété focalisée sur une unique question n’a cessé de croître à l’approche du scrutin irlandais. Dès le 28 janvier 2008, Le Figaro s’inquiète de « l’indécision irlandaise [qui] met en danger le minitraité. » Le 14 février, Challenges retient son souffle : « Le traité de Lisbonne reste suspendu au choix irlandais . Si l’issue du référendum [...] semblait acquise il y a peu, un grand nombre d’indécis réveille le spectre du rejet du traité de Nice en 2001. » Et à partir du 23 avril, tout s’emballe et Le Monde commence à avoir des sueurs froides : « Les Irlandais, seuls à voter par référendum, menacent de rejeter le traité de Lisbonne. » Le 15 mai, c’est au tour du Nouvel Observateur de titrer : « Le référendum de tous les dangers. » Le 10 juin, La Tribune a une brusque poussée de fièvre : « L’issue du référendum irlandais tétanise l’Europe. » Le 12 juin, jour du vote en Irlande, Libération anticipe le pire en « Une » avec « La peur du non », et Les Echos sont troublés, et préviennent que « en cas de « non », une nouvelle crise politique menace l’Europe. »

Ingratitude (des Irlandais)

Une fois le résultat connu (victoire du « non » avec 53,4%), c’est donc une nouvelle catastrophe qui s’abat sur les crânes des gardiens du temple de l’Europe libérale.

Sur TF1, Claire Chazal a la mine des mauvais jours le 13 juin à 20 heures : « L’Union traverse une nouvelle crise . » Le 16 juin, même heure, même endroit, Patrick Poivre d’Arvor fredonne un refrain identique : « A Prague, Nicolas Sarkozy veut éviter une crise européenne. [...] Un déplacement qui s’effectue dans un climat assombri par le « non » irlandais au traité de Lisbonne. » Sur les radios, la tonalité est tout aussi catastrophée. Le 13 juin à 14 heures 52 sur France Info, Agnès Soubiran s’inquiète d’ « une nouvelle crise institutionnelle » en cas de confirmation du « non ». Franz-Olivier Giesbert n’est pas en reste sur RTL le 14 juin : « Avec le « non » irlandais à ce traité, l’Europe a fait une nouvelle chute et elle n’est pas prête de s’en relever. »

Franz-Olivier Giesbert, toujours dans sa chronique sur RTL, entonne ce qui sera le leitmotiv des médias français : les Irlandais sont des ingrats. « Avant qu’elle entre dans la Communauté européenne, c’était un des pays les plus pauvres du vieux continent, s’énerve-t-il. Aujourd’hui, elle figure au troisième rang des pays européens en matière de pouvoir d’achat. Mieux, [...] la richesse nationale par habitant, a augmenté de 264 % en quinze ans [...]. Et en plus, ils votent « non », cherchez l’erreur. Les Irlandais oublient tout, excepté d’être ingrats . » (14 juin) Ils auraient donc dû être plus mercantiles…

David Pujadas au 20 heures de France 2 avait toutefois prévenu : « Il faut savoir que grâce à l’ouverture européenne et les subventions de Bruxelles, l’Irlande est pourtant devenue le pays le plus riche de l’Union, après le Luxembourg. Mais, du coup, une certaine méfiance a remplacé la reconnaissance. » (10 juin) Pas avides d’euros, les Irlandais ? Et ce n’est pas normal ! Même incompréhension chez Maryse Burgot à 13 heures sur France 2, le 12 juin : « C’est vrai que c’est assez paradoxal cette Irlande qui doit tant à l’Europe, hésiter à ce point. Les subventions européennes ont vraiment permis à l’Irlande qui était autrefois plutôt très rurale et très pauvre de devenir cette puissance économique que l’on connaît. »

Pour Pascal Quinio, dans La Croix, « le paradoxe, c’est que l’Europe lui a très largement profité sur le plan économique, lui permettant d’atteindre un développement et un dynamisme à faire pâlir de jalousie nombre de ses voisins. » (11 juin) Yves Calvi utilise la forme interrogative pour masquer ses réprimandes aux Irlandais le 13 juin dans « C dans l’air » sur France 5  : « Est-ce qu’ils sont ingrats les Irlandais ? C’est quand même un peu la philosophie de ce qui ressort de ce reportage. » Reportage qui indiquait que l’Irlande avait grassement profité des subventions européennes pour se développer. La ritournelle est identique dans Le Point où Claude Imbert se fait poète : « La verte Irlande n’a dû qu’à l’Europe d’échapper à la séculaire infortune de ses tourbes et de ses embruns. Exemplaire, en tout cas, cette ingratitude des peuples ! » (19 juin) Jamais en panne d’une surenchère, Philippe Val dans Charlie Hebdo (18 juin) : « L’Europe leur a fait des routes, des hôpitaux, des écoles, et maintenant qu’ils ont des quatre-quatre et des écrans plats ils se cassent avec la caisse en faisant un doigt d’honneur. » Le directeur de l’ex-hebdomadaire impertinent semble ignorer que tous les Irlandais ne sont pas riches, et que les électeurs du « non » ne se saoulent pas au champagne en sa compagnie et celle de Bernard-Henri Lévy dans les salons du Festival de Cannes.

Cette « ingratitude » des Irlandais n’a d’égal en réalité que le mépris affiché par nos prescripteurs d’opinion pour la démocratie et pour le peuple. C’est d’abord Jean Daniel dans le Nouvel Observateur qui fustige ce pays, « celui qui a su le mieux profiter des avantages procurés par l’Europe. […] Un pays de 4 à 5 millions d’habitants comme l’Irlande ne peut pas tenir en otages des nations réunissant 490 millions de citoyens. » (19 juin) Dans les colonnes du même catalogue, Jacques Julliard acquiesce : « L’Irlande vient de dire non à un projet européen, sans craindre de paraître mordre la main qui l’a nourrie . » Et Claude Askolovitch, de concert avec ses supérieurs, consent : « Voici l’Irlande, ce pays sauvé : 4,3 millions d’habitants, qui bloquent tout un continent. Et il faudrait remercier ! » Mais le journaliste reconnaît néanmoins au détour d’une phrase – et il sera l’un des seuls à notre connaissance – que « le résultat était prévisible. [...] La prospérité a exacerbé les inégalités. » Quant à Jean-Pierre Elkabbach, recevant Sylvie Goulard, présidente du Mouvement européen, lors d’un long clip à deux voix sur Europe 1 (17 juin), il (s’)interroge… en affirmant : « Un seul pays qui bloque les autres, c’est pas démocratique. » Est-il seulement venu à l’idée d’Elkabbach qu’il n’est peut-être pas très démocratique de réserver aux seuls parlementaires le pouvoir de décider pour tous les peuples et aux seuls journalistes partisans du Traité le soin de commenter son contenu et son avenir ?

Les fulminants de 2005 le sont encore en 2008 [2]. Au premier rang d’entre eux, Alain Duhamel (dans Libération) : « Comme toujours dans les campagnes référendaires, c’est le triomphe des fantasmes les plus absurdes, des rumeurs les plus saugrenues, des mensonges les plus éhontés qu’Internet transporte, décuple, centuple et théâtralise à l’infini. On plonge de nouveau dans la démocratie d’opinion avec ses démagogues , ses populistes , ses affabulateurs et ses mythomanes . » Et de poursuivre, à grand renfort de stéréotypes : Une technique irrésistible dans une culture traversée de superstitions . [...] Le destin du traité de Lisbonne dépend de la mélancolie de quatre millions d’Irlandais aussi imprévisibles que sympathiques, aussi irrationnels que changeants, aussi téméraires que soupçonneux . » (12 juin). Cette rhétorique semble séduire ses collègues de RTL puisque Franz-Olivier Giesbert lâche en direct le 14 juin : « Là, on n’est plus dans les raisonnements logiques mais dans l’ irrationnel absolu, l’obscurantisme populiste , la preuve est faite par l’Irlande. » Et Jean-Michel Aphatie sur son blog de RTL est à l’unisson. Péremptoire, il assène : « En outre, le « non » ne possède aucun contenu . Des ultra libéraux l’ont prôné, au nom de la liberté sacrée qui doit être reconnue à chacun, et puis aussi l’extrême gauche irlandaise, au nom de la lutte contre le libéralisme. Plus idiot que cela , ça n’existe pas. » (19 juin)

Sur France Culture enfin, lors d’une matinale (16 juin) exemplaire en termes de pluralisme (en plus de l’invité Robert Badinter – partisan du Traité de Lisbonne -, les chroniques de Corinne Lepage, Alain-Gérard Slama, Alexandre Adler et Olivier Duhamel vont toutes dans le même sens : celui de l’Europe du marché), les auditeurs ont droit à un échange de haute volée en fin d’émission. Alors que Olivier Duhamel essaye de nuancer les propos de ses compères matinaux : « dans la réalité des choses ce ne sont pas les mêmes [partisans du non] : le non ultra nationaliste anti-européen, c’est pas la même chose que le non altermondialiste de gauche de bonne foi et qui se trompe (sic). » Riposte d’Alexandre Adler : « Mais si, c’est le même, bien sûr ! » Tout est dit.

Incompréhension (des peuples)

« L’Irlande torpille l’Europe ». Le titre donné par Yves Calvi à son émission « C dans l’air » le 13 juin sur France 5 résume assez bien le sentiment général des médias : les Irlandais ont ruiné l’Europe. Mais pourquoi ? Alain Duhamel tente une explication, quelques jours avant le referendum : « La tentation des électeurs, des citoyens, c’est évidement de répondre non pas à la question qui leur est posée , mais aux questions que eux, se posent. Or, il se trouve qu’en ce moment, les Irlandais sont de très mauvaise humeur et qu’un Irlandais de très mauvaise humeur, c’est quelque chose de terrible . » (RTL, 9 juin) Mauvaise humeur ? Christophe Barbier n’est pas d’accord. Pour lui, explique-t-il dans « C dans l’air », c’est une question de maturité : «  La constitution, c’était trop compliqué, trop obscur, trop ambigu, trop ambitieux peut-être, pour l’état de maturité des peuples. Le mini-traité [...], ça demeure encore problématique. »

Mais la maturité vient avec la pédagogie. Franz-Olivier Giesbert, le 14 juin sur RTL, traduit cette impression généralisée : « Il faudra [à Nicolas Sarkozy, à propos de la présidence française] qu’il fasse de la pédagogie , qu’il donne du sens. » Didier Pourquery approuve dans Libération  : « Cette Union [...] a besoin de démocratie, de pédagogie . Elle va certes devoir faire avancer les dossiers qu’elle souhaitait privilégier (immigration, climat, défense, Méditerranée) mais en y ajoutant une forte dose d’explication.  » (14 juin) Pascal Verdeau, dans le 19/20 de France 3 le 12 juin, résume en une phrase ce qui sépare la raison d’un « oui » pédagogue, de la déraison d’un « non » craintif : « Le camp du « oui » a été acculé à faire de l’information  ; alors que le camp du « non » faisait de la communication sur fond de craintes disparates [...]. Tout cela Audrey [Pulvar, présentatrice du journal] a un petit goût, un petit goût de remake du référendum français de 2005. » Le comportement des médias aussi…

Une fois la mission d’explication remplie, on pourra, comme toujours, faire revoter les Irlandais. C’est en substance ce que souhaite une partie de nos prescripteurs d’opinions. Ainsi Géraldine Mulhmann dans « On refait le monde » sur RTL, le 13 juin 2008 : « Dans la mesure où il y a beaucoup de passions qui nourrissent le vote noniste et parfois ces passions évoluent, il y a des gens qui disent qu’il faut faire revoter les Irlandais. J’ai pas donné mon avis ! Je dis que c’est un des scénarios possibles. Il se trouve en plus qu’en 2001, les Irlandais avaient déjà rejeté le Traité de Nice et en 2002, ils ont revoté et ils l’ont adopté. Hélas pour les gens qui sont contre ces méthodes, ce genre de précédent laisse penser que parfois on peut faire revoter quand même . »

Le directeur de Libération, Laurent Joffrin, semble rompre le consensus des donneurs de leçons anti-irlandaises : « Je trouve absolument incroyable cette manière dont les dirigeants européens [et non les médias…] réagissent à ce scrutin. [...] Si les gens votent « non », on peut dire que ce sont des idiots, ce sont des Irlandais etc. [...] Il y a quand même une responsabilité de ceux qui ont proposé ce traité. [...] Quel geste on a fait avant le scrutin pour faciliter les choses ? Zéro, rien du tout. On a laissé les Irlandais se débrouiller entre eux [...]. » Or non seulement il exonère ses confrères et compères en pédagogie du mépris, de toute responsabilité, mais il leur concède un adjectif (à lire au second degré ?) qui tempère sa critique  : « Il se trouve qu’en démocratie, le peuple est souverain, c’est très désagréable , mais le peuple est souverain. » (France Info, 16 juin)

Très désagréable, en effet… pour France Culture. Ce « non », « c’est 53,4% : ça ne veut pas dire grand-chose, ça représente 860 000 électeurs », conclut ainsi le journaliste Ludovic Pietenu, dont le journal de 18 heures fut aussi un grand instant de pluralisme. Ce vendredi 13 juin le journal est consacré au résultat du référendum irlandais. Les partisans du « non » ont pu s’exprimer pendant près de 3 minutes et les partisans du oui durant 10 minutes. [3] Pour les premiers, seuls se sont exprimés Declan Ganley, patron du groupe irlandais de réflexion Libertas, et Nicolas Dupont Aignan, ancien député UMP de l’Essonne. Pour les seconds, la liste est un peu plus longue : Ludovic Pat Cox, ancien président du Parlement Européen, Daniel Cohn-Bendit, député européen, affirmant au passage qu’ « un référendum national est un piège », Jean-Marie Cavada, député européen, expliquant que « les Irlandais ne sont pas mûrs », un journaliste relayant le point de vue de Nicolas Sarkozy et Sylvie Goulard, présidente du Mouvement européen, qualifiant le référendum de « défoulement national » et nous livrant cet étrange paradoxe : lors d’un référendum « ce qui manque c’est la démocratie »

Pour Bernard Henri-Lévy, toujours à contre-courant, la pédagogie n’est pas le problème. Dans Le Point du 19 juin : « L’Europe n’a pas besoin, comme on nous le serine depuis dimanche, d’explications, de pédagogie, de projets concrets, etc., mais de souffle. […] Mais on notera, d’ores et déjà, qu’on paie là le prix d’une erreur très simple et que nous sommes quelques-uns, serine-t-il, avec Philippe Val et d’autres, à dénoncer depuis des années sans relâche, mais dans le désert. Personne ne parle plus d’Europe. » Personne, excepté BHL et Philippe Val ? Ce n’est pas très aimable pour les autres partisans du Traité. Et c’est surtout témoigner d’une formidable ignorance volontaire pour ce qu’en disent les syndicats, ATTAC et la gauche extra-parlementaires. Mais BHL n’entend que sa propre voix (et celle de Philippe Val) dans le désert qu’il taille à la mesure de son règne.

Seule L’Humanité, dans la presse écrite quotidienne, n’a pas accompagné ce raz-de-marée. Et c’est déjà trop pour Charlie Hebdo. « L’Huma, retrouvant la tradition du pacte germano-soviétique, a titré en gros « Merci », est-il écrit dans l’éditorial de la page 3. Merci pour cette divine alliance des nationalismes de gauche et de droite qui a sauvé l’Irlande du péril immigré et de l’abâtardissement de la race irlandaise. » Merci à Charlie Hebdo de défendre avec tant de pugnacité le pluralisme de l’information et la diversité des opinions…

Mathias Reymond et Denis Perais

NB : Cet article n’aurait pas pu être rédigé sans le travail minutieux d’observation de la part d’une vingtaine d’adhérents d’Acrimed, trop nombreux pour les citer ici.

Olivier Besancenot devant ses juges médiatiques

Ugo Palheta

   

Compromis inévitable (qui permet de s’adresser à des millions de téléspectateurs) ou compromission inacceptable (qui contribue à dépolitiser la politique) ? Le passage d’Olivier Besancenot dans l’émission de divertissement du très sarkozyste Michel Drucker relance le débat sur les rapports entre les contestataires et l’ordre médiatique existant, auquel nous avons plusieurs fois contribué ici même [1]. Parce qu’elle permet d’éclairer ce débat, la réception médiatique de la prestation médiatique d’Olivier Besancenot, lors de l’émission « Vivement Dimanche », animée par Michel Drucker sur France 2, le samedi 11 mai 2008, mérite qu’on s’y arrête.


 

I. Des règlements de comptes politiques

Sous couvert de critique et de déconstruction du personnage médiatique d’Olivier Besancenot, de droite à gauche, les règlements de compte n’ont pas manqué.

Vu de droite : démasquer l’hydre révolutionnaire

Porte-parole d’une communauté invisible protégée par un « on » anonyme, Catherine Nay – journaliste politique à Europe 1 et « conseillère spéciale » de Jean-Pierre Elkabbach – ne s’est pas amusée : «  On s’est barbé . C’est que ce garçon là n’a aucune légèreté. Peut-être qu’en privé il a beaucoup d’humour, mais hier nada ». La raison de cette prétendue absence d’humour et de légèreté ? Besancenot appartient à une épouvantable engeance que tout distingue des bons serviteurs des opprimés : « Il est du côté des luttes et des opprimés, d’accord. Mais sœur Emmanuel elle aussi, qui leur avait consacré sa vie, était de leur côté. Et elle, qu’est-ce qu’elle était marrante sur les plateaux ! Car ce qui la guide, elle, c’est sa foi, qui du coup devient contagieuse. Tandis qu’Olivier Besancenot, attention mesdames et messieurs, c’est la révolution lui qui le motive ».

… Et qui lui interdirait, selon l’humoriste de la station d’Arnaud Lagardère de partager ses fous rires : «  Un révolutionnaire qui se respecte ne s’esclaffe pas . Par exemple, lorsque Anne Roumanoff débite ses facéties : ’’au PS dit-elle y a beaucoup de courants mais y a pas de lumière’’. Tout le monde rit, mais pas lui : il sourit à peine. Un révolutionnaire n’avoue pas non plus ses gourmandises  : serait-ce un péché bourgeois ? Pas même pour les crêpes, en souvenir de celles que sa grand-mère de Levallois devait lui faire le jeudi. Non, rien ! […] Lui vous dis-je, c’est la révolution  !  ».

Mais surtout, on n’est pas sinistre par hasard. Et Olivier Besancenot l’est pour une raison bien simple ; c’est que si l’on scrute ses modèles «  ça fait froid dans le dos  » : « Ce qui l’inspire lui par exemple, c’est la Commune de 1871. Après la révolution de 1789 ce fut la dernière guerre civile en France, qui fit tout de même 20 000 morts [dont la Commune elle-même serait responsable ?] du côté de ceux qu’il défend . Le bilan est effrayant. ’’Mais pour moi la révolution c’est pas une flaque de sang à chaque rue’’, précise-t-il. On se rassure, mais tout de même ! Ses idoles, ses modèles à lui, s’appellent Trotski, fondateur de l’Armée rouge et grand criminel devant l’éternel, dont son parti la LCR se prévaut ; et le Che Guevara, dont les discours l’enthousiasment. Il a même écrit un livre. Mais le Che, au beau visage christique, dont tous les libertaires romantiques se sont emparés, fut (il faut le savoir) un stalinien fanatique, insensible, cruel, qui éliminait lui-même ceux qu’il désignaient comme traîtres d’une balle dans la nuque ».

Et Catherine Nay, journaliste de la droite « décomplexée » comme c’est son droit, d’opposer, mot pour mot, au « programme aussi sympathique qu’utopique » de Besancenot, l’assertion péremptoire de Sarkozy  : «  les caisses sont vides . »

Vu de gauche : étaler son mépris du peuple

Vu de gauche – ou d’une gauche incertaine – la critique de la présence de Besancenot sur le plateau de Michel Drucker est l’occasion de faire passer le mépris de classe pour de la hauteur de vue… Comme le montre, par exemple, l’exercice auquel s’est livré le journaliste du Nouvel Observateur, François Caviglioli, dont l’ironie (faiblement comique au demeurant) masque difficilement une condescendance affichée dès le début de l’article : « L’homme qui fait la révolution à bicyclette était chez Drucker. Et si le vrai handicap d’Olivier Besancenot était d’être un homme heureux ? […] Il s’essuie les mains sur son pantalon, un reste de timidité prolétarienne . Mais il prend vite de l’assurance et nous raconte l’histoire de sa vie qui lui tient lieu de programme. […] C’est un bon jeune homme  ».

Un « brave gars », donc, mais qui, passéiste, parle d’un monde que Le Nouvel Observateur a englouti : « Olivier Besancenot a inspiré et mis en scène le documentaire qui a été projeté pendant l’émission sur le 18e arrondissement, le quartier où il vit.[…] . Mais c’est un quartier qui n’existe plus que dans son imagination et qu’il est le dernier à entendre. Il a tenté une reconstitution historique. Les personnages et les lieux que Besancenot nous présente sont les figures classiques de la vieille comédie parigote . Les copains avec qui on va jouer au foot le dimanche sur un terrain d’Asnières, la salle de boxe de Clignancourt où on s’entraîne ’’pour décompresser’’. […] Tout un petit peuple qu’on croyait disparu convoqué pour jouer dans une sorte de Puy-du-Fou révolutionnaire  ».

Sans doute le journaliste du Nouvel Observateur passe-t-il peu de temps dans le 18ème arrondissement de Paris. Peut-être imagine-t-il la Goutte d’Or ou la Porte de la Chapelle sur le modèle du quartier de la Défense ou du nouveau Bercy. Mais comment ne pas voir que François Caviglioli dissimule, derrière une prétendue analyse de clichés érodés par le temps, ses propres clichés de journaliste des « classes moyennes », refoulant dans un passé lointain ce que Paris refoule progressivement à sa périphérie : les classes populaires elles-mêmes ?

De l’ironie aux sarcasmes et du mépris à la morgue : sur le site d’information Bakchich, Jean-Baptiste Thoret surenchérit [2]. Le dispositif de l’émission « Vivement Dimanche », et l’habileté de son animateur, ont-ils neutralisé le message politique d’Olivier Besancenot ? A cette bonne question qu’il ne pose pas explicitement, Thoret répond… qu’elle est sans objet puisque toute radicalité est une illusion, et que Besancenot, Drucker et les téléspectateurs – des populistes et des beaufs – sont d’accord en tout.

Dans un genre journalistique balisé depuis des années par Philippe Val, Thoret (d’ailleurs lui-même chroniqueur dans Charlie-Hebdo ) s’approprie les thèmes de prédilection et le ton du taulier de l’hebdomadaire « satirique » : « Des ’’résistants’’ de tous poils s’enchaînent sur le canapé rouge et délivrent leurs doléances sociales dans une ambiance feutrée et cool, entre claquements de mains d’un public forcément acquis aux causes des opprimés, œil plissé et concerné de Drucker et rires complices : ’’Eh ben dites donc ! s’exclame une représentante des luttes sociales à qui Drucker rappelle que les patrons s’en mettent plein les fouilles, on nous prend pour des blaireaux !’’. Un frisson approbateur parcourt le public qui sent vibrer sa corde populiste . » [La formule magique, qui permet à « l’élite » de se consacrer en désignant son pire adversaire, est lâchée…]

« Vieux routard de la télévision comme machine à dépolitiser [de cela on conviendra sans peine…] , Drucker sait combien l’utopie révolutionnaire prêchée par son invité partage avec la France d’en bas qui regarde son show dominical, c’est à dire toute la France, une même passion pour le bon sens, les mêmes visions simplistes, les mêmes indignations, les mêmes engagements commodes  » [A quoi il faut évidemment opposer les visions complexes, les originales révulsions et les engagements incommodes du pamphlétaire].

« Au fond, on réalise combien le discours révolutionnaire, combien l’alter-attitude est non seulement parfaitement soluble dans l’eau médiatico-capitaliste mais qu’elle est symboliquement majoritaire. » [Où l’on comprend que Thoret appartient à une élite symboliquement minoritaire…] « Pour le Bien, contre l’exploitation, pour les gens qui travaillent dur et qui n’arrivent pas à boucler les fins de mois et contre les consortiums financiers iniques, pour les petits pots de terre qui s’opposent aux cuves de fer, contre le racisme, etc… [Toutes cibles méprisables aux yeux de l’élite éclairée]. Soit la longue litanie de la mauvaise conscience capitaliste  » [A laquelle il faudrait sans doute opposer sa bonne conscience…]

« La révolution Besancenot est un consensus quasi absolu qui s’ignore ou feint de s’ignorer. Pour autant, il s’agit de maintenir vivace l’illusion du militant engagé […] » [Dont il convient probablement de se débarrasser, au profit de la lucidité iconoclaste du penseur dégagé]. « Au fond, le spectacle druckerien révèle un malentendu sur lequel se fonde notre culture de la contestation : les résistants (de gauche, anti-Sarkozy, anti-racistes, anti-méchants loups) se croient ou font semblant de se croire minoritaires alors qu’ils sont symboliquement majoritaires. » [Un malentendu de taille, puisque les « résistants » sont au fond des dominants qui s’ignorent]

« Dans la seconde partie de l’émission, l’impayable Claude Sérillon a ce mot formidable à propos du leader de la LCR : “Il tient des propos qu’on entend rarement à la télévision !” . C’est vrai, sauf que ce sont des propos que l’on entend tout le temps, partout et sur toutes les chaînes [Les médias dominants seront heureux d’apprendre qu’ils diffusent en continu le message de la LCR] […] « Dur d’être révolutionnaire lorsque la maréchaussée pense comme vous. Lorsque l’on est seul à penser comme tout le monde (au moins 55 % pour le Non à l’Europe), autant devenir franchement populiste  » [Rien de plus commode que de s’inventer un ennemi « populiste » pour prétendre au brevet d’ « élite éclairée »].

Et de conclure : « Espérons qu’un jour Besancenot invite Drucker à un congrès de la Ligue. Après tout, ils sont si proches ». Alors que Thoret, cet aigle solitaire qui plane au-dessus de toutes les mêlées bassement ordinaires, continuera à nous abreuver de ses éminentes leçons – à Charlie-Hebdo ou sur France Culture.

On l’a compris : de même que, lors d’une confrontation télévisée entre des candidats à une élection, «  l’après-débat fait encore partie du débat dans la mesure où il s’agit, sous couvert de commenter la confrontation, d’imposer publiquement une certaine vision de celle-ci » [3], une prestation médiatique est l’enjeu d’une confrontation médiatique qui la prolonge et qui emprunte ici les voies traditionnelles et brutales du dénigrement.

Mais ce n’est pas tout…

II. Des leçons de critique des médias

A l’occasion de l’émission dédiée à Olivier Besancenot, on a pu observer l’agitation de quelques pontes du journalisme, se disputant les délices d’une critique médiatique des médias et le statut fort convoité de juge de la pureté révolutionnaire. Devenus en un jour des lecteurs avisés de La société du spectacle, ces « locataires mal logés du territoire de l’approbation » (selon l’expression de Guy Debord) accablent tout à coup Besancenot et les médias de leurs accusations. Recettes : personnaliser la critique de la personnalisation, pipoliser la critique de la pipolisation, récupérer la critique de la récupération.

Personnaliser la critique de la personnalisation

La couverture du numéro (8 mai 2008, n°2270) annonçait un « mystère  », qu’un solide journalisme d’investigation devait permettre de lever.

Mascarade pour un massacre ? Télévisions publiques en péril, pluralisme en danger dans CRITIQUE DES MEDIAS nouvel_obs_besancenot

Mais comme il fallait s’y attendre, l’ « enquête » promise consiste essentiellement en un assemblage convenu de banalités, de fausses révélations « pipolisantes » et de témoignages piochés auprès du Parti Socialiste ou du « vice-président délégué du sondeur OpinionWay »

« Peut-on être révolutionnaire et aller chez Drucker ? », se demande gravement Claude Askolovitch pour commencer son article. Venant d’un journaliste qui s’indigne que l’on puisse se présenter comme « révolutionnaire », cette interrogation, apparemment légitime, en dissimule en réalité une autre : « Besancenot est-il vraiment révolutionnaire ? ». Celui qui passe au Nouvel Observateur pour être un « spécialiste » de la gauche annonce d’emblée : « voici quelques questions qui fâchent , sur cet encore jeune homme en qui se reconnaissent tant de mécontents ». Quelles questions ? Des questions qui, pour la plupart, tournent autour de la personnalité de Besancenot, et permettent de matraquer quelques alternatives binaires, bien faites pour orienter l’attention du lecteur. Les intertitres de l’ « enquête » parlent d’eux-mêmes :
- « Au service du peuple ou de sa propre gloire ? »
- « Son nouveau parti est-il un bluff ? »
- « Le héros des prolos est-il un petit-bourgeois ? »
- « Est-ce un vrai facteur ? »
- « Son programme économique est-il bidon ? »
- « Est-ce un démagogue ? »
- « Nouvelle gauche ou vieux trotskisme ? »
-
« Est-ce un vrai sectaire ? »

Finalement, l’article est entièrement construit autour d’un seul et unique thème : Besancenot n’est pas celui qu’on croit.
- C’est d’abord un petit-bourgeois qui se fait passer pour un prolo : « Il vit dans le 18e arrondissement de Paris, avec sa compagne éditrice et leur fils, comme plein de foyers des classes moyennes intellectuelles . Mais il accompagne régulièrement des luttes entre Metaleurop ou Nestlé : il sait, comme aucun autre politique, être le copain des prolos qui combattent ».
- C’est ensuite un archaïque, qui met sa jeunesse au service du « vieux trotskisme » : « Besancenot a repris des trotskistes vétérans le culte de la longue patience. […] »
- C’est enfin un populiste, car loin de défendre les intérêts du peuple il ne fait guère que surfer sur une vague démagogique qui le rapproche de l’extrême-droite : « Depuis 2002, la LCR veut cristalliser à l’extrême-gauche comme le FN avait cristallisé à l’extrême-droite, dans un discours antisystème. […] Il enfourche le cheval populiste privé de cavalier depuis la chute de Le Pen
… au point d’avoir une bonne cote d’amour auprès des sympathisants du FN ! ».

C’est ce qu’on appelle le coup de pied de l’âne…

Cette critique, qui prétend défaire une image pour mieux réfuter une politique, contribue à la personnalisation qu’elle affecte de contester. Or – miracle de la concurrence et du pluralisme hebdomadaires – un pas de plus avait été franchi par L’Express.

Pipoliser la critique de la pipolisation

Le 6 mai 2008, quelques jours avant la diffusion de l’émission « Vivement Dimanche », on pouvait lire en couverture de ce vénérable hebdomadaire : « Révélations : Besancenot espionné ! ». Le temps de se rendre page 52 pour y lire l’article en question, le titre a changé et devient : « Besancenot. Le facteur people » En guise de révélation sur l’espionnage de Besancenot, un simple encadré de deux colonnes en quatrième page de l’article, reprenant des informations déjà publiées le 5 mai 2008 sur le site internet de L’Express. Bref, la « Une » recourt à la technique commerciale couramment employée par la presse à scandale : un titre choc, puis un article totalement différent.

Quant à l’article principal, il se flatte d’analyser le succès médiatique d’Olivier Besancenot et sa consécration en tant que « people ». Un article qui, en réalité, s’inscrit pleinement dans cette « pipolisation » de la vie politique, avec la mise en scène d’une « star » : « le facteur à bicyclette est la nouvelle icône des ouvriers en lutte, si starisé qu’il doit signer des autographes à chacune de ses sorties.  »

Le porte-parole de la LCR se voit ainsi réduit à l’image d’un « facteur à bicyclette », d’ailleurs comparé un peu plus loin au personnage de Dany Boon dans son film Bienvenue chez les Ch’tis. Besancenot : une icône médiatique que l’âge (et non telle ou telle propriété politique) différencie d’autres figures de la gauche radicale : « il humilie tous les autres , coincés sous la barre des 2%, notamment le trio des ’’vieux’’ : José Bové, 54 ans, Marie-George Buffet, 68 ans, et Arlette Laguiller, 68 ans  ». La photo a évidemment toute sa place dans cette mise en scène people de la « pipolisation » de Besancenot qui apparaît sur une demi page en compagnie du rappeur Joey Starr,

La majeure partie de l’article entend retracer le parcours de Besancenot et l’observer dans sa vie quotidienne. Résultat : un étalage digne des portraits les plus « people ». On apprend ainsi qu’enfant «  c’était un polisson, gai, amusant, avec beaucoup de copains  ». Pas moins de deux colonnes sur son enfance et sa scolarité. Conclusion… de premièrr importance : «  À part ça, l’élève est parfaitement normal  ». Mais Besancenot est-il vraiment un facteur « normal » ? Question cruciale, et pour le savoir, L’Express se livre alors, avec un luxe de détails (que nous vous épargnerons) à la description d’une journée type de ce facteur.

Besancenot n’est pourtant pas seulement facteur et militant, il est aussi un père de famille « avec les deux pieds dans son époque , qui interdit à la politique de bouffer sa famille ou ses loisirs ». Et voilà donc convoqués sur deux colonnes sa compagne, son fils, ses voyages, son soutien au PSG, le rap et ses activités les plus banales. Et, au détour de ce portrait savamment dépolitisé et pleinement people, cette question faussement naïve : «  Mais qui sait qu’il prône l’augmentation de tous les salaires de 300 euros, la réduction du temps de travail à 32 heures sans flexibilité, avec embauches obligatoires… et interdiction des licenciements ? » Probablement pas les lecteurs de L’Express

Car il ne faut pas se leurrer : toute cette existence apparemment normale et ordinaire est évidemment un instrument marketing mis en oeuvre par « le facteur people » annoncé dès le chapeau : « Besancenot a su gagner une vraie popularité, et compte bien s’en servir » : « ’’Je ne suis pas un professionnel de la politique’’. Cette originalité affichée lui sert d’ argument marketing . Facile dès lors d’ apparaître en boy-scout de la politique, sympathique ’’Monsieur Propre’’, qui sait parler aux plus modestes et apaiser la mauvaise conscience des autres. […] Besancenot refuse d’écorner son image par une participation à un quelconque exécutif ». Et pour couronner le tout, l’Express nous invite en bas de page à nous rendre sur le forum de son site internet, avec ce titre : « Besancenot et la ’’dérive people’’ ».

Ainsi, après avoir brossé de bout en bout un portrait people de Besancenot – dont les pipoleries seront d’ailleurs recyclées dans l’émission de Drucker –, L’Express affecte de s’étonner (et s’indignerait presque) de ce que l’hebdomadaire a lui-même contribué à construire avec ses confrères [4] : un « personnage médiatique » aux multiples « stratégies marketing ».

Ainsi, les médias dominants font spontanément peser sur les porte-parole d’organisations politiques ou syndicales la responsabilité de leurs propres tendances à la personnalisation des enjeux et à la neutralisation des messages politiques. Manière confortable, pour une presse qui s’imagine sérieuse, de se dédouaner de pratiques peu avouables [5].

Reste que ces médias le font d’autant plus aisément que les informations dont ils disposent ont préalablement été mises en circulation et en forme par le personnage politique lui-même – en l’occurrence Olivier Besancenot – et son organisation. Aux risques et périls d’une récupération… dont se réjouit d’avance Alain Duhamel.


Récupérer la critique de la récupération

Figure d’un journalisme politique prétendument « sérieux » [6] et zélateur imperturbable de l’ordre existant, Alain Duhamel profite de son billet hebdomadaire (Libération, 8 mai 2008) pour procéder préventivement à une critique des illusions médiatiques de Besancenot.

Comme il sied à une sommité du microcosme médiatique, notre éditorialiste commence par énoncer les hauts faits d’armes qui ont fait de lui ce qu’il est : « A l’époque mérovingienne, lorsque lui-même avait été l’invité de l’émission politique phare d’alors - elle s’appelait A armes égales et c’était un duel de deux heures – le très paranoïaque ministre de l’Intérieur, Raymond Marcellin, avait apostrophé les jeunes présentateurs [dont Alain Duhamel] et les avait mis face à leurs responsabilités : s’ils confirmaient leur invitation, ils porteraient l’entière responsabilité des violences qui pourraient survenir ». En quoi il se trompait…

… Car il y a loin de la théorie à la pratique : «  En théorie, Vivement dimanche offre sans doute l’espace le plus vaste pour une prédication réussie . […] Comme Georges Marchais l’avait si bien compris, une belle et bonne émission télévisée rassemble plus de monde qu’une année de meetings. »

« En théorie », soit. Mais en pratique ? En pratique, souligne notre chroniqueur politico-mondain pour rassurer ceux qui redouteraient une contagion de la subversion, le risque est limité : « Dimanche prochain, Besancenot s’évertuera naturellement à faire passer un message politique chez Drucker, lequel ne l’en dissuadera pas. Il est douteux qu’il y trouve l’occasion d’approfondir le programme et la méthode de la révolution du XXe siècle. Les triomphes ludiques de la télévision préparent rarement les changements de société. Le Minotaure Drucker dévorera paisiblement Besancenot, ce Thésée téméraire. »

En dépit de l’emphase et des visées de son auteur, le pronostic n’est pas dénué de pertinence. Mais cet éloge de la « récupération » est à l’exact opposé de sa critique : il permet d’empocher les bénéfices d’une posture contestataire (limitée au strict minimum puisque l’emprise des médias dominants sur le débat public n’est pas discutée), tout en continuant d’assurer – avec d’autres et par des pratiques quotidiennes – la gestion et la conservation du système médiatique tel qu’il est.

Mais on peut faire encore mieux, ou pire, comme le montre l’exemple de Francis Brochet. Empruntant un costume situationniste le temps d’un édito dans le Progrès de Lyon, il profite de l’émission dédiée à Olivier Besancenot pour mettre au service d’une défense du statu quo, une crique réduite à des banalités : « Les révolutions passent, Drucker reste, résiste, Bastille imprenable. Il a débuté sous De Gaulle, et se maintiendra sans doute après Sarkozy. Il a tout vu, tout avalé, tout banalisé, héraut de notre société qui, remarquait Debord, transforme tout en spectacle, même la révolte . La télévision avait fait d’Arlette une vedette, elle a maintenant le jeune Olivier dans le rôle du révolutionnaire télégénique. Au fond, la seule révolution de notre époque, c’est la télévision  ». Vacuité et grandiloquence destinées à célébrer la domination d’un système qui ne célèbre rien tant que les critiques insignifiantes.

***

La réception médiatique d’une prestation médiatique ne suffit sans doute pas à critiquer celle-ci. Mais elle confirme les effets délétères d’une communication politique soumise aux conditions fixées par les grands médias : des effets qui ne sont pas seulement mesurables à ce qui est dit, ou à ce qui n’est pas dit, lors de telle ou telle émission.

En effet, la construction et la déconstruction médiatiques du message d’un « personnage médiatique » s’opèrent, avant et après l’émission. Dans le cas présent, l’apparition de Besancenot dans l’émission dominicale de Michel Drucker a notamment fourni à des médias généralement peu critiques à l’égard de leurs mécanismes d’imposition et d’éviction, un prétexte commode pour se faire, à peu de frais, une virginité critique. Les éditorialistes patentés ont ainsi pu camper un rôle de contestataires de commande, qui ne leur sied jamais que provisoirement. Si leurs critiques n’engagent à rien et s’ils peuvent, à ce jeu de la contestation contestée, affirmer « pile je gagne, face tu perds », c’est dans la mesure où le champ médiatique continuera demain à fonctionner selon les mêmes lois : celles-là mêmes qui permettent aux détenteurs d’un quasi-monopole du discours médiatique de prétendre au monopole du discours sur les médias.

Ugo Palheta
- Avec Ryzard Tepay (pour la lecture de L’Express)


 

_________________________________________________

[1] Voir notamment : « Contestation des médias ou contestation pour les médias ? » et « Se servir des médias dominants sans leur être asservis ? »

[2] Jean-Baptiste Thoret , « Besancenot chez Drucker ou l’illusion de la radicalité » sur le site de Bakchich. Pour l’analyse d’un autre fait d’arme du même, voir, sur le site de Vive le feu, « Le Safari Banlieusard De Charlie Hebdo ».

[3] Patrick Champagne, « Sondages : des interprétations scientifiquement infondées et politiquement nocives ».

[4] Pour une analyse similaire à propos d’un reportage diffusé sur France 2 dans l’émission Envoyé spécial, voir « Un portrait médiatique d’Olivier Besancenot en personnage médiatique ».

[5] Pour une réflexion critique sur la « pipolisation » et l’effacement progressif du clivage entre « presse sérieuse » et « presse people », voir « Vous avez dit “ peopolisation ” : ? (1) Querelles de clocher et questions de frontières et (2) L’art du portrait selon Le Monde.

[6] Voir « Alain Duhamel et les dérives du journalisme politique : le fond sérieux contre la surface “people ” ? ».

Publié dans CRITIQUE DES MEDIAS, LE MALJOURNALISME : Le cas français | Pas de Commentaire »

Quartiers populaires et médias

Posté par issopha le 2 juin 2008

Quartiers populaires :  

comment en parler pour se dédouaner,  

  

par Colombe Schneck 

  

  

  

Olivier Poche  

Publié le jeudi 29 mai 2008  

     

 

Le 4 décembre 2007, l’émission « J’ai mes sources », animée par Colombe Schneck sur France Inter, sobrement intitulée ce jour-là « Médias et banlieue », se penchait sur… Sur quoi au fait ? Sur les rapports entre les journalistes et les habitants des quartiers populaires ? Pas du tout : sur les rapports entre les« émeutiers » et les médias à l’occasion, comme il se doit, des « événements » de Villiers-le Bel. 

Les invités, cette fois-là, avaient pourtant des choses à dire, et certains de leurs propos méritent d’être retenus. Mais ce qu’on retiendra surtout, c’est le rôle de la présentatrice, et plus généralement le dispositif de l’émission, qui ont pour conséquence, sinon pour but, de rendre très difficile, voire impossible, de tenir un discours véritablement « critique » sur le travail journalistique. Les émissions de critique des médias, florissantes, ne vont guère au-delà de la défense et illustration de l’ordre médiatique qui les abrite. 

 

La « haine » 

Les quelques phrases d’introduction, lues à l’antenne par Nicolas Demorand, donnent le ton :
- Nicolas Demorand :- « Depuis les émeutes de 2005, de nombreux journalistes ont tenté de couvrir les banlieues autrement et pourtant… “Je n’ai jamais vu ça ! Il y a une haine contre l’extérieur, policiers, pompiers, élus et nous” déplore le journaliste Luc Bronner qui couvre les banlieues pour le journal Le Monde depuis deux ans. »
 

En deux phrases, le problème est circonscrit : une « haine » indistincte (et sans doute instinctive) contre « l’extérieur » habite les banlieues, et les journalistes en sont les victimes. De quoi seraient-ils alors responsables ? Le ton est donné et le cadre est fixé, comme le confirme aussitôt Colombe Schneck :
- Colombe Schneck : – « 
Une haine contre les journalistes de la part des émeutiers qui s’est développée depuis 2005, et parallèlement, un apprentissage des techniques de manipulation des médias de la part de ces mêmes journalistes [sic, pour « émeutiers », probablement], d’abord sur cette haine contre les journalistes, Luc Bronner, vous couvrez les banlieues depuis 2005, vous l’avez vu se développer ? » 

D’emblée, la question de la contestation des médias dans les quartiers populaires est rabattue sur la haine que manifesteraient les émeutiers. Ce qui permet de construire cette opposition : d’un côté une « haine » indifférenciée (doublée de techniques de manipulation) et de l’autre les progrès uniformes du travail des journalistes. 

Cette double introduction inaugure donc l’émission par l’affirmation d’une double « évidence » – une double pétition de principe qui en dit long sur la perception du problème à traiter : la « haine » et le « progrès ». En commençant pas cette « haine », qu’on pose d’emblée comme un fait général et indiscutable – et de fait, elle ne sera jamais discutée. « Haine » d’autant plus étonnante, pourtant, qu’on postule que les choses ont bien changé depuis 2005 (on « couvre autrement ») : le traitement médiatique des banlieues – thème de l’émission, dont on devrait débattre, sur lequel devrait porter la « critique » – est bien meilleur qu’avant. La question ne portera pas sur la qualité de ce traitement, mais sur le degré et la vitesse d’évolution vers le mieux, le bien, sinon la perfection. De là cette question implicite : comment peuvent-ils être si « haineux », alors qu’on fait tant pour eux ? 

Ce cadrage, voire ce cadenassage, du « débat » par Colombe Schneck le rend tout simplement impossible, comme on peut le vérifier chaque fois que les invités ont le mauvais goût de contredire son aveuglement. C’est ce que montre assez clairement le premier échange :  

- Colombe Schneck : – « […] d’abord sur cette haine contre les journalistes, Luc Bronner, vous couvrez les banlieues depuis 2005, vous l’avez vue se développer ? »
- Luc Bronner : – « 
Non on peut pas dire ça . […] Il y a un ressentiment assez fort vis-à-vis des médias en banlieue , avec une critique qui est portée assez souvent sur le fait que les médias sont présents uniquement lorsque les voitures brûlent ou lorsqu’on se trouve en situation de violence urbaine. »

- Colombe Schneck : – « 
Pourtant on l’a vu depuis 2005, y’a eu de nombreuses initiatives, hein, qui ont été prises par les médias, une prise de conscience . Par exemple avec la création de ces reporters en résidence… Stéphane Pair ?
[reporter en résidence]
- Stéphane Pair : – « Ouais… enfin je pense que ce qui s’est passé pour Radio France – qui était déjà programmé, hein, avant ce qui s’est passé à l’automne 2005 – représente une prise de conscience aussi que c’est par exemple le service public d’être présent [sic] dans les territoires qui nous séparent du périphérique. […]
Je ne suis pas sûr moi qu’il y ait eu une vraie prise de conscience depuis ce qui s’est passé en 2005. Globalement je pense que beaucoup de rédactions […] se posent un peu les mêmes questions dans le traitement de ces questions. […] On a du mal à trouver la bonne façon d’approcher et de bien représenter vraiment ce qui se passe dans ces quartiers. C’est une difficulté encore aujourd’hui pour toutes les rédactions . »

- Colombe Schneck : – « 
Pourtant quand les rédactions comme au Monde ou France Bleue créent des postes permanents pour suivre ces banlieues, forcément le travail s’améliore ! Vous avez des contacts réguliers, vous pouvez faire autre chose, et vous l’avez fait, Luc Bronner, autre chose que les violences et les émeutes… » 

« Pourtant, pourtant » : à deux reprises, l’animatrice intervient donc pour contredire les journalistes qu’elle a conviés, pour tenter de leur faire dire ce qu’elle a déjà fait dire à Nicolas Demorand : « y’a eu de nombreuses initiatives, une prise de conscience, le travail s’améliore… ». Quel travail ? Sur quoi ? Et surtout de quels médias et de quels journalistes ? Au lieu de s’interroger sur la vision des quartiers populaires des médias qui informent massivement leurs habitants (les radios, les télévisions, la presse quotidienne régionale, …), Colombe Schneck a invité Luc Bronner du Monde et un reporter en résidence de Radio France : deux exceptions, chargées d’illustrer la « thèse » de Colombe Schneck ; tout va de mieux en mieux puisque vous existez ! Proposer une autre analyse reviendrait ainsi, pour eux, à un constat d’échec. Le piège tendu, peut-être involontairement, est redoutablement efficace : « Vous pouvez faire autre chose, et vous l’avez fait, Luc Bronner  »… Et ce sont ces deux exemples qu’on érige en loi générale pour décréter, contre toute évidence, que « le travail s’améliore ». 

Que Luc Bronner et Stéphane Pair aient, à raison, résisté à cet enthousiasme n’a pas empêché Colombe Schneck de ressasser ses propres préjugés et d’éluder les problèmes soulevés par leurs remarques : la critique, par exemple, « portée assez souvent sur le fait que les médias sont présents uniquement lorsque les voitures brûlent » (la « présence » des émissions de critique médiatique des médias comme « J’ai mes sources » ne faisant pas exception), ou encore les « difficultés » rencontrées par les rédactions qui ont «  du mal à trouver la bonne façon d’approcher et de bien représenter vraiment ce qui se passe dans ces quartiers ». 

Les « manipulations » 

L’incantation sur une prétendue amélioration globale du travail des journalistes tenant lieu d’examen précis de son contenu et de sa réception, la critique des médias vire à leur éloge… et la « haine » reste toujours aussi mystérieuse. Une fois la « haine » des « émeutiers » à l’égard des journalistes – démentie à demi-mot par ses invités, malgré son insistance – auscultée avec autant d’acuité, Colombe Schneck passe au second thème qu’elle avait annoncé : la maîtrise des « techniques de manipulation des médias » par ces mêmes « émeutiers ». 

- Colombe Schneck : – « Stéphanie Binet, qui est journaliste à Libération raconte que cette vidéo a fait l’objet d’enchères, que certains journaux ont essayé de la vendre… »
- Stéphane Pair : « De l’acheter ! »
- Colombe Schneck : – « Héhé, de l’acheter pour la vendre plus cher aux chaînes de télévision… ? »
- Luc Bronner : – « Alors moi j’ai pas d’information précise là-dessus, ce sont des rumeurs qui ont couru et j’ai pas d’information précise. Ca m’étonne pas vraiment, on sait que ce type de pratiques existe en banlieue avec la tentation, à certains moments, de payer des informateurs. »
- Colombe Schneck : – « 
Est-ce qu’on peut dire, de façon plus générale, qu’il y a eu un apprentissage des techniques et des moyens de manipuler les médias de la part de certains jeunes, en particulier des émeutiers ?  »

- Luc Bronner : – « C’est pas les seuls à manipuler les médias, les sources policières nous manipulent… »
- Colombe Schneck : – « Bien sûr oui. »
- Luc Bronner : – «  …avec une très grande performance. Je pense qu’une partie des jeunes savent très bien utiliser les médias, ils baignent dans cet univers, ils utilisent très bien le nouveau média internet par exemple… »
- Colombe Schneck : – « 
Oui on l’a vu par exemple, sur Dailymotion de nombreux posts de voiture qui brûlent, des choses comme ça…  » 

Et c’est tout : nous avons retranscrit l’intégralité de l’échange consacré à ces « manipulations ». Une anecdote, des rumeurs et des posts sur Dailymotion : Colombe Schneck a tout relevé, même les manipulations policières qui appellent de sa part une réplique approfondie : « Bien sûr oui ». On n’en saura pas plus. Pourtant les manipulations policières sont sans doute autrement efficaces que l’utilisation d’Internet par « une partie des jeunes ». 

C’est le moment de rappeler que selon le site de France Inter, Colombe Schneck « scrute les lois, les enjeux, les personnalités d’un domaine qui nous concerne tous, dans notre quotidien et dans notre rapport au monde. » Mais encore ? « Télévision, radio, presse, mais aussi Internet, téléchargement, blogs, technologies de l’information : un monde complexe face auquel Colombe sait garder la tête froide et l’esprit clair ». 

Intermède : A propos d’un « certain appétit » 

« Tête froide et esprit clair »… Alors qu’elle a elle-même parlé d’ « émeutiers » sans le moindre discernement, plaidé pour un progrès uniforme du traitement médiatique des quartiers populaires et éludé les difficultés évoquées par ses interlocuteurs, Colombe Schneck « découvre » quelque temps après, que la recherche du « scoop » et de la dramatisation n’est pas sans effets :

- Colombe Schneck : – « Vous avez été victime d’un certain appétit, je dirais, des directeurs de la rédaction pour le mot « émeute ». Vous avez enquêté en juin dernier sur des violences à Cergy qui avait été couverte par la presse locale et pas par la presse nationale. Votre article s’est retrouvé à la Une du Monde avec ce titre « Des émeutes urbaines se sont affrontées à Cergy sans faire l’événement ». On peut dire que vous avez été victime de la rédaction en chef de votre journal » ?
- Luc Bronner : – « Je n’oserais pas moi le terme victime. Ça montre que dans une rédaction il peut y avoir des désaccords. […] Ma direction a estimé que ça méritait la Une du journal ce qui n’était pas du tout mon avis, … Après à chacun sa responsabilité… J’ai essayé de peser dans ce sens-là… Avec par ailleurs pour moi un choix de termes malheureux, c’était une des raisons pour lesquelles j’étais opposé au choix de la manchette… C’est que c’est très difficile de titrer de manière posée sur un sujet aussi complexe. Dans mon article je parlais de « violences » urbaines et pas d’ « émeutes », volontairement. »
- Colombe Schneck : – « Ce n’est pas le même mot… »
- Luc Bronner : – « Ce n’est pas le même mot. On était sur des violences urbaines, avec certitude ; émeutes, je n’en suis pas sûr, je ne crois pas. Et du coup on a utilisé le terme « émeutes » au pluriel, en Une, ce qui pour moi était une… qui n’était pas mon choix. » 

Colombe Schneck, soudain prudente, ne voit là qu’un « appétit pour un mot ». Quant à Luc Bronner qui manifestement n’en fait pas qu’une banale question de vocabulaire, il relativise malgré tout. On peut même observer sur le vif l’autocensure produire un sursaut salvateur : « on a utilisé le terme « émeutes » au pluriel, en Une, ce qui pour moi était une… euh… qui n’était pas mon choix ». « Une… » ? Une quoi ? Une erreur ? Une faute ?… Ou une de ces « manipulations » qui font frémir Colombe Schneck quant elles proviennent « de certains jeunes, en particulier des émeutiers » ? 

Le « dialogue » 

La deuxième partie de l’émission, c’est-à-dire les cinq dernières minutes, est consacrée à une discussion avec un troisième invité, présenté en début d’émission, mais à qui l’on n’avait pas jugé bon ensuite de donner la parole jusque-là, Erwan Ruty, co-fondateur de Respect magazine est présent pour présenter la « Charte Médias en Banlieue » [1]. 

Manifestement, il ne s’agit pas de revenir sur le « constat » :
- Colombe Schneck : – « 
On vient de faire un constat, Erwan Ruty, vous vous avez créé la « Charte des Medias en Banlieue »… Votre idée c’est quoi ? Qu’est-ce qu’on peut faire, qu’est-ce qu’on peut améliorer… ? »  

Un constat ? Lequel ? Que malgré les incontestables progrès des médias, la « haine » demeure ? Que faire alors pour « améliorer », se demande benoitement Colombe Schneck, qui dans les échanges suivants ne semble pas avoir vraiment envie d’obtenir une réponse :  

- Erwan Ruty : – «  Notre idée c’est tout simplement d’arriver enfin à créer un dialogue entre des gens qui ne se parlent jamais. Ca fait dix ans […] qu’on dit qu’il y a un certain problème qui va finir par provoquer une certaine violence dans ces quartiers-là, et notamment vis-à-vis des journalistes, parce qu’il n’y a pas de dialogue, de la part des journalistes, je parle très spécifiquement, pas de volonté de dialogue de la part des journalistes et des rédactions, qui vivent dans un milieu totalement clos, fermé, une tour d’ivoire absolument imprenable… »
- Colombe Schneck : – « 
Et pourtant on voit des initiatives qui sont prises… »

- Erwan Ruty : – « 
…Et donc je pense que maintenant on a dépassé le seuil, je dirais, de l’acceptable. On essaie de créer ce dialogue […]. Visiblement, ça intéresse beaucoup les associations de quartiers, parce que la plupart des grandes associations de banlieue ont signé cette Charte […] Et en face, je dirais, rien du tout !  »
- Colombe Schneck : [qui le coupe et recouvre ses derniers mots] : – « 
Alors vous proposez des choses qui sont assez précises, par exemple, ination
[sic, pour initiation ?] aux médias dans les classes… »
- Erwan Ruty : – « On propose plein de choses qui sont très précises, le principe de cette Charte, c’est pas de donner une camisole, fournir une camisole à des journalistes qui ont déjà pas mal de camisoles, à mon sens, donc c’est pas d’enfermer dans des obligations, c’est tout simplement de mettre quelque chose sur la table pour un dialogue. La Charte elle sera, l’objectif, c’est qu’elle soit recorrigée, retravaillée chaque année. […] Nous on en est encore à une phase, depuis assez longtemps, depuis plus d’une année maintenant, où
tout simplement on demande, tout simplement, à avoir une réponse…
[Recouvert par Schneck : une réponse des médias]. »
- Colombe Schneck : – « 
Alors vous proposez des choses qui sont assez précises, […]  » 

« Des choses » qui ne doivent pas dissimuler que tout va mieux, et que la plupart des critiques sont, du même coup, infondées :

- Colombe Schneck : – « Y a des choses intéressantes, par exemple, favoriser l’insertion des élèves de banlieue dans les médias. C’est déjà le cas, au CFJ… ailleurs…  »
- Erwan Ruty : – « Y’a un long parcours à faire encore. De fait, les rédactions sont pour la plupart aujourd’hui occupées par des gens qui viennent d’un certain milieu social, et ça pose problème, parce que tout simplement quand dans une conférence de rédaction… »
- Colombe Schneck (le coupant) : – « 
…C’est de moins en moins le cas quand même !
 »
- Erwan Ruty : – « […] La vérité c’est qu’il y encore beaucoup de chemin à parcourir. Quand on a […] une conférence de rédaction, là où on réfléchit aux sujets qu’on va traiter, dix personnes qui n’y connaissent rien aux quartiers populaires, … »
- Colombe Schneck : (le coupant) :- « Vous êtes d’accord Luc Bronner ?  »
 

Constamment interrompu par des interventions qui désamorcent ses critiques en cherchant à les atténuer, Erwan Ruty s’accroche. Et quand Colombe Schneck le coupe, comme on vient de le voir, pour demander à Luc Bronner son avis sur une argumentation qu’Erwan Ruty n’a pas eu le temps d’achever, celui-ci ne laisse pas la parole au journaliste du Monde, et parvient à aller au bout de son idée. L’occasion pour Colombe Schneck de nous offrir, en guise de bouquet final, la preuve que les problèmes ne se posent plus… puisqu’ils ne devraient plus se poser : 

- Erwan Ruty : – « Globalement, on a des chances que sur ces dix personnes qui décident de pondre un sujet, si le sujet, il s’avère qu’il n’est pas totalement pertinent par rapport à la réalité, y’aura personne autour de la table pour dire « là je pense qu’il y a un problème au niveau de l’angle, ou un problème au niveau du traitement, ou au niveau du choix du sujet ».
- Colombe Schneck : – « Mais justement quand on a des journalistes spécialisés comme Luc Bronner, cette question ne devrait plus se poser… »
- Erwan Ruty : – « Ah ben l’idéal c’est sûr que… »
- Colombe Schneck : – « Ou comme Stéphane Pair… »
 

Une fois de plus, l’interpellation générale et justifiée est désamorcée par l’évocation des deux exemples particuliers représentés par des journalistes qui font exception à la règle – alors même que le désaccord évoqué plus haut entre Luc Bronner et sa direction tendrait plutôt à remettre en cause ce statut d’ « exception ». Une fois encore, le problème général du traitement médiatique des quartiers populaires est évacué, au moment même où on prétend l’aborder. 

Et pourtant Erwan Ruty n’a cessé d’en appeler au dialogue : « Il n’ y a pas de dialogue, de la part des journalistes, je parle très spécifiquement, pas de volonté de dialogue de la part des journalistes et des rédactions, qui vivent dans un milieu totalement clos, fermé, une tour d’ivoire absolument imprenable […] »  

« J’ai mes sources » confirme ce diagnotic. En effet, quoi que l’on pense du principe d’une « Charte » et de celle qui est proposée, le moins que l’on puisse dire est que Colombe Schneck s’est employée à démontrer qu’il n’y avait rien à discuter. Une fois de plus la critique des médias dans les médias s’est endormie dans son mol édredon. 

Olivier Poche 



Annexe :
- Bonnes intentions ? 

L’émission n’était pas achevée pour autant. Or la suite et la fin ne sont pas moins éloquentes sur les chances de succès de cette Charte et plus largement d’« amélioration » du traitement médiatique des quartiers populaires : 

- Erwan Ruty : – « Il se trouve que la police essaye d’utiliser, ou pendant longtemps a essayé d’utiliser des méthodes spéciales, la justice aussi, l’Education Nationale aussi, tous les acteurs de la société française essayent d’utiliser, de revoir leurs méthodes de travail, pour faire en sorte que les millions de gens qui habitent dans les quartiers populaires puissent avoir un traitement un peu particulier, vu la situation économique et sociale particulière dans laquelle ils sont, et il s’avère que visiblement les journalistes, eux, ne veulent pas remettre en cause leurs méthodes de travail : ça, ça pose problème. »
- Colombe Schneck : – « Luc Bronner ? »
- Luc Bronner : – «  Alors je pense que tout lieu de réflexion et de débat sur nos méthodes est intéressant c’est, c’est, évidemment, donc de ce point de vue là, j’ai rien à redire. Moi je pense exactement l’inverse, je pense que nous médias, il faut qu’on applique les mêmes règles en banlieue qu’ailleurs, donc des règles de vérification des faits, d’implication, de diversification des sources. Je trouve presque contradictoire la démarche qui est de dire « on veut banaliser les banlieues » et en même temps on veut créer une Charte pour les médias en banlieue : non ! Faisons notre travail de journaliste en banlieue comme ailleurs. »
 

Si l’on comprend bien, Luc Bronner accepte le « dialogue »… mais récuse par principe une « Charte » dont l’objectif est d’engager et de favoriser ce dialogue, au nom de ce que les journalistes devraient faire et qu’ils font si peu ! 

- Erwan Ruty : – «  […]le dialogue me paraît un petit peu nécessaire. »
- Colombe Schneck : – « Stéphane Pair, y’a un dialogue qui s’est instauré ! Vous êtes resté deux ans à Bobigny… »
- Stéphane Pair : – « Ouais, moi je pense que ce questionnement on peut l’avoir évidemment. […] Après, prendre les rédactions par la force, en essayant de leur imposer des Chartes, de mon point de vue c’est souvent… inefficace
.  » 

Si l’on comprend bien, Stéphane Pair, tout en se déclarant ouvert à la discussion, récuse toute imposition d’une Charte par la force… sans entendre Erwan Ruty qui vient pourtant de dire explicitement le contraire : « le principe de cette Charte, c’est pas de donner une camisole, fournir une camisole à des journalistes qui ont déjà pas mal de camisoles, à mon sens, donc c’est pas d’enfermer dans des obligations, c’est tout simplement de mettre quelque chose sur la table pour un dialogue ». L’émission s’achève… 

- Erwan Ruty : – « On n’essaye pas d’imposer une Charte, on propose des gens…on propose un dialogue à des gens qui ne veulent pas dialoguer, aux rédactions. »
- Stéphane Pair : – « Ce dialogue est nécessaire… »
- Colombe Schneck : – «  Ouais ! »
- Nicolas Demorand : – « 
Et dialogue amorcé, ici même…  »

- Colombe Schneck : – « Voilà ! »
 

Voilà ! 

 


_________________________________________________  

[1] Mise au point par l’agence de presse Ressources Urbaines et le Centre de Formation des Journalistes (CFJ), soutenue par plusieurs associations et organes de presse et présentée le mercredi 7 novembre à l’Assemblée Nationale, sous le patronage du député Vert Noël Mamère. 

  

  

  

Quartiers populaires : la vision médiatique (1990-2005) 

Patrick Champagne  

Publié le jeudi 24 novembre 2005
Première publication le mercredi 9 novembre 2005
 


   

 

« Le [dé] bloc-notes de Bernard-Henri Lévy », publié dans Le Point daté du 3 novembre 2005, nous offre, au cœur d’un bric-à-brac intitulé « Suite dans les idées », ce fulgurant aperçu : 

« Crise des banlieues, vraiment ? Ou crise des villes, en général ? De la civilité urbaine ? De ce que l’on appelait, jadis, la civilisation et qui était, oui, toujours, une civilisation de la ville ? Relire les poèmes de Baudelaire. Les « Promenades » de Walter Benjamin. « Le paysan de Paris » d’Aragon. Et, à la lumière des événements de Clichy, dans l’ombre de la politique du Kärcher ou des images de cet homme battu à mort parce qu’il voulait photographier des réverbères, se demander combien de temps il faudra pour que cette prose urbaine nous devienne inintelligible. » [1] 

Ainsi, pour tenter de comprendre la situation présente, BHL se propose de relire Baudelaire, Benjamin et Aragon, mais c’est pour déclarer aussitôt que cette situation relève d’une « prose urbaine » qui deviendra bientôt incompréhensible. 

Laissant BHL arpenter les rayons de sa bibliothèque et avant qu’il ne comprenne plus (ce qui ne saurait tarder…), Acrimed offre à ses lecteurs quelques extraits de deux articles rédigés par l’un d’entre nous. Plus de douze ans nous séparent de la rédaction du premier, cinq de la publication du second. Tous deux mettent en question « la vision médiatique ». Cette « vision » n’a pas été sans effet sur ce qu’elle donnait à voir. Elle n’est pas sans effet sur ce que l’on peut lire, entendre et voir dans les médias aujourd’hui. Et que nous observerons dans nos prochains articles. (Acrimed) 


  


La vision médiatique (1) : La stigmatisation (1993) 

 Extrait de « La vision médiatique », de Patrick Champagne, publié dans La misère du monde (sous la direction de Pierre Bourdieu), Paris, Le Seuil, 1993, pp. 72-74. 

[Cet article analysait le rôle et les effets des médias dans la couverture médiatique des quartiers dits « sensibles » (admirons l’euphémisme) à partir des « événements » de Vaulx-en-Velin (supermarché incendié, voitures brûlées, affrontements avec la police, etc.) qui, déjà en 1990, s’étaient déclenchés à la suite d’un contrôle de police ayant mal tourné. Les choses n’ayant guère changé depuis quinze ans, le texte n’a pas perdu de son actualité. ] 

« [...] Bien que la plupart des journalistes rejettent et condamnent les pratiques les plus douteuses de la profession et reconnaissent volontiers l’existence inévitable de biais, même dans un traitement de l’information qui se veut honnête, ils pensent que, malgré toutes ces difficultés et toutes ces déformations, rien n’est pire que le silence. Même si, disent-ils, les médias n’ont pas abordé comme il l’aurait fallu le problème des banlieues ou, plus récemment encore, celui des fils de harkis par exemple, même s’ils admettent avoir privilégié certains aspects marginaux ou mineurs parce que spectaculaires, au détriment de la réalité ordinaire et quotidienne, il reste qu’ils estiment avoir été utiles par le simple fait d’avoir au moins contribué à poser publiquement ces problèmes. Un tel optimisme paraît pour le moins excessif car il ne tient pas compte notamment des effets d’ordre symbolique qui sont particulièrement puissants lorsqu’ils s’exercent sur des populations culturellement démunies. 

A la mairie de Vaulx-en-Velin, on concède que les événements ont créé une situation d’urgence qui a permis de faire débloquer un peu plus rapidement les crédits destinés aux opérations de réhabilitation et à l’action sociale. Mais c’est sans doute la seule retombée positive (et encore, car il faudrait savoir à qui ces mesures profitent principalement). En revanche, cet avantage matériel momentané se paye très cher sur le plan symbolique. Les habitants de ces quartiers ne s’y sont pas trompés lorsque l’on voit l’accueil très négatif que, depuis les événements, certains réservent de plus en plus aux journalistes et qui exprime la révolte impuissante de ceux qui se sentent trahis. On comprend, bien évidemment, que les journalistes soient rejetés par les jeunes en situation délinquante qui ne tiennent pas à être reconnus et fichés par la police. Mais ils le sont également par une population plus ordinaire qui voit se construire, au fil des reportages télévisés et des articles de journaux, une image particulièrement négative de leurs cités contre laquelle ils ne peuvent rien. De sorte que, paradoxalement, loin d’aider les habitants de ces banlieues, les médias contribuent fortement à leur stigmatisation. Ces quartiers sont présentés comme insalubres et sinistres, et leurs habitants comme des délinquants. Les jeunes qui cherchent du travail n’osent plus dire qu’ils habitent ces cités désormais universellement mal famées parce qu’ils ont fait « la une » des médias. 

Un journaliste de FR3 rapporte, par exemple, que le quartier des Chamards, près de Dreux, est visité par des équipes de reporters venant du monde entier parce que Dreux est devenu le symbole de la montée du Front national alors que cette cité à forte main-d’oeuvre étrangère n’est pas pire que bien d’autres. Cette stigmatisation, qui est sans doute involontaire et résulte du fonctionnement même du champ journalistique, s’étend bien au-delà des événements qui la provoquent et marque ces populations bien au-delà de leurs quartiers d’appartenance. C’est ainsi que telle dépêche d’agence faisant état d’incidents dans une auberge de jeunesse du Gard dans lesquels étaient impliqués des jeunes de Vaulx-en-Velin en vacances sera reprise par toute la presse. C’est ainsi également que des jeunes du Val-Fourré, en vacances dans le Jura, devront subir, durant leur séjour, diverses agressions et vexations de la part de la population locale qui est devenue méfiante depuis que les médias (surtout la télévision) ont abondamment couvert les incidents de ces quartiers, la situation très tendue qui est ainsi créée étant propre, par soi seule, à déclencher de nouveaux incidents qui viennent, de façon circulaire, confirmer les stéréotypes médiatiques initiaux. 

Cette vision journalistique des banlieues est fortement rejetée par une petite partie de la population de ces quartiers, généralement la plus politisée ou la plus militante, et suscite son indignation : « Si vraiment la banlieue où j’habite était comme le disent les journaux, jamais je voudrais y habiter », « Ma famille ne veut pas venir me voir ici, ils croient que c’est un véritable coupe-gorge et qu’on se fait violer à tous les coins de rue ! », « Ces gens qui racontent que des conneries, j’appelle ça des journaleux. Qu’on les laisse dire ce qu’ils veulent, mais, à ce moment-là, qu’on nous mette en face pour dire si on est d’accord ou non. On n’ira pas au niveau de la violence parce que je suis non violent et que je sais parler  ». Une association de locataires s’est même constituée pour lutter contre l’image stigmatisante que les médias donnaient de Vaulx-en-Velin et pour faire savoir publiquement que cette ville n’était pas, loin de là, pire que d’autres. Il reste que, la plupart, entre autres parce qu’ils sont dominés culturellement et sans doute parce qu’ils croient bonne pour eux cette sorte de dénonciation populiste de leur condition, reprennent à leur compte cette vision d’eux-mêmes que produisent ces spectateurs intéressés et un peu voyeurs que sont nécessairement les journalistes (« c’est un ghetto ici », « on n’est pas considéré », etc.). 

Ce point de vue d’étrangers qui, comme tout le monde mais avec des conséquences autres, importent plus ou moins consciemment dans leur vision leurs jugements de classe et perçoivent cette réalité à partir de leurs catégories journalistiques constitue en fait un obstacle à la recherche de véritables solutions aux problèmes bien réels qui se posent dans ces zones. Loin d’aider à comprendre la vie ordinaire de ces cités du point de vue même de ceux qui y vivent et qui, si on avait le temps et si on savait les entendre, pourraient dire aussi tout ce qui les attache à leur quartier, les journalistes, nécessités professionnelles obligent, y débarquent, le temps de couvrir l’événement et de faire un reportage sans toujours s’apercevoir qu’ils ont, au passage, accolé involontairement quelques épithètes dévalorisantes à ces banlieues populaires que, pour la plupart, ils ne fréquentent guère, suscitant l’indignation chez certains habitants (« on n’est pas des Zoulous, c’est pas la brousse ici ! ») et des frustrations chez d’autres (« c’est vrai qu’on vit ici dans des quartiers pourris où rien n’est fait pour les jeunes ! »). 

Autrement dit, en plus des véritables problèmes qui existent objectivement dans ces quartiers, les habitants doivent se défendre contre l’image publique d’eux-mêmes, très négative, qui est produite par les médias et qui peut être parfois en fort décalage avec la réalité. C’est précisément le cas de Vaulx-en-Velin qui a pu devenir le symbole des banlieues à problèmes bien que, de l’aveu même des rares journalistes locaux qui la connaissent bien, cette commune soit loin d’être une banlieue très difficile et dégradée. Nombre d’habitants de Vaulx ont d’ailleurs été les premiers surpris par les événements, certains ayant eu presque honte de ce qui s’est passé dans leur commune. Des commerçants expliquent qu’ils avaient en général de bons rapports avec les jeunes ; des enseignants, bien qu’ils connaissent de grandes difficultés dans les collèges, trouvent cependant excessif que l’on parle « d’explosion sociale ». Plus prosaïquement, certains habitants signalent que les troubles sont, en réalité, le fait de minorités – une poignée de jeunes pour la plupart connus de la police – et que la mise à sac du centre commercial n’est que l’exploitation d’un incident pénible (le contrôle de police) par des délinquants adultes qui sont en majorité extérieurs à Vaulx. 

Même si les journalistes locaux sont tentés de donner de l’importance à ces événements pour se donner de l’importance (« Ici, il ne se passe jamais rien. Alors, pour une fois où il se passait quelque chose… » dit ironiquement un journaliste de l’AFP de Lyon), ils ne sont généralement pas dupes et ont une vision assez proche des habitants : « Quand on se promène à Vaulx, j’appelle pas ça un ghetto. J’ai vu des zones pires. Il faut savoir ce qu’on met derrière les mots. On a un peu diabolisé les banlieues  » (journaliste de la presse régionale de Lyon) ; « les pires, peut-être, ce sont les journalistes cow-boys, ceux qui se prennent pour des stars, qui étaient dans le Golfe, puis après s’occupent des banlieues, puis des lycéens  » (journaliste parisien de la presse écrite). Vaulx-en-Velin est pourtant devenu le symbole, médiatiquement entretenu, du malaise des banlieues, un grand quotidien parisien ayant pu titrer, par exemple, à propos de dramatiques incidents survenus dans l’Ile de la Réunion, « un « Vaulx-en-Velin » à la Réunion ». [...]  » 

Note de 2005. La stigmatisation médiatique des « banlieues » et, plus exactement, de la jeunesse des quartiers populaires n’a pas cessé depuis 1990. C’est à peine si elle a varié ses thèmes, en s’amalgamant aux représentations médiatiques de l’islam et de l’islamisme, de la délinquance et du terrorisme. Dix ans d’intensification d’une forme de violence qui en rendant visible la violence visible n’en rendait que plus invisible la violence invisible. 

La vision médiatique (2) : Violence visible et violence invisible (2000) 

 Extrait de « Violence visible, violence invisible » de Patrick Champagne publié in Thomas Ferenczi (sous la direction de), Faut-il s’accommoder de la violence ?, Editions Complexe, 2000, p. 235-246. 

« [...] On ne peut pas parler des « violences urbaines » sans prendre en compte le fait qu’il s’agit désormais d’une réalité médiatiquement transformée. 

Le thème de la violence dans les banlieues est entré dans l’espace public, via les médias, au début des années 80. Il s’agissait alors d’une violence spectaculaire mais étroitement circonscrite dont l’origine était en outre clairement identifiée : les enfants des harkis, parqués dans des cités de transit, injustement abandonnés à leur sort, se révoltaient contre l’injustice faite à leurs parents et à eux-mêmes. On pourrait presque dire que la violence paraissait alors légitime parce qu’elle restait mesurée et parce qu’elle n’était pas donnée à voir par les médias comme une violence sans rime ni raison, contraire aux lois de l’hospitalité (bien au contraire) ou aux relations de voisinage. 

A partir des incidents de Vaulx-en-Velin, au début des années 90, on assiste à un processus de brouillage qui va autonomiser la violence, celle-ci apparaissant de plus en plus comme gratuite, comme un défi à l’ordre républicain (on parle de « zones de non droit »), comme des actes liés au trafic de drogue, bref comme autant de comportements inexcusables ou criminels qui ne méritent qu’une répression accrue tant sur le plan policier que sur le plan judiciaire. La violence devenait ainsi progressivement une propriété de la jeunesse immigrée ou issue de l’immigration, de jeunes perçus comme « inassimilables » par la France alors que nombre de ces comportements devaient beaucoup à un refus d’intégration par le France de ces populations. 

Autrement dit, la « violence » (en fait, la petite délinquance et les diverses réactions de révolte suscitées par un sentiment d’injustice) a été coupée progressivement des conditions sociales qui étaient à son principe et est devenue un problème en soi. Il est vrai que la montée du Front national et la situation internationale ont fortement contribué à ce processus d’essentialisation de la violence (l’on songe à la situation de guerre civile en Algérie, à la guerre du Golfe, à la montée de l’intégrisme islamiste, à la vague d’attentats en France, etc.). 

Tant que les populations à problèmes ne nous posaient pas de problèmes, il n’y avait pas de problème social. A partir du moment où les gens qui ont des problèmes posent, par leurs actions et par leurs comportements, des problèmes à ceux qui n’en ont pas, alors on commence à penser qu’il existe un véritable problème de société. 

Pour les médias et pour les politiques, il n’y avait pas de problème aussi longtemps que les harkis restaient bien tranquilles dans leurs banlieues avec leurs problèmes, sans créer de soucis à ceux qui n’en avaient pas. Progressivement, en partie grâce aux médias, ces problèmes catégoriels sont sortis de ces zones étroitement circonscrites et ont commencé à poser des problèmes d’abord aux riverains, puis aux élus politiques. 

La vie dans ces quartiers s’est dégradée, rendant les relations de voisinage de plus en plus difficiles. Et parce que les populations locales se sont retournées vers leurs élus, les sommant de gérer efficacement ces nouveaux problèmes (c’est-à-dire de déplacer les familles ou les populations « indésirables »), on a assisté à une politisation qui était bien faite pour attirer, dans un processus circulaire, les journalistes politiques, ces derniers prenant le relais, le plus souvent en toute incompétence, des reporters de terrain qui avaient au moins le mérite d’avoir vu de près les gens dont ils parlaient. Le problème changeait ainsi progressivement de nature. Il entrait dans l’arène politique, devenait un thème électoral (cf. le discours « sécuritaire » aujourd’hui omniprésent dans le programme des partis, qu’ils soient de droite ou de gauche). 

Des délégations parlementaires allaient voir les expériences étrangères, américaines notamment, à la recherche de solutions sinon réellement, du moins politiquement efficaces (par exemple le principe du « zéro tolérance » importé des Etats-Unis est surtout idéologiquement important parce qu’il réaffirme avec force l’autorité de l’état). 

[...] Les phénomènes indiscutables – quels que soient les mots utilisés pour les nommer – qui sont observables depuis quelques années dans les quartiers en difficultés doivent être traités comme un indicateur de processus sociaux qui sont les véritables responsables de la situation, les causes plus ou moins cachées qui engendrent ces effets visibles. 

[...] Ce qui est au principe de l’augmentation des diverses formes de délinquance juvénile observable dans ces quartiers réside, me semble-t-il, dans ce que j’appellerai la montée de la violence invisible (par opposition à la violence visible et fortement médiatisée) que la société exerce sur les individus, et notamment sur les jeunes appartenant aux populations défavorisées, ou, pour le dire dans notre jargon, par la montée des violences symboliques, c’est-à-dire de ces violences invisibles exercées par les systèmes de classement, par les perceptions sociales dominantes qui s’exercent sur les dominés, bref par tout un ensemble de processus qui sont au principe de la constitution des identités sociales, de l’estime de soi, du positionnement social de chacun dans la structure sociale. 

Sans doute la perception ordinaire manifeste-t-elle une certaine incompréhension bien compréhensible à l’égard des comportements déviants des jeunes de cités et tend à n’y voir que du « vandalisme » ou des actes « inqualifiables ». Mais cela ne signifie pas que ces comportements soient sans significations ni sans raisons, qu’ils soient le fait de « pervers » ou de jeunes « sans moralité et sans principes ». Il s’agit de comportements non moins nécessaires et déterminés, dont ces jeunes ne sont que les sujets apparents. 

S’ils sont violents, c’est parce que le monde dans lequel ils ont été socialisés est un monde violent. Il y a bien sûr la violence physique, celle qui est exercée par le père sur ses enfants, celle qui est exercée par la rue et par la bande de copains sur chacun dans la mesure où la virilité et la force du corps, principal capital des membres des classes populaires, sont sans cesse mises en jeu et classent chacun dans le groupe. L’on sait que la violence physique engendre la violence physique et que les gens violents sont souvent des enfants ayant eu à subir la violence des adultes. 

Mais la violence physique peut aussi être l’expression et la conversion de formes de violences moins visibles qui ne s’exercent pas moins violemment sur les corps et les esprits. Il y a, en effet, et de plus en plus, des formes de violences plus cachées qui s’exercent sur les jeunes de ces cités. Il y a la violence scolaire invisible qui exclut et qui est au principe de la plupart des actes très visibles dits « de vandalisme » contre les établissements scolaires. Il a la violence du marché du travail qui voue au chômage les jeunes sans diplôme qui habitent dans ces cités. Il y a la violence du marché sexuel qui est très fermé à ces jeunes. Et il y a toutes ces petites violences quotidiennes qui s’exercent sur cette population ethniquement marquée, ces contrôles de police à répétition, ces regards inquiets qu’on leur jette, bref ce traitement à part qui ne fait que marginaliser davantage des jeunes déjà en marge.  »  

 Note de 2005. L’enfouissement médiatique de la violence invisible n’a pas cessé depuis cinq ans. A quelques exceptions près (tel documentaire de Niels Tavernier, telle enquête de Marcel Trillat, tel reportage d’1mn 20 glissé dans un JT), la promotion d’une version sécuritaire de la sécurité a conforté la stigmatisation, particulièrement sur les petits écrans, mais pas seulement, loin s’en faut ! Comment le désespoir socialement construit, politiquement entretenu, médiatiquement soutenu d’une fraction de la jeunesse des quartiers populaires pourrait-il être compris par ceux qui ont tout fait pour ne pas le comprendre ? Comment sa révolte et sa violence pourraient-elles être comprises par des acteurs qui ont tout fait pour ne pas l’expliquer de peur de la justifier ? 

Soupçonnés d’avoir mal voté, les ouvriers (dont les représentations dominantes avaient déclaré la disparition) ont fait l’objet d’une soudaine sollicitude de quelques médias en 2002… avant d’être ouvertement stigmatisés pour avoir mal voté en 2005. Qu’en est-il et qu’en sera-t-il de la jeunesse et, plus généralement, des habitants des quartiers populaires ? C’est ce que l’observation des médias nous apprend déjà… 

Patrick Champagne 

 


  


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[1] Relevé par un claviste de PLPL passé au Plan B 

  

  

Les effets de la polygamie sur le cerveau d’un éditorialiste 

ColMar  

Publié le vendredi 2 décembre 2005  

     

 

Les Dernières Nouvelles d’Alsace du Lundi du 28 novembre publient comme chaque semaine le Bloc-notes de Bernard Delattre. Un gros titre en gras : «  Les raisons de la colère » . Un chapô : « La polygamie des familles d’origine africaine expliquerait en partie la révolte des banlieues. ». On note la prudence du conditionnel. Mais ça ne dure pas ! 


  


« La crise des banlieues qui sort progressivement de sa phase violente n’est pas résolue pour autant. Elle a fait apparaître un fait important dont on se masquait les yeux : la polygamie. » 

Vous avez bien lu : la « crise des banlieues » a « fait apparaître » (a rendu apparente ?) la polygamie. Cette présentation du « fait important » introduit la version maquillée de l’interprétation d’un obscur député UMP selon lequel la « crise des banlieues » aurait révélé le rôle (voire l’existence, dans la phrase de Delattre…) de la polygamie. 

Et Delattre continue en évoquant d’autre faits établis (par qui, où ça ?) : 

«  Il est avéré aujourd’hui que -notamment dans les banlieues de la couronne parisienne- une grande partie des jeunes « révoltés » étaient d’origine africaine  ». On appréciera la précision. Une « grande partie » ? Quels chiffres ? Combien de divisions ? « …d’origine africaine… » ? Y compris les français originaires des DOM-TOM ? Comment les distinguer ? Qu’importe à notre enquêteur puisque, il est aussi avéré que. Quoi donc ? Ceci : 

«  Et qu’une grande [des chiffres ! Pas d’impressionnisme...] partie d’entre eux avait grandi dans une atmosphère de violence parce qu’élevés dans des familles polygames.  » Le rapport de cause à effet entre la polygamie et la violence est si évident qu’il n’est pas besoin de s’expliquer plus…On attend la démonstration !  

«  Contraire au droit français (sauf à …..) [Sauf à Mayotte où la polygamie et le port du voile sont reconnus par la République ; est-ce cela qu’a voulu dire Delattre ; un trou de mémoire...], la polygamie toucherait 30 000 familles en France, plus d’un demi million de personnes !  » Coucou : le conditionnel est de retour, mais pour introduire un chiffre dont le lecteur ne connaîtra pas la source. 

Sous-titre suit : « Des familles sont moins structurées, plus pauvres, plus désorientées.
Juste à côté d’une ‘’Foto’’ (sic), AFP, qui, bizarrement ne montre pas de Noirs, mais un homme entouré de plusieurs femmes de tous âges. Mais qui peut sérieusement dire qui est sa femme, qui, sa mère, qui, ses filles et même si ce monsieur est polygame ? Le moins qu’on puisse dire est que ça ne saute pas aux yeux ! Mais grâce à Delattre, on ‘’voit’’ les 7 épouses du monsieur…Barbe-Bleue ? Comme son vêtement ?
 

«  Les sociologues estiment même que ces jeunes de parents polygames sont davantage « désocialisés » pour ne pas dire « asociaux » que leurs congénères d’origine maghrébine, turque ou asiatique. «  Les sociologues » (tous ? lesquels ? des noms !) qui procèderaient donc à un tel tri entre « congénères » : de haut en bas, les Asiatiques, les Turcs, les Maghrébins, et tout en bas les Noirs. Et, sans transition : 

« Le regroupement familial ou l’asile politique sont les raisons majeures de l’immigration venue d’Afrique noire . » Passons sur la disparition de l’immigration économique et retenons que « l’immigration » venue d’Afrique noire inclut logiquement ceux qui sont français depuis plusieurs générations. La peau noire ôte quelque chose à leur francité ? 

« Les familles sont moins structurées, plus pauvres, plus désorientées, moins soutenues que celles d’autres origines. » A cause de leur peau ? De la polygamie… On s’y perd… « Le chômage et le racisme les atteignent davantage aussi. » En effet ! L’éditorialiste veut-il suggérer qu’il y a un lien entre le taux de mélanine, celui du chômage et de la polygamie ? Au boulot les anthropologues et autres sociologues ! Quant aux vendeurs de produits blanchissants, des Africains, en général… ils devraient proposer leurs services au Ministre de l’Economie, pour faire baisser le chômage. On leur propose même cette pub : ’’Un Noir blanchi, un chômeur en moins ! » 

« Dans ces conditions et dans un environnement d’agressivité permanente , ces jeunes se trouvent très rapidement en situation d’abord d’échec scolaire car ils sont illettrés pour ne pas dire analphabètes , et ensuite en échec d’intégration. » 

« Dans ces conditions » : Lesquelles ? La polygamie ? Les effets du chômage ? On s’y perd… « …dans un environnement d’agressivité permanente…  » : De quelle agressivité s’agit-il, de la leur ou de celle qui s’exerce à leur égard ? «  En situation… d’échec scolaire, illettrés  : Delattre a-t-il mis une fois les pieds dans un lycée professionnel en particulier, où comme par hasard, les peaux noires et basanées sont plus nombreuses que les visages pâles : ils obtiennent le bac et ils seraient analphabètes  ? 

A quoi tendent tous ces libres commentaires présentés comme l’expression de vérités révélées, toutes ces généralisations à l’emporte-pièce ? A éclairer les lecteurs ou à stigmatiser une population ? 

Et Delattre qui sait écrire, lui, termine ainsi : 

« Ils n’ont comme seuls exutoires la désespérance et la révolte contre une société qui les a rejetés ». Delattre sait écrire : c’est pourquoi il oublie le « que » commandé par la négation « Ils n ’ont ». L’effet d’un « environnement d’agressivité permanente » ?  

ColMar 


Nota Bene (on ne sait jamais…) : Je suis opposé à la polygamie. 



 Lire aussi : « Les effets de la polygamie sur un cerveau éditorial normand » 

  

  

  

 

Noir Canada
Pillage, corruption et criminalité en Afrique


Alain Deneault
(Avec Delphine Abadie et William Sacher)

Photo de la couverture : Presse canadienne  

ISBN 978-2-923165-42-4  
352 pages  
34$
 

  

  

  

Le Ministre, le journaliste et les pas « totalement français » 

Philippe Monti  

Publié le samedi 12 novembre 2005  

     

 

Supposons, mais ça n’est évidemment qu’une hypothèse, qu’un ancien ministre devenu médiateur de la République, s’exprimant sur une radio publique laisse entendre que l’origine ethnique et la couleur de la peau doivent être traités comme des handicaps et non comme des prétextes à discrimination raciste ; supposons qu’il suggère que seul un français blanc est totalement français : il ne fait aucun doute que le journaliste confronté à de tels propos maîtriserait sa colère – c’est un professionnel – mais demanderait, au moins, au ministre de préciser ce qui lui sert de pensée. 

Seulement voilà : ces propos ont été tenus et le journaliste s’est tu. 


  

Vous écoutez France Inter le vendredi 11 novembre 2005. Pierre Weill reçoit Jean-Paul Delevoye, médiateur de la République (et ancien ministre UMP) pour « Questions directes » dans le 7/9. Puis, dans le « Radiocom, c’est vous » (la séquence consacrée aux questions des auditeurs), vous entendez ceci : 

 Pierre Weill : – « Nous avons Ahmed en ligne à Orléans. Bonjour, bienvenue sur l’antenne de France Inter… » 

[...] 

- Ahmed : « … et merci beaucoup de vos émissions que j’entends souvent. Donc je voudrais poser la question à Monsieur Delevoye, pour lui dire : « Comment peut-on faire pour impliquer un peu les agences d’intérim à ne pas jouer la discrimination quand un patron leur demande – bon [de façon] un peu détournée – de leur envoyer un bon blanc ? ». [...] Comment on peut lutter contre ça ? Parce que moi je suis un délégué syndical ; j’ai 59 ans. Ça fait trente ans que je suis en France et je sais de quoi je parle !… J’incrimine pas, peut-être, les agences d’intérim, mais il doit y en avoir quelques-unes quand même qui ne jouent pas le jeu ! » 

 Pierre Weill : – «  D’accord… Réponse de Jean-Paul Delevoye, médiateur. » 

- Jean-Paul Delevoye : – « Oui. Nous sommes aussi en train de nous battre pour essayer de remettre ce qu’on appelle l’éthique… c’est-à-dire, en fin de compte, quel est le sens…. l’estime de soi… Nous sommes dans un système où l’administration, l’ensemble de celles et ceux qui sont en contact avec des gens en situation difficile – notamment demandeurs d’emploi – doivent être attentifs au fait que l’on doit jouer sur les potentialités et non pas sur les handicaps. Et c’est une révolution, une évolution culturelle à laquelle nous devons être absolument attentifs. Aujourd’hui nous récoltons le mépris, l’arrogance, le rejet, l’ignorance ; et la perception qu’un certain nombre de nos concitoyens – qu’ils soient d’ailleurs d’origine maghrébine ou pas… j’ai aussi des sensations de désespérance de la part de gens totalement français. Mais quand un système fonctionne en étant un système qui écarte, qui impose un parcours du combattant pour celui qui veut s’en sortir, on est dans les situations dans lesquelles aujourd’hui nous sommes. [...] » 

Résumons : quand Ahmed se plaint de discrimination raciste à l’emploi, le « médiateur » de la « République » déguise la discrimination en la présentant comme l’effet d’un handicap. Ainsi l’origine maghrébine ou africaine serait un handicap, c’est-à-dire, selon la Classification internationale des handicaps établie par l’Organisation Mondiale de la Santé, une déficience, une incapacité et un désavantage [1]. Faut-il comprendre que pour le « médiateur », être beur ou noir est simultanément une déficience (l’altération de la couleur de la peau ?), une incapacité (au travail, comme semblent le croire les agences d’intérim fréquentées par Ahmed ?) et un désavantage naturel (chômage et misère ?) ? Avec deux thérapies possibles : nettoyer la déficience au Kärcher ou appareiller le handicapé avec des prothèses administratives. 

Ces remèdes sont sans doute d’autant plus appropriés que la « désespérance » n’est pas le lot des seules victimes de discrimination : façon à peine voilée de douter de la réalité d’un problème qui existe d’autant moins que notre « médiateur » a des « sensations de désespérance de la part de gens totalement français  ». Ainsi Ahmed – comme tous les originaires (ou descendants d’originaires) du Maghreb ou d’Afrique noire – n’est pas et ne sera jamais « totalement français ». 

Cette ethnicisation outrancière des discriminations sociales et de la nationalité relève des préjugés racistes les plus banals. Et face à son expression à peine dissimulée – qu’on pouvait croire aujourd’hui impossible dans la bouche d’un dépositaire des principes républicains – il ne restait plus qu’à espérer que Pierre Weill interroge le médiateur sur la signification inquiétante de ses propos. En vain : 

- Pierre Weill : – « Mais alors, Jean-Paul Delevoye, vous, en tant que médiateur, vous pouvez proposer des réformes. D’abord, est-ce qu’on vous écoute, qu’on fait attention à vous dans la haute administration, on tient compte de vos remarques ? [...] » 

Pierre Weill n’a manifestement pas entendu ou voulu entendre les propos de son invité. Lui qui harcèle avec acharnement tout interlocuteur qu’il soupçonne de xénophobie – surtout ceux qui ne partagent pas avec lui son souci de faire entretenir la plomberie de la résidence secondaire de Frits Bolkestein par des polonais… – ne revient ni sur la question d’Ahmed ni sur l’incroyable réponse de Jean-Paul Delevoye : il glisse à une question générale sur la capacité du médiateur à se faire entendre de l’Administration (alors qu’Ahmed se plaignait des discriminations opérées impunément par les entreprises – privées – d’intérim). Histoire sans doute de pimenter les allégations pétries de racialisme d’une pincée de poujadisme. 

Derrière “l’ouverture de l’antenne” du service public et le journalisme faussement inquisiteur se cachent parfois les passions les plus basses. 

Philippe Monti 


  


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[1] La Classification internationale des handicaps établie par l’Organisation Mondiale de la Santé distingue trois manifestations du handicap :
- la déficience : « toute perte ou altération d’une structure ou fonction psychologique, physiologique ou anatomique ».
- l’incapacité : « toute réduction (résultant d’une déficience) partielle ou totale de la capacité d’accomplir une activité d’une façon ou dans les limites considérées comme normales pour un être humain ».
- Le désavantage : « résulte pour un individu donné d’une déficience ou d’une incapacité qui limite ou interdit l’accomplissement d’un rôle normal (en rapport avec l’âge, le sexe, les facteurs sociaux et culturels) ».
 

  

  

Les « infos » xénophobes de Novopress 

Ludovic Finez  

Publié le mercredi 27 juillet 2005  

     

 

Nous publions ici, avec l’autorisation de son auteur, un article de Ludovic Finez, initialement paru sur le site du Club de la Presse Nord-Pas-de-Calais. (Acrimed) 


  


Présentée comme une « agence de presse internationale », Novopress n’est en fait que l’émanation de l’extrême droite la plus radicale. Evidemment, le ton de certains « articles » s’en ressent… 

Au début, ça pourrait ressembler à une bonne surprise : « Tiens, une nouvelle agence de presse qui donne des infos sur la région ». Sur sa page d’accueil, le site Novopress se présente comme une « agence de presse internationale, iconoclaste et réactive ». Dans la colonne de droite, toute une série de sous-rubriques concernant des zones géographiques ou des pays étrangers (Amérique du Nord, Ecosse, Espagne, Italie, Québec, Roumanie et Suisse), ainsi que des régions françaises, désignées à l’occasion sous leur appellation en langue régionale : Alsace, Breizh (c’est-à-dire Bretagne), Euskadi (Pays basque), Flandre, Lyon et Paris. 

Novopress affirme défendre « une information alternative et sans tabous » pour lutter contre « le monde de la pensée et de l’information unique, un monde où Big Brother voit, entend, lit et dirige tout ». Ce n’est qu’en lisant plus attentivement certains textes mis en ligne que l’on comprend mieux ce que Novopress appelle « une information alternative et sans tabous ».  

Des articles pompés sur La Voix du Nord  

Au premier abord, la partie consacrée à la Flandre, selon les jours où on s’y connecte, peut paraître anodine. On trouve ainsi des annonces de manifestations locales (Fêtes de Gayant à Douai, programme des visites estivales de l’Office de tourisme de Lille…). Parmi les sujets plus développés, figurent aussi des articles consacrés au dossier du Grand stade de Lille ou encore à la désignation des pôles de compétitivité. 

Sans grande originalité par rapport aux commentaires faits par la presse régionale. Et pour cause… puisque nombre d’entre eux, vérification à l’appui, sont des articles intégralement pompés dans les éditions de La Voix du Nord. Evidemment, une telle pratique est déjà en soi répréhensible mais ce n’est pas le plus grave. Loin de là. 

Le plus grave, c’est le ton d’autres « articles », qui dégagent une nauséabonde odeur de xénophobie et d’incitation à la haine raciale. Ainsi, le texte mis en une le 7 juillet et titré « C’est chaud le Nord ! » Ce dernier liste une série de faits divers régionaux récents mettant en cause des personnes d’origine maghrébine (ou que le rédacteur supposent telles). Avec en prime, des commentaires qui se veulent sûrement humoristiques et qui sont rien moins que racistes.  

Correspondant anonyme 

Vient ensuite la conclusion, chef d’œuvre de réflexion intellectuelle : « A Lille, l’association cultu(r)elle de la mosquée El-Fatha, en attendant de pouvoir occuper l’ancienne salle des ventes qu’elle vient d’acheter, va pouvoir partager les salles paroissiales mises à disposition par l’association diocésaine. C’est pas beau l’œcuménisme, coco ? Vous me direz que cela n’a rien à voir avec les 4 paragraphes précédents… Ben, tiens ! » S’ensuit, s’il était besoin d’être encore plus clair, une série de considérations sur ces « faits divers » qu’il faudrait requalifier de « faits d’occupation étrangère »… 

Le 13 avril, c’est un compte-rendu d’audience au tribunal qui évoque le tabassage en règle d’une jeune fille par un jeune homme au nom à consonance maghrébine. Recopié intégralement dans La Voix du Nord, seul son titre a été changé pour une version sans équivoque : « Intégration ? Assimilation ? » Et, bien entendu, le texte en question a été archivé dans la catégorie « Religion »… 

Toujours dans cette rubrique « Religion », le 14 juin, en dessous d’une sélection de sourates du Coran, figure un montage graphique du meilleur goût. L’image rappelle la forme d’un paquet de cigarettes, dont la marque, sur fond vert, serait « Coran » et le message préventif : « Etre lapidée après la grossesse nuit à la félicité de votre enfant »… 

Inutile de préciser que Novopress (pour sa section France comme pour sa section Flandre) s’en est donné à cœur joie après les attentats de Londres pour amalgamer Islam et terrorisme, avec des titres du style : « Etre tolérant avec l’Islam… » (au-dessus d’une photo d’explosion) ou « L’Europe une nouvelle fois touchée par le terrorisme musulman ». 

A ce stade de la lecture, l’envie démange d’en savoir un peu plus sur les responsables de ce site. Une adresse e-mail (impersonnelle) mentionnée sur la page d’accueil nous a permis d’échanger quelques messages avec un correspondant anonyme, que l’on peut supposer être l’animateur de la section Flandre. Après une promesse d’entretien téléphonique, ce dernier ne donnera plus de nouvelles [1], malgré deux relances. Il nous faut donc nous contenter des quelques réponses faites par courriel.  

« Retour à nos racines et à nos traditions » 

Sans surprise, ce dernier reprend l’argumentaire général de Novopress (lire plus haut), en y ajoutant sa petite touche, car « chaque antenne Novopress a ses spécificités ». « Pour Novopress Flandre, nous voulons faire ressortir les informations régionales de premier abord sans importance mais qui reflètent bien la société dans laquelle nous vivons. Ceci est très important car la totalité de la presse régionale est aux mains des tenants d’un gauchisme attardé ou boboïsant. » Ce dernier aspect de la presse du Nord-Pas-de-Calais avait dû nous échapper… 

L’autre remarque rend beaucoup moins anodine les annonces de fêtes locales présentes sur le site. « Nous voulons également mettre en avant notre culture régionale, trop souvent combattue et mise en sourdine par les tenants de la République une et indivisible, écrit notre correspondant anonyme. C’est pourquoi nous mettons souvent en avant des activités culturelles intéressantes, prônant le retour à nos racines et à nos traditions. Nous voulons également que Novopress soit une passerelle entre la « Flandre française » et la « Flandre belge », étant convaincus que nous faisons partie du même peuple et de la même culture. » 

Ces commentaires cadrent bien avec la mythologie entretenue par l’extrême droite autour des « traditions » et du « retour aux racines », ainsi que l’idée qu’elle se fait des liens avec la Belgique flamande. 

Dans la rubrique « Politique » de Novopress Flandre, Carl Lang est le seul homme politique régional dont les communiqués sont repris (avec renvoi vers son site internet). Sur Novopress France, c’est la 22e Fête des Bleu Blanc Rouge qui fait l’objet d’une présentation louangeuse, avec tous les détails pratiques nécessaires.  

Liens étroits avec le Bloc Identitaire 

Restait à savoir qui se trouve derrière le nom de domaine Novopress. Inutile de chercher sur le site des coordonnées, à part des adresses e-mail impersonnelles. En revanche, une simple requête sur le site Gandi.net nous en apprend beaucoup plus [2]. Le nom de domaine Novopress (valide jusque décembre 2006) a été déposé par un certain Fabrice Robert. Un inconnu ? Pas vraiment… 

A 33 ans, Fabrice Robert a un CV bien rempli. Ex-conseiller municipal FN à La Courneuve, ex-membre du Conseil national du MNR (de Bruno Mégret), c’est aussi l’ancien porte-parole d’Unité radicale. C’est à cette organisation, interdite depuis, qu’appartenait Maxime Brunerie, qui avait tenté de tirer sur Jacques Chirac le 14 juillet 2002. Parmi d’autres « exploits », Fabrice Robert est aussi le fondateur du groupe de rock radical Fraction Hexagone, qui promet « une balle pour les sionistes, une balle pour le cosmopolitisme, et une balle pour la police » ou rend hommage à la croix celtique, symbole depuis longtemps récupéré par les groupuscules fascistes. 

Aujourd’hui, Fabrice Robert est président du Bloc identitaire (qui, entre autres, dit « son opposition totale au dogme du métissage ethnique »), créé en 2003, après la dissolution d’Unité Radicale. Tout soupçon d’homonymie est à écarter : l’adresse postale (à Nice) du Bloc identitaire (précisée sur son site) et celle du dépositaire de Novopress sont les mêmes. 

La filiation entre les deux structures est de toute façon évidente. Un lien sur le site de Novopress renvoie vers ID Magazine (domicilié à Nivelles, en Belgique), publication commune au Bloc Identitaire et aux Jeunesses Identitaires, présidées par un comparse de Fabrice Robert. Par ailleurs, Novopress a relayé la campagne, pour une élection partielle à Nice, d’un « candidat identitaire », « soutenu par Fabrice Robert, président du Bloc Identitaire ». 

Et voilà comment, pensant trouver le site d’une nouvelle agence de presse, on tombe en fait sur une émanation d’un groupuscule de l’extrême droite la plus radicale. Au fait, on oubliait le « meilleur » : Novopress met en exergue, en haut de chaque page, une phrase de Jacques Prévert : « Quand la vérité n’est pas libre, la liberté n’est pas vraie »…  

Ludovic Finez 


  


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[1] De notre côté, nous avons joué cartes sur table, précisant notre identité et notre qualité de journaliste. 

[2] Gandi est un bureau d’enregistrement de noms de domaine internet en .COM, .NET,.ORG, .BIZ, .INFO, .NAME et .BE, opérationnel depuis mars 2000. 

  

  

  

Les médias et les Français musulmans : ce ne sont pas des terroristes, mais… 

Dominique Pinsolle  

Publié le lundi 20 septembre 2004  

     

 

Concernant l’islam (comme d’autres sujets), les grands médias actuels ont la fâcheuse tendance à exprimer des opinions interchangeables tout en se faisant les champions du « pluralisme » et du « débat démocratique ». Des opinions qui a force d’être rabâchées finissent par s’imposer comme relevant du sens commun.
En ce sens, la condamnation par de nombreux Français musulmans de la prise en otage de deux journalistes français en Irak a révélé la persistance d’une pensée médiatique unique à propos de la seconde religion de France. De nombreux éditorialistes, étonnés et ravis d’une telle réaction, sont prêts à ne plus soupçonner leurs compatriotes musulmans, mais restent quand même méfiants…
 


  

Le Monde, L’Express, le Nouvel Observateur et le Point sont unanimes : si la prise d’otages reste un drame, elle aura au moins permis aux Français musulmans de retrouver la raison. Comme l’explique Le Monde (02.09.04), dans un élan de sagesse populaire, « A toute chose malheur est bon ». Bernard Guetta salue également « L’acquis d’un drame » (L’Express, 06.09.04), accompagné par Claude Askolovitch, qui contemple « la France apaisée par la vertu d’un drame. Comme si on avait frôlé le pire, et si l’on s’était arrêté juste à temps » (le Nouvel Observateur, 02.09.04). 

La presse dans son ensemble pousse un cri de soulagement. Car comme chacun le sait, la France était menacée par une invasion de terroristes barbus voilant leurs filles pour saper les fondements de l’école laïque. Et elle a réussi, grâce à son intransigeance et à l’interdiction du port du voile à l’école, à remporter une grande victoire. Et quelle victoire ! : « En trois jours, les barbus de l’UOIF sont ostensiblement rentrés dans le rang républicain » (le Nouvel Observateur, 02.09.04).
Dans cette affaire, les Français musulmans ont enfin pu recevoir leur certificat de “non-dangerosité” généreusement délivré par un jury d’éditorialistes anti-terroristes. Ceux qui n’inspiraient que la méfiance « ont gagné ici avec éclat leur brevet de républicanisme, c’est-à-dire, aussi, de laïcité » estime Jean Daniel (le Nouvel Observateur, 02.09.04), appuyé par Bernard Guetta : « Devant ce chantage terroriste à la loi sur le voile, les organisations islamiques françaises ont connu leur moment de vérité. Elles l’ont superbement passé. Dans l’histoire des musulmans de France, il y aura un avant et un après-29 août » (L’Express, 06.09.04).

La presse accorde la nationalité française aux Français musulmans…

La date semble être historique pour de nombreux journaux : tout se passe comme si les Français musulmans, jusqu’à présent tentés par l’action armée et les attentats suicides pour faire de la France une dictature islamique, auraient décidé de tourner le dos au terrorisme. Pour nos journaux, cela suffit à ne plus les voir comme des agents d’Al-Qaida et à en faire de vrais Français.
Le « tournant » est célébré collectivement. L’« islam en France » est devenu l’« islam de France » (titre de l’éditorial du Monde, 06.09.04). « La crise des otages marquera la naissance de l’islam à la française », décrète Le Nouvel Observateur, qui célèbre « les noces d’août » entre « Islam et République » (02.09.04). L’« islam à la française » n’existait apparemment pas auparavant pour l’hebdomadaire de Jean Daniel…
 

« Il n’y avait, en réalité, pas de doute à avoir », avoue Bernard Guetta (L’Express, 06.09.04), qui reconnaît malgré lui l’ineptie de ses propres propos : « le fait est que la question de la loyauté nationale des musulmans français se posait – à tort, mais c’est ainsi – à beaucoup de leurs compatriotes. [...] Un tournant est pris ». 

Les ex-talibans en puissance que sont les Français musulmans ont retrouvé la raison, se félicitent les éditorialistes ; la loi interdisant le port du voile à l’école ne pose même plus problème. C’est l’« union sacrée » (Le Monde, 02.09.04), le « front du refus » (Libération, 30.08.04). Finie la contestation, finies les voix discordantes ; même dans les prises de position de Tariq Ramadan, qui « compromettent évidemment sa stratégie d’entrisme », « la règle républicaine n’en est pas moins respectée » (Jean Daniel, le Nouvel Observateur, 02.09.04).
Dans ce climat idyllique, les derniers à gesticuler pour semer le désordre sont évidemment toujours les mêmes : « Seule une petite frange gauchiste, autour du collectif Une école pour tous, persiste à dénoncer une loi “islamophobe et raciste”, poursuivant un combat qu’Alaoui a abandonné » (le Nouvel Observateur, 02.09.04). Les gauchistes, toujours les gauchistes…

…mais un Français musulman reste quand même un musulman

La France n’est plus au bord du gouffre, nous rassure-t-on, « la rentrée scolaire ne sera pas une guerre civile » (le Nouvel Observateur, 02.09.04). Ouf ! Mais tout n’est pas réglé, car un musulman reste un islamiste en puissance, et donc un terroriste potentiel… Le « consensus reste fragile », « les ambiguïtés ne sont pas toutes levées » (Le Monde, 02.09.04).
L’« islamisme est une maladie de l’islam », alerte Claude Imbert (Le Point, 02.09.04), « et pour les recruteurs zélés, le vivier reste, chez nous, abondant. [...] Il faut que leur réaction salutaire ne soit pas un feu de paille. Qu’elle devienne un contre-feu à l’incendie. Car, en Europe, le feu couve toujours… ». Le Nouvel Observateur s’interroge donc : « Armistice tactique ou paix des braves ? » (02.09.04).
 

La question mérite d’être posée, puisqu’il ne faut pas oublier que l’islamisme a remplacé le communisme et le nazisme comme ennemi n°1 de la démocratie occidentale dans nos journaux. Après Staline et Hitler, Ben Laden semble reprendre le flambeau du totalitarisme. « L’Islam hésite », explique doctement Bernard Guetta, qui s’aventure dans une analyse psychologique de l’« Islam » avec un grand « I » : « Il est hypnotisé, c’est vrai, par une tentation de la violence que d’autres ont connue avant lui. A peine sortis du siècle du goulag et d’Auschwitz, nous ne savons que trop, nous autres Européens, ce que sont ces moments d’exaltation collective » (L’Express, 06.09.04). 

Mais la situation est peut-être encore plus grave qu’en 1939, s’alarme Claude Imbert, car c’est à des primates fanatisés tout droit sortis des âges barbares que nous avons cette fois-ci à faire. Dans une analyse qui se démarque par sa finesse et sa subtilité, l’éditorialiste « un peu islamophobe » – comme il l’a lui-même concédé (LCI, 24.10.03) – souligne les particularités de ce nouvel ennemi venu « d’ailleurs » : « Le nazisme, le communisme appartinrent au Mal occidental, nés qu’ils étaient dans l’abîme d’un coma démocratique. L’islamisme vient d’ailleurs. D’un ailleurs géographique, et plus encore historique. C’est un bloc du passé de l’humanité, figé dans son âge théocratique, dans son refus des temps modernes, commencés chez nous, il y a quatre ou cinq siècles » (Le Point, 02.09.04). 

Alors, totalement Français ces musulmans ? Nos éditorialistes semblent exiger de nouvelles preuves… 

Ainsi vont les commentaires de nos chers éditorialistes : ils sont libres parce qu’ils s’affranchissent autant que possible d’un contact effectif avec les faits ; ils sont pluralistes parce qu’ils disent à plusieurs voix à peu près la même chose ; ils satisfont la liberté d’expression de quelques uns au détriment du droit à l’information du plus grand nombre et du droit d’informer de ceux dont ils parlent. 

Dominique Pinsolle 

  

  

Les médias et les Français musulmans : ce ne sont pas des terroristes, mais… 

Dominique Pinsolle  

Publié le lundi 20 septembre 2004  

     

 

Concernant l’islam (comme d’autres sujets), les grands médias actuels ont la fâcheuse tendance à exprimer des opinions interchangeables tout en se faisant les champions du « pluralisme » et du « débat démocratique ». Des opinions qui a force d’être rabâchées finissent par s’imposer comme relevant du sens commun.
En ce sens, la condamnation par de nombreux Français musulmans de la prise en otage de deux journalistes français en Irak a révélé la persistance d’une pensée médiatique unique à propos de la seconde religion de France. De nombreux éditorialistes, étonnés et ravis d’une telle réaction, sont prêts à ne plus soupçonner leurs compatriotes musulmans, mais restent quand même méfiants…
 


  

Le Monde, L’Express, le Nouvel Observateur et le Point sont unanimes : si la prise d’otages reste un drame, elle aura au moins permis aux Français musulmans de retrouver la raison. Comme l’explique Le Monde (02.09.04), dans un élan de sagesse populaire, « A toute chose malheur est bon ». Bernard Guetta salue également « L’acquis d’un drame » (L’Express, 06.09.04), accompagné par Claude Askolovitch, qui contemple « la France apaisée par la vertu d’un drame. Comme si on avait frôlé le pire, et si l’on s’était arrêté juste à temps » (le Nouvel Observateur, 02.09.04). 

La presse dans son ensemble pousse un cri de soulagement. Car comme chacun le sait, la France était menacée par une invasion de terroristes barbus voilant leurs filles pour saper les fondements de l’école laïque. Et elle a réussi, grâce à son intransigeance et à l’interdiction du port du voile à l’école, à remporter une grande victoire. Et quelle victoire ! : « En trois jours, les barbus de l’UOIF sont ostensiblement rentrés dans le rang républicain » (le Nouvel Observateur, 02.09.04).
Dans cette affaire, les Français musulmans ont enfin pu recevoir leur certificat de “non-dangerosité” généreusement délivré par un jury d’éditorialistes anti-terroristes. Ceux qui n’inspiraient que la méfiance « ont gagné ici avec éclat leur brevet de républicanisme, c’est-à-dire, aussi, de laïcité » estime Jean Daniel (le Nouvel Observateur, 02.09.04), appuyé par Bernard Guetta : « Devant ce chantage terroriste à la loi sur le voile, les organisations islamiques françaises ont connu leur moment de vérité. Elles l’ont superbement passé. Dans l’histoire des musulmans de France, il y aura un avant et un après-29 août » (L’Express, 06.09.04).

La presse accorde la nationalité française aux Français musulmans…

La date semble être historique pour de nombreux journaux : tout se passe comme si les Français musulmans, jusqu’à présent tentés par l’action armée et les attentats suicides pour faire de la France une dictature islamique, auraient décidé de tourner le dos au terrorisme. Pour nos journaux, cela suffit à ne plus les voir comme des agents d’Al-Qaida et à en faire de vrais Français.
Le « tournant » est célébré collectivement. L’« islam en France » est devenu l’« islam de France » (titre de l’éditorial du Monde, 06.09.04). « La crise des otages marquera la naissance de l’islam à la française », décrète Le Nouvel Observateur, qui célèbre « les noces d’août » entre « Islam et République » (02.09.04). L’« islam à la française » n’existait apparemment pas auparavant pour l’hebdomadaire de Jean Daniel…
 

« Il n’y avait, en réalité, pas de doute à avoir », avoue Bernard Guetta (L’Express, 06.09.04), qui reconnaît malgré lui l’ineptie de ses propres propos : « le fait est que la question de la loyauté nationale des musulmans français se posait – à tort, mais c’est ainsi – à beaucoup de leurs compatriotes. [...] Un tournant est pris ». 

Les ex-talibans en puissance que sont les Français musulmans ont retrouvé la raison, se félicitent les éditorialistes ; la loi interdisant le port du voile à l’école ne pose même plus problème. C’est l’« union sacrée » (Le Monde, 02.09.04), le « front du refus » (Libération, 30.08.04). Finie la contestation, finies les voix discordantes ; même dans les prises de position de Tariq Ramadan, qui « compromettent évidemment sa stratégie d’entrisme », « la règle républicaine n’en est pas moins respectée » (Jean Daniel, le Nouvel Observateur, 02.09.04).
Dans ce climat idyllique, les derniers à gesticuler pour semer le désordre sont évidemment toujours les mêmes : « Seule une petite frange gauchiste, autour du collectif Une école pour tous, persiste à dénoncer une loi “islamophobe et raciste”, poursuivant un combat qu’Alaoui a abandonné » (le Nouvel Observateur, 02.09.04). Les gauchistes, toujours les gauchistes…

…mais un Français musulman reste quand même un musulman

La France n’est plus au bord du gouffre, nous rassure-t-on, « la rentrée scolaire ne sera pas une guerre civile » (le Nouvel Observateur, 02.09.04). Ouf ! Mais tout n’est pas réglé, car un musulman reste un islamiste en puissance, et donc un terroriste potentiel… Le « consensus reste fragile », « les ambiguïtés ne sont pas toutes levées » (Le Monde, 02.09.04).
L’« islamisme est une maladie de l’islam », alerte Claude Imbert (Le Point, 02.09.04), « et pour les recruteurs zélés, le vivier reste, chez nous, abondant. [...] Il faut que leur réaction salutaire ne soit pas un feu de paille. Qu’elle devienne un contre-feu à l’incendie. Car, en Europe, le feu couve toujours… ». Le Nouvel Observateur s’interroge donc : « Armistice tactique ou paix des braves ? » (02.09.04).
 

La question mérite d’être posée, puisqu’il ne faut pas oublier que l’islamisme a remplacé le communisme et le nazisme comme ennemi n°1 de la démocratie occidentale dans nos journaux. Après Staline et Hitler, Ben Laden semble reprendre le flambeau du totalitarisme. « L’Islam hésite », explique doctement Bernard Guetta, qui s’aventure dans une analyse psychologique de l’« Islam » avec un grand « I » : « Il est hypnotisé, c’est vrai, par une tentation de la violence que d’autres ont connue avant lui. A peine sortis du siècle du goulag et d’Auschwitz, nous ne savons que trop, nous autres Européens, ce que sont ces moments d’exaltation collective » (L’Express, 06.09.04). 

Mais la situation est peut-être encore plus grave qu’en 1939, s’alarme Claude Imbert, car c’est à des primates fanatisés tout droit sortis des âges barbares que nous avons cette fois-ci à faire. Dans une analyse qui se démarque par sa finesse et sa subtilité, l’éditorialiste « un peu islamophobe » – comme il l’a lui-même concédé (LCI, 24.10.03) – souligne les particularités de ce nouvel ennemi venu « d’ailleurs » : « Le nazisme, le communisme appartinrent au Mal occidental, nés qu’ils étaient dans l’abîme d’un coma démocratique. L’islamisme vient d’ailleurs. D’un ailleurs géographique, et plus encore historique. C’est un bloc du passé de l’humanité, figé dans son âge théocratique, dans son refus des temps modernes, commencés chez nous, il y a quatre ou cinq siècles » (Le Point, 02.09.04). 

Alors, totalement Français ces musulmans ? Nos éditorialistes semblent exiger de nouvelles preuves… 

Ainsi vont les commentaires de nos chers éditorialistes : ils sont libres parce qu’ils s’affranchissent autant que possible d’un contact effectif avec les faits ; ils sont pluralistes parce qu’ils disent à plusieurs voix à peu près la même chose ; ils satisfont la liberté d’expression de quelques uns au détriment du droit à l’information du plus grand nombre et du droit d’informer de ceux dont ils parlent. 

Dominique Pinsolle 

  

  

  

« Communautariser » ou non un fait divers : le meurtre d’Aspach-le-Bas 

ColMar  

Publié le mardi 28 juin 2005  

     

 

Le 19 juin 2005, un match de football amateur se termine par un meurtre. En moins de 24 h, Les Dernières Nouvelles d’Alsace (les DNA) en donnent une version « communautariste » puis une version « décommunautarisée ». Entre temps, les autorités étaient intervenues publiquement… 


  

Acte I
Quand les DNA communautarisent sans vergogne 

Les Dernières Nouvelles d’Alsace, le 21 juin, mettent en « une » le meurtre d’Aspach-le-Bas et y consacrent aussi toute la « une » du Cahier régional. 

Quelques temps après les conflits meurtriers de Perpignan qui avaient opposé, selon la presse, des « gitans » et des « maghrébins » (lire : Affrontements et meurtres à Perpignan : le poids des mots.), les DNA permettent de s’interroger une fois de plus sur la « communautarisation » quasi automatique de ce genre de drames. 

Dans l’exposé des faits, l’une des premières informations livrée au lecteur par les DNA porte sur l’origine de la victime : « Hier, en début de matinée, au lendemain de l’agression qui a coûté la vie à un footballeur d’origine turque, sur le stade d’Aspach-le-Bas… ». On ne saura pas si cette victime est française ou étrangère. Et d’ailleurs, est-ce si important ? Mais la mention de son origine porte avec elle, surtout en Alsace, plusieurs connotations. Le lecteur peut embrayer à partir de là. D’autant plus que du côté du meurtrier présumé, c’est la même chose : « Le jeune homme placé en garde à vue, qui appartient à la communauté maghrébine , avait été rapidement identifié par les enquêteurs, ». Maghrébin contre turc, le décor est planté, le lecteur peut poursuivre sa rumination. Et même, s’il a voté pour l’extrême droite, se dire cyniquement : « qu’ils s’étripent entre eux.. » 

Puisque la victime est d’origine turque, les DNA peuvent mettre en scène une réaction non moins communautaire (et cela d’autant plus aisément que certaines déclarations vont dans le même sens] :

- «  La communauté turque en colère  »
- « Le meurtre d’Aspach-le-Bas a provoqué
la colère de la communauté turque de Mulhouse .
- « En toile de fond de cette manifestation s’est nettement profilée
une soif de reconnaissance de la communauté turque : “On est souvent agressés. Mais on ne veut pas de conflits entre communautés. On désire vivre et travailler en paix. ” 

L’une des « communautés » dit ne pas vouloir de conflits entre communautés. Et l’autre ? Par chance, un ministre était dans les parages, Borloo soi-même. Les DNA l’interviewent :
« Interrogé sur ce drame, hier, alors qu’il inaugurait la Cité Manifeste, le ministre de l’Emploi, de la cohésion sociale et du logement, Jean-Louis Borloo, faisant référence aux crimes commis à Perpignan, a mis en garde contre les rumeurs pouvant circuler dans ce genre de circonstances et rappelé que
toutes les communautés sont bien accueillies en France ”. » 

Louable déclaration, mais du coup, le ministre fait exister les communautés. Et le modèle républicain de société se trouve invalidé. Confirmation par le « … président du club d’Aspach-le-Bas, » qui réagit « aux accusations formulées par la communauté turque lors de la manifestation à Mulhouse ». 

Pourtant, tout le monde ne l’entend pas ainsi. C’est le cas de l’adjoint au maire d’Aspach-le-Bas : « Ce qui s’est passé est dramatique, mais il ne faut pas mettre ça sur le dos du racisme ou du communautarisme : ce sont des circonstances très particulières qui l’ont provoqué. » 

On lui laisse, provisoirement le mot de la fin. 

Acte II
Changement de vocabulaire dès le lendemain 

Le 22 juin, Les Dernières Nouvelles d’Alsace rendent compte des récents développements du meurtre d’Aspach-le-Bas et le vocabulaire a changé par rapport aux éditions de la veille. Sur incitation du Procureur ou à l’initiative des DNA ? On serait en présence d’une rivalité de quartiers et la composante communautaire (voire raciste) est, largement, mais pas totalement, gommée. 

Le titre donne le « la » :« Mulhouse/Aspach-le-Bas. Une mise en examen pour meurtre sur fond de rivalités de quartiers »  

La victime devient un Mulhousien et le meurtrier présumé un Thannois. Une affaire alsacienne donc. Reste cependant, dans le corps de l’article « la communauté turque » et les noms des protagonistes. « Deux jours après la mort d’un Mulhousien de 21 ans, poignardé dimanche sur un terrain de foot, à Aspach-le-Bas (nos éditions précédentes), Hocine Hamdaoui, un Thannois de 23 ans, a été mis en examen hier pour meurtre avant d’être placé en détention provisoire. La thèse du crime raciste, évoqué par des membres de la communauté turque de Mulhouse, a été repoussée. » L’insistance sur cette terminologie nouvelle laisse penser à des consignes, perceptibles dans les déclarations du Procureur. 

- « Murat Gocurucu, Mulhousien de 21 ans, père de deux enfants a été tué dimanche »
- « Un seul coup aura suffi pour entraîner la mort » du
Mulhousien, »

- « 
Nous ne sommes pas en présence d’un affrontement communautaire  », a d’ailleurs rappelé le procureur de la République, en réaction aux accusations formulées par certains des manifestants d’origine turque , qui s’étaient réunis à Mulhouse, dans la nuit de dimanche à lundi » (DNA diu 21juin)
- « Dans cette affaire, somme de « petits événements de plus en plus graves », au fil de l’après-midi, « on voit ressurgir des
rivalités de quartiers , qu’ils soient de Thann, de Wittelsheim ou de Mulhouse  ». 

Malgré le changement notable dans les énoncés, il subsiste pourtant, à titre de traces, deux récits de la même affaire, soit rivalités de quartiers, soit connotations communautaristes. En tout cas, les DNA ont pris un virage entre le 21 et le 22 juin. Au lecteur de s’y retrouver. 

Acte III
Quand le consul de Turquie et le sous-Préfet remercient la presse… 

Nous évoquions d’éventuelles incitations, venues des pouvoirs publics, pour aménager le traitement de l’information. Rien ne permet d’établir avec certitude leur existence. Constatons donc simplement d’heureuses coïncidences que confirme l’article paru dans les DNA du 24 juin sous le titre : « Mulhouse. L’appel au calme du consul de Turquie ». 

« L’homme [le consul], qui avait auparavant rencontré le sous-préfet de Mulhouse, M. Fonta, a rappelé, devant une quarantaine de personnes, assemblée composée notamment de représentants d’associations turques mulhousiennes ( qui ont été remerciés, comme la presse, pour avoir su contenir les débordements), que « la justice serait faite », puisqu’« on vit dans un pays où les lois fonctionnent… ». Me Jean-Louis Colomb, avocat de la famille…. s’est dit « impressionné par le calme de cette réunion », image à renvoyer à ceux « qui ont essayé de tirer profit » du drame en poussant à « l’affrontement intercommunautaire ».  

Donc, on ne sait toujours pas la nature exacte de l’acte : fait divers dramatique ou conflit à connotation communautaire ? Ce qu’on sait, c’est que le premier réflexe des DNA a été « tout naturellement » vers la 2me hypothèse, et que les autorités sont intervenues (auprès des DNA aussi ?) pour présenter une autre version. 

Epilogue ?  

Le lecteur attentif aura ainsi bénéficié d’une vraie leçon de choses. En effet, il est rare qu’on puisse trouver dans un média, à 24 h d’intervalle, deux versions d’un même fait avec de surcroît, l’aveu d’une intervention des autorités pour présenter les choses de manière à éviter d’éventuels troubles. Reste que si l’intention peut être jugée louable, la méthode laisse songeur… Quand une « rectification » n’est pas expliquée aux lecteurs, comment faut-il en comprendre les motifs ? Comment être certain qu’ elle a été effectuée en toute indépendance ? 

Le cas des DNA n’est pas isolé. Une consultation rapide de plusieurs médias « en ligne » donne des résultats très variés pour qualifier les protagonistes. Voir tableau comparatif ci-dessous : 

Média  

Agresseur  

Victime  

France 3  

Origine algérienne  

Origine turque  

L’Humanité  

Origine maghrébine  

Jeune turc  

Reuters  

Français d’origine maghrébine  

Nationalité turque  

Sporever.fr  

Origine algérienne  

Footballeur amateur joueur turc  

TSR.CH  

Franco-turc footballeur amateur  

Xinhuanet  

Un jeune joueur  

Un autre joueur  


On notera que plus la distance kilométrique qui sépare le lieu de l’événement et le média qui en rend compte est grande, plus le ton est neutre. La Palme revient à l’agence chinoise, pour qui c’est une affaire de joueurs de foot ! Ce qui n’est pas faux… 

ColMar 

  

  

Les voix enchanteresses de l’économie sur France Inter 

Mathias Reymond  

Publié le lundi 2 juin 2008  

     

 

France Inter, porte-voix du libéralisme économique ? C’est la question que se posent quotidiennement les auditeurs en écoutant les chroniques de Jean-Marc Sylvestre, partisan frénétique de la « pédagogie » néo-libérale et adversaire redoutable de la fonction publique… Or une chronique journalière ne suffit pas à résumer l’orientation globale d’une radio. Mais l’étude quantitative des participants à deux émissions purement économiques – « Global Eco » et le « Téléphone sonne, spécial économie » – l’atteste : le débat économique sur France Inter ne propose, pour l’essentiel, que des variantes d’une même orthodoxie. 


  

Le choix des invités des émissions économiques et les réserves dans lesquels ils sont piochés montrent clairement que la radio publique circonscrit le débat économique à l’alternative entre libéralisme de gauche et libéralisme de droite. 

« Global Eco », animée par le service économie de la radio, est une chronique matinale qui s’accompagne de l’interview d’un expert ou d’un témoin de l’actualité économique. Sur la période du 3 mars au 29 mai 2008, il y a eu 43 invités. Cette émission remplace depuis le début de l’année 2008, la chronique de Brigitte Jeanperrin (limogée de la matinale, car porte-voix bien trop visible du patronat [1]). Mais celle-ci depuis le 28 mars 2008, anime chaque vendredi soir un « Téléphone sonne » spécial économie. Elle a ainsi donné la parole à 30 invités pour répondre aux questions des auditeurs. 

Toujours les mêmes… 

Sur ces 73 invitations (avec parfois plusieurs fois les mêmes invités), on en dénombre 36 d’enseignants-chercheurs, 11 d’économistes, 7 de consultants, 7 de syndicalistes, 4 de journalistes, 3 de PDG ou directeurs. 1 politologue, 1 géopoliticien, 1 ministre norvégienne, 1 avocat, et 1 associatif complètent la liste. 

Manifestement, certains invités, recrutés dans le vivier des habitués des médias, sont plus « experts » que d’autres. Onze personnes se partagent plus d’un tiers des invitations. La palme revient à Patrick Artus, professeur à Polytechnique et à Paris I, membre du Cercle des économistes, du Conseil d’Analyse Economique (CAE), directeur de la recherche et des études de la banque de financement Natixis, avec 4 invitations, et Christian Saint-Etienne, Professeur à Tours, membre du Cercle des économistes, du CAE, candidat sur la liste du Nouveau Centre de Jean-Marie Cavada, avec 3 invitations. 

Parmi les 36 invitations d’universitaires, 29 font appel à des enseignants de Paris (Dauphine, Sorbonne, Sciences Po…), 16 mobilisent des membres du Cercle des Economistes, et au moins 11 des administrateurs d’entreprises. 

Première boîte à idées : le Cercle des économistes. Celui-ci réunit une trentaine de professeurs d’université qui cumulent grosso-modo les mêmes caractéristiques (facultés parisiennes, membre du CAE, administrateurs d’entreprises…). Sans être tous des farouches partisans du libéralisme économique le plus échevelé, ils ne sont pourtant pas des opposants à la mondialisation libérale. Souvent convoqués pour commenter l’actualité économique (une crise financière, la loi sur les 35 heures ou l’ouverture à la concurrence d’un service public), ils s’arrangent toujours pour demeurer « politiquement acceptables ». En dehors de la (fausse) polémique, libéralisme de gauche versus libéralisme de droite, point de débat possible comme le montre leur ouvrage publié pendant la campagne présidentielle : « Politique Économique de droite – Politique Économique de gauche », qui leur permet de positionner la droite à droite et la gauche… à droite. 

À titre d’exemple, le 3 novembre 2006, La Tribune offre ses pages aux auteurs de l’ouvrage [2]. D’après eux, pour une politique fiscale de droite, il faudrait « se préparer face à la concurrence fiscale intra-européenne en réformant la fiscalité directe qui touche les facteurs mobiles de production (capital et travail) : l’impôt sur les sociétés est abaissé à 18 %, l’ISF [impôt de solidarité sur la fortune] est supprimé et l’IRPP [impôt sur le revenu des personnes physiques] est remplacé par une “flat tax” [3] à 15 % ». Pour une politique fiscale de gauche, il faudrait « équilibrer efficacité et équité. L’impôt sur les sociétés passe à 18 %, mais l’ISF est remplacé par une tranche additionnelle de l’IRPP dont le taux marginal [4] est fixé à 30 %. » Récapitulons : dans les deux cas l’impôt sur les sociétés, aujourd’hui à 33,33%, est abaissé à 18%, et avec la gauche, seul change le terme (« passe à 18 % » au lieu de « est abaissé à 18 % ») ; dans les deux cas l’ISF disparaît, et, avec la gauche, sa disparition entraîne une baisse importante du taux d’imposition sur les tranches les plus élevées des revenus (elle passe – elle est abaissée, c’est selon – de 40% aujourd’hui à 30%). Constatons que le choix économique entre une politique fiscale de droite et une politique fiscale de gauche est mince. 

L’autre boîte à idée, est celle d’un Conseil « placé auprès du Premier ministre » et qui a pour mission « d’éclairer, par la confrontation des points de vue et des analyses, les choix du gouvernement en matière économique »[Selon le site du CEA : le Conseil d’Analyse Economique (CAE)]. Ses membres bénéficient de 21 invitations. Evidemment, les économistes qui collaborent à ce Conseil ne sont guère plus hétérodoxes que ceux du « Cercle ». Pendant la campagne pour l’élection présidentielle de 2007, certains soutenaient Ségolène Royal, d’autres Nicolas Sarkozy, aucun n’était un suppôt d’Arlette Laguiller, par exemple, ou d’un candidat de la gauche antilibérale… 

C’est cette opposition – « Royal face à Sarkozy » – qui sous-tend les invitations. Pour la première : Philippe Aghion de Harvard, du CAE et de la Commission Attali, Philippe Azkenazy du CNRS et du Monde, Daniel Cohen de l’Ecole normale supérieure, du Cercle, du CAE, du Monde… Pour le second : Jacques Marseille, de Paris I et du Point, Nicolas Baverez, avocat, du Medef, de l’Institut Montaigne, du Point, du Monde et des Echos 

Orthodoxie, quand tu nous tiens… 

Quelle place pour une voie dissonante, dans cette foule d’experts ? Minimale, évidemment. Sur les 7 invitations de syndicats, on compte 2 fois la CGT et 1 fois FO. Les syndicats réformateurs, la CFDT et l’UNSA, se partagent les quatre autres invitations. Le seul associatif convié est en fait le président de l’Association des petits actionnaires. Et parmi les boîtes à idées de la gauche de gauche, on dénombre zéro invité de la Fondation Copernic, et un invité d’ATTAC (Dominique Plihon). 

Ainsi, sur les 73 invitations, la répartition s’établit de la sorte : 4 hétérodoxes, 59 orthodoxes et 10 autres dont il est difficile de déterminer la position… 

Certes, il ne s’agit que d’un coup de sonde sur une période de trois mois pour deux émissions seulement. Mais en croisant ces données avec d’autres, on peut aisément constater l’omniprésence des mêmes. 

Dans le « 7-10h » de France Inter (jadis « 7-9h30 »), les experts économistes conviés sont toujours les mêmes : Daniel Cohen les 5 septembre 2006 et 23 janvier 2008 ; Elie Cohen les 25 septembre 2006 et 28 novembre 2006 ; Jacques Attali les 24 janvier 2007, 6 juin 2007, 16 août 2007, 16 octobre 2007 ; Jacques Marseille les 8 mai 2007 et 14 juin 2007 ou Patrick Artus le 13 septembre 2007 [5]. Les économistes marxistes ou dissidents ne se bousculent pas au micro… 

Un autre exemple ? Les deux seuls économistes invités dans l’émission politique « le Franc Parler » – animée par Stéphane Paoli – sont Daniel Cohen (31 mars 2008) et Jacques Attali (29 octobre 2007 et 2 juin 2008). Et l’examen des autres invités de cette émission depuis janvier 2008 est éloquent : 8 membres de l’UMP (ou assimilés comme Eric Besson), 6 du PS, 1 syndicaliste réformateur (François Chérèque de la CFDT), Laurence Parisot du Medef, Max Gallo proche de Sarkozy, François Bayrou du Modem et le sociologue Edgar Morin. Rien de très subversif… Daniel Cohen – toujours lui – est aussi l’économiste attitré pour enfants de l’émission « Les p’tits bateaux » diffusée le dimanche soir sur France Inter [6]. 

Toutes ces émissions ont en commun de laisser libre cours à l’économisme des économistes, c’est-à-dire de traiter l’économie comme un monde clos, régi par des lois naturelles, indépendant des rapports sociaux (que dissimulent des chiffres et des courbes). Entre ceux qui s’en remettent à ces prétendues lois naturelles et ceux qui prétendent les réguler, la différence est souvent infime [7]. 

Certes, on entend quelquefois des voix dissonantes sur France Inter et une émission comme « Là-bas si j’y suis » donne la parole à des intervenants hétérodoxes. Mais, dans les émissions diffusées aux heures de grande audience, comme le « 7-10h », le « téléphone sonne » du vendredi, le « Franc Parler » (le lundi de 19h30 à 20h15), c’est la pensée de marché qui domine, celle qui veut « réformer » l’Etat et réduire la dette publique sur le dos des salariés, celle qui votait « oui » à Maastricht et « oui » au Traité constitutionnel de mai 2005. C’est la pensée dominante, tout simplement. 

Mathias Reymond 


  


_________________________________________________  

[1] Voir « Brigitte Jeanperrin au service des PDG et de l’entreprise privée sur le service public ». 

[2] D’après Mathias Reymond et Grégory Rzepski, Tous les médias sont-ils de droite ?, Syllepse, Paris, p. 122-123. 

[3] Impôt à taux unique, proportionnel et non progressif contrairement à ce qu’est l’impôt sur le revenu aujourd’hui (progressif). Cette mesure, très peu sociale, n’existe ni aux Etats-Unis, ni au Royaume-Uni, elle fut même rejetée par l’Allemagne. La flat tax n’est soutenue par aucun parti en France, seuls les ultra-libéraux défendent cet outil fiscal. 

[4] Le taux marginal est le taux qu’un contribuable paie sur la dernière tranche de son revenu (actuellement à 40%). 

[5] D’après la BDD (banque de donnée délicieuse) du Plan B. 

[6] Voir ses analyses « originales » ici-même : « Paroles d’expert : le communisme expliqué aux enfants » et « Question posée à France Inter : Maman les p’tits bateaux sont-ils libéraux ? ». 

[7] Pour un aperçu général sur la contribution journalistique à ce débat consensuel, voir notre rubrique « Construction médiatique de l’opinion économique ». 

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MUGABE ET LA DESINFORMATION RIDICULE DES MEDIAS EN OCCIDENT

Posté par issopha le 5 avril 2008

MUGABE ET

LA DESINFORMATION RIDICULE DES MEDIAS EN OCCIDENT

Depuis quelques temps, je lis et écoute avec une attention soutenue tout ce qui
se dit et s’écrit dans la plupart des médias en occident au sujet du Zimbabwe et
de son président Robert Mugabe. Cet intérêt pour ce petit pays d’Afrique
australe a redoublé d’intensité ces derniers jours à cause des élections
générales qui s’y tiennent ce week-end.

Dans presque tous ces médias, et en tête, les grandes agences de presse
mondiales, circulent des chiffres identiques qui défient tout entendement humain
sur ce que peut être la situation d’un pays sur cette planète terre. Ces
chiffres sont : une inflation qui se situe entre 100 000 et 150 000 %; un
chômage qui culmine à 80%; un taux de croissance de -7,7%; un espérance de vie
de 35 ans; taux de prévalence du sida de 35% et jusqu’à 60% dans les prison;
chaque semaine 3000 personnes décèdent de sida; le taux de pauvreté oscille
entre 50 et 60%. Les journalistes et les éditorialistes rivalisent de
superlatifs pour présenter toujours sous un angle apocalyptique la situation du
Zimbabwe.
En lisant ces chiffres, l’envie m’a vraiment pris d’aller voir à quoi peut
ressembler un pays au tableau aussi sombre et comment les hommes peuvent
continuer à y vivre. Qu’est ce que çà veut dire une inflation de 100 000 %? Et
le taux de chômage de 80% qui veut dire que seulement 20% de la population
exercerait un emploi rémunéré.   J’ai voulu comprendre comment des être humains
peuvent survivre dans un tel pays et comment ils peuvent accepter sans se
soulever un régime qui a conduit le pays au bord d’un tel gouffre. Le Zimbabwe
n’étant pas la porte d’à coté, je me suis mis donc à réfléchir sur la personne
de Robert Mugabe, la principale cible de cette campagne.
Mugabe est cet homme qui à la tête de la guérilla de la Rhodésie du Sud renversa
en 1979 le régime ségrégationniste blanc de Rhodésie de Ian Douglas Smith. Le
régime de Ian Smith, très proche de celui, apartheid, de l’Afrique du Sud de
l’époque était fortement soutenu par les pays occidentaux.  En 2006, c’est
encore ce Mugabe qui, dans une opération de mise en application de la réforme
agraire, a dressé ses vétérans contre les fermiers blancs, tuant un certain
nombre. C’est enfin Mugabe qui, au sommet de Lisbonne s’en est pris violemment
à la chancelière allemande Angla Merkel et ceux qu’il a appelé « la bande des
quatre pro-Gordon ». Un véritable crime de lèse maître. Mugabe a même ridiculisé
l’union européenne dans son ensemble en se payant le soutien des autres
dirigeants africains et en amenant l’organisation de Manuel Baroso à choisir
entre lui et le premier ministre britannique Gordon Brown qui a choisi de
boycotté le sommet.
Ce qui se passe actuellement dans la presse serait-il le résultat d’une guerre
qui oppose Mugabe et certains dirigeants occidentaux et  dans laquelle tous les
coups et tous les moyens sont permis y compris la désinformation? Et si c’était
le cas, les médias ne serait-ils réduits qu’au rôle de chiens qu’on peut ainsi
lâcher sur un homme qu’on voudrait mettre au banc de la communauté
internationale? Ces questions charrient bien d’autres problématiques sur
l’indépendance de la presse, ses relations avec les gouvernants occidentaux, le
rôle qu’elle a joué et joue encore dans la décolonisation de l’Afrique.

 

De vieilles recettes :
On sait malheureusement que par le passé, une certaine presse en occident avait
souvent été utilisée pour jouer ce rôle de désinformation et de manipulation des
masses dans la stricte logique de l’adage qui dit que « lorsqu’on ne veut plus de
son chien, on l’accuse de rage ». On pense par exemple à Bokassa qui avait été
présenté comme un assassin d’enfants doublé d’un anthropophage puisque les
médias avaient affirmé qu’on a découvert de la chair humaine dans ses
congélateurs. On pense à l’ancien président Cameroun Ahmadou Ahidjo dont
certains médias à l’époque avaient révélé l’existence d’un compte bancaire en
Suisse à son nom et garni de 900 milliards de F CFA de recettes détournées du
pétrole. On pense aussi à une campagne de dénigrement et de diabolisation menée
pendant des années contre Ahmed Sekou Touré, coupable d’avoir osé dire « non » au
Général de Gaulle. On pense tout récemment à Saddam Hussein  et la détention des
armes de destruction massives imaginaires que beaucoup de médias n’ont pas
hésité à soutenir. Il faut dire que la plupart de ces personnes sont des agents
qu’ils avaient utilisés et que pour des raisons et d’autres ne répondaient plus
à leur profil. Avant, cette désinformation marchait comme sur des roulettes et
servait à monter le peuple contre le « chien enragé » qu’on en veut plus et
faciliter ainsi sa destitution. Il faut dire aussi que parmi ces dirigeants,
certains ont été des dictateurs de la pire espèce mais des dictateurs à leur
corps défendant parce que la pression insupportable de l’occident les y
poussait. Mais d’autres, choisis par l’occident justement à cause de leur
inconsistance, était devenu des dictateurs pour tenter de s’imposer par la
terreur.

 
Robert Mugabe est un révolutionnaire qui avait libéré son pays de la dictature
de Ian Smith. Mais aujourd’hui, lui même n’est plus qu’un dictateur qui a depuis
dévié de la trajectoire qui l’avait amené au pouvoir en 1980. A savoir,
restaurer la dignité bafouée des noirs mais surtout mettre le pays sur les
sentiers de la croissance et du développement. Pour y parvenir, Mugabe n’avait
pas d’autres choix que de promouvoir une nation arc en ciel (Rainbow) comme
c’est le cas en Afrique du Sud aujourd’hui. C’était le seul moyen pour lui
d’apprivoiser la communauté blanche détentrice de l’essentiel de l’économie.
Mais il a continué à vouloir monter les deux communautés l’une contre l’autre
dans la strict logique de la surenchère politique. Il a oublié que les
occidentaux ne lui permettront jamais d’écraser les blancs qu’ils se sentent le
droit de protéger plus que n’importe quel autre Zimbabwéen. A ce titre, il faut
savoir que les occidentaux n’avaient permis le démantèlement du régime
d’apartheid d’Afrique du Sud qu’à partir du moment où Nelson Mandela leur avait
assuré qu’il construira une nation dans laquelle les blancs et les noirs vivront
dans une cohabitation harmonieuse et qu’il n’y aura une volonté de revanche de
la part du pouvoir noir.  Mugabe a trahi tous les accords signés avec les
occidentaux pour la protection des zimbabwéens blancs. Très vite donc, la
politique de courte vue de Mugabe est arrivée au bout du rouleau. Aujourd’hui,
il ne survit politiquement plus que grâce aux coups  politico-révolutionn aires
comme celui qu’il a lancé contre les fermiers blancs en 2006 sous le couvert de
la réforme agraire. Mais dans la tête de beaucoup de Zimbabwéens qui n’accèdent
pas à ces subtilités politiques, Mugabe reste le révolutionnaire qui doit
libérer le pays de ce qu’ils considèrent comme des intrus blancs.

Le courage de ses opinions :
Mais en occident, personne n’a le courage de présenter le problème tel qu’il est
en soi. A savoir la volonté de détruire un homme qui ose mettre en péril des
vies de blancs. Ils ont peur qu’on ne les accuse de faire entorse aux grandes
théories égalitaro-humanistes qu’ils déploient dans le monde. Ils sont obligés
de louvoyer, de procéder par contournement et finalement faire usage des moyens
aussi ridicules et détestables que sont la désinformation et la manipulation.
Leur haine contre Mugabe les amène à défier toutes les lois de la rationalité
humaine pour verser dans l’incantation informationnelle. L’objectif est simple :
il vise à présenter le Zimbabwe comme un enfer afin de provoquer un soulèvement
populaire à l’intérieur du pays et présenter Mugabe sous les traits du diable
incarné pour obtenir la caution de la communauté internationale et conduire
ainsi tranquillement sa destitution voire même son élimination physique. Ce
faisant, ils ne sont pas mieux que Mugabe. D’aucuns diront même qu’ils sont
pires. Ce qui est choquant, c’est qu’à travers Mugabe et le Zimbabwe, c’est
l’image de l’Afrique qui est ainsi traînée dans la boue est pour des motifs
injustes et injustifiés. Alors qu’il devait être poussé à la porte ou remercié
pour services rendus à la nation en toute transparence, l’acharnement
insupportable des occidentaux contre Mugabe, pousse tout Africain digne de ce
nom à lui apporter son soutien même passif au moins pour sauver l’honneur de
l’Afrique. La campagne haineuse de l’occident fait que les opposants à Mugabe –
parmi lesquels on compte de valeureux citoyens -  alors qu’ils défendent parfois
des causes justes, auraient de la peine à apparaître comme autre chose que des
complices de l’occident. Ce qui dans un pays qui a conduit une révolution contre
un pouvoir blanc peut constituer un vrai handicap.  Mugabe est un vieux
président qui a déjà 84 ans. L’acharnement des autres contre lui, soutenu par un
lynchage médiatique en règle, l’a peut-être, poussé à continuer dans sa posture
de défi à l’occident en sollicitant un sixième mandat. Qu’on laisse le peuple du
Zimbabwe jugé de l’opportunité de lui accorder un autre bail ou non. Ce qui est
sûr, c’est qu’à son âge, Mugabe n’a plus aucun programme digne de ce nom pour le
bonheur du Zimbabwe et des Zimbabwéen. Mais de grâce, que ceux qui donnent
souvent des leçons de probité n’usent pas des moyens déloyaux pour le débarquer,
surtout en sollicitant notre caution. Ce qui est désolant, c’est que les peuples
en occident, qui sont parfois de bonne foi sont ainsi chaque fois grugés par des
gouvernants qui ne veulent qu’assouvir les désirs maladifs de puissance en
mettant en péril la cohésion entre les peuples du monde.

Anachronisme :
Mais là où le bât blesse c’est que les médias complices et leurs commanditaires
ne comprennent pas que le monde a sérieusement évolué et qu’il faut un peu plus
affiner leurs méthodes de désinformation. Le monde est devenu une maison de
verre dans laquelle chaque occupant est devenu lui-même un média. Dès lors, la
prétention des grands médias d’imposer des vues et de tenter de fabriquer une
opinion publique est vouée à l’échec. Aujourd’hui, l’Afrique est engagé
résolument dans un processus révolutionnaire irréversible dont la renaissance
africaine est l’objectif majeur. C’est ne rien comprendre à cette réalité en
occident que de croire qu’ils peuvent l’adhésion et la caution des Africains
dans une opération visant à liquider Robert Mugabe. Le fait qu’à Lisbonne, les
dirigeants africains qui, comme on sait sont loin d’être des révolutionnaires,
aient refusé de désavouer Mugabe comme le leur demandaient certains dirigeants
occidentaux et le fait aient pu faire bloc autour de Mugabe  pour repousser
l’arrogance du premier ministre britannique Gordon Brown, devrait constituer un
bon indice et un donner à réfléchir aux stratèges occidentaux. Le tournant de
Lisbonne a permis de comprendre que désormais dans des négociations, l’Europe a
plus besoin de l’Afrique aujourd’hui que l’Afrique n’a besoin d’elle. Ceci parce
que d’autres pôles, à savoir, la Chine , l’Inde, le Brésil s’offrent aujourd’hui
aux Africains.
Et puis, Mugabe, contrairement à d’autres dictateurs que des campagnes
similaires avaient réussi à déposer, n’est pas une fabrication de l’occident. Il
n’est pas non plus un blanc bec qui est arrivé au pouvoir par hasard. Il a quand
même passé plus de 10 ans dans les geôles de Ian Smith  Par conséquent,
l’occident ne peut pas savoir comment démonter une machine qu’il n’a pas montée.
Mugabe est le produit de la révolte des noirs contre le pouvoir blanc de Ian
Smith soutenu par les occidentaux. Pour montrer qu’il n’est pas comme les
autres, et pour les présentes élections encours dans son pays, Mugabe a fermé la
porte aux médias occidentaux et à tous les observateurs des pays occidentaux
n’accréditant que des observateurs africains. Demain peut-être, Mugabe, le vieux
dictateur sera défait ou mourra t-il de sa belle mort. On souhaiterait alors
voir tous ceux qui crachent sur le Zimbabwe aujourd’hui et sur Mugabe, soutenir
réellement ce pays et son nouveau dirigeant afin qu’il quitte l’enfer dans
lequel ils veulent le voir aujourd’hui. Sinon, à la désinformation et la
manipulation, se doublera le cynisme et on comprendra que cette campagne n’avait
qu’un seul objectif : se débarrasser de Mugabe et faire comprendre aux autres
qu’on ne ridiculise pas l’occident sans conséquence.

Etienne de Tayo
Promoteur Afrique Intègre

Pour plus encore rendez-vous au blog de Etienne de Tayo (Afrique Intègre)
www.edetayo. blogspot. com

Publié dans DE La FABRIQUE DE L'OPINION ET DU CONSENTEMENT, LE MALJOURNALISME : Le cas français, LES MEDIAS DE LA HAINE | 1 Commentaire »

« MALJOURNALISME A LA FRANCAISE , LE SUJET QUI FACHE »

Posté par issopha le 30 janvier 2008

«  MALJOURNALISME, LE SUJET QUI FACHE »

 

 

Publié le lundi 7 octobre 2002

 

 

A propos de Bévues de presse 

 

de Jean-Pierre Tailleur (ed. Félin, 2002). 

 

La presse française est souvent médiocre, parce que les journalistes travaillent mal. C’est l’implacable constat dressé par un journaliste, Jean-Pierre Tailleur. Entre l’enquête journalistique et la recherche documentaire, Bévues de presse décortique de nombreux cas de manque de professionnalisme dans – et non pas “de”- nos entreprises.

Lancé en 1998 sous la direction de Christine Ockrent, avec le soutien du Monde, l’hebdomadaire L’Européen repose ” essentiellement sur des travailleurs précaires ou intérimaires, dont la raison d’être (écrire sur l’Europe) est louable mais floue “. Sa courte existence a pourtant bénéficié d’une invraisemblable complaisance de la part des journalistes médias des grands journaux.

Cet exemple illustre la première plaie de la presse française : elle privilégie les “ grandes signatures ” et les ” articles d’opinion “, au détriment des informations pertinentes sur les faits [1]. Mais, ajouterons-nous, la presse française méprise peut-être trop le lecteur pour le croire capable de se forger une opinion.

Encore faudrait-il lui en donner les moyens. La plupart des articles épinglés pèchent par le manque de faits, ” ces “hard facts” concrets à la base du journalisme, qui distinguent cette discipline de la littérature ou de la confection de rapports de synthèse. “

Titré ” Le petit journalisme des grandes institutions “, le deuxième chapitre est accablant. Oui, une certaine presse a étouffé le scandale de l’Association pour la recherche sur le cancer (ARC), dont l’un des administrateurs était Jean Miot, alors président de
la Fédération nationale de la presse française (FNPF [
2]) et dirigeant du Figaro. Les ” reportages ” d’une autre figure de ce quotidien, lauréat puis juré du prix Albert Londres [3], maltraitent volontiers les faits au profit des mêmes diatribes qu’alignent ses essais.

Quelques journaux n’ont pas tu qu’un des rédacteurs du Monde chargé de couvrir l’affaire du sang contaminé ” pigeait ” pour une société de Michel Garetta, une des principales personnes mises en cause. Mais la ” commission ” d’enquête diligentée par la direction du Monde n’a pas vu la ” trace d’une influence “ de cette collaboration extérieure dans les ” textes publiés par Le Monde à propos du sang contaminé. Après enquête, le journaliste américain Mark Hunter estime pourtant que le ” pigiste ” de Garetta ” a pris le parti du docteur Garetta tout au long du scandale ” (Médias Pouvoirs, 2e trim. 1998).

Les développements sont fréquemment étayés d’une comparaison avec les pratiques en vigueur dans d’autres pays. Quand on découvre qu’une journaliste du Washington Post a ” bidonné ” le reportage qui lui a valu le prix Pulitzer, le Post rend compte de ses fautes, en publiant une auto-enquête de 18 000 mots. Le médiateur est recruté hors du journal. ” Les conclusions du médiateur ont ensuite été validées dans un document de cinquante pages du Conseil national de la presse “.

Autre ” vache sacrée “, le Canard enchaîné est l’objet d’un tir nourri, pour sa “ passivité face à des pans entiers de l’actualité “ et ses ” approximations fréquentes “. Le volatile, indulgent pour un Roland Dumas (ex-avocat du Canard…) au cœur de la tourmente judiciaire, peine aussi à se démarquer quand un de ses reporters est mis en cause pour avoir, dans le livre L’Affaire Yann Piat, proféré de graves accusations contre deux personnalités politiques. Le contenu de ce livre se situe dans le prolongement d’articles publié dans Le Canard, démontre Jean-Pierre Tailleur.

Nous ne nous attarderons pas sur
la Presse quotidienne régionale (PQR), pour laquelle l’auteur est sévère : ” aux antipodes du journalisme d’investigation, elle collectionne les erreurs jamais sanctionnées “ ni corrigées (citations tronquées, altération des noms propres, approximations, articles promotionnels…).

Le 16 août, Libération réussissait à rappeler les louanges dont les médias gratifiaient il y a encore quelques mois Jean-Marie Messier, sans que l’article contienne un nom de journal ou de chaîne radio ou télé ! A contrario, Jean-Pierre Tailleur produit les pièces de sa démonstration, et les noms des journaux fautifs. Sa franchise n’est peut-être pas étrangère au silence qui a entouré la parution de Bévues de presse [4], alors que le moindre essai insipide d’un médiacrate connu est volontiers plébiscité.

Parmi les contributions épinglées dans le chapitre sur la ” stérilité des débats publics “, un rapport présenté en 1999 au Conseil économique et social [5], qui tente de noircir les médias nord-américains : on peut y lire à propos du “Monicagate” que ” le très sérieux Newsweek “ a repris ” sans vérification aucune, la rumeur diffusée sur le Net par un internaute indépendant “. En fait, c’est exactement l’inverse qui s’est produit… [6]

Les ” garde-fous ” sont ” défaillants “, regrette Jean-Pierre Tailleur. Il reproche aux écoles de journalisme la quasi-absence de la déontologie dans leurs programmes, et aux syndicats de se concentrer ” sur les revendications salariales et statutaires. On ne les entend pas inviter les délinquants de la profession à changer de métier “.

La fin de l’ouvrage pèche par l’approximation dont l’auteur se désole ailleurs. Il regrette que
la Commission de la carte [
7] ne soit pas ” dotée de véritables pouvoirs de sanction “, de ” moyens “ pour ” évaluer l’honnêteté professionnelle des détenteurs “, mais se contredit quelques lignes plus loin : ” ce n’est pas sur la base de critères déontologiques “ que la carte est attribuée. Pourquoi donc s’étonner que le site Internet de
la Commission ” ne parle nullement d’éthique “ ? Ses compétences étant édictées par la loi, elle ne saurait devenir de son propre chef un ” ordre des journalistes “. L’auteur prétend également que la carte de presse ” permet de bénéficier “ des ” fameux 30 % d’abattement “.

Souhaitons que ce livre joue un rôle fondateur, tant l’analyse du travail journalistique n’est pas courante en France, à l’exception de quelques ” affaires ” impliquant des ” stars ” de la télé. Mais au-delà du diagnostic, la thérapie nécessaire prescrit que la presse fasse preuve de ” plus de volontarisme pour reconnaître ses insuffisances et traquer ses fautes “.

PS : Article paru dans “SNJ Info”, journal de la section Région parisienne du Syndicat national des journalistes (SNJ), septembre 2002.

_________________________________________________

[1] Lire “Deuil national” (Note d’Acrimed, janvier 2003).

[2] Le patronat de la presse (Note d’Acrimed).

[3] Pour en savoir plus sur ce Prix (Note d’Acrimed).

[4] « Bévues de presse. L’information aux yeux bandées », de Jean-Pierre Tailleur. Editions du Félin, février 2002, 239 pages, 19,80 euros.

[5] Pour en savoir plus sur le CES. Note d’Acrimed.

[6] A ce sujet, lire les remarques d’Ignacio Ramonet dans La fin du journalisme, par Ignacio Ramonet, un débat d’Acrimed. Note d’Acrimed.

[7] Pour en savoir plus sur la “Commission de la Carte de presse”. Note d’Acrimed.

Un débat d’Acrimed de février 1999

 

 

La fin du journalisme 

 

Ignacio Ramonet

février 1999

Le 16 février 1999, Action Critique Médias recevait Ignacio Ramonet, universitaire, directeur du Monde diplomatique, auteur de
La Tyrannie de la communication (éd. Galilée). Voici des extraits (parus dans le Bulletin n° 5 d’Acrimed) de l’intervention d’Ignacio Ramonet et du débat qui a suivi.

Trois sphères sont en train de fusionner : la sphère de l’information, celle de la communication (le discours publicitaire, la propagande, le marketing, les relations publiques…), et celle de la culture de masse, c’est-à-dire une culture soumise par définition aux lois du marché, et qui se soumet à la sélection du marché. Plus précisément, l’une de ces sphères, celle de la communication, absorbe les deux autres. Il est de plus en plus difficile de distinguer ce qui relève de l’information, de la communication ou de la culture de masse. De plus en plus, un discours publicitaire et un titre de journal sont imaginés sur le même principe : accrocher, prendre des licences parfois importantes par rapport au contenu. L’effet de communication compte plus que l’effet d’information. Ce qui compte c’est d’avoir un contact ? qu’il soit visuel ou sémantique, etc. ? avec celui qui lit.

1. Trois qualités de l’information

Dans l’information, la communication ou la culture de masse, trois qualités sont recherchées : la simplicité ; la rapidité (des textes courts, des spots…) ; la distraction, l’amusement.

Ces trois qualités traditionnelles de la culture de masse ont colonisé peu à peu le discours du marketing, de la publicité et aujourd’hui les médias d’information, même les plus sérieux, gagnés par l’idée de séduire. Il faut faire le beau pour attirer le public. Sur le plan industriel, cette fusion correspond à la concentration. Quand, au début des années 70, le concept de communication a été rendu grand public par Mac Luhan, la communication était un domaine circonscrit. Aujourd’hui, on ne sait pas, au plan industriel, quelles sont les limites de la communication. Parce que sont venus dans le domaine des industries de la communication des industriels qui n’avaient pas une culture de la communication. Parmi les trois principaux groupes de communication, il y a un marchand d’armes (Matra), un marchand d’eau (Vivendi) et un marchand de béton (Bouygues). Aujourd’hui la communication se fait en grande partie à l’échelle planétaire et par les satellites, donc toutes les industries qui ont à voir avec les satellites font de la communication. L’espace de l’industrie de la communication s’est étendu. Trois machines à communiquer fusionnent en raison de la révolution numérique : téléphone, ordinateur et téléviseur. Les industries qui appartenaient à l’informatique relèvent de la communication. Sur le même écran, vous pouvez avoir à la fois du texte, du son, et de l’image, les trois éléments que le numérique transmet.

2. Trois autres caractéristiques de l’information

La surabondance : il n’y a jamais eu autant d’information à notre portée.

Mais la surinformation peut provoquer de la désinformation. Il existe une censure démocratique. La censure est une donnée structurelle de tout pouvoir. Actuellement, le système censure par surproduction, par asphyxie de celui qui consomme.

Dans la tradition humaniste et démocratique, on établit un lien entre la quantité d’information et la quantité de liberté. Au fur et à mesure que je réclame le droit de communiquer, que j’ajoute de l’information, cela va favoriser la liberté. Désormais, ajouter de l’information n’augmente pas la liberté. Peut-être allons-nous vers une société ou infinie information égale à zéro liberté. Cette surinformation agit comme une nouvelle forme de violence. On ne la voit pas comme cela car les sociétés occidentales sortent de périodes d’obscurantisme. Je pense que la communication est devenue une idélogie et un impératif : il y a obligation de communiquer. La communication remplace le paradigme du progrès. Le progrès avait pour objectif de pacifier les sociétés, c’est aujourd’hui la communication. C’est un lubrifiant social. Communiquer est un verbe intransitif dans la réalité : on ne communique pas pour dire quelque chose, on communique. L’objectif est de communiquer et le contenu est devenu très secondaire. Ce que les machines à communiquer nous enjoignent de faire, c’est de les utiliser. Donc la société accepte l’idée que la communication va prendre la place du progrès.

La vitesse : C’est un des paramètres traditionnels de l’information. Une information rapide est toujours plus intéressante qu’une information lente. Aujourd’hui, nous avons atteint la vitesse maximale : celle de la lumière, c’est l’instantanéité. Quand on dit que le journaliste est l’analyste d’un jour, il y a encore dans ce mot un délai de 24 heures. Mais aujourd’hui les journalistes sont devenus des instantanéistes. Le journaliste est déjà de trop. Car la relation informationnelle était triangulaire, entre l’événement, le médiateur, et le citoyen. Mais dans le système actuel, les caméras de captation de l’information suffisent. Il n’y a plus que l’événement et le consommateur. L’information n’est plus une construction intellectuelle mais une transmission. Informer ce n’est pas répondre à des questions, c’est faire assister à l’événement. Le média pense faire de l’information contemporaine quand il donne à celui qui le consomme l’illusion d’assister à l’événement. CNN par exemple prétend nous montrer les événements en direct-live qui n’ont pas forcément du contenu. En presse écrite aussi on multiplie les reportages de terrain.

L’information est essentiellement une marchandise. Donc elle est davantage soumise aux lois du marché qu’aux lois de l’information. La valeur d’une information ne dépend pas de la vérité mais du nombre de personnes susceptibles de s’y intéresser, de son marché. Cette loi est la vraie trieuse de l’information.

3. Trois fausses affirmations

Voir égale comprendre : plus un média me proposera en direct de l’information, plus je serai satisfait parce que j’aurai le sentiment d’avoir été moi-même le témoin de ce qui se passe. Jusqu’à présent, on essayait de faire de l’information en respectant un certain nombre de règles. Si l’information n’est pas une science, elle est censée s’appuyer sur des sciences humaines, comme par exemple la sociologie et l’histoire, qui permettent une approche construite.

Désormais, si l’information, c’est faire assister à l’événement, on s’appuie sur un genre télévisé : le sport en direct. On informe comme on montre un match, sur le même principe.
Voir c’est comprendre, c’est l’équation contre laquelle se sont élevés les rationalistes. Voir c’est comprendre, c’est le procès de Galilée, c’est l’illusion des sens. D’où tous les malentendus possibles, surtout à l’heure du virtuel, des images de synthèse, où voir du faux ne peut pas être distingué de voir du vrai.

Y être suffit pour savoir  : D’où l’idée qu’on n’a pas besoin des journalistes. Il suffit d’y être pour pouvoir témoigner. Un témoin est un journaliste, le bon journaliste est un bon témoin. Quand les radios en continu veulent agir sur l’instant, elles se précipitent sur le téléphone, trouvent quelqu’un qui parle français là où ça s’est passé, et lui demande. Et souvent la personne qui parle fait écho de ce qu’elle a elle-même entendu dire. Or un témoin ( ce terme vient d’un mot grec qui veut dire martyr ) n’est pas forcément un bon transmetteur de l’information. Dans un de ses films, Kurosawa montre comment cinq personnes vivant exactement le même événement, en proposent cinq versions totalement différentes. Etre témoin c’est être impliqué, happé par l’événement, donc c’est ne pas avoir de distance suffisante. Le temps médiatique est instantané, le temps de la réflexion est plus éloigné.

Répéter c’est démontrer : Quand à propos d’un événement, tous les médias disent la même chose, c’est que c’est vrai. On l’a vu avec la guerre du Golfe, Maastricht ou l’euro.



 

 

Questions et réponses

Va-t-on vers la fin du journalisme ?

Ignacio Ramonet : Le système n’a plus besoin de journalistes. Les journalistes ont perdu leur spécificité. Il faut se fermer les yeux pour ne pas le voir. Entre 1850 et la fin du 19e siècle, c’était la seule profession qui avait le monopole de l’information de masse. Cette spécificité a disparu.

Aujourd’hui, toutes les institutions produisent de l’information, mais aussi tous les individus peuvent produire de l’information à l’échelle planétaire, avec Internet. Rien ne vous empêche d’ouvrir un site web chez vous ( si l’on excepte la limite économique, mais 20 000 francs vous suffisent pour pouvoir être relativement bien équipé ) et vous avez un média qui vous permet de parler au monde entier. Après tout, l’affaire Clinton-Lewinsky c’est Matt Drudge qui l’a sortie, et il n’était pas hyper-équipé, en tout cas moins que Newsweek [1] …

Les institutions, de tous ordres, politiques, économiques, culturelles, sociales, syndicales, etc. produisent de l’information. Très souvent cette information est pré-digérée pour les journalistes. Ce qui leur reste, c’est de diffuser cette information, mais seulement dans certains milieux, parce que, dans d’autres, les institutions s’en chargent. Les publications faites par des annonceurs, relativement bien, se multiplient. Les groupes qui possèdent les médias contrôlent les médias, non pas de façon primitive et primaire, pour faire de la communication sur ce qu’ils font, mais indirectement aussi pour ne pas nuire à ce qu’ils font. Déjà, beaucoup de journalistes travaillent pour des groupes. Ces groupes sont en mesure de contrôler la communication à la source. Le journaliste est là pour donner la caution d’une certaine objectivité pour un public innocent.

Non seulement ils sont en voie de disparition mais c’est souvent des alibis pris en otage pour diffuser une information qui sert les intérêts de tel ou tel groupe. C’est une vision noire mais je pense qu’on est dans le vrai. Je complète : dans de nombreuses capitales il y a déjà plus de journalistes qui travaillent pour des médias d’entreprises, de marques, d’institutions, d’annonceurs, des médias institutionnels, que de journalistes qui travaillent dans les grands médias.

Dans un souci de productivité, le temps fait de plus en plus défaut aux journalistes. Pourquoi les grands groupes industriels dépensent-ils des fortunes colossales pour acheter telle entreprise d’information, alors qu’ils accordent aussi peu de temps aux journalistes ?

Ignacio Ramonet : Les groupes qui cherchent à contrôler les médias en sont encore à croire que l’influence dans les esprits est proportionnelle à l’importance du média. Leur connaissance de ce qu’on appelle les effets en matière de réception est assez primitive et archaïque. Ils pensent qu’il peuvent gagner en capacité à manipuler les esprits. En réalité, l’expérience montre que c’est plus difficile.

Deuxièmement, posséder un média produit un prestige non négligeable. Dans TF1 un pouvoir, Pierre Péan a bien montré quel était l’objectif de Bouygues quand il a racheté TF1. A un moment, il négociait avec Balladur, entouré de ses conseillers. Ils avaient fait un audit de TF1, qui chiffrait la chaîne à telle somme. Les services du gouvernement en étaient arrivés à peu près à la même somme. Et Balladur avait dit à ses conseillers “ce sera ça, plus 20 %”. Les conseillers de Balladur eux-mêmes avaient trouvé que c’était excessif. Quand on annoncé la nouvelle à Bouygues, les conseillers ont dit : “laissez tomber !”. Bouygues a dit ” c’est offert, c’est très bon marché, j’achète. Ce n’est pas une télé que j’achète, c’est un instrument d’influence “ [2].

LCI a été créée sur le même objectif. 365 journaux télévisés du soir c’est insuffisant pour les milliers de décideurs qui font appel à beaucoup de béton. Il fallait une chaîne de télévision qui ne fasse que les recevoir.

Tout cela n’a rien à voir avec la communication mais avec l’idée que les décideurs se font de l’influence des médias. Des groupes peuvent comprendre qu’ils n’ont pas besoin des médias. Des groupes industriels ont des médias comme une danseuse. Un groupe médiatique (Murdoch, Time-Warner…), lui, fait de l’argent avec des médias, à condition de lui imposer les conditions de rentabilité qu’on applique à l’industrie. Aujourd’hui, les pratiques dans la communication sont exactement les mêmes que dans l’industrie : fusions entraînant licenciements, synergie… Ce n’est plus une industrie protégée comme faisant partie des acquis gagnés par la démocratie. Autrefois, c’était une sorte de pouvoir opposé aux pouvoirs obscurantistes, comme l’Eglise. Qui pense aujourd’hui que la presse c’est le contraire de l’Eglise ?

Plutôt que de disparaître, le journalisme n’est-il pas plutôt amené à muter ? Plutôt que transmettre l’information, à la lire et à la relier ?

Ignacio Ramonet : Le journalisme est un métier qui se transforme. Tout ce qui consiste à fuir dans l’instantanéité est apprécié par le public, mais quelle dimension de public ? Il faut accepter l’idée qu’on n’est pas obligatoirement un média de masse.

Certaines d’activités se pensent automatiquement comme devant être planétaires, permanentes, immédiates, immatérielles, ce que j’appelle le système 2p2i. Ce n’est peut-être pas nécessaire. Au moment où tout s’accélère, on a le droit de ralentir. C’est peut-être ce que demande une partie du public, un ralentissement, non pas par paresse mais pour prendre le temps de réfléchir. Le paradoxe est qu’on vit dans une société les plus cultivées de l’histoire de ce pays. C’est la même chose pour l’immense majorité des pays du monde. Jamais il n’y a eu autant de populations scolarisées, jamais il n’y a eu autant de diplômés dans toutes les disciplines. Pourquoi dans le même temps avons-nous les médias les plus médiocres ?

Une partie du public cherche un autre type d’information. Je pense par exemple qu’il y a beaucoup d’avenir, un vivier de production journalistique, pour tout ce qui est l’information sur l’information. La communication au sens large nous opprime tellement que quand on lit un livre comme celui de Serge Halimi [3], quand on regarde une émission de Schneidermann qui démonte un bidonnage ou un trucage, on est libéré, on se dit “ce texte ou cette émission me venge”. Parce qu’on m’a trompé, pendant très longtemps, et que je ne peux pas me défendre. Pourquoi a-t-on créé tant de médiateurs ? D’ici dix ans il n’y aura pas un média sans médiateur, il faudra donc réfléchir à la fonction des médiateurs. Qui surveille les médiateurs ?

La crédibilité s’est effondrée, comme un régime qui n’est plus cru. Aujourd’hui la démocratie médiatique ne fonctionne pas.

Dans l’audiovisuel on peut distinguer trois phases historiques de la crédibilité.

1. Les actualités cinématographiques fonctionnaient sur le principe du documentaire à commentaire. Un commentaire est pléonastique par rapport aux images que chacun voit : ” le maréchal Pétain est en train d’inaugurer ” et on voit Pétain en train d’inaugurer. J’ai pris l’exemple de Pétain mais dans les régimes démocratiques c’était la même chose. On croit parce que la voix qui nous parle est anonyme. C’est la voix d’une allégorie, c’est la voix de l’information. Elle pénètre en moi, c’est la voix de Jeanne d’Arc, elle a une fonction théologique, la divinité information.

2. Le journal télévisé. C’est le contraire : la voix anonyme laisse la place à la suridentification. C’est un monsieur ou une dame qui nous parle les yeux dans les yeux, on nous dit qui il est en sous-titre. Je le connais très bien parce que les journaux spécialisés nous racontent sa vie. D’ailleurs les enquêtes montrent qu’on choisit de voir tel ou tel journal télévisé en fonction du dégré de sympathie qu’on a avec le présentateur ou la présentatrice. C’est donc parce que j’ai un rapport d’intimité avec le présentateur ou la présentatrice que je crois ou je ne crois pas, parce que je me dis lui qui vient chez moi depuis dix ans ? vingt ans ? il ne peut pas me mentir. Il me dit qu’il parle avec Castro, je le crois ? ! [Rires dans l’assistance]. Mais, aujourd’hui, il y a la troisème phase, parce que ça ne marche plus. Poivre d’Arvor, dès qu’il me regarde, on se dit quel hypocrite. Il ose encore me regarder après ce qu’il a fait… ?

3. Aujourd’hui on croit CNN alors qu’elle ne me dit rien. On la croit parce qu’on a à faire à une sacrée machine technologique. Cette machine m’en met littéralement plein les yeux, elle dit “maintenant nous allons nous connecter avec Dhahran”, et on voit Dhahran, “nous allons connecter avec Jerusalem”, et on voit Jérusalem, et Washington, etc. On se dit : cette machine-là, qui a des caméras partout, qui a la puissance d’ubiquité de Dieu, il est évident qu’elle dit la vérité, on est obligé de la croire.

Donc, en quarante ans, on est passé par trois formes de crédibilisation, ce qui prouve que des crédibilités s’effondrent, et aujourd’hui nous sommes devant l’effondrement massif de la crédibilité des médias, parce qu’il n’ont pas changé de registre. Et c’est pourquoi les journaux télévisés vont disparaître tels qu’ils existent, et ils disparaissent déjà, remplacés par des chaînes d’information continue.

Quelle est la marge de manoeuvre du Monde diplomatique par rapport au groupe Le Monde ?

Ignacio Ramonet : Le Monde diplomatique fait partie du Groupe Le Monde. Le Monde est le seul grand journal qui appartienne majoritairement à son personnel et à ses lecteurs. C’est donc au sens propre du terme un journal indépendant. Il est l’actionnaire majoritaire du Monde diplomatique SA.

Actuellement Le Monde possède 57 à 58 % du capital, le reste est détenu à peu près à parts égales par le personnel du Monde diplomatique et par les lecteurs regroupés dans l’association des Amis du Monde diplomatique. Le personnel et les lecteurs ont une minorité de blocage, c’est-à-dire que si Le Monde venait à perdre son indépendance, s’il était racheté par un grand groupe, il aurait beaucoup de difficultés pour intervenir sur la ligne du journal, qui est protégée par ses statuts. Ils protègent en particulier la nomination du directeur, qui est le garant de la ligne.Nous sommes un journal très indépendant. Le contenu du journal est décidé en comité de rédaction sans influence d’aucun ordre, ni politique, ni confessionnel, ni industriel. Chacun des membres du comité de rédaction a ses convictions. Mais il n’y a pas de militant de parti politique chez nous. Ce n’est pas interdit mais ça n’existe pas. Nos relations avec Le Monde sont bonnes. Nous sommes des journaux différents. mais nous avons été fondés par la même personne, Hubert Beuve-Méry, un homme unanimement respecté par les journalistes, et qui a toujours voulu que Le Monde diplomatique ait sa propre personnalité, sa propre singularité. Ces relations ont connu des hauts et des bas, elles n’ont jamais été déplorables ou détestables, et en tout cas, avec la direction actuelle, du point de vue des entreprises, c’est une très bonne relation. C’est d’ailleurs la direction actuelle qui a encouragé la création de cette filiale que nous sommes aujourd’hui.

Mais ce sont des journaux très différents. Le Monde prend position sur mille et une questions, revient en arrière après avoir affirmé une chose, donne la parole à d’autres qui disent le contraire. De notre côté, nous sommes davantage partisans d’un journalisme non pas de débat au sens facile du terme mais d’un journalisme de conviction, on ne sacrifie pas à des formules faciles qui viennent du journalisme oral, par exemple il n’y a pas d’entretien. On a plus de temps, notre journal se lit sur un mois. Certains lecteurs dramatisent excessivement les différences, en réalité les relations sont bonnes.

Est-ce que vous n’êtes pas rattrapés par les grands groupes ? Le Monde Interactif est passé dans le giron de Grolier, et donc de Hachette (marchand d’armes).

Ignacio Ramonet : Le Monde possède les deux tiers du capital du Monde Interactif, il est majoritaire et compte le rester. L’objectif du Monde interactif est de se tenir très au courant, d’avancer en fonction des transformations qui se produisent. Le Monde diplomatique réfléchit ( je vous le dit en primeur ) à la possibilité d’entrer dans le capital du Monde interactif, à un petit niveau ( car les investissements sont très importants en la matière ), et également dans cet objectif. Je vous rappelle que nous avons été le premier journal de France à créer un site Internet.

_________________________________________________

[1] La rédaction de Newsweek disposait des premiers éléments d’information sur l’affaire mais elle avait décidé de ne pas les publier immédiatement pour se laisser le temps de les vérifier. Matt Drudge a récupéré ces informations et les a publiées sur son site Internet (note d’Acrimed).

[2] TF1, un pouvoir, Pierre Péan, Fayard, 1997.

[3] Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, ed. Liber Raisons d’agir, 1997.

 

 

« Bévues de presse », de Jean-Pierre Tailleur : une critique qui substituerait à d’autres ? 

 

Henri Maler

juillet 2002

 

 

Paru dans “Le Monde Diplomatique” de juillet 2002 

 

Les ” maladies dédaignées du journalisme français “.  

« Rares » sont les ouvrages qui s’attardent sur la ” qualité ” de la presse française, notamment quand elle se prévaut de ses enquêtes. C’est un tel travail d’investigation qu’effectue Jean-Pierre Tailleur [1], en prenant pour objet la presse elle-même : des enquêtes faussées des ” grandes institutions ” aux reportages minimalistes ou bâclés des quotidiens régionaux. Cet inventaire empirique, conforté par une comparaison internationale avec la presse espagnole et la presse anglo-saxone, permet à l’auteur de diagnostiquer avec précision certaines des ” maladies dédaignées du journalisme français “. Ce dédain explique à ses yeux l’insuffisance des thérapies proposées – qu’il s’agisse, par exemple, du ” métajournalisme ” pratiqué par les ” médiateurs “, des émissions sur les médias ou du rôle des instances corporatives. Mais le sombre constat des ” bévues” vaut-il vraiment comme une critique qui substituerait à d’autres ? Le ” maljournalisme ” à la française n’est peut-être que la version française des effets de la marchandisation de l’information et du prêt-à-penser qui lui correspond.

Henri Maler

26/07/2004 

 

Jean Pierre Tailleur : l’interview 

 

Une interview de Jean-Pierre Tailleur, dont ses enquêtes ont été publiées dans des journaux très divers. Auteur d’un brillant essai sur le ” maljournalisme” français, Bévues de presse , ce journaliste y explore le déclin français à travers ses principaux symptômes: la qualité contrastée du journalisme en France, voire la sous-information.  

 

Le Grain de sable: Vous venez d’écrire un ouvrage très critique sur le journalisme en France ; que reprochez-vous le plus aux journalistes?  

Jean-Pierre Tailleur: D’une part, des autocritiques inexistantes ou biaisées, et d’autre part, des critères de qualité des reportages trop souvent nébuleux. L’introspection des médias, lorsqu’elle existe, se limite à des considérations générales qui minimisent la responsabilité individuelle des journalistes. On évite la critique factuelle en se focalisant par exemple sur la pression économique que connaît cette profession, comme toutes les autres. Un peu comme si au lieu de juger les plats, les traqueurs de malbouffe que sont les chroniqueurs gastronomiques ne s’intéressaient qu’aux contraintes commerciales de la restauration. Je m’étonne, aussi, que des reporters extrêmement médiocres travaillent dans des rédactions prestigieuses et soient même encensés, parfois, sans que cela ne fasse débat.

LGDS: Le «maljournalisme» français n’est-il pas dû au manque de pluralité de nos journaux? 

JPT : Oui, bien sûr. Serge Halimi l’a souligné justement dans son pamphlet «Les nouveaux chiens de garde». Mais avant de chercher les causes du maljournalisme, il faut juger sur pièce les journaux. Regardez ce qui se passe dans l’Aude, où
La Dépêche du Midi est en concurrence avec Le Midi Libre et L’Indépendant, tous deux contrôlés par Le Monde. On ne peut pas dire que les Narbonnais soient mieux informés sur les enjeux démocratiques locaux, que dans les habitants des villes de province où domine un seul journal.

LGDS : Vous attaquez particulièrement la médiocrité de la presse quotidienne régionale (PQR); est-ce un cas typiquement français? 

JPT : Il n’y a aucune étude scientifique qui puisse permettre de répondre catégoriquement à cette question. Mais une comparaison internationale – terrain non exploré par nos «médiologues» – permet de constater que notre PQR est relativement mauvaise. Notre jacobinisme n’est pas la seule cause de ce sous-développement: les directions de ces journaux ne s’intéressent pas assez au contenu éditorial et à la hiérarchisation des informations locales.

Q : Quelles ont été les réactions de vos confrères à la sortie de ce livre?  

JPT : Pour résumer en deux mots, corporatisme et couardise, y compris de la part des écoles de journalisme. A quelques exceptions près comme Le Point, Le Monde diplomatique ou France Culture. Mon éditeur a envoyé cet essai, qui est très argumenté, à plus de 200 journalistes. Mais ils ont refusé d’en débattre, en très grande majorité. Ils ont préféré s’intéresser plutôt au livre de Thierry Meyssan, qui soutient qu’il n’y a pas eu d’avion sur le Pentagone le 11 septembre 2001… Le contenu de «Bévues de presse» est pourtant au cœur des discussions sur la coupure entre l’élite et le peuple, dont on nous a tant parlé avec le «raffarinisme». Si quelques personnalités m’ont félicité, en privé, beaucoup de confrères journalistes m’ont tenu des propos du genre «De quel droit vous nous critiquez et donnez des leçons?». Comme si la dénonciation des moutons noirs de leur profession était un crime!

Q : La revue Marianne a réalisé un sondage démontrant que la majorité des journalistes votent à gauche. Que pensez-vous de ce sondage ? 

JPT : Il est intéressant, bien qu’il ait été basé sur un échantillon très réduit d’une centaine de réponses si je me souviens bien. Mais il s’agit d’un faux problème, qui permet de cantonner l’autocritique de la presse dans un débat idéologique, type «pensée unique contre antilibéralisme». J’attends que les médias écrivent sur les journaux à travers le prisme du professionnalisme des reporters. Marianne, dont beaucoup de reportages respirent l’à peu près, serait alors obligé de reconnaître ses faiblesses.

Q : Un journaliste doit-il s’engager ?  

JPT : Oui, s’il est éditorialiste et si sa plume est principalement le fruit de sa matière grise. Non, s’il fait du reportage de terrain, l’activité qui contribue le plus à la valeur ajoutée des journaux. Sa seule préoccupation doit alors être de multiplier les sources, et de rapporter honnêtement les informations recueillies dans les documents et chez les informateurs sollicités.

Q : Que pensez-vous de la presse satirique ou alternative tels que Charlie-Hebdo, PLPL ou Le Canard Enchaîné? 

JPT : Ces journaux jouent un rôle qu’il ne faut pas négliger. Si l’on met de côté son ton sarcastique, «Pour Lire Pas Lu» a par exemple l’énorme mérite de dénoncer régulièrement la petitesse de certains grands médias. Mais comme je l’ai montré dans mon livre, «Le Canard» n’a pas la rigueur et la fiabilité que l’on peut attendre du journal d’investigation qu’il prétend être.

LGDS : Y a-t-il des sujets que les médias n’osent pas couvrir ?  

JPT : Oui, en premier lieu les fautes entièrement attribuables à des journalistes politiquement corrects. C’est pour cette raison que les questions soulevées dans mon livre sont largement ignorées. Je crois aussi qu’on a trop tardé à informer sur l’islamisme dans les banlieues françaises. Pour prendre un autre exemple, lié à mes origines argentines, je regrette que notre presse ait si peu expliqué les raisons pour lesquelles l’ancien dictateur Videla ou son collègue chilien Pinochet bénéficient encore d’un courant de soutien dans leur pays. Le journalisme, c’est aussi un combat contre le manichéisme.

Q : Quel est votre plus beau souvenir de journaliste ?  

JPT : J’en ai plusieurs, mais j’en citerai un qui m’a aidé à être moins manichéen justement. Il s’agit d’un reportage sur les Juifs d’Iran, publié en 1999 dans «L’Événement du jeudi». J’avais beaucoup de préjugés sur l’antisémitisme des Ayatollahs, mais de mes propres yeux, j’ai vu que l’on peut pratiquer le judaïsme dans le pays chiite. Malgré l’hostilité contre Israël, les dirigeants iraniens font une distinction entre antisionisme et antisémitisme en effet. J’ai eu un gros regret, cependant, qui m’a incité à poursuivre l’étude qui a abouti à mon livre: L’Evénement a voulu faire un coup en titrant l’article «50000 juifs menacés de mort», alors que je racontais l’inverse!

LGDS : Quels sont vos références en matière de journalisme?  

JPT: Le New York Times, le médiateur du quotidien espagnol El Paìs, les journalistes qui, comme Christophe de Ponfilly avec le Commandant Massoud, on fait des enquêtes de longue haleine. Je lis aussi, souvent, des bijoux de reportage dans des journaux comme L’Express, Le Nouvel observateur ou Le Monde.

LGDS : Comment voyez-vous l’avenir de la presse française ?  

JPT : Je n’ai pas de réponse à cette question.

LGDS : Pensez vous qu’Internet puisse contribuer à améliorer la qualité du traitement de l’information ? 

JPT : Oui, mais il ne faut pas que les sites Web servent à combler les trous noirs de l’actualité délaissés par les medias traditionnels. Il ne faut pas qu’Internet soit un diffuseur de vérités essentielles, mais peu reprises par les médias grands publics.

LGDS : Vous avez beaucoup parlé des points faibles de la presse française. Quels sont ses points forts?  

JPT: La richesse de ses magazines télévisés ou écrits, la profondeur de beaucoup d’analystes. J’apprécie en particulier les débats d’idées publiés dans Libération ou Le Monde, l’émission «L’Esprit public» de Philippe Meyer sur France Culture, ou les reportages du mensuel «Capital» ou du magazine télé homonyme. Leur niveau de pertinence a probablement peu d’équivalents dans le monde.

LGDS: Selon vous, est-on mieux informé qu’il y a 30 ans?  

JPT: J’étais trop jeune, à l’époque du président Pompidou, pour pouvoir apprécier la qualité des informations. Mais je viens de lire un essai sur la presse écrite de Daniel Toscan du Plantier, publié en 1974: il faisait déjà certains des constats présentés dans «Bévues de presse»! Il y a certainement eu beaucoup de progrès, depuis, ne serait-ce que grâce à la multiplication des radios et des chaînes de télévision.

LGDS : Quelles mesures éventuelles faudrait-il prendre pour améliorer le journalisme français?  

JPT : Avant de demander des aides, il faut balayer chez soi. Les journalistes doivent inviter la minorité de mauvais reporters qui squattent colonnes de journaux et temps d’antenne à changer de métier! Tant que la profession refusera de débattre du manque de professionnalisme dans ses rangs, les discussions sur les moyens de l’améliorer resteront vaines.

 

 

Jean-Pierre Tailleur, Bévues de presse: l’information aux yeux bandés, Félin (2002 

Le site : Bévues de presse

 

Ardisson, Kieffer et Routier : ils ont tué le journalisme 

Qu’est-ce qu’il y a de pire que le maljournalisme, dénoncé entre autres et avec brio par Jean-Pierre Tailleur ?
C’est dénoncer le maljournalisme, pour cacher ses propres errements de journaliste.
J’ai analysé cette technique de communication, appelée “se cacher dans la lumière”, dans mon livre “
Ils ont tué la télé publique“, car Thierry Ardisson en a usé et abusé pendant des années au sein du service public.C’est une technique très subtile, et quasiment indétectable : comment se douter que la personne qui dénonce le plus un errement en est lui-même / elle-même la première supportrice ?
Pour Ardisson, j’explique comment il a tant et plus parlé du plagiat de Pondichéry pour mieux cacher qu’il mentait à son sujet, en minorant son ampleur. J’explique aussi qu’il dit qu’il respecte les noirs, les homosexuels, les femmes, les juifs, entre autres, alors qu’il adopte par ailleurs des attitudes qui pourraient faire penser le contraire. C’est tout un art, le fait de se cacher dans la lumière.Or Ardisson a trouvé un excellent élève en la personne de Philippe Kieffer, qui se prétend journaliste.
Parce qu’il aurait passé douze ans à Libération, au service “médias”, il en serait forcément un.
Il oublie qu’on juge un journaliste sur les faits, or ceux-ci ont plutôt tendance à démontrer le contraire pour ce qui est de Kieffer. Celui qui n’a a priori aucun lien avec Tina (qui fut un temps dans l’équipe de Frou-frou, émission produite par Ardisson) avait accepté en 2003, à la demande d’Ardisson, de devenir l’intervieweur attitré, pour ne pas dire nègre officiel, pour son livre de souvenirs “Confessions d’un baby-boomer” (qui ressort ces jours-ci en poche). Ardisson était sans doute trop pris par le montage de ses émissions pour avoir le temps d’écrire des souvenirs de sa pauvre vie. 

En fait, Kieffer a servi de faire-valoir à l’homme en noir, qui ne demandait que ça comme je le démontre dans le livre. Kieffer a avalé les pires couleuvres de l’ex-pape du PAF, des 6 pages de Pondichéry à ses mensonges sur Thierry Meyssan (écrivant lui-même ce qu’Ardisson n’a même pas pu avouer, et qui en plus est faux : Meyssan n’était pas un dérapage, son interview était planifiée, préparée la plus scrupuleusement possible, et Ardisson, tout en reconnaissant que c’était “la plus grossière erreur de sa vie”, cachait dans la lumière le fait qu’il avait bien entendu fait exprès de l’inviter et de lui dérouler le tapis rouge), etc. 

On apprend dans l’Express du 8 juin 2006 que Philippe Kieffer, nègre de luxe donc, “s’est attelé au tournage d’un documentaire sur la crise de la presse française.” Il fallait oser : l’un de ceux qui participent à cette crise, en ne posant même pas à Ardisson les questions élémentaires que tout journaliste digne de ce nom aurait dû poser, en n’enquêtant même pas un minimum sur les assertions de son interviewé de luxe, l’un des pires journalistes donc va se charger de nous dire, à nous pauvres téléspectateurs, pourquoi la presse est en crise. C’est la même chose qu’Airy Routier qui, dans un dossier du Nouvel Observateur consacré au maljournalisme, se plagiait lui-même 4 ans avant, dans ce même Nouvel Observateur.En dénonçant, j’éloigne la critique, et je deviens le chevalier blanc. Ardisson, Kieffer et Routier l’ont bien compris, malheureusement ils ne sont pas les seuls en France aujourd’hui, il suffit de s’intéresser aux médias pour le savoir, et nul besoin de regarder le futur documentaire fait par l’un des fossoyeurs de la presse sur la crise la presse pour le comprendre.  

 

 

« Ravi » de mieux nous connaître

Par leravi – 1er/07/2004

Décidemment le « mensuel provençal et satirique » ne fait rien comme les autres. Au Ravi, qui souffle sa première bougie cet été, tous les rédacteurs sont invités à exprimer haut et fort leur point de vue. Parfois, lorsqu’ils suivent des études, ils consacrent même un mémoire de sociologie à notre journal. En voici une courte synthèse.

« Fort du parti pris du rire, on tient bon le cap : celui d’une presse libre, résolument critique, ni complaisante ni cynique », écrivait le Ravi dans son édito de janvier 2004. Parler de presse “indépendante” ou de médias « libres » implique que les médias dits dominants ne seraient ni libres ni indépendants. De fait, de nombreuses pratiques contestables en matière d’information ont été dénoncées en France, en Italie, aux Etats-Unis, qui mettent à mal une réelle expression de la démocratie. Cependant, la situation de la liberté de l’information dans ces pays reste toujours fort enviée par leurs confrères de pays plus répressifs. Selon le rapport 2003 de Reporters Sans Frontière, 25 journalistes ont été tués en 2002, près de 400 médias ont été censurés et 121 journalistes se trouvaient en prison. Dans les pays dits « en transition », les experts de
la Banque mondiale soulignent que « la “bonne gouvernance” d’un pays requiert l’existence de contre-pouvoirs. Une presse indépendante est l’un de ces nécessaires contre-pouvoirs » (2). Des pays comme
la France souffrent plus d’un « maljournalisme » (3) que d’une éventuelle mort du 4e pouvoir.

Pour autant, ce maljournalisme justifie pleinement l’existence d’un contre-pouvoir sous la forme de médias (revues, « webzine », télévisions, radios) qui se revendiquent libres et indépendants, en opposition aux médias dits « dominants ». « Médias qui dominent à double titre : par la place qu’ils occupent et par la fonction qu’ils remplissent. Et à ce double titre, médias de la domination. » (4) Lesquels, de plus en plus soumis aux exigences du marché, au diktat de l’audimat, appartenant souvent à de grands groupes financiers, acteurs parfois inconscients d’un mécanisme de domination qui les dépassent, ne remplissent effectivement pas toujours ce rôle d’agents de la démocratie. Dans le contexte local, où l’on parle aussi à juste titre de « gouvernance », un journal libre comme le Ravi, « qui prend la parole plus qu’il ne milite » (5) peut être ce nécessaire contre-pouvoir. Même si c’est un peu prétentieux, faut bien se motiver pour quelque chose…

« Le rire est la meilleure arme contre les pisse-froids » écrivait encore le Ravi, en juillet 2003. Parce que la sociologie sans le rire, ça peut vite devenir pénible. Comme disait Bourdieu, la sociologie c’est bien pratique pour « minimiser la violence symbolique qui s’exerce dans les rapports sociaux et en particulier dans les rapports de communication médiatique » (6). Mais quand même, faut pas pousser : « le travail critique… ne déroge en rien aux exigences de la rigueur et de la précision parce qu’il recourt à l’humour et au trait satirique », précise Patrick Champagne, l’un de ses disciples. Mieux comprendre les manipulations permet de mieux les énoncer, même en riant. Au Ravi, on ne peut nier l’aspect « rire et sociologie ». L’avantage pour le lectorat, c’est que les médias dominants manquent des deux. Souffrant d’une très dommageable « ignorance sociologique » (7), flagrante par exemple sur le cas de la délinquance juvénile ou de l’urbanisme, ces médias nous infligent en outre un sérieux mélodramatique sans compétence qui ne sert de fait plus à rien. Autant en rire. Et travailler. Car les journalistes incompétents laissent un sacré travail à qui se piquerait de vérifier le leur. Sur le sujet, il ne faut pas hésiter à jeter un coup d’oeil à PLPL, efficace décortiqueur de « conneries » médiatiques, et lire régulièrement son Ravi…

Combien de temps peut durer une pareille histoire ? Tout dépend des lecteurs et d’éventuels procès… Les journaux comme le Ravi ont en effet un délicat talon d’Achille : un effarant manque d’argent. Une survie précaire qui arrange bien ceux que l’existence d’une telle presse irrite. Comme le soulignait le Monde diplomatique, en juin 2004, « les procès sont devenus un moyen courant pour tenter d’intimider les animateurs souvent bénévoles, de projets rédactionnels un peu dérangeants ». Ainsi, après le Fakir, poursuivi par Le Courrier Picard, après CQFD, poursuivi par
la Croix-Rouge, c’est au tour d’un nouveau journal parisien, Tant pis pour vous, de subir un procès à propos d’un article corrosif sur le chanteur Renaud. Quant au Ravi, il vient juste d’être mis en examen dans le cadre d’un procès en diffamation l’opposant à la mairie de Menton (lire page 4 et l’édito)…

Valérie Patte

(1) Petit manuel de l’observatoire critique des médias, supplément à PLPL. (2) Reporters sans Frontières, rapport 2003. (3) Acrimed (Observatoire critique des médias), www.acrimed.org. (4) Jean-Pierre Tailleur , Bévues de presse, éd. du Félin. (5) Gilles Mortreux, journaliste au Ravi. (6) Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Libre raisons d’agir, 1996. (7) L’expression est de Loïc Wacquant, autre disciple de Bourdieu.

 

 

 

Génération « altermédias »

Dans les années 80, Jello Biafra, chanteur du groupe punk Dead Kennedy’s lançait son mot d’ordre : « Don’t hate the media, become the media », mais il n’a pas pensé à nous proposer un nom. La terminologie de la presse « libre » pose effectivement un problème. Par définition, toute la presse est libre et indépendante. On sait ce qu’il en est dans les faits, mais quand même. Presse d’opinion, ça ne va pas non plus, le Ravi par exemple représentant plutôt une presse d’opinions, avec un “s”. Presse « alternative », c’est sympa mais un peu trop rock’n roll. Presse de « proximité », c’est pas mal, mais le magazine mensuel municipal est aussi de proximité. Reste l’intéressant « altermédia », utilisé surtout à l’étranger, qui présente le double avantage de regrouper en un seul terme les éléments disparates de la presse « différente » et de souligner dans le même temps le lien entre le développement rapide de cette presse et l’émergence du mouvement altermondialiste. « Le système indépendant de communication est déjà très répandu et très actif. A tel point qu’en Italie par exemple, des évènements comme ceux de Gênes ou du Forum social de Florence ne pourraient pas être autrement expliqués. » (P. Sullo, rédacteur en chef de Carla, revue italienne indépendante, novembre 2003.)

 

 

Le grand bazar de l’info Yves Agnès  

 

Un livre de plus sur les média. Un livre de trop ! Yves Agnès a eu le toupet de sous-titrer ce livre « Pour en finir avec le maljournalisme » Maljournalisme : un mot emprunté à Jean-Pierre Tailleur , qu’il omet de signaler, auteur d’un des plus brillants ouvrages sur la presse française Bévues de presse. Assez étonnant  car il explique par ailleurs d’où provient le terme malinformation.
Son constat sur les médias sonne comme une rengaine usée : « Les bavures médiatiques se sont banalisées », « La vérification des informations est aujourd’hui de moins en moins pratiquée »…
 
Yves Agnès souligne qu’« on peut à l’inverse se réjouir  de la prudence et de la modération dont ont fait preuve les médias écrits et audiovisuels après les incidents survenus lors de la manifestation lycéenne du 8 mars 2005 ».  Les médias ne se sont pas emballés sur le » racisme anti-blancs » « pouvant donner du grain à moudre à une extrême droite ». C’est sans doute pour cela que les médias français ont fait preuve d’une très grande retenue vis à vis des dernières émeutes en banlieue. Les média français se sont bien auto-censurés comme le confirme Jean-Claude Dassier, le directeur général de LCI  dans  
The Gardian  qui a admis avoir volontairement censuré la couverture des émeutes de banlieues, et ce afin de « ne pas favoriser l’extrême droite ».
 
Yves Agnès a l’air d’être réticent vis à vis d’Internet , repère de « pédophiles, maquereaux, racistes ou négationnistes ». Il note que 10 000 dépêches d’agences sont produites chaque jour. Pourtant il omet de signaler que les médias français répercutent les mêmes informations. C’est ici qu’Internet est intéressant car il permet de signaler des informations passées inaperçues comme les nombreux actes de vandalismes visant des églises, temples ou cimetières chrétiens (voir le site
indignations.org). 

Deux églises ont été attaquées lors des émeutes pendant la nuit du 6 novembre 2005. De nombreux médias étrangers s’en font l’écho mais étrangement

  *

la presse nationale – télévisions, radios et journaux – reste muette.  

Un autre point positif d’Internet que cet auteur a oublié : les débats grâce aux nombreux sites  sur la toile à propos du traité constitutionnel européen.
Yves Agnès s’inquiète de l’omniprésence des patrons de grosses société dans la presse écrite et audiovisuelle. C’est un problème mineur ; d’ailleurs les groupes TF1 et Lagardère sont entrés dans le capital de l’Humanité sans que la ligne éditoriale infléchisse.
 
Face à ces médias classiques, il propose  des sites militants proche du milieu alter-mondialiste et donc très subjectifs comme Uzine, Acrimed…Il fait aussi l’éloge
d’Ignacio Ramonet  qui n’a jamais eu  de scrupules à se présenter avec Fidel Castro que je considère plutôt comme un dictateur.
 
A la lecture de ce livre on ressent un profond malaise : les journalistes sont tès politiquement correct, ils ne sont pas prêt à combattre la censure qui sévit en France.
J’oubliais : Yves Agnès a été rédacteur en chef au Monde, et directeur général du Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ)

Nos liens  

Médias, observation des médias, recherches universitaires, blogs de journalistes, collectifs et associations… 

 

 

Sites de grands médias  

 

Le Figaro
Quotidien généraliste de couleur “droite libérale”Le Parisien
Quotidien dit “populaire” à déclinaison locale (le Parisien/Aujourd’hui en France)
La Croix
Quotidien généraliste de couleur “démocrate chrétien”. Nouvelle formule depuis le 20 novembre 2006.Le Monde
Quotidien généraliste dit “de référence” de couleur “centre-gauche”Libération
Quotidien généraliste de couleur “nouvelle gauche” 

l’Humanité
Quotidien généraliste communiste 20minutes
Quotidien gratuit 

Métro
Quotidien gratuitOuest France
Quotidien régional 

Le Télégramme de Brest  

Observation des médias 

L’actu des médias
Un site d’étudiants en journalisme à l’IUT de Bordeaux qui traite, comme son nom l’indique, de l’actualité des médias.

Acrimed
Le site de référence de la critique bourdieusienne des médias. Indymédia
Portail de référence du journalisme indépendant et altermondialiste. 

Bigbangblog
Le blog d’une partie de l’équipe d’Arrêt sur images.

David Abiker fût l’invité du septièmeCafé de l’info de juin 2006. Daniel Schneidermann fût notre invité du 3 octobre 2006.maljournalisme
Site de Jean-Pierre Tailleur, auteur de Bévues de Presse : l’information aux yeux bandés et inventeur du concept de maljournalisme. Il a également été notre invité du Café de l’info en 2 mai 2006 sur le thème : La presse étrangère est-elle de meilleure qualité que la presse française ? 

Media-ratings
Agence de notation des médias. Nous avons reçu son directeur, Philippe Karsenty, lors de notre Café de l’info du 3 janvier 2006, autour du thème : peut-on noter les médias ?

Le dernier pouvoir
Site web mettant à disposition quelques émissions parmi les plus marquantes du Premier Pouvoir d’Elisabeth Lévy. Ce site a été mis en place par des auditeurs de France Culture après la décision de David Kessler de supprimmer cette émission cet été. 

Autour des médias 

L’OJD
L’OJD est l’organisme de référence pour la certification des chiffres de tirage, de diffusion et de distribution de la presse française. L’OJD certifie également la fréquentation des sites Internet.

Commission de la Carte de Presse
Créée par la loi du 29 Mars 1935,
la Commission a pour objet de délivrer une carte d’identité de journaliste professionnel aux postulants qui remplissent les conditions fixées par cette même loi (notamment dans son article L 761-2).  Thomas Zlowodzki  

 

 

 

La nouvelle émission politique de TF1 signe la faillite du journalisme à la française 

Mis en ligne le 16 février 2007 

TF1 a diffusé sa nouvelle émission politique « J’ai une question à vous poser », présentée par Patrick Poivre d’Arvor, le 5 février 2007. Les candidats à l’élection présidentielle y sont interrogés, en direct, pendant deux heures par cent Français sélectionnés par l’institut d’étude d’opinion TNS-SOFRES. 

Cette émission a provoqué de nombreuses polémiques. Nicolas Sarkozy, qui était l’invité du premier numéro de cette émission, entretient de bonnes relations avec Dominique Ambiel. Or, ce dernier dirige la société A Prime qui produit ce programme. M. Ambiel est également l’ancien collaborateur de Jean-Pierre Raffarin qui lui-même soutient le président de l’UMP.

Nous n’avons pas les moyens de vérifier si ces critiques sont pertinentes. A savoir, si les questions posées par les Français au président de l’UMP lui ont été communiquées au préalable. En revanche, Media-Ratings trouve choquant que les deux candidats en tête dans les sondages, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, bénéficient, durant leur campagne d’émissions qui leurs sont entièrement consacrées tandis que les autres candidats doivent partager leur temps de parole. Néanmoins, il apparaît que ce type d’émission annonce la faillite du journalisme politique à la française, fait de connivences, de coucheries et compromissions. En observant le paysage journalistique français, à cette veille d’élection présidentielle, on constate que deux présentatrices continuent à travailler jusqu’à la limite de la décence. Elles partagent leur vie avec deux membres du gouvernement actuel. Pour l’une d’elles, c’est la révélation de cette liaison par les médias, et non la liaison elle-même, qui a donné lieu à son retrait futur de l’antenne. De plus, si les medias français avaient moins de pudeur et révélaient les relations qui unissent certains journalistes à des postes de haute responsabilité avec le personnel politique, les rédactions de certaines chaînes et autres médias seraient décimées. De plus, aux liens intimes s’ajoutent les liens amicaux qui lient certains politiques français à de nombreux journalistes français.  

Comment peuvent-ils ensuite poser les questions qui fâchent ? Ces journalistes se voient alors contraints de déléguer cette fonction à des Français anonymes issus de panels de sondeurs. Prenons l’exemple des liens qui unissent le porte-parole du gouvernement, Jean-François Copé, au groupe France Télévisions. Deux proches collaborateurs de M. Copé, Bastien Millot et Damien Cuier, ont été nommés à des postes de direction au sein du groupe de télévision publique. Libération avait publié un très bon article à ce sujet. En voici un extrait :  

« Mais c’est la filière Copé qui fait jaser. Quelques jours à peine après son élection, Carolis s’est trouvé un directeur de cabinet en la personne de Damien Cuier, issu du cabinet du porte-parole du gouvernement et ministre délégué au Budget. A l’ANPE-Copé, Carolis recrute aussi Bastien Millot. A 33 ans, ce jeune homme (qui a connu le ministre à Sciences-Po comme prof avant de devenir le directeur adjoint de son cabinet) réalise son rêve : entrer à la télé. C’est Millot qui habitait l’appartement personnel de Copé, alors que celui-ci occupait un dispendieux logement de fonction. Plus grave, Millot a été condamné fin 2004, alors qu’il était adjoint au maire de Beauvais, à une amende de plus de 30 000 euros ¬ toujours pas réglée ¬ pour « faux en écriture publique et abus de fonction » : des heures supplémentaires indues à un chauffeur de la ville. Mais tout ça, c’est du passé, jure Millot, bombardé « directeur délégué en charge de la stratégie, de l’innovation et de la communication », directement sous les ordres de Carolis. Le poste lui permet d’avoir l’oeil sur les programmes, et ce, sans aucune expérience télévisuelle ! Enfin, l’entourage de Sarkozy l’accuse d’être le rédacteur des argumentaires anti-Sarko, pour le compte de

la Chiraquie. Millot dément. Comme il dément avoir fait circuler la photo d’un certain Richard Attias, « l’ami » de Cécilia Sarkozy.
» 
L’Humanité a aussi publié un excellent article sur ces nominations. En voici quelques lignes : « Plus inquiétant, après l’appel en tant que directeur de cabinet de Damien Cuier, membre du cabinet de Jean-François Copé au ministère du Budget, Patrick de Carolis pourrait, selon certaines sources, à nouveau puiser dans « le vivier » du porte-parole du gouvernement en s’assurant les services de Bastien Millot jusque-là directeur adjoint du cabinet du ministre délégué au Budget et à

la Réforme de l’État et connu pour avoir été l’occupant de l’appartement de 160 mètres carrés de Copé dans le 16e arrondissement de Paris. Bastien Millot a été directeur de cabinet de Copé à la mairie de Meaux. Le porte-parole du gouvernement semble placer ses amis avec application.
» Pour illustrer la connivence qui existe entre le porte-parole du gouvernement à la directrice de l’information de France 2,
Arlette Chabot, nous vous invitons à découvrir leur fameuse bise.  

Pour conclure cette analyse sur les nouvelles émissions politiques, on observe que le service public suit la même pente populiste que TF1. En effet, cette connivence politiques-journalistes a aussi conduit France 2 à faire poser des questions d’« A vous de juger », par des internautes munis de webcam. Ainsi, cela permet à la chaîne de faire poser certaines questions délicates, sans avoir à se brouiller avec le politique interviewé. Notons toutefois que les relations entre les journalistes et les politiques n’étaient pas plus saines auparavant. Pour illustrer ce propos, il suffit de se remémorer l’interview de François Mitterrand par les femmes de deux de ses ministres, Anne Sinclair et Christine Ockrent. Envoyer  

 

 

Pourquoi nous ne soutenons pas Charlie Hebdo  

Mis en ligne le 8 février 2007  

Charlie Hebdo est poursuivi en diffamation par
la Ligue islamique mondiale,
la Mosquée de Paris et l’UOIF pour « injures publiques à l’égard d’un groupe de personnes en raison de leur religion
» après avoir diffusé en février 2006, en plus d’un dessin de Cabu, les fameuses « caricatures de Mahomet » dont les manipulations ultérieures ont soulevé le monde musulman. 

Le 17 février 2006, nous avions consacré une perle à cet épisode médiatique dans laquelle nous défendions vigoureusement le droit de diffuser ces caricatures : Caricatures danoises : l’intolérable manipulation face à l’inacceptable capitulation

Pour autant, même si nous ne soutenons absolument pas leurs adversaires, nous ne rangeons pas aux côtés de Charlie Hebdo car nous estimons que ce journal a publié ces caricatures pour faire un coup médiatique plus que pour défendre la liberté d’expression ou pour s’opposer à l’extrémisme musulman. En effet, après analyse du contenu de cet hebdomadaire, nous avons observé que Charlie Hebdo se moquait très souvent des chrétiens, rarement des juifs et quasiment jamais des musulmans, sauf dans le cas précité. De plus, on y observe une tendance régulière à la mise en équivalence des religions, quels que soient leurs agissements. Pour ce qui concerne les caricatures danoises, ce sont les dessinateurs danois qui ont pris tous les risques. La posture de Charlie Hebdo dans cette affaire n’était-elle alors pas plutôt destinée à réaliser un coup médiatique et à redresser des ventes en perdition ?  

On notera l’unanimisme démagogique et suspect de tous les bien-pensants et des politiques qui se rejoignent pour défendre l’hebdomadaire attaqué. Il nous apparaît que ce procès est uniquement un événement médiatique destiné à aveugler le public et à faire croire que la liberté d’expression est défendue en France. En fait, cette dernière est bien plus menacée par la toute puissance et la connivence qui existent entre les groupes de communication privés et publics que par des organisations islamistes extrémistes. On observera que Charlie Hebdo n’a jamais osé affronter les véritables puissances médiatiques françaises. Alors, Charlie Hebdo, debout face à quelques islamistes déboussolés et, couché face à France Télévisions ? 

Il est vrai que pour être invité sur leurs plateaux de télévision et y faire sa promotion, il vaut mieux être docile…

Bien évidemment, indépendamment de notre analyse du contenu régulier de Charlie Hebdo, nous espérons que les plaignants seront déboutés de leur plainte. Cela semble être en bonne voie puisque le Procureur de
la République a réclamé la relaxe
de Charlie Hebdo. Cependant, rien n’est sûr car dans
le procès qui nous a opposé à France 2 et Charles Enderlin, le Procureur avait demandé notre relaxe et nous avions été condamnés.  

 

 

 

Pourquoi les medias entretiennent-ils le mythe que Jacques Chirac a  véritablement lutté contre l’antisémitisme ?  

Mis en ligne le 15 mars 2007 

Jacques Chirac a annoncé le dimanche 11 mars 2007 qu’il ne se présenterait pas aux prochaines élections présidentielles françaises. 

Au cours de son allocution, il a beaucoup insisté sur la lutte contre l’antisémitisme.

Dans son sillage, les médias français ont répété que le président aurait mené vigoureusement ce combat. Pourtant, ceux qui observent

la France avec recul savent que c’est sous sa présidence que, la première fois en France depuis la fin de


la Seconde Guerre mondiale, des synagogues ont été incendiées et que
des juifs ont été assassinés en raison de leur religion. La mort d’Ilan Halimi en est le triste rappel. Jacques Chirac aurait-il alors échoué sur ce dossier par incompétence, comme sur d’autres tels que le chômage ou la « réduction de la fracture sociale » ? A moins que l’affirmation de son combat contre l’antisémitisme n’ait été qu’une posture ?  

De nombreux observateurs ont longtemps été trompés par certains discours et réactions de Jacques Chirac. Ainsi, sur la scène intérieure française, Jacques Chirac a toujours combattu Jean-Marie Le Pen et l’extrême droite. En juillet 1995, il a reconnu la culpabilité de l’Etat français dans la déportation des juifs pendant la seconde guerre mondiale Pour autant, est-ce que ces attitudes justifient que l’on accorde à Jacques Chirac un brevet de « lutteur contre l’antisémitisme » ou de non-antisémitisme ? Nous ne le pensons pas, bien au contraire. 

En effet, quand on analyse la carrière politique de Jacques Chirac sur la durée, on observe qu’il a eu comme alliés politiques les ennemis les plus déterminés et les plus dangereux du peuple juif ; notamment ceux qui ont promis de réaliser un nouvel holocauste. Jacques Chirac a même tenté de les aider à atteindre leurs objectifs. Par exemple, il a offert à Saddam Hussein les moyens de produire l’arme atomique en 1975 au travers de la centrale Osirak que certains appelaient « Ochirak ». Les Israéliens ont détruit cette centrale nucléaire en 1981. On n’ose imaginer comment aurait tourné la guerre du Golfe de janvier 1991 si Saddam Hussein avait possédé la bombe atomique. Jacques Chirac a aussi été l’ami du dictateur libyen Kadhafi jusqu’à que ce dernier se convertisse à la realpolitik et abandonne ses armes de destructions massives. Paradoxalement, Kadhafi s’affirmait comme le premier des sionistes. Il disait qu’il souhaitait que tous les juifs de la planète se réunissent en Israël afin de pouvoir les anéantir en une seule fois avec une arme atomique. Le président français a aussi protégé contre les sanctions internationales le président syrien défunt, Hafez El Assad, qui hébergeait à Damas de nombreux groupes terroristes décidés à détruire l’Etat d’Israël. Il en fut de même avec le Hezbollah libanais qui a longtemps été défendu par Jacques Chirac personnellement, et par les diplomates français sous ses ordres. Il s’est toujours opposé à ce que ce groupe soit placé sur la liste européenne des organisations terroristes alors qu’il est responsable, entre autres, de l’attentat du Drakkar qui a tué plus de 50 soldats français en 1983 à Beyrouth.  

La diplomatie chiraquienne a aussi permis à l’Iran de gagner du temps ces trois dernières années pour parvenir à détenir l’arme nucléaire. En somme, il apparaît que sur la scène internationale, Jacques Chirac a été l’allié de tous ceux qui voulaient rayer de la carte l’Etat d’Israël et tuer tous ses occupants. Pour mémoire, rappelons aussi qu’il avait comme secrétaire général de l’Elysée, entre 1995 et 2002, Dominique de Villepin qu’il a nommé Premier ministre en 2005. Or, si les médias se sont offusqués de la volonté du président iranien de « rayer Israël de la carte », peu se sont souvenus que l’actuel premier ministre français expliquait en 2001 au directeur du Monde, Jean-Marie Colombani, qu’Israël était une parenthèse de l’histoire qui serait amenée à disparaître. Les anticipations de Villepin rejoignaient alors la volonté du président iranien. En fait, au fil du temps, il est apparu que l’amour des juifs de Jacques Chirac s’est concentré sur les seuls juifs morts ou affaiblis.  

Toutefois, il a utilisé de nombreux collaborateurs juifs autour de lui car il avait besoin de leurs compétences. Ces derniers se sont comportés en collaborateurs inconditionnels du pouvoir qu’ils ont épaulé. En 2003, Jacques Chirac a voulu rétablir, notamment en Israël et aux Etats-Unis, sa réputation ternie par les images de synagogues brûlée. Il a essayé de faire croire que l’antisémitisme n’existait pas en France.  Il a donc employé quelques juifs de cour pour organiser un voyage de journalistes israéliens à Paris, tous frais payés. Ces derniers se sont comportés comme leur mécène s’y attendait : ils sont rentrés chez eux en décrivant une France idyllique. Un peu à la manière de ceux qui visitaient l’URSS sous Staline à qui on ne montrait que des scènes de fictions fabriquées spécialement pour eux. Jacques Chirac a aussi créé ce qui est apparu comme son ministère aux affaires juives en 2003. Il l’a nommé « secrétariat d’Etat aux Droits des Victimes » car c’est ainsi qu’il aime voir les juifs. Et pour que son message soit bien compris, il l’a attribué à celle qu’il tenait pour la représentante des juifs de France, Nicole Guedj. Jacques Chirac est aussi un homme qui vit avec l’imaginaire de la première moitié du 20ème siècle. Il a ainsi été fortement marqué par l’idéologie que véhicule le Protocole des Sages de Sion. Ainsi, nombre de ses actions montrent qu’il est persuadé qu’une assemblée de juifs américains contrôle le monde. Tout en méprisant souverainement les représentants de la communauté juive française du CRIF, il a choyé les messagers des organisations juives américaines, chaque fois qu’ils venaient en France. A certains, il a offert des photos en sa présence à montrer à leurs généreux donateurs. A d’autres, plus craints, il a remis des décorations.  Pour illustrer le mépris et la méfiance que Jacques Chirac entretenait à l’égard des juifs de France, rappelons que le discours que le président du CRIF devait prononcer chaque année à son dîner annuel devait être visé par les autorités françaises. Au regard de cette analyse, il nous semble évident que les éloges reçus par Jacques Chirac pour sa lutte contre l’antisémitisme ne sont pas mérités, bien au contraire.  

Autre exemple accablant à mettre au bilan du président français : la couverture qu’il a offerte à France 2 pour perpétuer le mensonge au sujet de l’affaire Al Doura, qui est la plus grande incitation à la haine antisémite de ces dernières années.

Enfin, il est clair qu’après le départ de Jacques Chirac de l’Elysée, un assainissement sera nécessaire sur ce point, comme sur d’autres, afin de restaurer les institutions démocratiques.  

 

 

Meurtre d’Ilan Halimi : Youssouf Fofana serait-il le responsable idéal ?  

Mis en ligne le 9 mars 2006  

Cet article est disponible en anglais : The Murder of Ilan Halimi : Is Youssouf Fofana the ideal culprit? Depuis la mort d’Ilan Halimi, les médias ont changé leurs versions des faits à de nombreuses reprises, suivant ainsi docilement les interprétations fournies par les autorités françaises.  

Il semble toutefois que le traitement médiatique de ce crime ne permette pas d’en saisir l’importance et en dissimulent les vrais responsables.

Bien évidemment, loin de nous l’idée de disculper Youssouf Fofana et les membres de son gang : ils ont enlevé Ilan Halimi, l’ont torturé et l’ont abandonné mourant sur la voie publique. Personne ne naît raciste, antisémite ou antifrançais.  Ces perversions s’apprennent et s’entretiennent. Ceux qui alimentent ces sentiments auront des comptes à rendre aux citoyens qui en sont aujourd’hui les victimes. Chacun prend aujourd’hui conscience que ces violences extrêmes peuvent frapper partout, et tout le monde. Ainsi, rappelons le lynchage de Jean-Claude Irvoas, en octobre 2005, devant sa femme et sa fille, alors qu’il photographiait du mobilier urbain en banlieue parisienne. Un crime antisémite  

De nombreux médias ont longuement tergiversé afin d’éviter de reconnaître le caractère antisémite de ce crime.

Au regard de l’identité de la victime, des autres tentatives d’enlèvements qui visaient principalement des juifs ainsi que des informations recueillies auprès de la famille d’Ilan Halimi, il semble évident que ce crime est antisémite. Pour que les médias l’admettent, il aura fallu, d’une part, attendre la diffusion, le 20 février 2006, d’une interview de Mme Halimi dans le quotidien israélien Haaretz, article qui a provoqué la colère du Quai d’Orsay et d’autre part, que le procureur retienne comme circonstance aggravante l’antisémitisme. Dans une moindre mesure, ajoutons notre modeste contribution à l’éclosion de la vérité avec l’envoi de notre newsletter du 17 févrierA ce stade de l’analyse, une première question se pose : pourquoi a-t-il fallu exercer des pressions extérieures pour que la vérité soit révélée ? Malgré ces informations concordantes, de nombreux médias ont tenté de minimiser le caractère raciste de ce crime. Ainsi, l’émission Arrêt sur Images du 5 mars 2006 a rassemblé un plateau inéquitable. En effet, le présentateur de l’émission, Daniel Schneidermann – qui avait minimisé le caractère antisémite de l’affaire dans Libération du 24 février 2006, a invité pour appuyer sa thèse un journaliste du Monde, Piotr Smolar ainsi qu’Esther Benbassa qui s’est illustrée dans L’Humanité du 22 février 2006 – « J’appelle à la prudence » – avant, sur le plateau de France 5, de parler de « ce bonhomme » pour évoquer Ilan Halimi.  

Pour apporter la contradiction à ce trio, Arrêt sur images avait invité Michel Zerbib de Radio J. Notons un des arguments phares défendu par les tenants du crime crapuleux : puisque certains de ceux qui ont été menacés par les barbares n’étaient pas juifs, le meurtre d’Ilan Halimi n’était pas motivé par une haine antisémite.  Très bien, alors, si nous suivons ce raisonnement, Hitler n’était pas antisémite puisque la grande majorité de ceux qu’il a tué n’étaient pas juifs… De leur côté, les médias internationaux n’ont pas eu la même pudeur pour qualifier l’évidence : le site de

la BBC a titré « Le chef du gang anti-juif arrêté » tandis qu’El Pais annonçait « Barbarie antisémite à Paris »
Pourquoi certains ont-ils voulu nier le caractère antisémite du crime ? Nier l’existence de l’antisémitisme en France est important pour la diplomatie française au moment où elle est contestée à l’étranger.  

Or, notre diplomatie, mais aussi les principaux dirigeants politiques français fantasment sur le lobby juif mondial, censé influer la politique internationale, et basé selon eux aux Etats-Unis. C’est pour cela que les dirigeants politiques français reçoivent avec déférence, même s’ils les méprisent, certains dirigeants communautaires juifs américains.

Notons enfin que ce meurtre n’est pas, contrairement à ce que tout le monde affirme, le premier de ce genre en France. Ainsi, en novembre 2003, un jeune français de confession juive, Sébastien Sellam, avait été égorgé par son voisin, Adel, qui lui avait crevé les yeux et s’était exclamé : « J’ai tué mon juif, je vais aller au paradis ». Le meurtrier avait été placé en hôpital psychiatrique et devrait être libéré prochainement.  A l’époque, les médias avaient dissimulé le caractère antisémite de ce crime. Le meurtre d’Ilan Halimi est aussi un crime antifrançais et antioccidental 

Ce crime est antisémite, mais il est aussi antifrançais et antioccidental.

La volonté des kidnappeurs de faire subir à Ilan Halimi des tortures, ou lui faire revivre des scènes vues à la télévision dans le cadre des informations diffusées par les médias français concernant l’Irak, renvoie ce crime à une forme de vengeance absurde. Pourquoi les médias français s’échinent-ils à appeler « tortures » les traitements des prisonniers d’Abou Ghraib alors que ce ne sont que des humiliations, abjectes certes, mais juste des humiliations ? Ces dérapages sémantiques et ces fausses interprétations n’ont-ils pas donné des idées de revanche aux tortionnaires d’Ilan Halimi ?  Les tortures et l’assassinat d’Ilan Halimi sont devenus acceptables pour certaines personnes abreuvées d’informations mensongères sur ce qui se passe en Irak, en Afghanistan, en Israël, mais aussi en France. La victimisation des musulmans, aidée en cela par la diffusion de fausses informations dans les médias, a déclenché une haine antifrançaise et antioccidentale qui se répand et qui n’en est probablement qu’à ses prémices. Par ailleurs, la capitulation de Jacques Chirac face aux menaces islamistes dans le cadre de la polémique sur les caricatures danoises, de même que le mea culpa permanent de
la France vis-à-vis de ses anciennes colonies a alimenté un sentiment antifrançais.  Comment justifier les campagnes de presse qui ont abouti à assimiler Napoléon à Hitler et amener nos « courageux » président et premier ministre à ignorer le bicentenaire de la bataille d’Austerlitz et à célébrer avec les anglais la défaite de Waterloo ?  

 

 

 

Les falsifications de l’interview de Youssouf Fofana 

sur i-TELE 

Le 27 février 2006, i-TELE, qui est la chaîne d’information du groupe Canal + visible sur le câble, le satellite et
la TNT, a diffusé une interview de Youssouf Fofana dans laquelle ce dernier s’exprimait librement.

Nous ne nous attarderons pas sur les explications qui ont été données par la chaîne d’information pour justifier cette diffusion. Ceux qui se sont exprimés à ce sujet se sont contredits à plusieurs reprises. Toutefois, une de nos lectrices nous a signalé qu’i-TELE a falsifié cette interview. En effet, alors que Youssouf Fofana s’exprimait en français et que ses propos étaient parfaitement compréhensibles, l’interview était sous-titrée de façon mensongère. Journaliste d’i-TELE : « Qu’est ce que vous avez à dire à la famille d’Ilan ? »  

Youssouf Fofana : « Que leur enfant s’est battu. » Pourtant, i-TELE a sous-titré : « Que leur enfant, je ne l’ai pas tué. » Pour voir l’extrait de l’interview falsifiée, cliquez ici.  

 

 

Pourquoi i-TELE a-t-elle dénaturé le message de Fofana ? 

Le plus étonnant est que les médias qui ont commenté cette interview n’ont pas relevé ce sous-titrage mensonger. Cela rappelle le faux sous-titrage de Canal + (groupe auquel appartient i-TELE) qui avait, lors des émeutes françaises de novembre 2005, falsifié les insultes proférées contre Nicolas Sarkozy.  A l’époque, Nicolas Sarkozy était traité de « sale juif » et cela s’entendait parfaitement à l’antenne. Le Vrai Journal de Canal + avait préféré sous-titrer : « Sarkozy fasciste ». Pour voir, et écouter, ces images, cliquez iciLa manifestation du 26 février 2006  

Suite au meurtre d’Ilan Halimi, une manifestation a eu lieu à Paris le 26 février 2006.

Ce défilé a donné lieu à de nombreuses récupérations politiques qui ont entaché ce rassemblement. On a ainsi pu y voir certains hommes politiques qui n’y avaient pas leur place.  Comment, par exemple, accepter de défiler avec Renaud Donnedieu de Vabres qui s’emploie depuis plus d’un an à empêcher la révélation de la vérité sur l’affaire Enderlin – France 2 et qui a menti à l’Assemblée Nationale pour couvrir cette imposture ? Rappelons que cette mise en scène a alimenté une campagne d’antisémitisme planétaire, et notamment dans les banlieues françaises. Pourquoi avoir laissé le Parti Socialiste, et ses satellites tels que SOS Racisme ou l’Union des Etudiants Juifs de France, perturber le rassemblement en ostracisant Philippe de Villiers qui n’a jamais tenu de propos antisémites ou racistes ? Le scandaleux traitement de la mort d’Ilan Halimi par L’Humanité 

Dans l’ensemble, les médias français ont, après une période de flottement, correctement traité la mort d’Ilan Halimi, Le Parisien ayant été le journal le plus complet sur cette affaire.

Tel n’a pas été le cas de L’Humanité qui a évité le sujet pendant plusieurs jours avant de finalement l’aborder sous un angle pour le moins contestable. Ainsi, l’un des premiers articles consacré à ce meurtre était intitulé « Itinéraire d’un enfant gâché ». Il était consacré à… Youssouf Fofana et tentait d’expliquer sa dérive. Vint ensuite un éditorial de Pierre Laurent « Jusqu’aux racines de la haine » qui s’achevait ainsi : « Condamner les haines, les violences, les racismes, c’est bien. Ne pas les alimenter, c’est beaucoup mieux ». A la lecture de cet éditorial et du quotidien L’Humanité en général, pourquoi ce journal ne s’applique-t-il pas ces conseils à lui-même ?  

 

 

Pourquoi la famille d’Ilan Halimi a-t-elle le même avocat que Jacques Chirac ?  

L’avocat de la famille d’Ilan Halimi est Francis Szpiner. 

 

  Or, si l’on en croit les informations diffusées sur la famille Halimi, celle-ci n’a pas les moyens de s’offrir les services de M° Szpiner qui est un des ténors du barreau de Paris. C’est alors qu’il faut rappeler que M° Szpiner est un des avocats personnels de Jacques Chirac.  

Est-ce que cet avocat a été mis à disposition de la famille par Jacques Chirac ? Si tel est le cas, pourquoi ? Que craint le président français d’un avocat qu’il ne contrôlerait pas ? Pourquoi l’action de la police n’est-elle pas remise en cause par les médias ? 

La police a été déficiente dans cette affaire puisqu’elle n’a pas réussi à localiser les kidnappeurs et n’est pas parvenue à remonter jusqu’à eux pendant les trois semaines qu’a duré l’enlèvement.

Pourquoi les médias n’ont pas remis en cause du travail de la police ? Lorsque la police avait été accusée d’avoir poursuivi les deux jeunes qui ont été retrouvés morts dans la centrale EDF de Clichy sous Bois, les médias ont poussé la police dans ses retranchements pour obtenir la vérité. Pourquoi la police française a-t-elle dissimulé cet enlèvement pendant trois semaines ?  Est-ce que la discrétion de la police a obéi à des motivations politiques ? Les responsables  

Au regard du drame que représente la mort d’Ilan Halimi, il semble qu’il faille chercher à trouver les responsables de ce déferlement de haine.

Qui a bien pu faire entrer dans la tête de Youssouf Fofana et de sa bande que l’on pouvait s’en prendre à un juif pour obtenir de l’argent ? 

Qui a bien pu faire entrer dans la tête de cette clique de barbares que torturer et tuer un français, juif ou non juif, était acceptable ?

La réponse est simple : ce sont certains médias, aux ordres du Quai d’Orsay et/ou gangrenés par l’extrême gauche alliée aux islamistes, qui ont, depuis de nombreuses années, menti sur de nombreux sujets au point de développer la haine antisémite et antioccidentale en France. Comment s’offusquer de l’influence grandissante des mouvements islamistes les plus dangereux en France quand on se souvient que c’est l’actuel ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, qui a offert à l’UOIF la vice-présidence du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) ? Pourquoi le gouvernement Raffarin, et principalement Dominique Perben qui était alors ministre de

la Justice, ont-ils refusé d’appliquer les recommandations du rapport Rufin qui proposait, notamment, de pénaliser les propos antisionistes ? Que dirions nous si, dans un pays étranger, les médias donnaient régulièrement la parole à des personnages qui prônaient la destruction de


la France ?  

Les falsifications de médias tels que L’Humanité ou France 2 sur des sujets comme l’Irak ou le Proche-Orient n’ont-ils pas conditionné les esprits des tortionnaires d’Ilan Halimi ? Pourquoi les médias n’enquêtent-ils pas sur la terreur au quotidien qui frappe les banlieues françaises ? Est-ce ce terrorisme qui a conduit les habitants de Bagneux à taire ce qu’ils ont probablement vu ou entendu lors de la détention d’Ilan Halimi ? Notons que certains médias ont osé parler d’omerta pour l’évoquer. Que dire alors de la conduite de ces mêmes médias qui taisent la vérité sur le principal faux antisémite et antioccidental qui a été diffusé par France 2 et qui a alimenté, de façon planétaire, la haine du monde musulman depuis le 30 septembre 2000 ?  

La désinformation est criminelle, et ceux qui la couvrent en sont les complices. Rayer Israël de la carte » : Ahmadinejad le souhaite, Villepin l’a envisagé Mis en ligne le 31 octobre 2005 Le président iranien a déclaré mercredi 26 octobre, lors d’une conférence – «Le monde sans le sionisme » – qu’il fallait « rayer Israël de la carte ». Ces propos ont été réitérés le vendredi suivant avant d’être, dès le lendemain, amoindris par la diplomatie iranienne. 

Cette déclaration a été condamnée par tous les médias français et toutes les diplomaties occidentales.

Une indignation aussi tonitruante qu’hypocrite et artificielle, le président iranien n’étant ni le premier, ni le seul à faire ce genre de déclaration. Rappelons pour mémoire que le Hamas (articles 11 et 15 de sa charte) appelle depuis longtemps à la destruction de l’Etat d’Israël. De même, l’OLP, dont le président palestinien Mahmoud Abbas est toujours le numéro 2, et dont est issue l’Autorité Palestinienne, n’a jamais abrogé les articles de sa charte qui appellent à la destruction de l’Etat d’Israël. Notons d’ailleurs que des représentants du Hamas ainsi que de l’Autorité Palestinienne étaient présents lors de la conférence où M. Ahmadinejad a prononcé ses propos exterminateurs. Aucune condamnation n’est venue de leur part. Plus surprenant, en 2001, l’actuel premier ministre français, Dominique de Villepin, a pronostiqué la disparition de l’Etat d’Israël lorsqu’il était secrétaire général de l’Elysée quand il a déclaré que « l’Etat d’Israël était une parenthèse de l’histoire » et qu’il serait amené à disparaître. Pour ceux qui n’avaient pas connaissance de cette anticipation, rappelons qu’elle a été rapportée par Jean-Marie Colombani dans son livre paru en février 2002, « Tous Américains ? », propos qu’il attribuait à « l’entourage du président Chirac ». Interrogé en privé pour savoir à qui il faisait référence, le directeur du Monde a répondu qu’il s’agissait de Dominique de Villepin. Questionné en juin 2002 pour savoir s’il reconnaissait avoir effectué cette déclaration, celui qui était alors devenu ministre des Affaires étrangères ne l’a pas formellement démentie.  

Il peut alors sembler étrange de constater toutes ces récriminations à l’encontre du président iranien et cette soudaine perte de mémoire des médias français lorsqu’il s’agit de leurs propres et actuels dirigeants. Notons que les déclarations de Jacques Chirac viennent corroborer cette analyse. En effet, le président français a certes condamné les propos de M. Ahmadinejad, qualifiés « d’insensés et irresponsables », mais pour la seule raison que le président iranien « a fait courir le risque à son pays, qui est un grand pays, d’être mis au ban des nations ».  L’analyse précise des phrases prononcées par Jacques Chirac montre que ce dernier ne se soucie que des risques que M. Ahmadinejad fait courir à son pays, mais aucunement du risque de voir un autre Etat être rayé de la carte. A l’appui de cette analyse, la tribune qui a été publiée dans Le Figaro du vendredi 28 octobre 2005 par Pascal Boniface mérite qu’on s’y attarde, le président de l’IRIS étant bien souvent le porte-parole officieux du Quai d’Orsay dans les médias. Le seul titre de l’article – « Quand le président iranien fait du tort à l’Iran » – montre où se trouvent les préoccupations de cet analyste stratégique qui rejoignent d’ailleurs celles du président français.  Enfin, pour mieux apprécier la teneur des propos qui ont été exactement tenus par Mahmoud Ahmadinejad, et que les médias français n’ont pas jugé utile de diffuser, en voici quelques extraits édifiants pour ceux qui pensent que la cible unique du président iranien est l’Etat d’Israël : « La création du régime qui occupe Al-Quods (Jérusalem) a été une manœuvre significative du système globalement dominant et de l’Occident contre le monde islamique. Un combat historique est en train d’être mené entre le Monde Oppresseur et le monde Islamique et les racines de ce conflit ont des centaines d’années.  

L’Etat occupant (Israël) est la tête de pont du Monde Oppresseur au cœur du monde islamique. Ils ont construit une base pour pouvoir étendre leur domination sur tout le monde islamique. Il n’y a aucune autre raison d’être pour cette entité sans cet objectif.

La bataille qui se joue en Palestine aujourd’hui est donc celle de la ligne de front du conflit entre le monde islamique et le Monde Oppresseur. Aujourd’hui, la nation palestinienne combat le Monde Oppresseur pour la communauté islamique toute entière. » ————- Suite à la publication de cette « perle », de nombreux lecteurs ont souhaité disposer d’une version anglaise de celle-ci afin de la faire circuler auprès de leurs contacts anglophones.  

La voici : “Wipe Israel off the map”: Ahmadinejad wants it, French PM Villepin thought about it 26/01/2007  

 

 

Mise au point nécessaire suite aux contrevérités diffusées, de façon répétitive, par
la MENA
 

Nous venons de constater que, suite à la publication de cette perle,

la MENA a rendu son site inaccessible à ses non-abonnés.

Nous avons donc retrouvé sur d’autres sites le contenu des articles de
la MENA que nous citons dans cette perle. 

————— Cela fait plusieurs mois que le rédacteur du site de
la MENA, Stéphane Juffa, diffuse des informations erronées concernant Media-Ratings et l’affaire Enderlin – France 2.
Cela a eu pour effet d’induire de nombreuses personnes en erreur et de dénaturer, auprès de certains, la production de Media-Ratings. Jusqu’à présent, nous avions choisi de ne pas répondre pour ne pas faire le jeu de France 2. Toutefois, face à la persistance de ce comportement, voici notre mise au point.  

Stéphane Juffa répète, article après article, que Media-Ratings n’a fait que diffuser des articles de la MENA.
Cela est faux, nous n’avons jamais publié d’article de
la MENA. Tout ce que publie Media-Ratings est issu de sa propre rédaction. Si nous insistons sur ce point, c’est que l’affirmation fausse qui voudrait que Media-Ratings ne fasse que diffuser les articles de
la MENA a été
un des arguments que la justice française a utilisé pour nous faire condamner. Rappelons la chronologie de l’affaire Enderlin – France 2.
La mise en scène diffusée par France 2 le 30 septembre 2000 a été découverte par le chercheur israélien Nahum Shahaf qui en a révélé toutes les invraisemblances et les incohérences. C’est pour cela que lorsque
la MENA parle de « son enquête », il convient de la réapproprier à M. Shahaf.  

C’est le psychanalyste français, Gérard Huber, qui s’est ensuite saisi du travail de Nahum Shahaf. Il l’a apporté à
la MENA, et a publié un livre en janvier 2003 : « Contre expertise d’une mise en scène » aux éditions Raphaël.
Le rôle important de
la MENA dans cette affaire a été de populariser le travail de MM. Shahaf et Huber auprès du public francophone. La partie israélo-palestinienne de cette enquête ayant été réalisée par Nahum Shahaf, il a bien fallu que quelqu’un se charge de sa partie française, notamment de rencontrer les principaux responsables médiatiques et politiques français. C’est Media-Ratings qui s’en est chargé comme le montre
le dossier Enderlin – France 2 qui se trouve en page d’accueil de Media-Ratings. Cela sera aussi démontré dans le livre qui sera publié prochainement et qui sera consacré au volet français de cette affaire.
Au départ, nous avons collaboré avec
la MENA qui nous a remis un documentaire que nous avons utilisé. Nous en avons extrait ce qui nous paraissait pertinent, et lors du procès qui nous a opposé à France 2, nous n’en avons fait diffuser que quelques minutes seulement. Il faut toutefois regretter que ce documentaire, qui était le premier à montrer clairement certaines mises en scène de France 2, n’ait pas été mis à la disposition du grand public, sur Internet par exemple. Notons que bien que
la MENA dispose des preuves de Nahum Shahaf depuis plus de 4 ans, elle n’a pas été en mesure de faire évoluer les autorités officielles israéliennes.  

Il aura donc fallu que Richard Landes organise une grande conférence à Herzliya, en Israël, en décembre 2006, pour que des officiels israéliens se saisissent fermement de cette affaire et prononcent des propos accablants contre France 2, Talal Abou Rahma et Charles Enderlin. Pourquoi
la MENA n’en a-t-elle pas informé ses lecteurs ? Pourquoi
la MENA n’a pas informé ses lecteurs du
reportage que Fox News avait réalisé sur cette affaire ?
C’était pourtant des avancées significatives dans l’affaire Enderlin – France 2. A trois jours de notre procès, pourquoi
la MENA a-t-elle fait
référence à un pseudo « Prix Goebbels » qui aurait été remis à Charles Enderlin et à France 2 ? Stéphane Juffa sait pertinemment que cela est faux (voir la photo au bas de la perle) et que ce prix s’appelait le « Prix de la désinformation ». Il sait aussi que c’est un faux argument que France 2 utilise pour diaboliser ses contradicteurs. Etonnamment, une fois que notre procès était passé,

la MENA s’est souvenu de la correcte dénomination de ce prix.
Comment expliquer que
la MENA se soit toujours limitée, lorsqu’elle abordait notre procès, à ne parler que de « Karsenty » (et de ne jamais proposer de lien vers notre site à ses lecteurs) alors que c’était bien Media-Ratings qui était en cause ? Etait-ce pour empêcher les lecteurs de
la MENA de pouvoir observer les discordances entre ce que publie
la MENA et la réalité ? De notre côté, nous avons souvent cité
la MENA et renvoyé vers leur site.
Pourquoi la MENA n’a pas publié de correctif après avoir publié ceci : « … le président Jacques Chirac et l’actuel maire de Paris M. Delanoë, ont remis chacun une lettre – spécifiquement rédigées à cette occasion – au tribunal, faisant l’éloge des qualités de Charles Enderlin… »
Cette information est fausse comme
cela peut être observé en cliquant ici, et décrédibilise celui qui la publie. Il est très facile ensuite aux détracteurs de
la MENA d’en tirer profit.
Comment reprocher à France 2 de ne pas avoir corrigé une fausse information si l’on n’est pas soi même capable de rectifier ses erreurs ?  

Alors qu’au départ,
la MENA a fortement contribué à populariser l’enquête de Nahum Shahaf, son comportement actuel est de plus en plus préjudiciable car, non contente d’avoir fait fuir les meilleures volontés par ses insultes répétées (voir notamment les
propos tenus contre Denis Jeambar et Daniel Leconte), voici maintenant que Stéphane Juffa se déclare être l’inspirateur de traités de paix entre l’Etat d’Israël et la Syrie.
Ce type de propos mégalomaniaques finissent par décourager toutes les personnes qui accordaient encore un peu de crédit à
la MENA. Concluons en rappelant que le véritable découvreur de l’affaire Enderlin – France 2, Nahum Shahaf, n’a pas eu ces attitudes autodestructrices de sabotage et s’est toujours appuyé sur d’autres pour faire avancer la vérité.
Le plus triste dans cette affaire est que ces comportements ne servent que les falsificateurs et leurs supporters. Tous ceux qui connaissent les détails de cette affaire savent que c’est une chaîne de bonnes volontés et de coopérations qui fera éclore la vérité. Ajoutons enfin que
la MENA diffuse parfois des articles remarquables de rédacteurs externes, tels que Luc Rosenzweig, Laurent Murawiec, Guy Millière ou Raphaël Lellouche. Ces auteurs ne sont bien évidemment pas visés par cet article.  

 

 

 

Les déclarations d’officiels israéliens contribueront-elles à faire

éclater la vérité dans l’affaire Enderlin-France 2 ? 

Mis en ligne le 10 janvier 2007 

Le 22 novembre 2004, nous avions publié un article : France 2 : Arlette Chabot et Charles Enderlin doivent être démis de leurs fonctions immédiatement. Le 19 octobre 2006, nous avons été condamné pour diffamation à l’encontre de France 2 et de Charles Enderlin, malgré les réquisitions du procureur qui avait demandé notre relaxe. Nous avons bien évidemment fait appel de ce « jugement ». Dans son jugement, le Président Joël Boyer avait écrit, puis répété, que l’argument qui plaidait en faveur de France 2 était que jusqu’à présent, aucune autorité officielle n’avait jamais demandé à voir les images ou contesté le reportage de France 2. 

Cette affirmation était inexacte, comme de nombreuses autres contenues dans ce jugement. Ainsi, Raanan Gissin, alors qu’il était le porte-parole d’Ariel Sharon, avait demandé en mai 2005 les 27 minutes d’images de France 2. Pour lire la lettre officielle de Raanan Gissin, cliquez ici. Charles Enderlin avait, sans justification, refusé de lui remettre les images. Voici maintenant que certaines autorités officielles commencent à s’exprimer publiquement au sujet de l’équipe constituée du caméraman, Talal Abou Rahma, du commentateur Charles Enderlin, et du diffuseur, France 2. C’est ainsi que nous vous invitons à découvrir le reportage «
LA FIN D’UN MYTHE » sur la chaîne de télévision en ligne Infolive.tv. Le nouveau rebondissement de l’affaire Enderlin –France 2 est présenté comme suit :  

« L’affaire Al-Doura refait surface et six ans après les faits, les langues se délient. De hauts responsables israéliens dénoncent en exclusivité devant les caméras d’Infolive.tv une manipulation médiatique qui avait fait beaucoup de tort à Israël. » Pour voir le reportage en français, cliquez ici. Pour voir le reportage en anglais, dont le sous-titrage est plus précis, cliquez ici. Ce reportage a été réalisé lors de la conférence d’Herzliya, le 18 décembre 2006. Lors de cet événement, Philippe Karsenty, président de Media-Ratings, a présenté l’affaire Enderlin – France 2 aux officiels israéliens.  

Dans ce reportage, vous pourrez notamment voir Daniel Seaman, directeur du Bureau de Presse Gouvernemental israélien, s’exprimer ainsi : « Cette histoire de Mohamed Al Doura ne repose sur aucun des critères requis en journalisme professionnel. Les images ne corroborent pas ce que le journaliste français [Charles Enderlin] dit. C’est-à-dire qu’on ne voit pas de soldat israélien tirer dans la direction de l’enfant. Les seules balles que l’on voit dans le film partent dans la direction opposée à celle où se trouvent les soldats. Plus grave encore, le journaliste français ne se trouvait pas physiquement sur les lieux où se seraient déroulés les actes qu’il impute à l’Etat d’Israël. Il a fondé toutes ses informations sur les propos de son caméraman Talal Abou Rahma alors que nous disposons d’assez d’informations pour dire que cet homme est un menteur, qu’il a trafiqué les images et que son unique but était de diffamer l’Etat d’Israël.  

Dans leurs images, on voit des séquences mises bout à bout par Talal Abou Rahma dans lesquelles on voit des palestiniens se faire soi-disant blesser par des soldats de Tsahal. Ensuite, dans une autre image, on voit la famille Al Doura [Mohamed et Jamal Al Doura] qui patiente avant d’entrer en spectacle, et j’insiste sur le mot spectacle qu’a mis en scène Talal Abou Rahma pour accuser les forces de Tsahal. Il y avait sur places des images, des rushes pris par l’Associated Press et Reuters qui sont très intéressantes. Leurs journalistes étaient sur place et personne n’a vu cet événement. Un événement où se serait déroulé une scène aussi tragique, ils ne l’auraient pas vu. Aucun autre caméraman ne l’a vue. Si c’est sur cela que la télévision française construit son reportage, elle est criminelle. »  

Avant de poursuivre : « Il y a quelques années, Charles Enderlin a exigé que nous nous rétractions et que je me rétracte personnellement et que je retire les propos que j’avais tenus dans Libération. Il a menacé que si l’Etat d’Israël ne faisait pas quelque chose à ce sujet, il me poursuivrait. Il a même demandé pourquoi l’Etat d’Israël ne l’avait pas poursuivi. Nous nous sommes réunis avec les conseillers juridiques du bureau du Premier ministre et nous sommes arrivés à la conclusion qu’il ne valait pas la peine que le gouvernement poursuive un média.  

Mais nous avons décidé que nous ne nous rétracterions pas. Et si Charles Enderlin se sent blessé, il peut prendre les recours juridiques qui lui semblent bons. C’est-à-dire que s’il souhaite poursuivre l’Etat d’Israël, qu’il en fasse ainsi. Mais nous ne reviendrons pas sur le fait que l’histoire de Mohamed Al Doura n’est pas exacte comme elle a été présentée par les médias et France 2. » L’ancien porte-parole d’Ariel Sharon, Raanan Gissin, s’exprime aussi dans ce reportage : « Si le gouvernement israélien exige que les rushes de la chaîne française lui soient transmis, alors il va s’agir d’une autre histoire.  

Maintenant, on ne peut pas modifier le « mythe Mohamed Al Doura ». Mais au moins, nous rétablirons la vérité qui a été détournée depuis 2002. » Parallèlement à ces déclarations, certains officiels israéliens, bien représentés en France, continuent leur travail de soutenir Charles Enderlin. Mais de nombreux scandales, de corruptions notamment, émaillent la vie politique israélienne actuelle. Il semblerait donc que les « protecteurs » de l’envoyé spécial de France 2 ne resteront plus très longtemps en fonction.  C’est pourquoi, lors du procès en appel qui se déroulera le 12 septembre 2007, les juges d’appel devront imaginer d’autres arguments, s’ils veulent confirmer notre nous condamnation face à France 2, tandis que Jacques Chirac et ses collaborateurs qui soutiennent Charles Enderlin, ne seront probablement plus en poste. Alain Duhamel écarté de France 2 : vive l’hypocrisie ! Mis en ligne le 16 février 2007 Alain Duhamel commente la vie politique française depuis plus de 30 ans.  

Il collabore régulièrement à France 2, Libération et RTL.

Toutefois, suite à la révélation d’une vidéo tournée à Science Po, en novembre 2006, dans laquelle il affirmait qu’il allait voter pour François Bayrou, il a été suspendu de France 2 et a choisi de se retirer temporairement de sa fonction d’éditorialiste sur RTL pendant la période électorale. On appréciera pour commencer la différence de réaction entre France 2 et RTL. Toutefois, le média le plus vertueux n’est pas celui que l’on croit. En effet, France 2 n’a aucune leçon de déontologie à donner à quiconque car c’est probablement le média qui respecte le moins l’éthique journalistique dans la paysage médiatique français. Que ce soit en politique étrangère où la ligne éditoriale est dictée par la raison d’Etat et le Quai d’Orsay, mais aussi en politique française où la rédaction a régulièrement fait la preuve de son inféodation au pouvoir politique en place. Si vous en doutez, tapez « France 2 » ou « Arlette Chabot » dans notre moteur de recherche.  

Rappelons aussi que le président de France Télévisions est Patrick de Carolis qui fut le porte-plume de Bernadette Chirac pour son livre de confidences publié en 2002. De l’autre côté, se trouve RTL qui possède en son sein le journaliste politique le plus indépendant de France, Jean-Michel Apathie. Il suffit de l’écouter tous les matins à 7h50 interviewer ses invités pour entendre ce que doit être une interview politique non complaisante. On peut malgré tout se demander si Alain Duhamel méritait cette sanction. En effet, est-il souhaitable de connaître ouvertement la sensibilité politique d’un éditorialiste ou est-il préférable qu’il la cache et cherche à nous influencer de façon insidieuse ?  

Il est vrai que dans certains cas, la question ne se pose pas tellement le biais est flagrant. Ainsi, comment justifier le maintien à son poste d’Arlette Chabot quand on observe la différence de traitement qu’elle réserve à ses invités politiques ? Comment se fait-il que Marie Drucker ait dû quitter son poste alors que Mme Chabot continue à travailler au sein de France Télévisions ? On peut alors se poser une question : Alain Duhamel a-t-il été suspendu de France 2 pour avoir affirmé voter pour François Bayrou ou parce qu’il n’est pas de gauche ou qu’il ne soutient pas le candidat favori de ses patrons ?  

Alain Duhamel est-il le seul journaliste de France 2 à n’avoir pas le droit de soutenir ouvertement un candidat ? Pour lever toute ambiguïté, rappelons qu’Alain Duhamel avait déjà été suspendu en 2002 pour avoir coécrit le livre de campagne de Lionel Jospin et qu’il nous était arrivé de le critiquer : « Les médias, la manipulation des esprits, leurres et illusions » de Pierre-Yves Chereul  Mis en ligne le 1er février 2007 Nous vous recommandons un livre qui permet de décrypter les dérives de l’information, dans une société où les messages sont pensés pour manipuler le citoyen-consommateur :  

« Les médias, la manipulation des esprits, leurres et illusions » de Pierre-Yves Chereul aux éditions Lacour.

Pierre-Yves Chereul y dénonce les discours construits pour obtenir le comportement attendu de l’individu. Au travers de nombreux exemples illustrés, l’auteur démontre comment les mots et les images déforment la réalité, et par là même, l’information qui est diffusée. Il nous donne des astuces pour ne plus être une « media victim » et nous apprend à décoder les messages et les intentions cachées. La notion de l’information est étudiée dans sa globalité. Tous les paramètres sont pris en compte (sa définition, son développement économique, son influence sur les relations sociales,…) pour expliquer comment chacun de nous est susceptible d’être leurré par les médias.  

Pour avoir une meilleure compréhension des pièges tendus par les médias, l’auteur en propose plusieurs approches : thématique (le conformisme, l’humanitaire, le sexe), linguistiques et visuels (figures de styles, tonalité, omission de faits, amalgames, utilisation des mythes pour construire un discours…). Précisons toutefois que ce livre est destiné à des personnes averties sur les problématiques de diffusion de l’information. Il souffre parfois d’un manque d’accessibilité dans les terminologies employées mais représente cependant un manuel précieux pour développer un esprit critique face aux messages qui sont diffusés par les médias. Et surtout il aide à ne plus se laisser manipuler… Pour vous procurer ce livre, vous pouvez contacter directement l’auteur à l’adresse mail suivante : pierre.chereul@wanadoo.fr  

Envoyer cet article à un « Le marketing politicien » de Michel Bongrand Mis en ligne le 13 décembre 2006 Dans la période électorale qui commence, un livre permet de prendre le recul nécessaire pour comprendre les différentes stratégies de communication qui vont se mettre en place :  

 

 

Le marketing politicien – Grandeur et décadence des stratégies de pouvoir

de Michel Bongrand aux éditions Bourin.

Face à l’avalanche de livres politiques qui s’annonce, l’ouvrage de Michel Bongrand est un voyage dans le temps qui retrace l’évolution de la communication politique, depuis la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’à nos jours. Michel Bongrand, qui fut un Résistant de la première heure, l’est encore et toujours face aux manipulations actuelles de certains politiques et de quelques médias. Michel Bongrand a ensuite été un des principaux acteurs des premières campagnes électorale de la cinquième République, ce qui lui a valu le titre de « pape de la communication politique ». A travers son livre, il nous en fait découvrir les dessous et les pratiques. Michel Bongrand a aussi initié en France les premières campagnes contre l’alcoolisme et pour la sécurité routière. En cela, il est probablement un de ceux qui a sauvé le plus de vie en France.  

« Le marketing politicien » nous permet d’apprendre, notamment, comment, en 1981, Jacques Séguéla s’est approprié un slogan – « La force tranquille » – qui avait été inventé par les équipes de Michel Bongrand pour le candidat Giscard qui l’avait refusé (chapitre 19). Notons enfin que ce livre est dédié à Jacques Chaban-Delmas, qui est le premier homme politique d’une longue série à avoir été « éliminé » par un Jacques Chirac en début de carrière.  Envoyer Rapport de l’IGS sur la mort de Zyed et Bouna : les médias occultent l’élément déclencheur de la course poursuite Mis en ligne le 12 décembre 2006 Les émeutes françaises de l’automne 2005 (près de 10 000 voitures brûlées et 3 000 interpellations en 21 jours) furent déclenchées par la mort de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traore, dans un transformateur EDF le 27 octobre 2005.  

Nous avons déjà analysé les errements de certains médias lors de ces émeutes urbaines.

Récemment, un rapport de l’IGS (Inspection Générale des Services) a été rendu public. Les médias français ont commenté ce rapport et tous ont insisté sur la responsabilité des policiers dans la course poursuite qui a conduit au drame : - L’Humanité : « Au final, l’IGS qualifie le comportement de certains policiers « d’une légèreté et d’une distraction surprenantes », - Libération : « le comportement des forces de l’ordre a été «d’une légèreté et d’une distraction surprenante» »,  

        Le Figaro : « ce document de quatorze pages souligne que certains fonctionnaires ont, ce soir-là, « fait preuve d’une légèreté et d’une distraction surprenantes », - Le Monde : « Dans ses conclusions, l’IGS établit qu’il y a bien eu une course-poursuite, et critique sévèrement le comportement, “d’une légèreté et d’une distraction surprenantes”, de certains policiers. », - 20 Minutes : « Après la publication, jeudi, d’un rapport de l’IGS évoquant la «légèreté» de la police, dans la mort de deux jeunes, le 27 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois, le patron de la police des polices Eric Meillan a affirmé qu’au vu de l’enquête disciplinaire menée après la mort de Zyed et Bouna, «aucun manquement à ce jour n’est établi» de la part de la police ». Etonnamment, l’élément déclencheur de la course poursuite rappelé dans le rapport de l’IGS a été ignoré par la quasi-totalité des médias : « Deux ou trois jeunes seraient entrés sur un chantier privé, un autre faisant le guet. Pour l’IGS, ” la tentative de vol était bien constituée dans la mesure où ses auteurs n’avaient renoncé à leur action concertée et organisée, non pas de leur propre fait, mais suite à l’intervention rapide et efficace des policiers de
la BAC 833 “
»  

On observe que seuls Le Figaro et le Monde ont expliqué à leurs lecteurs pourquoi les deux adolescents ont été poursuivis et pourquoi ils ont trouvé « refuge » dans un transformateur EDF. Toutefois ces deux quotidiens ont titré leurs articles sur la « légèreté des policiers ». Serait-ce une façon pour Le Figaro et Le Monde de minimiser l’élément déclencheur de la course poursuite, le vol sur un chantier ? Il s’avère donc que la quasi-totalité des médias a enfreint le critère suivant de la méthode PHILTRE :  

        Exhaustivité : non-occultation et non-omission d’éléments essentiels à l’intelligibilité de l’information présentée. Enfin, tout lecteur intéressé par l’affaire regrettera que la totalité du rapport ne soit pas en accès libre. Il aurait pu se faire une idée par lui même de son contenu. Pour lire des extraits du rapport dévoilé par Le Figaro cliquez ici.  

 

 

 

 

L’UMP, productrice de l’image Sarkozy 

Article publié le 08 Novembre 2006
Par Raphaëlle Bacqué et Philippe Ridet
Source : LE MONDE
Taille de l’article : 1096 motsExtrait : Les meilleures prises de vue des meetings du ministre de l’intérieur sont gracieusement fournies aux télés par la société ETC, employée par le parti gaulliste. Beaucoup se laissent tenter. Cohue de photographes, cameramen jouant des coudes, gardes du corps aux aguets, conseillers écrasés les uns contre les autres : Nicolas Sarkozy entre en scène. Ces images diffusées dans les journaux télévisés de 20 heures ne sont plus d’actualité. Depuis septembre, tout a changé. C’est désormais un Sarkozy seul qui se présente devant les militants de l’UMP, comme à Marseille le 3 septembre. Quelles relations entretient Nicolas Sarkozy avec les médias ?  

Mis en ligne le 24 novembre 2006 Depuis quelques temps, les relations qu’entretient Nicolas Sarkozy avec les médias sont au cœur de l’actualité.  

Certains accusent le ministre de l’Intérieur de chercher à les manipuler et/ou de les avoir sous ses ordres.

Le licenciement d’Alain Génestar du magazine Paris-Match et un article récent du Monde ont replacé la relation Sarkozy-médias à la une. Ainsi, Alain Génestar a affirmé, dans un entretien donné au Monde daté du 17 novembre 2006, que Nicolas Sarkozy est directement responsable de son licenciement. Le 30 juin 2006, nous avions publié une perle – « Alain Genestar viré de Paris-Match : Lagardère ne fait visiblement pas la chasse aux anti-Sarkozy » – où nous expliquions que si Arnaud Lagardère souhaitait vraiment se débarrasser des anti-Sarkozy, ses regards devaient se tourner vers d’autres magazines de son groupe. Nous avions aussi publié en octobre 2005 cette autre perle concernant Alain Genestar : « Alain Genestar (Paris Match) & Maurice Szafran (Marianne) : le divorce du naïf et du donneur de leçons ».  

Il faut donc probablement percevoir dans les propos récents d’Alain Genestar plus d’amertume qu’autre chose. En revanche, un autre aspect de la relation de Nicolas Sarkozy aux médias pose problème. Ainsi, Le Monde a publié une enquête le 8 novembre 2006 sur la politique de communication de l’UMP vis-à-vis des journalistes et de la télévision : L’UMP, productrice de l’image Sarkozy. Cet article explique comment les communicants de l’UMP ont su imposer une image contrôlée aux télévisions en leur fournissant gratuitement des images préformatées.  

Cette enquête nous apprend que, depuis environ un an, la société audiovisuelle ETC (Etudes, techniques et communication) « produit et diffuse les images des meetings du futur candidat ». Grâce à une organisation logistique savamment orchestrée, la société de production dispose de l’exclusivité « du filmage des images de l’entrée en scène » de Nicolas Sarkozy. Elle offre également un point de vue privilégié sur le président de l’UMP et le public. Les cameramen qui souhaitent fournir des images à leur chaîne se retrouvent en difficulté pour exercer leur travail puisqu’ils « sont relégués sur des praticables, de chaque côté de la scène où se tient le candidat ». Il apparaît donc que les images fournies par l’UMP sont une bonne alternative pour les chaînes de télévision. Le Monde explique que ces images étaient « initialement [destinées] aux seuls spectateurs des meetings » mais qu’elles sont maintenant utilisées abondamment par les chaînes de télévision. Les raisons de l’utilisation intensive des images sont multiples : les nouvelles chaînes manquent de moyens, la qualité inégalable des images, leur gratuité et le savoir-faire des équipes de communication de Nicolas Sarkozy.  

Le Monde s’interroge sur l’indépendance de l’information en raison de cette mise à disposition d’images « made in UMP ». Selon Arnaud Boutet, président de la société des journalistes de France 2, « la frontière entre propagande, publicité et journalisme peut être assez fine » tandis que Paul Nahon, directeur de l’information de France 3 reconnaît qu’« il est évident, que nous allons devoir régler ce problème avant que la campagne ne soit trop avancée ». Toutefois, il est intéressant de noter que l’UMP assume parfaitement son choix de communication et rappelle que les chaînes sont libres d’utiliser ces images ou non. Notons que ces images « de qualité » produites par l’UMP soulèvent aussi le problème de l’uniformisation des sources d’information. L’acceptation et l’utilisation de ces images par les chaînes encourageront l’UMP – mais peut-être bientôt aussi les autres partis politiques ? – à persévérer ou à suivre dans cette voie.  

Les syndicats de journalistes ont peut-être trouvé la parade à ces manipulations médiatiques en suggérant de boycotter les meetings de Nicolas Sarkozy si les journalistes n’ont pas la possibilité d’effecteur leur travail dans de bonnes conditions. On notera que cette analyse des images préfabriquées de l’UMP a été succinctement traitée dans une dépêche AFP du 9 novembre et dans une brève de Libération du 10 novembre 2006.  Le journalisme politique est-il en train de se muer en journalisme de communication ? Le Monde, au travers de ces articles, interpelle ses confrères journalistes à ne pas cautionner et entretenir l’influence politique sur les médias. Il est de la responsabilité de chaque professionnel de l’information d’effectuer son travail de manière indépendante. Pour éviter à quelque homme politique de « contrôler le travail des médias », les journalistes ont un devoir éthique : objectivité et indépendance dans la recherche et l’élaboration d’une information. Envoyer cet article à un ami  

 

 

Alain Genestar (Paris Match) & Maurice Szafran (Marianne) : le

divorce du naïf et du donneur de leçons  Mis en ligne le 11 octobre 2005 Le 22 septembre 2005,  

Paris-Match a consacré sa couverture, ainsi qu’un reportage de 20 pages, au mariage de la fille de Bernard Arnault, propriétaire du groupe LVMH. 

Marianne s’est alors indigné de ce reportage paru dans Paris-Match. Pourtant, ce magazine nous a habitué à couvrir les mariages des princes et des personnes riches ou célèbres.

Dans son éditorial du 6 octobre 2005 – « Chère Marianne » – à lire absolument, c’est Alain Genestar, directeur de publication de Paris-Match, qui répond à son confrère- pour justifier son choix « d’être là où ne sont pas les autres et qu’il voit ce que ne voient pas les autres ». Au service de ses lecteurs, bien sûr : « Couvrir ce très grand mariage, élégant et rarissime, était un reportage dans un monde que les lecteurs ignorent ». Si Alain Genestar en était resté là, sa défense aurait été honorable et respectable. La suite de son propos mérite qu’on s’y attarde. Alain Génestar fustige l’attitude de Marianne :  

« Jamais à Match nous ne critiquons la presse » « Je suis surpris, toujours surpris, de voir que
la France est le seul pays au monde où la presse surveille la presse, où le talent de journalistes s’accomplit aux dépens d’autres journalistes
, où ce métier difficile est sans cesse brocardé par ceux-là même qui l’exercent, et s’en excusent sitôt qu’on leur parle en tête à tête, loin de leurs chefs.
» « La presse française est sous double surveillance
. Celle des magistrats qui sifflent ses audaces. Et celle de journalistes qui assurent sa police. De ces deux surveillances, c’est la seconde qui, ici à Match où nous respectons tous les journaux et magazines, même vous chère « Marianne », de loin nous surprend le plus. Et nous navre. » Jamais aucun média n’avait osé publier un tel hymne à l’autocensure, à la connivence, au corporatisme et surtout à la primauté accordée au copinage plutôt qu’au droit du public à être informé correctement.  

Si aucun média ne critique la presse, sachant qu’aucun pouvoir n’ose la confronter, qui va dénoncer ses dérapages ?

C’est précisément ce contre quoi nous nous élevons jour après jour dans Media-Ratings :

la France est le seul pays démocratique au monde où les médias se serrent les coudes face à leurs erreurs et fautes répétées. Et jour après jour, le public sanctionne ces connivences en se détournant de la presse quotidienne qui connaît aujourd’hui de grandes difficultés. A la faveur d’un reportage anodin sur un mariage princier, Alain Genestar met en lumière une ligne de conduite inacceptable dans une démocratie digne de ce nom : l’existence d’un pouvoir sans contrepouvoir, celui des médias. L’éditorial d’Alain Genestar aurait pu rester lettre morte.  

Mais Maurice Szafran lui a répondu dans le Marianne du 8 octobre 2005 : « Réplique au gentil Genestar ». M. Szafran a commencé par critiquer « l’indécente fiesta de milliardaires organisée par Bernard Arnault » et a poursuivi sur « l’exhibition de consanguinité entre pouvoir économique et pouvoir politique ». Il a voulu ensuite donner une leçon d’éthique journalistique à son confrère : « Qu’en vertu d’une omerta corporatiste, la presse aurait le droit de critiquer tout un chacun, profs, fonctionnaires, policiers, artistes, écrivains, syndicalistes, responsables politiques.  

Tout le monde, oui, sauf la presse et les journalistes. Le problème est précisément là : à cause de ce refus du débat contradictoire, le fossé ne cesse de se creuser entre le pouvoir médiatique et l’opinion ; à cause de cette conception élitiste d’un discours médiatique uniforme dont Paris-Match est l’un des distingués porte-voix, la presse hélas est en crise. Une crise terrible. Cela nous navre. »

Nous partageons pleinement l’analyse de Maurice Szafran qui affirme que le débat contradictoire est nécessaire dans une presse libre. 

Que ne s’applique-t-il à lui-même cette pétition de principes ?

N’est-ce pas précisément une attitude corporatiste qui l’a conduit à publier dans Marianne du 27 novembre 2004 un article mensonger : « Pour l’honneur du journalisme. Charles Enderlin ne cèdera pas à la chasse aux sorcières ». Cet article signé « M.S. » était un condensé de fausses informations, d’éléments tronqués et d’insinuations trompeuses destinés à couvrir l’imposture de Charles Enderlin diffusée sur France 2 le 30 septembre 2000. Devons-nous rappeler au complice d’Enderlin que cette imposture médiatique a coûté la vie à de nombreuses personnes dans le monde entier ? On s’étonne alors que Jean-François Kahn, personnellement informé par Media-Ratings de l’imposture d’Enderlin, continue à laisser son lieutenant Szafran ternir la réputation de son journal en ne révélant pas la vérité sur ce scandale médiatique d’un tout ordre que 20 pages qui n’ont tué personne. Pourquoi ?  

Au nom de l’amitié ? Du corporatisme ? Du discours médiatique uniforme ? Précisons que nous sommes prêts à répondre devant la justice de tout ce que nous affirmons.  

Enfin, si M. Szafran milite pour le débat contradictoire, nous sommes prêts à l’avoir avec lui. Preuves à l’appui. Et en toute bonne foi. Il se pourrait qu’il ait été abusé par son « ami ».

 

MALJOURNALISME (
La Suite )
 

  « Puis la rhétorique « entourbillonne » tel le courant d’un fleuve grossi, dont on ne peut approcher la berge sans qu’il ne vous entraîne au cœur même de ses eaux ». Carlo Michelstaedter,
La Rhétorique et
la Persuasion
 

Je commence, avec ce premier texte, à reproduire ici le long témoignage de Jean-Pierre Tailleur, intitulé Maljournalisme à la française, publié par l’association culturelle de Vouillé, en Poitou-Charente, et, partiellement extrait d’une version antérieure, par le site de la revue Technikart qui, sans doute pour une fois, a su sortir son nez morveux du bidet dans lequel elle aime plus que tout patauger. Ce commentaire, cela va de soi, n’engage que moi… Je n’ai pas encore lu ce livre qui crânement eût dû s’intituler Maljournalisme plutôt que, dans une trouvaille que l’on devine éditoriale, Bévues de presse mais j’ai rencontré, je l’ai dit, Jean-Pierre Tailleur dans un bar huppé du Trocadéro où nous avons bavardé assez longuement. Il ne nous aura fallu pourtant que quelques minutes pour nous rendre compte que le mal que décrit le livre de Jean-Pierre est endémique et nullement cantonné aux médias, fussent-ils aussi vérolés que la verge de Casanova. La même gangrène pourrit à l’évidence la littérature contemporaine, en tous les cas les tristes moignons de ces auteurs qui fréquentent davantage les salles de rédaction que le cloître intérieur du silence, sans l’expérience duquel, aussi douloureuse qu’on le souhaitera, une œuvre n’est rien de plus qu’une trace de bave sur une feuille sale (c’est le cas de le dire avec toute cette malpresse qui nous gouverne…). Déjà d’habiles rumeurs et de judicieux indices, pour qui sait flairer les délicieux fumets de la décomposition, nous indiquent quel sera le degré de fermentation du cirque médiatico-littéraire prochain : les augures nous annoncent un excellent cru et, comble de l’originalité, les plus autorisés s’aventurent à conjecturer, selon l’affreux lieu commun, que la surprise pourrait bien venir de là où on ne l’attend point, peut-être même, allez savoir, la proclamation d’un puissant Veni foras venu d’on ne sait quel puits de ténèbres, seul capable en tous les cas de faire se dresser le cadavre de la littérature française… Je parlai d’une universelle pourriture, d’une mascarade et d’une chute médiatico-littéraire qui n’ont absolument rien à envier à leur cousine parlementaire… Quoi d’étonnant d’ailleurs puisque le langage est un, qu’il soit royal ou prostitué, putain et vérolé sous la plume sale de Pierre Marcelle et de ses risibles clones pornographes, royal et éminent sous celle de… De qui… ? Je ne sais, ne me traversent l’esprit, immédiatement, que quelques noms d’hommes depuis longtemps réduits en poussière, comme si notre âge tout entier était décidément (à tout le moins le devenait de plus en plus) incapable à mes yeux de susciter une parole haute et claire ou bien comme s’il ne parvenait pas à s’oublier pour sonder l’Impénétrable, à se taire pour, selon le commandement de Heidegger habilement repris aux Pères de l’Église, écouter bruire le Verbe…   ***    

Autopsie d’un boycott médiatique et voyage dans l’édition 

Un an, jour pour jour, après la sortie de Bévues de presse, mon essai sur le manque d’autocritique et de rigueur dans nos journaux – sur le maljournalisme en France –, notre pays a été saisi par un vent de remise en cause des médias. Il s’est déclenché avec la parution d’un témoignage de Daniel Carton sur les rapports incestueux entre journalistes et politiciens français, suivi de peu par un brûlot contre le conformisme au Centre de formation des journalistes de Paris[1][1]. Quelques semaines plus tard, le pamphlet-enquête de Pierre Péan et Philippe Cohen dont les meilleures pages étaient parues dans L’Express, La face cachée du Monde[2][2], transformait le vent en bourrasque. Ces quatre livres avaient en commun la critique médiatique mais le premier était autant boycotté que les autres médiatisés.  Bévues de presse montre comment, indépendamment de leur ligne éditoriale, les médias de notre démocratie ne remplissent pas suffisamment leur fonction citoyenne – ou civique, pour prendre un mot moins galvaudé. Il demande pour quelles raisons beaucoup de journaux américains et même espagnols exercent davantage un contre-pouvoir et sont souvent plus crédibles que les nôtres. En effet, contrairement à ce que laisse entendre la démonstration partiale du duo Péan-Cohen, la plupart des reproches faits au Monde concernent d’autres publications. Notamment celles qu’ils ménagent beaucoup dans leur essai, du Figaro à L’Express (pour cause…) et au Canard enchaîné. A l’occasion de ce feu de paille polémique de février 2003, deux radios hispanophones et une suisse romande ont sollicité mes commentaires. La plupart des journalistes français susceptibles de parler de Bévues de presse –  dans les rubriques livres, médias, société ou dans les émissions-débats – ont affiché le même désintérêt qu’un an auparavant. Pourquoi tant de bruit d’un côté et de silence de l’autre ? Probablement parce que le champ critique de mon essai ne se limite pas à une institution ou à un microcosme. Parce qu’il revient en détail sur la médiocrité de certains articles de journaux sans échappatoires et sans fausses excuses, et parce qu’on peut difficilement lui attribuer un parti-pris idéologique. L’attitude de Daniel Mermet, sur France Inter, illustre cette forme de censure au sujet d’un livre au cœur des débats sur la démocratie. Ce commentateur souvent virulent des phénomènes de société a consacré au moins quatre heures d’émission à la critique des médias en février 2003, en effet. Il a cité à plusieurs reprises toutes sortes d’ouvrages sur le thème, mais en se gardant de mentionner celui qui est particulièrement consacré au manque d’ambition ou de professionnalisme dans notre journalisme[3][3]. Cette façon de cacher l’existence de Bévues de presse, que le rebelle de France Inter n’a pas été le seul à pratiquer, d’ailleurs, me rappelait les photos soviétiques où l’on effaçait les visages que le régime totalitaire voulait rayer des mémoires. Il n’y a pas mort d’hommes mais la mécanique intellectuelle est la même et elle s’est remise en marche ailleurs. Le Nouvel Observateur fera de même fin 2003 à l’occasion d’un dossier d’une dizaine de pages sur la face cachée du journalisme, tout en se corrigeant peu après[4][4].    

Le suivisme journalistique    

Essai plus argumenté et pas moins polémique que ses cadets d’un an, Bévues de presse a fait seulement l’objet de rares critiques acerbes ou de quelques éloges, généralement succincts et confiés en privé. L’indifférence à laquelle il a eu droit publiquement illustre d’abord la faible curiosité des journalistes pour les travaux d’auteurs et d’éditeurs dont ils ne sont pas familiers ou qu’ils ne peuvent pas attacher à une famille de pensée. Elle traduit, aussi et surtout, leur réticence à réfléchir en profondeur, de façon dépassionnée et par l’analyse des contenus, sur les mauvaises pratiques de la presse écrite, celle qui est à la base de l’information civique. L’attention requise pour la lecture d’un texte plutôt dense, mon manque de notoriété ou bien nos maladresses d’éditeur et d’auteur expliquent peu ce relatif silence. Dans les mois qui ont suivi la sortie de Bévues de presse, j’ai pourtant bénéficié d’un contexte extrêmement favorable. L’actualité mettait au grand jour la menace islamiste ou lepéniste, la gestion controversée de Vivendi ou la coupure entre
la France d’en haut et d’en bas, des thèmes sur lesquels je m’attarde à travers leur (mauvais) traitement journalistique. La crise de la représentation citoyenne rendue visible le 21 avril 2002 tient aussi de l’incapacité de nos rédactions à briser l’indifférence devant certaines réalités sociales, en effet. Un problème de courroie de transmission qui dépasse largement le cas du Monde, d’une école de journalisme ou de la connivence des journalistes avec la classe politique. Mais l’autoflagellation dans les médias, suite à l’échec imprévu de Lionel Jospin, s’est limitée à la rengaine juste mais insuffisante et convenue des journalistes amplificateurs du sentiment d’insécurité. On observe une réticence à se remettre vraiment en cause dans beaucoup d’autres professions mais la dissimulation des vrais problèmes y est plus difficile car par définition, elles ne contrôlent pas l’information. Nos intellectuels, nos médiacrates, ont du mal à s’interroger sur les déficits spécifiques de la presse française par manque de courage ou de clairvoyance. Pierre Bourdieu et ses adeptes, fers de lance de la critique des médias en France, ont eu raison de s’inquiéter de la spectacularisation, des conflits d’intérêt ou de la précarité dans le métier d’informer. Mais on entretient avec ce discours assez univoque une critique biaisée de notre culture journalistique, trop people, parisienne ou politiquement correcte. Les attaques ciblées contre le magazine Voici ou contre le journalisme carpette et cumulard d’un Alain Duhamel sont nécessaires mais insuffisantes. Elles procèdent de considérations idéologiques, morales ou matérielles qui occultent certaines questions qui dérangent davantage la corporation des journalistes. De même, lorsque l’on considère que tel journal est mauvais uniquement parce qu’il est d’un bord opposé ou parce qu’il manque de moyens, on néglige la responsabilité individuelle et professionnelle de ses rédacteurs. Les fautes de quelques figures du journalisme sont parfois dénoncées à juste titre, comme la fameuse interview de Fidel Castro par Patrick Poivre d’Arvor ou bien, depuis peu, les scoops dopés d’Edwy Plenel. Mais ces critiques prennent une tournure si personnelle et démesurée que ces derniers ont beau jeu de crier au lynchage.  

Pourquoi certains journaux français sont-ils pires que leurs équivalents étrangers à contexte néo-libéral égal ?[5][5] Pourquoi nos quotidiens régionaux couvrent-ils si mal
la France profonde ? Les agissements aujourd’hui décriés du Monde sont rendus possibles dans un pays où les standards de qualité dans l’enquête ne sont pas assez définis et partagés. Un contexte que, jusqu’à aujourd’hui, Bévues de presse est le seul essai à décrire dans son ampleur. L’accueil qui lui a été fait offre une série d’illustrations, désolantes ou désopilantes, sur ce maljournalisme aux conséquences parfois dramatiques.   I – UN DÉFICIT DÉMOCRATIQUE MAL DÉBATTU    

La genèse et l’accueil fait à mon essai illustrent de façon éclatante son contenu. Il devait en effet être publié par Le Seuil au début de l’automne 2001 sous le titre d’Erreur à
la Une
, dans la collection L’épreuve des faits co-dirigée par Patrick Rotman. Cet éditeur, par ailleurs essayiste et documentariste reconnu m’avait proposé de signer un contrat d’exclusivité en février de cette année, moyennant une avance correcte pour un auteur débutant (plus de 2000 €). Il me demandait de réduire de moitié le manuscrit afin de le rendre plus concis et agressif, ce que j’acceptais volontiers. Mais après quatre mois de collaboration, une fois les modifications effectuées et entièrement approuvées, Le Seuil a rompu le contrat sans s’expliquer véritablement. Mon essai pouvait entraîner 115 poursuites en justice, selon un rapport juridique de 60 pages rédigé par un avocat de la maison. Le Seuil ne semblait pourtant pas remettre en cause le contenu d’un texte dont le lancement était programmé. Un de ses photographes venait de me mitrailler avec une quinzaine de pellicules aux Buttes Chaumont, et on avait convenu de m’envoyer les épreuves par courrier express en Argentine, où je devais me rendre fin juin. La lecture finale du manuscrit par l’avocat ne devait être qu’une simple formalité devant déboucher sur quelques demandes de précision ou de reformulation. « C’est la première fois, dans ma carrière d’éditeur, qu’on abandonne un projet de publication si avancé » m’a confié Patrick Rotman au téléphone. Mais il a refusé de me recevoir et de me montrer des extraits de cet obscur rapport-de-60-pages. Je n’ai pas eu droit à des éléments d’explication consistants pour comprendre ce changement d’avis qu’il ne semblait pas partager. Le livre ne contient aucune attaque personnelle, en effet, et se base sur des faits incontestables comme mon interlocuteur l’avait souligné à maintes reprises les mois précédents. J’y montre simplement comment des journaux respectés, du Monde à Télérama et à
La Dépêche du Midi, et comment des instances de la profession ou des médiologues estimés font parfois preuve de beaucoup de légèreté sans que cela n’émeuve personne. Le Seuil a probablement changé d’avis après avoir subi des pressions, internes ou externes. Mes propositions de nettoyer le texte de tous les propos qui pouvaient paraître diffamants ont été rejetées. Patrick Rotman a admis que son invitation à rendre le manuscrit plus incisif a peut-être également contribué à cette rupture, mais je n’ai pas de regrets sur ce plan. Grâce à ses recommandations, ce qui pouvait ressembler à une thèse de doctorat, trop longue et lourde, est devenu un texte destiné à tout public intéressé par la thématique du mal français. Cette mésaventure m’a cependant mis dans une situation difficile car j’ai perdu une activité salariée en partie à cause du temps consacré à réduire le manuscrit. Elle m’a aussi confirmé que dans notre pays, on peut s’invectiver dans des pamphlets mal argumentés sur la presse ou bien multiplier les discussions sur la malbouffe tout en ignorant la question du maljournalisme.  

Après cette première expérience des milieux de l’édition et sur les conseils dépités et défaitistes de Patrick Rotman, je me suis tourné vers des maisons plus modestes. Elles ont répondu favorablement pour la plupart durant tout l’été 2001, via un courriel dépaysant CAR consulté dans un cybercafé au pied des Andes ou dans la rue Florida, la principale artère piétonne de Buenos Aires. Elles étaient convaincues du caractère pertinent et non diffamant d’Erreur à
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, ou bien plus prosaïquement intéressées de prendre la relève d’un grand confère. De retour en France, j’ai failli signer avec les éditions Carnot. Leur sympathique patron s’est fait beaucoup connaître, depuis, en publiant L’Effroyable imposture, essai délirant de Thierry Meyssan sur les attentats du 11 septembre 2001. Mais mon choix s’est finalement porté sur Le Félin, un éditeur qu’Alain Woodrow, ancien journaliste du Monde et auteur de deux livres sur les médias, m’avait présenté et recommandé. Son catalogue d’ouvrages historico-journalistiques me paraissait plus convaincant que celui de Carnot, en effet. On y trouvait des livres de mon mentor (qui a ensuite rédigé une des postfaces de Bévues de presse), de Paul Webster, autre journaliste anglais reconnu, de Christophe de Ponfilly et même de Jacques Ellul et de Voltaire !   Un alibi juridique qui tient mal  

  Après bientôt deux ans de présence en librairie, je constate que nous n’avons pas reçu la moindre plainte, la moindre assignation, contrairement aux craintes ou au mensonge du Seuil. On imagine mal le lauréat du prix Albert Londres dont je montre les négligences, par exemple, contester ce qu’il a publié sans aucun scrupule dans des enquêtes annoncées en première page du Figaro. Bévues de presse n’est pourtant qu’un clone d’Erreur à
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, allégé de certains adjectifs mordants ou de quelques bévues qui m’avaient échappé (eh oui !). J’ai également actualisé le texte avec plusieurs lignes sur le 11 septembre, notamment, car les événements de New York nous avaient fait changer de siècle. Le cas de Zacarias Moussaoui me permettait d’illustrer de façon assez spectaculaire la mauvaise couverture de la menace islamiste en France mais il n’était pas question d’aller au-delà de quelques rajouts ou modifications d’ordre cosmétique. Je savais, à l’instar des éditeurs consultés, que l’essai était plus nuancé et documenté que la plupart des ouvrages polémiques proposés en librairie. Quelques milliers de personnes ont eu connaissance de son contenu, le livre s’étant vendu à environ 2 000 exemplaires (un chiffre normal pour un auteur inconnu mais inacceptable pour un livre qui soulève des questions qui intéressent des millions de Français). La plupart des lecteurs qui m’ont fait part de leur réaction ont jugé la démonstration sévère mais modérée. Ceux qui l’ont trouvée virulente ont généralement confondu le ton mesuré du récit avec la gravité des pratiques dénoncées. Je suis sûr, pourtant, qu’une lecture critique permettrait de me retourner quelques bévues à la figure. Mais c’est trop demander à ceux qui pourraient s’y atteler dans les pages livres ou médias des journaux, en termes de travail et de disposition à débattre de maljournalisme. C’est l’empirisme qui m’a orienté vers cette recherche hors des sentiers habituels… et permis de dissiper les peurs des éditeurs qui pouvaient s’interroger sur le désistement du Seuil. La qualité d’un journal procédant moins de sa ligne éditoriale que du sérieux de ses enquêtes, j’ai choisi de tester la production journalistique française à travers ce dernier critère avant tout. Un restaurant n’est pas mauvais parce qu’il est chinois ou mexicain, en effet, mais parce qu’il sert des plats avariés ou insipides. D’autre part, je ne me suis pas intéressé aux trains qui arrivent à l’heure, de nombreux traités descriptifs sur la presse française ayant déjà été publiés. Il m’a semblé plus pertinent d’opérer comme beaucoup de journaux lorsqu’ils couvrent une problématique, en portant mon regard sur les locomotives en retard, ou mieux, sur les navires qui dégazent incognito en pleine mer.  

Cette approche m’a conduit à critiquer des magazines qui, à l’instar des hebdomadaires Marianne ou Valeurs Actuelles, jouent plus sur la rhétorique que sur la substance journalistique. Elle m’a également permis de constater qu’il y a des rédacteurs respectés qui respectent très peu les règles professionnelles de base. Le fait que cela s’effectue trop souvent ouvertement mais dans une indifférence généralisée montre qu’il y a un malaise, des dysfonctionnements profonds dans la production de l’information. Les grands journaux nationaux tels que Le Monde et Le Figaro, L’Express et Le Nouvel Observateur, sont généralement d’un bon niveau bien entendu. Cela ne les empêche cependant pas de commettre des fautes graves, parfois, sans les reconnaître et sans offusquer leurs confrères. Au début du livre, je reviens par exemple sur le scandale du sang contaminé qui a éclaboussé des journalistes du quotidien du soir au début des années 90. L’essai L’Omerta française co-écrit par Sophie Coignard a rappelé trente mois avant le mien certaines compromissions répréhensibles avec le docteur Michel Garretta. Mais Bévues de presse montre comment malgré les affirmations de Bruno Frappat, son directeur à l’époque, Le Monde ne s’est pas expliqué sur les accusations portées contre ses collaborateurs. Il faut comparer cette pusillanimité avec l’attitude de la presse américaine, du Washington Post en 1981 au New York Times en 2003. Lorsque leurs rédacteurs, Janet Cooke et Jayson Blair respectivement, ont été pris en flagrant délit de bidonnage, les deux quotidiens ont lancé une véritable investigation interne, publiée sur de nombreuses pages. Du jamais vu en France. Je dénonce aussi les enquêtes du Canard enchaîné mal ficelées, bâclées ou biaisées, et excessivement focalisées sur le microcosme politico-parisien. Ces défaillances d’un hebdomadaire considéré à tort comme un modèle d’investigation me semblent cependant moins inquiétantes qu’un delta: le décalage passé sous silence entre une réputation et une réalité journalistique. Il en est ainsi, comme je le souligne aussi, parce que les instances de la profession ne s’occupent pas ou très peu de la qualité des articles. A l’instar des intellectuels qui critiquent le contenu des journaux en ne considérant que l’orientation des enquêtes et en dédaignant les questions de méthodologie. Lorsqu’un sociologue s’inquiète de la surmédiatisation de la délinquance dans une catégorie de population, la question est de savoir si le sujet correspond à la réalité et si la collecte d’information a été faite correctement. Le reste n’est que conjecture et posture. Le niveau de qualité des quotidiens régionaux français sort du radar des observateurs des médias, curieusement. Leurs colonnes retranscrivent imparfaitement la réalité démocratique des quatre cinquièmes du pays, pourtant. Ce déficit d’informations alimente beaucoup d’incompréhensions, qui se concrétisent par des chocs électoraux comme celui du 21 avril 2002. Le rédacteur en chef d’un journal national, un ancien localier, m’a d’ailleurs confié que cela le préoccupe, mais en privé.  

 

 

 

LE MONDE / POLEMIQUE

vendredi 28 février 2003

Maljournalisme au Monde : réaction de Jean-Pierre Tailleur

par Jean-Michel Pinon

Présent le 21 mars prochain à Bourges dans le cadre de
la Fête de l’internet 2003, Jean-Pierre Tailleur, auteur de l’ouvrage « Bévues de presse : l’information au yeux bandés », n’a pas manqué de réagir à la sortie de « La face cachée du Monde » écrit par Pierre Péan et Philippe Cohen.

« Bévue de presse, l’information aux yeux bandés » est sans aucun doute le premier essai sérieux écrit sur le maljournalisme en France. Dans son ouvrage, Jean-Pierre Tailleur aborde pour la première fois la question du sous-développement de notre presse régionale, démontre le manque de professionnalisme de certains « grands reporters » ainsi que le manque de sérieux des enquêtes « d’investigations », terme, estime-t-il par ailleurs, souvent galvaudé.

La sortie tonitruante de « La face cachée du Monde », écrit par Pierre Péan et Philippe Cohen à propos des dérives du quotidien français supposé le plus sérieux et professionnel, lance à nouveau le débat sur la qualité souvent discutable de nos journaux d’ordinaire bien réticents à faire leur autocritique. Jean-Pierre Tailleur dont la réputation de rigorisme n’est plus à faire, se retrouve alors en première ligne pour apporter ses commentaires éclairés dans la tempête médiatique du moment.

Et c’est toujours avec la même absence de complaisance qu’il s’exprime. Soulignant que « Le Monde reste un grand journal, malgré les reproches faits à ses dirigeants », et qu’il « n’a pas à rougir si on compare sa rigueur d’ensemble avec celle de Marianne », magazine pour lequel travaille l’un des auteurs de La face cachée du Monde, Jean-Pierre Tailleur concède néanmoins que ce pavé – le livre compte environ 600 pages – dans la mare aux canards « est très pertinent et percutant ».

« Ce débat risque d’être assez vain s’il se confine dans des luttes de personnes, de pouvoir et évite des questions qui concernent l’ensemble de la corporation », estime-t-il avec justesse puisque l’essentiel de la polémique actuelle semble se réduire au travers des médias sur la personne des dirigeants du quotidien du soir. Au point que l’on puisse s’interroger sur une volonté délibérée des médias de brider le débat sur les fautes journalistiques mises en évidences dans ce livre et qui ne concernent bien évidemment pas que Le Monde.

L’ancien journaliste du Monde Diplomatique pose ce qui devrait être selon lui la problématique centrale du débat : « la presse française est-elle assez rigoureuse ? Est-elle trop indulgente avec ceux qui publient des enquêtes médiocres ? ». Et Jean-Pierre Tailleur de renvoyer tout le monde dos à dos : « Le Monde ne doperait pas certaines informations si en France le maljournalisme que d’autres pratiquent plus que lui indignait davantage ! »

Il peut paraître en effet curieux que l’ensemble de la presse hexagonale mette en lumière au travers d’un battage médiatique sans précédent sur le sujet, l’ouvrage de P. Péan et P. Cohen, alors que celui de Jean-Pierre Tailleur publié un an plus tôt, qui se penche sur les bévues de nombreuses publications françaises – dont le Canard Enchaîné et L’Express qui a publié en exclusivité plusieurs pages de La face cachée du Monde – a fait l’objet d’une véritable omerta. « L’Express est un magazine de qualité dans l’ensemble. Mais il se targue de critiquer Le Monde tout en ayant passé sous silence « Bévues de presse » ou « La lettre ouverte à Joseph Kessel sur l’Afghanistan », autre critique des médias parue récemment, par Christophe de Ponfilly. Pourquoi ? », interroge Jean-Pierre Tailleur, perfidement.

Alors que la presse européenne regarde avec un œil amusé les média français « laver leur linge sale en public » (Magazine La liberté – Suisse), il est hélas probable que l’on se contente ici de quelques réponses indignées, d’accusations de calomnie et de diffamation, sans aller vraiment au fonds du problème puisque cela remettrait en cause la crédibilité de l’ensemble de la presse hexagonale. Mieux vaut montrer du doigt Le Monde comme un mauvais élève que l’on doit mettre en quarantaine, plutôt que d’avouer que c’est toute la classe qui mériterait d’aller au piquet…

PS : « Bévues de presse – L’information aux yeux bandés », par Jean-Pierre Tailleur, Editions du Félin, 240 pages. Site web : maljournalisme.com 

Journaliste-essayiste-traducteur né en 1961 à Buenos Aires. Jean-Pierre Tailleur est diplômé de
la Columbia Graduate School of Journalism (New York, “Master of Science” 1993) et de l’Ecole de Management de Lyon (1986). A la sortie de « SupdeCo Lyon », il entre à
la Société Générale qui l’expatrie à New York. Après six années de banque, il suit sa vocation pour le journalisme en présentant sa candidature à la « Columbia J School ». Jean-Pierre Tailleur a écrit des articles dans les trois langues qu’il maîtrise (français, espagnol et anglais), pour des publications aussi diverses que Le Nouvel économiste, El País, Le Monde diplomatique, El Periódico de Catalunya, Le Midi Libre, The Free Press, Phosphore, France-Amérique, Hommes et migrations. Entre 1994 et 1998, il a également été journaliste économique salarié de l’hebdomadaire L’Usine nouvelle et du mensuel Management. Il s’est ensuite consacré à l’écriture de « Bévues de presse » (intitulé « Erreur à
la Une » initialement par les éditions du Seuil) à partir de recherches initiées dès 1993, tout en collaborant avec une agence de presse de Barcelone. Il a également été traducteur d’espagnol-français, chargé de communication associative, et est intervenu dans différentes écoles et universités (Sciences Po Paris, Barcelone/Columbia et Paris StDenis, Ecole de journalisme de Toulouse, HEC).

Jean-Pierre Tailleur sera à Bourges le Vendredi 21 mars 2003, dans le cadre de
la Fête de l’internet, à l’invitation de L’Agitateur de Bourges pour la conférence « Internet et information de proximité », qui se déroulera dans l’amphithéâtre de l’ESTACOM à 18h30.

« La face cachée du Monde », par Pierre Péan et Philippe Cohen, Fayard, 640 pages.

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Cinq minutes de procès contre Hugo Chávez sur Canal +, cinq minutes de désinformation

Posté par issopha le 10 décembre 2007

Cinq minutes de procès contre Hugo Chávez sur Canal +,

cinq minutes de désinformation

Henri Maler et Renaud Lambert

   

Si l’on en croit nombre de commentateurs, la victoire du « non » au référendum du 2 décembre 2007 sur la réforme de la Constitution au Venezuela aurait signé la défaite d’un projet de dictature et celle d’un dictateur. Un dictateur qui a pourtant soumis, lui, les transformations de la Constitution à référendum ; une dictature dans laquelle le prétendu dictateur et ses soutiens s’inclinent devant le résultat du suffrage universel…

Avant de revenir (comme nous l’avons fait depuis la publication des lignes qui suivent dans notre article « Filtres et alambics de l’information sur le référendum du 2 décembre au Venezuela ») sur le traitement médiatique de ce scrutin, voici un exemple de ce que peut le journalisme quand il renonce à informer : quand le courage de dénoncer « les caricatures » revient… à proposer l’inventaire des caricatures de Chávez et de la situation au Venezuela

Comme celle d’autres pays, la situation sociale et politique au Venezuela suscite des questions légitimes. Et comme celle d’autres responsables politiques démocratiquement élus, la personnalité d’Hugo Chávez et son rôle politique, également. Une particulière vigilance est même requise de la part de celles et ceux qui sont solidaires des conquêtes démocratiques et des conquêtes sociales obtenues et espérées par le peuple vénézuélien. Quant à ceux qui redoutent ou qui combattent ces mêmes conquêtes, leur opposition, en principe, ne devrait pas les dispenser du devoir d’exactitude et les autoriser à transgresser, comme ils le font si souvent, les règles élémentaires de l’information. Leur journalisme de propagande ne connaît alors aucune limite. Il peut atteindre des sommets. En voici un parmi d’autres.

Cinq minutes pour convaincre

Le 20 novembre 2007, l’« Edition spéciale » de Samuel Etienne, sur Canal +, évoque la visite en France du président vénézuélien, Hugo Chávez. Celui-ci doit, le jour même rencontrer Nicolas Sarkozy pour discuter de ses démarches visant à la libération d’Ingrid Betancourt.

C’est le point de départ d’une séquence de l’émission dont le titre (« Le Chávez World Tour à Paris  ») était déjà la promesse que la rigueur journalistique n’abandonnerait rien aux dérives sensationnalistes. Une séquence que l’on peut voir sur Dailymotion.

En moins de six minutes, « Edition spéciale » va parvenir non seulement à faire le tour des poncifs les plus rebattus de la critique anti-chaviste, mais surtout à ne donner absolument aucune information sur le pays, son histoire ou encore la politique menée par son président.

Le tout en deux chroniques successives qui, dans des styles différents, s’attachent toutes deux à discréditer le président vénézuélien. D’abord, la journaliste Anne-Elisabeth Lemoine – tissant la trame de son intervention avec les fils de l’ironie et du mépris – s’intéresse à la « forme » du discours d’Hugo Chávez pour dresser le portrait d’un « clown » ridicule… mais « inquiétant » (comme le dira le présentateur de l’émission). Puis, Ariel Wizman présenté comme « analyste » de la politique d’Hugo Chávez, se pare de la robe d’un « procureur-joailler » pour enfiler, en moins de deux minutes, l’intégralité des perles de la désinformation.

I. Critiquer la forme pour dénigrer le fond

Anne-Elisabeth Lemoine entame son portrait politique d’Hugo Chávez (patronyme qu’elle prononce « Châââvèze » (une prononciation apparemment irréprochable, mais qui laisse transparaître le mépris social omniprésent dans les critiques les plus acerbes formulées contre Chávez) par une évocation d’« Alo Presidente », l’émission hebdomadaire animée par le président vénézuélien. La journaliste explique que ce programme est diffusé « tous les jeudis » et « lance » alors une séquence en images d’une de ces émissions, datée… du 16 février 2007, soit un vendredi. Approximation bénigne, certes, mais ce ne sera pas la seule…

Sur un ton ironique et dédaigneux, elle s’amuse : « Regardez, il y a même un générique  ». À l’écran, Chávez applaudit, comme il le fait souvent, à l’attention des téléspectateurs qui le regardent. Finaude, elle commente : « Il s’applaudit lui-même  ». Et, sur le plateau, le public, bien élevé, applaudit (s’applaudit ?) lui aussi. Anne-Elisabeth Lemoine renchérit : « Alors il fait tout, il fait l’intervieweur, l’interviewé, il fait des revues de presse, il montre des journaux dans lesquels, évidemment, il est à la “ Une ”  ». Ce sera là la seule évocation pendant toute l’émission de relation qu’entretient le président vénézuélien avec « des journaux » dont la quasi-totalité est aux mains d’un secteur privé qui a appuyé le Coup d’Etat d’avril 2002 [1]). Passons…

Ni Habitat, ni Ikea…

Commentaire de l’image : Chávez est assis « derrière un magnifique petit bureau rectangulaire  » dans une « déco un poil stalinienne derrière, mais enfin bon, tout va bien ». La « déco » en question n’est peut-être pas du meilleur goût. Mais la présentation de cette image (alors que « Alô Présidente » est tourné dans les cadres les plus divers) n’est là que pour justifier l’imputation de stalinisme. Faudrait-il s’inquiéter du fait que le Président français, Nicolas Sarkozy, soit amené à s’asseoir dans un mobilier « un poil Empire » (dans les salons de l’Elysée) et craindre qu’il ne révèle – par conséquent – une ambition « impériale » ? La journaliste nous gratifie ainsi d’une « hypallage », cette figure de style par laquelle on « attribue à certains termes d’un énoncé ce qui devrait logiquement être rattaché à d’autre termes de cet énoncé  » [2], le caractère « stalinien  » de la « déco  » n’étant qu’une qualification rhétorique…du président vénézuélien lui-même.

Le présentateur n’est pas en reste, car manque à cette description un élément éminemment politique de la « déco » : le globe terrestre que l’on aperçoit à l’image. Samuel Etienne renchérit donc avec un sourire : « … avec le globe du dictateur !  » [3]. « Fine » allusion de cinéphile (nous sommes sur « la chaîne du cinéma »…) au « Dictateur » de Charlie Chaplin, qui permet de tracer une équivalence entre Chávez et Hitler [4]. «  Le globe » ? C’est bien connu : tout dictateur se signale par la présence d’un globe à ses côtés. Et l’absence de cette sphère disqualifie d’emblée les plus motivés des prétendants au totalitarisme…

De la chansonnette de Chávez à l’accordéon de VGE

Puis notre chroniqueuse poursuit en relatant les récentes visites de « stars » au Venezuela (il ne citera que les acteurs Sean Penn et Kevin Spacey ainsi que l’ancienne « top model » Naomi Campbell). Plutôt que citer leurs propres commentaires – plutôt favorables – sur les raisons de leurs visites [5], celle-ci préfère attribuer leur présence à un motif de son cru : « peut-être qu’ils se font un peu piéger ». Peut-être aussi que les stars sont de grands enfants et les chroniqueuses de Canal + des machines à décoder les pièges des dictateurs…

Vient alors ce qui pour Anne-Elisabeth Lemoine est sans doute le « coup de grâce » : Chávez serait un « saltimbanque, un intermittent du spectacle  » explique-t-elle, car « pendant ses shows télé, il chante. Ecoutez, c’est magnifique.  » S’en suivent rires et applaudissements moqueurs. Mais pour que ce fragment prête à rire, il a fallu le couper de son contexte et du contexte de sa réception par le peuple vénézuélien. De quoi se demander ce qui est ainsi tourné en dérision ? Et à quoi tend cette charge ? Suffisait-il, il y a quelques dizaines d’années, à Valéry Giscard d’Estaing de jouer quelques notes d’accordéon pour le disqualifier définitivement ? Comme le note un contributeur au forum de Dailymotion : « Chávez qui chante est un fou… Clinton qui joue du sax est un génie… Y aurait-il un parti pris ? ». La question peut, en effet, se poser…

La satire, parce qu’elle s’exerce contre la tendance des médias à « institutionnaliser la parole institutionnelle », peut avoir des effets salutaires. Encore faudrait-il qu’elle s’annonce clairement comme telle, que la dérision ne se substitue pas à l’information et qu’elle ne travestisse pas la pure et simple propagande : ce n’est manifestement pas le cas ici. Lourdement chargée d’une hostilité politique non dissimulée, la charge d’Anne-Elisabeth Lemoine est un simple prologue : il introduit la performance d’Ariel Wizman qui, lui, parle en spécialiste et prétend s’attaquer au « fond »…

II. Caricaturer le fond… pour ne rien n’en dire

C’est le présentateur de l’émission qui se charge de confirmer que la satire n’était qu’un hors d’œuvre. Il explique : « Alors [passage incompréhensible], on a un président qui a l’air très sympathique comme ça, haut en couleur, mais c’est vrai , Ariel, quand on se penche sur la politique de ce monsieur, le clown devient vraiment inquiétant ». Chávez n’a pas été peint en « clown » : c’est un « clown ». Un « clown inquiétant ». Et puisque « c’est vrai, Ariel », l’acte d’accusation qui suit fait office d’information… indiscutable.

Caricatures

Une performance : en une grosse centaine de secondes, Ariel Wizman, parvient à « caser » la quasi-totalité des grands classiques de l’opposition à Chávez. Approximations et mensonges de propagande tiennent lieu de fait vérifiés et vérifiables.

Pour évoquer Hugo Chávez – « ce type-là  », dit-il -, Wizman commence par l’évocation d’une récente altercation qui l’opposa au roi d’Espagne, Juan Carlos Bourbon. En vidant l’altercation de son contenu, il s’agit, sans doute, de suggérer que Chávez, le trublion des sommets diplomatiques, n’a eu que ce qu’il méritait. Pour Wizman, l’affaire se résume ainsi : « Souvenez-vous, [Chávez] avait quasiment claqué le beignet au Roi d’Espagne, au point que le roi d’Espagne lui dit « Mais, pourquoi tu ne la fermes pas ? » » Sauf que le récit est factuellement faux. Et s’il y a bien eu une altercation, Chávez ne répondait pas au Roi d’Espagne, mais au Président du gouvernement espagnol [6].

Le chroniqueur en vient alors à la « substance » de son analyse : « Alors, Chávez, c’est l’héritier d’une idéologie qui est tenace en Amérique latine, qui est, en fait, la conséquence d’agissements impérialistes des Etats-Unis, hein, dans ce continent dans les années 70 ». Cette idéologie, « tenace » comme une tâche dont on ne parvient pas à se défaire, n’est pas tant discréditée pour ce qu’elle est (une dénonciation de l’impérialisme américain en Amérique latine), mais comme un héritage archaïque qui remonte aux années 70. Et comme Wizman n’oserait pas présenter une chronique sur Canal+ en « patte d’éléphant » et en chemise à fleur, il décrète que les options politiques doivent suivre la mode, sous peine de passer pour un héritage ringard, une vielle idéologie.

Quelle idéologie ?

L’idéologie de Chávez, « c’est un mélange de populisme, de guévarisme, de « fol-klo-risme » [il détache les syllabes comme pour souligner la difficulté qu’il y a à décrire la bouillie politique qu’il a lui-même préparée] et surtout de tiers-mondisme avec toutes les caricatures. Il y a évidemment à ses côtés, le Président bolivien Evo Morales, Lula, au Brésil, l’aime bien aussi, Fidel Castro, et puis, alors, toute la cohorte des dictateurs dans le monde : Mugabe, Ahmadinejad. »

Expert en « caricatures  », Wizman, amalgame tout et n’importe quoi et avec la prétention désinvolte et arrogante du « politologue » de pacotille qui escompte que les suffixes en « isme » donnent des gages de sérieux. A ses yeux le tiers-mondisme se confond avec ses « caricatures ». Et les relations diplomatiques du Président vénézuélien – aussi discutables soient-elles – avec des dictateurs avérés suffisent à résumer sa politique. On ne doute pas que Wizman réduise, ainsi, les deux mandats de George W. Bush à ses rapports avec Pervez Musharraf, ceux de Jacques Chirac à ses liens avec l’algérien Bouteflika et la politique de Nicolas Sarkozy à ses coups de téléphone avec N’Djaména (capitale du Tchad).

Conclusion de l’énumération : « Alors, heu, ça se fonde sur une idéologie rouge-brun , en quelque sorte. » Puisqu’on vous le dit !

Mensonges

Après avoir égratigné au passage le mouvement altermondialiste (« à l’extérieur, c’est très sympathique, ça fait très altermondialisme Manu Chao, très Michael Moore. »), le journaliste continue : Chávez, «  c’est un type qui est ouvertement antisémite  ». « Antisémite » ? L’accusation lancée en France par Libération, faute d’arguments, a été classée sans suite [7]. L’adverbe « ouvertement » vaut pourtant ici démonstration.

Non content d’être « antisémite  », Chávez « c’est également quelqu’un qui instaure une répression avec des bandes armées, des escadrons de la mort, une confiscation des ressources, un bâillonnement de la presse en général dans son pays. »

- « Une répression avec des bandes armées, des escadrons de la mort  » ? Des camps de concentration peut-être ? Dès lors qu’on abolit la nécessité d’apporter la moindre preuve, pourquoi s’arrêter en chemin ?
- Une « confiscation des ressources  » ? Des nationalisations pourtant payées à leur prix de marché…
- « Un bâillonnement de la presse en général  » ? Celle, bien sûr, dont les journalistes ne sont pas encore tombés aux mains des « escadrons de la mort »… Même Reporters sans Frontières n’avait pas encore osé.

Pour conclure, Wizman prend de la hauteur : le Venezuela est un pays qui « n’est pas différent des autres pays du Tiers-Monde, à savoir qu’il y a une élite très riche et un pays très pauvre, tout simplement  ». « Tout simplement  », la situation d’extrême inégalité sociale du pays est si ordinaire qu’elle en devient presque naturelle … puisqu’elle existe partout. Il suffit donc, « tout simplement », de s’y faire… Estimant que son exposé vaut démonstration, Wizman achève alors son chef d’œuvre par un « donc  » récapitulatif : « Donc, Chávez est cet espèce de Caudillo dont on se demande s’il va nous amener un bon cadeau de Père Noël, à savoir la libération d’Ingrid Bétancourt.  »

Cinq minutes de procès

A l’issue de ces cinq minutes de procès, qu’aura-t-on appris ? Tout d’abord :
- qu’il arrive à Chávez de parler dans des décors qui ne sont pas du goût des journalistes de Canal+ ;
- qu’il présente une émission de télévision, laquelle a son propre générique, et pendant laquelle il lui arrive de parler plus de sept heures durant ;
- qu’il arrive à Chávez de chanter ;

Des conditions de cette émission, de ses motifs, de sa construction, de sa fonction et de ses contenus, on ne saura rien.

On aura également appris :
- que Juan Carlos Bourbon lui a demandé de « la fermer » ;
- que l’idéologie qui l’anime est aussi « archaïque  » que les inénarrables « ponchos » latino-américains à l’époque du Gore-tex ;
- qu’Hugo Chávez, est un « rouge-brun », « antisémite » à la tête d’un Etat répressif qui lance des « escadrons de la mort » à l’assaut de ses opposants, mais qui, apparemment, n’est pas pédophile et ne mange pas ses femmes ;
- qu’il est à la tête d’un pays dont la structure sociale ne peut être modifiée.

Des réalités économiques et sociales du pays, des raisons qui ont mené une grande partie de la population à rejeter le modèle capitaliste mondialisé et à souhaiter tenter de construire un « socialisme du XXIe siècle », des enjeux et du contenu de la Constitution soumise au vote et rejetée quelques jours après la diffusion de l’émission, on ne saura rien. Le public, auquel on retire la possibilité même de se forger sa propre opinion sur un processus politique dérangeant, sera donc sommé de s’en remettre à la condamnation experte de ceux qui savent, et qui n’ont pas besoin de prouver… Après tout, l’objectif n’était pas d’informer, mais de rire d’un « clown » et de condamner un tyran.

Renaud Lambert et Henri Maler

********************

Annexe : Transcription de la chronique d’Ariel Wizman

- Présentateur : – « Alors (incompréhensible), on a un président qui a l’air très sympathique comme ça, haut en couleur, mais c’est vrai , Ariel, quand on se penche sur la politique de ce monsieur, le clown devient vraiment inquiétant ».

- Ariel Wizman (AW) : – « Eh bien, moi, je plains la famille Betancourt dont le sort d’Ingrid dépend, au fond, de Chávez, de ce type-là et déjà j’espère que la rencontre Chávez-Sarkozy se passera mieux que la rencontre Juan Carlos Chávez. Souvenez-vous, il avait quasiment claqué le beignet au Roi d’Espagne. »

Une séquence vidéo du forum ibéro-latino-américain où eut lieu l’altercation suit, avec un « son » (répété) du roi espagnol qui dit : « Porque no te callas ? » traduit à l’écran par « Pourquoi tu ne te tais pas ? »

- AW : – « Au point que le roi d’Espagne lui dit « Mais, pourquoi tu ne la fermes pas ? ». Alors, Chávez, c’est l’héritier d’une idéologie qui est tenace en Amérique latine, qui est, en fait, la conséquence d’agissements impérialistes des Etats-Unis, hein, dans ce continent dans les années 70. Je suis sûr, Nicolas, que vous avez porté un poncho par solidarité… »

- Nicolas Domenach : – « Eh oui, et j’ai même chanté les Calchakis groupe de musique andine  »

- AW : - « Voilà, alors, c’est un mélange de populisme, de guévarisme, de “folklorisme” [il détache les syllabes comme pour souligner la difficulté qu’il y a à décrire une telle bouillie politique] et surtout de tiers-mondisme avec toutes les caricatures. Il y a évidemment à ses côtés, le président bolivien Evo Morales, [une incrustation d’un article du journal Le Figaro apparaît à l’écran, dont on ne lit que le titre « La tentation cubaine de Hugo Chávez »], Lula, au Brésil, l’aime bien aussi, Fidel Castro, et puis, alors, toute la cohorte des dictateurs dans le monde : Mugabe, Ahmadinejad avec lesquels, il a décidé, à l’instar de son ennemi, Bush, de former, lui, un axe du bien. Alors, heu, ça se fonde sur une idéologie rouge-brun, en quelque sorte. A l’extérieur, c’est très sympathique, ça fait très altermondialisme Manu Chao, très Michael Moore.

C’est un type qui est ouvertement antisémite, c’est également quelqu’un qui instaure une répression avec des bandes armées, des escadrons de la mort, une confiscation des ressources, un bâillonnement de la presse en général dans son pays. Et, ce pays, le Venezuela, qui est assis sur d’énormes ressources pétrolières, n’est pas différent des autres pays du tiers-Monde, à savoir qu’il y a une élite très riche et un pays très pauvre, tout simplement, donc Chávez est cette espèce de Caudillo dont on se demande s’il va nous amener un bon cadeau de Père Noël, à savoir la libération d’Ingrid Bétancourt. Il a une relation épistolaire avec le chef des FARC [incrustation d’une caricature signée Plantu, du Monde du 20 novembre 2007, de Chávez en magicien] et il dit “je vais aller dans la jungle”et Sarkozy dit, paraît-il, “je vais le suivre pour aller chercher Ingrid Bétancourt ”. Quand on a passé ses vacances chez Bush, c’est quand même assez paradoxal, je trouve. »

- Présentateur  : – « Merci Ariel et, en effet, maintenant on attend le résultat de ce déjeuner à l’Elysée avec le président Sarkozy. »

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[1] Lire, à ce sujet, les articles disponibles sur le site d’Acrimed.

[2] Selon le site Etudes-littéraires.com.

[3] C’est nous qui soulignons ici et plus loin.

[4] Ainsi que nous l’ont signalé plusieurs correspondants, à la lecture de cet article. (Précision et note postérieures à sa mise en ligne).

[5] Sean Penn, plutôt favorable, par exemple dans le Late Show de David Letterman (le 1er octobre 2007), consultable sur Youtube – Kevin Spacey, plutôt favorable, comme le reflète notamment une dépêche de Bloomberg du 25 septembre 2007 – Naomi Campbell, plutôt favorable, elle aussi, comme le souligne notamment une dépêche de l’AFP, du 1er novembre 2007, consultable ici.

[6] Rappel des faits (à partir d’un article de Romain Migus, paru sur le site Le Grand soir). Réunis lors du 17ème sommet ibéro-américain, en novembre dernier, le président du gouvernement espagnol, José Luis Zapatero, termine son allocution en ces termes : « un pays ne pourra jamais avancer s’il cherche dans des facteurs extérieurs des justifications quant à ce qui empêche son développement. » Jugeant qu’il est bon de rappeler que des « facteurs extérieurs » tel qu’un putsch soutenu par l’Espagne et les Etats Unis ont « empêché le développement » du Venezuela, Hugo Chávez intervient alors en affirmant que, pour lui, l’ancien président du gouvernement espagnol (Aznar) – qui avait donc soutenu le coup d’Etat de 2002 -, était tout bonnement « fasciste  ». Une intervention vigoureuse qui déclenche aussitôt la colère du roi Juan Carlos Bourbon, lequel, violant les règles du protocole diplomatique, se permet d’interrompre Chávez en le sommant de « la fermer ».

[7] Lire notamment ici même : « « Le journalisme d’imputation : Chávez accusé d’antisémitisme », 11 janvier 2006.

Le journalisme d’imputation : Chávez accusé d’antisémitisme

Renaud Lambert et Henri Maler

   

Samedi 24 décembre 2005. Hugo Chávez, rend visite au « Centro de Desarrollo Endógeno Integral Humano “Manantial de los Sueños”  », dans la municipalité d’Acevdo (Etat de Miranda) et prononce à cette occasion un discours, dont plusieurs organisations et médias se sont emparés pour l’accuser d’avoir tenu des propos antisémites. Toute l’affaire repose sur une seule phrase, qu’il faut citer exactement, tant elle a été tronquée, voire réécrite :

« Le monde dispose d’assez de richesse pour tous, donc, mais dans les faits des minorités, les descendants de ceux qui crucifièrent le Christ, les descendants de ceux qui jetèrent Bolivar hors d’ici et le crucifièrent aussi à leur manière à Santa Marta en Colombie. Une minorité s’est appropriée les richesses du monde [...] »

Puisqu’un procès en antisémitisme est intenté, notamment par des journalistes, il convient d’examiner de près les pièces du dossier, non pour évaluer la rhétorique du président vénézuélien, mais pour voir ce qu’il en reste, une fois qu’elle a été passée à la moulinette d’informateurs sans scrupules [1].


 

Comment une phrase extraite d’un discours de 26 pages se transforme-t-elle en déclaration antisémite ? Il vaut la peine d’examiner le processus – non de « circulation circulaire de l’information » qu’évoquait Pierre Bourdieu pour expliquer que les journalistes s’informent d’abord auprès d’autres journalistes -, mais de dégradation dégradée de la désinformation.

1. Ce que Chavez a dit… (et qu’on ne dit pas qu’il dit)

Libre à chacun de soutenir ou non la « révolution bolivarienne », de partager ou non les références religieuses d’Hugo Chávez. Mais on serait en droit d’attendre de journalistes qu’ils en explicitent le sens avant d’en évaluer la portée et qu’ils restituent le contexte des propos suspectés d’être antisémites.

Le discours de Chavez étant disponible, il suffit de s’y reporter directement [2].

La célébration de la naissance du Christ à la veille du 25 décembre est pour Chávez l’occasion de filer la métaphore suivante : « comme le Christ a ressuscité avec l’aide de Dieu (…) nous sommes en train de ressusciter la Patrie, le Venezuela est en train de ressusciter  » (p.15 du discours). Le parallèle est clair pour qui prend le temps de lire ce discours de 26 pages : le Venezuela « révolutionnaire » des démunis en quête du « socialisme du XXIème siècle » [3], trouve un modèle et un prédécesseur dans la figure d’un Christ né « parmi les pauvres  » (p.2) et « rédempteur du peuple  » (p.11)

Peut-être exotique pour des journalistes dont l’ethnocentrisme impérial semble être un devoir impérieux, cette mise en perspective ne l’est sûrement pas pour un public latino-américain car l’évocation d’un Christ « humble » marchant « au côté des pauvres » provient directement de la Théologie de Libération qui avait « pour point de départ la réalité sociale conflictuelle latino-américaine et, comme analyse pour mieux connaître la réalité sociale, une méthode marxiste.  » [4]

Chavez n’innove donc pas lorsqu’il dit : « Christ fut et reste l’un des plus grands révolutionnaires de l’Histoire et le premier socialiste de notre ère, le premier socialiste et c’est pour ça qu’on l’a crucifié  » (p. 14) Crucifié par qui ? Par ceux à qui le royaume des cieux est fermé : les possédants [5].

Et Chávez de poursuivre en actualisant son interprétation :

« Je viens de terminer ce matin le dernier rapport de l’ONU sur la situation du monde et c’est alarmant. C’est pour ça que je dis que aujourd’hui plus que jamais en 2005 ans, nous avons besoin de Jésus Christ, parce que le Monde est en train de se consumer jour après jour ainsi que la richesse du monde, parce que Dieu, la nature, c’est la sagesse, le monde a de l’eau en quantité suffisante pour que chacun ait de l’eau, le monde a suffisamment de richesses et de terres pour produire de la nourriture pour la population mondiale, le monde a suffisamment de pierre et de minerais pour les constructions pour que personne ne soit laissé sans logis. Le monde dispose d’assez de richesses  [6] pour tous, donc, mais dans les faits des minorités, les descendants de ceux qui crucifièrent le Christ, les descendants de ceux qui jetèrent Bolivar hors d’ici et aussi le crucifièrent à leur manière à Santa Marta en Colombie. Une minorité s’est appropriée les richesses du monde, une minorité s’est appropriée l’or de la planète, de l’argent, des minerais, des eaux, des bonnes terres, du pétrole, des richesses donc, et a concentré les richesses entre les mains de quelques-uns : moins de 10% de la population mondiale possède la moitié de la richesse du monde entier et … plus de la moitié des habitants de la planète sont pauvres et chaque jour il y a de plus en plus de pauvres dans le monde. Ici, nous sommes décidés à changer l’Histoire…  » (p. 15) [7]

C’est donc dans un contexte de dénonciation de l’appropriation des richesses du monde par des minorités que Chàvez est amené à prononcer la phrase que nous avons soulignée en gras et qui, coupée de son contexte, triturée, morcelée, sur interprétée va devenir la matière d’une grand leçon de journalisme négatif, associant désinformation et divination.

2. « Guysen Israël News » et le Centre Simon Wisenthal accusent

- Le 3 janvier 2005, « Guysen Israël News » qui se présente comme « une agence de presse indépendante de toute tutelle politique ou autre  » publie un article d’Albert Bellaïche « pour Guysen Israël New », où on peut lire notamment ceci :

«  Comme la mouche du côche qui intervient par derrière la besace sans que personne ne la sollicite ni ne lui demande l’heure qu’il est à Buenos Aires ou le temps qu’il fait à Jérusalem, lui (sic) Président en exercice du Venezuela, du nom de Hugo Chavez qui quelques jours ci-devant personne ne connaissait jusqu’à son existence (re-sic), envoie comme à la cantonade son inattendue tirade, avec la bouche en forme de A comme Le Pen à ses plus beaux jours !  » Plus que jamais nous avons besoin du Christ… Il y a suffisamment pour satisfaire le monde, mais quelques minorités, les descendants de ceux-là mêmes qui ont crucifié le Christ, se sont emparés des richesses mondiales. Moins de 10% de la population du monde possède plus de la moitié de ces richesses. Nous sommes bien décidés à changer le cours de l’histoire… » a déclaré Hugo Chavez, le Vénézuelien, devant l’auditoire du Centre Manantial de Los Suefos (sic à nouveau)  ».

La citation, comme on le voit, est tronquée par le zélé rédacteur de l’ « agence de presse indépendante de toute tutelle politique ou autre » qui se livre alors à un exercice de style méprisant et haineux, destiné à présenter Chávez comme un fanatique antisémite allié à tous ceux qui veulent détruire l’Etat d’Israël.

- Le 4 janvier 2006 2005, le Centre Simon Wiesenthal publie, depuis Buenos-Aires, un communiqué intitulé « Le Centre Simon Wiesenthal condamne les déclarations antisémites de Hugo Chávez et réclame des excuses publiques ». Sur la base de la même citation, mais amputée de la fin (la référence à l’exil et à la mort de Simon Bolivar) : « Le monde dispose d’assez de richesses pour tous, donc, mais dans les faits des minorités, les descendants de ceux-là même qui ont crucifié le Christ, se sont emparées des richesses du monde.  » [8]

Et le communiqué du Centre Simon Wiesenthal de poursuivre : « Dans une lettre à Chavez, Shimon Samuels (Directeur des Relations internationales du SWC) et Sergio Widder (Représentant pour l’Amérique latine), déclarent que « à travers vos mots, nous retrouvons deux arguments centraux de l’antisémitisme : le mythe du déicide et l’association des juifs à la richesse. Ces deux idées ont représenté l’excuse parfaite pour justifier la persécution et le meurtre des juifs pendant deux millénaires. » »

Or ces deux arguments sont absents dans la phrase mutilée que les porte-parole du Centre citent en dehors de son contexte. En effet, il n’y est pas question des juifs, comme le relèvera Associated Press.

Il n’empêche : le communiqué exige non seulement des excuses (et non une simple mise au point), mais menace : « Votre silence peut seulement être interprété comme une réaffirmation d’une conception raciste  ». Il invite de surcroît « les gouvernements d’Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay, ainsi que la présidence du Mercosur (le Marché commun d’Amérique latine) » à « geler le processus d’incorporation du Venezuela à ce bloc jusqu’à ce que Chávez présente des excuses publiques pour ses déclarations antisémites. » Enfin, le Centre indique au passage qu’il est « paradoxal que le président d’un pays où se tiendra bientôt la plus célèbre des rencontres de la pensée progressiste, le Forum social mondial, utilise ce langage médiéval et réactionnaire. » Faut-il donc voir dans ce communiqué une contribution « progressiste » audit Forum ? On peut en douter.

3. Libération reprend et surenchérit

Le lundi 9 janvier 2006, Jean-Hébert Armengaud, croisé de toujours, publie dans Libération un article intitulé « Le credo antisémite de Hugo Chávez » [9]. Un « credo » dont la paternité revient au … journaliste de Libération.

Jean Hébert Armengaud, à défaut d’avoir rédigé le moindre article d’enquête sur la situation sociale et politique au Venezuela [10] retraite les article du correspondant permanent de Libé à Caracas (qui, sans doute entre de longs séjours à la plage, tente de temps à autres de produire quelques articulets) et sous-traite les dépêches d’agence dans des éditoriaux vindicatifs, truffés d’approximations : ces activités en font, non un journaliste d’information ou d’investigation, mais un (petit) pamphlétaire dont nous avons déjà relevé ici quelques prouesses [11]

Mais là, il se surpasse. Sous-traitant distrait, il confond une ville et un Etat [12]. Traducteur mal intentionné, pour accréditer l’idée selon laquelle c’est le peuple juif qui est directement visé par Chávez, il transforme, comme le relève Romain Migus, « des minorités » en « une minorité », pour laisser entendre qu’elle est juive. [13] . Lecteur aux ciseaux acérés, il coupe dans la citation tout ce qui pourrait déranger son interprétation. Voici ce qu’il en reste : « Plus que jamais, le Christ nous manque (…), mais il se trouve qu’une minorité, les descendants de ceux qui ont crucifié le Christ (…) s’est emparée des richesses du monde [...] et a concentré ces richesses entre quelques mains. »

Suit alors un résumé de la protestation du Centre Simon Wiesenthal, agrémentée de deux insinuations supplémentaires – présentées comme des informations explicatives -, que nous retrouverons plus loin dans la prose d’Alexandre Adler : 1/ l’influence qu’aurait eu, près de dix ans plus tôt, le personnage, révisionniste, de Ceresole ; 2/le sens (antisémite, forcément… ) qu’aurait revêtu une intervention de la Police dans un Centre hébraïque de Caracas. Et tout cela, sous la plume délicate d’Armengaud devient un « credo antisémite » : rien de moins ! Quant à la portée de ce « credo », la question qui ouvre l’article permet de le comprendre : « Antinéolibéral, anti-impérialiste… et antisémite ? ». Car il va de soi que l’on ne peut être antinéolibéral et anti-impérialiste sans être potentiellement ou réellement antisémite… [14]

4. Le Monde recycle et se contorsionne

Affichant pour source une dépêche de l’agence Associated Press datée du 6 janvier 2006 (dont nous proposons une traduction en annexe), le monde.fr titre ainsi un article paru le 9 janvier 2006 : « Le centre Wiesenthal accuse Hugo Chavez d’antisémitisme ». Soit ! Pourtant la première phrase assène la sentence : « Le président vénézuélien (…) a tenu des propos antisémites lors de son discours de Noël (…) » (c’est nous qui soulignons). Le recyclage de la dépêche d’Agence équivaut à une pitoyable réécriture.

Ainsi, alors qu’Associated Press traduit fidèlement les propos de Chavez, le monde.fr ne les vérifie même pas et les réécrit à sa convenance : « Le monde appartient à tous mais une minorité , les descendants de ceux qui ont crucifié le Christ, s’est emparée des richesses mondiales (…) ». Alors que la dépêche d’AP consacre quatre lignes à l’accusation portée par le centre Wiesenthal et six autres aux propos du Rabbi Arthur Waskow qui « a de sérieux doute qu’il s’agisse d’un dérapage antisémite  », cette référence a disparu de l’article en ligne [15]. En revanche, le Monde souffle dans les voiles du navire amiral de la flottille du « journalisme à charge » : Libération, qu’il cite sans toutefois parvenir à donner la moindre consistance aux allégations sur le rôle attribué au personnage de Ceresole – nous y reviendrons, c’est promis -, dont le révisionnisme est supposé être la preuve de l’antisémitisme de Chávez. Citation tronquée, traduction erronée, sources non vérifiées, références instrumentalisées : un véritable cumul… « de référence »

Mais Le Monde est aussi un quotidien « papier ». Dans l’édition datée du 10 janvier, Le Monde publie un article intitulé… « Le centre Wiesenthal accuse M. Chavez d’antisémitisme » : le même titre que celui utilisé pour l’article paru en ligne la veille… Mais – ni vu ni connu ? – Le Monde se rectifie sans le dire. « Média culpa » ? Certainement pas : les approximations et les erreurs de l’article précédent, pour le Monde, n’ont jamais existé ! Quoi qu’il en soit, délibérément ou pas, Marie Delcas, correspondante du Monde à Bogotá dégonfle l’accusation comme une baudruche.

Non seulement la citation – correcte cette fois -, du discours d’Hugo Chavez équivaut à un démenti de l’article du monde.fr, mais le quotidien du soir « corrige le tir » en donnant la parole à celui qu’il faisait taire la veille… le rabbi Arthur Waskow, qui, rappelons-le, « met en doute l’antisémitisme du président vénézuélien  ». Et d’ajouter (comme pour se rattraper ?) que « Le 9 novembre 2005, David Bachenheimer, secrétaire général de la communauté juive, déclarait à l’un des principaux quotidiens de Caracas, El Nacional, qu’il n’y pas d’antisémitisme au Venezuela  ».

5. Un matin, Adler glosa…

Sans surprise, Alexandre Adler s’est précipité goulûment sur les interprétations du jour : occasion pour lui de célébrer sa clairvoyance de prédicateur omniscient [16] en des termes dont la modestie mérite bien une transcription intégrale que nous offrons aux internautes en annexe.

Que retenir de la tendre mélopée de celui qui avait déjà stigmatisé le prétendu antisémitisme de Chávez en l’attribuant à sa fréquentation des membres de l’OPEP [17] ? D’abord une confirmation implicite de l’accusation d’antisémitisme : « Je le (Chávez) soupçonnais des pires idées. Il les a. » Lesquelles ? Celles « du film de Mel Gibson sur le peuple juif  ». Complétée par la fabrication d’une citation « patchwork » attribuée à Chávez : « Noël est un jour pour la rébellion, la révolution. Le Christ est un rebelle révolutionnaire et les descendants de ceux qui ont crucifié le Christ ont pris aujourd’hui, se sont approprié les richesses du monde qui se sont concentrées dans un petit nombre de mains. ». Cette citation fictive est tempérée (mais oui…) par une concession apparente : « Après tout, y a-t-il de quoi fouetter un chat ? Il y a effectivement des richesses du monde qui sont concentrées dans un petit nombre de mains et on peut considérer que ce sont eux, juifs et non juifs, qui ont crucifié le Christ.  »

Etant entendu que Chávez, selon Adler, est antisémite, mais qu’il n’a pas tenu des propos antisémites que reste-t-il ? Une probabilité : la « probabilité qu’il s’agit bien effectivement du peuple juif  »… Aussitôt transmuée en certitude : « Il est certain que [la] vision [de Chávez] du monde est (…) totalement compatible avec l’antisémitisme  ». Conclusion adlérienne : Chávez est antisémite parce qu’il pourrait l’être. Et pourquoi pourrait-il l’être, vision du monde mise à part ? Parce qu’il a été conseillé par Ceresole. Et c’est tout. La montagne d’accusation est en train d’accoucher d’une souris [18].

Libération, repris par Le Monde, nous avait prévenu : « …le président vénézuélien a longtemps été inspiré par Noberto Ceresole  »… Adler glapit derrière eux et dénonce un prétendu « gourou » de Chávez qui « cherchait à bâtir une Amérique latine post-démocratique ». Adler se pavane : « Je suis d’ailleurs le seul à avoir écrit dans la presse le nom de Ceresole il y a des années » avant de ponctuer sa phrase d’un « hein ? » dont le pathétique est presque touchant. Cette révélation pourtant n’en est pas une. Ceresole en effet a bien été le conseiller de Chávez … pendant un an, avant d’être remercié. Et rien n’atteste qu’il ait fait partager à Chávez ses dérives révisionnistes. La seule utilité de l’évocation de Ceresole est de conforter une accusation sans preuve par une insinuation qui se résume à ceci : 1/ Ceresole était révisionniste 2/ Ceresole a conseillé Chavez 3/ Donc Chávez est antisémite. Un tel (dé)raisonnemment dégage un fort parfum de maccarthysme…

6. Ce que Chávez n’a pas dit… mais qu’on lui a fait dire

Résumons. Chavez évoque «  les minorités  » de dominants qui ont « crucifié  » le Christ (au sens propre) et Bolivar (au sens figuré) « qui mourut avec sa croix, comme le Christ  » (p.25). Mais comme la rhétorique antisémite associe ces minorités au peuple juif et à la domination juive, il suffit de faire dire à Chávez ce qu’il n’a pas dit pour lui attribuer… des propos antisémites qu’il n’a pas tenus, mais que, affirme-t-on, il aurait pu tenir. Chavez, comme le relève Associated Press, n’évoque les juifs ni comme communauté de fidèles d’une religion particulière, ni comme peuple. A défaut des paroles, il ne resterait donc que la musique ? Non des déclarations antisémites, mais des résonances ? Mais, pour les entendre, est-il indispensable, sous couvert de débusquer l’antisémitisme, de qualifier soi-même les minorités dominantes de « juives » ?

Dans certains cas, on peut avoir raison de se méfier. Mais se méfier n’est pas accuser à tort et à travers. Faudra-t-il désormais voir une allusion aux juifs, chaque fois qu’est prononcé le mot « banquiers », sous prétexte que l’antisémitisme a toujours attribué à l’origine de certains d’entre eux le rôle néfaste du capitalisme financier ? Et faudra-t-il renoncer à mettre en cause l’empire romain dont la minorité dominante est responsable de la mort du Christ, sous prétexte que les antisémites ont toujours présenté les juifs comme un peuple déicide ?

Hugo Chávez qui sait d’expérience ce que peuvent les médias dominants, notamment de son propre pays, a-t-il manqué de prudence ou de vigilance ? Ce n’est pas à une association de critique des médias d’en décider, pas plus que de jouer aux devins ou aux conseillers des gouvernants, quels qu’ils soient. Pour tenir ce rôle, nombre de journalistes et surtout d’éditorialistes de France et d’ailleurs disposent de contrats à durée indéterminée.

Que reste-t-il alors du procès intenté à Chávez (consciencieusement relayé par d’autres médias que ceux que nous avons cités) ? L’occultation du sens de l’ensemble du discours antilibéral tenu par le Président de la République bolivarienne. Le recours à un journalisme non d’information, mais de divination sur des préjugés généreusement attribués sans la moindre preuve. Des tentatives de jeter le discrédit sur le processus de transformation sociale au Venezuela et sur le Forum Social Mondial qui doit s’y tenir. Une leçon de désinformation.

Renaud Lambert et Henri Maler

Après coup.
-Libération du 12 janvier en sa page 8 et
sur son site persiste et signe. En réaction à une lettre de Romain Migus (partiellement reproduite par le quotidien), Jean-Hébert Armengaud réplique sous le titre « La réponse de Libération«  : une réponse qui engage donc la rédaction dans son ensemble. Et Libération publie une pétition d’intellectuels et artistes vénézuéliens qui reprennent l’accusation. Nous y reviendrons. Mais toujours soucieux d’informer ses lecteurs, le journal Libération s’apprête certainement à rendre compte de cet article paru sur le site de Forward : « Venezuela’s Jews Defend Leftist President in Flap Over Remarks » [H.M, le 12 janvier]

- La lettre de Romain Migus… n’était pas une lettre. Celui-ci a réagi à sa publication. Lire : « Lettre ouverte à Monsieur Serge July et à Madame Déontologie des journalistes de Libération » . Mais – dont acte – Libération a fait brièvement état le 14 décembre de la mise au point parue sur le site de Forward, dans un article d’auto-défense. [H.M, le 14 janvier]



Annexes : 1. Dépêche de l’Agence Associated Press, datée du 6 janvier 2006. 2. Chronique d’Alexandre Adler (France Culture, le 10 janvier 2006).
_________________________________________________

[1] Nous nous réservons la possibilité de compléter cet article. Tous les compléments seront datés.

[2] Sur le site du ministère (vénézuélien) de la Communication et de l’information : « Visita al Centro de Desarrollo Endógeno Integral Humano “Manantial de los Sueños »,Municipio Acevedo – Estado Miranda , Sábado, 24 de diciembre de 2005.

[3] Discours prononcé à Porto Alegre lors du Forum social mondial 2005.

[4] François Houtard, « Les pontificats de Jean Paul II et de Benoît XVI face à l’Amérique latine », sur le site de RISAL.

[5] Chavez cite le sermon sur la montagne (p. 14 toujours) : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu  ». Sauf mention contraire, toutes les traductions sont d’Acrimed

[6] La phrase originale, « El mundo tiene para todos », difficile à traduire littéralement, donne lieu à des traductions variées sans que le sens en varie beaucoup

[7] Traduction d’Acrimed

[8] Traduction d’Acrimed – «  El mundo tiene para todos, pues, pero resulta que unas minorías, los descendientes de los mismos que crucificaron a Cristo, se adueñaron de las riquezas del mundo.  »

[9] Attention ce lien est commercialement biodégradable

[10] Libération, sauf erreur de notre part, ne l’a jamais fait.

[11] Lire : « Quand Libération enquête au Venezuela » et « « Quand Libération suggère de destituer Chávez ».

[12] « Hugo Chávez visite un centre d’hébergement et de réinsertion de personnes sans domicile fixe à Miranda, dans l’Etat de Zulia. » Le 24 décembre accompagné du maire de Caracas et de quelques ministres le Président visitait un Noyau de Développement Endogène, modèle bolivarien d’une économie alternative, situé proche de Acevedo dans l’Etat du Miranda. Le noyau de développement endogène n’est en rien un centre d’hébergement de SDF, et l’Etat du Miranda ne peut évidemment pas être situé dans l’Etat du Zulia. », « Chavez, antisémitisme et campagne de désinformation : à propos d’un article calomnieux de Libération  », par Romain Migus, sur le site « Le Grand soir »

[13] « «  Unas minorias » se traduit par « des minorités ». C’est-à-dire les différents types d’empire, de puissances, de classes bourgeoises qui au fil des siècles se sont accaparés ce que d’autres considèrent comme des biens publics mondiaux. », Romain Migus, article cité ».

[14] Précision apportée le 12 janvier. H.M.

[15] Les propos de Rabbi Arthur Waskow, « The Shalom Center » (par courrier électronique), dont nous lui laissons la responsabilité, méritent d’être rapportés : « …Tout ceci est incroyablement dangereux. Si mon hypothèse est bonne, cette attitude d’organisations importantes au sein de la communauté juive nord-américaine peut transformer Chávez et ses soutiens en ennemis sans la moindre raison. Si mon pressentiment se justifie, nous pouvons en savoir plus en vérifiant les faits au Venezuela. Seuls deux intérêts se trouvent servis en faisant ces raccourcis : ceux de l’administration Bush, qui est on ne peut plus hostile à Chávez, et ceux des organisations juives qui trouvent un intérêt politique et financier dans ces vagues d’indignation. Je le répète : je ne prétends aucunement que les propos de Chávez n’avaient absolument rien à voir avec les juifs. Mais je prétend que l’éthique juive, la volonté de protéger de façon prudente les intérêts juifs et un journalisme honnête demande une enquête plus approfondie…  »

[16] Lire notre rubrique « Les facéties d’Alexandre Adler ».

[17] Lire : Les facéties d’Alexandre Adler : Hugo Chavez, « gorille populiste » et « antisémite ».

[18] La démonstration d’agilité mentale d’Alexandre Adler parviendrait presque à nous faire oublier les inexactitudes dont il jalonne son raisonnement. Un seul exemple : Adler évoque « le premier putsch de Chávez », comme s’il y en avait eu un second, après l’échec de la tentative de 1992. Ce qui évidemment faux.

Publié dans LE MALJOURNALISME : Le cas français | Pas de Commentaire »

Christine Ockrent, ministre de la propagande et de la pédagogie

Posté par issopha le 10 décembre 2007

Christine Ockrent,

ministre de la propagande et de la pédagogie

Mathias Reymond et Denis Perais

   

À chaque fois que des « réformes » sont confrontées à des mobilisations sociales, la plupart des prétendus arbitres des débats audiovisuels tracent le périmètre du politiquement acceptable. Retour sur une émission particulière : « Duel sur la 3 » présentée par l’infatigable Christine Ockrent, lors des mobilisations de novembre 2007 (18 novembre 2007, France 3).

Comment prendre acte d’un conflit social en lui donnant la forme d’un débat ? À cette question difficile, la réponse de Christine Ockrent est simple : en transformant son émission en fabrique d’illusions. Trois illusions : illusion de démocratie, en composant un plateau apparemment équilibré ; illusion de neutralité, en affectant ne poser que des questions ; illusion de pédagogie, en invitant des « experts » prétendument affranchis de toute idéologie.

Sur le théâtre de France 3, la représentation – une farce ? – peut commencer. À classer dans le genre apparemment inépuisable des « débats vraiment faux ou faussement vrais » [1].

Mise en scène

La composition du plateau est toujours significative. Ce soir-là, parmi les sept invités, les deux principaux représentaient les deux « camps » : Jacques Marseille, éditorialiste au Point, économiste, historien, face à Christian Mahieux, secrétaire fédéral du syndicat SUD-Rail. Un grand adepte du libéralisme économique, partisan des réformes gouvernementales, et groupie de Nicolas Sarkozy face à un syndicaliste opposé à la « réforme » des régimes spéciaux. Un duel, comme l’annonce le titre de l’émission ? Pas du tout. À ces deux invités, s’ajoutent deux politiques, apparemment opposés puisqu’il s’agit de Manuel Valls (PS) et de Patrick Devedjian (UMP), flanqués de deux « jokers » (jokers pour qui ?), Philippe Lemoine (PDG de Laser) et Bernard Brunhes (vice-président de BPI), tout deux pas vraiment opposés à la « réforme » des régimes spéciaux, et confortés par un « expert », Jean-Louis Thieriot, biographe de Margaret Thatcher et favorable aux réformes.

Parodie de démocratie. Christian Mahieux est en réalité le seul opposant aux réformes sur les régimes spéciaux. Comme il l’expliquera lui-même, Manuel Valls (PS – Parti socialiste) est en effet, lui aussi, un partisan effréné de cette réforme… Le face à face est une farce puisqu’une seule personne en affronte six. Six ? Huit, si l’on ajoute les deux journalistes (Christine Ockrent et Jean-Michel Blier) qui ne cachent pas leur attachement pour la réforme.

Dans l’émission, Christian Mahieux s’est exprimé pendant 13 minutes et 58 secondes, Jacques Marseille pendant 11 minutes et 37 secondes, Bernard Brunhes : 5’57″, Philippe Lemoine : 3’44″, Jean-Louis Thieriot : 5’41″, Manuel Valls (PS) : 10’21″, Patrick Devedjian : 7’58″. Soit 13 minutes et 58 secondes pour les grèves, contre 47 minutes et 18 secondes pour la réforme. Et si l’on ajoute les 13 minutes de Christine Ockrent et 2 minutes 30 de Jean-Michel Blier, cela fait 79% du temps de discussion partagé entre les sympathisants de la réforme. Robert Ménard (de RSF) peut être content : c’est quand même mieux que les débats que l’on peut lire dans les colonnes du Rodong Sinmun (Le Journal des Travailleurs), le quotidien national Nord-Coréen !

Déguisée en arbitre de la confrontation, Christine Ockrent penche systématiquement du « bon » côté… Bienveillante avec Jacques Marseille, inflexible avec Christian Mahieux, elle demande à ce dernier de s’expliquer alors qu’elle demande au premier d’expliquer. D’ailleurs c’est à l’économiste de service qu’elle donne d’emblée la parole : « Mais d’abord une question à vous Jacques Marseille… »

Le timbre de sa voix, la formulation de ses questions, le fond de ses remarques révèlent un évident parti-pris. Quand Mahieux s’explique sur les conséquences des grèves (« Evidemment que les usagers des transports sont gênés quand… »), Ockrent le coupe : « Ça, c’est le moins qu’on puisse dire. Tous les gens qui vont devoir aller bosser demain matin… » Essayant de s’expliquer, Mahieux est de nouveau agressé : « Et ça, ça ne vous gêne pas ? » Alors qu’il précise que la qualité du service public de la SNCF, asphyxiée par la logique de rentabilité, se détériore, l’animatrice découvre et condamne un vrai coupable : « Mais là franchement, oui d’accord, vous n’arrangez pas la situation. » Des petites phrases qui nuisent à la clarté d’une explication, et qui influent sur le débat. Sans parti-pris, Ockrent ? Quand elle aborde les mobilisations à venir, elle mime un geste du ras-le-bol et s’exclame : « Et là, les étudiants et les lycéens appellent à manifester jeudi, eux, alors on n’est pas sorti de l’auberge ! »

Propagande

Première arme : l’encadrement du « débat ». Une fois le cadre de l’émission posé, le « débat » peut commencer par le couplet habituel : l’impossibilité de réformer le pays. Aux yeux illuminés de nos chers « pédagogues », il va de soi qu’il ne peut y avoir de réforme que libérale. Le reste est « archaïsme » et « retour en arrière ». Taxer le capital pour financer les retraites ne serait pas une réforme, mais une erreur économique. Dès lors, contester une réforme libérale, c’est rendre la réforme impossible. Ce que le titre de l’émission – « La réforme est-elle possible en France ? » – se bornait à laisser entendre est amplement confirmé par son contenu. Ému, Jean-Michel Blier annonce : « Jeudi, la galère continue ». Et il pose la seule question qui vaille : « La réforme est-elle décidément impossible en France ? » Même tonalité dans la présentation de Christine Ockrent : « Pour discuter de la situation sociale dans le pays, et de la difficulté manifeste de réformer en France, j’ai le plaisir d’accueillir… »

L’animatrice se fait porte-voix du gouvernement (dont son compagnon, Bernard Kouchner, est membre) : « Alors, Xavier Bertrand [...] a dit tout à l’heure que cette réunion était un premier pas dans la bonne direction mais que cela supposait évidemment la reprise du travail, d’ici mercredi. » Qui parle ? La construction de la phrase peut laisser croire que c’est Xavier Bertrand, mais c’est Christine Ockrent qui ajoute le « évidemment »…

Deuxième arme : les petits faits faux ou biaisés. Impossible à vérifier en direct, des contre-vérités sont assénées par les intervenants. D’accord sur le fond, les journalistes acquiescent et ne bronchent pas. Quand Jacques Marseille dit et répète « Ce sont les cheminots qui ont l’espérance de vie la plus longue après leur départ à la retraite », personne ne le conteste ou ne l’interroge sur une telle affirmation. Pourquoi ? Parce qu’ils n’en savent rien, et la désinformation s’accommode très bien de l’ignorance des intervieweurs.

Quand Jacques Marseille dit qu’il faut financer « 500 000 retraités » cheminots, il grossit le chiffre de 66% puisqu’il n’y en a que 300 000. Quand Ockrent souligne que Sud-Rail « est le deuxième syndicat à la SNCF » derrière la CGT, elle oublie l’UNSA, deuxième depuis 2006. Jubilant devant l’œuvre de Thatcher, elle rappelle, à deux reprises, que celle-ci était au pouvoir, « il y a de ça 35 ans ». Or la Dame de Fer accède au poste de Premier Ministre en 1979, et le quitte en 1990, il y a de ça 28 ou 17 ans, c’est selon. Jean-Michel Blier s’extasie devant le Livre Blanc de Rocard, et le date de 1988. Or celui-ci fut publié en 1991. Dans une autre diatribe, l’animatrice lâche : «  Mais le problème de Sud, c’est que vous n’êtes pratiquement pas présent dans le secteur privé. Donc, votre stratégie, c’est quoi ? C’est de renforcer vos bastions qui sont essentiellement la SNCF et la RATP et puis le reste, ça vous est égal et les salariés du privé, c’est pas votre truc alors ? » Une exagération de Christine Ockrent car Sud (et Solidaires dont Sud est une composante) a de nombreux syndicats dans le privé. L’ignorance d’Ockrent peut rendre hilare, surtout quand elle se propage dans d’autres médias. Ainsi, le lendemain (19 novembre) sur Europe 1, Laurent Ruquier l’interroge : « Mais que veut dire SUD ? » « Solidarité Union des Travailleurs, quelque chose comme ça ? » répond-t-elle. En fait, ça veut dire Solidaires Unitaires Démocratiques.

Troisième arme : le recours à l’argument propagandiste. Dans le cas présent : le choc démographique contraint à faire travailler les actifs plus longtemps pour financer les retraites. « Comment on paye tout ça, comment on paye tout ça ? » s’énerve à ce sujet Devedjian.

Tous les autres arguments, qu’on les tienne pour fondés ou pas, ne sont même pas mentionnés. De quoi reste-t-il alors à débattre ? Nombreux sont ceux pourtant qui affirment que les calculs de nos bons « réformateurs » sont biaisés. Que disent ces opposants réduits au silence ? Que les salariés travaillent pour les inoccupés (retraités, mais aussi demandeurs d’emploi, handicapés…) et que le ratio qu’il faut observer n’est pas salariés/retraités, mais salariés/inoccupés. Qu’une diminution du nombre de chômeurs permettrait de réduire la part qui leur est globalement attribuée et permettrait d’augmenter le nombre de cotisants pour les retraites. Que le réel problème du financement des retraites est le chômage. Etc. Ces contre-arguments développés par les grévistes n’étant pas valables aux yeux des experts conviés dans les médias, ils ne sont ni évoqués ni discutés. Ils sont tous simplement méprisés.

Ainsi, il suffit à Jacques Marseille d’enregistrer, sans même les défendre, l’augmentation du nombre d’années de cotisation des salariés du privé (1993), puis celle des salariés du public (2003), pour qu’il assène : «  Pour une question de parfait bon sens, aujourd’hui, il n’est pas tolérable, il n’est pas tolérable qu’une petite partie des Français continuent de bénéficier de ces 37 ans et demi. » Même « évidence » dans la bouche de Manuel Valls (PS) : «  Il y a un devoir de vérité, on ne reviendra pas vers les 37 annuités et demi, c’est évident et donc cette harmonisation des régimes de retraite est indispensable. » Les salariés des régimes spéciaux ont des cotisations plus élevées ? Ils ont des pensions plus basses ? Peu importe, il faut qu’ils travaillent comme tout le monde. Il sera temps, un jour, d’augmenter les cotisations des autres salariés et de baisser les pensions du régime général, pour harmoniser…

La complicité qui règne sur ce plateau fait (presque) plaisir à voir. Quand Valls (PS) regrette que son parti n’ait pas fait la réforme des retraites, il complète : « L’opinion soutient l’idée d’une harmonisation à 40 ans. » Ce qui émerveille Devedjian : « J’ai du mal à m’opposer à Manuel Valls parce que je le trouve d’une grande honnêteté et sur les 40 ans, nous sommes d’accord. » Le choix pour les partisans de la réforme (soient 8 des 9 personnes présentes est simple. Jacques Marseille le résume : « Il n’y a qu’une seule solution : soit de baisser les retraites, soit d’accroître les cotisations des actifs, soit travailler plus longtemps. Travailler plus longtemps, c’est ce que tous les autres font. » Taxer le capital ? Les profits ? Compter sur la baisse du chômage (avec les départs à la retraite) pour compenser les effets de la redistribution ? Taxer Jacques Marseille pour chacun de ses passages dans les médias ? (On pourrait même rembourser la dette publique…) Les solutions, quoi qu’on en pense, ne manquent pas. Pourquoi ne sont-elles pas mises en débat ?

Et pour couronner le tout, des opinions polémiques assénées comme des faits scientifiques. Ainsi Jean-Louis Thiériot : « On a beaucoup plus pitié d’un mineur qui voit son puits fermé que d’un cheminot à qui on demandera d’arrêter sa machine à 55 ans. » Cette rengaine Marseille la ressert : « Quand les cheminots prennent leur retraite à 55 ans en moyenne, ils sont en pleine santé, ils pètent le feu. » Mahieux a beau essayer d’expliquer que les 3/8, que la réparation des rails dans des endroits inaccessibles, ce n’est pas si facile, il se heurte à des murs de mépris sur lesquels rebondissent ses paroles.

Vous avez dit « Propagande » ? Non : « Pédagogie ».

Pédagogie

Comme on l’a vu, Mahieux est le seul invité qui doit s’expliquer, les autres étant là pour expliquer, et surtout pour faire comprendre. Faire comprendre la nécessité de cette réforme. Etre de bons pédagogues en somme.

Pour Jacques Marseille, l’expert attitré, « Il fallait pas négocier ! Il fallait pas négocier ! (…) Vous vous rendez compte le temps qu’on a perdu à vouloir négocier, je dis bien négocier, parce qu’il n’y avait rien à négocier. » C’est clair ? Pourquoi ne fallait-il pas négocier ? Parce que c’était prévu par Sarkozy dans son programme (et comme il a été élu, son programme l’a été aussi…), mais surtout parce que les Français « avaient parfaitement compris pendant la campagne présidentielle ». Avant les Français étaient sots, maintenant ils sont brillants : « En 95, les Français n’avaient pas encore compris l’enjeu des régimes spéciaux, aujourd’hui, ils l’ont parfaitement compris. Ils ont parfaitement compris que c’est intolérable. »

« Duel sur la 3 » est une émission de service public et Christine Ockrent prend à cœur son métier : être une animatrice de qualité consiste à être une pédagogue appliquée. Alors que Christian Mahieux essaye de développer son point de vue, elle le fait taire, et se tourne vers Marseille : « Jacques Marseille, ça veut dire que la pédagogie qui consiste à expliquer à la fois la démographie, à la fois la dette publique, à la fois le financement par ce système de répartition, qui vous le rappeliez, date de 1945, que au fond, il reste des gens de bonne foi, qui n’ont pas compris . » Puis, quelques minutes plus tard, elle lance un reportage avec une rare neutralité : « Alors justement, vous dites que les Français, que dans leur majorité, Jacques Marseille, à vous entendre, ont compris . (…) C’est ce que va nous rappeler Dominique Rotival : la très très difficile pédagogie sur la nécessaire réforme des régimes de retraite. » Même impartialité quand elle s’adresse à Bernard Brunhes : « Le fait que l’opinion, d’après les sondages, est pour le moment hostile à ce mouvement de grève, est-ce que c’est en fonction de ce progrès dans la pédagogie comme le disait Jacques Marseille ? »

Mais Jacques Marseille n’est pas le seul à faire œuvre de pédagogie. Jean-Louis Thieriot, avocat d’affaires, cadre immédiatement son intervention : « Dans la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher comme dans la France d’aujourd’hui, la majorité de l’opinion estimait qu’une réforme était nécessaire. Les Français ont très bien compris qu’avec l’allongement de la durée de vie, une retraite pour un certain nombre de personnes, favorisées d’une manière ou d’une autre, à 37 ans au lieu de 40 ans, ça c’était inacceptable. » Et Manuel Valls (PS) en harmonie avec les réformes du gouvernement : «  L’opposition doit jouer son rôle de pédagogue par rapport aux évolutions de la société. »

Pour conclure, le pédagogue en chef, Jacques Marseille, avoue qu’il a même converti ses parents : « Mes parents cheminots ont parfaitement compris, c’est quand même la preuve que la pédagogie peut quand même fonctionner. »

Le bilan d’une telle émission est éloquent : c’est une émission de propagande dans laquelle s’exercent des procédés de censure, d’exclusion, de fabrique de l’opinion. C’est une émission, qui relaye la vulgate dominante et qui réduit la pluralité effective des arguments et des opinions à la portion congrue. Une émission de service public, d’une apparente diversité, qui bafoue les obligations inscrites dans le cahier des charges de France 3 ? Celui-ci indique que la chaîne se doit d’assurer «  l’honnêteté, l’indépendance et le pluralisme de l’information ainsi que l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion. […] La société [France 3] s’interdit de recourir à des procédés susceptibles de nuire à la bonne information du téléspectateur. » [
2]

Laissons la Reine Christine rêver – c’est son dernier bon mot – à la disparation définitive des grèves dans les transports collectifs : « Voilà, vive la télé-transportation, mais nous n’en sommes pas là ! »

Mathias Reymond et Denis Perais

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[1] Pierre Bourdieu, Sur la télévision, 1996, Raisons d’agir, pp. 32-37.

[2] Décret n°94-813 du 16 septembre 1994 portant approbation du cahier des missions et des charges de la société France 3, modifié par le décret n°2002-750 du 2 mai 2002, Chapitre 1, article 2.

Journalisme d’insinuation et de révérence

contre des étudiants en lutte

   

« Informer sur les faits ne pose que des problèmes techniques : il faut confronter les sources, vérifier les chiffres, fournir les indications les plus récentes et les plus complètes possible. » (Le Monde du 18 novembre 2007, dans son sermon contre les acteurs des mobilisations sociales, en général et étudiantes en particulier).

A Strasbourg, les étudiants en lutte ont pu vérifier comment certains de ces « problèmes techniques » sont résolus.

Un exemple, parmi des centaines d’autres, de journalisme d’insinuation et de révérence que conteste l’AG des étudiants.

Un incendie à charge contre les étudiants mobilisés

- Le Nouvel Obs.com, le 16 novembre 2007 publie, sous le titre « Plainte de Strasbourg II après un début d’incendie », un article, fondé, semble-t-il, sur une dépêche d’Associated Press, que le « chapeau » résume ainsi : «  Un incendie s’est déclaré vendredi matin dans une salle de cours, alors qu’une AG d’étudiants se tenait non loin . L’établissement a été fermé . » Trois faits exacts, mais le rapprochement entre les deux premiers est délibérément suggestif, comme le confirme la suite qui accrédite en les citant, sans la moindre vérification, les mensonges – comme on le verra plus loin – de Valérie Pécresse.

« L’université Marc-Bloch (Strasbourg II) a porté plainte vendredi 16 novembre après un début d’incendie à la mi-journée dans une de ses salles de cours, a-t-on appris auprès de la présidence.

Alors qu’une assemblée générale d’étudiants se tenait dans le hall d’entrée d’un des bâtiments de l’université, un rideau a pris feu vers 13h dans une salle vide après les cours du matin. Le sinistre ne s’est cependant pas propagé de façon importante. Après l’évacuation du bâtiment à cause des fumées et l’intervention des pompiers, l’immeuble a été fermé au public. […] La ministre de l’Enseignement supérieur Valérie Pécresse a condamné « avec vigueur » un « incendie intentionnel (…) provoqué par des individus qui participaient au blocage de l’université » . Les étudiants qui la bloquaient avaient toutefois été évacués sans heurts jeudi soir par les forces de l’ordre. Dans un communiqué, Valérie Pécresse a renouvelé son appel à la fin des blocages dans les facultés. (avec AP) »

Des accusations mensongères (le blocage de l’université n’a pas été décidé), des affirmations sans preuve et partant diffamatoires reproduites sans la moindre vérification.

- France 3 Alsace, sous le titre «  »Un bâtiment de l’UMB fermé jusqu’à lundi » publie le même jour un communiqué de l’AFP qui dément partiellement les propos de la ministre sur le blocage de l’Université, mais qui accrédite la version des autorités universitaires et confirme le rapprochement entre l’incendie et la tenu d’une Assemblée générale :

« L’incendie s’est déclaré vendredi matin dans une salle alors que se tenait à proximité une assemblée générale des étudiants, a indiqué le secrétaire général de l’université. Des rideaux d’une salle de cours étaient en feu lorsque l’alerte a été donnée. Les pompiers sont intervenus et ont rapidement maîtrisé l’incendie tandis que les étudiants ont été tous évacués, a précisé M. Baraton. « Nous avons pensé que, pour ne prendre aucun risque, il était préférable de fermer l’université aux étudiants jusqu’à lundi », a-t-il expliqué. L’origine de l’incendie demeure inconnue. « Nous avons porté plainte, puisqu’il y a eu dégradation des locaux », a encore indiqué M. Baraton. Dans un communiqué, la ministre de l’Enseignement supérieur Valérie Pécresse a assuré que le « procureur de la République a été saisi de ces faits par le Président de l’université ». « Il s’agissait a priori d’un incendie volontaire qui commençait à se propager au plafond » de la salle de cours, a précisé une source à la présidence de cette université qui compte 12.000 étudiants. Mme Pécresse a de son côté « condamné avec vigueur » cet « incendie intentionnel », provoqué selon elle « par des individus qui participaient au blocage ». Le blocage de l’université n’a jamais été voté en assemblée générale. Une quinzaine de jeunes gens qui occupaient un amphithéâtre ont été évacués jeudi soir sur réquisition du rectorat. En revanche, au moment de l’alerte, une assemblée générale, à laquelle participaient environ 300 étudiants, se tenait dans le hall de l’université, à proximité de cette salle de cours. Jugeant l’incendie « inacceptable », Mme Pécresse a précisé qu’il faisait « suite à des actes d’intimidation à l’égard des personnels de l’université ». Elle a renouvelé « son appel aux syndicats et aux étudiants à cesser les blocages qui sont sources de violence et d’affrontements ». […] AFP »

Les accusations de Valérie Pécresse sont partiellement et discrètement démenties. Mais l’insinuation est maintenue, sans la moindre vérification [1].

Et il se trouve encore des journalistes pour se demander si la « suspicion » à l’égard des médias, comme ils disent, ne relève pas de la « paranoïa » comme ils disent également.

La réplique de l’AG des étudiants

L’AG de L’Université Marc-Bloch de Strasbourg (UMB) a adopté le mardi 20 novembre 2007 le communiqué suivant :

« Les évènements survenus vendredi 16 novembre à l’Université Marc Bloch (UMB) et la manière dont ils ont été traités démontrent une nouvelle fois les collusions objectives qui animent l’ordre dominant administratif qui se fait le relais des logiques politico-économiques d’un gouverne-ment et la quasi totalité des media aussi bien papiers que télévisuels.

Un feu s’est effectivement déclaré dans une salle du bâtiment 3 du Patio au cours de l’Assemblée Générale réunissant près de 400 étudiants. Le Nouvel Observateur, pourtant déjà une vieille parution, écrit avoir « appris auprès de la présidence » que « L’université Marc-Bloch (Strasbourg II) a porté plainte vendredi 16 novembre après un début d’incendie à la mi-journée dans une de ses salles de cours ». Le même article cite Valérie Pécresse « condamnant avec « vigueur » un « incendie intentionnel (…) provoqué par des individus qui participaient au blocage de l’université » ».

Benoîtement, les politiques, qu’ils soient femmes ou hommes, dans les media, peuvent sans crainte se faire juges et partis sans craindre l’attaque en diffamation. Sans rien commenter de tout cela, l’article qui se veut sûrement relever d’un journalisme rigoureux, nous livre un fait comme une vérité d’Etat assénée avec tant de vigueur qu’on peut se demander si l’assurance de ces propos ne cache pas autre chose. Faut-il encore rappeler, pour prouver « les vues et les bévues » de cette chère ministre, qu’il n’y a jamais eu aucun blocage à l’UMB.

Le journal L’Alsace livre, lui, les propos du bras droit de Bernard Michon, Monsieur Baraton, véritable petit-chef et tyran du personnel : « Nous avons pensé que, pour ne prendre aucun risque, il était préférable de fermer l’université aux étudiants jusqu’à lundi ». Presque jamais, n’est dit que tous les amphithéâtres avaient été fermés dès 11h le même vendredi pour empêcher les étudiants de se réunir attentant, par-là, à leur liberté d’expression et les obligeant à se retrouver dans le hall principal du bâtiment. Rien n’est dit encore du fait que la fumée aperçue depuis quelques minutes par les étudiants n’a été officiellement signalée que par l’un des responsables administratifs et que, c’est seulement 15 à 20 minutes après ce constat susceptible de laisser croire à un nouveau bluff de l’administration, que les alarmes ont retenti. […]

S’il y a de quoi s’interroger, reste que tous les journaux s’emparent du pain béni que représente la parole officielle des personnes les mieux placées : comme si la vérité sur le monde, mieux, la vérité sur leur monde et celui qu’ils nous préparent, était celle qui faisait loi. Quand ce n’est pas cela, c’est le spectaculaire qui est mis en titre comme en ouverture des articles ou encore le formidable courage de Bernard Michon ayant porté une nouvelle plainte après les deux autres portées contre X pour : « des tags anti-CRS et anti-UNEF, tracés à la bombe à peinture noire » (tout le monde a vu que ces tags étaient gris métallisé) et des menaces verbales. Eléments évidemment indiqués dans un encart réservé à ce cher Bernard Michon dans les DNA. […]

La liste serait longue des mises en avant et mises en exergues écœurantes de propos de personnes qui ont tout intérêt à ce qu’aucune contestation ne s’élève ; les présidents eux-mêmes, futurs chefs d’entreprise, sont trop contents de voir leurs pouvoirs décuplés par la réforme que l’on veut faire passer au sein des universités. Les journalistes, les media, qu’ils en soient conscients ou pas, se jettent sur ces paroles d’évangile en définitive assez rassurantes pour eux et leur position, ce qui montre bien que dans notre pays, il y a une différence de traitement automatique de la parole et que l’on est plus à même de croire un membre de l’appareil, aussi vil soit-il, non pour la vérité de ses propos, mais en raison de la position qu’il occupe et en raison de l’ordre qu’il représente. C’est dire que la liberté de presse et la liberté d’expression, dans notre pays, sont aujourd’hui de vains mots, des croyances que l’on accepte comme cette blague du « travailler plus pour gagner plus ». Rien n’est dit par exemple des mots véritablement racistes qu’un administrateur a clairement exprimé à un étudiant, la parole de ce dernier compter largement moins que celle de ceux qui se définissent comme des « serviteurs de l’Etat » ; aussi injuste, totalitaire soit-il, il faut le servir, ce qui n’est pas sans rappeler quelques années noires. Rien n’est dit non plus de l’interdiction d’affichage dans le hall du Patio complètement vidé par l’administration, initiative allant réellement contre la liberté d’expression. Rien du tout. […]

Les media et d’autres séides, véritables « casseurs de grèves » pour rêve de capitalisme tonitruant et élitiste, sont aussi parmi les complices patentés de ceux qui tentent d’empêcher un mouvement et de le réduire à de simples fauteurs de troubles sans cervelles, utopistes ou sans arguments. Les conditions de travail et d’apprentissage, l’augmentation généralisée des inégalités sociales que nous laissent entrevoir les différentes réformes sont inhumaines et intolérables : c’est parce que les étudiants réunis à Strasbourg et ailleurs ont conscience de cela et qu’ils militent contre un intérêt commun privatisé, que jamais ils ne se seraient tirés une balle dans le pied en allumant ce feu qui prend la forme d’un faux incendie fédérant vraiment ceux qui veulent nous réduire à « être de la chair à patron ». En l’état donc, l’Assemblée Générale condamne fermement cet acte, le déplore et se dégage de toute responsabilité.

De sorte que, s’il n’y a pas de fumée sans feu et que Valérie Pécresse continue « son appel aux syndicats et aux étudiants à cesser les blocages qui sont sources de violence et d’affrontements », il ne faudrait pas non plus nous faire prendre un feu pour une fumée, une cause pour une conséquence, car c’est bien sa réforme et celles qui s’appliquent dans le différents services publiques qui sont pour le moment « source de violence et d’affrontement ». […] »

AG de L’Université Marc-Bloch de Strasbourg (UMB)
Communiqué voté par l’AG, le mardi 20 novembre 2007.

* * *
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[1] L’Alsace et Les Dernières Nouvelles d’Alsace ont conforté, eux aussi, la version des autorités.

Quand des syndicats protestent

contre le traitement médiatique des mobilisations

   

Une lettre de protestation de l’intersyndicale héraultaise de la Fonction publique adressée aux rédactions de France 3 Sud, Midi Libre et France Bleu Hérault.

Montpellier, le 27 novembre 2007

Monsieur ou Madame,

Les organisations héraultaises CGT – CFDT – FO – CFTC – CFE-CGC – UNSA – FSU – Solidaires réunies en intersyndicale Fonction publique protestent énergiquement contre la manière dont a été traitée l’information concernant les derniers conflits sociaux.

Après la manifestation départementale du 20 novembre 2007, nous avons été interpellés par certaines inexactitudes que nous avons constatées ici ou là dans la presse locale, qu’elle soit écrite ou audiovisuelle.

Ces erreurs portaient selon les cas sur l’ampleur du cortège, le nombre de manifestants, la place des cheminots dans la manifestation, des comparatifs de mobilisation avec Perpignan ou Nîmes… Elles ont permis de développer des commentaires contraires aux intérêts des salariés, les opposant les uns aux autres.

Par ailleurs, une tendance à la focalisation sur des détails qui écartaient l’essentiel et à contrario, la relégation au rang d’anecdote de ce qui constituait à nos yeux des priorités, comme par exemple la constitution d’une intersyndicale complète et sans faille (ce qui ne s’était pas vu depuis de nombreuses années dans l’Hérault) ont été relevées par nos mandants. Ces choix ont pu donner l’impression que l’événement était minimisé.

Enfin, certains silences ont été assourdissants.

Sans vouloir polémiquer ni remettre en cause vos sources, nous nous interrogeons sur ce que nous considérons être un élément grave qui nuit au mouvement social, à l’engagement des militants, et au final à l’image des organisations syndicales et de leurs adhérents dans l’Hérault.

Un tel comportement nous semble contraire au bon respect de la déontologie journalistique.

Nous sommes inquiets pour le climat anti-presse qui monte dans le salariat. Nous ne souhaitons pas que cet état de fait persiste, ce qui pourrait avoir une influence négative dans nos rapports futurs avec vos services.

Nous vous demandons solennellement de prendre les dispositions nécessaires auprès des rédactions afin que ceci ne se reproduise pas.

Dans l’attente de votre réponse, nous vous prions de croire, Monsieur ou Madame, à l’assurance de nos sentiments les meilleurs.

L’intersyndicale 34 CGT – CFDT – FO – CFTC – CFE-CGC – UNSA – FSU – Solidaires

 

Marc-Olivier Fogiel,

avocat du gouvernement et des usagers très en colère

Henri Maler et Nadine Floury

   

Mardi 13 novembre 2007. Marc-Olivier Fogiel dédie la première séquence de l’émission qu’il anime sur M6 – « T’empêches tout le monde de dormir » – à la grève qui commence le soir-même. Titre de la séquence ? « Grèves : le bras de fer ».

Divertir en mêlant promotion de « produits culturels » et « sujets de société », transformer les « débats » en pugilats (avec, pour principal combattant, l’arbitre lui-même) prendre le parti de rire de tout pour masquer des partis pris sur n’importe quoi : le mélange des genres est lui-même un genre. Un genre qui se prête particulièrement à la démagogie.

Ce jour-là, ce sont les grévistes qui en ont fait les frais.


 

Marc-Olivier Fogiel prend son élan : – « On va donc commencer par LE sujet du jour qui vous concerne tous, cette grève qui vient donc de démarrer à 20 heures. On en débat donc dans un instant avec des usagers en colère, un cheminot qui fait la grève et l’inoxydable Arlette Laguiller , évidemment. Alors la tension monte entre grévistes et usagers qui ont l’impression d’être pris en otage. Pierre. »

Ainsi, d’emblée, et non pas comme d’habitude au bout de plusieurs jours, le conflit est présenté comme un conflit qui oppose grévistes et usagers – tous les usagers, indifféremment enrôlés dans un même « ras le bol ».

Prologue en l’honneur des usagers en colère

Pierre Lapotre a donc enquêté sur les quais. On regarde son reportage et on écoute ses commentaires, sous le titre « Usagers-cheminots 2ème round ».
Pour commencer, petit moment de comédie musicale avec des images du bon vieux temps et des visages souriants et heureux. La chanson dit : « il fait beau dans le métro, tout le monde est gai, tout le monde a le cœur au soleil ». Voix off de Pierre Lapotre : « Il faisait beau dans le métro, c’était en 1976. Mais depuis aujourd’hui 20 heures, dans les transports, ça se passe plutôt comme ça. »

Images de foule, triste et pressée, sur les quais, portes du métro qui se referment difficilement… Les témoignages se succèdent. Une usagère en colère : « Ce sont toujours les mêmes qui sont embêtés quoi, c’est les travailleurs qui embêtent les travailleurs. » Une autre usagère en colère : – « J’suis en colère parce qu’ils ont le droit de faire des choses que les autres ont pas le droit de faire, ça me rend folle. » Une autre usagère très en colère : – « Faut arrêter les conneries, hein, faut arrêter les conneries, y’en a marre. ». Encore des portes de métros qui se referment sur des gens serrés comme des sardines…

La voix off de Pierre Lapotre : – « Après la grève du 18 octobre, un second blocage des trains et des métros ne calmera donc pas les esprits, conséquence : la réforme des régimes spéciaux de retraite risque de tourner à l’empoignade entre syndicats et usagers ; heures d’attente, trains bondés et coups de gueule. Le débat sur la légitimité de ce mouvement social est, depuis ce soir, sur les rails. ». Une usagère « très, très en colère » [d’ailleurs, c’est écrit] : « On n’a pas le droit d’empiéter sur la liberté des autres à ce point-là, de les déranger, de les faire souffrir ; ça commence à bien faire que les usagers depuis si longtemps soient pris en otage systématiquement alors qu’ils n’y sont pour rien. »

Et, pour « équilibrer », Nathalie, agent de maîtrise de Sud Rail : « On a beau dire vous êtes encore en grève les cheminots mais ces dix dernières années les conflits ont énormément baissé à la SNCF, ça représente, un conflit, des conflits, c’est 1,5 jour de grève par an et par agent donc c’est quasiment rien quoi. » La voix off « corrige » : « Mais suffisamment pour faire craindre une paralysie semblable à celle de 1995 ; déjà rejoints par les étudiants, la poste et les salariés de l’énergie, bientôt par l’éducation nationale et les magistrats ; les syndicats annoncent un novembre noir . Côté usagers 60 % approuvent l’alignement des régimes spéciaux [S’affiche alors à l’écran, en grosse lettres : 60% pour la réforme] des Français qui plutôt d’exprimer leur solidarité avec les cheminots témoignent désormais de leur ras-le-bol. » Stéphane Rozes (directeur général de l’institut CSA) : « Les Français attendent un mouvement de réforme, puisqu’ils ont le sentiment durant la présidentielle que c’est eux qui ont décidé de là où le pays voulait aller. »

La voix off : – « Une épreuve de force dans laquelle les syndicats sont donc devenus les bêtes noires des usagers. » Passage dans le local de Sud Rail pour entendre son secrétaire national  : « Les cheminots, ils n’ont pas demandé à être attaqués, ils n’ont pas demandé à se mettre en grève, ils le souhaitent pas à priori enfin. La grève c’est pas un moment de plaisir, c’est pas un moment de plaisir. Donc à partir de ce moment-là faut que la colère des usagers soit tournée vers les vrais responsables et les vrais responsables c’est les politiques. » La voix off : – « Et donc le gouvernement qui s’est lancé dans un véritable bras de fer sans avoir encore trouvé d’issue à ce conflit car face aux revendications, l’état martèle le même discours, Nicolas Sarkozy maintient son cap. » On entend alors Nicolas Sarkozy : « Le chantage à la rue, ça ne marchera pas », puis François Fillon : « […] en tout cas, nous, nous ne reculerons pas. »

Le reportage revient alors à son point de départ. La voix off : – « Dernier avertissement, des grévistes responsables pour certains d’un divorce entre les français et leurs services publics. La preuve ? Une fédération d’usagers en colère organise même la riposte et en appelle à une nouvelle forme de grève, celle de la gratuité. » Jean-Claude Delarue, président de la fédération des usagers des transports : – « La grève de la gratuité c’est une grève qui consiste à faire rouler les trains, donc les usagers sont contents et en plus à ne pas faire payer et ça c’est une grève qui frappe au portefeuille, la SNCF et les pouvoirs publics et qui ne frappe donc pas les usagers. » La voix off : – « En attendant la galère des usagers ne fait que commencer, un climat de tension qui pourrait durer au moins jusqu’au 20 novembre, Alors pour patienter, sur les quais sans s’énerver. » [On revoit l’usagère très en colère : « faut arrêter les conneries »] La voix off : – « Le mieux c’est de chanter. » A nouveau, la comédie musicale du bon vieux temps, quand les gens, satisfaits de leurs services publics, défendaient les transports collectifs ! « Il fait beau dans le métro ; et dans l’autobus, peux-tu en dire autant dans ton auto ? »

Retour sur le plateau de l’émission… pour donner immédiatement la parole à la pseudo-représentante des usagers en colère.

Où il est encore question… des usagers très en colère

Marc-Olivier Fogiel : – « Et pour débattre avec nous Arlette Laguiller, merci d’être là . l’inoxydable Arlette Laguiller  ; à vos côtés Fabien Villedieu. Bonsoir, vous avez trente ans, vous êtes conducteur de train, délégué général Sud rail gare de Lyon ; vous êtes donc en grève. Pour débattre face à vous, bonsoir, Sabine Hérold. Vous êtes la porte-parole d’Alternative libérale, et vous on vous surnomme Melle Tatcher puisque vous organisez des grèves antigrèves. » Sabine Herold : – « Des manifestations. » Marc-Olivier Fogiel : – « Des manifestations antigrèves. » Première intervention de Fabrice Eboué, dans sa fonction de préposé à l’humour : – « Donc vous êtes CRS en fait. » [Rires et applaudissements]

- Marc-Olivier Fogiel : – « Alors pour poser la question. […] Est-ce que vous, vous avez l’impression d’être pris en otage ? »
- Sabine Hérold : – « Oui, alors bon, c’est un terme qui peut paraître fort mais oui en effet. Moi demain comme n’importe quel salarié de ce pays, bah qu’est-ce que je vais faire ? » Sabine Hérold prend son exemple de salariée prise en otage, puis celui de sa cousine d’Epinay-sur-Seine, avant de s’interroger : « Aujourd’hui en effet on prend en otage les usagers et pourquoi ? C’est ça la vraie question. »
- Marc-Olivier Fogiel : « Alors, on va venir au pourquoi, déjà sur la forme…il s’adresse alors à Fabien Villedieu de Sud Rail : – […] Est-ce que vous vous avez l’impression, vous qui êtes en grève, de prendre en otage, d’être un preneur d’otage. »
- Fabien Villedieu : – « C’est le collègue qui le disait derrière. Je ne suis pas Ben Laden je ne rançonne personne et on ne va tuer personne. Jusqu’à présent la grève c’est un droit qui est dans la constitution, qui peut s’exercer et si je pense que la prise d’otage c’est quand même du terrorisme, euh bah ça se retrouverait pas dans la constitution. »
- Sabine Herold : –
« En même temps la SNCF et la RATP sont en situation de monopole. […] S’il n’y avait pas de monopole au niveau de la RATP et de la SNCF ce ne serait pas la même chose et par exemple les grèves qui ont eu lieu il y a une semaine au niveau d’Air France c’était pas la même chose. Ici vraiment on n’a pas le choix parce que c’est un monopole. »

Après la défense de usagers « pris en otage », une seule question : « comment les libérer » ? Une « experte » en conflits sociaux, la navigatrice Maud Fontenoy, a une solution toute prête : rendre les transports gratuits pendant la durée du conflit. _ – Maud Fontenoy : – «  […] le côté gratuit c’est peut-être la solution, bien-sûr le droit de grève »
- Fabien Villedieu (de Sud Rail) tente de revenir sur la question du monopole : – « Le monopole n’existe plus sur l’Angleterre, la casse et la privatisation des chemins de fer en Angleterre ça a augmenté le nombre d’accidents et de morts des usagers. Effectivement ce monopole ça permet aussi le maintien d’un certain niveau de sécurité. Y compris un des tarifs les moins chers en Europe c’est à la SNCF et c’est en partie grâce au monopole…
- Marc-Olivier Fogiel : – « Excusez-moi juste cette question-là pourquoi vous n’opérez pas la gratuité simplement, hein Benoît ? »
- Benoît Poelvoorde : – « La gratuité, je pense que vous les mettrez tous dans l’embarras. »
- Marc-Olivier Fogiel surenchérit : – « Dans la merde autant le dire.[…] »

L’acteur comique ayant donné son avis, Victoria Abril se sentant obligée de donner le sien fait partager aux téléspectateurs son expérience des conflits sociaux au Japon.

En attendant « sur le fond »

S’étendre sur les effets de la grève permet d’esquiver, au moins provisoirement, la question de ses motifs : la question « sur le fond », comme Marc-Olivier Fogiel ne cesse de la désigner pour la reporter chaque fois qu’Arlette Laguiller et Fabien Villedieu tentent de l’aborder.

- Arlette Laguiller : – « Depuis plus d’un siècle heureusement que le droit de grève existe. On n’a pas trouvé mieux parce que ceux qui prennent en otage les travailleurs, l’ensemble de la société c’est le patronat, c’est les directions des entreprises ce sont eux qui ont seuls le droit de décider de restructurer, de licencier, de bloquer les salaires, de mettre des sanctions y compris aux travailleurs qui font grève. Alors eux ils ont le droit de prendre en otage (interrompue) Attendez je termine. Ils ont le droit eux et j’en terminerai. » Brouhaha. Elle est interrompue par Sabine Herold.
- Sabine Herold : – « Là de quoi on parle ? On parle simplement du fait que les régimes spéciaux… »
- Arlette Laguiller : – « Je vous dis de me laisser te