Torture à Guantanamo : un rapport accuse Rumsfeld

Posté par issopha le 13 décembre 2008

ETATS-UNIS

Torture à Guantanamo : un rapport accuse Rumsfeld

NOUVELOBS.COM | 12.12.2008 | 19:26

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Un rapport du Sénat américain estime que l’ancien secrétaire à la Défense est directement responsable des mauvais traitements infligés aux détenus dans les prisons américaines.

 Donald Rusmfeld (Reuters)

 Donald Rusmfeld (Reuters)

L‘ancien secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, ainsi que d’autres hauts responsables de l’administration Bush ont été jugés responsables de mauvais traitements sur des détenus dans les prisons américaines, selon un rapport du Sénat américain publié jeudi 11 décembre.
« L’accord de Rumsfeld pour le recours à des techniques d’interrogatoire agressives à la base de Guantanamo (Cuba) a été une cause directe pour que des détenus subissent de mauvais traitements là-bas » et « a influencé et contribué à l’emploi de techniques menant à de mauvais traitements (…) en Afghanistan et en Irak », estime le rapport.

« Acceptable d’utiliser des procédures dégradantes »

Il relève que Donald Rumsfeld a autorisé des techniques d’interrogatoire dures à Guantanamo le 2 décembre 2002, tout en faisant des déclarations les excluant un mois plus tard.
« Le message des hauts responsables était clair: il était acceptable d’utiliser des procédures dégradantes et des abus contre les détenus », a déclaré le sénateur démocrate Carl Levin, président de la Commission des forces armées du Sénat, qui a élaboré ce rapport.
Le rapport a aussi critiqué « la tentative des hauts responsables de faire porter le chapeau à des subalternes en évitant toute responsabilité pour les mauvais traitements ».
La Commission a centré ses quelques deux années d’enquête sur l’utilisation par le ministère de la Défense de techniques controversées d’interrogatoire, comme l’obligation de se tenir dans des positions stressantes, la nudité, la privation de sommeil ou la simulation de noyade.

Quand Bush oublie la Convention de Genève

Ces méthodes « ont nui à notre capacité à recueillir des renseignements exacts qui pouvaient sauver des vies, ont renforcé nos ennemis et compromis notre autorité morale », indique le rapport, dont la plus grande partie est classée secret défense.
L’usage de méthodes coercitives a eu pour origine un document signé du président George W. Bush du 7 février 2002, selon lequel les règles de la Convention de Genève sur un traitement humain des prisonniers ne s’appliquaient pas aux détenus du groupe islamiste Al-Qaïda ni aux talibans, selon le rapport.
De hauts responsables de l’administration, dont Condoleezza Rice, ex-conseillère à la Sécurité nationale, devenue ensuite secrétaire d’Etat, ont participé à des réunions sur les techniques d’interrogatoires dures dès le printemps 2002, ajoute le rapport.

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Commission d’enquête citoyenne sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda

Posté par issopha le 11 août 2008

Commission d’enquête citoyenne

sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda 

 Dossier réalisé par l’association SURVIE FRANCE

Plaintes visant des militaires français

 Compte rendu de la Conférence de presse organisée le 10 Mai 2006 à la LDH 

Six personnes qui s’estiment victimes d’actes accomplis au Rwanda, en 1994, par des militaires français de l’opération « Turquoise » se sont constituées parties civiles devant le Tribunal aux Armées de Paris. La LDH et la FIDH se sont constituées parties civiles à leur côté. 

Le 10 mai 2006, les avocats (M. Antoine Conte, M. Michel Tubiana, et M. Antoine Bernard) de ces parties civiles ont tenu une conférence de presse au siège de la LDH. Ils ont dénoncé le comportement du Parquet militaire qui cherche à paralyser l’instruction de ces plaintes – conformément à la volonté manifeste du Gouvernement. Le déroulement de la procédure témoigne de cette volonté. 

Les plaintes avaient été déposées le 16 février 2005 entre les mains du Juge d’instruction militaire. 

Dès le 27 avril, le ministère de la Défense faisait connaître son avis : tout en niant toute participation de militaires français à des crimes internationaux, le Ministère se disait disposé à apporter toute l’aide requise par la Justice. Cependant, le 7 juillet 2005, le Parquet militaire faisait savoir qu’il trouvait les plaintes peu vraisemblables et, conformément aux dispositions de l’article 86 du Code de procédure pénale, il demandait qu’avant toute ouverture de l’instruction, le Juge d’instruction entendît les plaignants pour vérifier leur crédibilité. Les plaignants personnes physiques ont donc été convoqués à Paris. 

Or, ceux-ci se trouvaient dans l’impossibilité absolue de se rendre en France n’en ayant pas les moyens financiers. En conséquence, le 6 octobre 2005, le Parquet militaire prenait des réquisitions demandant à ce que le Juge d’instruction  - soit délivrât une commission rogatoire internationale aux autorités rwandaises pour que ces autorités entendent à sa place les plaignants ; - soit se transportât sur les lieux, au Rwanda, afin de les entendre lui-même dans les conditions prévues à l’article 86 du Code de procédure pénale. On notera que, l’instruction n’étant pas encore ouverte puisque l’on en était encore à vérifier la « crédibilité » des plaignants (v. art. 86 Code de procédure pénale), ce Juge ne pouvait pas délivrer de commission rogatoire (v. art. 151 Code de procédure pénale). 

Dans ces conditions, il ne lui restait que le second terme de l’alternative – le transport sur les lieux – pour satisfaire le Parquet militaire. Le Juge d’instruction a donc décidé, par une ordonnance du 12 octobre 2005, de se rendre sur les lieux, conformément aux demandes du Parquet. Le Juge d’instruction s’est rendu au Rwanda entendre les plaignants au cours du mois de novembre 2005, malgré les mises en garde que le ministère de la Défense lui avait adressées en invoquant les « dangers » auxquels sa personne s’exposerait à Kigali. 

Enfin, le réquisitoire du Parquet militaire qui permettait l’ouverture effective de l’information a été pris le 23 décembre 2005. 

Toutefois ce réquisitoire ne concernait que deux des six plaintes. En effet, dans le même acte, le Parquet militaire requérait du Juge d’instruction qu’il déclarât les quatre autres plaintes « irrecevables » car le « préjudice » invoqué par les plaignants n’aurait pas été suffisamment caractérisé. Passant outre à cette partie du réquisitoire, le Juge d’instruction déclarait par une ordonnance du 16 février 2006, que les six constitutions de partie civile déposées par les six plaignants individuels, étaient recevables. 

Depuis lors, le Parquet militaire a lancé deux sortes d’offensives. D’abord, il a fait appel de l’ordonnance du 16 février 2006 en ce qui concerne les quatre constitutions de partie civile qu’il estime irrecevables. Son argument essentiel contre la recevabilité – à savoir l’absence de préjudice caractérisé  - est incompatible, en droit, avec la jurisprudence de la Cour de cassation. 

De plus il est scandaleux de contester que des personnes réchappées d’un génocide puissent éprouver un préjudice en raison de la perte de leurs proches et de leurs blessures personnelles. L’appel a été plaidé devant la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris qui rendra son arrêt le 29 mai. Si, par extraordinaire, la Chambre de l’instruction devait suivre le Parquet militaire et déclarer les quatre constitutions de partie civile irrecevables, il ne serait plus question d’instruire ces quatre plaintes. Ensuite, le Parquet militaire a requis la nullité du transport du Juge d’instruction à Kigali. 

Il vise, de la sorte, à remettre en cause toutes les constitutions de partie civile individuelles – et non pas seulement les quatre dont il conteste, par ailleurs, la recevabilité. En effet, le Parquet espère sans doute que, dans l’hypothèse où il aurait gain de cause, il lui serait possible de solliciter l’annulation de toute la procédure consécutive à la descente sur les lieux de novembre 2005. Au soutien de sa requête, il fait valoir qu’en territoire étranger et en l’absence de convention internationale d’entraide judiciaire, le Juge français n’avait pas le pouvoir d’entendre lui-même les plaignants, n’hésitant pas à se contredire, lui même en ayant fait la demande au Juge. Son argumentation n’est pas sérieuse car, en l’absence de traité, le consentement de l’État étranger suffit à lever l’obstacle que la souveraineté de cet État oppose à l’accomplissement de la mission du Juge d’instruction français. 

Ce consentement n’a pas à revêtir de formes particulières. Or, en l’espèce, on ne peut pas sérieusement contester que les autorités rwandaises aient consenti puisque le Juge d’instruction, après les avoir informées de sa mission, a obtenu leur visa et a été reçu par elles, à plusieurs reprises, à Kigali. Cette question devrait être plaidée fin mai devant la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel qui rendra son arrêt à une date encore inconnue. 

Les avocats ne se sont pas contentés de décrire les étapes de la procédure en pointant les faiblesses et les incohérences de l’argumentation du Parquet militaire. Ils ont également insisté sur deux points. D’abord, ils ont souligné le refus du Gouvernement – auquel est subordonné le Parquet – de voir, non seulement jugés, mais même simplement instruits à charge et à décharge, les faits reprochés aux forces françaises. 

Tout continue de se passer comme si les autorités civiles et militaires françaises redoutaient que la moindre lumière puisse être faite sur le soupçon d’implication française dans le génocide et les crimes qui l’ont accompagné. Ensuite, ils ont effectivement rappelé que les militaires qui sont immédiatement visés par les plaignants ont agi dans le cadre des missions que leur avaient assignées leurs supérieurs conformément aux décisions arrêtées au sommet de l’État. C’est donc à ce niveau que se situe la responsabilité première des faits dont le Tribunal aux Armées de Paris est saisi. 

C’est sans doute pour cela que le Parquet militaire met tant de zèle à paralyser le déroulement de l’instruction. 

Survie France  http://survie.org/Genocide-des-Tutsi-au-Rwanda-Revue 

Génocide des Tutsi au Rwanda (Revue de presse Nov 2005-Janv 2006) mercredi, 1er février 2006 

La france au Rwanda : exercice d’autodéfense Des témoignages accablants pour l’armée française lors de l’Opération Turquoise, en 1994 qui déclenchent une offensive médiatique. Le Soir, 21 janvier 2006 Kigali, envoyée spéciale 

Pierre Péan n’était pas un tireur isolé. Son pamphlet (1) faisait partie d’une offensive médiatique généralisée, prenant pour cible le régime de Kigali et son président, Paul Kagame. En effet, une demi douzaine de livres ont été publiés quasi simultanément, (2) reprenant tous les mêmes thèmes, la responsabilité du FPR dans l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, présenté comme l’élément déclencheur du génocide, les massacres commis par le FPR à l’encontre des Hutus, ce qui mène à la thèse du double génocide. Tous ces auteurs, qui visiblement se connaissent, s’épaulent et s’inspirent, puisent aux mêmes sources, l’enquête du juge anti- terroriste Bruguière, présentée comme achevée depuis deux ans et qui n’est connue que par des « fuites » privilégiées et le témoignage d’un transfuge du FPR, Abdul Ruzibiza, qui se définit comme un membre du « network », le commando tutsi qui aurait abattu l’appareil présidentiel et qui a été amené de Kampala à Paris par les services français qui l’avaient rencontré lors de l’Opération Artemis en Ituri en 2003. A Kigali on se demande quelle est la raison de ce tir groupé, onze ans après la fin de la guerre. Une tentative de déstabilisation serait-elle en préparation, précédée par un lynchage médiatique en bonne et due forme ? Essaierait-on de miner la légitimité du régime en assurant que, désireux de conquérir tout le pouvoir, Kagame et les siens auraient délibérément sacrifié les Tutsis dits de l’intérieur ? La raison de ce déchaînement révisionniste est peut-être plus simple, et plus embarrassante pour une armée française désormais sur la défensive. En effet, le procureur du Tribunal aux armées de Paris, seule instance habilitée à juger les militaires en mission à l’étranger, a ouvert une information judiciaire pour « complicité de génocide ». C’est l’aboutissement d’une plainte déposée en février dernier par six Rwandais victimes du génocide, qui ont mis en cause le comportement de l’armée française entre juin et août 1994. A ce moment, l’Opération Turquoise, autorisée par les Nations Unies, avait permis aux Français de créer une « zone humanitaire sûre » (ZHS) dans le sud-ouest du pays. L’objectif officiel était de protéger les Tutsis victimes du génocide. En réalité, cette opération fut contestée dès le départ, le FPR la considérant comme un ultime soutien aux forces gouvernementales en déroute, qui se rassemblèrent d’ailleurs dans la ZHS avant de traverser la frontière en direction des camps du Kivu. Aujourd’hui les langues se délient au Rwanda et les témoignages se multiplient, décrivant les ambiguïtés de l’attitude des militaires français. La juge d’instruction du Tribunal aux armées de Paris, Brigitte Raynaud, s’est rendue au Rwanda en décembre dernier pour y auditionner des plaignants. Les témoignages portent plus particulièrement sur la tragédie qui s’est déroulée sur les collines de Bisesero, où les militaires français auraient attendu trois jours avant de venir secourir des Tutsis survivants et à Murambi, où l’une des plaignantes, Auréa Mukakalisa a assuré à la juge que « des miliciens hutus entraient dans le camp et désignaient des Tutsis que les militaires français aidaient à sortir du camp ». L’information judiciaire ouverte en France ne concerne que deux des six plaintes déposées, les autres n’ayant pas été jugées recevables par le procureur. Ce premier pas a déjà suscité de vives réactions en France : la Ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, a jugé « inadmissibles » les dénonciations du comportement des militaires français, l’un des responsables de Turquoise, le colonel Hogard a publié un ouvrage défendant l’action de ses hommes (3) et le général Lafourcade, qui dirigeait l’Opération Turquoise, s’est également justifié dans la presse. La juge Raynaud, bien que démissionnaire, poursuivra cependant ses investigations, même si, avant de se rendre au Rwanda le Ministère de la Défense lui avait fait savoir qu’il jugeait ce déplacement inopportun pour des raisons de sécurité, invoquant la publication imminente de deux ouvrages qui allaient remettre le Rwanda sous les feux de l’actualité (ce qui démontre d’ailleurs que la publication de ces livres n’était pas fortuite). 

Au Rwanda, des rescapés se pressent désormais devant le bureau du Procureur, désireux de faire entendre leur version de l’histoire. Nous livrons ici quelques uns de ces témoignages, dont certains ont été communiqués à la juge française lors de son séjour à Kigali et dont d’autres sont inédits. Colette Braeckman (1) Pierre Péan, Noires fureurs, blancs menteurs, édition Mille et une nuits (2) Lieutenant Abdul Joshua Ruzibiza, Rwanda, l’histoire secrète, éditions du Panama, 

(3) Charles Onana, avec préface de Pierre Péan, Les secrets de la justice internationale, enquêtes truquées sur le génocide rwandais, éditions Duboiris, Sous la direction du même auteur : Silence sur un attentat, le scandale du génocide rwandais, éditions Duboiris, Jacques Hogard, Les larmes de l’honneur, 60 jours dans la tourmente du Rwanda, éditions Hugo.doc Alors que la France célèbre avec émotion le 10eme anniversaire de la disparition de François Mitterrand, le génocide au Rwanda, qui eut lieu à la fin de son « règne » suscite une étrange fièvre éditoriale. Certes, aucun commentateur n’a le mauvais goût de rappeler que le défunt chef d’Etat, vénéré des Français, défendit jusqu’au bout le régime Habyarimana, envoyant même un avion spécial à Kigali pour ramener à Paris sa veuve et ses enfants, qu’il fut l’un des premiers à évoquer « le double génocide », thème favori des révisionnistes et que c’est le Premier Ministre Balladur qui, à l’époque de la cohabitation, freina les ardeurs guerrières d’un chef d’Etat qui voulait à tout prix empêcher le FPR de conquérir Kigali.  Cependant, si le Rwanda est biffé de toutes les cérémonies du culte mitterrandien, il est curieusement présent sur le plan éditorial. Comme si, onze ans après, il était urgent d’allumer des contre feux. Pour quel incendie ? Car enfin, si la juge des armées vient à conclure que des soldats français engagés dans l’Opération Turquoise se sont mal comportés et doivent être sanctionnés, pourquoi toute l’institution militaire devrait elle se sentir visée ? On ose croire que, lorsque certains militaires fraternisaient ou collaboraient avec les extrémistes hutus, ils agissaient à titre individuel et non pas sur ordre de leurs supérieurs. Rappelons que, lorsqu’il se confirma que des militaires belges avaient commis des exactions en Somalie en 1993, ces hommes furent sévèrement sanctionnés mais sans que l’armée belge ou l’Etat ne se sentent ébranlés pour autant. (Il en alla autrement lors de la mort des Casques bleus en 1994 et de l’abandon du Rwanda par la Belgique officielle…) Faut il croire que lorsqu’un militaire français est mis en cause, c’est la France, en tant qu’Etat, qui se sent attaquée ? Si tel était le cas, notre grand voisin ne différerait guère des Etats-Unis, qui refusent pour leurs soldats la juridiction de la Cour pénale internationale… En dressant des rideaux de fumée pour masquer ses ambiguïtés au Rwanda ou ailleurs, en refusant de regarder en face les compromissions du passé, en refusant toute forme d’excuse, la France s’enfonce dans son malentendu avec l’Afrique. Ce n’est pas une loi qui dira les bienfaits de la colonisation, cette reconnaissance là doit venir des peuples eux-mêmes. Les Africains devraient, sans arrière pensées, pouvoir rejoindre Paris dans son légitime combat pour l’exception culturelle et contre l’uniformisation du monde. Mais en se solidarisant avec les erreurs commises hier au Rwanda, la France d’aujourd’hui donne le sentiment qu’elle n’a pas changé et fournit elle-même des arguments à ses rivaux en Afrique. Constater cela, avec tristesse, ce n’est pas être hostile à notre grand voisin. C’est croire, au contraire, que ce pays là vaut mieux que ceux qui le défendent aujourd’hui si maladroitement.  Colette Braeckman 

Des témoins parlent et accusent la France 

  • Bernadette Mukonkusi, violée par le domestique des militaires français 

En 1994, je vivais à Kigali. Dès les premiers jours du génocide, mon mari avait été assassiné. Je m’étais cachée et j’avais été séparée de mes deux enfants. Après la victoire du FPR en juillet, lorsque je sortis de ma cachette, on me dit que les enfants avaient fui en direction de Gikongoro et se trouvaient dans la zone Turquoise, contrôlée par les Français. Lorsque je suis arrivée à Gikongoro, des Interhahamwe m’ont encerclée, interrogée. Une femme qui travaillait avec eux est allée chercher deux militaires français. Ils ont commencé par me poser beaucoup de questions, d’où je venais, ce que je faisais là. Entretemps, un des Interhahamwe m’a dit que mes enfants se trouvaient dans le camp de Kibeho. Les Français m’ont demandé où je comptais passer la nuit. Ils avaient établi leurs quartiers dans les installations de SOS Villages à Gikongoro. Ils ont accepté de m’embarquer dans leur jeep après avoir terminé la bière qu’ils prenaient avec les Interhahamwe. En arrivant, ils m’ont désigné une espèce de trou, un abri dans lequel on se cache en cas d’attaque. En me jetant une natte, ils m’ont dit que je pouvais dormir là. J’y suis restée jusqu’au soir, le camp était très éclairé. Soudain un Rwandais est venu me rejoinder dans l’abri et il a commencé à se déshabiller. J’ai eu peur, je suis sortie, mais les Français m’ont dit de retourner d’où je venais. Le type était sur la natte, il a voulu me prendre de force, je l’ai repoussé, j’ai crié. Un Français est venu voir ce qui se passait mais il n’est pas intervenu. L’homme m’a violée, avec brutalité, puis s’est endormi. Moi, je me suis enfuie, pendant que le Français me criait » mais où vas tu ?  » J’ai alors compris que mon violeur était le domestique des militaires français et qu’ils lui avaient fait un « cadeau ». 

  • Jean-Marie Vianney Nzabakurikiza 

En 1993, j’étais à Kibuye et je voyais que les Français étaient aux barriers pour contrôler les Rwandais. En 1994, je les ai vus donner des grenades offensives aux Interhahamwe. Ces derniers s’en servaient pour débusquer les Tutsis : ils lançaient ces grenades vers les bois, les massifs où nous étions cachés, et les rescapés étaient alors obligés de sortir de leur cachette, ce qui permettait de les tuer facilement. A Kibuye, avant de fuir vers le Congo, les Interhahamwe o,t systématiquement pillé la ville, ils ont tout détruit, et les Français qui étaient présents ont laissé faire, ils ne sont pas du tout intervenus pour les empêcher. 

  • Nshiyimana Gilbert 

Moi aussi je suis de Kibuye, né à Ruhengeri. J’étais présent lors de l’opération Turquoise et honnêtement, je ne peux pas dire que j’ai vu des Français sauver des gens. Lorsqu’ils découvraient des rescapés cachés dans les bois, ils les prenaient c’est vrai, mais c’était pour les confier ensuite aux Ihterhahamwe, pas pour les mettre en lieu sûr. Car les Interhahamwe tuaient ceux qu’on retrouvait. Depuis le début, lorsque j’avais vu les Français trier des gens aux barriers et arrêter avec l’artillerie l’offensive du FPR, je me suis dit que ces gens là n’étaient au Rwanda que pour servir de bouclier à Habyarimana, pour mener la guerre au FPR ; Moi, ma maison a été entièrement détruite à Kibuye, sous le regard des Français qui n’ont absolument pas bougé. Et vous voudriez me faire dire qu’ils étaient là pour le protéger ? 

  • Kayumba Bernard, ancien séminariste : à Bisesero, les Français nous ont désarmés 

En avril 1994, je me suis dirigé vers Bisesero. Nous marchions de nuit, allant de cachette en cachette. Bisesero est un endroit sur la hauteur, où d’où les Tutsis n’ont jamais été délogés. A mon arrivée, il y avait là plus de 50.000 personnes. Nous avions des armes traditionnelles, des arcs et des flèches, des lances, des couteaux, et nous tentions ainsi de repousser les Interhahamwe venus de Kibuye envoyés par le préfet Clement Kayishema. Nous avions même 13 fusils mais puisque personne ne savait s’en servir nous avions préféré les enterrer. Les Interhahamwe montaient vers nous avec des chiens, pour débusquer ceux qui se cachaient dans les buissons. Nous avons tenu jusqu’au 27 juin, nous avions faim, les blessés étaient nombreux. Le 27 juin, les Français sont arrivés, guidés vers nous par les Interhahamwe. Ils nous ont dit d’appeler ceux qui étaient cachés. Les gens sont sortis et ont demandé aux Français de les emmener. Les militaires français ont refusé, car ils n’étaient pas assez nombreux, et ont promis de revenir dans trois jours. En réalité, ils étaient venus avec une dizaine de camions, ils avaient des communications radio, et Kibuye n’était qu’à 30 km de là. Je leur ai alors demandé de nous tuer tout de suite, proprement, au lieu de nous abandonner aux Interhahamwe qui attendaient de nous massacrer à l’arme blanche. Après leur départ, la population a convergé vers nous : les Interhahamwe, avec des renforts venus de la ville, les civils avec des machettes. On devait entendre les cris, les explosions, les coups de feu jusque Kibuye. Nous avons perdu beaucoup de monde car au moment de l’assaut nous étions déjà très affaiblis. Lorsque les Français sont revenus le 30 juin, ils ont enlevé leurs armes traditionnelles à ceux qui survivaient encore. Arraché les arcs et les flèches, pris les lances, les bâtons et même les 13 fusils enterrés. C’étaient des armes auxquelles nous tenions, elles venaient de nos parents. A ce moment, nous n’étions plus que 1300 survivants, nous étions comme des animaux. Les Français nous ont alors donné à manger et nous ont emmenés vers Kibuye. Durant le trajet, j’ai vu qu’ils laissaient les Interhahamwe filer vers la forêt de Nyungwe avec leurs armes, pour qu’ils puissant s’y réorganiser. Lorsque nous avons choisi de rejoindre les lignes du FPR, notre évacuation s’est faite dans l’hostilité ; on nous a entassés dans des camions bâchés, nous manquions d’air et avons failli étouffer. On sentait bien qu’ils nous en voulaient. 

  • Nsengyumva Hamada, ancien militaire, actif dans les services de renseignement 

Alors que tous les Français étaient censés avoir quitté le Rwanda en décembre 2003, en mars 1994 il y avait encore trois Français au camp Bigogwe. Ils nous apprenaient l’usage de fusils de chasse et de lunettes de vision nocturne.  J’ai appris à tirer avec l’aide des Français. Dans nos exercices, il y avait des cibles en carton. Cela, c’était classique et normal. Mais sur les collines où avaient lieu les exercices, on nous pénalisait si nous visions ces cibles en carton. Les vrais objectifs, qui nous valaient des points et de l’avancement, nous devions les atteindre sur les vaches des pasteurs Bagogwe (un groupe de bergers apparentés aux Tutsis) Le sport pour nous, c’était d’avancer, couverts par les tirs de mortier des Français, de nous approcher des vaches et de leur tirer une balle entre les deux yeux… A la fin de l’Opération Turquoise, j’ai fui avec toute l’armée. Les Français nous ont laissés passer au Zaïre et là j’ai fait le grand tour du pays : je suis allé du Kivu jusque Tingi Tingi près de Kisangani, un camp de réfugiés qui abritait également des militaires, puis nous sommes allés à Lubutu, Obiro, Opala, Ubundu. Puis de Mbandaka, la capitale de l’Equateur nous sommes passés au Congo Brazzaville. La tactique était toujours la même : nous devions garder avec nous des populations civiles, comme une sorte de bouclier. Tout au long de notre odyssée à travers le Congo, lorsque nous fuyions les forces de l’AFDL (Alliance des Forces démocratiques pour la libération du Congo) soutenues par le Rwanda, il y avait des Français avec nous, ils nous donnaient des habits militaires et des armes. 

  • Samuel Zirimwabagabo, ancien gendarme à Kibuye 

En 1994, j’étais gendarme à Kibuye, sur les bords du lac Kivu. Lorsque les Français arrivèrent à bord d’hélicoptères, c’était la joie, la population chantait et dansait, les autorités célébraient l’évènement. Travaillant à l’état major, je participais à des factions devant l’entrée du camp. Je voyais les Interhahame qui circulaient avec des épées, des houes, ils étaient vêtus de feuilles de bananiers, portaient des plumes de coqs. Ils cherchaient les Tutsis qui se cachaient encore aux alentours de la préfecture. Les troupes françaises se sont entretenues avec les chefs de la gendarmerie, afin de voir comment organiser la collaboration et maintenir la sécurité. Pour la journée, on cherchait des gendarmes qui parlaient bien le français, ils triaient les prisonniers selon leur région d’origine, puis on emmenait ces gens à l’économat technique ou dans un hangar. On les laissait là durant la journée et on leur donnait de l’eau. Quelques gendarmes entraient parfois pour les battre mais c’était tout. Après une semaine, nous avons vu des rescapés que l’on amenait, attachés par des cordelettes militaires, très solides. Le sous-lieutenant Emmanuel Ndajagimana collaborait souvent avec un militaire français appelé Sartre, qui venait boire avec lui dans le mess. Vers minuit, les lieutenants et sous lieutenant Ndagajimana et Masengeso étaient appelés . Ils amenaient au camp des gendarmes Abakiga (originaires du Nord, la région du président Habyarimana) Ces derniers commençaient alors à tuer les prisonniers. Nous on restait à l’extérieur et on suivait ce qui se passait. Tout allait vite, un seul cri et c’était fini : ils tuaient les déplacés en un seul coup sur la tête, avec des crosses, des bâtons. Les corps étaient évacués dans des camions couverts d’une sorte de toile de tente, pour camoufler le chargement. Les Français étaient aussi postés aux barrières, ils participaient au contrôle des gens. Les Interhahamwe étaient derrière eux et lorsqu’un Tutsi était attrappé, ils s’en chargeaient. Au retour, ils étaient couverts de sang. Avant leur départ de Kibuye, fin août 1994, les Interhahamwe ont commencé à piller la ville, à tout détruire. Les Français n’ont rien fait pour s’y opposer…Au contraire, ils levaient le pouce comme pour saluer leurs alliés et ils leur donnaient des habits, des morceaux d’uniforme. Sartre leur a même donné des armes, des munitions. 



Ce qui a manqué à l’opération « Turquoise », par Patrick May Point de vue 

LE MONDE 12.01.06 Le général Jean-Claude Lafourcade signe dans Le Monde du 5 janvier une défense des soldats de l’opération « Turquoise » au Rwanda en 1994, dont il était le commandant. Le général ne se trompe pas de cible, il se trompe de combat. Sans doute, l’opération « Turquoise » ne fut pas parfaite et elle a comporté des lacunes, comme l’affaire de Bisesero entre les 27 et 29 juin 1994, où des Tutsis sont morts faute d’un secours des Français, pourtant informés du danger qu’ils couraient. On peut deviner que ce n’est pas le seul endroit du Rwanda où l’armée française a fait preuve d’un manque de rigueur. Ce qui ne veut pas dire « complicité de génocide », sauf si l’on devait découvrir que c’est sciemment que les Français ont abandonné les Tutsis de Bisesero. L’honneur des soldats français n’est donc pas, dans l’état actuel du dossier, à mettre en cause ici. En revanche, ce que le général omet de dire, lorsqu’il cite les faits, c’est que la France a voté le 21 avril 1994 la résolution 912 du Conseil de sécurité des Nations unies, préconisant le retrait des casques bleus du Rwanda, s’alignant ainsi sur la lâcheté de la Belgique et des Nations unies et abandonnant les Tutsis à leurs bourreaux. Alors, un procès des défaillances de l’ONU et de ses responsables, comme le suggère le général ? Oui, si l’on inclut la France dans ces derniers. Ce que le général omet également de dire, c’est que l’opération « Turquoise » fut décidée en fin de génocide, dans la troisième semaine de juin 1994, lorsqu’il est apparu que le FPR, contrairement à toutes les prévisions, pourrait gagner la guerre (l’aéroport de Kigali était tombé depuis un mois). 

Ce que le général omet encore de dire, c’est que la France avait un passé chargé de coopération militaire avec le régime d’Habyarimana, lequel a imaginé, organisé et préparé le génocide des Tutsis. Dans ces conditions, l’ambiguïté de l’opération « Turquoise » était patente. Alors, venir affirmer que « seule la France a eu la volonté politique et militaire d’intervenir pour arrêter les massacres » relève de la farce de mauvais goût. Sans doute le général et ses soldats étaient-ils sensibilisés par le drame des Tutsis, mais il n’est pas crédible que la diplomatie française l’ait été. Laisser faire un génocide pendant deux mois et demi après avoir retiré les casques bleus et s’arroger les lauriers de la sensibilité humanitaire parce que l’on a monté tardivement une opération tampon entre belligérants, quoi de plus cynique ? On peut certes, avec Hubert Védrine, refuser de croire que la France ait eu la moindre intention de soutenir le génocide des Tutsis, mais elle a soutenu des gens qui l’ont orchestré, même si elle a exhorté – vox clamans in deserto – le régime Habyarimana à s’ouvrir à la démocratie. Le devoir de la France, depuis la création de la Radio-télévision libre des mille collines, la radio de haine anti-Tutsis du pouvoir, au printemps 1993, soit un an avant le génocide, aurait été d’avoir la lucidité de comprendre que le régime Habyarimana était sur le point de commettre l’irréparable et d’essayer de s’y opposer. Ce qu’elle n’a pas fait – pas plus que quiconque – alors qu’elle était la nation la mieux placée à l’époque au Rwanda pour le faire. (D’après certains témoins, elle aurait même fait le contraire, équipant les FAR longtemps après le début du génocide, faits qui ne sont pas absolument établis mais sur lesquels la France ne s’est jamais expliquée.)  Si la France avait eu des préoccupations humanitaires, elle aurait mis son veto à la résolution 912 et, le cas échéant, aurait monté son opération « Turquoise » fin avril et non fin juin. En mélangeant diplomatie et action militaire, le général Lafourcade espère peut-être atténuer, par la vertu de ses soldats, la responsabilité de la France politique dans les événements tragiques du Rwanda en 1994. Patrick May est le coauteur, avec Yolande Mukagasana, de La mort ne veut pas de moi (éd. Fixot, 1997). 



Enquête sur les « bavures » des soldats français au Rwanda Journal l’Humanité Rubrique International 

Article paru dans l’édition du 26 décembre 2005. Génocide . Le procureur du Tribunal aux armées de Paris a ouvert vendredi une information judiciaire pour complicité dans les massacres de 1994.  « La manifestation de la vérité, s’agissant du comportement de certains militaires français pendant le génocide, est maintenant possible », a estimé samedi William Bourdon, avocats de six plaignants rwandais. Après des mois de tergiversations, le procureur du Tribunal aux armés de Paris (TAP), seule instance habilitée à juger des militaires en mission à l’étranger, a ouvert vendredi une information judiciaire contre X… pour « complicité de génocide ». Cette décision est l’aboutissement d’une plainte déposée en février dernier par six Rwandais victimes du génocide de 1994, dans lequel ont péri près d’un million de Tutsi et de Hutu modérés. Les plaignants mettent en cause le comportement de l’armée française entre juin et août 1994. À cette époque, les Français sont retournés sous mandat onusien au Rwanda, pour créer au sud-ouest du pays une zone humanitaire sûre (ZHS). C’est l’opération « Turquoise », dont l’objectif officiel était la protection des victimes des tueries. Une version réfutée par les plaignants qui accusent les Français d’avoir laissé des miliciens hutu massacrer les Tutsi et même dans certains cas d’avoir eux-mêmes exercé des violences contre les rescapés. Les plaintes portent tout particulièrement sur les collines de Bisesero, où les témoins racontent que les militaires français ont assisté sans bouger au massacre de rescapés en fuite. L’autre cas est celui du camp de Murambi. Dans ce lieu présenté comme un refuge pour les survivants, « des miliciens hutu rentraient et désignaient des Tutsi que les militaires français obligeaient à sortir », a raconté une des plaignantes, Auréa Mukakalisa. L’ouverture de l’information judiciaire n’est pourtant qu’une « demi-mesure », a précisé Me Bourdon. Ce dernier parle d’information « pour l’instant incomplète » et de « dernières résistances incompréhensibles du procureur » qui n’a jugé recevables que deux des six plaintes déposées. Les quatre autres plaignants « ne peuvent se prévaloir d’un préjudice personnel et direct », a expliqué le procureur Jacques Baillet pour justifier sa décision. Mais au-delà de l’argument juridique, force est de constater que l’État français et son représentant, le procureur Baillet, ont tout fait pour stopper l’avance de la procédure. La juge d’instruction du TAP, Brigitte Raynaud, n’a été autorisée qu’au début d’octobre par le procureur à se rendre au Rwanda pour y auditionner les plaignants. Et quinze jours avant son départ, elle recevait encore une note du ministère de la Défense jugeant son déplacement à Kigali inopportun alors que la publication de deux ouvrages (voir ci-dessous) remettait le Rwanda sous les feux de l’actualité médiatique. En décembre, la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, était même personnellement montée au créneau en jugeant « inadmissible que les militaires français puissent être accusés de cette façon et de choses qui la plupart du temps sont farfelues ». Puis il faudra attendre encore un mois entre le déplacement de la juge fin novembre et l’ouverture de l’information judiciaire, entraînant les protestations pour « déni de justice » de Me Comte, deuxième avocat des plaignants. Camille Bauer 



Un exemple caricatural de « négationnisme » Journal l’Humanité  Rubrique International/Article paru dans l’édition du 26 décembre 2005. Dans son livre Noires fureurs, Blancs menteurs, Pierre Péan déclare la guerre à tous ceux qui mettent en doute le discours élyséen sur le génocide. Présenté comme le livre qui établit enfin « la » vérité historique sur le génocide de 1994 et l’opération« Turquoise » au Rwanda, l’ouvrage de Pierre Péan (aux éditions des Mille et Une Nuits) vise essentiellement à faire contrefeu aux révélations publiées ces dix dernières années concernant les jeux plus que troubles de l’Élysée entre 1990 et 1994. La thèse structurant l’ouvrage est issue du discours officiel de Paris, celui là même que Monique Mas, auteur de Paris-Kigali 1990-1994 (Éditions L’Harmattan), résumait par cette formule en sous-titre : « Lunettes coloniales, politique du sabre et onction humanitaire pour un génocide en Afrique »… Seulement cette « onction » a désormais du plomb dans l’aile et ne peut plus servir comme vérité d’évangile. Pierre Péan choisit donc une autre tactique, héritée de l’extrême droite française d’avant-guerre, celle d’un Léon Daudet ou d’un Lucien Rebatet, multipliant les sous-entendus personnels à l’encontre de tel ou tel adversaire afin de déconsidérer son discours et, si possible, de le déshonorer personnellement.  Quelques exemples tirés de cet indigeste pavé aux relents racistes. Deux auteurs français, François Dupaquier et Jean-Paul Gouteux, sont déclarés hors jeu par cette « révélation » se voulant assassine : « marié avec une Tutsi ». Jean Carbonare – qui avait, l’année précédant les massacres, dénoncé la préparation méthodique de ceux-ci par les autorités alors en place à Kigali, sous les yeux des coopérants militaires français – « a recouvré d’anciens réflexes, ceux qu’il avait quand il militait pour le FLN et contre la France ». Bref un homme venu de « l’anti-France », jadis vitupérée par Michel Debré. Le chercheur Jean-Pierre Chrétien, « idéologue pro-Tutsi », n’est rien d’autre que « le cachet universitaire des sornettes du FPR ». François-Xavier Verschave (récemment décédé), un « paranoïaque ». Un délire qui s’étend aux institutions : RFI est-elle bien toujours « la voix de la France ou (celle) de Kagamé ? », s’interroge Pierre Péan, relevant que, outre Monique Mas, y officient « deux Rwandais d’origine tutsi ». Jusqu’au général des casques bleus Roméo Dallaire, dont on insinue qu’il ne restait pas insensible au charme des femmes tutsi. Il est vrai que l’officier canadien a publié un témoignage où il se montre critique sur le rôle de Paris comme sur les complaisances et hésitations onusiennes… La seule raison de parler ici d’un tel livre ne tient pas à son contenu (une compilation de ragots et de rumeurs distillés par des personnes proches de divers services occidentaux), mais à la campagne de promotion accompagnant son lancement. Sans doute n’est-ce pas seulement une coïncidence si celle-ci survient à un moment où la vie politique est agitée par certaine loi vantant les « bienfaits » de la colonisation française. Jean Chatain 



La France accusée de complicité de génocide au Rwanda Une information judiciaire contre X ouverte au Tribunal des armées de Paris.  Par Christophe AYAD, samedi 24 décembre 2005 La France n’en a pas fini avec le génocide rwandais de 1994 qui lui colle aux doigts comme un mauvais sparadrap. Le procureur du Tribunal aux armées de Paris (TAP), Jacques Baillet, a ouvert vendredi soir une information judiciaire contre X pour « complicité de génocide » à la suite d’une plainte de rescapés rwandais visant l’armée française. Six Rwandais tutsis avaient porté plainte contre X, par l’entremise de Me Willaim Bourdon et Me Antoine Comte pour « complicité de génocide et/ou complicité de crime contre l’humanité » en février 2005 devant le TAP. Témoignages. Dans un premier temps, le procureur avait jugé les plaintes insuffisantes pour ouvrir une instruction. Fin novembre, la juge d’instruction du TAP Brigitte Raynaud s’était déplacée au Rwanda pour compléter leurs témoignages. Ces derniers avaient accusé des soldats français d’avoir commis des viols, des meurtres, et laissé des miliciens hutus enlever des réfugiés dont ils avaient la protection, lors du génocide de 1994 qui a causé 800 000 morts, surtout tutsis. La plainte vise l’opération Turquoise, durant laquelle 2 500 militaires français, sous mandat de l’ONU, ont formé une zone humanitaire sûre dans le sud-ouest du pays. Couteaux. Dans son réquisitoire introductif, le procureur rejette la recevabilité de quatre des six plaignants, considérant qu’ils « ne peuvent se prévaloir d’un préjudice personnel et direct ». Auréa Mukakalisa, 27 ans au moment des faits, avait indiqué : « Des miliciens hutus entraient dans le camp et désignaient des Tutsis que les militaires français obligeaient à sortir du camp. J’ai vu les miliciens tuer les Tutsis qui étaient sortis du camp (…) Je dis avoir vu des militaires français tuer eux-mêmes des Tutsis en utilisant des couteaux brillants d’une grande dimension. » Innocent Gisanura, 14 ans en 1994, a évoqué les exactions commises à Bisesero : « Nous avons été assaillis et pourchassés par les miliciens [hutus], et j’affirme que les militaires français assistaient dans leurs véhicules à la scène sans rien faire. » La juge Raynaud va désormais enquêter. 



PARIS (AFP) – 24/12/2005 10h32 - Me William Bourdon, avocat des six rescapés rwandais qui accusent des militaires français, notamment de viols et de meurtres durant le génocide, estime que l’information judiciaire ouverte vendredi « est incomplète » du fait de l’irrecevabilité de 4 des 6 plaignants. « C’est une demi-mesure. Cette information reste pour l’instant incomplète du fait des dernières résistances incompréhensibles du procureur à permettre des investigations sans réserve », a expliqué samedi matin à l’AFP Me Bourdon, défenseur avec Me Antoine Comte des six plaignants. « Mais c’est un pas important et l’élargissement des investigations aux faits dénoncés par les quatre autres plaignants est inexorable », a ajouté l’avocat. 

Concernant la date d’ouverture de cette information, à la veille de Noël, l’avocat juge que « la volonté caricaturale de discrétion est assez dérisoire ». « Ce qui est important c’est que la manifestation de la vérité s’agissant du comportement de certains militaires français pendant le génocide est maintenant possible », a également indiqué Me Bourdon.  L’avocat ne juge « pas pensable » le recours au secret-défense. « Chacun sait que les travaux de la mission parlementaire (en 1998, ndlr) ont buté notamment sur le secret défense. La gravité des faits dénoncés et l’exigence de vérité ne rend pas pensable que le secret défense soit opposé à l’autorité judiciaire lorsqu’il sera question, et c’est nécessairement pour bientôt, d’avoir accès à l’ensemble des archives militaires et civiles pertinentes ». Le procureur du tribunal aux armées de Paris (TAP) a ouvert vendredi soir une information judiciaire contre X pour « complicité de génocide » confiant l’enquête à la juge Brigitte Raynaud. Six personnes, membres de la minorité tutsie du Rwanda, rescapées du génocide de 1994, âgées de 25 à 39 ans, ont porté plainte contre X pour « complicité de génocide et/ou complicité de crime contre l’humanité » en février 2005. Entendus fin novembre au Rwanda, ils avaient accusé des militaires français d’avoir, lors du génocide, commis des viols, des meurtres, et laissé des miliciens hutus enlever des réfugiés dont ils avaient la protection. 



Rwanda : la juge Raynaud va enquêter sur le rôle de l’armée française Par Emmanuel PARISSE 

PARIS, 23 déc 2005 (AFP) – Le procureur du tribunal aux armées de Paris (TAP) a ouvert vendredi soir une information judiciaire contre X pour « complicité de génocide » à la suite d’une plainte de rescapés rwandais visant l’armée française, confiant l’enquête à la juge Brigitte Raynaud. Six personnes, membres de la minorité tutsie du Rwanda, rescapées du génocide de 1994, âgées de 25 à 39 ans, ont porté plainte contre X pour « complicité de génocide et/ou complicité de crime contre l’humanité » en février 2005 devant le TAP. Les six plaignants entendus fin novembre au Rwanda par la juge d’instruction du TAP Brigitte Raynaud avaient accusé des militaires français d’avoir, lors du génocide de 1994, commis des viols, des meurtres, et laissé des miliciens hutus enlever des réfugiés dont ils avaient la protection. Dans son réquisitoire introductif, le procureur Jacques Baillet s’est prononcé contre la recevabilité de quatre des six plaignants, considérant que ces « personnes ne peuvent se prévaloir d’un préjudice personnel et direct, d’après l’exposé qu’elles ont fait devant la juge », a indiqué à l’AFP la même source judiciaire. 

« Elles ne peuvent se prévaloir de faits, à les supposer avérés, susceptibles de constituer le crime de complicité de génocide », a précisé cette source. Seuls les cas de deux rescapés du génocide, Innocent Gisanura et Auréa Mukakalisa, respectivement âgés de 14 et 27 ans en 1994, sont recevables aux yeux du parquet du TAP. Brigitte Raynaud est l’unique juge d’instruction du tribunal aux armées de Paris, dont les locaux se trouvent dans la caserne de Reuilly à Paris (XIIe arrondissement). Cette juridiction est la seule habilitée à instruire et juger des affaires impliquant des militaires français à l’étranger. 

La plainte vise l’opération militaro-humanitaire Turquoise (2.500 hommes, fin juin à fin août 1994), au cours de laquelle l’armée française, sous mandat de l’Onu, avait été chargée de former une zone humanitaire sûre (ZHS) dans le sud-ouest du Rwanda. Le génocide a fait près de 800.000 morts, selon l’Onu, essentiellement au sein de la minorité tutsie mais aussi parmi les opposants hutus.  Dans son témoignage recueilli par Mme Raynaud, Auréa Mukakalisa indiquait notamment : « Des miliciens hutus entraient dans le camp et désignaient des tutsis que les militaires français obligeaient à sortir du camp. J’ai vu les miliciens tuer les Tutsis qui étaient sortis du camp ». « Je dis et c’est la vérité, avoir vu des militaires français tuer eux-mêmes des Tutsis en utilisant des couteaux brillants d’une grande dimension », poursuivait-elle. Peu après le retour de la juge d’instruction du Rwanda, les avocats des plaignants, Mes William Bourdon et Antoine Comte, avaient dénoncé « un déni de justice » en l’absence d’ouverture d’information judiciaire.  Selon une source judiciaire à Paris, « l’affaire nécessitait une analyse juridique précise, et un examen précis de la plainte et donc du temps pour aboutir à une décision ». emp/sst/sd AFP 232122 DEC 05 



Les protestants et le Rwanda 

Réforme n°3156, 22 déc 2005 – 4 janv 2006. Non à la désinformation A propos de « Rwanda : protestants interpellés » (Réforme n° 3155, 15-21 décembre). La réponse de Jacques Maury, ancien président de la Fédération protestante de France, et de Marcel Manoël, actuel président du Conseil national de l’Eglise réformée de France. Tous deux démentent quelque implication des Eglises que ce soit. Non, Pierre Péan, pas cela ! 

Dans son dernier livre Noires fureurs, blancs menteurs, Pierre Péan prétend défendre l’honneur de notre pays, mis en cause à propos du rôle du gouvernement français et de notre armée lors du génocide de 1994 au Rwanda. La France s’en serait rendue complice par son soutien prolongé au régime du président hutu Habyarimana, dont l’assassinat fut le signal du déclenchement du génocide des Tutsis et des opposants hutus. Et lorsque, devant l’ampleur du drame et pour protéger les victimes, elle décida l’envoi d’un détachement militaire sous le nom d’opération Turquoise, des lenteurs inexpliquées dans le déploiement de ces troupes auraient encore alourdi sa responsabilité. Dans le développement de son « enquête », Pierre Péan ne craint pas de mettre en cause les institutions du protestantisme français. Par l’intermédiaire de Jean Carbonare, elles se seraient laissées manipuler par le gouvernement tutsi et son président, M. Kagamé, au point de faire partie d’un véritable complot « anti-France ». L’accusation pourrait faire sourire si elle n’était pas aussi insensée. C’est pourquoi, avec l’accord et le soutien des présidents actuels de la Fédération protestante de France, de la Cimade, de l’Eglise réformée de France et du Département français d’action apostolique (Defap), je tiens à exprimer cette sévère protestation contre des insinuations aussi malveillantes que gratuites.  Nos Eglises et institutions, lorsqu’elles sont interpellées sur des questions politiques et sociales, ont certes l’habitude de donner la parole à ceux qui veulent les voir dénoncer des injustices, mais de ne se prononcer, éventuellement, qu’après les avoir écoutés. En ce qui concerne le Rwanda, elles ont assurément entendu des témoins des réalités effrayantes du génocide. Mais on ne trouve dans le livre de Pierre Péan aucun texte les engageant officiellement, qui puisse corroborer les accusations de l’auteur. Mais il y a plus grave encore : Pierre Péan ne recule pas devant la mise en question de l’honneur de bien des personnes, et notamment de deux chargés de mission de nos Eglises et institutions : 

  • en premier lieu, Jean Carbonare (fidèlement assisté de son épouse), ancien équipier de la Cimade et du Conseil œcuménique des Eglises affecté à la direction du chantier de reboisement du Constantinois en 1962, immédiatement après la fin de la guerre d’Algérie ; il a été ensuite et pendant des années personnellement engagé au service du développement agricole de l’Afrique, en particulier au Sénégal. C’est alors qu’envoyé au Rwanda au début des années 1990, comme membre d’une équipe d’enquête de la Fédération internationale des droits de l’homme, il est devenu un partisan passionné de ceux qui lui paraissaient les plus menacés dans les conflits de cette période, comme l’a, hélas, confirmé le génocide des Tutsis. Je ne peux accepter que cet homme généreux soit mis au pilori comme il l’est, de manière acharnée, dans le pamphlet de Pierre Péan ; 
  • également accusé, sans preuve et à coup d’insinuations aussi malveillantes qu’absurdes : Gérard Sadik, chargé par la Cimade des relations avec l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides), c’est-à-dire de l’accompagnement et de la défense des demandeurs d’asile devant cet organisme. Tâche dont il s’acquitte avec une compétence, une honnêteté et une persévérance exemplaires. Pierre Péan ne craint pas de l’accuser, avec deux autres, de porter une attention toute particulière à ce que l’OFPRA ne délivre pas le statut de « réfugié à des Rwandais qui n’ont pas leur agrément » (c’est-à-dire l’agrément des maîtres actuels du Rwanda). Avec cette mise en cause d’une intégrité professionnelle, dans un domaine aussi lourd de conséquences que celui des demandes d’asile, on est vraiment au niveau de l’insulte. On comprendra assurément que je m’en tienne là et me refuse à entrer dans une polémique généralisée sur tous les détails d’une « enquête » qui prétend défendre l’honneur de la France mais qui, par ses procédés, ne fait guère honneur à son auteur. 

Jacques Maury, pasteur, président d’honneur de la Cimade 

Rien dans les archives de l’Eglise réformée Puisque Pierre Péan, dans son livre, accuse nommément l’Eglise réformée de France d’avoir participé à une campagne de désinformation antifrançaise, j’ai parcouru nos archives à la recherche de ce qui pourrait motiver – déclaration synodale ou du Conseil national – cette affirmation.  Pendant la période incriminée, 1997-1998 : rien. Au lendemain du génocide, au synode régional 1994 Centre-Alpes-Rhône, un témoignage de Marguerite Carbonare – membre du synode – qui a été transmis aux Eglises locales de la région. Ni une prise de parti, ni une quelconque accusation antifrançaise, mais le tragique constat de la participation active aux massacres des Eglises rwandaises et de beaucoup de leurs membres, avec un appel à la vigilance et à la prière. Bref, si quelqu’un fait là de la désinformation, c’est Pierre Péan.  Le seul regret que j’éprouve, c’est de ne pas avoir suffisamment écouté les témoins courageux qui tentaient de nous alerter sur un génocide dont nous n’arrivions pas alors à réaliser la terrible dimension. Marcel Manoël, président du Conseil national de l’Eglise réformée de France. 



Rwanda Réforme n°3155, 15 – 21 déc 2005. Depuis quelques jours, la consternation se répand dans les institutions protestantes. Habitués à la discrétion, voilà que les protestants se trouvent interpellés et malmenés par le dernier livre de Pierre Péan, Noires fureurs, blancs menteurs. Eléments de la controverse. 

Des protestants interpellés Selon le journaliste et essayiste Pierre Péan, contrairement à l’idée communément admise, le Front patriotique rwandais (FPR) et son chef, Paul Kagamé, portent une responsabilité dans le déclenchement du génocide qui a frappé les Tutsis pour avoir programmé l’assassinat du président Habyarimana, l’événement qui suscita la répression hutue. Plus spécifiquement, Pierre Péan réévalue le rôle de l’armée française et de l’opération Turquoise, récusant l’idée que la France se serait rendue complice des responsables du génocide. Et dénonce, dans le même mouvement, des courants d’opinion qui, dans notre pays, pratiqueraient une véritable « haine de la France ». Au titre de ces derniers, des protestants et, en premier lieu, Jean Carbonare, fondateur et président de l’association Survie, qui aurait, selon Pierre Péan, entraîné les institutions protestantes – le Defap, la Cimade et même la Fédération protestante de France – dans une escalade politique visant à accréditer l’idée que la France se serait rendue complice du génocide au moyen de l’opération militaire baptisée « Turquoise ». Une situation complexe Soucieux de vérifier les allégations de Pierre Péan, nous avons sollicité les représentants de diverses institutions protestantes. Et là, surprise, peut-être peu habitués à être ainsi durement mis en question, nos interlocuteurs ont d’abord paru tétanisés, sinon très hésitants à se prononcer et nous renvoyant à une réponse collective et officielle à venir. Reprenons, en attendant, les faits. 

Il s’agit tout d’abord de l’honneur d’un homme qui paraît mis en cause. Jean Carbonare, paroissien de l’Eglise réformée de Dieulefit, est très vivement attaqué. Considéré par Pierre Péan comme un agent du FPR et, à ce titre, manipulateur capable de retourner et de manipuler une opinion trop crédule et sensible. Cet homme de conviction se tait pour l’instant, bouleversé, ne sachant comment répliquer. André Honneger, pasteur à Dieulefit au début des années 90, se souvient d’un militant très actif depuis qu’en 1992 la Fédération internationale des droits de l’homme l’avait désigné comme l’un des membres de la commission d’enquête sur la situation au Rwanda. « Lorsque le génocide a eu lieu, rappelle-t-il, Jean Carbonare et son épouse Marguerite ont multiplié les voyages là-bas. Chaque fois qu’ils revenaient, horrifiés par ce qu’ils avaient découvert, ils nous faisaient partager leur émotion. Ils défendaient la cause des Tutsis mais aussi celle des Hutus modérés, eux aussi massacrés par les escadrons de la mort. » Et le pasteur de souligner que les époux Carbonare ont toujours privilégié le dialogue au rapport de force, cherchant, certes, à mobiliser l’opinion, mais pour favoriser une aide humanitaire plutôt que pour encourager les conflits. « Jean et Marguerite Carbonare vivent leur engagement avec intensité mais aussi avec sincérité, confirme François Cassou, actuel pasteur à Dieulefit. Même si l’on peut comprendre que chacun d’entre nous ne soit pas capable de partager leur profonde implication, leur engagement mérite le respect. » Jacques Küng, secrétaire général de l’Eglise de Suisse romande, qui a formé des pasteurs au Rwanda pendant les années 80 et côtoyé les époux Carbonare, évoque leur dévouement, leur énergie à apporter une aide aux populations menacées. Mais pas question pour lui de les soupçonner d’être des agents du FPR, comme le laisse entendre Pierre Péan. Emportés par la force de leur conviction, Marguerite et Jean Carbonare auraient-ils cependant sous-estimé la complexité de la situation ? « Il est très difficile, quand la tragédie de l’Histoire est en marche, de garder l’esprit froid », réplique Jacques Küng. Du côté des instances protestantes Une telle implication a-t-elle pu emporter l’adhésion des instances protestantes ? Jean Tartier, président de la Fédération protestante de France au moment du génocide, reconnaît le rôle déterminant des époux Carbonare – et de leur collaborateur François-Xavier Verschave – dans la diffusion des sources : « C’est eux qui nous informaient sur la situation au Rwanda, dit-il. J’ai très vite eu le sentiment qu’ils avaient des convictions, mais pas au point de les considérer comme des partisans aveuglés. » La Fédération protestante aurait-elle été manipulée ? Ou au moins usé de naïveté dans cette affaire rwandaise, comme le suggère Pierre Péan ? « Certainement pas, souligne Jean Tartier. Lorsque j’ai pris connaissance de ce qui se passait là-bas, j’ai insisté sur la nécessité d’une concertation avec les protestants belges et suisses, très présents au Rwanda, afin de recouper les renseignements que nous recevions. Il est ressorti de nos échanges que la situation n’était pas aussi manichéenne que voulait le dire la presse, même si la responsabilité de Hutus dans le génocide ne faisait aucun doute. De la même façon, la responsabilité de l’armée française dans cette affaire me paraissait obscure. Elle méritait, selon nous, de faire l’objet d’une enquête. Cependant, nous sommes restés extrêmement prudents dans nos affirmations. » 

Jacques Maury, ancien président de la Fédération protestante, ne dit pas autre chose, qui réfute catégoriquement l’idée que les institutions protestantes auraient pu être manipulées par Marguerite et Jean Carbonare. Et auraient pris parti pour le FPR et Paul Kagamé. Il apporte aussi le plus vif démenti à l’idée que la Cimade, par l’intermédiaire d’un de ses équipiers dénoncés par Pierre Péan, aurait refusé d’accueillir des réfugiés hutus. Plus nettement encore, il s’insurge contre l’hypothèse d’une dénonciation de l’armée française par les instances protestantes. « Je mets au défi quiconque de trouver, parmi les déclarations officielles de nos représentants, de telles insinuations », souligne-t-il. Reste l’appui moral indéfectible que l’ancien président de la Fédération protestante continue d’apporter à Jean Carbonare, que Jacques Maury qualifie de « chargé de mission » pour les Eglises protestantes. Il conteste là aussi les hypothèses de Pierre Péan qui s’emploie en effet sur de longues pages à discréditer Jean Carbonare en soulignant les failles personnelles de celui dont il conteste les idées. Cette méthode n’éclaire pas le débat sur la responsabilité de Paul Kagamé dans la guerre civile au Rwanda ou sur le rôle qu’y jouèrent certains militaires français. Mais elle atteint profondément le cœur d’un militant sincère de la cause des droits de l’homme, selon Jacques Maury. Une atteinte à laquelle les protestants ne sauraient être indifférents. Frédérick Casadesus 



Pierre Péan, une vieillesse française. Le Gri-Gri International, 15 décembre 2005. Il est des critiques de livres que l’on se réjouit de faire. Il en est d’autres que l’on préfèrerait ne pas avoir à faire. Tel est précisément le cas. C’est que de Noires fureurs, blancs menteurs, le livre en questions, il n’est guère à tirer, excepté l’outrance et le fumet nauséeux. Saisi d’effroi au bout de quelques pages, le lecteur initié aura bien du mal à aller jusqu’au terme de sa lecture. Quant au novice, il finira rapidement épuisé, tant Pierre Péan, l’auteur, semble avoir une pensée à l’image de sa plume : confuse et hachée. 

En quelques mots, que veut démontrer Péan ? Deux points basés sur un postulat. Le postulat ? L’histoire récente du Rwanda est truquée. Sur cette seule base, ressortant de l’acte de foi, le voici lancé à la poursuite de ses deux obsessions : 1/ les victimes du génocide ne sont pas les victimes, mais les coupables ; 2/ François Mitterrand, alors responsable de la politique française, était un humaniste méconnu. Le problème, c’est que tout au long de cette soi-disant « enquête » (tel est l’intitulé du livre retenu par l’éditeur), l’auteur franchit allégrement, et avec une inconscience sidérante, toutes les lignes rouges. Sur un fond haineux, il n’hésite à aucun moment à tordre le cou aux faits, à mélanger la plus pure affabulation à quelques éléments factuels déjà connus, ou à broder d’imaginaires interprétations. Il ne s’agit visiblement pas pour Péan d’enquêter mais de démontrer. A tout prix. Au prix même du risque de la propagande. Deux remarques à l’appui. Pierre Péan ne s’est pas rendu au Rwanda, ce qui est gênant quand l’on prétend démontrer une « immense manipulation ». De même, tout à sa volonté de stigmatiser une prétendue « cinquième colonne » – dont l’auteur de ces lignes – il n’a pas pris la peine de décrocher son téléphone avant de mettre en cause ses « cibles ». Le résultat est écœurant et ressort du libelle, ces petits écrits à caractère diffamatoire qui pullulèrent en Europe dans la première partir du XXème siècle. Le général Dallaire, patron des forces de l’ONU au Rwanda est ainsi décrit comme un homme qui « méprise les africains francophones » et à la partialité avérée car il aurait « hébergé une Tutsi sous son toit ». Madeleine Mukamabano, journaliste de RFI, ayant perdu une partie de sa famille lors du génocide, aurait, elle « parfaitement » usé et joué du « rôle de rescapée de la barbarie hutu » afin de « séduire et convaincre les personnalités françaises ». Quant à Imma T. (une Tutsi, bien sûr), supposée mystérieuse espionne, Pierre Péan expédie son cas en quelques mots d’une redoutable et exécrable violence : elle « parlait bien et pleurait facilement ». 

L’auteur, tout à sa tâche et à sa volonté de violence, exprime également sur un ton qui se voudrait de l’évidence les pires clichés : les Tutsi, victimes du génocide, sont ainsi supposés constituer une « race » dont un trait de caractère serait l’immémoriale « culture du mensonge ». Cette « race » serait également parvenue à former « un lobby Tutsi » à la redoutable efficacité puisqu’elle dirigerait ses « très belles femmes » vers « les lits appropriés ». L’outrance de l’ensemble est telle que l’on en finit par se demander si la véhémence et la provocation ne sont pas volontaires. L’émotion, la polémique et le scandale visiblement recherchés par Péan créent nécessairement un trouble. Et ce trouble à l’immense avantage de permettre de gommes toutes les épineuses questions de ce dossier, dont la moindre n’est pas celle du rôle de la France au Rwanda. Finissons-en là. Pour relever deux points qui resteront longtemps – cela est écrit – source d’étonnement et de réflexion : 1/ sans le moins du monde s’interroger, une partie de la presse française a largement ouvert ses micros et ses colonnes à Pierre Péan ; 2/ selon le Canard Enchaîné, la « perception » par « l’entourage de Villepin » de la crise rwandaise « n’est pas éloignée de celle de Péan ». Patrick de Saint Exupéry. 



Ces plaintes rwandaises qui font gémir les armées Le Canard enchaîné, mercredi 14 décembre 2005 La réaction de Michèle Alliot-Marie est à la mesure de l’inquiétude de l’état-major, après la publication de plusieurs témoignages de Rwandais accusant les militaires français de passivité, voire de complicité lors du génocide de 1994. « Il est inadmissible que les militaires puissent être accusés de choses qui, la plupart du temps, sont complètement farfelues », a pesté la ministre de la Défense. 

« La plupart du temps », peut-être. Mais le reste du temps suffit, semble-, t-il, à semer la panique. La preuve, le ministère, épaulé par le procureur du tribunal aux armées, a tout tenté pour empêcher la juge d’instruction Brigitte Raynaud de recueillir ces témoignages. Six personnes, déjà citées par « Le Monde » (10/12), qui affirment avoir vu certains officiers se dérober au lieu de porter secours aux Tutsis massacrés par les miliciens hutus. Ou même prêter main-forte aux tueurs, voire profiter du chaos pour violer de jeunes réfugiées. Six témoins, cela ne fait certes pas une vérité révélée sur une tragédie qui s’est soldée par des centaines de milliers de victimes. Mais c’est peut-être assez pour chercher à connaître un peu mieux la vérité. Le zèle de Kigali  Dernier coup imaginé par le ministère pour bloquer les investigations de la juge d’instruction : ne pas lui délivrer de réquisitoire. L’instruction en cours a été ouverte sur des plaintes avec constitution de partie civile. Ce qui enclenche automatiquement l’action de la justice. Mais, en principe, le procureur doit alors requérir la poursuite de l’information. Faute de quoi la procédure risque d’être boiteuse. Cette astuce avait été précédée de deux autres manoeuvres de retardement. Le ministère de la Défense avait fabriqué une note, faussement attribuée aux services de renseignement et émanant en fait du bureau dit « des affaires réservées » (qui dépend directement du cabinet de la ministre et où se traitent les patates chaudes), attirant l’attention de la juge sur les prétendus dangers d’un voyage à Kigali. Ensuite, lorsqu’elle a passé outre, Brigitte Raynaud a été avisée, alors qu’elle était déjà sur place, par le zélé procureur du tribunal aux armées qu’il existait un doute sur la validité des auditions auxquelles elle était en train de procéder. C’est ce qu’elle raconte dans le « procès-verbal de transport » qu’elle a rédigé le 2 décembre après sa mission au Rwanda. Précisant, en outre, que les magistrats rwandais « attendent les commissions rogatoires internationales qu’ils mettront à exécution après la délivrance du réquisitoire introductif en France ». En clair, les Rwandais se montrent très désireux d’aider la justice française. Et souhaitent vivement qu’elle bouge.  Ces divers épisodes ne vont pas améliorer les relations entre Paris et Kigali. Le gouvernement rwandais a réservé le meilleur accueil à la juge, car il est ravi de voir s’allumer un contre-feu après la charge sans nuance de Pierre Péan, qui, dans son livre paru récemment, accuse les actuels dirigeants tutsis d’avoir massacré autant, sinon davantage, que les Hutus. L’accumulation de naines est telle que vouloir chercher la vérité, c’est déjà trahir un camp. Ou l’autre. Ou même les deux. Brigitte Rossigneux 



Rwanda : lourdes accusations contre des militaires français  Le Figaro Patrick de Saint-Exupéry (avec AFP) 

[12 décembre 2005] L’OUVERTURE d’une instruction judiciaire, après le dépôt au Tribunal des armées de Paris (TAP) d’une plainte contre X pour « complicité de génocide », semble aujourd’hui inéluctable. La teneur des témoignages recueillis, gravissimes puisque des militaires français participant à l’opération « Turquoise », déclenchée en juin 1994 au Rwanda, se voient accusés d’avoir assisté passivement à des exactions et même d’avoir tué des réfugiés, ne laisse guère d’échappatoire. Les dépositions des plaignants ont été enregistrées sur procès-verbal le 22 et 23 novembre à Kigali par la juge d’instruction Brigitte Raynaud, du Tribunal des armées de Paris (TAP). Six Rwandais, cinq hommes et une femme, ont alors confirmé leurs témoignages. Reproduites en partie dans la presse, les accusations sont terribles. « Nous avons été assaillis et pourchassés par les miliciens et j’affirme que les militaires français assistaient dans leurs véhicules à la scène sans rien faire », déclare Innocent Gisanura, 14 ans en 1994. Un autre plaignant, Auréa Mukakalisa, une femme âgée de 27 ans en 1994, assure avoir assisté aux événements suivants au camp de Murambi : « Des miliciens hutus entraient dans le camp et désignaient des Tutsis que les militaires français obligeaient à sortir du camp. J’ai vu les miliciens tuer les Tutsis qui étaient sortis du camp. » 

Réagissant à ces mises en cause, le ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, a déclaré trouver « inadmissible que les militaires français puissent être accusés de choses qui, la plupart du temps, sont complètement farfelues ». Il devrait donc revenir à la justice de faire le tri entre de possibles « éléments farfelus » et d’éventuels éléments plus sérieux. Pour ce faire, l’ouverture d’une information judiciaire paraît s’imposer. Pression sur la juge Cette affaire est extrêmement sensible. Voici moins d’un mois, le ministère de la Défense était directement intervenu auprès du juge Brigitte Raynaud, afin de la dissuader de se rendre au Rwanda, où elle entendait, compléter et enregistrer sur procès-verbal les témoignages déposés à Paris. L’ambassadeur de France à Kigali, Dominique Decherf, avait alors dû intervenir pour rendre possible le déplacement du magistrat. La plainte déposée le 16 février par deux avocats, Antoine Comte et William Bourdon, vise l’opération « Turquoise », déclenchée en juin 1994, mais aussi le rôle de Paris au Rwanda de 1990 à 1994, années durant lesquelles « la présence française » au Rwanda « est à la limite de l’engagement direct », a constaté en 1998 une mission d’information de l’Assemblée nationale. La plainte n’épargne pas les responsables au plus haut niveau de l’Etat français. Une note, datant du 28 avril 1994 et émanant du conseiller Afrique de l’Elysée, est ainsi citée. Tout comme une autre, datée du 6 mai 1994, rédigée par le chef d’état-major particulier (EMP) de François Mitterrand. 



Un livre réécrit l’histoire du génocide rwandais 

Dans un pamphlet sans nuances, Pierre Péan dénonce le « mauvais procès » fait à la France pour son attitude au Rwanda. La Croix, 12 décembre  Les ouvrages de Pierre Péan font toujours du bruit, et celui qu’il consacre au Rwanda ne fait pas exception. L’« enquêteur écrivain » procède, par un effet de miroir, au démontage systématique de tout ce qu’il appelle l’« histoire officielle ». Il revisite certains faits méritant enquête, comme l’attentat qui coûta la mort aux présidents rwandais et burundais ou les crimes commis par le Front patriotique rwandais (FPR), mais surtout, et c’est là que le bât blesse, une majorité de faits avérés, dont le génocide lui-même. Dès le préambule, le lecteur découvrira par exemple au détour d’une phrase que « le nombre de Hutus assassinés par les policiers et les militaires » du FPR « est bien supérieur à celui des Tutsis tués par les miliciens et les militaires gouvernementaux » : « 280 000 » tout au plus, et non 800 000 comme l’affirme l’ONU. Sur quoi s’appuie cette affirmation à l’emporte-pièce ? Sur un témoignage anonyme, lui-même rapporté par un témoin sujet à caution (p. 277). « La culture du mensonge et de la dissimulation domine toutes les autres chez les Tutsis et, dans une moindre part, par imprégnation, chez les Hutus. » C’est à l’aune du sens de la nuance recelé par cette phrase que Pierre Péan donne sa version du drame rwandais et de ses racines. Non en enquêtant sur le terrain, non en donnant la parole à des analyses et à des témoignages divergents, mais uniquement en s’attaquant violemment à ce qu’il appelle le « cabinet noir » du FPR de Paul Kagamé, aujourd’hui au pouvoir au Rwanda. Un cabinet bien rempli, formé des journalistes ayant couvert le génocide, à l’exception du seul qui défende les mêmes thèses que l’auteur, et plus globalement de ceux qui ont osé affirmer que le rôle de la France avant et pendant le génocide n’avait pas été dénué d’ambiguïtés et de fautes. Sur ce point, il faut noter que les conclusions de la mission parlementaire d’information sur le Rwanda (1998) qui, malgré des manques criants, avait étayé certains de ces errements, sont ignorées comme l’est un autre rapport de référence, « Aucun témoin ne doit survivre », cosigné par Human Rights Watch et la FIDH. L’auteur néglige tout ce qui pourrait aller à l’encontre de sa thèse, mais prend pour argent comptant les plus improbables « messages secrets » du FPR censément captés par les Forces armées rwandaises (FAR) ou le témoignage d’un individu, Abdul Ruzibiza, publié par ailleurs. Le retournement de l’« histoire officielle » ne serait pas parfait si le camp des génocidaires n’était pas lavé de tout soupçon, voire glorifié. Pierre Péan réussit ce tour de force, au prix d’une révision de l’histoire rwandaise puisée aux sources les plus partiales et d’une impasse totale sur tous les faits démontrant la préparation minutieuse du génocide, qui passa notamment par la formation des milices de tueurs Interahamwes et l’achat massif de machettes. « Pour comprendre la stratégie rwandaise, écrit l’auteur, il faut constamment avoir en tête les frustrations, la colère et l’amertume des responsables d’un régime constamment méprisé, humilié par la communauté internationale. » Exploitant des archives de l’Élysée et du ministère des affaires étrangères, Péan s’emploie à démontrer la tiédeur de Paris à soutenir ce régime si injustement accusé.  Les erreurs involontaires passent au second plan, mais on ne résistera pas au devoir de signaler à l’auteur que l’ancien président Bizimungu, s’il est prénommé Pasteur, n’est en rien ministre du culte protestant. Plus sérieusement, on rappellera à celui qui enquête à distance, officiellement par crainte d’« être contraint de serrer la main » ou même de parler à l’une des nombreuses victimes de lynchage de ce livre, que les journalistes qui enquêtèrent sur le moment ne furent en rien « encadrés » par le FPR ou par quiconque. Et c’est bien le problème de fond qui justifia sans doute l’écriture de ce livre.Beaucoup, à l’image de Patrick de Saint-Exupéry dans son ouvrage L’Inavouable (Les Arènes, 1994), ont témoigné de ce qu’ils ont vu. La précision de leurs accusations, la qualité des responsables désignés appelait immanquablement une riposte, mais celle-ci, incarnée par l’ouvrage de Péan, tombe à plat, victime de ses outrances. L’histoire des crimes commis par le FPR, l’histoire du génocide et celle de l’implication française dans ses prémices restent à écrire. 



Des témoins du génocide rwandais accusent l’armée française (Reuters 10/12/2005) Six survivants du génocide de 1994 au Rwanda, déposant devant une magistrate française, ont accusé des soldats français d’avoir aidé les massacreurs à débusquer leurs victimes et d’avoir eux-mêmes commis des crimes, déclare leur avocat, Me William Bourdon. Ces dépositions ont été recueillies au Rwanda par la juge Brigitte Raynaud, chargée par le parquet de Paris de mener des vérifications préliminaires après le dépôt de plaintes par ces six personnes en février dernier. Me Bourdon a estimé que le parquet n’avait plus d’autre choix que d’ouvrir une enquête approfondie. « L’ouverture d’une information judiciaire s’impose encore plus aujourd’hui. C’est plus qu’une confirmation des accusations initiales, c’est accablant », a-t-il dit à Reuters. 

Les six témoins, cinq hommes et une femme de l’ehtnie tutsie, qui ont déposé plainte pour « complicité de génocide et complicité de crimes contre l’humanité », mettent en cause des soldats français engagés dans l’opération Turquoise, menée entre juin et août 1994 au Rwanda sous mandat de l’Onu. Huit cent mille Tutsis et Hutus modérés ont été massacrés d’avril à juin de cette même année par les milices et les militaires d’un régime que soutenait Paris. Dans leurs dépositions publiées en partie dans Le Monde daté de samedi, des plaignants accusent des militaires français d’avoir aidé les miliciens « Interahamwe », principaux auteurs du génocide, à agir dans le camp de réfugiés de Murambi, au sud de Gikongoro. Les Français laissaient entrer ces miliciens et des gendarmes dans le camp, a affirmé l’un d’eux. Ces miliciens désignaient des personnes que les militaires français auraient parfois tuées eux-mêmes au couteau. Les soldats français sont aussi accusés de viols. Des prisonniers auraient par ailleurs été emmenés en hélicoptère par des Français vers une destination inconnue. 

D’autres plaignants accusent des soldats français d’avoir, en juin à Bisesoro, incité plusieurs dizaines de milliers de Tutsis à sortir de leurs caches, avant que des miliciens hutus ne surviennent et ne les massacrent. Depuis 1994, la France a été mise en cause par plusieurs ONG pour son soutien au régime responsable du génocide. Une version pourtant très discutée, d’autant que le régime de Paul Kagamé, arrivé au pouvoir après le génocide, est lui-même accusé d’exactions. Une mission d’information du Parlement français a conclu en 1998 que la France avait bien sous-estimé la nature criminelle du régime rwandais mais n’avait eu aucun rôle dans le génocide.  Les autorités françaises soulignent que la France a été, avec l’opération « Turquoise », le seul pays à agir pendant le drame, alors que l’Onu et les autres membres du Conseil de sécurité ordonnaient le retrait du contingent de casques bleus présent sur place avant 1994. © Copyright Reuters 



Rwanda : les plaignants contre l’armée française ont maintenu leurs accusations devant la juge  9 décembre 2005 PARIS (AP) – Les six Rwandais qui ont porté plainte en février dernier contre l’armée française pour « complicité de génocide » ont confirmé fin novembre devant la juge d’instruction du tribunal aux armées de Paris (TAP) les accusations qu’ils avaient portées contre les militaires, a-t-on appris vendredi de sources judiciaires. Les avocats des six plaignants, Mes William Bourdon et Antoine Comte, réclament désormais qu’une instruction soit ouverte dans les plus brefs délais. 

Déposées le 16 février dernier, les plaintes n’avaient pas été jugées suffisamment étayées par le parquet du TAP pour lancer une information judiciaire. Il a cependant autorisé l’unique juge d’instruction du TAP, Brigitte Raynaud, à se rendre au Rwanda pour entendre les plaignants. Sur place les 22 et 23 novembre derniers, la juge a donc recueilli les témoignages des six plaignants, qu’elle a ensuite transmis au procureur. Il appartient désormais à ce dernier de prendre des réquisitions en vue de l’ouverture d’une enquête. Devant la juge d’instruction, les six plaignants ont confirmé leur version des faits. Ils accusent notamment les soldats français chargés d’accueillir les Tutsis dans la « zone humanitaire sûre » d’avoir facilité l’enlèvement de leurs « protégés » par les génocidaires hutus, d’avoir violé des femmes rwandaises et même d’avoir aidé à tuer des Tutsis. Selon « Le Monde », qui reproduit les procès-verbaux des auditions dans son édition de samedi, l’un des plaignants aurait vu dans le camp de Murambi, tenu par les Français, « une dizaine de Tutsis embarqués dans les hélicoptères » de l’armée française « dont les portes étaient toujours ouvertes ». 

Un autre plaignant a raconté le tri opéré par les soldats à un barrage routier à l’entrée de Kigali : « les Hutus ont pu regagner le minibus pour entrer dans la ville, alors que les Tutsis étaient mis de côté » afin d’être évacués par les Forces armées rwandaises. La France était la seule puissance étrangère présente au Rwanda lors du génocide en 1994 avec l’opération Turquoise, une opération humanitaire sous mandat de l’ONU. Certains l’accusent aujourd’hui d’avoir prêté main forte aux génocidaires plutôt que d’aider les victimes.  Le TAP est seul compétent pour juger des crimes ou des délits commis par des soldats français en France ou à l’étranger. Michèle Alliot-Marie a jugé « inadmissibles » et « complètement farfelues » ces accusations. « Je peux vous dire, pour avoir discuté avec un certain nombre de militaires et d’officiers qui ont été au Rwanda à cette époque, qu’ils sont profondéments marqués par ce qu’ils ont vu et qu’en aucun cas les accusations qui sont portées contre certains d’entre eux ne peuvent correspondre à la moindre vérité », a déclaré la ministre de la Défense lors de l’émission « Le franc parler » sur France-Inter et I-Télé. Michèle Alliot-Marie a noté que le procureur qui a reçu les témoignages des six Rwandais « n’a pas jugé bon d’ouvrir une instruction » et « a demandé au juge d’aller sur place pour écouter les témoins » en raison de l’absence « d’élément suffisamment précis pour pouvoir ouvrir une enquête ». « Il n’y a pas de déni de justice », a-t-elle affirmé.  « Dans cette affaire, il y a eu beaucoup de passion. La justice est là pour permettre d’éviter que ces passions n’entraînent encore des agitations inutiles, laissons-la faire », a poursuivi la ministre de la Défense. Elle a redit sa confiance aux militaires français « qui ont un grand sens de l’éthique, de leur devoir ». AP der/cb/egp/sb 



« J’ai vu des militaires français tuer eux-mêmes des tutsis » (VERBATIM) PARIS, 9 déc 2005 (AFP) 

  • Voici des extraits des dépositions, recueillies en novembre 2005, des six plaignants rwandais ayant entamé une procédure sur le rôle de l’armée française dans le génocide rwandais en 1994, dépositions auxquelles a eu accès l’AFP. 
  • Innocent Gisanura, 14 ans en 1994, à Bisesero : « Nous avons été assaillis et pourchassés par les miliciens et j’affirme que les militaires français assistaient dans leurs véhicules à la scène sans rien faire. (…) Il s’agissait de Français de toute façon, ils parlaient français, ils étaient blancs, avec le drapeau français sur la manche ». Au camp de Kibuyé : « En général les militaires français résistaient aux demandes de la milice de livrer des tutsis, sauf une fois quand le préfet Kayishema est entré dans le camp avec la milice (hutu, ndlr). (…) on lui a donné un jeune homme pour le tuer ». 
  • Auréa Mukakalisa, 27 ans en 1994, au camp de Murambi : « Des miliciens hutus entraient dans le camp et désignaient des tutsis que les militaires français obligeaient à sortir du camp. J’ai vu les miliciens tuer les tutsis qui étaient sortis du camp. Je dis et c’est la vérité, avoir vu des militaires français tuer eux-mêmes des tutsis en utilisant des couteaux brillants d’une grande dimension ». « Ces tutsis arrivaient à bord de véhicules au camp (…) ils ont été tués à l’entrée du camp au niveau de la barrière ». 
  • François Bagirubwira, 22 ans en 1994, au camp de Murambi : « A l’intérieur du camp les miliciens hutus désignaient aux militaires français les tutsis et j’ai vu personnellement une dizaine de tutsis embarqués dans les hélicoptères dont les portes étaient toujours ouvertes. Certains avaient les mains attachées dans le dos, on leur attachait aussi les jambes ». 
  • Bernard Kayumba, 25 ans en 1994, à Bisesero : « Le militaire français auquel je m’adressais nous a dit que ses hommes n’étaient pas prêts et qu’ils allaient revenir, mais de ne pas nous inquiéter. (…) Quand les Français sont revenus le 30 juin 1994 (trois jours plus tard, ndlr), ils ont vu des cadavres partout et les blessés. » 
  • Aaron Nshymiryayo, 19 ans en 1994, au camp de Murambi : « Je peux (…) ajouter aujourd’hui pour compléter ma déclaration initiale que des militaires français ont également violé des jeunes filles tutsis à l’intérieur du camp dans leurs abris ». « Je me souviens très bien d’une jeune fille, Jacqueline (…) qui était une jolie fille. Cette fille a été abusée par plusieurs militaires français et à plusieurs reprises. (…) Elle était menacée avec des couteaux et d’autres fois ils lui donnaient des biscuits et de l’argent. (…) Elle est décédée il y a cinq ans du sida ». 
  • Eric Nzabihimana, 28 ans en 1994 : « Je ne pense pas que les militaires français aient été surpris en arrivant à Bisesero car ils connaissaient ce qui se passait dans le pays et de toute façon il y avait des cadavres entre Gishyta et Bisesero le long de la route ». 



Un pamphlet teinté d’africanisme colonial, par Jean-Pierre Chrétien (Point de vue) LE MONDE 08.12.05 L’ouvrage de Pierre Péan se présente sans ambages comme une somme conduisant à une révision du discours habituel sur le génocide des Tutsis au Rwanda. Revisiter un domaine de recherche est un travail familier aux historiens. Il suppose une discussion sérieuse des écrits antérieurs, complétée par une argumentation fondée sur des documents nouveaux ou des approches nouvelles. Ce n’est pas la « méthode » choisie dans ce pesant pamphlet. La sélection et l’utilisation des sources sont stupéfiantes. Leur choix est pratiquement unilatéral : acteurs politico-militaro-policiers rwandais ou français impliqués dans la politique de Kigali entre 1990 et 1994 ; quelques auteurs fascinés par les a priori ethniques ou raciaux dans le traitement des sociétés africaines ; pamphlets des amis… Des centaines de publications sont jetées aux orties. 

Le rapport fondamental rédigé par l’historienne Alison Des Forges (Aucun témoin ne doit survivre) est ignoré, peut-être parce qu’elle a le tort d’être américaine. Les références sont souvent incomplètes ou inexactes (des textes non datés), on fait dire à des auteurs ce qu’ils ne disent pas exactement, pour mieux « prouver ». Des archives fermées au public (celles de la présidence de la République pour les années 1990) sont brandies et non scientifiquement exploitées dans le cadre d’un débat contradictoire. L’histoire du Rwanda se réduit à l’étalage des clichés raciaux les plus obsolètes de l’ »africanisme » colonial et de l’idéologie « hamitique » (vieille doctrine, produit de l’africanisme du XIXe siècle, qui tend à opposer des « vrais » Africains aux populations mêlées venues du Proche-Orient ou de la région du Nil) : au lieu des travaux fondamentaux publiés durant les dernières décennies, le lecteur a droit à un mémoire présenté au Tribunal pénal international pour le Rwanda pour la défense d’un bourgmestre génocidaire par un Rwandais décrété « historien » et à un opuscule publié en 1940 par un administrateur colonial belge qui expliquait que « les grands Tutsis n’étaient pas des vrais nègres ». La complexité de cette tragédie appelle des réponses complexes, elle relève ici du schéma simpliste d’une histoire complot. La sensation prime sur la réflexion, et elle est des plus douteuses. Les auteurs, chercheurs, journalistes, équipes scientifiques et associations humanitaires qui ont contribué à identifier, analyser et dénoncer le génocide de 1994 sont disqualifiés à moindres frais, à coups d’attaques personnelles, dérisoires et sordides, d’insultes et de « citations » partiales tirées de leur contexte. 

Effets de manches et sabre d’abattis. Jadis les « chers professeurs » étaient vitupérés par des politiciens que tout le monde a oubliés, aujourd’hui ils sont des « idiots utiles » et des « agents du Front patriotique rwandais (FPR) » : nouvelle variante de « l’anti-France » ! Un autre aspect est stupéfiant, quand on connaît la propagande rwandaise, qui, entre 1990 et 1994, a préparé et accompagné le génocide, telle qu’elle ressort de collections exhaustives de journaux et d’enregistrements dont l’existence accablante suscite, on le comprend, la colère de certains. Les propos de cet auteur sont comme en écho avec ce discours de la haine : réduction ethno-raciale du débat politique ; bréviaire raciste sur le don congénital des Tutsis dans le mensonge et sur leur instrumentalisation des femmes ; dénonciation des démocrates hutus qui s’étaient engagés courageusement contre la dictature et le carcan ethniste comme autant de vendus ; fantasme d’un complot régional hima-tutsi, ressassé depuis quarante ans par des cercles extrémistes et digne du montage des Protocoles des sages de Sion ; culture de violence et de mensonge où le génocide était à la fois justifié et nié. Comme disaient l’organe raciste Kangura ou la Radio des Mille Collines, ces Tutsis se suicident… Dans sa furie contre les « agents du FPR », l’auteur n’hésite pas à se fier aux dires d’un ancien fondateur du parti extrémiste Coalition pour la défense de la République, aujourd’hui en France et qui à l’époque s’était exprimé dans ces médias. 

Le débat est normal sur les conditions et les causes, lointaines ou proches, du génocide, sur la sociologie des tueurs, sur les zones d’ombre du contexte politico-militaire, au Rwanda comme à l’extérieur. Des enquêtes transparentes et publiques sont nécessaires, y compris, évidemment, sur l’attentat du 6 avril 1994 (contre l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana et son homologue burundais Cyprien Ntaryamira) et sur les hypothèses et les « révélations » qui sont périodiquement distillées ou annoncées. L’ambiance de guerre secrète qui entoure ces questions graves est intolérable. La défense de la France en Afrique est vraiment mal partie si elle doit s’appuyer sur le livre de M. Péan, qui, par ailleurs, semble étrangement dédaigner les apports (limités, mais réels) de la Mission parlementaire d’information de 1998. En guise de « révision », on découvre donc une étonnante passion révisionniste, qui participe au flot actuel de manifestations débridées de mépris à l’égard du passé et du présent des Africains. L’auteur mesure-t-il à quel point il meurtrit les rescapés du génocide et leurs proches, déjà tenaillés par la culpabilité d’avoir survécu ? 

Mais se préoccupe-t-il du sort des Rwandais, Hutus comme Tutsis, et de leur avenir ? Venu s’ajouter à la vague des « experts » improvisés sur ce terrain, connaît-il ce peuple par-delà le théâtre d’ombres qu’il met en scène ? Si l’on veut aider le Rwanda à sortir de l’ambiance obsidionale et policière que chacun observe, si l’on veut aider ses élites, à l’intérieur comme à l’extérieur, à se défaire de leurs obsessions manichéennes, ne faut-il pas d’abord isoler le virus raciste qui piège ce pays depuis des décennies ! Les concepteurs du génocide ont cherché à en faire triompher la logique en mobilisant massivement les uns dans un « travail » d’extermination des autres. Faut-il, en Europe, leur donner raison ? Et dans quels buts obscurs ? Le génocide des Arméniens ne se négocie pas avec les intégristes turcs. Celui des Tutsis au Rwanda ne se négocie pas avec des nostalgiques ou des attardés du « Hutu power », qu’ils soient noirs ou blancs… Ce livre de Pierre Péan cherche un effet de scandale, il finit par être accablant pour ceux qu’il prétend défendre. Jean-Pierre Chrétien est spécialiste de l’histoire de l’Afrique au CNRS, où il est directeur de recherches. Il est l’auteur de L’Afrique des Grands Lacs. Deux mille ans d’histoire (Flammarion, 2003). 



Rwanda, l’enquête inachevée, par Colette Braeckman (Point de vue) LE MONDE 08.12.05 Autant être clair : le génocide des Tutsis au Rwanda, d’avril à juillet 1994, n’est pas un sujet de polémique. C’est une réalité, confirmée par d’innombrables témoignages, enquêtes et rapports, par des récits, des accusations, des aveux. Les faits sont précis, concordants, vérifiés : plus de 800 000 Tutsis ont été mis à mort en trois mois, de manière systématique, grâce à des listes, des dénonciations, des chasses à l’homme, avec des armes à feu et des machettes qui avaient été depuis longtemps distribuées à des miliciens formés pour tuer. 

Cette histoire, qui voit les Tutsis, minoritaires, être considérés comme des étrangers dans leur propre pays, ne remonte pas à 1994, ni à 1990, lorsque des exilés déclenchent la guerre aux frontières : elle date de 1959, lorsque les Hutus, encouragés par le colonisateur belge, sont poussés à une « révolution » qui, au lieu de les dresser contre leurs maîtres européens, est détournée contre leurs compatriotes tutsis devenus suspects depuis qu’ils ont eu l’audace de revendiquer l’indépendance. Depuis cette date, à chaque fois que les Tutsis exilés tentent de revenir les armes à la main, à chaque fois qu’à l’intérieur du pays ils s’efforcent de regagner du terrain sur le plan social ou politique, la réponse du pouvoir hutu est identique : des civils sont massacrés. Durant des décennies, c’est au nom d’une légitimité fondée sur le concept de « majorité ethnique » que les Belges puis les Français ont appuyé les régimes rwandais successifs. Lorsque, en 1990, le Front patriotique rwandais (FPR) lance une offensive au départ de l’Ouganda, les Belges s’effacent devant une France qui ne ménage pas son soutien politique et militaire au pouvoir de Juvénal Habyarimana. Sans rien ignorer de la dérive génocidaire inscrite au coeur du régime hutu. Deux ans plus tard, directeur des affaires africaines, Paul Dijoud va jusqu’à mettre en garde Paul Kagamé (chef tutsi du FPR et actuel président rwandais) et les siens, les prévenant du risque qu’ils font courir à leurs familles. Consciente des dangers, la diplomatie française prône la négociation, le partage du pouvoir. Mais la coopération militaire, elle, s’engage sans cesse plus avant : elle arme et entraîne soldats et gendarmes, elle dresse les plans des batailles et barre au FPR la route de Kigali. Des soldats français participent aux manoeuvres et on les retrouve même aux points de contrôle, triant les citoyens rwandais en fonction de leur ethnie, inscrite sur les documents d’identité. 

Lorsque, en décembre 1993, le contingent français se retire, cédant la place aux 500 casques bleus censés faire appliquer les accords de paix d’Arusha, il laisse au Rwanda des « coopérants militaires » en civil (25 officiellement et sans doute le double) dont on ignore à quoi ils s’occupent aux côtés de leurs alliés hutus. Malgré l’embargo, les livraisons d’armes se poursuivent, non seulement jusqu’à la veille du génocide, mais bien après qu’il a commencé : des observateurs onusiens relèvent que les avions de l’opération Amaryllis, venus pour évacuer les expatriés, déposent des caisses d’armes sur le tarmac de l’aéroport. Même lorsque ses alliés hutus se lancent dans le massacre systématique des Tutsis et que les corps s’amoncellent, enlevés dans les rues de Kigali par les bennes de la voirie, la coopération militaire française ne désavoue pas ses alliés : en mai encore, six semaines après le début du génocide, le général Huchon promet à un émissaire rwandais, le colonel Ephrem Rwabalinda, de lui livrer non seulement des munitions, mais des postes sécurisés, afin d’assurer les communications directes entre l’état-major français et ses alliés, dont les troupes passent plus de temps à massacrer et à piller qu’à se battre. Rappeler tout cela, ce n’est pas adopter une position antifrançaise : c’est aligner des faits réels, observés sur le terrain, c’est s’interroger sur la pertinence et les raisons d’un tel soutien. Ces questions n’occultent en rien le fait qu’en face, la guerre menée par le FPR fut impitoyable, qu’elle charria des crimes et des massacres dont l’ampleur ne se révéla qu’au fil du temps. Aujourd’hui encore, Pierre Péan (dans son livre Noires fureurs, blancs menteurs, éd. Mille et une nuits, 544 p., 22 ¤) tente de « retourner l’image » de la tragédie rwandaise en occultant la spécificité du génocide – cette entreprise d’extermination dont les Tutsis ont été victimes -et en soulignant les crimes de guerre commis par le FPR à l’encontre des Hutus. Occultant le soutien militaire apporté par la France aux militaires et miliciens auteurs du génocide, accompagnés jusque dans les camps du Kivu où ils représentèrent un élément de déstabilisation durable pour toute la région, il met l’accent sur les aspects humanitaires de l’opération « Turquoise ». Sans relever que, si le premier but de cette opération avait été de secourir des civils, il aurait peut-être mieux valu amener en Afrique des camions et des ambulances plutôt que des Mirage et des hélicoptères de combat, des infirmiers plutôt que des fusiliers marins et des commandos… 

Tout à son entreprise de réhabilitation, M. Péan, qui a cherché la vérité dans les tiroirs de l’Elysée au lieu de se rendre sur le terrain, ne craint pas de se mettre en porte-à-faux avec la France d’aujourd’hui ; dans son ambassade à Kigali, une plaque rappelle désormais les employés tutsis abandonnés en 1994. Il faut évidemment parler de l’attentat : le tir de missiles qui a abattu l’avion ramenant de Dar es-Salaam le président Habyarimana et son homologue du Burundi fut l’élément qui déclencha un génocide depuis longtemps préparé. Le véritable scandale est que, onze ans après l’assassinat de deux chefs d’Etat en exercice, aucune enquête internationale digne de foi n’ait encore été diligentée. Pierre Péan, lui, se fonde sur l’enquête du juge Bruguière – un magistrat dont lui-même dénonçait en 2001 le « côté barbouze » et les « méthodes expéditives » – pour dénoncer la responsabilité du FPR. Il est vrai qu’au cours des années, le silence persistant de Kigali, le refus de communiquer tout élément d’information au sujet de l’attentat ont donné à cette hypothèse-là plus de poids qu’elle n’en avait en 1994. Mais il n’empêche que d’autres témoignages, qui avaient amené à une lecture des faits différente, n’ont jamais été pris en compte…  Multipliant les attaques personnelles recopiées au départ de fiches de renseignement, la méthode de Péan insulte les victimes et salit une France mitterrandienne que l’auteur croit avoir défendue, mais qu’il a réussi à amalgamer avec les tenants du pouvoir génocidaire. Colette Braeckman est journaliste au quotidien belge Le Soir. Spécialiste de l’Afrique des Grands Lacs, elle a écrit plusieurs livres sur le Rwanda. 



Un livre important et contestable, par Claudine Vidal (Point de vue) LE MONDE 08.12.05 

Le livre de Pierre Péan sur le Rwanda fourmille d’erreurs, d’approximations. Pour n’en citer qu’une : affirmer que la mission d’information parlementaire française a « oublié » de s’intéresser à l’attentat du 6 avril 1994 perpétré contre l’avion du président rwandais, c’est révéler qu’il n’a pas lu le rapport de la mission dont un chapitre est précisément consacré à une enquête minutieuse sur l’attentat. Il s’inscrit sans nuance dans une vision ethniciste très largement partagée : la certitude qui fait nécessairement dépendre les conflits politiques africains des identités communautaires, ethniques, voire raciales. J’ai eu bien des discussions avec des amis tutsis, qui, loin d’avoir le sentiment de diriger le pays, se disent opprimés par les autorités du Front patriotique rwandais (FPR) comme n’importe quel autre citoyen rwandais. Il pratique des amalgames insensés. Par exemple, il associe Alison Des Forges au « cabinet noir du FPR » (ce groupe qui soutient le FPR jusqu’à nier systématiquement ses exactions). Enorme contresens ! L’historienne du Rwanda Alison Des Forges est, depuis des années, l’une des bêtes noires de Kigali en raison de son acharnement à découvrir la vérité sur les crimes massifs commis depuis 1990, y compris par le FPR. Bref, abondent les manquements au souci d’exactitude et à l’exigence de distance critique, sans lesquels l’activité enquêtrice risque de tourner en discours propagandiste. Mais, alors, que reste-t-il de cet ouvrage ? Pierre Péan a eu accès à des archives (ministère de la défense et présidence de la République) jusqu’alors non exploitées. Ainsi, il apporte des indications incontestablement neuves sur ce que savaient ou ne savaient pas les responsables politiques et militaires français. Il a conduit des investigations sur la réussite de désinformations fabriquées par le FPR à l’attention de la communauté internationale. Son apport le plus original, à mon sens, est d’avoir reconstitué les liens entre les autorités de Kigali, victorieuses, et leurs relais européens, les « Blancs menteurs », lobby qu’il surnomme « cabinet noir du FPR », et dont il dénonce les mensonges et les pratiques d’intimidation, montrées en acte sur des cas précis. Incontestablement, l’enquête de Pierre Péan a le mérite d’ouvrir des pistes à explorer. Il sort, et je lui en sais gré, du système des répétitions infinies plombant tant d’ouvrages qui prétendent faire la lumière sur le génocide des Rwandais tutsis et sur les responsabilités de la France. C’est pourquoi il serait contraire à la vérité d’affirmer qu’il s’agit d’un livre sans autre importance que celle du scandale qu’il a suscité. 

Je pense cependant que l’auteur a lui-même forgé les armes de détracteurs qui n’appartiennent pourtant pas au « cabinet noir ». Par précipitation, sans doute. Mais surtout, à mon sens, parce qu’il s’est laissé enfermer dans la logique tranchée des camps propagandistes. En effet, depuis 1994, un climat très années 1950, fertile en dénonciations staliniennes, en accusations délirantes, en « versions de l’histoire » d’une radicale simplicité, caractérise, en France, les débats les plus bruyants sur le Rwanda. Pierre Péan a foncé là-dedans, tête baissée. Il pratique le « deux poids, deux mesures » : pour maximiser la politique d’extermination des Hutus, il minimise le génocide des Tutsis (il parle de 280 000 Tutsis massacrés et plus d’un million de Hutus tués depuis 1990) en s’abritant derrière un seul témoin rwandais (p. 276). Pour défendre les autorités françaises, il oublie qu’elles ont soutenu, trop longtemps, « un régime autoritaire, ethnique et raciste », selon les termes de la mission d’information parlementaire. Bref, il se cantonne à un parti pris. Comme s’il fallait minimiser le génocide des Tutsis pour pouvoir dénoncer l’actuel régime tyrannique de Kigali, son rôle dans les massacres systématiques de civils commis avant et après la victoire. Comme s’il fallait assimiler au « cabinet noir » tous ceux qui enquêtent sur les responsables rwandais du génocide. Comme si critiquer la politique menée par les autorités françaises au Rwanda de 1990 à 1994 (et, au simple vu de ses résultats, elle est critiquable) révélait nécessairement une haine de la France. A plusieurs reprises, Pierre Péan cite le lieutenant Abdul Ruzibiza, dont j’ai préfacé le livre (Rwanda. L’histoire secrète, Editions du Panama, 400 p., 22 €). Il serait regrettable de considérer leurs ouvrages comme les deux versions d’une même histoire, l’une écrite par un Rwandais, l’autre par un Français. Le lieutenant Ruzibiza rend compte des massacres qu’il qualifie de « génocide des Hutus », mais il restitue, avec autant de rigueur, l’accomplissement du génocide des Tutsis. Ce Rwandais nous invite à vouloir une histoire complète de la tragédie. Sociologue, Claudine Vidal est directrice de recherche émérite au CNRS. Elle est l’auteur de Sociologie des passions : Rwanda, Côte d’Ivoire (Karthala, 1991). 



Journalisme et raison d’Etat JP Marthoz Le Soir 07/12/2005 Le journalisme a toujours eu ses sténographes du pouvoir. Mais qui se souvient d’eux ? En France, la plupart sont très vite passés des lustres de la République aux oubliettes du métier. Paradoxalement, alors que le pouvoir s’agace des plumes rebelles et s’évertue à les disqualifier, l’histoire officielle finit presque toujours par les réhabiliter. Emile Zola ou Albert Londres ne se sont jamais mis au service de la raison d’Etat, mais c’est d’eux que s’enorgueillit, depuis des décennies, la « France reconnaissante ». 

Quel maître le journaliste sert-il : les citoyens ou le pouvoir ? « Nous sommes là pour embêter le monde, répondait Horacio Verbitzky, l’un des plus célèbres journalistes argentins. Nous mettons du sel dans les blessures et des cailloux dans les chaussures. Nous cherchons le mauvais côté des choses car du bon côté, les attachés de presse s’en chargent. » Que penser, dès lors, de journalistes qui prennent ostensiblement le parti du pouvoir ? Le livre très controversé de Pierre Péan sur le génocide de 1994 au Rwanda nous offre une occasion de réfléchir aux rapports complexes que la presse entretient avec des gouvernants qui sont, tour à tour, ses meilleures sources et ses meilleures cibles. S’il charge lourdement le Rwanda de Kagame, l’auteur semble tout aussi empressé de voler au secours d’un autre Etat, la France. Ponctué de dénonciations des « professionnels de l’anti-France », dénué de toute distance critique par rapport aux cercles officiels de la « Mitterrandie », son ouvrage débouche sur un étrange retournement du journalisme d’investigation : conçu par ses praticiens les plus éminents comme une couverture indépendante du pouvoir, il se transforme en défense et illustration d’un Etat. Et pas n’importe lequel : la thèse qu’il adopte d’une France généreuse, intelligente et irréprochable en Afrique centrale recouvre d’un voile de vertu l’histoire à tout le moins méandreuse de la Françafrique. La proximité avec le pouvoir d’Etat serait-elle une fatalité du journalisme dont « l’élite, notait le politologue français Rémy Rieffel, s’identifie aux sujets qu’elle est censée surveiller » ? Illustrant cette thèse, les Etats-Unis ont eux aussi offert quelques exemples désolants de journalisme d’Etat. Ainsi, lors de la préparation de la guerre en Irak, en 2002 et 2003, Judith Miller a systématiquement relayé dans le New York Times les assertions non fondées des milieux néoconservateurs et d’exilés irakiens sur la présence d’armes de destruction massive en Irak. En polluant les puits de l’information, elle a contribué à promouvoir la guerre et a gravement entaché la réputation de son journal. D’autres, à Fox News ou ailleurs, n’ont guère fait mieux, préférant la logique du pouvoir au pouvoir de la logique. 

Toutefois, dans la culture journalistique américaine, subsiste une tradition qui veut que le « sens de l’Etat » implique souvent une mise en cause de la raison d’Etat. Un journaliste défend l’honneur de son pays non pas en vilipendant ceux qui critiquent les fautes des gouvernants, mais bien en soumettant ces derniers, comme le disait James Reston, du NY Times, « à un tir de barrage incessant ». La critique fait partie du système, elle est la condition même de son bon fonctionnement. Ainsi, en 1966, lors de la guerre du Vietnam, le président de la commission des Affaires étrangères du Sénat, William Fulbright, avait fait l’éloge de ceux qui mettaient en doute le bien-fondé de l’intervention américaine. « Critiquer son pays, s’exclama-t-il, c’est lui rendre un service et lui faire un compliment. C’est lui rendre service parce que la critique peut pousser le pays à faire mieux ; c’est lui faire un compliment car c’est croire que le pays peut mieux faire. La critique est davantage qu’un droit, c’est un acte de patriotisme. » Aux Etats-Unis, la critique de la politique étrangère est un genre journalistique à part entière et une voix royale vers le prix Pulitzer. Stephen Kinzer, auteur d’enquêtes sobres et fouillées sur le rôle de la CIA en Iran ou au Guatemala, fait partie du « système ». Samantha Power, qui publia une étude cinglante sur la passivité américaine face aux génocides du « siècle des génocides », a été recrutée par l’université de Harvard. Et Seymour Hersh, qui révéla le massacre de My Laï au Vietnam et qui enquête aujourd’hui sur les abus commis par les militaires américains en Irak, publie dans le New Yorker, l’un des magazines les plus prestigieux du pays.  En France, par contre, la mise en cause de l’Etat et surtout de sa politique étrangère semble rester une entreprise hasardeuse. Les journalistes qui osent contester la diplomatie gouvernementale risquent à tout moment d’être taxés de déloyauté. A l’instar des Mauriac, Bourdet, Vidal-Naquet ou Servan Schreiber qui, lors de la guerre d’Algérie, osèrent critiquer les brutalités de l’armée française et la « déraison d’Etat ». Le « journalisme officiel » constitue, pourtant, un danger pour les intérêts fondamentaux d’une démocratie. La guerre en Irak a démontré tragiquement que le conformisme d’une grande partie de la presse américaine avait empêché que soient portées sur la place publique les objections émises non seulement par l’opposition, mais aussi par des institutions sommées de se taire, comme le Pentagone ou le département d’Etat. En 1961, lorsque la CIA préparait l’invasion de Cuba par des exilés anticastristes, John Kennedy était intervenu auprès du New York Times pour empêcher (en vain) la publication d’une enquête de Tad Szulc sur cette opération « clandestine ». Après un échec cinglant sur les plages de la Baie des Cochons, le président admit que si la presse avait fait son devoir, c’est-à-dire si elle avait davantage informé, contraignant le gouvernement à testerses propres postulats, elle aurait épargné une défaite humiliante à l’Amérique. « S’il y a une attitude franchement incompatible avec notre profession, s’exclamait Marcel Trillat de France 2 lors de la première guerre du Golfe, c’est le garde-à-vous. » C’est aussi l’attitude la plus incompatible avec l’esprit et l’intérêt d’un Etat démocratique. 



Péan, un libelle sur le Rwanda   Le Figaro, 07 décembre 2005 En quelque 500 pages, Pierre Péan entend démonter dans Noires fureurs, blancs menteurs, un ouvrage consacré à la tragédie traversée par le Rwanda en 1994, les deux points nodaux de ce qui serait, selon lui, une immense « manipulation ». L’histoire, affirme-t-il, aurait été « truquée ». Le voici donc lancé à l’assaut de la question du génocide des Tutsis du Rwanda. A le lire, l’auteur cherche visiblement à établir que rien n’est simple, ce que nul ne conteste. Partant de ce postulat, Pierre Péan parcourt un chemin bien périlleux puisqu’il l’amène à formuler des propos outranciers. L’ancien chef de la rébellion, Paul Kagamé, aujourd’hui président du Rwanda, serait ainsi « un Führer (…) devenu directeur de Yad Vachem, le musée de la Shoah ». Quant aux Tutsis, victimes de ce génocide, les voici campés au rang d’une « race » dont un trait de caractère serait l’immémoriale « culture du mensonge » et dont l’objectif « final » serait de réduire au rang « d’Untermenschen » (sous-hommes) une communauté hutue, touchée elle aussi par la tragédie de 1994. Ces principes posés, Pierre Péan poursuit son chemin pour en arriver à la question du rôle de la France, un rôle contesté et discuté puisqu’il fut objet de nombreuses enquêtes et d’une mission d’information (qui dura plusieurs mois) de l’Assemblée nationale. Au terme d’innombrables philippiques, Péan assure démonter tout cela de manière définitive. Il n’y aurait là que faux procès et malsaines insinuations alimentés par une cinquième colonne entrée sous influence d’un « lobby tutsi » qui aurait su diriger ses « très belles femmes » vers « les lits appropriés ». Voilà le complot.  Arrivé à ce point, le lecteur est saisi. Mais Péan enchaîne. Dans ce qui ressemble à un dérapage incontrôlé, il fait feu de tout bois : Juifs, francs-maçons belges, protestants français seraient ligués dans ce complot et bénéficieraient de l’appui de journalistes (dont l’auteur de ces lignes, accusé de s’être « prêté à une grave manipulation »), organisations humanitaires et défenseurs des droits de l’homme, tous ralliés, tous aveugles. Que dire alors ? Se taire, juste se taire. Le laisser, seul, assumer ses propos. Patrick de Saint-Exupéry 



Les témoignages qui accusent l’armée française au Rwanda Justice La juge d’instruction du tribunal aux armées a entendu à Kigali six rescapés du génocide rwandais de 1994 

Le Monde, 2 décembre Cinq hommes et une femme, rescapés du génocide rwandais, viennent de livrer des témoignages qui mettent en cause de manière grave l’armée française, lors de l’opération « Turquoise » sous mandat de l’ONU, en 1994. Ces récits consignés sur procès-verbal se trouvent depuis le lundi 5 décembre entre les mains du procureur du tribunal aux armées de Paris (TAP), qui doit décider de l’ouverture d’une enquête. Ils ont été recueillis par la juge d’instruction Brigitte Raynaud, les 22 et 23 novembre à Kigali. « Tout retard à l’ouverture d’une enquête serait un déni de justice au vu de la concordance et de la gravité des témoignages  », explique Me William Bourdon, avocat des victimes. Contacté jeudi 8 décembre, le ministère de la défense s’est dit prêt à coopérer avec la justice. Le 16 février, ces six Tutsis avaient déposé plainte pour « complicité de crimes contre l’humanité » et « complicité de génocide ». Le parquet du TAP l’avait estimée insuffisamment motivée. Le ministère de la défense avait déconseillé à la magistrate de se rendre au Rwanda, pour des raisons de sécurité. Peu sensible à cette pression, Brigitte Raynaud a fait le voyage malgré tout. Les plaignants, âgés de 25 à 39 ans, ont raconté leur parcours d’avril à juillet 1994, pendant le génocide qui a causé près de 800 000 morts. Ils ont livré à la juge Raynaud des indications précises, qui devront être étayées par d’autres éléments dans une instruction éventuelle, sur l’attitude de certains militaires français qui devaient assurer l’accueil des réfugiés tutsis dans la « zone humanitaire sûre » (ZHS). 

Dans les camps de réfugiés. Tenu par les Français, le camp de Murambi devait servir de lieu de refuge pour les survivants tutsis. Les témoins accusent les militaires d’avoir facilité les enlèvements de Tutsis par les milices « interahamwe » hutues. François Bagirubwira, 33 ans : « A l’intérieur du camp, les miliciens hutus désignaient aux militaires français les Tutsis, et j’ai vu personnellement une dizaine de Tutsis embarqués dans les hélicoptères, dont les portes étaient toujours ouvertes. (…) J’ai vu de mes propres yeux les militaires français mettre dans les hélicoptères des Tutsis ainsi ligotés.  » Ce récit est confirmé par celui d’Auréa Mukakalisa, violée, à 27 ans, par des miliciens hutus avant son arrivée dans le camp. « Des miliciens hutus rentraient dans le camp et désignaient des Tutsis que les militaires français obligeaient à sortir  », dit-elle. C’est ainsi que son frère Féliciena disparu. Mais la jeune femme porte des accusations encore plus graves :« Je dis, et c’est la vérité, avoir vu des militaires français tuer eux-mêmes des Tutsis, en utilisant des couteaux brillants d’une grande dimension. Ces Tutsis arrivaient à bord d’un véhicule au camp, un soir, alors que j’étais présente depuis environ une semaine. Ils ont été tués à l’entrée du camp au niveau de la barrière. » Aaron Nshymiryayo, 30 ans, affirme qu’il a vu des militaires français emmener un homme et deux femmes dans un abri : « J’ai entendu crier à l’intérieur et j’ai vu ressortir les trois corps dans trois sacs. Je ne sais pas si à ce moment-là les Tutsis étaient vivants ou morts. Je peux citer deux noms de témoins qui ont vu la scène comme moi (…). Les corps étaient ensuite attachés à l’hélicoptère de couleur sable, pouvant transporter environ huit personnes. » 

Aaron Nshymiryayo évoque aussi des viols répétés commis sur une jeune femme, Jacqueline, dont il connaissait le père. Selon lui, « elle était menacée [par les militaires français] avec des couteaux, et d’autres fois ils lui offraient des biscuits ou lui donnaient un peu d’argent ». La jeune fille serait morte dusida, selonM. Nshymiryayo. Cette accusation de viol est reprise par François Bagirubwira. « J’ai été témoin personnellement, au début du mois de juillet 1994, du fait que trois militaires français ont traîné une jeune fille prénommée Rose, d’une vingtaine d’années, qui était de la préfecture de Butaré, jusqu’à l’entrée du camp pour la prendre de force dans leur abri », a-t-il expliqué. Un autre témoin a aussi évoqué, dans le camp de Kibuyé, les visites du militaire « chargé des affaires sociales », qui venait choisir des jeunes filles pour les autres Français. Sur la colline de Bisesero. Fin juin 1994, des milliers de Tutsis se sont réfugiés – souvent en vain – dans la forêt de cette zone pour échapper aux milices hutus.Unpremier détachement de militaires français est arrivé le 27 juin, raconte Eric Nzabihimana, 39 ans. Ils « nous ont donc dit de rester cachés, et que, pour leur part, ils demanderaient au préfet de Kibuyé d’arrêter les attaques », a-t-il précisé. Ce même jour, Innocent Gisanura, 25 ans, a surtout découvert la passivité des Français. « Nous n’avons pas vraiment discuté avec les militaires français, explique-t-il. Nous avons été assaillis et pourchassés par les miliciens, et j’affirme que les militaires français assistaient dans leurs véhicules à la scène sans rien faire. » Présence française avant1994. Bernard Kayumba, 37 ans, a évoqué devant la juge Raynaud l’implication de l’armée française avant 1994 aux côtés du régime hutu. Le 5 octobre 1992, à Rutongo, il voit les militaires français participer à la reconquête de Byumba, tombée aux mains des rebelles du Front patriotique rwandais (FPR), aujourd’hui au pouvoir. En octobre 1993, alors qu’il arrive près de Kigali, son minibus est arrêté à un barrage. « Les militaires français demandaient à chaque occupant si on était tutsis ou hutus. Les Hutus ont pu regagner le minibus pour entrer dans la ville, alors que les Tutsis, en particulier moi-même, étaient mis de côté », afin d’être évacués en camion, selon lui, par les Forces armées rwandaises (FAR). Il aurait eu la vie sauve grâce à l’intervention de la Croix-Rouge. « Les militaires français accusaient les Tutsis d’être forcément des infiltrés du FPR », explique-t-il. « Il y a une grande différence entre les soldats français présents avant 1994, dans une logique de cobelligérance avec les FAR, et ceux qui ont découvert le génocide lors de « Turquoise » », note Me Antoine Comte, avocat des parties civiles. a 

VERBATIM « Je leur ai demandé de nous tuer » Voici des extraits du témoignage de Bernard Kayumba, 36 ans, recueilli par la juge d’instruction Brigitte Raynaud, à Kigali, le 23 novembre. Dans la campagne de Bisesero, fuyant vers le Burundi, il raconte sa rencontre avec le premier contingent français, le 27 avril 1994. « Beaucoup ont cru que nous allions être sauvés, mais nous étions, y compris moi-même, partagés sur l’intention exacte des militaires français,car nous connaissions leur implication auprès des FAR[Forces armées rwandaises] depuis longtemps. Nous étions étonnés que les Français n’interviennent que trois mois après le début du génocide, alors qu’ils n’ignoraient rien des préparatifs et du déroulement du génocide. (…)  Enfin, nous étions équipés d’une radio qui nous avait permis de suivre la façon dont les militaires français étaient accueillis par les FAR, la population hutue et le pouvoir en place, qui proclamait à la radio que les Français étaient venus dans le cadre de l’opération « Turquoise  » pour aider les FAR à chasser les derniers Tutsis et [les rebelles du] FPR. (…) [Les militaires français annoncent qu’ils reviendront dans trois jours.] Je leur ai demandé au nom de moi-même et des autres, car nous étions peu nombreux à parler français, de nous tuer tout de suite au lieu de nous laisser aux mains des miliciens et de leurs tortures. J’avais 25 ans à l’époque, et s’il restait peu de Tutsis parlant français, c’est parce que les FAR et les miliciens avaient éliminé en priorité les Tutsis riches ou cultivés. (…) [Après le départ des Français, les massacres s’intensifient.] Nous étions attaqués avec des fusils, des grenades, des machettes, parfois des bombes, qui ont frappé aussi bien les hommes, les femmes et les enfants. (…) Quand les Français sont revenus le 30 juin, ils ont vu les cadavres partout et les blessés. Piotr Smolar 



Génocide : contre-offensive française La Libre Belgique, le 01/12/2005 Marie-France Cros 

Pierre Péan publie un livre pour défendre le rôle joué par la France au Rwanda avant et pendant le génocide. Kigali accuse Paris d’y avoir participé « directement ». Au printemps 2005, le journaliste français controversé Pierre Péan nous avait téléphoné pour connaître les circonstances dans lesquelles « La Libre Belgique » avait obtenu, en juin 1991, la première interview de Paul Kagame, aujourd’hui président du Rwanda et alors chef de la rébellion, essentiellement tutsie, du Front patriotique rwandais (FPR). Notre confrère allait, en effet, nous expliqua-t-il, « commencer une enquête pour montrer que la France n’avait pas été complice du génocide » comme elle en est accusée par le Rwanda et par diverses publications et ONG. Une enquête dont on connaît les conclusions avant même de l’avoir menée, cela s’appelle de la propagande. Et c’est bien de ce registre que relève le dernier livre de Pierre Péan (1), ultime avatar d’une série d’ouvrages publiés en France depuis le 10eanniversaire du génocide, en 2004, et visant à innocenter celle-ci ou à accuser le FPR de génocide. Il faut se rappeler que ce 10eanniversaire avait été marqué par la publication du livre du journaliste du « Figaro », Patrick de Saint-Exupéry, « L’inavouable – La France au Rwanda ». « Déchiré », le journaliste y racontait comment il avait découvert, en plusieurs années, que la France avait aidé les génocidaires rwandais « avant, pendant et après » le génocide et comment une part de l’armée française, appuyée par le président Mitterrand et une section de la droite politique, avait utilisé le pays des Mille Collines comme un « laboratoire » pour « tester » sa théorie de la guerre révolutionnaire, élaborée en Indochine et « mise en oeuvre en Algérie » avant que le général de Gaulle y mette « un coup d’arrêt ». « La doctrine ne cessera pourtant d’être repensée et perfectionnée » au sein de l’armée française et, appliquée au Rwanda, permit « de transformer une intention de génocide en acte de génocide », accusait Saint-Exupéry. 

La parution de ce livre entraîna la mise sur pied d’une « Commission d’enquête citoyenne » et le dépôt, devant le Tribunal aux armées, de six plaintes visant des militaires français. Le prestige personnel de l’auteur de ce livre, détenteur des prix de journalisme « Albert Londres » et « Bayeux des correspondants de guerre », le nom glorieux de notre confrère, neveu d’Antoine de Saint-Exupéry -mort aux commandes de son avion durant la Seconde Guerre mondiale et auteur du « Petit prince »- ajoutaient à la rage de ceux qui approuvent la politique française au Rwanda. Il fallait donc déclencher la grosse artillerie pour répliquer. C’est ce que fait Pierre Péan. Celui-ci écarte l’ouvrage qui gêne d’un « inutile de feuilleter les 288 pages du livre : elles reprennent grosso modo tous les poncifs » des « pro-FPR » (NdlR : ce qui est inexact : la thèse de Saint-Exupéry est originale), pour s’appesantir exclusivement sur une date qu’il conteste et qui est l’un des enjeux des plaintes déposées devant le Tribunal aux armées. Dans ce long ouvrage, parfois confus, Pierre Péan défend la thèse des extrémistes hutus. Voyons plutôt. 

1. « Les Tutsis sont menteurs ». « Le Rwanda est aussi le pays des mille leurres, tant la culture du mensonge et de la dissimulation domine toutes les autres chez les Tutsis et, dans une moindre part, par imprégnation, chez les Hutus », écrit l’auteur. Il n’explique cependant pas pourquoi, dans ce cas, il s’appuie tant sur le témoignage d’un déserteur du FPR, Abdul Ruzibiza, qui est Tutsi, pour soutenir la thèse selon laquelle c’est le FPR qui a abattu l’avion du président hutu Habyarimana, attentat qui fut le signal de départ du génocide. 2. « C’est le FPR qui est le responsable du génocide des Tutsis ». C’est le seul point sur lequel Pierre Péan diverge légèrement de la thèse des extrémistes hutus. Bravant l’abondance d’indications sur une préparation du génocide, ces derniers affirment que les massacres généralisés de Tutsis et des Hutus qui s’opposaient à cette mise à mort furent dus à une manifestation de colère « spontanée » de la population hutue après qu’on eut tué son Président. Notre confrère français complique ce refus de culpabilité : il dit tout à la fois que « Kagame a planifié l’attentat,donc planifié aussi sa conséquence directe : le génocide des Tutsis perpétré en représailles » ; que le FPR a manipulé le gouvernement et « les nationalistes » hutus pour qu’ils commettent des massacres afin que Kagame puisse prendre le pouvoir ; et enfin, en même temps, que ce dernier « a fait croire que les Hutus qu’il a fait massacrer en grand nombre étaient des Tutsis ». 3. « Le FPR utilise les femmes tutsies pour manipuler tout le monde ». L’accusation figurait déjà dans le « Manifeste des Bahutu », considéré comme un document préparatoire au génocide. Pierre Péan la reprend telle quelle, notamment pour expliquer des « dysfonctionnements dans le dispositif français » au Rwanda avant le génocide, en soulignant « l’infiltration de femmes tutsies auprès de nombreux Français ». Qui vérifiaient l’ethnie des séductrices sur leur carte d’identité avant de succomber à leurs charmes ? 

4. « La Belgique est complice du FPR ». Là où les extrémistes hutus se contentent de l’affirmer, notre confrère français fignole avec une décoiffante démonstration : les coupables sont les libéraux francophones de Jean Gol, assoiffés de pouvoir, eux aussi, qui appuient le FPR pour faire chuter le gouvernement « de leurs ennemis de la démocratie-chrétienne ». Au bout du compte, « l’impulsion qu’il (Jean Gol) donna, reprise après sa mort, le 18 septembre 1995, par Alain Destexhe et Guy Verhofstadt, a finalement balayé les sociaux-chrétiens tant abhorrés de la (sic) CVP et a remis la famille libérale au pouvoir en 1999 ». Les Belges, eux, se souviennent que Jean-Luc Dehaene est tombé, en 1999, sur la crise des poulets à la dioxine. Plus insidieux : Péan laisse entendre -sans avancer le moindre indice- que ce sont plusieurs des paras belges assassinés aux débuts du génocide par les extrémistes hutus, dont le lieutenant Lotin, qui avaient amené à Kigali les missiles qui ont abattu l’avion du président Habyarimana. Plus généralement, on est frappé par le goût de Pierre Péan pour les attaques ad hominem, rédigées comme des fiches de renseignement, destinées à nuire à ceux qui ne défendent pas sa thèse (des « anti-France » s’emporte-t-il) et parfois basées sur des inventions -si j’en juge par les quelques lignes qui me sont consacrées. Notre confrère semble coutumier du fait : s’il encense aujourd’hui le juge Bruguière qui, sur base du témoignage du déserteur Ruzibiza, accuse le FPR de l’attentat contre l’avion présidentiel, Péan, en 2001, dans son livre « Manipulations africaines », accusait le même magistrat -qui avait alors le tort de soutenir une autre thèse que la sienne sur les auteurs de l’attentat de 1989 contre un DC 10 d’UTA- d’utiliser des méthodes « expéditives » et décelait « un côté barbouze » chez M.Bruguière, dont les affaires se révélaient « vides ou mal ficelées ». 

Bref, s’il doit bien se trouver du vrai dans la littérature de M.Péan, il est enfoui dans une telle panade qu’on ne le reconnaît plus. Oui, le FPR a commis des massacres et peut-être est-il l’auteur de l’attentat contre l’avion de Juvénal Habyarimana. Mais l’ouvrage de notre confrère français manque sa cible : il ne nous fait pas oublier que ce sont les extrémistes hutus qui ont préparé et exécuté le génocide d’un million de personnes et ne nous convainc pas que la France -dont un officier commandait l’armée hutue à partir de février 1992- n’y est pour rien. (1) « Noires fureurs, blancs menteurs – Rwanda 1990-1994 », de Pierre Péan. Éd.des Mille et une nuits, 544 pp, 22€. © La Libre Belgique 2005 



Rwanda. Ténèbres  Libération. Editorial Par Patrick SABATIER, le 29 novembre 2005 Dix ans après les faits, il est normal que les spectres du Rwanda continuent de nous hanter. Il faut oeuvrer bien sûr à ce que toute la lumière soit faite sur un génocide dans lequel des centaines de milliers de Rwandais ont trouvé la mort en raison de leur seule appartenance à l’ethnie tutsie. Le besoin de plonger au coeur de ces ténèbres de l’Histoire africaine est d’autant plus impérieux que les inconnues sont considérables sur les origines, les motivations et les mécanismes précis d’une tragédie bien plus complexe qu’une simple manifestation du Mal. Procès, commissions et enquêtes journalistiques peuvent tous apporter des pièces au dossier. Mais l’Histoire n’est pas toujours bien servie quand des journalistes, plus soucieux de défendre une thèse, de redresser un tort ou de nourrir une polémique, prétendent l’écrire. L’actuel régime rwandais de Paul Kagame a utilisé le génocide, dont les Tutsis ont été les principales victimes, et les Hutus les principaux auteurs et instigateurs, pour faire oublier ses propres exactions. De là à en faire le coupable principal du génocide, il y a un pas qu’on ne peut franchir sans risque de se discréditer. Plus grave encore est la négation de la spécificité du génocide . Toute guerre civile, et il y en avait une au Rwanda, dans laquelle les Tutsis avaient leur responsabilité, s’accompagne de massacres. Mais l’appel à exterminer une ethnie entière est autre chose. De même, la rivalité, réelle, entre les Etats-Unis et la France en Afrique centrale n’exonérera jamais Paris de sa responsabilité pour avoir fermé les yeux sur la dérive du régime qu’elle soutenait, et avoir ignoré le programme génocidaire des extrémistes hutus par obsession de contrer l’« Empire américain ». 



Rwanda. A charge contre Kagame, à décharge pour la France 

Le livre fait de l’actuel président rwandais le vrai responsable du génocide. Par Christophe AYAD, le 29 novembre 2005. Libération. Dans Noires fureurs, blancs menteurs, Pierre Péan n’ambitionne pas moins que présenter une nouvelle histoire du génocide rwandais, une histoire qu’il fait débuter en 1990 et non le soir du 6 avril 1994. Décryptage des quatre principaux points de la démonstration de Péan. L’attentat du 6 avril 1994 et l’absolution des extrémistes hutus 

Péan se fonde sur son enquête personnelle et sur les conclusions de l’instruction menée par le juge Jean-Louis Bruguière pour affirmer, avec certitude, que le Falcon 50 transportant le président rwandais Juvénal Habyarimana et son homologue burundais a été abattu par des hommes du Front patriotique rwandais (FPR). Mais cette hypothèse est largement fondée sur le témoignage d’Abdul Ruzibiza (1), un ancien soldat du FPR qui aurait fait partie du commando Network ayant abattu l’avion. Kigali conteste à Ruzibiza, aujourd’hui réfugié en Norvège, toute légitimité, l’accusant d’être un sous-fifre qui exagère son rôle. D’autres remettent en cause l’authenticité des tubes lance-missiles trouvés sur place et incriminent les réseaux extrémistes hutus dans l’attentat. La responsabilité de Paul Kagame dans l’attentat du 6 avril est certes possible, voire vraisemblable. Là où la thèse de Péan devient contestable, c’est dans sa volonté d’absoudre, par là même, le régime Habyarimana du génocide. Comme si, avant l’étincelle, il n’avait pas fallu toute une préparation : formation de milices, mise en place de listes de Tutsis et d’opposants hutus à éliminer, propagande conditionnant la population, achats d’armement, de machettes, etc. Le génocide minimisé 

En décidant d’ouvrir son enquête en 1990, Pierre Péan entend prendre en compte les crimes commis par le FPR dans les zones qu’il contrôlait. S’il est vrai que cette enquête reste à faire, tout comme celle sur les exactions du FPR dans les mois et années qui ont suivi son arrivée au pouvoir en juillet 1994, Péan minimise systématiquement la spécificité du génocide des Tutsis, qu’il estime connu de tous, pour s’étendre longuement sur les massacres commis par le FPR. Il en arrive à évoquer le « martyre des Hutus (…) réduits au statut d’Untermenschen ». Cette sortie, doublée de considérations sur le caractère duplice et secret de l’éducation donnée aux enfants tutsis, puise aux pires clichés de l’analyse « ethniciste » du Rwanda. « Peut-on encore, s’interroge Péan, parler du génocide des Tutsis alors que, depuis 1990, le nombre de Hutus assassinés par les policiers et militaires obéissant aux ordres de Kagame est bien supérieur à celui des Tutsis tués par les miliciens et les militaires gouvernementaux ? » L’historien Gérard Prunier, auteur de l’histoire la plus complète du génocide (2) et à l’origine de l’estimation de 800 000 à un million de morts tutsis et hutus modérés, nous expliquait récemment être en train de revoir nettement à la hausse le nombre de Hutus tués par le FPR. Sans arriver malgré tout à une telle assertion. La défense et illustration de la France Péan ne fait pas que défendre le rôle de la France avant et pendant le génocide, il le salue. Dans un prétoire, on appellerait cela une défense de rupture. Manifestement « briefé » par l’entourage de François Mitterrand, et alimenté par les archives de son fils Jean-Christophe, il entreprend une défense et réhabilitation d’un des épisodes les plus troubles et contestables de sa présidence. Il insiste longuement sur les pressions qu’aurait exercées Mitterrand sur Habyarimana, allant jusqu’à le dépouiller de ses pouvoirs à partir d’avril 1992. En revanche, il ne s’étend pas sur la coopération militaire entre Paris et Kigali, sans nier les affrontements directs entre soldats français et rebelles tutsis. Péan omet ainsi que des soldats français ont été amenés à opérer un tri ethnique à des barrages. Et que toute la formation de la gendarmerie rwandaise a joué un rôle moteur dans le génocide, comme les livraisons d’armes aux ex-Forces armées rwandaises (FAR) alors que l’embargo était en vigueur. 

Les seuls dignes de blâme, aux yeux de Péan, sont l’ONU et l’administration Clinton, ainsi que la Belgique, où le lobby pro-Kagame aurait sévi sans retenue. Selon lui, si seule la France a été clouée au pilori, c’est pour la simple raison qu’elle n’a pas présenté d’excuses au Rwanda, contrairement à l’ONU, aux Etats-Unis et la Belgique ! Péan y voit un complot « des stratèges de l’Empire [américain, ndlr] pour lesquels l’affaiblissement de la France en Afrique reste un objectif prioritaire… ». Le « complot médiatique » Pour Pierre Péan, la victoire du FPR n’aurait pas été possible sans l’aide d’un puissant lobby d’activistes, d’humanitaires, d’universitaires et de journalistes « droits-de-l’hommistes » qui auraient constitué l’arme la plus efficace de Kagame. Dans son dernier tiers, Noires fureurs, blancs menteurs se transforme en brûlot aux relents nauséabonds. Des listes sont dressées, des personnalités définies par leur origine ethnique, le choix de leurs compagnes (tutsies évidemment), leurs engagements politiques (« militant sioniste ») ou personnel (franc-maçon, protestant, etc.). Péan y voit toute une génération de « messieurs Bons sentiments », d’« idiots utiles » qui auraient fait gober leur « désinformation » et leur « imposture humanitaire » à la terre entière, à commencer par l’ONU, qui a instauré le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Comme si les tenants d’une autre vision de l’histoire, tel l’historien belge Philippe Reyntjens ou le Français Bernard Lugan, avaient été interdits de publier… (1) Rwanda, l’histoire secrète, lieutenant Abdul Joshua Ruzibiza, éditions Panama, novembre 2005. (2) Rwanda : 1959-1996, éd. Dagorno, 1997. 



Enquête sur le génocide rwandais : le ministère de la défense met en garde la juge Raynaud LE MONDE 04.11.05 Le billet d’avion de Brigitte Raynaud à destination du Rwanda a été acheté. Plus rien ne s’oppose à ce que la juge d’instruction du tribunal aux armées de Paris s’y rende prochainement, afin d’interroger les parties civiles qui ont déposé une plainte en février auprès du tribunal, mettant en cause l’armée française pour « complicité de crimes contre l’humanité » et « complicité de génocide » . Toutefois, le ministère de la défense a alerté la magistrate sur les risques que présentait un tel déplacement.  » J’attire votre attention sur le fait que nous ne disposons pas dans cet Etat des moyens militaires de protection que nous avons pu vous assurer en Côte d’Ivoire » , écrit la directrice des affaires juridiques du ministère à Mme Raynaud, dans un courrier daté du 27 octobre. 

Le ministère à joint à cette missive une note blanche « des services de renseignement » relevant de la défense, qui estime que le déplacement de la juge d’instruction dans le courant du mois de novembre « pourrait s’avérer inopportun du fait de l’actualité médiatique et judiciaire » . Il risquerait de « radicaliser la position des autorités rwandaises » et d’entraîner des « pressions importantes » , voire des « menaces » . « PRINCIPAL TÉMOIN » Cette actualité est détaillée dans la note. Le 23 novembre, le journaliste Pierre Péan doit publier un livre « mettant en avant la responsabilité du FPR [Front patriotique rwandais] dans le déclenchement du génocide ainsi que les complicités occidentales dont il a bénéficié », précise la note, en ajoutant : « ce livre devrait aussi mettre en valeur les forces françaises engagées sur le terrain de 1990 à 1994″ . Un autre ouvrage à paraître sera signé par Abdoul Rouzibiza, « principal témoin dans l’enquête menée par le juge Bruguière » . Ce dernier est sur le point de conclure son instruction, assure la note. L’enquête « pourrait aboutir dans les prochaines semaines à une mise en cause de Kagamé [le président rwandais] pour son implication dans l’attentat commis contre l’avion du président rwandais en 1994″ , qui avait donné le signal de départ du génocide, dans lequel près de 800 000 personnes ont été tuées. 

La note mentionne aussi la possible saisine de l’Audience nationale espagnole, à la suite d’une plainte déposée contre l’entourage de M. Kagamé. Le procureur du tribunal aux armées de Paris, Jacques Baillet, a signé des réquisitions, le 6 octobre, permettant à la juge Brigitte Raynaud de se rendre au Rwanda. Le procureur ne souhaite pas ouvrir une information judiciaire tant que la plainte contre X… n’est pas plus étayée (Le Monde du 8 octobre).  Ce courrier d’avertissement du ministère de la défense n’émeut pas les avocats des parties civiles, Mes William Bourdon et Antoine Comte. « Les livres cités sont annoncés depuis longtemps, souligne ce dernier. Tout cela ressemble à une nouvelle tentative pour décourager la juge d’instruction dans son travail. » Piotr Smolar 



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La Cour suprême des États-Unis autorise l’injection létale :3.260 détenus attendent leur exécution.

Posté par issopha le 17 avril 2008

La Cour suprême des États-Unis

autorise l’injection létale :

3.260 détenus attendent leur exécution

le 16 avril 2008


Amnesty International vient de recenser les condamnations à mort et les exécutions pour l’année 2007. Au moins 1.252 personnes ont été tuées dans 24 pays. Et au moins 3.300 personnes ont été condamnées à mort dans 51 pays. Le nombre total de personnes actuellement sous le coup d’une sentence capitale dans le monde avoisinerait les 27.000.

Les partisans de la peine de mort, aux États-Unis, pays de la piété, de la prière, de la compassion et de la justice divine, sont toujours majoritaires parmi la population américaine, se situant aux alentours de 60 à 65 %. La peine capitale est en vigueur dans 37 États sur 50. Ceux où elle est le plus souvent appliquée sont le Texas (405 exécutions depuis 1976) et la Virginie (98). Il y aurait à ce jour plus de 3.260 détenus dans les couloirs de la mort aux États-Unis en attente de leur exécution. Depuis 1976, selon le Centre d’information sur la peine de mort (de tendance abolitionniste), 929 condamnés ont été exécutés par injection létale, 154 par électrocution, 11 dans des chambres à gaz, trois par pendaison et deux par un peloton d’exécution.

Seul le Nebraska a encore recours à la chaise électrique. Les autres États qui appliquent la peine de mort ont recours pour ce faire à l’injection qui consiste en l’administration de trois produits : (le sodium de thiopental qui provoque une perte de connaissance et, à forte dose, un arrêt respiratoire ; le bromure de pancuronium qui entraîne une paralysie musculaire ; et le chlorure de potassium qui conduit à un arrêt cardiaque), autrement dit, le premier endort le condamné, le deuxième paralyse ses muscles, le troisième arrête son cœur. Ce qui peut laisser apparaître comme étant une mort paisible, dans un processus expiatoire, ne l’est pas du tout comme le démontrent plusieurs études scientifiques : si le premier produit est mal administré, les deux suivants sont extrêmement douloureux.

En septembre 2007, Ralph Baze et Thomas Bowling, deux condamnés du Kentucky, ont estimé que cette méthode d’exécution par injection mortelle était contraire à la Constitution. Ils ont déposé des recours devant la justice faisant valoir que ce risque de souffrances s’apparentait aux « châtiments cruels et inhabituels » interdits par la Constitution américaine. Les avocats des plaignants ont plaidé devant la Cour suprême le fait que l’évolution des méthodes d’exécution aux États-Unis, des pendaisons du XIXe siècle à la chaise électrique ou l’utilisation de gaz mortels, reflète une quête constante de mises à mort « plus humaines » mais que, au final, chacune de ces nouvelles méthodes s’est révélée beaucoup « moins humaine » que prévu.

Les adversaires de la peine de mort font valoir que le condamné peut subir une douleur intolérable sans avoir les moyens de crier si on lui administre une dose trop faible d’anesthésiant. L’argument en cause est que si l’anesthésique ne marche pas, les deux autres produits peuvent provoquer une douleur insoutenable, sans que le détenu, paralysé, puisse le faire savoir. En Floride et en Californie, certains condamnés ont mis jusqu’à une demi-heure à mourir. Pour ne pas être contraire au huitième amendement, l’injection létale doit être instantanée, indolore et non-prolongée. Or, certains condamnés à mort, exécutés par injection létale aux États-Unis, étaient conscients pendant leur exécution et ont enduré souffrances et torture, faute d’anesthésie suffisante, d’après une étude publiée dans la revue médicale britannique The Lancet parue en avril 2005.

Les plaignants, Ralph Baze et Thomas Bowling, ne demandaient pas un sursis ni une autre méthode mais souhaitaient recevoir une seule injection, de barbituriques, ou lieu de trois. Au minimum, arguaient-ils, l’État devrait être obligé d’imposer des contrôles plus stricts sur les exécutions par triple injection afin d’assurer que l’anesthésique est administré correctement.

Les honorables juges devaient décider si l’injection létale est constitutionnelle ou pas. Ils ont rendu leur verdict : « Les plaignants n’ont pas prouvé que le risque de souffrance liée à une mauvaise administration d’un protocole d’injection mortelle qu’ils reconnaissent humain, de même que le refus d’adopter des alternatives dont l’efficacité n’a pas été démontrée, constitue un châtiment cruel et inhabituel interdit par le texte fondateur », écrit le président de la Cour, le juge John Roberts. Sur l’administration d’une dose unique, demandée par les deux plaignants condamnés à mort, le juge Roberts considère que l’injection unique, fréquemment utilisée pour euthanasier les animaux, « présente des problèmes propres et n’a jamais été testée dans un seul État ».

Un fait qu’il faut préciser : ce jugement de la Cour suprême ne porte pas sur la constitutionnalité de la peine de mort. Bien qu’il en approuve le verdict et le raisonnement juridique, le président de la Cour, le juge John Roberts a confié être convaincu, à titre personnel, que la peine capitale, en elle-même, était inconstitutionnelle.

Cette décision n’a recueilli que trois voix contre deux mais quatre juges se sont soumis à l’avis majoritaire. Et cette majorité de la Cour suprême autorise en conséquence la reprise des exécutions, suspendues depuis plus de six mois dans le pays. Pour les deux juges de la minorité, Ruth Ginsburg et David Souter, ce risque ne peut pas être pris à la légère, et les États doivent appliquer « des garanties de base » pour s’assurer que le condamné est bien inconscient avant que les deux derniers poisons soient injectés.

La méthode de l’injection mortelle est conforme à la Constitution. Cette décision ne s’applique directement qu’au Kentucky. Mais le gouverneur Timothy Kaine, de la Virginie, a aussitôt levé le moratoire, imposé le 1er avril dernier, quand il avait sursis à l’exécution du condamné à mort Edward Nathaniel Bell. Cette exécution avait été reportée du 8 avril au 24 juillet. La cour suprême avait également sursis à une autre exécution en octobre.

Selon Le Monde, les juridictions des autres États doivent maintenant définir si cette décision s’applique sur leur territoire. Certaines validations pourraient traîner des années, mais d’autres devraient intervenir très rapidement, notamment dans les États du Sud comme le Texas, l’Oklahoma ou l’Alabama. En effet, si un plaignant se voit refuser une méthode alternative, et s’il est prouvé qu’elle est moins douloureuse, si un État refuse d’employer une méthode alternative qui entraînerait une baisse importante du risque de douleur, rien n’interdirait aux avocats de ce condamné ou de ces condamnés à engager d’autres recours contre l’injection létale.

Terminons avec un cas vécu. En Californie, le juge fédéral Jeremy Fogel avait demandé à la direction de la prison de San Quentin (Californie), le 15 février 2006, de modifier, pour les rendre moins douloureuses, les injections mortelles utilisées pour l’exécution des condamnés à mort de cet État. Selon ce juge, cela était arrivé pour 6 des 13 personnes exécutées dans cet État. Le juge avait refusé de suspendre l’exécution de Michael Morales, le 21 février, condamné à mort pour le viol et le meurtre d’une jeune fille de 17 ans en 1981, à la prison de San Quentin. Face à cette obligation, l’État choisit, dans un premier temps, de faire appel à deux anesthésistes anonymes : l’un dans la chambre d’exécution devant constater la perte de conscience du détenu lors de la première injection, l’autre en dehors pour aider à la mise à mort de Morales.

D’accord dans un premier temps, les deux anesthésistes réquisitionnés pour l’exécution de Morales, ont par la suite fait valoir leur droit de retrait pour des raisons d’éthique. Ils craignaient, en effet, d’avoir à intervenir pour abréger les souffrances de Morales.

Devant cette demande de retrait des anesthésistes, les responsables de la prison décident de reprogrammer l’exécution pour le soir, le temps pour eux d’envisager une méthode différente : une dose unique et massive de barbituriques. Cette décision est approuvée par le juge Jeremy Fogel mais conditionnée à sa mise en œuvre par du personnel médical licencié de l’État : médecin, infirmier, dentiste. Personne n’a accepté d’assumer cette fonction.

Même si un certain nombre de médecins acceptent encore de pratiquer l’injection létale sur les condamnés au nom d’un « devoir envers la société », ils se limitent à déclarer le décès ou exceptionnellement à insérer le cathéter dans les veines. Aucun professionnel de la médecine ne semble accepter aujourd’hui d’intervenir activement dans le processus de mise à mort en Californie au nom de raisons éthiques.

L’an dernier, 42 personnes ont été exécutées aux États-Unis où plus de 3.300 condamnés attendaient dans les couloirs de la mort. La voie est maintenant libre. Mince consolation pour les États-Unis : la Chine est le pays, selon Amnistie Internationale, qui a le plus recours à la peine capitale. Elle procède en moyenne à 22 exécutions par jour. Il faut souligner que les autorités chinoises ne communiquent pas de chiffres. Selon l’organisme, le nombre réel d’exécutions approcherait plutôt les 8.000 par an. La Chine passe donc en tête des pays faisant usage de la peine de mort.

Jacques Beauchamp, journaliste à la Société Radio-Canada, a rencontré l’un des condamnés qui ont porté la cause de l’injection létale jusqu’en Cour suprême des États-Unis. Une entrevue qui vaut le déplacement : Radio-Canada – Première chaîne – Desautels – sommaire du 16 avril 2008

Sources : AFP, Amnistie internationale, Le Monde, Presse canadienne

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« L’or africain. Pillages, trafics & commerce international »

Posté par issopha le 4 février 2008

« L’or africain. Pillages, trafics & commerce international« 

 Dossier noir n°22, Agone, Survie Oxfam France-Agir ici.

Sortie le 12 oct. 2007. 12 euros.

Olivier
30 octobre 2007

 

L’or africain est un livre-enquête qui s’attache à dévoiler les dysfonctionnements chroniques et les aspects occultes de l’exploitation de l’or (à partir de l’exemple de Sadiola au Mali) pour les mettre en relation avec les caractères généraux et les enjeux de l’exploitation des ressources naturelles en Afrique.

Un éclairage particulier y est porté sur le rôle des paradis fiscaux et des multinationales européennes et américaines dans ce qui s’apparente à un véritable pillage.

L’ouvrage s’attache également à mettre en avant les mouvements de résistance qui, au Mali, dans le reste de l’Afrique et dans le monde, s’opposent à une exploitation incontrôlée des ressources de ce continent qui paye depuis trop longtemps le prix le plus fort de la mondialisation libérale, après avoir servi les empires coloniaux.

Sommaire

  L’or, un minerai névralgique 
  Stratégies occultes & services secrets

- I. Comment l’or ruine l’Afrique 
  Sadiola : cyanure, maladies & fausses couches 
  Méthodes d’exploitation héritées de l’apartheid 
  Détour par Morila 
  AngloGold & Randgold : bénéfices compris

- II. Multinationales de l’or 
  Les projets en or de la Banque mondiale 
  La ruée sur l’or ouest-africain 
  Mali : IAMGOLD, « Je suis l’or »

- III. Pillages, trafics, conflits armés 
  Lobbying minier & faucons à Washington 
  Tanzanie : Barrick Gold & monsieur Bush 
  Trafics & syndicats de la contrebande

- IV. Commerces de l’or africain 
  Rwanda, Ouganda : fuites de métaux précieux 
  Raffinage, ports francs & paradis fiscaux 
  Apartheid, banques suisses & famille Oppenheimer 
  Des affaires atomiques : or, uranium, CIA

- V. La part de la Françafrique 
  Razzias coloniales 
  De Gaulle & la ruée vers l’or 
  « Prêts au développement » & sous-traitance de l’or

- VI. Imposer la transparence 
  Grèves & mobilisations africaines 
  Paris, Montreuil, Sadiola 
  Transparence & campagnes internationales 
  Or, blanchiment des capitaux & terrorisme 
  Un processus Kimberley pour l’or ?

L’or oublié de l’Afrique

L’un des rares livres sur le sujet, L’or africain est une plongée vertigineuse dans un secteur de production qu’aucune règle ou presque ne régit et qui donne lieu à une véritable course contre la montre à qui s’enrichira le plus et le plus rapidement, que se mènent les compagnies d’extraction.

Ecrire un livre n’est pas toujours aisé. L’écrire collectivement l’est encore moins. Celui-ci a cette particularité qu’il a été rédigé à partir d’un premier projet de François-Xavier Verschave. Décédé en juin 2005, celui-ci n’avait pu mener son projet à terme. L’exercice n’était donc pas facile. Toutefois, Gilles Labarthe, journaliste et déjà auteur du Dossier noir n° 20 sur le Togo, a su exprimer sa propre plume, tout en faisant une place à celle de F-X Verschave, le citant et mettant ainsi en valeur le travail original de celui à qui ce livre tenait tout particulièrement à cœur.

A partir de l’exemple de la mine d’or de Sadiola au Mali et de l’enquête de la documentariste Camille ce Vitry sur les conséquences humaines et environnementales de son exploitation, ce livre propose un zoom arrière sur les acteurs de l’exploitation de l’or en Afrique, les réseaux et les circuits financiers qu’ils utilisent, afin de mettre à nu cet autre secteur du pillage des richesses du continent africain. Véritable livre-enquête, L’or africain repose sur un minutieux travail de recherche que Gilles Labarthe, journaliste spécialisé sur les questions de criminalité économique en Afrique, avait déjà abordé, pour avoir notamment enquêté à Morila, une autre cité minière du Mali.

Afrique, continent stratégique

Ce livre, l’un des rares sur le sujet, documenté, nous plonge donc dans l’exploitation de cet or africain qui, avec ses 600 tonnes par an, représente environ le quart de la production annuelle mondiale. Son exploitation (l’Afrique détient la moitié des réserves d’or mondiales identifiées) est quant à elle très juteuse : la part des recettes qui revient aux Etats est minime, parfois nulle ; la main d’œuvre est très bon marché ; les mouvements syndicaux vite réprimés et les normes environnementales, pas appliquées ou peu contraignantes ; sans compter la flambée qu’a connu le cours du minerai précieux ces dernières années.

Le livre nous amène ainsi à Sadiola et à Morila (Mali), au Ghana, en Afrique du Sud ou au Botswana, pour constater le cynisme des compagnies minières et leurs « méthodes d’exploitation héritée de l’apartheid ». Les conséquences environnementales liées à l’utilisation du cyanure et du mercure pour purifier le minerai sont « inhumaines ». L’auteur remonte ensuite les filières du commerce légal de l’or, pour découvrir les filières parallèles, les trafics transfrontaliers, les sociétés off shore et le rôle des paradis fiscaux dans le blanchiment de capitaux dont l’or est un des principaux vecteurs. Il nous apprend que la Banque mondiale (BM), censée œuvrer au développement des pays africains, constitue le plus gros investisseur dans l’extraction de l’or, livrant à une poignée de multinationales américaines (telle Newmont Minin), canadiennes (telle IAMGOLD), anglaises ou sud-africaines (telle AngloGold), 80% des ressources aurifères du continent.

La ruée vers l’or

Il faut dire qu’à partir des années 1990, avec la fin de la Guerre froide et la libéralisation des économies africaines sous les injonctions de la BM et autres Plans d’ajustements structurels du FMI, le secteur a littéralement explosé.

La France, elle, y apparaît quelque peu marginale. Après la « razzia coloniale », Gilles Labarthe montre dans le chapitre « la part de la Françafrique » comment le Bureau de recherche géologique et minière (BRGM) a quadrillé l’ensemble du pré-carré français pour permettre une exploitation qui a parfois alimenté les caisses de partis politiques. La présence d’Areva dans ce secteur révèle les passerelles avec le lobby nucléaire, tandis que des groupes comme Bouygues, offrent en sous-traitance leurs services aux grandes compagnies étrangères.

L’enquête nous mène également en République Démocratique du Congo où les conflits armés sont directement alimentés par le trafic de l’or. L’auteur consacre un gros chapitre aux opérations qu’y mènent les banques suisses. Il faut dire que Gille Labarthe est suisse lui-même, ressortissant de ce paradis fiscal en plein cœur de l’Europe, une des principales plaques tournantes des trafics d’or, mais aussi de diamant et autres pierres précieuses.

Comme pour boucler la boucle et ne pas laisser le dernier mot aux trafiquants, cette enquête se termine par un point sur les différentes mobilisations au Nord comme au Sud, pour une exploitation raisonnée et contrôlée de la ressource aurifère.

Au-delà de l’enquête de fond sur un sujet difficile, la grande force de ce livre est probablement dans le témoignage qu’il offre, pour les générations futures, de la mobilisation des ressortissants de Sadiola et de nombreuses autres villes minières d’Afrique.

L’exploitation de l’or en Afrique. Caractéristiques et enjeux socio-économiques.

Interview de Gilles Labarthe.

-  Quels sont les principaux pays producteurs d’or en Afrique ?

Il s’agit principalement de l’Afrique du Sud (une moyenne de 300 tonnes ces dernières années), du Ghana (plus de 75 tonnes), du Mali (50 tonnes en moyenne), de la Tanzanie (idem), de la Guinée et du Zimbabwe (de 10 à 20 tonnes selon les années), de la République démocratique du Congo… au total, plus de 34 pays africains produisent de l’or, réalisant une production totale de plus de 600 tonnes d’or par an – soit environ le quart de la production annuelle mondiale.

-  Pourquoi l’Afrique reste-t-elle un continent stratégique dans le secteur minier ?

Le continent noir détient la moitié des réserves d’or mondiales identifiées. Après le pétrole, l’or représente un des cinq premiers marchés mondiaux dans le secteur des minéraux : il “ pèse ” environ 65 milliards de dollars par an. L’Afrique est de plus en plus convoitée par les multinationales d’extraction : outre les réserves d’or importantes, la part des recettes d’exploitation qui revient à l’Etat a été minorée à l’extrême (20%, voire même 0% comme c’est le cas d’une mine d’or au Botswana). La main d’œuvre africaine est très bon marché, les mouvements syndicaux vite réprimés et les normes environnementales, pas appliquées ou peu contraignantes. Résultat : la marge de bénéfice réalisée par les grandes compagnies minières occidentales est plus importante que dans n’importe quel autre endroit de la planète. Depuis une dizaine d’années, avec la hausse spectaculaire du cours de l’or, les investissements étrangers montent en flèche dans le secteur aurifère, surtout en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale.

-  Quelles sont les trois plus grandes multinationales de l’or opérant en Afrique ?

Ce livre d’enquête décrit entre autres les activités polluantes des trois plus grandes multinationales d’extraction (« majors ») qui se disputent la première place sur ce marché, et qui sont omniprésentes en Afrique : AngloGold (Afrique du Sud), Barrick Gold (Canada) et Newmont Mining (USA). Ces trois compagnies, soutenues par le gratin de la haute finance internationale, produisent elles seules chaque année plus de 500 tonnes de tout l’or extrait sur la planète. Elles sont régulièrement dénoncées pour pollution à large échelle et violation des droits de l’homme. Le dossier noir présente aussi les méthodes d’autres compagnies de dimension plus modeste (« juniors »), associées à ces géants de l’or, qui mènent sur place une politique de prospection et d’acquisition très agressive, souvent aux limites de la légalité.

-  Quels sont les principaux acheteurs sur le marché mondial ?

Les principaux acheteurs de la production d’or africain extrait par ces trois compagnies anglo-saxonnes sont des grandes banques commerciales comme la Royal Bank of Canada, J. P. Morgan, Union des Banques Suisses (UBS) ou la française Société Générale. Ces banques occidentales avancent aux multinationales précitées d’importants crédits finançant l’exploitation industrielle de l’or sur les plus importants gisements en Afrique. Ces crédits sont gagés sur la production d’or.

Pour les actionnaires comme pour les grands établissements bancaires, l’industrie de l’or représente un des placements les plus rentables. Valeur-refuge par excellence, l’or conserve un bel avenir. Son cours actuel a dépassé un de ses plus hauts niveaux depuis les années 1980, avoisinant 16 000 euros le kilo. La demande est importante, comme toujours en temps de crise. Les attentats du 11 septembre 2001 auraient contribué à relancer cette fringale. La demande est garantie par les marchés indien et chinois. La bijouterie et l’horlogerie de luxe absorbent une part considérable de la production.

-  Quels problèmes sociaux et environnementaux posent l’extraction de l’or ?

Ce livre part de l’exemple des communautés de Sadiola, au sud-ouest du Mali, qui dénoncent depuis dix ans la pollution effroyable causée par l’extraction industrielle de l’or par les multinationales. Déversement des eaux polluées, intoxications au cyanure, normes de sécurité mal appliquées, déplacement massif des populations locales… les mêmes ravages sociaux et environnementaux sont aussi dénoncés depuis longtemps au Ghana, comme en Tanzanie, notamment par l’Organisation de la société civile africaine, une coalition de vingt-neuf ONG représentant quinze pays, travaillant dans le secteur de l’extraction minière ou concernées par ses répercussions. Qui va payer la facture sociale et environnementale liée à l’exploitation industrielle de l’or ? Certainement pas les multinationales d’extraction, qui cherchent à se décharger du coût lié à la réhabilitation des sites. La somme des dégradations écologiques et des atteintes à la santé provoquées par l’exploitation des mines d’or à ciel ouvert – qui sont les plus polluantes – va ruiner les régions productrices pour des générations à venir. Un rapport américain avance déjà le chiffre de 55 milliards de dollars pour réparer les dégâts.

-  Que dénoncent aujourd’hui la société civile africaine et les ONG internationales ?

Outre les ravages causés sur l’environnement, il s’agit de lutter contre les injustices sociales. La mobilisation est très large. Le secteur de l’or concerne autant la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), qui s’insurge contre les conditions inhumaines d’exploitation – comme au Mali – qu’Amnesty International, qui a documenté de crimes commis en 1996 sur le site minier de Bulyanhulu en Tanzanie. L’exploitation de l’or, souvent associée à des activités de mercenariat, peut se révéler encore plus meurtrière dans des régions en conflit, comme dans les provinces de l’est en République démocratique du Congo. L’or risque de financer des mouvements armés, comme l’avertit l’ONG de défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW). Il représente aussi l’un des principaux vecteurs du blanchiment d’argent, au niveau international.

-  On a beaucoup parlé du “ processus Kimberley ” pour lutter contre les “ diamants du sang ”. Peut-on imaginer un processus de certification similaire, pour l’or ?

Les experts du Conseil de sécurité des Nations unies le recommandent. Ils y travaillent même depuis plusieurs années. Rien n’a encore abouti de manière officielle. En plus des phénomènes de contrebande, laquelle sert parfois à financer l’effort de guerre, l’origine de l’or est particulièrement difficile à contrôler : il peut être fondu et refondu, à l’infini… Vu la porosité des frontières, le manque de moyens de contrôle dont disposent les Etats africains, la corruption ambiante, le caractère instable ou kleptocrate de certains régimes (République démocratique du Congo, République centrafricaine, Guinée, pour ne citer que ces pays-là), on peut raisonnablement estimer qu’un quart, voire un tiers de la production totale issue de l’orpaillage africain – estimée à 50 tonnes – est exfiltrée par des réseaux de contrebande. Ces réseaux, qui alimentent les marchés asiatiques, européens et américains de l’or, parviennent aussi à détourner parfois une part significative de la production issue de l’extraction industrielle, comme en Afrique du Sud. En 1996, le gouvernement de Pretoria recherchait ainsi en Suisse plus de 7 tonnes d’or (soit une valeur actuelle avoisinant une centaine de millions de dollars) qui avaient été acheminés clandestinement vers l’entreprise suisse de raffinage Metalor. Le manque à gagner pour les Etats africains est considérable.

-  L’Afrique produit beaucoup d’or, mais reste pauvre. Pourquoi ?

Plus de 80% des sites aurifères ouest et centrafricains de grande envergure sont aujourd’hui aux mains d’une poignée de multinationales, qui prétendent avoir découvert les gisements, alors que la quasi-totalité de ces derniers était déjà connue des orpailleurs locaux depuis bien longtemps. Les réformes des codes miniers mis en place dans la plupart des pays africains producteurs depuis la fin des années 1980, sous la pression des institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale), ont conduit à privilégier les grandes compagnies d’extraction étrangères, aux dépens des petites sociétés minières d’État et, surtout, des mineurs artisanaux, qui pouvaient autrefois justifier de permis d’exploitation.

Le secteur de l’or reste très opaque et la question de la redistribution des revenus se pose, comme l’indique Oxfam. Un exemple : en dix ans, le Mali est devenu le troisième exportateur d’or en Afrique, après l’Afrique du Sud et le Ghana. Ses exportations d’or ont triplé, dépassant les 56 tonnes en 2006. Dans le même temps, le pays a dégringolé dans l’Indice de développement humain des Nations unies, tombant dans la catégorie des trois Etats les plus pauvres du monde. Les richesses sont mal redistribuées. Où vont les profits ? Où s’envole l’or ? Même les fonctionnaires maliens et responsables officiels du secteur des mines ont toutes les peines du monde à obtenir des informations complètes et transparentes de la part des grandes firmes occidentales sur les conditions d’extraction des ressources aurifères nationales. La campagne “ Publiez ce que vous payez ”, soutenue par trois cents ONG dans le monde entier, a pour principal objectif d’aboutir à ce que les compagnies extractives (pétrole, gaz et ressources minières) publient, de façon systématique et transparente, le montant des taxes et redevances de toute nature qu’elles versent aux États.



Retrouvez la revue de presse du livre L’or africain sur le site d’Agone



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L’UNITE 731 : UN EXEMPLE DE LA GUERRE BACTERIOLOGIQUE

Posté par issopha le 14 décembre 2007

L'UNITE 731 : UN EXEMPLE DE LA GUERRE BACTERIOLOGIQUE dans PARFUMS DE SCANDALES Image128

Un exemple de la guerre bactériologique

 

 

 

TPE

2003/2004

HISTOIRE & SVT

 

 

L’UNITE 731

Un exemple de la Guerre Bactériologique

TABLE DES MATIERES

Introduction

I – La Seconde Guerre Mondiale, un contexte particulier

1) Un Japon en plein changement

2) Un conflit mondial

3) Les débuts flatteurs d’un savant fou

II – Les expérimentations japonaises

1) Les maladies utilisées

2) La mise en application des recherches

III – Les conséquences de 1945 à nos jours

1) L’après-guerre

2) L’enjeu actuel : le bioterrorisme

3) Lutte contre les attaques bioterroristes

Conclusion

Bibliographie

Annexes 1 – Des cobayes humains dès l’Antiquité

Annexes 2 – Le serment d’Hippocrate

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 INTRODUCTION

Au cours des nombreuses guerres qui font son histoire, l’homme développa plusieurs techniques dans le but de nuire et d’éliminer ses ennemis. L’une d’elles consiste à provoquer des pathologies infectieuses. Ainsi les guerres modernes connaissent aujourd’hui une façon différente d’aborder les conflits armés. Un aspect qui pourtant n’est pas si récent : la Guerre Bactériologique

Déjà vers 400 avant J.C., des bactéries et des virus étaient utilisés contre l’ennemi lors de sièges ou autres batailles. Avant même la découverte de ces pathologies, l’Homme avait une relation de mise en échec des adversaires par une contamination directe ou indirecte des troupes. Les nombreux exemples – des flèches trempées dans des cadavres en décomposition, des eaux polluées délibérément et de nombreuses autres atrocités – témoignent de l’importance qu’occupe cet aspect de la guerre depuis des siècles.

Plus récemment, durant la Seconde Guerre Mondiale, de 1931 à 1945, le bactériologiste Shiro Ishii créa, pour l’empire japonais, l’Unité 731 afin de mettre au point une arme biologique infaillible. La question suivante se pose donc : En quoi les expériences japonaises de l’Unité 731 sont un exemple de guerre bactériologique ?

Nous étudierons tout d’abord le contexte historique de ce projet sinistre à travers un Japon conquérant, en plein renouveau, se tournant vers le plus grand conflit mondial du XXème siècle. C’est durant cette période qu’émergea Shiro Ishii, expert japonais en bactériologie, et son projet d’arme biologique ultime. Dans cette optique, nous nous intéresserons à ses expérimentations à travers l’étude de maladies infectieuses utilisées comme armement militaire ainsi que leurs interventions confirmées ou officieuses dans le Pacifique et l’Asie. Enfin nous verrons les conséquences de cet événement au sortir de la guerre, l’enjeu actuel que représente le bioterrorisme, ainsi que sa prévention.

I) La Seconde Guerre Mondiale, un contexte particulier

Les plus grandes avancées techniques et scientifiques pendant notre ère, ont toujours eu lieu durant des conflits armées. La guerre biologique et chimique ne fait pas exception à cette règle. Mais le cas particulier de l’Unité 731 japonaise de guerre biologique basée en Mandchourie pendant la Seconde Guerre Mondiale est un cas délicat. C’est pourquoi nous nous efforcerons d’étudier le contexte d’un pays en plein changement, ainsi que le conflit mondial où enfin nous situerons les travaux macabres de l’armée impériale japonaise.

 

1) Un Japon en plein changement

Sous le règne de l’empereur Mutsuhito, le Japon subi la restauration Meiji. Cette ère marqua la réunification du pays et la fin des Shogouns. Elle marqua également le début d’une industrialisation et d’une modernisation de l’empire nippon. Cette révolution culturelle venue du sommet de la pyramide sociale a permit au Japon d’éviter le sort de la Chine et des autres pays d’Asie colonisés ou réduits à l’état de protectorats par les puissances occidentales. En trente ans, le pays atteignit le rang de puissance mondiale. L’une des principales préoccupations de l’empire japonais après l’industrie fut de posséder une armée solide, puissante et expérimentée. Des officiers français furent engagés pour réformer l’armée de terre, tandis que des Britanniques réorganisèrent la marine et le service militaire obligatoire fut institué en 1872. Après l’étude de nombreux systèmes politiques occidentaux, le Japon adopta en 1889 une première Constitution, ainsi qu’un nouveau Code pénal basé sur le modèle français.

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Situation de la Mandchourie dans le Nord-Est de la Chine

Durant cette période de transition le Japon dut affronter plusieurs guerres avec la Chine (1894-1895) et la Russie (1904-1905). Deux conflits qui furent remportés brillamment. Après le conflit avec la Russie, le Japon hérita du contrôle économique de la Mandchourie. Cette région du Nord-Est de la Chine comprend les provinces de Heilongjiang, Jilin et Liaoning et possède une superficie de 778 000 km².

Avec l’arrivée de l’Empereur Taisho Tenno sur le trône en 1912, les militaires prennent de plus en plus de poids dans le gouvernement. Lors de la Première Guerre Mondiale (1914-1918), le Japon se rangea du côté de l’Entente et occupa les colonies asiatiques de l’Allemagne dont elle hérita à la fin de guerre. Sur le plan intérieur, après le terrible tremblement de terre qui dévasta Tokyo et Yokohama en 1923, les militaires qui subissaient un regain d’influence, proclamèrent la loi martiale et favorisèrent le mouvement de retour aux traditions et à la xénophobie.

En 1926, Hirohito, le petit-fils de l’empereur Mutsuhito, accéda au trône et choisit Showa (« la Paix éclairée » ou « brillante harmonie ») comme nom officiel de règne. Né le 29 avril 1901 et principalement éduqué par des militaires de haut rang, l’empereur Hirohito fut le dernier souverain japonais à maintenir officiellement, pendant la première partie de son règne, le shintoïsme, religion dans laquelle sont exaltées des divinités personnifiant les forces de la nature, l’empereur et la nation japonaise. C’est ainsi que le général Tanaka Giichi devint Premier ministre en 1927, confirmant le rôle prépondérant des militaires.

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Caricature flétrissant les atrocités japonaise contre la population chinoise lors de l’invasion de la Mandchourie en 1931

 A la fin des années 1920, le Japon avait fait de la Mandchourie un protectorat de fait. Les troupes chinoises durent se retirer. Sans approbation officielle de la part de l’empereur et du gouvernement japonais, et dépassant souvent les désirs de l’état-major impérial, l’armée étendit le théâtre de ses opérations à toute la Mandchourie et, en l’espace de cinq mois environ, se rendit maîtresse de l’ensemble de la région. Imprégnés de l’idéal expansionniste prôné par des sociétés ultranationalistes comme la société du Dragon noir, les officiers assurèrent avec zèle la protection des intérêts nationaux par la conquête, sans se soucier des directives des politiciens. La Mandchourie devint un Etat pantin sous le nom de Mandchoukouo. Après enquête, la Société des Nations engagea, en 1933, le Japon à cesser les hostilités en Chine. Le Japon décida simplement de quitter la SDN, un retrait qui devint effectif en 1935. Sous la pression militaire japonaise, la Chine reconnut officiellement les conquêtes nippones.

Les initiatives prises par l’armée montraient bien le pouvoir qu’exerçaient les chefs militaires sur la vie politique japonaise : l’armée menait véritablement la politique étrangère du Japon en pratiquant systématiquement la politique du « fait accompli ». L’orientation totalitaire du régime se manifesta encore davantage après le retrait du Japon de la SDN. Prenant prétexte d’un assassinat politique, les militaires suspendirent la vie parlementaire. Les partis démocratiques et libéraux virent leurs activités entravées, et les opposants furent jetés en prison. En 1937, plus un seul membre du gouvernement n’était issu de la société civile. En outre, le Japon se rapprocha de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste.

2) Un conflit mondial

Avec un gouvernement composé dans une énorme majorité de militaires conservateurs, nationalistes et xénophobes, il est compréhensible de voir le Japon se rapprocher de l’Italie fasciste du Duce Benito Mussolini et de l’Allemagne nazie d’Adolf Hitler. Ces trois pays présentent un fort sentiment de nationalisme et la xénophobie est alors exacerbée au Japon, en particulier envers les Chinois, les Coréens et les Russes ce qui n’est pas pour déplaire aux théories racistes du nazisme. Cette triple alliance fut renforcée par le pacte Antikomintern en 1936 et le pacte d’Acier en 1939. Alors que la Seconde Guerre Mondiale commença en Europe en 1939, les Japonais engagèrent les combats dès 1937 en déclarant la guerre à la Chine. Se basant sur la forte croissance économique et donc démographique, le gouvernement militaire japonais réussi, sans trop de contestation interne, à faire entrer l’empire dans une politique agressive expansionniste partant du principe qu’il y avait plus d’habitant et qu’il fallait donc plus d’espace. Le sud-est asiatique fut ainsi déclaré comme espace vital, une sorte de « Lebensraum japonais ».

La guerre en Europe allait obliger le Japon à faire un choix concernant sa politique belliciste : la terre ou la mer. Choisir la terre revenait à persévérer dans la guerre avec la Chine et éventuellement attaquer l’URSS. Opter pour la mer signifiait une extension dans le Pacifique et tout le sud-est asiatique ce qui amènerait sûrement à une guerre avec les Etats-Unis. L’armée de terre et la marine se disputèrent chacune ces deux options. Mais un échec de l’armée de terre contre les Russes en Mongolie (1939) favorisa la voie des mers. En septembre 1940, l’Axe fut scellé par une alliance tripartite entre Rome, Berlin et Tokyo. Puis le Japon signa un pacte de neutralité avec la Russie en 1941. Les conquêtes japonaises en Asie attisèrent des tensions entre Tokyo et Washington qui décréta plusieurs embargo. L’arrivé aux postes de Premier ministre et de ministre de la guerre, du très fortement anti-américain, général Hideki Tojo en octobre 1941 signa la décision d’entrer en guerre alors que les négociations se poursuivaient.

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Général Hideki Tojo, ministre de la guerre en 1941

Le 7 décembre 1941, sans aucun avertissement, les Japonais attaquèrent la principale base navale américaine dans le Pacifique : Pearl Harbor. Cette opération d’envergure propulse les Etats-Unis dans le conflit qui devient à ce moment là mondial.

Avec leur entrée de plein pied dans cette guerre touchant tous les continents, la course à l’armement devient prioritaire. Toute la population japonaise soutient sa nation et surtout son empereur. Pourtant ce dernier ne parvient pas à s’imposer face à des militaires qui disent faire la guerre en son nom et sa gloire. La science soutient également pleinement l’effort de guerre en concevant de nouvelles armes ou techniques dont la plus brillante réussite est le célèbre chasseur japonais « Zéro » imbattable sur la vitesse, la maniabilité et l’équipement. D’autres instruments de guerre un peu plus farfelus sont également mis au point comme des ballons montgolfières explosifs et incendiaires capables de couvrir de grandes distances. Avec la population et la science participant au soutient de l’armée, la guerre devient totale.

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Cette montgolfière en papier, destinée à provoquer des incendies dans le camp adverse, est l’une des armes secrètes mises au point par les techniciens japonais de l’armement

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Mi-saxophones, mi-tubas, ces instruments insolites sont les détecteurs de son utilisés par les Japonais pour déceler l’approche des avions. Ils font partie de la défense antiaérienne de Tokyo qu’inspecte l’empereur Hirohito.

Jusqu’en 1942 les batailles dans le Pacifique se succédèrent et furent autant de victoire. En effet grâce à l’épisode de Pearl Harbor, l’armée impériale eut durant quelque temps l’initiative dans cette partie du globe, obligeant les Alliés à reculer sur de nombreux front. Les capitulations sont nombreuses et les prisonniers aussi. Mais il n’est pas bon être prisonnier de guerre chez les Japonais qui se préoccupent peu des conventions internationales et de la notion d’individus, surtout quand il s’agit de vaincus. C’est durant cette période qu’eut lieu le tragique épisode de la « marche de la mort de Bataan » où 76 000 prisonniers de guerre américains et philippins parcoururent 88 kilomètres de route à pieds. Sous un soleil de plomb, l’humidité de la région et les coups des japonais, 2 330 américains et entre 7 000 et 10 000 philippins perdirent la vie. Quelques-uns des survivants de cette marche finiront leurs jours en Mandchourie dans les tristes camps de détentions japonais. Il faut savoir que 30% des prisonniers occidentaux moururent dans ces camps pendant toute la guerre alors que dans les camps allemands en Europe seulement 4% des Alliés perdirent la vie durant leur détention. Le trop grand coût de ces détentions explique en partie ce chiffre, en effet la très grande quantité de prisonniers chinois devenait ingérable. Mais la conception de l’individu était également très différente, autant que les soldats nippons se sacrifiaient au nom de l’empire sans se rendre, autant ces prisonniers n’étaient pas vraiment considérés comme humains. Un des exemples le plus incroyable et ignoble est que dans certaines unités, les soldats s’exerçaient à la baïonnette sur des prisonniers vivant sous le prétexte que cela améliorait leur force et la précision de leurs coups.

Mais il y eut des sorts encore moins enviables. Certains prisonniers américains de cette marche finirent leur jour dans les camps de l’unité 731 en Mandchourie sous les expérimentations du général Ishii qui rechercha l’arme bactériologique ultime.

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Des prisonniers britanniques sont rassemblés avant d’être évacués vers les sinistres camps japonais

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Quelques photos du tragique épisode de la « Marche de la mort » qui coûta la vie à 2330 prisonniers américains et à 10 000 philippins après la capitulation de Bataan

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 3) Les débuts flatteurs d’un savant fou

L’Unité 731 est avant tout l’œuvre d’un homme : Shiro Ishii. Né le 25 juin 1892 dans une famille de riches propriétaires terriens, Shiro Ishii suivi des études de médecine à l’Université impériale de Kyoto. Elève brillant et passionné, il étudia jour et nuit dans les laboratoires de l’école. Peu porté sur les relations humaines, ses professeurs le considérèrent comme flamboyant et audacieux mais sans aucun égard pour les autres. Ensuite, il s’engagea dans la Garde impériale en tant que chirurgien militaire. A partir de 1924, Shiro Ishii se spécialisa dans la recherche bactériologique, la sérologie, la médecine préventive et la pathologie. En 1928 il entreprend un voyage d’étude des laboratoires occidentaux. A son retour, il fut promut commandant et fait désormais partie du Service de la prévention des épidémies de la nouvelle Ecole de médecine de l’armée qui fut construit à Tokyo. En 1931, Ishii inventa un filtre à eau révolutionnaire capable de débarrasser une eau croupie de tous ses bacilles. Après quelques perfectionnements, ce filtre fut adopté en 1936 par l’ensemble de l’armée et de la marine japonaise. Couvert par ses supérieurs hiérarchiques, Shiro Ishii se mit alors à étudier les bacilles les plus dangereux en secret se servant de ses recherches relatives à la prévention des épidémies et à la filtration de l’eau. C’est aussi le début présumé de ses expériences sur cobaye humain.

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La population civile subit égelement la préparation à la guerre. Ici deux moines bouddhistes protégés par un masque à gaz apprennent à évacuer un blessé.

Aussitôt après la Première Guerre Mondiale, les puissances européennes soulevèrent la question morale des armes chimiques et biologiques. Quand l’hostilité de l’opinion publique à ce type d’armement se fit le plus fort au cours de 1925, le 17 juin de cette même année, un protocole de la SDN interdisant les armes à caractères chimiques et biologiques est voté. Les Etats-Unis et le Japon ne le ratifièrent pas. A l’époque, Ishii était déjà un théoricien de la guerre biologique à l’intérieur du ministère de la guerre. Il insistait toujours sur le rôle futur de la guerre bactériologique. Mais l’état-major restait hostile aux idées de Ishii. Après son voyage à travers le Monde et surtout l’Europe, il fallait, pour lui, que le Japon prenne immédiatement de l’avance dans ce genre de guerre totalement nouveau au sens moderne. Prendre de l’avance en prenant en compte l’horreur avec laquelle le corps médical européen, fidèle au serment d’Hippocrate, considérait l’expérimentation sur l’homme. Il alla donc jusqu’à suggérer de recourir à l’expérimentation humaine pour obtenir des renseignements plus précis. Le but de Ishii était de mettre au point l’arme bactériologique ultime suivant ainsi les traces des armes chimiques. Le prix Nobel de 1919 fut attribué à Fritz Haber, l’inventeur de l’arme chimique, pour ses travaux sur la synthèse de l’ammoniac. Dans l’indignation générale, Haber déclara à la remise du prix : « Dans aucune des guerres futures, les militaires ne pourront ignorer les gaz toxiques. Il s’agit d’une façon plus scientifique de tuer. » Ce concept fut suivi par Ishii dans ses recherches.

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Général Shiro Ishii, chef de l’unité 731

Les liens de Ishii dans différents ministères lui permirent d’approfondir ses travaux. Pour mieux en assurer le secret, il décida d’installer un laboratoire en Mandchourie, que le Japon contrôle totalement depuis 1931. C’est ainsi que Ishii fonda son premier laboratoire dans les faubourgs de Harbin dont la population comptait 240 000 Chinois, 81 000 Russes et 4 700 Japonais. Il était installé dans une ancienne fabrique de sauce de soja. Ce lieu fut déterminé par le quartier général de l’armée japonaise de Kwantung. Shiro Ishii avait pour objectif de mettre au point une arme bactériologique offensive. Il se faisait affecter les meilleurs chercheurs du Laboratoire pour la prévention des épidémies de Tokyo.
Après deux ou trois années d’activité, les effectifs de l’unité de Shiro Ishii s’élevaient à trois cents personnes, dont une cinquantaine de médecins.
Peu avant 1936, l’unité de Shiro Ishii s’est installée en pleine ville de Harbin, dans un immeuble de deux étages. Shiro Ishii avait alors déjà construit et expérimenté une bombe biologique. Le nombre de ses collaborateurs a augmenté pour atteindre le millier.
Le 1er août 1936, Shiro Ishii a été nommé officiellement chef de l’unité qu’il avait créée. En 1938, Shiro Ishii devint colonel. L’effectif de son unité est passé à trois mille hommes.

Le 30 juin 1938, l’armée de Kwantung a commencé à préparer un nouveau cantonnement pour l’unité de Shiro Ishii, à Pingfan, à vingt-quatre kilomètres au sud de Harbin. Cette nouvelle installation occupait 3 km² de terrain. Elle se dissimulait derrière une haute muraille entourée d’une douve sèche et surmontée de barbelés électrifiés à haute tension. Elle comprenait environ cent cinquante bâtiments, divers aménagements, un embranchement de chemin de fer, un incinérateur, une centrale électrique, un bâtiment pour les animaux, un insectarium, un grand bâtiment administratif, un terrain d’exercices et une construction carrée appelée « bloc Ro « . Le bloc Ro était carré vu de l’extérieur, mais derrière la construction principale se trouvaient deux autres bâtiments : les blocs 7 et 8, où étaient enfermés les cobayes humains.

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Le service bactériologique de l’unité était divisé en une douzaine de sections dont chacune étudiait, dans l’éventualité d’une guerre, les possibilités de toute une variété de maladies contagieuses ainsi que les vaccins et le sérum sanguin. On y examinait également les agents propagateurs de ces maladies, de nouveaux produits chimiques toxiques et les effets du froid sur les êtres humains. Shiro Ishii était particulièrement intéressé par la peste. Ce n’est qu’à partir de 1941 que cette unité a été désignée par le No 731.

Ses premiers cobayes étaient des prisonniers condamnés à mort et détenus à la prison de Harbin. Par la suite, les victimes étaient également des soldats chinois, des Russes communistes, des intellectuels, des ouvriers coupables d’agitation ou simplement des individus soupçonnés de « déloyauté « , puis, ultérieurement, également des prisonniers de guerre américains détenus au camp de Moukden. Ces cobayes humains étaient appelés « marutas », ce qui, en japonais, signifie « bûche » ou « bille de bois « . A leur arrivée à l’unité 731, on leur attribuait un numéro et ils n’étaient plus considérés comme des êtres humains. La plupart avaient entre vingt et quarante ans. Tous semblaient au courant de leur sort.

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Vue aérienne de Pingfan, le bloc Ro

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Photos des ruines du camp de l’Unité 731 à Pingfan

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 Après la mutation rapide de toute sa société, le Japon sombra dans le totalitarisme sous le joug des militaires. Ceux ci ont besoin d’armes et de techniques nouvelles pour assouvir leur soif d’expansion. Malgré les interdictions des réglementations internationales établis à la fin de la Première Guerre Mondiale, le Japon étudie les possibilités offensives des armes chimiques et biologiques. Pour le biologique, Shiro Ishii, fraîchement promut colonel établit une unité de recherche en Mandchourie afin de mettre au point une arme bactériologique infaillible. Pour ce faire, il contourne toute règle morale et pousse l’horreur à son comble en utilisant l’expérimentation humaine pour les maladies les plus infectieuses et mortelles du globe.

II) Les expérimentations japonaises

Au cours de la seconde guerre mondiale, le Japon mit en œuvre une grande campagne de développement d’armes bactériologiques, utilisant de nombreuses maladies ainsi que de nombreuses techniques pour répandre celle-ci ; et ainsi mettre en place la « manière plus scientifique de tuer  » évoqué par Haber.

Nous étudierons d’abord les maladies utilisées lors expérimentations japonaises, puis dans une seconde partie nous étudierons les armes bactériologiques mises au point par les Japonais, et notamment l’Unité 731, durant cette période.

  

1) Les maladies utilisées

a) Fonctionnement des expérimentations

Afin de mettre au point des armes biologiques efficaces, les Japonais eurent recours à l’expérimentation de maladies sur des cobayes humains, prisonniers de guerre et opposants appelés « marutas  ». Ces expérimentations commencèrent dès 1932, et on estime à environ 3000 le nombre de personnes sacrifiées à Pingfan, au bloc Ro, centre d’expérimentation de l’unité de Shiro Ishii à partir de 1938. Dans ce centre, le service bactériologique de l’Unité 731 était divisé en une douzaine de sections dont chacune étudiait les possibilités d’utilisation militaire de toute une variété de maladies contagieuses :

Peste, Anthrax, Dysenterie, Typhus, Typhoïde, Paratyphoïde, Choléra, Botulisme, Brucellose, Gangrène gazeuse, Morve, Grippe, Méningite cérébro-spinale, Salmonellose, Variole, Tétanos, Encéphalite, Tuberculose, Tularémie, Fièvre hémorragique, etc.

On y étudiait également les vaccins et le sérum sanguin, ainsi que les agents propagateurs de maladies comme les insectes, et que de nouveaux produits chimiques, toxiques, etc.

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Expérience de l’Unité 731 – vivisection

Les conditions d’emprisonnement à Pingfan étaient des plus atroces. 200 prisonniers peuplaient les cellules du bloc Ro, et deux ou trois mouraient chaque jour. Quand un détenu survivait à une expérience, il était soumis à une autre, jusqu’à ce qu’il finisse par mourir. Sur certains d’entre eux étaient pratiqué des vivisections, d’autres étaient bouillis vif, ou encore brûlés au lance-flammes, congelés, électrocutés, tués dans des centrifugeuses géantes, soumis à une exposition prolongée aux rayons X, etc. D’autres ont subi des transfusions de sang de cheval ou d’eau de mer, d’autres ont été complètement déshydratés, desséchés jusqu’à ce qu’ils meurent et ne pèse plus que le cinquième de leur poids, ou affamés et privés de sommeil jusqu’à la mort, ou encore beaucoup d’autres atrocités…

Mais quelles sont les caractéristiques des principales maladies expérimentées par l’Unité 731 à cette époque ?

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Une équipe de l’Unité 731 durant une vivisection

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Charnier de « Marutas »

b) Descriptions des maladies et des symptômes

- La Peste :

La peste est due à une bactérie, Yersine Pestis, et a été responsable de 200 millions de décès au cours de grandes épidémies en Europe, telles que « la peste noire  » au XIV ème siècle. La contamination humaine résulte d’une morsure de puce infectée, ou par inhalation de gouttelettes respiratoires d’animaux infectés, c’est le cas lors de contaminations interhumaines. La peste se dérive sous trois principales formes cliniques : la peste pulmonaire, la peste bubonique, et le peste septicémique.

La peste pulmonaire a un temps d’incubation de 1 à 6 jours, et se manifeste par des symptômes violents tels que des mots de tête intenses, des malaises, une fièvre élevée (supérieure à 40°C), des nausées, des douleurs abdominales, et une prostration importante. En l’absence de traitement antibiotique, la mort survient en deux à trois jours.

La peste bubonique, la plus fréquente (75 à 97 % des cas) a un temps d’incubation de 2 à 8 jours. Les symptômes apparaissent brutalement : fièvre élevée, maux de tête, nausée, malaise, asthénie intense et prostration, en plus de l’apparition d’un bubon en 24 heures à l’endroit de la morsure de la puce. La mortalité varie de 15 à 60 % en l’absence de traitements.

La peste septicémique est souvent une complication d’un bubon, ou d’une pneumonie primitive non traitée, mais elle peut également se développer sans indices préalables. Les symptômes sont : un choc septique, une coagulation intra vasculaire et de larges ecchymoses, et possibilité de gangrène des régions acrales (extrémités du nez, des doigts, des orteils, etc.)

- L’Anthrax :

L’anthrax ou maladie du charbon est due à une bactérie : B. anthracis. C’est une maladie rare dans les pays industrialisés, mais endémique dans les pays en voie de développement (Afrique, Asie, Pays de l’Est, Amérique du Sud, etc.) Dans le monde chaque année, environ 2000 personnes présentent une maladie du charbon, le plus souvent sous sa forme cutanée, et la plus grande épidémie humaine a été observée de 1979 à 1985 au Zimbabwe, où 9445 personnes furent contaminées, et dont 141 moururent. Les maladies du charbon se dérivent en trois formes : la forme inhalée, la forme cutanée, et la forme digestive.

La forme inhalée : Le temps d’incubation peut varier entre 1 à 15 jours, proportionnellement à la quantité de spores inhalées, et les symptômes sont biphasiques :

Une première phase : fièvre légère, frisons, asthénie, toux, maux de tête, douleurs thoraciques et abdominales, nausées, etc. Certaines rémissions sont constatées à la fin de cette phase.

Une seconde phase brutale : fièvre élevée, frissons, douleurs rétro sternales, détresse respiratoire aiguë, cyanose, choc septique, et dans 50% des cas une hémorragie méningée. Lors de la phase brutale, un traitement antibiotique se révèle déjà inefficace car trop tardif, le décès survient alors en 2 à 5 jours dans 90% des cas.

La forme cutanée : Cette forme de la maladie du charbon représente 90 à 95 % des cas, en dehors d’attaques biologiques. Elle se contracte par contact avec un animal

Infecté, et nécessite une lésion cutanée préalable telle qu’une plaie ou une abrasion (égratignure). Le temps d’incubation est de 1 à 5 jours, et se manifeste par l’apparition d’une vésicule en 24 à 36 heures, entouré d’un œdème et de nombreuses autres vésicules 2 à 6 jours après. La mortalité est inférieure à 1 % sous traitement, mais peut atteindre les 20 % si aucun remède n’est appliqué.

La forme digestive : Elle survient après une ingestion de spores, et 2 à 7 jours après cette ingestion apparaissent des nausées, des pertes d’appétit, des malaises, des fièvres et des douleurs abdominales. Ensuite apparaissent diarrhées sanglantes et état septique. En 2 à 5 jours, elle conduit vers un syndrome toxinique, un choc septique, et le décès dans 50 % des cas.

- La Variole :

La variole à été éradiquée dans le monde en 1980. Elle se transmet de manière inter humaine, sa période d’incubation et d’environ 10 à 12 jours, et les symptômes sont nombreux : maux de tête, fièvre élevée, anxiété, puis apparition de tâches rouges au niveau de lèvres, et des lésions sur le visage et les avant-bras, qui s’étendent vers le tronc et les jambes en 24 heures. Les complications apparaissent fréquemment, tel que des bronchites, des pneumopathies, et des œdèmes pulmonaires. La mort survient entre 4 à 15 jours, dans 30 % des cas chez les individus non vaccinés. La variole présente également des formes dérivées, telles que la variole hémorragique mortelle dans 99 % des cas, la variole coalescente mortelle dans 95 % des cas, ou encore la variole atténuée, ou il n’y a pas apparition de pustules.

- Le botulisme :

Le botulisme est une maladie causée par des toxines produites par le C. botulium, gros bacille anaérobique strict, capable de sporuler. La toxine botulique est une des toxines les plus violentes, elle est facile à produire et peut provoquer de nombreux décès, néanmoins il n’existe pas de transmission interhumaine possible. La période d’incubation varie en fonction de la toxine de 12 à 72 heures, et les symptômes apparaissent de manière brutale : troubles de la vision, photophobie, paralysie faciale, dysphonie, faiblesses musculaires, paralysie motrice débutant à la tête pour gagner le tronc, les membres, et les muscles respiratoires, nausée, diarrhée, constipation, etc. Il n’y a pas de troubles de la sensibilité, de la conscience, ni de fièvre. La récupération est lente et certains symptômes peuvent rester plusieurs années, et la récupération motrice complète s’effectue et 3 à 6 mois.

Le japon et l’Unité 731 ayant, pendant plus de dix ans, expérimenté toutes ces maladies savent alors, à l’aube de la seconde guerre mondiale, comment exploiter au mieux celle-ci à des fins militaires, et connaît les moyens de les rendre plus contagieuse et plus mortelles. Il est donc prêt à mettre en application ses recherches.

2) La mise en application des recherches

Au cours de la seconde guerre mondiale, le Japon utilisa, notamment en Mongolie et en Chine, des armes chimiques et bactériologiques mise au point au cours des dix années de recherches à Pingfan par l’Unité 731. Nous verrons quels types d’armes furent mise au point, ainsi que des exemples d’utilisations de ces armes.

a) Les armes bactériologiques mise au point

À la veille de la seconde guerre mondiale, le Japon s’est procuré tout un arsenal d’armes biologiques, et la production de bacilles était potentiellement suffisante pour tuer plusieurs fois la population de toute la planète. De plus, l’Unité 731 a mit au point diverses méthodes pour propager toutes ces maladies : bombes spéciales, similaires à celle utilisées pour le lancement des tracts ; bombes en papier qui s’autodétruisent après avoir libéré des rongeurs infectés ; largages de plumes infectées ; contamination de légumes, de chocolats ou de gâteaux ; bouteilles lâchées au fil des rivières ; largage de ballons géants pouvant parcourir de grandes distances, capable d’aller d’Asie en Amérique, etc.

Shiro Ishii était particulièrement intéressé par la peste, et lors de l’apogée de l’Unité 731, il était théoriquement possible de produire 300 Kg de germes de peste par mois. Afin de répandre la peste, Shiro Ishii eut l’idée de se servir des puces, de qui nécessita de créer un élevage de rats, ce qui monopolisait les activités du « bâtiment des animaux  » de Pingfan.

b) Exemple d’utilisation de ces armes

Dès 1940, Shiro Ishii déclenche des épidémies de peste en Chine, à l’aide de l’aviation japonaise : Le 4 Octobre, le 22 Octobre, et le 28Novembre, des avions japonais disséminent des grains de riz et des graminées infectées, mélangés avec des puces porteuses, au-dessus de Chu Hsiens, de Ningpo, et de Kinghwa. La peste éclate à Nigpo, et dans les provinces chinoises de Suiyuan, Ninghsia, et Shensi. L’Unité 731 réitérera ce même type de raid en automne 1941, au-dessus de Changteh.

En 1942, le Japon organise une opération massive contre la Chine, en Chekiang, où les japonais utilisent de l’Anthrax, le Choléra, la Dysenterie, la Typhoïde, la Paratyphoïde, et la Peste. 2 millions de Chinois, civils comme militaires, sont ainsi massacrés.

En mai 1944, l’Unité 731 devait fournir des armes bactériologiques à l’armée japonaise, pour le conflit dans le Pacifique, mais après la capture de la piste d’envol de l’île de Saïpan par les américains, Shiro Ishii envoi un détachement pour « arroser  » de bacilles de la peste cette piste ; mais le navire transportant le détachement est coulé par un sous-marin américain, et le projet tombe à l’eau.

En février 1945, alors que les américains ont conquit Iwo Jima, Shiro Ishii propose de contre attaquer à coup d’arme bactériologiques, mais son plan est rejeté par un médecin général, Hiroshi Kanbayashi, parce qu’il est préférable de ne pas contaminer le sol japonais avec des armes chimiques, et parce que le plan n’aurait de toute façon en rien changé la finalité de la guerre, et la défaite japonaise.

Durant les dix années précédant la seconde guerre mondiale, l’Unité 731 a donc testé toutes sortes de maladies sur des cobayes humains, à travers toutes sortes d’expériences atroces afin de déterminer le moyen le plus efficace de tuer. Les résultats de ces expériences ont par la suite été utilisés afin de créer toute une panoplie d’armes bactériologiques qui contribuèrent à créer un nouveau type de guerre, la guerre bactériologique.

III) Les conséquences de 1945 à nos jours

Après la deuxième guerre mondiale, le peuple chinois apporta un grand nombre d’accusations sur les atrocités japonaises. Des éléments touchaient en particulier l’Unité 731. Ceux-ci concernaient essentiellement des contaminations et épidémies de Peste et de Choléra. Le Japon a toujours nié ces agissements, seulement un grand nombre de preuves établirent sa culpabilité. A la suite du conflit mondial c’est constitué un tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient afin de juger les criminels de guerre.

Néanmoins, cet exemple de guerre bactériologique projeta le monde dans une situation nouvelle, remettant en cause l’approche de la guerre ainsi que les enjeux des prochains conflits internationaux. La guerre bactériologique est qualifiée de « guerre nucléaire du pauvre », ainsi tout pays peut utiliser ce système de dissuasion à petite ou grande échelle. D’autre part, dans une société plus contemporaine, cette mutation de la guerre peut entraîner le problème du bioterrorisme.

1) L’après-guerre

a) Les procès de l’après-guerre

En 1946, à Tokyo c’est ouvert le procès international des criminels de guerre japonais. On comptait 28 inculpés. D’autres procès pour crimes de guerre avaient eut lieu dans des pays qui furent soumis à l’occupation japonaise. Il est fort probable qu’un grand nombre de faits furent dissimulés aux enquêteurs de la section internationale. Toutes les atrocités décrites par la Chine n’étaient pas confirmées par les accusés. Il a fallut de nombreuses enquêtes pour donner raison au peuple chinois. Même Shiro Ishii, la tête pensante de l’Unité 731, n’a comparut devant aucun tribunal international. Ce n’est qu’en novembre 1948 que les verdicts furent rendus.

De même, à la suite du conflit, les expérimentations de pathologies, soit disant réalisées sur des cobayes humains, n’étaient pas reconnues par l’armée impériale. Officieusement, on pouvait se douter que des prisonniers de guerre américains et chinois permettaient à l’Unité 731 de tester de nouvelles armes biologiques.

L’armée américaine, durant la même période, interrogeait le protagoniste principal de cette affaire dont le nom n’a jamais été mentionné lors du procès. Shiro Ishii devait relater toutes ses connaissances des expérimentations bactériologiques aux experts américains en échange d’une protection, pour sa famille et lui-même, d’une quelconque inculpation ou emprisonnement de l’URSS ou du tribunal international. Cependant le secrétaire d’Etat américain à la défense ne reconnaissait pas en 1950 que les prisonniers américains avaient pu servir de cobayes. Parallèlement une usine bactériologique américaine se développait en Arkansas, on suppose qu’elle fut le théâtre de production industrielle d’armes bactériologiques. Les Etats-Unis auraient trouvé dans la guerre de Corée, le parfait terrain d’expérimentation pour ces nouvelles armes.

b) la guerre de Corée : terrain d’essai des Etats-Unis ?

La guerre de Corée débuta le 25 juin 1940. D’après de nombreuses enquêtes, l’armée américaine, qui officiellement ne possédait pas d’armes biologiques, menait une guerre secrète en Corée dont l’objectif premier était la préparation d’une guerre bactériologique. Dès 1952, Chinois et Coréens du Nord accusaient les Etats-Unis de propager des maladies infectieuses pas l’intermédiaire d’insectes porteurs. D’ailleurs, on note les déclarations de quatre aviateurs américains après leur capture, qui affirmaient avoir largué des bombes de bactéries. La commission d’enquête internationale, avec l’appui des différents indices recueillis, confirma que ces actes de guerre biologique américaine étaient soulignés par une flagrante ressemblance avec les atrocités japonaises de la seconde guerre mondiale.

De nombreux historiens comme Stephen Endicott et Edward Hagerman apportèrent des preuves sur les agissements des américains en Corée et en Chine entre 1951 et 1953. D’après eux, c’est pour éviter la défaite annoncée par une bataille aérienne difficile, que les Etats-Unis utilisèrent des armes bactériologiques mais aussi chimiques. L’arme bactériologique était à l’époque déjà bien connue par les américains, cependant leur capacité au niveau armement n’était pas suffisamment compétitive. Ainsi la base de Fort Detrick n’a eu de cesse de mettre la main sur les expériences que les japonais utilisèrent contre la Chine. On apprenait par la suite que le général japonais Shiro Ishii fut retrouvé par la délégation secrète du colonel Sanders. Tous ces éléments mènent à penser que le général japonais divulgua des informations cruciales aux américains et ainsi le projet 731 connu un successeur durant la guerre de Corée. Le fait le plus marquant de cette guerre est que le peuple américain n’était pas du tout informé des agissements de leurs militaires, c’est seulement après diverses déclarations d’aviateurs que le problème fut soulevé. On peut penser que les Etats-Unis cachaient certains détails sur les actes de l’Unité 731, afin de développer, de leur côté, une organisation similaire. On releva même que certains cadres de l’unité japonaise furent intégrés à l’armée américaine. Fort Detrick profitait donc pleinement de l’avancé technologique japonaise.

Dans l’ouvrage de Williams et Wallace, on apprend que le chef d’Etat Major des Etats-Unis ordonna le 30 juin 1950 « la production des agents infectieux et la détermination de la valeur offensive de l’armée américaine ».

C’est seulement en 1982 que le gouvernement japonais a révélé l’existence de la fameuse Unité 731, cependant son fonctionnement et ses activités restent soit disant inconnus.

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Manifestation chinoise pour l’indemnisation des victimes après la reconnaissance par le Japon de ses actes de guerre biologique durant la Seconde Guerre Mondiale

Malgré tous ces secrets de guerre et toutes ces informations non officielles, le monde voit aujourd’hui son approche de la guerre en pleine transformation. L’utilisation d’armes biologiques, durant les conflits mondiaux de certains pays les plus faibles, au niveau de l’armement laisse présager un danger civil : le bioterrorisme.

2) L’enjeu actuel : le Bioterrorisme

Aujourd’hui la guerre bactériologique peut prendre une toute autre importance, un enjeu qui dépasse la contamination des militaires. Le bioterrorisme vise la population civile elle-même, en effet depuis les fameux événements d’octobre 2001 aux Etats-Unis qui concernent des lettres pourvues de spores de la maladie du Charbon, le monde a été conduit à reconsidérer le bioterrorisme. Toute société actuelle se trouve totalement vulnérable dans de tels cas, cet élément de la guerre est passé de fiction idéologique à réalité menaçante.

a) Qu’est-ce que le bioterrorisme ?

Le bioterrorisme est traduit par l’utilisation de bactéries ou de virus contre un organisme vivant afin d’induire une maladie. Il fait partie des risques NBC. Contrairement au nucléaire et au chimique, l’attaque biologique est plus difficile à reconnaître dans son état initial, ceci explique donc l’incapacité constante de relater des faits précis et ponctuels d’une guerre ou d’une simple attaque impliquant des armes bactériologiques. Ceci souligne le principal moyen de lutte contre le bioterrorisme : la prévention.

De nombreux pays se sont trouvés confrontés à l’envoi massif de colis suspects. En France on comptait plus de 4 000 alertes entre fin 2001 et 2002, durant la même période l’Europe comptait 11 000 alertes. Aux Etats-Unis, 22 patients étaient atteints de la maladie du Charbon, 5 d’entre eux sont décédés. Un état d’anxiété et de panique c’est installé dans de nombreux pays avec des canulars de lettres contenant de la poudre blanche. Sachant qu’une alerte vaut environs 1 500 €, cette période fut éprouvante pour l’Etat d’une part au niveau de la sécurité et d’autre part au niveau financier.

L’assemblée générale des Nations Unis a proposé avec la Conférence du Comité de Désarmement une nouvelle convention internationale dès 1972. La fabrication et le stockage d’armes bactériologiques furent interdits. Aujourd’hui même au niveau national, certains groupes ou sectes sont capables d’utiliser le bioterrorisme, le Japon et les Etats-Unis portent de nombreux exemples de ces actes. On compta durant les trente dernières années une dizaine d’attaques criminelles liées à la transmission de pathologies.

Aujourd’hui la lutte contre le bioterrorisme est de rigueur et est souvent basée sur une collaboration internationale. Cependant il n’est pas si facile d’utilisation, ses effets ne sont pas non plus d’un impact certain, la seule valeur sûr reste la peur que cette menace suscite. De plus, si un Etat tente de prévenir une attaque terroriste de cet ordre les mesures à prendre sont très importantes au niveau des moyens.

b) Le caractère du bioterrorisme

L’utilisation d’armes bactériologiques présente plusieurs avantages : tout d’abord les actes peuvent rester anonymes puisque le temps de contamination peut jouer sur la durée, ensuite les armes bactériologiques peuvent être simples d’accès et sont de moindre coût. Enfin l’impact psychologique sur la population, dût à la capacité d’atteindre une grande échelle, entraîne une déstabilisation du pays ou du groupe concerné.

Le diagnostique d’un virus est très difficilement réalisable surtout si la population se trouve dans une période de grippe ou autre. En plus de sa propagation pathologique à grande échelle, l’acte bioterroriste se développe aussi fortement au niveau psychologique de la population interne ou externe à la contamination. C’est de cette manière qu’un pays se trouve en état de crise totale, limitant ainsi sa capacité de réplique lors d’un conflit.

Aujourd’hui on compte 180 agents microbiologiques ou toxines pouvant être utilisées à des fins bioterroristes. On en apprend chaque jour plus sur la valeur de l’intérêt de chacun de ces agents, ils sont répertoriés d’après leur capacité de production et de diffusion, le degré d’infection, la virulence, la possibilité d’une transmission interhumaine, l’impact sur la population, le coût des moyens qui permettent de lutter contre cet agent, leur développement militaire et leurs vaccins existants.

Néanmoins l’utilisation de ces agents entend de la part des utilisateurs une connaissance et une maîtrise de la microbiologie bactérienne afin de produire en laboratoire une grande quantité de l’agent infectieux le plus rapidement possible. Ceci annonce tout à fait la nécessité d’une connaissance des sciences dans la guerre. Ainsi, seul un groupe possédant des capitaux suffisamment importants pour se doter de scientifiques qualifiés et d’installations technologiques avancées, peut envisager une attaque bactériologique. La principale technique consiste à aérosoler un agent biologique, provoquant ainsi une dissémination. Il est nécessaire de prendre en compte les données historiques de ce type de contaminations pour que les gouvernements prennent conscience du risque biologique.

3) Lutte contre les attaques bioterroristes

a) Stratégie vaccinale avec l’exemple de la Variole

Pour la plupart des agents bactériens, il existe des traitements antibiotiques curatifs, seulement le virus de la variole n’en fait pas parti. C’est en isolant les patients infectés et en leur administrant un vaccin au fil des années que l’éradication de l’infection est apparue sur tous les territoires mondiaux.

En France, on stoppa la vaccination chez les enfants dès 1978 et de manière générale pour les sujets jusqu’à 21 ans en 1984. On remarque alors une prédisposition de la maladie pour les sujets de moins de 25 ans. En effet, des études ont prouvé que des sujets, ayant subit au moins une vaccination, gardent dans leur organisme une certaine immunité à la variole. Les gouvernements se posent donc la question de devoir vacciner une partie de la population pour contrer une éventuelle attaque bioterroriste. Le problème étant que des effets secondaires ne sont pas exclus pouvant même être mortels chez des patients dont le système immunitaire est altéré.

On note trois types de vaccins selon la connaissance qu’on a de leurs actions curatives et indésirables. Ainsi ceux de la première génération sont les plus connus. L’OMS a employé dans sa campagne mondiale de vaccination, tous les vaccins de première génération dans les années 1970. Tous les vaccins de première génération ont été fabriqués à partir d’animaux, leur efficacité est connue, cependant des effets secondaires réels ne sont pas maîtrisés.

On compte parmi les principaux effets indésirables :

- Eczéma vaccinal

- Vaccine progressive

- Vaccine généralisée

- Encéphalite post-vaccinale

De plus on peut noter des effets probables mais jamais publiés comme la contamination des souches vaccinales par des agents infectieux d’animaux. Les stocks de vaccins sont situés dans les grands pays industriels et pharmaceutiques comme les Etats-Unis, dans des sites militaires hautement sécurisés.

Les vaccins de seconde génération sont synthétisés à partir des souches virales de première génération. Les seules données sont celles de la souche la plus connue, celle du NYCBOH. L’avantage réside dans une meilleure qualité de reproductivité et des souches elles-mêmes. Un seul vaccin secondaire a été mis en fonctions à ce jour, un dérivé du NYCBOH : le « ACAM 1000″. Les tests sur des animaux montre une virulence moins importante que l’initiale. Aujourd’hui aucun effet secondaire indésirable n’a été détecté.

Les vaccins de troisième génération cherchent à être efficace avec un minimum d’effets secondaires (les souches obtenues ne sont pas réplicatives). Les effets secondaires qui limitent l’utilisation de ces vaccins sont en rapport à ceux de première génération. Aujourd’hui le nombre de patients immunodéprimés est bien supérieur, de plus on remarque que les complications sont plus nombreuses lorsque l’organisme n’est pas habitué au vaccin (lors de la première vaccination). Aux Etats-Unis en 1968, une campagne de vaccination à grande échelle sur 14,2 millions de personnes a entraîné la mort de neuf sujets (on compta 16 encéphalites post-vaccinales, 11 vaccines progressives, 126 eczémas et 146 vaccines généralisées).

Le virus de la vaccine est un virus vivant et peut être transmis de manière interhumaine. On suppose de même que les vaccins vieux de plus de vingt ans peuvent contenir des antibiotiques et entraînent donc des réactions allergiques.

En général, les effets secondaires sont associés à des fièvres, des vertiges, des nausées et autres états de malaises qui disparaissent sur deux semaines. La vaccination dépend des sujets, il est formellement contre-indiqué aux sujets immunodéprimés, aux femmes enceintes et aux sujets allergiques à certains médicaments de subir un vaccin antivariolique.

Su l’échelle de la population française, on a calculé qu’une vaccination totale engendrerait 320 décès et 20 000 personnes souffrant d’effets indésirables. Ainsi les suspicions d’actes bioterroristes montrent un enjeu destructeur qui prouve la nécessité de la prévention.

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b) Un plan pour contrer le bioterrorisme – Le plan Biotox

Face à l’éventualité d’attaques bactériologiques, plusieurs gouvernement ont mis en place des plans d’interventions (Biotox). En France, des préparations sont élaborées en cas d’attaque ou de suspicion d’attaque bioterroriste. Depuis juin 2000, les ministères de l’Intérieur, de la Défense, et de la Santé ont mis en place une cellule d’experts. Cette lutte s’appuie sur des centres référants. La répartition des zones de défense permet d’homogénéiser les prises en charge en France.

Dès qu’une alerte est déclenchée, une cellule de crise (composé des médecins experts et autres personnels administratifs) est chargée de s’occuper de patients susceptibles d’être infectés. Sur le territoire français, plusieurs équipes peuvent faire face à une contamination pathologique. Tout d’abord une équipe est composée dans chaque région d’un personnel qualifié prêt à être vacciné, et en particulier contre la variole. A un plus haut niveau, une équipe nationale doit agir sur tout le territoire pour diagnostiquer ou isoler un sujet atteint.

Depuis les contaminations d’anthrax signalés aux Etats-Unis en octobre 2001, l’alerte n’a jamais été autre que partielle en France. L’efficacité du plan Biotox est basée sur la rapidité du déclenchement de l’alerte, pour cela on dispose de différents moyens :

- Les médecins généralistes

- Les laboratoires de microbiologie

- Les instances hospitalières

- Le SAMU, les pompiers

- Les informations en provenance de l’étranger

La prise en charge du bioterrorisme en France ainsi que dans l’ensemble des pays européens est certes hypothétique, mais certaines mesures restent indispensables. Les nations actuelles sont donc préparées à tout problème de contamination mais leur réalisation reste théorique.

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CONCLUSION

Après avoir étudié l’ensemble des caractères de l’Unité 731 qui opérait durant la deuxième guerre mondiale, nous avons pu en tirer différents éléments qui tendent à montrer que ce groupe faisait parti d’un programme de guerre bactériologique. Ainsi dans un premier temps nous fûmes amenés à nous informer sur le contexte qui favorisa l’apparition de cette nouvelle manière de faire la guerre. En effet, la société japonaise subissait alors un changement radical dans ses idéaux. Ainsi ce pays vit Shiro Ishii, un homme dont les principes dépassaient toute règle d’éthique, apporter l’horreur en Asie par l’intermédiaire de son unité d’expérimentation scientifique et guerrière. Ceci montre tout à fait la mutation des guerres modernes vers la science.

Notre second axe de recherche illustre parfaitement l’enjeu des conflits actuels, en décrivant une grande partie des maladies et des armes que cette fameuse unité 731 utilisa, et qui pourraient être encore exploités de nos jours.

La période d’après guerre a finalement été le théâtre des condamnations de ces actes « scientifiques ». Cependant, la dénonciation de ces événements a surtout permis de développer l’importance de l’aspect scientifique des guerres contemporaines et pose ainsi le problème du bioterrorisme. L’unité 731 a donc été un exemple tout particulier de guerre bactériologique survenu durant la Deuxième Guerre Mondiale.

Aujourd’hui certaines nations, comme la France, prennent des mesures pour contrer ce genre de problème et ainsi favorisent la survie des victimes de ces types attaques.

 

Bibliographie

Ouvrages Généraux

  • Williams (Peter) et Wallace (David) La guerre bactériologique (Les secrets des expérimentations japonaises) Editions Albin Michel 1990
  • Courtois (Stéphane) et Wieviorka Annette L’état du monde en 1945 Editions La découverte
  • Garçon (François) La guerre du Pacifique Editions Casterman
  • L’agression de Pearl Harbor Collection La seconde guerre mondiale, Editions Christophe Colomb

Ouvrages spécialisés

  • Bricaire (François) et Bossi (Philippe) Bioterrorisme Collection Médecine des risques Editions scientifiques et médicales Elsevier, 2003

Articles

  • Le Monde Diplomatique

Les Etats-Unis et la menace biologique de Wright (Susan) 29 janvier 2002

Double langage et guerre bactériologique de Wright (Susan) Novembre 2001

Les crimes de l’armée impériale Octobre 2001

Quand le Japon « oublie » ses crimes de Pons (Philippe) Octobre 2001

Les armes biologiques de la guerre de Corée de Endicott et Hagerman Juillet 1999

  • Manière de voir N°70

La guerre froide août-septembre 2003

  • Science et Vie N°884 Mai 1991 de Messadié (Gerald)
  • Science et Avenir N°682 Décembre 2003

Les armes spéciales des guerres antiques de Arnaud (Bernadette) P106-104

Sites Internet

Japon : reconnaissance de la guerre bactériologique menée en Chine, mais refus de dédommagement. De Xinhua, 28 août 2002

Encyclopédies & Dictionnaires

  • Encyclopédie Microsoft Encarta 1998
  • Encyclopédie Microsoft Encarta 2002
  • Encyclopédie Universalis
  • Dictionnaire Encyclopédique le Petit Larousse, Editions Larousse, 1992

ANNEXE 1

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Des cobayes humains dès l’Antiquité

On les croit d’apparition récente, concoctées dans des laboratoires ultrasophistiqués. En réalité, les armes chimiques et biologiques sont aussi vieilles que les guerres comme on le voit sur cette peinture. Mithridate VI du Pont, grand ennemi de Rome, était toxicologue à ses heures. En compagnie de ses grands prêtres, il aimait tester les poisons les plus virulents et leurs antidotes sur des prisonniers. Les effets de l’arsenic, de la ciguë, de l’aconit ou d’autres plantes étaient alors mesurés. Il est intéressant de voir que plusieurs centaines de siècles plus tard, Ishii n’a finallement rien inventé.

ANNEXE 2

Hippocrate était un médecin grec, considéré comme un des plus grands médecins de l’Antiquité. Dans de nombreux pays, le serment d’Hippocrate est prêté par les médecins avant de commencer à exercer.

Le Serment d’Hippocrate

Je jure par Apollon, médecin, par Esculade, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses, les prenant à témoin que je remplirai, suivant mes forces et ma capacité, le serment et l’engagement suivants: je mettrai mon maître de médecine au même rang que les auteurs de mes jours, je partagerai avec lui mon savoir, et, le cas échéant, je pourvoirai à ses besoins; je tiendrai ses enfants pour des frères, et, s’ils désirent apprendre la médecine, je la leur enseignerai sans salaire ni engagement.

Je ferai part des préceptes, des leçons orales et du reste de l’enseignement à mes fils, à ceux de mon maître, et aux disciples liés par un engagement et un serment suivant la loi médicale, mais à nul autre.

Je dirigerai le régime des malades à leur avantage, suivant mes forces et mon jugement, et je m’abstiendrai de tout mal et de toute injustice.

Je ne remettrai à personne du poison, si on m’en demande, ni ne prendrai l’initiative d’une pareille suggestion; semblablement, je ne remettrai à aucune femme un pessaire abortif.

Je passerai ma vie et j’exercerai mon art dans l’innocence et la pureté.

Je ne pratiquerai pas l’opération de la taille, je la laisserai aux gens qui s’en occupent.

Dans quelque maison que j’entre, j’y entrerai pour l’utilité des malades, me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves.

Quoi que je vois ou entende en société pendant l’exercice ou même hors de l’exercice de ma profession, je tairai ce qui n’a pas besoin d’être divulgué, regardant la discrétion comme un devoir en pareil cas.

Si je remplis ce serment sans l’enfreindre, qu’il me soit donné de jouir heureusement de la vie et de ma profession, honoré à jamais parmi les hommes; si je le viole et que je me parjure, puis-je avoir un sort contraire!

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Prostitution : les filières africaines décortiquées par Olivier Enogo

Posté par issopha le 10 décembre 2007

Prostitution : les filières africaines décortiquées

par Olivier Enogo
 

Après le documentaire, le livre



Dans son premier livre, « Les filières africaines de la prostitution. Mémoires d’une enquête » (Éditions Ccinia Communication), le journaliste et réalisateur Olivier Enogo revient sur les cinq années d’investigation effectuées pour réaliser son documentaire éponyme diffusé en 2005. Il montre les réalités d’un commerce méconnu, sordide, insidieux et brutal.



mercredi 7 novembre 2007




Par A. Mbono

Sauf à vivre coupé du monde, impossible de ne pas être au courant de l’existence de ces silhouettes féminines qui s’alignent toutes les nuits le long des chaussées bitumées des grandes agglomérations, avec pour objectif une expéditive consommation charnelle moyennant finance. De ces jeunes filles, on ne sait finalement que peu de chose. Le décor du livre Les filières africaines de la prostitution. Mémoires d’une enquête (éditions Ccinia Communication) est posé.

Dès la première ligne, le ton est donné avec la préface de Me Danielle Babin Kololo, avocate et présidente de Volte-Face, association fortement engagée dans la sensibilisation contre la prostitution. De suite, une seconde voie est ouverte. L’histoire d’Adèle, cette jeune femme ivoirienne en quête du Graal, qui semblait un peu banale de prime abord, se mue en cauchemar, poignardée en plein Paris par son proxénète. Sa maman retrouvée quelques temps après grâce à des appels lancés sur les ondes de RFI, dira : « Dans son malheur, ma fille a eu la chance de vous croiser ; je ne veux pas un film sur elle, faites-le pour toutes les autres. » Faire vivre le symbole Adèle en mémoire de toutes les prostituées sans-papiers assassinées dont on entendra jamais parler…

Puis le livre enchaîne les témoignages sous forme de dépositions récoltées. Claire Quidet, Rapporteuse à l’Onu sur la prostitution infantile parle de cercle vicieux : « On veut absolument protéger les victimes de trafic, mais on ne veut certainement pas que parce qu’on donnerait un statut aux victimes du trafic, qu’il y ait encore plus d’afflux de personnes qui arrivent à la prostitution. » Ce en quoi Me Constant Roger Mbongo, avocat au barreau de Paris et défenseur de proxénètes ajoute : « On a beau critiquer le G7, les pays occidentaux, nous avons maintenant une mentalité qui est d’une médiocrité qu’il faut dire. » L’Afrique justement n’est pas en reste. Suzanne Mbomback, ministre camerounaise de la Promotion de la Femme et de ma Famille esquisse une réponse embarrassée « Nous voulons avoir un ministère de la Femme, nous sommes capables de représenter notre pays à tous les niveaux, capables d’aller parler des autres femmes, capables de porter au loin les efforts que le chef de l’Etat fait, de les rendre visibles sur la scène internationale. »

L’ouvrage est découpé en deux parties. La première relate ses 5 années d’enquête, les contacts qu’il a noué avec les prostituées, proxénètes, clients, policiers rencontrés. Comment il a été affecté, ainsi que ses proches par ce travail de longue haleine. L’envers du décor également, toutes les péripéties non filmées ou coupées au montage. Sous le ton de la confidence, en reprenant ses notes intimes, le journaliste d’investigation flagelle son récit, déconcerte les dialogues. Son obsession : déblayer les voies et les chemins menant à la prostitution, des gros réseaux calqués sur les modèles des filières de l’Est aux micros structures gérés par les « Mamas », ces femmes proxénètes. « Il y a des Mamas peut-être qui continuent, mais le boss là-haut, ça doit être un plus fort. Les Mamas, c’est de l’intendance. Elles peuvent jouer les stars. Elles ont de gros salaires. C’est pour cela qu’elles élèvent des villas en moins d’une semaine. Bien sûr, c’est l’arbre qui cache la forêt », précise Claude Boucher, présidente du Bus des Femmes, association de défense créée en 1990 à l’initiative d’anciennes prostituées. « Quand un père ou une mère dit à son enfant débrouillez-vous, vous pensez à quoi ? Débrouillez-vous, vous n’avez pas les moyens, vous pensez à quoi ? Comment allez-vous faire pour faire venir la richesse ? La prostitution a beaucoup de degrés », se défend un étudiant doctorant en Droit.

L’un des plus grands défis de la prochaine décennier

Sexe business, cybermarché du mariage, sortilèges décochés, zoophilie , laxisme politiques, connivences administratives… Comme un chien profondément éclopé par ses découvertes, l’auteur n’a jamais autant montré les crocs et aboyé contre ce qu’il qualifie de « nouvelle traite des Noirs ». Des révélations enrichies par Carole Bartoli du Réseau international de lutte contre la prostitution. « Un trafic vient également des pays lointains, d’Afrique, et là c’est lié aux conditions politiques, aux difficultés de contextes de guerre de ces enfants-là. Ça continue encore et là, ce qui est constaté, c’est une prostitution qui est cachée. » Olivier Enogo entend placarder ce combat qui s’annonce selon lui, comme l’un des plus grands défis de la prochaine décennie. « Les candidats à l’aventure, attirés par le mirage européen sont de plus en plus nombreux. Au lieu d’attiser la polémique inutile, pour ma part, je préfère dépenser mon énergie aux côtés de ceux qui tentent de mettre le feu à la poudrière de l’exploitation sexuelle des êtres humains. Je ne peux pas croire qu’il n’existe aucun moyen pour remédier aux drames qui peuvent survenir de l’émigration des « Blackettes ». » Une vérité déclinée en allitérations martelées dans les 150 pages du livre qui se lisent presque d’une traite. Un combat qui dépasse largement son ouvrage. Non seulement par la complexité de l’univers de la traite des Êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle, mais aussi à travers les liens que cette pandémie a créés entre victimes et bourreaux.

Illustration sur le terrain : « Je suis tombée enceinte à deux reprises. Monsieur XXXXX m’a avorté lui-même en me donnant des pilules et lorsque l’avortement commençait, il prenait une lampe torche, me demandait d’écarter les jambes et il finissait de m’avorter avec des piques de brochettes. » Extrait du Procès verbal d’une affaire contre X au motif de viol, séquestration et vol. L’objet de la plainte : victime d’un avortement et de proxénétisme. « Moi j’ai des cas où on prend des effets souillés de la personne, on la rase, et quand on a la jeune fille dans le service, quand on l’entend, elle dit : Mais moi je ne peux rien vous dire, vous ne savez pas ce que c’est le maraboutage, je risque de mourir et si je ne meurs pas, je vais devenir folle » intercale le Commissaire divisionnaire J. M. Colombani, de la Direction de la police nationale française. « Au niveau de l’Union Européenne, ils commencent à trouver des termes Trafic des Êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle. C’est de la prostitution, point barre. Qu’on arrête de nous entourlouper ! » conclut Amely-James Koh Bela, présidente de l’association de lutte et de sensibilisation, Mayina.

Avec sa plume, le néo-écrivain ne prend aucun risque, mais déploie avec une grande facilité son style précis. Sous le brillant des reparties, malgré les commentaires acides des antagonistes, on découvrira entre les lignes la fêlure de l’auteur : « Les filières africaines de la prostitution resteront pour moi une enquête qui ne ressemble à aucune de celles que j’ai connues par le passé. Elle me pourchasse jusqu’à ce jour, harcelant la vie des miens. Je souhaite donc que ce livre, tout comme le film, soit un contrepoison pour susciter non pas de la compassion, mais l’éveil des consciences sur un fléau qui gangrène l’avenir de plusieurs générations. » L’enquête avait donné lieu à un documentaire, diffusé depuis sur Planète notamment et dans plusieurs festivals, dont la retranscription fait figure de seconde partie du livre. Au fond, sous couvert de confidences, Olivier Enogo installe le lecteur dans sa propre conscience avec la projection de toutes ses pensées tout au long de ses investigations. La séance vaut le détour, une expérience littéraire qui se révèle passionnante à condition d’être prêt à affronter des univers quasiment insoupçonnables mais bien réels.

- Olivier Enogo Les filières africaines de la prostitution. Mémoires d’une enquête, éditions Ccinia Communication, 150p, 2007.
- 
Commander le livre en ligne
- Olivier Enogo passe sur RFI, interviewé par Christophe Boisbouvier le 8 novembre, 6h45 (8h45 GMT)

 

La prostitution masculine africaine en Europe 
 
 

Les dessous d’un domaine méconnu.

Témoignage d’Amely-James Koh Bela.

La prostitution africaine en Occident ne touche pas uniquement les femmes. Les hommes sont, eux aussi, touchés par le phénomène. Leur milieu revêt ses propres spécificités, comme le fait que des pères de famille s’adonnent plus ou moins clandestinement à ces activités ou que des hétérosexuels consentent à des pratiques homosexuelles. Amély-James Koh Bela, auteur du livre La prostitution africaine en Occident, nous plonge au cœur d’un système méconnu, tenu par l’argent, la drogue et les pressions familiales.



lundi 28 février 2005



Par David Cadasse et Koceila Bouhanik

Père de famille et prostitué, hétérosexuel et prostitué homosexuel, gigolo. Telles sont quelques-unes des spécificités de la prostitution masculine africaine en Occident, qui partage avec celle des femmes la même détresse et la même spécialisation dans les pratiques extrêmes, à l’image de la zoophilie. Amély-James Koh Bela, présidente de la cellule information, formation et du trafic humain au sein de l’Organisation non gouvernementale Aide Fédération et auteur du livre La prostitution africaine en Occident , trace les grands traits d’une branche méconnue mais pour le moins active : la prostitution des hommes.

Afrik.com : Quels types de pratiques retrouve-t-on dans la prostitution masculine africaine en Occident ?
Amély-James Koh Bela :
Comme pour les femmes, on retrouve beaucoup la zoophilie (rapports sexuels avec des animaux, ndlr), de même que les fantasmes pédophiles. Plus classiquement, on retrouve tous les types de pratiques homosexuelles, qui sont très développées. Le plus souvent pourtant, ces prostitués sont parfaitement hétérosexuels et même des pères de famille.

Afrik.com : On a du mal à concevoir que des hétérosexuels s’adonnent à une prostitution homosexuelle !
Amély-James Koh Bela :
Les hétérosexuels qui acceptent des pratiques homosexuelles n’ont qu’une seule et unique motivation : l’argent. Tous sont dans des situations économiques difficiles et la prostitution homosexuelle intervient alors en dernier recours. En effet, le métier de « gigolo » rapporte moins.

Afrik.com : Qu’est ce qui différencie un gigolo d’un prostitué ?
Amély-James Koh Bela :
Il existe bel et bien une différence : le prostitué peut avoir des rapports homosexuels, zoophiles, hétérosexuels, etc. Le gigolo, lui, ne s’occupe que des femmes.

Afrik.com : Quelle est la pratique la plus courante en matière de prostitution masculine africaine en Occident ?
Amély-James Koh Bela :
La mode en ce moment, et la pratique la plus répandue, c’est le jeune black que va payer un couple pour faire l’amour à la femme. Le fantasme du « black bien monté » perdure toujours. Il existe même maintenant des codes sur Internet, dans les journaux gratuits, dans les petites annonces où des couples recherchent un ou plusieurs jeunes Africains pour se payer leurs services. Un, deux, trois ou plus s’activent sur la femme pendant que le mari regarde. Dans cette relation se développe un rapport de maître à esclave : le mari dit quoi faire, comment faire, donne des ordres, mais interdit formellement au jeune de se finir dans sa femme ou sur elle. Cela est ressenti comme une humiliation par ces jeunes car l’homme devient une machine.

Afrik.com : Qu’en est-il des gigolos, dont on peut également considérer l’activité comme de la prostitution puisque les hommes se font payer pour leurs prestations sexuelles ?
Amély-James Koh Bela :
En ce qui concerne les gigolos à proprement parler, ils sont abondants en France où ils évoluent notamment dans les milieux bourgeois, là où les femmes aisées recherchent les « petits blacks ». Au fur et à mesure, des réseaux se forment. D’ailleurs, ce système connaît un tel succès que les salaires sont en augmentation depuis 2 ans. La passe est à 100 euros, mais il faut aussi compter l’entretien comme les voyages, où la femme emmène le jeune avec elle, par exemple. Beaucoup de jeunes Africains ont recours à ce système, car selon eux, ils font une bonne affaire. En effet, ils considèrent comme une aubaine de coucher avec des femmes et d’être payés pour.

Afrik.com : Et en ce qui concerne les pratiques zoophiles dans la prostitution masculine africaine ?
Amély-James Koh Bela :
C’est un secteur prospère, comme chez les Africaines. Des grilles de tarifs ont même été instaurées. Par exemple, il y a une différence entre les tournages vidéo commerciaux et privés de zoophilie. Les tournages privés (chez des particuliers, ndlr) se déroulent jusqu’à plusieurs fois par semaine et rapportent énormément au prostitué. Les tournages commerciaux, eux, sont ponctuels : une fois par semaine, par mois, ou autre.

Afrik.com : Les prostitués qui s’adonnent à ces pratiques sont-ils tous consentants ?
Amély-James Koh Bela :
Comment pensez-vous qu’un homme normalement constitué puisse se donner à un chien ? Ces gens se droguent car certaines pratiques sexuelles ne peuvent pas se faire sans, ne serait-ce que pour lutter contre la douleur ou se donner une raison de le faire. Et au fil du temps malheureusement, la dépendance s’installe. Il existe aussi une véritable dépendance financière. Ces hommes deviennent accros à l’argent en dépit de la destruction du corps et de l’esprit. Ils sont déprimés, ont honte mais continuent car l’apport économique est très important. Cela peut aller jusqu’à 5 000 euros par semaine au minimum pour certains. Comparativement au Smic (Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance, aux alentours de 1 100 euros par mois, ndlr), il n’y a pas photo.

Afrik.com : Le facteur argent est omniprésent dans ce trafic ?
Amély-James Koh Bela :
Oui, c’est sur l’argent que tout repose, pour les prostitués comme pour les macs. Mais comme je vous l’ai dit, les raisons de cette prostitution sont avant tout économiques, car les conditions de vie européennes sont difficiles, surtout lorsque l’on n’a pas de papiers, pas de travail, pas de logement. Il faut dire que ces jeunes Africains ont souvent été lâchés à leur arrivée par leurs « frères », ceux-là même qui les avaient ramenés du pays.

Afrik.com : Existe-t-il des réseaux de prostitution masculine ?
Amély-James Koh Bela :
Bien sûr ! Cette prostitution fonctionne à l’identique de celle des femmes. C’est un cercle vicieux : plus les prostitués agrandissent leurs cercles de clientèle, plus ils ont besoin de « main-d’œuvre ». Pour cela, ils amènent directement des frères d’Afrique, ou c’est leur proxénète, s’ils en ont un, qui s’en occupe. Il fait des faux papiers, fait venir les prostitués par dizaines de tous les pays, briefe sur le travail à venir, forme par des séances vidéos de deux ou trois jours, trouve les clients, et bien entendu, prend sa part sur le salaire. Les violences peuvent être très graves si les jeunes se rebellent ou volent de l’argent. Cela peut même aller jusqu’à l’assassinat.

Afrik.com : Y a-t-il un profil type du prostitué africain ?
Amély-James Koh Bela :
Les plus jeunes ont entre 16 et 20 ans, et sont vieillis sur les papiers lorsqu’ils n’ont pas l’âge légal en France. Mais il existe tous les âges chez les prostitués. J’ai même vu des papas de 55 ans. Souvent, ils sont pères de familles, mais en général, la famille ne sait pas qu’ils se prostituent. Leur activité est souvent cachée par un « emploi » comme des petits travaux de jardinage, de ménage, de maçonnerie, etc. Ce qui permet de ne pas changer leurs habitudes de vie aux yeux de leur famille. Dans d’autres cas, les femmes assument le travail du mari et sont parfois elles-mêmes issues de ce milieu. L’ampleur de ce trafic est vraiment très grande et touche toutes les nationalités : Maliens, Camerounais, Ivoiriens, Congolais, Ghanéens, etc. Tous sans exception.

Afrik.com : Comment ces hommes en viennent à vous contacter ?
Amély-James Koh Bela :
Généralement, j’entre en contact avec eux après une délation. Mais les prostitués viennent aussi nous voir d’eux-mêmes après avoir été informés par des femmes prostituées. En effet, les deux milieux communiquent. Ils entrent parfois en contact avec les Organisations Non Gouvernementales, dont Aides Fédération, pour des problèmes de domiciliation ou de papiers et y découvrent au final un lieu d’écoute, de parole. Pourtant, les prostitués ont beaucoup de difficultés à se confier à moi car je suis une femme. La première réaction est souvent agressive, violente, du genre : « arrêtes de me faire la leçon, tu sais mieux que nous à quel point c’est difficile ». Alors j’essaie de me positionner en tant que mère ou grande sœur et les mots commencent à sortir. Les pleurs aussi. Tous refusent le mot « prostitution ». Pour eux, il s’agit d’un « sacrifice », de « débrouille », mais ils estiment ne pas avoir d’autre choix.

Afrik.com : Rencontre-t-on la même détresse chez les prostitués hommes que chez les femmes ?
Amély-James Koh Bela :
La détresse physique et psychologique est la même pour tous. Certes les violences au cours de l’acte et les mutilations physiques sont plus marquées chez les femmes, mais il faut reconnaître que la sodomie pour un hétérosexuel est aussi une forme de mutilation. Ajouté à cela les pratiques zoophiles, l’humiliation, la drogue et les conditions de vie terribles dans lesquelles ils vivent, tout cela rend ces gens très vulnérables, profondément atteints dans leur être. Ce sont des personnes en grande demande de soutien.

Afrik.com : Pourquoi ne décident-ils tout simplement pas de décrocher et de rentrer au pays ?
Amély-James Koh Bela :
Retourner au pays représenterait une grande honte pour la famille là-bas. D’ailleurs, celles-ci font peser une pression immense sur les enfants, dont certains ont des diplômes. Ce sont les aînés et ils ont des responsabilités devant leur famille qui les attend et compte beaucoup (trop) sur eux.

Afrik.com : Les familles sont-elles au courant de l’activité de leurs enfants ?
Amély-James Koh Bela :
Il y a quelque temps, les familles étaient dans le flou, certaines savaient, d’autres pas. Mais aujourd’hui, les familles sont, en majeure partie, au courant de l’activité des enfants. Le problème, c’est qu’elles ne voient que l’argent que cela rapporte les incitent soit directement, soit implicitement à continuer à se prostituer. La famille, à cause de cette complicité active ou passive qu’elle entretient, agit ici comme une sorte de proxénète.

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Prostitution : La nouvelle traite des Noirs


La prostitution en Europe et plus particulièrement en France est de plus en plus le fait d’étrangers. La filière de l’Est est dans ce contexte la plus connue. Moins médiatisée, celle issue du continent africain notamment de la région sub-saharienne contribue également à cette nouvelle configuration de l’industrie du sexe. Panorama d’un phénomène qui fait de la prostitution une pseudo alternative à la misère.



samedi 24 avril 2004, par F. G.




Les quartiers chauds du XVIIIe arrondissement de Paris, de la gare du Nord à la porte de Clignancourt, sont les sites privilégiés des péripatéticiennes africaines, pour la plupart originaires de la région subsaharienne. « À tel point que lorsque vous êtes noire et que vous parcourez ces rues, vous êtes systématiquement prise pour une prostituée », constate Amely James Koh Bela, présidente de la Commission de l’information et de la formation à la Fédération des agences internationales pour le développement, une organisation non gouvernementale (ONG) d’action humanitaire et d’aide au développement. La France compte entre 15 000 prostitué(e)s dont près de 7 000 à Paris. « 80 % sont étrangers, dont un peu plus de 40 % viennent des Balkans et 37 % sont d’origine africaine », pouvait-on lire dans l’Humanité du 20 décembre 2003.

« Les filles d’Afrique »

Ces chiffres (des statistiques récentes sont indisponibles au moment où nous écrivons cet article, ndlr) – datent de 1999. Ils ne reflètent évidemment pas la réalité mais témoignent du nouveau visage de la prostitution en Europe et en France, notamment en région parisienne : la place croissante des étrangères. Parmi elles, les « filles de l’Est », qui sont débarquées régulièrement sur les trottoirs français. Mais qu’en est-il des « filles du Sud, d’Afrique » ? « Nous sommes passés de la traite des Noirs à la traite des Blanches puis à la traite des Noires », constate Bernard Lemettre, président national du Mouvement du Nid qui milite contre la prostitution en France. « A Lille où je suis, je vois plus d’Africaines que de filles de l’Est. C’est également un constat qui a été effectué dans les 33 délégations dont nous disposons dans toute la France », ajoute le président de l’ONG.

Les femmes africaines seraient, en effet, de plus en plus nombreuses. En 1999, en France, « elles venaient du Maghreb (Algérie et Maroc), d’Afrique noire francophone (du Cameroun en majorité) ou anglophone (Ghana et Nigeria), indiquaient les statistiques de l’Office central pour la répression du trafic des êtres humains (OCRTEH). En région parisienne, elles sont également ressortissantes de pays en guerre comme la Sierra Léone et le Libéria. Par ailleurs, selon l’OCRTEH, plus de 50 % des prostituées africaines en Europe sont originaires du Nigeria. La filière ghanéenne est aussi bien connue par les polices européennes. La Suisse reste la chasse gardée des Camerounaises, et la Belgique le fief des ressortissantes des deux Congos.

Pratiques lucratives et malsaines

Famille, solidarité, désorganisation, pouvoir de l’argent sont des problématiques que l’on retrouve dans les filières africaines : leur organisation est à l’image du continent. Ainsi, la prostitution des Africaines en Europe diffère, dans une certaine mesure, de celle des pays de l’Est ou d’Asie. Et pour cause, elle est souvent d’origine familiale. Les femmes victimes ne sont pas kidnappées comme dans les pays de l’Est. Selon Amely James Koh Bela, c’est souvent un frère, une tante, une cousine éloignée ou même un mari qui amène ces jeunes femmes à la prostitution. Les moyens : le proxénète fait miroiter un avenir meilleur, la possibilité de faire des études etc. Des mensonges que la pauvreté rend vraisemblables.

Mais il dispose également de moyens de pression, outre la violence, pour maintenir son emprise sur les victimes qui découvrent bien assez tôt la supercherie. La sorcellerie, par exemple, est souvent utilisée dans le cas des Nigérianes. On les menace de jeter un sort aux membres de leur famille. Par ailleurs, les victimes deviennent souvent elles-mêmes des bourreaux notamment en ce qui concerne la filière nigériane en Italie. Les femmes – les « Mamas » – qui sont impliquées dans la traite sont souvent des anciennes victimes qui ont gravi les échelons. Quant aux femmes mariées, elles se prostituent souvent à domicile, comme certaines jeunes filles qui vivent avec des « pseudo » oncles et tantes. Bien des médecins le savent en France, indique Amely James Koh-Bela. Elles reçoivent aussi, dans des cars autour du bois de Boulogne (Paris), leurs clients avec la bénédiction de leurs époux. La chose serait souvent pratiquée dans la communauté camerounaise et certaines femmes viendraient spécialement du pays pendant la période estivale pour « travailler ». Les femmes se prostituent également dans les magasins de Château rouge (zone de Paris où l’on retrouve une forte communauté africaine, ndlr) en échange de produits vivriers.

La prégnance de l’argent est l’autre caractéristique de la filière africaine. Pourquoi ? Les prostituées africaines seraient impliquées dans les pratiques les plus abjectes et par conséquent les plus lucratives : zoophilie, scatologie (l’excrément est un accessoire sexuel, ndlr), fist-fuking (introduction des poings, pieds, objets de tous types : fruits, légumes, bouteilles dans les orifices génitaux, ndlr), ondinisme (l’urine est un objet de plaisir, ndlr), sado-masochisme, dracula (amateurs de menstrues, ndlr) etc. Copuler pendant une heure avec un chien rapporterait environ 4 500 euros. À noter que ce n’est pas un ouvrier qui pourra se payer ce genre de « gâterie ». « Si l’on arrêtait tous les clients (des prostituées, ndlr), il n’y aurait plus personne à la tête de l’Etat », affirmait, Mme Hoa, ministre vietnamien du Nord de la Santé en 1995 [1]. La prostitution est aussi d’une certaine manière une affaire d’Etat et de pouvoir, d’un côté comme de l’autre. Surtout quand on retrouve chez certaines prostituées des passeports diplomatiques. « La filière centrafricaine qui est constituée de Camerounais et de ressortissants des deux Congo [...] bénéficient d’immunité quasi-diplomatique », peut-on lire dans un document de l’ONG Aide sur la filière africaine de la prostitution.

Marginalisées et victimes du sida

Autre mine d’or : les cassettes pornographiques dont les instigateurs ne reculent devant rien pour satisfaire une clientèle de plus en plus perverse. La plus connue reste celle concernant le « Mapouka », la danse traditionnelle ivoirienne qui a été transformée en danse obscène à cause du déhanchement fessier qu’il implique. Sur le marché, c’est l’une des plus prisées : elle coûte 60 euros alors que les orgies sénégalaises ou camerounaises stagnent à 5 euros. Ces cassettes ont aussi cette particularité de stigmatiser une communauté. Leurs titres : Orgie camerounaise, L’amour à l’africaine.

Infections diverses, relâchement des muscles génitaux, mutilations corporelles deviennent le lot quotidien des travailleuses du sexe qui se réfugient dans la drogue et l’alcool pour subir l’intolérable. De plus, le sida guette : « Les Africaines sont connues pour accepter des choses que les autres n’accepteraient jamais », affirme Amely James Koh Bela. Comme d’avoir des relations sans préservatif. Elles deviennent ainsi, outre ces souffrances innommables, une proie facile pour le sida qui fait des ravages dans la communauté sub-saharienne en France mais plus particulièrement en région parisienne. De plus, les prostituées africaines sont souvent agressées ou assassinées par les filles de l’Est qui les accusent de casser les prix. Ce qui n’est pas faux. Le prix standard d’une passe est de 20 euros. A Château-Rouge, les Ghanéennes offriraient leurs services pour 8 euros.

À qui profite le crime ? Souvent à la famille

Selon l’OCRTEH, en 2001, le commerce du sexe rapportait, en France, aux proxénètes 80% des revenus générés par chacune de leurs prostituées, soit 1, 6 milliard d’euros et en 2002 ce chiffre a doublé et a atteint 3, 5 milliards. Cependant les proxénètes ne sont pas les seuls à profiter de cette manne financière surtout dans le cas des Africaines. Car la « solidarité africaine » a aussi ses effets pervers. Et la prostitution le démontre. Quand certains parents n’ont pas eux-mêmes livré leurs enfants sur les célèbres plages sénégalaises bien connues des pédophiles, d’autres continuent bien malgré eux à avilir leur progéniture sans le savoir. Les gains issus de la prostitution sont souvent rapatriés pour faire vivre une famille, investir dans l’immobilier ou dans des petites affaires. Ni les familles, ni l’entourage ne connaîtront jamais l’origine scabreuse de ces fonds. La honte ou la mort ont bien souvent raison des victimes qui elles-mêmes ou leurs souteneurs renvoient d’elles des images de la réussite.

Comble du malheur, certains parents accablés par la pauvreté, poussent inconsciemment à la débauche. Armés de « Toi, tu es là, tu bouffes ma nourriture tous les jours, mais rien ! Tu vois pas, elle a épousé un Blanc » ou « Elle a acheté une voiture ou construit une maison pour sa mère » Avec quel argent ? Et de poursuivre, « Toi tu ne peux pas aller te débrouiller aussi ! ». On comprend alors que certaines jeunes filles se ruent sur Internet à la recherche du « Blanc » qui les délivrera de la misère tel un prince sur son cheval. Beaucoup d’entre elles tombent sur des princes… mais du mal. Comme cette jeune Camerounaise qui a défrayé la chronique et qui, accablée par la honte, a fini par mettre fin à ces jours. Son contact européen lui avait demandé des photos d’elle nue. Ce qu’elle s’est empressée de fournir. Les photos, elle les retrouvera plus tard sur le Net : elles ont fait quasiment le tour du monde sinon d’Afrique. Le mannequinat, autre moulin à rêves, est un moyen de recrutement privilégié pour ces chasseurs de têtes du sexe.

Victimes innocentes et mâles consentants

Les prostitués africaines sont également de plus en plus des mineurs. « On a constaté, ces cinq dernières années, à côté des enfants de l’Est, de plus en plus de mineurs d’origine africaine notamment des jeunes filles qui ont entre 14 et 18 ans, indique Carole Bartoli, coordinatrice des programmes pour ECPAT France, un réseau international d’organisations travaillant ensemble pour éradiquer la prostitution enfantine, la pornographie enfantine et le trafic d’enfants à des fins sexuelles. L’Europe se protège en effet contre la pédophilie et par conséquent les regards se tournent, après l’Asie, vers l’Afrique.

Enfin les hommes ne sont pas en reste : d’honorables pères de famille se transformeraient ainsi en hardeurs auprès de vaches pour arrondir les fins du mois. Les visages de la prostitution sont multiples et leurs caractéristiques en font un véritable problème de société. Notamment en ce qui concerne les Africains. La grande pauvreté qui sévit sur le continent porte ceux qui y vivent à considérer, le plus souvent, l’Occident comme un nirvana. Et l’Afrique est en train, encore une fois de se vider de ses femmes, son essence, et de ses enfants, son avenir.

[1] in Les trafics du sexe, femmes et enfants marchandises de Claudine Legardinier aux Ed. Les Essentiels Milan

Dans l’enfer de la prostitution africaine en Europe

Amély-James Koh Bela,

ou l’engagement total d’une femme de terrain

Zoophilie, scatologie, pédophilie, prostitution familiale, drogue, règlements de compte, Amély-James Koh Bela aura tout vu en matière de prostitution africaine en Europe. Acteur social sur le terrain depuis plus de 12 ans, elle a dressé un état des lieux effrayant des pratiques et des réseaux à travers un ouvrage de référence. Mais comment a-t-elle traversé cet univers de perversion et de violence en tant que femme et qu’être humain ? Les séquelles psychologiques sont profondes mais son engagement intact. Interview.



lundi 8 novembre 2004, par David Cadasse



Voir des femmes faire l’amour avec des chiens, discuter avec des mères qui prostituent leurs enfants à domicile, être directement confrontée à la pédophilie, c’est ce qu’Amély-James Koh Bela a dû, entre autres, affronter pendant plus de douze ans dans le cadre de son enquête sur la prostitution africaine en Europe, titre de son ouvrage qu’elle a tout récemment publiée. Un travail de longue haleine, pour un cavalier seul courageux et militant. Peut-on sortir indemne d’une telle expérience ? Est-on hantée par les images chocs, de violence ou de douleur ? Comment fait-on pour aller au-delà et continuer la lutte ? Amély-James témoigne…

Afrik : Vous avez été témoin de choses très violentes pendant vos douze ans de travail et d’observation sur le terrain. Comment sort-on d’une telle expérience ?
Amély-James Koh Bela :
On ne sort pas de là sans séquelle. Je suis une femme meurtrie, choquée, blessée et qui regarde la gent masculine avec un peu de distance. J’ai été témoin de choses extrêmement dures. Ce ne sont pas des cassettes que j’ai regardées : c’est la vérité. J’ai des images qui me reviennent tout le temps. De jour comme de nuit. Il suffit que je sois seule pour que les choses remontent à la surface. Il n’y a pas un soir où je ne revois pas les filles. Celles qu’on a perdues dans les suicides ou les règlements de comptes entre filles, qui n’hésitent pas à se lacérer à coups de couteau. Je pense aussi à toutes celles avec des déchirements vaginaux ou anaux terribles. C’est comme si je revivais les situations. Chaque fois que je tombe sur une fille blessée, j’ai mal. J’ai l’impression que j’ai la même blessure qu’elle.

Afrik : Quel est le souvenir le plus émouvant que vous ayez ?
Amély-James Koh Bela :
Le souvenir le plus émouvant dont je me souvienne est celui d’un petit garçon qui était prostitué dans sa maison par sa tata. Le jour où je suis allée voir cette femme, le petit garçon de sept ans vient vers moi en larmes, me serre très fort en me demandant de dire à sa « maman » de me promettre que le Monsieur Blanc qui vient le soir ne le touchera plus. Nous étions tous en larmes. Et la « maman » me dit : « Si je prostitue encore cet enfant, il vaut mieux que tu me mettes à la police. Je te promets que je le toucherai plus ». Et je sais qu’elle ne l’a plus refait. Il avait déjà deux ans de prostitution derrière lui. Elle a demandé que l’enfant aille vivre chez un autre oncle. Cet enfant est maintenant dans un lycée, il a eu son BEP (Brevet d’étude professionnel, ndlr) avec mention.

Afrik : Et votre souvenir le plus difficile ?
Amély-James Koh Bela :
Je parle toujours de ce petit garçon qui refuse de me lâcher, qui m’attrape la main tellement il a mal. Il sort d’une passe et a les fesses en sang. Pour qu’il arrête de pleurer, je suis obligée de l’accompagner aux urgences à l’hôpital cette nuit-là. On a retrouvé dans son corps des petits morceaux de carotte. Tout ça pour 70 euros. Que l’enfant a même abandonnés sur le trottoir tellement il souffrait.

Afrik : Avez-vous déjà craqué sur le terrain ?
Amély-James Koh Bela :
Les pompiers sont plusieurs fois venus sauver une fille et moi j’étais à côté avec une perfusion. Aujourd’hui j’en parle avec détachement, mais croyez moi, les trois premières années, j’étais aussi malade que les filles. J’avais des malaises. Parfois je m’évanouissais.

Afrik.com : Comment trouve-t-on la force de continuer quand on est témoin de choses dont on sait qu’elles vont nous faire si mal ?
Amély-James Koh Bela :
Je ne parle pas beaucoup de ma vie, mais je suis quelqu’un qui a eu une enfance très difficile. Donc j’ai trouvé la force de continuer en me surpassant. J’utilisais mes douleurs pour aller au-delà. Et c’est le même schéma aujourd’hui. Chaque fois que j’ai une souffrance en face de moi, elle me donne du courage. Je surpasse la douleur. Je sors de là détruite, mais je sors quand même. Ce fut un énorme sacrifice, mais qui en valait le coup.

Afrik.com : Comment avez-vous réagi par rapport à certaines pornographies extrêmes, type scatologie ou zoophilie ?
Amély-James Koh Bela :
J’ai été extrêmement choquée par certaines pratiques dont je ne soupçonnais même pas l’existence, comme la scatologie (le fait de manger des excréments, ndlr). Au départ je mettais les discours que j’entendais sur le compte de la drogue ou de la folie. Je me suis infiltrée un jour sur le tournage d’un film zoophile, j’ai été traumatisée. Je n’arrivais plus à manger. Je suis tombée malade, j’ai été hospitalisée deux semaines. J’ai eu besoin d’un psy pendant six mois pour évacuer le choc. J’ai repris le dessus, mais je vous jure que pendant des années je n’ai pas pu regarder un homme dans les yeux.

Afrik.com : Est-ce que les filles qui font cela assument leurs actes ?
Amély-James Koh Bela :
Il y a une fille qui m’a envoyé un email pour m’engueuler après un passage sur la radio RFI. « Oui je mange de la merde et je bois même des urines. L’odeur dérange mais après on s’en fout. Je mangerai autant de merde que je peux, mais si vous pouviez voir les yeux de ma mère quand je lui envoie de l’argent, vous arrêteriez de gueuler à la radio comme vous le faites. »

Afrik.com : Le fait de parler, de dénoncer certaines pratiques extrêmes, n’a-t-il pas l’effet inverse, car en somme vous intriguez beaucoup de personnes avec, ou vous attirez même les pervers ?
Amély-James Koh Bela :
Malheureusement oui. Quand nous avons fait le dossier sur Afrik.com, j’ai fait l’erreur de donner le nom d’une cassette zoophile. En deux jours, le vendeur était en rupture de stock.

Afrik.com : Vous avez eu une large couverture médiatique sur votre travail. N’avez-vous pas peur que votre message soit perverti ?
Amély-Jales Koh Bela :
C’est vrai que tout le monde essaie de récupérer le sujet. Mais beaucoup de journalistes se focalisent uniquement sur les pratiques. Une approche un peu voyeuriste du sujet que je déplore un peu.

Afrik.com : Concernant votre travail d’enquête, quels étaient vos rapports avec les proxénètes pour les filles dans la rue ?
Amély-James Koh Bela :
Ils me toléraient. Ceux que j’ai rencontrés ne sont pas les gros bonnets, mais de simples surveillants. De toutes les manières je n’ai jamais été un problème pour les proxénètes, et ils me le faisaient bien comprendre en me narguant même parfois. Certains me disaient : « Continue d’aboyer, tu nous fais rire, continue de faire ta petite pub. Tu ne nous empêches pas de bosser, parce que si c’était le cas, tu ne serais plus là ». La personne me disait : « Demain je fais venir dix filles du Sénégal, juste pour te montrer que tu nous fait chier. Tous les gens que tu essaies d’alerter ce sont eux qui nous permettent de faire passer ces filles ». Il y en a qui n’hésitent pas dire qu’ils ont les téléphones portables de certains hauts responsables consulaires.

Afrik.com : N’est-ce pas là, dans ce cas, un combat illusoire que vous menez sur le terrain ?
Amély-James Koh Bela :
C’est vrai que c’est un combat vide, parce qu’il n’y a pas de volonté politique de lutter contre ça. Et tant qu’il y aura une telle complicité, la prostitution aura de beaux jours devant elle. Mon combat auprès des proxénètes est à un autre niveau. Je leur ai demandé de commencer par ne pas mettre les filles qui sont là de force, encore moins les mineurs et les enfants.

Afrik.com : Quels étaient vos rapports avec les femmes qui prostituaient leurs enfants à domicile ?
Amély-James Koh Bela :
Il faut bien remettre les choses dans leur contexte. Je ne suis pas chez les Albanais, mais dans un milieu africain. Je suis chez moi. Je suis parfois dans des maisons où je parle la langue. Donc quand je rentre dans une maison, je ne suis pas l’assistante sociale qui rentre avec ses cheveux blonds. Quand je parle à la femme qui prostitue ses enfants à domicile, je l’appelle maman ou mère. Je me place en tant que sa fille. Je ne la regarde pas dans les yeux. Je suis là comme une enfant qui implore sa mère de l’aider à sauver ses enfants.

Afrik.com : Comment étiez-vous au courant des différents cas ?
Amély-James Koh Bela :
Par les associations. La plupart de ces femmes militent dans des associations pour construire des écoles en Afrique, contre le sida, pour les enfants déshérités… J’ai très souvent été mise sur les pistes par des délations. Du genre « Elle a beaucoup de dons parce que ces filles couchent avec un Blanc… ». Alors je prends des rendez-vous. Il faut y aller franco mais en y mettant tout le respect autour pour les adoucir. Je lui dis que je ne viens pas pour rien et que la rumeur dit ceci. Donc je suis venue te voir maman pour voir si c’est vrai parce qu’on ne sait jamais…

Afrik.com : Il semble invraisemblable de pouvoir rentrer dans une maison pour discuter avec des femmes sur le fait qu’elles prostituent chez elles leurs enfants. Comme avez-vous fait ?
Amély-James Koh Bela :
C’est vrai qu’il faut au départ ruser pour entrer. Mais quand tu viens, la maman sait déjà qui tu es. Il y avait comme une sorte de pacte entre nous. Et c’est ce que beaucoup d’agents sociaux me reprochent. Ils considèrent cela comme de la collaboration. Je dis simplement que je fais un travail de sensibilisation. Il faut d’abord faire comprendre à la personne que ce qu’elle fait n’est pas bien. Ce travail là m’a permis de récolter de nombreuses informations sur le fonctionnement des pratiques. Ces informations seront mises à disposition des acteurs sociaux pour mieux surveiller des enfants d’origine africaine qui ont certains problèmes qu’on n’avait jamais pu comprendre jusqu’à présent. Et ils pourront mieux être pris en charge.

Afrik.com : Et quelles étaient les réactions des mères quand vous abordiez le sujet ?
Amély-James Koh Bela :
Elles sont souvent très violentes les cinq premières minutes. « On t’a raconté n’importe quoi. C’est de la jalousie. Les gens ne m’aiment pas… ». Elles se calment souvent après, même si pour certaines j’ai dû revenir deux ou trois fois.

Afrik.com : Quels sentiments ont-elles par rapport à ce qu’elles font ?
Amély-James Koh Bela :
Il y a comme un remords. Elles expliquent cela par une sorte de fatalité en pleurant qu’elles n’ont pas le choix. « Mais qu’est ce que tu veux que je fasse. Je suis dans un pays, je n’ai pas de papiers, mes enfants non plus, je fais les ménages, mais ça ne suffit pas. J’ai fait ça pour le bien de la famille, mais Dieu seul sait que je ne voulais pas le faire. » D’autres vous disent qu’elles préfèrent faire ça, parce que comme elles sont dans une cité chaude, elles disent qu’on va violer leur fille dans une cave et qu’elles préfèrent la protéger. Certaines sont carrément arrogantes. Elles vous disent qu’elles sont « fières parce qu’elles ont aidé 40 filles ». Toutes les femmes, quelles qu’elles soient, refusent le terme de « prostituer ». Il s’agit pour elles d’une aide.

Afrik.com : Un tel raisonnement concernant une adolescente pourrait tenir la route mais qu’est-ce qui amène des mères à prostituer des enfants cinq ans ?
Amély-James Koh Bela :
Tout simplement la cupidité. Les femmes qui font ça sont bardées d’aides sociales. Elles cumulent tellement d’aides qu’elles peuvent se faire jusqu’à 2 000 euros par mois. Ce n’est pas l’argent qui manque. Mais il y a une course effrénée vers le fric. C’est le besoin de paraître qui importe, d’entretenir une certaine image en Afrique. Elles prennent le prétexte de conditions de vie difficiles en Europe, comme la régularisation des papiers, les discriminations…Or la plupart de ces femmes sont régularisées, certaines sont même françaises. L’autre élément qui facilite la pratique est que bien souvent ce ne sont pas leurs enfants. Elles arrivent donc plus facilement à s’en détacher. C’est l’enfant de la sœur, de la cousine, des enfants des rues ramassés par des complices.

Afrik.com : Finalement est-ce qu’elles regrettent ce qu’elles font ?
Amély-James Koh Bela :
Certaines finissent en larmes, submergées par le remords. Elles veulent tout arrêter, recommencer une nouvelle vie. J’ai appris qu’il y en avait deux qui avaient demandé à ce qu’on place les enfants, parce qu’elles n’avaient pas la force d’arrêter. Beaucoup de femmes continuent malgré tout à prostituer les enfants. Le problème, encore une fois, est que dans leur tête, il ne s’agit pas de prostitution. Elles le font également pour défendre le statut qu’elles ont en Afrique.

Afrik.com : Certains acteurs sociaux considèrent que le fait que vous ne dénonciez pas les parents est un acte de collaboration. Au niveau de la loi, n’avez-vous pas une obligation de dénoncer ces mères proxénètes ?
Amély-James Koh Bela :
J’ai fait un rapport sur ce dont j’avais été témoin en matière de prostitution des enfants dans les maisons que je suis allée présenter au Procureur de Paris et à la Brigade des mineurs. La Brigade des mineurs m’a dit qu’elle n’était pas au courant de ce type de pratiques, et m’a donné un numéro pour leur signaler les cas. Mais ils m’ont rappelé qu’ils ne pouvaient intervenir que s’il y avait des preuves, des flagrants délits et une plainte. Or aucun enfant ne porte plainte. Donc soit ils sont rendus à la famille, soit ils sont directement placés à la Direction des Affaires sanitaires et sociales (Dass). Ce qui est loin d’être la meilleure solution. Je ne suis pas là pour faire de la répression mais de la sensibilisation. J’explique à ces femmes ce qu’elles risquent avec ce qu’elles font. Je leur rappelle le droit des enfants. J’estime tout de même que j’ai une responsabilité vis-à-vis des enfants, parce que partir après avoir découvert ce qu’ils subissent, c’est comme si je les laissais à leur triste sort. Pour certains d’entre eux, nous avons réussi à trouver une autre personne du cercle familial pour lui demander de surveiller ces enfants.

Afrik.com : Qu’espérez-vous avec des actions qui ne soient pas répressives et des discours de sensibilisation sur ces femmes ?
Amély-James Koh Bela :
J’espère premièrement toucher la conscience de ces personnes. Parce que je refuse de croire qu’elles en soient dépourvues. Si infime soit-elle. Je souhaiterais leur faire comprendre qu’aucune misère au monde ne justifie qu’on fasse violer une enfant tous les soirs à la maison. D’autant que les enfants ont en Afrique une dimension sacrée.

Afrik.com : Vous parliez des enfants africains qu’on envoie à la Dass, faute de solutions. Mais les enfants dans la même situation ne sont-ils pas tous, d’où qu’ils viennent, logés à la même enseigne ?
Amély-James Koh Bela :
Il y a une inégalité dans le traitement des dossiers d’enfants issus de l’espace non communautaire (Europe, ndlr), donc africains. Sous prétexte que les enfants africains ne veulent pas parler, ils ne bénéficient d’aucune assistance. Alors qu’aucun enfant du milieu ne parle, c’est bien pour ça que les autorités françaises refusent de reconnaître la prostitution des mineurs parce qu’elles n’ont pas de preuves, pas de plainte ou de flagrant délit. Au contraire, les enfants issus de l’Union européenne seront tout de même suivis par des psychologues, des éducateurs, des médecins. Cela peut même aller jusqu’au changement d’identité.

Afrik.com : Qu’attendez-vous des autorités ?
Amély-James Koh Bela :
Je voudrais que les autorités fassent une analyse médicale systématique de tous les mineurs de moins de 14 ans qui sont en situation de fugue, surtout de ceux qui habitent des maisons avec des tuteurs. Un enfant sexuellement exploité, ça se voit tout de suite. Dès lors, les enfants entreraient automatiquement dans le nombre des enfants dont on doit s’occuper prioritairement.

Afrik.com : Si les enfants ne portent pas plainte, comment expliquent-ils ce qu’ils font ?
Amély-James Koh Bela :
Ils ne parlent pas, mais restent très agressifs. Ils ne parleront jamais en mal de la personne qui les a amenés. Ils estiment qu’elle leur a rendu service. Ils tiennent tous les mêmes discours. Même les enfants de sept ans ! Ils récitent ça par cœur, ce qui témoigne de la longue préparation psychologique qu’ils ont subie. « Ils sont là pour m’aider. C’est pour mon avenir. Je dois réussir. Quoi qu’il arrive. C’est difficile, mais c’est pour la famille. Je dois aider ma mère… » J’estime que c’est un véritable viol mental qu’ils ont subi. Certaines filles de 15 ans vous rentrent dedans parce que vous parlez mal de leur tante, qu’il ne s’agit pas de prostitution, qu’elles vont elles aussi se marier…Certains ne comprennent même pas ce qu’elles font dans les locaux des services sociaux.

Afrik.com : Quels messages aimeriez-vous faire passer à travers votre ouvrage et votre engagement ?
Amély-James Koh Bela :
J’aimerai attirer l’attention sur le trafic d’êtres humains. L’Afrique, en matière de prostitution, est en train de prendre tout ce que l’Europe a de plus sale pour miser ses espoirs là-dessus. Il faut expliquer aux Africains que la vie est dure, mais que ce n’est que la solidarité qui nous fera dépasser les obstacles. Le deuxième message est pour nos parents qui ont démissionné de leur rôle. On fait un enfant en essayant de lui donner les moyens d’aller plus haut. Ce sont les valeurs qu’on donne à un enfant aujourd’hui qui feront de lui l’homme qu’il sera demain. Si on apprend à un enfant qu’il doit se prostituer pour avoir de l’argent, il pensera que son corps est sa seule source de revenu. Alors qu’il peut travailler. Même si c’est difficile. Il n’y a pas encore de mafia. Ces enfants, c’est nous qui les vendons, c’est nous qui les apportons. Nous pouvons encore arrêter les choses. Le message est aussi de demander aux gouvernements de trouver des solutions pour que les enfants aillent à l’école, parce que c’est quand ils traînent dans les rues qu’ils sont en danger. A partir du moment où l’on a protégé nos enfants, nous pouvons demander à Bruxelles de nous donner la liste des pervers que les pays européens ont interdit chez eux. Nous pouvons également leur interdire l’entrée chez nous en leur refusant le visa.

Prostitution : les filières africaines décortiquées par Olivier Enogo  dans CAMEROUN : laideurs et décadence pasteur

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L’Afrique en danger

Réflexions d’une femme engagée

7% des prostituées en France étaient africaines en 2000, 40% en 2005* ! L’Afrique est le nouvel or noir du sexe business dans l’Hexagone et dans toute l’Europe. Mirage plus ou moins instrumentalisé de l’Occident, Eldorado présumé d’une autre vie. Croyant les extirper du purgatoire africain, certaines familles jettent même leurs enfants directement dans la gueule du loup…



samedi 2 décembre 2006




Par Amely-James Koh Bela, secrétaire générale de l’association Label’VIE

7% des prostituées en France étaient africaines en 2000, 40% en 2005* ! L’Afrique est le nouvel or noir du sexe business dans l’Hexagone et dans toute l’Europe. Mirage plus ou moins instrumentalisé de l’Occident, Eldorado présumé d’une autre vie. Croyant les extirper du purgatoire africain, certaines familles jettent même leurs enfants directement dans la gueule du loup en les confiant à des proches, en Europe pour leur offrir la chance d’un avenir meilleur. Mais la réalité est souvent tout autre… Il y aurait beaucoup à dire sur une situation des plus dramatiques. Et j’en ai vu plus moi-même qu’on peut en voir à l’issue d’une enquête de 12 ans que j’ai menée pas à pas sur le terrain.

Mais le terrain pour moi est aujourd’hui l’Afrique. Plus que jamais. Invitée par le Centre international de la promotion et la création (Cipcré) à Bafoussam en juillet dernier pour une caravane de sensibilisation au Cameroun, qui avec le Nigeria fourni plus de 75 des prostituées africaines en Europe**, j’ai pu me rendre compte de l’ampleur de la tâche. Bafoussam, Ebolowa, Bamenda, Bertoua, Garoua, Douala et Yaoundé, j’ai pour ma part fait le déplacement dans cinq des dix villes d’un parcours de 21 jours (13 juillet-3 août). Cinq villes à raison de 2 conférences ou causeries éducatives par jour, regroupant à chaque fois entre 200 et 1 200 personnes. En français, en anglais et même en langues dialectales, j’ai révélé mes vérités. Celles que j’ai découvertes au cours de mon travail, celles des chiffres officiels, celles des pièges et des faux semblants.

« L’apparition des razzias d’enfants »

Ecole du donner et du recevoir, j’ai également beaucoup appris sur place à l’occasion de témoignages et de discussions avec la population. Comme l’apparition des razzias d’enfants, dans le sud ouest du pays dans les zones rurales, pendant que les parents sont aux champs. Ces propos ont été corroborés par des femmes de la communauté anglophone de Bafoussam pendant une causerie éducative. Comme les ravages des sectes, têtes de ponts de puissants réseaux de prostitution opérant en toute impunité. Avec toujours les mêmes victimes désignées : les enfants et les jeunes. Ce qui ne saurait dédouaner le Cameroun et les Camerounais de leurs propres responsabilités dans un état de fait qui stigmatise un pays miné par le phénomène.

Selon le rapport 2006 du Cipcré, 40% des enfants camerounais âgés entre 5 et 18 ans sont ou ont été de façon certaine sexuellement exploités en milieux scolaires ou familiaux. Des chiffres qui ouvrent une brèche béante dans un tabou jusque-là intouchable : celui de l’inceste. Pratiquement un enfant sur deux a ainsi été bafoué dans l’intégrité de son corps. Une innocence volée qui forcément laisse des traces, et prépare, chez certains, un terreau fertile pour accepter que leur corps n’est qu’une marchandise, et bien souvent leur unique richesse. Après une enfance où ils sont violés en permanence et à volonté par certains membres de la famille, des années de violences en silence, la prostitution se présente alors pour certains comme une délivrance pour échapper à cet univers cauchemardesque où les bourreaux sont les êtres les plus chers que possède un enfant.

Retrouver de vraies valeurs. Telles étaient, au-delà du besoin d’information, les attentes des milliers de personnes rencontrées durant mon périple. Sans distinction d’ethnies, de classes sociales ou de religion. Catholique, protestants, musulmans, animistes, nous avons rencontré toutes les instances religieuses du pays, incontournables organes de mobilisation de masse. Et partout le même vibrant accueil. Le cardinal Tumi nous a même reçu en personne pour s’entretenir avec nous de nos projets quant aux actions de sensibilisation à venir. Prêts à nous épauler et à lever l’ensemble des fidèles pour soutenir nos messages.

« Retrouver de vraies valeurs »

Il s’agit de demander aux parents de ne pas démissionner de leur rôle de gardiens, de transmetteurs et de garants des valeurs. Ces valeurs qui constituent un socle identitaire solide pour les Africains afin qu’aucune tempête discriminatoire ou raciste ne les jette par terre. Pour que, par tous les temps, ils restent debout et fiers et qu’ils n’oublient jamais d’où ils viennent et qui ils sont.

Les jeunes doivent se réconcilier avec le travail et apprendre que tout s’obtient par la persévérance, l’endurance. Quant aux dirigeants, le message qui leur est destinéest plus clair : un pays où les jeunes ne rêvent plus, et n’ont plus d’ambitions est un pays foutu.

Que faire alors pour lutter efficacement contre la prostitution ? Au sein de l’association Label’VIE, nous pensons qu’il vaut mieux s’attaquer aux causes plutôt qu’aux conséquences. Conséquences dont la prostitution fait partie. Raison pour laquelle, à la faveur d’une nouvelle prise de conscience des réalités de la problématique, l’association, initialement appelée Africa Prostitution, a changé de nom pour s’inscrire dans une dynamique plus large. Et travailler véritablement en amont et directement en Afrique pour montrer une Afrique prospère. Une Afrique qui n’a pas à aller chercher ailleurs ce qu’elle a pourtant à foison. Une Afrique fière et debout, consciente de ses forces et de ses potentiels. L’autosuffisance, objectif affiché par de nombreuses associations, ne nous suffit pas. Nous lui préférons la prospérité et l’excellence. L’excellence d’alternatives de poids à la prostitution. Des Alternatives personnelles tout aussi capables de faire vivre une ou plusieurs familles.

« Prendre le problème à la racine »

Prendre le problème à la racine, c’est montrer aux Africains qu’ils peuvent faire chez eux ce qu’ils entendent faire ailleurs. Prendre le problème à la racine, c’est par exemple s’intéresser au drame des immigrés clandestins qui bravent la mer sur des pirogues pour rejoindre le Vieux continent et dont plus de 20 000 ont déjà rejoint les côtes espagnoles depuis le début de l’année pour échouer dans des champs de rétentions sur les îles Canaries. Aussi, avons nous développé un programme spécifique d’actions sur cette question. « Les fils prodigues », décliné en quatre volets, de la sensibilisation directement sur place en Espagne à la préparation d’un retour et un accompagnement dans le cycle de vie de projet professionnel en Afrique, s’appuie sur une équipe de spécialistes en ethno culturel et en conduite de projet. Un travail de professionnels pour un résultat professionnel. Pour ériger des modèles de réussite, pour nous les meilleurs ambassadeurs de la dignité et de l’espoir pour l’Afrique et les Africaines.

Au-delà de la prostitution et de toutes autres formes de trafics, ce combat est un combat identitaire. C’est de l’avenir de l’Afrique et de son image en occident qu’il s’agit. C’est aussi et surtout ma lutte pour valoriser l’image de la femme africaine et de la femme noire que je suis moi-même dans le monde. Même si aujourd’hui une poignée de femmes noires ternissent notre image en vendant des enfants, ça ne reste qu’une minorité et nous devons nous insurger contre ce fait et montrer que l’Afrique c’est autre chose et que les Africains ne cautionnent pas ce trafic.

Egales aux autres femmes, la femme africaine est aussi belle et intelligente. Artisanes et détentrices du pouvoir économique en Afrique, elles sont les plus grandes ambassadrices du continent noir et exposent à travers le monde le savoir faire africain dans plusieurs domaines. Et ce sont ces compétences et ces qualités que nous allons nous évertuer à faire connaître à travers le monde en éduquant différemment nos enfants et en leurs apprenant le sens des valeurs qui feront d’eux des hommes fiers, ambitieux, qui relèveront la maman Africa agonisante et changeront le cours de l’histoire en faisant de ce continent une des grandes plaques tournantes économiques mondiale.

* Selon les chiffres de l’Office centrale pour la répression du trafic des êtres humains
** Selon l’Office International des Migrations

Amely-James Koh Bela : « Mon combat contre la prostitution »
 

La combattante acharnée des droits de l’homme

présente son nouveau livre

Amely-James Koh Bela milite depuis plus de 10 ans contre la prostitution africaine en France et en Europe. Dans son nouvel ouvrage, Mon combat contre la prostitution, publié aux éditions Jean-Claude Gawsewitch, elle dresse un constat terrifiant. Prostitution enfantine, prostitutions féminine et masculine… A travers de nombreux exemples observés sur le terrain, bien souvent au péril de sa vie, elle révèle des pratiques révoltantes et des vérités dérangeantes. Elle répond aux questions d’Afrik.com


vendredi 25 mai 2007, par Vitraulle Mboungou



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La couverture du livre

Certaines familles africaines vivant en Europe et en France en particulier prostituent des enfants, avec l’accord implicite des parents restés au pays que cet argent fait vivre. Tel est le constat qu’a fait Amely-James Koh Bela, originaire du Cameroun au hasard d’une enquête menée dans le milieu africain de France à la fin des années 1980. Dès lors, cette femme dont le courage n’est plus à démontrer, n’a cessé de se battre à travers son association Label’Vie devenue aujourd’hui Mayina, pour dénoncer cette odieuse exploitation sexuelle de ces enfants scolarisés dans ce pays, patrie des Droits de l’Homme et qui font des « passes » après le goûter et les devoirs. Des enfants mais également des jeunes femmes qui se retrouvent sacrifiés au prétexte d’aider leur famille à sortir de la misère. Grâce à dix ans d’investigations qui l’ont menée de ville en ville, de restaurants en bordels clandestins, très souvent au péril de sa vie, Amely-James Koh Bela a recueilli de nombreux témoignages de proxénètes, clients ou jeunes prostitués, des témoignages à la fois émouvants, bouleversants et troublants qu’elle a consigné dans ce livre qui lui sert de pont pour d’autres projets. Malgré ce sentiment de travail accompli, le combat continue pour cette infatigable battante.

Afrik : Pouvez-vous revenir sur la genèse de ce roman ?
Amely-James Koh Bela :
Juste après mon arrivé en Europe à la fin des années 1980, j’ai décidé d’écrire un livre, L’enfer au paradis, un message aux jeunes Africains où je leur demandais d’envisager d’autres alternatives que le départ. J’essayais de leur faire comprendre que dans les années 2000 l’Europe se fermerait au Sud et s’ouvrirait à l’Est et qu’il y aurait dès lors toutes sortes de politiques pour qu’ils n’entrent pas. Je voulais qu’ils prennent conscience de cela mais surtout qu’ils comprennent qu’ils ont tout ce qu’il faut sur place pour se développer. Afin de mener ce projet à bien, j’ai décidé de faire une enquête dans le milieu africain de France. C’est ainsi que j’ai rencontré trente associations de trente pays différents. Et c’est en inquêtant dans ce milieu que j’ai découvert le trafic de petits garçons prostitués à domicile. Mon livre n’a pas été publié mais cela m’a permis de découvrir ce problème de la prostitution et d’en faire ma bataille.

Afrik : La prostitution des mineurs « dans l’intimité des appartements » est justement un des grands thèmes de ce livre…
Amely-James Koh Bela :
C’est l’une des premières choses qui m’a choquée : cette prostitution à domicile des petits garçons de 5 à 10 ans, qui font des passes entre le goûter et leurs devoirs. J’ai assisté à ce type de scène, c’est véritablement cela qui m’a fait réagir. C’est ahurissant que cela puisse arriver aujourd’hui en France, surtout quand on connaît le système social français.

Afrik : Justement, de ce fait, on a du mal à imaginer que les adultes autour de l’enfant, ne serait-ce que les maîtresses à l’école, ne parviennent pas à déceler quelque chose…
Amely-James Koh Bela :
Les maîtresses ne peuvent pas déceler quoi que ce soit parce que l’enfant est conditionné dès le départ. On lui a fait comprendre que c’était normal, tous les enfants font ça mais qu’il ne faut pas en parler. Quand je rentre dans une maison et qu’un enfant de 8 ans me dit pendant que je parle à sa mère : « ne fait pas du mal à ma maman, si je fais ça c’est pour que mes sœurs viennent, ce n’est pas grave ». A cet âge là, on ne sait pas ce que l’on raconte. Pour tomber sur ces enfants, il faut qu’il y ait un flagrant délit ou que l’enfant parle. A ce propos, je pense que chacun a sa responsabilité, notamment les pouvoirs publics et la Préfecture en particulier. Quand on régularise une femme qui soit disant vit dans un petit HLM et survit en faisant des ménages et que la même femme fait entrer quinze enfants dans le pays qu’elle reconnaît comme étant les siens et qu’on la régularise dans les deux ans, moi je demande des comptes à la Préfecture. Personne ne se pose la question de savoir où sont ces enfants, qu’est ce qu’ils font. Ce qui est vraiment dommage, c’est qu’aujourd’hui des personnes innocentes qui désirent faire venir leurs enfants payent pour ces comportements car elles ont bizarrement droit aux enquêtes sans fin. Puis, il faut dire qu’il y a des personnes qui n’hésitent pas marabouter ces enfants. J’ai eu des témoignages de certaines associations de Paris qui ont eu des enfants maraboutés, complètement traumatisés et effrayés car ils pensaient que s’ils disaient quelque chose, ils allaient devenir fou ou mourir.

Afrik : S’agit-il là des choses qui ont été vérifiées car en France et en Occident en générale, beaucoup doutent des pouvoirs des marabouts ?
Amely-James Koh Bela :
Je peux citer par exemple le cas de ce garçon qui avait été accueilli par une association de la région parisienne qui a d’ailleurs refusé que je la cite dans mon livre, chose que je regrette vraiment car elle a un vivier d’informations. Elle m’a cité des cas concrets d’enfants qui font des crises énormes de transe la nuit au point qu’il faut au moins quatre adultes pour les maintenir. Elle n’a pas voulu que j’en parle parce que ces enfants ne seraient pas officiellement répertoriés comme des enfants prostitués, et comme ils sont mineurs, il faut les protéger.

Afrik : Pourquoi ce livre arrive maintenant ?
Amely-James Koh Bela :
Ce second livre est différent du premier qui était le cri de douleur d’une femme, une révolte, un choc, et où je voulais interpeller les consciences et pour se faire j’ai choisi la manière violente, en rapportant les événement comme je les avais vécus durant mes enquêtes. Pour ce dernier livre, il y a donc beaucoup de témoignages sur les différents aspects de ce trafic. J’ai décidé de me mettre à côté et de donner la parole aux « victimes » parce que même les femmes qu’on traite de proxénètes, ont elles-mêmes subi des violences dans leur enfance. Elles sont aussi victimes en quelque sorte de ce système, même les clients sont victimes car ils sont convaincus que l’argent qu’ils donnent nourrit les parents des filles prostituées et non les milieux mafieux du monde. J’ai donc donné ici la parole à tous les acteurs de ce milieu, les proxénètes, les prostituées, les clients, les trafiquants, etc…

Afrik : Quelle a été votre démarche pour recueillir les différents témoignages ? Ce n’était pas trop dangereux ?
Amely-James Koh Bela :
C’était effectivement très dangereux, j’en parle d’ailleurs dans le livre. Il s’agit en réalité de témoignages que j’ai recueillis lors des enquêtes que j’ai faites à la fin des années 1980 et 1990, j’en ai près de 1000. J’en ai mis une partie dans le premier livre, une autre ici et les autres serviront pour d’autres causes. Beaucoup de ces témoins ne sont plus de ce monde aujourd’hui car j’avais pris des cas vraiment extrêmes, des gens qui portaient en eux les séquelles de ce trafic, par exemple des filles malades du sida en fin de vie, d’autres complètement droguées et d’autres avec des infections très graves, toujours dans cette optique de choquer afin de réveiller les consciences. Aujourd’hui j’ai encore des contacts avec d’autres filles qui restent dans ce milieu. C’est mon plus grand drame à l’heure actuelle, ne pas avoir réussi à les sortir de là parce que finalement, elles n’en sortent jamais. Soit elles deviennent proxénètes elles-mêmes en faisant venir des sœurs qu’elles font travailler à leur compte, soit elles deviennent serveuses dans un bar où elles se font tripoter les fesses, ou alors elles épousent des clients.

Afrik : Vous consacrez une grande partie du livre à ce que vous appelez les « mammas ». Qui sont-elles ?
Amely-James Koh Bela :
Les « mammas » sont les piliers de ces réseaux. Il faut savoir que les personnes qui organisent ces réseaux de prostitution sont des femmes africaines, il n’y a pas d’hommes. C’est la particularité des réseaux de prostitution africaine. En Afrique, ce sont les femmes qui dirigent tout. Elles gèrent la maison, éduquent les enfants et se débrouillent parallèlement pour tenter de gagner leur vie en faisant notamment des petits commerces. C’est donc naturellement qu’on les retrouve en train de trafiquer. Aujourd’hui lorsqu’on regarde ces femmes proxénètes on peut être choqué par leur comportement mais je voudrais qu’on les regarde autrement. Il faut tenter de les comprendre, comprendre comment on en arrive à vendre son enfant. Souvent elles ont elles-mêmes subies des choses terribles durant leur enfance et elles ne font que les reproduire. La société africaine tolère aujourd’hui ces pratiques parce que les gens sont dans une misère psychologique et économique mais aussi parce que cela vient de l’Homme blanc. Tout ce qui vient du Blanc est toujours beau même la pire des choses. Pour moi, si ces femmes peuvent construire ces réseaux, elles sont également les seules à pouvoir les détruire. C’est pourquoi la sensibilisation au problème de la prostitution passe par ces femmes, elles sont donc pour moi aujourd’hui des véritables partenaires et non des ennemies.

Afrik : C’est paradoxale ce que vous dites, surtout lorsqu’on lit cet extrait de votre roman : « les plus grandes violences faites aux femmes en Afrique sont faites par les femmes »…
Amely-James Koh Bela :
Tout est dans l’attitude parce que lors que vous rencontrez l’une de ces femmes et que vous lui dites qu’elle vend une enfant, elle ne comprend même pas ce que vous dites parce que dans sa tête elle est persuadée du contraire. C’est ça le pire. Il s’agit pour elle d’un processus normal de la tradition que la société africaine a toléré. Elle se dit : « j’ai une copine qui est en Europe, je lui envoie ma fille pour qu’elle ait des amants blancs dans l’espoir qu’elle puisse ainsi trouver un mari. Et la copine aide ma fille à s’en sortir, on n’est pas dans la prostitution ». Je suis déjà tombé sur des « mammas » qui me disaient : « proxénétisme, ça veut dire quoi ? Traduit-le moi en langue locale ». Et comme on n’a aucune explication à lui fournir, elle en conclut donc que si ce mot inventé par les Blancs n’existe pas dans nos langues locales, c’est que le proxénétisme n’existe pas. Ces femmes lorsqu’elles donnent leur enfant à un proxénète, considèrent que faire ce geste c’est exécuter la volonté de Dieu parce que l’enfant est venu sur terre pour sauver la famille, autrement il ne serait pas là. Elles sont vraiment dans cette logique. Elles ne ressentent aucune culpabilité parce qu’elles ne pensent pas faire quelque chose de mal, au contraire il s’agit pour elles d’un geste maternel, d’amour : elles aident leurs enfants à rencontrer un Blanc qui pourrait les épouser et aider ainsi leurs frères et sœurs à venir en France ou en Europe.

Afrik : Vous parlez également du manque de soutien des certaines associations et ONG à votre égard. Comment l’expliquez-vous ?
Amely-James Koh Bela :
J’ai effectivement souffert du manque de soutien de certaines associations de femmes qui ont mis en doute mes affirmations, juste par ignorance de ce problème ou parce qu’ils ne l’ont jamais vu. Heureusement beaucoup d’autres m’ont soutenu pendant toutes ces années. Au cours de certaines conférences, des femmes africaines sont venues à mon secours en disant à ces associations : « on vous interdit de dire qu’elle ment parce que c’est elle qui est dans la vérité que vous ne connaissez pas. Nos filles, lorsqu’elles viennent vous voir, il y a des choses qu’elles ne vous diront pas et qu’elles lui diront à elle, car vous n’avez pas la bonne couleur et aussi parce qu’elles la connaissent. Ce qu’elle dit, c’est vrai. Ce que nous ne voulons pas c’est qu’elle le dise en public. »

Afrik : Vous évoquez aussi le phénomène plus marginal semble-t-il des jeunes prostitués africains…
Amely-James Koh Bela :
Il n’est pas si marginal que cela parce qu’il est actuellement en plein boom. C’est juste que les gens n’y font pas attention. Ce phénomène constitue le moyen le plus facile pour les hommes mariés et parfois pères de famille, des étudiants, hétérosexuels ou non de se faire beaucoup d’argent aussi bien de manière occasionnelle que régulière. C’est un phénomène devenu très banal. Certains sont conscient et assument parfaitement ce qu’ils font, alors que d’autres refusent de le faire et considèrent qu’il s’agit juste d’un accident de parcours et se cachent.

Afrik : Dans ce roman, vous mettez surtout en garde les jeunes femmes africaines contre le danger des sites de rencontre sur Internet que vous qualifiez « d’armes de destruction massive »…
Amely-James Koh Bela :
Pour moi Internet tel qu’il est utilisé aujourd’hui est une arme de destruction massive. Beaucoup de jeunes femmes africaines se connectent sur ces sites où en à peine deux minutes, elles vont dévoiler leurs organes génitaux à des inconnus, juste parce qu’il s’agit d’hommes blancs qui leur promettent monts et merveilles. J’ai rencontré trop de filles qui ont été piégées ainsi, elles ont envoyé des photos d’elles nues à des inconnus qui sont partis les vendre. Aujourd’hui les proxénètes se mettent aussi au multimédia, ils utilisent la High-Tech pour leur bizness. Je demande aussi aux filles de respecter certaines valeurs, si elles commencent à se brader ainsi en livrant leur intimité après une minute de connexion sur Internet, aucun homme ne pourra les respecter. Si aujourd’hui ces hommes leur crachent, leur pissent dessus, bref n’ont aucune considération pour elles, c’est parce qu’elles ne leur ont donné aucune raison de les respecter. Mon but est avant tout de leur expliquer qu’Internet est un véritable nid de personnes très dangereuses. Nous avons à ce propos un grand projet qui s’appelle « Internet autrement » ; nous allons discuter avec tous les jeunes dans tous les pays subsahariens pour leur montrer qu’on peut utiliser Internet autrement.

Afrik : Maintenant que ce livre est sorti, quels sont vos projets à venir ? On suppose que le combat continue, que vous n’allez pas vous arrêtez là…
Amely-James Koh Bela :
Effectivement, le combat continue jusqu’au bout, je ne lâcherai pas. Ce livre était pour moi un pont. Ce livre dépasse aujourd’hui le domaine de la prostitution dans la mesure où on est vraiment dans un combat identitaire. Je passe de la prostitution aux conditions d’immigration des Africains parce qu’aujourd’hui la prostitution est seulement une conséquence de la situation africaine. Beaucoup de personnes partent du continent en espérant gagner dignement leur vie en Europe, mais une fois ici elles se retrouvent dans ce milieu sans vraiment le vouloir. Avec mon association Mayina, on va donc faire un bon pour tout simplement montrer qu’il ne suffit pas de traiter les conséquences mais il faut aussi voir les causes en utilisant par exemple nos traditions, nos cultures. Voir dans nos cultures ce qui nous prédispose dès le plus jeune âge à ces comportements. Dès lors qu’on aura réglé ces problèmes, l’africain pourra alors peut-être changer l’image qu’il a de lui-même, avoir confiance en lui. Le but de ce livre est d’amener les africains à avoir une autre image d’eux-mêmes qui ne soit pas dévalorisante et surtout d’amener les Européens à voir l’Afrique autrement qu’un continent de malheureux, d’incapables, de personnes qu’il faut aider tout le temps. Il sert aussi à dire aux jeunes Africains que l’Afrique a de l’argent, qu’elle est riche, s’ils veulent partir qu’ils préparent bien leur voyage afin de ne pas tomber dans ces réseaux de prostitution ou alors qu’ils restent et tenter de faire avancer les choses sur place. Voilà donc mes combats à venir, repositionner l’image de l’Africain et de l’Afrique dans le monde, changer l’image que les Européens ont de l’Afrique, amener ainsi des prises de conscience chez des Africains qui vont leur permettre de penser d’une nouvelle façon. Il faut miser sur les femmes en premier parce que je l’ai dis au début, ce sont elles qui tiennent ce continent. Le but ultime est de créer de véritables réussites africaines qui seront fêtées, médiatisées, pour montrer à tous sur le continent que nous pouvons réussir. Il y a également un autre grand projet avec les enfants à travers le continent et pleins d’autres choses après.

Afrik : Vous allez mener ces combats à travers votre association Mayina ? Pouvez-vous nous dire quelques mots à propos de cette association dont vous venez de changer de nom ?
Amely-James Koh Bela :
L’association qui s’appelait auparavant Label’Vie porte désormais le nom de Mayina qui veut dire en langue Boulou, une langue Bantou du Sud et Centre du Cameroun mais qu’on trouve aussi dans la forêt équatoriale en Afrique centrale, « Je veux que ». C’est au sein de cette association où il y a une grande équipe que nous avons décidé de dérouler ces projets dont je viens de vous parlez.

- Mon combat contre la prostitution, Amely-James Koh Bela, Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 224p, 2007
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- Le blog de l’association
Mayina

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«Six Blancs sont venus…» .Tchad. Premières demandes de restitution des enfants enlevés par l’Arche de Zoé.

Posté par issopha le 4 novembre 2007

Monde

«Six Blancs sont venus…»

Tchad. Premières demandes de restitution des enfants enlevés par l’Arche de Zoé.

Envoyée spéciale à Abéché SONIA ROLLEY

QUOTIDIEN : samedi 3 novembre 2007

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«Je veux qu’on me rende mes enfants.» Un chèche autour de la tête, un vieil homme patiente devant le palais de justice de N’Djamena. Rhamis Adoum Aroun est persuadé que sept enfants de sa famille se trouvent dans l’orphelinat d’Abéché, parmi les 103 enfants de l’Arche de Zoé. «Dans mon village, il n’y a pas d’école, à cause de l’insécurité. On nous a dit qu’à Adré, il y a une ONG qui s’était installée. Et que là-bas, nos enfants pourraient apprendre le Coran et suivre l’école française», explique le vieil homme.

 

Doutes. Cette ONG, c’est Children Rescue, nom de l’opération de l’Arche de Zoé au Tchad, qui avait effectivement installé officiellement un poste médical avancé à Adré. Mais personne n’avait expliqué à Rhamis que ses enfants partiraient en France, il pensait qu’ils étudiaient à Adré. Lui-même n’a jamais été en contact avec les membres de l’association l’Arche de Zoé. «Ils ne sont pas venus directement. C’est le chef d’un village voisin qui est venu nous sensibiliser sur l’intérêt d’envoyer les enfants à Adré avec l’ONG», précise-t-il. Ce n’est que lorsque le convoi d’enfants a été interpellé sur la route de l’aéroport, le 25 novembre, qu’il a commencé à avoir des doutes. «Quand j’ai appris la nouvelle, je suis allé à Adré et les enfants n’étaient plus là. Et c’est par les médias qu’on a appris qu’ils étaient à Abéché.»

Une trentaine de présumés parents ont fait la route jusqu’à Abéché dans l’espoir de retrouver leurs enfants. La police tchadienne a enregistré leur déclaration et des informations de base : nom, prénom, village d’origine, nom des enfants. Le reste du travail est fait par l’action sociale tchadienne.

Assis sur les bancs du centre social d’Abéché, les femmes d’un côté, les hommes de l’autre, les présumés parents attendent. «Au départ, on a observé les enfants. Puis on les a interrogés. Ça nous a permis de récolter des informations sur le nom et leurs villages d’origine, explique Honoré About, directeur du centre social. Maintenant, je voudrais vérifier que ce sont bien leurs parents, en croisant les informations, avant de demander au procureur de les mettre en contact avec les enfants.»Dans la salle, on retrouve deux groupes géographiques : les parents originaires de la région d’Adré et ceux venant de celle de Tiné. Ce qui correspond aux informations récoltées par le Haut-Commissariat pour les réfugiés, le Comité international de la Croix-Rouge et l’Unicef : 85 des 103 enfants viendraient de la zone frontalière avec le Soudan, entre Adré et Tiné. Et 91 d’entre eux font référence à l’existence d’un parent proche.

«Complicité». Allimi est une jeune veuve, originaire de Tiné. Elle avait confié trois de ses enfants à l’association. «Six Blancs, des Français, sont venus. Ils ont dit qu’ils voulaient des orphelins pour pouvoir leur donner une bonne éducation à Abéché», raconte-t-elle. Les membres de l’Arche de Zoé ont toujours affirmé avoir recherché des orphelins du Darfour, victimes de conflit. Effectivement, au Tchad comme au Soudan, on est considéré orphelin lorsque le père, la mère ou les deux parents sont morts.

Allimi évoque aussi la présence d’un intermédiaire : «C’est parce qu’ils avaient quelqu’un de Tiné, un Tchadien, avec eux, qu’on leur a fait confiance.» Le sous-préfet et l’un des chefs de quartier de Tiné ont été inculpés, ainsi que deux autres Tchadiens. «Nous savions depuis le début qu’ils avaient besoin d’intermédiaires locaux pour entrer en contact avec les familles qui parlent l’arabe ou le zaghawa [dialecte tchadien, ndlr], dit un officier de police. Nous cherchons à déterminer leur degré de complicité.»Allimi affirme avoir hésité une nuit avant de confier ses enfants à l’ONG. «Je ne pouvais pas subvenir à leurs besoins, ils ont dit qu’ils prendraient mes orphelins en charge. J’ai réfléchi puis j’ai fini par dire oui», justifie-t-elle.

Publié dans DE LA POSTCOLONIE EN AFRIQUE, FRANCE A FRIC EN AFRIQUE, PARFUMS DE SCANDALES, VISAGES DE L'INHUMANITE | Pas de Commentaire »

QUART MONDE : La Déclaration Radicale

Posté par issopha le 31 octobre 2007

  

La Déclaration Radicale

 

Dans la suite, le terme ‘village’ se réfère à toute communauté humaine locale, tant urbaine que rurale.

La Crise Globale

POUVOIR

La vie humaine est aujourd’hui impliquée dans une énorme crise de pouvoir et les dangers qui en résultent portent tous les signes d’une civilisation en état avancé de désintégration et sous la menace d’une éclipse.

GUERRE

Le plus évident de ces dangers est celui de la guerre. Non seulement les armes de guerre modernes représentent en elles mêmes des formes ultimes de destruction, qui menacent la survie de nombreuses espèces, l’homme compris, mais leur existence même crée des peurs et des phobies sur ‘la sécurité’, qui génèrent un mouvement dangereux précisément vers le type de conflit mondial que leur possession est censée empêcher.

POPULATION

Le volume de la population humaine est clairement hors de contrôle; une détérioration dangereuse de la qualité de vie, même celle éprouvée dans les pays riches, en est déjà la conséquence manifeste et il y a toute probabilité que cela empirera. Les mesures de contrôle des naissances qui ont été imposées aux gens indépendamment de leur identité communautaire et sans respect pour la signification communautaire, ont toujours échoué et continueront sans aucun doute à échouer, car une telle approche cherche à guérir la maladie par certains au moins des éléments de sa cause.

ÉCOLOGIE

Non moins urgente est la rupture de l’équilibre écologique et des systèmes étroitement interdépendants d’entretien de la vie sur la planète par les méthodes modernes, à échelle gigantesque, de production industrielle et agricole. La malice, le gaspillage et le caractère spoliateur de ces systèmes sont au-delà de tout calcul et il est probable que les effets néfastes qu’ils ont engendré en termes d’empoisonnement des éléments de la biosphère, de destruction de nombre d’espèce animales et végétales, de destruction d’immenses zones de forêt et de l’augmentation consécutive, rapide et continue de la désertification de régions énormes de la surface de la terre, gâcheront tout à fait inévitablement la vie humaine pour les générations à venir. On peut en dire autant de l’impasse médicale de nombreux types de médicaments censés permettre de résister aux maladies, qui sont maintenant d’utilisation commune, particulièrement les antibiotiques, qui encouragent un barrage de résistances biologiques, ainsi que les conséquences d’une baisse complémentaire de l’immunité, qui ne peut qu’exposer ceux qui vivent aujourd’hui et leur postérité immédiate à des épidémies mondiales incontrôlables et d’autres dangers biologiques – dans lesquels des populations entières seront automatiquement ou décimées ou détruites.

RESSOURCES

Il n’y a absolument aucune perspective pour que la possession de la plupart des accessoires mécaniques communs dans les ménages des nations ‘riches’ et de la fabrication en masse desquels les fortunes économiques de ces nations dépendent, puisse jamais faire partie du style de vie des millions et des millions de pauvres et sous-alimentés du monde. Leur production, particulièrement celle des automobiles, est déjà à un niveau de consommation des ressources non renouvelables qui ne peut probablement pas être poursuivi. Toute tentative pour les rendre généralement disponible à une échelle mondiale aboutira à de nombreuses formes d’épuisement des ressource et transformera notre postérité globale en mendiants. Il doit aussi être noté que toute tentative de ne pas le faire, en brisant la dynamique de la production de masse pour des marchés mondiaux, aboutira à une dislocation majeure de l’activité économique. À présent il n’y a littéralement aucune puissance sur terre, à l’exception possible et involontaire d’une mauvaise gestion sérieuse, qui pourrait ralentir la ruée vers la banqueroute des ressources, qui est maintenant en marche.

ALIÉNATION

Le fardeau général (et en augmentation) des maladies corporelles, mentales et de l’esprit qui est maintenant apparent dans tous les pays développés est à la fois la cause et l’effet d’un ordre social profondément malade et suggère une rupture en bloc du monde intérieur de l’espèce humaine dans sa recherche éternelle de l’accomplissement personnel et social. Malgré, et fréquemment à cause, de nombreux changements rapides et complets des conditions matérielles de vie, la plupart des gens sont aujourd’hui devenus étrangers aux types d’accomplissement personnel dans les sphères de la religion, de la culture, du travail et de la vie de famille que leurs ancêtres avaient coutume d’accepter comme naturels. Nos hôpitaux et prisons, comme nos casernes, nos forces de polices et notre bureaucratie économique et politique centralisées, grossissent et se remplissent, pendant que la qualité de la vie pour des millions de gens diminue et devient de plus en plus vide de sens ou de direction. Le vandalisme urbain, un recours addictif à de nombreuses formes de drogues sédatives, stimulantes ou hallucinogènes, combinés avec une acceptation passive d’un destin sinistre, ne sont aujourd’hui que les signes les plus évidents des pulsions destructives, intériorisées et extériorisées, que l’aliénation moderne encourage dans le psychisme humain. Les transformations maladroites des conditions de travail, principal rapport de l’homme avec la réalité, par l’impact effréné des formes irréfléchies de mécanisation, ont privé des millions de gens de tout rôle créateur pour subvenir aux besoins vitaux autant que pour une vie riche en termes d’accomplissement spirituel, et ont eu l’effet direct de créer un mode de vie dénué de sens et de but et un désespoir dangereusement subjectif.

L’Origine de la Crise

ÉCHEC

Aucun de ces facteurs – armements et guerre, excès de population, abus écologique, spoliation des ressources et aliénation sociale – n’est particulier à aucune partie de la planète dirigée par aucune croyance politique particulière; ils semblent prévaloir indépendamment de tout climat politique. Pourtant chaque élément témoigne d’un facteur commun, qui est que les mécanismes sociaux, économiques ou politiques, qui sont censés les diriger échouent en fait à fonctionner. Les sociétés humaines sont hors de contrôle. C’est la cause principale de la crise mondiale; c’est la raison pour laquelle, en dépit de toutes nos avancées dans le domaine du savoir, nous sommes confrontés avec des événements qui nous mènent loin de ces aventures et triomphes de l’esprit qu’elles nous avaient promis, vers un destin de damnation que personne de sain d’esprit ne pourrait certainement désirer.

EXCÈS

Il semble y avoir trois causes principales aux pertes de contrôle et toutes sont en rapport avec des formes particulières d’excès – l’excès de vitesse, de température, ou de taille. Dans le monde de la politique nous sommes concernés principalement par des grandeurs physiques et donc par le facteur de taille; nos sociétés sont hors de contrôle parce qu’elles sont trop grandes. Jamais nos sociétés et leurs infrastructures institutionnelles n’ont été aussi énormes, jamais elles n’ont été aussi ingérable et c’est uniquement le facteur de la taille excessive, qui a une nouveauté et une omniprésence suffisante pour expliquer l’échelle du désastre à multiples facettes auquel l’humanité fait maintenant face. Le gigantisme est devenu l’ennemi public numéro un de la race humaine.

ERREUR

Le risque de guerre ne provient pas du communisme ou du capitalisme, il y a eu une guerre mondiale entre les grandes puissances avant qu’aucun gouvernement communiste n’ait existé et deux grandes puissances communistes ont été autrefois enfermées dans une rivalité mondiale lourdement armée.

GRANDES PUISSANCES

Ce sont principalement les grandes puissances qui font de grandes guerres, parce que la grandeur de leur puissance éclipse l’importance morale et physique de leurs citoyens et parce que dans des unités si énormes le pouvoir est toujours détenu par ceux qui sont les plus experts dans la poursuite du pouvoir, sans se soucier des objectifs moraux, comme une fin en soi. (S’ils ne l’étaient pas ils seraient remplacés par ceux qui le sont.)

GRANDES GUERRES

Dans des unités plus petites les qualités plus humaines (comme le jugement moral) ont plus de place et sont ainsi capables d’influencer plus efficacement le cours des événements. En termes globaux toutes les puissances géantes sont des bellicistes dangereux incapables de contrôler leurs propres actions, tandis que les seules nations qui sont vraiment pacifiques, stables, prospères, libérales et tolérantes sont toutes, sans exception, petites. Il ne s’ensuit pas bien sûr que toutes les petites nations sont paisibles, libres, progressistes ou prospères. Il n’y a pas de lignes droites dans la nature et aucune dans la nature humaine. Il reste vrai néanmoins que l’évidence montre que les petites nations peuvent réaliser des objectifs sociaux désirables; il est aussi vrai que les fédérations géantes peuvent éliminer des guerres intérieurement, mais cela doit être équilibré dans le jugement par leur propension innée pour la guerre extérieurement. La Pax Americanus doit être considérée dans le contexte du Militarisme Americanus mondial. Plus grande est l’entité politique plus grandes les guerres dans lesquelles elle s’implique inévitablement. C’est le défaut de base dans le raisonnement selon lequel une Europe fédérale unie réalisera la paix.

Perspectives Locales

CONTRÔLE HUMAIN

A la lumière de cette conclusion nous sommes confrontés au défi d’effectuer la révolution la plus profonde jamais entreprise dans les affaires humaines, car la survie de l’humanité dépend maintenant de la vitesse à laquelle nos institutions politiques, sociales et économiques peuvent être rendues assez petites pour qu’elles deviennent gérables et sensibles au contrôle humain de la façon la plus adéquate.

ÉCHELLE HUMAINE

Bien qu’une telle conclusion soit contraire à l’opinion communément admise, la race humaine n’a aucun avenir si elle n’agit pas pour adapter son modèle de vie à une échelle proportionnée à son humanité et à sa capacité à mettre en oeuvre ses jugements moraux consensuels. Nos sociétés ne sont pas en crise parce qu’elles mettent en oeuvre telle ou telle croyance économique ou politique; à une échelle monstrueuse toutes ces croyances deviennent ingérable, de même qu’à une échelle humaine presque n’importe quelle croyance que veulent adopter les gens peut être amenée à servir leur but.

RENVERSEMENT

Il y a aujourd’hui besoin d’un examen majeur minutieux de chaque forme de pouvoir, pas dans le but de la rendre communiste ou socialiste ou capitaliste, mais dans le but de la rendre à échelle humaine. Nous avons de façon irréfléchie permis au gigantisme de détruire l’identité politique, économique et culturelle de nos villages et cantons urbains. Ce processus doit maintenant être inversé. Les villages sont les cellules sanguines de la civilisation et c’est une condition d’une santé sociale normale qu’ils disposent d’un pouvoir de décision sans limites sur leurs affaires propres. Une situation où on ne permet aux villages d’assumer que les fonctions autorisées par les besoins du gouvernement central doit maintenant être transformée dans celle où on n’autorise le gouvernement central de prendre en charge que les fonctions que ses villages lui permettent.

SUBSIDIARITÉ

Le besoin de faire prévaloir certains pouvoirs qui sont plus étendus que ceux exercés par le village n’est pas un seul instant remis en question; ce qui est affirmé est que c’est la communauté du village qui décidera de la nature et de l’étendue de sa participation dans ces ententes et que s’il est suggéré que l’on ne peut pas avoir confiance dans le bon sens pratique des gens des villages pour juger sainement, nous devons nous souvenir que ce sont seulement les habitants de villages différents, et peut être disparus, qui le disent.

LIBERTÉ

Au vu des nombreuses menaces sur la liberté qui sont maintenant mises en place par des machines gouvernementales géantes et surcentralisées, il est d’une importance particulière que de telles formes localisées de pouvoir soient rétablies dans les domaines de la police et de l’éducation.

LA TAILLE DES NATIONS

Elle est en grande partie un résultat de circonstances géographiques et d’accidents historiques. Aucun processus de raisonnement conscient ne semble jamais avoir été appliqué à la question et c’est clairement devenu une urgence de le faire. D’une analyse pragmatique des nations existantes il semblerait que le gouvernement efficace et pacifique est le mieux assuré dans les nations de l’ordre de la dizaine de millions de citoyens ou moins. Dans quelques cas vraiment beaucoup moins; la principauté du Liechtenstein a une population de moins de trente mille personnes. Elle a son propre Parlement (complet avec l’opposition) et a un des plus haut niveaux de consommation par personne dans le monde. Il faudrait rappeler à ceux qui sont inquiets des problèmes en grande partie imaginaires de la ‘Balkanisation’ les avantages impressionnants de la Scandinavianisation , et dans quelle mesure les réels problèmes qui ont fait du terme ‘Balkanisation’ un synonyme de guerre et de dissentions sont les produits de l’interférence des ‘grandes’ puissances.

DÉCLIN DES EMPIRES

L’appel à morceler les ‘grandes’ puissances en unités sensées, contrôlables, à échelle humaine peut bien apparaître décourageant à l’extrême, pourtant peu d’entre elles ont plus d’un siècle d’existence et toutes montrent des signes marqués de déséquilibre, de fissiparité et de déclin. Il y a un siècle le monde était dominé par une demi douzaine d’empires coloniaux géants. Où sont ces empires aujourd’hui ?

GOUVERNEMENT MONDIAL

Il découle de ce qui précède que toute proposition d’établir un gouvernement mondial, qui, s’il était mis en oeuvre, ne manquerait pas d’aboutir à une orgie globale de totalitarisme, devrait être rejetée d’emblée. Un monde constitué de beaucoup de petits états devrait coopérer à de nombreux niveaux et pour un grand nombre de buts, pour les services postaux, le contrôle des épidémies, l’entretien des phares, les normes de sécurité aérienne, et caetera. Il n’y a absolument aucune raison de supposer qu’ils ne le feraient pas comme le bon sens l’indique et qu’ils manqueraient à participer aux autorités séparées qu’ils devraient établir.

L’EUROPE UNIE

Unir l’Europe c’est créer, sottement et inutilement, encore une autre puissance géante au-delà du contrôle de ses citoyens et aider à dresser la scène d’une autre guerre mondiale. Nous n’avons pas besoin d’une Europe sous un drapeau, nous avons besoin d’une Europe aux mille drapeaux de communautés libres de l’Atlantique à l’Oural, qui est la voie directe vers la paix, la stabilité économique et le progrès culturel.

DISPERSION

Pour vaincre le danger de guerre et d’écroulement social le besoin le plus urgent de l’humanité est aujourd’hui de créer un ordre mondial micro cellulaire, non-centralisé, aux pouvoirs dispersés dans lequel l’humanité des gens est partout respectée et reflétée dans le pouvoir qu’ils exercent pour diriger les affaires de leur localité immédiate en termes de leur jugement moral.

Nous déclarons donc ce qui suit :

UNITÉ

Nous sommes le peuple du Quart-Monde, nous représentons un large spectre mondial d’intérêts tant ethniques, culturels et linguistiques, que religieux, économiques, écologiques et communautaires, dont beaucoup ont été submergés à un degré ou un autre par la ruée désastreuse de gigantisme des deux derniers siècles ou plus. Nous sommes unis dans notre détermination à désamorcer l’actuelle crise anarchique de pouvoir en cherchant à créer nos propres modèles sociaux, culturels et économiques comme nous le jugeons bon dans nos propres communautés localisées.

LOCALITÉ

Nous déclarons que ce n’est que par des petites unités sociales, qui peuvent être soumises au contrôle de leurs membres que les peuples du monde vaincront un jour les dangers de la guerre mondiale. Nous appelons à la décomposition de toutes les nations géantes en entités d’au plus dix millions d’habitants environ et à ce que toutes les nations pratiquent et respectent le principe de la prise de décision non-centralisée, à l’échelle humaine, démocratique au niveau du village. Nous insistons pour que le pouvoir politique et économique dans chaque nation soit si localisé qu’aucun gouvernement central n’englobera jamais de nouveau la capacité de quelque acte d’agression militaire ou économique à grande échelle que ce soit contre ses voisins.

POPULATION

De la même manière c’est seulement par de tels moyens qu’ils peuvent résoudre le problème de l’excès de population, rendre effectif un respect véritable pour leur environnement matériel afin de vaincre le péril écologique et d’en finir avec la malédiction de la privation de vie et de société qui touche maintenant des millions et des millions de gens dans de nombreuses parties du monde. Nous et nos voisins avons rarement désiré ce développement du gigantisme , y avons très souvent résisté avec acharnement, l’avons rarement accepté et maintenant nous en proclamons notre rejet total.

GOUVERNANCE

Nous affirmons à sa place notre droit inaliénable de vivre comme des peuples libres, indépendants, autonomes et auto-gouvernés et nous rejetons la validité de toute disposition, même imposée depuis longtemps, particulièrement par des unités politiques géantes, qui ont pour but la permanence du déni de ce droit.

AUTONOMIE

Nous affirmons de plus notre droit dans nos propres villages ou communes urbaines à faire fonctionner et à contrôler nos propres écoles, hôpitaux, forces de police, banques, industries, échanges commerciaux et dispositions de transport, formes de taxation et autres sujets d’intérêt communautaire comme il nous semble bon, sans interférence ou contrainte externe.

COOPÉRATION

Nous acceptons la nécessité d’un grand nombre de formes d’association et de coopération à travers les frontières locales et nationales, au moins pour atteindre l’enrichissement potentiel de la vie humaine qu’une telle coopération peut assurer; nous sommes heureux de reconnaître ce besoin et tout en répudiant le non-sens morne et inconsidéré du ` gouvernement mondial ‘, qui ne pourrait être qu’une dictature globale basée sur un cauchemar bureaucratique monstrueux, nous cherchons un beaucoup plus grand degré de coopération transnationale qu’il ne prévaut aujourd’hui dans les sphères politiques, économiques et sociales spécifiques. Nous affirmons notre empressement à participer à une telle coopération partout où les intérêts mutuels ou généraux des gens sont mieux servis de cette façon, mais en cela nous nous réservons le droit inaliénable de décider de quelle façon nous participerons, et la pleine liberté de nous retirer à tout moment de telles ententes.

DANGER

En termes généraux nous affirmons que tout état qui excède des dimensions modestes, à échelle humaine, a un risque sérieux d’être incapable de contrôler entièrement ses propres affaires et est ainsi un danger pour son propre peuple et les autres, en termes de guerre, d’excès écologique et de dislocation économique : plus grand l’état, plus grand le danger.

PARTAGE

La leçon sinistre de la vie politique du 20ème siècle, qui a déjà infligé plus de meurtres, souffrances et infamies au peuple qu’il n’en a été commis dans n’importe quelle période antérieure, est que la seule forme sûre de pouvoir est le pouvoir partagé. Nous affirmons donc de plus que même dans de telles nations à échelle humaine, pour surmonter les dangers de la guerre et de la croissance trop importante de la population, pour arrêter la diffusion du vide spirituel de l’aliénation de masse, et pour élargir les frontières de la liberté, il y a un besoin urgent d’un nouveau respect pour les droits et les pouvoirs de décision et de contrôle des institutions tant politiques qu’économiques par les membres des communautés localisées dans leurs villages, cantons et paroisses selon le cas, dans chaque partie du monde. Un programme de pouvoir politique et économique non-centralisé tel qu’il est ici imaginé est une garantie essentielle pour empêcher que le pouvoir de l’état soit saisi par n’importe quel groupe dans un but de guerre, accroissement ou oppression.

DÉCENTRALISATION

Pour la même raison nous affirmons ici notre opposition sans réserve à toute tentative d’augmenter la taille ou l’échelle d’unités politiques ou toute évolution vers plus de centralisation gouvernementale. Nous dénonçons de telles tendances comme susceptibles de mener à une nouvelle perte de contrôle humain, pour aboutir à de nouvelles atteintes à la liberté et à une nouvelle augmentation des dangers globaux actuels.

GUERRE

Nous invitons les gens où qu’ils soient à mettre fin à la malédiction de la guerre mondiale en répudiant le gigantisme incontrôlable qui en est la cause principale; nous poussons au démembrement de toutes les entités de pouvoir géantes en nations sensées, à échelle humaine, et contrôlables de moins de dix millions de personnes qui seront dirigées sur la base d’un degré maximal de pouvoir non-centralisé en investissant de tous les pouvoirs de gouvernement les communautés de village.

ÉCOLOGIE

À moins que nous ne transformions nos styles de vie et ne fassions une estimation plus réaliste de la résistance des systèmes de support mutuels de la biosphère, de grandes parties de notre planète, dans quelques générations, pourraient devenir inhabitables. Nous pressons chaque village et chaque communauté de la taille d’un village dans le monde, particulièrement dans le monde avancé, d’examiner l’impact de son mode de vie sur l’écologie de la planète et d’ordonner les changements qui assureront que ce qui est maintenant écologiquement nocif soit rendu stable et inoffensif.

RESSOURCES

Le style de vie des nations riches exige beaucoup des ressources finies de la planète, ce qui ne peut qu’élargir le gouffre entre les peuples riches et les pauvres et faire des mendiants de la postérité des deux en dégradant leur habitat. Nous appelons à un réexamen immédiat de ce style de vie, particulièrement par les communautés des pays riches, dans tous les détails où des ressources finies sont consommées, pour établir un mode de vie qui soit avantageusement durable pour tous les peuples.

LIMITES

Nous appelons à une fin du gaspillage et des politiques, qui supposent un rôle accessoire des ressources de l’habitat vis à vis de la recherche d’une expansion économique illimitée. Nous demandons au lieu de cela un sens profond de révérence pour tous les éléments de l’ordre naturel et une politique mûrement réfléchie d’économie et de gestion prudente de toutes les ressources planétaires, en place de la politique présente d’exploitation et de maltraitance, avec leur indifférence dangereuse aux effets conséquents sur les équilibres interdépendants de la biosphère, dont dépend le bien-être de toute vie.

GASPILLAGE

Nous condamnons la façon rapace dont on gaspille les ressources finies du globe, comme en témoignent particulièrement le voyage aérien de masse et le transport automobile de masse, comme étant ignorant, idiot, gaspilleur et immoral. Nous insistons sur l’adoption de normes de consommation qui mettent le minimum de pression sur ces ressources et qui soient assurées par une dépendance maximale des ressources auto-renouvelables. Nous recommandons vivement aux gens de partout de rejeter les produits qui consomment inutilement des ressources finies, lesquelles constituent l’héritage de toute notre postérité, que nous avons temporairement sous notre garde.

POPULATION

Les mécanismes biologiques en grande partie inconscients, qui contrôlent les chiffres de population dans le monde animal étaient aussi en fonction dans les sociétés humaines jusqu’à des temps tout à fait récents. Ils fonctionnaient sur la base de décisions consensuelles (et fréquemment instinctives) dans de petits groupements. Aujourd’hui il y a un besoin de renforcer ces réponses par un processus conscient de raisonnement; au lieu de cela nous avons en grande partie détruit les petites communautés, qui étaient leur base. Voilà la cause réelle de la crise de population. Aucune petite communauté auto-gouvernée menacée d’être submergée par sa propre croissance ne manquerait de faire quelque chose pour l’empêcher si elle en avait le pouvoir. Nous déclarons que le besoin de pouvoir de base dans nos sociétés de village est impératif pour résoudre la crise de la population humaine. Aucun gouvernement d’une société de masse ne peut résoudre ce problème sinon par des moyens qui sont totalitaires et une atteinte à la dignité humaine. La responsabilité de la communauté sur les affaires communautaires est une condition préalable du contrôle des effectifs de la communauté. Il s’ensuit que le pouvoir communautaire est une condition préalable à la survie de la communauté.

ALIÉNATION

L’accomplissement humain est un produit de la religion, du travail, de la culture et des relations; la poursuite aveugle de la croissance économique comme une fin en soi et les formes géantes d’organisation qu’elle encourage, rabaissent les principes moraux, dégrade le travail humain en un simple appendice des organisations ou des machines, dévitalise la culture en détruisant le pouvoir de créer et de décider, et sape la base de la vie de famille en substituant des dimensions financières aux liens de mutualité et de révérence dans les relations, qui sont le coeur de toute civilisation digne d’intérêt. Nous dénonçons ce processus comme étant inévitablement destructeur du bonheur et du bien-être humains.

CONCLUSION

Nous appelons les gens de partout à répudier la marche au gigantisme et à la perte de contrôle social, à affirmer leur adhésion à la famille humaine et leur devoir d’élever son bien-être en termes de paix, de liberté et de sensibilité écologique en nous rejoignant pour établir LE QUART-MONDE, un monde où le pouvoir est entièrement partagé par les gens dans des communautés de taille modeste qui permettent au processus social de faire pleine justice à la majesté inhérente de l’esprit humain et de servir les potentialités les plus nobles de son génie créateur.

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Médicaments du Nord testés sur les pauvres du Sud

Posté par issopha le 15 octobre 2007

Délocalisation des risques

  

  

Médicaments du Nord testés sur les pauvres du Sud

 

 

Pour les essais cliniques, indispensables avant la mise en vente de nouveaux médicaments, les laboratoires pharmaceutiques se tournent désormais vers le Sud. Ils y trouvent des malades nombreux et plus dociles, ainsi que des contraintes éthiques et juridiques souvent moins rigoureuses que dans les pays riches. Si, faute d’alternative, les participants à ces essais peuvent en tirer parti, cette nouvelle forme d’exploitation des corps donne lieu à une inquiétante délocalisation des risques… sans grande contrepartie.

Par Sonia Shah

Jamais les fabricants de médicaments n’ont accordé autant d’attention aux pauvres de la planète. En Afrique du Sud, non loin des taudis de la banlieue du Cap, les laboratoires rutilants de Boehringer Ingelheim tranchent sur le paysage. En Inde, dans l’immeuble immaculé de Novartis construit à proximité des bidonvilles de Bombay, des chercheurs se creusent la tête pour élaborer de nouveaux médicaments. Leurs concurrents Pfizer, GlaxoSmithKline (GSK) et AstraZeneca ont tous créé récemment d’importants centres d’essais cliniques dans ce pays. Viennent-ils guérir les maux des patients appauvris qui font la queue devant leurs cliniques neuves ? En réalité, ils s’installent dans les pays en voie de développement dans le but d’y mener des expérimentations. En 2006, plus de la moitié des tests thérapeutiques de GSK ont eu lieu hors des marchés occidentaux, avec une préférence pour les pays « à bas coûts » (Bulgarie, Zambie, Brésil, Inde…) : on parle désormais de dizaines de milliers d’essais cliniques « délocalisés » (1).

L’objectif des laboratoires reste de concevoir des produits destinés à la clientèle des riches pays occidentaux, avec ses problèmes de santé liés au vieillissement – maladies cardiovasculaires, arthrite, hypertension et ostéoporose. Avec dix ordonnances par habitant et par an en moyenne, les Etats-Unis constituent le plus grand marché pharmaceutique du monde – le chiffre d’affaires y progresse de 15 % par an ; le nombre de nouveaux médicaments mis sur le marché a triplé entre 1970 et 1990. Cette situation s’explique en grande partie par une réglementation de plus en plus favorable à l’industrie. Depuis 1984, la Food and Drug Administration (FDA) a étendu le droit des brevets à l’ensemble des nouveaux médicaments ; en 1992, elle accepte d’accélérer l’examen des demandes d’homologation de nouveaux produits, en échange d’une participation financière des laboratoires. En 1997, elle vide de leur substance les dispositions interdisant la publicité télévisée pour de nouveaux produits pharmaceutiques.

Manque de volontaires aux Etats-Unis

Si les Occidentaux profitent de ceux-ci, ils sont moins que jamais enclins à participer aux études cliniques indispensables à leur élaboration. Chaque médicament doit être testé sur plus de quatre mille patients pour être validé, ce qui exige de faire subir des examens préalables à plus de cent mille personnes (2). Pourquoi un si grand nombre de tests ? La réponse vient des statistiques : il n’est pas nécessaire de recruter de nombreux volontaires pour démontrer l’efficacité, par exemple, de l’insuline sur les personnes sujettes à des comas diabétiques, car l’effet du produit est spectaculaire. Il est en revanche beaucoup plus difficile de prouver l’intérêt des médicaments pour les maladies cardio-vasculaires, l’arthrite, l’hypertension et d’autres pathologies chroniques, car, en dépit de tous les efforts déployés par l’industrie, la plupart d’entre eux ne sont que marginalement efficaces. Certains ne font guère mieux qu’un placebo. Le plus souvent, « il faut vraiment batailler pour trouver la différence », selon l’expression d’un vétéran de la recherche clinique, entre des patients traités et des patients non traités.

Les besoins de l’industrie en sujets expérimentaux sont donc considérables. Pourtant, moins de 5 % des Américains acceptent de prendre part à des essais thérapeutiques. Pour remédier à ce problème, les laboratoires les réalisent fréquemment en comparant l’effet du nouveau médicament avec celui d’un placebo. Il n’est alors pas besoin d’autant de sujets ; prouver qu’il est plus efficace de prendre un nouveau médicament que de ne rien prendre est tout ce qu’exige la FDA. Or les essais « contre placebo » ont par définition deux « branches » : un groupe suit le traitement en cours de test et l’autre, auquel on n’administre aucun traitement actif, sert de témoin (lire « Quatre phases d’essais »). Une telle mission est devenue quasiment impossible dans les pays occidentaux : d’une part, il est plus difficile de trouver des « patients naïfs », vierges de tout traitement ; d’autre part, l’éthique commande d’offrir au minimum le niveau de soins (standard of care) habituel dans le pays. Aux Etats-Unis, où seul un essai clinique sur cinq réussit à recruter suffisamment de personnes, chaque phase de l’élaboration d’un médicament qui n’aboutit pas ou se voit retardée constitue un manque à gagner de plusieurs millions de dollars…

Les maladies des pays pauvres ne figurent pas parmi les priorités des entreprises : seul un marché d’au moins 200 millions de dollars peut commencer à intéresser les stratèges de la pharmacie. Cependant, les populations des pays en voie de développement ne souffrent pas que du paludisme et de la tuberculose. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 80 % des décès provoqués par des maladies chroniques et non contagieuses sont recensés dans les pays en voie de développement. L’Inde et la Chine concentrent plus de 90 % des cas mondiaux de diabète de type 2. Dans certaines régions du continent africain, une personne sur cinq est diabétique, et vingt millions d’Africains souffrent d’hypertension (3).

Les implications de ce phénomène apparaissent « stupéfiantes et d’ores et déjà apparentes » à l’OMS. Les patients traités pour ces maladies connaissent un plus grand nombre de complications que dans les pays riches. Pour les responsables d’essais cliniques, c’est une aubaine. Ainsi, pour démontrer qu’une médication cardiaque est efficace, il faut établir que les personnes qui prennent le produit subissent moins d’« événements » que les autres. Les tests peuvent donc être réalisés beaucoup plus vite. Comme l’a souligné le dirigeant d’une société partenaire de l’industrie pharmaceutique dans le cadre d’une conférence sur l’utilité de ces essais dans les pays pauvres, « si l’on n’a pas suffisamment d’événements [en d’autres termes, de crises cardiaques ou de décès], on ne peut jamais terminer un essai ».

« L’Afrique du Sud est un pays formidable », m’a dit un autre dirigeant d’une société conduisant des essais cliniques, car un grand nombre de personnes infectées par le VIH n’y ont pas encore été traitées avec des agents antirétroviraux. Les patients naïfs – autrement dit, les malades trop pauvres pour avoir pu entreprendre un traitement – constituent un vivier de premier choix.

Appelées « organismes de recherche sous contrat » (ou CRO), de nombreuses sociétés se sont spécialisées dans la mise en place d’essais cliniques à l’étranger pour le compte des grands laboratoires pharmaceutiques. Elles s’appellent Quintiles, Covance, Charles River Laboratories ou PPD (voir le tableau « Principaux organismes de recherche sous contrat (CRO) »), et disposent de bureaux et de sites dans un grand nombre de pays en voie de développement. Quintiles, par exemple, opère au Chili, au Mexique, au Brésil, en Bulgarie, en Estonie, en Roumanie, en Croatie, en Lettonie, en Afrique du Sud, en Inde, en Malaisie, aux Philippines et en Thaïlande.

La rapidité est un atout crucial. Dans les pays occidentaux, recruter des sujets en nombre suffisant peut prendre des semaines, voire des années. Chargée d’un essai pour un vaccin expérimental, Quintiles a pu recruter, en Afrique du Sud, trois mille patients en neuf jours. Pour un autre, la société a réuni mille trois cent quatre-vingt-huit enfants en douze jours. Alors que, aux Etats-Unis, entre 40 % et 70 % des volontaires ont tendance à tergiverser puis à renoncer, les sociétés spécialisée en Inde assurent conserver 99,5 % des sujets volontaires (4).

Covance se vante de pouvoir conduire des essais dans vingt-cinq mille centres, établis dans une douzaine de pays. La presse spécialisée est en effervescence : « Skiez là où il y a de la neige, conseille la publicité d’une de ces CRO, menez vos essais cliniques là où il y a des maladies. »

Pour ses défenseurs, cette situation avantage tout le monde. Les centres de tests offrent des soins sans commune mesure avec ceux des cliniques locales – où il faut attendre des journées entières pour consulter un personnel débordé et dépourvu de moyens. Les participants devraient donc s’estimer privilégiés ; l’alacrité avec laquelle ils se pressent dans les centres prouverait qu’ils en sont conscients. Les cliniques accèdent ainsi aux technologies les plus avancées et bénéficient des équipements modernes indispensables pour réaliser les essais. « Nous avons obtenu des équipements, se souvient un chercheur indien, et ils n’ont jamais demandé qu’on les rende. »

Au demeurant, si les Occidentaux ne veulent plus se transformer en cobayes, cela ne signifie pas que c’est une mauvaise opération pour les autres ! Non seulement ils bénéficient d’un traitement de choix, mais il leur arrive aussi d’être payés en compensation. De même que l’on délocalise des usines pour profiter des salaires les plus faibles ou de contraintes environnementales moins drastiques, pourquoi – nous assure-t-on – ne pas déplacer une partie des essais cliniques ? « On m’accuse de profiter de la situation, se plaint un chercheur opérant dans des pays pauvres. Mais sans ces essais, ces enfants seraient morts ! » Pour M. Robert Temple, directeur médical à la FDA, l’analyse coût-avantage est irréfutable : « Les gens ont, de manière générale, tout intérêt à participer. La moitié des sujets se voient administrer [un médicament actif] et de meilleurs soins, dit-il. Et l’autre moitié [reçoit] de meilleurs soins. »

Pourtant, offrir son propre corps à la science n’est pas tout à fait la même chose qu’aller pointer chaque jour à l’usine. Rien ne garantit qu’un participant se portera mieux au terme de l’expérimentation. Cette incertitude et le risque d’effets négatifs sont d’ailleurs la raison première des essais cliniques.

De ce fait, le préalable absolu à la recherche éthique sur les êtres humains, tel qu’il est défini par une multitude de documents (notamment le code de Nuremberg, adopté en 1947 en parallèle au procès des médecins nazis, et la déclaration de Helsinki de l’Association médicale mondiale de 1964, révisée en 2004), pose que les sujets concernés puissent donner un consentement éclairé (c’est-à-dire après avoir été correctement informés et avoir compris) et volontaire. La décision ne doit pas être influencée par des mesures de compensation trop généreuses. Ce qui ne va pas sans paradoxes : lorsque des militants antisida ont demandé aux organisateurs d’un essai de vaccins expérimentaux de garantir un traitement à vie à tous les participants qui seraient infectés par le VIH au cours de cet essai, les chercheurs ont répliqué que cette exigence violerait le principe du consentement volontaire – des personnes non infectées auraient pu se porter volontaires pour (dans le cas d’une contamination) accéder par ce biais à des soins de santé autrement inabordables.

Néanmoins, la réalité apparaît, selon un nombre croissant de témoignages, comme fort éloignée de cette exigence. Le taux d’abandon est un des indicateurs employés par les spécialistes de bioéthique pour mesurer la qualité du consentement : si certains sujets refusent de participer ou décrochent en cours d’essai, ils démontrent avoir compris que leur participation était bien le fruit d’une démarche volontaire. Dans les pays occidentaux, ce taux dépasse souvent 40 %. En comparaison, de nombreux enquêteurs cliniques actifs dans les pays en voie de développement déclarent que les sujets potentiels ne refusent jamais de participer. La rapidité avec laquelle les personnes sont recrutées est un autre signe de ce décalage (5).

Dans certains cas (6), jusqu’à 80 % des participants ignorent qu’ils sont libres d’abandonner (lire « La “plaisanterie” du consentement éclairé »). Ce qui devrait constituer une preuve de coercition sert cependant d’argument pour conduire davantage d’essais. Un article publié dans le magazine Applied Clinical Trials souligne que les sujets russes « ne manquent pas leurs rendez-vous, prennent tous les cachets prescrits (…) et ne reviennent que très rarement sur leur consentement. (…) [Ils] font ce que leurs docteurs leur disent. C’est phénoménal ! ». Quant à la publication spécialisée CenterWatch, elle signale — citant un industriel du secteur — que « les Chinois ne sont pas aussi émancipés que les Américains. Ils acceptent volontiers de se transformer en cobayes humains ».

La surveillance exercée par les organismes de régulation européens et américains est minime. A leurs yeux, les essais conduits à l’étranger ont la même validité que ceux réalisés sur place ; toutefois, les fabricants ne sont pas tenus de déclarer ceux conduits à l’étranger : la seule exigence est le respect de la déclaration de Helsinki (et des règles locales si celles-ci prévoient une protection plus importante). Si les tests échouent (ce qui est souvent le cas), ils disparaissent sans laisser aucune trace.

Les comités d’éthique et les organismes de réglementation locaux, qui doivent veiller au respect des droits des sujets, sont rarement à la hauteur de la tâche. En Inde, par exemple, ces hauts fonctionnaires ont pour objectif prioritaire de favoriser le développement des essais cliniques, source de revenus importants. Plusieurs responsables ont déclaré s’attendre à ce que le chiffre d’affaires annuel passe de 70 millions à 1 milliard de dollars. La réglementation a été assouplie : exonérations diverses (droits de douane, impôts) ; élimination des clauses exigeant que des essais de phase III ne soient pas menés en parallèle dans d’autres pays ; suppression de la disposition exigeant que le médicament ait une « valeur spéciale » pour l’Inde (7).

Depuis, selon l’Economic Times, l’un des premiers périodiques économiques du pays, « les opportunités sont extraordinaires, les multinationales, partantes, et les sociétés indiennes, prêtes. Nous avons les compétences, les personnes, et disposons d’un avantage que la Chine n’a pas et n’aura probablement jamais. Surtout, il s’agit là d’une délocalisation contre laquelle les ouvriers américains ne risquent pas de s’élever  (8) ».

Dans presque tous les domaines de la pratique médicale et de la recherche en Inde, l’absence de réglementations saute aux yeux. Ni la profession médicale ni l’enseignement ne peuvent se targuer de déontologie : certains établissements ont été accusés de recruter de faux enseignants pour tromper les inspecteurs, de vendre des certificats d’admission et de mettre leurs diplômes aux enchères. Quant au marché pharmaceutique, il est saturé de produits inefficaces ou dangereux, et le pays ne compte que six cents inspecteurs des produits pharmaceutiques. De plus, selon Chandra Gulhati, spécialiste de l’industrie pharmaceutique et éditeur en Inde du Monthly Index of Medical Specialties, « lorsqu’une société est prise en flagrant délit, elle réussit à s’en tirer avec un simple avertissement ».

Il n’est guère surprenant, dans ces conditions, que toute une série de scandales aient éclaté. Dans les années 1970, un médicament antipaludique non autorisé, la quinacrine, a été distribué à des centaines de milliers de femmes analphabètes. Il les a rendues définitivement stériles. Au milieu des années 1980, un contraceptif injectable, retiré du marché après la découverte de l’apparition de tumeurs chez le rat, fut testé sur des villageoises, qui déclarèrent ensuite « ne s’être jamais doutées qu’elles participaient à un essai ».

A la fin des années 1990, des chercheurs du service public ont délibérément interrompu le traitement dont bénéficiaient des femmes analphabètes atteintes de lésions précancéreuses au niveau des vertèbres cervicales afin d’étudier la progression de la maladie. Il est apparu évident plus tard que ces sujets n’avaient pas été informés et n’avaient donné aucun consentement à cette expérimentation qui rappelle la tristement célèbre étude Tuskegee (9). En 2001, dans l’Etat du Kerala, un chercheur de l’université Johns Hopkins a été découvert en train de tester un médicament anticancéreux expérimental sur des patients atteints d’un cancer avant que le produit n’ait été déclaré inoffensif sur des animaux. En 2003, un médicament anticancéreux expérimental a été administré à plus de quatre cents femmes qui cherchaient à améliorer leur fertilité ; le produit était toxique pour les embryons. Bien que la presse s’en soit fait l’écho, aucun de ces scandales n’a entraîné la mise en œuvre d’une quelconque protection juridique pour les personnes concernées.

Offrir les remèdes à qui les a expérimentés ?

Ces essais conduits en transgressant les règles d’éthique ont aussi pour conséquence de remettre en cause la légitimité de la médecine occidentale auprès de populations du tiers-monde. Pour ne citer que deux exemples, la ministre sud-africaine de la santé a qualifié les médicaments contre le VIH de poison ; des responsables religieux nigérians ont rejeté un vaccin contre la poliomyélite qu’ils jugeaient dangereux. Le spectre du développement de ces essais cliniques conduits dans le secret et insuffisamment réglementés concourt à alimenter ces réactions qui, en termes de santé publique, ont des implications dramatiques.

Rarement invoqué d’une façon explicite, l’argument qui sous-tend la plupart des écarts à l’éthique est que les bénéfices pour la population valent bien quelques prises de risques individuelles – d’autant que la qualité des soins apportés dans le cadre des essais cliniques est souvent supérieure à celle des soins ordinaires, que les médecins impliqués ont accès à des technologies de pointe et que les revenus tirés de ces activités peuvent être réutilisés au profit des patients… Malheureusement, il ne faut pas confondre données expérimentales et progrès scientifiques, comme peuvent en témoigner tous ceux qui ont vu de nombreux vaccins « révolutionnaires » finir abandonnés dans des entrepôts délabrés de régions tropicales.

Une mesure de justice élémentaire serait que les participants aient, à l’issue des essais, accès aux médicaments qu’ils ont aidé à faire approuver. Trop souvent, les nouveaux produits développés et testés sur les habitants des pays pauvres ne font l’objet d’aucune licence d’exploitation dans ces pays, sont commercialisés à des prix prohibitifs, ou ne sont pas utilisables parce que le produit n’y est pas considéré comme pertinent d’un point de vue médical.

De plus fortes revendications pourraient mettre fin à certains essais. Mais, comme l’a déclaré le bioéthicien Jonathan Moreno, l’abandon éventuel de ces recherches à l’éthique criticable est une partie du prix à payer si nous voulons reconnaître qu’il existe une différence entre un rat de laboratoire et un être humain.

Sonia Shah.

 

 

Sonia Shah

Journaliste (Canada). Auteure de The Body Hunters. Testing New Drugs on the World’s Poorest Patients, à paraître en octobre 2007 dans une traduction française de Pierre Saint-Jean, éditions Demopolis, Paris ; www.soniashah.com

(1) Lire Jean-Philippe Chippaux, « L’Afrique, cobaye de Big Pharma », Le Monde diplomatique, juin 2005.

(2) Cf., par exemple, Stan Bernard, « The drug drought : Primary causes, promising solutions », Pharmaceutical Executive, 7 novembre 2002

(3) La « transition nutritionnelle » qui a été à l’origine de l’évolution de certaines maladies est présentée de manière approfondie dans Benjamin Caballero et Barry M. Popkin (sous la dir. de), The Nutrition Transition. Diet and Disease in the Developing World, Academic Press, Londres, 2002.(4) La rapidité avec laquelle les listes sont établies et l’abondance des volontaires qui les caractérisent sont mises en valeur sur les sites Internet des CRO. Cf., également, « Lifting India’s barriers to clinical trials », CenterWatch, août 2003.(5) Cf. National Bioethics Advisory Commission, Ethical and Policy Issues in International Research : Clinical Trials in Developing Countries, avril 2001.(6) Quarraisha Abdool Karim (sous la dir. de), « Informed consent for HIV testing in a South African hospital : Is it truly informed and truly voluntary ? », American Journal of Public Health, Washington, DC, 1er avril 1998, 637-40 ; et Niels Lynoe (sous la dir. de), « Obtaining informed consent in Bangladesh », The New England Journal of Medicine, Waltham, 8 février 2001.(7) Comme l’a précisé M. Ken Getz, de CenterWatch (la société de services d’information axée sur les essais cliniques), qui m’a raconté avoir été accueilli en Inde comme un chef d’Etat. Cf. aussi Narayan Kulkarni, « The trials leader », Biospectrum (Inde), 10 juin 2003.(8) « Clinical trials in dock as guinea pigs fail the test », Times News Network, 10 mars 2004.(9) Dans le cadre de cette étude sur la syphilis, parrainée par les services de santé publique des Etats-Unis, des dizaines d’hommes noirs de milieux défavorisés furent privés de traitement pendant plusieurs décennies, dans le but de décrire l’avancée naturelle de la maladie. Le scandale conduisit à l’émergence, en 1974, des premières mesures de protection des patients subissant des essais.

PrécisionLa publication spécialisée CenterWatch nous signale que son rapport cité par Sonia Shah ne reprend pas à son compte la phrase « les Chinois ne sont pas aussi émancipés que les Américains. Ils acceptent volontiers de se transformer en cobayes humains », citation d’un industriel du secteur.(Le Monde diplomatique, juillet 2007.)

Médicaments sans scrupules

  

  

L’Afrique,

cobaye de Big Pharma

Attirés par la faiblesse des coûts et des contrôles, les laboratoires pharmaceutiques testent leurs produits en Afrique, au mépris de la sécurité des patients. Face à la multiplication des accidents, certains essais ont dû être interrompus. Ces dérives révèlent comment les industriels du médicament utilisent les populations du Sud pour résoudre les problèmes sanitaires du Nord.

Par Jean-Philippe Chippaux

En mars 2005, les essais cliniques du Tenofovir ®, un antiviral utilisé contre le sida, ont été suspendus au Nigeria, en raison de manquements éthiques graves. Menées par l’association Family Health International pour le compte du laboratoire américain Gilead Sciences, ces expériences étaient financées par le gouvernement américain et par la Fondation Bill et Melinda Gates. Si elles ont été aussi interrompues au Cameroun (février 2005) et au Cambodge (août 2004) (1), elles se poursuivent en Thaïlande, au Botswana, au Malawi, au Ghana et aux Etats-Unis.

En août 2001, des dérives semblables ont conduit à l’ouverture d’une action judiciaire. Une trentaine de familles nigérianes ont saisi un tribunal new-yorkais afin de faire condamner le laboratoire américain Pfizer pour le test du Trovan ®, un antibiotique destiné à lutter contre la méningite. Au cours de cette étude, pratiquée en 1996 pendant une épidémie de méningite, onze enfants sur deux cents avaient trouvé la mort et plusieurs autres avaient gardé de graves séquelles cérébrales ou motrices (2).

Partout dans les pays du Sud, des firmes pharmaceutiques organisent des essais cliniques au mépris de l’éthique et de la sécurité des patients : absence de consentement des sujets, information sommaire, contrôle thérapeutique insuffisant, faible bénéfice pour le malade ou la population… Pourtant, l’essai clinique constitue une procédure formalisée et rigoureuse, indispensable à la validation et à la commercialisation d’un nouveau médicament. Il sert à évaluer sa tolérance et à mesurer son efficacité. Près de 100 000 essais cliniques seraient conduits chaque année dans le monde, dont 10 % dans les pays en voie de développement et 1 % en Afrique. En 1999, les fonds publics ou privés américains auraient financé 4 458 essais hors des Etats-Unis contre 271 en 1990 (3).

La « médecine des preuves », qui implique l’utilisation de statistiques et la pratique d’essais, s’est imposée en Occident à partir de la fin du XIXe siècle (4). L’essor de l’éthique médicale après la seconde guerre mondiale – le premier document en la matière est le Code de Nuremberg, adopté à la suite du procès de médecins nazis en 1947 – ne s’est que lentement traduit dans le domaine pharmaceutique. Au gré des scandales et des accidents, une réglementation a été élaborée.

Plusieurs déclarations internationales complètent et précisent le Code de Nuremberg, notamment celles d’Helsinki en 1964 et de Manille en 1981 : la première définit les principes éthiques de la recherche médicale ; la seconde a plus spécialement été conçue pour les études cliniques menées dans les pays en voie de développement. Ces textes insistent, en particulier, sur la compétence des investigateurs, le respect du consentement des participants, la confidentialité et la protection des sujets. Cependant, il s’agit de recommandations qui ne prévoient aucune sanction.En France, les affaires du Stalinon ®, un antiseptique qui tua 102 patients en 1955, de la thalidomide, responsable de 12 000 fœtopathies de 1957 à 1962 et du talc Morhange, avec l’intoxication de 145 nourrissons et le décès de 36 autres en 1972, pour ne citer que les plus connus, contribuèrent à imposer les essais cliniques et à préciser les règles les régissant. Mais il a fallu attendre la loi Huriet-Serusclat du 20 décembre 1988 pour que les exigences éthiques soient définitivement fixées, reconnaissant implicitement que, pendant deux décennies, les essais cliniques ont été conduits en toute illégalité.

Contournement des principes éthiques

En Afrique, les éventuelles réglementations médicales et pharmaceutiques datent de l’époque coloniale et apparaissent obsolètes ou inadaptées (5). Les risques de manquements à l’éthique sont d’autant plus grands que les laboratoires délocalisent de plus en plus leurs tests sur le continent noir. En effet, leur coût y est jusqu’à cinq fois moindre que dans les pays développés. En outre, les conditions épidémiologiques en Afrique se révèlent souvent plus propices à la réalisation d’essais : fréquence élevée de maladies, notamment infectieuses, et existence de symptômes non atténués par des traitements itératifs et intensifs. Enfin, la docilité des patients, en grande détresse compte tenu de la faiblesse des structures sanitaires locales, facilite les opérations.

Ce terreau favorise le contournement des principes éthiques. C’est ainsi que, lors de l’essai clinique du Trovan ®, ni les autorités nigérianes ni le comité d’éthique n’ont été consultés, du moins formellement, sur l’information donnée aux familles et l’obtention de leur consentement. De même, les tests de l’antiviral Tenofovir ® auprès de 400 prostituées camerounaises, de juillet 2004 à janvier 2005, ne répondaient pas aux exigences éthiques. Cette molécule réduit la transmission du VIS, l’équivalent du VIH, chez le singe. Le fabricant, souhaitant vérifier cette propriété chez l’être humain, a choisi une population à risques, les prostituées de pays à forte prévalence de VIH, en raison de la probabilité élevée chez ces dernières de contracter le virus.

Les volontaires, souvent francophones et illettrées, reçurent d’abord une information écrite en anglais. Selon les associations Act Up-Paris et le Réseau camerounais éthique, droit et sida (REDS), certaines femmes pensaient même qu’on leur administrait un vaccin. En outre, l’utilisation par une partie d’entre elles d’un placebo (6) – nécessaire pour mesurer l’efficacité du médicament – ne s’est pas accompagnée d’un renforcement de leur suivi médical et de la prévention du sida. Curieusement, cela ne semble pas avoir alerté le comité national d’éthique camerounais. Pourtant, rappelle M. Fabrice Pilorgé, de l’association Act Up, « il y a un évident conflit d’intérêts entre faire de la prévention et mener un essai pour un médicament préventif » – d’autant plus, souligne-t-il, que « l’essai ne peut fonctionner que si les filles sont exposées et s’infectent ».

Les comités d’éthique ont été recommandés par l’Association médicale mondiale dès 1964 dans la déclaration d’Helsinki. Ils doivent examiner le protocole d’expérimentation avant l’essai, s’assurer de sa pertinence et vérifier son applicabilité dans le contexte social et économique des lieux où l’étude sera entreprise. Les comités se mettent en place en Afrique très progressivement depuis une dizaine d’années, mais ne sont pas toujours pourvus des compétences et moyens nécessaires (7).Des essais cliniques doivent pouvoir être effectués sur place, en Afrique, compte tenu de la nature propre des pathologies qui s’y développent, des conditions particulières de l’exercice de la médecine et de la pharmacovigilance. Cependant, les tests pratiqués sont-ils toujours pertinents ? Sur 1 450 nouveaux médicaments commercialisés entre 1972 et 1997, 13 seulement concernent les maladies tropicales (8). C’est l’industrie pharmaceutique elle-même qui choisit, finance et organise ces études. La sélection des médicaments faisant l’objet d’étude et leur évaluation sont ainsi systématiquement biaisées : d’un côté, les laboratoires se préoccupent surtout de rentabiliser leurs investissements, de l’autre les autorités locales peinent à définir une politique du médicament claire et cohérente leur permettant de contrôler vraiment l’activité des laboratoires.L’opposition entre intérêts scientifique et commercial s’exacerbe dans les pays en voie de développement en raison du décalage considérable entre les enjeux industriels du médicament et la pauvreté des pays du Sud. A la fin des années 1990, le chiffre d’affaires mondial de l’industrie pharmaceutique (380 milliards d’euros) était supérieur au produit intérieur brut des pays d’Afrique sub-saharienne (300 milliards d’euros).Par exemple, l’essai clinique du Trovan ® était peut-être justifié scientifiquement, car il permettait d’en tester l’efficacité dans des conditions homogènes auprès d’un nombre approprié de patients, en l’occurrence 200 enfants. Cependant, les promoteurs du test ne se sont préoccupés ni du coût du produit ni de ses possibilités de commercialisation en l’absence de prise en charge ou de remboursement, et donc de son improbable utilisation en Afrique.On ne s’est pas davantage interrogé sur la crédibilité du Tenofovir ® en Afrique. En effet, si l’essai clinique confirme le blocage de la transmission du VIH, le Tenofovir ® sera proposé en prophylaxie du sida. Un tel objectif est-il réaliste sur un continent où le traitement des malades et l’usage du préservatif, disponible et moins coûteux, soulèvent tant de difficultés ? La question méritait d’être posée : l’expérience de la prophylaxie antipaludéenne a bien montré que la prise quotidienne et permanente d’un médicament, surtout s’il est cher et que l’on se sait en parfaite santé, est illusoire. Certains n’ont pas hésité à penser que l’essai clinique avait été effectué dans les pays du Sud, a fortiori chez des prostituées, parce qu’il permettait d’obtenir une réponse rapide et décisive, sans complication administrative ni coûts excessifs.

Certains scientifiques, tel M. Philippe Kourilsky, directeur général de l’Institut Pasteur à Paris, soutiennent que l’urgence de répondre aux besoins sanitaires dans le tiers-monde autorise à assouplir les contraintes réglementaires (9). Cependant, disqualifier le principe de précaution à cause de son coût insinue qu’il existe un gradient géographique de critères (10). Au Nord, la priorité serait donnée à la valeur intrinsèque du produit. Au Sud, la sécurité serait subordonnée à la solvabilité : la population devrait se contenter de ce qu’elle peut payer si l’efficacité est confirmée par la pratique.

Se met ainsi en place une sorte d’impérialisme stratégique, qui impose des règles spécifiques aux pauvres sans leur demander s’ils les acceptent. Affirmer, comme M. Philippe Kourilsky, que se manifesterait au contraire « une forme d’impérialisme idéologique à diffuser des règles de riches à ceux qui ne peuvent pas les endosser » ouvre la voie à un relativisme difficilement acceptable. Des tiers – a fortiori ceux qui définissent les règles – ne peuvent désigner qui peut ou non « les endosser ».

Une appropriation par les Africains de l’essai clinique paraît indispensable à la satisfaction des besoins spécifiques de la santé publique sur le continent. Cet enjeu est d’autant plus important que les tests peuvent aussi concerner la pharmacopée traditionnelle, dont l’utilisation est plus économique et mieux acceptée par la population. L’expérimentation clinique pourrait démontrer l’innocuité et l’efficacité de remèdes valorisant ainsi le patrimoine national. Une industrie pharmaceutique locale pourrait en émerger. Des plantes africaines, réputées anti-infectieuses, anti-inflammatoires ou diurétiques pourraient être employées contre les infections, rhumatismes, hypertension ou insuffisance cardiaque et suivre les exemples désormais fameux de la quinine extraite du quinquina, l’aspirine provenant du saule, la réserpine isolée d’un Rauwolfia africain et les anticancéreux issus de la pervenche de Madagascar.

Les médicaments expérimentés en Afrique doivent correspondre aux besoins du continent. Ils devraient satisfaire plusieurs critères spécifiques déterminés par leur future utilisation : efficacité et innocuité du produit au regard de l’insuffisance de la pharmacovigilance locale ; facilité d’emploi du médicament (simplicité de prescription, d’administration et de conservation) favorisant la distribution et l’adhésion des patients au traitement et palliant les faiblesses du système de santé ; accessibilité du produit. Mais il s’agit surtout de susciter une capacité locale de décision, de réalisation et de surveillance, qui permette aux pays du Sud d’exploiter en toute indépendance les recherches cliniques.

Jean-Philippe Chippaux.

1) « Complément d’enquête », France 2, 17 janvier 2005.

(2) Le jugement n’a pas encore été rendu.

(3) Sources : ministère de la santé et des affaires sociales, Washington, 2001.(4) Lire Harry Marks, La médecine des preuves : histoire et anthropologie des essais cliniques (1900-1990), Institut Synthélabo, coll. « Les empêcheurs de penser en rond », Paris, 1999.(5) Lire Jean-Pierre Olivier de Sardan, « Une médecine de proximité et de qualité pour l’Afrique », Le Monde diplomatique, février 2004.(6) Il s’agit de comparer les résultats de deux groupes, l’un recevant effectivement la molécule, l’autre un comprimé ne contenant pas le principe actif.

(7) Voir le site Pan-African bioethics initiative.

(8) Patrick Trouillet, C. Battistella, J. Pinel, Bernard Pécoul, « Is orphan drug status beneficial to tropical disease control ? », Tropical Medecine and International Health, Oxford, 1999, 4, p. 412-420.

(9) Philippe Kourilsky, « Vaccination : quand l’éthique devient immorale », Pour la science, Paris, 2004, 322, 8-11.

(10) Lire le rapport au premier ministre de Philippe Kourilsky et Geneviève Viney, Le principe de précaution, Odile Jacob et la Documentation française, Paris, 2000.

POLITIQUES DE SANTÉ À L’ABANDON

 

Une médecine de proximité…

  et de qualité pour l’Afrique

 

La santé est une des grandes victimes des années de l’ajustement structurel en Afrique. La déliquescence des Etats et le manque de moyens ont déstructuré un secteur où les besoins sont criants, notamment face aux maladies tels le paludisme et le sida. Démoralisés et paupérisés, les médecins ne sont pas toujours en mesure de faire face aux demandes des patients. Pourtant, les Africains ne rejettent pas la médecine moderne, mais ils en attendent davantage de résultats et de chaleur humaine.

Par Jean-Pierre Olivier de Sardan

Les données épidémiologiques relatives au continent africain (lesquelles sont très incomplètes, et loin de la vérité) décrivent des taux de mortalité nettement plus élevés que sur le reste de la planète. Cela ne concerne pas seulement des pathologies spécifiques comme le sida ou le paludisme, sur lesquelles les médias se sont focalisés, mais beaucoup plus généralement une situation sanitaire globale qui reste catastrophique, même si quelques progrès ont été accomplis ces dernières décennies. La rougeole ou l’accouchement, par exemple, tuent chaque année des centaines de milliers d’enfants ou de mères, qui, dans les pays du Nord, auraient survécu sans problème.

Deux grands facteurs explicatifs, l’un économique, l’autre culturel, sont en général invoqués. D’une part, la trop faible couverture sanitaire du monde rural, l’insuffisance des moyens humains et financiers, la pénurie régnant dans les formations sanitaires, en un mot le sous-développement entendu comme un manque cruel de moyens et de financement, sont responsables de toutes ces morts techniquement évitables dans d’autres contextes économiques. D’autre part, la culture locale est incriminée, en ce que des coutumes, des habitudes ou des représentations et pratiques populaires, voire l’ignorance des populations, dissuaderaient les malades de se rendre à temps dans les structures de santé, par un recours excessif aux traitements dits « traditionnels » ou aux guérisseurs.

A ces deux facteurs incontestables s’en ajoute un autre, dont on ne parle presque jamais publiquement, mais qui a, lui aussi, de lourdes responsabilités : les comportements inappropriés d’une grande partie des personnels de santé, leurs manquements à la déontologie, leur mépris des malades (1). Humiliation, racket, négligence, rapacité, « je-m’en-foutisme », violence, absentéisme, démotivation, philosophie du « chacun pour soi » : tous ces maux, liés à un contexte économique et social particulièrement dégradé, sont dénoncés par les usagers (« On ne nous regarde même pas » et « les personnels de santé ne pensent qu’à l’argent ») et par certains professionnels lucides.

Certes, on rencontre aussi, dans les dispensaires ou les maternités, des personnels de santé compétents, honnêtes, consciencieux, aimables. Mais ils sont marginalisés. Dans de telles conditions, la sous-fréquentation des structures publiques de soin, les fuites fréquentes des malades, la non-observance des prescriptions sont directement reliées à cette médecine quasi vétérinaire délivrée dans le système de santé officiel, aussi bien à Niamey qu’à Abidjan, à Dakar qu’à Bamako ou à Conakry.

Et pourtant, ce n’est pas la médecine moderne en elle-même que rejettent les populations En témoigne le succès des « pharmacies par terre », autrement dit des étals ou du colportage de médicaments modernes (mais venant de contrebande, de fraudes ou de contrefaçons), comme la prolifération spectaculaire des « cabinets médicaux » privés, informels, tenus par un infirmier en activité (en dehors des heures de service, mais aussi souvent pendant) ou à la retraite. De même, en ville, les accouchements à domicile, avec l’aide d’une sage-femme, ou dans la « salle de travail » clandestine de celle-ci, sont fréquents.

Dans ces divers cas, une proximité non seulement physique, mais aussi sociale, est recherchée, instaurée, pratiquée, entre soignants et soignés. Le colporteur vous vend à l’unité, devant votre porte, le paracétamol ou la Nivaquine systématiquement prescrits ailleurs dans les dispensaires au cours de consultations expéditives obtenues après une longue perte de temps ; en outre, il vous conseille, dans un langage familier, quotidien, sur ce qu’il faut prendre en cas de diarrhée, de maux de ventre ou d’impuissance…

Certes, ce type de soins de proximité, en milieu urbain, pour laquelle la demande est très forte, n’est pas une médecine de qualité, il s’en faut. Les médicaments frelatés ou périmés des colporteurs ne sont guère à conseiller pour qui peut se permettre d’aller payer à la pharmacie les 10 000 francs CFA (15 euros) de médicaments portés sur une ordonnance. Les quelques prescriptions et injections standardisées qui vous attendent dans l’arrière-cour d’un vieil infirmier nostalgique des recettes coloniales ne valent certes pas la consultation coûteuse d’un médecin spécialiste d’une clinique privée réputée. Mais, au moins, on fait attention à vous à peu de frais, on vous écoute, on vous parle et on vous rassure, avec vos mots familiers et dans votre langue, on vous donne un « remède » pas cher qui portera vos espoirs et soulagera parfois vos symptômes.

C’est évidemment du côté d’une médecine qui soit simultanément de qualité et de proximité (sociale comme géographique) qu’il faut se tourner, centrée sur le malade et guérissant la maladie. Ni les personnels paramédicaux, moins encore les secouristes et les matrones, ne sont en mesure de l’assurer massivement. L’avenir semble être du côté d’un véritable quadrillage du pays par des médecins généralistes, associé à des formes mutualistes permettant l’accessibilité financière au plus grand nombre. Hélas, on en est fort loin : les médecins acceptant de quitter la ville ou même de s’installer dans les quartiers populaires ou périphériques sont rarissimes.

De même, l’absence quasi généralisée de toute forme de sécurité sociale favorise systématiquement le secteur informel à bas prix et de faible qualité face au secteur formel privé ou public. La généralisation du recouvrement des coûts, imposée par les bailleurs de fonds dans les formations sanitaires publiques, a transformé celles-ci en centres de soins payants : pas d’argent, pas de soins.

Le problème est que, dans aucun pays africain, malgré les grandes déclarations, la santé publique n’est en mesure de promouvoir la réforme radicale nécessaire, car elle n’est pas, dans les faits, une priorité nationale, et qu’elle se caractérise partout par une incohérence et une cacophonie spectaculaires. Les élites locales (qui elles-mêmes se soignent dans des cliniques privées ou à l’étranger) se déchargent largement sur les organisations internationales, les coopérations bilatérales et les organisations non gouvernementales (ONG) ou les institutions caritatives ou confessionnelles du Nord. La santé publique souffre particulièrement de la déliquescence des Etats (2), dont les programmes d’ajustement structurel associés aux politiques libérales sont une des causes principales.

Les ministères de chaque pays se contentent de suivre les changements successifs d’orientation dictés par les institutions internationales (nombreux depuis quarante ans) et les réorganisations des flux financiers qui les accompagnent : soins de santé primaires dans les années 1970, recouvrement des coûts des années 1980, réorganisation de la pyramide sanitaire des années 1990, réformes hospitalières aujourd’hui, sans compter les multiples opérations verticales que les bailleurs de fonds impulsent régulièrement autour de pathologies « à la mode » : les journées nationales de vaccination de l’Unicef ou les diverses actions contre le sida en sont emblématiques, sans parler des multiples lobbies et aides liés à telles ou telles pathologies spécifiques moins connues (bilharziose ici, drépanocytose là, lèpre ailleurs, noma dans cette zone, onchocercose dans cette autre, etc.).

De ce fait, les réformes véritables de la qualité des soins de proximité, autrement dit sur la « ligne de front », dans les interactions quotidiennes entre malades et personnels de santé, sont la portion congrue des politiques publiques en la matière. De plus, ce déficit de santé publique là où celle-ci serait indispensable, au carrefour de la proximité et de la qualité, s’assortit d’un excès de santé publique ailleurs, là où elle est peu efficace, dans les séminaires, les administrations, les bureaucraties, les colloques et les organigrammes.

De fait, la santé publique devient pour les médecins africains la voie royale pour quitter les soins et être recrutés par des « projets de développement » ou par des organisations internationales (voyant ainsi leurs salaires et avantages multipliés par 5 ou 10), ou, au minimum, par l’administration de la santé (là, devenus bureaucrates, ils feront des rapports et toucheront des « péages »).

Par là même, nombre de médecins cliniciens, et souvent parmi les meilleurs, quittent sans cesse la pratique thérapeutique, autrement dit le lieu où ils seraient le plus utiles, pour une spécialisation en santé publique, à l’issue de laquelle ils parleront sans cesse de réformes aux autres sans jamais les mettre en œuvre eux-mêmes.

Dans ces deux domaines stratégiques que sont la médecine de quartier (ou de village) et la mutualisation des risques, les expériences restent beaucoup trop rares et ponctuelles, comme l’installation de médecins ruraux ici, la création de mutuelles là, la mise en place d’un forfait obstétrical ailleurs (3), sans toutefois qu’un véritable bilan de ces expériences sur le moyen terme ait été effectué (après que le « projet extérieur » ayant impulsé l’expérience soit parti). On est donc encore fort éloigné d’une possible généralisation de ces expériences, ou d’autres analogues, autrement dit d’une politique nationale réformatrice.

Hôpitaux engorgés et dysfonctionnels

Diverses raisons historiques expliquent cette absence dramatique d’une médecine à la fois de proximité (et donc proche humainement autant que spatialement) et de qualité (garantissant autre chose que les consultations expéditives et les ordonnances standardisées qui sont aujourd’hui le lot commun). La première est l’héritage colonial, avec, pour l’essentiel, une médecine militaire centrée sur la lutte contre les grandes endémies (et qui fut efficace en ce domaine), ne formant qu’un personnel auxiliaire sous-qualifié agissant de façon expéditive (4).

La seconde renvoie aux débuts des indépendances, où l’on s’est focalisé sur les hôpitaux des capitales, autrement dit des structures bureaucratiques à la fois lourdes et coûteuses, mais dépourvues des moyens techniques et des compétences propres aux structures occidentales correspondantes. La troisième renvoie à l’absence de priorité nationale accordée à la santé, à des formes de gestion incohérentes et non rigoureuses de l’Etat en général et de la santé en particulier, et aux changements incessants de cap des bailleurs de fonds.

La médecine postcoloniale s’est construite sur la base de modèles importés de l’extérieur, reposant localement, d’une part, sur des infirmiers fonctionnarisés jouant partout un rôle de médecins (diagnostic et prescription) auquel ils n’étaient pas formés et dont ils n’avaient pas les moyens, et, d’autre part, autour d’hôpitaux urbains engorgés et dysfonctionnels avec leurs nouveaux mandarins plus préoccupés de leur statut que de l’efficacité de leur service. Le tout au sein d’une fonction publique de plus en plus dégradée et dévalorisée, de moins en moins au service de l’usager, mais au contraire vivant à ses dépens.

En ce sens, l’absence à peu près totale d’une médecine qui soit à la fois proche, humaine, accessible et de qualité est l’un des plus grands scandales de notre époque, et un défi majeur qu’il est urgent de relever.

1) Cf. Yannick Jaffré et Jean-Pierre Olivier de Sardan, Une médecine inhospitalière. Les difficiles relations entre soignants et soignés dans cinq capitales d’Afrique de l’Ouest, Karthala, Paris, 2003.

(2) Cf. Jean-Pierre Olivier de Sardan, « Dramatique déliquescence des Etats en Afrique », Le Monde diplomatique, février 2000, pp. 12-13.

(3) Cf. respectivement Brunet-Jailly (sous la dir.), Innover dans les systèmes de santé. Expériences d’Afrique de l’Ouest, Karthala, Paris, 1997 ; Bart Criel, A. Noumou Barry et F. von Roenne, Le Projet Prima en Guinée-Conakry. Une expérience d’organisation de mutuelles de santé en Afrique rurale, IMT, Anvers, 2002.

(4) Cf. Jean-Paul Bado, Médecine coloniale et grandes endémies en Afrique, 1900-1960. Lèpre, trypanosomiase humaine et onchocercose, Karthala, Paris, 1996.

Lire : Médecine coloniale (courrier des lecteurs)

La « plaisanterie » du consentement éclairé

 

 

A peine un pour cent des Indiens bénéficient d’une assurance-maladie. De ce fait, la plupart des habitants paient d’avance leurs soins de santé, et les liens personnels tissés avec le médecin revêtent une importance particulière. Le rapport de forces entre médecins et patients est ainsi très différent de ce que l’on observe dans les pays occidentaux.

Selon M. Farhad Kapadia, médecin investigateur à l’hôpital Hinduja de Bombay, seuls ceux qui « n’ont absolument pas le choix » acceptent de se dispenser du point de vue d’un médecin et de se soumettre à un protocole sélectionné de façon aléatoire par un ordinateur – sans savoir à quelle « branche » de l’expérimentation ils seront affectés. En d’autres termes, les personnes qui participent aux essais cliniques sont les plus pauvres, celles qui vivent dans l’espace social le plus éloigné de tout univers médicalisé.

Les responsables américains de la Food and Drug Administration (FDA) se disent néanmoins confiants dans la capacité des sujets à se protéger eux-mêmes, en donnant ou en retirant leur consentement. Pour M. Robert Temple, directeur médical à la FDA, mettre en question la capacité des patients démunis à donner un consentement serait une attitude condescendante. « Il ne faut pas les traiter comme s’ils étaient incapables d’atteindre leurs propres objectifs », nous a-t-il expliqué. Etre analphabète et pauvre n’est certes pas un obstacle infranchissable : les concepts scientifiques utilisés au centre de recherche sont probablement étrangers à ces personnes, mais ils ne sont pas incompréhensibles.

Des anthropologues médicaux ont trouvé un moyen de vérifier si un consentement est « éclairé » ou non. En interrogeant par questionnaire trente-trois participants thaïlandais à un essai de vaccin contre le VIH, ils ont découvert que trente d’entre eux n’avaient pas été correctement informés. De même, une étude portant sur l’essai d’un contraceptif réalisé au Brésil a révélé qu’aucun des sujets n’avait été informé de façon satisfaisante. Et, lors d’un test réalisé à Haïti sur la transmission du VIH, 80 % des participants en ignoraient les finalités précises (1).

« Le consentement éclairé, c’est une plaisanterie », va jusqu’à déclarer un enquêteur à la National Bioethics Advisory Commission. « Comment une personne qui n’a jamais entendu parler de bactéries ou de virus pourrait-elle donner son consentement éclairé ? dit un autre. Cette idée de consentement de l’individu… Cela n’existe pas. Les gens font ce qu’on leur dit de faire. »

Depuis 2001, considérant que les protections qu’elle garantit sont trop contraignantes, la FDA tente de prendre ses distances avec la déclaration de Helsinki. En 2001, elle s’est opposée à l’intégration de nouveaux amendements limitant les essais avec placebo, et reste hostile à plusieurs paragraphes de la déclaration. La tendance générale s’est confirmée l’été dernier lorsque l’Institute of Medicine, l’un des premiers organes consultatifs des Etats-Unis dans le domaine scientifique, a recommandé de lever les interdictions de facto qui empêchaient de conduire des essais cliniques sur des prisonniers et, dans un même élan, a qualifié de « myopes » tous les défenseurs du consentement éclairé qui pendant des décennies s’y sont opposés (2).

Sonia Shah

Journaliste (Canada). Auteure de The Body Hunters. Testing New Drugs on the World’s Poorest Patients, à paraître en octobre 2007 dans une traduction française de Pierre Saint-Jean, éditions Demopolis, Paris ; www.soniashah.com

1) Punnee Pitisuttithum (sous la dir. de), « Risk behaviors and comprehension among intravenous drug users volunteered for HIV vaccine trial », Journal of the Medical Association of Thailand, Bangkok, janvier 1997 ; Daniel W. Fitzgerald (sous la dir. de), « Comprehension during informed consent in a less-developed country », The Lancet, Londres, 26 octobre 2002.

(2) Lawrence O. Gostin (sous la dir. de), Ethical Consideration for Research Involving Prisoners, The National Academies Press, Washington, DC, 2006 ; et « Testing new drugs on prisoners : The easy out », The Boston Globe, 17 août 2006.

  

  

Quatre phases d’essais

 

 

Un nouveau médicament ne peut être autorisé à la vente qu’à partir du moment où il a subi une série d’essais positifs chez l’humain. Ces essais, qui font suite à de nombreuses expériences biochimiques et sur l’animal, se déclinent en plusieurs phases successives.

Dans la phase I, il s’agit de vérifier, sur un nombre réduit de sujets en bonne santé (de vingt à quatre-vingts personnes), si le corps humain tolère la substance chimique et la formulation du médicament. 30 % des molécules testées sont éliminées à ce stade.

La phase II contrôle l’efficacité du médicament. Elle demande la réunion de cent à trois cents patients présentant la condition que l’on espère pouvoir traiter. Répartis de manière aléatoire en deux groupes (ou « branches »), les sujets reçoivent, pour les uns (le groupe de contrôle) un placebo ou un médicament à l’efficacité déjà connue, pour les autres le produit expérimental. L’expérience est souvent menée « en double aveugle » : ni le sujet ni le chercheur ne savent qui appartient à quel groupe.

La phase III – seul un tiers des molécules parviennent à ce stade – implique typiquement plusieurs centaines – voire milliers – de patients (et un nombre important de médecins), et peut s’étendre sur une durée de deux ans, voire plus. Fort coûteuse, cette phase permet d’évaluer précisément les atouts et les effets indésirables du médicament. Elle débouche, dans plus de 70 % des cas, sur une autorisation de mise sur le marché (AMM).

De nombreuses compagnies pratiquent des études de phase IV, dites « postmarketing », qui leur permettent, tout en affinant les données, de prendre pied plus vite sur le marché. Ces essais permettent aussi, notamment pour les vaccins, de contrôler à grande échelle l’existence d’effets secondaires.

  

  

  

  

Délocalisation des risques

 

 

La mondialisation financière se construit sur la mise en concurrence des travailleurs à l’échelle de la planète. Le chantage au maintien de l’emploi est constamment utilisé pour interdire tout débat public sur les choix de production et leurs conséquences sur la santé des salariés. Ainsi, derrière la controverse sur les organismes génétiquement modifiés (OGM), se profile la destruction de toute forme d’agriculture affranchie d’un mode de production agro-industriel qui, par l’usage incontrôlé des agrotoxiques (1), expose les travailleurs agricoles à des risques graves d’intoxication, d’infertilité et de cancer (2).

Derrière les discours sur l’avenir énergétique de la planète s’impose la puissance du lobby nucléaire, interdisant toute contestation d’une organisation productive qui condamne à subir les effets cancérigènes, mutagènes et tératogènes (3) de la radioactivité non seulement tous ceux qui vivent sous le vent de Tchernobyl et leur descendance, mais aussi les travailleurs qui assurent – dans des conditions particulièrement précaires – la maintenance des installations concernées. L’emploi et l’« effet de serre » coupent court à tout débat.

La « révolution informatique », l’essor de l’industrie chimique et des nanotechnologies (4) – symboles de « progrès » – occultent l’impossible maîtrise humaine et technique des risques mutagènes et cancérigènes qui se développent dans le cadre de la fuite en avant d’industries redoutablement polluantes. L’histoire de l’amiante en est l’exemple le plus emblématique (5). Les magnats d’un secteur florissant ont, en toute connaissance de cause, imposé le tout-amiante. Or on pourrait utiliser d’autres moyens que cette fibre, mais cela briserait le monopole détenu par le cartel des industriels de l’amiante et du fibrociment sur un gigantesque marché mortifère qui s’étend – après l’interdiction européenne – sur les autres continents.

Le secteur des services ne fait pas exception. Il illustre toutes les formes de servitude autorisées par la directive approuvée par le Parlement européen en 2006 (6). Celle-ci soumet ouvertement l’application du droit du travail et de la santé au travail à celle du droit de la concurrence. Cela correspond à ce qui se pratique déjà avec la sous-traitance, l’outil préféré de l’irresponsabilité des industriels. Quand les dirigeants d’Airbus prévoient tout à la fois des milliers de licenciements et la réduction de 20 % des coûts de production du nouvel avion, cela signifie une intensification du travail pour tous les salariés et sous-traitants qui auront la « chance » de conserver leur emploi. L’heure est à l’urgence productive, interdisant toute contestation des conditions de travail ! D’ailleurs, la délocalisation, en Turquie, en Chine ou ailleurs, permet à ces dirigeants de contourner les règles protectrices françaises ou européennes.

Des réseaux se constituent pour défendre les travailleurs de ces pays. Ainsi, récemment, l’un d’entre eux a fait connaître en Europe le cas des ouvrières chinoises exposées au cadmium dans les usines de fabrication de piles et batteries de Gold Peak Industries, multinationale basée à Hongkong. Ces produits sont destinés aux jouets, ordinateurs portables ou encore appareils photo exportés massivement partout dans le monde, y compris en France. A noter que l’Union européenne et les Etats-Unis ont édicté des règles strictes de prévention, prévoyant – comme dans le cas de l’amiante – que les travailleurs soient intégralement protégés de tout contact cutané ou respiratoire avec le cadmium. Malgré la forte mobilisation des anciens ouvriers des usines de Gold Peak Industries, soutenue par plusieurs organisations de défense des droits des travailleurs de Hongkong, la direction de l’entreprise refuse toujours d’indemniser les ouvriers intoxiqués et d’engager des négociations sérieuses avec les travailleurs (7).

Annie Thébaud-Mony

Sociologue, directrice de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), auteure de Travailler peut nuire gravement à votre santé, La Découverte, Paris, 2007.

(1) Cf. Fabrice Nicolino et François Veillerette, Pesticides. Révélations sur un scandale français, Fayard, Paris, 2007.

(2) La Roue ou la noria des saisonniers agricoles, photographies de Yohanne Lamoulère, textes de Patrick Herman, Khiasma Sud, coll. « Limitrophes », Marseille, 2007.

(3) Les produits tératogènes agissent sur l’embryon et peuvent conduire à la naissance d’enfants malformés.

(4) Lire Dorothée Benoit-Browaeys, « Nanotechnologies, le vertige de l’infiniment petit », Le Monde diplomatique, mars 2006.

(5) Lire Nico Krols et Marleen Teugels, « Qui pouvait ignorer les dangers de l’amiante ? », Le Monde diplomatique, décembre 2006.

(6) Directive 2006/123/CE (PDF) du Parlement européen et du Conseil du 12 décembre 2006 relative aux services dans le marché intérieur.

(7) www.peuples-solidaires.org/artic le7… ; cf. également le dossier établi par la Confédération internationale des syndicats, www.ituc-csi.org/spip.php ?article1090

 

Les transnationales mettent le vivant en coupe réglée

  

  

De l’utopie scientifique au péril sanitaire

 

 

Le gouvernement français vient de demander au Parlement de se prononcer selon une procédure d’urgence sur un projet de loi relatif aux organismes génétiquement modifiés (OGM). Il va au-devant des désirs de la Commission européenne et du complexe génético-industriel, qui trouve en elle un relais complaisant. Pourtant, les connaissances scientifiques sur les risques environnementaux des cultures transgéniques en plein champ sont embryonnaires – et, lorsqu’elles existent, déjà inquiétantes. En outre, les prétendus bienfaits des plantes génétiquement modifiées (PGM) n’ont pas été démontrés, sauf pour gonfler les profits des industriels. Alors que les opinions semblent très majoritairement hostiles à des manipulations génétiques non maîtrisées, les gouvernements du Nord comme du Sud sont en train de subordonner toute la chaîne agricole et, au-delà d’elle, l’ensemble du vivant et de la biodiversité aux intérêts de quelques transnationales. Mais les résistances s’organisent.

Par Arnaud Apoteker et Jacques Testart

Sous le vocable d’organismes génétiquement modifiés (OGM), on regroupe des plantes, des animaux ou des êtres unicellulaires dont le génome a été enrichi d’un ou de plusieurs gènes étrangers à l’espèce modifiée. Le but est de conférer à cette dernière des qualités inédites que ni les techniques classiques ni l’évolution n’auraient permis. Ainsi, il est improbable qu’un gène de poisson parvienne naturellement à intégrer le génome de la fraise… On peut distinguer trois familles d’OGM, dont les risques et avantages respectifs ne sont pas comparables.

D’abord les OGM unicellulaires, cultivés en fermenteur, et dont la plupart fabriquent des substances à usage médical (vaccins, hormones, etc.). Personne ne les remet en cause car le système fonctionne (avantage démontré), et il est maîtrisé (risque toléré). Parmi les OGM commerciaux, ceux-là sont les plus « présentables ». C’est pourquoi la propagande pour les plantes transgéniques les met régulièrement en avant pour semer la confusion.

Puis viennent les plantes ou animaux que l’on a génétiquement modifiés afin de constituer des outils vivants pour la recherche. Ces OGM à usage scientifique sont confinés dans des lieux spécialisés et strictement réglementés. Comme les OGM précédents, les OGM de recherche sont relativement bien acceptés par la société (sauf par les opposants à l’expérimentation animale).

Enfin, depuis dix ans, se pose la question des plantes génétiquement modifiées (PGM), d’intérêt agroalimentaire ou industriel. Elles sont mises en production dans les champs puis, pour la plupart d’entre elles, consommées par des animaux d’élevage ou des humains. Ces PGM soulèvent des problèmes nombreux, inexistants avec les autres OGM : sécurité environnementale, biodiversité, santé, économie rurale. Des difficultés analogues surgiront avec les animaux d’élevage génétiquement modifiés (poissons, mammifères) dès qu’ils seront lâchés dans la nature. Dans la controverse qui dure depuis une décennie, et qui va culminer avec le projet de loi soumis au Parlement français (lire « Risques de contamination dans les campagnes »), seules ces PGM sont en cause.

La transgenèse, abusivement présentée comme preuve de la « maîtrise » humaine du vivant, constitue une manipulation aléatoire, une technologie approximative (1). La thérapie génique ne parvient toujours pas à guérir les malades, et les animaux transgéniques présentent souvent des handicaps (stérilité, diabète, difformités) sans rapport apparent avec le gène introduit dans leur génome. Ce qui, malgré tous les discours prétentieux, révèle l’inconsistance de notre savoir. La grande supercherie et les plus grands risques des prétendues démarches de « maîtrise » résident précisément dans l’absence de maîtrise des actions engagées.

Espoirs de gains énormes

La volonté démiurgique de créer des espèces chimériques par des mélanges de génomes, stimulée par les espoirs de gains énormes pour l’industrie des biotechnologies, repose sur le réductionnisme génétique : le génome serait le « livre de la vie », le « programme du vivant » ; chaque gène correspondrait mécaniquement à une protéine, etc. Toutes ces notions simplistes ont été contredites par la recherche fondamentale, tout comme par les surprises des innovations : plusieurs gènes peuvent concourir à la synthèse d’une protéine ; la nature d’une protéine dépend de facteurs extérieurs au génome ; tout OGM peut développer des caractères imprévus par interaction du transgène avec le génome de l’hôte.

Ces phénomènes ont été constatés (2), mais ils restent largement incompris et absolument non maîtrisés. Ainsi, le transgène présent dans une PGM est souvent différent de celui qu’on voulait y introduire, d’où la fausse sécurité des autorisations de culture. Par ailleurs, de récents travaux australiens (3) ont montré que le gène introduit dans une plante (le petit pois) peut y produire des substances allergènes (4) qu’il ne produisait pas dans la plante d’origine (le haricot). Or ce petit pois devenu toxique aurait parfaitement pu satisfaire aux procédures d’autorisation européennes. C’est donc bien de science que nous manquons avant de procéder à la dissémination immédiate, massive et irréversible des plantes transgéniques. Et cette recherche ne saurait être menée en plein champ, sauf à traiter l’espace naturel comme un vaste laboratoire !

En 1965, le professeur Tournesol annonçait : « Je crois qu’il n’est pas trop ambitieux de dire que, dans une dizaine d’années, nous ferons pousser dans le sable non seulement des oranges bleues (…), mais toutes les grandes cultures indispensables à la vie de l’homme (…), le blé (…), la pomme de terre (5)… » Quarante années plus tard, les professeurs Tournesol non seulement continuent de répandre les mêmes utopies, mais ils sont passés à l’acte. Pourtant, les PGM le plus souvent citées par leurs défenseurs n’ont pas d’existence réelle : la tomate à longue conservation, première PGM commercialisée, en 1994, a vite été abandonnée : son goût rebutait les consommateurs des Etats-Unis, et des irrégularités avaient été commises pour obtenir son autorisation (6) ; le riz Golden Rice, produisant la provitamine A, est un échec : il faudrait en manger plusieurs kilos pour obtenir la dose quotidienne requise de vitamine ; les plantes capables de pousser en terrains très riches en sel ou en terrains désertiques en sont toujours au stade des promesses ; quant aux « plantes-médicaments », supposées aptes à approvisionner l’industrie pharmaceutique en substances variées, elles n’ont – pas plus que les animaux génétiquement modifiés – jamais produit ces molécules en quantités suffisantes pour arriver au stade de la commercialisation (lire « « Plantes-médicaments » ? »).

Qu’en est-il des PGM réellement cultivées sur près de 100 millions d’hectares, pour l’essentiel sur le continent américain ? Il s’agit, à 98 %, de plantes capables soit de produire elles-mêmes un insecticide, soit de tolérer les épandages d’herbicide. Dans les deux cas, l’effet bénéfique initial risque de s’atténuer en quelques années, car les pestes ainsi combattues s’adaptent : insectes parasites mutants pouvant résister à l’insecticide ; plantes adventices (7) résistantes, parce qu’autosélectionnées ou devenues elles-mêmes porteuses du transgène. Le risque existe (comme avec les antibiotiques) de se trouver démuni devant de nouvelles configurations parasitaires.

Ainsi, il se rencontre déjà des plantes sauvages résistantes à tous les herbicides usuels. Les PGM productrices d’insecticides le font en continu, et par toutes les parties de la plante. Elles libèrent donc beaucoup plus de toxiques que les traitements conventionnels, avec des effets potentiellement dévastateurs sur l’environnement, particulièrement pour les insectes ou les oiseaux. Avec les PGM tolérantes à un herbicide, celui-ci est souvent appliqué en une seule fois (pour réaliser des économies de main-d’œuvre) et massivement (en quantités doubles ou davantage), avec des conséquences stérilisantes pour la biologie du sol (micro-organismes, vers, etc.).

L’excès de pesticides présents dans les PGM, soit par génération autonome (insecticide), soit par imprégnation (herbicide), pourrait présenter des risques spécifiques pour l’alimentation des animaux ou celle des humains qui les consomment (8). Alors que les produits alimentaires contenant plus de 0,9 % d’OGM sont étiquetés, le projet de loi du gouvernement français refuse cette mesure pour les produits (viande, œufs, lait) issus d’animaux ayant consommé des PGM. Il ne mentionne même pas l’obligation d’informer le public sur les résultats des tests de toxicité des PGM, et cela malgré les recommandations européennes. On peut aussi s’interroger sur l’éventuelle transmission aux bactéries qui peuplent notre tube digestif de propriétés nouvelles induites par les transgènes ingérés, dont des résistances aux antibiotiques. Malgré de nombreuses et anciennes mises en garde, le projet de loi ménage encore jusqu’en 2009 la présence, dans les transgènes, de gènes de résistance aux antibiotiques.

Aucun de ces risques n’a été sérieusement étudié, au prétexte que les plantes transgéniques ne font que poursuivre le projet classique d’amélioration des espèces, lequel a fait ses preuves d’innocuité… C’est confondre la sélection variétale, ou les croisements traditionnels, avec la production de chimères qui mélangent des espèces très différentes, voire l’animal avec le végétal. Cet amalgame justifie en partie l’hypothèse hardie d’« équivalence en substance » postulant que la plante génétiquement modifiée est identique, dans sa composition, à la plante mère non modifiée, alors même que l’introduction d’un gène étranger est susceptible de perturber d’autres fonctions.

Simulacres de concertation

Dans le sillage du paradigme de l’agriculture intensive, productiviste et chimique, la mission, utopique, de ces PGM est l’éradication des mauvaises herbes et des insectes parasites. Elle rompt avec l’attitude traditionnelle du paysan, résolu à préserver sa récolte par une sorte de « pacte armé » avec la nature, plutôt que par l’éradication. Car le paysan sait que l’ensemble vivant auquel il appartient est beaucoup trop complexe, et ce que l’on en connaît beaucoup trop fruste, pour s’autoriser des actions radicales sans risquer une catastrophe. Si des agriculteurs se lancent dans les cultures de PGM, c’est qu’ils en escomptent une économie de main-d’œuvre : suppression des passages d’insecticide, diminution des passages d’herbicide (d’où les doses massives), ce qui est hautement discutable dans des pays où le chômage paysan est dramatique, comme c’est le cas en Chine. C’est aussi parce que les industriels consentent des avantages initiaux à ces « pionniers du progrès » pour mieux les entraîner vers des pratiques difficilement réversibles, et leur font miroiter des miracles, comme on l’a vu en Argentine (lire « Argentine, un cas d’école ») et au Brésil pour imposer le soja GM.

Au total, les PGM, telles qu’on les connaît à ce jour, relèvent d’un énorme bluff technologique auquel participent les institutions et certains chercheurs. C’est qu’un vaste marché est en jeu : celui des semences GM brevetées que les agriculteurs devront acheter, cher, et renouveler chaque année, puisqu’il est interdit de les ressemer… Pour les multinationales des biotechnologies, qui ont ajouté à leur domaine d’origine (la chimie) celui des ressources végétales (par le rachat des semenciers), il s’agit de créer un marché captif dans lequel leurs seuls intérêts vont s’imposer à tous les aspects de l’alimentation mondiale : variétés utilisées, traitements phytosanitaires, modes de culture, commercialisation. Par ailleurs, ces chimistes marchands de PGM s’assurent simultanément des ventes massives de pesticides, obligatoirement associés à leurs chimères génétiques. Récemment, la « moléculture » a été proposée pour cultiver des PGM non alimentaires : plantes-médicaments ou plantes productrices de carburant, ou encore plantes d’usage industriel. Ces PGM « sympathiques », mais encore inefficaces, semblent surtout jouer le rôle de chevaux de Troie pour faire avaliser une technologie qui ne présente aucun avantage pour les consommateurs. En effet, la production de ces médicaments est toujours possible grâce à des cellules GM cultivées en milieu clos.

Pour contourner l’hostilité de l’opinion, le gouvernement français organise périodiquement des simulacres de concertation – à l’occasion par courrier électronique ! – qui constituent autant de leurres démocratiques (9). Même si les PGM parvenaient, dans l’avenir, à réaliser les performances promises, il restera que la Terre aura été transformée en immense champ d’expérimentation, avant même que des résultats probants aient été obtenus. Tant de légèreté est le prix à payer pour de prétendues urgences imposées par une vision du progrès à la fois libérale (l’exigence de « compétitivité ») et archaïque (le scientisme), et elle ne semble pas avoir eu d’équivalent dans l’histoire des technosciences. Car les peurs nées avec l’électricité n’empêchaient pas les ampoules d’éclairer, de même que la machine à vapeur, si elle inquiétait, faisait cependant avancer les trains. Si des milliards de dollars sont investis dans une stratégie dont la faisabilité n’est pas démontrée, c’est que les intérêts des agro-industriels se nourrissent d’une utopie qui favorise leurs stratégies de concentration et de domination de l’alimentation mondiale, de la graine au supermarché, en passant par la vassalisation des paysans.

En raison des multiples risques introduits – consommation animale et humaine de polluants et d’allergisants ; résistance aux antibiotiques ; dissémination du transgène à d’autres espèces ; réduction variétale ; hégémonie de quelques multinationales sur l’agriculture et l’alimentation ; industrialisation des pratiques paysannes (lire « Au Mali, les producteurs de coton disent “non” »), etc. –, une conclusion s’impose : les PGM ne relèvent pas seulement d’expertises scientifiques que l’on pourrait cumuler. Dans de telles situations, il ne semble y avoir d’autre recours que l’expertise collective, du type « conférence de citoyens (10) », à partir des informations produites par des spécialistes d’origines et de sensibilités différentes.

Mission parlementaire, « Les OGM, une technologie à maîtriser », rapport no 2254, Editions de l’Assemblée nationale, avril 2005.

(2) Lire Frédéric Prat (sous la dir. de), Société civile contre OGM. Arguments pour ouvrir un débat public, Yves Michel, Barret-sur-Méouge, 2004.

(3) Lire Hervé Kempf, « Nouveaux soupçons sur les OGM », Le Monde, Paris, 8 février 2006.

(4) Allergène : antigène responsable d’une allergie.

(5) Hergé, Tintin et les oranges bleues, Casterman, Paris, 1965.

(6) Eric Meunier, « OGM aux Etats-Unis : quand l’administration ignore ses experts (le cas de la tomate FLAVR/SAVR) », Dossier Inf’ogm, no 51, mars 2004.

(7) Qui croissent sur un terrain cultivé sans avoir été semées.

(8) Frédéric Prat, op. cit.

(9) Lire « L’intelligence scientifique en partage », Le Monde diplomatique, février 2005.

(10) Ibid.

Arnaud Apoteker

Responsable de la campagne OGM de Greenpeace.

Jacques Testart

Biologiste de la procréation, directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et président d’Inf’OGM. Auteur (avec Christian Godin) de Au bazar du vivant, Seuil, coll. « Point- Virgule », Paris, 2001.

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wouter basson dit docteur la mort ou l’extermination d’une nation

Posté par issopha le 22 septembre 2007

wouter basson dit docteur la mort ou

l’extermination d’une nation

 
Transmis par adminKMM2 le 20 juillet 2007 à 07:10:40 CEST
Contribution de
Anonyme

« Les blancs peuvent aujourd’hui dire : je ne savais pas. Mais ils ne pourront jamais dire à nouveau : cela n’a pas eu lieu. » Un des ministres du Congrès national africain (ANC)

La stratégie empruntée par le gouvernement de l’apartheid dans les années 80 fut disons, assez effroyable. Le Freedom Front, organisation politique de droite prônant l’établissement d’un territoire afrikaner en Afrique, voyait en Nelson Mandela et sa démocratie une véritable menace pour le poids politique de la communauté afrikaner. Les dirigeants du Freedom Front décidèrent d’employer la manière forte afin de contrecarrer les votes noirs. Quand on dit forte, on peut amplement en exagérer le sens. Le gouvernement raciste mit sur pied une unité spéciale chargée du Chemical and Biological Warfare. Nom de code : Project Coast. Le général Constand Viljoen, responsable de la Défense sud-africaine et l’un des leaders du FF, fut celui qui entérina le projet. Viljoen était proche du fasciste Jean-Marie Le Pen, chef du Front National , de qui il avait adopté sa politique frontiste. Il chargea le docteur Wouter Basson, l’abominable Docteur la Mort, de l’expansion du projet. Celui-ci avança l’idée que moins il y aura de noirs, moins il y aura de votes noirs et que cela représentait la clé du succès. On ignore à ce jour, combien de personnes ont péri dans ces expériences.

On injecta des dizaines de millions de francs dans le développement d’un laboratoire militaire technologiquement suréquipé près de Pretoria, à Roodeplaat. On déclenche des recherches ultra-secrete pour concevoir une molécule mortelle, sensible à la mélanine qui pigmente la peau des noirs. Une arme destructive pour exterminer la population noire. On étudiait aussi la possibilité d’introduire des virus parmi la communauté noire. Pire, malgré les nombreuses signatures de traités de non-prolifération biochimique ou l’embargo du régime d’apartheid, plusieurs pays tels que les États-Unis, l’Angleterre, Israël, la Suisse, la France mais aussi l’Irak et la Libye, contribuèrent généreusement à ce projet.. On peut se demander à quoi servent les traités qu’on nous fait avaler. Le Dr. Basson prévoyait la diffusion d’anthrax, de choléra, de culture botuliques, de cyanure, d’aldikarb, de thallium, de paroxon et d’un lacrymogène extrêmement puissant. On voulait aussi trouver un moyen de stériliser en masse les femmes noires. Il distribuait beaucoup de drogue dans les centres-villes, telles que l’ecstasy et le mandrax.


« Dr la mort », Interv Itélé 2002
envoyé par tristao

Wouter Basson était médecin dans l’armée et général de brigade. Il était bien connu dans les cercles étrangers et de nombreux pays avait bénéficié de ses conseils. Il était aussi le médecin particulier de Pieter Botha, leader politique sud-africain. En 1981, il avait participé à une conférence restreinte sur la guerre biologique et chimique à San Antonio aux Etats-Unis. Il se rendit ensuite en visite officielle à Taïwan, en Israël, en Allemagne et en Croatie. Il acquit de nombreuses informations auprès de chercheurs britanniques, américains et canadiens. Il conçut de la lessive en poudre explosive, des canettes de bière au thallium (un poison à base de mercure), des chocolats au cyanure, un tournevis au manche piégé d’une substance létale injectable. Il était aussi un spécialiste de l’anthrax et fabriquait des enveloppes enduites de ce virus !! Est-ce que ça vous rappelle une histoire qui vient se passer voilà peu de temps aux États-Unis ? Il fabriquait des cigarettes à l’anthrax pour inoculer le virus par la voie pulmonaire de ses victimes. Ses expérimentations sont aussi ignobles que celles effectués par les médecins nazis durant la seconde guerre mondiale.

Ses activités ne furent découvertes qu’en 1998, lorsque la Commission Vérité et Réconciliation (CVR) procédèrent à une enquête sur les méthodes utilisées par le régime de l’apartheid. On accusa Wouter Basson de meurtre, d’escroquerie et de trafic de drogue. C’est pendant les auditions de la Commission que plusieurs anciens membres des forces spéciales du régime d’apartheid ont avouées avoir contribué à la propagation des objets fabriqués par le docteur Basson. Il fût accusé de 46 chefs d’accusations devant la Haute Cour de Pretoria par les représentant de la CVR, dont le président Desmond Tutu, chef de l’Église anglicane et archevêque du Cap de 1986 à 1996 ; Me Dumisa Ntsebeza avocate sud-africaine des droits humains et responsable des enquêtes ; le docteur Fazel Randera, inspecteur général des services secrets sud-africain et Mme Wendy Orr, le médecin légiste de Port-Elisabeth qui déclara aux autorité l’usage de la torture par la police. Le docteur Basson et ses 4 avocats afrikaners mentirent à répétition devant le juge Willie Hartzenberg, un ancien juge du régime de l’apartheid qui favorisait l’accusé Wouter Basson selon les avocats de la défense. Ce procès est une preuve immanquable de la justice qui fut bafouée à la vue de tous.

Durant tous le procès, Wouter ne cessera de dire que son travail effectué en Afrique du Sud n’était que pour endiguer la vague du communisme. Pendant l’emprisonnement de M.Mandela, on l’accuse d’avoir cherché à l’empoisonner mais il se défendit en disant qu’il ne cherchait qu’à le protéger des supposés attaques des membre de l’ANC , qui n’aimait pas Mandela. La CVR rendit un rapport de cinq volumes de plus de trois milles pages sur les audiences qui se sont tenus pendant deux ans. Ce rapport, qui fût rendu public, y décrivait toute la barbarie des actes posés par ces hommes. Il y avait dans ce rapport, une page concernant M.Frederik De Klerk, un des personnages clé de l’Apartheid et leader du Parti national de 1989 à 1997. Cette page fut retirée in extremis suite à la demande de M. De Klerk et on déclara statuer sur son cas plus tard. Le colonel De Kock, responsable de l’ancienne police secrète sud-africaine, a dévoilé que M. De Klerk avait donné l’ordre de lancer un raid au Transkei en 1993 où cinq adolescents âgés de 12 à 19 ans avaient péri dans une maison considérée comme une cache des combattants du Congrès panafricain . Pendant que M. De Klerk négociait avec les anti-apartheids, il ordonnait des actions secrètes contre eux. Il l’avait dit pourtant : jamais il ne négocierait son pouvoir.

La menace communiste brandit par le Dr. Basson cachait en réalité une véritable obsession raciale. Il était bien pratique pendant la guerre froide de faire passer ça sur le dos des communistes mais après le contexte de cette guerre, ça n’avait plus aucun sens. Au chapitre de l’économie, les dirigeants de l’apartheid peuvent se vanter d’avoir gagné le monde des affaires. En Afrique du Sud, on recensait des records d’inégalité : 20% de la population possédait 75% des richesses. L’apartheid à contribué largement au fossé entre riche et pauvre.

Le 12 avril 2002, le Dr.Wouter Basson est acquitté par le juge Hartzenberg et Desmond Tutu parle d’un « jour sombre pour l’Afrique ». Durant l’enquête, trois cd-rom du Dr. (compilation faite de ses expériences) disparurent subitement. Aujourd’hui, Wouter Basson travaille toujours pour le ministère de la défense et pis, il est cardiologue à l’Hôpital Académique de Prétoria.

Ce procès peut-être considéré comme une vraie farce. Le sens de la justice n’a ici aucune valeur morale. Pire encore, aucun pays accusé d’avoir participé à ces expériences n’ont voulu présenter la moindre excuse ou dédommagement. Qu’est t’il arrivé avec tout l’arsenal chimique qui avait été développé ? De plus le principal instigateur de ce projet est encore un membre de l’armée sud-africaine ! Et tous les traités de non-prolifération des armes nucléaire qu’on nous balance à grand coup d’encre ne sont nulle autre qu’un façade pour abriter la vérité. Il serait urgent de mettre sur pied une commission internationale indépendant afin de trouver ces stocks d’armes chimiques. Les séquelles provoquées par cette guerre atroce se prouveront de génération en génération, La ségrégation raciale et l’apartheid peut maintenant être classé dans le livre noir des crimes contre l’humanité où figure ceux perpétré par l’Allemagne nazi.

L’Apartheid disculpé

Le Docteur la Mort disculpé

dimanche 8 juin 2003, par Saïd Aït-Hatrit

La Cour d’appel de Bloemfontein a rejeté mardi la révision du procès d’un des plus grands criminels sud-africains sous le régime d’Apartheid : le Docteur Wouter Basson, dit  » Docteur la Mort « . Le responsable du programme militaire secret d’armes chimiques et biologiques, Project Coast, avait été acquitté le 12 avril 2002 des charges qui pesaient contre lui, à l’issu d’un procès controversé

Le Docteur Wouter Basson, dit  » Docteur la Mort « , ne sera pas rejugé. Le 11 avril 2002, le chercheur avait été acquitté des charges de fraudes au fisc, production massive de drogue et de meurtres (46 selon Amnesty International) qui pesaient contre lui, à l’issu d’un procès très controversé.  » Un jour sombre pour l’Afrique du sud « , avait commenté Monseigneur Desmond Tutu, président de la Commission Vérité et Réconciliation (CVR). Mardi, la Cour d’appel de Bloemfontein a jugé que le ministère public n’est pas parvenu à prouver la partialité du juge qui a acquitté Basson.

Ce dernier était sous l’Apartheid le responsable du programme militaire secret d’armes chimiques et biologiques appelé Project Coast. Un programme qui visait, entre autre, à créer  » une molécule mortelle, sensible à la mélanine qui pigmente la peau des Noirs. Autrement dit, une arme d’extermination éthniquement sélective « , explique Tristan Mendès-France, journaliste auteur de Dr la Mort : Enquête sur un bioterrorisme d’Etat en Afrique du sud.

Toupet

12 ans après l’abolition de l’Apartheid, ce dénouement prouve que la justice n’est pas prête d’être rendue sur les exactions commises durant cette période de l’histoire sud-africaine. Aujourd’hui, ultime humiliation pour ses victimes, Wouter Basson demande même à être rétabli dans ses fonctions au sein de la Force nationale de défense sud-africaine (SANDF), dont il a été évincé en 1992. La boucle est bouclée. L’Apartheid est disculpé, peuvent penser les nostalgiques de la doctrine politique.

Durant les trente mois du procès Basson, l’accusation a présenté d’innombrables preuves, constituées de déclarations de plus de 200 témoins et de milliers de pages de do*****ents. Côté défense, un seul témoin : Wouter Basson. Le juge Willie Hartzenberg, qui fit part à de nombreuses reprises de son ennui devant certaines preuves apportées par l’accusation, accordera finalement crédit à la version de l’accusé. La cour conclu notamment que  » le ministère public n’avait pas prouvé de manière irréfutable que le Dr Basson avait participé à un complot en vue de fournir des produits dangereux à des agents de l’armée « , explique l’ONG Amnesty International.

Amnistie pour les meurtres

Pour ce qui est des accusations de meurtres, le juge Hartzenberg, nommé sous l’Apartheid, conservateur et controversé, s’était déjà employé à réduire leur nombre. Une de ses premières décisions fut de considérer que le Docteur Basson n’avait pas à répondre des accusations de crimes présumés commis en Namibie, en raison d’une amnistie, concernant les forces de sécurité, proclamée en 1990, à la veille de l’indépendance de ce pays. Le ministère public a bien introduit une requête en vue d’obtenir la récusation du juge pour partialité, mais ce dernier a pris soin de la rejeter.

Les procès qui ont aboutit, par le passé, sont rares, expliquent Amnesty International et Human Rights Watch (Vérité et justice : un processus inachevé, février 2003). Parmi ceux-ci, ont peu citer le procès Eugène de Kock, ancien chef de l’unité secrète de la police basée à Vlakplass, reconnu coupable en août 1996 de six meurtres et de 83 autres crimes. Afin de bénéficier de circonstances atténuantes, l’ancien responsable n’avait pas hésité à faire part à la justice de ses secrets, poussant d’autres policiers à parler et solliciter l’amnistie auprès de la CVR.

 » Impunité totale « 

Mais ce cas est une exception. En octobre 1996, le procès de l’ancien ministre de la Défense Magnus Malan, de l’ancien chef des services de renseignements militaires et de leurs 18 comparses, pour le massacre en 1987 de 14 membres de la famille d’un dirigeant de l’ANC (African national congress), a débouché sur l’acquittement ou une dispense de peine pour tous les accusés.  » L’échec de ce procès, selon Amnesty International et Human Rights Watch, a été l’une des principales raisons pour lesquelles peu d’anciens membres de l’armée ont collaboré avec la CVR. Ces échecs, poursuivent les deux ONG, ont  » permis à certaines branches des anciens services de sécurité de bénéficier d’une impunité quasiment totale, pour des violations graves des droits humains « .

Source : survivreausida.net/a5765-wouter-basson-dit-docteur-la-mort-ou-l-exter.html,

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