histoire de la colonisation : réhabilitations, falsifications et instrumentalisations + Benjamin Stora : il faudrait qu’un consensus national se fasse sur la reconnaissance de la souffrance des autres

Posté par issopha le 18 avril 2008

histoire de la colonisation : réhabilitations,

falsifications et instrumentalisations 


 



date de publication : mercredi 28 novembre 2007 

Ce livre se veut cri d’alerte. Le cadavre du colonialisme empuantit toujours l’atmosphère, pour paraphraser François Mauriac… Une entreprise de réhabilitation de ce système est à l’œuvre. Réactionnaires, “nostalgériques”, anciens baroudeurs des guerres de décolonisation ont (re)commencé un travail patient et multiforme. Les laudateurs du colonialisme ont réussi le tour de force de faire passer un appareil idéologique des années 30-40-50 du siècle passé comme une nouveauté. La loi du 23 février 2005 n’était pas un épiphénomène, mais un épisode d’un mouvement de fond dans le monde des idées, et des actes. Cette constatation ne vise en aucun cas les historiens, avec lesquels il peut y avoir des débats, des désaccords, parfois des polémiques, mais qui appliquent les règles habituellement reconnues de la recherche historique. Aussi, face à cette offensive, il a paru nécessaire à un collectif d’historiens de rappeler quelques acquis de la recherche historique en matière coloniale. 

HISTOIRE DE
LA COLONISATION :

REHABILITATIONS, FALSIFICATIONS ET INSTRUMENTALISATIONS
 sous la direction de Sébastien Jahan & Alain Ruscio 

Editions Les Indes Savantes, collection Le Temps colonial, Paris, 2007
354 Pages — Format : 170 x 240 mm — ISBN : 978-2-84654-168-8 — Prix 32 €
 
Contributions de Sidi Mohammed Barkat, Anissa Bouayed, Michele Brondino, Catherine Coquery-Vidrovitch, Philippe Dumont, Vincent Geisser, Mohammed Harbi, Sébastien Jahan, Gilles Manceron, Gilbert Meynier, Rosa Moussaoui, François Nadiras, Jean-Philippe Ould-Aoudia, Mickaëlla Perina, Delphine Robic-Diaz, Alain Ruscio, Odile Tobner, Trinh Van Thao, Jan Vandersmissen. 


La France du début du XXI è siècle a la fièvre… post-coloniale. Aussi étonnant que cela puisse paraître – et que cela paraîtra aux historiens de l’avenir – le débat sur « l’œuvre de
la France outre-mer » a été réactivé et a de nouveau enflammé les passions. Une loi de février 2005 – heureusement amputée de son aspect le plus choquant par la suite – a prétendu imposer aux historiens, mais aussi au public, une lecture unilatérale de l’histoire coloniale française. Epiphénomène ? Non point, affirment les auteurs de ce livre, historiens, philosophes, politologues, journalistes, responsables associatifs… Il y a bel et bien un retour de l’esprit colonial, illustré par mille et un autres petits et grands faits de la vie politique contemporaine, de la réhabilitation de certains tueurs OAS au discours de Dakar (juillet 2007), de l’insulte contre les harkis (« sous-hommes ») à l’exaltation d’une identité nationale que certains rêvent blanche et chrétienne. 
S’ils dénoncent ce retour, les auteurs ne prêchent pourtant en aucun cas la repentance, ce concept né hors de la sphère de la recherche historique. Ils se contentent de rappeler à la décence les laudateurs du système. Ils exigent que les officiels de ce pays abandonnent leur morgue et regardent l’Histoire coloniale en face. Dans
la France pluriethnique et pluriculturelle d’aujourd’hui, c’est un enjeu, on en conviendra, qui dépasse largement les débats académiques. 
Sommaire 

Première partie : Histoire, Mémoire(s) : enjeux  

  • Mickaëlla Perina : Travail d’histoire, travail de mémoire :
    la République à l’épreuve de son devenir
     
  • Sidi Mohammed Barkat : Les « rapatriés » d’Algérie et le simulacre de la loi 
  • Gilles Manceron : L’historien et la société : le cas de l’Histoire coloniale et des comparaisons avec le nazisme 
  • Trinh Van Thao : La « mission civilisatrice » en question. Le système éducatif indochinois (1862-1945) est-il un échec programmé ? 
  • Catherine Coquery-Vidrovitch : De la culture coloniale à la postcolonialité ; le rôle de Vichy 

Deuxième partie : Comment on raconte l’Histoire  

  • Sébastien Jahan : Histoire-épopée et mémoire sélective. Remarques sur l’historiographie du premier Empire colonial français 
  • Anissa Bouayed : Variations sur un thème oriental : inflexions, silences, points d’orgue et résonnances de la perception du monde arabo-musulman dans l’école laîque 
  • Delphine Robic-Diaz : La guerre d’Indochine revue et corrigée par le cinéma américain des années 1950 
  • Philippe Dumont : L’Indochine racontée aux enfants. Une histoire mal ficelée en guise d’Histoire officielle 
  • Odile Tobner : Une très fausse image des choses. Du droit et de la liberté de critiquer le discours dominant. Remarques préliminaires 
  • Alain Ruscio : Les guerres coloniales sont-elles finies ? L’activité mémorielle des réactionnaires, nostalgériques, anciens OAS, militants d’extrême-droite… 
  • Gilles Manceron : Hélie Denoix de Saint Marc ou la fabrication d’un mythe 
  • Mohammed Harbi & Gilbert Meynier : La dernière frappe du révisionnisme médiatique. Réflexions sur le livre de Georges-Marc Benamou, Un mensonge français. Retours sur la guerre d’Algérie 
  • Jan Vandersmissen : Cent ans d’instrumentalisation de Léopold II, symbole controversé de la présence belge en Afrique centrale 
  • Michele Brondino : La gestion de la fracture coloniale. Considérations sur les cas français et italien 

Troisième partie : Expériences de terrain  

  • Jean-Philippe Ould-Aoudia : L’OAS, aujourd’hui, au cœur de
    la République. De la falsification à la réhabilitation
     
  • François Nadiras : Toulon-Marignane : Histoires de plaques et de stèles. L’implication de la section toulonnaise de
    la Ligue des droits de l’Homme
     
  • Rosa Moussaoui : Internet : un espace propice à la réécriture de l’Histoire 
  • Vincent Geisser : Le révisionnisme municipal. Montpellier sous le mandat Frêche (1977-2004) 

Epilogue 

  • Alain Ruscio : Le fond de l’air (colonial) effraie

Marc Ferro : un bilan globalement négatif 


 



date de publication : samedi 10 décembre 2005 

S’enrichir, christianiser, « civiliser » : les justifications de l’entreprise coloniale n’ont pas manqué au cours de l’histoire. Mais l’incapacité des colonisateurs, prisonniers de préjugés raciaux, d’accorder la citoyenneté aux peuples asservis a produit un désastre L’historien Marc Ferro [1] revisite cinq siècles de colonisation. 

Extrait d’un dossier publié dans le Nouvel Obs du 8 décembre 2005. 

Ainsi, selon la loi du 23 février 2005, il conviendrait d’enseigner les aspects positifs de la colonisation française. Folie ! Les historiens ne peuvent que s’insurger contre une telle disposition. L’Etat qui gouverne n’a pas à présenter la morale de l’histoire dont il a été l’agent ; sanctifiant sa politique comme s’il avait toujours incarné le bien. Voilà une tentation qui rappelle celles des Etats totalitaires et la célèbre phrase de Khrouchtchev considérant les historiens comme des « gens dangereux ». Signe de temps troublés, une association communautaire antillaise poursuit devant les tribunaux un historien – Olivier Pétré-Grenouilleau – qui aurait, lui, le grand tort de ne pas voir le mal où il faut. Son crime ? Avoir établi dans un récent ouvrage l’intrication de la traite atlantique (pratiquée par les esclavagistes occidentaux) avec les traites arabe et africaine. Au nom de ce genre d’oukase victimaire, nous faudra-t-il bientôt oublier que ce sont les nations européennes qui, après l’avoir pratiqué à grande échelle, ont aboli l’esclavage… Tandis qu’il subsiste encore aujourd’hui dans certains pays d’Afrique et d’Arabie ? A la vérité, ce n’est ni en écrivant de l’histoire officielle ni en sacrifiant aux passions communautaires que l’on pansera les plaies du passé. Car si l’on peut réparer des fautes, on ne peut réparer l’histoire. De la plantation à l’empire 

Phénomène planétaire avant-coureur de la mondialisation, la colonisation est aussi ancienne que le monde occidental. Systématisée par les Grecs puis par les Romains, elle consiste à occuper une terre étrangère, à la mettre en culture et à y implanter des colons. Mais la tradition historique date véritablement le fait colonial à l’époque des grandes découvertes et de l’expansion européennes dans le Nouveau Monde. La conquête poursuit alors un but lucratif (l’or !) et religieux (la conversion des Indiens d’Amérique). Mais l’extermination des populations autochtones et l’économie de la plantation (canne à sucre, coton…) « justifient » bientôt l’organisation de la traite négrière. C’est le temps du pacte colonial cher à Colbert qui réserve une exclusivité commerciale à la métropole. Le projet colonial se métamorphose dans la seconde moitié du xviie siècle lorsque, aux possessions britanniques homogènes protestantes, axées sur le commerce, se substitue un empire qui s’étend brusquement au Québec, en Floride, aux Indes… de sorte que
la Grande-Bretagne devient maîtresse d’un empire immense et surtout hétérogène. Dès lors, c’est la volonté de domination qui prime, au-delà de toute limite. Cette expansion par la force, sans objectifs préétablis, est soutenue par une majorité de l’opinion fière de tels accomplissements. C’est l’ère des nations et de leur volonté de puissance. A cet égard l’apogée de l’impérialisme colonial se situe entre 1870 et 1914, lorsque les grandes nations européennes se livrent une course effrénée pour s’approprier l’Afrique : rivalités continentales et appétits économiques se mêlent inextricablement. 

A tel point que cet impérialisme, de plus en plus coûteux et insupportable aux populations indigènes méprisées et aliénées, ne survivra pas à
la Seconde Guerre mondiale et aux mouvements d’émancipation nationale. C’est la « décolonisation », un terme mal choisi, européocentrique, qui ignore la part des peuples opprimés dans leur libération. 
Terminée la colonisation ? Pas vraiment. Aussitôt, en effet, une nouvelle forme d’expansionnisme s’est manifestée. Il s’est agi désormais d’une « colonisation » sans colons. Une domination économique des colonisateurs, doublée d’une ingérence politique, a pris le relais dans les pays ex-colonisés. On a pu parler de « néocolonialisme ». Singulièrement de la part de
la France, dont la stratégie a longtemps consisté à conserver des liens aussi occultes que privilégiés avec ses anciennes possessions africaines. Dans le même temps s’opérait une sorte d’inversion du mouvement de la colonisation. Maghrébins et Africains ont émigré vers les anciennes puissances coloniales pour y effectuer bon nombre de travaux pénibles, comme autrefois dans leur pays… 

Le « modèle colonial français » Sous l’Ancien Régime, l’aventure coloniale française démarre presque fortuitement, pour contrer les visées espagnoles et britanniques dans le Nouveau Monde. Il s’agit d’une expansion par mesure préventive en quelque sorte, moins pour conquérir de nouveaux territoires que pour empêcher des concurrents de s’en emparer. Les plus grandes possessions ainsi conquises seront d’ailleurs cédées : le Québec reviendra aux Britanniques et
la Louisiane aux Etats-Unis. Après la période révolutionnaire marquée par la prise d’indépendance prémonitoire d’Haïti, le projet colonial est relancé par Charles X et Louis-Philippe : la conquête de l’Algérie est placée sous le signe de l’expansion nationale et de l’évangélisation. Ce programme « réactionnaire », prolongé par le Second Empire en Indochine, est en définitive repris par
la République qu’incarne Jules Ferry. Mais attention, à la poursuite des intérêts nationaux, économiques et religieux, les républicains ajoutent un nouvel argument : la mission civilisatrice ! A la différence notable du modèle commercial britannique fondé sur l’exploitation économique dont l’aboutissement sera la puissante Compagnie des Indes orientales, le colonisateur républicain prétend protéger, élever et assimiler – en les christianisant si besoin est – les populations indigènes. Le colonialisme de
la IIIe République table sur l’aspiration de tous les hommes à devenir citoyens, français de préférence, aussi cette « récompense » n’est-elle décernée qu’avec parcimonie. Unique en son genre, cette doctrine sera à l’origine d’un profond malentendu. Elle rendra particulièrement difficile le processus de la décolonisation, pour la simple raison qu’elle ne l’envisage pas. 

Le triste statut des indigènes Sans excès, on peut affirmer que la colonisation a abouti à un développement du racisme et que ce racisme a principalement nourri la rancoeur des colonisés. Les humiliations subies par les Algériens, Africains, Annamites ou Malgaches sous l’administration coloniale française ont certainement contribué, plus que les violences extrêmes de la conquête ou les diverses formes d’exploitation et de spoliation, à la colère des offensés. 

Mus par la doctrine des Lumières et l’éclat de
la Révolution de 1789, les Français, qui ont fini par abolir l’esclavage en 1848, prétendaient accomplir une mission libératrice. Leur résister était donc faire preuve de sauvagerie. C’est au nom de la civilisation et pour le maintien de l’ordre qu’on devait garantir les droits des Européens et de fait assurer leur prééminence. Ceux qui ne les respectaient pas devenaient des délinquants. En cas de révoltes – et elles furent nombreuses au Maghreb comme en Indochine -, la répression, laissée aux bons soins de l’armée coloniale, était violente, voire sanglante. En outre, au xixe et au début du xxe siècle, quand les idées de Darwin exerçaient une certaine fascination et que la lutte des classes constituait la version humaine de la lutte des espèces, la colonisation apparut comme un troisième versant de cette conviction scientiste : dans sa bonté l’homme blanc ne détruit pas les espèces inférieures, il les éduque, à moins qu’elles ne soient pas tout à fait humaines. Alors il les cantonne dans des ghettos : c’est ainsi que les Canaques de Nouvelle-Calédonie, jugés indignes de
la République, ont été parqués dans une réserve. 
A la colonie, l’administrateur ou le colon est le maître. Il lui suffit d’être français ou britannique pour dominer la société indigène. C’est bien la race qui désigne l’élite et justifie l’oppression. « Moi, disait le directeur d’une grande poste dans une colonie française d’Afrique du Nord, je ne tolérerais pas d’avoir directement un Arabe sous mes ordres. » 

Pourtant, les « indigènes », dont seule une minorité pouvait accéder à l’école républicaine, ont longtemps accordé foi aux promesses des colonisateurs. Après leur participation aux deux guerres mondiales, il leur avait été promis qu’ils deviendraient citoyens à part entière. Mais en Algérie, comme ailleurs, les élections furent grossièrement truquées, les protestataires incarcérés et suppliciés. Dans l’incapacité de s’assimiler, les élites locales passées par l’école républicaine formèrent l’avant-garde de la contestation nationaliste. Ce fut l’enchaînement fatal de la violence : les insurgés devinrent criminels à leur tour alors même qu’au quotidien les deux communautés, européenne et indigène, avaient pu se côtoyer et expérimenter une réelle fraternité. Aussi réels que ne furent par la suite leur désenchantement et leur colère. Les colonies, un trésor ou un fardeau ? 

Depuis l’origine de la colonisation, les économistes se disputent sur le point de savoir si l’aventure est « rentable ». Et de nombreux théoriciens libéraux en ont, sur ce point, contesté le bien-fondé. « Le revenu que le gouvernement tire des colonies est une ressource nulle pour l’Etat [...] si l’on compte ce qu’il en coûte chaque année pour la défense et l’administration des colonies, même pendant la paix », estimait Turgot, l’économiste de Louis XVI en 1776. Aujourd’hui, les travaux de l’excellent historien Jacques Marseille semblent abonder dans ce sens :
la France métropolitaine aurait plus investi dans les colonies qu’elle n’en a retiré de revenus. Voilà qui va à l’encontre des idées reçues. Mais cette approche demeure parcellaire. Le calcul de rentabilité financière ne prend pas en compte l’aspect social et humain de la colonisation. Les colons étaient souvent des relégués (après 1851 par Napoléon III), des réfugiés (Alsaciens ou Lorrains après 1871), des indésirables qui avaient tout perdu et s’en allaient refaire leur vie. Comment comptabiliser ce que la colonisation leur a apporté ? 
Quant aux colonisés, c’est avec Nehru qu’on évalue les avantages que la colonisation leur a apportés : « Un des traits les plus remarquables de cette domination est que les plus grands maux qu’elle a infligés présentent extérieurement l’apparence de bienfaits du Ciel : ils étaient nécessaires et nous avons une grande gratitude envers l’Angleterre de nous les avoir apportés. Mais nous ne devons pas oublier que leur premier objet fut le renforcement de l’impérialisme britannique sur notre sol en permettant le resserrement de l’étreinte administrative et la conquête de nouveaux marchés pour les produits de l’industrie anglaise. » 

Ce jugement vaut aussi bien pour l’Indochine ou l’Afrique du Nord… En Algérie, Ferhat Abbas dressait le bilan de façon plus sarcastique : « Que m’importe qu’on mette de l’électricité dans la maison si cette maison n’est pas à moi. » L’ambiguïté de l’oeuvre coloniale est là : les colonisés ont sans doute un peu profité, surtout après l’indépendance, des infrastructures léguées par les colonisateurs. Mais ces réalisations ne leur étaient pas destinées. L’anticolonialisme, toujours minoritaire 

L’ « anticolonialisme » – opposition fondamentale aux méfaits du colonialisme – plonge ses racines aux origines mêmes de la colonisation. Dès 1540, au nom de la foi chrétienne, l’évêque espagnol Bartolomé de Las Casas prend la défense des Indiens du Mexique persécutés par l’Eglise et les conquistadors. A cette tradition chrétienne s’ajoute, au xviiie siècle, la protestation humaniste de quelques philosophes. Mais la condamnation vigoureuse du « droit de conquête » par Jean-Jacques Rousseau ne produit guère d’effet :
la Révolution abolit l’esclavage. Mais la mesure ne sera guère appliquée et sera annulée par Napoléon en 1802. 
Ultérieurement, chez les socialistes et les marxistes, tantôt on condamne les méthodes de la colonisation sans en contester le principe (« on ne va pas rendre l’Amérique aux Indiens »), tantôt on juge, tel Jules Guesde, que la colonisation favorise la bourgeoisie et affaiblit ainsi le prolétariat dans sa lutte pour la révolution. « Le droit du divorce n’implique pas la nécessité du divorce », explique Lénine, pour qui le séparatisme des colonies affaiblit le camp de la révolution. 

C’est en Algérie que la gauche ralliée dans sa majorité à la « République coloniale  » déçoit le plus les colonisés. Avant l’insurrection algérienne, les communistes préférèrent prendre langue avec les extrémistes attachés à l’islam plutôt qu’avec les nationalistes de Ferhat Abbas, volontiers républicains mais réputés « bourgeois », donc « sans avenir ». Du postcolonialisme 

Quarante ans après la décolonisation, l’écart qui s’accroît entre les pays développés et les autres ne peut qu’amener les victimes de l’histoire à y rechercher l’origine de leurs malheurs actuels. « Le colonialisme est mère de tous les vices », semblent dire les dirigeants de ces pays réunis à Durban en 2001 pour obtenir des réparations de l’Occident. Mais ces élites, qui n’ont guère ménagé leurs peuples et ont bien souvent failli, peuvent difficilement nier avoir une responsabilité dans le triste sort que connaît leur pays. N’oublions pas qu’en Asie du Sud-Est des pays ex-colonisés, sans ressources particulières, ont rejoint le club fermé des pays développés ; que certains pays arabes, riches en pétrole, ont fait de même ; que certains pays africains et arabes ont participé aussi au système colonial, comme agents, et pas seulement comme victimes. Voilà qui rend complexe le procès du colonialisme, étant entendu que ses pratiques les plus inhumaines – la traite et l’esclavage, le travail forcé, la torture… – ont bien constitué un crime contre l’humanité. Laurent Lemire 


La République a trahi ses valeurs 
Il y a évidemment un scandale de la colonisation. En Indochine, en Afrique,
la République a trahi ses valeurs. Les peuples coloniaux n’ont jamais pu accéder au statut de citoyens à part entière. Sans parler du travail forcé… Mais il règne aujourd’hui une sorte de « culpabilisme » qui me frappe d’autant plus qu’une partie de l’opinion réagit comme si on lui avait tout caché. Ce n’est pas vrai. Simplement, cela ne choquait pas comme aujourd’hui, parce que nous n’avions pas la même sensibilité aux droits de l’homme mais plutôt une sensibilité de l’État-nation. C’était le progrès de la « civilisation » qui était en jeu et, si l’on tuait, c’était en son nom ! [
2

Notes 

[1] Marc Ferro est directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales. Spécialiste de la révolution russe et de l’URSS, il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont une « Histoire des colonisations », Seuil, « le Livre noir du colonialisme », Robert Laffont, et « le Choc de l’islam », Odile Jacob. [2] Marc Ferro, Les collections de l’Histoire n°11, avril 2001. 

 

 

 

Guy Môquet, Ahmed Zabana, Huynh Khuong An …  
date de publication : mardi 23 octobre 2007 

Le Président de
la République, Nicolas Sarkozy, avait demandé aux enseignants de lire à leurs élèves, ce 22 octobre, la
dernière lettre de Guy Môquet, fusillé le 22 octobre 1941. Les réactions des enseignants ont été diverses. 
Brahim Senouci salue la mémoire de Guy Môquet en y associant celle d’Ahmed Zabana, héros de la guerre de libération algérienne, et rappelle le combat sans cesse renouvelé de l’humanité tout entière contre l’injustice. 

Alain Ruscio a saisi cette occasion pour rappeler – et sans doute pour apprendre à beaucoup – que, ce même jour, un Vietnamien avait lui aussi versé son sang pour
la France. 

Huynh Khuong An 

Le 22 octobre, je lirai la lettre de Huynh Khuong An… pas à mes élèves, puisque j’ai quitté l’enseignement il y a bien des années. Mais, oui, je lirai la lettre de Huynh Khuong An, un patriote vietnamien, un communiste français et vietnamien. A mes proches, à mes amis et même, tiens, aux participants des VII è Assises de
la Coopération franco-vietnamienne qui commenceront, heureuse coïncidence, précisément ce 22 octobre, à Montreuil. 
Huynh comment ? Peu de Français, peu d’historiens, peu de ses camarades de Parti connaissent son nom. 

Il a pourtant avec Guy Môquet deux points, au moins, en commun : il était communiste et il a été fusillé à Châteaubriant, comme otage, le 22 octobre 1941. Il était, par rapport au jeune Guy, un vieux. Pensez donc : il avait 29 ans ! Né à Saigon, dans ce Vietnam que les colonialistes s’obstinaient alors à appeler Indochine, il était venu en France, à Lyon, pour y poursuivre des études. Qu’il réussit brillamment, au point de devenir professeur stagiaire de français. Non sans s’investir à fond dans la vie politique française. Membre du PCF, Secrétaire des Etudiants communistes de la région lyonnaise, il milite beaucoup, en particulier au sein des Amis de l’Union soviétique aux côtés de son amie et compagne Germaine Barjon. En 1939, après l’interdiction du PCF, il participe à la vie clandestine de son Parti. 

Nommé au lycée de Versailles, c’est là qu’il est arrêté (les sources divergent : en mars ou en juin 1941), puis envoyé à Châteaubriant. Le suite, terrible, est connue.  Voici sa lettre : 

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Sois courageuse, ma chérie. 

C’est sans aucun doute la dernière fois que je t’écris. Aujourd’hui, j’aurai vécu. Nous sommes enfermés provisoirement dans une baraque non habitée, une vingtaine de camarades, prêts à mourir avec courage et avec dignité. Tu n’auras pas honte de moi. Il te faudra beaucoup de courage pour vivre, plus qu’il n’en faut à moi pour mourir. Mais il te faut absolument vivre. Car il y a notre chéri, notre petit, que tu embrasseras bien fort quand tu le reverras. Il te faudra maintenant vivre de mon souvenir, de nos heureux souvenirs, des cinq années de bonheur que nous avons vécues ensemble.

Adieu, ma chérie.  Il y a, à Paris, au père Lachaise, un monument érigé aux martyrs de Châteaubriant. Sous le nom de Huynh Khuong An, une simple mention, d’ailleurs anachronique : Annamite

Je livre cette courte évocation à la réflexion. Et si la présence d’un immigré, d’un colonisé, aux côtés des martyrs français, était un clin d’œil de l’Histoire ? Et si elle prenait valeur de symbole ? Le régime de Vichy, qui a livré les otages, ou les nazis, qui les ont fusillés, ont très certainement considéré avec mépris cet étranger venu se mêler aux terroristes. Lui ont-ils demandé de prouver, par son ADN, le droit de mourir pour
la France ? 
Je ne suis pas partisan du boycott de la lecture de la lettre de Guy Môquet. Mais lisons également, comme en écho, comme en réponse à la xénophobie qui (re)pointe son mufle, celle d’un Vietnamien, un étranger et notre frère pourtantAlain Ruscio, historien,
président du Centre d’information et de documentation sur le Vietnam contemporain 

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Ahmed Zabana 

Il y a quelques mois s’éteignait Lucie Aubrac. Son nom est associé à la résistance française à l’occupation allemande, moins aux combats qu’elle a menés après la chute du nazisme, combats qu’elle a menés jusqu’à son dernier souffle. Elle ne pouvait supporter quelque injustice que ce soit, quels qu’en soient l’auteur et la victime. Plus encore, elle disait que les raisons qui l’avaient conduite à
la Résistance et à la clandestinité restaient celles-là mêmes qui inspiraient sa lutte contre le sort fait aux exclus, contre les crimes de la colonisation, contre le racisme… Elle disait volontiers que « le verbe résister doit se conjuguer au présent ». 
Guy Môquet, exécuté en 1941, n’a pas vécu les lendemains de la chute du nazisme. Pour autant, serait-il si hasardeux d’avancer qu’il aurait sans doute cheminé de conserve avec Lucie et Raymond Aubrac et les autres résistants qui ont lutté et luttent encore pour la fin de toutes les injustices, y compris quand leur propre pays y a une part ? Non, sans doute. 

Sans doute aurait-il reconnu comme un frère de combat Ahmed Zabana, militant de l’indépendance algérienne, premier résistant à mourir guillotiné en 1956 aux termes d’un simulacre de procès conduit par un tribunal colonial [1]. Il aurait reconnu comme un frère celui qui déclarait, du fond de la sinistre prison Barberousse d’Alger : « Le savoir, c’est la vie la plus noble et l’ignorance, la plus longue mort ». Et comment n’aurait-il pas vu un écho de sa lettre émouvante dans cette dernière missive qu’adressa Ahmed Zabana à ses parents, à la veille de son exécution ?  ahmedzabanaf2b1a.jpg Mes chers parents, ma chère mère, 

Je vous écris sans savoir si cette lettre sera la dernière et cela, Dieu seul le sait. Si je subis un malheur quel qu’il soit, ne désespérez pas de la miséricorde de Dieu car la mort pour la cause de Dieu est une vie qui n’a pas de fin, et la mort pour la patrie n’est qu’un devoir. Vous avez accompli votre devoir puisque vous avez sacrifié l’être le plus cher pour vous. Ne me pleurez pas et soyez fiers de moi.

Enfin, recevez les salutations d’un fils et d’un frère qui vous a toujours aimés et que vous avez toujours aimé. Ce sont peut-être là les plus belles salutations que vous recevez de ma part, à toi ma mère et à toi mon père ainsi qu’à Nora, El Houari, Halima, El Habib, Fatma, Kheïra, Salah, Dinya et à toi, mon cher frère Abdelkader ainsi qu’à tous ceux qui partageront votre peine. Allah est Le Plus-Grand et IL EST SEUL à être équitable. 

Votre fils et frère qui vous aime de tout son cœur. Hmida [*] 

[*] Hmida : surnom affectueux d’Ahmed Zabana  Saluer la mémoire de Guy Môquet est nécessaire, à condition de ne pas l’inscrire dans une histoire exclusivement nationale mais dans celle du combat sans cesse renouvelé de l’humanité tout entière contre l’injustice, dans sa tension vers un avenir de dignité, d’égalité et de fraternité. Brahim Senouci, enseignant 

Notes 

[1] Ahmed Zahana, plus connu sous le nom de Zabana, est né en 1926 dans le quartier d’El-Hamri, à Oran. Il y fit ses études primaires, obtient son certificat d’études et s’inscrit dans un centre de formation professionnelle, où il apprit le métier de soudeur. En 1949, Ahmed Zahana adhérait au Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD.) Son dynamisme ne tarda pas à attirer sur lui l’attention de la police française qui l’arrêta le 2 mars 1950. Il fut condamné par la justice coloniale à trois ans de prison et trois ans d’interdiction de séjour. 

Dès sa libération, il reprit ses activités politiques avec autant d’ardeur que par le passé et participa aux préparatifs du déclenchement de la guerre de libération nationale. Dans la nuit du 1er novembre 1954, il organisa avec un groupe de patriotes l’attaque contre le poste des gardes forestiers d’Oran. Le 11 novembre de la même année, à l’issue d’un accrochage meurtrier au cours duquel il fut d’ailleurs blessé, à Gharboudjlid, il fut prisonnier et conduit d’abord à l’hôpital, ensuite à la prison d’Oran. 

Jugé sommairement et condamné à mort, il fut le premier martyr depuis le déclenchement de la guerre de libération nationale à monter sur l’échafaud, le 19 juin 1956, dans l’enceinte de la prison de Barbarousse, sur les hauteurs d’Alger. [Source : http://www.algerie-monde.com/dossiers-algerie/ahmed-zabana.html]. 

 

 

 

 

 

 

Benjamin Stora : il faudrait qu’un consensus national

se fasse sur la reconnaissance de la souffrance des autres 


 


article de la rubrique
histoire et colonies > la France et son passé colonial
date de publication : mercredi 4 avril 2007 

 

Benjamin Stora publie un livre d’entretiens avec Thierry Leclère, « La guerre des mémoires.
La France face à son passé colonial
 », dont vous trouverez la présentation ci-dessous [
1]. 
Nous avons choisi de vous en proposer deux extraits en bonnes feuilles : dans le premier Benjamin Stora donne son point-de-vue sur le projet controversé de mémorial de
la France outre-mer à Marseille ; dans l’autre il tente de répondre à la question : « Que faire pour dépasser cette guerre des mémoires ? ». 

Harkis, pieds-noirs, descendants d’esclaves ou petits-enfants de colonisés…, la guerre des mémoires enfle. Chaque communauté, réelle ou autoproclamée, réclame une stèle, un mémorial, une loi.
Communautarisme ! Atteinte à
la République ! Maladie de la repentance ! Tandis que les uns crient au sacrilège, des associations noires et des enfants de l’immigration post-coloniale revendiquent simplement leur place dans le récit national.
Dans un dialogue avec le journaliste Thierry Leclère, l’historien Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d’Algérie et de la question coloniale, décode cette formidable foire d’empoigne, riche de passions, de douleurs enfouies et d’arrière-pensées politiques.
Comment se vivre comme descendant d’esclaves ou comme fils et fille de colonisés ? Ce choc des mémoires est-il une rumination vaine du passé ou, au contraire, une relecture « thérapeutique » de l’histoire ? Qu’est-ce qu’être Français, aujourd’hui ?
Un débat du présent, qui concerne chacun d’entre nous car il interroge le nouveau visage de
la France. 

Le mémorial de
la France outre-mer à Marseille 

  • Dès les années 1980, des associations de rapatriés défendaient l’idée d’un lieu « à la gloire de
    la France colonisatrice et de sa mission civilisatrice ». Ce projet politique, maintes fois remanié, puis aujourd’hui enterré à l’approche des élections municipales, a-t-il un intérêt historique ?
     

Il y a dix ans, Guy Forzy, le délégué interministériel chargé des rapatriés, proposait la réalisation d’un « mémorial de
la France d’Outre-mer » dans le fort Saint-Jean, à l’entrée du port de Marseille. Les associations de rapatriés, voulant être étroitement associées aux travaux, ont demandé que l’Algérie soit « le point central » du mémorial. La mairie de Marseille jurait en 2005, avant de mettre le projet en sommeil, que le mémorial ne serait « pas un projet politique » et qu’il « restera dans une rigueur historique » 
Un comité scientifique a été mis en place, mais qui n’a intégré aucun historien venant des pays anciennement colonisés comme Mohammed Harbi, Elikia M’Bokolo, ou bien d’autres… 

  • Position que défendent fermement les concepteurs Mémorial, arguant qu’il s’agit d’une histoire racontée à partir de la métropole ! 

Mais qu’est-ce que l’Outre-mer sans les colonisés ? Ce mémorial doit évidemment leur faire une place, mêlant l’histoire et les souffrances des uns et des autres. Ni « musée des indigènes », ni « musée des communautés françaises » : tout projet doit veiller à ne pas réduire l’histoire à une seule de ses dimensions. Il faut absolument préserver de tels lieux de la sanctuarisation communautaire. 

Voilà donc un projet de musée, à Marseille conçu sans que l’on se préoccupe vraiment des ex-colonisés. Cette histoire est quand même la leur, aussi ! C’est déjà ce qui me frappait avec la loi de février 2005 :
la France décrète, de manière unilatérale, que la colonisation était positive… sans même entendre la voix de ceux qui vivaient sous ce système. La grandeur d’une civilisation se mesure aussi à son ouverture au monde. Une civilisation sur le déclin se ferme à l’autre, vit sur même, se replie, et fabrique des murs. 

_________________________ 

Que faire pour dépasser cette guerre des mémoires ? 

Cela tient en deux mots : reconnaissance et réparation. La reconnaissance se joue au plan scolaire, universitaire, intellectuel… Il s’agit d’approfondir la connaissance que nous avons de la question coloniale. Mais il revient aussi à l’État de reconnaître sa part de responsabilité en prenant notamment des mesures symboliques de réparation. 

  • Réparation matérielle ? 

Les dommages matériels et moraux causés par la colonisation sont impossibles à chiffrer. Quand je dis réparation symbolique, je pense à un discours fondateur que le président de
la République pourrait prononcer sur le colonialisme, comme il l’a fait pour l’esclavage. 
Lors d’un voyage à Madagascar, en juillet 2005, Jacques Chirac a fait un premier pas en évoquant « le caractère inacceptable des répressions engendrées par les dérives du système colonial ». Dans cette ancienne colonie française, les milliers de morts des massacres de 1947 restent dans toutes les mémoires ; l’armée avait alors maté, avec une violence inouïe, une insurrection nationaliste [2]. 

Un autre pas, timide, a été fait à propos des massacres de Sétif, en Algérie. Chaque année les Algériens commémorent cet événement largement occulté dans la mémoire collective française : le jour de la capitulation nazie, le 8 mai 1945, des Algériens du Constantinois ont défilé, manifestant et scandant des slogans nationalistes. Leur colère s’est retournée contre les Français et plus d’une centaine d’entre eux ont été tués. Dans les jours qui ont suivi, la répression menée par l’armée française à Sétif et dans plusieurs villes de la région a fait des milliers de morts. Le 26 février 2005 – soit trois jours après l’adoption de la loi sur le « rôle positif » de la colonisation française –, l’ambassadeur de France a évoqué une « tragédie inexcusable » [3]. C’était la première reconnaissance officielle de la part de notre pays. Mais au niveau d’un ambassadeur, pas d’un chef d’État… 

La demande de reconnaissance de l’inégalité coloniale est légitime. Mais peut-être faut-il s’arrêter, symboliquement, sur quelques exemples emblématiques comme la bataille d’Alger : il y a cinquante ans, le pouvoir civil, débordé, avait fait appel à l’armée pour « rétablir l’ordre ». C’est un événement considérable, une ligne de fracture qui a divisé profondément la société française : on a vu des intellectuels se lever, la censure s’exercer. C’est la bataille d’Alger qui a provoqué, in fine, la chute de
la IVe République. D’après Paul Teitgen, secrétaire général de la police à la préfecture d’Alger, le bilan de la répression, entre janvier et février 1957, est de 3 024 disparus ; il en a établi la liste. Ces trois mille corps qui n’ont jamais réapparu sont un drame connu des Algériens, mais rarement évoqué chez nous. Les victimes étaient embarquées dans des hélicoptères militaires, et larguées au large d’Alger ; la mer les ramenait au rivage si bien qu’on parlait des « crevettes Bigeard »… 
Il faut que
la France reconnaisse ces faits et, peut-être, envisage de présenter ses excuses. Ce n’est pas une question de repentance. Ce n’est pas se flageller, là encore, que de dire combien il y a eu de morts pendant la bataille d’Alger ! Mais la dénégation permanente des actes commis au nom du refus de « pénitence » en dit long sur les aveux à dissimuler. 

  • Qu’attendez-vous que le chef d’État dise, exactement, sur le passé colonial de
    la France ?
     

Qu’il reconnaisse que
la France était à la tête d’un grand empire ayant dominé des populations, et que ces peuples se sont libérés, précisément, en rapport avec les idéaux des Lumières et de
la Révolution française. 
Alors, bien évidemment, c’est compliqué : si vous prenez la guerre d’Algérie, il y a eu beaucoup d’exactions, l’utilisation du napalm, la torture… Des accusations graves sont portées à l’égard d’hommes, toujours vivants, qui ont occupé des responsabilités très importantes. Il faudrait peut-être revoir les lois d’amnistie adoptées après 1962, qui interdisent tout débat public et toute poursuite judiciaire. 

  • Pour qu’il y ait excuses officielles de
    la République, il faudrait d’abord arriver à un consensus national sur la question. C’est loin d’être le cas…
     

Il faut le fabriquer par la reconnaissance, l’acceptation de la souffrance des autres.  Benjamin Stora répond aux questions de Thierry Leclère Benjamin Stora conclut que la gestion mémorielle de notre passé colonial est beaucoup plus difficile que cela ne l’a été pour l’esclavage, avec la loi Taubira et la journée de commémoration du 10 mai, car beaucoup d’anciens acteurs sont toujours vivants, et que la guerre d’Algérie a provoqué le déracinement d’un million de pieds-noirs. 

Notes 

[1] Collection l’Aube document. Format : 115 x 190 – 112 pages – 8,90 euros. En librairie le 5 avril 2007. Benjamin Stora est professeur d’histoire du Maghreb et de la colonisation française à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales). Benjamin Stora a publié cette année Les trois exils, Juifs d’Algérie (Stock). Aux éditions de l’Aube : Algérie 1954 (poche essai, 2004). Thierry Leclère, journaliste, est grand reporter à Télérama. Il est aussi auteur et réalisateur de documentaires pour la télévision. 

[2] Voir, sur ce site Madagascar : Chirac rappelle une page noire de la colonisation [3] Voir soixante après, la France reconnaît que les massacres de Sétif étaient « inexcusables »

Gilles Manceron : 1885, le tournant colonial de
la République
 



date de publication : jeudi 8 février 2007 

Lors du débat public de 2005 en France sur la question coloniale, on a souvent oublié que
la République n’a jamais été vraiment unanime sur ce sujet. Ainsi, en 1885, quand certains républicains ont repris à leur compte l’idée monarchique de conquêtes coloniales, cela a donné lieu à des affrontements passionnés à
la Chambre des députés, à l’issue desquels le projet colonial ne s’est imposé que de justesse. 
Le « parti colonial » a tout fait par la suite pour faire oublier ce débat fondamental de 1885. D’où l’intérêt majeur aujourd’hui de relire les débats parlementaires de juillet et décembre 1885, lors du vote de crédits pour la poursuite de la conquête de Madagascar et de l’Indochine. L’historien Gilles Manceron  [1] en propose une sélection raisonnée, assortie d’une introduction les remettant en perspective dans 1885 : le tournant colonial de
la République
 [
2]. 

Vous trouverez ci-dessous le début, puis le dernier paragraphe, de l’introduction de cet ouvrage. [Publication le 10 avril 2006, mise à jour le 8 février 2007] 

Guerre du Tonkin, prise de Lang-Son (1885) (imagerie d’Épinal). Les multiples résurgences de la mémoire coloniale dans le débat public français des années 2000, en particulier depuis 2005, n’ont pas manqué de susciter de fort vives réactions. Qu’il s’agisse de la reconnaissance de l’esclavage dans les premières colonies françaises comme crime contre l’humanité (loi Taubira de mai 2001), des revendications répétées des anciens harkis et de leurs enfants, de l’« Appel des indigènes de
la République » (janvier 2005), de la loi du 23 février 2005 reconnaissant le « rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord » ou de la réaffirmation bruyante des nostalgiques extrémistes de l’Algérie française, les motifs de réactions n’ont pas manqué. 

Avec des points de vue souvent contrastés, les historiens ont tenu à réaffirmer leur propre rôle – et ses limites – dans ces débats  [3]. Mais le plus frappant est de constater les traits communs des réactions du discours dominant – celui des grands médias, des intellectuels médiatiques et des principaux responsables politiques, à gauche comme à droite. Leur ultime et principal argument pourrait en substance être énoncé comme suit : tous ceux qui remettent aujourd’hui en cause le passé colonial de
la France expriment des revendications mémorielles dangereuses, car elles sont peu ou prou l’expression de « communautarismes » qui minent les fondements mêmes de
la République ; certes, celle-ci fut colonialiste, mais s’appesantir sur ses « pages noires », c’est au mieux faire preuve d’« anachronisme », au pire contester les valeurs universelles d’une République qui avait cru pouvoir engager en leur nom une « oeuvre civilisatrice » au XIXe siècle. 
Les deux grands débats parlementaires de 1885 et la conférence de Berlin 

C’est là, en vérité, faire preuve d’un singulier aveuglement historique. Car les républicains du XIXe siècle, et surtout ceux des débuts de
la IIIe République – 1870-1940 : la plus longue à ce jour de l’histoire de
la France républicaine – sont très loin d’avoir été unanimes dans l’entreprise coloniale. C’est ce dont témoignent notamment les étonnants et trop oubliés débats parlementaires de l’année 1885, lors desquels les représentants de
la République française se sont profondément interrogés sur la compatibilité de la politique coloniale avec ses propres valeurs. 
En effet, 1885 a été une année charnière dans l’histoire coloniale de
la France. La IIIe République avait hérité à la fois de la « première colonisation » (celle conduite par la monarchie dès le XVIIe siècle, et si contestée par
la Ire République) et des conquêtes coloniales de
la Monarchie de juillet (l’Algérie) et du Second Empire (en Afrique, en Asie et dans le Pacifique). Mais c’est bien cette IIIe République qui s’est engagée avec le plus d’allant, à partir des années 1880 et 1890, dans la constitution d’un puissant Empire colonial français. Et c’est à une voix près, on le verra, que le grand basculement dans la logique d’expansion coloniale s’est opéré à
la Chambre des députés, lors du vote historique du 24 décembre 1885. La représentation nationale a alors longuement débattu du bien-fondé de se lancer dans un tel cycle de conquêtes. Et, tel Georges Clemenceau, nombre de députés républicains se sont illustrés par des interventions majeures contre cette politique, à la fois inquiètes et prémonitoires. À la veille de faire ce grand saut dans l’inconnu, ils étaient animés d’infiniment de doutes et de scrupules. Et rétrospectivement, ce n’est certainement pas faire preuve d’anachronisme que de considérer qu’ils étaient aussi attachés aux valeurs fondatrices de
la République que ceux qui, aujourd’hui, tiennent à faire reconnaître que la colonisation – comme ses séquelles contemporaines – leur était totalement étrangère (ce qui, soulignons-le, n’a rien à voir avec une quelconque revendication de « repentance »). 

Plus de cent vingt ans après ce tournant colonial de
la République, on ne peut que conseiller aux parlementaires de 2005, qui ont soutenu ou laissé faire l’éloge posthume du « rôle positif » de la colonisation, de prendre, à la lecture des délibérations de leurs prédécesseurs de 1885, une petite leçon d’histoire. C’est en effet un comble de constater qu’alors que les défaites et les drames qu’avaient annoncés les plus lucides d’entre eux se sont effectivement produits au milieu du xxe siècle – de Diên Biên Phu aux tragédies frappant des populations entières au lendemain des Accords d’Évian -, la représentation nationale du début du xXie siècle est apparue moins animée de doutes républicains quant au principe même de la colonisation que celle des débuts de
la III’ République. Comme il est paradoxal de constater que les grands médias français de 2005 ont semblé moins méfiants vis-à-vis de l’idée d’une « mission civilisatrice » de
la France aux colonies que ne l’était le corps électoral de 1885 – lequel, lors des élections législatives d’octobre, avait infligé aux tenants du parti colonial une indiscutable défaite. 
C’est pour combler cette lacune qu’il nous a paru utile de republier ici les principaux extraits des deux grands débats parlementaires de 1885 sur la politique coloniale. Depuis quelques années, elle avait été mise en oeuvre sans débat public, en plusieurs points du globe, par les ministères de Jules Ferry (1880-1881 et 1883-1885). Ferry avait fait de la relance de la conquête lointaine l’un des axes majeurs de sa politique, en particulier en Tunisie, en Indochine, dans plusieurs régions d’Afrique et à Madagascar, avant de tomber précisément sur cette question, à l’annonce de l’évacuation précipitée de Lang Son : situé au nord du Viêt-nam, à la frontière du Tonkin et de
la Chine, ce poste occupé par les troupes françaises en février 1885 avait dû être évacué à la hâte le mois suivant par crainte d’une attaque massive des Chinois ; et la réception à Paris d’une dépêche demandant d’importants renforts avait provoqué un vote de défiance de
la Chambre, obligeant le président du Conseil à démissionner. 

Lors des deux grands débats de l’année 1885 consacrés à cette question, c’est pourtant le même Jules Ferry qui, redevenu simple député, se fait encore l’avocat de la politique coloniale. Le premier, du 25 au 30 juillet, porte sur l’octroi au gouvernement d’un crédit extraordinaire pour poursuivre à Madagascar une guerre dont la finalité non avouée était bel et bien la conquête, à terme, de la totalité de
la Grande Île. Le second, le plus incertain, où le vote final ne sera acquis que d’extrême justesse et où une dénonciation encore plus vigoureuse de ces guerres lointaines est formulée, a lieu dans les derniers jours de cette même année, du 17 au 24 décembre. Il faut dire qu’entre ces deux débats se sont tenues, les 4 et 18 octobre, des élections législatives au cours desquelles le « parti colonial » – c’est-à-dire les candidats favorables aux conquêtes coloniales, appartenant pour la plupart au centre et au parti qu’on appelle les « modérés » ou les « opportunistes » – avait connu un net revers. Lors de ce scrutin, en effet, à gauche, les radicaux, avec 168 élus majoritairement hostiles à la politique coloniale, avaient progressé au détriment des opportunistes (206 députés), tandis que la droite monarchiste et bonapartiste étaient sortie grand vainqueur avec 220 députés au lieu de 90. 
Ces deux débats prennent place au lendemain de la conférence internationale de Berlin, où les puissances européennes se sont reconnues mutuellement le droit de se livrer à toutes les conquêtes coloniales en Afrique, sous réserve d’en faire des possessions durables et de s’entendre entre elles pour ne pas se disputer ces territoires. Dans sa lettre d’invitation, Bismarck leur avait proposé de se mettre d’accord sur les règles communes à observer dans les régions « dont aucun pays civilisé n’a encore pris possession ». Ouverte le 15 novembre 1884 avec quatorze États représentés – l’Allemagne,
la France, l’Autriche-Hongrie,
la Belgique, le Danemark, l’Espagne, les États-Unis, l’Angleterre, l’Italie,
la Suède,
la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal,
la Russie et l’Empire ottoman – et hors de toute représentation des Africains, les principaux concernés, la conférence s’est terminée le 26 février 1885 par un Acte final dont les articles 34 et 35 définissent une sorte de code de bonne conduite pour les conquêtes à venir. Il est fondé sur les règles suivantes : toute prise de possession d’un territoire devra être aussitôt notifiée aux autres puissances signataires afin qu’elles puissent faire valoir leurs éventuelles réclamations ; pas d’annexion sans occupation réelle ; et droit pour toute puissance installée sur une côte d’étendre son territoire à l’intérieur jusqu’à ce qu’elle rencontre une autre possession organisée. 

Pas de droits de l’homme pour les Noirs !  Ce contexte, qui voit les conquêtes coloniales en quelque sorte proclamées licites par toutes les puissances occidentales, encourage en France ceux des républicains qui, au gouvernement, sont partisans des conquêtes outre-mer. Comme le fera remarquer Jules Ferry à
la Chambre, en tirant de cela argument pour les mesures qu’il soutient, « la politique d’expansion coloniale est le mobile général qui emporte à l’heure qu’il est toutes les puissances européennes ». Reste que, jusque-là, c’est le Second Empire qui s’était fait le champion d’une telle politique – et cela lui avait valu les vives critiques de l’opposition républicaine. C’est Napoléon III qui avait relancé l’expansion coloniale de
la France en annexant Mayotte, Tahiti, les îles Marquises,
la Nouvelle-Calédonie, le Sénégal,
la Cochinchine et le Cambodge. Moins heureuse avait été sa tentative de prendre pied au Mexique, qui s’était soldée par un fiasco. C’est là qu’avait fait ses premières armes un corps d’élite fondé sous l’Empire,
la Légion étrangère, laquelle verra son sort lié à toutes les guerres coloniales jusqu’à la tristement célèbre bataille d’Alger de 1957 ; et c’est aussi sous Napoléon III qu’ont été créées les premières troupes indigènes, les tirailleurs coloniaux, par Faidherbe au Sénégal. Pour la plupart des républicains qui s’étaient opposés à cette politique sous l’Empire,
la République se devait de rompre avec ces aventures coloniales. 
Mais … 

[ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ] 

La petite leçon d’histoire que l’on reçoit à la lecture de ces débats serait bien utile à nos parlementaires des débuts du XXIe siècle. Car, paraphrasant l’apostrophe de Georges Clemenceau à Jules Ferry en réponse à son éloge de la mission civilisatrice des « races supérieures » vis-à-vis des « races inférieures » – « Je ne comprends pas que nous n’ayons pas été unanimes ici à nous lever d’un seul bond pour protester violemment contre vos paroles » -, on a envie de leur dire aujourd’hui notre incompréhension de ne pas les avoir vus protester violemment contre l’inconscience et l’aveuglement de ceux d’entre eux qui, obnubilés par on ne sait quel électoralisme, sont restés figés dans une mythologie coloniale d’hier et, refusant de tirer parti, avec un minimum de bon sens, des constats de l’histoire, ont demandé aux historiens de revoir leur copie. Puisse cette lecture leur être profitable, ainsi qu’à tous nos concitoyens. Gilles Manceron 

Notes 

[1] Gilles Manceron, historien, est vice-président de
la Ligue des droits de l’homme. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont D’une rive à l’autre. La guerre d’Algérie de la mémoire à l’histoire (avec Hassan Remaoun, Syros, 1993) et Marianne et les colonies. Une introduction à l’histoire coloniale de
la France
(
La Découverte, 2003). 
[2] 1885 : le tournant colonial de
la République. Jules Ferry contre Georges Clemenceau, et autres affrontements parlementaires sur la conquête coloniale
(Éditions
La Découverte).
Disponible en librairie, au prix de 7 € – à partir du 22 février 2007.
http://www.editionsladecouverte.fr/

[3] Voir notamment Claude LIAUZU et Gilles MANCERON (dir.),
La Colonisation, la loi et l’histoire, Syllepse, Paris, 2006. 

 

 

 

 

 

Marc Ferro

 

Un article de Wikipédia, l’encyclopédie libre. 

Marc Ferro, né en 1924, est un historien français, spécialiste de la Russie et de l’URSS et de l’histoire du cinéma.

Sommaire 

//Biographie

Marc Ferro participe pendant l’Occupation à la Résistance dans le maquis du Vercors. Après la guerre, il enseigne en Algérie. Très attaché à cette terre, il aura l’occasion de porter les valises du FLN.[réf. nécessaire] Il se spécialise à partir du début des années 1960 dans l’histoire soviétique (sa thèse de doctorat porte sur
la Révolution russe de 1917), domaine dans lequel il a tenté de porter un discours non idéologique. Ses études dans le domaine de l’histoire sociale tranchent avec les analyses alors dominantes de l’« école » du totalitarisme. Il montre que l’insurrection d’Octobre ne se réduit pas au coup d’État bolchevique, car elle est indissociable du mouvement révolutionnaire et populaire en cours[1]. Il analyse également le processus de bureaucratisation-absolutisation du pouvoir à partir du sommet, mais aussi de la base[2].

Après avoir enseigné à l’École polytechnique, il est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (groupe de recherches Cinéma et Histoire), président de l’Association pour la recherche à l’EHESS et co-directeur des Annales, où il est nommé par Fernand Braudel en 1970. Ancien directeur de l’Institut du monde soviétique et de l’Europe centrale, il est Docteur honoris causa de l’université de Moscou depuis 1999.

Marc Ferro a initié la réflexion sur le cinéma et l’histoire. Il utilise le cinéma comme instrument de connaissance de l’histoire des sociétés, considérant que le cinéma livre un témoignage au même titre que des sources traditionnelles. Il a présenté à la télévision, d’abord sur la Sept à partir de 1989, puis sur Arte à partir de 1992, une émission historique de visionnage d’archives avec un décalage de 50 ans, nommée « Histoire parallèle » : son démarrage correspond à la veille de
la Seconde Guerre mondiale, avec l’analyse d’actualités cinématographiques des différents camps, puis d’archives moins anciennes pour pouvoir comparer les époques. En 1993, il est co-scénariste du film Pétain de Jean Marbœuf.

En mars 2007, il signe avec 150 intellectuels un texte qui appelle à voter pour Ségolène Royal, « contre une droite d’arrogance », pour « une gauche d’espérance »[3].

Distinctions [modifier] 

Docteur honoris causa :

Ouvrages classés par thèmes

Classement secondaire par date de première publication.

Communisme, URSS et Russie


  • La Révolution de 1917, Aubier, coll. « Collection historique », Paris, 1967, 2 vol. (vol. 1 : La chute du tsarisme et les origines d’Octobre, 607 p. ; vol. 2 : Octobre : naissance d’une société, 517 p.), rééd. Albin Michel, Paris, 1997, 1092 p.
  • Les Grands révolutionnaires, t. 4 : Les Révolutionnaires communistes à la conquête du pouvoir : l’espoir d’un siècle (Marc Ferro, Jean Rous et Jean-Marcel Bichat), Martinsart, Romorantin, 1978, 445 p. – 40 p. de pl.
  • Des Soviets au communisme bureaucratique : les mécanismes d’une subversion (avec la collaboration d’Hélène de Chavagnac), Gallimard et Julliard, coll. « Archives », Paris, 1980, 269 p. (ISBN 2-07-028768-8)
  • L’Occident devant la révolution soviétique : l’histoire et ses mythes, Complexe, coll. « 
    La Mémoire du siècle », Bruxelles, 1980, 160p. (
    ISBN 2-87027-050-X)
  • 50 idées qui ébranlèrent le monde : dictionnaire de la glasnost (Iouri Afanassiev et Marc Ferro, dir., Galina Kolosova, réd., traduit du russe par Tamara Kondrateva, Marie-Hélène Mandrillon, Macha Tournié), Payot, coll. « Documents Payot », Paris, 1989, 521 p. (ISBN 2-228-88224-0)
  • Culture et révolution (Sheila Fitzpatrick et Marc Ferro, dir.), Editions de l’EHESS, Paris, 1989, 183 p.
  • De
    la Russie à l’URSS. Histoire de
    la Russie de 1850 à nos jours
    (
    René Girault et Marc Ferro), Nathan, Paris, 1989, 256 p.
  • Les Origines de la perestroïka, Ramsay, coll. « Essais », Paris, 1990, 147 p. (ISBN 2-85956-871-9)
  • Nicolas II, Payot, Paris, 1991, 276 p.
  • L’État de toutes les Russies,
    La Découverte, Paris, 1993.
  • L’Internationale : d’Eugène Pottier et Pierre Degeyter, Noêsis, coll. « L’Œuvre », Paris, 1996, 108 p. (ISBN 2-911606-02-7)
  • Naissance et effondrement du régime communiste en Russie, Librairie générale française, coll. « Le Livre de Poche. Références », Paris, 1997, 152 p. (ISBN 2-253-90538-0) (Réunit des cours donnés au Collège universitaire français de Moscou)
  • Nazisme et communisme. Deux régimes dans le siècle (Marc Ferro, éd.), Hachette, Pluriel, Paris, 1999, 278 p.
  • Russie, peuples et civilisations (Marie-Hélène Mandrillon et Marc Ferro, dir.),
    La Découverte, coll. « 
    La Découverte-poche. L’État du monde », Paris, 2005, 203 p. (
    ISBN 2-7071-4547-5)

Monde arabe et colonisation

  • Suez, Complexe, coll. « 
    La Mémoire du siècle », Bruxelles, 1982, 159 p. (
    ISBN 2-87027-101-8)
  • Histoire des colonisations : des conquêtes aux indépendances (XIIIe-XXe siècle), Le Seuil, coll. « L’Univers historique », Paris, 1994, 525 p. (ISBN 2-02-018381-1)
  • Le Choc de l’Islam, Odile Jacob, coll. « Histoire », Paris, 2002, 270 p. (ISBN 2-7381-1146-7)
  • Le Livre noir du colonialisme : XVIe-XXIe siècle, de l’extermination à la repentance, Éditions Robert Laffont, Paris, 2003, 843 p. (ISBN 2-221-09254-6)

Première et Seconde Guerre mondiale


  • La Grande Guerre : 1914-1918, Gallimard, coll. « Idées », Paris, 1968, 384 p.
  • Pétain, Fayard, Paris, 1987, 789 p. (ISBN 2-213-01833-2)
  • Questions sur
    la IIe Guerre mondiale
    , Casterman, coll. « 
    XXe siècle », Paris, 1993, 191 p. (ISBN 2-203-61004-2)
  • Frères de tranchées (Malcolm Brown, Rémy Cazals, Olaf Mueller ; Marc Ferro, dir.), Perrin, Paris, 2005, 268 p. – 8 p. de pl. (ISBN 2-262-02159-7)
  • Ils étaient sept hommes en guerre; Histoire parallèle, Robert Laffont, Paris, 2007, 365 p.

Histoire et Cinéma

  • Analyse de film, analyse de sociétés : une source nouvelle pour l’Histoire, Hachette, coll. « Pédagogies pour notre temps », Paris, 1974, 135 p. (ISBN 2-01-002589-X)
  • Cinéma et Histoire, Denoël et Gonthier, coll. « Bibliothèque Médiations », Paris, 1977, 168p.-[12] p. de pl
  • Film et histoire, Éditions de l’EHESS, coll. « L’Histoire et ses représentations », Paris, 1984, 161 p. – 8 p. de pl. (ISBN 2-7132-0854-8)
  • Le Cinéma, une vision de l’histoire, Le Chêne, Paris, 2003, 163 p. (ISBN 2842773926)

Sur l’écriture et le rôle de l’histoire

  • Comment on raconte l’histoire aux enfants : à travers le monde entier, Payot, coll. « Aux origines de notre temps », Paris, 1981, 316 p. (ISBN 2-228-56020-0)
  • L’Histoire sous surveillance : science et conscience de l’histoire, Calmann-Lévy, coll. « Intelligence de l’histoire », Paris, 1985, 216 p. (ISBN 2-7021-1393-1)
  • Que transmettre à nos enfants (avec Philippe Jammet et Danièle Guilbert), Le Seuil, Paris, 2000, 224 p. (ISBN 2-02-032957-3)
  • Les Tabous de l’histoire, Nil, Paris, 2002, 151 p. (ISBN 2-84111-147-4)

Autres thèmes

  • L’Histoire : 1871-1971, Centre d’études et de promotion de la lecture, coll. « Dictionnaires du savoir moderne. Les Idées, les œuvres, les hommes », Paris, 1971, 2 vol. (vol. 1 : Les idées et les problèmes, 512 p. ; vol. 2 : Les faits, 577 p.)
  • Comprendre les idées du XXe siècle, 1977, Marabout, coll. « Marabout Université », Verviers (Belgique), 1977, 254 p. (cet ouvrage reprend les articles essentiels de L’histoire de 1871 à 1971 : les idées et les problèmes)
  • Une Histoire du Rhin (Pierre Ayçoberry et Marc Ferro, dir.), Éditions Ramsay, coll. « Des Fleuves et des hommes », Paris, 1981, 459 p. – 32 p. de pl. (ISBN 2-85956-237-0)
  • Une Histoire de
    la Garonne
    (Janine Garrisson et Marc Ferro, dir.), Éditions Ramsay, coll. « Des Fleuves et des hommes », Paris, 1982, 616 p. – 16 p. de pl. (
    ISBN 2-85956-303-2)
  • Les Sociétés malades du progrès, Plon, Paris, 1998, 219 p. (ISBN 2-259-02093-3)
  • Histoire de France, Odile Jacob, coll. « Histoire », Paris, 2003, 764 p. (ISBN 2-7381-0927-6)
  • Les Individus face aux crises du XXe siècle : l’histoire anonyme, Odile Jacob, coll. « Histoire », Paris, 2005, 430 p. (ISBN 2738115683)

Voir aussi

Article connexe

Liens externes


Voir aussi sur Wikiquote les citations «  Marc Ferro ».

Notes et références


  1. La Révolution de 1917, Aubier, Paris, 1967.
  2. Des Soviets au communisme bureaucratique : les mécanismes d’une subversion, Gallimard et Julliard, Paris, 1980.
  3. « Avant qu’il ne soit trop tard », Nouvel Observateur, 1er mars 2007.

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« Le colonialisme et le capitalisme sont inséparables ».Samir Amin

Posté par issopha le 3 avril 2008

 

 

« Le colonialisme et le capitalisme sont inséparables »
Samir Amin « Le colonialisme et le capitalisme sont inséparables ».Samir Amin dans COLONISATION : L'ENVERS DU DECOR puce2    puce2 dans COLONISATION : L'ENVERS DU DECOR 
 

Débat sur la colonisation . Pour Samir Amin (*), la mondialisation en cours induit un apartheid à l’échelle planétaire qui prolonge le système colonial formellement aboli.

 
Êtes-vous surpris par l’ampleur de l’indignation que suscite chez les jeunes générations la loi sur le caractère positif de la colonisation ?

 

Samir Amin. Cette loi est scandaleuse, ne serait-ce que parce que dans un État démocratique il n’y a pas d’histoire officielle. Les réactions que vous évoquez montrent que les jeunes s’intéressent au passé plus qu’on ne le dit et qu’ils l’observent avec esprit critique. Descendants ou non de colonisés, ils partagent un même point de vue : la colonisation a été misérable, elle constitue, comme l’esclavage, un défi aux droits fondamentaux. Toutefois, si l’on veut comprendre pourquoi ces droits ont été bafoués et pourquoi ils le sont encore dans le monde, il faut se défaire de l’idée que le colonialisme aurait été le résultat d’un complot. Ce qui est en jeu, c’est une logique économique et sociale qu’il faut absolument appeler par son nom : le capitalisme.C’est plutôt la République qu’on entend accuser en ce moment…Samir Amin. Comme la mémoire de la colonisation se confond avec celle de la IIIe république, on a tendance aujourd’hui à lier mécaniquement les deux phénomènes. On oublie que cette république était de part en part capitaliste, on oublie par ailleurs que la colonisation a commencé bien avant la république, qu’on pense aux Antilles et à Saint-Domingue, qu’on pense à la Grande-Bretagne qui n’a jamais été républicaine et qui a constitué le plus grand empire colonial pendant trois siècles et demi. On oublie que le capitalisme est antérieur à la république et qu’il ne se confond pas avec un régime politique. Dans quelle mesure faut-il lier capitalisme et colonialisme ?

Samir Amin. Ils sont inséparables. Le capitalisme a été colonialiste, plus exactement impérialiste à toutes les étapes marquantes de son développement. La conquête des Amériques par les Espagnols et les Portugais au XVIe siècle puis par les Français et les Anglais constitue la première forme moderne d’impérialisme et de colonisation : une forme extrêmement brutale qui s’est soldée par le génocide des Indiens d’Amérique du Nord, la mise en esclavage des sociétés indiennes dans

l’Amérique latine et par l’esclavage noir dans tout le continent du nord au sud. Au-delà de cet exemple, en obéissant à une logique de déploiement précise à travers les différentes étapes de son histoire, on peut affirmer que le capitalisme a construit une même dichotomie de rapports entre un centre (le coeur du système d’exploitation impérialiste) et la périphérie (constituée des pays et peuples dominés).

Comment fonctionne le système d’exploitation colonial ?

Samir Amin. Il repose sur l’échange inégal, c’est-à-dire l’échange de produits manufacturés, vendus très cher aux colonies par des monopoles commerciaux soutenus par l’État contre l’achat de produits ou de matières premières très bon marché, car fondées sur un travail quasiment gratuit fourni par les paysans et ouvriers situés à

la périphérie. À toutes les époques, le pillage des ressources des périphéries, l’oppression des peuples colonisés, leur exploitation directe ou indirecte par le capital, restent des traits communs du phénomène colonial.

Au-delà des injustices et des inégalités qu’il a semées dans la société française, l’âge du colonialisme est-il révolu ?

Samir Amin. On peut discuter des termes, mais la réalité reste c’est-à-dire la surexploitation et le pillage du Sud. À cet égard, comment caractériser l’OMC sinon comme le club des multinationales pour le pillage du tiers-monde, une sorte de super-ministère mondial des colonies ? S’agit-il vraiment d’une organisation chargée d’organiser le commerce planétaire comme elle se prétend être, ou d’une organisation chargée de défendre les monopoles des pays capitalistes impérialistes en surprotégeant les droits de propriété dits industriels et intellectuels, en établissant une fausse symétrie dans l’ouverture des marchés qui permet de piller les ressources du Sud sans laisser ces pays avoir accès aux marchés du Nord ? J’appelle cela un apartheid à l’échelle mondiale, le prolongement dans le monde d’aujourd’hui du système colonial.

(*) Samir Amin est directeur du Forum du tiers-monde (Dakar) et président du Forum mondial des alternatives. Il vient de publier Pour un monde multipolaire. Éditions Syllepse.

Entretien réalisé par Lucien Degoy
Article paru dans l’édition du 14 décembre 2005 du Journal l’Humanité.

 

 

Le « peuple juif » : une invention
Tom Segev    
 

La Déclaration d’indépendance d’Israël dit que le peuple juif est né sur la terre d’Israël et a été exilé de son pays natal. Chaque écolier israélien apprend que cela s’est passé pendant la période de domination romaine, en 70 après J-C.. La nation est restée fidèle à sa terre, à laquelle elle a commencé à revenir après deux millénaires d’exil. Faux, dit l’historien Shlomo Sand, dans l’un des livres les plus fascinants et stimulants publiés ici depuis longtemps. Il n’y a jamais eu de peuple juif, seulement une religion juive, et l’exil non plus n’a jamais eu lieu – il n’y a donc pas eu de retour.

 
Source : Haaretz
Article original publié le 1er Mars 2008
Sand rejette la plupart des histoires de la formation de l’identité nationale dans la Bible, y compris l’exode d’Égypte et, de façon plus satisfaisante, les horreurs de la conquête sous Josué. Tout cela est de la fiction et un mythe qui a servi d’excuse à la création de l’État d’Israël, affirme-t-il.Selon Sand, les Romains n’ont généralement pas exilé des nations entières, et la plupart des Juifs ont été autorisés à rester dans le pays. Le nombre de ces exilés a été tout au plus de quelques dizaines de milliers. Lorsque le pays a été conquis par les Arabes, beaucoup de Juifs se sont convertis à l’Islam et ont été assimilés parmi les conquérants. Il s’ensuit que les ancêtres des Arabes palestiniens étaient des Juifs. Sand n’a pas inventé cette thèse, 30 ans avant la Déclaration d’indépendance, celle-ci a été endossée par David Ben Gourion, Yitzhak Ben-Zvi et d’autres.Si la majorité des Juifs ne se sont pas exilés, comment se fait-il qu’un si grand nombre d’entre eux a atteint presque tous les pays sur la terre? Sand affirme qu’ils ont émigré de leur propre gré, ou, s’ils étaient parmi ceux exilés à Babylone, ils y sont restés par choix. Contrairement à une croyance conventionnelle, la religion juive a tenté d’inciter les membres d’autres confessions à devenir Juifs, ce qui explique comment on en est venu à compter des millions de juifs de par le monde. Comme le Livre d’Esther, par exemple, le note : «Et la plupart des gens du pays sont devenus Juifs, par crainte que les Juifs ne les attaquent. »
Sand cite de nombreuses études existantes, dont certaines ont été écrites en Israël, mais évacués du discours central. Il décrit également en détail le royaume juif de Himyar, dans le sud de la péninsule arabique et les juifs berbères en Afrique du Nord. La communauté des Juifs d’Espagne était issue d’Arabes devenus juifs et arrivés avec les forces qui capturèrent l’Espagne des Chrétiens, et d’individus nés en Europe qui étaient aussi devenus juifs.

Les premiers Juifs d’Ashkenaz (l’Allemagne) ne provenaient pas de la terre d’Israël et ne sont pas parvenus en Europe de l’Est d’Allemagne, mais étaient devenus des juifs dans le royaume khazar dans le Caucase. Sand explique les origines de la culture yiddish: ce n’était pas une importation juive d’Allemagne, mais le résultat de la connexion entre la lignée des Khazars et des Allemands ayant voyagé vers l’Est, dont certains en tant que marchands.

Nous constatons donc que les membres d’une variété de peuples et de races, blonds et noirs, bruns et jaunes, sont devenus des juifs en grand nombre. Selon Sand, le besoin des sionistes de s’inventer une ethnicité partagée et une continuité historique a produit une longue série d’inventions et de fictions, ainsi que le recours à des thèses racistes. Certaines ont été concoctés dans l’esprit de ceux qui ont conçu le mouvement sioniste, tandis que d’autres ont été présentées comme les conclusions d’ études génétiques menées en Israël.

Le professseur Sand enseigne l’histoire à l’université de Tel Aviv. Son livre, «Quand et comment le peuple juif a-t-il inventé? » (publié par Resling en hébreu), est destiné à promouvoir l’idée selon laquelle Israël doit être un «État de tous ses citoyens » – Juifs, Arabes et autres – en opposition à son identité déclarée comme un État « juif et démocratique » état. Des histoires personnelles, une longue discussion théorique et une profusion de sarcastiques phrases assassines n’aident pas le livre, mais ses chapitres historique sont bien écrits et citent de nombreux faits et idées que de nombreux Israéliens seront étonnés de lire pour la première fois.

Traduit par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=4781&lg=fr

 

 

 

mercredi 19 mars 2008

La marchandisation de l’eau s’accélère

La communauté internationale célèbre le 20 mars 2008 (1), sous l’égide de l’ONU, la 15ème « Journée mondiale de l’eau ». L’absence d’accès à l’eau affecte 1,1 milliard d’êtres humains ; l’absence de moyens sanitaires de base touche 2,6 milliards de personnes. Paradoxalement, alors que les premières étapes de la marchandisation de ce bien commun ont suscité de fortes mobilisations populaires sur les cinq continents, le mouvement mondial de libéralisation des marchés de l’eau, initié dans les années 1980, semble s’accélérer.

La « libéralisation » des marchés de l’eau s’est au départ fortement inspirée du « modèle français » : le partenariat-public-privé (PPP). Un dogme s’affirmait avec force : la puissance publique est défaillante ; le recours au secteur privé est indispensable ; la bonne gouvernance repose sur le trépied de fer — dérégulation, décentralisation, privatisation ; les services de l’eau ont un coût, qui doit être payé intégralement par les usagers.

Dans ce cadre, les signatures de contrats avec des grandes métropoles du Sud se succèdent à un rythme impressionnant. Mais les conflits surgissent dès la moitié des années 1990, quand les opérateurs privés entendent faire payer des usagers fraîchement raccordés, qui n’ont ni la culture du paiement d’un bien jusqu’alors largement subsidié par la puissance publique, ni, le plus souvent, les moyens de payer. De nombreuses luttes se succèdent sur les cinq continents. La tenue des premiers grands forums altermondialistes publicise le thème du refus de la « marchandisation » de l’eau.

Le discours évolue à l’aube des années 2000, le sustainable cost recovery (recouvrement soutenable des coûts) succède au full cost recovery (recouvrement intégral). Place à l’ingénierie sociale et politique. Les engagements largement médiatisés de la communauté internationale se succèdent lors de la tenue de forums qui s’enchaînent à un rythme soutenu. Sommet du Millénaire pour le développement à New York en 2000, Sommet de la Terre à Johannesburg en 2002 (« La maison brûle et nous regardons ailleurs », y proclamera le président de la République française, M. Jacques Chirac…), Troisième Forum mondial de l’eau à Kyoto en 2003. Le rapport du « panel » Camdessus publié en juin 2003 martèle que l’engagement financier pour fournir de l’eau à tous à l’horizon 2025 doit atteindre la somme phénoménale de 180 milliards de dollars par an. Il appelle à une plus grande implication des acteurs locaux : collectivités, communautés de base, ONG…, au nom de l’« empowerment ». Qui consiste à conférer un réel pouvoir de décision à la société civile. Conjointement, on envisage de nouveaux crédits consentis par les institutions financières internationales (IFI). De nouvelles normes d’organisation ou de gestion sont mises en avant, impliquant de façon croissante des acteurs extra-étatiques, privés ou associatifs, dans des dispositifs de plus en plus décentralisés.

Les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes. Le PPP apparaît pour ce qu’il est en réalité : une branche industrielle prestataire de services dont la gestion échappe à la sanction du marché. Aujourd’hui 7 % à 8 % des marchés de l’eau et de l’assainissement ont été libéralisés dans le monde, avec des fortunes diverses. La cartographie mondiale du marché laisse apparaître une grande hétérogénéité. Globalement non solvable, l’Afrique n’enregistre que quelques contrats, dûment garantis par de l’argent public, dans quelques métropoles de l’Afrique de l’Ouest et du Maghreb. L’eldorado sud-américain a réservé de cinglantes déconvenues aux opérateurs privés qui l’abandonnent dans la confusion. Ils se recentrent sur l’Europe où émergent les marchés considérables de la dépollution d’une ressource sans cesse plus dégradée. Les contrats mirobolants signés en Chine par Veolia, souvent pour des durées de 50 ans, et des dizaines de milliards de dollars, le sont dans une configuration politique pour le moins hypothétique. Quid de la Chine en 2050 ?

Parmi les marchés en pleine expansion, on trouve l’externalisation du traitement des eaux usées industrielles. Suez-Ondeo détient un portefeuille de 50 000 contrats de ce type. Autre marché émergent, promis à un développement fulgurant, le dessalement de l’eau de mer. Ou encore, celui de la réutilisation des eaux usées pour l’industrie et l’agriculture. Et un nouveau Far-East, déjà à peu près totalement conquis : les ex-démocraties populaires de l’Europe de l’est. Un marché potentiel de 100 millions de clients, qui auront recouvré, à horizon de 20 ans, un niveau de vie équivalent à celui de l’Europe occidentale. Des infrastructures, certes anciennes, mais qui ont le mérite d’exister. Des financements communautaires pré et post adhésion, qui ont tout de la fontaine miraculeuse. Et — last but not least — un personnel politique majoritairement constitué d’ex-apparatchiks fermement résolus à céder aux sirènes de l’ultralibéralisme le plus débridé…

Mais, en dépit des engagements répétés de la communauté internationale, l’argent promis pour l’eau fait défaut. La manne n’est pas aussi importante que prévu. Rétrospectivement, nombre d’analystes stigmatisent l’ivresse de l’euphorie économique de la fin des années 1990, qui, à l’image de la bulle Internet, aurait précipité la course à la croissance mondiale des majors de l’eau. Plusieurs initiatives se sont révélées catastrophiques dans des pays confrontés à des crises monétaires, comme en Argentine, et ont conduit les majors à se retirer de nombreux projets trop risqués. Un paradoxe pour les apôtres de la liberté d’entreprendre et de la « prise de risques »… Les déclarations des apologistes de la libéralisation des « marchés » de l’eau lors du 4ème Forum mondial de l’eau, à Mexico, du 16 au 22 mars 2006, tranchaient dès lors singulièrement avec les discours martelés depuis une dizaine d’années. Ils y proclamaient unanimement que ce sont bien la puissance publique, et l’argent public, qui doivent procéder aux investissements qui doivent impérativement être déployés pour promouvoir l’eau et l’assainissement pour tous. Manière de garder la main, quand de nouvelles coalitions regroupant services publics et militants de l’eau s’organisent afin de promouvoir de nouveaux « partenariats-public-public », Nord-Sud et Sud-Sud dans le monde entier.

Changement climatique et crise écologique

Le changement climatique, qui affecte les modèles météorologiques, les précipitations et le cycle hydrologique, et par conséquence la disponibilité des eaux de surface, l’humidité des sols et l’alimentation des nappes souterraines, pourrait provoquer une augmentation de l’ampleur et de la fréquence des catastrophes naturelles liées aux précipitations : inondations, sécheresses, glissements de terrain, ouragans et cyclones. Et, en conséquence, provoquer de grandes vagues de « réfugiés environnementaux ». Si les prévisions actuelles se confirment, avec un climat plus irrégulier dans les années à venir, le rendement des cultures serait menacé tant dans les pays développés que dans les pays en développement, et près de 3 milliards de personnes seraient exposées à des pénuries d’eau.

Dans de vastes régions de l’Europe de l’Est, de la Russie occidentale, du centre du Canada et en Californie, les débits de pointe des cours d’eau sont désormais enregistrés en hiver, car la proportion des pluies par rapport à la neige y est plus importante, et les eaux de ruissellement atteignent les rivières plus rapidement. Dans les bassins du Niger, du lac Tchad et du Sénégal, qui font partie des bassins versants les plus grands d’Afrique, la quantité totale d’eau disponible a déjà baissé de 40 % à 60 %.

Si des changements radicaux du cycle de l’eau se généralisent, les tendances observées par le passé ne peuvent plus fournir de modèles fiables pour prévoir la gestion de la ressource en eau dans le futur. De nouveaux modèles devront être mis en œuvre pour anticiper les inondations et les sécheresses, déterminer la taille des réserves d’eau et décider de l’allocation de la ressource entre les usages domestiques, industriels et agricoles. Les implications en sont très lourdes, si l’on considère que l’investissement mondial annuel dans l’infrastructure de l’eau représente 500 milliards de dollars, et que celui-ci est réalisé en fonction de l’hypothèse, déjà dépassée, selon laquelle le cycle de l’eau oscillerait dans les limites relativement étroites constatées dans le passé.

Fuite en avant technologique

Pour répondre au défi de l’épuisement des ressources, à défaut de remettre en cause des modèles de développement générateurs de prélèvements excessifs, de gaspillage et de pollution, la tentation est grande d’une fuite en avant technologique lourde de risques, et génératrice de nouvelles inégalités.

Plus d’un tiers des terres du globe arides ou semi-arides manquent d’eau. Les perspectives d’évolution démographique permettent d’augurer qu’en 2050 près de 40 % de la population du globe souffrira de stress hydrique, entrave majeure à toute perspective de développement. Avec pour conséquences l’absence de sécurité alimentaire, des pertes économiques, une pollution sans cesse accrue et de possibles conflits.

Face à ces défis émerge depuis quelques années l’idée de déployer une nouvelle « gestion raisonnée » de la ressource, s’appuyant sur des réponses technologiques innovantes. Les projets de transferts d’eau massifs, à l’échelle d’un pays ou d’un sous-continent, en Libye, au Canada ou en Espagne, le dessalement de l’eau de mer, la réutilisation des eaux usées pour des usages agricoles, industriels, voire pour l’alimentation humaine, comme la mobilisation de nouvelles ressources par le biais de la réalimentation artificielle des nappes phréatiques, sont désormais fortement promus comme autant de réponses pertinentes à la crise de l’eau.

Le dessalement permettrait ainsi un accès illimité à la ressource. Sachant que 40 % de la population mondiale vit à moins de 100 kilomètres de la mer et, que sur 70 villes de plus de 1 million d’habitants sans accès direct à des ressources supplémentaires en eau douce, 42 sont situées sur la côte, le dessalement par osmose inverse est ainsi présenté comme une solution compatible à l’avenir avec des énergies renouvelables, telles que les éoliennes.

Nécessitant un fort apport d’énergie, ces technologies ne sont aujourd’hui mobilisables que par les émirats du Golfe, l’Australie, l’Espagne, l’Algérie, la Chine, ou les Etats-Unis. Mais on compte déjà dans le monde près de 15 000 unités de dessalement, et la capacité de production pourrait être multipliée par deux dans les dix prochaines années. Reste la facture environnementale de cette nouvelle technologie : pour produire un litre d’eau dessalée, on rejette à la mer un litre de saumure, qui affecte l’équilibre des milieux aquatiques.

De même, le constat qu’aujourd’hui, dans le monde, 165 milliards de mètres cubes d’eaux usées sont collectées et traitées dans des stations d’épuration avant d’être rejetées dans le milieu naturel, conduit à la proposition d’utiliser cette eau comme ressource alternative. Le développement de technologies de pointe, notamment la mise en œuvre de procédés utilisant des membranes d’ultrafiltration, permettrait de mettre à disposition une eau traitée, dont la qualité rendrait possible leur réutilisation à des fins agricoles et industrielles, ou pour les loisirs, qui consomment de plus en plus d’eau dans les pays développés. Procédé qui réduirait d’autant les prélèvements directs dans la ressource, la réservant à la consommation humaine.

Les entreprises qui maîtrisent ces technologies affirment qu’on sait aujourd’hui produire une eau totalement potable à partir d’eaux usées et qu’il serait possible de fonctionner quasiment en circuit fermé pour faire face à une demande croissante. De plus, cette technologie est moins onéreuse que le dessalement. Les habitants de Singapour et la capitale de la Namibie boivent déjà en partie de l’eau recyclée. En Australie, les autorités ont été contraintes de demander l’avis de la population par referendum avant de recourir à l’eau recyclée.

Ce vertige technologique semble repousser toute limite. M. Mark Shannon, directeur du Centre de matériaux avancés pour la purification de l’eau à l’université de l’Illinois, aux Etats-Unis, déclarait ainsi à l’Agence France Presse le 18 mars 2008 que : « L’eau, même douce, doit encore être décontaminée, car il y a de nombreux composants toxiques dans l’eau en petites quantités, mais les traitements chimiques sont très coûteux et posent des problèmes. » Et d’indiquer que le recours à des matières nanostructurées, dont les particules ont une taille de quelques millionièmes de millimètre, ainsi qu’aux rayons ultra-violets pour transformer et lier les substances toxiques, permettraient à l’avenir d’améliorer les traitements de l’eau…

L’ensemble de ces innovations expriment aussi des choix politiques, environnementaux, qui devraient susciter un large débat, aujourd’hui inexistant. Car c’est bien la dégradation accélérée de la ressource qui légitime cette nouvelle approche de la question de l’eau. Avec pour perspective un risque croissant d’appropriation marchande de la ressource elle-même, et de tous les services qui garantissent son usage le plus efficient, pour les besoins énergétiques, industriels, agricoles, et bien sur humains.

Un nouveau facteur accroît les tensions sur la disponibilité de la ressource et sa qualité. Dans la perspective de l’« après-pétrole », les Etats-Unis, l’Europe et plusieurs pays émergents se fixent pour objectif l’utilisation croissante de carburants issus de produits agricoles pour les transports routiers. Redessinant la carte de l’agriculture mondiale, bouleversant le paysage des productions et des échanges commerciaux, agricoles et énergétiques, cette « nouvelle économie » va à son tour peser sur l’allocation des ressources en eau, et contribuer à la dégradation de leur qualité.

Nouvelles inégalités

La nouvelle régulation des besoins pourrait donc à l’avenir reposer sur le déploiement de ces nouvelles technologies, qui n’emportent malheureusement aucune remise en cause des pratiques énergétiques, agricoles, industrielles, économiques, qui sont au fondement de la dégradation accélérée, sur toute la planète, des ressources en eau.

Comment par ailleurs imaginer que les milliards d’êtres humains qui survivent avec moins d’un dollar par jour pourront demain bénéficier des bienfaits du dessalement de l’eau de mer ou de la réutilisation des eaux usées ? Déjà dans nombre de pays pauvres l’alimentation sous forme d’eaux embouteillées est ouvertement privilégiée, et bénéficie aux seules élites qui peuvent en faire l’acquisition, au détriment de l’accès à l’eau pour les populations défavorisées.

Le déploiement industriel de cette nouvelle « gestion raisonnée » à l’échelle planétaire repose sur l’imposition massive de nouveaux process et de nouvelles technologies, notamment les technologies « membranaires » (ultra et nano-filtration, osmose inverse), protégées par des normes et des brevets qui garantissent la captation de rente par les firmes transnationales. Lesquelles se substitueraient, avec l’appui des institutions financières internationales et des pays du Nord, aux pratiques traditionnelles de gestion de l’eau, héritage de l’histoire, que possèdent et maîtrisent les communautés humaines des pays pauvres.

Marc Laimé

(1) Avec deux jours d’avance sur la date officielle, pour cause de week-end pascal.

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Semaine anticoloniale 2008

Posté par issopha le 12 février 2008

Semaine anticoloniale 2008

 

Manifestation de solidarité avec les peuples colonisés par la France

dimanche 10 février 2008

APPEL À MANIFESTER LE 16 FÉVRIER 2008 AU TROCADÉRO DE 14H À 17H

DANS LE CADRE DE LA SEMAINE ANTICOLONIALE (16 – 24 FÉVRIER 2008)

 

50EME ANNIVERSAIRE DE LA CONSTITUTION DE 1958, INSTITUANT LA DIVISION DES COLONIES DANS LA CONSTITUTION FRANÇAISE, MALGRE LES RESOLUTIONS DE L’ONU SUR L’INTANGIBILITE DES FRONTIERES D’AVANT LA COLONISATION.

ORIGINAIRES DES ANTILLES, DE GUYANE, DE KANAKIE, DE MAYOTTE, DE LA REUNION ET DE POLYNESIE, ANTICOLONIALISTES ET ANTI ESCLAVAGISTES FRANÇAIS, RASSEMBLONS-NOUS PLACE DU TROCADERO LE 16 FEVRIER A 14 H

Nous militants et organisations issues des peuples Kanaks, comoriens Polynésien, Guadeloupéens, Martiniquais, Guyanais, tant en vertu du droit nation al français qu’en référence à la résolution 1514 des Nations Unies et de la charte des droits civils et politiques des nations Unies de 1966, déclarons solennellement le caractère imprescriptible et inaliénable des droits suivants :

1. droit de mettre en œuvre, dans le cadre d’un statut officiel, le développement de nos langues et cultures. 2. droit de promouvoir et de maîtriser son développement économique et social. 3. droit à la reconnaissance comme peuple et nation. 4. droit à l’autodétermination. 5. droit à mettre en œuvre un processus de décolonisation.

 

Le colonialisme français est égal à ce qu’il a toujours été. Comme le disait Aimé Césaire dans son grand « discours sur le colonialisme » : entre colonisateur et colonisé, il n’y a de place que pour la corvée, l’intimidation, la pression, la police, l’impôt, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la souffrance, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies »

En Kanakie, il emprisonne des militants syndicaux, après le massacre de la grotte d’Ouvéa, la répression syndicale et la criminalisation du mouvement social veut empêcher le peuple kanak de revendiquer la souveraineté nationale sur son sol. Dans l’Océan Indien, il déstabilise l’Etat comorien en voulant départementaliser l’île de Mayotte contrairement au droit international.

A la Réunion, le Chicunguya s’est développé parce que les autorités sanitaires de l’Etat ont laissé durant des mois l’île sans protection. En Guadeloupe et en Martinique, le scandale du Chlordécone engendre des maladies et une aggravation de la mortalité. En Polynésie le gouvernement français a tout fait pour déstabiliser le Président Oscar Témaru. En Guyane, il laisse l’orpaillage clandestin faire des ravages dans la forêt. Partout le chômage, l’assistanat, la misère dégrade les conditions de vie de nos peuples. Partout, le pillage des ressources par des multinationales casse notre économie et nos modes de vie.

La Constitution de 1958 a été une tromperie pour les peuples. Elle a permis la division en organisant la déstabilisation des Comores. Elle a refusé la reconnaissance à l’indépendance de la Polynésie et de la Kanakie ; elle a nié les droits à la décolonisation des peuples guyanais, guadeloupéens et martiniquais. Cinquante ans après cette Constitution, les conséquences de l’esclavage et de la colonisation sont là.

Nos peuples sont exploités, aliénés, asservis par l’Etat français. La crise morale, culturelle, sociale, économique est plus que jamais présente. En métropole, les immigrés des peuples colonisés par la France, qu’on nomme les « DOM TOM » comme s’il s’agissait d’une marchandise subissent les discriminations sociales, ethniques, politiques. Nous avons prouvé par le passé que nous pouvions relever la tête.

Le 23 mai 1998, nous étions des dizaines de milliers dans la rue au coude à coude pour que la France reconnaisse l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Nous avons gagné cette bataille même si celle pour le droit à la réparation continue Rappelons nous les paroles de Frantz fanon dans « les damnés de la terre » : la grande nuit dans la quelle nous fûmes plongés, il nous faut la secouer et en sortir. Le jour nouveau qui se lève doit nous trouver fermes, avisés et résolus.

En dehors de notre combat quotidien pour notre émancipation politique, nous devons organiser la solidarité entre les colonisés. L’union est notre force. Droit à l’autodétermination, dignité et respect pour les peuples des dernières colonies françaises !

Merci de signer la pétition « contre l’occupation illégale de l’île comorienne de Mayotte » sur le site ci-contre : http://www.sos-comores.org http://www.anticolonial.org

Publié dans ACTIONS CITOYENNES, COLONISATION : L'ENVERS DU DECOR, LA FRANCE ET SON PASSE COLONIAL | Pas de Commentaire »

« le négationnisme en histoire coloniale » et la loi du 23 février 2005 & Guerre coloniale française et génocide rwandais : implication et négation.

Posté par issopha le 1 février 2008

Retour sur un Débat des

Cahiers d’histoire

publié le 31 mars 2005

Revue d’histoire critique :  

« le négationnisme en histoire coloniale » 
et

la loi du 23 février 2005   

Mardi 29.03.05, Espaces Marx
64 Bd Auguste-Blanqui 75013 PARIS

 

Pressafrique a assisté au débat organisé par les  » Cahiers d’histoire  » le mardi 29 mars 2005 sur le « négationnisme en histoire coloniale » et vous propose un résumé des interventions. De manière à rendre les présentations des auteurs plus didactiques et pédagogiques pour l’internaute nous nous sommes permis de les agrémenter de références de notre choix ainsi que de certaines précisions faites par Pressafrique. Celles-ci seront toujours précisées comme remarques venant de Pressafrique dans des encarts ad hoc.

Nous commençons par les interventions des historiens   

Marcel Dorigny, Frédéric Régent et Jean-Luc Einaudi .

Prochainement nous proposerons les interventions

d’Alain Ruscio et de Catherine Coquio .  

 

Attention : Au lecteur , la pétition ci-dessous n’est naturellement plus d’actualité , le projet de loi dont il est question  ayant finalement été retirée sous la pression d’associations diverses de personnes  et personnalités  de France et de citoyens issus des anciennes colonies françaises et des DOM-TOM.

Issopha , Administrateur du Blog http://issopha.unblog.fr

 

 

Contre le Négationnisme d’Etat des Crimes contre l’Humanité durant la colonisation

 

Signez la pétition des historiens contre la loi du 23 février 2005
cliquez ici

Attention : Au lecteur , la pétition ci-dessous n’est naturellement plus d’actualité , le projet de loi dont il est question  ayant finalement été retirée sous la pression d’associations diverses de personnes  et personnalités  de France et de citoyens issus des anciennes colonies françaises et des DOM-TOM.

Issopha , Administrateur du Blog http://issopha.unblog.fr

 

 La loi du 23 février 2005 « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés » ne retient que le rôle « positif » de la colonisation et impose un mensonge officiel sur des crimes, sur des massacres allant parfois jusqu’au génocide, sur l’esclavage, sur le racisme hérité de ce passé… (elle) légalise un communautarisme nationaliste suscitant en réaction le communautarisme de groupes ainsi interdits de tout passé….

 Petit exercice proposé par PRESSAFRIQUE
Essayez de retrouver dans les manuels scolaires des passages concernant l’indépendance proclamée d’Haïti en 1804 et le nom de Jean-Jacques Dessalines.

2/ La disparition de Léger Félicité Sonthonax de la mémoire collective


Cet homme qui fut le premier à abolir l’esclavage à Haïti en 1793 [ 6 ] ne figure dans aucun manuel scolaire. Il a même disparu des dictionnaires biographiques après la seconde guerre mondiale notamment celui du « Larousse ».   

 Petit exercice proposé par PRESSAFRIQUE
Essayez de retrouver dans vos dictionnaires biographiques le nom de Sonthonax[6 ], premier homme d’état issu de la révolution française à avoir aboli l’esclavage en 1793 à Haïti.

3/ L’absence de référence à la révolution des esclaves de Saint-Domingue dans les travaux d’historiens dès le début du XIXème siècle.


Alors que la République d’Haïti constitue le deuxième état indépendant du Nouveau Monde[ 7-8 ].
Ce fait est occulté de la mémoire collective du XIXème siècle. Les livres d’histoire ne retiendront que l’indépendance des Etats-Unis occultant l’indépendance d’Haïti en 1804 suite à la défaite des troupes napoléoniennes.    

 

4/ Les modalités de reconnaissance de l’indépendance de 1825. (Ou la dette odieuse, ndlr).

Le traîté de reconnaissance de l’indépendance d’Haïti ou plus exactement de « la partie française de Saint-Domingue » par Charles X constitue un véritable ultimatum. Il s’agit d’accorder l’indépendance d’Haïti en échange d’une indemnisation. En somme si l’indemnisation n’est pas payée la reconnaissance ne sera pas acceptée. La dette de la France envers Haïti ne figure dans presqu’aucun livre d’histoire et encore moins dans les manuels scolaires [ 9 ].


« Il y a un trou dans laquelle la mémoire collective s’est engoufrée« .
Après  la mise en esclavage et la déportation des Africains vers la république dominicaine, l’exploitation des richesses haïtiennes fondée sur un crime contre l’humanité, la France réclame en 1825 une rançon d’un montant de 150 millions de francs or pour accorder l’indépendance à Haïti.
 

Celle-ci sera versée intégralement par la nouvelle république d’Haïti * , les colons de saint-Domingue par contre toucheront ces indemnités sur trois générations. Cette indemnisation des colons de Saint-Domingue fondera la jurisprudence pour les futures indemnisations des colons lors des indépendances coloniales à venir.  

 

En conséquence beaucoup de Français demeurent ignorant de l’histoire haïtienne et du rapport que la France entretient et a entretenu avec Haïti. Les mécanismes et les logiques de la mémoire collective (et à contrario de l’oubli) passent par l’enseignement et la transmission de l’histoire aux générations futures. Pour Dorigny :  » dans l’amnésie collective touchant à la mémoire coloniale le point de départ c’est Haïti« .

*Lors du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti en 2004, le président Aristide a réclamé le remboursement par la France de cette dette odieuse suscitant certaines tensions diplomatiques [ 10 ] entre la France et Haïti, ndlr.  

 

Références Attention toutes les références sont de notre choix, elles permettent de mieux objectiver de manière didactique les épisodes  évoqués par l’auteur, elles n’ont donc pas été fournies par Marcel Dorigny lors du colloque

1. Loi n° 2001-434 du 21 mai 2001 (Loi Taubira-Delannon)

tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité.

(J.O. du 23 mai 2001). Assemblée nationale.

2. Pascal Cornuel.

Interview avec Marcel Dorigny.

Arte, avril 2004.

3. Alexandre Rouillard.

Haïti : 200 ans après la fondation de la première république noire.

Socialist word.net, décembre 2004.

4. Discours de Wendell Phillips, Décembre 1861, à New York et à Boston.

Traduction par le Docteur Letances.  Toussaint L’Ouverture. 

5. Michel Hector, historien.   Haïti-Ayiti 1804-2004. Actes d’Indépendance.

Texte tiré du « Dictionnaire historique de la Révolution Haïtienne (1789 – 1804) ».

Juillet 2003. gensdelacaraibe.org

6. Biographie de Léger Félicité Sonthonax. G.H.C. Bulletin 20 : Octobre 1990 Page 204.

7. Fabien Marius-Hatchi.

Des révolutions caribéennes du droit naturel à l’indépendance haïtienne 1789-1804.

Gwadaoka.

8.   Greg Oxley.

La révolution des esclaves à Saint-Domingue 1791 – 1803

La Riposte.

9. Gotson Pierre.

FORUM SOCIAL 2003 – UN ATELIER SUR LA DETTE DE LA FRANCE VIS-A-VIS D’HAITI 

GVOM 25.01.03 10. RAPPORT AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, M. DOMINIQUE DE VILLEPIN, DU COMITÉ INDÉPENDANT DE RÉFLEXION ET DE PROPOSITIONS SUR LES RELATIONS FRANCO-HAÏTIENNES  

Frédéric Régent, historien  :

le rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe, mémoire, histoire et « révisionnisme ».


 

 Cet ouvrage raconte l’histoire de milliers d’Antillais qui ont vécu la complexité de la société esclavagiste… Il y a l’histoire de la première abolition de l’esclavage, appelée alors la liberté générale, et de son rétablissement. A partir de sources inédites, cet ouvrage raconte la période la plus tumultueuse de l’histoire de la Guadeloupe pendant la Révolution française. Frédéric Régent

Après une première abolition de l’esclavage par Sonthonax en Haïti en 1793  puis dans toutes les Antilles en 1794, il fut rétabli par  Napoléon-Bonaparte en 1802. L’historiographie française a pendant très longtemps occulté l’histoire coloniale. Concernant les manuels scolaires dans les éditions de 1998 et de 2002, il n’y a quasiment rien sur cette première abolition de l’esclavage. Et cela même en 2002 soit un an après la loi Taubirat-Delannon. Cette question est aussi anihilée dans les livres d’histoire.  

 Petit exercice proposé par Pressafrique
Essayez de retrouver dans les manuels scolaires des éditions Belin, Bordas, Magnat, etc, des passages faisant état de la première abolition de l’esclavage par Sonthonax en Haïti.

  Il y a eu aussi cette polémique avec l’historien et biographe Max Gallo[ 1 ].

(Trois ans après la loi Taubira-Delannon, Celui-ci a fait preuve d’une forme de révisionnisme assez caractéristique de celui évoqué par les historiens de ce colloque, ndlr).
 

PRESSAFRIQUE
Extraits du JT de France 3, le samedi 04.12.04 [
2 ]
Catherine Matausch : Alors quand on parle de Napoléon on n’évoque jamais cette décision de rétablir l’esclavagisme, pourquoi ?

Max Gallo : Non, jamais, vous exagérez. On le fait, mais moi-même je peux dire que je l’ai fait, peut-être pas de façon suffisante. Parce que c’est vrai que dans l’inconscient même de l’historien quand il travaille, à moins qu’il ne soit directement concerné par le sujet. cette tache, car c’est une tache réelle, est-ce que c’est un crime contre l’humanité, peut-être, je ne sais pas. Je crois qu’il a incarné en tout cas les valeurs révolutionnaires en dépit de tout ça.

Les nationalistes napoléoniens de l’époque se sont servis de tels procédés pour développer le sentiment national et légitimer les discriminations en tous genres.

Concernant la révolte des guadeloupéens contre les colons de 1801 à 1802 , elle a fait aussi l’objet d’une instrumentalisation de la part des nationalistes guadeloupéens, occultant le caractère métissé de cette révolte avant que Napoléon combatte les insurgés et rétablisse l’esclavage. Les troupes de Louis Delgrey[ 3] qui ont combattu les troupes napoléoniennes de Richepance[ 4], étaient en fait très métissées. On comptait parmi ces troupes de nombreux mulâtres, un officier métis à leurs têtes (Louis Delgrey[ 5 ]),  un offficier noir et même un officier blanc. Les troupes pour moitié étaient constituées de mûlatres et pour  moitié de noirs. Les mouvements nationalistes ont grandement occulté cette mixité. En somme chacun des mouvements nationalistes a sa version manichéenne de l’histoire. 

PRESAFRIQUE


« 
5 mai 1802 : Richepance débarque en Guadeloupe pour « rétablir l’ordre » 10 mai 1802 : « Proclamation du 10 mai 1802 » 28 mai 1802 : assaut final de Richepance et sacrifice de Delgrès.
Quelques jours plus tard, le 16 juillet, Richepance publie un arrêté qui rétablit l’esclavage en Guadeloupe. Ce système inhumain perdurera jusqu’au 27 mai 1848, date officielle de l’abolition dans l’île
« . RFO, 10.10.04[
3]

Références :références de notre choix, ndlr


1. Grioo.com 10.12.04 Le collectif DOM répond à Max Gallo et invite à une marche 


2.
Grioo.com 08.12.04 L’esclavage détail de l’histoire sur France 3 ?
3. Gladys le Pasteur. Portraits de Louis Delgrès. RFO, 10.10.04.


4.
René Bellenus. Le combat de Richepance. LAMECA


5.
Biographie de Louis Delgrès. LAMECA

Jean-Luc Einaudi, historien  :

le massacre du 17 octobre 1961.

« Le terme de négation est adapté au sens ou il y a eu tentative de nier un fait« .

Jean-Luc Einaudi.

  mardi 17 octobre 1961, à l’appel du FLN, les Algériens de la région parisienne tentent de manifester contre le couvre-feu décrété douze jours plus tôt par le préfet de police, Maurice Papon .

La répression sera atroce : plusieurs dizaines de morts cette nuit-là et les jours suivants… Le communiqué officiel de la préfecture de police ne fera état que de deux morts.  Ce livre raconte l’histoire de ce massacre. Jean-Luc Einaudi

Ce massacre fut perpétré à Paris même et dans la banlieue parisienne. « La singularité de ce crime consiste dans le fait qu’il a été commis ici au coeur même de notre capitale auto-proclamée des droits de l’homme« .  Concernant la négation en histoire, on peut dire que « la guerre d’Algérie en tant que guerre a été niée en tant que telle pendant 40 ans, officiellement on parlait d’opération de pacification« . Il y a seulement trois ans que la guerre d’Algérie a été reconnue en tant que « guerre » et non en tant « qu’évènements ».


« Le terme de négation est adapté au sens ou il y a eu tentative de nier un fait » notamment le massacre du 17 octobre 1961 sur lequel nous reviendrons ultérieurement. On ne peut comprendre ce massacre que dans la mesure où on le resitue dans le contexte de la guerre d’Algérie qui fait suite à la guerre d’Indochine, profonde défaite et humiliation de l’armée française.
Nous étions à l’époque dans le champs d’une France coloniale en guerre coloniale ininterrompue depuis 1945. Le 8 mai 1945, le massacre de Sétif va faire plusieurs milliers de morts, ces faits sont restés méconnus pendant très longtemps. Nous avons eu affaire dans le cadre des guerres coloniales à des massacres dont l’ampleur fut  dissimulée en métropole et cela encore actuellement. Récemment il y a eu les paroles de l’ambassadeur de France en Algérie reconnaissant le caractère  »inexcusable » de ce massacre[1], mais il importe de savoir s’il y aura une réaction des officiels et des politiques français lorsque sera venue la date de commémoration du 8 mai 2005.  Nous verrons aussi ce qu’il en est en tant que reconnaissance de ces crimes à l’échelle de l’indvidu, notamment en ce qui concerne les réparations. Dans quelle mesure ces oublis, n’influent-ils pas sur nos consciences collectives? On doit bien reconnaître que ce massacre a pronfondément meurtri la société algérienne et a fortement contribué à l’organisation de la guerre d’indépendance.

Une des caractéristiques de cette guerre fut l’institutionnalisation de la torture. Celle-ci existait déja bien avant dans les colonies, ainsi en 1951 Claude Bourdet s’interrogeait sur les pratiques de torture en Algérie dans « J’accuse » paru dans France-Observateur [2] puis dans un autre article en 1953 il posait la question « Y a-t-il une Gestapo en Algérie ? » et répondait par l’affirmative. Oui il y a bien eu un négationnisme en France de la part de l’Etat concernant l’usage de la torture et de son institutionnalisation durant « les évènements d’Algérie ». Cela met en cause la responsabilité de l’Etat français et pas uniquement les individus qui ont été pris dans ce système.  »L’usage de la torture fut niée par Guy Molet, par Robert Lacoste » et l’ensemble du gouvernement. Elle resurgit constamment, « elle est là comme les cadavres qui continuent à resurgir du passé« . Dernièrement elle s’est manifestée par la mise en cause du général Schmitt[3, 4, 5], chef d’Etat-Major de l’armée française durant la première guerre du golfe. Schmitt a tout fait pour que l’histoire ne s’inscrive pas. Lors de l’affaire Aussaresses, il a appelé ses anciens condisciples de la bataille d’Alger à ne rien dire sur les ondes de France Inter, alors qu’il était interviewé par un journaliste. Il s’agit de la mise en place et de l’organisation d’une véritable omerta sur le passé colonial peu glorieux. Ainsi il a qualifié de « tissus d’allégations mensongères » le témoignage d’une résistante algérienne Louisette Ighilariz torturée durant la guerre d’Algérie [6-7]. Il s’agit d’une volonté de faire taire ceux qui veulent témoigner. Il s’en est pris aussi à Henri Pouillot qui s’est vu traiter de « menteurs » et de « criminels »[8].


« Il s’agit d’une véritable entreprise de négation de l’usage de la torture au cours de la guerre d’Algérie« .
1961, cette guerre surgit en plein Paris. Rappelons en le contexte. C’est celui de l’attentat du FLN sur des policiers à Paris, policiers qui par ailleurs se livraient à de nombreuses exactions dont la pratique de la noyade à Paris. L’usage de la torture fut banalisée à Paris, des nombreux hôtels du 13è et du 18è arrondissement furent réquisitionnés et ont été des lieux de torture en plein Paris. Il va y avoir 11 policiers tués par le FLN entre aout et octobre 1961. Dans ce contexte, c’est le préfet de police Maurice Papon qui sera chargé d’organiser la répression policière. Le fait que depuis mars 1958, il soit préfet de police à Paris après avoir eu les responsabilités que l’on sait sous l’occupation est assez évocateur. Dans ce contexte est décidé un couvre-feu à l’encontre des français musulmans d’Algérie, couvre-feu anticonstitutionnel car discriminatoire. Ce qui est au coeur de ce massacre ce sont les critères raciaux et de haine raciale. L’indigène était perçu comme étant un être situé entre l’animalité et l’humanité. C’est le paroxysme des pratiques banalisées en Algérie qui vont s’appliquer à Paris depuis 1958. Les gens sont internés au Vel d’Hiv et cela ne pose aucuns problèmes sauf à quelques anciens résistants notamment la journaliste Madeleine Riffaud[9] mais cela reste du domaine des protestations marginales. Ce sera un massacre qui va se prolonger pendant plusieurs journées et l’on verra aussitôt les tentatives de dissimulation de ce crime. La version officielle sera que les forces de l’ordre ont été amenées à tirer en état de légitime défense *. Puis il y aura tous ces cadavres qui vont remonter à la surface de la Seine. « Je n’ai pas le début d’un commencement de l’ombre d’une preuve » déclarait Roger Frey[10]. Cette phrase constitue un exemple type de négationnisme. En fait la version du préfet Maurice Papon concernant le massacre des Algériens à Paris engage l’Etat français. 

C’est grâce au procès attenté par les victimes juives contre Maurice Papon que l’affaire du 17.10.1961 [11] a été enfin exhumé du placard colonial. Sans le procès de ces victimes, jamais ces crimes n’auraient été abordés sur la scène publique. Michel Slitinski [12] à l’origine du procès intenté au préfet Maurice Papon, concernant les rafles des Juifs par la police française pour le compte des nazis, a toujours voulu que les crimes contre les Algériens soient connus.Papon a intenté un procès à Jean-Luc Einaudi pour diffamation en 1999. Pour la première fois cela a permis de confondre la version négationniste de Papon « il disait que les Algériens montaient volontairement dans les cars de police pour se mettre à l’abri du FLN ». Il a perdu ce procès et cela a permis la reconnaissance de ce massacre. 

La version de Maurice Papon sur le massacre du 17.10.1961 [ 13 ]
« La répression s’est réduite à prier les Algériens de monter dans les cars et les autobus [...]. Il n’y a pas eu de morts par arme à feu par la police mais par les groupes d’assaut du FLN [...]. Les cadavres des Algériens jetés dans la Seine étaient ceux des tenants du Mouvement Nationaliste Algérien, des dissidents du FLN que les commandos FLN ont fait disparaître en les jetant à la Seine et en les imputant sur notre dos. Aucun des morts repêchés dans la Seine n’est imputable aux services de police.« 

Les déclarations de Pierre Messmer, ministre des Armées au moment des faits
« En ce qui concerne les événements qui se sont passés entre 1960 et 1967, j’étais ministre [des Armées] et par conséquent j’assume avec le gouvernement tout entier, depuis le général de Gaulle jusqu’au dernier des secrétaires d’État concernés, la responsabilité des événements.« 

La version de Jean-Luc Einaudi sur le massacre du 17.10.1961[13] »Des témoins font état du caractère absolument pacifique de cette manifestation [...]. A la hauteur du cinéma Rex, les policiers ouvrent le feu. Là, des Algériens sont tués par balles [...]. Au pont de Neuilly, la police ouvre également le feu, des gens sont tués et puis on voit des policiers jeter à la Seine des personnes raflées [...] Plusieurs policiers, en état de choc, se présentent au siège du journal France-Observateur et disent au rédacteur en chef Claude Bourdet, une grande figure de la Résistance puisqu’il fut le fondateur de « Combat » avec Henri Frenay, que 50 Algériens viennent d’être tués dans la cour de la préfecture de police et que leurs corps ont été ensuite jetés à la Seine [...] Le bilan officiel serait de 3 morts [...]. Je pense, après les recherches que j’ai pu faire, qu’il y a eu durant cette période un minimum de 200 morts, vraisemblablement environ 300. »

Aujourd’hui encore il n’y a aucune reconnaissance officielle de la part de l’état français vis à vis des victimes ou des familles des victimes qui ont été tuées lors de cette répression criminelle en plein Paris mais ce qui est aussi important c’est notre engagement pour que ces moments occultés de notre histoire soient établis. Et l’on peut dire qu’il s’agit d’un véritable travail d’abnégation et de résistance parfois.    

 Lors du procès de Papon en 1999, Jean-Luc Einaudi a demandé à deux professionnels conservateurs des archives de Paris : Brigitte Lainé et Philippe Grand de venir témoigner de ce qu’ils avaient pu contater [14]. Ils sont venus témoigner devant la justice sans mettre en cause la vie privée des personnes. Dès le lendemain ils ont fait l’objet de sanctions disciplinaires déguisées. Il a fallu plusieurs années pour que le tribunal administratif demande que Brigitte Lainé soit réintégrée dans ces fonctions. Pourtant la mairie de Paris n’a pas appliqué ce jugement et cela malgré un deuxième jugement. Un troisième est en cours contre la mairie de Paris. Il s’agit de  poursuites pour non application des décisions du tribunal. Quant à Philippe Grand, après avoir été placardisé cinq ans il est parti en retraite [14]. Il n’a donc pas pu être réintégré et laver l’affront qu’il a subi pour avoir contribué à établir la vérité sur un moment important de notre histoire qui nous engage tous.  

* ce qui n’est pas sans rappeler, toute proportion gardée, la version du ministère de la défense lors de la répression par les militaires français des manifestations antifrançaises en Côte d’Ivoire , ndlr.  

Référence : les références sont de notre choix 

1. LE MONDE 09.03.05 (AFRICATIME)
Paris reconnaît que le massacre de Sétif en 1945 était « inexcusable »

2. Le « J’accuse » de Claude Bourdet dans France-Observateur, le 6 décembre 1951. 3. L’HUMANITE 23.03.05
Le général Schmitt est de nouveau accusé

 

4. LE MONDE 18.03.05 (AFRICATIME)
Le général Schmitt est à nouveau accusé de torture en Algérie

5. AP 21.03.05
Tortures en Algérie: le général Schmitt répond à ses accusateurs

6. EL WATAN 06.07.03 LOUISETTE IGHILAHRIZ DEVANT LE TRIBUNAL DE PARIS «La torture, c’est trop dur»

 

7. EL WATAN, Le Pen et la torture : l’enquête du « Monde » validée par le tribunal. 28.06.03

8. LE NOUVEL OBSERVATEUR. De nouveaux témoignages accusent le gal Schmidt , 18.03.05 

9. L’HUMANITE, 13.10.01. 17 OCTOBRE 1961 Jean-Luc Einaudi : un crime toujours pas condamné

 

10. JAVA.20.04.01. (ornitho.org)  L’Ornitho – Retour sur un massacre. Entretien avec Pierre Vidal

11. Le site du 17 octobre 1961, contre l’oubli

12. Michel Sitlinsky. Procès Papon, le devoir de justice

 

13. LDH Toulon. Les massacres d’Algériens à Paris, en octobre 1961, et l’accès aux Archives.

14. Jean-Pierre Thibaudat – Philippe Grand placardisé cinq ans.  LIBERATION, 15.07.04 (LDH Toulon).

 

 

 

 

Nous publions l’intégrale de l’intervention de Catherine Coquio, présidente d’AIRCRIGE lors du colloque des Historiens
à
l’espace Marx organisé par les Cahiers d’histoire sur le thème du « négationnisme en histoire colonial « . Ce texte a été réactualisé par l’auteur. Les encarts en bleu-vert et les liens web dans le texte sont des ajouts de Pressafrique.
Les références de bas de page sont publiées telles que dans le texte original à paraître prochainement dans les
Cahiers d’histoire.

 Guerre coloniale française et génocide rwandais : implication et négation.

Catherine Coquio

(Présidente d’Aircrige )


 

  

Parlant du génocide des Tutsi du Rwanda en 1994 dans le cadre d’un travail collectif sur la négation des crimes coloniaux, je voudrais d’abord préciser deux points.

1. Il n’y a pour moi aucun amalgame possible entre les massacres coloniaux et l’extermination génocidaire telle qu’on la vue se réaliser au Rwanda en 1994.

Chacun sait pourtant que le massacre, souvent accompagné d’un discours sur « l’espace vital » et l’extermination nécessaire, fut une pratique coutumière au cours des guerres coloniales européennes, pratique qui contribua à rendre historiquement possible le génocide nazi – comme Sven Lindqvist[1] le démontra magistralement deux ans avant le génocide rwandais. Mais la destruction génocidaire, qui a fait l’objet d’une définition juridique précise dans la Convention de 1948, reprise dans les statuts de la Cour Pénale Internationale 50 ans plus tard, suppose un type d’objectif, un degré de planification et des modes de réalisation spécifiques. Le génocide se distingue ainsi radicalement de la guerre civile ou du conflit interethnique. Il représente d’autre part un cas très particulier de crime contre l’humanité.

Qui a étudié parallèlement le déroulement des massacres de 1994 au Rwanda et ceux commis par l’armée française en Algérie, quelles que soient leur extrême violence et leur gravité[2], de la conquête coloniale à la guerre d’indépendance, ne peut avoir aucune hésitation sur ce point. Pourtant, ce qui s’est passé pendant la Bataille d’Alger (1957) a un rapport direct avec ce qui s’est passé au Rwanda en 1990-1994. Ce rapport, qui n’est pas seulement d’analogie, ne permet nullement de qualifier de génocide ce qui s’est passé en Algérie, mais de comprendre le rôle particulier que joua la France dans l’histoire du génocide rwandais. Comment un tel rapport doit-il se comprendre ?

Ces distinctions en effet n’empêchent pas de poser la question du passage de la violence guerrière à la violence génocidaire. Elle se pose au sujet par exemple des massacres ethniques commis au Cameroun pendant la guerre d’indépendance avec l’encouragement de l’armée française, d’une très grande ampleur et qui restent occultés[3]. Elle se pose également, de manière différente, à propos de la guerre menée par la France au Rwanda plus de trente ans plus tard. Car cette guerre à la fois militaire, diplomatique et politique, a croisé la réalité du génocide en 1994. La question se pose donc de la nature exacte de ce croisement, qu’on interprétera ou non en termes de complicité de génocide.

2. Ma position sur ce sujet est celle de la structure au nom de laquelle je m’exprime ici :  non en tant qu’universitaire spécialiste de littérature comparée[4], mais au nom d’Aircrige, une des associations membres de la Commission d’Enquête Citoyenne (CEC) sur l’implication de la France dans le génocide rwandais. Cette Commission s’est réunie en mars 2004, et a publié un an plus tard son rapport, sous le titre L’Horreur qui nous prend au visage. L’Etat français et le génocide au Rwanda (Karthala, 2004)[5].

Ce rapport est venu compléter deux grands ensembles de documents : a. l’enquête conduite par la FIDH et Human Rights Watch sous la direction de l’historienne Alison Desforges, et publiée sous le titre Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda (Karthala , 1999) ; b. le volumineux rapport de la Mission d’Information Parlementaire (MIP), présidée par P. Quilès, publié en 1998 sous le titre Enquête sur la tragédie rwandaise[6].

En ce qui concerne les responsabilités françaises, les conclusions de ce rapport se situent très en-deça du contenu du premier livre, mais aussi des documents produits par ce rapport lui-même – en particulier ses Annexes – , accablants déjà pour l’Etat français. « La France, conclut Paul Quilès en décembre 1998, n’a en aucune manière incité, encouragé, aidé ou soutenu ceux qui ont orchestré le génocide ».

La contradiction parfois criante entre les conclusions du rapport et son contenu, mais aussi les lacunes internes de celui-ci – dues en particulier à l’absence de certains témoins et acteurs de premier plan – ont conduit un certain nombre d’individus et d’associations (Aircrige, Obsarm , Cimade ) à l’initiative de l’association Survie, alors présidée par François-Xavier Verschave, à former une « Commission d’Enquête Citoyenne » destinée à l’établissement des faits le plus complet possible sur cette question majeure.

Cette Commission disposait de peu de moyens matériels, mais de nouveaux documents et en particulier de témoignages majeurs : non seulement ceux, qui venaient d’être publiés, du journaliste Patrick de Saint-Exupéry et de Roméo Dallaire[7], responsable des forces de l’ONU pendant le génocide, mais aussi ceux de miliciens et de rescapés rwandais, recueillis par la Commission elle-même, et qu’il fallut entendre et recouper. L’ensemble des éléments accessibles furent examinés avec l’aide d’historiens, d’enquêteurs et spécialistes du Rwanda et de chaque domaine évoqué : furent ainsi entendus Alison Desforges, Jean-Pierre Chrétien, Gabriel Périès, Colette Braeckmann. En revanche, alors que toute la classe politique chronologiquement concernée fut invitée, deux personnes seulement répondirent[8].

Cette Commission, qui en appelle à un enquête à la fois historique et juridique plus soutenue, a conclu à la « présomption de complicité » d’ordre à la fois  « militaire », « diplomatique », « financier » et « politique » : c’est ainsi que s’organise ce rapport de 600 pages, qui consacre également un chapitre aux « Idéologies et médias », et un à l’Opération Turquoise. Le Président de cette Commission, Géraud de la Pradelle, a publié conjointement, sous le titre Imprescriptible. L’implication française dans le génocide tutsi portée devant les tribnaux (Les Arènes , 2005), un mémento juridique exposant les enjeux et modalités d’un recours devant la justice.

Représentée dans cette Commission, Aircrige a par ailleurs conduit des travaux parallèles, destinés à réfléchir sur l’écriture et la mémoire de ce génocide[9] et à élargir le champ sur les versants épistémologique et politique : en s’interrogeant, d’une part, sur le rôle du témoignage dans l’écriture d’une histoire niée après les grandes catastrophes du siècle[10] ; en étudiant, d’autre part, les comportements récents de l’Etat français relatifs aux crimes contre l’humanité ces quinze dernières années : ceci en mettant en relation le déni d’un passé inassumable et certaines compromissions actives (ex-Yougoslavie, Algérie, Soudan, Rwanda), pour s’interroger sur la récurente mise entre parenthèses du génocide, au passé comme au présent[11].

Le contre-temps colonial en 1994

En quoi le génocide des Tutsi du Rwanda, commis par les forces du Hutu Power avec la participation de la population rwandaise, concerne-t-il l’histoire coloniale française ?

Ce qui s’est passé en 1994, c’est-à-dire la conjonction d’une guerre et d’un génocide – n’est pas à envisager comme un « après-coup » de la colonisation, ni comme le développement d’une histoire tragique issue de ses « séquelles ». Ce n’est pas non plus une histoire « d’après la décolonisation », bien que l’indépendance du Rwanda ait été proclamée en 1962, peu après la création de la « République rwandaise » issue de la « révolution sociale » de 1959.

D’une part, il n’y a pas eu de « décolonisation » au Rwanda : c’est précisément à cela qu’a servi la fameuse « révolution sociale », qui, devant les désirs d’émancipation de l’élite tutsi bientôt gagnée à la cause de l’indépendance, porta au pouvoir la majorité hutu : la « révolution » qui installa la « République » rwandaise fut un renversement d’alliance coloniale.

D’autre part, le Rwanda ne fut pas une « colonie » française au sens strict du terme. Pénétré en avril 1894 par les Allemands, le Rwanda est vite devenu, pour un demi-siècle, une colonie belge. La présence française s’y est néanmoins manifestée fortement, d’abord à travers le pouvoir de l’Eglise, qui a réussi à créer un Etat quasi théocratique pendant plusieurs décennies, puis dans les formes d’une « amitié politique » qui devint une coopération militaire au cours des années soixante-dix.

Enfin il s’agit au Rwanda d’autre chose encore que des effets de la « Françafrique » comme système de gouvernance et d’exploitation nécolonial, même si celle-ci est en cause aussi. Les formes de continuité qui mènent de la présence coloniale française avant l’Indépendance à cette complicité de génocide sont plus concrètes et précises : elles passent par la préparation d’une guerre à la fois secrète et totale, après l’installation d’un système politico-militaire conçu sur le modèle français et avec l’appui français. Cette forme spécifique de continuité pose la question de la persistance de la guerre coloniale au-delà des indépendances.

Le génocide de 1994 oblige à s’interroger sur une contemporanéité : celle d’un début d’historiographie des violences coloniales, d’un début de reconnaissance des guerres livrées lors des indépendances, voire des crimes de guerre commis alors par l’armée française (sans qu’on veuille la plupart du temps parler de « crimes contre l’humanité »), et d’un retour anachronique, au Rwanda, d’une politique guerrière pleinement héritière de la période coloniale, plus précisément des « massacres coloniaux » (Y. Bénot) commis lors des guerres d’indépendance.

Cet anachronisme montre que la reconnaissance des faits peut aller de pair avec un profond déni des actes en tant que crimes. Au niveau des instances politiques et militaires, du reste, ce déni se formule parfois comme une pleine acceptation : celle de l’Histoire française dans son intégralité. Le déni en effet n’est pas la négation des faits mais l’effacement de leur signification, donc l’absence de tout investissement moral à ce sujet[12]. La puissance de ce déni permet qu’une certaine histoire se poursuive, quelle que soit l’histoire de l’anticolonialisme et de la « décolonisation ».

Cette continuité n’est donc pas seulement celle d’une idéologie tenace, qui résiste aux discours comme aux faits contraires. C’est celle d’un système effectif de gouvernance militaire mis en place dans le droit fil d’une doctrine coloniale. Cette doctrine a été réactualisée comme à contretemps, au gré d’enjeux géostratégiques nouveaux, mais aussi largement hérités. Ce contretemps, qui frappe ici par sa longévité, a été rendu proprement stupéfiant par le génocide de 1994, qu’un tel comportement colonial a rendu possible. Cette possibilité génocidaire sidère l’historien de la colonisation. Mais cette ouverture d’un nouveau champ historiographique lui permet aussi de voir plus clair sur la structure du temps colonial, qui rend au fond caduque ou inopérante l’idée même de contretemps.

Les enjeux et représentations qui accompagnent le système mis en place au Rwanda frappent aussi par leur anachronisme. Mais cet anachronisme fut précisément responsable d’une certaine actualité, si insensée a priori qu’elle semble inintelligible, y compris même à l’historien de la colonisation. Celui-ci pourrait en effet se sentir en tout point dépassé, voire non concerné par un si tardif événement. Or c’est bien à lui que revient d’écrire aussi cette histoire. L’histoire de la colonisation devient ici celle du temps présent. La temporalité de l’histoire coloniale est profondément modifiée par l’effectuation de ce génocide. Son étude l’est par force aussi – comme la réplique politique à trouver : on conçoit plus que jamais ici l’insuffisance de la lutte anticoloniale traditionnelle.

A qui entend refuser la politique qui produisit cette histoire, comme à qui veut avant tout l’étudier, il faut tenter non de comprendre l’inhumanité à l’oeuvre dans cette catastrophe, mais de déchiffrer la part d’intelligence, ou plutôt de rationalité qui l’a rendue possible. Pour le rôle qu’y a joué la France, cette rationalité déphasée, sinistrement intempestive, n’est pas directement celle du génocide, mais d’une certaine guerre : sa raison se situe dans une certaine doctrine militaire, d’origine coloniale, et dans l’audience que trouva celle-ci au niveau de la Présidence.

Une doctrine militaire coloniale appliquée au Rwanda.

Le Rwanda semble avoir été le lieu d’une expérimentation stratégique et militaire, dans le cadre d’une politique vouée à la défense des intérêts de la « francophonie ». Une idéologie géostratégique, donc, hantée par le péril communiste, puis par la présence anglophone sur le territoire africain, a guidé les agissements français dans ce pays, de la guerre froide à l’après-guerre froide. A cette idéologie s’est mêlée la mythologie raciale du Tutsi « Hamite », guerrier féodal et nomade d’origine blanche et parent du sémite, donc exogène, qui fut le support idéologique de la « Révolution » de 1959 et des pogromes qui suivirent. C’est de ce foyer syncrétique à forte teneur mythique que naît l’image du dangereux « Khmer noir » déboulant d’Ouganda (pays anglophone), en vigueur chez certains hauts-gradés de l’armée française, proches du président Mitterrand.

Les témoignages recueillis par Patrick Saint-Exupéry dans L’Inavouable, corroborent les thèses exposées par Gabriel Périès – qui se sont développées depuis le Rapport de la CEC[13] : ils confirment l’hypothèse d’une application, au Rwanda, de la  « Doctrine de la Guerre Révolutionnaire », ou « antisubversive », destinée à briser « l’ennemi intérieur » en mettant sous coupe réglée l’ensemble de la population. Cette doctrine, issue pour partie de l’expérience indochinoise, et expérimentée lors de la Bataille d’Alger en 1957, s’est développée au sein de l’Ecole de guerre française au début des années 50, pour s’exporter à travers le monde (Belgique, Argentine, USA, Rwanda) des années 60 aux années 80, jusqu’à la réactualisation tardive de 1994. Je cite Patrick de Saint-Exupéry :

« Nous avons instruit les tueurs. Nous leur avons fourni la technologie : notre ‘théorie’. Nous leur avons fourni la méthodologie : notre ‘doctrine’. Nous avons appliqué au Rwanda un vieux concept tiré de notre histoire d’empire. De nos guerres coloniales. Des guerres qui devinrent ‘révolutionnaires’ à l’épreuve de l’Indochine. Puis se firent ‘psychologiques’ en Algérie. Des ‘guerres totales’. Avec des dégâts totaux. Les ‘guerres sales’ » (p 253).

Ce programme stratégique s’est constitué à partir de deux systèmes : celui, vertical, des « hiérarchies parallèles » mis au point par le colonel Trinquier sur le modèle de l’ennemi Vietminh ; celui, horizontal, du « quadrillage du territoire » comme méthode de contrôle des populations, mise au point par le colonel Lacheroy en 1952. Héritant de la notion de « guerre totale » de Luddendorff, cette doctrine comporte un programme de propagande et de guerre psychologique, de déplacement et parcage des populations, de formation de milices d’autodéfense et d’ « escadrons de la mort », enfin d’autonomisation politique des structures de commandements militaires locales,  en relation directe avec la Présidence.

C’est pour parachever ce programme de militarisation intégrale de l’espace et du pouvoir qu’au Rwanda fut ainsi mis en place un « Commandement des Opérations Spéciales », c’est-à-dire, comme l’écrit P. de Saint-Exupéry, le « bras armé » d’un pouvoir aux « prérogatives illimitées », une « légion aux ordres de l’Elysée » (p 276). Mais d’après lui, la décision de mener une guerre au Rwanda précèda l’offensive du FPR en 1990, qui ne fut qu’un « prétexte » idéal. Il s’agissait en fait pour l’état-major français de « rejouer l’Indochine au Rwanda », devenu un « champ d’expérimentation » idéal. « L’opération grise, dit-il, est déjà dans les cartons ». Mais de quand date le carton ?

La relance de ces théories militaires émanant d’officiers que De Gaulle avait fini par écarter s’est faite sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. C’était une période faste pour les tenants de la doctrine militaire en question : les officiers français venaient enseigner leurs méthodes au régime argentin – ce qu’a publiquement nié en mars 2004 le Ministre des Affaires Etrangères Dominique de Villepin. Lequel avait utilisé peu avant à propos du Rwanda la formule du « double génocide », imitant en cela F. Mitterrand, formule qui suscita la réplique adressée de Patrick de Saint Exupéry dans L’Inavouable.

Aucun témoin ne doit survivre. Alison desforges, Human Rights Watch, FIDH


Mitterrand utilisa également le terme « génocides » au pluriel, dans un discours prononcé en novembre 1994. Discours de Monsieur François Mitterrand », Biarritz, 8 novembre 1994, p.4 » ( note de bas de page 74 ; p.766).

LIBERATION 07.04.04


Le silence coupable de la France
…Du début à la fin de la crise, François Mitterrand insiste sur le fait qu’au Rwanda, ce qui se passe n’est qu’une guerre civile débouchant sur «des massacres interethniques» plutôt qu’un génocide. En juillet 1994, il a cette phrase (rapportée par le Figaro du 12 janvier 1998) : «Dans ces pays-là, un génocide, c’est pas trop important.» A l’automne dernier, Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, parlait encore «des génocides» du Rwanda. Et, dans une récente tribune, publiée par Libération, il a défendu l’action de la France, en 1994 et avant, sans jamais utiliser le mot «génocide». La politique française ne manque pas de continuité…

Il est possible que l’application de ce système au Rwanda ait été envisagé – mais non mis en place comme le suggère Gabriel Périès – dès ces années 70, et même avant le coup d’Etat d’Habyarimana en 1973. Mais ce ne sont que des conjectures. En revanche, le territoire quadrillé sur le modèle du damier, chaque quartie étant surveillé par une « cellule » de contrôle, et chaque individu étant encadré de la naissance à la tombe, fut une réalité de la vie rwandaise bien avant 1990. Du reste, Mobutu avait fait siennes ces mêmes méthodes au Zaïre. Au Rwanda, la France y oeuvra directement et longuement. Le Rwanda était un petit pays, donc un petit Etat total – où il fut à peine nécessaire de déplacer et parquer les populations – ce qui fut fait néanmoins dans le Bugesera[14].

En 1975 il n’était encore question que d’exporter un modèle de contrôle de population et d’instruire une armée. De quand date donc la décision de préparer au Rwanda une guerre dans laquelle l’armée française aller jouer un rôle de premier plan ?

De la « coopération » à la guerre.

Le 27 novembre 2004, Paul Quilès défendait l’intervention militaire française de 1990 en la situant dans le cadre des « Accords de défense » signés avec le Rwanda. Il se réclamait même de sa qualité d’ancien Ministre de la défense contre ceux qui méconnaissent les obligations dues par la France à ces « accords de défense »: « Donc, dit-il, en 90, il y avait nécessité pour la France conformément à ses accords de venir aider le pouvoir en place contre une agression extérieure ; ce n’était pas une guerre civile, c’était une agression extérieure »[15].

P. Quilès fait ici référence aux accords d’assistance et de défense signés par la France avec les pays africains francophones lors des indépendances. Mais cette référence est fallacieuse pour plusieurs raisons. Outre l’interprétation tendancieuse qui consiste à faire de l’offensive du FPR en exil une « agression extérieure », confondue avec celle d’un Etat, un tel accord de défense ne fut pas signé avec le Rwanda. Avec le Rwanda c’est un accord non de défense mais de coopération civile qui fut signé, le 18 juillet 1975. Et rien dans la lettre de ces accords, y compris dans le texte modifié de 1983, n’obligeait la France à intervenir contre une agression extérieure.

Comme le rappelle le Rapport de la Mission d’information parlementaire, l’accord de 1975 stipule que le gouvernement de la République française met à la disposition du Gouvernement de la République rwandaise « les personnels militaires français dont le concours lui est nécessaire pour l’organisation et pour l’instruction de la Gendarmerie rwandaise ». Il précise (art. 2) que l’officier français dirigeant ces hommes relève de l’ambassadeur de France, et que les militaires français ne devaient « en aucun cas être associés à la préparation ou à l’exécution d’opérations de guerre, de maintien ou de rétablissement de l’ordre ou de la légalité ».

Les modifications apportées au texte de juillet 1975 en 1983, puis en 1992, montrent que la coopération devait devenir militaire et rendre une guerre possible. En 1983, l’article 3 – modifié à la demande du gouvernement rwandais – précise que les personnels français serviront « sous l’uniforme rwandais » et que leur « qualité d’assistants techniques militaires » serait « mise en évidence par un badge spécifique «’Coopération Militaire’ », sur la manche de l’uniforme. Surtout, la révision de 1983 supprime l’interdiction faite aux coopérants militaires français d’être associés à toute opération de guerre. Puis l’avenant du 26 août 1992 remplace la « gendarmerie rwandaise » par les « forces armées rwandaises » : la coopération est ainsi étendue à l’ensemble des missions militaires rwandaises.

Le problème est que cette modification majeure est apportée au texte deux ans après l’intervention militaire de la France en 1990. Les actions françaises menées au Rwanda pendant ces deux ans ne relevaient donc pas des accords signés par la France et le Rwanda, puisque le texte de 1983 ne comportait aucune obligation d’intervenir. De quel texte relevaient-elles alors, qui, du reste, contredirait les Accords d’Arusha programmant le retrait des militaires français? Et en quoi consistèrent ces actions ?

L’intervention française prit la forme officielle de l’opération Noroît. Tandis que les soldats belges se retiraient, de nouveaux soldats français vinrent rejoindre ceux qui, déjà présents, allaient rester trois ans encore. Trois détachements militaires français, en tout une centaine d’hommes, étaient ainsi présents au Rwanda au début 1991 : 1. une mission militaire locale d’assistance de 24 soldats (Mission Militaire de Coopération) ; 2. un détachement militaire chargé de l’évacuation des ressortissants (Noroît); 3. un Détachement d’Assistance Militaire et d’Instruction (DAMI), dirigé par le lieutenant-colonel Chollet, conseiller aussi du chef de l’état-major rwandais.

La présence de ce DAMI devait rester secrète, comme le montre un Fax envoyé alors à l’ambassadeur de France Georges Martres : « Nous n’avons pas l’intention d’annoncer officiellement la mise en place du Dami. Vous direz au président Habyarimana que nous souhaiterions qu’il agisse de la même manière ». Quelques semaines plus tôt, le 15 octobre 1990, l’Elysée avait été informé par le même Georges Martres des risques d’extermination des Tutsi au Rwanda. D’après le rapport de la Mission d’Information Parlementaire, « Georges Martres a estimé que le génocide était prévisible dès octobre 1993 ‘sans toutefois qu’on puisse en imaginer l’ampleur et l’atrocité’ ». Il a du reste ajouté que ‘le génocide constituait une hantise quotidienne pour les Tutsis’.» (p 297). Prévoir un génocide sans en imaginer l’ampleur ni l’atrocité : cette performance inédite rappelle un peu la « restriction mentale » jésuitique. Pour d’autres hauts-militaires cités dans le même rapport, le génocide était prévisible dès 1990 :

« Cette volonté d’éradiquer les Tutsis imprègne tout particulièrement l’armée composée  uniquement de Hutus. Le Général Jean Varret, ancien chef de la Mission militaire de coopération d’octobre 1990 à avril 1993 a indiqué devant la Mission comment, lors de son arrivée au Rwanda, le Colonel Rwagafilita, lui avait expliqué la question tutsie :’ils sont très peu nombreux, nous allons les liquider’« . (p 292)

C’est donc en toute connaissance de cause, en l’absence d’aucun texte contraignant, à l’insu des députés et semble-t-il des ministres, que commence en 1990 la guerre secrète menée par la France au Rwanda. Le colonel Canova, envoyé au Rwanda dès octobre 1990, puis le colonel Chollet, organisent une lutte antiguerrilla contre le FPR devenu ennemi intérieur. Cette lutte menée aux côtés des FAR se comprend comme une guerre totale, et répond pleinement aux normes de la doctrine, formation de milices comprise. La question cruciale est donc celle de « l’assistance » et de « l’instruction » apportée – et à qui exactement ? – par les Français du DAMI, et de la nature de ces « ennemis » intérieurs.

D’après le rapport de la MIP, la France est « intervenue sur le terrain de façon extrêmement proche des FAR (Forces Armées Rwandaises). Elle a, de façon continue, participé à l’élaboration de plans de bataille, dispensé des conseils à l’état-major et aux commandements de secteurs, proposant des restructurations et des nouvelles tactiques. Elle a envoyé sur place des conseillers pour instruire les FAR au maniement d’armes perfectionnées. Elle a enseigné les techniques de piégeage et de minage, suggérant pour cela les emplacements les plus appropriés » (p 163). Bernard Cazeneuve, corapporteur de la Mission, conclut ainsi : « sous couvert d’assistance au détachement Noroît, une centaine de militaires français menaient quasiment des actions de guerre sans qu’on puisse clairement établir quelle autorité politique le leur avait précisément demandée ». Mais le même B. Cazeneuve, commentant la modification apportée en 1983 aux accords de coopération, soulignait que le port de l’uniforme local par l’armée française « est une concession politique et un signe militaire fort qui ne doit pas être galvaudé ». Or une telle « concession politique » ne peut émaner que du plus haut degré des autorités françaises.

L’armée française a donc mené des « actions de guerre » décidées en haut lieu : les porte-parole de la doctrine de la guerre révolutionnaire auprès de Mitterrand étaient l’amiral Lanxade et les généraux Quesnot et Huchon. Le dispositif des hiérarchies parallèles fut assuré par des anciens d’Algérie, les officiers Lacaze et Heinrich. Le grand problème fut que la guerre que menaient les FAR n’était pas seulement une guerre contre le FPR. C’était une guerre menée contre des civils, et ces civils étaient des Tutsi.

C’est donc à la faveur d’un malentendu cultivé que la guerre française vint servir la cause du génocide. Ce malentendu s’exprimera naïvement par la bouche du colonel Jacques R., responsable du secteur Sud pendant l’Opération Turquoise : « Les miliciens font la guerre. Par souci de neutralité nous n’avons pas à intervenir »[16]. Or d’une part cette neutralité n’existait pas – au point que ce même colonel, semble-t-il, intervint pour éviter que les derniers rescapés de Bisesero ne soient sauvés (selon le rapport de la CEC, p.423-424, p.431) ; d’autre part et surtout les miliciens ne faisaient pas la « guerre » : ils exécutaient un génocide planifié.

D’après Gérard Prunier, comme d’après plusieurs témoins rwandais, les hommes du DAMI ne formèrent pas seulement les soldats ni les hommes de la garde présidentielle, mais les futurs miliciens eux-mêmes. D’autres témoins ont vu des soldats français présents aux côtés des soldats des FAR aux barrières ethniques où étaient identifiés, arrêtés, puis exécutés les Tutsi en 1991 déjà : Immaculée Cattier, dans le rapport de la CEC, raconte de quelle manière s’est déroulée sous ses yeux une de ces arrestations.

Selon d’autres sources, les soldats français étaient présents au camp d’entraînement de Bigogwe, lorsqu’eurent lieu les massacres voisins de Tutsi Bagogwe en 1993[17]. Les membres de l’armée française qui informaient l’Elysée – la Direction du Renseignement Militaire joua un rôle essentiel dans les décisions présidentielles[18] – était parfaitement au courant de ces massacres, comme du risque de génocide. Dès 1992 d’ailleurs, Paul Kagame, reçu par le Quai d’Orsay, s’était vu invité à cesser le combat, sans quoi s’il gagnait Kigali il ne trouverait plus aucun des siens dans son pays.


 

Pendant le génocide. La France et ses « alliés ».

         Pendant le génocide, les militaires furent officiellement évacués, remplacés par les troupes de la MINUAR. Mais plusieurs sources attestent de la présence de soldats français au Rwanda – ainsi que de mercenaires étrangers. Le général Roméo Dallaire, responsable des forces de l’ONU, qui échouera jusqu’au bout à faire entendre la nécessité d’une intervention militaire, affirme que le lieutenant-colonel Maurin – qui faisait partie de la coopération militaire française avant le génocide – était encore aux côtés des FAR la nuit du 6 au 7 avril. D’après le Rapport de la Mission d’Information Parlementaire, 47 soldats français sont encore présents pendant le génocide – tandis qu’il n’y en aurait plus selon E. Balladur et A. Juppé. Même contradiction à propos des ventes d’armes : d’après le rapport de la CEC, une livraison d’armes a lieu encore le 27 mai – qui met en cause la BNP – alors qu’Alain Juppé affirme qu’à cette époque les livraisons ont cessé (points 1.10 et 1.11 des « Conclusions provisoires de la CEC »).

Enfin l’armée française se voit étrangement secondée par certaines initiatives « privées ». D’après plusieurs sources, Paul Barril, ancien du GIGN reconverti dans le service vendu aux dictateurs africains, a mené à bien pendant le génocide une opération dite « Insecticide »[19], commandée semble-t-il par la veuve d’Habyarimana, opération dont était très probablement informé l’Elysée – qui plus tard fera venir celle-ci en France où elle vivra d’une pension versée par l’Etat. Le même Paul Barril se félicitera plus tard, dans Play Boy, d’avoir fièrement hissé le drapeau français de l’ambassade en ces jours de crise – au moment même où le massacre battait son plein[20].

Playboy mars 1995
Interview de Paul Barril

« Comme j’étais le conseiller du président Habyarimana depuis des années, le chef d’état-major, celui qui faisait fonction de ministre de la Défense, s’est naturellement tourné vers moi. Je suis arrivé en hélicoptère… Mon premier réflexe a été de courir à l’Ambassade de France remonter le mât des couleurs…Pour les Rwandais, déclarer que mon domicile serait l’Ambassade de France a été un choc psychologique très fort…Ce qui s’est passé au Rwanda permet à des privés comme moi, qui ne représentent leur pays qu’à titre privé, de montrer qu’on abandonne pas des gens qui vous ont fait confiance et qui parlent français« . 

Mais c’est bien sûr au plan politique et diplomatique que, pendant le génocide, l’appui au régime génocidaire va se manifester le plus clairement. Il semble que l’équipe formant le « Gouvernement Interimaire Rwandais », qui déclencha les massacres après l’attentat contre l’avion d’Habyarimana, et qui sera jugée responsable du génocide par le TPIR, se soit constituée dans l’ambassade de France et, aux dires de l’ambassadeur Marlaud lui-même, sous son contrôle (3.1. des « Conclusions provisoires de la CEC »). La France fut ensuite la seule puissance à reconnaître ce gouvernement, mais aussi à l’appuyer. Le signe le plus net en est l’accueil fait à l’Elysée et au Quai d’Orsay, le 27 avril 1994, au ministre des affaires étrangères et à l’un de ses leaders extrémistes – malgré la mise en garde de la FIDH, qui soulignait qu’un tel acte donnerait caution aux autorités responsables du génocide.

On ne peut donc pas dire que le maintien implacable de la même politique fut aveugle : c’est en toute clairvoyance que le génocide a été vu, reconnu et accepté – ce qui du reste, au plan moral, s’accorde avec la tolérance dont témoigne telle phrase de Mitterrand sur le génocide « pas très important » dans « ces pays-là », ou de Bruno Delaye, le Monsieur Afrique de l’Elysée, sur l’Afrique où l’on ne peut pas ne pas se « salir les mains »…

 Aucun témoin ne doit survivre. Alison desforges, Human Rights Watch, FIDH.

Dans un entretien avec des représentants de Human Rights Watch et de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme, Bruno Delaye, principal conseiller de Mitterrand pour les affaires africaines, admit que les « Hutu » avaient commis des actes horribles, tout en insistant sur le fait qu’ils luttaient pour leur survie. Il a ajouté que de tels agissements étaient regrettables, mais que c’était ainsi que les Africains se comportaient.(p.766)

Le plus grave est que la France, démission des USA aidant, ait pu entraîner la « communauté internationale » dans sa politique au moment crucial où le génocide pouvait être empêché. La représentation française à l’ONU, en étroite relation avec le Gouvernement Intérimaire Rwandais (GIR), a mobilisé un réseau international qui s’est révélé assez puissant – Boutros-Ghali lui-même étant un allié de la France – pour peser de manière décisive sur les décisions prises par le Conseil de sécurité. Malgré les constants avertissements de R. Dallaire, seule était prise en compte « l’information » donnée par Jacques Roger Booh Booh, ancien diplomate camerounais, dont les communiqués ne parlaient que de « conflit armés » et de « dérives » de la garde présidentielle (selon rapport CEC, p.235-239)…

Je cite ici Jean-Paul Gouteux :

« Peut-on imaginer qu’un criminel sans envergure comme Jérôme Bicamumpaka, le ministre des Affaires étrangères du GIR, qui occupait le siège du Rwanda au Conseil de sécurité de l’ONU, ait été soutenu par des gens parvenus en France aux plus hautes responsabilités politiques, François Mitterrand, Édouard Balladur (Premier ministre), Alain Juppé (ministre des Affaires étrangères) et Hubert Védrine (Secrétaire général à la présidence) ? Peut-on imaginer que ce criminel ait revendiqué ce soutien devant la diplomatie mondiale ? C’est pourtant ce qui s’est passé. Lors de la réunion du Conseil de sécurité le 16 mai 1994, ce représentant d’un gouvernement soutenu par la France fit un discours à l’ONU où il niait le génocide. Il affirmait que la radio rwandaise diffusait des messages de paix et que les responsables gouvernementaux sillonnaient le pays pour tenir des réunions de pacification[21]. Il n’en reprenait pas moins les mensonges délirants propagés par la RTLM (Radio Télévision des Mille Collines) et la revue de propagande raciste Kangura : « Outre les affirmations habituelles sur les centaines de milliers de Hutu tués par le FPR simplement parce qu’ils étaient Hutu, il ajouta que les soldats du FPR dévoraient le coeur de leurs victimes »[22]. Que purent bien penser les diplomates internationaux qui l’écoutaient en silence? »[23]

Un document accablant, retrouvé à Kigali, omis par la Mission parlementaire alors que son authentification et son interprétation étaient indispensables, a été reproduit dans le rapport de la CEC (pp 58-59). Il retrace l’entretien qui eut lieu à Paris une semaine avant cette réunion du Conseil de Sécurité, le 9 mai 1994, entre le lieutenant-colonel des FAR Ephrem Rwabalinda, et le général Huchon, chef de la Mission Militaire de la Coopération française (MMC).  Cet entretien fait explicitement état de : – l’intention de la France de porter secours à ses alliés ; – la mise en place d’une liaison cryptée entre la MMC et les FAR ; la nécessité de s’installer dans une guerre longue, mais aussi de renverser la mauvaise image donnée par les massacres. C’est au mois de mai en effet que l’opinion internationale commença de se montrer – relativement – sensible à ce qui se passait au Rwanda. Le GIR dut donc faire quelques efforts pour se rendre présentable. Il eut quelques difficultés à le faire, comme le montre la séance onusienne évoquée plus haut ; mais le Conseil de sécurité était prêt à oublier les « coeurs dévorés » par le FPR à condition d’entendre parler des « messages de paix » diffusés par la radio rwandaise..

         Et de fait, comme Jean-Pierre Chrétien l’a fait remarquer lors de la CEC, quelques jours après l’entretien du 9 mai à Paris, la Radio Télévision des Mille Collines change de discours : les 13 et 18 mai, on y annonce la bonne nouvelle de l’assistance française, mais à condition de ne plus voir de cadavres sur les routes, ni de massacres en plein jour ; on critique les excès des milices, on parle de « normalisation » du pays. Puis le 30 mai, le rédacteur en chef évoque des « suicides » de Tutsi et attribue ces massacres non planifiés à une colère populaire due à un problème ethnique (pp 67-69). La machine négationniste est lancée, au Rwanda comme en France.

Dissimulation et poursuite de la « guerre ».

Mais le terme de négationnisme ne convient pas bien ici. Comme on le voit dans les consignes de mai, c’est clairement l’image du génocide qui fait problème et non sa réalité. Celle-ci fait d’ailleurs l’objet d’une qualification explicite. Quelques jours après cet entretien, Alain Juppé parle de « génocide » (16 mai). Mais la formule de « double génocide », lancée et reprise comme un mot d’ordre, suivra de peu cette « reconnaissance ».

Aucun témoin ne doit survivre. Alison desforges, Human Rights Watch

Le 16 mai, le ministre des Affaires étrangères Alain juppé fut l’un des premiers hommes d’Etat à utiliser le terme de « génocide » à propos du Rwanda. Il écrivit toutefois « génocides » à la mi-juin, utilisant le pluriel pour suggérer que les deux parties au conflit étaient impliquées dans ce crime » (p.766)

Ce mot d’ordre est une solution à un problème juridique. La négation politique du génocide est impossible dès lors que le génocide a été attesté par l’ONU et a conduit à l’établissement du TPIR.  Dupliquer le génocide pour parler des massacres de civils commis par le FPR, c’est une manière d’égaliser deux phénomènes différents ; c’est aussi accompagner, par le discours, la guerre dorénavant politique que l’Etat français continue de mener contre le FPR. Le génocide n’est donc pas nié : il est normalisé. Sa réduplication est l’accompagnement discursif de la guerre qui se poursuit.

L’opération de dissimulation commandée par l’état-major français en mai 1994 va de pair avec la poursuite de la guerre, dont la politique devient alors la continuation. La politique française ne repose pas sur une négation du génocide, mais sur son acceptation comme dommage collatéral dans une guerre longue, toujours à poursuivre. La constatation qu’un génocide est en train de se dérouler ne décide pas d’un changement de politique – au-delà de l’hésitation entre la ligne mitterandienne (interventionniste) et la ligne balladurienne (non-interventionniste). Il modifie la forme du soutien politique et militaire français à l’équipe de l’ex-GIR, soutien qui passera désormais par l’intervention humanitaire et l’aide aux réfugiés

Comme l’a fait remarquer Roméo Dallaire, l’opération parrainée par Bernard Kouchner auprès des orphelins rwandais, au plan politique, profita au GIR. Le 14 mai, du reste, le même B. Kouchner était allé jusqu’à s’exprimer lui-même sur la très officielle Radio Rwanda, pour mettre en garde les milices.

J’ai serré la main du diable. La faillite de l’humanité au Rwanda. Roméo Dallaire

« La réunion s’est terminée sur Bagosora et ses chefs promettant d’aider l’évacuation des orphelins, alors que Kouchner était à la tête de sa pléthore de journalistes. J’ai détesté l’argument de Kouchner qui estimait que ce genre d’action serait une excellente publicité pour le gouvernement intérimaire. Je n’aimais déja pas l’idée de faire sortir du pays des enfants rwandais, mais se servir de ce geste pour montrer une meilleure image des extrémistes me donnait la nausée….Selon Yaache, Bagosora (présumé cerveau du génocide, ndlr) semblait désespéré et voulait que le transfert ait lieu sur-le-champ. En perdant l’occasion d’utiliser Kouchner, il perdait l’occasion majeure de montrer aux yeux des autorités française, de la population et du monde entier que les extrémistes tentaient vraiment d’arranger la situation. » p.464-467. [3]

La thèse du « double génocide », qu’on verra s’exprimer dans plusieurs organes de presse – Jeune Afrique, Le Figaro et Le Monde où l’on parlait encore le 16 mai d’ « affrontements terriblement meurtriers » – se prépare au même moment que l’intervention militaro-humanitaire dite Opération Turquoise. Le plan original de l’intervention  - selon l’option privilégiée de Mitterrand – était d’aller sur Kigali par le nord pour arrêter les massacres et rétablir le gouvernement Hutu, ce qui supposait d’affronter le FPR. La victoire du FPR fit que l’option humanitaire défendue par Balladur l’emporta. Mais c’est avec force blindés, hélico et jaguars que l’armée française se déploya, acclamée par les miliciens.

Quelle que soit la confusion du moment, la duplicité opérationnelle de Turquoise ne fait aucun doute : l’armée française avait mission de protéger la population civile, ce qu’elle fit la plupart du temps, mais aussi d’aider les génocidaires à se retrancher au Kivu, ce qu’elle fit aussi. La base de Goma devint le foyer du négationnisme. En Centre-Afrique enfin, d’après certaines sources, fut établie une nouvelle base d’entraînement – ce que nie le gouvernement d’alors. Il est certain en tout cas que l’armée française a exfiltré Bagosora, un des principaux organisateurs présumés du génocide, et le chef milicien Gatete. Ces gens n’étaient pas sauvés pour des raisons humanitaires, mais politiques.

 Aucun témoin ne doit survivre. Alison desforges, Human Rights Watch, FIDH, p.798.


« Les autorités françaises permirent aux soldats rwandais de demeurer à l’intérieur de la zone et d’y transiter sans y être inquiétés. Dans la plupart des circonstances ils ne les désarmaient pas et dans certains cas, ils les assistaient dans leurs déplacements. Selon un militaire étranger présent sur place, les soldats français ravitaillèrent même en carburant, avant leur départ pour le Zaïre, les camions de l’armée rwandaise chargés de butin pillé dans des maisons et des magasins. Au Zaïre, des soldats français promenaient leurs collègues rwandais dans des véhicules officiels et, d’après le rapport de la Mission d’Information, les soldats français livrèrent dix tonnes de nourriture aux troupes rwandaises à Goma, le 21 juillet 1994». 

  Réarmement dans l’impunité, Human Rights Watch, Rwanda/Zaïre, mai 1995, p. 9.


« Selon les fonctionnaires des Nations Unies [interviewés entre août 1994 et mars 1995], les militaires français ont fait voyager par avion des officiers importants, y compris le colonel Théoneste Bagosora et le leader des miliciens Interahamwe Jean-Baptiste Gatete, ainsi que les troupes d’élite des FAR et des miliciens en dehors de Goma, vers des destinations non identifiées, entre les mois de juillet et septembre 1994. »

Une note du Ministère de la Coopération demandant d’attribuer des visas à une partie listée d’entre eux « pour préserver l’avenir », montre que la politique française restait la même. Le FPR était et serait l’ennemi. D’après certains témoignages, des Hutu désireux de rentrer au Rwanda parce qu’ils n’avaient pas participé aux massacres se virent renvoyés à l’état-major des FAR avec des formules ironiques et menaçantes (« arrangez-vous avec vos supérieurs » ; « tu vas te faire couper la tête si tu rentres à Kigali »), et parfois racistes (« sale nègre »).

Mais des faits plus graves encore, à la fin du génocide, posent la question du caractère criminel de certains actes commis sous couvert de l’Opération Turquoise. Au sud-ouest du pays, à la fin juin 1994, d’après certains témoignages, des Tutsi furent abandonnés sinon livrés par certains soldats français aux tueurs. Sur une des collines de Bisesero, où s’organisa une résistance désespérée, la découverte des derniers survivants par l’armée française fut immédiatement suivie de nouvelles attaques, et ce fut au bout de trois jours seulement que les soldats français réapparurent enfin. Enfin le camp de Nyarushishi, selon plusieurs témoignages de victimes, fut transformé par certains soldats français – en particulier des légionnaires – en réserve de femmes à violer : un viol à caractère ethnique, toutes ces femmes étant des Tutsi rescapées du génocide[24]. Alors que les journalistes étaient assez nombreux au Rwanda à cette époque, la presse à cette époque fait silence sur tous ces points, tandis que les pleins feux étaient jetés sur les victimes du choléra au Zaïre.


 

« Complicité de génocide » ? Droit et négation d’Etat.

 

Lorsque le film de Raphaël Glucksmann, Tuez-les tous, est projeté à la télévision sur FR3, le 27 novembre 2004, la classe politique répond par une série de réactions violentes qui s’expriment dans le débat qui suit. Edouard Balladur, indigné, justifie Turquoise par le caractère anachronique d’une intervention coloniale, et conclut que loin d’en être coupable, la France doit être fière de l’ « admirable » politique qu’elle a menée là; Hubert Védrine, plus calmement, passe le réel à la moulinette de son usuel réductionnisme géostratégique : parlant de conflit entre deux Etats, dont l’un représenté par un gouvernement légal, il contredit tranquillement le Rapport parlementaire de 1998, dont il semble tout ignorer. Paul Quilès, lui, note la « naïveté » de Mitterrand, se réclame des fameux accords de défense, nie qu’il y ait une « responsabilité objective » mais une « erreur » regrettable, et conçoit que des excuses puissent être faites au peuple rwandais, mais en aucun cas à un gouvernement qui parle d’« implication » française.

Le rapport de la Commission d’Enquête Citoyenne de mars 2004 parle lui aussi d’implication, et de présomption de complicités. L’attitude offensive que venait de prendre Paul Kagame envers la France, lors de la commémoration du dixième anniversaire du génocide, a introduit une certaine confusion – propice à l’amalgame, continuellement cultivé, entre la critique de la politique française menée par la CEC et l’appui politique apporté à l’actuel gouvernement rwandais – malgré les distances prises par les uns et les autres à ce sujet dans les associations concernées, et l’indépendance effective de la Commission.

Lorsqu’une élue socialiste, le 13 avril 2004, interroge le Ministère des Affaires Etrangères sur l’attitude de la France au Rwanda, Dominique de Villepin répond par une solennelle batterie de dénégations qu’il est impossible de reprendre toutes ici[25], mais qui sont ainsi introduites : 1. la Mission parlementaire de 1998 a accompli un « effort de vérité » sans analogue « dans aucun autre pays »[26]. 2. Ses conclusions rappellent que « la France a été le pays le plus actif non seulement pour tenter de prévenir le drame de 1994, mais également de mobiliser la communauté internationale afin de venir en aide aux victimes du génocide », et que l’échec de ses « efforts en faveur de la paix » ne saurait constituer la « preuve » d’une « responsabilité », encore moins d’une « complicité » dans le génocide. 3 Alors que la Rwanda « ne faisait pas partie de l’héritage colonial français », la France s’est « très tôt investie dans les efforts pour s’efforcer d’enrayer la montée des tensions dans ce pays », qui avait déjà connu de graves violences intercommunautaires au cours des années 70 ». Suit l’histoire des « Opérations » françaises expliquée aux députés français.. Cette explication efface la guerre et place la crainte de « l’exode » – jamais celle du génocide – au coeur des préoccupations françaises. Elle fait conclure qu’ « aucun coopérant ni aucun militaire français n’a donc pu participer, de près ou de loin, au génocide perpétré au Rwanda » ; enfin, que « l’opération Turquoise n’a jamais failli à son devoir de neutralité et n’a jamais eu d’autre objectif que de sécuriser les populations civiles pendant la poursuite des combats militaires ».

On note le retour paradoxal de l’argument colonial : le Rwanda n’était pas une colonie française, et pourtant la France s’est investie comme aucun autre pays pour y maintenir la « paix » malgré les « tensions ». Une dénégation en cache toujours une autre : le Rwanda n’était pas une colonie, la France y travaillait pour la paix. Il faut dire que la France qui faisait la guerre en réalité au Rwanda n’avait pas exactemement les mêmes ennemis que les miliciens : derrière les « Tutsi », elle voyait la présence américaine en Afrique.

Le rapport de la Commission d’Enquête Citoyenne, ainsi que ceux qui l’ont conduit, se voient aujourd’hui violemment attaqués, à l’issue des plaintes déposées par plusieurs civils rwandais contre x pour certains faits commis pendant l’Opération Turquoise. La Ministre de la Défense, Mme Alliot-Marie, a déclaré récemment ces attaques « inadmissibles » et déploré la tendance française au « dénigrement » de notre pays, dont il fallait être plus fier (AFP 12.12.05). Peu après Dominique de Villepin s’exclamait, à l’Assemblée Nationale, en réponse aux demandes d’abrogation de la loi du 23 février 2005, qui demande aux enseignants de présenter la colonisation comme un acquis positif, qu’il assumait fièrement toute l’histoire de la République française (14-12-2005).

L’Etat français, et la mémoire de François Mitterrand, viennent de trouver leur défenseur en la personne de Pierre Péan – qui, en 1994, publiait un livre consacré à l’évolution politique de François Mitterrand pendant la guerre et l’Occupation[27]. On se souvient que ce livre, tout en éclaircissant certains faits, se réclamait de l’objectivité et de la complexité pour ne pas juger. Dans les faits, sa parution opportune avait évité à Mitterrand des mises en cause plus radicales, qui touchaient au présent : non seulement sa politique « rwandaise », mais sa tolérance étonnante, dans ses rencontres et son immédiat entourage, à l’extrême-droite française. Le livre de Péan avait eu pour effet d’occulter l’enquête confondante publiée la même année 1994 sous le titre La Main droite de Dieu[28]. L’itinéraire idéologique de Pierre Péan est donc parfaitement cohérent.

Un nouveau type de négationnisme se met donc en place – dont je ne parlerai pas ici. Il se conçoit logiquement comme une machine de guerre contre la machine juridique qui s’est mise en marche. Le livre de P. Péan est sorti en novembre 2005, pendant le séjour à Kigali de Brigitte Raynaud, juge d’instruction au Tribunal aux Armées de Paris, destiné à enquêter sur la plainte déposée par six ressortissants rwandais contre les militaires français de l’opération Turquoise. La négation des responsabilités françaises poursuit ainsi le cycle normal du négationnisme – qui est toujours, en même temps qu’une négation de l’histoire et une guerre aux témoins, un défi au droit.

La négation, précisons-le, ne concerne pas ici la réalité de la guerre secrète, qu’il est impossible de nier, mais la complicité de génocide. Ainsi Hubert Védrine a-t-il concédé que la responsabilité de la France pouvait se comparer à celle des USA dans la réalisation du génocide Khmer rouge : cette responsabilité, lointaine et indirecte, ne concernerait donc que la participation à une guerre, laquelle, par une série d’enchaînements étrangers à toute volonté politique, française autant qu’américaine, aboutit au génocide. Or si cette comparaison boîteuse a l’avantage de désigner clairement la frontière entre l’assumable et l’inassumable, cette présentation des choses ne respecte ni la réalité des faits, ni celle du droit.

La question de la complicité de génocide, loin de toute appréciation personnelle, pose un problème juridique qui nécessite d’être clarifié. Géraud de la Pradelle, le juriste qui préside cette Commission, l’a fait dans son livre Imprescriptible. La CEC a reprécisé ce point en réponse aux affirmations qui se multiplient ces temps-ci, dans le sillage du livre falsificateur et raciste de Pierre Péan, qui prétend révéler dans la thèse de la « complicité de génocide » une « inavouable manipulation » [29].


 

Afin qu’aucun malentendu ne subsiste ici,  je cite pour finir le communiqué de la CEC du 19 décembre 2005 :

 Commission d’enquête citoyenne
 

sur le rôle de la France

dans le génocide des Tutsi au Rwanda

SURVIE        AIRCRIGE        OBSARM

Communiqué, le 19 décembre 2005

 Après la parution de divers ouvrages à caractère négationniste, la Commission d’enquête citoyenne sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda (C.E.C.) tient à présenter les observations suivantes :

 1 – La notion de « génocide » et celle de « complicité de génocide » applicables au Rwanda et dans les pays limitrophes entre le 1er janvier et le 31 décembre 1994 ne sont pas affaires d’opinion.

Elles sont impérativement définies par la jurisprudence du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (T.P.I.R.), sur la base des articles 2 et 6.1 du Statut de ce Tribunal qu’a institué le Conseil de Sécurité des Nations Unies (v. Résolution 955 du 8 novembre 1994 ; v. aussi Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948).

En vertu de la loi 96-432 du 22 mai 1996, les juridictions françaises peuvent être saisies à raison d’actes accomplis par quiconque au Rwanda, entre le 1er janvier et le 31 décembre 1994 et doivent, alors, appliquer les mêmes principes que le T.P.I.R.

 2 – Conformément aux principes applicables (v ci-dessus, 1), n’importe quel massacre massif accompli au Rwanda n’est pas, ipso facto, un « génocide ».

Sont, seuls, constitutifs de « génocide » les « actes .commis dans l’intention de détruire en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel. »

 3 – Chaque fois que la question lui a été posée, le T.P.I.R. a constaté qu’un « génocide » avait été commis à l’encontre des Tutsi rwandais.

Il n’est donc pas possible de contester, en droit, l’existence de ce « génocide ».

 4 – Par ailleurs, en fait, aucun « groupe » rwandais autre que les Tutsi n’a été victime d’actes visant à sa destruction « en tant que tel ».

Dans ces conditions, il serait déraisonnable, en droit, de soutenir qu’un autre « génocide » que celui des Tutsi aurait été perpétré au Rwanda.

 5 – Nul ne prétend que la République française ait partagé avec tel ou tel gouvernement rwandais l’intention de détruire tout ou partie du groupe formé par les Tutsi.

En droit, cependant, il n’est pas nécessaire que les autorités françaises aient eu cette intention pour être « complices ».

En effet, la « complicité » n’implique pas « l’intention spécifique qu’a l’auteur principal de commettre le génocide » (v. notamment, T.P.I.R., Jugement du 15 juillet 2004, affaire Ndindabizi).

Il faut – mais il suffit – que le complice ait « au moins connaissance de l’intention générale et spécifique de l’auteur principal » (v. le même jugement).

Or, dans le cas du Rwanda, les autorités françaises avaient indiscutablement cette connaissance (v. notamment, les déclarations du ministre français des Affaires étrangères, le 15 mai 1994 à l’issue d’un Conseil des ministres européens et le 18 mai suivant, à l’Assemblée nationale ; v. également, le rapport de la Mission d’information parlementaire sur le Rwanda, chapitre VI, pp. 286 et suivantes).

 6 – En vertu de l’article 6.1 du Statut du T.P.I.R. l’encouragement « à préparer, planifier ou exécuter » le « génocide » est une forme de « complicité ».

Or, il a été jugé que « la présence d’une personne en position d’autorité en un lieu où un crime est en train d’être commis ou en un lieu où il est connu que des crimes sont régulièrement commis peut générer une forme d’approbation . qui s’assimile à l’aide et à l’encouragement. Ce n’est pas la position d’autorité qui est importante en elle-même, mais plutôt l’effet d’encouragement qu’une personne en position d’autorité peut susciter au regard de ces évènements » (v. le même jugement du 15 juillet 2004).

En droit, par conséquent, la « présence » de militaires français « en un lieu où un crime est en train d’être commis ou en un lieu où il est connu que des crimes sont régulièrement commis » est susceptible de constituer une « complicité ».

 7 – Nombre de témoignages et de documents permettent, malheureusement, de nourrir le soupçon de « complicité » des autorités françaises civiles et militaires par d’autres faits que la simple présence.

Il s’agit, notamment, de la remise de Tutsi aux Forces Armées Rwandaises (F.A.R.) et aux milices – pour ne rien dire des allégations de meurtres et de sévices graves ; enfin, surtout, de l’aide militaire, technique, financière et diplomatique apportée de 1990 à la fin d’août 1994, à un appareil d’Etat qui préparait puis faisait exécuter le « génocide » (v. notamment, le rapport de la C.E.C., L’horreur qui nous prend au visage, Karthala 2005, pp. 420 et suivantes).

 8 – La C.E.C. se réserve de publier un rapport complémentaire à partir des éléments d’information qu’elle n’a cessé de recueillir depuis mars 2004 sur les divers aspects de l’implication française.

La Commission d’Enquête Citoyenne

www.enquete-citoyenne-rwanda.org




 

[1]Sven Lindqvist, « Exterminez toutes ces brutes ». L’Odyssée d’un homme au cour de la nuit et les origines du génocide européen, (Stockholm, 1992), Ed. Serpent à plumes, 1998.

[2] Cf en particulier Olivier Lecour Grandmaison, Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’Etat colonial. Fayard, 2004.

[3] Voir à ce sujet Mongo Beti, « Repentance », in C. Coquio éd., L’Histoire trouée. Négation et témoignage, 2004. Ce texte avait été prononcé à un colloque d’Aircrige tenu a à Paris IV-Sorbonne en juin 2001 sur le thème « Guerres d’indépendance et ‘décolonisation’ : mémoires effacées et violences actuelles : Madagascar, Cameroun, Algérie ».

[4] Discipline dont relevait en revanche le livre que j’ai consacré aux discours sur le Rwanda et les Rwandais avant et après le génocide, Rwanda. Le réel et les récits, Belin, 2004 (Collection « Littérature et politique » dirigée par Claude Lefort).

[5] Sur ce titre, voir la préface de François-Xavier Verschave, coéditeur du livre avec Laure Coret.

[6] On consultera également le livre de Jean-Paul Gouteux, La Nuit rwandaise. L’implication française dans le dernier génocide du siècle, L’Esprit frappeur, 2002,

[7] Patrick de Saint-Exupéry, L’Inavouable. Les Arènes, 2004 ; Roméo Dallaire, J’ai serré la main du diable.  La faillite de l’humanité au Rwanda, Ed. Libre Expression, 2003.

[8] Pierre Brana, corapporteur avec Bernard Cazeneuve de la Mission d’Information Parlementaire de 1998, et Jean-Christophe Rufin, qui était en 1994 membre du cabinet du ministre de la Défense François Léotard en 1994, et qui fut envoyé en mission au Rwanda pendant Turquoise. L’un montra sa bonne volonté, mais aussi les limites de celle-ci, l’autre sa confusion ou son inconscience, mais aussi les limites de celles-ci.

[9] Voir C. Coquio et Aurélia Kalisky éd., Rwanda 2004 : témoignages et littérature, revue Lendemains, n°112, 2003 ; Laure Coret éd., Rwanda 1994-2004 : des faits, des mots, des ouvres. Autour d’une commémoration L’Harmattan, 2004 (Collection « Esthétiques » dirigée par Jean-Louis Déotte).

[10] Voir C. Coquio éd., L’Histoire trouée. Négation et témoignage, L’Atalante, 2004  - qui comporte trois textes sur le génocide rwandais : l’un sur le déni politique (L. Bagilishya), l’autre sur le témoignage (J.P. Karegeye), et un témoignage de rescapée (Spéciosa Mukayiranga).

[11] Voir Des Crimes contre l’humanité en République française (France 1990-2002), textes réunis par Catherine Coquio en collaboration avec Carol Guillaume, Paris, L’Harmattan, « Questions contemporaines », 2006. ».

[12] Je renvoie ici à mon introduction au volume L’Histoire trouée. Négation et témoignage, op. cit., « A propos d’un nihilisme contemporain : déni, négation, témoignage ».

[13] Voir Gabriel Périès, « La Doctrine de la Guerre Révolutionnaire : Indochine, Algérie, Argentine, Rwanda. Trajets d’une hypothèse », C. Coquio éd., L’Intégration républicaine des crimes contre l’humanité. France 1990-2002, Paris, L’Harmattan, 2006, (collection « Questions contemporaines »).

[14] Voir ce qu’en disent les rescapés interrogés par Jean Hatzfeld dans Dans le nu de la vie. Récits des marais rwandais. Seuil, 2000.

[15] Propos tenus lors du débat qui a suivi la diffusion du film de R. Glucksmann Tuez-les tous, sur France 3, le 27 novembre 2004.

[16] Propos publié dans Libération, 27 juin 1994.

[17] Voir Jean-Paul Gouteux, « Rwanda : la diplomatie française au service d’un génocide », in L’Intégration républicaine du crime contre l’humanité, op. cit.

[18] Voir à ce sujet Jean-François Dupaquier, « L’intervention française au Rwanda : information et décision politique », Ibid.

[19] Les Tutsi étant appelés « cafards » et « cancrelats ». Gabriel Périès renvoie à l’image diffusée par les 5èmes Bureaux pendant la guerre d’Algérie, qui parlent du « criquet » ou du « cancrelat » à écraser à propos des Fellagha.

[20] Voir J.P. Gouteux, art. cit.

[21] Nations Unies, Conseil de Sécurité, 3377ème réunion, lundi 16 mai 1994, S/PV/3377.

[22]Aucun témoin ne doit survivre, op. cit, p 750.

[23] J.P. Gouteux, « La diplomatie française au service d’un génocide », in C. Coquio éd., L’Intégration républicaine des crimes contre l’humanité, op. cit.

[24] Sur tous ces points, voir le rapport de la CEC, et en particulier les témoignages recueillis par G. Kapler.

[25] Il s’agit de la question n°37510, posée par Chantal Robin-Rodrigo (socialiste – Hautes Pyrénées), publiée au JO le 13 avril 2004.

[26] La forme superlative de ce satisfecit revient à effacer l’effort plus remarquable de la Belgique – qui conduisit du reste à une demande politique e « pardon », d’une part, et à un travail de justice d’autre part.

[27] Pierre Péan, Une jeunesse française 1934-1947, Paris, Fayard, 1994.

[28] Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Pérez, La main droite de Dieu, Paris, Seuil, 1994.

[29] Noires fureurs, blancs menteurs, Paris, Mille et une nuits, 2005, en particulier pp 456 et suiv. Selon Pierre Péan, l’état-major français ne pouvait connaître la situation des Tutsi massacrés dans les collines . Voir p 479 : « Si l’état-major n’a pas réagi à la découverte de Bisesero par Diego c’est tout simplement parce qu’il n’en a rien su ! » (Diego était l’officier commandant un détachement présent à Bisesero le 27 juin). Or, les militaires français et le Ministre de la Défense en personne ont bénéficié d’informations répétées sur les massacres en cours – notamment de la part des journalistes présents du 26 au 30 juin 1994 (Cf le rapport de la CEC pp 420 et suiv). Il est donc difficile de croire à l’ignorance de l’état-major. Le soupçon de « complicité » – ne serait-ce que par la « présence » qui vaut « encouragement »est semble-t-il malheureusement fondé.

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Dernière correction le 20.04.06 par l’auteure

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Kolwesi, Sarkozy et le sens de l’Histoire.La France s’apprête à commémorer un haut fait du néocolonialisme

Posté par issopha le 22 janvier 2008

 Kolwesi, Sarkozy et le sens de l’Histoire

La France s’apprête à commémorer

un haut fait du néocolonialisme

Le 21 janvier 2008, par Cellule,

Cellule Francafrique — www.cellulefrancafrique.org

Est-ce Carla qui lui insuffle le sens de la rime ? Nul ne contestera que Kolwesi rime avec Sarkozy. Mais de là à rendre hommage aux interventions militaires françaises en Afrique depuis 30 ans ! La réécriture de l’histoire par le président anti-repentance laisse pantois.

Au bord de l’indigestion après 8 mois de gavage au sarko-show, les observateurs fatiguent un peu, au point de laisser passer des perles. Celle distillée le 10 janvier 2008 à l’occasion des voeux du chef de l’Etat à l’Armée et aux Anciens combattants mérite le détour :

« 2008 sera une année extrêmement riche sur le plan de la mémoire. (…) La mémoire, ce n’est pas la nostalgie du passé, c’est la préparation de l’avenir. La mémoire, ce n’est pas quelques vieux souvenirs qu’on exhume quelques heures dans l’année. La mémoire, c’est les valeurs qu’on célèbre, qu’on respecte et dont on décrit l’actualité pour les plus jeunes de notre pays. (…) la mémoire, c’est la modernité.

Je souhaite (…) que le 30ème anniversaire de l’opération de Kolwezi soit l’occasion de rendre hommage aux militaires français qui, depuis trente ans, participent aux opérations extérieures. Vous savez, un pays qui a des souvenirs, un pays qui a une histoire, et bien cette histoire elle est utile. Pour la respecter, il faut en parler, il ne faut pas en avoir honte (…) Qu’est-ce qu’on veut enseigner à nos enfants ? Qu’est-ce qu’on veut qu’ils retiennent ? Qu’est-ce que l’on attend de l’école ? Ce n’est pas simplement une affaire de spécialiste comme l’on dit. D’ailleurs maintenant, on ne peut plus parler de rien si on n’est pas spécialiste. Comme il y a des spécialistes de tout, on ne sait jamais si on tombe sur le bon numéro. Cela compte aussi, il faudra que l’on en parle de tout cela. Là aussi, je suis désolé mais on a le droit d’avoir des convictions et d’essayer de les faire partager à un pays. »

Petit rappel : Kolwesi se situe au Katanga (ou Shaba), province de l’actuelle République démocratique du Congo (RDC – ex-Zaîre) aux riches sous-sols qui a cherché plusieurs fois à faire sécession. Chaque fois, matée par Kinshasa avec l’aide des « affreux » Bob Denard et consorts ou autres toupes étrangères. En 1978, alors que les Angolais appuient militairement les sécessionnistes, ce sont les parachutistes français qui viennent secourir le régime aux abois de l’ubuesque Maréchal Mobutu en prenant d’assaut Kolwesi. Officiellement, ils viennent secourir les Européens victimes de l’invasion angolaise. En réalité, nul ne sait si ce ne sont pas les services secrets zaïrois qui ont tiré sur les Européens pour faire venir leurs troupes.

Dans tous les cas, Kolwesi n’est que l’un des multiples exemples de l’interventionnisme militaire français en Afrique, qui a trop souvent servi à mettre en place ou maintenir des régimes sanguinaires ou corrompus. Les exemples sont légion, par exemple en Centrafrique, au Tchad, au Zaïre, au Rwanda ou au Togo. Et, toujours, sur décision de la cellule africaine de l’Elysée, en l’absence de débat démocratique en France.

Fort de sa légitimité démocratique, Sarkozy se croit mandaté pour réécrire l’Histoire. Affichant un anti-intellectualisme inquiétant, le chef de l’Etat anti-repentance est en train de réécrire l’Histoire de la France (et de l’Afrique) pour mieux l’adapter à sa « préparation de l’avenir » En rendant « hommage aux militaires français qui, depuis trente ans, participent aux opérations extérieures », Sarkozy salue non seulement Kolwesi, mais les multiples interventions pour faire et défaire les régimes de la Centrafrique, pour défendre Eyadema et Déby contre vents et marées, pour soutenir les militaires rwandais d’Habyarimana dans l’abjection.

Après l’hommage rendu à Foccart, la mémoire sélective du président a de quoi inquiéter. Quel avenir prépare-t-il à la relation entre la France et l’Afrique ?

Plus que jamais, la proposition qu’Amara Konaré avait émise suite au discours de Sarkozy à Dakar est d’actualité : des cours d’histoire africaine feraient le plus grand bien au président de la République française. Même s’il risque de n’en avoir cure de ces « affaires de spécialistes »

Après la sortie de Bockel contre la Françafrique

Bongo, Biya et Sassou se trahissent… mais Sarkozy les rassure

 

Le 21 janvier 2008, par Cellule,

Pourquoi Bongo, Biya et Sassou se sont-ils sentis visés par l’accusation de « gaspillage des fonds publics » ? Eux que l’on connaît pourtant d’une probité à toute épreuve. Las ! Loin de s’émouvoir de ces encombrantes confessions, Sarko le killer donnait aussitôt des gages à ses « amis africains » – du moins, ça y ressemble.

Dans son appel à ce que le président de la République enterre la Françafrique, le secrétaire d’Etat Jean-Marie Bockel avait pris bien soin de ne stigmatiser personne. « Je ne suis pas là pour montrer du doigt tel ou tel chef d’Etat. Ce serait contre-productif », affirmait-il au journal Le Monde le 15 janvier.

Dans ce contexte, il est assez savoureux de voir le mollah de la Françafrique s’indigner publiquement des propos dudit Bockel ! Accusations de néocolonialisme, menace d’expulser la correspondante de RFI (qui avait eu l’outrecuidance de couvrir la répression contre les ONG gabonaises), appels répétés à l’Elysée… Omar n’a pas ménagé ses efforts pour obtenir des gages du plus haut sommet de l’Etat français. Aussitôt imité par ses accolytes Biya et Sassou. (Voir le verbatim ci-après).

Leur lobbying semble avoir marché. Si dans le discours, Sarkozy promet que la relation de la France avec l’Afrique changera car « l’Afrique a changé », on est loin des gestes symboliques de rupture annoncés par Bockel. Après la visite décriée au Gabon, l’itinéraire du second tour d’Afrique de Sarkozy faisait l’objet de toutes les spéculations. L’étape sulfureuse en Angola serait-elle sacrifiée sur l’autel de la rupture ? Loupé. A l’heure où la France entière pleurait Carlos, Sarkozy confirmait au contraire qu’il nous enverrait des big bisous de Luanda fin février, s’en allant gaiement « sceller avec le président Dos Santos les retrouvailles franco-angolaises ».

Quelques jours après avoir mis en garde son mentor (« nous pouvons demander un engagement de transparence sur l’utilisation des ressources en matières premières (..) Je suis en dialogue avec le président de la République à ce propos. Le moment est venu que je sois soutenu jusqu’au bout« ) , Bockel en prend pour son grade. Osons le dire : parler démocratie à Sarkozy, c’est un peu comme pisser dans un bockel. Car sans préjuger de son incontestable bagout auprès des dictateurs de tous pays, peut-on imaginer une seule seconde super-Sarko obtenir « un engagement de transparence » du régime le plus opaque du continent noir (et pourtant, Sassou ne démérite pas !) ?

Evidemment, l’Elysée saura nous démontrer qu’il n’y a là aucun reniement. Préparons-nous donc à en bouffer, de la rhétorique du genre « vous comprenez, faut dialoguer avec ces régimes si on veut qu’ils évoluent » – d’ailleurs, depuis 50 ans la stratégie a fonctionné à merveille ! Total, Bouygues et Bolloré ne diront pas le contraire : leur dialogue avec lesdits régimes est fructueux, il ne cesse d’évoluer dans le bon sens.

Ayons tout de même une petite pensée pour le maire de Mulhouse qui, à l’heure où l’on parle, doit gamberger sec (pédaler dans la choucroute, comme on dit chez lui). Tel Jean-Claude Dus dans les inoxydables Bronzés, Jean-Marie Bockel avait dû se dire : « avec Sarkozy, j’ai une ouverture ». Beau succès ! Il ne nous reste plus qu’à adopter la maxime dudit Dus – la rupture de Sarko avec les dictateurs africains : qui sait, sur un malentendu ?

Le Gabon juge « inacceptables » les propos du secrétaire d’Etat français à la Coopération, Jean-Marie Bockel, sur la nécessité de signer « l’acte de décès de la Françafrique ».

AFP – vendredi 18 janvier 2008

« Surprenant », « propos inaceptables », « arrogance ». Le Gabon a vivement réagit aux propos de Jean-Marie Bockel, qui a prôné, mardi, une véritable « rupture » dans les relations franco-africaines.

Le secrétaire d’Etat à la Coopération a affirmé la nécessité de signer « l’acte de décès de la Françafrique » et dénoncé « un mode de relations ambigu et complaisant, dont certains, ici comme là-bas, tirent avantage, au détriment de l’intérêt général et du développement ». « De tels propos ne peuvent être mus que par l’ignorance des réalités de la coopération franco-africaine », note sèchement vendredi un communiqué du Conseil des ministres gabonais, présidé par M. Bongo, au pouvoir depuis 1967.

Clichés méprisants sur l’Afrique Le communiqué, essentiellement consacré à répliquer aux déclarations de Jean-Marie Bockel, affirme sa « surprise » que « soient véhiculés à un tel niveau de responsabilité des clichés méprisants faisant des Etats africains de vulgaires mendiants sollicitant sans fin l’aumône de la France ». « Cette attitude (est) d’autant plus inacceptable quand on sait les avantages que tirent la France et les autres Etats occidentaux de leurs rapports économiques depuis toujours, avantages mutuels par ailleurs ».

Le gouvernement gabonais a été particulièrement choqué par la déclaration de M. Bockel, issu de la gauche et entré au gouvernement français dans le cadre de l’ouverture prônée par le président Nicolas Sarkozy, sur les pays « à rente pétrolière ». Le secrétaire d’Etat avait exhorté le Président français à ne plus « céder à un certain nombre de caprices (…) de demandes incohérentes de certains pays africains qui ont (…) une rente pétrolière qu’ils ne consacrent pas aux investissements qu’ils nous demandent de financer », visant implicitement le Gabon producteur de pétrole où opère en particulier le groupe français Total.

Ce passage est d’ailleurs repris dans le communiqué du gouvernement gabonais qui observe que « si la France estime que l’Afrique lui coûte cher, il lui revient souverainement d’en tirer les conclusions, sans être obligée de se justifier de façon aussi peremptoire ».

Pressions du Gabon Le Gabon brandit au passage la menace de se tourner vers « des partenaires plus respectueux de la dignité de ses peuples et de la souverainté » des Etats africains. « Il conviendrait donc que les partisans d’une certaine rupture en France sachent rompre avec l’arrogance qui a souvent marqué leurs rapports avec l’Afrique », conclut le communiqué.

Selon un diplomate s’exprimant sous couvert d’anonymat, « cette réplique du gouvernement gabonais n’a rien d’étonnant. Elle a été faite pour marquer le coup et montrer le mécontement des autorités ».

Le doyen des chefs d’Etat africains, M. Bongo, qui a connu tous les présidents de la Ve République française, est l’un des derniers symboles des relations particulières qui ont longtemps uni Paris et ses ex-colonies.

Il fut un des principaux relais du système « françafricain » où s’entremêlaient raison d’Etat, lobbies et réseaux politico-affairistes, permettant à la France de maintenir son influence sur le continent. Son nom apparaît ainsi dans l’affaire du pétrolier Elf, absorbé par Total, symbole des dérives de la Françafrique.

Le Gabon est un allié privilégié de la France en Afrique centrale, son influence ayant notamment servi à dénouer des crises survenues ces dernières années dans cette région et Nicolas Sarkozy s’y était rendu en juiller dernier.

Des dirigeants africains rejettent les propos de M. Bockel

La charge de Jean-Marie Bockel, secrétaire d’Etat français à la coopération, contre le « gaspillage des fonds publics » par certains régimes africains et le retard mis par Nicolas Sarkozy à concrétiser sa promesse d’une rupture avec les turpitudes de la « Françafrique » a suscité la colère dans plusieurs palais du continent noir.

Les présidents Paul Biya (Cameroun), Denis Sassou N’Guesso (Congo) et Omar Bongo (Gabon) ont appelé l’Elysée pour protester contre les propos tenus par M. Bockel dans Le Monde daté mercredi 16 janvier, puis lors de ses voeux à la presse. « La rupture tarde à venir, avait-il déclaré dans notre édition. Il y a encore trop de rentes de situation, trop d’intermédiaires sans utilité claire, trop de réseaux parallèles pour permettre un partenariat assaini, décomplexé, d’égal à égal. La « Françafrique » est moribonde. Je veux signer son acte de décès. »

La réaction la plus vive est venue du Gabon, dont le président, Omar Bongo, a jugé « inacceptables » les propos du secrétaire d’Etat français. Vendredi, dans un communiqué, le gouvernement gabonais a exprimé sa « surprise » à l’égard « des clichés méprisants faisant des Etats africains de vulgaires mendiants sollicitant sans fin l’aumône de la France ».

« Cette attitude (est) d’autant plus inacceptable quand on sait les avantages que tirent la France et les autres Etats occidentaux de leurs rapports économiques depuis toujours, avantages mutuels par ailleurs « , note un communiqué du conseil des ministres, présidé par M. Bongo. Celui-ci, au pouvoir depuis quarante ans, a été cité dans le scandale pétrolier Elf, mais aussi dans le règlement de plusieurs crises africaines. Il est l’un des derniers symboles des relations franco-africaines postcoloniales. Le Gabon menace de se tourner vers « des partenaires plus respectueux de la dignité de ses peuples et de la souveraineté » des Etats africains.

Vendredi après-midi, M. Sarkozy a paru soutenir son secrétaire d’Etat en déclarant : « L’Afrique a changé, et la relation de la France avec l’Afrique doit aussi changer. » Le président français souhaite « une action plus proche de la société civile » et « attend de nos ambassadeurs des propositions précises à cet égard », chargeant M. Bockel d’en dresser « la synthèse » .

Philippe Bernard Article paru dans Le Monde du 20.01.08

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La Belgique a laissé la CIA assassiner Patrice Lumumba. Autopsie d’un crime d’État

Posté par issopha le 8 novembre 2007

La Belgique a laissé la CIA assassiner Patrice Lumumba

Autopsie d’un crime d’État

samedi 15 décembre 2001

 

La Commission d’enquête de la Chambre des représentants de Belgique a rendu son rapport sur l’assassinat de Patrice Lumumba après un vif débat chez nos voisins du nord. La commission exhonère le pays de toute responsabilité directe, mais admet qu’elle a laissé faire. La Commission s’emploie à faire retomber la culpabilité sur les seuls Katangais et à passer sous silence la responsabilité américaine. Pourtant, dès 1975, la Commission Church du Sénat des États-Unis révélait le complot de la CIA contre Patrice Lumumba.

Une fois de plus, le fantôme de l’ancien Premier ministre congolais fait ressurgir les vieux cauchemars de la Belgique.

Le livre, que Ludo De Witte publia en 1999 sur l’assassinat de Lumumba, jeta une lumière crue sur une période où la mythologie avait largement pris le pas sur la vérité historique. L’écran de fumée qui masqua une politique cynique est en train de se dissiper après 40 années d’occultation efficace. Les menées néocoloniales apparaissent dans leur sordide réalité avec les révélations sur l’assassinat du premier chef de gouvernement du Congo indépendant.

Le destin de Patrice Lumumba est éminemment symbolique : héros de la lutte pour l’indépendance, c’est le jour des cérémonies célébrant celle-ci que Lumumba devient une cible.

Le 30 juin 1960, dans la grande salle du Palais de la Nation à Léopoldville, où se déroule la cérémonie de proclamation de l’indépendance, Patrice Lumumba bouscule le protocole, trouble une image, qui se voulait sereine, de passation des pouvoirs.

Le roi Baudouin prononce un discours au ton paternaliste, dans le style de l’époque, rendant hommage à son arrière-grand-père Léopold II. Le président Joseph Kasa-Vubu répond avec diplomatie. Le Premier ministre Patrice Lumumba prend la parole sur un tout autre ton, faisant voler en éclats la vitre dépolie voilant la réalité.

« Ce que fut notre sort en 80 ans de régime nationaliste, nos blesssures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions le chasser de notre mémoire ; nous avons connu un travail harassant, exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. »

« Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des Nègres ».

Cette façon de ne pas jouer le jeu de la « transition », d’effrayer l’ancien pays colonisateur au point de lui faire craindre de perdre tout contrôle sur le Congo « indépendant », a sans doute scellé le sort du leader nationaliste, d’autant que les actes suivent les paroles.

Moïse, le sauveur !

Le 5 juillet, les soldats congolais de la Force publique (créée en 1886 par Léopold II) se mutinent contre leurs officiers belges. Lumumba démet le général Janssens qui s’oppose à l’africanisation des cadres. Le colonel Joseph-Désiré Mobutu est nommé chef d’état-major. Moïse Tshombe, leader du Katanga, s’oppose à toute africanisation de l’armée et proclame la sécession de sa riche province.

Ce contre-feu allumé ne déplaît pas à la Belgique, qui voit là l’occasion de sauver ce qui peut l’être en attendant mieux. Mieux, ce ne peut-être que la disparition du Premier ministre.

Les États-Unis du président Eisenhower s’inquiètent de voir un crypto-communiste au pouvoir et, avec pragmatisme, envisage un assassinat.

Kasa-Vubu, sous la pression américano-belge, démet de ses fonctions Lumumba, qui, à son tour, annonce qu’il destitue le Président et se voit confirmé dans ses fonctions par la Chambre et le Sénat.

Dans l’urgence, des scénarios sont envisagés à Washington et à Bruxelles.

Kasa-Vubu prétend dissoudre le Parlement congolais, justifiant l’entrée en scène du colonel Mobutu, qui effectue son premier coup d’État le 14 septembre.

Lumumba se trouve au centre d’un cercle formé par ceux qui ont intérêt à sa perte. La CIA, qui a envisagé plusieurs scénarios d’élimination, reste à l’arrière-plan et le comte d’Aspremont-Linden, ministre des Affaires africaines, peut envoyer le 5 octobre 1960 un télégramme, dans lequel il écrit : « L’objectif principal à poursuivre dans l’intérêt du Congo, du Katanga et de la Belgique, est évidemment l’élimination définitive de Lumumba ».

Patrice Lumumba vient de perdre le pouvoir et, dans la nuit du 27 au 28 novembre, il s’évade de sa résidence surveillée par les Casques bleus pour tenter de gagner Stanleyville. Il a encore de très nombreux partisans.

Le 2 décembre, Lumumba est arrêté au Kasaï par des soldats de Mobutu et envoyé au camp Hardy à Thysville.

Lumumba, ayant de nombreux partisans dans le pays, étant protégé dans sa cellule par des Casques bleus ghanéens, il faut le transférer dans un endroit sûr. Cet endroit, pour les autorités belges, devait être le Katanga. Tshombe n’est guère tenté par ce « cadeau empoisonné », qui risque de le compromettre. L’insistance du ministre des Affaires africaines, la pression belge ont raison de ses réticences.

La Katanga belge

En ce qui concerne les relations de la Belgique et du Katanga sécessioniste, l’envoyé du sécrétaire général de l’ONU, Dag Hammarskjod, se révèle un témoin précieux. Le 21 juillet, peu de temps après son arrivée, il avait envoyé ce télégramme : « Tshombe est une marionnette manoeuvrée par les Belges : il ne prend aucune décision qui ne soit inspirée par les Belges, ne tient aucune réunion officielle sans la présence d’un Belge et, sans les Belges, n’aurait pu accéder au pouvoir. » Hammarskjod a accédé à la demande de Lumumba d’envoyer des Casques bleus pour remplacer les troupes belges, mais n’entend pas s’opposer à l’indépendance de la région, ni aux manoeuvres des Belges.

Le 17 janvier, à 4h30, Lumumba est extrait de sa prison du camp Hardy de Thysville. Il effectuera son dernier voyage en compagnie de Maurice Mpolo, ancien ministre de la Jeunesse et des Sports, et de Joseph Okito, vice-président du Sénat congolais. Victor Nendaka, chef de la sûreté des mobutistes, a réglé les détails avec le colonel Louis Marlière, qui agit depuis Brazzaville, et André Lahaye, ancien commissaire de la Sûreté nationale, dont Nendaka fut un informateur. Nendaka, accompagné de trois soldats Balubas de l’ANC, dont un tortionnaire sadique, connu sous le nom de lieutenant Zuzu, embarque ses colis à bord d’un Dragon qui décolle de la piste en gazon des Cimenteries du Congo.

Les prisonniers sont atrocement torturés dans l’avion même avant leur arrivée à Elisabethville. Avant que l’avion atterrisse, une réunion se termine chez Godefroid Munongo, le ministre des Affaires intérieures de Tshombe, avec le commissaire Frans Verscheure, vrai patron de la police, chargé de coordonner l’opération avec le capitaine Julien Grat, chef de la police militaire d’Elisabethville.

Les prisonniers sont débarqués et battus sous l’oeil des soldats d’un poste de garde de l’ONU.

Les trois prisonniers sont conduits à la « maison Brouwez », l’habitation d’un colon, accompagnés par six Katangais et six Belges, dont le commissaire Verscheure, le capitaine Gat et le lieutenant Michels.

La décision d’exécuter les prisonniers a été prise et, vers 22 heures, un convoi s’est formé, avec des voitures américaines et des Jeeps, pour emmener les trois hommes sur le lieu de leur exécution. Le ministre katangais Godefroid Munongo, Jean-Baptiste Kibwe, Gabriel Kitenge et Moïse Tshombe lui-même font partie du voyage.

C’est Frans Verscheure qui a pris la direction des opérations et organise l’exécution à 50 km d’Elisabethville.

Dans la nuit du 22 au 23 janvier, deux Belges, Gérard Soete, commissaire de police, et son frère vont découper les cadavres à la scie et les faire disparaître dans de l’acide pris à l’Union Minière.

Il ne fallait pas que les partisans de Lumumba trouvent une tombe où venir en pèlerinage.

Alain Van Der Eecken.


Forum associé à l’article :

La Belgique a laissé la CIA assassiner Patrice Lumumba

mardi 16 octobre 2007
par Savio

Ce dont Lumumba a été victime est un mal du siècle. ce mal du siècle, il est arrivé à plus d’une personne qui s’étaient lancé dans la libération de l’Afrique. je pense entre autre à Thomas Sankara… ce mal, il vient certes de l’Occident mais il n’est pas faux que nous africains l’ayons trop souvent accueilli à bras ouvert. sinon, il n’aurait jamais triompher sur le sol Africain. Mais ce qui nous serait intolérable et à quoi nous n’aurions pas encore échappé, c’est que plusieurs années après que lumière se commence à se faire sur ces assassinats perpétrés par les mauvaises fois occidentales et l’africânerie, certains leaders suivants ces mêmes exemples soient menacés de manacés de manière grave. Ce que je conseil à mes frères Africain et qui d’ailleurs est primordial, est de faire attention à l’occident. l’ONU, la communauté internationale, la mondialisation, le village planétaire, égalités des états, des hommes…ce sont des écrits différents de la réalité. je sais que je suis pas seul à le savoir alors que les consciences s’éveillent et que les mentalités se stabilisent et s’orientent vers une afrique pas forcément à l’image de l’occident. l’occident appartient aux occidentaux, c’est dépuis sûre ; l’Afrique, nous ne devons la leur céder en aucun cas. le pillage de nos ressources doit cesser sinon…

C’est par ces assassinats que l’Afrique traîne toujours

jeudi 21 juin 2007
par Jean BINWA

Question : pourquoi a t-on assassiné Patrice Lumumba ? Réponse : parce qu’on n’avait peur qu’il ne nationalise les biens des belges au Congo. Qui étaient les exécutants du complot de l’assassinat de Lumumba ? C’est Joseph Désiré Mobutu et Victor Nendaka. Qu’ont fait Mobutu et Nendaka des biens des belges ? Ils les ont zairianisé en novembre 1973. Nendaka était l’ »acquéreur » de quelques 20 sociétés appartenant aux belges pour créer son « Groupe Plankumu ». Mobutu était le grand distributeur des entreprises des belges sans oublier de se servir lui-même et sa famille (cousins, oncles comme Litho Moboti, Mwenenge etc…) SANS COMMENTAIRES

Ma deuxième préocupation concerne Joseph Kasavubu qui est considéré comme un sage et qui est pratiquement venéré aujourd’hui. Mais en septembre 1960, il est le Président. Que fait il pour sauver Patrice. N’est ce pas une non assistance à personne en danger de mort ? N’est ce pas une complicité ? Il a finalement été renversé par Mobutu. C’est aussi SANS COMMENTAIRES

 

mercredi 2 mai 2007
par MUSAVULI COQSON

Le fait que la Belgique n’ait pas apporter assistance à Patrice Lumumba qui était en danger sous ses yeux et sa force pour « laisser faire » comme le dit la commission, cela dit quelque chose si pas tout. Nous restons sans ignorer ce que pèsaient les métropoles sur leurs colonies. La culpabilité des Katangais, impuissants, serait que Patrice Lumumba ait été assassiné sur leur sol.

mercredi 7 février 2007
par MagFud

aujourd’hui c’est l’un des ses grands amis qui est premier ministre du grand CONGO le seul pays paradis terrestre.Magloire FUDHI.orleans-FRANCE

notre congo

dimanche 17 septembre 2006
par MICHEL

en 1961 les americains et les belges ont anéanti l’avenir du congo par le meurtre de son exelence le premier ministre PATRICE LUMUMBA 46 ans aprés le meme cénariot se produit cette fois si au tour des élections présidentiel au congo on essayant d’imposer au congolais un candidat a la présidentiel pour leur propre interer et je tien a rappeler aux peuples congolais que le combat mener par PATRICE LUMUMBA ne serra achevé que l’orsque les congolais serront unis indivisible et souverrain de leur pays …. MICHEL

lundi 20 février 2006
par Ben BALONGHT

que fait cette commission 46 ans après et la femme de Patrice et ses enfants ne sont aucourant de qui a réellement tuer leur père. la république démocratique du congo bien qu’étant un Etat gouverné par les moins souciant de l’avenir du congo ou soit les ignorant de la politique mais du moins la population de cet Etat voudrait savoir qui a tué le 1 er ministre congolais.et quant – on fait de lui je veux dire cette assassin. ils doivent payer pas vraiment payer comme tel mais à titre honorifique verser quelque chose en mémoire de cet ullistre homme d’ETAT qui est mort comme un souri je dire meme un chat sauvage,l’avenir donnera raison à l’exploitation de l’afrique et un jour je vois ce jour comment les occidentaux en payerant très chers ce jour. Car quand LUMUMBA a été assassiné meme ma mère n’était pas née, mais les jeunes africains sont au courant du depotisme des occidentaux.j’ai aujourd’hui 20ans et je regrete beaucoup Ben ELLAH BALONGHT Mobile :(243)81 599 0 465

vendredi 6 décembre 2002
par JPC

Bonjour ; vous mentionnez au tout début de cet article « Les États-Unis du président Roosevelt s’inquiètent de voir un crypto-communiste  » je crois que Roosevelt est mort en 1944 ; Il doit s’agir donc d’un autre président Eisenhower ou kennedy ( ?)

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      mercredi 16 août 2006

      Erreur….après Roosvelt, c’est Truman et puis seulement Eisenhower.

  • dimanche 15 décembre 2002
    par mathieu

    bonjour

    bien vu. il s’agissait de Eisenhower. Nous corrigeons l’article immédiatement

    mardi 6 juin 2006
    par mohamed hassani

    Après la mort du président Roosvelt c’est Eisenhower qui pris sa place de Roosvelt

samedi 13 avril 2002

Merci pour cette opportunité,soyez précis et concis dans vos messages

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              mardi 16 octobre 2007

              Et ça continue toujours : P.LUMUMBA en 1961. H.SADDAM en 2006

          • samedi 13 janvier 2007
            par Jen Claude

            Tres attristant ce qui s’est passé sur Lumumba mais aussi pour le Congo.Bien que je sois né 15 ans apres sa mort et dans un pays autre que le Congo,son nom évoque un emoi en moi et je suis toujours indigné par cette meurtre dont les commanditaires n’arrivent pas à etre responsable et payer les domages causés. Que Dieu aide le congo,que Dieu le benisse et se souviennent de ses fils.L’avenir est la et il appartient a ses fils de batir ce grand pays pour qu’il soit une terre ou les origines ou ethnis soient les réalites du passé.J’ai perdu la nationalité congolaise a l’age de 5 ans mais le Congo me tiens toujours a coeur. Jean Claude

        • samedi 20 mai 2006
          par Yago Lydia

          Je suis une femme africaine qui aime beaucoup son continent.J’ai étée saisie d’effroi lorsque j’ai vu le film qui retraçait la vie et le meurtre de Patrice Lumumba.Depuis ce jour,j’ai compris que l’Afrique n’était toujours pas indépendante.Je souffre de voir que les meurtriers de lumumba ne sont aucunement inquiétés.Ce qui me console,c’est de penser qu’il y’a @un Dieu juste qui rendra une sentence équitable.L’Arique a perdu un grand homme,un fils digne.Je rends hommage à Mr Lumumba à travers ces lignes.

      • vendredi 3 février 2006
        par Ousmane SISSOKO

        Maintenant après avoir mis à l’air les differentes responsabilités dans la mort de LUMUMBA,j’aimerais savoir quelle a été la reaction das nations Unies ? Et sachant que Gerrad Soete est toujours vivant de même que les autres assassins, quelles peines ont-ils subi pour avoir été intervenus dans une affaire qui ne regardait que le peuple du Congo ? alors que si c’était un haut responsable occidental qui avait été tué , 100 ans l’affaire n’aurait été jamais close. Mais rappellez-vous cette phrase de LUMUMBA « nous avons connu que nous avons toujours été obligés à nous soummetre au regime d’une justice d’exploitation et d’oppression qui ne reconnaissait que la loi du plus du fort. Nous avons connu que la loi n’a jamais été la même selon qu’il s’agissait d’un noir ou d’un blanc, cruelle et inhumaine pour les uns, accomodante pour les autres » Moi vraiment l’affaire l’affaire LUMUMBA m’a indigné malgré que je sois en 1981 (20 ans après sa mort). Chaque fois que j’enttends son nom, j’ai envie de pleurer. Nous africains n’avons pas la puissance militaire ni economique pour combattre les commanditaires des rebellions et d’assassinat en Afrique mais « ALLAH EST OMNIPOTENT » Je suis Ousmane SISSOKO Bamako-Mali

    • vendredi 2 décembre 2005
      par victime

      Bonjour,

      Je suis trop touché par cet article qui nous montre combien est-ce que les Belges, les américains et certains congolais frères de Lumumba se sont décidés de mettre fin de manière tragique à la vie de celui-ci ; plongeant ainsi toute l’avenir de milliers et milliers congolais dans un chao terrible qui tue après chaque minute bcp de genes de la famine,des maladies , pendant que les richesses sont pillés par les étrangers ;à cause de leurs convoitises,cupidité,arrogance… bref Méchanceté ! Mais qu’ils sachent tous que personne n’est immortel, car beaucoup déjà ont déjà réjoignit Lumumba dans le séjour de mort et attendent tous le juste Jugement du créateur de toute chose, LE DIEU qui a du Congo, un scandal géologique.

      TOUS MOURONT UN JOUR ; ET TOUS PASSERONT INEVITABLEMENT AU JUGEMENT DONT L’ISSUE EST LE FEU ETERNEL. HEBREUX 9:27.

  • mercredi 25 septembre 2002
    par Bruno

    Merci pour toutes ces informations. J’ai l’impression que les contemporains de cette affaire (je suis né en 1975) ont été victimes d une propagande importante à l’encontre de Lumumba si bien qu’il est difficile de leur faire admettre la vérité aujourd’hui. J’espère sincèrement que les résultats de cette enquête nous y aideront. Bruno

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Discours de Patrice LUMUMBA le 30 juin 1960

Posté par issopha le 8 novembre 2007

Discours de Patrice LUMUMBA le 30 juin 1960

 

 

La Barbarie Blanche

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Discours de Patrice LUMUMBA, Premier ministre et ministre de la défense nationale de la République du Congo, à la cérémonie de l’Indépendance à Léopoldville le 30 juin 1960.

« Congolais et congolaises, combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux. Je vous salue au nom du gouvernment congolais…

…A vous tous, mes amis qui avez lutté sans relâche à nos côtés

… Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres

…nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir…

Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient pas se soumettre à un régime d’injustice, d’oppression et d’exploitation ?… »

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Patrice Emery Lumumba

AVANT LE DISCOURS DE PATRICE LUMUMBA

Le roi Baudoin fait un discours, un discours raciste de colonisateur impitoyable et diabolique dans lequel il magnifie le rôle de la Belgique et il dit tout ce que la Belgique aurait apporté au Congo. Et il dit aussi que l’on est arrivé à un moment où la Belgique décide de donner l’indépendance au Congo et qu’il est venu pour ça et que c’est très bien.

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Roi Leopold II

Au discours pro-colonial du roi Baudoin répondra le discours officiel insignifiant du président du parlement, Joseph Kasa Vubu qui remercie le roi et en appelle à dieu. Kasa Vubu fait un discours dans lequel il remercie le roi Baudoin ( Ya Bon Blanc ! ), il parle du Congo, il parle de l’avenir, très bon discours aussi pour les Blancs… :

« …Dans une attitude de profonde humilité j’ai demandé à dieu qu’il protège notre peuple et qu’il éclaire tous ses dirigeants… ». Discours du président Kasa Vubu,le 30.06.1960 à Léopoldville

LE DISCOURS DE PATRICE LUMUMBA

Le discours de Lumumba n’était pas prévu. Donc la presse internationale est là, tout d’un coup il se lève et il va à la tribune :

« A vous tous, mes amis qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez ineffaçablement gravée dans vos cours, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et à leurs petits-fils l’histoire glorieuse de notre lutte pour la liberté .

Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang . C’est une lutte qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage, qui nous était imposé par la force .

Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.

Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « Tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « Vous » honorable était réservé aux seuls blancs ?

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La Barbarie Blanche

Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort, nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou, croyances religieuses : exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même. Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les noirs : qu’un noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens, qu’un noir voyageait à même la coque des péniches au pied du blanc dans sa cabine de luxe.

Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient pas se soumettre à un régime d’injustice ?

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La Barbarie Blanche

Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert, mais tout cela aussi, nous, que le vote de vos représentants élus a agréés pour diriger notre cher pays, nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre cour de l’oppression colonialiste, nous vous le disons, tout cela est désormais fini.

La République du Congo a été proclamée et notre cher pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants (.) ».

COMMENTAIRES :

Puis il y eut l’allocution non annoncée du Premier Ministre Patrice Emery Lumumba à la grande surprise du gouvernement belge et de la maison royale.

« Congolais et congolaises, combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux ».

De plus il explique que l’indépendance du Congo n’est pas un cadeau de la Belgique mais qu’elle a été proclamée en accord avec la Belgique suite à la lutte politique pour l’indépendance :

« nul congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans la quelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang ».

Lumumba dénonce alors ouvertement le système colonial que Baudoin a glorifié comme le chef-d’oeuvre de son grand-oncle et le condamne comme « l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force« 

Son discours, pour les Congolais, fut libérateur de tant d’humiliations, de brimades et de crimes contre l’humanité subis et jamais dénoncés publiquement. Il fut interrompu à huit reprises par les applaudissements de la foule et son discours fut courronné par une véritable ovation tandis que le roi Baudoin devint livide selon nombre d’observateurs . Lumumba intervint immédiatement après l’allocution du président congolais. C’est Joseph Kasongo, le président de la chambre des représentants qui donna la parole au Premier ministre à la grande stupéfaction du gouvernement Eyskens et du roi. Aucun des spectateurs de cette journée n’avait eu le projet de texte de Lumumba ni la presse, ni les Belges, ni les Congolais. Jean Van Lierde, ami belge de Lumumba, raconte comment il a vu Lumumba corriger son texte durant l’allocution du roi Baudoin et du président Kasa Vubu. C’est le contenu du discours qui va sceller le sort de Lumumba et montrer au monde entier de quelles valeurs, de quelle idéologie politique il était trempé. Pour la première fois, un « nègre » devenu le plus haut responsable du gouvernement congolais, révèle au monde entier le sort que les colonisés ont subi sous le joug colonial au Congo. Comble du déshonneur pour les racistes colonisateurs et les lèches bottes, il ne s’adresse ni au roi, ni au gouvernement belge mais aux Conglais reléguant les anciens colons au rôle de spectateur.

NOTES :

-  Pendant une vingtaine d’années, les agents territoriaux, la force publique, et les milices armées des sociétés privées, allaient répandre la terreur dans les régions de l’Équateur, de l’Aruwimi, du Lomami, du Mai-Ndombe, de l’Itimbiri, de l’Uele, du Kasaï et de la Mongala. Esclavagisme, déportations, guerres, massacres, pillages, captures, emprisonnements et tortures étaient les moyens et les méthodes utilisés pour forcer la population à récolter le caoutchouc et à le livrer aux autorités coloniales. Des millions de Congolais allaient mourir à cause du régime mis en place par le roi Léopold II. Ce régime de terreur ne sera quasiment jamais dénoncé par les missionnaires catholiques qui participaient à la prétendue mission civilisatrice du roi.

-  En 1919, une commission officielle du gouvernement belge estima que, depuis l’époque où Stanley avait commencé à établir les fondations de l’Etat de Léopold, la population du territoire avait été réduite de moitié.

-   »Mais Patrice était tellement un homme libre que pour les gens s’étaient tellement original de voir un nègre qui ne lèchait pas les pieds des hommes coloniaux et des colons qu’instinctivement il devenait comme une menace. Et c’est ça, cette liberté qui a fait de lui cette météore qui passe dans le ciel et puis qui disparaît…Ca c’est vraiment le moment de ce discours du 30 juin 1960. Beaucoup de gens alors ont dit il a signé son arrêt de mort avec ce discours. Puisque le gouvernement Belge alors, qui ne voulait pas de lui pas seulement à cause du discours du 30 juin, mais parce qu’il était Patrice Lumumba et que ça coïncidait pas avec l’espérance des Belges ni avec celles des Américains ni avec celles de beaucoup de gens du monde des affaires. ». Jean Van Lierde, ami de Lumumba, militant belge anti-colonialiste.

Respectueusement et avec tristesse :

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Le début de la fin pour Patrice ; Le début du Commencement pour nous.

  A la mémoire de mon Ami, frère de lutte Bejedi Ntone Patrice, appelé par le Dieu Amon le 23 juin 2004. Je le cite : « On va gagner René-louis ! »

   A la mémoire de notre grand frère Patrice Emery Lumumba qui n’a jamais ménagé ses efforts dans la lutte pour la libération de notre continent bien-aimé toujours aux mains de criminels sans scrupules.

Grand Frère Patrice respecté, adoré, tu l’as payé de ta vie, mais l’Honneur est sauf. Tu es parmi les étoiles impérissables pour l’éternité avec la Déesse Asèt (déesse Isis). Je t’envie !!!

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Race, classe, genre et sexualité : entre puissance d’agir et ambivalence coloniale

Posté par issopha le 4 novembre 2007

Race, classe, genre et sexualité :

entre puissance d’agir et ambivalence coloniale

 

 

Par  Anne Mc Clintock

Sans rejeter tout à fait la perspective de Bhabha (qui voit dans l’imitation (mimicry) des colonisés et l’ambivalence du discours colonial le lieu d’une faille structurelle du colonialisme, lequel travaillerait ainsi à sa propre subversion), l’auteure refuse de considérer que le repérage de telles failles structurelles suffise à déterminer les sources de la puissance d’agir politique des dominés ; en conséquence, elle en appelle à une analyse historique serrée des situations politiques et historiques, qui notamment mettent en relief l’articulation concrète et les dynamiques indissociables du genre, des sexualités, de la race et des appartenances de classe. Elle montre 1) que la colonisation n’était pas, du point de vue des métropoles coloniales, une affaire extérieure ou un accident historique, étranger à leur essence historique, et 2) que la colonisation et les processus de transformation socio-politique en métropole étaient fondamentalement imbriqués (et qu’en eux se trouvaient aussi imbriqués les transformations des rapports de classe, de genre, de race, etc.).

Without wholly rejecting the perspective proposed by Bhabha (who sees in the colonial subject’s mimicry and in the ambivalence of the colonial discourse the site of a structural rift within colonialism, working towards its own subversion), the author refuses the idea that the identification of such structural rifts could be enough to account for the political agency of the subaltern. She thus calls for focused historical analyses of actual political situations, capable of understanding the concrete articulation between the deeply inter-related dynamics of gender, sexuality, race and class. She shows that (1) colonization was not, from the point of view of the colonial powers, an external affair, nor a historical accident unrelated to their historical essence, and that (2) colonization and the processes of socio-political transformation within the colonial powers maintained a close intricacy (as intricate as the transformations taking place on issues of class, gender, race, etc.).

J’écris avec la conviction que l’histoire ne s’organise pas autour d’une catégorie sociale privilégiée( [1]). Les différences de race ou de classe ne peuvent, me semble-t-il, être dérivées ou déduites de la différence sexuelle, et inversement. Nous devons bien plutôt considérer que les catégories fondatrices de la modernité impériale sont articulées, autrement dit qu’elles sont historiquement apparues en liaison les unes avec les autres, dans le cadre d’une interdépendance dynamique, instable et étroite. L’idée de « pureté » raciale, par exemple, présuppose une police rigoureuse de la sexualité des femmes ; ainsi, en tant que notion historiquement située, la « pureté » raciale est inextricablement mêlée aux dynamiques du genre, et elle ne peut être comprise sans recourir à une théorie du pouvoir du genre. Cependant, je ne considère pas que race, classe, genre et sexualité soient structurellement équivalents les uns aux autres. La fétichisation victorienne du savon et des vêtements blancs, par exemple, ne peut être réduite au fétichisme phallique, en tant qu’effet secondaire produit en suivant une chaîne de signifiants qui va de la sexualité à la race. Ces catégories convergent, fusionnent et se surdéterminent les unes les autres de façon complexe et souvent contradictoire. Kobena Mercer nous met en garde contre le fait d’invoquer de manière incantatoire « la race, la classe et le genre » sans prendre « la mesure de toute la complexité et de toute l’indétermination des relations par lesquelles la subjectivité est constituée dans les espaces surdéterminés situés entre les relations raciales, genrées, ethniques et sexuelles ». Mercer nous engage ainsi à prêter attention aux antinomies mouvantes et instables de la différence sociale, et ce « d’une façon qui rende compte du caractère désordonné, ambivalent et incohérent des que nous endossons [inhabit] dans le cours de notre expérience vécue »( [2]).

imitation et ambivalence coloniales

Examinons de ce point de vue la conception du genre comme imitation [mimicry] d’Irigaray, ainsi que les thèses d’Homi Bhabha sur l’ambivalence coloniale. Dans les analyses brillamment polémiques de Ce sexe qui n’en est pas un( [3]), qui viennent remettre en question l’orthodoxie psychanalytique, Luce Irigaray suggère que, dans certains contextes sociaux, les femmes performent la féminité comme une mascarade nécessaire. Pour Irigaray, les femmes apprennent à imiter la féminité comme on porte un masque social. Dans un monde colonisé par le désir masculin, les femmes mettent en scène l’hétérosexualité en une performance ironique qui, bien qu’elle soit une stratégie de survie, n’en est pas moins théâtrale. Parfois, suggère Irigaray, les femmes sont contraintes d’endosser les rôles féminins qui leur sont imposés, mais nous pouvons le faire de manière à « convertir une forme de subordination en affirmation ». À travers la « répétition ludique » des normes invisibles qui sous-tendent l’hétérosexualité, les femmes révèlent avec ingéniosité l’absence de lien entre la « nature » et la performance du genre. Nous sommes de « brillantes imitatrices » précisément parce que la féminité n’est pas une chose naturelle. Néanmoins, l’imitation a un prix ; née de la nécessité, c’est une stratégie provisoire – trompeuse et à double tranchant – contre l’oubli. Mais l’imitation a de plus un coût pour la théorie d’Irigaray, car Irigaray elle-même court le risque de l’ériger en stratégie essentiellement féminine [female] et ainsi de réaffirmer les binarismes de genre qu’elle conteste de façon si convaincante par ailleurs. Ce faisant, Irigaray élude les possibilités théâtrales et stratégiques de la mascarade masculine [male] : le camp, le voguing, le drag, le passing, le travestisme, etc.
Ignorant la dimension genrée des analyses d’Irigaray, Homi Bhabha introduit dans « Of Mimicry and Man : The Ambivalence of Colonial Discourse »( [
4]) l’idée d’imitation dans le cadre colonial et propose une approche subtile qui fait d’elle « l’une des stratégies les plus insaisissables et les plus efficaces du savoir et du pouvoir coloniaux ». Selon le modèle qu’en propose Bhabha, l’imitation est l’imposition d’une identité défectueuse sous une forme imparfaite : « presque identique, mais pas blanche ». Soumis à une mission civilisatrice, les hommes imitateurs (Bhabha ne semble prendre en considération que les hommes [men]) servent d’intermédiaires de l’empire ; ce sont les enseignants, les militaires, les bureaucrates et les interprètes culturels colonisés dont Fanon dit dans Les Damnés de la Terre( [5]) qu’ils sont « recouverts de la poussière de la culture coloniale ». La lignée de ces imitateurs – hommes anglicisés sans pour autant être Anglais – peut être reconstituée à travers les écrits de Macaulay, Kipling, Forster, Orwell et Naipaul ; elle forme, selon Macaulay, « une classe d’interprètes qui servent d’intermédiaires entre nous et les masses que nous gouvernons »( [6]).
L’originalité de Bhabha réside dans son recours à des catégories esthétiques (ironie, imitation, parodie) à des fins psychanalytiques dans le contexte de l’empire. Pour Bhabha, le discours colonial est ambivalent en ce sens qu’il cherche à reproduire l’image d’un « Autre reconnaissable et civilisé… qui est presque le même, mais pas tout à fait ». Les hommes imitateurs sont contraints d’occuper une zone d’ambivalence qui ne peut l’être et qui ne leur procure ni identité ni différence ; ils doivent imiter une image qu’ils ne peuvent pas véritablement endosser. C’est là la raison de l’échec de l’imitation telle que Bhabha la conçoit : le décalage entre l’identité et la différence met en question l’autorité « normalisante » du discours colonial. Le rêve d’une civilité post-Lumières devient étranger à lui-même parce que dans l’état colonial il ne peut plus se présenter avantageusement sous les traits de l’état de nature. L’imitation constitue ainsi « et une ressemblance et une menace ».
Je ne mets pas en question la perspicacité et la richesse de la conception de l’imitation coloniale avancée par Bhabha, ni son insistance justifiée, à la suite de Fanon, sur le jeu complexe du fantasme, du désir et de l’inconscient dans la conquête coloniale. Ce qui m’intéresse ici, c’est bien plutôt la politique de la puissance d’agir [agency] présupposée par ses analyses de l’imitation. Selon Bhabha, du moins dans cet essai, la menace posée par l’imitation provient de son ambivalence – rupture épistémologique qui dévoile la double vision du discours colonial et vient perturber son autorité. Le colonialisme est vicié par une subversion intérieure porteuse de son propre échec : la subversion formelle, la « rupture », la « perturbation », « l’ambivalence », « l’interstice ». Dans cette perspective, l’imitation coloniale est un « compromis ironique » qui assure son « échec stratégique ».
« L’échec stratégique » de « l’appropriation coloniale » apparaît ainsi comme l’effet structurel de son ambivalence discursive. « Comment, demande Bhabha, le désir est-il discipliné et l’autorité destituée ? » Il s’agit là, fondamentalement, d’une question qui porte sur le pouvoir, mais aussi d’une question relative à la puissance d’agir historique. À l’encontre de certains commentateurs, je ne crois pas que, selon Bhabha, l’imitation soit l’unique ou même le plus important des phénomènes coloniaux, tout comme l’imitation n’est pas, pour Irigaray, la seule stratégie dont disposent les femmes. Néanmoins, pour Bhabha, dans ce texte, l’autorité coloniale semble pouvoir être destituée moins par le mouvement des contradictions sociales ou par les stratégies militantes des colonisés que par l’ambivalence formelle de la représentation coloniale elle-même.
Mais si je reconnais l’importance vitale du concept d’ambivalence pour Irigaray et Bhabha (et pour toute la tradition de la pensée dialectique), je me demande si l’on peut se contenter de situer la puissance d’agir dans les failles intérieures du discours. Voir dans l’ambivalence le lieu de la puissance d’agir risque de nous entraîner dans ce qui pourrait être appelé un fétichisme de la forme : la projection de la puissance d’agir historique sur des abstractions formelles marquées par l’anthropomorphisme et auxquelles est attribuée une existence indépendante. Les abstractions deviennent alors des agents historiques ; et le discours désire, rêve et accomplit l’œuvre du colonialisme, tout en travaillant à sa disparition. Les relations sociales qu’entretiennent les humains se métamorphosent en relations structurelles entre des formes – à travers un fétichisme formaliste qui élude en fait la question plus complexe du changement historique et de l’activisme social.
Une question d’importance soulevée par les œuvres d’Irigaray et de Bhabha, bien que différemment, est celle de savoir si l’ambivalence est en soi subversive. Dans un essai ultérieur, Bhabha complique utilement sa conception de l’imitation en suggérant que, après tout, les ambivalences de la subjectivité coloniale ne constituent pas nécessairement une menace pour le pouvoir colonial : « étant pris dans l’Imaginaire, ces positionnements changeants ne constitueront jamais une menace réelle pour les relations de pouvoir dominantes, puisqu’ilss existent afin que ces dernières puissent être exercées de façon satisfaisante et productive »( [
7]). Bhabha considère ici que le pouvoir dominant est à l’abri du jeu de l’ambivalence non en raison de la force militaire, économique ou politique de ses détenteurs, mais parce que les « positionnements changeants » de la subjectivité coloniale sont « pris dans l’Imaginaire ». La puissance d’agir se trouve donc de nouveau projetée sur une abstraction structurelle (l’Imaginaire) qui assure une situation de stase fluctuante et indéterminée.
Dans un autre essai, « Signs Taken for Wonders : Questions of Authority and Ambivalence under a Tree Outside Delhi, May 1817 »( [
8]), Bhabha redéploie à nouveau sa conception de l’imitation, cette fois moins comme stratégie coloniale porteuse de son propre échec que comme forme de refus anti-colonial. L’imitation signale alors l’émergence de « moments de désobéissance civile au sein de la discipline de la civilité : des signes de résistance spectaculaire ». Cette perspective semble ouvrir la possibilité d’une théorie de la résistance et, simultanément, de nouveaux espaces de développement historique. Elle rapproche aussi Bhabha d’Irigaray, pour qui l’imitation apparaît comme une stratégie des sujets incapacités [disempowered]. Mais si l’imitation révèle toujours malgré elle un décalage entre identité et différence, ne faudrait-il pas préciser ce qui distingue l’imitation coloniale de l’imitation anti-coloniale ? Si les imitations coloniale et anti-coloniale sont formellement identiques de par leur ambivalence fondamentale, comment s’explique le succès durable de l’imitation coloniale ? Et si tous les discours sont ambivalents, qu’est-ce qui distingue le discours des sujets encapacités [empowered] de celui des sujets incapacités ? Entre les imitations coloniale et anti-coloniale, masculine et féminine, la théorie projette son ombre.
Si Irigaray conteste radicalement le masculinisme de Lacan et soutient une conception de l’imitation comme stratégie spécifiquement féminine (en un geste essentialiste qui fait l’impasse sur les dimensions raciale et de classe), Bhabha, quant à lui, ignore le travail d’Irigaray et ne se réfère qu’à la race, faisant de la sorte l’impasse sur le genre et la classe. Revenant à une conception non genrée de l’imitation, Bhabha réinscrit celle-ci de fait dans le cadre d’une stratégie masculine, sans reconnaître sa dimension spécifiquement genrée. L’Homme ironiquement générique du titre de Bhabha (« De l’imitation et de l’Homme ») dissimule le fait, tout en le révélant, qu’il n’est question pour lui que des hommes [men]. En faisant l’impasse sur la différence de genre, Bhabha ratifie implicitement le pouvoir du genre en sorte que la masculinité devient la norme invisible du discours postcolonial. En faisant l’impasse sur la différence raciale, Irigaray, pour sa part, ratifie l’invisibilité du pouvoir impérial.
Plus on insiste sur l’omniprésence transhistorique de l’ambivalence, plus celle-ci perd de sa force en tant que concept. Dans cette répétition compulsive, l’ubiquité de l’ambivalence devient la scène du même. Si l’ambivalence est partout, en quel point devient-elle subversive ? Et, surtout, comment rendre compte de la façon dont les pouvoirs dominants deviennent originellement tels ? Pour répondre à ces questions, la déconstruction des ruptures de forme suffit-elle ? Une confrontation beaucoup plus serrée avec le pouvoir économique et social n’est-elle pas nécessaire ? Je tiens à souligner le fait que ces questions ne visent pas à affirmer la caducité de la notion d’ambivalence, loin de là ; elles visent bien plutôt à la compliquer d’un point de vue historique. Comme l’a si bien écrit Gayatri Spivak : « dans la déconstruction, la plus sérieuse des critiques est la critique de quelque chose d’utile ».

hybridité, cross-dressing et fétichisme racial

Des concepts comme ceux d’imitation ou d’ambivalence perdent de leur puissance quand ils sont réduits à une catégorie sociale (qu’il s’agisse du genre, comme chez Irigaray, ou de la race, comme chez Bhabha). L’imitation raciale ressemble sans doute à certains égards à l’imitation de genre, mais l’une et l’autre ne sont pas socialement interchangeables. Le terme d’imitation nécessite une élaboration plus poussée.
Les différentes formes de l’imitation, comme le passing ou le cross-dressing, déploient de manière différente l’ambiguïté ; des distinctions critiques cruciales sont effacées par l’écrasement de ces pratiques culturelles historiquement variables sous le poids du symbole anhistorique du même. Le passing racial n’est pas la même chose que le cross-dressing de genre ; le voguing black n’est pas la même chose que les performances de Blancs au visage noirci ; les spectacles de music hall dans lesquels des Blancs imitent des Noirs [black minstrelsy] ne sont pas la même chose que le drag lesbien. Sur la scène fétichiste, le travestisme implique bien souvent l’exhibition de l’ambiguïté (des genoux poilus au-dessous d’une jupe en soie) ; et une bonne part du caractère scandaleux du travestisme réside dans la représentation théâtrale de l’identité comme différence. Le passing, à l’inverse, implique le plus souvent la dissimulation [masking] de l’ambiguïté : la différence comme identité.
Prendre la question de la puissance d’agir historique au sérieux (« Comment (…) l’autorité est-elle destituée ? ») implique certes de s’interroger sur les ambivalences de forme ; mais il est aussi absolument nécessaire d’interroger les incertitudes et les désordres de l’histoire, les négociations et les stratégies contestées des sujets incapacités, la militarisation de la masculinité, l’exclusion des femmes du pouvoir économique et politique, la forclusion décisive de la violence ethnique, etc. L’ambivalence est sans doute une dimension essentielle de la subversion, mais ce n’est certainement pas la cause suffisante de l’échec du colonialisme.
Le cross-dressing, parce que c’est un exemple d’imitation sujet aux variations culturelles, constitue une bonne illustration de ce point. Les vêtements sont certes les symboles de l’identité sociale, mais ils sont aussi susceptibles de chambardements et de vols symboliques. Le cross-dresser, pour cette raison, peut être investi d’importants pouvoirs de subversion. Dans son livre novateur, Vested Interests( [
9]) [intérêts indéniables ou, littéralement, intérêts revêtus : ce titre joue sur la double acception du verbe to vest, dérivé du latin vestir, qui peut signifier aussi bien revêtir qu’investir (comme dans la formule « l’autorité dont je suis investi »)], Marjorie Garber refuse la description traditionnelle qui fait des travesti-es des individu-es biologiquement aberrant-es ou des cas pathologiques ; elle nous invite à considérer les cross-dressers selon leur propre point de vue – comme la corporalisation [embodiment] transgressive de l’ambiguïté.
Garber récuse avec brio la perspective progressiste [progress narrative] qui présuppose qu’existe une identité « réelle » (masculine ou féminine) derrière le masque des travesti-es. Elle avance l’idée selon laquelle les travesti-es, au contraire, mettent en question les catégories binaires de « masculin » et de « féminin » et en cela constituent « la figure de ce qui dérange ». Le livre de Garber est très important, notamment parce qu’elle s’efforce d’inclure la dimension raciale sur la scène du cross-dressing. Néanmoins, en présentant les cross-dressers comme universellement transgressifs ou transgressives (« la figure de ce qui dérange ») et en décrivant tous les objets de fétichisation [fetishes] comme s’ils trouvaient leur origine dans la scène lacanienne de la castration (« le phallus est l’objet de fétichisation, l’objet de fétichisation est le phallus »), Garber ne rend pas justice, d’un point de vue théorique, à la riche diversité des cross-dressers culturel-les et des objets de fétichisation historiques, qu’elle contribue par ailleurs à mettre en évidence.
Rapporter tous les objets de fétichisation et tous les cross-dressers au récit d’une unique genèse fondée sur l’ambiguïté phallique empêche de rendre compte de la différence entre les pratiques fétichistes subversives, réactionnaires et progressistes. Le triangle rose, par exemple, est un symbole ambivalent, qui a été déployé dans le cadre de pratiques politiques radicalement divergentes. De la même façon, le cross-dressing peut être mobilisé à des fins politiques très diverses, qui ne sont pas toutes subversives. Que le fétichisme trouve son fondement dans la contradiction ne garantit aucunement son caractère transgressif ; que le cross-dressing perturbe les identités sociales stables ne garantit pas qu’il subvertisse le pouvoir de race, de classe ou de genre. Quand des marines aux États-Unis se parent d’habits de femme ou qu’ils se teignent le visage en noir, le pouvoir blanc ne s’en trouve pas pour autant troublé ou subverti. À l’inverse, quand des lesbiennes engagées dans l’armée se travestissent au quotidien ou quand des gays noirs se mettent en scène chaque nuit dans des voguing houses, l’effet qui en résulte est peut-être moins innocent ou comique.
Le passing ethnique culturellement obligatoire (comme celui, par exemple, des migrant-es juifs et juives ou irlandais-es s’efforçant de s’intégrer aux États-Unis) ou l’hybridité obtenue par la violence (la fécondation délibérée, par le viol, des femmes musulmanes en Bosnie-Herzégovine) suscitent un rapport à l’hybridité et à l’ambiguïté très différent. Le décalage entre différence et identité est bien présent dans tous ces cas, mais leur coût psychique et leurs conséquences politiques diffèrent considérablement. L’attrait lyrique que certains théoricien-nes postcoloniaux et postcoloniales trouvent à l’ambivalence et à l’hybridité n’est pas toujours justifié historiquement.
Il convient de souligner, de ce point de vue, que le cross-dressing n’implique pas seulement une ambiguïté de genre ; il existe de très nombreux témoignages de l’existence de pratiques de cross-dressing racial, ethnique et de classe. Rapporter tous les objets de fétichisation et tous les cross-dressers au récit d’une unique genèse fondée sur l’ambiguïté phallique empêche de rendre compte de façon appropriée des objets de fétichisation raciaux, nationaux et ethniques qui ne peuvent être subsumés sous le symbole phallique de la différence sexuelle sans perdre considérablement en précision théorique et en profondeur historique. Dans la théorie lacanienne, la différence linguistique et culturelle est fondée sur la différence sexuelle, et se trouve ordonnée au Symbolique et incorporée à la Loi du Père. En conséquence, la différence de race et de classe est dérivée de la différence sexuelle en suivant une chaîne signifiante qui privilégie l’hétérosexualité masculine. Garber, notamment, voit dans l’objet de fétichisation « une figure de l’indécidabilité de la castration » ; elle court en cela le risque de faire du travestisme racial une fonction secondaire de l’ambiguïté sexuelle, comme par exemple lorsqu’elle souligne « le paradoxe de l’homme noir en Amérique, qui est simultanément un symbole de puissance sexuelle et un symbole d’émasculation ou de castration ». Les femmes noires ont ici disparu – nécessairement sans doute, puisque, de leur rôle dans le fétichisme blanc et dans leurs propres formes de fétichisme (exclues de toute manière de la scène lacanienne), on ne peut rendre compte à partir du symbole phallique de la castration.
Bien que le cross-dressing, le drag, le passing, le camp et le voguing puissent tous être, d’une façon générale, considérés comme des formes d’imitation, ils représentent des possibilités culturelles très différentes. Ces différences sont perdues quand elles sont bien docilement ordonnées sous le symbole transhistorique de l’ambivalence phallique. Ce que les lacanien-nes appellent le « signifiant phallique » transcendant ne jouit pas, selon moi, d’un statut privilégié ou éminent par rapport à ce que Stuart Hall appelle judicieusement le « signifiant ethnique »( [
10]). Refuser le phallocratisme blanc de la castration lacanienne permet d’articuler une généalogie de ces phénomènes culturellement plus nuancée et historiquement plus encapacitante [empowering] que ce que permet le récit progressiste hétérosexuel.
La perturbation des normes sociales n’est pas toujours subversive, notamment dans les cultures marchandes postmodernistes pour lesquelles la fluidité formelle, la fragmentation et le marketing différencié sont des éléments essentiels. Bien sûr, des groupes privilégiés peuvent, parfois, démontrer leurs privilèges à travers la représentation extravagante de leur droit à l’ambiguïté. Quand Paul Gascoigne, une star anglaise du football, revint dans son pays afin de célébrer son triomphe lors de la Coupe du monde, il parada dans les rues muni de seins de femme en plastique, comme si ses prouesses hétérosexuelles hors du commun sur les terrains de football lui donnaient le privilège de pouvoir exhiber l’ambiguïté du genre. Dans les shows télévisés des Monty Python, les hommes se travestissent rituellement en femmes (en franchissant de plus fréquemment les frontières de classe), mais il est rare de voir apparaître des femmes à l’écran, sans même parler de femmes travesties en hommes. Les personnes de couleur sont aussi étonnamment absentes. En cela, la perturbation irrespectueuse des normes sociales opérée par ces shows vient renforcer une hétérosexualité masculine et blanche. En bref, la mise en scène du désordre symbolique par les privilégié-es peut purement et simplement circonvenir les défis adressés à l’ordre par ceux et celles qui ne possèdent pas le pouvoir de mettre en scène l’ambiguïté avec une liberté et une autorité comparables.

abjection et psychanalyse située

Dans Totem et tabou et Malaise dans la civilisation, Freud fut le premier à suggérer que la civilisation est fondée sur la répudiation de plaisirs pré-oedipiens et d’attachements incestueux. En s’inspirant de Freud, ainsi que des recherches brillantes de Mary Douglas sur les rituels frontaliers, Julia Kristeva affirme dans Pouvoirs de l’horreur( [11]) que les êtres sociaux sont constitués en tant que tels par la force de l’exclusion. Pour se socialiser, le moi doit éradiquer certains éléments que la société considère comme impurs : les excréments, les menstrues, l’urine, le sperme, les larmes, le vomi, la nourriture, la masturbation, l’inceste, etc. Pour Kristeva, cependant, ces éléments refoulés ne peuvent pas être tout à fait oblitérés ; ils hantent les marges de l’identité du sujet et menacent de la troubler et de la défaire. Elle donne à ce processus le nom d’abjection, suivant en cela l’étymologie latine du terme : ab-jicere signifie exclure, chasser ou rejeter.
L’abject est tout ce que le sujet chercher à effacer pour devenir un sujet social ; c’est aussi le symptôme de l’échec de cette prétention. En tant que compromis entre « la censure [condemnation] et le désir [yearning] », l’abjection signale les frontières du moi ; mais il constitue simultanément une menace et un danger perpétuels pour ce dernier. Dans la mesure où elle vient contester ses frontières sacro-saintes, l’abjection témoigne de la précarité de l’emprise de la société sur les aspects fluides et négligés du psychisme et du corps. « Frontière sans doute, l’abjection est surtout ambiguïté », nous dit-elle.
L’abjection trace sur les marges instables du corps la silhouette de la société ; elle menace simultanément l’ordre social de toute la force du délire et de la désintégration. C’est en ce point que ressort toute la perspicacité des analyses de Kristeva : l’abject exclu hante le sujet comme sa frontière intérieure constitutive ; ce qui a été répudié constitue la limite intérieure du moi. L’abject est « une chose qui a été rejetée, mais dont on ne peut se séparer ».
Imperial Leather est, pour une part, une exploration du paradoxe de l’abjection en tant que dimension constitutive de l’impérialisme industriel moderne. Dans le cadre de l’impérialisme, certains groupes sont exclus et contraints d’occuper les marges impossibles de la modernité : ses bidonvilles, ses ghettos, ses mansardes, ses bordels, ses couvents, ses bantoustans coloniaux, etc. Les abject-es sont ces personnes que l’impérialisme industriel rejette, mais dont il ne peut pas se passer : les esclaves, les prostitué-es, les colonisé-es, les domestiques, les fous et les folles, les chômeurs et les chômeuses, etc. Certaines zones de seuil deviennent des zones abjectes et sont vigoureusement policées : la casbah arabe, le ghetto juif, les taudis irlandais, les cuisines et les mansardes victoriennes, les campements de squatters, les asiles d’aliéné-es, les quartiers « chauds » et les chambres à coucher. Occupant le bord extrême [cusp] de la domesticité et du marché, de l’industrie et de l’empire, l’abject revient hanter la modernité comme sa répudiation intérieure et constitutive : ce qu’elle rejette sans pouvoir s’en séparer.
L’abjection m’intéresse tout particulièrement parce qu’elle est l’état liminal qui flotte au-dessus du seuil du corps et du corps politique – et donc au-dessus de la frontière qui sépare la psychanalyse de l’histoire matérielle. Le cordon sanitaire disciplinaire qui passe entre la psychanalyse et l’histoire est lui-même le produit de l’abjection. Trop souvent, la psychanalyse freudienne traditionnelle cherche à exclure certains éléments du roman familial : la bonne d’enfants issue de la classe ouvrière, la sexualité féminine (en particulier le clitoris), l’économique et les classes, l’homosexualité, la race et l’empire, la différence culturelle, etc. ; mais ces éléments rendus abjects hantent la psychanalyse sous couvert de la pression d’une limite intérieure constitutive. De la même façon, l’histoire matérielle, notamment sous sa forme marxiste économiste, répudie des éléments récalcitrants tels que l’inconscient, le désir sexuel et l’identité, l’irrationnel, le fétichisme, etc. ; ces éléments font retour et structurent l’économie marxiste comme sa répudiation intérieure insistante. L’abjection jette son ombre sur la zone interdite qui sépare la psychanalyse et l’histoire matérielle, mais d’une façon telle qu’elle met radicalement en question leur séparation historique.
Je préconise le développement d’une psychanalyse située – une psychanalyse qui serait culturellement contextualisée et qui serait, simultanément, une histoire psychanalytiquement informée. S’agissant de l’abjection, on peut distinguer, par exemple, les objets abjects (le clitoris, la saleté domestique, les menstrues) et les états abjects (la boulimie, l’imagination masturbatoire, l’hystérie), qui de même se distinguent des zones abjectes (les Territoires occupés par les Israéliens, les prisons, les refuges pour femmes battues). Les agents socialement attitrés de l’abjection (les soldats, les domestiques, les bonnes d’enfants) ne se confondent pas avec les groupes dont l’abjection est produite socialement (les prostitué-es, les Palestinien-nes, les lesbiennes). Les processus d’abjection psychiques (le fétichisme, la dénégation [disavowal], l’étrange [the uncanny]) ne se confondent pas non plus avec les processus d’abjection politiques (les génocides ethniques, les transferts de population, le « nettoyage » des lieux de prostitution). Toutes ces modalités de l’abjection, interdépendantes mais distinctes les unes des autres, ne constituent pas la reproduction historique d’une forme unique et universelle (sans même parler d’un phallus transcendant) ; elles émergent bien plutôt comme les éléments étroitement liés, même s’ils peuvent être contradictoires, d’un immense et complexe processus de production sociale et psychique.
La question de la variance historique soulève aussi la question du rôle des critiques sur la scène de l’ambivalence. Robert Young demande ainsi : « Que peut bien avoir de spécifique la situation coloniale si les textes coloniaux témoignent des mêmes caractéristiques que celles que toute lecture déconstructionniste retrouve dans les textes européens ? […] Comment et quand l’équivocité du discours colonial émerge-t-elle ? Au moment de son énonciation, ou à travers l’historien et l’interprète d’aujourd’hui ? »( [
12]). Si le jeu subversif de l’ambivalence n’est que latent dans le discours, attendant un ou une critique pour être activée, la relation entre le ou la critique postcolonial-e et le discours colonial n’est-elle pas elle-même une forme d’imitation, l’imitation de la relation entre le ou la psychanalyste et son patient ou sa patiente – la même, mais pas tout à fait ? Si la tâche de la critique postcoloniale est de rendre active les incertitudes et les interstices du discours, très bien ; mais cet exercice risque de demeurer assez formel si l’on ne s’attaque pas à la tâche historiquement plus exigeante de soumettre à la question les pratiques sociales, les conditions économiques et les dynamiques psychanalytiques qui motivent et contraignent le désir, l’action et le pouvoir humains.
Imperial Leather a donc été écrit avec la conviction que la psychanalyse et l’histoire matérielle sont mutuellement nécessaires à la confrontation stratégique d’un pouvoir instable. Je préconise l’élaboration de récits qui interrogent les relations entre la psychanalyse et l’histoire matérielle, sans pour autant préserver d’un côté ou de l’autre l’ombre de leur opposition binaire. En m’attachant à l’analyse historique du fétichisme féminin et racial, du cross-dressing et du S/M, de la paranoïa coloniale, de l’effacement de la saleté domestique, de l’invention d’un espace anachronique, du temps panoptique, etc., je cherche à montrer que la psychanalyse ne peut être projetée de façon anhistorique sur la conquête coloniale, ne serait-ce que par le lien historique entre l’émergence de la psychanalyse et celle de l’impérialisme. J’en appelle à leur confrontation mutuelle, confrontation qui suppose la décolonisation de la psychanalyse et la psychanalyse du colonialisme. Il est sans doute possible d’aller jusqu’à dire qu’il ne devrait pas y avoir d’histoire matérielle sans psychanalyse, ni de psychanalyse sans histoire matérielle.

Traduit de l’anglais par Jérôme Vidal

[1] Extraits du chapitre premier, intitulé « La Configuration du pays. Généalogies de l’impérialisme » [The Lay of the Land. Genealogies of Imperialism], du livre d’Anne McClintock, Imperial Leather. Race, Gender and Sexuality in the Colonial Contest (New York, Routledge, 1995, 452 pages).

[2] « Reading Racial Fetishism : The Photographs of Robert Mapplethorpe » in Emily Apter et William Pietz (ed.), Fetishism as Cultural Discourse, Ithaca, Cornell University Press, 1993, p. 324.

[3] Luce Irigaray, Ce sexe qui n’en est pas un, Paris, Minuit, 1977.

[4] Homi Bhabha, « Of Mimicry and Man : The Ambivalence of Colonial Discourse », in October n° 28, printemps 1984.

[5] Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, Paris, 1961, rééd. Gallimard, coll. Folio, 1991.

[6] T. B. Macaulay, « Minute on Education » in William Theodore De Bary (ed.), Sources of Indian Tradition, vol. II, New York, Columbia University Press, 1958, p. 49

[7] Homi Bhabha, « Difference, Discrimination, and the Discourse of Colonialism » in Francis Barker (ed.), The Politics of Theory, Colchester, University of Essex, 1983, p. 205.

[8] Homi Bhabha, « Signs Taken for Wonders : Questions of Authority and Ambivalence under a Tree Outside Delhi, May 1817 » (Francis Barker (ed.), Europe and its Others, vol. I, Colchester, University of Essex, 1985.

[9] Marjorie Garber, Vested Interests : Cross-Dressing and Cultural Authority, New York, Routledge, 1992.

[10] Sturt Hall, « Pluralism, Race, and Class in Caribbean Society » in Race and Class in Post-Colonial Societies, Paris, UNESCO, 1977.

[11] Julia Kristeva, Pouvoirs de l’horreur. Essai sur l’abjection, Paris, Seuil, 1980.

[12] Robert Young, White Mythologies : Writing History and the West, Londres, Routledge, 1990, p. 152

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MASSACRES EN PAYS BAMILEKE

Posté par issopha le 1 octobre 2007

Massacres en pays bamiléké 

Extrait de
 

La Françafrique. Le plus long scandale de
la République

de François-Xavier Verschave (Stock, 1999), pp.99-108 

« Ils ont massacré de 300 à 400 000 personnes. Un vrai génocide. Ils ont pratiquement anéanti la race. Sagaies contre armes automatiques. Les Bamilékés n’avaient aucune chance. [...] Les villages avaient été rasés, un peu comme Attila », témoigne le pilote d’hélicoptère Max Bardet [1].

 J’appris avec ces phrases le massacre littéralement inouï d’une population camerounaise au tournant des années soixante. Je m’attachai à en savoir davantage. Ce ne fut pas facile, tant la terreur, là-bas, produit encore son effet. Ce n’est pas terminé [2]En 1938, de jeunes Camerounais formés à l’école française créent
la Jeucafra, Jeunesse camerounaise française 
[3]
.

Parmi eux, un certain Ruben Um Nyobé, commis-greffier au tribunal de Yaoundé. Nettement pro-français, ce mouvement se pique au jeu de la conférence de Brazzaville où, en 1944, le général De Gaulle avait annoncé des libertés politiques nouvelles pour les peuples de l’Empire colonial [4].

 Au même moment débouche le mouvement de syndicalisation suscité par des salariés français expatriés, travaillant dans l’enseignement et les chemins de fer [5]. Ce mouvement est proche de
la CGT française, à laquelle adhéraient la plupart de ses initiateurs. Il aboutit en décembre 1944 à la création de l’Union des syndicats confédérés du Cameroun (USCC). Ruben Um Nyobé s’y inscrit, avec plusieurs de ses amis. 

L’injustice sociale et politique est alors criante. Les colonies ont connu l’« effort de guerre », l’austérité et une forte hausse des prix. A
la Libération, les salaires des fonctionnaires de nationalité française sont augmentés, ceux des camerounais restent bloqués : la ségrégation continue !  Anticipant sur les libertés promises,
la Jeucafra exige l’impossible : la liberté de parole et de presse, la participation des autochtones à la gestion des affaires publiques, etc.  Comme en Algérie, au Sénégal, ou plus tard à Madagascar, le refus est brutal : lors d’une grève le 27 septembre 1945, une bande de colons armés tirent sur une manifestation d’Africains. Il y a au minimum soixante morts 
[6]
. Ainsi restauré, l’« ordre » colonial engendre des frustrations considérables. En mars 1947,
la Jeucafra se fond dans un front anticolonialiste, le Racam (Rassemblement camerounais), qui réclame carrément la création d’un État camerounais. Après la guerre 1914-18, le Kamerun détenu par l’Allemagne vaincue s’était vu placé par
la Société des nations sous un double mandat : la tutelle de
la France, pour la majeure partie du territoire, et celle de
la Grande-Bretagne, pour la région Ouest limitrophe du Nigeria. Le Racam demande tout simplement la fin des mandats tutélaires, en application de la charte des Nations unies, et la réunification du Kamerun. On l’interdit au bout de deux mois. 
Ce n’est que partie remise. Avec les mêmes revendications, Ruben Um Nyobé fonde le 10 avril 1948 l’Union des populations du Cameroun (UPC). Celle-ci adhère bientôt au Rassemblement démocratique africain (RDA), créé par l’Ivoirien Houphouët-Boigny. Pour l’administration coloniale, pas de doute : non seulement la revendication d’indépendance sent le soufre, mais les fréquentations cégétistes d’Um Nyobé et l’adhésion de l’UPC au RDA portent la marque du complot communiste international. Certes, les députés du RDA à Paris se sont apparentés un temps au groupe communiste, avant d’être récupérés par le parti charnière de François Mitterrand, l’UDSR. Mais quand on voit l’évolution ultérieure d’Houphouët [7]… Un multimilliardaire, pas vraiment rouge ! L’amalgame indépendantisme-communisme, plus ou moins délibéré, parfois machiavélique, fera des ravages. Bien qu’Um Nyobé ait toujours nié la filiation communiste de l’UPC [8], le dynamisme de ce parti naissant lui vaudra très vite d’être la cible d’une croisade – pour la « défense du monde libre », contre le » péril rouge ». C’est la politique sans nuances du Haut-commissaire du Cameroun, André Soucadaux (1949-54). En face, Ruben Um Nyobé tient des propos qui font songer à son contemporain Mandela – ce Mandela qu’il aurait pu être : 

« Les colonialistes ne veulent pas admettre qu’un Noir soit l’égal d’un Blanc. Cette conception se manifeste dans le domaine social, dans l’échelle des salaires, dans le traitement médical, dans le logement, dans la justice et hélas, à l’Église. Quelle est alors l’âme éprise de liberté qui resterait insensible devant ce fait révoltant d’un étranger qui traite les enfants de la terre comme des hommes de seconde zone ? La doctrine coloniale n’a jamais cessé de proclamer que le Blanc est un être supérieur et que le Noir, spécialement, ne possède que des capacités limitées [...]. Une telle façon de ne rien faire pour modérer, sauf cas exceptionnel, la discrimination raciale fait beaucoup pour renforcer notre méfiance et notre combativité [9]». 

Un discours tellement vrai qu’il fait « exploser le conflit entre le système colonial et la condition faite au peuple came­rounais [10]», observe le politologue Achille Mbembe. L’UPC attire la population pauvre des grandes villes, Douala en particulier. Elle convainc aussi une partie des élites. Elle s’implante progressivement à travers tout le Cameroun, mais connaît deux zones de prédilection. 

Le pays bassa, dont est originaire Um Nyobé, est resté très marqué par la pratique du travail forcé, auquel eut recours la puissance coloniale pour la construction du chemin de fer et d’autres infrastructures : le discours de l’enfant du pays est ressenti comme une libération. Mais c’est en pays bamiléké que l’UPC connaît l’essor le plus considérable. Sa vitalité est un exutoire à de vives tensions sociales. Dans cette région montagneuse, un système coutumier rigide et une forte poussée démographique réduisent l’accès aux terres cultivables. D’où une forte émigration, vers le port de Douala notamment. Couplée à un remarquable esprit d’entreprise, cette expansion a tôt accrédité l’idée d’un impérialisme bamiléké – un préjugé que ne manquera pas d’exploiter le parti colonial. Un administrateur français, le chef de région Hubert, préconise « la meilleure action que nous puissions avoir » : « susciter des oppositions africaines et rendre la vie impossible aux meneurs upécistes [11]». De fait, la réaction à l’UPC ne tarde pas à s’organiser. Dès la fin des années quarante, Jacques Foccart tisse en Afrique ses réseaux gaullistes, si conservateurs qu’ils en agacent le général De Gaulle lui-même, pourtant très attaché à l’Empire français. Au Cameroun, le parti gaulliste, le RPF (Rassem­blement du peuple français), ne jure que par la répression [12]. Il est en concurrence avec la coalition au pouvoir à Paris, la « troisième force » ni communiste, ni gaulliste. Mais celle-ci est tout aussi hostile que le RPF aux revendications de l’UPC. 

Le Haut-commissaire Soucadaux introduit les socialistes de
la SFIO, tandis que Louis-Paul Aujoulat, secrétaire d’État à
la France d’Outre-Mer, missionne les démocrate-chrétiens du MRP. Les deux partis suscitent ensemble un « Bloc des démo­crates camerounais ». Ils l’arriment aux structures coutumières conservatrices, aux régions (le Nord, le Centre) ou aux ethnies (les Doualas par exemple) sensibles à l’épouvantail bamiléké 
[13]
. Le corps électoral étant très restreint et la fraude systématique, le « Bloc » devance l’UPC aux élections de 1951 et 1952. Ce résultat inique a pour effet de dégoûter de la voie électorale le parti d’Um Nyobé. Ce qui lui vaut un grief supplémentaire : le refus de la démocratie !  Le 13 juillet 1955, le Haut-commissaire Roland Pré, successeur de Soucadaux, décrète l’interdiction de l’UPC sur l’ensemble du territoire. Il lance un mandat d’arrêt contre Um Nyobé, pour atteinte à la sûreté de l’État. Une seule issue est laissée aux indépendantistes : le maquis. En 1957, le nouveau Haut-commissaire Pierre Messmer, tout en réaffirmant « le maintien de la tutelle confiée à
la France
 », tente une médiation via un prélat camerounais : Mgr Thomas Mongo rencontre Um Nyobé. La négociation tourne court. L’UPC, ancrée dans le mouvement mondial de refus du colonialisme, n’est pas prête à céder sur l’essentiel : l’indépendance. La position de l’Église catholique n’a pas facilité la tâche du médiateur : elle est vivement hostile à l’UPC, dont le leader est de surcroît un fidèle protestant. Dans une « lettre commune 
[14]
», les évêques du Cameroun avaient mis en garde leurs ouailles contre ce parti, en raison « de son attitude malveillante à l’égard de
la Mission catholique et de ses liens avec le communisme athée condamné par le Souverain Pontife
 ». Ancien séminariste, le Premier ministre et leader du Bloc des démocrates, André-Marie Mbida, dénonce la « clique 

de menteurs et de démagogues [15]» de l’UPC. A la même époque, on observe une attitude tout à fait similaire de l’Église au Rwanda, face aux partisans de l’indépendance.  Sous la direction du très foccartien Maurice Delauney [16], que nous retrouverons à maintes reprises, les troupes françaises durcissent la guerre contre les maquisards. Commandés par le colonel Jean-Marie Lamberton et le capitaine Georges Maîtrier, une vingtaine de pelotons de gendarmerie mobile mènent sans états d’âme la chasse aux upécistes [17]. Une offensive ciblée, menée par une troupe coloniale franco-tchado-camerounaise, permet d’atteindre Ruben Um Nyobé dans son repaire et de l’abattre, le 13 septembre 1958. Certains prétendent qu’il a été livré par son conseiller Théodore Mayi Matip : celui-ci, disparu du maquis au moment de l’attaque, n’a resurgi qu’à la fin des hostilités, avant de rallier le régime mis en place par Paris et d’être pendant vingt-cinq ans l’un des piliers du parti unique [18]Car entre-temps le discours officiel a changé, dès le début de 1958, avant même le retour de De Gaulle au pouvoir. Le gouvernement français, empêtré en Algérie, veut couper l’herbe sous les pieds de l’UPC. L’indépendance du Cameroun est annoncée pour le 1er janvier 1960. « Une indépendance fictive », répète à trois reprises le ministre de l’Outre-mer Jacquet au Premier ministre camerounais Mbida [19]. Celui-ci, trop clairement pro-français, est remplacé par Ahmadou Ahidjo. Il s’agit d’un homme sûr, en faveur duquel le pouvoir colonial mettait depuis longtemps « des paquets de bulletins dans l’urne » [20]. Le 10 mai 1958, le nouveau chef du gouvernement de Yaoundé expose son programme : « C’est avec
la France que, une fois émancipé, le Cameroun souhaite librement lier son destin pour voguer de concert sur les mers souvent houleuses du monde d’aujourd’hui
 
[21]». Du Foccart avant la lettre ?  Plutôt du Foccart dans le texte. Depuis 1947, Jacques Foccart s’occupe des affaires franco-africaines au RPF. Il a déjà tissé sa toile en Afrique, la quadrillant de sections du parti gaulliste. Il recourt « à divers stratagèmes propres aux organisations et sociétés secrètes : formation de réseaux de renseignement, [...] enquête sur les opinions politiques des administrateurs et fonctionnaires coloniaux, [...] tentatives de « noyautage » des milieux d’affaires français installés en Afrique [22]». Foccart noue des rapports personnels très étroits avec certains cadres africains [23]. Élu en 1950 à l’Assemblée de l’Union française, il en préside la commission de Politique générale, s’imposant comme le pivot de ce Parlement consultatif. Il a si vite étendu l’emprise de ses réseaux que le 24 janvier 1951, au moment de rendre compte de son dernier périple africain, le ministre de
la France d’Outre-mer François Mitterrand s’exclame en plein Conseil : « Je ne devrais pas dire que j’ai fait un tour dans l’Union française, mais bien plutôt dans l’Union gaulliste » 
[24]

Membre de la même Assemblée, Ahmadou Ahidjo a été remarqué par Foccart [25]. C’est devenu l’un de ses points d’appui en Afrique, son favori pour le Cameroun. A l’Assemblée de l’Union, on traite longuement du destin spécifique des pays sous mandat des Nations unies, le Togo et le Cameroun. Le 10 mai 1958, le discours d’Ahidjo est donc très « informé ». Trois jours plus tard éclate à Alger le complot du 13 mai qui, à Paris, ramène De Gaulle au pouvoir. De son propre aveu, Foccart a été « l’homme-orchestre » de ce complot multiforme, et il a gagné la partie [26]. Dans le sillage du général, il met aussitôt la main sur les affaires franco-africaines. 

L’UPC n’est pas d’accord avec le « destin lié » que propose Ahidjo dans son discours-programme, elle ne se sent pas invitée à un « concert » ultra-marin avec la puissance coloniale. Félix Moumié, un médecin, succède à Um Nyobé assassiné. Implanté jusque là en pays bassa, le maquis upéciste gagne les montagnes du pays bamiléké et forme l’Armée de libération nationale kamerunaise (ALNK), sous le commandement de Martin Singap. Aux Nations unies, l’UPC est soutenue par une majorité d’États africains et asiatiques. Pour la combattre, le Cameroun dévolu à l’ami Ahidjo se réfugie à peine indépendant dans les jupes de
la France. Ahidjo s’attribue les pleins pouvoirs, mais en remet aussitôt l’essentiel à la métropole. Il signe des accords de défense, en partie placés sous le sceau du secret, et des accords d’assistance militaire. Dans leur article 1er, ces derniers confient officiellement à des personnels français le soin de « procéder à l’organisation, à l’encadrement et à l’instruction des forces armées camerounaises 
[27]
». Telles sont les clauses avouées. Les clauses secrètes permettaient une ingérence plus massive encore : tout simplement des interventions militaires directes. Contre ce qu’il appelle les « bandes rebelles [28]», Jacques Foccart suit au jour le jour l’évolution de la situation : il est le premier destinataire du rapport quotidien du Sdece (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, principal service secret français, rebaptisé DGSE [29] en 1982) ; à partir de 1960, son ami le colonel Maurice Robert crée le service Afrique du Sdece, étroitement et exclusivement rattaché à Foccart [30]. Il est nécessaire, pour la suite de cette histoire, de garder en mémoire cette constante : jusqu’en 1974, depuis l’Élysée et ses bureaux annexes, Foccart tient pratiquement tous les fils, officiels ou cachés, des relations franco-africaines ; sous Giscard et Mitterrand, l’écheveau sera devenu tel et les relais africains si bien rodés que l’influence officieuse restera déterminante. 
Aussitôt né, le Sdece-Afrique enfante et instruit une filiale camerounaise, le Sédoc [31]: sous la direction de Jean Fochivé, elle sera vite réputée pour sa sinistre « efficacité ». On y torture à tour de bras. Côté police, un redoutable professionnel français, Georges Conan, démontre ses talents – dont celui de multiplier les aveux et dénonciations. Pour les affaires militaires, deux conseillers viennent encadrer le président Ahidjo : le colonel Noiret et le capitaine Leroy [32]. L’ancien ministre des Armées Pierre Guillaumat confirme : « Foccart a joué un rôle déterminant dans cette affaire. Il a maté la révolte des Bamilékés avec Ahidjo et les services spéciaux [33]». Au passage, on notera la présentation ethnique d’une révolte politique… Foccart expédie au Cameroun une véritable armée : cinq bataillons, un escadron blindé, des chasseurs bombardiers T 26. A sa tête, un vétéran des guerres d’Indochine et d’Algérie, le général Max Briand, surnommé « le Viking ». Sa réputation le précède : en Extrême-Orient, ce colosse blond a commandé durant deux ans le 22e RIC – les casseurs de Viets [34]. Georges Chaffard décrit ainsi l’arrivée de Briand en pays bamiléké : « Douze fois, le convoi de véhicules doit s’arrêter, et l’escorte mettre pied à terre pour dégager la route. Ce sont de véritables grappes humaines, sans armes, mais hostiles, qui barrent le passage et s’agrippent aux voitures. Rarement insurrection a été aussi populaire [35]». 

Le général Briand se pose en rouleau-compresseur et le colonel Lamberton en stratège. L’objectif, éradiquer l’UPC, est poursuivi selon une double approche : d’un côté, les camps de regroupement, sous l’autorité de « capitas » (une variété de kapos) ; de l’autre, la politique de la terre brûlée. La lutte anti-guérilla menée par les commandos coloniaux [36] est d’une brutalité inouïe. Vagues d’hélicoptères, napalm : c’est une préfiguration de la guerre du Vietnam que se jouent les vétérans d’Indochine. Leur rage est d’autant plus grande que les maquisards, opérant presque à mains nues – mais sur plusieurs fronts – remportent des succès ponctuels. Charles Van de Lanoitte, qui fut de longues années correspondant de Reuter à Douala, parle de 40 000 morts en pays bassa, en 1960-61 : 156 Oradour, autant de villages totalement détruits avec ceux qui n’avaient pu les fuir [37]

Le journaliste décrit aussi « le régime effroyable des camps de tortures et d’extermination » dont il a été « le témoin horrifié » : « Quelques exemples de tortures : 
La Balançoire : les patients, tous menottés les mains derrière le dos et entièrement nus, dans une pièce à peine éclairée, sont tout à tour attachés, la tête en bas, par les deux gros orteils, avec des fils de fer qu’on serre avec des tenailles, et les cuisses largement écartées. On imprime alors un long mouvement de balançoire, sur une trajectoire de 8 à 10 mètres. A chaque bout, un policier ou un militaire, muni de la longue chicotte rigide d’un mètre, frappe, d’abord les fesses, puis le ventre, visant spécialement les parties sexuelles, puis le visage, la bouche, les yeux. [...] Le sang gicle jusque sur les murs et se répand de tous côtés. Si l’homme est évanoui, on le ranime avec un seau d’eau en plein visage. [...] L’homme est mourant quand on le détache. Et l’on passe au suivant… 
Vers trois heures du matin, un camion militaire emmène au cimetière les cadavres. [...] Une équipe de prisonniers les enterre, nus et sanglants, dans un grand trou. [...] Si un des malheureux respire encore, on l’enterre vivant…  Le Bac en ciment : les prisonniers, nus, sont enchaînés accroupis dans des bacs en ciment avec de l’eau glacée jusqu’aux narines, pendant des jours et des jours. [...] Un système perfectionné de fils électriques permet de faire passer des décharges de courant dans l’eau des bacs. [...] Un certain nombre de fois dans la nuit, un des geôliers, « pour s’amuser », met le contact. On entend alors des hurlements de damnés, qui glacent de terreur les habitants loin à la ronde. Les malheureux, dans leurs bacs de ciment, deviennent fous !… Oui j’affirme que cela se passe depuis des années, notamment au camp de torture et d’extermination de Manengouba (Nkongsamba) ». Le fil conducteur est évident : l’Indochine, l’Algérie, le Cameroun… jusqu’à ces camps de torture au Rwanda d’avant le génocide, que décrit Jean Carbonare. L’impunité encourage la reconduction. Pendant ce temps, les « services » camerounais et français font des ravages dans les milieux upécistes. Le Sédoc se charge du tout venant : il fait arrêter des milliers de « suspects », et les conduit dans les camps ci-dessus évoqués… Au Sdece reviennent les têtes pensantes : le 15 octobre 1960, à Genève, l’un des ses agents empoisonne au thallium le chef de l’UPC Félix Moumié. Constantin Melnik, responsable des Services secrets auprès du Premier ministre Michel Debré, explique qu’une telle opération « Homo » (comme homicide) ne pouvait être déclenchée que par l’Elysée, c’est-à-dire au moins par Jacques Foccart [38]

C’est à un ami sexagénaire, le Franco-Suisse William Bechtel, alias « Grand Bill », que Foccart confie l’opération. William et Jacques se retrouvent régulièrement à Cercottes sur le terrain d’entraînement des réservistes du Sdece. Bechtel est un anticommuniste de choc, ancien commando d’Indochine et chargé du maintien de l’ordre chez Simca, contre
la CGT. On imagine les arguments que Foccart a trouvés pour le convaincre, du genre « l’UPC égale le Viêt-minh ». 
Se faisant passer pour un journaliste suisse, Bechtel approche Moumié au Ghana, sympathise avec lui, puis le retrouve lors d’un déplacement à Genève. Il le convie à dîner au restaurant Le plat d’argent, la veille du jour où le chef de l’UPC doit reprendre l’avion pour l’Afrique : c’est là-bas que la cible est censée mourir, loin de toute police scientifique et de la presse occidentale. Comme Moumié ne boit pas le pastis empoisonné, Bechtel verse du thallium dans un verre de vin. Mais, assoiffé par la discussion qui suit le repas, Moumié finit par avaler le pastis d’un trait. La double dose accélère l’effet du poison. Vers la fin de la nuit, le leader camerounais se fait transporter à l’hôpital, où il meurt dans d’atroces souffrances, non sans avoir diagnostiqué son propre empoisonnement et l’avoir dit au personnel soignant. Son assassin se réfugie sur
la Côte d’Azur, dans une villa louée par le Sdece. Durant quinze ans, il échappera au mandat d’arrêt international tardivement lancé par
la Suisse. Arrêté à Bruxelles en 1975, extradé, il sera acquitté en 1980. Au bénéfice du doute… et des extraordinaires pressions exercées par l’Élysée 
[39]
. En 1995, Foccart n’avait toujours aucun regret de l’élimination de Moumié : « Je ne crois pas que cela ait été une erreur [40]». Le chef de l’UPC n’a pu préparer sa succession. Une direction bicéphale se met en place : Abel Kingue en exil (au Ghana), Ernest Ouandié dans le maquis. Les combats, et les massacres de villageois par les troupes franco-camerounaises, durent jusqu’en 1963. Ouandié conserve un noyau de maquisards jusqu’en août 1970. Il est trahi à son tour lors d’un déplacement organisé par l’évêque de Nkongsamba en personne, Mgr Albert Ndongmo, qui l’a transporté dans sa 404 Peugeot [41]. Arrêté, il est fusillé sur la place publique de Bafoussam en janvier 1971. La guérilla d’une autre branche de l’UPC, installée dans les forêts du Sud-Est camerounais à partir du Congo voisin, n’a 
pas eu meilleur sort : elle a été décimée en 1966, son leader Afana Osendé a été décapité, et sa tête ramenée à Yaoundé [42]

Côté français, le colonel Lamberton concevait cette guerre ci­vile comme une façon de résoudre le « problème bamiléké » [43]. A la lumière de ce qui s’est passé au Rwanda de 1959 à 1994, il n’est vraiment pas inutile de relire ce qu’écrivait de ce « problè­me », en 1960, l’officier français qui fut chargé de le « traiter » :  « Le Cameroun s’engage sur les chemins de l’indépendance avec, dans sa chaussure, un caillou bien gênant. Ce caillou, c’est la présence d’une minorité ethnique : les Bamiléké, en proie à des convulsions dont l’origine ni les causes ne sont claires pour personne. [...] Qu’un groupe de populations nègres réunisse tant de facteurs de puissance et de cohésion n’est pas si banal en Afrique Centrale [...]. L’histoire obscure des Bamiléké n’aurait d’autre intérêt qu’anecdotique si elle ne montrait à quel point ce peuple est étranger au Cameroun [44]». Cela ressemble furieusement à la construction raciste de la menace tutsie ! Il n’est pas question de laisser les « Camerounais authentiques » (les non-Bamilékés) se charger seuls de soumettre ces « étrangers » conscients et solidaires : « Sans doute le Cameroun est-il désormais libre de suivre une politique à sa guise et les problèmes Bamiléké sont du ressort de son gouvernement. Mais
la France ne saurait s’en désintéresser : ne s’est-elle pas engagée à guider les premiers pas du jeune État et ces problèmes, ne les lui a-t-elle pas légués non résolus ? 
[45]
». 

Mais le pompier de ce problème incandescent n’est-il pas aussi le pyromane ?  Selon le philosophe camerounais Sindjoun Pokam, « c’est
la France qui produit, crée, invente le problème bamiléké et l’impose à notre conscience historique. Derrière le problème bamiléké, il y a en vérité le problème français qui s’exprime sous les espèces du conflit entre les intérêts de l’État français et ceux du peuple camerounais
 
[46]
». De la même manière, il y avait le problème belge derrière le problème hutu-tutsi : les querelles Flamands-Wallons, entre autres, ainsi que des enjeux financiers et religieux. 

C’est en tout cas le moment de rappeler la maxime du plus célèbre des colonisateurs français, le maréchal Lyautey : « S’il y a des mœurs et des coutumes à respecter, il y a aussi des haines et des rivalités qu’il faut démêler et utiliser à notre profit, en opposant les unes aux autres, en nous appuyant sur les unes pour mieux vaincre les autres [47]».  Depuis 1984, je compte parmi les Français plutôt bien informés sur l’Afrique. C’est seulement en 1993 que j’ai pris connaissance des massacres français au Cameroun [48]. Pourtant, ce crime de guerre à relents racistes, si ample et si prolongé, est proche du crime contre l’humanité. Décrire et faire connaître ce premier grand crime foccartien est indispensable à l’intégrité d’une mémoire française. Comprendre pourquoi la presse n’en a rien dit, et comment il a pu être si longtemps ignoré, ne serait pas sans enseignements sur les contraintes et tentations des correspondants français en Afrique. L’étude reste à faire… Les massacres commis par l’armée française ont aussi bénéficié, il faut le reconnaître, d’une conjoncture médiatique très propice : de 1960 à la fin de 1962, l’attention de l’opinion hexagonale est captivée par l’issue mouvementée du conflit algérien. La proximité d’un drame qui concerne un million de nationaux, les Pieds-noirs, occulte les cris d’horreur qui s’échappent difficilement d’une Afrique équatoriale à faible immigration française. En métropole, l’opinion n’a d’ailleurs jamais eu qu’un infime écho des massacres coloniaux. Depuis
la Libération, leurs auteurs poursuivaient leur besogne en toute quiétude : Sétif, Hanoi, Madagascar… 
[49]
 




[1]. Max Bardet et Nina Thellier, O.K. Cargo !, Grasset, 1988. [2]. Le chiffre même annoncé par Max Bardet demeure hypothétique tant que les survivants, avec l’appui d’historiens camerounais et étrangers, se sentiront interdits d’évoquer l’horreur. Ce sentiment, qui dure depuis plus d’un tiers de siècle, témoigne à lui seul de l’ampleur du massacre. [3]. Pour la genèse du nationalisme camerounais, cf. Dieudonné Oyono, Avec ou sans
la France ?  La politique africaine du Cameroun depuis 1960, L‘Harmattan, 1990, p. 20-33. 
[4]. Il ne pouvait, à peine d’être débordé par les ambitions de ses alliés américain et soviétique, leur laisser le monopole du discours de libération. 
[5]. Donnat, Jacquot, Lalaurie, Soulier. [6]. Cf. Yves Benot, Massacres coloniaux,
La Découverte, 1994, p. 78-79. 
[7]. Cette évolution conduira évidemment l’UPC à quitter le RDA. [8]. Cf. Dieudonné Oyono, op. cit., p. 22, note 27. 
[9]. Ruben Um Nyobé, Le problème national camerounais (discours rassemblés par Achille Mbembé), L’Harmattan, 1984, p. 23. [10]. Introduction à Ruben Um Nyobé, op. cit., p. 49. [11]. Cité par Daniel Tessue, Polémique autour du problème bamiléké, dans l’hebdomadaire camerounais
La Nouvelle Expression
, 11/07/1995. 
[12]. Cf. Pierre Péan, L’homme de l’ombre, Fayard, 1990, p. 199-200. 
[13]. Contre l’ANC de Mandela, le régime d’apartheid sud-africain dressera de même l’Inkatha du chef zoulou Buthelezi – futur adhérent à… la filiale africaine de l’Internationale démocrate-chrétienne. [14]. D’avril 1955. Citée par Dieudonné Oyono, op. cit., p. 30, note 44. [15]. Discours du 9 novembre 1957. Ibidem, p. 31. [16]. Futur maire de Cannes. 

[17]. Cf. Pierre Péan, op. cit., p. 316. [18]. Cf. Suzanne Kala-Lobe et Jean-Claude Abena, Sans eux, pas d’unité ?, in Jeune Afrique Économie, 02/1992. Daniel Um Nyobé, fils de Ruben, m’a fourni aussi de précieuses indications. Le journal d’Um Nyobé est consigné dans les archives de l’armée française. Ne serait-il pas temps de rendre plus accessible ce document essentiel de l’histoire du Cameroun ? [19]. Déclaration en date du 27/02/1958. Citée par Dieudonné Oyono, op. cit., p. 37. [20]. Selon l’ambassadeur Guy Georgy, qui commanda la région Nord du Cameroun de 1951 à 1955. [21]. Discours du 10 mai 1958. Ibidem, p. 31. [22]. Robert Bourgi, Le général de Gaulle et l’Afrique noire, 1940-1969, Université de Paris I, thèse de doctorat d’État en sciences politiques, 1978, p. 50. L’auteur n’est pas un quelconque calomniateur : c’est le fils d’un très grand ami de Foccart, et il deviendra son homme de confiance. [23]. Cf. Bernard K. Yao, Jacques Foccart : homme d’influence, acteur incontournable de la politique africaine de
la France
, in Revue juridique et politique, 01/1996, p. 69. 
[24]. Le trait n’est pas certain : il est rapporté par… Jacques Foccart, dans sa Lettre à l’Union française hebdomadaire (25/01/1951). Cf. Pierre Péan, L’homme de l’ombre, op. cit., p. 188. 
[25]. Foccart parle, I, p. 87-89 et 95. [26]. Cf. Pierre Péan, op. cit., p. 224-234. [27]. Cité par Dieudonné Oyono, op. cit., p. 42. [28]. Foccart parle, I, p. 206. [29]. Direction générale de la sécurité extérieure. [30]. Et comme si cela ne suffisait pas, il double ce service par un réseau d’honorables correspondants, « Jimbo », animé par Marcel Chaumien. Cf. Pierre Péan, op. cit., p. 290 et 292. [31]. Plus précisément le SDESC, Service de documentation et d’études de la sécurité camerounaise, qui deviendra ensuite le DIRDOC. Cf. Roger Faligot et Pascal Krop, La piscine, Seuil, 1985, p. 236. [32]. Cf. Foccart parle, I, p. 208 ; Roger Faligot et Pascal Krop, op. cit., p. 236 ; Pierre Péan, op. cit., p. 316 ; Pascal Krop, Le génocide franco-africain, JC Lattès, 1994, p. 33. 

[33]. Cité par Pierre Péan, op. cit., p. 284. [34]. Roger Faligot et Pascal Krop, op. cit., p. 238. [35]. Les Carnets de la décolonisation. Cité par Pierre Péan, op. cit., p. 285. [36]. Commandés par des Français et composés de « tirailleurs » de diverses nationalités – dont des Tchadiens et, bien sûr, une proportion grandissante de Camerounais. [37]. Lettre ouverte à Georges Pompidou, citée par Mongo Beti, Main basse sur le Cameroun, Maspero, 1972. Jusqu’à aujourd’hui, il a été impossible (à ma connaissance) de procéder à un décompte quelque peu précis du nombre des victimes de l’éradication de l’UPC en pays bamiléké. Dans l’évocation de cette tragédie, Mongo Beti a été un précurseur. Plusieurs des sources citées plus haut sont redevables de ses travaux. [38]. La mort était leur mission, Plon, 1996, p. 199-200. Melnik lui-même n’a pas d’état d’âme : les « Sékou Touré, Moumié ou Lumumba [...] lui paraissaient des petits Lénine ou de minuscules Hitler » (p. 200). [39]. Cf. Pierre Péan, op. cit., p. 286-287 et 290 ; Constantin Melnik, op. cit., p. 197-202 ; Roger Faligot et Pascal Krop, op. cit., p. 239-246. [40]. Réponse à une question de Pierre Péan, in Jeune Afrique du 16/02/1995. [41]. Cf. Adolphe Makembe Tollo, L’aile armée de l’UPC, in Jeune Afrique Économie, 02/1992. L’auteur était encore dans le maquis à cette époque. Il laisse entendre que Mgr Ndongmo, qui passait pour un sympathisant de l’UPC, aurait lui-même trahi Ouandié. [42]. Cf. Abel Eyinga, L’UPC : une révolution manquée ?, Éd. Chaka, p. 137-138. Osendé était docteur en économie, spécialiste du développement. [43]. Cf. France-Cameroun, Croisement dangereux, Agir ici et Survie/L’Harmattan, 1996, p. 78-79. [44]. Jean-Marie Lamberton, Les Bamilékés dans le Cameroun d’aujourd’hui, in Revue de Défense Nationale, Paris, mars 1960. Cité par : Collectif « Changer le Cameroun », Le Cameroun éclaté ?  Anthologie commentée des revendications ethniques, Éditions C3, Yaoundé, p. 53-57. [45]. Ibidem, p. 54. [46]. Cité par Daniel Tessue, Polémique autour du problème bamiléké, in
La Nouvelle Expression, 11/07/1995. 
[47]. In Daniel Tessue, art. cité.  [48]. Je n’avais évidemment pas lu tous les ouvrages spécialisés – une vie n’y suffirait pas. Les signaux qui auraient pu me conduire, par exemple, aux travaux pionniers d’Achille Mbembe sur le sujet demeuraient rares ou faibles. [49]. Cf. l’ouvrage pionnier d’Yves Benot, Massacres coloniaux,
La Découverte, 1994. 

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CONTINENT NOIR , ECRAN BLANC

Posté par issopha le 1 octobre 2007

CONTINENT NOIR ,  ECRAN BLANC

 

Bref retour sur quelques échanges et discussions relevés au cours de la 9ème caravane des cinémas d’Afrique, notamment autour du malentendu colonial, de la polygamie et de la réconciliation.

La 9ème caravane des cinémas d’Afrique s’est déroulée au cinéma Jeanne-Mourguet de Sainte-Foy-lès-Lyon, du 30 mars au 9 avril 2006. Une quinzaine de longs-métrages, une sélection de courts-métrages et diverses animations (contes, expos, tables rondes…) étaient au menu. Du Cameroun à l’Angola, de l’Afrique du Sud au Burkina, en passant par le Maghreb, le Sénégal ou la République Démocratique du Congo, la programmation a offert un panorama large et conséquent d’un continent aussi grand qu’il est peu montré.

Surtout, ce cru 2006 a donné lieu à de remarquables échanges, la plupart des projections se terminant par un débat, et chaque débat révélant des liens très forts entre certains spectateurs et le continent.

Ainsi, le discussion engagée par Ya Mutuale Balume à l’issue de la projection du documentaire franco-germano-camerounais de Jean-Marie Téno, intitulé Le malentendu colonial (2004). Ce film retrace le parcours des premiers missionnaires en Afrique et, en confrontant les analyses d’historiens africains et européens à celles du personnel desdites missions, met en lumière toute l’ambiguïté de l’aspect « civilisateur » des missions chrétiennes.

Le moins qu’il se puisse dire est que le documentaire a suscité le débat. Plusieurs anciens missionnaires étaient en effet présents dans la salle, et tous n’étaient pas d’accord sur l’interprétation de ce qu’ils venaient d’entendre et de regarder. « Ce film opère de sévères distorsions avec la réalité sur le terrain », s’indignera ainsi un spectateur au fond de la salle. « Au contraire, je trouve pour ma part qu’il est très en deçà de la réalité », objectera pour sa part un autre missionnaire, en poste à Dar es Salaam (Tanzanie). « Je confirme, l’appuiera une spectatrice, elle-même en poste pendant dix-sept ans au Cameroun. Lorsque je suis arrivée à la mission, j’ai été stupéfaite de constater que les enfants du village connaissaient mieux les chants grégoriens que les enfants français que j’avais laissé en France. C’est un comble, non ? »

« Avec la conférence de Berlin, en 1884, nous sommes passés de l’Afrique des africains à l’Afrique des européens », expliquait un historien interrogé dans le documentaire. Dépersonnalisation, honte de soi, schizophrénie (« En leur imposant l’obligation de franciser leur nom pour pouvoir aller à l’école, les missionnaires ont appris à des générations entières à mépriser leurs ancêtres »), nécessité de prendre en compte l’évolution des cultures traditionnelles africaines elles-mêmes, les thèmes abordés ont été nombreux, et le choix des exemples souvent percutant. « Un jour, j’ai demandé à mon grand-père s’il avait quelque chose à reprocher aux missionnaires, raconta Ya Mutuale Balume. Il m’a répondu que oui, il avait une chose à leur reprocher. La chose que mon grand-père reprochait aux missionnaires, c’était d’avoir oublié que Dieu les avait précédés chez nous… » Un autre ancien missionnaire prit alors la parole : « Mais comment voulez-vous que les missionnaires enseignent autre chose que le français à leurs élèves, alors même qu’en France les langues régionales sont mises de côté au profit du français pour tous. Et je suis bien placé pour en parler, je suis moi-même basque ! » poursuivit-il dans un sourire. « La technique de la « tabula rasa » est une réalité. Le lavage de cerveau est une réalité. Mais ce documentaire ne doit pas donner mauvaise conscience à ceux qui ont participé à ces missions. Il nous donne conscience de ce que nous avons fait, et c’est déjà beaucoup », conclut le même homme. « L’important, poursuivit Ya Mutuale Balume, ce n’est ni la question du passé, ni celle de savoir si tout cela est dépassé. L’important, c’est l’avenir. Et en matière d’avenir, ce serait un tort de penser 2007, 2008 ou 2009. Mieux vaut penser 2030, 2040, 2050 : c’est plutôt sur ce type d’échelle que les changements s’opèreront. »

Pour l’anecdote, au moment de se présenter aux spectateurs, Ya Mutuale Balume prit bien soin de dire : « Mon nom est Ya Mutuale Balume » et non « Je m’appelle Ya Mutuale Balume ». Pourquoi cette distinction ? Parce qu’un jour, de passage au village, un visiteur survint, auquel il se présenta en disant « Je m’appelle…. Une fois l’étranger parti, il fut traité de prétentieux par les anciens du village. « Depuis quand tu t’appelles ? C’est nous qui t’appelons ! C’est nous qui t’avons appelé ! » Anecdotes, anecdotes…

Un autre débat intéressant eu lieu au sortir de la projection du documentaire 5×5, du sénégalais Moussa Touré, débat organisé en présence du réalisateur. Le sujet du film ? Une enquête au cœur d’une famille polygame du Sénégal, dont le père est au sommet d’une pyramide de cinq épouses et d’ « environ vingt-cinq enfants ». Certitudes d’un autre temps du côté du père, frustration des épouses de ne pouvoir passer plus de temps auprès de leur mari que ne leur autorise le tour de rôle traditionnel, velléités de rupture vis-à-vis de ladite tradition de la part du fils aîné, le documentaire donne à voir une cellule familiale complexe, faite de non-dits et de silences – mais peut-être aurait-il pu aller plus loin dans les confidences, notamment des épouses, si c’était une femme qui avait tenu la caméra… « La polygamie, c’est le silence, rappellera d’ailleurs Moussa Touré. Au Sénégal, 83% des habitants sont issus de la polygamie. Le Président est issu de la polygamie. La plupart des réalisateurs africains sont issus de la polygamie. Je suis moi-même issu de la polygamie. »

Une spectatrice prit alors la parole : « Une chose me choque dans le film, c’est lorsque le père dit qu’il a ENVIRON vingt-cinq enfants. C’est un peu fort, quand même, de ne pas connaître le nombre exact de ses enfants ! » A quoi Moussa Touré lui répondit : « Vous savez, madame, dans certaines sociétés, culturellement, les gens n’aiment pas dire le nombre exact de leurs enfants, de peur de s’attirer le malheur. Il s’agit d’une forme de superstition, héritée de l’animisme. C’est pourquoi ils préfèrent rester vague quant au nombre. » Cette réponse fut le début d’une longue série de parallèles entre les sociétés occidentales et africaines, provoquant souvent des sourires dans l’assistance. « Vous savez, pour un africain, le fait de vivre en concubinage, comme cela se fait en Europe, c’est choquant. La règle pour habiter ensemble, c’est le mariage. De la même manière, le fait de marcher main dans la main comme le font les couples en Europe, cela étonne toujours en Afrique. « Pourquoi elle suit son mari tout le temps comme ça ? » disent parfois les gens là-bas. « Il faut qu’elle lui lâche la main ». Enfin, il ne faut pas oublier que les sociétés dont nous parlons sont des sociétés par essence communautaires. L’individu y compte moins que la communauté. C’est l’une des différences majeures avec les sociétés occidentales. »

Une autre spectatrice prit alors la parole : « Et pourquoi ce ne seraient pas les femmes qui seraient polygames ? » Réponse de Moussa Touré : « Il y a sans doute une raison toute simple, c’est le fait qu’en cas de naissance, il serait difficile de déterminer qui est vraiment le père de l’enfant. Mais vous savez, il est également possible de retourner la problématique : en Europe, combien d’hommes ne sont pas polygames, dans les faits ? Il n’existe pas vraiment de statistiques là-dessus. »

Par rapport aux récents débats sur la question en France, Moussa Touré précisa la chose suivante : « En la matière, il y a une ambiguïté totale. C’est comme avec la question de l’excision, l’Afrique se trouve dans le brouillard par rapport à ses traditions, notamment à la demande de l’Europe. Pour ma part je pense que pour que les choses changent, il faudra que deux générations meurent. Le problème, c’est que cela voudrait dire qu’il faut aussi que ma mère meure. Or même moi qui suis très critique sur la question de la polygamie, je ne veux pas que ma mère meure ! Vous comprenez tout le paradoxe de la situation ? »

Le festival se poursuivit ainsi, de projections en débats, de rencontres en réflexions. Le prix du public fut attribué à La caméra de bois, film sud-africain de Ntshaveni Wa Luruli (2003), une histoire de fascination réciproque entre une adolescente blanche des beaux quartiers du Cap et un jeune garçon noir du township voisin. Lumière naturelle à la Terrence Malick, voix-off à la David Gordon Green, complexe dosage de thèmes intimes et universels, le film n’a vraiment pas volé sa récompense. Il succède au palmarès à Madame Brouette de Moussa Sene Absa (Sénégal, 2002), lauréat lors de l’édition 2004 du festival fidésien.

Pour le reste, la projection de La nuit de la vérité de Fanta Régina Nacro (Burkina-Faso, 2004) et la rencontre qui s’ensuivit avec la comédienne ivoirienne Naky Sy Savané fut l’un des autres temps fort du festival. Un peu à la façon de ce que réalisa Danis Tanovic en 2001 avec No man’s land autour de la question des conflits en ex-Yougoslavie, ce film use de l’allégorie pour décortiquer le rôle et la place des femmes dans la société, en temps de paix comme en temps de conflit, ainsi et surtout que la douloureuse thématique de la réconciliation. On y suit, dans un pays imaginaire, une rencontre pour la paix entre le pouvoir en place et les rebelles – et singulièrement entre le président et sa femme d’un côté, et le chef des rebelles et son épouse de l’autre. Au-dessus de la fable plane l’histoire réelle des guerres dites « civiles » et des sociétés ayant connu le fratricide, toutes hantées par la même question : une poignée de main ou deux signatures suffisent-elles pour reconstruire le lien, quand l’un tua la veille les enfants de l’autre ? La projection mit la salle K.O. Heureusement, la comédienne se chargea de ramener un peu de vie. « Lorsque le tournage de ce film a débuté, mon pays, la Côte d’Ivoire, traversait une grave crise. Je n’avais plus la tête au film, je ne souhaitais plus le faire. Et puis je me suis dit que c’était un devoir pour moi de faire ce film. Nous autres artistes africains ne travaillons pas pour la beauté, mais pour dire quelque chose. L’Afrique, ce n’est pas que les tam-tams. Les décideurs de nos pays ne nous écoutent pas, aussi c’est un devoir pour nous d’être engagés. Ce film me semble être un hymne à l’amour, à la tolérance et à la paix. »

Enfin, coup de chapeau aux deux films angolais présentés : Un héros de Zézé Gamboa (2005) et Na cidade vazia de Maria Joao Ganga (2004), occasion rarissime de voir un peu de ce pays ravagé par quarante-cinq années de guerre coloniale puis civile.

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mise en ligne : 15.05.2006

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