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Colombie, le monde paysan résiste à L’État Narco-Capitaliste

Posté par issopha le 22 décembre 2008

 

Horizon Colombie (III)

Colombie, le monde paysan résiste à L’État Narco-Capitaliste

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EMOREJ Archibald

Le problème du partage des terres et la contre-réforme agraire permanente instituée par l’État colombien sont la source principale de violence en Colombie, et ce depuis l’indépendance. 0,4% des propriétaires possèdent 61,2% des terres rurales selon des chiffres officiels, et ce fossé ne cesse de se creuser. Barrancabermeja, une des villes principales de l’État de Santander dans le région du Medio-Magdalena, concentre tous les problèmes et toutes les horreurs infligés au monde paysan en même temps qu’elle offre un paysage presque complet des acteurs et victimes de la violence en Colombie : Multinationales, paramilitaires, armée nationale, populations paysannes déplacées et guérillas.

Barrancabermeja, État de Santander, Colombie. 2008.

La ville de Barrancabermeja.

C’est une ville de près 300 000 habitants, tristement célèbre pour ses massacres de la fin des années 90 lors de la prise de la ville par les paramilitaires (900 morts pour les seules années 2000-01). Grand centre de production de pétrole, l’immense raffinerie se voit quelque soit l’endroit où vous vous trouviez dans la ville, avec ces cheminées brulantes qui montent au ciel, répandant dans l’air humide l’odeur caractéristique de la combustion. Ecopetrol, société colombienne qui gère l’or noir du pays est détenue, sans surprise dans ce pays vendu aux puissances étrangères, en majorité par des consortiums étrangers, nord-américains, espagnol et anglais. Aujourd’hui, malgré la loi de démobilisation, les groupes paramilitaires sont plus que jamais les maitres de la ville. Sous de nouvelles appellations, comme les aigles noirs ou les autodéfenses gaitanistes de Colombie, ils participent au nettoyage sociale de la ville. Le nettoyage sociale, ici, consiste à assassiner les jeunes des quartiers populaires pour ôter à la population toute envie de se plaindre de sa condition et de rejoindre un quelconque mouvement social. Durant les fins de semaine une dizaine de jeunes sont régulièrement assassinés, la moyenne étant de une exécution par nuit. La police, qui couvre les agissements de ces tueurs, parle de règlements de compte entre bandes ou de crimes passionnels. Les associations de défenses de droits de l’homme, les mouvements sociaux, ceux qui montent des pièces de théâtre ou des ateliers de break-dance, la fédération féministe comme les syndicats reçoivent chaque semaine des fax et courriers de ces groupes paramilitaires où ces derniers promettent de « nettoyer la ville des chiens gauchistes, des syndicalistes, des pédés, des prostitués, des jeunes drogués, des professeurs de danse homos et de toute cette racaille de guérilleros ». J’ai pris soin de corriger les fautes lors de la traduction, parce que ces paramilitaires, normalement groupes illégaux de puis la démobilisation de 2004 (loi Justicia y Paz) sont presque illettrés. Leur barbarie n’a d’égal que leur basse morale, et j’ai ici écouté l’histoire de ses escadrons de la mort qui découpent les gens à la machette, laissant à côté des corps dépecés une pile de cotes humaines.

Barrancabermeja c’est un port sur le Magdalena, principalement port pétrolier, mais aussi petit port pour les campesinos qui essaient tant bien que mal de vivre de leurs récoltes. La ville a bien changé ces dernières années, point de mire des multinationales pour ses conditions parfaites pour la monoculture intensive, palme africaine et cane à sucre, ses gisements de charbon et d’or, les commerces de biens importés ont remplacé l’économie locale et les grands centres commerciaux poussent comme des champignons vénéneux. Enfin, cette ville c’est aussi l’histoire des ses associations et syndicats qui luttent au péril de leur vie, durement touchés par la répression, ne comptant plus les morts, les tortures et les disparitions forcées dans leurs rangs, qu’ils soient syndicalistes, acteurs sociaux, associations de défense des paysans ou fédérations féministes. Depuis 2004, 18 de ces acteurs de la défense des droits des travailleurs, de l’homme et de la femme ont été assassinés.

Le monde paysan : organisation et répression.

On ne peut décemment pas traduire les mots campesinos et/ou campesinas par paysan. Cette traduction littérale perd tout le sens, la spécificité et l’histoire de ces communautés. Rien à voir avec le paysan de Zola, pas plus qu’avec l’activiste José Bové. Les campesinos colombiens sont soumis par la loi, historiquement la réforme agraire n’a jamais existé. Le gouvernement libéral d’Alfonso López Pumarejo (1934-1938) avait pourtant initié une réforme agraire pour sortir le pays du système du latifundio, c’est à dire de la concentration de la terre dans les mains de l’oligarchie. Mais ces lois de la Terre votées en 1936 furent simplement annulées avec l’assassinant du leader populaire Jorge Eliécer Gaitán en 1948 qui marqua le début de la pénétration violente du capitalisme moderne et sauvage (mais le capitalisme peut-il être autre chose qu’une forme sauvage de société ?). Les campesinos sont donc une population délibérément opprimée par tout les gouvernements, et jusqu’à ce jour aucune réforme agraire juste et réparatrice n’a été appliquée. Depuis l’intensification du conflit interne des années 1960-70, ils sont soumis à des déplacements forcés, non seulement du fait de la guerre civile, mais aussi et surtout pour satisfaire les appétits du grand capital et des grands propriétaires terriens. Comme dans toute guerre civile, les campesinos apparaissent dès lors comme potentiellement tous membres de la guérilla paysanne, et les exécutions extrajudiciaires, les meurtres de masses, les tortures, les déplacements de population, et la stigmatisation de toute tentative d’organisation du monde paysan sont depuis lors un fait établi et répété. Aujourd’hui, les moyens mis en place par l’État, machiavéliques et brutaux, empêchent tout simplement le monde paysan de s’organiser, de bénéficier des droits élémentaires et de vivre en paix.

1. Histoire rapide de l’organisation du monde paysan.

L’Amérique centrale et l’Amérique du Sud partagent la triste histoire du saccage de leurs terres et l’injustice de la concentration de la terre dans les mains de l’oligarchie. La colonisation espagnole s’est d’abord servie de la main d’œuvre indienne pour l’extraction de l’or et de l’argent, exterminant la population indigène qui est passée de 90 millions à 3, 5 million en un siècle et demi. Les filons épuisés, les vastes terres agricoles se sont ensuite converties en latifundio pour la monoculture de denrée à destination des centres capitalistes de l’époque, mais surtout elles sont devenues les tombeaux des déportés de la terre africaine. Production de café, de sucre, de coton, de caoutchouc ou de fruits dans de grands camps d’esclaves dirigés par les blancs. Tous les conflits nés pour la réforme de cette structure ont laissé des martyrs et les noms à citer sonnent encore aujourd’hui comme une lutte quotidienne : Zapata, Sandino, Arbenz, Castro, Allende,… D’un bout à l’autre du continent ils ont tous lutté et luttent tous pour une réforme de la propriété de la terre. Il ne faut pas oublier que les trois quart des compagnons d’arme de Fidel Castro sur la Granma étaient des paysans. En Colombie, aidés par les idéologues communistes et certains libéraux radicaux, Marulanda et Arenas ont lutté depuis Marquetalia et avec la formation de la guérilla des FARC-EP pour cette réforme agraire et pour la protection des paysans. La guérilla des FARC-EP, guérilla sans aucun doute possible politique et paysanne, a surgi, justement, pour défendre le droit de ces communautés. On se rappelle que Marquetalia fut en fait la première reserva campesina, gérée par les paysans pour le droit à la terre et à la vie. Depuis l’écrasement de cette commune indépendante, les gouvernements successifs colombiens n’ont jamais cherché à régler le problème de la terre, comme ils n’ont jamais imaginé améliorer la vie des paysans. Seule la confrontation brutale a été choisie, et ce n’est pas le Plan Colombie ou ses successeurs du Plan Patriot qui annonce un changement de stratégie. Simplement, compte tenu de la composition paysanne des FARC-EP, pour l’armée chaque campesino est un guérillero en puissance et cela explique le déni total de droit et les violations quotidiennes de ces derniers de la part de l’État et de sa force armée, légale ou illégale.

2. Répressions actuelles du monde campesino.

La coca, un problème social.

Le projet des gouvernements successifs d’Alvaro Uribe a été la libéralisation extrême de toutes les ressources du pays et la vente de ses terres aux multinationales étrangères. Il ne fait aucun doute que le stade ultime serait la disparition totale du monde paysan, reléguant ces derniers au rang de simples salariés des grandes monocultures et sapant la base de la guérilla paysanne. La production nationale de fruits et légumes est en chute libre, l’importation de denrées alimentaires de base ne cesse d’augmenter, au même rythme qu’augmente l’exportation de cocaïne. Parlons-en car après tout la Colombie reste dans l’imaginaire collectif comme le seul pays de ce trafique-là, évidemment à tort. La pauvre petite feuille de coca, élément si important de la culture indigène, serait depuis plus de trente ans la responsable de tous les cataclysmes et toutes les catastrophes. Elle n’est en fait qu’un prétexte (juteux pour qui la contrôle) dans ce projet de destruction du monde paysan au profit du latifundio et des multinationales. La coca est devenue un problème social par décision de l’État colombien. C’est-à-dire que parmi les multiples moyens de criminaliser le monde paysan, les pointer comme éléments de base du trafique mondiale de cocaïne est une pièce de ce puzzle machiavélique. Pourtant, eux, ces paysans de la terre, n’ont strictement rien à voir avec les caciques et les parrains entourés de prostitués de l’imaginaire des narcotrafiquants. Ce sont des hommes et femmes de la terre qui ne pouvant pas cultiver fruits et légumes, par faute de terre à cultiver en paix, par faute de moyens d’écouler la marchandise, à cause des déplacements répétés et des assassinats des paramilitaires et de l’armée, sont réduits à cultiver la coca comme seul moyen de subsistance. Les plantations sont protégées car la coca, elle, se vend. Dans ces vastes territoires contrôlés et quadrillés par l’armée, où pas une dizaine de guérilleros ne peut descendre sous peine de déchainer bombardements, échanges de tirs et de mortiers, à tel point que les paysans qui passent par là tombent comme des mouches sous les balles perdues, là où les vedettes de l’armée patrouillent sans relâche sur les fleuves, c’est extrêmement suspect que jamais un intermédiaire de ces narcotrafiquants ne soit abattu ou fait prisonnier, que jamais une cargaison de coca ou pâte de coca ne soit interceptée, que jamais un laboratoire ne soit démantelé. Parfois, oui parfois cela arrive et toujours, dans ce cas, cela est présenté comme appartenant à la guérilla. Sont-ils invisibles ces narcotrafiquants pour passer inaperçus dans la zone la plus militarisée du monde ? Sont-ils donc plus agiles que les indiens et plus aguerris que ceux qui ont passé 70 ans à lutter dans la montagne, sont-ce dans les cabarets de la capitale et dans les salons du palais présidentiel qu’ils apprennent ces tours de magie ?

Embargo sur les aliments et les services publics.

Les gouvernements successifs n’ont jamais rien fait et ne font rien pour développer le monde paysan. Aujourd’hui le taux d’alphabétisation est de 10%. Pour ceux qui savent lire et écrire très rares sont les moyens de s’instruire ou de s’informer. Les services publics dans les campagnes sont quasi nuls, de l’éducation nationale à la collecte des déchets. Pas d’hôpitaux ou de centres de soins, pas d’entretien des routes et chemins, pas de service de transport par le fleuve. La seule présence de l’Etat est son armée tentaculaire. Outre de laisser les paysans dans un état de soumission et d’empêcher ainsi toute structuration sociale, l’état pratique le blocus d’aliments. C’est-à-dire qu’il est impossible de transporter le fruit d’une récolte sans demander une autorisation au commandant responsable de la zone avec un document clair de la destination, du marché ou de la ville. Au temps où les groupes paramilitaires étaient légaux, il fallait demander une autorisation aux commandants du secteur pour tout transport de marchandise. Devenus illégaux, l’armée nationale c’est substituée à cette stratégie. Administration kafkaïenne qui rend impossible le commerce des récoltes, toujours avec cet argument massue que le destinataire pourrait être la guérilla. De même les médicaments et autres biens ne rentrent qu’au compte-goutte et les contrôles de l’armée séquestrent toutes les denrées. Cette stratégie tend à s’alléger, question d’image, au profit de celle de l’abandon des voies d’entretiens dont l’état de délabrement rend impossible le commerce de proximité, les paysans étant obligé de s’organiser eux-même pour entretenir les voies de communications, temps volé sur leurs heures de travail hebdomadaire. Cette stratégie n’a pour but, encore une fois, que d’affamer le monde paysan, le décourager et le forcer à se déplacer vers les centres urbains ou les zones de monoculture pour vendre sa force de travail aux esclavagiste modernes.

Fumigation et Plan Colombia.

Le plan Colombie, depuis les années 2000 et avec l’aide des Nord-américains, a initié la terreur de la fumigation au prétexte d’éradiquer les plantations de coca. La firme Monsanto, macabre connaissance pour être le fabricant de l’agent orange pendant la guerre de ces mêmes Nord-américains au Viet-Nam, vend aujourd’hui à la Colombie le glyphosate, dérivé de son herbicide phare le RoudUp, un produit qu’il assure non toxique pour les mammifères comme pour l’environnement. La Colombie est le seul pays au monde à pratiquer la fumigation. Après presque une décennie de lutte anti-drogue, cette stratégie est un échec retentissant. Premièrement les chiffres officiels annoncent une réduction de 20% seulement de la surface des plantations. Deuxièmement la production a elle augmenté grâce à l’introduction d’une plante de coca transgénique nettement plus productive. Écrire dans le même paragraphe coca transgénique et Monsanto ouvre des perspectives d’investigations aux conclusions terrifiantes. Les trafiquants de drogue, s’ils possèdent l’argent en quantité, ne sont pas réputés pour être de grands biologistes en génie génétique au point de créer en quelques années une plante nouvelle par le biais d’une technique que la plus grande et plus puissante firme en génie génétique a mis des décennies à maitriser. Je dois également livrer ici un élément des plus troublants dont la véracité ne tient, pour l’instant, qu’aux recoupements de très nombreux témoignages. De nombreuses plantations de coca seraient résistantes aux fumigations, à l’instar du soja transgénique de Monsanto qui résiste à l’herbicide Roud Up. Une plante de coca transgénique résistant à l’herbicide de Monsanto ? L’étique de l’information, fut-elle révolutionnaire, ne me permet pas pour l’instant de dépasser le stade de la question, mais l’enquête est en cours. Ce qui est sur, c’est que les paysans eux sont victimes de ces fumigations, que les sols sont contaminés et inutilisables (sauf à acheter les semences résistantes de Monsanto !?), et que de plus en plus de terres sont laissées à l’abandon et rachetées par les grandes multinationales. Demain, comme au Viet Nam, les problèmes de santé augmenteront, non seulement pour le monde paysan mais pour toute la Colombie. La fumigation est un crime contre la population colombienne, et si les Etats-Unis veulent interrompre le trafique de cocaïne qui est en majorité destiné à leurs narines bourgeoises, qu’ils s’intéressent au blanchiment de cette argent sale qui se fait à plus de 90% dans leurs banques, il ne serait pas si stupide de répandre du glyphosate au-dessus du béton de Wall Street plutôt que dans les campagnes luxuriantes de Colombie.

Leçon d’une résistance campesina : ACVC (Asociacion Campesina del Valle del rio Cimitarra)

La théorie reste un concept vide tant que la pratique n’y est pas associée. Toutes ses informations et témoignages directes sont des cadeaux de grandes valeurs de tous ces colombiens et colombiennes qui luttent malgré la terreur d’État et qui partagent avec le sourire ces vies tragiques pour que cela se sache et que les morts ne soient pas vains. A Barrancabermeja, dans un appartement transformé en bunker, avec portes de sécurité et caméra de surveillance, travaillent les campesinos de l’ACVC (Asociacion Campesina del Valle del rio Cimitarra). Depuis douze ans et la création de la reserva campesina del Valle del rio Cimitara (Loi 160 de 1994 validé par un acte juridique en 2003), cette association défend les droits des campesinos, droit à ne plus être déplacés, droit à jouir du bénéfice de la terre et finalement rien de moins que le droit de vivre. La réserve compte 300 000 hectares et environs 30 000 paysans la peuplent. Dans cette réserve, il n’y a pas un hôpital, pas un collège pour les enfants, tout juste quelques écoles sans professeur attitré, qui viennent ou ne viennent pas. Une vereda est un petit village paysan, Caguï est l’un de cela, perdu sur la rive du fleuve Cimitarra, fleuve affluent du Magdalena. Depuis Barrancabermeja il faut compter une heure et demie de pirogue à moteur avant d’arriver à la lagune San Lorenzo où semble dormir paisiblement Cagüi. Défile alors toute la beauté du Magdalena Medio, ses oiseaux à gorges bleues, ses plantations de bananes ou de mais, ses petites maisons isolées aux toits de tôle et murs faits de planches de bois, parfois on croise des pêcheurs, parfois d’autres pirogues, et souvent on se sent très loin des problèmes qui pourtant sont ici présent plus qu’ailleurs.

Arrivé à la Vereda, Oscar Duque est là ; ce fier paysan d’une cinquantaine d’année, un des leaders de ACVC qui comme plusieurs de ses compagnons sort juste de prison où il a passé de long mois suite à un montage juridique visant à décapiter l’association. Mais il est là, toujours, comme les autres. Deux des compagnons sont eux toujours en prison en attente d’un éventuel procès (Andrés Gil y Miguel González Huepa). Pour tous ils sont des exemples, et ici à Caguï on respecte les hommes fiers et droits dans leurs bottes de campesinos. Avec Humanidad Vigente, un association juridique qui accompagne est protège de nombreux mouvements de résistance, non seulement ici mais aussi dans les États du Catatumbo ou de l’Arauca, il s’agit de réaliser un atelier sur la nécessité de défendre la réserve et plus encore l’occasion de connaître et valider les droits des campesinos. C’est lors d’un de ces ateliers, dans une vereda un plus éloignée (Villanueva), que l’armée à rafler le 19 janvier 2008 la plupart des leaders de ACVC. A Cagüi il y a l’électricité depuis un an, parfois cela fonctionne, parfois non. Il y a beaucoup d’enfants, curieux et dynamiques, plus vifs et plus téméraires qu’à la ville, plus endurcis, et la vérité c’est qu’à 14 ans ici on est déjà un homme. Tous vivent de la culture de la coca. Un campesino me montre ses mains et ses pieds brulés par la fumigation. Le médecin de la ville a confirmé le diagnostique et rien de plus, alors lui est revenu à la vereda, inutile, puisqu’il ne peut plus serrer les poings et donc tenir d’outil pour travailler la terre. Après la douche du matin à l’unique tuyau d’eau courante du village, l’atelier commence. Il faut finalement attendre midi parce que se déplacer est toujours compliquer ici, à cause des routes inexistantes et de l’armée qui patrouille. C’est l’occasion de partager les expériences et de confronter les problèmes. Les campesinos, malgré leur isolement déterminé par l’absence de toute politique publique sont au fait, mieux que personne, de la véritable situation du pays. Certains remettent en question les luttes et les marches de protestation ; l’un d’eux remontent jusqu’au début des années 80 et avoue qu’il ne participe plus à rien parce que à chaque fois, après quelques jours ou quelques semaines d’absence pour participer aux manifestations régionales ou nationales, il retrouve ses champs dévastés par l’armée ou les paramilitaires. Ils se plaignent de l’arrivée des semences terminator (stériles) des grandes firmes, offertes gratuitement et qui les laissent ensuite sans rien pour semer l’année suivante, sans autre choix que d’acheter de nouvelles graines aux même multinationales. Ils voudraient tous une coopérative pour vendre les produits de la terre et arrêter de cultiver la coca. Ils voudraient des crédits pour développer l’élevage bovin dans la réserve, pour pérenniser une boulangerie, pour soutenir la petite fabrique qui utilise la cane à sucre. Et surtout ils ne veulent plus se déplacer. Certains l’ont étaient jusqu’à sept fois. A chaque fois poussés par les militaires et paramilitaires, parfois comme raconte Oscar, en courant sans rien laisser derrière soi, et ce n’est pas une image, parce que les paracos sont derrière le bosquet. Alors l’importance est capitale de préserver la réserve, un droit légitime et constitutionnel arraché de longue lutte. Les discussions s’étendent tard dans l’après-midi dans la chaleur humide du Magdalena Medio. Il faut se partager ceux qui savent écrire pour coucher sur de grandes feuilles les conclusions du jour avant que la nuit tombe.

Le soir autour du repas de yucca et de poissons frits, personne n’est dupe du projet des gouvernements et de la situation : « ils veulent faire de nous des salariés de misère comme les coupeurs de cane à sucre ! » ; Le soir autour d’une tasse de café se racontent les histoires d’ici ; les amis qui ont sauté sur des mines anti-personnel que les paramilitaires disséminent dans les champs, les balles perdues, les incendies criminels jamais résolus dans la réserve, les compagnons qui ne reviennent pas et que la brigade du coin affirme avoir tué lors de combat contre la guérilla, les vers dans la viande qu’on sert au prisonnier politique et les jeunes qui sont partis à la montagne. Partir à la montagne, al monte, cela veut dire rejoindre la guérilla. Il n’y a pas de meilleur endroit, ici, au milieu des campesinos, pour faire la part du vrai et du faux sur la guérilla. Il faut savoir écouter et lire dans les yeux quand ils parlent de leur guérilla. Bien sur que c’est une guerre et que dans une guerre les soldats tuent et meurent, les civils sont en premières lignes et les erreurs de jugement sont des tragédies. Bien sur. Mais la guérilla, en nombre, est plus forte que jamais, parce que c’est la meilleure chance de survie pour un jeune, homme ou femme, et parce qu’ici, au cœur de la tragédie colombienne, il n’y a aucun doute sur le droit à l’insurrection. Je sais d’un campesino de ACVC qui a tenu a me parlé longuement de la guérilla, afin de partager plus loin que la mer les vérités qu’on étouffe, que la guérilla est d’une grande valeur morale, qu’aucun paysan ne la craint et que la justice rendue sur son territoire est toujours respectueuse des campesinos.

La situation de la réserve del Valle del rio Cimitarra est des plus précaires. Sa légitimité constitutionnelle a été balayé par un décret de Alvaro Uribe arguant de mouvement de la guérilla, ce qui est infirmé par tous les concernés, puisque celle-ci s’est repliée depuis quelques années du fait de son infériorité militaires et tactiques face aux technologies Nord-américaines importée du Plan Colombia. L’armée a pris position et les dérapages n’ont pas tardé. La situation c’est encore dégradée en 2007, quand à la suite de l’assassinat par l’armée d’un jeune paysan, comme toujours ensuite déguisé en guérillero, plus de 350 paysans ont fui pour se déclarer en campement humanitaire. ACVC a courageusement gérer la situation et contacter les autorités. Des représentants de l’État sont passé, et même le président Uribe, histoire de serrer quelques mains et de passer au journal du soir comme un président à l’écoute du peuple, et qui n’a pas peur d’aller dans les zones rouges. Pourtant la situation n’a pas évolué. Ou plutôt si, quelques mois après, les principaux leaders de ACVC, ceux la même qui avaient négocié avec le gouvernement et ses représentants ont tous été incarcérer. Mais les campesinos résistent, et cette fois n’ont, ils ne fuiront pas, ils défendront la réserve, leur droits et leur leaders. Rien de mieux à ajouter que le slogan de ACVC : ACVC défend la réserve paysanne, défendons ACVC !

En conclusion il ne faut pas se tromper sur l’enjeu majeur des luttes paysannes, en Colombie comme dans les autres pays mal nommés en voie de développement. La stratégie capitaliste laisse derrière elle des hécatombes humaines et une destruction irréversible de la planète. Il ne s’agit pas seulement d’un combat régional de telle ou telle communauté mais bien d’une lutte internationale contre le saccage des ces multinationales et de leurs collaborateurs locaux. Les consortiums alimentaires détiennent dans leurs mains la macabre possibilité de réduire l’humanité à néant en quelques décennies ; la famine gronde déjà et la loi des armes impose le silence sur ce trafique insensé ; on meurt de faim dans les campagnes les plus riches du monde, on meurt d’épidémies suspectes liées à des produits imaginés dans les usines des pays du Nord ; la crise économique, la crise alimentaire, et pourtant toujours les mêmes têtes et les même remèdes, bien loin de la solution pourtant évidente, une révolution qui atteindrait tous les domaines, dans le but de construire un monde meilleur.

Archibald EMOREJ

pour Le Grand Soir http://www.legrandsoir.info

Informations complémentaires :

http://www.prensarural.org/spip/spip.php ?mot96

http://www.humanidadvigente.net/

 

 

 

 

Horizons de Colombie (II)

Potosi, Semence de résistance communautaire.

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EMOREJ Archibald

Avec les communautés indigènes et les communautés paysannes, des quartiers des villes Colombiennes résistent aussi à la pression de l’État ultra-capitaliste et au dénie de l’histoire ancestrale du Pays. Dans le quartier de Ciudad Bolivar, connu pour ses violences policières, ses disparitions de jeunes et sa problématique de pauvreté, vit et se développe le projet alternatif d’un commerce juste et d’une production d’aliments ancestraux, pour l’indépendance alimentaire, la lutte pour la récupération de la mémoire et le combat contre la fatalité voulue par l’oligarchie.

Là-haut sur la colline de Potosi, au Sud de la capitale, les rues sont de terre et de pierre, les orages semblent gronder à quelques mètres seulement de vos oreilles, et d’un regard on embrasse l’horizon de Ciudad Bolivar, ce quartier fameux, tristesse du Libertador, qui concentrent les problèmes d’un pays submergé par les déplacements forcés, d’un pays meurtri par une oligarchie hautaine et lointaine, d’un pays soumis aux diktats des pensées et des armes paramilitaires. Ici, dans les collines oubliées, 76% des familles vivent sous le seuil de pauvreté. Mais les gens vivent quand même. Les gens de Ciudad Bolivar, ce quartier de un million d’habitants qui n’existait presque pas il y a vingt ans, est un patchwork des souffrances de la Colombie, une évidence de la guerre, la guerre des armes et la guerre économique. Les anciens se félicitent de l’eau courante et de l’électricité, des bus qui passent enfin, et même des quelques services publiques, une cantine communautaire par ici, une école par-là, des jardins d’enfants sans jardin, et puis le silence. Parce que Potosi reste un quartier ennemi de l’État, avec sa gigantesque base militaire cachée derrière la colline, avec ses paramilitaires qui font la loi et gribouillent les portes des leaders communautaires de leur sale sigle : AUC. On vous dira, plus bas dans la ville, là où l’on croit les journaux, que les paramilitaires n’existent plus puisque l’État les a démantelé et gracieusement remercié. On vous dira que l’armée et les paramilitaires ce n’est pas la même chose. Pourtant le mois dernier de nombreux jeunes disparaissaient encore, évidemment (évidence macabre) retrouvés à plusieurs centaines de kilomètres déguisés en guérilleros (habitude macabre). Cette fois cela n’est pas passé, l’armée est mise en cause, des généraux et des soldats sont accusés. Exception, pour beaucoup espoir d’une brèche dans la sainte impunité de l’alliance parapolitique-narcotrafique. Les familles de Potosi pleurent leur morts, la société bien pensante s’étonne, et le gouvernement parle de moutons noirs. Affaire à suivre pour ceux qui sont si loin de tout cela, pour ceux d’en bas qui croit les journaux.

Mais Potosi ce n’est pas que cela, la Colombie cela n’est pas que ces lâches armés jusqu’au dents, ces militaires bêtes et saouls, ni ses politicards corrompus jusqu’au narcotrafique, ni ces bourgeois qui vendent chaque bout de terre aux puissances étrangères. Non, Potosi c’est le contraste d’une communauté qui vit et s’organise, qui s’inquiète plus de retrouver son histoire et sa culture ancestrale que de se prostituer aux théories capitalises importées. A Potosi, descendu du bus qui s’essouffle dans la cote, il faut marcher encore un peu, grimper encore vers cette colline qui semble la dernière, celle qui semble embrassée le ciel, celle qui domine toute la ville, il faut passer devant ce jardin d’enfants, les saluer et les voir chuchoter devant l’étranger de passage, il faut sourire avec eux une fois faites les présentations, et alors, l’autre Potosi est prête pour la découverte.

Alegria de vivir, c’est le nom du jardin d’enfant édifié en pente, avec salle d’étude, jeux de plein air et une cuisine. Du jardin d’enfant on passe au jardin vert, le potager et verger accrochés à la pente. Luz Dary Ayala, une des leaders de la communauté est notre guide au travers des fruits et légumes, des bacs à humus où grandissent les lombrics, des digues de bois qui retiennent la terre. Parce que ici tout est naturel, sans aucun recours aux produits chimiques, et tant pis si les escargots voraces dévorent les feuilles de salades. Ce n’est pas de l’agriculture biologique, non, c’est de la culture ancestrale. Le projet « Delicias del Sur », initié par la communauté et par le collège libre ICES (Institut Cerros del Sur), est de promouvoir une alimentation saine, de retrouver la tradition des anciens, d’approcher l’autosuffisance alimentaire pour la communauté et en priorité les enfants, tout en développant des alternatives au commerce, comme le troc et l’échange de savoir. La quinoa, cette céréale ancestrale oubliée au profit des produits d’importation comme le blé et le riz, est l’un des aliments sains sur lequel la corporation base son activité. Cette plante traditionnelle andine est un concentré de vitamine et de protéine, et la chocoquinoa, une de ses multiples variantes, devrait être un aliment de base pour les enfants. C’est un travail patient de récupération des valeurs indiennes, le tri et la protection des semences et la recherche de terre pour développer les jardins dans tout le quartier. Au-delà de ces principes, ce projet permet de fédérer la communauté, populations déplacées par la guerre et les grandes multinationales, principalement d’origine paysanne, qui souffre d’être enfermée dans le béton d’une ville qui les rejette, les cloue à la pauvreté et les criminalise. Le projet de commerce, si loin des illuminations gouvernementales et de ses plans capitalistes, rentre en conflit permanent avec les implantations de grandes surfaces voulues par l’État et la privatisation des circuits de distribution alimentaire. Ceux qui croient les journaux devraient le savoir, la Colombie de ces 15 dernières années est la championne du néo-libéralisme sauvage, et ce n’est pas une image. C’est dans ce quartier de la ville que j’ai vu pour la première fois dans la capitale sur la porte des leaders de la communauté ce sigle des paramilitaires, ce sigle qui n’a rien à envier à la croix gammée : AUC. Demain cette infamie sera une vérité et les monstres paieront, aujourd’hui c’est une gangrène sans contrôle sous la protection des pontes du gouvernement. Malgré cela Potosi s’organise donc, au travers de ce projet vaste basé sur le renforcement de la communauté au travers de l’autosuffisance alimentaire et la mise en valeurs de sa mémoire ancestrale. Un peu plus haut que le jardin, un grand bâtiment bleu est posé, presque, cette fois, au sommet de la colline. C’est le dernier bâtiment, derrière c’est la nature. Ce bâtiment bleu c’est le collège ICES, un projet, encore de la communauté, de plus de 23 ans, qui débuta alors comme une simple cabane où recevoir les enfants et développer le soutien scolaire et l’entraide communautaire. Aujourd’hui c’est un vaste ensemble pouvant accueillir 1000 personnes, un espace libre, sans porte, auto-géré, ouvert à toute la communauté. Salle de classe, salle informatique, laboratoire biologique, salle de danse, de réunion…et bien sur, à coté du terrain de jeu, un jardin sous serre. C’est de là qu’est venu le projet Deliscosa del sur, et avec les leaders de la communauté, principalement des femmes, le projet vit et se développe : formation des gens à la comptabilité, à l’économie directe, au technique ancestrale de culture, à la biologie, etc,etc…. Lorsque je demande pourquoi il n’utilise pas la colline qui surplombe le collège, on me répond que cette colline et celles qui sont derrières sont propriétés de multinationales et que bientôt elles seront éventrées pour extraire du ciment…du ciment contre des fruits et des légumes. Un professeur passe. On parle rapidement des disparus du mois dernier, rapidement parce qu’un cours l’attend. Les jeunes jouent au ballon. Les jeunes de Potosi parlent et écoutent, ce ne sont pas les monstres décrits par ceux d’en bas, ceux qui croit les journaux, même si les petits de cinq ans parlent déjà comme des adolescents. Ici la vie est dure et l’espoir tout aussi tenace. Là on vit, on s’organise et on rêve à de grande chose, de grand projet, un avenir germé dans le respect du passé et dans les souffrances du présent, comme le rappel à l’entrée du collège le buste de Evaristo Bernato Castellanos, leader communautaire et instigateur de ce collège libre, assassiné en 1991.

La corporation vit des moments difficiles. Bien sur l’État ne subventionne pas ce projet qui contrarie ces plans économiques. Il manque un local pour travailler la quinoa, pour des questions d’hygiène cela ne peut se faire dans la cuisine du jardin d’enfants. Il manque des volontaires, dans ce quartier décimé par la pauvreté et le chômage, où beaucoup de mères de famille élèvent seules leurs enfants, il est difficile de s’investir dans une activité qui n’assure pas un salaire minimum. Il faut également des lieux de stockage, non pas que la production soit une obsession de Delicias del sur, mais c’est bien grâce à leur produit, leur mode de fabrication et les liens de solidarité et fraternité qui l’entoure que l’indépendance non seulement alimentaire mais aussi culturelle prendra son envol. Pour cela aussi existe le projet de construire un marché, lieu d’échange, de troc et de partage du savoir, de l’histoire de la culture, de l’histoire de la Colombie, celle qui ne s’apprend pas dans les journaux ni dans les livres de l’éducation nationale. Pour cela aussi il faut souligner le travail de grande valeurs de toute ces communautés, des associations comme Humanidad Vigente, association d’accompagnement juridique qui se bat et défend les victimes de violations des droits de l’Homme à travers tout le pays, qui soutiennent ce projet, s’éloignant un peu de l’image triste de cette colline, là-haut sur les hauteurs de Ciudad Bolivar.

Avant de quitter Potosi, c’est impossible de ne pas boire le café noir offert par Luz Daria. Parce que les colombiens sont comme cela, si loin des clichés de ma lointaine Europe. Au mur de son salon il y ce tableau de Delacroix, La Liberté guidant le Peuple. La Colombie est une terre de partage, ces habitants coupés du monde par la propagande sont curieux de l’ailleurs. On me demande, comme souvent, si la pauvreté existe dans mon pays. Je regarde cette Liberté passée, ce rêve de Liberté, et un peu honteux j’avoue. Bien sur, il y a des problèmes, des déplacés économiques des pays pauvres du sud qui embrasent, parfois, les cités populaires, des sans maisons perdus dans la ville intransigeante… mais rien de pareil, rien de semblable, rien de systématique… et j’avoue aussi ma responsabilité collective, le cœur gonflé de cette balade à Potosi, que le mal vient aussi de mon pays, de ses multinationales sans âmes, ses banques capitalistes, ses contracteurs de paramilitaires et ses penseurs du saccage, qui ici, à Potosi se payent comptant. La Colombie est ainsi, comme le monde d’aujourd’hui, couleurs et noirceur, tristesse et espérance. Et s’ils n’ont pas besoin des étrangers pour récupérer leur mémoire volée, s’organiser et organiser leur futur, les multinationales étrangères elles n’ont plus n’ont pas le droit, cette fois non, de venir saccager ce projet du nouveau millénaire, et rappelez vous, occidentaux révoltés et révolutionnaires, qui si vous vous pensez trop loin de la Colombie pour agir, rappelez-vous que vous êtes surement plus près du siège de ces multinationales qui pillent ce beau et fier pays, de ces multinationales qui payent les paramilitaires pour assassiner la jeunesse et les leader sociaux, alors si la rage positive vous donne des envies de lutte, vous savez ce qu’il vous reste à faire, un jour ainsi vous serez reçu avec toute l’hospitalité colombienne, là-haut sur la colline de Potosi, pour partager avec toute la communauté des galettes de quinoa et un jus de mora du jardin Alegria de Vivir.

Archibald EMOREJ

Novembre 2008.

Publié dans MAFIAS ET CRIMINALITE POLITIQUE, VISAGES DE LA RESISTANCE | Pas de Commentaire »

 

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