LA LIBERTE NE SE DONNE PAS , ELLE SE CONQUIERT ( Frantz FANON )

Posté par issopha le 11 mars 2009

Monde

La liberté ne se donne pas, elle se conquiert

LA LIBERTE NE SE DONNE PAS , ELLE SE CONQUIERT ( Frantz FANON ) dans ACTIONS CITOYENNES fanonrond

« Au point de vue barbare, liberté est synonyme d’isolement : celui-là est le plus libre dont l’action est la moins limitée par les autres ; l’existence d’un seul individu sur toute la face du globe donnerait ainsi l’idée de la plus haute liberté possible. Au point de vue social, liberté et solidarité sont termes identiques : la liberté de chacun rencontrant dans la liberté d’autrui, non plus une limite (…) mais un auxiliaire, l’homme le plus libre est celui qui a le plus de relations avec ses semblables.

Ces deux manières de concevoir la liberté s’excluant l’une l’autre, il en résulte que la liberté du sauvage ne peut pas être rationnellement et justement revendiquée par l’homme vivant en société : il faut choisir.» Proudhon

La liberté ne se donne pas, elle se conquiertElie Wiesel disait : « Un être humain n’est jamais illégal, même si son action peut éventuellement l’être.»

Des actions peuvent être illégales et des pratiques légales peuvent être inhumaines.

C’est ce que nous, militants de gauche, crions à tue-tête. Mais notre état ressemble à un état de panique, de perdition et nos cris produisent une cacophonie.

Nous sommes d’accord sur le fait que l’organisation des intérêts individuels avides de puissance produits des maux qui déstabilisent les sociétés et mettent en souffrance une majorité des populations.

Si nous décidons de parler, de nous lever, notre message doit-être porté haut et fort.

La bataille est rude, une multitude de problèmes et d’injustices se posent. Plutôt que de s’éparpiller, c’est la logique qui sous-tend ces déséquilibres et engendrent ces injustices qu’il faut refuser. Cette logique, appelons là capitalisme, égoïsme, individualisme, impérialisme, colonialisme, totalitarisme, esclavagisme…, peu importe puisqu’il s’agit du même processus fondé sur l’idée d’inégalité des êtres humains et le maintien de ces inégalités au profit de certains, sur le dos des autres.

Nous avons beaucoup à apprendre de la façon dont le LKP a mené ses négociations, avec détermination, fermeté et dignité, nous avons beaucoup à apprendre des Etats-Unis et de leur victoire avec Obama.

Ils ont su fédérer leur force dans un sens commun, dans un rêve commun.

Nous savons que c’est possible.

Pendant que les militants de la gauche française continuent à se perdre dans les méandres d’une contestation stérile, dans des démasquages successifs et ininterrompus de faux-amis, dans le doute de ses positions, dans la recherche d’un chef …, pendant ce temps, le monde continue d’avancer et les damnés continuent d’être piétinés.

Faire des histoires et faire l’histoire ce n’est pas la même chose.

Nous n’avons pas les moyens de régler tous les problèmes collectifs et individuels qui se posent. Mais ensemble, nous pouvons décider d’avancer, d’unir nos forces et nos moyens dans la réalisation d’un mieux-vivre. Ce que nous avons à faire, en commençant par balayer devant sa porte, est énorme, de l’éducation à la santé, en passant par l’agriculture et l’armement.

Arrêtons les bavardages, nous n’avons plus à justifier ou à convaincre des raisons pour lesquelles nous pensons que le vieux système européen capitaliste et libéral, qui s’impose dans le monde, fait plus de mal que de bien, arrêtons de compter les injustices. Beaucoup, depuis Marx, depuis 1840, ont analysé et écrit et nous sommes très suffisamment informés. De nombreux pays, populations et hommes depuis les colonies se sont déjà levés pour refuser cette main-mise. Certains ont pu expérimenter qu’il est possible de vivre autrement, faire avec ses moyens et trouver les moyens d’avancer, dans les années 80 avec Thomas Sankara, au Burkina-Faso (qui signifie pays des hommes intègres), pour ne citer que lui.

C’est dans le sens d’une organisation sociale souple et forte dont l’objet est de faire que les individus soient vivants et conscients que nous devons tendre, pour cela il nous faut déjà nous libérer de nos chaînes et arrêter de les regarder.

« (…) Une personne ne peut acquérir la maturité requise pour la liberté sans l’avoir déjà acquise ; il faut être libre pour apprendre à se servir de ses capacités librement et utilement. Les premières tentatives seront certainement brutales et mèneront à une situation plus pénible et plus périlleuse que la situation antérieure, qui était sous la domination mais également sous la protection d’une autorité extérieure. » Noam Chomsky

Si nous acceptons de subir ce que nous refusons, nous sommes dans les chaînes.

A force de crier, nous nous s’essoufflons et ne sommes plus crédibles.

Si nous refusons jusqu’à la pratique des partis politiques de gauche, refusons et avançons. Nous savons ce que nous avons à faire, nous n’allons pas les attendre, organisons nous et s’ils le veulent ils suivront.

C’est à nous maintenant de travailler dans le sens nos valeurs, individuellement et collectivement, pour le monde dans lequel nous voulons vivre et que nous n’aurons pas honte de laisser à nos enfants.

La liberté ne se donne pas, elle se conquiert.


Yaël Frydman

Collectif des Damnés de la Terre

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Collectif des Damnés de la Terre
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Fanon , son combat

Posté par issopha le 1 octobre 2007

liste des contrepoints histoire  

« je t’énonce
FANON
Tu rayes le fer
Tu rayes le barreau des prisons
Tu rayes le regard des bourreaux
Guerrier-silex
Vomi
Par la gueule du serpent de la mangrove
»

Aimé Césaire, « Par tous mots guerrier-silex », Moi laminaire (Gallimard, 1981)

« Je veux ma voix brutale, je ne la veux pas belle, je ne la veux pas pure, je ne la veux pas de toutes dimensions. Je la veux de part en part déchirée, je ne veux qu’elle s’amuse car enfin, je parle de l’homme et de son refus, de la quotidienne pourriture de l’homme, de son épouvantable démission. » [1]

Frantz Fanon est parmi les grands du 20e siècle. Né en 1925 à Fort-de-France, ce psychiatre martiniquais est mort membre du Front de Libération Nationale algérien, en 1961. Il avait 36 ans. Sa trajectoire d’un enfant du siècle pourrait se résumer en quelques termes lapidaires : anticolonialisme, violence, libération. Mais l’œuvre de celui qui fut trop vite oublié ou trop mal entendu est rétive à la simplification : elle ne peut être lissée sans être trahie. Alors, il faudra retracer un parcours [2], où travail et engagement sont synonymes, où écriture et action se confondent. Nulle question d’en faire un roman : la vie et l’œuvre de Frantz Fanon sont riches, utiles à la connaissance du passé, à la compréhension du présent et – dans une certaine mesure – à des luttes actuelles.

Tâchons d’en dessiner les lignes de force, en retraçant dans un premier temps les principales étapes de la vie d’un homme qui n’aurait pas accepté qu’on le désigne par une couleur, mais dont la plume demeure, malgré son universalité, plongée dans des veines noires – et chauffée à blanc.

En Résistance

« Chaque fois que la dignité et la liberté de l’homme sont en question, nous sommes concernés, Blancs, Noirs ou Jaunes, et chaque fois qu’elles seront menacées en quelque lieu que ce soit, je m’engagerai sans retour. » [3]

1939. A 14 ans, Frantz Fanon vit à Fort-de-France l’arrivée des troupes métropolitaines et de leur amiral pétainiste. Des soldats français polluent l’île de leur mépris et de leur racisme, tandis que la Martinique, coupée de la métropole, sombre dans la disette et la crise sociale. Pour Fanon, c’est l’heure du premier engagement : en mars 1944, la Martinique est libérée et le jeune homme s’engage dans les Forces Française Libres, pour libérer la France. Ce combat est vécu avant tout par le jeune homme comme un engagement antiraciste, antinazi. Paradoxe ou pure logique, le racisme est pourtant à l’œuvre au sein même de l’armée française, hiérarchisée entre troupes « indigènes » et métropolitaines ; il est à l’œuvre en Maroc et en Algérie, où les FFL stationnent quelques temps et qui offrent à Fanon sa première image des colonies africaines ; il est à l’œuvre en France métropolitaine, dans la population – et même dans la liesse des villes libérées. Volant la place à l’enthousiasme humaniste, écoutons l’aigreur du combattant :

« Un an que j’ai laissé Fort-de-France. Pourquoi ? Pour défendre un idéal obsolète (…) Si je ne retournais pas, si vous appreniez un jour ma mort face à l’ennemi, consolez-vous, mais ne dites jamais : il est mort pour la belle cause (…) ; car cette fausse idéologie, bouclier des laïciens et des politiciens imbéciles, ne doit plus nous illuminer. Je me suis trompé ! Rien ici, rien qui justifie cette subite décision de me faire le défenseur des intérêts du fermier quand lui-même s’en fout. » [4]

Une psychiatrie engagée (1) : aliénation mentale et contexte socio-politique

A son retour en Martinique, Fanon prépare le baccalauréat et l’obtient en 1945. Son professeur de philosophie est Aimé Césaire, avec qui les affinités intellectuelles sont fortes, mais dont les idées alors assimilatoires et départementalistes déplaisent à Fanon. Après le bac, il part en métropole, à Lyon, où il entre en faculté de médecine tout en suivant des cours de philosophie. Il est alors relativement distant de l’engagement communiste de ses camarades antillais parisiens, mais sans affiliation à un parti, il participe aux manifestations anticolonialistes, et fréquente des associations et cercles militants.

Fanon se spécialise en psychiatrie et devient docteur en 1951. Il travaille alors en Lozère, dans l’équipe du Dr Tosquelles, réfugié catalan antifranquiste. Ce dernier développe alors des pratiques à contre-courant de la psychiatrie française. Pour lui, comme pour Fanon dès cette époque, il faut avant toute chose désaliéner l’institution psychiatrique : un vivre-ensemble est possible au sein de l’établissement entre soignants et patients à qui on rend leur dignité ; surtout, il s’agit d’intégrer la réflexion sur la folie à une interrogation sur l’aliénation sociale et culturelle – l’histoire singulière d’un individu étant liée au contexte historique dans lequel il évolue. Ce jeu d’échelles entre psychisme individuel et contexte global est essentiel dans le premier ouvrage de Frantz Fanon publié en 1952 : Peau noire, masques blancs se propose de « désaliéner » l’homme noir, étant bien entendu qu’une simple analyse psychologique ne saurait suffire : « la véritable désaliénation du Noir implique une prise de conscience abrupte des réalités économiques et sociales ». Les analyses de la situation coloniale et de l’aliénation du colonisé que mènera le psychiatre dans L’an V de la révolution algérienne comme dans Les damnés de la terre ne perdront jamais de vue cette double dimension, fil directeur de son action professionnelle et militante.

Une psychiatrie engagée (2) : « révolution psychiatrique » à Blida

« La vérité est que la colonisation, dans son essence, se présentait déjà comme une grande pourvoyeuse des hôpitaux psychiatriques » [5]

En novembre 1953, Fanon est nommé médecin chef à l’hôpital de Blida-Joinville, en Algérie. Située à l’est d’Alger, la ville est une des bases militaires de l’Algérie française. Le psychiatre, qui s’intéresse depuis Peau noire, masques blancs aux conséquences psychologiques individuelles d’une situation de domination, trouve en Algérie un terrain d’investigation et d’action particulièrement riche. Quand il se penche sur ses patients « indigènes », Fanon se rend compte qu’il doit adapter ses méthodes, car il ne peut faire abstraction du contexte historique, culturel et social dans lequel ils évoluent ; face à la réticence des patients devant les méthodes habituelles, le psychiatre impulse la création de lieux et d’évènements spécifiques : un café maure est mis en place, les fêtes musulmanes sont célébrées, des artistes algériens sont conviés, etc. Dès cette époque, Fanon s’intéresse aux cultures algériennes, et à leur écrasement par la colonisation ; il ne fait pas de doute pour lui que la subjectivité des Algériens est profondément marquée par ce contexte de domination coloniale – domination absolue et dévastatrice.

Le travail de Fanon et de certains de ses collègues à Blida s’inscrit alors contre celui de nombre de ses collègues en Algérie. A Alger, une école de pensée psychiatrique fait en effet autorité : elle s’appuie sur le primitivisme, pseudo théorie qui fait des « indigènes » algériens des êtres intellectuellement inférieurs (caractérisés par un développement incomplet des connexions entre les différentes aires cérébrales), et servant de légitimation à la domination coloniale. C’est également contre le caractère carcéral de l’institution psychiatrique que travaille Fanon : il s’agit non « seulement [d’] humaniser l’institution, mais [d’] en faire un lieu thérapeutique dans lequel soignants et malades recomposent ensemble un tissu social où peut s’exprimer le fil rompu d’une subjectivité en souffrance » [6]. Ainsi, le médecin favorise par exemple des activités culturelles et créatrices pour ses patients.

Progressivement, il parvient à mettre en place un « service ouvert », mélangent Européens et Algériens ; il impulse par ailleurs la création d’une école d’infirmiers spécialisés en psychiatrie, et organise des séminaires et conférences. Selon les termes d’Alice Cherki, qui fut collègue de Fanon à Blida, le psychiatre est à l’origine d’une « véritable révolution psychiatrique », qui fait des émules mais aussi des contradicteurs, qui ne se privent pas de racisme à son égard.

Frantz Fanon et le FLN (1) : Blida

Très vite après son arrivée en Algérie, Frantz Fanon est sensibilisé aux questions politiques qui bouillonnent dans le pays sans que les autorités et la plupart des habitants européens n’osent les regarder en face. Socialisé parmi des Juifs et des Européens de gauche, Fanon rencontre petit à petit des militants algériens. Il croise des personnalités comme André Mandouze, ancien résistant et tenant de positions « libérales » sur l’Algérie, c’est-à-dire défendant les droits des Algériens face au régime colonial. Fanon est quant à lui clairement anticolonialiste, et partisan d’une décolonisation totale – y compris de ses Antilles natales.

Le 1er novembre 1954, un an environ après l’arrivée de Fanon en Algérie, l’insurrection algérienne est déclenchée par un groupe jusqu’alors inconnu – le Front de Libération Nationale algérien. Ses revendications sont claires : l’indépendance de l’Algérie. Frantz Fanon est alors connu pour ses positions anticolonialistes, et pour son activité médicale. C’est en tant que médecin qu’il est contacté – avec une série d’intermédiaires – par des maquisards du FLN à la recherche d’un psychiatre pouvant aider les combattants atteints de troubles mentaux. Les années 1955 et 1956 voient ainsi l’hôpital psychiatrique de Blida divisé entre tenants de l’Algérie française – qui sont également les psychiatres conservateurs –, et partisans de la lutte algérienne regroupés autour de Fanon, qui mêlent activité psychiatrique et politique. Pour Fanon, l’activisme politique est inséparable d’une formation intellectuelle, et il fait s’étoffer la bibliothèque quand il n’assure par lui-même des cours. L’hôpital cache des militants nationalistes, leur prodigue des soins psychiatriques et corporels, mais aussi chirurgicaux grâce au petit bloc opératoire de l’établissement, un pharmacien français de Blida assurant des détournements de médicaments et de morphine. L’hôpital, désigné comme un « nid de fellagas », devient une cible des forces répressives. Lorsque fin 1956, la « bataille d’Alger » impose un climat de terreur en Algérie, les autorités civiles et militaires françaises décident de frapper fort contre les soutiens « européens » au FLN – mais Fanon prend les devants et démissionne de son poste en décembre 1956. Voici des extraits de sa lettre de démission, envoyée au ministre résident Lacoste :

« Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématique (…) Le pari absurde [de mon travail de psychiatre] était de vouloir coûte que coûte faire exister quelques valeurs alors que le non-droit, l’inégalité, le meurtre multiquotidien de l’homme étaient érigés en principes législatifs.
La structure sociale existant en Algérie s’opposait à toute tentative de remettre l’individu à sa place (…) Les évènements d’Algérie sont la conséquence logique d’une tentative avortée de décérébraliser un peuple. (…) Une société qui accule ses membres à des solutions de désespoir est une société non viable, une société à remplacer (…) Nulle mystification pseudo-nationale ne trouve grâce devant l’exigence de la pensée.
»
[7]

A cette date, Fanon entre ouvertement en guerre contre la puissance coloniale. Il reçoit pour toute réponse un arrêté d’expulsion d’Algérie. Comme beaucoup de militants, il est acculé à l’exil. Il choisit la France, où il retrouve des amis qui le renseignent plus précisément sur le nationalisme algérien, sa diversité et ses enjeux internes. Son séjour lui permet aussi de constater qu’il ne faudra rien attendre d’un mouvement populaire ou politique d’opposition à la guerre en France. Pour lui, il est indispensable de promouvoir des négociations avec le FLN – ce que trop peu d’intellectuels français préconisent. Fanon en vient même sans doute à déconsidérer l’action des quelques militants français – comme Francis Jeanson et les réseaux successifs de « porteurs de valises » – qui prennent fait et cause en France pour la lutte d’indépendance algérienne. Finalement, il quitte Paris en mars 1957 et rejoint Tunis au mois d’avril.

Frantz Fanon et le FLN (2) : Tunis

A Tunis, Fanon devient psychiatre à l’hôpital de la Manouba, dans la banlieue de Tunis, puis dans le grand hôpital général de Tunis, Charles-Nicolle ; il est par ailleurs intégré par Abbane Ramdane dans le service de presse du FLN. Le psychiatre écrit des articles anonymes dans l’organe du FLN « Résistance algérienne ». Il est désormais membre du FLN.

Si dans ses textes, il met en avant l’idée de l’unité du peuple algérien derrière un FLN lui-même présenté comme uni, il est cependant loin d’être dupe sur les lignes de fractures qui parcourent le mouvement nationaliste. C’est à cette époque que les théories de Fanon sur la révolution anticoloniale et la lutte de libération s’affirment, sur le terrain, et toujours en partant de son expérience. Ses écrits, en particulier L’an V de la révolution algérienne (1959), expriment en fait autant ses observations que ses souhaits pour l’Algérie – et il faut lire ses mots comme des actes. Ainsi, dans cet ouvrage saisi à sa sortie en France avec inculpation d’atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat, Fanon présente ses propres idées et celle d’une partie – largement affaiblie – du FLN comme celles de l’ensemble, et il néglige des données importantes du FLN et de la société algérienne (comme le poids de l’arabo-islamisme). Il se sent en fait proche d’Abbane Ramdane, en qui il voit un révolutionnaire, animé d’une idéologie ne se cantonnant pas à la seule volonté d’indépendance, et qui souhaite par exemple la participation d’une partie des Européens et des Juifs d’Algérie à la nation algérienne indépendante. Mais Ramdane est affaibli par la perte de la « bataille d’Alger » et par la montée en puissance des colonels au sein du FLN, et il est finalement assassiné par des membres du FLN en décembre 1957.

En juin 1957, Fanon est devenu porte-parole du FLN. Il est de plus en plus attiré par l’Afrique noire, et souhaite être missionné par le FLN pour entretenir des liens avec les mouvements politiques africains. Il insiste sur la nécessité d’une lutte et d’un devenir communs du continent africain, et affirme parallèlement sa méfiance voire sa rupture avec les Français « démocrates », qui « ne s’inquiètent que pour les Français », et ne « [s’alarment] qu’à propos des cas individuels juste bons à arracher une larme ou à provoquer de petites crises de conscience » [8], en Algérie ou en France :

« Le silence conjugué de 800 000 Français, ce silence ignorant, ce silence innocent.
Et 9 000 000 d’hommes sous ce linceul de silence
. »
[9]

Il s’agit donc pour les Africains de compter sur leurs propres forces. C’est en ce sens qu’on ne peut considérer Frantz Fanon comme un « tiers-mondiste » : il ne pense pas que les révolutions du tiers monde entraîneront dans leur lancée celles des prolétariats d’occident. Pour lui, la lutte à mener est celle des « damnés de la terre », des colonisés, et elle est indépendante de toute autre. Son expérience africaine le renforce dans cette idée.

Frantz Fanon et le FLN (3) : l’Afrique

« Nous nous sommes mis debout et nous avançons maintenant (…) nous ne pensons qu’il existe quelque part une force capable de nous en empêcher. » [10]

Fanon est persuadé que ce qui se passe en Algérie est déterminant pour l’avenir de l’ensemble du continent africain : « il importe de ne pas isoler le combat national du combat africain », déclare-t-il à la conférence africaine d’Accra en 1958, tandis qu’il constate la solidarité des Africains avec la lutte algérienne et son importance politique et symbolique, « car, pour la première fois, un colonialisme qui fait la guerre en Afrique se révèle impuissant à vaincre. » [11] Or, l’Algérie est pour lui un « territoire-guide », à la fois tête de pont du colonialisme occidental… et de sa destruction [12]. Il rencontre tous les mouvements politiques africains, les grands leaders comme Patrice Lumumba, organise et participe à des conférences et congrès. Il aurait peut-être également rencontré à cette époque en Afrique le militant noir américain Malcolm X.

Fanon se dit pour l’unité panafricaine, même s’il demeure sceptique face aux velléités des bourgeoisies locales – y compris au Maghreb, comme il le développera dans Les Damnés de la terre en 1961. Pour lui, l’unité à venir devrait d’abord se manifester dans une lutte commune, et il souhaite la constitution de « Brigades internationales africaines », sur le modèle des Brigades internationales constituées pour lutter contre le fascisme en Espagne dans les années 1930. Devenu ambassadeur itinérant du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne en Afrique, il conçoit l’idée d’un « front transsaharien » pour acheminer en Algérie via le Sahara des armes et des munitions, en ralliant les populations au fur et à mesure. Ce projet, que la direction algérienne soutient, est décrit dans des notes prises par le psychiatre lors de sa mission de reconnaissance et d’installation dans le Sud du Sahara (été 1960) ; il s’agissait d’ « ouvrir le front sud » :

« Abrutir le désert, le nier, rassembler l’Afrique, créer le continent (…) Que tous grimpent les pentes du désert et déferlent sur le bastion colonialiste ».

Pour lui, cette lutte commune serait une étape pour l’unité africaine, qui « est un principe à partir duquel on se propose de réaliser les Etats-Unis d’Afrique sans passer par la phase nationale chauvine bourgeoise avec son cortège de guerres et de deuils » [13]. Il évoque alors dans des lignes prophétiques son inquiétude pour les années à venir, face aux « ennemis extérieurs et intérieurs » [14] du tiers-monde : « Le colonialisme et ses dérivés ne constituent pas à vrai dire les ennemis actuels de l’Afrique. A brève échéance, ce continent sera libéré. Pour ma part, plus je pénètre les cultures et les cercles politiques, plus la certitude s’impose à moi que le grand danger qui menace l’Afrique est l’absence d’idéologie. (…) Le peuple, le peuple qui avait tout donné aux heures difficiles de la lutte de libération nationale, s’interroge mains et ventres vides sur le degré de réalité de sa victoire. » [15]

Alors qu’il est dans cet élan, Fanon tombe malade : il apprend qu’il a une leucémie. Il demande alors à rejoindre le maquis, à prendre les armes pour mourir en risquant sa vie ; le FLN refuse. Fanon se rapproche à cette époque du colonel Houari Boumediene et de son armée des frontières (Tunisie), constituée de paysans à qui Fanon donne des cours – cette expérience est essentielle pour comprendre l’importance qu’il prête au rôle des masses paysannes dans la lutte de libération. Fanon qui, selon Alice Cherki, recherche « chez des dirigeants, en se trompant souvent, des vertus révolutionnaires auxquelles il [essaie] de plus en plus de s’identifier », voit en Boumediene un révolutionnaire.

Il dicte Les Damnés de la terre dans l’urgence ; les pages sont transmises à l’éditeur François Maspero ; Fanon demande une publication rapide, ainsi qu’une préface de Jean-Paul Sartre, qu’il a rencontré à Rome, et qu’il fascine. Après avoir été à l’hôpital à Moscou, il est envoyé près de Washington pour se faire soigner, et reçoit un exemplaire de son livre-testament trois jours avant de mourir. Le texte est interdit dès sa sortie. Fanon meurt. Des funérailles nationales ont lieu clandestinement en Algérie et son corps est enterré dans un cimetière de martyrs tombés au combat, en territoire algérien récemment libéré.

« Je veux que vous sachiez que même au moment où les médecins avaient désespéré je pensais encore, oh dans le brouillard, je pensais au peuple algérien, aux peuples du Tiers-Monde et si j’ai tenu, c’est à cause d’eux. » [16]

Plus de quarante ans plus tard, la vie et l’œuvre de Frantz Fanon fascinent.

Il nous reste à pénétrer dans certains axes de sa pensée, de l’analyse au lyrisme, de la prophétie au marteau.

[1] Frantz Fanon, « Lettre à un Français » in Pour la révolution africaine, écrits politiques (Maspero, 1964)
[
2] Voir l’excellent ouvrage d’Alice Cherki, Frantz Fanon, portrait (Seuil, 2000)
[
3] Propos de Frantz Fanon quand il décide de rejoindre la Résistance, cité par son ami martiniquais Marcel Manville (avocat)
[
4] Lettre écrite de métropole par Frantz Fanon à ses parents en 1945
[
5] Frantz Fanon, Les damnés de la terre, « Guerre coloniale et troubles mentaux » (Maspero, 1961)
[
6] Alice Cherki, Frantz Fanon, portrait (Seuil, 2000)
[
7] in Frantz Fanon, Pour la révolution africaine, écrits politiques (Maspero, 1964)
[
8] Frantz Fanon, « A propos d’un plaidoyer » (El Moudjahid, n°12, 15 novembre 1956)
[
9] Frantz Fanon, « Lettre à un Français » in Pour la révolution africaine, écrits politiques (Maspero, 1964)
[
10] Frantz Fanon, L’An V de la révolution algérienne (Maspero, 1959)
[
11] Frantz Fanon, « L’Algérie à Accra » (El Moudjahid n°34, 24 décembre 1958)
[
12] Frantz Fanon, « La guerre d’Algérie et la libération des hommes » (El Moudjahid n°31, 1er novembre 1958)
[
13] Frantz Fanon, « Cette Afrique à venir » in Pour la révolution africaine, écrits politiques (Maspero, 1964)
[
14] Mohammed Harbi, postface aux Damnés de la terre de Frantz Fanon (La découverte, 2002)
[
15] Frantz Fanon, « Cette Afrique à venir » in Pour la révolution africaine, écrits politiques (Maspero, 1964)
[
16] Lettre à Roger Taïeb, citée par Alice Cherki, Frantz Fanon, portrait (Seuil, 2000)

PJ
mise en ligne : 15.10.2006

 

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Oeuvres

Posté par issopha le 1 octobre 2007

  

  

  Peau noire, masques blancs

  

  

Un article de Wikipédia, l’encyclopédie libre.

Peau noire, masques blancs est un ouvrage publié par Frantz Fanon en 1952.

L’ouvrage s’ouvre sur une citation d’Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme). Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme.

Il s’agit de faire une analyse, d’un point de vue psychologique de ce que le colonialisme a laissé en héritage à l’humanité, et ceci en partant du rapport entre le Noir et le Blanc. C’est tout un jeu de définitions qui se font par différenciation, et pour cela le premier chapitre pose des bases de linguistique.

Extraits

« Les trois premiers chapitres s’occupent du nègre moderne. Je prends le Noir actuel et j’essaie de déterminer ses attitudes dans le monde blanc. Les deux derniers sont consacrés à une tentative d’explication psyhopathologique et philosophique de l’exister du nègre.
L’analyse est surtout régressive.
Les quatrième et cinquième chapitres se situent sur un plan essentiellement différent.
Au quatrième chapitre, je critique un travail (O. Mannoni, 1950) qui, à mon avis, est dangereux. L’auteur, M. Mannoni, est d’ailleurs conscient de l’ambiguïté de sa position. C’est peut-être là un des mérites de son témoignage. Il a essayé de rendre compte d’une situation. Nous avons le droit de nous déclarer insatisfait. Nous avons le devoir de montrer à l’auteur en quoi nous nous écartons de lui.
Le cinquième chapitre, que j’ai intitulé «L’expérience vécue du Noir», est important à plus d’un titre. Il montre le nègre en face de sa race. On s’apercevra qu’il n’y a rien de commun entre le nègre de ce chapitre et celui qui cherche à coucher avec la Blanche. On retrouvait chez ce dernier un désir d’être Blanc. Une soif de vengeance, en tout cas. – Ici, au contraire, nous assistons aux efforts désespérés d’un nègre qui s’acharne à découvrir le sens de l’identité noire. La civilisation blanche, la culture européenne ont imposé au Noir une déviation existentielle. Nous montrerons ailleurs que souvent ce qu’on appelle l’âme noire est un construction du Blanc.
Le Noir évolué, esclave du mythe nègre, spontané, cosmique, sent à un moment donné que sa race ne le comprend plus.
Oui, qu’il ne la comprend plus.
Alors il s’en félicite et, développant cette différence, cette impcompéhension, cette désharmonie, il y trouve le sens de sa véritable humanité… »

Récupérée de « http://fr.wikipedia.org/wiki/Peau_noire%2C_masques_blancs »

Les Damnés de la Terre

Les Damnés de la Terre est un livre de Frantz Fanon, publié aux Éditions Maspero en 1961.

Essai analytique qui se penche sur la question de la violence, des guerres de libération, de l’assimilation culturelle de l’intellectuel colonisé. Le livre expose aussi avec une certaine prémonition les contradictions inhérentes à l’exercice du pouvoir dans l’ère post-coloniale en Afrique.

La préface, très célèbre, a été écrite par Jean-Paul Sartre.

 

 

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Frantz Fanon

Posté par issopha le 1 octobre 2007

  

  

Frantz Fanon

 

 

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Frantz Fanon (Fort-de-France 1925-1961 à Washington DC) était un psychiatre et essayiste français. Penseur très engagé, il a cherché à analyser les conséquences psychologiques de la colonisation sur le colonisé. Son livre le plus célèbre, Les Damnés de la terre, est paru en 1961 avec une préface de Jean-Paul Sartre

Sommaire

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Vie

Frantz Fanon est né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France en Martinique.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il rejoint les Forces françaises libres puis s’engage dans l’armée régulière après le ralliement des Antilles françaises au général de Gaulle. Il combat avec l’armée française du général de Lattre et est blessé dans les Vosges. Après son retour en Martinique où il passe le baccalauréat, il revient en France métropolitaine et poursuit ensuite des études en médecine, tout en suivant les leçons de philosophie et de psychologie à l’Université de Lyon (entre autres, les cours de Merleau-Ponty). En 1953, il devient médecin-chef d’une division de l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville et y introduit des méthodes modernes de « sociothérapie » ou « psychothérapie institutionnelle », qu’il adapte à la culture des patients musulmans algériens, travail qui sera explicité dans la thèse de son élève J. Azoulay. Il entreprend ensuite, avec ses internes, une exploration des mythes et rites traditionnels de la culture algérienne. Sa volonté de désaliénation/décolonisation du milieu psychiatrique algérien lui vaut l’hostilité d’une partie de ses collègues.

Dès le début de la guerre de libération, il s’engage auprès de la résistance algérienne et a des contacts avec certains officiers de l’ALN (Armée de libération nationale) et avec la direction politique du FLN, Abane Ramdane et Benyoucef Benkhedda en particulier. Il donne sa démission de médecin-chef de l’hôpital de Blida-Joinville en novembre 1956 au gouverneur Robert Lacoste, puis est expulsé d’Algérie en janvier 1957. Il rejoint le FLN à Tunis, où il collabore à l’organe central de presse du FLN « El Moudjahid ».

Dans ses livres les plus connus, Frantz Fanon analyse le processus de décolonisation sous l’angle sociologique, philosophique et psychiatrique. Mais il a également écrit des articles importants dans sa discipline, la psychiatrie.

Fanon est aussi devenu un maître à penser pour de nombreux intellectuels du tiers monde. Son livre le plus connu est Les Damnés de la terre, qu’il conçut comme un manifeste pour la lutte anticoloniale et l’émancipation du tiers monde. Cet ouvrage et, peut-être plus encore, la préface écrite par Jean-Paul Sartre, ont été perçu rétrospectivement comme fondateur de la critique tiers-mondiste (voir, sur ce point, le livre très critique de Pascal Bruckner paru en 1983, Le Sanglot de l’homme blanc). Il a inspiré les mouvements de libération en Afrique ou encore le Black Panther Party aux États-Unis.

Aujourd’hui encore, Fanon est revisité par de nombreux auteurs. Le courant de critiques post-coloniales notamment initie une relecture de l’auteur martiniquais. Edward Said, dans Culture et Impérialisme, reprend très souvent les écrits de Frantz Fanon. D’autres auteurs contemporains se sont intéressés à son œuvre, par exemple Stuart Hall, Homi Bhabba et Judith Butler, et en particulier à peau noire, masques blancs.

Il meurt d’une leucémie le 6 décembre 1961 à Washington DC aux États-Unis d’Amérique. Il laisse derrière lui son épouse (Marie-Josèphe Dublé dit Josie, décédée en juillet 1990 et inhumée au cimetière d’El Kettar au cœur d’Alger). Il avait deux enfants officiels: Olivier (né 1955) et Mireille (veuve de Bernard Mendès-France) et d’autres enfants algériens dont l’existence a été tue par la famille française pour des raisons matérielles.

Pensée

Maître et esclave

La dialectique hégélienne du maître et de l’esclave (telle qu’interprétée par Kojève dans ses cours à l’École des Hautes Études entre 1933 et 1939) est le cadre dans lequel Fanon ne cessera de s’inscrire de Peau Noire, masques blancs jusqu’aux Damnés de la terre. Dans le premier de ces deux ouvrages, il insiste sur la nécessité pour le Noir colonisé d’une lutte ouverte pour la reconnaissance que l’abolition de l’esclavage n’a fait que rendre plus improbable  : « Un jour le Maître Blanc a reconnu sans lutte le nègre esclave (…) Le Blanc est un maître qui a permis à ses esclaves de manger à sa table ». Outre le fait que le Noir n’a pas été sujet de sa libération, il s’est vu conféré, dit Fanon, une liberté purement abstraite, non pas une liberté effective mais une idée de la liberté qui est peut-être la condition de possibilité de l’assujettissement colonial. Le Noir est une personne (Hegel), un esclave émancipé (Marx), il n’a pas encore été reconnu comme homme. C’est pourquoi il demeure fixé dans son être pour l’autre, cet autre, le Blanc, dans lequel « se condense le sens de sa vie ». Plus encore, le Noir n’est pas seulement pour le Blanc, il est, dans le monde colonial, construit en sa nature par lui : s’inspirant des réflexions sartriennes sur la question juive (« c’est l’antisémite qui fait le juif »), Fanon écrit que c’est le Blanc qui par ses gestes, attitudes, regards, fixe le Noir « dans le sens où l’on fixe une préparation par un colorant ». C’est en ce sens qu’il déclare devoir abandonner l’ontologie hégélienne parce qu’elle ne saurait expliquer ce qu’on peut appeler l’être par l’autre du Noir, sa surdétermination extérieure ; elle ne saurait rendre compte de l’impureté, de la tare introduite par le Blanc dans la weltanschauung du colonisé. Il devient impossible de penser l’être du Noir « car le Noir n’a plus à être noir, mais à l’être en face du blanc ». La réflexion ne peut plus alors porter que sur l’existence. C’est ici que Fanon rejoint l’existentialisme de Sartre. Mais si en un sens ce dernier fournit des clés à la compréhension de la situation existentielle du Noir colonisé, en un autre sens, il rend impossible tout dépassement de cette situation. D’une part, affirmant que le soi-disant « problème juif » est « notre problème », Sartre avance l’idée, intolérable pour Fanon, que le Juif ne peut rien à sa propre libération à l’égard de l’antisémitisme. Sartre pose une extériorité de la liberté qui, rappelant étrangement le moment de l’abolition, interdit toute forme de lutte. D’autre part, dans son introduction à l’Anthologie de la poésie noire et malgache, il affirme que le mouvement de la Négritude est le temps faible, le moment nécessaire de la négativité dans une progression dialectique s’acheminant vers la synthèse ou réalisation de l’humain. Fanon y voit à nouveau une forme de dépossession de ses moyens d’action, l’inscription de cette dernière dans un mouvement dont le sens le précède et le détermine : ce n’est pas lui qui va « foutre le feu afin d’incendier ce monde, mais c’est le flambeau qui était là, attendant cette chance historique. » Fanon reproche à Sartre cet « hégélien-né », d’avoir oublié que « la conscience a besoin de se perdre dans la nuit de l’absolu ». Cet absolu, signe d’un retour à Hegel, c’est lui qui sera à l’œuvre dans Les Damnés de la terre, œuvre dans laquelle la lutte de libération nationale du peuple algérien, lutte nécessitant le recours à la violence, ne sera rien d’autre que cette lutte à mort pour la reconnaissance pensée par Hegel, et qui seule, pour Fanon, offre la perspective d’une conscience de soi authentique.

Double conscience et clivage du moi

En réalité, la mise à distance de la pensée sartrienne a lieu dans Peau noire, masques blancs, non pas uniquement lorsqu’il s’agit de penser les moyens de libération mais dès la position du problème de l’ « être par l’autre ». En effet, Fanon affirme que les réflexions que Sartre développe dans l’être et le néant sur l’être-pour-autrui sont fausses pour une conscience nègre car « le Blanc n’est pas seulement l’Autre mais le maître, réel ou imaginaire d’ailleurs ». Cette affirmation, qui est à nouveau le signe d’une profonde fidélité à Hegel, porte cependant en elle les germes d’une transformation essentielle, voire d’une subversion du processus dialectique. Fanon cite René Ménil évoquant « l’instauration dans la conscience des esclaves, à la place de l’esprit africain « refoulé », d’une instance représentative du Maître, instance instituée au tréfonds de la collectivité et qui doit la surveiller comme une garnison la ville conquise ». Or, il y a là une reprise presque littérale de la définition que Freud donnait du Surmoi dans Malaise dans la civilisation. L’autorité blanche est intériorisée, introjectée ; le Blanc se présente alors comme une nouvelle instance psychique du moi du colonisé, instance d’observation, de critique, de censure. Fanon, explicitant les relations entre antillais n’affirme pas autre chose lorsqu’il écrit qu’elles ne sont pas des relations à deux termes polarisées par le moi, mais qu’elles sont coiffées par un troisième terme, le Blanc en tant que fiction dirigeante. Or Freud, dans L’inquiétante étrangeté, affirmait que dans les cas pathologiques du désir de surveillance, il y a dissociation du moi par clivage. C’est une telle pathologie que Fanon détecte chez le Noir colonisé ; elle constitue même l’objet principal de ses réflexions dans Peau noire, masques blancs. C’est ce qu’on peut appeler le problème de la double conscience, en référence à la pensée de l’écrivain afro-américain W.E.B Du Bois avec laquelle la philosophie de Fanon présente des affinités remarquables. Fanon, décrivant l’imposition culturelle des valeurs blanches du colonisateur (la Blanche Justice, la Blanche Vérité, la Blanche Vierge), constate que le Noir en vient à posséder le même inconscient collectif que le Blanc. Or, dans cet inconscient, le Noir est le signe de toutes les « contre-valeurs », du pêché, du laid, du mal ; il est identifié à ce « croissant excessivement noir, où sommeillent les pulsions les plus immorales, les désirs moins avouables ». C’est ainsi que le Noir en vient à se dédoubler, à se désigner lui-même comme ce qu’il a à combattre, : « après avoir été esclave du Blanc, il s’auto-esclavagise ». La haine du Noir ne saurait cependant suffire à un tel dédoublement. Ce dernier implique d’autre part (et simultanément) un processus d’identification aux « valeurs blanches » (que Fanon expose notamment dans sa relecture du stade du miroir de Lacan). Prenant notamment l’exemple des jeunes Antillais se délectant des aventures des héros blanc des histoires illustrées, Fanon pose qu’il y a une identification intégrale du Noir au Blanc : « le jeune Noir adopte subjectivement une attitude de Blanc ». C’est que le Blanc n’est pas seulement instance de censure, il est aussi celui qui est reconnu comme supérieur, il est le modèle auquel il faut ressembler, il joue le rôle d’idéal du moi. D’où ce désir de lactification, dont la romancière antillaise Mayotte Capécia est le symbole, un symbole d’aliénation en ce qu’il révèle que cette identification, qui se présente comme totale, ne peut jamais être « accomplie » dans la mesure où elle est toujours refusée (en même temps que prescrite) par le Blanc. Car le monde colonial est un monde manichéiste, traçant une frontière infranchissable entre Noir et Blanc, colonisateur et colonisé. C’est ce clivage social, matériel, qui est introjecté par le Noir, qui devient clivage du moi : « à partir du moment où le Noir accepte le clivage imposé par l’Européen, il n’a plus de répit. » Le Noir reconnaît et dénie simultanément son absence de blancheur (dans l’hallucination spéculaire, il se dit « sans couleur »). Il produit un substitut de réalité, un fétiche, qu’on peut nommer l’âme blanche (comme ensemble des comportements, attitudes, paroles, « propriétés de revêtement » du Blanc) et qui masque la différence raciale. Cependant, il ne faudrait pas penser que seul le colonisé soit conduit à un tel fétichisme ; l’aliénation dans le monde colonial est nécessairement aliénation réciproque (tout comme l’est la reconnaissance chez Hegel). Homi K. Bhabha, s’inspirant de Fanon, a ainsi dévoilé la nature de fétiche du stéréotype racial, celui-ci n’étant rien d’autre qu’un instrument permettant d’ « accueillir » la différence raciale et culturelle mais ceci qu’en tant qu’elle peut être résorbée dans du « déjà connu », c’est-à-dire déniée en tant que différence. Ce même auteur a de plus su tirer certaines conséquences de la pénétration de Fanon dans le « côté noir de l’homme », conséquences devant lesquelles le psychiatre martiniquais lui-même aurait reculées. Déjà Freud avait affirmé que le clivage du moi mettait profondément en question cette conception de la « synthèse du moi comme allant de soi ». De même Bhabha montre que les jeux de dédoublement ayant lieu dans le monde colonial rendent problématique l’idée d’une conscience de soi, rompant avec la dualité et se définissant, enfin, en son identité. Si comme l’affirme Fanon lui-même, le désir, dans la situation coloniale, se situe toujours en référence à la place qu’occupe l’Autre (le colonisé veut prendre la place du colon, rêve d’une « inversion des rôles »), si par conséquent ce désir inscrit toujours l’individu à au moins deux places à la fois, ne faut-il pas en conclure que l’assignation phénoménologique des places du maître et de l’esclave, leur fixation en une posture d’opposition ou de contradiction non équivoque, est impossible ? En ce sens, n’est-ce pas le souhait hégélien de Fanon d’une réconciliation ultime qui s’avère être une chimère ? Bhabha, dont il ne faut pas méconnaître qu’il conduit à ses extrémités la pensée de Fanon et la prolonge par la sienne propre plutôt qu’il ne l’interprète, oppose, à l’idée d’un dépassement de l’opposition ou du clivage, une stratégie de subversion, employée parfois par Fanon lui-même, et qui use du clivage comme d’une arme du colonisateur retournée contre celui-ci.

La politique du corps et les noms de race

Cette stratégie de subversion pourrait peut-être être illustrée par ce qu’on appellera la politique du corps de Fanon. La présence du maître blanc provoque une explosion du corps qui n’est pas sans rappeler, en l’inversant, « la crainte narcissique de la lésion du corps propre » qui chez Lacan commande la crainte du « Maître absolu » qu’est la mort. Clivage du moi et morcellement du corps sont indissociables, la tâche de Fanon se présentant alors comme une tentative de re-corporisation : « J’explosai. Voici les menus morceaux par un autre moi réunis ». C’est une tâche de reconstruction de l’image du corps qui doit faire face aux difficultés rencontrées dans le monde blanc par « l’homme de couleur (…) dans l’élaboration de son schéma corporel ». La dialectique, « hégélienne », du colonisateur et du colonisé, ne va pas sans cette dialectique effective qui « s’installe entre mon corps et le monde ». L’expérience vécue du Noir, dont l’explicitation occupe un chapitre entier de Peau noire, masques blancs, est un vécu corporel, une expérience du moi-corps. C’est ici que la rencontre chez Fanon entre existentialisme et psychanalyse se fait la plus fructueuse (le rôle de Merleau-Ponty, dont Fanon a suivi les cours à Lyon, demande ainsi à être étudié). Si le vécu corporel est si essentiel pour Fanon, c’est parce que dans la situation coloniale, le corps, en tant que peau et en tant que race, est littéralement l’opérateur ou l’instrument du clivage. Au schéma corporel se substitue ainsi un schéma épidermique racial ; la peau, cette enveloppe, cette limite du moi et du monde, du moi et des autres, devient, en raison de sa sensibilité et de sa visibilité, l’objet premier du racisme colonial. Fanon, loin de s’appuyer sur une dénégation, sur une revendication de l’absence de fondements des catégories et valeurs du racisme, loin donc de défendre une universalité, donnée a priori, de l’homme (l’universalité devenant chez lui tension, en un sens quasi-physique, vers l’universel) ou de participer à une nouvelle estimation de la valeur des cultures africaines (à la manière des penseurs de la Négritude), accepte de faire de la race et du moi-peau à la fois l’origine et l’enjeu même de son discours. C’est en ce sens qu’il y aura subversion du discours discriminatoire. Fanon, décrivant l’expérience vécue du Noir, qui n’est rien d’autre que la sienne propre, fait s’exprimer le corps : « les talons vigoureux contre le flanc du monde », « les artères du monde », « rougir de sang », etc. Il ne faut pas ignorer qu’ici, le psychiatre martiniquais retrace sa propre genèse et en ce sens, rend compte d’étapes ou de moments à présent dépassés. Il n’en reste pas moins que lorsqu’il écrit : « Je secrétais une race », race titubant sous le poids du rythme, élément ô combien corporel, il y a là la préfiguration de cette stratégie essentielle d’écriture consistant à user sans mesure des noms de races (le nègre, la conscience noire, etc.) pour contester, en les conduisant à leurs limites, les « propriétés » dites naturelles qui y sont fixées ; pour défaire, en en développant les formes, les effets du discours discriminatoire. Cette pensée du corps, Fanon la prolonge dans Les Damnés de la terre ; L’idée fanonienne d’une nécessité de la violence dans la lutte de libération du peuple algérien ne répond pas tant à une stratégie, qu’elle soit rationnelle ou irrationnelle, qu’elle suscite l’approbation ou la condamnation, qu’à une économie corporelle. Les violences et frustrations de tout ordre exercées par le colonisateur sur le colonisé sont l’origine d’une tension musculaire accumulée dont la décharge se présente comme une nécessité physiologique. S’il y a stratégie, elle concernera bien plutôt les modalités de cette décharge, l’enjeu devenant d’éviter l’auto-destruction et de mobiliser la violence dans un rapport de forces, dans une lutte où seule elle peut s’exercer à profit en tant qu’elle se retourne contre sa source même. Nous terminons en citant les dernières paroles de Fanon dans Peau noire, masques blancs : « Mon ultime prière : O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ».

Œuvre [modifier]

L’œil se noie, Les Mains parallèles, La Conspiration, trois pièces de théâtres inédites écrites entre 1949 et 1950. Ouvrages introuvables.

Extraits

Peau noire, masques blancs (1952)

  • « Le Nègre n’existe pas. Pas plus que l’homme blanc »
  • « N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu’à venger les Noirs du XVIIe siècle ? »
  • « Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de souhaiter la cristallisation chez le Blanc d’une culpabilité envers le passé de ma race. Vais-je demander à l’homme blanc d’aujourd’hui d’être responsable des négriers du XVIIe siècle ? (…) je ne suis pas esclave de l’esclavage qui déshumanisa mes pères. »

les Damnés de la Terre (1961)

  • « N’avons nous pas autre chose à faire que de créer une troisième Europe ?»
  • « Ne perdons pas de temps en stériles litanies ou en mimétismes nauséabonds. Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde. »

Bibliographie

Pierre Bouvier, Fanon, Ed Universitaires, Paris, 1971.

Alice Cherki,  » Frantz Fanon, une vie « , Paris, Le Seuil

Caute David, Fanon, Londres, Collins, Fontana, 1970, traduit par G. Duran, Paris, Seghers, 1970.

Christiane Chaulet-Achour, Frantz Fanon l’importun, Chèvrefeuille étoilée, Montpellier, 2004.

Alice Cherki, Frantz Fanon Portrait, Seuil, Paris, 2000. Elle a bien connu Fanon et a travaillé avec lui dès 1955 en Algérie et Tunisie dans son service psychiatrique et partagé son engagement politique pendant la guerre d’Algérie.Elle nous apporte son témoignage distancié sur un Fanon « éveilleur de consciences ».

Joby Fanon, De la Martinique à l’Algérie et à l’Afrique, l’Harmattan, Paris, 2004. Témoignagne du frère aîné de Frantz sur sa vie et son œuvre.

Peter Geismar, Fanon, New York, Dial Press, 1971.

David Macey, Frantz Fanon, Granta Books, Londres, 640 p.
Une biographie très complète d’un personnage important de la lutte des Africains pour la décolonisation.

L’œuvre de Fanon a considérablement influencé des problématiques liées à la notion de l’identité développées dans l’art contemporain. En témoignent entre autres les films de l’artiste londonien Isaac Julien.

Liens internes

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