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Paul Biya : Entretien de la semaine,par Linternationalmagazine.com avec France 24 et l’APPA, publié le 30/10/2007

Posté par issopha le 31 octobre 2007

Entretien de la semaine

Paul Biya

Linternationalmagazine.com avec France 24 et l’APPA, publié le 30/10/2007

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Au pouvoir depuis plus d’un quart de siècle, celui qu’on appelle généralement le « Sphinx » n’a pas accordé d’interview à une télévision française depuis vingt ans. Il fait ici le point sur l’actualité camerounaise, africaine et internationale. Pour le Président camerounais, il n’y a et il n’y aura pas de rupture de fond entre la France et l’Afrique.

Monsieur la Président, puisque vous êtes à Paris et que vous avez rencontré le Président Sarkozy, comment l’on pourrait qualifier ces nouvelles relations aujourd’hui, cette nouvelle page qui s’ouvre des relations franco-camerounaises et d’abord comment ça se passe, personnellement, avec le Président Sarkozy ?

Eh bien je vous remercie. Mes premiers mots seront de remercier le Président de la République française, Monsieur Nicolas Sarkozy, pour l’invitation qu’il m’a adressée à visiter Paris et à visiter la France. (…) Je dois dire que le premier contact que j’ai eu avec lui était chaleureux, cordial, profond. C’est un politicien chevronné donc il connaît les problèmes, il connaît l’Afrique et je suis tout à fait heureux de noter cette continuité dans la relation entre la France et le Cameroun.

Vous dites « continuité », et en même temps Nicolas Sarkozy incarne une certaine rupture, un nouveau ton, un nouveau style : alors est-ce qu’il y a rupture, nouveau ton, nouveau style entre la France et le Cameroun aussi, et ou est-ce qu’on a tourné la page de ce qu’on a appelé la « France-Afrique » ?

A vrai dire, de mon point de vue je pense qu’il y a plus rupture dans la forme et continuité dans le fond (…) maintenant la nouvelle politique africaine de la France est en cours d’élaboration et il y a peut-être des changements, mais je crois que la rupture est surtout formelle. Nous pensons qu’il y a une certaine continuité.

Qu’est-ce que vous attendez de la France et de Nicolas Sarkozy en particulier ?

Ce que nous attendons de la France c’est qu’elle continue à accorder sa coopération et son amitié à l’Afrique. Nous avons des liens anciens, des liens culturels, au moment où nous assistons à l’impérialisme linguistique de certaines langues, il n’est pas inutile de préserver un espace où l’on parle français. Et je crois que la France est un grand pays, membre permanent du Conseil de sécurité et quelquefois dans les affaires du monde, ces grands pays peuvent avoir besoin des voix des pays africains. Nous attendons qu’on continue cette relation économique, culturelle, financière qui a toujours existé.

Vous êtes l’un des doyens du continent, vous êtes au pouvoir depuis maintenant près qu’un quart de siècle et donc vous êtes l’un des symboles de cette « France-Afrique » d’avant. Est-ce que la page est tournée ? Est-ce qu’elle est en train de se tourner ?

Elle est en train de se tourner… Je crois que c’est la relation avec la France, les formes extérieures qui vont changer. Je crois que la concertation va continuer et je pense que le Président Sarkozy va mettre l’accent sur le partenariat. Il veut que les Africains eux-mêmes disent ce qu’ils attendent de la France, il ne veut pas que ce soient des actes unilatéraux disant « On vous fait ceci, on vous fait cela » mais plutôt « Qu’est-ce qu’on peut faire ensemble ? » et je pense qu’il y a déjà là un début de changement. Tout à l’heure, et je ne crois pas dévoiler un secret, j’ai invité le Président de la République à faire une visite au Cameroun et il a accepté immédiatement et avec joie. J’observe donc qu’il veut maintenir une continuité, une discussion ouverte, il veut savoir ce que les Africains veulent et la France verra ce qu’elle peut faire.

On a noté le rôle que joue maintenant votre épouse auprès de vous et on a vu surtout cette longue carrière tumultueuse avec beaucoup d’événements…

Dans ses grandes lignes, cela correspond à la réalité. Bien sûr, il ne m’arrive pas souvent d’accorder des interviews mais j’ai fait beaucoup de discours, j’en ai trois tomes. Je crois d’ailleurs que le portrait est bon, de manière générale, évidemment pour ce qui est de mon épouse. Elle mène une activité sociale et le fait savoir, donc elle est un peu plus moderne que moi. J’étais parti de l’idée que ce qui compte, ce n’est pas tellement ce que les gens disent, mais ce qu’ils pensent. Mais aujourd’hui, faire des interviews c’est aussi faire : les temps on changé.

Il y a une urgence pour l’Afrique, c’est la question du SIDA, et je sais que votre épouse y est largement impliquée, notamment avec la création de cet institut de recherche à Yaoundé avec deux grandes personnalités du monde médical, les professeurs Gallo et Montagnier. C’est extrêmement important. Pourquoi avoir fait ça et quelle est l’importance de ce projet pour vous ?

Oui, c’est extrêmement important. Vous savez que l’Afrique est frappée par des pandémies : paludisme, tuberculose et surtout le SIDA. Ce centre joue vraiment un rôle important dans la prévention contre le SIDA et le professeur Gallo, que j’ai vu tout à l’heure, et aussi le professeur Montagnier ont bien voulu s’associer à mon épouse et à d’autres. Je dois dire aussi que c’est au cours d’un sommet de l’OUA, l’Union africaine en 1996 que mon épouse avait pris l’initiative de réunir des épouses de chefs d’Etat qui étaient présentes pour faire quelque chose ensemble.

(…) Nous n’avons pas de structures de recherche aussi sophistiquées et aussi développées qu’en Europe, mais il est bon tout de même que nous apportions notre contribution à la recherche des moyens d’éradiquer cette maladie. J’ai discuté avec le professeur Montagnier. Il m’a dit qu’ils utilisaient la pharmacopée traditionnelle, ils essaient – il y a de petites structures de recherche chez nous, il y a même des personnes qui prétendent guérir le SIDA. On acceuille tout cela, encadré par des chercheurs de renom comme les professeurs Gallo et Montagnier. Nous pensons que nous pouvons apporter notre contribution au lieu d’être là à attendre et à pleurer. J’ai également parlé à l’Unesco et j’ai remercié l’Unesco, qui nous aide à faire des actions de prévention contre le SIDA en milieu scolaire et pour tout cela mon épouse est présente, dans le cadre de ses activités.

L’un des événements majeurs de l’année au Cameroun, ça a été l’action que vous avez lancée contre la corruption. L’image à ce propos n’est pas très bonne dans le monde, au classement mondial vous êtes l’un des pays les plus corrompus et là, vous avez fait mettre en prison des ministres et une vingtaine d’hommes d’affaires qui étaient accusés ou condamnés pour certains déjà, de corruption. Est-ce que vous êtes déterminé à mettre fin à la corruption au Cameroun et est-ce que c’est possible ?

Vous savez, la corruption est un vice qui n’est pas spécifique au Cameroun, c’est un phénomène mondial, mais nous avons pensé qu’un pays comme le nôtre, qui ne dispose pas de ressources énormes, a intérêt à limiter les déperditions d’argent et de fonds. Nous sommes déterminés à aller de l’avant et nous avons non seulement procédé à des arrestations avec des traductions de responsables devant les tribunaux, mais nous avons aussi mis en place un certain nombre de structures : une commission nationale de lutte contre la corruption, une agence pour lutter contre le blanchiment d’argent, on a créé une cour des comptes etc. Nous avons un certain nombre de structures permanentes qui ont pour finalité de chercher à éradiquer la corruption et tout un service de bonne gouvernance. Nous pensons arriver à de bons résultats. Tenez, je peux donner quelques résultats : les recettes du port de Douala, qui atteignaient un certain niveau mais qui, dès qu’on a commencé à appliquer la lutte contre la corruption, ces recettes ont augmenté de 30 ou 40 %, donc c’est intéressant. Et qu’est-ce que vous dites à ceux qui n’y croient pas, qui disent que c’est de la poudre aux yeux ?

Ce n’est qu’avec le temps, qu’ils verront que ce n’est pas de la poudre aux yeux. Je peux donner encore un résultat : prenez par exemple les salaires que l’Etat paie aux fonctionnaires. Nous avons noté qu’il y avait des agents qui touchaient deux, trois, voire quatre salaires, et grâce aux mesures d’assainissement du fichier de soldes, nous avons pu économiser quelques milliards par mois. Les gens qui croient que c’est une mode se trompent. C’est vraiment un axe majeur dans la politique de redressement de notre économie. Nous avons poursuivi ces actions dans les marchés publics, dans les produits pharmaceutiques… C’est une lutte absolument capitale pour le redressement des finances publiques et pour les mœurs. Egalement, quand les investisseurs viennent au Cameroun, c’est absurde qu’on dise à un investisseur « C’est bien, vous voulez faire une usine, mais moi vous me donnez combien ? ». C’est quelque chose qui dégoûte et décourage les investisseurs donc on a créé un bureau chargé de l’accueil des investisseurs où tout est centralisé.

Cela veut dire que vous allez avoir une nouvelle génération de dirigeants au Cameroun qui va venir et que vous espérez voir débarrassé de ce fléau.

C’est ça et je dois dire que cette lutte est très populaire. La population m’écrit tous les jours, pour me dire « Attention, tel acte est un détournement », mais évidemment je fais des recherches, car si je les prenais au mot peut-être que les prisons ne seraient pas assez grandes. C’est une lutte qui est très soutenue par la population, par les bailleurs de fonds, par la population européenne, par la France, par tous les pays avec qui nous sommes en coopération. Je ne suis pas naïf, je ne pense pas qu’on ramène la corruption à zéro mais il faut la ramener à des niveaux insignifiants, qui ne perturbent pas le développement.

Ça va prendre combien de temps ? Jusqu’à la fin de votre mandat ?

Même avant la fin de mon mandat, on verra déjà des résultats. Nous commencerons bientôt à noter de bons résultats.

Monsieur le Président, il y a 20 ans on avait l’impression qu’il y avait plus de Camerounais occupant des postes importants dans les institutions internationales. Nous remarquons aujourd’hui un recul de cette présence camerounaise. Il en est de meme pour le cas des artistes et intellectuels camerounais. Comment expliquez-vous cela ? Que comptez-vous faire pour remédier à ce malaise ?

Je commencerais par les artistes. J’ai nommé à la tête du Ministère des arts et de la culture un écrivain de talent, Oyono Ferdinand. Il a mis sur pieds un statut absolument révolutionnaire qui permet aux artistes d’être rémunérés (peintres, sculpteurs), jusque là, c’était presque du bricolage. Nous sommes en train de réhabiliter la fonction artistique. (…) J’ai été très impressionné, l’autre jour, en visitant l’exposition de peinture moderne camerounaise. C’était absolument remarquable et à partir de produits camerounais. J’ai demandé à l’ambassadeur et à ceux qui étaient là de me rappeler la nécessité de revoir les moyens de dynamiser encore plus le secteur artistique et culturel. Cet écrivain n’est plus en mesure de s’occuper de cette mission et j’ai nommé une dame, la nouvelle ministre de la Culture, qui prend cette affaire très à cœur et je pense que nous pourrons encore améliorer la position des artistes dans le pays. Les hommes politiques passent mais les artistes et leurs œuvres restent. J’ai dit à ma compatriote que nous allions accorder plus d’importance encore à ce secteur.

Sur le problème des postes internationaux, je ne serais pas aussi affirmatif, parce que la nomination dans les organisations internationales obéit à une certaine rotation entre les pays. Prenons par exemple l’Unesco. Nous avons eu successivement quatre camerounais, chacun pendant quatre ans, comme membres du Conseil exécutif. Il y a quelques jours on a décidé de mettre quelqu’un d’autre mais c’est normal, c’est la règle du jeu. Mais nous continuons à lutter pour que des Camerounais accèdent à des postes importants. Nous venons d’obtenir qu’un Camerounais devienne Directeur général des bois tropicaux, ce qui a été une lutte gigantesque. Il a fallu l’appui de la Chine, du Brésil et de la France pour gagner ce poste. Nous venons également de faire élire un camerounais à un organe important à l’échelle mondiale : les douanes. Donc, s’il y a des gens qui perdent leur poste, il y en a d’autres qui arrivent. Et ne soyons pas égoïstes, nous ne sommes pas seuls. Tous les pays veulent avoir leurs représentants dans des organisations internationales. Nous nous battons. Quelquefois nous gagnons, et quelquefois nous perdons. Monsieur le Président, votre commentaire sur le discours du Président Sarkozy à Dakar.

J’ai écouté ce discours. Je crois qu’il mérite d’être lu et relu, …

Certains l’ont jugé colonialiste, d’autres racistes et le Président sud-africain a dit « Pas du tout, c’est un bon discours ».

Si vous voulez mon avis, je suis plus proche du point de vue du Président sud-africain. (…) Il me semble que ce discours pose les jalons d’une nouvelle ère de coopération entre la France et l’Afrique. C’est un discours qui s’adressait aux adultes. Ce que moi j’ai surtout retenu, c’est qu’il fallait que les africains cessent de se plaindre du passé colonial, de l’aliénation coloniale et qu’ils assument le double héritage : l’héritage africain – qui est le leur, qui est inné – et ce qu’ils ont pu acquérir au contact avec les milieux occidentaux, et qu’ils se tournent vers l’avenir. Je crois que c’est ce qu’il faut faire. Beaucoup de pays ont été colonisé, par les Romains, par exemple. Ou le Japon qui, à l’ère du Meiji, était plus ou moins colonisé. Ils ont acquis la technologie et une certaine culture occidentale et aujourd’hui c’est une grande puissance. Je crois que c’est cet appel qui est lancé à la jeunesse. Voilà, je crois, ce qu’on doit avoir compris de ce discours. Il y a également de très beaux passages où il cite l’apport de notre culture nègre à l’âme moderne. Nous allons vers une civilisation de métissage, on ne peut pas aller à l’universel en se repliant sur un âge d’or précolonial. Nous sommes un peu tout ça : nous sommes africains, il y a eu l’apport de l’Occident, il y a eu l’apport des religions chrétiennes, musulmanes, nous sommes fait de tout cela. Mais l’important est de se projeter vers l’avenir et d’entrer dans la modernité.

Le Président Sarkozy parle aussi d’immigration choisie, est-ce que vous êtes d’accord ?

En ce qui concerne l’immigration, je m’abstiendrais de donner un accord. L’immigration est un domaine de politique intérieure. La France est un pays amené à définir souverainement sa politique d’immigration. Ce que nous avons à faire, c’est nous adapter et, peut-être, faire quelques suggestions et des souhaits, dire que cette nouvelle politique d’immigration, nous souhaitons qu’elle soit appliquée avec humanité et avec souplesse.

Mais certains de vos collègues africains ont dit « Chez nous, il n’y a pas de générosité ou d’hospitalité choisie, on accepte tout le monde, on invite tout le monde et tout le monde est le bienvenu ».

Chez nous c’est chez nous, et ici c’est la France.

Et le test ADN.. ? Est-ce que cela vous a choqué, comme cela a choqué, d’ailleurs, certains ministres français du gouvernement de Nicolas Sarkozy.

C’est un débat intéressant, qui oppose les moralistes, les politiciens, les juristes. Là, comme c’est un aspect d’une réglementation générale sur laquelle je me refuse de m’exprimer, s’agissant d’une loi d’un autre pays.

Mais au Cameroun, est-ce que ça a été bien pris, ce test ADN ?

Au Cameroun, je crois que la plupart ont rejeté ce test ADN.

Et vous ?

Je m’abstiens de porter un jugement …

On sent une petite critique dans l’absentions, quand même.

Je m’abstiens de porter un jugement car je crois que ce sont des décisions qui ont été prises en toute souveraineté. Il m’est revenu d’ailleurs qu’il y a d’autres pays qui recourent à ces tests, d’autre pays européens et peut-être qu’il y en a d’autres. Il me semble que l’Afrique doit faire tout ce qu’elle peut pour essayer de rendre acceptable ou supportables les lois qui se font et qui les concernent. Mais quand ces lois sont votées, notre devoir est de les respecter, par respect pour la souveraineté des pays.

Parlons un peu de vous personnellement, vous êtes au pouvoir depuis un quart de siècle. Certaines mauvaises langues vous prêtent la volonté de changer la constitution en 2011 pour vous représenter à la présidence du Cameroun. Est-ce que vous pouvez nous dire aujourd’hui si oui ou non vous serez candidat à votre propre succession en 2011 ? »

Ce que je peux déjà dire, c’est que les élections présidentielles camerounaises en 2011 sont certaines mais je les considère comme lointaines. J’ai un mandat de sept ans et j’ai fait la moitié de ce mandat. A l’heure actuelle nous avons d’autres priorités et la constitution telle qu’elle est aujourd’hui ne me permet pas de briguer un troisième mandat. Cela étant, nous avons d’autres urgences : lutte contre la corruption, contre le SIDA, contre la pauvreté. Il faut assurer la stabilité dans l’Afrique centrale et j’estime que ces problèmes d’élections sont posés prématurément. Il y a d’autres urgences en ce moment. La constitution à l’heure actuelle ne me permet pas d’envisager un autre mandat.

Mais est-ce que vous pourriez faire comme d’autres chefs d’Etat africains qui transmettent le pouvoir, en disant par exemple, « Je ne me présente plus », dans une grande tradition démocratique ?

Nous avons fait tous ces efforts pour bâtir une démocratie. Le moment venu, il y aura des candidats et je crois que l’idée de préparer quelqu’un, cela relève de méthodes proches de la monarchie ou de l’oligarchie. Les Camerounais sont assez mûrs, ils pourront choisir, le moment venu.

Il n’y a pas de dauphin, alors ?

Je crois que dans une république, le mot « dauphin » résonne mal.

Mais vous, vous auriez envie de vous représenter ou pourrez-vous, éventuellement, ne pas le faire ? Quel est votre sentiment aujourd’hui ?

Le Cameroun a vraiment d’autres problèmes à résoudre que celui-là mais je laisse ceux qui veulent ouvrir ce débat. Parce qu’il y a aussi des gens qui disent que pour assurer la continuité il faut que le président se représente. Je laisse le débat se dérouler mais pour le moment, la constitution ne me permet pas un troisième mandat, le peuple lui-même détermine ce qui est bon pour lui, alors nous sommes à l’écoute, mais je somme mes compatriotes de s’atteler à des tâches plus urgentes.

Il y a aussi des Camerounais, sans attendre 2011, qui vous demandent d’aller dans le sens de plus de démocratie. Monsieur le Président, admettez-vous l’idée d’un dialogue national basé sur une réconciliation véritable avec le retour de la dépouille du Président Ahidjo, un dialogue avec vos opposants y compris monsieur John Fru Ndi que vous n’avez toujours pas rencontré en 17 années de multipartisme ? »

Nous sommes pour le dialogue. Je prends les élections du 22 juillet dernier, les élections législatives et municipales. Nous les avons gagnées. Nous avons gagné 140 députés contre 13 pendant les partielles. Nous pouvions occuper tous les postes. Qu’est-ce que nous avons fait ? Nous avons ouvert un dialogue avec les partis politiques pour leur dire « Il faut partager, nous vous demandons de vous associer à nous dans la gestion du parti. » On l’a fait à l’assemblée nationale. Le bureau de l’assemblée nationale comprend les membres de mon parti mais aussi les membres des partis de l’opposition. Les commissions à l’assemblée, le poste de vice-président, on s’est réparti cela. Après, le dialogue est difficile avec une opposition qui, malgré sa défaite, demande à présider l’assemblée nationale, vous vous rendez compte ? Ils ont fini par accepter la vice-présidence. Monsieur Fru Ndi, c’est vrai qu’on ne s’est pas rencontrés et il ne me démentira pas : on avait pris rendez-vous pour discuter et il a choisi le village, mon village, qui n’est pas très loin de Yaoundé. J’étais d’accord mais au dernier moment c’est lui qui n’est pas venu. Nous dialoguons avec les leaders de l’opposition, je m’inscris en faux contre cette remarque.

Donc vous seriez d’accord pour le revoir ?

Mais je suis prêt à le rencontrer, je n’ai pas de problèmes, nous avons encore un Sénat à élire, nous avons des assemblées régionales à élire, nous voulons qu’il y ait de la monnaie dans la gestion des affaires de l’Etat. Mais je n’ai aucune espèce de mépris contre qui que ce soit, une bonne partie des membres de mon gouvernement viennent de l’opposition.

Donc vous êtes comme Nicolas Sarkozy, en France… ?

Voilà ! Et les membres de mon parti sont un peu réticents mais je leur dis qu’il faut partager.

Donc le Cameroun est en train de changer, c’est ça votre message ?

Le Cameroun est en train de changer, je le fais depuis même avant ces élections, nous étions majoritaires mais j’ai donné des portefeuilles aux partis de l’opposition. Il en est de même pour les fonctions à l’assemblée nationale, je n’ai fait que reconduire une politique d’ouverture qui est ancienne et qui est, je crois, utile dans nos pays jeunes comme le nôtre, pour faire en sorte que la loi de participation à la gestion de la chose publique soit forte. J’ai cru comprendre qu’il y avait un problème pour ce qui est de l’ancien président.

Oui, la dépouille du Président Ahmadou Ahidjo…

Oui, il y a eu des événements malheureux, sur lesquels je ne reviendrai pas, en 1984, et l’assemblée nationale, sur ma proposition, a voté une loi d’amnistie. Ceux qui ont vécu ces tristes événements ont retrouvé leurs droits, il y en a même qui sont au gouvernement. Le problème du rapatriement de la dépouille de l’ancien président est, selon moi, un problème d’ordre familial.

Et vous seriez d’accord ?

Je n’ai pas d’objection, et je dois dire que le fils de mon prédécesseur est député. Je n’ai pas de problème avec la famille de mon prédécesseur, ses filles et ses fils vont et viennent et personne ne les a jamais inquiétés. Si la famille de mon prédécesseur décide de faire transférer les restes du Président rapatrier Ahidjo, c’est une décision qui ne dépend que d’eux, je n’ai pas d’objections ni d’observation à faire.

Dernier chapitre de cette émission spéciale, Monsieur le Président, le Cameroun va jouer un rôle essentiel dans la mise en place de la force européenne au Darfour, au Tchad et en Centrafrique, puisqu’il va accueillir le passage des soldats qui iront vers les zones concernées et que vous allez former, près de Yaoundé, un certain nombre d’officiels qui vont participer au maintien de l’ordre. Alors c’est important d’avoir un Cameroun stable, qui accepte cette contribution, vous confirmez ?

Je peux vous confirmer que c’est un acte de confiance vis-à-vis du Cameroun et nous pensons aussi que c’est dans l’intérêt du Cameroun. Nous avons une position assez centrale, assez stratégique. Il se trouve qu’il y a des zones assez perturbées non loin du Cameroun. Nous avons demandé à l’OUA, à l’ONU et à l’Union européenne de nous aider à stabiliser la région. Je viens encore de remercier le Président de la République française pour l’action très décisive qu’il a conduite dans ce domaine. Donc il faut aussi que nous apportions notre contribution, nous sommes prêts à accueillir d’abord ces écoles de formation et nous avons donné notre accord pour aider au convoyage de matériel, notamment pour ce qui est du Tchad et de la République Centrafricaine.

Et vous allez également contribuer à la force elle-même, la force hybride ?

Nous sommes déjà en train de contribuer, nous avons des policiers en Côte d’Ivoire, au Darfour, au Tchad, en République démocratique du Congo, à Haïti. Maintenant que le conflit avec le Nigeria est presque résolu, nous allons pouvoir apporter une contribution plus significative en termes de contingent militaire. Nous le faisons avec joie pour participer à la remise en ordre des économies et des Etats de la région. C’est notre intérêt aussi.

Effectivement, car c’est une crise grave qui a déjà fait plusieurs centaines de milliers de morts, 200 000 morts au Darfour. On va réussir à régler la crise du Darfour à votre avis ?

Je pense qu’il faut essayer. Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre. Ni de réussir pour persévérer. Il faut commencer. Mais je crois qu’avec l’intervention de l’Union européenne, de l’ONU et de l’Union africaine. Et si y ajoute un dialogue sincère entre les parties en présence, il ne fait pas de doute qu’on va résoudre ce problème.

Enfin, dernière question, Monsieur le Président. Le sommet Europe-Afrique à Lisbonne, au Portugal, vous allez y aller ? Faut-il inviter Mugabe ?

Je peux vous dire que je suis heureux d’y aller et que j’y serai. Je considère simplement qu’étant donné l’importance des enjeux il me semble insignifiant de s’arrêter sur le cas d’une personne en particulier. Mugabe dirige un Etat, nous voulons un dialogue global entre l’Europe et l’Afrique. Je souhaiterais que nos amis européens et notamment la Grande-Bretagne accepte que toute l’Afrique qui veut y participer y participe. En tout cas en ce qui me concerne, je peux vous donner l’assurance que j’y serai !

NB : Pour visualiser l’interview : www.france24.com

Publié dans AFRIQUE de SARKOZY, CAMEROUN : laideurs et décadence | Pas de Commentaire »

A-t-on le droit de tout dire ?

Posté par issopha le 31 octobre 2007

  

  

A-t-on le droit de tout dire ?

 

Depuis le début des années 2000, la définition et l’exercice de la liberté d’expression bousculent à nouveau l’actualité : polémiques et violences dans le monde après la publication de caricatures de Mahomet au Danemark, emprisonnement de l’écrivain britannique David Irving en Autriche pour « négationnisme »  (1), controverses sur la loi française interdisant de contester la réalité du génocide arménien…

Ces débats ne sont pas nouveaux : la volonté de supprimer les divergences d’opinion et tout ce qui est jugé immoral, hérétique ou insultant a toujours traversé l’histoire sociale, religieuse et politique. Ils refont surface sous l’effet de deux stimuli : la révolution des moyens de communication et les attentats du 11-Septembre, qui ont accru les tensions internationales. La possibilité de diffuser à travers la planète la quasi-totalité des informations, avec leurs spécificités culturelles et politiques, fait de ces messages et de leur contrôle un tel enjeu qu’il donne lieu à des batailles féroces. Cela implique-t-il de restreindre les libertés ?

La liberté d’expression, dont fait partie l’accès à l’information, est un droit fondamental internationalement reconnu (lire « Nombreuses garanties internationales ») et un pilier de la démocratie. Non seulement elle élargit les connaissances accessibles et la participation de chacun à la vie de la société, mais elle permet aussi de lutter contre l’arbitraire de l’Etat, qui se nourrit du secret.

Néanmoins, depuis toujours, la question se pose de ses modalités d’exercice. Certains soutiennent qu’elle est sans limites. Mais la ligne de partage entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas a toujours été contestée. Plus que les autres, ce droit dépend du contexte, et sa définition est en grande partie laissée à la libre appréciation des Etats. Selon le droit international, la liberté d’expression n’est pas absolue et peut être soumise à certaines restrictions afin de « protéger les droits ou la réputation d’autrui », et de sauvegarder « la sécurité nationale, l’ordre public, la santé ou la moralité publiques », à condition que cela soit « “nécessaire dans une société démocratique” et expressément fixé par la loi »  (2). Cette formule figure à la fois dans l’article 19 du pacte international relatif aux droits civils et politiques adopté par les Nations unies en 1966 et dans la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales de 1950 (ou Convention européenne des droits de l’homme). C’est sur ces bases qu’ont été élaborées les lois sur la diffamation, la sécurité nationale et le blasphème. La formulation reste suffisamment vague pour laisser les Etats libres de décider comment ils devront limiter la liberté d’expression dans les buts fixés, etc.

Le droit international impose un seul devoir « positif » aux Etats : l’interdiction de l’incitation à la haine et de la propagande en faveur de la guerre (article 20 du pacte de 1966). Mais aucune définition précise n’est donnée de ces termes, et ce sont souvent les Etats eux-mêmes qui violent la seconde obligation. Pour la première, les approches varient d’un pays à l’autre. Aux Etats-Unis, un discours appelant à la violence et comprenant des insultes raciales sera autorisé tant qu’il n’est pas démontré qu’il peut avoir des conséquences concrètes et immédiates. En revanche, les Français ou les Allemands ont opté pour des mesures de restriction fortes sur la base de l’article 20, telle l’interdiction de l’incitation à la haine raciale.

De l’affaire Salman Rushdie à celle des caricatures danoises, la critique des religions suscite de nouvelles polémiques. En septembre 2005, la publication par un journal de Copenhague de dessins portant atteinte à l’image du prophète Mahomet a suscité une vague de protestation immédiate ; début février 2006, des émeutes et des violences éclatèrent dans tout le Proche-Orient. En réponse, les médias occidentaux et les organisations de protection des droits de l’homme s’empressèrent de défendre ce qu’ils considéraient comme une liberté d’expression menacée par l’obscurantisme.

La pénalisation
du blasphème demeure
une réalité
dans de nombreux pays

Les gouvernements réagirent différemment. En Europe, beaucoup se contentèrent d’appeler les médias à agir de manière « responsable », alors que d’autres insistèrent sur le fait que la liberté d’expression était une liberté essentielle. Certains soulignèrent que l’offense faite aux religions était un0 motif légitime de préoccupation et que les croyants devaient en être protégés  (3). Dans le monde islamique (Yémen, Jordanie, Malaisie), des journalistes et rédactions en chef qui avaient republié les caricatures furent arrêtés, leurs publications interdites ou suspendues. D’autres Etats œuvrèrent avec succès pour que, dans le préambule de la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies qui a établi le nouveau Conseil des droits de l’homme, figure un paragraphe soulignant que « les Etats, les organisations régionales, les organisations non gouvernementales, les organismes religieux et les médias ont un rôle important à jouer dans la promotion de la tolérance, du respect des religions et des convictions, et de la liberté de religion et de conviction  (4) ».

La pénalisation du blasphème demeure une réalité dans une majorité de pays  (5), y compris dans certaines démocraties, même si elle est peu usitée. Au Royaume-Uni, par exemple, seules deux actions en justice ont été intentées pour ce motif depuis 1923 ; la Norvège a connu son dernier cas en 1936 et le Danemark en 1938. D’autres pays, dont la Suède et l’Espagne, ont abrogé leurs lois sur ce thème. Aux Etats-Unis, où la liberté d’expression est très large, la Cour suprême annule toute loi de ce type, de crainte que des censeurs bien intentionnés soient eux aussi tentés de favoriser une religion par rapport à une autre, et parce que « ce n’est pas l’affaire du gouvernement  (6) ».

En revanche, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a considéré que les lois sur le blasphème entraient dans le cadre de ce que les Etats peuvent légitimement juger « nécessaire dans une société démocratique  (7) ». Selon elle, ils sont mieux à même que le juge international d’apprécier la légitimité d’une restriction à la liberté d’expression destinée à protéger leurs concitoyens de ce qui peut les heurter. De nombreuses organisations de défense des droits de l’homme et de la liberté d’expression, dont Article 19  (8), ne partagent pas ce raisonnement.

En effet, dans le monde, l’utilisation abusive des lois sur le blasphème conduit à violer le droit de choisir sa religion et à opprimer les minorités. D’ailleurs, rien ne prouve que de telles lois permettent de mieux protéger la liberté de religion. Par exemple, cette liberté ne signifie pas que la religion elle-même doit être protégée mais que les Etats ont l’obligation d’assurer la liberté de chacun de pratiquer celle de son choix  (9). La CEDH a elle-même jugé que l’adoption de lois protégeant des croyants contre les insultes ou les propos offensants n’est pas nécessaire à cette fin. Et la jurisprudence internationale étend la liberté d’expression aux « informations » ou aux « idées » favorablement reçues mais aussi à celles qui heurtent, choquent ou dérangent. Par conséquent, en l’absence d’incitation explicite à la haine, la censure des journaux qui publièrent les caricatures danoises n’était pas légitime. Le caractère offensant d’un propos ou le blasphème ne sauraient suffire à restreindre la liberté d’expression.

A l’époque de la parution des caricatures danoises, l’écrivain britannique David Irving a été arrêté et détenu en Autriche pour « négationnisme », ajoutant encore plus de confusion et de tensions au débat sur les discours criminels et protégés. Depuis le début des années 1990, les lois sanctionnant la négation du génocide des Juifs ont proliféré en Europe. Début 2007, l’Allemagne a même proposé que toute l’Union européenne le fasse. En octobre 2006, l’Assemblée nationale a adopté une loi qualifiant de délit la contestation de l’existence du génocide arménien de 1915, sanctionné par une année de prison et par une amende de 45 000 euros.

Interdire de nier
un événement historique
peut avoir
des conséquences fâcheuses

Ces mesures n’ont vraisemblablement pas pour but de lutter contre de potentielles actions génocidaires. Il s’agit plutôt de déclarations de principe à caractère politique. Dans ce cas, ces lois sont inutiles car la législation existante interdisant l’incitation à la haine suffit. Interdire de nier tel ou tel événement historique soulève de nombreuses interrogations et peut avoir des conséquences fâcheuses.

Premièrement, ce type de loi va au-delà de ce que préconise la réglementation internationale : elle érige un événement historique en dogme et interdit certaines déclarations, sans considération de leur contexte ou de leur impact. Ceci est particulièrement vrai de la loi française sur le génocide arménien, qui peut empêcher des recherches ou des publications potentiellement controversées.

Deuxièmement, les poursuites qu’elles entraînent valorisent les « historiens révisionnistes » en leur fournissant des tribunes et en les érigeant en opposants à l’ordre établi. Cela affaiblit l’autorité morale de l’Etat démocratique. Ainsi, l’arrestation et l’inculpation en Autriche de David Irving lui ont donné une notoriété internationale dont il n’avait jamais joui auparavant et firent de lui un martyr aux yeux de ses sympathisants.

Troisièmement, ces lois peuvent être utilisées à des fins politiques. Au Rwanda, des accusations de négationnisme (portant sur le génocide de 1994) sont fréquemment lancées contre des personnes ou médias indépendants jugés hostiles au gouvernement.

Quatrièmement, il est très difficile de définir précisément ce que recouvre la négation d’un fait. La plupart des lois relatives au génocide des Juifs vont au-delà des faits reconnus par les grands tribunaux, comme l’existence des chambres à gaz. Par exemple, la CEDH a jugé que la condamnation par la cour d’appel de Paris, le 26 janvier 1990, de MM. François Lehideux et Jacques Isorni, pour « apologie des crimes de guerre ou de crimes ou délits de collaboration », à la suite de la parution le 13 juillet 1984 dans le journal Le Monde d’un encart publicitaire présentant comme salutaires certaines actions du maréchal Philippe Pétain, était une ingérence dans l’exercice par les requérants de leur droit à la liberté d’expression  (10).

Le jour où, en octobre 2006, l’Assemblée nationale française a voté la loi sur le génocide arménien, l’Académie suédoise décernait le prix Nobel de littérature à l’écrivain turc Orhan Pamuk. En lui offrant cette récompense, le comité a non seulement récompensé son œuvre littéraire, mais a aussi honoré un fervent défenseur de la liberté d’expression. Quelques mois avant, Orhan Pamuk avait été poursuivi pour insulte à l’« identité turque ». Il avait écrit sur le génocide arménien de 1915, tabou majeur pour le droit turc et la culture politique du pays.

En ce mois d’octobre 2006, deux approches se sont ainsi confrontées : l’une a célébré la liberté d’expression et a ouvert la voie à un débat public sur le passé et une possible réconciliation. L’autre nous a confinés dans des interprétations dogmatiques et nous a éloignés de l’apaisement ou de la compréhension mutuelle.

En janvier 2007, le journaliste turc d’origine arménienne Hrant Dink a été assassiné devant son bureau à Istanbul, par un présumé nationaliste. Il avait été, lui aussi, accusé d’« insulte à l’identité turque ». Pourtant, dans le mois qui a précédé son meurtre, il avait vivement critiqué la loi française sur la négation du génocide arménien : « Nous ne devons pas être des pions dans le jeu irrationnel des deux Etats. Je suis poursuivi en Turquie parce que j’ai dit qu’il y avait eu un génocide, ce qui est ma propre conviction. Mais j’irai en France pour dénoncer cette folie et je violerai la nouvelle loi française, si je le juge nécessaire, et je l’enfreindrai pour passer devant la justice là-bas  (11). »

Des comportements
de dissidence politique
sont abusivement
qualifiés de « terroristes »

Plusieurs pays, depuis le 11-Septembre, ont renforcé leurs lois antiterroristes : l’Australie, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Thaïlande, la Malaisie, les Philippines, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, la France, la Turquie, la Russie, la Jordanie, l’Egypte, etc. Certains ont adopté une définition très large du « terrorisme ». Le Comité des droits de l’homme de l’ONU a critiqué les Etats-Unis pour y avoir inclus des comportements de dissidence politique qui, mêmes illégaux, ne peuvent être en aucun cas taxés de conduites « terroristes ».

Ces « nouvelles » législations comportent dans certains pays – le Royaume-Uni et le Danemark, l’Espagne, la France – un autre aspect sujet à caution : la condamnation de l’apologie du terrorisme ou de l’incitation au terrorisme. En janvier 2007, trente-quatre pays ont signé une convention du Conseil de l’Europe allant dans le même sens.

La définition de ces délits est si large et si floue que les libertés d’association, d’expression et de la presse peuvent être atteintes. Même l’incitation, qui pourrait mener à des activités extrémistes ou à la possibilité de violences, est condamnée  (12). Il est cependant essentiel que toute restriction aux droits fondamentaux effectuée au nom de la sécurité nationale soit étroitement liée à la prévention d’une violence imminente. C’est le sens des principes de Johannesburg sur la sécurité nationale adoptés par le colloque mondial des juges du 18 au 20 août 2002  (13).

L’expérience montre que limiter la liberté d’expression protège rarement contre les abus, l’extrémisme et le racisme. En fait, ces restrictions sont généralement, et efficacement, utilisées pour museler l’opposition, les voix dissidentes et les minorités, et pour renforcer l’idéologie et le discours politique, social et moral dominant.

La liberté d’expression doit être un des droits les plus consacrés, particulièrement face aux prétentions hégémoniques des Etats alimentées par la peur et la menace de violence. Elle n’est pas là pour protéger la voix des puissants, des dominants ou le consensus. Elle est là pour protéger la diversité – d’interprétations, d’opinions et de recherches – et la défendre.

Agnès Callamard.

Agnès Callamard

Directrice exécutive de l’association Article 19 (www.article19.org).

(1) David Irving est un écrivain et un historien britannique, connu pour exonérer le régime nazi de ses crimes, tout en chargeant les alliés. En 2000, il a perdu le procès en diffamation qu’il avait intenté à l’universitaire américaine Deborah Lipstadt, qu’il accusait d’avoir ruiné sa réputation en le traitant de négationniste. Il a été incarcéré en Autriche, précisément pour négationnisme (qui est un crime selon la loi autrichienne), le 11 novembre 2005.

(2) La Cour européenne des droits de l’homme a défini trois critères : la poursuite d’un but légitime, la nécessité de la restriction et l’intervention d’une autorité démocratique.

(3) Avant l’affaire des caricatures, au Royaume-Uni, des groupes religieux ont appelé à censurer Behzti (Déshonneur), la pièce de théâtre de l’auteure sikhe Gurpreet Kaur Bhatti, qui fut suspendue en décembre 2004 par crainte d’émeutes sikhes. En janvier 2005, quarante-cinq mille plaintes demandèrent à la BBC par courriel d’annuler la diffusion de Jerry Springer, the Opera, qui ridiculisait Jésus.

(4) www.ohchr.org/french /bodies/hrcouncil

(5) Voir Comité international pour la défense de Salman Rushdie et de ses éditeurs, « Le crime de blasphème » (en anglais), Londres, 1989.

(6) Joseph Burstyn, Inc. vs Wilson, 343 US 495, 504-05 (1952).

(7) Voir par exemple les arrêts Otto Preminger Institut contre l’Autriche, 20 septembre 1994, requête n° 13470/87 ; et Wingrove contre Royaume-Uni, 25 novembre 1996, requête n° 17419/90.

(8) www.article19.org/pd fs/languages/fr…

(9) Dubowska et Skup contre Pologne, 18 avril 1997, requête n° 33490/96 (Commission européenne des droits de l’homme). Il s’agissait de la publication dans un journal d’une image de Jésus et Marie avec un masque à gaz sur le visage. La Commission a jugé que cette publication n’avait privé personne du droit d’exercer sa liberté de religion.

(10) Lehideux et Isorni contre France, recueil 1998-VII, fasc. 92 (23 septembre 1998), paragraphe 55.

(11) « Over 50,000 March in Istanbul in Funeral Procession for Slain Turkish-Armenian Editor Hrant Dink  », Democracy Now !, 23 janvier 2007.

(12) Sur ces lois, consulter www.article19.org/pu blications/glob…

(13) Article 19, « Les principes de Johannesburg sur la sécurité nationale, la liberté d’expression et l’accès à l’information », Londres.

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Guerres à la portée de tous

Posté par issopha le 31 octobre 2007

Un chaos sans droit ni morale

Guerres à la portée de tous

 

Industrie colossale au chiffre d’affaires annuel de 20 milliards de dollars, les jeux vidéo se révèlent peu soucieux de diversité politique et culturelle. Epousant les théories des néoconservateurs, ils ont été peu à peu pénétrés par la symbolique puissante du 11-Septembre. Sur la base d’une apparente dépolitisation des conflits et d’un révisionnisme historique, ils confondent lutte contre le terrorisme et criminalisation de solutions politiques alternatives – qu’ils tentent de détruire par la fiction.

Par Tony Fortin

En se focalisant sur la violence que susciteraient les jeux vidéo, on mésestime assez souvent leur qualité d’œuvres de l’esprit. A la base, leurs règles déterminent l’interaction du joueur et de la machine. Et ces règles sont autant d’expressions particulières du monde, ce qui devrait leur valoir d’être qualifiés de biens culturels et non de logiciels comme le droit le fait. Paradoxalement peut-être, il ne faut pas oublier que ce média est partie prenante d’une industrie globalisée pesant près de 20 milliards d’euros par an de chiffre d’affaires, ce qui aboutit nécessairement à un formatage des contenus.

Politiquement, les jeux vidéo demeurent des simulations d’idéologies qui préfèrent transposer les structures et les dogmes de leur époque plutôt que de restituer mécaniquement la réalité des forces en présence sur le plan géopolitique. En conséquence, à l’instar du cinéma ou des séries télévisées, on ne sera pas surpris de constater aujourd’hui la persistance d’univers marqués par les conséquences des événements du 11 septembre 2001. Ainsi, la scénarisation des conflits conduit à la mise en scène d’un chaos systémique qui les dépolitise, à la justification de la lutte contre le terrorisme, au révisionnisme historique et à la criminalisation de solutions politiques alternatives essaimant en Amérique latine. Cette représentation idéologique dresse tout autant l’état d’un monde sans droit ni morale que celui d’un ordre international gouverné sans partage par la première puissance mondiale.

Jusqu’à la fin des années 1990, les jeux vidéo ont toujours été empreints d’une conception bipolaire des rapports géopolitiques, les Etats-Unis s’opposant à la Chine, à l’Iran ou à la Russie (Balance of Power, Red Alert, etc.). On constate désormais l’apparition d’un troisième camp : le « terrorisme islamiste », qui respectabilise les anciens ennemis.

Dans le jeu de stratégie Command and Conquer Generals (Electronic Arts, 2003), les Etats-Unis et la Chine, devenus des nations « amies », luttent ensemble contre un réseau proche d’Al-Qaida, qui se comporte de façon « barbare ». Ses membres n’hésitent pas à piller et à exterminer les populations civiles. De même, dans Act of War : direct action (Atari, 2005), le camp du mal est dévolu prioritairement aux « terroristes islamistes », qui ont pris d’assaut les réserves de pétrole et s’opposent aux Etats-Unis. La surprise vient du fait que ces derniers sont soutenus par une milice paramilitaire, la Task Force Talon, qu’ils ont créée de toutes pièces pour mener des opérations « occultes ». Jugées dans les jeux plus anciens comme des obstacles à l’établissement d’un ordre international fondé sur le droit, les forces paramilitaires sont dorénavant propulsées dans le camp du bien.

Pour les jeux vidéo plus « progressistes », ce troisième camp incarne la mauvaise conscience du monde occidental, l’ennemi de l’intérieur : la créature mutante ou la machine, produits d’un complexe militaro-industriel dégénéré. Dans Half-Life 2 (Vivendi Universal Games, 2004), celui-ci est utilisé par un régime orwellien qui provoque, du fait de ses expérimentations hasardeuses, l’évasion de créatures génétiquement modifiées, lesquelles s’attaquent indifféremment aux sbires du régime ou au joueur. La bipolarisation, héritée des récits et jeux traditionnels, tend ainsi à se muer en un chaos qui s’accorde d’autant mieux avec l’évolution technologique récente.

Le game play (style de jeu) dit « émergent », à la base de Half-Life 2, permet en effet de concevoir des jeux dynamiques dont les événements ne sont pas entièrement prévus par leurs concepteurs, introduisant ainsi une part d’aléa dans le jeu même. Le monde devient ainsi un système et non plus un récit interactif. Désormais, le joueur n’appartient plus au camp du bien qui est attendu de l’autre côté de l’écran par l’ennemi, suivant une logique d’antagonisme binaire, mais devient juste un élément parmi diverses forces animées par autant d’intérêts divergents. Cette conception rejoint celle de nombreux analystes qui dépeignent un monde rendu instable par la chute de l’Union soviétique et désormais plus que jamais privé de sens. De la sorte, les jeux vidéo édifient un monde postpolitique où il n’existe plus aucune autre possibilité que le libéralisme ou le chaos.

Dès lors, il ne faut pas s’étonner que les dernières simulations de guerre soient construites autour d’une certaine realpolitik et s’alignent sur la doctrine de la guerre préventive et antiterroriste de l’administration Bush. Dans Splinter Cell (Ubisoft, 2003), le joueur incarne significativement un agent cynique de la National Security Agency (NSA, Agence nationale de la sécurité) qui s’infiltre dans les territoires ennemis pour exécuter au mépris du droit international des terroristes censés présenter une menace contre les Etats-Unis. La structure du jeu est proche de l’« éthique de l’urgence », formule employée par le philosophe slovène Slavoj Zizek pour décrire l’idéologie de la série américaine « 24 heures chrono » (1).

Pressions et enjeux sont si forts et si importants qu’il convient de suspendre les conventions morales ordinaires. En pratique, l’impératif de la sauvegarde de la démocratie justifierait sa négation même, à savoir la violation du droit et l’atteinte à la dignité humaine (le héros peut assassiner froidement et en toute impunité des agents étrangers), comme en témoigne la publicité du jeu : « Moi seul dispose de la cinquième liberté – le droit d’espionner, de voler, de détruire et d’assassiner afin de garantir que les libertés américaines seront protégées. Si je suis capturé, mon gouvernement prétendra qu’il ignore mon existence. »

Face à l’urgence, on comprend que la vie du héros et celle de ses victimes potentielles ne peuvent qu’être réduites à une « pure matière consommable ». De manière identique, la guerre « conventionnelle » paraît faussement « propre » en se muant en une bataille de cyborgs (mi-êtres humains mi-machines). Les fantassins surarmés de Ghost Recon Advanced Warfighter (Ubisoft, 2005), affublés d’exosquelettes et équipés de drones, officient sur un champ de bataille désincarné, une jungle urbaine dépourvue de flaques de sang et débarrassée de ses civils. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les armées française et américaine utilisent une version du jeu pour entraîner leurs troupes, la première allant même jusqu’à organiser à partir de celle-ci des Lan parties (rencontres de jeu en réseau) avec des civils au sein de l’Ecole d’application de l’infanterie, afin de susciter des vocations. La guerre se vend en effet au grand public d’autant plus facilement qu’elle semble dépolitisée et déshumanisée, en résumé factice (2).

Face à ce vide idéologique, il est facile de réécrire l’histoire en figeant l’alternative politique majeure du siècle passé au rang de mal absolu, une ficelle rhétorique largement utilisée dans la vie réelle par les néoconservateurs. Ainsi, le scénario de Freedom Fighters (Electronic Arts, 2003) inverse l’issue de la guerre froide en positionnant l’Union soviétique en tant que force dominant le monde. L’action du jeu se déroule dans un New York assiégé par les forces soviétiques, contexte dans lequel le joueur dirige un groupe de résistants – le peuple américain – chargé de libérer la ville. Dans ce cas, le siège de New York par les troupes « rouges » s’assimile aux attentats du 11-septembre contre les Twin Towers et le Pentagone perpétrés par des terroristes islamistes.

Autre exemple plus récent avec War Front : Turning Point (10tacle Studios, 2007), un jeu de stratégie : au cours de la seconde guerre mondiale, la principale menace n’est plus l’Allemagne nazie mais l’Union soviétique (3). L’exception faisant fi de la règle, l’armée américaine en vient de manière inattendue à s’associer à un groupe de résistants allemands pour affronter les soldats soviétiques. Or ceux-ci cumulent toutes les tares que la mémoire associe en premier lieu aux forces du IIIe Reich : torture des prisonniers, généralisation et utilisation des camps comme forme d’exploitation économique, pratique du marché noir… Les forces américaines font dans tous les cas clairement figure de « défenseur de la liberté » face à un « empire totalitaire » suintant la décadence morale.

En effet, tandis que les guérilleros yankees de Freedom Fighters inscrivent avec bravoure des slogans bien connus (better dead than red, « plutôt morts que rouges ») sur les murs new-yorkais, les soldats soviétiques de War Front : Turning Point s’enivrent de vodka… La délocalisation de la production des jeux vidéo vers les pays d’Europe de l’est, enclenchée à la fin des années 1990, n’est sans doute pas étrangère à ce révisionnisme historique.

Sur cette base, les jeux vidéo post-11-septembre s’efforcent de « recoloniser » le monde autour des valeurs dominantes. Il est utile de rappeler que la représentation de la colonisation est le fondement même de ce média. C’est la métaphore employée il y a plus d’une dizaine d’années par Mary Fuller et Henry Jenkins et pour résumer la dynamique d’action dans le best-seller japonais Mario (Nintendo, 1983) (4). Ils ont relevé que, pour réussir à progresser au sein du jeu, le joueur doit prendre possession d’un territoire virtuel en éliminant ses indigènes (les ennemis) et en collectant ses ressources (pièces d’or, champignons…), à la manière des explorateurs du XVIe siècle. L’icône du jeu vidéo se fondrait ainsi dans le mythe occidental de la découverte du Nouveau Monde.

Alors que la science-fiction a permis la conquête de nouveaux espaces narratifs en s’exilant d’une réalité aliénante, certains jeux vidéo réinvestissent par la fiction des territoires hostiles à l’idéologie dominante. Dans Tropico (Take two, 2001), jeu de stratégie satirique, le régime cubain est assimilé à une « république bananière » où le dirigeant est enclin à toutes les compromissions clientélistes (se maintenir au pouvoir équivalant à satisfaire toutes les catégories de la population). Le joueur, censé incarner le Lider maximo pendant la guerre froide, peut retourner sa veste à tout moment en soutenant l’Union soviétique ou les Etats-Unis. Il est davantage incité à basculer dans le capitalisme qu’à développer des programmes sociaux, ces derniers étant par ailleurs dépendants des lois du profit. Son peuple est « folklorisé », réduit dans la séquence d’introduction à des vendeurs de fruits, des bougres paresseux, des prostituées et des révolutionnaires de pacotille (qui, au cours des parties, ne sont pas à un putsch près…).

Dans une autre production intitulée Just Cause (Eidos, 2006), le joueur, agent de la Central Intelligence Agency (CIA), doit faire chuter le régime d’une île sud-américaine, présenté comme dictatorial. Encore plus explicite, Mercenaries 2 : World in flames (Pandemic Studios), prévu pour la fin de l’année. Dans ce jeu, un mercenaire doit tirer profit du chaos généré par un tyran qui, riche des revenus faramineux du pétrole, possède, nous dit-on, « assez d’armes et de munitions pour déclencher la troisième guerre mondiale (5) ». L’Etat dans lequel se situe l’action est le Venezuela, lequel a peu goûté ce scénario haut en couleur. Si le lien entre ce jeu et la Maison Blanche n’est pas avéré, il n’est certainement pas innocent de vilipender des régimes qui procèdent de mouvements d’indépendance nationale et visent à assurer à leur peuple la libre disposition des ressources du pays. Alors qu’ils ne représentent qu’une minorité sur la scène internationale, il est également significatif que ces Etats soient unanimement présentés par ces productions comme une menace sérieuse à l’ordre mondial libéral.

Enfin, il est à noter que le joueur n’est pas seulement l’observateur de ces régimes « ennemis », il devient le plein acteur de leur renversement, restaurant ainsi l’hégémonie des valeurs libérales dans un monde utopique, une sorte de matrice désormais débarrassée de toutes ses sources de tension. De cette façon, les jeux vidéo tentent désespérément de réenchanter une idéologie qui a tant contribué à désenchanter le monde.

Tony Fortin.

 

Tony Fortin

Rédacteur en chef de Planetjeux.net, site d’études critiques sur les jeux vidéo. Auteur, entre autres, de Jeux vidéo : pratiques, contenus et enjeux sociaux (avec Philippe Mora et Laurent Trémel), L’Harmattan, Paris, 2006.

(1) Slavoj Zizek, « Jack Bauer and the ethics of urgency », In These Times, Chigago, 27 janvier 2006.

(2) Pour plus d’informations sur l’idéologie des jeux de guerre, cf. « Cyberwar : figures et rhétorique des jeux vidéo de guerre », dans Revue des sciences sociales, n° 35, Paris, 2006, p. 104-111.

(3) Laurent Trémel, « Je “révise” mes cours d’histoire en jouant aux jeux vidéo », Technikart.com (à paraître).

(4) Mary Fuller et Henry Jenkins, « Nintendo and new world travel writing : A dialogue », dans Steven G. Jones, Cybersociety : computer-mediated communication and community, Sage Publications, Thousand Oaks, 1995.

(5) Site du jeu : www.mercs2.com

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Terrorisme, l’arme des puissants

Posté par issopha le 31 octobre 2007

Les Etats-Unis entre hyperpuissance et hyperhégémonie

Terrorisme, l’arme des puissants

 

Par Noam CHOMSKY

 

Pourquoi, s’interrogeait le président Bush, des gens « peuvent nous détester », alors que « nous sommes si bons » ? Les dirigeants américains n’ont pas toujours conscience des effets à moyen et à long terme de leur détermination à toujours l’emporter contre n’importe quel adversaire. Et leurs exploits d’hier peuvent se payer demain d’un prix très lourd. M. Ben Laden fut le produit de la victoire des Etats-Unis contre les Soviétiques en Afghanistan ; quel sera le coût de leur nouveau triomphe dans ce pays ?

Par Noam Chomsky

Il nous faut partir de deux postulats. D’abord que les événements du 11 septembre 2001 constituent une atrocité épouvantable, probablement la perte de vies humaines instantanée la plus importante de l’histoire, guerres mises à part. Le second postulat est que notre objectif devrait être de réduire le risque de récidive de tels attentats, que nous en soyons les victimes ou que ce soit quelqu’un d’autre qui les subisse. Si vous n’acceptez pas ces deux points de départ, ce qui va suivre ne vous concerne pas. Si vous les acceptez, bien d’autres questions surgissent.

Commençons par la situation en Afghanistan. Il y aurait en Afghanistan plusieurs millions de personnes menacées de famine. C’était déjà vrai avant les attentats ; elles survivaient grâce à l’aide internationale. Le 16 septembre, les Etats-Unis exigèrent pourtant du Pakistan l’arrêt des convois de camions qui acheminaient de la nourriture et d’autres produits de première nécessité à la population afghane. Cette décision n’a guère provoqué de réaction en Occident. Le retrait de certains personnels humanitaires a rendu l’assistance plus problématique encore. Une semaine après le début des bombardements, les Nations unies estimaient que l’approche de l’hiver rendrait impossibles les acheminements, déjà ramenés à la portion congrue par les raids de l’aviation américaine.

Quand des organisations humanitaires civiles ou religieuses et le rapporteur de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ont demandé un arrêt des bombardements, cette information n’a même pas été rapportée par le New York Times ; le Boston Globe y a consacré une ligne, mais dans le corps d’un article traitant d’autre chose, la situation au Cachemire. En octobre dernier, la civilisation occidentale s’était ainsi résignée au risque de voir mourir des centaines de milliers d’Afghans. Au même moment, le chef de ladite civilisation faisait savoir qu’il ne daignerait répondre ni aux propositions afghanes de négociation sur la question de la livraison de M. Oussama Ben Laden ni à l’exigence d’une preuve permettant de fonder une éventuelle décision d’extradition. Seule serait acceptée une capitulation sans condition.

Mais revenons au 11 septembre. Nul crime, rien, ne fut plus meurtrier dans l’histoire – ou alors sur une durée plus longue. Au demeurant, les armes ont, cette fois, visé une cible inhabituelle : les Etats-Unis. L’analogie souvent évoquée avec Pearl Harbor est inappropriée. En 1941, l’armée nippone a bombardé des bases militaires dans deux colonies dont les Etats-Unis s’étaient emparés dans des conditions peu recommandables ; les Japonais ne se sont pas attaqués au territoire américain lui-même.

Depuis près de deux cents ans, nous, Américains, nous avons expulsé ou exterminé des populations indigènes, c’est-à-dire des millions de personnes, conquis la moitié du Mexique, saccagé les régions des Caraïbes et d’Amérique centrale, envahi Haïti et les Philippines – tuant 100 000 Philippins à cette occasion. Puis, après la seconde guerre mondiale, nous avons étendu notre emprise sur le monde de la manière qu’on connaît. Mais, presque toujours, c’était nous qui tuions, et le combat se déroulait en dehors de notre territoire national.

Or on le constate dès qu’on est interrogé, par exemple, sur l’Armée républicaine irlandaise (IRA) et le terrorisme : les questions des journalistes sont fort différentes selon qu’ils exercent sur une rive ou l’autre de la mer d’Irlande. En général, la planète apparaît sous un autre jour selon qu’on tient depuis longtemps le fouet ou selon qu’on en a subi les coups pendant des siècles. Peut-être est-ce pour cela au fond que le reste du monde, tout en se montrant uniformément horrifié par le sort des victimes du 11 septembre, n’a pas réagi de la même manière que nous aux attentats de New York et de Washington.

Pour comprendre les événements du 11 septembre, il faut distinguer d’une part les exécutants du crime, d’autre part le réservoir de compréhension dont ce crime a bénéficié, y compris chez ceux qui s’y opposaient. Les exécutants ? En supposant qu’il s’agisse du réseau Ben Laden, nul n’en sait davantage sur la genèse de ce groupe fondamentaliste que la CIA et ses associés : ils l’ont encouragé à sa naissance. M. Zbigniew Brzezinski, directeur pour la sécurité nationale de l’administration Carter, s’est félicité du « piège » tendu aux Soviétiques dès 1978 et consistant, au moyen d’attaques des moudjahidins (organisés, armés et entraînés par la CIA) contre le régime de Kaboul, à attirer ces Soviétiques sur le territoire afghan à la fin de l’année suivante (1).

Ce n’est qu’après 1990 et l’installation de bases américaines permanentes en Arabie saoudite, sur une terre sacrée pour l’islam, que ces combattants se sont retournés contre les Etats-Unis.

Appui à des régimes brutaux

Si l’on veut maintenant expliquer le réservoir de sympathie dont disposent les réseaux Ben Laden, y compris au sein des couches dirigeantes des pays du Sud, il faut partir de la colère que provoque le soutien des Etats-Unis à toutes sortes de régimes autoritaires ou dictatoriaux, il faut se souvenir de la politique américaine qui a détruit la société irakienne tout en consolidant le régime de M. Saddam Hussein, il faut ne pas oublier le soutien de Washington à l’occupation israélienne de territoires palestiniens depuis 1967.

Au moment où les éditoriaux du New York Times suggèrent qu’« ils » nous détestent parce que nous défendons le capitalisme, la démocratie, les droits individuels, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, le Wall Street Journal, mieux informé, explique après avoir interrogé des banquiers et des cadres supérieurs non occidentaux qu’ils « nous » détestent parce que nous avons entravé la démocratie et le développement économique. Et appuyé des régimes brutaux, voire terroristes.

Dans les cercles dirigeants de l’Occident, la guerre contre le terrorisme a été présentée à l’égal d’une « lutte menée contre un cancer disséminé par des barbares ». Mais ces mots et cette priorité ne datent pas d’aujourd’hui. Il y a vingt ans, le président Ronald Reagan et son secrétaire d’Etat, M. Alexander Haig, les énonçaient déjà. Et, pour mener ce combat contre les adversaires dépravés de la civilisation, le gouvernement américain mit alors en place un réseau terroriste international d’une ampleur sans précédent. Si ce réseau entreprit des atrocités sans nombre d’un bout à l’autre de la planète, il réserva l’essentiel de ses efforts à l’Amérique latine.

Un cas, celui du Nicaragua, n’est pas discutable : il a en effet été tranché par la Cour internationale de justice de La Haye et par les Nations unies. Interrogez-vous pour savoir combien de fois ce précédent indiscutable d’une action terroriste à laquelle un Etat de droit a voulu répondre avec les moyens du droit a été évoqué par les commentateurs dominants. Il s’agissait pourtant d’un précédent encore plus extrême que les attentats du 11 septembre : la guerre de l’administration Reagan contre le Nicaragua provoqua 57 000 victimes, dont 29 000 morts, et la ruine d’un pays, peut-être de manière irréversible (lire « Occasion perdue au Nicaragua » et « “Contras” et “compas”, une même amertume).

A l’époque, le Nicaragua avait réagi. Non pas en faisant exploser des bombes à Washington, mais en saisissant la Cour de justice internationale. Elle trancha, le 27 juin 1986, dans le sens des autorités de Managua, condamnant l’« emploi illégal de la force »  par les Etats-Unis (qui avaient miné les ports du Nicaragua) et mandant Washington de mettre fin au crime, sans oublier de payer des dommages et intérêts importants. Les Etats-Unis répliquèrent qu’ils ne se plieraient pas au jugement et qu’ils ne reconnaîtraient plus la juridiction de la Cour.

Le Nicaragua demanda alors au Conseil de sécurité des Nations unies l’adoption d’une résolution réclamant que tous les Etats respectent le droit international. Nul n’était cité en particulier, mais chacun avait compris. Les Etats-Unis opposèrent leur veto à cette résolution. A ce jour, ils sont ainsi le seul Etat qui ait été à la fois condamné par la Cour de justice internationale et qui se soit opposé à une résolution réclamant… le respect du droit international. Puis le Nicaragua se tourna vers l’Assemblée générale des Nations unies. La résolution qu’il proposa ne rencontra que trois oppositions : les Etats-Unis, Israël et El Salvador. L’année suivante, le Nicaragua réclama le vote de la même résolution. Cette fois, seul Israël soutint la cause de l’administration Reagan. A ce stade, le Nicaragua ne disposait plus d’aucun moyen de droit. Tous avaient échoué dans un monde régi par la force. Ce précédent ne fait aucun doute. Combien de fois en avons-nous parlé à l’université, dans les journaux ?

Cette histoire révèle plusieurs choses. D’abord, que le terrorisme, cela marche. La violence aussi. Ensuite, qu’on a tort de penser que le terrorisme serait l’instrument des faibles. Comme la plupart des armes meurtrières, le terrorisme est surtout l’arme des puissants. Quand on prétend le contraire, c’est uniquement parce que les puissants contrôlent également les appareils idéologiques et culturels qui permettent que leur terreur passe pour autre chose que de la terreur.

L’un des moyens les plus courants dont ils disposent pour parvenir à un tel résultat est de faire disparaître la mémoire des événements dérangeants ; ainsi plus personne ne s’en souvient. Au demeurant, le pouvoir de la propagande et des doctrines américaines est tel qu’il s’impose y compris à ses victimes. Allez en Argentine et vous devrez rappeler ce que je viens d’évoquer : « Ah, oui, mais nous avions oublié ! »

Le Nicaragua, Haïti et le Guatemala sont les trois pays les plus pauvres d’Amérique latine. Ils comptent aussi au nombre de ceux dans lesquels les Etats-Unis sont intervenus militairement. La coïncidence n’est pas forcément accidentelle. Or tout cela eut lieu dans un climat idéologique marqué par les proclamations enthousiastes des intellectuels occidentaux. Il y a quelques années, l’autocongratulation faisait fureur : fin de l’histoire, nouvel ordre mondial, Etat de droit, ingérence humanitaire, etc. C’était monnaie courante alors même que nous laissions se commettre un chapelet de tueries. Pis, nous y contribuions de façon active. Mais qui en parlait ? L’un des exploits de la civilisation occidentale, c’est peut-être de rendre possible ce genre d’inconséquences dans une société libre. Un Etat totalitaire ne dispose pas de ce don-là.

Qu’est-ce que le terrorisme ? Dans les manuels militaires américains, on définit comme terreur l’utilisation calculée, à des fins politiques ou religieuses, de la violence, de la menace de violence, de l’intimidation, de la coercition ou de la peur. Le problème d’une telle définition, c’est qu’elle recouvre assez exactement ce que les Etats-Unis ont appelé la guerre de basse intensité, en revendiquant ce genre de pratique. D’ailleurs, en décembre 1987, quand l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution contre le terrorisme, un pays s’est abstenu, le Honduras, et deux autres s’y sont opposés, les Etats-Unis et Israël. Pourquoi l’ont-ils fait ? En raison d’un paragraphe de la résolution qui indiquait qu’il ne s’agissait pas de remettre en cause le droit des peuples à lutter contre un régime colonialiste ou contre une occupation militaire.

Or, à l’époque, l’Afrique du Sud était alliée des Etats-Unis. Outre des attaques contre ses voisins (Namibie, Angola, etc.), lesquelles ont provoqué la mort de centaines de milliers de personnes et occasionné des destructions estimées à 60 milliards de dollars, le régime d’apartheid de Pretoria affrontait à l’intérieur une force qualifiée de « terroriste », l’African National Congress (ANC). Quant à Israël, il occupait illégalement certains territoires palestiniens depuis 1967, d’autres au Liban depuis 1978, guerroyant dans le sud de ce pays contre une force qualifiée par lui et par les Etats-Unis de « terroriste », le Hezbollah. Dans les analyses habituelles du terrorisme, ce genre d’information ou de rappel n’est pas courant. Pour que les analyses et les articles de presse soient jugés respectables, il vaut mieux en effet qu’ils se situent du bon côté, c’est-à-dire celui des bras les mieux armés.

Dans les années 1990, c’est en Colombie que les pires atteintes aux droits humains ont été observées. Ce pays a été le principal destinataire de l’aide militaire américaine, à l’exception d’Israël et de l’Egypte, qui constituent des cas à part. Jusqu’en 1999, derrière ces pays, la première place revenait à la Turquie, à qui les Etats-Unis ont livré une quantité croissante d’armes depuis 1984. Pourquoi à partir de cette année-là ? Non pas que ce pays membre de l’OTAN devait faire face à l’Union soviétique, déjà en voie de désintégration à l’époque, mais afin qu’il puisse conduire la guerre terroriste qu’il venait d’entreprendre contre les Kurdes.

En 1997, l’aide militaire américaine à la Turquie a dépassé celle que ce pays avait obtenue pendant la totalité de la période 1950-1983, celle de la guerre froide. Résultats des opérations militaires : 2 à 3 millions de réfugiés, des dizaines de milliers de victimes, 350 villes et villages détruits. A mesure que la répression s’intensifiait, les Etats-Unis continuaient de fournir près de 80 % des armes employées par les militaires turcs, accélérant même le rythme de leurs livraisons. La tendance fut renversée en 1999. La terreur militaire, naturellement qualifiée de « contre-terreur » par les autorités d’Ankara, avait alors atteint ses objectifs. C’est presque toujours le cas quand la terreur est employée par ses principaux utilisateurs, les puissances en place.

Avec la Turquie, les Etats-Unis n’eurent pas affaire à une ingrate. Washington lui avait livré des F-16 pour bombarder sa propre population, Ankara les utilisa en 1999 pour bombarder la Serbie. Puis, quelques jours après le 11 septembre dernier, le premier ministre turc, M. Bülent Ecevit, faisait savoir que son pays participerait avec enthousiasme à la coalition américaine contre le réseau Ben Laden. Il expliqua à cette occasion que la Turquie avait contracté une dette de gratitude à l’égard des Etats-Unis, laquelle remontait à sa propre « guerre antiterroriste » et au soutien inégalé que Washington y avait alors apporté.

Réduire le niveau de terreur

Certes, d’autres pays avaient soutenu la guerre d’Ankara contre les Kurdes, mais aucun avec autant de zèle et d’efficacité que les Etats-Unis. Ce soutien bénéficia du silence ou – le mot est peut-être plus juste – de la servilité des classes éduquées américaines. Car elles n’ignoraient pas ce qui se passait. Les Etats-Unis sont un pays libre après tout ; les rapports des organisations humanitaires sur la situation au Kurdistan appartenaient au domaine public. A l’époque, nous avons donc choisi de contribuer aux atrocités.

L’actuelle coalition contre le terrorisme comporte d’autres recrues de choix. Le Christian Science Monitor, sans doute l’un des meilleurs journaux pour ce qui concerne le traitement de l’actualité internationale, a ainsi confié que certains peuples qui n’aimaient guère les Etats-Unis commençaient à les respecter davantage, particulièrement heureux de les voir conduire une guerre contre le terrorisme. Le journaliste, pourtant spécialiste de l’Afrique, citait comme principal exemple de ce retournement le cas de l’Algérie. Il devait donc savoir que l’Algérie conduit une guerre terroriste contre son propre peuple. La Russie, qui mène une guerre terroriste en Tchétchénie, et la Chine, auteur d’atrocités contre ceux qu’elle qualifie de sécessionnistes musulmans, ont également rallié la cause américaine.

Soit, mais que faire dans la situation présente ? Un radical aussi extrémiste que le pape suggère qu’on recherche les coupables du crime du 11 septembre, puis qu’on les juge. Mais les Etats-Unis ne souhaitent pas avoir recours aux formes judiciaires normales, ils préfèrent ne présenter aucune preuve et ils s’opposent à l’existence d’une juridiction internationale. Mieux, quand Haïti réclame l’extradition de M. Emmanuel Constant, jugé responsable de la mort de milliers de personnes après le coup d’Etat qui a renversé le président Jean-Bertrand Aristide, le 30 septembre 1991, et présente des preuves de sa culpabilité, la demande n’a aucun effet à Washington. Elle n’est même pas l’objet d’un débat quelconque.

Lutter contre le terrorisme impose de réduire le niveau de la terreur, pas de l’accroître. Quand l’IRA commet un attentat à Londres, les Britanniques ne détruisent ni Boston, ville dans laquelle l’IRA compte de nombreux soutiens, ni Belfast. Ils cherchent les coupables, puis ils les jugent. Un moyen de réduire le niveau de terreur serait de cesser d’y contribuer soi-même. Puis de réfléchir aux orientations politiques qui ont créé un réservoir de soutien dont ont ensuite profité les commanditaires de l’attentat. Ces dernières semaines, la prise de conscience par l’opinion américaine de toutes sortes de réalités internationales, dont seules les élites soupçonnaient auparavant l’existence, constitue peut-être un pas dans cette direction.

Noam Chomsky.

Publié dans LE NOUVEL ORDRE MONDIAL, MENSONGES D'ETAT | Pas de Commentaire »

LA SOCIETE INDUSTRIELLE ET SON AVENIR

Posté par issopha le 31 octobre 2007



LA SOCIETE INDUSTRIELLE ET SON AVENIR

 

par FC

 

1995

Introduction
Psychologie du gauchisme moderne
Sentiment d’infériorité
Sursocialisation
Processus de pouvoir
Activités de substitution
Autonomie
Sources des problèmes sociaux
Perturbation du processus de pouvoir dans la société moderne
Comment certaines personnes s’adaptent
Motivations des scientifiques
La nature de la la liberté
Quelques principes de l’histoire
La société industrialo-technologique ne peut pas être réformée
Les restrictions à la liberté sont inévitables dans une société industrielle
Les ‘mauvais » aspects de la technologie ne peuvent pas être séparés des ‘bons’
La technologie est une force sociale plus puissante que l’aspiration vers la liberté
Les problèmes sociaux les plus simples se sont montrés insolubles
La révolution est plus facile que la réforme
Le contrôle du comportement humain
La race humaine à un carrefour
La souffrance humaine
L’avenir
Stratégie
Deux sortes de technologie
Le danger du gauchisme
Note finale
Notes

Ce qui suit est une traduction du texte intégral du Manifeste d’Unabomber.

INTRODUCTION

1. La Révolution Industrielle et ses conséquences ont été un désastre pour la race humaine. Ils ont énormément augmenté l’espérance de vie de ceux d’entre nous qui vivons dans des pays « avancés », mais ils ont déstabilisé la société, ont rendu la vie peu satisfaisante, ont soumis les êtres humains à des indignités, ont conduit à des souffrances psychologiques généralisées (à des souffrances physiques aussi dans le Tiers-Monde) et ont infligé des dégâts sévères au monde naturel. La poursuite du développement de la technologie empirera la situation. Elle soumettra certainement les êtres humains à des indignités plus grandes et infligera des dégâts plus grands au monde naturel, elle mènera probablement à une rupture sociale et des souffrances psychologiques plus grandes et elle peut mener à plus de souffrances physiques même dans les pays « avancés ».

2. Il se peut que le système industrialo-technologique survive ou qu’il s’écroule. S’il survit, il PEUT finalement permettre un bas niveau de souffrance physique et psychologique, mais seulement après le passage par une période longue et très douloureuse d’ajustement et seulement au prix d’avoir réduit de manière permanente les êtres humains et beaucoup d’autres organismes vivants en produits manufacturés et en simples rouages de la machine sociale. En outre, si le système survit, ces conséquences seront inévitables : il n’y a aucun moyen de réformer ou de modifier le système pour l’empêcher de priver les gens de dignité et d’autonomie.

3. Si le système s’écroule les conséquences seront également très douloureuses. Mais plus gros le système devient, plus désastreux seront les résultats de son effondrement, donc s’il doit s’écrouler il vaut mieux qu’il s’écroule plus tôt que plus tard.

4. Nous préconisons donc une révolution contre le système industriel. Cette révolution peut ou non se servir de la violence : elle peut être soudaine ou peut être un processus relativement graduel s’étendant sur quelques décennies. Nous ne pouvons rien prévoir de cela. Mais nous décrivons d’une façon très générale les mesures que ceux qui détestent le système industriel devraient prendre pour préparer la voie à une révolution contre cette forme de société. Ce ne doit pas être une révolution POLITIQUE. Son objet sera de renverser non des gouvernements, mais la base économique et technologique de la société actuelle.

5. Dans cet article nous prêtons attention à certains seulement des événements négatifs qui sont issus du système industrialo-technologique. Nous ne mentionnons que brièvement d’autres événements ou les ignorons complètement. Cela ne signifie pas que nous considérons ces autres événements comme sans importance. Pour des raisons pratiques nous devons limiter notre discussion aux secteurs qui ont reçu une attention publique insuffisante ou sur lesquels nous avons quelque chose de nouveau à dire. Par exemple, dans la mesure où il y a des mouvements environnementaux et de défense de la vie sauvage bien développés, nous avons très peu écrit sur la dégradation environnementale ou la destruction de la nature sauvage, bien que nous les considérions comme des sujets extrêmement importants.

PSYCHOLOGIE DU GAUCHISME MODERNE

6. Tout le monde ou presque reconnaîtra que nous vivons dans une société profondément troublée. Une des manifestations les plus répandues de la folie de notre monde est le gauchisme, donc une discussion de la psychologie du gauchisme peut servir d’introduction à la discussion des problèmes de la société moderne en général.

7. Mais qu’est ce que le gauchisme ? Pendant la première moitié du 20ème siècle le gauchisme aurait pratiquement pu être identifié avec le socialisme. Aujourd’hui le mouvement est fragmenté et il n’est pas clair de définir qui peut correctement être appelé un gauchiste. Quand nous parlons des gauchistes dans cet article nous entendons principalement les socialistes, les collectivistes, les gens « politiquement corrects », les féministes, les activistes gays et du handicap, les activistes des droits des animaux et tout ce genre de gens. Mais ceux qui sont associés avec un de ces mouvements ne sont pas tous des gauchistes. Ce que nous essayons de décrire dans la discussion du gauchisme n’est pas tant un mouvement ou une idéologie qu’un type psychologique, ou plutôt une collection de types associés. Ainsi, ce que nous entendons par « le gauchisme » apparaîtra plus clairement au cours de notre discussion de la psychologie gauchiste (Voir également les paragraphes 227-230.)

8. Même ainsi, notre conception du gauchisme restera beaucoup moins claire que nous ne le souhaiterions, mais il ne semble y avoir aucun remède à cela. Tout que nous essayons de faire est d’indiquer d’une façon grossière et approximative les deux tendances psychologiques dont nous croyons qu’elles sont la principale motivation du gauchisme moderne. Nous n’affirmons en aucun cas donner TOUTE la vérité sur la psychologie gauchiste. De plus, notre discussion est censée ne s’appliquer qu’au gauchisme moderne. Nous laissons ouverte la question de la mesure dans laquelle notre discussion pourrait s’appliquer aux gauchistes du 19ème et du début du 20ème siècle.

9. Nous appelons les deux tendances psychologiques qui sont à la base du gauchisme moderne « le sentiment d’infériorité » et « la sursocialisation ». Le sentiment d’infériorité est une caractéristique du gauchisme moderne dans son ensemble, tandis que la sursocialisation est caractéristique seulement d’un certain segment du gauchisme moderne; mais ce segment est hautement influent.

SENTIMENT D’INFÉRIORITÉ

10. Par « sentiment d’infériorité » nous entendons non seulement le sentiment d’infériorité dans le sens le plus strict, mais un large spectre de traits associés : manque d’amour-propre, sentiment d’impuissance, tendances dépressives, défaitisme, culpabilité, haine de soi, etc. Nous soutenons que les gauchistes modernes ont tendance à avoir de tels sentiments (probablement plus ou moins réprimés) et que ces sentiments déterminent de façon décisive la direction du gauchisme moderne.

11. Quand quelqu’un interprète comme désobligeant presque tout ce qu’on dit de lui (ou de groupes auxquels il s’identifie) nous concluons qu’il a un sentiment d’infériorité ou un manque d’amour-propre. Cette tendance est prononcée parmi les défenseurs des droits des minorités, qu’ils appartiennent ou non aux groupes minoritaires dont ils défendent les droits. Ils sont hypersensibles aux mots utilisés pour désigner les minorités. Les termes « noir », « oriental », « handicapé » ou « gonzesse » pour un Africain, un Asiatique, un invalide ou une femme n’avaient à l’origine aucune connotation dérogatoire. « Nana » et « gonzesse » étaient simplement les équivalents féminins de « type » ou « mec ». Les connotations négatives ont été attachées à ces termes par les activistes eux-mêmes. Quelques défenseurs des droits des animaux en sont même venus à rejeter le mot « animal de compagnie » et insistent sur son remplacement par « compagnon animal ». Les anthropologues gauchistes en font des tonnes pour éviter de dire quoi que ce soit des peuples primitifs qui pourrait éventuellement être interprété comme négatif. Ils veulent remplacer le mot « primitif » par « sans écriture ». Ils semblent presque paranoïdes sur tout ce qui pourrait suggérer que quelque culture primitive que ce soit soit inférieure à la nôtre. (Ceci n’implique pas que nous pensions que les cultures primitives SONT inférieures à la nôtre. Nous soulignons simplement l’hypersensibilité des anthropologues gauchistes.)

12. Ceux qui sont les plus sensibles à la terminologie « politiquement incorrecte » ne sont pas l’habitant moyen des ghettos noirs, l’immigrant asiatique, la femme maltraitée ou l’invalide, mais une minorité d’activistes, dont beaucoup n’appartiennent même à aucun groupe « opprimé », mais viennent des strates privilégiées de la société. Le politiquement correct a sa forteresse parmi les professeurs d’université, qui ont un emploi stable avec un salaire confortable et dont la majorité sont des hommes blancs hétérosexuels issus de familles bourgeoises.

13. Beaucoup de gauchistes s’identifient fortement avec les problèmes des groupes qui ont pour image d’être faibles (les femmes), vaincus (les Indiens d’Amérique), repoussants (les homosexuels), ou inférieurs d’une autre façon. Les gauchistes eux-mêmes estiment que ces groupes sont inférieurs. Ils ne s’avoueraient jamais qu’ils ont de tels sentiments, mais c’est précisément parce qu’ils voient ces groupes comme inférieurs qu’ils s’identifient avec leurs problèmes. (Nous ne suggérons pas que les femmes, les Indiens, etc, SOIENT inférieurs; nous pointons seulement un caractère de la psychologie gauchiste).

14. Les féministes tiennent désespérément à prouver que les femmes sont aussi fortes et aussi capables que les hommes. Clairement ils sont harcelés par la crainte que les femmes puissent ne pas être aussi fortes et aussi capables que des hommes.

15. Les gauchistes ont tendance à détester tout ce qui a pour image d’être fort, bon et couronné de succès. Ils détestent l’Amérique, ils détestent la civilisation Occidentale, ils détestent les mâles blancs, ils détestent la rationalité. Les raisons que les gauchistes donnent de leur haine de l’Occident, etc, ne correspondent clairement pas avec leurs motifs réels. Ils DISENT qu’ils détestent l’Ouest parce qu’il est guerrier, impérialiste, sexiste, ethnocentrique et ainsi de suite, mais si ces mêmes travers apparaissent dans des pays socialistes ou dans des cultures primitives, le gauchiste leur trouve des excuses, ou au mieux il admet À CONTRECOEUR qu’ils existent; tandis qu’il souligne AVEC ENTHOUSIASME (et souvent exagère énormément ) ces fautes là où elles apparaissent dans la civilisation Occidentale. Ainsi il est clair que ces fautes ne sont pas le motif réel du gauchiste pour détester l’Amérique et l’Occident. Il déteste l’Amérique et l’Occident parce qu’ils sont forts et qu’ils réussissent.

16. Les mots comme « confiance en soi », « indépendance », « initiative », « entreprise », « optimisme », etc, n’ont que peu de place dans le vocabulaire libéral et gauchiste. Le gauchiste est anti-individualiste, pro-collectiviste. Il veut que la société résolve les besoins de chacun à sa place, s’occupe de lui. Ce n’est pas le genre de personne qui a une confiance intérieure en sa propre capacité à résoudre ses propres problèmes et à satisfaire ses propres besoins. Le gauchiste est opposé au concept de compétition parce que, au fond de lui, il se voit comme un perdant.

17. Les formes d’art qui plaisent aux intellectuels gauchistes modernes ont tendance à se concentrer sur le sordide, la défaite et le désespoir, ou bien ils prennent une tonalité orgiaque, rejetant tout contrôle rationnel comme s’il n’y avait aucun espoir d’accomplir quoi que ce soit par le calcul raisonnable et que tout ce qui restait était de s’immerger dans les sensations du moment.

18. Les philosophes gauchistes modernes ont tendance à écarter la raison, la science, la réalité objective et à insister que tout est culturellement relatif. Il est vrai que l’on peut sérieusement s’interroger sur les fondements de la connaissance scientifique et sur la façon de définir, si toutefois c’est faisable, le concept de réalité objective. Mais il est évident que les philosophes gauchistes modernes ne sont pas simplement des logiciens imperturbables analysant systématiquement les fondements de la connaissance. Ils sont profondément impliqués émotionnellement dans leur attaque de la vérité et de la réalité. Ils attaquent ces concepts à cause de leurs propres besoins psychologiques. D’une part, leur attaque est un exutoire pour l’hostilité et, dans la mesure où il est couronné de succès, il satisfait leur recherche de puissance. Ce qui est plus important, le gauchiste déteste la science et la rationalité parce qu’elles classifient certaines croyances comme vraies (c’est-à-dire, fructueuses, supérieures) et d’autres croyances comme fausses (c’est-à-dire des échecs, inférieures). Le sentiment d’infériorité du gauchiste est si profond qu’il ne peut pas tolérer de classification de certaines choses comme fructueuses ou supérieures et d’autres comme ratées ou inférieures. C’est aussi à la base du rejet par beaucoup de gauchistes du concept de maladie mentale et de l’utilité des tests de quotient intellectuel. Les gauchistes sont opposés aux explications génétiques des capacités ou comportements humains parce que ces explications ont tendance à faire apparaître certaines personnes comme supérieures ou inférieures à d’autres. Les gauchistes préfèrent donner à la société le crédit ou le blâme pour les capacités d’un individu ou leur absence de capacités. Ainsi si une personne est « inférieure » ce n’est pas sa faute, mais celle de la société, parce qu’il n’a pas été élevé correctement.

19. Le gauchiste n’est pas typiquement le genre de personne dont le sentiment d’infériorité fait un vantard, un égotiste, un voyou, un promoteur de soi, un concurrent impitoyable. Ce genre de personne n’a pas complètement perdu toute foi en soi. Il a un déficit dans son sentiment de puissance et de valeur personnelle, mais il peut toujours se concevoir comme ayant la capacité d’être fort et ses efforts pour se montrer fort produisent son comportement désagréable [1]. Mais le gauchiste est au delà de cela. Son sentiment d’infériorité est si enraciné qu’il ne peut pas se concevoir comme individuellement fort et de valeur. De là le collectivisme du gauchiste. Il peut se sentir fort seulement en tant que membre d’une grande organisation ou d’un mouvement de masse avec lequel il s’identifie.

20. Remarquons la tendance masochiste des tactiques gauchistes. Les gauchistes protestent en se couchant devant les véhicules, ils provoquent intentionnellement les violences de la police ou des racistes, etc. Ces tactiques peuvent souvent être efficace, mais beaucoup de gauchistes les utilisent non comme un moyen vers une fin, mais parce qu’ils PRÉFÈRENT les tactiques masochistes. La haine de soi est un trait gauchiste.

21. Les gauchistes peuvent prétendre que leur activisme est motivé par la compassion ou par des principes moraux et les principes moraux jouent vraiment un rôle pour le gauchiste du type sursocialisé. Mais la compassion et les principes moraux ne peuvent pas être les motifs principaux de l’activisme gauchiste. L’hostilité est un composant trop saillant du comportement gauchiste; comme l’est la recherche du pouvoir. De plus, beaucoup de comportement gauchistes ne sont pas rationnellement calculés pour être avantageux pour les gens que les gauchistes prétendent essayer d’aider. Par exemple, si on croit que la discrimination positive est bonne pour les noirs, cela a-t-il un sens d’exiger une discrimination positive en termes hostiles ou dogmatiques ? Évidemment il serait plus productif de prendre une approche diplomatique et conciliante qui ferait des concessions au moins verbales et symboliques aux blancs qui pensent que la discrimination positive est une discrimination contre eux. Mais les activistes gauchistes ne prennent pas cette approche parce qu’elle ne satisferait pas leurs besoins émotionnels. Aider les noirs n’est pas leur but réel. Au contraire, les problèmes raciaux leur servent d’excuse pour exprimer leur propre hostilité et leur besoin frustré de puissance. De cette manière ils nuisent en réalité aux noirs, parce que l’attitude hostile des activistes envers la majorité blanche a tendance à intensifier la haine raciale.

22. Si notre société n’avait aucun problème social du tout, les gauchistes devraient INVENTER des problèmes pour se donner une excuse pour faire des histoires.

23. Nous soulignons que ce qui précède ne prétend pas être une description précise de quiconque pourrait être considéré comme gauchiste. C’est seulement une indication sommaire d’une tendance générale du gauchisme.

SURSOCIALISATION

24. Les psychologues utilisent le terme « socialisation » pour désigner le processus par lequel les enfants sont formés à penser et agir comme la société l’exige. On dit qu’une personne est bien socialisée si elle croit et obéit au code moral de sa société et s’insère bien comme un rouage de cette société. Il peut sembler insensé de dire que beaucoup de gauchistes sont sur-socialisés, puisque le gauchiste est perçu comme un rebelle. Néanmoins, la position peut être défendue. Beaucoup de gauchistes ne sont pas aussi rebelles qu’ils le semblent.

25. Le code moral de notre société est si exigeant que personne ne peut penser, ressentir et agir d’une façon complètement morale. Par exemple, nous sommes censés ne haïr personne, cependant à peu près tout le monde déteste quelqu’un à un moment ou un autre, qu’il se l’avoue ou non. Certaines personnes sont si fortement socialisées que l’effort pour penser, pour ressentir et agir moralement leur impose un fardeau sévère. Pour éviter le sentiment de culpabilité, ils doivent continuellement se mentir sur leurs motifs et trouver des explications morales à des sentiments et des actions qui ont en réalité une origine non-morale. Nous utilisons le terme « sursocialisé » pour décrire ces gens. [2]

26. La sursocialisation peut mener à une mauvaise opinion de soi, un sentiment d’impuissance, au défaitisme, à la culpabilité, etc. Un des moyens les plus importants par lesquels notre société socialise les enfants est de leur faire honte de comportement ou de discours contraires aux attentes de la société. Si on en fait trop, ou si un enfant particulier est spécialement susceptible à de tels sentiments, il finit par avoir honte de LUI-MÊME. De plus la pensée et le comportement de la personne sursocialisée sont plus limités par les attentes de la société que ceux de la personne faiblement socialisée. La majorité des gens s’engage dans une quantité significative de mauvais comportements. Ils mentent, ils commettent de petits vols, ils violent le code de la route, ils tirent au flanc au travail, ils détestent quelqu’un, ils disent des choses rancunières ou ils font des sournoiseries pour passer devant un autre. La personne sursocialisée ne peut pas faire ces choses, ou si elle les fait elle éprouve de la honte et de la haine de soi. La personne sursocialisée ne peut même pas éprouver, sans culpabilité, des pensées ou des sentiments qui sont contraire à la morale acceptée; elle ne peut pas avoir des pensées « malpropres ». Et la socialisation n’est pas seulement une question de morale; nous sommes socialisés pour nous conformer à beaucoup de normes de comportement qui ne relèvent pas de la morale. Ainsi la personne sursocialisée est tenue par une laisse psychologique et passe sa vie sur des rails que la société a fixés pour elle. Chez beaucoup de personnes sursocialisées ceci se traduit par un sentiment de contrainte et d’impuissance qui peut être une souffrance sévère. Nous suggérons que la sursocialisation est parmi les plus sérieuses cruautés que les êtres humains infligent à d’autres.

27. Nous soutenons qu’un segment très important et influent de la gauche moderne est sursocialisé et que leur sursocialisation est très importante dans la détermination de la direction du gauchisme moderne. Les gauchistes du type sursocialisé ont tendance à être des intellectuels ou des membres de la bourgeoisie. Remarquez que les universitaires [3] constituent le segment le plus fortement socialisé de notre société et aussi le segment le plus à gauche.

28. Le gauchiste du type sursocialisé essaye d’enlever sa laisse psychologique et d’affirmer son autonomie en se rebellant. Mais il n’est ordinairement pas assez fort pour se rebeller contre les valeurs les plus fondamentales de la société. En général, les buts des gauchistes d’aujourd’hui ne sont PAS en conflit avec la morale acceptée. Au contraire, le gauchiste prend un principe moral accepté, l’adopte comme sien et accuse ensuite la société de violer ce principe. Exemples : l’égalité raciale, l’égalité des sexes, aider les pauvres, la paix par opposition à la guerre, la non-violence en général, la liberté d’expression, la bonté envers les animaux. Plus fondamentalement, le devoir qu’a l’individu de servir la société et le devoir qu’a la société de s’occuper de l’individu. Tout ceci sont des valeurs profondément enracinées dans notre société (ou au moins sa bourgeoisie [4]) depuis longtemps. Ces valeurs sont explicitement ou implicitement exprimées ou présupposées dans la plus grande part de ce qui nous est présenté par les médias grand public et le système éducatif. Les gauchistes, particulièrement ceux du type sursocialisé, ne se rebellent normalement pas contre ces principes, mais justifient leur hostilité à la société en assurant (avec un certain degré de vérité) que la société ne vit pas en accord avec ces principes.

29. Voici une illustration de la façon dont le gauchiste sursocialisé montre son véritable attachement aux attitudes conventionnelles de notre société en prétendant être en rébellion contre elle. Beaucoup de gauchistes militent pour la discrimination positive, pour placer des noirs à des postes prestigieux, pour une meilleure éducation dans les écoles noires et plus d’argent pour ces écoles; ils considèrent le mode de vie du « sous-prolétariat » noir comme un déshonneur social. Ils veulent intégrer l’homme noir dans le système, en faire un cadre d’entreprise, un avocat, un scientifique tout comme les bourgeois blancs. Les gauchistes répondront que la dernière chose qu’ils veulent est de faire de l’homme noir une copie du Blanc; au contraire, ils veulent préserver la culture Noire américaine. Mais en quoi consiste cette conservation de la culture Noire américaine ? Cela peut difficilement consister en quoi que ce soit de plus que manger black, écouter de la musique black, porter des vêtements black et aller à une église ou une mosquée black. Autrement dit, cela peut s’exprimer seulement dans des questions superficielles. Dans tout les aspects ESSENTIELS les gauchistes du type sursocialisé veulent voir l’homme noir se conformer aux idéaux bourgeois blancs. Ils veulent le faire étudier des sujets techniques, devenir un cadre ou un scientifique, passer sa vie à monter l’échelle sociale pour prouver que les noirs sont aussi bons que les blancs. Ils veulent rendre les pères noirs « responsables ». Ils veulent que les gangs noirs deviennent non violents, etc. Mais ce sont exactement là les valeurs du système industrialo-technologique. Le système se moque du genre de musique qu’un homme écoute, du genre de vêtements qu’il porte ou à quelle religion il croit tant qu’il étudie à l’école, a un travail respectable, monte l’échelle sociale, est un parent « responsable », est non violent et ainsi de suite. En fait, quelles que soient ses dénégations, le gauchiste sursocialisé veut intégrer l’homme noir dans le système et lui faire adopter ses valeurs.

30. Nous ne prétendons certainement pas que les gauchistes, même du type sursocialisé, ne se rebellent JAMAIS contre les valeurs fondamentales de notre société. Clairement ils le font parfois . Quelques gauchistes sursocialisés se sont tellement rebellés contre un des principes les plus importants de la société moderne qu’ils se sont engagés dans la violence physique. De leur propre aveu, la violence est pour eux une forme de « libération ». Autrement dit, en commettant des violences ils passent à travers les contraintes psychologiques qui leur ont été inculquées. Parce qu’ils sont sursocialisés ces contraintes les ont plus restraints que d’autres; d’où leur besoin de s’en libérer. Mais ils justifient ordinairement leur rébellion en termes de valeurs dominantes. S’ils s’engagent dans la violence ils revendiquent se battre contre le racisme ou quelque chose d’équivalent.

31. Nous nous rendons compte que beaucoup d’objections pourraient être soulevées contre le croquis sommaire qui précéde sur la psychologie gauchiste. La situation réelle est complexe et s’approcher d’une description complète de ce sujet prendrait plusieurs volumes même si les données nécessaires étaient disponibles. Nous revendiquons seulement avoir indiqué très grossièrement les deux tendances les plus importantes dans la psychologie du gauchisme moderne.

32. Les problèmes du gauchiste sont indicatifs des problèmes de notre société dans son ensemble. Le manque d’amour propre, les tendances dépressives et le défaitisme ne sont pas limités à la gauche. Bien qu’ils soient particulièrement remarquables dans la gauche, ils sont répandus dans notre société. Et la société d’aujourd’hui essaye de nous socialiser dans une mesure plus grande que n’importe quelle société précédente. Les experts nous disent même comment manger, comment faire de l’exercice, comment faire l’amour, comment élever nos gosses et ainsi de suite.

PROCESSUS DE POUVOIR

33. Les humains ont un besoin (probablement biologique) de quelque chose que nous appellerons « le processus de pouvoir ». C’est en relation étroite avec le besoin de pouvoir (qui est largement reconnu) mais ce n’est pas tout à fait la même chose. Le processus de pouvoir comporte quatre éléments. Nous appelons les trois les plus nettement définis le but, l’effort et l’atteinte du but. (Chacun a besoin de buts dont l’atteinte exige un effort et a besoin de réussir dans la réalisation d’au moins certains de ses buts). Le quatrième élément est plus difficile à définir et n’est peut être pas nécessaire pour chacun. Nous l’appelons l’autonomie et le discuterons plus tard (paragraphes 42-44).

34. Considérons le cas hypothétique d’un homme qui pourrait avoir tout ce qu’il veut juste en le souhaitant. Un tel homme a le pouvoir, mais il développera de sérieux problèmes psychologiques. D’abord il s’amusera beaucoup, mais bientôt il s’ennuiera intensément et sera démoralisé. Finalement il peut devenir cliniquement dépressif. L’histoire montre que les aristocraties inactives ont tendance à devenir décadentes. Ce n’est pas vrai des aristocraties agressives qui doivent lutter pour maintenir leur pouvoir. Mais les aristocraties inactives, sans inquiétude, qui n’ont aucun besoin de se manifester deviennent habituellement ennuyées, hédonistes et démoralisées, bien qu’elles aient le pouvoir. Cela montre que le pouvoir ne suffit pas. Il faut avoir des buts vers lesquels exercer son pouvoir.

35. Chacun a des buts; au minimum obtenir les nécessités physiques de la vie : l’alimentation, l’eau et les vêtements et l’abri que le climat rend nécessaires. Mais l’aristocrate inactif obtient ces choses sans effort. De là son ennui et sa démoralisation.

36. Le non accomplissement de buts importants aboutit à la mort si les buts sont des nécessités physiques et à la frustration si le non accomplissement des buts est compatible avec la survie. L’échec systématique à atteindre ses buts tout au long de la vie aboutit au défaitisme, à une mauvaise opinion de soi ou à la dépression.

37. Ainsi, pour éviter des problèmes psychologiques sérieux, un être humain a besoin de buts dont l’accomplissement exige un effort et il doit avoir un taux raisonnable de succès dans la réalisation de ses buts.

ACTIVITÉS DE SUBSTITUTION

38. Mais tous les aristocrates inactif ne deviennent pas ennuyés et démoralisés. Par exemple, l’empereur Hirohito, au lieu de s’enfoncer dans l’hédonisme décadent, s’est consacré à la biologie marine, un domaine dans lequel il est devenu une sommité. Quand les gens n’ont pas besoin de se donner du mal pour satisfaire leurs besoins physiques ils se donnent souvent des buts artificiels. Dans de nombreux cas ils poursuivent alors ces buts avec la même énergie et le même engagement émotionnel qu’ils auraient autrement mis dans la recherche des nécessités physiques. Ainsi les aristocrates de l’Empire Romain avaient leur prétentions littéraire; beaucoup d’aristocrates européens d’il y a quelques siècles investissaient un temps et une énergie énorme dans la chasse, bien qu’ils n’avaient certainement pas besoin de toute cette viande; d’autres aristocraties ont rivalisé de statut par l’affichage complexe de richesses; et quelques aristocrates, comme Hirohito, se sont tournés vers la science.

39. Nous utilisons le terme « activité de substitution » pour désigner une activité qui est dirigée vers un but artificiel que les gens se donnent simplement pour y travailler, ou disons, simplement pour « l’accomplissement » qu’ils trouvent à poursuivre ce but. Voici un principe de base pour l’identification d’activités de substitution. Étant donné une personne qui consacre beaucoup de temps et d’énergie à la poursuite d’un but X, demandez vous ceci : s’il devait consacrer la plus grande partie de son temps et de son énergie à la satisfaction de ses besoins biologiques et si cet effort lui demandait d’utiliser ses capacités physiques et mentales d’une façon variée et intéressante, se sentirait-il sérieusement privé parce qu’il n’a pas atteint le but X ? Si la réponse est non, alors la poursuite du but X par cette personne est une activité de substitution. Les études d’Hirohito en biologie marine constituaient clairement une activité de substitution, car il est à peu près certain que si Hirohito avait dû passer son temps sur des tâches non-scientifiques intéressantes pour obtenir les nécessités de la vie, il ne se serait pas senti privé de ne pas tout connaître de l’anatomie et des cycles de vie des animaux marins. D’un autre côté la poursuite du sexe et de l’amour n’est par exemple pas une activité de substitution, parce que la plupart des gens, même si leur existence était satisfaisante par ailleurs, se sentiraient privées si elles passaient leur vie sans jamais avoir un rapport avec un membre du sexe opposé. (Mais la poursuite d’une quantité excessive de sexe, de plus qu’on n’en a vraiment besoin, peut être une activité de substitution).

40. Dans la société industrielle moderne seul un effort minimal est nécessaire pour satisfaire ses besoins physiques. Il suffit de suivre une formation pour acquérir une petite compétence technique, et ensuite de venir travailler à l’heure et de se dépenser très modestement pour gagner sa vie. Les seuls pré-requis sont un niveau modéré d’intelligence et surtout, la simple OBÉISSANCE. Si vous les avez, la société s’occupe de vous du berceau à la tombe. (Oui, il y a un sous-prolétariat qui ne peut pas considérer que les nécessités physiques sont assurées, mais nous parlons ici de société dans son ensemble). Ainsi il n’est pas surprenant que la société moderne soit pleine d’activités de substitution. Celles-ci incluent le travail scientifique, l’accomplissement sportif, le travail humanitaire, la création artistique et littéraire, grimper l’échelle hiérarchique, l’acquisition d’argent et de biens matériels très au-delà du point auquel ils cessent de donner aucune satisfaction physique complémentaire et l’activisme social quand il adresse des questions qui ne sont pas importantes pour l’activiste personnellement, comme dans le cas des activistes blancs qui travaillent pour les droits de minorités non blanches. Ce ne sont pas toujours de pures activités de substitution, car pour beaucoup de gens elles peuvent être motivées en partie par des besoins autres que le besoin d’avoir un certain but à poursuivre. Le travail scientifique peut être motivé en partie par la recherche du prestige, la création artistique par un besoin d’exprimer ses sentiments, l’activisme social militant par l’hostilité. Mais pour la plupart des gens qui les poursuivent, ces activités sont en grande mesure des activités de substitution. Par exemple, la majorité de scientifiques reconnaîtra probablement que « l’accomplissement » qu’ils tirent de leur travail est plus important que l’argent et le prestige qu’ils gagnent.

41. Pour beaucoup sinon la plupart des gens, les activités de substitution sont moins satisfaisantes que la poursuite de buts réels (c’est-à-dire des buts que les gens voudraient atteindre même si leur besoin du processus de pouvoir était déjà accompli). Une indication en est le fait que, dans beaucoup ou la plupart des cas, les gens qui sont profondément impliqué dans des activités de substitution ne sont pas satisfaits, jamais au repos. Ainsi l’amasseur d’argent lutte constamment pour de plus en plus de richesses. Le scientifique a à peine résolu un problème qu’il passe au suivant. Le coureur de fond s’entraîne pour courir toujours plus loin et plus vite. Beaucoup de personnes qui poursuivent des activités de substitution diront qu’ils obtiennent beaucoup plus de satisfactions dans ces activités que dans la question « terre à terre » de satisfaire leurs besoins biologiques, mais c’est parce que dans notre société l’effort nécessaire pour satisfaire ses besoins biologiques a été réduit à une bagatelle. Ce qui est plus important, dans notre société les gens ne satisfont pas leurs besoins biologiques de façon AUTONOME, mais en fonctionnant comme les parties d’une machine sociale immense. Au contraire, les gens ont généralement beaucoup d’autonomie dans la poursuite de leurs activités de substitution.

AUTONOMIE

42. L’autonomie comme partie du processus de pouvoir peut ne pas être nécessaire pour chaque individu. Mais la plupart des gens ont besoin d’un degré plus ou moins grand d’autonomie dans la poursuite de leurs buts. Leurs efforts doivent être entrepris de leur propre initiative et doivent être sous leur propre direction et contrôle. Malgré tout la plupart des personnes n’ont pas besoin de manifester cette initiative, direction et contrôle en tant qu’individus uniques. Il est d’habitude suffisant d’agir comme membre d’un PETIT groupe. Ainsi si une demi-douzaine de personnes discutent d’un but entre eux et font un effort commun couronné de succès pour atteindre ce but, leur besoin du processus de pouvoir sera accompli. Mais s’ils travaillent conformément aux ordres rigides transmis d’en haut qui ne leur laissent aucune latitude pour des décisions autonomes et des initiatives, alors leur besoin du processus de pouvoir ne sera pas accompli. Il en est de même quand les décisions sont prises sur des bases collectives si le groupe qui prend la décision collective est si grand que le rôle de chaque individu est insignifiant [5]

43. Il est vrai que certains individus semblent avoir peu de besoin d’autonomie. Soit leur attirance pour le pouvoir est faible ou ils la satisfont en s’identifiant avec une organisation puissante à laquelle ils appartiennent. Et ensuite il y a les types irréfléchis, animaux qui semblent être satisfaits par une sensation purement physique de pouvoir (le bon soldat de combat, qui trouve son sens du pouvoir en développant des compétences de combat qu’il est très heureux d’utiliser en obéissance aveugle à ses supérieurs).

44. Mais pour la plupart des gens c’est par le processus de pouvoir -avoir un but, faire un effort AUTONOME et atteindre le but – que le respect de soi, la confiance en soi et le sens du pouvoir sont acquis. Quand on n’a pas d’occasion adéquate d’accomplir le processus de pouvoir les conséquences en sont (suivant l’individu et la façon dont le processus de pouvoir est perturbé) l’ennui, la démoralisation, la mauvaise opinion de soi, le sentiment d’infériorité, le défaitisme, la dépression, l’inquiétude, la culpabilité, la frustration, l’hostilité, les mauvais traitements au conjoint ou aux enfants, l’hédonisme insatiable, le comportement sexuel anormal, les troubles du sommeil, les désordres alimentaires, etc [6].

SOURCES DES PROBLÈMES SOCIAUX

45. N’importe lequel des symptômes précédents peut se présenter dans n’importe quelle société, mais dans la société industrielle moderne ils sont présents à une échelle massive. Nous ne sommes pas les premiers à mentionner que le monde semble aujourd’hui devenir fou. Ce genre de choses n’est pas normal pour les sociétés humaines. Il y a de bonnes raisons de croire que l’homme primitif subissait moins de stress et de frustrations et était plus satisfait de son mode de vie que l’homme moderne. Il est vrai que tout n’était pas douceur et lumière dans les sociétés primitives. Les violences envers les femmes sont communes parmi les aborigènes australiens, la transexualité était assez commune parmi certaines des tribus indiennes américaines. Mais il apparaît vraiment qu’EN GÉNÉRAL les types de problèmes que nous avons listés dans le paragraphe précédent étaient beaucoup moins communs parmi les peuples primitifs qu’ils ne le sont dans la société moderne.

46. Nous attribuons les problèmes sociaux et psychologiques de la société moderne au fait que que la société exige que les gens vivent dans des conditions radicalement différentes de celles dans lesquelles la race humaine s’est développée et se comportent de façons qui sont en conflit avec les modèles de comportement que la race humaine a développés en vivant dans les conditions précédentes. Il apparaît clairement de ce que nous avons déjà écrit que nous considérons le manque d’occasion de faire correctement l’expérience du processus de pouvoir comme la plus importante des conditions anormales auxquelles la société moderne soumet les gens. Mais ce n’est pas la seule. Avant de traiter de la perturbation du processus de pouvoir comme une source de problèmes sociaux nous discuterons quelques autres sources.

47. Parmi les conditions anormales présentes dans la société industrielle moderne il y a la densité excessive de population, l’isolement de l’homme de la nature, la rapidité excessive du changement social et l’effondrement des communautés naturelles à petite échelle comme la famille étendue, le village ou la tribu.

48. Il est bien connu que l’entassement augmente le stress et l’agression. Le degré d’entassement qui existe aujourd’hui et l’isolement de l’homme de la nature sont les conséquences du progrès technique. Toutes les sociétés préindustrielles étaient principalement rurales. La Révolution industrielle a énormément augmenté la taille des villes et la proportion de la population qui y vit, et la technologie agricole moderne a permis à la Terre de supporter une population beaucoup plus dense que cela n’a jamais été le cas auparavant. (De plus, la technologie renforce les effets de l’entassement parce qu’elle met des pouvoirs perturbateurs plus importants entre les mains des gens. Par exemple, toutes sortes d’appareils bruyants : tondeuses à moteur, radios, motos, etc. Si l’utilisation de ces engins n’est pas restreint, les gens qui veulent la paix et le calme sont frustrés par le bruit. Si leur utilisation est limitée, les gens qui utilisent les engins sont frustrés par les règlements.. .. Mais si ces machines n’avaient jamais été inventées il n’y aurait eu aucun conflit et aucune frustration de produite).

49. Pour les sociétés primitives le monde naturel (qui ne change d’habitude que lentement) fournissait une structure stable et donc une sensation de sécurité. Dans le monde moderne c’est la société humaine qui domine la nature plutôt que le contraire et la société moderne change très rapidement par suite du changement technologique. Ainsi il n’y a aucune structure stable.

50. Les conservateurs sont des imbéciles : Ils geignent sur la décrépitude des valeurs traditionnelles, et cependant ils encouragent avec enthousiasme le progrès technique et la croissance économique. Apparemment il ne leur arrive jamais de penser que vous ne pouvez pas faire des changements rapides, radicaux de la technologie et de l’économie d’une société sans causer aussi des changements rapides de tous les autres aspects de la société et que ces changements rapides détruisent inévitablement les valeurs traditionnelles.

51. L’effondrement des valeurs traditionnelles implique dans une certaine mesure l’effondrement des liens qui maintiennent la structure des groupes sociaux traditionnels à petite échelle. La désintégration des groupes sociaux à petite échelle est aussi provoquée par le fait que les conditions modernes exigent ou incitent souvent les individus à se déplacer dans de nouveaux lieux, à se séparer de leurs communautés. Au delà de ceci, une société technologique DOIT affaiblir les liens familiaux et les communautés locales pour fonctionner efficacement. Dans la société moderne la loyauté d’un individu doit aller d’abord au système et seulement ensuite à une communauté à petite échelle, parce que si les loyautés internes des communautés à petite échelle étaient plus fortes que la loyauté au système, ces communautés rechercheraient leur propre avantage aux dépens du système.

52. Supposons qu’un fonctionnaire public ou un cadre de société nomme son cousin, son ami ou son coreligionnaire à une position plutôt que de nommer la personne la plus qualifiée pour le poste. Il a permis à la loyauté personnelle de remplacer sa loyauté au système et c’est du « népotisme » ou de la « discrimination », qui sont tous deux des péchés épouvantables dans la société moderne. Les sociétés potentiellement industrielles qui ne sont pas arrivées à subordonner les loyautés personnelles ou locales à la loyauté au système sont ordinairement très inefficaces. (Voyez l’Amérique Latine.) Ainsi une société industrielle avancée ne peut tolérer que les communautés à petite échelle émasculées, apprivoisées et transformées en outils du système. [7]

53. La surpopulation, le changement rapide et l’effondrement des communautés ont été largement reconnus comme des sources de problèmes sociaux. Mais nous ne croyons pas qu’ils soient suffisants pour justifier l’étendue des problèmes que l’on observe aujourd’hui.

54. Quelques villes préindustrielles étaient très grandes et peuplées, cependant leurs habitants ne semblent pas avoir souffert de problèmes psychologiques du même niveau que l’homme moderne. En Amérique aujourd’hui il y a encore des secteurs ruraux peu peuplés et nous y trouvons les mêmes problèmes que dans les zones urbaines, quoique ces problèmes tendent à être moins aigus dans les secteurs ruraux. Ainsi l’entassement ne semble pas être le facteur décisif.

55. Sur les territoires en croissance de la frontière américaine pendant le 19ème siècle, la mobilité de la population a probablement éclaté des familles étendues et des groupes sociaux à petite échelle au moins dans la même mesure qu’aujourd’hui. En fait, beaucoup de familles nucléaires ont vécu par choix dans un isolement tel, n’ayant aucun voisin à moins de plusieurs milles, qu’ils n’appartenaient à aucune communauté, et cependant ils ne semblent pas avoir développé de problèmes associés.

56. En outre, le changement dans la société de la frontière américaine était très rapide et profond. Un homme pouvait naître et être élevé dans une cabane en bois, hors de portée de l’ordre public et nourri en grande partie de viande sauvage; et, arrivé à la vieillesse, avoir un travail régulier et vivre dans une communauté soumise à une police efficace. C’était un changement plus profond que celui qui arrive typiquement dans la vie d’un individu moderne, et pourtant cela ne semble pas avoir entraîné de problèmes psychologiques. En fait, la société américaine du 19ème siècle avait une tonalité optimiste et pleine d’assurance, très différente de celle de la société d’aujourd’hui. [8]

57. La différence, argumentons nous, est que l’homme moderne a le sentiment (en grande partie justifiée) que le changement lui est IMPOSÉ, tandis que l’habitant de la frontière au 19ème siècle avait le sentiment (aussi en grande partie justifié) que c’est lui qui créait le changement, par son choix propre. Par exemple un pionnier s’installait sur un morceau de terre de son choix et en faisait une ferme par son propre effort. À cette époque un comté entier pouvait avoir seulement deux ou trois cents habitants et était une entité beaucoup plus isolée et autonome qu’un comté moderne. Ainsi le fermier pionnier participait comme membre d’un groupe relativement petit à la création d’une nouvelle communauté ordonnée. On peut bien mettre en doute le fait que la création de cette communauté était une amélioration, mais en tout cas elle satisfaisait le besoin de processus de pouvoir du pionnier.

58. Il serait possible de donner d’autres exemples de sociétés dans lesquelles il y a eu un changement rapide, avec ou sans liens communautaires serrés, sans qu’il y ait la sorte d’aberration comportementale massive que l’on voit dans la société industrielle d’aujourd’hui. Nous affirmons que la cause la plus importante des problèmes sociaux et psychologiques de la société moderne est le fait que les gens ont des occasions insuffisantes d’accomplir d’une façon normale le processus de pouvoir. Nous ne voulons pas dire que la société moderne est la seule dans laquelle le processus de pouvoir a été perturbé. La plupart sinon toutes les sociétés civilisées ont probablement interféré avec le processus de pouvoir dans une plus ou moins grande mesure. Mais dans la société industrielle moderne le problème est devenu particulièrement aigu. Le gauchisme, au moins dans sa forme récente (deuxième moitié du 20ème siècle), est en partie un symptôme de privation du processus de pouvoir.

PERTURBATION DU PROCESSUS DE POUVOIR DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE

59. Nous divisons les motivations humaines en trois groupes : (1) les motivations qui peuvent être satisfaites par un l’effort minimal; (2) celles qui peuvent être satisfaites, mais seulement au prix d’un sérieux effort; (3) celles qui ne peuvent pas être correctement satisfaites quel que soit l’effort qu’on fait. Le processus de pouvoir est le processus de satisfaction des motivations du deuxième groupe. Plus il y a de motivations dans le troisième groupe, plus il y a de frustration, de colère, finalement de défaitisme, de dépression, etc.

60. Dans la société industrielle moderne les motivations naturelles humaines ont tendance à être refoulées dans les premier et troisième groupes et le deuxième groupe a tendance à consister de plus en plus en motivations artificiellement créées.

61. Dans les sociétés primitives, les nécessités physiques tombent généralement dans le groupe 2 : on peut les obtenir, mais seulement au prix d’un sérieux effort. Mais la société moderne a tendance à garantir les nécessités physiques à chacun [9] en échange d’un effort seulement minime, par là les besoins physiques sont repoussés dans le groupe 1. (On peut ne pas être d’accord sur le fait que l’effort nécessaire pour un travail est « minime »; mais d’habitude, dans les niveaux d’emplois bas à moyens, le plus gros de l’effort qui est exigé est simplement celui d’obéissance. Vous êtes assis ou debout où on vous dit d’être assis ou debout et faites ce que l’on vous dit de faire de la façon qu’on vous dit de le faire. Vous devez rarement vous dépenser sérieusement et en tout cas vous n’avez pratiquement pas d’autonomie dans le travail, ce qui fait que le besoin du processus de pouvoir n’est pas bien accompli).

62. Les besoins sociaux, comme le sexe, l’amour et le statut, restent souvent dans le groupe 2 dans la société moderne, selon la situation de l’individu [10]. Mais, à part les gens qui ont une motivation particulièrement forte pour le statut, l’effort requis pour accomplir les motivations sociales est insuffisant pour satisfaire correctement le besoin du processus de pouvoir.

63. Donc des besoins artificiels ont été créés qui tombent dans le groupe 2, et par là servent le besoin du processus de pouvoir. On a inventé la publicité et le marketing qui font beaucoup de gens penser qu’ils ont besoin de choses que leurs grands-parents n’ont jamais désirées ou même rêvées. Cela demande de sérieux efforts pour gagner assez d’argent pour satisfaire ces besoins artificiels, par là ils tombent dans le groupe 2. (Mais voyez les paragraphes 80-82). L’homme moderne doit satisfaire son besoin du processus de pouvoir en grande partie par la poursuite des besoins artificiels créés par la publicité et l’industrie du marketing [11] et par des activités de substitution.

64. Il semble que pour beaucoup de personnes, peut-être la majorité, ces formes artificielles du processus de pouvoir soient insuffisantes. Un thème qui apparaît de façon répétée dans les oeuvres des critiques sociaux de la deuxième moitié du 20ème siècle est le sentiment d’irrésolution qui touche beaucoup de gens dans la société moderne. (Cette irrésolution est souvent appelée par d’autres noms comme « anomie » ou « vacuité bourgeoise »). Nous suggérons que la soit-disant « crise d’identité » soit en réalité une recherche de motivation, souvent pour s’engager dans une activité de substitution appropriée. Il se peut que l’existentialisme soit en grande mesure une réponse à l’irrésolution de la vie moderne [12]. La recherche de « l’accomplissement » est très répandue dans la société moderne. Mais nous pensons que pour la majorité des gens une activité dont le but principal est l’accomplissement (c’est-à-dire une activité de substitution) n’apporte pas un accomplissement complètement satisfaisant. Autrement dit, elle ne satisfait pas entièrement le besoin du processus de pouvoir. (Voir le paragraphe 41). Ce besoin ne peut être entièrement satisfait que par les activités qui ont un but externe, comme des nécessités physiques, le sexe, l’amour, le statut, la vengeance, etc.

65. De plus, là où les buts sont poursuivis en gagnant de l’argent, par la promotion sociale ou une autre façon de fonctionner comme partie du système, la plupart des gens ne sont pas en position de poursuivre leurs buts de manière AUTONOME. La plupart des ouvriers sont employés de quelqu’un d’autre et, comme nous l’avons signalé dans le paragraphe 61, doivent passer leurs journées à faire ce qu’on leur dit de faire de la façon qu’on leur dit de le faire. Même la plupart des gens qui sont dans les affaires pour eux eux mêmes n’ont qu’une autonomie limitée. C’est une plainte récurrente des petits commerçants et des entrepreneurs qu’ils ont les mains liées par une règlementation excessive du gouvernement. Certains de ces règlements sont indubitablement inutiles, mais, pour la plupart, les lois gouvernementales sont des parties essentielles et inévitables de notre société extrêmement complexe. Une grande partie du petit commerce fonctionne aujourd’hui sur le système de franchise. Il a été indiqué dans le « Wall Street Journal » il y a quelques années que beaucoup de sociétés de franchise exigent des demandeurs de franchises un test de personnalité qui est conçu pour EXCLURE ceux qui font preuve de créativité et d’initiative, parce que ces personnes ne sont pas suffisamment dociles pour suivre avec obéissance le système de franchise. Cela exclut du petit commerce beaucoup des gens qui ont le plus besoin d’autonomie.

66. Aujourd’hui les gens vivent plus en vertu ce que le système fait POUR eux ou LEUR fait qu’en vertu ce qu’ils font pour eux mêmes. Et ce qu’ils font pour eux mêmes est fait de plus en plus suivant des directions fixées par le système. Les occasions ont tendance à être celles que le système fournit, les occasions doivent être exploitées en accord avec les règles et les règlements [13] et les techniques prescrites par des experts doivent être suivies pour qu’il y ait une chance de succès.

67. Ainsi le processus de pouvoir est perturbé dans notre société par un manque de buts réels et un manque d’autonomie dans la poursuite des buts. Mais il est aussi perturbé à cause de ces motivations humaines qui tombent dans le groupe 3 : les motivations que l’on ne peut pas correctement satisfaire quel que soit l’effort qu’on leur consacre. Une de ces motivations est le besoin de sécurité. Nos vies dépendent de décisions prises par d’autres gens; nous n’avons aucun contrôle de ces décisions et ordinairement nous ne connaissons même pas les gens qui les prennent. (« Nous vivons dans un monde dans lequel relativement peu de gens – peut-être 500 ou 1 000 – prennent les décisions importantes » – Philip B. Heymann de la Faculté de Droit de Harvard, citée par Anthony Lewis, « New-York Times », le 21 avril 1995). Nos vies dépendent du fait que des standards de sécurité sont correctement mis en oeuvre dans une centrale nucléaire; de la quantité autorisée de pesticides dans notre alimentation ou de pollution dans notre air; de l’habileté (ou incompétence) de notre docteur; perdre ou décrocher un travail peut dépendre de décisions prises par des économistes du gouvernement ou des cadres de sociétés; et ainsi de suite. La plupart des individus ne sont pas en position de se protéger contre ces menaces dans une mesure plus que très limitée. La recherche individuelle de la sécurité est donc contrecarrée, ce qui mène au sentiment d’impuissance.

68. On peut objecter que l’homme primitif est physiquement moins en sécurité que l’homme moderne, comme on peut le voir par son espérance de vie plus courte; donc l’homme moderne souffre de moins, et non de plus que la quantité d’insécurité qui est normale pour des êtres humains. Mais la sécurité psychologique ne correspond pas exactement avec la sécurité physique. Ce qui nous fait nous SENTIR en sécurité n’est pas tant la sécurité objective que le sentiment de confiance dans notre capacité à prendre soin de nous. L’homme primitif, menacé par un animal féroce ou par la faim, peut se battre pour se défendre ou se déplacer à la recherche de nourriture. Il n’a aucune certitude de succès dans ces efforts, mais il n’est en aucun cas impuissant contre les choses qui le menacent. L’individu moderne au contraire est menacé par beaucoup de choses contre lesquelles il est impuissant; les accidents nucléaires, les cancérigènes dans l’alimentation, la pollution environnementale, la guerre, l’augmentation des impôts, l’invasion de sa vie privée par des grosses organisations, les phénomènes sociaux ou économiques nationaux qui peuvent perturber son mode de vie.

69. Il est vrai que l’homme primitif est impuissant contre certaines des choses qui le menacent; la maladie par exemple. Mais il peut accepter le risque de maladie stoïquement. Il fait partie de la nature de choses, ce n’est la faute de personne, à moins que ce ne soit la faute de quelque démon imaginaire et impersonnel. Mais ce qui menace l’individu moderne a tendance à être SYNTHÉTIQUE. Ce n’est pas le résultat du hasard, mais lui est IMPOSÉ par d’autres personnes dont il est incapable, en tant qu’individu, d’influencer les décisions. Par conséquent il se sent frustré, humilié et en colère.

70. Ainsi l’homme primitif a en grande partie sa sécurité entre ses propres mains (en tant qu’individu ou membre d’un PETIT groupe) tandis que la sécurité de l’homme moderne est entre les mains de personnes ou d’organisations qui sont trop distantes ou trop grandes pour qu’il soit personnellement capable de les influencer. Donc la motivation de l’homme moderne pour la sécurité a tendance à tomber dans des groupes 1 et 3; dans certains secteurs (l’alimentation, l’abri, etc) sa sécurité est assurée au prix seulement d’un effort insignifiant, tandis que dans d’autres secteurs il NE PEUT PAS atteindre la sécurité. (Ce qui précède simplifie énormément la situation réelle, mais indique vraiment d’une façon grossière et générale comment la condition de l’homme moderne diffère de celle de l’homme primitif).

71. Les gens ont beaucoup de motivations transitoires ou impulsives qui sont nécessairement contrecarrées dans la vie moderne, et tombent par là dans le groupe 3. On peut se mettre en colère, mais la société moderne ne peut pas permettre de se battre. Dans beaucoup de situations elle ne permet pas même l’agression verbale. Quand on va quelque part on peut être pressé, ou on peut être en humeur de voyager lentement, mais on n’a généralement pas d’autre choix que de suivre le flux du trafic et d’obéir aux feux de circulation. On peut vouloir faire son travail d’une façon différente, mais d’habitude on ne peut travailler que selon les règles fixées par son employeur. De beaucoup d’autres façons encore, l’homme moderne est ligoté par un réseau de règles et de règlements (explicites ou implicites) qui contrecarre beaucoup de ses impulsions et se heurte ainsi au processus de pouvoir. On ne peut pas se passer de la plupart de ces règlements , parce qu’ils sont nécessaires au fonctionnement de la société industrielle.

72. La société moderne est par certains aspects extrêmement permissive. Dans les questions qui sont sans rapport avec le fonctionnement du système nous pouvons généralement faire ce qui nous plaît. Nous pouvons croire en n’importe quelle religion (tant qu’elle n’encourage pas de comportement dangereux pour le système). Nous pouvons coucher avec qui nous aimons (tant que nous pratiquons « des rapports sexuels protégés »). Nous pouvons faire tout ce que nous aimons tant que c’est SANS IMPORTANCE. Mais dans toutes les questions IMPORTANTES le système tend de plus en plus à réguler notre comportement

73. Le comportement n’est pas seulement régulé par des règles explicites ou par le gouvernement. Le contrôle est souvent exercé par une contrainte indirecte ou par la pression psychologique ou la manipulation, et par des organisations autres que le gouvernement, ou par le système dans son ensemble. La plupart des grandes organisations utilisent une forme ou une autre de propagande [14] pour manipuler l’attitude ou le comportement des gens. La propagande n’est pas limitée à la publicité, et parfois elle n’est même pas consciemment conçue comme de la propagande par les gens qui la font. Par exemple, le contenu des programmes de divertissement est une forme puissante de propagande. Un exemple de contrainte indirecte : il n’y a aucune loi qui dit que nous devons aller travailler chaque jour et suivre les ordres de notre employeur. Légalement il n’y a rien pour nous empêcher d’aller vivre dans la nature comme les primitifs ou d’entrer nous mêmes dans les affaires. Mais en pratique il reste très peu de terres sauvages disponibles et il n’y a de la place dans l’économie que pour un nombre limité de petits commerçants. Par là la plupart d’entre nous ne peuvent survivre que comme employé de quelqu’un d’autre.

74. Nous suggérons que l’obsession pour la longévité, et le maintien de l’énergie physique et de l’attrait sexuel jusqu’à un âge avancé, chez l’homme moderne est un symptôme de non accomplissement résultant d’une privation dans le processus de pouvoir. « La crise de la quarantaine » est aussi un tel symptôme. Tout comme le manque d’intérêt à avoir des enfants qui est assez commun dans la société moderne, mais presque inouï dans des sociétés primitives.

75. Dans les sociétés primitive la vie est une succession d’étapes. Les besoins et les buts d’une étape ayant été accomplis, il n’y a aucune répugnance particulière à passer à l’étape suivante. Un jeune homme accomplit le processus de pouvoir en devenant un chasseur, chassant non pour le sport ou pour l’accomplissement, mais pour obtenir de la viande qui est nécessaire pour se nourrir. (Chez les jeunes femmes le processus est plus complexe, avec un accent plus grand sur le pouvoir social; nous ne le discuterons pas ici.) Cette phase étant passée avec succès, le jeune homme n’a aucune répugnance à s’installer dans les responsabilités d’élever une famille. (Par contraste, certaines personnes modernes reportent indéfiniment d’avoir des enfants parce qu’ils sont trop occupés à rechercher quelque « accomplissement ». Nous suggérons que l’accomplissement dont ils ont besoin est l’expérience adéquate du processus de pouvoir – avec des buts réels au lieu des buts artificiels d’activités de substitution). De nouveau, ayant avec succès élevé ses enfants, et accompli le processus de pouvoir en leur fournissant leurs nécessités physiques, l’homme primitif estime que son travail est terminé et il est prêt à accepter la vieillesse (s’il survit jusque là) et la mort. Beaucoup de personnes modernes, au contraire, sont gênées par la perspective de la mort, comme on peut le voir par les efforts qu’ils font pour essayer d’entretenir leur condition physique, leur apparence et leur santé. Nous soutenons que c’est en raison du non accomplissement résultant du fait qu’ils n’ont jamais utilisé leur force physique, n’ont jamais accompli le processus de pouvoir en utilisant leur corps d’une façon sérieuse. Ce n’est pas l’homme primitif, qui a utilisé son corps quotidiennement pour des buts pratiques, qui craint les détériorations de l’âge, mais l’homme moderne, qui n’a jamais eu d’utilisation pratique pour son corps au-delà de la marche de sa voiture à sa maison. C’est l’homme dont le besoin de processus de pouvoir a été satisfait pendant sa vie qui est le mieux préparé à accepter la fin de cette vie.

76. En réponse aux arguments de cette section quelqu’un dira, « la Société doit trouver un moyen de donner aux gens l’occasion d’accomplir le processus de pouvoir ». Pour ces gens la valeur de l’occasion est détruite par le fait même que la société la leur donne. Ce qu’ils ont besoin est de trouver ou créer leurs propres occasions. Tant que le système leur DONNE leurs occasions il les a toujours en laisse. Pour atteindre l’autonomie ils doivent se débarrasser de cette laisse.

COMMENT CERTAINES PERSONNES S’ADAPTENT

77. Tout le monde dans la société industrialo-technologique ne souffre pas de problèmes psychologiques. Quelques personnes prétendent même être tout à fait satisfaites de la société comme elle est. Nous discutons maintenant certaines des raisons pour lesquelles les gens diffèrent à ce point dans leur réponse à la société moderne.

78. D’abord, il y a sans aucun doute des différences dans l’instinct de pouvoir. Les individus avec une attirance faible pour le pouvoir peuvent avoir relativement peu de besoin d’accomplir le processus de pouvoir, ou au moins un besoin relativement faible d’autonomie dans le processus de pouvoir. Ce sont les types dociles qui auraient été heureux comme nègres de plantation dans le Vieux Sud. (Nous ne voulons pas nous moquer « des nègres de plantation » du Vieux Sud. À leur crédit, la plupart des esclaves n’étaient PAS contents de leur servitude. Mais nous nous moquons des gens qui SONT contents de la servitude.)

79. Certains peuvent avoir une motivation exceptionnelle, dont la poursuite satisfait leur besoin du processus de pouvoir. Par exemple, ceux qui ont une motivation exceptionnellement forte pour le statut social peuvent passer leur vie entière à monter l’échelle sociale sans jamais s’ennuyer de ce jeu.

80. Les gens varient dans leur sensibilité à la publicité et au marketing. Certains sont si susceptibles que, même s’ils font beaucoup d’argent, ils ne peuvent pas satisfaire leur constante envie pour les nouveaux jouets brillants que le marketing agite devant leurs yeux. Donc ils se sentent toujours financièrement en difficulté même si leur revenu est élevé et leurs envies sont contrecarrées.

81. Certains ont une faible sensibilité à la publicité et au marketing. Ce sont les gens qui ne sont pas intéressés par l’argent. L’acquisition de biens matériels ne sert pas leur besoin du processus de pouvoir.

82. Ceux qui ont une sensibilité moyenne à la publicité et au marketing sont capables de gagner assez d’argent pour satisfaire leurs envies de marchandises et de service, mais seulement au prix d’un effort sérieux (heures supplémentaires, travail de complément, promotion, etc). Par là l’acquisition de biens matériels sert leur besoin du processus de pouvoir. Mais il ne s’ensuit pas nécessairement que leur besoin est entièrement satisfait. Ils peuvent avoir une autonomie insuffisante dans le processus de pouvoir (leur travail peut consister à suivre des ordres) et certaines de leurs motivations peuvent être contrecarrés (par exemple, la sécurité, l’agression). (Nous sommes coupables de simplification excessive dans les paragraphes 80-82 parce que nous avons supposé que le désir d’acquisition matérielle est entièrement une création de la publicité et du marketing. Bien sûr ce n’est pas si simple [11]).

83. Certains satisfont en partie leur besoin du pouvoir en s’identifiant avec une organisation puissante ou un mouvement de masse. Un individu manquant de buts ou de pouvoir rejoint un mouvement ou une organisation, adopte ses buts comme les siens propres, travaille ensuite vers ces buts. Quand certains des buts sont atteints, l’individu, bien que ses efforts personnels aient joué seulement une rôle insignifiant dans leur accomplissement, ressent (par son identification avec le mouvement ou l’organisation) la même chose que s’il avait accompli le processus de pouvoir. Ce phénomène a été exploité par les fascistes, les nazis et les communistes. Notre société l’utilise, aussi, quoique moins brutalement. Par exemple : Manuel Noriega était irritant pour les Etats-Unis (but : punir Noriega). Les Etats-Unis ont envahi le Panama (effort) et ont puni Noriega (accomplissement du but). Les Etats-Unis ont accompli le processus de pouvoir et beaucoup d’Américains, à cause de leur identification avec les Etats-Unis, ont éprouvé le processus de pouvoir par délégation. De là l’approbation publique généralisée de l’invasion du Panama; elle a donné aux gens une sensation de pouvoir [15]. Nous voyons le même phénomène dans les armées, les sociétés, les partis politiques, les organisations humanitaires, les mouvements religieux ou idéologiques. Les mouvements gauchistes particulièrement ont tendance à attirer les gens qui cherchent à satisfaire leur besoin de pouvoir. Mais pour la plupart l’identification avec une grande organisation ou un mouvement de masse ne satisfait pas entièrement le besoin du pouvoir.

84. Une autre voie par laquelle les gens satisfont leur besoin du processus de pouvoir est par des activités de substitution. Comme nous l’avons expliqué dans les paragraphes 38-40, une activité de substitution est dirigée vers un but artificiel que l’individu poursuit pour « l’accomplissement » qu’il obtient en poursuivant ce but, pas parce qu’il doit atteindre le but lui-même. Par exemple, il n’y a aucun motif pratique pour se bâtir d’énormes muscles, pour envoyer une bille dans un trou ou acquérir une série complète de timbres-postes. Pourtant beaucoup de gens dans notre société se consacrent avec passion au culturisme, au golf ou à la philatélie. Certains sont plus « conformistes » que d’autres et accordent donc plus aisément de l’importance à une activité de substitution simplement parce que les gens autour d’eux la traitent comme importante ou parce que la société leur dit que c’est important. C’est pourquoi certains deviennent très appliqués dans des activités essentiellement insignifiantes comme le sport, ou le bridge, ou les échecs, ou des recherches savantes mystérieuses, tandis que d’autres qui sont plus clairvoyants ne voient jamais ces choses que comme les activités de substitution qu’elles sont et ne leur attachent jamais par conséquent assez d’importance pour satisfaire leur besoin du processus de pouvoir. Il reste seulement à souligner que dans de nombreux cas la manière de gagner sa vie est aussi une activité de substitution. Pas une PURE activité de substitution, puisqu’une partie du motif de l’activité est de gagner les nécessités physiques et (pour certains) le statut social et le superflu que la publicité leur fait vouloir. Mais beaucoup de gens mettent dans leur travail beaucoup plus d’efforts que nécessaire pour gagner l’argent et le statut dont ils ont besoin et cet effort supplémentaire constitue une activité de substitution. Cet effort supplémentaire, avec l’investissement émotionnel qui l’accompagne, est une des forces les plus puissantes qui pousse le développement continuel et le perfectionnement du système, avec des conséquences négatives pour la liberté individuelle (voir le paragraphe 131). Particulièrement, pour les scientifiques et les ingénieurs les plus créatifs, le travail a tendance à être en grande partie une activité de substitution. Ce point est si important qu’il mérite une discussion séparée, que nous donnerons dans un moment (paragraphes 87-92).

85. Dans cette section nous avons expliqué comment beaucoup de gens dans la société moderne satisfont plus ou moins leur besoin du processus de pouvoir. Mais nous pensons que pour la majorité des gens le besoin du processus de pouvoir n’est pas entièrement accompli. En premier lieu, ceux qui ont un besoin insatiable de statut, ou qui sont fermement « accrochés » à une activité de substitution, ou qui s’identifient suffisamment avec un mouvement ou une organisation pour satisfaire leur besoin de pouvoir, sont des personnalités exceptionnelles. Les autres ne sont pas entièrement satisfaits par les activités de substitution ou par l’identification avec une organisation (voir les paragraphes 41, 64). En second lieu, trop de contrôle est imposé par le système, par des règlements explicites ou par la socialisation, ce qui aboutit à un manque d’autonomie et à la frustration en raison de l’impossibilité d’atteindre certains buts et de la nécessité de freiner trop d’impulsions.

86. Mais même si la plupart des gens dans la société industrialo-technologique étaient tout à fait satisfaites, nous (FC) serions toujours opposés à cette forme de société, parce que (parmi d’autres raisons) nous considérons comme avilissant d’accomplir son besoin du processus de pouvoir par des activités de substitution ou par l’identification avec une organisation, plutôt que par la poursuite de buts réels.

MOTIVATIONS DES SCIENTIFIQUES

87. La science et la technologie fournissent les exemples les plus importants d’activités de substitution. Quelques scientifiques prétendent qu’ils sont motivés par « la curiosité », cette notion est simplement absurde. La plupart des scientifiques travaillent sur des problème hautement spécialisés qui ne sont l’objet d’aucune curiosité normale. Par exemple, est-ce qu’un astronome, un mathématicien ou un entomologiste est curieux des propriétés de l’isopropyltrimethylmethane ? Bien sûr que non. Seul un chimiste est curieux d’une telle chose et il est curieux de cela seulement parce que la chimie est son activité de substitution. Est-ce que le chimiste est curieux de la classification correcte d’une nouvelle espèce de scarabée ? Non. Cette question est intéressante seulement pour l’entomologiste et il ne s’y intéresse que parce que l’entomologie est son activité de substitution. Si le chimiste et l’entomologiste devaient se dépenser sérieusement pour obtenir les nécessités physiques et si cet effort occupait leurs capacités d’une façon intéressante, mais non scientifique, alors ils se moqueraient de l’isopropyltrimethylmethane ou de la classification des scarabées. Supposons que le manque de fonds pour les études de troisième cycle ait mené le chimiste à devenir courtier d’assurance au lieu de chimiste. Dans ce cas il aurait été très intéressé par des questions d’assurance, mais ne se serait soucié en rien de l’isopropyltrimethylmethane. En tout cas il n’est pas normal de mettre dans la satisfaction de la simple curiosité le volume de temps et d’effort que les scientifiques mettent dans leur travail. L’explication par la « curiosité » de la motivation des scientifiques ne tient tout simplement pas.

88. L’explication par « le bien de l’humanité » ne marche pas mieux. Certaines activités scientifiques n’ont aucune relation imaginable avec le bien-être de la race humaine – la plus grande partie de l’archéologie ou de la linguistique comparée par exemple. D’autres secteurs des sciences présentent des dangers évidents. Pourtant les scientifiques dans ces secteurs sont aussi enthousiastes pour leur travail que ceux qui développent des vaccins ou étudient la pollution athmosphérique. Considérez le cas du Dr Edouard Teller, qui avait un engagement émotionnel évident dans la promotion des centrales nucléaires. Cette engagement était il issu d’un désir de profiter à l’humanité ? S’il en est ainsi alors pourquoi le Dr Teller ne s’est il pas engagé émotionnellement pour d’autres causes « humanitaires » ? S’il était si humanitaire alors pourquoi a-t-il aidé à développer la bombe H ? Comme avec beaucoup d’autres accomplissements scientifiques, on peut sérieusement se poser la question de savoir si les centrales nucléaires profitent vraiment à l’humanité. L’électricité bon marché est elle plus importante que l’accumulation des déchêts et le risque d’accidents ? Le Dr Teller a vu seulement un côté de la question. Clairement son engagement émotionnel dans l’énergie nucléaire n’a pas surgi d’un désir « de profiter à l’humanité » mais d’un accomplissement personnel qu’il a tiré de son travail et de la vue de son utilisation pratique.

89. Il en est de même des scientifiques en général. Avec de rares exceptions possibles, leur motif n’est ni la curiosité, ni le désir de profiter à l’humanité, mais le besoin d’accomplir le processus de pouvoir : avoir un but (un problème scientifique à résoudre), faire un effort (la recherche) et atteindre le but (la solution du problème). La science est une activité de substitution parce que les scientifiques travaillent principalement pour l’accomplissement qu’ils trouvent dans le travail lui-même.

90. Bien sûr, ce n’est pas aussi simple. D’autres motivations jouent effectivement un rôle pour beaucoup de scientifiques. Argent et statut par exemple. Certains scientifiques peuvent être des gens du type qui ont un besoin insatiable de statut (voir le paragraphe 79) et cela peut être la principale motivation pour leur travail. Il n’y a aucun doute que la majorité des scientifiques, comme la majorité de la population générale, est plus ou moins sensible à la publicité et au marketing et a besoin d’argent pour satisfaire l’envie de marchandises et de services. Ainsi la science n’est pas une PURE activité de substitution. Mais c’est en grande mesure une activité de substitution.

91. De plus, la science et la technologie constituent un puissant mouvement de masse et beaucoup de scientifiques satisfont leur besoin de pouvoir par l’identification avec ce mouvement de masse (voir le paragraphe 83).

92. Ainsi la science marche au pas aveuglément, sans respect pour le bien-être réel de la race humaine ou pour une autre norme, obéissant seulement aux besoins psychologiques des scientifiques et des politiques et cadres de société qui financent la recherche.

LA NATURE DE LA LIBERTÉ

93. Nous allons montrer que la société industrialo-technologique ne peut pas être réformée de façon à l’empêcher de rétrécir peu à peu la sphère de la liberté humaine. Mais comme « liberté » est un mot qui peut être interprété de beaucoup de façons, nous devons d’abord faire comprendre de quelle liberté nous parlons.

94. Par « liberté » nous désignons l’occasion d’accomplir le processus de pouvoir, avec des buts réels et non les buts artificiels d’activités de substitution, et sans interférence, manipulation ou supervision de qui que ce soit, particulièrement d’aucune grande organisation. La liberté veut dire avoir le contrôle (en tant qu’individu ou membre d’un PETIT groupe) des questions vitales de son existence; l’alimentation, les vêtements, le couvert et la défense contre toutes les menaces qui peuvent être présentes dans son environnement. La liberté veut dire avoir le pouvoir; pas le pouvoir de contrôler d’autres personnes mais le pouvoir de contrôler les circonstances de sa propre vie. On n’a pas de liberté si un autre (particulièrement une grande organisation) a le pouvoir sur soi, quelque bienveillant, tolérant et permissif qu’il soit. Il est important de ne pas confondre la liberté avec la simple permission (voir le paragraphe 72).

95. Il se dit que nous vivons dans une société libre parce que nous avons un certain nombre de droits constitutionnellement garantis. Mais ceux-ci ne sont pas aussi importants qu’ils le semblent. Le degré de liberté personnelle qui existe dans une société est déterminé plus par la structure économique et technique de la société que par ses lois ou sa forme de gouvernement [16]. La plupart des nations indiennes de Nouvelle Angleterre étaient des monarchies et beaucoup des Cités-Etats de la Renaissance italienne étaient dirigées par des dictateurs. Mais quand on se documente sur ces sociétés on a l’impression qu’elles permettaient beaucoup plus de liberté personnelle que notre société. C’est en partie parce qu’elles manquaient des mécanismes efficaces pour mettre en application la volonté du dirigeant : il n’y avait pas de police moderne et bien organisée, pas de communication rapide à grande distance, pas de caméras de surveillance, pas fichier d’information sur la vie des citoyens ordinaires. Par là il était relativement facile de se soustraire au contrôle.

96. Quant à nos droits constitutionnels, considérez par exemple celui de la Liberté de la Presse. Nous ne sommes certainement pas contre ce droit : c’est un outil très important pour limiter la concentration du pouvoir politique et pour tenir dans le droit chemin ceux qui ont effectivement le pouvoir politique en exposant publiquement leurs mauvaises conduites. Mais la liberté de la Presse est de très peu d’utilité au citoyen moyen en tant qu’individu. Les mass-médias sont en grande partie sous le contrôle de grosses organisations qui sont intégrées dans le système. Quelqu’un qui a un peu d’argent peut faire imprimer quelque chose, ou peut le distribuer sur Internet ou d’une autre façon équivalente, mais ce qu’il veut dire sera inondé par le volume énorme de matériau produit par les médias, par là il n’aura aucun effet pratique. Faire une impression sur la société avec des mots est donc presque impossible pour la plupart des individus et des petits groupes. Prenez-nous (FC) par exemple. Si nous n’avions jamais rien fait de violent et avions soumis ce texte à un éditeur, il n’aurait probablement pas été accepté. S’il avait été accepté et publié, il n’aurait probablement pas attiré beaucoup de lecteurs, parce que c’est plus amusant de regarder les divertissement produits par les médias que de lire un essai sérieux. Même si ce texte avait eu beaucoup de lecteurs, la plupart de ces lecteurs auraient bientôt oublié ce qu’ils auraient lu, leurs esprits inondés par la masse de matériau à laquelle les médias les exposent. Pour présenter notre message au public avec une certaine chance de faire une impression durable, nous avons dû tuer des gens.

97. Les droits constitutionnels sont utiles jusqu’à un certain point, mais ils ne servent pas à garantir beaucoup plus que ce qu’on pourrait appeler la conception bourgeoise de la liberté. Selon la conception bourgeoise, un homme « libre » est essentiellement un élément d’une machine sociale et a seulement un certain jeu de libertés prescrites et délimitées; les libertés qui sont conçues pour servir les besoins de la machine sociale plus que ceux de l’individu. Ainsi l’homme « libre » selon le bourgeois a la liberté économique parce que cela promeut la croissance et le progrès; il a la Liberté de la Presse parce que la critique publique restreint la mauvaise conduite des leaders politiques; il a droit à une justice équitable parce que l’emprisonnement suivant le caprice des puissants serait mauvais pour le système. C’était clairement l’attitude de Simon Bolivar. Pour lui, les gens méritaient la liberté seulement s’ils l’utilisaient pour promouvoir le progrès (le progrès selon la conception du bourgeois). D’autres penseurs bourgeois ont adopté cette vision de la liberté comme un simple moyen pour des fins collectives. Chester C. Tan, « la Pensée Politique chinoise au Vingtième siècle, » page 202, explique la philosophie du Leader du Kuomintang Hu Han-Min : « on accorde des droits à un individu parce qu’il est membre de la société et que la vie de la communauté nécessite de tels droits. Par communauté Hu désignait la société entière de la nation. » Et à la page 259 Tan déclare que selon Carsum Chang (Chang Chun-Mai, chef du Parti Socialiste d’Etat en Chine) la liberté devait être utilisée dans l’intérêt de l’état et du peuple comme un tout. Mais quel genre de liberté a-t-on si on ne peut l’utiliser que comme quelqu’un d’autre le prescrit ? La conception de la liberté de FC n’est pas celle de Bolivar, Hu, Chang ou d’autres théoriciens bourgeois. L’ennui avec ces théoriciens est qu’ils ont fait du développement et de l’application de théories sociales leur activité de substitution. Par conséquent les théories sont conçues pour servir les besoins des théoriciens plus que les besoins des gens qui sont assez malheureux pour vivre dans une société sur laquelle ces théories sont imposées.

98. Un dernier point doit être précisé dans cette section : On ne devrait pas considérer que quelqu’un a assez de liberté simplement parce qu’il DIT qu’il en a assez. La liberté est limitée en partie par un contrôle psychologique dont les gens sont inconscients, et de plus les idées de beaucoup sur ce en quoi constitue la liberté sont basées plus selon les conventions sociales que par leurs besoins réels. Par exemple, il est probable que beaucoup de gauchistes du type sursocialisé diraient que la plupart des gens, y compris eux-mêmes sont trop peu socialisés plutôt que trop, pourtant le gauchiste sursocialisé paye un lourd tribut psychologique pour son haut niveau de socialisation.

QUELQUES PRINCIPES DE L’HISTOIRE

99. Pensez à l’histoire comme étant la somme de deux composantes : un composant erratique qui consiste en événements imprévisibles qui ne suivent aucun modèle perceptible, et un composant régulier qui consiste en tendances historiques à long terme. Ici nous nous intéressons aux tendances à long terme.

100. PREMIER PRINCIPE. Si un PETIT changement affecte une tendance historique à long terme, l’effet de ce changement sera presque toujours transitoire – la tendance retournera bientôt à son état originel. (Exemple : un mouvement de réforme conçu pour nettoyer la corruption politique dans une société a rarement plus qu’un effet à court terme; tôt ou tard les réformateurs se détendent et la corruption revient discrètement. Le niveau de corruption politique dans une société donnée a tendance à rester constant, ou changer seulement lentement avec l’évolution de la société. Normalement, un nettoyage politique sera permanent seulement s’il est accompagné par des changements sociaux étendus; un PETIT changement dans la société ne suffira pas). Si un petit changement dans une tendance historique à long terme apparaît permanent, c’est seulement parce que le changement agit dans la direction dans laquelle la tendance va déjà, si bien que la tendance n’est pas modifiée, mais seulement poussée en avant.

101. Le premier principe est presque une tautologie. Si une tendance n’était pas stable vis à vis des petits changements, elle errerait au hasard plutôt que suivant une direction définie; autrement dit ce ne serait pas du tout une tendance à long terme.

102. DEUXIÈME PRINCIPE. Si un changement est suffisamment grand pour changer de manière permanente une tendance historique à long terme, alors il changera la société dans son ensemble. Autrement dit, une société est un système dans lequel toutes les parties sont en corrélation et on ne peut pas en changer de manière permanente une partie importante sans changer aussi toutes les autres.

103. TROISIÈME PRINCIPE. Si un changement est assez grand pour changer de manière permanente une tendance à long terme, alors les conséquences pour la société dans son ensemble ne peuvent pas être prévues d’avance. (À moins que d’autres sociétés n’aient subi le même changement et aient toutes connu les mêmes conséquences, dans ce cas où on peut prévoir empiriquement qu’une autre société qui subirait le même changement éprouverait probablement des conséquences semblables).

104. QUATRIÈME PRINCIPE. Une nouvelle sorte de société ne peut pas être conçue sur le papier. C’est-à-dire qu’on ne peut pas projeter une nouvelle forme de société à l’avance, la fonder ensuite et s’attendre à ce qu’elle fonctionne comme prévu.

105. Les troisième et quatrième principes résultent de la complexité des sociétés humaines. Un changement du comportement humain affectera l’économie d’une société et son environnement physique; l’économie affectera l’environnement et vice versa et les changements de l’économie et de l’environnement affecteront le comportement humain de façons complexes et imprévisibles; et ainsi de suite. Le réseau de causes et effets est beaucoup trop complexe pour être démêlé et compris.

106. CINQUIÈME PRINCIPE. Les gens ne choisissent pas consciemment et rationnellement la forme de leur société. Les sociétés se développent par des processus d’évolution sociale qui ne sont pas sous un contrôle humain rationnel.

107. Le cinquième principe est une conséquence des quatre autres.

108. Pour illustrer cela : D’après le premier principe, en général une tentative de réforme sociale soit va dans la direction dans laquelle la société se développe de toute façon (ce qui fait qu’elle accélère simplement un changement qui serait arrivé tôt ou tard) soit elle a seulement un effet transitoire, de sorte que la société revient bientôt doucement dans ses vieilles ornières. Pour changer durablement la direction du développement de n’importe quel aspect important d’une société, la réforme est insuffisante et la révolution est nécessaire. (Une révolution n’implique pas nécessairement un soulèvement armé ou le renversement d’un gouvernement.) Selon le deuxième principe, une révolution ne change jamais seulement un aspect d’une société; et selon le troisième principe des changements se produisent que les révolutionnaires n’avaient jamais attendu ou désiré. Selon le quatrième principe, quand des révolutionnaires ou des utopistes fondent une nouvelle sorte de société, ça ne se passe jamais comme ils l’avaient planifié.

109. La Révolution Américaine ne fournit pas de contre-exemple. « La Révolution » américaine ne fut pas une révolution dans notre sens du mot, mais une guerre d’indépendance suivie par une réforme politique d’une assez grande portée. Les Pères Fondateurs n’ont pas changé la direction du développement de la société américaine, ils n’aspiraient d’ailleurs pas à le faire. Ils ont seulement libéré le développement de la société américaine des freins de la loi britannique. Leur réforme politique n’a changé aucune tendance de fond, mais a seulement poussé la culture politique américaine suivant sa direction naturelle de développement. La société britannique, dont la société américaine était une ramification, s’était orientée depuis longtemps vers la démocratie représentative. Et avant la Guerre d’Indépendance les Américains pratiquaient déjà un degré significatif de démocratie représentative dans les assemblées coloniales. Le système politique établi par la Constitution fut modelé sur le système britannique et sur les assemblées coloniales. Avec des changements majeurs, c’est certain – il n’y a aucun doute que les Pères Fondateurs ont fait un pas très important. Mais c’était un pas dans la direction vers laquelle le monde anglophone allait déjà . La preuve en est que la Grande-Bretagne et toutes ses colonies qui étaient peuplées principalement de gens d’origine britannique ont fini avec des systèmes de démocratie représentative essentiellement semblables à celui des Etats-Unis. Si les Pères Fondateurs avaient perdu leur sang-froid et avaient refusé de signer la Déclaration d’Indépendance, notre mode de vie n’aurait pas été aujourd’hui significativement différent. Peut-être aurions nous eu des liens un peu plus serrés avec la Grande-Bretagne et aurions nous eu un Parlement et un Premier ministre au lieu d’un Congrès et d’un Président. La belle affaire. Ainsi la Révolution américaine n’est pas un contre-exemple, mais une bonne illustration de nos principes.

110. Cependant, on doit utiliser le bon sens dans l’application de ces principes. Ils sont exprimés dans un langage imprécis qui laisse latitude pour l’interprétation et des exceptions peuvent être trouvées. Donc nous présentons ces principes non pas comme des lois inviolables, mais comme des principes de base, ou des guides de pensée, qui peuvent fournir un antidote partiel aux idées naïves sur l’avenir de la société. On devrait garder ces principes constamment en mémoire et chaque fois que l’on arrive à une conclusion qui est en contradiction avec eux il faudrait soigneusement réexaminer sa pensée et ne conserver la conclusion que si on a des raisons bonnes et solides de le faire.

LA SOCIÉTÉ INDUSTRIALO-TECHNOLOGIQUE NE PEUT PAS ÊTRE RÉFORMÉE

111. Les principes ci-dessus aident à montrer combien il serait désespérément difficile de réformer le système industriel de façon à l’empêcher de rétrécir progressivement notre sphère de liberté. Il y a une tendance permanente, qui remonte au moins à la Révolution Industrielle suivant laquelle la technologie renforce le système avec un coût élevé en termes de liberté individuelle et d’autonomie locale. Par là tout changement conçu pour protéger la liberté des effets de la technologie irait à l’encontre d’une tendance fondamentale dans le développement de notre société.

Par conséquent, un tel changement serait transitoire – bientôt inondé par la marée de l’histoire – ou alors, s’il est assez grand pour être permanent changerait la nature de notre société entière. Ceci d’après les premier et deuxième principes. De plus, comme la société serait changée d’une façon qui ne peut pas être prévue d’avance (troisième principe) ce serait très risqué. Des changements assez grands pour faire une différence durable en faveur de la liberté ne seraient pas introduits parce qu’on se rendrait compte qu’ils perturberaient gravement le système. Donc toute tentative de réforme serait trop timide pour être efficaces. Même si des changements assez grands pour faire une différence durable étaient introduits, on les abandonnerait quand leurs effets perturbateurs seraient devenus apparents. Ainsi, des changements permanents en faveur de la liberté ne pourraient être provoqués que par des gens prêts à accepter des altérations radicales, dangereuses et imprévisible du système entier. Autrement dit, par des révolutionnaires, non des réformateurs.

112. Ceux qui tiennent à sauver la liberté sans sacrifier les bénéfices supposés de la technologie suggéreront des arrangements naïfs pour quelque nouvelle forme de société qui réconcilierait la liberté avec la technologie. En dehors du fait que les gens qui font des suggestions proposent rarement des moyens pratiques par lesquels la nouvelle forme de société pourrait être fondée, il découle du quatrième principe que même si la nouvelle forme de société pouvait être établie, elle s’effondrerait ou donnerait des résultats très différents de ceux attendus.

113. Donc même sur des bases très générales il semble hautement invraisemblable qu’une façon de changer la société puisse être trouvée qui réconcilierait la liberté avec la technologie moderne. Dans les quelques sections suivantes nous donnerons des raisons plus précises de conclure que la liberté et le progrès technologique sont incompatibles.

LES RESTRICTIONS A LA LIBERTÉ SONT INÉVITABLES DANS UNE SOCIÉTÉ INDUSTRIELLE

114. Comme expliqué dans les paragraphes 65-67, 70-73, l’homme moderne est ligoté par un réseau de règles et des règlements et son destin dépend des actions de personnes éloignées de lui dont il ne peut pas influencer les décisions. Ce n’est pas un accident ou le résultat de l’arbitraire de bureaucrates arrogants. C’est nécessaire et inévitable dans toute société technologiquement avancée. Le système DOIT réguler étroitement le comportement humain pour fonctionner. Au travail, les gens doivent faire ce que l’on leur dit de faire, sinon la production deviendrait un chaos. La bureaucratie DOIT être menée selon des règles rigides. Permettre n’importe quelle initiative personnelle substantielle aux bureaucrates de niveau inférieur perturberait le système et conduirait à des accusations d’inéquité en raison des différences dans la manière dont les bureaucrates individuels font preuve d’initiative. Il est vrai que quelques restrictions de notre liberté pourraient être éliminées, mais EN GÉNÉRAL la régulation de nos vies par des grandes organisations est nécessaire pour le fonctionnement de la société industrialo-technologique. Le résultat est un sentiment d’impuissance de la part de la personne moyenne. Il se peut, cependant, que les règlements formels tendront de plus en plus à être remplacés par des outils psychologiques qui nous feront vouloir ce que le système nécessite de nous. (Propagande [14], techniques éducatives, programmes « de santé mentale », etc)

115. Le système DOIT forcer les gens à se comporter de façons qui sont de plus en plus éloignées du modèle naturel de comportement humain. Par exemple, le système a besoin de scientifiques, de mathématiciens et d’ingénieurs. Il ne peut pas fonctionner sans eux. Donc une forte pression est mise sur les enfants pour qu’ils excellent dans ces domaines. Ce n’est pas naturel pour un humain adolescent de passer la plus grande partie de son temps assis à un bureau absorbé dans les études. Un adolescent normal veut passer son temps en contact actif avec le monde réel. Parmi les peuples primitifs les choses que les enfants sont amenés à faire sont en harmonie naturelle avec les impulsions humaines naturelles. Chez les Indiens d’Amérique, par exemple, les garçons étaient entraînés dans des activités extérieures actives – exactement la sorte de choses que les garçons aiment. Mais dans notre société les enfants sont poussés à étudier des sujets techniques, ce que la plupart font à contrecoeur.

116. À cause de la pression constante que le système exerce pour modifier le comportement humain, il y a une augmentation graduelle du nombre de gens qui ne peuvent pas ou ne veulent pas s’adapter aux exigences de la société : sangsues sociales, membres de gangs de jeunes, membres de sectes, rebelles contestataires, saboteurs écologistes radicaux, marginaux et réfractaires de toutes sortes.

117. Dans toute société technologiquement avancée le destin de l’individu DOIT dépendre de décisions qu’il ne peut personnellement influencer significativement. Une société technologique ne peut pas être éclatée en petites communautés autonomes, parce que la production dépend de la coopération de très grands nombres de gens et de machines. Une telle société DOIT être fortement organisée et les décisions qui DOIVENT être prises affectent de très grands nombres des gens. Quand une décision affecte, disons, un million de personnes, alors chacun des individus affectés a, en moyenne, seulement une part d’un millionième dans la décision. Ce qui arrive est d’habitude en pratique que les décisions sont prises par des fonctionnaires ou des cadres de société, ou par des spécialistes techniques, mais même quand le public vote sur une décision le nombre des électeurs est en général trop grand pour que le vote d’un seul individu soit significatif [17]. Ainsi la plupart des individus sont incapables d’influencer de façon mesurable les décisions majeures qui affectent leurs vies. Il n’y a pas de façon concevable d’y remédier dans une société technologiquement avancée. Le système essaye « de résoudre » ce problème en utilisant la propagande pour amener les gens à VOULOIR les décisions qui ont été prises pour eux, mais même si cette « solution » réussissait complètement à faire les gens se sentir mieux, ils s’aviliraient.

118. Les conservateurs et quelques autres préconisent plus « d’autonomie locale ». Les communautés locales avaient vraiment autrefois de l’autonomie, mais cette autonomie devient de moins en moins possible car les communautés locales deviennent plus intriquées avec et dépendantes de systèmes à grande échelle comme les services publics, les réseaux informatiques, les réseaux autoroutiers, les mass-médias, le système médical moderne. Le fait qu’une technologie appliquée en un endroit affecte souvent les gens à d’autres endroits éloignés joue aussi contre l’autonomie. Ainsi l’usage de pesticides ou d’autres produits chimiques près d’un ruisseau peut contaminer l’alimentation en eau à des centaines de kilomètres en aval, et l’effet de serre affecte le monde entier.

119. Le système n’existe pas et ne peut pas exister pour satisfaire les besoins humains. Au contraire, c’est le comportement humain qui doit être modifié pour s’adapter aux besoins du système. Cela n’a aucun rapport avec l’idéologie politique ou sociale qui prétend guider le système technologique. C’est la faute de la technologie, parce que le système est guidé non par l’idéologie, mais par les nécessités techniques [18]. Bien sûr le système satisfait beaucoup de besoins humains, mais en général il le fait seulement dans la mesure où il est dans l’intérêt du système de le faire. Ce sont les besoins du système qui sont primordiaux, pas ceux de l’être humain. Par exemple, le système assure leur nourriture aux gens parce qu’il ne pourrait pas fonctionner si tout le monde mourait de faim; il fait attention aux besoins psychologiques de gens chaque fois qu’il peut COMMODÉMENT le faire, parce qu’il ne pourrait pas fonctionner si trop de gens devenaient déprimés ou rebelles. Mais le système, pour des raisons bonnes, solides, pratiques, doit exercer une pression constante sur les gens pour modeler leur comportement aux besoins du système. Trop d’accumulation d’ordures ? Le gouvernement, les médias, le système éducatif, les écologistes, chacun nous inonde d’une masse de propagande sur le recyclage. Besoin de plus de personnel technique ? Un choeur de voix exhorte les gosses à étudier les sciences. Personne ne s’arrête pour demander s’il n’est pas inhumain de forcer des adolescents à passer la plus grande partie de leur temps à étudier des sujets que la plupart d’entre eux détestent. Quand des travailleurs qualifiés sont mis au chômage par des avancées techniques et doivent subir « un recyclage », personne ne demande si ce n’est pas humiliant pour eux d’être bousculés de cette façon. Il est simplement considéré comme allant de soi que chacun doit se plier aux nécessités techniques et pour une bonne raison : si les besoins humains étaient mis avant les nécessités techniques il y aurait des problèmes économiques, du chômage, des pénuries ou pire. Le concept de « santé mentale » est défini en grande partie dans notre société par la mesure dans laquelle un individu se comporte en accord avec les besoins du système et le fait sans montrer de signe de stress.

120. Les efforts pour faire de la place dans le système à un but dans la vie et à l’autonomie ne sont qu’une plaisanterie. Par exemple, une société, au lieu de faire assembler à chacun de ses employés une seule section d’un catalogue, fit assembler à chacun un catalogue entier et cela était supposé leur donner un objectif et un sentiment d’accomplissement. Quelques sociétés ont essayé de donner plus d’autonomie à leurs employés dans leur travail, mais pour des raisons pratiques cela ne peut d’habitude être fait que dans une mesure très limitée et en tout cas on ne donne jamais aux employés d’autonomie quant aux buts ultimes – leurs efforts « autonomes » ne peuvent jamais être dirigés vers des buts qu’ils choisissent personnellement, mais seulement vers les buts de leur employeur, comme la survie et la croissance de la société. Toute société qui permettrait à ses employés d’agir autrement ferait bientôt faillite. De même dans n’importe quelle entreprise d’un système socialiste, les ouvriers doivent diriger leurs efforts vers les buts de l’entreprise, autrement l’entreprise ne remplirait pas son rôle de partie du système. De nouveau, pour des raisons purement techniques il n’est pas possible pour la plupart des individus ou des petits groupes d’avoir beaucoup d’autonomie dans la société industrielle. Même le petit commerçant n’a généralement qu’une autonomie limitée. En dehors de la nécessité des règlementations du gouvernement, il est limité par le fait qu’il doit s’insérer dans le système économique et se conformer à ses exigences. Par exemple, quand quelqu’un développe une nouvelle technologie, le petit commerçant doit souvent utiliser cette technologie, qu’il le veuille ou non, pour rester compétitif.

LES ‘MAUVAIS’ ASPECTS DE LA TECHNOLOGIE NE PEUVENT PAS ÊTRE SÉPARÉS DES ‘BONS’

121. Une raison supplémentaire pour laquelle la société industrielle ne peut pas être réformée en faveur de la liberté est que la technologie moderne est un système unifié dans lequel toutes les parties dépendent l’une de l’autre. On ne peut pas se débarrasser des « mauvais » aspects de la technologie et conserver seulement les « bons » aspects. Prenez la médecine moderne, par exemple. Le progrès dans la science médicale dépend du progrès dans la chimie, la physique, la biologie, l’informatique et d’autres domaines. Les traitements médicaux avancés exigent un équipement coûteux, de haute technologie qui ne peut être rendu disponible que par une société technologiquement progressiste et économiquement riche. Clairement vous ne pouvez pas avoir beaucoup de progrès en médecine sans l’ensemble du système technologique et tout ce qui va avec.

122. Même si le progrès médical pouvait continuer sans le reste du système technologique, il entraînerait de lui même certains maux. Supposons par exemple que l’on découvre un remède pour le diabète. Les gens avec une tendance génétique au diabète seront alors capables de survivre et de se reproduire aussi bien que les autres. La sélection naturelle contre les gènes du diabète cessera et ces gènes s’étendront partout dans la population. (C’est peut être déjà le cas dans une certaine mesure, puisque le diabète, bien que n’étant pas curable, peut être contrôlé à l’aide de l’insuline). La même chose arrivera avec beaucoup d’autre maladies qui sont liées à la dégradation génétique de la population. La seule solution sera une sorte de programme eugénique ou de génie génétique généralisé des humains, de sorte que l’homme dans l’avenir ne sera plus une création de la nature, ou du hasard, ou de Dieu (selon vos avis religieux ou philosophiques), mais un produit manufacturé.

123. Si vous pensez que le grand gouvernement s’immisce de trop dans votre vie MAINTENANT, attendez seulement que le gouvernement ne commence à réguler la conposition génétique de vos enfants. Cette règlementation suivra inévitablement l’introduction du génie génétique humain, parce que les conséquences du génie génétique non régulé seraient désastreuses [19].

124. La réponse habituelle à ces inquiétudes est de parler « du code déontologique ». Mais une déontologie ne servirait pas à protéger la liberté face au progrès médical; elle ne ferait que rendre pires les problèmes. Une déontologie applicable au génie génétique serait en pratique le moyen de réguler la composition génétique des gens. Quelqu’un (probablement la haute bourgeoisie, surtout) déciderait que telle et telle application du génie génétique sont « éthiques » et que d’autres ne le sont pas, de sorte qu’en pratique ils imposeraient leurs propres valeurs à la composition génétique de la population en général. Même si une déontologie était choisie sur une base complètement démocratique, la majorité imposerait ses propres valeurs à toute minorité qui pourrait avoir une idée différente de ce qui constitue une utilisation « éthique » du génie génétique. La seule déontologie qui protégerait vraiment la liberté serait celle qui interdirait TOUT génie génétique humain et vous pouvez être sûrs qu’un tel code ne sera jamais appliqué dans une société technique. Aucun code qui confinerait le génie génétique dans un rôle mineur ne pourrait tenir longtemps, parce que la tentation présentée par le pouvoir immense des biotechnologies serait irrésistible, d’autant plus que pour la majorité des gens beaucoup de ses applications sembleront bonnes de façon évidente et explicite (l’élimination des maladies physiques et mentales, l’octroi aux gens des capacités dont ils doivent disposer dans le monde d’aujourd’hui). Inévitablement, le génie génétique sera utilisé largement, mais seulement de façons compatibles avec les besoins du système industrialo-technologique. [20]

LA TECHNOLOGIE EST UNE FORCE SOCIALE PLUS PUISSANTE QUE L’ASPIRATION VERS LA LIBERTÉ

125. Il n’est pas possible d’obtenir un compromis DURABLE entre la technologie et la liberté, parce que la technologie est de beaucoup la force sociale la plus puissante et empiète continuellement sur la liberté par des compromis RÉPÉTÉS. Imaginez le cas de deux voisins, dont chacun possède au début la même quantité de terre, mais un des deux est plus puissant que l’autre. Le puissant exige un morceau de la terre de l’autre. Le faible refuse. Le puissant dit, « OK, faisons un compromis. Donnez-moi à la moitié de ce que j’ai demandé. » Le faible n’a que le choix de céder. Quelque temps plus tard le voisin puissant exige un autre morceau de terre, de nouveau il y a un compromis, et ainsi de suite. En imposant une longue série de compromis au plus faible, le puissant obtient finalement toute sa terre. Il en va ainsi du conflit entre la technologie et la liberté.

126. Expliquons pourquoi la technologie est une force sociale plus puissante que l’aspiration vers la liberté.

127. Une avancée technique qui semble ne pas menacer la liberté s’avère souvent la menacer très sérieusement plus tard. Considérons, par exemple, le transport motorisé. Un piéton pouvait autrefois aller où il voulait, à son propre pas sans observer aucun code de la route et était indépendant des systèmes de soutien techniques. Quand les véhicules automobiles ont été introduits ils semblaient augmenter la liberté de l’homme. Ils ne diminuaient pas la liberté du piéton, personne n’était obligé d’avoir une automobile s’il ne le voulait pas et quiconque voulait acheter une automobile pouvait voyager beaucoup plus vite qu’un piéton. Mais l’introduction du transport motorisé a bientôt changé la société d’une façon telle qu’il limite énormément la liberté du piéton. Quand les automobiles sont devenues nombreuses, il est devenu nécessaire de réguler de façon importante leur utilisation. Dans une voiture, particulièrement dans les secteurs très peuplés, on ne peut pas juste aller où on veut à sa propre allure, son mouvement est dirigé par le flux de trafic et selon diverses règles de circulation. On est lié par diverses obligations : obligation du permis de conduire, immatriculation, assurance, contrôle technique, remboursements d’emprunt. De plus, l’utilisation du transport motorisé n’est plus facultative. Depuis l’introduction du transport motorisé l’organisation de nos villes a changé d’une façon telle que la majorité des gens ne vit plus à une distance de leur emploi, des centres commerciaux et des lieux de loisirs compatible avec la marche, ce qui fait qu’ils DOIVENT dépendre de l’automobile pour le transport. Ou alors ils doivent utiliser les transports en commun, et dans ce cas ils ont encore moins de contrôle sur leur mouvement qu’en conduisant une voiture. Même la liberté du piéton est maintenant énormément limitée. Dans la ville il doit continuellement s’arrêter et attendre les feux de signalisation qui sont conçus principalement pour servir le trafic automobile. A la campagne, la circulation automobile rend dangereux et désagréable de marcher le long des routes. (Notez le point important que nous avons illustré par le cas du transport motorisé : Quand un nouvel élément de technologie est introduit comme une option qu’un individu peut accepter ou non comme il le veut, cela ne RESTE pas nécessairement facultatif. Dans de nombreux cas la nouvelle technologie change la société d’une façon telle que les gens se trouvent finalement OBLIGÉS de l’utiliser).

128. Tandis que le progrès technologique COMME UN TOUT restreint continuellement notre sphère de liberté, chaque nouvelle avancée technologique CONSIDÉRÉE ISOLÉMENT semble désirable. L’électricité, la plomberie intérieure, les communications rapides à longue distance … quels arguments pourrait on avoir contre une de ces choses, ou contre toute autre des innombrables avancées technologiques qui ont fait la société moderne ? Il aurait été absurde de résister à l’introduction du téléphone, par exemple. Il offrait beaucoup d’avantages et aucun inconvénient. Pourtant comme nous l’avons expliqué dans les paragraphes 59-76, toutes ces avancées techniques prises ensemble ont créé un monde dans lequel le destin de l’homme moyen n’est plus entre ses propres mains ou entre les mains de ses voisins et amis, mais dans celles de politiciens, de cadres de société et des techniciens et bureaucrates distants et anonymes que comme individu il n’a aucun pouvoir d’influencer [21]. Le même processus continuera dans l’avenir. Prenez le génie génétique, par exemple. Peu de gens résisteront à l’introduction d’une technique génétique qui élimine une maladie héréditaire. Elle ne fait aucun mal apparent et empêche beaucoup de souffrance. Pourtant un grand nombre d’améliorations génétiques prises ensemble feront de l’être humain un produit manufacturé plutôt qu’une création libre du hasard (ou de Dieu, ou de ce que vous voulez, selon vos croyances religieuses).

129. Une autre raison pour laquelle la technologie est une force sociale si puissante est que, dans le contexte d’une société donnée, le progrès technologique avance dans une seule direction; il ne peut jamais être inversé complètement. Une fois qu’une innovation technique a été introduite, les gens en deviennent d’habitude dépendants, à moins qu’elle ne soit remplacée par une autre innovation encore plus avancée. Non seulement les gens deviennent dépendants en tant qu’individus d’un nouvel élément de technologie, mais, même, le système dans son ensemble en devient dépendant. (Imaginez ce qui arriverait aujourd’hui au système si les ordinateurs, par exemple, étaient éliminés). Ainsi le système ne peut évoluer que dans une direction, vers plus de technologisation. La technologie force de façon répétée la liberté à faire un pas en arrière – à moins de renverser le système technologique en son entier.

130. La technologie avance avec grande rapidité et menace la liberté en beaucoup de points différents en même temps (surpopulation, règles et règlements, dépendance croissante des individus de grandes organisations, propagande et autres techniques psychologiques, génie génétique, ingérences dans la vie privée par des dispositifs de surveillance et les ordinateurs, etc). Arrêter CHACUNE des menaces à la liberté exigerait une longue lutte sociale différente. Ceux qui veulent protéger la liberté sont écrasés par le seul nombre de nouvelles attaques et la rapidité avec laquelle elles se développent, par là ils deviennent apathiques et ne résistent plus. Combattre chacune des menaces séparément serait futile. On ne peut espérer le succès qu’en luttant contre le système technologique dans son ensemble; mais c’est une révolution pas une réforme.

131. Les techniciens (nous utilisons ce terme dans son sens large pour décrire ceux qui exécutent une tâche spécialisée qui demande une formation) ont tendance à être si impliqués dans leur travail (leur activité de substitution) que quand un conflit surgit entre leur travail technique et la liberté, ils se décident presque toujours en faveur de leur travail technique. C’est évident dans le cas des scientifiques, mais cela apparaît aussi ailleurs : les éducateurs, les groupes humanitaires, les organisations écologistes n’hésitent pas à utiliser la propagande ou d’autres techniques psychologiques pour réaliser leurs fins louables. Les entreprises et les agences gouvernementales, quand elles le trouvent utile, n’hésitent pas à collecter des information sur les individus sans respect pour leur vie privée. Les organes de police sont fréquemment gênés par les droits constitutionnels des suspects et souvent de personnes totalement innocentes et ils font légalement (ou parfois illégalement) ce qu’ils peuvent pour limiter ou circonvenir ces droits. La plupart de ces éducateurs et, fonctionnaires civils et de police croient en la liberté, la vie privée et les droits constitutionnels, mais quand ceux ci entrent en conflit avec leur travail, ils estiment la plupart du temps que leur travail est plus important.

132. Il est bien connu que les gens travaillent généralement mieux et de façon plus déterminée en luttant pour une récompense qu’en essayant d’éviter une punition ou un résultat négatif. Les scientifiques et les autres techniciens sont motivés principalement par la récompense qu’ils trouvent dans leur travail. Mais ceux qui s’opposent aux invasions technologiques de la liberté travaillent pour éviter un résultat négatif, par conséquent ils ne sont que peu à travailler bien et de façon déterminée à cette tâche décourageante. Si les réformateurs remportaient jamais une victoire significative qui semblait fonder une barrière solide contre de nouvelles érosions de la liberté par le progrès technologique, la plupart aurait tendance à se détendre et à tourner leur attention vers des activités plus agréables. Mais les scientifiques resteraient occupés dans leurs laboratoires et la technologie en progressant trouverait des moyens, quelles que soient les barrières, d’exercer de plus en plus de contrôle sur les individus et de les rendre toujours plus dépendants du système.

133. Aucune disposition sociale, ni lois, ni institution, ni coutume ou code déontologique, ne peut assurer de protection permanente contre la technologie. L’histoire montre que toutes les dispositions sociales sont transitoires; Elles finissent toutes par changer ou s’écrouler. Mais les avancées technologiques sont permanentes dans le contexte d’une civilisation donnée. Supposons par exemple qu’il soit possible de parvenir à quelque disposition sociale qui empêcherait le génie génétique d’être appliqué aux humains, ou l’empêcherait d’être appliqué de façon à menacer la liberté et la dignité. Cela n’empêcherait pas la technologie d’attendre. Tôt ou tard la disposition sociale s’écroulerait. Plus probablement tôt, étant donné le rythme des changements de notre société. Alors le génie génétique commencerait à envahir notre sphère de liberté et cette invasion serait irréversible (à moins de l’écroulement de la civilisation technologique elle-même). Toute illusion sur la réalisation de quoi que ce soit de permanent par des dispositions sociales devrait être dissipée par ce qui arrive actuellement avec la législation environnementale. Il y a quelques années il semblait qu’il y avait des barrières légales solides pour empêcher au moins certaines des pires formes de dégradation environnementale. Un changement du vent politique et ces barrières commence à s’effondrer.

134. Pour toutes les raisons précédentes, la technologie est une force sociale plus puissante que l’aspiration vers la liberté. Mais cette affirmation nécessite une restriction importante. Il semble que pendant les prochaines décennies le système industrialo-technologique subira des tensions sévères en raison des problèmes économiques et environnementaux et particulièrement en raison des problèmes de comportement humain (aliénation, rébellion, hostilité, diverses difficultés sociales et psychologiques). Nous espérons que les tensions par lesquelles le système va probablement passer causeront son effondrement, ou au moins l’affaiblissent suffisamment pour qu’une révolution se produise et soit couronnée de succès, alors à ce moment particulier l’aspiration vers la liberté se sera montrée plus forte que la technologie.

135. Dans le paragraphe 125 nous avons utilisé l’analogie avec un voisin faible qui est dépouillé par un voisin fort qui prend toute sa terre en lui imposant une série de compromis. Mais supposez maintenant que le voisin fort tombe malade, de sorte qu’il soit incapable de se défendre. Le voisin faible peut obliger le fort à lui rendre sa terre, ou il peut le tuer. S’il laisse l’homme fort survivre et le force seulement à rendre sa terre, il est un imbécile, parce que quand l’homme fort ira bien il prendra de nouveau toute la terre pour lui. La seule alternative sensée pour l’homme plus faible est de tuer le fort pendant qu’il en a la possibilité. De la même manière, pendant que le système industriel est malade nous devons le détruire. Si nous acceptons un compromis avec lui et le laissons se remettre de sa maladie, il finira par balayer toute notre liberté.

LES PROBLÈMES SOCIAUX LES PLUS SIMPLES SE SONT MONTRÉS INSOLUBLES

136. Si quelqu’un imagine encore qu’il serait possible de réformer le système de façon à protéger la liberté de la technologie, demandons lui de considérer combien notre société a traité maladroitement et en général sans succès d’autres problèmes sociaux beaucoup plus simples et immédiats. Entre autres, le système a échoué à arrêter la dégradation environnementale, la corruption politique, le traffic de drogue ou la violence domestique.

137. Prenons nos problèmes environnementaux, par exemple. Ici le conflit de valeurs est simple : l’opportunisme économique immédiat contre le sauvetage de certaines de nos ressources naturelles pour nos petits-enfants [22]. Mais sur ce sujet tout ce que nous obtenons c’est beaucoup de blabla et de faux-fuyants de la part des gens qui ont le pouvoir, et aucune ligne claire, cohérente d’action et nous continuons à accumuler des problèmes environnementaux avec lesquels nos petits-enfants devront vivre. Les tentatives pour résoudre les problèmes environnementaux consistent en luttes et compromis entre des factions différentes, dont certaines sont prépondérantes à un moment, d’autres à un autre moment. Le plan d’attaque change avec les courants changeants de l’opinion publique. Ce n’est pas un processus rationnel, ni qui est susceptible de mener à une solution du problème opportune et couronnée de succès. Les problèmes sociaux majeurs, si tant est qu’ils soient « résolus », le sont rarement ou jamais par un plan raisonnable et complet. Ils se mettent juste en place par un processus dans lequel différents groupes en compétition cherchant leur propre intérêt personnel (ordinairement à court terme) [23] arrivent (principalement par hasard) à quelque modus vivendi plus ou moins stable. En fait, les principes que nous avons formulés dans les paragraphes 100-106 rendent douteux qu’une planification sociale rationnelle et à long terme puisse JAMAIS être couronnée de succès.

138. Ainsi il est clair que la race humaine a au mieux une capacité très limitée à résoudre des problèmes sociaux même relativement simples. Comment alors va-t-elle résoudre le problème beaucoup plus difficile et subtil de réconcilier la liberté avec la technologie ? La technologie présente des avantages matériels nets, tandis que la liberté est une abstraction qui signifie des choses différentes pour des gens différents et sa perte est facilement obscurcie par la propagande et le baratin.

139. Et notons cette différence importante : il est concevable que nos problèmes environnementaux (par exemple) puissent un jour être résolus par un plan raisonnable, complet, mais si cela arrive ce sera seulement parce qu’il est dans l’intérêt à long terme du système de résoudre ces problèmes. Mais il n’est PAS dans l’intérêt du système de préserver l’autonomie des petits groupes ou la liberté. Au contraire, il est dans l’intérêt du système de mettre le comportement humain sous contrôle dans la mesure la plus grande possible [24]. Ainsi, tandis que des considérations pratiques peuvent finalement forcer le système à prendre une approche rationnelle et prudente des problèmes environnementaux, des considérations également pratiques forceront le système à réguler le comportement humain toujours plus étroitement (de préférence par des moyens indirects qui masqueront les empiétements sur la liberté). Nous ne sommes pas les seuls à le dire. D’éminents spécialistes des sciences humaines (par exemple James Q. Wilson) ont souligné l’importance « de socialiser » plus efficacement les gens.

LA RÉVOLUTION EST PLUS FACILE QUE LA RÉFORME

140. Nous espérons avoir convaincu le lecteur que le système ne peut pas être réformé pour réconcilier la liberté avec la technologie. La seule issue est de se passer totalement du système industrialo-technologique. Cela implique une révolution, pas nécessairement un soulèvement armé, mais certainement un changement radical et fondamental de la nature de la société.

141. Les gens ont tendance à supposer que, parce qu’une révolution implique un changement beaucoup plus grand qu’une réforme, elle est plus difficile à provoquer que la réforme. En réalité, dans certaines circonstances une révolution est beaucoup plus facile qu’une réforme. La raison en est qu’un mouvement révolutionnaire peut inspirer une intensité d’engagement qu’un mouvement de réforme ne peut pas inspirer. Un mouvement de réforme offre simplement de résoudre un problème social particulier. Un mouvement révolutionnaire offre de résoudre tous les problèmes d’un coup et de créer un monde entièrement nouveau; il fournit la sorte d’idéal pour lequel les gens prendront de grands risques et feront de grands sacrifices. Pour ces raisons il serait beaucoup plus facile de renverser le système technologique en entier que de mettre des contraintes efficaces et permanentes sur le développement d’applications de n’importe quel segment de la technologie, comme le génie génétique, mais dans des conditions appropriées un grand nombre de gens pourraient se consacrer passionnément à une révolution contre le système industrialo-technologique. Comme nous l’avons noté dans le paragraphe 132, les réformateurs qui chercheraient à limiter certains aspects de la technologie travailleraient pour éviter un résultat négatif. Mais les révolutionnaires travaillent pour gagner une récompense puissante – l’accomplissement de leur vision révolutionnaire – et travaillent donc plus dur et avec plus de persévérance que les réformateurs.

142. La réforme est toujours restreinte par la crainte de conséquences douloureuses si les changements vont trop loin. Mais une fois qu’une fièvre révolutionnaire s’est emparée d’une société, les gens sont d’accord pour subir des privations illimitées pour leur révolution. Ceci a été clairement mis en évidence par les Révolutions Française et Russe. Il se peut que dans ces cas une minorité seulement de la population est vraiment engagée pour la révolution, mais cette minorité est suffisamment grande et active pour devenir la force dominante de la société. Nous en aurons plus à dire sur la révolution dans les paragraphes 180-205.

LE CONTRÔLE DU COMPORTEMENT HUMAIN

143. Depuis le début de la civilisation, les sociétés organisées ont dû imposer des pressions sur les gens pour faire fonctionner l’organisme social [25]. Les genres de pressions varient énormément d’une société à un autre. Certaines pressions sont physiques (nourriture insuffisante, travail excessif, pollution environnementale), certains sont psychologiques (bruit, surpopulation, contrainte du comportement des gens dans le moule que la société nécessite). Dans le passé, la nature humaine a été approximativement constante, ou en tout cas n’a varié que dans certaines limites. Par conséquent, les sociétés n’ont été capables de pousser les gens que jusqu’à certaines limites. Quand on a dépassé la limite de l’endurance humaine, les choses ont commencé à aller mal : rébellion, ou crime, ou corruption, ou évasion du travail, ou dépression et autres problèmes mentaux, ou taux de mortalité élevé, ou taux de natalité en baisse ou autre chose, ce qui fait que que la société s’écroulait, ou que son fonctionnement devenait trop inefficace et elle était (rapidement ou graduellement, par conquête, désertion ou évolution) remplacée par une forme plus efficace de société.

144. Ainsi la nature humaine a dans le passé mis certaines limites au développement des sociétés. Les gens pouvaient être poussés seulement jusqu’à un certain point et pas plus loin. Mais aujourd’hui ceci peut changer, parce que la technologie moderne développe des façons de modifier les humains.

145. Imaginons une société qui soumet les gens à des conditions qui les rendent terriblement malheureux, puis leur donne des drogues pour effacer leur tristesse. Science-fiction ? Cela arrive déjà dans une certaine mesure dans notre propre société. Il est bien connu que le taux de dépression clinique a énormément augmenté dans les dernières décennies. Nous croyons que c’est en raison de la perturbation du processus de pouvoir, comme expliqué dans les paragraphes 59-76. Mais même si nous avons tort, l’augmentation du taux de dépression est certainement le résultat de CERTAINES conditions qui existent dans la société d’aujourd’hui. Au lieu de supprimer les conditions qui sont la cause des dépressions, la société moderne donne aux gens des antidépresseurs. En fait, les antidépresseurs sont un moyen de modifier l’état interne d’un individu de façon à lui permettre de tolérer des conditions sociales qu’il trouverait sinon intolérable. (Oui, nous savons que la dépression est souvent d’origine purement génétique. Nous nous référons ici aux cas où l’environnement joue le rôle prédominant.)

146. Les drogues qui affectent l’esprit ne sont qu’un exemple des méthodes de contrôle du comportement humain que la société moderne développe. Examinons d’autres méthodes.

147. Pour commencer, il y a les techniques de surveillance. Des caméras vidéo cachées sont maintenant utilisées dans la plupart des magasins et en beaucoup d’autres endroits, les ordinateurs sont utilisés pour collecter et traiter d’énormes quantités d’information sur les individus. L’information ainsi obtenue augmente énormément l’efficacité de la contrainte physique (c’est-à-dire la police) [26]. Puis il y a les méthodes de propagande, auxquelles les mass-médias fournissent des véhicules efficaces. Des techniques efficaces ont été développées pour gagner les élections, vendre des produits, influencer l’opinion publique. L’industrie du spectacle est un outil psychologique important du système, même probablement quand il diffuse des grandes quantités de sexe et de violence. Le divertissement fournit à l’homme moderne un moyen essentiel d’évasion. Pendant qu’il est absorbé par la télévision, les vidéos, etc, il peut oublier le stress, l’inquiétude, la frustration, l’inassouvissement. Beaucoup de primitifs, quand ils n’ont pas de travail à faire, sont très heureux de rester assis pendant des heures à ne rien faire du tout, parce qu’ils sont en paix avec eux mêmes et leur monde. Mais la plupart des gens modernes doivent être constamment occupés ou distraits, sinon ils « s’emmerdent », c’est-à-dire qu’ils deviennent agités, mal à l’aise, irritables.

148. D’autres techniques frappent plus profond que les précédentes. L’éducation n’est plus simplement une histoire de fesser un gosse quand il ne sait pas ses leçons et lui caresser la tête quand il les sait bien. Cela devient une technique scientifique pour contrôler le développement de l’enfant. Les Sylvan Learning Centers, par exemple, ont eu beaucoup de succès en motivant les enfants pour étudier et des techniques psychologiques sont aussi utilisées avec plus ou moins de succès dans beaucoup d’écoles conventionnelles. Les techniques « d’éducation » que l’on apprend aux parents sont conçues pour faire accepter par les enfants les valeurs fondamentales du système et qu’ils se comportent de façons que le système trouve désirable. Les programmes de « santé mentale », les techniques « d’intervention », la psychothérapie etc. sont apparemment conçus au profit des individus, mais en pratique ils servent en général à inciter les individus à penser et se comporter comme le système le nécessite. (Il n’y a aucune contradiction ici; un individu dont l’attitude ou le comportement le mettent en conflit avec le système se bat contre une force qui est trop puissante pour qu’il la vainque ou lui échappe, par là il va probablement souffrir de stress, de frustration, d’échec. Sa voie sera beaucoup plus facile s’il pense et se comporte comme le système le veut. En ce sens le système agit en faveur de l’individu quand il le rend conforme par un lavage de cerveau). Les mauvais traitements aux enfants sous leur forme brutale et évidente sont désapprouvés dans la plupart sinon toutes les cultures. Torturer un enfant pour une raison insignifiante ou aucune raison du tout est quelque chose qui épouvante presque tout le monde. Mais beaucoup de psychologues interprètent le concept de mauvais traitements beaucoup plus largement. La fessée, utilisée comme partie d’un système rationnel et cohérent de discipline, est elle un mauvais traitement ? La question sera en fin de compte décidée suivant que la fessée a tendance ou non à produire un comportement qui rend la personne bien adaptée au système de société existant. En pratique, l’expression « mauvais traitement » a tendance à être interprétée pour inclure n’importe quelle méthode pédagogique qui produit un comportement qui pose problème au système. Ainsi, quand ils vont au-delà de la prévention de la cruauté évidente et insensible, les programmes pour empêcher « les mauvais traitements aux enfants » sont dirigés vers le contrôle du comportement humain par le système.

149. Vraisemblablement, la recherche continuera à augmenter l’efficacité des techniques psychologiques pour contrôler le comportement humain. Mais nous pensons qu’il est peu probable que des techniques psychologiques seules seront suffisantes pour ajuster les humains au type de société que la technologie est en train de créer. Des méthodes biologiques devront probablement être utilisées. Nous avons déjà mentionnné l’utilisation de drogues dans ce but. La neurologie peut fournir d’autres voies pour modifier l’esprit humain. Le génie génétique des humains commence déjà à arriver sous la forme de la « thérapie génique, » et il n’y a aucune raison de supposer que de telles méthodes ne seront pas finalement utilisées pour modifier les aspects du corps qui affectent le fonctionnement de l’esprit.

150. Comme nous l’avons mentionné dans le paragraphe 134, il semble probable que la société industrielle va entrer dans une période de difficultés sévères, due en partie aux problèmes de comportement humain et en partie aux problèmes économiques et environnementaux. Et une proportion considérable des problèmes économiques et environnementaux du système résulte de la façon dont les gens se comportent. Aliénation, mauvaise opinion de soi, dépression, hostilité, rébellion; enfants qui refusent d’étudier, gangs de jeunes, utilisation de drogues illégales, viols, mauvais traitements aux enfants, autres crimes, sexe non protégé, grossesses adolescentes, croissance démographique, corruption politique, haine raciale, rivalité ethnique, sévères conflits idéologiques (par exemple pour ou contre l’avortement), extrémisme politique, terrorisme, sabotage, groupes contestataires, groupes de haine. Tout ces problèmes menacent la survie même du système. Le système sera FORCÉ d’utiliser tous les moyens pratiques de contrôler le comportement humain.

151. La rupture sociale que nous voyons aujourd’hui n’est certainement pas le résultat du hasard. Elle ne peut être que le résultat des conditions de vie que le système impose aux gens. (Nous avons soutenu que la plus importante de ces conditions est la perturbation du processus de pouvoir). Si le système réussit à imposer un contrôle suffisant du comportement humain pour assurer sa propre survie, une nouvelle ligne de partage dans l’histoire humaine aura été passée. Alors qu’autrefois les limites de l’endurance humaine imposaient des limites au développement des sociétés (comme nous l’avons expliqué dans les paragraphes 143, 144), la société industrialo-technologique sera capable de dépasser ces limites en modifiant les humains, par des méthodes psychologiques ou des méthodes biologiques ou les deux. Dans le futur, les systèmes sociaux ne seront pas ajustés pour répondre aux besoins des humains. Au contraire, l’être humain sera ajusté pour répondre aux besoins du système [27].

152. En général, le contrôle technologique du comportement humain ne sera probablement pas introduit dans une intention totalitaire ou même par un désir conscient de limiter la liberté humaine [28]. Chaque nouvelle étape dans l’affirmation du contrôle de l’esprit humain sera prise comme réponse rationnelle à un problème qui se pose à la société, comme soigner l’alcoolisme, réduire la criminalité ou inciter les jeunes à étudier la science et l’ingénierie. Dans de nombreux cas, il y aura une justification humanitaire. Par exemple, quand un psychiatre prescrit un antidépresseur à un patient dépressif, il fait clairement une faveur à cet individu. Il serait inhumain de refuser un médicament à quelqu’un qui en a besoin. Quand les parents envoient à leurs enfants aux Sylvan Learning Centers pour qu’ils soient manipulés pour devenir enthousiastes envers leurs études, ils le font par souci du bien-être de leur enfant. Il se peut que certains de ces parents regrettent que l’on doive faire une formation spécialisée pour obtenir un travail et que leur gosse doive subir un lavage de cerveau pour devenir un fou d’informatique. Mais que peuvent-ils faire ? Ils ne peuvent pas changer la société et leur enfant pourrait ne pas trouver de travail s’il n’a pas certaines compétences. Donc ils l’envoient à Sylvan.

153. Ainsi le contrôle du comportement humain sera introduit non par une décision calculée des autorités, mais par un processus d’évolution sociale (évolution RAPIDE, toutefois). Il sera impossible de résister au processus, parce que chaque avancée, considérée isolément, semblera être avantageuse, ou au moins le mal impliqué dans l’avancée semblera être moindre que celui qui résulterait d’y renoncer (voir le paragraphe 127). La propagande est par exemple souvent utilisée en vue de buts bénéfiques, tels que décourager les mauvais traitements aux enfants ou la haine raciale [14]. L’éducation sexuelle est évidemment utile, cependant l’effet de l’éducation sexuelle (dans la mesure où elle est efficace) est de priver la famille de la formation des attitudes sexuelles pour mettre celle ci dans les mains de l’Etat représenté par le système scolaire public.

154. Supposons que l’on découvre un trait biologique qui augmente la probabilité qu’un enfant deviendra un criminel et supposons qu’une quelconque thérapie génique puisse supprimer ce trait [29]. Bien sûr la plupart des parents dont les enfants possèdent ce trait leur feront subir la thérapie. Il serait inhumain de faire autrement, puisque l’enfant aurait probablement une vie malheureuse s’il devenait un criminel. Mais beaucoup ou la plupart des sociétés les plus primitives ont une criminalité faible en comparaison de celle de notre société, bien qu’ils n’aient ni méthodes pédagogique high-tech ni punitions sévères. Puisqu’il n’y a aucune raison de supposer que plus d’hommes modernes que d’hommes primitifs ont des tendances agressives innées, la haute criminalité de notre société doit être due aux pressions que les conditions modernes mettent sur les gens, auxquelles beaucoup ne peuvent pas ou ne veulent pas s’adapter. Ainsi un traitement conçu pour supprimer des tendances criminelles potentielles est au moins en partie une façon de re-fabriquer les gens pour qu’ils soient adaptés aux nécessités du système.

155. Notre société a tendance à considérer comme « une maladie » tout mode de pensée ou de comportement qui est incommode pour le système et ceci est plausible parce que quand un individu ne s’insère pas dans le système cela cause une douleur à l’individu ainsi que des problèmes pour le système. Ainsi la manipulation d’un individu pour l’adapter au système est vue comme « un remède » à « une maladie » et donc comme bénéfique.

156. Dans le paragraphe 127 nous avons mis en évidence que si l’utilisation d’un nouvel élément de technologie est INITIALEMENT facultatif, cela ne RESTE pas nécessairement facultatif, parce que la nouvelle technologie tend à changer la société de telle façon que cela devient difficile ou impossible pour un individu de fonctionner sans utiliser cette technologie. Cela s’applique aussi à la technologie du comportement humain. Dans un monde dans lequel la plupart des enfants subissent un programme pour les rendre enthousiastes envers les études, un parent sera presque forcé de faire subir ce programme à son gosse, parce que s’il ne le fait pas, alors le gosse deviendra, comparativement, un ignare et donc un futur chômeur. Ou supposons que l’on découvre un traitement biologique qui, sans effets secondaires indésirables, réduirait énormément le stress psychologique dont tant de personnes souffrent dans notre société. Si un grand nombre de gens veulent subir le traitement, alors le niveau général de stress dans la société sera réduit, de sorte qu’il sera possible pour le système d’augmenter les pressions qui produisent le stress. En fait, quelque chose de ce genre semble déjà être arrivé avec un des outils psychologiques les plus importants de notre société qui permet aux gens de réduire le stress (ou au moins d’y échapper temporairement) , à savoir, le divertissement de masse (voir le paragraphe 147). Notre utilisation du divertissement de masse est « facultative » : Aucune loi n’exige que nous regardions la télévision, écoutions la radio, lisions des magazines. Néanmoins le divertissement de masse est un moyen d’évasion et de réduction du stress dont la plupart d’entre nous est devenu dépendant. Tout le monde se plaint de la mauvaise qualité de la télévision, mais presque tout le monde la regarde. Certains se sont débarrassés de l’habitude de la télé, mais exceptionnel est celui qui pourrait aujourd’hui se passer de TOUTE forme de divertissement de masse. (Pourtant jusqu’à tout à fait récemment dans l’histoire humaine la plupart des gens se portaient très bien sans autre divertissement que celui que chaque communauté locale créait pour elle même). Sans l’industrie du spectacle le système n’aurait probablement pas été capable d’échapper aux conséquences d’induire autant de stress sur nous qu’il le fait.

157. En supposant que la société industrielle survive, il est probable que la technologie acquerra finalement quelque chose qui s’approchera du contrôle complet du comportement humain. Il a été établi sans le moindre doute raisonnable que la pensée et le comportement humain ont une base en grande partie biologique. Comme les expérimentateurs l’ont démontré, des sentiments comme la faim, le plaisir, la colère et la crainte peuvent être déclenchés et supprimés par stimulation électrique des parties appropriées du cerveau. La mémoire peut être effacées en abîmant des parties du cerveau ou amenée à la surface par stimulation électrique. Des hallucinations peuvent être induites ou l’humeur changée par des drogues. Il peut ou non y avoir une âme humaine immatérielle, mais s’il y en a une elle est clairement moins puissante que les mécanismes biologiques du comportement humain. Car si ce n’était pas le cas alors les chercheurs ne seraient pas capables de manipuler si facilement les sentiments humains et le comportement avec des drogues et des courants électriques.

158. Ce serait sans doute peu pratique d’insérer des électrodes dans la tête de tous les gens pour qu’ils puissent être contrôlés par les autorités. Mais le fait que les pensées et les sentiments humains sont si ouverts aux interventions biologiques montre que le problème de contrôler le comportement humain est principalement un problème technique; un problème de neurones, d’hormones et de molécules complexes; le genre de problème qui est accessible à l’attaque scientifique. Étant donnés les résultats remarquable de notre société dans la résolution des problèmes techniques, il est plus que probable que de grandes avancées seront faites dans le contrôle du comportement humain.

159. La résistance publique empêchera-t-elle l’introduction du contrôle technologique du comportement humain ? Certainement si on tentait de le faire d’un coup. Mais comme le contrôle technologique sera introduit par une longue séquence de petites avancées, il n’y aura aucune résistance publique rationnelle et efficace. (Voir les paragraphes 127,132, 153).

160. À ceux qui pensent que tout ceci ressemble à de la science-fiction, nous signalons que la science-fiction d’hier est la réalité d’aujourd’hui. La Révolution Industrielle a radicalement changé l’environnement et le mode de vie de l’homme, et on ne peut qu’attendre que quand la technologie sera de plus en plus appliquée au corps et à l’esprit humain, l’homme lui-même sera changé aussi radicalement que son environnement et son mode de vie l’ont été.

LA RACE HUMAINE À UN CARREFOUR

161. Mais nous anticipons. C’est une chose de développer en laboratoire une série de techniques psychologiques ou biologiques pour manipuler le comportement humain et tout à fait autre chose d’intégrer ces techniques dans un système social qui fonctionne. Ce dernier problème est le plus difficile des deux. Par exemple, tandis que les techniques de psychologie éducative fonctionnent sans aucun doute tout à fait bien dans les « écoles expérimentales » où elles sont développées, il n’est pas nécessairement facile de les appliquer efficacement partout dans notre système éducatif. Nous savons tous à quoi beaucoup de nos écoles ressemblent. Les enseignants sont trop occupés à confisquer les couteaux et les armes à feu des gosses pour les soumettre aux dernières techniques qui en feront des dingues d’informatiques. Ainsi, malgré toutes ses avancées techniques touchant au comportement humain le système n’a pas jusqu’à présent eu un succès impressionnant pour contrôler les êtres humains. Les gens dont le comportement est assez bien sous le contrôle du système sont ceux du type qui pourrait être appelé « bourgeois ». Mais il y a un nombre croissant de gens qui sont d’une manière ou d’une autre des rebelles contre le système : sangsues sociales, gangs de jeunes, membres de sectes, satanistes, nazis, écologistes radicaux, miliciens, etc.

162. Le système est actuellement engagé dans une lutte désespérée pour surmonter certains problèmes qui menacent sa survie, parmi lesquels les problèmes de comportement humain sont les plus importants. Si le système réussit assez rapidement dans l’acquisition d’un contrôle suffisant du comportement humain, il survivra probablement. Autrement il s’écroulera. Nous pensons que la question sera très probablement résolue dans les prochaines décennies, disons 40 à 100 ans.

163. Supposons que le système réchappe de la crise des prochaines décennies. À ce moment-là il devra avoir résolu, ou au moins mis sous contrôle, les principaux problèmes qui se présentent à lui, en particulier celui de « socialiser » les êtres humains; c’est-à-dire rendre les gens suffisamment dociles pour que leur comportement ne menace plus le système. Ceci accompli, il apparaît qu’il n’y aurait pas de nouvel obstacle au développement de la technologie et il avancerait vraisemblablement vers sa conclusion logique, qui est le contrôle complet de tout sur la Terre, y compris les êtres humains et tous les autres organismes importants. Le système peut devenir une organisation unitaire, monolithique, ou il peut être plus ou moins fragmenté et consister en un certain nombre d’organisations coexistant dans un rapport qui inclut des éléments tant de coopération que de compétition, de même qu’aujourd’hui le gouvernement, les sociétés et d’autres grandes organisations coopérent et rivalisent entre eux. La liberté humaine aura en grande partie disparu, parce que les individus et les petits groupes seront impuissants vis à vis des grosses organisations armées de supertechnologies et d’un arsenal d’outils psychologiques et biologiques avancés pour manipuler les êtres humains, en plus des instruments de surveillance et de contrainte physique. Seules quelques personnes auront un réel pouvoir et même eux n’auront probablement qu’une liberté très limitée, parce que leur comportement sera aussi régulé; de même qu’aujourd’hui nos politiciens et cadres de société ne peuvent conserver leur position de pouvoir que tant que leur comportement reste dans certaines limites assez étroites.

164. N’imaginons pas que le système arrêtera de développer de nouvelles techniques pour contrôler les êtres humains et la nature une fois que la crise des prochaines décennies sera passée et qu’un contrôle croissant ne sera plus nécessaire pour la survie du système. Au contraire, une fois que les temps difficiles seront passés le système augmentera son contrôle sur les gens et la nature plus rapidement, parce qu’il ne sera plus gêné par les difficultés du type qu’il rencontre actuellement . La survie n’est pas le motif principal pour étendre le contrôle. Comme nous l’avons expliqué dans les paragraphes 87-90, les techniciens et les scientifiques continuent leur travail en grande partie comme une activité de substitution; c’est-à-dire qu’ils satisfont leur besoin de pouvoir en résolvant des problèmes techniques. Ils continueront à le faire avec un enthousiasme inchangé, et parmi les problèmes les plus intéressants et stimulants pour eux il y aura ceux de comprendre le corps et l’esprit humain et d’intervenir dans leur développement. Pour le « bien de l’humanité, » bien sûr.

165. Mais supposons au contraire que les tensions des prochaines décennies s’avèrent être de trop pour le système. Si le système s’effondre il peut y avoir une période de chaos, « une époque de troubles » comme celles que l’histoire a enregistrées à diverses époques du passé. Il est impossible de prévoir ce qui émergerait d’une telle époque de troubles, mais en tout cas une nouvelle chance serait donnée à la race humaine. Le danger le plus grand est que la société industrielle puisse commencer à se reconstituer dans les quelques premières années après l’effondrement. Certainement il y aura beaucoup de gens (des types affamés de pouvoir particulièrement) qui tiendront beaucoup à remettre les usines au travail.

166. Donc deux tâches se présentent à ceux qui détestent la servitude à laquelle le système industriel réduit la race humaine. D’abord, nous devons travailler à intensifier les tensions sociales dans le système afin d’augmenter la probabilité qu’il s’écroule ou soit suffisamment affaibli pour qu’une révolution contre lui devienne possible. Deuxièmement, il est nécessaire de développer et propager une idéologie qui s’opposera à la technologie et à la société industrielle si et quand le système sera suffisamment affaibli. Et une telle idéologie aidera à assurer que, si et quand la société industrielle s’écroule, ses restes seront brisés au-delà de toute possibilité de réparation, pour que le système ne puisse pas être reconstitué. Les usines devraient être détruites, les livres techniques brûlés, etc.

LA SOUFFRANCE HUMAINE

167. Le système industriel ne s’écroulera pas suite à la seule action révolutionnaire. Il ne sera pas vulnérable à une attaque révolutionnaire à moins que ses propres problèmes internes de développement ne le mènent à des difficultés très sérieuses. Donc si le système s’écroule il le fera soit spontanément, soit par un processus en partie spontané, mais aidé par des révolutionnaires. Si la chute est soudaine, beaucoup de gens mourront, car la population mondiale est devenue si enflée qu’elle ne peut même pas s’alimenter plus longtemps sans technologie de pointe. Même si la chute est assez graduelle pour que la réduction de la population puisse se produire plus par baisse du taux de natalité que par élévation du taux de mortalité, le processus de dés-industrialisation sera probablement très chaotique et impliquera beaucoup de souffrance. Il est naïf de croire possible que la technologie puisse être éliminée progressivement d’une façon ordonnée et sans à-coup, d’autant plus que les technophiles se battront obstinément à chaque étape. Est-ce qu’il est donc cruel de travailler à l’effondrement du système ? Peut-être, mais peut-être pas. En premier lieu, les révolutionnaires ne seront pas capables de démolir le système à moins qu’il ne soit déjà dans de profondes difficultés de sorte qu’il y aurait une bonne chance qu’il finisse par s’effondrer seul de toute façon; et plus le système devient gros, plus désastreuses les conséquences de sa chute; donc il se peut que les révolutionnaires, en accélérant l’apparition de la chute réduisent l’étendue du désastre.

168. En second lieu, il faut comparer la peine et la mort avec la perte de la liberté et de la dignité. Pour beaucoup d’entre nous, la liberté et la dignité sont plus importantes qu’une longue vie ou l’absence de douleur physique. De plus, nous devrons tous mourir un jour et il est peut être mieux de mourir en se battant pour survivre, ou pour une cause, que de vivre une vie longue mais vide et sans but.

169. En troisième lieu, il n’est pas du tout certain que la survie du système mènera à moins de souffrance que sa chute. Le système a déjà causé et continue à causer, d’immenses souffrances dans le monde entier. Des cultures antiques, qui pendant des centaines d’années ont donné aux gens un rapport satisfaisant entre eux et avec leur environnement, ont été brisées par le contact avec la société industrielle et le résultat a été un catalogue entier de problèmes économiques, environnementaux, sociaux et psychologiques. Un des effets de l’intrusion de la société industrielle a été que dans la plus grande partie du monde le contrôle traditionnel de la population a été déséquilibré. De là l’explosion démographique, avec tout ce qu’elle implique. Puis il y a la souffrance psychologique qui est répandue partout dans les pays censément chanceux de l’Ouest (voir les paragraphes 44, 45). Personne ne sait ce qui arrivera suite au trou d’ozone, à l’effet de serre et aux autres problèmes environnementaux qui ne peuvent pas encore être prévus. Et, comme la prolifération nucléaire l’a montré, la nouvelle technologie ne peut pas être maintenue hors des mains des dictateurs et des nations irresponsables du Tiers-Monde. Voudriez-vous spéculer sur ce que l’Irak ou la Corée du Nord feront avec le génie génétique ?

170. « Oh! » Disent les technophiles, « la Science va réparer tout cela! Nous vaincrons la famine, éliminerons la souffrance psychologique, rendrons chacun sain et heureux! » Ouais, sûrement. C’est ce qu’ils ont dit il y a 200 ans. La Révolution Industrielle était censée éliminer la pauvreté, rendre chacun heureux, etc. Le résultat réel a été tout à fait différent. Les technophiles sont désespérément naïfs (ou se mentent) dans leur compréhension des problèmes sociaux. Ils sont inconscients du fait (ou veulent ignorer) que quand de grands changements, même apparemment avantageux, sont introduits dans une société, ils mènent à une longue séquence d’autres changements, dont la plupart sont impossibles à prévoir (paragraphe 103). Le résultat est la rupture de la société. Donc il est très probable que dans leur tentative pour éliminer la pauvreté et la maladie, fabriquer des personnalités dociles, heureuses et ainsi de suite, les technophiles créeront des systèmes sociaux qui seront terriblement perturbés, plus même que le système actuel. Par exemple, les scientifiques se vantent qu’ils élimineront la famine en créant de nouveaux aliments génétiquement élaborés. Mais cela permettra à la population humaine de continuer à s’étendre indéfiniment et il est bien connu que la surpopulation mène à plus de stress et d’agressivité. C’est simplement un exemple des problèmes PRÉVISIBLES qui surgiront. Nous insistons sur le fait que que, comme l’expérience passée l’a montré, le progrès technique mènera à d’autres nouveaux problèmes pour la société beaucoup plus rapidement qu’il n’aura résolu les anciens. Ainsi il faudra aux technophiles une longue période difficile d’essais et d’erreurs pour déboguer leur Meilleur des Mondes (s’ils y arrivent jamais ). En attendant il y aura de grandes souffrances. Donc il n’est pas du tout clair que la survie de la société industrielle impliquerait moins de souffrance que la chute de cette société. La technologie a mis la race humaine dans une situation d’où il n’y a probablement pas d’évasion facile.

L’AVENIR

171. Mais supposons maintenant que la société industrielle réchappe des prochaines décennies et que le système puisse finalement être débogué, de sorte qu’il fonctionne sans à-coup. A quoi ressemblera ce système ? Nous allons considérer plusieurs possibilités.

172. D’abord supposons que les informaticiens réussissent à développer des machines intelligentes qui peuvent faire tout mieux que les humains. Dans ce cas il est probable que tout le travail sera fait par des énormes systèmes fortement organisés de machines et qu’aucun effort humain ne sera nécessaire. Cela peut entraîner deux possibilités. On pourrait permettre aux machines de prendre toutes leurs décisions sans supervision humaine, ou au contraire le contrôle humain des machines pourrait être conservé.

173. Si on permet aux machines de prendre seules toutes leurs décisions, nous ne pouvons faire aucune conjecture quant aux résultats, parce qu’il est impossible de deviner comment ces machines pourraient se comporter. Nous signalons seulement que le destin de la race humaine serait à la merci des machines. On pourrait argumenter que la race humaine ne serait jamais assez idiote pour déléguer tout le pouvoir aux machines. Mais nous ne suggérons ni que la race humaine délèguerait volontairement le pouvoir aux machines, ni que les machines s’empareraient volontairement du pouvoir. Ce que nous suggérons en fait est que la race humaine pourrait facilement se laisser dériver dans une position d’une telle dépendance aux machines qu’elle n’aurait aucun autre choix réel que d’accepter toutes les décisions des machines. Comme la société et les problèmes auxquels elle fait face deviennent de plus en plus complexes et les machines de plus en plus intelligentes, les gens laisseront les machines prendre plus de décisions pour eux, simplement parce que les décisions des machines apporteront de meilleurs résultats que les décisions humaines. Au bout du compte un stade peut être atteint dans lequel les décisions nécessaires pour maintenir le système en fonctionnement seront si complexes que les gens seront incapables de les prendre intelligemment. À ce stade les machines auront le contrôle effectif. Les gens ne pourront pas juste éteindre les machines, parce qu’ils seront si dépendants d’elles que les éteindre serait un suicide.

174. D’un autre côté il est possible que le contrôle humain sur les machines puisse être conservé. Dans ce cas l’homme moyen pourrait avoir le contrôle de certaines de ses machines privées, comme sa voiture ou son ordinateur personnel, mais le contrôle sur les grands systèmes de machines sera entre les mains d’une élite minuscule – comme aujourd’hui, mais avec deux différences. Les techniques étant améliorées l’élite aura un contrôle plus grand sur les masses; et comme le travail humain ne sera plus nécessaire les masses seront superflues, un fardeau inutile pour le système. Si l’élite est impitoyable elle peut décider simplement d’exterminer le gros de l’humanité. Si elle est humaine elle peut utiliser la propagande ou d’autres techniques psychologiques ou biologiques pour réduire le taux de natalité jusqu’à ce que le gros de l’humanité s’éteigne, laissant le monde à l’élite. Ou, si l’élite consiste en libéraux au coeur tendre, ils peuvent décider de jouer le rôle de bons bergers du reste de la race humaine. Ils s’occuperont de ce que les besoins physiques de chacun soient satisfaits, que tous les enfants soient élevés dans des conditions psychologiquement hygiéniques, que chacun ait un passe-temps sain pour le tenir occupé et que quiconque est susceptible de devenir insatisfait subisse un « traitement » pour guérir son « problème ». Bien sûr, la vie sera à ce point sans but que les gens devront être biologiquement ou psychologiquement élaborés soit pour supprimer leur besoin du processus de pouvoir ou leur faire « sublimer » leur besoin de pouvoir en quelque passe-temps inoffensif. Ces humains fabriqués seront peut être heureux dans une telle société, mais ils ne seront certainement pas libres. Ils auront été réduits au statut d’animaux domestiques.

175. Mais supposez maintenant que les informaticiens ne réussissent pas à développer l’intelligence artificielle, de sorte que le travail humain reste nécessaires. Même ainsi, les machines s’occuperont de plus en plus des tâches les plus simples si bien qu’il y aura un excédent croissant d’ouvriers humains aux plus bas niveaux de compétence. (Nous voyons déjà ceci arriver. Il y a beaucoup de gens qui trouvent difficile ou impossible de trouver du travail, parce que pour des raisons intellectuelles ou psychologiques ils ne peuvent pas acquérir le niveau de formation nécessaire pour se rendre utiles dans le système actuel). De ceux qui sont employés, on exigera toujours plus; ils auront besoin de toujours plus de formation, de toujours plus de compétences et devront être toujours plus fiables, conformes et docile, parce qu’ils seront de plus en plus comme les cellules d’un organisme géant. Leurs tâches seront de plus en plus spécialisées, de sorte que leur travail aura, dans un sens, perdu contact avec le monde réel, étant concentré sur une tranche minuscule de la réalité. Le système devra utiliser tous les moyens possibles, ou psychologique ou biologique, de fabriquer des gens dociles, ayant les capacités dont le système a besoin et « sublimant » leur besoin de pouvoir dans quelque tâche spécialisée. Mais l’affirmation que les gens de cette société devront être dociles exige peut être une précision. La société peut trouver la compétition utile, à condition qu’elle trouve des moyens de diriger la compétition dans des directions qui servent les besoins du système. Nous pouvons imaginer une société future dans laquelle il y a une compétition infinie pour les positions de prestige et de pouvoir. Mais seuls très peu de personnes atteindront jamais le sommet, où est le seul pouvoir réel (voir la fin du paragraphe 163). Très répugnante est une société dans laquelle une personne ne peut satisfaire ses besoins de pouvoir qu’en poussant de nombreuses autres personnes hors du chemin et en les privant de LEUR accès au pouvoir.

176. On peut prévoir des scénarios qui incorporent les aspects de plusieurs des possibilités que nous venons de discuter. Par exemple, il se peut que les machines prennent en charge le plus gros du travail qui a une importance pratique réelle, mais que les êtres humains soient tenus occupés en leur laissant le travail relativement sans importance. Il a été suggéré, par exemple, qu’un grand développement des services pourrait fournir du travail aux êtres humains. Ainsi les gens passeraient leur temps à lustrer les chaussures les uns des autres, à se conduire mutuellement en taxi, à faire des objets d’artisanat l’un pour l’autre, à se servir à table l’un l’autre, etc. Cela nous semble une fin profondément méprisable pour la race humaine et nous doutons que beaucoup de gens trouvent l’accomplissement de leur vie dans de telles occupations injustifiées. Ils chercheraient d’autres débouchés dangereux (drogues, crime, sectes, groupes de haine) à moins qu’ils n’aient été fabriqués biologiquement ou psychologiquement pour s’adapter à un tel mode de vie.

177. Inutile de le dire, les scénarios décrits ci-dessus n’épuisent pas toutes les possibilités. Ils indiquent seulement les genres de résultats qui nous semblent les plus probables. Mais nous ne pouvons prévoir aucun scénario plausible qui soit plus acceptable que ceux nous venons de décrire. Il est excessivement probable que si le système industrialo-technologique survit aux 40 à 100 ans prochains, il aura d’ici-là développé certaines caractéristiques générales : les individus (au moins ceux du type « bourgeois », qui sont intégrés dans le système et le font fonctionner et qui ont donc tout le pouvoir) seront plus dépendants que jamais de grandes organisations; ils seront plus « socialisés » que jamais et leurs qualités physiques et mentales seront dans une mesure significative (probablement une très grande mesure) celles qui sont construites en eux plutôt que les résultats du hasard (ou de la volonté de Dieu, ou quoi ou qu’est-ce); et quoi qui puisse rester de la nature sauvage sera réduit aux restes préservés pour la recherche scientifique et tenu sous la surveillance et la gestion des scientifiques (et donc ne sera plus vraiment sauvage). À long terme (disons d’ici à quelques siècles) il est probable que ni la race humaine ni d’autres organismes importants n’existeront tels que nous les connaissons aujourd’hui, parce qu’une fois que vous commencez à modifier des organismes par le génie génétique il n’y a aucune raison de s’arrêter où que ce soit, de sorte que les modifications continueront probablement jusqu’à ce que l’homme et les autres organismes soient complètement transformés.

178. Indépendamment de ce qui sera, il est certain que la technologie crée pour les êtres humains un nouvel environnement physique et social radicalement différent du spectre des environnements auxquels la sélection naturelle a adapté physiquement et psychologiquement la race humaine. Si l’homme n’est pas ajusté artificiellement à ce nouvel environnement, il s’y adaptera par un long et douloureux processus de sélection naturelle. La première possibilité est beaucoup plus probable que la seconde.

179. Il vaudrait mieux mettre à la poubelle tout ce système puant et en tirer les conséquences.

STRATÉGIE

180. Le technophiles nous emmènent tous dans un voyage sans aucune précaution dans l’inconnu. Beaucoup de gens qui comprennent quelque chose de ce que le progrès technologique nous fait prennent encore une attitude passive envers cela parce qu’ils pensent que c’est inévitable. Mais nous (FC) ne pensons pas que c’est inévitable. Nous pensons que cela peut être arrêté, et nous donnerons ici quelques indications sur la façon de le stopper.

181. Comme nous l’avons exposé dans le paragraphe 166, les deux tâches principales sont pour le moment d’encourager les contraintes et l’instabilité sociales dans la société industrielle et de développer et propager une idéologie qui s’oppose à la technologie et au système industriel. Quand le système deviendra suffisamment contraint et instable, une révolution contre la technologie pourra être possible. Le modèle serait semblable à celui des Révolutions Française et Russe. La société française et la société russe, pendant plusieurs décennies avant leurs révolutions respectives, ont montré des signes croissants de contrainte et de faiblesse. En même temps, des idéologies se développaient qui offraient une nouvelle vision du monde qui différait tout à fait de l’ancienne. Dans le cas russe, les révolutionnaires travaillaient activement à saper l’ordre ancien. Puis, quand l’ancien système a été mis sous une contrainte complémentaire suffisante (par la crise financière en France, par la défaite militaire en Russie) il a été balayé par la révolution. Ce que nous proposons est quelque chose dans la même ligne.

182. Il sera objecté contre cela que les Révolutions Française et Russe furent des échecs. Mais la plupart des révolutions ont deux buts. L’un est de détruire une vieille forme de société et l’autre d’installer la nouvelle forme de société imaginée par les révolutionnaires. Les révolutionnaires français et russes échouèrent (heureusement!) à créer la nouvelle sorte de société à laquelle ils aspiraient, mais ils réussirent parfaitement à détruire la forme de société existante.

183. Mais une idéologie, pour gagner un soutien enthousiaste, doit avoir des idéaux positifs en plus d’un négatif; elle doit être POUR quelque chose autant que CONTRE quelque chose. L’idéal positif que nous proposons est la Nature. C’est-à-dire la nature SAUVAGE; ces aspects du fonctionnement de la Terre et de ses êtres vivants qui sont indépendants de la gestion humaine et libres d’interférence et de contrôle humains. Et avec la nature sauvage nous incluons la nature humaine, par quoi nous voulons dire ces aspects du fonctionnement de l’individu humain qui ne sont pas soumis à des règlement par la société organisée, mais sont les produits du hasard, ou du libre arbitre, ou de Dieu (selon vos opinions religieuses ou philosophiques).

184. La nature fait un contre-idéal parfait à la technologie pour plusieurs raisons. La nature (celle qui est hors du pouvoir du système) est l’opposé de la technologie (qui cherche à étendre indéfiniment le pouvoir du système). La plupart des gens reconnaîtront que la nature est belle; certainement elle a un attrait populaire énorme. Les écologistes radicaux tiennent DÉJÀ une idéologie qui glorifie la nature et s’oppose à la technologie [30]. Il n’est pas nécessaire de fonder quelque utopie chimérique ou quelque nouvelle sorte d’ordre social en faveurde la nature. La nature s’occupe d’elle même : c’est une création spontanée qui a existé longtemps avant toute société humaine et pendant des siècles innombrables de nombreuses sortes différentes de sociétés humaines ont coexisté avec la nature sans y faire une quantité excessive de dégâts. Ce n’est qu’avec la Révolution Industrielle que les effets de la société humaine sur la nature sont devenus vraiment dévastateurs. Pour soulager la pression sur la nature il n’est pas nécessaire de créer un type spécial de système social, il est seulement nécessaire de se débarrasser de la société industrielle. D’accord, cela ne résoudra pas tous les problèmes. La société industrielle a déjà fait des dégâts énormes à la nature et cela prendra très longtemps pour guérir les cicatrices. De plus, même des sociétés préindustrielles peuvent faire des dégâts significatifs à la nature. Néanmoins, se débarrasser de la société industrielle fera beaucoup. Cela soulagera le plus mauvais de la pression sur la nature pour que les cicatrices puissent commencer à guérir. Cela supprimera la capacité de la société organisée à encore augmenter son contrôle sur la nature (y compris la nature humaine). Quel que soit le type de société qui pourrait exister après le retrait du système industriel, il est certain que la plupart des gens vivront près de la nature, parce qu’en absence de technologie de pointe il n’y a pas d’autre façon de POUVOIR vivre. Pour s’alimenter ils faut être paysan ou berger ou pêcheur ou chasseur, etc. Et, en général, l’autonomie locale devrait tendre à augmenter, parce que le manque de technologie de pointe et de communications rapides limitera la capacité des gouvernements ou d’autres grandes organisations à contrôler les communautés locales.

185. Quant aux conséquences négatives de l’élimination de la société industrielle – eh bien, vous ne pouvez pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Pour gagner quelque chose vous devez en sacrifier un autre.

186. La plupart des gens détestent les conflits psychologiques. Pour cette raison ils évitent de penser sérieusement aux problèmes sociaux difficiles, et ils aiment que ces problèmes leur soient présentés en termes simples, en noir et blanc : CECI est tout bon et CELA est tout mauvais. L’idéologie révolutionnaire devrait donc être développée sur deux niveaux.

187. A un niveau plus sophistiqué l’idéologie devrait s’adresser aux gens qui sont intelligents, réfléchis et rationnels. L’objectif devrait être de créer un noyau de gens qui seront opposés au système industriel sur une base rationnelle, réfléchie, avec la pleine appréciation des problèmes et des ambiguïtés impliquées et du prix qui devra être payé pour se débarrasser du système. Il est particulièrement important d’attirer des gens de ce type, car ce sont des gens compétents et qu’ils contribueront à en influencer d’autres. Il faudrait s’adresser à ces gens à un niveau aussi rationnel que possible. Les faits ne devraient jamais être intentionnellement déformés et le discours impulsif devrait être évité. Cela ne signifie pas qu’aucun appel ne puisse être fait aux émotions, mais quand on y fait appel on doit prendre soin d’éviter de déformer la vérité ou de faire autre chose qui détruirait la respectabilité intellectuelle de l’idéologie.

188. A un second niveau, l’idéologie devrait être propagée sous une forme simplifiée qui permettra à la majorité irréfléchie de voir le conflit entre la technologie et la nature en termes sans équivoque. Mais même à ce second niveau l’idéologie ne devrait pas être exprimée dans un langage qui est si approximatif, impulsif ou irrationnel qu’il aliène les gens du type réfléchi et rationnel. La propagande à bon marché et immodérée réalise parfois des gains à court terme impressionnants, mais il sera plus avantageux à long terme de conserver la fidélité d’un petit nombre de gens intelligemment engagés que d’éveiller les passions d’une foule irréfléchie et inconstante qui changera d’attitude aussitôt que quelqu’un viendra avec une meilleure astuce de propagande. Cependant, la propagande du type qui pousse à la révolte peut être nécessaire quand le système s’approche du point d’écroulement et qu’il y a une lutte finale entre des idéologies rivales pour déterminer laquelle deviendra dominante quand l’ancienne vision du monde disparaît.

189. Avant cette lutte finale, les révolutionnaires ne devraient pas s’attendre à avoir une majorité de gens de leur côté. L’histoire est faite par des minorités actives et décidées, pas par la majorité, qui a rarement une idée claire et cohérente de ce qu’elle veut vraiment . Jusqu’à ce que le temps vienne pour la poussée finale vers la révolution [31], la tâche des révolutionnaires sera moins de gagner le support tiède de la majorité que de construire un petit noyau de gens profondément engagés. Quant à la majorité, il suffira qu’elle soit consciente de l’existence de la nouvelle idéologie et de la lui rappeler fréquemment; quoique bien sûr il soit désirable d’obtenir le support de la majorité dans la mesure où cela peut être fait sans affaiblir le noyau des gens sérieusement engagés.

190. Toute sorte de conflit social aide à déstabiliser le système, mais on doit être prudent sur les types de conflits qu’on encourage. La ligne de rupture devrait être entre la masse du peuple et l’élite au pouvoir de la société industrielle (politiciens,scientifiques, cadres supérieurs d’entreprise, hauts fonctionnaires, etc ..). Elle ne devrait pas être entre les révolutionnaires et la masse du peuple. Par exemple, ce serait une mauvaise stratégie pour les révolutionnaires de condamner les habitudes de consommation des Américains. Au contraire, l’Américain moyen devrait être dépeint comme une victime de la publicité et du marketing, qui l’ont embobiné pour acheter un tas de saletés dont il n’a pas besoin et qui sont une très piètre compensation pour sa liberté perdue. L’une ou l’autre approche est compatible avec les faits. C’est simplement une question d’attitude de choisir entre blâmer l’industrie publicitaire de manipuler le public et blâmer le public de permettre qu’on le manipule. La stratégie voudrait qu’on évite généralement de blâmer le public.

191. Il faudrait réfléchir à deux fois avant d’encourager un conflit social autre qu’entre l’élite au pouvoir (qui applique la technologie) et le grand public (sur lequel la technologie manifeste son pouvoir). D’une part, les autres conflits tendent à distraire l’attention des conflits importants (entre l’élite au pouvoir et les gens ordinaires, entre la technologie et la nature); d’autre part, d’autres conflits peuvent en réalité tendre à encourager la technologisation, parce que chaque côté dans un tel conflit veut utiliser le pouvoir technologique pour gagner l’avantage sur son adversaire. On le voit clairement dans les rivalités entre nations. Cela apparaît aussi dans les conflits ethniques à l’intérieur des nations. Par exemple, en Amérique beaucoup de leaders noirs tiennent beaucoup à obtenir du pouvoir pour les Afro-Américains en plaçant des noirs dans l’élite technologique. Ils veulent qu’il y ait beaucoup de noirs hauts fonctionnaires, scientifiques, cadres de société et ainsi de suite. De cette façon ils aident à absorber la sous-culture Noire américaine dans le système technologique. En général, il ne faudrait encourager que les conflits sociaux qui peuvent être ajustés au cadre des conflits de pouvoir – l’élite contre les gens ordinaires, la technologie contre la nature.

192. Mais la façon de décourager les conflits ethniques n’est PAS le plaidoyer militant en faveur des droits des minorité (voir les paragraphes 21, 29). Au contraire, les révolutionnaires devraient souligner que bien que les minorités sont effectivement plus ou moins désavantagées, ce désavantage a une signification périphérique. Notre vrai ennemi est le système industrialo-technologique, et dans la lutte contre le système, les distinctions ethniques ne sont d’aucune importance.

193. Le type de révolution que nous envisageons n’impliquera pas nécessairement de soulèvement armé contre aucun gouvernement. Il peut ou non impliquer de la violence physique, mais ce ne sera pas une révolution POLITIQUE. Elle se concentrera sur la technologie et l’économie, pas la politique [32].

194. Les révolutionnaires devraient probablement même ÉVITER d’assumer le pouvoir politique, que ce soit par des moyens légaux ou illégaux, jusqu’à ce que le système industriel soit sous une contrainte critique et n’ait prouvé être un échec aux yeux de la plupart des gens. Supposons par exemple qu’un quelconque parti « vert » gagne le contrôle du Congrès américain dans une élection. Pour éviter de trahir ou de mettre de l’eau dans le vin de leur idéologie ils devraient prendre des mesures vigoureuses pour transformer la croissance économique en décroissance économique. Pour l’homme moyen les résultats apparaîtraient désastreux : il y aurait un chômage massif, des pénuries de matières premières, etc. Même si les conséquences néfastes les plus brutales pouvaient être évitées par une gestion surhumainement habile, les gens devraient quand même commencer à renoncer au luxe auxquels ils sont devenus accros. L’insatisfaction grandirait, le parti « vert » serait renversé aux élections suivantes et les révolutionnaires auraient subi un sérieux revers. Pour cette raison les révolutionnaires ne devraient pas essayer d’acquérir le pouvoir politique tant que le système ne s’est pas mis dans un tel désordre que toutes les privations seront vues comme résultant des échecs du système industriel lui-même et pas de la politique des révolutionnaires. La révolution contre la technologie devra probablement être une révolution par des outsiders, une révolution venant d’en bas et non d’en haut.

195. La révolution doit être internationale et mondiale. Elle ne peut pas être effectuée sur une base nationale. Chaque fois qu’il est suggéré que les Etats-Unis, par exemple, devraient réduire le progrès technique ou la croissance économique, les gens deviennent hystériques et commencent à crier que si nous restons en arrière dans la technologie les Japonais prendront de l’avance de nous. Robots tout puissants ! Le monde quittera son orbite si les Japonais vendent un jour plus de voitures que nous! (Le Nationalisme est un grand promoteur de technologie). Plus raisonnablement, on peut argumenter que si les nations relativement démocratiques du monde restent en arrière dans la technologie tandis que les nations mauvaises et dictatoriales comme la Chine, le Viêt-Nam et la Corée du Nord continuent à progresser, les dictateurs finiront par dominer le monde. C’est pourquoi le système industriel devrait être attaqué dans toutes les nations simultanément, dans la mesure où ceci peut être possible. C’est vrai, il n’y a aucune assurance que le système industriel puisse être détruit approximativement en même temps dans le monde entier et il est même imaginable que la tentative de renverser le système pourrait mener au lieu de cela à la domination du système par des dictateurs. C’est un risque qui doit être pris. Et il vaut la peine de le prendre, car la différence entre un système industriel « démocratique » et un dictatorial est faible comparée avec la différence entre un système industriel et un non-industriel [33]. On pourrait même affirmer qu’un système industriel contrôlé par des dictateurs serait préférable, parce que les systèmes dictatoriaux se montrent d’habitude inefficaces, et qu’ils ont donc plus de chances de s’écrouler. Regardez Cuba.

196. Les révolutionnaires pourraient considérer favoriser les mesures qui ont tendance à lier l’économie du monde dans un tout unifié. Les accords de libre-échange comme le NAFTA et le GATT sont probablement nuisibles pour l’environnement à court terme, mais à long terme ils peuvent s’avérer avantageux parce qu’ils favorisent l’interdépendance économique entre les nations. Il sera plus facile de détruire le système industriel sur une base mondiale si l’économie mondiale est si unifiée que son effondrement dans une seule nation importante mène à son effondrement dans toutes les nations industrialisées.

197. Certains suivent la ligne que l’homme moderne a trop de pouvoir, trop de contrôle sur la nature; ils argumentent en faveur d’une attitude plus passive de la part de la race humaine. Au mieux ces gens s’expriment peu clairement, parce qu’ils ne distinguent pas entre le pouvoir pour de GRANDES ORGANISATIONS et le pouvoir pour des INDIVIDUS et de PETITS GROUPES. C’est une erreur de parler en faveur de l’impuissance et de la passivité, parce que les gens ont BESOIN du pouvoir. L’homme moderne comme entité collective – c’est-à-dire le système industriel – a un pouvoir immense sur la nature et nous (FC) considérons cela comme mauvais. Mais les INDIVIDUS modernes et les PETITS GROUPES D’INDIVIDUS ont beaucoup moins de pouvoir que l’homme primitif n’en a jamais eu. En général, le pouvoir énorme de « l’homme moderne » sur la nature est exercé non par des individus ou de petits groupes, mais par de grosses organisations. Dans la mesure où l’INDIVIDU moderne moyen peut exercer le pouvoir de la technologie, on lui permet de le faire seulement dans des limites étroites et seulement sous la surveillance et le contrôle du système. (Vous avez besoin d’un permis pour tout et avec le permis viennent les règles et les règlements). L’individu a seulement les pouvoirs technologiques que le système veut bien lui donner. Son pouvoir PERSONNEL sur la nature est minime.

198. Les INDIVIDUS primitifs et les PETITS GROUPES avaient en réalité un pouvoir considérable sur la nature; ou il serait peut-être plus correct de dire pouvoir DANS la nature. Quand l’homme primitif avait besoin de se nourrir il savait comment trouver et préparer des racines comestibles, comment suivre à la trace le gibier et le prendre avec des armes faites à la maison. Il savait comment se protéger du chaud, du froid, de la pluie, des animaux dangereux, etc. Mais l’homme primitif endommageait relativement peu la nature parce que le pouvoir COLLECTIF de la société primitive était négligeable comparé au pouvoir COLLECTIF de la société industrielle.

199. Au lieu d’argumenter en faveur de l’impuissance et de la passivité, il faudrait argumenter que le pouvoir du SYSTÈME INDUSTRIEL devrait être brisé et que cela AUGMENTERAIT énormément le pouvoir et la liberté des INDIVIDUS et des PETITS GROUPES.

200. Tant que le système industriel n’aura pas été détruit à fond, la destruction de ce système doit être le SEUL but des révolutionnaires. D’autres buts distrairaient l’attention et l’énergie du but principal. Ce qui est plus important, si les révolutionnaires se permettent d’avoir un autre but que la destruction de la technologie, ils seront tentés d’utiliser la technologie comme un outil pour atteindre cet autre but. S’ils cèdent à cette tentation, ils retomberont directement dans le piège technologique, parce que la technologie moderne est un système unifié et fortement interdépendant, de sorte que, pour conserver un peu de technologie, on se trouve obligé de conserver la PLUS GRANDE PART de la technologie, donc on finit par ne sacrifier que des quantités symboliques de technologie.

201. Supposons par exemple que les révolutionnaires aient comme but « la justice sociale ». La nature humaine étant ce qu’elle est, la justice sociale ne viendra pas spontanément; il faut l’administrer. Pour l’administrer les révolutionnaires devraient conserver l’organisation centrale et le contrôle. Pour cela ils auraient besoin du transport rapide à longue distance et des communications et donc toute la technologie nécessaire pour supporter les systèmes de communication et de transport. Pour nourrir et habiller les pauvres ils devraient utiliser la technologie agricole et industrielle. Et ainsi de suite. Si bien que la tentative d’assurer la justice sociale les forcerait à conserver la plupart des parties du système technique. Ce n’est pas que nous ayons quoi que ce soit contre la justice sociale, mais on ne doit pas lui permettre d’interférer avec l’effort de se débarrasser du système technique.

202. Il serait désespéré pour les révolutionnaires d’essayer d’attaquer le système sans utiliser un peu de technologie moderne. Au minimum ils doivent utiliser les médias de communications pour répandre leur message. Mais ils devraient utiliser la technologie moderne dans seulement UN but : attaquer le système technique.

203. Imaginons un alcoolique assis avec un baril de vin devant lui. Supposons qu’il commence à se dire, « le vin n’est pas mauvais si on l’utilise avec modération. D’ailleurs, on dit que de petites quantités de vin sont même bonnes pour la santé! Ca ne me fera pas de mal si je prends juste un petit verre … » Eh bien nous savons ce qui va arriver. N’oublions jamais que la race humaine avec la technologie est comme un alcoolique avec un baril de vin.

204. Les révolutionnaires devraient avoir autant d’enfants que possible. Il y a une évidence scientifique forte que les attitudes sociales sont héritée dans une mesure significative. Personne ne suggère que l’attitude sociale soit le résultat direct de la constitution génétique d’une personne, mais il apparaît que les traits de personnalité ont tendance, dans le contexte de notre société, à faire une personne avoir plus probablement telle ou telle attitude sociale. Des objections à ces découvertes ont été soulevées, mais ces objections sont faibles et semblent avoir des motifs idéologiques. En tout cas, personne ne nie que les enfants ont tendance en moyenne à avoir des attitudes sociales semblables à celles de leurs parents. De notre point de vue il n’importe pas vraiment que les attitudes soient transmises génétiquement ou par l’éducation. Dans les deux cas elles SONT transmises.

205. Le problème est que beaucoup des gens qui ont tendance à se rebeller contre le système industriel sont aussi concernés par les problèmes de population, donc ils choisissent d’avoir peu ou pas d’enfant. De cette façon ils confient peut être le monde au genre de personnes qui supportent ou du moins acceptent le système industriel. Pour assurer la force de la prochaine génération de révolutionnaires la génération présente doit se reproduire abondamment. De cette manière ils n’empireront le problème de population que légèrement. Et le problème le plus important est de se débarrasser du système industriel, parce qu’une fois que le système industriel n’est plus, la population du monde diminuera nécessairement (voir le paragraphe 167); tandis que si le système industriel survit, il continuera à développer de nouvelles techniques de production de nourriture qui peuvent permettre à la population mondiale de continuer à augmenter presque indéfiniment.

206. En ce qui concerne la stratégie révolutionnaire, les seuls points sur lesquels nous insistons absolument consistent en ce que l’unique but primordial doit être l’élimination de la technologie moderne et que l’on ne peut permettre à aucun autre but de rivaliser avec celui-ci. Pour le reste, les révolutionnaires devraient prendre une approche empirique. Si l’expérience indique que certaines des recommandations faites dans les paragraphes précédents ne vont pas donner de bons résultats, alors ces recommandations devraient être rejetées.

DEUX SORTES DE TECHNOLOGIE

207. Un argument qui sera probablement soulevé contre la révolution que nous proposons est qu’elle doit nécessairement échouer, parce que (affirme-t-on) dans toute l’histoire la technologie a toujours progressé, jamais régressé, donc la régression de la technologie est impossible. Mais cette affirmation est fausse.

208. Nous distinguons entre deux sortes de technologies, que nous appellerons la technologie à petite échelle et la technologie dépendant d’une organisation. La technologie à petite échelle est la technologie qui peut être utilisée par des communautés à petite échelle sans aide extérieure. La technologie dépendant d’une organisation est la technologie qui dépend de l’organisation sociale à grande échelle. Nous ne connaissons aucun cas significatif de régression dans la technologie à petite échelle. Mais la technologie dépendant d’une organisation régresse VRAIMENT quand l’organisation sociale dont elle dépend s’écroule. Par exemple : Quand l’Empire romain a éclaté la technologie à petite échelle des Romains a suvécu parce que n’importe quel artisan de village intelligent pouvait construire, par exemple, une roue à eau, n’importe quel forgeron habile pouvait faire de l’acier par les méthodes romaines, et ainsi de suite. Mais la technologie des Romains dépendant d’une organisation a VRAIMENT régressé. Leurs aqueducs sont tombés en ruine et n’ont jamais été reconstruits. Leurs techniques de construction de routes ont été perdues. Le système romain d’assainissement urbain a été oublié, au point que jusqu’à assez récemment l’assainissement des villes européennes était inférieur à celui de la Rome Antique.

209. La raison pour laquelle la technologie a semblé toujours progresser est que, jusqu’à peut-être un siècle ou deux avant la Révolution Industrielle, la plus grande part de la technologie était une technologie à petite échelle. Mais la plus grande part de la technologie développée depuis la Révolution Industrielle est la technologie dépendant d’une organisation. Prenez le réfrigérateur par exemple. Sans pièces détachées produites en usine ou l’accès aux équipements d’un atelier d’usinage post-industriel il serait pratiquement impossible à une poignée d’artisans locaux de construire un réfrigérateur. Si par miracle ils arrivaient à en fabriquer un, il leur serait inutile sans une source fiable d’énergie électrique. Donc ils devraient endiguer un ruisseau et construire un générateur. Les générateurs exigent de grandes quantités de fil de cuivre. Imaginez vous essayant de faire ce fil sans machinerie moderne. Et où trouveraient-ils un gaz approprié pour la réfrigération ? Il serait beaucoup plus facile de construire une glacière ou de conserver la nourriture par séchage ou fermentation, comme on faisait avant l’invention du réfrigérateur.

210. Donc il est clair que si le système industriel était détruit à fond une fois, la technologie de réfrigération serait rapidement perdue. Il en est de même d’autres technologies dépendant d’une organisation. Et une fois que cette technologie aura été perdue pendant une génération ou à peu près cela prendra des siècles pour la réinventer, de même que ça a pris des siècles pour l’inventer la première fois. Les livres techniques seraient rares et dispersés. Une société industrielle, si on la construit à partir de zéro sans aide extérieure, ne peut être intégrée que par une série d’étapes : Vous avez besoin d’outils pour faire des outils pour faire des outils pour faire des outils. Un long processus de développement économique et de progrès dans l’organisation sociale est nécessaire. Et, même en absence d’une idéologie opposée à la technologie, il n’y a aucune raison de croire que quelqu’un serait intéressé à reconstruire la société industrielle. L’enthousiasme pour « le progrès » est un phénomène particulier à la forme moderne de la société et il semble ne pas avoir existé avant le 17ème siècle à peu près.

211. Au Moyen Age tardif il y avait quatre civilisations principales qui étaient à peu près également « avancées » : l’Europe, le monde Musulman, l’Inde et l’Extrême-Orient (Chine, Japon, Corée). Trois de ces civilisations sont restées plus ou moins stables et seule l’Europe est devenue dynamique. Personne ne sait pourquoi l’Europe est devenue dynamique à ce moment-là; les historiens ont leurs théories mais ce ne sont que des spéculations. En tout cas, il est clair que le développement rapide vers une forme technique de société n’arrive que dans des conditions spéciales. Ainsi il n’y a aucune raison de supposer qu’une régression technologique durable ne puisse pas être provoquée.

212. La société se développerait-elle FINALEMENT de nouveau vers une forme industrialo-technologique ? Peut-être, mais ce n’est pas la peine de s’en inquiéter, puisque nous ne pouvons pas prévoir ou orienter des événements 500 ou 1000 ans dans l’avenir. Ces problèmes devront être traités par les gens qui vivront à ce moment-là.

LE DANGER DU GAUCHISME

213. À cause de leur besoin de rébellion et d’adhésion à un mouvement, les gauchistes ou les personnes de type psychologique semblable ne sont souvent pas attirés par un mouvement rebelle ou activiste dont les buts et les adhérents ne sont pas initialement gauchistes. L’afflux résultant de types gauchisants peut facilement transformer un mouvement non-gauchiste en gauchiste, si bien que des buts gauchistes remplacent ou déforment les buts originaux du mouvement.

214. Pour éviter ceci, un mouvement qui glorifie la nature et s’oppose à la technologie doit prendre une position résolument anti-gauchiste et doit éviter toute collaboration avec des gauchistes. Le gauchisme est à long terme incompatible avec la nature sauvage, avec la liberté humaine et avec l’élimination de la technologie moderne. Le gauchisme est collectiviste; il cherche à lier ensemble le monde entier (tant la nature que la race humaine) dans un tout unifié. Mais ceci implique la gestion de la nature et de la vie humaine par une société organisée et exige une technologie de pointe. Vous ne pouvez pas avoir un monde uni sans transport rapide et communications, vous ne pouvez pas obliger tous les gens à s’aimer mutuellement sans techniques psychologiques perfectionnées, vous ne pouvez pas avoir « une société planifiée » sans la base technologique nécessaire. Par dessus tout, le gauchisme est piloté par le besoin de pouvoir et le gauchiste recherche le pouvoir sur une base collective, par l’identification avec un mouvement de masse ou une organisation. Il n’y a aucune chance que le gauchisme renonce à la technologie, parce que la technologie est une source trop importante de pouvoir collectif.

215. L’anarchiste [34] aussi cherche le pouvoir, mais il le cherche sur une base individuelle ou de petit groupe; il veut que les individus et les petits groupes soient capables de contrôler les circonstances de leur propre vie. Il s’oppose à la technologie parce qu’elle rend les petits groupes dépendants de grandes organisations.

216. Certains gauchistes peuvent sembler s’opposer à la technologie, mais ils s’y opposeront seulement tant qu’ils sont des outsiders et que le système technique est contrôlé par des non-gauchistes. Si le gauchisme devient jamais dominant dans la société, de sorte que le système technologique devient un outil dans les mains des gauchistes, ils l’utiliseront avec enthousiasme et favoriseront sa croissance. Ce faisant ils répéteront un modèle que le gauchisme a suivi à maintes reprises dans le passé. Quand les Bolcheviks en Russie étaient minoritaires, ils s’opposaient vigoureusement à la censure et à la police secrète, ils préconisaient l’autodétermination pour les minorités ethniques, et ainsi de suite; mais aussitôt qu’ils ont pris eux-mêmes le pouvoir, ils ont imposé une censure plus sévère et ont créé une police secrète plus impitoyable que toutes celles qui avaient existé sous les tsars et ils ont opprimé les minorités ethniques au moins autant que les tsars l’avaient fait. Aux Etats-Unis, il y a deux ou trois décennies quand les gauchistes étaient une minorité dans nos universités, les professeurs gauchistes était des partisans vigoureux de la liberté de l’enseignement, mais aujourd’hui, dans ces universités où les gauchistes sont devenus dominants, ils se sont montrés prêts à priver tous les autres de la liberté de l’enseignement. (C’est du « politiquement correct »). Il en sera de même avec les gauchistes et la technologie : ils l’utiliseront pour opprimer tous les autres s’ils peuvent jamais la prendre sous leur contrôle.

217. Dans les révolutions précédentes, les gauchistes du type le plus affamé de pouvoir, à plusieurs reprises, ont d’abord coopéré avec des révolutionnaires non-gauchistes, comme avec des gauchistes de plus d’inclination libertaire, et les ont ensuite dupés pour saisir le pouvoir pour eux. Robespierre l’a fait pendant la Révolution Française, les Bolcheviks pendant la Révolution Russe, les communistes en Espagne en 1938 et Castro et ses disciples à Cuba. Étant donnée l’histoire passée du gauchisme, il serait tout à fait idiot pour des révolutionnaires non-gauchistes d’aujourd’hui de collaborer avec des gauchistes.

218. Divers penseurs ont mis en évidence que le gauchisme est une sorte de religion. Le gauchisme n’est pas une religion au sens strict parce que la doctrine gauchiste ne postule pas l’existence de quelque être surnaturel. Mais pour le gauchiste, le gauchisme joue un rôle psychologique très comparable avec celui que la religion joue pour certaines personnes. Le gauchiste a BESOIN de croire dans le gauchisme; il joue un rôle essentiel dans son économie psychologique. Ses croyances ne sont pas facilement modifiées par la logique ou les faits. Il a une conviction profonde que le gauchisme est moralement Bon avec un B majuscule et qu’il a non seulement le droit, mais le devoir d’imposer la moralité gauchiste à tout un chacun. (Cependant, beaucoup de gens auxquels nous nous référons comme « des gauchistes » ne pensent pas à eux comme des gauchistes et ne décriraient pas leur système de croyances comme le gauchisme. Nous utilisons le terme « gauchisme » parce que nous ne connaissons pas de meilleurs mots pour désigner le spectre de croyances associées qui inclut les movements féministe, des droits gays, du politiquement correct, etc., et parce que ces mouvements ont une affinité forte avec la vieille gauche. Voir les paragraphes 227-230.)

219. Le gauchisme est une force totalitaire. Partout où le gauchisme est dans une position de pouvoir il a tendance à envahir chaque coin privé et à forcer chaque pensée dans un moule gauchiste. C’est en partie à cause du caractère quasi-religieux du gauchisme; tout ce qui est contraire aux croyances des gauchistes représente le Péché. Ce qui est plus important, le gauchisme est une force totalitaire à cause de l’attirance des gauchistes pour le pouvoir. Le gauchiste cherche à satisfaire son besoin du pouvoir par l’identification avec un mouvement social et il essaye d’accomplir le processus de pouvoir en aidant à poursuivre et à atteindre les buts du mouvement (voir le paragraphe 83). Mais il importe peu à quel degré le mouvement à atteint ses buts, le gauchiste n’est jamais satisfait, parce que son activisme est une activité de substitution (voir le paragraphe 41). C’est-à-dire que le motif réel du gauchiste n’est pas d’atteindre les buts ostensibles du gauchisme; en réalité il est motivé par le pouvoir qu’il ressent en luttant et en atteignant ensuite un but social [35].

 Par conséquent le gauchiste n’est jamais satisfait des buts qu’il a déjà atteints; son besoin du processus de pouvoir le mène toujours à poursuivre un nouveau but. Le gauchiste veut l’égalité des chances pour les minorités. Quand il l’a atteint il insiste sur l’égalité statistique des résultats des minorités. Et tant que quelqu’un abrite dans un coin de son esprit une attitude négative envers une certaine minorité, le gauchiste se doit de le rééduquer. Et les minorités ethniques ne suffisent pas; on ne peut permettre à personne d’avoir une attitude négative envers les homosexuels, les handicapés, les gros, les vieux, les laids et ainsi de suite. Il ne suffit pas que le public soit informé des dangers du tabac; un avertissement doit être imprimé sur chaque paquet de cigarettes. Puis la publicité pour les cigarettes doit être limitée sinon interdite. Les activistes ne seront jamais satisfaits tant que le tabac n’est pas proscrit et après cela ce sera l’alcool et puis les aliments sans valeur nutritive, etc. Les activistes ont combattu les mauvais traitements aux enfants, ce qui est raisonnables. Mais maintenant ils veulent interdire toute fessée. Quand ils l’auront fait ils voudront interdire quelque chose d’autre qu’ils considèrent malsain, et puis une autre chose et encore un autre. Ils ne seront jamais satisfaits jusqu’à ce qu’ils aient le contrôle complet de toutes les pratiques d’éducation. Et ensuite ils passeront à une autre cause.

220. Supposons que vous ayez demandé aux gauchistes de faire une liste de TOUTES les choses qui sont mauvaises dans la société et supposez ensuite que vous ayez institué CHAQUE changement social qu’ils ont exigé. On ne se tromperait pas en prédisant qu’en deux ou trois ans la majorité des gauchistes trouverait quelque chose de nouveau à se plaindre, quelque nouveau « mal » social à corriger parce que, de nouveau, le gauchiste est motivé moins par la détresse pour les maux de la société que par le besoin de satisfaire son attirance pour le pouvoir en imposant ses solutions à la société.

221. À cause des restrictions que leur haut niveau de socialisation met sur leurs pensées et leur comportement, beaucoup de gauchistes du type sur-socialisé ne peuvent pas rechercher le pouvoir par les mêmes voies que d’autres gens. Pour eux l’attirance pour le pouvoir n’a qu’un débouché moralement acceptable et c’est la lutte pour imposer leur morale à chacun.

222. Les gauchistes, particulièrement ceux du type sursocialisé, sont de Vrais Croyants dans le sens du livre d’Eric Hoffer, « The True Believer ». Mais tous les Vrais Croyants ne sont pas du même type psychologique que les gauchistes. Vraisemblablement un Nazi vraicroyant, par exemple est très différent psychologiquement d’un gauchiste vraicroyant. À cause de leur capacité à une dévotion absolue pour une cause, les Vrais Croyants sont un ingrédient utile, peut-être nécessaire, de n’importe quel mouvement révolutionnaire. Ceci pose un problème que nous devons admettre ne pas savoir comment gérer. Nous ne sommes pas sûrs de la façon d’exploiter les énergies du Vrai Croyant en faveur d’une révolution contre la technologie. Tout ce que nous pouvons dire aujourd’hui est qu’un Vrai Croyant ne sera jamais une recrue sûre pour la révolution à moins que son engagement ne soit exclusivement la destruction de la technologie. S’il a aussi à un autre idéal, il pourrait vouloir utiliser la technologie comme outil pour poursuivre cet autre idéal (voir les paragraphes 220, 221).

223. Certains lecteurs pourraient dire, « Ces histoires sur le gauchisme sont un tas de merde. Je connais Jean et Jeanne qui sont gauchisants et ils n’ont pas toutes ces tendances totalitaires ». Il est tout à fait vrai que beaucoup de gauchistes, probablement même une majorité numérique, sont des gens convenables qui croient sincèrement à la tolérance pour les valeurs des autres (jusqu’à un certain point) et qui ne voudraient pas utiliser des méthodes autoritaires pour atteindre leurs buts sociaux. Nos remarques sur le gauchisme ne sont pas destinées à s’appliquer à chaque gauchiste individuel, mais à décrire le caractère général du gauchisme comme un mouvement. Et le caractère général d’un mouvement n’est pas nécessairement décidé par les proportions numériques des différentes sortes de personnes impliquées dans le mouvement.

224. Les gens qui accèdent aux positions de pouvoir dans les mouvements gauchistes ont tendance à être les gauchistes du type le plus affamé de pouvoir parce que les gens affamés de pouvoir sont ceux qui s’efforcent le plus d’accéder aux positions de pouvoir. Une fois que les types affamés de pouvoir ont pris le contrôle du mouvement, il y a beaucoup de gauchistes d’une race plus tendre qui désapprouvent intérieurement beaucoup d’actions des leaders, mais ne peuvent pas se résoudre à s’y opposer. Ils ont BESOIN de leur foi dans le mouvement et parce qu’ils ne peuvent pas renoncer à cette foi ils accompagnent les leaders. C’est vrai, CERTAINS gauchistes ont pour de bon le courage de s’opposer aux tendances totalitaires qui apparaissent, mais ils perdent progressivement, parce que les types affamés de pouvoir sont mieux organisés, sont plus impitoyables et Machiavéliques et ont fait attention de se bâtir une forte base de pouvoir.

225. Ces phénomènes sont apparu clairement en Russie et d’autres pays qui ont été pris par les gauchistes. De même avant l’effondrement du communisme en URSS, les gauchisants de l’Ouest critiquaient rarement ce pays. Si on les poussait à bout ils admettaient que l’URSS avait fait beaucoup de mauvaises choses, mais alors ils essayaient de trouver des excuses pour les communistes et commenceraient à parler des fautes de l’Ouest. Ils s’opposaient toujours à la résistance militaire Occidentale contre l’agression communiste. Les types gauchisants dans le monde entier ont vigoureusement protesté contre l’action militaire U.S. au Viêt-Nam, mais quand l’URSS a envahi l’Afghanistan ils n’ont rien fait. Ce n’est pas qu’ils approuvaient les actions soviétiques; mais à cause de leur foi gauchiste, ils ne pouvaient simplement pas supporter de se mettre en opposition avec le communisme. Aujourd’hui, dans celles de nos universités où « le politiquement correct » est devenu dominant, il y a probablement beaucoup de types de gauchisants qui qui à titre privé désapprouvent la suppression de la liberté de l’enseignement, mais de toute façon ils s’en accommodent.

226. Ainsi le fait que beaucoup de gauchistes individuels sont personnellement doux et assez tolérants n’empêche en aucun cas le gauchisme dans son ensemble d’avoir une tendance totalitaire.

227. Notre discussion du gauchisme a une faiblesse sérieuse. Ce que nous entendons par le mot « gauchiste » est toujours loin d’être clair. Il ne semble pas que nous puissions y faire grand chose. Aujourd’hui le gauchisme est fragmenté en un spectre entier de mouvements activistes. Et encore tous les mouvements activistes ne sont pas gauchistes et quelques mouvements activistes (par exemple, les écologistes radicaux) semble inclure tant des personnalités du type gauchiste que des personnalités de type absolument non-gauchistes qui feraient mieux de ne pas collaborer avec des gauchistes. Les variétés de gauchistes se fondent graduellement dans les variétés de non-gauchistes et nous-mêmes serions souvent en difficulté pour décider si un individu donné est ou n’est pas un gauchiste. Dans la mesure où elle est définie, notre conception du gauchisme l’est par la discussion que nous en avons donné dans cet article et nous pouvons seulement conseiller au lecteur d’utiliser son propre jugement pour décider qui est un gauchiste.

228. Mais il sera utile de lister quelques critères pour diagnostiquer le gauchisme. Ces critères ne peuvent pas être appliqués sans ambiguïté. Certains individus peuvent correspondre à certains des critères sans être des gauchistes, certains gauchistes peuvent ne correspondre à aucun des critères. De nouveau, il faut simplement utiliser son jugement.

229. Le gauchiste est orienté vers le collectivisme à grande échelle. Il souligne le devoir de l’individu à servir la société et le devoir de la société à s’occuper de l’individu. Il a une attitude négative envers l’individualisme. Il prend souvent un ton moralisateur. Il a tendance à être pour le contrôle des armes à feu, pour l’éducation sexuelle et d’autres méthodes éducatives psychologiquemenet « éclairées », pour la planification, pour la discrimination positive, pour le multiculturalisme. Il a tendance à s’identifier avec les victimes. Il a tendance à être contre la compétition et contre la violence, mais il trouve souvent des excuses pour les gauchistes qui commettent effectivement des violences. Il aime utiliser les rengaines communes de la gauche comme « racisme », « sexisme », « homophobie », « capitalisme », « impérialisme », « néocolonialisme »,  » génocide, » « changement social, » « justice sociale, » « responsabilité sociale. » Le meilleur trait diagnostique du gauchiste est peut être sa tendance à sympathiser avec les mouvements suivants : féminisme, droits gays, droits ethniques, droits des handicapés, droits des animaux, politiquement correct. Quiconque sympathise fortement avec TOUS ces mouvements est presque certainement un gauchiste [36].

230. Les gauchistes les plus dangereux, c’est-à-dire ceux qui sont les plus affamés de pouvoir, sont souvent caractérisés par l’arrogance ou par une approche dogmatique de l’idéologie. Cependant, les gauchistes les plus dangereux de tous sont peut être certains types sursocialisés qui évitent les démonstrations irritantes d’agressivité et s’abstiennent d’afficher leur gauchisme, mais travaillent tranquillement et discrètement à promouvoir les valeurs collectivistes, les techniques psychologiques « éclairées » pour socialiser les enfants, la dépendance de l’individu du système, et ainsi de suite. Ces crypto-gauchistes (comme nous pouvons les appeler) ressemblent à certains types bourgeois pour autant que l’action pratique soit concernée, mais différent d’eux dans la psychologie, l’idéologie et la motivation. Le bourgeois ordinaire essaye d’amener les gens sous contrôle du système pour protéger son mode de vie, ou il le fait simplement parce que son attitude est conventionnelle. Le crypto-gauchiste essaye d’amener les gens sous le contrôle du système parce qu’il est un Vrai Croyant d’une idéologie collectiviste. Le crypto-gauchiste se différencie du gauchiste moyen du type sursocialisé par le fait que ses impulsions rebelles sont plus faibles et qu’il est plus fermement socialisé. Il se différencie du bourgeois bien socialisé ordinaire par le fait qu’il y a un manque profond en lui qui lui rend nécessaire de se consacrer à une cause et de s’immerger dans une collectivité. Et peut-être son attirance (bien sublimée) pour le pouvoir est elle plus forte que celle du bourgeois moyen.

NOTE FINALE

231. Partout dans cet article nous avons fait des déclarations imprécises et des déclarations auxquelles auraient dû être attachées des restrictions et des réserves ; et certaines de nos déclarations sont peut être catégoriquement fausses. Le manque d’information suffisante et le besoin de brièveté nous a rendu impossible de formuler nos affirmations de façon plus précise ou d’ajouter toutes les précisions nécessaires. Et bien sûr dans une discussion de cette sorte il faut s’appuyer lourdement sur le jugement intuitif et celui ci peut parfois être faux. Donc nous ne prétendons pas que cet article exprime plus qu’une approximation grossière de la vérité.

232. Nous sommes tout de même raisonnablement confiants que les grands traits généraux de l’image que nous avons dépeinte ici sont grossièrement corrects. Nous avons décrit le gauchisme en sa forme moderne comme un phénomène particulier à notre temps et comme un symptôme de la perturbation du processus de pouvoir. Mais nous pourrions probablement avoir tort sur ce point. Les types sursocialisés qui essayent de satisfaire leur attirance pour le pouvoir en imposant leur morale aux autres sont certainement là depuis longtemps. Mais nous PENSONS que le rôle décisif joué par les sentiments d’infériorité, le manque de confiance en soi, l’impuissance, l’identification avec les victimes par des gens qui ne sont pas des victimes, est une particularité du gauchisme moderne. L’identification avec les victimes par des gens qui n’en sont pas peut dans une certaine mesure être trouvée dans le gauchisme du 19ème siècle et les débuts du Christianisme, mais pour autant que nous puissions discerner, les symptômes de manque de confiance en soi, etc, étaient loin d’être aussi évidents dans ces mouvements, ou d’autres, que dans le gauchisme moderne. Mais nous ne sommes pas en position d’affirmer avec assurance qu’aucun mouvement de ce genre n’a existé avant le gauchisme moderne. C’est une question significative à laquelle les historiens doivent prêter attention.



NOTES

1. (Paragraphe 19) Nous affirmons que TOUS, ou même la plupart, des voyous et des compétiteurs impitoyables souffrent d’un sentiment d’infériorité.

2. (Paragraphe 25) Pendant la période Victorienne beaucoup de personnes sursocialisées souffraient de problèmes psychologiques sérieux suite à la répression ou la tentative de réprimer leurs sensations sexuelles. Freud a apparemment basé ses théories sur des personnes de ce type. Aujourd’hui la cible de la socialisation a glissé du sexe à l’agression.

3. (Paragraphe 27) N’incluant pas nécessairement les spécialistes des sciences « dures » de l’ingénieur.

4. (Paragraphe 28) Il y a beaucoup d’individus de la bourgeoisie qui résistent à certaines de ces valeurs, mais d’habitude leur résistance est plus ou moins secrète. Une telle résistance apparaît seulement dans une mesure très limitée dans les mass-médias. La poussée principale de propagande dans notre société est en faveur des valeurs exposées.

Les raisons principales pour lesquelles ces valeurs sont devenues, pour ainsi dire, les valeurs officielles de notre société sont qu’elles sont utiles pour le système industriel. La violence est découragée parce qu’elle perturbe le fonctionnement du système. Le racisme est découragé parce que les conflits ethniques perturbent aussi le système et que la discrimination gâche le talent des membres de groupes minoritaires qui pourraient être utiles pour le système. La pauvreté doit être « guérie » parce que le sous-prolétariat cause des problèmes au système et que le contact avec le sous-prolétariat démoralise les autres classes. Les femmes sont encouragées à avoir une carrière parce que leurs talents sont utiles pour le système et, plus important encore, parce qu’en ayant des emplois stables les femmes deviennent mieux intégrées dans le système et liées directement à lui plutôt qu’à leurs familles. Cela aide à affaiblir la solidarité de famille. (Les dirigeants du système disent qu’ils veulent renforcer la famille, mais ils veulent direen fait qu’ils veulent que la famille soit un outil efficace pour socialiser les enfants en accord avec les besoins du système. Nous exposons dans les paragraphes 51,52 que le système ne peut pas se permettre de laisser la famille ou d’autres groupes sociaux à petite échelle être forts ou autonomes).

5. (Paragraphe 42) On peut affirmer que la majorité des gens ne veut pas prendre de décisions personnelles, mais préfère que des dirigeants pensent pour eux. Il y a un élément de vérité dans cela. Les gens aiment prendre des décisions sur les petites questions, mais prendre des décisions sur des questions difficiles, fondamentales exige de faire face à des conflits psychologiques et la plupart des gens détestent les conflits psychologiques. Par là ils ont tendance à compter sur d’autres dans les décisions difficiles à prendre. La majorité des gens sont des suiveurs naturels, pas des leaders, mais ils aiment avoir un accès personnel direct à leurs leaders et participer dans une certaine mesure aux prises de décisions difficiles. Au moins à ce degré ils ont besoin d’autonomie.

6. (Paragraphe 44) Certains des symptômes décrits sont semblables à ceux montrés par les animaux en cage.

Pour expliquer comment ces symptômes résultent de la privation associée au processus de pouvoir :

La compréhension de la nature humaine par le bon sens nous dit que le manque de buts dont l’accomplissement exige des efforts mène à l’ennui et que l’ennui durable aboutit souvent à la dépression. L’échec à atteindre ses buts mène à la frustration et à la baisse du respect de soi. La frustration mène à la colère, la colère à l’agression, souvent sous la forme de mauvais traitements au conjoint ou aux enfants. Il a été montré que la frustration prolongée mène généralement à la dépression et que la dépression a tendance à causer la culpabilité, des troubles du sommeil, des désordres alimentaires et de mauvais sentiments envers soi même. Ceux qui ont une tendance dépressive cherchent le plaisir comme antidote; d’où l’hédonisme insatiable et le sexe excessif, ou avec des perversions comme moyen d’obtenir de nouveaux stimuli. L’ennui a aussi tendance à causer une recherche excessive de plaisir car, manquant d’autres buts, les gens utilisent souvent le plaisir comme un but. Voir le diagramme associé. Ce qui précéde est une simplification. La réalité est plus complexe et bien sûr la privation en rapport avec le processus de pouvoir n’est pas la SEULE cause des symptômes décrits. À propos, quand nous mentionnons la dépression nous ne voulons pas nécessairement dire une dépression assez sévère pour être traitée par un psychiatre. Souvent seules les formes atténuées de dépression sont impliquées. Et quand nous parlons de buts nous ne voulons pas nécessairement parler de buts à long terme et sérieusement réfléchis. Pour beaucoup ou la plupart des gens au cours de la plus grande part de l’histoire humaine, les buts d’une existence chiche (fournissant simplement à soi et sa famille la nourriture quotidienne) ont été tout à fait suffisants.

7. (Paragraphe 52) Une exception partielle peut être faite pour quelques groupes passifs, introvertis, comme les Amish, qui ont peu d’effet sur la société plus large. A part ceux-ci, quelques véritables communautés à petite échelle existent effectivement en Amérique aujourd’hui. Par exemple, les gangs de jeunes et les sectes. Chacun les considère comme dangereux et ils le sont, parce que les membres de ces groupes sont loyaux principalement l’un envers l’autre plutôt qu’envers le système, en conséquence le système ne peut pas les contrôler. Ou prenez les gitans. Les gitans échappent généralement aux condamnations pour vol ou fraude parce que leurs loyautés sont telles qu’ils peuvent toujours obtenir d’autres gitans un témoignage qui « prouve » leur innocence. Évidemment le système aurait de sérieux problèmes si trop de gens appartenaient à de tels groupes. Certains des penseurs chinois du début du 20ème siècle qui s’intéressaient à la modernisation de la Chine ont reconnu la nécessité de détruire les groupes sociaux à petite échelle comme la famille :  » (Selon Sun Yat-Sen) le peuple chinois avait besoin d’une nouvelle montée de patriotisme, qui mènerait à un transfert de fidélité de la famille à l’état … (Selon Li Huang) les attachements traditionnels, particulièrement à la famille devaient être abandonnés pour que le nationalisme se développe en Chine. » (Chester C. Tan, La Pensée Politique Chinoise au Vingtième Siècle », page 125, page 297).

8. (Paragraphe 56) Oui, nous savons que l’Amérique du 19ème siècle avait ses problèmes et qu’ils étaient sérieux, mais pour rester brefs nous devons nous exprimer en termes simplifiés.

9. (Paragraphe 61) Nous laissons de côté le sous-prolétariat. Nous parlons de la majorité.

10. (Paragraphe 62) Certains spécialistes des sciences humaines, éducateurs, professionnels de la « santé mentale » et ainsi de suite font de leur mieux pour pousser les besoins sociaux dans le groupe 1 en essayant de faire en sorte que chacun ait une vie sociale satisfaisante.

11. (Paragraphes 63, 82) Le besoin d’acquisition matérielle infinie est il vraiment une création artificielle de la publicité et du marketing ? Il n’y a certainement aucun besoin humain inné pour l’acquisition matérielle. Il y a eu beaucoup de cultures dans lesquelles les gens désiraient peu de richesses matérielles au-delà de ce qui était nécessaire pour satisfaire leurs besoins physiques de base (aborigènes australiens, culture traditionnelle des paysans mexicains, certaines cultures africaines). D’un autre côté il y a aussi eu beaucoup de cultures préindustrielles dans lesquelles l’acquisition matérielle jouait un rôle important. Donc nous ne pouvons pas affirmer que la culture actuelle orientée sur l’acquisition est exclusivement une création de la publicité et du marketing. Mais il est clair que la publicité et le marketing ont eu un rôle important dans la création de cette culture. Les grosses sociétés qui dépensent des millions en publicité ne feraient pas ce genre de dépenses sans preuve solide qu’elles en sont remboursées par des ventes accrues. Un membre de FC a rencontré un directeur commercial il y a deux ou trois ans qui fut assez franc pour lui dire, « Notre travail est de faire les gens acheter des choses dont ils ne veulent pas et n’ont pas besoin. » Il a alors décrit comment un novice non formé présenterait aux gens des faits sur un produit et ne vendrait rien du tout, tandis qu’un vendeur professionnel formé et expérimenté vendrait de grandes quantités aux mêmes gens. Cela montre que les gens sont manipulés pour acheter des choses qu’ils ne veulent pas vraiment.

12. (Paragraphe 64) Le problème de l’absence de but semble être devenu moins sérieux durant les 15 dernières années environ, parce que les gens se sentent maintenant moins qu’auparavant en sécurité physiquement et économiquement et le besoin de sécurité leur fournit un but. Mais l’absence de but a été remplacée par la frustration due à la difficulté d’obtenir la sécurité. Nous soulignons le problème de l’absence de but parce que les libéraux et les gauchistes voudraient résoudre nos problèmes sociaux en donnant mission à la société de garantir la sécurité de chacun; mais si cela pouvait être fait cela ramènerait seulement le problème de l’absence de but. Le problème réel n’est pas que la société assure bien ou mal la sécurité des gens; l’ennui est que les gens dépendent du système pour leur sécurité plutôt que l’avoir entre leurs propres mains. Ceci, à propos, fait partie de la raison pour laquelle certaines personnes s’énervent sur le droit de porter des armes; la possession d’une arme à feu met cet aspect de leur sécurité entre leurs propres mains.

13. (Paragraphe 66) Les efforts des Conservateurs pour diminuer la quantité de règlements du gouvernement a peu d’avantages pour l’homme moyen. D’une part, seulement une fraction des règlements peut être éliminée parce que la plupart des règlements sont nécessaires. D’autre part, la dérèglementation affecte surtout les affaires plutôt que l’individu moyen, ce qui fait que son effet principal est de prendre le pouvoir au gouvernement pour le donner aux sociétés privées. Ce que cela signifie pour l’homme moyen c’est que l’interférence du gouvernement dans sa vie est remplacée par l’interférence de grosses sociétés, à qui l’on peut permettre, par exemple, de rejeter plus de produits chimiques qui se retrouvent dans son alimentation en eau et lui donnent le cancer. Les conservateurs prennent juste l’homme moyen pour un gogo, exploitant son ressentiment contre le Grand Gouvernement pour assurer le pouvoir des Grandes Entreprises.

14. (Paragraphes 73, 114, 153) Quand quelqu’un approuve le but pour lequel la propagande est utilisée dans un cas donné, il l’appelle généralement « éducation » ou y applique quelque euphémisme semblable. Mais la propagande est la propagande indépendamment du but pour lequel elle est utilisée.

15. (Paragraphe 83) Nous n’exprimons pas d’approbation ou de désapprobation sur l’invasion du Panama. Nous l’utilisons seulement pour illustrer un point.

16. (Paragraphe 95) Quand les colonies américaines étaient sous l’autorité britannique il y avait des garanties légales de liberté moindres et moins efficaces qu’après que la Constitution Américaine fut entrée en vigueur, cependant il y avait plus de liberté personnelle en Amérique préindustrielle, tant avant qu’après la Guerre d’Indépendance, qu’il n’y en avait après que la Révolution Industrielle ait pris dans ce pays. Nous citons « Violence in America: Historical and Comparative perspectives », édité par Hugh Davis Graham et Ted Robert Gurr, Chapitre 12 par Roger Lane, pages 476-478 : « l’augmentation progressive des standards de propriété et avec elle la dépendance croissante de l’application de la loi officielle (dans l’Amérique du 19ème siècle) … étaient communs à la société entière … Le changement du comportement social est si durable et si répandu qu’il suggère une connexion avec le plus fondamental des processus sociaux contemporains; celui de l’urbanisation industrielle elle-même … » Le Massachusetts en 1835 avait une population d’environ 660 940 personnes, 81 pour cent de ruraux, presqu’entièrement préindustriels et indigènes. Ses citoyens avaient l’habitude d’une liberté personnelle considérable. Cochers, fermiers ou artisans, ils étaient tous habitués à organiser eux mêmes leurs journées, et la nature de leur travail les rendait physiquement dépendants l’un de l’autre … Les problèmes individuels, péchés ou même crimes, n’étaient pas généralement cause d’un souci social plus large … « Mais l’impact des mouvements jumeaux vers la ville et vers l’usine, tous deux s’accélérant en 1835, eut un effet progressif sur le comportement personnel pendant tout le 19ème siècle et au début du 20ème. L’usine exigeait la régularité de comportement, une vie dirigée par l’obéissance aux rythmes de l’horloge et du calendrier, aux exigences du contremaître et du surveillant. Dans la ville ou la cité, le besoin de vivre avec des voisins étroitement proches interdirent beaucoup d’actions précédemment admissibles.

Tant les cols-bleus que les cols-blancs dans les plus grands établissements dépendaient mutuellement de leurs camarades. Comme le travail d’un homme s’accorde à celui d’un autre, les affaire d’un homme n’étaient plus les siennes propres ». Les résultats de la nouvelle organisation de vie et de travail étaient apparents avant 1900, quand environ 76 pour cent des 2 805 346 habitants du Massachusetts étaient classés comme citadins. Beaucoup de comportements violents ou irréguliers qui avaient été tolérables dans une société détendue, indépendante n’étaient plus acceptables dans l’atmosphère plus formalisée, coopérative de la période postérieure … Le déplacement vers les villes avait, en bref, produit une génération plus docile, plus socialisée, plus ‘civilisée’ que ses prédécesseurs. »

17. (Paragraphe 117) Les apologues du système aiment citer des cas dans lesquels les élections se sont décidées par un ou deux votes, mais de tels cas sont rares.

18. (Paragraphe 119) « Aujourd’hui, dans les pays technologiquement avancés, les hommes vivent des vies très semblables malgré les différences géographiques, religieuses et politiques. Les vies quotidiennes d’un employé de banque chrétien à Chicago, d’un employé de banque bouddhiste à Tokyo, d’un employé de banque communiste à Moscou sont beaucoup plus semblables que la vie de l’un quelconque d’entre eux ressemble à celle de n’importe quel homme d’il y a mille ans. Ces ressemblances sont le résultat d’une technologie commune… » L. Sprague de Camp, « The Ancient Engineers », édition Ballentine, page 17.

Les vies des trois employés de banque ne sont pas IDENTIQUES. L’idéologie a vraiment un certain effet. Mais toutes les sociétés techniques, pour survivre, doivent se développer le long APPROXIMATIVEMENT la même trajectoire.

19. (Paragraphe 123) Imaginons juste qu’un ingénieur généticien irresponsable pourrait créer beaucoup de terroristes.

20. (Paragraphe 124) Pour un nouvel exemple des conséquences indésirables du progrès médical, supposez que l’on découvre un remède fiable contre le cancer. Même si le traitement est trop cher pour être disponible à tous, sauf à l’élite, il réduira énormément la motivation à arrêter l’émission de cancérigènes dans l’environnement.

21. (Paragraphe 128) Comme beaucoup de gens peuvent trouver paradoxale la notion que la somme d’un grand nombre de bonnes choses peut être une mauvaise chose, nous l’illustrerons par une analogie. Supposons que A joue aux échecs avec B. C, un Grand Maître, regarde par dessus l’épaule de A. A veut bien sûr gagner sa partie, donc si C lui indique un bon mouvement, il fait une faveur à A. Mais supposons maintenant que C dise à A comment faire TOUS ses mouvements. Dans chaque cas particulier il fait une faveur à A en lui montrant le meilleur mouvement, mais en faisant TOUS les mouvements pour lui il gâte le jeu, puisqu’il n’y a pas de raison que A joue du tout si quelqu’un d’autre lui indique tous ses mouvements.

La situation de l’homme moderne est analogue à celle de A. Le système rend la vie d’un individu plus facile pour lui de façons innombrables, mais il le prive ainsi du contrôle sur son propre destin.

22. (Paragraphe 137) Ici nous considérons seulement le conflit de valeurs dans la majorité. Pour la simplicité nous ne prenons pas en compte des valeurs « étrangères » comme l’idée que la nature sauvage est plus importante que le bien-être économique humain.

23. (Paragraphe 137) L’intérêt personnel n’est pas nécessairement l’intérêt personnel MATÉRIEL. Il peut consister dans l’accomplissement de quelque besoin psychologique, par exemple, en favorisant son idéologie ou religion.

24. (Paragraphe 139) Une précision : Il est dans l’intérêt du système de permettre un certain degré défini de liberté dans quelques secteurs. Par exemple, la liberté économique (avec des limitations appropriées et des contraintes) s’est montrée efficace dans l’augmentation de la croissance économique. Mais seule la liberté planifiée, circonscrite, limitée est dans l’intérêt du système. L’individu doit toujours être tenu en laisse, même si la laisse est parfois longue (voir les paragraphes 94, 97).

25. (Paragraphe 143) Nous ne voulons pas suggérer que l’efficacité ou le potentiel de survie d’une société aient toujours été inversement proportionnels au niveau de pression ou de malaise auquel la société soumet les gens. Ce n’est certainement pas le cas. Il y a de bonnes raisons de croire que beaucoup de sociétés primitives soumettaient les gens à moins de pression que la société européenne le faisait, mais la société européenne s’est montrée beaucoup plus efficace que toute société primitive et a toujours gagné dans les conflits avec ces sociétés à cause des avantages conférés par la technologie.

26. (Paragraphe 147) Si vous pensez qu’une application plus efficace de la loi est bonne sans équivoque parce que cela supprime le crime, alors souvenez vous que le crime tel que défini par le système n’est pas nécessairement ce que VOUS appelleriez le crime. Aujourd’hui, fumer de la marijuana est « un crime » et, en certains endroits des Etats-Unis, il en est de même de la possession de N’IMPORTE QUELLE arme à feu, enregistrée ou pas, et la même chose peut arriver avec des méthodes d’éducation désapprouvées, comme donner une fessée. Dans certains pays, l’expression d’opinions politiques dissidentes est un crime et il n’y a aucune certitude que cela n’arrivera jamais aux Etats-Unis, car aucune constitution ou système politique ne durent toujours.

Si une société a besoin d’une grosse et puissante structure policière, alors il y a quelque chose de gravement mauvais dans cette société; elle doit soumettre les gens à des pressions sévères si autant d’entre eux refusent de suivre les règles, ou ne les suivent que parce qu’on les force. Beaucoup de sociétés dans le passé fonctionnaient avec peu ou pas de police formelle.

27. (Paragraphe 151) Certes, les sociétés passées ont eu des moyens d’influencer le comportement, mais ceux-ci étaient primitifs et de faible efficacité comparés avec les moyens technologiques qu’on développe maintenant.

28. (Paragraphe 152) Cependant, quelques psychologues ont publiquement exprimé des avis indiquant leur mépris pour la liberté humaine. Et Omni (août 1987) cite le mathématicien Claude Shannon : « je vois un temps où nous serons aux robots ce que les chiens sont aux humains et j’encourage les machines. »

29. (Paragraphe 154) Ce n’est pas de la science-fiction! Après l’écriture du paragraphe 154 nous avons rencontré par hasard un article dans Scientific American selon lequel les scientifiques développent activement des techniques pour identifier les criminels potentiels et pour les traiter par une combinaison de moyens biologiques et psychologiques. Quelques scientifiques préconisent l’application obligatoire du traitement, qui pourrait être disponible dans le proche avenir. (Voir « Seeking the Criminal Element », par W. Wayt Gibbs, Scientific American, mars 1995.) Vous pensez peut être que c’est une bonne chose parce que le traitement serait appliqué à ceux qui pourraient conduire en état d’ivresse (ils mettent aussi en danger la vie humaine), puis peut-être à ceux qui fessent leurs enfants, et puis aux écologistes qui sabotent les équipements d’enregistrement, finalement à tous ceux dont le comportement est gênant pour le système.

30. (Paragraphe 184) Un autre avantage de la nature comme contre-idéal à la technologie est que, pour beaucoup de gens, la nature inspire la sorte de révérence qui est associée à la religion, ce qui fait que la nature pourrait peut-être être idéalisée sur une base religieuse. Il est vrai que dans beaucoup de sociétés la religion a servi de support et de justification à l’ordre établi, mais il est aussi vrai que la religion a souvent fourni une base pour la rébellion. Ainsi il peut être utile d’introduire un élément religieux dans la rébellion contre la technologie, d’autant plus que la société Occidentale n’a aujourd’hui aucune base religieuse forte.

La religion, de nos jours est utilisée comme le support bon marché et transparent d’un égoïsme étroit et à court terme (certains conservateurs l’utilisent de cette façon), ou est même exploitée cyniquement pour faire de l’argent facile (par beaucoup d’évangélistes), ou a dégénéré dans un pur irrationalisme (fondamentalistes protestants, sectes), ou est simplement stagnante (catholicisme, protestantisme de base). Ce qui ressemble le plus à une religion forte, répandue, dynamique en Occident dans les temps récents est la quasi-religion du gauchisme, mais le gauchisme est aujourd’hui fragmenté et n’a aucun but clair, unifié, inspirant.

Ainsi il y a un vide religieux dans notre société qui pourrait peut-être être remplie par une religion concentrée sur la nature en opposition avec la technologie. Mais ce serait une erreur d’essayer d’inventer artificiellement une religion pour remplir ce rôle. Une religion inventée ainsi serait probablement un échec. Prenez la religion « Gaia » par exemple. Ses adhérents y croient-ils VRAIMENT ou jouent-ils juste la comédie ? S’ils jouent juste la comédie leur religion finira en fiasco.

Il est probablement mieux de ne pas essayer d’introduire la religion dans le conflit de la nature contre la technologie à moins que vous ne croyiez VRAIMENT en cette religion vous-même et constatiez qu’elle réveille une réponse profonde, forte, véritable chez beaucoup d’autres gens.

31. (Paragraphe 189) En supposant qu’une telle poussée finale se produise. Évidemment le système industriel pourrait être éliminé d’une façon plus ou moins graduelle ou par secteurs. (Voir les paragraphes 4, 167 et la note 4).

32. (Paragraphe 193) Il est même concevable (de loin) que la révolution pourrait consister seulement en un changement massif d’attitude envers la technologie aboutissant à une désintégration relativement graduelle et indolore du système industriel. Mais si cela arrive nous aurons beaucoup de chance. Il est beaucoup plus probable que la transition vers une société non-technologique sera très difficile et pleine de conflits et de désastres.

33. (Paragraphe 195) Les structures économique et technologique d’une société sont beaucoup plus importantes que sa structure politique dans la détermination du mode de vie de l’homme moyen (voir les paragraphes 95, 119 et les notes 16, 18).

34. (Paragraphe 215) Cette déclaration se réfère à notre marque particulière d’anarchisme. Une large variété d’attitudes sociales a été appelée « anarchisme » et il se peut que certains qui se considèrent anarchistes n’accepteraient pas notre déclaration du paragraphe 215. Il devrait être noté, à ce propos, qu’il y a un mouvement anarchiste non violent dont les membres n’accepteraient probablement pas FC comme anarchiste et n’approuveraient certainement pas les méthodes violentes de FC.

35. (Paragraphe 219) Beaucoup de gauchistes sont motivés aussi par l’hostilité, mais l’hostilité résulte probablement en partie d’un besoin frustré de pouvoir.

36. (Paragraphe 229) Il est important de comprendre que nous voulons dire quelqu’un qui sympathise avec ces MOUVEMENTS comme ils existent aujourd’hui dans notre société. Celui qui croit que les femmes, les homosexuels, etc, devraient avoir les mêmes droits n’est pas nécessairement un gauchiste. Les mouvements féministe, des droits gay, etc, qui existent dans notre société ont le ton idéologique particulier qui caractérise le gauchisme et si on croit, par exemple, que les femmes devraient avoir les mêmes droits il ne s’ensuit pas nécessairement qu’on doive sympathiser avec le mouvement féministe tel qu’il existe aujourd’hui.

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CHARTE DES VRAIES NATIONS ET COMMUNAUTES

Posté par issopha le 31 octobre 2007

  

  

Charte des Vraies Nations

 

Version Web datée du 4 juillet 2001

Tracer un plan ou un projet pour la création d’un ordre mondial non-centralisé à échelle humaine serait aussi idiot que futile. Si le principe de l’échelle humaine est accepté, alors, clairement, ce sera l’affaire de chaque communauté à échelle humaine de mettre au point son propre mode de vie, conformément à ses propres jugements. Toute suggestion d’agir conformément à un plan centralisé serait l’extension d’une maladie plutôt que l’application d’un remède.

Les gens agiront seulement conformément à un principe s’ils comprennent et acceptent le principe lui-même et à cette fin un engagement majeur et à multiples facettes pour éduquer et généralement pour promouvoir le principe de l’échelle humaine est maintenant une tâche de la plus haute urgence.

Puisque tout doit avoir un début et un point d’origine quelque part, ce qui suit est simplement quelques propositions d’actions qui pourraient donner au principe une acceptation plus large; elles ne sont ni exhaustives, ni exclusives, elles sont le produit d’un certain nombre de tendances qui commençent déjà à apparaître, tendances qui semblent aller dans la direction du contrôle par l’homme via des moyens à échelle humaine s’écartant du gigantisme, et qui semblent promettre de nouveaux développements utiles.

Il est proposé que l’adhésion à ‘ La Ligue des Vraies Nations ‘ soit réservée exclusivement aux nations dont la population compte moins de dix millions de personnes et ses objets seront les suivants :

  • Défendre l’intégrité politique, économique, géographique et culturelle de ses nations membres, particulièrement contre les tendances expansionnistes des nations plus grandes et celles affligées de gigantisme.

  • Faire tout le possible pour promouvoir le principe de l’échelle humaine dans le monde entier.

  • Prêter appui aux groupements ethniques ou autres à échelle humaine, comme les régions et biorégions, dans leur lutte pour l’indépendance autonome, tant individuellement que de concert avec d’autres membres, par un support économique ou financier et en donnant un statut diplomatique et une reconnaissance à ces peuples, qui peuvent vouloir si besoin est établir un gouvernement en exil.

  • Parvenir au degré maximal de fonctionnement, politique et économique, non-centralisé dans chaque pays à l’intérieur de ses propres frontières, avec une référence particulière à la responsabilisation des communautés villageoises tant urbaines que rurales.

  • Réduire les dangers de guerre mondiale en refusant de participer à toute alliance militaire, politique ou économique avec des nations plus grandes.

  • Se retirer de, et refuser de continuer à soutenir, l’Organisation des Nations Unies, ses agences spécialisées ou aucun de ses organes subalternes ou associés et promouvoir le principe de neutralité dans les relations internationales.

Il faut comprendre que ce qui est ici proposé n’est pas quelque début de mini gouvernement mondial ou aucune forme similaire d’ineptie globale totalitaire. Ce que nous proposons est au contraire que dans les secteurs où un besoin fonctionnel clair pour un organe international et pour une acceptation mondiale commune de règlements spécifiques existe … comme une union postale, une loi maritime, l’utilisation et le contrôle des ressources océaniques, le contrôle des pollutions, l’endiguement des épidémies, des dispositions en cas d’urgence et de désastre, certaines formes de lutte contre le crime etc … que des organismes séparés pour chacun de ces besoins soient établis et que chacun ait un lieu de contrôle clair issu de l’unité de base de gouvernement dans chaque nation dans ses communautés villageoises.

Il ne s’ensuit pas qu’il doive y avoir un représentant de chaque village dans le monde aux conseils de direction de ces organismes. Ce qui s’ensuit vraiment c’est que les moyens doivent être mis en place par lesquels tout ensemble substantiel de citoyens de toute région soit capable, s’il en ressent le besoin, de faire connaître son avis et soit capable d’obtenir des changements par son pouvoir de vote s’il le souhaite.

Comment ceci sera fait variera sans aucun doute considérablement d’un organisme à un autre. Ce que l’humanité ne doit pas risquer est le danger de voir le type de tyrannie globale à l’échelle mondiale dont les dictatures Nazies et Communistes du 20ème siècle ont montré qu’elle est bien trop possible si nous sommes assez idiots pour permettre aux actuelles formes centralisées de pouvoir de se maintenir et de se fondre autour d’un centre.

L’organisation mettra l’accent sur l’échelle humaine et le contrôle humain. Pour cela le nouvel organisme sera simplement une association avec des pouvoirs exécutifs absolument minimaux. La structure comparable la plus proche qui vient à l’esprit est celle du Commonwealth … autrefois le British Commonwealth of Nations… et même ici il semble y avoir un accent excessif sur son secrétariat et une propension à se développer organisationnellement dans un nombre croissant de directions comme il est ordinaire aux bureaucraties gouvernementales de partout.

Le nouvel organisme sera sage d’insister sur un changement annuel du président et peut-être sur un triumvirat de cadres supérieurs, chacun desquels qui servira un maximum de trois ans et un desquels qui, chaque année après avoir servi comme cadre dirigeant, démissionnera.

Peter Etherden/Anton Pinschof

Le 11 octobre 2001, amendé le 26/10/2001

Charte des Vraies Communautés

 

Version Web datée du 4 juillet 2001

Au cours du siècle dernier ou plus il y a eu un transfert continu du pouvoir depuis les villages locaux, les paroisses et les voisinages vers la compétence du gouvernement central. Les mesures impliquées étaient censées être justifiées par des raisons d’efficacité et d’économie. Ni l’un ni l’autre n’ont été confirmés par les événements.

De nombreux services jusque là assurés souvent sur une base volontaire par des citoyens locaux dévoués et faisant preuve de civisme ont été repris par des fonctionnaires salariés nommés par le gouvernement central, avec un certain nombre de conséquences qui ont aidé à créer une tragédie sociale gratuite qui s’élargit constamment.

C’est une tragédie qui a été accentuée par l’apparition de nouvelles formes de pouvoir dans le commerce, les communications et le transport qui ont aussi été déployés sur une base non-locale et qui ont servi encore plus à divorcer le citoyen de tout contrôle réel sur beaucoup des nombreux facteurs qui dominent maintenant la vie citoyenne.

Il y a deux siècles un villageois moyen avait un élément de contrôle réel sur la satisfaction de ses besoins d’éducation, de médecine, de police, de divertissement, d’habillement, de cuisine, de production de nourriture, de transport, d’achats, de bien-être et de socialisation. Aujourd’hui ce contrôle est passé des mains du citoyen entre les mains de bureaucraties centrales puissantes nommées par le gouvernement central ou entre les mains d’entreprises commerciales non moins puissantes.

Ce processus a souvent été justifié en référence à l’extension du droit de vote, mais de nouveau ce qui est évident c’est un déclin croissant de l’influence du citoyen ou de sa capacité de contrôle alors que des partis politiques géants, soumis à leur propre bureaucratie fortement centralisée, décrètent leurs mécanismes et leur direction politique générale.

Ce qui émerge de ce processus n’est pas quelque chose où le citoyen peut exprimer des préférences que le parti ou le gouvernement cherchent alors à réaliser, c’est au contraire une question de décisions politiques par des organismes centralisés puissants sur lesquels le citoyen n’a aucune réponse efficace sinon de consentir.

C’est un processus qui donne d’énormes pouvoirs de népotisme aux leaders de partis et plus encore aux chefs de gouvernement et qui est tout à fait incompatible avec l’esprit et la pratique de l’éthique démocratique. Ce népotisme est une arme puissante dans les mains de ceux qui le déploient pour assurer l’asservissement à leurs voeux plutôt que l’accord avec les voeux du citoyen.

Une conséquence générale de ce manque de contrôle citoyen est le contrôle par des nababs de salle du conseil poursuivant des gains pécuniaires purement à court terme. C’est un déploiement de pouvoir non démocratique, irresponsable, envahissant et importun, qui en est venu à agir à une échelle mondiale et a aidé à créer la crise globale actuelle qui s’aggrave en permanence et qui domine maintenant toute la vie humaine.

C’est une crise qui détruit des éléments significatifs des systèmes planétaires de support de la vie, d’énormes proportions des réserves irremplaçables de ressources finies et occasionne une dégradation systématique de la qualité de la vie à de nombreux niveaux. Notamment elle a mis en mouvement un certain nombre de forces qui présagent les conséquences les plus catastrophiques, tant en termes d’une autre guerre mondiale, d’effondrement environnemental ou de désintégration sociale, qui devraient être maintenant le souci central de toutes les considérations de politique publique.

C’est une crise qui n’a pu découler que d’une grotesque distorsion du pouvoir de décision au sein des sociétés humaines et peut seulement être résolue si cette distorsion est corrigée de façon que ce pouvoir soit de manière effective entre les mains des gens dans leurs communautés de voisinage.

Nous résolvons donc :

Le conseil d’une communauté de voisinage, tel que constitué par ses membres, exercera le plein pouvoir de déterminer ses:

  • Écoles

  • Clinique

  • Magasins

  • Police

  • Banque

  • Routes

  • Planification

  • Propriété

Il exercera aussi le pouvoir d’élire son représentant à tous les conseils régionaux qui administrent :

  • Police

  • Eau

  • Gaz

  • Électricité

  • Système d’égouts

  • Services Postaux

  • Réseaux ferré et d’autobus

  • Radio

  • Télévision

  • Santé

  • Éducation

et tous les autres services régionaux qui peuvent être nécessaires pour ses intérêts communs avec d’autres voisinages de la région.

Le but de cette Charte est d’offrir un support pour la promotion de toutes les formes de pouvoir décentralisé des communauté du niveau du village ou du voisinage, notamment dans le domaine de la politique, de l’économie et de la communication.

Nous ne pouvons pas espérer transformer du jour au lendemain la subversion de la démocratie, bureaucratique et dominée par le marché, qui est maintenant prévalente. Si souvent nous ne sommes même pas en contact avec nos voisins, et en recherchant le changement nous avons tendance à nous immerger dans des organismes politiques de masse – eux-mêmes partie de la maladie plutôt que son remède, ou dans de bonnes causes comme de faire campagne pour ‘la paix’, ou pour les sans-abri, ou pour sauvegarder les forêts primaires, dans lesquelles les gens concernés ont tendance à se retrouver dans un ghetto moral, ont largement tendance à discuter entre eux.

Une nouvelle approche pour assurer le pouvoir du voisinage nécessite que nous nous concentrions sur le voisinage et sur les problèmes et ses possibilités de transformation sociale tant locale que plus étendue. Aucun organisme ne peut être plus sain que les cellules dont il est fait. Nous ne pouvons pas commencer à le faire si nous ne sommes pas en contact avec nos voisins et cela veut dire que nous devons explorer et adopter des mesures telles qu’elles nous permettent de former et d’entretenir des rapports communautaires qui fonctionnent.

À cette fin nous pourrions considérer certaines des initiatives suivantes :

  • Un panneau d’affichage de la communauté de la rue. Mis en place avec fanfares et une célébration. Faire savoir aux gens que c’est leur média qu’ils peuvent utiliser quand ils veulent échanger, vendre ou partager quoi que ce soit, annoncer les animaux de compagnie perdus, les rencontres d’équipe de sport de quartier, les heures de service à l’église, les événements sociaux ou culturels, etc.

  • Un journal de la communauté de quartier traitant de tous les soucis et les problèmes de la communauté, incluant emplois, santé, études, transport, pauvreté, etc. Les trois personnes clefs ici sont quelqu’un avec des bonnes capacités d’écriture, quelqu’un qui chasse les annonceurs et quelqu’un qui ne prend pas non pour une réponse ce qui lui permettra d’être un gratuit et un monarque de distribution.

  • Réunion ordinaire hebdomadaire, bimensuelle ou mensuelle au café ou au pub pour socialiser et discuter des affaires du quartier et des problèmes de responsabilisation.

  • Encouragement des clubs de quartier sportifs, culturels et sociaux et des événements de quartier.

  • Faire les courses localement et supporter la campagne des commerçants locaux et la manière d’encourager le boycott des hypermarchés, des magasins à succursales multiples et des chaînes de pubs ou de restaurants.

  • Cultivez votre propre nourriture ou achetez à des sources biologiques locales.

  • Encouragez une union de crédit locale ou une banque locale. Boycottez les grandes banques.

  • Montrez l’exemple en vivant simplement. Réutilisez les déchets, compostez les déchets de cuisine. Ne possédez ou conduisez pas de voiture si des transports en commun sont disponibles. Économisez l’électricité, le gaz, l’eau et le pétrole.

  • En tant que représentant de votre quartier recherchez les représentants d’autres quartiers pour former des groupes de réforme et de pression de base pour résister aux abus sans fin du pouvoir central.

  • Faites de vous un centre et un catalyseur de la transformation politique et économique. Assurez vous que le journal de quartier se concentre sur les problèmes réels, particulièrement sur la pauvreté, la pollution et l’impuissance et n’est pas juste un accès de platitudes euphorisantes, de fadaises et de bavardage social.

  • Encouragez les événements de célébration de quartier pour promouvoir la vie de quartier. Un banquet ou une danse particuliers pour l’anniversaire des gens importants du quartier ou l’anniversaire de la paroisse.

  • Un ‘ Jour du Quartier ‘ annuel quand nous élisons le maire et les conseillers, célébré par un cortège, un événement sportif, danser, festoyer et faire la fête.

L’anonymat de masse est sa propre forme d’impuissance de masse. Le pouvoir ne peut pas être en deux endroits à la fois. Si le gouvernement centralisé contrôlant un électorat de masse a le pouvoir, alors le citoyen ne l’a en aucune manière ou, sur une telle base, ne peut l’avoir.

Isolément le pouvoir d’un simple quartier peut être anéanti aussi facilement qu’on crève une bulle de savon, mais multiplié dans le monde entier comme il faut qu’il le soit et comme il le sera sûrement avant longtemps, sa capacité à l’emporter, comme celle de toute structure organique multicellulaire, se montrera inattaquable.

Peter Etherden/Anton Pinschof

Le 11 octobre 2001, amendé le 26/10/2001

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Se Tourner vers la Localisation

Posté par issopha le 31 octobre 2007

  

Se Tourner vers la Localisation

 

Edouard Goldsmith

 

9/2000

Il n’y a aucune solution cosmétique aux problèmes auxquels nous sommes confrontés. Ils sont les conséquences inévitables de la croissance ou du développement économique et en particulier de sa mondialisation, qui est l’extension logique de ce processus au monde dans son ensemble.

Sa caractéristique principale est qu’elle implique la prise de contrôle systématique, en partie par l’état, mais de plus en plus par des entreprises toujours plus puissantes, de toutes ces fonctions qui au cours de la période où nous avons été locataires de cette planète ont été accomplies au niveau de la communauté et de la famille.

L’auteur essaye de montrer que c’est malheureusement seulement à ces niveaux, c’est-à-dire dans le contexte de ` l’économie sociale ‘ que ces fonctions peuvent être efficacement accomplies. Ceci est particulièrement vrai d’un gouvernement démocratique et c’est une des principales raisons pour lesquelles l’économie doit être localisée : car c’est seulement de cette façon qu’elle peut fournir l’infrastructure économique nécessaire à la réapparition de familles et communautés saines. Pour l’auteur, il n’y a aucun autre moyen de recréer un monde juste et durable, ou même d’assurer la survie humaine sur une planète de plus en plus aux abois.

Le développement de l’économie mondiale, institutionnalisée par la signature de ‘ l’Uruguay Round du GATT ‘ et la mise en place de ‘l’OMC’ nous conduira, nous a-t-on assuré, dans une ère sans précédent de prospérité pour tous. Cependant, comme les contributeurs de ce livre ont cherché à le montrer, cette affirmation n’est basée sur aucune considération sérieuse de quelque sorte que ce soit. Au contraire, cela ne peut que mener la plus grande part de l’humanité vers une augmentation sans précédent de l’insécurité générale, du chômage, de la pauvreté, de la maladie, de la sous-alimentation et de perturbations de l’environnement.

Il est difficile pour ceux qui ont eu une éducation moderne de comprendre pourquoi il doit en être ainsi. On nous a tous appris que le développement économique, mesuré par une croissance continue du PNB, est la clé de la prospérité mondiale et du bien-être humain. En conséquence, tous les efforts possibles doivent être faits pour maximiser le PNB, ce qui signifie investir autant qu’il est possible dans l’innovation scientifique et technique et s’assurer que toute l’entreprise de développement est gérée par des sociétés toujourd plus grandes et ‘plus efficaces’ qui desservent un marché toujours plus grand et ‘plus libre’.

Cependant, c’est précisément ce que nous n’avons cessé de faire dans les 50 dernières années, pendant lesquelles le développement a été le but principal des gouvernements du monde entier. Des trillions de dollars on déjà été investis dans les processus de développement par des banques de développement multinationales, des agences d’aide bilatérale et des entreprises privées. Des nouvelles techniques révolutionnaires ont transformé tant l’agriculture que l’industrie et les services. Les tarifs ont été radicalement réduits et les petites compagnies, desservant l’économie intérieure, ont été systématiquement remplacées par d’énormes entreprises transnationales desservant un marché mondial toujours plus étendu.

Le PNB mondial, en conséquence, a augmenté d’un facteur six et le commerce mondial d’un facteur douze. Si l’opinion communément admise était juste, le monde devrait avoir été transformé en un véritable paradis. La pauvreté, le chômage, la sous-alimentation, les sans abris, la maladie et les perturbations de l’environnement devraient n’être plus que des vagues souvenirs de notre passé barbare et sous-développé. Inutile de le dire, c’est le contraire qui est vrai. Jamais ces problèmes n’ont été plus sérieux et plus répandus.

En fondant ‘l’OMC’, bien sûr, les gouvernements accélérent encore plus le processus de développement économique mondial en supprimant toutes les contraintes imaginables sur le commerce et en fait à peu près toutes les activités des multinationales qui le contrôlent, sans prendre en compte les implications sociales, écologiques et morales. Autrement dit, au lieu d’accepter l’évidence empirique irréfutable que cette politique ne peut qu’augmenter les problèmes auxquels nous faisons face aujourd’hui, les gouvernements, sous la pression des entreprises transnationales, insistent pour la poursuivre toujours plus loin.

Si nous voulons vraiment résoudre ces problèmes, comme dans leurs coeurs la plupart des gens doivent clairement le comprendre, la société doit suivre le chemin exactement opposé. Au lieu de chercher à créer une économie mondiale simple, contrôlée par des entreprises transnationales énormes et toujours plus incontrôlables, nous devrions créer des économies basées sur la communauté, diverses, et faiblement liées, gérées par des entreprises beaucoup plus petites qui desservent essentiellement (mais clairement pas exclusivement) des marchés locaux ou régionaux. En d’autres termes, notre but ne devrait pas être la globalisation économique mais la localisation économique.

En disant cela, j’appelle effectivement à un renversement de la globalisation économique et en fait du processus de développement économique lui même, duquel la mondialisation n’est que la conclusion logique. Mais cela ne signifie pas revenir au passé. Nous avons été marqués de façon indélébile par l’expérience de l’ère industrielle et les économies locales que nous chercherons à créer ne peuvent pas être des imitations serviles de celles qui ont précédemment existé. Cependant, puisque, jusqu’à récemment, les économies étaient encore en grande partie localisées, il est clair que leur expérience doit être sérieusement considérée.

Pour comprendre pourquoi le développement économique, menant comme il doit finalement le faire à la globalisation économique, doit être inversé, il faut regarder beaucoup plus soigneusement ce qu’il entraîne vraiment et quelles sont ses implications inévitables.

Pendant peut-être près de 95 pour cent de notre occupation de cette planète, toutes les fonctions qui sont aujourd’hui accomplies par l’état et les entreprises étaient accomplis par la famille, ou peut-être plus précisément par le ménage et la communauté. Le ménage produisait la plus grande partie de son alimentation, même si les tâches les plus exigeantes nécessitaient la coopération entre plusieurs ménages et parfois de la communauté dans son ensemble. Le ménage fabriquait la plupart de ses propres vêtements et autres artefacts et se procurait ceux qu’il ne fabriquait pas à l’intérieur de la communauté. Il éduquait les jeunes et s’occupait des vieux et des malades. La communauté administrait la justice, entretenait l’ordre social et s’assurait que les cérémonies religieuses traditionnelles étaient correctement exécutées. Il était donc en grande partie autosuffisant et, effectivement, auto-gouverné.

Jeremy Rifkin se réfère à l’historien Travailliste Harry Braverman, qui nous dit qu’aux USA au moins jusqu’en 1890, même les familles qui vivaient dans des régions fortement industrialisées, comme les communautés du charbon et de l’acier de Pennsylvanie, produisaient toujours pratiquement toute leur alimentation à la maison – plus de la moitié des familles avaient leurs propres volaille, bétail et légumes, n’achetant que les pommes de terre au marché.

Bien sûr, les communautés de Nouvelle Angleterre étaient aussi autonomes à l’origine, comme en témoigne amplement Alexis de Tocqueville dans ` la Démocratie en Amérique ‘; dans des parties de l’est de la France et en Suisse, les communautés sont en grande partie toujours autonomes aujourd’hui (Layton, 1995).

David Korten se réfère à l’économie en grande partie non-monétisée du ménage et de la communauté comme ` l’économie sociale ‘. Pour lui, ` les économies sociales sont par nature locales, non-salariées, non-monétisées et hors marché. En conséquence, elles ne sont pas comptées dans les statistiques du revenu national, ne contribuent pas à la croissance économique mesurée et sont sous-estimées par les décideurs, qui comptent seulement les activités de l’économie de marché comme des contributions productives à la production nationale. ‘ Mais leur fonction était plus importante que cela. Comme le dit Korten, ` la conduite de ces activités elle même sert à entretenir les liens sociaux de confiance et d’obligation, ` le capital social ‘ de la communauté ‘ (Korten, 1994).

Korten note aussi que ` une proportion considérable de la croissance économique des dernières décennies est simplement le résultat du basculement de fonctions depuis l’économie sociale, où elles ne sont pas comptées dans le PNB, vers l’économie de marché, où elles le sont ‘. Il aurait pu ajouter que c’est entièrement ce en quoi consiste la croissance ou le développement économique. Ainsi, comme il progresse, l’alimentation et les vêtements doivent maintenant être achetés, les jeunes sont éduqués dans des crèches, des écoles et des universités, qui conformément aux nouveaux règlements ‘du GATT’ doivent maintenant être privatisées; les vieux et les malades sont confiés à des maisons spéciales et des hôpitaux qui doivent aussi maintenant être privatisés; et cetera.

De cette façon, toutes ces fonctions critiques et les autres sont désinsérées de leur contexte social naturel, marchandisées et de plus en plus privatisées et par là toujours moins accessibles aux pauvres et aux indigents. De plus, dans de telles conditions, la famille et la communauté privées de leurs fonctions naturelles, ne peuvent que s’atrophier et nous obtenons une société atomisée composée d’individus désocialisés et de plus en plus aliénés dont les seules fonctions restantes sont de produire et de consommer.

Si, jusqu’à très récemment, les familles et les communautés humaines étaient tout à fait capables de prendre soin d’elles-mêmes sans l’intervention d’agents extérieurs, tels que les institutions d’état et les entreprises, il en était de même des écosystèmes très diversifiés qui composent le monde naturel et c’est en grande partie des bénéfices inestimables fournis par leur fonctionnement normal et de ceux du monde naturel dans son ensemble, que la vie humaine et en réalité la vie de tous les autres êtres vivants a toujours dépendu.

Comme le développement progresse, cependant, ces fonctions critiques sont également confisquées par l’état et les entreprises. Ainsi, l’azote utilisé pour fertiliser nos champs est de plus en plus produit à grands frais dans des usines plutôt que fixé par des bactéries nitrophiles sur les racines de plantes légumineuses; et l’eau que nous utilisons, au lieu d’être stockée gratuitement dans les aquifères sous les forêts, est de plus en plus stockée dans des grands réservoirs synthétiques.

Il est même maintenant proposé par des économistes (et des scientifiques dociles approuvent) que, plutôt que de réduire les émissions de gaz à effet de serre qui sont maintenant à un tel niveau que la stabilité du climat mondial est extraordinairement menacée, les fonctions naturelles de la Terre devraient être prises en charge par d’énormes plans géo-techniques. Au premier rang de ces arrangements il y a un projet pour placer 50,000 miroirs de cent kilomètres carrés dans l’espace pour refléter la chaleur du soleil au loin et maintenir la planète fraîche.

Autrement dit, le développement économique est donc non seulement le glissement systématique vers l’économie monétisée formelle des fonctions qui étaient précédemment accomplies gratuitement par ` l’économie sociale ‘, mais aussi un glissement depuis ` la grande économie ‘, comme Wendell Berry nomme l’économie du monde naturel dans son ensemble.

Les conséquences d’une telle entreprise sont, bien sûr, dramatiques. Elle ne peut que causer la mort de l’économie sociale en condamnant le ménage et la communauté – ses composantes de base – à l’atrophie par défaut d’utilisation. Elle signale aussi la mort de ` la grande économie ‘, qui deviendra toujours moins capable d’accomplir ses fonctions naturelles, que, comme je l’argumenterai, elle seule est capable d’accomplir efficacement et durablement.

Ceci est le premier article d’une série de trois initialement publiés comme ‘ le Dernier Mot ‘ dans ‘ le Procès de l’économie Mondiale et Pour un Virage vers la Localisation ‘ édité par Edouard Goldsmith et Jerry Mander et publié par Earthscan en 2001 (ISBN 1 85383 742 3, 328 pages, 14.95 £). Les deux derniers articles de la série ont pour titres ‘ la Communauté et la Démocratie ‘ et ‘ Auto Suffisance ‘.

Communauté et Démocratie

 

Edouard Goldsmith

 

9/2000

La famille a toujours été, jusque récemment, l’unité de base de la vie sociale, mais il s’est aussi agi de la famille étendue et a inclus les gens qui vivaient sous le même toit, bien que n’ayant pas nécessairement des relations de sang. Ceci contraste avec la famille nucléaire tronquée du type que nous connaissons aujourd’hui.

De plus, la famille du passé était une partie intégrante de la communauté dans laquelle tous ses membres vivaient et travaillaient – et dans laquelle elle se fondait pratiquement, plutôt que d’exister comme un îlot de solidarité dans une énorme non-société indifférente comme c’est le cas aujourd’hui.

Pour cette raison et d’autres semblables nous devrions surmonter notre préjugé actuel contre cette institution irremplaçable, que nous avons tendance à voir comme tyrannique et claustrophobique, pourvue de vertus qui ne sont vantées que par les politiciens de droite sans coeur, dont la politique principale – aussi ironique que cela puisse paraître – ne peut mener qu’à une nouvelle désintégration sociale.

On peut dire à peu près la même chose de la communauté qui est aussi maintenant tombée en défaveur. Elle est une unité de base, on pourrait dire naturelle, de l’organisation sociale – ce qu’elle doit clairement être puisque nous avons vécu dans des familles étendues et des communautés pendant le cours entier de notre évolution biologique, psychologique et cognitive.

Alexis de Tocqueville, ce grand analyste de la démocratie urbaine de ‘Nouvelle Angleterre’, voyait la communauté comme naturelle, en fait un don de Dieu. ` L’homme peut créer des royaumes, ‘ écrivait il, ` mais la communauté semble avoir surgi de la main de Dieu ‘ (de Tocqueville, 1981).

Significativement, il semble que ce soit seulement aux niveaux du ménage et de la communauté que la plupart des fonctions sociales et économiques clefs peuvent être efficacement accomplies – quoique, bien sûr, pour en être capables ces unités sociales clés doivent être suffisamment cohésives, imprégnées d’une vue du monde appropriée et en possession des ressources nécessaires pour les accomplir.

Prenons un exemple évident. Un des problèmes les plus sérieux auxquels nos sociétés font face aujourd’hui est une augmentation massive de toutes sortes d’aberrations sociales, comme le crime, la délinquance, la toxicomanie, l’alcoolisme et la violence en général. Ces problèmes sont remarquables par leur absence dans les sociétés qui n’ont pas été entièrement atomisées. Par exemple, un visiteur pourrait se promener dans les quartiers les plus pauvres de Calcutta, où de grands nombres de gens sont sans abri et dorment sur le trottoir, dans une sécurité presque totale.

S’il en est ainsi, c’est en grande partie parce que ces gens ne souffrent pas de la même privation sociale épouvantable qu’ils subiraient dans une société atomisée. Ils peuvent être très pauvres et même affamés, mais les vies qu’ils mènent dans leurs groupes familiaux ont du sens pour eux – ce qui est de moins en moins le cas des vies menées aujourd’hui par la plupart des gens dans les villes du monde industriel.

Dans une communauté traditionnelle, l’ordre social est aussi efficacement entretenu par une force extrêmement puissante : celle de l’opinion publique, reflétant les valeurs traditionnelles – et le crime et les autres aberrations sociales sont réduites à un minimum.

On nous a appris à considérer la pression de l’opinion publique comme une intrusion intolérable dans nos vies. Un des grands avantages de devenir un habitant anonyme d’une grande ville moderne est que cela nous ` libère ‘ de ` la tyrannie de l’opinion publique ‘ qui nous impose toutes sortes d’obligations envers notre famille, notre communauté, la société et l’écosystème.

Mais, personne n’a encore inventé une stratégie alternative pour contrôler le crime et les autres aberrations et ainsi pour entretenir l’ordre social. L’état peut engager de plus en plus de policiers, dépenser des milliards dans un système juridique de plus en plus complexe et construire de plus en plus de prisons, mais tout cela a très peu d’effet – et, en tout cas, ce n’est que le moyen de masquer les symptômes d’une maladie sociale, que de tels expédients ne peuvent servir qu’à perpétuer, en la rendant un peu plus tolérable.

Aujourd’hui, inutile de le dire, comme l’économie mondiale marginalise de plus en plus de gens, cette maladie ne peut qu’empirer et s’étendre aux régions du monde qui ont réussi, jusqu’à présent, à rester relativement peu affectées. On pourrait dire pratiquement la même chose des autres problèmes sérieux qui confrontent notre société moderne comme la pauvreté, la sous-alimentation, la destruction de nos ressources naturelles, l’explosion démographique et cetera.

Si le crime et les autres aberrations sociales peuvent seulement être traités à un niveau communal, il doit en être de même du gouvernement démocratique. Si la démocratie est ` le gouvernement par le peuple pour le peuple ‘, il est difficile de considérer comme vraiment démocratique le type de système politique sous lequel nous vivons, dans lequel les individus limitent leur contribution à se gouverner eux-mêmes en votant seulement tous les cinq ans pour un candidat sur la conduite politique duquel ils n’ont, jusqu’à l’élection suivante, absolument aucun contrôle.

C’est particulièrement le cas aujourd’hui, où la world company a maîtrisé l’art d’influencer le résultat des élections par des campagnes de communication massives et de plus en plus perfectionnées et où ses intérêts, plutôt que ceux des gens qui les ont élus, sont maintenant partout représentés par les gouvernements.

Si le gouvernement doit être vraiment ` par le peuple ‘, alors le peuple doit participer lui même au travail quotidien du gouvernement et ce n’est clairement pas au niveau national, sans parler du niveau mondial, qu’il leur est possible de le faire, mais seulement au niveau local entre gens qui se connaissent, se voient régulièrement et se voient comme des membres de la même communauté.

Jefferson insistait aussi toujours sur ce que seule la participation face à face dans le gouvernement municipal permet aux citoyens de subordonner ce qu’ils considèrent être leurs intérêts personnels immédiats au bien public. Il préconisait que l’état devait être décomposé en quartiers locaux d’une taille permettant la pleine interaction et la participation des citoyens à leur propre gouvernement (Coleman, 1994).

De Tocqueville, comme les Grecs antiques, ` identifiait la liberté avec l’auto-détermination et voyait la démocratie comme stimulant la liberté, précisément parce qu’elle permettait aux gens de participer au gouvernement municipal ‘ (Boesche, 1987, cité par Hultgren, 1994). Il notait également comment, dans les démocraties urbaines ‘de Nouvelle Angleterre’ où de telles conditions étaient en grande partie respectées, ` la coopération de chaque personne à ses affaires assure son attachement à ses intérêts; le bien-être qu’elle lui apporte garantit son affection; et son bien-être est le but de ses ambitions et de ses efforts futurs (Herith, 1986, cité par Hultgren, 1994).

Le système de gouvernement suisse peut aussi fournir un modèle. Il a toujours été basé sur la commune ou gemeinde, qui est en grande partie autonome et auto-gouvernée. Traditionnellement, elle décide des taxes à payer et de la façon dont la communauté dépense l’argent qui lui est alloué. Elle supervise aussi activement l’administration communale, dont elle peut rejeter les propositions et les dépenses, et s’occupe de sujets tels que le service public, l’éducation primaire, la police locale et l’aide sociale pour les pauvres et les malades. Les décisions réellement importantes sont prises par l’assemblée libre des citoyens.

De façon significative, la commune existait bien avant les cantons dans lesquels la confédération est maintenant divisée. Les communes situées dans une vallée particulière s’unissaient de temps en temps pour former des organisations lâches ou des alliances. Cependant, c’est seulement avec les conquêtes Napoléoniennes au début du 19ème siècle que celles ci ont été élevées au rang de cantons et encore plus tard qu’ils ont été liés ensemble pour former la confédération helvétique. Même alors, le gouvernement central a traditionnellement eu relativement peu de pouvoir, en partie parce qu’il est seulement élu pour une année et en partie aussi parce que sa composition politique doit refléter celle du Parlement, ce qui limite sérieusement les changements qu’il peut provoquer.

Malheureusement, ce système de gouvernement ne peut pas survivre au développement économique, qui implique nécessairement d’abandonner l’autosuffisance locale et de transformer ce qui était autrefois des communes auto-gouvernées en cités-dortoirs maintenant incapables de se diriger elles-mêmes. Et effectivement, dans les temps récents il y a eu une chute régulière du nombre de gens qui participent aux assemblées locales et alors que le pouvoir a autrefois résidé dans les communes, c’est de plus en plus le gouvernement confédéral et les grandes sociétés qui contrôlent la vie économique et sociale du pays.

Maintenant que les gouvernements, en signant ‘ l’Uruguay Round du GATT ‘ et en fondant ‘l’OMC’, ont délégué la tâche de mener leurs affaires économiques à ce qui est, en fait, un gouvernement mondial, les décisions seront prises par un corps de personnes qui restent à distance de ceux qui sont affectés, qui sont indifférents aux intérêts réels des gens ordinaires et qui sont subordonnés aux intérêts des sociétés transnationales. Autrement dit, nous nous serons encore plus éloignés de ` la vraie démocratie ‘.

Pour cette raison seule, mais il y en a beaucoup d’autres, la vraie démocratie – sous la forme d’un gouvernement par une association lâche de communautés en grande partie auto-gouvernées – est seulement possible si l’économie est structurée de la même manière.

La localisation politique exige la localisation économique (le corollaire, bien sûr, étant aussi vrai) et la conduite de l’économie est une fonction de plus qui doit être accomplie principalement au niveau de la communauté.

Ceci est le deuxième article d’une série de trois publiés à l’origine comme ‘ le Dernier Mot ‘ dans ‘ le Procès de l’économie Mondiale et Pour un Virage vers la Localisation ‘ édité par Edouard Goldsmith et Jerry Mander et publié par Earthscan en 2001 (ISBN 1 85383 742 3, 328 pages, 14.95 £). Le premier article de la série a pour titre ‘ S’orienter vers la Localisation ‘ et le dernier article ‘ Auto Suffisance ‘.

  

Auto-Suffisance

 

Edouard Goldsmith

 

9/2000

L’autosuffisance relative est un autre pré-requis d’une vraie démocratie. Il n’est pas étonnant que Thomas Jefferson ait considéré que des communautés autonomes devraient être en grande partie autosuffisantes et qu’elles devraient au moins produire leur propre alimentation, abri et vêtements. C’était essentiel pour favoriser l’honnêteté, l’industrie et la persévérance sur lesquelles la démocratie doit être construite (Kemmis, 1990). Le Mahatma Gandhi en était entièrement d’accord. Le principe de swadeshi, qui était crucial dans sa philosophie, signifiait tirer ses ressources de son propre territoire, plutôt que les importer d’ailleurs.

Le professeur Ray Dasmann de ‘ l’Université de Californie à Santa Cruz ‘ dit la même chose d’une façon différente. Il oppose ` l’homme d’écosystème ‘ – qui vit de son écosystème local – et ` l’homme de biosphère ‘ – qui vit de l’ensemble de la biosphère. Pour lui c’est seulement quand nous apprendrons de nouveau à devenir ‘ des hommes d’écosystème ‘ que notre société sera vraiment durable.

Les communautés traditionnelles sont bien capables de vivre sur les ressources de leurs écosystèmes d’une façon très durable. A la différence des entreprises à vocation exportatrice qui surexploitent la terre et se déplacent ailleurs quand elle cesse d’être productive, les communautés traditionnelles n’ont aucune autre terre disponible. En outre, elles ont développé des modèles culturels qui leur permettent de le faire. Il devrait être évident que des gens qui ont vécu au même endroit pendant des centaines d’années doivent avoir développé des pratiques de production de nourriture qui leur permettent de faire un usage optimal de leurs ressources et aussi de s’assurer que celles-ci sont appliquées. Autrement dit, eux seul sont en possession de la connaissance requise et des capacités nécessaires pour vivre là.

Les gens à l’esprit ouvert qui ont étudié l’agriculture telle que pratiquée par les communautés locales dans les sociétés traditionnelles ont confirmé qu’il en est ainsi. Ceci était certainement vrai des experts agricoles envoyés par le gouvernement britannique à la fin du 19ème siècle pour voir comment les méthodes agricoles indiennes pouvaient être améliorées.

A la fois A.O. Hume et John Augustus Voelcker reconnurent que l’agriculture indienne traditionnelle était parfaitement adaptée aux conditions locales et ne pouvait pas être améliorée (Hume, 1878; Voelcker, 1893). A la consternation des autorités britanniques, Voelcker alla même jusqu’à dire qu’il lui serait plus facile de suggérer des améliorations à l’agriculture britannique qu’à l’indienne.

Même ‘la Banque mondiale’, qui a été le fer de lance de la modernisation de l’agriculture dans le Tiers-Monde, a admis dans un de ses plus tristement célèbres rapports que ` les petits cultivateurs en Afrique sont des gestionnaires remarquables de leurs propres ressources – leurs terre et capital, engrais et eau ‘ (Banque Mondiale, 1981). Pourquoi alors moderniser et les pousser dans les bidonvilles ? La réponse en est qu’il doit en être ainsi, comme le rapport l’admet totalement, ` [parce que] l’agriculture de subsistance est incompatible avec le développement du marché ‘ et le marché, bien sûr, a la priorité.

C’est pour cette raison que la communauté est la mieux conçue – comme cela a toujours été le cas parmi des sociétés traditionnelles – comme comportant non seulement ses membres humains mais l’écosystème avec tous les êtres vivants dont elle fait partie. Wendell Berry conçoit la communauté exactement de cette façon.

` Si nous parlons d’une communauté saine, ‘ écrit-il, ` nous ne pouvons pas parler d’une communauté qui est seulement humaine. Nous parlons d’un voisinage d’humains dans un lieu, plus un lieu lui-même : le sol, l’eau, l’air et toutes les familles et les tribus de créatures non-humaines qui lui appartiennent. ‘ ` Qui plus est, c’est seulement si cette communauté entière est saine que ses membres peuvent rester sains et être sains de corps et d’esprit et d’une façon durable ‘.

Il s’ensuit qu’une communauté humaine devrait avoir un accès exclusif à la richesse produite par l’écosystème dont elle est partie; ensemble, tous les deux constituent ce que Wendell Berry considère comme une vraie communauté.

Quand les communautés cessent d’avoir cette utilisation en grande partie exclusive de leur richesse, une fois qu’elles ont été privatisées et rendues disponibles pour tous, en particulier des sociétés transnationales vagabondes – une situation qui superficiellement semble hautement désirable et ‘très démocratique’ – alors leur exploitation et leur destruction rapide deviennent inévitables. C’est précisément ce qui arrive quand nous installons l’économie mondiale.

Ceci nous amène à ce qui doit, peut-être, être l’argument le plus important de tous pour retourner à l’économie locale basée sur la communauté. Si l’environnement mondial se dégrade si rapidement, avec une réduction correspondante de sa capacité à supporter les formes complexes de vie comme l’espèce humaine, alors il ne peut pas supporter l’impact présent de nos activités économiques. Augmenter encore cet impact, comme nous le faisons en créant une économie mondiale basée sur le libre-échange, est aussi irresponsable que cynique.

La seule politique responsable doit être de réduire drastiquement cet impact. C’est seulement dans le type d’économie que la plupart des contributeurs à ce livre proposent, où les activités économiques sont menées à une échelle beaucoup plus petite et pourvoient à un marché en grande partie local ou régional, que nous pouvons espérer le faire.

Cette grande OPA ne peut clairement pas se poursuivre indéfiniment. Déjà, l’état et les entreprises deviennent rapidement incapables d’assurer les fonctions qu’ils ont prises à la famille, la communauté et l’écosystème, sauf à une échelle de plus en plus insignifiante. C’est également vrai de la prise des fonctions précédemment accomplies par les écosystèmes de la Terre et la biosphère, dont les rôles sont de maintenir les conditions nécessaires à la vie sur cette planète.

Par exemple, si le climat du monde doit être stabilisé, ce ne sera pas par les travaux absurde de geo-ingénierie que certains scientifiques ont proposé, mais en réduisant drastiquement les émissions de gaz à effet de serre et en augmentant également drastiquement la capacité de la biosphère à absorber le dioxyde de carbone, le principal gaz à effet de serre. Ce qui signifie permettre aux forêts dangereusement réduites du monde, à ses sols érodés et au phytoplancton aux abois de ses océans de se rétablir, ce qui n’est faisable que si l’impact de nos activités sur notre environnement est suffisamment réduit. Autrement dit, l’économie mondiale doit être remplacée par une économie locale avec ses besoins énormément réduits en énergie et en ressources.

Une autre fonction essentielle que l’état, en particulier, n’est plus capable d’assurer est l’offre sociale à ceux qui sont dans le besoin. Même avant que l’économie mondiale soit formellement institutionnalisée, le coût financier de l’aide sociale croissait plus rapidement que le PNB dans beaucoup de pays industriels et ne pouvait très clairement pas être soutenue longtemps. Aujourd’hui, cependant, pour maximiser la compétitivité, l’état-providence est systématiquement marchandisé, monétisé et fourni à la minorité qui peut se l’offrir via le système du marché, bien que son besoin augmente dramatiquement au fur et à mesure que la mondialisation économique augmente le nombre de ceux qui sont dans le besoin.

Encore une autre fonction clef que l’état et les entreprises sont de moins en moins capables d’assurer est la mise à disposition des moyens pour satisfaire les besoins matériels et de nourriture des gens , ce qui dans le monde moderne nécessite des emplois. Le fait que l’économie mondiale soit capable de fonctionner avec seulement une petite fraction de la main-d’oeuvre actuelle et une fraction encore plus petite de cette masse incomparablement plus grande des gens marginalisés qui chercheront des emplois dans quelques années a été souligné partout dans ce livre. Selon un article du ‘ Monde Diplomatique ‘, l’économie formelle de la Côte d’Ivoire fournira, dans quelques années, moins de 6 pour cent des emplois nécessaires et le lot de ce pays n’est probablement pas unique.

Qui plus est, en grande partie suite aux programmes d’ajustement structurels successifs, le pouvoir d’achat de ceux qui ont toujours des emplois est radicalement réduit. C’est de plus en plus le cas dans le monde industriel, où les salaires sont réduits, les contrats à durée indéterminée remplacés par des contrats à durée déterminée, le travail à plein temps remplacé par le travail à temps partiel et les hommes remplacés par des femmes qui acceptent de travailler pour moins d’argent. Il va de soi que les gens qui n’ont pas d’emploi et qui n’ont plus accès aux avantages sociaux, ou qui reçoivent des salaires d’esclave, ne peuvent pas acheter beaucoup de biens et de services, alors que les ordinateurs – par lesquels beaucoup d’entre eux seront remplacés – ne peuvent rien acheter du tout.

De plus, avec la chute de la consommation, l’économie formelle fournira toujours moins d’emplois, ce qui réduira encore la consommation et, à son tour, réduira de nouveau le nombre d’emplois qu’elle peut fournir. Nous serons ainsi pris dans une véritable réaction en chaîne qui devra se poursuivre jusqu’à ce que l’économie formelle cesse d’être une source significative d’emplois, de nourriture et d’autres biens et services pour la plus grande partie de l’humanité sur cette planète. Autrement dit, en marginalisant tant de gens, l’économie formelle se marginalisera.

Tout cela implique que la plupart des gens seront forcés par nécessité d’apprendre à vivre à l’extérieur de l’économie formelle. Dans une telle situation les ‘SEL’ et les monnaies locales décrits dans ce livre ne sont pas de simples curiosités – des initiatives à une trop petite échelle pour apporter une contribution significative aux problèmes toujours plus décourageants d’aujourd’hui. Au contraire, ils peuvent fournir les bases mêmes pour reconstruire les économies locales qui seules peuvent remplir le vide créé par l’écart croissant entre l’économie formelle et la vraie vie.

Autrement dit, comme les entreprises et l’état deviennent de moins en moins capables d’assurer les fonctions clefs qu’ils ont à l’origine prises à l’économie sociale en grande partie non-monétisée, il n’y aura aucune autre alternative que de permettre à cette dernière de réassumer beaucoup de ses fonctions originales.

Malheureusement, notre économie sociale est, à présent, mal équipée pour prendre en charge de nouvelles fonctions car les ménages et les communautés et les écosystèmes viables qui assuraient précédemment ces fonctions ont été sérieusement dégradés par l’impact du développement économique passé.

Pour cette raison nous ne devrions épargner aucun effort pour les aider. En outre, si la plupart des gens se retrouvent marginalisés et que beaucoup d’entre eux sont rendus indigents par l’économie mondiale, ils ne se contenteront pas de s’asseoir tranquillement pour mourir de faim. Beaucoup se révolteront sans aucun doute contre les grandes entreprises qui consomment leurs ressources, polluent leur terre et leurs rivières, produisent de la nourriture et des biens de consommation que seule l’élite peut s’offrir et ne fournissent que quelques emplois de haute technologie qui sont pris par des spécialistes venus d’ailleurs. L’humiliation de ‘l’OMC’ à Seattle en novembre 1999 est sans aucun doute le signe le plus significatif de la réaction du monde aux horreurs de la domination d’entreprise – suivie par les manifestations à Washington et le festival alter-mondialiste à Millau en mars 2000, auquel plus de 50,000 personnes ont participé.

Mais beaucoup de ceux qui ont été marginalisés doivent aussi nécessairement se réorganiser et former des économies locales qui, à leur tour, fourniront l’infrastructure économique pour des nouvelles communautés locales. Ces communautés reprendront les fonctions qu’elles ont toujours accomplies, les fonctions qui leur donnent leur ‘ raison d’être ‘ même. Le fait que cela doit nécessairement arriver est une des lumières qui brillent sur ce qui est sinon un horizon lugubrement noir, mais Wendell Berry en voit une autre.

Pour Wendell Berry, la question de l’économie mondiale contre l’économie locale va probablement être d’importance majeure pendant la prochaine décennie et elle devrait fournir la base d’un nouveau réalignement politique. Le parti communautaire comme il le voit, aura peu d’argent et de là peu de pouvoir, mais ses adhérents ne peuvent qu’augmenter et il pourrait bien devenir bientôt le parti de la majorité. Si un tel parti devait vraiment arriver au pouvoir, il serait en position pour développer et mettre en oeuvre une stratégie coordonnée pour assurer une transition moins douloureuse vers la sorte de société et la sorte d’économie qui seules peuvent offrir à nos enfants un avenir sur cette planète aux abois.

Ceci est le troisième article d’une série de trois publiés à l’origine comme ‘ le Dernier Mot ‘ dans ‘ le Procès de l’Economie Mondiale et Pour un Virage vers la Localisation ‘ édité par Edouard Goldsmith et Jerry Mander et publié par Earthscan en 2001 (ISBN 1 85383 742 3, 328 pages, 14.95 £). Les deux premiers articles de la série s’appellent ‘ Se Tourner Vers la Localisation ‘ et ‘ Communauté et Démocratie ‘.

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QUART MONDE : La Déclaration Radicale

Posté par issopha le 31 octobre 2007

  

La Déclaration Radicale

 

Dans la suite, le terme ‘village’ se réfère à toute communauté humaine locale, tant urbaine que rurale.

La Crise Globale

POUVOIR

La vie humaine est aujourd’hui impliquée dans une énorme crise de pouvoir et les dangers qui en résultent portent tous les signes d’une civilisation en état avancé de désintégration et sous la menace d’une éclipse.

GUERRE

Le plus évident de ces dangers est celui de la guerre. Non seulement les armes de guerre modernes représentent en elles mêmes des formes ultimes de destruction, qui menacent la survie de nombreuses espèces, l’homme compris, mais leur existence même crée des peurs et des phobies sur ‘la sécurité’, qui génèrent un mouvement dangereux précisément vers le type de conflit mondial que leur possession est censée empêcher.

POPULATION

Le volume de la population humaine est clairement hors de contrôle; une détérioration dangereuse de la qualité de vie, même celle éprouvée dans les pays riches, en est déjà la conséquence manifeste et il y a toute probabilité que cela empirera. Les mesures de contrôle des naissances qui ont été imposées aux gens indépendamment de leur identité communautaire et sans respect pour la signification communautaire, ont toujours échoué et continueront sans aucun doute à échouer, car une telle approche cherche à guérir la maladie par certains au moins des éléments de sa cause.

ÉCOLOGIE

Non moins urgente est la rupture de l’équilibre écologique et des systèmes étroitement interdépendants d’entretien de la vie sur la planète par les méthodes modernes, à échelle gigantesque, de production industrielle et agricole. La malice, le gaspillage et le caractère spoliateur de ces systèmes sont au-delà de tout calcul et il est probable que les effets néfastes qu’ils ont engendré en termes d’empoisonnement des éléments de la biosphère, de destruction de nombre d’espèce animales et végétales, de destruction d’immenses zones de forêt et de l’augmentation consécutive, rapide et continue de la désertification de régions énormes de la surface de la terre, gâcheront tout à fait inévitablement la vie humaine pour les générations à venir. On peut en dire autant de l’impasse médicale de nombreux types de médicaments censés permettre de résister aux maladies, qui sont maintenant d’utilisation commune, particulièrement les antibiotiques, qui encouragent un barrage de résistances biologiques, ainsi que les conséquences d’une baisse complémentaire de l’immunité, qui ne peut qu’exposer ceux qui vivent aujourd’hui et leur postérité immédiate à des épidémies mondiales incontrôlables et d’autres dangers biologiques – dans lesquels des populations entières seront automatiquement ou décimées ou détruites.

RESSOURCES

Il n’y a absolument aucune perspective pour que la possession de la plupart des accessoires mécaniques communs dans les ménages des nations ‘riches’ et de la fabrication en masse desquels les fortunes économiques de ces nations dépendent, puisse jamais faire partie du style de vie des millions et des millions de pauvres et sous-alimentés du monde. Leur production, particulièrement celle des automobiles, est déjà à un niveau de consommation des ressources non renouvelables qui ne peut probablement pas être poursuivi. Toute tentative pour les rendre généralement disponible à une échelle mondiale aboutira à de nombreuses formes d’épuisement des ressource et transformera notre postérité globale en mendiants. Il doit aussi être noté que toute tentative de ne pas le faire, en brisant la dynamique de la production de masse pour des marchés mondiaux, aboutira à une dislocation majeure de l’activité économique. À présent il n’y a littéralement aucune puissance sur terre, à l’exception possible et involontaire d’une mauvaise gestion sérieuse, qui pourrait ralentir la ruée vers la banqueroute des ressources, qui est maintenant en marche.

ALIÉNATION

Le fardeau général (et en augmentation) des maladies corporelles, mentales et de l’esprit qui est maintenant apparent dans tous les pays développés est à la fois la cause et l’effet d’un ordre social profondément malade et suggère une rupture en bloc du monde intérieur de l’espèce humaine dans sa recherche éternelle de l’accomplissement personnel et social. Malgré, et fréquemment à cause, de nombreux changements rapides et complets des conditions matérielles de vie, la plupart des gens sont aujourd’hui devenus étrangers aux types d’accomplissement personnel dans les sphères de la religion, de la culture, du travail et de la vie de famille que leurs ancêtres avaient coutume d’accepter comme naturels. Nos hôpitaux et prisons, comme nos casernes, nos forces de polices et notre bureaucratie économique et politique centralisées, grossissent et se remplissent, pendant que la qualité de la vie pour des millions de gens diminue et devient de plus en plus vide de sens ou de direction. Le vandalisme urbain, un recours addictif à de nombreuses formes de drogues sédatives, stimulantes ou hallucinogènes, combinés avec une acceptation passive d’un destin sinistre, ne sont aujourd’hui que les signes les plus évidents des pulsions destructives, intériorisées et extériorisées, que l’aliénation moderne encourage dans le psychisme humain. Les transformations maladroites des conditions de travail, principal rapport de l’homme avec la réalité, par l’impact effréné des formes irréfléchies de mécanisation, ont privé des millions de gens de tout rôle créateur pour subvenir aux besoins vitaux autant que pour une vie riche en termes d’accomplissement spirituel, et ont eu l’effet direct de créer un mode de vie dénué de sens et de but et un désespoir dangereusement subjectif.

L’Origine de la Crise

ÉCHEC

Aucun de ces facteurs – armements et guerre, excès de population, abus écologique, spoliation des ressources et aliénation sociale – n’est particulier à aucune partie de la planète dirigée par aucune croyance politique particulière; ils semblent prévaloir indépendamment de tout climat politique. Pourtant chaque élément témoigne d’un facteur commun, qui est que les mécanismes sociaux, économiques ou politiques, qui sont censés les diriger échouent en fait à fonctionner. Les sociétés humaines sont hors de contrôle. C’est la cause principale de la crise mondiale; c’est la raison pour laquelle, en dépit de toutes nos avancées dans le domaine du savoir, nous sommes confrontés avec des événements qui nous mènent loin de ces aventures et triomphes de l’esprit qu’elles nous avaient promis, vers un destin de damnation que personne de sain d’esprit ne pourrait certainement désirer.

EXCÈS

Il semble y avoir trois causes principales aux pertes de contrôle et toutes sont en rapport avec des formes particulières d’excès – l’excès de vitesse, de température, ou de taille. Dans le monde de la politique nous sommes concernés principalement par des grandeurs physiques et donc par le facteur de taille; nos sociétés sont hors de contrôle parce qu’elles sont trop grandes. Jamais nos sociétés et leurs infrastructures institutionnelles n’ont été aussi énormes, jamais elles n’ont été aussi ingérable et c’est uniquement le facteur de la taille excessive, qui a une nouveauté et une omniprésence suffisante pour expliquer l’échelle du désastre à multiples facettes auquel l’humanité fait maintenant face. Le gigantisme est devenu l’ennemi public numéro un de la race humaine.

ERREUR

Le risque de guerre ne provient pas du communisme ou du capitalisme, il y a eu une guerre mondiale entre les grandes puissances avant qu’aucun gouvernement communiste n’ait existé et deux grandes puissances communistes ont été autrefois enfermées dans une rivalité mondiale lourdement armée.

GRANDES PUISSANCES

Ce sont principalement les grandes puissances qui font de grandes guerres, parce que la grandeur de leur puissance éclipse l’importance morale et physique de leurs citoyens et parce que dans des unités si énormes le pouvoir est toujours détenu par ceux qui sont les plus experts dans la poursuite du pouvoir, sans se soucier des objectifs moraux, comme une fin en soi. (S’ils ne l’étaient pas ils seraient remplacés par ceux qui le sont.)

GRANDES GUERRES

Dans des unités plus petites les qualités plus humaines (comme le jugement moral) ont plus de place et sont ainsi capables d’influencer plus efficacement le cours des événements. En termes globaux toutes les puissances géantes sont des bellicistes dangereux incapables de contrôler leurs propres actions, tandis que les seules nations qui sont vraiment pacifiques, stables, prospères, libérales et tolérantes sont toutes, sans exception, petites. Il ne s’ensuit pas bien sûr que toutes les petites nations sont paisibles, libres, progressistes ou prospères. Il n’y a pas de lignes droites dans la nature et aucune dans la nature humaine. Il reste vrai néanmoins que l’évidence montre que les petites nations peuvent réaliser des objectifs sociaux désirables; il est aussi vrai que les fédérations géantes peuvent éliminer des guerres intérieurement, mais cela doit être équilibré dans le jugement par leur propension innée pour la guerre extérieurement. La Pax Americanus doit être considérée dans le contexte du Militarisme Americanus mondial. Plus grande est l’entité politique plus grandes les guerres dans lesquelles elle s’implique inévitablement. C’est le défaut de base dans le raisonnement selon lequel une Europe fédérale unie réalisera la paix.

Perspectives Locales

CONTRÔLE HUMAIN

A la lumière de cette conclusion nous sommes confrontés au défi d’effectuer la révolution la plus profonde jamais entreprise dans les affaires humaines, car la survie de l’humanité dépend maintenant de la vitesse à laquelle nos institutions politiques, sociales et économiques peuvent être rendues assez petites pour qu’elles deviennent gérables et sensibles au contrôle humain de la façon la plus adéquate.

ÉCHELLE HUMAINE

Bien qu’une telle conclusion soit contraire à l’opinion communément admise, la race humaine n’a aucun avenir si elle n’agit pas pour adapter son modèle de vie à une échelle proportionnée à son humanité et à sa capacité à mettre en oeuvre ses jugements moraux consensuels. Nos sociétés ne sont pas en crise parce qu’elles mettent en oeuvre telle ou telle croyance économique ou politique; à une échelle monstrueuse toutes ces croyances deviennent ingérable, de même qu’à une échelle humaine presque n’importe quelle croyance que veulent adopter les gens peut être amenée à servir leur but.

RENVERSEMENT

Il y a aujourd’hui besoin d’un examen majeur minutieux de chaque forme de pouvoir, pas dans le but de la rendre communiste ou socialiste ou capitaliste, mais dans le but de la rendre à échelle humaine. Nous avons de façon irréfléchie permis au gigantisme de détruire l’identité politique, économique et culturelle de nos villages et cantons urbains. Ce processus doit maintenant être inversé. Les villages sont les cellules sanguines de la civilisation et c’est une condition d’une santé sociale normale qu’ils disposent d’un pouvoir de décision sans limites sur leurs affaires propres. Une situation où on ne permet aux villages d’assumer que les fonctions autorisées par les besoins du gouvernement central doit maintenant être transformée dans celle où on n’autorise le gouvernement central de prendre en charge que les fonctions que ses villages lui permettent.

SUBSIDIARITÉ

Le besoin de faire prévaloir certains pouvoirs qui sont plus étendus que ceux exercés par le village n’est pas un seul instant remis en question; ce qui est affirmé est que c’est la communauté du village qui décidera de la nature et de l’étendue de sa participation dans ces ententes et que s’il est suggéré que l’on ne peut pas avoir confiance dans le bon sens pratique des gens des villages pour juger sainement, nous devons nous souvenir que ce sont seulement les habitants de villages différents, et peut être disparus, qui le disent.

LIBERTÉ

Au vu des nombreuses menaces sur la liberté qui sont maintenant mises en place par des machines gouvernementales géantes et surcentralisées, il est d’une importance particulière que de telles formes localisées de pouvoir soient rétablies dans les domaines de la police et de l’éducation.

LA TAILLE DES NATIONS

Elle est en grande partie un résultat de circonstances géographiques et d’accidents historiques. Aucun processus de raisonnement conscient ne semble jamais avoir été appliqué à la question et c’est clairement devenu une urgence de le faire. D’une analyse pragmatique des nations existantes il semblerait que le gouvernement efficace et pacifique est le mieux assuré dans les nations de l’ordre de la dizaine de millions de citoyens ou moins. Dans quelques cas vraiment beaucoup moins; la principauté du Liechtenstein a une population de moins de trente mille personnes. Elle a son propre Parlement (complet avec l’opposition) et a un des plus haut niveaux de consommation par personne dans le monde. Il faudrait rappeler à ceux qui sont inquiets des problèmes en grande partie imaginaires de la ‘Balkanisation’ les avantages impressionnants de la Scandinavianisation , et dans quelle mesure les réels problèmes qui ont fait du terme ‘Balkanisation’ un synonyme de guerre et de dissentions sont les produits de l’interférence des ‘grandes’ puissances.

DÉCLIN DES EMPIRES

L’appel à morceler les ‘grandes’ puissances en unités sensées, contrôlables, à échelle humaine peut bien apparaître décourageant à l’extrême, pourtant peu d’entre elles ont plus d’un siècle d’existence et toutes montrent des signes marqués de déséquilibre, de fissiparité et de déclin. Il y a un siècle le monde était dominé par une demi douzaine d’empires coloniaux géants. Où sont ces empires aujourd’hui ?

GOUVERNEMENT MONDIAL

Il découle de ce qui précède que toute proposition d’établir un gouvernement mondial, qui, s’il était mis en oeuvre, ne manquerait pas d’aboutir à une orgie globale de totalitarisme, devrait être rejetée d’emblée. Un monde constitué de beaucoup de petits états devrait coopérer à de nombreux niveaux et pour un grand nombre de buts, pour les services postaux, le contrôle des épidémies, l’entretien des phares, les normes de sécurité aérienne, et caetera. Il n’y a absolument aucune raison de supposer qu’ils ne le feraient pas comme le bon sens l’indique et qu’ils manqueraient à participer aux autorités séparées qu’ils devraient établir.

L’EUROPE UNIE

Unir l’Europe c’est créer, sottement et inutilement, encore une autre puissance géante au-delà du contrôle de ses citoyens et aider à dresser la scène d’une autre guerre mondiale. Nous n’avons pas besoin d’une Europe sous un drapeau, nous avons besoin d’une Europe aux mille drapeaux de communautés libres de l’Atlantique à l’Oural, qui est la voie directe vers la paix, la stabilité économique et le progrès culturel.

DISPERSION

Pour vaincre le danger de guerre et d’écroulement social le besoin le plus urgent de l’humanité est aujourd’hui de créer un ordre mondial micro cellulaire, non-centralisé, aux pouvoirs dispersés dans lequel l’humanité des gens est partout respectée et reflétée dans le pouvoir qu’ils exercent pour diriger les affaires de leur localité immédiate en termes de leur jugement moral.

Nous déclarons donc ce qui suit :

UNITÉ

Nous sommes le peuple du Quart-Monde, nous représentons un large spectre mondial d’intérêts tant ethniques, culturels et linguistiques, que religieux, économiques, écologiques et communautaires, dont beaucoup ont été submergés à un degré ou un autre par la ruée désastreuse de gigantisme des deux derniers siècles ou plus. Nous sommes unis dans notre détermination à désamorcer l’actuelle crise anarchique de pouvoir en cherchant à créer nos propres modèles sociaux, culturels et économiques comme nous le jugeons bon dans nos propres communautés localisées.

LOCALITÉ

Nous déclarons que ce n’est que par des petites unités sociales, qui peuvent être soumises au contrôle de leurs membres que les peuples du monde vaincront un jour les dangers de la guerre mondiale. Nous appelons à la décomposition de toutes les nations géantes en entités d’au plus dix millions d’habitants environ et à ce que toutes les nations pratiquent et respectent le principe de la prise de décision non-centralisée, à l’échelle humaine, démocratique au niveau du village. Nous insistons pour que le pouvoir politique et économique dans chaque nation soit si localisé qu’aucun gouvernement central n’englobera jamais de nouveau la capacité de quelque acte d’agression militaire ou économique à grande échelle que ce soit contre ses voisins.

POPULATION

De la même manière c’est seulement par de tels moyens qu’ils peuvent résoudre le problème de l’excès de population, rendre effectif un respect véritable pour leur environnement matériel afin de vaincre le péril écologique et d’en finir avec la malédiction de la privation de vie et de société qui touche maintenant des millions et des millions de gens dans de nombreuses parties du monde. Nous et nos voisins avons rarement désiré ce développement du gigantisme , y avons très souvent résisté avec acharnement, l’avons rarement accepté et maintenant nous en proclamons notre rejet total.

GOUVERNANCE

Nous affirmons à sa place notre droit inaliénable de vivre comme des peuples libres, indépendants, autonomes et auto-gouvernés et nous rejetons la validité de toute disposition, même imposée depuis longtemps, particulièrement par des unités politiques géantes, qui ont pour but la permanence du déni de ce droit.

AUTONOMIE

Nous affirmons de plus notre droit dans nos propres villages ou communes urbaines à faire fonctionner et à contrôler nos propres écoles, hôpitaux, forces de police, banques, industries, échanges commerciaux et dispositions de transport, formes de taxation et autres sujets d’intérêt communautaire comme il nous semble bon, sans interférence ou contrainte externe.

COOPÉRATION

Nous acceptons la nécessité d’un grand nombre de formes d’association et de coopération à travers les frontières locales et nationales, au moins pour atteindre l’enrichissement potentiel de la vie humaine qu’une telle coopération peut assurer; nous sommes heureux de reconnaître ce besoin et tout en répudiant le non-sens morne et inconsidéré du ` gouvernement mondial ‘, qui ne pourrait être qu’une dictature globale basée sur un cauchemar bureaucratique monstrueux, nous cherchons un beaucoup plus grand degré de coopération transnationale qu’il ne prévaut aujourd’hui dans les sphères politiques, économiques et sociales spécifiques. Nous affirmons notre empressement à participer à une telle coopération partout où les intérêts mutuels ou généraux des gens sont mieux servis de cette façon, mais en cela nous nous réservons le droit inaliénable de décider de quelle façon nous participerons, et la pleine liberté de nous retirer à tout moment de telles ententes.

DANGER

En termes généraux nous affirmons que tout état qui excède des dimensions modestes, à échelle humaine, a un risque sérieux d’être incapable de contrôler entièrement ses propres affaires et est ainsi un danger pour son propre peuple et les autres, en termes de guerre, d’excès écologique et de dislocation économique : plus grand l’état, plus grand le danger.

PARTAGE

La leçon sinistre de la vie politique du 20ème siècle, qui a déjà infligé plus de meurtres, souffrances et infamies au peuple qu’il n’en a été commis dans n’importe quelle période antérieure, est que la seule forme sûre de pouvoir est le pouvoir partagé. Nous affirmons donc de plus que même dans de telles nations à échelle humaine, pour surmonter les dangers de la guerre et de la croissance trop importante de la population, pour arrêter la diffusion du vide spirituel de l’aliénation de masse, et pour élargir les frontières de la liberté, il y a un besoin urgent d’un nouveau respect pour les droits et les pouvoirs de décision et de contrôle des institutions tant politiques qu’économiques par les membres des communautés localisées dans leurs villages, cantons et paroisses selon le cas, dans chaque partie du monde. Un programme de pouvoir politique et économique non-centralisé tel qu’il est ici imaginé est une garantie essentielle pour empêcher que le pouvoir de l’état soit saisi par n’importe quel groupe dans un but de guerre, accroissement ou oppression.

DÉCENTRALISATION

Pour la même raison nous affirmons ici notre opposition sans réserve à toute tentative d’augmenter la taille ou l’échelle d’unités politiques ou toute évolution vers plus de centralisation gouvernementale. Nous dénonçons de telles tendances comme susceptibles de mener à une nouvelle perte de contrôle humain, pour aboutir à de nouvelles atteintes à la liberté et à une nouvelle augmentation des dangers globaux actuels.

GUERRE

Nous invitons les gens où qu’ils soient à mettre fin à la malédiction de la guerre mondiale en répudiant le gigantisme incontrôlable qui en est la cause principale; nous poussons au démembrement de toutes les entités de pouvoir géantes en nations sensées, à échelle humaine, et contrôlables de moins de dix millions de personnes qui seront dirigées sur la base d’un degré maximal de pouvoir non-centralisé en investissant de tous les pouvoirs de gouvernement les communautés de village.

ÉCOLOGIE

À moins que nous ne transformions nos styles de vie et ne fassions une estimation plus réaliste de la résistance des systèmes de support mutuels de la biosphère, de grandes parties de notre planète, dans quelques générations, pourraient devenir inhabitables. Nous pressons chaque village et chaque communauté de la taille d’un village dans le monde, particulièrement dans le monde avancé, d’examiner l’impact de son mode de vie sur l’écologie de la planète et d’ordonner les changements qui assureront que ce qui est maintenant écologiquement nocif soit rendu stable et inoffensif.

RESSOURCES

Le style de vie des nations riches exige beaucoup des ressources finies de la planète, ce qui ne peut qu’élargir le gouffre entre les peuples riches et les pauvres et faire des mendiants de la postérité des deux en dégradant leur habitat. Nous appelons à un réexamen immédiat de ce style de vie, particulièrement par les communautés des pays riches, dans tous les détails où des ressources finies sont consommées, pour établir un mode de vie qui soit avantageusement durable pour tous les peuples.

LIMITES

Nous appelons à une fin du gaspillage et des politiques, qui supposent un rôle accessoire des ressources de l’habitat vis à vis de la recherche d’une expansion économique illimitée. Nous demandons au lieu de cela un sens profond de révérence pour tous les éléments de l’ordre naturel et une politique mûrement réfléchie d’économie et de gestion prudente de toutes les ressources planétaires, en place de la politique présente d’exploitation et de maltraitance, avec leur indifférence dangereuse aux effets conséquents sur les équilibres interdépendants de la biosphère, dont dépend le bien-être de toute vie.

GASPILLAGE

Nous condamnons la façon rapace dont on gaspille les ressources finies du globe, comme en témoignent particulièrement le voyage aérien de masse et le transport automobile de masse, comme étant ignorant, idiot, gaspilleur et immoral. Nous insistons sur l’adoption de normes de consommation qui mettent le minimum de pression sur ces ressources et qui soient assurées par une dépendance maximale des ressources auto-renouvelables. Nous recommandons vivement aux gens de partout de rejeter les produits qui consomment inutilement des ressources finies, lesquelles constituent l’héritage de toute notre postérité, que nous avons temporairement sous notre garde.

POPULATION

Les mécanismes biologiques en grande partie inconscients, qui contrôlent les chiffres de population dans le monde animal étaient aussi en fonction dans les sociétés humaines jusqu’à des temps tout à fait récents. Ils fonctionnaient sur la base de décisions consensuelles (et fréquemment instinctives) dans de petits groupements. Aujourd’hui il y a un besoin de renforcer ces réponses par un processus conscient de raisonnement; au lieu de cela nous avons en grande partie détruit les petites communautés, qui étaient leur base. Voilà la cause réelle de la crise de population. Aucune petite communauté auto-gouvernée menacée d’être submergée par sa propre croissance ne manquerait de faire quelque chose pour l’empêcher si elle en avait le pouvoir. Nous déclarons que le besoin de pouvoir de base dans nos sociétés de village est impératif pour résoudre la crise de la population humaine. Aucun gouvernement d’une société de masse ne peut résoudre ce problème sinon par des moyens qui sont totalitaires et une atteinte à la dignité humaine. La responsabilité de la communauté sur les affaires communautaires est une condition préalable du contrôle des effectifs de la communauté. Il s’ensuit que le pouvoir communautaire est une condition préalable à la survie de la communauté.

ALIÉNATION

L’accomplissement humain est un produit de la religion, du travail, de la culture et des relations; la poursuite aveugle de la croissance économique comme une fin en soi et les formes géantes d’organisation qu’elle encourage, rabaissent les principes moraux, dégrade le travail humain en un simple appendice des organisations ou des machines, dévitalise la culture en détruisant le pouvoir de créer et de décider, et sape la base de la vie de famille en substituant des dimensions financières aux liens de mutualité et de révérence dans les relations, qui sont le coeur de toute civilisation digne d’intérêt. Nous dénonçons ce processus comme étant inévitablement destructeur du bonheur et du bien-être humains.

CONCLUSION

Nous appelons les gens de partout à répudier la marche au gigantisme et à la perte de contrôle social, à affirmer leur adhésion à la famille humaine et leur devoir d’élever son bien-être en termes de paix, de liberté et de sensibilité écologique en nous rejoignant pour établir LE QUART-MONDE, un monde où le pouvoir est entièrement partagé par les gens dans des communautés de taille modeste qui permettent au processus social de faire pleine justice à la majesté inhérente de l’esprit humain et de servir les potentialités les plus nobles de son génie créateur.

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Valeurs Vernaculaires , par Ivan Illich

Posté par issopha le 31 octobre 2007

  

  

Valeurs Vernaculaires par Ivan Illich

 

 

[ Note : Ces essais de CoEvolution Quarterly constituaient la base de la plus grande part du livre le Travail Fantôme d’Illich (Marion Boyars, 1981).]

Cuernavaca, le 12 avril 1980

Cher Stewart,

Il y a trois ans vous demandiez ce qu’il était advenu de mon plan d’écrire un épilogue à l’âge industriel. En effet, c’est ce que j’avais promis en 1973 dans l’introduction à la Convivialité :

Pendant les prochaines années j’ai l’intention de travailler sur un épilogue à l’âge industriel. Je veux tracer les changements de langage, mythe, rituel et loi qui se sont produits à notre époque de packaging et d’instruction. Je veux décrire le monopole déclinant du mode industriel de production et la disparition des professions créées par l’industrie que ce mode de production sert.

Par dessus tout je veux montrer que deux-tiers de l’humanité peuvent encore éviter de passer par l’ère industriel, en choisissant dès maintenant un équilibre post-industriel dans leur mode de production, ce que les nations hyper-industrielles seront obligées d’adopter comme alternative au chaos. Pour me préparer à cette tâche je soumets cet essai à la critique.

La critique vint. Les lectures qui les accompagnaient m’ont mené dans maintes directions où je n’avais jamais eu l’intention d’aller. Pour me colleter avec et approfondir ma compréhension de cette fin de l’ère industrielle, je me suis concentré successivement sur l’Énergie et l’Équité, la Némésis Médicale et les Professions Mutilantes. Ceux-ci étaient des prolégomènes à une Histoire des Besoins qui reste à écrire. Je reviens maintenant à l’étude de l’histoire, à l’étude des cultures, mentalités, pratiques et outils populaires bien trop souvent éclipsées par l’histoire des idées, des institutions et des styles dominants. L’épilogue promis est en train de prendre forme dans une douzaine d’essais sur le sort des Valeurs Vernaculaires pendant les cinq cents dernières années de la guerre qui a été menée par l’État moderne contre toutes les formes de Subsistance.

À votre invitation je vous envoie les projets de deux ou trois de ces essais. Merci de les accepter dans CoEvolution Quarterly. Je suppose que, en 1980, aucun autre Journal ne me permettrait d’atteindre un lectorat aussi bariolé de critiques insolites. Pour ceux qui voudraient utiliser ces projets comme bases d’étude je préparerai dans quelques mois un guide annoté de la bibliographie pertinente éditée par Valentina Borremans, Tecno-Politica, APD 479, Cuernavaca, Morelos, Mexico.

Bien à vous,

Ivan



NB1. CoEvolution Quarterly convient idéalement à la reproduction en fac-similé. Ni l’auteur ni l’éditeur n’ont aucune objection à la reproduction sans but lucratif par n’importe quels moyens de ces pages, tant que chacune des trois parties de cet article est reproduite en entier et sans changements de rédaction ou compléments.

NB2 Je polirai ces projets et les publierai avec plusieurs autres essais dans un livre qui s’appelera Valeurs Vernaculaires que Marion Boyars (18 Brewer Street, London W 1 and 99 Main Street, Salem, New Hampshire 03079) éditera. Elle prend donc des dispositions pour les droits de reproduction. Je lui ai dit que je souhaite vous donner le droit pour la première publication en langue anglaise en une fois de ces projets.



Valeurs Vernaculaires par Ivan Illich : Sommaire

 

Partie 1 : Les Trois Dimensions du Choix Social

Partie 2 : La Guerre Contre la Subsistance

Colomb Trouve Le Rossignol
Nebrija Construit L’Artefact : 18 Août 1492
L’Empire A Besoin Du « Langage » Comme Consort
Le Castillan Traverse Sa Petite Enfance
Le Langage A Maintenant Besoin De Tuteurs
Un Langage Imprécis Et Sans Règles
Le Discours Libre Et Non Contrôlé Trouve Un Nouvel Allié Dans L’Imprimerie
… Et Doit Être Réprimé
Le Vernaculaire Allié À L’Imprimerie Menacerait L’État Nation
Les Livres Seront Dorénavant Vus Et Non Entendus
Au Service de la Reine, Le Castillan Synthétique Remplacera Le Langage Populaire
Le Langage Nourri Par Les Racines Est Remplacé Par La Langue Dispensée Par La Couronne
Le Giron de l’Alma Mater
Le Contrôle Bureaucratique Comme Pierre de Sagesse
L’Expert Dont A Besoin La Couronne
Statut Social Par La Langue Enseignée Plutôt Que Par Le Sang
L’Expert Comme Tuteur De L’Intérêt Du Sujet
Le Projet De Nebrija Scandalise Sa Majesté

Partie 3 : L’Imposition d’une Langue Maternelle Enseignée

La Montée De La Société Intensivement Marchande
Le Déclin Des Valeurs Vernaculaires
Le Premier Besoin Universel d’Un Service Professionnel
Contrôle Professionnel Sur La Nature Des Services Nécessaires
Les Origines De La « Langue Maternelle »
L’Âge Des Besoins Définis En Termes De Marchandises
Le Coût d’une Langue Maternelle Enseignée
Destruction Du Discours Vernaculaire Spécifique à la Classe
La « Production » De La Langue Maternelle
L’Étude Vernaculaire Comme Activité de Subsistance
La Langue Maternelle Enseignée Vue Comme Un Produit
La Culture Vernaculaire Améliorée Par La Langue Enseignée
Vernaculaire Contrefait Et Autres Destructions
L’Innovation Technique Et Le Vernaculaire
Le Monopole Radical De La Langue Maternelle Enseignée
Tabous
L’Économie Fantôme Proliférante

 

Partie 1 : Les Trois Dimensions du Choix Social

C’est dans le miroir du prétendu développement qu’on peut le mieux voir où la guerre contre la subsistance a mené. Pendant les années 1960, le « développement » a acquis un statut qui l’a placé au niveau de la « liberté » et « l’égalité ». Le développement des autres peuples est devenu le devoir et le fardeau de l’homme riche. Le développement était décrit comme un programme de construction – les gens de toutes couleurs parlaient de « construction de nation » et le faisaient sans rougir. Le but immédiat de cette ingénierie sociale était l’installation d’un ensemble équilibré d’équipements dans une société qui n’était pas encore instrumentée de cette façon : la construction de plus d’écoles, d’hôpitaux plus modernes, d’autoroutes plus étendues, de nouvelles usines, de réseaux électriques, avec la création d’une population formée pour les équiper et en avoir besoin.

Aujourd’hui, l’impératif moral d’il y a dix ans apparaît naïf; aujourd’hui, peu de penseurs critiques soutiendraient une vue aussi instrumentaliste de la société désirable. Deux raisons ont changé beaucoup d’esprits :

Premièrement, les externalités indésirables excèdent les avantages – le fardeau fiscal des écoles et des hôpitaux est supérieur à ce que toute économie peut supporter; les villes mortes produites par les autoroutes appauvrissent le paysage urbain et rural. Les seaux en plastique de Saõ Paulo sont plus légers et moins chers que ceux en ferraille de l’étameur local du Brésil Occidental. Mais d’abord le plastique bon marché élimine l’étameur et ensuite les émanations de plastique laissent une trace particulière sur l’environnement – une nouvelle espèce de fantôme. La destruction d’une compétence séculaire aussi bien que ces poisons sont des sous-produits inévitables et résisteront longtemps à tous les exorcismes. Les cimetières de déchets industriels coûtent simplement trop cher, plus que ce que valent les seaux. Dans le jargon économique, les « coûts externes » excèdent non seulement le profit engendré par la production des seaux en plastique, mais aussi les salaires mêmes payés dans le processus industriel.

Ces externalités croissantes, cependant, sont seulement une face de la facture que le développement a exigé. La contreproductivité est son autre face. Les externalités représentent des coûts qui sont à « l’extérieur » du prix payé par le consommateur pour ce qu’il veut – des coûts qui seront un jour facturés à lui, à d’autres ou aux générations futures.

La contreproductivité, cependant, est une nouvelle sorte de déception qui surgit « dans » l’utilisation même du bien acheté. Cette contreproductivité interne, un composant inévitable des institutions modernes, est devenue la frustration constante de la majorité la plus pauvre des clients de chaque institution : ressentie intensément mais rarement définie. Chaque secteur principal de l’économie produit ses propres contradictions uniques et paradoxales. Chacun produit nécessairement l’opposé de ce pour quoi il a été structuré. Les économistes, qui sont de plus en plus compétents pour mettre des étiquettes sur les externalités, sont incapables de prendre en compte les internalités négatives et ne peuvent pas mesurer la frustration inhérente des clients captifs qui est différente d’un coût.

Pour la plupart des gens, les études déforment les différences génétiques en dégradation certifiée; la médicalisation de la santé augmente la demande de services bien au-delà du possible et de l’utile et sape cette capacité organique à s’en sortir que le bon sens appelle la santé; les transports, pour la grande majorité liée aux heures de pointe, augmente le temps passé dans la servitude du trafic, réduisant tant la mobilité librement choisie que l’accès mutuel aux autres. Le développement d’agences sociales éducatives, médicales et autres a en réalité écarté la plupart de leurs clients du but évident pour lequel ces projets avaient été conçus et financés. Cette frustration institutionnalisée, qui résulte de la consommation obligatoire, se combine avec les nouvelles externalités. Elle exige une augmentation de la production de services d’enlèvement des ordures et de réparation pour appauvrir et même détruire les individus et les communautés, en les affectant d’une façon spécifique à leur classe. En effet, les formes spécialement modernes de frustration et de paralysie et de destruction discréditent totalement la description de la société désirable en termes de capacité de production installée.

La défense contre les dégâts infligés par le développement, plutôt que l’accès à quelque nouvelle « satisfaction », est devenue le privilège le plus recherché. Vous êtes arrivés si vous pouvez faire votre trajet quatidien hors des heures de pointe; avez probablement suivi une école d’élite; si vous pouvez accoucher à la maison; êtes au courant de connaissances rare et spéciale si vous pouvez éviter le médecin quand vous êtes malade; êtes riche et chanceux si vous pouvez respirer l’air frais; en aucun cas pauvre, si vous pouvez construire votre propre cabane. Le sous-prolétariat est maintenant constitué de ceux qui doivent consommer les forfaits et soins contreproductifs de leurs tuteurs auto-désignés; les privilégiés sont ceux qui sont libres de les refuser. Une nouvelle attitude, alors, a pris forme durant ces dernières années : la conscience que nous ne pouvons écologiquement pas nous permettre le développement équitable conduit beaucoup à comprendre que, même si le développement dans l’équité était possible, nous n’en voudrions plus pour nous, ni ne voudrions le suggérer pour d’autres.

Il y a dix ans, nous avions tendance à distinguer les options sociales exercées dans la sphère politique des options techniques assignées aux experts. Les premiers étaient censés se concentrer sur les buts, les autres plus sur les moyens. Grossièrement, les options sur la société désirable s’étalaient sur un spectre qui s’étendait de la droite à la gauche : ici, le « développement » capitaliste, là-bas, le socialiste. Le comment était laissé aux experts. Ce modèle unidimensionnel de la politique est maintenant dépassé. Aujourd’hui, en plus de « qui aura quoi », deux nouveaux domaines de choix sont devenus des questions pour le profane : la légitimité même du jugement des profanes sur les moyens de production adaptés et le compromis entre la croissance et la liberté. En conséquence, trois classes indépendantes d’options apparaissent comme trois axes mutuellement perpendiculaires de choix du public.

Sur l’axe des x je place les questions liées à la hiérarchie sociale, à l’autorité politique, à la propriété des moyens de production et à l’allocation des ressources et qui sont d’ordinaire désignées par les termes de droite et gauche. Sur l’axe des y, je place les choix techniques entre dur et doux, en étendant ces termes bien au-delà du choix pour et contre l’énergie nucléaire : non seulement les marchandises, mais aussi les services sont affectés par l’alternative entre dur et doux.

Un troisième choix tombe sur l’axe des z. Ce qui est en question n’est ni privilège ni technique, mais plutôt la nature de la satisfaction humaine. Pour caractériser les deux extrêmes, j’utiliserai des termes définis par Erich Fromm. En bas, je place une organisation sociale qui fait correspondre la recherche de la satisfaction avec l’avoir; en haut, avec le faire. En bas, donc, je place une société intensivement marchande où les besoins sont de plus en plus définis en termes de marchandises packagées et des services conçus et prescrits par des professionnels et produits sous leur contrôle. Cet idéal social correspond à l’image d’une humanité composée d’individus, chacun piloté par des considérations d’utilité marginale, l’image qui s’est développée de Mandeville à Keynes via Smith et Marx et que Louis Dumont appelle homo economicus.

À l’extrémité opposée, au sommet de l’axe des z, je place – disposés en éventail – une grande variété de sociétés où l’existence est organisée autour des activités de subsistance. A sa manière unique, chacune de celles-ci ne peut que rester sceptique envers les prétentions de croissance. Dans de telles nouvelles sociétés où des outils contemporains facilitent la création de valeurs d’usage, les marchandises et la production industrielle en général ont de la valeur principalement dans la mesure où elles sont des ressources ou des instruments de subsistance. Par là, l’idéal social correspond à l’homo habilis, une image qui inclut de nombreux individus qui sont différemment compétents à se débrouiller avec la réalité, à l’opposé d’homo economicus, qui est dépendant de « besoins » standardisés. Ici, les gens qui choisissent leur indépendance et leur propre horizon tirent plus de satisfaction de faire et fabriquer des choses pour l’usage immédiat que du produit d’esclaves ou de machines. Donc, chaque projet culturel est nécessairement modeste. Ici, les gens vont aussi loin qu’ils le peuvent vers l’auto-suffisance, produisant eux -mêmes ce qu’ils peuvent, échangeant leurs excédents avec leurs voisins, évitant – dans la mesure du possible – les produits du travail salarié.

La forme de la société contemporaine est le résultat des choix en cours le long de ces trois axes indépendants. Et la crédibilité d’un système politique dépend aujourd’hui du degré de participation publique selon chacun des trois ensembles d’option. La beauté de l’image unique, socialement articulée de chaque société, deviendra, avec un peu de chance, le facteur déterminant de son impact international. L’exemple esthétique et éthique peut remplacer la compétition des indicateurs économiques. En réalité, aucun autre chemin n’est ouvert. Un mode de vie caractérisée par l’austérité, la modestie, construit par le travail dur et mené à petite échelle ne se prête pas à la propagation par le marketing. Pour la première fois dans l’histoire, des sociétés pauvres et riches seraient effectivement placées sur un pied d’égalité. Mais pour que cela devienne vrai, la perception actuelle en termes de développement des relations internationales entre le Nord et le Sud doit d’abord être remplacées.

Un objectif associé de statut élevé de notre époque, le plein emploi, doit aussi être examiné. Il y a dix ans, les attitudes envers le développement et la politique étaient plus simples que ce qui est possible aujourd’hui; les attitudes envers le travail étaient sexistes et naïves. Le travail était identifié avec l’emploi et l’emploi prestigieux limité aux mâles. L’analyse du travail fantôme fait hors emploi était tabou. La gauche le mentionnait comme un vestige de reproduction primitive, la droite, comme de la consommation organisée – tout convenaient que, avec le développement, ce type de labeur s’évanouirait. La lutte pour plus d’emplois, pour un salaire égal à travail égal et pour un salaire plus élevé pour chaque emploi poussait tout travail fait hors emploi dans un coin d’ombre dissimulé à la politique et l’économie. Récemment, des féministes, avec quelques économistes et sociologues, regardant les soit-disant structures intermédiaires, ont commencé à examiner la contribution bénévole faite à une économie industrielle, une contribution dont les femmes sont les principales responsables. Ces personnes discutent la « reproduction » comme le complément de la production. Mais la scène est surtout remplie de soi-disant radicaux qui discutent des nouvelles façons de créer des emplois conventionnels, des nouvelles formes de partage des emplois disponibles et de la façon de transformer le travail domestique, l’éducation, la maternité et les trajets quotidiens en emplois salariés. Sous la pression de telles demandes, l’objectif de plein emploi apparaît aussi douteux que le développement. De nouveaux acteurs, qui mettent en doute la nature même du travail, progressent vers les feux de la rampe. Ils distinguent le travail structuré industriellement, payé ou bénévole, de la création de moyens d’existence au-delà des frontières de l’emploi et des tuteurs professionnels. Leurs discussions soulèvent les problèmes-clés sur l’axe vertical. Le choix pour ou contre la notion de l’homme comme accro de la croissance décide si le chômage, c’est-à-dire la liberté effective de travailler libre de paye et/ou de salaire, doit être vu comme triste et une malédiction, ou comme utile et un droit.

Dans une société intensivement marchande, les besoins fondamentaux sont satisfaits par les produits du travail salarié – logement non moins qu’éducation, trafic non moins qu’accouchement. L’éthique du travail qui mène une telle société légitime l’emploi pour un salaire ou une paie et dégrade la capacité à faire face indépendamment. Mais la progression du travail salarié accomplit plus – elle divise le travail bénévole en deux types opposés d’activité, tandis que la perte de travail bénévole par l’empiétement du travail salarié a souvent été décrite, la création d’une nouvelle sorte de travail a été invariablement ignorée : le complément bénévole des services et du travail industriels. Une sorte travail forcé ou de servage industriel au service des économies intensivement marchandes doit être soigneusement distingué du travail orienté vers la subsistance qui intervient à l’extérieur du système industriel. À moins que cette distinction ne soit clarifiée et employée dans le choix des options sur l’axe des z, le travail bénévole guidé par des professionnels pourrait s’étendre dans une société répressive d’assistance écologique. Le servage des femmes dans la sphère domestique est aujourd’hui l’exemple le plus évident. Le travail domestique n’est pas salarié. Ce n’est pas non plus une activité de subsistance au sens où la plupart du travail fait par des femmes l’était quand, avec leurs hommes, elles utilisaient l’ensemble de la maisonnée comme le cadre et la source pour la création de la plus grande part des moyens d’existence de ses habitants. Le travail domestique moderne est standardisé par des produits industriels orientés vers le support de la production et imposé aux femmes d’une façon sexiste pour les spécialiser dans la reproduction, la régénération et une force de motivation pour le travailleur salarié. Tel que les féministes l’ont bien exposé, le travail domestique est seulement une expression de cette vaste économie fantôme qui s’est développé partout dans les sociétés industrielles comme un complément nécessaire à l’expansion du travail salarié. Ce complément fantôme, associé à l’économie formelle, est un élément constitutif du mode industriel de production. Il a échappé à l’analyse économique, comme la nature ondulatoire des particules élémentaires avant la Théorie Quantique. Et quand les concepts développés pour le secteur économique formel lui sont appliqués, ils déforment ce qu’ils ne ratent pas simplement. La différence réelle entre les deux sortes d’activités bénévoles – le travail fantôme qui est un complément du travail salarié et le travail de subsistance qui rivalise avec et s’oppose aux deux – n’est systématiquement pas vue. Alors, comme les activités de subsistance deviennent plus rares, toutes les activités bénévoles assument une structure analogue au travail domestique. Le travail orienté vers la croissance mène inévitablement à la standardisation et à la gestion des activités, qu’elles soient payées ou bénévoles.

Une vision opposée du travail prévaut quand une communauté choisit un mode de vie orienté vers la subsistance. Dans ce cas, l’inversion du développement, le remplacement des biens de consommation par l’action personnelle, des outils industriels par des outils conviviaux est le but. Là, tant le travail salarié que le travail fantôme déclineront dans la mesure où leur produit, marchandises ou services, est valorisé principalement comme un moyen vers des activités toujours inventives, plutôt que comme une fin, c’est-à-dire la consommation consciencieuse. Là, la guitare est plus valorisée que le disque, la bibliothèque plus que la salle de classe, le jardin potager plus que la promotion du supermarché. Là, le contrôle personnel de chaque ouvrier sur ses moyens de production détermine le petit horizon de chaque entreprise, un horizon qui est une condition nécessaire à la production sociale et à l’épanouissement de l’individualité de chaque ouvrier. Ce mode de production existe aussi dans l’esclavage, le servage et d’autres formes de dépendance. Mais il fleurit, libère son énergie, acquiert sa forme classique aride adéquate seulement là où l’ouvrier est le propriétaire libre de ses outils et ressources; c’est seulement alors que l’artisan peut se produire comme un virtuose. Ce mode de production ne peut être maintenu que dans les limites que la nature dicte tant à la production qu’à la société. Là, le chômage utile est valorisé tandis que le travail salarié, dans ses limites, est simplement toléré.

Le paradigme du développement est plus facilement répudié par ceux qui étaient adultes le 10 janvier 1949. Ce jour là, la plupart d’entre nous rencontrèrent pour la première fois ce terme dans son sens actuel quand le Président Truman annonça son Programme en Quatre Points. Jusque-là, nous utilisions « développement » pour parler d’espèces, d’immobilier et de mouvements aux échecs – et seulement par la suite aux gens, aux pays et aux stratégies économiques. Depuis lors, nous avons été inondés de théories du développement dont les concepts sont maintenant des curiosités pour collectionneurs – « croissance », « combler le retard », « modernisation », « impérialisme », « dualisme », « dépendance », « besoins fondamentaux », « transfert de technologie », « système mondial », « industrialisation autochtone » et « décrochement temporaire ». Chaque ruée est venue en deux vagues. L’une portait le pragmatiste qui mettait en évidence la libre entreprise et les marchés mondiaux; l’autre, les politiciens qui soulignaient l’idéologie et la révolution. Les théoriciens produisaient des montagnes de prescriptions et de caricatures mutuelles. Sous celles-ci, les hypothèses communes à tous étaient enterrées. Il est maintenant temps de dénicher les axiomes cachés sous l’idée de développement elle-même.

Fondamentalement, le concept implique le remplacement de la compétence généralisées et des activités de subsistance satisfaisantes par l’utilisation et la consommation de marchandises; le monopole du travail salarié sur toutes les autres sortes de travail; la redéfinition des besoins en termes de marchandises et de services produits en série en suivant la conception d’experts; finalement, le réarrangement de l’environnement de telle sorte que l’espace, le temps, les matériaux et la conception favorisent la production et la consommation tandis qu’ils dégradent ou paralysent les activités orientées vers la valeur d’usage qui satisfont directement les besoins. Et tous ces changements et processus mondialement homogènes sont estimés comme inévitables et bons. Les grands muralistes mexicains en ont dramatiquement dépeint les figures typiques avant que les théoriciens n’en aient décrit les étapes. Sur leurs murs, on voit le type idéal de l’être humain comme le mâle en bleu de travail derrière une machine ou en blouse blanche penché sur un microscope. Il perce des tunnels dans les montagnes, guide des tracteurs, alimente des cheminées fumantes. Les femmes lui donnent la vie, le soignent et l’éduquent. En contraste frappant avec la subsistance aztèque, Rivera et Orozco visualisent le travail industriel comme la source unique de tous les biens nécessaires à la vie et à ses plaisirs éventuels.

Mais cet idéal de l’homme industriel décline maintenant. Les tabous qui le protégeaient faiblissent. Les slogans sur la dignité et la joie du travail salarié sonnent creux. Le chômage, un terme qui a été introduit pour la première fois en 1898 pour désigner les gens sans revenu fixe, est maintenant reconnu comme la condition dans laquelle la plupart des gens du monde vivent de toute façon – même au sommet des booms industriels. En Europe de l’Est particulièrement, mais aussi en Chine, les gens voient maintenant que, depuis 1950, le terme « prolétariat », a été utilisé principalement comme couverture pour revendiquer et obtenir des privilèges pour une nouvelle bourgeoisie et ses enfants. Le « besoin » de créer de l’emploi et de stimuler la croissance, par lequel les paladins auto-désignés des plus pauvres ont jusqu’ici écrasé toute considération d’alternatives au développement, apparaît clairement suspect.

Les défis au développement prennent des formes multiples. Rien qu’en Allemagne, en France ou en Italie, des milliers de groupes expérimentent, chacun différemment, des alternatives à une existence industrielle. De plus en plus de ces gens viennent de foyers de cols bleus. Pour la plupart d’entre eux, il ne subsiste aucune dignité à gagner son pain par un salaire. Ils essayent de « se déconnecter de la consommation », selon l’expression de quelque habitant des taudis du Sud Chicago. Aux Etats-Unis, au moins quatre millions de personnes vivent au coeur de minuscules communautés fortement différenciées de ce type, et au moins sept fois plus partagent individuellement leurs valeurs – les femmes cherchent des alternatives à la gynécologie; les parents des alternatives à l’école; les constructeurs de maisons des alternatives aux toilettes à chasse d’eau; les voisinages des alternatives aux trajets quotidiens; les gens des alternatives au centre commercial. À Trivandrum, en Inde du Sud, j’ai vu une des alternatives les plus couronnées de succès à une variété particulière de dépendance aux marchandises – à l’instruction et la certification comme formes privilégiées d’apprentissage. Mille sept cents villages ont installé des bibliothèques, chacune contenant au moins mille titres. C’est l’équipement minimal pour être membre à part entière de Kerala Shastra Sahitya Parishad et ils peuvent conserver leur adhésion seulement tant qu’ils prêtent au moins trois mille volumes par an. J’ai été immensément encouragé de voir que, au moins dans l’Inde du Sud, des bibliothèques basée dans les villages et financées par les villages ont transformé les écoles en annexes aux bibliothèques, alors qu’ailleurs les bibliothèques sont devenues pendant ces dix dernières années de simples dépôts de matériels pédagogiques utilisés sous la conduite d’enseignants professionnels. Et aussi à Bihar, en Inde, Medico International représente une tentative à base populaire de dé-medicaliser les services médicaux, sans tomber dans le piège du docteur aux pieds nus chinois. Ce dernier a été relégué au niveau de larbin de bas étage dans une hiérarchie nationale de bio-contrôle.

A part discuter de telles formules expérimentales, le défi au développement utilise aussi des moyens légaux et politiques. Lors d’un référendum autrichien l’an dernier, une majorité absolue a refusé au Chancelier Kreisky, politiquement au contrôle de l’électorat, la permission d’inaugurer une centrale nucléaire. Les citoyens utilisent de plus en plus le bulletin de vote et les tribunaux, en plus de la pression plus traditionnelle de groupes d’intérêt, pour mettre en place des critères de conception négatifs pour la technique de production. En Europe, des candidats « verts » commencent à gagner des élections. En Amérique, des efforts légaux de citoyens commencent à arrêter des autoroutes et des barrages. Un tel comportement n’était pas prévisible il y a dix ans – et beaucoup d’hommes au pouvoir ne le reconnaissent toujours pas comme légitime. Toutes ces manifestations et actions organisées par la base dans la Métropole menacent non seulement le concept récent de développement des pays pauvres, mais aussi le concept plus fondamental et de base de progrès domestique.

A ce moment, c’est la tâche de l’historien et du philosophe de clarifier les sources et de débrouiller le processus aboutissant aux besoins occidentaux. C’est seulement de cette façon que nous serons capables de comprendre comment un concept apparemment aussi éclairé a produit une exploitation aussi désastreuse. Le progrès, la notion qui a caractérisé l’Occident pendant 2000 ans et a déterminé sa relation aux étrangers depuis la chute de la Rome classique, se tient derrière la croyance en des besoins. Les sociétés se reflètent non seulement dans leurs dieux transcendants, mais aussi dans leur image de l’étranger au-delà de leurs frontières. L’Occident a exporté une dichotomie entre « nous » et « eux » unique à la société industrielle. Cette attitude particulière envers moi et les autres est maintenant mondiale, constituant la victoire d’une mission universaliste amorcée en Europe. Une redéfinition du développement ne ferait que renforcer la domination économique Occidentale sur la forme de l’économie formelle par la colonisation professionnelle du secteur informel, domestique et étranger. Pour éviter ce danger, la métamorphose en six étapes d’un concept qui apparaît actuellement comme le « développement » doit d’abord être comprise.

Chaque communauté a une attitude caractéristique envers les autres. Les chinois, par exemple, ne peuvent pas se référer à l’étranger ou à ses possessionss sans les étiqueter d’une marque dégradante. Pour les grecs, il est soit l’invité d’une polis voisine, soit le barbare qui est moins qu’entièrement homme. À Rome, les barbares pouvaient devenir membres de la cité, mais les y amener ne fut jamais l’intention ou la mission de Rome. C’est seulement pendant l’antiquité tardive, avec l’Église de l’Europe occidentale, que l’étranger devient quelqu’un dans le besoin, quelqu’un à faire entrer. Cette vue de l’étranger comme un fardeau est devenue constitutive pour la société Occidentale;, sans cette mission universelle envers le monde extérieur, ce que nous appelons l’Occident n’aurait jamais existé.

La perception de l’étranger comme quelqu’un que l’on doit aider a pris des formes successives. Dans l’antiquité tardive, le barbare s’est transformé en païen – la deuxième étape vers le développement avait commencé. Le païen était défini comme le non baptisé, mais prescrit par la nature pour devenir Chrétien. C’était le devoir de ceux qui étaient à l’intérieur de l’Église de l’incorporer par le baptême dans le corps de la Chrétienté. Au début du Moyen âge, la plupart des gens en Europe étaient baptisées, même s’ils pouvaient ne pas être encore convertis. Alors le Musulman apparut. À la différence des Goths et Saxons, les Musulmans étaient monothéistes et des croyants manifestement dévots; ils résistèrent à la conversion. Donc, en plus du baptême, de nouveaux besoins d’être soumis et instruits durent être imputés. Le païen se transforma en infidèle, notre troisième étape.

Vers la fin du Moyen âge, l’image de l’étranger se transforma de nouveau. Les Maures avaient été chassés de Grenade, Colomb avait traversé l’océan et la Couronne Espagnole avait assumé de nombreuses fonctions de l’Église. L’image de l’homme sauvage qui menace la fonction éducative de l’humaniste remplaça l’image de l’infidèle qui menace la foi. A cette époque aussi, l’étranger a été d’abord décrit en termes d’économie. Dans beaucoup d’études sur les monstres, les singes et les hommes sauvages, nous apprenons que les Européens de cette période voyaient l’homme sauvage comme n’ayant aucun besoin. Cette indépendance le rendait noble, mais une menace pour les desseins du colonialisme et du mercantilisme. Pour imputer des besoins à l’homme sauvage, il fallait le transformer en indigène, la cinquième étape. Les tribunaux espagnols, après longue délibération, décidèrent qu’au moins l’homme sauvage du Nouveau Monde avait une âme et était, donc, humain. Par opposition avec l’homme sauvage, l’indigène a des besoins, mais des besoins différents de ceux de l’homme civilisé. Ses besoins sont fixés par le climat, la race, la religion et la providence. Adam Smith réfléchit toujours sur l’élasticité des besoins des indigènes. Comme Gunnar Myrdal l’a observé, la construction de besoins spécifiquement indigènes était nécessaire tant pour justifier le colonialisme que pour administrer des colonies. La fourniture de gouvernement, d’éducation et de commerce aux indigènes fut pendant quatre cents ans le fardeau assumé par le Blanc.

Chaque fois que l’Occident mit un nouveau masque sur l’étranger, l’ancien fut abandonné parce qu’il était maintenant reconnu comme une caricature d’une image de soi abandonnée. Le païen avec son âme naturellement Chrétienne a dû céder la place à l’infidèle têtu pour permettre à la Chrétienté de lancer les Croisades. L’homme sauvage est devenu nécessaire pour justifier le besoin de l’éducation humaniste laïque, l’indigène était le concept crucial pour promouvoir la domination coloniale pharisaïque. Mais au temps du Plan Marshall, quand les conglomérats multinationaux s’étendaient et que les ambitions des pédagogues, médecins et planificateurs transnationaux ne connaissaient aucune limite, les besoins limités des indigènes en biens et services contrecarraient la croissance et le progrès. Il fallait qu’ils se métamorphosent en sous-développés, la sixième et actuelle étape de la vision occidentale de l’étranger.

Ainsi la décolonisation était aussi un processus de conversion : l’acceptation mondiale de l’image de soi occidentale comme homo economicus sous sa forme la plus extrême d’homo industrialis, avec tous les besoins définis en termes de marchandise. Vingt ans à peine ont suffi pour amener deux milliards de personnes à se définir comme sous-développés. Je me souviens de façon éclatante du Carnaval du Rio de 1963 – le dernier avant que la Junte ne s’impose. Le « développement » était le motif de la samba gagnante, « développement » le cri des danseurs tandis qu’ils sautaient au rythme des tambours.

Le développement basé sur des quantités élevées d’énergie par personne et des soins professionnels intenses est le plus pernicieux des efforts missionnaires de l’Occident – un projet guidé par une conception écologiquement impraticable du contrôle humain sur la nature et par une tentative anthropologiquement vicieuse de remplacer les nids et fosses à serpents de la culture par des salles stériles pour le service professionnel. Les hôpitaux qui vomissent du nouveau-né et réabsorbent du mort, les écoles organisées pour occuper les chômeurs avant, entre et après le travail, les tours où les gens sont stocké entre les voyages aux supermarchés, les autoroutes connectant des garages forment un modèle tatoué dans le paysage pendant la courte noce du développement. Ces institutions, conçues pour des bébés en bouteilles perpétuels sur roues du centre médical à l’école au bureau au stade commencent maintenant à sembler aussi anormales que les cathédrales, et poutant non compensées par quelque charme esthétique.

Le réalisme écologique et anthropologique est maintenant nécessaire – mais avec précaution. L’appel populaire pour le doux est ambigu; tant la droite que la gauche se l’approprient. Sur l’axe des z, il sert aussi bien une ruche à miel que le pluralisme d’actions indépendantes. Le choix doux permet facilement une refonte de la société maternelle à la maison et une autre métamorphose du zèle missionnaire à l’étranger. Par exemple, Amory Lovins soutient que la possibilité de poursuivre la croissance dépend maintenant d’une transition rapide vers la voie douce. C’est seulement de cette façon, revendique-t-il, que le revenu réel des pays riches peut doubler et celui des pays pauvres tripler pendant cette génération. C’est seulement par la transition du fossile au soleil que les externalités de production peuvent être suffisamment réduites pour que les ressources maintenant dépensées à fabriquer des déchêts et à payer des éboueurs pour les supprimer peuvent être métamorphosées en bénéfices. Je suis d’accord. S’il doit y avoir de la croissance, alors Lovins a raison; et les investissements sont plus solides avec des éoliennes qu’avec des derricks pétroliers. Pour la droite et la gauche traditionnelles, pour les démocrates gestionnaires ou les autoritaires socialistes, le process et l’énergie doux deviennent le raisonnement nécessaire pour étendre leur bureaucratie et satisfaire des « besoins » croissants par la production standardisée de marchandises et de services.

La Banque mondiale arrive à l’argument correspondant pour les services. C’est seulement en choisissant des formes de production industrielle à forte intensité de main-d’oeuvre, parfois moins efficaces, que l’éducation peut être incorporée dans l’apprentissage. Des usines plus efficaces créent d’énormes et coûteuses externalités dans l’éducation formelle qu’ils présupposent, alors qu’elles ne peuvent pas former sur le tas.

L’Organisation Mondiale de la Santé met maintenant l’accent sur la prévention et l’éducation aux soin personnels. C’est seulement ainsi que les niveaux de santé de la population peuvent être relevés, alors que les thérapies coûteuses – en général d’efficacité non prouvée, bien que restant le travail principal des médecins – peuvent être abandonnées. L’utopie égalitaire libérale du 18e siècle, reprise comme idéal de la société industrielle par les socialistes du 19ème, ne semble maintenant réalisable que sur le chemin du doux et de l’auto-assistance. Sur ce point, droite et gauche convergent. Wolfgang Harich, un communiste de grande culture;, affiné et blindé dans ses convictions par deux périodes de huit ans de détention – une fois sous Hitler et une fois sous Ulbricht – est le porte-parole d’Europe de l’Est pour la voie douce. Mais tandis que pour Lovins la transition vers la production décentralisée dépend du marché, pour Harich la nécessité de cette transition est un argument en faveur de l’écologie Staliniste. Pour la droite et la gauche, les démocrates ou les partisans de l’autorité, le processus et l’énergie doux deviennent les moyens nécessaires pour satisfaire des « besoins » croissants par la production standardisée de marchandises et de services.

Ainsi, le chemin doux peut mener soit vers une société conviviale où les gens sont ainsi équipés pour faire eux mêmes tout ce qu’ils jugent nécessaire à la survie et au plaisir, soit vers une nouvelle sorte de société dépendante des marchandises où le but du plein emploi signifie la gestion politique des activités, payées ou bénévoles. Le fait qu’un chemin « de gauche » ou « doux » mène en direction ou s’écarte de nouvelles formes de « développement » et de « plein emploi » dépend des options prises entre « avoir » et « étre » sur le troisième axe.

Nous avons vu que partout où le travail salarié s’étend, son ombre, le servage industriel, grandit aussi. Le travail salarié, comme forme dominante de production et le travail domestique, comme son type idéal de complément bénévole, sont tous deux des formes d’activité sans précédent dans l’histoire ou l’anthropologie. Ils prospèrent seulement là où l’état absolu et, plus tard, industriel a détruit les conditions sociales de la vie de subsistance. Ils s’étendent quand les communautés à petite échelle, diversifiées, vernaculaires ont été rendues sociologiquement et légalement impossibles – dans un monde où les individus, tout au long de leur vie, ne vivent qu’à travers leur dépendance à l’éducation, aux services de santé, de transport et autres fournis par les multiples mangeoires mécaniques des institutions industrielles.

L’analyse économique conventionnelle s’est concentrée sur une seule de ces activités complémentaires de l’ère industrielle. L’analyse économique s’est concentrée sur le travailleur en tant que producteur salarié. Les activités aussi orientées vers les marchandises effectuées par des chômeurs sont restées dans l’ombre du projecteur économique. Ce que les femmes ou enfants font, ce qui occupe des hommes après les « heures de travail, » est minimisé d’une façon cavalière. Mais ceci change rapidement. Tant le poids que la nature de la contribution apportée par des activités bénévoles au système industriel commencent à être remarqués.

La recherche féministe dans l’histoire et l’anthropologie du travail a rendu impossible d’ignorer le fait que le travail dans une société industrielle est sexiste d’une façon plus tranchée que dans toute autre société connue. Au 19e siècle, les femmes ont intégré la main-d’oeuvre salariée dans les nations « avancées »; elles ont alors gagné le droit de vote, l’accès sans restriction aux études, des droits égaux au travail. Toutes ces « victoires » en ont eu précisément l’effet opposé à celui que l’opinion commune leur assigne. Paradoxalement, « l’émancipation » a augmenté le contraste entre le travail payé et bénévole; il a coupé toutes les connexions entre le travail bénévole et la subsistance. Ainsi, il a redéfini la structure du travail bénévole de façon que ce dernier devienne une nouvelle sorte de servage inévitablement supporté par les femmes.

Les tâches spécifiques à chaque sexe ne sont pas nouvelles; toutes les sociétés connues assignent des rôles de travail en fonction du sexe. Par exemple, le foin peut être coupé par les hommes, ratissé par les femmes, rassemblé par les hommes, chargé par les femmes, transporté par les hommes, donné aux vaches par les femmes et aux chevaux par les hommes. Mais quoi que nous cherchions dans d’autres cultures, nous ne pouvons pas trouver la division contemporaine entre deux formes de travail, l’un payé et l’autre bénévole, l’un qualifié de productif et l’autre en rapport avec la reproduction et la consommation, l’un considéré comme lourd et l’autre comme léger, l’un exigeant des qualifications particulières et l’autre non, l’un auquel est donné un haut prestige social et l’autre relégué aux questions « privées ». Tous les deux sont également fondamentaux pour le mode industriel de production. Ils diffèrent en cela que l’excédent du travail payé est taxé directement par l’employeur, tandis que la valeur ajoutée du travail bénévole l’atteint seulement via le travail salarié. Nulle part nous ne pouvons trouver deux formes si distinctes par lesquelles, dans chaque famille, l’excédent est créé et exproprié.

Cette division entre le travail bénévole hors des heures de travail et le travail payé par l’emploi aurait été impensable dans des sociétés où la maisonnée entière jouait le rôle de cadre où ses habitants, pour l’essentiel, faisaient et fabriquaient ces choses par lesquelles ils vivaient aussi. Bien que nous puissions trouver les traces tant du travail salarié que de son fantôme dans beaucoup de sociétés, dans aucune ils n’ont pu ni devenir le paradigme de travail de la société, ni être utilisés comme symboles clef de tâches attachées à un sexe. Et comme deux tels types de travail n’existaient pas, la famille n’avait pas à exister pour associer ces types d’opposés. Nulle part dans l’histoire la famille, nucléaire ou étendue, n’est l’instrument pour lier deux espèce complémentaires mais mutuellement exclusives de travail, l’un assigné principalement à l’homme, l’autre à la femme. Cette symbiose entre des formes opposées d’activités, inséparablement mariées par la famille, est spécifique à la société intensivement marchande. Nous voyons maintenant que c’est le résultat inévitable de la recherche du développement et du plein emploi. Et puisque ces types de travail n’existaient pas, les rôles sexuels ne pouvaient pas être définis avec un tel caractère définitif, des natures distinctes ne pouvaient pas être attribuées à l’homme et à la femme, les familles ne pouvaient pas être transformées en soudure pour assembler les deux ensemble.

Une analyse féministe de l’histoire du travail industriel supprime ainsi le point aveugle de l’économie : l’homo economicus n’a jamais été sexuellement neutre; l’homo industrialis est apparu dès le début en deux genres : vir laborans, le travailleur et femina domestica, la ménagère. Dans toute société qui s’est développée dans le but du plein emploi le travail fantôme a augmenté parallèlement à cet emploi. Et le travail fantôme a fourni un dispositif, efficace au-delà de tout précédent, pour dégrader un type d’activité dans lequel les femmes ne peuvent que prédominer, tout en supportant un autre qui favorisait les hommes.

Tout à fait récemment, la distinction orthodoxe entre la production et les fonctions de consommation a cessé de tenir. Soudainement, des intérêts opposés ont fait de l’importance du travail bénévole un problème public. Des économistes attribuent des prix fantômes à ce qui se passe dans le secteur « informel » : S. – la contribution que le travail fait par le client dans le choix, le paiement et le transport de son gâteau ajoute à la valeur du gâteau; G. B. – le calcul des choix marginaux faits dans les activités sexuelles; L. – la valeur du jogging sur la chirurgie du coeur.

Les ménagères revendiquent une paie pour le travail domestique au taux de ces services dans les motels et les restaurants. Enseignants métamorphosent les mères en surveillants formés mais bénévoles des devoirs de leurs propres enfants. Des rapports du gouvernement reconnaissent que les besoins fondamentaux professionnellement défini peuvent être satisfaits seulement si des profanes produisent aussi ces services, avec compétence, mais sans paie. Si la croissance et le plein emploi conservent leur statut d’objectifs, la gestion de gens disciplinés motivés par des récompenses non-monétaires ouvrira la dernière forme de « développement » dans les années 1980.

Plutôt que la vie dans une économie fantôme, je propose, au sommet de l’axe des z, les idées du travail vernaculaire : des activités bénévoles qui fournissent et améliorent les moyens d’existence, mais qui sont totalement réfractaires à toute analyse utilisant des concepts développés dans l’économie formelle. J’applique le terme « vernaculaire » à ces activités, car il n’y a aucun autre concept actuel qui me permette de faire la même distinction dans le domaine couvert par des termes tels que « secteur informel », « valeur d’usage », « reproduction sociale ».

Vernaculaire est un terme latin que nous utilisons en anglais seulement pour la langue que nous avons acquise sans enseignants payés. À Rome, il a été utilisé de 500 avant JC à 600 de notre ère pour désigner toute valeur qui était domestique, faite à la maison, tirée des communs et qu’une personne pouvait protéger et défendre alors qu’il ne l’avait ni achetée, ni vendue sur le marché. Je suggère que nous rétablissions ce terme simple, vernaculaire, en opposition aux marchandises et à leur ombre. Il me permet de faire la distinction entre l’expansion de l’économie fantôme et son inverse – l’expansion du domaine vernaculaire.

La tension et l’équilibre entre le travail vernaculaire et le labeur industriel – payé et bénévole – est le problème-clé sur la troisième dimension des options, distinctes de la politique de droite et de gauche et de la technique douce et dure. Le travail industriel, payé et imposé autrement, ne disparaîtra pas. Mais quand le développement, le travail salarié et son ombre empiètent sur le travail vernaculaire, la priorité relative de l’un ou l’autre constitue le problème. Nous sommes libres de choisir entre le travail standardisé géré de façon hiérarchique qui peut être payé ou bénévole, choisi ou imposé d’une part et, de l’autre, nous pouvons protéger notre liberté de choisir des formes toujours nouvellement inventées d’actions de subsistance simples et intégrées qui ont un résultat imprévisible par le bureaucrate, ingérable par des hiérarchies et orienté vers des valeurs partagées dans une communauté particulière.

Si l’économie s’étend, ce que le choix doux peut permettre, l’économie fantôme ne peut que grandir encore plus rapidement et le domaine vernaculaire devra décliner encore. Dans ce cas, avec l’augmentation de la pénurie d’emplois, les chômeurs seront intégrés dans des activités utiles nouvellement organisées dans le secteur informel. Les hommes sans emploi auront le soi-disant privilège de s’engager dans ces types d’activité bénévole favorisant production qui, depuis leur apparition avec le travail domestique au 19ème siècle, ont été gentiment réservés au « sexe faible » – désignation qui a aussi été utilisée pour la première fois à cette époque, quand le servage industriel plutôt que la subsistance a été défini comme la tâche des femmes. Les « soin » exigés par l’amour perdront leur caractère sexuellement orienté et dans le processus deviendront gérables par l’état.

Sous cette option, le développement international est là pour durer. L’aide technique pour développer le secteur informel à l’étranger reflètera la nouvelle domestication bénévole asexuée des chômeurs à la maison. Les nouveaux experts appuyant les méthodes d’auto-assistancee ou les conceptions d’éoliennes françaises plutôt qu’allemandes emplissent déjà les aéroports et les conférences. Le dernier espoir des bureaucraties du développement se trouve dans le développement des économies fantômes.

Beaucoup des dissidents que j’ai mentionnés adoptent une attitude opposée à tout cela – à l’utilisation des techniques douces pour réduire le domaine vernaculaire et augmenter le contrôle professionnel sur les activités du secteur informel. Ces nouvelles avant-gardes conçoivent le progrès technique comme un des instruments possibles pour supporter un nouveau type de valeur, ni traditionnel ni industriel, mais à la fois orienté vers la subsistance et rationnellement choisi. Leurs vies, avec plus ou moins de succès, expriment un sens critique de la beauté, une expérience particulière de plaisir, une vision de la vie unique chérie par un groupe, comprise mais pas nécessairement partagée par le voisin. Ils ont constaté que des outils modernes permettent de subsister sur les activités qui permettent une variété de styles de vie en évolution et soulagent de beaucoup de corvées de la subsistance de l’ancien temps. Ils luttent pour la liberté d’étendre le domaine vernaculaire de leur vie.

Des exemples de Travancore au Pays de Galles peuvent bientôt libérer ces majorités qui ont été récemment captivées par le « modèle de démonstration » moderne de l’enrichissement stupéfiant, dégoûtant et paralysant. Mais deux conditions doivent être respectées. D’abord, le mode de vie résultant d’une nouvelle relation entre les gens et les outils doit être informé par la perception de l’homme comme homo habilis et non homo industrialis. Deuxièmement, des styles de vie indépendants des marchandises doivent être ré-élaborées par chaque petite communauté et non être imposées. Les communautés vivant par des valeurs principalement vernaculaires n’ont pas grand chose à offrir aux autres à part l’attrait de leur exemple. Mais l’exemple d’une société pauvre qui augmente la subsistance moderne par le travail vernaculaire devrait être plutôt attirant pour les hommes sans emploi d’une société riche, maintenant condamnés, comme leurs femmes à la reproduction sociale dans une économie fantôme proliférante. La capacité, cependant non seulement de vivre de nouvelles manières, mais d’insister sur cette liberté exige que nous reconnaissions clairement ce qui distingue la perception d’homo economicus de tous les autres êtres humains. À cette fin je choisis l’étude de l’histoire comme une voie privilégiée.

Partie 2 : La Guerre Contre La Subsistance

Ce qui ne peut pas être fait est tabou; et encore plus ce qui ne peut pas être pensé. L’impensable est un tabou de deuxième ordre. Ibn raconte l’histoire d’un saint Musulman qui serait mort plutôt que de manger du porc; il est effectivement mort de faim, sous le regard de son chien. Le porc aurait souillé sa foi – manger le chien aurait détruit son image de soi comme homme. Le porc succulent est interdit; le chien ou l’argile ou les bégonias sont simplement non-alimentaires. Les vieux Mexicains, cependant, appréciaient les trois! Faites attention à vos bégonias si vous avez un paysan mexicain pour le thé.

De même que l’environnement est divisé différemment par chaque société entre l’alimentation, le poison et ce que l’on ne considère jamais jamais comme digestible, de même les problèmes sont divisées par nous entre ceux qui sont légitimes, ceux qu’on laisse aux fascistes et ceux que personne ne soulève. Toutefois, ces derniers ne sont pas vraiment illégitimes.

Mais si vous les soulevez vous risquez qu’on vous prenne pour un monstre, ou incroyablement vain. La distinction entre les valeurs vernaculaires et industrielles est de cette sorte. Avec cet essai, je veux ramener cette distinction dans le royaume de la discussion permise.

Depuis 1973, la commémoration annuelle de Yom Kippur nous rappelle la guerre qui a déclenché les crises de l’énergie. Mais un effet plus durable de cette guerre sera son impact sur la pensée économique. Depuis lors les économistes ont commencé à manger du porc, à violer un tabou qui avait été implicite dans l’économie formelle. Ils ajoutent au Produit National Brut des marchandises et des services pour lesquels aucun salaire n’est payé et auquel aucune étiquette de prix n’est attachée. L’un après l’autre ils révèlent la bonne nouvelle qu’un tiers, la moitié ou même les deux-tiers de toutes les marchandises et services dans les sociétés industrielles avancées est produit à l’extérieur du marché par le travail domestique, l’étude personnelle, les trajets quotidiens, les courses et d’autres activités bénévoles.

Les économistes peuvent traiter seulement des domaines qu’ils peuvent mesurer. Pour des incursions dans le non-commercialisé, ils ont besoin de nouvelles baguettes. Pour fonctionner là où l’argent n’est pas la monnaie, les concepts doivent être sui generis. Mais éviter de déchirer leur science, les nouveaux outils doivent être compatibles avec les anciens. Pigou a défini le prix fantôme comme un tel outil. C’est l’argent nécessaire pour remplacer par un bien ou un service quelque chose qui est maintenant fait sans paie. L’impayé et, peut-être, même le sans prix devient ainsi compatible avec le royaume des marchandises, entre dans un domaine qui peut être opérationnalisé, géré et développé bureaucratiquement. Le bénévole devient un élément d’une économie fantôme et est associé aux marchandises dans les supermarchés, aux salles de classe et aux cliniques médicales comme l’onde l’est à la particule – les électrons ne sont pas intelligibles à moins que l’on n’examine les deux théories.

Une analyse détaillée révèle que cette économie fantôme reflète l’économie formelle. Les deux domaines sont en synergie, constituant ensemble un tout. L’économie fantôme a développé une gamme complète d’activités parallèles, suivant le royaume brillamment illuminé où le travail, les prix, les besoins et les marchés ont été de plus en plus gérés quand la production industrielle a augmenté. Ainsi nous voyons que le travail domestique d’une femme moderne est aussi radicalement nouveau que le travail salarié de son mari; le remplacement de la nourriture préparée à la maison par la livraison de plats préparés est aussi nouveau que la définition de la plupart des besoins fondamentaux en termes qui correspondent aux productions d’institutions modernes.

Je soutiens ailleurs que la nouvelle compétence de quelques économistes, en leur permettant d’analyser ce secteur d’ombre, est plus qu’une expansion de leur analyse économique conventionnelle – c’est la découverte de nouvelles terres qui, comme le marché industriel, n’ont émergé pour la première fois dans l’histoire que pendant les deux derniers siècles. Je ressens de la tristesse pour de tels économistes qui ne comprennent pas ce qu’ils font. Leur destin est aussi triste que celui de Colomb. Avec le compas, la nouvelle caravelle conçue pour suivre la route ouverte par le compas et son propre flair de marin, il fut capable d’aborder une terre inattendue. Mais il mourut, inconscient qu’il avait rencontré par hasard un hémisphère, fermement attaché à la croyance qu’il avait atteint les Indes.

Dans un monde industriel, le royaume de l’économie fantôme est comparable avec la face cachée de la lune, qu’on explore aussi pour la première fois. Et toute cette réalité industrielle est à son tour complémentaire d’un domaine substantiel que j’appelle la réalité vernaculaire, le domaine de la subsistance.

En termes de l’économie classique du 20e siècle, tant l’économie fantôme que le domaine vernaculaire est à l’extérieur du marché, tous deux sont bénévoles. Egalement, tous deux sont généralement inclus dans le prétendu secteur informel. Et tous deux sont indistinctement considérés comme des contributions à la « reproduction sociale. » Mais ce qui est le plus déroutant dans l’analyse est le fait que le complément bénévole du travail salarié qui, dans sa structure, est caractéristique des seules sociétés industrielles, est souvent compris complètement de travers comme la survivance d’activités de subsistance, qui sont caractéristiques des sociétés vernaculaires et qui peuvent continuer à exister dans une société industrielle.

Certains changements peuvent maintenant être discernés. La distinction entre l’économie de marché et son fantôme s’affaiblit. La substitution de marchandises aux activités de subsistance n’est pas nécessairement éprouvée comme un progrès. Des femmes demandent si la consommation injustifiée qui accompagne le travail domestique est un privilège ou si elles sont en réalité forcés à un travail dégradant par les modèles dominants de consommation obligatoire. Des étudiants demandent s’ils sont à l’école pour apprendre ou collaborer à leur propre abrutissement. De plus en plus, la charge de consommer éclipse le soulagement que la consommation promettait. Le choix entre la consommation à forte intensité de main-d’oeuvre, peut-être moins inhumaine et moins destructive, mieux organisées, et les formes modernes de subsistance est une expérience personnelle pour de plus en plus de gens. Le choix correspond à la différence entre une économie fantôme proliférante et le rétablissement du domaine vernaculaire. Mais c’est précisément ce choix qui est l’angle mort le plus résistant de l’économie, aussi dégoûtant que le chien ou l’argile. Peut-être le candidat le plus improbable peut il aider à dissiper un peu de l’obscurité. Je propose d’éclairer cette question par un examen du discours quotidien. Je procéderai en opposant la nature économique de ce discours dans la société industrielle et sa contrepartie aux époques préindustrielles. Comme je le montrerai, la distinction trouve son origine dans un événement peu connu qui se produisit à la fin du 15e siècle en Espagne.

Colomb Trouve Le Rossignol

Tôt le 3 août 1492, Christophe Colomb appareilla de Palos. Le port voisin et beaucoup plus important de Cadíz était encombré cette année là – c’était le port par où les Juifs avaient permission de partir. Grenade avait été reconquise et le service des juifs n’était plus nécessaire pour lutter contre l’Islam. Colomb mit le cap vers Cipango, le nom de Cathay (la Chine) pendant le court règne de Tamerlan, qui était mort depuis longtemps. Il avait calculé le degré de circonférence de la terre comme équivalant à quarante-cinq milles. Cela aurait placé l’Asie Orientale 2,400 milles à l’ouest des Canaries, quelque part près des Antilles dans la Mer des Sargasses. Il avait réduit l’océan à le rayon d’action des navires qu’il pouvait commander. Colomb avait à bord un interprète arabe pour lui permettre de parler au grand Khan. Il avait l’intention de découvrir un itinéraire, non une nouvelle terre, ni un nouvel hémisphère.

Son projet, cependant, était tout à fait déraisonnable. Aucun homme cultivé ddu début de la Renaissance ne doutait que la terre soit un globe – certains croyant qu’il reposait au centre de l’univers et d’autres qu’il tourbillonnait dans sa sphère. Mais jamais depuis Eratosthène quelqu’un n’avait sous-estimé sa taille autant que Colomb. En 255, Eratosthène de Cyrène mesura la distance depuis la grande bibliothèque qu’il dirigeait à Alexandrie jusqu’à Syène (maintenant le site du barrage d’Assouan) comme étant de 500 milles. Il mesura la distance en utilisant le pas remarquablement stable d’une caravane de chameaux du lever au coucher du soleil comme sa « mesure ». Il avait observé que le jour du solstice d’été, les rayons du soleil tombaient verticalement à Syène et à sept degrés de la verticale à Alexandrie. A partir de cela il calcula la circonférence de la terre à environ 5 pour cent de sa dimension réelle.

Quand Colomb chercha le soutien d’Isabelle pour son entreprise, elle demanda à Talavera, le sage, d’évaluer sa faisabilité. Une commission d’experts estima que le projet de-l’Occident-à-l’Orient manquait d’une base sérieuse. Les autorités cultivées jugèrent son but incertain ou impossible. Le voyage proposé nécessiterait trois ans; il était douteux que même le modèle le plus récent de bateau, la caravelle – conçu pour les explorations lointaines – puisse jamais revenir. Les océans n’étaient ni aussi petits, ni aussi navigables que Colomb le supposait. Et il était difficilement plausible que Dieu ait permis à quelque terre inhabitée de réelle valeur d’être caché à son peuple pendant tant de siècles. Initialement, donc, la reine rejeta Colomb; la raison et l’expertise bureaucratique la soutenaient. Plus tard, influencée par des zèlés moines Franciscains, elle revint sur sa décision et signa ses « stipulations » à Colomb. Elle, qui avait chassé l’Islam de l’Europe, ne pouvait pas refuser son Amiral qui voulait planter la Croix au-delà des Mers Océanes. Et, comme nous le verrons, la décision de la conquête coloniale outre-mer impliquait le défi d’une nouvelle guerre domestique – l’invasion du domaine vernaculaire de son propre peuple, l’ouverture d’une guerre de cinq siècles contre la subsistance vernaculaire, dont nous commençons maintenant à comprendre les ravages.

Pendant cinq semaines Colomb navigua sur des eaux bien connues. Il fit escale aux Canaries pour réparer le gouvernail de la Pinta, remplacer la voile latine de la Niña et poursuivre une affaire mystérieuse avec Dona Beatriz de Peraza. C’est seulement le 10 septembre, à deux jours des Canaries, qu’il atteignit les alizés, auxquels il se fia et qui le menèrent rapidement à travers l’océan. En octobre, il rencontra une terre à laquelle ni lui ni les conseillers de la reine ne s’étaient attendus. Dans son journal à la page du 13 octobre 1492, il décrivit bellement la chanson du rossignol qui l’accueillit à Saint Domingue, bien que des oiseaux de cette espèce n’y aient jamais vécu. Colomb était et resta gran marinero y médiocre cosmógrafo. Jusqu’à la fin de sa vie il était toujours convaincu d’avoir trouvé ce qu’il avait cherché – un rossignol espagnol sur les rivages de la Chine.

Nebrija Construit L’Artefact : 18 Août 1492

Je vais maintenant me déplacer de ce qui est raisonnablement bien connu à à ce qui est déraisonnablement négligé – de Colomb, immédiatement associé à 1492, à Elio Antonio de Nebrija, presque oubliée à l’extérieur de l’Espagne. Pendant que Colomb croisait vers le sud-ouest par des eaux portugaises et des ports reconnaissables, en Espagne l’ingénierie fondamentale d’une nouvelle réalité sociale était proposée à la reine. Tandis que Colomb naviguait vers des pays étrangers à la recherche du familier – or, sujets, rossignols – en Espagne Nebrija préconisait la réduction des sujets de la reine à un type entièrement nouveau de dépendance. Il lui présente une nouvelle arme, la grammaire, faite pour être maniée par une nouvelle sorte de mercenaire, le letrado.

J’ai été profondément ému quand j’ai senti la Gramatica Castellana de Nebrija dans mes mains – un volume in-quarto de cinq signatures écrites en lettres gothiques. L’épigraphe est imprimée en rouge et une page vierge précède l’Introduction :

A la muy alta e assi esclarecida princesa dona Isabela la tercera deste nombre Reina i senora natural de espana e las islas de nuestro mar. Comienza la gramática que nuevamenta hizo el maestro Antonio de Nebrixa sobre la lengua castellana, e pone primero el prólogo. Léelo en buena hora.

Le Conquérant de Grenade reçoit une pétition, semblable à beaucoup d’autres. Mais à la différence de la requête de Colomb, qui voulait les ressources pour établir une nouvelle route vers la Chine de Marco Polo, celle de Nebrija recommande vivement à la reine d’envahir un nouveau domaine à la maison. Il offre à Isabelle un outil pour coloniser le langage parlé par ses propres sujets; il veut qu’elle remplace le discours populaire par l’imposition de la lengua de la reine – son langage, sa langue.

L’Empire A Besoin Du « Langage » Comme Consort

Je traduirai et commenterai les sections de l’introduction de six pages de la grammaire de Nebrija. Souvenez-vous, alors, que l’achevé d’imprimé du Gramática Castellana note qu’elle est sortie de la presse à Salamanque le 18 août, juste quinze jours après que Colomb ait appareillé.

Mon lllustre Reine. Chaque fois que je médite sur les témoignages du passé qui ont été préservés par écrit, je suis contraint à la même conclusion. La langue a toujours été le consort de l’empire et restera pour toujours son époux. Ensemble ils surgissent, ensemble ils grandissent et fleurissent et ensemble ils déclinent.

Pour comprendre ce que la lengua, la « langue », signifié pour Nebrija, il est nécessaire de savoir qui il était. Antonio Martinez de la Cala, un converso, le descendant de juifs convertis, avait décidé à dix-neuf ans que le latin, au moins sur la Péninsule Ibérique, était devenu si corrompu que l’on pouvait dire qu’il était mort de négligence. Ainsi l’Espagne était laissée sans une langue (Una lengua) digne de ce nom. Les langues de l’Ecriture Sainte – le grec, le latin, l’hébreu – étaient clairement d’une nature différentes du parler populaire. Nebrija se rendit alors en Italie où, à son avis, le latin était le moins corrompu. Quand il rentra en Espagne, son contemporain Herñan Nunez écrivit que c’était comme Orphée ramenant Euridice des Enfers. Pendant les vingt ans qui suivirent, Nebrija se consacra au renouveau de la grammaire et de la rhétorique classiques. Le premier livre complet imprimé à Salamanque fut sa grammaire latine (1482).

Quand il atteignit la quarantaine et commença à vieillir – comme il l’écrit – il découvrit qu’il pouvait fabriquer une langue à partir des formes vocales qu’il rencontrait quotidiennement en Espagne – construire, synthétiser chimiquement, une langue. Il écrivit alors sa grammaire espagnole, la première de toutes les langues européennes modernes. Le converso utilise sa formation classique pour étendre la catégorie juridique de consuetudo hispaniae au royaume des langues. Partout dans la Péninsule Ibérique, des foules parlant des langues diverses se réunissent en pogroms contre l’étranger juif au moment même où le converso cosmopolite offre ses services à la Couronne – la création d’un langage unique utilisable partout où l’épée pourrait le porter.

Nebrija créa deux livres de règles, tous deux au service du régime de la reine. D’abord, il a écrit une grammaire. Bien sûr les grammaires n’étaient pas nouvelles. La plus parfait d’entre elles, inconnue de Nebrija, avait déjà deux mille ans – la grammaire de Panini du Sanscrit. C’était une tentative de description d’une langue morte, à apprendre seulement à quelques-uns. C’est le but poursuivi par les grammairiens du Prakrit en Inde et les grammairiens du Latin ou du Grec en Occident. Le travail de Nebrija, cependant, était écrit comme un outil pour la conquête à l’étranger et une arme pour supprimer le discours spontanée à la maison.

Tandis qu’il travaillait à sa grammaire, Nebrija écrivit aussi un dictionnaire qui, à ce jour, reste la seule meilleure source sur le Vieil Espagnol. Les deux tentatives faites à notre époque pour le remplacer ont toutes deux échoué. Le Tesauro Lexicográfico de Gili Gaya, commencé en 1947, sombra à la lettre E et R.S. Boggs (Ebauche de Dictionnaire d’Espagnol Médiéval) reste, depuis 1946, un projet souvent copié. Le dictionnaire de Nebrija est apparu l’année après sa grammaire et contenait déjà l’évidence du Nouveau Monde – le premier américanisme, canoa (le canoë), apparut.

Le Castillan Traverse Sa Petite enfance

Notez maintenant ce que Nebrija pense du Castillan.

Le Castillan traversa sa petite enfance au temps des juges … il a cru en force sous Alphonse le Savant. C’est lui qui rassembla les livres de loi et d’histoire en grec et en latin et les a faits traduire.

En effet, Alphonse X (1221 – 1284) fut le premier monarque européen à utiliser la langue vulgaire ou vernaculaire des scribes comme sa langue de chancellerie. Son intention était de démontrer qu’il n’était pas un des rois latins. Comme un calife, il ordonna à ses courtisans d’entreprendre des pèlerinages à travers les livres Musulmans et Chrétiens et de les transformer en trésors qui, par leur langage même, seraient un héritage de valeur à laisser à son royaume. Incidemment, la plupart de ses traducteurs étaient des Juifs de Tolède. Et ces Juifs – dont la langue était le Vieux Castillan – préférèrent traduire les langues orientales en vernaculaire plutôt qu’en latin, la langue sacrée de l’Église.

Nebrija fait remarquer à la reine qu’Alphonse avait laissé de solides témoignages du Vieil Espagnol; de plus, il avait travaillé vers la transformation du parler vernaculaire en une langue convenable par son utilisation pour faire des lois, enregistrer l’histoire et traduire les classiques.

Il continue :

Notre langue que voici a suivi nos soldats que nous avons envoyé à l’étranger pour régner. Elle s’est étendue à l’Aragon, à la Navarre, même en Italie … les miettes éparpillées de l’Espagne furent ainsi rassemblées et jointes en un royaume unique.

Nebrija rappelle ici à la reine le nouveau pacte possible entre l’épée et le livre. Il propose une alliance entre deux sphères, toutes deux au sein du royaume séculaire de la Couronne, une alliance distincte du pacte médiéval entre l’Empereur et le Pape, qui avait été une alliance rapprochant le séculaire et le sacré. Il propose un pacte, non de l’épée et la robe – chaque souverain dans sa sphère propre – mais de l’épée et l’expertise, englobant le moteur de la conquête à l’étranger et un système de contrôle scientifique de la diversité dans le royaume entier. Et il sait parfaitement à qui il s’adresse : la femme de Ferdinand d’Aragon, une femme qu’il a déjà louée comme le plus éclairé de tous les hommes (sic). Il est conscient qu’elle lit Cicéron, Sénèque et Tite-Live dans l’original pour son propre plaisir; et qu’elle possède une sensibilité qui unit le physique et le spirituel dans ce qu’elle-même appelait le « bon goût. » En vérité, les historiens assurent qu’elle est la première à utiliser cette expression. Avec Ferdinand, elle essayait de donner forme à la Castille chaotique dont ils avaient hérité; ensemble ils créaient les institutions de gouvernement de la Renaissance, des institutions aptes à la fabrication d’un état moderne, et pourtant, quelque chose de mieux qu’une nation de juristes. Nebrija appelle à leurs esprits un concept qui, jusqu’à ce jour, est puissant en espagnol – armas y letras. Il parle du mariage de l’empire et de la langue, s’adressant au souverain qui venait juste – et pour un temps douloureusement court – de confisquer à l’Église l’Inquisition, pour l’utiliser comme un instrument séculaire du pouvoir royal. La monarchie l’a utilisé pour gagner le contrôle économique des grands d’Espagne et remplacer les nobles par les letrados de Nebrija dans les conseils de direction du royaume. C’était la monarchie qui a transformé les antiques corps consultatifs en organisations bureaucratiques de fonctionnaires, institutions adaptées seulement à l’exécution des politiques royales. Ces secrétariats ou ministères « d’experts », sous le cérémonial de cour des Habsbourg, se virent ensuite assigné un rôle rituel dans les cortèges et les réceptions incomparable avec une autre bureaucratie laïque depuis l’époque de Byzance.

Le Langage A Maintenant Besoin de Tuteurs

Très astucieusement, l’argument de Nebrija rappelle à la reine qu’une nouvelle union d’armas y letras, complémentaire de celle de l’église et l’état, était essentielle pour rassembler et joindre les pièces dispersées de l’Espagne en un royaume absolu unique.

Ce corps unifié et souverain aura une telle forme et cohésion interne que les siècles seront incapables de le défaire. Maintenant que l’Église a été épurée et que nous sommes ainsi réconciliés avec Dieu [pense-t-il au travail de Torquemada, son contemporain ?], maintenant que les ennemis de la Foi ont été soumis par nos armes [il se réfère à l’apogée de la Reconquista], maintenant que des lois justes sont mises en application, nous permettant à tous de vivre comme des égaux [pensant peut-être aux Hermandades], que reste-t-il d’autre, sinon la floraison des arts paisibles. Et parmi les arts, les premiers d’entre tous sont ceux du langage, qui nous distinguent des animaux sauvages; le langage, qui est la distinction unique de l’homme, le moyen pour cette sorte de compréhension qui ne peut être surpassée que par la contemplation.

Ici, nous entendons distinctement l’appel de l’humaniste au prince, lui demandant de défendre le royaume des Chrétiens civilisés contre le domaine des sauvages. « L’incapacité du sauvage à parler fait partie du Mythe de l’Homme Sauvage chaque fois que nous le rencontrons pendant le moyen âge ……. dans un monde moralement ordonné, être sauvage c’est être incohérent muet … coupable et maudit. » Autrefois, le païen devait être conduit dans le sein de l’Eglise par le baptême; dorénavant, par le langage. Le langage a maintenant besoin de tuteurs.

Un Langage Imprécis Et Sans Règles

Nebrija souligne alors :

Jusqu’ici, notre langue que voici est restée approximative et incontrôlée et, donc, en à peine quelques siècles cette langue a changé jusqu’à en être méconnaissable. Si nous devions comparer ce que nous parlons aujourd’hui avec la langue parlé il y a cinq cents ans, nous remarquerions une différence et une diversité qui ne pourraient pas être plus grande si c’étaient deux langues étrangères.

Nebrija décrit l’évolution et l’extension des langues vernaculaires, de la lengua vulgar, dans le temps. Il se réfère au parler spontané de Castille – différent de celui d’Aragon et Navarre, régions où les soldats avaient récemment introduit le Castillan – mais un parler également différente du Castillan antique dans lequel les moines d’Alphonse et les Juifs avaient traduit les classiques grecs à partir de leurs versions arabes. Au quinzième siècle les gens ressentaient et vivaient leurs langues autrement que nous ne le faisons aujourd’hui. L’étude de la langue de Colomb faite par Menendez Pidal nous aide à le comprendre. Colomb, à l’origine un marchand de tissu de Gênes, avait comme première langue le Gênois, un dialecte qui n’est toujours pas standardisé aujourd’hui. Il a appris à écrire les lettres d’affaires en latin, bien qu’une variété barbare. Après son naufrage au Portugal, il a épousé une portugaise et a probablement oublié la plus grande part de son italien. Il parlait, mais n’a jamais écrit un mot de portugais. Pendant ses neuf ans à Lisbonne, il se mit à écrire en espagnol. Mais il n’a jamais utilisé son esprit brillant pour bien apprendre l’espagnol et l’a toujours écrit dans un style hybride, rappelant le portugais. Son espagnol n’est pas Castillan, mais est riche en mots simples pris partout dans la péninsule. Malgré quelques monstres syntactiques, il manipule cette langue d’une façon vive, expressive et précise. Colomb, donc, écrivait en deux langues qu’il ne parlait pas et en parlait plusieurs. Rien de cela ne semble avoir été problématique pour ses contemporains. Cependant, il est aussi vrai qu’aucune de celles-ci n’étaient des langues aux yeux de Nebrija.

Le Discours Libre Et Non Contrôlé Trouve Un Nouvel Allié Dans L’Imprimerie

En continuant à développer sa pétition, il présente l’élément crucial de son argument : la lengua suelta y fuera de regla, le discours libre et non contrôlé dans lequel les gens vivent vraiment et qui gère leurs vies, est devenu un défi à la Couronne. Il interprète maintenant un fait historique non problématique comme un problème pour les architectes d’une nouvelle sorte de régime – l’état moderne.

Votre Majesté, il a été mon désir constant de voir notre nation devenir grande et de donner aux hommes de ma langue des livres dignes de leur loisir. Actuellement, ils gaspillent leur temps sur des romans et des histoires fantaisistes pleines de mensonge.

Nebrija propose de régulariser le langage pour supprimer le temps gaspillé par les gens à des lectures frivoles, « quando la emprenta aun no informaba la lengua de los libros ». Et Nebrija n’est pas la seule personne de la fin du quinzième siècle inquiet de la « perte » du temps de loisir rendue possible par les inventions du papier et des caractères mobiles. Ignace de Loyola, vingt-neuf ans plus tard, en convalescence à Pampelune de sa jambe fracassée par un boulet de canon, en vint à croire qu’il avait désastreusement gaspillé sa jeunesse. À trente ans, il jugeait sa vie passée comme remplie des « vanités du monde », dont le loisir avait inclus la lecture d’inepties vernaculaires.

… Et Doit Être Réprimé

Nebrija plaide pour standardiser une langue vivante pour le bénéfice de sa forme imprimée. Cet argument est aussi utilisé de notre temps, mais son but est maintenant différent. Nos contemporains croient qu’une langue standardisée est une condition nécessaire pour apprendre aux gens à lire, indispensable pour la distribution de livres imprimés. L’argument en 1492 est l’opposé : Nebrija est troublé parce que les gens qui parlent dans des douzaines de langues vernaculaires distinctes sont devenus les victimes d’une épidémie de lecture. Ils gaspillent leurs loisirs, gâchant leur temps sur des livres qui circulent à l’extérieur de tout contrôle bureaucratique possible. Un manuscrit était si précieux et rare que les autorités pouvaient souvent supprimer le travail d’un auteur en saisissant littéralement toutes les copies. Les manuscrits pouvaient parfois être extirpés par les racines. Pas les livres. Même avec les petites éditions de deux cents à moins de mille copies – typiques de la première génération de l’imprimerie – il n’aurait jamais été possible de confisquer un tirage entier. Les livres imprimés commandèrent l’exercice de la censure par un Index des Livres Interdits. Les livres pouvaient seulement être proscrits, non détruits. Mais la proposition de Nebrija est apparue plus de cinquante ans avant que l’Index n’ait été publié en 1559. Et il souhaite prendre le contrôle du mot imprimé à un niveau beaucoup plus profond que que l’Église ne l’a essayé plus tard par la proscription. Il veut remplacer le vernaculaire du peuple par la langue du grammairien. L’humaniste propose la standardisation du langage familier pour supprimer la nouvelle technique d’impression du domaine vernaculaire – pour empêcher les gens d’imprimer et de lire dans les diverses langues que, jusqu’alors, ils avaient seulement parlées. Par ce monopole sur une langue officielle et enseignée, il propose de supprimer la lecture vernaculaire sauvage, non enseignée.

Le Vernaculaire Allié À L’Imprimerie Menacerait l’État Nation

Pour saisir la pleine signification de l’argument de Nebrija – l’argument selon lequel l’éducation obligatoire dans une langue nationale standardisée est nécessaire pour que les gens arrêtent la lecture dévergondée qui leur donne un plaisir facile – il faut se rappeler le statut de l’imprimerie à cette époque. Nebrija était né avant l’apparition des caractères mobiles. Il avait treize ans quand la première presse mobile est entrée en utilisation. Sa vie consciente d’adulte coïncide avec les Incunables. Quand l’imprimerie était en sa vingt-cinquième année, il publia sa grammaire latine; quand elle était en sa trente-cinquième année, sa grammaire espagnole. Nebrija pouvait se souvenir du temps avant l’imprimerie, comme je peux me souvenir du temps avant la télévision. Le texte de Nebrija, que je commente, fut par coïncidence publié l’année où Thomas Caxton est mort. Et le travail de Caxton lui-même nous aide à mieux comprendre le livre vernaculaire.

Thomas Caxton était un marchand de tissu anglais vivant aux Pays-Bas. Il se mit à la traduction et ensuite se forma lui-même à l’imprimerie. Après la publication de quelques livres en anglais, il transporta sa presse en Angleterre en 1476. Quand il mourut (1491), il avait publié quarante traductions en anglais et presque tout ce qui était disponible dans la littérature vernaculaire anglaise, avec l’exception notable du Piers Plowman de William Langland. Je me suis souvent demandé s’il avait laissé ce travail important hors de sa liste à cause du danger qu’il pouvait présenter pour un de ses best sellers – The Art and Crafte to Knowe Well to Dye. Ce volume de sa Westminster Press appartient à la première génération de livres d’auto-assistance. Tout ce qui pouvait former une société bien cultivée et aux bonnes manières, tout ce qui pouvait mmener à un comportement doux et dévot, fut rassemblé dans de petits in-folios et in-quartos en jolis caractères Gothiques – des instructions sur n’importe quoi, de manipuler un couteau à conduire une conversation, de l’art de pleurer à l’art de jouer aux échecs à celui de mourir. Avant 1500, non moins de 100 éditions de ce dernier livre sont connues. C’est un manuel d’autodidaxie, qui montre comment se préparer à mourir avec dignité et sans l’intervention du médecin ou du clergé.

Quatre catégories de livres sont d’abord apparues en langues populaires : littérature vernaculaire ou indigène; traductions du français et du latin; livres de dévotion; et déjà il y avait les manuels « comment le faire vous-même » qui rendaient les enseignants inutiles. Les livres imprimés en latin étaient d’un type différent, comprenant des manuels, des rituels et des corpus de lois – livres réservés au service des ecclésiastiques et des enseignants professionnels. Dès le tout début, les livres imprimés étaient de deux sortes : ceux que les lecteurs choisissaient indépendamment pour leur plaisir et ceux qui étaient professionnellement prescrits pour le bien même du lecteur. On estime qu’avant 1500, plus de mille sept cents presses dans presque trois cents villes européennes avaient produit un ou plusieurs livres. Presque quarante mille éditions furent publiées pendant le quinzième siècle, totalisant entre quinze et vingt millions de copies. Environ un tiers de celles-ci furent publiées dans les diverses langues vernaculaires de l’Europe. Cette part des livres imprimés est la source de la préoccupation de Nebrija.

Les Livres Seront Dorénavant Vus Et Non Entendus

Pour mieux apprécier son inquiétude à propos de la liberté de lire, il faut se souvenir qu’en son temps la lecture n’était pas silencieuse. La lecture silencieuse est une invention récente. Augustin était déjà un grand auteur et Évêque d’Hippone quand il constata que c’était faisable. Dans ses Confessions il décrit la découverte. Pendant la nuit, la charité lui interdisait de déranger ses camarades moines par le bruit qu’il faisait en lisant. Mais la curiosité le poussait à prendre un livre. Ainsi, il apprit à lire en silence, un art qu’il avait observé chez un seul homme, son maître, Ambroise de Milan. Ambroise pratiquait l’art de la lecture silencieuse parce qu’autrement les gens se seraient rassemblés autour de lui et l’auraient interrompu par leurs questions sur le texte. La lecture à voix haute était le lien entre l’étude classique et la culture populaire.

La lecture habituelle à voix haute produit des effets sociaux. C’est une façon extraordinairement efficace d’en enseigner l’art à ceux qui regardent par dessus l’épaule du lecteur; plutôt qu’être limitée à une forme sublime ou sublimée d’auto-satisfaction, elle promeut des relations communautaires; elle conduit activement à la digestion commune et au commentaire des passages lus. Dans la plupart des langues de l’Inde, le verbe qui signifie « lire » a un sens proche de « sonner ». Le même verbe fait parler le livre et la vina. Lire et jouer d’un instrument de musique sont perçu comme des activités parallèles. La définition actuelle, simplette, internationalement acceptée d’illettrisme obscurcit une approche alternative du livre, de l’imprimerie et de la lecture. Si la lecture était conçue principalement comme une activité sociale comme, par exemple, la compétence à jouer de la guitare, moins de lecteurs pourraient signifier un accès beaucoup plus large aux livres et la littérature.

Lire à haute voix était commun en Europe avant le temps de Nebrija. L’imprimerie multipliait et étendait les occasions de cette lecture infectieuse d’une façon épidémique. De plus, la frontière entre lettré et illettré différait de ce que nous reconnaissons maintenant. Un lettré était quelqu’un à qui on avait appris le latin. La grande masse des gens, très compétente dans la littérature vernaculaire de sa région, selon le cas ne savait ni lire ni écrire, l’avait appris tout seul, avait été instruit comme comptable, avait quitté le clergé ou, même si elle le connaissait, utilisait à peine le latin. C’était vrai des pauvres et de beaucoup de nobles, particulièrement les femmes. Et nous oublions parfois que même aujourd’hui les riches, beaucoup d’entre eux de professions libérales, et les bureaucrates de haut niveau se font faire par leurs assistants un résumé oral des documents et de l’information, tandis qu’ils demandent à des secrétaires d’écrire ce qu’ils dictent.

Pour la reine, l’entreprise proposée par Nebrija a du paraître encore plus improbable que le projet de Colomb. Mais, en fin de compte, elle s’est avéré être plus fondamentale que le Nouveau Monde pour l’essor de l’Empire des Habsbourg. Nebrija a clairement montré le chemin pour empêcher le développement libre et anarchique de la technique d’imprimerie et comment exactement la transformer en l’instrument de contrôle bureaucratique de l’état national en évolution.

Au Service De La Reine, Le Castillan Synthétique Remplacera Le Langage Populaire

Aujourd’hui, nous agissons généralement en supposant que les livres ne pourraient pas être imprimés et ne seraient pas lus en quantité significative s’ils étaient écrits en langue vernaculaire libre des contraintes d’une grammaire officielle. De la même façon, nous supposons que les gens ne pourraient pas apprendre à lire et écrire dans leur propre langue à moins qu’on ne le leur enseigne de la même manière qu’on enseignait traditionnellement le latin aux étudiants. Écoutons de nouveau Nebrija.

Au moyen de ma grammaire, ils apprendront le Castillan artificiel, ce qui n’est pas difficile à faire, puisqu’il est construit sur la base d’une langue qu’ils connaissent; et, alors, le latin viendra facilement …

Nebrija considère déjà le vernaculaire comme une matière première à partir de laquelle son art Castillan peut être produit, une ressource à exploiter, pas différent du pernambouc et des meubles humains qui, conclut tristement Colomb, étaient les seules ressources de valeur ou d’importance à Cuba.

Le Langage Nourri Par Les Racines Est Remplacé Par La Langue Dispensée Par La Couronne

Nebrija ne cherche pas à enseigner la grammaire pour que les gens apprennent à lire. Au contraire il implore Isabelle de lui donner le pouvoir et l’autorité d’arrêter la diffusion anarchique de la lecture par l’utilisation de sa grammaire.

Actuellement, ils gaspillent leur loisir sur des romans et des histoires fantaisistes pleines de mensonge. J’ai décidé, en conséquence, que ma tâche la plus urgente est de transformer le parler Castillan en un artefact pour que tout ce qui sera dorénavant écrit en ce langage puisse être d’une seule teneur correcte.

Nebrija expose franchement ce qu’il veut faire et fournit même le plan de son incroyable projet. Il transforme délibérément le compagnon de l’empire en son esclave. Ici le premier expert en langage moderne conseille la Couronne sur la façon de faire, à partir de la parole et des vies d’un peuple, des outils qui conviennent à l’état et à ses buts. La grammaire de Nebrija est conçue par lui comme un pilier de l’état-nation. Par elle, l’état est vu, depuis son tout début, comme une agence agressivement productive.

Le nouvel état prend aux gens les mots par lesquels ils vivent et les transforme en un langage standardisé que dorénavant ils sont contraints d’utiliser, chacun au niveau d’éducation qui lui a été institutionnellement attribué. Dorénavant, les gens devront compter sur le langage qu’ils reçoivent d’en haut, plutôt que développer une langue en commun l’un avec l’autre. Le basculement du vernaculaire à une langue maternelle officiellement enseignée est peut-être l’événement le plus significatif – et, donc, le moins étudié – dans l’avènement d’une société intensivement marchande.

Le changement radical de la langue vernaculaire à l’enseignée présage le basculement du sein au biberon, de la subsistance à l’aide sociale, de la production pour l’utilisation à la production pour le marché, d’attentes divisées entre l’état et l’église à un monde où l’Église est marginale, la religion est privatisée et l’état assume les fonctions maternelles jusqu’ici revendiquées seulement par l’Église. Autrefois, il n’y avait eu aucun salut à l’extérieur de l’Église; maintenant, il n’y aurait aucune lecture, aucune écriture – si possible, aucune parole – à l’extérieur de la sphère éducative. Les gens devraient être renés de la matrice du monarque et être nourris à son sein. Tant le citoyen de l’état moderne que son langage fourni par l’état apparaît pour la première fois – tous deux sont sans précédent où que ce soit dans l’histoire.

Le Giron de L’Alma Mater

Mais la dépendance à une institution bureaucratique formelle pour que chaque individu obtienne un service qui est aussi nécessaire à la subsistance humaine que le lait maternel, bien que radicalement nouvelle et sans parallèle à l’extérieur de l’Europe, n’était pas une rupture avec le passé de l’Europe. Au contraire c’était une étape logique en avant – un processus d’abord légitimé dans l’Église Chrétienne devenue une fonction temporelle acceptée et attendue de l’état laïc. La maternité institutionnelle a une histoire unique à l’Europe depuis le troisième siècle. En ce sens, il est parfaitement vrai que l’Europe est l’Église et l’Église est l’Europe. Nebrija et l’éducation universelle dans l’état moderne ne peuvent être compris sans une connaissance approfondie de l’Église, dans la mesure où cette institution est représentée comme une mère.

Depuis ses tous premiers jours, l’Église est appelée « mère ». Marcion le Gnostique utilise cette désignation en 144. Au début, la communauté des fidèles est supposée être une mère pour les nouveaux membres que la communion, c’est-à-dire le fait de célébrer la communauté, engendre. Bientôt, cependant, l’Église devient une mère à l’extérieur du sein de laquelle il est à peine concevable d’être considéré humain ou d’être vivant. Mais peu de recherches ont été faites sur les origines de l’auto-identification de l’Église à la mère. On peut souvent trouver des commentaires sur le rôle des déesses mères dans les diverses religions dispersées à travers l’Empire romain à l’époque où le Christianisme a commencé à s’étendre. Mais il reste à remarquer et étudier le fait qu’aucune communauté antérieure n’avait jamais été appelée mère. Nous savons que l’image de l’Église comme la mère vient de la Syrie et qu’elle a fleuri au troisième siècle en Afrique du Nord. Sur une belle mosaïque près de Tripoli, où le titre est exprimée pour la première fois, tant la communauté invisible que le bâtiment visible sont représentés comme la mère. Et Rome est le dernièr endroit où la métaphore est appliquée à l’Église. La personnification féminine d’une institution ne correspond pas au style romain; l’idée n’est abordée pour la première fois qu’à la fin du quatrième siècle dans un poême du Pape Damase.

Cette ancienne notion Chrétienne de l’Église comme mère n’a aucun précédent historique. Aucune influence directe gnostique ou païenne, ni aucun rapport direct que ce soit au culte romain de la mère n’ont jusqu’à présent été prouvés. La description de la maternité de l’Église est, cependant, tout à fait explicite. L’Église conçoit, porte et donne naissance à ses fils et filles. Elle peut faire une fausse couche. Elle élève ses enfants dans son sein pour les nourrir du lait de la foi. Dans cette première période, le trait institutionnel est clairement présent, mais l’autorité maternelle exercée par l’Église à travers ses évêques et le traitement rituel du bâtiment Église comme une entité féminine sont toujours équilibrée par l’insistance sur la qualité maternelle de l’amour de Dieu et de l’amour mutuel de Ses enfants dans le baptême. Plus tard, l’image de l’Église comme un prototype de la mère autoritaire et possessive devient dominante au Moyen Âge. Les papes insistent alors sur une compréhension de l’Église comme Mater, Magistra et Domina – mère, éducatrice autorisée, souveraine. Ainsi Grégoire VII (1073-1085) la nomme-t-elle dans la lutte contre l’empereur Henry IV.

L’introduction de Nebrija est adressée à l’intention d’une reine de bâtir un état moderne. Et son argument implique que, institutionnellement, l’état doit maintenant assumer les fonctions universellement maternelles revendiquées jusque là seulement par l’Église. Educatio, comme fonction d’abord institutionnalisée au sein de l’Église Mère, devient une fonction de la Couronne dans le processus de formation de l’état moderne.

Educatio prolis est un terme qui en grammaire latine appelle un sujet féminin. Il désigne le nourrissage et l’éducation dans lesquels les mères s’engagent, qu’elles soient chienne, truie, ou femme. Chez les humains seules les femmes éduquent. Et elles éduquent seulement des enfants, ce qui étymologiquement signifie ceux qui sont encore sans parole. Eduquer n’a étymologiquement rien à voir avec « faire accoucher » comme le folklore pédagogique le prétend. Pestalozzi aurait du tenir compte de Cicéron : educit obstetrix – educat nutrix : la sage-femme fait accoucher – la nourrice nourrit, parce que les hommes ne font ni l’un ni l’autre en latin. Ils s’engagent dans docentia (l’enseignement) et instructio (l’instruction). Les premiers hommes qui se sont attribué des fonctions éducatives étaient les premiers évêques qui ont mené leurs troupeaux aux Alma ubera (les seins débordant de lait) de la Mère Église desquels ils ne devaient jamais être sevrés. C’est pourquoi, comme leurs successeurs laïcs, ils appellent les fidè alumni – ce qui signifie nourrissons ou têteurs, et rien d’autre. C’est ce transfert des fonctions féminines aux sphères institutionnelles spécialisées dirigées par des clergés que Nebrija a aidés à provoquer. Dans ce processus l’état a acquis la fonction de de fournisseur aux multiples mamelles de différentes formes de nourriture, chacune correspondant à un besoin fondamental distinct et chacun gardé et géré par le clergé, toujours mâle dans les sommets de la hiérarchie.

Le Contrôle Bureaucratique Comme Pierre De Sagesse

En réalité, quand Nebrija propose de transformer le Castillan en un artefact, aussi nécessaire pour les sujets de la reine que la foi pour le Chrétien, il fait appel à la tradition hermétique. Dans la langue de son temps, les deux mots qu’il utilise – reducir et artificio ont une signification tant ordinaire que technique. Dans le dernier cas, ils appartiennent à un langage alchimique.

Selon le propre dictionnaire de Nebrija, reducir en espagnol du quinzième siècle signifie « transformer », « amener à l’obéissance, » et « civiliser. » C’est dans ce dernier sens, que les Jésuites ont compris plus tard les Reducciones de Paraguay. Par ailleurs, reductio – pendant les quinzièmes et seizièmes siècles – désigne une des sept étapes par lesquelles les éléments ordinaires de la nature sont transmutés dans la pierre philosophale, dans la panacée qui, par contact, transforme tout en or. Ici, reductio désigne le quatrième des sept degrés de sublimation. Il désigne le test crucial que doit subir la matière grise pour être promu du premier au deuxième degré d’illumination. Dans les quatre premiers degrés, la nature brute est successivement liquéfiée, épurée et évaporé. Au quatrième degré, celui de la reductio, elle est nourrie du lait philosophal. Si elle sympathise avec cette substance, ce qui arrivera seulement si les trois premiers processus ont complètement éliminé sa nature indisciplinée et grossière, le chrysosperme, le sperme d’or caché dans sa profondeur, peut être mis en avant. C’est l’educatio. Pendant les trois étapes suivantes, l’alchimiste peut coaguler son alumnus – la substance qu’il a alimentée de son lait – dans la pierre philosophale.

Le langage précis utilisé ici est un peu postérieur à Nebrija. Il est tiré presque littéralement de Paracelse, un autre homme né à moins d’un an de la publication de la Gramatica Castellana.

L’Expert Dont A Besoin La Couronne

Revenons maintenant au texte. Nebrija développe son argument :

J’ai décidé de transformer le Castillan en un artefact pour que tout ce qui sera dorénavant écrit en ce langage soit d’une seule teneur correcte, une création qui peut survivre au temps. Le grec et le latin ont été gouvernés par l’art et ainsi ont conservé leur uniformité à travers les âges. À moins qu’il n’en soit fait de même pour notre langue, c’est en vain que les chroniqueurs de Votre Majesté … loueront vos actions. Votre labeur ne durera pas plus de quelques années et nous continuerons à nous nourrir des traductions Castillanes de contes étrangers sur nos propres rois. Ou bien vos exploits s’effaceront avec la langue ou ils erreront au loin parmi les étrangers, sans foyer, sans résidence où ils peuvent s’établir.

L’Empire romain pouvait être dirigé par le latin de son élite. Mais la langue séparée traditionnelle de l’élite utilisée dans les anciens empires pour consigner, maintenir des relations internationales et faire progresser l’étude – comme le persan, l’arabe, le latin, ou le francique – est insuffisante pour réaliser les aspirations des monarchies nationalistes. L’état européen moderne ne peut pas fonctionner dans le monde du vernaculaire. Le nouvel état national a besoin d’un artificio, différent du latin éternel de la diplomatie et du Castillan périssable d’Alphonse le Savant. Cette sorte d’Etat exige une langue standard comprise par tous ceux qui sont soumis à ses lois et à qui les contes écrits sur l’ordre du monarque (c’est-à-dire la propagande) sont destinés.

Statut Social Par La Langue Enseignée Plutôt Que Par Le Sang

Cependant, Nebrija ne suggère pas que ce latin soit abandonné. Au contraire, la renaissance néo-latine en Espagne a dû son existence en grande partie à sa grammaire, son dictionnaire et ses manuels. Mais son innovation importante était d’établir la base d’un idéal linguistique sans précédent : la création d’une société dans laquelle les bureaucrates, les soldats, les marchands et les paysans du dirigeant universel feignent tous de parler une seule langue, une langue que les pauvres sont censés comprendre et obéir. Nebrija a établi le concept d’un type de langue ordinaire qui est lui-même suffisant pour placer chaque homme à la place qui lui est assignée sur la pyramide que l’éducation dans une langue maternelle construit nécessairement. Dans son argument, il insiste sur le fait que la prétention d’Isabelle à une gloire historique dépend de l’élaboration d’un langage de propagande – universel et fixé comme le latin, et pourtant capable de pénétrer dans chaque village et chaque ferme, pour réduire les sujets en citoyens modernes.

Combien les temps avaient changé depuis Dante! Pour Dante, une langue qui devait être apprise, être parlée selon une grammaire, était inévitablement une langue morte. Pour lui, un tel langage n’était fait que pour des instituteurs, qu’il appelait cyniquement inventores grammaticae facultatis. Ce qui pour Dante était mort et inutile, Nebrija le recommande comme un outil. L’un était intéressé par l’échange essentiel, l’autre par la conquête universelle, dans une langue qui par la loi inventerait des mots aussi incorruptible que les pierres d’un palais :

Votre Majesté, je veux établir les fondations de la résidence où votre gloire pourra s’établir. Je veux faire pour notre langue ce que Zénon a fait pour le grec et Crates pour le latin. Je ne doute pas que leurs supérieurs soient venus leur succéder. Mais le fait que leurs élèves ont amélioré leur oeuvre n’amoindrit pas leur ou, devrais je dire, notre gloire – d’être les inventeurs d’un art nécessaire quand le temps pour une telle invention était juste mûr. Croyez moi, Votre Majesté, aucun art n’est jamais arrivé plus opportunément que la grammaire pour la langue Castillane le fait actuellement.

L’expert est toujours pressé, mais sa croyance dans le progrès lui donne le langage de l’humilité. L’aventurier académique pousse son gouvernement à adopter son idée maintenant, sous la menace de l’échec à réaliser ses conceptions impériales. C’est le moment !

Notre langue a en vérité en ce moment atteint une hauteur dont nous devons plus craindre que nous coulions, que nous ne pourrons jamais espérer nous élever.

L’Expert Comme Tuteur De L’Intérêt Du Sujet

Le dernier paragraphe de Nebrija dans l’introduction exsude l’éloquence. De façon évidente l’enseignant de rhétorique connaissait ce qu’il enseignait. Nebrija a expliqué son projet; donné à la reine des raisons logiques de l’accepter; l’a effrayée avec ce qui arriverait si elle décidait de ne pas l’écouter; maintenant, finalement, comme Colomb, il fait appel à son sens d’une destinée manifeste.

Maintenant, Votre Majesté, j’en viens au dernier avantage que vous obtiendrez de ma grammaire. Pour cela, rappelez-vous quand je vous ai présenté un projet de ce livre plus tôt cette année à Salamanque. À ce moment, vous m’avez demandé quelle fin une telle grammaire pourrait bien servir. Sur cela, l’Évêque d’Avila s’interposa pour répondre à ma place. Ce qu’il dit alors était ceci :

« Bientôt Votre Majesté aura placé son joug sur beaucoup de barbares qui parlent des langues exotiques. Par ceci, votre victoire, ces gens se trouveront dans un nouveau besoin; le besoin des lois que le vainqueur doit au vaincu et le besoin de la langue que nous apporterons avec nous. » Ma grammaire servira à leur communiquer la langue Castillane, comme nous avons utilisé la grammaire pour enseigner le latin à notre jeunesse.

Le Projet De Nebrija Scandalise Sa Majesté

Nous pouvons tenter une reconstitution de ce qui est arrivée à Salamanque quand Nebrija a remis à la reine un projet de son futur livre. La reine loua l’humaniste d’avoir donné à la langue Castillane ce qui avait été réservé aux langues de l’Ecriture Sainte – l’hébreu, le grec et le latin. (Il est surprenant et significatif que le converso, l’année de Grenade, ne mentionne pas l’arabe du Coran!) Mais tandis qu’Isabelle était capable de saisir la réussite de son letrado – la description d’une langue vivante en règles de grammaire – elle était incapable de voir quelque but pratique dans une telle entreprise. Pour elle, la grammaire était un instrument conçu seulement pour l’usage des enseignants. Elle a cru, cependant, que le vernaculaire ne pouvait simplement pas être enseigné. Dans sa vision royale de la linguistique, chaque sujet de ses nombreux royaumes était ainsi fait par la nature que pendant sa vie il atteindrait de lui même la maîtrise parfaite de sa langue. Dans cette version de la « linguistique majestueuse, » le vernaculaire est le domaine du sujet. Par la nature même des choses, le vernaculaire est hors de portée de l’autorité du Monarque espagnol. Mais le dirigeant forgeant l’état-nation est incapable de voir la logique inhérente au projet. Le rejet initial d’Isabelle souligne l’originalité de la proposition de Nebrija.

Cette discussion du projet de Nebrija sur le besoin de l’instruction pour parler sa langue maternelle doit avoir eu lieu dans les mois autour de mars 1492, en même temps que Colomb discutait son projet avec la reine. Au début, Isabelle a refusé Colomb sur l’avis du conseil technique – il avait mal calculé la circonférence du globe. Mais la proposition de Nebrija elle l’a rejetée pour un motif différent : par respect royal pour l’autonomie des langues de son sujet. Ce respect de la Couronne pour l’autonomie juridique de chaque village, du fuero del pueblo, le jugement par les pairs, était perçu par le peuple et le souverain comme la liberté fondamentale des Chrétiens engagés dans la reconquête de l’Espagne. Nebrija argumente contre ce préjugé traditionnel et typiquement Ibérique d’Isabelle – la notion que la Couronne ne peut pas empiéter sur la diversité des coutumes dans les royaumes – et évoque l’image d’une nouvelle mission universelle pour une Couronne moderne.

En fin de compte, Colomb a gagné parce que ses amis Franciscains l’ont présenté à la reine comme un homme conduit par Dieu pour servir sa mission mystique. Nebrija procède de la même façon. D’abord, il soutient que le vernaculaire doit être remplacé par un artificio pour donner au pouvoir du monarque plus de portée et de durée; puis, pour cultiver les arts par décision de la cour; enfin, pour protéger l’ordre établi contre la menace présentée par la lecture libertine et l’imprimerie. Mais il conclut sa pétition par un appel à la « Grâce de Grenade » – le destin de la reine, non seulement de vaincre, mais de civiliser le monde entier.

Tant Colomb que Nebrija offrent leurs services à une nouvelle sorte de bâtisseur d’empire. Mais Colomb propose seulement d’utiliser les caravelles récemment créées à la limite de leur rayon d’action pour l’expansion du pouvoir royal dans ce qui deviendrait la Nouvelle Espagne. Nebrija est plus fondamental – il discute l’utilisation de sa grammaire à l’expansion du pouvoir de la reine dans une sphère totalement nouvelle : le contrôle de l’Etat sur la forme de subsistance quotidienne du peuple. En pratique, Nebrija rédige déclaration de guerre à la subsistance que le nouvel état s’organisait pour mener. Il vise l’enseignement d’une langue maternelle – la première partie de l’éducation universelle à être inventée.

Partie 3 : L’Imposition d’une Langue Maternelle Enseignée

Les historiens ont choisi le départ de Colomb de Palos comme date commode pour marquer la transition du Moyen Âge aux temps modernes, un point utile pour changer d’éditeurs de manuels. Mais le monde de Ptolémée n’est pas devenu le monde de Mercator en un an, et le monde du vernaculaire n’est pas devenu l’ère de l’éducation en une nuit. Au contraire la cosmographie traditionnelle s’est graduellement ajustée à la lumière d’une expérience grandissante. Colomb a été suivi par Cortéz, Copernic par Kepler, Nebrija par Comenius. À la différence du discernement personnel, le changement de vision du monde qui a produit notre dépendance aux marchandises et aux services a pris 500 ans.

La Montée De La Société Intensivement Marchande

Le rythme auquel avancent les aiguilles de l’horloge dépend de la langue des chiffres sur le quadrant. Les chinois distinguent cinq étapes dans la germination et l’aube approche en sept étapes pour les Arabes. Si je devais décrire l’évolution de l’homo economicus de Mandeville à Marx ou Galbraith, j’arriverais à une vision différente des époques que si j’avais l’esprit à décrire les étapes par lesquelles l’idéologie de l’homo educandus s’est développée de Nebrija à Radke à Comenius. Et de nouveau, dans le cadre de ce même paradigme, c’est un jeu différent de tournants qui décrirait le mieux la décrépitude de l’apprentissage spontanée et l’itinéraire vers la méséducation inéluctable que les institutions éducatives dispensent nécessairement.

Il a fallu une bonne décennie pour reconnaître que Colomb avait trouvé un nouvel hémisphère, et non simplement un nouvel itinéraire. Il a fallu beaucoup plus de temps pour inventer le concept de « Nouveau Monde » pour le continent dont il avait nié l’existence.

Un plein siècle et demi sépare la revendication de Nebrija – au service de la reine il devait enseigner à tous ses sujets à parler – et la revendication de John Amos Comenius – la possession d’une méthode par lequel une armée d’instituteurs enseignerait tout à chacun parfaitement.

Vers l’époque de Comenius (1592 – 1670), les groupes dirigeants tant de l’Ancien que du Nouveau Monde étaient profondément convaincus du besoin d’une telle méthode. Un incident dans l’histoire de l’Université de Harvard illustre convenablement ce point. Lors du cent-cinquantième anniversaire de la grammaire de Nebrija, John Winthrop Jr, était en voyage en Europe à la recherche d’un théologien et éducateur pour accepter la présidence de Harvard. Une des premières personnes qu’il approcha était le tchèque Comenius, chef et dernier évêque de l’Église Morave. Winthrop le trouva à Londres, où il organisait la Société Royale et conseillait le gouvernement sur les écoles publiques. Dans Magna Didactica, vel Ars Omnibus Omnia Omnino Docendi, Comenius avait succinctement défini les buts de sa profession. L’éducation commence dans l’utérus et ne finit qu’à la mort. Tout ce qui vaut la peine d’être connu vaut la peine d’être enseigné par une méthode spéciale appropriée au sujet. Le monde préféré est celui qui est si organisé qu’il fonctionne comme une école pour tous. C’est seulement si l’apprentissage est le résultat de l’enseignement que les individus peuvent être élevés à la plénitude de leur humanité. Les gens qui apprennent sans être enseignés sont plutôt des animaux que des hommes. Et le système scolaire doit être ainsi organisé que tous, vieux et jeunes, riches et pauvres, nobles et roturiers, hommes et femmes, soient enseignés efficacement, pas seulement symboliquement et avec ostentation.

Ce sont les pensées écrites par le président potentiel de Harvard. Mais il n’a jamais traversé l’Atlantique. Au moment où Winthrop l’a rencontré, il avait déjà accepté l’invitation du gouvernement suédois pour organiser un système scolaire national pour la Reine Christina. À la différence de Nebrija, il n’a jamais eu besoin de persuader de la nécessité de ses services – ils étaient toujours très demandés. Le domaine du vernaculaire, considéré comme intouchable par Isabelle, était devenu le terrain de chasse des letrados espagnols, des Jésuites et des théologiens du Massachusetts en quête de travail. Une sphère d’éducation formelle avait été déscellée. La langue maternelle enseignée formellement et manipulée professionnellement selon des règles abstraites avait commencé à se comparer avec et à empiéter sur le vernaculaire. Ce remplacement et cette dégradation graduels du vernaculaire par sa coûteuse contrefaçon annoncent l’arrivée de la société intensivement marchande dans laquelle nous vivons maintenant .

Le Déclin Des Valeurs Vernaculaires

Vernaculaire vient d’une racine indo-germanique qui implique « l’enracinement » et le « domicile ». Vernaculum en tant que mot latin était utilisé pour tout ce qui était élevé à la maison, filé à la maison, cultivé à la maison, fabriqué à la maison, par opposition à ce qui était obtenu par un échange formel. L’enfant de son esclave et celui de sa femme, l’âne né de sa propre bête, étaient des êtres vernaculaires, comme l’était l’aliment venu du jardin ou des terres communes. Si Karl Polanyi avait fait référence à ce fait, il aurait pu utiliser le terme dans le sens accepté par les Romains de l’antiquité : la nourriture tirée de modèles de réciprocité noyés dans chaque aspect de la vie, par opposition à la nourriture qui vient de l’échange ou de la distribution verticale.

Vernaculaire a été utilisé dans ce sens général des temps préclassiques jusqu’aux formulations techniques trouvées dans le Codex de Théodose. C’est Varron qui a choisi le terme pour introduire la même distinction pour le langage. Pour lui, le parler vernaculaire est constitué des mots et structures cultivés sur la propre terre du locuteur, par opposition à ce qui est cultivé ailleurs et transporté ensuite. Et puisque l’autorité de Varron était largement reconnue, sa définition est restée. Il était le bibliothécaire tant de César que d’Auguste et le premier Romain à tenter une étude minutieuse et critique de la langue latine. Sa Lingua Latina a été un ouvrage de référence de base pendant des siècles. Quintilien l’admirait comme le plus savant de tous les Romains. Et Quintilien, le maître instructeur d’origine espagnole des futurs sénateurs de Rome, est toujours proposé aux élèves professeurs comme un des fondateurs de leur profession. Mais aucun d’eux ne peut être comparé à Nebrija. Tant Varron que Quintilien s’intéressaient à la formation du discours des sénateurs et des scribes, à la langue du forum; Nebrija à la langue de l’homme du commun qui pouvait lire et écouter lire. Simplement, Nebrija proposa de substituer une langue maternelle au vernaculaire.

Vernaculaire est entré dans la langue anglaise avec le seul sens restrictif auquel Varron avait limité sa signification. Ici, je voudrais ranimer un peu de son antique souffle. Nous avons besoin d’un mot simple, direct pour désigner les activités des gens quand elles ne sont pas motivées par des pensées d’échange, un mot qui dénote des actions autonomes, non liées au marché par lesquelles les gens satisfont des besoins quotidiens – les actions qui par leur nature même échappent au contrôle bureaucratique, satisfaisant des besoins auxquels, par le processus même, ils donnent une forme spécifique. Vernaculaire semble un bon vieux mot pour cet usage et devrait être acceptable à beaucoup de contemporains. Il y a des mots techniques qui désignent la satisfaction de besoins que les économistes ne mesurent pas ou ne peuvent pas mesurer – la production sociale par opposition à la production économique, la génération de valeurs d’usage par opposition à la production de biens, l’économie du ménage par opposition à l’économie du marché. Mais ces termes sont spécialisés, pollués par quelque préjugé idéologique et chacun, d’une façon différente, boite bas. Chaque couple de termes contrastés, à sa manière propre, favorise aussi la confusion qui assigne des propriétés vernaculaires aux activités bénévoles, standardisées et formalisées. C’est cette sorte de confusion que je veux clarifier. Nous avons besoin d’un adjectif simple pour nommer ces actes de compétence, désir, ou préoccupation que nous voulons défendre de la mesure ou de la manipulation par des Chicago Boys et des Commissaires Politiques. Le terme doit être assez large pour couvrir la préparation de la nourriture et la formation du langage, l’accouchement et la récréation, sans impliquer soit une activité privatisée comparable au travail domestique des femmes modernes, un passe-temps ou une procédure irrationnelle et primitive. Un tel adjectif n’est pas à portée de main. Mais vernaculaire pourrait servir. En parlant de la langue vernaculaire et de la possibilité de sa récupération, j’essaye dde faire prendre conscience et de faire discuter de l’existence d’une manière d’être, de faire et de fabriquer vernaculaire qui dans une future société désirable pourrait de nouveau s’étendre à tous les aspects de la vie.

Langue maternelle, depuis que l’expression a été utilisée pour la première fois, n’a jamais signifié vernaculaire mais plutôt son contraire. Le terme a d’abord été utilisé par des moines Catholiques pour désigner un langage particulier qu’ils utilisaient, au lieu du latin, en parlant en chaire. Aucune culture indo-germanique n’avait auparavant utilisé le terme. Le mot a été introduit en Sanscrit au dix-huitième siècle comme traduction de l’anglais. Le terme n’a aucune racine dans les autres principales familles de langues actuellement parlées sur lequel j’ai pu vérifier. Le seul peuple classique qui a vu sa patrie comme une sorte de mère était les Crétois. Bachofen suggère que des souvenirs d’un vieil ordre matriarcal s’attardaient encore dans leur culture. Mais même en Crète, il n’y avait aucun équivalent à la langue « maternelle ». Pour pister l’association qui a mené à l’expression langue maternelle, je vais devoir regarder d’abord ce qui s’est passé à la cour de Charlemagne puis ce qui s’est passé plus tard à l’Abbaye de Gorz.

Le Premier Besoin Universel d’Un Service Professionnel

On peut faire remonter aux temps Carolingiens l’idée que les êtres humains naissent avec le besoin du service institutionnel d’agents professionnels pour atteindre cette humanité à laquelle par naissance tous les peuples sont destinés. C’est à cette époque que, pour la première fois dans l’histoire, il fut découvert qu’il y avait certains besoins fondamentaux, des besoins qui sont universels à l’humanité et qui réclament à grand cris d’être satisfaits d’une façon correcte que la voie vernaculaire ne permet pas. C’est peut-être avec la réforme de l’Église qui a eu lieu au huitième siècle que cette découverte est le mieux associée. Le moine écossais Alcuin, l’ancien chancelier de l’Université d’York qui est devenu le philosophe de cour de Charlemagne, a joué un rôle éminent dans cette réforme. Jusqu’à cette époque l’Église avait considéré ses ministres principalement comme des prêtres, c’est-à-dire comme des hommes choisis et investis de pouvoirs spéciaux pour satisfaire des besoins communautaires, liturgiques et publics. Ils se lançaient dans des prêches lors d’occasions rituelles et devaient présider les cérémonies publiques. Ils agissaient comme des fonctionnaires publics, analogues aux autres par qui l’état administrait la justice, ou, à l’époque romaine, pourvoyait aux travaux publics. Penser à ces sortes aux magistrats comme s’ils étaient des « prestataires de services » serait une projection anachronique de nos catégories contemporaines.

Mais alors, à partir du huitième siècle, le prêtre classique enraciné dans les modèles romain et hellénistique ont commencé à se métamorphoser en précurseurs des prestataires de services : enseignant, assistante sociale, ou éducateur. Les ministres d’église ont commencé à pourvoir aux besoins personnels des paroissiens et à s’équiper d’une théologie sacramentelle et pastorale qui définissait et établissait ces besoins pour leur service régulier. Le soin institutionnellement défini de l’individu, la famille, la communauté de village, acquiert une importance sans précédent. Le terme « notre sainte mère l’église » cesse presque totalement de signifier l’assemblée réelle des fidèles dont l’amour, sous l’impulsion de l’Esprit Saint, engendre la vie nouvelle par l’acte même de se réunir. Le terme mère se réfère dorénavant à une réalité invisible, mystique de laquelle, seule, ces services absolument nécessaires au salut peuvent être obtenus. Dorénavant, l’accès aux bonnes grâces de cette mère de qui le salut universellement nécessaire dépend est entièrement contrôlé par une hiérarchie de mâles ordonnés. Cette mythologie, spécifique au sexe, de hiérarchies masculines obtenant par médiation l’accès à la source institutionnelle de vie est sans précédent. Du neuvième au onzième siècle, l’idée a pris forme qu’il y a des besoins communs à tous les êtres humains qui ne peuvent être satisfaits que par le service d’agents professionnels. Ainsi la définition de besoins en termes de fournitures professionnellement définies dans le secteur tertiaire précède d’un millénaire la production industrielle de marchandises de base universellement nécessaires.

Il y a trente-cinq ans, Lewis Mumford a essayé de faire cette remarque. La première fois que j’ai lu son affirmation selon laquelle la réforme monastique du neuvième siècle a créé certaines des suppositions de base sur lesquelles le système industriel est fondé, je ne pouvais pas être convaincu par quelque chose que je considérais plus comme une intuition qu’une preuve. Entre temps, cependant, j’ai trouvé un tas d’arguments convergents – Mumford ne semble pas soupçonner la plupart d’entre eux – pour enraciner les idéologies de l’ère industrielle dans les débuts de la Renaissance Carolingienne. L’idée qu’il n’y a aucun salut sans services personnels fournis par des professionnels au nom d’une Mère Église institutionnelle est un de ces développements autrefois inaperçus sans laquelle, encore une fois, notre époque actuelle serait impensable. Il est vrai qu’il a fallu cinq cents ans de théologie médiévale pour détailler ce concept. C’est seulement vers la fin du Moyen Âge que l’image de soi pastorale de l’Église serait entièrement arrondi. Et c’est seulement au Concile de Trente (1545) que cette image de soi de l’Église comme une mère traite par des hiérarchies cléricales devient formellement définie. Puis, dans la Constitution du Deuxième Concile de Vatican (1964), l’Église catholique, qui avait servi dans le passé comme le modèle principal pour l’évolution des organisations de service laïques, s’aligne explicitement à l’image de ses imitations laïques.

Contrôle Professionnel Sur La Nature Des Services Nécessaires

Le point important est ici la notion que le clergé peut définir ses services comme des besoins de la nature humaine et faire de ce produit-service le type d’impératif auquel on ne peut renoncer sans compromettre sa vie éternelle. C’est dans cette capacité d’une élite non héréditaire que nous devons placer la base sans laquelle le service contemporain ou l’état-providence ne seraient pas imaginables. Étonnamment peu de recherche a été faite sur les concepts religieux qui distinguent fondamentalement l’ère industriel de toutes les autres époques. Le déclin officiel de la conception vernaculaire de la vie Chrétienne en faveur d’une conception organisée autour du soin pastoral est un processus complexe et étendu constituant le contexte d’un jeu de changements cohérents dans le langage et le développement institutionnel de l’Occident.

Les Origines De La « Langue Maternelle »

Quand l’Europe a commencé à prendre forme comme une idée et comme une réalité politique, entre les temps Mérovingiens et le Haut Moyen Âge, ce que les gens parlaient n’était pas problématique. On l’appelait le « roman » ou « théodisque » – populaire. C’est seulement quelque temps plus tard, que la lingua vulgaris est devenue le dénominateur commun distinguant le parler populaire du latin de l’administration et de la doctrine. Depuis les temps romains, la première langue d’une personne était le patrius sermo, la langue du chef masculin du ménage. Chaque sermo ou discours était perçu comme une langue séparée. Ni en Grèce antique ni au Moyen Âge les gens ne font la distinction moderne entre des dialectes mutuellement compréhensibles et des langues différentes. Il en est de même aujourd’hui, par exemple, à la base en Inde. Ce que nous connaissons aujourd’hui comme des communautés monolingues étaient et, en fait, sont des exceptions. Des Balkans aux frontières occidentales de l’Indochine, il est toujours rare de trouver un village dans lequel on ne peut pas se faire comprendre dans au moins deux ou trois langues. Tandis qu’il est supposé que chaque personne a son patrius sermo, il est également considéré comme allant de soi que la plupart des gens parlent plusieurs langues « vulgaires », chacune d’une façon vernaculaire, non apprise. Ainsi le vernaculaire, par opposition avec le langage spécialisé, appris – le latin pour l’Église, le francique pour la Cour – était aussi évident dans sa variété que le goût des vins et de l’alimentation locale, que les formes des maison et des houes, jusqu’au onzième siècle. C’est à ce moment, tout à fait soudainement, que le terme langue maternelle apparaît. On le trouve dans les sermons de quelques moines de l’Abbaye de Gorz. Ce n’est qu’ici qu’on peut aborder le processus par lequel ce phénomène transforme le discours vernaculaire en question morale.

Gorz était une abbaye mère en Lorraine, non loin de Verdun. Des moines bénédictins avaient fondé le monastère au huitième siècle, autour des os supposés appartenir à Saint Gorgon. Pendant le neuvième siècle, une époque de décrépitude étendue de la discipline ecclésiastique, Gorz, aussi, a subi un déclin notoire. Mais seulement trois générations après une dissolution aussi scandaleuse Gorz est devenu le centre des réformes monastiques dans les secteurs Germaniques de l’Empire. Sa revigoration de la vie Cistercienne a accompagné le travail de réforme de l’abbaye de Cluny. En un siècle, 160 abbayes filles partout dans le nord-est de l’Europe centrale ont été établies à partir de Gorz.

Il semble tout à fait probable que Gorz était alors au centre de la diffusion d’une nouvelle technique qui était cruciale pour l’expansion impériale postérieure des pouvoirs européens. La transformation du cheval dans le tracteur de choix. Quatre inventions Asiatiques – le fer à cheval, la selle fixée et l’étrier, le mors et le collier d’épaule – ont permis des changements importants et extensifs. Un cheval pouvait remplacer six boeufs. Tout en fournissant la même traction et plus de vitesse, un cheval pouvait être nourri sur la superficie nécessaire à une paire de boeufs. À cause de sa vitesse, le cheval permettait une culture plus vaste des sols humides du nord en dépit des étés courts. Également, une rotation plus grande des récolte était possible. Mais ce qui est encore plus important, le paysan pouvait maintenant cultiver des champs deux fois plus éloignés de son logement. Un nouveau modèle de vie est devenu possible. Auparavant, les gens avaient vécu dans des groupes de fermes; maintenant ils pouvaient former des villages assez grands pour supporter une paroisse et, plus tard, une école. Par douzaines d’abbayes, l’étude et la discipline monastiques, avec la réorganisation des schémas de peuplement, se répandirent à travers cette partie de l’Europe.

Gorz se trouve près de la ligne qui divise les types de vernaculaire franciques des romans et quelques moines de Cluny ont commencé à traverser cette ligne. Dans ces circonstances, les moines de Gorz firent de la langue, la langue vernaculaire, une question de défense de leurs revendications territoriales. Les moines commencèrent à prêcher en francique et parlèrent spécifiquement de la valeur de la langue franque. Ils ont commencé à utiliser la chaire comme un forum pour souligner l’importance de la langue elle-même, peut-être même pour l’enseigner. Du peu que nous savons, ils ont utilisé au moins deux approches. D’abord, le francique était la langue parlée par les femmes, même dans ces secteurs où les hommes commençaient déjà à utiliser un vernaculaire roman. Deuxièmement, c’était la langue maintenant utilisée par la Mère Église.

On peut saisir à quel point la maternité était chargée de significations sacrées dans la religiosité du douzième siècle par la contemplation des statues contemporaines de la Vierge Marie, ou la lecture des Séquences liturgiques, la poésie de l’époque. Le terme de langue maternelle, dès sa toute première utilisation, instrumentalise la langue quotidienne au service d’une cause institutionnelle. Le mot a été traduit du francique en latin. Alors, comme un terme latin rare, il a incubé pendant plusieurs siècles. Dans les décennies avant Luther, tout à fait soudainement et radicalement, la langue maternelle a acquis une signification forte. Elle en est venu à signifier la langue créée par Luther pour traduire la Bible hébraïque, la langue enseignée par des maîtres d’école pour lire ce livre et ensuite la langue qui justifiait l’existence des états-nations.

L’Âge Des Besoins Définis En Termes De Marchandises

Aujourd’hui, la « langue maternelle » signifie plusieurs choses : la première langue apprise par l’enfant et la langue dont les autorités de l’état ont décidé qu’elle doit être sa première langue. Ainsi, la langue maternelle peut signifier la première langue prise au hasard, généralement un parler très différent de celui enseigné par des éducateurs payés et par des parents qui agissent comme s’ils étaient de tels éducateurs.

Nous voyons, alors, que l’on considère les gens comme des créatures à qui l’on doit enseigner à parler correctement de façon à « communiquer » dans le monde moderne – comme ils doivent être roulés dans des chariots motorisés de façon à se déplacer dans les paysages modernes – leurs pieds ne conviennent plus. La dépendance à une langue maternelle enseignée peut être prise comme le paradigme de toutes les autres dépendances typiques des humains dans une époque de besoins définis en termes de marchandises. Et l’idéologie de cette dépendance a été formulée par Nebrija. L’idéologie qui prétend que la mobilité humaine dépend non de pieds et de frontières ouvertes, mais de la disponibilité de « transports » a seulement à peine plus de cent ans. Il y a longtemps que l’enseignement des langues a créé des emplois; le macadam et la diligence suspendue n’ont fait du transport des gens un gros business que vers le milieu du l8eme siècle.

Le Coût d’une Langue Maternelle Enseignée

Quand l’enseignement des langues est devenu une profession, il a commencé à coûter beaucoup d’argent. Les mots sont maintenant une des deux plus importantes catégories de valeurs commercialisées qui composent le produit national brut (PNB). L’argent décide de ce qui sera dit, de qui le dira, quand et quel genre de gens sera ciblé par les messages. Plus le coût de chaque mot prononcé est élevé, plus l’écho exigé est déterminé. Dans les écoles les gens apprennent à parler comme ils devraient. De l’argent est dépensé pour faire le pauvre parler plus comme le riche, le malade plus comme le sain et la minorité plus comme la majorité. Nous payons pour améliorer, corriger, enrichir, mettre à jour le langage des enfants et de leurs enseignants. Nous dépensons plus sur les jargons professionnels enseignés à l’université et plus encore au lycée pour donner aux adolescents des notions de ces jargons; mais juste assez pour qu’ils se sentent dépendants du psychologue, du pharmacien, ou du bibliothécaire qui parle couramment une variété spéciale d’anglais. Nous allons encore plus loin : Nous permettons d’abord à la langue standard de dégrader la langue d’une minorité ethnique, ou un patois et dépensons ensuite de l’argent pour enseigner leurs contrefaçons comme des sujets universitaires. Les administrateurs et les fantaisistes, les publicitaires et les journalistes, les politiciens ethniques et les professionnels « radicaux », forment des groupes d’intérêt puissants, chacun combattant pour une plus grosse part du gâteau de la langue.

Je ne sais pas vraiment combien on dépense aux Etats-Unis pour faire des mots. Mais bientôt quelqu’un nous fournira les tables statistiques nécessaires. Il y a dix ans, la comptabilité de l’énergie était presque impensable. Maintenant c’est devenu une pratique établie. Aujourd’hui vous pouvez facilement consulter combien d’ »unités d’énergie » sont entrées dans la cculture, la récolte, l’emballage, le transport et la commercialisation d’une calorie comestible de pain. La différence entre le pain produit et mangé dans un village en Grèce et celui trouvé dans un supermarché américain est énorme – environ quarante fois plus d’unités d’énergie sont contenues dans chaque calorie comestible de ce dernier. La circulation à bicyclette dans les villes permet de se déplacer quatre fois plus rapidement qu’à pied pour le quart de l’énergie dépensée – alors que les voitures, pour le même voyage, ont besoin de 150 fois plus de calories par kilomètre passager. Ce type d’information était disponible il y a dix ans, mais personne n’y pensait. Aujourd’hui, il est enregistré et mènera bientôt à un changement de perspective des gens sur le besoin de carburant. Il serait maintenant intéressant de savoir à quoi ressemble la comptabilité du langage, puisque l’analyse linguistique de la langue contemporaine n’est certainement pas complète, tant que que pour chaque groupe de locuteurs nous ne connaissons pas la somme d’argent dépensée pour former le discours de la personne moyenne. Tout comme la comptabilité de l’énergie sociale est seulement approximative et au mieux nous permet d’identifier les ordres de grandeur dans lesquels se trouvent les valeurs relatives, de même la comptabilité du langage nous fournirait des données sur la fréquence relative du langage standardisé, enseigné dans une population – ce qui est suffisant, toutefois, pour l’argument que je veux développer.

Destruction Du Discours Vernaculaire Spécifique à la Classe

Mais la simple dépense par personne employée pour modeler le langage d’un groupe de locuteurs ne nous en dit pas assez. Nous apprendrions sans doute que chaque mot payant adressé aux riches coûte, par personne, beaucoup plus que des mots adressés aux pauvres. Les watts sont en vérité plus démocratiques que les mots. Mais le langage enseigné entre dans une gamme énorme de qualités. On claironne plus souvent, par exemple, aux oreilles des pauvres que des riches, qui peuvent se payer des cours particuliers et, ce qui est plus précieux, proéger leur propre vernaculaire de haute bourgeoisie en achetant le silence. L’éducateur, le politicien et l’animateur viennent maintenant avec un haut-parleur à Oaxaca, à Travancore, dans une commune chinoise et les pauvres perdent immédiatement le droit à ce luxe indispensable, le silence d’où surgit la langue vernaculaire.

La « Production » De La Langue Maternelle

Et même sans mettre une étiquette de prix sur le silence, même sans l’économie plus détaillée du langage sur laquelle je voudrais avancer, je peux quand même évaluer que les dollars dépensés pour alimenter en énergie les moteurs de n’importe quel pays paraissent dérisoires devant ceux qui sont maintenant dépensés à prostituer le discours dans la bouche d’orateurs salariés. Dans les pays riches, le langage est devenu incroyablement spongieux, absorbant des investissements énormes. Des dépenses élevées pour cultiver le langage du mandarin, de l’auteur, de l’acteur, ou du charmeur ont toujours été la marque d’une haute civilisation. Mais c’étaient des efforts pour enseigner des codes spéciaux aux élites. Même le coût nécessaire pour faire quelques personnes apprendre des langues secrètes dans les sociétés traditionnelles est incomparablement plus bas que la capitalisation du langage dans les sociétés industrielles.

Dans les pays pauvres aujourd’hui, les gens se parlent toujours sans l’expérience du langage capitalisé, bien que ces pays contiennent toujours une minuscule élite qui réussit très bien à allouer une plus grande proportion du revenu national pour sa langue de prestige. Je demande : Qu’est ce qui est différent dans le discours quotidien de groupes dont la langue a reçu – ou dirai-je absorbé ? résisté ? survécu ? souffert ? joui ? – des investissements énormes et le discours des gens dont la langue est restée à l’extérieur du marché ? En comparant ces deux mondes de langage, je veux concentrer ma curiosité sur une seule question qui surgit dans ce contexte. La structure et fonction du langage lui-même changent-t-elle avec le taux d’investissement ? Ces changements sont ils tels que toutes les langues qui absorbent des fonds montrent des changements dans la même direction ? Dans cette exploration préliminaire du sujet, je ne peux pas démontrer que c’est le cas. Mais je crois vraiment que mes arguments rendent les deux propositions hautement probables et montrent que l’économie structurellement orientée du langage mérite d’être explorée.

Le langage de tous les jours enseigné est sans précédent dans les cultures préindustrielles. La dépendance actuelle à des enseignants payés et des modèles de discours ordinaire est autant une caractéristique unique des économies industrielles que la dépendance aux carburants fossiles. Le besoin d’une langue maternelle enseignée a été découvert il y a quatre siècles, mais c’est seulement dans notre génération que le langage aussi bien que l’énergie ont été traités de façon effective comme des besoins à l’échelle mondiale devant être satisfaits pour tous le monde par la production planifiée, programmée et la distribution. Parce que, à la différence de la langue vernaculaire capitalisé nous pouvons raisonnablement dire que cela résulte de la production.

L’Étude Vernaculaire Comme Activité De Subsistance

Les cultures traditionnelles subsistent sur le rayonnement solaire, qui est capturée surtout par l’agriculture. La houe, le fossé, le joug, étaient des moyens de base pour exploiter le soleil. Les voiles ou roues à aubes de grande taille étaient connues, mais rares. Ces cultures qui vivaient surtout du soleil subsistaient essentiellement sur les valeurs vernaculaires. Dans de telles sociétés, les outils étaient essentiellement la prolongation des bras, des doigts et des pieds. Il n’y avait aucun besoin de la production d’usines électriques centralisées ni de sa distribution éloignée à des clients. De la même façon, dans ces cultures essentiellement actionnées par le soleil, il n’y avait aucun besoin de production de langage. La langue était tirée par chacun de son environnement culturel, apprise de la rencontre avec des gens que l’apprenant pouvait sentir et toucher, aimer ou haïr. Le vernaculaire se répandait exactement comme la plupart des choses et des services étaient partagés, à savoir, par des formes multiples de réciprocité mutuelle, plutôt que par l’achat des services d’un enseignant ou un professionnel attitré. De même que le carburant n’était pas livré, de même le vernaculaire n’était jamais enseigné. Les langues enseignées existaient, mais elles étaient rares, aussi rare que les voiles. Dans la plupart des cultures, nous savons que le discours résultait de la conversation intégrée dans la vie quotidienne, d’écouter des disputes et des berceuses, des commérages, des histoires et des rêves. Même aujourd’hui, la majorité des gens dans les pays pauvres apprennent toutes leurs compétences linguistiques sans aucun cours salarié, sans qu’aucune tentative ne soit faite pour leur apprendre comment parler. Et ils apprennent à parler d’une manière qui ne se compare en rien avec le marmonnement embarrassé, suffisant, sans couleur qui, après un long séjour dans des villages d’Amérique du Sud et d’Asie du Sud-Est, me choque toujours quand je visite une université américaine. Je ressens de la peine pour ces étudiants que l’éducation a rendu sourd aux tonalités; ils ont perdu la faculté d’entendre la différence entre l’énonciation desséchée de l’anglais standard de la télévision et la parole vivante des incultes. Que puis-je attendre d’autre, cependant, de gens qui n’ont pas été élevés au sein d’une mère, mais au biberon ? – au lait en conserve, s’ils sont de familles pauvres et avec un mélange préparé sous le nez de Ralph Nader s’ils sont nés parmi les éclairés ? Pour des gens formés à choisir entre des emballages de lait maternisé, le sein de la mère n’apparaît que comme une option de plus. Et de la même manière, pour les gens à qui l’on a intentionnellement appris à écouter et parler, le vernaculaire spontané ne semble qu’un modèle, moins développé, parmi plusieurs.

La Langue Maternelle Enseignée Vue Comme Un Produit

Mais ceci est simplement faux. La langue exempte de tutorat rationnel est une sorte de phénomène social différente de la langue enseignée dans un but. Là où la langue spontanée est le marqueur prédominant d’un monde partagé, un sens du pouvoir dans le groupe existe et ce sens ne peut pas être dupliqué par une langue qui est fournie. Une façon dont cette différence apparaît est le sens du pouvoir sur la langue elle-même, sur son acquisition. Même aujourd’hui, les pauvres des pays non-industriels du monde entier sont polyglottes. Mon ami, l’orfèvre de Tombouctou, parle Songhay à la maison, écoute du Bambara à la radio, dit ses prières avec dévotion et un peu de compréhension cinq fois par jour en Arabe, se débrouille en deux langues commerciales dans le Souk, converse en un français passable qu’il a appris à l’armée – et aucune de ces langues ne lui a été enseignée formellement. Il n’a pas appris intentionnellement ces langues; chacune est le style dans lequel il se souvient d’un ensemble particulier d’expériences qui s’ajuste au cadre de ce langage. Les communautés dans lesquelles les gens monolingues prévalent sont rares sauf dans trois sortes de situations : les communautés tribales qui n’ont pas vraiment dépassé le néolithique tardif, les communautés qui ont longtemps vécu des formes exceptionnelles de discrimination et parmi les citoyens d’états-nations qui, pendant plusieurs générations, ont bénéficié des études obligatoires. Considérer comme allant de soi que la plupart des gens sont monolingues est typiques des membres de la classe moyenne. L’admiration pour le polyglotte vernaculaire trahit immanquablement l’arriviste.

La Culture Vernaculaire Améliorée Par La Langue Enseignée

A travers l’histoire, la langue spontanée a été prévalente, mais rarement la seule forme de langue connue. De même que dans les cultures traditionnelles un peu d’énergie était capturée par des moulins à vent et des canaux, et que ceux qui avaient de grands bateaux ou ceux qui étaient juste sur le bon coin du ruisseau pouvaient utiliser leur outil pour un transfert net de puissance pour leur avantage personel, de même quelques personnes ont toujours utilisé une langue enseignée pour verrouiller quelque privilège. Mais de tels codes complémentaires soit restaient rares et spéciaux, soit servaient des buts très étroits. Le langage ordinaire, jusqu’à Nebrija, était essentiellement vernaculaire. Et ce vernaculaire, qu’il soit le langage familier ordinaire, un idiome commercial, la langue de la prière, un jargon de métier, le langage de base des comptes, le langage de la débauche ou de l’âge (par exemple, le langage de bébé) était appris par effet de bord, comme une partie d’une vie quotidienne pourvue de sens. Bien sûr, le Latin ou le Sanscrit étaient formellement enseignés au prêtre, des langues de cour comme le francique ou le persan ou le turc étaient enseignés au futur scribe. Les néophytes étaient introduits formellement au langage de l’astronomie, de l’alchimie, ou de la franc-maçonnerie. Et, clairement, la connaissance de tels langages formellement enseignés élevait un homme au-dessus des autres, un peu comme la selle soulève l’homme libre au-dessus du serf dans l’infanterie, ou comme la passerelle soulève le capitaine au-dessus de l’équipage. Mais même quand une initiation formelle avait ouvert l’accès à quelque langue de l’élite, cela ne signifiait pas nécessairement que la langue avait été enseignée. Très fréquemment, le processus d’initiation formelle ne transférait pas de nouvelles compétences linguistique à l’initié, mais l’exemptait simplement dorénavant d’un tabou qui interdisait à d’autres d’utiliser certains mots, ou de s’exprimer en certaines occasions. L’initiation masculine au langage de la chasse ou du sexe est probablement l’exemple le plus répandu d’une telle détabouisation rituellement sélectif du langage.

Mais, dans les sociétés traditionnelles, peu importe combien de langue ou de langues étaient enseignées, la langue enseignée effaçait rarement le discours vernaculaire. Ni l’existence d’un certain enseignement des langues à toutes les époques ni la diffusion d’un peu de langage par des prédicateurs ou des comédiens professionnels n’affaiblit mon point principal : En dehors de ces sociétés que nous appelons maintenant Européennes Modernes, aucune tentative n’était faite pour imposer à des populations entières une langue quotidienne soumise au contrôle d’enseignants ou d’annonceurs salariés. La langue de tous les jours, jusqu’à récemment, n’était nulle part le produit d’une conception; nulle part elle n’a été achetée et fournie comme une marchandise. Et alors que chaque historien qui traite de l’origine des états-nations fait attention à l’imposition d’une langue nationale, les économistes laissent généralement échapper le fait que cette langue maternelle enseignée est la première des marchandises spécifiquement modernes, le modèle de tous les « besoins fondamentaux » à venir.

Vernaculaire Contrefait Et Autres Destructions

Avant que je ne puisse continuer à montrer le contraste entre le discours familier enseigné et le parler vernaculaire, entre la langue coûteuse et la gratuite, je dois clarifier encore une distinction. Je trace la ligne de démarcation entre la langue maternelle enseignée et le vernaculaire à un autre endroit que les linguistes quand ils distinguent le langage soutenu d’une élite du dialecte parlé dans les classes inférieures, ailleurs que sur la frontière qui sépare les langues régionales et superrégionales, différemment du code restreint et corrigé et ailleurs que sur la ligne entre la langue du lettré et de l’illettré. Indépendamment de sa limitation dans des frontières géographiques, de son caractère distinctif pour un niveau social, de sa spécialisation pour un rôle sexuel ou une Caste, la langue peut être ou vernaculaire (dans le sens où j’utilise ici le terme) ou de la variété enseignée. La langue de l’élite, le langage commercial, la deuxième langue, l’idiome local, ne sont pas des nouveautés. Mais on peut formellement enseigner chacune d’elles et la contrefaçon enseignées du vernaculaire devient une marchandise et est quelque chose d’entièrement nouveau.

Le contraste entre ces deux formes complémentaires est le plus marqué et important dans la langue de tous les jours enseignée, c’est-à-dire le langage familier enseigné, le discours de tous les jours standardisé enseigné. Mais de nouveau nous devons ici éviter la confusion. Toutes les langues standard ne sont pas hantées par la grammaire ou enseignées. Dans toute l’histoire, un dialecte mutuellement compréhensible a tendu à la prédominance dans une région donnée. Cette sorte de dialecte principal était souvent acceptée comme la forme standard. Il était bien sûr écrit plus fréquemment que les autres dialectes, mais pas, pour autant, enseigné. Au contraire la diffusion se produisait par un processus beaucoup plus complexe et subtil. L’Anglais des Midlands, par exemple, a lentement émergé comme cet second style commun dans lequel les gens nés dans n’importe quel dialecte anglais pouvaient aussi parler leur propre langue. Tout à fait soudainement, la langue des hordes du Moghol (l’Ourdou) a surgi en Inde du nord. En deux générations, elle est devenu la norme dans l’Hindustan, la langue commerciale dans une vaste région et le médium d’une poésie exquise écrite dans les alphabets arabe et sanscrit. Non seulement cette langue n’a pas été enseignée pendant plusieurs générations, mais les poètes qui voulaient perfectionner leur compétence évitaient explicitement l’étude de l’Hindi-Ourdou; ils exploraient les sources persanes, arabes et sanscrites qui avaient à l’origine contribué à son existence. En Indonésie, en la moitié d’une génération de résistance aux japonais et aux hollandais, les slogans militants fraternels et combatifs des affiches et radios secrètes de la lutte de libération ont étendu la compétence du malais dans chaque village et l’ont fait bien plus efficacement que les efforts ultérieurs du ministère du Contrôle de la Langue qui fut établi après l’indépendance.

L’Innovation Technique Et Le Vernaculaire

Il est vrai que la position dominante de la langue de l’élite ou standard a toujours été soutenue par la technique de l’écriture. L’imprimerie a énormément augmenté la puissance colonisatrice de la langue de l’élite. Mais dire que parce que l’imprimerie a été inventée la langue de l’élite est destiné à supplanter la variété vernaculaire résulte d’une imagination débilitée – comme de dire qu’après la bombe atomique seules des superpuissances seront souveraines. Le monopole historique de la bureaucratie éducative sur la presse à imprimer n’implique nullement que la technique d’imprimerie ne peut pas être utilisée pour donner une nouvelle vitalité à l’expression écrite et de nouvelles occasions littéraires à des milliers de formes vernaculaires. Le fait que la presse imprimée pouvait accroître l’étendue et la puissance des lectures vernaculaires ingouvernables était la source du souci le plus grand de Nebrija et de son argument contre le vernaculaire. Le fait que l’imprimerie a été utilisée depuis le début du l6e siècle (mais pas pendant les quarante premières années de son existence) principalement pour l’imposition de langages familiers standards ne signifie pas que le langage imprimé doit toujours être une forme enseignée. Le statut commercial de la langue maternelle enseignée, appelons-la langue nationale, norme littéraire, ou langue de la télévision, repose en grande partie sur des axiomes non vérifiés, dont j’ai déjà mentionné certains :

  • que l’imprimerie implique une composition standardisée;

  • que les livres écrits dans la langue standard ne pourraient pas être facilement lus par des gens qui n’ont pas été scolarisés dans cette langue;

  • que la lecture est par sa nature même une activité silencieuse qui devrait habituellement être conduite en privé;

  • que l’imposition d’une capacité universelle à lire quelques phrases et à les copier ensuite par écrit augmente l’accès d’une population au contenu des bibliothèques :

ceux ci et les autres illusions de ce genre sont utilisés pour augmenter le standing des enseignants, la vente de rotatives, la classification des gens selon leurs codes de langue et, jusqu’à ce jour, une augmentation du PNB.

Le Monopole Radical De La Langue Maternelle Enseignée

Le vernaculaire se répand par l’utilisation pratique; il est appris de personnes qui veulent dire ce qu’elles disent et qui disent ce qu’elles veulent dire à la personne à qui elles s’adressent dans le contexte de la vie de tous les jours. Il n’en est pas ainsi de la langue enseignée. Avec la langue enseignée, celui de qui j’apprends n’est pas une personne dont je me soucie ou que je n’aime pas, mais un orateur professionnel. Le modèle pour la langue familière enseignée est quelqu’un qui ne dit pas ce qu’il veut dire, mais qui récite ce que d’autres ont inventé. Dans ce sens, un vendeur de rue annonçant ses marchandises dans un langage rituel n’est pas un orateur professionnel, tandis que le héraut du roi ou le clown de la télévision en sont les prototypes. La langue familière nseignée est le langage de l’annonceur qui suit le scénario qu’un publiciste a dit à un rédacteur qu’un conseil d’administration avait décidé qui devrait être dit. Le langage familier enseigné est la rhétorique morte et impersonnelle des gens payés pour déclamer avec une conviction factice des textes composés par d’autres, qui eux-mêmes ne sont habituellement payés que pour concevoir le texte. Les gens qui parlent une langue enseignée imitent le présentateur des infos, le comique de gags, l’instructeur qui suit le manuel de l’enseignant pour expliquer le manuel scolaire, le chanteur de rimes construites, ou le président qui fait écrire ses discours. C’est un langage qui ment implicitement quand je l’utilise pour vous dire quelque chose en face; il s’adresse au spectateur qui regarde la scène. C’est le langage de la farce, pas du théâtre, le langage du plumitif, pas du vrai interprète. Le langage des médias cherche toujours le profil approprié de l’auditoire que le parrain essaye de toucher et de frapper. Alors que le vernaculaire est engendré en moi par les relations entre des personnes complètes, unies dans une conversation l’une avec l’autre, le langage enseigné est syntonique avec des haut-parleurs dont le travail assigné est le bavardage.

La langue vernaculaire et la langue maternelle enseignée sont comme deux extrêmes sur le spectre de la langue familière. Le langage serait totalement inhumain s’il était totalement enseigné. C’est ce que Humboldt voulait dire quand il disait que le langage réel est un discours qui peut seulement être favorisé, jamais enseigné comme des mathématiques. Le Discours est beaucoup plus que la communication et seules des machines peuvent communiquer sans référence à des racines vernaculaires. Leur bavardage entre elles à New York occupe maintenant les trois-quarts des lignes que la compagnie de téléphone gère sous une franchise qui garantit l’accès par les humains. Ceci est une perversion évidente d’un privilège légal qui résulte de l’accroissement politique et de la dégradation des domaines vernaculaires en marchandises de deuxième classe. Mais encore plus embarrassant et déprimant que cet abus d’un forum de liberté de parole par des robots est l’incidence des expressions toutes faites dignes de robots qui gâchent les lignes restantes sur lesquelles les gens sont censés « parler » les uns aux autres. Un pourcentage croissant du discours n’est plus que simple formule dans le contenu et le style. De cette façon, le discours familier se déplace sur le spectre du langage de plus en plus du vernaculaire à la « communication » riche en capital, comme s’il n’était rien de plus que la variété humaine de l’échange qui se fait aussi entre les abeilles, les baleines et les ordinateurs. C’est vrai que quelques éléments ou aspects vernaculaires survivent toujours – mais c’est vrai même pour la plupart des programmes informatiques. Je ne prétends pas que le vernaculaire meurt; seulement qu’il se flétrit. Les langages familiers américain, français, ou allemand sont devenus des composites faits de deux sortes de langage : un blabla-marchandise commun enseigné et un vernaculaire boiteux, loqueteux, cahotique luttant pour survivre. La langue maternelle enseignée a établi un monopole radical sur la parole, de la même façon que le transport sur la mobilité ou, plus généralement, la marchandise sur les valeurs vernaculaires.

Tabous

Une résistance, parfois aussi forte qu’un tabou sacré, empêche les gens formés par la vie dans la société industrielle de reconnaître la différence dont nous parlons – la différence entre le langage capitalisé et le vernaculaire, dont le coût n’est pas économiquement mesurable. C’est la même sorte d’inhibition qui rend difficile à ceux qui sont élevés dans le système industriel de sentir la distinction fondamentale entre le sein et le biberon, entre littérature et manuel scolaire, entre un kilomètre parcouru par ses propres moyens et un kilomètre comme passager – domaines où j’ai discuté cette question au cours des années passées.

La plupart des gens seraient probablement prêts à admettre qu’il y a une différence énorme de goût, signification et satisfaction entre un repas préparé à la maison et un plateau télé. Mais l’examen et la compréhension de cette différence peuvent être facilement bloqués, particulièrement parmi ceux qui s’engagent pour l’égalité des droits, l’équité et le service aux pauvres. Ils savent combien de mères n’ont pas de lait dans leurs seins, combien d’enfants du Sud Bronx sont carencés en protéines, combien de Mexicains – entourés par des arbres fruitiers – sont handicapés par des déficits en vitamines. Dès que je soulève la distinction entre les valeurs vernaculaires et les valeurs susceptibles d’être mesurées économiquement et, donc, d’être administrées, quelque précepteur auto-désigné du soit-disant prolétariat me dira que j’esquive la question critique en donnant de l’importance aux subtilités non économiques. Ne devrions nous pas rechercher d’abord la juste distribution des biens qui correspondent aux besoins fondamentaux ? La poésie et la pêche à la ligne seront alors ajoutés sans plus de réflexion ou d’effort. Ainsi va la lecture de Marx et l’Évangile selon St. Matthieu interprétés par la théologie de la libération.

Une intention louable tente ici un argument qui aurait dû être reconnu comme illogique au dix-neuvième siècle et dont des expériences innombrables ont montré au vingtième qu’il était faux. Jusqu’ici, absolument chaque tentative pour substituer une marchandise universelle à une valeur vernaculaire a mené, non pas à l’égalité, mais à une modernisation hiérarchique de la pauvreté. Dans la nouvelle pratique, les pauvres ne sont plus ceux qui survivent de leurs activités vernaculaires parce qu’ils ont seulement un accès marginal ou aucun accès au marché. Non, les pauvres modernisés sont ceux dont le domaine vernaculaire, dans le discours et dans l’action, est le plus restreint – ceux qui tirent le moins de satisfaction du peu d’activités vernaculaires dans lequel ils peuvent encore se lancer.

L’Économie Fantôme Proliférante

Le tabou de deuxième degré que je me suis proposé de violer n’est pas constitué par la distinction entre la langue vernaculaire et la langue maternelle enseignée, ni par la destruction du vernaculaire par le monopole radical de la langue maternelle enseignée sur la parole, ni même par l’intensité fonction de la classe de cette paralysie vernaculaire. Bien que ces trois questions soient loin d’être clairement comprises aujourd’hui, elles ont été largement discutés dans le passé récent.

Le point en cause qui est assidûment négligé est très différent : la langue maternelle est de plus en plus enseignée, non par des agents salariés, mais par des parents bénévoles. Ces derniers privent leurs propres enfants de la dernière occasion d’écouter des adultes qui ont quelque chose à se dire l’un à l’autre. Cela m’a été clairement apporté à la maison, il y a quelque temps, en revenant à New York dans un secteur que quelques décennies auparavant j’avais très bien connu, le Sud Bronx. Je m’y suis rendu à la demande d’un jeune enseignant d’université, marié avec une collègue. Cet homme voulait ma signature sur une pétition en faveur d’une formation linguistique pré-maternelle compensatoire pour les habitants d’un taudis. Deux fois déjà, très fermement mais avec beaucoup d’embarras, j’avais refusé. Pour vaincre ma résistance contre cette expansion des services éducatifs, il m’a emmené visiter des soi-disant ménages black, blancs, beurs, surtout mono-parentaux. J’ai vu des douzaines d’enfants se précipitant par des couloirs de ciment inhabitables, exposés toute la journée au hurlement de la télévision et de la radio en Anglais, Espagnol et même en Yiddish. Ils semblaient aussi perdus dans le langage et dans le paysage. Comme mon ami insistait pour avoir ma signature, j’ai essayé d’argumenter en faveur de la protection de ces enfants contre une castration supplémentaire et l’inclusion dans la sphère éducative. Nous avons discuté sur les principes, incapables de nous mettre d’accord. Et ensuite, en soirée, au dîner dans la maison de mon ami, j’ai soudainement compris pourquoi. Cet homme, que je regardais avec respect et admiration parce qu’il avait choisi de vivre dans cet enfer, avait cessé d’être un parent et était devenu un enseignant total. Devant leurs propres enfants ce couple était debout in loco magistri. Leurs enfants devaient grandir sans parents, parce que ces deux adultes, dans chaque mot qu’ils adressaient à leurs deux fils et leur fille, les « éduquaient » – ils étaient pendant le dîner constamment conscients qu’ils modelaient la parole de leurs enfants et me demandaient de faire de même.

Pour le parent professionnel qui engendre des enfants comme un amant professionnel, qui met ses compétences semi-professionnelles de conseil à disposition des organisations de voisinage, la distinction entre sa contribution bénévole à la société gérée et ce qui pourrait être, au contraire, le rétablissement de domaines vernaculaires, reste sans signification. Il est la proie idéale d’un nouveau type d’idéologie orientée vers la croissance – la planification et l’organisation d’une économie fantôme proliférante, la dernière frontière d’arrogance à laquelle

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La Manipulation de la Peur + La Réécriture de l’Histoire , par Noam CHOMSKY

Posté par issopha le 31 octobre 2007

  

La Manipulation de la Peur

 

Noam Chomsky

 

Tehelka, 16 juillet 2005

Le recours, par les systèmes de pouvoir, à la peur pour discipliner la population intérieure a laissé un long et épouvantable sillage de carnage et de souffrance que nous ignorons à nos risques et périls. L’histoire récente en fournit de nombreuses illustrations choquantes.

Le milieu du vingtième siècle a probablement été le témoin des crimes les plus terribles depuis les invasions Mongoles. Les plus sauvages ont été commis là où la civilisation occidentale avait accompli ses splendeurs les plus grandes. L’Allemagne était un centre majeur des sciences, des arts et des lettres, du savoir humaniste et d’autres accomplissements mémorables. Avant la Première Guerre Mondiale, avant que l’hystérie anti-allemande n’ait été attisée dans tout l’Occident, l’Allemagne avait aussi été considérée par la science politique américaine comme une démocratie modèle, devant être imitée par l’Occident. Au milieu des années 1930, l’Allemagne a été menée en quelques années à un niveau de barbarie qui a peu d’homologues historiques. Ce fut particulièrement vrai, très notablement, parmi les secteurs les plus instruits et civilisés de la population.

Dans ses remarquables journaux de sa vie de Juif sous le Nazisme – échappant aux chambres à gaz par un quasi miracle – Victor Klemperer écrit ces mots sur un professeur allemand ami qu’il avait beaucoup admiré, mais qui avait finalement rejoint le troupeau : « si un jour la situation était inversée et que le sort du vaincu reposait entre mes mains, alors je laisserais partir tous les gens ordinaires et même certains des dirigeants, qui pourraient peut-être après tout avoir eu des intentions honorables et ne pas avoir su ce qu’ils faisaient. Mais je ferais pendre tous les intellectuels haut et court, et les professeurs trois pieds plus haut que les autres; ils resteraient pendus aux réverbères aussi longtemps que ce serait compatible avec l’hygiène. »

La réaction de Klemperer était méritée et et se généralise à une grande partie de l’histoire.

Les événements historiques complexes ont toujours beaucoup de causes. Un facteur crucial dans ce cas fut la manipulation habile de la peur. « Les gens ordinaires » ont été poussés à craindre une conspiration judéo-bolchevique pour la domination du monde, mettant en danger la survie même du peuple d’Allemagne. Des mesures extrêmes étaient donc nécessaires, par « autodéfense ». Les intellectuels révérés allèrent bien plus loin.

Comme les nuages de la tempête Nazi couvraient le pays en 1935, Martin Heidegger dépeignait l’Allemagne comme la nation « la plus menacée » du monde, saisie dans « les grandes tenailles » d’une attaque contre la civilisation elle-même, menée sous sa forme la plus brutale par la Russie et l’Amérique. Non seulement l’Allemagne était la principale victime de cette force stupéfiante et barbare, mais il était aussi de la responsabilité de l’Allemagne, « la plus métaphysique des nations, » de mener la résistance. L’Allemagne se tenait « au centre du monde occidental, » et devait protéger « de l’annihilation » le grand héritage de la Grèce classique, en s’appuyant sur « les nouvelles énergies spirituelles qui se déploient historiquement depuis le centre ». « Les énergies spirituelles » étaient en train se déployer de façons qui étaient suffisamment évidentes quand il délivra ce message, auquel lui et d’autres intellectuels les plus en vue continuèrent d’adhérer.

Le paroxysme de massacres et d’annihilation n’a pas fini, avec l’utilisation d’armes qui pourraient très bien conduire l’espèce à une fin amère. Nous ne devrions pas non plus oublier que ces armes à mettre fin à l’espèce ont été créées par les figures les plus brillantes, humaines et hautement instruites de la civilisation moderne, travaillant dans l’isolement et si ravis par la beauté du travail dans lequel ils étaient engagés qu’ils ont apparemment prêté peu d’attention aux conséquences : des protestations scientifiques significatives contre les armes nucléaires ont commencé dans les laboratoires à Chicago, après la fin de leur rôle dans la création de la bombe, pas à Los Alamos, où le travail a continué jusqu’à la fin sinistre. Pas tout à fait la fin.

L’histoire officielle de l’Armée de l’Air américaine raconte qu’après le bombardement de Nagasaki, quand la soumission du Japon à une reddition inconditionnelle était certaine, le Général Hap Arnold « voulait un aussi grand final que possible, » un raid de jour de 1,000 avions sur les villes japonaises sans défense. Le dernier bombardier retournait à sa base exactement quand l’accord de reddition inconditionnelle fut formellement reçu. Le chef de l’Armée de l’Air, le général Carl Spaatz, aurait préféré que le grand final soit une troisième attaque nucléaire sur Tokyo, mais en fut dissuadé. Tokyo était « une cible médiocre » ayant déjà été incinéré dans l’incendie dévastateur soigneusement exécuté en mars, qui avait laissé peut-être 100,000 cadavres carbonisés dans un des pires crimes de l’histoire.

De tels sujets sont exclus des tribunaux qui jugent des crimes de guerre et en grande partie expurgés de l’histoire. À ce jour on les connaît à peine au-delà des cercles des activistes et des spécialistes. A l’époque ils ont été publiquement salués comme un exercice légitime d’autodéfense contre un ennemi vicieux qui avait atteint le niveau suprême de l’infamie en bombardant des bases militaires américaines dans ses colonies hawaïennes et philippines.

Il est peut être intéressant de se souvenir que les bombardements japonais de décembre 1941 – « la date qui vivra dans l’infamie, » selon l’expression ronflante de Franklin D. Roosevelt – étaient plus que justifiés d’après les doctrines « de l’autodéfense anticipée » qui prévalent parmi les actuels leaders des auto-proclamés « États éclairés, » les USA et leur client britannique. Les dirigeants japonais savaient que des B-17 Forteresses Volantes sortaient des chaînes de production de Boeing, et étaient sûrement familiers avec les discussions publiques aux USA qui expliquaient comment on pourrait utiliser ces avions pour incinérer les villes en bois du Japon en une guerre d’extermination, à partir des bases hawaïennes et philippines – « pour détruire par le feu le coeur industriel de l’Empire avec des bombardements incendiaires sur les grouillantes fourmilières de bambou, » comme le Général de l’Armée de l’Air en retraite Chennault le recommanda en 1940, proposition qui « enchanta tout simplement » le Président Roosevelt. Il est évident que c’est là une justification nettement plus sérieuse pour bombarder des bases militaires dans des colonies américaines que quoi que ce soit qui a été évoqué par Bush-Blair et leurs associés dans leur exécution « de la guerre préemptive » – et accepté, avec des réserves tactiques, dans l’ensemble de l’opinion grand public exprimée.

La comparaison, pourtant, est inopportune. Ceux qui habitent dans des grouillantes fourmilières de bambou n’ont pas droit à des émotions telles que la peur. De tels sentiments et préoccupations sont les prérogatives des seuls « hommes riches vivant en paix dans leurs résidences, » selon la rhétorique de Churchill, « des nations satisfaites, qui ne souhaitaient rien de plus pour eux que ce qu’ils ont déjà, » et à qui, donc, « le gouvernement du monde doit être confié » si l’on recherche la paix – cette certaine sorte de paix, dans laquelle les hommes riches doivent être libres de toute crainte.

A quel point exactement les hommes riches doivent être préservés de la peur est révélé graphiquement par des études hautement considérée sur les nouvelles doctrines « de l’autodéfense anticipée » élaborées par les puissants. La contribution la plus importante d’une certaine profondeur historique est d’un des principaux historiens contemporains, John Lewis Gaddis de l’Université de Yale . Il fait remonter la doctrine de Bush à son héros intellectuel, l’immense stratège John Quincy Adams. Dans une paraphrase du « New-York Times », Gaddis « suggère que le cadre de Bush pour combattre le terrorisme a ses racines dans la noble tradition idéaliste de John Quincy Adams et Woodrow Wilson ».

Nous pouvons laisser de côté le passé honteux de Wilson, et nous en tenir aux origines de la noble tradition idéaliste, qu’Adams a établie dans une adresse officielle célèbre justifiant la conquête de la Floride par Andrew Jackson lors de la Première Guerre Séminole en 1818. La guerre avait été justifiée par l’autodéfense, argumenta Adams. Gaddis reconnaît que ses motifs étaient des préoccupations légitimes de sécurité. Dans la version de Gaddis, après que la Grande-Bretagne ait mis à sac Washington en 1814, les dirigeants américains ont admis que « l’expansion est le chemin de la sécurité » et donc conquérirent la Floride, une doctrine maintenant étendue au monde entier par Bush – à juste titre, soutient il.

Gaddis cite les sources universitaires correctes, principalement l’historien William Earl Weeks, mais omet ce qu’ils disent. Nous apprenons beaucoup sur les précédents des doctrines actuelles et sur le consensus actuel, en regardant ce que Gaddis omet. Weeks décrit avec un luxe de détails choquant ce que fit Jackson « dans la démonstration de meurtre et de pillage connue sous le nom de Première Guerre Séminole, » et qui n’était qu’une nouvelle phase de son projet « de suppression ou d’élimination des indigènes Américains du sud-est, » qui était en voie de réalisation bien avant 1814. La Floride était un problème tant parce qu’elle n’avait pas encore été incorporée dans l’empire Américain en expansion que parce que c’était « un refuge pour les Indiens et les esclaves fugitifs … qui fuyaient la colère de Jackson ou l’esclavage ».

Il y avait eu en fait une attaque indienne, que Jackson et Adams ont utilisée comme prétexte : les forces américaines avaient chassé une bande de Seminoles de leurs terres, en tuant plusieurs et réduisant leur village en cendres. Les Séminoles exercèrent des représailles en attaquant un bateau de ravitaillement sous contrôle militaire. Saisissant l’occasion, Jackson « s’engagea dans une campagne de terreur, de dévastation et d’intimidation », détruisant les villages et « les sources de nourriture en un effort calculé pour infliger la famine aux tribus, qui cherchèrent refuge contre sa colère dans les marais ». Les choses continuèrent ainsi, menant à l’adresse officielle hautement considérée d’Adams, qui approuvait l’agression délibérée de Jackson pour établir en Floride « la domination de cette république sur la base odieuse de la violence et du carnage ».

Ce sont les mots de l’ambassadeur espagnol, « une description douloureusement précise, » écrit Weeks. Adams « avait consciemment déformé, dissimulé et menti sur les buts et la conduite de la politique étrangère américaine tant au Congrès qu’au peuple, » continue Weeks, violant massivement ses principes moraux proclamés, « défendant implicitement la déportation et l’esclavage des Indiens ». Les crimes de Jackson et Adams « s’avérèrent un simple prélude à une deuxième guerre d’extermination contre (les Séminoles), » dans laquelle les survivants soit s’enfuirent à l’Ouest, pour profiter plus tard du même destin, « ou furent tués ou forcés de se refugier dans les marécages denses de la Floride ». Aujourd’hui, conclut Weeks, « les Séminoles survivent dans la conscience nationale comme la mascotte de l’Université d’État de Floride » – un cas typique et instructif …

…La structure rhétorique repose sur trois piliers (Weeks) : « l’hypothèse de la vertu morale unique des Etats-Unis, l’affirmation de sa mission de racheter le monde » en étendant ses idéaux affichés et ‘le mode de vie américain,’ et la foi dans « le destin décrété par la volonté divine » de la nation. Le cadre théologique réduit la valeur du débat rationnel et limite les questions politiques à un choix entre le Bien et le Mal, réduisant ainsi la menace de la démocratie. Les critiques peuvent être balayées comme « anti-Américaines », un concept intéressant emprunté au lexique de totalitarisme. Et la population doit se blottir sous la protection de la puissance, dans la crainte que son mode de vie et son destin soient sous une menace imminente …

  

La Réécriture de l’Histoire

 

Noam Chomsky

 

Al-Ahram Weekly, 18-24 novembre 2004

« Depuis que la question des droits nationaux palestiniens dans un état palestinien a fait son entrée dans l’agenda diplomatique au milieu des années 1970, ‘l’obstacle principal à sa réalisation’, sans équivoque, a été le gouvernement des Etats-Unis, avec le Times revendiquant une deuxième place dans la liste.. »

Le principe fondamental est que « nous sommes bons » – « nous » étant l’état que nous servons – et ce que « nous » faisons est dédié aux principes les plus élevés, quoique dans la pratique il puisse y avoir des erreurs. Comme illustration typique, selon la version rétrospective de l’extrême-gauche libérale, la Guerre du Viêt-Nam correctement réécrite a commencé par « des efforts maladroits pour faire le bien » mais dès 1969 elle était devenue « un désastre » (Anthony Lewis) – dès 1969, après que le monde des affaires se soit retourné contre une guerre considérée comme trop coûteuse et que 70 pour cent des gens l’aient considérée comme « fondamentalement mauvaise et immorale », pas comme « une erreur »; dès 1969, sept ans après que l’attaque de Kennedy sur le Sud Viêt-Nam ait commencé, deux ans après que l’historien militaire et spécialiste du Viêt-Nam le plus respecté, Bernard Fall, ait averti que « le Viêt-Nam en tant qu’entité culturelle et historique … est menacé d’extinction … [car] … le pays meurt littéralement sous les coups de la plus grande machine militaire jamais lâchée sur une zone de cette taille »; dès 1969, l’époque de certaines des opérations terroristes d’état les plus vicieuses de l’un des principaux crimes du 20ème siècle, dont les Vedettes Rapides du grand Sud, déjà dévasté par le bombardement de saturation, la guerre chimique et les opérations de massacre, étaient la moindre des atrocités en cours. Mais l’histoire réécrite prévaut. Des groupes d’experts sérieux pèsent les raisons « de l’Obsession Américaine pour le Viêt-Nam » dans les élections de 2004, alors que la Guerre du Viêt-Nam n’a jamais été même mentionnée – la vraie, pas l’image reconstruite pour l’histoire.

Le principe fondamental a des corollaires. Le premier est que les clients sont essentiellement bons, quoique moins que « nous ». Tant qu’ils se conforment aux demandes américaines, ce sont de « sains pragmatistes ». Le second est que les ennemis sont très mauvais; à quel point ils le sont dépend de l’intensité avec laquelle « nous » les attaquons ou planifions de le faire. Leur statut peut changer très rapidement, conformément à ces principes directeurs. Ainsi l’administration actuelle et ses mentors immédiats étaient tout à fait admiratifs de Saddam Hussein et obligeants avec lui tant qu’il se contentait de gazer des Kurdes, de torturer des dissidents et d’écraser une rébellion Chiite qui aurait pu le renverser en 1991, en raison de sa contribution à « la stabilité » – un mot de code pour « notre » domination – et de son utilité pour les exportateurs américains, comme il a été déclaré franchement. Mais ces mêmes crimes sont devenus la preuve de son mal suprême quand le temps approprié est venu pour « nous », portant fièrement la bannière du Bien, d’envahir l’Irak et d’installer ce qui sera appelé « une démocratie » si elle obéit aux ordres et contribue à « la stabilité ».

Les principes sont simples et faciles à se rappeler pour ceux qui cherchent une carrière dans les cercles respectables. La cohérence remarquable de leur application a été largement documentée. On s’y attend dans des états totalitaires et des dictatures militaires, mais c’est un phénomène bien plus instructif dans des sociétés libres, où on ne peut pas sérieusement plaider la peur comme circonstance atténuante.

La mort d’Arafat n’est qu’un cas d’école parmis une liste immense. Je me limiterai au « New-York Times » (NYT), le journal le plus important dans le monde et le Boston Globe, peut-être plus que d’autres le journal local de l’élite libérale cultivée.

L’éditorial de première page du NYT (le 12 novembre) débute en dépeignant Arafat comme « à la fois le symbole de l’espoir des Palestinien pour un état viable et indépendant et l’obstacle principal à sa réalisation ». Il continue en expliquant qu’il n’a jamais été capable d’atteindre les hauteurs du Président Anouar el Sadate d’Egypte; Sadate « [a reconquis] le Sinaï par un traité de paix avec Israël » parce qu’il était capable « d’en appeler aux Israéliens et d’adresser leurs craintes et leurs espoirs » (citant Shlomo Avineri, philosophe israélien et ancien représentant du gouvernement, dans la suite donnée le 13 novembre).

On peut penser à des obstacles plus sérieux à la réalisation d’un état palestinien, mais ils sont exclus par les principes directeurs, comme l’est la vérité sur Sadate – qu’Avineri au moins connaît sûrement. Souvenons nous de quelques-uns.

Depuis que la question des droits nationaux palestiniens dans un état palestinien a fait son entrée dans l’agenda diplomatique au milieu des années 1970, « l’obstacle principal à sa réalisation », sans équivoque, a été le gouvernement des Etats Unis, le NYT revendiquant la deuxième place dans la liste. Cela est clair depuis janvier 1976, quand la Syrie a présenté une résolution au Conseil de Sécurité de l’ONU appelant à un règlement à deux états. La résolution incorporait la formulation cruciale de l’ONU 242 – le document de base, tout le monde s’accorde à le dire. Il accordait à Israël les droits de n’importe quel état dans le système international, à côté d’un état palestinien dans les territoires qu’Israël avait conquis en 1967. Les Etats Unis ont mis leur veto à la résolution. Elle était supportée par les principaux états arabes. L’OLP d’Arafat condamna « la tyrannie du veto ». Il y eut quelques abstentions sur des détails techniques.

A cette époque, un règlement à deux états en ces termes avait obtenu un très large consensus international, bloqué seulement par les Etats Unis (et rejeté par Israël). Donc les discussions ont continué, non seulement au Conseil de sécurité, mais aussi à l’Assemblée Générale, qui a régulièrement passé des résolutions semblables avec des scores du style 150 contre 2 (avec les Etats Unis parfois rejoints par un autre état client). Les Etats Unis ont aussi bloqué des initiatives semblables de l’Europe et des états arabes.

Pendant ce temps le NYT a refusé – c’est le mot – de publier le fait que pendant les années 1980, Arafat appelait à des négociations qu’Israël rejetait. La presse israélienne dominante titrait sur l’appel d’Arafat à des négociations directes avec Israël, rejetées par Shimon Peres sur la base de sa doctrine que l’OLP d’Arafat « ne peut pas être un partenaire des négociations ». Et peu de temps après, le gagnant du prix Pulitzer, correspondant à Jérusalem du NYT, Thomas Friedman, qui pouvait certainement lire la presse hébraïque, écrivait des articles pleurant la détresse des forces de paix israéliennes due à « l’absence de tout partenaire pour des négociations », tandis que Peres déplorait l’absence « d’un mouvement pour la paix au sein du peuple arabe [comme] nous avons au sein des Juifs » et expliquait de nouveau qu’il ne pouvait y avoir aucune participation de l’OLP aux négociations « tant qu’elle reste une organisation armée et refuse de négocier ». Tout cela peu de temps après une nouvelle offre de négociation de la part d’Arafat que le NYT a refusé d’annoncer et presque trois ans après le rejet du gouvernement israélien de l’offre d’Arafat de négociations menant à une reconnaissance mutuelle. Peres, pendant ce temps, est décrit comme « un sain pragmatiste », en vertu des principes directeurs.

Les choses ont sensiblement changé dans les années 1990, quand l’administration Clinton a déclaré toutes les résolutions de l’ONU « obsolètes et anachroniques » et a mis au point sa propre forme de réjectionisme. Les Etats Unis restent seuls à bloquer un règlement diplomatique. Un exemple récent important a été la présentation des Accords de Genève en décembre 2002, supportées par le très large consensus international habituel, avec l’exception habituelle : « les Etats-Unis n’étaient ostensiblement pas parmi les gouvernements ayant envoyé un message de soutien, » annonçait le NYT dans un article dédaigneux (le 2 décembre 2002).

C’est seulement un petit fragment d’un bilan diplomatique qui est si cohérent et si dramatiquement clair, qu’il est impossible de ne pas le voir – à moins que l’on ne s’en tienne rigidement à l’histoire fabriquée par ceux qui en sont responsables.

Passons au deuxième exemple : Sadate en appelant aux Israéliens et obtenant ainsi le Sinaï en 1979, une leçon au méchant Arafat. Si on se réfère à l’histoire inacceptable, en février 1971 Sadate a offert un traité de paix complet à Israël, en accord avec la politique américaine officielle du moment – spécifiquement, le retrait israélien du Sinaï – avec à peine même un geste pour les droits palestiniens. La Jordanie a suivi avec des offres semblables. Israël a reconnu qu’il pourrait y avoir une paix complète, mais le gouvernement travailliste de Golda Meir a choisi de rejeter les offres en faveur de l’expansion, à l’époque dans le nord-est le Sinaï, où Israël chassait des milliers de Bédouins vers le désert et détruisait leurs villages, mosquées, cimetières, maisons, pour établir la ville purement juive de Yamit.

La question cruciale, comme toujours, était comment les EU réagiraient. Kissinger a gagné dans un débat interne et les Etats Unis ont adopté sa politique « d’impasse » : aucune négociation, la force seulement . Les Etats Unis ont continué à rejeter – plus exactement, à ignorer – les efforts de Sadate pour poursuivre un chemin diplomatique, supportant le réjectionisme et l’expansion d’Israël. Cette position a mené à la Guerre de 1973, qui a été une alerte très grave pour Israël et probablement le monde; les Etats Unis se mirent en alerte nucléaire. A ce moment-là même Kissinger comprit que l’Egypte ne pouvait pas être considérée comme quantité négligeable et il a commencé sa « diplomatie de navette », qui a conduit aux réunions de Camp David lors desquelles les Etats Unis et Israël ont accepté l’offre de 1971 de Sadate – mais maintenant avec des termes beaucoup plus durs, du point de vue Américain-Israélien. A ce moment-là le consensus international en était venu à reconnaître des droits nationaux palestiniens et, en conséquence, Sadate réclama un état palestinien, anathème pour les Etats-Unis-Israël.

Dans l’histoire officielle réécrite par ses propriétaires et répétée par les éditoriaux des médias, ces événements sont « un triomphe diplomatique » pour les Etats Unis et une preuve que si les Arabes étaient seulement capables de nous rejoindre dans la préférence pour la paix et la diplomatie ils pourraient atteindre leurs buts. Dans l’histoire réelle, le triomphe fut une catastrophe et les événements démontraient que les Etats Unis ne cédaient qu’à la violence. Le rejet américain de la diplomatie avait mené à une guerre épouvantable et très dangereuse et de nombreuses années de souffrance, avec des effets amers jusqu’à ce jour.

Dans ses mémoires, le général Shlomo Gazit, commandant militaire des territoires occupés en 1967-1974, observe qu’en refusant de considérer des propositions promues par l’armée et le renseignement en faveur d’une certaine forme d’autonomie dans les territoires ou même d’une activité politique limitée et en insistant sur « des changements de frontière substantiels », le gouvernement travailliste supporté par Washington porte une responsabilité significative dans la poussée ultérieure du mouvement fanatique de colons Gush Emunim et la résistance palestinienne qui s’est développée de nombreuses années plus tard dans la première Intifada, après des années de brutalité et de terreur d’état et la prise de contrôle continue de terres et de ressources palestiniennes de valeur.

La longue nécrologie d’Arafat par la spécialiste du Moyen-Orient du Times Judith Miller (le 11 novembre) continue dans la même veine que l’éditorial de première page. Selon sa version, « Jusqu’en 1988, [Arafat] a rejeté à plusieurs reprises la reconnaissance d’Israël, insistant sur la lutte armée et les campagnes de terreur. Il n’a opté pour la diplomatie qu’après son alliance avec le président d’Irak Saddam Hussein pendant la guerre du Golfe de 1991″.

Miller résume d’une façon remarquablement précise l’histoire officielle. Dans l’histoire réelle Arafat a offert à plusieurs reprises des négociations menant à une reconnaissance mutuelle, tandis qu’Israël – en particulier les colombes « pragmatistes » – les refusait catégoriquement, soutenu par Washington. En 1989, le gouvernement de coalition israélien (Shamir-Peres) a maintenu le consensus politique dans son plan pour la paix. Le premier principe était qu’il ne pouvait y avoir aucun « état palestinien supplémentaire » entre la Jordanie et Israël – la Jordanie étant déjà « un état palestinien ». Le second était que le destin des territoires serait décidé « conformément aux prioncipes de base du gouvernement [israélien]« . Le plan israélien fut accepté sans vérification par les Etats Unis et devint « le Plan Baker » (décembre 1989). A l’exact opposé de la présentation de Miller et de l’histoire officielle, c’est seulement après la Guerre du Golfe que Washington accepta de considérer des négociations, reconnaissant qu’il était maintenant en position d’imposer unilatéralement sa propre solution.

Les EU ont convoqué la conférence de Madrid (avec la participation russe comme faire valoir). Ceci mena effectivement à des négociations, avec une délégation palestinienne authentique, menée par Haidar Abdul-Shafi, un nationaliste honnête qui est probablement le leader le plus respecté dans les territoires occupées. Mais les négociations furent acculées à l’impasse parce qu’Abdul-Shafi rejetait l’insistance de l’Israël, soutenu par Washington, à continuer de s’approprier des portions de valeur des territoires pour des colonies et des programmes d’infrastructure – tout ceci étant illégal, comme même la Justice américaine le reconnaît, seule dissidente, dans la décision récente de la Cour Internationale de Justice condamnant le mur israélien qui divise la Cisjordanie. « Les Palestiniens de Tunis », menés par Arafat, court-circuitèrent les négociateurs palestiniens et passèrent un accord séparé, « les Accords d’Oslo », célébrés en fanfare sur la pelouse de la Maison Blanche en septembre 2003.

Il fut immédiatement évident que c’était un bradage. Le document unique – la Déclaration de Principes – déclarait que le résultat final devait être basé seulement sur l’ONU 242 de 1967, excluant la question fondamentale de la diplomatie depuis le milieu des années 1970 : des droits nationaux palestiniens et une solution à deux états. L’ONU 242 définit le résultat final parce qu’elle ne dit rien de droits palestiniens; sont exclues les résolutions de l’ONU qui reconnaissent les droits de Palestiniens à côté de ceux d’Israël, en accord avec le consensus international qui a été bloqué par les Etats Unis depuis qu’il a pris forme au milieu des années 1970. La formulation des accords rendait clair qu’ils étaient un mandat pour la poursuite des programmes de colonisation israéliens, comme les responsables israéliens (Yitzhak Rabin et Shimon Peres) ne se donnèrent pas la peine de le cacher. C’est pourquoi, Abdul-Shafi refusa ne serait ce que d’être présent aux cérémonies. Le rôle d’Arafat devait être d’être le policier d’Israël dans les territoires, comme Rabin l’indiqua très clairement. Tant qu’il accomplissait cette tâche, il était un « pragmatiste », approuvé par les Etats Unis et Israël sans égard pour la corruption, la violence et la répression. C’est seulement quand il ne put plus tenir la population sous contrôle pendant qu’Israël continuait à s’appropriait leurs terre et leurs ressources qu’il est devenu la bête noire, bloquant le chemin vers la paix : la transition habituelle.

Donc les choses continuèrent pendant les années 1990. Shlomo Ben-Ami a expliqué en 1998 dans une étude universitaire, peu avant de devenir le negociateur principal de Barak à Camp David, les buts des colombes israéliennes : « le processus de paix d’Oslo » devait mener « à une dépendance néo-coloniale permanente » des territoires occupés, avec une certaine forme d’autonomie locale. En attendant, la colonisation et l’intégration des territoires par Israël s’est poursuivie de façon continue avec le plein support américain. Ils ont atteint leur maximum l’année finale du terme de Clinton (et de Barak), sapant ainsi les espoirs d’un règlement diplomatique.

Pour en revenir à Miller, elle respecte la version officielle qu’en « novembre 1988, après une insistance américaine considérables, l’OLP a accepté la résolution des Nations Unies exigeant la reconnaissance d’Israël et une renonciation au terrorisme ». L’histoire réelle est que dès novembre 1988, Washington devenait un objet de raillerie internationale pour son refus « de voir » qu’Arafat appelait à un règlement diplomatique. Dans ce contexte, l’administration Reagan a consenti à contre-coeur à admettre la vérité qui crevait les yeux et a dû se tourner vers d’autres moyens pour saper la diplomatie. Les Etats Unis sont entrés dans des négociations de bas niveau avec l’OLP, mais comme le Premier ministre Rabin l’assurait en 1989 aux dirigeants de Paix Maintenant, celles-ci étaient sans signification, ayant seulement pour but de donner plus de temps à l’Israël pour « une pression militaire et économique dure » pour que « au bout du compte, ils soient brisés », et acceptent les conditions d’Israël.

Miller poursuit dans la même veine, menant au dénouement standard : à Camp David, Arafat « tourna le dos » à l’offre magnanime de paix de Clinton-Barak et même après refusa de rejoindre Barak dans l’acceptation « des paramètres » Clinton de décembre 2000, prouvant ainsi définitivement son soutien à la violence, une vérité déprimante que les états pacifiques, les Etats Unis et Israël, doivent d’une façon ou d’une autre prendre en compte.

En revenant à l’histoire réelle, les propositions de Camp David divisaient la Cisjordanie en cantons pratiquement séparés et ne pouvaient probablement être acceptées par aucun leader palestinien. C’est évident en jetant un oeil aux cartes qui étaient facilement disponibles, mais pas dans le NYT, ni apparemment nulle part dans la presse grand public des Etats Unis, peut-être pour celà même. Après l’échec de ces négociations, Clinton reconnut que les réserves d’Arafat étaient sensées, comme le montrent les fameux « paramètres », qui, quoique vagues, vont beaucoup plus loin vers un règlement possible – contredisant ainsi l’histoire officielle, mais c’est seulement de la logique, donc aussi inacceptable que de l’histoire. Clinton a donné sa propre version de la réaction à ses « paramètres » dans une conversation au Forum Politique Israélien le 7 janvier 2001 : « tant le Premier Ministre Barak que le Président Arafat ont maintenant accepté ces paramètres comme la base pour de nouveaux efforts. Tous les deux ont exprimé quelques réserves ».

On peut l’apprendre de sources aussi obscures que le prestigieux journal de Harvard-MIT International Security (automne 2003), avec la conclusion que « le récit palestinien des pourparlers de paix de 2000-2001 est significativement plus exact que le récit israélien » – le « récit » américain, ou du NYT.

Après cela, des négociateurs israéliens-palestiniens de haut niveau ont continué en prenant les paramètres de Clinton comme « la base de nouveaux efforts, » et se sont attaqués à leurs « réserves » aux cours de réunions à Taba en janvier. Celles ci ont produit un accord provisoire, répondant à certains des soucis palestiniens – et ainsi sapant de nouveau l’histoire officielle. Des problèmes restaient, mais les accords de Taba sont allés beaucoup plus loin vers un règlement possible que quoi que ce soit qui avait précédé. Les négociations ont été interrompues par Barak, donc leur éventuel résultat est inconnu. Les deux parties considèrent comme correct un rapport détaillé du représentant de l’Union Européenne Miguel Moratinos, qui a eu une grande publicité en Israël. Mais je doute qu’il en ait jamais été fait mention dans les média grand public américains.

La version NYT de ces événements par Miller est basée sur un livre à succès de Dennis Ross, représentant au Moyen-Orient de Clinton et négociateur. Comme n’importe quel journaliste doit en être conscient, une telle source est fortement suspecte, ne fut-ce par ses origines. Et même une lecture superficielle suffirait à monter que le récit de Ross est globalement sujet à caution. Ses 800 pages consistent surtout en un panégyrique de Clinton (et de ses propres efforts), basée sur presque rien de vérifiable; ou plutôt sur « les citations » de ce qu’il revendique avoir dit et entendu des participants, identifiés par leurs prénoms s’ils sont « de bons types ». Il y a à peine un mot sur ce que chacun sait avoir été la question fondamentale tout le temps, depuis 1971 en fait : les programmes de colonisation et le développement d’infrastructures dans les territoires, basé sur le support économique, militaire et diplomatique des EU, que Clinton a tout à fait clairement inclus. Ross résoud son problème avec Taba simplement : en terminant le livre immédiatement avant (ce qui lui permet aussi d’omettre l’évaluation de Clinton, citée plus haut, quelques jours plus tard). Ainsi il est capable d’éviter le fait que ses conclusions principales ont été immédiatement réfutées.

Abdul-Shafi est mentionné une fois dans le livre de Ross, en passant. Naturellement, la perception de son ami Shlomo Ben-Ami sur le processus d’Oslo est ignorée, comme le sont tous les éléments significatifs des accords intérimaires et de Camp David. Il n’y a aucune mention du refus catégorique de ses héros, Rabin et Peres – ou plutôt « Yitzhak » et « Shimon » – pour même considérer un état palestinien. En fait, la première mention de cette possibilité en Israël semble être pendant le gouvernement « du méchant » d’extrême-droite, Binyamin Netanyahu. Son ministre de l’Information, quand on lui parla d’un état palestinien, répondit que les Palestiniens pouvaient bien appeler les cantons qu’on leur laisserait « un état » ou un « poulet rôti » s’ils voulaient.

Ce n’est qu’une entrée en matière. L’avis de Ross manque tant de références indépendantes et est si radicalement sélectif que l’on doit prendre avec des pincettes tout ce qu’il revendique, des détails précis qu’il enregistre méticuleusement mot pour mot (peut-être avec un magnétophone caché) aux conclusions très générales présentées comme autorisées, mais sans preuve crédible. Il est d’un certain intérêt que les critiques le considérent comme un compte-rendu autorisé. En général, le livre est à peu près sans valeur, sauf comme présentation des perceptions d’un des acteurs. Il est difficile d’imaginer qu’un journaliste puisse ne pas en être conscient.

Non sans valeur, cependant, est l’évidence cruciale qui n’est pas notée. Par exemple, l’évaluation du renseignement israélien pendant ces années : parmi eux Amos Malka, chef de services secrets militaires israéliens; le général Ami Ayalon, qui a dirigé les Services de sécurité Généraux (Shin Bet); Matti Steinberg, conseiller spécial aux affaires palestiniennes du chef du Shin Bet; et le colonel Ephraim Lavie, le directeur du service de recherche responsable des affaires palestiniennes. Selon la présentation du consensus par Malka, « l’hypothèse était qu’Arafat préfèrait un processus diplomatique, qu’il ferait tout ce qu’il pouvait pour l’obtenir et que seule une impasse dans le processus le ferait se tourner vers la violence. Mais cette violence n’est destiné qu’à le faire sortir de l’impasse, à mettre la pression internationale en mouvement et à se donner une marge de manoeuvre. » Malka accuse aussi ces évaluations de haut niveau d’avoir été falsifiées quand elles ont été transmises aux dirigeants politique et au-delà. Les journalistes américains pouvaient facilement les découvrir de sources aisément accessibles, en anglais.

Il n’y a pas d’intérêt à continuer avec la version de Miller, ou de Ross. Voyons maintenant le Boston Globe, à l’extrême libéral. Ses éditorialistes (le 12 novembre) adhèrent au même principe fondamental que le NYT (c’est probablement presque universel; il serait intéressant de chercher des exceptions). Ils reconnaissent effectivement que l’échec de la réalisation d’un état palestinien « n’est pas de la seule responsabilité d’Arafat. Les dirigeants d’Israël … ont leur part… » Le rôle décisif des Etats Unis est tabou, impensable.

Le Globe a aussi produit un éditorial de première page le 11 novembre. Dans son premier paragraphe nous apprenons qu’Arafat était « un des membres du groupe iconique des leaders charismatiques et autoritaires – de Mao Zedong en Chine à Fidel Castro à Cuba et à Saddam Hussein en Irak – qui a émergé des mouvements anti-coloniaux qui ont balayé le globe après la Deuxième Guerre mondiale. »

La déclaration est intéressante de plusieurs points de vue. Le lien révèle, de nouveau, la haine viscérale obligatoire pour Castro. Les prétextes ont changé au gré des circonstances, mais aucune information ne met encore en doute les conclusions du renseignement américain datant des premiers jours des attaques terroristes par Washington et de la guerre économique contre Cuba : le problème de base est son « défi réussi » de la politique américaine qui remonte à la Doctrine Monroe. Mais il y a un élément de vérité dans la représentation d’Arafat par l’éditorial du Globe, comme il y en aurait eu dans un compte rendu de première page sur les cérémonies impériales pour le semi-divin Reagan, le décrivant comme un membre du groupe iconique des bouchers – d’Hitler à Idi Amin et à Peres – qui massacrèrent avec désinvolture et avec le support appuyé des médias et des intellectuels. Ceux qui ne comprennent pas l’analogie ont un peu d’histoire à apprendre.

Ensuite, l’article du Globe, relatant les crimes d’Arafat, nous dit qu’il a pris le contrôle du sud du Liban et « l’a utilisé pour lancer une succession d’attaques sur Israël, qui a répondu en envahissant le Liban [en juin 1982]. Le but avoué d’Israël était de repousser les Palestiniens en arrière de la zone frontière, mais, sous le commandement de Sharon alors général et ministre de la Défense Nationale, ses forces pénétrèrent jusqu’à Beyrouth, où Sharon permit à ses alliés des milices Chrétiennes de commettre un massacre tristement célèbre de Palestiniens dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatilla et chassa M. Arafat et la direction palestinienne en exil à Tunis. »

Si on revient à l’histoire inacceptable, pendant l’année avant l’invasion israélienne l’OLP a adhéré à une entente de paix négociée par les Etats-Unis, tandis qu’Israël conduisait de nombreuses attaques meurtrières au sud Liban dans un effort pour provoquer des réactions palestiniennes qui pourraient être utilisées comme prétexte pour l’invasion projetée. Comme rien ne se matérialisait, ils inventèrent un prétexte et envahirent, tuant peut-être 20,000 Palestiniens et Libanais, grâce aux vetos américains aux résolutions du Conseil de Sécurité qui appelaient au cessez-le-feu et au retrait. Le massacre de Sabra-Chatilla était une note de bas de page à la fin. Le but exposé très clairement par les plus hauts échelons politiques et militaires et par les universitaires et analystes israéliens, était de mettre fin aux initiatives de plus en plus irritantes d’Arafat vers un règlement diplomatique et de sécuriser le contrôle d’Israël sur les territoires occupées.

Des inversions semblables de faits bien documentés apparaissent partout dans le commentaire sur la mort d’Arafat et ont été si répandus pendant de longues années dans les médias américains que l’on peut à peine blâmer les journalistes de les répéter – bien qu’une enquête réduite suffise pour révéler la vérité.

Les éléments secondaires des commentaires sont aussi instructifs. Ainsi l’éditorial du Times nous dit que les successeurs probables d’Arafat – « les modérés » préférés par Washington – ont quelques problèmes : ils leur manque « l’appui de la rue ». C’est l’expression conventionnelle pour l’opinion publique dans le monde arabe, comme quand nous sommes informés « de la rue arabe ». Si une figure politique Occidentale a peu de support public, nous ne disons pas qu’il lui manque « l’appui de la rue » et les média ne parlent pas de « la rue » Anglaise ou Américaine. L’expression est réservée aux ordres inférieurs, de façon irréfléchie. Ce ne sont pas des gens, mais des créatures qui peuplent « des rues ». Nous pourrions aussi ajouter que le leader politique le plus populaire dans « la rue palestinienne », Marwan Barghouti, a été fermement éloigné par Israël, de manière permanente. Et que George Bush a démontré sa passion pour la démocratie en rejoignant son ami Sharon – « l’homme de paix » – pour pousser le seul leader démocratiquement élu du monde arabe dans une prison virtuelle, tout en soutenant Mahmoud Abbas, à qui, les Etats Unis l’admettent, manquait « l’appui de la rue ». Tous cela pourrait nous dire quelque chose sur ce que la presse libérale appelle « la vision messianique » de Bush pour apporter la démocratie au Moyen-Orient, mais seulement si les faits et la logique avaient de l’importance.

Le NYT a publié une seule rubrique importante sur la mort d’Arafat, par l’historien israélien Benny Morris. L’essai mérite une analyse approfondie, mais je mettrai ceci de côté ici et m’en tiendrai à son premier commentaire, qui donne la tonalité : Arafat, dit Morris, est un imposteur qui parle de paix et de fin de l’occupation, mais veut en réalité « racheter la Palestine ». Cela démontre la nature irrémédiablement sauvage d’Arafat.

Ici Morris révèle non seulement son mépris pour les Arabes (qui est profond) mais aussi pour les lecteurs du NYT. Il suppose apparemment qu’ils ne remarqueront pas qu’il emprunte cette expression épouvantable à l’idéologie Sioniste. Son principe fondamental pendant plus d’un siècle a été de « racheter la Terre », un principe qui se trouve derrière ce que Morris reconnaît être un concept central du mouvement Sioniste : « le transfert » de la population indigène, c’est-à-dire son expulsion, pour « racheter la Terre » pour ses vrais propriétaires. Il semble n’y avoir aucun besoin d’expliquer clairement les conclusions.

Morris est présenté comme un universitaire israélien, auteur du livre récent Retour sur la Naissance du Problème des Réfugiés Palestiniens. C’est correct. Il a aussi fait un travail considérable sur les archives israéliennes, démontrant avec un détail considérable la sauvagerie des opérations israéliennes de 1948-49 qui ont mené « au transfert » de la grande majorité de la population de ce qui est devenu Israël, y compris la partie de l’état de Palestine créé par l’ONU qu’Israël a absorbé, le partageant environ par moitiés avec son associé jordanien. Morris critique les atrocités et « le nettoyage ethnique » (pour traduire plus précisément, « la purification ethnique ») : à savoir, on n’est pas allé assez loin. La grande erreur de Ben-Gourion, pense Morris, peut-être « une erreur fatale », fut de ne pas avoir « nettoyé le pays entier – la totalité de la Terre d’Israël, jusqu’au Jourdain ».

Au crédit d’Israël, sa position sur cette question a été sévèrement condamnée. En Israël. Aux Etats Unis il est le choix approprié pour le principal commentaire sur son ennemi abhorré.

La Dette et la Crise Mondiale

 

Dr. Edward Hamlyn

Nous nous intéressons à la cause de la crise mondiale. Sur ce sujet il n’y a encore aucune unité et par conséquent aucune activité. Nous devons définir le facteur qui empêche les sociétés humaines de s’épanouir et prospérer sans détruire la planète. Cela doit être le facteur qui cause une crise environnementale assez monumentale pour balayer la civilisation et la vie elle-même des pages de l’histoire.

Pourquoi sommes nous dominés par des valeurs qui sont destructrices et suicidaires ?

Un oxymore est une figure de rhétorique dans laquelle des termes apparemment contradictoires apparaissent en conjonction. La démocratie est aujourd’hui un oxymore parce que le pouvoir absolu se trouve entre les mains d’une dictature financière qui cherche à survivre par la destruction de l’environnement dont sa survie dépend.

[...]

Le souci de notre survie soulève des passions fortes. On ne voit jamais la vérité à travers la brume rouge de la passion. La menace contre notre survie sur cette planète est si accablante et le pouvoir de la dictature financière qui gouverne maintenant le monde si absolu qu’il paraît impossible pour quelque individu d’avoir un impact réel.

Mais il n’y a pas d’autre source de pouvoir que l’individu et ce pouvoir peut être amplifié à l’infini par de nombreux individus convergeant vers la même vérité de base. L’ennemi contre lequel nous nous levons n’a aucune vérité et son pouvoir absolu est construit sur des sables mouvants. Ce que nous devons faire est plus facile à faire qu’à dire; une fois qu’on l’a vu clair comme du cristal.

Nous pouvons ne pas nous en rendre compte, mais ce que nous voyons est la guerre commerciale détruisant la planète. Il faut que nous voyions pourquoi nous sommes en guerre, une guerre beaucoup plus mortelle que la guerre militaire. D’abord voir qu’il y a la guerre et voir ensuite sa cause et le levier que nous devons actionner saute aux yeux.

La cause de la guerre commerciale est l’utilisation de la dette comme une monnaie mondiale. C’est dur à voir parce que c’est à la fois incroyable et incompréhensible. Le fait est que les monnaies sont maintenant créées et émises sous forme de crédit. Pour que l’argent existe dans le monde moderne il doit naître par emprunt. Investissement est l’expression à la mode de l’économie.

L’Amérique est la nation la plus riche et la plus prospère du monde parce qu’elle a les plus grosses dettes. Pas malgré ses dettes colossales, mais à cause d’elles. L’Amérique a été plus généreuse d’emprunts qu’aucune autre nation. Voilà un autre oxymore pour vous: richement endetté.

Si par hasard vous avez été capables de suivre le fil jusqu’ici vous êtes prêts à sauter de nouveau dans le noir et voir la lumière. Un autre oxymore !

Quand un crédit est accepté comme prêt d’argent, un tour de passe-passe s’est produit. Offrir un crédit avec l’intention de faire croire à l’emprunteur qu’il emprunte de l’argent qui existe déjà, c’est fabriquer de la fausse monnaie selon la définition du dictionnaire. Mais ce n’est pas de la fausse monnaie ordinaire pour trois raisons stupéfiantes.

  • D’abord c’est une méthode de contrefaçon que les institutions financières se sont arrangées pour rendre légale.

  • Deuxièmement c’est de la fausse monnaie prêtée et un intérêt doit être payé pour son utilisation.

  • Troisièmement dès l’instant que cette fausse monnaie est acceptée comme un prêt l’emprunteur est considéré par la loi comme un débiteur. Le prêt doit être remboursé en vraie monnaie. Le percepteur n’acceptera pas un crédit comme vraie monnaie.

La raison pour laquelle cette cause du réchauffement global est si facilement escamotée est le fait que chacun croit que la monnaie d’un pays est émise par son gouvernement. Tout que nous avons à faire est d’exiger que les gouvernements créent et émettent vraiment leur propre monnaie au lieu de permettre aux institutions financières privées de le faire pour eux. C.Q.F.D.

Maintenant vous vous pouvez voir comment un commerce honnête ne peut pas avoir lieu dans une économie mondiale insolvable. Vous pouvez alors voir comment le commerce se transforme en guerre commerciale par une tentative frénétique et vaine de survivre. Et ainsi va la planète.

Le Dr. Edward C. Hamlyn, MB, ChB, est Président de l’Association Internationale pour la Réforme Monétaire.

 

Publié dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire, DE La FABRIQUE DE L'OPINION ET DU CONSENTEMENT, MENSONGES D'ETAT, NOAM CHOMSKY, Vous avez dit THEORIE du COMPLOT ? | Pas de Commentaire »

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