Mugabe ou L’Esprit Zimbabwéen Contre l’Orage Qui s’Annonce

Posté par issopha le 21 juillet 2008

Mugabe ou L’Esprit Zimbabwéen Contre l’Orage Qui s’Annonce

 

Mugabe ou L’Esprit Zimbabwéen Contre l’Orage Qui s’Annonce dans AFRIQUE : Ceux qui luttent barre-africamaat

Molefi Kete Asante qui a enseigné au Zimbabwé et formé les premiers journalistes du pays, s’indigne du climat d’hostilité médiatique actuel contre Mugabe.

 Mugabe ou L’Esprit Zimbabwéen Contre l’Orage Qui s’Annonce

Avant-propos d’Africamaat

Comme vous avez pu le constater, depuis quelques mois, les média occidentaux ont accentué leur pression médiatique sur le régime de Mugabé en le présentant aux masses mondiales comme un dictateur sanguinaire tout en passant sous silence leurs agissements diaboliques contre l’Afrique et les Africains.

Compte tenu du fait, que des jeunes panafricains aux Antilles et ailleurs, pourraient tomber dans le piège occidental de l’embrigadement médiatique, contre les pères de l’indépendance africaine (au sens strict du terme) qui ont tous été liquidés par puissances impérialistes car ces derniers voulant une Afrique et ses richesses appartenant aux seuls occidentaux, nous allons donc faire sur africamaat.com de cette problématique « Mugabe », un cas d’école, un dossier d’étude, un exemple de l’imagination machiavélique impérialiste occidentale afin qu’à l’avenir, nous ne soyons plus les jouets des média du nord.

Nous redemandons encore à France 24 de diffuser et de mettre sur le web notre débat télévisé sur Mugabé tenu face à des personnalités américaines et anglaises toutes anti-Mugabé, que nous avons enregistré dans leurs locaux afin que le public soit bien informé. Car quand on a rien à cacher, on n’agit pas de la sorte !

Le mensonge aura beau courir une année, la vérité le rattrapera en un seul jour !

Allocution du frère Molefi Kete Asante sur son expérience au Zimbabwé et la cambale médiatique occidentale contre Zimbabwé…

asanteparis-2 dans DE LA PROPAGANDE

Le déploiement de l’initiative anti-zimbabwéenne de la Grande-Bretagne et du gouvernement des États-Unis est une partie de l’idéologie raciste de l’Occident contre le Zimbabwe libre et indépendant. En tant qu’Africain Américain qui a travaillé et a habité au Zimbabwe juste après le deuxième Chimurenga [1]je suis consterné par l’absence de discernement chez ceux des Zimbabwéens qui soutiennent les activités du Mouvement pour le Changement Démocratique (MDC ), un parti financé par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.

En effet, Samora Machel disait que «  la lutte pour la libération est une université. » Le seul problème est que beaucoup de personnes ne sont jamais allées à la guerre pour leur libération. Harriet Tubman a dit qu’elle aurait pu sauver mille esclaves au lieu des 300 qu’elle conduisit à la liberté si elle eut pu les convaincre qu’ils étaient des personnes asservies.

En fait, ce que nous voyons au Zimbabwe est la tentative de la part des groupes conservateurs américains alliés à des groupes britanniques d’introduire un cheval de Troie au sein de la nation zimbabwéenne. Ceci est prévisible. C’est le modèle de la déstabilisation et c’est une honte que plusieurs de nos propres chefs aux Etats-Unis n’aient pas compris l’intention de sanctions contre le Zimbabwe.

Morgan Tsvangirai est une création des fermiers blancs du Zimbabwe. Par leur argent, comme on le voit avec l’appui que reçoit Tsvangirai du fermier blanc Roy Bennett, trésorier du MDC [2], et d’autres blancs, le MDC a pu acheter des voix, influencer les populations paysannes dans les secteurs ruraux, et créer le chaos.

J’ai formé des journalistes au Zimbabwe à ZIMCO dans les années 1980 et je fus responsable de sa première promotion de diplômés. J’ai été irrité par la propagande continue des médias occidentaux contre les libertés des Zimbabwéens.

Nous tous condamnons les actions des crétins qui attaquent les personnes innocentes, mais nous réservons notre plus grande condamnation aux crétins politiques qui sont comme des oncles Tom mendiant le pain à leurs anciens maîtres. Ils vendront leurs mères et l’héritage de leurs pères pour l’argent de l’Occident.

Le MDC est un instrument des impérialistes occidentaux dans leur plus concrète expression. Le MDC reçoit son argent, ses ressources, et son appui des éléments les plus réactionnaires dans les pays occidentaux et il s’est montré opposé aux intérêts généraux du peuple.

Les personnes éprises de liberté perçoivent la tentative des médias occidentaux de peindre le Zimbabwe comme un gouvernement escroc, déconnecté du peuple. Il n’y a aucune raison pour le peuple du Zimbabwe d’être découragé parce qu’il y a beaucoup d’amis de la liberté et de l’indépendance qui voient le battage des médias britanniques et américains comme partie d’une orchestration plus large de la tentative de l’entreprise impérialiste de miner l’agence africaine.

Sur CNN aux Etats-Unis, Jesse Jackson a dit le 24 juin que Robert Mugabe fut un héros mais ne l’était plus. C’est une hérésie.

Qu’a fait Mugabe pour être rétrogradé de sa stature de héros ?

Il a donné sa jeunesse et sa vie d’adulte pour lutter dans la jungle contre les occupants blancs de la terre de ses ancêtres. Mugabe sera toujours un héros aux yeux des Africains Américains épris de liberté. La réforme foncière de Mugabe pour redonner aux légitimes propriétaires la terre volée a causé une campagne orchestrée contre Mugabe et son gouvernement. Mais le catalogue ne s’arrête pas là. Il a capturé et a mis en prison un groupe d’aventuriers militaires qui planifiaient de renverser le gouvernement d’une nation africaine. Nombre de ces aventuriers ont des liens avec la communauté blanche en Grande-Bretagne.

Je vois la position de Jesse Jackson comme un élément de l’effort international de faire pression sur le peuple zimbabwéen pour qu’il se soumette à l’intervention et à la pression internationale. Même Nelson Mandela était en Grande-Bretagne où il a condamné Mugabe pour la tragédie du leadership. Cette condamnation est une preuve de la puissance du système politique occidental.

Quand Mandela était en prison, Mugabe a permis l’utilisation de son propre pays et de ses ressources propres pour faciliter les combattants de l’ANC dans leur tentative pour renverser le régime minoritaire en Afrique du Sud. Mandela a-t-il oublié ceci ou quelqu’un a-t-il manqué de le lui dire ?

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R. Mugabe et la Reine d’Angleterre en très bon termes durant la période où Mugabe acceptait le timing et la fourberie anglaise

Je pense que les éléments progressistes de la communauté Africaine Américain doivent rassurer le peuple zimbabwéen qu’il a beaucoup d’amis en Occident et dans le monde, qui comprennent vraiment la raison de la souffrance au Zimbabwe et savent que le MDC est employé pour raffermir les éléments raciste et orchestrer le racket de ce pays.

Les Zimbabwéens sont les seules personnes qui peuvent résoudre leurs problèmes ; cependant, le peuple zimbabwéen doit savoir que leurs ennemis travaillent vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour miner le fonctionnement légitime de leur gouvernement.

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Morgan Tsvangirai, opposant de R. Mugabé

Depuis le mouvement de réforme foncière, les éléments réactionnaires blancs et noirs aux Etats-Unis, en Australie, en Afrique du Sud, et en Grande-Bretagne cherchent un levier interne au Zimbabwe pour miner la volonté puissante, engagée et déterminée du peuple zimbabwéen.

Si le MDC se retire de l’élection, celle-ci doit continuer parce que le nom de Tsvangirai est déjà sur les bulletins. L’union africaine a des observateurs dans le pays et Mugabe a sagement maintenu hors du pays la nation les individus qui voulaient entrer au Zimbabwe pour espionner, miner ou pour créer le chaos en essayant de trouver des ennemis du gouvernement.

Le MDC se retire de l’élection parce qu’il sait qu’il ne peut pas gagner. Ils essayeront de convaincre le monde que les décisions des personnes sont forcées, mais les Zimbabwéens doivent se tenir debout, avec leur héroïque histoire et refuser de permettre aux forces extérieures de voler l’indépendance de leur pays. Longue vie aux héros du Chimurenga !

Honneur aux camarades qui ont donné leurs vies dans les montagnes et les vallées du beau Zimbabwe.

La danse européenne et américaine vers l’intervention à l’intérieur du Zimbabwe est une partie de la même hypocrisie que l’Afrique a éprouvée depuis toujours. Si Morgan Tsvangirai croit que son attachement à l’Occident et à ses intérêts dans le soutien des propriétaires fonciers blancs minoritaires au Zimbabwe l’amènera au pouvoir, il a absolument tort.

Les masses des Zimbabwéens comprennent que quand 4000 blancs ont tenu 75 % des terres arables au Zimbabwe il n’y avait aucun outrage de la part des Européens et des Américains.

Ces masses doivent pouvoir serrer leurs ceintures, restreindre leurs besoins matériels afin de maintenir leur liberté pendant que la Grande-Bretagne et l’Amérique activent leurs sanctions.

Au cas où le Zimbabwe succomberait aux intérêts de la minorité blanche contre les masses de ses propres personnes ce serait sûrement la plus mauvaise forme d’esclavage apparue en Afrique australe. Le fait que Mugabe, à la tête de la ZANU était un leader militaire signifie qu’il sait ce qu’était la situation dans son pays avant l’élévation du MDC-T et de ses défenseurs de la droite américaine et britannique.

Aussi longtemps que le peule élira le gouvernement du ZANU-PF il devrait rester au pouvoir comme avant-garde de la révolution. Si les Zimbabwéens, sans coercition de l’extérieur, choisissent un autre parti, le ZANU-PF devrait quitter le pouvoir.

Il n’y a aucune surprise qu’une enquête auprès de jeunes Africains il y a deux ou trois années a placé Robert Mugabe au premier rang du leadership devant tout autre dirigeant africain.

Vive Robert Mugabe ! [3]

Molefi Kete Asante

Président, Association of Nubian Kemetic Heritage

Auteur de The History of Africa

www.asante.net

A télécharger

Déclaration officielle de l’ONU Par rapport au Zimbabwe

PDF - 137.1 ko

Ecoutons notre prophète Bob Marley exprimer ses mots que les bouches zimbabwéennes muselés par l’occident ne peuvent plus prononcer (Titre : Zimbabwe).

Vie, Santé, Force Osiris Marley, Jah Rastafary !

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Références bibliographiques:

[1] Chimurenga est un mot de la langue Shona du Zimbabwe. Il signifie révolte ou rébellion. La première Chimurenga est la révolte des Zimbabwéens en 1896 et 1897 contre les agresseurs colonialistes anglais de la British South Africa Company. Les Zimbabwéens perdirent et la colonisation britannique reprit de plus belle, avec l’objectif clairement annoncé d’exterminer tous les Noirs que les colons anglais qualifièrent de « brutes », comme l’explique l’écrivain suédois Sven Lindqvist dans son livre « Exterminez Toutes Ces Brutes – L’odyssée d’un homme au cœur de la nuit et les origines du génocide européen » (Paris : Le Serpent à Plumes, 1998).

Le 4 mai 1898, au lendemain de la victoire des colonialistes britanniques, le projet d’extermination des Noirs est explicitement énoncé dans un discours du Premier Ministre anglais de l’époque, Lord Salisbury (né le 3 février 1830 ; décédé le 22 août 1903) de son vrai Robert Arthur Talbot Gascoyne-Cecil, troisième marquis de Salisbury.

La deuxième Chimurenga fut déclenchée par Robert Mugabe et ses camarades patriotes en 1966, exactement 70 ans après la première et seulement quelques mois après la Déclaration Unilatérale d’Indépendance de Ian Smith, faite le 11 novembre 1965. La deuxième Chimurenga dura 14 ans. Quatorze années de lutte acharnée, durant laquelle les Zimbabwéens, militairement sous-équipés et peu préparés, affrontèrent héroïquement l’armée de Ian Smith que soutenait directement ou indirectement tout l’Occident, ainsi que l’Afrique du Sud de l’Apartheid, Israël, et l’Iran du Shah. Malgré ces handicaps, les Zimbabwéens remportèrent victoire : la deuxième Chimurenga se solda par l’indépendance du Zimbabwe en 1980.

[2] Le MDC est le parti dirigé par l’opposant Morgan Tsvangirai.

[3] En 1960, R. Mugabe crée avec son ami Josuah Nkomo, le Zimbabwe African Peoples Union (ZAPU), qui fut immédiatement interdit par le gouvernement blanc de Ian Smith (1er Ministre) qui souhait appliquer l’apartheid sud-africain au Zimbabwe. En 1964, Mugabe est arrêté avec d’autres chefs de file nationalistes et jeté en prison pendant 10 ans. En 1966, on lui refuse une permission pour aller enterrer son fils décédé. Libre en 1974, il se réfugie au Mozambique où il prend la direction de la branche militaire de la ZANU, la ZANLA (Zimbabwe African National Liberation Army), pour préparer la guerre contre le gouvernement de Ian Smith qui extermine les Noirs. Après maintes tergiversations et tentatives de compromission de noirs initiées par Ian Smith pour conserver la main mise anglo-saxonne sur le Zimbabwe, en décembre 1979, le pays redevient la colonie britannique de Rhodésie du Sud. Les accords de Lancaster House de fin décembre 1979, finalisèrent l’octroi de garanties économiques et politiques pour la minorité blanche et des élections multiraciales prévues 10 ans après (1980). Après une campagne électorale agitée, Mugabé devint Premier Ministre en 1980. En 1987, Mugabe devint Président et mit un terme au rôle politique des blancs dans son pays. En 2008, Les Anglais, qui ont violé leur propre contrat sur 10 ans qui stipulait qu’il devait remettre les terres aux Zimbabwéens, refusent de dédommager les fermiers blancs et veulent même récupérer les terres agricoles et naturellement certains gisements de minerais stratégiques. Pour cela, ils recrutent le leader du MDC comme cheval de Troie. Aidé des USA qui l’offrent plus de 30 millions de dollars pour financer sa campagne contre Mugabe, le voila promut garant de la démocratie au Zimbabwe. Mais quelle farce !!!!

 

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10 guerres, 10 médiamensonges.

Posté par issopha le 18 mai 2008

Contre le Venezuela et l’Equateur,

Bush nous refait le coup des « armes de destruction massive ».

Petit inventaire de la désinformation.


10 guerres, 10 médiamensonges.

MICHEL COLLON
16 mai 2008


Chaque guerre est précédée d’un grand médiamensonge. Aujourd’hui, Bush menace le Venezuela et l’Equateur. Demain, l’Iran ? Et après, à qui le tour ?
Avec, dans le rôle de la marionnette, le président Uribe, narcotrafiquant et massacreur d’Indiens (quatre millions de déplacés). Lequel Uribe prétend avoir trouvé dans l’indestructible ordinateur de Raul Reyes (FARC) des preuves du soutien de Chavez au « terrorisme » et de militarisation de la région.
Des journaux comme Le Monde répercutent cette campagne de propagande pour la prochaine guerre de Bush. Rappelons simplement combien de fois les mêmes Etats-Unis et les mêmes médias nous ont déjà manipulés. Chaque grande guerre est « justifiée » par ce qui apparaîtra plus tard (trop tard) comme une désinformation. Inventaire rapide…

1. VIETNAM (1964-1975) :
MEDIAMENSONGE :
Les 2 et 3 août, le Nord-Vietnam aurait attaqué deux navires US dans la baie du Tonkin.

CE QU’ON APPRENDRA PLUS TARD :
L’attaque n’a jamais eu lieu. C’est une invention de la Maison-Blanche.

VERITABLE OBJECTIF :
Empêcher l’indépendance du Vietnam et maintenir la domination US sur la région.

CONSEQUENCES :
Millions de victimes, malformations génétiques (Agent Orange), énormes problèmes sociaux.

2. GRENADE (1983) :
MEDIAMENSONGE :
La petite île des Caraïbes est accusée de construire une base militaire soviétique et de mettre en danger la vie de médecins US.

CE QU’ON APPRENDRA PLUS TARD :
Entièrement faux. Le président US Reagan a fabriqué ces prétextes de toutes pièces.

VERITABLE OBJECTIF :
Empêcher les réformes sociales et démocratiques du premier ministre Bishop (qui sera assassiné).

CONSEQUENCES :
Répression brutale et rétablissement de la mainmise de Washington.

3. PANAMA (1989) :
MEDIAMENSONGE :
L’invasion vise à arrêter le président Noriega pour trafic de drogue.

CE QU’ON APPRENDRA PLUS TARD :
Créature de la CIA, Noriega réclamait la souveraineté à la fin du bail du canal. Intolérable pour les USA.

VERITABLE OBJECTIF :
Maintenir le contrôle US sur cette voie de communication stratégique.

CONSEQUENCES :
Les bombardements US ont tué 2.000 à 4.000 civils, ignorés des médias.

4. IRAK (1991) :
MEDIAMENSONGE :
Les Irakiens auraient volé les couveuses de la maternité de Koweït-City.

CE QU’ON APPRENDRA PLUS TARD :
Invention totale par une agence publicitaire payée par l’émir du Koweït,
Hill & Knowlton.

VERITABLE OBJECTIF :
Empêcher que le Moyen-Orient résiste à Israël et acquière son indépendance envers les USA.

CONSEQUENCES :
D’innombrables victimes par la guerre, puis un long embargo y compris sur les médicaments.

5. SOMALIE (1993) :
MEDIAMENSONGE :
Monsieur Kouchner se « met en scène » comme héros d’une intervention humanitaire.

CE QU’ON APPRENDRA PLUS TARD :
Quatre sociétés US avaient acheté un quart du sous-sol somalien riche en pétrole.

VERITABLE OBJECTIF :
Contrôler une région militairement stratégique.

CONSEQUENCES :
Ne parvenant pas à la contrôler, les Etats-Unis maintiendront la région dans un chaos prolongé.

6. BOSNIE (1992 – 1995) :
MEDIAMENSONGE :
La firme US Ruder Finn et Bernard Kouchner mettent en scène de prétendus camps serbes d’extermination.

CE QU’ON APPRENDRA PLUS TARD :
Ruder Finn et Kouchner mentaient. C’étaient des camps de prisonniers en vue d’échanges. Le président musulman Izetbegovic l’a avoué.

VERITABLE OBJECTIF :
Briser la Yougoslavie trop à gauche, éliminer son système social, soumettre la zone aux multinationales, contrôler le Danube et les routes stratégiques des Balkans.

CONSEQUENCES :
Quatre années d’une guerre atroce pour toutes les nationalités (musulmans, serbes, croates). Provoquée par Berlin, prolongée par Washington.

7. YOUGOSLAVIE (1999) :
MEDIAMENSONGE :
Les Serbes commettent un génocide sur les Albanais du Kosovo.

CE QU’ON APPRENDRA PLUS TARD :
Invention pure et simple de l’Otan comme le reconnut Jamie Shea, son porte-parole officiel.

VERITABLE OBJECTIF :
Imposer la domination de l’Otan sur les Balkans, et sa transformation en gendarme du monde. Installer une base militaire US au Kosovo.

CONSEQUENCES :
Deux mille victimes des bombardements OTAN. Nettoyage ethnique du Kosovo par l’UCK, protégée de l’Otan.

8. AFGHANISTAN (2001) :
MEDIAMENSONGE :
Bush prétend venger le 11 septembre et capturer Ben Laden.

CE QU’ON APPRENDRA PLUS TARD :
Aucune preuve que ce réseau existe. De toute façon, les talibans avaient proposé d’extrader Ben Laden.

VERITABLE OBJECTIF :
Contrôler militairement le centre stratégique de l’Asie, construire un pipeline permettant de contrôler l’approvisionnement énergétique de l’Asie du Sud.

CONSEQUENCES :
Occupation de très longue durée, et forte hausse de la production et du trafic d’opium.

9. IRAK (2003) :
MEDIAMENSONGE :
Saddam posséderait de dangereuses armes de destruction, affirme Colin Powell à l’ONU, éprouvette en main.

CE QU’ON APPRENDRA PLUS TARD :
La Maison-Blanche a ordonné à ses services de falsifier des rapports (affaire Libby) ou d’en fabriquer.

VERITABLE OBJECTIF :
Contrôler tout le pétrole et pouvoir faire chanter ses rivaux : Europe, Japon, Chine…

CONSEQUENCES :
L’Irak plongé dans la barbarie, les femmes ramenées à la soumission et l’obscurantisme.

10 VENEZUELA – EQUATEUR – (2008 ?) :
MEDIAMENSONGE :
Chavez soutiendrait le terrorisme, importerait des armes, serait un dictateur (le prétexte définitif ne semble pas encore choisi).

CE QU’ON SAIT DEJA:
Plusieurs médiamensonges précédents se sont déjà dégonflés : Chavez tirant sur son peuple, Chavez antisémite, Chavez militariste… Mais la diabolisation continue.

VERITABLE OBJECTIF :
Les multinationales US veulent garder le contrôle du pétrole et des autres richesses de toute l’Amérique latine, ils craignent la libération sociale et démocratique du continent.

CONSEQUENCES :
Washington mène une guerre globale contre le continent : coups d’Etat, sabotages économiques, chantages, développement de bases militaires près des richesses naturelles..

CONCLUSION:
Chaque guerre est précédée et ‘justifiée’ par un grand médiamensonge. Et notre inventaire est loin d’être complet ! Empêcher les guerres, c’est d’abord démasquer ces médiamensonges le plus tôt possible et le plus largement possible. Merci de diffuser ce texte, de le traduire si possible (la version espagnole arrive bientôt), et de nous communiquer ces traductions. Dans la guerre de l’info, la véritable force, c’est vous !

MICHEL COLLON

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Sur les médiamensonges :
Aujourd’hui, beaucoup de ces prétextes de guerre et médiamensonges ont été démasqués. Certains par contre ont la vie dure. Par exemple, sur la Bosnie et la Yougoslavie, nous avons fourni les preuves de la désinformation dans les livres Poker menteur et Monopoly :
Livres
Un résumé dans nos deux test-médias :
Test-médias
Egalement dans notre débat public avec Jamie Shea, porte-parole de l’Otan (en DVD) : nessa.kovic@skynet.be

Sur les médiamensonges en général, voir notre rubrique :
Attention, médias!

Sur les médiamensonges à propos du Venezuela et de la Colombie, voici quelques articles :
« Chavez narco-trafiquant » ? Washington orchestre la diabolisation. Avant d’attaquer ?
par Salim Lamrani
Narco-trafiquant?

Le travail silencieux de la CIA en Bolivie et au Venezuela
par Eva Golinger
CIA

Les mensonges du Monde à propos du Venezuela
par Thierry Deronne
Mensonges du Monde

Portrait du président Uribe
par Hernando Calvez Ospina
Uribe

Bruit de bottes et rideau de fumée en Amérique latine
par Jean – Luc Melenchon
Melenchon

Misère du journalisme face au Venezuela
Interview de Maurice Lemoine
Lemoine

Chavez – Juan Carlos : les phrases censurées par Le Monde et autres médias européens
par Romain Migus
Chavez & Juan Carlos

Publié dans CRITIQUE DES MEDIAS, DE LA PROPAGANDE, MENSONGES D'ETAT | 1 Commentaire »

Propagande et psychologie politique

Posté par issopha le 25 février 2008

Elwis Potier

Propagande et psychologie politique

Rouquette M.-L., Propagande et citoyenneté, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Psychologie sociale », 2004.

Dorna A., Quellien J. (dir.), Les Propagandes. Actualisations et confrontations, Paris, L’Harmattan, coll. « Psychologie politique », 2006.

Propagande et foi, propagande et mensonge, propagande et guerre, propagande et médias, propagande et publicité, propagande et pouvoir, propagande et démocratie, etc., autant de thématiques attendues et considérées comme telles dans les études devenues « classiques » qui traitent de ces problématiques, maintes fois discutées à travers différents champs disciplinaires des sciences humaines et sociales. A première vue, nous pouvons constater combien la propagande déborde les frontières de ces champs, allant même jusqu’à recouvrir pratiquement certains d’entre eux, constitués d’attelages périlleux, comme c’est le cas pour la psychologie politique. De fait, celle-ci entretient des rapports pour le moins intimes – incestueux même – avec la propagande : la propagande n’est-elle pas la fille de la psychologie politique, elle-même soeur de la psychologie sociale ? Telle est la question qui revient à l’ordre du jour dès lors que l’on se penche sur ce que représente la propagande pour la psychologie politique. C’est précisément pourquoi il est intéressant de rapprocher les ouvrages de Michel-Louis Rouquette et de Alexandre Dorna (avec J. Quellien), les deux auteurs psychologues sociaux étant également les principaux représentants de la psychologie politique en France [1]. Chacun à sa façon tente d’aborder la propagande dans cette optique, tout en portant un regard transversal sur les différentes problématiques de la propagande, problématiques parfois éculées jusqu’au bout de leurs apories, telle la lancinante question de la manipulation qui conduit certains à voir de la propagande partout où il y a manipulation [2]. Ainsi, la succession plus ou moins logique de ces difficultés conceptuelles semble dessiner l’horizon indépassable de la recherche sur la propagande. Les termes auxquels la propagande est habituellement associée, quelquefois par opposition dans l’espoir d’isoler la singularité du phénomène (comme avec la communication politique, plus rarement avec la guerre psychologique), le sont de plus en plus par amalgame, mêlés dans des expressions qui entretiennent la confusion, comme par exemple la « propagande sociologique » ou la « propagande démocratique » employées à tort et à travers [3]. Toutes ces notions, et quelques autres, se répondent et se relient dans une configuration dont on ne sait plus très bien si elle est le produit de la propagande ou si c’est la propagande qui en est le produit.

  • 1 . Ces deux chercheurs ont publié plusieurs articles et des ouvrages sur la psychologie politique, (…)
  • 2 . Nous pensons notamment aux vues de Philippe Breton, voir « Réfutations de quelques objections (…)
  • 3 . Rappelons que ces deux expressions ont été clairement définies par Jacques Ellul, voir : (…)

La question se pose à la lecture de l’ouvrage de Rouquette [4] dont le titre Propagande et citoyenneté ne se situe pas simplement dans le prolongement de notre liste thématique, mais entend proposer une lecture synthétique, par une approche psycho-sociologique nourrie de réflexions épistémologiques, à l’aune des trois plans phénoménaux retenus par l’auteur : les effets de connaissance, les faits de communication et les formes de sociabilité [5]. L’action de propagande est ainsi analysée au regard des corrélations entre ses trois plans, déjà mis en évidence dans une autre étude remarquable où la propagande était assimilée à une « didactique des masses [6] », considérant qu’une définition centrée sur les processus individuels et les relations interpersonnelles excluait, de fait, comme s’il s’agissait au mieux de variables secondaires, l’histoire et la société. Cette approche centrée sur la masse, et non plus seulement sur les individus, s’inscrit dans une théorie générale du sujet-citoyen [7] qui peut être appréhendée selon ses différents champs d’existence : le citoyen acteur, le citoyen penseur et le citoyen pensé [8]. Les propagandes seraient ainsi porteuses de théories implicites du citoyen pensé, de conceptions unifiées du membre de la Cité tel qu’il est visé par les discours du pouvoir et du contre-pouvoir, le discours juridique, les théories politiques et les communications de masse. Cette thèse centrale au cœur de l’ouvrage de M.-L. Rouquette pourra être discutée au vu des questions méthodologiques et théoriques suscitées par un tel parti pris qui mélange différents aspects et moments de l’histoire de la propagande. Le but recherché est de nouer ses conditions [9] et ses effets dans une sorte de causalité circulaire, que certains mauvais esprits pourraient suspecter de tourner en rond, mais cela ne doit pas occulter l’originalité et la richesse de la perspective adoptée par Rouquette. Celle-ci permet en effet, outre le fait d’offrir un aperçu des apports fondamentaux de la psychologie sociale sur le sujet, de dégager de nouvelles hypothèses sur les processus socio-cognitifs à l’œuvre dans la propagande, autrement dit sur l’interdépendance des phénomènes cognitifs et sociaux à la croisée des formes de la cognition présidant aux théories du citoyen pensé et des formes de sociabilité [10].

  • 4 . Michel-Louis Rouquette est professeur de psychologie sociale à l’université René-Descartes, (…)
  • 5 . Rouquette M.-L., Propagande et citoyenneté, Paris, PUF, 2004, p. 116.
  • 6 . « La masse n’a pas d’organisation immanente et ne détient aucun savoir sur elle-même. (…)
  • 7 . Voir Rouquette M.-L., « La psychologie politique : une discipline introuvable », op. cit. (…)
  • 8 . Théorie déjà élaborée à propos de l’objet de la psychologie politique dans Rouquette (…)
  • 9 . Rouquette retient « classiquement » trois conditions nécessaires à la naissance et au (…)
  • 10 . Ibid., pp. 97-137.

Cet ouvrage, réédité depuis sa première parution en 2004, parce qu’il est composé de chapitres très courts écrits sous forme de chroniques, est très plaisant à lire et l’érudition de son auteur, une fois de plus, ne manque pas de nous étonner. Néanmoins, plusieurs questions soulevées peuvent laisser le lecteur sur sa faim. Cela provient du caractère vif de cet essai, dû à son style volontairement inachevé, qui ne permet pas d’approfondir plusieurs aspects abordés. C’est le cas, en particulier, des objets apparemment ordinaires – comme le briquet à l’image de Ben Laden ou le tee-shirt frappé du visage du « Che » – extraits du « bric-à-brac » de la propagande dans le premier chapitre [11], mais aussi des rapports entre propagande et logiques de guerre esquissés dans les chapitres 6, 7 et 8 [12], et de la bureaucratie à peine évoquée dans le 9e chapitre [13]. Il reste que certaines formules de l’auteur se suffisent à elles-mêmes tant elles résument fort malicieusement ce qu’est la propagande du point de vue psycho-sociologique : « On pourrait dire [en paraphrasant Lénine] que la propagande, c’est la confusion légitimée des sentiments, plus la massification [14] ». La seule confusion pourrait rester à l’état de rumeur si elle n’était légitimée par les institutions du pouvoir et massifiée par des moyens et une stratégie de communication et de pression (voire d’oppression) intégrés dans un dispositif. Pour se faire une idée plus précise de la portée de ces recherches, il est nécessaire de se reporter aux ouvrages antérieurs de l’auteur, en particulier Sur la connaissance des masses [15] qui, on l’aura compris, préfigure en grande partie les réflexions de Propagande et citoyenneté, mais aussi de le comparer aux autres productions universitaires dans la même veine, dont celle coordonnée par Alexandre Dorna et Jean Quellien [16] qui donne un aperçu de l’état actuel de la recherche pluridisciplinaire française sur la propagande [17].

  • 11 . Ibid., pp. 13-16.
  • 12 . Ibid., pp. 33-43.
  • 13 . Ibid., pp. 44-46.
  • 14 . Ibid., p. 74.
  • 15 . Rouquette M.-L., Sur la connaissance des masses, op. cit.
  • 16 . Dorna A., Quellien J. (dir.), Les Propagandes. Actualisations et confrontations, Paris, (…)
  • 17 . Afin de compléter cet état des lieux par une approche plus sociologique, signalons la parution (…)

Le second ouvrage retenu dans le cadre de cette chronique est issu d’une rencontre qui a eu lieu lors du colloque des 27 et 28 octobre 2005 entre des chercheurs de l’université de Caen réunis par le Programme pluridisciplinaire sur la propagande de la MRSH [18] en partenariat avec le Mémorial de Caen. Sous la direction d’Alexandre Dorna, professeur de psychologie sociale et politique, et de Jean Quellien, professeur d’histoire contemporaine, l’ouvrage présente les contributions de treize chercheurs, dont huit historiens, trois psychologues sociaux et deux sociologues. Cette comptabilité pourrait paraître bien inutile si elle ne donnait pas une première indication sur la nature et les limites du travail pluridisciplinaire entrepris ici sous l’impulsion d’Alexandre Dorna. Contrairement à l’étude de Michel-Louis Rouquette, qui n’hésite pas à avancer des généralisations sur les caractéristiques de la propagande, l’ouvrage coordonné par Dorna et Quellien est plus prudent en la matière et annonce clairement dans son titre la diversité du phénomène : Les propagandes : actualisations et confrontations [19]. Dès l’introduction, nous voilà prévenus : « le fil conducteur n’est pas une théorie mais la description des dispositifs et des objets utilisés par la propagande [20] » ce qui paraît être de bon augure pour faire contrepoids au livre de Rouquette.

  • 18 . Maison de la recherche en sciences humaines de Caen.
  • 19 . Cette attention marque une certaine filiation à la tradition ellulienne, voir Ellul J., Propagan (…)
  • 20 . Dorna A., Quellien J. (dir.), op. cit., p. 15.

Malgré la volonté affichée dans l’avant-propos de créer des « dynamiques transdisciplinaires », force est de constater que les textes se juxtaposent sans participer d’une démarche analytique commune, faute de concepts transpécifiques [21] élaborés en amont. Le concept de « trans-spécificité », dans le prolongement de l’idée de « trans-rationalité » introduite par Gaston Bachelard, a été proposé par Guy Palmade [22] pour montrer comment les sciences humaines devaient construire leur unité sur des concepts partagés, et non uniquement sur des objets communs, ce qui paraît être d’autant plus nécessaire en matière de propagande. Malgré ce parti pris initial, les quatre axes [23] qui structurent l’ouvrage marquent une ligne éditoriale qui prend en compte les enjeux politiques actuels en partant de « l’actualisation des propagandes » où il est notamment question du rôle de « médium » des leaders [24], de l’idéologie sous-jacente au travail propagandiste de l’institution sportive [25] et du discours sécuritaire [26], pour finir sur la « construction de l’ennemi », mise en perspective à travers trois situations socio-historiques différentes : la Guerre civile espagnole [27], la propagande de guerre en 1914 [28] et les massacres de septembre 1792 [29]. Le premier axe contient l’essentiel des interprétations et propositions théoriques sur la propagande dont l’ensemble, nous avons vu pourquoi, reste très disparate. Cependant, les différents points de vue exprimés, que nous ne pouvons détailler ici, posent selon nous un problème plus général qui est celui du risque de réduction de l’analyse de la propagande à la critique des idéologies. On trouvera dans la deuxième et la troisième partie des études historiographiques principalement focalisées sur différents supports de propagande (affiches nazies et soviétiques, bataille des « V », timbres du régime de Vichy, etc.) utilisés lors de la Seconde Guerre mondiale. La comparaison des divers usages de ces objets de propagande rend compte des interférences et des rapports de force entre l’idéologie politique du parti, les institutions civiles et les intérêts militaires. Parmi les contributions du chapitre « Propagande, pouvoir et Etat », on notera une anomalie particulièrement symptomatique de l’illusion pluridisciplinaire à l’œuvre ici : un texte sur la propagande à l’ère de la « pax romana » à partir de l’opposition guerre/paix illustrée par l’iconographie sous le règne d’Auguste [30], alors que le mot même de propagande vient de la congrégation religieuse De propaganda fide, fondée en 1597 par le pape Clément VII [31]. Cet écart, véritable gouffre sur le plan historique, en dit long sur l’incapacité chronique de beaucoup d’études historiques et psychologiques consacrées aux propagandes à se déprendre d’une certaine tentation essentialiste, afin d’éviter la dérive psychologiste ou la négation pure et simple des conditions socio-historiques élémentaires. Encore faudrait-il ne plus vouloir décrire et interpréter l’objet propagande sous le seul regard du concept de propagande pour accéder à une analyse des discours institués sur (et non de) la propagande, sur les modes de production et de légitimation de ces discours, qu’ils soient d’ordre médiatique, juridique, politique ou (et surtout ?) scientifique [32].

  • 21 . G. Palmade définissait la transdisciplinarité comme la mise en œuvre d’une axiomatique (…)
  • 22 . G. Palmade, L’Unité des sciences humaines, Paris, Dunod, 1961.
  • 23 . Le livre est divisé en quatre parties : « Actualisation des propagandes » (p. 23 et (…)
  • 24 . Dorna A., « La propagande du chef », in Dorna A. et Quellien J., op. cit., pp. 23-42. (…)
  • 25 . Vassort P., « Sport et propagande », in Dorna A. et Quellien J., op. cit., pp. 43-55. (…)
  • 26 . Tostain M., « Propagande et discours sécuritaire », Dorna A. et Quellien J., op. cit., pp. (…)
  • 27 . Picard F., « Ennemi et représentations dans les affiches républicaines », Dorna A. et (…)
  • 28 . Marpeau B., « Psychologie des foules et propagande de guerre en 1914 : un rendez-vous (…)
  • 29 . Corbin S., « Les massacres de septembre 1792 : la genèse de la terreur par la propagande de (…)
  • 30 . Bustany-Leca C., « A Rome, sous l’Empire, une propagande pour la paix », in Dorna A. et (…)
  • 31 . Cette origine est sans cesse rappelée dans tous les ouvrages de référence, voir par (…)
  • 32 . Cette incise somme toute assez convenue dans le cadre de cette revue ne l’est pas tant que (…)

Cette dernière remarque en amène une autre, pour conclure, à propos de la situation de la psychologie politique française révélée par la lecture croisée de ces deux ouvrages. Les deux psychologues, promoteurs de la psychologie politique depuis plus de quinze ans, poursuivent chacun leur voie, de manière fort différente, qui mène de la psychologie sociale à la psychologie politique. Mais le passage « obligé » par la propagande pourrait bien s’avérer une impasse. Dorna crève l’abcès, si l’on peut dire, au début de son article, en énonçant d’emblée que la propagande est une « branche » de la psychologie politique, ce qui la condamne à rester dans la lignée de Gustave Le Bon, pour qui la psychologie politique devait être un levier idéologique « permettant de gouverner utilement les peuples [33] ». Quand à Rouquette, s’il n’oublie pas de rappeler qu’il existe un lien historique, organique et fonctionnel entre propagande et sciences de l’éducation [34], il reste silencieux sur les rapports de collusion qu’entretiennent propagande et psychologie sociale, et ce depuis l’origine de cette dernière en tant que science expérimentale. Il suffit de rappeler combien les premières recherches en psychologie sociale ont bénéficié de financements militaires et servi des fins explicitement politiques. Pourtant, ni l’un ni l’autre n’entend démêler ces liens pour comprendre à quel point les méandres conceptuels qui irriguent la recherche sur la propagande signent l’impossibilité d’une psychologie politique, pour autant que celle-ci reste empêtrée dans le refus d’affronter ses rapports à la sociologie critique.

  • 33 . Le Bon G., Psychologie politique, Paris, Flammarion, 1921, p. 3.
  • 34 . Rouquette M.-L., Propagande et citoyenneté, op. cit., p. 47.

Propagande et psychologie politique dans DE LA PROPAGANDE button-go-top

Notes

[1] . Ces deux chercheurs ont publié plusieurs articles et des ouvrages sur la psychologie politique, citons par exemple : Rouquette M.-L., La Psychologie politique, Paris, PUF, 1988 ; Rouquette M.-L., « La psychologie politique vue par les auteurs classiques », Connexions, n°64, Erès, 1994 ; Rouquette M.-L., « La psychologie politique : une discipline introuvable », Hermès, n°5-6, Paris, CNRS éditions, 2001 ; Dorna A., « La psychologie politique : un carrefour pluridisciplinaire », Hermès, n°5-6, Paris, CNRS éditions, 1989 (rééd. 2001) ; Dorna A., Fondements de la psychologie politique, Paris, PUF, 1998 ; Dorna A. (dir.), Pour une psychologie politique française, Paris, In Press éditions, 2006.

[2] . Nous pensons notamment aux vues de Philippe Breton, voir « Réfutations de quelques objections concernant la pertinence du concept de manipulation », in Troude-Chastenet P., (dir.), « La propagande », Cahiers Jacques-Ellul, n°4, L’Esprit du Temps, 2006.

[3] . Rappelons que ces deux expressions ont été clairement définies par Jacques Ellul, voir : Ellul J., Propagandes, 1962, rééd. Economica, 1990.

[4] . Michel-Louis Rouquette est professeur de psychologie sociale à l’université René-Descartes, Paris-V.

[5] . Rouquette M.-L., Propagande et citoyenneté, Paris, PUF, 2004, p. 116.

[6] . « La masse n’a pas d’organisation immanente et ne détient aucun savoir sur elle-même. Produite par diverses conditions dont la dynamique lui est extérieure, elle ne recèle pas sa propre finalité. Selon le regard politique et le regard marchand, elle doit donc être éduquée, informée, guidée ». Rouquette M.-L., Sur la connaissance des masses, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1994, p. 103.

[7] . Voir Rouquette M.-L., « La psychologie politique : une discipline introuvable », op. cit.

[8] . Théorie déjà élaborée à propos de l’objet de la psychologie politique dans Rouquette M.-L., La Psychologie politique, Paris, PUF, 1988.

[9] . Rouquette retient « classiquement » trois conditions nécessaires à la naissance et au déploiement de la propagande : l’existence affirmée de l’individu social, celle de l’opinion publique et enfin celle de moyens de communication de masse, voir Rouquette M.-L., Propagande et citoyenneté, op. cit., p. 18.

[10] . Ibid., pp. 97-137.

[11] . Ibid., pp. 13-16.

[12] . Ibid., pp. 33-43.

[13] . Ibid., pp. 44-46.

[14] . Ibid., p. 74.

[15] . Rouquette M.-L., Sur la connaissance des masses, op. cit.

[16] . Dorna A., Quellien J. (dir.), Les Propagandes. Actualisations et confrontations, Paris, L’Harmattan, coll. « Psychologie politique », 2006.

[17] . Afin de compléter cet état des lieux par une approche plus sociologique, signalons la parution du n°4 des Cahiers Jacques-Ellul déjà cité sur « La propagande », sous la direction de P. Troude-Chastenet, qui reprend certains textes essentiels de J. Ellul et où le lecteur de Cultures & Conflits sera particulièrement intéressé par l’article de Mattelard A., « Informations, désinformations, censure : logiques militaires, logiques économiques », in Troude-Chastenet P., (dir.), op. cit.

[18] . Maison de la recherche en sciences humaines de Caen.

[19] . Cette attention marque une certaine filiation à la tradition ellulienne, voir Ellul J., Propagandes, op. cit.

[20] . Dorna A., Quellien J. (dir.), op. cit., p. 15.

[21] . G. Palmade définissait la transdisciplinarité comme la mise en œuvre d’une axiomatique commune d’un ensemble de disciplines. Voir Palmade G., Interdisciplinarité et idéologies, Anthropos, 1977, p. 23.

[22] . G. Palmade, L’Unité des sciences humaines, Paris, Dunod, 1961.

[23] . Le livre est divisé en quatre parties : « Actualisation des propagandes » (p. 23 et suivantes) ; « Propagande, pouvoir et Etat » (p. 77 et suivantes) ; « Les confrontations des propagandes » (p. 131 et suivantes) ; « Propagande et construction de l’ennemi » (p. 161 et suivantes).

[24] . Dorna A., « La propagande du chef », in Dorna A. et Quellien J., op. cit., pp. 23-42.

[25] . Vassort P., « Sport et propagande », in Dorna A. et Quellien J., op. cit., pp. 43-55.

[26] . Tostain M., « Propagande et discours sécuritaire », Dorna A. et Quellien J., op. cit., pp. 67-76.

[27] . Picard F., « Ennemi et représentations dans les affiches républicaines », Dorna A. et Quellien J., op. cit., pp. 161-170.

[28] . Marpeau B., « Psychologie des foules et propagande de guerre en 1914 : un rendez-vous manqué ? », in Dorna A. et Quellien J., op. cit., pp. 171-182.

[29] . Corbin S., « Les massacres de septembre 1792 : la genèse de la terreur par la propagande de l’ennemi », in Dorna A. et Quellien J., op. cit., pp. 183-206.

[30] . Bustany-Leca C., « A Rome, sous l’Empire, une propagande pour la paix », in Dorna A. et Quellien J., op. cit., pp. 77-84.

[31] . Cette origine est sans cesse rappelée dans tous les ouvrages de référence, voir par exemple : Mucchielli R., La Subversion, CLC, 1976, p. 21.

[32] . Cette incise somme toute assez convenue dans le cadre de cette revue ne l’est pas tant que cela au vu du peu de recherches explicitement portées sur les modes de dénonciation, de récusation ou de résistance à la propagande, au-delà, évidemment, des procédés de contre-propagande.

[33] . Le Bon G., Psychologie politique, Paris, Flammarion, 1921, p. 3.

[34] . Rouquette M.-L., Propagande et citoyenneté, op. cit., p. 47.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Elwis Potier , « Propagande et psychologie politique », Cultures & Conflits, 67, 2008, [En ligne], mis en ligne le 21 février 2008.
URL : http://www.conflits.org/index3138.html. Consulté le 25 février 2008.

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Auteur

Elwis Potier

Elwis Potier est psychosociologue.

Articles du même auteur

Elwis Potier

Imaginaire du contrôle des foules dans l’armée de terre française

Résumé

La fin de la Guerre Froide et la redéfinition des enjeux stratégiques qui s’en est suivi a vu le resurgissement des « foules » dans la doctrine militaire française à travers la pratique du « contrôle des foules ». Le recours à la notion de « foule » signe le retour de l’imaginaire que charrie le mot, depuis la Psychologie des foules de Gustave Le Bon. L’objet de cet article est d’élucider les significations imaginaires sociales, selon la terminologie de Castoriadis, à l’œuvre dans les pratiques et le discours des militaires français autour des « foules » et de leur « contrôle », en s’appuyant notamment de la lecture du Manuel de la Doctrine de l’armée de terre française sur le sujet.

The end of the Cold War and the redefinition of strategic stakes that followed were the occasion of the return of the notion of « crowds » in the French military doctrine troughout the action of « crowd control ». This signs the return of the imaginary accompanying the word « crowd » since Gustave Lebon’s work. Through the reading of the French military doctrine manual, this article aims at elucidating the imaginary social significations, according to C. Catoriadis, that are part of the French army discourses and practices with regards to the « control » of « crowds ».

Entrées d’index

Mots-clés

Texte intégral

There are in fact no masses; there are

only ways of seeing people as masses.

Raymond Williams [1]

  • 1 . Williams R., Culture and society, New-York, Columbia University Press, 1958, p. 300.

Certaines images fortes perçues avec une vive émotion imprègnent notre mémoire pendant un temps, parfois toute une vie. Par la suite, la vue d’une image similaire va réactiver toute cette émotion nous amenant à voir l’ancienne image comme si elle était présente à nouveau. Il en va de même pour certains phénomènes sociaux qui marquent l’imagerie sociale à tel point que les acteurs en situation reproduisent les mêmes réactions passionnelles qu’à l’époque du moment déclencheur[2].

  • 2 . Ce bref liminaire renvoie à l’hypothèse formulée différemment par Freud : « Les masses (…)

A peine avions-nous fermé les yeux sur les « mouvements de foule » qui ont ébranlé la France à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, donnant naissance à la fois dans le champ des sciences humaines à la psychologie collective et dans le champ politique aux techniques de propagande[3], qu’ils se sont rouverts sur les populations étrangères se soulevant contre les forces armées, et en premier lieu contre celles des colonisateurs, après la seconde Guerre Mondiale, notamment lors de la guerre d’indépendance de l’Algérie. Sur le territoire national, les foules de l’intérieur se sont peu à peu institutionnalisées, grâce notamment aux réglementations issues de la crise de 1934[4], pour devenir des manifestations : rassemblements organisés, ritualisés, cadrés par les manifestants eux-mêmes et par des forces de l’ordre spécialement pourvues à cet effet (CRS et gendarmerie mobile). On peut ainsi définir le maintien de l’ordre, en ce qu’il est différencié du contrôle militaire des foules, non seulement, cela va de soi, par l’ordre social préétablit qu’il est censé « maintenir » et les attributions des forces de l’ordre qui en ont la charge, mais aussi et surtout par l’objet même qui le mobilise, à savoir la « manifestation ».

  • 3 . Le terme de propagande, au-delà des techniques qui en sont l’expression formelle, doit bien (…)
  • 4 . Le décret-loi du 23 octobre 1935 a fixé la première réglementation des manifestations en (…)

Dans ce cadre social intérieur où l’ordre institué permet la circulation de « masses » manifestantes, la foule est toujours là – les observateurs en parlent ou la font parler – derrière les différents rassemblements ou mouvements de la population (des populations) mais son statut a changé : elle n’est plus personnifiée, elle n’est plus Une. Cette réunion particulière d’individus qu’est la foule, relayée aux confins de l’espace public, est redevenue anonyme[5] ; elle a perdu de son unité et donc de sa puissance symbolique, diluée qu’elle est désormais dans les mouvements aux abords des stades ou dans un public nombreux venu contempler un spectacle. Pour autant la foule, entité à part entière, existante par elle-même et pour elle-même, celle dont on croit voir la véritable nature se dévoiler en même temps qu’elle se donne en spectacle, cette foule- revient à la faveur de l’actualité, par le débat autour de l’exercice des fonctions de police par les forces armées françaises. Elle revient aujourd’hui par l’extérieur, en dehors de nos frontières, parmi les populations étrangères faisant l’objet d’interventions sous mandats internationaux, sous l’égide de l’ONU. Ces populations se retrouvent confrontées, outre les belligérants engagés dans les combats, à d’autres militaires venus non pas pour faire la guerre mais disent-ils pour rétablir ou maintenir la paix.

  • 5 . Contrairement à Eugène Enriquez qui emploie cette formule pour désigner la masse manipulée (…)

Depuis la fin de la Guerre Froide et le bouleversement mondial des rapports de force qui s’en est suivi, l’armée de terre française est en pleine refondation[6]. Prenant acte de la rupture stratégique provoquée par la nouvelle donne géopolitique, pour faire face aux nouvelles crises internationales comme celle du Kosovo, l’armée de terre française a dû redéfinir sa doctrine de façon plus réaliste, considérant qu’il n’était « plus réaliste d’ignorer la présence de civils et de non-combattants sur les théâtres d’opération »[7]. C’est dans ce contexte et suivant ce mode de légitimation que les militaires français vont produire un discours spécifique désignant sous l’appellation « contrôle des foules » une pratique instituée, codifiée et vouée à s’étendre, dont l’objet central « les foules » pose pour le moins question.

  • 6 . Commandement de la doctrine et de l’enseignement militaire supérieur de l’armée de terre, L (…)
  • 7 . Auteur anonyme, « Le contrôle des populations urbaines, Quels modes d’actions ? Avec quels (…)

Quelle que soit la raison d’être de l’intervention, qu’il s’agisse d’une opération de guerre, de soutien à la paix, de sécurité ou de secours d’urgence, les forces terrestres peuvent être appelées à contrôler les foules qui feraient « obstacle » à leur mission. Le discours officiel diffusé dans les écrits de doctrine militaire présente ces foules comme de « nouveaux acteurs » des théâtres d’opération, lors des engagements en dehors du territoire national[8] . Le langage militaire les définit en conséquence et avant tout par leur violence intrinsèque fondée sur la crainte qu’elles suscitent[9]. Cette crainte peut prendre une forme singulière, que certains relient à l’agoraphobie[10], renouant avec la peur séculaire du nombre faisant masse[11] toujours latente depuis l’avènement des « foules révolutionnaires »[12] . Les foules, violentes par nature, retrouvent une caractérisation propre, un caractère physique évident, mais également de façon plus prégnante un caractère psychologique, et vont se décliner suivant une typologie exclusivement construite sur la violence et le degré de menace qu’elles inspirent. On établit alors un continuum, une graduation dans la violence qui va de la manifestation paisible à l’insurrection, indiquant par le fait la progression possible, « naturelle », d’une foule générique indépendamment du contexte dans lequel elle se meut. Les types de foules deviennent rapidement des stades d’évolution, et l’on peut s’attendre à tout moment au passage d’un état à un autre. Mais, s’il convient de maîtriser les débordements possibles, de prévenir les éventuelles émeutes ou insurrections, d’où vient ce besoin de contrôler précisément cette forme, singulière s’il en est, que l’on nomme foule ? Qu’est-ce qui sous-tend ce discours greffé sur ce vieux mot apparemment anodin et pourtant si évocateur ?

  • 8 . TTA 950, Manuel provisoire d’emploi des forces terrestres dans le contrôle des foules, (…)
  • 9 . « La foule, pacifique ou non, représente toujours un réservoir potentiel de violence, dont (…)
  • 10 . A ce sujet, voir Beauchard J., La puissance des foules, éditions des Presses Universitaires de (…)
  • 11 . La foule se définit d’abord par le nombre indéterminé des membres censés en faire parti. (…)
  • 12 . Sur la peur des foules, voir Barrows S., Distorting mirrors, visions of the crowd in Late (…)

La question se pose au vu des nouveaux enjeux stratégiques et politiques desquels a émergé cette rhétorique instituée sur les foules. Les militaires spécialistes de la question ne manqueront pas d’en appeler au « réalisme » et de rappeler, exemples à l’appui, l’effectivité des mouvements de foules qu’ils rencontrent sur le terrain. Pour eux, parce qu’ils y sont confrontés, les foules existent bel et bien : insurrections, débordements, pillages, manifestations, etc., peu importe les mots, la chose existe et il faut y faire face. Leur préoccupation est de savoir comment réagir, avec quels moyens, quelles procédures et suivant quels objectifs. Cependant, cette réalité, affirmée et réaffirmée, posée d’autorité comme irréfutable, ne préjuge en rien de l’emprise des significations imaginaires sur les perceptions du réel: « Le sujet est dominé par un imaginaire vécu comme plus réel que le réel, quoique non su comme tel, précisément parce que non su comme tel »[13]. La question de l’imaginaire s’impose nécessairement à quiconque s’interroge un tant soit peut sur le sens même du mot foule et sa définition. L’équivoque dans laquelle le mot est maintenu – il est notoire que le mot connote plus qu’il ne dénote – rend sa signification très aléatoire, malléable, manipulable et somme toute très peu scientifique[14]. L’analyse des usages du mot à travers les textes de doctrine, les articles traitant de la question et des pratiques y compris dans leurs aspects les plus techniques aboutit à soulever la question de la dimension imaginaire qui façonne les représentations. A tous les niveaux, de la théorie à la pratique, le contrôle des foule est, tel qu’il nous est donné à voir et à entendre, directement connecté à l’imaginaire de la foule issu de la littérature et principalement de la psychologie des foules[15]. Un fond commun réunit ces idées développées sur les foules, un humus imaginaire dans lequel s’enracinent pour partie conceptions et pratiques.

  • 13 . Castoriadis C., L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975, p. 141. (…)
  • 14 . Sur le caractère non scientifique de la notion de foule, voir l’article de Thiec (…)
  • 15 . La psychologie des foules, dont le promoteur fut Gustave Le Bon, a été construite par des (…)

Il nous faut emprunter cette voie parfois sinueuse de l’imaginaire afin de rendre compte des significations qu’il donne à la pensée de l’institution (l’Armée française en l’occurrence) : il s’agit de comprendre comment l’imaginaire se présente et participe d’une certaine réalité, celle des foules. Est-il besoin de préciser que nous ne proposerons ici qu’une ébauche, quelques pistes qui pourraient se poursuivre ailleurs, autrement. Pour autant, on ne saurait prétendre entamer une réflexion sur cette question difficile et complexe de l’imaginaire sans en expliciter les référents théoriques. Enonçant le postulat de « l’immanence essentielle du sens à la pratique »[16], nous tenons pour indissociable la relation entre sens et action. La pratique du contrôle des foules, considérée comme telle et donc aussi comme dialectique, devra être prise pour une « activité dans laquelle les significations sont impliquées et constitutives »[17]. Pour cette raison, notre ligne directrice sera essentiellement tracée par les significations imaginaires sociales telles qu’elles ont été conceptualisées par Cornelius Castoriadis. Notre investigation s’inscrit dans cette pensée qui comprend l’imaginaire comme « substantif »[18] et s’appuie en conséquence sur les catégories fondamentales du philosophe. Posons simplement « qu’il y a des significations relativement indépendantes des signifiants qui les portent, et qui jouent un rôle dans le choix et dans l’organisation de ces signifiants. Ces significations peuvent correspondre au perçu, au rationnel, ou à l’imaginaire »[19]. Ajoutons que les significations imaginaires sociales sont premières en ce sens qu’elles « orientent » le fonctionnel et le symbolique[20]. Si l’imaginaire chez Castoriadis renvoie d’avantage à l’instituant, à l’imaginaire radical, il n’en reste pas moins vrai que toute recherche doit partir des faits et donc du réel toujours déjà institué afin d’élucider les significations imaginaires de l’institution. Nous tenterons donc de dégager ces significations à l’œuvre dans l’imaginaire institué par l’armée française autour de cette notion propre à l’armée de terre qu’est le contrôle des foules.

  • 16 . Ansart P., Idéologies, conflits et pouvoir, Paris, Presses Universitaires de France, collection (…)
  • 17Ibid.
  • 18 . Castoriadis C., « Imagination, imaginaire, réflexion », repris dans Fait et à faire, Les (…)
  • 19 . Castoriadis C., op. cit., p. 196.
  • 20 . « Les significations imaginaires sociales ne doivent pas être confondues avec les divers types (…)

La maîtrise de la violence, nouvelle thématique qui accompagne désormais la traditionnelle coercition de forces, fournit le cadre au sein duquel le contrôle des foules se veut incontournable. Ce serait un moyen nécessaire, indispensable même pour certains, entendu qu’il ne relève pas seulement de la tactique, c’est aussi une affaire de stratégie. Maîtriser la violence, comme objectif et comme stratégie[21], constitue le cadre à l’intérieur duquel s’inscrit le contrôle des foules dont la justification prend en compte les deux positions d’attaque et de défense « pour protéger les populations face aux belligérants ou protéger les unités de nos forces face aux populations. Même si les forces terrestres n’ont pas pour mandat de maintenir l’ordre public, la maîtrise des mouvements de foules peut participer à l’effort de maîtrise de la violence »[22].

  • 21 . Voir les publications de Loup Francart et notamment son ouvrage, Maîtriser la violence. Une (…)
  • 22 . Commandement de la doctrine et de l’enseignement militaire supérieur de l’armée de terre, L (…)

La visée globale de l’action, sur le plan stratégique, amenant à la confrontation avec ce qui est décrit à travers une terminologie appartenant au registre des phénomènes de foules, va induire une identification instantanée entre ces mouvements et la foule elle-même. Les foules seront désormais considérées comme des acteurs, avec des comportements et même des intentions[23]. La personnalisation parachève le processus qui mène de l’observation de certains phénomènes dits de foules à leur édification (ou réification) en tant qu’ « acteurs ». Mais le contrôle ne peut être qu’extérieur, la régulation ne peut provenir de la foule elle-même. C’est parce qu’un groupe humain faisant masse, d’où la métaphore physique également contenue dans l’étymologie du mot foule, est d’abord perçu comme une chose (menaçante) à maîtriser, avant de pouvoir être pensé comme une « personne collective », que la foule n’est définie et pensée que dans une position en dehors, par l’observateur ou l’acteur extérieur à cette chose dont il ne peut (ou ne doit pas) faire partie, et ce en fonction de son statut, de ses impressions et de sa volonté. La volonté de maîtrise (ou de contrôle) se focalise sur cet objet mal délimité, flou, et néanmoins reconnu d’emblée comme foule sans le comprendre de l’intérieur, sans prendre en compte sa situation, ce qui a pour effet de décontextualiser les phénomènes évoqués, de les détacher de leur ancrage culturel, social et historique, où on voit l’effet de l’essentialisme véhiculé par ce discours qui reprend de la sorte de façon plus ou moins implicite l’hypothèse de la « foule psychologique » de Gustave Le Bon[24]. Par cette opération forcément réductrice, le mot foule condense et met en équivalence des ensembles humains de types très différents pour créer une nature ad hoc, une essence dont on verra par la suite le sens. La foule est tantôt une partie de la population, tantôt la population dans son entier, le peuple[25], mais elle peut tout aussi bien être un rassemblement, un défilé, une manifestation festive ou de révolte, une assemblée, un électorat, etc.

  • 23 . Se reporter au paragraphe sur La nature de la foule, sa matérialisation et son dessein dans le (…)
  • 24 . Le Bon G., Psychologie des foules (1895), Paris, Presses Universitaires de France, réédition (…)
  • 25 . Voir Périès G., « Populo-politico-militaire: un mot à l’aube de la Vème République », (…)

Le discours porté sur les foules dans le « contrôle des foules », de la théorie la plus officialisée par les textes de doctrine à la pratique sur le terrain en mission de type OPEX (Opérations Extérieures) s’arrange bien du flou entretenu par un usage immodéré, pour ne pas dire incontrôlé, du terme souvent confondu avec celui de masse. Le glissement délibéré de la foule vers la masse marque ce que l’on pourrait repérer comme le « moment » décisif à partir duquel peut se structurer tout un imaginaire de la foule, vue à la fois comme émanation et symbole[26] de la population ou du peuple. On retrouve ce passage d’un terme à l’autre dans les textes de doctrine (TTA 950) et dans la plupart des ouvrages consacrés à la question[27]. La référence aux théories de Gustave Le Bon, ainsi qu’à celles d’Elias Canetti[28] pour ce qui est des masses, même si elle n’est pas toujours explicite[29], n’en est pas moins omniprésente et explique en grande partie d’où proviennent ces conceptions.

  • 26 . En même temps qu’elle peut sembler « matérialiser » la population à un moment donné, (…)
  • 27 . Voir Francart L., Maîtriser la violence. Une option stratégique, Paris, Economica, 1999. (…)
  • 28 . La typologie des masses retenue dans le TTA 950, op. cit., reprend certaines dénominations de (…)
  • 29 . Loup Francart, dans son ouvrage déjà cité, reprend la description des foules de Le Bon sans (…)

Dans cette optique, la foule peut alors désigner à peu près tout et n’importe quoi, à la seule condition qu’il s’agisse d’un groupe humain que l’on souhaite contrôler. Tout groupe – le terme de groupe est à la fois plus large et plus neutre – peut être désigné et par la même stigmatisé comme foule s’il interfère de façon négative dans l’action engagée. La géométrie variable des contours qui sont censés délimiter la notion de foule, afin de pouvoir en faire un objet assez distinct pour justifier d’un traitement à part, d’une technique particulière, a pour fonction de l’insérer dans les paramètres miliaires et d’exercer sur elle un contrôle opérant. La volonté de faire de la foule un objet d’expérience, impliquant de possibles « retours d’expérience », est d’abord mue par la nécessité de la maîtriser, ce qui aboutit à travers la réification, la condensation et la confusion sémantique (avec la « masse ») à l’attribution d’une personnalité fictive, personnalisation qui puise largement dans les stéréotypes de l’imaginaire collectif.

L’élément imaginaire dont nous parlons ici contient les représentations, stéréotypes et autres clichés sur les foules qui circulent depuis si longtemps et dont les traits principaux se sont figés à la fin du 19ème siècle. Impossible de comprendre ce qui est en jeu dans la persistance du fond imaginaire de cette époque sans en identifier la source intellectuelle et idéologique[30]. Il nous faut donc remonter jusqu’à la « foule psychologique », expression que Le Bon va propager à partir de 1895. A cette date paraît son fameux ouvrage Psychologie des foules, livre qui aura le succès que l’on sait et qui sera apprécié de nombreux grands chefs d’Etat et chefs militaires[31].

  • 30 . Bien entendu, l’histoire de cet héritage et de sa traduction dans les pratiques et les (…)
  • 31 . Dont Mussolini qui enverra une lettre félicitant Le Bon, Hitler qui s’inspirera de ses (…)

L’influence des théories leboniennes dans l’armée s’explique d’abord par l’insertion personnelle de Le Bon au sein du commandement militaire français dans les deux décennies précédant la deuxième Guerre Mondiale[32]. Rejeté par les milieux universitaires et scientifiques[33], Le Bon en savant éclectique et opportuniste, trouve un accueil enthousiaste de la part de plusieurs « savants maîtres » de l’Ecole de guerre dont le général Bonnal et le colonel de Maud’huy. « Ce sera peut-être par l’armée que notre Université subira la transformation qu’elle refuse d’accepter » prophétise-t-il en espérant ainsi enfin acquérir la reconnaissance tant attendue[34]. Son apologie de l’esprit militaire, sinon de la guerre elle-même, lui aura permis d’exercer une influence considérable auprès de l’état-major français : « L’esprit militaire constitue la dernière colonne soutenant les sociétés modernes et, pour cette raison mériterait la reconnaissance des peuples qui le maudissent »[35] . Notons au passage que son insertion au sein de l’armée est telle qu’il initiera, à la suite de sa psychologie de l’éducation, une théorie de la doctrine militaire conçue comme « communauté de conduite »[36]. Voilà que sa pédagogie de la doctrine fondée sur l’ancrage « inconscient » débouche inévitablement sur l’endoctrinement et la fameuse notion de « réflexe » du militaire en combat. Le Texte de la doctrine rejoint ici le Geste inconscient de la doxa. Mais laissons là ces considérations destinées à prendre la mesure de l’imprégnation de Le Bon dans le champ militaire pour nous centrer sur sa psychologie des foules. Les idées de Le Bon sur les foules sont trop connues, ou pas assez c’est selon, pour ne pas être parfois reprises comme « allant de soi ». Emotive, suggestive, d’une crédulité sans limites, intransigeante et radicale, la foule est une « âme collective » qui écrase la volonté individuelle, un être collectif doué d’une psychologie et d’une spiritualité archaïque : « L’homme faisant partie d’une foule cesse d’être lui-même. Sa personnalité consciente s’évanouit dans l’âme inconsciente de cette foule. Il perd tout esprit critique, toute aptitude à raisonner, et redevient un primitif. Il en a les héroïsmes, les enthousiasmes et les violences »[37]. L’anti-socialisme farouche au fondement des orientations choisies par Le Bon va constituer le cadre idéologique dans lequel vont s’échafauder ses théories sur les races, les peuples, les foules et les idées. Le racisme[38] et la misogynie qui l’animent vont avoir pour effet de renforcer par analogie la négativité des foules, accentuant leur « désir » de soumission ce qui finira par leur donner pour trait de caractère principal l’obéissance servile aux meneurs. Les auteurs dont il s’est beaucoup inspiré, dont Gabriel Tarde[39], vont vivement critiquer ses positions en soulignant l’amalgame fait entre tous les types de rassemblements. Tarde rappelait également, comme Freud le fera plus tard, qu’il convient de distinguer les foules « naturelles », rassemblées de façon spontanée, des foules « artificielles », groupes organisés, structurés, intégrés dans la durée. Mais ces distinctions, à la base de toute recherche dans ce domaine, ne seront jamais insérées dans le discours militaire y compris contemporain. En revanche, les différentes figures imaginaires que peut prendre la foule, chez Le Bon mais aussi chez Canetti, réapparaissent régulièrement dans les propos des militaires spécialisés en la matière. A l’origine, la personnalisation de la foule lui attribuant un « corps » et un « esprit »[40] permet de transposer différents stéréotypes récurrents dans la pratique du contrôle des foules. Un des principes de base étant de maîtriser « l’esprit » de la foule en isolant les personnes « non grata », en neutralisant les meneurs tout en usant de sa force de persuasion. Le « corps » de la foule peut ensuite faire l’objet d’un traitement visant à le « canaliser » ou à le « disperser ». Le traitement militaire des foules, dans la continuité du traitement politique dont elles ont fait l’objet au début du XXème siècle, trouve chez Le Bon et d’autres des analogies suffisamment fortes pour les saisir – et mieux s’en saisir – par une image.

  • 32 . Sur la réception de Gustave Le Bon dans l’armée française, voir Nye R.A., The origins of (…)
  • 33 . Y compris par les phrénologues dont il reprendra les travaux pour tenter de démontrer (…)
  • 34 . Le Bon G., La psychologie politique et la défense sociale, Paris, Flammarion, 1910, p. 116. (…)
  • 35 . Le Bon G., ibid., p. 93. Dans sa Psychologie de l’éducation, Le Bon cite l’ouvrage du (…)
  • 36 . « Elle représente le fruit d’une éducation spéciale, forcément très longue. Ses effets (…)
  • 37 . Le Bon G., Aphorismes du temps présent, Paris, Flammarion, 1913, cet aphorisme reprend les (…)
  • 38 . Le racialisme de Le Bon, théorie naturaliste et évolutionniste qui affirme l’inégalité (…)
  • 39 . Tarde G., L’opinion et la foule, (1901), Paris, Presses Universitaires de France, 1989.
  • 40 . On retrouve ce dualisme simpliste dans les écrits de doctrine : « Le renseignement devra (…)

Bien sur, le bref aperçu qui suit sur les différentes figures fantasmées que peuvent prendre les foules n’est en rien restrictif ou exclusif. Suivant les situations et les acteurs engagés, ces images, dont la fonction est d’ouvrir sur le plan psychique des espaces de projection (et non d’identification), seront plus ou moins prégnantes et peuvent se superposer ou s’effacer derrière d’autres représentations. Les visages que peut prendre la foule sont autant d’images véhiculées par des valeurs culturelles très marquées historiquement. On peut schématiquement les résumer par trois termes: le Fou, la Femme et le Délinquant[41]. Le Fou, effigie de la maladie mentale, figure en premier lieu puisque l’annihilation de la conscience des individus composant la foule entraîne immanquablement une pathologisation de tous les comportements en foule et de la foule. Les techniques mises en œuvre pour contrôler les foules consisteront alors à adopter une position cherchant à tout prix à contenir les débordements ou les « crises », usant pour ce faire de techniques de contention que l’on peut assimiler à un dispositif (barrières, couloirs, opposition physique, etc.) d’assujettissement du « corps » (pour reprendre l’expression foucaldienne) de la foule visant à « dominer » le malade. La Femme ensuite parce qu’elle est frivole et facilement influençable, émotive et intuitive, incapable de produire un raisonnement logique qui soit comparable à celui de l’homme. Cette misogynie revendiquée de Le Bon trouve parfois un terrain favorable encore aujourd’hui chez certains militaires surinvestissant l’identité masculine attachée à leur profession. La féminité est souvent mise en avant pour adopter une attitude de séduction, d’influence communicationnelle dont le seul but est « d’impressionner » (c’est aussi le sens des « parades » militaires). Ces deux premières figures vont pouvoir fusionner pour donner la foule hystérique, assimilation fréquemment reprise dans le maintien de l’ordre comme ailleurs. Enfin, on peut retrouver la trace du Délinquant[42] dans les descriptions qu’Hippolyte Taine a fait des foules révolutionnaires dans son monumental ouvrage : Les Origines de la France contemporaine [43], lesquelles ont fortement influencé Le Bon et marqué toute la psychologie des foules.

  • 41 . Sur les figures de l’imaginaire des foules, voir l’ouvrage de Susanna Barrows, op. cit. (…)
  • 42 . Ou « déviant » souvent associé à la figure de l’alcoolique.
  • 43 . Taine H., Les origines de la France contemporaine, Paris, Hachette, 1876-74, six volumes. Ces (…)

Une des significations imaginaires sociales les plus partagées, au-delà même du champ militaire, s’enracine en effet dans la dévalorisation sociale culturellement très ancrée des populations qui constituent la majorité des foules: « population » prend ici son sens le plus négatif de « populace ». Ce sont les gens les plus marginalisés qui forment le noyau des foules, ces gens, pour le dire sans ambages, que l’on répudie comme la « lie » de la société, autant d’a priori que nous avons choisi, en raison de sa dimension criminalisante, de résumer sous le terme de « délinquant ». Le maintien de l’ordre autant que le contrôle des foules qui en est issu, entretient ses légendes comme toute activité sociale de pouvoir qui se respecte et qui entend se faire respecter. En voici une des plus significatives qui illustre de façon exemplaire notre propos : « Lors des émeutes de 1848, un officier reçut l’ordre de faire évacuer la place en tirant sur la ‘canaille’. Il fit prendre position à ses soldats qui mirent la foule en joue. Dans le silence profond qui s’établit alors, il s’écria : ‘j’ai reçu l’ordre de tirer sur la canaille, mais comme j’aperçois devant moi beaucoup d’honnêtes gens, je leur demande de se retirer pour que je puisse exécuter cet ordre’ en quelques minutes la place se trouva vide »[44]. En dépit du fait que l’anecdote résume expressément comment la foule disparaît lorsque les éléments délinquants ou supposés tels en sont écartés à l’aide, soulignons le, d’une communication particulièrement habile, efficace, comme est censée l’être la persuasion en pareil cas, cette petite scène, factuelle ou non, nous ramène inévitablement à ce qui constitue le principe même du contrôle des foules : la dispersion.

  • 44 . Repris dans l’ouvrage de Marc E. et Picard D., L’Ecole de Palo Alto, Retz, Paris, 2000, (…)

Le but ultime de toute action dite de « contrôle » est en effet, en cela le maintien de l’ordre et le contrôle des foules peuvent diverger, de provoquer la dispersion. L’endiguement et le refoulement[45] peuvent être recherchés mais uniquement de façon secondaire ou intermédiaire. La priorité reste la dissolution de la masse. Si les techniques de base provenant des pratiques progressivement misent en œuvre par les forces de maintien de l’ordre à l’intérieur du territoire, telle que l’ouverture laissée à l’arrière pour le reflux ou la fuite (ne pas encercler une foule), sont sensiblement les mêmes dans l’armée de terre, d’autres techniques ne le sont pas ou ne peuvent pas l’être : Le principe déterminant de la symbolisation de la force, par exemple, n’est pas retenu alors que celui de la réversibilité immédiate de la force[46] est mis en avant pour permettre à tout moment le basculement (de façon symétrique à la foule qui peut à tout moment basculer dans la violence) dans une configuration guerrière où le « contrôle » des foules devient clairement « attaque » des foules. La réversibilité immédiate empêche toute symbolisation de la force parce que celle-ci doit toujours être présente comme riposte et menace.

  • 45 . TTA 950, op. cit., p. 112-113.
  • 46 . Voir sous la direction d’Emmanuel-Pierre Guittet, Cercle sur les nouvelles perspectives (…)

La violence est totalement maîtrisée dans la mesure où il n’y a plus de risque de débordements ou d’explosions. S’il faut pour cela détruire la source de cette violence, la foule devra donc disparaître, par dispersion ou par éclatement. Une autre figure imaginaire peut alors symboliquement prendre place au cœur de ce combat de l’armée contre la violence des foules : l’ennemi, d’autant que cette figure essentielle, constitutive de l’imaginaire militaire, tend peu à peu à s’effacer. « Sur le terrain d’opération, les forces d’intervention doivent faire face à une combinaison de violences, induisant une érosion de la notion d’ennemi »[47] . Déjà reconnue comme adversaire potentiel[48], la foule peut, sur le plan des significations imaginaires, prendre la place de l’ennemi mais ce ne peut être qu’un ennemi fictif, pour ne pas dire étrange, d’une étrangeté inquiétante. En effet, les jeux symboliques auxquels se livre l’armée souvent à son insu à travers les puissantes images associées à la foule ressorties du substrat imaginaire qui nourrit ces représentations, posent un problème beaucoup plus radical.

  • 47 . Commandement de la doctrine et de l’enseignement militaire supérieur de l’armée, op. cit. (…)
  • 48 . TTA 950, op. cit., p.35.

Obstacle avons-nous dit dans l’engagement des forces armées, les populations ainsi désignées comme foules, particulièrement lorsqu’il s’agit d’opérations de rétablissement de la paix, doivent être protégées et peuvent néanmoins devenir une menace. Or les actions menées dans le strict cadre défini par la loi et la doctrine militaire française visent à disperser toutes les foules, à les dissoudre, autant dire à les éliminer. Bien entendu, il doit y avoir le moins de victime possible mais comment protéger les civils tout en combattant la foule? S’il est vrai que le discours institué sur les foules, leur attribuant une essence violente purement destructrice, accentue la part d’irrationnel ou d’inconscient (dans le sens de non conscient) supposé présent dans tout rassemblement humain qui devient une « foule », et met donc l’accent sur ce qui échappe fondamentalement à toute maîtrise, le contrôle des foules peut bien se retrouver dans le paradoxe de vouloir contrôler ce qui par nature est incontrôlable. Cette foule, chargée de toute la négativité possible tient lieu d’autre différent de l’ennemi, une altérité radicale contre laquelle bute (l’obstacle est de taille) l’armée. « La foule est le contraire d’une armée : une assemblée d’hommes que ne gouverne plus rien, sinon l’humeur immédiate, le développement d’émotions passagères et contagieuses qui nuisent à l’intérêt général ». Cette citation de John Keegan, portée en exergue d’un article de la revue Objectif Doctrine [49] vient étayer notre constat : la foule est bien l’antithèse de l’armée, dans l’imaginaire doctrinal, c’est pourquoi elle paraît d’emblée comme dépourvue d’organisation, de fonctionnalité, de positivité. Sa seule organisation ne peut être que psychologique. Mais nous avons vu en quoi cet imaginaire construit sur la « foule psychologique » ne peut voir l’opposition fondamentale, qui condamne par avance tout concept monolithique de foule, entre les deux pôles structurels, les deux formes antinomiques de foules telles qu’elles ont été définies par Tarde puis par Freud : la foule dite primaire, « naturelle », spontanée, dénuée de structure profonde, et la foule dite secondaire, « artificielle », très organisée, structurée de façon rigide, hiérarchique. La contradiction rendue possible par la nouvelle orientation doctrinale uniformisée sous l’expression « contrôle des foules » va dans le sens de l’exacerbation de cette polarité pour prendre un tour radical. Le nœud du problème inhérent au contrôle des foules se situe dans ce face à face entre deux foules antinomiques : d’une part l’armée, la foule « artificielle » par excellence[50] et de l’autre la foule perçue comme « naturelle ». Cette dernière étant étrangère à l’armée, adversaire ou ennemie mais surtout antithèse, le contrôle des foules ne peut s’extraire de cette opposition, qui est aussi conflit, pour penser les rapports de l’armée à la foule en terme de processus englobant – pour comprendre le rapport dialectique qui unit les deux – qui intégrerait les interactions et les influences réciproques à partir desquelles se construit l’identité de chacune de ces deux entités. Si l’on se place dans cette configuration qui relativise les positions et introduit de la réciprocité, il apparaît que la réduction à l’état de « foule » de toutes les manifestations ou mouvements collectifs oblitère immanquablement les significations sociales, historiques et politiques que ces mouvements peuvent porter ou créer. Les pratiques y compris discursives liées au contrôle des foules risquent alors de dénier toute force positive à la « foule » et d’hypothéquer durablement la capacité instituante de mouvements sociaux émergeants ou en devenir

  • 49 . Direction des Etudes et de la Prospective de l’Ecole d’Application de l’Infanterie, (…)
  • 50 . Rappelons que Freud prenait l’armée, avec l’église, comme exemple typique de foule (…)

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Notes

[1]. Williams R., Culture and society, New-York, Columbia University Press, 1958, p. 300.

[2]. Ce bref liminaire renvoie à l’hypothèse formulée différemment par Freud : « Les masses comme l’individu gardent sous forme de traces mnésiques les impressions du passé », in Moïse et le monothéisme, collection Idées, Paris, Gallimard, 1948, p.127.

[3]. Le terme de propagande, au-delà des techniques qui en sont l’expression formelle, doit bien entendu être pris dans le sens de la propagande moderne, en se rapportant par exemple à la définition qu’en a donné Lasswell : « La propagande est le langage destiné à la masse », (Lasswell H. D., in Propaganda, communication and public opinion, Princeton, 1946) cité par Jean-Marie Domenach dans La propagande politique, Paris, Presses Universitaires de France, 1973, p. 8.

[4]. Le décret-loi du 23 octobre 1935 a fixé la première réglementation des manifestations en France. Sur cette question de l’institutionnalisation des manifestations, voir les analyses produites dans l’ouvrage publié sous la direction de Pierre Favre, La Manifestation, Paris, Presses de la Fondation Nationale de Sciences Politiques, 1990.

[5]. Contrairement à Eugène Enriquez qui emploie cette formule pour désigner la masse manipulée ou la « foule solitaire » (in De la horde à l’Etat, Paris, Gallimard, 1983, p. 67), nous voulons signifier ici que la foule est simplement « sans nom d’auteur », dans tous les sens du mot « auteur ».

[6]. Commandement de la doctrine et de l’enseignement militaire supérieur de l’armée de terre, L’action des forces terrestres au contact des réalités. Une nouvelle approche doctrinale, document CDES, 2000.

[7]. Auteur anonyme, « Le contrôle des populations urbaines, Quels modes d’actions ? Avec quels moyens ? », Casoar, avril 2001.

[8]. TTA 950, Manuel provisoire d’emploi des forces terrestres dans le contrôle des foules, Approuvé par lettre n°0866/ DEF/ EMAT/ BCSF/ CB du 8 août 2001.

[9]. « La foule, pacifique ou non, représente toujours un réservoir potentiel de violence, dont l’énergie forte peut apparaître très vite et constituer un réel danger », TTA 950, op. cit.

[10]. A ce sujet, voir Beauchard J., La puissance des foules, éditions des Presses Universitaires de France, 1985.

[11]. La foule se définit d’abord par le nombre indéterminé des membres censés en faire parti. En cela elle est avant tout multitude et l’on sait combien le problème de la multitude (ainsi que celui, bien que différent, de la masse) est un problème éminemment politique. Sur la question du nombre et la dimension politique des foules, voir l’article de Dominique Reynié, « Théories du nombre », ainsi que celui de Jean-Pierre Chrétien-Goni, « La mise à mort des masses », dans la revue Hermès, n°2, Paris, éditions du CNRS, 1988. Dans une toute autre perspective, on peut également consulter de Hélène L’Heuillet, « ‘La dernière souveraine de l’âge moderne’ A propos de la Psychologie des foules de Gustave Le Bon », in La célibataire, printemps 2003, pp. 33- 43.

[12]. Sur la peur des foules, voir Barrows S., Distorting mirrors, visions of the crowd in Late Nineteenth-Century France, Yale University, 1981. Traduction française sous le titre, Miroirs déformants, Paris, Aubier, 1990. Voir aussi Moscovici S., L’Age des foules, Paris, Fayard, 1981, réédité aux éditions Complexe, Bruxelles, 1991.

[13]. Castoriadis C., L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975, p. 141.

[14]. Sur le caractère non scientifique de la notion de foule, voir l’article de Thiec Y.,.Tréanton J.R, « La foule comme objet de science », Revue française de sociologie, 24, 1983, pp. 119-136.

[15]. La psychologie des foules, dont le promoteur fut Gustave Le Bon, a été construite par des criminologues entre la France et l’Italie à la fin du 19ème siècle. Ces principaux auteurs ont été Tarde, Sighele, Fournial, et plus tard Freud.

[16]. Ansart P., Idéologies, conflits et pouvoir, Paris, Presses Universitaires de France, collection Sociologie d’aujourd’hui, 1977, pp. 21-22.

[17]Ibid.

[18]. Castoriadis C., « Imagination, imaginaire, réflexion », repris dans Fait et à faire, Les carrefours du labyrinthe V, collection La couleur des idées, Paris, Seuil, 1997, p. 228.

[19]. Castoriadis C., op. cit., p. 196.

[20]. « Les significations imaginaires sociales ne doivent pas être confondues avec les divers types de significations ou de sens à partir desquels Max Weber essayait de penser la société. (…) Les significations imaginaires sociales sont ce par quoi de telles visées subjectives, concrètes ou « moyennes », sont rendues possibles », Castoriadis C., L’institution imaginaire de la société, op. cit., p. 490.

[21]. Voir les publications de Loup Francart et notamment son ouvrage, Maîtriser la violence. Une option stratégique, Paris, Economica, 1999.

[22]. Commandement de la doctrine et de l’enseignement militaire supérieur de l’armée de terre, Les forces terrestres au contact des réalités. Une nouvelle approche doctrinale, document CDES.

[23]. Se reporter au paragraphe sur La nature de la foule, sa matérialisation et son dessein dans le TTA 950, op. cit., et plus précisément p. 36.

[24]. Le Bon G., Psychologie des foules (1895), Paris, Presses Universitaires de France, réédition de 1995.

[25]. Voir Périès G., « Populo-politico-militaire: un mot à l’aube de la Vème République », Mots, n°55, juin 1998.

[26]. En même temps qu’elle peut sembler « matérialiser » la population à un moment donné, la foule peut tout aussi bien « représenter » celle-ci dans les discours journalistiques ou politiques.

[27]. Voir Francart L., Maîtriser la violence. Une option stratégique, Paris, Economica, 1999.

[28]. La typologie des masses retenue dans le TTA 950, op. cit., reprend certaines dénominations de Canetti : tel est la cas pour les « masses de fuite ». Voir Canetti E., Masse et puissance, Paris, Gallimard, 1966.

[29]. Loup Francart, dans son ouvrage déjà cité, reprend la description des foules de Le Bon sans le citer p. 231 : « La foule se comporte alors comme une véritable entité psychologique : sous l’emprise d’émotions fortes, ses sentiments sont toujours simplistes et exagérés ; elle devient alors intolérante, irritable, susceptible, impulsive et ne supporte aucun délai entre son désir et la réalisation de celui-ci », in Francart L., Maîtriser la violence. Une option stratégique, Paris, Economica, 1999.

[30]. Bien entendu, l’histoire de cet héritage et de sa traduction dans les pratiques et les discours politiques, policiers et militaires de manipulation et de contrôle des foules n’est certainement pas linéaire, le va et vient entre les expériences françaises et anglaises ou américaines de « crowd control » en témoignent, une telle histoire nécessiterait notamment de s’arrêter longuement sur cette étape importante pour l’armée française que fut la guerre d’Algérie.

[31]. Dont Mussolini qui enverra une lettre félicitant Le Bon, Hitler qui s’inspirera de ses thèses pour écrire Mein Kampf, mais aussi de nombreux militaires français dont le général de Gaulle. A ce sujet, voir Moscovici S., L’Age des foules, Complexe, Bruxelles, 1991 ; et Sternhell Z., La droite révolutionnaire, Paris, Gallimard, 1997.

[32]. Sur la réception de Gustave Le Bon dans l’armée française, voir Nye R.A., The origins of crowd psychology : Gustave Le Bon and the crisis of mass democracy in the Third Republic, Londres, Sage Publications, 1975 ; et Marpeau B., Gustave Le Bon. Parcours d’un intellectuel, Paris éditions du CNRS, 2000.

[33]. Y compris par les phrénologues dont il reprendra les travaux pour tenter de démontrer l’inégalité des races grâce aux différentes mesures du crâne humain.

[34]. Le Bon G., La psychologie politique et la défense sociale, Paris, Flammarion, 1910, p. 116.

[35]. Le Bon G., ibid., p. 93. Dans sa Psychologie de l’éducation, Le Bon cite l’ouvrage du commandant d’état-major Gaucher : Etude sur la psychologie de la troupe et du commandement, et fait référence au grand-duc Constantin Constantinovich, grand maître des Ecoles militaires de Russie qui a traduit son ouvrage.

[36]. « Elle représente le fruit d’une éducation spéciale, forcément très longue. Ses effets ne se produisent que lorsqu’elle est arrivée à ancrer certaines notions dans l’inconscient de tous les officiers d’une armée. Alors seulement, ces derniers envisagent avec une même optique mentale les situations les plus inopinées et s’y comportent, par conséquent, de façon identique », Le Bon G., Psychologie politique et défense sociale, op. cit., p. 97.

[37]. Le Bon G., Aphorismes du temps présent, Paris, Flammarion, 1913, cet aphorisme reprend les idées que Le Bon développe dans sa Psychologie des foules, Paris, Presses Universitaires de France, 1995, p.14. Il ne s’agit pas d’étudier ici ces thèses qui ont fait l’objet de nombreux commentaires. A ce sujet, voir Moscovici S., L’Age des foules, Bruxelles, Complexe, 1991 ; et Marpeau B., Gustave Le Bon, Parcours d’un intellectuel, Paris, CNRS éditions, 2000.

[38]. Le racialisme de Le Bon, théorie naturaliste et évolutionniste qui affirme l’inégalité entre les races, est sans conteste raciste envers les peuples dits « primitifs » et de façon particulièrement outrageante (et détestable) envers les Juifs. Sur l’antisémitisme de Le Bon, voir son article sur le Rôle des juifs dans la civilisation, publié dans la Revue Scientifique en 1888, et réédité par Les Amis de Gustave Le Bon, Paris, 1989.

[39]. Tarde G., L’opinion et la foule, (1901), Paris, Presses Universitaires de France, 1989.

[40]. On retrouve ce dualisme simpliste dans les écrits de doctrine : « Le renseignement devra porter entre autre sur ‘l’état d’esprit’ de la foule », TTA 950, op. cit., p. 74. Cette « psychologie » des foules se résume le plus souvent en une interprétation des émotions des corps des individus en foule consistant à attribuer un sentiment ou une idée commune à des personnes uniquement sur l’observation d’un comportement identique supposé « collectif ». Sur cette question, voir Mariot N., « Les formes élémentaires de l’effervescence collective ou l’état d’esprit prêté aux foules », Revue française de science politique, vol. 51, n°5, octobre 2001, p. 707-738.

[41]. Sur les figures de l’imaginaire des foules, voir l’ouvrage de Susanna Barrows, op. cit.

[42]. Ou « déviant » souvent associé à la figure de l’alcoolique.

[43]. Taine H., Les origines de la France contemporaine, Paris, Hachette, 1876-74, six volumes. Ces descriptions sont largement démenties par les recherches de George Rudé. Voir Rudé G., The Crowd in the French Revolution, Oxford, Oxford University Press, 1959, traduction française sous le titre La foule dans la Révolution Française, Paris, Maspero, 1982.

[44]. Repris dans l’ouvrage de Marc E. et Picard D., L’Ecole de Palo Alto, Retz, Paris, 2000, p. 101. 

[45]. TTA 950, op. cit., p. 112-113.

[46]. Voir sous la direction d’Emmanuel-Pierre Guittet, Cercle sur les nouvelles perspectives sécuritaires dans les doctrines française, britannique et allemande, Rapport pour la Délégation aux Affaires Stratégiques, 2002.

[47]. Commandement de la doctrine et de l’enseignement militaire supérieur de l’armée, op. cit.

[48]. TTA 950, op. cit., p.35.

[49]. Direction des Etudes et de la Prospective de l’Ecole d’Application de l’Infanterie, « L’infanterie dans le contrôle des foules », Objectif Doctrine, n°30, février 2002, p. 18.

[50]. Rappelons que Freud prenait l’armée, avec l’église, comme exemple typique de foule secondaire dans son étude « Massenpsychologie und Ich-Analyse », traduit sous le titre « Psychologie des foules et analyse du Moi », dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981. Voir « Nature de la foule et de l’organisation », in Enriquez E., De la horde à l’Etat, Paris, Gallimard, 1983, pp. 61-73.

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Pour citer cet article

Référence papier

Cultures & Conflits n°56 (2004) pp.35-49

Référence électronique

Elwis Potier , « Imaginaire du contrôle des foules dans l’armée de terre française », Cultures & Conflits, 56, 2004, [En ligne], mis en ligne le 28 avril 2005.
URL : http://www.conflits.org/index1609.html. Consulté le 25 février 2008.

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Auteur

Elwis Potier

Elwis POTIER est psychosociologue et formateur en sciences humaines.

Elwis Potier

Réflexion sur les violences extrêmes : Purifier et détruire, de Jacques Sémelin.

Texte intégral

Sémelin, J., Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, coll. « La Couleur des idées », Paris, Le Seuil, 2005.

Jacques Sémelin poursuit sa vaste exploration de la violence en menant une réflexion approfondie sur ses formes les plus extrêmes, les plus négatrices : la violence dans ce qu’elle a de plus macabre, de plus terrifiant, de plus absurde ou de proprement sidérant. L’auteur de ce grand livre oriente sa recherche vers ce qui paraît toujours plus inintelligible, l’énigme éminemment politique ainsi nommée « destructivité humaine de masse », pour comprendre les mécanismes à l’œuvre, les conditions et les processus qui aboutissent aux meurtres de masse.

Après avoir centré ses recherches sur la non-violence, initiant des travaux remarquables conduits au sein de l’Institut de recherche sur la résolution non violente des conflits[1] et précisément sur la résistance civile en Europe sous le nazisme[2], études qui ont contribué de manière décisive à porter un autre regard sur la Résistance[3], Jacques Sémelin, en historien et penseur de la Résistance civile, montre dans cet ouvrage comment se mettent en place les processus de purification et de destruction du « corps social » afin d’analyser les « usages politiques des massacres et des génocides ». Tel est le projet annoncé par le sous-titre, ce qui revient en l’occurrence à traquer, notamment dans les « passages à l’acte », ce qui précisément résiste à l’analyse.

  • 1 . Publiés dans la revue Alternatives non violentes.
  • 2 . Son ouvrage Sans armes face à Hitler (préfacé par Jean-Pierre Azéma, Paris, Editions Payot, (…)
  • 3 . Ces différentes études ont largement contribué à ouvrir le champ des sciences politiques par (…)

Si le titre de l’ouvrage rappelle inévitablement Surveiller et Punir de Michel Foucault, ce n’est pas seulement en raison de son homophonie. Il indique de la sorte une des références dont l’enquête ici engagée, parce qu’elle vise à saisir les liens entre violence et pouvoir, est d’une certaine façon une continuation, un prolongement possible, même si elle ne reprend pas, ou si peu, les analyses de Foucault. L’auteur s’en explique d’ailleurs dès son introduction intitulée « Comprendre [4]  ? » : « A l’évidence, le pouvoir politique, qui fait la matière de ce livre, n’apparaît pas de même nature que ceux des xvii e et xviii e siècles, analysés par Foucault [5] ». S’il évoque à nouveau rapidement la naissance du « bio-pouvoir » dans le dernier chapitre du livre, non sans avoir très justement relevé auparavant l’expression de « populicide » employée par Babeuf lors de la Révolution française, ces questions de « population », de « biopolitique » et de génocide, retravaillées ensuite par Foucault dans ses cours au Collège de France, ne font pas ici l’objet d’autres commentaires. Ce sont sans doute le titre évocateur et le caractère très explicite de la référence à Foucault qui peuvent parfois susciter de telles attentes.

  • 4 . Sémelin J., Purifier et détruire, op. cit., pp. 15-23.
  • 5Ibid., p. 21.

Les deux verbes, « purifier » et « détruire », désignent exactement les deux facettes du même pouvoir dont l’auteur entreprend d’analyser les manifestations à travers la comparaison des grands massacres historiques du xx e siècle, principalement la Shoah, les nettoyages ethniques de l’ex-Yougoslavie et le génocide des Tutsi au Rwanda, en élargissant, selon les problématiques traitées, à d’autres exemples comme les génocides arménien et cambodgien. Il ne s’agit donc pas d’une archéologie du génocide, ni même d’un essai au sens philosophique du terme. Cette étude, qui prend la forme d’une synthèse de plusieurs années de recherches au CNRS, ne cherche pas à faire une relecture philosophique de l’histoire, c’est d’ailleurs ce qui en fait sa qualité première. L’auteur reste clairement dans une démarche d’enquête empirique et donne au lecteur tous les éléments de méthode utiles lui permettant de vérifier ou de juger sur pièces (on se reportera profitablement à l’introduction et aux annexes).

Il s’agit bien plus d’analyser, dans une approche transdisciplinaire, les différentes formes historiques de massacres collectifs suivant une démarche comparative rigoureuse en s’appuyant sur les nombreux travaux d’historiens et confrontant les différentes lectures et interprétations. Cela tend à situer Jacques Sémelin, comme il s’en réclame lui-même, davantage dans la lignée d’historiens comme Léon Poliakov et Yves Ternon. La qualité du travail historiographique n’a d’égal que la richesse de la documentation sur laquelle se fonde le questionnement. L’ouvrage, à cet égard, fait figure d’outil de travail indispensable, qui plus est, passionnant. L’autre intérêt indéniable tient à la portée des analyses et à la compréhension qu’il donne de la complexité des phénomènes décrits, une compréhension qui doit beaucoup à la diversité des références théoriques et à la posture singulière du chercheur.

Jacques Sémelin a été psychosociologue avant d’être professeur à Sciences Po. Il en a gardé un attrait pour les approches pluridisciplinaires, ce qui l’amène à croiser les regards psychologique, psychosociologique, anthropologique, philosophique, tout en maintenant le cap d’une sociologie politique, que l’on peut, sans hésiter qualifier de compréhensive. Cela revient, outre la filiation à Weber, à faire appel à des éclairages différents « sans réduire les phénomènes sociaux à des processus psychologiques [6]  ». On retrouve ainsi avec plaisir des auteurs qui ont nourri sa réflexion et jalonné ses écrits depuis son premier livre publié en 1983 Pour sortir de la violence [7] : Arendt, Freud, Bettelheim, Fornari, Milgram, etc. Dans le cinquième chapitre par exemple (« Les vertiges de l’impunité [8]  »), les pages consacrées au « crime d’obéissance » reprennent les expériences de Milgram et Zimbardo avant de revenir plus longuement sur « la banalité du mal » et de revisiter les thèses d’Arendt. Cette ouverture pluridisciplinaire stimule la réflexion critique et permet de rendre compte des convergences et des divergences entre les différentes approches, d’autant que l’auteur, méfiant vis-à-vis du jargon et de l’enflure verbale, se garde bien de glisser vers une « esthétique de l’horreur [9]» et parvient à exprimer les différents points de vue, y compris le sien, dans un style simple et précis.

  • 6 . p. 286.
  • 7 . Sémelin J., Pour sortir de la violence, Paris, Les Editions ouvrières, 1983.
  • 8 . Sémelin J., Purifier et détruire, op. cit., pp. 285-364.
  • 9Ibid., p. 22.

Les noms de psychologues, de philosophes et autres écrivains viennent naturellement compléter l’impressionnante liste des historiens, sociologues ou politistes de divers horizons qui alimentent la réflexion tout au long de l’ouvrage. L’étendue de l’investigation, par cette pluralité des approches et des thématiques, peut poser la question des limites de son champ, autrement dit, de la dispersion, mais il n’en est rien : la complexité de « l’abîme génocidaire » nécessite une telle démarche. C’est davantage l’objet même de cette recherche qui pose inévitablement problème, à commencer par les termes choisis et les notions qui le désignent. Jacques Sémelin en est pleinement conscient et décide de s’en tenir au terme de « massacre », terme qu’il qualifie paradoxalement de « minimal » et qu’il propose de définir en tant que « forme d’action le plus souvent collective de destruction de non-combattants [10] ». La question du génocide est renvoyée en fin d’ouvrage et fait l’objet d’une analyse critique de ses usages et instrumentalisations, depuis son invention par Raphael Lemkin en 1944 et la définition du crime de génocide par la Convention de l’ONU en 1948, qui a marqué les premières études en sciences sociales sur le sujet. Cette clarification ne pourra se faire sans revenir sur la notion de massacre collectif, et sans reprendre les débats sur l’emploi du terme « Holocaust » et de l’expression « nettoyage ethnique ». Le parti pris de Sémelin veut donc que l’analyse de ces « usages politiques » ne puisse se faire qu’après avoir enquêté sur les processus qui aboutissent aux massacres. Cette mise à distance à laquelle correspond le report du travail sur la définition de l’objet d’étude répond bien de la démarche empruntée par le chercheur soucieux d’adopter une juste posture face à cet objet difficile, s’il en est. Ce qu’il nomme « l’abîme génocidaire » est en effet un objet massif (c’est cet aspect qui est le premier discriminant), sidérant, « hideux », qui oblige à une distance critique y compris envers les mots eux-mêmes, mots par lesquels le fantasme se mêle à la réalité.

  • 10Ibid., p. 19.

La construction de l’ouvrage est donc remarquable à plus d’un titre. Chaque chapitre s’ouvre sur un éclairage particulier, un nouvel angle d’analyse, qui prolonge le précédent et renouvelle le questionnement. L’auteur nous convie ainsi à plusieurs temps d’analyse qui sont autant de niveaux d’interprétation, dans l’articulation desquels progresse une réelle compréhension du phénomène génocidaire. Il serait donc vain, on l’aura compris, de vouloir résumer une telle somme, tout au plus pouvons-nous donner quelques indications afin de rendre une idée de l’ensemble et nous interroger sur quelques points.

Le fil rouge qui dessine le parcours emprunté par l’auteur pour affronter la question du pouvoir de destruction est le passage à l’acte, « mouvement de bascule du fantasme à l’action [11] ». Ce « moment » décisif semble insaisissable puisqu’il n’y a pas « un » acte ou « une » décision comme il ne peut y avoir « une seule » cause. Il sera alors appréhendé comme « processus de bascule, complexe, imbriquant des dynamiques collectives et individuelles, de nature politique, sociale, psychologique, etc. [12] ».

  • 11Ibid., p. 39
  • 12Ibid., p. 16

Le premier chapitre[13] s’ouvre naturellement sur une revue critique des théories qui privilégient un seul facteur, qu’il soit économique, culturel, démographique ou psychologique. Cette mise au point est d’emblée nécessaire tant les explications hâtives sont légion, comme l’interprétation très courue qui voudrait que la violence politique et les massacres collectifs traduisent une dilution[14] du politique, celle des institutions et des Etats-nations. Sémelin rappelle à juste titre qu’« écrire l’histoire, c’est ouvrir le champ des possibles, en se méfiant de toute interprétation causale simpliste et déterministe du passé [15] ». L’enchevêtrement des causes est certainement plus pertinent mais l’accumulation des « causes » possibles ne peut faire l’économie des significations de la situation pour les acteurs impliqués. « Pour vivre, les hommes ont besoin de donner du sens à leur existence. Pour tuer, il en est de même. Ce tremplin mental vers le meurtre de masse repose sur les interactions constantes entre imaginaire et réel, à travers lesquelles toute limite est abolie [16] ».

  • 13Ibid., pp. 25-74
  • 14 . Ne confondons pas « dilution » et « délitement », Sémelin est convaincu qu’ « aucu (…)
  • 15Ibid., p. 87.
  • 16Ibid., p. 287.

Ces considérations sur les significations sociales amènent l’auteur à souligner la puissance de l’imaginaire, un imaginaire finement analysé à travers les thèmes de l’identité, de la pureté et de la sécurité, dans ses rapports à l’idéologie qui le relie au réel. Cette dynamique se traduit par le passage de l’angoisse collective à la peur intense à l’égard d’un ennemi, peur qui va pouvoir faire l’objet de manipulations. Après avoir décrit l’imaginaire de toute puissance et de destruction et la logique identitaire justement résumée par la formule « détruire le “eux” pour sauver le nous” [17]», Sémelin s’attarde, dans le deuxième chapitre[18], sur l’intention à partir de laquelle se construit le « discours incendiaire » et « la violence sacrificielle ». L’analyse porte sur la nature du discours, les conditions de son élaboration et de sa légitimation, notamment par la convergence des registres intellectuel, politique, religieux et social. Le chapitre suivant sur le « contexte international, guerre et médias[19] » se tourne vers les facteurs externes aux pays pour comprendre comment s’effectue la « transformation du processus de violence en acte de guerre ». Le quatrième chapitre sur « les dynamiques du meurtre de masse[20] » est une description des « pratiques collectives » de massacre et des différents modes d’adhésion, sinon de participation, de la société. Le rôle déterminant des acteurs étatiques et para-étatiques est alors replacé dans sa juste mesure.

  • 17Ibid., p. 70.
  • 18Ibid., pp. 75-133.
  • 19Ibid., pp. 135-200.
  • 20Ibid., pp. 201-284.

Insistons au passage sur un point crucial : il est nécessaire, et même salutaire, de rappeler, comme le fait Sémelin, qu’il n’y a pas de violence « spontanée » des masses[21] comme il n’y a pas de « passivité » absolue des populations[22]. La fin de cette partie dresse un tableau à la fois édifiant et contrasté des « morphologies de la violence extrême » et des types de destruction qui s’achève par la question fondamentale et critique à nos yeux de « l’autonomisation [23]» du meurtre de masse. Voilà quelques unes des nombreuses idées qui ne manqueront pas d’éveiller la conscience. De même que nous nous abstenons de rentrer dans les faits historiques qui n’ont d’intérêt que remis en perspective, ce survol très rapide du « cœur » de l’ouvrage n’a pour but que de renvoyer au « corps » du texte en espérant donner envie de le lire.

  • 21Ibid., p. 203.
  • 22Ibid., p. 267.
  • 23Ibid., p. 284.

La partie sur « les vertiges de l’impunité » est l’occasion pour Sémelin de centrer l’analyse sur le « moment », le « noyau dur » du passage à l’acte, et d’aller, en quelque sorte, au bout de son raisonnement. Au fil des pages de cet avant-dernier chapitre, en suivant les interrogations et les considérations sur la rationalité et le délire, puis sur la « jouissance de la cruauté », on arrive dans une « zone grise [24] » qui semble aboutir à une impasse, à moins que ce ne soit le signe de notre libre arbitre.

  • 24 . Expression de Primo Levi, dans Les Naufragés et les Rescapés. Quarante ans après Auschwitz, (…)

Le dernier chapitre, synthèse sur les « usages politiques des massacres », est à part. Il est en partie consacré, nous l’avons dit, à une réflexion sur la notion de génocide en lien avec d’autres notions proches. A ce propos, la perspective que donne l’auteur du « nettoyage ethnique » est détonante et nous paraît viser juste : le « nettoyage ethnique », apparaît selon lui, comme « une nouvelle forme d’ingénierie sociale qui consiste […] à découper le peuple rebelle [25] ». Mais on peut, en revanche, s’interroger sur la place qu’il donne par la suite au terrorisme et sur l’intérêt d’engager en toute fin de volume une réflexion sur cette question. Les cas historiques évoqués – et le 11 septembre 2001 y prend, bien évidemment, toute sa place – n’ont que peu de rapport avec les cas de génocides précédemment cités. Bien sûr, on peut considérer que les actes terroristes, ou désignés comme tels, provoquent des massacres mais peut-on, pour autant, rester sur une définition « minimale » pour justifier toute comparaison ? L’auteur, bien entendu, discute de l’usage du terme et cite les chercheurs qui font autorité en la matière[26], mais il ne suit manifestement pas les avertissements de Didier Bigo pour qui « ce n’est pas un concept utilisable par les sciences sociales et la stratégie [27] », et préfère s’en remettre aux conceptions d’Isabelle Sommier (la « violence totale [28]»), chez qui il trouve la justification de ce rapprochement avec le génocide. Il faut dire que ce dernier chapitre est également en grande partie consacré à la typologie que Sémelin a conçue au terme de sa recherche. Il distingue trois types de logiques politiques des massacres que sont la soumission, l’éradication et l’insurrection. Il se trouve que le terrorisme constitue la principale illustration de la logique insurrectionnelle. Peut-on expliquer avec les mêmes concepts la violence génocidaire et la violence terroriste ? Des massacres peuvent, certes, participer d’une logique d’insurrection, mais faut-il toujours parler de « massacres de masse » ? Peut-être ne s’agit-il plus de la même « masse », non plus des mêmes « massacres » ni de la même « destruction ».

  • 25 . p. 403.
  • 26 . pp.416-419.
  • 27 . Bigo D., « L’impossible cartographie du terrorisme », Cultures & Conflits, automne (…)
  • 28 . Voir Sommier I., Le Terrorisme, Paris, Flammarion, coll. « Dominos », 2000.

La conclusion ouvre des pistes intéressantes pour apporter des réponses concrètes aux problèmes soulevés. Soucieux de mener des recherches utiles, et fidèle à une éthique de la responsabilité, Jacques Sémelin propose des axes de travail prometteurs tant sur le plan des sciences sociales que sur celui de l’action internationale.

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Notes

[1]. Publiés dans la revue Alternatives non violentes.

[2]. Son ouvrage Sans armes face à Hitler (préfacé par Jean-Pierre Azéma, Paris, Editions Payot, 1989), né d’une interrogation « de nature éthique et stratégique », a fait date sur la question.

[3]. Ces différentes études ont largement contribué à ouvrir le champ des sciences politiques par l’élaboration de nouvelles notions telles la « dissuasion civile » et la constitution de ce qu’il conviendrait d’appeler un « répertoire » des actions non violentes.

[4]. Sémelin J., Purifier et détruire, op. cit., pp. 15-23.

[5]Ibid., p. 21.

[6]. p. 286.

[7]. Sémelin J., Pour sortir de la violence, Paris, Les Editions ouvrières, 1983.

[8]. Sémelin J., Purifier et détruire, op. cit., pp. 285-364.

[9]Ibid., p. 22.

[10]Ibid., p. 19.

[11]Ibid., p. 39

[12]Ibid., p. 16

[13]Ibid., pp. 25-74

[14]. Ne confondons pas « dilution » et « délitement », Sémelin est convaincu qu’ « aucune société n’est à l’abri de tels processus dès lors qu’elle commence à se déliter » (Ibid., p. 25).

[15]Ibid., p. 87.

[16]Ibid., p. 287.

[17]Ibid., p. 70.

[18]Ibid., pp. 75-133.

[19]Ibid., pp. 135-200.

[20]Ibid., pp. 201-284.

[21]Ibid., p. 203.

[22]Ibid., p. 267.

[23]Ibid., p. 284.

[24]. Expression de Primo Levi, dans Les Naufragés et les Rescapés. Quarante ans après Auschwitz, Paris, Gallimard, 1989.

[25]. p. 403.

[26]. pp.416-419.

[27]. Bigo D., « L’impossible cartographie du terrorisme », Cultures & Conflits, automne 2001.

[28]. Voir Sommier I., Le Terrorisme, Paris, Flammarion, coll. « Dominos », 2000.

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Pour citer cet article

Référence papier

Cultures & Conflits n°61 (2006) pp.165-172

Référence électronique

Elwis Potier , « Réflexion sur les violences extrêmes : Purifier et détruire, de Jacques Sémelin. », Cultures & Conflits, 61, 2006, [En ligne], mis en ligne le 17 mai 2006.
URL : http://www.conflits.org/index2044.html. Consulté le 25 février 2008.

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Auteur

Elwis Potier

Elwis Potier est psychosociologue, auteur de l’article « L’imaginaire du contrôle des foules dans l’armée de terre française », Cultures & Conflits n°56, hiver 2004.

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Machines à endoctriner

Posté par issopha le 7 novembre 2007

  

  

Machines à endoctriner

 

 

Je m’intéresse à la culture intellectuelle, à l’idéologie. Une bonne partie de mon travail porte sur le savoir (scholarship), ce qui n’est pas facilement présentable et vulgarisable ; c’est ce qui explique qu’on se concentre surtout sur ce que je dis des médias. Cela dit, étant un élément important du système idéologique d’endoctrinement, ils valent la peine qu’on s’y intéresse de près.

En ce qui concerne les médias, pour autant que je sache, ce qui est vrai des Etats-Unis l’est aussi pour le Canada, pour la France et pour partout ailleurs. Il existe des études comparatives. Mais elles sont peu nombreuses, c’est intéressant de le noter. L’essentiel du travail de critique des médias est fait aux Etats-Unis. Il y a, dans l’intelligentsia, l’illusion d’être au-dessus de tout cela, d’être libre et indépendant. Aux Etats-Unis, il y a moins d’illusions à cet égard et donc plus de travail d’analyse critique. Il s’en fait aussi ailleurs, bien sûr, mais beaucoup moins.

Mon collègue Edward Herman et moi-même avons écrit un livre intitulé Manufacturing Consent  (1) pour lequel nous avons fait de nombreuses études de cas.

L’une d’elles, et c’est son travail à lui dans cet exemple-là, visait à comparer la couverture par les médias américains des élections au Nicaragua et au Salvador, qui avaient lieu à peu près au même moment (2). Le gouvernement américain avait en horreur les élections au Nicaragua et voulait les empêcher ; mais il adorait les élections au Salvador et les présentait comme un événement merveilleux. Les deux cas étaient donc traités selon des critères différents. Au Salvador, l’intervention des guérillas était présentée comme quelque chose d’horrible, au Nicaragua l’intervention des guérillas (les « contras ») signifiait la liberté. De longues files d’attente au Nicaragua prouvaient que le régime était dictatorial ; au Salvador, c’était un indice de démocratie. La question que nous avons posée était la suivante : les médias ont-ils utilisé les mêmes critères pour juger des deux cas ou, en conformité avec le point de vue du gouvernement, ont-ils utilisé des critères opposés ? On démontre vite qu’ils ont suivi la ligne de pensée officielle.

Un chercheur, aux Pays-Bas, a repris le même modèle et l’a appliqué avec encore plus de soin que nous à quatorze quotidiens européens. La question était simplement de savoir s’ils appliquaient les mêmes critères dans les deux cas, ou s’ils se contentaient de reprendre le point de vue du gouvernement américain. Il a pu les classer. Le plus honnête était The Guardian, de Londres ; la presse conservatrice allemande était relativement honnête ; le pire de tous était le quotidien parisien Libération, super-reaganien à l’époque, allant au-delà des pires journaux des Etats-Unis dans son adhésion à la propagande du gouvernement américain.

A vrai dire, cela ne m’a pas beaucoup surpris. Si vous preniez le cas du Canada, je suppose qu’on trouverait ce même éventail. Je ne lis pas la presse de ce pays régulièrement, mais l’année précédant la série de conférences que j’ai données au Canada et qui ont abouti au film Necessary Illusions  (3), par curiosité, je me suis abonné au quotidien Globe and Mail de Toronto. Je voulais avoir une image au jour le jour pendant un an. Je n’ai pas été très impressionné. Cela ressemble à un bon journal local des Etats-Unis, donnant surtout de l’information sur le monde des affaires ; la plupart des informations qui y paraissaient étant américaines de seconde main. Il y avait des choses qui ne paraissaient pas aux Etats-Unis ; parfois, c’est vrai, on y trouvait des points de vue indépendants et on lisait des choses intéressantes qui n’auraient pas été publiées aux Etats-Unis. Mais, au total, ce n’est pas terriblement différent de ce qu’on trouve aux Etats-Unis ; et j’ai aussi souvent vu l’équivalent de la pire des foutaises américaines.

Noam Chomsky.

Noam Chomsky

Professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), Boston, Etats-Unis. Auteur, après bien d’autres ouvrages, de Pirates et empereurs. Le terrorisme dans le monde contemporain, Fayard, Paris, 2003. La plupart des textes de Noam Chomsky sont disponibles sur son site Internet.

(1) Noam Chomsky, Edward Herman, Manufacturing Consent, the Political Economy of the Mass Media, Pantheon, New York, 1988.

(2) Lorsque, en février 1984, le gouvernement sandiniste annonce la tenue d’élections, réclamées à cor et à cri par la Maison Blanche depuis 1980, le département d’Etat réagit en déclarant que « les élections ne seront pas honnêtes ». La Coordination démocratique nicaraguayenne (CDN) et son dirigeant Arturo Cruz (opposition), après avoir annoncé leur participation, boycottent le scrutin du 4 novembre, à la demande de Washington, pour en déligitimer les résultats. Au Salvador, alors que l’armée et les escadrons de la mort ont fait 5 670 victimes en 1983 parmi la population civile, la CIA investit 2,1 millions de dollars dans la campagne du démocrate- chrétien Napoléon Duarte (qui sera élu le 6 mai 1984) afin de légitimer un régime « démocratique » dans lequel, en réalité, les militaires sont les véritables détenteurs du pouvoir.

(3) Titre français : Chomsky, les médias et les illusions nécessaires (1992), réalisé par Mark Achbar et Peter Wintonick. Le texte du film a été publié par les Editions K Films, Paris, 1993.

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La Propagande dans une Société Démocratique , par Aldous HUXLEY

Posté par issopha le 31 octobre 2007

  

  

  

La Propagande dans une Société Démocratique

Aldous Huxley (Retour au Meilleur des Mondes – 1958)

 

« Les doctrines de l’Europe, » écrit Jefferson, « étaient que les hommes en groupes importants ne peuvent pas être maintenus dans les limites de l’ordre et de la justice, sauf par des forces physiques et morales exercées sur eux par des autorités indépendantes de leur volonté…. Nous (les fondateurs de la nouvelle démocratie américaine) croyons que l’homme est un animal raisonnable, doté par nature de droits, et avec un sens inné de la justice et qu’il pourrait être empêché de faire le mal et protégé dans le droit, par des pouvoirs modérés, confié à des personnes de son propre choix et maintenus dans leur charge par sa propre volonté ». A des oreilles post-freudiennes, cette sorte de discours semble touchamment bizarre et naïve, d’une façon touchante. Les êtres humains sont beaucoup moins raisonnables et naturellement juste que les optimistes du dix-huitième siècle le supposaient. D’un autre côté ils ne sont ni aussi moralement aveugles, ni aussi désespérément déraisonnable que les pessimistes du vingtième ne nous le feraient croire. Malgré le Ça et l’Inconscient, malgré la névrose endémique et la prévalence des bas quotients intellectuels, la plupart des hommes et des femmes sont probablement assez convenables et assez raisonnables pour qu’on leur confie la direction de leurs propres destinées.

      Les institutions démocratiques sont des dispositifs pour réconcilier l’ordre social avec la liberté et l’initiative individuelles et pour soumettre le pouvoir immédiat des dirigeants d’un pays au pouvoir suprême des gouvernés. Le fait que, en Europe de l’Ouest et en Amérique, ces dispositifs ont fonctionné, tout bien considéré, pas trop mal est une preuve suffisante que les optimistes du dix-huitième siècle n’avaient pas entièrement tort. Moyennant une chance suffisante, je le répète; car une chance suffisante est un préalable indispensable. Aucun peuple qui passe brutalement d’un état d’asservissement à l’autorité d’un despote à l’état complètement inconnu d’indépendance politique ne peut être considéré comme ayant une chance suffisante d’être capable de se diriger démocratiquement. Le libéralisme fleurit dans une atmosphère de prospérité et décline comme le déclin de la prospérité rend nécessaire au gouvernement d’intervenir de plus en plus fréquemment et radicalement dans les affaires de ses sujets. La surpopulation et la sur-organisation sont deux conditions qui … privent une société d’une chance raisonnable de faire fonctionner efficacement des institutions démocratique. Nous voyons, alors, qu’il y a certaines conditions historiques, économiques, démographiques et techniques qui rendent très difficile aux animaux raisonnables de Jefferson, dotés par nature de droits inaliénables et d’un sens inné de la justice, d’exercer leur raison, de revendiquer leurs droits et d’agir justement dans la cadre d’une société organisée démocratiquement. Nous Occidentaux avons été suprêmement chanceux d’avoir eu une chance suffisante de faire la grande expérience de l’autonomie politique. Malheureusement, il paraît maintenant, par suite des changements récents de nos situations, que cette infiniment précieuse chance suffisante nous soit, peu à peu, retirée. Et ceci, bien sûr, n’est pas la fin de l’histoire. Ces forces impersonnelles aveugles ne sont pas les seuls ennemis de la liberté individuelle et des institutions démocratiques. Il y a aussi des forces d’un autre caractère, moins abstrait, des forces qui peuvent être délibérément utilisées par des individus qui cherchent le pouvoir et dont le but est d’établir un contrôle partiel ou total de leurs semblables. Il y a cinquante ans, quand j’étais un gamin, il semblait complètement évident en soi que les mauvais vieux jours étaient finis, que la torture et le massacre, l’esclavage et la persécution des hérétiques, étaient des choses du passé. Parmi les gens qui portaient des hauts-de-forme, voyageaient en train et prenaient un bain chaque matin de telles horreurs étaient simplement hors de question. Après tout, nous vivions au vingtième siècle. Quelques années plus tard ces gens qui prenaient des bains quotidiens et allaient à l’église en hauts-de-forme commettaient des atrocités à une échelle dont les Africains et Asiatiques plongés dans l’ignorance n’auraient rêvé. A la lumière de l’histoire récente il serait stupide de supposer que cette sorte de choses ne peut pas arriver de nouveau. Elle le peut et, sans aucun doute, elle se reproduira. Mais dans l’avenir immédiat il y a quelque raison de croire que les mesures punitives de 1984 céderont la place aux renforcements et aux manipulations du Meilleur des Mondes.

      Il y a deux sortes de propagande – la propagande rationnelle en faveur d’une action qui est compatible avec l’intérêt personnel éclairé de ceux qui la font et de ceux à qui elle est adressée et la propagande irrationnelle qui n’est pas en accord avec l’intérêt personnel éclairé de quiconque, mais est dictée par, et fait appel à, la passion. Si on considère les actions d’individus il y a des motifs plus élevés que l’intérêt personnel éclairé, mais là où l’action collective doit être menée dans les domaines de la politique et de l’économie, l’intérêt personnel éclairé est probablement le plus élevé des motifs effectifs. Si les politiciens et leurs électeurs agissaient toujours pour promouvoir leur propre intérêt personnel à longue terme ou celui de leur pays, ce monde serait un paradis terrestre. Dans la réalité, ils agissent souvent contre leurs intérêts propres, simplement pour satisfaire leurs passions les moins crédibles; le monde, en conséquence, est un lieu de misère. La propagande en faveur de l’action qui est compatible avec l’intérêt personnel éclairé fait appel à la raison au moyen d’arguments logiques basés sur les meilleures preuves disponibles exposées entièrement et honnêtement. La propagande en faveur de l’action dictée par les impulsions qui sont au-dessous de l’intérêt personnel offre des preuves fausses, déformées ou incomplètes, évite l’argumentation logique et cherche à influencer ses victimes par la simple répétition de mots-clés, par la dénonciation furieuse de boucs émissaires étrangers ou domestiques et en associant avec astuce les passions les plus basses avec les idéaux les plus hauts, pour que les atrocités en viennent à être commises au nom de Dieu et le type le plus cynique de Realpolitik est traité comme une question de principe religieux et de devoir patriotique.

      Comme disait John Dewey, « un renouvellement de la foi dans la nature humaine commune, dans ses potentialités en général, et dans sa capacité en particulier à répondre à la raison et à la vérité, est un rempart plus sûr contre le totalitarisme qu’une manifestation de succès matériel ou qu’une adoration dévote de formes légales et politiques particulières ». La capacité à répondre à la raison et à la vérité existe dans chacun d’entre nous. Mais aussi, malheureusement, la tendance à répondre à la déraison et au mensonge – particulièrement dans ces cas où le mensonge évoque une émotion agréable, ou là où l’appel à la déraison fait vibrer une corde dans les profondeurs primitives, sub-humaines de notre être. Dans certains domaines d’activité les hommes ont appris à répondre à la raison et à la vérité d’une manière tout à fait consistante. Les auteurs d’articles scientifiques ne font pas appel aux passions de leurs collègues. Ils exposent ce qui, au mieux de leur connaissance, est la vérité de quelque aspect particulier de la réalité, ils utilisent la raison pour expliquer les faits qu’ils ont observés et ils supportent leur point de vue par des arguments qui font appel à la raison chez d’autres personnes. Tout ceci est assez facile dans le champ de la science physique et de la technologie. C’est beaucoup plus difficile dans les domaines de la politique et de la religion et de l’éthique. Ici les faits pertinents nous échappent souvent. Quant à la signification des faits, celle ci bien sûr dépend du système particulier d’idées, dans les termes duquel vous choisissez de les interpréter. Et ce ne sont pas les seules difficultés qui s’opposent au chercheur de vérité rationnel. En public et dans la vie privée, il arrive souvent qu’il n’y ait simplement pas le temps de rassembler les faits pertinents ou de peser leur portée. Nous sommes forcés d’agir sur la base de preuves insuffisantes et sous une lumière considérablement moins stable que celle de la logique. Avec la meilleure volonté du monde, nous ne pouvons pas toujours être complètement exacts ou invariablement rationnels. Tout ce qui est dans notre pouvoir est d’être aussi véridique et raisonnable que les circonstances nous permettent de l’être et de répondre aussi bien que nous le pouvons à la vérité limitée et au raisonnement imparfait qui nous sont offerts par d’autres.

      « Si une nation espère être à la fois ignorante et libre, » a dit Jefferson, « elle s’attend ce qui n’a jamais été et ne sera jamais…. Les gens ne peuvent pas être en sécurité sans information. Là où la Presse est libre et chaque homme capable de lire, tout est sûr ». De l’autre côté de l’Atlantique un autre partisan passionné de la raison pensait à peu près en même temps en termes presque précisément semblables. Voici ce que John Stuart Mill a écrit de son père, le philosophe utilitariste, James Mill : « si complete était sa confiance dans l’influence de la raison sur les esprits humains, chaque fois qu’on lui permet de les atteindre, qu’il était convaincu que tout serait gagné, si la population entière était capable de lire et si toutes les opinions pouvaient leur être adressées oralement ou par écrit, et si par le suffrage ils pouvaient nommer une législature pour réaliser les opinions qu’ils auraient adoptées ». Tout est sûr, tout serait gagné! Une fois encore nous entendons la note de l’optimisme du dix-huitième siècle. Jefferson, c’est vrai, était un réaliste autant qu’un optimiste. Il savait par amère expérience qu’on peut abuser honteusement de la liberté de la presse. « Rien », déclara-t-il, « ne peut maintenant être cru de ce que l’on voit dans un journal ». Et pourtant, il insistait (et nous ne pouvons qu’être d’accord avec lui), « la presse est une noble institution, également l’amie de la science et de la liberté civile ». La communication de masse, en un mot, n’est ni bonne, ni mauvaise; c’est simplement une force et, comme toute autre force, elle peut être utilisée bien ou mal. Utilisés d’une façon, la presse, la radio et le cinéma sont indispensables à la survie de la démocratie. Utilisés d’une autre façon, ils sont parmi les armes les plus puissantes dans l’arsenal du dictateur. Dans le domaine des communications de masse comme dans presque tous les autres domaine de l’entreprise, le progrès technique a frappé le Petit Homme et a aidé le Grand Homme. Il y a à peine cinquante ans, chaque pays démocratique pourrait se vanter d’un grand nombre de petits journaux et de journaux locaux. Des milliers d’éditeurs provinciaux exprimaient des milliers d’avis indépendants. A un endroit ou un autre presque n’importe qui pouvait faire imprimer presque n’importe quoi. Aujourd’hui la presse est toujours légalement libre; mais la plupart des petits journaux ont disparu. Le coût de la pâte à papier, des machines d’impression modernes et des agences de presse est trop élevé pour le Petit Homme. À l’Est totalitaire il y a la censure politique et les médias de communication de masse sont contrôlés par l’État. À l’Ouest démocratique il y a la censure économique et les médias de communication de masse sont contrôlés par les membres de l’Élite au Pouvoir. La censure par l’augmentation des coûts et la concentration du pouvoir de communication dans les mains de quelques grandes entreprises est moins choquante que la propriété d’Etat et la propagande gouvernementale; mais ce n’est certainement pas quelque chose qu’un démocrate Jeffersonien pourrait approuver.

      En ce qui concerne la propagande les premiers avocats de l’alphabétisation universelle et d’une presse libre n’envisageaient que deux possibilités : la propagande pourrait être vraie, ou elle pourrait être fausse. Ils ne prévoyaient pas ce qui est en fait arrivé, particulièrement dans nos démocraties capitalistes Occidentales – le développement d’une énorme industrie de communications de masse, principalement intéressée ni par le vrai, ni par le faux, mais par l’irréel, le plus ou moins totalement non pertinent. En un mot, ils ont échoué à tenir compte de l’appétit presque infini de l’homme pour les distractions.

      Dans le passé la plupart des gens n’ont jamais eu l’occasion de satisfaire entièrement cet appétit. Ils pouvaient désirer des distractions, mais les distractions n’étaient pas disponibles.Noël ne venait qu’une fois par an, les banquets étaient « solennels et rares, » il y avait peu de lecteurs et très peu à lire et ce qui ressemblait le plus à un cinéma de voisinage était l’église paroissiale, où le spectacle, quoique peu fréquent, était quelque peu monotone. Pour trouver des conditions même lointainement comparables avec celles d’aujourd’hui nous devons retourner à la Rome impériale, où la populace était tenue dans la bonne humeur par des doses fréquentes, gratuites de beaucoup de sortes de divertissement – des drames poétiques aux combats de gladiateurs, des récitations de Virgile à la boxe à mort, des concerts aux revues militaires et aux exécutions publiques. Mais même à Rome il n’y avait rien d’analogue à la distraction ininterrompue maintenant fournie par des journaux et des magazines, par la radio, la télévision et le cinéma. Dans le Meilleur des Mondes des distractions ininterrompues de la nature la plus fascinante (le ciné tactile, l’orgy-porgy, le bumblepuppy centrifuge) sont délibérément utilisées comme des instruments de police, dans le but d’empêcher les gens de prêter trop d’attention aux réalités de la situation sociale et politique. L’autre monde de la religion diffère de l’autre monde du divertissement; mais ils se ressemblent par leur caractère résolument « pas de ce monde ». Les deux sont des distractions et, si on y vit trop continuellement, elles peuvent devenir, selon l’expression de Marx, « l’opium du peuple » et par là une menace pour la liberté. Seuls les vigilants peuvent maintenir leurs libertés et seuls ceux qui sont constamment et intelligemment sur le terrain peuvent espérer se diriger efficacement selon des procédures démocratiques. Une société, dont la plupart des membres passe une grande partie de son temps, non sur le terrain, non ici et maintenant et dans l’avenir calculable, mais quelque part ailleurs, dans les autres mondes non pertinents du sport et du feuilleton, de la mythologie et de la fantaisie métaphysique, auront beaucoup de mal à résister aux empiétements de ceux qui aimeraient les manipuler et les contrôler.

      Dans leur propagande les dictateurs d’aujourd’hui comptent essentiellement sur la répétition, la suppression et la rationalisation – la répétition de mots-clés qu’ils veulent faire accepter comme vrais, la suppression des faits qu’ils veulent faire ignorer, l’éveil et la rationalisation des passions qui peuvent être utilisées dans l’intérêt du Parti ou de l’État. Quand l’art et la science de la manipulation seront de mieux en mieux compris, les dictateurs de l’avenir apprendront sans aucun doute à combiner ces techniques avec les distractions ininterrompues qui, en Occident, menacent maintenant de noyer dans une mer de non pertinence la propagande rationnelle essentielle au maintien de la liberté individuelle et à la survie d’institutions démocratiques.

Aldous Huxley, dans sa préface révisée en 1946

au Meilleur des Mondes

 

Il n’y a, bien sûr, aucune raison pour laquelle les nouveaux totalitarismes devraient ressembler aux anciens. Le Gouvernement par le bâton et les escadrons de la mort, par la famine artificielle, l’emprisonnement de masse et la déportation massive, n’est pas simplement inhumain (personne ne se soucie beaucoup de cela de nos jours); c’est clairement inefficace et, dans un âge de technologie de pointe, l’inefficacité est le péché contre le Saint-Esprit. Un état totalitaire vraiment efficace serait celui dans lequel l’exécutif tout-puissant des chefs politiques et leur armée de managers contrôle une population d’esclaves qui n’ont pas besoin d’être contraints, parce qu’ils aiment leur servitude. Leur faire l’aimer est la tâche assignée, dans des états totalitaires actuels, aux ministères de la propagande, aux éditeurs de presse et aux enseignants.

… [De tels propagandistes] accomplissent leurs plus grands exploits, non en faisant quelque chose, mais en s’abstenant du faire. Grande est la vérité, mais encore plus grand, d’un point de vue pratique, est le silence sur la vérité. En ne mentionnant simplement pas certains sujets … les propagandistes totalitaires ont influencé beaucoup plus efficacement l’opinion qu’ils qu’ils n’auraient pu le faire par les dénonciations les plus éloquentes, les plus irrésistible des réfutations logiques.

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Quelques réflexions pour contribuer à l’enseignement de l’histoire de la traite transatlantique et de l’esclavage des Noirs dans les colonies d’Amérique

Posté par issopha le 18 octobre 2007

  

  

Quelques réflexions pour contribuer à

l’enseignement de l’histoire de la traite

transatlantique et de l’esclavage des Noirs

dans les colonies d’Amérique

par Eric Mesnard (le 15 avril 2005)


Pour préparer cet exposé, je me suis fixé trois objectifs :

  1. Présenter un rapide « état des lieux » à propos des programmes de l’enseignement élémentaire (cycle 3) et secondaire (classes de 5ème, de 4ème et de seconde), des manuels et des ouvrages destinés à la préparation de la classe, des productions de l’édition pour la jeunesse (littérature, documentaires) 1 ;
  2. Mener une réflexion critique sur quelques questions pédagogiques que m’a posées cet enseignement en tant que professeur de collège puis en tant que formateur IUFM s’adressant à des professeurs des écoles et en tant qu’auteur de manuels scolaires pour l’école élémentaire et pour le lycée ;
  3. Proposer quelques pistes didactiques dans une perspective interdisciplinaire (N.B. je rédigerai cette partie s’il est possible de reproduire les textes et images utilisés lors de mon exposé à Marly).

    1- Etat des lieux (programmes, manuels, documentation pédagogique, ouvrages pour la jeunesse)

    A l’école élémentaire, les programmes de 2002 2 publiés après le vote de la loi Taubira-Delanon 3 explicitement référence à la traite des Noirs et à « l’apparition d’une nouvelle forme d’esclavage » (Qu’apprend-on à l’école élémentaire ? page 214). Les Documents d’application évoquent « le massacre des Indiens d’Amérique, une nouvelle forme d’esclavage avec la traite des Noirs … » (p. 13), définissent comme un « point fort des programmes » le fait que « de nouvelles formes d’esclavage se développent alors dans les colonies d’Amérique à partir de la traite des Noirs, tandis que disparaît une partie de la population indienne d’Amérique »(p.14) et citent « les esclaves d’une plantation » dans la rubrique des « personnages et groupes significatifs » (p. 14) ainsi que Victor Schoelcher (p. 15). L’abolition de l’esclavage en 1848 fait partie des « repères chronologiques » (p. 15).

La première conséquence perceptible de cette inscription nouvelle de l’histoire de la traite et de l’esclavage dans les programmes de l’Ecole élémentaire est l’apparition dans quelques manuels publiés depuis 2002 de chapitres consacrés à leur étude 4

Les programmes du collège (1997) et du lycée (2000) ne font aucune mention explicite de l’histoire de la traite et de l’esclavage des Noirs. Toutefois, les manuels l’évoquent plus ou moins succinctement :

  • En 5ème à propos de la géographie de l’Afrique, « le poids de l’histoire ancienne et récente est mis en évidence » 5 et le recours à l’esclavage peut être associé à la « destruction des civilisations amérindiennes » dans le chapitre « l’Europe à la découverte du monde ». 6
  • En 4ème quelques lignes souvent accompagnées d’une carte du commerce triangulaire « expédient » la question que les élèves retrouvent, parfois, sous forme d’un dossier consacré à l’abolition de 1848.
  • En 2e, certains manuels abordent l’histoire de la traite, de l’esclavage et des abolitions dans la partie du programme intitulée « la Révolution et les expériences politiques en France jusqu’en 1851 » 7.

Cette mise au point sur la place de l’histoire de la traite et de l’esclavage dans les programmes de l’enseignement élémentaire et secondaire appelle deux constats et une interrogation :

  • l’inscription de cette question à l’école élémentaire a déjà eu des effets éditoriaux (pages dans les manuels, édition d’ouvrages pour la jeunesse 8, cf. bibliographie) ;
  • le silence des programmes du secondaire n’empêche pas des professeurs et certains auteurs de manuels de prendre en compte cette question lors de leurs leçons, mais la plupart se contentent d’une évocation et n’expliquent pas aux élèves la place déterminante de ce point pour comprendre le monde contemporain ;
  • comment les programmes de l’école élémentaire de 2002 et la note de service du 16 février 2000 9 seront-ils mis en oeuvre dans les classes ?

Je conclurai ce point par le souhait qu’à leur tour les programmes « métropolitains » du secondaire soient « adaptés » et permettent, par exemple, que pour tous les élèves qui fréquentent une classe de 4ème, « on ajoute un développement sur les îles à sucre et la traite au XVIIIe siècle (…) on évoque l’impact de la Révolution et de l’Empire aux Antilles et en Guyane 10 (…) on ajoute une étude de l’économie et de la société coloniales en insistant sur l’esclavage et son abolition … » 11. Au nom des principes d’universalité auxquels se réfèrent les auteurs de cette note de service, les professeurs d’histoire seraient ainsi officiellement incités à transmettre une culture historique qui, sur cette question majeure, rompe avec l’ignorance. J’ai, ainsi, pu constater, en octobre 2004, que pour une centaine d’étudiants préparant le concours de professeurs des écoles ou l’ayant réussi l’année précédente (tous étant donc titulaires d’une licence, certains d’une licence d’histoire), moins d’une dizaine connaissait le nom de Victor Schoelcher qui figure depuis 2002 parmi les « personnages significatifs » que devrait connaître un élève à la fin de l’enseignement primaire.

2- Quelques questions et pistes de réflexion pédagogiques …

A- Interroger la place de la traite et de l’esclavage des Noirs dans l’historiographie
Comme pour toute préparation d’une leçon se pose la question de l’accessibilité de la production scientifique, notamment pour les maîtres du Primaire qui n’ont pas nécessairement suivi des études d’histoire. Des publications récentes et de qualité ne manquent pas 12. Toutefois, la prise en compte de ce chapitre par les ouvrages de synthèse qui influent le plus sur l’information des étudiants et des enseignants demeure insuffisante, voire inexistante. Ce qu’a écrit Yves Benot 13 à propos de la période révolutionnaire peut être élargi à l’ensemble de l’historiographie française : l’histoire de l’esclavage et des résistances à l’esclavage n’est qu’un à côté secondaire de la « grande histoire » : « La thèse de l’influence inconsciente du climat impérialiste n’est pas entièrement satisfaisante … Il y aurait donc un autre facteur non négligeable, le poids des habitudes, une certaine force d’inertie des idées – ou des absences d’idées – acquises. » 14

B- Permettre une nouvelle définition des repères historiques et du « panthéon scolaire »
Les programmes d’histoire ne peuvent plus reproduire la transmission du « mythe national » tel qu’il a été élaboré par les historiens et les pédagogues du 19ème siècle. 15 Depuis les années soixante, l’élaboration d’une histoire scolaire qui s’ouvre sur l’Europe et sur le Monde, a transformé cet enseignement dans son contenu et ses méthodes 16 . Toutefois, des points cruciaux pour la compréhension du monde contemporain n’ont pas encore trouvé leur place dans les programmes d’histoire. Comme l’écrit François Durpaire : « Pour être véritablement commune, l’histoire doit prendre en compte la complexité, la variété des héritages. On ne peut pas faire l’histoire de la puissance coloniale sans prendre en compte l’histoire de la colonie. L’histoire de la puissance négrière ne peut laisser de côté l’histoire du peuple réduit en esclavage (…) L’enseignement de l’histoire doit intégrer les apports de la recherche (…) il est un élément essentiel de l’intégration citoyenne. Si les Français issus des groupes minoritaires ne se retrouvent pas dans cette histoire scolaire, ils pourraient être tentés de se réfugier dans un passé mythique … » 17
La réflexion critique sur les objectifs de l’enseignement de l’histoire amène à s’interroger sur la signification du « panthéon scolaire ». Les documents d’application des programmes d’histoire destinés aux élèves du cycle 3 publiés en 2002 ont redéfini les critères de sélection, renouvelé la liste des « personnages majeurs » et l’ont accompagnée de « groupes significatifs » parmi lesquels « les esclaves d’une plantation » (cf. supra). Ainsi le maître continuera-t-il à enseigner à ses élèves l’absolutisme de Louis XIV (pensera-t-il alors à expliquer comme il le fait pour la révocation de l’édit de Nantes la signification du Code noir promulgué la même année ?) et la biographie de Napoléon Bonaparte (sera-ce alors l’occasion d’étudier les conséquences du rétablissement de l’esclavage en 1802 pour la Guadeloupe et pour Haïti ?), mais ne devrait plus passer sous silence la condition des esclaves africains déportés dans les colonies européennes d’Amérique ?

C- Valoriser l’esprit critique
L’actualité des enjeux civiques 18rend d’autant plus nécessaires la précision et la rigueur de notre enseignement pour contrecarrer la confusion entretenue par la « concurrence des mémoires » 19.
L’information scientifique apportée par la leçon et l’étude de dossiers documentaires contribueront à l’instruction et à la formation de l’esprit critique des élèves. Comme lors de tout cours d’histoire, l’identification précise sources documentaires (nature du texte ou de l’image ? date de production et contexte ? auteur ? destinataire ?…) est d’autant plus formatrice qu’elle aide à comprendre :

  • l’importance du point de vue de celui qui tient la plume (ou le pinceau)
  • la différence entre un témoignage, un roman historique, le texte d’un historien ou entre un reportage, le filmage de sources documentaires, une reconstitution historique ou une œuvre de fiction cinématographique.

L’initiation à la critique documentaire permise par la leçon d’histoire amène l’élève à s’interroger sur le sens du choix de tel mot ou de telle image pour justifier ou pour condamner la traite et l’esclavage. Elle le rend sensible à la polysémie de mots comme celui de liberté qui n’avait pas le même sens pour le négrier et pour celui qui était enchaîné à fond de cale. Elle incite le futur citoyen à la défiance à l’encontre de l’euphémisation des pratiques criminelles déjà largement pratiquée par la « communication » (c’est-à-dire de la propagande) du lobby négrier qui se fit, face aux critiques, le défenseur de la « liberté du commerce », de la « prospérité des ports, des colonies et de la France » grâce au maintien du trafic du « bois d’ébène » et des « pièces d’Inde » sauvées de la « barbarie africaine ».

D- Promouvoir les approches interdisciplinaires (cf. troisième partie du texte consacrée aux « pistes pédagogiques »)
Dans le prolongement du chapitre consacré au « temps des découvertes », le cours sur l’histoire de la traite et de l’esclavage gagnera à être mis explicitement en relation avec le programme de géographie (« regards sur le monde » au cycle 3 / l’Afrique et l’Amérique en 5e / Les DOM et TOM en 4e ). Comment, en effet, comprendre la complexité du peuplement américain et la diversité de ses populations sans les mettre en relation avec ces pages d’histoire ? Quant à la connaissance de l’histoire et de la géographie des sociétés africaines, elle demeure un des « angles morts » de nos programmes. Cette ignorance contribue à la persistance des stéréotypes racistes hérités de la traite négrière et de la colonisation.

Du 16e siècle à nos jours, la déportation et l’esclavage des Noirs sont à l’origine de textes littéraires 20 dont certains, comme « le nègre de Surinam » dans Candide de Voltaire, sont des classiques de la culture scolaire. La lecture de romans ou de pièces de théâtre, tout en formant la culture littéraire des élèves, les amènera à percevoir la diversité et l’évolution des regards malgré la persistance de stéréotypes 21

E- Mener une réflexion sur les finalités de notre enseignement et sur nos responsabilités pédagogiques

- Comment prendre en compte les relations complexes et souvent conflictuelles entre la mémoire dont certains de nos élèves peuvent être porteurs et l’enseignement de l’histoire ?

- Comment donner du sens aux informations que reçoivent nos élèves (à l’école, par les medias, dans la famille) ?

- Que montrer (ou ne pas montrer) en tenant compte de la maturité des élèves ? Comment aborder des textes qui défendent des thèses racistes ou des images qui donnent une vision dégradante de l’être humain ? « Censurer » n’équivaut-il pas à proposer une vision édulcorée, voire mensongère, de la réalité ?

- Quel équilibre trouver entre une nécessaire mise à distance et une évocation formelle qui cantonnerait cette histoire à un segment sur une frise chronologique ? Comment transmettre les nombres des pertes humaines sans les réduire à un « bilan comptable » ? Comment incarner la terrifiante froideur de ces nombres exprimés en centaines de milliers ou en millions dont la réalité demeure inconcevable, même pour des adultes ?

  1. Quelques propositions de « pistes didactiques » …

Le propos de cette troisième partie du texte est d’envisager des « pistes didactiques » qui prennent en compte les programmes d’histoire de l’école élémentaire et leur objectif de promouvoir la transversalité des apprentissages et leur évaluation. 22 Ces « pistes » seront développées et précisées dans un ouvrage à paraître au CRDP de l’Académie de Créteil …

A- Mettre en relation un témoignage et des images des 18ème et 19ème siècles 
L’ouvrage d’Olaudah Equiano 23 a été publié en 1789 en anglais. Cette première autobiographie d’un ancien esclave africain a connu un succès de librairie.
Equiano situe la date de sa naissance en 1745 dans le Nigeria oriental. Il parlait l’ibo. Il fut capturé avec sa sœur par des bandits locaux à l’âge de dix ans et fut descendu par le fleuve Niger ou l’un de ses affluents. Après avoir subi l’esclavage en Afrique, il fut déporté aux Caraïbes. Il eut comme maître le lieutenant Pascal qui le nomma Gustave Vasa. Il participa avec son maître à la Guerre de Sept Ans. Il reçut une éducation scolaire lors d’un voyage en Angleterre. Pascal le vendit à un Quaker qui finit par accepter qu’Equiano soit affranchi en échange de quarante livres. Libéré à 21 ans (1766), il voyagea en Méditerranée, dans l’Arctique, en Amérique centrale. Il joua un rôle dans la tentative d’implantation d’esclaves affranchis en Sierra Leone. Entré en contact avec les abolitionnistes et Granville Sharp, il sillonna l’Angleterre pour dénoncer la traite et l’esclavage. Il mourut à Londres en 1797. Malgré un sort plus heureux que celui de ses compagnons, il eut à subir l’horreur de la traversée et les humiliations de l’esclavage.
Ann Cameron a adapté le texte d’Olaudah Equiano en modernisant et en abrégeant le texte initial tout en restant fidèle au récit et à la pensée de l’auteur 24. C’est un extrait de cet ouvrage que j’ai choisi (deux chapitres « le bateau aux esclaves » et « vente aux enchères à la Barbade », pp. 43 à 52). Il correspond au chapitre 3 du livre édité par les éditions caribéennes (« le négrier », pp. 28 à 34).

Le Prince esclave « Le bateau aux esclaves »



C’est ainsi que j’ai voyagé après mon enlèvement pendant six à sept mois,passant de maître en maître, traversant différents pays pour arriver finalement jusqu’à l’océan.
Un bateau au mouillage attendait son chargement. J’étais rempli d’un étonnement qui s’est vite transformé en peur, car on m’a fait monter à bord.
Les hommes de l’équipage avaient une peau bizarre, des cheveux longs, et parlaient une langue très différente de toutes celles que j’avais entendues jusqu’alors. Quelques-uns m’ont donné des coups et m’ont inspecté sous toutes les coutures pour voir si j’étais en bonne santé. J’ai cru me trouver au royaume de mauvais esprits qui allaient me tuer.
J’étais terrifié. J’aurais préféré être dans la peau du dernier des esclaves de mon pays plutôt que dans la mienne ; si j’avais eu dix mille royaumes, je lui en aurais fait cadeau rien que pour échanger mon sort contre le sien.
En jetant un coup d’œil sur le pont, j’ai aperçu un chaudron en ébullition et des hommes noirs enchaînés ensemble, le visage accablé de chagrin. Épouvanté par cette vision, je me suis évanoui.
Lorsque j’ai repris conscience, les Noirs qui m’avaient conduit à bord étaient penchés sur moi. En attendant d’être payés, ils ont essayé de me réconforter. Sans succès.
Je leur ai demandé si ces hommes blancs aux horribles figures rouges et aux longs cheveux allaient me manger.
– Non, m’ont-ils rassuré.
Un homme blanc m’a apporté un peu d’alcool dans un verre mais, terrorisé, je n’ai rien voulu accepter de sa main. Un Noir lui a alors pris le verre pour me le donner ; j’en ai avalé une gorgée. C’était la première fois que je buvais de l’alcool, et j’ai éprouvé une sensation étrange qui m’a plongé dans l’abattement le plus profond.
Peu après, les Noirs qui m’avaient amené sur le pont ont quitté le bateau en m’abandonnant à mon désespoir. Je n’avais plus aucune chance de retourner chez moi, ni même de regagner la terre ferme.
Les hommes d’équipage m’ont fait descendre au fond d’une cale puante. Deux hommes blancs m’ont proposé à manger mais j’ai refusé. Entre l’odeur épouvantable et les larmes qui m’étouffaient, je me sentais si mal que je ne pouvais rien avaler. J’avais juste envie de mourir.
L’un d’eux m’a alors allongé et ligoté les pieds pendant que l’autre me fouettait. Quand ils m’ont relâché, j’ai voulu me jeter à la mer même si je redoutais l’eau et que je ne savais pas nager. Mais de hauts filets tendus le long du bateau m’en ont empêché. D’ailleurs, les marins ne nous quittaient pas des yeux dès que nous n’étions plus enchaînés dans la cale.
Quelques jours plus tard, j’ai vu des Africains sévèrement flagellés pour avoir tenté de sauter à la mer. Et il ne se passait pas une heure sans que le fouet s’abatte sur l’un de nous qui avait refusé de se nourrir. Cela m’est souvent arrivé.
Dès le premier jour, j’ai découvert des gens du Bénin enchaînés dans la cale. Je les ai interrogés :
– Que vont-ils faire de nous ?
– Ils nous emmènent pour nous faire travailler, m’a expliqué un homme.
– Et ils vivent ici, dans ce bateau ?
– Non, ils ont un pays d’hommes blancs, mais il est très loin.
– Comment se fait-il que personne n’ait jamais entendu parler d’eux dans notre pays ?
– Ils vivent très très loin, a ajouté un autre homme.
– Où sont leurs femmes ? Est-ce qu’ils en ont ?
– Oui, a répondu le premier homme.
– Pourquoi est-ce qu’on ne les voit pas ?
– Ils les ont laissées chez eux.
– Comment le bateau avance-t-il ?
– Nous ne savons pas très bien. Ils attachent du tissu sur ces grands mâts, avec des cordes. Et le vaisseau avance. En plus, ils peuvent l’arrêter quand ils le veulent, par magie.
Ce récit m’a extrêmement surpris et convaincu que les hommes blancs étaient des esprits d’un autre monde. Il fallait les éviter à tout prix. Pourtant, ils me terrorisaient un peu moins maintenant que je savais qu’ils nous emmenaient pour nous faire travailler. Si c’était tout ce qu’ils voulaient de moi, c’était supportable.
Malgré ce que m’avaient assuré les hommes du Bénin, je craignais souvent d’être mis à mort par ces hommes blancs qui me paraissaient si sauvages. Jamais je n’avais vu personne agir avec une telle cruauté et une telle brutalité.
De temps en temps, lorsque nous étions arrêtés au large d’une côte, nous avions la permission de rester sur le pont. C’est ainsi qu’un jour j’ai vu arriver un grand vaisseau toutes voiles déployées. Dès que les hommes blancs l’ont aperçu, ils ont poussé un grand cri qui nous a effrayés. Plus le vaisseau se rapprochait, plus sa silhouette grandissait. Puis soudain l’ancre a été jetée et il s’est arrêté, comme par magie.
Peu après, des chaloupes sont descendues du bateau et se sont dirigées vers nous. Les gens des deux vaisseaux semblaient très contents de se voir. Plusieurs étrangers nous ont serré la main et nous ont fait des signes. Je suppose qu’ils essayaient de nous expliquer que nous allions partir avec eux, mais nous ne comprenions rien.
Quand le chargement a été terminé, les matelots ont préparé le départ en faisant des bruits effrayants. On nous a fait descendre dans la cale où beaucoup d’entre nous sont morts, victimes de l’avidité de nos acheteurs qui nous avaient tellement entassés que nous pouvions à peine bouger. Les chaînes nous écorchaient la peau. En guise de toilettes, nous n’avions que des bacs dans lesquels des enfants tombaient souvent et manquaient se noyer. Entre les odeurs et la chaleur, l’air est vite devenu irrespirable. Nous étions malades. Nous étouffions. Et cette atmosphère fétide, pestilentielle, vibrait heure après heure des cris des femmes et des gémissements des mourants.
Heureusement pour moi, j’ai frôlé la mort de si près qu’on m’a laissé presque tout le temps sur le pont et mon jeune âge m’a épargné d’être enchaîné. Presque chaque jour, des Noirs à l’agonie étaient montés de la cale. J’espérais moi aussi mourir le plus vite possible. Je pensais souvent que les poissons étaient bien plus heureux que moi. J’enviais leur liberté et j’aurais volontiers échangé mon sort contre le leur.
Plus je les voyais agir et plus je trouvais les hommes blancs cruels. Un jour, ils ont pris au filet une énorme quantité de poissons ; ils en ont mangé autant qu’ils l’ont pu puis ont rejeté le reste à la mer, alors que nous les suppliions de nous en donner quelques-uns. Certains de mes compatriotes affamés ont essayé d’en dérober, mais ils ont été sévèrement fouettés.
Leur cruauté ne s’exerçait pas seulement à l’encontre de nous, les Noirs, mais aussi de leurs semblables. Une fois, un marin blanc a été fouetté à mort et jeté par-dessus bord comme un animal.
Pendant notre voyage, j’ai vu pour la première fois des poissons volants passer par dessus le bateau et certains tomber sur le pont. Pour la première fois aussi, un marin m’a permis de regarder dans un sextant dont j’ignorais l’usage. J’ai vu des nuages poussés par le vent et j’ai pensé qu’ils étaient des terres qui se déplaçaient puis disparaissaient. J’étais persuadé d’être dans un autre monde, un monde empreint de magie.

Vente aux enchères à la Barbade



Un jour, les hommes blancs ont poussé de grands cris de joie en nous faisant des signes. Bientôt, nous avons vu apparaître l’île de la Barbade, son port, et toutes sortes de bateaux, de formes et de tailles variées. Nous avons jeté l’ancre à Bridgetown.
De nombreux marchands et planteurs sont montés à bord. Ils nous ont séparés en groupes et examinés, puis ils ont montré la terre du doigt pour nous indiquer où ils nous emmenaient. Mais nous avons compris que ces hommes horribles voulaient nous battre. Quand nous sommes redescendus dans la cale, nous tremblions de la tête aux pieds.
Toute la nuit, le bateau a résonné de plaintes amères. Si bien que l’équipage est allé chercher des esclaves à terre pour nous calmer. Ils nous ont expliqué que personne n’avait l’intention de nous manger, mais seulement de nous faire travailler. A terre, nous verrions beaucoup de nos compatriotes. Soulagés, nous avons fini par nous endormir. Effectivement, peu de temps après notre débarquement, de nombreux Africains de toutes langues sont venus nous parler.
On nous a conduits dans la cour d’un marchand où nous avons été parqués comme des moutons. Tout était nouveau à mes yeux. Les maisons à étages étaient construites en briques. Elles ne ressemblaient pas à celles d’Afrique. Il y avait aussi, à mon grand étonnement, des gens montés sur des chevaux. Je croyais que c’était encore de la magie. Mais l’un des esclaves m’a affirmé qu’il y avait également des chevaux dans son pays.
Au bout de quelques jours, nous avons été vendus. Cela s’est déroulé de la façon suivante : quelqu’un frappait sur un tambour, les acheteurs se précipitaient alors dans la cour pour choisir le groupe d’esclaves qu’ils préféraient. Ils passaient d’un groupe à un autre, bruyants, avides, et nous étions terrifiés.
Trois frères ont été vendus dans des lots différents. Je me souviens encore de leurs cris lorsqu’on les a séparés. Ils ne se sont probablement jamais revus.
Je l’ignorais alors, mais à l’occasion de toutes ces ventes d’esclaves les parents perdaient leurs enfants, les frères perdaient leurs sœurs, les maris perdaient leurs femmes.
Nous avions déjà perdu notre pays, notre maison, et presque tous ceux que nous aimions. Les acheteurs et les vendeurs auraient pu se débrouiller pour ne pas nous séparer de nos derniers parents ou amis. Notre souffrance et notre labeur ne leur suffisaient-ils donc pas ? Que gagnaient-ils de plus à faire preuve d’une telle cruauté ? Mais c’était leur façon d’agir et ensuite ils allaient à l’église le dimanche, et se disaient chrétiens.

Ces extraits du récit « adapté » d’O. Equiano offrent aux élèves un document exceptionnel puisque les sources écrites sur la traite et l’esclavage des Noirs dans les colonies d’Amérique ont été produites par des Européens, qui, même lorsqu’ils avaient un regard « bienveillant », ne pouvaient exprimer le point de vue d’un Africain déporté vers des terres, de lui, inconnues.
Le dossier documentaire élaboré par Olivier Pétré-Grenouilleau 25permet d’étudier des images à mettre en relation avec le texte. J’en ai choisi trois :

  • « une caravane de captifs en route pour Tette au Mozambique », gravure sur bois de Josiah Wood Whymper, 1865 (cf. p. 25, transparent n° 4)
  • « les plans du Brookes » établis par Thomas Clarkson, 1789 (cf. p. 45, transparent n° 11)
  • « une vente aux enchères d’esclaves à Charleston en Virginie », gravure anonyme, 1861 (cf. p. 35, transparent n° 7)

L’identification de ces images montre qu’elles n’illustrent pas directement le récit d’Equiano (NB il y a un portrait de celui-ci à la page 47 du dossier cité), mais ces gravures, comme le récit, évoquent des étapes de « la route de l’esclave ».
La description de l’iconographie et sa mise en relation avec les différentes parties du texte permettront d’élaborer, en fonction du questionnement et des consignes de l’enseignant, une trace écrite visant à définir ce qu’était la traite transatlantique.
Un projet d’affiche de Pierre Perron pour l’exposition « les anneaux de la mémoire » qui s’est tenue à Nantes de 1992 à 1994 (cf. p. 61, transparent n°17) offre un éventuel prolongement de ce travail historique en relation avec les arts visuels.

NB : Il serait souhaitable de reproduire l’iconographie + carte montrant le trajet d’Equiano

B- Lire un extrait d’un roman autobiographique, La Rue Cases-Nègres de Joseph Zobel et voir le film d’Euzhan Palcy 26
L’extrait proposé évoque l’histoire de l’esclavage à la Martinique et son abolition. Le texte n’est pas un témoignage mais un roman autobiographique qui narre l’enfance de l’auteur, José dans le roman, élevé par sa grand-mère « m’man Tine », pendant les années trente. L’enfant grandit au milieu de descendants d’esclaves dans la « rue cases-nègres ». En allant à l’école, au bourg, puis au lycée, à Fort-de-France, il découvrira la diversité et la dureté des relations sociales dans une Martinique coloniale marquée par les stigmates de son histoire esclavagiste.

L’Amitié de José pour M. Médouze



Moi, mon grand ami ne me donne rien. Il est le plus vieux, le plus misérable, le plus abandonné de toute la plantation. Et je l’aime plus que de courir, gambader, me dissiper ou chiper du sucre.
Moi qui ne peux pas tenir en place un instant, je resterais longtemps assis tranquillement à côté de lui. Sa cabane est la plus dénudée et la plus sordide, mais je la préfère à celle de m’man Tine qui est une des plus belles et des mieux tenues de la rue Cases.
– Les enfants ne doivent pas toujours être fourrés chez les gens, me rappelle ma grand-mère ; c’est mal élevé.
Mais le soir, pendant que je regardais fumer m’man Tine, je ne souhaitais qu’une chose, je n’attendais qu’une chose : que la voix de M. Médouze m’eût appelé.
Devant une porte qui béait sur l’obscurité déjà accumulée dans la case, une ombre à peine visible de loin m’attendait. C’était pour m’envoyer demander un peu de sel à m’man Tine, ou acheter deux sous de kérosène à la boutique.
Puis, devant la case, nous allumions un feu entre trois pierres. C’était moi qui cherchais aux alentours les brindilles dont la flamme est friande.
Tandis que dans le canari un tumultueux bouillon convertissait les racines sauvages rapportées du champ de canne où il avait travaillé, le spectre s’asseyait sur le seuil de la case, au bord de cette terrible gueule rectangulaire qui buvait la nuit, et je me mettais à côté de lui. Il bourrait sa pipe ; lorsqu’il avait fini, j’allais près du foyer lui prendre une brindille enflammée, et lorsque sa tête se penchait dessus pour allumer sa pipe, la lueur lui appliquait sur le visage un masque hallucinant – le vrai visage de M. Médouze, avec sa tête grenée de cheveux roussâtres, sa barbe à l’aspect de ronces et ses yeux dont on ne voyait jamais qu’un petit filet, parce que ses paupières restaient presque fermées (…)
Enfin, certains soirs, soit dans ses contes, soit dans ses propos, M. Médouze évoque un autre pays plus lointain, plus profond que la France, et qui est celui de son père : la Guinée. Là, les gens sont comme lui et moi ; mais ils ne meurent pas de fatigue ni de faim.
On n’y voit pas la misère comme ici.
Rien de plus étrange que de voir M. Médouze évoquer la Guinée, d’entendre la voix qui monte de ses entrailles quand il parle de l’esclavage et raconte
l’horrible histoire que lui avait dite son père, de l’enlèvement de sa famille, de la disparition de ses neuf oncles et tantes, de son grand-père et de sa grand-mère.
– Chaque fois que mon père essayait de conter sa vie, poursuit-il, arrivé à : “ J’avais un grand frère qui s’appelait Ousmane, une petite sœur qui s’appelait Sokhna, la dernière ”, il refermait très fort ses yeux, se taisant brusquement. Et moi aussi, je me mordais les lèvres comme si j’avais reçu un caillou dans le cœur. “ J’étais jeune, disait mon père, lorsque tous les nègres s’enfuirent des plantations, parce qu’on avait dit que l’esclavage était fini. ” Moi aussi, je gambadai de joie et je parcourus toute la Martinique en courant ; car depuis longtemps j’avais tant envie de fuir, de me sauver. Mais, quand je fus revenu de l’ivresse de la libération, je dus constater que rien n’avait changé pour moi ni pour mes compagnons de chaîne. Je n’avais pas retrouvé mes frères et sœurs, ni mon père, ni ma mère. Je restai comme tous les nègres dans ce pays maudit : les békés gardaient la terre, toute la terre du pays, et nous continuions à travailler pour eux. La loi interdisait de nous fouetter, mais elle ne les obligeait pas à nous payer comme il faut.
“ Oui, ajoutait-il, de toute façon, nous restons soumis au béké, attachés à sa terre ; et lui demeure notre maître. ”
Certes, M. Médouze était alors en colère, et j’avais beau le regarder en fronçant les sourcils, j’avais beau avoir une furieuse envie de frapper le premier béké qui m’eût apparu, je ne réalisais pas tout ce qu’il maugréait et, pour le consoler, je lui disais :
– Si tu partais en Guinée, monsieur Médouze, tu sais, j’irais avec toi. Je pense que m’man Tine voudra bien.
– Hélas ! me répondait-il, avec un sourire mélancolique, Médouze verra pas la Guinée. D’ailleurs, j’ai plus ni maman, ni papa, ni frères et sœurs en Guinée… Oui, quand je serai mort, j’irai en Guinée ; mais alors, je pourrai pas t’emmener. Tu auras pas l’âge ; et puis, il faudrait pas…

Le récit de Médouze, très intelligemment mis en scène par Euzhan Palcy, n’est pas un témoignage. Le vieil homme transmet à l’enfant la mémoire de l’Afrique, de la déportation, de l’abolition de 1848 et des désillusions qui l’ont accompagnée. La lecture d’extraits du roman de J. Zobel et le visionnage du film d’E. Palcy permettront aux élèves de découvrir la société martiniquaise pendant l’entre-deux-guerres : le poids des préjugés et des discriminations racistes, les inégalités d’une société coloniale longtemps structurée par le mode de production esclavagiste, le rôle de l’école comme outil d’assimilation à la culture française et comme possibilité d’ascension sociale pour une infime minorité. Des scènes permettront d’évoquer des aspects de la culture et de la géographie antillaises :

  • la langue créole, les croyances, les contes, la musique et la danse ;
  • les paysages, les contrastes entre la société rurale et la ville et entre les quartiers populaires et le quartier des possédants …

C- Lire des œuvres de littérature de jeunesse
Le ministère de l’Education nationale a publié une liste de référence des œuvres de littérature de jeunesse pour le cycle 3 27. Parmi les 300 livres sélectionnés, certains ont comme cadre l’espace antillais :

  • Axel Godard,Maman D’lo, Albin Michel Jeunesse.
  • Patrick Chamoiseau, Le Commandeur d’une pluie suivi de L’Accra de la richesse, Gallimard Jeunesse.
  • Maryse Condé, Rêves amers, Bayard Jeunesse.
  • Un roman historique d’Evelyne Brisou-Pellen illustré par Nicolas Wintz, Deux graines de cacao publié par le Livre de Poche Jeunesse en 2001.

Ce dernier ouvrage est ainsi présenté dans « la liste de référence » : « Julien découvre qu’il a été adopté. Bouleversé, il s’embarque sur un navire marchand vers son pays d’origine, Haïti. On est en 1819. Il est le témoin actif d’une opération de traite des esclaves. En Haïti, il découvre ses origines, en même temps qu’il apprend les secrets de la culture du cacao. Son avenir est en France, auprès de ses parents adoptifs, fabricants de chocolat à Nantes.
La fin de l’histoire rend plus explicites le titre et les liens qui unissent l’histoire de France à celle de Haïti, la cohabitation des marins et des esclaves sur un négrier, la culture du cacao, sont autant de thèmes de connaissances détaillés dans le roman qui pourront être prolongés par des activités de lecture documentaire. En ce qui concerne l’infamie que représente l’esclavage, passé et contemporain, les élèves pourront par exemple lire Grand-mère, ça commence où la route de l’esclave ? de Dany Bebel-Gisler aux éditions Jasor. »

Outre ces ouvrages choisis par le ministère, je propose en complément les deux livres suivants, compte tenu de la qualité de leur écriture et de leur information historique :

- Sur les traces des esclaves raconté par Marie-Thérèse Davidson, illustré par Christian Heinrich, avec des pages documentaires conçues par Thierry Aprile, Gallimard Jeunesse, 2003 ;

- Yves Manglou, Noir mais marron, éditions du Paille-En Queue-Noir, île de la Réunion, 2001.

Le roman historique met en scène, au fil des aventures de Sagaye jeune esclave dont le père a été supplicié, l’univers d’une plantation et celui des Noirs Marrons de la Réunion. I1 nous fait revivre leur histoire au quotidien, dans les plantations d’abord, puis dans les cirques où l’on côtoie Mafate. Si certaines scènes sont un peu dures, elles ne sont pas inventées, seulement racontées. Des faits historiques en témoignent.
Les passages suivants sont extraits de ce livre qui, outre le récit romanesque, fournit une chronologie, un glossaire une courte mise au point su l’histoire du marronnage et une bibliographie :

L’Esclavage à Bourbon (aujourd’hui la Réunion) au 18e siècle



1702 : Première introduction d’Africains de l’ouest à Bourbon. Les ordonnances du gouverneur
De Villiers établissent la discrimination raciale, en matière pénale.
1704 : Premières tentatives de fuite en canot vers Madagascar signalées à Bourbon.
1719 : Promesse d’amnistie pour les Marrons qui se rendent.
1724 : Le “ code noir ”, refondu en décembre 1723 à l’usage des Mascareignes, est enregistré à Saint-Paul.
1726 : Premières récompenses offertes pour la capture de Marrons.
1727 : Le conseil supérieur de Bourbon rend obligatoire la marque de tous les esclaves.
1729 : Réglementation des détachements contre les Marrons.
1732 : Première grave descente de Marrons (De Brossard tué à la pointe de Grand Bois).
1735 : Considérable essor de la traite sous Mahé de La Bourdonnais.
1741 : Des esclaves de Bourbon sont envoyés combattre aux Indes.
1742 : François Mussard promu chef de détachement.
1751 : Mussard tue Mafate.
1752 : Laverdure (le roy de tous les marrons) tué par le détachement de Mussard.
1765 : Dernière grave descente de Marrons et dernier détachement organisé.
1775 : Suppression de la peine de mort pour faits de marronnage.
1791 : Suppression des mutilations pour faits de marronnage.

D’après Jean-Marie Desport, De la servitude à la liberté : Bourbon des origines à 1848., Océan éditions, Saint-Denis, 1989.

Notes sur le marronnage



Le mot Marron apparaît dans la littérature française en 1640. Il nous arrive des Antilles et provient d’une altération de l’hispano-américain Cimarron “ esclave fugitif ”. Le terme marronnage apparaît quant à lui un peu plus tard.
Le développement du marronnage est intimement lié à celui de la traite qui aura un essor considérable avec l’arrivée de Mahé de La Bourdonnais en 1735.
Le nombre d’esclaves passera de quelques centaines en 1702 à plusieurs milliers en 1770. Les chiffres sont contradictoires et sujets à caution. L’impôt local portant alors sur la quantité d’esclaves, on comprend mieux ces données aléatoires.
Les causes du marronnage étaient multiples, la plus légitime étant sans doute la soif de liberté.
Les mauvais traitements infligés par les maîtres incitaient également certains esclaves à la fuite.
D’autre part, les raisons sentimentales restaient fortes : les enfants séparés de leurs parents, les amours contrariées. Les légendes d’Anchaing et Héva, de Cimendef et Marianne sont là pour nous le rappeler.
Il faut savoir enfin que la population marronne était constituée d’une majorité de Malgaches qui ont marqué de leur empreinte les différents sites, à l’intérieur de l’île : Taïbit, Salaze, Marla, Mafate…
Une bibliographie en fin d’ouvrage ouvrira des portes à ceux qui veulent aller un peu plus loin dans leurs recherches.

Sagaye découvre la liberté… (pp. 45-46)



Mon premier geste d’homme libre fut d’attacher mon amulette autour du cou : le sang de mon père mêlé à la terre de Bourbon. J’avais pris soin d’astiquer le cauri et, à mes yeux, il brillait comme un diamant. Je me prosternai et jurai tout haut que jamais plus ce symbole ne serait caché, dusses-je en mourir.
J’avais marché toute la nuit depuis que j’avais quitté l’habitation des hauts de Saint-Paul. La terre était douce à mes pieds, et si la forêt était dense, elle se laissait facilement pénétrer. Le chant de Saphime me guidait avec précision. Il suffisait de lever les yeux et de les ouvrir en grand pour retrouver les indices de mon itinéraire, de son itinéraire. Aux premières heures de la nuit, ma compagne de route fut la lune qui monta vite dans le ciel, versant généreusement sa lumière blanche sur le flanc des montagnes. Au fond des vallées, je retrouvais les points d’eau et les sources décrites dans le chant.
Les deux calebasses réservées à cet effet, fermées par des cotons maïs, étaient toujours pleines, c’était bien là l’essentiel.
Au petit jour, la végétation devint de plus en plus rare et de plus en plus rabougrie. Un léger frisson me parcourut des pieds à la tête. Je me retrouvai tout à coup au bord d’une falaise.
J’aurais aimé être un oiseau pour plonger dans ce vide et aller à la rencontre des îlets verdoyants que je devinais, plus que je ne les voyais, entourés de cours d’eau bondissants. En bas, une légère brume habillait les arbres. Je compris tout de suite pourquoi j’avais si froid, j’étais monté très haut. L’écho me renvoya mon chant :
Sur la falaise là-haut,
Sur la falaise,
Marche,
Marche vers la mer
Et la montagne s’ouvrira,
Son flanc de cailloux
Te portera
Te portera vers la rivière,
Va, plonge,
Dévale…

Je découvris effectivement une brèche un peu plus loin et me mis à dévaler la pente. J’étais seul et libre, j’avais envie de crier. Ce fut pour moi le premier matin sans le son de l’ancive, la conque du malheur. Pas de claquement sec du chabouc, pas de coups de gueule du commandeur. Mais cette liberté avait un prix : Saphime était absent de mon univers. J’étais libre, mais seul. Une autre vie commençait, j’étais un Grand Marron. Je ferais honneur à mon père, plus jamais esclave, plutôt la mort, c’était là ma certitude.
J’atteignis le fond de la vallée lorsque le soleil fut juste au dessus de ma tête. J’avais faim. Je me suis assis au bord d’un petit ruisseau qui devait alimenter la grande
rivière un peu plus bas. Je sortis du bertel une cassave de manioc que je roulai autour d’un bout de lard boucané. Je mangeai avec précipitation, comme j’en avais pris l’habitude.
Je réalisai soudain que j’avais tout mon temps, que le fouet n’allait pas venir troubler mon repas. Ratsy n’allait pas venir me donner un ordre, écourtant de ce fait le peu de temps qui nous était donné pour avaler notre repas. J’avais le temps, j’avais du temps, le temps m’appartenait.

La Chasse aux marrons (pp. 101 à 104)



Après avoir fait ses civilités à quelques amis de la ville, Delamarre fit donner son cheval vers l’habitation de Mussard. Ce dernier, entouré d’une dizaine d’hommes blancs et de quelques Noirs fidèles, s’entraînait à charger et à épauler le plus rapidement possible. Les fusils se chargeaient encore par la gueule et il fallait au moins trente secondes à un excellent tireur pour recharger son arme. La procédure était toujours la même : … “ verser la poudre, pousser une bourre, glisser une balle, verser encore un peu de poudre dans le bassinet avant de relever le chien pour tirer… ”
La tête de Mussard impressionna Delamarre. Jamais il n’avait vu autant de détermination sur un visage, buriné par le soleil, le sourcil épais, les lèvres minces. L’austérité de son costume ajoutait encore à l’impression de puissance qui se dégageait de sa personne. On se serra la main, les doigts lisses du cavalier craquèrent sous la pression violente des phalanges rêches et ossues.
– Je viens vous proposer l’aide de trois de mes esclaves, mon commandeur Ratsy que vous connaissez et les jumeaux mozambiques Castor et Pollux, excellents pisteurs.
– Qu’ils se tiennent prêts à partir dans deux jours, je ferai le détour par chez vous de grand matin.
Delamarre fit ainsi le tour des petits propriétaires terriens les exhortant à partir en chasse eux aussi, à rejoindre les détachements, à donner un coup de main à Mussard, bref à reprendre la colonie en mains.
A compter de ce jour, les Marrons allaient être poursuivis jour et nuit, sans répit jusqu’à ce que les têtes tombent et que les camps se débandent. Si Caron de l’autre côté de l’île se déplaçait avec un détachement d’une centaine de personnes, une véritable petite armée, Mussard, lui, opérait par petites courses avec peu de chasseurs. Il gardait l’avantage de la surprise et du silence. Caron était vite repéré par les guetteurs et les Marrons avaient le temps de s’enfuir. (…)
Le bruit des chiens et le cliquetis des armes qu’on fourbissait rythmaient la levée du jour. Le fils Delamarre aux côtés de son père ressemblait à un fauve qui allait chasser. Les Noirs étaient chargés comme des baudets, la colonne s’étira dans les premiers rayons de soleil. Le temps béni du marronnage était terminé. (…)
Lorsque j’arrivai sur les lieux deux jours plus tard, ma haine pour l’homme blanc et pour les Noirs qui les servaient trouva de quoi s’alimenter. C’était la désolation, on aurait dit un cyclone doublé d’un incendie. Toutes les cases avaient été brûlées, des cadavres jonchaient le sol, des cadavres à qui il manquait des mains, preuves pour se faire payer les captures. Les corps commençaient à pourrir et une odeur pestilentielle régnait sur les lieux. J’essayais de reconnaître des amis, de retrouver des enfants, mais les visages bouffis étaient méconnaissables. J’aurais voulu donner une sépulture à mes compagnons, mais la tâche aurait été trop lourde pour un seul homme, sans compter le manque d’outils.
Les Blancs avaient tout repris, les outils, les armes vraisemblablement. Ils avaient détruit les petits jardins, emporté les animaux.
Nos pièges avaient fonctionné et je retrouvai du sang dans les fosses que nous avions creusées, mais devant la puissance des armes des colons, notre défense fut dérisoire.

Notes :

1 Après la rédaction de ce texte, le Comité pour la mémoire de l’esclavage a remis au Premier Ministre le 12/04/05 un rapport intitulé « Mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions ». Ce rapport est consultable sur le net : http: // www. comite-memoire-esclavage.fr
cf. la deuxième partie du rapport (pp. 32 à 53) : « Enseignement et recherche » et les annexes (pp. 62 à 83) consacrées aux manuels et aux programmes scolaires.

2 Ministère de l’Education nationale, Qu’apprend-on à l’école élémentaire ?, CNDP / XO éditions, 2002
Documents d’application des programmes histoire et géographie cycle 3, CNDP, 2002

3 Ce texte voté en 2001 affirme dans son article 1er que « la traite négrière … et l’esclavage … perpétrés … contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité » et prévoit , par son article 2, que « les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent … »

4 Parmi ceux que j’ai consultés à ce jour, deux manuels se distinguent par la place accordée au sujet et par la pertinence de leur contenu :
Histoire cycle 3, collection « les savoirs de l’école, Hachette, 2002.
Histoire Géographie CM1, collection Magellan, Hatier, 2003.
La lecture d’autres manuels récemment édités montrent que, pour leurs auteurs, les prescriptions du programme sont, certes, une condition nécessaire mais encore … insuffisante.

5 Programmes du cycle central 5è et 4è (livret 1, page 40), CNDP, 1997.

6 Ibidem, p. 39.

7 Programme histoire 2e, BO hors-série, n° 6 du 31/08/2000.

8 La liste de références des œuvres de littérature de jeunesse pour le cycle 3 publiée dans les >Documents d’application des programmes de littérature, (CNDP, 2004) a retenu le roman historique d’Evelyne Brisou-Pellen , Deux graines de cacao, Hachette Jeunesse, 2001 et suggère de le mettre en relation avec Grand-mère, ça commence où la « route de l’esclave » ?, de Dany Bebel-Gisler, publié par les éditions Jasor en 1998. (cf. infra p. 11)
D’autres ouvrages de bonne qualité ont été récemment édités, notamment :
Adaptation par Ann Cameron du témoignage écrit au 18ème siècle par Olaudah Equiano, Le Prince esclave, Rageot éditeur, 2002. (cf. infra pp. 7 et sq.)
Davidson M. Th., Aprile Th., Sur les traces des esclaves, Gallimard Jeunesse, 2003. (cf. infra p. 12)

9 Adaptation des programmes d’histoire et de géographie pour les enseignements donnés dans les DOM Afin de permettre d’adapter l’enseignement de l’histoire et de la géographie donné dans les départements d’outre-mer à la situation régionale et à un héritage culturel local, les programmes d’histoire et de géographie nationaux du collège et du lycée général et technologique sont complétés à chaque niveau d’enseignement par des instructions qui s’appliquent à compter de l’année scolaire 2000-2001 dans les académies de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique et de la Réunion, conformément au contenu des textes annexés à la présente note de service.
L’adaptation des programmes d’histoire et de géographie ne bouleverse pas l’architecture des textes actuellement en vigueur dont elle maintient l’essentiel des contenus. Les finalités de ces programmes, qui veulent aider les élèves à connaître et à comprendre le monde d’aujourd’hui, reposent sur des valeurs universelles, celles des Droits de l’homme, de la démocratie et de la République. Cependant, construits en métropole, ils prennent prioritairement en compte son environnement européen. Enseigner ces programmes dans les Caraïbes ou au sud de l’océan Indien suppose que les élèves apprennent à se situer localement et régionalement et qu’ils soient conscients d’une histoire qui ne se confond pas toujours avec celle de la France (…)
Mais l’histoire et la géographie ne sont réellement formatrices que si elles ne s’enferment pas dans des territoires finis et des identités closes. La dialectique entre le local et le régional d’une part et l’universel d’autre part doit constamment sous-tendre les enseignements d’histoire et de géographie dans les départements d’outre-mer comme en métropole (…)
A la suite de cette note de service deux éditeurs, à ma connaissance, ont publié en partenariat avec les CRDP Antilles-Guyane et Réunion les manuels suivants :
Histoire Géographie collège Antilles-Guyane, CRDP /Hatier International, 2001.Histoire de la Réunion niveau collège, CRDP / Hachette Edicef, 2001.
Histoire Géographie 4e 3e programmes pour la Réunion, Hatier International, 2001.
Histoire Géographie lycée programmes pour la Réunion, Hatier International, 2003

10 Ne pourrait-on pas également « évoquer l’impact » de l’insurrection de Saint-Domingue et de la proclamation de l’indépendance d’Haïti ?

11 In note de service citée supra.

12 Eléments de bibliographie :
Marc Ferro (dir.), Le Livre noir du colonialisme, Robert Laffont, 2003.
Gilles Manceron, Marianne et les colonies, éditions La Découverte, 2003.
Serge Daget, La Traite des Noirs, ed. Ouest-France, 1990.
Jean Meyer, Esclaves et négriers, Découverte-Gallimard, 1986.
Olivier Pétré-Grenouilleau, La Traite des Noirs, coll. Que sais-je ?, PUF, 1998.
Olivier Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières, ed. Gallimard, 2004.
Marcel Dorigny, De l’esclavage aux abolitions, ed. du Cercle d’Art, 1998.
Claude Fauque, Marie-Josée Thiel, Les Routes de l’esclavage, ed. Hermé, 2004.
Nelly Schmidt, L’Abolition de l’esclavage. Cinq siècles de combat(16e – 19e siècle), Fayard, 2005.
Nelly Schmidt, Victor Schoelcher,Fayard, 1994.

N.B. Le site de l’UNESCO permet d’avoir accès à « la route de l’esclave ».

Ouvrages pour la classe :

Documentation photographique, « Les traites négrières » n° 8032, 2003.
Textes et documents pour la classe (T.D.C.) : « l’esclavage », mai 1984, n°350 ; « les abolitions de l’esclavage », nov. 1993, n°663 ; « littératures d’outre-mer », oct. 1991, n°595 ; « l’empire colonial à son apogée », fév. 1996, n°710 ; « le sucre », avril 2003, n°854.

13 Yves Benot, La Révolution française et la fin des colonies, éd. La Découverte, 1988.

14 Yves Benot, op. cité, pp. 216-217.

15 Suzanne Citron, Le Mythe national, Les Editions ouvrières et EDI, 1991.
Pierre Nora, « Lavisse, instituteur national. Le « petit Lavisse » évangile de la République. » in Les Lieux de Mémoire, (dir.) P. Nora, T. 1, coll. Quarto, Gallimard, 1997.

16 Eric Mesnard, « Histoire, géographie, éducation civique et éducation à la citoyenneté » (pp. 22 et sq.) in l’éducation civique, une dominante transversale, CRDP de l’Académie de Créteil, 2003.

17 François Durpaire, Enseignement de l’histoire et diversité culturelle (pp. 41-42), CNDP/Hachette Education, 2002.

18 En janvier 2005, un appel à des « assises de l’anti-colonialisme post-colonial » est diffusé. Les signataires du texte intitulé « nous sommes tous les indigènes de la République ! » se définissent notamment comme des descendants d’esclaves et de déportés africains ».
Le 25 mars 2005, des historiens ont publié dans Le Monde un texte de protestation contre la loi du 23 février 2005 dont l’article 4 dispose notamment que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer … ». Ces universitaires demandent l’abrogation de cette loi « (…) parce qu’elle elle impose un mensonge officiel sur des crimes, sur des massacres allant parfois jusqu’au génocide, sur l’esclavage, sur le racisme hérité de ce passé ; parce qu’elle légalise un communautarisme nationaliste suscitant en réaction le communautarisme de groupes interdits de tout passé (…) »

19 Après les cérémonies consacrées au 60ème anniversaire de la fin du camp d’Auschwitz Birkenau, les provocations de Dieudonné ont entraîné la publication de nombre d’articles qui mettent en cause les insuffisances de l’enseignement de l’histoire de la traite et de l’esclavage (cf. entre autres : Nouvel observateur du 3 mars 2005, « esclavage, le crime oublié » / l’Express du 14 mars 2005, « esclavage, les devoirs de l’école ».

20 Carpentier Alejo, Le Siècle des Lumières, Gallimard, 1962.
Césaire Aimé, La Tragédie du roi Christophe, Présence africaine, 1970.
Hugo Victor, Bug-Jargal, coll. Folio n° 919, Gallimard.
Madison Smart Bell, Le Soulèvement des âmes, Actes Sud, 1996.
Mérimée Prosper, Tamango et autres nouvelles, GF Flammarion n° 392.
Trouillot Evelyne, Rosalie l’infâme, édtons Dapper, 2003.

Zobel Joseph, La Rue cases-nègres, Présence africaine, 1974 (cf. infra p.10)

21 William B. Cohen, Français et Africains. Les Noirs dans le regard des Blancs (1530-1880), Gallimard, 1981.

22 « Certaines de ces compétences sont transversales et se retrouvent dans d’autres disciplines, comme la consultation d’une encyclopédie ou la recherche sur la Toile à travers un moteur de recherches (…) Ce n’est d’ailleurs pas uniquement dans la séquence historique que certaines compétences se construisent et que des connaissances historiques s’acquièrent, toutes les disciplines du domaine de l’éducation littéraire, artistique et humaine y concourent (…) Outre des évaluations de connaissances (…) l’évaluation doit porter sur la lecture (…), sur la capacité à décoder une image pour en mesurer la signification et sur l’aptitude à comparer deux documents simples entre eux (…) Le maître ne perd jamais de vue l’objectif fondamental de la maîtrise de la langue française. L’histoire y apporte largement sa contribution. » Documents d’application … op. cité (pp. 18-19)

23 La Véridique histoire par lui-même d’Olaudah Equiano, Africain, esclave aux Caraïbes, homme libre, traduit par Claire-Lise Charbonnier avec une introduction de Paul Edwards, Les Editions caribéennes, 1983.

24 Le Prince esclave, adaptation d’O. Equiano par Ann Cameron, traduit par Ariane Bataille, Rageot éditeur, 2002.
Jean-Jacques Vayssières a publié un album, Les Fabuleuses aventures d’Equiano aux éditions Jasor, Pointe-à-Pitre, 2001.

25 « Les traites négrières », La Documentation photographique, n° 8032, 2003 (op. cité).
Cette collection propose une mise au point historiographique, une sélection de documents présentés et analysés par l’auteur, des pistes d’exploitation pédagogique. Le dossier est complété par une pochette de transparents rétro projetables.

26 Joseph Zobel, La Rue Cases-Nègres, Présence Africaine, 1974.
Rue Cases-Nègres d’Euzhan Palcy avec Darling Légitimus, durée 103’, distribution Fil à Film, 1983.

27 Documents d’accompagnement des programmes, littérature (2), SCEREN-CNDP, 2004.

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A propos de Tranparency International et de la corruption au Venezuela

Posté par issopha le 18 octobre 2007

Propagande médiatique

  

 A propos de Tranparency International et de la corruption au Venezuela  dans ACTUS ET DEBATS MONDE square1 A propos de Tranparency International

et de la corruption au Venezuela

 


Aucun Vénézuélien ne niera le problème : la corruption est un véritable fléau dans le pays. Même le premier d’entre eux, le président Chavez, la dénonce régulièrement dans ses discours. Toutefois, ce problème réel est utilisé par nombre d’opposants de ladite révolution bolivarienne pour démontrer la faillite du « régime » et affirmer que la situation s’aggrave. Beaucoup se basent sur les chiffres fournis par le Corruption Perception Index (CPI, Indice de perception de la corruption) de l’organisation Transparency International qui présente le Venezuela comme l’un des pays les plus corrompus au monde. En effet, cette organisation a classé le pays au 138e rang (sur 163) en 2006 et au 162e (sur 179) en 2007.
Il ne s’agit pas ici de nier le problème mais d’examiner de plus près ces informations et montrer que le CPI est un indice extrêmement peu fiable de la corruption.
Nous publions donc à l’occasion de la publication du CPI 2007 de Transparency International des extraits d’un article que Gregory Wilpert a publié fin 2006 dans la revue Extra ! de l’organisation états-unienne de critique des médias FAIR.par Gregory Wilpert



www.rfi.fr

image: www.rfi.fr

Accuser les politiciens de corruption est probablement l’un des meilleurs moyens de discréditer les hommes politiques en Amérique latine. Chavez lui-même arriva au pouvoir en accusant la classe politique toute entière de corruption, ce qui le rendit très populaire auprès de nombreux électeurs, épuisés de voir leur pays s’enfoncer dans la pauvreté, malgré son énorme richesse pétrolière nationale. Il ne devrait donc y avoir rien d’étonnant à ce que les opposants de Chavez, vénézuéliens ou étrangers, profèrent les mêmes accusations, après huit ans passé au pouvoir.

Un article récent du Newsweek (« A question of Graft », 31 juillet 2006) affirmait, par exemple, que Chavez a « aggravé cette même corruption endémique qui discrédita complètement les deux principaux partis politiques dans les années 1990 ». L’article donnait ensuite quelques-uns des cas de corruption les plus emblématiques et cite le l’Indice de perception de la corruption de Transparency International (TI), qui classe le Venezuela parmi les pays les plus corrompu au monde. Allant dans le même sens, un article du Washington Times (« New Role for a Sore Loser », 15 sept. 2006) affirmait qu’il y a « une corruption galopante dans le cercle intime des ministres et conseillers de M. Chavez ». De tels propos sont assez fréquents dans les principaux médias à propos du Venezuela. En effet, d’après TI, le Venezuela est un des pays les plus corrompus au monde, puisqu’il se classe à la 130e place sur un total de 158, entouré du Burundi, du Cambodge, du Congo, de la Georgie, et du Kirghizistan, loin derrière les pays d’Amérique latine. Entre 2001 et 2005, le Venezuela est passé d’un score de 2,8 à 2,3 sur une échelle de 1 à 10, 10 marquant l’absence de corruption. Toutefois, un examen plus minutieux de ces statistiques qui font apparemment autorité, montre une image quelque peu différente de la corruption au Venezuela.

Premièrement, l’indice de corruption de TI se base sur les perceptions de la corruption dans un pays donné par des experts et des hommes d’affaires, pour la plupart étrangers ou non résidents.
Etant donné que l’image du Venezuela est en grande partie façonnée par les médias internationaux et nationaux, qui sympathisent dans leur toute grande majorité avec l’opposition et qui accusent continuellement le gouvernement Chavez de corruption, il n’est pas surprenant que l’Indice de perception de la corruption reflète ce point de vue. Pire, cela devient un cercle vicieux où chaque rapport sur l’augmentation du sentiment de corruption augmente ce sentiment de corruption.

Deuxièmement, il existe au moins deux méthodes d’évaluation de la corruption beaucoup plus objectives, auxquelles les médias internationaux ne font jamais référence et qui montrent que le Venezuela n’est pas moins bien classé que les autres pays d’Amérique latine. Le première méthode est, elle aussi, utilisée par Transparency International et est connue sous le nom de Global Corruption Barometer (GCB, Baromètre de corruption globale). La seconde, c’est le Latinobarometer (LB, Baromètre latino) . Le GCB et le LB réalisent tous deux, avec impartialité, des sondages similaires parmi les ressortissants des pays en question.

Par exemple, quand TI a interrogé les Vénézueliens pour savoir si la corruption affecte largement, modérément, légèrement, ou aucunement leur vie, ils ont répondu que cela les affectait largement ou modérément 55% du temps, ce qui est comparable aux réponses données en Colombie (54%), au Costa Rica (56%) et en Equateur (57%) avec, plus loin derrière, les Boliviens (73%) et les Mexicains (67%). De la même façon, quand le LB a demandé aux Vénézuéliens d’estimer le pourcentage de fonctionnaires corrompus, la réponse était inférieure de trois points à la moyenne continentale, 65% au Venezuela contre 68% en Amérique latine.

Toutefois, la manière dont un pays perçoit son propre niveau de corruption peut être influencée par des opinions existantes dans chaque pays, où ses citoyens peuvent sous-estimer ou surestimer de manière infondée cette corruption en se basant purement sur des idiosyncrasies nationales. D’autres questions telles que les progrès dans la lutte contre la corruption pourraient peut-être fournir des éléments de comparaison plus objectifs.

Dans ce cas, le sondage LB montre que le Venezuela arrive en 3e position pour le pourcentage de ses citoyens déclarant qu’il y a eu des progrès dans la lutte contre la corruption ces deux dernières années (42%). Seuls la Colombie et l’Uruguay ont un meilleur score (45%). Le sondage TI obtient des résultats totalement différents avec 72% des Vénézueliens déclarant que la corruption a « beaucoup » ou « un peu » augmenté ces trois dernières années. Ce pourcentage est comparable à ceux de la Bolivie (70%), du Costa Rica (79%), de l’Equateur (81%), et des Etats-Unis (65%).

La méthode peut-être la plus objective d’évaluation de la corruption dans un pays est celle où les personnes interrogées ont personnellement vécu un cas de corruption durant la dernière année. D’après le Latinobarometro, seuls 16% des Vénézueliens ont déclaré avoir personnellement eu connaissance ou participé à un acte de corruption au cours des 12 derniers mois. Ce pourcentage est inférieur de 4 points à la moyenne latino-américaine (20%) et de 11 points par rapport aux chiffres de 2001 au Venezuela (27%). En posant une question similaire (« Ces 12 derniers mois, avez-vous ou un membre de votre famille, soudoyé quelqu’un de n’importe quelle forme que ce soit ? »), TI obtient une réponse affirmative de seulement 6% des sondés, le même pourcentage que la Colombie et loin derrière la Bolivie (20%), l’Equateur (18%) et le Mexique (31%).

En somme, quand on compare des données plus objectives sur la corruption au Venezuela avec celles d’autres pays latino-américains, la corruption y est aussi importante que dans d’autres pays, voire légèrement inférieure. Les accusations des gros titres de la presse sur la « corruption galopante » au Venezuela sous Chavez, insinuant qu’il y a une différence notable par rapport aux gouvernements antérieurs ou aux autres gouvernements de la région, ne résistent pas à l’analyse.

En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:RISAL – Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique latine
URL:
http://risal.collectifs.net/

Source : Venezuelanalysis.com (http://www.venezuelanalysis.com/), 27 septembre 2007.

Traduction : Hélène Benghalem, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

Introduction rédigée par la rédaction du RISAL.


Mardi 16 Octobre 2007

Gregory Wilpert

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Informer sur l’Afrique :  » Silence, les consommateurs d’informations ne sont pas intéressés,

Posté par issopha le 11 octobre 2007

Un article de la Revue Mouvements (2002)

Informer sur l’Afrique

Jean-François Dupaquier

   

 » Silence, les consommateurs d’informations ne sont pas intéressés,

ou ne sont pas solvables « 

Nous publions ici, avec l’autorisation de la revue Mouvements, un article de Jean-François Dupaquier paru dans n° 21/22 (mai/août 2002) de cette revue dont le dossier portait pour titre : « De la françafrique à la maffiafrique ».

- Informer sur l’Afrique :  » Silence, les consommateurs d’informations ne sont pas intéressés, ou ne sont pas solvables «  [*], par François Dupaquier

L’Afrique, sujet considéré comme  » non vendeur  » par le marché de la presse, est particulièrement mal couverte par les médias occidentaux en général, et français en particulier. L’existence sur ce continent de tragédies humaines gigantesques ne change rien à cet état de fait. Quelles sont les raisons de cette indigence, pour ne pas dire de cette désinformation ?

Depuis 1997, La République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre) est le théâtre d’une guerre qui oppose d’une part le régime de Kabila (père puis fils) et ses alliés le Zimbabwe et l’Angola, d’autre part le Ruanda, l’Ouganda et accessoirement le Burundi, agissant sous le couvert de divers  » mouvements rebelles « . Selon les organisations non gouvernementales (ONG) les plus dignes de foi, cette guerre de type mafieux, dont le but réel est le pillage des richesses minières du Congo-Kinshasa, a provoqué plus de trois millions de morts. Sans doute ne s’agit-il pas de morts spectaculaires et  » théâtralisés  » comme les victimes du choc frontal des armées éthiopienne et érythréenne parfois qualifié de  » Verdun africain », mais d’un conflit d’intensité discrète. Au Congo  » démocratique « , l’occupation étrangère et la prédation nationale ont fait disparaître les dernières structures d’État et surtout les réseaux alternatifs de solidarité péniblement mis en place sous l’ère Mobutu par les acteurs de la société civile. On y meurt aujourd’hui surtout de maladie, de malnutrition ou du banditisme autour de dispensaires vides de médicaments, de ports privés de trafic, d’usines en ruines ou de champs pillés et vandalisés. Ceux qui survivent, lorsqu’il s’agit de garçons, tentent d’échapper à l’enrôlement forcé. Et lorsqu’il s’agit de filles, au viol et à la prostitution.

Un désintérêt lent et inexorable

Trois millions de morts environ : face à une telle tragédie, le silence des médias occidentaux surprend. À peine une  » brève « , une incidente, si l’on fait exception de la presse belge, toujours attentive au sort des anciennes colonies. En France, les vicissitudes du plus grand pays  » francophone  » ne font pas recette. Ce n’était pas le cas dans les années soixante, lorsque les soubresauts de l’indépendance avaient mobilisé une foule de grands reporters. À cette époque, des journalistes avaient calculé, non sans cynisme, qu’il fallait entre cent et mille morts au Congo ex-belge pour mériter la couverture médiatique de un à dix morts en Europe. Le silence devant la tragédie qui ensanglante à nouveau ce pays-continent quarante ans plus tard semble montrer que les termes de l’échange, en matière d’éthique journalistique, se sont singulièrement dégradés, parallèlement aux valeurs du commerce mondial. Un massacre d’un millier de Congolais trouvait davantage de relais journalistiques et de retentissement en 1962 que la disparition prématurée d’un million de Congolais en 2002.

Le désintérêt des médias occidentaux – et particulièrement des médias français – pour l’Afrique semble un processus lent et inexorable. Même les conflits qui couvent longtemps en multipliant les signaux d’alerte ne semblent pas capables de secouer l’apparente apathie des services  » Étranger  » des médias de l’Hexagone. Entre 1990 et le 06 avril 1994, l’intervention de militaires français au Ruanda ne suscite presque aucun article ou reportage télévisé (et pas une seule question écrite de parlementaire). La  » surprise  » du génocide de 1994 ne provoque pas davantage d’interrogations, ni de remises en cause, pas plus que l’instrumentalisation des envoyés spéciaux dans les fourgons de  » l’opération Turquoise « . La raison tient-elle à la méconnaissance du public français d’un micro-État qui n’appartient pas au  » pré carré africain «  ? Même pas. Les mêmes causes produisent les mêmes effets en terrain connu, et plus tard.

 » Ce qui s’est passé au Congo-Brazzaville entre décembre 1998 et l’automne 1999 est abominable « , rappelle François-Xavier Verschave. En l’espace de quelques mois, la guerre civile qui oppose militaires et miliciens de Pascal Lissouba et ceux de Denis-Sassou Nguesso, les uns et les autres financés par Elf, provoque la mort de quatre-vingt mille à trois cent mille Congolais. Comme au Ruanda, des violences prétendues  » ethniques « , instrumentalisées par les élites, conduisent à la saignée d’un dixième de la population totale. Comme au Ruanda, l’État français ne peut dissimuler sa responsabilité dans la tragédie, ici à travers la première société privée contrôlée par l’État. À la différence du Ruanda, le Congo-Brazzaville, ancienne colonie française,  » bénéficie  » d’un capital d’intérêt historique et culturel de la part de l’ancienne métropole. Or, là aussi, malgré le précédent du génocide au Ruanda, des débats et des critiques qu’il a fait naître, la  » couverture  » médiatique de la guerre civile par les médias français apparaît d’une rare vacuité.

Au Tchad, non seulement les dérives sanglantes d’un régime  » ami de la France  » suscitent bien peu d’intérêt des médias français, mais les enquêtes menées par la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) ou par Amnesty international trouvent difficilement un relais vers l’opinion publique. Il serait facile de multiplier les exemples.  » L’industrie du divertissement, avec des best-sellers comme Loft story, captent mille fois plus d’attention que les victimes des dictatures françafricaines « , observe encore François-Xavier Verschave. Il ne faut évidemment pas généraliser et caricaturer la couverture de l’Afrique noire par les médias. Le déficit d’informations sur telle ou telle crise, telle dictature, n’empêche pas la presse écrite, la plus apte à aller au-delà d’un traitement émotionnel,  » people  » ou ludique de l’information, de suivre avec sérieux les développements de la crise politique à Madagascar entre le président sortant, Didier Ratsiraka, et le président autoproclamé, Marc Ravalomanana. Ou les difficultés de la Côte-d’Ivoire à asseoir un régime véritablement démocratique. Mais en règle générale, ce traitement reste trop souvent biaisé par un clin d’œil aux préjugés les moins glorieux et les mieux établis dans l’opinion publique. Aussi noble et emblématique qu’ait été la dénonciation de la menace de lapidation par un tribunal islamique de la jeune nigériane Safiya Husaini, jugée coupable d’adultère, on peut se demander si le faux suspense orchestré par les médias français ne constituait pas, par son caractère lancinant et manifestement disproportionné, une exploitation des préjugés sur la  » sauvagerie africaine  » et la  » sauvagerie musulmane  » réunies.

Une déontologie journalistique vacillante

Comme dans la littérature du xixe siècle légitimant l’aventure coloniale, cette  » sauvagerie africaine  » demeure un thème récurrent qui, tout à coup, mobilise les services  » Étranger  » des médias français, et permet enfin à des informations d’Afrique noire de trouver une place de choix dans le traitement de l’actualité. Au Zimbabwe, l’assassinat de quelques fermiers blanc et la confiscation de leurs terres provoque un afflux d’envoyés spéciaux que sans doute la seule compétition pour la présidence entre Robert Mugabe et Morgan Tsvangirai aurait difficilement provoqué. L’idée que Blancs et Noirs ne peuvent cohabiter normalement dans un pays dominé par les Noirs est plus ou moins explicitement avancée par les journalistes européens envoyés au Zimbabwe pour suivre les péripéties de l’élection présidentielle. Elle est exprimée notamment par l’envoyée du Figaro  :  » À Harare, une Zimbabwéenne blanche avouait hier avoir l’estomac noué. Depuis trois ans, elle attendait avec sa famille de pouvoir voter. « Je crois que je vais finalement partir », a-t-elle confié, en ajoutant, un peu honteuse : « tout bien réfléchi, je me sens plus proche des Européens que des Africains ». « 

 » Pourquoi m’a-t-on envoyé au Ruanda ?… C’était très clair de la part de la direction : on allait là-bas pour suivre l’évacuation des ressortissants étrangers, pour être plus précis, des ressortissants français. Le but, c’était les Français, plus que les Ruandais, ce que je peux personnellement déplorer… Un des membres de la direction de l’information m’a dit avec son franc-parler habituel : « Tu fais l’évacuation des Français et puis tu rentres, on n’est pas là-bas pour faire des sujets sur les Noirs qui s’entretuent, de toute façon ça n’intéresse personne… Tu y vas, tu ne fais que ça et tu ne prends pas de risques. » Voilà quel était le cadre de ma mission.  » Philippe Boisserie, journaliste à la chaîne de télévision française France 2, a accepté de décrypter et de dénoncer le fonctionnement de son média face à une immense tragédie africaine. Il ne sera pas le seul. Patrick Robert, de l’agence Sygma, qui se trouvait également à Kigali, le 09 avril 1994, rapporte les consignes entendues par ses confrères américains à qui leur rédaction ordonne de rentrer :  » Too dangerous, not enough interest… deep Africa, you know, middle of nowhere  » [" trop dangereux, pas assez intéressant... l’Afrique profonde, tu vois... le milieu de nulle part "].

Le génocide de 1994 et les autres tragédies de la région des Grands Lacs constituent un bon révélateur de la gestion de l’information des médias français confrontés à une actualité africaine qui semble n’exister à leurs yeux que dans le registre de la guerre, de l’horreur, de l’hécatombe. Et surtout lorsque la vie de Blancs est menacée. La guerre civile et la famine en Somalie un an plus tôt avait déjà révélé le fossé d’égoïsme et d’incompréhension :  » Aux membre de Médecins sans frontières venus lui dire la gravité de événements en cours dans ce pays, un responsable de l’information d’une grande chaîne de télévision répondit en substance que les téléspectateurs étaient las de ces drames africains, désespérément semblables en eux-mêmes au fil des années « , raconte Rony Brauman, fondateur de MSF.

On peut discerner dans la structure même des médias français bien des raisons aux carences ou aux insuffisances, y compris déontologiques, de la  » couverture  » des pays d’Afrique noire. Les  » spécialistes-Afrique  » y sont peu nombreux, généralement bien installés dans des réseaux qui confortent leur position, peu exposés à la critique des lecteurs-auditeurs-télespectateurs, parfois liés à des services de renseignement, quelquefois aussi franchement corrompus ou incompétents. Le mauritanien Abdallah Ahmedou Ould, représentant spécial du secrétaire général des Nations unies au Burundi de novembre 1993 à octobre 1995, a été l’un des spectateurs privilégiés de l’attitude et du raisonnement des journalistes occidentaux dans un pays qui focalisait l’attention :  » On arrive toujours quelque part avec des préjugés. En Afrique, surtout lorsqu’il y a crise, les journalistes néophytes ont la conviction de débarquer dans des pays arriérés, violents, peuplés d’incompétents et de sauvages « .

Une autocensure commerciale

Cependant, ce ne sont pas les insuffisances déontologiques, le conformisme ou les préjugés des journalistes qui suffisent à expliquer la marginalisation de l’information sur l’Afrique noire dans les médias  » grand public « . Pour comprendre cette situation, il faut identifier la nature même de l’information : loin de constituer une pure  » valeur éthique « , comme le laisse entendre le mythe fondateur du journalisme, l’information est une  » valeur marchande « , un produit à la fois intellectuel et industriel. Et comme tout produit, l’information est à la recherche d’un marché solvable qui lui permette de trouver preneur. En Afrique noire, l’absence d’un nombre suffisant de consommateurs d’informations prêts à en payer le prix condamne le produit grand public  » information française sur l’Afrique noire  » soit à s’installer aux franges de l’État (Radio France internationale), soit à survaloriser le sensationnalisme et en général tout ce qui peut attirer l’attention de consommateurs d’information français par ailleurs sevrés de nouvelles domestiques politiques, culturelles, pratiques, économiques etc. Cette remarque choquera sans doute nombre de journalistes français ou étrangers qui refusent généralement de se reconnaître comme les agents d’un marché.  » Dans leurs grande majorité, les journalistes se refusent à être assimilés à ces catégories diverses de communicateurs auxquels ils reprochent essentiellement de s’être mis « au service du diable », c’est-à-dire d’entreprises recherchant explicitement le profit économique (et/ou le pouvoir politique) « , observent des analystes universitaires.

Sans doute les journalistes sont-ils, parmi les  » acteurs engagés dans l’action  » définis par Durkheim, les derniers à appliquer le principe que leur suggère le père de la sociologie :  » Apercevoir les causes qui les font agir « . Mais leur libre arbitre, le libre choix des sujets, qui constituent les postulats de base de la profession, sont battus en brèche dans l’exercice professionnel quotidien. Un média est une entreprise commerciale soumise aux lois du marché. Le choix du sujet et surtout son acceptation par la hiérarchie du média, qui conditionnent le temps et l’argent alloués au journaliste, s’inscrivent dans un projet commercial global de réponse au marché.  » Les journalistes choisissent les sujets qui selon eux, intéressent le public. Il y a ici une dimension commerciale « , reconnaît Thomas Ferenzi.

Pour avoir lui-même proposé à de nombreuses reprises des sujets sur l’Afrique dans différents médias, notamment Le Quotidien de Paris puis L’Événement du jeudi, l’auteur s’est vu répondre :

- ça n’intéresse pas le public français ;

- le reportage coûte trop cher ;

- il faudrait profiter d’un voyage de presse pour aller là-bas ;

- il faut trouver un angle qui intéresse les Français, par exemple ce que ça leur coûte en impôts ;

- il faut qu’on puisse mettre le mot  » France  » dans le titre, etc.

La frilosité des rédactions dès lors qu’il s’agit d’évoquer un sujet concernant l’Afrique noire s’inscrit sans doute dans le phénomène de mimétisme et de  » politiquement correct  » qui marque les médias français, par ailleurs décrit et analysé par bien des auteurs. Mais elle trouve surtout son origine dans la volonté d’adéquation du  » produit-média  » au marché. Au risque une nouvelle fois de choquer nos confrères en s’attaquant aux mythes fondateurs de la profession, observons que l’éthique, considérée par les journalistes comme une valeur sacrée, apparaît de plus en plus souvent comme la réponse à une exigence du marché (l’adéquation à l’éthique des consommateurs). Les mêmes journalistes qui ont intériorisé l’exigence américaine de ne pas montrer les restes humains des victimes du 11 septembre et qui se font gloire  » de ne pas avoir zoomé sur les gens qui se jetaient des fenêtres du World trade center  » n’ont jamais hésité à montrer des gros plans de cadavres produits par des tragédies africaines. Après le génocide du Ruanda, un marché européen de l’édition peu préoccupé de la pudeur des Noirs a ainsi multiplié les albums présentant des cadavres dans tous les états de la putréfaction. Seul l’aveuglement peut empêcher des journalistes de reconnaître la vacuité des mythes professionnels sur l’autonomie de la déontologie et le libre choix des sujets.  » Je n’ai plus la même vision de l’information. Avant, je voyais ça comme un travail créatif, et puis… et maintenant je le vis plus comme une prestation qui a un caractère quelque peu commercial « , reconnaît honnêtement une jeune journaliste interrogée par des universitaires.

L’adéquation du  » produit-médias  » au marché a été considérablement renforcée au cours des dix dernière années par la mondialisation, qui impose une norme standard destinée aux seuls consommateurs solvables, et qui offre aussi aux producteurs de masse des instruments d’analyse de plus en plus précis. Il y a trente ou quarante ans, le gestionnaire d’un grand média devait très largement se fier à son instinct pour deviner les attentes de son public et y répondre. Dans le jeu du pouvoir au sein d’une rédaction, il était plus facile d’avancer des  » arguments éthiques  » pour obtenir des sujets sur l’Afrique. Aujourd’hui, les instruments de mesure des attentes des lecteurs-auditeurs-téléspectateurs français ont largement démontré qu’une  » couverture  » sur l’Afrique noire était généralement contre-productive en terme d’audience.  » Les médias de grande diffusion ne sont pas nécessairement des producteurs d’informations accomplissant une mission de service public consistant à informer honnêtement les citoyens. Ce sont aussi des entreprises économiques [...] et qui, du même coup, sont tentées en permanence de sacrifier un hypothétique « devoir d’information impartial » aux passions politiques et, surtout aujourd’hui, à l’appât du gain en fabriquant sur mesure, à partir d’études de marché, l’information que le public demande « .

En Afrique, des consommateurs peu solvables attirent des produits d’importation de masse ou des services peu performants, voire gravement défectueux : cigarettes chargées en nicotine et en goudrons, véhicules d’occasion rejetés par les contrôles techniques des pays développés, médicaments ou aliments périmés, etc. Il en va de même de l’information importée sur l’Afrique noire, où l’influence des consommateurs ne permet pas d’assainir le marché. Le continent noir y est plus souvent objet que sujet de la  » couverture  » journalistique européenne, et le marché local de l’information, pourtant en pleine effervescence depuis l’instauration un peu partout du multipartisme, reste souvent traité avec arrogance par les médias français.

Du missionnaire à l’humanitaire

Un autre avatar du manque de solvabilité du marché africain de l’information importée est l’émergence du  » journalisme humanitaire « . De même que  » l’action humanitaire  » est trop souvent devenue en Afrique le masque du renoncement politique et diplomatique des États riches, le  » journalisme humanitaire  » traduit à sa façon la déqualification des règles du marché global de l’information qui vise en principe à expliquer et à rendre lisible la réalité (au sens propre, à  » donner une forme  » à l’actualité), pour en faire un simple marché de la sensiblerie et de l’émotion. Rony Brauman a ainsi pu décrire  » la véritable dramaturgie télévisée de l’humanitaire qui commence à apparaître, avec ses personnages emblématiques, ses conventions scéniques, ses règles de langage. [...] Si cette nouvelle forme d’action humanitaire, faite de coups d’éclat et de coups de gueule, de médecine d’urgence et d’engagement physique, semble faite pour le journal télévisé, c’est que l’une et l’autre fonctionnent avant tout sur le registre de l’émotion et de l’immédiateté. Le spectacle offert par un convoi de vivres en route vers des affamés, par un médecin penché sur son blessé, toutes causes politiques étant égales par ailleurs, est comme taillé sur mesure pour le petit écran qu’elles emplissent d’une  » signification pure, pleine et ronde, à la façon d’une nature  » (Roland Barthes). Rapide, simple, concrète, du moins en comparaison avec le traitement politique de problèmes exotiques, l’action humanitaire excelle à se présenter sous une forme aisément accessible et immédiatement valorisante : le tandem victime-secouriste est ainsi devenue, sous l’objectif des caméras, l’un des emblèmes de cette fin de siècle. « 

La mise en scène médiatique des crises en Afrique noire s’inscrit dans l’intérêt à courte vue des journalistes mais, surtout dans le cadre d’un marché défaillant et sous le label désormais ressassé des  » catastrophes humanitaires « . À mesure que s’éloigne l’épisode colonial, la sensibilité impérialiste et romantique des nations européennes s’émousse, et leur intérêt pour les nations africaines tend à se banaliser. Un égoïsme latent ne demande qu’à resurgir, après l’abus du recours aux  » sanglots de l’homme blanc « . Il est facile de présenter à un public européen relativement crédule des pays africains comme autant de sociétés en crise où règne l’impunité, où la justice est facilement mise en échec par la corruption et l’omnipotence de l’État et où  » l’homme Blanc  » hier missionnaire, aujourd’hui humanitaire, peut revêtir de nouveau un uniforme de sauveur. Mais cette vision surannée devrait inquiéter les médias qui s’y complaisent. Sans qu’ils s’en aperçoivent, ceux-ci s’aliènent progressivement des opinions publiques en formation et en voie de solvabilisation. Les règles du marché finissent par s’imposer à tous

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[*] Mouvements, 21/22 mai-août 2002, pp.89-95.

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Stratégies de manipulation

Posté par issopha le 23 septembre 2007

Stratégies de manipulation
 

Les stratégies et les techniques des Maitres du Monde
pour la manipulation de l’opinion publique et de la société…

1  La stratégie de la diversion

Stratégies de manipulation dans DE La FABRIQUE DE L'OPINION ET DU CONSENTEMENT vide vide dans DE LA PROPAGANDE
Elément primordial du contrôle social, la stratégie de la diversion consiste à détourner l’attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes.

La stratégie de la diversion est également indispensable pour empêcher le public de s’intéresser aux connaissances essentielles, dans les domaines de la science, de l’économie, de la psychologie, de la neurobiologie, et de la cybernétique.

« Garder l’attention du public distraite, loin des véritables problèmes sociaux, captivée par des sujets sans importance réelle. Garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour penser; de retour à la ferme avec les autres animaux. » (extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles« )

2  Créer des problèmes, puis offrir des solutions

Cette méthode est aussi appelée « problème-réaction-solution ». On crée d’abord un problème, une « situation » prévue pour susciter une certaine réaction du public, afin que celui-ci soit lui-même demandeur des mesures qu’on souhaite lui faire accepter. Par exemple: laisser se développer la violence urbaine, ou organiser des attentats sanglants, afin que le public soit demandeur de lois sécuritaires au détriment de la liberté. Ou encore: créer une crise économique pour faire accepter comme un mal nécessaire le recul des droits sociaux et le démantèlement des services publics.

3  La stratégie du dégradé


vide dans POUVOIR ET DOMINATION : Mécanismes de contruction et léPour faire accepter une mesure inacceptable, il suffit de l’appliquer progressivement, en « dégradé », sur une durée de 10 ans. C’est de cette façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles ont été imposées durant les années 1980 à 1990. Chômage massif, précarité, flexibilité, délocalisations, salaires n’assurant plus un revenu décent, autant de changements qui auraient provoqué une révolution si ils avaient été appliqués brutalement.

4  La stratégie du différé


vide dans PROJETS DES MAITRES DU MONDEUne autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter comme « douloureuse mais nécessaire », en obtenant l’accord du public dans le présent pour une application dans le futur. Il est toujours plus facile d’accepter un sacrifice futur qu’un sacrifice immédiat. D’abord parce que l’effort n’est pas à fournir tout de suite. Ensuite parce que le public a toujours tendance à espérer naïvement que « tout ira mieux demain » et que le sacrifice demandé pourra être évité. Enfin, cela laisse du temps au public pour s’habituer à l’idée du changement et l’accepter avec résignation lorsque le moment sera venu.
Exemple récent: le passage à l’Euro et la perte de la souveraineté monétaire et économique ont été acceptés par les pays Européens en 1994-95 pour une application en 2001. Autre exemple: les accords multilatéraux du
FTAA que les USA ont imposé en 2001 aux pays du continent américain pourtant réticents, en concédant une application différée à 2005.

5  S’adresser au public comme à des enfants en bas-age
videLa plupart des publicités destinées au grand-public utilisent un discours, des arguments, des personnages, et un ton particulièrement infantilisants, souvent proche du débilitant, comme si le spectateur était un enfant en bas-age ou un handicapé mental. Exemple typique: la campagne TV française pour le passage à l’Euro (« les jours euro »). Plus on cherchera à tromper le spectateur, plus on adoptera un ton infantilisant. Pourquoi?
« Si on s’adresse à une personne comme si elle était âgée de 12 ans, alors, en raison de la suggestibilité, elle aura, avec une certaine probabilité, une réponse ou une réaction aussi dénuée de sens critique que celles d’une personne de 12 ans. »  
(cf. « Armes silencieuses pour guerres tranquilles« )

6  Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion


videFaire appel à l’émotionnel est une technique classique pour court-circuiter l’analyse rationnelle, et donc le sens critique des individus. De plus, l’utilisation du registre émotionnel permet d’ouvrir la porte d’accès à l’inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs, des pulsions, ou des comportements…

7  Maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise


videFaire en sorte que le public soit incapable de comprendre les technologies et les méthodes utilisées pour son contrôle et son esclavage.

« La qualité de l’éducation donnée aux classes inférieures doit être de la plus pauvre sorte, de telle sorte que le fossé de l’ignorance qui isole les classes inférieures des classes supérieures soit et demeure incompréhensible par les classes inférieures. »
(cf. « Armes silencieuses pour guerres tranquilles« )

8  Encourager le public à se complaire dans la médiocrité


videEncourager le public à trouver « cool » le fait d’être bête, vulgaire, et inculte…

9  Remplacer la révolte par la culpabilité

vide
photo: Henri
Cartier-Bresson

Faire croire à l’individu qu’il est seul responsable de son malheur, à cause de l’insuffisance de son intelligence, de ses capacités, ou de ses efforts. Ainsi, au lieu de se révolter contre le système économique, l’individu s’auto-dévalue et culpabilise, ce qui engendre un état dépressif dont l’un des effets est l’inhibition de l’action. Et sans action, pas de révolution!…
 

10  Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes


videAu cours des 50 dernières années, les progrès fulgurants de la science ont creusé un fossé croissant entre les connaissances du public et celles détenues et utilisées par les élites dirigeantes. Grâce à la biologie, la neurobiologie, et la psychologie appliquée, le « système » est parvenu à une connaissance avancée de l’être humain, à la fois physiquement et psychologiquement. Le système en est arrivé à mieux connaître l’individu moyen que celui-ci ne se connaît lui-même. Cela signifie que dans la majorité des cas, le système détient un plus grand contrôle et un plus grand pouvoir sur les individus que les individus eux-mêmes.
 

Sylvain Timsit
© syti.net, 2002

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SPIN DOCTORS ET MARKETING POLITIQUE

Posté par issopha le 10 septembre 2007

Spin doctor

Un article de Wikipédia, l’encyclopédie libre.

  

On nomme Spin doctor un conseiller en communication et marketing politique agissant pour le compte d’une personnalité politique, le plus souvent lors de campagnes électorales en vue d’une élection. Le terme a une connotation négative : un spin doctor n’agit pas toujours de façon morale.

Aux États-Unis le spin doctor est un personnage bien identifié. Des livres, des sites comme sourcewatch.org ou prwatch.org tiennent la chronique de leurs opérations. Ils apparaissent dans des films ou des téléfilms. Il est vrai que la fonction existe au moins depuis les années 1930 même si le mot lui-même « spin », n’a vraiment été popularisé qu’à partir de 1984 et du débat Reagan / Mondale.

Le spin doctor, officiellement conseiller en relations publiques reçoit bien d’autres surnoms : gourou, éminence grise, faiseur de présidents ou, mieux encore, docteur Folimage.

Spin ferait allusion à la torsion, à l’effet que l’on donne à une balle de tennis ou à la façon de faire tourner une toupie. Ils dirigeraient donc l’opinion, en lui donnant une impulsion ou une pichenette, en lui fournissant les bons slogans, les bonnes révélations, les bonnes images, en mettant en scène les évènements qui la redirigeront dans le sens souhaité.

En ce domaine, ils pratiquent d’abord une stratégie directe : celle qui consiste à « dire et faire dire du bien de… », à adapter le message de leur candidat aux attentes supposées de l’électorat, à « cosmétiser » l’apparence de leurs clients, à les rendre séduisant et populaires. Ils transposent les principes de la publicité ou du marketing dans la communication politique.

Mais les spin doctors emploient aussi des stratégies indirectes : méthodes de décrédibilisation d’un concurrent, de désinformation, production d’événements et montage artificiel d’affaires pour défendre une cause ou pour en ruiner une autre.

Le spin doctor a une influence considérable sur le discours, le programme et les initiatives de son client. En ce domaine deux spin doctors célèbres ont acquis une réputation sulfureuse, liée à des affaires de fuites ou de désinformation de la presse. Il s’agit de Karl Rove le conseiller de G.W. Bush, surnommé son « baby genius » et de Alastair Campbell pour Tony Blair. Tous deux eurent un rôle crucial dans le « marketing » de la guerre en Irak, et bien sûr dans le style et le programme de leurs clients.

Voir aussi

Liens internes

Liens externes

 

 

17 juin 2006 – Marketing politique: un peu d’histoire

 

 

Qui a inventé la politique spectacle ?

À quand remonte le marketing politique ? Difficile de fixer une date précise puisqu’il a toujours existé des professionnels de la rhétorique ou de la persuasion qui ont proposé leurs méthodes « scientifiques » aux démagogues.

On pourrait arbitrairement fixer la date de naissance aux USA juste après la première guerre mondiale, quand apparaissent des agences de « relations publiques » comme celle d’Edward Bernays. Ces ancêtres des spin doctors travaillent indifféremment pour une grande cause nationale ou commerciale, pour un candidat, pour un parti, pour un pays, pour un groupe de pression…

Pour notre part, nous préférons répondre : 1962. Cette année-là a lieu l’élection présidentielle américaine opposant Nixon à Kennedy. Nixon est un vieux routier, et, aussi surprenant que cela puisse paraître à qui se souvient de son attitude dans l’affaire du Watergate, il est considéré comme une « bête de médias », à l’aise à la radio comme devant les caméras des actualités cinématographiques. Kennedy est un homme nouveau, entouré d’une équipe d’intellectuels, ses « crânes d’œuf » et doté d’une famille photogénique dont il exploite l’impact médiatique.

Mais surtout, en 1962 a lieu le premier débat télévisé entre les deux candidats à l’élection (et sans doute le premier télévisé au monde de ce genre).

On connaît la suite : le beau Kennedy au physique de gendre idéal gagne d’une courte tête face à son adversaire et beaucoup pensent qu’il doit sa victoire à sa prestation cathodique. Son indéniable séduction plus que ses dons oratoires ou son programme lui aurait donné l’avantage sur Nixon.

Une étude menée par deux sociologues, les Lang, semble confirmer cette hypothèse : ils ont étudié deux groupes témoins, l’un suivant le débat à la radio, le second à la télévision. Le premier donne l’avantage à Nixon, le second à Kennedy. De là à conclure que l’image est l’élément décisif et que la télégénie fera désormais les élections, il n’y a qu’un pas que beaucoup franchiront vite. À commencer par Nixon lui-même qui se persuadera d’avoir perdu à cause de détails idiots (il était mal rasé, il transpirait sous son maquillage ce qui lui donnait l’air d’un traître de comédie, tandis que son adversaire semblait à l’aise, rose et frais…).

À l’élection suivante Nixon se fera guider par une nuée de conseillers en image, de sondeurs, de publicitaires, de « speech writers » (des écrivains et dialoguistes qui lui écrivent ses discours et ses petites phrases). Une aventure qui est racontée dans un livre au titre significatif : « Comment on vend un président ». Après cela, les candidats rentreront dans le cycle infernal de la professionnalisation

Et en France ? Tour le monde sera à peu près d’accord pour dire que c’est la campagne de Lecanuet, conseillé par le publicitaire Bongrand, qui marque l’introduction des méthodes « à l’américaine » dans des campagnes électorales dont le style n’avait guère changé depuis la troisième République.

Mais tout le monde n’est pas encore sur la même longueur d’ondes. Ainsi le général de Gaulle méprise ostensiblement les « étranges lucarnes »,
la TV, refuse de faire vraiment campagne. C’est seulement lorsqu’il découvre qu’un cheval de retour de
la IV°, un certain Mitterrand l’a mis en ballottage, qu’il consent à enregistrer la première de ses fameuses interviews par Michel Droit. Comme par hasard ce changement politique qui annonce l’avènement de la politique spectacle et de l’État séducteur coïncide avec la découverte des pouvoirs de la télévision.
`
Mais tout cela, c’est de la préhistoire. Le marketing politique qui était à l’époque une pratique plus ou moins empirique destinée à moderniser les méthodes des campagnes électorales a pris un importance énorme à la fois par les enjeux financiers qu’il représente (le coût des campagnes s’accroît vertigineusement, d’où les problèmes de financement illégal des partis dans les années 80/90), d’autre part, on commence à susurrer que désormais ce sont les communicants qui pensent pour les candidats et qui leur dictent leurs options.

Désormais, en partie à cause de l’écran qui fait de chaque candidat un personnage proche qui vous parle dans l’intimité de votre salon, on ne fera plus jamais de politique de la même façon qu’à l ‘époque des affiches, des meetings et des tournées de marché ( même si ces dernières pratiques ne disparaissent pas, bien entendu). Ceci aura en particulier un impact sur la hiérarchie et le recrutement de la classe politique elle-même qui devra inscrire la séduction médiatique au nombre des principaux critères de sélection.

En France, on n’imagine plus un futur président de
la République qui n’ait pas passé des années à forger son image entouré d’une équipe de professionnels le relookant, lui soufflant des thèmes, surveillant son ton et ses propos, gérant ses apparitions… Et 2007 pourrait bien voir l’apothéose du marketing politique 

 

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