Hommage Césaire, Sarko et le colonialisme

Posté par issopha le 10 mai 2008

Hommage Césaire, Sarko et le colonialisme

 

Le 10 mai 2008, par Jean Denard,

Il y a un an, Sarkozy entrait à l’Elysée. Nous ne cessons de dresser depuis un an le bilan de sa politique africaine – loin du compte, très loin du compte. Prenons un instant de la hauteur : Alors qu’il y a 160 ans jour pour jour, le 10 mai 1848, la France abolissait l’esclavage, c’est à Aimé Césaire que nous voulons rendre hommage aujourd’hui. Ses mots disent mieux que quiconque que le combat contre la « Françafrique », c’est aussi la défense de notre propre dignité – nous citoyens français.

Extrait du Discours sur le colonialisme, 1950 :

Les passages en gras sont le fait de la cellule…

« Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.

Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.

Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.

Le fait est que la civilisation dite « européenne », la civilisation « occidentale », telle que l’ont façonnée deux siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème du prolétariat et le problème colonial ; que, déferrée à la barre de la « raison », comme à la barre de la « conscience », cette Europe-là est impuissante à se justifier ; et que, de plus en plus, elle se réfugie dans une hypocrisie d’autant plus odieuse qu’elle a de moins en moins chance de tromper.

L’Europe est indéfendable.

Il paraît que c’est la constatation que se confient tout bas les stratèges américains.

En soi cela n’est pas grave. Le grave est que « l’Europe » est moralement, spirituellement indéfendable.

Et aujourd’hui il se trouve que ce ne sont pas seulement les masses européennes qui incriminent, mais que l’acte d’accusation est proféré sur le plan mondial par des dizaines et des dizaines de millions d’hommes qui, du fond de l’esclavage, s’érigent en juges. On peut tuer en Indochine, torturer à Madagascar, emprisonner en Afrique, sévir aux Antilles. Les colonisés savent désormais qu’ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs « maîtres » provisoires mentent.

Donc que leurs maîtres sont faibles. Et puisque aujourd’hui il m’est demandé de parler de la colonisation et de la civilisation, allons droit au mensonge principal à partir duquel prolifèrent tous les autres.

Colonisation et civilisation ? La malédiction la plus commune en cette matière est d’être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte. Cela revient à dire que l’essentiel est ici de voir clair, de penser clair, entendre dangereusement, de répondre clair à l’innocente question initiale : qu’est-ce en son principe que la colonisation ? De convenir de ce qu’elle n’est point ; ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit ; d’admettre une fois pour toutes, sans volonté de broncher aux conséquences, que le geste décisif est ici de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec, derrière, l’ombre portée, maléfique, d’une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes.

Poursuivant mon analyse, je trouve que l’hypocrisie est de date récente ; que ni Cortez découvrant Mexico du haut du grand téocalli, ni Pizarre devant Cuzco (encore moins Marco Polo devant Cambaluc), ne protestent d’être les fourriers d’un ordre supérieur ; qu’ils tuent ; qu’ils pillent ; qu’ils ont des casques, des lances, des cupidités ; que les baveurs sont venus plus tard ; que le grand responsable dans ce domaine est le pédantisme chrétien, pour avoir posé les équations malhonnêtes : christianisme = civilisation ; paganisme = sauvagerie, d’où ne pouvaient que s’ensuivre d’abominables conséquences colonialistes et racistes, dont les victimes devaient être les Indiens, les Jaunes, les Nègres.

Cela réglé, j’admets que mettre les civilisations différentes en contact les unes avec les autres est bien ; que marier des mondes différents est excellent ; qu’une civilisation, quel que soit son génie intime, à se replier sur elle-même, s’étiole ; que l’échange est ici l’oxygène, et que la grande chance de l’Europe est d’avoir été un carrefour, et que, d’avoir été le lieu géométrique de toutes les idées, le réceptacle de toutes les philosophies, le lieu d’accueil de tous les sentiments en a fait le meilleur redistributeur d’énergie. Mais alors je pose la question suivante : la colonisation a-t-elle vraiment mis en contact ? Ou, si l’on préfère, de toutes les manières d’« établir contact », était-elle la meilleure ?

Je réponds non.

Et je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie ; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir une seule valeur humaine.

(chapitre 2) Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.

On s’étonne, on s’indigne. On dit : « Comme c’est curieux ! Mais, bah ! C’est le nazisme, ça passera ! » Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.

Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’un Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique.

J’ai beaucoup parlé d’Hitler. C’est qu’il le mérite : il permet de voir gros et de saisir que la société capitaliste, à son stade actuel, est incapable de fonder un droit des gens, comme elle s’avère impuissante à fonder une morale individuelle. Qu’on le veuille ou non : au bout du cul-de-sac Europe, je veux dire l’Europe d’Adenauer, de Schuman, Bidault et quelques autres, il y a Hitler. Au bout du capitalisme, désireux de se survivre, il y a Hitler. Au bout de l’humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler.

Et, dès lors, une de ses phrases s’impose à moi : « Nous aspirons, non pas à l’égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d’en faire une loi. »

Cela sonne net, hautain, brutal, et nous installe en pleine sauvagerie hurlante. Mais descendons d’un degré. Qui parle ? J’ai honte à le dire : c’est l’humaniste occidental, le philosophe « idéaliste ». Qu’il s’appelle Renan, c’est un hasard. Que ce soit tiré d’un livre intitulé : La Réforme intellectuelle et morale, qu’il ait été écrit en France, au lendemain d’une guerre que la France avait voulue du droit contre la force, cela en dit long sur les mœurs bourgeoises.

« La régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité. L’homme du peuple est presque toujours, chez nous, un noble déclassé, sa lourde main est bien mieux faite pour manier l’épée que l’outil servile. Plutôt que de travailler, il choisit de se battre, c’est-à-dire qu’il revient à son premier état. Regere imperio populos, voilà notre vocation. Versez cette dévorante activité sur des pays qui, comme la Chine, appellent la conquête étrangère. Des aventuriers qui troublent la société européenne, faites un ver sacrum, un essaim comme ceux des Francs, des Lombards, des Normands, chacun sera dans son rôle. La nature a fait une race d’ouvriers, c’est la race chinoise, d’une dextérité de main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur ; gouvernez-la avec justice, en prélevant d’elle, pour le bienfait d’un tel gouvernement, un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera satisfaite ; une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre ; soyez bon pour lui et humain, et tout sera dans l’ordre ; une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. Réduisez cette noble race à travailler dans l’ergastule comme des nègres et des Chinois, elle se révolte. Tout révolté est, chez nous, plus ou moins, un soldat qui a manqué sa vocation, un être fait pour la vie héroïque, et que vous appliquez à une besogne contraire à sa race, mauvais ouvrier, trop bon soldat. Or, la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux un Chinois, un fellah, êtres qui ne sont nullement militaires. Que chacun fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien. »

Hitler ? Rosenberg ? Non, Renan. Mais descendons encore d’un degré. Et c’est le politicien verbeux. Qui proteste ? Personne, que je sache, lorsque M. Albert Sarraut, tenant discours aux élèves de l’École coloniale, leur enseigne qu’il serait puéril d’opposer aux entreprises européennes de colonisation « un prétendu droit d’occupation et je ne sais quel autre droit de farouche isolement qui pérenniserait en des mains incapables la vaine possession de richesses sans emploi. » Et qui s’indigne d’entendre un certain R.P. Barde assurer que les biens de ce monde, « s’ils restaient indéfiniment répartis, comme ils le seraient sans la colonisation, ne répondraient ni aux desseins de Dieu, ni aux justes exigences de la collectivité humaine » ?

Attendu, comme l’affirme son confrère en christianisme, le R. P. Muller : « … que l’humanité ne doit pas, ne peut pas souffrir que l’incapacité, l’incurie, la paresse des peuples sauvages laissent indéfiniment sans emploi les richesses que Dieu leur a confiées avec mission de les faire servir au bien de tous ».

Personne.

Je veux dire : pas un écrivain patenté, pas un académicien, pas un prédicateur, pas un politicien, pas un croisé du droit et de la religion, pas un « défenseur de la personne humaine ». Et pourtant, par la bouche des Sarraut et des Barde, des Muller et des Renan, par la bouche de tous ceux qui jugeaient et jugent licite d’appliquer aux peuples extra-européens, et au bénéfice de nations plus fortes et mieux équipées, « une sorte d’expropriation pour cause d’utilité publique », c’était déjà Hitler qui parlait.

Où veux-je en venir ? À cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation — donc la force — est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment. Colonisation : tête de pont dans une civilisation de la barbarie d’où, à n’importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation. J’ai relevé dans l’histoire des expéditions coloniales quelques traits que j’ai cités ailleurs tout à loisir.

Cela n’a pas eu l’heur de plaire à tout le monde. Il paraît que c’est tirer de vieux squelettes du placard. Voire !

Était-il inutile de citer le colonel de Montagnac, un des conquérants de l’Algérie : « Pour chasser les idées qui m’assiègent quelquefois, je fais couper des têtes, non pas des têtes d’artichauts, mais bien des têtes d’hommes. »

Convenait-il de refuser la parole au comte d’Herisson : « Il est vrai que nous rapportons un plein baril d’oreilles récoltées, paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis. »

Fallait-il refuser à Saint-Arnaud le droit de faire sa profession de foi barbare : « On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres. »

Fallait-il empêcher le maréchal Bugeaud de systématiser tout cela dans une théorie audacieuse et de se revendiquer des grands ancêtres : « Il faut une grande invasion en Afrique qui ressemble à ce que faisaient les Francs, à ce que faisaient les Goths. »

Fallait-il rejeter dans les ténèbres de l’oubli le fait d’armes mémorable du commandant Gérard et se taire sur la prise d’Ambike, une ville qui, à vrai dire, n’avait jamais songé à se défendre : « Les tirailleurs n’avaient ordre de tuer que les hommes, mais on ne les retint pas ; enivrés de l’odeur du sang, ils n’épargnèrent pas une femme, pas un enfant… À la fin de l’après-midi, sous l’action de la chaleur, un petit brouillard s’éleva : c’était le sang des cinq mille victimes, l’ombre de la ville, qui s’évaporait au soleil couchant. »

Oui ou non, ces faits sont-ils vrais ? Et les voluptés sadiques, les innombrables jouissances qui vous frisselisent la carcasse de Loti quand il tient au bout de sa lorgnette d’officier un bon massacre d’Annamites ? Vrai ou pas vrai 1 ? Et si ces faits sont vrais, comme il n’est au pouvoir de personne de le nier, dira-t-on, pour les minimiser, que ces cadavres ne prouvent rien ?

Pour ma part, si j’ai rappelé quelques détails de ces hideuses boucheries, ce n’est point par délectation morose, c’est parce que je pense que ces têtes d’hommes, ces récoltes d’oreilles, ces maisons brûlées, ces invasions gothiques, ce sang qui fume, ces villes qui s’évaporent au tranchant du glaive, on ne s’en débarrassera pas à si bon compte. Ils prouvent que la colonisation, je le répète, déshumanise l’homme même le plus civilisé ; que l’action coloniale, l’entreprise coloniale, la conquête coloniale, fondée sur le mépris de l’homme indigène et justifiée par ce mépris, tend inévitablement à modifier celui qui l’entreprend ; que le colonisateur, qui, pour se donner bonne conscience, s’habitue à voir dans l’autre la bête, s’entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête. C’est cette action, ce choc en retour de la colonisation qu’il importait de signaler.

Partialité ? Non. Il fut un temps où de ces mêmes faits on tirait vanité, et où, sûr du lendemain, on ne mâchait pas ses mots. Une dernière citation ; je l’emprunte à un certain Carl Sieger, auteur d’un Essai sur la Colonisation 2 : « Les pays neufs sont un vaste champ ouvert aux activités individuelles, violentes, qui, dans les métropoles, se heurteraient à certains préjugés, à une conception sage et réglée de la vie, et qui, aux colonies, peuvent se développer plus librement et mieux affirmer, par suite, leur valeur. Ainsi, les colonies peuvent, à un certain point, servir de soupape de sûreté à la société moderne. Cette utilité serait-elle la seule, elle est immense. »

En vérité, il est des tares qu’il n’est au pouvoir de personne de réparer et que l’on n’a jamais fini d’expier. Mais parlons des colonisés. Je vois bien ce que la colonisation a détruit : les admirables civilisations indiennes et que ni Deterding, ni Royal Dutch, ni Standard Oil ne me consoleront jamais des Aztèques et des Incas.

Je vois bien celles — condamnées à terme — dans lesquelles elle a introduit un principe de ruine : Océanie, Nigéria, Nyassaland. Je vois moins bien ce qu’elle a apporté.

Sécurité ? Culture ? Juridisme ? En attendant, je regarde et je vois, partout où il y a, face à face, colonisateurs et colonisés, la force, la brutalité, la cruauté, le sadisme, le heurt et, en parodie de la formation culturelle, la fabrication hâtive de quelques milliers de fonctionnaires subalternes, de boys, d’artisans, d’employés de commerce et d’interprètes nécessaires à la bonne marche des affaires.

J’ai parlé de contact.

Entre colonisateur et colonisé, il n’y a de place que pour la corvée, l’intimidation, la pression, la police, l’impôt, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies.

Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission qui transforment l’homme colonisateur en pion, en adjudant, en garde-chiourme, en chicote et l’homme indigène en instrument de production.

À mon tour de poser une équation : colonisation = chosification. J’entends la tempête. On me parle de progrès, de « réalisations », de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées.

On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemins de fer.

Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse. Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. On m’en donne plein la vue de tonnage de coton ou de cacao exporté, d’hectares d’oliviers ou de vignes plantés. Moi, je parle d’économies naturelles, d’économies harmonieuses et viables, d’économies à la mesure de l’homme indigène désorganisées, de cultures vivrières détruites, de sous-alimentation installée, de développement agricole orienté selon le seul bénéfice des métropoles, de rafles de produits, de rafles de matières premières. On se targue d’abus supprimés. Moi aussi, je parle d’abus, mais pour dire qu’aux anciens — très réels — on en a superposé d’autres — très détestables. On me parle de tyrans locaux mis à la raison ; mais je constate qu’en général ils font très bon ménage avec les nouveaux et que, de ceux-ci aux anciens et vice-versa, il s’est établi, au détriment des peuples, un circuit de bons services et de complicité.

On me parle de civilisation, je parle de prolétarisation et de mystification. Pour ma part, je fais l’apologie systématique des civilisations para-européennes.

Chaque jour qui passe, chaque déni de justice, chaque matraquage policier, chaque réclamation ouvrière noyée dans le sang, chaque scandale étouffé, chaque expédition punitive, chaque car de C.R.S., chaque policier et chaque milicien nous fait sentir le prix de nos vieilles sociétés.

C’étaient des sociétés communautaires, jamais de tous pour quelques-uns.

C’étaient des sociétés pas seulement anté-capitalistes, comme on l’a dit, mais aussi anti-capitalistes.

C’étaient des sociétés démocratiques, toujours.

C’étaient des sociétés coopératives, des sociétés fraternelles.

Je fais l’apologie systématique des sociétés détruites par l’impérialisme.

Elles étaient le fait, elles n’avaient aucune prétention à être l’idée, elles n’étaient, malgré leurs défauts, ni haïssables, ni condamnables. Elles se contentaient d’être. Devant elles n’avaient de sens, ni le mot échec, ni le mot avatar. Elles réservaient, intact, l’espoir.

Au lieu que ce soient les seuls mots que l’on puisse, en toute honnêteté, appliquer aux entreprises européennes hors d’Europe. Ma seule consolation est que les colonisations passent, que les nations ne sommeillent qu’un temps et que les peuples demeurent.

Cela dit, il paraît que, dans certains milieux, l’on a feint de découvrir en moi un « ennemi de l’Europe » et un prophète du retour au passé anté-européen.

Pour ma part, je cherche vainement où j’ai pu tenir de pareils discours ; où l’on m’a vu sous-estimer l’importance de l’Europe dans l’histoire de la pensée humaine ; où l’on m’a entendu prêcher un quelconque retour ; où l’on m’a vu prétendre qu’il pouvait y avoir retour.

La vérité est que j’ai dit tout autre chose : savoir que le grand drame historique de l’Afrique a moins été sa mise en contact trop tardive avec le reste du monde, que la manière dont ce contact a été opéré ; que c’est au moment où l’Europe est tombée entre les mains des financiers et des capitaines d’industrie les plus dénués de scrupules que l’Europe s’est « propagée » ; que notre malchance a voulu que ce soit cette Europe-là que nous ayons rencontré sur notre route et que l’Europe est comptable devant la communauté humaine du plus haut tas de cadavres de l’histoire.

Par ailleurs, jugeant l’action colonisatrice, j’ai ajouté que l’Europe a fait fort bon ménage avec tous les féodaux indigènes qui acceptaient de servir ; ourdi avec eux une vicieuse complicité ; rendu leur tyrannie plus effective et plus efficace, et que son action n’a tendu a rien de moins qu’à artificiellement prolonger la survie des passés locaux dans ce qu’ils avaient de plus pernicieux.

J’ai dit — et c’est très différent — que l’Europe colonisatrice a enté l’abus moderne sur l’antique injustice ; l’odieux racisme sur la vieille inégalité. Que si c’est un procès d’intention que l’on me fait, je maintiens que l’Europe colonisatrice est déloyale à légitimer a posteriori l’action colonisatrice par les évidents progrès matériels réalisés dans certains domaines sous le régime colonial, attendu que la mutation brusque est chose toujours possible, en histoire comme ailleurs ; que nul ne sait à quel stade de développement matériel eussent été ces mêmes pays sans l’intervention européenne ; que l’équipement technique, la réorganisation administrative, « l’européanisation », en un mot, de l’Afrique ou de l’Asie n’étaient — comme le prouve l’exemple japonais — aucunement liés à l’occupation européenne ; que l’européanisation des continents non européens pouvait se faire autrement que sous la botte de l’Europe ; que ce mouvement d’européanisation était en train ; qu’il a même été ralenti ; qu’en tout cas il a été faussé par la mainmise de l’Europe.

À preuve qu’à l’heure actuelle, ce sont les indigènes d’Afrique ou d’Asie qui réclament des écoles et que c’est l’Europe colonisatrice qui en refuse ; que c’est l’homme africain qui demande des ports et des routes, que c’est l’Europe colonisatrice qui, à ce sujet, lésine ; que c’est le colonisé qui veut aller de l’avant, que c’est le colonisateur qui retient en arrière. »

Pourquoi prêter autant aux dictateurs ?

France, Afrique et dette odieuse

Le 2 mai 2008, par Jean Denard,

Pendant la guerre froide et après, la France et les pays riches ont financé massivement des régimes en sachant que ceux-ci opprimaient leurs populations… et on voudrait que ces mêmes populations, en plus, remboursent Bercy et ses accolytes ?

Pour beaucoup de mouvements sociaux en Afrique et ailleurs, la dette est perçue comme une nouvelle forme d’esclavage : une fois étranglé par un endettement intenable, vous êtes à la merci de votre créancier.

C’est la mécanique utilisée par les pays occidentaux pour « fidéliser » des régimes pourtant peu recommandables. En jeu : un alignement politique derrière Washington, Londres ou Paris, et surtout l’ouverture des marchés, la privatisation des services publics et des sous-sols…

Publié dans AIME CESAIRE, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY | Pas de Commentaire »

Hommage à Aimé Césaire au Théâtre de la Main d’Or à Paris.

Posté par issopha le 27 avril 2008

Vendredi 25 avril 2008

Hommage à Aimé Césaire au Théâtre de la Main d’Or à Paris.

Hommage à Aimé Césaire au Théâtre de la Main d'Or à Paris. dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire g1322


« Je ne conçois pas que l’artiste puisse rester un spectateur indifférent, refusant de prendre une option (…). Etre engagé, cela signifie, pour l’artiste, être inséré dans son contexte social, être la chair du peuple, vivre les problèmes de son pays avec intensité, et en rendre témoignage ».

Aimé Césaire (extraits « Moi Laminaire »)

 

AU NEUVIÈME JOUR, AIMÉ CÉSAIRE EST PLUS QUE JAMAIS PARMI NOUS.

 

LE PÈRE DE LA NÉGRITUDE CONTINUE D’ÉCLAIRER LES COMBATS POUR LA DIGNITÉ , LA FRATERNITÉ , L’HONNEUR ET LE RESPECT.

 

AFIN DE RENDRE HOMMAGE

 

A CELUI QUI FUT NOTRE MAÎTRE À PENSER

A CELUI QUI N’A JAMAIS PLIÉ DEVANT LE COLONIALISME, NI LE RACISME

A CELUI QUI A DENONCÉ TOUTES LES DISCRIMINATIONS

A CELUI QUI, PAR SES ÉCRITS, SA POÉSIE, SA RAISON D’ÊTRE ET SA JOIE DE VIVRE, QU’IL NOUS LAISSE EN HERITAGE, MERITE TOUS LES HONNEURS

 

NOUS VOUS INVITONS À PARTICIPER

À LA JOURNÉE « AIMÉ CÉSAIRE »

 

RENCONTRE-DÉBAT, TÉMOIGNAGES, POÉSIE ET CHANTS

AUTOUR DE L’HÉRITAGE POLITIQUE, CULTUREL, HUMANISTE

DU CHANTRE DE LA NÉGRITUDE

 

DIMANCHE LE 27 AVRIL A PARTIR DE 14 HEURES

 

TOUS AU THEÂTRE DE LA MAIN D’OR

15, passage de la Main d’Or, 75011, Paris

Métro : Ledru Rollin (Ligne 8, Balard-Créteil)

par APPA publié dans : A ne pas rater. communauté : Actualité panafricaine.
ajouter un commentaire 0 commentaire (0)    commentaires (0)    // créer un trackback recommander

Vendredi 25 avril 2008

En mai au Musée Dapper.

Mus--e-Dapper-copie-1 dans AIME CESAIRE

EXPOSITION

 

Animal

Exposition prolongée jusqu’au 20 juillet 2008

 

L’exposition Animal invite à découvrir, à travers quelque cent cinquante œuvres provenant de musées européens, de collections particulières ou du fonds propre du musée, le riche bestiaire des arts africains et à appréhender les relations symboliques qui unissent les hommes et les animaux.

 

Le musée Dapper a choisi de présenter, parallèlement à cette exposition, Ombres portées, une installation de l’artiste martiniquaise Julie Bessard


Tous les jours de 11 h à 19 h et les 1er, 8, 11 et 12 mai. Fermé le mardi.

Visite guidée sur inscription individuelle
Par Egidia Souto (adultes et enfants)
Samedi 24 mai, à 14 h 30

Tarif : 5 € + entrée de l’exposition (min. 10 personnes)
Réservation obligatoire au 01 45 00 91 75

Week-end « Portes ouvertes »
Samedi 31 mai et dimanche 1er juin
Une occasion de découvrir librement, en famille ou avec des amis, l’incroyable bestiaire de l’Afrique

Visites guidées gratuites
de l’exposition Animal animées par Egidia Souto à 11 h 30, 14 h 30 et 16 h (durée env. 45 min.)

Pour les visites guidées, le nombre est limité à 25 personnes maximum et il est indispensable de réserver au 01 45 00 91 75.

 

MÉMOIRE PARTAGÉE

3e édition

 

 

 

 du 2 au 18 mai 2008

 

 

Depuis 2006, le 10 mai est la journée officielle de Commémoration nationale des « Mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions ». Conformément à son objectif - promouvoir les cultures de l’Afrique, des Caraïbes et de leurs diasporas – , le musée Dapper a souhaité, cette année encore, apporter sa contribution à cet événement marquant.



Programme téléchargeable ici

 

 

Vendredi 2 mai
18 h 30 : Trous de mémoire, de Nicolas Guibert, Batiste Combret et Sébastien Gouverneur (Débat en présence de Nicolas Guibert)
20 h 30 : Hommage à Aimé Césaire – Soirée d’ouverture introduite par Makéna Diop accompagné de Seydina Insa Wade - Aimé Césaire, un nègre fondamental, de Laurent Chevallier et Laurent Hasse (Débat en présence des réalisateurs)

Samedi 3 mai – Héros et résistances
15 h : Toussaint Louverture, le Napoléon noir, d’Antoine Lassaigne et L’Arbre de la liberté, de Maxence Denis (Débat en partenariat avec Collectif 2004 Images et le Centre international des recherches sur les esclavages)
18 h 30 : Maluala, de Sergio Giral (Débat en présence de Sergio Giral)
20 h 30 : El Otro Francisco, de Sergio Giral (Débat en présence de Sergio Giral et Armando Dorrego)

Dimanche 4 mai – Regards croisés
15 h : Victor Schoelcher, un homme contre l’esclavage, d’Antoine Lassaigne (Débat en partenariat avec Gens de la Caraïbe et le Centre international des recherches sur les esclavages) et Trous de mémoire, de Nicolas Guibert, Batiste Combret et Sébastien Gouverneur (Débat en présence de Nicolas Guibert)
18 h 30 : Sucre amer, de Christian Lara (Débat en présence de Jean-Michel Martial, en partenariat avec Gens de la Caraïbe et le Centre international des recherches sur les esclavages)

Lundi 5 mai – Traces et héritage
18 h 30 : Sankofa, de Hailé Gerima (version anglaise non sous-titrée)
20 h 30 : Retour à Gorée, de Pierre-Yves Borgeaud (Débat en présence de Pierre-Yves Borgeaud)

Mardi 6 mai  – Focus sur Cuba
18 h 30 : El Otro Francisco, de Sergio Giral (Débat en présence de Sergio Giral)
20 h 30 : La Ultima Cena, de Tomas Gutierrez Alea (Débat en présence de Sergio Giral et Armando Dorrego)

Mercredi 7 mai
18 h 30 : 1802, l’épopée guadeloupéenne, de Christian Lara
20 h 30 : Soirée de clôture - Mange, ceci est mon corps, de Michelange Quay (Débat en présence de Michelange Quay)

Samedi 10 mai – Voyage au cœur de l’héritage musical (avec Générations)
15 h : Marrons : la piste créole en Amérique, d’André Gladu
17 h 30 : Soca fever, de Claude Santiago (Débat en présence de Claude Santiago)
19 h 30 : Retour à Gorée, de Pierre-Yves Borgeaud

Avec le soutien de la Mairie de Paris
En partenariat avec ARTE, Générations, Africultures, Gens de la Caraïbe, le Centre international des recherches sur les esclavages et France 5.

 

Tarif plein : 5 €
Tarif réduit : 3 € (étudiants, Les Amis du musée Dapper, Association Racines)
Pass pour cinq séances : 15 €
Merci de retirer vos places 20 minutes avant les séances
 

Tarif plein : 5 €
Tarif réduit : 3 € (étudiants, Les Amis du musée Dapper, Association Racines)
Pass pour cinq séances : 15 €
Merci de retirer vos places 20 minutes avant les séances
 


  • Dimanche 18 mai, à 15 h

Avec Gilles Gauvin (enseignant et auteur de l’Abécédaire de l’esclavage des Noirs  - Éditions Dapper, septembre 2007)
Gilles Gauvin évoquera à partir de documents visuels, quelques aspects majeurs de l’histoire de l’esclavage. Son approche claire et vivante permettra aux jeunes de mieux comprendre les événements clés et de découvrir les acteurs principaux de cette période de notre histoire.

et
Igo Drané (conteur)
Inspirés de la mémoire collective antillaise marquée par l’esclavage, les récits du conteur martiniquais Igo Drané prolongeront cet après-midi.

Durée : 1 h. Entrée libre. Un goûter sera offert aux enfants présents à l’issue du spectacle.
Réservation au 01 45 00 91 75

MUSIQUE 

 

Jacques Coursil

Clameurs

Vendredi 16 et samedi 17 mai, à 20 h 30

Oratorios pour trompette et voix

Avec le soutien du Ministère de la Culture et de la Communication – DRAC Martinique, et de la Mairie de Paris – Délégation générale à l’Outre-Mer
En partenariat avec France Ô, Gens de la Caraïbe, Respect Magazine et Télérama.

Tarif plein : 14 €
Tarif réduit (étudiants, demandeurs d’emploi, intermittents) : 10 €
Les Amis du musée Dapper : 8 €
Renseignements et réservations au 01 45 00 91 75 

 

  

Retrouvez toute l’actualité du musée Dapper
www.dapper.com.fr

 

MUSÉE DAPPER – 35 bis, rue Paul Valéry – 75116 PARIS – M° Victor Hugo

Ouvert tous les jours de 11 h à 19 h et les 1er, 8, 11 et 12 mai. Fermé le mardi et hors expositions temporaires

Tél. : 01 45 00 91 75 – Fax : 01 45 00 27 16
Entrée exposition Animal : 6 €. Demi-tarif : seniors, enseignants, étudiants, demandeurs d’emploi, familles nombreuses

Gratuit : Les Amis du musée Dapper,  les moins de 18 ans, étudiants en arts plastiques, en histoire de l’art et en ethnologie et le dernier mercredi du mois
Librairie (accès libre) : 01 45 00 91 74 – Café Dapper (accès libre) : 01 45 00 31 73

Retrouvez nos publications sur le site de la librairie en ligne des Éditions Dapper : www.dapper.com.fr/boutique

Renseignements et réservations au 01 45 00 91 75 


Publié dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire, AIME CESAIRE, QUESTIONS DES MINORITES | Pas de Commentaire »

DISPARITION D’AIME CESAIRE : Cahier d’un retour au racisme banal.La farandole des politiques hypocrites.

Posté par issopha le 22 avril 2008

  

DISPARITION D’AIME CESAIRE :

Cahier d’un retour au racisme banal.

La  farandole des politiques hypocrites.

 

 

  

Amis lecteurs , bonjour.

Je vous espère en pleine forme

 

isso31.jpg

 

 

Ci dessous des Morceaux choisis d’ insultes à la mémoire de l’Homme Fort de France.

Je vous propose  de faire ensemble un tour d’horizon  , non exhaustif , de l’actualité du racisme en terre de la douce France , et ce , sous l’angle de la la récupération politique qu’a donné lieu la disparition  et les obsèques nationales de l’immense humaniste , homme de lettres et politique Aimé Césaire.

csaire1.jpg

Ce sont ceux-là même , nouveaux réacs , chantres du républicanisme à tout crin ,  animateurs de la droite décomplexée et d’une gauche  qui se cache mal de ses velleiétés  racistes ou xénophobes ( c’est selon ) , laudateurs d’une France épurée de son trop gros cheptel d’étrangers noirs et basanés  ,  ceux-là même donc qui se confondent aujourd’hui en émotions médiatiques à peine crédibles…Oh oui , Les médias en imposent , n’est-ce pas .

Ils étaient donc tous dimanche 20 avril 2008 aux obsèques nationales du Nègre Fondamental , ces quelques fronts réprobateurs et contestataires qu’ils furent encore hier de l’idéal pour lequel l’homme fort de France  a consacré toute son oeuvre , toute sa vie : une pleine reconnaissance du droit des Noirs et de toutes les minorités à ETRE , à vivre les valeurs que s’est proclamée la République ; Liberté , Egalité , Fraternité. On aime la France ( avec ses verrues et furoncles racistes  menteusement hospitalières), ou on la quitte. Dixit un certain Président de la République.

« Qui, entre ces deux moments, « Travail » et « Famille », a mené une campagne extrêmement violente sur la « fierté d’être français », le « refus de la repentance », et même la fierté de l’œuvre réalisée par la France dans ses colonies ? Qui a décliné la thématique de « l’identité nationale » menacée par l’immigration, au point de déclarer qu’il faille créer un « ministère » réunissant les deux domaines ? « 

« Qui a repris le slogan lepéniste « la France, on l’aime ou on la quitte », en l’appliquant bien entendu aux seuls enfants d’immigrés non-blancs — puisque n’importe quel Français blanc peut dire du mal de la France sans être ainsi stigmatisé, et que Nicolas Sarkozy lui-même – car c’est évidement de lui qu’il s’agit – a déclaré aux Etats-Unis « se sentir parfois comme un étranger en France » (allusion à l’opposition de la majorité des Français à la guerre américaine en Irak), sans en tirer la conséquence pour lui : si je n’aime pas la France, je la quitte ?

Qui a multiplié les déclarations et allusions xénophobes, racistes et islamophobes, associant systématiquement le thème du droit des femmes à celui de l’immigration, comme si les immigrés étaient les seuls à menacer les droits des femmes ? Qui a multiplié les allusions à la polygamie et à l’excision, en les amalgamant à l’Islam ? Sans parler des références grossières à l’égorgement du mouton dans les baignoires… »

Par Collectif Les mots sont importants, Mai 2007

Consulter quelques lignes plus bas les articles suivants :

  • La République du mépris, Les métamorphoses du racisme dans la France des années Sarkozy suivi de 

  • Chronique du racisme républicain : Les années Sarkozy

Du bal des hypocrites ,  des chroniques du racisme républicain banalisé , Sébastien Fontenelle et quelques autres auteurs  réunis sur le site http://www.lmsi.net  nous ramènent un florilège qui vaut le détour  de la réflexion et…hélas , de l’indignation !

 

 

Et pour vous édifier un peu plus sur les références citées par l’auteur de l’article  , je vous recommande vivement le livre intitulé , DU RACISME FRANCAIS  , Quatre siècles de négrophobie, Editions Les Arènes, 260 pages, 19,80 euros , par Odile TOBNER , présidente de l’association SURVIE , et qui rend compte de plus de 4 siècles de construction  du racisme français anti-noir  et de la légitimation du postulat de la supériorité blanche sur le reste  , par l’élite politique et intellectuelle. Celle-là même qui se veut héritières des Lumières de la Raison et du raisonnable.

 Césaire  , rigolant de tant de « théâtrage » bien français , doit  bien se retourner dans son autre monde.

Avé Césaire !

Tes épigones continueront ton combat, même peu  , même mal .

Ils ne nous la feront pas.

A voir absolument !!!

Issopha, administrateur du blog  , http://issopha.unblog.fr

 

 

 

Recel de cadavres : nouvelle récidive !

Après Guy Môquet : Aimé Césaire

 

 

Par Sebastien Fontenelle, 19 avril

Introduction

L’obscénité, certaines fois, met du temps à bien apparaître pour ce qu’elle est, dans notre sale époque. D’autres fois : non. Je me pince, quand je lis ce matin les réactions [1] du régime, après le décès d’Aimé Césaire. Les vautours volent bas et font main basse, déjà, sur la mémoire d’un nègre dont tout soudain ils s’éprennent…

Article

Sarkozy chante « l’esprit libre » qui a « incarné, sa vie durant, le combat pour la reconnaissance de son identité ». Fillon feule qu’il « ne craignait ni la force des images, ni leur ruptures ».

Identité, rupture(s) : vois comme le défunt était sarkozyste. Vois comme ces gens-là osent tout. Vois les charognards qui, déjà, dépècent la dépouille de Césaire.

Les mêmes, rappelle-toi, qui invoquent aujourd’hui, comme le chef de l’Etat français, « le chagrin immense de toute la population (…) ultramarine » (sic).

Les mêmes, disais-je, voulaient, il y a trois ans, graver dans un marbre législatif « le rôle positif de la présence française outre-mer ».

La saine émulation de la colonisation.

Les mêmes, rappelle-toi, veulent que cesse la repentance – et que renaisse la Fierté Blanche, car aussi bien, n’est-ce pas, « le drame de l’Afrique » n’est pas que Montagnac, « un des conquérants de l’Algérie », ait fait « couper des têtes, non pas des têtes d’artichauts, mais bien des têtes d’hommes » [2]

Aussi bien, n’est-ce pas, « le drame de l’Afrique » n’est pas que Bugeaud ait voulu faire « une grande invasion (…) qui ressemble à ce que faisaient les Francs, à ce que faisaient les Goths » [3] . Aussi bien, comme tu sais : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire », et « ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles ». Ainsi que l’a proclamé l’henriguainique chef de l’Etat français à Dakar [4].

Les mêmes, rappelle-toi, ne veulent plus que les Grands Héros de l’Occident continuent de sangloter (comme de tristes pédales) – et voudraient plutôt que l’ONU inscrive « le racisme anti-blanc au rang des crimes contre l’humanité ». Comme l’a réclamé naguère un essayiste médiatique – partisan, par ailleurs, de la fermeture des frontières à trop d’immigration.

Attends : j’ai pas fini. Les mêmes, rappelle-toi, passent depuis des années une main caressante au(x) fondement(s) des clercs de gros niveau qui noient le chagrin de l’Homme Blanc dans la négrophobie. Les mêmes, rappelle-toi, aiment à considérer que le crâne philosophe du sport qui a su dévoiler qu’il y avait tout de même beaucoup de Noirs dans l’équipe de France de football « fait honneur à l’intelligence française » [5]. Les mêmes, rappelle-toi, se plaisent à convier à déjeuner, en leur élyséen palais, telle historienne, décomplexée – qui a su trouver les mots justes pour fustiger la polygamie endémique des nègres de nos possessions d’outre-périphérique.

Les mêmes, rappelle-toi, ont fermé leurs gueules, qui s’ouvrent désormais pour de vibrants hommages au « chantre de la négritude » – quand un entertaineur au petit pied a déploré que la bite des Noirs (ces gens l’ont grosse et longue) fasse en Afrique tant de ravages.

Les mêmes, rappelle-toi. Persécutent au faciès tous ceux qui dans nos rues sont de la couleur de peau d’Aimé Césaire – et qu’aussi bien tu retrouves noyés dans la Marne, s’ils n’ont pas les papiers où se joue désormais leur vie.

Les mêmes, pour finir. Encouragent depuis des années – au nom de leur nécessaire décomplexion. Ne serait-ce que par leur(s) silence(s), dans le meilleur des cas. La banalisation d’un racisme dégueulasse.

Qui réagit ?

« Personne. Je veux dire : pas un écrivain patenté, pas un académicien, pas un prédicateur, pas un politicien, pas un croisé du droit et de la religion, pas un « défenseur de la personne humaine » » [6].

Et les voilà qui veulent mettre Césaire au Panthéon. Maintenant qu’il est mort, n’est-ce pas : ce foutu nègre n’est plus si dangereusement subversif, qu’on ne puisse l’honorer. Maintenant qu’il est mort, nous ferons oublier qu’il écrivit naguère :

« Une civilisation qui justifie la colonisation – donc la force – est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte ».

Au large, de grâce : ôtez de là vos pattes.

Post-scriptum

Ce texte est d’abord paru sur le blog Vive le feu !. NOus le republions avec l’accord de l’auteur.

Notes

[1] Voici les réactions à la suite de la mort du poète martiniquais Aimé Césaire, jeudi 17 avril.

Nicolas Sarkozy : « J’apprends avec une très grande tristesse le décès d’Aimé Césaire. J’imagine le chagrin immense de toute la population martiniquaise, antillaise et ultramarine qui perd, aujourd’hui, l’un de ses pères spirituels. Mais, en vérité, c’est toute la nation française qui est en deuil ». « Esprit libre et indépendant, il a incarné, sa vie durant, le combat pour la reconnaissance de son identité et la richesse de ses racines africaines. Par son appel universel au respect de la dignité humaine, à l’éveil et à la responsabilité, il restera un symbole d’espoir pour tous les peuples opprimés ». « On retiendra de lui qu’il est l’initiateur, avec (le Sénégalais) Léopold Senghor, du concept de la Négritude. Ce fut un grand humaniste dans lequel se sont reconnus tous ceux qui ont lutté pour l’émancipation des peuples au XXème siècle ». Enfin, il « salue son engagement politique, sa longue carrière d’élu de la Martinique et de parlementaire de la Nation ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

Abdou Diouf, Sénégalais, secrétaire général de la Francophonie : « Je salue la mémoire d’un homme qui a consacré sa vie aux multiples combats menés sur tous les champs de bataille où se jouait le destin culturel et politique de ses frères de race, un combat noble car exempt de cette haine qu’il avait en horreur ». Il a notamment salué le « poète qui a su prendre les dimensions de l’univers, tout en restant profondément attaché aux valeurs culturelles du monde noir ». Mais aussi « l’homme qui a vécu sa francophonie dans l’abondance de ses oeuvres qui font chanter la langue que nous avons en partage ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

François Hollande, patron du PS : Aimé Césaire « n’était pas seulement l’auteur talentueux du ’Cahier d’un retour au pays natal’. Il avait aussi dans son ’Discours sur le colonialisme’ proposé la critique la plus aboutie d’un système qu’il combattait depuis 1934″. « Aimé Césaire était un homme de gauche. Tout au long de ses mandats de maire et de député de Fort-de-France, il a agi aux côtés de ceux qui se battent pour la reconnaissance de leurs droits et de l’égalité sociale ». « François Mitterrand l’avait reconnu comme un des plus grands poètes du XXe siècle, mais ’un poète voué à la gestion des affaires humaines’ », poursuit le communiqué du PS. « Aimé Césaire, leader historique de la gauche martiniquaise d’après-guerre, a toujours été un soutien indéfectible des socialistes lors de chacune des grandes échéances électorales nationales ». Il exprime sa « solidarité à l’égard de tous les Martiniquais, profondément meurtris par cette disparition, mais fiers d’avoir été représentés par un homme aussi exceptionnel qu’Aimé Césaire ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

Christian Paul, député de la Nièvre, ancien secrétaire d’Etat chargé de l’Outre-Mer : « Pour cacher notre tristesse, il faut relire Césaire. L’annonce de sa mort pousse à le faire découvrir ou à replonger dans ses textes poétiques qui affrontent l’universel. Le lumineux et libérateur Césaire, terriblement actuel et si éloigné des modes et des facilités, a tant à nous dire. Sur le courage de rompre et de révolutionner, cet homme fraternel possédait des trésors de lucidité qui fondait une liberté indomptable. Pour la vision d’un monde qui exige une perpétuelle émancipation, Césaire le poète, ne fait pas de politique sans faire une civilisation. Pour le quotidien, Césaire le maire n’avait pas déserté la Martinique, son soleil et ses souffrances. Je le tiens pour un porte-voix majeur de la politique, contre le colonialisme et tous les totalitarismes, contre le racisme et pour des identités ouvertes sur le monde. » (Communiqué, jeudi 17 avril)

Jean-Marie Le Guen, vice-président PS de l’Assemblée nationale : « Je viens d’apprendre une bien triste nouvelle, le décès de notre ancien collègue Aimé Césaire ». « Je me fais l’interprète de l’Assemblée unanime et du gouvernement en exprimant notre profonde émotion devant la disparition du grand poète ». Sur demande du président de l’Assemblée, Bernard Accoyer (UMP), « l’Assemblée observera une minute de silence et un hommage particulier lors d’une prochaine séance solennelle ». (Déclaration à l’Assemblée, jeudi 17 avril)

René Depestre, écrivain franco-haïtien : s’est déclaré « bouleversé » par le décès d’Aimé Césaire, « un penseur, un homme politique brillant et surtout un très grand poète ». « On perd un fils illustre de la Martinique, de la France, de la francophonie ». René Depestre avait 17 ans lorsqu’il fit la connaissance d’Aimé Césaire. »Je n’ai pas perdu le contact depuis 64 ans ». »Je me sens presque orphelin à nouveau ». « C’était un homme très généreux. Toute sa vie, il m’a aidé. Sans lui je ne serais pas devenu ce que je suis ». La France n’a « pas encore réalisé la stature, l’importance de Césaire dans la littérature et dans la conscience publique française ». (Déclaration, jeudi 17 avril)

Bernard Accoyer, président de l’Assemblée nationale (UMP) : salue « un immense poète » et « un homme politique de premier plan », qui détient « le record de longévité parlementaire depuis 1945″. « Par son oeuvre littéraire comme par son action politique, Aimé Césaire n’a jamais eu qu’un but : dire et servir l’identité antillaise. Il y est magistralement parvenu ». « Aimé Césaire, le poète, l’homme politique, l’opposant au colonialisme, fut et restera l’une des grandes consciences du XXème siècle ». (Déclaration, jeudi 17 avril)

François Fillon, Premier ministre : fait part de sa « très vive émotion ». Le poète martiniquais disparu « avait, jusqu’à son dernier jour, tourné son regard vers les combats de demain ». Il « ne craignait ni la force des images, ni leurs ruptures ». « Il laissait naître de sa colère des chants puissants et durs ». « Il mettait ses mots au service de la lutte pour la dignité humaine, en particulier celle des peuples colonisés et humiliés ». Les concitoyens domiens voyaient en lui « un porte-parole d’une autorité et d’un charisme remarquables ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

Jean-Christophe Lagarde, député-maire de Drancy (Nouveau Centre) : « Je pense qu’au regard de l’oeuvre et de la vie d’Aimé Césaire, il serait souhaitable, monsieur le président, que vous puissiez proposer, sous réserve naturellement de l’accord de sa famille et de ses proches, son entrée au Panthéon », écrit-il. (Communiqué, jeudi 17 avril)

Yves Jégo, secrétaire d’Etat à l’Outremer : « La France perd l’une de ses plus nobles consciences », « un homme de combat, en politique comme en littérature » . « La nation salue le fils d’instituteur, enfant de la République qui a su éclairer la face sombre de l’esclavage et du colonialisme », communiqué. « La littérature pleure le fils d’une couturière qui, brodant avec ses mots, a magnifié la langue française. Dès 1938, avec sa première grande oeuvre, ’le cahier d’un retour au pays natal’, Aimé Césaire découvre ce fil qui mène de Breton à du Bellay ». »La République rend hommage à l’ardent défenseur de la départementalisation de la Martinique pour qui la vraie liberté a toujours résidé dans l’affirmation d’une appartenance pleine, fière et entière à la France ». « Aimé Césaire, dont l’histoire ne peut se détacher de sa ville Fort-de-France, fut, sa vie durant, un homme de combat, en politique comme en littérature. ’Je suis de la race de ceux qu’on opprime’, proclamait-il ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

Victorin Lurel, député et président (PS) de la Région Guadeloupe : salue en Aimé Césaire un « nègre total, nègre fondamental », qui « aura tutoyé l’excellence et magnifié l’identité afro-antillaise pour en faire le socle de notre culture ». « Ce phare qui nous a éclairé sa longue vie durant et jusqu’au soir même de sa vie, devient aujourd’hui une lueur dans nos coeurs ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

Christine Albanel, ministre de la Culture : Aimé Césaire « a pétri la langue française de sa liberté et de sa révolte ». « Il a fait battre (la langue française) au rythme de ses incantations, de ses cris, de ses appels à vaincre l’oppression, invoquant l’âme des peuples asservis pour adjurer les vivants de relever la tête », Christine Albanel dit sa « très vive émotion » à l’annonce du décès d’Aimé Césaire, « poète radical, chantre de la négritude, bâtisseur lucide du quotidien ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

Jacques Chirac, ancien président de la République : « La France et le monde perdent un immense poète et un homme de lumière ». « Avec sa disparition, c’est aussi un sage qui s’en va, un homme qui, par son rayonnement, aura su faire progresser les consciences, car à travers son engagement pour la négritude, c’est un message universel pour la dignité humaine, le respect et le dialogue des cultures qu’il a su porter au plus haut », poursuit l’ex-chef de l’Etat. Jacques Chirac, qui entretenait, selon son entourage, des relations soutenues avec l’écrivain et homme politique défunt, adresse ses condoléances « à sa famille, ses proches, à tous nos concitoyens de Martinique et d’Outre-mer ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

Cheikh Hamidou Kane, écrivain sénégalais : Aimé Césaire « était un homme d’une dimension mondiale. Un Noir qui a acquis une stature mondiale du fait de la prise de conscience par l’Homme noir de sa condition et aussi de la prise de conscience par le reste du monde de la condition de l’Homme noir ». « C’est l’homme qui a éveillé à cette conscience de l’identité noire non seulement les Noirs de la diaspora mais, nous, les Noirs d’Afrique », a souligné Cheikh Hamidou Kane, auteur d’un des monuments de la littérature africaine « L’aventure ambiguë ». « Il a été aussi éveilleur de conscience en ce qui concerne le débat sur le colonialisme », a-t-il précisé. « Il était vraiment très Sénégalais, très Africain. C’était admirable car au moment où il a vécu les Antillais que les Africains connaissaient étaient considérés un peu comme des auxiliaires du colonisateur, comme des Français à peau noire », a-t-il rappelé. « Cahier d’un retour au pays natal, était un peu notre livre de chevet lorsque nous étions lycéens. Nous avions lu ce livre avec délectation, l’avons récité de mémoire, moi-même et ceux de ma génération. Il a été un homme considérable dans notre vie ». Mais « je regrette qu’il n’ait pas été honoré, consacré, salué comme il le méritait au plan international », notamment avec « un prix Nobel, de la paix ou de la littérature ». « Je regrette qu’il n’ait pas été honoré, comme l’a été Léopold Sedar Senghor, par l’Académie française. Il méritait aussi d’être membre de cette académie », a-t-il affirmé. (Déclaration à l’AFP, jeudi 17 avril, à Dakar)

Lilian Thuram, défenseur de Barcelone et de l’équipe de France : « je l’ai rencontré plusieurs fois, a indiqué le recordman de sélections chez les Bleus (138). Au moment de France-Costa Rica (match amical en Martinique en novembre 2005) j’avais pris la décision d’organiser une rencontre entre les joueurs de l’équipe de France et lui, parce que c’était important que les joueurs sachent qui c’est. » « C’est quelqu’un qui a compté énormément, dans ma vie, on a tous besoin d’un guide, c’était un peu mon guide, a poursuivi le joueur guadeloupéen. Il a laissé une oeuvre pour les générations à venir. » « Il n’a pas eu assez de consécration en France, a estimé Thuram. Il est étudié en université aux USA et en Afrique. En France, très peu d’étudiants le connaissent, parce que Césaire évoque des choses que l’on ne veut pas entendre. » « Léopold Sedar Senghor était à l’académie française, Césaire non, parce qu’il avait un discours critique sur le rôle de la France dans la colonisation, a ajouté le défenseur du Barça. Il dérange car il dit la vérité, c’est un homme droit. Il aurait pu avoir les honneurs mais il aurait dû pour ça courber l’échine et ne pas dire certaines choses. » « Ce que je retiens, c’est le discours sur le colonialisme et sa poésie, même si elle est difficile, a encore confié le footballeur, connu pour ses engagements en dehors du terrain. C’est quelqu’un qui m’inspire avec Mandela ou Luther King. La tentation serait de les enfermer dans un discours d’émancipation des noirs, mais il s’agit avec eux de l’émancipation de l’homme tout court. » (Déclaration à l’AFP, jeudi 17 avril)

François Bayrou, le président du Mouvement démocrate (MoDem) : a salué en Aimé Césaire, le « sage que l’on visitait et qui, de ses yeux devenus fragiles, voyait souvent au-delà de l’horizon ». « Je pense au poète et à cette langue si rare, maîtrisée, animant le pamphlet comme la poésie », a poursuivi François Bayrou, se souvenant l’avoir « longuement rencontré en 2006″. Rappelant qu’Aimé Césaire avait retrouvé Léopold Sédar Senghor au lycée Louis-le-Grand dans les années 30, M. Bayrou a estimé « qu’en se croisant, ces deux destins ont changé la société française et une partie du monde ». « Ils ont donné aux Africains, aux Antillais et à beaucoup d’autres la fierté de la peau noire et relevé ainsi des générations jusque-là courbées », a souligné le président du MoDem. François Bayrou retient aussi « le jeune professeur, de retour en Martinique, qui commence à forger pour les siens une identité politique différente, capable de se rebeller contre le colonialisme aveugle et de dire non à un certain stalinisme ». « Je pense ensuite à l’élu, maire de Fort-de-France pendant plus de cinquante ans, et au combat pour la départementalisation dont il fut le rapporteur de la loi à l’Assemblée nationale », a-t-il ajouté. (Déclaration à l’AFP, jeudi 17 avril)

Lionel Jospin, l’ancien Premier ministre socialiste : a rendu hommage à Aimé Césaire disparu jeudi, « un alliage rare », « un être fier de sa singularité d’homme noir et un humaniste attaché à l’universel », un « homme de gauche et un ennemi du sectarisme ». « Aimé Césaire était fait d’un alliage rage. C’était un magnifique écrivain et un vrai politique. Un maître de notre langue et un poète de sa terre. Un être fier de sa singularité d’homme noir et un humaniste attaché à l’universel. Un combattant de l’anticolonialisme et un fidèle de la République », affirme Lionel Jospin. Il était « un leader profondément antillais et pleinement français. Un porteur de rêves et bâtisseur de projets. Un homme de gauche et un ennemi du sectarisme », a-t-il ajouté. « C’est pourquoi, il était aimé, admiré et respecté. Je suis fier de l’avoir connu. Je suis triste, avec les Martiniquais, les Antillais et les Français, de le perdre ». (Communiqué, le 17 avril)

Alain Juppé, maire de Bordeaux et ancien Premier ministre : a déclaré que la disparition d’Aimé Césaire, marque la perte d’un « grand poète amoureux de la langue française, un défenseur acharné de la francophonie ». « J’ai eu le plaisir de le rencontrer à plusieurs reprises et j’ai pu apprécier sa faculté à concilier intransigeance et élévation d’esprit. Il avait une conception très généreuse de l’humanisme », a affirmé Alain Juppé. L’ancien premier ministre a également souligné son combat « pour la reconnaissance, la défense de ses racines ». Il a « porté haut l’identité antillaise », selon lui. « Sa disparition est une grande perte pour ses chères Antilles mais aussi pour toute la communauté nationale et francophone ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

Yves Jégo, secrétaire d’Etat à l’Outre-mer : estime qu’il était « normal que la France rende hommage à un homme de la dimension d’Aimé Césaire ». Il a également insisté sur la nécessité d’un hommage « à la hauteur de ce que fut la vie d’Aimé Césaire », évoquant « la dimension immense et planétaire de l’homme ». (Point presse, jeudi 17 avril)

Abdoulaye Wade, président sénégalais : « Ce qu’on retiendra, c’est le chant de la négritude et la lutte contre le colonialisme », à propos d’Aimé Césaire, concédant se sentir plus proche du poète antillais que de l’autre « père » de la négritude, Léopold Sedar Senghor. « Cet homme a consacré sa vie à la lutte pour le peuple noir, à la lutte pour l’indépendance de l’Afrique, à la promotion des valeurs de la négritude », a-t-il indiqué, rappelant avoir rencontré la première fois Aimé Césaire à la Sorbonne à Paris en 1956. Abdoulaye Wade était « contre la conception de la négritude senghorienne. Les deux ne disaient pas la même chose. Pour Césaire, c’était une sublimation de la valeur noire ». « Tous les deux avaient réagi car ils étaient isolés dans un monde blanc. On comprend parfaitement leur volonté d’affirmer l’existence d’une civilisation qui n’était pas celle de l’environnement dans lequel ils étaient ». Il ajoute que Césaire et Senghor « sont les premiers qui dans un contexte blanc ont pris conscience de la nécessité de faire comprendre qu’ils étaient différents. Ce refus d’être assimilé, ce refus de l’assimilation est une attitude très positive, d’affirmation de personnalités ». (Communiqué à l’AFP, jeudi 17 avril)

[2] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, 1950.

[3] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, 1950.

[4] Cf. Achille Mbembe, « L’afrique de Monsieur Sarkozy

[5] On aura reconnu, ici, l’hommage que Nicolas Sarkozy avait rendu, en décembre 2005, à Alain Finkielkraut, alors sur la sellette médiatique pour des blagues négrophobes. Cf. « Finkielkraut n’est qu’un symptôme »

[6] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, 1950.

 

 

 

Le racisme d’Etat en France

Alain Vidal

   DISPARITION D'AIME CESAIRE : Cahier d'un retour au racisme banal.La farandole des politiques hypocrites.  dans AIME CESAIRE puce2 
 

Le 28 Juin 1881, la France instituait officiellement le racisme d’Etat. Sous l’autorité de Jules Ferry, alors chef du gouvernement, le Code de l’indigénat était promulgué. A l’époque, l’Algérie, faisait partie intégrante du territoire de la France, tous ses habitants étaient français. Avec ce Code, plus de deux millions de sujets français deviennent « légalement » des sous-hommes.

 
DES LOIS ANTI-ARABES AUX LOIS ANTI-JUIVES,
LE RACISME D’ETAT, DE JULES FERRY AU MARECHAL PETAIN
Les Arabes de ces trois départements d’Algérie sont soumis à une législation raciale. Règne dorénavant, un état d’exception permanent. Ce Code fait de l’Arabe, un serf taillable et corvéable à merci. A l’époque, des hommes politiques, d’éminents juristes, s’élevèrent contre ce « monument de monstruosité juridique »…mais en vain.

Avec Jules Ferry triomphe « un principe hiérarchique et racial qui ruine le concept même d’humanité et d’universalisme » proclamé en 1789. C’est, sans le reconnaître, une remise en question radicale des idées de la Révolution considérées par les républicains modérés comme dangereuses pour les intérêts de la bourgeoisie au pouvoir, dangereuses pour la « grandeur » de la France. Digne héritier du Code Noir édicté sous Colbert, le Code de l’indigénat fait de l’exception la règle, dans le but d’entretenir un état de peur permanent dans une population présumée coupable de tous délits présents et à venir. Délits et peines institués ne relèvent que de la seule administration en dehors de toute ingérence judiciaire.

Dans la rue, « l’outrage par regard » envers un Européen devient un délit.… Réunions et fêtes sans autorisation sont interdites. Un permis de voyage est exigé pour sortir du territoire de la commune. Le travail forcé est de rigueur, un travail forcé aux forts relents d’esclavagisme. Sans jugement, l’internement peut être ordonné pour une durée indéterminée. L’interné n’est plus considéré comme un individu, « ni même comme un homme au sens juridique du terme. » Le principe de la responsabilité collective peut se traduire par une amende, elle aussi collective, au nom d’une « culpabilité sans faute ni responsabilité. » Le séquestre des biens immobiliers devient « un moyen essentiel de spoliation légale des terres des indigènes au profit des colons. » Dans les faits, une razzia à l’européenne. Pour clore cette liste non exhaustive, mentionnons la généralisation des châtiments corporels et la déportation vers le bagne où sévit l’extermination par le travail. Ce Code fut par l! a suite étendu aux possessions françaises d’Afrique Noire et d’Asie.

Le Code de l’indigénat portait en son sein « l’exclusion par la race », matrice des lois anti-juives promulguées sous Vichy. Des lois anti-juives rédigées, entre autres, par Peyrouton, garde des sceaux de Pétain, ancien haut fonctionnaire de la Coloniale, spécialiste de l’internement et de la déportation des Arabes. Antérieur de 59 ans aux lois anti-juives, puis contemporain de ces dernières, ce « racisme d’Etat » n’est mentionné ni dans les programmes ni dans les manuels d’histoire. Emboîtant le pas à la France républicaine, l’Allemagne nazie allait adopter des lois raciales en 1933. Aujourd’hui encore, malgré tout, les programmes officiels demandent aux enseignants de reconnaître le rôle positif de la troisième « République [qui]s’installe durablement, [et] consolide les libertés fondamentales.» Le Code de l’indigénat ne serai-il qu’un « détail » ?

Aux négationnistes de tout poil, rappelons que la troisième République était cependant traversée par un fort courant anticolonialiste et humaniste, ce qui contredit la thèse de l’unanimisme supposé de l’époque. Thèse si souvent véhiculée de nos jours pour exonérer de leurs crimes « ces hommes qui firent la grandeur de la France ». A la tribune de l’Assemblée Nationale, le 28 juillet 1885, Clémenceau dénonce solennellement les massacres commis par l’armée française, ce même jour, au nom de la République, Jules Ferry, méprisant cette opposition, théorise les concepts de races supérieures, de races inférieures, et d’espace vital. Des concepts, fer de lance d’un colonialisme, source colossale de profits pour les industriels et les banquiers. Des concepts qui furent plus tard des moteurs de l’expansion du grand Reich hitlérien.

Dès les débuts de l’Ecole laïque, sous couvert de liberté de pensée proclamée, les programmes d’histoire eurent pour objectif d’enseigner un roman national à grands coups de mythes et d’imaginaire. Les crimes du colonialisme deviennent de glorieuses épopées, les généraux décorés et statufiés. Par la même, Jules Ferry trahissait Condorcet qui affirmait cent ans plus tôt, à propos du rôle imparti à l‘Etat, ‘qu’il serait coupable de vouloir s”emparer de l”imagination des enfants. » Cette propagande pèse encore lourdement aujourd’hui sur la rédaction des manuels scolaires comme sur certaines de nos représentations inconscientes de l’Arabe et du Noir. L’Ecole, sous couvert de défense des droits de l’homme, servira à légitimer le pouvoir en place, pour mieux défendre les intérêts de la bourgeoisie.

A coup de méthodes inspirées de celles de la hiérarchie de l’Eglise, seront ainsi jetées les bases d’un « catéchisme républicain » considéré comme neutre puisque décrété laïc… Le cours d’histoire sera, comme le définissait Jules Ferry, le propagandiste zélé, d’ «une religion de la patrie, une religion qui n’a pas de dissident. » Ce même Jules Ferry qui rappelait sans détour, et fermement, aux enseignants : « Il y a deux choses dans lesquelles l’Etat enseignant et surveillant ne peut pas être indifférent, c’est la morale et la politique, car en morale et en politique l’Etat est chez lui.» En 1946, les femmes obtiennent le droit de vote. Cependant, le poids de l’idéologie assénée par l’Ecole est tel que, par impuissance de conscience, on qualifie, de nos jours encore, d’universel, un suffrage dont furent exclus des millions de Françaises et de Français, en l’occurrence les Arabes d’Algérie.

Les non-dits que masque le mythe de Jules Ferry… et de son école, constituent un obstacle majeur à la compréhension d’un racisme qu’aujourd’hui, on qualifie pudiquement de discrimination. Les racines républicaines du racisme sont incontestables. Le combat antiraciste exige de les prendre en compte. Il faut analyser lucidement la forfaiture de Jules Ferry qui osa promulguer un corpus de lois raciales, tout en se réclamant des idéaux de la République. Mais peut-on évoquer le Code de l’indigénat, les lois anti-arabes entre autre, dans un pays qui s’enorgueillit d’écoles et de rues portant le nom de Jules Ferry ? Imagine-t-on un seul instant l’évocation des lois anti-juives dans une école portant le nom du maréchal Pétain ?

01-02-06 Alain Vidal, professeur des écoles à Nantes vidal.mothes@wanadoo.fr

 

 

Des Talibans à Villiers-le-Bel ?,

À propos de l’imaginaire alliot-mariste

 

Par Sebastien Fontenelle, 23 février

Introduction

On sait depuis longtemps que la droite haineuse et revancharde qui a pris le pouvoir en mai dernier a l’ambition de mener dans nos départements et territoires d’outre-périphérique (DOP-TOP) sa petite guerre à deux balles, minutieux démarquage banlieusard des menées internationales de la racaille bushiste [1]…

Article

Le petit chef de l’Etat français, en même temps qu’il fait, refait, puis refait encore à George W. la promesse de lui envoyer du renfort en Afghanistan, déploie dans nos faubourgs, à grands coups de grands coups de son petit menton, genre teuma comment que je mets au pas chez moi les populations arabo-musulmanes, le glauque arsenal de la War on Terror : hélicoptères, drones, snipers (et autres substituts, comme dit un psy de mes amis).

Quand il promet (par exemple) d’aller chercher « un par un » les jeunes émeutiers des cités, qui ont eu le front de se révolter en novembre après que deux des leurs ont encore trouvé la mort dans une collision avec la police, il répète, mot pour mot, en moulinant des (petits) bras, ce que braient quotidiennement ses potes yankee et moscovite, à chaque fois qu’ils s’apprêtent à broyer de l’indigène : il est dans le même registre, exactement, que Poutine jurant de buter du Tchétchène jusque « dans les chiottes ».

Pourquoi je te (re)parle de ça ?

Parce que la ministre des keufs, Michèle Alliot-Marie, vient juste, sur ce sujet, de lâcher une considération qui en dit long, très long, sur l’inconscient collectif du régime décomplexé qui étend sur nous son emprise. Avant-hier, Le Monde le narre, la ministre avait « convié » place Beauvau, où se trouve son ministère, « une poignée de journalistes ». Pour leur expliquer, sans rire, qu’elle n’était « pour rien » dans la médiatisation, l’avant-veille, de l’ « opération de Villiers-le-Bel », où 1.200 perdreaux se sont, je te rappelle, abattus sur le Val d’Oise, afin que d’y capturer, sur la foi de (courageuses) dénonciations anonymes [2], une trentaine de « suspects », dont une moitié a déjà été relâchée.

Mme Alliot-Marie a même confessé, devant les journaleux accourus à son coup de sifflet, qu’elle a « pensé à tout annuler » quand elle a su que des charogn… – des journalistes collaient aux semelles des flics.

(Cependant, elle a pris sur elle, et finalement la descente a fait, comme prévu, l’ouverture des jités – bienvenue à Sarkoland.)

Et donc, j’en arrive à ce qui motive ce billet : pour bien établir qu’elle n’était vraiment « pour rien » dans cette belle opération de com(munication), Mme Alliot-Marie a finalement osé (car elle ose beaucoup) une comparaison qui devrait marquer durablement l’histoire du versaillisme désinhibé. Elle a tranquillement expliqué :

« Rendez-vous compte, le jour où on lance des commandos contre les talibans, si on prévient la presse internationale… »

Hhhhh… Hhhhhhhhhh…

J’espère que tu apprécies à sa juste valeur cette ouverture, béante, sur l’imaginaire des fidèles collaborateurs du petit chef de l’Etat français ?

Dans l’esprit de Mme Alliot-Marie, dont nul(le) ne pourra prétendre que trop de pudeurs l’entravent dans le choix de ses métaphores, les (valeureux) fonctionnaires-de-police qui ont investi le Val d’Oise lundi matin sont des « commandos », façon troupes d’élite aéroportées, je te largue seul avec ta queue et ton couteau derrière les lignes mahométanes et tu me nettoies cette vermine – et les habitants des cités de Villiers-le-Bel sont, logiquement, des « talibans ».

Faut reconnaître que Mme Alliot-Marie se la donne en (très) grand : je doute qu’on puisse, dans la criminalisation des ressortissants de nos possessions banlieusardes, faire plus directement insultant.

Et en même temps, admets : c’est bien commode, hein, ces rapprochements – parce que, naturellement, si les jeunes-des-cités sont des « talibans », faudra plus qu’ils s’étonnent, quand des « commandos » viendront leur savater la face.

Ouais, ouais, c’est vrai, on a eu la main lourde, on lui a tiré dans la gueule, à c’t’enculé de barbu – mais il n’avait qu’à pas détruire les Bouddhas géants de Sarcelles.

A ce propos, et pour finir, message personnel pour Mouloud, livreur de pizzas dans le Val d’Oise : roule pas trop vite sur ta mobylette, camarade – faudrait pas que nos troupes de choc te prennent pour le mollah Omar.

Post-scriptum

Ce texte est d’abord paru sur le blog Vive le feu. Nous le reproduisons avec l’autorisation de l’auteur.

Racistes, nous ?

Ah ben merde alors, ça me ferait bien chier !

 

Par Sebastien Fontenelle, Octobre 2007

Introduction

Nos (dignes) journaleux sont décidément hyper-sélectifs, dans le choix des infos qu’ils daignent porter à notre connaissance…

Article

Est-ce que vous savez, par exemple, que l’ONU nous trouve, nous, Françai(se)s, indécrottablement racistes ?

Réponse : non.

Vous ne le savez pas.

Sauf si vous avez lu, sur nouvelObs.com, que :

« De retour d’une mission de 10 jours en France, l’émissaire de l’ONU Gay Mac Dougall a déclaré, vendredi 28 septembre, qu’un racisme pernicieux perdure en France, où des minorités sont reléguées dans des « ghettos » sans espoir de promotion sociale ».

Et alors, que je vous dise : quand elle envoie, elle envoie, Gay Mac Dougall.

Elle nous met le compte, faut voir comme.

Elle s’est « rendu compte que le racisme était un sentiment pernicieux dans la société française ».

(Bienvenue au club, Gay.)

Elle a notamment relevé, après avoir fait un tour « dans des banlieues défavorisées de Paris, Marseille et Strasbourg », que :

« Des personnes qui ont beaucoup travaillé, qui ont respecté toutes les règles du jeu et qui croient sincèrement aux principes de la République française se retrouvent piégées dans des ghettos urbains où le taux de chômage dans certains cas peut dépasser 40 % ».

Elle a noté que : « Les jeunes d’origine immigrée « se sentent discriminés et rejetés par une conception rigide de l’identité nationale française qui ne leur convient pas ».

Elle a enfin « regretté « l’ambiguïté » de certaines mesures et déclarations des responsables politiques français sur l’immigration, citant notamment le débat sur l’introduction de tests ADN pour les candidats au regroupement familial et la mise en avant systématique de la notion d’ « identité nationale » ».

Ce n’est pas la première fois, je vous prie de le retenir, que l’ONU balance de grosses pierres dans le jardin (à la française) du colonel Brice Hortefeux et de son Chef Suprême.

Déjà au mois de juin dernier, Doudou Diène, « rapporteur spécial de l’ONU contre le racisme et la xénophobie  », leur décochait dans la face de vigoureux taquets, dénonçant notamment « la lecture ethnique et raciale des questions politiques, économiques et sociales et le traitement idéologique et politique de l’immigration comme un enjeu sécuritaire et comme une menace à l’identité nationale ».

Vous, je ne sais pas, mais moi je trouve quand même ça plutôt intéressant, que l’ONU, qui n’est pas exactement un foyer de subversion nestormakhnoviste, parle de notre cher et vieux pays en des termes qui étaient réservés naguère, toutes choses égales par ailleurs, à, mettons, la Rhodésie.

Mais ce qui est encore plus intéressant, à mon avis, c’est que nos (dignes) journaleux oublient, avec beauuuucoup d’application, de nous restituer ce message.

Pas un mot dans Libé, le matin.

Pas un mot dans Le Monde, le soir.

Du racisme ?

Dans la (doulce) France de Nicolas Sarkozy (et de ses fidèles féaux) ?

Mais vous n’y pensez pas : on le saurait.*

La République du mépris,

Les métamorphoses du racisme

dans la France des années Sarkozy

 

 

Par Pierre Tevanian, Octobre 2007

Introduction

Féminisme, laïcité, devoir de mémoire, liberté d’expression, droit au blasphème et à la critique des religions… De ces principes incontestables, la classe politique française, le microcosme intellectuel et les grands médias font aujourd’hui un usage particulièrement retors. Au travers de « débats » mal posés – l’ « insécurité », les « tournantes en banlieue », le « problème du voile islamique », la « repentance coloniale », l’« impossibilité de critiquer l’Islam » – ils construisent un même ennemi, ou un même bouc émissaire : le jeune issu de l’immigration postcoloniale et de culture musulmane. Car c’est bien lui, au final, qui se retrouve toujours accusé de menacer la sécurité des biens et des personnes, la condition des femmes, la laïcité de l’école, la fierté nationale et « notre tradition libertaire ». C’est ce que montre Pierre Tevanian, citations à l’appui, dans son dernier livre La république du mépris. Le texte qui suit est un extrait de la longue introduction du livre, qui précise ce qu’il faut entendre par « république du mépris » et par « racisme républicain », et qui présente les quatre « métaphores du racisme » analysées dans les quatre chapitres du livre : la « métaphore féministe », la « métaphore laïque », la « métaphore mémorielle » et la « métaphore libertaire ».

Article

Le racisme républicain peut par exemple être défini par des caractéristiques formelles : il procède par allusions, euphémismes, métonymies. Il a ceci de remarquable qu’il n’exprime pas frontalement de haine à l’encontre des Noirs, des Arabes ou des Musulmans, mais emprunte des détours et méprise plus qu’il ne hait. La haine ne lui est pas totalement étrangère, mais elle n’advient que dans des conditions particulières : lorsque les subalternes manifestent trop ostensiblement, effrontément, radicalement, leur prétention à l’égalité [1]. Le racisme républicain s’exprime le plus souvent sous la forme d’un discours « raisonnable » – ou simulant la raison – opposant de manière manichéenne des entités vagues : « la République » du côté du bien, et du côté du mal plusieurs entités tout aussi vagues (« la violence », « l’insécurité », « l’incivilité », les « caïds de banlieue », l’« intégrisme », le « communautarisme », la « victimisation », la « repentance », etc.) qui ont toutes pour point commun de se rattacher, par le biais de détours rhétoriques bien balisés, à l’immigration et aux populations issues des anciennes colonies. Ce discours structure un monde binaire d’une reposante simplicité, dans lequel même le plus « déboussolé » des « petits Blancs » trouvera aisément des repères et des consolations narcissiques, en opposant :

- l’« ordre » au « désordre », la « sécurité » à l’« insécurité », le « respect d’autrui » à la « violence », la « force de loi » à la « délinquance », l’ « État de droit » aux « zones de non-droit » ;

- le féminisme et la mixité hommes-femmes aux « traditions » patriarcales, aux « tournantes » et au « voile, symbole d’oppression » ;

- l’« islam modéré » à l’« islam radical » (également nommé « islamisme » ou « intégrisme »), les « Lumières » à l’« obscurantisme », le « rationalisme » au « fanatisme », la « modernité » aux traditions « archaïques », la bonne religiosité, celle qui reste « intérieure » (c’est-à-dire invisible), aux expressions religieuses « ostentatoires » et aux tendances envahissantes de « l’islam politique » ; l’ « universalisme à la française » au « communautarisme à l’anglo-saxonne » ; la « cohésion nationale » et le « vivre-ensemble » à l’« éclatement », au « repli » ou à la « guerre ethnique » ;

- le bon usage de la mémoire et de l’histoire à la « haine de la France », à la « victimisation » et à la « culpabilisation » qui s’exprime du côté des descendants de colonisés, et à l’« auto-flagellation », la « mauvaise conscience » et la « repentance » qui lui répond du côté des autres Français ; ou encore le bon usage du « devoir de mémoire » et la pleine reconnaissance de l’« unicité de la Shoah » à la « banalisation » de cette dernière et à la « concurrence des victimes ».

Ces séries d’opposition binaires, dans lesquelles la République tient systématiquement le bon rôle et l’« immigration » ou sa « descendance » tiennent tout aussi systématiquement le mauvais, forment les principaux registres du racisme républicain tel qu’il a pu se formuler ces dernières années : le registre « sécuritaire », le registre « féministe », le registre « laïque », le registre « mémoriel » et le registre « libertaire ».

Si des guillemets s’imposent autour de tous ces termes c’est qu’en réalité, il est très rarement question de liberté, de sécurité, de laïcité ou de mémoire – et encore moins de féminisme ! Ces mots jouent plutôt le rôle de métaphores. Ils ne sont utilisés que pour parler d’autre chose. Le véritable objet de tous ces discours est le même : la défense d’un certain ordre social et symbolique, dans lequel certaines populations sont infériorisées et assignées à des places dominées.

La métaphore sécuritaire et féministe

Si l’on s’en tient aux pétitions de principe de nos dirigeants et éditorialistes autorisés, le souci de sécurité n’a en soi rien de raciste. Loin de revendiquer une quelconque affinité idéologique avec le racisme, les politiques sécuritaires se présentent au contraire comme une simple gestion technique, visant à remplir plus efficacement une mission régalienne et incontestable de l’État : assurer la protection des biens et des personnes – et notamment du groupe statistiquement le plus exposé aux violences : les femmes.

Mais dès qu’on y regarde de plus près, ni la manière dont le problème de « la sécurité » est posé, ni les réponses qui sont apportées n’ont une quelconque chance de prévenir la violence en général et la violence sexiste en particulier. Les discours et les politiques publiques qualifiées de sécuritaires sont au mieux sans effet, au pire elles aggravent l’insécurité de nombreux citoyens : en semant la haine, le mépris ou la méfiance entre les différents groupes sociaux ; en entretenant un « sentiment d’insécurité » proche de la psychose là où les problèmes à régler sont souvent de simples problèmes de bon voisinage ; en enfermant massivement les jeunes aux comportements déviants, dissidents ou vindicatifs dans des carrières délinquantes sans issue et dans des identités de « macho congénital » ; en laissant de côté le principal vecteur d’insécurité tant objective que subjective : la précarité sociale ; et enfin en diffusant à grande échelle une idéologie de la « responsabilité individuelle » qui culpabilise les chômeurs et les précaires, et les déstabilise d’autant plus psychologiquement [2].

Au fond, ce que combat la politique dite sécuritaire, c’est moins « la violence » en général qu’une certaine part de la violence, bien localisée : celle qui est exercée par les classes populaires, dans l’entre-soi de la délinquance de rue et des règlements de comptes interpersonnels, inter-clans ou inter-quartiers, ou celle qui se tourne vers l’extérieur, contre « le système » et ses représentants : outrages et rebellions, affrontements avec la police, casse, émeutes, etc. Pendant que les projecteurs sont braqués sur ces formes de violence, on laisse perdurer une autre violence sans la réprimer, sans la réprouver, sans même la nommer et la montrer : la précarité, le harcèlement moral au travail, la discrimination à l’embauche ou au logement, les abus policiers – en bref : la violence exercée par les dominants. Des vols avec effraction mais sans violence ni mise en danger d’autrui sont ainsi punis plus sévèrement que les formes les plus brutales de l’exploitation au travail – y compris lorsque, par négligence, des conditions de travail épuisantes, dangereuses, voire mortelles, sont imposées aux salariés. Tout aussi emblématiques de ce « deux poids deux mesures », les « lois Perben 2 » de 2004 : en même temps qu’elles durcissent démesurément les peines et démantèlent les libertés publiques pour les personnes inculpées ou simplement soupçonnées de délits « en bande organisée », elles prennent garde de soustraire la délinquance financière du champ d’application de la loi, et même d’assouplir la législation dans ce domaine.

Les politiques sécuritaires construisent en somme des « classes dangereuses », sur lesquelles elles concentrent l’essentiel de l’attention et de l’action policière et judiciaire – et c’est en cela qu’on peut parler de « racisme ». Un racisme qui se subdivise bien sûr en plusieurs racismes, articulés les uns aux autres : au critère strictement économique (le « racisme de classe ») s’ajoute la discrimination xénophobe (par la nationalité, comme dans le cas de la double peine), la discrimination raciste (au faciès, au patronyme ou à la pratique religieuse, réelle ou supposée [3]) ou encore la discrimination « moraliste » (à l’encontre notamment des prostituées, des drogués et des SDF). Il y a bien racisme dans tous les cas, dans la mesure où les différentes cibles sont construites par essentialisation (« ils sont tous pareils »), différenciation (« ils ne sont pas comme nous »), production d’un « type » (« le délinquant étranger », « la prostituée », « le Roumain », « le SDF », « le toxicomane »), infériorisation (« nous » valons indiscutablement, fondamentalement, définitivement mieux qu’« eux »), production d’une peur (xénophobie, négrophobie, islamophobie, mais aussi « romanophobie », « putophobie » ou peur du SDF) et enfin articulation de ces différentes opérations à des pratiques violentes qu’elles viennent légitimer (exploitation, répression, enfermement, exclusion, relégation voire déportations).

On se concentrera toutefois, dans ce livre, sur le racisme « racialiste », « ethniciste » ou « culturaliste », celui qui est le plus communément qualifié de racisme – et notamment les racismes anti-noirs, anti-arabes et anti-musulmans – et sur une figure particulière du discours sécuritaire : le discours pseudo-féministe. D’abord parce que plusieurs ouvrages ont déjà analysé et démonté les discours dits « sécuritaires », et mis en lumière leurs dérives culturalistes et ethnicistes [4]. Ensuite parce que, si le registre sécuritaire « traditionnel » est loin d’avoir disparu après la campagne présidentielle de 2002 (durant laquelle il fut hégémonique), il a néanmoins été considérablement renouvelé et enrichi à partir de 2003 par une tonalité « féministe » qui lui a redonné une légitimité « progressiste » que le « séisme du 21 avril 2002 » avait sensiblement entamée. C’est donc aux nouveaux discours sur « la violence sexiste en banlieue » que nous nous intéresserons plus spécifiquement dans le premier chapitre de ce livre, et plus précisément à l’interprétation ethniciste qui s’est imposée autour de cette violence à partir de l’année 2003, notamment à la faveur de l’opération « Ni putes ni soumises ».

La métaphore laïque

A priori, la laïcité, pas plus que la sécurité ou l’antisexisme, n’a en elle-même un quelconque lien avec le racisme. Bien au contraire, la laïcité bien comprise implique un traitement égalitaire de tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions religieuses ou idéologiques. Ce qui est raciste est la manière très particulière dont la laïcité est de plus en plus mobilisée dans le débat public, en particulier depuis la « bataille du voile » de 2003-2004 : un discours est tenu sur les rapports entre le religieux et le politique et entre les Églises et l’État, mais ce discours dérive de manière systématique vers une opposition binaire entre « l’Islam » et « la laïcité » – laquelle joue à nouveau le rôle de métaphore puisque le signifiant « laïcité », choisi comme ceux de « sécurité » et de « droits des femmes » pour sa forte charge affective et symbolique, est artificiellement rattaché à une nouvelle chaîne de signifiants (« République », « Modernité », « Occident »…), et il ne sert au bout du compte qu’à dire, métaphoriquement, le refus ou l’infériorisation de l’Islam et des musulmans.

En somme, de même qu’il n’est pas réellement question de sécurité dans le discours dit « sécuritaire » ni de féminisme dans les discours pseudo-féministes, il n’est pas davantage question de laïcité dans les discours incantatoires et incontinents qui invoquent, célèbrent et sacralisent ladite laïcité à chaque détour de phrase. Bien plus : de même que les politiques dites sécuritaires ont pour effet – et parfois pour but – d’accroître le sentiment d’insécurité, et mêmes certaines formes d’insécurité objective, de même les offensives idéologiques et législatives dites laïques qui ont été menées ces dernières années sont, au sens le plus rigoureux du terme, des atteintes profondes au principe de laïcité tel qu’il a été défini en France entre les années 1880 et la fameuse loi de 1905. C’est ce que démontre notre second chapitre : ce qui s’est joué entre 2003 et 2004 est une véritable révolution conservatrice, qui a donné à la laïcité un contenu idéologique et une forme juridique contraires à tout ce qui la fondait, généré des exclusions scolaires et des discriminations à l’encontre des femmes voilées, et contribué plus largement à la diffusion massive d’un « racisme respectable » : l’islamophobie.

La métaphore mémorielle

Après « la sécurité » en 2001 et 2002, « la condition des femmes » et « la laïcité » en 2003 et 2004, c’est autour de « la mémoire » que s’est cristallisé le racisme républicain au cours de l’année 2005 – une année qui s’est ouverte par une loi célébrant le « rôle positif » de la colonisation et s’est achevée par une immense mobilisation antillaise contre cette loi, aboutissant à son retrait. « Fierté d’être français », refus de la « repentance », des « rancoeurs » et du « ressassement », mises en garde contre « l’enfermement mémoriel », tels ont été les leitmotivs des élites politiques de droite, mais aussi d’une partie de la gauche et du monde intellectuel. Des leitmotivs qui, nous le démontrons dans le troisième chapitre, ont permis de réaffirmer une hiérarchie des mémoires et des histoires, et donc – par métonymie – une hiérarchie des communautés.

La métaphore libertaire

Enfin, l’année 2006 s’est ouverte avec l’« affaire des caricatures de Mahomet » et terminée avec l’« affaire Redeker ». Au-delà de leurs différences, qui sont loin d’être négligeables, les deux « affaires » ont ceci de commun qu’elles reposent sur une profonde islamophobie déguisée en « défense de la liberté d’expression ». Il ne faut évidemment pas entendre par là que la liberté d’expression n’est pas en elle même un principe important, qu’elle n’a pas à être défendue, ou que toutes les réactions à l’islamophobie sont légitimes, y compris les attaques d’ambassades ou les menaces de mort – mais simplement ceci : que sans l’islamophobie ambiante, ni le limogeage du directeur de France Soir suite à la publication de caricatures « blasphématoires » (pour certaines) et racistes (pour d’autres), ni les mails de menaces de mort reçus par Robert Redeker suite à sa prise de position islamophobe n’aurait pris l’ampleur d’une « affaire », occupant la une des journaux et provoquant un « débat national » sur l’« Islam ». Laurent Lévy l’a démontré avec une grande rigueur sur le cas de l’« affaire des caricatures » [5] ; on se concentrera, dans le dernier chapitre de ce livre, sur l’« affaire Redeker », qui donne à voir, de manière encore plus pure, la manière dont la « liberté d’expression » est en passe de devenir une nouvelle métaphore du racisme.

 

Notes

[1] Cf. Pierre TEVANIAN « Le corps d’exception et ses métamorphoses ».

[2] Tous ces points sont développés dans : Pierre TEVANIAN, Le Ministère de la peur. Réflexions sur le nouvel ordre sécuritaire, Paris, L’Esprit Frappeur, 2004

[3] Comme dans le cas du licenciement « préventif » des « bagagistes de Roissy » en octobre 2006. Cf. « Chronique du racisme républicain ».

[4] Cf. Pierre TEVANIAN, Le Ministère de la peur, op. cit., 2004 ; Laurent MUCCHIELLI, Violences et insécurité. Mythes et réalités dans le débat français, La Découverte, 2002. Parmi ces dérives racistes, la principale est la propension à incriminer l’« origine ethnique » des délinquants, le « manque de repères » et d’« intégration » que constitue leur ascendance étrangère, le rôle funeste de l’amour maternel excessif et de la démission parentale dans les familles maghrébines, ou encore l’effet tout aussi funeste de la polygamie des familles maliennes. On nous a même expliqué, dans le Rapport Bénisti de novembre 2004, que les parents étrangers qui parlaient leur langue d’origine à la maison déstabilisaient leurs enfants et leur prédisposaient à la délinquance.

[5] Cf. Laurent LÉVY, « Censure, droit au blasphème et islamophobie ».

 

Chronique du racisme républicain (Première partie),

Les années Sarkozy : 2002

 

Par Collectif Les mots sont importants, Avril 2007

Introduction

Notre contribution à la campagne présidentielle est un simple rappel historique de ce qui s’est passé, sur le terrain du racisme et des politiques d’immigration, entre 2002 et 2007, au cours du second mandat de Jacques Chirac, dominé par la figure et l’activité législative de Nicolas Sarkozy. Si un fait important a été oublié, n’hésitez pas à nous le signaler…

Article

Janvier-avril 2002. Campagne présidentielle dominée par la problématique « sécuritaire » et triomphe de l’extrême droite. Le 21 avril, Jean-Marie Le Pen devance Lionel Jospin et se retrouve qualifié au second tour. Entre les deux tours, le traitement de « l’insécurité« par les grands médias est mis en accusation, notamment par les manifestants. Au Parti socialiste, rien ne change : comme au lendemain des élections municipales de 2001, plusieurs dirigeants expliquent que c’est d’avoir négligé la thématique sécuritaire qui a fait perdre le candidat Jospin. Le sénateur Henri Weber affirme par exemple, avec le plus grand sérieux, que si le Parti Socialiste s’est aliéné les classes populaires, c’est à cause de son excès d’angélisme sur l’insécurité d’une part, et d’autre part à cause de l’ouverture de la « Couverture Maladie Universelle » aux étrangers et aux sans-papiers… Cf. P. Tevanian, « Un séisme prévisible ».

Mai 2002. Ré-élection de Jacques Chirac et premières mesures « sécuritaires ». Ré-élu avec 82% des suffrages, Jacques Chirac nomme Jean-Pierre Raffarin Premier ministre, et lui donne pour « première mission » de « rétablir » la « sécurité » et « l’autorité de l’État ». Nicolas Sarkozy est nommé ministre de l’Intérieur. Il annonce aussitôt que les policiers îlotiers seront armés de « flashballs » , et que de nouvelles unités seront conçues, afin de mener des opérations « coup de poing » dans les cités « chaudes ». Il annonce enfin qu’il est déterminé à arrêter les « délinquants » avant qu’ils commettent leurs délits…

Mai 2002. Publication du pamphlet islamophobe d’Oriana Fallaci : La rage et l’orgueil. Best-seller en Italie, ce livre écrit au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 s’en prend aux « fils d’Allah », que l’auteure accuse de tous les maux. Oriana Fallacci accuse par exemple les féministes : « Vous êtes toutes tombées amoureuses du fascinant Oussama Ben Laden, de ses grands yeux de Torquemada, de ses grosses lèvres, de ce qu’il a sous sa soutane ? Vous le trouvez romantique, vous rêvez toutes d’être violées par lui ? ». Elle écrit également : « Oussama Ben Laden et les talibans, je ne cesserai jamais de le dire, sont seulement la manifestation la plus récente d’une réalité qui existe depuis mille quatre cents ans. Une réalité sur laquelle l’Occident ferme stupidement les yeux ». « J’affirme que neuf imams sur dix sont des Guides spirituels du terrorisme ». « Au lieu de contribuer au progrès de l’humanité, [les fils d’Allah] passent leur temps avec le derrière en l’air à prier cinq fois par jour [...] Ils se multiplient comme des rats. » (…) Il y a quelque chose, dans les hommes arabes, qui dégoûte les femmes de bon goût. ».  [1]

Malgré une plainte déposée par le MRAP et la Ligue des droits de l’homme, ce livre reçoit dans plusieurs médias français un accueil d’une grande complaisance. Dans Le Point du 24 mai, Alain Finkielkraut ne déplore que quelques excès, et écrit : « Oriana Fallaci a l’insigne mérite de ne pas se laisser intimider par le mensonge vertueux. Elle met les pieds dans le plat, elle s’efforce de regarder la réalité en face. ». Un mois plus tard, dans Actualité juive, Pierre-André Taguieff confirme : « Fallaci vise juste, même si elle peut choquer par certaines formules. ». Quelques mois plus tard, en novembre, Robert Misrahi écrira dans Charlie Hebdo : « Oriana Fallaci fait preuve de courage intellectuel. [...] On ne veut pas voir ni condamner clairement le fait que c’est l’islam qui part en croisade contre l’Occident et non pas l’inverse. » Cf. Bruno Cousin, Tommaso Vitale, « Oriana Fallaci ou la rhétorique matamore » et Mona Chollet, « Dernières nouvelles du front de la haine ».

Mai-juin 2002. Premières « bavures » de l’ère Sarkozy : deux morts à Dammarie les Lys. Le 23 mai, Mohammed Berrichi, au volent d’une moto, est pris en chasse pendant plus d’un quart d’heure au seul motif qu’il ne porte pas de casque. L’accident, prévisible, advient, et Mohammed Berrichi décède de ses blessures. Deux jours auparavant, un jeune marginal, Xavier Dem, est abattu lors d’une interpellation alors qu’il ne menace pas les policiers. L’association Bouge qui bouge organise une marche pacifique et une mobilisation politique pour réclamer la vérité et la justice sur ces décès. Le maire et le Préfet répondent par une série de déclarations diffamatoires contre l’association (qui portera plainte et remportera son procès), et un bouclage policier de tout le quartier, au cours duquel les violences et les humiliations se multiplient. Une procédure est lancée pour priver l’association de son local : elle échoue mais le local est alors détruit par un mystérieux incendie. Le harcèlement policier durera des mois : Kader Berrichi, le frère de Mohammed, sera notamment poursuivi pour avoir collé sur son pare-brise un tract intitulé « La police tue, la Justice couvre ». (Cf. Collectif Les mots sont importants, « Une gestion néo-coloniale de la contestation politique » )

Au même moment se tient à St Denis le Forum « Résistons ensemble contre les violences policières et sécuritaires », regroupant le MIB, les Syndicat de la magistrature et plusieurs associations dont le MRAP et le GISTI. Le forum donnera naissance au réseau « Résistons ensemble ». Au même moment, le très médiatique président de SOS Racisme, Malek Boutih, multiplie les déclarations « sécuritaires » contre les « caïds des banlieues ». À propos des « bavures policières », Malek Boutih déclare : « on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ». Cf. Act Up et le MIB, « Malek Boutih au coeur du sécuritaire ». Cf. aussi la chronologie détaillée et le dossier réalisés par la revue Vacarme (n°21, automne 2002).

Juillet 2002. Première « bavure médiatique » sur « l’insécurité » : « l’affaire de Pantin ». Le 24 juillet 2002, TFI annonce que « des jeunes auraient agressé des policiers à coups de poing et de battes de base-ball » dans la ville de Pantin, en région parisienne, tandis que Le Figaro parle d’un « véritable guet-apens comme on en connaît de plus en plus souvent… ». Le conditionnel disparaît rapidement, et un déferlement médiatique répercute une version des faits construite uniquement à partir des déclarations d’un syndicaliste policier. L’instruction établira rapidement (sans que la presse ne revienne sur les contre-vérités qu’elle a diffusées) qu’il n’y a jamais eu de batte de base ball ni de guet-apens tendu aux policiers, et que la « dizaine » de jeunes se réduisait en fait à deux personnes. Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Sarkozy et Dominique Perben dénoncent « l’exceptionnelle gravité », « l’horreur », « la sauvagerie des voyous ». Pierre Bédier, le ministre des « programmes immobiliers de la justice », invente, « parmi les agresseurs », la présence d’un « un enfant de onze ans », sans être démenti par les journalistes.

Une fois retombée la fièvre médiatique, deux jeunes seront inculpés, incarcérés puis jugés et condamnés (respectivement à trois ans et demi de prison dont un an avec sursis et trente mois dont huit avec sursis), dans des conditions très douteuses : des images de vidéosurveillance sont évoquées comme moyens ayant permis de procéder à des interpellations, avant d’être déclarées « inexploitables » ; aucune reconstitution n’a lieu ; le juge refuse de procéder à l’examen ADN des chaussures des protagonistes, qui aurait pu permettre d’identifier l’auteur du coup porté à la policière ; les jeunes sont condamnés sur la seule base des témoignages des policiers, alors que l’instruction a prouvé qu’ils ont menti en essayant d’incriminer d’autres jeunes, absents des lieux. Cf. Sylvie Tissot, « Une bavure médiatique ».

Septembre-octobre 2002. Vote de la loi Perben sur la « délinquance des mineurs ». Cette loi radicalise les options répressives prises par le gouvernement socialiste à partir de septembre 2001, et poursuit le démantèlement des dispositifs d’éducation et de réinsertion mis en place à partir de 1945.

- Elle crée notamment, à destination des mineurs de plus de 13 ans, des centres dits « éducatifs » mais désormais fermés.

- L’âge minimum pour les sanctions judiciaires passe de 13 à 10 ans, et celui de la détention provisoire passe de 16 à 13 ans.

- La durée de la garde à vue passe de 10 heures à 24 heures pour les plus de 10 ans.

- Un nouveau délit est créé : l’outrage à enseignant, passible de six mois de prison et/ou de 7500 euro d’amende.

- Une juridiction spéciale est créée, dite « justice de proximité », que le Syndicat de la Magistrature dénonce comme une sous-justice « d’abattage ».

- Les acquis de la loi Guigou sur la présomption d’innocence sont remis en cause, et la détention provisoire est à nouveau facilitée.

- Les mesures de surveillance par bracelet électronique, introduites au départ comme des alternatives « plus humaines » à la détention, sont désormais généralisées à des délits non-passibles de prison.

- Le recours à des témoignages anonymes, réservé au départ aux crimes et délits les plus graves, est généralisé à presque toutes les infractions.

- Les jugements expéditifs appelés « comparution immédiate » sont également généralisés.

- Des moyens sont enfin débloqués pour construire 35 nouvelles prisons, permettant d’incarcérer 11000 personnes supplémentaires. Un « secrétariat d’Etat au mobilier de la Justice » a d’ailleurs été créé spécialement à cet effet par Jean-Pierre Raffarin.

Octobre 2002. Fermeture du camp de réfugiés de Sangatte. Alors que les violences policières se multiplient contre les réfugiés kurdes et afghans, désormais « à la rue », Jack Lang déclare, « tirer son chapeau » à Nicolas Sarkozy, et ajoute, sans aucune ironie : « ce ministre-là fait bien son travail ». Sur ce centre de Sangatte et les effets de sa fermeture, cf. le dossier du GISTI

Octobre 2002. Meurtre de Sohane Benziane, parution du livre Dans l’enfer des tournantes et lancement de la campagne médiatique sur « le sexisme en banlieue ». Sohane Benziane, une adolescente de 17 ans meurt brûlée vive des suites d’une agression dans une cave de la cité Balzac à Vitry-sur-Seine. Le mouvement naissant « Ni putes ni soumises » s’empare de ce fait divers atroce pour en faire l’emblème de la condition des « filles des quartiers ». Au même moment, paraît Dans l’enfer des tournantes de Samira Bellil. L’expérience extrême de son auteure (victime d’un viol collectif) est présentée dans tous les grands médias comme l’emblème, voire comme le quotidien de « la vie d’une fille de banlieue », aux prises avec « la loi de la cité ». Le discours médiatique tenu autour de ce livre – comme celui tenu autour du meurtre de Sohane Benziane – omet surtout de dire que les violences en question n’ont rien de spécifique aux « banlieues ». Sur cette campagne, cf. Laurent Mucchielli, « Les “tournantes” : mythes et réalités ».

Octobre-novembre 2002. Débats parlementaires sur les « lois Sarkozy ». Le ministre de l’Intérieur bénéficie d’un véritable et « état de grâce » politique et médiatique. Des députés socialistes, interrogés par Libération, se montrent admiratifs à l’égard du maire de Neuilly, en particulier à l’égard de sa capacité à « s’adresser au peuple » (sic). Georges Frêche, maire socialiste de Montpellier, se déclare favorable aux mesures de répression de la « mendicité agressive », qu’il se vante d’avoir « demandées depuis des années. » La presse et la télévision multiplient les « portraits » du ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy, souvent d’une grande complaisance. Un portrait hagiographique est même consacré à son épouse et assistante Cécilia Sarkozy dans l’émission de reportages « Envoyé spécial » .

Décembre 2002. « Affaire des roms de Choisy ». À la demande de Nicolas Sarkozy, 300 gendarmes mobiles assistés de 150 policiers débarquent dans un bidonville de Choisy-le-roi pour une expulsion hyper-médiatisée. Le jour même, 71 personnes sont placées en garde-à-vue pour séjour irrégulier et sont en instance d’expulsion. Quatre personnes seront envoyées en Roumanie par un charter franco-espagnol dès le lendemain. Cependant, dans les deux jours qui suivent, la totalité des gens interpellés sont remis en liberté par le Tribunal de Créteil pour nullité de procédure. Cf. Caroline Damiens, « Sarkozy, les médias et l’invention de la “mafia roumaine” ».

Décembre 2002. Abolition de la « préférence nationale » à la RATP. La Régie annonce que ses 45 000 emplois ne seront plus réservés aux Français et aux ressortissants de l’Union européenne. Cette démarche, malheureusement unique en son genre, est le fruit d’un travail en commun entre la direction et les syndicats. Des négociations semblables ont été entamées à la SNCF, mais n’ont pas abouti. Au total, le nombre d’emplois de titulaires dans les trois fonctions publiques, interdits aux étrangers non communautaires, atteint 5,2 millions. Si l’on ajoute les entreprises sous statut gérant des services publics tels que La Poste, EDF-GDF, Air France et les établissement publics industriels et commerciaux, qui comptent plus d’un million de salariés, ce sont plus de 6 millions d’emplois publics qui sont interdits aux étrangers « non-européens ». Enfin, si l’on rajoute les emplois fermés aux étrangers dans le secteur privé, pour des conditions de nationalité ou de diplôme, ce sont environ 30 % de l’ensemble des emplois qui demeurent réservés aux Français ou aux Européens. Sur cette question des emplois réservés, cf. le dossier réalisé par le GISTI.

Décembre 2002-janvier 2003. « Affaire du bagagiste de Roissy ». Le 29 décembre, Abderrezak Besseghir, bagagiste à l’aéroport de Roissy, est arrêté et incarcéré. À la suite d’une dénonciation, des armes et des explosifs ont été retrouvés dans le coffre de sa voiture. Un simple document religieux « en langue arabe » ainsi qu’un « tract pro-palestinien » sont également cités comme des éléments probants, permettant de postuler l’appartenance du bagagiste à un réseau terroriste « islamiste ». Des éléments permettant de mettre en doute cette hypothèse sont dans un premier temps écartés de l’enquête : les explosifs retrouvés ne correspondent pas à ceux qui sont traditionellement utilisés pour les attentats dans les avions, et le dénonciateur est un personnage trouble, militaire à la retraite reconverti dans le buiseness de la sécurité et récemment condamné pour trafic d’armes. On apprend par ailleurs dès le 3 janvier 2003 que les empreintes digitales retrouvées sur les armes et les explosifs retrouvés ne sont pas celles d’Abderrezak Besseghir. On découvre finalement, le 10 janvier, que le bagagiste a été victime d’une machination de la part de sa belle-famille, comme il le soutenait depuis son arrestation. Tout au long de ces quinze jours, l’hypothèse de la culpabilité de Besseghir a été présentée par l’ensemble des médias comme un fait quasi-acquis. Cf. Aberrazak Besseghir, « Bagagiste à Roissy, présumé terroriste », Michel Lafon, 2003, et Pierre Laniray, « La brigade anti-terroriste du Parisien », Almanach critique des médias, Editions Les Arènes, 2005 et l’analyse publiée par le site ACRIMED.

 

 

Chronique du racisme républicain (Deuxième partie),

Les années Sarkozy : 2003

 

Par Collectif Les mots sont importants, Avril 2007

Introduction

Notre contribution à la campagne présidentielle de 2007 est un simple rappel historique de ce qui s’est passé, sur le terrain du racisme et des politiques d’immigration, entre 2002 et 2007, au cours du second ma ndat de Jacques Chirac, dominé par la figure et l’activité législative de Nicolas Sarkozy. Si un fait important a été oublié, n’hésitez pas à nous le signaler…

Article

Janvier-Décembre 2002

Janvier 2003. Mort brutale de deux sans-papiers au cours de leur expulsion. Le 30 décembre 2002, Ricardo Barrientos, un Argentin de 52 ans meurt d’une crise cardiaque au cours de son expulsion forcée, après avoir été maintenu immobile, plié en deux sur son siège, par des agents de police. Trois semaines plus tard, Mariame Getu Hagos, un Somalien de 24 ans, meurt dans des conditions similaires. Ces deux morts se produisent dans une indifférence quasi-générale de la classe politique. Aucun débat n’est ouvert sur lqa question des expulsions forcées. un Argentin reconduit vers son pays le 30 décembre 2002 et un Somalien refoulé vers l’Afrique du Sud le 16 janvier 2003.

Janvier 2003. Publication et médiatisation du livre collectif Les Territoires perdus de la République. Coordonné par Emmanuel Brenner, il rassemble des contributions d’enseignants qui dressent un tableau apocalyptique des « banlieues ». Les « arabo-musulmans » apparaissent dans ce livre comme les sources principales des problèmes qui se posent dans les écoles des quartiers populaires. Ce livre marque une rencontre des thèses et arguments habituels de deux mouvances : les soutiens inconditionnels d’Israël et les « nationaux-républicains » nostalgiques de « l’élitisme républicain » de « jadis ». À propos de ce livre, cf. Alain Gresh, « Grandeur des principes et bassesse des pratiques ».

Janvier-février 2003. Offensive de la droite sur le thème de la « nouvelle judéophobie ». Reprenant à son compte les thèses développées un an plus tôt par Pierre-André Taguieff dans La nouvelle judéophobie, Jean Pierre Raffarin se rend au dîner annuel du C.R.I.F. et y dénonce la « montée des communautarismes ». Roger Cukierman, président du C.R.I.F., dénonce de son côté l’existence d’une alliance antisémite « rouge-brun-vert » et accuse nommément Gilles Lemaire, secrétaire national des Verts, et Olivier Besancenot, porte parole de la L.C.R. Une première vague de déclarations et de débats médiatiques s’en suivent assimilant antisémitisme et antisionisme d’une part, antisémitisme et jeunes issus de la colonisation d’autre part. Plusieurs essayistes, comme Alain Finkielkraut ou Alain-Gérard Slama, prétendent d’établir un lien organique entre « judéophobie » et « francophobie ». Cette opposition entre les « intégristes » et « communautaristes » « arabo-musulmans » d’un côté et « les Juifs » et « la France » de l’autre, est reprise par le ministre des écoles Xavier Darcos : dans un entretien accordé au Figaro le 14 février 2003, il dénonce « un communautarisme souvent lié à l’islamisme qui s’installe dans les établissements scolaires », et il ajoute que « le problème s’envenime avec la réapparition d’insultes racistes et antisémites ». Il conclut qu’il faudrait « que le drapeau français flotte au-dessus de l’entrée de chaque école ». Quant au ministre de l’éducation nationale Luc Ferry, lors d’une réunion consacrée au racisme et à l’antisémitisme (le 27 février), il met en cause l’idéologie du « droit à la différence », qu’il qualifie de « calamité ». Sur cette campagne, cf. notamment Fatiha Kaoues, « Tous antisémites ? », et Mona Chollet, « Les apprentis sorciers du communautarisme », Dominique Vidal, « Les pompiers pyromanes de l’antisémitisme » et « Non, la France n’est pas l’objet d’une flambée antisémite ». Sur les thèses de Pierre-André Taguieff, cf. Vincent Mespoulet, « Taguieff, allumeur d’incendies ».

Février 2003. Vote de la LOPSI (Loi d’orientation pour la sécurité intérieure), dite « Loi Sarkozy ».

- De nouveaux délits sont créés, parmi lesquels : l’outrage au drapeau et à l’hymne national (passible de six mois de prison et 7500 euro d’amende), le regroupement dans les halls d’immeuble (passible de deux mois de prison et 3750 euro d’amende), l’occupation d’un terrain appartenant à autrui (passible de six mois fermes, 3750 euro d’amende et confiscation du permis de conduire), le « racolage passif » (laissé à l’appréciation des policiers, et passible de deux mois de prison et 3750 euro d’amende), « l’exploitation de la mendicité » (incluant toute personne qui partage les subsides de la mendicité, et passible 45000 euro d’amende et 3 ans de prison – voire dix ans si le délit est commis « en bande organisée ».

- Le délit d’outrage à personne dépositaire de la force publique est généralisé : en plus des agents de police, il s’applique désormais pour les outrages commis à l’encontre des personnels de santé, des gardiens d’immeuble, de leurs conjoints, de leurs ascendants, de leurs descendants, et de « toute personne vivant habituellement avec eux ». Les peines peuvent aller jusqu’à 30000 euro d’amende et deux ans de prison. Elles atteignent 5 ans de prison pour les menaces de mort.

- Les échoppes vendant de la nourriture et/ou diffusant de la musique peuvent désormais être fermées pour une durée de trois mois sous prétexte de « tranquillité publique ».

- Les contrôles d’identité sont désormais autorisés sans que l’agent fasse valoir des « indices » laissant présumer une infraction ou un projet d’infraction.

- La fouille des véhicules, désormais réservée aux enquêtes sur les activités terroristes, est désormais autorisée pour presque tous les délits, notamment le vol et le recel.

- L’obligation faite aux policiers d’informer un prévenu qu’il a le droit de garder le silence est supprimée.

- Un fichier informatique, dit fichier STIC, est créé, dans lequel figurent non seulement les personnes condamnées mais aussi les personnes simplement suspectées d’avoir commis un délit, les témoins et les victimes. Ce fichier est consultable dans le cadre d’enquêtes, mais aussi dans le cadre d’une procédure d’embauche. Il est également consultable par les services de police d’un pays étranger.

- Un fichier génétique est prévu.

- La police a désormais le droit de filmer les espaces publics.

- Enfin, les étrangers soupçonnés de « trouble à l’ordre public » peuvent se voir retirer leur titre de séjour sans procès, de manière immédiate et définitive.

Février-mars 2003. Lancement du mouvement « Ni putes ni soumises » et de la marche « pour l’égalité et contre les ghettos ». Cette marche, organisée par la « Maison des potes », soulève le problème de la condition des femmes en banlieue, sans jamais relier ce problème à celui du sexisme dans l’ensemble de la société française. Le mouvement ne prononce pas un mot sur les lois Sarkozy qui viennent d’être votées, prétextant qu’il a suffisamment à faire ne se concentrant sur le problème précis des violences sexistes dans « les quartiers ». Le mouvement multipliera pourtant les prises de position sur d’autres questions, plus éloignées de leur problématique que l’oppression « sécuritaire » que les lois Sarkozy exercent sur « les quartiers » : la lapidation et les « crimes d’honneur » dans les pays arabo-musulmans, ou encore le conflit israélo-palestinien. Chose inhabituelle pour un mouvement qui est loin d’être un mouvement de masse, la mobilisation bénéficie d’une très importante couverture médiatique, et reçoit le soutien de tous les principaux dirigeants socialistes, ainsi que celui de plusieurs ministres du gouvernement de droite. Cf. Elise Lemercier, « L’association Ni putes, ni soumises : une inflation politico-médiatique démystifiée par le terrain ».et sur ce site, « Le cas Ni putes ni soumises ». Cf. aussi Sarah Ayito N’Guema N’Dong, Construction politique d’un sexisme de banlieue : émergence du collectif « Ni putes ni soumises », Mémoire soutenu sous la direction de Michel Camau à l’Institut d’Etudes Politique d’Aix-Marseille 3, 2005.

Mars 2003. Reprise des expulsions de sans-papiers par « vol groupé ». À trois reprises en un mois, plusieurs dizaines de sans-papiers sont expulsés par charter, notamment vers le Sénégal et la Côte d’Ivoire (alors en pleine guerre civile). Le ministre annonce que ces « vols groupés » seront désormais hebdomadaires, sans susciter la moindre protestation dans l’opposition parlementaire de gauche. Il reçoit même le soutien du socialiste Julien Dray, qui déclare que les expulsions par « vols groupés » sont « normales » et « naturelles ».

Mars 2003. Publication d’un rapport accablant sur les violences policières commises dans les « zones d’attente ». Réalisé par l’Anafé (association d’aide aux étrangers retenus aux frontières), ce rapport révèle l’existence de nombreuses violences (injures, sévices, privations de nourriture ou de soins), attestées par des témoignages multiples (celui des militants associatifs, mais aussi celui des passagers, des employés des compagnies aériennes, des médecins, des services sociaux). Cf. le site de l’ANAFE.

Mars 2003. Première proposition de loi sur « l’œuvre positive accomplie par les Français Outre-mer ». Présentée par soixante députés, sous la direction de Jean Léonetti et Philippe Douste-Blazy, elle ne sera pas votée telle quelle, mais constitue la première version de la fameuse loi adoptée le 23 février 2005. Cf. le site de la LDH de Toulon.

Mars 2003. Nouvelle offensive médiatique sur « la violence à l’école ». Le ministre délégué à la famille, Christian Jacob, se déclare favorable à des amendes contre les parents des élèves absentéistes. Le ministre de l’éducation nationale, Xavier Darcos, invoque la violence sexuelle pour remettre en cause publiquement le principe de la mixité garçons-filles à l’école.

Mars 2003. Début d’une nouvelle campagne contre « le voile à l’école ». Dans un lycée de Lyon, une forte majorité des enseignants se met en grève pour protester contre l’acceptation en cours d’une élève qui porte un bandana. Cette grève est fortement médiatisée. Dans les semaines qui ont précédé, les médias se sont illustrés par la mise en premier plan de toute une série de thème ayant pour point commun apparent : l’islam. Ont notamment été médiatisés et dramatisés : le refus d’une supérette d’Evry de vendre de la viande non halal, et la polémique autour de la décision de Martine Aubry d’accepter des séances de piscines réservée aux seules femmes.

Mars 2003. Entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Irak, et relance en France du plan « Vigipirate renforcé ». Les manifestations contre la guerre en Irak, comme celles contre l’oppression du peuple palestinien, réunissent de plus en plus de jeunes issus de l’immigration post-coloniale.

Avril 2003. Publication d’un rapport accablant sur les « violences illégitimes » commises par la police. Présidée par le magistrat Pierre Truche, la commission de déontologie dénonce notamment les « conditions d’exercice de la police en région parisienne la nuit » , le « manque d’encadrement des jeunes policiers » et le traitement de certains mineurs. Cf. le site de la LDH de Toulon.

Avril 2003. Ouverture du premier centre fermé pour jeunes mineures délinquantes. Le règlement intérieur de ce centre, situé à Lusigny, fixe comme objectif la « rectification » des jeunes filles enfermées, et il leur impose un test de grossesse et une mesure du tour de poitrine. Les détenues sont également incitées à « s’identifier » à des modèles « féminins » dans leur habillement et leurs activités. Il leur est enfin interdit de parler une langue étrangère et d’écouter de la musique individuellement. Plusieurs associations (parmi lesquelles le Syndicat de la Magistrature) se mobilisent pour la suppression de ces orientations rétrogrades. Quelques mois plus tard, le directeur de ce centre sera mis en cause pour harcèlement sexuel sur ses employées. Cf. le site de la LDH de Toulon.

Avril 2003. Publication par le journal Libération du projet de loi Sarkozy sur l’immigration. Le droit au mariage est remis en cause : il est prévu que ce droit soit conditionné par la régularité la possession d’un titre de séjour. Il est également prévu de donner aux Préfets et aux procureurs la possibilité de suspendre un mariage lorsqu’existent des soupçons de « mariage de complaisance ». Le Projet de loi prévoit enfin de rallonger d’un an le délais qui sépare le mariage du plein droit à une carte de résident de dix ans ; et un nouveau délit apparaît : la « simulation » de mariage « en vue d’obtenir ou de faire obtenir un titre de séjour ». Ce nouveau délit de solidarité serait passible de cinq ans d’emprisonnement. L’accès à la carte de résident de dix ans est également remis en cause. Il ne devient possible qu’au bout de cinq ans (au lieu de trois), et des conditions supplémentaires sont introduites, notamment des « conditions d’intégration », laissées à l’appréciation de l’administration… Le projet de loi prévoit également un quintuplement de la durée légale de « rétention administrative » : un étranger sans papiers peut déjà être détenu sans jugement pendant douze jours ; il est question de passer à soixante jours. Cf. le dossier réalisé sur cette loi par le GISTI.

Avril-mai 2003. « Incident du Bourget » et politisation du débat sur « le voile à l’école ». Le 19 avril, au Bourget, Nicolas Sarkozy s’adresse aux sympathisants de l’UOIF et se fait siffler alors qu’il évoque l’obligation pour les femmes musulmanes voilées de se découvrir sur les photographies de leurs papiers d’identité. Ces sifflets sont traités dans les jours suivants comme un véritable scandale, et l’incident sert de prétexte à la relance d’un autre « problème de voile », le plus ancien et le plus « classique » : celui de l’école publique. À gauche, Jack Lang annonce aussitôt une proposition de loi visant à interdire le port du « foulard » à l’école, tandis que , le 18 mai, Laurent Fabius exige devant le congrès du PS l’interdiction législative des « signes religieux ostentatoires » à l’école bien sur mais plus largement dans l’espace public. Libération publie enfin une pétition initiée par l’Union des Familles laïques et plusieurs intellectuels parmi lesquels Pierre André Taguieff et Michèle Tribalat. Un Appel anti-prohibitionniste est lancé en réaction à cette offensive : cf. « Oui à la laïcité, non aux lois d’exception » (Appel publié aussi par Libération) et Pierre Tevanian, Le voile médiatique. Un faux problème : « l’affaire du foulard islamique ».

Juin 2003 : Création des Commissions Stasi et Debré. Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, compose une mission d’information « sur la question des signes religieux à l’école », présidée par lui-même. Il se dit d’ores-et-déjà favorable à une loi. En juillet, Jacques Chirac crée une « Commission de Sages » chargée de réfléchir sur « l’application du principe de laïcité dans la République ». Il en confie la présidence à son ami Bernard Stasi, connu pour être un catholique soucieux de ne pas céder aux emportements fantasmatiques à propos de l’islam. Prise en charge par Rémy Schwartz, la sélection des « témoins » auditionnés sera plus que tendancieuse : une réfugiée iranienne forcée à porter le voile en Iran, mais pas de lycéennes françaises portant le voile ; plusieurs enseignants militants radicaux de l’éradication des voiles, mais aucun enseignant d’un des 90% d’établissements scolarisant des filles voilées sans qu’il y ait jamais eu de crise. Le battage médiatique ne faiblit pas. Sur cette commission, cf. Alain Gresh, « Grandeur des principes et bassesse des pratiques. Les faux semblants de la Commission Stasi », Jean Baubérot, « Lettre ouverte à la commission Stasi »

Juillet 2003. Réforme « en trompe-l’œil » de la double peine. Nicolas Sarkozy crée de nouvelles catégories d’étrangers « protégés », c’est-à-dire soustraits au régime de la double peine. Les médias, mais aussi certaines associations, saluent l’« avancée », sans préciser qu’elle est minime : elle ne concerne qu’une petite partie des victimes de la double peine, dont le principe n’est aucunement remis en question. À partir de cette date, Nicolas Sarkozy se vantera pourtant, sans être démenti, d’avoir « abrogé la double peine ». Libération (en décembre 2005, dans une interview réalisée par le service politique) et même Le Monde diplomatique (en septembre 2006, dans un article de Marie Bénilde) concèderont au ministre cette chimérique « abrogation de la double peine ». Cf. Stéphane Maugendre, « Sarkozy et la double peine : une réforme de dupes ».

Septembre-octobre 2003 : « Affaire d’Aubervilliers », publication du livre Bas les voiles ! et recrudescence de déclarations islamophobes. À l’initiative d’un petit groupe de professeurs responsables nationaux de mouvements d’extrême gauche (LO et la LCR), une immense campagne médiatique aboutit à l’exclusion d’Alma et Lila Lévy au seul motif qu’elles portent un foulard. Un rassemblement de protestation est organisé devant le lycée, regroupant notamment des militants des JCR, de « Socialisme par en bas », du collectif « Les mots sont importants », du MIB, de Femmes Publiques… L’exclusion des deux élèves est saluée comme une victoire du féminisme par Gisèle Halimi dans une tribune du journal Le Monde. Quant au ministre des écoles, Xavier Darcos, il déclare à propos de ces deux élèves : Quand on n’aime pas la république, il faut aller ailleurs ». Au même moment paraît chez Gallimard un pamphlet prohibitionniste intitulé Bas les voiles ! Son auteure Chahdorrt Djavann est invitée sur toutes les chaînes de télévision et de radio, où elle s’autorise de son expérience iranienne pour tenir les propos islamophobes les plus extrêmistes : le patriarcat puise ses racines dans le Coran, l’Islam légitime la pédophilie, etc. Le 24 octobre, lors d’une émission sur LCI, l’éditorialiste du Point, Claude Imbert, se déclare « islamophobe » et dénonce la « débilité » de « l’Islam », sans être exclu ni même suspendu du Haut Conseil à l’Intégration où il siège (ni poursuivi, ni inquiété d’une quelconque manière). Cf. Alma et Lila Lévy, Des filles comme les autres, La découverte, 2004 ; Laurent Lévy, « Quand la fin justifie les moyens », et Jérome Vidal, « Anatomie d’un pamphlet prohibitionniste ».

Octobre 2003. Mort d’un immigrant clandestin congolais de 16 ans dans une soute à bagages. Le corps du jeune homme est retrouvé frigorifié, dans la soute à bagages d’un avion assurant un vol Kinshasa-Paris. Selon des témoignages recueillis par l’Anafé, le commandant de bord a eu très tôt connaissance de la présence d’un passager clandestin dans les soutes de l’avion, mais n’a pas été autorisé à modifier son plan de vol pour débarquer le passager et éviter qu’il meure de froid.

Octobre 2003. « Université d’automne » des « Ni putes, ni Soumises ». L’événement, très médiatisé, bénéficie du soutien et de la présence de nombreuses personnalités du monde politique (toutes tendances confondues) et du show-buiseness. Cf. Mona Chollet, « Aïcha et les “gros tas”. Fortune médiatique des Ni putes ni soumises_et des filles voilées ».L’association refuse alors de se joindre à la demande d’une loi interdisant le voile. Sa présidente Fadela Amara publie au même moment un livre [1] où elle dénonce une telle loi comme une provocation irresponsable à l’encontre des musulmans. Deux mois plus tard, elle signera une pétition dans le magazine Elle réclamant une telle loi, et engagera son mouvement dans un Tout de France de la Laïcité assurant la promotion de la loi anti-voile.

Novembre 2003. Forum Social Européen et « Affaire Tariq Ramadan ». La présence de l’intellectuel suisse Tariq Ramadan au Forum Social Européen de Saint-Denis suscite une controverse importante, menée notamment par Claude Askolovitch dans Le Nouvel Observateur. L’offensive, qui vise pour les uns à disqualifier le mouvement « altermondialiste » et pour les autres à le « purifier » de ses éléments « rétrogrades », prend pour prétexte la publication d’un texte de Tariq Ramadan critiquant les « intellectuels communautaires », juifs ou non, qui font preuve de complaisance avec les agissements de l’Etat d’Israël. Ce texte, qui appelle les intellectuels juifs à se désolidariser d’Israël et les intellectuels musulmans à se désolidariser des régimes « islamiques » les plus oppressifs, est dénoncé par des associations (SOS Racisme, l’UEJF), des journalistes (Claude Askolovitch) et des intellectuels (Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, André Glucksmann) comme un texte antisémite, mais aucune plainte n’est déposée. Mis en cause dans le texte de Tariq Ramadan, Alexandre Adler réagit en reconnaissant à l’intellectuel « musulman » le droit de défendre « les siens » comme lui défend « les Juifs », et en réservant son animosité aux « traîtres juifs, comme Rony Brauman ». Ces propos ne sont pas condamnés par tous ceux qui se sont scandalisés de l’approche « communautaire » du texte de Tariq Ramadan. Ce dernier devient, à l’occasion de cette « affaire » démesurément médiatisée, un personnage médiatique connu de tous, incarnant un « intégrisme retors », maître dans l’art du « double discours ». Interrogé par Thierry Ardisson sur ce qu’il dirait à Tariq Ramadan s’il le croisait, le socialiste Julien Dray répond : « Rien, je lui casserais la gueule ». Cf. Mona Chollet, « Affaire Tariq Ramadan : deux poids, deux mesures » et « Tariq Ramadan, Caroline Fourest et l’islamisation de la France ». Cf. aussi Aziz Zemmouri, « Renaud (Camus) ou Tariq (Ramadan), le tribunal de la pensée te rendra blanc ou noir » et Faut-il faire taire Tariq Ramadan ?, Editions de l’Archipel, 2005, et sur ce site, « Tariq Ramadan, mythes et réalités » et Laurent Lévy, « L’Arabe est fourbe », Brèves réflexions sur les accusations de « double langage » de Tariq Ramadan. Le texte litigieux de Tariq Ramadan est disponible par exemple ici.

Décembre 2003 : Annonce de la loi anti-voile et naissance du Collectif Une école pour tou-te-s/Contre les lois d’exclusion. Les commissions Debré et Stasi rendent leurs conclusions, favorables à une loi interdisant « tous les signes religieux ». Comme les pétitions prohibitionnistes parues dans Libération et dans Elle, le discours présidentiel appelle à une prohibition de « tous les signes religieux ostensibles », mais son argumentaire ne cible que le voile : « Je considère que les Français étant ce qu’ils sont, le port du voile est, qu’on le veuille ou non, une sorte d’agression qu’il leur est difficile d’accepter. » Deux nouveaux appels sont lancés contre le projet de loi, et les signataires des trois appels se réunissent au CEDETIM et fondent le Collectif unitaire Une école pour tou-te-s / Contre les lois d’exclusion.

Janvier-Décembre 2004

Notes

[1] Ni putes ni soumises, Editions de al Découverte

 

 

Chronique du racisme républicain (Troisième partie),

Les années Sarkozy : 2004

 

Par Collectif Les mots sont importants, Avril 2007

Introduction

Notre contribution à la campagne présidentielle de 2007 est un simple rappel historique de ce qui s’est passé, sur le terrain du racisme et des politiques d’immigration, entre 2002 et 2007, au cours du second mandat de Jacques Chirac, dominé par la figure et l’activité législative de Nicolas Sarkozy. Si un fait important a été oublié, n’hésitez pas à nous le signaler…

Article

Janvier-Décembre 2002

Janvier-Décembre 2003

Janvier 2004. Nomination « explosive » d’un « préfet musulman ». Nicolas Sarkozy nomme Aissa Dermouche préfet du Jura. À l’occasion de cette nomination fortement médiatisée, Nicolas Sarkozy parle de « préfet musulman », tandis que Jacques Chirac le qualifie de « préfet issu de l’immigration » – mais tous deux soulignent la capacité de la République à reconnaître le mérite. Entre le 19 et le 30 janvier, trois attentats à la bombe sont perpétrés, visant la voiture, le lieu de travail et l’école des enfants de M. Dermouche.

Janvier 2004. Publication et médiatisation du livre de Gaston Kelman, Je suis noir et je n’aime pas le manioc. Invité sur tous les plateaux et interviewé par tous les magazines, l’auteur est érigé en modèle de l’Africain « intégré », amateur d’escargots, de vin rouge et de « fermeté » contre la « délinquance immigrée ». Gaston Kelman critique notamment la formule « Les immigrés sont en France chez eux », prononcée par François Mitterrand au début de son premier septennat, à laquelle il dit préférer la formule de Charles Pasqua : « Les immigrés sont ici chez nous ». L’Express s’enthousiasme de voir l’auteur « dénoncer le penchant des Noirs pour la victimisation », « exiger la tolérance zéro », et « faire des Africains vivant en France les premiers responsables d’une intégration qui n’avance pas ». Le magazine apprécie aussi que l’auteur « ne voie pas la nécessité de refaire l’histoire d’un peuple qui a beaucoup souffert ». Cf. Mona Chollet, « Je suis blanche et je n’aime pas les couillonnades ».

Janvier-février 2004. Débats parlementaires et manifestations de rue contre la loi anti-voile. Le 17 janvier, une manifestation contre la loi anti-voile est organisée par Mohamed Latrèche, leader du groupusculaire Parti des Musulmans de France. Le Collectif Une école pour tou-t-es décide de ne pas y participer à la en raison des positions et accointances politiques d’extrême droite Mohamed Latrèche. Il participe en revanche à une rencontre appelée le même jour par des dizaines d’associations musulmanes, parmi lesquelles le Collectif des musulmans de France et Participation et spiritualité musulmane, membres actifs d’Une école pour tou-te-s [1]. Au même moment, la loi interdisant le voile est adoptée par le Conseil supérieur de l’éducation (CSE), dont les avis sont consultatifs. Sur 70 membres présents, seuls 16 ont voté pour cette loi, 9 ont voté contre, les autres s’abstenant ou refusant de prendre part au vote. Votent pour : les représentants du gouvernement et du MEDEF ; votent contre : les représentants des élèves et des parents d’élèves (FCPE). Les principaux syndicats enseignants, pour leur part, choisissent de s’abstenir (UNSA, SDEN-CGT, FO) ou de ne pas prendre part au vote (FSU). Pendant l’examen du projet de loi à l’Assemblée Nationale, le Collectif Une école pour tou-te-s organise un rassemblement, un meeting et une grande manifestation nationale qui est un succès : plus de 10000 manifestants à Paris, autour de 30000 sur toute la France. L’UOIF (Union des organisations islamiques de France) n’appelle pas à la manifestation. Une quinzaine de collectifs locaux se constituent.

Février-mars 2004. Vote de la loi sur la « criminalité organisée », dite « loi Perben 2 ». Toutes les organisations d’avocats, ainsi que le Syndicat de la magistrature, descendent dans la rue pour dénoncer ce qu’ils appellent « un Etat d’exception permanent ».

- Cette loi établit une notion floue de criminalité organisée qui lui permet d’introduire un ensemble de procédures d’exception, telles que les perquisitions de nuit en l’absence de la personne suspectée ou la pose de micros ou de caméras dans son domicile. Ces techniques d’exception sont généralisables au niveau de la plupart des délits, puisqu’elles peuvent s’appliquer à tout groupe d’au moins deux personnes.

- Par ailleurs, les policiers peuvent désormais mettre en oeuvre des techniques spéciales de recherches, telles que la mise sous écoute, l’infiltration, la surveillance rapprochée. Il s’agit d’une procédure secrète, non contradictoire et d’une durée illimitée.

- En opposition avec les procédures habituelles, les policiers peuvent aussi, en l’absence des personnes suspectées, procéder à des perquisitions la nuit et saisir des pièces à conviction.

- Les personnes interpellées peuvent désormais être placées pendant 96 heures en garde à vue, au lieu des 48 heures prévues auparavant.

L’objectif déclaré de cette loi est de s’attaquer aux mafias et à la traite des êtres humains, mais la liste des délits concrets, susceptibles d’être identifiés, ne comprend aucunement les infractions économiques ou financières. Au contraire, la loi généralise le dispositif de « composition pénale », et permet désormais aux auteurs de délits financiers (tels que l’escroquerie, le trafic d’influence ou l’abus de biens sociaux) d’ échapper aux poursuites, en échange de l’indemnisation de la victime ou de travaux d’intérêt général. Par contre, la loi inclut sous la catégorie de « criminalité organisée » la « dégradation de biens » ou « l’aide au séjour irrégulier », commis en « bande organisée » – autrement dit= l’engagement associatif en faveur des sans papiers. La loi instaure enfin une procédure de « plaider coupable », qui permet de contourner les procédures contradictoires en exerçant sur l’inculpé un chantage : une réduction de peine contre un aveu de culpabilité. Cf. Françoise Martres, « Une volonté d’adapter la justice aux priorités du pouvoir politique », CIRDEL, « Une loi scélérate », Jean-Claude Paye, « Lois Perben : un état d’exception permanent », et l’appel publié par « Raisons d’agir ».

Mars 2004 : Vote de la loi anti-voile. Le 15 mars, le Parlement adopte à la quasi-unanimité la loi interdisant « les signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse » . Une semaine auparavant, à l’occasion de la Journée des femmes, le Collectif Une école pour tou-t-es/Contre les lois d’exclusion défile en reprenant les mots d’ordre unitaires de la Coordination nationale du droit des femmes (CNDF) tout en dénonçant le caractère anti-féministe de la loi anti-foulard, dont les victimes sont essentiellement des femmes. Cette présence dans le cortège de la Marche des femmes suscite un déchaînement de réactions violentes : injures racistes (« retournez en Arabie ») et sexistes (« salopes »), menaces, bousculades, crachats. Cf. Djamila Bechoua, « Et toi, pourquoi tu ne le portes pas le foulard ? » et Java, « La Marche de toutes les femmes ? ». Cf. aussi, sur les contradictions des arguments prohibitionnistes se réclamant du féminisme, Nouvelles Questions Féministes, Volume 25, No 1, 2006, « Sexisme et racisme » (Présentation en ligne : « De l’affaire du voile à l’imbrication du sexisme et du racisme »)et Nacira Guénif-Souilamas et E. Macé, Les féministes et le garçon arabe, Editions de l’Aube, 2004, et : Cecilia Baeza et Marielle Debos, « Le féminisme à l’épreuve du foulard islamique » ; Christine Delphy, « Débat sur le voile au Collectif Droits des femmes » et « Intervention contre une loi d’exclusion » ; Femmes Publiques, « Être féministe, ce n’est pas exclure » ; Caroline Damiens, « Le corps des femmes n’est pas un champ de bataille » ; Collectif Les mots sont importants, « Un féminisme à visage inhumain » ; Houria Bouteldja, « Féminisme ou maternalisme ? » ; Monique Crinon, « Féminisme et laïcité : non aux amalgames ».

Avril 2004 : Congrès annuel de l’UOIF. À six mois de la rentrée scolaire, le président Lhaj Thami Breze déplore la nouvelle loi tout en appelant les filles musulmanes à s’y plier. Il préconise une application souple, consistant à accepter les petits foulards, du type bandana, tout en ajoutant que, de toute façon, l’UOIF se pliera à la loi. « Le savoir est plus important que le voile, nous disons aux jeunes filles : « S’il le faut, retirez-le ! ». Des collectes sont par ailleurs organisées lors du Congrès pour la construction d’écoles privées musulmanes.

Mai 2004 : Publication de la circulaire Fillon sur les « signes ostensibles ». Le ministre de l’Éducation François Fillon rend précise par circulaire les modalités d’application de la loi du 15 mars 2004. Lors du Congrès national de la FCPE (Fédérations des Conseils de Parents d’Eleves), le président de l’association, Georges Dupon-Lahitte, dénonce « une école qui renonce à sa mission d’éducation, quand elle repousse hors de ses murs des jeunes, de surcroît filles et voilées, auxquelles on ferme les voies de l’autonomie et de l’émancipation ». Il dénonce également l’ « hypocrisie » du « dialogue » prévu par la loi, « alors que l’issue de celui-ci, c’est-à-dire à terme l’exclusion, est déjà fixée ». Il s’inquiète enfin des « excès de zèle » que la loi risque de provoquer. Cf. le site de la FCPE.

Juin 2004 : Publication du rapport Obin sur les manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires. Constitué, de l’aveu même de son auteur, d’une collection d’incidents recueillis « là où ça se passe mal », ce rapport n’évite aucun écueil sensationnaliste, et ne propose aucune tentative d’évaluation quantitative et aucune mise en perspective. Il est pourtant présenté, dans les commentaires médiatiques qui accompagnent sa publication, comme un « état des lieux » sur la situation ordinaire des collèges et lycées « de banlieue ». Cf. Jean Baubérot, « Les carences du rapport Obin ».

Juin 2004 : Condamnation de la loi anti-voile par les Nations Unies. Le Comité des droits de l’enfant de l’ONU demande à l’Etat français de « garantir que les droits individuels ne seront pas bafoués et que des enfants ne seront pas exclus ou tenus en marge du système scolaire du fait d’une telle législation. » Ce Comité, qui rassemble 18 experts indépendants, se déclare inquiet du risque que la nouvelle loi « néglige le principe du meilleur intérêt de l’enfant et du droit d’accès à l’éducation et ne parvienne pas au résultat attendu ». L’organe de l’Onu, qui examine le respect par les pays signataires de la Convention sur les droits de l’enfant (CDE) de 1990, renvoie à l’article 14 de ce texte, qui stipule que « les Etats parties respectent le droit de l’enfant à la liberté de pensée, de conscience et de religion ». Le Comité « reconnaît l’importance que l’Etat français accorde à la laïcité dans les écoles publiques (…) mais s’inquiète des accusations de montée des discriminations, y compris de celles fondées sur la religion ». Au même moment ont lieu les Assises nationales des collectifs Une école pour tou-te-s/Contre les lois d’exclusion. Une Charte est adoptée à cette occasion, affirmant son soutien à tou-te-s les élèves, quels que soient leurs choix (garder le voile, le retirer, tenter d’obtenir un compromis).

Juillet 2004. « Affaire du RER D ». Le vendredi 9 juillet 2004, Marie Léonie Leblanc, jeune femme vivant à Aubervilliers, déclare à la police avoir été victime d’une agression à caractère sexiste et antisémite. Dès le lendemain soir, son témoignage, parvenu au cabinet du ministre de l’intérieur, et relayé par l’Agence France Presse, déclenche une vague d’indignation dans le milieu politique et associatif, et bénéficie d’une impressionnante couverture médiatique. Le président de la république lui même réagit immédiatement pour condamner cet acte de « barbarie ». De nombreuses réactions de dirigeants politiques et d’éditorialistes tirent de ces « faits » des conclusions définitives sur la « sauvagerie », le sexisme et l’antisémitisme de la jeunesse « arabo-musulmane » des « banlieues ». Trois jours plus tard, la jeune femme reconnaît avoir tout inventé, et s’être « choisi » des agresseurs noirs et arabes « parce qu’à la télévision, ce sont toujours eux qui sont accusés ». Cf. aussi Fatiha Kaoues, « L’affaire du RER D : les leçons d’une hystérie politico-médiatique » et Mehdi Ba et Olivier Cyran, Almanach critique des médias, Editions Les Arènes, 2005. Cf. aussi le dossier réaliser par le site ACRIMED, le manifeste « Marie n’est pas coupable ! ».

Juillet 2004. Publication et médiatisation d’un rapport des Renseignements généraux sur le « repli communautaire » dans les quartiers sensibles ». Ce rapport alarmiste est relayé sans recul critique par l’ensemble de la presse (notamment dans Le Monde), malgré le caractère confus et idéologiquement douteux du concept de « repli communautaire » et des huit critères choisis pour le définir et le mesurer : le nombre important de familles d’origine immigrée, « pratiquant parfois la polygamie » ; un « tissu associatif communautaire » ; la présence de « commerces ethniques » ; la multiplication des lieux de culte musulmans ; le port d’habits « orientaux et religieux » ; les graffitis « antisémites et anti-occidentaux » ; l’existence, au sein des écoles, de classes regroupant des primo-arrivants, ne parlant pas français ; la « difficulté à maintenir une présence de Français d’origine ».

- Ce rapport s’inquiète de la « concentration » de familles immigrées, sur un mode qui n’a rien de social : ce ne sont pas les problèmes d’accompagnement social de populations à faibles revenus qui sont soulevés, mais celui de la présence trop faible de « Français d’origine », considérés implicitement comme le « modèle identitaire » de référence pour l’ « éducation » des immigrés.

- Personne, ni le rapport ni la presse qui le relaie, n’explique en quoi une tenue vestimentaire « orientale » pose plus de problèmes qu’un jean ou un jogging américains, ou en quoi la présence de « commerces ethniques » africains à La Courneuve pose plus de problèmes que la concentrations de crêperies bretonnes à Montparnasse.

- Personne ne demande ce qu’a de si préoccupant l’existence d’un soutien scolaire spécifique pour les « primo-arrivants ».

- Personne ne critique non plus la notion de « graffitis anti-occidentaux », utilisée pour qualifier une expression politique (sur « la France » comme « système » oppressif, ou sur la guerre en Irak et en Palestine), et l’assimilation de ces graffitis « anti-occidentaux » à un racisme, mis sur le même plan que l’antisémitisme.

- Le fait que la simple existence de lieux de culte musulmans devienne un critère de repli communautaire ne choque pas grand monde non plus, pas plus que le silence du rapport sur le sous-équipement dont souffrent les musulmans en termes de lieux de cultes, comparativement aux autres communautés religieuses.

- Ni le silence du rapport sur les phénomènes de discrimination socio-économique et raciste qui expliquent les concentrations d’immigrés.

- Ni son silence sur le chômage massif (deux à quatre fois plus élevé que la moyenne nationale) et l’extrême précarité sociale qui règnent dans lesdits quartiers « sensibles ».

Pour une critique plus détaillée de ce rapport, Cf. Sylvie Tissot, « Le repli communautaire : un concept policier ».

Septembre 2004. Publication et forte médiatisation du livre de Stephen Smith, Négrologie. Écrit par un journaliste des pages « Afrique » du Monde (et auparavant de Libération), ce livre décrit l’Afrique comme « un paradis naturel de la cruauté », et explique que les Africains refusent « d’entrer dans la modernité autrement qu’en passager clandestin ou en consommateur vivant au crochet du reste du monde ». Il affirme également que « si six millions d’Israéliens pouvaient par un échange standard démographique prendre la place des tchadiens à peine plus nombreux, le Tibesti fleurirait ». Tout le propos du livre consiste à minimiser les responsabilités européennes dans la situation actuelle de l’Afrique, et à incriminer « les Africains », en distinguant rarement entre les dirigeants et les peuples. Ce livre est plébiscité par la grande presse et devient vite un best-seller, tout en provoquant un écoeurement massif dans les médias « communautaires » ou « associatifs » afro-antillais. Un an plus tard, les éditions Les Arènes publient un démontage implacable du pamphlet de Stephen Smith : Négrophobie, de Boris Boubacar Diop, François-Xavier Verschave et Odile Taubner.

Septembre 2004. « Affaire Alain Soral ». L’écrivain, spécialisé dans les provocations littéraires et télévisuelles à caractère sexiste, homophobe et xénophobe, défraye la chronique médiatique. Au cours de l’émission « Complément d’enquête » diffusée le 20 septembre 2004 sur France 2, l’écrivain fustige en bloc les Juifs, qui refusent de « se poser des questions » à propos du fait que « personne ne peut les blairer depuis 2500 ans ». Ces propos racistes, tenus en compagnie de l’humoriste Dieudonné, suscitent un tollé. L’écrivain cesse à partir de ce jour d’être invité à la télévision. Quelques jours plus tard, au cours d’une dédicace dans une librairie, Alain Soral est attaqué par un groupe qui saccage la librairie. Cf. Fatiha Kaoues et Pierre Tevanian, « Les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis. Réflexions sur le cas Alain Soral ».

Septembre-octobre 2004. Entrée en application de la loi anti-foulard, et débordements à l’encontre des « mamans voilées ». La rentrée scolaire 2004 a lieu dans un contexte de grande tension : deux journalistes français travaillant en Irak ont été pris en otages par une mystérieuse « Armée islamique d’Irak », qui exige l’abrogation de la loi interdisant le voile à l’école. Les revendications évolueront dès les jours suivants, et les otages seront finalement libérés au mois de décembre. Certaines élèves abandonnent l’école, un grand nombre cède à la pression et se découvre la tête. Des dizaines viennent à l’école avec un voile, un bandana ou un béret, et tentent de se faire accepter ainsi.

Les collectifs locaux d’Une école pour tou-te-s apportent leur soutien à l’ensemble des élèves. Ils organisent également des projections-débat autour du film Un racisme à peine voilé, réalisé par Jérome Host et des membres du Festival Permanent contre les lois racistes et d’Une école pour tou-te-s/Strasbourg. Plus de cent projections-débat répertoriées auront lieu en une année. A plusieurs reprises, ces projections seront interdites dans des salles municipales ou universitaires, souvent au dernier moment après qu’un accord ait été donné dans un premier temps (notamment à Rennes, Mulhouse, Strasbourg, Bondy, Sarcelles, Saint-Denis et Bagnolet). À l’Université de Saint Denis, le courant sera coupé dans la salle où la projection était prévu. À La Rochelle, l’organisateur d’une projection recevra des menaces de mort. Par ailleurs, au même moment, de nombreuses agressions ou discriminations ont lieu contre des femmes voilées. Par exemple, le maire de Montreuil, Jean-Pierre Brard (apparenté PCF), interdit par arrêté municipal un défilé de « prêt à porter des femmes musulmanes » sous prétexte que « le voile porte atteinte à la laïcité ». Cette application « sauvage » de la loi anti-foulard en dehors du champ scolaire sera annulée le 1er juillet 2005 par le tribunal administratif de Cergy-Pontoise, et le Maire de Montreuil sera condamné à verser de 750 euros de dédommagement.

À Montreuil également, Jean-Pierre Brard rend publique une lettre envoyée aux directeurs d’école de la ville, rappelant que les accompagnateurs de sorties scolaires ne doivent pas « afficher leurs croyance ». On apprend aussi qu’à Villemomble, Nanterre, Romans sur Isère, des établissements refusent pour les mêmes motifs que des femmes voilées accompagnent les enfants lors de sorties. Le ministère de l’Education nationale a beau être catégorique, assurant qu’il est « absolument illégal d’empêcher les mères voilées d’accompagner les enfants », certaines mères se voient opposer une fin de non-recevoir.

Octobre 2004. Publication du rapport Rufin sur la lutte contre l’antisémitisme. Bâclé en quelques semaines par un écrivain qui n’a jamais effectué le moindre travail de recherche sur le sujet, ce rapport mèle des généralités et certains des clichés les plus éculés sur « les banlieues » et le « communautarisme ». Cf. Joëlle Marelli, « Usages et maléfices de l’antisémitisme en France ».

Novembre 2004. Manifestation unitaire contre tous les racismes. Organisée par une coordination regroupant la LDH, le MRAP, la FCPE, de nombreuses associations (comme Act Up ou les Panthères roses) et la totalité des syndicats, cette manifestation est boycottée et publiquement dénoncée par SOS Racisme, le CRIF, la LICRA et Ni putes ni soumises, au motif que le texte d’appel et/ou ses signataires (en particulier l’UOIF, le Collectif des Musulmans de France et le collectif Une école pour tou-te-s, explicitement désignés) manqueraient de clarté dans leur condamnation du sexisme et/ou de l’antisémitisme. Les organisateurs de la manifestation ont beau rappeler que le texte d’appel dénonce explicitement l’antisémitisme et le sexisme, une campagne de disqualification est menée par la LICRA et SOS Racisme avec le soutien de plusieurs médias, notamment l’hebdomadaire Charlie Hebdo, et la manifestation est un semi-échec : elle ne rassemble que quelques milliers de personnes, alors qu’elle était appelée par la quasi-totalité du mouvement social, syndical et associatif, et qu’elle avait été préparée pendant quatre mois. Sur cet épisode, cf. Denis Sieffert, « Les enjeux de la manifestation du 7 novembre » et B. Dreano, « SOS Charlie Hebdo ».

Novembre 2004. Premières exclusions d’élèves voilées. Des réunions, des rassemblements publics et des signatures de pétitions sont organisés par les collectifs Une école pour tou-te-s devant les établissements qui convoquent des conseils de discipline, notamment à Saint Etienne, Strasbourg et à Bobigny. Les pétitions rencontrent un très large écho auprès des élèves (par exemple : en deux demi journées, 500 élèves, soit plus de la moitié de l’effectif du lycée Louise Michel de Bobigny, ont signé une pétition demandant que les trois garçons sikhs portant un bandeau discret ne soient pas exclus) – mais n’ont aucun impact sur les décisions des conseils de discipline : tous se concluent par une exclusion définitive. À d’autres endroits, comme à Mantes-la Jolie, une forte mobilisation permet d’éviter le pire (un compromis est trouvé : le bandana est autorisé dans l’enceinte de l’établissement, bien que prohibé en cours). Cf. Collectif Une école pour tou-te-s, « Éléments d’un futur Livre Noir ».

Novembre-Décembre 2004. « Procès de La Rumeur ». Hamé, membre du groupe de rap La Rumeur, comparait devant la Justice pour « diffamation publique envers la police nationale ». Les propos jugés diffamatoires sont notamment ces phrases, extraites d’une brochure publiée par le groupe : « Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété ». « La réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers, c’est avoir plus de chances de vivre des situations d’abandon économique, de fragilisation psychologique, d’humiliations policières régulières… ». Le rappeur est finalement relaxé. Nicolas Sarkozy fera appel du jugement, et en mai 2006, la Cour d’Appel confirmera la relaxe. Le ministre de l’Intérieur saisira alors la Cour de Cassation. Cf. Hamé, « Insécurité sous la plume d’un barbare » et deux entretiens avec Hamé relatant le déroulement des audiences : premier entretien ; second entretien.

Décembre 2004. Déclarations négationnistes de Max Gallo. Le 4 décembre, au journal de 13 heures de France 3, l’écrivain, auteur biographie apologétique de Napoléon, est interrogé sur le rétablissement de l’esclavage par Napoléon. Il répond en qualifiant cet acte de « tache », tout en ajoutant : « Est-ce que c’est un crime contre l’humanité ? Peut-être, je ne sais pas. Je crois qu’il a incarné en tout cas les valeurs révolutionnaires en dépit de tout ça… ». Ces propos suscitent un tollé dans les médias « communautaires » africains et antillais, mais passent inaperçues dans la plupart des grands médias et ne suscitent aucun communiqué de protestation de la part des associations antiracistes et de défense des droits de l’homme. Le caractère massif des protestations de téléspectateurs oblige pourtant Max Gallo à présenter ses excuses et à affirmer clairement que l’esclavage des Noirs a été un « crime contre l’humanité ». Cf. Pierre Tevanian, « Un négationnisme respectable », et les propos négationnistes puis les excuses de Max Gallo sur le site du Collectif des Antillais Guyanais et Réunionais.

Décembre 2004 : Nouvelles discriminations à l’encontre des « mamans voilées ». Malgré les mises au point du ministre François Fillon [2], l’inspecteur de l’Education nationale de Torcy interdit aux mères d’élèves portant un foulard d’accompagner leurs enfants lors des sorties scolaires, au nom du pouvoir discrétionnaire du chef d’établissement et du « principe de précaution » : « Tout directeur d’école doit apprécier le contexte dans lequel se situe la demande – pas illégitime – mais s’il s’aperçoit que quelques troubles pourraient survenir, son devoir est d’adopter la prudence et de garantir la neutralité, c’est-à-dire de refuser la participation d’une personne voilée [...] ». À Nanterre, la même discrimination a lieu sur quatre écoles primaires, et provoque un mouvement de protestation, à l’initiative du Collectif pour la dignité des mères parents d’élèves (CDMPE), une association locale créée à Nanterre pour l’occasion. Contacté par l’AFP, l’inspecteur d’académie des Hauts-de-Seine affirme avoir « explicitement demandé en septembre au directeur de l’école Voltaire qu’il n’y ait aucune interdiction d’aucune sorte, pour les mères voilées ou non ». « L’Inspecteur nous a dit qu’il valait mieux éviter que des mères voilées accompagnent des sorties scolaires, selon le principe de la neutralité religieuse », se défend-on du côté des écoles.

Décembre 2004. Hommage officiel rendu par « La République » aux Français « venus de loin » qui ont « réussi ». Destinée à « donner l’exemple » et à montrer qu’il est « possible de s’en sortir » avec du talent, de la volonté et des efforts, cette cérémonie, savamment mise en scène et médiatisée, met en avant des success-stories d’immigrés ou d’enfants « issus de l’immigration ». Cf. Abellali Hajjat, Yamin Makri, Saïd Bouamama, « En finir avec les bougnouleries ! »

Décembre 2004. Création de la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour Egalité). Dirigée par l’ancien grand patron Louis Schweitzer, elle compte dans ses rangs l’entrepreneur en « sécurité publique » Alain Bauer, co-auteur, avec l’ancien militant d’extrême droite Xavier Raufer, d’un Que sais-je ? sur les « violences urbaines » qui incrimine les origines ethniques de la délinquance. Son rôle consiste à recueillir des témoignages et à saisir le Procureur, qui reste toutefois seul à choisir de poursuivre ou de classer sans suite.

Janvier-Décembre 2005

Textes de Collectif Les mots sont importants


-->
-->
-->

Réagir : envoyer un mail

Notes

[1] L’appel fondateur du collectif est signé par les organisations suivantes : Agora (Vaux-en-Velin) ; ATMF (Association des Travailleurs Maghrébins de France) ; Les Blédardes ; Bouge qui bouge (Damary-les-Lys) ; CCIPPP (Campagnes Civiles Internationales de Protection du Peuple Palestinien) ; Cedetim ; Citoyennes des deux rives ; Collectif des éducateurs du 93 ; Collectif des familles de disparu-e-s en Algérie ; CCIF (Collectif contre l’Islamophobie en France) ; CMF (Collectif des Musulmans de France) ; Collectif des Féministes pour l’égalité ; Collectif France Plurielle ; Collectif Les Mots Sont Importants ; CRLDHT (Comité pour le Respect et la Liberté des Droits de l’Homme en Tunisie) ; Cultures & Citoyenneté (La Ferté-sous-Jouarre) ; Divercité (Lyon) ; Droit des Femmes Musulmanes en France ; Droits Devant ! ; EMF (Etudiants Musulmans de France) ; Femmes Plurielles ; Femmes Publiques ; FTCR (Fédération des Tunisiens Citoyens des Deux Rives) ; H2B (Melun) ; IMAN (Initiative Musulmane de l’Agglomération Nouvelle) ; JMF (Jeunes Musulmans de France) ; JCR (Jeunesses Communistes Révolutionnaires) ; MIB (Mouvement de l’Immigration et des Banlieues) ; MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples) ; Oxygène (association des étudiants de ParisVIII) ; PSM (Participation et Spiritualité Musulmane) ; Les Sciences-Potiches Se Rebellent ; UNIR. Trois organisations divisées quant à leur participation quitteront le collectif à l’issue de la mobilisation de janvier-février : le MRAP, EMF et JMF. Des militants du MRAP resteront toutefois actifs au sein du collectif, à titre personnel. Autres soutiens à titre personnels : celui de personnalités politiques, syndicales ou intellectuelles qui ont signé le texte fondateur du collectif Une école pour tous : Christine Delphy (fondatrice de Nouvelles Questions Féministes), Françoise Gaspard (sociologue, historienne, militante féministe), Annick Coupé et Pierre Khalfa (syndicalistes : G10 Solidaires), José Bové (syndicaliste : Confédération paysanne), Gilles Lemaire (secrétaire général des Verts), Léon Crémieux et Léonce Aguirre (dirigeants de la LCR), Marie-Christine Blandin et Alima Boumediene Thiery (sénatrices Vertes), Noël Mamère (député vert), Patrick Braouzec et Jean-Claude Lefort (députés communistes), Sergio Coronado, Jérôme Gleizes et Suzanne D’Hermies (adjoint verts à la mairie de Paris), Roger Dubien (conseiller municipal de St-Etienne), Rémi Fargeas (maire-adjoint vert de Saint-Ouen), François Burgat, Dimitri Nicolaïdis et Catherine Samary (universitaires), Miguel Benasayag et Tariq Ramadan (écrivains).

[2] « La loi sur les signes religieux à l’école ne doit pas s’appliquer aux adultes, qui ne font pas partie de la communauté éducative, tels que les parents d’élèves. »

Chronique du racisme républicain (Quatrième partie),

Les années Sarkozy : 2005

 

Par Collectif Les mots sont importants, Avril 2007

Introduction

Notre contribution à la campagne présidentielle de 2007 est un simple rappel historique de ce qui s’est passé, sur le terrain du racisme et des politiques d’immigration, entre 2002 et 2007, au cours du second mandat de Jacques Chirac, dominé par la figure et l’activité législative de Nicolas Sarkozy. Si un fait important a été oublié, n’hésitez pas à nous le signaler…

Article

Janvier-Décembre 2002

Janvier-Décembre 2003

Janvier-Décembre 2004

Janvier 2005. Publication du bilan officiel de la loi anti-voile. Au total, le ministère de l’éducation nationale dénombre 48 exclusions par conseil de discipline et « une soixantaine » de démissions, auxquelles viennent s’ajouter les centaines de déscolarisations invisibles, non-comptabilisées (celles des élèves qui ont décidé, avant la rentrée scolaire, de ne pas « tenter leur chance » avec un foulard, et n’ont donc pas été comptabilisées par l’institution). Cf. Une école pour tou-te-s, « Eléments d’un futur, livre noir ».

Février 2005. Nouvelles violences policières en zone d’attente. De très graves allégations de violences policières sont recueillies par l’ANAFE sur le renvoi de quatre Congolais et d’un Camerounais depuis la zone d’attente de Roissy Charles de Gaulle. Avant même d’embarquer dans la camionnette qui devait les conduire jusqu’à l’avion, ces cinq personnes (deux femmes et trois hommes) disent avoir été menottées les bras dans le dos, et ligotées aux chevilles et aux cuisses. Une des deux femmes se serait vu refuser la possibilité d’aller aux toilettes avant ce ligotage. Cette jeune femme affirme avoir subi des violences et des injures de la part d’une policière, qui lui aurait donné des gifles et des coups de pieds avant de lui cogner la tête contre les parois du camion. Une fois arrivée sur le tarmac, elle aurait été soulevée et jetée à terre depuis la camionnette. Comme elle hurlait, les policiers l’auraient dans un premier temps maîtrisée en se jetant sur elle et en s’asseyant sur son dos pour lui maintenir la tête entre leurs jambes, avant de décider de la renvoyer en zone d’attente. Une femme est embarquée dans un avion, collée à son siège et frappée au visage, avant d’être débarquée sur intervention du pilote. Un certificat médical établi par le médecin de la zone d’attente prononce une incapacité totale de travail (au sens pénal) de 15 jours et atteste des nombreuses violences subies par K.M, qu’il a décrite comme « psychologiquement très choquée et physiquement percluse de douleurs de l’ensemble du corps l’empêchant de se lever sans aide de son lit et marchant à très petit pas ».

Février 2005. Vote de la loi dite du « du 23 février » sur « l’œuvre positive de la France Outre mer ». En même temps que des mesures visant à indemniser les Harkis pour le tort que leur a causés la République française, cette loi institue une histoire officielle de la colonisation. Dès l’article 1 de cette loi, « La nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens département français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française ». Quant à l’article 4, il assigne aux manuels scolaire la mission de célébrer « le rôle positif » de cette « œuvre » coloniale. La gauche laisse passer cette loi sans protester (un député communiste saluant même « l’œuvre accomplie sur des terres ingrates »). Un fort mouvement de protestation se construit en revanche assez vite chez les professeurs d’histoire et les chercheurs, mais aussi dans le milieu associatif de l’immigration. La Ligue des droits de l’homme participe également de manière active à la protestation contre cette loi. Cf. le dossier réalisé par la LDH de Toulon.

Février-mars 2005. Lancement de l’« Appel des indigènes de la République ». Ce texte dénonce l’oppression spécifique qui est faite aux immigrés et aux français issus de la l’immigration, souligne la permanence des représentations et des structures sociales discriminatoires héritées de la colonisation, et appelle à la tenue d’Assises de l’anticolonialisme post-colonial, en vue de construire un mouvement autonome des descendants d’esclaves et de colonisés. Bien que le texte s’inscrive clairement dans une perspective plus large de lutte sociale contre toutes les discriminations et toutes les injustices, il suscite assez vite un véritable tollé tant au sein de la gauche qu’au sein de la droite, ainsi que dans l’extrême gauche et le monde associatif.

Les accusations les plus diverses, les plus outrancières et les plus éloignées du contenu réel de l’appel, prolifèrent : l’initiative est qualifiée d’« inopportune », de « diviseuse », de « victimiste », on lui reproche d’être « culpabilisatrice », « communautariste », mais aussi « anti-laïque », « anti-féministe », « raciste anti-blancs », et même de « banaliser la Shoah » et de semer la « guerre ethnique ». Dans Charlie Hebdo du 16 mars, Gaston Kelman dénigre les initiateurs de cet appel en les qualifiant d’ « aigris de tous bords ». L’entretien est joliment intitulé : « Je suis noir, je n’aime pas le manioc et je ne suis pas un indigène de la république ». Une sélection des réactions les plus bêtes et méchantes – celles de Marianne, Le Nouvel Observateur, Charlie Hebdo, Respublica, Libération, Le Figaro, Rouge (organe de la LCR) et Lutte Ouvrière (organe du parti du même nom) – figurent sur le site des « Indigènes de la République » dans la rubrique « Ils ne nous aiment pas ». Cf. aussi Alix Héricord, Sadri Khiari et Laurent Lévy, « Indigènes de la république : réponse à quelques objections » et Laurent Lévy, « Une voix de trop. Quand l’avant-garde révolutionnaire sermonne les indigènes ». Cf. aussi Karim Ramadan, « Lettre ouverte d’un anarchiste indigène à un anarcho-colon ».

Mars 2005. « Affaire Dieudonné ». Des propos tenus par l’humoriste Dieudonné lors d’une conférence de presse à Alger en mars 2005 suscitent un tollé médiatique. Mélangeant dans la plus grande confusion la dénonciation de la non-reconnaissance de l’esclavage, la solidarité avec le peuple palestinien et des allusions douteuses sur les Juifs, leur prétention d’être un « Peuple élu » et leur rapport au « Dieu Argent », ces propos sont pourtant condamnés pour une autre formule : l’humoriste dénonce la commémoration du 60ème anniversaire de la libération des camps de concentration comme de la « pornographie mémorielle ». L’affaire est surmédiatisée (elle fait par exemple la « Une » du Monde) et suscite une surenchère dans les réactions (Patrick Klugman, vice-président de SOS Racisme, qualifie Dieudonné de « Le Pen bis » tandis que Harlem Désir, ancien président de SOS Racisme, membre du Parti Socialiste, en fait « un des plus grands antisémites de France ». Au même moment, Alain Finkielkraut s’en prend aux « victimes antillaises de l’esclavage, qui vivent aujourd’hui de l’assistance de la métropole ».  [1]. Les propos provoquent un tollé sur les sites internet « afro-antillais », qui n’a d’égal que le silence total des grands médias. Cf. Pierre Tevanian, « Un négationnisme respectable.

Mars 2005. Manifestations lycéennes, agressions par des « casseurs » et lancement d’un appel contre le « racisme anti-blancs ». À l’occasion de manifestations lycéennes, des violents affrontements ont lieu entre des manifestants majoritairement blancs et des bandes de jeunes majoritairement noirs, venus pour voler des téléphones portables. Un article de Luc Bronner dans Le Monde propose une analyse des faits en termes ethniques, et parle même de « racisme anti-blancs ». Cette analyse est reprise dans plusieurs journaux, dont l’hebdomadaire Marianne, qui qualifie les groupes de « casseurs » de « tribus » et les compare à des « criquets ». Un appel est lancé par des animateurs de Radio Shalom, qui va jusqu’à qualifier les faits de « ratonades anti-blancs » (le 12 mai 2005 dans Le Point, Alain Finkielkraut parlera aussi d’un « lien sans précédent entre judéophobie et francophobie »). Il est signé par Elie Chouraqui, Chahdortt Djavann, Alain Finkielkraut, Jacques Julliard, Bernard Kouchner et Pierre-André Taguieff. Au cours des manifestations suivantes, le Service d’Ordre assuré par des organisations syndicales bloque l’accès du cortège à tous les jeunes noirs et arabes porteurs de sweatshirts à capuche. Cf. Julien Salingue, « Quelques remarques sur les manifestations lycéennes et le prétendu “racisme anti-blancs” » et Sadri Khiari, « Y a-t-il un “racisme anti-blanc” ? ».

Avril 2005. Lancement du mouvement « Devoirs de mémoire ». Lancé par Olivier Besancenot, Joey Starr et Jean-Claude Tchicaya, ce mouvement organise des « rencontres-débat » autour du passé colonial et esclavagiste de la France. L’initiative sera médiatisée avant de retomber assez vite dans l’oubli. Quelques mois plus tard, au moment des « émeutes de novembre », le collectif organisera des débats « en banlieue » afin d’inciter les « jeunes » à s’inscrire sur les listes électorales.

Mai 2005. Marche des « Indigènes de la république ». Boycottée par la quasi-totalité des partis et associations de gauche à l’exception des JCR et des Verts, la Marche rassemble plusieurs milliers de personnes. Encouragés par ce premier succès, les initiateurs de l’Appel des indigènes réunissent une Assemble générale des signataires et décident de la constitution d’un Mouvement des indigènes de la république.

Mai 2005. Victoire du « non » au référendum sur le Projet de Traité Constitutionnel Européen. Alors que toutes les enquêtes « sortie des urnes » indiquent que le « non » a été un vote de classe (représentant 80% des électeurs chômeurs, ouvriers et employés) et que la principale motivation de ce vote a été « le refus du libéralisme et de la précarité », de nombreux commentateurs autorisés, furieux de la défaite du « Oui », qualifient les « non-istes » de « xénophobes » et comparent la victoire du « non » à la victoire du Front National le 21 avril 2002. Cf. Pierre Tevanian, « Le 21 avril : usages et mésusages » et Collectif Les mots sont importants, « Un “cri de douleur” de Serge July ».

Mai 2005. « Affaire Malek Boutih ». Le dirigeant socialiste rédige un rapport sur l’immigration, qui puise son inspiration dans le programme de la droite et même de l’extrême droite. Il préconise notamment une gestion utilitariste de l’immigration fondée sur des quotas, de nouvelles restrictions du droit au regroupement familial, et la suppression du droit à la double nationalité. Ce rapport suscite un tollé jusqu’au sein du PS, au point qu’il est immédiatement enterré, même si l’essentiel a « filtré » dans la presse (notamment dans L’Express). Seule Marine Le Pen félicite Malek Boutih. Ce dernier déclare au même moment : « Moi, je dis qu’il y a des parents qui sacrifient, un peu, l’avenir de leurs enfants. Je l’ai vu de mes propres yeux. Je vais dire ce que je pense : quand je vois des parents économiser tout leur argent, tous leurs moyens, pour aller construire un certain visage… une certaine image au bled. » Un an plus tard, Malek Boutih défendra, au sein du PS, une ligne « dure » sur l’immigration, en soutenant notamment les restrictions apportées par la loi Sarkozy au regroupement familial. Cf. Vincent Geisser, « Malek Le Pen ou Jean-Marie Boutih ? ».

Mai-juin 2005. « Affaires » de Perpignan et de La Courneuve, et déclarations racistes de Nicolas Sarkozy : « le karcher » et « les voyous vont disparaître ». À la suite d’une rixe qui se conclut par un meurtre, des affrontements ont lieu à Perpignan entre jeunes d’origine maghrébine et jeunes tziganes. Nicolas Sarkozy se rend sur place et déclare : Sarkozy : « Mon travail, c’est de débarrasser la France des voyous, et je ne vais pas me gêner ! ». Puis, à l’occasion de la mort d’un enfant, atteint par une balle perdue lors d’une fusillade entre bandes à La Courneuve, le ministre déclare qu’il compte « nettoyer au Karcher » la cité des 4000, où a eu lieu la fusillade. « Les voyous vont disparaître », ajoute le ministre.

Juin 2005. Nouvelles discriminations à l’encontre des « mamans voilées ». À Echirolles, des mères voilées sont à nouveau interdites de sorties scolaires. Le proviseur va à nouveau à l’encontre de son inspecteur d’académie, qui déclare à l’AFP que la loi de 2004 sur la laïcité ne s’applique qu’aux personnels payés par l’éducation nationale : « On demande seulement aux bénévoles d’avoir une tenue correcte et de respecter en parole leur devoir de neutralité, ce qui signifie que ces femmes ont le droit de venir avec leur voile ». Le directeur de l’école lui oppose une circulaire expliquant que les directeurs d’école ont « le devoir de s’assurer des qualités morales et laïques des intervenants »

Juin 2005. « Affaire Pétré-Grenouilleau ». Dans un entretien paru dans Le Journal du Dimanche le 12 juin 2005, en réponse à une question sur « l’antisémitisme véhiculé par Dieudonné », l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau tient ces propos extrêmement confus : « Cela dépasse le cas Dieudonné. C’est aussi le problème de la loi Taubira qui considère la traite des Noirs par les Européens comme un crime contre l’humanité, incluant de ce fait une comparaison avec la Shoah. » Cette mise en cause du qualificatif de « crime contre l’humanité » suscite une grande colère et amène le Collectif des Antillais et Guyannais à porter plainte. La grande presse apporte un soutien unanime à l’historien, au nom du refus de la « judiciarisation » des débats historiques, idéologiques ou politiques, mais aussi sur la base d’une contre-vérité : plusieurs journalistes prétendent que l’historien est attaqué pour avoir osé mentionner dans son dernier livre l’existence d’une Traite arabe et d’une Traite intra-africaine, ce qui est inexact [2] Sur les thèses, tout à fait critiquables, d’Olivier Pétré-Grenouilleau, et leur accueil médiatique dithyrambique, cf. Marcel Dorigny, « Traites négrières et esclavage : les enjeux d’un livre récent ».

Juillet 2005. Déclarations islamophobes de Philippe de Villiers. Interviewé par Claire Chazal au cours du journal de TF1, le député européen déclare que « la Troisième Guerre mondiale est déclarée » et ajoute que « la France ne peut assister impuissamment à son islamisation progressive ». Il affirme que « l’islam est le terreau de l’islamisme, et l’islamisme le terreau du terrorisme », et préconise la mise en place d’une Garde nationale ayant pour but de « rétablir les frontières françaises » et de contrôler les « quartiers islamistes » et les mosquées. Ces propos suscitent assez peu de réactions dans la classe politique.

Juillet 2005. Attaques de Nicolas Sarkozy contre l’accès aux soins des sans-papiers. Dans une interview publiée par Le Figaro, Nicolas Sarkozy déclare : « Aujourd’hui, un étranger en situation irrégulière a plus de droits aux soins gratuits qu’un smicard qui paie ses cotisations, ce n’est pas acceptable ! ».

Août-septembre 2005. Incendie mortel dans un immeuble insalubre occupé par des familles africaines. 17 personnes y trouvent la mort. Alors que l’enquête sur les causes directes de l’incendie a à peine commencé, que la crise du logement social est telle que des centaines de milliers de dossiers sont en attente dans la région parisienne, que les organismes officiels eux-mêmes reconnaissent l’existence de discriminations dans l’accès au logement, le ministre de l’intérieur préfère l’explication suivante : « La difficulté, c’est que tout un tas de gens, qui n’ont pas de papiers pour certains, s’amassent à Paris, et qu’il n’y a pas de conditions pour les loger ». Les familles victimes sont en réalité en situation régulière et, pour certaines, en attente d’un logement décent depuis plus de 15 ans. Très peu de médias songent alors à rappeler que Nicolas Sarkozy est maire d’une commune qui s’est toujours refusée à construire des logements sociaux.

Septembre 2005. Publication du Bilan officiel de la loi anti-voile, rédigé par Hanifa Chérifi. Ce fascicule de 50 pages constitue la seule « évaluation » de la loi. Il se borne à constater la disparition des voiles dans les écoles et en conclut que le bilan de la loi est positif. Il fait toutefois état de 48 exclusions par conseil de discipline, ainsi que d’une soixantaine de démissions. Aucune évaluation n’est proposée en revanche en ce qui concerne l’« exclusion invisible » des élèves qui ont renoncé à faire leur rentrée scolaire. Ce nombre est pourtant estimé à « plusieurs centaines » par le collectif Une école pour tou-te-s, qui publie au même moment son propre bilan : « Éléments d’un futur livre noir ».

Septembre 2005. Remise en cause du droit du sol par François Baroin. Dans un entretien daté du 17 septembre 2005, qui se veut « sans langue de bois » et prétend « faire bouger les lignes et sortir des tabous », le ministre de l’Outre-Mer remet en cause le droit du sol, c’est-à-dire l’automaticité de l’accès à la nationalité française pour tout enfant né sur le sol français (à 18 ans en l’état actuel de la législation). Ce retour à la conception vichyste de la nationalité (seul moment où le droit du sol a été aboli) suscite un tollé dans le monde associatif, mais assez peu de réactions dans la classe politique. Le socialiste Jean-Marie Bockel déclare même ne pas être choqué, et appelle à « trouver de nouvelles réponses sans aucun tabou ».

Septembre 2005. Nouvelle vague de déclarations islamophobes (Philippe de Villiers, Maurice G. Dantec). Le dirigeant du Mouvement pour la France réitère ses appels au combat contre « l’islamisation de la France ». Le MRAP, qui avait déjà réagi aux premières sorties islamophobes du député, dépose une plainte pour incitation à la haine raciale. Au même moment, le romancier Maurice G. Dantec est invité sur tous les plateaux de télévision, (« Tout le monde en parle », « Campus », « Cultures et dépendances »), et il y exprime une islamophobie primaire et viscérale. L’écrivain, qui avait déjà défrayé la chronique en janvier 2004 en publiant des lettres ouvertes au « Bloc identitaire » exprimant un profond racisme anti-musulman, continuera d’être invité à la télévision à de nombreuses reprises, malgré des propos d’une rare violence : l’écrivain répète qu’il s’est exilé au Canada pour fuir « l’Eurabie » et « protéger sa femme et sa fille » des « rats » et autres « bêtes sauvages des banlieues ». En 2007, Dantec se prononcera, pour l’élection présidentielle, en faveur du candidat… Philippe de Villiers.

Octobre 2005. Publication du Rapport Bénisti sur la prévention de la délinquance. Dénoncé comme un texte atterrant par tous les acteurs de la prévention de la délinquance, ce rapport rédigé par le député UMP Jacques-Alain Bénisti, propose une explication ethniciste de la délinquance de rue. Il incrimine notamment les mères africaines qui ont le tort de ne pas parler le français chez elles, et de provoquer ainsi le décrochage scolaire et la marginalisation de leurs enfants. Il préconise un dépistage précoce de la délinquance, et des mesures de contrôle et de pression pour contraindre les parents étrangers à parler le français chez eux. Il concède que l’amélioration des conditions d’existence est centrale, mais aucune préconisation n’est proposée dans ce domaine. Il préconise en revanche le développement de « scolarités alternatives » qui permettent un éloignement des élèves « décrocheurs » et turbulents et une orientation rapide (avant 16 ans) vers des métiers manuels en fonction des besoins de main-d’œuvre du marché du travail. Le rapport préconise enfin la levée du secret professionnel entre les institutions d’action sociale et les institutions judiciaires, sous « le contrôle » du maire. Cette dernière mesure déclanche un tollé chez les éducateurs, qui dénoncent une atteinte à leur métier, et une mise sous tutelle policière du travail social. Cf. le site de la LDH de Toulon.

Octobre 2005. Déclarations de Nicolas Sarkozy sur « la racaille ». En visite à Argenteuil pour promouvoir sa politique de « lutte contre l’insécurité », le ministre de l’intérieur est pris à partie par des jeunes du quartiers, qui se mettent à le siffler et à lui jeter des bouteilles en plastique. Il réagit alors en déclarant : « Vous en avez assez, hein ? Vous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh ben on va vous en débarrasser ! ». Cette déclaration suscite un tollé dans le milieu associatif issu de l’immigration et des quartiers populaires. Cf. Raphaël Boutin, Le mythe de la racaille. Etude politique de l’emploi du mot « racaille » dans le processus de construction des nouvelles classes dangereuses et de mythification de la figure du « jeune de banlieue », Mémoire de fin d’études soutenu à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon II sous la direction de Denis Barbet, Août 2006.

Octobre-Novembre 2005. « Affaire de Clichy », « Émeutes de novembre » et instauration de l’« État d’urgence ». Le 27 octobre, une révolte éclate à Clichy sous Bois suite à la mort de Zyed Benna (17 ans) et Bouna Traoré (15 ans) . Les deux adolescents sont morts par électrocution dans l’enceinte d’un poste électrique alors qu’ils sont poursuivis par la police. La colère monte aussi en réaction à la désinvolture voire aux provocations des autorités face à cette mort. Nicolas Sarkozy déclare que les deux jeunes étaient impliqués dans un cambriolage, ce qui s’avère mensonger ; une grenade à gaz lacrymogène ayant appartenu aux forces de l’ordre est lancée aux bords de la mosquée où se sont réunis les proches des deux morts. Des émeutes ont lieu pendant cinq nuits à Clichy-sous-Bois ? Cf. Antoine Germa, « Zone de non-droit ou zone d’injustice ? »).

Les émeutes s’étendent rapidement aux villes voisines, puis au reste de la France à partir du 1er novembre. Pendant deux semaines, des affrontements ont lieu entre la police et des habitants, et des voitures ou du « mobilier urbain » sont détruits ou brûlés. Quelques agressions contre des personnes ont également lieu, et sont utilisées pour disqualifier l’ensemble du mouvement de révolte. Loin d’apaiser la situation, Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin multiplient les provocations, en couvrant la police et en diffamant les émeutiers, qu’ils assimilent à des délinquants organisés, « bien connus des services de police », et qui ne « reculent devant aucun moyen » pour « marquer leur territoire » et y poursuivre leurs « trafics ». Cette lecture devient hégémonique à droite, accompagnée de déclarations viriles et belliqueuses : Jacques Myard (député UMP) appelle à « mettre au pas », à l’aide de « bataillons disciplinaires », les « ghettos racistes anti-français » [3]. Seul Azouz Begag, secrétaire d’État à l’égalité des chances, critique ce registre guerrier, ce qui lui vaut d’être vivement rappelé à l’ordre par son camp, notamment par Pierre Goujon, président de l’UMP parisienne, qui lui demande publiquement s’il « soutient la racaille »

La quasi-totalité des responsables de gauche condamne « la violence » des émeutiers davantage que la misère sociale, les abus policiers et les provocations politiques qui les ont déclanchées. Seuls les Verts, l’extrême-gauche, des associations comme le MRAP ou la LDH, et surtout des travailleurs sociaux ou de « simples habitants » des banlieues populaires (ainsi que le footballeur Lilian Thuram) tiennent dans les médias un discours sensiblement différent, centré sur l’injustice sociale plutôt que sur « l’ordre public ». Un consensus se forme assez vite, y compris au PCF, pour opposer la « minorité » violente des émeutiers et « l’immense majorité de la population », qui « n’aspire qu’à vivre dans la tranquillité », et qui est donc désignée implicitement comme non-solidaire des émeutiers – une vision que de nombreux observateurs contesteront, en soulignant le fort soutien (ou tout au moins la compréhension) dont bénéficient les émeutiers dans leurs quartiers. Les socialistes se détournent du social, pour privilégier une approche sécuritaire et morale : dénonciation de la violence des émeutiers, et proposition (par la voix de Ségolène Royal et Jean Glavany notamment) d’un « service civique obligatoire », afin que les jeunes fassent l’apprentissage « de la citoyenneté et du civisme ». Le PS refuse aussi de se joindre aux appels à la démission de Nicolas Sarkozy qui émanent du monde associatif et de la société civile : « Ce serait donner raison aux casseurs », explique Julien Dray. Le maire communiste de Vaulx en Velin, Maurice Charrier, manifestement amnésique sur des épisodes comme la Commune ou la révolte des canuts, déclare : « Ces jeunes qui brûlent des voitures n’ont rien à voir avec les formes historiques de la révolution » [4]. Quant à Maxime Gremetz, également communiste, il est catégorique : « Il faut sévir » [5].

Et de fait, on va sévir : le 4 novembre, Marine Le Pen demande le recours à un décret de 1955 (élaboré pour réprimer le soulèvement de l’Algérie) afin d’instaurer « l’état d’urgence » ; sa proposition est adoptée dès le lendemain, et votée sans que le Parti socialiste s’y oppose. Cinq départements décrètent l’état d’urgence ; et une trentaine de maires décrètent des couvre-feux sont sur le territoire de leur commune. Le 9 novembre, quelques rassemblements ont lieu contre l’état d’urgence, qui ne regroupent que la LDH, le MRAP, les associations « issues de l’immigration » et l’extrême gauche. De même, un Appel à l’amnistie des émeutiers, lancé par des associations comme Divercité, Les Indigènes de la République, À toutes les victimes puis le MRAP, ne reçoit aucun soutien des grands partis de gauche. Cf. François Athané, « Ne laissons pas punir les pauvres ! », et Laurent Lévy, « Les étudiants et la racaille, À propos de l’exigence d’amnistie et de la hiérarchie des évidences ».

Malgré des comptes-rendus des RG qui soulignent l’absence d’orchestration religieuse ou maffieuse, et des juges qui soulignent que très peu des émeutiers inculpés ont un passé de « délinquant », Nicolas Sarkozy choisit de criminaliser le mouvement de révolte : « La vérité, c’est que la première cause d’exclusion dans nos quartiers, c’est qu’il y a des délinquants et des voyous qui font régner la terreur. Et c’est bien eux auxquels les services de police ont eu affaire. Et c’est d’eux dont il faut débarrasser les quartiers. »  [6]. Michèle Alliot-Marie s’inscrit dans cette logique de criminalisation de la révolte en dénonçant, toujours sans l’ombre d’une preuve, les « trafiquants de drogue » qui sont selon elle à l’origine des émeutes. Une étude publiée par les sociologues Laurent Mucchielli et Aurore Delon un an plus tard établira pourtant que seuls 34% des émeutiers interpellés étaient récidivistes (et non « multi-récidivistes ») .

Le 9 novembre, le ministre de la Justice Pascal Clément entérine cette lecture strictement « sécuritaire » et déclare avoir donné des « instructions » à tous les procureurs afin qu’ils prononcent « les peines les plus fermes » [7]. Il s’agit, explique le ministre, d’adresser « un message clair », « aux Français d’une part, aux délinquants d’autre part ». Le « message clair » que véhicule cette phrase est que les émeutiers, rebaptisés « délinquants », ne font pas partie des « Français ». Le même jour, Nicolas Sarkozy s’inscrit lui aussi dans ce registre xénophobe, en appelant publiquement les préfets à « expulser immédiatement » les émeutiers étrangers (réactivant ainsi la logique de la « double peine » qu’il se vante pourtant régulièrement d’avoir « supprimée »). Le PCF proteste contre cette mesure, ce que ne font ni le PS ni les partis d’extrême gauche.

Très rapidement, les lectures xénophobes ou racistes se multiplient. Les mardi 15 et mercredi 16 novembre 2005, le ministre délégué à l’emploi, Gérard Larcher, et le président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, affirment que la polygamie constitue l’une des causes des « violences urbaines ». Nicolas Sarkozy renchérit, le 17 novembre dans L’Express : « La plupart de ces émeutiers sont français. Mais disons les choses comme elles sont : la polygamie et l’acculturation d’un certain nombre de familles font qu’il est plus difficile d’intégrer un jeune originaire d’Afrique qu’un jeune français d’une autre origine ». D’autres, de Philippe de Villiers à la « Gauche républicaine » (par le biais de son organe, le site « Respublica »), incriminent, comme ils en ont l’habitude, l’Islam ou « l’islamisme » – alors même que rien ne permet de l’avancer, que l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France) a promulgué une « fatwa » décrétant les dégradations de biens anti-islamiques et appelant les émeutiers de confession musulmane à rentrer chez eux, et que ladite « fatwa » n’a eu aucun effet… (Une étude menée par le sociologue Patrick Haenni pour l’International Crisis Group confirmera, quelques mois plus tard, que la révolte a été sociale, et qu’aucune organisation musulmane n’a eu un quelconque rôle incitateur dans son déclanchement ou son extension). Quant à Azouz Begag, s’il tente d’adopter une posture moins guerrière que ses collègues de l’UMP, il cède lui aussi à la tentation de la « dénaturalisation symbolique », en renvoyant les émeutiers à leurs origines étrangères et en les invitant à « aller visiter leurs pays d’origine, pour voir ce que c’est que la véritable misère » [8].

- Pour une chronologie plus complète des événements, et des analyses reconnaissant pleinement le caractère politique de la révolte de novembre, cf. le livre collectif Une révolte en toute logique, paru aux Éditions Divergences en 2006.

- Pour un panorama complet des réactions de la classe politique, cf. Véronique Le Goaziou, « La classe politique et les émeutes : une victoire de plus pour l’extrême droite », in Laurent Mucchielli et Véronique Le Goaziou, Quand les banlieues brûlent, La Découverte, 2006.

- Sur le traitement médiatique de ces émeutes, cf. Collectif Les mots sont importants, « État de l’opinion ou opinion de l’État ? », ainsi que l’excellent documentaire de Christophe-Emmanuel Del Debbio, « Banlieues : sous le feu des médias ».

Novembre 2005. Croisade UMP contre le rap. À l’initiative de François Grosdidier, 52 parlementaires UMP présentent une proposition de loi visant à interdire les textes de rap incitant à la violence. L’initiative est médiatisée, mais se révèle un échec cuisant. Invité à la télévision et à la radio pour des face-à-face avec des rappeurs, le député se fait ridiculiser.

Novembre 2005. Fondation du CRAN : Conseil Représentatif des Associations Noires. Regroupant une soixantaine d’associations, et rassemblant des intellectuels, des personnalités médiatiques ou des militants politiques de tous bords (notamment UDF, PS et Verts) ce rassemblement, conçu sur le modèle du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions juives de France), assume son rôle de lobby et ses prétentions à être un interlocuteur de l’Etat.

Novembre-Décembre 2005. « Affaire Finkielkraut ». Après avoir qualifié les émeutes de novembre de « pogrom anti-républicain », Alain Finkielkraut tient dans le quotidien israélien Haaretz des propos qui déclenchent une importante polémique. Alain Finkielkraut qualifie notamment les émeutes de phénomène « ethnico-religieux. » Il déplore également : « On enseigne à aujourd’hui l’histoire coloniale comme une histoire uniquement négative. On n’enseigne plus que le projet colonial voulait aussi éduquer, apporter la civilisation aux sauvages. On ne parle que des tentatives d’exploitation, de domination, et de pillage (…) Ce n’était pas un crime contre l’humanité parce que ce n’était pas seulement un crime. C’était quelque chose d’ambivalent. Ainsi en est-il également de l’esclavage. Il a commencé bien avant l’Occident (…) Je suis né à Paris et suis le fils d’immigrants polonais, mon père a été déporté de France, ses parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz, mon père est rentré d’Auschwitz en France. Ce pays mérite notre haine. Ce qu’il a fait à mes parents était beaucoup plus brutal que ce qu’il a fait aux Africains. Qu’a-t-il fait aux Africains ? Il n’a fait que du bien. » Alain Finkielkraut ironise également à propos de la composition « black-black-black » de l’équipe de France de football (en disant qu’elle « fait ricaner toute l’Europe »).

Le MRAP annonce qu’il porte plainte, avant de se rétracter. Une protestation importante s’exprime, qui ira jusqu’à des mobilisations contre la venue d’Alain Finkielkraut dans des colloques. Plusieurs journalistes et intellectuels (Philippe Raynaud, Pierre-André Taguieff, Pascal Bruckner ; Elisabeth Lévy) prennent toutefois la défense de l’essayiste. Elisabeth Badinter paraphrase une chanson de Guy Béart : Finkielkraut « doit être exécuté » parce qu’il a « dit la vérité »… Le 4 décembre, Nicolas Sarkozy déclare sur RTL et LCI qu’« Alain Finkielkraut fait honneur à l’intelligence française » et que « s’il y a tant de personnes qui le critiquent, c’est peut-être parce qu’il dit des choses justes ». Ceux qui dénoncent le racisme de Finkielkraut sont des « bien-pensants qui vivent dans un salon entre le café de Flore et le boulevard Saint-Germain », ajoute le ministre, par ailleurs Maire de Neuilly. Quant à Pascal Bruckner, il écrit dans Le Figaro : « Alain Finkielkraut joue, dans le monde intellectuel, le même rôle que Sarkozy dans le monde politique : il est le détonateur, celui qui donne un coup de pied dans la fourmilière des endormis. Je préfère mille fois ses outrances aux radotages du politiquement correct qui font, depuis vingt ans, le jeu du Front national. J’invite tous les esprits libres, quels que soient leurs désaccords par ailleurs, à le soutenir face à la tyrannie de minorités totalitaires porteuses d’un antisémitisme abject et d’une intolérance repeinte aux couleurs du progressisme. ». Cf. Collectif Les mots sont importants, « Finkielkraut n’est qu’un symptôme » et Henri Maler, « Les prédications d’Alain Finkielkraut : « Mon savoir absolu sur les quartiers populaires ».

Novembre-Décembre 2005. Intensification du mouvement contre la loi du 23 février 2005, et manifestations contre la venue de Nicolas Sarkozy aux Antilles. Le ministre est obligé d’annuler sa visite. Invité le 7 décembre au journal télévisé de France 3, le ministre de l’Intérieur dénonce comme « ridicule » « cette repentance permanente qui fait qu’il faudrait s’excuser de l’histoire de France », il déplore qu’on pas réduise Napoléon aux « aspects négatifs de son action », et conclut : « Laissons les historiens faire ce travail de mémoire, et arrêtons de voter sans arrêt des lois pour revenir sur un passé revisité à l’aune des idées politiques d’aujourd’hui, c’est le bon sens… ». Le 12 décembre, Azouz Begag, ministre délégué à l’égalité des chances, se prononce pour l’abrogation de l’article 4 de la loi ; il est vite « remis à sa place » par le député UMP Lionnel Luca, qui déclare que sans la colonisation, Azouz Begag ne serait pas ministre. Dans un sondage publié au mois de novembre, 65% des français (et 57% des Français de gauche et d’extrême gauche) se déclarent favorables à cette loi, contre 29% qui s’y déclarent opposés. Le mouvement de contestation grandit toutefois, une pétition commence à recueillir des milliers de signatures et une manifestation se prépare. Jacques Chirac intervient alors pour « apaiser » la situation en proposant la suppression de l’article 4 de cette loi, consacré aux programmes scolaires. Cette suppression aura lieu le 31 janvier 2006, tandis que l’article 1, valorisant la colonisation sous le nom d’« œuvre », sera maintenu. Sur cette abrogation très partielle, cf. le dossier de la LDH de Toulon et le communiqué des Indigènes de la République, « Nous remercions la France de nous avoir colonisés ! » .

Janvier-Décembre 2006

Textes de Collectif Les mots sont importants


-->
-->
-->

Réagir : envoyer un mail

Notes

[1] Propos tenus le 6 mars sur Radio Comunauté Juive

[2] Pierre-André Taguieff écrit par exemple : « Qu’un chercheur du niveau d’Olivier Pétré-Grenouilleau puisse être poursuivi devant les tribunaux pour ses travaux d’historien sur les formes d’esclavage autres que la traite [des Noirs] atlantique (seule prise en compte par la loi Taubira de 2001), voilà qui suffit à montrer les inquiétants progrès de la soviétisation des esprits en France ».

[3] Le 2 novembre 2005

[4] Lyon Mag, 16/11/2005

[5] Le 14 novembre

[6] Le 23 décembre, Nicolas Sarkozy persiste et signe : il continue d’affirmer que « 70% des jeunes interpellés » étaient des délinquants bien connus des services de police parce que « multi-réitérants ». Pour étayer ce propos, contredit par toutes les sources, il explique que si de la prison ferme a été prononcée, c’est bien la preuve que ces jeunes étaient récidivistes.

[7] Ce sera le cas – à quelques exceptions près comme le Tribunal de Bobigny, qui tentera de juger les émeutiers avec sérénité, en prononçant des relaxes lorsque les preuves manquent. Des centaines de jeunes jusqu’alors inconnus de la police sont, sur la base de simples témoignages policiers, condamnés à de la prison ferme, pour des dégradations matérielles.

[8] Le 10 novembre

 

 

 

 

Chronique du racisme républicain (Cinquième partie),

Les années Sarkozy : 2006

 

Par Collectif Les mots sont importants, Avril 2007

Introduction

Notre contribution à la campagne présidentielle de 2007 est un simple rappel historique de ce qui s’est passé, sur le terrain du racisme et des politiques d’immigration, entre 2002 et 2007, au cours du second mandat de Jacques Chirac, dominé par la figure et l’activité législative de Nicolas Sarkozy. Si un fait important a été oublié, n’hésitez pas à nous le signaler…

Article

Janvier-Décembre 2002

Janvier-Décembre 2003

Janvier-Décembre 2004

Janvier-Décembre 2005

Janvier 2006. Suspension de l’État d’urgence et débats sur la loi « pour l’égalité des chances ». Le bilan judiciaire es émeutes est publié : 4800 personnes ont été interpellées, et 785 écrouées, et le gouvernement présente un ensemble de lois intitulées « sur l’égalité des chances » , censées constituer le volet social de la réponse aux émeutes, mais la plupart des mesures relèvent du contrôle social et de la répression.

- La loi prévoit notamment, à l’initiative du Président du Conseil général, la possibilité de suspendre les allocations familiales pendant au maximum un an pour les familles qui ne respectent pas le « contrat de responsabilité parentale » (mis en place en cas d’absentéisme scolaire, de trouble porté à l’établissement ou de toute autre difficulté liée a une « carence de l’autorité parentale », sur signalement du maire, du chef d’établissement, du conseil général ou de la CAF)… Ce qui revient à donner une base légale à la suppression administrative des allocations familiales ; et à imposer le « secret professionnel partagé » sans le dire, puisque la « famille-cible » fait l’objet d’une attention coordonnée des services de surveillance de l’Etat.

- La loi prévoit aussi une augmentation des pouvoirs de la police municipale et du maire, et notamment celui de prononcer des peines (de travail d’Intérêt Général non rémunéré de 30 h)…

- La loi instaure également un « service civil volontaire » pour former les jeunes de 16/25 ans aux « valeurs civiques »…

- Quant au volet sur « la lutte contre les discriminations », il prévoit une extension de la compétence de la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations, qui peut désormais, lorsque des discriminations ont lieu dans l’entreprise, prévoir une transaction avec le chef d’entreprise – ce qui met fin à l’action publique. En d’autres termes, les constitutions de parties civiles devant les tribunaux de salariés étant victimes de ces délits deviennent impossibles.

- Enfin, un nouveau sous-statut, totalement précaire, est créé pour promouvoir l’accès à l’emploi des jeunes : le « contrat première embauche », qui peut être résilié à tout moment sans contestation possible.

Cf. Gilles Sainati, « La “nouvelle société” est en marche », et Alain Bihr et Roland Pfefferkorn, « L’égalité des chances contre l’égalité ».

Janvier-Février 2006. « Affaire des caricatures de Mahomet ». Des manifestations, plus ou moins pacifiques et plus ou moins spontanées ou instrumentalisées, ont lieu dans de nombreux pays du monde arabe et d’Europe pour protester contre la publication (le 30 septembre 2005) dans un journal danois (le Jyllands Posten) de dessins qui, sous prétexte de caricature, représentent le prophète Mahomet comme un terroriste, un égorgeur ou un oppresseur de femmes. Des ambassades sont attaquées et dégradées, et des mouvements de boycott sont organisés contre le Danemark. Les médias soulignent et dénoncent la violence de ces réactions, et privilégient la thèse du « complot islamiste » (notamment dans un film de Mohamed Sifaoui diffusé dans « Envoyé Spécial » sur France 2).

Les autres éléments d’explication de « l’embrasement » sont rarement rappelés : le racisme anti-musulman d’au moins trois des douze « caricatures », la nature du quotidien qui les a publiés (un journal populiste, coutumier des dérives xénophobes ou islamophobes), le contexte politique danois (une poussée de l’extrême droite, une législation xénophobe et une banalisation du racisme anti-arabe et de l’islamophobie) et enfin l’attitude intransigeante voire méprisante du journal et des autorités danoises face aux premières protestations (une manifestation au Danemark, et une demande d’audience d’ambassadeurs de pays arabes, dès octobre 2005 : le journal refuse de présenter ses excuses, le gouvernement refuse de recevoir les ambassadeurs). Ces omissions font apparaître une réaction de colère face à une provocation raciste, partagée par la plupart des musulmans, comme une nouvelle manifestation de l’intolérance « islamiste ». La plupart des éditorialistes et des signataires de « tribunes libres » esquivent la question de la « liberté d’exprimer le racisme », et optent pour le registre de la mobilisation générale pour sauver une série de droits que la plupart des manifestants français ne remettent pas en cause (« le droit à l’humour », « à la satire », « à la caricature », « au blasphème » ou à la « critique des religions »). L’ancien ministre Luc Ferry va jusqu’à déclarer que les manifestations contre les caricatures expriment « quelque chose d’effrayant qui est quasiment l’équivalent de la montée du nazisme, peut-être même pire, parce que plus nombreux et avec des objectifs comparables. » [1]. Cf. Laurent Lévy, « Censure, droit au blasphème et islamophobie », Mouvement des Indigènes de la République, « Liberté d’expression ou haine raciale ? » et le dossier consacré à l’affaire par Wikipedia.

Février 2006. Meurtre de Ilan Halimi. Un jeune français de confession juive, Ilan Halimi, est kidnappé, torturé puis assassiné par une bande de malfaiteurs, rapidement arrêtés, qui s’avèrent dirigés par un jeune noir, Youssouf Fofana, surnommé par ses complices « le cerveau des barbares ». Au cours des premiers interrogatoires, il ressort que l’enlèvement s’inscrivait dans une série de plusieurs enlèvements destinés à récolter une rançon. La question du racisme vient se superposer à celle du crime crapuleux ou de la violence dite gratuite lorsque les inculpés disent avoir le plus souvent choisi des cibles juives, au motif que « les Juifs ont de l’argent » et « s’aident entre eux ». Les généralisations les plus douteuses reprennent alors sur « l’antisémitisme en banlieue » ou chez les « noirs ». Cf. Laurent Lévy, « Réflexions sur un fait divers : Ilan Halimi, “les barbares” et la guerre des civilisations ».

Février-Mars 2006. « Affaire Georges Frèche ». Mis en cause lors d’une cérémonie publique par des militants associatifs harkis, le Président du conseil Général réagit en les traitant de « sous-hommes ». Les protestations se multiplient, d’abord dans le milieu associatif Harki, immigré et antiraciste, puis à droite, au PC et chez les Verts, et enfin au sein du PS. Les dirigeants de ce parti, d’abord demeurés silencieux (à quelques exceptions près, dont celle de Jack Lang, qui soutient Georges Frêche), finissent par exprimer leurs réserves voire leurs critiques, acculés par la pression médiatique. Ces premières prises de distance ne suffisent pas à endiguer le mouvement de colère qui monte, y compris au sein du PS : Georges Frêche est finalement poussé à présenter ses excuses publiques, suspendu de ses responsabilités nationales au PS, et convoqué devant une commission disciplinaire. Sur Georges Frèche, cf. Vincent Geisser, « Georges Frêche, un “sous-élu” récidiviste de la haine verbale ».

Mars 2006. Nouvelle offensive de Nicolas Sarkozy contre les sans-papiers. Le ministre se vante d’avoir fait passer le nombre des reconduites à la frontière est de 10.000 en 2003 à plus de 20.000 en 2005, et il annonce que ce nombre s’élèvera à 25.000 en 2006.

Mars 2006 : La rapporteure des Nations Unies sur la liberté de culte rend public un rapport critique sur la loi anti-foulard. Si le principe de la loi n’est pas remis en cause, le rapport émet malgré tout des critiques sur l’exclusion scolaire et l’humiliation des élèves qui portent le voile par choix personnel, et s’inquiète plus largement des discriminations que subissent les musulmans et les musulmanes, en particulier celles qui portent le foulard.

Mars-Avril 2006. Mouvement étudiant et lycéen contre la loi « sur l’égalité des chances » et le CPE. Suivi par de très nombreux jeunes issus de l’immigration et des banlieues populaires, notamment des élèves de lycées professionnels, ce mouvement occasionne de nouveaux moments de casse et d’affrontements avec la police, de nouvelles arrestations de manifestants ou de lycéens bloquant leurs lycées, et une nouvelle polémique sur « les casseurs ». Le mouvement, au départ peu soutenu par le PS et ignoré par les médias, gagne au fil des semaines en ampleur, en radicalité et en popularité. De nombreuses universités sont bloquées et occupées, et le CPE (Contrat Première embauche) est finalement retiré. Un appel à l’amnistie des lycéens inculpés est lancé à l’initiative de tous les syndicats et partis de gauche (et par le quotidien L’Humanité) – alors que rien de tel n’avait eu lieu en faveur de l’amnistie des émeutiers de novembre 2005. Cf. Janos et Siryne Z, « Ne pas rire, ne pas mépriser, ne pas détester mais connaître » et Laurent Lévy, « Les étudiants et la racaille. À propos de l’exigence d’amnistie et de la hiérarchie des évidences ».

Avril 2006. Nouvelles provocations racistes de Nicolas Sarkozy : la France, on l’aime ou on la quitte ! « S’il y en a que cela gêne d’être en France, qu’ils ne se gênent pas pour quitter un pays qu’ils n’aiment pas ! » Ces propos, chaudement applaudis par une assistance composée de militants de l’UMP, sont la reprise d’une des formules de prédilection de Jean-Marie Le Pen : « la France, on l’aime ou on la quitte ». Le ministre est tout aussi applaudi lorsqu’il déclare : « On en a plus qu’assez d’avoir en permanence le sentiment de s’excuser d’être français. On ne peut pas changer ses lois, ses coutumes parce qu’elles ne plaisent pas à une infime minorité ». Ces propos suscitent une polémique publique, l’ensemble de la gauche – ainsi que certains centristes et de nombreux journalistes ou éditorialistes – soulignant la parenté entre les propos du ministre de l’Intérieur et la célèbre formule lepéniste.

Mai 2006. Examen et vote de la loi « CESEDA », seconde série de « lois Sarkozy » sur l’entrée et le séjour des étrangers. Présentée par le ministre comme le passage d’une « immigration subie » à une « immigration choisie », la loi restreint encore plus radicalement le droit au séjour pour les familles, les conjoints, les enfants, de toutes celles et ceux qui construisent leur vie en France. Cette loi s’inscrit délibérément dans une perspective utilitariste, en affichant sa volonté d’aller piller les « capacités » et « talents » dans les pays d’émigration, et en distinguant l’immigré « acceptable » parce que perçu comme rentable pour « l’économie française » et l’immigré indésirable parce que non-rentable (ou plutôt : parce que plus rentable maintenu dans l’irrégularité).

- Une nouvelle carte est créée pour les de « travailleurs temporaires », dont la durée du séjour est limitée au bon vouloir de leur patron.

- Le plein droit à la délivrance d’un titre de séjour pour les étrangers présents depuis au moins dix ans en France est supprimé.

- L’entrée des étudiants étrangers devient également plus difficile. Pour espérer obtenir et conserver leur titre de séjour les étrangers doivent désormais cumulativement être « bien intégrés », bien vus par le maire de leur commune, en bonne entente avec leur conjoint, appréciés par leur patron, disposant d’un bon salaire et d’un grand logement.

- Le contrat d’accueil et d’intégration devient obligatoire (article 5). Il inclut une formation civique et, si nécessaire, linguistique. L’objet de ce contrat est de préparer l’intégration de l’étranger qui s’installe durablement. L’octroi de la carte de résident de dix ans suppose « l’intégration de l’étranger dans la société française », appréciée selon trois critères (article 7) : un « engagement personnel à respecter les principes qui régissent la République française » ; un « respect effectif de ces principes » ; une connaissance « suffisante » du français (sauf pour les étrangers âgés de plus de soixante-cinq ans).

- Enfin la loi rajoute de nouvelles entraves au regroupement familial : l’immigré pourra désormais demander à bénéficier du regroupement familial après dix-huit mois (article 44), contre un an auparavant ; un conjoint immigré devra attendre trois ans après le mariage avec un Français pour demander une carte de résident ; il pourra obtenir la nationalité française après quatre ans (article 79) et non deux.

À l’occasion du débat sur ce projet de la loi, l’essayiste Pierre-André Taguieff publie dans Le Figaro du 9 mai 2006 une tribune intitulée « L’immigrationnisme, dernière utopie des bien-pensants », dans laquelle il présente comme allant de soi l’association entre les termes « immigration » et « menaces » [2]. Cf. l’analyse du GISTI.

Mai-juin 2006. Déclarations « sécuritaires » de Ségolène Royal. La candidate socialiste favorite des sondages défie son homologue de droite, Nicolas Sarkozy, en choisissant comme slogan « L’ordre juste » (Nicolas Sarkozy ne cesse de se réclamer de « l’ordre », et martèle depuis plusieurs années : « je peux être ferme, car je suis juste »), en s’alignant sur ses thèmes de campagne (l’insécurité comme priorité nationale) et en lui reprenant son programme (la répression, l’encadrement militaire des jeunes dès leur première « incivilité », la stigmatisation et l’humiliation de leurs parents, qu’elle propose de « responsabiliser » par la suspension des allocations familiales, et de renvoyer à l’école pour apprendre à être de bons parents). Le porte-parole du FN, Carl Lang, salue à cette occasion un nouveau progrès de la « lepénisation des esprits », la droite ironise et la gauche se divise, entre hommages au « courage » de Ségolène Royal et dénonciations de sa « démagogie ».

Un sondage réalisé une semaine plus tard dans Le Figaro mais ignoré par les commentateurs autorisés, révèle que les effets d’annonce sécuritaires de Ségolène Royal ne sont guère efficaces sur le plan stratégique : « assurer l’ordre et la sécurité » reste le seul thème sur lequel Nicolas Sarkozy devance de très loin la candidate socialiste en terme de « crédibilité » (72% des sondés lui « font confiance » sur ce thème, contre seulement 34% de « confiance » pour Ségolène Royal, soit 38% d’écart en faveur de Nicolas Sarkozy), tandis que les deux candidats font jeu quasi-égal sur « la baisse du chômage » (40% contre 36%, soit 4% de mieux pour Nicolas Sarkozy), « la représentation de la France dans à l’étranger » (62% contre 58%), « la modernisation de la vie politique » (60% contre 53%) ou « l’amélioration de la construction de l’Europe » (56% contre 51%) et que Ségolène Royal devance nettement Sarkozy sur « la défense de la sécurité sociale et des retraites » (54% pour la socialiste, 44% pour Sarkozy) et « la réduction des inégalités sociales » (56% contre 38%, soit une avance de 18% pour la socialiste). Cf. Collectif Les mots sont importants, « Perdre son âme ne fait pas gagner les élections ».

Juin 2006. Attaques de Nicolas Sarkozy contre « le laxisme » de la Justice et nouveau durcissement de la législation sur la délinquance. . Nicolas Sarkozy attaque publiquement le tribunal pour enfants de Bobigny, en lui reprochant de n’avoir « pas prononcé une seule décision d’emprisonnement » durant les émeutes des banlieues de novembre 2005. Les magistrats du tribunal protestent par pétition contre cette attaque. Au même moment, le ministre de l’Intérieur rend public un nouveau projet de loi sur la lutte contre la délinquance, faisant du Maire le « coordonnateur » et « animateur » de la prévention de la délinquance sur sa commune.

- Le « secret professionnel partagé » devient la règle de fonctionnement entre les travailleurs sociaux. Le maire doit par exemple être informé par l’inspecteur d’académie de la liste des élèves absentéistes. Il peut désormais réunir un « Conseil pour les droits et les devoirs des familles », qui peut adresser des recommandations aux familles. Il peut proposer un « contrat de responsabilité parentale » à la famille, et si des « troubles à l’ordre public » sont signalés sans que cela ne constitue une infraction, le Maire peut imposer à la famille à ses frais un « stage de responsabilité familiale » et même une mise en sous tutelle des prestations familiales. Le contrat de responsabilité parentale (avec la possibilité de suspension ultérieure de prestations familiales) peut résulter d’un refus de la famille de se conformer à l’accompagnement parental proposé par le maire.

- Le fichage se généralise : fichier municipal du versement des prestations familiales (incluant les informations recueillies sur absentéisme scolaire), fichier dépendant des personnes hospitalisées d’office, consultable par les autorités judiciaires et policières. Un fichier supplémentaire, suggéré dans un avant-projet, est finalement abandonné en raison du tollé qu’il suscite chez les professionnels de l’action sociale et de la justice : un fichier incluant le résultat du dépistage précoce des enfants présentant des « troubles du comportement ».

- Des « stages de responsabilité parentale » sont créés, censés « corriger » les parents jugés « défaillants ».

- De nouveaux délits et de nouvelles peines sont créés, comme la provocation à l’usage de stupéfiants dans un établissement d’enseignement et aux abords, punie de 10 ans de prison (sans que soit précisée la notion de « provocation » : un enseignant qui avouerait à ses élèves fumer du cannabis devient donc passible de dix ans de prison) ; les mesures d’éloignement et d’enfermement de mineurs sont généralisées.

- La police se voit dotée de nouveaux pouvoirs, notamment matière d’enquêtes dans le domaines des stupéfiants : extension des perquisitions dans les lieux à usage professionnel de transports publics et dépistage, possibilité d’infiltrations, de provocation aux délits, d’acquisition de stupéfiants.

Sur ce projet de loi, cf. Gilles Sainati, « Bienvenue en Sarkoland ».

Juin-juillet-août 2006. Manifestations de solidarité à l’égard des élèves sans-papiers et opération de régularisation « au compte-goutte ». Le mouvement de solidarité fédéré par le réseau « Education sans frontières », regroupant des professeurs et des parents d’élèves, gagne en ampleur et en popularité. Une opération de « parrainages » a lieu, et des groupes de veille sont organisés pour empêcher les expulsions pendant l’été. Certaines sont effectivement empêchées, d’autres sont exécutées malgré tout. Le rapport de force pousse Nicolas Sarkozy à organiser une régularisation sur critères. L’opération se déroule sous le patronage de l’avocat Arno Klarsfeld, chargé par Nicolas Sarkozy de veiller au bon déroulement de la procédure – et à son « image médiatique ». Comme lors des précédentes opérations du même type, mais de manière encore plus restrictive, les critères choisis sont totalement arbitraires et opaques, puisque centrés sur la notion éminemment subjective de « bonne intégration ». Les préfectures sont rapidement débordées par l’afflux des candidats à la régularisation, et l’examen des dossiers est expéditif. Le ministre intervient très vite pour décréter que le nombre de régularisations ne dépassera de toutes façons pas 6000 à 7000 personnes. C’est effectivement à 6900 personnes que s’élèvera le nombre de régularisations à l’issue de la procédure, le 18 septembre.

Juillet 2006. Nouvelles violences en zone d’attente. L’ANAFE révèle que cinq Camerounaises ont été agressées par des policiers en zone d’attente. Une femme enceinte de 4 mois a été retenue 11 jours en compagnie de cinq de ses compatriotes dont un enfant de 5 ans. Après plusieurs heures d’enfermement, les insultes fusent : « Nègres, on va vous enchaîner si vous refusez de partir », « fichez le camp, vous êtes venus faire quoi », « Pourquoi vous ne restez pas dans votre pays ? », « Si vous partez aujourd’hui, il n’y aura pas de brutalités. Si vous ne partez pas aujourd’hui, ce sera avec escorte. » Pour qu’elles portent elles-mêmes leurs bagages, un policier, en s’adressant à l’une d’elles, lui a ordonné de porter « ses pourritures ». Les agents refusent également de servir à boire ou à manger aux femmes retenues pendant plusieurs heures, et refusent de les laisser aller aux toilettes, les obligeant à uriner dans des gobelets – un policier observant la scène par la porte vitrée.

Juillet 2006. Création d’un fichier des étrangers et de leurs « hébergeants ». Un arrêté du 30 juillet, publié au Journal officiel le 18 août, crée un « traitement de données à caractère personnel », justifié par la nécessité de « faciliter l’éloignement des étrangers se maintenant sans droit sur le territoire ». Ce fichier, nommé ELOI, ne concerne pas seulement les étrangers en situation irrégulière, mais aussi les personnes qui les hébergent lorsqu’ils se voient assignés à résidence, et celles qui leur rendent visite quand ils sont placés en rétention administrative. La Cimade, le Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigrés), l’IRIS (Imaginons un réseau Internet solidaire) et la Ligue des droits de l’homme déposent un recours devant le Conseil d’Etat.

Août 2006. Publication d’un rapport accablant sur la discrimination au logement. La HALDE (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité) publie les résultats des premiers testings menés dans le domaine de l’accès au logement. L’étude révèle qu’à ressources et conditions d’emploi égales, les candidats au logement locatif privé ont 35% de chances d’obtenir, par téléphone, une visite d’appartement s’ils sont blancs (candidats dits « de référence ») tandis que le pourcentage tombe à 20 % s’ils sont d’origine maghrébine et à 14 % s’ils sont originaires d’Afrique noire. Les candidats d’origine maghrébine ont donc 1,75 moins de chances d’obtenir une visite que le candidat de référence, tandis que les candidat d’origine noire africaine ont 2,5 fois moins de chances.

Août-septembre 2006. « Affaire de Cachan ». Le 17 août, le Préfet du Val de Marne interrompt les négociations engagées avec les habitants du squatt des « 1000 de Cachan » et fait évacuer les lieux par la force. Un gymnase est mis à disposition des expulsés par le maire socialiste de Cachan, Jean-Yves Le Bouillonnec. Près de 200 ex-squatteurs décident de s’unir pour refuser les hébergements en hôtel, provisoires et dispersés, que propose la préfecture, et revendiquer un relogement décent et une régularisation de ceux d’entre eux qui sont sans-papiers. Une grève de la faim est engagée le 24 août. Alors que la situation s’enlise, Joseph Rossignol, maire ex-PS de Limeil-Brévannes propose un relogement collectif dans des locaux disponibles de sa commune. Les footballeurs Lilian Thuram et Patrick Vieira, qui manifestent leur solidarité en invitant les familles à assister à un match de l’équipe de France, contribuent à populariser leur lutte. Le 9 septembre, plusieurs milliers de personnes manifestent en leur faveur à Paris. Cf. Alfred, « Lilian Thuram : combats avec tes défenseurs ! ».

Septembre 2006. Ralliement de Doc Gyneco à Nicolas Sarkozy. Le chanteur adhère à l’UMP, et déclare à cette occasion : « J’ai vécu 25 ans sous perfusion sociale. Avec lui, on a décidé peut être d’avoir une idée sociale de droite, qui pourrait faire stopper cette idée de vivre toujours avec des aides, et redynamiser des quartiers où les gens ne vivent à 100% que par des aides sociales ». Il déclare également : « Les banlieusards, c’est des clowns. Ils sont choqués d’avoir entendu “racaille” et “karcher” quand tous les jours, entre eux, ils s’insultent ». Cf. Afrikara, « Doc Gyneco, nègre de service ? »

Septembre 2006. Nouvelle offensive de Nicolas Sarkozy contre « le laxisme de la justice ». Le Monde publie une lettre adressée en juin par le préfet de Seine-Saint-Denis, Jean-Pierre Cordet, au cabinet de Nicolas Sarkozy, dans laquelle il lance « un cri d’alarme » sur l’insuffisance de policiers dans ce département. Au même moment, deux policiers sont agressés dans la cité des Tarterêts (Essonne). Le ministre de l’Intérieur profite des deux événements pour repartir en campagne sur le thème de la « tolérance zéro », en accusant la justice du département de « démission » face aux délinquants. Ces propos provoquent un tollé chez les magistrats. Guy Canivet, premier président de la Cour de cassation, qualifie les déclarations de « nouvelle atteinte à l’indépendance de l’autorité judiciaire » et demande à être reçu par Jacques Chirac. L’Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire) se félicite de cette prise de position dénonce « le silence assourdissant » du Garde des Sceaux. Le premier président de la Cour d’appel de Paris, le bâtonnier de l’ordre des avocats du barreau de Seine-Saint-Denis et le procureur général près la Cour de cassation dénoncent également les propos du ministre. Le Conseil supérieur de la magistrature remet à Jacques Chirac un avis dénonçant les atteintes à la séparation des pouvoirs par Nicolas Sarkozy.

Septembre 2006. Remise en cause de la « carte scolaire ». Nicolas Sarkozy préconise la suppression de la « carte scolaire », au nom du « libre choix » des familles. Le ministre de l’Education, Gilles de Robien, propose de l’ « assouplir ». Ségolène Royal appelle également à « desserrer la contrainte » et à laisser aux familles « le choix entre deux ou trois établissements ». La FCPE (Fédération des Conseils de Parent d’élèves) se retrouve presque seule à défendre le maintien et le renforcement de la carte scolaire, et à dénoncer son « assouplissement » comme un facteur d’aggravation de la ségrégation scolaire.

Septembre 2006. Multiplications des « rafles ciblées » à l’encontre des étrangers.. Plusieurs associations, dont la CIMADE er le GISTI, dénoncent la recrudescence des « arrestations ciblées » d’étrangers, par nationalité, pour remplir des charters de sans-papiers. Les policiers sont incités, en fonction des vols charter prévus pour chaque expulsion groupée, à pratiquer des contrôles au faciès ciblant les quartiers et les personnes susceptibles d’être « expulsables » par chaque vol.

Septembre 2006. Propos islamophobes du pape Benoit XVI Le 12 septembre 2006, lors d’un discours à l’université de Ratisbonne en Bavière, Benoît XVI oppose l’Islam, hostile par nature au libre l’usage de la raison critique, au christianisme, qui lui serait favorable par essence, en s’appuyant sur un obscur propos de l’empereur byzantin Manuel II Paléologue : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau. Tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l’épée la foi qu’il prêchait ». Cette phrase déclenche l’indignation de l’ensemble des autorités politiques et spirituelles du monde musulman et est à l’origine de plusieurs actes de violence. Pour la première fois, des effigies du pape sont brûlées sur certaines places publiques. Quelques jours plus tard, Benoît XVI s’est dit « désolé » que ses propos sur l’islam aient été jugés offensants pour les musulmans, mais ne présente ps d’excuses.

Septembre-octobre 2006. Campagne médiatique contre « la repentance » et pour la « fierté d’être français ». La publication des ouvrages de Daniel Lefeuvre, Pour en finir avaec la repentance coloniale, Pascal Bruckner, La tyrannie de la repentance et Max Gallo, Fier d’être français, est soutenue par une intense promotion par voie de presse, de radio et de télévision. Ces auteurs ont en commun un certain nombre de thèses, et certaines libertés qu’ils prennent avec le principe logique de non-contradiction : ils accusent les descendants d’esclaves et de colonisés de vouloir culpabiliser les Français blancs en les rendant responsables des fautes de leurs ancètres, et soutiennent dans le même temps que « nous » (ce terme désigne chez eux les Français blancs) devons être fiers de tous ce que ces ancètres ont fait de grand, d’héroîque et de progressiste. Trois mois plus tard, Nicolas Sarkozy fera de cette thématique raciste l’un de ses principaux thèmes de campagne présidentielle. Sur ces discours, cf. Collectif Les mots sont importants, « Honte d’être français, honte d’être un homme » ; Patience Philips, « Les choses en main. Lettre ouverte à Éric Zemmour et à tous ceux qui se sont contentés de naître » ; Laurent Lévy, « Un gros mot. À propos du “ministère de l’immigration et de l’identité nationale” préconisé par Nicolas Sarkozy » et Catherine Coquery-Vidrovitch, « Une critique du livre de Daniel Lefeuvre : Pour en finir avec la repentance coloniale ».

Septembre-octobre 2006. « Affaire Redeker » Le 19 septembre 2006, Robert Redeker publie dans Le Figaro une tribune intitulés : « Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre ? ». Si le titre de l’article cible « les islamistes », le reste de l’article ne propose aucune définition permettant de circonscrire cette « mouvance », et consiste au contraire en une incrimination générale de « l’Islam » : « L’islam tient la générosité, l’ouverture d’esprit, la tolérance, la douceur, la liberté de la femme et des mœurs, les valeurs démocratiques, pour des marques de décadence » ; « L’islam est une religion qui, dans son texte sacré même, autant que dans certains de ses rites banals, exalte violence et haine » ; « Jésus est un maître d’amour, Mahomet un maître de haine » ; « Violence et intimidation sont les voies utilisées par une idéologie à vocation hégémonique, l’islam, pour poser sa chape de plomb sur le monde » ; « L’islam essaie d’imposer à l’Europe ses règles »… Robert Redeker conclut d’ailleurs son article en soulignant bien, pour les lecteurs qui n’auraient pas compris ses sous-entendus, le lien qui s’impose entre phobie de « l’Islam » et phobie des musulmans : « Haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué, le Coran. ». Le texte préconise également l’interdiction du voile dans la rue, reproche aux politiques et aux intellectuels de ne pas s’opposer à la construction de mosquées, et attribue même l’interdiction du string sur les rives de « Paris-Plage » pendant l’été 2006 à l’« islamisation des esprits ». (sur ce texte, cf. Cf. Pierre Tevanian, « Dix remarques sur un collègue »).

La Tunisie et l’Égypte protestent en interdisant la diffusion du Figaro comportant la tribune, ce qui amène le directeur de la publication à présenter ses excuses aux musulmans. Dans les jours qui suivent, l’affaire est relancée lorsqu’on apprend que Robert Redeker a fait l’objet de menaces de mort, diffusées par un site web d’extrémistes identifié comme proche d’Al-Qaida par la DST et les renseignements généraux. L’auteur de la tribune raciste est alors placé sous protection policière, et une gigantesque campagne médiatique est lancée sur le thème de « la défense de la liberté d’expression », au cours de laquelle les généralisations sur la nécessité pour « l’Islam » d’accepter « la critique » se multiplient (cf. [Pierre Tevanian, « Injures et menaces : pas en notre nom ! » et Collectif Les mots sont importants, « Deux poids, deux mesures. À propos de l’inégalité de traitement entre les menaces de mort reçues par Robert Redeker et douze autres menaces de mort »). Deux pétitions de « soutien sans limites » (c’est-à-dire sans un mot de critique sur le racisme de Redeker) sont lancées par des intellectuels médiatiques (sur ces pétitions, cf. Pierre Tevanian, « La faute à Voltaire ? Quelques conclusions sur le racisme et la liberté d’expression » »).

Octobre 2006. Nouvelle offensive contre les sans-papiers. Le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy se prononce pour une « l’interdiction » des régularisations massives, et il appelle ses préfets à « accentuer » le rythme des reconduites à la frontière.

Octobre 2006. Réforme de la retraite des immigrés. Jean-Louis Borloo ajoute un amendement au projet de loi de finances 2007, permettant aux immigrés de toucher l’intégralité de leur retraite sans être obligés de résider en France. Jusqu’alors, hormis la retraite de base, transférable dans le pays d’origine, les retraités immigrés qui bénéficiaient d’une allocation spécifique via le fond de solidarité vieillesse devaient résider en France durant au moins neuf mois dans l’année. Il serait prévu, en accord avec la Sonacotra, que ces retraités puissent bénéficier d’une adresse permanente et se relayent dans les chambres ou studios qu’ils loueraient trois mois dans l’année. Au total, fait-on valoir au ministère, quelque 56 500 personnes touchant l’allocation de solidarité aux personnes âgées seraient concernées.

Octobre 2006. Opération « coup de poing » aux Mureaux. Suite à une altercation entre des jeunes et des policiers, une opération spectaculaire mobilisant une centaine de policiers est organisée sur la cité Bizet des Mureaux, en présence d’une trentaine de journalistes de presse, de radio et de télévision, prévenus pour l’occasion. Une fois passé l’effet « choc », le raid s’avère être une gigantesque bavure : un seul suspect est arrêté, des portes et du mobilier sont détruits par les policiers, des parents et de enfants sont insultés, bousculés voire frappés. Une journaliste de l’AFP ayant relaté cet aspect de l’intervention se retrouve, en représailles, boycottée et empêchée de travailler par la police et la justice du département : cf. « Une journaliste de l’AFP frappée d’ « interdiction professionnelle » (Saj-Unsa).

Octobre 2006. Emballement médiatique autour de l’agression d’une collégienne. Quatre collégiens lyonnais sont mis en examen pour avoir lancé des pierres sur une jeune fille. Une association prétendument laïque prend contact avec le quotidien Le Progrès deux jours après les faits, en affirmant qu’une élève a été frappée à coup de pierres parce qu’elle n’observait pas le ramadan. Trois journalistes traitent l’affaire, et rédigé un papier prudent, mais le quotidien fait sa une sur le sujet, en titrant : « Jeûne du ramadan : une collégienne agressée. ». L’emballement au niveau national est relativement limité, il est loin d’atteindre le niveau de « l’affaire du RER D », mais la version « islamisée » des faits sera malgré tout régulièrement évoquée sans être démentie dans des émissions de débat, alors même que le Parquet a indiqué, dès les premier jours d’enquête, que « le ramadan » n’a eu aucun rôle dans le déclanchement du contentieux, et que plusieurs des agresseurs n’observaient pas, eux non plus le ramadan.

Octobre 2006. Condamnation par la HALDE de la « préférence nationale » sur la carte « famille nombreuse » de la SNCF. La Haute Autorité de Lutte contre les discriminations et pour l’égalité préconise l’ouverture à tous les résidents du pays de la carte « famille nombreuse », réservée depuis 1924 aux « citoyens français ou originaires des colonies françaises ou des pays de protectorat » et depuis 1993 aux ressortissants européens.

Octobre-Novembre 2006. Affaire des bagagistes de Roissy. La préfecture de Seine-Saint-Denis leur habilitation à travailler en zone sous-douane à plusieurs dizaines d’employés travaillant à l’aéroport de Roissy – et ayant en commun d’être musulmans pratiquants et de porter une barbe, Cette mesure est dénoncée comme arbitraire par les syndicats, et onze employés déposent un référé au tribunal administratif de Cergy (Val-d’Oise). Ces employés ont été convoqués à la préfecture où on leur a demandé s’ils sont musulmans, s’ils sont pratiquants, si des employés font des prêches dans leur entreprises, et si oui quels sont leurs noms. Quelques jours après cette convocation, ils ont reçu une lettre de la sous-préfecture de Roissy leur signifiant le retrait de leur badge au vu « d’éléments de comportement et de moralité (les) concernant ». Une autre plainte pénale contre X est déposée dans pour discrimination auprès du procureur de la République de Bobigny au nom de la CFDT. La Haute autorité de lutte contre les discriminations (Halde) s’autosaisit de l’affaire en raison de « présomptions de discrimination ».

Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France (MPF), se félicite de cette annonce, et rappelle qu’il avait lui même « préconisé cette mesure » dans son livre Les Mosquées de Roissy. Il estime que « les faits lui donnent donc raison ». Dans son livre paru en avril, Philippe de Villiers affirmait en effet que des islamistes avaient infiltré les services de sécurité et pris le contrôle de zones entières à l’aéroport de Roissy où transitent bagages et passagers. Le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy justifie la mesure en déclarant : « Je ne peux pas accepter, a-t-il déclaré, que des gens qui ont une pratique radicale travaillent sur une plateforme aéroportuaire., et le préfet de Roissy déclare que « la majorité des employés concernés sont considérés liés à « des mouvances fondamentalistes à visée potentiellement terroriste ». ». Il suffit donc pour être privé de son emploi, d’être considéré (sans qu’aucun critère et aucun élément de preuve ne soit apporté par la préfecture) comme lié (sans que la nature du lien ne soit explicitée, ni l’étroitesse du lien établie) à des mouvances (ce qui signifie qu’il n’y a pas nécessairement d’appartenance à un réseau organisé) qualifiées par la préfecture de fondamentalistes (là encore sans qu’aucun nom d’organisation ni aucun critère transparent de « fondamentalisme » ne soit donné), elles mêmes considérées comme menaçantes non pas en fonction e leurs pratiques réelles mais en fonctions de leurs visées – ou du moins de leurs visées présumées, lesquelles sont selon la préfecture potentiellement terroristes… On fait aussi savoir aux employés renvoyés qu’ils n’ont « pas démontré qu’ils avaient un comportement ’insusceptible’ de porter atteinte à la sûreté aéroportuaire » – ce qui signifie clairement une présomption de culpabilité et une inversion de la charge de la preuve.

De rares éléments sont toutefois fournis par la préfecture. Le cas le plus inquiétant, pour les services de police, est celui d’un bagagiste français de 34 ans, qui aurait passé trois ans au Yémen où il aurait séjourné dans un camp d’entraînement militaire tenu par des islamistes. Mais la plupart des autres cas sont beaucoup plus flous : certains employés sont suspectés du fait de leur fréquentation de salles de prières considérées comme radicales, de leurs voyages religieux à l’étranger ou de leur engagement « salafiste ». Cela ne signifie pas qu’ils ont commis des délits ou qu’ils sont des terroristes en puissance, mais la préfecture invoque « le principe de précaution » et se retranche derrière la loi sur la sécurité intérieure (LSI, dite aussi « Loi Sarkozy ») pour justifier la non-divulgation des « éléments » dont il prétend disposer. Il invoque aussi « l’exception » introduite par la loi de 1978 sur l’atteinte à la sûreté de l’Etat, pour soutenir qu’« informer les individus serait à la fois contraire au bon sens et à la protection des sources de renseignements ».

La CGT convie le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), la Ligue des droits de l’homme, SOS-Racisme et la Cimade à réfléchir, le 29 novembre à Bobigny, à une action commune. Elle appelle à un rassemblement « le plus large possible pour défendre les libertés individuelles attaquées ». Après avoir rencontré deux fois les syndicats, le MRAP demande « la restitution des badges retirés par excès de pouvoir » et « l’ouverture immédiate de négociations pour l’obtention du respect du droit du travail » pour les employés des aéroports. Dans les semaines et même les mois qui suivent, une chape de silence s’abat sur cette « affaire », qui pose pourtant de graves questions sur la liberté de culte et le droit au travail. Aucun travail d’enquête poussé n’a à ce jour été réalisé et publié, ni dans la presse ni sous forme de livre. Cf. Mouvement des Indigènes de la République, « Bagagistes de Roissy : un racisme d’État ».

Novembre 2006. Débats parlementaires et manifestations contre le projet de loi Sarkozy sur la délinquance » Le ministre de l’Intérieur fait l’unanimité contre lui parmi les acteurs de prévention (travailleurs sociaux et sanitaires), les psychiatres et les magistrats. Il suscite aussi des critiques importantes parmi les élus, alors que le ministre de l’Intérieur veut faire du maire le « patron » de la prévention de la délinquance. Pour les éducateurs et les assistantes sociales, le « partage «  du secret professionnel remet en cause l’essence même de leurs métiers. Par ailleurs, une pétition intitulée « Non au zéro de conduite », lancée un an plus tôt, alors que commençaient à circuler des avant-projets de loi évoquant une prévention précoce des troubles de la conduite chez l’enfant, recueille plus de 200000 signatures. Le mouvement de protestation fait reculer le ministre mais la loi votée accroît les pouvoirs des maires et durcit les sanctions contre les mineurs délinquants et les multirécidivistes. Il prévoit également des sanctions dès l’âge de 10 ans et de la détention provisoire dès 13 ans.

Novembre 2006. Publication du « Baromètre de la discrimination » de l’Agence ADIA. Élaborée par le chercheur Jean-François Amadieu suivant la méthode du testing, l’enquête révèle que les candidats à un emploi d’origine maghrébine ont près de trois fois moins (2,7 fois mois) de chances d’être convoqués à un entretien d’embauche que les « Français de souche ». La discrimination par l’origine est ainsi la seconde la plus pratiquée par les entreprises françaises, juste derrière celle par l’âge (3 fois moins de chances pour les plus de 50 ans), et devant les discriminations par le handicap, le sexe et l’apparence disgrâcieuse. Plus le poste fait appel à des fonctions de direction, moins les chances du postulant d’origine maghrébine sont importantes. Alors qu’il reçoit 47% de réponses positives pour un emploi d’ouvrier, il n’en reçoit plus que 39% pour une profession intermédiaire, 30% pour un poste d’employé, et 17% pour un poste de cadre. Et tandis que les candidatures reçoivent 49% de réponses favorables dans la construction et 41% dans l’industrie, le chiffre tombe à 31% dans le tertiaire. Jean-François Amadieu conclut que « le diplôme initial n’est pas une protection. Même lorsqu’une catégorie d’emploi (soudeur, plombier) est en pénurie, cela ne créé pas d’appel d’air permettant d’atténuer la discrimination ».

Novembre 2006. Nouvelle affaire Georges Frëche. Le quotidien régional Midi Libre rapporte les propos du Président PS de la région Languedoc-Roussillon, Georges Frêche, au sujet de l’équipe de France de football : « Dans cette équipe, il y a neuf Blacks sur onze. La normalité serait qu’il y en ait trois ou quatre. Ce serait le reflet de la société. Mais là, s’il y en a autant, c’est parce que les Blancs sont nuls. J’ai honte pour ce pays. Bientôt, il y aura onze Blacks. ». Ces propos provoquent une condamnation unanime de la la classe politique. Bizarrement, Alain Finkielkraut, qui avait tenu les mêmes – et quelques autres bien pires – un an auparavant, reste demeure l’un des intellectuels les plus médiatisés de France

Décembre 2006. « Affaire Pascal Sevran ». Un journaliste de Nice-Matin rapporte un extrait du dernier livre de l’animlateur-chanteur Pascal Sevran, Le privilège des jonquilles : « Des enfants, on en ramasse à la pelle dans ce pays (le Niger) -est-ce un pays ou un cimetière ?- où le taux de fécondité des femmes est le plus élevé du monde, neuf enfants en moyenne par couple. Un carnage. Les coupables sont facilement identifiables, ils signent leurs crimes en copulant à tout va, la mort est au bout de leur bite, ils peuvent continuer parce que ça les amuse, personne n’osera leur reprocher cela, qui est aussi un crime contre l’humanité : faire des enfants, le seul crime impuni. ». Pascal Sevran refuse de s’expliquer, et il surenchérit même : « L’Afrique crève de tous les enfants qui y naissent sans que leurs parents aient les moyens de les nourrir. Je ne suis pas le seul à le dire. Il faudrait stériliser la moitié de la planète. ». L’animateur, ancien mitterrandiste récemment rallié à la candidature de Nicolas Sarkozy, reçoit le soutien de SOS Racisme, qui lui accorde une entrevue et propose de « lever le malentendu » en lui offrant la possibilité de réaliser un documentaire sur la famine en Afrique ! France 2 ne juge pas utile de suspendre son animateur. Cf. Alain Ruscio, « Banal Sevran ».

Notes

[1] Le 7 février, sur RTL

[2] « L’impératif place le coupable potentiel devant un dilemme : “L’immigration, tu l’aimes et tu l’acceptes, ou bien tu es raciste et traité comme tel.” L’Occidental soupçonné de “racisme”, terrifié à la seule perception vague de la mort sociale qui le menace, va donner des gages à ses accusateurs en se présentant comme un chaud partisan de l’immigration providentielle. Tel est le grand chantage des bien-pensants. Il a pour principal effet de transformer la politique en une impolitique, et, ce faisant, de désarmer les nations démocratiques face aux nouvelles menaces. »

« Travail Famille Patrie », Appel à faire barrage au candidat (…) Nicolas Sarkozy

Par Collectif Les mots sont importants, Mai 2007

Introduction

De la même manière que nous avons appelé à voter en 2002 pour le candidat de la droite contre celui de l’extrême droite, nous appelons à voter pour la candidate du centre (centre-droit ou centre-gauche, selon les appréciations), sans illusions sur son programme, mais sans hésitation, pour faire barrage à un nouveau candidat d’extrême droite – une extrême droite beaucoup plus dangereuse que celle de 2002 dans la mesure où elle est sur le point d’accéder au pouvoir.

Article

Qui se déclaré fier d’être surnommé « Sarkozy l’américain » ?

Qui a critiqué la position française de refus d’une intervention en Irak ?

Qui s’est vanté d’avoir appelé le gouvernement israélien pendant la dernière guerre du Liban, en lui demandant combien de temps il leur fallait pour « finir le travail » ?

Qui a pour témoin de mariage et parrain de son fils Martin Bouygues, PDG de TF1, qui se dit lié « comme un frère » à Arnaud Lagardère, PDG du groupe Hachette, qui intervient pour faire renvoyer un directeur de journal (Paris Match) qui ne lui convient pas et pour faire embaucher le journaliste qui couvrira sa campagne (sur Europe 1) ?

Qui a été pris plusieurs fois en flagrant délit de mensonge, par exemple en affirmant que Zied Benna et Bouna Traoré, les deux jeunes tués à Clichy-sous-Bois, étaient en train de réaliser un cambriolage ?

Qui a ensuite récidivé dans le mensonge en affirmant que la plupart des émeutiers étaient des multi-récidivistes, alors que toutes les enquêtes sociologiques, aussi bien que les rapports des Renseignements généraux, réfutaient cette version ?

Qui a traité de « racailles » des gens qui avaient pour seul tort d’habiter en banlieue, d’être jeunes, et de le conspuer durant son passage dans leur cité ?

Qui a déclaré qu’il allait « débarrasser la France » des voyous, et même les « faire disparaître », en jouant parfaitement sur les sous-entendus xénophobes de la formule « débarrasser la France » (« voyous » = étrangers à expulser) et les connotations meurtrières du mot « faire disparaître » (= « éliminer », « rayer de la carte »…) ?

Qui a repris le slogan lepéniste « la France, on l’aime ou on la quitte », en l’appliquant bien entendu aux seuls enfants d’immigrés non-blancs — puisque n’importe quel Français blanc peut dire du mal de la France sans être ainsi stigmatisé, et que Nicolas Sarkozy lui-même – car c’est évidement de lui qu’il s’agit – a déclaré aux Etats-Unis « se sentir parfois comme un étranger en France » (allusion à l’opposition de la majorité des Français à la guerre américaine en Irak), sans en tirer la conséquence pour lui : si je n’aime pas la France, je la quitte ?

Qui a multiplié les déclarations et allusions xénophobes, racistes et islamophobes, associant systématiquement le thème du droit des femmes à celui de l’immigration, comme si les immigrés étaient les seuls à menacer les droits des femmes ? Qui a multiplié les allusions à la polygamie et à l’excision, en les amalgamant à l’Islam ? Sans parler des références grossières à l’égorgement du mouton dans les baignoires…

Qui a affiché son soutien à la publication de caricatures anti-musulmanes dans Charlie Hebdo au nom de la liberté d’expression, alors que dans le même temps, il harcelait judiciairement un rappeur qui avait eu le malheur de simplement constater l’existence et l’impunité (avérée et vérifiable) des homicides commis par des policiers contre des « jeunes des quartiers » ? Qui a défendu le droit de publier de caricatures islamophobes, tout en faisant voter des lois faisant de l’outrage public à La Marseillaise ou au drapeau national un blasphème, puni de milliers d’euros d’amende et même de prison ?

Qui déclarait déjà en 1998 : « ça ne dérange pas de débattre de la préférence nationale puisqu’elle est déjà à l’œuvre dans la fonction publique » ?

Qui a ouvert sa campagne sur le thème de la valorisation du « travail » (sans revalorisation des salaires) et sur la dénonciation des « assistés » ?

Qui a conclu sa campagne sur une charge hyper-violente contre « mai 68 » et la « fin des repères », ainsi qu’une défense de « la famille », valorisant la cellule familiale comme seule entité collective fondatrice de la société, et comme seul espace de solidarité (cf. sa politique sur la suppression des droits de succession) ? Qui a refusé l’ouverture du mariage et de la parentalité aux homosexuels, au nom là encore de sa « conception de la famille » ?

Qui, entre ces deux moments, « Travail » et « Famille », a mené une campagne extrêmement violente sur la « fierté d’être français », le « refus de la repentance », et même la fierté de l’œuvre réalisée par la France dans ses colonies ? Qui a décliné la thématique de « l’identité nationale » menacée par l’immigration, au point de déclarer qu’il faille créer un « ministère » réunissant les deux domaines ?

Bref : qui a articulé toute sa campagne, avec un caractère explicite dans le mimétisme jamais atteint par la droite française depuis la Libération, sur le tryptique du Maréchal Pétain :

« Travail Famille Patrie »

Avec y compris la même rhétorique mêlant biologisme (cf. les déclarations sur le caractère génétique de l’homosexualité et de la pédophilie) , « vitalisme » et nationalisme – « La haine de la France, c’est la haine de la vie », déclare par exemple Nicolas Sarkozy, dans la plus pure tradition de la droite pro-nazie des années 30-40.

L’œuvre législative passée de Sarkozy est tout aussi éloquente, surtout quand on l’entend dire que ce n’est qu’un début et qu’à l’avenir, s’il est élu, il ira beaucoup plus loin : atteintes sans précédent au droit d’asile et aux droits fondamentaux des immigrés, démantèlement de l’ordonnance de 1945 sur la protection des mineurs, atteinte aux libertés publiques et mise en place d’un État policier.

Bref : Nicolas Sarkozy n’est pas un « homme de droite » comme les autres. Il n’est pas un « libéral » comme les autres : ses valeurs, son vocabulaire, son programme, font vraiment apparaître une Ségolène Royal, ou même un Jacques Chirac, comme des sociaux-démocrates. Par ses idées en matière de politique économique et « sociale », par la force de frappe dont il dispose de par ses alliés dans le monde médiatique, et plus largement dans le monde patronal (son propre frère Guillaume Sarkozy a été vice-président du MEDEF), Nicolas Sarkozy fait peser une menace sur l’État redistributeur, les droits sociaux et les services publics, qui ferait de son passage aux affaires l’équivalent des épisodes Ronald Reagan (aux Etats-Unis), Margaret Thatcher (au Royaume Uni) ou Silvio Berlusconi (en Italie).

Sarkozy n’est pas non plus un « républicaniste paternaliste », « néo-colonialiste » voire « raciste-républicain » comme les autres : là encore, il fait apparaître le paternalisme « à la socialiste » (avec ses variantes le « fraternalisme » à la SOS Racisme, et le « maternalisme » à la « Ni putes ni soumises »), ou même celui de la droite, comme des moindres maux, tant, là encore, toute son attitude, son vocabulaire, ses déclarations belliqueuses, son œuvre législative et son programme, sont lourds de menaces sur les droits restants, et même la sécurité et l’intégrité physique des immigrés et des Français non-blancs.

Pour toutes ces raisons, sans être dupes des « insuffisances » (c’est un euphémisme), et même de la complicité du camp d’en face (la gauche socialiste) dans les reculs de l’État social, le renforcement de l’État policier et la gestion néo-coloniale de « l’immigration », de la même manière que nous avons appelé à voter en 2002 pour le candidat de la droite contre celui de l’extrême droite, nous appelons à voter pour la candidate du centre (centre-droit ou centre-gauche, selon les appréciations) pour faire barrage à un nouveau candidat d’extrême droite – une extrême droite beaucoup plus dangereuse que celle de 2002 dans la mesure où elle est sur le point d’accéder au pouvoir.

Le mal-être blanc (Première partie),

Le mal-être raciste

 

Par Pierre Tevanian, 11 février

Introduction

Ce texte, le premier que j’écris à la première personne, est le résultat d’une sollicitation des Indigènes de la République, pour une intervention à leur « Parlement anticolonialiste » d’octobre 2006. Après deux « indigènes » noirs et arabes répondant respectivement aux questions « Qu’est-ce qu’être noir dans la France de 2006 ? » et « Qu’est-ce qu’être arabe dans la France de 2006 ? », je devais en bonne logique répondre à la question « Qu’est-ce qu’être blanc dans la France de 2006 ? »…

Article

L’une des raisons pour lesquelles cette proposition m’a paru intéressante est son caractère déconcertant et difficile : jamais jusqu’à un passé récent je ne m’étais posé une telle question, car jamais on ne m’avait amené à me la poser. C’est du reste la première réponse que l’on peut apporter :

1. Être blanc, c’est ne pas avoir à se poser la question « qu’est-ce qu’être blanc ? », ne pas avoir, contrairement aux noirs, arabes et autres non-blancs, à s’interroger sur soi-même, son identité et la place qu’on occupe dans la société, parce que cette place va en quelque sorte de soi.

Du moins cette place va de soi dans la mesure où, en plus d’être blanc, je suis de sexe masculin, hétérosexuel, et d’origine sociale aisée. À peu près tout ce que je vais dire sur ce qu’est être un blanc peut s’appliquer à être un hétéro, être un mec ou être un bourgeois.

Etre blanc n’est en effet pas simplement une affaire de couleur de peau. Jack Lang ou Jacques Séguéla par exemple ont le teint plus mat que beaucoup d’Arabes, d’Antillais ou de métis, mais ce sont eux les blancs. Être blanc ne signifie pas simplement avoir la peau claire, mais plutôt : ne pas être identifié comme un noir, un arabe, un asiatique un turc, un musulman, bref : ne pas être un indigène. Être blanc ne veut rien dire d’autre que : ne pas porter certains stigmates – d’où une seconde réponse :

2. Être blanc, c’est avant tout ne pas subir la discrimination comme les non-blancs la subissent. Ce n’est pas avoir une certaine couleur mais occuper une certaine place – un certain rang social.

Blanc n’est en effet pas une catégorie raciale, mais une catégorie sociale. La race est, comme la classe et le sexe, une construction sociale, et le racisme, comme la domination économique et l’oppression sexiste, s’incarne dans une souffrance sociale : ne pas trouver d’emploi ou de logement parce qu’on est noir ou arabe, être exclu de l’école parce qu’on porte un voile, etc. La « question raciale » n’est donc pas dans un rapport d’altérité avec la « question sociale » : elle en est une composante. C’est tout l’intérêt d’un mouvement comme le mouvement des indigènes de la république que de l’avoir souligné : loin d’ethniciser le social et la politique, comme on le leur reproche, les Indigènes font exactement le contraire : ils socialisent et politisent la race – au sens où, d’un ordre symbolique et social racisé, ils proposent une analyse sociale et politique.

Être blanc, pour des raisons multiples qui devraient paraître évidentes à tous mais ne le sont pas et que je tâcherai d’évoquer, est plus confortable qu’être non-blanc. Mais il existe pourtant un « mal être blanc », ou plutôt diverses formes de mal-être blanc. J’emploie cette formule en clin d’oeil à deux livres de Dominique Vidal : Le mal-être juif et Le mal-être arabe. Indépendamment de l’intérêt – réel – de ces livres, j’ai toujours éprouvé un certain malaise, lié à leurs titres, car pour ma part, le plus urgent était de parler du mal-être blanc. J’entends par là que les Blancs sont malades d’une maladie qui s’appelle le racisme et qui les affecte tous, sur des modes différents, même – j’y reviendrai – lorsqu’ils ne sont pas à proprement parler des racistes, que ce racisme consiste en une oppression systémique aux dépens par exemple des arabes, et que c’est cette oppression raciste qui engendre chez celles et ceux qui la subissent ce fameux mal-être arabe dont parle Dominique Vidal.

Voilà donc un premier mal-être blanc. Une première maladie, qui s’appelle tout simplement le racisme, dont le stimulus extérieur est toujours le même : le noir, l’arabe, le musulman, bref les non-blancs, ou plus précisément les non-blancs lorsqu’ils se pensent, s’expriment et se comportent comme des égaux. Car c’est bien la prétention à l’égalité, et non pas une simple différence de couleur, qui littéralement rend malade un nombre considérable de blancs, petits et grands [1]. Cette maladie se traduit par des symptômes divers, qui peuvent s’apparenter entre autres à la névrose obsessionnelle, la phobie, la psychose, les maux d’estomac (les fameux problèmes d’assimilation), la constipation, les vomissements, les convulsions ou les crises de nerf. Cette forme exacerbée du mal-être blanc, dans lequel un Le Pen, un De Villiers, un Michel Houellebecq, un Max Gallo, un Alain Finkielkraut, un Philippe Val ou un Robert Redeker puisent leur inspiration, j’ai pour ma part la prétention de l’avoir dépassée – même si l’emprise des préjugés racistes et leur réactivation politique et médiatique quotidienne exige une vigilance de tous les instants.

Mais j’ai eu l’occasion de connaître un autre mal-être blanc : celui des antiracistes.

Le mal-être blanc (Deuxième partie),

Le mal-être anti-raciste

 

Par Pierre Tevanian, 2 janvier

Introduction

Il y a un mal-être raciste mais il y a aussi un autre mal-être blanc : celui des antiracistes. Dans la gauche dite antiraciste, je suis en effet tombé sur des gens qui devenaient littéralement malades lorsqu’on les qualifiait de blancs. Ils manifestaient donc un mal-être blanc au sens le plus littéral – puisque c’est le simple fait d’être blancs, ou plus précisément identifiés comme tels, qui provoquait tout le mal…

Article

Première partie : Le mal-être raciste

Qu’on m’entende bien : je ne parle pas de gens qui prendraient mal le fait d’être traités de « petits blancs », ce qui serait compréhensible étant donné qu’il s’agit d’une injure politique ; je parle de gens qui s’offusquent du seul fait d’être qualifiés de « blancs », sans que ce constat – car c’est un constat : ils sont blancs – ait la moindre intention injurieuse. J’ai été surpris par exemple de la violence des réactions lorsque j’ai fait remarquer que certains plateaux télévisés étaient composés à 100% de blancs, ou quand j’ai décrit l’assistance d’un meeting des Ni putes ni soumises comme une assemblée blanche.

Cela s’est reproduit au MRAP, dont j’étais membre et que j’ai fini par quitter, où l’on m’a plusieurs fois accusé de racisme ou de dérive ethniciste pour avoir simplement constaté – et problématisé – le fait que les assemblées du MRAP sont quasi-totalement blanches. On dit que lorsque le sage montre la lune, le fou regarde le doigt, et j’ai en l’occurrence la prétention d’avoir été le sage : j’ai pointé du doigt une discrimination systémique flagrante à l’encontre des non-blancs (le fait qu’ils sont non-représentés ou sous-représentés, y compris au sein d’une association antiraciste), et mes adversaires au sein du MRAP ont été les fous qui regardaient le doigt en me répondant très sérieusement que c’était moi le raciste – raciste contre les blancs présents dans la salle.

Voilà donc ce que j’appelle le second mal-être blanc : il existe une catégorie de blancs qui sont prêts à faire des efforts de solidarité avec les non-blancs, mais qui ne supportent pas que soient contesté leur privilège, leur monopolisation de la juste cause antiraciste, ou en tout cas qui ne supportent pas d’être qualifiés de « blancs ».

Ce qui est insupportable est d’abord le simple fait d’être particularisé, parce que nous avons été élevés depuis le berceau dans l’idée que nous représentons l’universel, l’homme tout court, l’homme achevé, l’homme complet, l’homme-même. A tel point d’ailleurs qu’on parle des gens « de couleur » pour parler des noirs, des arabes et des asiatiques, mais pas de nous mêmes – comme si nous n’avions pas, nous aussi, une couleur : blanc !

Ce qui peut être insupportable, c’est également de se représenter comme des privilégiés ou des dominants. C’est pourtant la vérité, mais cette vérité est insupportable – et cette remarque vaut là encore aussi bien pour des hommes, des hétéros et des bourgeois [1].

Cette seconde manière de vivre sa condition blanche, sur le mode de la dénégation : « Je ne suis pas un blanc, nous sommes tous des êtres humains, les races n’existent pas. », est sans doute la plus répandue. Elle peut se résumer par la formule suivante :

« Il n’y a pas de différence entre blancs et noirs »

Cet énoncé est à la fois vrai et faux – ou plus exactement, il est vrai abstraitement et concrètement faux :

- ce qui est vrai est que les races n’existent pas en tant que réalité biologique, pas plus que les ethnies ou les cultures en tant qu’essences homogènes ;

- ce qui est faux est de nier toute existence à « la race ».

En effet, si les races n’existent pas en tant que réalités biologiques, elles existent bel et bien en tant que croyance collective, et cette croyance se répercute dans la réalité sous la forme de paroles et d’actes – injures, discriminations – qui font qu’être blanc et être noir sont deux expériences très différentes.

En d’autres termes :

- il est vrai que nous ne sommes des noirs, des arabes ou des blancs – c’est-à-dire des êtres qui se réduisent à une couleur ou à une origine – que dans le regard de l’autre ;

- mais une fois cette évidence posée, le problème demeure, dans la mesure où toute l’existence humaine est une existence sociale, une existence avec les autres, une existence tout entière produite par les relations que nous tissons avec les autres, donc une existence conditionnée par le regard de l’autre.

On pourra donc toujours dire qu’entre blanc et noir, il n’y a pas de différence, mais entre blanc et noir, au-delà de la différence réelle ou supposée, il y a l’inégalité. Et c’est le déni de cette inégalité, ou plutôt l’écoeurement devant ce déni, qui m’a fait accepter avec un certain enthousiasme la question que me posaient les Indigènes de la République.

Ce second mal-être blanc, ce refus d’être nommé « blanc », n’est pas non plus le mien. Je ne me souviens pas m’être jamais mis en colère du simple fait qu’on m’ait qualifié de blanc – même si bêtement, parce que programmé ainsi, il est arrivé que cela me « fasse bizarre ».

Il m’arrive même, de plus en plus, de me qualifier moi même de blanc, parce que telle est bien ma couleur – et surtout tel est mon rang social, mon privilège.

Troisième partie : Mon propre mal-être

Quatrième partie : Que faire de ce qu’on a fait de nous ?

Post-scriptum

Une première version de ce texte, nettement plus courte, a été publiée en décembre 2007 dans le mensuel L’indigène de la république

Le mal-être blanc (Troisième partie),

Mon propre mal-être

 

Par Pierre Tevanian, 2 janvier

Introduction

J’en viens à un troisième mal-être blanc, que je ressens profondément celui-là : le mal-être des blancs que l’appel des Indigènes n’a pas rendus malades, le mal-être des blancs que ne rend pas malade le fait d’être nommés « blancs ». Car si être nommé blancs – et l’être par des non-blancs – ne nous rend pas malades, nous avons pourtant, nous aussi, notre propre maladie…

Article

Première partie : Le mal-être raciste

Deuxième partie : Le mal-être anti-raciste

Une première manière de parler de ce mal-être est la manière bête et méchante de nos ennemis :

« Haine de soi »

« Complexe »

« Culpabilité post-coloniale »…

Un responsable national du MRAP a aussi jugé pertinent et spirituel d’écrire que j’étais

« un bounty à l’envers : blanc à l’extérieur, noir ou arabe à l’intérieur, ou du moins se rêvant noir ou arabe, avec en prime un voile sur la tête. » [1]

Ce registre est assez classique chez tous les racistes : c’est l’idée banale selon laquelle le blanc qui se solidarise avec les noirs en lutte est un « négrophile », voir un « lécheur de nègres » comme on le disait aux Etats Unis à l’époque des droits civiques [2], ou que celui qui se solidarise avec des musulmans est « islamophile ». On peut donc, si on y tient, me qualifier d’islamophile, de lécheur de nègres ou même de suceur de bites de barbus [3] mais il se trouve que ce n’est pas ça. Il se trouve aussi que je ne me sens pas coupable des crimes d’arrière-grands parents colons qu’au demeurant je n’ai pas. Mon mal-être blanc est d’une autre nature. Il est lié à ce que c’est qu’être blanc, en France, en 2006.

Parce qu’être blanc en France, en 2006, en un mot, c’est être un dominant – même si, comme pour tout dominant, être blanc c’est aussi être élevé dans l’idée que l’on n’est pas dominant, que l’on est comme tout le monde, qu’on vit dans une société globalement égalitaire, et que notre réussite n’est que le fruit de nos dons et de nos efforts personnels. D’où une troisième réponse :

3. Etre blanc c’est être élevé dans cette double imposture : un privilège exorbitant, et la dénégation de ce privilège.

Une imposture dont on ne peut s’extraire que difficilement et imparfaitement, par une ascèse de tous les instants, en se mettant à l’écoute et en se laissant bousculer par des non-blancs – de la même manière qu’on s’extrait, tout aussi difficilement et tout aussi partiellement, de sa condition de mec, d’hétéro ou de bourgeois.

Le privilège blanc

Pour donner un aperçu concret de ce privilège blanc, je partirai d’une expérience personnelle. J’ai été amené, au fil de divers engagements, à écrire (dans des journaux, dans des livres, sur internet) à propos des violences policières et de leur impunité, de l’occultation du passé colonial (et notamment du 17 octobre 1961) et de la loi antivoile. Sur chacune de ces trois questions, j’ai vécu une expérience similaire : je me suis retrouvé dans cette situation assez gênante où des personnes directement concernées par ces questions – des descendants de colonisés, des gens dont les proches ont été victimes de violences policières, des filles voilées ou leurs frères et sœurs – me remerciaient d’une manière qui m’apparaissait démesurée ou paradoxale. J’entends par là que, oralement, par lettre ou par mail, ces gens me disaient en substance deux choses contradictoires : d’abord ils me remerciaient infiniment, comme on remercie en principe celui qui nous a sortis de l’erreur et qui nous a apporté un savoir et une intelligence du réel que nous n’avions pas avant de le lire ; puis, juste après, ils me disaient que j’étais dans le vrai, mais à un point que je ne soupçonnais pas, car ils savaient, eux, pour la vivre, que je n’avais fait qu’effleurer la situation de violence qui leur était faite.

Ces personnes me remerciaient donc comme si je leur apprenais tout et dans le même temps elles me signifiaient que je ne leur apprenais rien. Elles me signifiaient même que c’étaient elles qui avaient des choses à m’apprendre. Bref : elles me signifiaient, sans m’en tenir rigueur, bien au contraire [4], que mes écrits ne valaient pour elles pas tant pour ce qu’ils disaient que pour le fait que c’était moi, un blanc, qui parlait. Ce que ces personnes trouvaient dans mes textes n’était pas de l’ordre de la connaissance mais de la reconnaissance. Ces textes ne venaient pas combler un manque de savoir, ils levaient – ou contribuaient à lever – un interdit. Certains me demandaient même, purement et simplement, de parler à leur place. Et dans tous les cas, que ce soit pour me demander de parler ou pour simplement me remercier d’avoir parlé, on me disait, parfois indirectement, parfois explicitement :

« Quand c’est vous qui le dites ce n’est pas pareil ».

Et plus explicitement encore :

« Moi je ne peux pas le dire, si je le dis on me dit que je suis parano, que je suis dans la victimisation »

Ou encore (dans le cas de l’affaire du voile) :

« Si moi je le dis on croit que c’est du double discours ».

J’ai définitivement compris, à partir de ces expériences, que j’étais un blanc, et qu’

4. Être blanc c’est être légitime, crédible, pris au sérieux, comme ne peuvent pas l’être des non-blancs.

Être légitime

Là encore, je pourrais aussi parler, en des termes voisins, de ce que signifie, dans la France d’aujourd’hui, être hétérosexuel, de sexe masculin et d’origine bourgeoise. Il y a beaucoup de points communs avec le statut de blanc, et notamment celui-ci : quand on a l’une de ces propriétés, et a fortiori quand on les a toutes, on est légitime. J’entends par là

- qu’on se sent autorisé à penser, à parler, à viser des objectifs élevés, des diplômes et des professions prestigieuses

- qu’on bénéficie ensuite de davantage de ressources pour y parvenir

- que l’on rencontre moins d’obstacles.

Alors que, lorsqu’on est une femme, un homo, un prolo, un noir, un arabe, le simple fait de s’autoriser à penser, imaginer, prétendre à tel ou tel titre de prestige, est une conquête qui exige des efforts considérables. Ce que mon expérience de mec hétéro blanc fils de prof a de spécifique, quand je la confronte à celle de tous les homos, de tous les prolos, de toutes les femmes ou de tous les non-blancs que j’ai rencontrés dans mon existence, c’est avant tout cela : je n’ai pas le souvenir d’avoir eu un jour de véritables doutes sur le bien-fondé de mes ambitions scolaires, professionnelles, intellectuelles, et même existentielles. Contrairement à un non-blanc, je n’ai jamais eu à me battre contre l’idée que telles ou telles études, telle ou telle ambition, tel ou tel métier, telle ou telle activité – par exemple étudier la philosophie, l’enseigner, publier des textes, des articles, des livres, ou parler en public comme j’ai pu le faire au « Parlement des Indigènes » – ce n’était pas pour moi. Je ne me suis même jamais vraiment posé la question.

Je crois pourtant être quelqu’un qui se pose des questions. Mais pas celle-là. Je ne crois pourtant pas être, comme individu, quelqu’un de particulièrement sûr de lui ni de particulièrement prétentieux. Mais justement, être blanc c’est cela : parce que je suis blanc, je n’ai pas besoin d’avoir ou de développer, en tant qu’individu, ces traits de personnalité. Je n’ai pas à être quelqu’un de particulièrement prétentieux, mon statut de mec blanc hétéro fils de prof le fait pour moi. Je n’ai pas à être quelqu’un de particulièrement sûr de lui ou vaniteux pour m’autoriser à penser ou parler : mon statut d’hétéro blanc fils de prof suffit à m’autoriser à peu près tout. Je n’ai pas à être quelqu’un de particulièrement ambitieux pour ambitionner les plus hautes études, les plus hautes carrières : mon statut de bourgeois blanc hétéro m’amène à les ambitionner « tout naturellement ». Le grand bénéfice personnel que me procure cette république bourgeoise, raciste et hétérosexiste dans laquelle je suis né et dans laquelle je vis encore, le bénéfice qu’elle procure à n’importe quel bourgeois blanc de sexe masculin et de tendance hétérosexuelle – et qu’elle ne procure pas moins au plus antiraciste et au plus antisexiste qu’au plus raciste et au plus hétérosexiste – c’est celui-là :

- je peux tout ambitionner sans même m’abaisser à devenir « un ambitieux »

- je peux gagner beaucoup sans m’abaisser à devenir « un gagneur »

- une carrière m’est ouverte même si je ne suis pas « un carriériste »

- je peux « arriver » à quelque chose sans pour cela devoir être « un arriviste ».

On m’objectera le fameux mérite. Comme Alain Finkielkraut passe son temps à le répéter,cette république ne m’a pas tout donné : j’ai dû travailler pour réussir mes études, mes examens, mes concours de recrutement, ou pour écrire des livres acceptés par des éditeurs. Mais je sais aussi que pour réussir le même type de parcours, un non-blanc, comme une femme, comme un prolo, comme un homo, doit mobiliser deux fois plus de qualités individuelles. Ce qui peut se dire autrement : je dois mobiliser deux fois moins. J’ai dû travailler beaucoup pour réussir tout ce que j’ai réussi, mais deux fois moins que des prolos, des femmes ou des non-blancs.

Ou si l’on croit aux dons naturels plutôt qu’au travail : il a bien fallu que je sois naturellement doué pour réussir ce que j’ai réussi, mais deux fois moins doué que les non-blancs qui ont réussi les mêmes choses.

J’ai dû faire deux fois moins d’efforts pour réussir ce que j’entreprenais, mais auparavant j’avais déjà dû faire dix fois moins d’efforts pour seulement penser à l’entreprendre, pour m’autoriser à avoir ces aspirations. Pour s’autoriser la même chose, un non-blanc, comme une femme, un homo, un prolo, doit développer une personnalité particulière, avec des qualités ou des défauts particuliers. Il doit être tout ce que je n’ai pas eu à être : exceptionnellement intelligent, courageux, persévérant, confiant, inébranlable, ou bien prétentieux, ambitieux, arriviste, ou encore téméraire ou enfin complètement fou. Être un bourgeois blanc hétérosexuel me met à l’abri de cette folie.

Quatrième partie : Que faire de ce qu’on a fait de nous ?

Post-scriptum

Une première version de ce texte, nettement plus courte, a été publiée en décembre 2007 dans le mensuel L’indigène de la république.

Le mal-être blanc (Quatrième partie),

Que faire de ce qu’on a fait de nous ?

Par Pierre Tevanian, 2 janvier

Introduction

Cette dernière partie récapitule les trois grandes modalités sous lesquelles la condition blanche peut être vécue : l’adhésion, la dénégation ou la conscientisation – laquelle peut être vécue à son tour sous trois modalités : le cynisme, la mauvaise conscience ou la traîtrise. Par élimination, je choisis la traîtrise, voici pourquoi.

Cette condition blanche que je viens d’évoquer, chaque blanc a le « choix » [1] de le vivre sous différents modes, impliquant chacun une forme spécifique de mal-être – surtout lorsque, officiellement, notre système de valeurs se fonde sur la liberté l’égalité et la fraternité. Trois grandes options sont possibles :

- l’adhésion, qui consiste à faire corps avec son rôle de blanc, sans la moindre distance, le moindre recul, la moindre réflexivité, et à mépriser tranquillement les non-blancs ; mais alors le mal-être nous rattrapera forcément, sous la forme d’une peur panique, à chaque fois que des non-blancs relèvent la tête et viennent nous rappeler qu’ils existent, qu’ils sont là et qu’ils sont nos égaux.

- la dénégation (« il n’y a pas de couleurs, blanc et noir c’est pareil, il n’y a qu’une race la race humaine ») ; mais là encore le mal-être nous rattrape, à chaque fois que quelqu’un vient nous mettre sous les yeux nos privilèges de blanc, à chaque fois que quelqu’un nous appelle « blanc », à chaque fois que le mot « blanc » est prononcé.

-  la conscientisation, qui consiste à assumer pleinement sa condition de blanc, en considérant que le blanc n’existe certes pas comme race au sens biologique du terme mais existe bel et bien comme croyance et comme rang social.

Cette prise de conscience ouvre à son tour sur trois modes d’existence – sur lesquels on peut se fixer, mais entre lesquels on peut aussi hésiter ou naviguer, sans forcément en avoir une pleine conscience et une pleine maîtrise :

- La première possibilité, plutôt rare, est le cynisme :

« Je sais que j’occupe une place privilégiée, je sais que je n’ai eu qu’à naître blanc (comme, sur d’autres plans, je n’ai eu qu’à naître mec, hétéro, bourgeois) pour occuper cette place privilégiée, je jouis de mon privilège et tant pis pour les non-blancs ; la liberté, l’égalité et la fraternité, je sais que c’est du vent, mais la conscience de cette imposture ne m’empêche pas de vivre ».

- Plus fréquente est la seconde option : la mauvaise conscience, qui ne fait guère avancer la situation des non-blancs mais me paraît, à tout prendre, une posture subjective moins écoeurante que la bonne conscience et l’arrogance qui prédominent dans ce pays, jusque dans les milieux progressistes et antiracistes.

- La dernière solution, enfin, consiste à être autant que possible aux côtés des sans-papiers, des filles voilées exclues de l’école, des émeutiers emprisonnés, de tous ceux qui luttent contre l’impunité policière, des Indigènes de la république… – à être en somme partout où des non-blancs se réunissent pour détruire la domination blanche.

Cette dernière option est à mes yeux la meilleure. Elle consiste à être non pas un blanc honteux ou un blanc complexé, comme des adversaires m’accusent de l’être, mais un traître blanc. Il ne s’agit pas de détester sa couleur ou de détester les siens [2], mais de détester son privilège, et le système social qui le fonde.

Éloge de la traîtrise

Cette traîtrise est pour moi la meilleure solution. Le passage à l’ennemi est certes immoral lorsqu’on est issu de classe dominée et qu’on choisit de collaborer avec la classe dominante ; mais c’est un acte moral, le seul acte moral possible lorsqu’on est issu de la classe dominante et qu’on ne veut vivre ni dans le mensonge, ni dans le cynisme, ni dans l’impuissance et la mauvaise conscience.

Une telle conclusion laisse bien sûr en suspens une question énorme : celle des modalités concrètes de la traîtrise. De nombreux problèmes pratiques se posent, comme le problème complexe que certains ont appelé « la place des blancs » dans la lutte d’auto-émancipation des non-blancs. Cette place est tout aussi problématique que celle des hommes dans le mouvement féministe, celle des hétéros dans le mouvement homosexuel ou celle des bourgeois dans le mouvement ouvrier, et si un soutien et des actions en commun peuvent être nécessaires, des moments de non-mixité le sont tout autant voire davantage  [3]. Une série d’écueils menace sans cesse :

- confondre soutien, participation et leadership ;

- confondre identification partielle et identification totale, se croire arabe, noir, musulman, sans-papiers ou émeutier quand on ne l’est pas soi même et qu’on ne subit pas soi même les discriminations qui vont avec [4] ;

- « prendre la grosse tête », se complaire dans la posture du « juste », tirer un profit symbolique – voire matériel – excessif de la reconnaissance des non-blancs et de l’admiration des « blancs conscients ».

Il faut au contraire accepter de se voir renvoyer à la figure son statut de blanc de la part de non-blancs soucieux de nous rappeler cette réalité que nous avons toujours tendance à oublier ou à mésestimer : que ce sont eux qui morflent et pas nous. Bref, une fois prononcés les mots traîtrise, passage à l’ennemi, lutte politique pour la destruction de la domination blanche, tout reste à dire, à faire, à construire. Les difficultés, les problèmes, les contradictions, ne manquent pas, et le mal-être nous accompagne de bout en bout, sous de multiples formes :

- l’épuisement d’un combat où l’on est avec David contre Goliath

- le découragement

- la nécessité épuisante d’un perpétuel retour sur soi,

- les remises en question, les non-blancs qui parfois injustement, souvent à juste titre, nous reprochent des « réflexes de blancs » – une certaine aisance, une certaine assurance, une certaine facilité à prendre la parole quand d’autres n’arrivent pas à la prendre – dont nous ne sommes jamais complètement débarrassés

- une partie de la tension du rapport de domination blanc / non-blanc qui se répercute nécessairement « en interne » malgré le travail militant en commun…

« La place des blancs ? Payante ! »

Cette réponse qu’un ami non-blanc [5] avait faite en mai 2005 lors de la première « Agora des indigènes de la république » à Nanterre n’est pas une simple plaisanterie. Elle signifie d’abord que la place d’un blanc au sein ou aux côtés d’un mouvement de non-blancs en lutte contre la domination blanche n’est pas gratuite, qu’elle n’est ni acquise ni confortable, parce qu’il existe un contentieux ancien et profond entre les militants non-blancs et leurs « amis » blancs, et que ce contentieux pèse forcément – et légitimement – sur la relation de compagnonnage politique, sous la forme notamment d’un soupçon de paternalisme ou – pour reprendre la formule d’Aimé Césaire – de fraternalisme [6].

La place payante signifie aussi que les autres blancs – ceux qui croient en leur supériorité et font corps avec leur privilège, mais aussi ceux qui dénient ce privilège et professent qu’il n’y a « pas de races » – supportent mal notre trahison et nous la font payer. Le prix n’est pas nécessairement très élevé, on peut en rester à de simples quolibets – ceux que j’ai déjà évoqués : « complexe », « culpabilité postcoloniale », « bounty à l’envers », « islamophile », « suceur de bite de barbu », « dhimmi », « collabo » – mais il est parfois plus élevé : calomnies, cabales, ostracisme…

La place des blancs est enfin payante en un tout autre sens, à la fois plus positif et malgré tout piégeant : l’effort de remise en question et l’investissement militant aux côtés des non-blancs sont des « efforts payants », ils sont payés en retour par des gratifications essentiellement symboliques – notamment cette reconnaissance énorme que nous renvoient les non-blancs avec qui nous luttons, qui monte facilement à la tête et dans laquelle nous pouvons aussi nous perdre.

Bref : je sais que cette manière-là de vivre ma condition de blanc me pose une multitude de questions auxquelles je n’ai pas de réponse et de problèmes auxquels je ne suis pas préparé. Mais je sais aussi qu’il y a une joie dans la lutte, et parmi toutes les manières de vivre ma condition blanche, c’est celle-là que je choisis, par élimination, parce que toutes les autres me dégoûtent.

Post-scriptum

Une première version de ce texte, nettement plus courte, a été publiée en décembre 2007 dans le mensuel L’indigène de la république.

Textes de Pierre Tevanian


-->
-->
-->

Réagir : envoyer un mail

Notes

[1] Par choix j’entends simplement l’existence d’une pluralité d’options possibles. Mais il ne s’agit pas – les guillemets sont là pour le rappeler – d’un pur choix rationnel, opéré par une conscience souveraine, détachée de tout déterminisme. Au contraire, l’option que chaque blanc « choisit » est largement déterminée par les univers sociaux dans lesquels il a été socialisé et dans lesquels il évolue, par les rencontres ou les influences extérieures, et par ses positions au sein des autres rapports de domination (riche /pauvre, homme /femme, hétéro /homo…).

[2] Aux sales cons qui, notamment au MRAP, me traitaient de blanc complexé, de « bounty à l’envers » ou de raciste anti-blanc, j’ai souvent eu envie de répondre : « Mais pas du tout, vous savez, j’ai des amis blancs ».

[3] Cf. Christine Delphy, La non-mixité : une nécessité politique

[4] Par identification partielle j’entends par exemple le fait que mon engagement contre l’exclusion des élèves voilées m’a valu d’être « associé » aux filles voilées et aux « islamistes », et de me retrouver, pour la première fois de mon existence, sinon porteur d’un stigmate, du moins précédé d’une mauvaise réputation et sommé de me justifier en permanence. Mais cette identification « par le camp d’en face » ne me permet pas de m’identifier moi même aux musulmans stigmatisés – et encore moins aux filles voilées – dans la mesure où la mauvaise réputation qui m’a été faite depuis cet engagement est moins infâmante et surtout beaucoup plus circonscrite dans l’espace et dans le temps. La différence de nature entre « ma stigmatisation » et celle des non-blancs, en l’occurrence des musulmans, réside dans le fait que j’ai toujours eu, en tant que blanc, la possibilité de me retirer, momentanément ou définitivement, dès lors que la pression liée aux injures, aux attaques ou à la nécessité permanente de se justifier devenait trop pénible. Une telle « porte de sortie » n’existe tout simplement pas pour les musulman-e-s, comme elle n’existe pas pour les noir-e-s ou les arabes, qui sont exposés à la stigmatisation, au soupçon et au risque de subir une offense raciste en tout lieu et en tout temps, qu’ils soient engagé dans une lutte politique ou qu’ils aillent s’attabler à la terrasse d’un café. Contrairement au non-blanc qui porte son stigmate sur lui (par son apparence physique ou son patronyme), le blanc, même le plus « compromis » et le plus diabolisé, le plus « négrophile » ou le plus « islamisé », ne porte son stigmate que dans des espaces bien délimités – les sphères militantes, la société des gens « bien informés » – et pour une durée qui peut être interrompue par lui-même : dès qu’il quitte l’arène politique, il redevient « respectable ».

[5] Christophe Gaudier, auteur notamment de « À quoi sert “la victimisation” ? » et du blog christophe.unblog.net.

[6] Aimé Césaire, Lettre à Maurice Thorez, 1956

Publié dans AIME CESAIRE, BLACKS DE FRANCE, DU RACISME EN FRANCE | Pas de Commentaire »

AVE CESAIRE. LIRE AIME CESAIRE ( 1913-2008 )

Posté par issopha le 18 avril 2008

 

 

 

  Aimé césaire   

(Basse-Pointe, Martinique, 1913-2008)

« Aimé Césaire est un Noir qui est non seulement un Noir; mais tout l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases, et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité » 

cesaire.jpg

 

Biographie d’Aimé Césaire 

Aimé Césaire est né le 26 juin 1913 au sein d’une famille nombreuse et pauvre à Basse Pointe, au Nord de l’île de
la Martinique. Il poursuit ses études secondaires en tant que boursier du gouvernement français au Lycée Louis Le Grand de très grande renommée. Là, il connaît le grand poète sénégalais Léopold Sedar Senghor, l’écrivain Ousmane Socé, entre autre. En contact avec ces jeunes africains, Césaire découvre une terre volontairement occultée à l’inconscient antillais. C’est à partir de ce moment que commence son exaltation des valeurs noirs et la revalorisation de l’Afrique, la terre de ses ancêtres. En septembre 1934, il fonde, avec d’autre écrivains antillais et africains, Senghor, Damas, Birago Diop, le journal « L’Etudiant noir ». C’est dans ce journal qu’apparaît pour la première fois le mot « Négritude; ce mot désigne en premier lieu le rejet. Le rejet de l’assimilation culturelle; le rejet d’une certaine image du noir paisible, incapable de construire une civilisation. Le culturel prime sur le politique. C’est au nom de la culture et des valeurs spirituel connu comme la négritude.
 

En 1935, Césaire est admis à l’école Normale Supérieure et cette année là il commence à écrire Cahiers d’un Retour au Pays natal, une de ses oeuvres les plus connues. Quelques mois après la publication de ce livre, Césaire retourne à
la Martinique. Il fonde avec René Ménil et Aristide Maugée la revue ‘’Tropiques’’. Césaire adhère au Surréalisme et en 1941 rencontre à Fort-De-France le fondateur du Surréalisme français, André Breton.
 

Sous l’influence de ce mouvement il écrit les Armes miraculeuses. En 1944 Breton rédige la préface de Les Armes miraculeuses, publié aux Ediciones Hemisferio.  

En 1944, il passe 6 mois en Haïti où il donne de nombreuses conférences. Cette visite fut capitale pour la conception, plus tard, de sa pièce de théâtre
La Tragédie du Roi Christophe.
 

En 1945 Césaire est élu Maire de Fort-De-France et Député, candidature présentée par le Parti Communiste Français. Il participe à la fondation de la revue ‘’Présence Africaine’’ sous l’impulsion, en autres, d’Allioume Diop, Paul Niger et Guy Tirolien.  

En 1950 il publie dans la revue ‘’Présence Africaine’’ son ‘’Discours sur le colonialisme’’, un de ses textes les plus violents. Césaire s’éloigne du Parti Communiste Français dont il démissionne cette même année, quelque peu déçu par la position du parti par rapport à la question nationale.  

En 1957 il crée le parti Progressiste Martiniquais, qui a pour ambition d’instaurer ‘’un type de communisme martiniquais plus résolu et plus responsable dans la pensée et dans l’action’’.  

Parallèlement à son activité politique, il continue son oeuvre d’écrivain et publie de nombreux livres de poèmes Soleil Cou Coupé, Corps perdu, Ferrements. A partir de 1960 il s’oriente vers le théâtre. Successivement il écrit
La Tragédie du Roi Christophe (1963), interprétée avec un grand succès dans toutes les capitales de l’Europe; Une saison au Congo (1965), Une tempête (1970).
 

Au total Césaire à publié plus de 14 oeuvres, des poésies, des pièces de théâtre et des essais. Plus de 64 publications ont été consacrées à l’oeuvre du grand poète. Egalement de nombreux colloques et conférences internationales ont été organisés sur son oeuvre littéraire qui est universellement connue. Son oeuvre a été traduite dans de nombreuses langues étrangères, anglais, espagnole, allemand et d’autres langues. 

Césaire a mené une vie politique intense au profit de son peuple. Il a été Député et par conséquent membre de l’Assemblée Nationale française de manière ininterrompue de 1946 à 1993. Depuis de nombreuses années il est le Maire de Fort-De-France et il est considéré comme un Père de sa patrie natale en raison de son dur combat pour la défense de la culture de son peuple et des conquêtes politiques. 

  

Contexte historique de la naissance de la littérature francophone 

Le colonisation française se fit sur le principe de l’assimilation. Avec un tel passif, les nègres francophones sentent le besoin de montrer ce qu’ils sont, d’assumer leur négritude. Leurs cultures ont été niées. Dans les années 30, C Levi Strauss, L. Frobenius, Marguerit Nied, forment une nouvelle approche anthropologique, et montrent que l’on ne peut pas comparer une culture à une autre. La culture est l’ensemble des réponses apportées aux contraintes de la nature. La pensée, avant 1930, considérait trois états: les peuples civilisés, occupant le territoire greco latin et judeo chretien, les barbares, pas totalement inhumains, occupant le pourtour méditerranéen, et les sauvages, au delà de ces limites.  

  1. Histoire et colonisation  

Contexte de l’écriture de Cahier d’un retour au pays natal, où apparaît pour la première fois le terme de « négritude ». Aimé Césaire est né en 1913, il dut député maire de la martinique, il est actuellement encore maire, c’est l’inventeur du concept de négritude, lancé dans les années 20 en France, avec le Sénégalais L. S. Senghor et le guyanais L. G. Damas. Le Cahier d’un retour au pays natal, est publié pour la première fois en 1939 dans la revue « volonté », il va être édité en 1943 avec une préface d’André Breton, et publié seulement à la fin de la guerre aux éditions Présence africaine. 

Hormis la littérature orale, il existe une littérature negro africaine anglaise, française et espagnole. 

La naissance de cette littérature en France est fixée en 1921, avec la publication de Babouala, par René Maran, fonctionnaire français en Oubangui Chari (actuelle république centraficaine). C’était une période où le travail forcé était important. Par ce roman, il dénonce les abus de la colonisation, il veut montrer que les nègres ont une culture et identité propre. Le roman va recevoir le prix Goncourt, cela fait scandale et R.Moran est viré de l’administration. Ce livre est considéré comme point de départ de la littérature négro africaine française. 

Le développement de celle ci s’est nourri de plusieurs influences. 

Une influence noire américaine. 

Le mouvement qui a le plus influencer est celui de W.E.B. Dubois qui écrit en 1905 Ames noires, dans le contexte d’une amérique raciste: « Je suis un nègre et me glorifie de ce nom ». 

Le mouvement de la negro rennaissance, avec Langston Hugues, Claude Mc Kay… Ils vont revendiquer l’appartenance à la société américaine et leur identité noire; « moi aussi, je suis l’amérique ». 

Le « come back to
africa ».
Mouvement de retour en afrique et fondation du Liberia avec M.A. Garvey. 

Le mouvement des anthropologues. 

Le relativisme culturel: Marguerite Meed. Les plus connus sont: L. Frobenius, C. Levi Strauss, M. Delafosse. Le société elle même est un fait de culture, il n’y a pas de société sans culture. La culture étant l’ensemble des modifications apportées aux questions de la nature.. Il n’y a pas de société sans culture et chaque culture est originale. Le relativisme culturel, s’oppose au diffusionisme, foyer unique de culture qui s’est diffusée dans le monde. C’est pourquoi la colonisation s’est faite civilisatrice. 

A l’époque, africains et antillais commencent à être envoyés en France, et les intellectuels à la sorbonne, où ils sont mis face à un racisme ordinaire, à travers de textes notamment. 

Leo Frebennuis écrit une histoire de l’Afrique noire, publiée en 1930. Il veut montrer que l’Afrique a une civilisation, et que celle ci peut donnner des leçons à l’occidentale. « Civilisé jusqu’à la moelle des os, l’idée du nègre barbare est une invention de l’Europe ». 

André Gide fait un voyage au Congo, ce qu’il voit est pire que ce que disait René Maran. Révolté, il publie son carnet de voyage, « si l’inintelligence caracterisait le nègre, il y aurait alors fort peu d’européens ». 

  

Un fait historique est important, c’est la première révolte noire victorieuse, de Saint Domingue devenue Haïti, en 1804. C’est là que naît la première littérature noire de contestation, avec le docteur Pria-mas et Jacques Roumain, qui ont fondés le mot indigèniste, précurseur de la négritude. 

Le contexte permet une prise de conscience et l’affirmation par les africains de leur identité. Leur premier mode d’expression est le journal, le plus célèbre est « légitime défense » (1932), créé par trois personnes: Etienne Lero, Jules Maunerot et R. Menil, se réclamant du communiste et dénonçant fortement la colonisation et l’aliénation des antillais. Ce complexe racial, cet aliénation allant jusqu’à la honte de leur origine. La littérature antilllaise était de la décalcomanie, imiter pour qu’on puisse écrire le poême sans penser que c’est un noir qui l’a écrit. Littérature en décallage d’avec la réalité. Césaire se fache et dit que
la Martinique n’est pas un bouquet de fleurs, une carte postale; et cette image n’est pas seulement la faute des français, mais aussi des antillais. L’idéal était le mariage mixte, pour éclaicir la race. Frantz Fannon « Peaux noires, masque blanc ».
 

«  Légitime défense  » est publié le premier juin 1932, et est interdit le jour même, c’est un coup de tonnerre. 

En 1934, un autre journal va naître, d’orientation plus culturelle que politique, avec Ousman Diop et Aloune Diop, deux Sénégalais. 

En 1947, naît le journal présence africaine qui a pour fondateur Aloune Diop et dont le premier rédacteur en chef est Aimé Césaire. Le journal veut faire l’inentaire des valeurs nègres de culture. 

Avant la naissance de celui ci, la négritude était un mouvement presque uniquement politique. Le journal veut aller au delà du concept de l’époque de la négritude, non seulement le dire, mais montrer que celle ci a une culture :pratiquer la négritude positive. En 48, il y a la publication de l’anthologie de Senghor. Des blancs participent aussi au mouvement, elle est présentée comme un humanisme concret. Toutes les races appartiennent à l’humanité, et on ne peut en exclure aucune. Les personnes les plus reconnues y participent : Sartre, Gide, Camus, Dr Rivet, Breton, Théodore Monod. En 1949, c’est la naissance des éditions de Présence africaine. 

  

II. Le contexte historique 

  

Deux faits d’une grande importance vont marquer le continent africain : la traite négrière et la colonisation. 

La traite négrière 

La traite a duré officielement 4 siècles. Les premiers négriers sont les Arabes. On estime a 25 millions le nombre des nègres arrivés sains et saufs en amérique, et que pour un nègre arrivé, quatre sont mort durant le trajet. Le passage obligé est l’île de Gorée, au large du Sénégal. La traversée se fait dans des conditions épouvantables, morts et suicides. Les négriers choisissaient des hommes valides, dans la 25e année, ainsi que les jeunes femmes, c’est une véritable saignée dans la population. 

Au début, on exploitait les indiens, et quand il n’y en eu plus, on alla chercher les noirs. 

La traite négrière a été un traumatisme violent, sans précédent dans l’histoire. 

Les africains déportés, pour résister culturellement dans ces conditions diffciles pratiquèrent le culte de la mémoire. Littérature, poèsie de la mémoire, ou la traite tient une gande place. 

La traite n’a pas été l’œuvre du seul blanc, elle a été rendue possible a cette échelle par la complicité de roitelets noirs, d’où la rancœur de certains noirs américains envers les africains. 

Les antillais ont très mal accueilli la négritude, mouvement de révolte contre Césaire : le Discours antillais d’Edouard Glissant. Pour eux, cela fait trois ou quatre siècles qu’ils ont quitté l’Afrique ,ils réclament plutôt de l’antillanité. Une autre génération, avec Chamoiseau, Confiant, Barnabé, qui ont écrit ensemble une Eloge de la créolité. Se réclamant nègres, français et indiens. 

Plus on s’éloigne de Césaire, plus le nègre s’estompe. 

Césaire dit : j’accepte mes origines, mais que vais-je en faire ? 

La conséquence de la traite négrière est l’aliénation et l’acculturation. 

Il y eu beaucoup de révoltes et de marronages (fuir le maître et aller dans la forêt). De nombreuses révoltes vont échouer parce que mal organisées. La révolte de Tamango, racontée par Mérimée : après avoir vendu ses frères, il a été embarqué comme esclave contre sa volonté. Il organisa une révolte et massacra tout l’équipage le Temps de Tamango de Boubacas Boris Diop. 

La grande révolte victorieuse est celle de Toussaint Louverture à Haïti. 

CRPN : quête identitaire, reconstruire une identité perdue. 

La colonisation :le deuxième grand traumatisme de l’Afrique 

Dans le Discours sur le colonialisme, Césaire est extrêmement violent. 

Elle est souvent schématisée par trois M ou trois C : Missionaire, marchand, militaire, ou Colonisation, christianisation, civilisation. 

Le colon, prédateur, est méprisant. L’Angleterre,
la France, l’Allemagne,
la Belgique et le Portugal envahissent totalement l’Afrique.
 

A la conférence de Berlin, en 1885, ils découpent l’Afrique arbitrairement, sans se préocuper des invraissenblances, ces frontières existent encore à 95%. 

Deux préjugés étaient à la base de tout :  

  • L’Afrique est une table rase sur laquelle on peut tout construire, donc apporter la civilisation est une bonne chose.  

  • Il n’y a pas chez les africains de sentiment national.  

Les premiers accueils étaient favorables, puis il s’est dessiné des resistances jusqu’aux indépendences. La conquète française est arrêtée en 1886, puis en 1900. 

Les deux grands résistants furent Sammory en Afrique de l’ouest et Chaka en Afrique du sud. Chaka est présenté comme le Napoléon noir, c’était un conquérant. Ce sont des gens qui vont avoir une grande importance dans la production littéraire africaine. 

  

Origines historiques de la dispersion francophone 

Entre la découverte de
la France du nouveau monde et la colonisation, on assiste a un phénomène généralisé : la rencontre des cultures et des civilisations et l’exploitation. La conquête n’est pas la colonisation, les fondements historiques, épistémologiques et économiques ne sont pas les mêmes.
 

Conquête : découverte, fascination, puis désir de possession. 

Colonisation : désir d’exploitation et de mise en valeur. 

Par exemple, la conquête du Canada a provoqué d’abord une fascination, il était au début juste une colonie de peuplement. En ce qui concerne l’Afrique, il y eu juste exploitation, le Maghreb fut une colonie d’exploitation. La conquête engendre la colonie de peuplement, la colonisation celle d’exploitation. Ces dernières ne furent liées qu’un temps, puis il y eu l’indépendance. Celles de peuplement furent liées pendant de nombreux siècles à
la France.
 

Francophonie libre / francophonie imposée : voilà deux cotés de la francophonie du point de vue historique 

La diffusion et la diversité de la francophonie dans le monde 

les colonies de peuplement massif, comme le Canada sont caractérisée par le départ organisé des déplacements, gouverné par des lois. L’envoi des rebuts de la société au 16e et 17e siècle, épuration de la métropole avec le bagne par exemple.  

Le Québec, l’Accadie,
la Louisiane, sont les premières colonies de peuplement «  libre  », avec Haïti qui est à mi chemin entre la colonie de peuplement et celle d’exploitation..
 

D’autres sont des colonies de peuplement «  libres  », mais non massifs, le Maine, le New Hampshire, le Connecticut, Rhode Island, le Massachusetts, mais aussi la ville de Vermont. Les personnes sont arrivées dans ces colonies partant de celles de peuplement massif. 

Les autres :
la France a «  colonisé  » l’Europe, possessions de territoires lié à la révolution française, territoires frontalier, républiques sœurs, le Belgique (indépendante en 1830), le Luxembourg, le Val d’Aoste (partie de la république du Pied Mont de 1797 a 1799), la suisse Romande et les îles anglo-normandes.
 

La francophonie issue de la colonie d’exploitation. Monoculture, contrôle des ports (18 19e siècle pour
la France, plus tard que l’Angleterre :milieu 17e), autour des ports s’est formé les territoires français. En Inde : Pondichéry, Chandernagor, Karékal, Yamaon. Les caraïbes :
la Martinique, Guadeloupe, St Pierre et Miquelon,
la Réunion,
la Guyane. Le pacifique occidental français, où s’est imposée l’armée à la fin 18e et au 19e siècle : Vanuatu, Nouvelles Hébrides,
la Nouvelle Calédonie. En Afrique noire, dans les Mascaraignes, au Maghreb, les pays qui formaient autrefois l’AEF et l’AOF.
 

Les Mascareignes, dans l’océan indien : Madagascar, les Seychelles, l’île d’anjouan et le Maghreb (Tunisie, Maroc, Mauritanie et Algérie) sont des territoires passés sous contrôle français lors de la seconde guerre mondiale. 

Le territoire des Afars et Issors : Djibouti et le Soudan Français. 

A la fin de la première guerre mondiale,
la France et l’Angleterre se répartiront les territoires de l’Allemagne les mettant «  sous protectorat, ou sous mandat  ». En Asie, le Liban et
la Syrie passent sous contrôle français. Pour le Cameroun et le Togo, leur anciennement germanophones, cela pose encore des problèmes.
 

La francophonie, du point de vue géopolitique, est extrêmement diverse, son évolution est due à la conquête, soit à la colonisation. Il y a aujourd’hui une évolution dans la répartition des francophonies. On peu distinguer deux catégories : La francophonie autonome (Afrique, Québec, Belgique,…) 

Les francophonies fugaces : territoires non autonomes, velléités d’autonomie, velléités de rattachement à la métropole (Vermont, Martinique et Guadeloupe, Nouvelle Calédonie,… 

L’école 

Toutes les francophonies présentent des caractères semblables. Reproduction du modèles français, même système même programmes, structures, identité de programmes ou d’horaires d’examens qui frise l’absurde. 

Les TAAF sont de territoires associés ou administrés par
la France mais différents des DOM TOM ou des TOM. Ce sont des espaces géographiques où la présence française repose presque exclusivement sur les expériences scientifiques. Ce sont la terre Adélie au pôle sud et des espaces réservés à
la France au pôle Nord.
 

Les institutions religieuses 

La religion a toujours été liée à l’expansion. Sur le plan architectural, avec l’édification d’églises et écoles ; sur le plan politique, par la volonté de prise de contrôle des institutions catholiques sur les protestantes ou juives, qui n’ont pas eu le droit de s ‘implanter au 18e et 19e siècle. 

Argument éducatif : contrôler les deux sphères, spirituelles et scolaires. Création d’écoles privées, de la maternelle au second cycle. Contrôle de l’éducation entre 1817 et 1950 par les catholiques, de même en Belgique, en Suisse, eu Luxembourg et au Canada. Ces pays n’ont pas voulu de la séparation de l’église et de l’état en 1905. 

Dans un deuxième cas sont les institutions religieuses inféodées à l’état, dont dépend leur argent, dans les DOM ou les TOM. Dès 1897, c’est l’état qui fait appel aux congrégations religieuses pour assurer l’éducation du colonisé. Ex : les sœurs de Cluny, les frères de Ploimel ou les frères des écoles chrétiennes. 

Le latin ecclésiastique est un mauvais latin. L’enseignement du latin se double, plus tard, du français, enseigné par le biais de la bible. Senghor utilise le latin. 

Le premier livre d’enseignement est la bible. Tout au long du 19e siècle, l’enseignement va être fait à partir de manuels d’inspiration biblique. Utilisation du psautier, manuel de liturgie et de lecture. A partir de 1917, on va spécialiser les manuels en fonction des territoires. L’idéologie de l’infériorité du colonisé est resté l’un des moteurs de l’instruction, il faut former le colonisé au savoir divin. Mythe de Sem, Cham, Japhet et de la 13e tribu d’Israël. 

La formation est adaptée à leur infériorité, un chirurgien noir n’avait pas le droit d’opérer car il n’en avait pas les capacités. 

Les institutions culturelles de la francophonie 

Les institutions sont purement politiques d’abord, créées sur l’idéologie de l’identité, de l’empire colonial et de la différence. 

L’idéologie de l’identité. Les institutions culturelles prennent le relais des institution religieuses ou coloniales avec un développement de la vie associative et la volonté de créer des liens culturels entre les différents pays en conflit. 

L’union culturelle française : association chargée de supplanter l’empire à partir de 1956. 

A l’initiative des canadiens, l’association internationale des sociologues de la langue française. 

  

Poèmes de Aimé Césaire 


(biographie de l’auteur) 

  

La roue 

  


LA ROUE  

La roue est la plus belle découverte de l’homme et la seule
il y a le soleil qui tourne
il y a la terre qui tourne
il y a ton visage qui tourne sur l’essieu de ton cou quand
tu pleures
mais vous minutes n ‘enroulerez-vous pas sur la bobine à
vivre le sang lapé
l’art de souffrir aiguisé comme des moignons d’arbre par les
couteaux de l’hiver
la biche saoule de ne pas boire
qui me pose sur la margelle inattendue ton
visage de goélette démâtée
ton visage
comme un village endormi au fond d’un lac
et qui renaît au jour de l’herbe et de l’année
germe
 

Aimé Césaire (1913 ) 

  

  

« pitié pour nos vainqueurs… » 

  

Ecoutez le monde blanc
horriblement las de son effort immense
ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures
ses raideurs d’acier bleu transperçant la chair mystique
écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites
écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement
Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs !
 

Aimé Césaire (1913 ) 

  

  

extraits du cahier d’un retour au pays natal 

  

Cahier d’un retour au pays natal  -  extraits 


Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

l’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture
on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot

mais est-ce qu’on tue le Remords, beau comme la
face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait
dans sa soupière un crâne de Hottentot?

Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je
dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies,
humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l’oeil des mots
en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.
Et vous fantômes montez bleus de chimie d’une forêt de bêtes traquées de machines tordues d’un jujubier de chairs pourries d’un panier d’huîtres d’yeux d’un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d’une peau d’homme j’aurais des mots assez vastes pour vous contenir
et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grand délire de la mentule de Dieu
terre sauvage montée des resserres de la mer avec
dans la bouche une touffe de cécropies
terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu’à
la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en
guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des
hommes

Il me suffirait d’une gorgée de ton lait jiculi pour qu’en toi je découvre toujours à même distance de mirage – mille fois plus natale et dorée d’un soleil que n’entame nul prisme – la terre où tout est libre et fraternel, ma terre.

Partir. Mon coeur bruissait de générosités emphatiques. Partir… j’arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J’ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».

Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : Embrassez-moi sans crainte… Et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai».
Et je lui dirais encore :
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »

Et venant je me dirais à moi-même :
« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse… » 

Aimé Césaire ( 1913 – ) 

  

  

Bibliographie des oeuvres de Aimé Césaire 

  • Cahier d’un retour au pays natal (poésie), revue Volontés, Paris 1939 édité en 1947 par les éditions Bordas avec une préface d’André Breton écrite en 1943 les rééditions, depuis 1956, le furent par les éditions Présence Africaine. 

  • Les Armes miraculeuses (poésie), Ed. Gallimard, Paris 1946 réédité en 1970 dans la collection de poche « Poésie » plusieurs poèmes étaient paru dans la revue Tropiques entre 1941 et 1944. 

  • Soleil cou coupé (poésie), Ed. K., Paris 1948. 

  • Corps perdu (poésie, illustrations de Picasso), Ed. Fragrance, Paris 1949. 

  • Discours sur le colonialisme (essai), Ed. Réclame, Paris 1950 réédité par Présence Africaine en 1955, l’édition de 1973 est déjà la sixième. 

  • Et les chiens se taisaient (théâtre), Ed. Présence Africaine, Paris 195 réédité en 1962 paru dès 1946 dans Les Armes miraculeuses, sous forme de poème. 

  • Lettre à Maurice Thorez (essai), Ed. Présence Africaine, Paris 1956. 

  • Ferrements (poésie), Ed. du Seuil, Paris 1960. 

  • Toussaint Louverture (essai), Club Français du Livre, Paris 1960 réédité par Présence Africaine en 1962. 

  • Cadastre (poésie), Ed. du Seuil, Paris 1961 version définitive et « résumée » des précédents Soleil cou coupé et Corps perdu. 


  • La Tragédie du Roi Christophe (théâtre), Ed. Présence Africaine, Paris 1963 édition de poche en 1970. 

  • Une saison au Congo (théâtre), Ed. du Seuil, Paris 1965 édition remaniée en 1967 édition du texte définitif : 1973. 

  • Une tempête (théâtre), Ed. du Seuil, Paris 1969 avait paru en 1968, dans le n° 67 de la revue Présence Africaine. 

  • Moi, laminaire (poésie), Ed. du Seuil, Paris 1982.  

Ami de André Breton, Aimé Césaire fut fortement influencé par le surréalisme. Chantre de la négritude, il cherche à se dégager de la culture occidentale pour retrouver son identité initiale et par là celle de l’africain exilé. 

 

   AVE CESAIRE. LIRE AIME CESAIRE ( 1913-2008 ) dans AIME CESAIRE breton

l’humour noir, 1940), il prend la défense de l’art des primitifs, des fous et des enfants. Il adhéra de 1927 à 1935 au Parti communiste, puis se retira. Ses récits ( Nadja, 1928, les Vases communicants, 1932, l’Amour fou, 1937 ; Arcane 17, 1947) montrent une quète journalière du merveilleux. il émigrera aux Etats-unis pendant la guerre et organisera une exposition de surréalisme en 1947 qui aura un retentissement international

Publié dans AIME CESAIRE, GALERIE DES GRANDES AMES | Pas de Commentaire »

 

Kabylie News |
Ensemble, Préservons Rognac... |
Elections 2008 Municipales ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Transferring the UNITED NAT...
| l'Algérie au quotidien
| Yüzyıla Ağıt