Sur la télévision. Parlons de ces débats sur l’immigration qui se font sans immigrés.

Posté par issopha le 15 mars 2009

« Ma chanson leur a pas plu »,

(A propos de l’émission « Ripostes », et d’un certain verrouillage du débat public en général et du débat sur l’immigration en particulier)

Par Pierre Tevanian, Octobre 2002

Introduction

Vendredi dernier, j’ai reçu un coup de téléphone qui m’a quelque peu perturbé. L’assistante de Serge Moati, interressée par certains de mes articles qu’elle avait lus sur internet, m’invitait à participer, le mercredi suivant, à l’enregistrement d’un débat d’une heure pour l’émission « Ripostes », autour des questions suivantes : « Le modèle français d’intégration est-il en crise ? » et « Y a-t-il une tentation du repli communautaire ? ». Ce coup de téléphone, la conversation qui s’en suivit, et son dénouement furent instructifs quant à la manière dont les grands médias envisagent « l’immigration » et « la jeunesse  » qui en est issue.

Article

L’assistante de Serge Moati me précisa que les autres invités de son émission étaient le dirigeant d’une association d’entrepreneurs noirs-africains, l’historien Benjamin Stora, le député de droite Yves Jégo, le président de SOS Racisme Malek Boutih et enfin Jean-Pierre Chevènement, qu’on ne présente plus… Je lui répondis que j’avais des choses à dire sur ces questions (et sur leur formulation), que la proposition m’intéressait, mais que la composition du plateau et les conditions du débat me semblaient difficiles ; je lui demandais donc de m’accorder deux jours de réflexion, ce qui ne lui posa pas de problème.

Après m’avoir fixé un rendez-vous téléphonique pour le lundi suivant à 11h, l’assistante de Serge Moati me demanda, à titre d’information, de lui dire en deux mots ce que m’inspirait le sujet de l’émission. Je lui répondis ceci : il n’y a pas de problème d’intégration, il n’y a qu’un problème de racisme et de discrimination. Par conséquent, si repli communautaire il y a, celui-ci n’a rien de « culturel » ou d’ « ethnique » : c’est un réflexe de défense parfaitement légitime, de la part de personnes qui sont constamment agressées, stigmatisées ou discriminées. Lorsqu’on est regardé comme des parasites, des bêtes curieuses, des « sauvageons » ou des intégristes, il est normal qu’on finisse par préférer rester entre soi.

J’ajoutais que le mot intégration, ce mot vide de sens, ne servait qu’à une seule chose : éviter de parler de racisme et de discrimination. En effet, parler d’intégration, c’est situer le problème au niveau de la population immigrée, alors qu’on ferait mieux de regarder du côté de la société française, et des mécanismes d’exclusion et de domination qui la traversent. J’évoquai par exemple la discrimination légale : un tiers des emplois sont interdits aux étrangers non-européens, soit un tiers de « préférence européenne ». J’évoquais la discrimination raciale sur le reste des emplois, illégale mais parfaitement tolérée : le taux de chômage des jeunes de 20 à 29 ans dont les deux parents sont nés en Algérie est de 40%, soit quatre fois plus que celui des autres jeunes du même âge… Quant à la réponse institutionnelle, elle n’est pas vraiment à la hauteur du problème : dix condamnations par an, et un numéro vert pour les victimes…

« Vous pensez donc que le modèle français d’intégration est en panne ? » me demanda l’assistante de Serge Moati. Je lui répondis que non, car parler de « panne » suppose qu’il fut un temps où ce « modèle français » a « fonctionné », en tout cas mieux qu’aujourd’hui, ou différemment. Or, il n’en est rien : être un Algérien en France n’était pas plus facile il y a vingt, trente ou quarante ans qu’aujourd’hui, et même les Italiens, les Polonais ou les Arméniens ont eu, dans le passé, à subir la xénophobie, le mépris et la discrimination.

Je m’en suis tenu là, conscient qu’un discours d’apparence trop « radicale » pouvait effrayer mon interlocutrice. Après tout, me disais-je après avoir pris congé d’elle, il serait toujours temps, une fois sur le plateau, d’aller un peu plus loin, et notamment de poser frontalement la question de la composition de ce plateau :

- Pourquoi inviter dans un « débat contradictoire » Jean-Pierre Chevènement et Malek Boutih, dont le regard et le discours sur l’immigration et les banlieues sont identiques et interchangeables ?

- Pourquoi les immigrés et leurs enfants ne sont-ils pas invités ? Pourquoi sont-ils toujours objets et non sujets de discours ? Pourquoi, par exemple, des sans-papiers n’auraient-ils pas quelque chose à nous apprendre sur le « modèle français d’intégration », ou sur leur supposé « repli communautaire » ?

- Pourquoi le « débat public » sur les immigrés et leurs enfants met-il hors-jeu les associations de terrain qui font de la politique au sens noble du terme, comme les Motivés, le Mouvement de l’Immigration et des Banlieues, Agora-divercité, Bouge qui bouge et tant d’autres ?

- Pourquoi fait-on mine de croire que la personne de Malek Boutih suffit à « représenter » la « jeunesse issue de l’immigration », alors que nombreux sont ceux qui ne se reconnaissent pas dans son discours sécuritaire ?

Je m’étais bien gardé, également, d’effrayer mon interlocutrice avec une liste exhaustive des violences qui sont faites aux immigrés ou à leurs enfants : privation du droit de vote, double peine, contrôles au faciès, tabassages ou crimes policiers, qui touchent presque toujours des jeunes noirs ou arabes. Mais une fois sur le plateau, il me faudrait parler…

Enfin, je m’étais bien gardé de manifester la moindre animosité à l’égard des autres invités, même si intérieurement je n’en pensais pas moins, et même si, dans un accès de ressentiment et de mégalomanie, il me prenait l’envie d’être le grand Vengeur, celui qui allait enfin faire payer à Malek Boutih et Jean-Pierre Chevènement tout le mal qu’ils ont fait. Car il fallait que cela soit dit : lorsqu’on est président d’une association qui s’appelle SOS racisme, c’est de la double peine qu’il faut parler, des « emplois réservés », du droit de vote des étrangers, des contrôles au faciès, des violences policières ; or, sur tous ces sujets, on n’entend pas Malek Boutih. En revanche, on l’entend à longueur de temps parler d’insécurité, de jeunes barbares et de viols collectifs, et entretenir ainsi des stéréotypes qu’il est censé combattre.

Les deux jours de réflexion passèrent. Certains de mes amis me conseillèrent de ne pas aller dans ce qu’ils considéraient comme un traquenard, à trois contre un, et même pas à domicile… D’autres me poussèrent à tenter ma chance, puisqu’après tout, je n’avais rien à perdre. Pour achever de me convaincre, un ami militant du MIB accepta de m’accompagner. Si Serge Moati acceptait, je serais donc moins seul face au « pôle républicain » que formaient Jean-Pierre Chevènement, Malek Boutih et Yves Jégo ; et s’il refusait, je consacrerais mon maigre temps de parole à la question cruciale de la composition du plateau, et de la mise hors-jeu des principaux concernés.

J’étais donc bien décidé à en découdre lorsque, le lundi suivant, à 11h, mon téléphone… ne sonna pas. Et il en fut de même durant toute la journée, puis le lendemain, puis le surlendemain : « j’ai attendu, attendu, elle n’est jamais venue ». Il fallut se rendre à l’évidence : malgré toutes mes précautions, malgré mes efforts d’autocensure, quelque chose n’était pas passé. Mais quoi ? J’en perdis mon sang froid : peut-être, tel Betty Elms dans Mullholland drive, m’étais-je vu évincé du plateau par une « Camilla Rhodes de l’intégration », imposée au malheureux Serge Moati par une quelconque Mafia. Mais quelle Mafia : l’Élysée, le PS, le Pôle républicain ? Et qui était cette « Camilla Rhodes » ? Pour connaître son identité, il me fallait attendre la diffusion de l’émission, le dimanche suivant.

Je me suis torturé l’esprit quelques minutes, puis je me suis ressaisi : « ma chanson leur a pas plu, n’en parlons plus ». Ou plutôt parlons-en, mais publiquement. Parlons de la question de « l’intégration » et du « repli communautaire », et de l’obligation d’en accepter les termes biaisés si l’on souhaite prendre part au « débat ». Parlons de l’intégration, et répétons que ce mot ne veut rien dire. Parlons de la discrimination, et de l’impossibilité d’en parler à la télévision. Parlons des autres grands tabous : racisme, emplois réservés, double peine, contrôles au faciès, brutalité et impunité policière.

Parlons, surtout, de la composition des plateaux dans les débats télévisés. Rappelons que ma petite mésaventure n’est qu’un exemple parmi une multitude d’autres, et qu’elle ne fait qu’illustrer un problème structurel, que Pierre Bourdieu avait parfaitement analysé dans son livre Sur la télévision. Parlons de ces débats sur l’immigration qui se font sans immigrés.

Parlons de l’OPA réalisée par Malek Boutih et SOS Racisme sur la « jeunesse issue de l’immigration », et de l’invisibilité dans laquelle les grands médias maintiennent les autres associations, celles qui sont vraiment sur le terrain et qui luttent vraiment contre le racisme et la discrimination.

Parlons de tout ça, et diffusons cette parole avec les moyens du bord : des tracts, des journaux, des livres, des radios associatives, en attendant que la télévision cesse d’être un instrument policier – j’entends par là : en attendant que, sur des questions comme le racisme et la discrimination, la télévision nous dise autre chose que le sempiternel « circulez y’a rien à voir ! ».

Textes de Pierre Tevanian

 

 

 

 

United Colors of Travail Famille Patrie, Anatomie d’une révolution conservatrice

Par Pierre Tevanian, Mai 2008

Introduction

En revisitant l’œuvre politique du ministre de l’intérieur Sarkozy, puis sa campagne électorale et sa première année de mandat présidentiel [1], Pierre Tevanian nous invite à relativiser la part de nouveauté et de « rupture » que marque le « style Sarkozy », mais aussi le génie politique que trop d’observateurs, y compris à gauche, se sont empressés de reconnaître au président au lendemain de son élection. Le sarkozysme est bel et bien, à ses yeux, une « révolution conservatrice » – il précise en quel sens.

Article

Sur la télévision. Parlons de ces débats sur l’immigration qui se font sans immigrés. dans DE La FABRIQUE DE L'OPINION ET DU CONSENTEMENT jacques_martin-2

Du point de vue de l’intelligibilité de ce qu’est « le sarkozysme » autant que du point de vue de la construction d’une résistance au-dit sarkozysme, un écueil principal me paraît devoir être évité, qui ne l’est malheureusement pas assez à gauche : la fascination. Il faut entendre par là une double surestimation : celle d’une part de la nouveauté, de la « rupture » que marquerait le « style Sarkozy », celle d’autre part du génie politique qu’on pourrait reconnaître au camp adverse – c’est-à-dire à la personne de Nicolas Sarkozy, mais aussi bien à ses conseiller-e-s, ses lieutenant-e-s, ses équipes de campagne, etc. En d’autres termes, l’hypothèse que je voudrais développer ici, c’est qu’avec ou grâce à Nicolas Sarkozy, la droite n’a pas tant changé que cela, et qu’elle n’est pas tant que cela « devenue intelligente ».

frankenstein-jj-001-3 dans LA TELEVISION selon PIERRE BOURDIEU Il ne s’agit pas pour autant de réduire la singularité du personnage Sarkozy, et de la situation politique particulière dans laquelle son triomphe électoral place le pays (et plus particulièrement la gauche), en se bornant à répéter que la droite reste la droite et qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Il s’agit au contraire, de saisir d’un même mouvement ce qui a changé et ce qui n’a pas changé, afin de comprendre la genèse de la situation présente – et notamment la responsabilité de la gauche dans l’actuel triomphe de la droite.

Une cohérence dans le « bric-à-brac »

Descartes le soulignait dans ses Méditations métaphysiques : les monstres sortis de notre imagination ne sont jamais de pures inventions, mais simplement des compositions inédites à partir de plusieurs êtres déjà existants – par exemple l’assemblage d’un corps d’homme et d’une tête de chien, d’oiseau ou de cheval. Il en va de même des monstres réels, notamment des monstres politiques. Le personnage Sarkozy – monstrueux à plus d’un égard – n’échappe pas à la règle : il apparaît comme une espèce de Frankenstein politique, composé de pièces rapportées les plus disparates et hétéroclites.

Il y a en lui reagan dans LE MALJOURNALISME : Le cas français 

- du Reagan (le « libéralisme autoritaire », et le slogan « la France est de retour », décalque du reaganien « l’Amérique est de retour »),

- du Berlusconi (le goût affiché pour l’argent et le luxe, les connivences avec les médias et le très grand patronat), berlu-2 dans QUESTIONS DES MINORITES

- du François Mitterrand (le recrutement intensif d’ « intellectuels de Cour », destinés à chanter les louanges du Président-Monarque),

- du Houphouët-Boigny (le phagocytage de l’opposition par le débauchage, la promotion ou l’éloignement de ses figures [2]),

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- du Mao (le culte de la personnalité, l’omniprésence de l’image du Président dans l’espace public, via notamment les devantures de kiosques),

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- du Pierre Poujade (l’anti-intellectualisme agressif, le dénigrement systématique de l’intellect, du raisonnement et des « raisonneurs », l’appel non moins systématique au « bon sens » et à « l’évidence » [3]), 

- du Michel Houellebecq (l’héroïsation du « petit-blanc » hétérosexuel médiocre et d’apparence disgracieuse) [4],

- du John Kennedy et du Tony Blair (l’imagerie du jeune leader, forcément « dynamique », qui « renouvelle » la vie politique),

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- du Superdupont (la rencontre passablement comique entre l’imaginaire américain du super-héros omniprésent et omnipotent – « Ensemble tout devient possible ! » – et une beaufitude franco-française absolument assumée) et quelque chose aussi d’Ubu Roi…

Le tout arrangé cosmétiquement par quelques références « progressistes », préalablement panthéonisées, c’est-à-dire vidées de toute leur consistance sociale et politique et de tout potentiel subversif [5] : Jaurès, Blum, Guy Môquet (cités ostensiblement dans les discours du candidat Sarkozy) ou Martin Luther King (dont le célèbre « J’ai fait un rêve » a été purement et simplement recyclé dans le discours sarkozien, sans mention de son auteur).

Sans oublier

- une « attitude » viriliste à la Tony Montana (le Scarface de Brian De Palma, petite frappe [6] ivre de puissance et de gloire),

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- mâtinée d’eau de rose télévisuelle (exhibition de sa vie privée, envolées lyriques sur « la vie », « le rêve » et « l’amour », sentences absconses et lyriques à la Pascal Obispo : « Aujourd’hui Cecilia et moi nous sommes retrouvés pour de bon, sans doute pour toujours »  [7] ; « L’amour, c’est la seule chose qui compte »  [8])

- et de velléités poético-philosophiques à la Jean-Claude Van Damme (« Vous avez de la chance d’être jeunes, car la jeunesse c’est la liberté », « Ne pas être capables de partager l’amour, c’est se condamner à être toujours seul », « La jeunesse, c’est la promesse des commencements, des soleils qui se lèvent sur les mondes endormis » [9]),

- et enfin une touche d’esthétique antiraciste à la mode United Colors of Benetton, célébrant la diversité sans se soucier d’égalité

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… et réaffirmant même avec force un ordre symbolique inégalitaire, dans lequel c’est le mâle blanc qui co-opte généreusement des femmes non-blanches, lesquelles ne manquent pas une occasion de l’en remercier publiquement. 

jpg_Dati2 Il ne faut toutefois pas se méprendre : si une certaine impression de bric-à-brac prédomine parfois, si le ridicule certain du personnage peut empêcher de prendre au sérieux les rodomontades biologistes, nationalistes, sécuritaires ou racistes les plus menaçantes du nouveau président, et si certaines figures de gauche ont été davantage citées que les habituels héros de la droite par le candidat Sarkozy, la matrice de l’ensemble est pourtant extrêmement cohérente, ouvertement idéologique et profondément de droite :

- les lois « sécuritaires » et « anti-immigration » élaborés par le ministre de l’Intérieur Sarkozy [10]

- la gestion des émeutes de 2005  [11],

- la ligne de campagne présidentielle (« travail », « autorité », « liquidation de mai 68 », « identité » et « fierté nationale »),

- les premières mesures de son mandat présidentiel (cadeaux fiscaux aux plus riches, démantèlement du droit de grève, réduction du nombre de fonctionnaires, instauration de « peines planchers » et destruction du statut spécifique du mineur délinquant, loi sur la « rétention de sûreté », verrouillage définitif du regroupement familial, intensification et radicalisation des rafles de sans-papiers),

- sans oublier quelques « chantiers » annoncés comme la castration chimique des délinquants sexuels ou la dépénalisation de la délinquance patronale…).

Droite de droite / Droite de la droite : le lepénisme intégré 

La manière Sarkozy ne se réduit d’ailleurs pas, comme certains commentateurs ont pu le soutenir, à une habile réunification des trois traditions légitimiste, orléaniste et bonapartiste auxquelles il est convenu « depuis René Rémond » de résumer la droite en France [12] – même si, à l’évidence, on pourra toujours trouver « du légitimisme », « de l’orléanisme » et « du bonapartisme » dans les discours, les stratégies ou les modes de gouvernement du président Sarkozy. La synthèse sarkozyste, si synthèse il y a, intègre aussi pleinement la quatrième tradition, la « part honteuse », celle qui de manière significative était refoulée dans la « bible » de René Rémond : la tradition maurrassienne, pétainiste, raciste et fascisante [13].

sarko_le_pen La sociologie électorale l’atteste : c’est en faisant le plein des voix d’extrême droite, et en mobilisant comme jamais les secteurs les plus à droite de l’électorat (les cadres supérieurs du privé, les personnages âgées, les patrons, commerçants et artisans) plus qu’en puisant à gauche ou au centre que Nicolas Sarkozy l’a emporté – même s’il reste à expliquer, nous y viendrons, pourquoi sa posture ultra-droitière ne lui a pas en retour aliéné la totalité de l’électorat de gauche et du centre. Et il n’y a là ni hasard, ni « récupération » louable de pauvres électeurs frontistes égarés : c’est bel et bien sur un discours lepéniste à peu de choses près – en tout cas beaucoup plus empathique qu’antagoniste – que Sarkozy a rallié les lepénistes : à ces électeurs, il n’a pas dit que Le Pen posait de mauvaises questions – dans les deux sens de non pertinentes et de malfaisantes et dangereuses – et il n’a pas même dit que, suivant la malheureuse formule de Laurent Fabius, Le Pen apportait de mauvaises réponses à de bonnes questions. Il leur a promis, au contraire, qu’avec lui, les bonnes réponses de Le Pen allaient enfin pouvoir être mises en œuvre. « Le Pen parle, moi je vais agir » : tel a été, très explicitement, le discours que le candidat Sarkozy a tenu pour rallier les électeurs lepénistes.

Un pétainisme light

Hormis cette promesse explicite, c’est toute la campagne qui a été organisée autour du triptyque lepéniste, et auparavant pétainiste, Travail, Famille, Patrie :

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- célébration du « travail », non contre le capital et les héritiers (bien au contraire, puisque deux des premières mesures annoncées et mises en œuvre ont été un abattement des taxes sur l’héritage et un abaissement du « bouclier fiscal » en faveur des plus gros patrimoines) mais contre les « oisifs » et les « assistés », en d’autres termes contre les plus pauvres ;

- éloge de « la famille » conçue comme « cellule de base de la société » et comme cadre exclusif de la solidarité, refus de l’homoparentalité, valorisation de « l’autorité » dans son sens le plus traditionnel et violents appels à la « liquidation » de Mai 68 ;

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- incontinentes déclarations d’ « amour de la France » (en seulement six discours, le mot Français revient 212 fois, et le mot France 395 fois !) [14], accompagnées de menaces extrêmement violentes contre tous ceux – notamment immigrés – qui ne le partageraient pas, reprise littérale du célèbre slogan lepéniste « La France on l’aime ou on la quitte ») [15], éloge du passé colonial [16], annonce d’un « Ministère de l’immigration et de l’identité nationale »

Sans oublier le retour, de sinistre mémoire [17], d’une combinaison entre vitalisme, anti-égalitarisme et nationalisme :

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« La politique de la vie, pour moi, c’est le contraire de l’égalitarisme et de l’assistanat »

« La haine de la France, c’est la haine de la vie »   [18])

Et la « sortie » typiquement lepéniste :

« Quand on veut vivre en France, on ne pratique pas l’excision, et on n’égorge pas le mouton dans sa baignoire »  [19].

Bref : en deçà de l’éclectisme des références historiques (Jaurès, Blum, Guy Môquet et Barrès) et du brouillage [20] opéré par quelques « coups » médiatiques (deux arabes et une noire au gouvernement, dont une à un ministère-clé, et un ministère « de l’immigration et de l’identité nationale » ; une ex-socialiste et Christine Boutin à la Politique de la ville), la campagne de Nicolas Sarkozy aura été, sur le plan idéologique, d’une grande cohérence, clairement, franchement, caricaturalement de droite, comme aucune autre depuis la fin du régime de Vichy.

Sarkozy n’est évidemment pas Pétain, et la France de 2008 n’est pas la France de 1942. Mais c’est un fait : Sarkozy aura été le premier présidentiable de droite à avoir aussi explicitement repris, en la mettant au goût du jour mais sans en subvertir le fond, une aussi grande part de la philosophie politique pétainiste et maurassienne, l’antisémitisme en moins – et l’imagerie de la Résistance et de l’antiracisme en plus. De Gaulle prétendait transcender le clivage gauche-droite, mener une politique intérieure un tant soit peu « sociale » et une politique extérieure « non-alignée », Pompidou mettait en avant la « modernisation » du pays, tout comme Giscard, qui tenta de promouvoir « le centre » ; la droite qui revint au pouvoir en 1986 avait focalisé sa campagne sur un seul thème droitier : le libéralisme économique, tout comme elle le fit en 2002 sur un autre thème droitier : « l’insécurité » ; quant au Chirac de 1995, c’est d’une thématique de gauche qu’il s’était emparé : « la fracture sociale ». Jamais entre 1945 et 2007, donc, un candidat de droite n’avait organisé sa campagne intégralement et exclusivement sur tous les fondamentaux de la droite la plus droitière.

Du nouveau avec de l’ancien

Ce qui est nouveau et ce qui ne l’est pas apparaissent donc d’un même mouvement : comme dans toute révolution conservatrice, il n’y a, d’un côté, rien d’absolument nouveau si l’on analyse séparément chaque segment idéologique ou imaginaire du programme, de la campagne et du personnage Sarkozy : nous avons affaire à de la « bonne vieille droite pure et dure » ; mais il y a bien, en revanche, quelque chose d’inédit dans la synthèse, dans l’assemblage de tous ces fondamentaux de la droite dure, et dans son caractère « décomplexé » – pour reprendre, dans le méta-discours que l’actuel président tient sur lui même, le mot qui dit le plus de la réalité de ce qui est en train de se passer.

Il y a, plus exactement, quelque chose d’inédit depuis la Libération. Après 1945, le triptyque « Travail Famille Patrie », le biologisme (du type : « la pédophilie est génétique »  [21]) et la pseudo-science ethnique (du type : « Le paysan africain ignore l’histoire » [22]) ont été durablement et profondément frappés d’infamie, au point non pas de disparaître, mais de ne pouvoir s’énoncer qu’indirectement, allusivement, fragmentairement ou marginalement – relégués dans l’extrême droite s’assumant comme telle (et s’incarnant notamment dans le Front National), dans les marges de la droite de gouvernement (quelques « personnages » locaux et quelques « ultra » du type Jacques Médecin, Robert Pandraud, Pierre Bernard ou Philippe de Villiers, quelques cercles de réflexion semi-confidentiels du type GRECE ou Club de l’Horloge) ou encore dans ses coulisses (les discussions « en privé », les « apartés » et autres propos de « buvette de l’assemblée nationale » rapportés par le Canard Enchaîné) ; au cours de la campagne de 2007, pour la première fois, cette « part maudite » a été assumée publiquement par un candidat à l’élection présidentielle devenu président, et même placée au cœur de sa communication politique.

À titre de comparaison, Jacques Chirac a bien tenu des propos semblables à ceux de Nicolas Sarkozy ; c’était en juin 1991, lors d’un banquet paraît-il trop arrosé : « overdose d’immigrés », « le bruit et l’odeur »… Mais, que ce soit en 1995 ou en 2002, sans pour autant s’excuser ni devenir progressiste et antiraciste, il avait dû policer son discours et faire oublier son « dérapage » de 1991. Le président actuellement en exercice correspond à un Chirac qui aurait, en 1995 et en 2002, fait campagne sur le bruit et l’odeur des immigrés africains.

On pourra toujours soutenir que cette « décomplexion » de la droite ne change pas grand chose puisqu’au fond, « même sans le montrer autant, la droite a toujours été comme ça ». On pourra même se réjouir de « voir enfin les masques tomber » et de vrais enjeux politiques, radicaux (politique sociale contre politique du patronat, libertés individuelles contre autoritarisme et familialisme, éducation contre répression, social contre génétique, antiracisme authentique contre racisme pur et dur…) se manifester enfin au grand jour. Mais il y a aussi matière à s’inquiéter si l’on songe à l’incroyable légitimation qui est ainsi apportée, sur le terrain idéologique, à des thématiques non seulement conservatrices, réactionnaires, mais également racistes et liberticides – en un mot : éminemment dangereuses pour la démocratie.

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Une droite devenue intelligente ?

À défaut d’avoir profondément innové ou d’avoir rénové l’idéologie de la droite, Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas au moins été un « inventeur de formes » politiques, ou un grand stratège ? Ne doit-on pas lui concéder une exceptionnelle intelligence, fût-ce dans la démagogie ? Le choix de décomplexer la droite n’est-il pas, en soi, un véritable « coup » qu’il fallait « oser » ?

Là encore, l’analyse me paraît non seulement mal fondée, mais aussi dangereuse pour la gauche. Il n’est certes pas inutile d’analyser de près la construction d’une communication politique, d’en reconnaître l’habileté, et de scruter les mille et uns ajustements qui ont permis de mettre au goût du jour de très anciens chevaux de bataille  [23] ; mais le succès d’un discours politique résulte d’un processus, qui dépend d’un certain état du champ de la communication politique et non d’une simple série de « bons choix » stratégiques.

Plus précisément, l’analyse qui consiste à attribuer le succès électoral de Sarkozy à son génie politique, tout comme celle qui attribue les échecs passés de la droite au fait qu’elle fut « la plus bête du monde », présente deux défauts : elle n’est pas assez matérialiste (elle mésestime, en se focalisant sur le contenu des discours, la question de la distribution et des conditions sociales de la parole publique), et elle n’est pas assez dialectique (en se focalisant sur un seul camp, elle mésestime le rôle qu’ont pu jouer les discours adverses et leurs faiblesses).

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L’appréciation du génie politique de l’équipe Sarkozy doit en effet être tempérée par la prise en compte de l’incroyable force de frappe médiatique dont a bénéficié un candidat lié comme jamais au monde des affaires, et plus spécifiquement aux patrons de presse, de télévision et de radio [24]. On le néglige trop souvent : une stratégie, même médiocre, peut être plus efficace, si elle bénéficie de relais médiatiques massifs, qu’une stratégie plus intelligente mais « désarmée ». Or, il est patent – et il y a là un immense champ d’investigation pour la recherche, et de lutte pour la construction de contre-pouvoirs – que Nicolas Sarkozy a bénéficié d’un arsenal médiatique plus qu’imposant, qui s’est non seulement mobilisé pendant la campagne pour le promouvoir et démolir ses adversaires, mais qui a aussi, sur le plus long terme, contribué d’année en année, progressivement, à véhiculer sa vision du monde social et à rendre recevable son discours. En d’autres termes, c’est au moins autant la quantité que la qualité qui a joué en faveur de Sarkozy, c’est pour une grande part « à l’usure » qu’il a conquis l’électorat.

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Survaloriser le rôle de l’intelligence tactique de l’équipe Sarkozy, c’est aussi faire comme si elle avait élaboré son discours et sa stratégie en vase clos, par une suite de choix rationnels, alors que ces options s’inscrivent dans un vaste mouvement idéologique au sein duquel le camp adverse, la gauche (à prendre dans sa plus large extension, et dans toute sa diversité) joue un rôle décisif. Pour le dire crûment : et si Sarkozy n’avait été fort que de la faiblesse de ses adversaires ? Le « que » est bien sûr excessif ; mais on ne peut écarter la part de responsabilité de la gauche dans le processus qui a rendu gagnante une stratégie « droitière décomplexée » qui n’aurait pas pu l’être quinze ans auparavant. La campagne « décomplexée » de Sarkozy a d’autant mieux fonctionné que le contre-discours de ses adversaires, et notamment de sa principale adversaire Ségolène Royal, était faible et « complexé », quand il ne s’alignait pas, en plus soft, sur le sien : autorité, sécurité, patriotisme, logique du « donnant-donnant, gagnant-gagnant » (en clair : abandon de logique des droits sociaux) [25].

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Mais le problème déborde largement la personne de Ségolène Royal et la séquence de la campagne présidentielle : à plus grande échelle, et sur le long terme, le succès de l’option droitière de Sarkozy ne peut s’expliquer sans prise en compte de l’évolution de la gauche, notamment socialiste, et d’une longue série de démissions, tant sur le terrain de la politique économique et sociale que sur les questions « d’immigration » et de « sécurité ».

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Pour ne s’en tenir qu’à ces dernières, qui ont été au cœur de la campagne de 2007, la liste est imposante des révolutions conservatrices qui se sont opérées à gauche depuis plus de vingt ans, et qui ont aboutit à une profonde anesthésie de l’opinion de gauche et du centre face à l’offensive Sarkozy 2007 :

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- alignement sur la problématique xénophobe du « problème de l’immigration », depuis le tristement célèbre « Le Pen apporte de mauvaises réponses à de bonnes questions » [26] jusqu’aux lois Chevènement-Guigou de 1998, qui conservaient l’essentiel du dispositif Pasqua-Debré  [27] ;

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- alignement sur la problématique « sécuritaire » de la droite, depuis le Colloque de Villepinte et les années Chevènement  [28] jusqu’au ralliement à la politique d’hyper-répression des émeutiers de novembre 2005  [29] ;

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- ralliement au consensus prohibitionniste contre les élèves musulmanes portant le foulard  [30], et plus largement au consensus islamophobe et à la stigmatisation des garçons arabes  [31]

ni_putes_ni_soumises Dans les années 80 et même 90, la droite n’était pas moins intelligente ou plus bête que celle de 2007 : elle avait simplement un choix plus difficile à faire. Un présidentiable de droite devait choisir entre deux options, qui du strict point de vue électoraliste présentaient toutes deux un risque considérable : soit droitiser et raciser son discours pour capter l’électorat FN, mais au risque de s’aliéner l’électorat centriste et de sur-mobiliser contre lui l’électorat de gauche ; soit chercher un supplément de voix au centre (beaucoup) et à gauche (un peu), au risque alors de s’aliéner l’électorat d’extrême droite et de droite extrême. La raison pour laquelle l’option ultra-droitière de Sarkozy n’a pas été pas spécialement géniale, intelligente ou « osée » est précisément que vingt ans de consensus libéral, sécuritaire, anti-immigration (et, plus récemment, anti-musulman) ont supprimé le risque de « sursaut humaniste » et « antiraciste » qui pesait sur cette option droitière.

Or, c’est un fait : ce consensus, cette anesthésie de la « France centriste » face à des positions naguère « extrémistes », s’est construit avec le concours – souvent suiviste, mais parfois aussi avant-gardiste – de franges non négligeables de la gauche, notamment des mouvances « sociale-libérale » et « nationale-républicaine », mais parfois aussi [32] de la « gauche de gauche ». lo_voile La droite n’est donc pas « devenue intelligente » : elle est devenue hégémonique. Ce qui appelle une autre question – comment ? – et déplace le problème : ce n’est pas seulement à la droite que la gauche doit s’intéresser, mais d’une part aux médias, d’autre part à elle-même. En d’autres termes : l’excès d’attention, d’intérêt voire de fascination pour Sarkozy ou le sarkozysme constituent une fuite en avant, un moyen commode, peu coûteux à court terme mais fatal à long terme, de s’épargner collectivement un examen de conscience urgent : celui des faiblesses de la gauche, de la manière dont elle s’est laissée gagner par des idées de droite. L’historien Gérard Noiriel a mis en lumière des « origines républicaines de Vichy »  [33] ; une tâche analogue s’impose aujourd’hui à toutes celles et ceux qui se veulent de gauche : du triomphe de Sarkozy, il nous faut assumer, répertorier et analyser les origines républicaines – sans en occulter la part proprement progressiste ou de gauche. Il nous faut admettre, en somme, qu’il y a bien des origines socialistes, communistes et trotskystes du néo-vichysme sarkozien.

Post-scriptum

Une première version de ce texte, plus brève, a été publiée en octobre 2007 par la revue Mouvements, dans un numéro consacré à la droite française, intitulé La New droite. Une révolution conservatrice ?.

Textes de Pierre Tevanian

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Notes

[1] Il est toujours délicat d’écrire l’histoire en temps réel. Nul ne peut aujourd’hui prédire avec certitude ce que sera la présidence Sarkozy, dans quelle mesure elle réalisera le programme annoncé par le candidat au cours de sa campagne, dans quelle mesure elle l’amendera ou le trahira, notamment parce que cette évolution dépend largement de la résistance que lui opposeront la gauche française d’une part (au sens large des partis de gauche, des syndicats et des mouvements sociaux), le contexte international d’autre part. Mais pour savoir « ce qui nous attend », des éléments sont toutefois à notre disposition : l’œuvre déjà accomplie par Nicolas Sarkozy d’une part, c’est-à-dire la marque qu’a laissée le passage de l’actuel président dans divers gouvernements de droite, principalement au ministère de l’Intérieur, en termes de lois, circulaires, pratiques politiques, modes de communication et de justification ; la campagne présidentielle, d’autre part, au cours de laquelle le candidat a pu manifester dans toutes ses dimensions et toute sa radicalité une vision du monde, un programme et une manière de faire de la politique, et construire ainsi un « personnage Sarkozy » ; les premiers actes du gouvernement Fillon, enfin, qui dessinent un cadre. De cet ensemble nous pouvons tirer quelques conclusions, qui permettent au moins de prévoir ce qui risque d’advenir si aucune résistance ne vient enrayer la machine.

[2] Eric Besson, Bernard Kouchner, Jacques Attali, Fadela Amara, Jack Lang, Claude Allègre, Michel Rocard, Dominique Strauss-Kahn… – une liste vouée à s’allonger.

[3] Par exemple : « Vous trouvez ça normal, vous, de violer une petite fille de sept ans ? ». Sur ce registre argumentatif, cf. Stéphane Palazzi, « Glissement progressif du langage », Libération, 17/08/2007. Sur l’anti-intellectualisme de Poujade, cf. Roland Barthes, « Quelques paroles de M. Poujade », Mythologies, Points Seuil, 1970.

[4] Sartre, dans ses Réfléxions sur la question juive, décrit l’antisémite classique, grosso modo le maurassien, comme un homme qui se complait dans sa médiocrité, et bâtit sur elle une « aristocratie des médiocres ». Celle-ci consiste à assumer sa propre nullité intellectuelle, sa paresse et sa veulerie, en les sublimant sous le nom de francité. En substance : « Je ne suis assurément pas aussi intelligent et entreprenant que tel intellectuel juif ou tel antiraciste enjuivé, mais l’intelligence est une vertu de seconde catégorie, une vertu juive, qui ne pèse rien face à la vertu cardinale qu’est la francité ». Nicolas Sarkozy, d’une manière assez semblable (mais sans l’antisémitisme), semble s’évertuer à assumer avec fierté – et comme Michel Houellebecq – la vision du monde la plus ringardement « dix-neuvièmiste », anté-anticoloniale – par exemple dans son incroyable « Discours de Dakar » sur « le paysan africain », digne de Tintin au Congo, ou encore son biologisme Alexis-Carrélien concernant le caractère génétique de la violence, de l’homosexualité ou du suicide, au mépris de toutes les réfutations scientifiques que l’une et l’autre ont subies depuis maintenant plusieurs décennies. Cf. Achille Mbembe, « L’Afrique de Nicolas Sarkozy ». Cf. aussi, sur lmsi.net, « Le cas Michel Houellebecq »

[5] Comme l’ont bien souligné les historiens du CVUH, dans « L’histoire par Nicolas Sarkozy : le rêve passéiste d’un futur national-libéral ». Sur un même corpus de discours de campagne, le CVUH recense 27 occurrences pour Jean Jaurès, 17 pour Jules Ferry, 7 pour Léon Blum, et 12 seulement pour De Gaulle.

[6] Sur la virilité agressive et le style « petite frappe » de Nicolas Sarkozy, cf. Elsa Dorlin et Catherine Achin, « J’ai changé, toi non plus. La fabrique d’un-e Présidentiable : Sarkozy/Royal au prisme du genre ».

[7] Nicolas Sarkozy, Témoignage, XO Editions, 2006)

[8] Nicolas Sarkozy cité par Yasmina Reza dans L’aube, le soir et la nuit, Flammarion, 2007. Sur ce registre « sentimental », cf. l’analyse du linguiste Damon Mayaffre dans l’émission « Là-bas si j’y suis ».

[9] Extraits de l’ahurissant « Discours à la jeunesse » du candidat Sarkozy

[10] Cf., sur lmsi.net, « Chronique du racisme républicain. 2002-2007 »

[11] Cf., sur lmsi.net, « Chronique du racisme républicain. 2002-2007 »

[12] Cf. René Rémond, Les droites en France, Aubier Montaigne, 1993

[13] Cf. Zeev Steernhell, La droite révolutionnaire, 1885-1914, Folio Histoire, Gallimard, 1997 et Ni droite ni gauche. Naissance de l’idéologie fasciste en France, Fayard, 2000.

[14] Comptage réalisé par le CVUH, op. cit.

[15] Discours du ministre Sarkozy en avril 2006

[16] Cf. Olivier Lecour-Grandmaison, « Sarkozy ou le triomphe d’une histoire apologétique de la colonisation ».

[17] Cf. Zeev Steernhell, op. cit.

[18] Discours de Bordeaux, 1er mars 2007

[19] Relire, aujourd’hui, Le Pen, les mots, l’étude de la langue lepéniste publiée à La Découverte en 1998 par Isabelle Cuminal, Maryse Souchard, Stéphane Wahnich et Virginie Wathier, est une expérience saisissante : des pans entiers de ce que les auteurs identifient comme la rhétorique spécifique de Le Pen correspondent rigoureusement à l’actuel « style Sarkozy ».

[20] Cf. Éric Fassin, « Sarkozy ou l’art de la confusion », Le Monde, 13/04/2007

[21] Propos de Nicolas Sarkozy tenus dans Philosophie magazine, et repris sur le site de la revue : www.philomag.com

[22] Cf. Achille Mbembe, « L’afrique de Nicolas Sarkozy ».

[23] Cf. Jade Lindgaard et Joël Confavreux, « L’hémisphère droit. Comment la droite est devenue intelligente »

[24] Cf. Marie Bénilde, « Nicolas Sarkozy, déjà couronné par les oligarques des médias ? », Le monde diplomatique, Septembre 2006

[25] Cf. Collectif Les mots sont importants, « Perdre son âme ne fait pas gagner les élections ».

[26] Formule du Premier ministre Laurent Fabius, en 1984

[27] Cf. Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, Dictionnaire de la lepénisation des esprits, L’esprit frappeur, 2002, et sur lmsi.net, Sylvie Tissot et Pierre Tevanian, « La lepénisation des esprits ».

[28] Cf. Pierre Tevanian, Le ministère de la peur. Réflexions sur le nouvel ordre sécuritaire. Cf. aussi la chronologie publiée sur lmsi.net : « De Chevènement à Sarkozy. Généalogie du nouvel ordre sécuritaire » 

[29] Cf. notamment François Athané, « Ne laissons pas punir les pauvres ».

[30] Cf. Pierre Tevanian, La république du mépris, Editions La découverte, 2007, et sur lmsi.net, « Une révolution conservatrice dans la laïcité ».

[31] Sur l’ensemble de ces thématiques (droit des étrangers, politiques sécuritaires, islamophobie, instrumentalisation du féminisme) : « Chronique du racisme républicain. 2002-2007 » publiée sur www.lmsi.net.

[32] Notamment pour ce qui concerne la stigmatisation des femmes voilées et l’islamophobie.

[33] Gérard Noiriel, Les origines républicaines de Vichy, Hachette, 1999

 

 

 

Une parole étouffée ?, Présentation du livre Les filles voilées parlent, par ses auteur-e-s

Par Ismahane Chouder, Malika Latrèche, Pierre Tevanian, 15 mars

Introduction

« On a beau vouloir “tout dire”, il y a quelque chose en nous qui nous répète : “Attention, tout ce que tu vas dire pourra être retenu contre toi !” ; ça me rappelle un peu le discours de certaines femmes battues, ou des enfants victimes de maltraitances. »

Article

Pierre Tevanian : Tout, n’importe quoi et son contraire a déjà été dit et écrit à propos du voile et des femmes qui le portent. L’encre a coulé, les arguments se sont opposés, les invectives ont proliféré, mais dans ce déluge de paroles, une chose a manqué : la voix des principales concernées. Que ce soit dans les grands médias ou dans les débats internes au monde politique, syndical et associatif, et même à la « Commission Stasi »  [1], les femmes qui portent le foulard n’ont pas eu voix au chapitre – et les adolescentes encore moins ! Avant la loi du 15 mars 2004, prohibant le port du voile à l’école, et avant les centaines d’exclusions et de dévoilements forcés qu’elle a entraînée  [2], la première injustice est là : dans cette distribution inégale de la parole, dans cette discrimination entre ceux qui ont le droit de parler et celles qui ne l’ont pas. C’est de ce constat qu’est venue l’idée de ce livre…

lesfillesvoileesparlent-2 Ismahane Chouder : Le plus urgent était pour nous de reprendre la parole, ou plutôt de la prendre  [3] ! Dans ce procès qui nous est fait continuellement, il fallait redonner la parole non pas à la défense, mais à l’accusée elle-même. Mieux que ça : il fallait sortir de ce dispositif accusatoire, ou le renverser. Les femmes qui s’expriment dans ce livre savaient que nous ne les présumions coupables de rien : ni d’intégrisme, ni d’arriération, ni d’atteinte à la laïcité… Nous les avons invitées au contraire à parler en toute tranquillité, en toute confiance, et à dire tout ce qu’elles avaient à dire, ce qu’elles avaient sur le cœur, quitte à accuser ou interpeller à leur tour qui ou quoi bon leur semble. Notre objectif était que des femmes se réapproprient la parole, et qu’elles réaffirment par là même leur humanité et leur dignité. Qu’elles cessent d’être de purs objets de discours, pour s’affirmer comme sujets. Comme des sujets libres de leurs choix, et libres de leur parole.

Pierre Tevanian : Effectivement, toutes les femmes que nous avons rencontrées nous ont fait part de ce besoin de parler, de « témoigner » – c’est un mot qui est souvent revenu. Elles nous ont dit à quel point elles avaient souffert de cette confiscation de la parole, en particulier à l’époque où tout le monde sauf elles, passait son temps à parler d’elles dans les médias. Cela dit, beaucoup étaient partagées entre le besoin de parler, de « témoigner », de « vider son sac », et une très forte inhibition, qu’elles avaient parfois du mal à expliquer… Il faut savoir que pour chaque femme qui acceptait de témoigner, nous en avons approché une dizaine qui refusaient, tout en nous disant : « J’en aurais, des choses à raconter ! ».

Ismahane Chouder : Oui. Beaucoup ont refusé par peur de s’exposer, y compris sous couvert d’anonymat. Beaucoup, même parmi celles qui ont fini par accepter de participer au livre, ont exprimé d’emblée de la méfiance, ou en tout cas une peur de voir leur parole déformée. Pourtant, elles voyaient bien que nous ne leur étions pas hostiles, que Malika et moi portions le foulard, et que nous nous étions battues contre la loi anti-voile. Elles savaient, car nous le leur avons expliqué, que notre projet était justement de leur donner la parole, en leur laissant à la fois le temps, l’espace, le choix des questions abordées et, dans le cas des entretiens enregistrés, un droit de regard final sur les retranscriptions  [4]. Bref, tout le contraire du traitement médiatique ordinaire ! Eh bien, malgré cela, la méfiance l’a souvent emporté. Pas forcément une méfiance à notre égard, d’ailleurs. Ce qui leur faisait peur, ce n’était pas tant la manière dont leur parole allait être retranscrite, mais plutôt la manière dont elle risquait d’être comprise – ou incomprise.

Malika Latrèche : Pour moi, c’est le nœud du problème : nous vivons dans la peur permanente de la manière dont chacune de nos paroles peut être interprétée, ou plutôt mésinterprétée. C’est un sentiment diffus, mais très profond. Même moi, si j’ai accepté de m’exposer, et si me suis beaucoup investie dans l’élaboration de ce livre, j’ai dû lutter, par moments, contre une angoisse terrible contre la tentation de me désengager. Précisément à cause de cette peur. Peur qu’on me reproche de prendre la parole sur ce dossier, peur d’en avoir trop dit. Ce sont des dilemmes insolubles : par exemple, si j’exprime ma souffrance, on dira que je me « complais dans la victimisation », et si je la tais, on en conclura que je ne suis « pas à plaindre » !

J’ai aussi éprouvé une certaine gêne et une certaine appréhension en relisant certains témoignages de lycéennes exclues ou « dévoilées », qui exprimaient très vivement leur colère contre l’École, le corps enseignant, ou plus largement les institutions, ou même « la République », ou « la France ». J’avais pour ainsi dire peur de la peur qu’elles pourraient provoquer ! Alors qu’au fond, elles n’ont rien de si terrible : n’importe quel-le ado humilié-e réagirait de la même manière. Mais là, comme ce sont des musulmanes, et comme cette identité musulmane surdétermine la réception de ce qu’on dit, je redoute le pire : « On va nous prendre pour des marginales, des asociales, des inassimilables, des radicales, des extrémistes… » ; « Cela va donner raison à ceux qui opposent France et Islam ! » ; « On va encore dire que les musulmans sont l’anti-France ! », « ça va conforter l’idée que l’Islam n’est pas soluble dans la République ! ». Alors que chacune de ces filles exprime par ailleurs un attachement sans équivoque aux principes de liberté et d’égalité, ainsi qu’à la laïcité, et que leur colère, y compris dans sa radicalité, voire ses excès, est parfaitement compréhensible de la part d’ados qui viennent de se faire exclure de l’école.

Pierre Tevanian : Cela signifie donc qu’être une femme musulmane qui porte le foulard, dans la France de 2007, te force à intégrer, dans ton existence quotidienne, tous les stéréotypes qui pèsent sur ce foulard…

Malika Latrèche : Oui, même si je n’y adhère évidemment pas, ces stéréotypes sont d’une certaine manière en moi, « en mémoire », et ils interfèrent dans beaucoup de mes réactions. Je me sens enfermée dans un questionnement permanent sur chaque mot, chaque fait et geste, et la manière dont ils vont être perçus, ressentis, interprétés, jugés. Et je me retrouve de ce fait dans des situations complètement absurdes ! Par exemple, il m’arrive souvent de me faire insulter, et parfois même de me faire agresser physiquement, simplement parce que mon foulard est insupportable à certains. Comme dit Jacques Chirac, le foulard est « ressenti par beaucoup de Français comme une agression », si bien que m’agresser est quasiment vécu par l’agresseur comme de la « légitime défense » ! Eh bien, malgré cela, il m’arrive de me rendre à des débats organisés par des militants hostiles au voile, pour tenter d’ouvrir le dialogue et de changer l’image négative de la femme voilée, forcément « soumise », et de m’y rendre seule, alors que mon mari, craignant une agression, préfèrerait m’y accompagner ! Et pourtant, je sais d’expérience que le risque de me faire agresser est réel ! Ce n’est pas que je suis téméraire, c’est plutôt que ma peur d’être agressée s’efface derrière une peur encore plus forte : la peur d’apparaître comme « la » femme voilée soumise, illettrée, coincée, qui n’est bonne qu’à faire la cuisine ou à enfanter à la chaîne, et qui ne sort et ne parle que sous le contrôle de son mari…

Pierre Tevanian : C’est toujours la même chose : l’ombre du stéréotype, et la peur de dire ou faire quoi que ce soit qui puisse y faire penser.

Malika Latrèche : Oui, alors que je n’ai rien à prouver en termes d’indépendance ! Je n’ai vraiment pas le profil de « la femme d’intérieur » : je passe mon temps à militer « sur le terrain », contre toutes formes de discriminations, aussi bien la journée que très tard dans la soirée, sans mari, père ou frère comme garde du corps. Et dans cette histoire, la volonté de mon mari de m’accompagner n’avait rien d’islamique, ni de patriarcal ! On en vient donc même à refuser ce soutien que n’importe quelle femme agressée accepterait : se faire accompagner ! C’est cette normalité-là, cette spontanéité-là, qui nous est interdite par la stigmatisation : dire qu’on a été victime d’un préjudice quand on l’a effectivement été, piquer un « coup de gueule » un peu violent quand le préjudice était violent, accepter la compagnie de son mari quand on a peur d’être agressée…

Nous passons notre temps à nous débattre avec cette question : « Comment vont-ils l’interpréter ? Que vont-ils croire ? Que vont-ils dire ? Comment vont-t-ils réagir ? ». Bref : qu’est-ce que je risque ? C’est extrêmement angoissant, et c’est cela qui nous inhibe, même lorsque nous décidons, de manière très volontariste, de faire un livre pour parler ouvertement, librement, sans entraves ! On a beau vouloir « tout dire », il y a quelque chose en nous qui nous répète : « Attention, tout ce que tu vas dire pourra être retenu contre toi ! ». ça me rappelle un peu le discours de certaines femmes battues, ou des enfants victimes de maltraitances.

Ismahane Chouder : Parmi les réactions que nous avons rencontrées, et qui ont souvent motivé des refus, il y a aussi ce que Malika a appelé le fatalisme. Plusieurs interlocutrices nous ont dit en substance : « Vous êtes bien gentils avec votre livre, mais à quoi bon ? » À quoi bon parler, puisqu’on ne nous écoute pas ? À quoi bon maintenant, surtout, puisque la loi sur le voile est passée ? Et puis, il y a aussi ce que j’appellerais les réactions de « fierté » ou de « revanche » : « On n’a pas voulu nous donner la parole quand on la voulait, quand il le fallait, eh bien maintenant, on se tait ! » Ce genre de réaction est tout à fait compréhensible quand on voit dans quel mépris et quel abandon les femmes voilées se trouvent, et surtout quand on songe à la violence de cette situation qui prévalait dans les médias et un peu partout en 2003-2004 : tout le monde parlait de nous, sur nous, mais sans nous, et nous n’avions aucun moyen de répondre ! Dans de telles situations, le retrait volontaire est presque un réflexe vital : « Vous me méprisez, eh bien moi aussi je vous méprise, je fais ma vie dans mon coin. Je renonce même à revendiquer quoi que ce soit, car je ne daigne même pas m’adresser à vous ! »

Pierre Tevanian : C’est une réaction presque naturelle, que le sociologue anglais Richard Hoggart a bien décrit : un réflexe de repli et une posture de « je-m’en-fichisme » qui est une réponse au mépris social  [5]. Du coup, la parole n’est pas complètement absente, mais elle reste dans l’entre-soi. On se parle entre voilées, entre femmes qui partagent non seulement une conviction et une pratique religieuse, mais aussi un vécu social…

Malika Latrèche : C’est vrai qu’on se parle beaucoup entre nous. On se rend compte souvent qu’on a vécu les mêmes regards, les mêmes remarques, les mêmes exclusions, les mêmes souffrances, et on peut donc parler sans crainte d’être incomprise, d’agacer, ou de passer pour une « pleureuse ». On est sûre que la personne qui nous écoute nous comprend, car elle a vécu sensiblement la même chose. Heureusement, d’ailleurs, qu’il existe ces espaces de dialogue où l’on est sûre de ne pas être jugée, où l’on peut confronter nos expériences et s’échanger des conseils. Mais pour ma part, je ne m’en contente pas – et je pense que c’est le cas aussi de toutes celles qui ont finalement voulu témoigner. Je tiens à ce que tout le monde sache ce qu’on vit. Et je tiens surtout à pouvoir vivre et échanger avec tout le monde !

Ismahane Chouder : Et c’est cette envie qui nous pousse à prendre la parole, malgré les risques. Je sais par exemple que moi, même si parler, m’affirmer comme sujet, défendre mes droits, m’expose à des réactions de violence exacerbée, je ne peux pas y renoncer. Prendre la parole a un prix, mais pour moi, me taire aurait un prix encore plus lourd et insupportable ! Ce serait une véritable négation de soi. Ce serait renoncer à tout ce que je suis, ce à quoi je crois, ce à quoi j’aspire. Je préfère assumer les conséquences de ma visibilité que rester dans l’invisibilité à laquelle on veut m’assigner. Je ne supporterais pas de vivre repliée sur un cocon familial, ou sur une communauté ethnique ou religieuse : je le vivrais comme une asphyxie ! Je préfère sortir et prendre des coups que restée enfermée !

Malika Latrèche : Moi aussi, jusqu’à présent, je n’ai jamais pu me résoudre au silence et au repli. J’ai souvent pensé tout arrêter, mais à chaque fois je reviens ! Au fond, notre situation est un vrai casse-tête : parler est impossible, se taire est impossible ! Ou plutôt : j’ai peur de ce qui m’attend si je parle, mais j’ai peur aussi, plus encore, de ce qui m’attend si je me tais. Et ce qui rend le problème encore plus sensible et complexe, ce sont mes enfants. C’est une responsabilité supplémentaire : en prenant la parole et en me battant pour mes droits, ce n’est plus seulement moi que j’expose à un « retour de bâton », ce sont aussi mes enfants. J’ai souvent envie de tout arrêter parce que j’ai peur qu’il leur arrive quelque chose, qu’on leur fasse payer mes engagements. Et en même temps, c’est aussi en pensant à eux que je me dis qu’il faut continuer. Je repense à mes parents immigrés, qui sont venus travailler en France dans les années 50, et que j’ai vu subir l’injustice et les injures (« Sale arabe ! », « Bicot ! », « Retourne dans ton pays ! ») sans répliquer, sans se défendre, par peur des représailles, et je ne veux pas que mes enfants revivent ça : ces violences d’adultes que j’ai reçues en plein visage quand j’étais aux côtés de mes parents.

Pierre Tevanian : Toutes ces difficultés, ces doutes, ce balancement entre le besoin de parler et la peur de parler, peuvent paraître étranges, voire incompréhensibles, de l’extérieur. Mais dès qu’on vous écoute, toutes les deux, ainsi que les quarante femmes qui témoignent dans ce livre, dès qu’on entre dans votre quotidien, cela devient une évidence. La force de ces témoignages, c’est qu’ils rendent tangibles cette réalité concrète qui a été complètement occultée par les débats houleux sur « l’Islam », « la laïcité » ou « les valeurs de la République » : le poids des préjugés, l’angoisse et la violence qu’ils génèrent au quotidien. Pour ma part, je le soupçonnais avant de faire ce livre, mais j’étais loin d’en prendre toute la mesure. Au fond, les textes et entretiens que nous avons rassemblés nous racontent l’histoire du point de vue des vaincues : celles pour qui les mots d’ordre d’« interdiction des signes ostensibles » ou de « neutralité de l’espace public » n’ont été synonymes ni de « réaffirmation de la laïcité » ni d’« émancipation » ni de « promotion du vivre-ensemble », mais tout simplement, prosaïquement, d’humiliations, d’exclusions, d’injures ou même d’agressions. Pour une fois, écoutons-les.

Post-scriptum

Les filles voilées parlent, recueil de 45 textes et entretiens de femmes voilées vivant en France, coordonnés par Malika Latreche, Ismahane Chouder et Pierre Tévanian, Editions La Fabrique, 2008.

Textes de Ismahane Chouder

 

 

Inch Allah l’égalité ! (Première partie), Entretien avec Cécilia Baeza, Ismahane Chouder et Malika Latrèche, du Collectif des Féministes Pour l’Égalité

Par Cécilia Baeza, Ismahane Chouder, Malika Latrèche, 7 mars

Introduction

« Un féminisme non pas contre, mais avec l’Islam ». Cette formule de Christine Delphy (qui ajoutait : « Et pourquoi pas ? ») [1] peut résumer la démarche des femmes musulmanes, voilées ou non, qui, comme Ismahane Chouder ou Malika Latrèche, se retrouvent avec des « non-musulmanes » au sein du Collectif des féministes pour l’égalité. Dans une discussion à trois voix – extraite du recueil Les filles voilées parlent  – trois présidentes successives du collectif, Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Cecilia Baeza (« non-musulmane, mais souvent prise à partie comme ‘islamogauchiste’ ou comme ‘chienne de garde des voilées’ ») nous racontent les épisodes tantôt douloureux, tantôt cocasses, souvent les deux ensemble, qui ont accompagné l’improbable et pourtant nécessaire émergence de ce nouveau mouvement féministe. Nouveau parce que récent, et composé de femmes souvent jeunes, mais pas au sens d’une volonté de rupture : le collectif regroupe aussi des « anciennes » et même des « historiques » de la lutte des femmes, et il puise aux sources des grands combats féministes du passé… À commencer par un célèbre slogan : « Mon corps m’appartient ! ».

Article

AAAAAAAAAAAAIsmahane Chouder :

Tout a commencé aux réunions préparatoires de la « Marche des femmes 2004 », qui se sont tenues tous les mercredis soirs à la Bourse du Travail de Paris à partir de février. Il y avait des représentants de dizaines d’organisations féministes, des syndicats et des partis de gauche. Les réunions étaient dirigées par Maya Surduts et Suzy Rojtman du CNDF [2], et il s’agissait à la fois de définir le contenu des mots d’ordres et d’organiser la logistique : le trajet, l’ordre des cortèges, etc. Moi j’étais là avec d’autres copines du Collectif Une école pour tou-te-s) et quand nous sommes arrivées, il y avait moi et Sonia qui portions un voile, nous avons senti un grand froid dans la salle, et très vite les discussions se sont orientées vers le voile.

Le texte d’appel évoquait la loi sur le voile, qui était sur le point d’être votée, mais sans la soutenir ni la dénoncer. Il faut dire que les collectifs féministes étaient très scindés : certaines étaient contre le voile et pour la loi, d’autres étaient contre la loi mais aussi contre le voile, et elles avaient donc du mal à s’engager contre cette loi, et les organisations clairement engagées contre la loi étaient nettement minoritaires. Du coup, le texte commun était un compromis, ce qui fait que même s’il ne soutenait pas la loi, il allait dans le sens de la stigmatisation du voile, en le liant à des violences faites aux femmes, en précisant : « quel que soit le sens que lui donne celles qui le portent » ! Et pour moi qui porte le voile, me voir renvoyée du côté de ces violences n’était pas acceptable !

J’ai voulu parler, mais Maya Surduts m’a tout de suite coupé la parole en disant que j’avais assez parlé, alors que je venais seulement de commencer ! Je lui ai répondu qu’elle avait un comportement de phallocrate, ce qu’elle n’a évidemment pas apprécié ! Quelqu’un, je ne sais plus qui, a même dit qu’il était hors de question que des femmes voilées défilent à la Journée des femmes. Nous nous sommes dit : mais alors nous ne sommes pas des femmes ? Nous sommes quoi ? Il y a heureusement eu une militante des Panthères Roses qui a dit qu’on devait nous laisser la parole, qu’il était hors de question d’interdire à quelque femme que ce soit de participer à la manifestation, et que si on nous sortait du cortège, elles sortiraient avec nous.

Finalement, nous n’avons pas voulu signer le texte commun, et nous avons défilé avec notre propre tract, qui reprenait toutes les revendications du texte commun, mais avec un passage en plus contre la stigmatisation des femmes voilées et contre la loi anti-foulard, en disant que c’est une loi sexiste, qui prive des filles d’éducation.

Le jour de la manifestation, nous avons eu de grosses difficultés à nous insérer dans le cortège : nous avons dû faire face à des insultes, des bousculades, et même des tentatives de coups physiques. Il y avait des hommes qui nous bousculaient pour nous empêcher de rentrer dans le cortège, et des femmes qui nous insultaient :

« Vous n’avez rien à faire ici »

« C’est une honte ! »

« Rentrez chez vous »

« Retournez en Arabie, en Iran, en Afghanistan ».

Nous avons eu aussi un « comité d’accueil » particulièrement violent à l’arrivée de la manifestation Place de la Nation, sous les huées, les menaces, et même des crachats ! Tout cela de la part d’autres manifestants ! Ils ont même stigmatisé le « service d’ordre » qu’on avait constitué pour la manif, comme tous les autres services d’ordre d’ailleurs : comme il y avait des hommes, ils se sont retrouvés stigmatisés dans la presse ou dans les groupes militants adverses comme des « barbus » encadrant leurs femmes. Alors qu’il y avait des musulmans et des non-musulmans, des hommes et des femmes, et que surtout, beaucoup d’autres cortèges dans cette manif avaient eux aussi un « service d’ordre » masculin. À commencer par ceux qui nous ont fait barrage !

Cécilia Baeza :

C’est à ce moment que nous avons fondé le CFPE. Au départ, il y a des femmes qui se rencontrent au Collectif Une école pour tou-te-s, et qui décident de prendre à bras le corps la question féministe, parce qu’elles sont féministes, et que le féminisme a été un des principaux arguments qui a servi à justifier la loi anti-voile. D’autre part, comme les femmes qui portent le foulard sont toujours stigmatisées comme dépendantes de frères, de pères, d’intégristes, elles décident de fonder un collectif non-mixte, exclusivement féminin. Christine Delphy est choisie comme première présidente du CFPE, avec comme vice-présidente Zahra Ali, qui a 18 ans et qui est alors lycéenne en terminale, avec son foulard. Le collectif est fondé début 2004, mais nous nous organisons vraiment en juin 2004, avec une Charte, où sont affirmés notamment le droit de porter le foulard et de ne pas le porter ; la lutte contre les discriminations sexistes ; et le refus d’un modèle unique d’émancipation. À partir de ces principes, énormément de choses restaient à discuter, car nous ne nous connaissions pas, et nous avons donc eu beaucoup de débats internes, sur internet et dans des réunions, avec parfois des tensions. Notamment au moment du débat sur l’avortement, où il y a eu un peu un sentiment de « donnant-donnant », avec des féministes « non-musulmanes » qui disaient en substance :

« Nous nous sommes engagées pour vous défendre sur le voile, alors en échange , donnez nous votre soutien sur l’avortement ».

Il y avait un fond juste, qui consistait à dire : peu importe finalement qu’une pratique nous plaise ou pas, heurte ou pas nos convictions, que ce soit le port du foulard ou le recours à l’avortement ; il y a quelque chose de plus important et qui nous unit qui est le droit de choisir. Mais le débat était biaisé par autre chose : le fait qu’il y avait une parole considérée comme la parole féministe légitime, et qui semblait dire :

« Vous, non-féministes, venez nous rejoindre ».

Et puis nous étions piégées par l’agenda, le trentième anniversaire de la loi Veil qui arrivait, et le contexte général, le besoin de se positionner dans le champ féministe, et de prouver aux autres que nous étions bien des féministes. J’entends par là : un besoin de tout le collectif d’être reconnu légitime par les autres organisations féministes, ce qui a abouti en interne à une situation où les musulmanes voilées se sont aussi senties obligées de prouver aux autres copines qu’elles étaient bien féministes…

Malika Latrèche :

Il y a eu des tensions lors d’une réunion en octobre 2004 où des femmes à côté de moi disaient :

« Mais qu’est-ce qui va se passer quand il faudra se positionner sur le droit à l’avortement ? Est-ce que vous serez là ? »

Le trentième anniversaire de la loi Veil arrivait en janvier, et tout le mouvement féministe français préparait cet anniversaire. Mais moi, par exemple, je ne m’étais jamais posé la question, et je l’ai prise en pleine figure. Même entre femmes musulmanes, d’un point de vue religieux, nous n’avions pas eu de réflexion poussée sur la question. Nous nous retrouvions au milieu de ces questions :

« Est-ce que vous allez être là »

Et certaines répondaient à notre place :

« Non, c’est trop utopique ! ».

Et moi, au milieu, je répondais :

« Ben, oui, on sera là avec vous »

Mais la vérité, c’est que je n’avais pas du tout réfléchi à cette question, et que je ne me sentais mal à l’aise. Il y avait par exemple des féministes algériennes qui nous avaient soutenu contre la loi antivoile, mais qui donnaient l’impression d’avoir des doutes sur notre féminisme. Par rapport à leur vision ou leur connaissance traditionnelle de l’Islam, elles se disaient :

« Non, pour elles, ça doit être anti-islamique d’aller à cette manif, l’Islam l’interdit ».

Je savais au fond de moi que ce n’était pas vrai, et que nous devions soutenir le droit à l’avortement. J’étais tiraillée.

Ismahane Chouder :

Nous avions un peu l’impression de devoir valider notre « certificat de féminisme ». Mais ce qui nous a surtout fait violence, c’était la question de notre visibilité publique : quelle image allions nous renvoyer ? Il faut bien comprendre une chose : quand tu croises une femme voilée, tu ne vois pas seulement un individu. Tu vois forcément toute une communauté derrière : la communauté musulmane. Et ça, c’est piégeant. J’aurais pu aller manifester pour la loi Veil en tant qu’Ismahane, en sachant pourquoi j’étais là, car je n’ai pas de réticence personnelle par rapport au droit à l’avortement. Pour moi, c’est un droit acquis, qui se trouve reconnu et codifié avec précision dans les textes de référence islamique. Mais j’étais obligée de penser au regard des autres. Ce qui me posait problème était cette visibilité publique de femmes musulmanes dans une manifestation, où elles n’auraient pas la possibilité d’expliquer les raisons nuancées de leur présence : notamment la possibilité de souligner la différence entre être « pour l’avortement » et « pour le droit à l’avortement ». Surtout que ce débat-là n’a pas vraiment eu lieu dans la « communauté musulmane » française. Donc vis-à-vis de cette « communauté », je ne voulais pas donner un sentiment d’opportunisme, ou pire de trahison :

« Pour faire bonne figure, pour être acceptées comme féministes, elles ont bradé leurs principes religieux ! ».

C’est pourquoi certaines, comme moi ou comme Malika, n’y sont pas allées. Mais je sais que d’autres copines voilées y sont allées : Ndella, Sonia, Zahra…

Cécilia Baeza :

Nos débats internes ont abouti à un accord sur le droit de recourir à l’avortement, ce qui n’est pas une obligation pour celles qui ne veulent pas y recourir, mais laisse la liberté de le faire à celles qui le choisissent. Et nous avons donc décidé de nous associer à l’Appel à manifester pour défendre ce droit. Mais de toutes façon, quelle que soit notre position, on le retourne contre nous. En l’occurrence, nous prenons position pour le droit à l’avortement, mais évidemment on nous accuse de double discours et d’opportunisme.

Cette défiance s’est exprimée quand on a envoyé notre signature pour le texte d’appel à manifester : nous avions pris la peine d’écrire un courrier en bonne et due forme, mais la direction du CNDF n’a pas voulu intégrer notre signature, en prétextant un retard de notre part, alors qu’on était quinze jours avant la manif, que la plupart des tracts n’étaient pas encore imprimés, et qu’on pouvait parfaitement nous rajouter sur la liste des signataires. Nous avions même envoyé une représentante non-voilée, Suzanne, pour une espèce de mission diplomatique, parce que nous savions d’expérience que le voile attisait les passions ; nous avions aussi choisi exprès une représentante qui avait des liens avec le CNDF, qui les côtoyait depuis longtemps, pour faciliter les pourparlers.

Seulement voilà, parmi les moyens de nous écarter, il n’y a pas que le refus frontal : il y a aussi le fait de ne pas nous informer des réunions, de ne pas nous inscrire dans la liste de leurs contacts, de nous ignorer, de faire comme si nous n’étions pas dans le champ du féminisme – alors que nous clamons notre féminisme, et que malgré le désaccord sur le voile, pour les autres sujets, sur pratiquement sur toutes leurs luttes, nous sommes prêtes à joindre nos forces. Le même scénario s’est répété à la Journée des femmes de 2006 : nous ne sommes jamais informées des réunions. Nous sommes vraiment tenues à l’écart.

En 2005, l’exclusion est encore plus explicite. Nous décidons de ne pas nous investir en tant que CFPE dans la préparation de la Marche des femmes, mais de nous joindre au cortège Une école pour tous. Cette fois-ci, nous demandons expressément, et à l’avance, à signer le texte d’appel et à prendre part pleinement à la manif. Mais lors d’une réunion, à la demande de certaines organisations (Lutte ouvrière et le Planning familial), notre droit de participer est mis au vote, et rejeté à la majorité. La tension est au maximum parce que l’UFAL (Union des familles laïques) [3] et Ni putes ni soumises ont déjà annoncé qu’ils quittaient la coordination et montaient une marche concurrente deux jours avant, au motif que la coordination nous avait acceptées dans ses réunions préparatoires !

Cette fois-ci, l’exclusion est explicite, et assumée par la coordination : auparavant c’était nous qui refusions de signer leur texte à cause du désaccord pour le voile, ou bien il y avait le prétexte de notre signature arrivée trop tard ; là, nous sommes présents, dans les temps, nous acceptons le texte d’Appel, malgré son silence sur les ravages de la loi antivoile, et c’est la Coordination qui vote pour nous exclure.

Du coup, cette exclusion suscite plus de protestations que les précédentes, de la part d’individus, notamment certaines « Femmes solidaires », mais aussi de la part de certaines organisations, qui dénoncent officiellement notre mise à l’écart : les Panthères roses, les Verts, la confédération syndicale SUD-G10 Solidaires, la Ligue des droits de l’homme, le MRAP et la FSU… [4] Nous, de notre côté, nous commençons à avoir l’habitude de nous faire jeter, donc nous allons quand même à la manif sans nous démonter, et nous nous trouvons des complices pour ouvrir une « brèche » dans le cortège et nous offrir « l’asile » ! En 2004 c’étaient les JCR [5], en 2005 ce sont les Verts.

Ismahane Chouder :

Juste avant, Maya Surduts (présidente de la Coordination) est venue nous voir en nous accusant d’être responsables de la division du mouvement féministe, et en nous demandant un geste d’apaisement :

« Participez à la manif, d’accord, mais en queue de cortège, après les partis politiques ».

Sympa ! Il s’est aussi dit lors d’une réunion de la Coordination que, puisque nous ne sommes pas acceptées comme signataires et membres à part entière du cortège, le Service d’Ordre de la Coordination n’assurera pas notre protection si nous sommes agressées au cours de la manif ! « Venez, mais à vos risques et périls ! ».

Le jour de la manif, Place Clichy, nous avons pris place entre les Verts et les Panthères roses, avec qui tout s’est très bien passé. Bien entendu, il y avait toujours des gens sur le côté pour venir nous apostropher et nous dire que nous n’avons « rien à faire ici ». Mais c’était quand même moins violent qu’en 2004. D’une part parce que nous n’étions plus dans le climat explosif du vote de la loi, d’autre part parce les plus hostiles boycottaient la manif, et enfin parce que des grandes organisations comme la LDH ou la FSU avaient réagi : du coup, nos ennemis ravalaient un peu leur salive. D’année en année, notre présence se banalise : nous faisons peu à peu partie du paysage, même si l’accueil est encore loin d’être amical !

Et puis nous avons un cortège joyeux, animé, qui fait du bruit, et sans porte-voix ! En 2006, il y avait même le cortège PCF derrière nous, avec Marie-Georges Buffet, et ils ont repris tous nos slogans ! Et ça produit son effet : on voit des visages qui se dérident, des gens qui passent de l’inquiétude à l’amusement… Cela dit, ce qui était moins drôle, en 2006, c’est qu’il n’y avait plus personne : à peine quelques centaines de personnes. Et une femme est venue nous dire :

« Bravo ! Vous avez réussi votre coup ! ».

Comme si c’était de notre faute, et comme si notre objectif était de tuer le mouvement féministe ! Alors que justement, nous, nous étions encore là, et qu’il aurait plutôt fallu poser la question à tous ces gens qui étaient venus en masse en 2004 contre le voile, et qui, deux ans après, contre la discrimination au travail et l’inégalité salariale, n’étaient plus là.

Deuxième partie : La Journée mondiale des femmes du 29 mai 2005 à Marseille

Post-scriptum

Propos recueillis par Pierre Tevanian à Paris le 2 juillet 2006. Ce texte est extrait du recueil Les filles voilées parlent, dont nous avons déjà publié l’Introduction, et que nous recommandons vivement.

Publié dans DE La FABRIQUE DE L'OPINION ET DU CONSENTEMENT, LA TELEVISION selon PIERRE BOURDIEU, LE MALJOURNALISME : Le cas français, QUESTIONS DES MINORITES | Pas de Commentaire »

« Médias : vecteurs de l’idéologie dominante » (Union syndicale Solidaires)

Posté par issopha le 13 décembre 2008

« Médias : vecteurs de l’idéologie dominante » (Union syndicale Solidaires)

 

 

Publié le 4 décembre 2008

A l’occasion de son Congrès qui s’est tenu du 3 au 5 juin 2008 à Saint-Jean-de-Monts en Vendée, l’Union syndicale Solidaires a introduit dans ses orientations et revendications un long chapitre sur les médias. Nous le publions ici intégralement (avec l’autorisation du bureau de l’Union) [1]. (Acrimed)

Médias : vecteurs de l’idéologie dominante- L’emprise médiatique sur le quotidien est de plus en plus présente dans notre société. Lire la presse ou passer plusieurs heures devant la télévision ne peut qu’avoir une influence sur le comportement général, les choix de mode de vie et de consommation quotidienne des individus. Il s’agit bien de formater les esprits pour réduire leurs capacités d’analyse autonome et leur faire admettre plus facilement les choix politiques comme de simples réponses techniques et sans alternatives. Les médias dominants formatent également le paysage politique en le personnalisant à outrance. Ils participent ainsi d’une simplification dommageable pour la démocratie. Dans le même temps, les instituts de sondage sont aussi vecteurs de l’idéologie dominante.

- Pour remplir une fonction démocratique, les médias devraient être diversifiés et soustraits à l’emprise directe des pouvoirs économiques et politiques. De par leur position dominante, ce sont avant tout les médias “ établis ” qui “ forgent l’opinion ”. Or, du point de vue économique comme éditorialiste, les principales entreprises médiatiques sont des vecteurs de l’idéologie dominante et des acteurs de la mondialisation néolibérale – ceci au mépris de la diversité des opinions et des aspirations de leurs lecteurs/trices, auditeurs/trices et téléspectateurs/trices. Pour autant, si de part la place qu’ils occupent dans la vie quotidienne des individus, les médias dominants ont une capacité d’influence significative (notamment par la voie audiovisuelle) sur leur comportement général, leur mode de vie et de consommation quotidienne, celle–ci n’est certainement pas absolue. L’exemple de la campagne référendaire sur le Projet de Traité constitutionnel européen en a été une parfaite illustration. Les médias sont donc souvent moins puissants qu’on pourrait le croire et la surface de leur pouvoir est aussi la conséquence du niveau de concessions que nous nous sommes finalement imposés nous mêmes jusqu’ici.

- Malgré une apparente surabondance de médias, la concentration de ceux-ci entre les mains d’une poignée de groupes industriels et financiers ne cesse de s’accentuer. Cette concentration intervient non seulement au sein de chacun des secteurs concernés (télévision, presse, édition…) mais aussi de façon transversale de par le développement de grands groupes multimédia eux-mêmes intégrés à de puissants groupes industriels (Lagardère, Bouygues, Bolloré, Dassault …). Les conséquences de cette évolution sont toutes aussi lourdes pour les salarié-e-s concernés que dangereuses pour le pluralisme et la qualité de l’information. Ces rachats ne peuvent que renforcer un contexte général où dérives déontologiques et pressions sur le contenu se multiplient. Pour l’Union syndicale Solidaires il est manifeste que les propriétaires des entreprises qui accaparent les médias et les « instituts de sondages » ne le font pas pour améliorer la diversité éditorialiste et favoriser le débat démocratique mais plus sûrement pour mieux imposer aux esprits comme inéluctables les contre-réformes sur mesure que lui tricote le gouvernement.

- Même si ce constat n’est pas nouveau, il a été exacerbé ces derniers mois sous l’effet d’une convergence d’intérêts entre le nouveau chef de l’Etat et celles et ceux qui détiennent les entreprises médiatiques. Les interventions intempestives, les pressions insistantes sur les patrons de chaînes, de radios, de journaux ou d’agences de presse et les placements de proches de N. Sarkozy, sont devenus des pratiques courantes. Dans le même temps, jamais l’information n’a été aussi uniformisée, calibrée dans un seul sens : celui du conformisme, de l’obéissance au patronat et de servilité à l’égard du pouvoir politique.

- Le secteur public de l’audiovisuel ne fait pas exception. Face aux chaînes et stations privées, il se borne à la concurrence dans la course à l’audience instantanée. L’annonce de la suppression de la publicité doit entraîner un débat sur la finalité et le fonctionnement du service public de l’audiovisuel.

- Aujourd’hui, en France comme dans la plupart des pays européens où régnait une certaine liberté des médias, la multiplication des pressions économiques, sociales et politiques, la marchandisation de l’information, le développement de l’autocensure rédactionnelle par des directions qui sont « dans la ligne », les dérives déontologiques, la remise en cause de la protection des sources, la précarisation de nombreux/ses salarié-e-s des médias, journalistes et non journalistes… font peser une réelle menace sur le droit pour tout-e citoyen-ne à pouvoir bénéficier d’une information pluraliste, indépendante et fiable.

- Au nom du respect de ce droit fondamental, notre Union syndicale porte un certain nombre de revendications relatives aux médias élaborées en lien avec ses organisations membres directement impliquées dans les champs concernés et avec divers réseaux engagés sur ces questions, tels l’Acrimed (Action critique médias) et les Etats généraux pour une information et des médias pluralistes.

- A ce titre, l’Union syndicale Solidaires revendique notamment l’adoption de dispositions visant :
- à lutter contre les effets conjoints de la concentration et de la financiarisation des médias avec en particulier un renforcement de la législation contre la concentration dans les médias ; une refondation des aides publiques à la presse, pour que celles-ci bénéficient en priorité aux médias sans but lucratif, aux médias d’information généraliste et à faibles ressources publicitaires… ;
- à soustraire les médias aux différentes pressions et chantages d’où qu’ils viennent avec en particulier l’interdiction pour des groupes bénéficiant de marchés publics de posséder des entreprises médiatiques ; la création d’une nouvelle instance de régulation des médias, quel que soit leur support de diffusion de l’information, plus démocratique que l’actuel CSA ; l’adoption d’une loi garantissant l’indépendance des rédactions et l’attribution de nouveaux droits collectifs aux rédactions et aux syndicats des salarié-e-s des entreprises médiatiques… ;
- à préserver et à développer un pôle public des médias et de l’AFP, avec en particulier un financement indépendant de la publicité à la hauteur de ses missions et des garanties démocratiques qui le soustraient au chantage politique des gouvernants ; l’arrêt de la concession des chaînes privées à des groupes dépendants de marchés publics ; la constitution d’un pôle public des médias… ;
- à favoriser l’essor des médias associatifs et à doter les médias à but non lucratif du statut et des moyens dont ils ont besoin. Les principales revendications portées par ces “ médias du tiers secteur ” doivent être satisfaites, en particulier leur représentation dans toutes les instances concernant les médias ; la pleine reconnaissance professionnelle des personnes contribuant à les faire vivre ; la protection du quota attribué aux fréquences associatives radiophoniques et l’instauration d’un quota équitable de fréquences hertziennes pour les télévisions associatives aux plans local comme national ; l’instauration d’aides spécifiques à la diffusion et la révision des conditions d’accès aux points de vente pour la presse écrite et l’édition indépendante et sans but lucratif ; la mise en oeuvre de mesures visant au développement d’un Internet solidaire et non marchand et la promotion des logiciels libres et des formats ouverts…
- à conditionner les aides publiques à la presse par l’adoption d’une charte sociale visant à résorber la précarité des salarié-e-s des médias concernés.

- L’Union syndicale Solidaires et les organisations qui la composent sont confrontées aux problèmes que soulève leur médiatisation. Pour permettre une appropriation collective de cette question, l’Union syndicale Solidaires organisera un débat sur les conditions de cette expression.

Notes

[1] En supprimant la numérotation des paragraphes.

Une critique des médias paranoïaque et sacrilège ?

 

Publié le 12 novembre 2008 par Henri Maler

Le Lundi de 11h à 12h, France culture diffuse « L’économie en questions », une émission produite et animée par Caroline Broué et Olivier Pastré [1].

Le 3 novembre 2008, Frédéric Lordon [2] était l’invité du jour. Plutôt bien accueilli. Mais à deux reprises, il fut question des médias…

… On entendit alors des réactions d’autodéfense de la position écrasante occupée par la vision « orthodoxe » de l’économie dans les médias qui la soutiennent. Des réactions d’autant plus significatives qu’on les entend dans une émission qui, à la différence de tant d’autres, laisse largement la parole à l’invité, fût-il, comme dans le cas présent, un « hétérodoxe ». La vacuité (quand ce n’est pas la grossièreté) des arguments opposés à Frédéric Lordon n’en ressort que mieux.

Tout se passe comme s’il existait, s’agissant de la critique des médias, particulièrement dans les médias, une ligne invisible qu’il est interdit de franchir sans déclencher les signaux d’alerte maximum.

… A commencer par l’agitation de quelques chiffons rouges : les accusations inusables de « paranoïa » et de « théorie du complot », destinées – de préférence sans le moindre argument – à disqualifier l’interlocuteur et à tenter de le dissuader d’aller plus loin.

Cette contestation France-cultivée et « rigoureuse » du diagnostic proposé par Frédéric Lordon mérite qu’on s’y arrête et, pour cela, qu’on la transcrive.

Paranoïaques et complotistes ?
Ainsi, il suffit que Frédéric Lordon compare les économistes qui « voulaient réintroduire dans le débat public de politique économique les différences premières et pas simplement les différences secondes » à une « réserve d’Iroquois parqués dans un coin », pour que son ironie mordante déclenche aussitôt cette réplique et cet échange :

- Caroline Broué : – « Frédéric Lordon, vous dites que vous avez été relégués dans un coin bien précis et que vous étiez peu sollicités, en tout cas jusqu’ à présent. Est-ce que ce n’est pas le complexe de celui qu’on sollicite moins ? Est-ce que ce n’est pas la théorie du complot ou de la paranoïa de votre part de dire que votre remarque, votre critique qui peut être vue comme une critique radicale a été peu entendue, voire jugée illégitime, à vos yeux ? »

- Frédéric Lordon : – « Ecoutez… On a toujours la solution, effectivement, d’en venir aux hypothèses soit de la paranoïa soit du délire de l’artiste maudit qui s’estime criant dans le désert et écouté de personne. A la vérité, il faudrait faire… Mais là ce serait un autre chantier : un chantier d’analyse du fonctionnement des médias et de tous les médiateurs qui structurent le débat public. Il y aurait des indicateurs statistiques extrêmement simples à reprendre. Vous prenez deux grandes émissions de débat public et de débat économique – les tranches d’information du matin (de France Inter, celle de France Culture, etc.) et vous faites la statistique de l’origine des invités. Je peux vous dire qu’à 90%…
- Caroline Broué : – « Origine professionnelle, s’entend ? »
- Frédéric Lordon : – « Non : origine idéologique et intellectuelle. A 90%, vous avez droit au “Cercle des économistes”, vous avez droit à la fondation “Terra Nova”… ».

Interruption d’Olivier Pastré :

- Olivier Pastré (membre du « Cercle des économistes » lui-même) : – « Ce n’est pas un péché, hein ? »
- Frédéric Lordon : – « Je n’ai pas dit que c’était un péché. Je suis en train de faire une analyse positive et objective des choses en réponse à la question qui m’a a été posée ‘D’où venaient les gens qui avaient accès à l’espace public et au débat public’. Je dis qu’ils venaient de ces horizons : le “Cercle des économistes”, l’ex-“Fondation Saint-Simon”, muée en “République des Idées”, transformée en “Terra Nova”, et cetera, et cetera. Donc quand un olibrius dans mon genre… »

Nouvelle interruption d’Olivier Pastré :

De la rigueur avant toutes choses…

- Olivier Pastré : – « Je plaide pour “Les matins de France Culture” pour y avoir participé (et Caroline Broué connaît mieux cette émission que moi). Si vous faites votre statistique de manière rigoureuse , vous verrez que c’était beaucoup plus divers en termes d’invitations sur les sujets économiques… »
- Caroline Broué (tentant de l’interrompre) : – « De toute façon, on ne va pas faire.. » Quoi donc ? On le saura plus loin…
- Olivier Pastré : –
« … À part France Culture, tout le reste, je suis assez d’accord avec vous. »

Tout le reste, à part France Culture ?

Pour « tout le reste », peut-être Olivier Pastré pensait-il à France Inter, par exemple, où chantent, quasiment à l’unisson, « Les voix enchanteresses de l’économie », analysées ici même.

Quant aux « Matins de France Culture », un rapide recensement des économistes invités entre le 1er janvier 2004 et le 3 novembre 2008, fournit de précieuses indications.

Ont été invités, du « Cercle des économistes », Daniel Cohen (9 fois), Elie Cohen (4 fois), Patrick Artus (4 fois), Pierre Cahuc (3 fois), Jean Pisani-Ferry (1 fois), Jacques Mistral (1 fois), ainsi que David Thesmar – Prix Le Monde-Cercle des économistes – 1 fois). Soit 20 invitations.

Auxquels il faut ajouter les dissidents patentés que sont Jean-Paul Fitoussi (4 fois), Nicolas Baverez (4 fois), Jean-Claude Casanova (membre du Conseil économique et social, puis du Conseil d’analyse de la société, 3 fois), Philippe Chalmin (2 fois), Thomas Philippon (2 fois), ainsi que, pour 1 invitation seulement, Thierry de Montbrial, Philippe Askénazy, Jacques Delpla, Erik Izraelewicz, et cetera. Soit au moins 19 invitations.

Sans compter la présence de ces redoutables adversaires de l’économie néolibérale que sont, sans être à proprement parler des économistes, Pascal Lamy (2 fois) et Alain Minc, ainsi que les George Soros, Denis Olivennes, Michel-Edouard Leclerc, Jean Peyrelevade (3 fois), Louis Schweitzer, Laurence Parisot, etc.

Face à eux, Frédéric Lordon (invité une première fois le 5 mai 2005) et Bernard Maris (que l’on hésite à classer parmi les « hétérodoxes ») : soit 2 noms et 3 invitations .

Ce recensement est tellement incomplet qu’il sous-évalue le nombre d’invités qui représentent les variétés de l’ « orthodoxie » économique. Nous promettons donc à Olivier Pastré d’effectuer une analyse plus rigoureuse, pour que notre article sur les voix enchanteresses de l’économie sur France Inter soit complété par un article sur les voix non moins enchanteresses entendues sur France Culture.

Economes en disqualifications psychiatriques, nous n’essaierons pas ici de diagnostiquer à quelle catégorie de délire s’apparente le déni de réalité qui permet de rester aveugle à la domination et de détecter partout des paranoïaques et des complotistes. D’ailleurs Caroline Broué clôt la parenthèse en déclarant sans objet la question qu’elle a elle-même posée !

- Caroline Broué : – « On ne va pas faire ici les statistiques… Ce qui est important, puisque vous avez la parole ici et pendant plus de ¾ d’heure, c’est qu’on s’arrête à votre diagnostic et à vos propositions […] »

Fin ? C’était sans compter avec un nouvel « incident ».

Profanateurs et sacrilèges ?

Quelques minutes plus tard, à l’occasion d’une réponse à une question sur les bienfaits éventuels des crises économiques, Frédéric Lordon évoque ce que l’on pourrait appeler « les mutations de la pensée de Laurent Joffrin ». Olivier Pastré et Caroline Boué sortent aussitôt les boucliers pour protéger l’immunité du haut clergé médiatique.

- Caroline Broué : – « Pourquoi vouloir en finir avec les crises qui, d’une certaine façon, font fonctionner le système ? Ma question est volontairement provocatrice. »
- Frédéric Lordon : – « J’avais compris… J’adore le “Vive la crise” de La Tribune qui offre une postérité à Laurent Joffrin dont manifestement il ne veut plus puisque dans la catégorie des tourne-casaques et des retournements de veste, je pense que Laurent Joffrin a une médaille à revendiquer vraiment très haut la main. »
- Olivier Pastré (l’interrompant) : – « Comme il n’est pas là pour vous répondre… C’est facile. »
- Frédéric Lordon : – « Oui. “Comme il n’est pas là”. Bien sûr, “c’est facile”. Mais, vous savez, quand il écrit ses éditoriaux, moi je ne suis pas là non plus. Donc je ne vois pas pourquoi je me priverais du plaisir de le dire. »
- Caroline Broué : – « Sortons de ces critiques ad hominem. »

Pourquoi faudrait-il « sortir » des critiques ad hominem, quand elles ne sont ni injurieuses ni fallacieuses ? Viser un adversaire en lui opposant ses propres paroles ou contester dans la personne non des caractéristiques physiques ou psychologiques, mais une position ou une fonction sociale qui éclaire ses prises de position est parfaitement légitime, même si cette critique ne dispense pas d’examiner les arguments eux-mêmes. Pourquoi faudrait-il taire le nom et les prises de position d’éditorialistes ou de chroniqueurs qui signent quasi quotidiennement leurs avis autorisés et, pour leur donner du poids, jouent de leur notoriété ? Les éminences médiatiques ne se privent pas de critiques ad hominem. Pourquoi faudrait-il s’en priver quand ce sont elles qui sont en question ? Et pourquoi faudrait-il les évoquer seulement en leur présence, alors qu’elles sont partout et que ceux qu’ils caricaturent ne sont nulle part dans les médias dominants ou presque ?

Une fois de plus, la preuve est faite qu’il est (presque) permis de tout dire et, le cas échéant sur n’importe qui (ou n’importe quoi), pour peu qu’il ne s’agisse ni du haut clergé médiatique, ni de ses économistes patentés, ni des médias qui les accueillent.

Henri Maler

Notes

[1] Présentation de l’émission sur le site de France Culture : « L’objectif de l’émission chaque lundi matin est de questionner l’économie pour tenter de comprendre l’évolution des sociétés contemporaines, de la rapprocher des préoccupations des citoyens en mettant en évidence les facteurs sociaux, de montrer son implication dans les choix des pouvoirs publics et dans les échanges internationaux de toutes natures, sans la diaboliser ni la sacraliser. A travers l’apport d’informations et les analyses des experts, il s’agit de fournir des éléments de réflexion pour juger des grands enjeux en cours ou à venir. »

[2] Economiste, directeur de recherches au CNRS et chercheur au Centre de sociologie européenne (CSE), auteur de Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières (Editions Raisons d’agir, novembre 2008)

Lire : La fabrication du consentement, de Noam Chomsky et Edward Herman (un extrait)

 

Publié le 26 novembre 2008

L’ouvrage de Noam Chomsky et Edward Herman, Manufacturing consent, vient de reparaître dans sa version intégrale sous le titre La fabrication du consentement : une nouvelle édition revue et actualisée, une nouvelle traduction [1] aux Editions Agone.

On lira ci-dessous, précédé d’une rapide présentation du livre, de très larges extraits (reproduits avec l’autorisation de l’éditeur) de l’analyse de l’un des filtres du « modèle de propagande » proposé par les auteurs : le filtre constitué par les sources d’information.

Présentation de l’éditeur

« Dans cet ouvrage, désormais un classique outre-Atlantique (1988, rééd. 2002), les auteurs présentent leur « modèle de propagande », véritable outil d’analyse et de compréhension de la manière dont fonctionnent les médias dominants. Ils font la lumière sur la tendance lourde à ne travailler que dans le cadre de limites définies et à relayer, pour l’essentiel, les informations fournies par les élites économiques et politiques, les amenant ainsi à participer plus ou moins consciemment à la mise en place d’une propagande idéologique destinée à servir les intérêts des mêmes élites.

En disséquant les traitements médiatiques réservés à divers événements ou phénomènes historiques et politiques (communisme et anticommunisme, conflits et révolutions en Amérique Latine, guerres du Vietnam et du Cambodge, entre autres), ils mettent à jour des facteurs structurels qu’ils considèrent comme seuls susceptibles de rendre compte des comportements systématiques des principaux médias et des modes de traitement qu’ils réservent à l’information. Ces facteurs structurels dessinent une grille qui révèle presque à coup sûr comment l’inscription des entreprises médiatiques dans le cadre de l’économie de marché en fait la propriété d’individus ou d’entreprises dont l’intérêt est exclusivement de faire du profit ; et comment elles dépendent, d’un point de vue financier, de leurs clients annonceurs publicitaires et, du point de vue des sources d’information, des administrations publiques et des grands groupes industriels. »

En attendant de proposer ici même une présentation plus détaillée, on se bornera à ajouter que La fabrique du consentement propose une modélisation de la propagande – ce que les auteurs appellent « Le modèle de propagande » – qui repose sur l’identification de cinq filtres : 1. Tailles, actionnariat, orientation lucrative – 2. La régulation par la publicité – 3. Les sources d’information – 4. Contrefeux et autres moyens de pressions 5. L’anticommunisme.

« Médias : vecteurs de l’idéologie dominante » (Union syndicale Solidaires) dans AU SUJET DES MEDIAS Chomsky-Herman-04381Extrait (sous-titres d’Acrimed)

Chapitre I. Un modèle de propagande 3. Troisième filtre : Les sources d’information
Les médias sont en symbiose avec de puissantes sources d’information pour des raisons économiques et du fait d’intérêts partagés. Ils ont impérativement besoin d’un flux continu et stable d’information brute. Ils sont confrontés à une demande d’information quotidienne et à une grille horaire qu’ils doivent remplir. Pour autant, ils ne peuvent se payer le luxe de maintenir en permanence reporters et caméras partout où un événement important peut se produire. Les limites de leurs budgets leur imposent donc de concentrer leurs moyens là où les événements significatifs sont les plus fréquents, où abondent fuites et rumeurs, et où se tiennent régulièrement des conférences de presse.

Des sources officielles

La Maison-Blanche, le Pentagone, et le département d’État à Washington sont des épicentres de ce type d’activités. Au niveau local, la mairie et le siège de la police jouent le même rôle. Les grandes entreprises et sociétés commerciales sont également des producteurs réguliers et crédibles d’informations jugées dignes d’être publiées. Ces bureaucraties produisent en masse un matériel idéal pour alimenter la demande d’un flux régulier et planifié d’information, qui est celle des salles de rédaction : selon ce « principe d’affinité bureaucratique, seules d’autres bureaucraties peuvent satisfaire aux besoins d’une bureaucratie de l’information [2] ».

Les sources proches du gouvernement ou des milieux d’affaires ont aussi le grand avantage d’être reconnues et crédibles sur la seule base de leurs statut et prestige – ce qui est très important pour les médias. Mark Fishman observe que « les travailleurs de l’info sont prédisposés à prendre les déclarations des bureaucrates pour argent comptant car ils participent au renforcement d’un ordre normatif accréditant les experts officiels de la société. Les journalistes se comportent comme si les personnes autorisées savaient ce qu’il est de leur responsabilité professionnelle de savoir. […] En particulier, un journaliste tiendra les allégations d’un responsable, non pour de simples allégations, mais pour des faits crédibles et établis. Cela revient à une division morale du travail : les responsables connaissent et communiquent les faits, les journalistes les relaient pour l’essentiel [3]  ».

Autre raison du poids considérable accordé aux sources officielles : les médias prétendent dispenser « objectivement » l’information. Afin de préserver cette image d’objectivité, mais surtout pour se mettre à l’abri de toute accusation de partialité et d’éventuelles poursuites pour diffamation, ils ont besoin de sources qui puissent être données comme a priori au-dessus de tout soupçon [4]. C’est aussi une question de coût : tirer des informations de sources tenues pour crédibles réduit d’autant les frais d’enquêtes ; tandis que les autres informations impliquent de minutieux recoupements et des recherches coûteuses.

La taille des services de communication des bureaucraties gouvernementales comme privées qui sont les sources primaires d’information est immense ; et elle assure un accès privilégié aux médias. Le service de presse du Pentagone, par exemple, emploie plusieurs dizaines de milliers de personnes et dépense annuellement des centaines de millions de dollars. En comparaison, les groupes ou individus dissidents sont des nains – pris individuellement mais également si on additionne les capacités de communication de toutes les organisations de ce type. Pour 1979-1980, au cours d’une très éphémère période d’ouverture (bien révolue), l’US Air Force (USAF) détailla l’ensemble de sa communication, soit :

- 140 journaux, tirant à 690 000 exemplaires par semaine ;
- Airman Magazine, mensuel tirant à 125 000 exemplaires ;
- 34 radios et 17 chaînes de télévision émettant principalement à l’étranger ;
- 45 000 communiqués de QG et d’unités ;
- 615 000 communiqués concernant des personnels [5] ;
- 6 600 interviews avec des médias d’information ;
- 3 200 conférences de presse ;
- 500 vols de repérage pour des journalistes ;
- 50 rencontres avec des rédactions ;
- 11 000 discours [6] .

Mais cela exclut encore de vastes domaines où s’exercent aussi les efforts d’information du public de l’USAF. En 1970, le sénateur J. W. Fulbright écrivait qu’en 1968 les services d’information de l’USAF employaient à plein temps 1 305 personnes, auxquels s’ajoutaient plusieurs milliers d’autres ayant « des fonctions de représentation parallèlement à d’autres responsabilités [7] ». À l’époque, l’USAF proposait aux télévisions une séquence filmée par semaine et enregistrait un programme destiné à être diffusé trois fois par semaine par 1 139 stations de radio. Elle produisit en outre cent quarante-huit films de cinéma, dont vingt-quatre furent distribués pour le grand public [8]. Selon des données plus récentes, l’USAF publiait deux cent soixante-dix-sept journaux en 1987 contre cent quarante en 1979 [9].

Encore ne s’agit-il là que de l’armée de l’air. Les trois autres armes sont dotées de moyens tout aussi énormes, auxquels s’ajoute un programme global d’information tous publics sous la responsabilité d’un secrétaire-adjoint à la Défense pour les relations publiques au Pentagone. En 1971, une enquête de l’Armed Forces Journal révéla que le Pentagone éditait au total trois cent soixante et onze magazines, dont le coût de publication se chiffrait à quelque cinquante-sept millions de dollars, soit un budget représentant seize fois celui du plus grand éditeur américain. Lors d’une remise à jour, en 1982, le même journal des forces armées indiquait que le Pentagone publiait 1 203 périodiques [10].

Pour donner une meilleure idée, comparons avec les moyens de l’American Friends Service Committee (AFSC) et du National Council of the Churches of Christ (NCC), soit deux des plus grandes ONG qui font entendre un point de vue défiant celui du Pentagone. Le secrétariat central des services d’information de l’AFSC disposait pour l’année 1984-1985 d’un budget inférieur à cinq cent mille dollars, pour une équipe de onze personnes. Annuellement, il publiait environ deux cents communiqués de presse, organisait environ trente conférences de presse et produisait un film et deux ou trois montages audiovisuels. Il ne proposait aucune séquence filmée ni programme radio préenregistrés aux médias. Le bureau d’information du NCC dispose, lui, d’un budget de quelque trois cent cinquante mille dollars, produit une centaine de communiqués et quatre conférences de presse par an [11]. Le ratio des communiqués de presse pour les deux ONG par rapport à l’USAF est de un pour cinquante (ou, si l’on compte aussi les communiqués sur les personnels de l’USAF, de un pour deux mille deux cents) ; celui des conférences de presse est de un pour quatre-vingt-quatorze – mais si on pouvait tenir compte de l’ensemble des services de communication du Pentagone, le différentiel se creuserait encore considérablement.

En matière de relations publiques et de propagande, seul le monde des affaires dispose des moyens de rivaliser avec le Pentagone et les autres services gouvernementaux. Ainsi, à la différence de l’AFSC et du NCC, Mobil Oil peut-il se permettre de dépenser des dizaines de millions de dollars pour acheter de l’espace dans différents médias et imposer ses vues [12].

En 1980, le budget relations publiques de Mobil Oil s’élevait à vingt et un millions de dollars et employait soixante-treize personnes. Entre 1973 et 1981, ce service produisit plus d’une douzaine de documentaires télévisés sur des sujets comme les fluctuations du prix de l’essence, allant jusqu’à payer des journalistes vedettes de la télévision pour interviewer les responsables de Mobil entre autres experts. Fréquemment diffusés à la télévision, ces documentaires l’étaient généralement sans aucune mention de leur financement par Mobil.

Le nombre d’entreprises qui disposent de budgets de communication et de lobbying excédant ceux de l’AFSC et du NCC se chiffre en centaines voire en milliers. Un regroupement d’entreprises comme la Chambre de commerce des États-Unis se prévalait d’un budget de recherche, communication et activités politiques d’environ soixante-cinq millions de dollars [13] . À partir de 1980, la Chambre publia le Nation’s Business, tirant à 1,3 million d’exemplaires, et un hebdomadaire comptant 740 000 abonnés. Elle produisait en outre une émission hebdomadaire dont quatre cents stations de radio assuraient la diffusion et sa propre émission de débats télévisés, retransmise par cent vingt-huit chaînes commerciales [14].

Mis à part ce célèbre organisme, des milliers d’autres chambres de commerce, régionales ou fédérales, et d’associations commerciales se sont engagées dans des activités de promotion et de lobbying. Le réseau qu’elles ont tissé avec les industriels « compte bien plus de 150 000 professionnels [15] » et les moyens qu’il réunit sont proportionnels aux revenus et bénéfices de l’industrie et au retour sur investissement des campagnes promotionnelles et du lobbying. Les profits avant impôt de l’industrie pour 1985 étaient d’environ 295,5 milliards de dollars. Lorsque la situation politique inquiète les milieux d’affaires, comme ce fut le cas dans les années 1970, ils ne manquent assurément pas de moyens de faire face. Les seuls fonds consacrés à la promotion de l’industrie et de ses objectifs sont passés de 305 millions de dollars en 1975 à 650 millions en 1980 [16]. Les campagnes directes par courriers, sous forme de concours et autres prospectus, la distribution de films éducatifs, de brochures, de pamphlets, les dépenses dans le cadre d’initiatives populaires et de référendums et les investissements dans les sondages, le lobbying politique et les think tanks ont suivi la même progression. Additionnés, les investissements promotionnels des entreprises et de leurs associations commerciales dans la publicité politique et visant les citoyens de base étaient déjà estimés à un milliard de dollars par an en 1978, et avaient passé le cap des 1,6 milliard de dollars en 1984 [17].

Des médias subventionnés

Afin de renforcer leur prédominance comme sources d’information, les fabricants gouvernementaux et commerciaux d’information se donnent beaucoup de peine pour faciliter la vie des médias. Ils mettent à leur disposition des locaux, font parvenir à l’avance aux journalistes les textes des discours et des rapports, ajustent les horaires des conférences de presse en fonction des délais de bouclage [18] ; rédigent leurs communiqués dans un langage qui peut être facilement repris ; veillent à la mise en scène de leurs conférences de presse et de leurs séances photo [19]. C’est le travail des chargés de communication que de « répondre aux besoins et à la temporalité journalistique en leur livrant un matériel préparé clés en main par leurs services [20] ».

Dans les faits, les grandes bureaucraties des puissants subventionnent les médias et s’y assurent un accès privilégié en réduisant les coûts des nouvelles brutes et de production de l’information. Elles deviennent ainsi des sources d’information « de routine » et ont libre accès aux médias tandis que les autres sources doivent se battre pour obtenir un accès et peuvent être ignorées pour cause d’arbitraire des gate-keepers [portiers de l’information].

S’agissant des largesses du Pentagone et du bureau de relations publiques du département d’État, ces subventions aux médias sortent de la poche du contribuable de telle sorte qu’en fin de compte ce dernier paye pour être endoctriné dans l’intérêt de puissants groupes d’intérêts comme ceux qui bénéficient de contrats d’armement et autres sponsors du terrorisme d’État.

Du fait des services qu’ils rendent, de contacts quotidiens et de leur dépendance réciproque, les puissants peuvent compter sur des relations personnelles, recourir à la carotte et au bâton pour influencer et contrôler un peu plus les médias. Ceux-ci se sentiront obligés de colporter les nouvelles les plus douteuses et de taire les critiques pour ne pas froisser leurs sources ou ternir des relations aussi privilégiées.

Le 16 janvier 1986, l’American Friends Service Committee publia une dépêche indiquant qu’on avait dénombré, entre 1965 et 1977, trois cent quatre-vingt-un accidents graves et « incidents » liés aux manipulations et fonctionnement d’armes nucléaires, un chiffre nettement supérieur à celui officiellement avancé jusque-là. Ces informations avaient été obtenues grâce à une requête s’appuyant sur le Freedom of Information Act. Les médias couvrirent ce sujet brûlant uniquement à travers la réponse des porte-parole de la marine américaine, qui firent de leur mieux pour minorer la portée significative de cette découverte et occulter ou noyer dans des généralités la majorité des faits mis à jour. Ainsi ce titre – particulièrement significatif – d’un article, « La Marine dresse la liste des dysfonctionnements nucléaires : selon ses services, aucun des six cent trente incidents ne mettait la population en danger » (Washington Post, 16.01.86).

Il est assez difficile, même lorsqu’elles soutiennent des énormités, de contredire les autorités dont on tire les mensonges quotidiens qui alimentent le journal du soir. Et les sources critiques peuvent être écartées non seulement parce qu’elles sont moins accessibles et plus difficilement vérifiables mais aussi parce qu’on pourrait froisser les sources primaires – qui pourraient même se faire menaçantes.

Ces sources puissantes peuvent aussi utiliser leur prestige et leur importance comme un levier pour interdire aux critiques l’accès aux médias. Le département de la Défense, par exemple, refusait de prendre part à des débats radiophoniques à propos de questions militaires si des experts du Center for Defense Information comptaient parmi les invités [21]. Elliott Abrams [22] refusait d’apparaître au programme d’une série de conférences sur les droits humains en Amérique centrale – à la Kennedy School of Government de l’université de Harvard – si l’ancien ambassadeur Robert White n’était pas exclu de la liste des intervenants. Enseignant à Harvard et superviseur l’émission, Harvey Mansfield déclara que, de toutes façons, inviter Robert White avait été une erreur car « c’était un représentant de la gauche ultra » tandis que le forum avait pour objet de lancer un débat « entre libéraux et conservateurs » [23]. La journaliste Claire Sterling refusait de participer à des débats télévisés au sujet de la « filière bulgare » où ses critiques auraient eu un droit de parole [24]. Dans ces deux derniers cas, les autorités et experts officiels parvinrent à monopoliser l’accès à l’espace public par la menace.

Plus essentiellement, ces sources puissantes tirent avantage des routines médiatiques (l’accoutumance et la dépendance à leur égard) pour pousser les médias à suivre un agenda et un angle prédéfini [25]– ainsi que nous pourrons le voir en détail dans les chapitres suivants. Ce mode de management consiste à inonder les médias de nouvelles qui peuvent servir à imposer une ligne particulière ou un angle spécifique (le Nicaragua supposé livrer illégalement des armes aux rebelles salvadoriens) ; ou, dans d’autres cas, pour concurrencer les nouvelles indésirables, voire les occulter purement et simplement (comme la prétendue livraison de Mig au Nicaragua la semaine des élections nicaraguayennes de 1984). On trouve trace de ce type de techniques au moins à partir du Committee on Public Information, chargé de coordonner la propagande durant la Première Guerre Mondiale : celui-ci « découvrit, en 1917-1918, que l’un des meilleurs moyens de contrôler l’information était de saturer les canaux de “faits” ou de tout ce qui pouvait ressembler à des informations officielles [26] ».

Des experts

La relation entre pouvoir et sources d’information dépasse le simple approvisionnement en nouvelles quotidiennes par les autorités et les entreprises incluant la livraison d’« experts ». La prédominance des sources officielles demeure vulnérable face à l’existence de sources non-officielles extrêmement respectables qui délivrent les points de vue dissidents avec une grande autorité. Le problème est contrôlé grâce à « la cooptation des experts [27] » – c’est-à-dire en les rémunérant comme consultants, en finançant leurs recherches, en organisant des think tanks qui les emploieront directement et aideront à diffuser leur message. De la sorte, on peut créer des biais structurels en orientant la mise à disposition d’experts dans la direction souhaitée par les autorités et « le marché » [28]. Comme le soulignait Henry Kissinger, dans cet « âge des experts » la « communauté » des experts est constituée par « ceux qui ont un intérêt particulier dans les opinions communément admises, élaborant et définissant ces consensus à un haut niveau ; c’est ce qui en fait, en dernière analyse, des experts » [29]. Une telle évolution est tout à fait logique pour permettre aux opinions les plus communément admises (à savoir celles qui servent au mieux les intérêts des élites) de continuer à prévaloir.

Cette technique de création d’une communauté d’experts a été mise en œuvre en toute connaissance de cause et à grande échelle. En 1972, le juge Lewis Powell (qui devait plus tard être nommé à la Cour suprême) écrivit un mémo à l’attention de la Chambre de commerce américaine, pressant les milieux d’affaires « d’acheter les universitaires les plus réputés du pays afin de crédibiliser les recherches des entreprises et de leur donner davantage de poids sur les campus universitaires [30] ». On les achète et on s’assure que – selon les propres termes d’Edwin Feulner, de la Heritage Foundation – le domaine des politiques publiques soit « inondé de solides études scientifiques » aux conclusions adéquates. Dressant le parallèle avec Procter & Gamble vendant du dentifrice, Feulner expliquait qu’on peut « le vendre et le revendre jour après jour, en gardant simplement le produit toujours présent à l’esprit du consommateur ». Par un effort commercial, notamment en disséminant les idées appropriées dans « des milliers de journaux différents », on peut limiter le débat « à des limites convenables » [31].

Conformément à cette formule, tout au long des années 1970 et au début des années 1980, on mit en place une série d’institutions, en réactivant de plus anciennes au passage, à seule fin d’imposer la propagande des industriels. Des milliers d’intellectuels furent attachés à ces institutions, qui financèrent leurs recherches et assurèrent la diffusion de leurs analyses dans les médias au travers d’un système de propagande très élaboré. Leur financement par les industriels et l’orientation clairement idéologique de la démarche d’ensemble ne nuisaient pas le moins du monde à la crédibilité de tels « experts » : bien au contraire, leurs soutiens financiers et la mise en exergue de leurs idées les catapultèrent dans les médias [32].

[…]

Enfin, les médias produisent aussi leurs propres « experts », lesquels ne font en général que reprendre à leur compte la version officielle. John Barron [33] et Claire Sterling devinrent des références maison faisant autorité en matière de KGB et de terrorisme dès que le Reader’s Digest eut financé, publié et vendu leurs ouvrages à grand renfort de publicité. De même le transfuge soviétique Arkady Shevchenko fut-il décrété expert en armement et services secrets soviétiques aussitôt que Time, ABC-TV et le New York Times eurent décidé de le tenir pour tel (en dépit d’une crédibilité sévèrement ternie) [34]. En mettant massivement en avant ces prosélytes de la version officielle, les médias consacrent leur statut et les qualifient indiscutablement pour donner leur opinion et leurs analyses [35]

Autre catégorie d’experts dont l’omniprésence tient en grande part à leur servilité au pouvoir : les anciens radicaux pour qui, un beau jour, « tout est devenu clair »… Les raisons qui les ont fait basculer d’une divinité à l’autre, de Staline ou Mao à Reagan et à la « libre entreprise » sont diverses. Mais aux yeux de l’industrie de l’information, la raison de ce changement tient seulement à ce qu’ils ont finalement eu la révélation de leurs erreurs. Dans un pays où les citoyens accordent de la valeur aux notions de révélation et de repentance, ceux qui retournent leur veste y gagnent une auréole de pécheurs pénitents. Il est intéressant d’observer comment ces repentis, dont les engagements antérieurs étaient sans intérêt (sinon l’objet de railleries dans les médias) se trouvent subitement promus au titre d’authentiques experts. On pourra rappeler comment, à l’époque du maccarthysme, transfuges et ex-communistes rivalisaient, entre autres affabulations effrayantes, d’absurdités au sujet de l’imminence d’une invasion soviétique [36] . Ils trouvaient dans les médias un job sur mesure, brodant à la demande sur les mythes du moment. Le flux ininterrompu d’ex-radicaux propulsés de la marginalité aux feux de la rampe médiatique montre que nous sommes témoins d’une méthode durable de production d’experts, prêts à dire tout ce que l’establishment souhaitera.

[…]

Noam Chomsky et Edward Herman

Notes

[1] La première traduction en français (souvent très fautive) sous le titre (inexact et trompeur) de La Fabrique de l’opinion publique. La politique économique des médias américains, était parue en 2003 aux éditions Le Serpent à plumes.

[2] Mark Fishman, Manufacturing the News, University of Texas Press, 1980, p. 143.

[3] Ibid., p. 144-5.

[4] Gaye Tuchman, « Objectivity as Strategic Ritual : An Examination of Newsmen’s Notions of Objectivity », American Journal of Sociology, 1972, 77/2, p. 662-4.

[5] Il s’agit de communiqués destinés à la presse locale concernant l’activité de personnels originaires de la région. [note de l’éditeur].

[6] United States Air Force, « Fact Sheet : The United States Air Force Information Program », mars 1979 ; « News Releases : 600000 in a Year », Air Force Times, 28 avril 1980.

[7] J. W. Fulbright, The Pentagon Propaganda Machine, H. Liveright, 1970, p. 88.

[8] Ibid., p. 90.

[9] « Newspapers Mustered as Air Force Defends BIB », Washington Post, 3 avril 1987.

[10] « DOD Kills 205 Periodicals ; Still Publishes 1,203 Others », Armed Forces Journal International, août 1982, p. 16.

[11] Les neuf bureaux régionaux de l’USAF mènent aussi quelques opérations de communication ; mais à ce niveau, les moyens sont très inférieurs à ceux du secrétariat central. Il en est de même pour les niveaux locaux des ONG, comme ceux du NCC, qui produisent aussi quelques articles, des magazines, des documentaires vidéo ou cinématographiques.

[12] A. Kent MacDougall, Ninety Seconds To Tell It All, Dow Jones-Irwin, 1981, p. 117 20.

[13] John S. Saloma III, Ominous Politics. The New Conservative Labyrinth, Hill & Wang, 1984, p. 79.

[14] A. Kent MacDougall, Ninety Seconds…, op. cit., p. 116-7.

[15] Thomas B. Edsall, The New Politics of Inequality, Norton, 1984, p. 110.

[16] Peggy Dardenne, « Corporate Advertising », Public Relations Journal, novembre 1982, p. 36.

[17] S. Prakash Sethi, Handbook of Advocacy Advertising, Strategies and Applications, Ballinger, 1987, p. 22 ; lire aussi Thomas B. Edsall, New Politics…, « The Politicization of the Business Community », chap. III, op. cit. ; John S. Saloma III, Ominous Politics…, « The Corporations : Making Our Voices Heard », chap. IV, op. cit.

[18] Ainsi le bombardement de la Libye par l’aviation américaine le 14 avril 1986 fut-il la première intervention militaire américaine spécialement programmée pour pouvoir être retransmise en direct au journal du soir.

[19] Sur la manière remarquable dont l’administration Reagan utilisa ces dernières pour manipuler la presse, lire « Standups », The New Yorker, 2 décembre 1985, p. 8 sq.

[20] Mark Fishman, Manufacturing the News, op. cit., p. 153.

[21] Fondé en 1972, le Centre pour l’information sur la défense (division du World Security Institute), est une organisation à but non lucratif composé d’universitaires et d’officiers supérieurs retraités qui produisent des analyses critiques sur les politiques de sécurité et de défense des États-Unis.

[22] Secrétaire aux affaires inter-américaines sous Ronald Reagan, Elliott Abrams était un farouche ennemi de tout plan de paix en Amérique centrale. Convaincu en 1991 d’avoir dissimulé des informations au Congrès dans le cadre de l’Irangate, il occupera toutefois, dans le premier gouvernement de George W. Bush (fils), le poste d’assistant spécial du Président et directeur senior du conseil national de sécurité au Proche Orient et en Afrique du Nord ; sous la seconde présidence, il fut nommé conseiller pour la sécurité nationale sur les stratégies de démocratie globale. [note de l’éditeur].

[23] Harvard Crimson, 14 mai 1986, p. 123-4.

[24] Lire Edward S. Herman et Frank Brodhead, The Rise and Fall of the Bulgarian Connection, op. cit., p. 123-4.

[25] Mark Hertsgaard, « How Reagan Seduced Us : Inside the President’s Propaganda Factory », Village Voice, 18 septembre 1984 ; lire aussi « Standups », art. cit.

[26] Stephen L. Vaughn, Holding Fast the Inner Lines, University of North Carolina Press, 1980, p. 194.

[27] Bruce Owen et Ronald Braeutigam, The Regulation Game : Strategic Use of the Administrative Process, Ballinger, 1978, p. 7

[28] Lire Edward S. Herman, « The Institutionalization of Bias in Economics », Media, Culture and Society, juillet 1982, p. 275-91.

[29] Henry Kissinger, American Foreign Policy, Norton, 1969, p. 28.

[30] Cité in Alex Carey, « Managing Public Opinion : The Corporate Offensive », University of New South Wales (document ronéotypé), 1986, p. 32.

[31] Citations tirées de communications données par Edwin Feulner en 1978 et 1985, ibid., p. 46-7.

[32] Pour une remarquable étude portant sur la plupart de ces organisations et sur leurs objectifs, financements, réseaux et autres programmes prospectifs, lire John S. Saloma III, Ominous Politics…, op. cit., chap. IV, VI et IX.

[33] Fondamentalement anticommuniste, journaliste au Reader’s Digest, John Barron fut notamment l’auteur du succès de librairie KGB : The Secret Work of Soviet Secret Agents, Reader’s Digest Press, 1974.

[34] Au sujet des qualifications d’expert de Claire Sterling, lire Edward S. Herman et Frank Brodhead, The Rise and Fall of the Bulgarian Connection, op. cit., p. 125-46 ; sur Arkady Shevchenko, lire Edward J. Epstein, « The Invention of Arkady Shevchenko, Supermole : The Spy Who Came In to Be Sold », New Republic, 15-22 juillet 1985.

[35] Au début de 2002 était lancé un « Programme des analystes militaires du Pentagone ». L’idée était de recruter des personnes-clés susceptibles d’influencer l’opinion en prévision d’une invasion de l’Irak. Huit mille pages de documents relatifs à ce programme ont été rendus publics à la suite d’une requête d’accès à l’information en mai 2008. Ces documents attestent que les analystes militaires recrutés pour la circonstance étaient considérés comme de potentiels « multiplicateurs » pour diffuser « les thèmes et messages » de l’administration à des millions d’Américains « en les faisant passer pour leur propre opinion ». Plus de soixante-quinze officiers à la retraite furent ainsi embauchés pour délivrer ces messages sur les plateaux de radio et de télévision, ainsi que sous forme de tribunes dans les journaux. Le succès du programme a conduit d’autres branches de l’administration à recourir au programme, notamment pour légitimer les écoutes téléphoniques illégales dans le cadre de la « lutte antiterroriste » ou donner une image positive de Guantanamo. Nombre de ces « experts » étaient aussi consultants pour des firmes sous contrat avec le Pentagone. Source : . [note de l’éditeur].

[36] Certains analystes ont mit l’accent sur le rôle crucial de l’« informateur menteur » ; d’autres sur cette pathologie maccarthyste de l’« hégémonisme soviétique » – leitmotiv maoïste – qui faisait apparaître ex nihilo la stratégie soviétique de conquête du bloc de l’Ouest par l’entremise de Cuba, des sandinistes et de divers mouvements de guérilla en divers endroits du globe. Lire David Caute, The Great Fear : The Anti-Communist Purge under Truman and Eisenhower, Simon & Schuster, 1978, p. 114-38 ; Robert Leiken, Soviet Strategy in Latin America, Praeger, 1982.

Congrès du Parti socialiste : Ce que les six motions disent sur les médias

 

 

Publié le 14 novembre 2008

Le 6 novembre 2008, en vue du Congrès de Reims, les adhérents du Parti socialiste étaient invités à choisir entre six motions. Dans chacune d’elles, on pouvait trouver trace de la question des médias. Le plus souvent, de manière vague et marginale.

La motion majoritaire

La motion E présentée par Ségolène Royal et Gérard Collomb est arrivée en tête avec près de 30 % des voix [1]. Sous le titre « Garantir la liberté de la presse », on peut lire cette déclaration de principe : « Les médias doivent pouvoir jouer leur rôle d’information en toute liberté. Leur financement doit être indépendant de toute autre puissance (des pouvoirs publics, mais surtout aujourd’hui des puissances d’argent). » (p. 133) Elle est suivie d’un vigoureux diagnostic : « La suppression de la publicité sur les chaînes publiques est un coup bas contre le service public destiné à le paupériser » (ibid.). Fort bien. Reste à savoir si les propositions sont à la hauteur de ces proclamations.

« Nous proposons de :
- Interdire à tout groupe privé vivant notamment de la commande publique de détenir plus de 25 % dans les grands médias.
- Intégrer le temps de parole du président de la République dans celui de la majorité parlementaire.
- Partager également le temps de parole de l’opposition avec celui de la majorité. » (ibid.)

Et c’est tout !

Ces propositions minimales ne disent rien (ou presque, comme on le vérifiera plus loin) ni des concentrations financiarisées et multimédias, ni des projets de la droite au pouvoir concernant la presse écrite, ni des solutions à apporter au financement de France Télévisions, ni des médias associatifs… De surcroît, chacune d’entre elles pose problème :

- Pourquoi maintenir un droit de participation (de 25 % !) des groupes privés vivant de la commande publique ?
- Pourquoi limiter la question du pluralisme politique à la répartition du temps de parole entre majorité et opposition, c’est-à-dire entre les formations politiques représentées au Parlement ?

Reste à parcourir les autres motions…

Vous avez dit « indépendance » et « pluralisme » ?

Le déficit d’indépendance des médias est souligné, d’une manière ou d’une autre, par toutes les motions. Parfois à travers des dénonciations virulentes.

Par exemple, la motion A (Delanoë) [2] souligne avec gravité l’importance de cette question : « Le combat pour les libertés n’est jamais achevé. Il demande, d’abord, une grande vigilance par rapport aux atteintes que porte ce pouvoir autoritaire à des libertés, en matière [...] d’influence sur les médias. Notre opposition doit être sur ces points, d’une totale fermeté. » (p. 20)

La motion C (Hamon) [3] insiste sur le fait que la dépendance des médias est à la fois économique et politique : « Le pluralisme est gravement mis en cause par une double soumission aux grands groupes économiques et à cette intrusion du pouvoir politique en place. L’affaiblissement et l’appauvrissement de la télévision publique en est l’illustration flagrante. Nous pensons, nous, que l’indépendance des médias, la transmission du savoir, la liberté de l’information et de la presse sont plus que jamais décisives. » (p. 107)

La motion D (Aubry) [4] parle de changer certaines règles afin de garantir une meilleure indépendance des médias …mais sans se montrer très explicite : « Nous développerons la transparence, à travers [...] une réforme des règles applicables aux groupes de presse et aux médias audiovisuels pour garantir leur indépendance vis-à-vis des puissances de l’argent, leur pluralisme. » (p. 106)

La motion F (Utopia) [5] souligne plus fortement que toutes les autres l’uniformité qui règne dans les médias et l’idéologie libérale qu’ils diffusent [6].

Reste à savoir quelles mesures permettraient de contrecarrer ces tendances.

Vous avez dit « temps de parole » ?

Selon la réglementation en vigueur, le temps de parole politique dans l’audiovisuel est régi par un certain nombre de règles. Celle dite « des trois tiers » conduit à donner deux tiers de la parole au pouvoir en place (un tiers pour le gouvernement, un tiers pour la majorité parlementaire) contre seulement un tiers à l’opposition parlementaire. Le temps de parole du Président de la République, quoique comptabilisé, n’est pas pris en compte par le CSA ; il peut donc s’exprimer aussi souvent qu’il le souhaite. Quant aux petits partis (ceux qui ne sont pas représentés au Parlement), les médias audiovisuels sont supposés leur accorder un temps de parole « équitable » [7]. La motion E (Royal) prévoit de revenir sur deux de ces règles (voir plus haut). Les autres ne semblent pas estimer que le système actuel est particulièrement injuste puisqu’elles n’en parlent pas.

Alors, répétons ce que nous avions déjà écrit ici même – sous le titre « Temps de parole : les angoisses de Nicolas Demorand, des démocrates du PS et des caniches du CSA » – en octobre 2007 : « La démocratie, dit-on, se juge au respect du droit des minorités. Qui nous dira en quoi il serait démocratique et “de gauche” d’appliquer au pluralisme audiovisuel les conséquences du scrutin majoritaire à deux tours ? »

Vous avez dit « concentrations » ?

Tous les textes (à l’exception de la motion B du pôle écologique [8]) abordent cette question [9] et proposent des mesures anti-concentrations.

Comme on l’a vu la motion majoritaire propose uniquement d’« interdire à tout groupe privé vivant notamment de la commande publique de détenir plus de 25 % dans les grands médias » (p. 133). Quant aux autres, force est de constater qu’elles s’en tiennent à une déclaration d’intention générale : « Le renforcement des règles anti-concentration » pour la motion A, l’adoption d’« une loi anti-concentration en France » pour la motion C ou encore « un refus de la concentration et la garantie du pluralisme par la loi » pour la motion D.

Seule la motion F (Utopia), moins floue et plus ambitieuse, prend la mesure des enjeux : « Nous proposons de réguler le marché de l’audiovisuel et de la presse de manière à limiter les concentrations capitalistiques [...]. Ainsi, dans la presse et l’audiovisuel, les parts détenues par un groupe privé ne pourront pas représenter plus de 30% du capital des plus grands médias et pas plus de 15% de l’audience dans chaque type de média (presse, télévision, radio). Les entreprises réalisant plus de 10% de leur chiffre d’affaires dans les marchés publics ne doivent pas être autorisées à prendre de participation dans les médias. » (p. 156)

Vous avez dit « liaisons dangereuses » ?

Sur les entreprises bénéficiant de commandes de l’État, quatre des six motions ont jugé important de prendre position en préconisant soit la limitation soit l’interdiction pure et simple.
- Limiter à 25% la participation d’un groupe privé au capital des grands médias bénéficiant de commandes de l’État pour la motion majoritaire ; interdire aux (seules) « sociétés tenant une part conséquente de leur revenu des marchés publics d’être en même temps éditeurs de médias » (p. 107) pour la motion Aubry.

- Interdire totalement. Motion C (Hamon) : « les socialistes doivent s’engager à mettre fin aux intérêts croisés entre l’industrie des médias et la commande publique en interdisant aux firmes vivant de la commande publique (bâtiment, armement, distribution de l’eau) de détenir des parts dans le secteur des médias. » (p. 81) [10]

Et l’audiovisuel public ?

Pour répliquer à la suppression de la publicité sur l’audiovisuel public, sans compensation effective ni moyens de développement, trois motions se contentent de déclarations d’intention :
- la motion E (Royal) se borne à constater que « la suppression de la publicité sur les chaînes publiques est un coup bas contre le service public destiné à le paupériser » sans avancer la moindre solution.
- La motion A (Delanoë) est à peine moins floue : « Nous devrons donc nous battre pour un audiovisuel public fort pour une télévision de qualité, disposant d’un financement réel et pérenne, et d’une nouvelle gouvernance, parties intégrantes de son indépendance » (p. 21).
- La motion D (Aubry) évoque plus vaguement encore « des moyens dignes de ce nom réaffectés à l’audiovisuel public » (p. 107).

Seules deux motions s’engagent sur le terrain des propositions.

- La motion C (Hamon) analyse : « La suppression de la publicité pour les chaînes publiques, décidée brutalement et sans contrepartie satisfaisante, est principalement motivée par le souci d’aider financièrement les chaînes privées dirigées par des proches du Président. À terme, cette réforme va menacer l’existence même du service public de l’audiovisuel et aggraver son assujettissement au pouvoir exécutif. » Est ensuite avancée une piste pour compenser le manque à gagner : « Nous proposons donc de compenser la perte des recettes publicitaires des chaînes publiques par une taxe sur les revenus de la publicité des chaînes privées et par une augmentation de la redevance dont les ménages modestes doivent rester exonérés. » (p. 81)
- La motion F (Utopia) propose une taxe encore plus étendue : « nous préconisons également la taxation de la publicité au niveau de l’achat d’espace. Un taux de 5% représenterait en France environ un milliard d’euros de recette. » (p. 157)

Et le soutien aux médias associatifs ?

Deux motions seulement ont apparemment conscience du fait que, pour garantir le pluralisme, les mesures anti-concentration sont certes nécessaires mais non suffisantes : il faut aussi, entre autres, soutenir le tiers secteur.
- Une seule motion fait vaguement référence à cet objectif : la motion A (Delanoë) en appelle ainsi au « développement des médias associatifs et coopératifs à l’échelon local et régional » (p. 21) …mais sans dire comment, concrètement, ce développement pourrait être réalisé.
- La motion D (Aubry) évoque uniquement le soutien aux télévisions locales, sans préciser s’il s’agit de télévisions associatives ou non : elle propose en effet d’« aider au développement et à la diversité des télévisions locales » (p. 106).

Et la réforme du CSA ?

À l’heure actuelle, les neuf membres du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel sont nommés par les pouvoirs exécutif et législatif (trois par le président de la République, trois par le président du Sénat et trois par le président de l’Assemblée nationale). Conséquence : depuis janvier 2007, les neuf membres ont été nommés par la droite

La motion D (Aubry) est la seule à s’en inquiéter : « nous devrons réformer le mode de nomination des membres du CSA afin d’empêcher que 100 % des personnalités chargées de veiller au pluralisme soient désignées, comme aujourd’hui avec l’UMP, par le parti majoritaire. » (p. 107). Quant à la motion A (Delanoë), elle évoque « la réforme du CSA » sans précision aucune (p. 21).

Et caetera

Au fil des textes, on peut lire d’autres déclarations et propositions : sur la diversité culturelle dans les motions E (Royal) et F (Utopia), sur l’éducation aux médias dans la motion F, sur les moyens de communications du PS et même l’éventualité d’une chaîne de télévision du PS [11].

On peut lire aussi des critiques du rôle des médias, des sondages et de la personnalisation. Ainsi, pour la motion D (Aubry), il est nécessaire de considérer les sondages avec méfiance : « Penser par nous-mêmes plutôt que par les sondages. Les sondages nous ont souvent donné des indications que nos concitoyens ont infirmées dans les urnes. Tirons-en des leçons ! Ce ne sont pas les instituts de sondage qui doivent fixer le cap du Parti socialiste, surtout quand, à l’instar de l’IFOP, ils sont présidés par la numéro un du MEDEF… » (p. 111) Dans le même ordre d’idées, la motion C (Hamon) dit ne plus vouloir « subir l’air du temps, la dictature de l’opinion et des médias » (p. 63).

Mais encore ?

***Des constats parfois pertinents. Mais aucune motion prise séparément ni leur ensemble n’apportent (si l’on excepte quelques propositions partielles et éparses) de réponses à la hauteur des enjeux.

Notes

[1] Outre Ségolène Royal (Présidente du Conseil régional de Poitou-Charentes) et Gérard Collomb (sénateur), la motion E était soutenue notamment par Jean-Louis Bianco (député), Julien Dray (député), Louis Mermaz (sénateur), Vincent Peillon (député européen), Jean-Jack Queyranne (député), François Rebsamen (sénateur), Yvette Roudy, Manuel Valls (député)…

[2] La motion A était présentée par Bertrand Delanoë (maire de Paris) et soutenue notamment par François Hollande (Premier secrétaire du PS), Pierre Moscovici (député), Jean-Marc Ayrault (député-maire de Nantes). Elle a recueilli plus de 25 % des voix.

[3] La motion C était présentée par Benoît Hamon et soutenue notamment par Henri Emmanuelli (député), Gérard Filoche, Jacques Généreux, Liêm Hoang-Ngoc, Pierre Larrouturou, Marie-Noëlle Lienemann (députée européenne), Jean-Luc Mélenchon (sénateur), Paul Quilès (ancien ministre). Elle a obtenu environ 19 % des voix.

[4] La motion D était présentée par Martine Aubry (maire de Lille) et soutenue notamment par Claude Bartolone (député), Jean-Christophe Cambadélis (député), Laurent Fabius (député), Jean-Paul Huchon (Président du Conseil régional d’Île-de-France), Jack Lang (député), Marylise Lebranchu (députée), Martin Malvy (Président du Conseil régional de Midi-Pyrénées), Pierre Mauroy (sénateur), Arnaud Montebourg (député). Elle a recueilli près de 25 % des suffrages.

[5] Présentée par Franck Pupunat, la motion F n’a pas atteint 2 % des suffrages.

[6] « Par intérêt économique, par proximité avec les gens de pouvoir, par facilité, la plupart des organes d’information – et plus particulièrement audiovisuels – ont renoncé à ce qui devrait être leur mission, pour nous imprégner d’une idéologie libérale et lui donner un caractère universel. La diversité d’approche et d’analyse n’est pas la règle, l’espace pour des regards différents est extrêmement réduit. Tous les journaux télévisés sont construits sur le même modèle. L’uniformité domine. L’instantanéité règne. Là est bien le danger, d’autant que la plupart des médias sont directement la propriété de grands groupes privés ou sous influence du domaine marchand. Il est urgent de sortir de cette dictature des médias qui ont acquis un pouvoir excessif mettant en péril la démocratie elle-même. » (p. 156)

[7] Nous avions révélé ici même que c’était loin d’être le cas puisque, dans les faits, ils ont droit à environ 3 % du temps de parole alors que leur poids électoral est d’environ 15 % à 30 %.

[8] La motion B était soutenue notamment par Nicole Bricq (sénatrice) et Christophe Caresche (député). Elle a recueilli près de 2 % des suffrages.

[9] Ainsi, la motion A (Delanoë) estime que « la grande concentration des groupes à l’échelle mondiale est un danger » (p. 21) ; la motion C (Hamon) relève que le gouvernement libéral actuel « favorise les concentrations capitalistiques » (p. 85) ; la motion D (Aubry) évoque « une concentration de plus en plus poussée » (p. 106) ; et la motion F (Utopia) dénonce « les domaines trop concentrés de l’édition (édition et distribution) ou de l’audiovisuel » (p. 156).

[10] Autre proposition, celle de la motion F (Utopia) mentionnée plus haut : « Les entreprises réalisant plus de 10% de leur chiffre d’affaires dans les marchés publics ne doivent pas être autorisées à prendre de participation dans les médias. » Quant à la motion B (pôle écologique), elle se borne à évoquer l’absence de contrôle, sans autre précision : « Il faut interdire, ce que nous avons souvent proposé mais jamais réussi à faire, le contrôle des médias par les entreprises bénéficiant de commandes de l’État » (p. 45).

[11] Motion C (Hamon) : « Nous devons aussi nous atteler à l’émergence de nouveaux outils médiatiques du PS. Nous ne pouvons plus négliger l’état de l’espace médiatique actuel dans lequel nous ne maîtrisons correctement ni nos propres débats ni la portée de notre discours. [...] Les nouvelles technologies nous offrent la possibilité de bâtir des vecteurs de communication professionnels répondant à nos besoins d’indépendance. » (p. 88) Motion D (Aubry) : « De même, parce que nous sommes en démocratie médiatique, développons nos moyens de communication (pourquoi ne pas créer notre propre chaîne de télévision, « PS-TV », sur le Net voire sur la TNT ?) » (p. 113)

D’imaginaires « théories du complot » comme arguments de propagande

 

 

Publié le 20 août 2007 par Arnaud Rindel, Serge Halimi

Le texte dont nous publions ici une version écourtée est paru sous le titre « La conspiration : Quand les journalistes (et leurs favoris) falsifient l’analyse critique des médias » dans Jean Bricmont et Julie Franck (sous la direction de), Chomsky, Cahier de L’Herne, Paris, 2007, 356 pages, 39 €. Il est disponible dans sa version intégrale sur le site de l’Homme moderne (Acrimed)

hernechomsky-15f09 dans DE La FABRIQUE DE L'OPINION ET DU CONSENTEMENT

Pour expliquer le fonctionnement des médias de masse, nous ne recourons à aucun moment à l’hypothèse d’une conspiration. (Noam Chomsky et Edward S. Herman) [1]

[Les] pensées intentionnalistes et « conspirationnistes », de Chomsky à PLPL […] tendent à faire de l’intentionnalité malfaisante de quelques Puissants dans l’ombre (adossés aux Médias) le principal dans les modes d’oppression (Philippe Corcuff) [2]

J’avoue que depuis quelques temps il m’arrive parfois d’entendre et de voir des choses que personne n’a jamais vues ni entendues (Nicolas Gogol, Le journal d’un fou, 1835).

Vouloir transformer toute analyse des structures de l’économie et de l’information en « théorie du complot » ne constitue pas une falsification ordinaire. Elle s’inscrit dans une logique d’ensemble.

Depuis un quart de siècle, la contre-révolution néolibérale, la décomposition des régimes « communistes » et l’affaiblissement des syndicats ont concouru à la renaissance puis à l’hégémonie d’une pensée individualiste. Les institutions collectives sont démantelées ; celles que l’on édifie sur leurs décombres privilégient le consommateur désaffilié, l’« individu sujet ». Dorénavant perçues comme « marxistes » et donc dévaluées à l’égal des régimes qui se prétendaient tels, les analyses structurelles de l’histoire, de la politique et des médias sont par conséquent dédaignées. Le refus de postuler que la spontanéité des « acteurs » et l’élan impétueux des « droits de l’homme » seraient les principes essentiels guidant la mondialisation expose au risque d’être qualifié d’archaïque, d’extrémiste ou de paranoïaque. Et la trappe de la « fin des idéologies » condamne à la pendaison les « grands récits collectifs » construits autour d’une histoire sociale conflictuelle. […]

L’appétit à traquer partout les fragments d’une pensée individualiste en consonance avec l’air du temps, l’acharnement à secourir des penseurs prestigieux de leurs égarements supposés n’épargnent plus ni Marx ni Proudhon [3]. Certains intellectuels et journalistes, autrefois issus de la gauche contestataire et qui dorénavant convoitent d’autres espaces politiques, plus moelleux, n’ont en effet de cesse de reconstruire les références qui les ont structurés politiquement pour pouvoir ensuite prétendre être demeurés fidèles à leurs engagements passés, mais une fois ceux-ci compris avec un surcroît de maturité — et digérés. Néanmoins, quand les « classiques » de la contestation demeurent encore en vie, la relecture dé-radicalisée de leurs travaux requiert leur concours (Toni Negri, Jürgen Habermas). Chaque fois que l’assistance de ce dernier n’est pas acquise — ou quand il est certain que sa récupération sera impossible — le recyclage manipulateur doit céder le pas à l’opposition frontale. Et alors, à la guerre comme à la guerre : contre les pourfendeurs de la « complexité », la fin justifie les moyens.

C’est dans ce contexte général qu’il convient de replacer la stigmatisation de quiconque — Chomsky ou un autre — entreprend d’étudier un ensemble de contraintes systémiques, donc collectives, pour tenter d’en déduire le comportement vraisemblable des agents d’un champ donné (économique, culturel, médiatique) [4]

L’idée que des pesanteurs sociales produisent des effets distincts de ceux qu’enfanterait la seule volonté des individus incommode assez naturellement tous ceux qui privilégient des déterminations privées plus ou moins dépolitisées : choix du sujet, aptitude à l’« éthique » salvatrice qui protège le système contre ses « excès ». A travers cette grille de lecture strictement individualiste, la critique d’une institution ne peut qu’apparaître comme une mise en cause de la moralité des individus qui la compose ; un dysfonctionnement général – autre que ponctuel – ne saurait exister s’il n’a été intentionnellement et collectivement planifié. La multiplication des critiques formulées à l’encontre des grands médias a donc été traitée par ces mêmes médias comme un supposé « retour des théories du complot ». Leur intérêt affiché pour ce thème a, comme souvent, « spontanément » coïncidé avec une recrudescence des essais diffusés en librairie [5]. L’ensemble s’est traduit par l’assimilation de plus en plus fréquente de toute critique de l’institution médiatique à des conspirations imaginaires [6]

- I -D’emblée, il faut souligner le paradoxe de la plupart des attaques contre « Pierre Bourdieu » ou « Noam Chomsky » [7] . On reproche à ces deux auteurs de ne pas reconnaître le caractère presque spontané de la transformation économique du dernier quart de siècle, liée à des phénomènes posés comme « naturels » et détachés d’une intention politique et sociale (« mondialisation », « révolution technologique »). Néanmoins, on les pourfend simultanément pour avoir énoncé que des déterminations collectives contraindraient la volonté individuelle.

La juxtaposition de ces deux reproches aboutit à suggérer que l’homme serait autonome vis-à-vis de son groupe social, mais la société des hommes impuissante contre le marché. Déduire les comportements des particuliers de leur socialisation (y compris par l’information, plus ou moins biaisée, qu’ils reçoivent sur leur environnement) et chercher à expliquer des politiques économiques par les intérêts d’une classe au pouvoir oblige à devoir se défendre de croire en un « ordre né d’un complot à la manière d’un nouveau protocole des Sages de Sion » [8] .

C’est imputer une vision sociale bien naïve, pour ne pas dire enfantine à des intellectuels radicaux. Plutôt que née dans le cerveau de « Chomsky » ou de « Bourdieu », on la croit volontiers produite par celui d’un adolescent projetant sur eux ses fantasmes nés d’une fréquentation trop exclusive des romans d’espionnage et des séries télévisées [9].

En 1988, l’économiste Edward S. Herman et le linguiste Noam Chomsky publient un ouvrage devenu l’une des références de la critique radicale des medias, Manufacturing Consent. Political economy of the mass media (La fabrication du consentement. L’économie politique des médias de masse) [10]. Les auteurs y argumentent que les entreprises médiatiques, loin d’éclairer la réalité du monde social, véhiculent une image de ce monde conforme aux intérêts des pouvoirs établis (économiques et politiques).

Les réactions de la plupart des journalistes en vue sont à l’image du commentaire de Tom Wolfe, écrivain américain – et père du « nouveau journalisme ». Il tranche avec dédain : « C’est la vieille théorie de la cabale qui veut que quelque part autour d’un bureau feutré une bande de capitalistes tire les ficelles. Ces bureaux n’existent pas. Je regrette d’avoir à le dire à Noam Chomsky » [11]. Depuis lors, le linguiste n’a cessé de répéter que son analyse ne reposait sur aucune forme de conspiration. Et qu’il avançait « exactement l’inverse » de la caricature que Tom Wolfe lui prêtait.

Ce qui pouvait à la rigueur passer pour un malentendu en 1988 est devenu, en général sous des plumes infiniment moins talentueuses et divertissantes que celle de Tom Wolfe, un procédé de disqualification ordinaire. Il est d’autant plus courant quand ses utilisateurs, situés sur l’espace progressiste de la comète politique, perçoivent en Chomsky un empêcheur de moraliser en rond.

En France, pays où cette campagne ne paraît connaître aucun répit, ce sont donc surtout des périodiques et des intellectuels catalogués à « gauche » qui se sont acharnés à falsifier les travaux et les conclusions du linguiste américain afin de maintenir vivace sa « mauvaise réputation » [12] .

Dès la rédaction de Manufacturing Consent, Chomsky et Herman pressentaient l’orage à venir. « Les critiques institutionnelles, telles que celle que nous présentons dans cet ouvrage sont souvent discrédités par les commentateurs de l’establishment comme étant des “théories du complot” [13] ». Pour tenter d’y remédier, ils prenaient soin de préciser, dès la préface : « Pour expliquer le fonctionnement des médias de masse, nous ne recourons à aucun moment à l’hypothèse d’une conspiration ».

Cette double précaution aurait dû paraître inutile. Aux yeux d’un lecteur normalement constitué, l’analyse proposée dans Manufacturing Consent a en effet à peu près autant de chances de passer pour une théorie du complot qu’un champ de tournesols pour une batterie de casseroles. Le propos du livre souligne que les forces qui conduisent les médias à produire une information politiquement et socialement orientée, loin d’être enfantées par l’amoralité de certains individus, tiennent avant tout à des mécanismes inscrits dans la structure même de l’institution médiatique son mode d’organisation et de fonctionnement en particulier.

Selon Chomsky et Herman, ces mécanismes opèrent sous forme de « filtres », de «  facteurs institutionnels qui fixent les limites à ne pas franchir dans la diffusion des faits et leur interprétation, au sein des institutions à caractère idéologique [14]  ».

Le premier filtre tient à la nature des propriétaires des médias dominants. Détenus par des oligopoles privés, ces moyens d’information et de communication sont mus par la logique du profit maximum.
Le second filtre renvoie aux sources de financement des grandes entreprises médiatiques. Leurs recettes proviennent principalement de leurs clients les annonceurs auxquels elles vendent des taux d’audience.
Le troisième filtre concerne les sources d’information privilégiées par les journalistes.
Le quatrième correspond aux protestations adressées aux responsables de la presse, lesquelles contribuent à apprécier les limites de ce qui est diffusable sans risque.
Le dernier filtre est celui des présupposés idéologiques dominants, intériorisés par les journalistes et qui guident leur interprétation de l’actualité comme le compte rendu qu’ils en font. Dans les années 80, le présupposé dominant était l’idéologie anticommuniste. Il est désormais «  surpassé par une force idéologique plus puissante encore, celle de la croyance dans le “miracle du marché” (selon l’expression de Reagan) [
15]  ».

Ce cadre d’interprétation général détermine le traitement réservé aux politiques, gouvernements et interlocuteurs « orthodoxes ». Ils sont systématiquement valorisés et leurs erreurs, voire leurs crimes, paraissent toujours moins atroces que ceux que commettraient des « dissidents » au système de croyance dominant.

Ces cinq filtres ont une particularité commune. Tous favorisent le contrôle et l’orientation de l’information dans un sens conforme aux intérêts privés. «  Les mêmes sources de pouvoir sous jacentes qui possèdent les médias et les financent en tant qu’annonceurs, qui jouent le rôle de “définisseur primaire” des “nouvelles”, qui produisent les “tirs de barrage” et les experts orthodoxes, jouent également un rôle clé dans la définition des principes de base et des idéologies dominantes [16]  ».

- II -Sorti à Paris en 1993 sous le titre Chomsky, les médias et les illusions nécessaires, le documentaire de Peter Wintonick et Marc Achbar (Manufacturing Consent : Noam Chomsky and the media) a permis de constater que, malgré les précautions des auteurs, l’assimilation de leur travail sur les médias à une « théorie du complot » est aussi ancienne que récurrente. Pas une réunion publique filmée par les réalisateurs ne semble se tenir sans qu’un participant n’entreprenne de demander des comptes à Chomsky sur les délires paranoïaques qui lui sont imputées. Alors, de débats en conférences, le linguiste répète. « Une des données structurelles du capitalisme entrepreneurial est que les “joueurs” doivent accroître leurs profits et leurs parts de marchés – s’ils ne le font pas, ils seront éliminés de la partie. Aucun économiste ne l’ignore : ce n’est pas une théorie du complot de le souligner, c’est simplement prendre en compte un fait caractéristique de cette institution Noam Chomsky in Peter Mitchel et John Schoeffel, Understanding Power, op. cit., p.26.]]  ».

Mais rien n’y fait. En 2002, l’éditorialiste Philippe Val, patron d’un hebdomadaire satirique longtemps classé à gauche, Charlie Hebdo, inquiet de l’influence radicale de Noam Chomsky, entreprend de la contrecarrer dans trois éditoriaux successifs, d’autant plus vindicatifs qu’ils fourmillaient d’erreurs. La transcription en français d’une des conférences du linguiste, donnée onze ans plus tôt [17] a suffi à Philippe Val pour aboutir à ce verdict : «  Pour lui [Chomsky], l’information […] n’est que propagande [18] ». Une fois de plus, Chomsky rabâchera alors : « Je n’ai jamais dit que tous les médias n’étaient que propagande. Loin de là. Ils offrent une grande masse d’informations précieuses et sont même meilleurs que par le passé […] mais il y a beaucoup de propagande [19] ».

Il n’est pire sourd… Au même moment, Daniel Schneidermann, journaliste spécialisé dans l’observation des médias, « résume » à son tour « la thèse [...] du linguiste Noam Chomsky  » : « Asservis au lobby militaro industriel, obéissant au doigt et à l’œil à des consignes politiques, ils [les médias] n’ont de cesse de débiter des futilités au kilomètre, pour empêcher « la masse imbécile » de réfléchir à l’essentiel [20].  »

En 1996, Edward Herman avait pourtant lui aussi précisé les choses : « Nous avons souligné que ces filtres fonctionnement essentiellement par l’intermédiaire des actions indépendantes de nombreux individus et organisations, qui peuvent parfois, mais pas toujours, avoir des points de vue similaires et des intérêts communs. En bref, le modèle de propagande décrit un système de traitement et de régulation décentralisé et “non-conspiratonniste” s’apparentant à un système de marché, bien que le gouvernement ou un ou plusieurs acteurs privés puissent parfois prendre des initiatives et mettre en œuvre une action coordonnée des élites sur un sujet précis [21] ».

« Si je parlais de l’Union Soviétique, complétait Chomsky, et que je disais, “regardez, voici ce que le bureau politique a décidé, et ensuite le Kremlin a fait ça”, personne ne qualifierait cela de “théorie conspirationniste” – tout le monde comprendrait que je parle seulement de décisions planifiées. Seulement voilà, ironisait le linguiste, « ici, personne ne planifie jamais rien : nous agissons guidés uniquement pas une sorte de bienveillance universelle, en trébuchant de temps en temps ou en faisant parfois des erreurs. […] Dès que vous décrivez des réalités élémentaires, et attribuez une rationalité minimale aux pouvoirs en place […] c’est une théorie conspirationniste. [22]  »

C’est peine perdue. En 2004, Géraldine Muhlmann publie Du journalisme en démocratie. Le livre, qui lui vaut aussitôt un déluge de critiques louangeuses, résume les 400 pages de Manufacturing Consent en une douzaine de lignes attribuant doctement aux deux auteurs un « schéma public innocent / journalistes malfaisants, le premier étant pris en otage par les seconds [23]  ».

Au nombre des louanges que lui vaut ce résumé particulier, Géraldine Muhlmann reçoit ceux de Philippe Corcuff. Cet universitaire lyonnais a fait de la « complexité » une de ses marques de fabrique (au point qu’il est sans doute l’un des seuls au monde à avoir compris le sens et l’intérêt du concept, assurément complexe, de « social-démocratie libertaire » dont il est l’auteur). Il découvre pourtant à son tour en Pierre Bourdieu, en Noam Chomsky (mais aussi en Acrimed et en PLPL) une « rhétorique du “complot”  » qui valorise «  l’intentionnalité de quelques acteurs “puissants” » [24]. Il a fallu assurément que Philippe Corcuff empile tous ses talents de maître de conférences en science politique, de militant de la LCR et de membre du conseil scientifique d’Attac pour que l’analyse « structurelle » des médias se voit ainsi ramenée à la « rhétorique de quelques acteurs ». Cette prouesse lui a valu d’être à son tour encensé par Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du Monde, qui désormais s’inquiète lui aussi de « cette vision du monde » dans laquelle « il n’y a place que pour des machinations individuelles  » [25].

- III -Ces charges incessantes présentent une caractéristique commune : elles se limitent toutes à déprécier les conclusions de Chomsky, sans jamais évoquer les preuves qui viennent les étayer.

Examiner les faits rapportés par les auteurs avant de prétendre trancher sur leur interprétation devrait constituer un préalable à toute discussion sérieuse. Mais on perçoit aussitôt le problème qui naîtrait de tels scrupules. Il faudrait alors se frotter à la masse d’observations – rigoureuses et détaillées – présentées par Chomsky et Herman pour fonder leurs analyses. Et si au terme d’un tel examen, on devait admettre la réalité des déformations rapportées, il ne suffirait plus de discréditer l’explication avancée par les auteurs : il deviendrait urgent d’en proposer une autre. La tentative de ramener cette désinformation ordinaire à des « emballements » extra-ordinaires ou à des « imperfections inévitables » ne saurait suffire – surtout après que chacun ait signifié à quel point le rôle de l’ « information » constituait un marqueur fondamental entre démocratie et dictature.

La dénonciation de la prétendue théorie du complot de Chomsky – et de ceux qui en France, recourent au même type d’analyse institutionnelle – se limite donc, sagement, à marteler un reproche infondé. Aux yeux de la masse des non-lecteurs des travaux incriminés, la répétition de la même imputation vaudra confirmation de sa véracité – et invitation à ne pas s’abîmer dans une lecture présentée comme aussi fruste.

Les assauts répétés contre la critique radicale des médias dévoilent par ailleurs une contradiction intellectuelle. D’une part, les assaillants reprochent aux deux critiques de défendre l’idée d’une conspiration ourdie dans l’ombre. Mais, au même moment, ils relèvent que cette « théorie du complot » a recours à des documents publics, à des citations de presse, preuve que cette critique se réfute d’elle-même, et que la couverture médiatique des sujets controversés serait en réalité adéquate.

Pourtant, dès lors que, de l’aveu même de ses adversaires, la critique radicale s’appuie sur des documents publics, des intérêts transparents et publiquement énoncés, comment pourrait-elle renvoyer à des comploteurs tapis dans d’obscurs « bureaux feutrés » ? La réponse est déjà trouvée : puisque que la critique des médias est une « théorie du complot », la transparence des logiques qu’elle éclaire… prouve son ineptie ! Nicole Bacharan, chargée de cours à l’Institut d’études politiques de Paris, explique ainsi, matoise : « Ce qui à mon sens [...] défait totalement la théorie du complot à cet égard, c’est que c’est très, très clair. Les intérêts [...] ne sont pas cachés, il n’y a pas besoin d’aller soulever des coins d’ombre [26] ».

Il vaut ici de noter que la chargée de cours est également une commentatrice, aussi omniprésente que peu reconnue par ses pairs universitaires, de la politique américaine dans les médias français. La surface journalistique est d’ailleurs en général proportionnelle à la disposition à fustiger… le simplisme de la critique radicale du journalisme. Qu’on ne cherche nulle « théorie du complot » dans cette remarque ancrée dans une observation psychologique tout à fait ordinaire : un système qui fait appel à vous (et qui vous rémunère, vous promeut) ne saurait jamais être tout à fait mauvais.

Odieux quand on croît le débusquer sous la plume de Chomsky (qui n’y a jamais recours), l’usage, usuel, d’un champ lexical « conspirationniste » ne provoque en revanche aucune protestation quand on le retrouve dans la bouche ou dans les textes des avocats du système social.

Ainsi, lors des grèves du printemps 2003, le ministre de l’éducation nationale français de l’époque, le philosophe médiatique Luc Ferry, s’indignait du comportement des enseignants en dénonçant à plusieurs reprises «  une campagne de désinformation [27] ». Deux ans plus tard, les lycéens en colère lui parurent « manipulés » par leurs professeurs [28] . Curieusement, nul ne reprocha à l’essayiste-ministre de propager une image simpliste et uniforme d’un corps de métier, ou une vision « conspirationniste » d’un mouvement social.

De même, Géraldine Muhlmann n’est pas souvent soupçonnée de défendre une théorie du complot, d’exagérer le caractère secret et les ressorts inavoués des dynamiques sociales quand elle s’interroge sur l’utilité du journalisme qui devrait davantage « aller voir où en général personne ne va, dans les lieux cachés [29] ». Le même reproche ne fut pas non plus opposé à Laurent Joffrin lorsqu’il s’exclama qu’« évidemment, les pouvoirs cachent les choses [30] », pas plus qu’à Daniel Schneidermann au moment où le chroniqueur du Monde écrivait : « Etre journaliste, c’est ne croire rien ni personne, savoir que tous mentent, qu’il faut tout vérifier en permanence [31] ». Désinformation, tromperies, vérités cachées, mensonges, complicité… quel critique des médias, même radical, emploierait impunément un tel vocabulaire ? [32]

Comme les pourfendeurs de l’« analyse institutionnelle » sont en peine – et pour cause – d’expliquer en quoi celle-ci constituerait une vision « conspirationniste », ils procèdent par amalgame. Si ce n’est toi, c’est donc ton frère… Ainsi, se penchant sur le terreau ayant favorisé l’irruption de Thierry Meyssan [33] sur la scène médiatique, Daniel Schneidermann a associé dans un même passage X-files, Michael Moore, David Vincent (héros d’une série télévisée des années 60 ayant pour thème l’invasion extra-terrestre), le film JFK d’Oliver Stone (attribuant l’assassinat de Kennedy à un complot) et « la thèse depuis de longues décennies du linguiste Noam Chomsky [34]  ».

Si le camp des paranoïaques est délimité avec énormément de générosité, les arrière-pensées qu’on lui prête sont plus étroites. Pour Géraldine Muhlmann, la critique radicale qui « n’est pas claire sur ses implicites [35]  », aurait tendance à «  glisser, parfois, sur une pente antidémocratique [36]  ». Nicolas Weill, journaliste au Monde, félicita aussitôt la philosophe amie des médias d’avoir perçu cette «  tendance non assumée à l’antidémocratisme  ». Il regrettait cependant que « L’analyse n’a[it] pas été poussée jusqu’au point où la critique du journalisme au XIXe et au début du XXe siècle épouse un autre phénomène : celui de l’antisémitisme [37] ».

On le voit, des élites intellectuelles et médiatiques reprochent à l’analyse institutionnelle tout et son contraire, exigent d’elle qu’elle respecte des principes qu’ils n’appliquent pas aux autres, la réduisent à une vague opinion en occultant toute la part d’argumentation rationnelle qui fonde sa légitimité, n’informent pas sur cette critique (et ne s’informent sans doute pas eux même à son sujet), limitent leurs seuls « arguments » à des amalgames enfantins, des insinuations diffamatoires et des imprécations sans réplique. Ces attaques recèlent par conséquent toutes les caractéristiques de la propagande…

Serge Halimi & Arnaud Rindel

janvier 2006

- Version intégrale sur le site de l’Homme moderne (Acrimed)

Notes

[1] Noam Chomsky et Edward S. Herman, Manufacturing Consent. The Political Economy of the Mass Media, Pantheon Books, New York, (1998) 2002, p.IX.

[2] Philippe Corcuff, « Gauche de gauche : le cadavre bouge encore », octobre 2004 . Philippe Corcuff est un universitaire français, par ailleurs chroniqueur à Charlie Hebdo au moment de ses attaques contre Bourdieu, Chomsky et, plus généralement, contre la critique radicale des médias – dont PLPL (Pour lire pas lu) était, avec le site Acrimed (Action Critique Média), l’un des principaux organes. Au nom d’Acrimed, le sociologue Patrick Champagne a répliqué au chroniqueur de Charlie Hebdo dans « Philippe Corcuff, critique “intelligent” de la critique des médias ».

[3] Voir par exemple la récente biographie de Karl Marx (Jacques Attali, Karl Marx ou l’esprit du monde, Fayard, 2005), de laquelle l’essayiste, ancien conseiller de François Mitterrand, puis banquier, retient surtout que l’auteur du Capital « écrit tout le temps qu’il est pour la mondialisation, qu’il est pour le capitalisme, qu’il est pour le libéralisme économique, qu’il est pour la bourgeoisie. » (France culture, 22 juin 2005). Une « lecture » martelée tout au long de son interminable tournée de promotion médiatique.

[4] Lire, pour d’autres exemples : « La critique des médias », Pour Lire Pas Lu (PLPL) n°20, Juin-Aout 2004 ; également la rubrique « Haro sur la critique des médias ».

[5] L’année 2005 vît ainsi fleurir les ouvrages, couvertures de presse et dossiers spéciaux consacrés à ce thème. Entre autres : Antoine Vitkine, Les nouveaux imposteurs, La martinière, Paris, 2005 ; Véronique Campion-vincent, La société parano. Théories du complot, menaces et incertitudes, Payot, 2005 ; Pierre-André Taguieff, La foire aux illuminés. Esotérisme, théorie du complot, extrémisme, Mille et une nuits, 2005 ; Frédéric Charpier, L’Obsession du complot, Bourin éditeur, 2005. La sortie de ces ouvrages fut accompagnée – au moins pour les trois premiers – d’articles de presse élogieux dans les principaux quotidiens et hebdomadaires et de multiples apparitions médiatiques de leurs auteurs. De son côté, le magazine TOC consacra un dossier à « La mode des complots » (mars 2005). Le magazine Littéraire fit de même avec « La paranoia » (juillet-aout 2005) avant que Le Monde 2 ne s’intéresse au « retour des théories du complot » (5 novembre 2005). L’année 2005 vit également la parution d’une bande dessinée de Will Eisner sur l’histoire des Protocoles des Sages de Sion (Le Complot, Grasset), ainsi que la sortie dans les salles de cinéma d’un documentaire du cinéaste américain Marc Levin sur le même thème (Les protocoles de la rumeur).

[6] L’émission « Arrêt sur images » en a fourni récemment deux exemples. Devant la mise en question de l’image que ses reportages véhiculent de l’Islam, le journaliste Mohamed Sifaoui répliqua aussitôt : « En gros, si je résume, c’est : depuis 30 ans, tous les médias français se sont mis d’accord, parce qu’il y a un énorme complot contre la communauté musulmane, […] cette démarche intellectuellement est totalement insensée et idiote, parce que elle repose déjà sur une question de complot » (France 5, 16 octobre 2005). Deux mois plus tard, interrogé sur les menaces de sanction des industriels envers les journalistes qui se risqueraient à critiquer leur produits, Alain Grangé-Cabane, président de la Fédération des industries de la parfumerie, rétorque à son tour : « Je me demande si c’est pas un peu aussi la théorie du complot qui surgit partout. Les horribles annonceurs seraient là pour essayer d’étouffer la vérité. » (France 5, 4 décembre 2005).

[7] Souvent il s’agit de noms génériques qui permettent d’affecter de ne pas répondre directement à d’autres intervenants envers qui on souhaite feindre le mépris.

[8] Site ultra libéral du Chat borgne, .

[9] Lire l’article de Laurent Joffrin, alors directeur de la rédaction de Libération, assimilant les analyses de Pierre Bourdieu et consorts à une « vision fantasmagorique, déstructurante et paranoïaque du monde », un « bizarre croisement entre X-files et Maurice Thorez » (Libération, 12 mai 1998). Maurice Thorez fut secrétaire général du Parti communiste français de 1930 à 1964.

[10] Noam Chomsky et Edward S. Herman, Manufacturing Consent, op. cit. Quinze ans plus tard, cet ouvrage a été (très approximativement) traduit en français sous le titre (incongru) de La Fabrique de l’opinion publique. La politique économique des médias américains (Le Serpent à plumes, 2003).

[11] Lire Mark Achbar, Manufacturing Consent. Noam Chomsky and the media, Editions Black Rose Books, Montréal, Québec, 1994, p.61.

[12] Lire Jean Bricmont, « Folies & raisons d’un processus de dénigrement. Lire Noam Chomsky en France », postface à Noam Chomsky, De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis, Agone, Coll. « Eléments », Marseille, 3e ed., (2001) 2004, p.227-257.

[13] Noam Chomsky et Edward S. Herman, Manufacturing Consent. The Political Economy of the Mass Media, Pantheon Books, New York, (1998) 2002, p.lx.

[14] Peter Mitchel et John Schoeffel, Understanding Power. The indispensable Chomsky, (The New York Press, New York, 2002) Vintage, Londres, 2003, p.26

[15] Noam Chomsky et Edward S. Herman, Manufacturing Consent, op. cit., p. XVII.

[16] Ibid, p.XI

[17] Noam Chomsky, Propaganda, Le Félin, coll. « Danger Public », Paris, 2002. Il s’agit de la conférence « Media Control : The Spectacular Achievements of Propaganda » (Seven Stories Press, New York, 1997) donnée par Chomsky le 17 mars 1991.

[18] Philippe Val, « Noam Chomsky dans son mandarom », Charlie Hebdo, 19 juin 2002.

[19] Noam Chomsky, Télérama, 07 mai 2003.

[20] Daniel Schneidermann, Le cauchemar médiatique, Denoël Impact, Paris, 2003, p. 121-122.

[21] Edward S. Herman, « The propaganda model revisited », Monthly Review, New York, juillet 1996.

[22] Understanding Power, op. cit., p.390.

[23] Géraldine Muhlmann, Du journalisme en démocratie, Payot, Paris, 2004, p.28.

[24] Philippe Corcuff, « De quelques aspects marquants de la sociologie de Pierre Bourdieu », octobre 2004, . Philippe Corcuff est coutumier de l’administration d’une preuve par voie de citation trafiquée. Il lui arrive ainsi régulièrement de résumer le discours de certains auteurs en encadrant de guillemets des termes (en l’occurrence, celui de « complot », ou de « grand complot néolibéral ») auxquels ceux-ci n’ont recours que pour en récuser l’usage[[Lire, pour plus de détails : Patrick Champagne, « Philippe Corcuff, critique “intelligent” de la critique des médias », avril 2004,.

[25] Edwy Plenel, Procès, Stock, 2005, p.78. Un an plus tôt, Edwy Plenel vitupérait déjà cette « critique destructrice et mortifère » et saluait avec enthousiasme la publication des essais de Géraldine Muhlmann (Le Monde 2, 9 avril 2004).

[26] Nicole Bacharan, « De quoi j’me mêle : Tous manipulés ? », Arte, 13 avril 2004.

[27] Luc Ferry, « Pièce à conviction », France 3, 5 juin 2003.

[28] « Ferry / Julliard », LCI, 12 février 2005.

[29] Géraldine Muhlmann, « Idées », RFI, 16 mai 2004, 0h10 TU (Temps Universel).

[30] BFM, 15 octobre 2004, 13h30.

[31] Daniel Schneidermann, Du journalisme après Bourdieu, Editions Fayard, 1999, p.41.

[32] Cela sans compter les périodiques qui titrent régulièrement sur des complots, des vérités cachées et des forces occultes de tous ordres. Voir à ce sujet le montage de « Unes » et de titres de presse réalisé par PLPL : « Leur théorie du complot », Pour Lire Pas Lu (PLPL) n°20, juin-aout 2004, p.12.

[33] Dans son ouvrage, L’Effroyable imposture (Carnot, Paris, 2002), Thierry Meyssan affirmait, entre autres, qu’aucun avion ne s’était écrasé sur le Pentagone le 11 septembre 2001.

[34] Daniel Schneidermann, Le Cauchemar Médiatique, op. cit., pp.121-122. On retrouve le même type d’amalgame dans l’essai d’Antoine Vitkine, Les nouveaux imposteurs (op. cit.). Notons au passage qu’il est assez paradoxal d’associer Chomsky à la théorie conspirationniste sur la mort de Kennedy qu’il a pourtant rejetée à plusieurs reprises très clairement, en argumentant de façon détaillée (voir Noam Chomsky, Rethinking Camelot. JFK, the Vietnam War and U.S. Political Culture, South End Press, Boston, 1993). Il l’a même qualifiée d’ « extrêmement improbable », soulignant que « personne n’a pu jusqu’à présent avancer ne serait-ce qu’une raison plausible ». Il ajoutait que « l’énergie et la passion qui sont mises dans ce genre de choses […] sont particulièrement auto-destructricse » et qu’il serait souhaitable de faire un « effort sérieux » pour « oublier tout cela » (Understanding Power, op. cit., p.326-331 et 348-351). De manière assez originale (et qui en dit long sur sa maîtrise des sujets qu’il traite), cet assassinat est justement pour Antoine Vitkine le « seul complot majeur » qui soit « encore non éclairci » (Les Nouveaux imposteurs, op.cit., p.17). Et c’est Vitkine qui accuse Chomsky, entre autres, de contribuer à maintenir vivace les théories du complot…

[35] Géraldine Muhlmann, « La critique en reste au coup de gueule  » (entretien avec Olivier Costemalle et Catherine Mallaval), Libération, 19 juin 2004.

[36] Géraldine Muhlmann, «  Le travail du regard chez le journaliste » (entretien avec Raphaël Enthoven), Lire, mai 2004.

[37] Nicolas Weill, « Le journalisme au-delà du mépris », Le Monde des livres, 2 avril 2004. Pour une analyse plus détaillée de ce texte, Lire Henri Maler, « Le Monde contre “les critiques antimédias”, antidémocrates et antisémites », 26 avril 2004].

Médias et censure. Les figures de l’orthodoxie (dir. Pascal Durand)

 

Publié le 20 juillet 2004 par Pascal Durand

Un livre qui se présente fort bien lui-même, notamment sur sa quatrième de couverture.

media_censure-fa75e dans LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY

Pascal DURAND (sous la direction de), Médias et censure. Les figures de l’orthodoxie , Liège, Editions de l’ULG, 2004.

Institution singulièrement complexe, investie de la fonction de parler toutes les autres institutions, l’appareil des médias exerce, par là, de multiples effets d’imposition sur le monde social, et d’autant plus puissants qu’ils passent le plus souvent inaperçus. Quels sont ces effets, leurs ressorts, et quelle en est la source ? Tel est le triple objet du présent volume où plusieurs spécialistes des médias de l’ULG (P. Durand, G. Geuens, H. Deleersnijder, C. Servais) sont associés aux noms prestigieux d’Alain Accardo, Serge Halimi, Armand Mattelart, Erik Neveu, Serge Rimbert ou encore Noam Chomsky.

La presse est libre, nous en sommes convaincus, et les journalistes les premiers. Le discours de presse n’en est pas moins subordonné à des enjeux de pouvoir, à des rapports de force, à des pressions de conformité diverses. Comme tel, ce discours est à la fois l’objet et le vecteur d’une « censure » spécifique, émanant à la fois des structures du champ journalistique et de la forte dépendance que celui-ci entretient à l’égard des champs politique et économique. Structurale, cette censure détermine un certain mode de construction de l’information ; produit de l’hétéronomie du champ journalistique, elle contribue à l’ajustement du discours médiatique à la Doxa ambiante. Lieux communs, stéréotypes et clichés ; information sélective en temps de guerre, de génocide ou dans la couverture de dossiers « sensibles » ; production spontanée d’un prêt-à-penser conforme aux intérêts des classes dominantes ; sécrétion d’une mythologie propice aux illusions rentables de la « société de l’information » ; neutralisation médiatique des forces de contestation sociale : c’est tout le spectre de ces effets d’orthodoxie que les quinze auteurs ici réunis entendent explorer, dans le souci de fournir au lecteur non seulement des analyses, mais des instruments d’analyse.

Affaire de journalistes ou de théoriciens critiques du discours journalistique ? Qu’on ne s’y trompe pas : les mutations de l’appareil médiatique, l’évolution de ses structures professionnelles, sa soumission croissante à l’emprise des intérêts privés ne concernent pas que ses seuls acteurs, au premier rang desquels les fractions les plus précaires du personnel journalistique ; au-delà, elles concernent tout l’espace public et, par conséquent, le devenir de nos sociétés démocratiques.

Pascal Durand est Professeur à la Faculté de Philosophie et Lettres de l’ULG.

Corcuff et la « théorie du complot »

Publié le 6 septembre 2006 par Gilbert Achcar

Cet article est paru dans le n° 17 de la revue ContreTemps, septembre 2006. Il répond à un article de Philippe Corcuff publié dans le même numéro et intitulé « Chomsky et le « complot médiatique » : Des simplifications actuelles de la critique sociale ». Comme ce dernier article est déjà largement diffusé par son auteur sur l’Internet (avec un post-scriptum auquel il n’est pas répondu ici) [1], j’ai jugé nécessaire de mettre également ma réponse à la disposition des internautes. Le texte ci-dessous est le dernier que j’ai soumis à ContreTemps après avoir dû plusieurs fois adapter mon texte aux modifications à répétition que Philippe Corcuff a introduites dans le sien, souvent pour parer à mes réponses. Je n’ai pas le temps de vérifier si la version de son article diffusée sur l’Internet contient de nouvelles modifications.

L’article de Philippe Corcuff auquel il m’a été demandé de répondre est bien frustrant : il appelle un type de discussion que je n’apprécie guère, puisqu’il s’agit de corriger une lecture hautement déformante, à coup de renvoi de citations. Puisse au moins cet exercice servir aux tierces personnes qui le liront, en leur permettant de mieux saisir ce dont il retourne.

Chomsky et les médias

La façon de procéder de Philippe Corcuff (PC dorénavant) me semble, en effet, très cavalière : il s’en prend à son propre fantasme, projetant sur Chomsky les idées qu’il lui a prêtées depuis qu’il a choisi de le prendre pour cible de prédilection, en essayant de s’ériger en pourfendeur attitré des critiques des médias les plus en vue [2].

La thèse que cherche à démontrer PC n’est rien de moins que la suivante : l’intérêt accordé à Chomsky dans les milieux altermondialistes serait un signe de « régression “pré-marxiste” de la critique sociale », le célèbre linguiste et analyste politique n’étant qu’un « révélateur d’un certain recul théorique des discours critiques les plus diffusés aujourd’hui ».

Lorsque l’on se fixe un programme d’une telle ambition, avec la prétention implicite que l’on détient soi-même l’étalon du progrès théorique de la critique sociale, et lorsque l’on a, par ailleurs, une exigence minimale de rigueur intellectuelle, la moindre des choses est de prendre toutes les précautions nécessaires afin de s’assurer que l’on ne déforme pas la pensée de celui que l’on prend pour cible.

Passons sur le procédé qui consiste à donner une suite de mots entre guillemets en guise de démonstration, comme lorsque PC parle de « généralisations hâtives portées par le vocabulaire choisi : “constante et généralisée” (p. 30), “totale” (p. 73), “toujours” (p. 75), “orientation structurelle systématique” (p. 109), etc. ». Le procédé se passe de commentaire.

Arrêtons-nous plutôt aux citations plus sérieuses, en apparence, que l’auteur nous assène copieusement. Elles sont toutes tirées d’un livre paru en 2003 sous le titre La Fabrique de l’opinion publique américaine. La politique économique des médias américains, traduction française d’un ouvrage très connu d’Edward Herman et de Noam Chomsky (H&C dorénavant), paru en 1988, dont le titre original anglais est Manufacturing Consent : The Political Economy of the Mass Media [3].

Or, il n’est pas besoin d’être diplômé en langue anglaise pour s’apercevoir d’emblée qu’il y a déjà un problème de traduction dans le titre français, ne serait-ce que la substitution flagrante de « la politique économique » à « l’économie politique » !

Ce livre, dont le titre correctement traduit aurait dû être : La fabrication du consentement. L’économie politique des médias de masse aux Etats-Unis [4], a pour objet l’étude de la structure des médias de masse (non des médias tout court) et leur rôle dans la production d’un consentement majoritaire aux actions du gouvernement américain en politique extérieure. Cela s’applique, bien sûr, comme l’ouvrage le précise et comme il va de soi, aux politiques qui font l’objet d’un consensus au sein des sphères dirigeantes de la classe dominante, que les auteurs désignent volontiers par « élite » (dans le sens élaboré qu’a donné à cette expression C. Wright Mills dans The Power Elite).

PC connaît certainement assez bien la langue anglaise pour avoir été en mesure de s’apercevoir que le titre original a été massacré. En tout état de cause, cherchant à polémiquer contre H&C comme il l’a fait – c’est-à-dire en privilégiant l’interprétation sémantique, quasi-psychanalytique, de quelques mots et phrases au détriment d’une intelligence d’ensemble de leurs thèses – il aurait dû, au moins, faire l’effort de vérifier ce que les deux auteurs ont vraiment écrit dans le texte original [5].

Le réquisitoire de PC est, en effet, essentiellement construit à coup de citations qui, comme par hasard, sont toutes déformées par la traduction et, de surcroît, détachées de leur contexte, lorsqu’elles ne sont pas coupées de façon arbitraire. Prenons juste les premières citations, à titre de démonstration et pour éviter d’être fastidieux.

Le premier passage que cite PC, à partir de l’introduction de 2002, se termine par :
« Nous pensons qu’entre autres fonctions, ces médias se livrent à une propagande qui sert les intérêts des puissantes firmes qui les contrôlent en les finançant et dont les représentants sont bien placés pour orienter l’information. » (C’est PC qui souligne à chaque fois.)

Voici, traduit plus correctement et complété, ce que disent H&C dans l’original (p.XI, je souligne) :
« Nous pensons que, parmi leurs autres fonctions, les médias servent les puissants intérêts sociétaux qui les contrôlent et les financent, et exercent de la propagande pour leur compte. Les représentants de ces intérêts ont d’importants programmes et principes qu’ils veulent mettre en avant, et sont en bonne position pour modeler et contraindre la politique des médias. Cela ne se fait pas normalement par une intervention grossière, mais par la sélection d’un personnel bien-pensant, ainsi que par l’intériorisation, de la part des responsables des rédactions et des journalistes en service, de priorités et de définitions de ce qu’il convient de rapporter qui sont conformes à la politique de l’institution. »

La phrase incriminée par PC apparaît ainsi d’une évidence presque banale : qui pourrait contester, par exemple, que Patrick Le Lay, PDG de TF1 et représentant de Bouygues, est en bonne position pour modeler et contraindre la politique de la chaîne par les voies indiquées – comme d’ailleurs, soit dit en passant, par des procédés bien plus « grossiers » !

Pour faire bonne mesure, PC cite ensuite une phrase de l’ouvrage de H&C récusant explicitement « la thématique du complot », qu’il croit cependant invalidée par la citation précédente. Puis il cite une phrase sur « l’intériorisation », similaire à celle qui vient d’être traduite ci-dessus, en y reconnaissant des « pistes stimulantes, mais relativement peu reprises par la suite, sur le rôle de stéréotypes intériorisés par les journalistes ». « Relativement peu reprises » ? Il s’agit pourtant de l’une des idées-forces récurrentes de l’ouvrage de H&C. Rien n’y fait : selon PC, la « corruption des personnes » serait « privilégiée par Chomsky »…

Citation substantielle suivante, choisie, soulignée et coupée par PC :
« Nous décrivons un système de “marché dirigé” dont les ordres viennent du gouvernement, des leaders des groupes d’affaires, des grands propriétaires et de tous ceux qui sont habilités à prendre des initiatives individuelles et collectives. Ils sont suffisamment peu nombreux pour pouvoir agir de concert (…) »

Ce que disent H&C en réalité, sans couper la citation et en la complétant (p.lX) :
« C’est un “système de marché orienté” que nous décrivons ici, les orientations [guidance] étant fournies par le gouvernement [ou l’État, government en anglais], les dirigeants de la communauté des firmes, les principaux propriétaires des médias et leurs administrateurs, et les divers individus et groupes qui ont la tâche ou la permission de prendre des initiatives constructives. Ceux-ci sont en nombre suffisamment limité pour être en mesure d’agir ensemble à l’occasion, comme le font les vendeurs dans les marchés où il y peu de concurrents. Dans la plupart des cas, cependant, les dirigeants des médias font des choses semblables parce qu’ils partagent la même vision du monde, sont sujets à des contraintes et des intéressements similaires, et programment ainsi des sujets, ou maintiennent le silence sur d’autres, ensemble, en une action collective et un comportement leader-suiveur qui restent tacites. »

Je ne poursuivrai pas plus loin la démonstration : toutes les autres citations de H&C qu’a produites PC sont à l’avenant de celles-ci. Son procédé aboutit à déformer profondément la pensée des deux auteurs, tant par manque de rigueur (la traduction non vérifiée) qu’en coupant, parfois, des citations et en ignorant toujours un contexte qui réfute ce que PC cherche à démontrer. Plutôt que d’infliger à celles et ceux qui nous lisent la correction, ainsi que la restitution en intégralité et en contexte de toute la série de citations données par PC, il me semble plus utile de présenter les grandes lignes de l’analyse de H&C.

Ce que les deux auteurs proposent dans leur ouvrage n’est pas à proprement parler « un modèle de propagande » comme cela est traduit dans l’édition française (où « modèle » pourrait être entendu au sens de la perfection, alors qu’il s’agit ici de « modèle » au sens de paradigme ou d’idéaltype). Il serait probablement plus clair de rendre leur formule par « un modèle axé sur la propagande » (A propaganda model) et par « le modèle de la propagande » (lorsque « modèle » est introduit par l’article défini). Autrement dit, un modèle d’analyse du rôle des médias de masse en tant qu’appareils performant une propagande politique et idéologique, ou, comme l’écrivent les auteurs, « un cadre analytique qui tente d’expliquer la performance des médias américains par les structures et relations institutionnelles de base dans le cadre desquelles ils opèrent » (p. XI).

Dans le résumé que H&C donnent eux-mêmes de leur analyse dans l’introduction à la seconde édition de leur ouvrage, après ce qui vient d’être cité et après avoir évoqué, dans la citation traduite plus haut, le rôle des représentants des grands intérêts propriétaires des médias de masse dans le conditionnement et la contrainte de ces médias, ils poursuivent :
« Les facteurs structurels sont les facteurs comme la propriété et le contrôle [
6], la dépendance à l’égard d’autres sources majeures de financement (notamment les annonceurs publicitaires) et les intérêts mutuels et relations entre les médias, d’une part, et ceux qui font les nouvelles et ont le pouvoir de les définir et d’expliquer leur signification, d’autre part. Le modèle de la propagande intègre également d’autres facteurs en rapport étroit avec les précédents, comme la capacité de protester contre le traitement des nouvelles par les médias (c’est-à-dire de produire des “critiques” [7]), celle de fournir des “experts” pour confirmer le point de vue officiel sur les nouvelles, et de fixer les principes et les idéologies de base qui sont tenus pour allant de soi par le personnel médiatique et l’élite, mais auxquels la population générale résiste souvent. [...] Nous pensons que ce que les journalistes font, ce qu’ils considèrent comme digne d’être rapporté, et ce qu’ils tiennent pour allant de soi en tant que prémisses de leur travail sont des choses qui s’expliquent bien, souvent, par les intéressements, pressions et contraintes intégrés dans une telle analyse structurale. »

Le premier chapitre de Manufacturing Consent est consacré à un exposé analytique des facteurs structurels évoqués ci-dessus. Afin de démontrer leur thèse du fonctionnement propagandiste des médias de masse dans le domaine de la politique étrangère – qui les concerne au premier chef parce qu’il est l’objet prioritaire de leur combat politique – les deux auteurs consacrent ensuite cinq chapitres à une démonstration très détaillée et très documentée de la façon dont les médias de masse américains ont traité une série de dossiers chauds des années 1970 et 1980 (l’ouvrage étant paru en 1988), de l’Indochine à l’Amérique centrale.

Précisons tout de suite, pour qui en douterait, que nos deux auteurs savent pertinemment que le rôle des médias de masse ne se réduit pas à ce qui précède [8]. Ils ne font que mentionner, par exemple, leur rôle d’industrie de la distraction et de l’abrutissement, dont la critique a été initiée par l’École de Francfort et son entourage. Et l’on pourrait, certes, ajouter bien d’autres rôles – certains positifs, même, du point de vue de la critique politique et sociale, surtout aux interstices. Les auteurs concluent d’ailleurs d’une façon qui confirme le sens d’idéaltype qu’ils donnent au terme « modèle » (pp.304-305) :
« Aucun modèle simple ne suffira, cependant, à rendre compte de chaque détail d’une question aussi complexe que le fonctionnement des médias nationaux de masse. Nous pensons qu’un modèle axé sur la propagande saisit des traits essentiels du processus, mais il laisse en dehors de l’analyse nombre de nuances et d’effets secondaires. Il y a d’autres facteurs qu’il faut identifier. Certains d’entre eux sont en conflit avec la “fonction sociétale” des médias, tels qu’ils sont décrits par le modèle de la propagande ; d’autres y contribuent. Dans la première catégorie, l’humanité et l’intégrité professionnelle de journalistes les poussent souvent dans des directions inacceptables pour les institutions idéologiques. On ne devrait pas sous-estimer le fardeau psychologique que représentent la suppression de vérités évidentes et la confirmation des doctrines requises au sujet de la bienveillance [du gouvernement] (qui a parfois mal tourné), des erreurs inexplicables, des bonnes intentions, de l’innocence lésée, etc., contre des preuves accablantes incompatibles avec ces prémisses patriotiques. Les tensions qui en résultent trouvent parfois une expression limitée, mais elles sont plus souvent supprimées consciemment ou inconsciemment, avec le secours de systèmes de croyance qui permettent la poursuite d’intérêts étroits, quels que soient les faits. »

Pressentant le dénigrement dont ils allaient être l’objet de la part des défenseurs intéressés du système médiatique, selon les déformations usuelles de l’apologie des médias, H&C avaient pris soin de souligner, dès la préface de la première édition de leur ouvrage (p.lX), ce qu’ils ont répété dans l’introduction à la seconde édition, déjà citée à cet effet, et qui est au cœur de leur analyse :
« Des critiques des institutions comme celles que nous présentons dans cet ouvrage sont habituellement récusées par les commentateurs de l’establishment comme relevant de “théories du complot”, mais cela n’est qu’une façon d’esquiver le débat. Nous n’utilisons aucune sorte d’hypothèse “conspirative” pour expliquer la performance des médias de masse. En fait, notre traitement du sujet est beaucoup plus proche d’une analyse de “marché libre”, les résultats étant largement le produit de l’action des forces du marché. La plupart des choix biaisés dans les médias proviennent de la présélection de personnes bien-pensantes, de préconceptions intériorisées, et de l’adaptation du personnel aux contraintes de la propriété, de l’organisation, du marché et du pouvoir politique. La censure est dans une large mesure autocensure, de la part de reporters et de commentateurs qui s’adaptent aux réalités des exigences organisationnelles des sources et des médias, ainsi que de la part de personnes situées à des échelons plus élevés au sein des organisations médiatiques, des personnes choisies afin de mettre en pratique les contraintes imposées par les propriétaires et autres centres de pouvoir du marché et de l’État, et qui ont généralement intériorisé ces contraintes. » [
9]

Comparez tout ce qui précède à ce que PC croit détecter dans l’ouvrage de H&C, sans peur de la contradiction et de l’inconsistance (selon PC, l’analyse chomskyenne serait à la fois systémiste, économiste, déterministe, intentionnaliste, élitiste et conspirationniste !) ; du détournement d’héritage (PC essaye de mettre Bourdieu de son côté, alors que les écrits consacrés aux médias par l’auteur de Sur la télévision présentent une analyse qui converge si bien avec celle de H&C qu’elle subit les mêmes accusations déformatrices, les mêmes causes produisant les mêmes effets [10] – quant à Marx, voir ci-dessous) ; voire de l’insinuation diffamante par association (l’invocation incongrue dans cette discussion de l’ouvrage consacré par Taguieff au faux antisémite intitulé Protocoles des Sages de Sion).

Selon PC, l’analyse de Chomsky est fondée sur :

- « un systémisme, ultra-fonctionnaliste et économiste, mettant en scène un “système” économique omniprésent et omniscient. C’est la logique économique des propriétaires et des publicitaires qui déterminerait d’abord et directement le contenu précis des messages médiatiques (pp.2-14), intégrant les “médias au marché” (p.5) et empêchant la moindre “autonomie” (p.4).

- « Mais cet économisme est souvent débordé par la tendance intentionnaliste de l’écriture : le retour subreptice du “complot”. »

- « Au bout du compte, nombre d’expressions [sic] suggèrent la primauté d’une action concertée et cachée associant les élites économiques, les dirigeants politiques et les journalistes, qui utiliseraient des mensonges conscients, bref nous ramènent à la figure du “complot”. »

- « Avec le fil intentionnaliste du texte chomskyen, on est paradoxalement plus proche du modèle du libéralisme économique, celui de l’homo œconomicus, pour lequel le calcul coût/avantages d’acteurs individuels est le point de départ de l’analyse, que de la théorie marxiste. Mais dans ce cas, il ne s’agit pas du calcul de tous les individus mais de quelques membres “peu nombreux” d’une élite et leurs calculs sont cachés. On cumule ici un schéma intentionnaliste (ce sont les intentions individuelles qui comptent principalement dans l’explication des processus sociaux) et un schéma élitiste (ce sont les intentions d’une élite). Si cette convergence avec les schémas libéraux n’est pas souvent perçue, c’est qu’elle tend à être effacée par la coloration critique que semble lui donner le dévoilement d’actions cachées. »

- « Ce qui nous éloigne également du modèle de sociologie critique proposé par Pierre Bourdieu : le croisement de la logique de l’habitus (l’inconscient social intériorisé par chaque personne au cours de sa socialisation) et de celle des champs sociaux (les structures sociales extériorisées, dans des dynamiques sociales s’imposant aux individus malgré eux) limitant la part attribuée aux volontés humaines dans l’explication des mouvements de l’histoire. »

- « Le conspirationnisme se présente donc comme une trame narrative inspirant largement la critique chomskyenne des médias, dans des croisements avec la trame narrative de l’économisme systémique. »

La rhétorique de PC est tellement en contradiction avec l’analyse véritable de H&C, présentée plus haut, qu’elle relève bel et bien du fantasme. En réalité, c’est la façon même dont Corcuff lit H&C – cherchant des indices cachés derrière les mots pour étayer une accusation que les deux auteurs, pourtant, prennent grand soin de réfuter à l’avance – c’est cette façon même qui relève de la « théorie du complot ».

PC croit achever de discréditer Chomsky in fine en invoquant « les sciences sociales critiques contemporaines, qui discutent d’ailleurs peu les analyses de Chomsky consacrées aux médias. Non pas, principalement, parce que leur supposée portée “critique” dérangerait “les chiens de garde” de l’Université, mais parce que leur pente manichéenne ne correspond pas à l’état d’avancement et d’affinement des outillages critiques. »

Pour preuve de ce mépris dans lequel la science critique avancée et raffinée qu’il représente tient les analyses de Chomsky, PC ne trouve à invoquer que le fait que le célèbre linguiste n’a pas été cité par l’auteur du volume Sociologie du journalisme dans la collection de poche Repères [11] ! Vérifions plus sérieusement si « les analyses de Chomsky consacrées aux médias » sont « peu » discutées dans les universités et par les sciences sociales critiques contemporaines. Il existe pour cela un indice beaucoup plus révélateur que la bibliographie d’un ouvrage de poche édité en France. En nous limitant ici à la langue anglaise, cherchons sur Google les mots « Chomsky+media+syllabus » [12]. Résultat : toujours largement supérieur à 35000 réponses [13].

Gageons que Corcuff aimerait beaucoup être aussi « peu » discuté dans les universités pour la totalité de ses écrits que ne l’est Chomsky au sujet des seuls médias !

Marx et… les « médias » !

En guise de conclusion, PC déplore « au sein de la gauche française » ce qu’il perçoit comme « un certain anti-intellectualisme » et « un recul de la culture théorique ». Cette accusation a été constamment rabâchée contre le mouvement social et la gauche radicale par les « autorités intellectuelles » consacrées et autres « experts » médiatiques.

L’originalité de la démarche de PC est toutefois que, selon lui, cette misère théorique serait liée à « la dévalorisation des exigences théoriques associées auparavant au marxisme », alors que, jusque-là, les pourfendeurs du mouvement des classes opprimées attribuaient la même prétendue misère au marxisme lui-même. C’est de bonne guerre : écrivant dans une revue à dominante marxiste, le « post-marxiste » PC cherche à mettre de son côté les « marxistes ». Il affirme : « Dans l’analyse marxienne comme dans la tradition marxiste, les mécanismes idéologiques ne se réduisent donc pas, dans les textes les plus rigoureux, à une logique de manipulation consciente. La manipulation consciente n’y joue même, tout au plus, qu’un rôle secondaire. »

Laissons ici de côté la « tradition marxiste » parce qu’une telle formule recouvre un champ théorique si vaste et contrasté qu’il serait absurde de vouloir l’examiner en quelques lignes [14]. Qu’en est-il de « l’analyse marxienne » ? PC cite une phrase de L’idéologie allemande afin de montrer que Marx et Engels estimaient que la bourgeoisie était elle-même victime de sa propre idéologie : loin donc de déformer consciemment la réalité, elle serait sincère en quelque sorte, se repaissant elle-même des illusions qu’elle propage.

Il faut bien mal connaître l’œuvre de Marx pour considérer L’idéologie allemande comme l’un de ses « textes les plus rigoureux » ! Dans le manuscrit en question, rédigé en 1845-46 et abandonné à « la critique rongeuse des souris » (Marx dixit), la théorie de Marx et Engels n’en était qu’à ses balbutiements – comme, du reste, le capitalisme lui-même, avec une bourgeoisie encore en phase ascendante et progressiste ! En outre, prendre un texte de 1846 comme source pour une analyse des médias en ce début du 21e siècle relèverait d’un dogmatisme « marxiste » quasi-religieux s’il n’émanait ici d’un « post-marxiste » affirmé.

L’autre écrit cité par PC a été rédigé en 1852, après un tournant majeur dans l’histoire de la lutte des classes : c’est Le 18-Brumaire de Louis Bonaparte. Une phrase est livrée à notre réflexion, dans laquelle Marx attribue à la petite-bourgeoisie cette auto-intoxication idéologique qu’il attribuait six ans auparavant à la classe dominante. Le déplacement du diagnostic est intéressant : c’est qu’entre-temps, la bourgeoisie avait connu une mue et perdu sa relative innocence.

« La bourgeoisie se rendait très bien compte que toutes les armes qu’elle avait forgées contre le féodalisme se retournaient maintenant contre elle-même, que tous les moyens d’instruction qu’elle avait institués se retournaient contre sa propre culture, que tous les dieux qu’elle avait créés l’abandonnaient. Elle se rendait compte que toutes les prétendues libertés civiques et institutions de progrès attaquaient et menaçaient sa domination de classe [...] Tant que la domination de la classe bourgeoise ne s’était pas complètement organisée, n’avait pas trouvé son expression politique pure, l’antagonisme des autres classes ne pouvait pas, non plus, se manifester nettement, et là où il se manifestait, prendre cette tournure dangereuse qui transforme toute lutte contre le pouvoir d’État en une lutte contre le capital. » [15]

Le rôle de la presse bourgeoise est déjà dénoncé : « La tribune et la presse célébrèrent dans l’armée la puissance de l’ordre opposée aux masses populaires, représentant l’impuissance de l’anarchie [...] » Mais l’époque ne connaît encore que des « médias » très rudimentaires, et il reste à la portée des différents partis de rivaliser dans ce domaine. La répression idéologique bourgeoise est encore fondamentalement une répression physique : la censure ou l’interdiction, que le Second Empire pratiquera amplement, l’une comme l’autre.

Les années suivantes, Marx, confronté au capitalisme le plus avancé de son temps, celui de l’Angleterre où il résida en exil, critiquera de plus en plus l’hypocrisie et le rôle mystificateur de la presse bourgeoise. Un exemple parmi beaucoup d’autres, que j’ai cité dans l’un de mes ouvrages en soulignant précisément la ressemblance avec la dénonciation par Chomsky de l’hypocrisie de son propre gouvernement :
« Le Times de Londres en rajoute, et non seulement par panique. Il fournit à la comédie un sujet auquel Molière lui-même n’avait pas pensé, le Tartuffe de la vengeance. [...] John Bull [l’équivalent britannique de l’Oncle Sam] doit être immergé dans des cris de vengeance jusqu’à ses oreilles, pour lui faire oublier que son gouvernement est responsable du mal qui couvait et des dimensions colossales qu’on lui a permis d’acquérir. » [
16]

La mue des rapports des classes entamée en 1848 fut achevée en 1871, au moment où le capitalisme s’engageait dans sa mutation impérialiste. La lutte des classes atteignit un apogée avec la Commune de Paris et sa terrible répression (25 000 morts). Le ton comme l’analyse de Marx évoluèrent nettement en conséquence :
« Le prétendu massacre de citoyens sans armes place Vendôme est un mythe dont M. Thiers et les ruraux n’ont absolument pas voulu dire un mot à l’Assemblée, s’en remettant exclusivement pour le diffuser à la valetaille du journalisme européen. » [
17]

La « valetaille du journalisme européen » (die « Bedientenstube der europäischen Tagespresse » [18])… jamais Chomsky ne se permettrait pareille formule !
Marx en rajoute :
« Dans la pleine conscience de sa mission historique et avec la résolution héroïque d’être digne d’elle dans son action, la classe ouvrière peut se contenter de sourire des invectives grossières des laquais de la presse et de la protection sentencieuse des doctrinaires bourgeois bien intentionnés qui débitent leurs platitudes d’ignorants et leurs marottes de sectaires, sur le ton d’oracle de l’infaillibilité scientifique. » [
19]

Comme on est loin de la tentative de PC d’annexer Marx à sa démarche ! Pourtant, Marx a vécu dans une époque où les médias de masse n’existaient pas encore, où il fallait beaucoup moins de capital pour fonder et entretenir le seul type de médium « de masse » qui existait, c’est-à-dire un imprimé, et où les instruments de propagande et de conditionnement idéologique à la disposition du capital étaient mille fois moins décisifs qu’ils ne le sont devenus au 20e siècle. Depuis le siècle de Marx, en effet, l’élévation du niveau d’éducation du salariat a rendu plus vitale que jamais la fonction mystificatrice des appareils idéologiques bourgeois. Le rôle relatif de la « violence symbolique », pour emprunter un concept à Bourdieu, par rapport à la violence physique, est devenu considérablement plus important. Ne pas voir le rôle décisif que jouent les médias de masse dans la perpétuation de l’ordre capitaliste – rôle qui est loin d’être seulement inconscient, à la manière de la prose de Monsieur Jourdain – c’est ignorer un rouage-clé de la domination de classe contemporaine.

Ajoutons que, par un ethnocentrisme fort courant au sein de l’intelligentsia française, PC ne tient pas compte du fait que les médias de masse aux États-Unis sont beaucoup moins ouverts aux critiques du système que ne le sont les médias de masse en France [20], ne serait-ce qu’en raison de l’absence outre-Atlantique de tradition de parti ouvrier de masse. Il ne situe pas l’analyse de Herman et de Chomsky dans son contexte véritable : au cœur de la principale puissance capitaliste et impérialiste du monde, dans le pays où l’argent est roi plus que nulle part ailleurs et où la « démocratie » est à son plus haut degré de vénalité – ce pays que le néolibéralisme ambiant, en France comme ailleurs en Europe, érige en modèle universel.

Le militant de la Ligue communiste révolutionnaire, Philippe Corcuff, se trompe singulièrement de combat.

Gilbert Achcar
Politologue et sociologue, Université Paris-VIII

Notes

[1] Sur les sites de Calle Luna et de Bella Ciao.

[2] Diabolisé en France pour des raisons qui illustrent bien sa critique des médias, Chomsky est une cible d’autant plus « facile » qu’il a bien d’autres chats à fouetter que de lire PC, et, à plus forte raison, de lui répondre. C’est bien pourquoi, d’ailleurs, j’ai accepté de prendre sa défense en réponse à PC, à la demande de la rédaction de ContreTemps. Je ne dirai rien, par contre, des critiques français des médias qui se défendent bien eux-mêmes, me contentant de renvoyer à leur sujet au site d’Action-Critique-médias (www.acrimed.org), ainsi qu’à l’article de Serge Halimi et Arnaud Rindel, « La conspiration. Quand les journalistes (et leurs favoris) falsifient l’analyse critique des médias », dans Agone, n° 34, 2005, pp. 43-65.

[3] Nouvelle édition avec une nouvelle introduction des auteurs, Pantheon Books, New York, 2002. Les pages citées dans cet article renvoient à cette édition. L’ordre des noms des deux auteurs, contraire à l’ordre alphabétique, est celui de l’édition originale, ce qui indique une prééminence de Herman dans la rédaction de l’ouvrage. Ce dernier est pourtant presque ignoré par PC, qui préfère s’en prendre exclusivement à la bête noire de certains médias français qu’est devenu Chomsky. Le nom de Herman n’est cité que deux fois dans son texte, contre quinze fois plus pour Chomsky.

[4] L’ajout de « aux États-Unis » s’impose, en France, en raison du fait que l’ouvrage est exclusivement consacré à l’analyse de la structure et du fonctionnement du système médiatique au pays des deux auteurs.

[5] Il ne pouvait échapper à PC que dans l’article de Halimi et Rindel, cité ci-dessus, après avoir mentionné l’édition originale de l’ouvrage de H&C, les auteurs ajoutent en note : « Quinze ans plus tard, cet ouvrage a été (très approximativement) traduit en français sous le titre (incongru) de La Fabrique de l’opinion publique américaine. La politique économique des médias américains. » (Note 10, p. 47-48 – les deux commentaires entre parenthèses sont, bien sûr, de Halimi et Rindel).

[6] « Contrôle » est à entendre ici au sens des paquets d’actions qui permettent de contrôler une entreprise, même lorsqu’ils ne sont pas majoritaires. Je fais cette précision afin que PC ne voie pas dans ce terme une autre confirmation de sa « théorie du complot ».

[7] Le terme anglais est “flak”, qui désigne une pratique usuelle aux États-Unis, à l’instar des messages de protestation qui inondent les organes médiatiques lorsque, par exemple, ceux-ci portent atteinte au « moral de nos troupes ».

[8] De même que Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron savaient pertinemment que le rôle du système de l’enseignement ne se réduit pas à la reproduction de la légitimité de la domination de classe. Par ailleurs, on peut illustrer le fonctionnement des médias de masse dans bien d’autres domaines que celui de la politique étrangère, bien entendu.

[9] Vient ensuite le passage déjà cité sur le « système de marché orienté ».

[10] On pourrait en dire autant d’ailleurs de la sociologie générale de Pierre Bourdieu, dont on retrouve plusieurs échos indirects dans l’ouvrage de H&C, n’en déplaise à PC et à sa tentative de lire « autrement » le sociologue, post-mortem.

[11] Cela serait plutôt un reproche qu’il faudrait adresser à l’auteur de ce volume, puisque, à supposer même qu’une analyse soit mauvaise, le seul fait qu’elle ait une grande popularité auprès du lectorat critique impose au sociologue, surtout s’il est lui-même critique, de la prendre en compte, ne serait-ce que pour la dénigrer à la manière de PC.

[12] « Syllabus » est le terme utilisé dans l’enseignement universitaire en anglais pour les plans de cours avec listes de lecture.

[13] Pour une étude importante récente qui poursuit et développe les analyses de H&C pour les États-Unis, voir Robert McChesney, The Problem of the Media : U.S. Communication Politics in the 21st Century, Monthly Review Press, New York, 2004. Pour une critique toute récente des médias britanniques, voir l’ouvrage des animateurs de l’observatoire Media Lens (www.medialens.org), David Edwards et David Cromwell, Guardians of Power : The Myth of the Liberal Media, Pluto Press, Londres, 2006. Il serait possible de citer encore plusieurs autres ouvrages récents de chercheur/es critiques analysant le comportement des médias sur diverses questions spécifiques, en affinité avec les thèses de H&C.

[14] PC pensait-il, par exemple, à Louis Althusser pour qui « l’information (presse, radio-télé, etc.) », y compris les médias privés, constitue un « appareil idéologique d’État »… ?

[15] Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, IVe partie, sur www.marxists.org/francais/ma… (je donne la référence Internet parce qu’elle est facilement accessible).

[16] Karl Marx, « The Indian Revolt », New York Daily Tribune, 16 septembre 1857, dans Marx and Engels, On Britain, Foreign Languages Publishing House, Moscou, 1953, p.453. Pour le contexte et mon commentaire, voir mon ouvrage Le Choc des barbaries, 10/18, Paris, 2004, pp.44-46. Les exemples du même type abondent dans les écrits marxiens de l’exil anglais, y compris Le Capital.

[17] Marx, La Guerre civile en France, IIe partie, Internet (même site).

[18] Marx, Der Bürgerkrieg in Frankreich, dans MEW, vol. 17, p.332.

[19] Marx, La Guerre civile en France, IIe partie, Internet, même site (die « Lakaien von der Presse », Marx, Der Bürgerkrieg in Frankreich, op. cit., p.343).

[20] C’est ainsi que Noam Chomsky, malgré son immense notoriété, est beaucoup moins présent dans les médias de masse états-uniens que certains membres du comité de rédaction de ContreTemps dans les médias français.

Publié dans AU SUJET DES MEDIAS, DE La FABRIQUE DE L'OPINION ET DU CONSENTEMENT, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY, LA TELEVISION selon PIERRE BOURDIEU | Pas de Commentaire »

La TELEVISION vue par Pierre Bourdieu

Posté par issopha le 2 septembre 2007

Sur la télévision

Sur la télévision est un livre de Pierre Bourdieu retranscrivant le contenu de deux émissions télévisées de Gilles l’Hôte : Sur la télévision et Le champ journalistique, réalisées et diffusées en 1996, dans le cadre d’une série de cours du Collège de France. Sur la télévision est suivi d’un article reprenant les mêmes thèmes de façon plus abstraite et plus précise : L’emprise du journalisme.

L’ouvrage est composé de deux parties :

  1. Le plateau et ses coulisses
  2. La structure invisible et ses effets

suivies de l’annexe : L’emprise du journalisme

Sans reprendre précisément cette structure, on peut dégager trois axes :

  • la tension au sein du journalisme entre « pur » et « commercial »
  • l’effet d’homogénéisation lié à la concurrence
  • l’emprise du journalisme sur les autres champs.

Sommaire

//Journalisme pur et journalisme commercial

La télévision, comme média très hétéronome, est fortement soumise à la loi du marché (l’audimat). Elle tend à favoriser le commercial contre l’autonome, c’est-à-dire contre les valeurs de la profession journalistique. Par son pouvoir de déformation du champ médiatique elle va pousser les autres médias à faire comme elle.

La logique du commercial est celle de la loi du marché, on fait ce qui va vendre, ce qui « passe bien ». C’est le fonctionnement d’un journal à scandale : faits divers, sport, etc. La télévision accorde une grande part de son temps à ce genre de nouvelles. Or le temps est l’une des choses les plus rares à la télévision. Selon Bourdieu, si on parle de ces choses futiles c’est qu’en réalité elles ont une importance cruciale :

  • au point de vue économique : elles font vendre
  • et au point de vue politique : on ne parle pas d’autres choses plus importantes

La télévision touche un nombre immense de personnes et elle est soumise à la loi de l’audimat. Cette double constatation permet d’éclairer l’importance du fait divers : pour vendre au plus grand monde, pour faire de l’audimat, la télévision ne peut se permettre d’être polémique. Parler de choses sans intérêt, qui ne suscitent aucun débat (ou des débats factices et médiatiquement orchestrés), c’est toucher tout le monde sans vexer personne. La prégnance de la loi du marché conduit automatiquement à la dépolitisation. La télévision dépolitise, elle représente un danger pour la démocratie. Danger d’autant plus grand qu’en même temps qu’ils sont soumis au marché et à sa logique dépolitisante, ceux qui font la télévision se prétendent les défenseurs de la démocratie, défenseurs de la démocratie au moyen de la télé.

L’homogénéisation des médias

Sur un plan plus général, on note que le champ journalistique, poussé par la logique de la concurrence, finit par proposer une production uniforme. Au lieu de produire de la différence, la logique du marché aboutit ici à tout homogénéiser.

Les journalistes traitent les mêmes sujets : « ils en ont parlé, il faut qu’on en parle aussi ». L’implicite de ce genre de phrase est que, pour un média, ne pas parler d’un sujet traité par ses concurrents revient à être « dépassé » par eux – ce qu’il faut éviter. Pour se distinguer il s’agit alors de produire des micro-différences qui ne seront vues en réalité par personne. Pour le journaliste ce n’est pas ce qu’il dit qui compte mais comment il le dit, ce qui l’amène à se démarquer sur la forme plutôt que sur le fond. Cette volonté de « ne pas passer à coté » et de se distinguer provient de l’idée que ces différences auront un impact réel sur la vente. Idée évidemment fausse puisque personne, si ce n’est les journalistes, ne perçoit ces micro-différences.

Cette homogénéisation de la production est aussi à mettre en lien avec la circulation circulaire de l’information dans le champ journalistique. Au delà de l’uniformisation de l’information, on doit noter que la loi du marché provoque aussi des ravages du point de vue déontologique et politique. La sur-information, la montée en épingle d’une nouvelle, peut aboutir à des conséquences plus que regrettables. Le battage médiatique peut provoquer des réactions chez les politiques, qui se voient contraints de réagir et qui font passer une mesure ou loi qui n’aurait pas été adoptée sans la pression des médias.

L’influence du journalisme

Le journalisme a un pouvoir sur les autres champs. Mais c’est lui-même un champ soumis. À travers le champ journalistique c’est la loi du marché, le commercial, qui s’impose.

Au niveau de l’évaluation des professionnels et de leurs œuvres cela pose un problème de légitimité. On a la légitimité médiatique d’une part, et la légitimité propre à chaque champ. Les deux ne se recoupent pas forcément et cela contribue à créer un flou pour le profane. Qui est un bon écrivain ? Celui que les médias désignent comme tel ? Ou celui qui est reconnu par ses pairs comme étant un bon écrivain ? Cette confusion fait apparaitre une catégorie mixte. Des gens qui jouent sur les deux légitimités à la fois: n’étant pas assez compétentes dans leur domaine pour être reconnues par leurs pairs, ces personnes vont trouver dans les médias une légitimité externe.

Au niveau de la diffusion des œuvres on arrive à un écart entre les conditions nécessaires pour produire un ouvrage « pur », « autonome », et les conditions de diffusion. Les conditions de diffusion sont liées au marché, pour avoir une large audience, il faut que ce soit « vendeur ». Les conditions de production de l’œuvre sont l’exact inverse.

Bibliographie

Liens externes

 

 

 »Sur
La Télévision », par Pierre Bourdieu 

Bulletin d’humeur :  le temps aujourd’hui est laconique avec des montées de découragement passagères…
  
EN GUISE D’INTRODUCTION :

 
’Sur
La Télévision’’ a été réalisé dans le cadre du programme ‘’RECHERCHES AU COLLEGE DE FRANCE’’. Diffusé sur PARIS PREMIERE en 1996, ce documentaire, tourné en plan fixe avec une seule camera, a constitué, pour Pierre Bourdieu, sa seule occasion de livrer à la télévision sa pensée complète sur la télévision. Pour l’essentiel, on y verra une mise sur support télévisé des thèses exposées dans le livre éponyme que Bourdieu avait publié suite à son passage controversé dans ‘’ARRET SUR IMAGES’’ au début de l’année 96 (cf. l’article sur ‘’ENFIN PRIS ?’’, une enquête réalisée par Pierre Carles)
 
‘’Sur
La Télévision’’ vise à démontrer que la télévision est le lieu de censures multiples, pour la plupart invisibles, y compris pour ceux qui les exercent, et à disséquer les mécanismes qui permettent à ces censures d’exister. Bien entendu, il existe des censures politiques et économiques, mais ce serait très insuffisant que de dire que la télévision est manipulée par ses annonceurs et ses actionnaires. Ce sont là des choses si grosses que même la critique la plus élémentaire les perçoit. Ce dont il est question ici, c’est de choses plus subtiles, et, par la force des choses, beaucoup plus dangereuses.
 
 
AVANT-PROPOS A PROPOS DE SOCIOLOGIE ET DE VIOLENCE SYMBOLIQUE
 
La sociologie – et le sociologue à plus forte raison – se trouve souvent confrontée à ce malentendu que quand elle met à jour des mécanismes cachés, ceux qui font l’objet de ces analyses ont tendance à y voir un travail de dénonciation, au lieu de les considérer comme un travail d’énonciation. Pourtant, plus on avance dans l’analyse d’un milieu, d’un environnement social, plus on est amené à dédouaner ses agents de leurs responsabilités.
Dans le cas de la télévision, il ne s’agit bien entendu pas de les justifier, mais de comprendre que les gens qui font fonctionner ce système sont manipulateurs autant que manipulés ; du reste, ils manipulent souvent d’autant mieux qu’ils le sont eux-mêmes, et sont inconscients de l’être. On a ici affaire au concept de
‘’violence symbolique’’, une violence qui s’exerce avec la complicité tacite de ceux qui la subissent et de ceux qui l’exercent, dans la mesure où les uns et les autres sont inconscients de subir cette violence.
C’est le rôle de la sociologie que de dévoiler des choses cachées et inconscientes, à l’instar de toutes les sciences du reste, et ce faisant, elle peut contribuer un petit peu à minimiser la violence symbolique qui s’exerce dans les rapports sociaux.
 
 
LES MECANISMES PAR LESQUELS
LA TELEVISION ARRIVE A CACHER TOUT EN MONTRANT

 
1.       La télévision cache en montrant autre chose que ce qu’il faudrait montrer
 
Un constat : les faits divers constituent la denrée rudimentaire de l’information, alors même qu’en télévision, l’élément le plus rare, le plus précieux, est le temps. Penser qu’on emploie un temps si précieux pour dire des choses si futiles, amène à s’interroger sur l’importance de ces choses futiles : ne cachent-elles pas des choses plus importantes ? Les faits divers n’ont-ils pas pour fonction de faire diversion ?
Cette question revêt toute son importance quand on sait par ailleurs que plus de 50% des gens ne lisent aucun quotidien. Autant dire qu’ils sont voués à s’informer via la télévision. Et donc, à remplir, comme le fait la télévision, un temps précieux et rare avec du vide, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques.
 
2.       La télévision cache en montrant ce qu’il faudrait montrer, mais d’une manière telle qu’elle ne le montre pas.

 
La télévision a bien cette propriété de montrer, ‘’donner à voir’’, mais elle peut également cacher en montrant autre chose que ce qu’il faudrait montrer pour informer, en le montrant de telle manière qu’elle ne le montre pas: en le montrant de telle manière qu’elle le décompose, le déconstruit, le montre insignifiant ou au contraire le reconstruit de telle manière qu’il ne corresponde plus du tout à sa réalité. 
Exemple : la représentation par les medias de la misère ou des phénomènes de banlieue (d’après le travail de Patrick Champagne in ‘’
La Misère Du Monde’’ (Pierre Bourdieu, Libre Examen, 1993)) où l’on voit comment les journalistes, tenus à la fois par les propensions inhérentes à leur métier, à leur formation, à leur vision du monde, à leurs dispositions, mais aussi par la logique de la profession dans laquelle ils évoluent, sélectionnent dans la réalité sociale un aspect tout à fait particulier et qui ne correspond généralement pas à grand-chose.
C’est la notion de ‘’catégories’’ qui est à l’œuvre ici. Le terme de ‘’catégories’’, emprunté à la philosophie kantienne, désigne les structures invisibles qui sont le principe de ce que l’on voit et de ce que l’on ne voit pas. Les professeurs de philosophie usent et abusent de cette métaphore commode : ce sont des lunettes qui structurent ce qu’elles donnent à voir, qui disent ‘’ça c’est important’’ et ‘’ça ce n’est pas important’’, ‘’ça c’est bien’’ et ‘’ça c’est mal’’, ‘’ça c’est masculin’’ et ‘’ça c’est féminin’’… Ces catégories, nous en avons tous, elles sont le produit de notre histoire, de notre éducation, etc.
            Les journalistes eux aussi ont des catégories, à partir desquelles ils voient certaines choses et pas d’autres, et voient d’une certaine manière les choses qu’ils voient. Ce qui les amène dans le cadre de leur travail à fonctionner selon un mécanisme de sélection / construction de ce qui est sélectionné.
 
a.      Le principe de sélection
Pour ce qui est du principe de sélection, il est connu, c’est le sensationnel, c’est-à-dire à la fois ce qui est sensible et ce qui est spectaculaire ; c’est l’extra-ordinaire, ce qui rompt avec la routine, ce qui sort du cadre du quotidien. C’est à travers ce principe de sélection que la télévision joue sur le registre de la dramatisation.
Illustration : la compétition entre les différentes rédactions pour la meilleure ouverture d’un journal
Exemple : dans les banlieues, ce qui intéresse, ce sont les émeutes (même si le terme ‘’chahut’’ conviendrait souvent mieux…)
 
b.      La construction de ce qui a été sélectionné

L’image a cette propriété extraordinaire : sa puissance d’évocation, qui fait qu’elle peut faire voir, et faire croire en ce qu’elle fait voir. Elle peut faire exister des représentations et des groupes, et ainsi créer la réalité.
Exemple : la façon dont la télévision crée des porte-parole lors des manifestations étudiantes.
Le monde social est ainsi prescrit par la télévision. La télévision devient l’arbitre de l’accès à l’existence sociale et politique. 
Retour sur l’exemple des manifestions étudiantes : la problématique pour les groupes de manifestants, c’est de savoir comment imposer des principes de vision du monde – des catégories – telles que les gens en arrivent à voir le monde selon leur vision. Cela passe par la création de groupes qui font en sorte de convaincre de leur existence, du bien-fondé de leur démarche, font reculer le gouvernement, etc. Cette logique impose de plus en plus de faire des manifestations pour la télévision, de nature à intéresser les gens de télévision en fonction de leurs catégories, etc.
 
 

LA STRUCTURE INVIBLE ET SES EFFETS

 
1.       Les journalistes : un milieu plus homogène qu’il n’y paraît – l’unification par la concurrence

 
Il n’y a bien sûr pas d’entité telle qu’elle puisse répondre à l’appellation de ‘’le journaliste’’. ‘’Le journaliste’’ est une entité abstraite. Il existe en réalité au sein du monde des journalistes toutes sortes de divisions selon le medium, toutes sortes de conflits, toutes sortes de concurrences, toutes sortes d’hostilités. Concrètement, les journalistes constituent une population marquée par une très forte dispersion des individus. C’est entendu.
Cela dit, les biens symboliques (les messages) que produit globalement la télévision sont beaucoup plus homogènes qu’on ne se plait à le croire. Et, de fait,
la concurrence homogénéise.
Illustration : les couvertures des magazines, le contenu des journaux radiophoniques et télévisés, etc.
Ainsi, les produits télévisés sont des produits collectifs, pas seulement en ceci qu’ils sont le fruit du travail d’une rédaction, mais du collectif constitué par l’ensemble des journalistes, unis par la concurrence. 
Illustration : la revue de presse : pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres vont dire ou ont dit ; et c’est un fait, que personne ne lit plus les journaux que les journalistes eux-mêmes. Du reste, comment autrement les informateurs s’informeraient-ils ?
Dans le microcosme journalistique, on existe uniquement par la différence, alors même que les différences produites passent inaperçues du grand public (qui lit deux journaux différents le même jour ? qui regarde simultanément deux journaux télévisés ??)
De tels comportements conduisent à un nivellement et une homogénéisation des hiérarchies d’importance.

2.       L’Audimat : l’arbitre de toute lutte

 
C’est le jugement dernier du journalisme. L’Audimat s’est imposé à tous, à quelques, rares, exceptions près, et la force de cette mesure, cette institution, a été de créer une mentalité : dans les rédactions, on pense en termes de succès commercial. Et pourtant, il y a encore une trentaine d’années, le succès commercial pour un produit culturel était suspect. On y voyait un signe de compromission, avec l’argent, avec le siècle, etc. A travers l’audimat, c’est la logique du succès commercial qui s’impose aux productions culturelles. Or tous les accomplissements les plus hauts de l’esprit humain ont tous été produits contre la logique commerciale.
Voir se réintroduire cette notion jusque dans les milieux artistiques d’avant-garde, jusque dans les institutions savantes qui se mettent à faire du marketing, témoigne d’une mise en question des conditions de production même de ces œuvres.
 
3.       La pression de l’urgence – la pensée, le temps et la vitesse.
 
La dictature de l’Audimat en télévision se traduit par la pression de l’urgence. En effet, la concurrence entre les différents medias prend la forme d’une compétition temporelle (pour le scoop, pour arriver le premier…), et certains objets sont ainsi imposés aux téléspectateurs (catastrophes, innovations, etc.) parce qu’ils s’imposent aux producteurs, par le fait de la concurrence avec les autres producteurs. Cette pression croisée que les journalistes s’imposent entre eux est génératrice de toute une série de conséquences qui se traduisent par des choix (de présence ou d’absence d’un sujet, etc.).
Ainsi, un des problèmes philosophiques majeurs que pose la télévision est celui des rapports entre la pensée, le temps et la vitesse : est-ce qu’on peut penser dans la vitesse ? Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs pressés de donner des réponses rapides, ne se condamne pas à ce qu’ils ne répondent à ses questions que par idées reçues (des lieux communs que tout le monde peut recevoir) ? N’est-ce pas pour cette raison que ces ‘’fast-thinkers’’ arrivent à penser là où personne ne pense plus ?
La pensée est pourtant par définition subversive, et demande du temps. Elle doit commencer par démonter des idées reçues, pour ensuite démontrer (la ‘’chaîne de raison’’ de Descartes). Le déploiement de la pensée est intrinsèquement lié au temps. 
 
4.       Le débat
 
Quel débat ? Le vrai-faux débat entre Alain Minc et Jacques Attali ? Entre Julliard et Imbert ? Ce monde clos d’interconnaissances (tous appartenant au même carnet d’adresse), d’intercommunication vit dans une logique d’auto renforcement permanent. Ce sont des gens qui se rencontrent, se côtoient, s’opposent de manière convenue…
Au mieux, le débat télévisé aura toutes les apparences du débat démocratique, mais le jeu en sera faussé par l’animateur (NdA : Bourdieu fait ici référence à la fameuse émission de
LA MARCHE DU SIECLE consacrée aux grèves de 1995, et sur lequel il était revenu dans ARRET DU IMAGES.)… Il s’y opère en effet toute une série de contraintes et de censures…
a.      Le rôle du présentateur
En plus d’imposer le sujet et la problématique, il impose les questions au nom du principe de la règle du jeu (qui est pourtant à géométrie variable selon la qualité de la personne interrogée), intervient de manière contraignante, distribue le temps de parole, les signes d’importance (par son ton, notamment) et se sert de l’urgence pour interrompre, au nom du Grand Public qu’il est censé incarner.
Du reste, même si les apparences de la démocratie sont respectées, tous les locuteurs sur le plateau ne sont pas égaux, suivant que ce sont des professionnels de la parole ou/et des plateaux, ou des amateurs. Ainsi, pour que l’égalité du débat soit respectée, il faudrait que le présentateur soit inégal, de sorte que même les néophytes puissent exprimer leurs idées (c’est la mission socratique de maïeutique, que de se mettre au service de quelqu’un dont on estime que la parole est importante, dont on veut savoir ce qu’il pense, en l’assistant dans l’ ‘’accouchement’’ de sa pensée). Or non seulement les présentateurs n’assistent pas les défavorisés, mais même : ils les enfoncent.
 
b.      La composition du plateau
C’est un travail invisible dont le plateau est le résultat (invitations préalables, les gens qu’on invite et qui refusent, ceux qu’on ne pense pas à inviter, etc.), et qui sous-tend une logique qui n’est pas perçue par le téléspectateur et lui reste inaccessible.
 
c.       Les règles tacites
Chaque univers social a une structure telle que certaines choses peuvent se dire, et d’autres pas. Ainsi, parmi les facteurs régissant le déroulement du débat télévisé, il faut compter la complicité préalable entre les présentateurs et les fast-thinkers (les ‘’bons clients’’, qu’on peut inviter sans problème, etc.), l’inconscient du présentateur, la logique même du débat (la contradiction obligée, etc.)…
CONCLUSION   
           
La télévision est un instrument de communication très peu autonome, sur lequel s’exercent toutes sortes de contraintes : les relations sociales entre les producteurs, les structures mentales des producteurs, la place que les producteurs occupent dans l’univers journalistique…
 
Dans les années 60, on pensait que la télévision, en tant qu’instrument de communication, allait massifier, niveler, identifier peu à peu tous les consommateurs de télévision, et produire une sorte de consommateur culturel de masse. En fait, la télévision ne détient pas un tel pouvoir. En revanche, elle agit sur le milieu des producteurs culturels, en ceci qu’elle en a modifié les comportements, mais pas seulement : cette influence s’est étendue à tous les domaines de production artistique.
 
La télévision, subissant plus que tout autre medium la pression du commerce (l’Audimat), a porté à l’extrême une contradiction qui hante tous les appareils de production culturelle, entre, d’une part
les conditions sociales et économiques dans lesquelles il faut être placé pour produire un certain type d’œuvres (les œuvres pures, autonomes), et d’autre part, les conditions sociales de transmission des produits obtenus dans ces conditions
. Et, de fait, elle est livrée aux tensions entre ceux qui voudraient défendre les valeurs de l’autonomie, et ceux qui se soumettent à la nécessité commerciale. 

 

 

Pierre Bourdieu et le champ médiatique : repères bibliographiques

 

Publié le vendredi 18 février 2005


 

 

Voici une liste, que nous espérons la plus exhaustive possible, des contributions du sociologue Pierre Bourdieu à l’analyse du champ médiatique [1].
Trois ans après sa mort, il nous a semblé utile de fournir quelques repères à ceux qui souhaiteraient explorer une pensée qui constitue une référence sociologique décisive de la critique des médias et du journalisme – du moins telle que nous la concevons. Une référence sans déférence ni révérence (ainsi qu’il l’aurait lui-même souhaité) et nullement exclusive [
2].

C’est l’occasion de montrer à nouveau que le travail de Pierre Bourdieu sur ces questions n’a pas débuté soudainement en 1996 avec Sur la télévision (n’en déplaisent à ceux qui voudraient n’y voir qu’une manifestation de son engagement politique déconnectée de toute préoccupation scientifique) et qu’il est loin de se limiter à cet unique ouvrage.
C’est l’occasion, surtout, de souligner que ce travail, s’il a souvent pris la forme d’interventions (entretiens, cours, conférences…), ne peut être compris qu’en fonction de l’ensemble de son œuvre – que prolongent les travaux qu’il a lui-même dirigés comme ceux qu’il a plus ou moins directement inspirés.
La bibliographie que nous présentons ici inclut donc quelques ouvrages qui ne traitent pas spécifiquement des médias, mais constituent un arrière-plan et un complément indispensables.

C’est assez dire que certaines réactions épidermiques des polémistes pour médias témoignent surtout d’une grande ignorance et/ou d’un inacceptable mépris [3].

 

1963

- « Sociologues des mythologies et mythologies de sociologues » (avec Jean-Claude Passeron), Les Temps modernes, vol. XIX, n° 211, décembre 1963, pp.998-1021.

1971

- « L’opinion publique n’existe pas ». Conférence (Arras, janvier 1971) dont le texte fut publié dans la revue Les temps modernes (n°318, janvier 1973, pp.1292-1309), puis repris dans Questions de sociologie, Les éditions de Minuit, Paris, 1980, pp. 222-235 [4].

1972

- « Les Doxosophes », Minuit n°1, novembre 1972, pp.26-45.

1979

-
La Distinction. Critique sociale du jugement, Editions de Minuit, Paris, 1979.
Cet ouvrage n’est pas consacré spécifiquement à l’analyse du champ de production journalistique mais à la consommation des biens culturels (dont la consommation de la presse fait partie) et aux fonctions sociales qu’elle remplit. Non seulement la structure des champs de production n’est jamais totalement indépendante de celle des champs de consommation, mais aussi, contrairement à ceux qui prétendent que, pour Bourdieu, les médias agiraient de manière uniforme sur le public, cet ouvrage analyse les logiques différentielles qui sont à l’œuvre dans la réception des biens de consommation culturelle, et notamment la relation entre le champ journalistique et celui des classes sociales (voir en particulier le chapitre 8, intitulé « Culture et politique »).

1984

- Homo academicus, Editions de Minuit, Paris, 1984.
Comme
La Distinction, cet ouvrage ne concerne pas directement les médias mais analyse un champ de production de biens intellectuels particulièrement autonome. Le champ journalistique, bien que fortement hétéronome, participe lui aussi au fonctionnement du champ intellectuel et entretient des relations complexes de concurrence et d’échanges avec le champ académique et de production savante comme le montre les polémiques autour des « intellectuels médiatiques » et de leur place dans les débats de société. (Sur l’intervention croissante du champ journalistique sur le champ intellectuel, voir le texte, court mais essentiel, intitulé « Le hit-parade des intellectuels français ou qui sera juge de la légitimité des juges », annexe 3, pp.275-286).

1985

- « Remarques à propos de la valeur scientifique et des effets politiques des enquêtes d’opinion », Pouvoirs n°33, avril 1985, p. 131-139 (reproduit sous le titre « Sondages, une science sans savants » dans Choses dites, Les éditions de Minuit, Paris, 1987, pp. 217-224).

1987

_- « Une leçon de journalisme de Pierre Bourdieu ». Communication orale (Bordeaux, novembre 1987) dont un compte rendu fut publié dans le journal Imprimatur, IUT de Bordeaux, 1988.

1988

- « Libé vingt ans après ». Texte écrit à la demande de Libération, pour accompagner des statistiques de lectorat destinées à ses annonceurs mais que le quotidien choisira finalement de ne pas publier.
Une version abrégée de cette analyse a été publiée quelques années plus tard dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales (n° 101-102, 1994, p.39) accompagnée d’un tableau résumant les statistiques commentées. Elle a ensuite été reproduite dans sa version intégrale – mais sans le tableau – dans l’ouvrage Interventions, 1961-2001 (Textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo), Editions Agone, Marseille, 2002, pp.387-389 [
5].

1989

- « L’opinion publique » (avec Patrick Champagne). Texte publié dans Youri Afanassiev et Marc Ferro (Dir.), 50 idées qui ébranlèrent le monde, éditions Payot/progress, Paris, 1989, pp.204-206 (et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.87-89).

1992

- « Questions de mots. Une vision plus modeste du rôle des journalistes ». Texte publié dans l’ouvrage Les mensonges du Golfe, Arléa, Paris, 1992, pp.27-32 (et repris dans Interventions…, op. cit., pp.391-394).

- Les règles de l’art. Génèse et structure du champ littéraire, Edition du Seuil, Paris, 1992.
Apparemment ce livre ne concerne pas directement les médias. Mais à la différence des deux ouvrages précédemment cités (
La Distinction et Homo academicus), sa lecture en est indispensable parce qu’elle constitue un préalable ou un complément aux analyses postérieures qui seront faites dans Sur la télévision notamment. Cet ouvrage étudie, en effet, la constitution des champs de production des biens symboliques au 19ème siècle et le processus d’autonomisation de ces univers qui s’engage alors, processus que le développement du champ journalistique tend aujourd’hui à menacer. En outre, dans cet ouvrage, Bourdieu élabore de façon plus systématique, à partir de l’exemple du champ littéraire, sa théorie générale des champs, ses analyses ultérieures du champ journalistique étant indissociables de ses recherches antérieures et de sa théorie des champs.

1994

- « L’emprise du Journalisme », Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, pp.3-9 (texte reproduit dans Sur la télévision, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1996) [6].

- « Du fait divers à l’affaire d’Etat », Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, p. 8 (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.295-297)

- « Libé vingt ans après » (version abrégée), Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, p.39.

- « Journalisme et éthique ». Communication orale au colloque fondateur du Centre de recherche sur le journalisme de l’Ecole Supérieure de Journalisme (ESJ) de Lille. Le texte de cette intervention (lisible sur le site de l’Homme moderne), a été publié dans Les cahiers du journalisme n°1, Juin 1996, pp.10-17.

1995

- « La misère des médias » ; entretien avec François Granon publié dans l’hebdomadaire Télérama n°2353, 15 février 1995 (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.399-405).

1996

- En janvier 1996, Pierre Bourdieu a participé à un numéro de l’émission Arrêt sur images (France 5, 20.01.1996) consacré au traitement médiatique des grèves de décembre 1995 (version sonore (52 mn) sur le site de « non officiel » de « Là-bas si j’y suis » disponible grâce à Ricar).

- « Analyse d’un passage à l’antenne », Le Monde diplomatique, avril 1996, p.25 (Texte disponible en ligne sur le site du “Diplo” et reproduit dans sa version initiale dans Interventions…, op. cit., pp.408-416) [7].

- Sur la télévision. Deux émissions offrant la parole à Pierre Bourdieu sur les médias (« Sur la télévision » et « Le champ journalistique et la télévision ») ont été réalisées la même année par Gilles L’Hôte et diffusées sur la chaîne Paris première en mai 1996 [8]. Elles ont ensuite été commercialisées sous forme de deux cassettes et d’un DVD, diffusés par Co-errances : Sur la télévision et Le champ journalistique et la télévision (Collège de France/CNRS, VHS, 1996) ; La télévision (DVD regroupant Sur la télévision et Le champ journalistique, Doriane Films, 1996). La transcription de ces deux interventions orales a également publiée (légèrement retravaillée) sous le titre Sur la télévision aux éditions Liber/Raisons d’agir (Paris, 1996) [9].

- « La tyrannie de la télé » ; entretien avec D. Mitropoulos publié dans l’hebdomadaire grec To Vima [10], Athènes, 18 octobre 1996.

- « Les intellectuels “médiatiques” sont une parodie » ; entretien avec E. Tserozolou publié dans le quotidien grec Avgi, Athènes, 20.10.1996.

1997

- « Bourdieu contra a TV » ; entretien avec P.R. Pires publié dans le quotidien brésilien O Globo, Rio de Janeiro, 04.10.1997, pp.1,4 (Publication française sous le titre « Retour sur la télévision » dans Contre-feux, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1998, pp.85-92) [11].

1998

- « La télévision, le journalisme et la politique ». Texte publié dans Contre-feux, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1998, pp.76-84.

- « Question sur un quiproquo », Le Monde diplomatique, février 1998, p.26 [12] (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.406-407).

1999

- « Questions aux vrais maîtres du monde ». Texte paru dans l’Humanité (13.10.1999), Libération (13.10.1999) et le Monde (14.10.1999) (et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.417-424).

- « A propos de Karl Kraus et du journalisme ». Intervention au colloque « actualité de Karl Kraus. Le centenaire de
la Fackel (1899-1936)
 », Paris, 4-6 novembre 1999 ; paru dans la revue
Austriaca n°49 (décembre 1999, pp.37-50), puis dans Actes de la recherche en sciences sociales (n° 131-132, mars 2000, pp.3-7) et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.374-381.

2000

- « A TV precisa de um contrapoder » ; entretien avec L. Duarte, publié dans le quotidien brésilien Jornal do Brasil, Rio de Janeiro, 9.09.2000, p.3 [13].

- « Ce qu’ils en pensent » (recueil de contributions de diverses personnalités – dont Pierre Bourdieu – à propos du cinquantenaire de Télérama), Télérama n°2647, 4 octobre 2000.

2001 

- « Television », European Review, Academia Europaea, 9 (3), 2001, pp.254-256. 

- « La sociologie est la seule discipline qui pourrait nous fournir des armes » ; entretien avec Lino Polegato paru dans la revue belge Flux News, Anvers, n°27, Janvier-février 2002, pp.7,24 [14].

- Enfin pris ? (CP-production, 2002), documentaire réalisé par Pierre Carles sur la question des rapports entre médias et intellectuels. Ce film présente notamment l’intérêt d’inclure un certain nombre d’interventions de Pierre Bourdieu (pour la plupart inédites) [15].

 

_________________________________________________

[1] Ce recensement, qui sera, au besoin, progressivement complété, a été établi avec l’aide de l’ouvrage d’Yvette Delsaut et Marie-Christine Rivière, Bibliographie des travaux de Pierre Bourdieu, édition Le Temps des cerises, 2002.

[2] Comme le montreront prochainement les bibliographies et présentation consacrées à d’autres auteurs.

[3] Nous avions déjà eu l’occasion de signaler ces quelques évidences (Voir « Avez-vous lu Pierre Bourdieu ? «  et Pierre Bourdieu et nous). Mais les préjugés ayant la vie dure, il n’est sans doute pas inutile d’insister quelque peu.

[4] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[5] Voir la présentation de l’ouvrage sur le site d’Agone.

[6] Le sommaire détaillé des numéros des Actes peut être consulté sur le site de l’Ehess.

[7] La publication de cette analyse entraîna une réponse de Daniel Schneidermann (« Réponse à Pierre Bourdieu », Le Monde Diplomatique, mai 1996, p.21) lisible sur le site de l’Homme moderne.

[8] Les deux émissions furent diffusées respectivement les dimanches 19 et 26 mai 1996, en dernière partie de soirée – vers 0h50 – dans le cadre d’une collection intitulée « Le canal du savoir ».

[9] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[10] To Vima est devenu quotidien en 1999. Pour plus de détails, consulter la rubrique « Planètre Presse » du site courrierinternational.com.

[11] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[12] Réponse à un article d’Edwy Plenel, « le faux procès du journalisme » (Le Monde diplomatique, février 1998, p.26).

[13] Ce texte est disponible en ligne sur le site brésilien de la Revista Espaço Acadêmico (en portugais).

[14] Disponible sur le site de Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CADTM).

[15] Voir la présentation de ce film sur le Site de l’Homme moderne. Il est souhaitable de voir d’abord le premier documentaire de Pierre Carles (qui introduit son travail sur l’univers médiatique), Pas vu pas pris (CP-production, 1995) dont on peut voir la présentation de ce film sur le Site de l’Homme moderne.Voir ensuite puis La sociologie est un sport de combat (CP-production, 2001), également présenté sur le Site de l’Homme moderne, un documentaire qui offre une perspective générale sur la pensée de Pierre Bourdieu. Cette double introduction éclaire utilement le propos du dernier documentaire qui constitue à la fois le prolongement des deux premiers et l’aboutissement de cette « trilogie ».

La télévision
comme espace de représentation viciée
 

Présentation de l’analyse de Pierre Bourdieu 

  

 » Il faudrait toujours vérifier qu’on va à la télévision pour (et seulement pour…) tirer parti de la caractéristique spécifique de cet instrument, le fait qu’il permet de s’adresser au plus grand nombre, donc pour dire des choses qui méritent d’être dites au plus grand nombre. » Pierre Bourdieu, Le Monde diplomatique, avril, 1996. 

La télévision est l’un des médias les plus cher, ce qui la rend, plus que d’autres, sujette au « diktat » de l’audimat Voir le même constat chez Régis Debray . C’est aussi le média qui permet de capter l’audience la plus grande :  » être vu à la télévision » assure en peu de temps une notoriété sans commune mesure avec celles qui peuvent émerger de cercles d’influence plus étroits comme par exemple la reconnaissance par les pairs dans des cercles spécifiques de compétence (Universités, Centres de recherche, milieux artistiques, Magistrature, etc.). 

La télévision court-circuite les règles d’évaluation des productions par les personnes les plus compétentes dans chaque domaine, en même temps qu’elle impose des contraintes de présentation qui rogne toute profondeur. En cela, elle fait courir à toutes les productions culturelles le risque d’une dégénérescence démagogique. Explication 

En peu de mots : l’essentiel ! 

Pierre Bourdieu, souligne que l’exercice authentique de la pensée demande du temps.
Or le culte de l’audimat emprisonne l’expression télévisuelle dans une double urgence
:
- La chasse au « scoop »d’une part ;

- L’impératif de concision d’autre part.

Par ailleurs, le souci du consensus ( qui est la conséquence du « diktat » de l’audimat) achève de rendre l’ information anecdotique et donc politiquement insignifiante.

.Il faut donc interroger la télévision dans ce qu’elle montre et dans sa façon de le montrer, mais surtout aussi dans ce qu’elle ne montre pas et devrait montrer pour jouer réellement sa fonction d’instrument d’information publique ! 

La chasse au « scoop » et le culte des représentations spectaculaires

La concurrence entre les chaînes pour la plus grande audience a pour résultat que chacune se jette à corps perdu dans la quête du spectaculaire avec une dramatisation volontaire de tous les contenus. (Ce qui a d’ailleurs paradoxalement pour effet d’anesthésier la perception).  

Dès lors, pour qu’une information ait une chance d’être reprise par la télévision, il faut déjà la présenter sur un mode spectaculaire : ainsi le mouvement Act -up n’aurait sans doute pas bénéficié de la même « couverture médiatique » s’il n’avait su, dès son début, exploiter tous les ressorts d’une visibilité propre à séduire les médias ( port de masques, manifestations qui prennent la forme de « performances » dans les rues, détournement de monument – la gigantesque « capote » de
la Place de Concorde !).
 

Toutefois, le « diktat » de l’audimat impose aussi de ne jamais risquer de perdre trop de parts d’audience par des soutiens et prises de positions trop polémiques. A la télévision, les vrais débats sont donc consciencieusement éludés au profit d’un babil pontifiant et simplificateur. C’est là qu’interviennent ceux que Pierre Bourdieu appelle les « Fast-Thinkers » (p. 30), ces intellectuels (écrivains ou journalistes) qui vont dire sous une forme ramassée, fluide et élégante, ce que tout un chacun pourra facilement répéter sans davantage entrer dans un vrai débat. 

Dans l’urgence, on ne peut pas penser : « Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs qui sont censés penser à vitesse accélérée, ne se condamne pas à n’avoir jamais que des fast-thinkers, des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre… parce qu’ils ne pensent que par idées reçues… » P. 30 ( Nous reprendrons cette critique plus loin !) 

Ainsi le devoir de consensus, directement impliqué par le souci de l’audimat, aplanit toute l’information. Sous couvert de « spectaculaire », toutes les aspérités sont savamment gommées, neutralisées.  

La représentation des faits-divers pour « faire diversion« …

Pierre Bourdieu souligne aussi combien ce double souci de l’audimat et du consensus rend la télévision friande de faits divers ( criminalités, catastrophes naturelles ). Le privilège accordé à ce type d’information révèle un parti pris d’occuper le temps d’antenne par des objets de discours insignifiants puisqu’ils sont de l’ordre des aléas naturels ou des pathologies privées ; ces sujets sont sans enjeux politiques ; ou du moins, ils peuvent aisémentêtre commentés sur un mode consensuel. ( Il en est de même des événements sportifs…)  

Nous résumons les pages 16 et 19, lire aussi p. 50 à 52 :
De même que les prestidigitateurs attirent l’attention sur autre chose que sur ce qu’ils font, le fait divers « fait diversion ». L’évocation du fait divers attire l’attention du public sur des faits qui sont certes de nature à intéresser tout le monde mais « sur un mode tel qu’ils ne touchent à rien d’important » ; ce sont des fait « omnibus », qui emportent l’assentiment de tous sans diviser : ils font « consensus ».  » Si on emploie des minutes si précieuses pour dire des choses si futiles c’est que ces choses futiles sont en fait très importantes dans le mesure[...où elles se substituent] aux informations pertinentes que devrait posséder le citoyen « lambda » pour exercer ses droits démocratiques ». La place dominante accordée aux faits divers dépolitise l’information et réduit la vie du monde à l’anecdote et aux ragots ( qui peuvent d’ailleurs être nationaux ou planétaires sans gagner en substance : vicissitudes de « stars » et des familles royales ! ) 

  

La contrainte de concision dans l’exposition
(Hantés par l’impératif de séduction, les journalistes ont progressivement abandonné le devoir de pertinence et le souci de profondeur.) 

Tout se passe comme s’il fallait absolument que tout le monde puisse comprendre tout ce qui se dit, tout de suite, dès les premiers mots, de peur que le public ne « décroche »…Or seuls les préjugés déjà communément admis ont un tel privilège. ( Seuls les préjugés peuvent être compris sans avoir besoin d’être longuement démontrés puisque ce sont justement des idées reçues par tous de sorte que le problème de la réception ne se pose pas.) «  L’échange de lieux communs est une communication sans autre contenu que le fait même de la communication » P 30. C‘est un moment de mondanité où l’important n’est pas dans ce qu’on dit mais dans le fait d’être là, et d’être vu ! ( C.F. P. 11 )… Dès lors, souligne P. Bourdieu, il n’est pas étonnant que les » intellectuels » de la télévision « enfoncent des portes ouvertes » et sacrifient tous aux lieux communs à la mode. Chacun a d’ailleurs sa vulgate propre, son papier tout-prêt, avec quelques belles formules. « La télévision privilégie un certain nombre de fast -thinkers qui proposent du fast-food culturel ( de la nourriture culturelle prédigérée)… «  

Des conditions de représentations qui tuent l’exercice véritable de la pensée…et manifestent que l’important est uniquement d’être vu ! 

Pour qu’un intellectuel ait une chance d’être invité dans un journal télévisé, il faut non seulement qu’il appartienne au cercle relationnel des journalistes les plus en vue, mais il faut surtout qu’il soit capable d’abréger son discours de sorte qu’il ne dise finalement rien de plus que ce que tout un chacun peut supposer. 

Dans de telles conditions, pourquoi les intellectuels se pressent-ils tant pour participer aux émissions de télévision ? P. Bourdieu souligne avec ironie qu’il est déjà révélateur que cette question soit si peu posée. Et il répond avec encore plus de lucidité :  » En acceptant de participer sans s’inquiéter de savoir si l’on pourra dire quelque chose ou non, on trahit très clairement qu’on n’est pas là pour dire quelque chose mais pour être vu  » P11. Sur cette nouvelle aristocratie de l’image voir aussi Régis Debray, cliquez ici. 

Gilles Deleuze, dans A propos des nouveaux philosophes et d’un problème plus général, remarquait d’ailleurs que, de plus en plus, bon nombre « d’intellectuels » publient (à intervalles les plus courts et les plus réguliers possibles) des ouvrages qui n’ont pour objectif que de leur assurer des invitations à la télévision. Le grand-Oeuvre (qui suppose des années de travail et de recherche) est délaissé, au profit d’écrits superficiels, plus en phase avec les sujets à la mode. La notoriété acquise par le relais des chaînes de télévision gonfle artificiellement les ventes de ces produits intellectuellement médiocres. La publication de listes des best-seller mêlent volontairement les grands classiques réédités et ces nouveaux produits consacrés par les ventes ; P. Bourdieu souligne que ce procédé achève de confondre (dans l’esprit du public non averti) des auteurs dont l’oeuvre est d’une valeur indiscutable avec ceux dont « la valeur est indiscutablement discutée » – du moins par ceux qui osent encore la critiquer !- (P. 67). 

Certes, cette restriction d’estime des « pairs », pourra toujours être interprétée comme un effet de jalousie… Est-ce suffisant pour dédouaner de toute critique les parvenus de l’édition ! Valéry remarquait déjà dans Monsieur Teste que Paris est à la fois
la Capitale des Lettres et le lieu d’affrontement de tous les hommes de lettres... » Songez à la température que peut produire dans ce lieu un si grand nombre d’amours-propres qui s’y comparent »
Pour en savoir plus, cliquez.  

Il est par contre plus grave que la télévision, en consacrant des produits conçus pour séduire la masse, rendent matériellement plus difficile la publication d’oeuvres plus exigeantes et plus déroutantes mais qui, parce qu’ elles sont plus denses, seraient capables, à terme, de créer leur public et d ‘enrichir l’expérience humaine. 

P. Bourdieu ne perd aucune occasion de répéter que les figures les plus novatrices de la littérature et de l’art du XIXème siècle n’avaient que mépris pour les oeuvres à succès de leur époque et s’insurgeaient d’ailleurs à l’idée que l’art puisse être soumis au verdict du suffrage universel. 

Ce professeur au Collège de France souligne l’évolution des mentalités sur ce point : il y a encore une trentaine d’années le succès commercial immédiat était suspect ; on y voyait le signe d’une compromission avec les préjugés du siècle et les valeurs établies que consacrent toujours les puissances de l’argent.  

Aujourd’hui, de plus en plus, le marché est reconnu comme instance « légitime » de légitimation. Or il convient de rappeler qu’historiquement toutes les productions les plus denses de l’humanité ont été produites contre (ou en marge) de ce qui étaient, à leur époque, l’équivalent de l’audimat, c’est-à-dire la consécration immédiate par le grand nombre des « philistins » manipulables. 

La nouvelle aristocratie des « personnalités bien vues »  

Les journalistes doivent leur importance dans le monde social au fait qu’ils détiennent un monopole de fait sur la diffusion à grande échelle de l’information. « Bien qu’ils occupent une position inférieure (- »de dominé » selon la terminologie de P. Bourdieu-) dans le champ de la production culturelle, ils exercent une forme tout à fait rare de domination puisqu’ils détiennent les moyens d’accès à la notoriété publique »… ce qui leur vaut d’être entourés d’une considération souvent disproportionnée avec leur mérité intellectuel propre. A ceci s’ajoute qu’ils peuvent détourner une part de ce pouvoir de consécration à leur profit… d’où le phénomène de starification de certains journalistes écrivains ! 

La télévision telle que Pierre Bourdieu la rêvait :
Ni Paris-Sorbonne, ni Paris-match en direct vidéo !
 

  

Liberté de questionnement
Pour que la télévision offre de réels espaces d’expression aux intellectuels, il faudrait que les intervenants gardent toujours la liberté de ne pas se contenter de répondre aux questions que les journalistes leur posent, mais qu’ils aient la possibilité d’interroger les présupposés de ces questions et donc de reformuler les enjeux de leur intervention ( ce qui éviterait bien séances de « langues de bois » et des heures passées à pontifier sur des lieux communs.)
 

La télévision se transformerait alors en véritable temple des polémiques sociales ! 

Continuité dans l’argumentation
Il faudrait bien entendu accorder à chacun le temps de développer pleinement toute la chaîne de ses arguments ( sans que de pseudo impératifs techniques, ni le prétendu souci de la compréhension du « Public » ne viennent interrompre la chaîne du raisonnement.) Pierre Bourdieu, qui a subi ces effets de censure, a une très piquante expression à ce propos : « Les journalistes ont l’art de se faire les portes-parole d’un public imbécile pour interrompre un discours intelligent. »
 


Parité de compétence entre interlocuteurs
Il faudrait aussi ne faire débattre entre eux que des intellectuels de même force intellectuelle et de formation aussi pointue … « Il faut un haut degré d’accord sur le terrain du désaccord et sur les moyens de le régler pour avoir un vrai débat scientifique pouvant conduire à un vrai accord ou à un vrai désaccord scientifique ». ( p. 72)
 

Si ces conditions ne sont pas remplies, la rencontre est tout aussi absurde que de prétendre faire « débattre » un astrologue et un astronome ou un alchimiste et un chimiste !
On admet encore volontiers qu’il serait absurde et démagogique de prétendre trancher une question de mathématique par des journalistes qui ont juste trempé dans une culture de vulgarisation mathématique… Mais c’est pourtant ce que la télévision fait régulièrement pour d’autres sciences, tout aussi constituées, comme l’histoire ou la sociologie, sous prétexte que ces sujets intéressent plus directement tout le monde !… 

Devoir d’assistance
En revanche, chaque fois qu’un journaliste reçoit un homme qui n’est pas un professionnel de communication audiovisuelle, (un syndicaliste de base, un chômeur etc..), il faut que le journaliste aide cet homme à trouver ses meilleures conditions d’expression : ce qui suppose une écoute non impatience et une sollicitude qui donne confiance au néophyte. Il faut l’aider à accoucher de ses idées. P.Bourdieu se réfère explicitement à la maïeutique socratique. Lorsque l’homme de la rue est véritablement invité à exprimé sa pensée, il dit souvent des choses tout à fait originales parceque issues d’une réelle expérience.  

Il y a donc un devoir d’assistance à l’expression télévisuelle qui doit être rendu par les professionnels des médias à ceux qui ne le sont pas ! Or P.Bourdieu dénonce une pratique discriminatoire radicalement inverse qui privilégie toujours les personnalités au détriment des inconnus dans l’acceuil et la distribution de la parole par les journalistes. La télévision, en ce sens, devient un instrument supplémentaire d’oppression symbolique .  

Un certain devoir d’autocensure
Il faudrait aussi une forme d‘autocensure des journalistes sur les sujets qui encouragent les dérives populistes : on sait en effet que lorsque la télévision se fait l’écho de propos racistes, elle encourage les comportements de même type par la visibilité et la notoriété qu’elle leur donne. P. Bourdieu fustige d’ailleurs la mauvais fois des journalistes qui prétendent ne parler de ces événements que pour les dénoncer alorsqu’ils les renforcent en les représentant. 

Les explosions de xénophobie ne sont pas nouvelles, ce qui, en revanche, est dramatiquement nouveau, c’est la possibilité d’exploiter à plein ces passions primaires grâce aux moyens modernes de communication. Et on craint de voir un jour des journalistes ne pas dénoncer un lynchage sous prétexte qu’une majorité d’individus sondés souscrirait à cet accès de violence.  


P. Bourdieu conclut :  » On doit lutter contre l’audimat au nom de la démocratie… la soumission aux exigences de cet instrument de marketing est l’exact équivalent en matière de culture de ce qu’est la démagogie orientée par les sondages d’opinion en matière de politique « .
 

  

Le texte de P. Bourdieu Sur la télévision est la transcription revue et corrigée de l’enregistrement intégral de deux émissions réalisées le 18 mars 1996, dans le cadre d’une série de cours du Collège de France, et diffusées par Paris Première en mai 1996.

Pierre Bourdieu

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Pierre Bourdieu

Naissance : 

1er août 1930
Denguin, France

Décès : 

23 janvier 2002 (à 71 ans)
Paris, France

Nationalité : 

 France

Profession : 

sociologue français

Pierre Bourdieu est un sociologue français, né à Denguin le 1er août 1930 et mort à Paris le 23 janvier 2002. Il est devenu, à la fin de sa vie, par son engagement public, un des acteurs principaux de la vie intellectuelle française. Sa pensée a exercé une importante influence dans le champ intellectuel, en particulier sur la sociologie française d’après-guerre.

Son œuvre sociologique est dominée par une analyse des mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales, faisant une place très importante aux facteurs culturels et symboliques. En opposition aux analyses marxistes, Bourdieu critique le primat donné aux facteurs économiques, et entend souligner que la capacité des acteurs en position de domination à imposer leurs productions culturelles et symboliques joue un rôle essentiel dans la reproduction des rapports sociaux de domination. Ce que Pierre Bourdieu nomme la violence symbolique, qu’il définit comme la capacité à faire méconnaître l’arbitraire de ces productions symboliques, et donc à les faire reconnaître comme légitimes, joue ainsi un rôle essentiel dans son analyse sociologique.

Le monde social, dans les sociétés modernes, apparaît, d’autre part, à Bourdieu comme divisé en ce qu’il nomme des champs. Il lui semble, en effet, que la différenciation des activités sociales a conduit à la constitution de sous espaces sociaux spécialisés dans l’accomplissement d’une activité spécifique et dotés d’une autonomie relative envers la société prise dans son ensemble, comme le champ artistique. Pour Pierre Bourdieu, ces champs sont hiérarchisés et leur dynamique provient des luttes de compétition que se livrent les acteurs sociaux pour y occuper les positions dominantes. Ainsi, s’il partage une vision conflictualiste du social avec les analyses marxistes, Pierre Bourdieu pense que les luttes sociales ne se réduisent pas aux conflits de nature essentiellement économique entre les classes sociales fondamentales à chaque société (lutte entre la classe ouvrière et la classe capitaliste dans les sociétés modernes, par exemple). Les conflits qui s’opèrent dans chaque champ social lui sont largement spécifiques et ne renvoient pas directement à cet affrontement fondamental. Ils trouvent leur origine davantage dans la hiérarchie de chacun des champs, et sont fondés sur l’opposition entre acteurs dominants et acteurs dominés qui cherchent à s’imposer.

Pierre Bourdieu a également développé une théorie de l’action, autour du concept d’habitus, qui a exercé une influence considérable dans les sciences sociales. Cette théorie cherche à montrer que les acteurs sociaux développent des stratégies, fondées sur un petit nombre de dispositions acquises par socialisation («l’habitus»), qui sont adaptées aux nécessités du monde social («sens pratique») bien qu’elles soient inconscientes.

Très riche (plus de 30 livres, des centaines d’articles), abordant de multiples sujets, puisant à de très nombreuses sources, l’œuvre de Bourdieu est ainsi ordonnée autour de quelques concepts recteurs : habitus comme principe d’action des acteurs, champ comme espace de compétition social fondamental et violence symbolique comme mécanisme premier d’imposition des rapports de domination.

Pierre Bourdieu, particulièrement à la fin de sa carrière, insistera sur la nécessité pour tout sociologue de pratiquer un retour réflexif sur lui-même, en utilisant les outils de la sociologie pour comprendre les déterminations sociales pesant sur lui dans ses analyses. Il fera ainsi de cette sociologie réflexive la condition même de l’objectivité pour toute analyse du social.

Fondée sur un va-et-vient entre la théorie et l’analyse de données empiriques, la pensée de Pierre Bourdieu a, plus qu’aucune autre, influencé la sociologie française à partir des années 1960. Elle a également été reçue dans l’ensemble des sciences sociales, de l’histoire à la philosophie. Sociologie du dévoilement, elle a fait l’objet de nombreuses critiques, qui lui reprochent en particulier une vision déterministe du social.

Sommaire

//Biographie

Pierre Bourdieu est né en 1930 à Denguin dans le Béarn, Pyrénées-Atlantiques (64). Son père, facteur, deviendra directeur de bureau de poste.

Études

Le lycée Louis-le-Grand, rue Saint-Jacques

Excellent élève au lycée Louis Barthou à Pau, où il est interne, un de ses professeurs, ancien élève de l’École normale supérieure, lui conseille de s’inscrire en classe préparatoire en khâgne au lycée Louis-le-Grand de Paris, en 1948.

Il est reçu à l’École normale supérieure (ENS) de la rue d’Ulm où il prépare l’agrégation de philosophie, qu’il obtient en 1954. Jacques Derrida, Louis Marin, Emmanuel Le Roy Ladurie font partie de sa promotion à l’ENS. Dans un univers philosophique dominé par l’existentialisme, il se tourne vers l’étude de la logique et de l’histoire des sciences, enseignée alors par Gaston Bachelard et Georges Canguilhem. Il suit, également, le séminaire de Éric Weil sur
la Philosophie du droit de
Hegel et fait un mémoire sous la direction de Guéroult, sur le Animadversiones de Leibniz (Leibnitii animadversiones in partem generalem principiorum Cartesianorum), en 1953.

École normale supérieure, Cours aux Ernests

Début de carrière

Après une brève expérience en tant que professeur au lycée de Moulins (1954-1955), il est appelé par l’armée en 1955, à Versailles. Cependant, et pour raisons disciplinaires, il se retrouve rapidement à faire son service militaire en Algérie dans le cadre de la « pacification », où il sert sous les drapeaux pendant deux ans. De 1958 à 1960, échappant à son service militaire, il enseigne la philosophie à
la Faculté des Lettres d’
Alger. Il retourne en France en 1960, fuyant le putsch des généraux à Alger. Il est alors assistant à la Sorbonne, puis maître de conférence à l’Université de Lille jusqu’en 1964. Il parfait à l’école des langues orientales, à Paris, son étude et sa pratique de l’arabe et du berbère, qu’il avait commencé à apprendre en Algérie. À Lille, il enseigne la sociologie, étudiant Durkheim, Weber, Schütz et Saussure, ainsi que la sociologie américaine et l’anthropologie britannique. En 1962, il se marie avec Marie-Claire Brizard, avec laquelle il aura trois enfants : Jérôme, Emmanuel et Laurent.

Algérie : le passage à la sociologie

Un village kabyle traditionnel

Ce moment algérien sera décisif : c’est là, en effet, que se décide sa carrière de sociologue. Délaissant la philosophie, il va, ainsi, mener toute une série de travaux d’ethnologie en Algérie, et qui déboucheront sur l’écriture de plusieurs livres. Ses premières enquêtes le mènent dans les régions de Kabylie, Collo et Ouarsenis, bastions nationalistes où la guerre fait rage. Après une Sociologie de l’Algérie publiée en 1958, qui est une synthèse des savoirs existants sur le pays, il publie, en 1963, Travail et travailleurs en Algérie, étude de la découverte du travail salarié et de la formation du prolétariat urbain en Algérie, en collaboration avec Alain Darbel, Jean-Paul Rivet et Claude Seibel. 1964 voit la publication de Le Déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, en collaboration avec Abdelmalek Sayad, sur la destruction de l’agriculture et de la société traditionnelle et la politique de regroupement des populations par l’armée française. Après son retour en France, Bourdieu profite, jusqu’en 1964, des vacances scolaires pour collecter de nouvelles données sur l’Algérie urbaine et rurale de l’époque.

Le terrain ethnologique de
la Kabylie ne cessa, même après qu’il eut cessé de s’y rendre, de nourrir l’œuvre anthropologique de Pierre Bourdieu. Ses principaux travaux sur la théorie de l’action Esquisse d’une théorie de la pratique (1972) et Le sens pratique (1980) naissent ainsi d’une réflexion anthropologique sur la société kabyle traditionnelle. De même, son travail sur les rapports de genre, La domination masculine (1998), se fonde, pour une part, sur une analyse des mécanismes de reproduction de la domination masculine dans la société traditionnelle kabyle.

L’École des hautes études en sciences sociales [modifier]

En 1964, Bourdieu rejoint l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). La même année, sa collaboration commencée plus tôt avec Jean-Claude Passeron, conduit à la publication de l’ouvrage Les Héritiers, qui rencontre un vif succès et contribue à faire de lui un sociologue « en vue ».

À partir de 1965, avec Un Art Moyen. Essais sur les usages sociaux de la photographie, suivi en 1966 par L’amour de l’Art, Pierre Bourdieu engage une série de travaux portant sur les pratiques culturelles, qui occuperont une part essentielle de son travail sociologique dans la décennie suivante, et qui déboucheront sur la publication, en 1979, de La Distinction. Critique sociale du jugement, qui est sans doute son œuvre la plus importante.

En 1968, il fonde le centre de sociologie européenne, à l’EHESS, avec le soutien de Raymond Aron, qui avait reçu une subvention de la fondation Ford à cette intention.

Le Collège de France

Fronton du Collège de France

Il devient professeur titulaire de la chaire de sociologie au Collège de France en 1981 -position la plus prestigieuse au sein du système universitaire français. Il est le premier sociologue à recevoir la médaille d’or du CNRS en 1993.

On peut ainsi souligner le paradoxe d’un homme qui n’a cessé de se vivre comme à la marge des institutions académiques dominantes, dont il a même entrepris l’étude critique (par exemple dans Homo academicus), alors même qu’il a réalisé une des « carrières » universitaires les plus exemplaires qui soient.

Engagement

À partir de 1990, Pierre Bourdieu s’implique fortement dans la vie politique. Durant la guerre civile en Algérie, il soutient les intellectuels algériens. Lors du mouvement de novembre/décembre 1995, il défend les grévistes. En 1996, il sera l’un des initiateurs des « États généraux du mouvement social ». Il soutient également le mouvement de chômeurs de l’hiver 1997/98, qui lui apparaît comme un « miracle social ». L’axe central de son engagement consiste en une critique de la diffusion du néolibéralisme et des politiques de démantèlement des institutions de l’État-providence.

« On a là un exemple typique de cet effet de croyance partagée qui met d’emblée hors discussion des thèses tout à fait discutables. Il faudrait analyser le travail collectif des “nouveaux intellectuels” qui a créé un climat favorable au retrait de l’État et, plus largement, à la soumission aux valeurs de l’économie. Je pense à ce que l’on a appelé “le retour de l’individualisme”, sorte de prophétie auto-réalisante qui tend à détruire les fondements philosophiques du welfare state et en particulier la notion de responsabilité collective (dans l’accident de travail, la maladie ou la misère), cette conquête fondamentale de la pensée sociale (et sociologique). Le retour à l’individu, c’est aussi ce qui permet de “blâmer la victime”, seule responsable de son malheur, et de lui prêcher la self help, tout cela sous le couvert de la nécessité inlassablement répétée de diminuer les charges de l’entreprise. » [1]

Sans qu’il soit favorable à une solution alternative au capitalisme, sa critique sociale fait de lui une des figures du mouvement altermondialiste, alors naissant. La plupart de ses interventions seront regroupées dans deux ouvrages intitulés Contre-feux.

De cette période date également La misère du monde (1993), ouvrage d’entretiens, qui cherche à montrer les effets destructurateurs des politiques néolibérales, et qui remportera un très important succès public.

Édition

En 1964, il devient directeur de la collection Le sens commun aux éditions de Minuit, dans lesquelles seront publiés la plupart de ses livres, jusqu’en 1992 où il change d’éditeur, au profit des Editions du Seuil. En 1975, il fonde, notamment avec le soutien de Fernand Braudel, la revue Actes de la Recherche en Sciences Sociales, qu’il dirigera jusqu’à sa mort, et qui sera un lieu d’exposition de ses travaux et de ceux de ses élèves. En 1995, à la suite des mouvements sociaux et pétitions de novembre-décembre en France, il fonde une maison d’édition, Raisons d’agir, à la fois militante et universitaire, publiant des travaux, souvent de jeunes chercheurs qui lui sont liés, procédant à une critique du néolibéralisme.

Influence et oppositions

L’implication de Bourdieu dans l’espace public lui a assuré une renommée dépassant le monde universitaire, faisant de lui un des grands intellectuels français de la seconde moitié du siècle, à l’instar de Michel Foucault ou Jacques Derrida. Toutefois, à l’image de ces deux philosophes, sa pensée, bien qu’elle ait exercé une influence considérable sur le champ des sciences sociales dans l’espace francophone (et, d’une façon moindre, anglophone) n’a pas cessé de faire l’objet de vives critiques, l’accusant par exemple de réductionnisme.

Il sera, par ailleurs, dans les médias, un personnage controversé. On peut y voir l’effet de sa critique du monde médiatique, même s’il restera selon l’expression d’un magazine, l’ »anti-médiatique plus médiatique ». Sa participation à l’émission Arrêts sur images du 23 janvier 1996[2] constitue un épisode à la fois marquant et révélateur du rapport que P. Bourdieu a pu entretenir avec les médias. L’émission, qui faisait suite à la grève de novembre/décembre 1995, devait rendre compte du traitement médiatique de celle-ci. P. Bourdieu en était l’invité principal. Plutôt que de développer librement ses analyses, P. Bourdieu fit l’objet de violentes critiques de la part des autres invités, professionnels accomplis des médias, G. Durand et J.-M. Cavada. Il y vit la confirmation de l’impossibilité de « critiquer la télévision à la télévision parce que les dispositifs de la télévision s’imposent même aux émissions de critique du petit écran » [2]. Peu de temps après, il écrivit un petit ouvrage, qui eut un immense succès, Sur la télévision, où il chercha à montrer que les dispositifs des émissions télévisuelles sont structurés d’une manière telle qu’ils engendrent une puissante censure de toutes les paroles critiques de l’ordre dominant.

Il décède le 23 janvier 2002 d’un cancer, après avoir travaillé durant ses derniers mois à la théorie des champs, à un ouvrage inachevé sur Manet et la révolution symbolique, ainsi qu’à son autobiographie, Esquisse pour une auto-analyse. Sa tombe est au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, près de celles de Claude Henri de Rouvroy de Saint-Simon et de Jean Anthelme Brillat-Savarin.

Théorie sociologique

Présentation

Bourdieu est l’héritier de la sociologie classique, dont il a synthétisé, dans une approche profondément personnelle, la plupart des apports principaux. Ainsi de Max Weber, il a retenu l’importance de la domination et du symbolique dans la vie sociale ainsi que l’idée des ordres sociaux qui deviendront, dans la théorie bourdieusienne, des champs. De Karl Marx, il a repris le concept de capital, généralisé à toutes les activités sociales (et non plus seulement économiques). D’Émile Durkheim, enfin, il hérite un certain style déterministe et, en un sens, à travers Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss, structuraliste.

Edmund Husserl

Il ne faut pas, toutefois, négliger les influences philosophiques chez ce philosophe de formation : Maurice Merleau-Ponty et, à travers celui-ci, la phénoménologie de Husserl ont joué un rôle essentiel dans la réflexion de Bourdieu sur le corps propre, les dispositions à l’action, le sens pratique: c’est-à-dire dans la définition du concept central d’habitus.

L’œuvre de Pierre Bourdieu est construite sur la volonté affichée de dépasser une série d’oppositions qui structurent les sciences sociales (subjectivisme/objectivisme, micro/macro, liberté/déterminisme), notamment par des innovations conceptuelles. Les concepts d’habitus, de capital ou de champ ont été conçus, en effet, avec l’intention d’abolir de telles oppositions.

Ainsi, dans Choses dites, Bourdieu propose de donner à sa théorie sociologique le nom de « structuralisme constructiviste » ou de « constructivisme structuraliste » [3]. Dans ces termes s’affichent cette volonté de dépassement des oppositions conceptuelles fondatrices de la sociologie : en particulier ici celle opposant le structuralisme (qui affirme la soumission de l’individu à des règles structurelles) et le constructivisme (qui fait du monde social le produit de l’action libre des acteurs sociaux). Bourdieu veut ainsi souligner que, pour lui, le monde social est constitué de structures qui sont certes construites par les agents sociaux (position constructiviste) mais qui, une fois constituées, conditionnent à leur tour l’action de ces agents (position structuraliste). On rejoint ici, par d’autres termes, ce que la sociologie anglo-saxonne appelle l’opposition structure/agency (agent déterminé entièrement par des structures le dépassant/acteur créateur libre et rationnel des ses activités sociales) dont la volonté de dépassement caractérise particulièrement le travail conceptuel de Bourdieu.

Plan de l’étude

D’une richesse considérable, ayant abordé un nombre très important d’objets empiriques, l’œuvre de Bourdieu est, toutefois, ordonnée autour de quelques concepts directeurs :

  • centralité de l’habitus comme principe de l’action des acteurs dans le monde social (L’habitus) ;
  • un monde social divisé en champs, qui constituent des lieux de compétition structurés autour d’enjeux spécifiques (la théorie des champs) ;
  • un monde social où la violence symbolique, c’est-à-dire la capacité à perpétuer des rapports de domination en les faisant méconnaître comme tels par ceux qui les subissent, joue un rôle central (La violence symbolique).
  • L’œuvre de Bourdieu débouche, enfin, sur une théorie de la société et des groupes sociaux qui la composent. Celle-ci entend montrer : 1-comment se constituent les hiérarchies entre les groupes sociaux ; 2-comment les pratiques culturelles occupent une place importantes dans la lutte entre ces groupes 3- comment le système scolaire joue un rôle décisif pour reproduire et légitimer ces hiérarchies sociales (Une théorie de l’espace social).

L’habitus

Introduction

Par le concept d’habitus, Bourdieu vise à penser les effets des conditionnements sociaux et de la socialisation sur l’individu. L’habitus est constitué en effet par l’ensemble des dispositions, inclinations ou préférences que l’individu acquière à travers son expérience sociale. Par sa socialisation, puis par sa trajectoire sociale, tout individu incorpore lentement un ensemble de manières de penser, sentir et agir, qui se révèlent durables. Bourdieu pense que ces dispositions sont à l’origine des pratiques futures des individus.

Toutefois, l’habitus est plus qu’un simple conditionnement qui conduirait à reproduire mécaniquement ce que l’on a acquis. L’habitus n’est pas une habitude, que l’on accomplit machinalement. En effet, ces dispositions ressemblent d’avantage à la grammaire de sa langue maternelle. Grâce à cette grammaire acquise par socialisation, l’individu peut, de fait, fabriquer une infinité de phrases pour faire face à toutes les situations. Il ne répète pas inlassablement la même phrase, comme le ferait un perroquet. Les dispositions de l’habitus sont du même type : elle sont des schèmes de perception et d’action qui permettent à l’individu de produire un ensemble de pratiques nouvelles adaptées au monde social où il se trouve. L’habitus est « puissamment générateur » [4] : il est même à l’origine d’un sens pratique. Bourdieu définit ainsi l’habitus comme des « structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes » [5]. L’habitus est structure structurée puisqu’il est produit par socialisation ; mais il est également structure structurante car générateur d’une infinité de pratiques nouvelles.

Dans la mesure où ces dispositions font système, l’habitus est à l’origine de l’unité des pensées et actions de chaque individu. Mais, dans la mesure où les individus issus des même groupes sociaux ont vécu des socialisations semblables, il explique aussi la similitude des manières de penser, sentir et agir propres aux individus d’une même classe sociale.

Cela ne signifie pas toutefois que les dispositions de l’habitus soient immuables : la trajectoire sociale des individus conduit à ce que leur habitus se transforme partiellement. D’autre part, l’individu peut partiellement se l’approprier et le transformer par un retour sociologique sur soi [6].

Propriétés générales de l’habitus

Hystérésis de l’habitus

Les dispositions constitutives de l’habitus ont pour première propriété d’être durables, c’est-à-dire de survivre au moment de leur incorporation.

Pour penser cette durabilité des dispositions, Bourdieu introduit le concept d’hystérésis de l’habitus. Ce concept cherche à désigner le phénomène par lequel un agent, qui a été socialisé dans un certain monde social, en conserve, dans une large mesure, les dispositions, même si elles sont devenues inadaptées suite par exemple à une évolution historique (révolutions, crises, etc.) ayant fait disparaître ce monde.

Un exemple, souvent repris, bien que se référant à un personnage de roman, permet d’illustrer ce phénomène : celui de Don Quichotte. Chevalier dans un monde où il n’y a plus de chevalerie, et inapte à faire face à l’effondrement de son univers, il en vient à chasser les moulins à vent qu’il prend pour d’immenses tyrans.

Bourdieu donne un autre exemple dans Le Bal des célibataires : les stratégies matrimoniales perdurent comme habitus à une époque où elles ont perdu leur sens, provoquant une crise matrimoniale dans la société paysanne béarnaise.

Transposabilité de l’habitus

Les dispositions constitutives de l’habitus sont, d’autre part, transposables. Bourdieu veut dire par là que des dispositions acquises dans une certaine activité sociale (par exemple au sein de la famille) sont transposées dans une autre activité (par exemple le monde professionnel).

Le caractère transposable des dispositions est lié à une autre hypothèse : les dispositions des agents sont unifiées entre elles. Cette hypothèse est au centre de l’ouvrage intitulé
La Distinction (1979) où Bourdieu entend montrer que l’ensemble des comportements des agents sont reliés entre eux par un « style » commun.

Dans
La Distinction — qui porte essentiellement sur la structure sociale — Bourdieu met en évidence l’existence de « styles de vie » fondés sur des positions de classes différentes. Il fait ainsi apparaître le lien qui unit, chez les ouvriers, le rapport à la nourriture (qui doit être nourrissante, donc utile, efficace, et souvent lourde et grasse, c’est-à-dire sans considération hygiénique), la vision de l’art (qui ne doit pas être abstrait mais réaliste, c’est-à-dire utile, et un peu « 
pompier », c’est-à-dire lourd, sans finesse), le type de vêtements portés (fonctionnels et grossiers), etc. Ce style de vie est donc unifié par un petit nombre de principes (fonctionnalité, absence de recherche de l’élégance, c’est-à-dire, à suivre Bourdieu, privilège accordé à la substance plutôt qu’à la forme dans l’ensemble des pratiques sociales etc.) qui correspondent aux dispositions de l’habitus des ouvriers, et, in fine, sont le produit de leur position dans le monde social (vécu sous le mode de la nécessité, en l’absence de ressources économiques, etc.).

Caractère générateur de l’habitus

Bourdieu, dans de très nombreux textes, entend souligner le caractère « générateur » de l’habitus. L’habitus, cette « structure structurée prédisposée à fonctionner comme structure structurante », a, en effet, comme propriété d’être à l’origine d’une infinité de pratiques possibles. Ce caractère est inspiré du conatus, concept fondamental de l’Éthique de Spinoza.

À partir d’un nombre restreint de dispositions, l’agent est, ainsi, capable d’inventer une multiplicité de stratégies — un peu à la façon de la grammaire d’une langue (par exemple celle du français), ensemble limité de règles, qui permet à ses locuteurs de créer néanmoins une infinité de phrases, à chaque fois adaptées à la situation.

Le sens pratique

Justine Henin un instant après un revers

Ce caractère « générateur » de l’habitus est, enfin, lié à une dernière propriété de l’habitus : celle d’être au principe de ce que Bourdieu nomme le « sens pratique ».

Bourdieu veut dire par là que l’habitus étant le reflet d’un monde social, il lui est adapté et permet aux agents, sans que ceux-ci n’aient besoin d’entreprendre une réflexion « tactique » consciente, de répondre immédiatement et sans même y réfléchir, aux événements auxquels ils font face.

Ainsi, à la façon d’un joueur de tennis, qui ayant profondément acquis la logique de son jeu, court vers où la balle, lancée par son adversaire, va retomber, sans même y penser (on dit alors qu’il a acquis les automatismes de son jeu), l’agent va agir de même dans le monde social où il vit en développant, grâce à son habitus, de véritables « stratégies inconscientes » adaptées aux exigences de ce monde.

Avec sa théorie du sens pratique, Bourdieu semble retrouver en apparence la théorie de l’acteur rationnel, dominante en économie, en ce qu’il insiste sur le fait que l’habitus est au principe de stratégies par lesquels les acteurs accomplissent la recherche d’un intérêt. La différence est pourtant profonde : Bourdieu veut, dans une critique profonde de la théorie de l’acteur rationnel, montrer que les acteurs ne calculent pas en permanence, en cherchant intentionnellement à maximiser leur intérêt selon des critères rationnels explicites. Pour lui, les acteurs agissent, bien au contraire, à partir de leurs dispositions et des savoirs faire inscrits dans leur corps, qui rendent possible ce « sens du jeu », et non par une réflexion consciente. Comme Bourdieu l’écrit, « L’habitus enferme la solution des paradoxes du sens objectif sans intention subjective : il est au principe de ces enchaînements de coups qui sont objectivement organisés comme des stratégies sans être le produit d’une véritable intention stratégique. » [7]

Ce « sens pratique » n’est toutefois possible que pour autant que l’agent soit confronté à un champ social qui lui soit familier, qui corresponde à celui où il a été socialisé et où il a donc incorporé les structures constitutives de son habitus.

Aux origines du concept d’habitus

Élaboré à la fin des années soixante, thématisé une première fois dans Esquisse d’une théorie de la pratique (1972), puis dans Le sens pratique (1980), le concept d’habitus visait, primitivement, à dépasser les deux conceptions du sujet et de l’action alors dominantes dans l’espace intellectuel français.

S’opposaient ainsi les théories inspirées de la phénoménologie, et en particulier l’existentialisme de Jean-Paul Sartre, qui plaçaient au cœur de l’action la liberté absolue du sujet, aux théories issues du structuralisme, en particulier l’anthropologie de Claude Lévi-Strauss, qui faisait de l’action du sujet un comportement entièrement régi par des règles objectives.

Face au structuralisme, Bourdieu a voulu redonner une capacité d’action autonome au sujet, sans toutefois lui accorder la liberté que lui prêtait l’existentialisme. La « solution » que propose Bourdieu est de considérer que l’acteur a, lors des différents processus de socialisation qu’il a connus (en particulier la socialisation primaire), incorporé un ensemble de principes d’action, reflets des structures objectives du monde social dans lequel il se trouve, qui sont devenus en lui, au terme de cette incorporation, des « dispositions durables et transformables » (selon l’une des définitions de l’habitus que propose Bourdieu).

Ainsi, l’acteur, en un certain sens agit de lui même (à la différence du sujet structuraliste qui actualisait des règles) puisque son action est le produit des « stratégies inconscientes » qu’il développe, mais ces stratégies sont constituées à partir de dispositions que l’acteur a incorporées. Au fondement de l’action, on trouve donc l’ensemble de ces dispositions qui constituent l’habitus. C’est pour cela que Bourdieu préfère au terme d’acteur, généralement employé par ceux qui veulent souligner la capacité qu’a l’individu d’agir librement, celui d’agent, qui insiste, au contraire, sur les déterminismes auxquels est soumis l’individu.

L’action des individus est donc, au terme de la théorisation de Bourdieu, fondamentalement le produit des structures objectives du monde dans lequel ils vivent, et qui façonnent en eux un ensemble de dispositions qui vont structurer leurs façons de penser, de percevoir et d’agir.

À l’origine de la théorie du sens pratique : les stratégies matrimoniales

Dès le milieu des années 1960, Bourdieu s’intéresse au champ des études de parenté, si cher à l’anthropologie classique. Cela sera le premier chantier d’une critique radicale de l’objectivisme dominant alors la théorie anthropologique. En forgeant une nouvelle théorie qui trouve sa source dans le sens de la pratique, il marque, en effet, une nette rupture avec le structuralisme, théorie qui pour sa part privilégie l’étude des règles et des normes pour expliquer les pratiques de la vie sociale. Ses travaux ethnographiques en Kabylie et, parallèlement, en Béarn (notamment dans son village natal) sont l’occasion alors pour lui de proposer un concept nouveau, celui de « stratégie matrimoniale ».

Bourdieu nous dit que l’individu social est un acteur mû par un intérêt, personnel ou collectif (son groupe, sa famille), dans un cadre élaboré par l’habitus qui est le sien. C’est-à-dire que sur la base d’un ensemble réduit de quelques principes normatifs, correspondant à une position sociale et à une condition matérielle, l’acteur élabore la stratégie qui sert le mieux ses objectifs. Appliquée au domaine de la parenté, cette idée nous montre des individus opérant des choix cruciaux à l’occasion des mariages dans le but, déterminant à l’avis de l’auteur, de la préservation ou de l’amélioration de la condition sociale de la famille. C’est le concept de « stratégie matrimoniale » qui complexifie et affine notre regard sur des situations jusqu’ici peu expliquées, par exemple le fait, en Béarn, de confier à une fille plutôt qu’à un garçon la transmission du patrimoine familial pour éviter de le voir morcelé. Il utilise l’analogie du joueur de cartes, qui doit composer son jeu et atteindre son objectif, en fonction des atouts et des fausses cartes qu’il a en main. « Tout se passe comme si ces stratégies matrimoniales visaient à corriger les ratés des stratégies de fécondité » nous dit l’auteur. Finalement, en étudiant justement ces situations particulières (le droit d’aînesse, le primat de la masculinité dans les affaires de succession, la question du mariage du cadet), Bourdieu nous montre un modèle d’analyse où le mariage (l’alliance) et la succession (la filiation) sont avant tout une somme de pratiques dont le sens est construit par l’utilisation réfléchie de chacun.

La théorie des champs

Pierre Bourdieu définit la société comme une imbrication de champs (économique, culturel, artistique, sportif, religieux…) à l’intérieur desquels se dégagent une logique propre déterminée par la spécificité des enjeux et des atouts que l’on peut y faire valoir, compte tenu des règles y prévalant. Les interactions se structurent en fonction des atouts et des ressources que chacun des acteurs mobilise, c’est-à-dire, pour reprendre les catégories construites par Bourdieu, de son capital, qu’il soit économique, culturel, social ou symbolique.

La violence symbolique

La notion de violence symbolique renvoie à l’intériorisation par les agents de la domination sociale inhérente à la position qu’ils occupent dans un champ donné et plus généralement à leur position sociale. Cette violence est infra-consciente et ne s’appuie pas sur une domination intersubjective (d’un individu sur un autre) mais sur une domination structurale (d’une position en fonction d’une autre). Cette structure, qui est fonction des capitaux possédés par les agents, fait violence car elle est non perçue par les agents. Elle est donc source d’un sentiment d’infériorité ou d’insignifiance qui est uniquement subi puisque non objectivé. Cette violence symbolique peut être rapprochée d’une conceptualisation sociologique de ce que la tradition critique allemande nommait l’aliénation, même si on ne peut poser qu’une équivalence entre ces deux notions et non une identité (les fondements théoriques étant très différents). La violence symbolique trouve son fondement dans la légitimité des schèmes de classement inhérent à la hiérarchisation des groupes sociaux.

voir aussi: La Reproduction

Une théorie de l’espace social

Pierre Bourdieu a construit, notamment dans La distinction[8], une théorie complexe de l’espace social, au croisement des traditions marxiste et weberienne. Cette théorie se propose d’expliquer principalement 1) la logique de constitution des groupes sociaux à partir des modes de hiérarchisation des sociétés, 2) les styles de vie et les luttes que se livrent ces groupes sociaux, 3) les modalités de reproduction des hiérarchies sociales et des groupes sociaux.

Hiérarchisation et constitution des groupes sociaux

Bourdieu, essentiellement dans La distinction, propose une théorie originale de la hiérarchisation de l’espace social, à partir d’une relecture de Max Weber. Cette théorie s’oppose à la tradition marxiste, pour laquelle les sociétés se structurent à partir des processus de production économique. Ainsi, dans ce que les marxistes appellent le mode de production capitaliste, la production est structurée autour du rapport de production opposant producteurs directs (les ouvriers) et possesseurs des moyens de production (les capitalistes). Le capitalisme crée ainsi deux classes sociales, les ouvriers et la bourgeoisie capitaliste. Ces deux classes sont en lutte, la bourgeoisie exploitant, selon les marxistes, les ouvriers. La production économique structure ainsi la société en créant des classes sociales antagonistes.

Bourdieu refuse cette théorie de l’espace social. Il pense, en effet, à la suite de Max Weber que les sociétés ne se structurent pas seulement à partir de logiques économiques. Bourdieu propose ainsi d’ajouter au capital économique, ce qu’il nomme, par analogie, le capital culturel. Il lui semble, en effet, que dans les sociétés modernes, la quantité de ressources culturelles que possèdent les acteurs sociaux joue un rôle essentiel dans leur position sociale. Par exemple, la position sociale d’un individu est, pour Bourdieu, tout autant déterminée par le diplôme dont il dispose que par la richesse économique dont il a pu hériter.

Bourdieu construit ainsi une théorie à deux dimensions de l’espace social, qui s’oppose à la théorie unidimensionnelle des marxistes. La première dimension est constituée par le capital économique possédé, la deuxième par le capital culturel. Un individu se situe quelque part dans l’espace social en fonction à la fois du volume total des deux capitaux qu’il possède, mais également de l’importance relative de chacun des deux types de capital dans ce volume total. Par exemple, parmi les individus dotés d’une grande quantité de capitaux, et qui forment la classe dominante d’une société, Bourdieu oppose ceux qui ont beaucoup de capital économique et moins de capital culturel (la bourgeoisie industrielle pour l’essentiel), situés en haut à droite du schéma ci-dessous, aux individus qui ont beaucoup de capital culturel mais moins de capital économique, situés en haut à gauche du schéma (les professeurs d’université, par exemple).

Espace des positions sociales et espace des styles de vie

Bourdieu insiste sur le fait que sa vision de l’espace social est relationnelle : la position de chacun n’existe pas en soi, mais en comparaison des quantités de capital que possèdent les autres acteurs. D’autre part, si Bourdieu pense que capital culturel et capital économique sont les deux types de ressources qui structurent le plus en profondeur les sociétés contemporaines, il laisse la place à tout autre type de ressources, qui peuvent, en fonction de chaque société particulière, occuper une place déterminante dans la constitution des hiérarchies sociales.

Bourdieu, à partir de cette théorie de la hiérarchisation de la société, cherche à comprendre comment se construisent les groupes sociaux. À la différence des marxistes, Bourdieu ne croit pas que les classes sociales existent, en soi, objectivement (position « réaliste »). Au contraire, si le sociologue peut, à partir des différences de comportements sociaux par exemple, construire des classes sociales « sur le papier », il ne va pas de soi que les individus se considèrent comme en faisant partie. De nombreuses études ont ainsi pu montrer que le nombre d’individus se considérant comme faisant partie de la « classe moyenne » est bien supérieur à celui que l’on aurait à partir d’une définition « objective » de cette appartenance. Toutefois, Bourdieu ne pense pas non plus que les classes sociales n’ont aucune réalité, qu’elles ne sont qu’un regroupement arbitraire d’individus (position « nominaliste »). Bourdieu pense qu’une partie essentielle du travail politique consiste à mobiliser les acteurs sociaux, à les regrouper symboliquement, afin de créer ce sentiment d’appartenance, et de constituer ainsi des classes sociales « mobilisées ». Mais cela a d’autant plus de chance de réussir que les individus que l’on tente ainsi de réunir sont objectivement proches dans l’espace social [10].

Espace des styles de vie et luttes symboliques

Pour Bourdieu, les styles de vie des individus sont le reflet de leur position sociale. Ainsi, Bourdieu s’efforce de faire apparaître une forte corrélation entre les manières de vivre, sentir et agir des individus, leurs goûts et leurs dégoûts en particulier, et la place qu’ils occupent dans les hiérarchies sociales. L’habitus est une des médiations fondamentales de cette corrélation. Les individus, en vivant un certain type de vie sociale, acquièrent également des dispositions culturelles spécifiques. Ainsi, les ouvriers (cf. supra) condamnés à une vie où la nécessité économique domine, ont une vision fonctionnelle de la nourriture (qui doit être avant tout nourrissante) ou de l’art (qui ne peut être que réaliste). Ils conçoivent de même leur corps comme un instrument qu’il faut affermir et attendent ainsi de la pratique du sport plus de force physique.

Toutefois, Bourdieu pense que dans cet espace des styles de vie se joue un aspect essentiel de la légitimation de l’ordre social. En effet, dans la mesure où les pratiques sociales sont hiérarchisées et que ces hiérarchies reflètent les hiérarchies sociales sous-jacentes, les styles de vies ont de puissants effets de distinction et de légitimation. Par exemple, les groupes sociaux dominants en aimant des musiques plus valorisées socialement que les groupes sociaux dominés trouvent, dans le même temps, une source de distinction dans leurs goûts. Mais cette distinction est aussi légitimation : les groupes sociaux dominants sont distinguées car ils aiment des musiques distinguées. Puisqu’ils sont distingués, ils occupent légitimement la place qui est la leur dans le monde social.

Pierre Bourdieu pense ainsi qu’une partie de la lutte entre groupes sociaux prend la forme d’une lutte symbolique. Les individus des groupes sociaux dominés s’efforcent, en effet, d’imiter les pratiques culturelles des groupes sociaux dominants pour se valoriser socialement. Toutefois, les individus des groupes sociaux dominants, sensibles à cette imitation, ont alors tendance à changer de pratiques sociales : ils en cherchent de plus rares, aptes à restaurer leur distinction symbolique. C’est cette dialectique de la divulgation, de l’imitation et de la recherche de la distinction qui est, pour Bourdieu, à l’origine de la transformation des pratiques culturelles.

Cependant, dans ces luttes symboliques, les classes dominées ne peuvent être que perdantes : en imitant les classes dominantes, elles en reconnaissent la distinction culturelle ; sans pouvoir la reproduire jamais. « La prétention part toujours battues puisque, par définition, elle se laisse imposer le but de la course, acceptant, du même coup, le handicap qu’elle s’efforce de combler[11]« .

Les styles de vie sont ainsi objectivement distingués : ils reflètent les conditionnements sociaux qui s’expriment à travers l’habitus. Mais ils sont aussi le produit de stratégies de distinction, par lesquels les individus visent à restaurer la valeur symbolique de leurs pratiques et goûts culturels à mesure de leur imitation par des groupes sociaux moins privilégiés.

La reproduction des hiérarchies sociales [

La reproduction de l’ordre social passe, pour Bourdieu, à la fois par la reproduction des hiérarchies sociales et par une légitimation de cette reproduction. Bourdieu pense que le système d’enseignement joue un rôle important dans cette reproduction, au sein des sociétés contemporaines. Bourdieu élabore ainsi une théorie du système d’enseignement qui vise à montrer : 1) qu’il renouvelle l’ordre social, en conduisant les enfants des membres de la classe dominante à obtenir les meilleurs diplômes scolaires leur permettant, ainsi, d’occuper à leur tour des positions sociales dominantes 2) qu’il légitime ce classement scolaire des individus, en masquant son origine sociale et en faisant de lui, au contraire, le résultat des qualités innées des individus (« idéologie du don »).

Dans La reproduction[12], Pierre Bourdieu, avec Jean-Claude Passeron, s’efforce de montrer que le système d’enseignement exerce un « pouvoir de violence symbolique », qui contribue à donner une légitimité au rapport de force à l’origine des hiérarchies sociales. Comment cela est-il possible ? Bourdieu croit, tout d’abord, constater que le système éducatif transmet des savoirs qui sont proches de ceux qui existent dans la classe dominante. Ainsi, les enfants de la classe dominante disposent d’un capital culturel qui leur permet de s’adapter plus facilement aux exigences scolaires et, par conséquent, de mieux réussir dans leurs études. Cela, pour Bourdieu, permet la légitimation de la reproduction sociale. La cause de la réussite scolaire des membres de la classe dominante demeure en effet masquée, tandis que leur accession, grâce à leurs diplômes, à des positions sociales dominantes est légitimée par ces diplômes. Comme il le note, « les verdicts du tribunal scolaire ne sont aussi décisifs que parce qu’ils imposent la condamnation et l’oubli des attendus sociaux de la condamnation [13] ». Autrement dit, pour Bourdieu, en masquant le fait que les membres de la classe dominante réussissent à l’école en raison de la proximité entre leur culture et celle du système éducatif, l’école rend possible la légitimation de la reproduction sociale.

Ce processus de légitimation est, pour Bourdieu, entretenu par deux croyances fondamentales. D’une part, l’école est considérée comme neutre et ses savoirs comme pleinement indépendants. L’école n’est donc pas perçue comme inculquant un arbitraire culturel proche de celui de la bourgeoisie – ce qui rend ses classements légitimes. D’autre part, l’échec ou la réussite scolaire sont, le plus souvent, considérés comme des « dons » renvoyant à la nature des individus. L’échec scolaire, processus fondamentalement social, sera donc compris par celui qui le subit comme un échec personnel, renvoyant à ses insuffisances (comme son manque d’intelligence, par exemple). Cette « idéologie du don » joue, pour Bourdieu, un rôle déterminant dans l’acceptation par les individus de leur destin scolaire et du destin social qui en découle.

Ces thèses sont reprises et développées dans La noblesse d’État publié en 1989 en collaboration avec Monique de Saint Martin[14]. Bourdieu met en avant l’emprise de plus en plus grande de ce qu’il nomme le mode de reproduction à composante scolaire, qui fait du diplôme un véritable droit d’entrée dans les entreprises bureaucratiques modernes, même pour la bourgeoisie industrielle qui s’en est longtemps passé pour transmettre ses positions sociales[15]. Aujourd’hui, presque toutes les classes sociales sont condamnés à assurer l’obtention par leurs enfants de diplômes scolaires à même de reproduire leur position sociale, jusque et y compris les propriétaires d’entreprise, dont les enfants doivent avoir un diplôme pour diriger à leur tour l’entreprise. Cela a transformé profondément le système scolaire, en particulier le champ des grandes écoles du pouvoir. Ainsi, Bourdieu s’efforce de montrer que les grandes écoles traditionnelles, où les compétences scolaires traditionnelles dominent, sont aujourd’hui concurrencées par de nouvelles écoles, proche du pôle dominant du champ du pouvoir. L’Ecole normale supérieure a ainsi perdu sa place dominante au profit de l’ENA. Dans le même temps, des « écoles refuges » (souvent des écoles de gestion comme
la European Business School), aux exigences scolaires faibles, sont apparues, dont la fonction est de permettre à des enfants issus des classes dominantes d’acquérir des diplômes qu’ils ne peuvent obtenir dans les grandes écoles.

Critiques

L’œuvre de Pierre Bourdieu a été l’objet d’une attention critique toute particulière, à la mesure de son influence dans les sciences sociales. Il est difficile de faire apparaître une seule ligne de force dans ce qui est reproché à un travail étalé sur près de 40 ans. Ces critiques (pour se limiter à celles des milieux académiques) sont venues de diverses écoles de pensées en sciences sociales – des marxistes aux partisans de la théorie de l’acteur rationnel – et ont porté sur des aspects très divers de ce travail.

Une critique domine, toutefois : celle-ci porte sur la nature des déterminations sociales dans la théorie de Pierre Bourdieu, qui sont décrites comme rigides et simplificatrices (critique du « déterminisme »). Au concept d’habitus, on a pu ainsi reprocher de poser à nouveau les problèmes qu’il entendait résoudre : entre le déterminisme absolu des structuralistes (où le sujet est soumis à des règles) et la liberté sans limite des existentialistes, le concept d’habitus, pensé par Bourdieu pour dépasser cette opposition, n’y parvient sans doute qu’incomplètement, penchant vers une certaine forme de déterminisme. L’action des acteurs est, en effet, en dernière analyse, le produit des déterminismes que fait peser sur eux le monde social et qui trouvent leur reflet dans les dispositions constitutives de leur habitus.

Anecdotes

  • En 1981, Bourdieu avec Gilles Deleuze et d’autres intellectuels soutinrent le principe de la candidature de Coluche à l’élection présidentielle, voulant par là rappeler que n’importe quel citoyen avait en démocratie le droit de participer à la compétition politique.
  • Pierre Bourdieu avait l’habitude de garder dans son bureau une carte de vœux imitant celles de fin d’année mais sur laquelle il était inscrit « Joyeux bordel ! » au lieu de « Joyeux noël !« . Cette carte lui avait été offerte par ses étudiants.

Bibliographie

Article détaillé : Œuvres et bibliographie de/sur Pierre Bourdieu

Filmographie

  • le champ journalistique est une intervention filmée de Pierre Bourdieu au Collège de France, c’est cette intervention qui sera à l’origine du livre Sur la télévision

Entretien Pierre Bourdieu et Günter Grass, Arte (chaine de télévision française), diffusé le 5/12/1999

Bourdieu, Grand entretien du Cercle de minuit avec Laure Adler, France télévision (F2), avril 1998

Bourdieu, Réflexions faites, émission de
la SEPT, 31/03/1991

Pierre Bourdieu, Chercheur de notre temps, vidéo du CNDP (France), 1991

Pierre Bourdieu, Grands entretiens, Antenne 2 (télévision française) avec Antoine Spire, Miguel Benassayag et Pascale Casanova, 1990

Entretien de Pierre Bourdieu avec Didier Eribon, cassette vidéo du CNRS, 1984.

Prix et distinctions

 (CNRS Audio -Visuel) 

Publié dans LA TELEVISION selon PIERRE BOURDIEU | Pas de Commentaire »

SUR LA TELEVISION selon PIERRE BOURDIEU

Posté par issopha le 2 septembre 2007

Sur la télévision

Sur la télévision est un livre de Pierre Bourdieu retranscrivant le contenu de deux émissions télévisées de Gilles l’Hôte : Sur la télévision et Le champ journalistique, réalisées et diffusées en 1996, dans le cadre d’une série de cours du Collège de France. Sur la télévision est suivi d’un article reprenant les mêmes thèmes de façon plus abstraite et plus précise : L’emprise du journalisme.

L’ouvrage est composé de deux parties :

  1. Le plateau et ses coulisses
  2. La structure invisible et ses effets

suivies de l’annexe : L’emprise du journalisme

Sans reprendre précisément cette structure, on peut dégager trois axes :

  • la tension au sein du journalisme entre « pur » et « commercial »
  • l’effet d’homogénéisation lié à la concurrence
  • l’emprise du journalisme sur les autres champs.

Sommaire

http://www.dailymotion.com/video/xnxqt

//Journalisme pur et journalisme commercial

La télévision, comme média très hétéronome, est fortement soumise à la loi du marché (l’audimat). Elle tend à favoriser le commercial contre l’autonome, c’est-à-dire contre les valeurs de la profession journalistique. Par son pouvoir de déformation du champ médiatique elle va pousser les autres médias à faire comme elle.

La logique du commercial est celle de la loi du marché, on fait ce qui va vendre, ce qui « passe bien ». C’est le fonctionnement d’un journal à scandale : faits divers, sport, etc. La télévision accorde une grande part de son temps à ce genre de nouvelles. Or le temps est l’une des choses les plus rares à la télévision. Selon Bourdieu, si on parle de ces choses futiles c’est qu’en réalité elles ont une importance cruciale :

  • au point de vue économique : elles font vendre
  • et au point de vue politique : on ne parle pas d’autres choses plus importantes

La télévision touche un nombre immense de personnes et elle est soumise à la loi de l’audimat. Cette double constatation permet d’éclairer l’importance du fait divers : pour vendre au plus grand monde, pour faire de l’audimat, la télévision ne peut se permettre d’être polémique. Parler de choses sans intérêt, qui ne suscitent aucun débat (ou des débats factices et médiatiquement orchestrés), c’est toucher tout le monde sans vexer personne. La prégnance de la loi du marché conduit automatiquement à la dépolitisation. La télévision dépolitise, elle représente un danger pour la démocratie. Danger d’autant plus grand qu’en même temps qu’ils sont soumis au marché et à sa logique dépolitisante, ceux qui font la télévision se prétendent les défenseurs de la démocratie, défenseurs de la démocratie au moyen de la télé.

L’homogénéisation des médias

Sur un plan plus général, on note que le champ journalistique, poussé par la logique de la concurrence, finit par proposer une production uniforme. Au lieu de produire de la différence, la logique du marché aboutit ici à tout homogénéiser.

Les journalistes traitent les mêmes sujets : « ils en ont parlé, il faut qu’on en parle aussi ». L’implicite de ce genre de phrase est que, pour un média, ne pas parler d’un sujet traité par ses concurrents revient à être « dépassé » par eux – ce qu’il faut éviter. Pour se distinguer il s’agit alors de produire des micro-différences qui ne seront vues en réalité par personne. Pour le journaliste ce n’est pas ce qu’il dit qui compte mais comment il le dit, ce qui l’amène à se démarquer sur la forme plutôt que sur le fond. Cette volonté de « ne pas passer à coté » et de se distinguer provient de l’idée que ces différences auront un impact réel sur la vente. Idée évidemment fausse puisque personne, si ce n’est les journalistes, ne perçoit ces micro-différences.

Cette homogénéisation de la production est aussi à mettre en lien avec la circulation circulaire de l’information dans le champ journalistique. Au delà de l’uniformisation de l’information, on doit noter que la loi du marché provoque aussi des ravages du point de vue déontologique et politique. La sur-information, la montée en épingle d’une nouvelle, peut aboutir à des conséquences plus que regrettables. Le battage médiatique peut provoquer des réactions chez les politiques, qui se voient contraints de réagir et qui font passer une mesure ou loi qui n’aurait pas été adoptée sans la pression des médias.

L’influence du journalisme

Le journalisme a un pouvoir sur les autres champs. Mais c’est lui-même un champ soumis. À travers le champ journalistique c’est la loi du marché, le commercial, qui s’impose.

Au niveau de l’évaluation des professionnels et de leurs œuvres cela pose un problème de légitimité. On a la légitimité médiatique d’une part, et la légitimité propre à chaque champ. Les deux ne se recoupent pas forcément et cela contribue à créer un flou pour le profane. Qui est un bon écrivain ? Celui que les médias désignent comme tel ? Ou celui qui est reconnu par ses pairs comme étant un bon écrivain ? Cette confusion fait apparaitre une catégorie mixte. Des gens qui jouent sur les deux légitimités à la fois: n’étant pas assez compétentes dans leur domaine pour être reconnues par leurs pairs, ces personnes vont trouver dans les médias une légitimité externe.

Au niveau de la diffusion des œuvres on arrive à un écart entre les conditions nécessaires pour produire un ouvrage « pur », « autonome », et les conditions de diffusion. Les conditions de diffusion sont liées au marché, pour avoir une large audience, il faut que ce soit « vendeur ». Les conditions de production de l’œuvre sont l’exact inverse.

Bibliographie

Liens externes

 

 

 »Sur
La Télévision », par Pierre Bourdieu 

Bulletin d’humeur :  le temps aujourd’hui est laconique avec des montées de découragement passagères…
  
EN GUISE D’INTRODUCTION :
 
’Sur
La Télévision’’ a été réalisé dans le cadre du programme ‘’RECHERCHES AU COLLEGE DE FRANCE’’. Diffusé sur PARIS PREMIERE en 1996, ce documentaire, tourné en plan fixe avec une seule camera, a constitué, pour Pierre Bourdieu, sa seule occasion de livrer à la télévision sa pensée complète sur la télévision. Pour l’essentiel, on y verra une mise sur support télévisé des thèses exposées dans le livre éponyme que Bourdieu avait publié suite à son passage controversé dans ‘’ARRET SUR IMAGES’’ au début de l’année 96 (cf. l’article sur ‘’ENFIN PRIS ?’’, une enquête réalisée par Pierre Carles)
 
‘’Sur
La Télévision’’ vise à démontrer que la télévision est le lieu de censures multiples, pour la plupart invisibles, y compris pour ceux qui les exercent, et à disséquer les mécanismes qui permettent à ces censures d’exister. Bien entendu, il existe des censures politiques et économiques, mais ce serait très insuffisant que de dire que la télévision est manipulée par ses annonceurs et ses actionnaires. Ce sont là des choses si grosses que même la critique la plus élémentaire les perçoit. Ce dont il est question ici, c’est de choses plus subtiles, et, par la force des choses, beaucoup plus dangereuses.
 
 
AVANT-PROPOS A PROPOS DE SOCIOLOGIE ET DE VIOLENCE SYMBOLIQUE
 
La sociologie – et le sociologue à plus forte raison – se trouve souvent confrontée à ce malentendu que quand elle met à jour des mécanismes cachés, ceux qui font l’objet de ces analyses ont tendance à y voir un travail de dénonciation, au lieu de les considérer comme un travail d’énonciation. Pourtant, plus on avance dans l’analyse d’un milieu, d’un environnement social, plus on est amené à dédouaner ses agents de leurs responsabilités.
Dans le cas de la télévision, il ne s’agit bien entendu pas de les justifier, mais de comprendre que les gens qui font fonctionner ce système sont manipulateurs autant que manipulés ; du reste, ils manipulent souvent d’autant mieux qu’ils le sont eux-mêmes, et sont inconscients de l’être. On a ici affaire au concept de
‘’violence symbolique’’, une violence qui s’exerce avec la complicité tacite de ceux qui la subissent et de ceux qui l’exercent, dans la mesure où les uns et les autres sont inconscients de subir cette violence.
C’est le rôle de la sociologie que de dévoiler des choses cachées et inconscientes, à l’instar de toutes les sciences du reste, et ce faisant, elle peut contribuer un petit peu à minimiser la violence symbolique qui s’exerce dans les rapports sociaux.
 
 
LES MECANISMES PAR LESQUELS
LA TELEVISION ARRIVE A CACHER TOUT EN MONTRANT

 
1.       La télévision cache en montrant autre chose que ce qu’il faudrait montrer
 
Un constat : les faits divers constituent la denrée rudimentaire de l’information, alors même qu’en télévision, l’élément le plus rare, le plus précieux, est le temps. Penser qu’on emploie un temps si précieux pour dire des choses si futiles, amène à s’interroger sur l’importance de ces choses futiles : ne cachent-elles pas des choses plus importantes ? Les faits divers n’ont-ils pas pour fonction de faire diversion ?
Cette question revêt toute son importance quand on sait par ailleurs que plus de 50% des gens ne lisent aucun quotidien. Autant dire qu’ils sont voués à s’informer via la télévision. Et donc, à remplir, comme le fait la télévision, un temps précieux et rare avec du vide, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques.
 
2.       La télévision cache en montrant ce qu’il faudrait montrer, mais d’une manière telle qu’elle ne le montre pas.
 
La télévision a bien cette propriété de montrer, ‘’donner à voir’’, mais elle peut également cacher en montrant autre chose que ce qu’il faudrait montrer pour informer, en le montrant de telle manière qu’elle ne le montre pas: en le montrant de telle manière qu’elle le décompose, le déconstruit, le montre insignifiant ou au contraire le reconstruit de telle manière qu’il ne corresponde plus du tout à sa réalité. 
Exemple : la représentation par les medias de la misère ou des phénomènes de banlieue (d’après le travail de Patrick Champagne in ‘’
La Misère Du Monde’’ (Pierre Bourdieu, Libre Examen, 1993)) où l’on voit comment les journalistes, tenus à la fois par les propensions inhérentes à leur métier, à leur formation, à leur vision du monde, à leurs dispositions, mais aussi par la logique de la profession dans laquelle ils évoluent, sélectionnent dans la réalité sociale un aspect tout à fait particulier et qui ne correspond généralement pas à grand-chose.
C’est la notion de ‘’catégories’’ qui est à l’œuvre ici. Le terme de ‘’catégories’’, emprunté à la philosophie kantienne, désigne les structures invisibles qui sont le principe de ce que l’on voit et de ce que l’on ne voit pas. Les professeurs de philosophie usent et abusent de cette métaphore commode : ce sont des lunettes qui structurent ce qu’elles donnent à voir, qui disent ‘’ça c’est important’’ et ‘’ça ce n’est pas important’’, ‘’ça c’est bien’’ et ‘’ça c’est mal’’, ‘’ça c’est masculin’’ et ‘’ça c’est féminin’’… Ces catégories, nous en avons tous, elles sont le produit de notre histoire, de notre éducation, etc.
            Les journalistes eux aussi ont des catégories, à partir desquelles ils voient certaines choses et pas d’autres, et voient d’une certaine manière les choses qu’ils voient. Ce qui les amène dans le cadre de leur travail à fonctionner selon un mécanisme de sélection / construction de ce qui est sélectionné.
 
a.      Le principe de sélection
Pour ce qui est du principe de sélection, il est connu, c’est le sensationnel, c’est-à-dire à la fois ce qui est sensible et ce qui est spectaculaire ; c’est l’extra-ordinaire, ce qui rompt avec la routine, ce qui sort du cadre du quotidien. C’est à travers ce principe de sélection que la télévision joue sur le registre de la dramatisation.
Illustration : la compétition entre les différentes rédactions pour la meilleure ouverture d’un journal
Exemple : dans les banlieues, ce qui intéresse, ce sont les émeutes (même si le terme ‘’chahut’’ conviendrait souvent mieux…)
 
b.      La construction de ce qui a été sélectionné

L’image a cette propriété extraordinaire : sa puissance d’évocation, qui fait qu’elle peut faire voir, et faire croire en ce qu’elle fait voir. Elle peut faire exister des représentations et des groupes, et ainsi créer la réalité.
Exemple : la façon dont la télévision crée des porte-parole lors des manifestations étudiantes.
Le monde social est ainsi prescrit par la télévision. La télévision devient l’arbitre de l’accès à l’existence sociale et politique. 
Retour sur l’exemple des manifestions étudiantes : la problématique pour les groupes de manifestants, c’est de savoir comment imposer des principes de vision du monde – des catégories – telles que les gens en arrivent à voir le monde selon leur vision. Cela passe par la création de groupes qui font en sorte de convaincre de leur existence, du bien-fondé de leur démarche, font reculer le gouvernement, etc. Cette logique impose de plus en plus de faire des manifestations pour la télévision, de nature à intéresser les gens de télévision en fonction de leurs catégories, etc.
 
 

LA STRUCTURE INVIBLE ET SES EFFETS
 
1.       Les journalistes : un milieu plus homogène qu’il n’y paraît – l’unification par la concurrence

 
Il n’y a bien sûr pas d’entité telle qu’elle puisse répondre à l’appellation de ‘’le journaliste’’. ‘’Le journaliste’’ est une entité abstraite. Il existe en réalité au sein du monde des journalistes toutes sortes de divisions selon le medium, toutes sortes de conflits, toutes sortes de concurrences, toutes sortes d’hostilités. Concrètement, les journalistes constituent une population marquée par une très forte dispersion des individus. C’est entendu.
Cela dit, les biens symboliques (les messages) que produit globalement la télévision sont beaucoup plus homogènes qu’on ne se plait à le croire. Et, de fait,
la concurrence homogénéise.
Illustration : les couvertures des magazines, le contenu des journaux radiophoniques et télévisés, etc.
Ainsi, les produits télévisés sont des produits collectifs, pas seulement en ceci qu’ils sont le fruit du travail d’une rédaction, mais du collectif constitué par l’ensemble des journalistes, unis par la concurrence. 
Illustration : la revue de presse : pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres vont dire ou ont dit ; et c’est un fait, que personne ne lit plus les journaux que les journalistes eux-mêmes. Du reste, comment autrement les informateurs s’informeraient-ils ?
Dans le microcosme journalistique, on existe uniquement par la différence, alors même que les différences produites passent inaperçues du grand public (qui lit deux journaux différents le même jour ? qui regarde simultanément deux journaux télévisés ??)
De tels comportements conduisent à un nivellement et une homogénéisation des hiérarchies d’importance.

2.       L’Audimat : l’arbitre de toute lutte

 
C’est le jugement dernier du journalisme. L’Audimat s’est imposé à tous, à quelques, rares, exceptions près, et la force de cette mesure, cette institution, a été de créer une mentalité : dans les rédactions, on pense en termes de succès commercial. Et pourtant, il y a encore une trentaine d’années, le succès commercial pour un produit culturel était suspect. On y voyait un signe de compromission, avec l’argent, avec le siècle, etc. A travers l’audimat, c’est la logique du succès commercial qui s’impose aux productions culturelles. Or tous les accomplissements les plus hauts de l’esprit humain ont tous été produits contre la logique commerciale.
Voir se réintroduire cette notion jusque dans les milieux artistiques d’avant-garde, jusque dans les institutions savantes qui se mettent à faire du marketing, témoigne d’une mise en question des conditions de production même de ces œuvres.
 
3.       La pression de l’urgence – la pensée, le temps et la vitesse.
 
La dictature de l’Audimat en télévision se traduit par la pression de l’urgence. En effet, la concurrence entre les différents medias prend la forme d’une compétition temporelle (pour le scoop, pour arriver le premier…), et certains objets sont ainsi imposés aux téléspectateurs (catastrophes, innovations, etc.) parce qu’ils s’imposent aux producteurs, par le fait de la concurrence avec les autres producteurs. Cette pression croisée que les journalistes s’imposent entre eux est génératrice de toute une série de conséquences qui se traduisent par des choix (de présence ou d’absence d’un sujet, etc.).
Ainsi, un des problèmes philosophiques majeurs que pose la télévision est celui des rapports entre la pensée, le temps et la vitesse : est-ce qu’on peut penser dans la vitesse ? Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs pressés de donner des réponses rapides, ne se condamne pas à ce qu’ils ne répondent à ses questions que par idées reçues (des lieux communs que tout le monde peut recevoir) ? N’est-ce pas pour cette raison que ces ‘’fast-thinkers’’ arrivent à penser là où personne ne pense plus ?
La pensée est pourtant par définition subversive, et demande du temps. Elle doit commencer par démonter des idées reçues, pour ensuite démontrer (la ‘’chaîne de raison’’ de Descartes). Le déploiement de la pensée est intrinsèquement lié au temps. 
 
4.       Le débat
 
Quel débat ? Le vrai-faux débat entre Alain Minc et Jacques Attali ? Entre Julliard et Imbert ? Ce monde clos d’interconnaissances (tous appartenant au même carnet d’adresse), d’intercommunication vit dans une logique d’auto renforcement permanent. Ce sont des gens qui se rencontrent, se côtoient, s’opposent de manière convenue…
Au mieux, le débat télévisé aura toutes les apparences du débat démocratique, mais le jeu en sera faussé par l’animateur (NdA : Bourdieu fait ici référence à la fameuse émission de
LA MARCHE DU SIECLE consacrée aux grèves de 1995, et sur lequel il était revenu dans ARRET DU IMAGES.)… Il s’y opère en effet toute une série de contraintes et de censures…
a.      Le rôle du présentateur
En plus d’imposer le sujet et la problématique, il impose les questions au nom du principe de la règle du jeu (qui est pourtant à géométrie variable selon la qualité de la personne interrogée), intervient de manière contraignante, distribue le temps de parole, les signes d’importance (par son ton, notamment) et se sert de l’urgence pour interrompre, au nom du Grand Public qu’il est censé incarner.
Du reste, même si les apparences de la démocratie sont respectées, tous les locuteurs sur le plateau ne sont pas égaux, suivant que ce sont des professionnels de la parole ou/et des plateaux, ou des amateurs. Ainsi, pour que l’égalité du débat soit respectée, il faudrait que le présentateur soit inégal, de sorte que même les néophytes puissent exprimer leurs idées (c’est la mission socratique de maïeutique, que de se mettre au service de quelqu’un dont on estime que la parole est importante, dont on veut savoir ce qu’il pense, en l’assistant dans l’ ‘’accouchement’’ de sa pensée). Or non seulement les présentateurs n’assistent pas les défavorisés, mais même : ils les enfoncent.
 
b.      La composition du plateau
C’est un travail invisible dont le plateau est le résultat (invitations préalables, les gens qu’on invite et qui refusent, ceux qu’on ne pense pas à inviter, etc.), et qui sous-tend une logique qui n’est pas perçue par le téléspectateur et lui reste inaccessible.
 
c.       Les règles tacites
Chaque univers social a une structure telle que certaines choses peuvent se dire, et d’autres pas. Ainsi, parmi les facteurs régissant le déroulement du débat télévisé, il faut compter la complicité préalable entre les présentateurs et les fast-thinkers (les ‘’bons clients’’, qu’on peut inviter sans problème, etc.), l’inconscient du présentateur, la logique même du débat (la contradiction obligée, etc.)…
CONCLUSION   
           
La télévision est un instrument de communication très peu autonome, sur lequel s’exercent toutes sortes de contraintes : les relations sociales entre les producteurs, les structures mentales des producteurs, la place que les producteurs occupent dans l’univers journalistique…
 
Dans les années 60, on pensait que la télévision, en tant qu’instrument de communication, allait massifier, niveler, identifier peu à peu tous les consommateurs de télévision, et produire une sorte de consommateur culturel de masse. En fait, la télévision ne détient pas un tel pouvoir. En revanche, elle agit sur le milieu des producteurs culturels, en ceci qu’elle en a modifié les comportements, mais pas seulement : cette influence s’est étendue à tous les domaines de production artistique.
 
La télévision, subissant plus que tout autre medium la pression du commerce (l’Audimat), a porté à l’extrême une contradiction qui hante tous les appareils de production culturelle, entre, d’une part
les conditions sociales et économiques dans lesquelles il faut être placé pour produire un certain type d’œuvres (les œuvres pures, autonomes), et d’autre part, les conditions sociales de transmission des produits obtenus dans ces conditions. Et, de fait, elle est livrée aux tensions entre ceux qui voudraient défendre les valeurs de l’autonomie, et ceux qui se soumettent à la nécessité commerciale. 

 

 

Pierre Bourdieu et le champ médiatique : repères bibliographiques

 

Publié le vendredi 18 février 2005


 

 

Voici une liste, que nous espérons la plus exhaustive possible, des contributions du sociologue Pierre Bourdieu à l’analyse du champ médiatique [1].
Trois ans après sa mort, il nous a semblé utile de fournir quelques repères à ceux qui souhaiteraient explorer une pensée qui constitue une référence sociologique décisive de la critique des médias et du journalisme – du moins telle que nous la concevons. Une référence sans déférence ni révérence (ainsi qu’il l’aurait lui-même souhaité) et nullement exclusive [
2].

C’est l’occasion de montrer à nouveau que le travail de Pierre Bourdieu sur ces questions n’a pas débuté soudainement en 1996 avec Sur la télévision (n’en déplaisent à ceux qui voudraient n’y voir qu’une manifestation de son engagement politique déconnectée de toute préoccupation scientifique) et qu’il est loin de se limiter à cet unique ouvrage.
C’est l’occasion, surtout, de souligner que ce travail, s’il a souvent pris la forme d’interventions (entretiens, cours, conférences…), ne peut être compris qu’en fonction de l’ensemble de son œuvre – que prolongent les travaux qu’il a lui-même dirigés comme ceux qu’il a plus ou moins directement inspirés.
La bibliographie que nous présentons ici inclut donc quelques ouvrages qui ne traitent pas spécifiquement des médias, mais constituent un arrière-plan et un complément indispensables.

C’est assez dire que certaines réactions épidermiques des polémistes pour médias témoignent surtout d’une grande ignorance et/ou d’un inacceptable mépris [3].

 

1963

- « Sociologues des mythologies et mythologies de sociologues » (avec Jean-Claude Passeron), Les Temps modernes, vol. XIX, n° 211, décembre 1963, pp.998-1021.

1971

- « L’opinion publique n’existe pas ». Conférence (Arras, janvier 1971) dont le texte fut publié dans la revue Les temps modernes (n°318, janvier 1973, pp.1292-1309), puis repris dans Questions de sociologie, Les éditions de Minuit, Paris, 1980, pp. 222-235 [4].

1972

- « Les Doxosophes », Minuit n°1, novembre 1972, pp.26-45.

1979

-
La Distinction. Critique sociale du jugement, Editions de Minuit, Paris, 1979.
Cet ouvrage n’est pas consacré spécifiquement à l’analyse du champ de production journalistique mais à la consommation des biens culturels (dont la consommation de la presse fait partie) et aux fonctions sociales qu’elle remplit. Non seulement la structure des champs de production n’est jamais totalement indépendante de celle des champs de consommation, mais aussi, contrairement à ceux qui prétendent que, pour Bourdieu, les médias agiraient de manière uniforme sur le public, cet ouvrage analyse les logiques différentielles qui sont à l’œuvre dans la réception des biens de consommation culturelle, et notamment la relation entre le champ journalistique et celui des classes sociales (voir en particulier le chapitre 8, intitulé « Culture et politique »).

1984

- Homo academicus, Editions de Minuit, Paris, 1984.
Comme
La Distinction, cet ouvrage ne concerne pas directement les médias mais analyse un champ de production de biens intellectuels particulièrement autonome. Le champ journalistique, bien que fortement hétéronome, participe lui aussi au fonctionnement du champ intellectuel et entretient des relations complexes de concurrence et d’échanges avec le champ académique et de production savante comme le montre les polémiques autour des « intellectuels médiatiques » et de leur place dans les débats de société. (Sur l’intervention croissante du champ journalistique sur le champ intellectuel, voir le texte, court mais essentiel, intitulé « Le hit-parade des intellectuels français ou qui sera juge de la légitimité des juges », annexe 3, pp.275-286).

1985

- « Remarques à propos de la valeur scientifique et des effets politiques des enquêtes d’opinion », Pouvoirs n°33, avril 1985, p. 131-139 (reproduit sous le titre « Sondages, une science sans savants » dans Choses dites, Les éditions de Minuit, Paris, 1987, pp. 217-224).

1987

_- « Une leçon de journalisme de Pierre Bourdieu ». Communication orale (Bordeaux, novembre 1987) dont un compte rendu fut publié dans le journal Imprimatur, IUT de Bordeaux, 1988.

1988

- « Libé vingt ans après ». Texte écrit à la demande de Libération, pour accompagner des statistiques de lectorat destinées à ses annonceurs mais que le quotidien choisira finalement de ne pas publier.
Une version abrégée de cette analyse a été publiée quelques années plus tard dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales (n° 101-102, 1994, p.39) accompagnée d’un tableau résumant les statistiques commentées. Elle a ensuite été reproduite dans sa version intégrale – mais sans le tableau – dans l’ouvrage Interventions, 1961-2001 (Textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo), Editions Agone, Marseille, 2002, pp.387-389 [
5].

1989

- « L’opinion publique » (avec Patrick Champagne). Texte publié dans Youri Afanassiev et Marc Ferro (Dir.), 50 idées qui ébranlèrent le monde, éditions Payot/progress, Paris, 1989, pp.204-206 (et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.87-89).

1992

- « Questions de mots. Une vision plus modeste du rôle des journalistes ». Texte publié dans l’ouvrage Les mensonges du Golfe, Arléa, Paris, 1992, pp.27-32 (et repris dans Interventions…, op. cit., pp.391-394).

- Les règles de l’art. Génèse et structure du champ littéraire, Edition du Seuil, Paris, 1992.
Apparemment ce livre ne concerne pas directement les médias. Mais à la différence des deux ouvrages précédemment cités (
La Distinction et Homo academicus), sa lecture en est indispensable parce qu’elle constitue un préalable ou un complément aux analyses postérieures qui seront faites dans Sur la télévision notamment. Cet ouvrage étudie, en effet, la constitution des champs de production des biens symboliques au 19ème siècle et le processus d’autonomisation de ces univers qui s’engage alors, processus que le développement du champ journalistique tend aujourd’hui à menacer. En outre, dans cet ouvrage, Bourdieu élabore de façon plus systématique, à partir de l’exemple du champ littéraire, sa théorie générale des champs, ses analyses ultérieures du champ journalistique étant indissociables de ses recherches antérieures et de sa théorie des champs.

1994

- « L’emprise du Journalisme », Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, pp.3-9 (texte reproduit dans Sur la télévision, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1996) [6].

- « Du fait divers à l’affaire d’Etat », Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, p. 8 (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.295-297)

- « Libé vingt ans après » (version abrégée), Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, p.39.

- « Journalisme et éthique ». Communication orale au colloque fondateur du Centre de recherche sur le journalisme de l’Ecole Supérieure de Journalisme (ESJ) de Lille. Le texte de cette intervention (lisible sur le site de l’Homme moderne), a été publié dans Les cahiers du journalisme n°1, Juin 1996, pp.10-17.

1995

- « La misère des médias » ; entretien avec François Granon publié dans l’hebdomadaire Télérama n°2353, 15 février 1995 (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.399-405).

1996

- En janvier 1996, Pierre Bourdieu a participé à un numéro de l’émission Arrêt sur images (France 5, 20.01.1996) consacré au traitement médiatique des grèves de décembre 1995 (version sonore (52 mn) sur le site de « non officiel » de « Là-bas si j’y suis » disponible grâce à Ricar).

- « Analyse d’un passage à l’antenne », Le Monde diplomatique, avril 1996, p.25 (Texte disponible en ligne sur le site du “Diplo” et reproduit dans sa version initiale dans Interventions…, op. cit., pp.408-416) [7].

- Sur la télévision. Deux émissions offrant la parole à Pierre Bourdieu sur les médias (« Sur la télévision » et « Le champ journalistique et la télévision ») ont été réalisées la même année par Gilles L’Hôte et diffusées sur la chaîne Paris première en mai 1996 [8]. Elles ont ensuite été commercialisées sous forme de deux cassettes et d’un DVD, diffusés par Co-errances : Sur la télévision et Le champ journalistique et la télévision (Collège de France/CNRS, VHS, 1996) ; La télévision (DVD regroupant Sur la télévision et Le champ journalistique, Doriane Films, 1996). La transcription de ces deux interventions orales a également publiée (légèrement retravaillée) sous le titre Sur la télévision aux éditions Liber/Raisons d’agir (Paris, 1996) [9].

- « La tyrannie de la télé » ; entretien avec D. Mitropoulos publié dans l’hebdomadaire grec To Vima [10], Athènes, 18 octobre 1996.

- « Les intellectuels “médiatiques” sont une parodie » ; entretien avec E. Tserozolou publié dans le quotidien grec Avgi, Athènes, 20.10.1996.

1997

- « Bourdieu contra a TV » ; entretien avec P.R. Pires publié dans le quotidien brésilien O Globo, Rio de Janeiro, 04.10.1997, pp.1,4 (Publication française sous le titre « Retour sur la télévision » dans Contre-feux, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1998, pp.85-92) [11].

1998

- « La télévision, le journalisme et la politique ». Texte publié dans Contre-feux, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1998, pp.76-84.

- « Question sur un quiproquo », Le Monde diplomatique, février 1998, p.26 [12] (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.406-407).

1999

- « Questions aux vrais maîtres du monde ». Texte paru dans l’Humanité (13.10.1999), Libération (13.10.1999) et le Monde (14.10.1999) (et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.417-424).

- « A propos de Karl Kraus et du journalisme ». Intervention au colloque « actualité de Karl Kraus. Le centenaire de
la Fackel (1899-1936)
 », Paris, 4-6 novembre 1999 ; paru dans la revue
Austriaca n°49 (décembre 1999, pp.37-50), puis dans Actes de la recherche en sciences sociales (n° 131-132, mars 2000, pp.3-7) et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.374-381.

2000

- « A TV precisa de um contrapoder » ; entretien avec L. Duarte, publié dans le quotidien brésilien Jornal do Brasil, Rio de Janeiro, 9.09.2000, p.3 [13].

- « Ce qu’ils en pensent » (recueil de contributions de diverses personnalités – dont Pierre Bourdieu – à propos du cinquantenaire de Télérama), Télérama n°2647, 4 octobre 2000.

2001 

- « Television », European Review, Academia Europaea, 9 (3), 2001, pp.254-256. 

- « La sociologie est la seule discipline qui pourrait nous fournir des armes » ; entretien avec Lino Polegato paru dans la revue belge Flux News, Anvers, n°27, Janvier-février 2002, pp.7,24 [14].

- Enfin pris ? (CP-production, 2002), documentaire réalisé par Pierre Carles sur la question des rapports entre médias et intellectuels. Ce film présente notamment l’intérêt d’inclure un certain nombre d’interventions de Pierre Bourdieu (pour la plupart inédites) [15].

 

_________________________________________________

[1] Ce recensement, qui sera, au besoin, progressivement complété, a été établi avec l’aide de l’ouvrage d’Yvette Delsaut et Marie-Christine Rivière, Bibliographie des travaux de Pierre Bourdieu, édition Le Temps des cerises, 2002.

[2] Comme le montreront prochainement les bibliographies et présentation consacrées à d’autres auteurs.

[3] Nous avions déjà eu l’occasion de signaler ces quelques évidences (Voir « Avez-vous lu Pierre Bourdieu ? «  et Pierre Bourdieu et nous). Mais les préjugés ayant la vie dure, il n’est sans doute pas inutile d’insister quelque peu.

[4] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[5] Voir la présentation de l’ouvrage sur le site d’Agone.

[6] Le sommaire détaillé des numéros des Actes peut être consulté sur le site de l’Ehess.

[7] La publication de cette analyse entraîna une réponse de Daniel Schneidermann (« Réponse à Pierre Bourdieu », Le Monde Diplomatique, mai 1996, p.21) lisible sur le site de l’Homme moderne.

[8] Les deux émissions furent diffusées respectivement les dimanches 19 et 26 mai 1996, en dernière partie de soirée – vers 0h50 – dans le cadre d’une collection intitulée « Le canal du savoir ».

[9] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[10] To Vima est devenu quotidien en 1999. Pour plus de détails, consulter la rubrique « Planètre Presse » du site courrierinternational.com.

[11] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[12] Réponse à un article d’Edwy Plenel, « le faux procès du journalisme » (Le Monde diplomatique, février 1998, p.26).

[13] Ce texte est disponible en ligne sur le site brésilien de la Revista Espaço Acadêmico (en portugais).

[14] Disponible sur le site de Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CADTM).

[15] Voir la présentation de ce film sur le Site de l’Homme moderne. Il est souhaitable de voir d’abord le premier documentaire de Pierre Carles (qui introduit son travail sur l’univers médiatique), Pas vu pas pris (CP-production, 1995) dont on peut voir la présentation de ce film sur le Site de l’Homme moderne.Voir ensuite puis La sociologie est un sport de combat (CP-production, 2001), également présenté sur le Site de l’Homme moderne, un documentaire qui offre une perspective générale sur la pensée de Pierre Bourdieu. Cette double introduction éclaire utilement le propos du dernier documentaire qui constitue à la fois le prolongement des deux premiers et l’aboutissement de cette « trilogie ».

La télévision
comme espace de représentation viciée
 

Présentation de l’analyse de Pierre Bourdieu 

  

 » Il faudrait toujours vérifier qu’on va à la télévision pour (et seulement pour…) tirer parti de la caractéristique spécifique de cet instrument, le fait qu’il permet de s’adresser au plus grand nombre, donc pour dire des choses qui méritent d’être dites au plus grand nombre. » Pierre Bourdieu, Le Monde diplomatique, avril, 1996. 

La télévision est l’un des médias les plus cher, ce qui la rend, plus que d’autres, sujette au « diktat » de l’audimat Voir le même constat chez Régis Debray . C’est aussi le média qui permet de capter l’audience la plus grande :  » être vu à la télévision » assure en peu de temps une notoriété sans commune mesure avec celles qui peuvent émerger de cercles d’influence plus étroits comme par exemple la reconnaissance par les pairs dans des cercles spécifiques de compétence (Universités, Centres de recherche, milieux artistiques, Magistrature, etc.). 

La télévision court-circuite les règles d’évaluation des productions par les personnes les plus compétentes dans chaque domaine, en même temps qu’elle impose des contraintes de présentation qui rogne toute profondeur. En cela, elle fait courir à toutes les productions culturelles le risque d’une dégénérescence démagogique. Explication 

En peu de mots : l’essentiel ! 

Pierre Bourdieu, souligne que l’exercice authentique de la pensée demande du temps.
Or le culte de l’audimat emprisonne l’expression télévisuelle dans une double urgence
:
- La chasse au « scoop »d’une part ;

- L’impératif de concision d’autre part.

Par ailleurs, le souci du consensus ( qui est la conséquence du « diktat » de l’audimat) achève de rendre l’ information anecdotique et donc politiquement insignifiante.

.Il faut donc interroger la télévision dans ce qu’elle montre et dans sa façon de le montrer, mais surtout aussi dans ce qu’elle ne montre pas et devrait montrer pour jouer réellement sa fonction d’instrument d’information publique ! 

La chasse au « scoop » et le culte des représentations spectaculaires

La concurrence entre les chaînes pour la plus grande audience a pour résultat que chacune se jette à corps perdu dans la quête du spectaculaire avec une dramatisation volontaire de tous les contenus. (Ce qui a d’ailleurs paradoxalement pour effet d’anesthésier la perception).  

Dès lors, pour qu’une information ait une chance d’être reprise par la télévision, il faut déjà la présenter sur un mode spectaculaire : ainsi le mouvement Act -up n’aurait sans doute pas bénéficié de la même « couverture médiatique » s’il n’avait su, dès son début, exploiter tous les ressorts d’une visibilité propre à séduire les médias ( port de masques, manifestations qui prennent la forme de « performances » dans les rues, détournement de monument – la gigantesque « capote » de
la Place de Concorde !).
 

Toutefois, le « diktat » de l’audimat impose aussi de ne jamais risquer de perdre trop de parts d’audience par des soutiens et prises de positions trop polémiques. A la télévision, les vrais débats sont donc consciencieusement éludés au profit d’un babil pontifiant et simplificateur. C’est là qu’interviennent ceux que Pierre Bourdieu appelle les « Fast-Thinkers » (p. 30), ces intellectuels (écrivains ou journalistes) qui vont dire sous une forme ramassée, fluide et élégante, ce que tout un chacun pourra facilement répéter sans davantage entrer dans un vrai débat. 

Dans l’urgence, on ne peut pas penser : « Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs qui sont censés penser à vitesse accélérée, ne se condamne pas à n’avoir jamais que des fast-thinkers, des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre… parce qu’ils ne pensent que par idées reçues… » P. 30 ( Nous reprendrons cette critique plus loin !) 

Ainsi le devoir de consensus, directement impliqué par le souci de l’audimat, aplanit toute l’information. Sous couvert de « spectaculaire », toutes les aspérités sont savamment gommées, neutralisées.  

La représentation des faits-divers pour « faire diversion« …

Pierre Bourdieu souligne aussi combien ce double souci de l’audimat et du consensus rend la télévision friande de faits divers ( criminalités, catastrophes naturelles ). Le privilège accordé à ce type d’information révèle un parti pris d’occuper le temps d’antenne par des objets de discours insignifiants puisqu’ils sont de l’ordre des aléas naturels ou des pathologies privées ; ces sujets sont sans enjeux politiques ; ou du moins, ils peuvent aisémentêtre commentés sur un mode consensuel. ( Il en est de même des événements sportifs…)  

Nous résumons les pages 16 et 19, lire aussi p. 50 à 52 :
De même que les prestidigitateurs attirent l’attention sur autre chose que sur ce qu’ils font, le fait divers « fait diversion ». L’évocation du fait divers attire l’attention du public sur des faits qui sont certes de nature à intéresser tout le monde mais « sur un mode tel qu’ils ne touchent à rien d’important » ; ce sont des fait « omnibus », qui emportent l’assentiment de tous sans diviser : ils font « consensus ».  » Si on emploie des minutes si précieuses pour dire des choses si futiles c’est que ces choses futiles sont en fait très importantes dans le mesure[...où elles se substituent] aux informations pertinentes que devrait posséder le citoyen « lambda » pour exercer ses droits démocratiques ». La place dominante accordée aux faits divers dépolitise l’information et réduit la vie du monde à l’anecdote et aux ragots ( qui peuvent d’ailleurs être nationaux ou planétaires sans gagner en substance : vicissitudes de « stars » et des familles royales ! ) 

  

La contrainte de concision dans l’exposition
(Hantés par l’impératif de séduction, les journalistes ont progressivement abandonné le devoir de pertinence et le souci de profondeur.) 

Tout se passe comme s’il fallait absolument que tout le monde puisse comprendre tout ce qui se dit, tout de suite, dès les premiers mots, de peur que le public ne « décroche »…Or seuls les préjugés déjà communément admis ont un tel privilège. ( Seuls les préjugés peuvent être compris sans avoir besoin d’être longuement démontrés puisque ce sont justement des idées reçues par tous de sorte que le problème de la réception ne se pose pas.) «  L’échange de lieux communs est une communication sans autre contenu que le fait même de la communication » P 30. C‘est un moment de mondanité où l’important n’est pas dans ce qu’on dit mais dans le fait d’être là, et d’être vu ! ( C.F. P. 11 )… Dès lors, souligne P. Bourdieu, il n’est pas étonnant que les » intellectuels » de la télévision « enfoncent des portes ouvertes » et sacrifient tous aux lieux communs à la mode. Chacun a d’ailleurs sa vulgate propre, son papier tout-prêt, avec quelques belles formules. « La télévision privilégie un certain nombre de fast -thinkers qui proposent du fast-food culturel ( de la nourriture culturelle prédigérée)… «  

Des conditions de représentations qui tuent l’exercice véritable de la pensée…et manifestent que l’important est uniquement d’être vu ! 

Pour qu’un intellectuel ait une chance d’être invité dans un journal télévisé, il faut non seulement qu’il appartienne au cercle relationnel des journalistes les plus en vue, mais il faut surtout qu’il soit capable d’abréger son discours de sorte qu’il ne dise finalement rien de plus que ce que tout un chacun peut supposer. 

Dans de telles conditions, pourquoi les intellectuels se pressent-ils tant pour participer aux émissions de télévision ? P. Bourdieu souligne avec ironie qu’il est déjà révélateur que cette question soit si peu posée. Et il répond avec encore plus de lucidité :  » En acceptant de participer sans s’inquiéter de savoir si l’on pourra dire quelque chose ou non, on trahit très clairement qu’on n’est pas là pour dire quelque chose mais pour être vu  » P11. Sur cette nouvelle aristocratie de l’image voir aussi Régis Debray, cliquez ici. 

Gilles Deleuze, dans A propos des nouveaux philosophes et d’un problème plus général, remarquait d’ailleurs que, de plus en plus, bon nombre « d’intellectuels » publient (à intervalles les plus courts et les plus réguliers possibles) des ouvrages qui n’ont pour objectif que de leur assurer des invitations à la télévision. Le grand-Oeuvre (qui suppose des années de travail et de recherche) est délaissé, au profit d’écrits superficiels, plus en phase avec les sujets à la mode. La notoriété acquise par le relais des chaînes de télévision gonfle artificiellement les ventes de ces produits intellectuellement médiocres. La publication de listes des best-seller mêlent volontairement les grands classiques réédités et ces nouveaux produits consacrés par les ventes ; P. Bourdieu souligne que ce procédé achève de confondre (dans l’esprit du public non averti) des auteurs dont l’oeuvre est d’une valeur indiscutable avec ceux dont « la valeur est indiscutablement discutée » – du moins par ceux qui osent encore la critiquer !- (P. 67). 

Certes, cette restriction d’estime des « pairs », pourra toujours être interprétée comme un effet de jalousie… Est-ce suffisant pour dédouaner de toute critique les parvenus de l’édition ! Valéry remarquait déjà dans Monsieur Teste que Paris est à la fois
la Capitale des Lettres et le lieu d’affrontement de tous les hommes de lettres... » Songez à la température que peut produire dans ce lieu un si grand nombre d’amours-propres qui s’y comparent »
Pour en savoir plus, cliquez.  

Il est par contre plus grave que la télévision, en consacrant des produits conçus pour séduire la masse, rendent matériellement plus difficile la publication d’oeuvres plus exigeantes et plus déroutantes mais qui, parce qu’ elles sont plus denses, seraient capables, à terme, de créer leur public et d ‘enrichir l’expérience humaine. 

P. Bourdieu ne perd aucune occasion de répéter que les figures les plus novatrices de la littérature et de l’art du XIXème siècle n’avaient que mépris pour les oeuvres à succès de leur époque et s’insurgeaient d’ailleurs à l’idée que l’art puisse être soumis au verdict du suffrage universel. 

Ce professeur au Collège de France souligne l’évolution des mentalités sur ce point : il y a encore une trentaine d’années le succès commercial immédiat était suspect ; on y voyait le signe d’une compromission avec les préjugés du siècle et les valeurs établies que consacrent toujours les puissances de l’argent.  

Aujourd’hui, de plus en plus, le marché est reconnu comme instance « légitime » de légitimation. Or il convient de rappeler qu’historiquement toutes les productions les plus denses de l’humanité ont été produites contre (ou en marge) de ce qui étaient, à leur époque, l’équivalent de l’audimat, c’est-à-dire la consécration immédiate par le grand nombre des « philistins » manipulables. 

La nouvelle aristocratie des « personnalités bien vues »  

Les journalistes doivent leur importance dans le monde social au fait qu’ils détiennent un monopole de fait sur la diffusion à grande échelle de l’information. « Bien qu’ils occupent une position inférieure (- »de dominé » selon la terminologie de P. Bourdieu-) dans le champ de la production culturelle, ils exercent une forme tout à fait rare de domination puisqu’ils détiennent les moyens d’accès à la notoriété publique »… ce qui leur vaut d’être entourés d’une considération souvent disproportionnée avec leur mérité intellectuel propre. A ceci s’ajoute qu’ils peuvent détourner une part de ce pouvoir de consécration à leur profit… d’où le phénomène de starification de certains journalistes écrivains ! 

La télévision telle que Pierre Bourdieu la rêvait :
Ni Paris-Sorbonne, ni Paris-match en direct vidéo !
 

  

Liberté de questionnement
Pour que la télévision offre de réels espaces d’expression aux intellectuels, il faudrait que les intervenants gardent toujours la liberté de ne pas se contenter de répondre aux questions que les journalistes leur posent, mais qu’ils aient la possibilité d’interroger les présupposés de ces questions et donc de reformuler les enjeux de leur intervention ( ce qui éviterait bien séances de « langues de bois » et des heures passées à pontifier sur des lieux communs.)
 

La télévision se transformerait alors en véritable temple des polémiques sociales ! 

Continuité dans l’argumentation
Il faudrait bien entendu accorder à chacun le temps de développer pleinement toute la chaîne de ses arguments ( sans que de pseudo impératifs techniques, ni le prétendu souci de la compréhension du « Public » ne viennent interrompre la chaîne du raisonnement.) Pierre Bourdieu, qui a subi ces effets de censure, a une très piquante expression à ce propos : « Les journalistes ont l’art de se faire les portes-parole d’un public imbécile pour interrompre un discours intelligent. »
 


Parité de compétence entre interlocuteurs
Il faudrait aussi ne faire débattre entre eux que des intellectuels de même force intellectuelle et de formation aussi pointue … « Il faut un haut degré d’accord sur le terrain du désaccord et sur les moyens de le régler pour avoir un vrai débat scientifique pouvant conduire à un vrai accord ou à un vrai désaccord scientifique ». ( p. 72)
 

Si ces conditions ne sont pas remplies, la rencontre est tout aussi absurde que de prétendre faire « débattre » un astrologue et un astronome ou un alchimiste et un chimiste !
On admet encore volontiers qu’il serait absurde et démagogique de prétendre trancher une question de mathématique par des journalistes qui ont juste trempé dans une culture de vulgarisation mathématique… Mais c’est pourtant ce que la télévision fait régulièrement pour d’autres sciences, tout aussi constituées, comme l’histoire ou la sociologie, sous prétexte que ces sujets intéressent plus directement tout le monde !… 

Devoir d’assistance
En revanche, chaque fois qu’un journaliste reçoit un homme qui n’est pas un professionnel de communication audiovisuelle, (un syndicaliste de base, un chômeur etc..), il faut que le journaliste aide cet homme à trouver ses meilleures conditions d’expression : ce qui suppose une écoute non impatience et une sollicitude qui donne confiance au néophyte. Il faut l’aider à accoucher de ses idées. P.Bourdieu se réfère explicitement à la maïeutique socratique. Lorsque l’homme de la rue est véritablement invité à exprimé sa pensée, il dit souvent des choses tout à fait originales parceque issues d’une réelle expérience.  

Il y a donc un devoir d’assistance à l’expression télévisuelle qui doit être rendu par les professionnels des médias à ceux qui ne le sont pas ! Or P.Bourdieu dénonce une pratique discriminatoire radicalement inverse qui privilégie toujours les personnalités au détriment des inconnus dans l’acceuil et la distribution de la parole par les journalistes. La télévision, en ce sens, devient un instrument supplémentaire d’oppression symbolique .  

Un certain devoir d’autocensure
Il faudrait aussi une forme d‘autocensure des journalistes sur les sujets qui encouragent les dérives populistes : on sait en effet que lorsque la télévision se fait l’écho de propos racistes, elle encourage les comportements de même type par la visibilité et la notoriété qu’elle leur donne. P. Bourdieu fustige d’ailleurs la mauvais fois des journalistes qui prétendent ne parler de ces événements que pour les dénoncer alorsqu’ils les renforcent en les représentant. 

Les explosions de xénophobie ne sont pas nouvelles, ce qui, en revanche, est dramatiquement nouveau, c’est la possibilité d’exploiter à plein ces passions primaires grâce aux moyens modernes de communication. Et on craint de voir un jour des journalistes ne pas dénoncer un lynchage sous prétexte qu’une majorité d’individus sondés souscrirait à cet accès de violence.  


P. Bourdieu conclut :  » On doit lutter contre l’audimat au nom de la démocratie… la soumission aux exigences de cet instrument de marketing est l’exact équivalent en matière de culture de ce qu’est la démagogie orientée par les sondages d’opinion en matière de politique « .
 

  

Le texte de P. Bourdieu Sur la télévision est la transcription revue et corrigée de l’enregistrement intégral de deux émissions réalisées le 18 mars 1996, dans le cadre d’une série de cours du Collège de France, et diffusées par Paris Première en mai 1996. Pierre Bourdieu

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Pierre Bourdieu

Naissance : 

1er août 1930
Denguin, France

Décès : 

23 janvier 2002 (à 71 ans)
Paris, France

Nationalité : 

 France

Profession : 

sociologue français

Pierre Bourdieu est un sociologue français, né à Denguin le 1er août 1930 et mort à Paris le 23 janvier 2002. Il est devenu, à la fin de sa vie, par son engagement public, un des acteurs principaux de la vie intellectuelle française. Sa pensée a exercé une importante influence dans le champ intellectuel, en particulier sur la sociologie française d’après-guerre.

Son œuvre sociologique est dominée par une analyse des mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales, faisant une place très importante aux facteurs culturels et symboliques. En opposition aux analyses marxistes, Bourdieu critique le primat donné aux facteurs économiques, et entend souligner que la capacité des acteurs en position de domination à imposer leurs productions culturelles et symboliques joue un rôle essentiel dans la reproduction des rapports sociaux de domination. Ce que Pierre Bourdieu nomme la violence symbolique, qu’il définit comme la capacité à faire méconnaître l’arbitraire de ces productions symboliques, et donc à les faire reconnaître comme légitimes, joue ainsi un rôle essentiel dans son analyse sociologique.

Le monde social, dans les sociétés modernes, apparaît, d’autre part, à Bourdieu comme divisé en ce qu’il nomme des champs. Il lui semble, en effet, que la différenciation des activités sociales a conduit à la constitution de sous espaces sociaux spécialisés dans l’accomplissement d’une activité spécifique et dotés d’une autonomie relative envers la société prise dans son ensemble, comme le champ artistique. Pour Pierre Bourdieu, ces champs sont hiérarchisés et leur dynamique provient des luttes de compétition que se livrent les acteurs sociaux pour y occuper les positions dominantes. Ainsi, s’il partage une vision conflictualiste du social avec les analyses marxistes, Pierre Bourdieu pense que les luttes sociales ne se réduisent pas aux conflits de nature essentiellement économique entre les classes sociales fondamentales à chaque société (lutte entre la classe ouvrière et la classe capitaliste dans les sociétés modernes, par exemple). Les conflits qui s’opèrent dans chaque champ social lui sont largement spécifiques et ne renvoient pas directement à cet affrontement fondamental. Ils trouvent leur origine davantage dans la hiérarchie de chacun des champs, et sont fondés sur l’opposition entre acteurs dominants et acteurs dominés qui cherchent à s’imposer.

Pierre Bourdieu a également développé une théorie de l’action, autour du concept d’habitus, qui a exercé une influence considérable dans les sciences sociales. Cette théorie cherche à montrer que les acteurs sociaux développent des stratégies, fondées sur un petit nombre de dispositions acquises par socialisation («l’habitus»), qui sont adaptées aux nécessités du monde social («sens pratique») bien qu’elles soient inconscientes.

Très riche (plus de 30 livres, des centaines d’articles), abordant de multiples sujets, puisant à de très nombreuses sources, l’œuvre de Bourdieu est ainsi ordonnée autour de quelques concepts recteurs : habitus comme principe d’action des acteurs, champ comme espace de compétition social fondamental et violence symbolique comme mécanisme premier d’imposition des rapports de domination.

Pierre Bourdieu, particulièrement à la fin de sa carrière, insistera sur la nécessité pour tout sociologue de pratiquer un retour réflexif sur lui-même, en utilisant les outils de la sociologie pour comprendre les déterminations sociales pesant sur lui dans ses analyses. Il fera ainsi de cette sociologie réflexive la condition même de l’objectivité pour toute analyse du social.

Fondée sur un va-et-vient entre la théorie et l’analyse de données empiriques, la pensée de Pierre Bourdieu a, plus qu’aucune autre, influencé la sociologie française à partir des années 1960. Elle a également été reçue dans l’ensemble des sciences sociales, de l’histoire à la philosophie. Sociologie du dévoilement, elle a fait l’objet de nombreuses critiques, qui lui reprochent en particulier une vision déterministe du social.

Sommaire

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//Biographie [modifier]

Pierre Bourdieu est né en 1930 à Denguin dans le Béarn, Pyrénées-Atlantiques (64). Son père, facteur, deviendra directeur de bureau de poste.

Études [modifier]

Le lycée Louis-le-Grand, rue Saint-Jacques

Excellent élève au lycée Louis Barthou à Pau, où il est interne, un de ses professeurs, ancien élève de l’École normale supérieure, lui conseille de s’inscrire en classe préparatoire en khâgne au lycée Louis-le-Grand de Paris, en 1948.

Il est reçu à l’École normale supérieure (ENS) de la rue d’Ulm où il prépare l’agrégation de philosophie, qu’il obtient en 1954. Jacques Derrida, Louis Marin, Emmanuel Le Roy Ladurie font partie de sa promotion à l’ENS. Dans un univers philosophique dominé par l’existentialisme, il se tourne vers l’étude de la logique et de l’histoire des sciences, enseignée alors par Gaston Bachelard et Georges Canguilhem. Il suit, également, le séminaire de Éric Weil sur
la Philosophie du droit de
Hegel et fait un mémoire sous la direction de Guéroult, sur le Animadversiones de Leibniz (Leibnitii animadversiones in partem generalem principiorum Cartesianorum), en 1953.

École normale supérieure, Cours aux Ernests

Début de carrière [modifier]

Après une brève expérience en tant que professeur au lycée de Moulins (1954-1955), il est appelé par l’armée en 1955, à Versailles. Cependant, et pour raisons disciplinaires, il se retrouve rapidement à faire son service militaire en Algérie dans le cadre de la « pacification », où il sert sous les drapeaux pendant deux ans. De 1958 à 1960, échappant à son service militaire, il enseigne la philosophie à
la Faculté des Lettres d’
Alger. Il retourne en France en 1960, fuyant le putsch des généraux à Alger. Il est alors assistant à la Sorbonne, puis maître de conférence à l’Université de Lille jusqu’en 1964. Il parfait à l’école des langues orientales, à Paris, son étude et sa pratique de l’arabe et du berbère, qu’il avait commencé à apprendre en Algérie. À Lille, il enseigne la sociologie, étudiant Durkheim, Weber, Schütz et Saussure, ainsi que la sociologie américaine et l’anthropologie britannique. En 1962, il se marie avec Marie-Claire Brizard, avec laquelle il aura trois enfants : Jérôme, Emmanuel et Laurent.

Algérie : le passage à la sociologie [modifier]

Un village kabyle traditionnel

Ce moment algérien sera décisif : c’est là, en effet, que se décide sa carrière de sociologue. Délaissant la philosophie, il va, ainsi, mener toute une série de travaux d’ethnologie en Algérie, et qui déboucheront sur l’écriture de plusieurs livres. Ses premières enquêtes le mènent dans les régions de Kabylie, Collo et Ouarsenis, bastions nationalistes où la guerre fait rage. Après une Sociologie de l’Algérie publiée en 1958, qui est une synthèse des savoirs existants sur le pays, il publie, en 1963, Travail et travailleurs en Algérie, étude de la découverte du travail salarié et de la formation du prolétariat urbain en Algérie, en collaboration avec Alain Darbel, Jean-Paul Rivet et Claude Seibel. 1964 voit la publication de Le Déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, en collaboration avec Abdelmalek Sayad, sur la destruction de l’agriculture et de la société traditionnelle et la politique de regroupement des populations par l’armée française. Après son retour en France, Bourdieu profite, jusqu’en 1964, des vacances scolaires pour collecter de nouvelles données sur l’Algérie urbaine et rurale de l’époque.

Le terrain ethnologique de
la Kabylie ne cessa, même après qu’il eut cessé de s’y rendre, de nourrir l’œuvre anthropologique de Pierre Bourdieu. Ses principaux travaux sur la théorie de l’action Esquisse d’une théorie de la pratique (1972) et Le sens pratique (1980) naissent ainsi d’une réflexion anthropologique sur la société kabyle traditionnelle. De même, son travail sur les rapports de genre, La domination masculine (1998), se fonde, pour une part, sur une analyse des mécanismes de reproduction de la domination masculine dans la société traditionnelle kabyle.

L’École des hautes études en sciences sociales [modifier]

En 1964, Bourdieu rejoint l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). La même année, sa collaboration commencée plus tôt avec Jean-Claude Passeron, conduit à la publication de l’ouvrage Les Héritiers, qui rencontre un vif succès et contribue à faire de lui un sociologue « en vue ».

À partir de 1965, avec Un Art Moyen. Essais sur les usages sociaux de la photographie, suivi en 1966 par L’amour de l’Art, Pierre Bourdieu engage une série de travaux portant sur les pratiques culturelles, qui occuperont une part essentielle de son travail sociologique dans la décennie suivante, et qui déboucheront sur la publication, en 1979, de La Distinction. Critique sociale du jugement, qui est sans doute son œuvre la plus importante.

En 1968, il fonde le centre de sociologie européenne, à l’EHESS, avec le soutien de Raymond Aron, qui avait reçu une subvention de la fondation Ford à cette intention.

Le Collège de France [modifier]

Fronton du Collège de France

Il devient professeur titulaire de la chaire de sociologie au Collège de France en 1981 -position la plus prestigieuse au sein du système universitaire français. Il est le premier sociologue à recevoir la médaille d’or du CNRS en 1993.

On peut ainsi souligner le paradoxe d’un homme qui n’a cessé de se vivre comme à la marge des institutions académiques dominantes, dont il a même entrepris l’étude critique (par exemple dans Homo academicus), alors même qu’il a réalisé une des « carrières » universitaires les plus exemplaires qui soient.

Engagement

À partir de 1990, Pierre Bourdieu s’implique fortement dans la vie politique. Durant la guerre civile en Algérie, il soutient les intellectuels algériens. Lors du mouvement de novembre/décembre 1995, il défend les grévistes. En 1996, il sera l’un des initiateurs des « États généraux du mouvement social ». Il soutient également le mouvement de chômeurs de l’hiver 1997/98, qui lui apparaît comme un « miracle social ». L’axe central de son engagement consiste en une critique de la diffusion du néolibéralisme et des politiques de démantèlement des institutions de l’État-providence.

« On a là un exemple typique de cet effet de croyance partagée qui met d’emblée hors discussion des thèses tout à fait discutables. Il faudrait analyser le travail collectif des “nouveaux intellectuels” qui a créé un climat favorable au retrait de l’État et, plus largement, à la soumission aux valeurs de l’économie. Je pense à ce que l’on a appelé “le retour de l’individualisme”, sorte de prophétie auto-réalisante qui tend à détruire les fondements philosophiques du welfare state et en particulier la notion de responsabilité collective (dans l’accident de travail, la maladie ou la misère), cette conquête fondamentale de la pensée sociale (et sociologique). Le retour à l’individu, c’est aussi ce qui permet de “blâmer la victime”, seule responsable de son malheur, et de lui prêcher la self help, tout cela sous le couvert de la nécessité inlassablement répétée de diminuer les charges de l’entreprise. » [1]

Sans qu’il soit favorable à une solution alternative au capitalisme, sa critique sociale fait de lui une des figures du mouvement altermondialiste, alors naissant. La plupart de ses interventions seront regroupées dans deux ouvrages intitulés Contre-feux.

De cette période date également La misère du monde (1993), ouvrage d’entretiens, qui cherche à montrer les effets destructurateurs des politiques néolibérales, et qui remportera un très important succès public.

Édition

En 1964, il devient directeur de la collection Le sens commun aux éditions de Minuit, dans lesquelles seront publiés la plupart de ses livres, jusqu’en 1992 où il change d’éditeur, au profit des Editions du Seuil. En 1975, il fonde, notamment avec le soutien de Fernand Braudel, la revue Actes de la Recherche en Sciences Sociales, qu’il dirigera jusqu’à sa mort, et qui sera un lieu d’exposition de ses travaux et de ceux de ses élèves. En 1995, à la suite des mouvements sociaux et pétitions de novembre-décembre en France, il fonde une maison d’édition, Raisons d’agir, à la fois militante et universitaire, publiant des travaux, souvent de jeunes chercheurs qui lui sont liés, procédant à une critique du néolibéralisme.

Influence et oppositions

L’implication de Bourdieu dans l’espace public lui a assuré une renommée dépassant le monde universitaire, faisant de lui un des grands intellectuels français de la seconde moitié du siècle, à l’instar de Michel Foucault ou Jacques Derrida. Toutefois, à l’image de ces deux philosophes, sa pensée, bien qu’elle ait exercé une influence considérable sur le champ des sciences sociales dans l’espace francophone (et, d’une façon moindre, anglophone) n’a pas cessé de faire l’objet de vives critiques, l’accusant par exemple de réductionnisme.

Il sera, par ailleurs, dans les médias, un personnage controversé. On peut y voir l’effet de sa critique du monde médiatique, même s’il restera selon l’expression d’un magazine, l’ »anti-médiatique plus médiatique ». Sa participation à l’émission Arrêts sur images du 23 janvier 1996[2] constitue un épisode à la fois marquant et révélateur du rapport que P. Bourdieu a pu entretenir avec les médias. L’émission, qui faisait suite à la grève de novembre/décembre 1995, devait rendre compte du traitement médiatique de celle-ci. P. Bourdieu en était l’invité principal. Plutôt que de développer librement ses analyses, P. Bourdieu fit l’objet de violentes critiques de la part des autres invités, professionnels accomplis des médias, G. Durand et J.-M. Cavada. Il y vit la confirmation de l’impossibilité de « critiquer la télévision à la télévision parce que les dispositifs de la télévision s’imposent même aux émissions de critique du petit écran » [2]. Peu de temps après, il écrivit un petit ouvrage, qui eut un immense succès, Sur la télévision, où il chercha à montrer que les dispositifs des émissions télévisuelles sont structurés d’une manière telle qu’ils engendrent une puissante censure de toutes les paroles critiques de l’ordre dominant.

Il décède le 23 janvier 2002 d’un cancer, après avoir travaillé durant ses derniers mois à la théorie des champs, à un ouvrage inachevé sur Manet et la révolution symbolique, ainsi qu’à son autobiographie, Esquisse pour une auto-analyse. Sa tombe est au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, près de celles de Claude Henri de Rouvroy de Saint-Simon et de Jean Anthelme Brillat-Savarin.

Théorie sociologique

Présentation

Bourdieu est l’héritier de la sociologie classique, dont il a synthétisé, dans une approche profondément personnelle, la plupart des apports principaux. Ainsi de Max Weber, il a retenu l’importance de la domination et du symbolique dans la vie sociale ainsi que l’idée des ordres sociaux qui deviendront, dans la théorie bourdieusienne, des champs. De Karl Marx, il a repris le concept de capital, généralisé à toutes les activités sociales (et non plus seulement économiques). D’Émile Durkheim, enfin, il hérite un certain style déterministe et, en un sens, à travers Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss, structuraliste.

Edmund Husserl

Il ne faut pas, toutefois, négliger les influences philosophiques chez ce philosophe de formation : Maurice Merleau-Ponty et, à travers celui-ci, la phénoménologie de Husserl ont joué un rôle essentiel dans la réflexion de Bourdieu sur le corps propre, les dispositions à l’action, le sens pratique: c’est-à-dire dans la définition du concept central d’habitus.

L’œuvre de Pierre Bourdieu est construite sur la volonté affichée de dépasser une série d’oppositions qui structurent les sciences sociales (subjectivisme/objectivisme, micro/macro, liberté/déterminisme), notamment par des innovations conceptuelles. Les concepts d’habitus, de capital ou de champ ont été conçus, en effet, avec l’intention d’abolir de telles oppositions.

Ainsi, dans Choses dites, Bourdieu propose de donner à sa théorie sociologique le nom de « structuralisme constructiviste » ou de « constructivisme structuraliste » [3]. Dans ces termes s’affichent cette volonté de dépassement des oppositions conceptuelles fondatrices de la sociologie : en particulier ici celle opposant le structuralisme (qui affirme la soumission de l’individu à des règles structurelles) et le constructivisme (qui fait du monde social le produit de l’action libre des acteurs sociaux). Bourdieu veut ainsi souligner que, pour lui, le monde social est constitué de structures qui sont certes construites par les agents sociaux (position constructiviste) mais qui, une fois constituées, conditionnent à leur tour l’action de ces agents (position structuraliste). On rejoint ici, par d’autres termes, ce que la sociologie anglo-saxonne appelle l’opposition structure/agency (agent déterminé entièrement par des structures le dépassant/acteur créateur libre et rationnel des ses activités sociales) dont la volonté de dépassement caractérise particulièrement le travail conceptuel de Bourdieu.

Plan de l’étude [modifier]

D’une richesse considérable, ayant abordé un nombre très important d’objets empiriques, l’œuvre de Bourdieu est, toutefois, ordonnée autour de quelques concepts directeurs :

  • centralité de l’habitus comme principe de l’action des acteurs dans le monde social (L’habitus) ;
  • un monde social divisé en champs, qui constituent des lieux de compétition structurés autour d’enjeux spécifiques (la théorie des champs) ;
  • un monde social où la violence symbolique, c’est-à-dire la capacité à perpétuer des rapports de domination en les faisant méconnaître comme tels par ceux qui les subissent, joue un rôle central (La violence symbolique).
  • L’œuvre de Bourdieu débouche, enfin, sur une théorie de la société et des groupes sociaux qui la composent. Celle-ci entend montrer : 1-comment se constituent les hiérarchies entre les groupes sociaux ; 2-comment les pratiques culturelles occupent une place importantes dans la lutte entre ces groupes 3- comment le système scolaire joue un rôle décisif pour reproduire et légitimer ces hiérarchies sociales (Une théorie de l’espace social).

L’habitus

Introduction

Par le concept d’habitus, Bourdieu vise à penser les effets des conditionnements sociaux et de la socialisation sur l’individu. L’habitus est constitué en effet par l’ensemble des dispositions, inclinations ou préférences que l’individu acquière à travers son expérience sociale. Par sa socialisation, puis par sa trajectoire sociale, tout individu incorpore lentement un ensemble de manières de penser, sentir et agir, qui se révèlent durables. Bourdieu pense que ces dispositions sont à l’origine des pratiques futures des individus.

Toutefois, l’habitus est plus qu’un simple conditionnement qui conduirait à reproduire mécaniquement ce que l’on a acquis. L’habitus n’est pas une habitude, que l’on accomplit machinalement. En effet, ces dispositions ressemblent d’avantage à la grammaire de sa langue maternelle. Grâce à cette grammaire acquise par socialisation, l’individu peut, de fait, fabriquer une infinité de phrases pour faire face à toutes les situations. Il ne répète pas inlassablement la même phrase, comme le ferait un perroquet. Les dispositions de l’habitus sont du même type : elle sont des schèmes de perception et d’action qui permettent à l’individu de produire un ensemble de pratiques nouvelles adaptées au monde social où il se trouve. L’habitus est « puissamment générateur » [4] : il est même à l’origine d’un sens pratique. Bourdieu définit ainsi l’habitus comme des « structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes » [5]. L’habitus est structure structurée puisqu’il est produit par socialisation ; mais il est également structure structurante car générateur d’une infinité de pratiques nouvelles.

Dans la mesure où ces dispositions font système, l’habitus est à l’origine de l’unité des pensées et actions de chaque individu. Mais, dans la mesure où les individus issus des même groupes sociaux ont vécu des socialisations semblables, il explique aussi la similitude des manières de penser, sentir et agir propres aux individus d’une même classe sociale.

Cela ne signifie pas toutefois que les dispositions de l’habitus soient immuables : la trajectoire sociale des individus conduit à ce que leur habitus se transforme partiellement. D’autre part, l’individu peut partiellement se l’approprier et le transformer par un retour sociologique sur soi [6].

Propriétés générales de l’habitus

Hystérésis de l’habitus

Les dispositions constitutives de l’habitus ont pour première propriété d’être durables, c’est-à-dire de survivre au moment de leur incorporation.

Pour penser cette durabilité des dispositions, Bourdieu introduit le concept d’hystérésis de l’habitus. Ce concept cherche à désigner le phénomène par lequel un agent, qui a été socialisé dans un certain monde social, en conserve, dans une large mesure, les dispositions, même si elles sont devenues inadaptées suite par exemple à une évolution historique (révolutions, crises, etc.) ayant fait disparaître ce monde.

Un exemple, souvent repris, bien que se référant à un personnage de roman, permet d’illustrer ce phénomène : celui de Don Quichotte. Chevalier dans un monde où il n’y a plus de chevalerie, et inapte à faire face à l’effondrement de son univers, il en vient à chasser les moulins à vent qu’il prend pour d’immenses tyrans.

Bourdieu donne un autre exemple dans Le Bal des célibataires : les stratégies matrimoniales perdurent comme habitus à une époque où elles ont perdu leur sens, provoquant une crise matrimoniale dans la société paysanne béarnaise.

Transposabilité de l’habitus

Les dispositions constitutives de l’habitus sont, d’autre part, transposables. Bourdieu veut dire par là que des dispositions acquises dans une certaine activité sociale (par exemple au sein de la famille) sont transposées dans une autre activité (par exemple le monde professionnel).

Le caractère transposable des dispositions est lié à une autre hypothèse : les dispositions des agents sont unifiées entre elles. Cette hypothèse est au centre de l’ouvrage intitulé
La Distinction (1979) où Bourdieu entend montrer que l’ensemble des comportements des agents sont reliés entre eux par un « style » commun.

Dans
La Distinction — qui porte essentiellement sur la structure sociale — Bourdieu met en évidence l’existence de « styles de vie » fondés sur des positions de classes différentes. Il fait ainsi apparaître le lien qui unit, chez les ouvriers, le rapport à la nourriture (qui doit être nourrissante, donc utile, efficace, et souvent lourde et grasse, c’est-à-dire sans considération hygiénique), la vision de l’art (qui ne doit pas être abstrait mais réaliste, c’est-à-dire utile, et un peu « 
pompier », c’est-à-dire lourd, sans finesse), le type de vêtements portés (fonctionnels et grossiers), etc. Ce style de vie est donc unifié par un petit nombre de principes (fonctionnalité, absence de recherche de l’élégance, c’est-à-dire, à suivre Bourdieu, privilège accordé à la substance plutôt qu’à la forme dans l’ensemble des pratiques sociales etc.) qui correspondent aux dispositions de l’habitus des ouvriers, et, in fine, sont le produit de leur position dans le monde social (vécu sous le mode de la nécessité, en l’absence de ressources économiques, etc.).

Caractère générateur de l’habitus

Bourdieu, dans de très nombreux textes, entend souligner le caractère « générateur » de l’habitus. L’habitus, cette « structure structurée prédisposée à fonctionner comme structure structurante », a, en effet, comme propriété d’être à l’origine d’une infinité de pratiques possibles. Ce caractère est inspiré du conatus, concept fondamental de l’Éthique de Spinoza.

À partir d’un nombre restreint de dispositions, l’agent est, ainsi, capable d’inventer une multiplicité de stratégies — un peu à la façon de la grammaire d’une langue (par exemple celle du français), ensemble limité de règles, qui permet à ses locuteurs de créer néanmoins une infinité de phrases, à chaque fois adaptées à la situation.

Le sens pratique [modifier]

Justine Henin un instant après un revers

Ce caractère « générateur » de l’habitus est, enfin, lié à une dernière propriété de l’habitus : celle d’être au principe de ce que Bourdieu nomme le « sens pratique ».

Bourdieu veut dire par là que l’habitus étant le reflet d’un monde social, il lui est adapté et permet aux agents, sans que ceux-ci n’aient besoin d’entreprendre une réflexion « tactique » consciente, de répondre immédiatement et sans même y réfléchir, aux événements auxquels ils font face.

Ainsi, à la façon d’un joueur de tennis, qui ayant profondément acquis la logique de son jeu, court vers où la balle, lancée par son adversaire, va retomber, sans même y penser (on dit alors qu’il a acquis les automatismes de son jeu), l’agent va agir de même dans le monde social où il vit en développant, grâce à son habitus, de véritables « stratégies inconscientes » adaptées aux exigences de ce monde.

Avec sa théorie du sens pratique, Bourdieu semble retrouver en apparence la théorie de l’acteur rationnel, dominante en économie, en ce qu’il insiste sur le fait que l’habitus est au principe de stratégies par lesquels les acteurs accomplissent la recherche d’un intérêt. La différence est pourtant profonde : Bourdieu veut, dans une critique profonde de la théorie de l’acteur rationnel, montrer que les acteurs ne calculent pas en permanence, en cherchant intentionnellement à maximiser leur intérêt selon des critères rationnels explicites. Pour lui, les acteurs agissent, bien au contraire, à partir de leurs dispositions et des savoirs faire inscrits dans leur corps, qui rendent possible ce « sens du jeu », et non par une réflexion consciente. Comme Bourdieu l’écrit, « L’habitus enferme la solution des paradoxes du sens objectif sans intention subjective : il est au principe de ces enchaînements de coups qui sont objectivement organisés comme des stratégies sans être le produit d’une véritable intention stratégique. » [7]

Ce « sens pratique » n’est toutefois possible que pour autant que l’agent soit confronté à un champ social qui lui soit familier, qui corresponde à celui où il a été socialisé et où il a donc incorporé les structures constitutives de son habitus.

Aux origines du concept d’habitus

Élaboré à la fin des années soixante, thématisé une première fois dans Esquisse d’une théorie de la pratique (1972), puis dans Le sens pratique (1980), le concept d’habitus visait, primitivement, à dépasser les deux conceptions du sujet et de l’action alors dominantes dans l’espace intellectuel français.

S’opposaient ainsi les théories inspirées de la phénoménologie, et en particulier l’existentialisme de Jean-Paul Sartre, qui plaçaient au cœur de l’action la liberté absolue du sujet, aux théories issues du structuralisme, en particulier l’anthropologie de Claude Lévi-Strauss, qui faisait de l’action du sujet un comportement entièrement régi par des règles objectives.

Face au structuralisme, Bourdieu a voulu redonner une capacité d’action autonome au sujet, sans toutefois lui accorder la liberté que lui prêtait l’existentialisme. La « solution » que propose Bourdieu est de considérer que l’acteur a, lors des différents processus de socialisation qu’il a connus (en particulier la socialisation primaire), incorporé un ensemble de principes d’action, reflets des structures objectives du monde social dans lequel il se trouve, qui sont devenus en lui, au terme de cette incorporation, des « dispositions durables et transformables » (selon l’une des définitions de l’habitus que propose Bourdieu).

Ainsi, l’acteur, en un certain sens agit de lui même (à la différence du sujet structuraliste qui actualisait des règles) puisque son action est le produit des « stratégies inconscientes » qu’il développe, mais ces stratégies sont constituées à partir de dispositions que l’acteur a incorporées. Au fondement de l’action, on trouve donc l’ensemble de ces dispositions qui constituent l’habitus. C’est pour cela que Bourdieu préfère au terme d’acteur, généralement employé par ceux qui veulent souligner la capacité qu’a l’individu d’agir librement, celui d’agent, qui insiste, au contraire, sur les déterminismes auxquels est soumis l’individu.

L’action des individus est donc, au terme de la théorisation de Bourdieu, fondamentalement le produit des structures objectives du monde dans lequel ils vivent, et qui façonnent en eux un ensemble de dispositions qui vont structurer leurs façons de penser, de percevoir et d’agir.

À l’origine de la théorie du sens pratique : les stratégies matrimoniales

Dès le milieu des années 1960, Bourdieu s’intéresse au champ des études de parenté, si cher à l’anthropologie classique. Cela sera le premier chantier d’une critique radicale de l’objectivisme dominant alors la théorie anthropologique. En forgeant une nouvelle théorie qui trouve sa source dans le sens de la pratique, il marque, en effet, une nette rupture avec le structuralisme, théorie qui pour sa part privilégie l’étude des règles et des normes pour expliquer les pratiques de la vie sociale. Ses travaux ethnographiques en Kabylie et, parallèlement, en Béarn (notamment dans son village natal) sont l’occasion alors pour lui de proposer un concept nouveau, celui de « stratégie matrimoniale ».

Bourdieu nous dit que l’individu social est un acteur mû par un intérêt, personnel ou collectif (son groupe, sa famille), dans un cadre élaboré par l’habitus qui est le sien. C’est-à-dire que sur la base d’un ensemble réduit de quelques principes normatifs, correspondant à une position sociale et à une condition matérielle, l’acteur élabore la stratégie qui sert le mieux ses objectifs. Appliquée au domaine de la parenté, cette idée nous montre des individus opérant des choix cruciaux à l’occasion des mariages dans le but, déterminant à l’avis de l’auteur, de la préservation ou de l’amélioration de la condition sociale de la famille. C’est le concept de « stratégie matrimoniale » qui complexifie et affine notre regard sur des situations jusqu’ici peu expliquées, par exemple le fait, en Béarn, de confier à une fille plutôt qu’à un garçon la transmission du patrimoine familial pour éviter de le voir morcelé. Il utilise l’analogie du joueur de cartes, qui doit composer son jeu et atteindre son objectif, en fonction des atouts et des fausses cartes qu’il a en main. « Tout se passe comme si ces stratégies matrimoniales visaient à corriger les ratés des stratégies de fécondité » nous dit l’auteur. Finalement, en étudiant justement ces situations particulières (le droit d’aînesse, le primat de la masculinité dans les affaires de succession, la question du mariage du cadet), Bourdieu nous montre un modèle d’analyse où le mariage (l’alliance) et la succession (la filiation) sont avant tout une somme de pratiques dont le sens est construit par l’utilisation réfléchie de chacun.

La théorie des champs

Pierre Bourdieu définit la société comme une imbrication de champs (économique, culturel, artistique, sportif, religieux…) à l’intérieur desquels se dégagent une logique propre déterminée par la spécificité des enjeux et des atouts que l’on peut y faire valoir, compte tenu des règles y prévalant. Les interactions se structurent en fonction des atouts et des ressources que chacun des acteurs mobilise, c’est-à-dire, pour reprendre les catégories construites par Bourdieu, de son capital, qu’il soit économique, culturel, social ou symbolique.

La violence symbolique

La notion de violence symbolique renvoie à l’intériorisation par les agents de la domination sociale inhérente à la position qu’ils occupent dans un champ donné et plus généralement à leur position sociale. Cette violence est infra-consciente et ne s’appuie pas sur une domination intersubjective (d’un individu sur un autre) mais sur une domination structurale (d’une position en fonction d’une autre). Cette structure, qui est fonction des capitaux possédés par les agents, fait violence car elle est non perçue par les agents. Elle est donc source d’un sentiment d’infériorité ou d’insignifiance qui est uniquement subi puisque non objectivé. Cette violence symbolique peut être rapprochée d’une conceptualisation sociologique de ce que la tradition critique allemande nommait l’aliénation, même si on ne peut poser qu’une équivalence entre ces deux notions et non une identité (les fondements théoriques étant très différents). La violence symbolique trouve son fondement dans la légitimité des schèmes de classement inhérent à la hiérarchisation des groupes sociaux.

voir aussi: La Reproduction

Une théorie de l’espace social

Pierre Bourdieu a construit, notamment dans La distinction[8], une théorie complexe de l’espace social, au croisement des traditions marxiste et weberienne. Cette théorie se propose d’expliquer principalement 1) la logique de constitution des groupes sociaux à partir des modes de hiérarchisation des sociétés, 2) les styles de vie et les luttes que se livrent ces groupes sociaux, 3) les modalités de reproduction des hiérarchies sociales et des groupes sociaux.

Hiérarchisation et constitution des groupes sociaux

Bourdieu, essentiellement dans La distinction, propose une théorie originale de la hiérarchisation de l’espace social, à partir d’une relecture de Max Weber. Cette théorie s’oppose à la tradition marxiste, pour laquelle les sociétés se structurent à partir des processus de production économique. Ainsi, dans ce que les marxistes appellent le mode de production capitaliste, la production est structurée autour du rapport de production opposant producteurs directs (les ouvriers) et possesseurs des moyens de production (les capitalistes). Le capitalisme crée ainsi deux classes sociales, les ouvriers et la bourgeoisie capitaliste. Ces deux classes sont en lutte, la bourgeoisie exploitant, selon les marxistes, les ouvriers. La production économique structure ainsi la société en créant des classes sociales antagonistes.

Bourdieu refuse cette théorie de l’espace social. Il pense, en effet, à la suite de Max Weber que les sociétés ne se structurent pas seulement à partir de logiques économiques. Bourdieu propose ainsi d’ajouter au capital économique, ce qu’il nomme, par analogie, le capital culturel. Il lui semble, en effet, que dans les sociétés modernes, la quantité de ressources culturelles que possèdent les acteurs sociaux joue un rôle essentiel dans leur position sociale. Par exemple, la position sociale d’un individu est, pour Bourdieu, tout autant déterminée par le diplôme dont il dispose que par la richesse économique dont il a pu hériter.

Bourdieu construit ainsi une théorie à deux dimensions de l’espace social, qui s’oppose à la théorie unidimensionnelle des marxistes. La première dimension est constituée par le capital économique possédé, la deuxième par le capital culturel. Un individu se situe quelque part dans l’espace social en fonction à la fois du volume total des deux capitaux qu’il possède, mais également de l’importance relative de chacun des deux types de capital dans ce volume total. Par exemple, parmi les individus dotés d’une grande quantité de capitaux, et qui forment la classe dominante d’une société, Bourdieu oppose ceux qui ont beaucoup de capital économique et moins de capital culturel (la bourgeoisie industrielle pour l’essentiel), situés en haut à droite du schéma ci-dessous, aux individus qui ont beaucoup de capital culturel mais moins de capital économique, situés en haut à gauche du schéma (les professeurs d’université, par exemple).

Espace des positions sociales et espace des styles de vie[9]

Bourdieu insiste sur le fait que sa vision de l’espace social est relationnelle : la position de chacun n’existe pas en soi, mais en comparaison des quantités de capital que possèdent les autres acteurs. D’autre part, si Bourdieu pense que capital culturel et capital économique sont les deux types de ressources qui structurent le plus en profondeur les sociétés contemporaines, il laisse la place à tout autre type de ressources, qui peuvent, en fonction de chaque société particulière, occuper une place déterminante dans la constitution des hiérarchies sociales.

Bourdieu, à partir de cette théorie de la hiérarchisation de la société, cherche à comprendre comment se construisent les groupes sociaux. À la différence des marxistes, Bourdieu ne croit pas que les classes sociales existent, en soi, objectivement (position « réaliste »). Au contraire, si le sociologue peut, à partir des différences de comportements sociaux par exemple, construire des classes sociales « sur le papier », il ne va pas de soi que les individus se considèrent comme en faisant partie. De nombreuses études ont ainsi pu montrer que le nombre d’individus se considérant comme faisant partie de la « classe moyenne » est bien supérieur à celui que l’on aurait à partir d’une définition « objective » de cette appartenance. Toutefois, Bourdieu ne pense pas non plus que les classes sociales n’ont aucune réalité, qu’elles ne sont qu’un regroupement arbitraire d’individus (position « nominaliste »). Bourdieu pense qu’une partie essentielle du travail politique consiste à mobiliser les acteurs sociaux, à les regrouper symboliquement, afin de créer ce sentiment d’appartenance, et de constituer ainsi des classes sociales « mobilisées ». Mais cela a d’autant plus de chance de réussir que les individus que l’on tente ainsi de réunir sont objectivement proches dans l’espace social [10].

Espace des styles de vie et luttes symboliques

Pour Bourdieu, les styles de vie des individus sont le reflet de leur position sociale. Ainsi, Bourdieu s’efforce de faire apparaître une forte corrélation entre les manières de vivre, sentir et agir des individus, leurs goûts et leurs dégoûts en particulier, et la place qu’ils occupent dans les hiérarchies sociales. L’habitus est une des médiations fondamentales de cette corrélation. Les individus, en vivant un certain type de vie sociale, acquièrent également des dispositions culturelles spécifiques. Ainsi, les ouvriers (cf. supra) condamnés à une vie où la nécessité économique domine, ont une vision fonctionnelle de la nourriture (qui doit être avant tout nourrissante) ou de l’art (qui ne peut être que réaliste). Ils conçoivent de même leur corps comme un instrument qu’il faut affermir et attendent ainsi de la pratique du sport plus de force physique.

Toutefois, Bourdieu pense que dans cet espace des styles de vie se joue un aspect essentiel de la légitimation de l’ordre social. En effet, dans la mesure où les pratiques sociales sont hiérarchisées et que ces hiérarchies reflètent les hiérarchies sociales sous-jacentes, les styles de vies ont de puissants effets de distinction et de légitimation. Par exemple, les groupes sociaux dominants en aimant des musiques plus valorisées socialement que les groupes sociaux dominés trouvent, dans le même temps, une source de distinction dans leurs goûts. Mais cette distinction est aussi légitimation : les groupes sociaux dominants sont distinguées car ils aiment des musiques distinguées. Puisqu’ils sont distingués, ils occupent légitimement la place qui est la leur dans le monde social.

Pierre Bourdieu pense ainsi qu’une partie de la lutte entre groupes sociaux prend la forme d’une lutte symbolique. Les individus des groupes sociaux dominés s’efforcent, en effet, d’imiter les pratiques culturelles des groupes sociaux dominants pour se valoriser socialement. Toutefois, les individus des groupes sociaux dominants, sensibles à cette imitation, ont alors tendance à changer de pratiques sociales : ils en cherchent de plus rares, aptes à restaurer leur distinction symbolique. C’est cette dialectique de la divulgation, de l’imitation et de la recherche de la distinction qui est, pour Bourdieu, à l’origine de la transformation des pratiques culturelles.

Cependant, dans ces luttes symboliques, les classes dominées ne peuvent être que perdantes : en imitant les classes dominantes, elles en reconnaissent la distinction culturelle ; sans pouvoir la reproduire jamais. « La prétention part toujours battues puisque, par définition, elle se laisse imposer le but de la course, acceptant, du même coup, le handicap qu’elle s’efforce de combler[11]« .

Les styles de vie sont ainsi objectivement distingués : ils reflètent les conditionnements sociaux qui s’expriment à travers l’habitus. Mais ils sont aussi le produit de stratégies de distinction, par lesquels les individus visent à restaurer la valeur symbolique de leurs pratiques et goûts culturels à mesure de leur imitation par des groupes sociaux moins privilégiés.

La reproduction des hiérarchies sociales [

La reproduction de l’ordre social passe, pour Bourdieu, à la fois par la reproduction des hiérarchies sociales et par une légitimation de cette reproduction. Bourdieu pense que le système d’enseignement joue un rôle important dans cette reproduction, au sein des sociétés contemporaines. Bourdieu élabore ainsi une théorie du système d’enseignement qui vise à montrer : 1) qu’il renouvelle l’ordre social, en conduisant les enfants des membres de la classe dominante à obtenir les meilleurs diplômes scolaires leur permettant, ainsi, d’occuper à leur tour des positions sociales dominantes 2) qu’il légitime ce classement scolaire des individus, en masquant son origine sociale et en faisant de lui, au contraire, le résultat des qualités innées des individus (« idéologie du don »).

Dans La reproduction[12], Pierre Bourdieu, avec Jean-Claude Passeron, s’efforce de montrer que le système d’enseignement exerce un « pouvoir de violence symbolique », qui contribue à donner une légitimité au rapport de force à l’origine des hiérarchies sociales. Comment cela est-il possible ? Bourdieu croit, tout d’abord, constater que le système éducatif transmet des savoirs qui sont proches de ceux qui existent dans la classe dominante. Ainsi, les enfants de la classe dominante disposent d’un capital culturel qui leur permet de s’adapter plus facilement aux exigences scolaires et, par conséquent, de mieux réussir dans leurs études. Cela, pour Bourdieu, permet la légitimation de la reproduction sociale. La cause de la réussite scolaire des membres de la classe dominante demeure en effet masquée, tandis que leur accession, grâce à leurs diplômes, à des positions sociales dominantes est légitimée par ces diplômes. Comme il le note, « les verdicts du tribunal scolaire ne sont aussi décisifs que parce qu’ils imposent la condamnation et l’oubli des attendus sociaux de la condamnation [13] ». Autrement dit, pour Bourdieu, en masquant le fait que les membres de la classe dominante réussissent à l’école en raison de la proximité entre leur culture et celle du système éducatif, l’école rend possible la légitimation de la reproduction sociale.

Ce processus de légitimation est, pour Bourdieu, entretenu par deux croyances fondamentales. D’une part, l’école est considérée comme neutre et ses savoirs comme pleinement indépendants. L’école n’est donc pas perçue comme inculquant un arbitraire culturel proche de celui de la bourgeoisie – ce qui rend ses classements légitimes. D’autre part, l’échec ou la réussite scolaire sont, le plus souvent, considérés comme des « dons » renvoyant à la nature des individus. L’échec scolaire, processus fondamentalement social, sera donc compris par celui qui le subit comme un échec personnel, renvoyant à ses insuffisances (comme son manque d’intelligence, par exemple). Cette « idéologie du don » joue, pour Bourdieu, un rôle déterminant dans l’acceptation par les individus de leur destin scolaire et du destin social qui en découle.

Ces thèses sont reprises et développées dans La noblesse d’État publié en 1989 en collaboration avec Monique de Saint Martin[14]. Bourdieu met en avant l’emprise de plus en plus grande de ce qu’il nomme le mode de reproduction à composante scolaire, qui fait du diplôme un véritable droit d’entrée dans les entreprises bureaucratiques modernes, même pour la bourgeoisie industrielle qui s’en est longtemps passé pour transmettre ses positions sociales[15]. Aujourd’hui, presque toutes les classes sociales sont condamnés à assurer l’obtention par leurs enfants de diplômes scolaires à même de reproduire leur position sociale, jusque et y compris les propriétaires d’entreprise, dont les enfants doivent avoir un diplôme pour diriger à leur tour l’entreprise. Cela a transformé profondément le système scolaire, en particulier le champ des grandes écoles du pouvoir. Ainsi, Bourdieu s’efforce de montrer que les grandes écoles traditionnelles, où les compétences scolaires traditionnelles dominent, sont aujourd’hui concurrencées par de nouvelles écoles, proche du pôle dominant du champ du pouvoir. L’Ecole normale supérieure a ainsi perdu sa place dominante au profit de l’ENA. Dans le même temps, des « écoles refuges » (souvent des écoles de gestion comme
la European Business School), aux exigences scolaires faibles, sont apparues, dont la fonction est de permettre à des enfants issus des classes dominantes d’acquérir des diplômes qu’ils ne peuvent obtenir dans les grandes écoles.

Critiques

L’œuvre de Pierre Bourdieu a été l’objet d’une attention critique toute particulière, à la mesure de son influence dans les sciences sociales. Il est difficile de faire apparaître une seule ligne de force dans ce qui est reproché à un travail étalé sur près de 40 ans. Ces critiques (pour se limiter à celles des milieux académiques) sont venues de diverses écoles de pensées en sciences sociales – des marxistes aux partisans de la théorie de l’acteur rationnel – et ont porté sur des aspects très divers de ce travail.

Une critique domine, toutefois : celle-ci porte sur la nature des déterminations sociales dans la théorie de Pierre Bourdieu, qui sont décrites comme rigides et simplificatrices (critique du « déterminisme »). Au concept d’habitus, on a pu ainsi reprocher de poser à nouveau les problèmes qu’il entendait résoudre : entre le déterminisme absolu des structuralistes (où le sujet est soumis à des règles) et la liberté sans limite des existentialistes, le concept d’habitus, pensé par Bourdieu pour dépasser cette opposition, n’y parvient sans doute qu’incomplètement, penchant vers une certaine forme de déterminisme. L’action des acteurs est, en effet, en dernière analyse, le produit des déterminismes que fait peser sur eux le monde social et qui trouvent leur reflet dans les dispositions constitutives de leur habitus.

Anecdotes

  • En 1981, Bourdieu avec Gilles Deleuze et d’autres intellectuels soutinrent le principe de la candidature de Coluche à l’élection présidentielle, voulant par là rappeler que n’importe quel citoyen avait en démocratie le droit de participer à la compétition politique.
  • Pierre Bourdieu avait l’habitude de garder dans son bureau une carte de vœux imitant celles de fin d’année mais sur laquelle il était inscrit « Joyeux bordel ! » au lieu de « Joyeux noël !« . Cette carte lui avait été offerte par ses étudiants.

Bibliographie

Article détaillé : Œuvres et bibliographie de/sur Pierre Bourdieu

Filmographie

  • le champ journalistique est une intervention filmée de Pierre Bourdieu au Collège de France, c’est cette intervention qui sera à l’origine du livre Sur la télévision

Entretien Pierre Bourdieu et Günter Grass, Arte (chaine de télévision française), diffusé le 5/12/1999

Bourdieu, Grand entretien du Cercle de minuit avec Laure Adler, France télévision (F2), avril 1998

Bourdieu, Réflexions faites, émission de
la SEPT, 31/03/1991

Pierre Bourdieu, Chercheur de notre temps, vidéo du CNDP (France), 1991

Pierre Bourdieu, Grands entretiens, Antenne 2 (télévision française) avec Antoine Spire, Miguel Benassayag et Pascale Casanova, 1990

Entretien de Pierre Bourdieu avec Didier Eribon, cassette vidéo du CNRS, 1984.

Prix et distinctions

 (CNRS Audio -Visuel) 

 

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