Quartiers populaires et médias

Posté par issopha le 2 juin 2008

Quartiers populaires :  

comment en parler pour se dédouaner,  

  

par Colombe Schneck 

  

  

  

Olivier Poche  

Publié le jeudi 29 mai 2008  

     

 

Le 4 décembre 2007, l’émission « J’ai mes sources », animée par Colombe Schneck sur France Inter, sobrement intitulée ce jour-là « Médias et banlieue », se penchait sur… Sur quoi au fait ? Sur les rapports entre les journalistes et les habitants des quartiers populaires ? Pas du tout : sur les rapports entre les« émeutiers » et les médias à l’occasion, comme il se doit, des « événements » de Villiers-le Bel. 

Les invités, cette fois-là, avaient pourtant des choses à dire, et certains de leurs propos méritent d’être retenus. Mais ce qu’on retiendra surtout, c’est le rôle de la présentatrice, et plus généralement le dispositif de l’émission, qui ont pour conséquence, sinon pour but, de rendre très difficile, voire impossible, de tenir un discours véritablement « critique » sur le travail journalistique. Les émissions de critique des médias, florissantes, ne vont guère au-delà de la défense et illustration de l’ordre médiatique qui les abrite. 

 

La « haine » 

Les quelques phrases d’introduction, lues à l’antenne par Nicolas Demorand, donnent le ton :
- Nicolas Demorand :- « Depuis les émeutes de 2005, de nombreux journalistes ont tenté de couvrir les banlieues autrement et pourtant… “Je n’ai jamais vu ça ! Il y a une haine contre l’extérieur, policiers, pompiers, élus et nous” déplore le journaliste Luc Bronner qui couvre les banlieues pour le journal Le Monde depuis deux ans. »
 

En deux phrases, le problème est circonscrit : une « haine » indistincte (et sans doute instinctive) contre « l’extérieur » habite les banlieues, et les journalistes en sont les victimes. De quoi seraient-ils alors responsables ? Le ton est donné et le cadre est fixé, comme le confirme aussitôt Colombe Schneck :
- Colombe Schneck : – « 
Une haine contre les journalistes de la part des émeutiers qui s’est développée depuis 2005, et parallèlement, un apprentissage des techniques de manipulation des médias de la part de ces mêmes journalistes [sic, pour « émeutiers », probablement], d’abord sur cette haine contre les journalistes, Luc Bronner, vous couvrez les banlieues depuis 2005, vous l’avez vu se développer ? » 

D’emblée, la question de la contestation des médias dans les quartiers populaires est rabattue sur la haine que manifesteraient les émeutiers. Ce qui permet de construire cette opposition : d’un côté une « haine » indifférenciée (doublée de techniques de manipulation) et de l’autre les progrès uniformes du travail des journalistes. 

Cette double introduction inaugure donc l’émission par l’affirmation d’une double « évidence » – une double pétition de principe qui en dit long sur la perception du problème à traiter : la « haine » et le « progrès ». En commençant pas cette « haine », qu’on pose d’emblée comme un fait général et indiscutable – et de fait, elle ne sera jamais discutée. « Haine » d’autant plus étonnante, pourtant, qu’on postule que les choses ont bien changé depuis 2005 (on « couvre autrement ») : le traitement médiatique des banlieues – thème de l’émission, dont on devrait débattre, sur lequel devrait porter la « critique » – est bien meilleur qu’avant. La question ne portera pas sur la qualité de ce traitement, mais sur le degré et la vitesse d’évolution vers le mieux, le bien, sinon la perfection. De là cette question implicite : comment peuvent-ils être si « haineux », alors qu’on fait tant pour eux ? 

Ce cadrage, voire ce cadenassage, du « débat » par Colombe Schneck le rend tout simplement impossible, comme on peut le vérifier chaque fois que les invités ont le mauvais goût de contredire son aveuglement. C’est ce que montre assez clairement le premier échange :  

- Colombe Schneck : – « […] d’abord sur cette haine contre les journalistes, Luc Bronner, vous couvrez les banlieues depuis 2005, vous l’avez vue se développer ? »
- Luc Bronner : – « 
Non on peut pas dire ça . […] Il y a un ressentiment assez fort vis-à-vis des médias en banlieue , avec une critique qui est portée assez souvent sur le fait que les médias sont présents uniquement lorsque les voitures brûlent ou lorsqu’on se trouve en situation de violence urbaine. »

- Colombe Schneck : – « 
Pourtant on l’a vu depuis 2005, y’a eu de nombreuses initiatives, hein, qui ont été prises par les médias, une prise de conscience . Par exemple avec la création de ces reporters en résidence… Stéphane Pair ?
[reporter en résidence]
- Stéphane Pair : – « Ouais… enfin je pense que ce qui s’est passé pour Radio France – qui était déjà programmé, hein, avant ce qui s’est passé à l’automne 2005 – représente une prise de conscience aussi que c’est par exemple le service public d’être présent [sic] dans les territoires qui nous séparent du périphérique. […]
Je ne suis pas sûr moi qu’il y ait eu une vraie prise de conscience depuis ce qui s’est passé en 2005. Globalement je pense que beaucoup de rédactions […] se posent un peu les mêmes questions dans le traitement de ces questions. […] On a du mal à trouver la bonne façon d’approcher et de bien représenter vraiment ce qui se passe dans ces quartiers. C’est une difficulté encore aujourd’hui pour toutes les rédactions . »

- Colombe Schneck : – « 
Pourtant quand les rédactions comme au Monde ou France Bleue créent des postes permanents pour suivre ces banlieues, forcément le travail s’améliore ! Vous avez des contacts réguliers, vous pouvez faire autre chose, et vous l’avez fait, Luc Bronner, autre chose que les violences et les émeutes… » 

« Pourtant, pourtant » : à deux reprises, l’animatrice intervient donc pour contredire les journalistes qu’elle a conviés, pour tenter de leur faire dire ce qu’elle a déjà fait dire à Nicolas Demorand : « y’a eu de nombreuses initiatives, une prise de conscience, le travail s’améliore… ». Quel travail ? Sur quoi ? Et surtout de quels médias et de quels journalistes ? Au lieu de s’interroger sur la vision des quartiers populaires des médias qui informent massivement leurs habitants (les radios, les télévisions, la presse quotidienne régionale, …), Colombe Schneck a invité Luc Bronner du Monde et un reporter en résidence de Radio France : deux exceptions, chargées d’illustrer la « thèse » de Colombe Schneck ; tout va de mieux en mieux puisque vous existez ! Proposer une autre analyse reviendrait ainsi, pour eux, à un constat d’échec. Le piège tendu, peut-être involontairement, est redoutablement efficace : « Vous pouvez faire autre chose, et vous l’avez fait, Luc Bronner  »… Et ce sont ces deux exemples qu’on érige en loi générale pour décréter, contre toute évidence, que « le travail s’améliore ». 

Que Luc Bronner et Stéphane Pair aient, à raison, résisté à cet enthousiasme n’a pas empêché Colombe Schneck de ressasser ses propres préjugés et d’éluder les problèmes soulevés par leurs remarques : la critique, par exemple, « portée assez souvent sur le fait que les médias sont présents uniquement lorsque les voitures brûlent » (la « présence » des émissions de critique médiatique des médias comme « J’ai mes sources » ne faisant pas exception), ou encore les « difficultés » rencontrées par les rédactions qui ont «  du mal à trouver la bonne façon d’approcher et de bien représenter vraiment ce qui se passe dans ces quartiers ». 

Les « manipulations » 

L’incantation sur une prétendue amélioration globale du travail des journalistes tenant lieu d’examen précis de son contenu et de sa réception, la critique des médias vire à leur éloge… et la « haine » reste toujours aussi mystérieuse. Une fois la « haine » des « émeutiers » à l’égard des journalistes – démentie à demi-mot par ses invités, malgré son insistance – auscultée avec autant d’acuité, Colombe Schneck passe au second thème qu’elle avait annoncé : la maîtrise des « techniques de manipulation des médias » par ces mêmes « émeutiers ». 

- Colombe Schneck : – « Stéphanie Binet, qui est journaliste à Libération raconte que cette vidéo a fait l’objet d’enchères, que certains journaux ont essayé de la vendre… »
- Stéphane Pair : « De l’acheter ! »
- Colombe Schneck : – « Héhé, de l’acheter pour la vendre plus cher aux chaînes de télévision… ? »
- Luc Bronner : – « Alors moi j’ai pas d’information précise là-dessus, ce sont des rumeurs qui ont couru et j’ai pas d’information précise. Ca m’étonne pas vraiment, on sait que ce type de pratiques existe en banlieue avec la tentation, à certains moments, de payer des informateurs. »
- Colombe Schneck : – « 
Est-ce qu’on peut dire, de façon plus générale, qu’il y a eu un apprentissage des techniques et des moyens de manipuler les médias de la part de certains jeunes, en particulier des émeutiers ?  »

- Luc Bronner : – « C’est pas les seuls à manipuler les médias, les sources policières nous manipulent… »
- Colombe Schneck : – « Bien sûr oui. »
- Luc Bronner : – «  …avec une très grande performance. Je pense qu’une partie des jeunes savent très bien utiliser les médias, ils baignent dans cet univers, ils utilisent très bien le nouveau média internet par exemple… »
- Colombe Schneck : – « 
Oui on l’a vu par exemple, sur Dailymotion de nombreux posts de voiture qui brûlent, des choses comme ça…  » 

Et c’est tout : nous avons retranscrit l’intégralité de l’échange consacré à ces « manipulations ». Une anecdote, des rumeurs et des posts sur Dailymotion : Colombe Schneck a tout relevé, même les manipulations policières qui appellent de sa part une réplique approfondie : « Bien sûr oui ». On n’en saura pas plus. Pourtant les manipulations policières sont sans doute autrement efficaces que l’utilisation d’Internet par « une partie des jeunes ». 

C’est le moment de rappeler que selon le site de France Inter, Colombe Schneck « scrute les lois, les enjeux, les personnalités d’un domaine qui nous concerne tous, dans notre quotidien et dans notre rapport au monde. » Mais encore ? « Télévision, radio, presse, mais aussi Internet, téléchargement, blogs, technologies de l’information : un monde complexe face auquel Colombe sait garder la tête froide et l’esprit clair ». 

Intermède : A propos d’un « certain appétit » 

« Tête froide et esprit clair »… Alors qu’elle a elle-même parlé d’ « émeutiers » sans le moindre discernement, plaidé pour un progrès uniforme du traitement médiatique des quartiers populaires et éludé les difficultés évoquées par ses interlocuteurs, Colombe Schneck « découvre » quelque temps après, que la recherche du « scoop » et de la dramatisation n’est pas sans effets :

- Colombe Schneck : – « Vous avez été victime d’un certain appétit, je dirais, des directeurs de la rédaction pour le mot « émeute ». Vous avez enquêté en juin dernier sur des violences à Cergy qui avait été couverte par la presse locale et pas par la presse nationale. Votre article s’est retrouvé à la Une du Monde avec ce titre « Des émeutes urbaines se sont affrontées à Cergy sans faire l’événement ». On peut dire que vous avez été victime de la rédaction en chef de votre journal » ?
- Luc Bronner : – « Je n’oserais pas moi le terme victime. Ça montre que dans une rédaction il peut y avoir des désaccords. […] Ma direction a estimé que ça méritait la Une du journal ce qui n’était pas du tout mon avis, … Après à chacun sa responsabilité… J’ai essayé de peser dans ce sens-là… Avec par ailleurs pour moi un choix de termes malheureux, c’était une des raisons pour lesquelles j’étais opposé au choix de la manchette… C’est que c’est très difficile de titrer de manière posée sur un sujet aussi complexe. Dans mon article je parlais de « violences » urbaines et pas d’ « émeutes », volontairement. »
- Colombe Schneck : – « Ce n’est pas le même mot… »
- Luc Bronner : – « Ce n’est pas le même mot. On était sur des violences urbaines, avec certitude ; émeutes, je n’en suis pas sûr, je ne crois pas. Et du coup on a utilisé le terme « émeutes » au pluriel, en Une, ce qui pour moi était une… qui n’était pas mon choix. » 

Colombe Schneck, soudain prudente, ne voit là qu’un « appétit pour un mot ». Quant à Luc Bronner qui manifestement n’en fait pas qu’une banale question de vocabulaire, il relativise malgré tout. On peut même observer sur le vif l’autocensure produire un sursaut salvateur : « on a utilisé le terme « émeutes » au pluriel, en Une, ce qui pour moi était une… euh… qui n’était pas mon choix ». « Une… » ? Une quoi ? Une erreur ? Une faute ?… Ou une de ces « manipulations » qui font frémir Colombe Schneck quant elles proviennent « de certains jeunes, en particulier des émeutiers » ? 

Le « dialogue » 

La deuxième partie de l’émission, c’est-à-dire les cinq dernières minutes, est consacrée à une discussion avec un troisième invité, présenté en début d’émission, mais à qui l’on n’avait pas jugé bon ensuite de donner la parole jusque-là, Erwan Ruty, co-fondateur de Respect magazine est présent pour présenter la « Charte Médias en Banlieue » [1]. 

Manifestement, il ne s’agit pas de revenir sur le « constat » :
- Colombe Schneck : – « 
On vient de faire un constat, Erwan Ruty, vous vous avez créé la « Charte des Medias en Banlieue »… Votre idée c’est quoi ? Qu’est-ce qu’on peut faire, qu’est-ce qu’on peut améliorer… ? »  

Un constat ? Lequel ? Que malgré les incontestables progrès des médias, la « haine » demeure ? Que faire alors pour « améliorer », se demande benoitement Colombe Schneck, qui dans les échanges suivants ne semble pas avoir vraiment envie d’obtenir une réponse :  

- Erwan Ruty : – «  Notre idée c’est tout simplement d’arriver enfin à créer un dialogue entre des gens qui ne se parlent jamais. Ca fait dix ans […] qu’on dit qu’il y a un certain problème qui va finir par provoquer une certaine violence dans ces quartiers-là, et notamment vis-à-vis des journalistes, parce qu’il n’y a pas de dialogue, de la part des journalistes, je parle très spécifiquement, pas de volonté de dialogue de la part des journalistes et des rédactions, qui vivent dans un milieu totalement clos, fermé, une tour d’ivoire absolument imprenable… »
- Colombe Schneck : – « 
Et pourtant on voit des initiatives qui sont prises… »

- Erwan Ruty : – « 
…Et donc je pense que maintenant on a dépassé le seuil, je dirais, de l’acceptable. On essaie de créer ce dialogue […]. Visiblement, ça intéresse beaucoup les associations de quartiers, parce que la plupart des grandes associations de banlieue ont signé cette Charte […] Et en face, je dirais, rien du tout !  »
- Colombe Schneck : [qui le coupe et recouvre ses derniers mots] : – « 
Alors vous proposez des choses qui sont assez précises, par exemple, ination
[sic, pour initiation ?] aux médias dans les classes… »
- Erwan Ruty : – « On propose plein de choses qui sont très précises, le principe de cette Charte, c’est pas de donner une camisole, fournir une camisole à des journalistes qui ont déjà pas mal de camisoles, à mon sens, donc c’est pas d’enfermer dans des obligations, c’est tout simplement de mettre quelque chose sur la table pour un dialogue. La Charte elle sera, l’objectif, c’est qu’elle soit recorrigée, retravaillée chaque année. […] Nous on en est encore à une phase, depuis assez longtemps, depuis plus d’une année maintenant, où
tout simplement on demande, tout simplement, à avoir une réponse…
[Recouvert par Schneck : une réponse des médias]. »
- Colombe Schneck : – « 
Alors vous proposez des choses qui sont assez précises, […]  » 

« Des choses » qui ne doivent pas dissimuler que tout va mieux, et que la plupart des critiques sont, du même coup, infondées :

- Colombe Schneck : – « Y a des choses intéressantes, par exemple, favoriser l’insertion des élèves de banlieue dans les médias. C’est déjà le cas, au CFJ… ailleurs…  »
- Erwan Ruty : – « Y’a un long parcours à faire encore. De fait, les rédactions sont pour la plupart aujourd’hui occupées par des gens qui viennent d’un certain milieu social, et ça pose problème, parce que tout simplement quand dans une conférence de rédaction… »
- Colombe Schneck (le coupant) : – « 
…C’est de moins en moins le cas quand même !
 »
- Erwan Ruty : – « […] La vérité c’est qu’il y encore beaucoup de chemin à parcourir. Quand on a […] une conférence de rédaction, là où on réfléchit aux sujets qu’on va traiter, dix personnes qui n’y connaissent rien aux quartiers populaires, … »
- Colombe Schneck : (le coupant) :- « Vous êtes d’accord Luc Bronner ?  »
 

Constamment interrompu par des interventions qui désamorcent ses critiques en cherchant à les atténuer, Erwan Ruty s’accroche. Et quand Colombe Schneck le coupe, comme on vient de le voir, pour demander à Luc Bronner son avis sur une argumentation qu’Erwan Ruty n’a pas eu le temps d’achever, celui-ci ne laisse pas la parole au journaliste du Monde, et parvient à aller au bout de son idée. L’occasion pour Colombe Schneck de nous offrir, en guise de bouquet final, la preuve que les problèmes ne se posent plus… puisqu’ils ne devraient plus se poser : 

- Erwan Ruty : – « Globalement, on a des chances que sur ces dix personnes qui décident de pondre un sujet, si le sujet, il s’avère qu’il n’est pas totalement pertinent par rapport à la réalité, y’aura personne autour de la table pour dire « là je pense qu’il y a un problème au niveau de l’angle, ou un problème au niveau du traitement, ou au niveau du choix du sujet ».
- Colombe Schneck : – « Mais justement quand on a des journalistes spécialisés comme Luc Bronner, cette question ne devrait plus se poser… »
- Erwan Ruty : – « Ah ben l’idéal c’est sûr que… »
- Colombe Schneck : – « Ou comme Stéphane Pair… »
 

Une fois de plus, l’interpellation générale et justifiée est désamorcée par l’évocation des deux exemples particuliers représentés par des journalistes qui font exception à la règle – alors même que le désaccord évoqué plus haut entre Luc Bronner et sa direction tendrait plutôt à remettre en cause ce statut d’ « exception ». Une fois encore, le problème général du traitement médiatique des quartiers populaires est évacué, au moment même où on prétend l’aborder. 

Et pourtant Erwan Ruty n’a cessé d’en appeler au dialogue : « Il n’ y a pas de dialogue, de la part des journalistes, je parle très spécifiquement, pas de volonté de dialogue de la part des journalistes et des rédactions, qui vivent dans un milieu totalement clos, fermé, une tour d’ivoire absolument imprenable […] »  

« J’ai mes sources » confirme ce diagnotic. En effet, quoi que l’on pense du principe d’une « Charte » et de celle qui est proposée, le moins que l’on puisse dire est que Colombe Schneck s’est employée à démontrer qu’il n’y avait rien à discuter. Une fois de plus la critique des médias dans les médias s’est endormie dans son mol édredon. 

Olivier Poche 



Annexe :
- Bonnes intentions ? 

L’émission n’était pas achevée pour autant. Or la suite et la fin ne sont pas moins éloquentes sur les chances de succès de cette Charte et plus largement d’« amélioration » du traitement médiatique des quartiers populaires : 

- Erwan Ruty : – « Il se trouve que la police essaye d’utiliser, ou pendant longtemps a essayé d’utiliser des méthodes spéciales, la justice aussi, l’Education Nationale aussi, tous les acteurs de la société française essayent d’utiliser, de revoir leurs méthodes de travail, pour faire en sorte que les millions de gens qui habitent dans les quartiers populaires puissent avoir un traitement un peu particulier, vu la situation économique et sociale particulière dans laquelle ils sont, et il s’avère que visiblement les journalistes, eux, ne veulent pas remettre en cause leurs méthodes de travail : ça, ça pose problème. »
- Colombe Schneck : – « Luc Bronner ? »
- Luc Bronner : – «  Alors je pense que tout lieu de réflexion et de débat sur nos méthodes est intéressant c’est, c’est, évidemment, donc de ce point de vue là, j’ai rien à redire. Moi je pense exactement l’inverse, je pense que nous médias, il faut qu’on applique les mêmes règles en banlieue qu’ailleurs, donc des règles de vérification des faits, d’implication, de diversification des sources. Je trouve presque contradictoire la démarche qui est de dire « on veut banaliser les banlieues » et en même temps on veut créer une Charte pour les médias en banlieue : non ! Faisons notre travail de journaliste en banlieue comme ailleurs. »
 

Si l’on comprend bien, Luc Bronner accepte le « dialogue »… mais récuse par principe une « Charte » dont l’objectif est d’engager et de favoriser ce dialogue, au nom de ce que les journalistes devraient faire et qu’ils font si peu ! 

- Erwan Ruty : – «  […]le dialogue me paraît un petit peu nécessaire. »
- Colombe Schneck : – « Stéphane Pair, y’a un dialogue qui s’est instauré ! Vous êtes resté deux ans à Bobigny… »
- Stéphane Pair : – « Ouais, moi je pense que ce questionnement on peut l’avoir évidemment. […] Après, prendre les rédactions par la force, en essayant de leur imposer des Chartes, de mon point de vue c’est souvent… inefficace
.  » 

Si l’on comprend bien, Stéphane Pair, tout en se déclarant ouvert à la discussion, récuse toute imposition d’une Charte par la force… sans entendre Erwan Ruty qui vient pourtant de dire explicitement le contraire : « le principe de cette Charte, c’est pas de donner une camisole, fournir une camisole à des journalistes qui ont déjà pas mal de camisoles, à mon sens, donc c’est pas d’enfermer dans des obligations, c’est tout simplement de mettre quelque chose sur la table pour un dialogue ». L’émission s’achève… 

- Erwan Ruty : – « On n’essaye pas d’imposer une Charte, on propose des gens…on propose un dialogue à des gens qui ne veulent pas dialoguer, aux rédactions. »
- Stéphane Pair : – « Ce dialogue est nécessaire… »
- Colombe Schneck : – «  Ouais ! »
- Nicolas Demorand : – « 
Et dialogue amorcé, ici même…  »

- Colombe Schneck : – « Voilà ! »
 

Voilà ! 

 


_________________________________________________  

[1] Mise au point par l’agence de presse Ressources Urbaines et le Centre de Formation des Journalistes (CFJ), soutenue par plusieurs associations et organes de presse et présentée le mercredi 7 novembre à l’Assemblée Nationale, sous le patronage du député Vert Noël Mamère. 

  

  

  

Quartiers populaires : la vision médiatique (1990-2005) 

Patrick Champagne  

Publié le jeudi 24 novembre 2005
Première publication le mercredi 9 novembre 2005
 


   

 

« Le [dé] bloc-notes de Bernard-Henri Lévy », publié dans Le Point daté du 3 novembre 2005, nous offre, au cœur d’un bric-à-brac intitulé « Suite dans les idées », ce fulgurant aperçu : 

« Crise des banlieues, vraiment ? Ou crise des villes, en général ? De la civilité urbaine ? De ce que l’on appelait, jadis, la civilisation et qui était, oui, toujours, une civilisation de la ville ? Relire les poèmes de Baudelaire. Les « Promenades » de Walter Benjamin. « Le paysan de Paris » d’Aragon. Et, à la lumière des événements de Clichy, dans l’ombre de la politique du Kärcher ou des images de cet homme battu à mort parce qu’il voulait photographier des réverbères, se demander combien de temps il faudra pour que cette prose urbaine nous devienne inintelligible. » [1] 

Ainsi, pour tenter de comprendre la situation présente, BHL se propose de relire Baudelaire, Benjamin et Aragon, mais c’est pour déclarer aussitôt que cette situation relève d’une « prose urbaine » qui deviendra bientôt incompréhensible. 

Laissant BHL arpenter les rayons de sa bibliothèque et avant qu’il ne comprenne plus (ce qui ne saurait tarder…), Acrimed offre à ses lecteurs quelques extraits de deux articles rédigés par l’un d’entre nous. Plus de douze ans nous séparent de la rédaction du premier, cinq de la publication du second. Tous deux mettent en question « la vision médiatique ». Cette « vision » n’a pas été sans effet sur ce qu’elle donnait à voir. Elle n’est pas sans effet sur ce que l’on peut lire, entendre et voir dans les médias aujourd’hui. Et que nous observerons dans nos prochains articles. (Acrimed) 


  


La vision médiatique (1) : La stigmatisation (1993) 

 Extrait de « La vision médiatique », de Patrick Champagne, publié dans La misère du monde (sous la direction de Pierre Bourdieu), Paris, Le Seuil, 1993, pp. 72-74. 

[Cet article analysait le rôle et les effets des médias dans la couverture médiatique des quartiers dits « sensibles » (admirons l’euphémisme) à partir des « événements » de Vaulx-en-Velin (supermarché incendié, voitures brûlées, affrontements avec la police, etc.) qui, déjà en 1990, s’étaient déclenchés à la suite d’un contrôle de police ayant mal tourné. Les choses n’ayant guère changé depuis quinze ans, le texte n’a pas perdu de son actualité. ] 

« [...] Bien que la plupart des journalistes rejettent et condamnent les pratiques les plus douteuses de la profession et reconnaissent volontiers l’existence inévitable de biais, même dans un traitement de l’information qui se veut honnête, ils pensent que, malgré toutes ces difficultés et toutes ces déformations, rien n’est pire que le silence. Même si, disent-ils, les médias n’ont pas abordé comme il l’aurait fallu le problème des banlieues ou, plus récemment encore, celui des fils de harkis par exemple, même s’ils admettent avoir privilégié certains aspects marginaux ou mineurs parce que spectaculaires, au détriment de la réalité ordinaire et quotidienne, il reste qu’ils estiment avoir été utiles par le simple fait d’avoir au moins contribué à poser publiquement ces problèmes. Un tel optimisme paraît pour le moins excessif car il ne tient pas compte notamment des effets d’ordre symbolique qui sont particulièrement puissants lorsqu’ils s’exercent sur des populations culturellement démunies. 

A la mairie de Vaulx-en-Velin, on concède que les événements ont créé une situation d’urgence qui a permis de faire débloquer un peu plus rapidement les crédits destinés aux opérations de réhabilitation et à l’action sociale. Mais c’est sans doute la seule retombée positive (et encore, car il faudrait savoir à qui ces mesures profitent principalement). En revanche, cet avantage matériel momentané se paye très cher sur le plan symbolique. Les habitants de ces quartiers ne s’y sont pas trompés lorsque l’on voit l’accueil très négatif que, depuis les événements, certains réservent de plus en plus aux journalistes et qui exprime la révolte impuissante de ceux qui se sentent trahis. On comprend, bien évidemment, que les journalistes soient rejetés par les jeunes en situation délinquante qui ne tiennent pas à être reconnus et fichés par la police. Mais ils le sont également par une population plus ordinaire qui voit se construire, au fil des reportages télévisés et des articles de journaux, une image particulièrement négative de leurs cités contre laquelle ils ne peuvent rien. De sorte que, paradoxalement, loin d’aider les habitants de ces banlieues, les médias contribuent fortement à leur stigmatisation. Ces quartiers sont présentés comme insalubres et sinistres, et leurs habitants comme des délinquants. Les jeunes qui cherchent du travail n’osent plus dire qu’ils habitent ces cités désormais universellement mal famées parce qu’ils ont fait « la une » des médias. 

Un journaliste de FR3 rapporte, par exemple, que le quartier des Chamards, près de Dreux, est visité par des équipes de reporters venant du monde entier parce que Dreux est devenu le symbole de la montée du Front national alors que cette cité à forte main-d’oeuvre étrangère n’est pas pire que bien d’autres. Cette stigmatisation, qui est sans doute involontaire et résulte du fonctionnement même du champ journalistique, s’étend bien au-delà des événements qui la provoquent et marque ces populations bien au-delà de leurs quartiers d’appartenance. C’est ainsi que telle dépêche d’agence faisant état d’incidents dans une auberge de jeunesse du Gard dans lesquels étaient impliqués des jeunes de Vaulx-en-Velin en vacances sera reprise par toute la presse. C’est ainsi également que des jeunes du Val-Fourré, en vacances dans le Jura, devront subir, durant leur séjour, diverses agressions et vexations de la part de la population locale qui est devenue méfiante depuis que les médias (surtout la télévision) ont abondamment couvert les incidents de ces quartiers, la situation très tendue qui est ainsi créée étant propre, par soi seule, à déclencher de nouveaux incidents qui viennent, de façon circulaire, confirmer les stéréotypes médiatiques initiaux. 

Cette vision journalistique des banlieues est fortement rejetée par une petite partie de la population de ces quartiers, généralement la plus politisée ou la plus militante, et suscite son indignation : « Si vraiment la banlieue où j’habite était comme le disent les journaux, jamais je voudrais y habiter », « Ma famille ne veut pas venir me voir ici, ils croient que c’est un véritable coupe-gorge et qu’on se fait violer à tous les coins de rue ! », « Ces gens qui racontent que des conneries, j’appelle ça des journaleux. Qu’on les laisse dire ce qu’ils veulent, mais, à ce moment-là, qu’on nous mette en face pour dire si on est d’accord ou non. On n’ira pas au niveau de la violence parce que je suis non violent et que je sais parler  ». Une association de locataires s’est même constituée pour lutter contre l’image stigmatisante que les médias donnaient de Vaulx-en-Velin et pour faire savoir publiquement que cette ville n’était pas, loin de là, pire que d’autres. Il reste que, la plupart, entre autres parce qu’ils sont dominés culturellement et sans doute parce qu’ils croient bonne pour eux cette sorte de dénonciation populiste de leur condition, reprennent à leur compte cette vision d’eux-mêmes que produisent ces spectateurs intéressés et un peu voyeurs que sont nécessairement les journalistes (« c’est un ghetto ici », « on n’est pas considéré », etc.). 

Ce point de vue d’étrangers qui, comme tout le monde mais avec des conséquences autres, importent plus ou moins consciemment dans leur vision leurs jugements de classe et perçoivent cette réalité à partir de leurs catégories journalistiques constitue en fait un obstacle à la recherche de véritables solutions aux problèmes bien réels qui se posent dans ces zones. Loin d’aider à comprendre la vie ordinaire de ces cités du point de vue même de ceux qui y vivent et qui, si on avait le temps et si on savait les entendre, pourraient dire aussi tout ce qui les attache à leur quartier, les journalistes, nécessités professionnelles obligent, y débarquent, le temps de couvrir l’événement et de faire un reportage sans toujours s’apercevoir qu’ils ont, au passage, accolé involontairement quelques épithètes dévalorisantes à ces banlieues populaires que, pour la plupart, ils ne fréquentent guère, suscitant l’indignation chez certains habitants (« on n’est pas des Zoulous, c’est pas la brousse ici ! ») et des frustrations chez d’autres (« c’est vrai qu’on vit ici dans des quartiers pourris où rien n’est fait pour les jeunes ! »). 

Autrement dit, en plus des véritables problèmes qui existent objectivement dans ces quartiers, les habitants doivent se défendre contre l’image publique d’eux-mêmes, très négative, qui est produite par les médias et qui peut être parfois en fort décalage avec la réalité. C’est précisément le cas de Vaulx-en-Velin qui a pu devenir le symbole des banlieues à problèmes bien que, de l’aveu même des rares journalistes locaux qui la connaissent bien, cette commune soit loin d’être une banlieue très difficile et dégradée. Nombre d’habitants de Vaulx ont d’ailleurs été les premiers surpris par les événements, certains ayant eu presque honte de ce qui s’est passé dans leur commune. Des commerçants expliquent qu’ils avaient en général de bons rapports avec les jeunes ; des enseignants, bien qu’ils connaissent de grandes difficultés dans les collèges, trouvent cependant excessif que l’on parle « d’explosion sociale ». Plus prosaïquement, certains habitants signalent que les troubles sont, en réalité, le fait de minorités – une poignée de jeunes pour la plupart connus de la police – et que la mise à sac du centre commercial n’est que l’exploitation d’un incident pénible (le contrôle de police) par des délinquants adultes qui sont en majorité extérieurs à Vaulx. 

Même si les journalistes locaux sont tentés de donner de l’importance à ces événements pour se donner de l’importance (« Ici, il ne se passe jamais rien. Alors, pour une fois où il se passait quelque chose… » dit ironiquement un journaliste de l’AFP de Lyon), ils ne sont généralement pas dupes et ont une vision assez proche des habitants : « Quand on se promène à Vaulx, j’appelle pas ça un ghetto. J’ai vu des zones pires. Il faut savoir ce qu’on met derrière les mots. On a un peu diabolisé les banlieues  » (journaliste de la presse régionale de Lyon) ; « les pires, peut-être, ce sont les journalistes cow-boys, ceux qui se prennent pour des stars, qui étaient dans le Golfe, puis après s’occupent des banlieues, puis des lycéens  » (journaliste parisien de la presse écrite). Vaulx-en-Velin est pourtant devenu le symbole, médiatiquement entretenu, du malaise des banlieues, un grand quotidien parisien ayant pu titrer, par exemple, à propos de dramatiques incidents survenus dans l’Ile de la Réunion, « un « Vaulx-en-Velin » à la Réunion ». [...]  » 

Note de 2005. La stigmatisation médiatique des « banlieues » et, plus exactement, de la jeunesse des quartiers populaires n’a pas cessé depuis 1990. C’est à peine si elle a varié ses thèmes, en s’amalgamant aux représentations médiatiques de l’islam et de l’islamisme, de la délinquance et du terrorisme. Dix ans d’intensification d’une forme de violence qui en rendant visible la violence visible n’en rendait que plus invisible la violence invisible. 

La vision médiatique (2) : Violence visible et violence invisible (2000) 

 Extrait de « Violence visible, violence invisible » de Patrick Champagne publié in Thomas Ferenczi (sous la direction de), Faut-il s’accommoder de la violence ?, Editions Complexe, 2000, p. 235-246. 

« [...] On ne peut pas parler des « violences urbaines » sans prendre en compte le fait qu’il s’agit désormais d’une réalité médiatiquement transformée. 

Le thème de la violence dans les banlieues est entré dans l’espace public, via les médias, au début des années 80. Il s’agissait alors d’une violence spectaculaire mais étroitement circonscrite dont l’origine était en outre clairement identifiée : les enfants des harkis, parqués dans des cités de transit, injustement abandonnés à leur sort, se révoltaient contre l’injustice faite à leurs parents et à eux-mêmes. On pourrait presque dire que la violence paraissait alors légitime parce qu’elle restait mesurée et parce qu’elle n’était pas donnée à voir par les médias comme une violence sans rime ni raison, contraire aux lois de l’hospitalité (bien au contraire) ou aux relations de voisinage. 

A partir des incidents de Vaulx-en-Velin, au début des années 90, on assiste à un processus de brouillage qui va autonomiser la violence, celle-ci apparaissant de plus en plus comme gratuite, comme un défi à l’ordre républicain (on parle de « zones de non droit »), comme des actes liés au trafic de drogue, bref comme autant de comportements inexcusables ou criminels qui ne méritent qu’une répression accrue tant sur le plan policier que sur le plan judiciaire. La violence devenait ainsi progressivement une propriété de la jeunesse immigrée ou issue de l’immigration, de jeunes perçus comme « inassimilables » par la France alors que nombre de ces comportements devaient beaucoup à un refus d’intégration par le France de ces populations. 

Autrement dit, la « violence » (en fait, la petite délinquance et les diverses réactions de révolte suscitées par un sentiment d’injustice) a été coupée progressivement des conditions sociales qui étaient à son principe et est devenue un problème en soi. Il est vrai que la montée du Front national et la situation internationale ont fortement contribué à ce processus d’essentialisation de la violence (l’on songe à la situation de guerre civile en Algérie, à la guerre du Golfe, à la montée de l’intégrisme islamiste, à la vague d’attentats en France, etc.). 

Tant que les populations à problèmes ne nous posaient pas de problèmes, il n’y avait pas de problème social. A partir du moment où les gens qui ont des problèmes posent, par leurs actions et par leurs comportements, des problèmes à ceux qui n’en ont pas, alors on commence à penser qu’il existe un véritable problème de société. 

Pour les médias et pour les politiques, il n’y avait pas de problème aussi longtemps que les harkis restaient bien tranquilles dans leurs banlieues avec leurs problèmes, sans créer de soucis à ceux qui n’en avaient pas. Progressivement, en partie grâce aux médias, ces problèmes catégoriels sont sortis de ces zones étroitement circonscrites et ont commencé à poser des problèmes d’abord aux riverains, puis aux élus politiques. 

La vie dans ces quartiers s’est dégradée, rendant les relations de voisinage de plus en plus difficiles. Et parce que les populations locales se sont retournées vers leurs élus, les sommant de gérer efficacement ces nouveaux problèmes (c’est-à-dire de déplacer les familles ou les populations « indésirables »), on a assisté à une politisation qui était bien faite pour attirer, dans un processus circulaire, les journalistes politiques, ces derniers prenant le relais, le plus souvent en toute incompétence, des reporters de terrain qui avaient au moins le mérite d’avoir vu de près les gens dont ils parlaient. Le problème changeait ainsi progressivement de nature. Il entrait dans l’arène politique, devenait un thème électoral (cf. le discours « sécuritaire » aujourd’hui omniprésent dans le programme des partis, qu’ils soient de droite ou de gauche). 

Des délégations parlementaires allaient voir les expériences étrangères, américaines notamment, à la recherche de solutions sinon réellement, du moins politiquement efficaces (par exemple le principe du « zéro tolérance » importé des Etats-Unis est surtout idéologiquement important parce qu’il réaffirme avec force l’autorité de l’état). 

[...] Les phénomènes indiscutables – quels que soient les mots utilisés pour les nommer – qui sont observables depuis quelques années dans les quartiers en difficultés doivent être traités comme un indicateur de processus sociaux qui sont les véritables responsables de la situation, les causes plus ou moins cachées qui engendrent ces effets visibles. 

[...] Ce qui est au principe de l’augmentation des diverses formes de délinquance juvénile observable dans ces quartiers réside, me semble-t-il, dans ce que j’appellerai la montée de la violence invisible (par opposition à la violence visible et fortement médiatisée) que la société exerce sur les individus, et notamment sur les jeunes appartenant aux populations défavorisées, ou, pour le dire dans notre jargon, par la montée des violences symboliques, c’est-à-dire de ces violences invisibles exercées par les systèmes de classement, par les perceptions sociales dominantes qui s’exercent sur les dominés, bref par tout un ensemble de processus qui sont au principe de la constitution des identités sociales, de l’estime de soi, du positionnement social de chacun dans la structure sociale. 

Sans doute la perception ordinaire manifeste-t-elle une certaine incompréhension bien compréhensible à l’égard des comportements déviants des jeunes de cités et tend à n’y voir que du « vandalisme » ou des actes « inqualifiables ». Mais cela ne signifie pas que ces comportements soient sans significations ni sans raisons, qu’ils soient le fait de « pervers » ou de jeunes « sans moralité et sans principes ». Il s’agit de comportements non moins nécessaires et déterminés, dont ces jeunes ne sont que les sujets apparents. 

S’ils sont violents, c’est parce que le monde dans lequel ils ont été socialisés est un monde violent. Il y a bien sûr la violence physique, celle qui est exercée par le père sur ses enfants, celle qui est exercée par la rue et par la bande de copains sur chacun dans la mesure où la virilité et la force du corps, principal capital des membres des classes populaires, sont sans cesse mises en jeu et classent chacun dans le groupe. L’on sait que la violence physique engendre la violence physique et que les gens violents sont souvent des enfants ayant eu à subir la violence des adultes. 

Mais la violence physique peut aussi être l’expression et la conversion de formes de violences moins visibles qui ne s’exercent pas moins violemment sur les corps et les esprits. Il y a, en effet, et de plus en plus, des formes de violences plus cachées qui s’exercent sur les jeunes de ces cités. Il y a la violence scolaire invisible qui exclut et qui est au principe de la plupart des actes très visibles dits « de vandalisme » contre les établissements scolaires. Il a la violence du marché du travail qui voue au chômage les jeunes sans diplôme qui habitent dans ces cités. Il y a la violence du marché sexuel qui est très fermé à ces jeunes. Et il y a toutes ces petites violences quotidiennes qui s’exercent sur cette population ethniquement marquée, ces contrôles de police à répétition, ces regards inquiets qu’on leur jette, bref ce traitement à part qui ne fait que marginaliser davantage des jeunes déjà en marge.  »  

 Note de 2005. L’enfouissement médiatique de la violence invisible n’a pas cessé depuis cinq ans. A quelques exceptions près (tel documentaire de Niels Tavernier, telle enquête de Marcel Trillat, tel reportage d’1mn 20 glissé dans un JT), la promotion d’une version sécuritaire de la sécurité a conforté la stigmatisation, particulièrement sur les petits écrans, mais pas seulement, loin s’en faut ! Comment le désespoir socialement construit, politiquement entretenu, médiatiquement soutenu d’une fraction de la jeunesse des quartiers populaires pourrait-il être compris par ceux qui ont tout fait pour ne pas le comprendre ? Comment sa révolte et sa violence pourraient-elles être comprises par des acteurs qui ont tout fait pour ne pas l’expliquer de peur de la justifier ? 

Soupçonnés d’avoir mal voté, les ouvriers (dont les représentations dominantes avaient déclaré la disparition) ont fait l’objet d’une soudaine sollicitude de quelques médias en 2002… avant d’être ouvertement stigmatisés pour avoir mal voté en 2005. Qu’en est-il et qu’en sera-t-il de la jeunesse et, plus généralement, des habitants des quartiers populaires ? C’est ce que l’observation des médias nous apprend déjà… 

Patrick Champagne 

 


  


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[1] Relevé par un claviste de PLPL passé au Plan B 

  

  

Les effets de la polygamie sur le cerveau d’un éditorialiste 

ColMar  

Publié le vendredi 2 décembre 2005  

     

 

Les Dernières Nouvelles d’Alsace du Lundi du 28 novembre publient comme chaque semaine le Bloc-notes de Bernard Delattre. Un gros titre en gras : «  Les raisons de la colère » . Un chapô : « La polygamie des familles d’origine africaine expliquerait en partie la révolte des banlieues. ». On note la prudence du conditionnel. Mais ça ne dure pas ! 


  


« La crise des banlieues qui sort progressivement de sa phase violente n’est pas résolue pour autant. Elle a fait apparaître un fait important dont on se masquait les yeux : la polygamie. » 

Vous avez bien lu : la « crise des banlieues » a « fait apparaître » (a rendu apparente ?) la polygamie. Cette présentation du « fait important » introduit la version maquillée de l’interprétation d’un obscur député UMP selon lequel la « crise des banlieues » aurait révélé le rôle (voire l’existence, dans la phrase de Delattre…) de la polygamie. 

Et Delattre continue en évoquant d’autre faits établis (par qui, où ça ?) : 

«  Il est avéré aujourd’hui que -notamment dans les banlieues de la couronne parisienne- une grande partie des jeunes « révoltés » étaient d’origine africaine  ». On appréciera la précision. Une « grande partie » ? Quels chiffres ? Combien de divisions ? « …d’origine africaine… » ? Y compris les français originaires des DOM-TOM ? Comment les distinguer ? Qu’importe à notre enquêteur puisque, il est aussi avéré que. Quoi donc ? Ceci : 

«  Et qu’une grande [des chiffres ! Pas d’impressionnisme...] partie d’entre eux avait grandi dans une atmosphère de violence parce qu’élevés dans des familles polygames.  » Le rapport de cause à effet entre la polygamie et la violence est si évident qu’il n’est pas besoin de s’expliquer plus…On attend la démonstration !  

«  Contraire au droit français (sauf à …..) [Sauf à Mayotte où la polygamie et le port du voile sont reconnus par la République ; est-ce cela qu’a voulu dire Delattre ; un trou de mémoire...], la polygamie toucherait 30 000 familles en France, plus d’un demi million de personnes !  » Coucou : le conditionnel est de retour, mais pour introduire un chiffre dont le lecteur ne connaîtra pas la source. 

Sous-titre suit : « Des familles sont moins structurées, plus pauvres, plus désorientées.
Juste à côté d’une ‘’Foto’’ (sic), AFP, qui, bizarrement ne montre pas de Noirs, mais un homme entouré de plusieurs femmes de tous âges. Mais qui peut sérieusement dire qui est sa femme, qui, sa mère, qui, ses filles et même si ce monsieur est polygame ? Le moins qu’on puisse dire est que ça ne saute pas aux yeux ! Mais grâce à Delattre, on ‘’voit’’ les 7 épouses du monsieur…Barbe-Bleue ? Comme son vêtement ?
 

«  Les sociologues estiment même que ces jeunes de parents polygames sont davantage « désocialisés » pour ne pas dire « asociaux » que leurs congénères d’origine maghrébine, turque ou asiatique. «  Les sociologues » (tous ? lesquels ? des noms !) qui procèderaient donc à un tel tri entre « congénères » : de haut en bas, les Asiatiques, les Turcs, les Maghrébins, et tout en bas les Noirs. Et, sans transition : 

« Le regroupement familial ou l’asile politique sont les raisons majeures de l’immigration venue d’Afrique noire . » Passons sur la disparition de l’immigration économique et retenons que « l’immigration » venue d’Afrique noire inclut logiquement ceux qui sont français depuis plusieurs générations. La peau noire ôte quelque chose à leur francité ? 

« Les familles sont moins structurées, plus pauvres, plus désorientées, moins soutenues que celles d’autres origines. » A cause de leur peau ? De la polygamie… On s’y perd… « Le chômage et le racisme les atteignent davantage aussi. » En effet ! L’éditorialiste veut-il suggérer qu’il y a un lien entre le taux de mélanine, celui du chômage et de la polygamie ? Au boulot les anthropologues et autres sociologues ! Quant aux vendeurs de produits blanchissants, des Africains, en général… ils devraient proposer leurs services au Ministre de l’Economie, pour faire baisser le chômage. On leur propose même cette pub : ’’Un Noir blanchi, un chômeur en moins ! » 

« Dans ces conditions et dans un environnement d’agressivité permanente , ces jeunes se trouvent très rapidement en situation d’abord d’échec scolaire car ils sont illettrés pour ne pas dire analphabètes , et ensuite en échec d’intégration. » 

« Dans ces conditions » : Lesquelles ? La polygamie ? Les effets du chômage ? On s’y perd… « …dans un environnement d’agressivité permanente…  » : De quelle agressivité s’agit-il, de la leur ou de celle qui s’exerce à leur égard ? «  En situation… d’échec scolaire, illettrés  : Delattre a-t-il mis une fois les pieds dans un lycée professionnel en particulier, où comme par hasard, les peaux noires et basanées sont plus nombreuses que les visages pâles : ils obtiennent le bac et ils seraient analphabètes  ? 

A quoi tendent tous ces libres commentaires présentés comme l’expression de vérités révélées, toutes ces généralisations à l’emporte-pièce ? A éclairer les lecteurs ou à stigmatiser une population ? 

Et Delattre qui sait écrire, lui, termine ainsi : 

« Ils n’ont comme seuls exutoires la désespérance et la révolte contre une société qui les a rejetés ». Delattre sait écrire : c’est pourquoi il oublie le « que » commandé par la négation « Ils n ’ont ». L’effet d’un « environnement d’agressivité permanente » ?  

ColMar 


Nota Bene (on ne sait jamais…) : Je suis opposé à la polygamie. 



 Lire aussi : « Les effets de la polygamie sur un cerveau éditorial normand » 

  

  

  

 

Noir Canada
Pillage, corruption et criminalité en Afrique


Alain Deneault
(Avec Delphine Abadie et William Sacher)

Photo de la couverture : Presse canadienne  

ISBN 978-2-923165-42-4  
352 pages  
34$
 

  

  

  

Le Ministre, le journaliste et les pas « totalement français » 

Philippe Monti  

Publié le samedi 12 novembre 2005  

     

 

Supposons, mais ça n’est évidemment qu’une hypothèse, qu’un ancien ministre devenu médiateur de la République, s’exprimant sur une radio publique laisse entendre que l’origine ethnique et la couleur de la peau doivent être traités comme des handicaps et non comme des prétextes à discrimination raciste ; supposons qu’il suggère que seul un français blanc est totalement français : il ne fait aucun doute que le journaliste confronté à de tels propos maîtriserait sa colère – c’est un professionnel – mais demanderait, au moins, au ministre de préciser ce qui lui sert de pensée. 

Seulement voilà : ces propos ont été tenus et le journaliste s’est tu. 


  

Vous écoutez France Inter le vendredi 11 novembre 2005. Pierre Weill reçoit Jean-Paul Delevoye, médiateur de la République (et ancien ministre UMP) pour « Questions directes » dans le 7/9. Puis, dans le « Radiocom, c’est vous » (la séquence consacrée aux questions des auditeurs), vous entendez ceci : 

 Pierre Weill : – « Nous avons Ahmed en ligne à Orléans. Bonjour, bienvenue sur l’antenne de France Inter… » 

[...] 

- Ahmed : « … et merci beaucoup de vos émissions que j’entends souvent. Donc je voudrais poser la question à Monsieur Delevoye, pour lui dire : « Comment peut-on faire pour impliquer un peu les agences d’intérim à ne pas jouer la discrimination quand un patron leur demande – bon [de façon] un peu détournée – de leur envoyer un bon blanc ? ». [...] Comment on peut lutter contre ça ? Parce que moi je suis un délégué syndical ; j’ai 59 ans. Ça fait trente ans que je suis en France et je sais de quoi je parle !… J’incrimine pas, peut-être, les agences d’intérim, mais il doit y en avoir quelques-unes quand même qui ne jouent pas le jeu ! » 

 Pierre Weill : – «  D’accord… Réponse de Jean-Paul Delevoye, médiateur. » 

- Jean-Paul Delevoye : – « Oui. Nous sommes aussi en train de nous battre pour essayer de remettre ce qu’on appelle l’éthique… c’est-à-dire, en fin de compte, quel est le sens…. l’estime de soi… Nous sommes dans un système où l’administration, l’ensemble de celles et ceux qui sont en contact avec des gens en situation difficile – notamment demandeurs d’emploi – doivent être attentifs au fait que l’on doit jouer sur les potentialités et non pas sur les handicaps. Et c’est une révolution, une évolution culturelle à laquelle nous devons être absolument attentifs. Aujourd’hui nous récoltons le mépris, l’arrogance, le rejet, l’ignorance ; et la perception qu’un certain nombre de nos concitoyens – qu’ils soient d’ailleurs d’origine maghrébine ou pas… j’ai aussi des sensations de désespérance de la part de gens totalement français. Mais quand un système fonctionne en étant un système qui écarte, qui impose un parcours du combattant pour celui qui veut s’en sortir, on est dans les situations dans lesquelles aujourd’hui nous sommes. [...] » 

Résumons : quand Ahmed se plaint de discrimination raciste à l’emploi, le « médiateur » de la « République » déguise la discrimination en la présentant comme l’effet d’un handicap. Ainsi l’origine maghrébine ou africaine serait un handicap, c’est-à-dire, selon la Classification internationale des handicaps établie par l’Organisation Mondiale de la Santé, une déficience, une incapacité et un désavantage [1]. Faut-il comprendre que pour le « médiateur », être beur ou noir est simultanément une déficience (l’altération de la couleur de la peau ?), une incapacité (au travail, comme semblent le croire les agences d’intérim fréquentées par Ahmed ?) et un désavantage naturel (chômage et misère ?) ? Avec deux thérapies possibles : nettoyer la déficience au Kärcher ou appareiller le handicapé avec des prothèses administratives. 

Ces remèdes sont sans doute d’autant plus appropriés que la « désespérance » n’est pas le lot des seules victimes de discrimination : façon à peine voilée de douter de la réalité d’un problème qui existe d’autant moins que notre « médiateur » a des « sensations de désespérance de la part de gens totalement français  ». Ainsi Ahmed – comme tous les originaires (ou descendants d’originaires) du Maghreb ou d’Afrique noire – n’est pas et ne sera jamais « totalement français ». 

Cette ethnicisation outrancière des discriminations sociales et de la nationalité relève des préjugés racistes les plus banals. Et face à son expression à peine dissimulée – qu’on pouvait croire aujourd’hui impossible dans la bouche d’un dépositaire des principes républicains – il ne restait plus qu’à espérer que Pierre Weill interroge le médiateur sur la signification inquiétante de ses propos. En vain : 

- Pierre Weill : – « Mais alors, Jean-Paul Delevoye, vous, en tant que médiateur, vous pouvez proposer des réformes. D’abord, est-ce qu’on vous écoute, qu’on fait attention à vous dans la haute administration, on tient compte de vos remarques ? [...] » 

Pierre Weill n’a manifestement pas entendu ou voulu entendre les propos de son invité. Lui qui harcèle avec acharnement tout interlocuteur qu’il soupçonne de xénophobie – surtout ceux qui ne partagent pas avec lui son souci de faire entretenir la plomberie de la résidence secondaire de Frits Bolkestein par des polonais… – ne revient ni sur la question d’Ahmed ni sur l’incroyable réponse de Jean-Paul Delevoye : il glisse à une question générale sur la capacité du médiateur à se faire entendre de l’Administration (alors qu’Ahmed se plaignait des discriminations opérées impunément par les entreprises – privées – d’intérim). Histoire sans doute de pimenter les allégations pétries de racialisme d’une pincée de poujadisme. 

Derrière “l’ouverture de l’antenne” du service public et le journalisme faussement inquisiteur se cachent parfois les passions les plus basses. 

Philippe Monti 


  


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[1] La Classification internationale des handicaps établie par l’Organisation Mondiale de la Santé distingue trois manifestations du handicap :
- la déficience : « toute perte ou altération d’une structure ou fonction psychologique, physiologique ou anatomique ».
- l’incapacité : « toute réduction (résultant d’une déficience) partielle ou totale de la capacité d’accomplir une activité d’une façon ou dans les limites considérées comme normales pour un être humain ».
- Le désavantage : « résulte pour un individu donné d’une déficience ou d’une incapacité qui limite ou interdit l’accomplissement d’un rôle normal (en rapport avec l’âge, le sexe, les facteurs sociaux et culturels) ».
 

  

  

Les « infos » xénophobes de Novopress 

Ludovic Finez  

Publié le mercredi 27 juillet 2005  

     

 

Nous publions ici, avec l’autorisation de son auteur, un article de Ludovic Finez, initialement paru sur le site du Club de la Presse Nord-Pas-de-Calais. (Acrimed) 


  


Présentée comme une « agence de presse internationale », Novopress n’est en fait que l’émanation de l’extrême droite la plus radicale. Evidemment, le ton de certains « articles » s’en ressent… 

Au début, ça pourrait ressembler à une bonne surprise : « Tiens, une nouvelle agence de presse qui donne des infos sur la région ». Sur sa page d’accueil, le site Novopress se présente comme une « agence de presse internationale, iconoclaste et réactive ». Dans la colonne de droite, toute une série de sous-rubriques concernant des zones géographiques ou des pays étrangers (Amérique du Nord, Ecosse, Espagne, Italie, Québec, Roumanie et Suisse), ainsi que des régions françaises, désignées à l’occasion sous leur appellation en langue régionale : Alsace, Breizh (c’est-à-dire Bretagne), Euskadi (Pays basque), Flandre, Lyon et Paris. 

Novopress affirme défendre « une information alternative et sans tabous » pour lutter contre « le monde de la pensée et de l’information unique, un monde où Big Brother voit, entend, lit et dirige tout ». Ce n’est qu’en lisant plus attentivement certains textes mis en ligne que l’on comprend mieux ce que Novopress appelle « une information alternative et sans tabous ».  

Des articles pompés sur La Voix du Nord  

Au premier abord, la partie consacrée à la Flandre, selon les jours où on s’y connecte, peut paraître anodine. On trouve ainsi des annonces de manifestations locales (Fêtes de Gayant à Douai, programme des visites estivales de l’Office de tourisme de Lille…). Parmi les sujets plus développés, figurent aussi des articles consacrés au dossier du Grand stade de Lille ou encore à la désignation des pôles de compétitivité. 

Sans grande originalité par rapport aux commentaires faits par la presse régionale. Et pour cause… puisque nombre d’entre eux, vérification à l’appui, sont des articles intégralement pompés dans les éditions de La Voix du Nord. Evidemment, une telle pratique est déjà en soi répréhensible mais ce n’est pas le plus grave. Loin de là. 

Le plus grave, c’est le ton d’autres « articles », qui dégagent une nauséabonde odeur de xénophobie et d’incitation à la haine raciale. Ainsi, le texte mis en une le 7 juillet et titré « C’est chaud le Nord ! » Ce dernier liste une série de faits divers régionaux récents mettant en cause des personnes d’origine maghrébine (ou que le rédacteur supposent telles). Avec en prime, des commentaires qui se veulent sûrement humoristiques et qui sont rien moins que racistes.  

Correspondant anonyme 

Vient ensuite la conclusion, chef d’œuvre de réflexion intellectuelle : « A Lille, l’association cultu(r)elle de la mosquée El-Fatha, en attendant de pouvoir occuper l’ancienne salle des ventes qu’elle vient d’acheter, va pouvoir partager les salles paroissiales mises à disposition par l’association diocésaine. C’est pas beau l’œcuménisme, coco ? Vous me direz que cela n’a rien à voir avec les 4 paragraphes précédents… Ben, tiens ! » S’ensuit, s’il était besoin d’être encore plus clair, une série de considérations sur ces « faits divers » qu’il faudrait requalifier de « faits d’occupation étrangère »… 

Le 13 avril, c’est un compte-rendu d’audience au tribunal qui évoque le tabassage en règle d’une jeune fille par un jeune homme au nom à consonance maghrébine. Recopié intégralement dans La Voix du Nord, seul son titre a été changé pour une version sans équivoque : « Intégration ? Assimilation ? » Et, bien entendu, le texte en question a été archivé dans la catégorie « Religion »… 

Toujours dans cette rubrique « Religion », le 14 juin, en dessous d’une sélection de sourates du Coran, figure un montage graphique du meilleur goût. L’image rappelle la forme d’un paquet de cigarettes, dont la marque, sur fond vert, serait « Coran » et le message préventif : « Etre lapidée après la grossesse nuit à la félicité de votre enfant »… 

Inutile de préciser que Novopress (pour sa section France comme pour sa section Flandre) s’en est donné à cœur joie après les attentats de Londres pour amalgamer Islam et terrorisme, avec des titres du style : « Etre tolérant avec l’Islam… » (au-dessus d’une photo d’explosion) ou « L’Europe une nouvelle fois touchée par le terrorisme musulman ». 

A ce stade de la lecture, l’envie démange d’en savoir un peu plus sur les responsables de ce site. Une adresse e-mail (impersonnelle) mentionnée sur la page d’accueil nous a permis d’échanger quelques messages avec un correspondant anonyme, que l’on peut supposer être l’animateur de la section Flandre. Après une promesse d’entretien téléphonique, ce dernier ne donnera plus de nouvelles [1], malgré deux relances. Il nous faut donc nous contenter des quelques réponses faites par courriel.  

« Retour à nos racines et à nos traditions » 

Sans surprise, ce dernier reprend l’argumentaire général de Novopress (lire plus haut), en y ajoutant sa petite touche, car « chaque antenne Novopress a ses spécificités ». « Pour Novopress Flandre, nous voulons faire ressortir les informations régionales de premier abord sans importance mais qui reflètent bien la société dans laquelle nous vivons. Ceci est très important car la totalité de la presse régionale est aux mains des tenants d’un gauchisme attardé ou boboïsant. » Ce dernier aspect de la presse du Nord-Pas-de-Calais avait dû nous échapper… 

L’autre remarque rend beaucoup moins anodine les annonces de fêtes locales présentes sur le site. « Nous voulons également mettre en avant notre culture régionale, trop souvent combattue et mise en sourdine par les tenants de la République une et indivisible, écrit notre correspondant anonyme. C’est pourquoi nous mettons souvent en avant des activités culturelles intéressantes, prônant le retour à nos racines et à nos traditions. Nous voulons également que Novopress soit une passerelle entre la « Flandre française » et la « Flandre belge », étant convaincus que nous faisons partie du même peuple et de la même culture. » 

Ces commentaires cadrent bien avec la mythologie entretenue par l’extrême droite autour des « traditions » et du « retour aux racines », ainsi que l’idée qu’elle se fait des liens avec la Belgique flamande. 

Dans la rubrique « Politique » de Novopress Flandre, Carl Lang est le seul homme politique régional dont les communiqués sont repris (avec renvoi vers son site internet). Sur Novopress France, c’est la 22e Fête des Bleu Blanc Rouge qui fait l’objet d’une présentation louangeuse, avec tous les détails pratiques nécessaires.  

Liens étroits avec le Bloc Identitaire 

Restait à savoir qui se trouve derrière le nom de domaine Novopress. Inutile de chercher sur le site des coordonnées, à part des adresses e-mail impersonnelles. En revanche, une simple requête sur le site Gandi.net nous en apprend beaucoup plus [2]. Le nom de domaine Novopress (valide jusque décembre 2006) a été déposé par un certain Fabrice Robert. Un inconnu ? Pas vraiment… 

A 33 ans, Fabrice Robert a un CV bien rempli. Ex-conseiller municipal FN à La Courneuve, ex-membre du Conseil national du MNR (de Bruno Mégret), c’est aussi l’ancien porte-parole d’Unité radicale. C’est à cette organisation, interdite depuis, qu’appartenait Maxime Brunerie, qui avait tenté de tirer sur Jacques Chirac le 14 juillet 2002. Parmi d’autres « exploits », Fabrice Robert est aussi le fondateur du groupe de rock radical Fraction Hexagone, qui promet « une balle pour les sionistes, une balle pour le cosmopolitisme, et une balle pour la police » ou rend hommage à la croix celtique, symbole depuis longtemps récupéré par les groupuscules fascistes. 

Aujourd’hui, Fabrice Robert est président du Bloc identitaire (qui, entre autres, dit « son opposition totale au dogme du métissage ethnique »), créé en 2003, après la dissolution d’Unité Radicale. Tout soupçon d’homonymie est à écarter : l’adresse postale (à Nice) du Bloc identitaire (précisée sur son site) et celle du dépositaire de Novopress sont les mêmes. 

La filiation entre les deux structures est de toute façon évidente. Un lien sur le site de Novopress renvoie vers ID Magazine (domicilié à Nivelles, en Belgique), publication commune au Bloc Identitaire et aux Jeunesses Identitaires, présidées par un comparse de Fabrice Robert. Par ailleurs, Novopress a relayé la campagne, pour une élection partielle à Nice, d’un « candidat identitaire », « soutenu par Fabrice Robert, président du Bloc Identitaire ». 

Et voilà comment, pensant trouver le site d’une nouvelle agence de presse, on tombe en fait sur une émanation d’un groupuscule de l’extrême droite la plus radicale. Au fait, on oubliait le « meilleur » : Novopress met en exergue, en haut de chaque page, une phrase de Jacques Prévert : « Quand la vérité n’est pas libre, la liberté n’est pas vraie »…  

Ludovic Finez 


  


_________________________________________________  

[1] De notre côté, nous avons joué cartes sur table, précisant notre identité et notre qualité de journaliste. 

[2] Gandi est un bureau d’enregistrement de noms de domaine internet en .COM, .NET,.ORG, .BIZ, .INFO, .NAME et .BE, opérationnel depuis mars 2000. 

  

  

  

Les médias et les Français musulmans : ce ne sont pas des terroristes, mais… 

Dominique Pinsolle  

Publié le lundi 20 septembre 2004  

     

 

Concernant l’islam (comme d’autres sujets), les grands médias actuels ont la fâcheuse tendance à exprimer des opinions interchangeables tout en se faisant les champions du « pluralisme » et du « débat démocratique ». Des opinions qui a force d’être rabâchées finissent par s’imposer comme relevant du sens commun.
En ce sens, la condamnation par de nombreux Français musulmans de la prise en otage de deux journalistes français en Irak a révélé la persistance d’une pensée médiatique unique à propos de la seconde religion de France. De nombreux éditorialistes, étonnés et ravis d’une telle réaction, sont prêts à ne plus soupçonner leurs compatriotes musulmans, mais restent quand même méfiants…
 


  

Le Monde, L’Express, le Nouvel Observateur et le Point sont unanimes : si la prise d’otages reste un drame, elle aura au moins permis aux Français musulmans de retrouver la raison. Comme l’explique Le Monde (02.09.04), dans un élan de sagesse populaire, « A toute chose malheur est bon ». Bernard Guetta salue également « L’acquis d’un drame » (L’Express, 06.09.04), accompagné par Claude Askolovitch, qui contemple « la France apaisée par la vertu d’un drame. Comme si on avait frôlé le pire, et si l’on s’était arrêté juste à temps » (le Nouvel Observateur, 02.09.04). 

La presse dans son ensemble pousse un cri de soulagement. Car comme chacun le sait, la France était menacée par une invasion de terroristes barbus voilant leurs filles pour saper les fondements de l’école laïque. Et elle a réussi, grâce à son intransigeance et à l’interdiction du port du voile à l’école, à remporter une grande victoire. Et quelle victoire ! : « En trois jours, les barbus de l’UOIF sont ostensiblement rentrés dans le rang républicain » (le Nouvel Observateur, 02.09.04).
Dans cette affaire, les Français musulmans ont enfin pu recevoir leur certificat de “non-dangerosité” généreusement délivré par un jury d’éditorialistes anti-terroristes. Ceux qui n’inspiraient que la méfiance « ont gagné ici avec éclat leur brevet de républicanisme, c’est-à-dire, aussi, de laïcité » estime Jean Daniel (le Nouvel Observateur, 02.09.04), appuyé par Bernard Guetta : « Devant ce chantage terroriste à la loi sur le voile, les organisations islamiques françaises ont connu leur moment de vérité. Elles l’ont superbement passé. Dans l’histoire des musulmans de France, il y aura un avant et un après-29 août » (L’Express, 06.09.04).

La presse accorde la nationalité française aux Français musulmans…

La date semble être historique pour de nombreux journaux : tout se passe comme si les Français musulmans, jusqu’à présent tentés par l’action armée et les attentats suicides pour faire de la France une dictature islamique, auraient décidé de tourner le dos au terrorisme. Pour nos journaux, cela suffit à ne plus les voir comme des agents d’Al-Qaida et à en faire de vrais Français.
Le « tournant » est célébré collectivement. L’« islam en France » est devenu l’« islam de France » (titre de l’éditorial du Monde, 06.09.04). « La crise des otages marquera la naissance de l’islam à la française », décrète Le Nouvel Observateur, qui célèbre « les noces d’août » entre « Islam et République » (02.09.04). L’« islam à la française » n’existait apparemment pas auparavant pour l’hebdomadaire de Jean Daniel…
 

« Il n’y avait, en réalité, pas de doute à avoir », avoue Bernard Guetta (L’Express, 06.09.04), qui reconnaît malgré lui l’ineptie de ses propres propos : « le fait est que la question de la loyauté nationale des musulmans français se posait – à tort, mais c’est ainsi – à beaucoup de leurs compatriotes. [...] Un tournant est pris ». 

Les ex-talibans en puissance que sont les Français musulmans ont retrouvé la raison, se félicitent les éditorialistes ; la loi interdisant le port du voile à l’école ne pose même plus problème. C’est l’« union sacrée » (Le Monde, 02.09.04), le « front du refus » (Libération, 30.08.04). Finie la contestation, finies les voix discordantes ; même dans les prises de position de Tariq Ramadan, qui « compromettent évidemment sa stratégie d’entrisme », « la règle républicaine n’en est pas moins respectée » (Jean Daniel, le Nouvel Observateur, 02.09.04).
Dans ce climat idyllique, les derniers à gesticuler pour semer le désordre sont évidemment toujours les mêmes : « Seule une petite frange gauchiste, autour du collectif Une école pour tous, persiste à dénoncer une loi “islamophobe et raciste”, poursuivant un combat qu’Alaoui a abandonné » (le Nouvel Observateur, 02.09.04). Les gauchistes, toujours les gauchistes…

…mais un Français musulman reste quand même un musulman

La France n’est plus au bord du gouffre, nous rassure-t-on, « la rentrée scolaire ne sera pas une guerre civile » (le Nouvel Observateur, 02.09.04). Ouf ! Mais tout n’est pas réglé, car un musulman reste un islamiste en puissance, et donc un terroriste potentiel… Le « consensus reste fragile », « les ambiguïtés ne sont pas toutes levées » (Le Monde, 02.09.04).
L’« islamisme est une maladie de l’islam », alerte Claude Imbert (Le Point, 02.09.04), « et pour les recruteurs zélés, le vivier reste, chez nous, abondant. [...] Il faut que leur réaction salutaire ne soit pas un feu de paille. Qu’elle devienne un contre-feu à l’incendie. Car, en Europe, le feu couve toujours… ». Le Nouvel Observateur s’interroge donc : « Armistice tactique ou paix des braves ? » (02.09.04).
 

La question mérite d’être posée, puisqu’il ne faut pas oublier que l’islamisme a remplacé le communisme et le nazisme comme ennemi n°1 de la démocratie occidentale dans nos journaux. Après Staline et Hitler, Ben Laden semble reprendre le flambeau du totalitarisme. « L’Islam hésite », explique doctement Bernard Guetta, qui s’aventure dans une analyse psychologique de l’« Islam » avec un grand « I » : « Il est hypnotisé, c’est vrai, par une tentation de la violence que d’autres ont connue avant lui. A peine sortis du siècle du goulag et d’Auschwitz, nous ne savons que trop, nous autres Européens, ce que sont ces moments d’exaltation collective » (L’Express, 06.09.04). 

Mais la situation est peut-être encore plus grave qu’en 1939, s’alarme Claude Imbert, car c’est à des primates fanatisés tout droit sortis des âges barbares que nous avons cette fois-ci à faire. Dans une analyse qui se démarque par sa finesse et sa subtilité, l’éditorialiste « un peu islamophobe » – comme il l’a lui-même concédé (LCI, 24.10.03) – souligne les particularités de ce nouvel ennemi venu « d’ailleurs » : « Le nazisme, le communisme appartinrent au Mal occidental, nés qu’ils étaient dans l’abîme d’un coma démocratique. L’islamisme vient d’ailleurs. D’un ailleurs géographique, et plus encore historique. C’est un bloc du passé de l’humanité, figé dans son âge théocratique, dans son refus des temps modernes, commencés chez nous, il y a quatre ou cinq siècles » (Le Point, 02.09.04). 

Alors, totalement Français ces musulmans ? Nos éditorialistes semblent exiger de nouvelles preuves… 

Ainsi vont les commentaires de nos chers éditorialistes : ils sont libres parce qu’ils s’affranchissent autant que possible d’un contact effectif avec les faits ; ils sont pluralistes parce qu’ils disent à plusieurs voix à peu près la même chose ; ils satisfont la liberté d’expression de quelques uns au détriment du droit à l’information du plus grand nombre et du droit d’informer de ceux dont ils parlent. 

Dominique Pinsolle 

  

  

Les médias et les Français musulmans : ce ne sont pas des terroristes, mais… 

Dominique Pinsolle  

Publié le lundi 20 septembre 2004  

     

 

Concernant l’islam (comme d’autres sujets), les grands médias actuels ont la fâcheuse tendance à exprimer des opinions interchangeables tout en se faisant les champions du « pluralisme » et du « débat démocratique ». Des opinions qui a force d’être rabâchées finissent par s’imposer comme relevant du sens commun.
En ce sens, la condamnation par de nombreux Français musulmans de la prise en otage de deux journalistes français en Irak a révélé la persistance d’une pensée médiatique unique à propos de la seconde religion de France. De nombreux éditorialistes, étonnés et ravis d’une telle réaction, sont prêts à ne plus soupçonner leurs compatriotes musulmans, mais restent quand même méfiants…
 


  

Le Monde, L’Express, le Nouvel Observateur et le Point sont unanimes : si la prise d’otages reste un drame, elle aura au moins permis aux Français musulmans de retrouver la raison. Comme l’explique Le Monde (02.09.04), dans un élan de sagesse populaire, « A toute chose malheur est bon ». Bernard Guetta salue également « L’acquis d’un drame » (L’Express, 06.09.04), accompagné par Claude Askolovitch, qui contemple « la France apaisée par la vertu d’un drame. Comme si on avait frôlé le pire, et si l’on s’était arrêté juste à temps » (le Nouvel Observateur, 02.09.04). 

La presse dans son ensemble pousse un cri de soulagement. Car comme chacun le sait, la France était menacée par une invasion de terroristes barbus voilant leurs filles pour saper les fondements de l’école laïque. Et elle a réussi, grâce à son intransigeance et à l’interdiction du port du voile à l’école, à remporter une grande victoire. Et quelle victoire ! : « En trois jours, les barbus de l’UOIF sont ostensiblement rentrés dans le rang républicain » (le Nouvel Observateur, 02.09.04).
Dans cette affaire, les Français musulmans ont enfin pu recevoir leur certificat de “non-dangerosité” généreusement délivré par un jury d’éditorialistes anti-terroristes. Ceux qui n’inspiraient que la méfiance « ont gagné ici avec éclat leur brevet de républicanisme, c’est-à-dire, aussi, de laïcité » estime Jean Daniel (le Nouvel Observateur, 02.09.04), appuyé par Bernard Guetta : « Devant ce chantage terroriste à la loi sur le voile, les organisations islamiques françaises ont connu leur moment de vérité. Elles l’ont superbement passé. Dans l’histoire des musulmans de France, il y aura un avant et un après-29 août » (L’Express, 06.09.04).

La presse accorde la nationalité française aux Français musulmans…

La date semble être historique pour de nombreux journaux : tout se passe comme si les Français musulmans, jusqu’à présent tentés par l’action armée et les attentats suicides pour faire de la France une dictature islamique, auraient décidé de tourner le dos au terrorisme. Pour nos journaux, cela suffit à ne plus les voir comme des agents d’Al-Qaida et à en faire de vrais Français.
Le « tournant » est célébré collectivement. L’« islam en France » est devenu l’« islam de France » (titre de l’éditorial du Monde, 06.09.04). « La crise des otages marquera la naissance de l’islam à la française », décrète Le Nouvel Observateur, qui célèbre « les noces d’août » entre « Islam et République » (02.09.04). L’« islam à la française » n’existait apparemment pas auparavant pour l’hebdomadaire de Jean Daniel…
 

« Il n’y avait, en réalité, pas de doute à avoir », avoue Bernard Guetta (L’Express, 06.09.04), qui reconnaît malgré lui l’ineptie de ses propres propos : « le fait est que la question de la loyauté nationale des musulmans français se posait – à tort, mais c’est ainsi – à beaucoup de leurs compatriotes. [...] Un tournant est pris ». 

Les ex-talibans en puissance que sont les Français musulmans ont retrouvé la raison, se félicitent les éditorialistes ; la loi interdisant le port du voile à l’école ne pose même plus problème. C’est l’« union sacrée » (Le Monde, 02.09.04), le « front du refus » (Libération, 30.08.04). Finie la contestation, finies les voix discordantes ; même dans les prises de position de Tariq Ramadan, qui « compromettent évidemment sa stratégie d’entrisme », « la règle républicaine n’en est pas moins respectée » (Jean Daniel, le Nouvel Observateur, 02.09.04).
Dans ce climat idyllique, les derniers à gesticuler pour semer le désordre sont évidemment toujours les mêmes : « Seule une petite frange gauchiste, autour du collectif Une école pour tous, persiste à dénoncer une loi “islamophobe et raciste”, poursuivant un combat qu’Alaoui a abandonné » (le Nouvel Observateur, 02.09.04). Les gauchistes, toujours les gauchistes…

…mais un Français musulman reste quand même un musulman

La France n’est plus au bord du gouffre, nous rassure-t-on, « la rentrée scolaire ne sera pas une guerre civile » (le Nouvel Observateur, 02.09.04). Ouf ! Mais tout n’est pas réglé, car un musulman reste un islamiste en puissance, et donc un terroriste potentiel… Le « consensus reste fragile », « les ambiguïtés ne sont pas toutes levées » (Le Monde, 02.09.04).
L’« islamisme est une maladie de l’islam », alerte Claude Imbert (Le Point, 02.09.04), « et pour les recruteurs zélés, le vivier reste, chez nous, abondant. [...] Il faut que leur réaction salutaire ne soit pas un feu de paille. Qu’elle devienne un contre-feu à l’incendie. Car, en Europe, le feu couve toujours… ». Le Nouvel Observateur s’interroge donc : « Armistice tactique ou paix des braves ? » (02.09.04).
 

La question mérite d’être posée, puisqu’il ne faut pas oublier que l’islamisme a remplacé le communisme et le nazisme comme ennemi n°1 de la démocratie occidentale dans nos journaux. Après Staline et Hitler, Ben Laden semble reprendre le flambeau du totalitarisme. « L’Islam hésite », explique doctement Bernard Guetta, qui s’aventure dans une analyse psychologique de l’« Islam » avec un grand « I » : « Il est hypnotisé, c’est vrai, par une tentation de la violence que d’autres ont connue avant lui. A peine sortis du siècle du goulag et d’Auschwitz, nous ne savons que trop, nous autres Européens, ce que sont ces moments d’exaltation collective » (L’Express, 06.09.04). 

Mais la situation est peut-être encore plus grave qu’en 1939, s’alarme Claude Imbert, car c’est à des primates fanatisés tout droit sortis des âges barbares que nous avons cette fois-ci à faire. Dans une analyse qui se démarque par sa finesse et sa subtilité, l’éditorialiste « un peu islamophobe » – comme il l’a lui-même concédé (LCI, 24.10.03) – souligne les particularités de ce nouvel ennemi venu « d’ailleurs » : « Le nazisme, le communisme appartinrent au Mal occidental, nés qu’ils étaient dans l’abîme d’un coma démocratique. L’islamisme vient d’ailleurs. D’un ailleurs géographique, et plus encore historique. C’est un bloc du passé de l’humanité, figé dans son âge théocratique, dans son refus des temps modernes, commencés chez nous, il y a quatre ou cinq siècles » (Le Point, 02.09.04). 

Alors, totalement Français ces musulmans ? Nos éditorialistes semblent exiger de nouvelles preuves… 

Ainsi vont les commentaires de nos chers éditorialistes : ils sont libres parce qu’ils s’affranchissent autant que possible d’un contact effectif avec les faits ; ils sont pluralistes parce qu’ils disent à plusieurs voix à peu près la même chose ; ils satisfont la liberté d’expression de quelques uns au détriment du droit à l’information du plus grand nombre et du droit d’informer de ceux dont ils parlent. 

Dominique Pinsolle 

  

  

  

« Communautariser » ou non un fait divers : le meurtre d’Aspach-le-Bas 

ColMar  

Publié le mardi 28 juin 2005  

     

 

Le 19 juin 2005, un match de football amateur se termine par un meurtre. En moins de 24 h, Les Dernières Nouvelles d’Alsace (les DNA) en donnent une version « communautariste » puis une version « décommunautarisée ». Entre temps, les autorités étaient intervenues publiquement… 


  

Acte I
Quand les DNA communautarisent sans vergogne 

Les Dernières Nouvelles d’Alsace, le 21 juin, mettent en « une » le meurtre d’Aspach-le-Bas et y consacrent aussi toute la « une » du Cahier régional. 

Quelques temps après les conflits meurtriers de Perpignan qui avaient opposé, selon la presse, des « gitans » et des « maghrébins » (lire : Affrontements et meurtres à Perpignan : le poids des mots.), les DNA permettent de s’interroger une fois de plus sur la « communautarisation » quasi automatique de ce genre de drames. 

Dans l’exposé des faits, l’une des premières informations livrée au lecteur par les DNA porte sur l’origine de la victime : « Hier, en début de matinée, au lendemain de l’agression qui a coûté la vie à un footballeur d’origine turque, sur le stade d’Aspach-le-Bas… ». On ne saura pas si cette victime est française ou étrangère. Et d’ailleurs, est-ce si important ? Mais la mention de son origine porte avec elle, surtout en Alsace, plusieurs connotations. Le lecteur peut embrayer à partir de là. D’autant plus que du côté du meurtrier présumé, c’est la même chose : « Le jeune homme placé en garde à vue, qui appartient à la communauté maghrébine , avait été rapidement identifié par les enquêteurs, ». Maghrébin contre turc, le décor est planté, le lecteur peut poursuivre sa rumination. Et même, s’il a voté pour l’extrême droite, se dire cyniquement : « qu’ils s’étripent entre eux.. » 

Puisque la victime est d’origine turque, les DNA peuvent mettre en scène une réaction non moins communautaire (et cela d’autant plus aisément que certaines déclarations vont dans le même sens] :

- «  La communauté turque en colère  »
- « Le meurtre d’Aspach-le-Bas a provoqué
la colère de la communauté turque de Mulhouse .
- « En toile de fond de cette manifestation s’est nettement profilée
une soif de reconnaissance de la communauté turque : “On est souvent agressés. Mais on ne veut pas de conflits entre communautés. On désire vivre et travailler en paix. ” 

L’une des « communautés » dit ne pas vouloir de conflits entre communautés. Et l’autre ? Par chance, un ministre était dans les parages, Borloo soi-même. Les DNA l’interviewent :
« Interrogé sur ce drame, hier, alors qu’il inaugurait la Cité Manifeste, le ministre de l’Emploi, de la cohésion sociale et du logement, Jean-Louis Borloo, faisant référence aux crimes commis à Perpignan, a mis en garde contre les rumeurs pouvant circuler dans ce genre de circonstances et rappelé que
toutes les communautés sont bien accueillies en France ”. » 

Louable déclaration, mais du coup, le ministre fait exister les communautés. Et le modèle républicain de société se trouve invalidé. Confirmation par le « … président du club d’Aspach-le-Bas, » qui réagit « aux accusations formulées par la communauté turque lors de la manifestation à Mulhouse ». 

Pourtant, tout le monde ne l’entend pas ainsi. C’est le cas de l’adjoint au maire d’Aspach-le-Bas : « Ce qui s’est passé est dramatique, mais il ne faut pas mettre ça sur le dos du racisme ou du communautarisme : ce sont des circonstances très particulières qui l’ont provoqué. » 

On lui laisse, provisoirement le mot de la fin. 

Acte II
Changement de vocabulaire dès le lendemain 

Le 22 juin, Les Dernières Nouvelles d’Alsace rendent compte des récents développements du meurtre d’Aspach-le-Bas et le vocabulaire a changé par rapport aux éditions de la veille. Sur incitation du Procureur ou à l’initiative des DNA ? On serait en présence d’une rivalité de quartiers et la composante communautaire (voire raciste) est, largement, mais pas totalement, gommée. 

Le titre donne le « la » :« Mulhouse/Aspach-le-Bas. Une mise en examen pour meurtre sur fond de rivalités de quartiers »  

La victime devient un Mulhousien et le meurtrier présumé un Thannois. Une affaire alsacienne donc. Reste cependant, dans le corps de l’article « la communauté turque » et les noms des protagonistes. « Deux jours après la mort d’un Mulhousien de 21 ans, poignardé dimanche sur un terrain de foot, à Aspach-le-Bas (nos éditions précédentes), Hocine Hamdaoui, un Thannois de 23 ans, a été mis en examen hier pour meurtre avant d’être placé en détention provisoire. La thèse du crime raciste, évoqué par des membres de la communauté turque de Mulhouse, a été repoussée. » L’insistance sur cette terminologie nouvelle laisse penser à des consignes, perceptibles dans les déclarations du Procureur. 

- « Murat Gocurucu, Mulhousien de 21 ans, père de deux enfants a été tué dimanche »
- « Un seul coup aura suffi pour entraîner la mort » du
Mulhousien, »

- « 
Nous ne sommes pas en présence d’un affrontement communautaire  », a d’ailleurs rappelé le procureur de la République, en réaction aux accusations formulées par certains des manifestants d’origine turque , qui s’étaient réunis à Mulhouse, dans la nuit de dimanche à lundi » (DNA diu 21juin)
- « Dans cette affaire, somme de « petits événements de plus en plus graves », au fil de l’après-midi, « on voit ressurgir des
rivalités de quartiers , qu’ils soient de Thann, de Wittelsheim ou de Mulhouse  ». 

Malgré le changement notable dans les énoncés, il subsiste pourtant, à titre de traces, deux récits de la même affaire, soit rivalités de quartiers, soit connotations communautaristes. En tout cas, les DNA ont pris un virage entre le 21 et le 22 juin. Au lecteur de s’y retrouver. 

Acte III
Quand le consul de Turquie et le sous-Préfet remercient la presse… 

Nous évoquions d’éventuelles incitations, venues des pouvoirs publics, pour aménager le traitement de l’information. Rien ne permet d’établir avec certitude leur existence. Constatons donc simplement d’heureuses coïncidences que confirme l’article paru dans les DNA du 24 juin sous le titre : « Mulhouse. L’appel au calme du consul de Turquie ». 

« L’homme [le consul], qui avait auparavant rencontré le sous-préfet de Mulhouse, M. Fonta, a rappelé, devant une quarantaine de personnes, assemblée composée notamment de représentants d’associations turques mulhousiennes ( qui ont été remerciés, comme la presse, pour avoir su contenir les débordements), que « la justice serait faite », puisqu’« on vit dans un pays où les lois fonctionnent… ». Me Jean-Louis Colomb, avocat de la famille…. s’est dit « impressionné par le calme de cette réunion », image à renvoyer à ceux « qui ont essayé de tirer profit » du drame en poussant à « l’affrontement intercommunautaire ».  

Donc, on ne sait toujours pas la nature exacte de l’acte : fait divers dramatique ou conflit à connotation communautaire ? Ce qu’on sait, c’est que le premier réflexe des DNA a été « tout naturellement » vers la 2me hypothèse, et que les autorités sont intervenues (auprès des DNA aussi ?) pour présenter une autre version. 

Epilogue ?  

Le lecteur attentif aura ainsi bénéficié d’une vraie leçon de choses. En effet, il est rare qu’on puisse trouver dans un média, à 24 h d’intervalle, deux versions d’un même fait avec de surcroît, l’aveu d’une intervention des autorités pour présenter les choses de manière à éviter d’éventuels troubles. Reste que si l’intention peut être jugée louable, la méthode laisse songeur… Quand une « rectification » n’est pas expliquée aux lecteurs, comment faut-il en comprendre les motifs ? Comment être certain qu’ elle a été effectuée en toute indépendance ? 

Le cas des DNA n’est pas isolé. Une consultation rapide de plusieurs médias « en ligne » donne des résultats très variés pour qualifier les protagonistes. Voir tableau comparatif ci-dessous : 

Média  

Agresseur  

Victime  

France 3  

Origine algérienne  

Origine turque  

L’Humanité  

Origine maghrébine  

Jeune turc  

Reuters  

Français d’origine maghrébine  

Nationalité turque  

Sporever.fr  

Origine algérienne  

Footballeur amateur joueur turc  

TSR.CH  

Franco-turc footballeur amateur  

Xinhuanet  

Un jeune joueur  

Un autre joueur  


On notera que plus la distance kilométrique qui sépare le lieu de l’événement et le média qui en rend compte est grande, plus le ton est neutre. La Palme revient à l’agence chinoise, pour qui c’est une affaire de joueurs de foot ! Ce qui n’est pas faux… 

ColMar 

  

  

Les voix enchanteresses de l’économie sur France Inter 

Mathias Reymond  

Publié le lundi 2 juin 2008  

     

 

France Inter, porte-voix du libéralisme économique ? C’est la question que se posent quotidiennement les auditeurs en écoutant les chroniques de Jean-Marc Sylvestre, partisan frénétique de la « pédagogie » néo-libérale et adversaire redoutable de la fonction publique… Or une chronique journalière ne suffit pas à résumer l’orientation globale d’une radio. Mais l’étude quantitative des participants à deux émissions purement économiques – « Global Eco » et le « Téléphone sonne, spécial économie » – l’atteste : le débat économique sur France Inter ne propose, pour l’essentiel, que des variantes d’une même orthodoxie. 


  

Le choix des invités des émissions économiques et les réserves dans lesquels ils sont piochés montrent clairement que la radio publique circonscrit le débat économique à l’alternative entre libéralisme de gauche et libéralisme de droite. 

« Global Eco », animée par le service économie de la radio, est une chronique matinale qui s’accompagne de l’interview d’un expert ou d’un témoin de l’actualité économique. Sur la période du 3 mars au 29 mai 2008, il y a eu 43 invités. Cette émission remplace depuis le début de l’année 2008, la chronique de Brigitte Jeanperrin (limogée de la matinale, car porte-voix bien trop visible du patronat [1]). Mais celle-ci depuis le 28 mars 2008, anime chaque vendredi soir un « Téléphone sonne » spécial économie. Elle a ainsi donné la parole à 30 invités pour répondre aux questions des auditeurs. 

Toujours les mêmes… 

Sur ces 73 invitations (avec parfois plusieurs fois les mêmes invités), on en dénombre 36 d’enseignants-chercheurs, 11 d’économistes, 7 de consultants, 7 de syndicalistes, 4 de journalistes, 3 de PDG ou directeurs. 1 politologue, 1 géopoliticien, 1 ministre norvégienne, 1 avocat, et 1 associatif complètent la liste. 

Manifestement, certains invités, recrutés dans le vivier des habitués des médias, sont plus « experts » que d’autres. Onze personnes se partagent plus d’un tiers des invitations. La palme revient à Patrick Artus, professeur à Polytechnique et à Paris I, membre du Cercle des économistes, du Conseil d’Analyse Economique (CAE), directeur de la recherche et des études de la banque de financement Natixis, avec 4 invitations, et Christian Saint-Etienne, Professeur à Tours, membre du Cercle des économistes, du CAE, candidat sur la liste du Nouveau Centre de Jean-Marie Cavada, avec 3 invitations. 

Parmi les 36 invitations d’universitaires, 29 font appel à des enseignants de Paris (Dauphine, Sorbonne, Sciences Po…), 16 mobilisent des membres du Cercle des Economistes, et au moins 11 des administrateurs d’entreprises. 

Première boîte à idées : le Cercle des économistes. Celui-ci réunit une trentaine de professeurs d’université qui cumulent grosso-modo les mêmes caractéristiques (facultés parisiennes, membre du CAE, administrateurs d’entreprises…). Sans être tous des farouches partisans du libéralisme économique le plus échevelé, ils ne sont pourtant pas des opposants à la mondialisation libérale. Souvent convoqués pour commenter l’actualité économique (une crise financière, la loi sur les 35 heures ou l’ouverture à la concurrence d’un service public), ils s’arrangent toujours pour demeurer « politiquement acceptables ». En dehors de la (fausse) polémique, libéralisme de gauche versus libéralisme de droite, point de débat possible comme le montre leur ouvrage publié pendant la campagne présidentielle : « Politique Économique de droite – Politique Économique de gauche », qui leur permet de positionner la droite à droite et la gauche… à droite. 

À titre d’exemple, le 3 novembre 2006, La Tribune offre ses pages aux auteurs de l’ouvrage [2]. D’après eux, pour une politique fiscale de droite, il faudrait « se préparer face à la concurrence fiscale intra-européenne en réformant la fiscalité directe qui touche les facteurs mobiles de production (capital et travail) : l’impôt sur les sociétés est abaissé à 18 %, l’ISF [impôt de solidarité sur la fortune] est supprimé et l’IRPP [impôt sur le revenu des personnes physiques] est remplacé par une “flat tax” [3] à 15 % ». Pour une politique fiscale de gauche, il faudrait « équilibrer efficacité et équité. L’impôt sur les sociétés passe à 18 %, mais l’ISF est remplacé par une tranche additionnelle de l’IRPP dont le taux marginal [4] est fixé à 30 %. » Récapitulons : dans les deux cas l’impôt sur les sociétés, aujourd’hui à 33,33%, est abaissé à 18%, et avec la gauche, seul change le terme (« passe à 18 % » au lieu de « est abaissé à 18 % ») ; dans les deux cas l’ISF disparaît, et, avec la gauche, sa disparition entraîne une baisse importante du taux d’imposition sur les tranches les plus élevées des revenus (elle passe – elle est abaissée, c’est selon – de 40% aujourd’hui à 30%). Constatons que le choix économique entre une politique fiscale de droite et une politique fiscale de gauche est mince. 

L’autre boîte à idée, est celle d’un Conseil « placé auprès du Premier ministre » et qui a pour mission « d’éclairer, par la confrontation des points de vue et des analyses, les choix du gouvernement en matière économique »[Selon le site du CEA : le Conseil d’Analyse Economique (CAE)]. Ses membres bénéficient de 21 invitations. Evidemment, les économistes qui collaborent à ce Conseil ne sont guère plus hétérodoxes que ceux du « Cercle ». Pendant la campagne pour l’élection présidentielle de 2007, certains soutenaient Ségolène Royal, d’autres Nicolas Sarkozy, aucun n’était un suppôt d’Arlette Laguiller, par exemple, ou d’un candidat de la gauche antilibérale… 

C’est cette opposition – « Royal face à Sarkozy » – qui sous-tend les invitations. Pour la première : Philippe Aghion de Harvard, du CAE et de la Commission Attali, Philippe Azkenazy du CNRS et du Monde, Daniel Cohen de l’Ecole normale supérieure, du Cercle, du CAE, du Monde… Pour le second : Jacques Marseille, de Paris I et du Point, Nicolas Baverez, avocat, du Medef, de l’Institut Montaigne, du Point, du Monde et des Echos 

Orthodoxie, quand tu nous tiens… 

Quelle place pour une voie dissonante, dans cette foule d’experts ? Minimale, évidemment. Sur les 7 invitations de syndicats, on compte 2 fois la CGT et 1 fois FO. Les syndicats réformateurs, la CFDT et l’UNSA, se partagent les quatre autres invitations. Le seul associatif convié est en fait le président de l’Association des petits actionnaires. Et parmi les boîtes à idées de la gauche de gauche, on dénombre zéro invité de la Fondation Copernic, et un invité d’ATTAC (Dominique Plihon). 

Ainsi, sur les 73 invitations, la répartition s’établit de la sorte : 4 hétérodoxes, 59 orthodoxes et 10 autres dont il est difficile de déterminer la position… 

Certes, il ne s’agit que d’un coup de sonde sur une période de trois mois pour deux émissions seulement. Mais en croisant ces données avec d’autres, on peut aisément constater l’omniprésence des mêmes. 

Dans le « 7-10h » de France Inter (jadis « 7-9h30 »), les experts économistes conviés sont toujours les mêmes : Daniel Cohen les 5 septembre 2006 et 23 janvier 2008 ; Elie Cohen les 25 septembre 2006 et 28 novembre 2006 ; Jacques Attali les 24 janvier 2007, 6 juin 2007, 16 août 2007, 16 octobre 2007 ; Jacques Marseille les 8 mai 2007 et 14 juin 2007 ou Patrick Artus le 13 septembre 2007 [5]. Les économistes marxistes ou dissidents ne se bousculent pas au micro… 

Un autre exemple ? Les deux seuls économistes invités dans l’émission politique « le Franc Parler » – animée par Stéphane Paoli – sont Daniel Cohen (31 mars 2008) et Jacques Attali (29 octobre 2007 et 2 juin 2008). Et l’examen des autres invités de cette émission depuis janvier 2008 est éloquent : 8 membres de l’UMP (ou assimilés comme Eric Besson), 6 du PS, 1 syndicaliste réformateur (François Chérèque de la CFDT), Laurence Parisot du Medef, Max Gallo proche de Sarkozy, François Bayrou du Modem et le sociologue Edgar Morin. Rien de très subversif… Daniel Cohen – toujours lui – est aussi l’économiste attitré pour enfants de l’émission « Les p’tits bateaux » diffusée le dimanche soir sur France Inter [6]. 

Toutes ces émissions ont en commun de laisser libre cours à l’économisme des économistes, c’est-à-dire de traiter l’économie comme un monde clos, régi par des lois naturelles, indépendant des rapports sociaux (que dissimulent des chiffres et des courbes). Entre ceux qui s’en remettent à ces prétendues lois naturelles et ceux qui prétendent les réguler, la différence est souvent infime [7]. 

Certes, on entend quelquefois des voix dissonantes sur France Inter et une émission comme « Là-bas si j’y suis » donne la parole à des intervenants hétérodoxes. Mais, dans les émissions diffusées aux heures de grande audience, comme le « 7-10h », le « téléphone sonne » du vendredi, le « Franc Parler » (le lundi de 19h30 à 20h15), c’est la pensée de marché qui domine, celle qui veut « réformer » l’Etat et réduire la dette publique sur le dos des salariés, celle qui votait « oui » à Maastricht et « oui » au Traité constitutionnel de mai 2005. C’est la pensée dominante, tout simplement. 

Mathias Reymond 


  


_________________________________________________  

[1] Voir « Brigitte Jeanperrin au service des PDG et de l’entreprise privée sur le service public ». 

[2] D’après Mathias Reymond et Grégory Rzepski, Tous les médias sont-ils de droite ?, Syllepse, Paris, p. 122-123. 

[3] Impôt à taux unique, proportionnel et non progressif contrairement à ce qu’est l’impôt sur le revenu aujourd’hui (progressif). Cette mesure, très peu sociale, n’existe ni aux Etats-Unis, ni au Royaume-Uni, elle fut même rejetée par l’Allemagne. La flat tax n’est soutenue par aucun parti en France, seuls les ultra-libéraux défendent cet outil fiscal. 

[4] Le taux marginal est le taux qu’un contribuable paie sur la dernière tranche de son revenu (actuellement à 40%). 

[5] D’après la BDD (banque de donnée délicieuse) du Plan B. 

[6] Voir ses analyses « originales » ici-même : « Paroles d’expert : le communisme expliqué aux enfants » et « Question posée à France Inter : Maman les p’tits bateaux sont-ils libéraux ? ». 

[7] Pour un aperçu général sur la contribution journalistique à ce débat consensuel, voir notre rubrique « Construction médiatique de l’opinion économique ». 

Publié dans LE MALJOURNALISME : Le cas français, LES MEDIAS DE LA HAINE | Pas de Commentaire »

MUGABE ET LA DESINFORMATION RIDICULE DES MEDIAS EN OCCIDENT

Posté par issopha le 5 avril 2008

MUGABE ET

LA DESINFORMATION RIDICULE DES MEDIAS EN OCCIDENT

Depuis quelques temps, je lis et écoute avec une attention soutenue tout ce qui
se dit et s’écrit dans la plupart des médias en occident au sujet du Zimbabwe et
de son président Robert Mugabe. Cet intérêt pour ce petit pays d’Afrique
australe a redoublé d’intensité ces derniers jours à cause des élections
générales qui s’y tiennent ce week-end.

Dans presque tous ces médias, et en tête, les grandes agences de presse
mondiales, circulent des chiffres identiques qui défient tout entendement humain
sur ce que peut être la situation d’un pays sur cette planète terre. Ces
chiffres sont : une inflation qui se situe entre 100 000 et 150 000 %; un
chômage qui culmine à 80%; un taux de croissance de -7,7%; un espérance de vie
de 35 ans; taux de prévalence du sida de 35% et jusqu’à 60% dans les prison;
chaque semaine 3000 personnes décèdent de sida; le taux de pauvreté oscille
entre 50 et 60%. Les journalistes et les éditorialistes rivalisent de
superlatifs pour présenter toujours sous un angle apocalyptique la situation du
Zimbabwe.
En lisant ces chiffres, l’envie m’a vraiment pris d’aller voir à quoi peut
ressembler un pays au tableau aussi sombre et comment les hommes peuvent
continuer à y vivre. Qu’est ce que çà veut dire une inflation de 100 000 %? Et
le taux de chômage de 80% qui veut dire que seulement 20% de la population
exercerait un emploi rémunéré.   J’ai voulu comprendre comment des être humains
peuvent survivre dans un tel pays et comment ils peuvent accepter sans se
soulever un régime qui a conduit le pays au bord d’un tel gouffre. Le Zimbabwe
n’étant pas la porte d’à coté, je me suis mis donc à réfléchir sur la personne
de Robert Mugabe, la principale cible de cette campagne.
Mugabe est cet homme qui à la tête de la guérilla de la Rhodésie du Sud renversa
en 1979 le régime ségrégationniste blanc de Rhodésie de Ian Douglas Smith. Le
régime de Ian Smith, très proche de celui, apartheid, de l’Afrique du Sud de
l’époque était fortement soutenu par les pays occidentaux.  En 2006, c’est
encore ce Mugabe qui, dans une opération de mise en application de la réforme
agraire, a dressé ses vétérans contre les fermiers blancs, tuant un certain
nombre. C’est enfin Mugabe qui, au sommet de Lisbonne s’en est pris violemment
à la chancelière allemande Angla Merkel et ceux qu’il a appelé « la bande des
quatre pro-Gordon ». Un véritable crime de lèse maître. Mugabe a même ridiculisé
l’union européenne dans son ensemble en se payant le soutien des autres
dirigeants africains et en amenant l’organisation de Manuel Baroso à choisir
entre lui et le premier ministre britannique Gordon Brown qui a choisi de
boycotté le sommet.
Ce qui se passe actuellement dans la presse serait-il le résultat d’une guerre
qui oppose Mugabe et certains dirigeants occidentaux et  dans laquelle tous les
coups et tous les moyens sont permis y compris la désinformation? Et si c’était
le cas, les médias ne serait-ils réduits qu’au rôle de chiens qu’on peut ainsi
lâcher sur un homme qu’on voudrait mettre au banc de la communauté
internationale? Ces questions charrient bien d’autres problématiques sur
l’indépendance de la presse, ses relations avec les gouvernants occidentaux, le
rôle qu’elle a joué et joue encore dans la décolonisation de l’Afrique.

 

De vieilles recettes :
On sait malheureusement que par le passé, une certaine presse en occident avait
souvent été utilisée pour jouer ce rôle de désinformation et de manipulation des
masses dans la stricte logique de l’adage qui dit que « lorsqu’on ne veut plus de
son chien, on l’accuse de rage ». On pense par exemple à Bokassa qui avait été
présenté comme un assassin d’enfants doublé d’un anthropophage puisque les
médias avaient affirmé qu’on a découvert de la chair humaine dans ses
congélateurs. On pense à l’ancien président Cameroun Ahmadou Ahidjo dont
certains médias à l’époque avaient révélé l’existence d’un compte bancaire en
Suisse à son nom et garni de 900 milliards de F CFA de recettes détournées du
pétrole. On pense aussi à une campagne de dénigrement et de diabolisation menée
pendant des années contre Ahmed Sekou Touré, coupable d’avoir osé dire « non » au
Général de Gaulle. On pense tout récemment à Saddam Hussein  et la détention des
armes de destruction massives imaginaires que beaucoup de médias n’ont pas
hésité à soutenir. Il faut dire que la plupart de ces personnes sont des agents
qu’ils avaient utilisés et que pour des raisons et d’autres ne répondaient plus
à leur profil. Avant, cette désinformation marchait comme sur des roulettes et
servait à monter le peuple contre le « chien enragé » qu’on en veut plus et
faciliter ainsi sa destitution. Il faut dire aussi que parmi ces dirigeants,
certains ont été des dictateurs de la pire espèce mais des dictateurs à leur
corps défendant parce que la pression insupportable de l’occident les y
poussait. Mais d’autres, choisis par l’occident justement à cause de leur
inconsistance, était devenu des dictateurs pour tenter de s’imposer par la
terreur.

 
Robert Mugabe est un révolutionnaire qui avait libéré son pays de la dictature
de Ian Smith. Mais aujourd’hui, lui même n’est plus qu’un dictateur qui a depuis
dévié de la trajectoire qui l’avait amené au pouvoir en 1980. A savoir,
restaurer la dignité bafouée des noirs mais surtout mettre le pays sur les
sentiers de la croissance et du développement. Pour y parvenir, Mugabe n’avait
pas d’autres choix que de promouvoir une nation arc en ciel (Rainbow) comme
c’est le cas en Afrique du Sud aujourd’hui. C’était le seul moyen pour lui
d’apprivoiser la communauté blanche détentrice de l’essentiel de l’économie.
Mais il a continué à vouloir monter les deux communautés l’une contre l’autre
dans la strict logique de la surenchère politique. Il a oublié que les
occidentaux ne lui permettront jamais d’écraser les blancs qu’ils se sentent le
droit de protéger plus que n’importe quel autre Zimbabwéen. A ce titre, il faut
savoir que les occidentaux n’avaient permis le démantèlement du régime
d’apartheid d’Afrique du Sud qu’à partir du moment où Nelson Mandela leur avait
assuré qu’il construira une nation dans laquelle les blancs et les noirs vivront
dans une cohabitation harmonieuse et qu’il n’y aura une volonté de revanche de
la part du pouvoir noir.  Mugabe a trahi tous les accords signés avec les
occidentaux pour la protection des zimbabwéens blancs. Très vite donc, la
politique de courte vue de Mugabe est arrivée au bout du rouleau. Aujourd’hui,
il ne survit politiquement plus que grâce aux coups  politico-révolutionn aires
comme celui qu’il a lancé contre les fermiers blancs en 2006 sous le couvert de
la réforme agraire. Mais dans la tête de beaucoup de Zimbabwéens qui n’accèdent
pas à ces subtilités politiques, Mugabe reste le révolutionnaire qui doit
libérer le pays de ce qu’ils considèrent comme des intrus blancs.

Le courage de ses opinions :
Mais en occident, personne n’a le courage de présenter le problème tel qu’il est
en soi. A savoir la volonté de détruire un homme qui ose mettre en péril des
vies de blancs. Ils ont peur qu’on ne les accuse de faire entorse aux grandes
théories égalitaro-humanistes qu’ils déploient dans le monde. Ils sont obligés
de louvoyer, de procéder par contournement et finalement faire usage des moyens
aussi ridicules et détestables que sont la désinformation et la manipulation.
Leur haine contre Mugabe les amène à défier toutes les lois de la rationalité
humaine pour verser dans l’incantation informationnelle. L’objectif est simple :
il vise à présenter le Zimbabwe comme un enfer afin de provoquer un soulèvement
populaire à l’intérieur du pays et présenter Mugabe sous les traits du diable
incarné pour obtenir la caution de la communauté internationale et conduire
ainsi tranquillement sa destitution voire même son élimination physique. Ce
faisant, ils ne sont pas mieux que Mugabe. D’aucuns diront même qu’ils sont
pires. Ce qui est choquant, c’est qu’à travers Mugabe et le Zimbabwe, c’est
l’image de l’Afrique qui est ainsi traînée dans la boue est pour des motifs
injustes et injustifiés. Alors qu’il devait être poussé à la porte ou remercié
pour services rendus à la nation en toute transparence, l’acharnement
insupportable des occidentaux contre Mugabe, pousse tout Africain digne de ce
nom à lui apporter son soutien même passif au moins pour sauver l’honneur de
l’Afrique. La campagne haineuse de l’occident fait que les opposants à Mugabe –
parmi lesquels on compte de valeureux citoyens -  alors qu’ils défendent parfois
des causes justes, auraient de la peine à apparaître comme autre chose que des
complices de l’occident. Ce qui dans un pays qui a conduit une révolution contre
un pouvoir blanc peut constituer un vrai handicap.  Mugabe est un vieux
président qui a déjà 84 ans. L’acharnement des autres contre lui, soutenu par un
lynchage médiatique en règle, l’a peut-être, poussé à continuer dans sa posture
de défi à l’occident en sollicitant un sixième mandat. Qu’on laisse le peuple du
Zimbabwe jugé de l’opportunité de lui accorder un autre bail ou non. Ce qui est
sûr, c’est qu’à son âge, Mugabe n’a plus aucun programme digne de ce nom pour le
bonheur du Zimbabwe et des Zimbabwéen. Mais de grâce, que ceux qui donnent
souvent des leçons de probité n’usent pas des moyens déloyaux pour le débarquer,
surtout en sollicitant notre caution. Ce qui est désolant, c’est que les peuples
en occident, qui sont parfois de bonne foi sont ainsi chaque fois grugés par des
gouvernants qui ne veulent qu’assouvir les désirs maladifs de puissance en
mettant en péril la cohésion entre les peuples du monde.

Anachronisme :
Mais là où le bât blesse c’est que les médias complices et leurs commanditaires
ne comprennent pas que le monde a sérieusement évolué et qu’il faut un peu plus
affiner leurs méthodes de désinformation. Le monde est devenu une maison de
verre dans laquelle chaque occupant est devenu lui-même un média. Dès lors, la
prétention des grands médias d’imposer des vues et de tenter de fabriquer une
opinion publique est vouée à l’échec. Aujourd’hui, l’Afrique est engagé
résolument dans un processus révolutionnaire irréversible dont la renaissance
africaine est l’objectif majeur. C’est ne rien comprendre à cette réalité en
occident que de croire qu’ils peuvent l’adhésion et la caution des Africains
dans une opération visant à liquider Robert Mugabe. Le fait qu’à Lisbonne, les
dirigeants africains qui, comme on sait sont loin d’être des révolutionnaires,
aient refusé de désavouer Mugabe comme le leur demandaient certains dirigeants
occidentaux et le fait aient pu faire bloc autour de Mugabe  pour repousser
l’arrogance du premier ministre britannique Gordon Brown, devrait constituer un
bon indice et un donner à réfléchir aux stratèges occidentaux. Le tournant de
Lisbonne a permis de comprendre que désormais dans des négociations, l’Europe a
plus besoin de l’Afrique aujourd’hui que l’Afrique n’a besoin d’elle. Ceci parce
que d’autres pôles, à savoir, la Chine , l’Inde, le Brésil s’offrent aujourd’hui
aux Africains.
Et puis, Mugabe, contrairement à d’autres dictateurs que des campagnes
similaires avaient réussi à déposer, n’est pas une fabrication de l’occident. Il
n’est pas non plus un blanc bec qui est arrivé au pouvoir par hasard. Il a quand
même passé plus de 10 ans dans les geôles de Ian Smith  Par conséquent,
l’occident ne peut pas savoir comment démonter une machine qu’il n’a pas montée.
Mugabe est le produit de la révolte des noirs contre le pouvoir blanc de Ian
Smith soutenu par les occidentaux. Pour montrer qu’il n’est pas comme les
autres, et pour les présentes élections encours dans son pays, Mugabe a fermé la
porte aux médias occidentaux et à tous les observateurs des pays occidentaux
n’accréditant que des observateurs africains. Demain peut-être, Mugabe, le vieux
dictateur sera défait ou mourra t-il de sa belle mort. On souhaiterait alors
voir tous ceux qui crachent sur le Zimbabwe aujourd’hui et sur Mugabe, soutenir
réellement ce pays et son nouveau dirigeant afin qu’il quitte l’enfer dans
lequel ils veulent le voir aujourd’hui. Sinon, à la désinformation et la
manipulation, se doublera le cynisme et on comprendra que cette campagne n’avait
qu’un seul objectif : se débarrasser de Mugabe et faire comprendre aux autres
qu’on ne ridiculise pas l’occident sans conséquence.

Etienne de Tayo
Promoteur Afrique Intègre

Pour plus encore rendez-vous au blog de Etienne de Tayo (Afrique Intègre)
www.edetayo. blogspot. com

Publié dans DE La FABRIQUE DE L'OPINION ET DU CONSENTEMENT, LE MALJOURNALISME : Le cas français, LES MEDIAS DE LA HAINE | 1 Commentaire »

LES MEDIAS DE LA HAINE

Posté par issopha le 3 septembre 2007

MÉDIAS DE


LA HAINE

Déjà les médias voudraient imputer à la seule télévision la responsabilité du discours de régression sociale et

sécuritaire qui a dopé le score du Front national. Mais Le Pen a eu d’autres alliés que les seuls Jean-Pierre Pernaut de TF1 et Daniel Bilalian de France 2. Comme le chef du FN l’a admis lui-même, c’est l’ensemble du Parti de
la Presse et de l’Argent (PPA) qui lui a fait la courte échelle : « Les hommes politiques, les journalistes et les politologues parlent un langage qui n’est pas très éloigné du mien, quand il ne le recouvre pas, voire le dépasse. Je me suis normalisé puisque tout le monde parle comme moi. » (France Inter, 16.04.02). Malgré des discours « citoyens » et « républicains » tenus devant les caméras, les patrons qui plastronnent ont tout de suite compris l’intérêt qu’ils pouvaient tirer d’une telle situation. Un de leurs journaux, le Financial Times, a expliqué le 25 avril 2002 : « Les responsables des milieux d’affaires français ont demandé hier aux hommes politiques d’utiliser le trouble provoqué par la victoire électorale de l’extrême droite dimanche dernier pour introduire des réformes radicales, économiques et constitutionnelles. »


Pour vendre du papier ou fouetter l’audimat, conquérir des marchés publicitaires ou complaire à leurs actionnaires, les médias ont colporté la peur à coup de manchettes criardes, d’articles et de reportages sur la « violence » et la « délinquance »
(dossier de PLPL n° 6). Simultanément, ils couvraient d’un silence plein de mépris les victimes de la violence économique et de la délinquance patronale. « Il y a du chômage, on en a pas parlé pendant la campagne », pleurnichait dans une émission de téléachat Edwy Plenel, directeur de la rédaction du Monde (LCI, 27.04.02). Car les pyromanes de l’« insécurité » ne maîtrisent plus la flamme qu’ils ont alimenté. Ils voudraient à présent vendre plus de papier et plus d’audimat encore en affectant d’être désolés de la montée de l’extrême droite. Habiles à apaiser leurs consciences, les médias déploient une pédagogie anti-FN dont Libération a fourni le modèle (génial). Un article présentait les dangers du programme du FN en ces termes : « Adieu la paire de basket made in Tunisie à 22 euros ou le jean made in China à 30 euros, achetés en grande surface » (Libération, 25.04.02) Les journalistes qui hier encore affirmaient : « Personne n’envisage sérieusement que MM. Chirac et Jospin ne se retrouvent pas face à face au second tour. » (Le Monde, 19.04.02) ou caquetaient que « Jacques Chirac et Lionel Jospin sont assurés du second tour. » (Serge July, Libération, 16.04.02) donnent des leçons de morale civique en stigmatisant la « frivolité », « l’insoutenable légèreté » et la « désinvolture démocratique » de ceux qui n’ont pas voté pour les candidats du PPA (Laurent Joffrin, Le Nouvel Observateur, 25.04.02).

 En effet, le Parti de
la Presse et de l’Argent qui a alimenté le FN et ses combats n’est pas seulement constitué par les responsables de droite, Le Figaro, RTL et TF1. Le PPA, c’est aussi le Parti socialiste et ses alliés
(dossier PLPL n°8), des radios comme France Inter ou France Culture (dossier de PLPL n°7, PLPL n°4) et des périodiques prétendument « citoyens » ou « de gauche » comme Le Monde (dossier de PLPL n°1), Libération (dossier de PLPL n°4), ou Le Nouvel Observateur (PLPL, n°9). Tous disposés à mentir ou à se courber pour favoriser les patrons qui plastronnent (dossier de PLPL n°2-3) et le « modèle américain » (guerre permanente aux pauvres du monde, prisons pour les pauvres d’Amérique).
Des milliers d’abonnés connaissent déjà PLPL. Il est temps pour les autres de le découvrir et de le faire connaître, de
s’y abonner. Pour permettre à chacun, non pas seulement de combattre l’extrême droite, mais aussi de confondre les Tartuffe d’aujourd’hui qui l’ont favorisée.

    
Olivier Mazerolle :

- Vos adversaires de gauche disent  » euh quand même, Jacques Chirac il a servi un peu les idées de l’extrême droite en basant sa campagne sur la sécurité, sur le déclin de
la France « .

Jacques Chirac :

- Il aurait fallu être tout à fait sourd pour ne pas entendre ce que disaient les Français. Moi j’ai beaucoup voyagé avant la campagne, pendant la campagne. Je n’ai pas rencontré un Français, une Française, qui ne me dise à quel point son inquiétude était grande à l’égard de la montée de la violence, de l’insécurité. Vous savez, je regarde aussi les journaux télévisés. Qu’est-ce que je vois depuis des mois, des mois et des mois : tous les jours, ces actes de violence, de délinquance, de criminalité. C’est bien le reflet d’une certaine situation. Ce n’est pas moi qui choisissais vos sujets.

(Spéciale Présidentielles, France 2, mercredi 24 avril 2002.)
     

  

 Les médias et l’insécurité.

 Délire sécuritaire sur France Culture.

 Les coups de matraque insécuritaires du Parisien.

 Field aime la police et les patrons.

 France Inter ou Radio Police ?

 

L’AUTRE GUERRE DES MÉDIAS 

Les pyromanes de l’insécurité

« Insécurité » sur tous les fronts. « Une véritable scène de guerre urbaine », « La nouvelle guerre » : le premier titre (France Inter) renvoie à un tir de bazooka à Béziers, le second (Le Figaro) à une double frappe chirurgicale à New York. Les sujets changent, le matraquage demeure. Après la pensée unique – l’économie, c’est le marché –, la presse découvre la déclinaison unique : l’« insécurité » quel que soit le sujet.
En 1997, le gouvernement Jospin choisissait de masquer son libéralisme économique par l’interventionnisme policier. Privatisations d’un côté, Vigipirate de l’autre. Quatre ans plus tard, au moment d’expirer, englouti sous un amas de barbe molle, le parti communiste vend L’Humanité à Matra-Hachette et se déclare « solidaire » des maîtres du Pentagone.
Le parti de la presse et de l’argent (PPA) ne se contente plus de relater les croisades sécuritaires. Il les mène en première ligne, tambour battant. Robert Solé, médiateur du Quotidien vespéral des marchés, fait le paon : « La rédaction du Monde a décrété la mobilisation générale. » (QVM, 16-17.9.01)
Elle n’est pas la seule.
Sur France Inter, le 6 septembre dernier, un auditeur excédé par l’endoctrinement sécuritaire interpellait un journaliste galonné : « Moi je me dis que si demain il y avait la même médiatisation sur l’écart grandissant entre les rémunérations des salaires et du capital, dans les sondages les Français diraient que le problème numéro un c’est l’augmentation des salaires. » On lui coupa la parole. Pour la donner à un commissaire de police. Depuis, cet auditeur a rejoint les camps d’entraînement de PLPL. Et ce qu’il n’a pas pu dire, c’est ce qui suit…
    

Quand les médias (qui mentent) ont oublié, PLPL se souvient. C’était il y a dix-sept ans. Le 29 octobre 1984, Jean-Pierre Destrade, porte-parole d’un parti socialiste dont Lionel Jospin est alors le premier secrétaire, donne de la voix : « Il est urgent que le gouvernement s’engage plus résolument dans le combat contre l’insécurité. » Destrade exige davantage de « fermeté », « des peines incompressibles pour certains criminels, une réduction encore plus notable du nombre de permissions de sortir et des libérations conditionnelles », sans oublier « un plan d’équipement de la police » (QVM, 01.11.84). Le président de
la Ligue des droits de l’homme s’avoue « consterné » : « Ces déclarations sont imprégnées de l’idéologie sécuritaire la plus réactionnaire. Il est stupéfiant de voir les théories de l’extrême droite reprises en compte par une certaine gauche. »
Nul ne serait stupéfié aujourd’hui… Demandeur de « peines incompressibles pour certains criminels », Jean-Pierre Destrade peut se féliciter de n’avoir pas été tout à fait entendu à l’époque. Car, grâce au « laxisme » judiciaire ambiant, il n’eut pas eu à purger l’intégralité de sa peine de prison… Il est vrai qu’il avait eu l’habileté de voler un bœuf plutôt qu’un œuf, s’engraissant personnellement grâce aux énormes dessous-de-table versés au parti socialiste par des hypermarchés.

Parce qu’ils ont pris place dans une croisade sécuritaire et guerrière nauséabonde, les médias (qui mentent) au service des patrons (qui plastronnent) s’abstiennent d’évoquer ce genre de souvenirs. Pourtant, on le sait à présent, la plupart de ceux qui, moustache au clair, ont glapi en faveur de la loi et l’ordre se sont révélés être des fripouilles. Tel ancien maire de Nice, proche du Front national, ne cessait de réclamer davantage de police et de poigne… jusqu’au jour où les tribunaux l’ont contraint à aller dépenser en Uruguay les sommes extorquées à ses administrés. Tel autre champion de la « lutte contre l’insécurité », réélu maire RPR d’une ville détenant le record de caméras de surveillance au centimètre carré, restera célèbre pour avoir tout à la fois utilisé des employés municipaux à titre de domestiques personnels et contraint, pistolet au poing, une malheureuse à lui faire une fellation. Tel ancien ministre de
la Justice, théoricien sécuritaire du RPR dans les années 1980, a fini mis en examen, le 30 août dernier, pour « recel d’abus de biens sociaux ».

Gauche plurielle :
de Robert Hue à Robert Pandraud

Lionel Jospin a récemment distingué Robert Pandraud, député RPR de Seine-Saint-Denis, en lui confiant une mission de réflexion destinée à « élaborer un nouvel instrument statistique de l’insécurité. » Dans Le Point du 13 juillet 2001, Pandraud fut aussitôt décrété « en forme ». PLPL rappelle les états de service du nouveau conseiller de Jospin : c’est au moment où Pandraud était ministre délégué chargé de
la Sécurité dans le gouvernement Chirac que furent renforcés les pouvoirs de la police sous couvert de lutte contre le « terrorisme » ; qu’on utilisa massivement les camps de rétention, créés par la gauche, pour regrouper les étrangers en instance de reconduite à la frontière ; qu’une réforme du code de la nationalité permit de trier plus facilement ceux qui « méritaient » d’être Français ; que furent institués le système des repentis et la pratique de la délation rémunérée ; qu’on revint de fait à une juridiction politique d’exception, laquelle s’« illustra » à l’occasion du procès d’Action directe 
1
.

Et PLPL n’oublie pas non plus qu’en décembre 1986, quinze ans avant les exploits de la police italienne à Gênes, Malik Oussekine fut matraqué à mort par une brigade de voltigeurs français galvanisés par les discours de Pandraud. Est-ce un tel bilan qui lui a valu d’être promu statisticien de l’insécurité par le gouvernement de la gauche plurielle, communistes et écologistes compris ?

Non, car il fut jugé insuffisant. Actuel porte-parole du parti socialiste, Vincent Peillon a ainsi reproché aux « braillards de la droite qui veulent exploiter le sentiment d’insécurité » de n’avoir « rien fait quand ils étaient au pouvoir ». (QVM, 05-06.08.01) Quelques jours plus tôt, au moment de l’assassinat du militant anticapitaliste Carlo Giuliani à Gênes, le petit braillard Peillon feignait pourtant l’indignation et dénonçait la « prise en otage » des manifestants de Gênes par « une police à la stratégie pour le moins douteuse ». Et il pleurnichait : « Nous aurions dû être à Gênes parce que les valeurs que défendent ces manifestants sont les nôtres. […] Les socialistes ne seront plus absents. » (Le Nouvel Observateur, 25.07.01)

En somme, ils tirent et ils pleurent. À moins que ce ne soit l’inverse. Les socialistes et leurs alliés s’apitoient sur un manifestant tué par la police puis ils arment la police qui tuera les manifestants.

Le dictateur de l’hebdomadaire Marianne, Jean-François Kahn, n’a pas tous ces scrupules. Aussi favorable à la répression chez Berlusconi que dans les banlieues françaises, il siffle de rage : « Les méthodes débiles des anarcho-casseurs, si privilégiées par les médias [sic], et que la gauche bourgeoise n’a pas hésité à caresser dans le sens du poil [re-sic], sont répugnantes. Elles le sont à Gênes, mais aussi dans nos cités. » Les lecteurs de PLPL comprendront à quel point les médias « privilégient » la contestation radicale quand ils sauront que : « La tactique des Black-Blocks, c’est “mords et fuis”. 2 »

Fuir ? Comment y parvenir dans une Europe qui se construit chaque jour un peu plus autour de la police et de l’argent (euro), de la police pour protéger les détenteurs d’argent ? Otto Schily, ministre allemand de l’Intérieur, a proposé la création d’une « police anti-émeute européenne. » Si demain elle intervient dans « nos cités », Jean-François Kahn s’avouera comblé…

Interrogé le 28 août 2001 sur TF1, le Premier ministre Lionel Jospin avait rappelé le sens de la « lutte collective » menée depuis 1997 : « gagner la bataille de l’insécurité. » Il y a deux ans, l’ancien ministre Pierre Pasquini et le député UDF Arthur Paecht jalousaient déjà la surenchère policière de l’axe socialo-citoyenno-vert-huiste et interrogeaient : « Croit-on qu’il faille, sans réagir, laisser la gauche être sécuritaire à notre place ? » (Le Figaro, 26.01.99) François Goulard, secrétaire politique de Démocratie libérale (DL, madeliniste) cherchait à les rassurer : « Nous pouvons encore attaquer le gouvernement sur le problème de l’insécurité. » (L’Express, 01.06.00) Le petit traître balladurien Nicolas Sarkozy leur fit écho quelques mois plus tard : « La prison doit être un élément majeur de notre politique de sécurité. » (Le Point, 31.08.01)

La suite

1. Lire Jean-Paul Jean, « Le libéralisme autoritaire », Le Monde diplomatique, octobre 1987.
2. « Les casseurs du G8. Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Jusqu’où iront-ils ? », Le Figaro-magazine, 28 juillet 2001.
3. Alors directeur d’un obscur institut de sondage raminagrobique, le Cecop

Glapissements sécuritaires sur France culture

Chaque dimanche, juste après la retransmission de la messe, un club de gloseurs se réunit pour faire des phrases que

France Culture inflige à ses rares auditeurs. Cela s’appelle « L’Esprit public ». L’émission est perpétrée par Philippe Meyer, dont l’une des distractions favorites consiste à insulter les enseignants : « Je tiens Finkielkraut pour une espèce d’instituteur de la nation. » (06.05.00 1) Le 4 février 2001, L’Esprit public remplissait sa mission culturelle en évoquant un sujet tragiquement ignoré de l’ensemble de la presse comme du personnel politique : l’insécurité. Pour ne pas encombrer les ondes d’inutiles précisions, Meyer s’était employé à ce qu’aucun des invités ne connaisse le sujet, si ce n’est par la rumeur de quelque rapine colportée par son coiffeur.

Sur le plateau, Éric Dupin, journaliste à Libération et cyber-donneur de leçons. Ancien militant du parti socialiste, il interprète le point de vue « de gauche ». Non sans honte. Il s’excuse lorsqu’il conseille la lecture d’une « revue qui, pour être marquée très à gauche, n’en est pas moins sérieuse ». (11.02.01) Le sérieux, c’est le Medef ! Même chose dans le cas de l’insécurité. Pour rassurer les auditeurs proches de Pasqua, Dupin glapit : « Souvent, il y a un contresens qui est fait avec de bons sentiments, qui est de croire que cette violence, cette délinquance juvénile, est le fruit direct de la pauvreté, de la misère, du chômage. »

John Vinocur : « Cessons le débat parce que le débat est ailleurs : ce qu’on ne dit pas en France, c’est que cette question de sécurité est intimement liée aux questions d’immigration et de race. »

À ses côtés, Meyer a fait asseoir John Vinocur, journaliste à l’International Herald Tribune. Vinocur a deux passions : dénoncer les « archaïsmes économiques français » et faire reluire les mocassins d’Alain Duhamel – « l’un des commentateurs politiques les plus informés de France, qui cumule l’audace et la clarté ». (IHT, 20.01.99) Indisposé ce matin-là par un homard mal avalé la veille, John Vinocur éructe : « Cessons le débat parce que le débat est ailleurs : ce qu’on ne dit pas en France, c’est que cette question de sécurité est intimement liée aux questions d’immigration et de RACE [il hurle]. Le débat est là. […] Parce que le sous-entendu jamais dit à haute voix dans tout ceci, ce sont ces questions-là. »

C’est alors qu’intervient Max Gallo. Admirateur de Napoléon et de Philippe de Villiers, figurant apprécié de l’émission animée par Edwy Plenel, Roi du téléachat (RTA) sur LCI (Le Monde des idées, 02.09.00), Gallo échange volontiers des calembredaines sur
la République et l’Europe avec Raminagrobis dans Le Point (10.11.00) ou avec Alain Duhamel dans le Figaro Magazine (09.01.99). Mais les vociférations congestives de Vinocur lui coupent l’herbe sous le pied. Elles vont bien au-delà d’un texte, signé par Gallo – ancien vice-président du Mouvement des citoyens – et par une escouade de lépidoptères chevènementistes, qui appelait à la répression de tout mineur utilisateur d’un baladeur (« Républicains n’ayons plus peur », Le Monde, 04.09.98). Gallo réagit donc vivement devant la tentative de débordement américaine : « Je regrette que John Vinocur ait dit cela pour une simple raison : c’est parce que souhaitais le dire. Je suis tout à fait d’accord avec lui car je suis scandalisé par le tabou qui recouvre l’expression “jeune de banlieue”. Moi je voudrais savoir, savoir sociologiquement, pour comprendre un phénomène, qui sont les “jeunes de banlieue”. Qui sont-ils par rapport à leurs antécédences d’origine géographique ? Est-ce qu’il s’agit de Maghrébins ? Est-ce qu’il s’agit d’Africains ? Est-ce qu’il s’agit d’Asiatiques ? […] Comme par rapport à l’économie de marché ou au rôle de l’État, et par rapport à la diversité d’origine géographique et ethnique, nous sommes aussi en retard, nous ne regardons pas en face. Merci, John Vinocur, de nous le rappeler. »

Un « débat d’idées » digne de France Culture aurait manqué de « complexité » sans la présence d’un directeur de revue barriste. Sortant de sa léthargie comme un limaçon abandonnant une sphaigne, Jean-Claude Casanova va prendre de l’altitude : « Nous avons depuis trente ou quarante ans une tradition judiciaire et législative de socialisation, d’indulgence, d’explication, de sociologisme, etc., qui conduit à la mansuétude plus qu’à la sévérité. […] Aux États-Unis, on a des statistiques de criminalité par origine ethnique des délinquants, et ça crée l’inverse du racisme [sic]. Bien évidemment, quand on voit qu’il y a une forte proportion de Noirs en prison, on cherche une politique pour améliorer la situation des Noirs. Et on cherche à avoir la plus efficace possible. »

« La plus efficace possible » ? En prononçant ces mots, Casanova pense-t-il à l’interdiction de voter signifiée à un tiers des hommes noirs d’Alabama, du Texas ou de Floride ? Pense-t-il plutôt à la suppression de l’aide fédérale aux pauvres, souvent noirs ou hispaniques, décidée par Clinton ? Pense-t-il enfin à la généralisation de la peine de mort qui, grâce à une décharge électrique ou du poison dans les veines, résorbe un peu la forte proportion de Noirs en prison ? L’auditeur de France Culture ne le saura pas et peu importe à Casanova. Il psalmodie déjà la formule magique qui couvre les bouffons du masque des savants : « Ce qu’il faut aujourd’hui, si vous voulez, c’est accepter la complexité de la situation et accepter la complexité des politiques nécessaires et cesser tous les tabous, tous les discours idéologiques qui font perdre un temps considérable et ne servent à rien. »

Gallo reste bouche bée, et Vinocur muet. Timidement, Meyer tente alors une percée : « Est-ce que la multiplication des policiers, est-ce que le fait qu’il y ait bientôt autant de policiers que de fonctionnaires de l’Éducation nationale est une solution ? » Pauvre Philippe ! Il ne peut s’empêcher de souiller ses rares incises progressistes d’erreurs astronomiques. Car, à moins que sa comparaison entre Finkielkraut et les enseignants n’ait pour objet de pousser ces derniers au suicide, il n’y aura pas « bientôt autant de policiers que de fonctionnaires de l’Éducation nationale » : 
la France compte 130 000 policiers et adjoints de sécurité contre près de 1 314 000 fonctionnaires de l’Éducation nationale. France Culture, la radio qui cultive…

La bévue, agrémentée d’un facteur 10, est d’autant plus pitoyable que Meyer, faux dissident fieffé et enseignant à Sciences Po, avait récemment raillé le « ridicule si souvent péremptoire » des journalistes et la « paresse des rédacteurs en chef » coupables de faire un « usage fautif et insensé » des chiffres 2. Son impair eut néanmoins le mérite de galvaniser Max Gallo, qui clôtura ce « débat » par un rapprochement vraisemblablement destiné à gagner la reconnaissance des auditeurs que la messe avait plongés dans la torpeur : « On estime qu’il n’y aura que mille Pacs par an. Je signale qu’il y a dix mille délits par mois ».

   

1. Sauf mention contraire, les dates indiquées sont celles de l’émission « L’Esprit public ».
2. Préface au livre de l’association Pénombre, Chiffres en folie,
La Découverte, 1999, p. 6. La contribution prétentieuse de Meyer ne doit pas dissuader les lecteurs de PLPL d’acheter cet utile décryptage de la manipulation par les chiffres : les deux pages incriminées peuvent être arrachées et renvoyées à l’éditeur dans une enveloppe non timbrée.

LES MÉDIAS C’EST
LA GUERRE ! 

Pour exiger l’ordre et la cogne, davantage de police et d’armée, seuls les prétextes changent. Deux tours sont démontées en Amérique ?Les médias réclament un nouveau déploiement militaire en France. Une nouvelle monnaie gluante s’apprête à polluer nos vies ? Chacun explique que « la sécurité est l’un des points essentiels pour un bon passage à l’euro ». Des « incivilités » troublent les quartiers de relégation sociale ? Tous exigent la « tolérance zéro ». Sitôt qu’on les exfiltre de leurs jacuzzis blindés, les gloseurs bedonnants du parti de la presse et de l’argent demandent, terrifiés, la protection de vigiles et de chiens. Les médias (qui mentent) appartiennent aux profiteurs de l’ordre. Attiser le « sentiment d’insécurité » ou la panique du « terrorisme » ne constitue pas seulement le miel de leur tapinage commercial, c’est d’abord leur raison sociale. Ébranlés par la faillite des pitres de la « nouvelle économie », inquiets de constater que les patrons (qui plastronnent) mobilisent désormais le peuple contre eux, les menteurs et les gloseurs ont choisi de reconstituer une foule avachie, lobotomisée par la peur. La révolte pointait, l’avilissement marchand rencontrait ses limites : l’amour de l’argent se dissimulera désormais derrière les plis d’un uniforme et les couleurs d’un drapeau. Déjà les militants anticapitalistes sont assimilés à des criminels ou à des « terroristes » ; déjà les victimes des plans sociaux sont encouragés à se résigner à leur sort et à lire Le Monde en chantonnant : « Nous sommes tous américains. »

Les médias veulent la guerre. Ils l’auront. Ils brandissent la foudre et le bâillon. Nous les détruirons à coups de talon.

     Lire le dossier dans le journal papier pages 3 à 5
  Nota : ne sont mis en ligne que certains articles du journal ; l’intégralité du contenu, notamment les dossiers, est réservée aux seuls abonnés.

La lutte est acharnée
mais PLPL ne décerne
la laisse d’or qu’au plus servile.

Le dossier de candidature de Josyanne Savigneau à
la Laisse d’Or était tellement consistant que son instruction a pris du temps. Mais les mérites de l’impétrante sont indiscutables. Au laquais de BHL, à l’attachée de presse de Sollers et de Houellebecq, à la potiche de Guillaume Durand, PLPL décerne donc son trophée le plus convoité.
Josyanne Savigneau dispose d’un atout. Elle dirige Le Monde des Livres, « un exemple tout à fait déplorable en matière de corruption », selon le philosophe Jacques Bouveresse. Dans son édition du 10 mars 2000, Josyanne avait célébré avec une flamme réservée d’ordinaire aux tas de mots mondains et gélatineux de Sollers un livre narcissique de Guillaume Durand (lire PLPL n° 0). Elle écrivait : « On devrait certainement faire lire ce texte dans les écoles de journalisme. » Peu après, Durand invita Savigneau sur le plateau de son émission de
La Cinquième. Il y recommandait la lecture d’un opuscule josyaniais sur Marguerite Yourcenar. Une Cinquième contre un Monde, le compte n’y était pas. Josyanne s’offusqua.

Et Guillaume a annoncé : « J’ai demandé à Mme Josyanne Savigneau, rédacteur en chef au Monde, responsable du supplément hebdomadaire Le Monde des Livres et du supplément mensuel Le Monde Poche de nous rejoindre » sur France 2, dans l’émission qui remplace « Bouillon de culture ».

BHL en frétille de joie : « Elle est la seule à avoir compris ce qu’il y a réellement derrière l’interminable procès instruit contre moi depuis vingt ans. » Car même si elle réserve ses enthousiasmes au moindre textulet de Sollers, en juin 1996 Josyanne adore Le Lys et la cendre (BHL) ; en octobre 1997, elle célèbre Comédie (BHL) ; en janvier 2000, elle fait un « trépidant voyage » dans Le Siècle de Sartre (BHL).

Mais Josyanne est aussi historienne. Dans Le Monde du 24 janvier 1997, elle interrogeait un jeune spécialiste de Napoléon III. Son nom : Alain Minc, président du conseil de surveillance du Monde.

Post-scriptum :
Il a suffi du petit délai séparant la mise sous presse de PLPL et son arrivée chez les abonnés pour que notre Laisse d’Or s’illustre de deux manières. D’une part, en invitant son employeur Edwy Plenel à l’émission Campus (France 2, 4.10.2001) pour une séance de téléachat frénétique. D’autre part, en injectant dans les colonnes corrompues du QVM des livres (12.10. 2001) une pleine page d’adjectifs dégoulinants pour célébrer le dernier livre de l’analphabète mondain Philippe Sollers

Pour relire pas relu

 

 

Alexandre Adler, dit Triple Crème, s’est une fois de plus distingué au moment des attentats de New York et de Washington. Il a confirmé son goût du sang en faisant l’éloge d’Ariel Sharon ; il a ajouté à propos du directeur de
la CIA : « Moi, personnellement, je le fusillerais dans la journée. » (Canal+, 11.09.01) En avril dernier, Adler estimait déjà : « Milosevic mérite mille fois la mort. » (France Culture, 07.04.01)

Mais Triple Crème n’est constant que pour exiger la mort. Pour le reste, Adler dit tout et son contraire. Un exemple, les élections italiennes du printemps dernier : « Que le retour en force de Silvio Berlusconi sur la scène italienne soit une catastrophe morale est une évidence… On peut rapprocher les figures de Mussolini et de Berlusconi… L’arrivée de Berlusconi en vainqueur sera bien sûr une honte et un risque pour l’Europe. » (Courrier International, 03.05.01)

Vingt jours plus tard, sans doute après avoir compris que la plupart des propriétaires des restaurants à pâtes et des pizzerias de la péninsule avaient voté pour le milliardaire bronzé, Triple Crème se ravisa : « Déception, affliction, voire “vigilance” : le ton adopté par certains en France après la victoire de Berlusconi n’est pas très raisonnable. L’italien Berlusconi est en effet le contraire de l’Autrichien Haider… La victoire de Berlusconi est en soi une victoire de la démocratie… L’élection débouche sur la première majorité claire au Parlement depuis cinq ans : une stabilité rêvée pour l’Italie. » (L’Expansion, 23.05.01) *

* Informations transmises par un lecteur de PLPL.

Faire un président à l’américaine

   

Pendant les cinq jours qui ont suivi les attentats aux États-Unis, Radio France a appliqué à sa façon le plan Vigipirate. Daniel Mermet fut sommé de se taire. Il dut céder la parole à Nicole Bacharand et à John Vinocur. La première, une politologue sans talent, donc de Sciences-Po, eut ainsi l’occasion de souffler au directeur du Monde son thème d’éditorial : « Nous sommes tous des Américains. » Puis, elle criailla bêtement : « Chercher du côté des victimes la faute, c’est inqualifiable ! […] ne vaut-il pas mieux que ce soient les États-Unis qui soient première puissance mondiale que
la Chine, que
la Russie ? 
» Le second, journaliste à l’International Herald Tribune, s’étrangla sur France Culture lorsqu’on suggéra qu’il faudrait épargner les innocents : « Qui sont les innocents ? ça me dépasse un peu en temps de guerre. Il faut réagir ! Vous devez accepter la colère de la population américaine. On entre dans un monde où soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous ! Si
la France cherche le coin neutre, elle va se mettre hors-jeu parce que
la Grande Bretagne et l’Allemagne vont jouer le jeu américain à 100 %. Ça va réélire le chancelier Schröder à coup sûr au mois de novembre l’année prochaine. Jacques Chirac doit y penser en se disant : “Eh bien, moi aussi je veux être président encore une fois.” 
» (16.09.01)
Assurément, Mermet n’aurait pu faire mieux.

 

  EUROPROPAGANDE 

  

   
« Il y a un consensus entre les grandes sensibilités politiques du pays qui ont voulu cette monnaie unique. Nous sommes très émus et assez fiers d’être arrivés à ce résultat. »
Jean-Claude Trichet, France 2, 30 août 2001 
Bien avant que les journalistes n’aient des saillies orgastiques en décrivant le plan « Vigieuro » destiné à protéger, mitraillette au poing, le convoyage et le stockage des fonds, la monnaie unique assurait déjà le bonheur des salles de rédaction. Il y a quatre ans, le 12 octobre 1997, dans l’émission « Arrêt sur image », Christine Ockrent faisait la promotion de son émission de FR3 à la gloire de l’Europe des patrons. Fondamentaliste de la monnaie unique comme la plupart de ses confrères les plus riches, elle expliquait à Daniel Schneidermann : « Dans le cas de
la France, la strate médiatique est plutôt anti-européenne… »
Même très bien disposé à l’égard d’une des meilleures amies de son patron Jean-Marie Colombani (à l’époque, Le Monde s’apprêtait à offrir à Christine la direction d’un mensuel de propagande de l’Europe du capital
1), Schneidermann ne put réprimer un (petit) hoquet : « Plutôt indifférente, non ? » Ockrent le reprit aussitôt : « La tonalité des journalistes qui s’occupent de l’Europe, c’est plutôt en général négatif, grinçant. En revanche, regardez les sondages, parlons de l’euro, par exemple. Ce sont des sondages positifs. Et on constate une chose qui est quand même très intéressante pour notre pays, c’est que plus les Français sont jeunes et plus ils croient que l’Europe est pour eux un territoire et un espoir. » 
Coup sur coup, Ockrent venait d’associer à la fois Europe et euro, Europe et jeunesse, « positif » et soutien à de nouveaux billets de banque (hideux) conçus par un aréopage de vieillards réactionnaires. Mieux, elle avait eu le toupet de prétendre que les journalistes français étaient « anti-européens » alors que l’Europe qui se construit est destinée à servir leurs patrons. Cinq ans après le bourrage de crâne médiatique favorable au traité de Maastricht, l’impudence d’Ockrent rivalisait presque avec les plus gros mensonges du pitre couineur Mouchard Laurent Joffrin.
          

 
     
Les médias aiment l’euro


L’euro arrose les médias
 Si les médias aiment l’euro, c’est que l’euro va rapporter aux médias. La firme Publicis, proche du pouvoir « socialiste » (la richissime jospinienne Élizabeth Badinter en est la plus grosse actionnaire…), a hérité en France du budget de propagande de la monnaie unique (525 millions de francs). Le slogan génial qu’elle a concocté — « L’euro, notre monnaie » — aura des destinataires tout trouvés : les périodiques de Pinault, les radios de Lagardère et les télévisions de Vivendi qui vont hériter de la pub. L’abonné de PLPL paiera pour renflouer, par exemple, le quotidien (périclitant) de Ramina [Jean-Marie Colombani], directeur du quotidien de propagande pro-américaine Le Monde. Europédophilie 

Le 2 septembre dernier, Le Journal du Dimanche (Matra-Hachette-Lagardère) dévoilait en avant-première une des grandes idées de la firme de Badinter : « Sept millions de petits Européens de 8 à 12 ans [vont recevoir] un poster représentant les pièces et les billets en euros. Un concours –  »Deviens un champion de l’euro” – sera organisé. Il faudra répondre à cinq questions. Publicis espère bien que les enfants chercheront les réponses avec leurs parents. Les vingt-quatre lauréats seront invités à Francfort pour assister à la naissance solennelle de l’euro le 1er janvier au matin. Les enfants seront ainsi les premiers à toucher les billets. Une chance que n’ont pas eue les 900 journalistes venus jeudi à Francfort pour assister à la présentation des sept billets par Wim Duisenberg, le président de
la BCE. » Mais l’europédophilie ne date pas d’hier. Il y a deux ans, pour fêter le passage à la monnaie unique, le gouvernement Jospin avait offert à chaque bébé français né le 1er janvier 1999 un livret A de
la Caisse d’épargne doté d’une somme de 100 euros (1 euro = 6,55 francs, 1 bébé français = 100 euros). Quelques mois avant cette grande initiative de la gauche plurielle, Alain Genestar, devenu depuis directeur de Paris Match (groupe Matra-Hachette-Lagardère), célèbrait lui aussi « L’aventure qui commence » : « Grâce à – et pas à cause de – l’euro, les pays vont perdre une partie de leur souveraineté monétaire ou budgétaire… À l’heure de la mondialisation, qui est un fait intangible et non un choix optionnel, les politiques monétaires des pays… sont déterminées par les marchés.
2 » Sur Europe 1 (groupe Matra-Hachette-Lagardère), Alain Duhamel apporta également à l’époque la démonstration de la subtilité qui le caractérisait et qui, coup sur coup, a envoûté une génération de directeurs de presse poltrons et sans envergure comme Ramina et Crassus [Serge July]. Car à entendre Duhamel, les adversaires (sardoniques) de la monnaie unique étaient des « nostalgiques de la marine à voile, des gens qui rêvent à un monde dans lequel on ne peut se diriger qu’en ballon ». (05.01.99) Mais pour exprimer dans sa pureté de diamant l’euroconsensus des élites médiatiques, les services de documentation de PLPL ont exhumé un document unique. Le 10 janvier 1999, lors de l’émission « Polémiques » de France 2, Michèle Cotta avait réuni cinq journalistes pour, entre autres choses, parler de l’euro. La « polémique » promise tardait. Elle fut lancée par Michèle Cotta avec un : « Au fond, ça c’est bien passé. Tout le monde est content. C’est votre opinion générale, consensuelle, ou vous faites quelques bémols ? » Philippe Reinhard (L’Événement), Jacques Julliard (Le Nouvel Observateur), Laurent Mouchard (alors à Libération), Catherine Pégard (Le Point), Patrick Jarreau (Le Monde) et Paul Guilbert (Le Figaro) devisaient aimablement. Patrick Jarreau se montrait enthousiasmé par « le moment extraordinaire qu’on est en train de vivre, la première matérialisation d’un espace de vie qui s’appelle l’Europe quand même ». Soudain, imprévu, l’éclat se produit. Philippe Reinhard explose : « Je suis tout à fait d’accord avec mes confrères, mais j’y apporterai quand même un petit bémol, qui va dans leur sens, d’ailleurs. C’est formidable, c’est une aventure extraordinaire. C’est une aventure extraordinaire, mais elle est surtout saluée par les Bourses. Il y a une flambée de
la Bourse… » Paul Guilbert lui saute à la gorge : « Voilà un argument communiste ! C’est absurde ! L’aventure est populaire. Si l’euro n’avait pas été bâti avec l’acquiescement des Bourses depuis un ou deux ans, depuis Maastricht, il est évident que l’euro aurait capoté ! » Penaud, Philippe Reinhard s’aplatit : « Ce serait bien que les autres en profitent également… Rassure toi : je ne suis pas communiste. »
Fin de la « polémique » de Polémiques.
Quelques mois après l’organisation de ce débat impeccablement pluraliste, Michèle Cotta, qui aura dû toute sa carrière à son abaissement devant les puissants, était promue directrice de France 2. 

1. Ce mensuel, L’Européen, n’a pas survécu plus de quelques mois à la démonstration périodique de sa nullité. Le Monde y engloutit en pure perte la somme de 12 millions de francs. Ce fut l’un des plus cinglants échecs industriels du duo Raminagrobis Colombani et du Nabot malfaisant Alain Minc. 2. Éditorial du Journal du dimanche, 3 mai 1998 

     
Attac s’est constituée malgré les médias qui mentent. Il y a trois ans, le Quotidien vespéral des marchés [ex-Le Monde] assimilait cette association aux « nationaux républicains » et Bernard Cassen, son président, à Charles Pasqua. (QVM, 17-18.05.98) Les militants, qui tous méprisent le QVM, affluaient par milliers. Parfois, les journalistes condescendaient à traiter l’« antimondialisation » sous l’angle du folklore.
Puis le vent à tourné. 
La brise contestataire a été décrétée sujet vendeur. Désormais, le Quotidien vespéral des marchés consacre sa « une » à Attac, flatte le narcissisme de ses chefs, sollicite ses animateurs pour remplir les pages de ses suppléments « Économie » du lundi. Un éditorial s’esbaudissait : « Pas un grand quotidien économique et financier, pas une page saumon qui, de Londres à Washington et de Paris à Francfort, ne prenne au sérieux les critiques de la mondialisation. Attac, sigle inconnu il y a peu encore, a gagné une bataille politique. » (« Mondialisation : le débat », QVM, 28.08.01) 
PLPL s’interroge. Les porte-voix de la contestation sont-ils assez sots pour gober ce (provisoire) retournement du parti de la presse et de l’argent (PPA) ? 

Depuis le printemps 2001, des responsables d’Attac se livrent à une folle course-poursuite médiatique 1. La joute a commencé bien avant que huit commis du capital ne s’assemblent à Gênes. Christophe Aguiton, responsable des relations internationales à Attac, avait effectué un tour de chauffe qui lui avait valu le titre convoité de « BHL de la contestation » (lire PLPL n° 5). Bernard Cassen, président d’Attac-France et directeur général du Monde diplomatique, s’est lancé à sa poursuite.  À l’abord du virage du G8 de Gênes, le BHL de la contestation conservait une avance médiattaque confortable. D’une émission de M6 (Lyonnaise-Suez) consacrée à la jet-set (17.07.01), il bondissait dans les colonnes de Rouge, l’hebdomadaire de
la LCR (19.07.01), en passant par celles de Politis (le même jour). Mais, galvanisé par les manifestations de Gênes, le paisible poney Cassen se transforme en mustang.
Le 20 juillet, le président d’Attac est interrogé sur Europe 1 (Largardère) par un Jean-Pierre Elkabbach bouffi de prévenances (20.07.01/8 h.20). Distrait, Cassen oublie de signaler aux auditeurs que son vis-à-vis est « conseiller spécial pour la stratégie média du groupe Lagardère ». La conversation se conclut sur ces mots d’Elkabbach : « Nous aurons des occasions de nous voir. Je vous souhaite une bonne journée à Gênes. » Quelques mois plus tôt, le conseiller de Lagardère eût été moins poli. N’avait-il pas interviewé sur la même station un député insuffisamment enthousiasmé par le capitalisme en lui postillonnant au visage : « Vous êtes archaïque ! ». (23.04.01) Le même 20 juillet, Cassen est invité sur France Inter (« Le téléphone sonne »). Trop absorbé par sa dénonciation des « casseurs », il écoute sans broncher le présentateur interrompre un auditeur qui soulignait la médiocrité des médias. 

Inquiet, Aguiton réagit en saturant les télévisions italiennes. Le quotidien Le Parisien lui rend hommage en publiant dans un petit encadré les propos de trois global leaders : Jacques Chirac, Georges Bush et… Christophe Aguiton (21.07.01).  Cassen, cité par l’hebdomadaire Time (23.07.01), remonte toujours à la corde. Et le 27 juillet, les deux destriers galopent bride contre bride : Aguiton ostracise les « Black blocs » dans Libération (en partie détenu par un capital-risqueur britannique) tandis que le président d’Attac s’épanouit dans les colonnes du Point (propriété de Pinault). Soudain, Cassen sort sa botte secrète : une tribune dans Le Journal du dimanche, propriété de Matra-Hachette (29.08.01). Parade immédiate d’Aguiton, qui se fait lécher et louer par son camarade de
la LCR Philippe Corcuff dans le NEM (Non-Événement du mercredi, ex-Charlie Hebdo, propriété de Philippe Val Inc., 01.08.01). La réplique ne tarde pas : dans un entretien à Témoignage chrétien (03.08.01), une publication renflouée par Le Monde diplomatique, Cassen confesse : « Nous évitons soigneusement d’utiliser les mots en “isme”, capitalisme, par exemple. » 

Le museau fumant de rage, Aguiton fixe désormais la croupe de son rival qui laisse choir sur la « une » fangeuse du QVM une tribune contre Alain Minc (24.08.01). Quelques jours plus tôt, ce nabot malfaisant avait en effet agité ses petits bras pour imposer dans Le Monde, dont il préside le conseil de surveillance, ses réflexions sur la « Mondialisation heureuse » (17.08.01). C’est dans Politis, hebdomadaire dont il vice-préside le conseil de surveillance, que Cassen complétera son explication de texte (23.08.01).  Défait, Aguiton en est réduit aux accessits : s’assoupir sur LCI dans les bras d’Anita Hauser (11.09.01), palabrer sur la chaîne Bloomberg d’information financières 2

Attac n’en était pas quitte pour autant. Le 1er septembre, Edwy Plenel, Roi du téléachat sur LCI, convoquait à son émission « Le Monde des idée » René Passet, président du conseil scientifique de l’association. Ravi de s’exprimer dans la tour TF1, propriétaire de LCI, le RTA remuait la queue : « Bienvenue au “Monde des idées”. Ce sont les héros de la rentrée. Ils étaient à Gênes dans la rue. Et ça a fait du bruit. Et ça a fait mal. Et puis ils étaient aussi sur les plateaux de télévision. […] Ce sont ceux qu’on appelle, dans un raccourci on va le voir, les antimondialistes. Les militants notamment de l’association Attac. » Tout en oubliant d’évoquer les méfaits d’une multinationale nommée Bouygues, René Passet rassura le petit télégraphiste ex-trotskyste, néo-mondain et toujours moustachu : « Vous savez, les jeunes gens au regard fiévreux qui veulent nous imposer leur perfection, ce n’est pas ma tasse de thé. […] Bien sûr, nous ne sommes pas révolutionnaires. »  Distraire le RTA sur les plateaux de Bouygues, braire dans les studios de Lagardère ou noircir les colonnes Matra aboutit d’abord à blanchir les médias de leurs anciens mensonges et à absoudre leurs prochaines campagnes de propagande capitalistes et guerrières. Mais collaborer avec les médias qui mentent, c’est aussi leur octroyer le pouvoir de choisir des porte-paroles de la contestation disponibles et conformes à leurs attentes. Conjoindre avec les médias (qui mentent), c’est enfin leur concéder le pouvoir de dénaturer le mouvement contestataire. Quand une poignée d’éditorialistes exigera le ralliement d’Attac à la gauche plurielle, ils propulseront au devant de la scène le réserviste adéquat. Dans les rédactions, Pierre Tartakowsky, secrétaire général d’Attac, fait figure de favori pour ce rôle de félon. Pendant qu’Aguiton et Cassen se disputaient le trophée du PPA, « Tarta » flattait en tapinois les socialistes et les médias. Palabrant aux Rencontres de Pétrarque organisées par Le Monde et France Culture, prêt à se déplacer dans les locaux du QVM dès qu’un rédacteur le siffle, il a déjà donné à la gauche qui capitule des gages de sa bonne volonté : « À Attac, il y a deux écoles par rapport à Jospin. Ceux qui pensent que l’opération séduction du gouvernement est une machination préélectorale et ceux qui estiment qu’une vraie réflexion s’opère au sein d’un PS confronté à l’effritement du PCF. » (Libération, 24.08.01) En attendant, la presse qui hurlait de joie quand l’OTAN détruisait des bâtiments civils à Bagdad et à Belgrade a sommé les opposants à la mondialisation de faire pénitence (lire encadré) et de se dissoudre dans l’union sacrée derrière George W. Bush. 

1. PLPL a consigné dans ses archives chacune de leurs interventions. Mais, n’ayant pas pour vocation de publier des bottins, l’organe central de
la Sardonie libre a décidé de n’en évoquer qu’une sur mille. 
2. Pour l’inviter à n’importe quelle émission, y compris la nuit, écrivez-lui à .
          

     
À MORT L’ANTI-MONDIALISATION  Les médias attendaient avec impatience un prétexte pour repartir à la chasse aux anti-capitalistes à qui ils avaient dû concéder quelques bribes de parole pendant l’été. Les attentats de New York et de Washington, imputés à un milliardaire qui dissimule sa moustache sous une barbe, ont fait l’affaire… 
« C’est la phrase de la semaine : Nous sommes tous des A-mé-ri-cains ! Elle est de Jean-Marie Colombani, le directeur du journal Le Monde. […] Elle est parfaite. […] Mais les amis de Milosevic et de Saddam Hussein se sont mobilisés. […] On peut se demander si toutes ces réticences qu’on ne rencontre nulle part ailleurs en Europe ne sont pas le premier signe d’un retour d’une veille maladie française, l’anti-américanisme primaire. Avec son nouveau look, son corollaire, l’anti-mondialisation primaire. » (Georges-Marc Benamou, Europe 1, 16.09.01) 

« Depuis les attaques terroristes subies par les États-Unis, les mouvements anti-mondialisation sont sur la défensive, confrontés au début de procès qui leur est fait d’avoir nourri un ressentiment contre l’Amérique et d’avoir contribué à la montée de certains extrémismes. » (Les Échos, 21-22.09.01)  « La montée de la violence lors des derniers sommets internationaux (Nice, Göteborg, Gênes) a quand même de quoi laisser rêveur. On pourrait même songer à quelques manipulations des milieux les plus extrémistes : un mouvement international voudrait en tout cas déstabiliser l’Occident qu’il ne s’y perdrait pas d’une autre manière. À semer le vent, on peut récolter la tempête… » (Philippe Chalmin, « Mondialisation, antimondialisation : à revoir », Le Monde, 21.09.01) 

« Depuis les poseurs de bombe antimondialistes qui tuèrent l’an dernier la jeune employée d’un MacDonald’s breton jusqu’aux organisateurs du nouveau Pearl Harbor se dessinent les contours d’une nouvelle internationale de la haine. » (Alain-Gérard Slama, « Djihad contre McWorld », éditorial, Le Figaro-Magazine, 15.09.01)  Florence Belkacem, journaliste, interroge Bernard Cassen, président d’Attac-France : « Qu’est ce que vous répondez à ceux qui disent : “Qui vole un œuf vole un bœuf” ? Je traduis : “Qui arrache un pied de maïs transgénique est capable un jour, on ne sais pas, de poser une bombe” ? » (Europe 1, 16.09.01) En somme, et pour conclure, « La libéralisation des échanges, réponse au terrorisme », titrait le Figaro-Économie (13.09.01).

LA GAUCHE BOORLISTE

Partisan du « oui » au référendum sur le traité constitutionnel, Laurent Joffrin a caressé le ministre raffarinien Jean-Louis Borloo, également favorable au « oui » : « Il a une manière de faire qui est bonne, qui parle à l’opinion, qui est souvent à la fois efficace, émouvante [sic]. Il serait un assez bon ministre des Affaires sociales de la gauche. » (LCI, 19.2.05). Huit jours plus tard, Joffrin précisait les contours de la gauche jean-louis-boorliste au cours de son « débat » hebdomadaire avec Philippe Tesson, autre oui-ouiste patenté (France Inter, 19.2.05). Notre Zelig barbichu de l’audiovisuel saluait cette fois Thierry Breton, également ministre du gouvernement Raffarin mais aussi roi des stock-options et des licenciements à France Télécom : « C’est un romancier au départ. C’est un homme extrêmement énergique. C’est un personnage intéressant. Il sort de l’ordinaire, il est hors du commun. » Tesson, rasséréné, estima alors que ses « débats » avec Joffrin apportaient la preuve irréfutable qu’« on peut avoir tous les samedis matin douze minutes d’intelligence et de bon sens ». Seulement douze minutes ? Jean-Marie Colombani, qui anime chaque samedi matin sur France Culture son propre débat avec le barriste Jean-Claude Casanova, n’aurait toujours pas digéré l’affront. Le 5 mars 2005, le directeur du Monde, flanqué d’Éric Le Boucher (journaliste au Monde) et de Jérôme Jaffré (sondeur), apportait cependant sa pierre à l’érection d’une gauche borliste au cours d’un dialogue dont PLPL livre en exclusivité le verbatim : Casanova : « Si nous avons 30 % ou 40 % de chômeurs parmi les jeunes nor… af… [hésitations] Français d’origine nord-africaine ou africaine, ça crée beaucoup de problèmes à la société française. Pour ces populations non qualifiées, il n’y a pas d’autre solution qu’un marché du travail plus souple, des emplois plus facile à avoir, des emplois fractionnés dans le temps, des facilités de licenciement, etc. Mais je ne vois pas, politiquement, hi hi… ni la droite ni la gauche le faire aujourd’hui »
Colombani : […] On n’a peut-être pas tout essayé contre le chômage.
La France, malgré l’instabilité des ministres, a au fond toujours tenu le même cap. Et n’a jamais vraiment essayé des solutions alternatives. Parce qu’idéologiquement et en termes d’opinion elles font peur.

Éric Le Boucher : Oui c’est cela. […] L’emploi, il faut le laisser libre. Il faut le laisser être créé. Et pour cela il faut effectivement qu’on autorise plus de licenciements parce que plus d’entrées feront plus de sorties.
Colombani : Mais c’est inaudible en termes politiques.
Casanova : C’est inaudible parce que la droite et la gauche ont décidé de tenir le même langage.
Jaffré : Nicolas Sarkozy, c’est le seul homme politique qui s’attaque aux problèmes, qui les nomme, qui dit : “ça ne peut pas continuer comme ça”.

Laurent Joffrin, le journaliste le plus

bête de France

Face à deux journalistes de la presse people, le directeur du Nouvel Observateur, Laurent Mouchard-Joffrin, a dévoilé sur LCI son sujet de prédilection : le remariage du prince Charles. Récit d’un naufrage.

e 12 mars 2005, lors d’une conférence organisée à Londres, John Nichols, coordinateur d’un mouvement américain de lutte contre la concentration capitaliste des médias et contre l’Accord général sur le commerce de services (AGCS), a évoqué les émissions de « débats » entre frères siamois qui pullulent aux États-Unis, mais aussi en France : « Le déclin du journalisme d’enquête sociale et l’essor de la communication et du bavardage sont liés à l’obsession de rentabilité. Une enquête, outre qu’elle peut être dérangeante car elle risque de s’intéresser aux entourloupes d’un personnage ou une entreprise puissante, coûte cher. Il est beaucoup plus sûr et plus économique de remplacer ça par un “débat”, plus ou moins agité, entre journalistes cabotins capables de pontifier sur tout avec la même assurance et en faisant des bons mots. » Dans la salle londonienne, plusieurs abonnés à PLPL ont tressailli : sans jamais avoir rencontré Laurent Mouchard-Joffrin, Nichols ne venait-il pas de décrire le « système Mouchard » ? Quelques semaines plus tôt, en effet…

Quelques semaines plus tôt, le directeur de la rédaction du Nouvel Observateur avait débattu avec passion sur LCI. Pour Laurent Mouchard, auteur d’un essai calamiteux sur les guerres napoléoniennes, seule la date du 10 février 2005 a marqué l’histoire de l’humanité depuis l’emprisonnement de l’Empereur à Sainte-Hélène. Ce 10 février, Mouchard s’en souvient d’abord comme d’un coup de Trafalgar. Car France Inter — son France Inter, qu’il encombre chaque semaine de ses bavardages croisés avec Philippe Tesson – a eu l’outrecuidance de consacrer à un sujet joffrinien par excellence les treize premières minutes de son bulletin d’information. « Couleur crème ou rose ? Quelle sera la couleur de la robe nuptiale de Camilla pour son mariage avec le prince Charles ? » interrogea même la radio publique. Mais sans inviter Mouchard à répondre.

Mouchard à répondre.

Énorme scandale ! L’annonce du remariage du prince Charles avec Camilla Parker Bowles venait d’être disséquée par tous… sauf par l’homme qui se croit spécialiste des relations franco-britanniques depuis la bataille navale qu’il livra le jour de ses 21 ans, juché à califourchon sur un canard gonflable à l’effigie de l’amiral Nelson dans le petit bassin d’une piscine communale. « Je me vengerai ! », aurait juré Mouchard.

Cela ne tarda pas. Le 19 février sur LCI, une émission « débat » réunissait, sous la houlette d’Anita Hausser (LCI), Irène Frain, Colombe Pringle, Catherine Pégard (Le Point) et Laurent Mouchard-Joffrin. Naturellement, comme John Nichols l’avait suggéré à Londres, le premier sujet évoqué fut le mariage de Camilla et de Charles. Le plateau n’avait fait appel qu’à des spécialistes : Colombe est journaliste à Point de vue, Irène à Paris Match, Joffrin s’est vanté de diriger un « Gala pour riches. »

Entouré par trois femmes, Mouchard, pourtant mal servi par une barbiche aux fragrances douteuses et par le tic du hennissement permanent (le fameux « hé !, hé ! » joffrinien), ne put s’empêcher de faire le paon. En particulier quand l’une d’entre elles rappela la genèse de l’idylle royale — « Elle l’amène [Charles] au plumard parce qu’elle était très bonne. » Le directeur de la rédaction du Nouvel Observateur sort alors du bois. D’abord, Laurent étale sa science, espérant que ses amis Philippe Val et Pierre Rosanvallon seraient à l’écoute : « Hé ! hé ! les Windsor jouent un rôle considérable et un rôle, même pour les Français, assez légitime. Ils incarnent l’unité de la nation britannique. [Mouchard soupire] En France, on a pas ça. La monarchie britannique est d’une certaine manière plus démocratique [sic] que le système français. On pourrait presque dire que les monarchies dans les démocraties sont supérieures aux régimes sans monarque. […] Ils incarnent bien le peuple britannique. »

Les discours de gauche n’ont qu’un temps, et Mouchard en vient au fait. Soucieux de clarifier un point essentiel, il questionne d’abord sournoisement ses consœurs de la presse people : « Il l’avait déjà demandée en mariage ? » Puis, conscient que sa question trahit sa méconnaissance du dossier, il ajoute piteusement : « Pourtant j’ai suivi, j’ai lu ça avec beaucoup d’attention dans la presse britannique et américaine. »

C’est le moment pour Mouchard de dévoiler sa « Grande Théorie » (
la GTM) : bien que très à gauche, la monarchie britannique ne serait pas assez nomade sur le dossier de la sexualité : « Le problème, c’est qu’en matière de mœurs ils sont un peu retardataires… » Sans le savoir, Joffrin vient alors de pénétrer sur un champ de mines. La sexualité de la monarchie britannique est en effet LE sujet qui enfièvre le journalisme moderne. Obligeante, Catherine Pégard le prévient : « Ils sont peut-être retardataires, mais ils sont très olé olé quand même. » Rien n’y fait. Ruisselant de fatuité, Mouchard ne veut rien entendre : comme il y a « retard français » en matière de libéralisme, il y a retard monarchique en matière de sexualité. Le directeur du grand hebdomadaire de la « gauche » écarte donc l’objection avec dédain : « Oui, ça on l’est tous [olé olé, ndlr]. Tout le monde l’est. Il y a une apparence, et puis il y a la réalité… » En d’autres termes, ces femmes journalistes par trop « intuitives » auraient mal assimilé les leçons d’Edgar Morin et Philippe Corcuff sur la « complexité des choses ».

Aussitôt, l’une des meilleures camillologues françaises prévient Joffrin que ses provocations d’analphabète machiste le mènent tout droit à la catastrophe : « Dans cette liaison avec Charles, il y avait un aspect sauvage, presque torride. » Mais le pauvre Mouchard s’obstine : « Le drame de Diana finalement, c’est un mariage arrangé. C’est pas un mariage forcé, mais c’est un mariage arrangé. Normalement il [Charles] aurait dû se marier avec Camilla au départ. Oui, si le cœur avait parlé, ils se seraient mariés. Et ce sont les convenances qui ont empêché ce mariage… » Des murmures horrifiés montent sur le plateau à mesure que l’impétrant échafaude sa démonstration et que, prenant de l’assurance, il cesse enfin de crachouiller dans sa barbiche.

Mesurant subitement la houle qui enfle, Mouchard opère un recul imperceptible : « En tout cas, c’est ce que j’ai lu. Diana a été choisie parce qu’elle correspondait mieux à l’idée que la monarchie se faisait de la princesse de Galles. »

Là, c’en est trop pour Colombe Pringle. Sur ce sujet qui a nourri mille dossiers de son journal (Point de vue), un incompétent prétend lui en remontrer ? Passée du rose au grenat puis du pourpre au vermillon, elle explose, écarlate : « Non ! non ! ! non ! ! ! Là, je crois que quelque chose vous a échappé ! Il est tombé très très [elle appuie avec cruauté] amoureux de Parker Bowles, qui était en effet une femme altière, cavalière et différente de toutes celles qui l’entouraient auparavant. Et elle ne l’a pas aimé !! Elle aimait l’autre qui était un tombeur ! [Mouchard cesse de ricaner] Et elle voulait l’autre homme ! Il a servi d’instrument pendant longtemps. Au départ de cette histoire, Camilla ne voulait pas le prince Charles ! »

C’est une exécution en direct. Toute la théorie du directeur de la rédaction du Nouvel Observateur sur le « retard » sexuel de la monarchie britannique se retrouve en miettes. Ses petits yeux inexpressifs se figent, tels ceux d’un ragondin pépéiste [du PPA, ndlr] aveuglé par les phares d’un camion-citerne sardon. Anita Hausser cherche à atténuer le choc. « C’est ce qu’Irène Frain nous expliquait au début », rappelle-t-elle doucement à Mouchard comme on calme un aliéné. Mais Colombe, décidée à faire le coup de Blücher à Waterloo, entend liquider définitivement les prétentions camillologiques de Joffrin : « Ensuite, il [Charles] a passé son temps à courir après. C’est lui qui a réussi à boucler la boucle de son histoire. Mais elle, elle a mené sa vie entre-temps ! » Là où Mouchard avait détecté les « convenances » hautaines et le « retard » érotique des Windsor, il n’y avait en définitive que l’histoire d’un amant éconduit, mais sexuellement vorace. À présent déconfit et amorphe, Joffrin caresse sa barbiche où s’amortirent tant de gifles… Pauvre Mouchard ! Après avoir donné en exemple la monarchie britannique, après avoir souligné l’importance sociale et politique des mœurs royales, après avoir bachoté le sujet dans les tabloïds anglais, le directeur de la rédaction du Nouvel Observateur signait sa capitulation devant deux spécialistes de la presse people.

NAUFRAGES

Michel Field à l’Intérieur

Il a commencé en 1973 comme porte-parole du mouvement lycéen contre la loi Debré (ministre des Armées) ; il finit trente ans plus tard comme porte-parole de Nicolas Sarkozy, patron de l’UMP.
Le 12 mai 2005, Michel Field animait le meeting oui-ouiste de l’actuel ministre de l’Intérieur au Palais des Sports, en compagnie d’Arnaud Lagardère, propriétaire d’Europe 1, station où Field anime une émission. Simple opportunisme ? Non : Field a confié qu’il agissait « par amitié et par conviction » (Le Parisien, 13.5.05). L’ami Arnaud a gagné 1 959 100 euros en 2004.

Inséparables

Une semaine plus tôt, Daniel Cohn-Bendit tenait meeting commun avec François Bayrou « “Lorsque nous l’avons invité, c’est lui qui nous a proposé de venir avec Bayrou”, confesse même le prof de droit organisateur de la soirée. » Puis « ils sont partis dîner ensemble.
En copains 
» (Le Parisien, 4.5.05).

Pauvre Bourmeau !

Dépressif depuis le fiasco intégral de son appel « En 2007, votez Y », qui devait bouleverser la vie politique française…, Sylvain Bourmeau patauge. Dans un de ces articles prétentieux dont il a le secret, le rédacteur en chef adjoint des Inrockuptibles et bavardeur sur France Culture « explique » son engagement sous la bannière du « oui ». Son texte est titré « Les raisons du “non”, la raison du “oui” » (18.5.05). Incapable, comme ses amis Val et Corcuff (qu’il essaierait de réconcilier), d’avancer un seul mot sans accumuler cinquante références clinquantes, Bourmeau rend d’abord hommage à Michel Foucault, puis au blairiste Anthony Giddens et, surtout,
à Olivier Duhamel, « un des plus brillants et légitimes défenseurs du “oui” ».
Le brillant Duhamel, grand ami de Luc Ferry, a épaté Bourmeau le jour où Olivier a accusé Fabius de s’être « lepenisé », ajoutant : « et je pèse mes mots ».
Pesant ses mots, le modèle intellectuel de Bourmeau a pesté quelques jours plus tard : « J’ai l’impression de vivre dans un pays en voie de régression bolchevique » (
La Tribune de Genève, 11.5.05). Depuis le 29 mai, Ferry, Bourmeau et Duhamel apaisent avec des compresses à l’huile d’olive la douleur de la claque électorale qu’ils ont reçue.

Mistral perdant

Quelques jours avant le référendum, le chanteur « anarcho-mitterrandiste » Renaud publiait dans Ouest-France (24.5.05) une tribune intitulée « Pour le Oui » : « Chaque fois que j’entends les arguments des partisans du Oui, je suis séduit par leur enthousiasme, leur façon de positiver, leur amour de l’Europe, quand les partisans du Non ne voient que le négatif […]. Ceux du Oui de gauche sont des politiques pour lesquels j’ai de l’affection (Cohn-Bendit, Jack Lang, Dominique Voynet, etc.), quand le “non” réunit la gauche bourgeoise (Fabius) ou sectaire (Buffet, Laguillier, Besancenot). » Et l’ex-chroniqueur de Charlie hebdo poursuit : « La loi du marché, le libéralisme triomphant, la libre concurrence, les délocalisations, […] sont inéluctables. Je pense qu’en votant « oui », nous rendrons l’Europe plus forte. » Et surtout Renaud plus riche : en 2004 la loi du marché, le libéralisme triomphant et la concurrence libre et non faussée lui ont assuré un revenu de 2 800 000 euros.
Mais,
Demain, prends garde à ta peau,
À ton fric, à ton boulot,
Car la vérité vaincra,
La Commune refleurira.
(Société, tu m’auras pas) 

JEU PLPL

1) Qui a fait la « une » d’un mensuel, juste à côté de Jacques Chirac, président de
la République ?
2) Qui a dit : « L’unité de base de la démocratie, comme le mètre l’est à la géométrie, c’est l’individu. Je suis de ceux qui pensent que plus la sphère privée est grande, plus la démocratie est accomplie. Le bonheur, ce n’est pas seulement l’économie, c’est la vie privée. Un enfant élevé dans la liberté et le bonheur aura davantage de chances, une fois devenu adulte, de produire à son tour du bonheur. Voilà les principes que refusent les ennemis de la démocratie. »
Alain Madelin ? Patrick Bruel ? George W. Bush ? Rika Zaraï ?
Réponse : Philippe Val, dans Pote à pote, (mai 2005).

Les grands esprits


pensent comme Val

À califourchon sur Montaigne et Spinoza, Philippe Val cultive le racisme social. Son engrais ? Le pédantisme.

roubadour libertaire qui chantonnait L’Autogestion avec Patrick Font en 1977, Philippe Val pense à présent qu’« il ne peut y avoir de démocratie sans marché » (Charlie hebdo, 12.4.00). Le dictateur du NEM (Non-Événement du mercredi, alias Charlie hebdo) œuvre à « légitimer le titre aux yeux des gens qui constituent le milieu de l’information et avec qui j’entretiens des rapports cordiaux » (Toc, février 2005). Une réussite. Mais qui fut une gageure ; Philippe en a convenu : « Je suis très limité […]. Je ne suis pas un grand analyste politique, je ne suis pas un professionnel du journalisme.1 »

Charitable, Laurent Joffrin-Mouchard confia un jour à son ami Philippe le secret des plumassiers parisiens : citer à tout bout de champ des génies pour dissimuler son incurie. Et Mouchard, qui s’y connaît, glissa sous l’épaule la béquille qui soutient la pensée boiteuse de tous les pitres pantelants de la presse : un jeu de fiches de lecture résumant l’œuvre des grands esprits des trois derniers millénaires. Val a piaillé de joie et tout appris par cœur. Écrivains, artistes et penseurs illustres sont désormais mobilisés au service de la « pensée Val-Tse-toung » 2. Au meilleur de sa forme, le grand timonier peut citer dans un seul entretien Kundera, Machiavel,
La Boétie, Parménide, Stanislavski, Platon, Hobbes et Hegel ! (Sport et Vie, septembre 1999). Les médecins légistes de PLPL ont autopsié 48 des 53 éditoriaux valiens publiés dans le NEM en 2002. Bilan : 120 évocations artistiques et littéraires, soit une moyenne de 2,5 par éditorial, avec des pointes à 10 (2.1.02), voire 11 (29.5.02). Val frissonne : « Tout le monde a droit à une phrase de Shakespeare, de Nietzsche, de Dante, de Borges, de Montaigne » (L’Œil électrique n° 9). Les lecteurs, eux, sont plus partagés : « L’équipe de Charlie hebdo organise à Rennes une rencontre avec les lecteurs. Par sa condescendance envers les membres de l’assistance (ses lecteurs, donc), Philippe Val, le rédacteur en chef, arrive en deux heures à perdre tout le crédit dont il jouissait encore » (L’Œil électrique n° 32, 2004).

Contre les « ploucs humains »

Se grimer en savantasse comporte pourtant beaucoup d’avantages. D’abord, le dictateur du NEM peut dégoiser les pires âneries sous l’autorité de Spinoza avec l’assurance que ce dernier n’enverra pas de droit de réponse. Conscient que nul ne sera pris de vertige en s’asseyant sur son œuvre, il peut aussi se présenter comme le défenseur des aigles de l’esprit à la hauteur desquels il tente de se hisser — du haut de son perchoir de perroquet : « Je suis pour que les lettrés reviennent sur le devant de la scène, c’est mon combat » (L’Œil électrique n° 9). Même les semaines où Philippe ne cite aucun nom de
la Pléiade, la distinction reste au rendez-vous : il conte sa rencontre avec le pianiste Arturo Benedetto Michelangeli (10.7.02), évoque une pièce de théâtre, et finalement soupire : « Combien de fois ai-je vu se lever le jour en lisant Les Mille et Une Nuits ? » (NEM, 11.12.02).

Le monde selon Val se divise en deux : d’un côté, ceux qui lisent Montesquieu et les éditoriaux de Philippe Val citant Montesquieu ; de l’autre, la populace imbécile qui aime le foot et les corridas, qui boit de la bière et regarde TF1. Cette deuxième catégorie forme à ses yeux l’écume de l’humanité. Elle a des loisirs « vulgaires » qui offusquent ses prétentions au califat de l’Intelligence. « Même quand j’étais gamin, le sport m’ennuyait. Un match de foot me remplissait d’une espèce d’état migraineux, de déprime qui ne m’a pas quitté depuis »

Philippe Val, défenseur du social ? Trois fois oui-oui, mais à la condition expresse de n’avoir aucun contact avec un peuple qu’il décrit tantôt comme une bande de « pochtrons du bistrot, torse nu, bourrés comme des coings » (Sport et Vie, 9.99), tantôt comme un tas de « ploucs humains obtus, rendus courageux par la vinasse ou la bière locale qui leur gargouille dans le bide » (NEM, 14.6.00). Au fond, les dominés n’ont que ce qu’ils méritent. Le dictateur du NEM fustige leur « servitude volontaire » plutôt que l’exploitation capitaliste qui les asservit. « S’ils n’aimaient pas se faire niquer, a-t-il tranché, ils ne seraient peut-être pas si pauvres » (NEM, 23.1.02). L’humaniste a parlé.

Quiconque réplique en évoquant le problème de l’accès inégal à la culture déchaîne les foudres valiennes. Les prolos, « ils s’en foutent. Ils préfèrent le foot et le Loft et autre chose demain, d’aussi con, ou d’encore plus con… ». Leur cervelle serait « gavée au crottin médiatique », « habituée à réfléchir comme au foot », perpétuellement « à la ramasse » (NEM, 26.6.02, 17.4.02, 30.10.02). « Hélas, larmoie Val, ce ne sont pas les fines analyses des lettrés qui font l’opinion » (NEM, 24.10.01).

Le Précieux ridicule

Quand Philippe défend la « démocratie », il pense d’abord à son droit de « débattre » avec Franz-Olivier Giesbert (1.6.05) ou Arlette Chabot (16.5.05) et de vendre ses livres chez Ardisson (23.10.04)3. « Qu’avez-vous réussi de mieux dans la vie ? », lui demande L’Express-mag (24.1.05). Réponse : « Mon dernier livre et mon dernier disque, en vente partout. » Le reste lui donne la nausée : « C’est dur de faire de la politique. Il faut en serrer, des mains pas toujours appétissantes, en boire, des verres de piquette en faisant hummm excellent, en embrasser, des gamins tendus à bout de bras par des rougeauds imbéciles. » Il faut aussi « renoncer à ses goûts, à tout ce qui a bâti en soi-même de la finesse, de la nuance, de la subtilité, et caricaturer le gros consensus, en faire un drapeau imbécile auquel se rallieront les plus bornés, […] s’abaisser de façon à être entendu par la partie la plus obtuse de la population » (NEM, 17.4.02).

Inlassablement il repart au « combat » contre les gueux, dont les manières offusquent ses goûts raffinés. « Cette semaine, je feuilletterai un volume de
La Pléiade 
» (NEM, 17.4.02). Prendre de l’altitude, enfin, loin de « ce bon gros sens d’en bas, auquel on doit à la fois l’éternel camembert à la louche et l’éternelle épuration ethnique » (NEM, 23.10.02). La persécution, les camps, le fascisme, Val peut en parler en connaissance de cause : « Quand j’étais petit, mes parents m’envoyaient en vacances dans un petit village, tellement petit qu’il n’y avait ni épicerie ni boulangerie. » Le devoir de mémoire est absolu : « Je n’ai jamais oublié, je n’oublierai jamais. […] Au pensionnat, il faut faire preuve d’une force d’esprit hors du commun [sic], accomplir des efforts terribles […]. C’est bien de torture qu’il s’agit, je l’ai éprouvé moi-même » (NEM, 17.4.02).

Mais, même dans la tourmente, un moment de grâce peut effacer ce passé épouvantable et lui rappeler Mozart 4 : Val est enfin reconnu des Grands. Ainsi, quelques jours après la victoire du « non », au cours d’un « débat » télévisé avec un Raymond Barre crépusculaire (France 3, 1.6.05), l’ancien Premier ministre s’est un peu redressé, et dans un râle (presque) final a laissé gargouiller cette ultime bénédiction : « Je voudrais dire un mot dans le sens de M. Val. »

1 L’Œil électrique n° 9, octobre 1999.
2 Lire PLPL n° 18, février 2004, p. 11.
3 Lire PLPL n° 22, décembre 2004, p. 12.
4 Vainqueur du « citathon » 2002 avec 5 citations dans les éditoriaux de Val. Viennent ensuite Nietzsche, Platon et Freud (4 citations chacun), Godard, Hugo, Fellini, Shakespeare (3 citations chacun),
La Fontaine, Mallarmé, Descartes, Chateaubriand et Montaigne (2 citations). 

Ignacio Ramonet, un rebelle à
la Florent Pagny


 


 

Jean-Pierre Tailleur, auteur de «Bévues de presse» (2002) et de «Maljournalisme à la française», un essai auto-bibliographique (2004), réagit au manifeste pour l’Observatoire français des médias paru dans Le Monde diplomatique.

La présentation de l’Observatoire français des médias (OFM) par Ignacio Ramonet, publiée dans son journal Le Monde diplomatique en octobre 2003 sous le titre «Le cinquième pouvoir», est éloquente. Elle illustre la réticence toute française à critiquer factuellement la presse, tout en prétendant le contraire et en donnant des leçons au monde entier.

A sa simple lecture et sans faire de procès d’intention, ce manifeste (facilement accessible via Google sur Internet) est d’une arrogance et d’un mercantilisme ahurissants. Ignacio Ramonet cite surtout des articles du mensuel ou bien son peu pertinent essai «
La Tyrannie de la communication», en effet, pour appuyer sa démonstration. Il manque également de courage, ne donnant pas d’exemples de fautes de la presse française, si ce n’est rappeler l’Affaire Dreyfus sans nuancer. Le capitaine juif n’a-t-il pas aussi été sauvé grâce à Emile Zola et à L’Aurore?

Ce texte n’apporte rien de plus, sur le fond, qu’une dissertation d’étudiant à qui on demande de plancher sur le néolibéralisme dans les médias, avec des généralités sur la censure, sur la révolution numérique, etc. On peut partager le constat des dégâts causés par le gigantisme des groupes de communication et par la spéculation. On ne peut que souscrire à la comparaison entre malbouffe et mauvaise information, que le patron du Monde diplomatique n’est pas le premier à avoir effectuée, d’ailleurs. Mais il faut également s’interroger sur la pauvreté d’une argumentation simpliste, dogmatique, dépourvue de reproches précis envers les médias français (quid du F d’OFM?). Je m’étonne aussi que cet hispaniste ne dise aucun mot sur le manque de liberté d’informer à Cuba. Il est vrai qu’il n’est pas un critique farouche de Fidel Castro, pour employer un euphémisme.

Ignacio Ramonet a tort d’imposer l’idée que le maljournalisme ne se jauge que par le biais des excès du capitalisme. Des journaux «indépendants», du Canard enchaîné à
La Dépêche du Midi, et des rédactions du service public – France 2 avec les affaires Alègre-Baudis et Juppé-Mazerolle ou
la BBC contre Tony Blair – produisent parfois aussi de la mal-information. Cela étant, l’apathie des journaux face aux exagérations de cet acte de foi est encore plus inquiétante. Entre le rejet aveugle et catégorique «de droite» et la bien-pensance qui gobe ce type de discours, il n’y a pas de véritable mise en perspective des enjeux définis dans ces appels politiquement corrects. La presse française est trop souvent une caisse de résonance de ces prêts-à-penser faussement constructifs et incisifs, en effet. Il faut lire l’article complaisant de Télérama, applaudissant le «débourrage de crânes» que constituerait l’Observatoire annoncé, tout en le qualifiant de flou (24 septembre 2003). Par le même biais, ces regards convenus sur la presse occultent les points de vue qui fâchent, notamment ceux qui abordent la question des fautes individuelles des journalistes français.

Cet OFM, «Observatoire international des médias»,  «Media Watch Global» ou je ne sais comment on l’a nommé, aurait gagné à être baptisé l’Observatoire contre l’idéologie néo-libérale dans la presse. Son objet aurait alors été plus clair, juste et modeste, sans pour autant rendre ses prétentions plus réalisables. Quels sont, en effet, les moyens de ce «contre-pouvoir qui vient de naître», pour reprendre une des affirmations martelées par Ignacio Ramonet? Vu l’absence d’éléments précis sur ce «cinquième pouvoir», à part la mention d’un universitaire-garant-de-sérieux ou bien celle d’un vague sommet pour le droit à être bien informés, on est dans l’effet d’annonce et pas dans l’information consistante.

A la lecture de ce papier, Ignacio Ramonet est au combat pour l’information ce que le chanteur Florent Pagny est à la lutte contre la pression fiscale. Il défend sa «liberté de penser» avec la myopie de celui qui pense d’abord à ses propres intérêts, en s’appuyant sur une presse qui reproduit des déclarations lyriques sans enquêter dessus. Il y a manipulation, particulièrement trompeuse et négative, lorsqu’on prétend combattre le maljournalisme en faisant du commerce de bons sentiments sur la base d’une fausse impartialité… CQFD (ce qu’il faudrait dénoncer) aussi.

La crédibilité de l’OFM dépendra de sa capacité à condamner en premier lieu les fautes de ses amis. L’édition février 2004 du Monde diplomatique offre un exemple de mauvais traitement de l’information sur lequel cet «observatoire» peut se pencher. Un long papier, écrit par un exilé cubain de Suède, fustige «l’obsession punitive chronique» des Etats-Unis et de l’Union européenne contre son pays. Tout excessif que soit le harcèlement anti-castriste, le mensuel désinforme en minimisant ou en occultant, carrément, certains faits qui peuvent l’expliquer: Fidel Castro est un dictateur, tout simplement, et a fait exécuter des opposants encore récemment, en avril 2003, pour avoir détourné un car-ferry. Beaucoup de Cubains qui ne sont pas des délinquants continuent de risquer leur vie pour échapper à son pouvoir. Comparer son régime avec les démocraties française ou suédoise, comme cela est insinué dans ce Monde diplomatique et ses éditions internationales, est purement scandaleux.

Si l’OFM ne s’insurge pas contre tant de partialité, ses contributions seront bien dans la ligne du manifeste d’Ignacio Ramonet, malheureusement. Encore une occasion ratée pour promouvoir la qualité dans l’information en France.

Jean-Pierre Tailleur

Le site de Jean-Pierre Tailleur : Bévues de presse

Interview de Jean-Pierre Tailleur sur Le grain de sable

Une version de ce texte a été publié dans «Maljournalisme à la française» (Editions Rafael de Surtis, 2004).

« Le grand bazar de l’info » qui porte bien son nom  Mis en ligne le 1 février 2006 Yves Agnès, ancien rédacteur en chef au Monde, qui dirigea aussi le Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ), vient de publier aux éditions Michalon « Le grand bazar de l’info ». 

Dès la publication de cet ouvrage, en novembre 2005, Media Ratings s’y est intéressé, pensant y trouver des informations et matière à réflexions utiles à l’analyse des médias et à leur compréhension.

Le sous-titre semblait tout aussi alléchant : « Pour en finir avec le maljournalisme ». En effet, l’utilisation par Yves Agnès du néologisme « maljournalisme » inventé par Jean-Pierre Tailleur, auteur de « Bévues de presse », nous laissait penser que l’ancien rédacteur en chef du Monde plaçait son livre dans la lignée des travaux de son prédécesseur. 

Enfin, la quatrième de couverture affirmait fièrement que l’auteur « montre l’ampleur des dégâts et en analyse les principales causes ». Malheureusement, la lecture des pages consacrées aux dysfonctionnements médiatiques nous a laissé sur notre faim. En effet, il ne s’agit que d’un récapitulatif de dysfonctionnements médiatiques déjà connus de tous, de l’affaire Alègre-Baudis au bagagiste pseudo terroriste de Roissy, en passant par la fausse agression antisémite du RER D. 

Sur chacune de ces affaires, l’auteur n’apporte aucune information nouvelle et ne nous sert que des propos convenus. Autre exemple ressassé : l’annonce anticipée du retrait d’Alain Juppé de la vie politique française par David Pujadas, au 20 heures de France 2 du 3 février 2004. Cette petite erreur, qui coûta son poste à Olivier Mazerolle, n’est rien à côté des fautes journalistiques graves qu’a commis France 2 ces dernières années. Pourtant, celles-ci ne seront même pas effleurées dans ce livre. 

Ce livre réserve quand même une bonne surprise puisque l’auteur rappelle le passé trouble de Renaud Donnedieu de Vabres, l’actuel ministre de
la Communication, et le fait que les télévisions ont, dans leur ensemble, passé sous silence la condamnation pour blanchiment qui l’avait conduit à démissionner du premier gouvernement Raffarin.
 
Côté idéologie, Yves Agnès donne ses clés de lecture : tout est essentiellement la faute du néolibéralisme et de « l’information marchandise ». 

Pourquoi ne compare-t-il pas la presse française aux médias étrangers ? Il verrait que leur soumission aux mêmes lois du libéralisme ne les empêche pas de produire de l’information de meilleure qualité, et surtout, de grande diversité. 

Pour ce qui concerne les solutions proposées, Yves Agnès se range du côté de ceux qui analysent les médias à la sauce anticapitaliste, antiaméricaine, antilibérale et antimondialiste. Précisons ici que, certaines critiques, Acrimed en particulier, malgré ses outrances occasionnelles et ses liens avec l’équipe du Monde Diplomatique, apportent, selon nous, une contribution utile à l’analyse des médias. Toutefois, leurs présupposés idéologiques les rendent incapables de décoller de leur grille de lecture, ce qui les empêche d’avoir un regard objectif sur certains dysfonctionnements. 

Enfin, parmi les instances ou organisations qu’Yves Agnès porte au pinacle, se trouvent le médiateur du Monde, les Entretiens de l’information de son préfacier, Jean-Marie Charon, ou Reporters Sans Frontières. Désolé d’être contrariant mais on attend toujours la contribution du médiateur du Monde à l’amélioration de son journal. Où était-il quand Edwy Plenel instrumentalisait le journal ? Que faisait-il quand la une du journal annonçait la chute de la banque Merril Lynch en pleine page, et corrigeait les jours suivants par un correctif de quatre lignes ? Inutile de parler du médiateur de France 2 ! 

Et même si ce n’est pas politiquement correct de se poser la question, que fait Reporters Sans Frontières pour la qualité de l’information en France ? Cette association n’est-elle pas simplement un syndicat corporatiste qui ne dit pas son nomVoici tout de même deux des propositions d’Yves Agnès qui nous sont apparues intéressantes : 

- Reconnaître la responsabilité des journalistes- Créer une commission nationale d’éthique qui serait chargée de faire du « Media-Ratings ». Bien évidemment, il faudrait éviter que cela ne « fonctionne » comme le CSA qui a perdu une grande partie de son crédit depuis bien longtemps. 

Il apparaît donc, en somme, que « Le grand bazar de l’info » ne tient pas sa promesse « d’en finir avec le maljournalisme ». Ce livre apporte peu à la critique du journalisme et reprend des idées largement connues et médiatisées. Au passage, Yves Agnès rejette les contributions apportées par les sites Internet, coupables, selon lui, d’être par nature moins fiables que les médias classiques. 

L’omertà médiatique 

La dérive journalistique a déjà été dénoncée par bon nombre de journalistes — et pas des moindres — qui avaient une haute idée de leur profession. Parmi eux, Claude Guillaumin, ancien directeur de la rédaction de France Inter, avait publié chez Julliard, en 1994 : “Faut-il brûler les journalistes ? “. Douze ans après, qu’en est-il ? 

En 2002 paraissait “Bévues de presse — L’information aux yeux bandés“ (éd. du Félin), boycotté par certains médias, dans lequel Jean-Pierre Tailleur dénonçait le manque de rigueur de la presse française. Il en publia une suite en 2004 sous le titre “Maljournalisme à la française : Autopsie d’un boycott médiatique et voyage dans l’édition“ (éd. Rafaël de Surtis).
Dans un même esprit, un autre connaisseur en la matière, Yves Agnès, ancien rédacteur en chef du Monde et directeur du Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes (CFPJ), a publié en 2005 un ouvrage dont le titre est révélateur : “Le grand bazar de l’info : Pour en finir avec le maljournalisme“ (Éd. Michalon).
La société française est bâtie sur des mythes si puissants que toute analyse critique s’apparente à une transgression“, concluaient Sophie Coignard et Alexandre Wickham dans “L’Omertà Française“ (Albin Michel, 1999). Journaliste au Point, Sophie Coignard est auteure ou coauteure de plusieurs ouvrages, notamment : “Le rapport omertà 2002“ (même chose pour 2003 et 2004), “
La Vendetta française“ (Albin Michel), “
La Nomenklatura française“ (éd. Belfond). Dans “L’omertà française“, en pages 229, 249 et 289, les auteurs désignent un certain Pierre Bénichou comme “journaliste étouffeur“.
L’un des moyens d’imposer l’omertà, ou loi du silence, est l’aplomb — plus c’est gros, plus ça passe — contre lequel trop peu de gens honnêtes réagissent. Des énormités et contre-vérités dites avec assurance épatent celui qui reconnaît sa propre ignorance mais ignore l’ignorance même de l’intervenant. Un exemple de ce procédé a été donné sur Europe 1 le 26 juin dans l’émission humoristique « On va s’gêner » de l’éternel blagueur qu’est Laurent Ruquier. De bonne foi, sans la moindre intention malveillante, parlant du Mondial de football, il a cité des propos du cinéaste Jean-Pierre Mocky reproduits dans le quotidien gratuit 20 minutes : « Le foot c’est comme l’espéranto, le foot c’est de l’espéranto« .
Dans l’équipe de Laurent Ruquier, composée ce jour de Pierre Bénichou, Paul Wermus, Arnaud Crampon, Stéphanie Bataille et Thomas Hervé, c’est le premier qui, sur un ton très péremptoire, a tenu à se distinguer par ce commentaire :
Espérons que ça marchera mieux que l’espéranto qui est une des plus belles inventions du monde, un des plus grands ratages de tous les temps. Personne n’a jamais parlé espéranto (sic !) ! Je le dis aux jeunes gens, l’espéranto était une langue qui avait été inventée dans les années 30-40 (sic !), au moment où la guerre menaçait, pour justement… pour faire un lien entre les peuples, et dire qu’il n’y avait plus de nationalisme, y’avait plus qu’une langue que tout le monde parlerait. C’est une langue qui a ses.. qui a été inventée, qui a ses normes, ses règles sa grammaire et que personne au monde ne parle ! Et maintenant par un glissement sémantique absolument paradoxal on dit ’C’est comme l’espéranto ! ’ « .
Vraiment n’importe quoi !
Et pour conclure sur “l’une des plus belles inventions“, après un rire rauque de zigoto en état d’ébriété, satisfait d’avoir lâché un mot qu’il croît bon, le sieur Bénichou, décoré de
la Légion d’Honneur (n’y a-t-il pas deux lettres à changer dans ce dernier mot dans le cas présent ?) ajoute : « Or l’espéranto c’est une merde ! C’est tout ce que j’ai à dire. C’est comme ça…“ (fin inaudible et confuse en raison de plusieurs interventions simultanées, un des intervenants parle d’ »une pluie de méls » à venir, une autre voix fait allusion au fait qu’il existe encore « une poignée d’espérantistes irréductibles« …).
Il est donc clair que Laurent Ruquier n’est pas entouré que par des gens futés, et surtout honnêtes. Certains confondent l’humour — voire la satire — et la basse calomnie fondée sur l’ignorance, mieux encore : l’ignorance de leur ignorance.
Des gens de médias souillent ainsi une idée sans même en connaître l’origine (années 30-40 !). Ils imposent ainsi leur ignorance au public, en l’occurrence aux “jeunes gens“ (réjouissons-nous que les jeunes filles échappent à de tels conseils !). Heureusement, grâce à Internet et à des technique de téléphonie gratuite, les jeunes n’ont plus besoin d’attendre les conseils d’individus qui ont raté l’occasion de s’informer avant de prétendre informer.
Et si, pour Pierre Bénichou, l’espéranto est “une merde“, il est, lui, le parfait représentant d’un journalisme qui en a la puanteur, d’un journalisme malhonnête et malveillant qui vole très bas. De tels professionnels de l’information sont au journalisme ce que le juge d’Outreau a été à la justice. Avec eux, la connerie est pleine d’avenir. Ils ont le comportement de ces minables qui, à 5, 10, 15 ou plus, se sentent courageux dans les “tournantes“ (viols collectifs). C’est triste pour le journalisme et ceux qui prennent leur profession à coeur. L’éboueur, l’égoutier, ont une utilité sociale. Pas ces gens-là qui ne savent rien faire d’autre que de souiller l’espace médiatique. Ce serait d’ailleurs affligeant pour l’espéranto, dévalorisant pour son image, si des gens d’une telle médiocrité d’esprit, qui ne méritent même pas le SMIC, plaidaient en sa faveur. Il est clair qu’il est vain de discuter avec des gens de cette espèce pour les faire évoluer, tout autant que de discuter avec une brouette pour la faire avancer.
Dès 1900, dans “Essence et avenir de l’idée de langue internationale“ (Hachette, Paris), le Dr Zamenhof avait pressenti de tels comportements. Il se peut qu’il ait été inspiré par une observation de Dostoïevski : “les inventeurs et génies ont presque toujours été regardés par la société au début de leur carrière (et fort souvent jusqu’à la fin) comme de purs imbéciles“ (dans “L’idiot“).
Afin d’éviter toute méprise, il semble utile de souligner que Laurent Ruquier, de même que Jean-Pierre Mocky, n’a jamais tenu des propos malveillants envers l’espéranto et qu’ils ont au contraire fait preuve de sympathie à son égard.
Quant aux “irréductibles“ auxquels a fait allusion l’un des participants de l’émission (impossible de reconnaître lequel pour un non-habitué), il devrait savoir que sans des “irréductibles“ qui préconisaient à une époque de remplacer les chiffres romains par les chiffres indo-arabes, nous en serions encore de nos jours à faire nos calculs avec les premiers. Que chacun veuille bien en faire l’essai en imaginant l’inexistence des seconds donc sans recours à eux.
Pour terminer sur une note plus gaie, les usagers de l’espéranto, langue qui a vu le jour en 1887 et non dans les années 1930-40, seront sans doute amusés par le fait qu’Yves Agnès, l’auteur de l’ouvrage cité au début de cet article, utilise les termes “maljournalisme“ et “malinformation“. En effet, le préfixe “mal“ désigne, en espéranto, un antonyme (ou contraire). Faut-il voir en cela un début d’influence enrichissante de l’espéranto sur le français ? Ce préfixe, qui existe en espéranto depuis ses origines – bientôt 119 ans – apparaît aussi dans le mot “malbouffe“. 
Henri Masson 

Remarque : Laurent Ruquier et son équipe ont commenté, le 29, quelques uns très nombreux courriels reçus suite à cette émission. Les copies des passages concernés en mp3 peuvent m’être demandées par courriel. Cet article a été publié sur AgoraVox le 4 juillet 2006 avec quelques modifications, notamment dans le titre : ”Polémique médiatique autour de l’espéranto”.

Un autre article traitant cette même affaire a été mis en ligne sous le titre : ”Le football, c’est de l’espéranto !” sur <
http://www.esperanto-sat.info/article827.html>. Il contient la transcription intégrale des passages concernées des deux émissions. 

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