• Accueil
  • > Archives pour novembre 2007

INDIA: La Cour suprême interdit l’exploitation minière d’une montagne sacrée

Posté par issopha le 30 novembre 2007

Par le site de l’ONG  http://survivalfrance.org

Survival aide les peuples indigènes à défendre leur vie, protéger leurs
terres et déterminer leur propre avenir.
Survival n’accepte aucune subvention gouvernementale et dépend
exclusivement de ses membres et donateurs pour financer ses campagnes.


 

INDIA: La Cour suprême interdit l’exploitation minière

d’une montagne sacrée  

29 Nov 2007 La Cour suprême indienne a surpris et satisfait la tribu des Dongria Kond en refusant à la compagnie britannique Vedanta Resources Plc l’autorisation d’exploiter la bauxite des collines sacrées de Niyamgiri, dans l’Etat d’Orissa en Inde orientale.

La décision de la Cour, annoncée le 23 novembre dernier, a accordé un sursis à la communauté en ordonnant à la filiale indienne de la compagnie, Sterlite Industries, de refondre son projet. Dans l’intervalle, la colline sacrée des Dongria Kond échappe à la destruction qu’impliquerait l’ouverture d’une mine à ciel ouvert.

Peu avant le jugement, alors que la plupart des Dongria pensaient que la décision de la Cour leur serait défavorable, une femme, Dandu Sikaka, avait manifesté leur détresse : « Comment survivrons-nous sans Niyamgiri, la montagne? Nos cours d’eau s’assécheront. Si la mine est autorisée, ce sera un désastre. Nous mourrons tous si vous creusez notre forêt ».

BANGLADESH: Les violations des droits de l’homme

continuent 10 ans après les Accords de paix  

26 Nov 2007

Le 2 décembre prochain marquera le dixième anniversaire des Accords de paix signés entre le peuple jumma des Chittagong Hill Tracts et le gouvernement du Bangladesh qui n’a que très peu respecté ses engagements. Violences, spoliations de terres et intimidations n’ont fait qu’empirer dans la région des Chittagong Hill Tracts depuis l’instauration de l’état d’urgence en janvier dernier.

Le 27 novembre, Survival et d’autres organisations remettront simultanément aux représentations diplomatiques bangladaises du Royaume-Uni, d’Allemagne, de France, des Pays-Bas, d’Espagne et d’Italie une lettre adressée à leur gouvernement. La lettre demande l’application totale des Accords de paix et la fin des violations des droits de l’homme. A Londres, une manifestation aura lieu devant l’ambassade du Bangladesh.

Depuis l’indépendance du Bangladesh en 1971, les onze tribus indigènes des Chittagong Hill Tracts sont victimes d’assassinats, de tortures et de viols de la part de l’armée nationale. Des centaines de milliers de colons bengalis ont été installés par le gouvernement sur leur territoire.

Le 2 décembre 1997, le gouvernement avait signé un Accord de paix avec les Jumma dans lequel il s’engageait à retirer les camps militaires installés dans la région et à mettre un terme à la spoliation de leurs terres par les colons et l’armée. Cet Accord avait suscité un immense espoir, mais les camps militaires sont toujours basés dans les Hill Tracts et les violences et les spoliations n’ont pas cessé.

Depuis l’instauration de l’état d’urgence en janvier dernier, plus de 50 militants jumma ont été arrêtés, souvent incriminés à tort. Nombre d’entre eux ont été torturés.

Stephen Corry, directeur de Survival International, a déclaré aujourd’hui : « La politique du Bangladesh vis-à-vis des Jumma a été génocidaire. En signant les Accords de paix, le pays avait quelque peu sauvé sa réputation, mais 10 ans plus tard, devant l’intensification des violations des droits de l’homme, l’attention internationale doit se porter une fois de plus sur les Chittagong Hill Tracts. »

 

BRAZIL: Quatre Guarani blessés dans un conflit territorial  

21 Nov 2007

Quatre Indiens guarani ont été blessés par balles au cours d’un conflit qui les ont opposés à des éleveurs occupant leur territoire dans l’Etat du Mato Grosso do Sul.

Un groupe d’une centaine d’Indiens s’était réinstallé le 15 novembre dernier à Kurusu Mba (le site de la croix) et avait commencé à y construire des abris sous l’œil des gardes de sécurité à la solde des éleveurs. Mais deux jours plus tard, la communauté entière a été expulsée et renvoyée dans des camions sur le petit terrain qu’ils occupaient auparavant.

Les Guarani de Kurusu Mba avaient déjà tenté de réoccuper leur territoire en janvier dernier. Ils en avaient été expulsés et leur guide spirituel, Kuretê Lopez, avait été assassiné par les gardes de sécurité. En juillet dernier, un autre chef de communauté, Ortiz Lopes, avait également été abattu devant sa maison. Sa veuve avait alors rapporté que le tueur avait dit à son mari : « Les éleveurs m’ont envoyé régler ton compte ».

L’une des quatre Guarani blessés samedi, Angélica Barrios, âgée de 22 ans, est toujours hospitalisée

BOTSWANA: Un nouveau procès pour les Bushmen ?  

20 Nov 2007

Les Bushmen du Botswana ont annoncé aujourd’hui leur intention de retourner prochainement devant la justice si le gouvernement persiste à les empêcher de retourner chez eux.

Les Bushmen gana et gwi ont été expulsés de leurs terres du Kalahari central en 2002 mais ils ont gagné l’an dernier un procès confirmant leur droit de retourner chez eux.

Des centaines de lettres de protestation signées par les Bushmen ont été remises aujourd’hui au Département de la faune et de la flore du Botswana. Ils y dénoncent le refus du gouvernement de les laisser chasser pour nourrir leurs familles. Depuis leur victoire judiciaire en décembre dernier, 53 Bushmen ont été arrêtés pour avoir chassé.

Le gouvernement interdit également aux Bushmen d’utiliser leurs puits et insiste sur le fait que seul un nombre limité d’entre eux peut retourner dans la Réserve. Bien que la Haute cour ait jugé que l’expulsion des Bushmen avait été illégale et contraire à leur volonté, le gouvernement a refusé de leur fournir des moyens de transport pour retourner chez eux.

Un représentant de l’organisation bushman First People of the Kalahari a déclaré aujourd’hui : « Nous ne voulons pas continuer à nous battre devant les tribunaux. Ce n’est pas une solution pour résoudre nos problèmes. Mais nous avons le sentiment de ne pas avoir d’autre choix. Nous sommes désespérés« .

BRAZIL: Brésil : « Pas de mine sur notre territoire »  

20 Nov 2007

Dans une lettre qu’il a remis au président brésilien, le leader kayapó Raoni affirme : « nous n’accepterons pas de mines sur les terres indigènes ».

Cette lettre, signée par les Indiens kayapó, panará, tapajuna et yudjá, fait référence à une loi actuellement débattue au Parlement brésilien qui ouvrirait les territoires indigènes à l’exploitation minière à grande échelle.

« Nous ne voulons pas de mineurs, prospecteurs, bûcherons, pêcheurs ou autres envahisseurs sur notre territoire. Nous voulons que les droits indigènes inscrits dans la Constitution de 1988 soient respectés. Le président Lula et le gouvernement brésilien doivent respecter et protéger les peuples indigènes », affirment-ils dans la lettre.

Les Indiens s’opposent également au projet d’une série de barrages hydroélectriques que le gouvernement projette de construire sur le fleuve Xingu et ses affluents : « Nous ne permettrons pas la constructions de ces barrages hydroélectriques qui détruiront nos territoires, nos ressources naturelles et la vie de nos peuples ».

Ils demandent également au gouvernement brésilien de reconnaître le territoire de Kapôt Nhinore, sacré pour les Indiens mebengôkre kayapó.

Cliquez ici pour lire leur lettre (en portugais).

BRAZIL: Davi Kopenawa Yanomami menacé de mort  

16 Nov 2007

Un fermier occupant illégalement une partie du territoire des Yanomami du Brésil a menacé de tuer leur porte-parole, Davi Kopenawa.

Davi et son fils Darió se sont rendus en octobre dernier au Royaume-uni et en Allemagne pour participer au lancement du rapport de Survival sur la santé des peuples indigènes et ont demandé à Gordon Brown et Angela Merkel de ratifier la Convention 169 de l’OIT. Davi a pris connaissance de cette menace de mort peu de temps après son retour au Brésil.

En 2004, un tribunal brésilien avait ordonné à un groupe de fermiers, dont celui qui menace Davi, de quitter les terres qu’ils occupaient dans la région d’Ajarani en plein cœur du territoire yanomami (Etat du Roraima). Le fermier a annoncé que s’il était contraint de partir il tuerait Davi.

Davi qui doit participer la semaine prochaine à une réunion à Ajarani a demandé la protection de la police. Il a déclaré par téléphone à Survival : « Les fermiers ont envahi notre territoire et nous nous battons pour les expulser. Le fermier qui me menace se bat pour l’argent, mais moi je me bats pour mon peuple. Je sais ce qui est arrivé à mon ami Chico Mendes qui a été assassiné. Je ne veux pas connaître le même sort. »

Davi Kopenawa Yanomami est chamane et lauréat du prix « Global 500 » pour l’environnement des Nations-Unies. Il a joué un rôle prépondérant dans la campagne qui a abouti à la démarcation du territoire yanomami en 1992.

Cliquez ici pour lire la biographie de Davi.
Cliquez
ici pour lire le bulletin n°49 de la Commission Pro-Yanomami sur les Yanomami d’Ajarani (en portugais).

PERU: Le président Garcia qualifié d’ “ennemi”

des Indiens isolés


15 Nov 2007

Une organisation indigène a qualifié le président péruvien, Alan Garcia, d’“ennemi” des Indiens isolés des régions reculées d’Amazonie péruvienne.

« A travers ses politiques et les déclarations de son président, le gouvernement actuel est de toute évidence devenu un ennemi du mouvement indigène péruvien » a déclaré la FENAMAD, l’organisation indigène de la région de Madre de Dios.

« Nous devons nous préparer à nous battre de toutes nos forces pour défendre nos droits car le gouvernement a oublié qu’il est de sa responsabilité de se conformer aux législations nationales et internationales et de défendre nos frères qui vivent volontairement de manière isolée, ainsi que tous les peuples indigènes du Pérou ». « [Le président Garcia] est le président de tous les Péruviens, et donc aussi celui des Indiens isolés. Leur vie, leur intégrité physique, leurs terres, leurs ressources et leurs cultures sont gravement en danger« .

Le gouvernement péruvien encourage actuellement l’exploration pétrolière dans des régions où vivent les Indiens isolés. Le président Garcia a très récemment mis en doute leur existence, en prétendant qu’ils avaient été « inventés » par les écologistes et qu’on ne pouvait que « soupçonner » leur existence.

On estime que 15 groupes distincts d’Indiens isolés vivent au Pérou, tous menacés par l’invasion de leurs territoires. N’étant pas immunisés contre les maladies importées de l’extérieur, ils sont particulièrement vulnérables à toute forme de contact, même bref.

Cliquez ici pour lire la déclaration de la FENAMAD (en espagnol).

PERU: Pérou : un patron du pétrole

nie l’existence d’Indiens isolés


14 Nov 2007

M. Saba, président de Perupetro, la compagnie pétrolière nationale, a déclaré que les récentes photos de 21 Indiens isolés prises dans le sud-est du Pérou ne prouvaient « nullement » leur existence.

Ces photos qui ont été prises par avion dans l’une des zones les plus reculées de l’Amazonie péruvienne par l’agence environnementale péruvienne et la Société zoologique de Francfort ont été publiées par le quotidien péruvien El Comercio ainsi que par plusieurs autres journaux du monde entier.

Pourtant, M. Saba, interviewé à propos de ces photos par El Comercio six semaines après leur publication, a déclaré qu’une photo « ne prouvait rien ». M. Saba avait déjà fait scandale il y a quelques mois à la télévision péruvienne en affirmant qu’il était « absurde de parler d’Indiens isolés puisque que personne ne les avait vus » .

Les dénégations de M. Saba surviennent trois jours à peine après que le président péruvien ait mis en doute l’existence des Indiens isolés dans un article publié par El Comercio. En juillet dernier, Cecilia Quiroz, porte-parole de la compagnie Perupetro, avait déjà nié l’existence des Indiens isolés en les comparant au monstre du Loch Ness.

On estime que 15 groupes distincts d’Indiens isolés vivent au Pérou. Depuis plusieurs années, Survival et d’autres organisations ont recueilli de nombreuses preuves de leur existence. Bien que toute forme de contact puisse leur être fatale, le gouvernement péruvien favorise activement l’exploration de pétrole dans les territoires indigènes.

BRAZIL: Brésil : viols de femmes guarani  

12 Nov 2007

Ces derniers mois, deux femmes guarani ont été violées par des agents de sécurité à la solde d’un fermier occupant illégalement le territoire de la communauté de Ñanderú Marangatú.

Les agents ont à plusieurs reprises menacé de leurs armes les membres de la communauté en tirant en l’air et récemment en tirant à proximité d’un groupe d’enfants en train de jouer.

L’une des femmes ayant accusé les agents de sécurité de l’avoir violée était en train de ramasser du bois près de chez elle au moment de l’attaque. Les agents ont également brutalisé son mari qui tentait de la défendre.

Suite à la campagne menée par les Guarani qui ont vecu durant plusieurs années sur une minuscule parcelle de 9 hectares, le président Lula a officiellement reconnu leur territoire – Ñanderú Marangatú – en mars 2005. La signature présidentielle est généralement la dernière étape de la démarcation d’un territoire. Mais dans ce cas précis, les fermiers ont contesté la démarcation devant un tribunal et ont engagé des agents de sécurité pour patrouiller dans la région.

En décembre 2005, la police a expulsé les Guarani de Ñanderú Marangatú et tué un de leurs porte-parole obligeant les Indiens à retourner vivre au bord de la route. Les fermiers permettent désormais aux Guarani de retourner vivre dans une petite partie de leur territoire mais les agents de sécurité continuent d’intimider les Indiens.

Le chef de la communauté, Léia Aquino, a déclaré : « Les menaces et les attaques ont débuté le 5 octobre dernier lorsque des agents de sécurité armés ont tiré à 50 mètres des habitations indiennes. Ceux qui s’éloignent comme cette femme pour chercher du bois sont attaqués et quand nous appelons la police, elle ne se déplace pas« . 

MALAYSIA: Malaisie : un leader iban arrêté  

12 Nov 2007

La police du Sarawak, en Malaisie, a appréhendé mercredi dernier Rajang anak Sengalang, leader de la communauté iban. L’organisation indigène iban estime que cette arrestation est liée au conflit qui oppose les Iban à une plantation de palmiers à huile installée sur leurs terres.  

La compagnie Mega Jutamas Sdn Bhd, qui exploite cette plantation, a signé avec le gouvernement d’Etat du Sarawak une concession de 2 145 hectares pour une période de six ans. La communauté iban a protesté à plusieurs reprises contre cette concession dont une partie se trouve sur son territoire. Les autorités du Sarawak et la compagnie ont ignoré leur protestations.

Les Iban sont le plus important peuple indigène le du Sarawak. Ils vivent dans de grandes maisons collectives, cultivent du riz et des arbres fruitiers et pratiquent la chasse et la pêche. Ces dernières années, une grande partie de leur forêt tropicale a été détruite par les compagnies l’exploitation forestières et les plantations.

Source : Bruno Manser Fonds

 INDONESIA: Un avocat papou arrêté pour un sms  

8 Nov 2007

Sabar Iwanggin, un avocat qui avait assuré la défense d’étudiants papous arrêtés en 2006 après avoir manifesté contre le régime indonésien, a été arrêté et interrogé par le département 88 des forces de police anti-terroristes indonésiennes. Il a depuis été transféré au siège de la police à Jakarta. Sabar Iwanggin serait accusé d’avoir reçu et retransmis un sms jugé insultant envers le président indonésien.

Les militants des droits de l’homme ont du mal à comprendre pourquoi l’intervention de 30 policiers anti-terroristes a été nécessaire pour arrêter un homme envoyant un sms.

Me Iwanggin travaille pour Elsham West Papua, une organisation des droits de l’homme réputée, dont le personnel est fréquemment intimidé et menacé de mort. Survival est préoccupé du sort en garde à vue de Sabar Iwanggin ainsi que de la sécurité de tous ceux qui luttent en faveur des droits des peuples indigènes de Papouasie occidentale

PERU: Selon un porte-parole indien d’Amazonie,

les Indiens isolés traversent la plus grave crise depuis la Conquête  

8 Nov 2007

Alberto Pizango Chota, président de l’AIDESEP, l’organisation indigène d’Amazonie péruvienne, a déclaré que les Indiens isolés étaient aujourd’hui confrontés à des problèmes équivalents, voire pires, que ceux qu’avaient enduré les Indiens d’Amazonie il y a 500 ans et a assuré que son organisation défendra leur volonté de demeurer dans l’isolement. « Depuis la conquête de l’Amazonie, l’objectif a toujours été d’exploiter nos ressources naturelles » a déclaré M. Chota au cours d’une conférence sur les Indiens isolés organisée à Iquitos, une ville du nord-est de l’Amazonie péruvienne.

On estime que 15 groupes d’Indiens isolés vivent au Pérou, tous menacés de disparition par l’exploration pétrolière fortement encouragée par le gouvernement et par l’invasion de bûcherons illégaux sur leurs terres.

N’étant pas immunisés contre les maladies importées de l’extérieur, les Indiens sont particulièrement vulnérables à toute forme de contact, même bref. Plus de la moitié des Indiens nahua sont morts après leur premier contact dans les années 1980, lors de l’exploration pétrolière de leurs terres. 

TANZANIA: Tanzanie : victoire pour les Hadzabe 

 6 Nov 2007Une compagnie de safari liée à la famille royale des Emirats arabes unis, a confirmé qu’elle avait annulé son contrat sur le territoire de la tibu hadza en Tanzanie.La compagnie a déclaré dans un communiqué : « Eshkesh Safari Company abandonne les droits qu’elle a acquis en 2006 pour gérer la région de Yaeda Chini/Lac Eyasha et y mener régulièrement des activités de chasse ».

L’accord passé avec le gouvernement tanzanien avait été rendu public l’an dernier.

Ce retrait représente une grande victoire pour les Hadzabe, un petit groupe de chasseurs-cueilleurs du nord-ouest de la Tanzanie. Un représentant hadza a déclaré aujourd’hui : « Si c’est vrai que les Arabes quittent notre territoire, alors je suis très, très heureux« . Ce contrat aurait permis au tour-operator d’occuper une grande partie du territoire hadza dans la vallée de Yaeda Chini pour y organiser des safaris.

Les Hadzabe qui s’étaient vigoureusement opposés à ce contrat sur leur territoire craignaient que leurs communautés n’entrent dans une période de privation et de famine avec la disparition du gibier. Ils ont alors fait pression sur le gouvernement tanzanien et le gouvernement local et ont lancé une campagne internationale pour faire annuler le contrat.

Contrairement aux affirmations du tour-operator et des représentants du gouvernement, les Hadzabe n’ont pas été pleinement consultés sur ce contrat. Ceux qui avaient manifesté leur désaccord lors d’une rencontre avec des représentants du gouvernement ont été réduits au silence et deux d’entre eux ont été arrêtés pour avoir provoqué de l’agitation. L’un d’entre eux a été inculpé de « trouble à l’ordre public ».

Survival avait écrit au gouvernement tanzanien, aux Emirats arabes unis, à la compagnie de safari et au Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, pour leur manifester sa préoccupation quant à la manière dont ce contrat avait été négocié et à son impact potentiel sur les Hadzabe et leur mode de vie.

 PERU: Pérou : le président Garcia met en doute

l’existence d’Indiens « déconnectés »  

5 Nov 2007

Six semaines après que la photo d’un groupe de 21 Indiens isolés, prise dans le sud-est du Pérou, ait fait la une des journaux du monde entier, le président du Pérou Alan Garcia met en doute l’existence d’Indiens isolés dans une région reculée de l’Amazonie péruvienne. Dans un article paru dans El Comercio, l’un des principaux quotidiens du pays, le président Garcia affirme vouloir exploiter massivement les ressources naturelles du Pérou et décrit l’Amazonie comme « la ressource numéro un », tout en reconnaissant que tout le monde ne partage pas son avis.

« Pour s’opposer au pétrole, [les écologistes] ont inventé l’image d’un indigène amazonien ‘déconnecté’ ; c’est-à-dire inconnu mais dont on soupçonne l’existence », écrit le président Garcia. « En conséquence, des millions d’hectares ne devaient pas être explorés et le pétrole péruvien devrait rester sous terre alors que le prix du baril atteint les 90 dollars. »

On estime que 15 groupes distincts d’Indiens isolés vivent au Pérou. Depuis plusieurs années, Survival et d’autres organisation ont recueilli de nombreuses preuves de leur existence. Bien que toute forme de contact puisse leur être fatale, le gouvernement péruvien favorise activement l’exploration de pétrole dans les territoires indigènes.

Les déclarations du président Garcia font écho à celles faites un peu plus tôt cette année par le président de Perupetro, la compagnie pétrolière nationale, qui avait déclaré qu’il était « absurde de parler d’Indiens isolés » et qu’un autre porte-parole de la compagnie ait comparé ces Indiens au monstre du Loch Ness.

Stephen Corry, directeur de Survival International, a déclaré aujourd’hui : «Le président Garcia n’a sans doute pas vu les récentes photos de 21 Indiens isolés le long du rio Piedras à la une du même journal où il a publié son article ? Tout cela n’a rien à voir avec une « invention» ou des « présomptions ». Leur existence est indéniable. Le président devrait admettre la vérité et reconnaître les droits de ses citoyens les plus vulnérables».

Cliquez ici pour lire l’article du Président Garcia sur le site de El Comercio (en espagnol).

Pour plus d’informations
Magali Rubino 00 33 (0)1 42 41 44 10
magali@survivalfrance.org

BOTSWANA: des Bushmen torturés racontent leur calvaire  

31 Oct 2007

Des informations nous sont parvenues selon lesquelles un groupe de Bushmen du camp de relocalisation de Kaudwane ont été torturés et brutalisés. Sur les 15 hommes qui ont été arrêtés à la fin du mois de septembre pour avoir chassé, une dizaine ont été torturés. Ces dernières arrestations portent à 53 le nombre de Bushmen inquiétés cette année pour avoir chassé. Le gouvernement ne leur a pas délivré un seul permis de chasse en 2007 alors que la Haute Cour du Botswana avait jugé ce refus illégal.

La police et les gardes forestiers ont conduit trois hommes, Vitanon Mogwe, Mphato Mothoiwa et Nabedao Mamou, dans la réserve naturelle du Kalahari central et les ont fait courir dans le désert pendant plusieurs heures, sous une chaleur torride, en les suivant à bord de leurs véhicules. Ils les ont battu, les ont roués de coups de pied et ont étranglé Vitanon et Mphato à l’aide d’une chambre à air.

A une autre occasion, trois hommes ont également été forcés de courir dans le désert. D’autres Bushmen ont été victimes de menaces et de mauvais traitements ou privés d’eau et de nourriture. Certains ont été contraints d’avouer avoir chassé sous la torture.

L’un des gardes forestiers a menacé Mphato Mothoiwa : « Si tu ne nous dis pas la vérité, si tu n’avoues pas avoir tué un éland, tu subiras le même sort que Selelo ». Selelo Tshiamo est mort en 2005 suite aux mauvais traitements et aux tortures que lui avaient infligés les gardes forestiers.   

Les Bushmen ont gagné leur procès en décembre 2006, la Haute Cour du Botswana ayant déclaré qu’ils avaient illégalement été expulsés de leur territoire en 2002 par le gouvernement.

Stephen Corry, directeur de Survival International, a déclaré aujourd’hui : « Ces trois dernières années, la police et le Département de la faune et la flore ont torturé ou battu au moins 63 Bushmen accusés de chasser et ils en ont arrêtés 53 depuis le début de l’année. Leur objectif est on ne peut plus clair : terroriser les Bushmen pour les dissuader de retourner chez eux. Cette politique de violence est nécessairement vouée à l’échec. »

MALAYSIA: Malaisie : les Penan du Sarawak s’opposent

à une compagnie forestière  

25 Sep 2007

Les autorités malaisiennes ont avisé le géant du bois Samling, qu’il perdrait sa licence d’exploitation forestière sur le territoire des Penan, un peuple nomade du Sarawak, s’il ne résolvait pas le conflit qui les oppose depuis longtemps. « Les Penan n’ont aucun droit sur la forêt » a déclaré James Ho, un dirigeant de Samling, dans une récente interview diffusée à la télévision suisse.

Depuis plus de 20 ans, les Penan bloquent des routes pour empêcher les bûcherons de détruire leur forêt. Leurs barricades sont sans cesse détruites par la police. Le dernier barrage en date a été érigé en août dernier pour empêcher un sous-traitant de Samling de pénétrer dans la forêt. En juin, dans une autre région, la police avait déjà démantelé une barricade avant de voir les Penan en ériger une nouvelle en juillet.

Samling a obtenu en 2005 un certificat d’exploitation « durable » du territoire des Penan, déclenchant immédiatement les protestations de ces derniers. Les membres de la communauté de Long Benali ont récemment refusé des tuyaux d’eau « offerts » par la compagnie dont l’exploitation forestière a pollué leur eau potable.

Stephen Corry, directeur de Survival International, a déclaré aujourd’hui : « Le gouvernement malaisien soutient depuis bien trop longtemps les compagnies d’exploitation forestière face aux Penan, en contradiction avec ses propres lois. Espérons que cet avertissement visant Samling est sérieux et que plus aucune exploitation forestière n’aura lieu contre la volonté des Penan« .

Selon les législations malaisienne et internationale, les Penan ont des droits sur leur territoire et doivent être consultés avant toute exploitation forestière de celui-ci. La Malaisie a voté en faveur de la Déclaration des droits des peuples indigènes adoptée par l’Assemblée générale des Nations-Unies le 13 septembre dernier.

Agissez en faveur des Penan

1. Ecrivez une lettre courtoise au directeur du Conseil malaisien de certification du bois en lui demandant de retirer à Samling son certificat de gestion de la forêt de Sela’an-Linau située sur les terres penan.

I am extremely concerned about the situation of the Penan of Sarawak. Logging and plantation companies are destroying their forest, which they rely on for all their needs. Without their forests the Penan will not survive. I am also alarmed that force is used against the Penan for holding peaceful protests. I urge you to revoke the certification of Samling’s Sela’an-Linau Forest Management Unit on Penan land. Mr. Chew Lye Teng
Chief Executive Officer
Malaysian Timber Certification Council
19F, Level 19, Tower 1 Menara PGM
No. 8, Jalan Pudu Ulu, Cheras
56100 Kuala Lumpur
MALAISIE
Fax : +60 3 9200 6008
chewlt@mtcc.com.my

2. Ecrivez à Samling en lui demandant de reconnaître les droits territoriaux des Penan et d’arrêter l’exploitation de la dernière forêt primaire du Sarawak.

I am very concerned that the Samling logging company is logging one of the last areas of primary rainforest left in Sarawak. This forest is home to the Penan who have never given permission for the logging to take place.
I urge you to ensure that no further logging takes place on the land of the Penan people without their full and informed consent. I also ask you to make sure that the Penan are allowed to continue their peaceful protests against logging on their land without harassment and intimidation.
Mr. Yaw Chee Ming
Chief Executive Officer
Wisma Samling Head Office
Lot 296, Jalan Temenggong Datuk Oyong Lawai Jau
98000 Miri, Sarawak
MALAISIE
enquiry@samling.com

3. Enfin, écrivez au Premier ministre du Sarawak en lui demandant de reconnaître les droits fondamentaux des Penan sur leur territoire et d’interdire toute exploitation forestière sans leur consentement préalable, libre et avisé. Exhortez-le à interdire aux autorités ou aux compagnies d’user de la force contre les Penan pour accéder à leur forêt.

I am extremely concerned about the situation of the Penan of Sarawak. Logging and plantation companies are destroying their forest, which they rely on for all their needs. Without their forests the Penan will not survive. I am also alarmed that force is used against the Penan for holding peaceful protests. I urge your government to recognise the Penan’s right to the ownership of their ancestral land, and to ensure that there be no logging, or plantations, on their land without their free, prior and informed consent. I also ask that you ensure that no force is used against the Penan for taking part in peaceful protests to protect their land.

YAB Pehin Sri Haji Abdul Taib Mahmud
Chief Minister of Sarawak
Office of the Chief Minister of Sarawak
22nd Floor, Wisma Bapa Malaysia Petra Jaya
Kuching
93502
Sarawak
MALAISIE
Fax: + 60 82 442755

L’affranchissement nécessaire pour la Malaisie est de 0,85 € jusqu’à 20gr et 1,70 € jusqu’à 50gr.

SRI LANKA: Quatre hommes arrêtés pour avoir récolté du miel  

27 Aou 2007

Quatre membres de la tribu des Wanniyala-Aetto du Sri Lanka ont été arrêtés pour avoir récolté du miel sur leur propre terre.

L’offrande de miel au temple Tooth dans la ville de Kandy est essentielle dans la participation des Wanniyala-Aetto à la cérémonie nationale annuelle ‘Esala Perahera’. Les Wanniyala-Aetto croient que la famine, la maladie et autres désastres surviendront s’ils ne s’acquittent pas de ce rituel annuel. Ils doivent faire leur offrande de miel le 24 août. Les Wanniyala-Aetto furent expulsés de leur dernier refuge en 1983 lorsque le gouvernement sri-lankais transforma leur forêt en Parc national, le Maduru Oya. Privés de leur forêt, ils furent interdits de chasse et de cueillette. Entassés sur de petites parcelles de terre à l’extérieur du Parc, il leur est difficile de nourrir leurs familles.

Les quatre hommes avaient annoncé la veille aux autorités du Parc leur intention de pénétrer dans la forêt afin d’y récolter du miel pour la cérémonie. Ils furent pourtant arrêtés et accusés d’avoir franchi les limites du Parc, de porter des armes et d’avoir eu ‘l’intention’ de chasser (ils avaient avec eux une hache, un couteau et deux fusils en cas de rencontre dangereuse avec des éléphants). Le miel qu’ils avaient récolté fut confisqué et ils seront jugés le 5 septembre.

Depuis 1998, des autorisations de chasse et de cueillette ont été accordées à quelques Wanniyala-Aetto dans de petites parties de leur forêt, mais ceux qui ne possèdent pas de permis risquent des amendes ou la prison s’ils sont pris. Ces dernières années, trois hommes possédant des permis ont été abattus par des gardes forestiers.

Pérou : les Indiens isolés

protégés des compagnies pétrolières

5 Juil 2007

L’organisation nationale des peuples indigènes du Pérou a appelé les compagnies pétrolières internationales à ne pas explorer les terres des Indiens isolés. Ces derniers sont menacés d’extinction par le boom pétrolier qui a ouvert 70% de l’Amazonie péruvienne à l’exploration pétrolière. L’Association interethnique pour le développement de la forêt amazonienne du Pérou (AIDESEP) a écrit à 14 compagnies : « Nous voulons que vous preniez conscience de l’extrême vulnérabilité de ces Indiens isolés et des risques qu’ils encourent si les compagnies d’exploitation pétrolière s’installent sur leur territoire ».

L’AIDESEP a notamment écrit aux compagnies Exxon Mobil et Repsol YPF. 19  concessions pétrolières seront mises aux enchères le 12 juillet prochain et sept d’entre elles sont situées sur des terres habitées par des Indiens isolés. Les enchères sont organisées par Perupetro dont le président, Daniel Saba, a récemment provoqué une vive polémique en remettant en question l’existence même des Indiens isolés, puis en annonçant son intention de les contacter.

Les Indiens n’étant pas immunisés contre les maladies importées de l’extérieur, les compagnies pétrolières représentent pour eux un grave danger. Plus de la moitié des Nahua sont morts après leur premier contact dans les années 1980 lors de l’exploration pétrolière de leurs terres.

Stephen Corry, directeur de Survival International, a déclaré aujourd’hui : « Entrer en contact avec ces Indiens revient à les détruire, ce qui a malheureusement été prouvé à de nombreuses reprises. Il est grand temps de retenir les leçons de l’histoire et de faire en sorte que cela ne se reproduise plus. Le contact forcé avec de tels groupes est aussi intolérable que l’esclavage. Les compagnies pétrolières responsables ne devraient même pas envisager de s’installer sur leurs territoires ».

 BRAZIL: Brésil : la barricade des Enawene Nawe a porté ses fruits
 

29 Juin 2007 Le gouvernement brésilien a répondu favorablement aux principales revendications des Enawene Nawe qui avaient bloqué une route principale pour manifester leur opposition à un projet de barrages. La Funai, le département brésilien des affaires indiennes, inspectera les terres revendiquées par les Enawene Nawe et d’autres groupes dans le but de les reconnaître officiellement comme territoires indigènes.

En mai dernier, les Enawene Nawe, un groupe isolé d’Indiens amazoniens de l’Etat du Mato Grosso, avaient érigé pendant trois jours des barricades pour protester contre le projet de construction d’une série de barrages hydroélectriques sur le fleuve Juruena. Ils revendiquaient également la reconnaissance officielle des zones de pêche essentielles à leur survie dans la région du Rio Preto, qui subit actuellement une intense déforestation pour faire place à l’élevage.

Plusieurs communautés indiennes voisines s’étaient jointes à la protestation des Enawene Nawe, portant à plus de 200 le nombre de manifestants.

Le gouvernement a rapidement réagi en envoyant plusieurs émissaires négocier avec les Indiens sur le lieu même de la barricade. Il a accepté de financer le déplacement à Brasilia de représentants de plusieurs communautés pour y rencontrer le président de la Funai.

Malgré ces signes de bonne volonté, le projet de barrage semble ne pas avoir été interrompu.

Cliquez ici pour visionner une vidéo sur les Enawene Nawe (en anglais).

Pour plus d’informations
Magali Rubino 00 33 (0)1 42 41 44 10
magali@survivalfrance.org

Survival aide les peuples indigènes à défendre leur vie, protéger leurs
terres et déterminer leur propre avenir.
Survival n’accepte aucune subvention gouvernementale et dépend
exclusivement de ses membres et donateurs pour financer ses campagnes.
Pour en savoir plus ou apporter votre soutien :
http://www.survivalfrance.org
info@survivalfrance.org

Merci de faire suivre ce message à toute personne intéressée. To receive the enews in English, send a blank email to:
survival-on@mail-list.com
Si deseas recibir estas noticias en espanol, envia un mensaje en blanco
a :
survivalspan-on@mail-list.com
Per ricevere le e-news in italiano, invii un messaggio vuoto a:
survivalital-on@mail-list.com

Publié dans QUESTIONS DES MINORITES | Pas de Commentaire »

Michel Onfray, philosophe, face à Sarkozy

Posté par issopha le 29 novembre 2007

 

Avertissement  !!!

Aux visiteurs , merci de ne pas tenir compte des annonces publicitaires  sponsorisées par Google qui s’affichent par défaut en bas de page . Ces infommerciales ne m’engagent aucunement. Ni la pétition concernant l’approbation de la réforme des régimes spéciaux ni l’apologie de la littérature portant sur la franc-maçonnerie. Ceci est un ” dévoiement ” technique  de la part des concepteurs de la plate-forme sur lequel évolue ce blog .La multiplication des annonces publicitaires varient en fonction des occurrences apparues dans les articles. Ex : Un article citant Nicolas Sarkozy fera apparaître une annonce Google en rapport avec cet item. Aussi verrez vous souvent en bas de page des réclames dont je décline complètement la responsabilité.

Issopha

Administrateur du blog http://issopha.unblog.fr

 

 

Michel Onfray, philosophe, face à Sarkozy

Michel Onfray nous raconte sa rencontre avec Nicolas Sarkozy, celle publiée dans « philosophie magazine: »" La revue Philosophie magazine m’a demandé si, sur le principe, j’acceptais de rencontrer l’un des candidats à la présidentielles pour le questionner sur son programme culturel, son rapport aux choses de l’esprit ou sa relation à la philosophie. Dans la foulée de mon consentement, la rédaction m’a rappelé en me demandant si j’avais une objection contre Nicolas Sarkozy.

Pas plus avec lui qu’avec un autre, j’aurais même consenti à Jean-Marie Le Pen tant l’approche de l’un de ces animaux politiques m’intéressait comme on visite un zoo ou un musée des horreurs dans une faculté de médecine. Ce fut donc Nicolas Sarkozy.

Il me paraît assez probable que son temps passé – donc perdu…- avec Doc Gynéco ou Johnny Hallyday le dispensait de connaître un peu mon travail, même de loin. Je comptais sur la fiche des renseignements généraux et les notes de collaborateurs. De fait, les portes plumes avaient fait au plus rapide : en l’occurrence la copie de mon blog consacrée à son auguste personne. Pour mémoire, son titre était : Les habits de grand- mère Sarkozy – j’y montrais combien le candidat officiel drapait ses poils de loup dans une capeline républicaine bien inédite…

Je me trouvais donc dans l’antichambre du bureau de la fameuse grand mère Sarkozy, place Beauvau, en compagnie de deux compères de la rédaction de la revue et d’un photographe qui n’en revenaient pas de se retrouver dans cette géographie de tous les coups fourrés de la République. Épicentre de la stratégie et de la tactique politique policière, espace du cynisme en acte, officine du machiavélisme en or d’État, et portraits des figures disciplinaires de l’histoire de France représentées en médaillons d’austères sinistres.

Arrivée du Ministre de l’intérieur avec un quart d’heure d’avance, il est 17h00 ce mardi 20 février. Début houleux. Agressivité de sa part. Il tourne dans la cage, regarde, jauge, juge, apprécie la situation. Grand fauve blessé, il a lu mes pages de blog et me toise – bien qu’assis dans un fauteuil près de la cheminée. Il a les jambes croisées, l’une d’entre elles est animée d’un incessant mouvement de nervosité, le pied n’arrête pas de bouger. Il tient un cigare fin et long, étrange module assez féminin.

Chemise ouverte, pas de cravate, bijoux en or, bracelet d’adolescent au poignet, cadeau de son fils probablement. Plus il en rajoute dans la nervosité, plus j’exhibe mon calme.

Premier coup de patte, toutes griffes dehors, puis deuxième, troisième, il n’arrête plus, se lâche, agresse, tape, cogne, parle tout seul, débit impossible à contenir ou à canaliser. Une, deux, dix, vingt phrases autistes. Le directeur de cabinet et le porte-plume regardent et écoutent, impassibles. On les imagine capables d’assister à un interrogatoire musclé arborant le même masque, celui des gens de pouvoir qui observent comment on meurt en direct et ne bronchent pas. Le spectacle des combats de gladiateurs.

Je sens l’air glacial que transportent avec eux ceux qui, d’un geste du pouce, tuent ou épargnent. Poursuite du monologue. Logorrhée interminable.
Vacheries lancées comme le jet de fiel d’une bile malade ou comme un venin pulsé par le projet du meurtre. Hâbleur, provocateur, sûr de lui en excitant l’adversaire à se battre, il affirme en substance : « Alors, on vient voir le grand démagogue alors qu’on n’est rien du tout et, en plus, on vient se jeter dans la gueule du loup… » !

Je fais une phrase. Elle est pulvérisée, détruite, cassée, interdite, morcelée : encore du cynisme sans élégance, toujours des phrases dont on sent qu’il les souhaiterait plus dangereuses, plus mortelles sans parvenir à trouver le coup fatal. La haine ne trouve pas d’autre chemin que dans cette série d’aveux de blessure. J’avance une autre phrase. Même traitement, flots de verbes, flux de mots, jets d’acides. Une troisième. Idem. Je commence à trouver la crise un peu longue. De toute façon démesurée, disproportionnée.

Si l’on veut être Président de la République, si l’on s’y prépare depuis le berceau, si l’on souhaite présider les destinées d’un pays deux fois millénaires et jouer dans la cour des grands fauves de la planète, si l’on se prépare à disposer du feu nucléaire, si l’on s’expose depuis des années en s’invitant tous les jours dans les informations de toutes les presses, écrites, parlées, photographiées, numérisées, si l’on mène sa vie publique comme une vie privée, et vice versa, si l’on aspire à devenir le chef des armées, si l’on doit un jour garantir l’État, la Nation, la République, la Constitution, si, si, si, alors comment peut on réagir comme un animal blessé à mort, comme une bête souffrante, alors qu’on a juste à reprocher à son interlocuteur un blog confidentiel peu amène , certes, mais inoffensif ?

Car je n’ai contre moi, pour justifier ce traitement disproportionné , que d’avoir signalé dans une poignée de feuillets sur un blog , que le candidat aux présidentielles me semblait très récemment et fort fraîchement converti à De Gaulle, au gaullisme, à la Nation, à la République, que ses citations de Jaurès et Blum apparaissaient fort opportunément dans un trajet d’une trentaine d’années au cours desquelles ces grands noms étaient introuvables dans ses interventions , questions qui, au demeurant, rendaient possible un débat, et que c’était d’ailleurs pour ces raisons que nous étions là, Alexandre Lacroix, Nicolas Truong et moi….

Cette colère ne fut stoppée que par l’incidence d’une sonnerie de téléphone portable qui le fit s’éloigner dans la pièce d’à côté. Tout en se déplaçant, il répondait avec une voix douce, tendre, très affectueuse, avec des mots doux destinés très probablement à l’un de ses enfants. Le fauve déchaîné tout seul devenait un félin de salon ronronnant de manière domestique. En l’absence du ministre, je m’ouvre à mes deux comparses en présence des deux siens et leur dit que je ne suis pas venu pour ce genre de happening hystérique et que j’envisage de quitter la place séance tenante…

J’étais venu en adversaire politique, certes, la chose me paraissait entendue, et d’ailleurs plutôt publique, mais ceci n’excluait pas un débat sur le fond que je souhaitais et que j’avais préparé en apportant quatre livres enveloppés dans du papier cadeau ! Quiconque a lu Marcel Mauss sait qu’un don contraint à un contre don et j’attendais quelque chose d’inédit dans ce potlatch de primitifs post-modernes ….. Vaguement liquéfié, et sibyllin, le tandem de l’équipe de Philosophie magazine voyant leur scoop s’évaporer dans les vapeurs du bureau propose, dès le retour du Ministre, que nous passions à autre chose et que j’offre mes cadeaux… Je refuse en disant que les conditions ne sont pas réunies pour ce genre de geste et que, dans tous les sens du terme, il ne s’agit plus de se faire de cadeaux.

« Passons alors à des questions ? A un débat ? Essayons d’échanger ? » tentent Alexandre Lacroix et Nicolas Truong. Essais, ébauche. En tiers bien à la peine, ils reprennent leurs feuilles et lancent deux ou trois sujets.

La vitesse de la violence du ministre est moindre, certes, mais le registre demeure : colère froide en lieu et place de la colère incandescente, mais colère tout de même.

Sur de Gaulle et le gaullisme récent, sur la Nation et la République en vedettes américaines – disons le comme ça…- de son discours d’investiture, sur la confiscation des grands noms de gauche, sur l’Atlantisme ancien du candidat et son incompatibilité avec la doctrine gaullienne, le débat ne prend pas plus . Il m’interpelle : « quelle est ma légitimité pour poser de pareilles questions ? Quels sont mes brevets de gaullisme à moi qui parle de la sorte ? Quelle arrogance me permet de croire que Guy Môquet appartient plus à la gauche qu’à la France ? ». Donc à lui…

Pas d’échanges, mais une machine performante à récuser les questions pour éviter la franche confrontation. Cet homme prend toute opposition de doctrine pour une récusation de sa personne. Je pressens que, de fait, la clé du personnage pourrait bien être dans l’affirmation d’autant plus massive de sa subjectivité qu’elle est fragile, incertaine, à conquérir encore. La force affichée masque mal la faiblesse viscérale et vécue. Aux sommets de la République, autrement dit dans la cage des grands fauves politiques, on ne trouve semble-t-il qu’impuissants sur eux-mêmes et qui, pour cette même raison, aspirent à la puissance sur les autres. Je me sens soudain Sénèque assis dans le salon de Néron…

Habilement, les deux compères tâchent de reprendre le cours des choses, d’accéder un peu aux commandes de ce débat qui n’a pas eu lieu et qui, pour l’instant, leur échappe totalement. De fait, l’ensemble de cette première demi-heure se réduisait à la théâtralisation hystérique d’un être perdu corps et âme dans une danse de mort autour d’une victime émissaire qui assiste à la scène pendant que, de part et d’autre des deux camps, deux fois deux hommes assistent, impuissants, à cette scène primitive du chef de horde possédé par les esprits de la guerre. Grand moment de transe chamanique dans le bureau d’un Ministre de l’intérieur aspirant aux fonctions suprêmes de la République ! Odeurs de sang et de remugles primitifs, traces de bile et de fiel, le sol ressemble à la terre battue jonchées d’immondices après une cérémonie vaudoue…

Tout bascule quand nous entamons une discussion sur la responsabilité, donc la liberté, donc la culpabilité, donc les fondements de la logique disciplinaire : la sienne . Nicolas Sarkozy parle d’une visite faite à la prison des femmes de Rennes. Nous avons laissé la politique derrière nous.

Dès lors, il ne sera plus le même homme. Devenant homme, justement, autrement dit débarrassé des oripeaux de son métier, il fait le geste d’un poing serré porté à son côté droit du ventre et parle du mal comme d’une chose visible, dans le corps, dans la chair, dans les viscères de l’être.

Je crois comprendre qu’il pense que le mal existe comme une entité séparée, claire, métaphysique, objectivable, à la manière d’une tumeur, sans aucune relation avec le social, la société, la politique, les conditions historiques. Je le questionne pour vérifier mon intuition : de fait, il pense que nous naissons bons ou mauvais et que, quoi qu’il arrive, quoi qu’on fasse, tout est déjà réglé par la nature.

A ce moment, je perçois là la métaphysique de droite, la pensée de droite, l’ontologie de droite : l’existence d’idées pures sans relations avec le monde. Le Mal, le Bien, les Bons, les Méchants, et l’on peut ainsi continuer
: les Courageux, les Fainéants, les Travailleurs, les Assistés, un genre de théâtre sur lequel chacun joue son rôle, écrit bien en amont par un Destin qui organise tout. Un Destin ou Dieu si l’on veut. Ainsi le Gendarme, le Policier, le Juge, le Soldat, le Militaire et, en face, le Criminel, le Délinquant, le Contrevenant, l’Ennemi. Logique de guerre qui interdit toute paix possible un jour.

Dès lors, ne cherchons pas plus loin, chacun doit faire ce pour quoi il a été destiné : le Ministre de l’Intérieur effectue son travail, le Violeur le sien, et il en va d’une répartition providentielle (au sens théologique du
terme) de ces rôles. Où l’on voit comment la pensée de droite s’articule à merveille avec l’outillage métaphysique chrétien : la faute, la pureté, le péché, la grâce, la culpabilité, la moralité, les bons, les méchants, le bien, le mal, la punition, la réparation, la damnation, la rédemption, l’enfer, le paradis, la prison, la légion d’honneur, etc.

J’avance l’idée inverse : on ne choisit pas, d’ailleurs on a peu le choix, car les déterminismes sont puissants, divers, multiples. On ne naît pas ce que l’on est, on le devient. Il rechigne et refuse. Et les déterminismes biologiques, psychiques, politiques, économiques, historiques, géographiques ? Rien n’y fait. Il affirme : « J’inclinerais pour ma part à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie-là. Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés !

Mais parce que génétiquement ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d’autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l’inné est immense ». « Génétiquement » : une position intellectuelle tellement répandue outre-Atlantique !

La génétique, l’inné, contre le social et l’acquis ! Les vieilles lignes de partage entre l’individu responsable de tout, la société de rien qui caractérise la droite, ou la société coupable de tout, l’individu de rien, qui constitue la scie musicale de la gauche … Laissons de côté la théorie.

Je passe à l’exemple pour mieux tâcher de montrer que le tout génétique est une impasse autant que le tout social. Face à cet aveu de lieu commun intellectuel, je retrouve naturellement les techniques socratiques du lycée pour interpeller, inquiéter et arrêter l’esprit, capter l’attention de mon interlocuteur qui, de fait, semble réellement désireux d’avancer sur ce sujet.

J’argumente : Lui dont chacun sait l’hétérosexualité – elle fut amplement montrée sur papier couché, sinon couchée sur papier montré…-, a-t-il eu le choix un jour entre son mode de sexualité et un autre ? Se souvient-il du moment où il a essayé l’homosexualité, la pédophilie, la zoophilie, la nécrophilie afin de décider ce qui lui convenait le mieux et d’opter, finalement, et en connaissance de cause, pour l’hétérosexualité ? Non bien sûr. Car la forme prise par sa sexualité est affaire non pas de choix ou de génétique, mais de genèse existentielle. Si nous avions le choix, aucun pédophile ne choisirait de l’être…

L’argument le stoppe. Il me semble qu’à partir de ce moment, le candidat aux présidentielles, le ministre de l’intérieur, l’animal politique haut de gamme laisse le pas à l’homme, fragile, inquiet, ostensiblement hâbleur devant les intellectuels, écartant d’un geste qui peut être méprisant le propos qui en appelle aux choses de l’esprit, à la philosophie, mais finalement trop fragile pour s’accorder le luxe d’une introspection ou se mettre à la tâche socratique sans craindre de trouver dans cette boîte noire l’effroyable cadavre de son enfance.

Dans la conversation, il confie qu’il n’a jamais rien entendu d’aussi absurde que la phrase de Socrate « Connais-toi toi-même ». Cet aveu me glace – pour lui. Et pour ce qu’il dit ainsi de lui en affirmant pareille chose. Cet homme tient donc pour vain, nul, impossible la connaissance de soi ? Autrement dit, cet aspirant à la conduite des destinées de la nation française croit qu’un savoir sur soi est une entreprise vaine ? Je tremble à l’idée que, de fait, les fragilités psychiques au plus haut sommet de l’État, puissent gouverner celui qui règne !

Lors de sa parution, j’avais lu Le pouvoir et la vie de Valéry Giscard d’Estaing qui racontait ses crises d’angoisse, ses inhibitions le paralysant dans son véhicule militaire de parade le 14 juillet sur les Champs Elysées, ses prétextes pour quitter le conseil des ministres afin de subir une injection de calmant, son désir de se faire psychanalyser (par Lacan !) pendant son septennat, etc. Je me souvenais de confidences faites par tel ami bien informé sur l’état psychique fort peu reluisant de Jacques Chirac après la dissolution et sur le type de traitement psy qu’il suivait à cette époque. Je me rappelais la fin d’un François Mitterrand , entre voyantes et reliques de sainte Thérèse, invocations des forces de l’ esprit , croyance en l’ au-delà et abandon aux médecines de perlimpinpin.

Et je voyais là, dans le regard devenu calme du fauve épuisé par sa violence, un vide d’homme perdu qui, hors politique, se défie des questions car il redoute les réponses, et qui, dès qu’il sort de son savoir faire politicien, craint les interrogations existentielles et philosophiques car il appréhende ce qu’elles pourraient lui découvrir de lui qui court tout le temps pour n’avoir pas à s’arrêter sur lui-même.

Les soixante minutes techniquement consenties s’étaient allongées d’une trentaine d’autres. Les deux rôles en costumes qui le flanquaient jouaient le sablier. Je trouvais l’heure venue pour offrir mes cadeaux. Au ministre de l’intérieur adepte des solutions disciplinaires : Surveiller et punir de Michel Foucault ; au catholique qui confesse que, de temps en temps, la messe en famille l’apaise : L’Antéchrist de Nietzsche ; pour le meurtre du père, le chef de la horde primitive : Totem et tabou de Freud ; pour le libéral qui écrit que l’antilibéralisme c’est « l’autre nom du communisme » (il dit n’avoir pas dit ça, je sors mes notes et précise le livre, la
page…) : Qu’est-ce que la propriété ? de Proudhon. Comme un enfant un soir de Noël, il déchire avidement. Il ajoute : « j’aime bien les cadeaux ».

Puis : « Mais je vais donc être obligé de vous en faire alors ? »… Comme prévu.

Dans l’entrebâillement de la porte de son bureau, la tension est tombée. Qui prend l’initiative de dire que la rencontre se termine mieux qu’elle n’a commencé ? Je ne sais plus. Il commente : « Normal, on est deux bêtes chacun dans notre genre, non ? Il faut que ça se renifle des bêtes comme ça…». Je suis sidéré du registre : l’animalité, l’olfaction, l’odorat. Le degré zéro de l’humanité donc. Je le plains plus encore. Je conçois que Socrate le plongerait dans des abîmes dont il ne reviendrait pas… Du moins : dont l’homme politique ne reviendrait pas. Ou, disons le autrement : dont l’homme politique reviendrait, certes, mais en ayant laissé derrière lui sa défroque politique pour devenir enfin un homme.

Alors que ses cerbères le prennent presque par la manche, il manifeste le désir de continuer cette conversation, pour le plaisir du débat et de l’échange, afin d’aller plus loin. Tout de go, il me propose de l’accompagner, sans journalistes – il fait un mouvement de bras dans la direction des comparses de Philosophie magazine comme pour signifier leur congé dans un geste qui trahit ce qu’il pense probablement de toute la corporation… Je refuse. Une autre fois ? Les deux amis ont leurs deux paires d’yeux qui clignotent comme des loupiotes…Voyons donc pour plus tard…

Dernier mot de Nicolas Sarkozy en forme de lapsus, il est mouvement vers la sortie : « Je suis quand même un drôle de type, non ? Je dois convaincre soixante-cinq millions de français, et je vous dis, là, que je voudrais continuer la conversation ! Hein ? Non ? Il n’y a pas autre chose à faire ?
Quand même… ». Soixante-cinq millions c’est le nombre des français à convaincre d’amour, pas celui des électeurs à convaincre de voter…

Michel Onfray, philosophe

Publié dans NICOLAS SARKOZY | Pas de Commentaire »

CHRONIQUES DU RACISME REPUBLICAIN:LES ANNEES SARKOZY ( Partie 2 )

Posté par issopha le 28 novembre 2007

  

Avertissement  !!!

Aux visiteurs , merci de ne pas tenir compte des annonces publicitaires  sponsorisées par Google qui s’affichent par défaut en bas de page . Ces infommerciales ne m’engagent aucunement. Ni la pétition concernant l’approbation de la réforme des régimes spéciaux ni l’apologie de la littérature portant sur la franc-maçonnerie. Ceci est un ” dévoiement ” technique  de la part des concepteurs de la plate-forme sur lequel évolue ce blog .La multiplication des annonces publicitaires varient en fonction des occurrences apparues dans les articles. Ex : Un article citant Nicolas Sarkozy fera apparaître une annonce Google en rapport avec cet item. Aussi verrez vous souvent en bas de page des réclames dont je décline complètement la responsabilité.

Issopha

Administrateur du blog http://issopha.unblog.fr

 

 

« La République » à l’épreuve du voile

 

sarko1.jpg

Par Collectif Les mots sont importants, Janvier 2004

Introduction

Tout le monde ou presque, en France, aime la  » République « , même Bruno Mégret, et son Mouvement National Républicain. Mais tout le monde ne voit pas la République de la même manière…

Article

Pour une grande partie de la classe politique, qui déborde malheureusement les cercles lepénistes et mégrétistes, le mot République est devenu, comme le disait récemment Mona Chollet sur le site Périphéries, une manière distinguée de dire  » la France moins les Arabes « . Pour d’autres, au contraire, l’attachement aux  » valeurs républicaines  » est le fondement d’une solidarité avec ces  » Arabes  » qu’une certaine France s’emploie à soustraire sinon du territoire, du moins de l’espace public et du droit à la parole.

Pour les uns, les charmes du mot République sont liés à une nostalgie de l’Ordre républicain de  » naguère « , cet âge d’or mythique qui va de 1789 à mai 68 et qui fut, faut-il le rappeler, un ordre fondamentalement et ouvertement sexiste (pendant plus d’un siècle de République, le suffrage  » universel  » fut exclusivement masculin) et raciste (pendant plus d’un siècle de colonisation, les  » indigènes  » furent des Français de seconde zone, soumis à un Droit d’exception). Pour d’autres, l’attachement au mot République n’est pas l’allégeance à un régime ou à une tradition enjolivée mais la fidélité à des exigences universelles et intemporelles, qui furent loin d’être exaucées par la République du passé, et qui est encore loin de l’être par la République du présent : liberté, égalité, fraternité.

Cette polysémie, cette conflictualité qui traverse tout le lexique politique, est inhérente au débat démocratique : la politique, c’est un traitement particulier des conflits, plus soucieux que d’autres (la guerre par exemple) de passer par le langage ; et le langage lui même est un terrain d’affrontement et de concurrence, chaque courant politique prétendant fixer le  » vrai sens  » de mots-clés comme les mots République, liberté – ou encore laïcité.

L’un de ces combats sémantiques a lieu en ce moment à l’occasion des débats sur l’interdiction du voile à l’école. Chaque mot est l’objet d’usages multiples et antagonistes. À commencer par le mot laïcité : quoi que prétendent nombre de prohibitionnistes, le clivage majeur n’oppose pas  » les laïques « , forcément prohibitionnistes, aux  » partisans du voile «  ; il oppose des laïques à d’autres laïques. Le contentieux ne porte en effet pas sur la nécessaire  » laïcité de l’École « , sur laquelle tout le monde ou presque est d’accord, mais sur le sens qu’on donne à cette formule. Pour les prohibitionnistes, le mot  » École  » doit englober toute la  » communauté scolaire «  : les élèves comme les professeurs doivent être tenus à une stricte neutralité. Pour les anti-prohibitionnistes, qui se fondent sur les lois canoniques de la laïcité (les lois de 1880, 1882 et 1886), le mot  » École  » renvoie à l’institution, qui seule doit être laïque : la neutralité est de rigueur pour les locaux, le personnel enseignant et les programmes scolaires, mais elle ne saurait être exigée des élèves, qui doivent être les bénéficiaires, et non les victimes, de cette laïcité. Celle-ci n’a en effet de valeur que si tous les élèves peuvent en bénéficier.

Il en va de même avec la  » République  » et chacune de ses  » valeurs « . Même si ce sont en général les prohibitionnistes qui prononcent le plus les mots  » République  » et  » valeurs républicaines « , il serait aisé de démontrer que l’interdiction du voile à l’école est une atteinte à chacun des trois principes affichés par notre République : liberté, égalité, fraternité.

Quid de la liberté, en effet, lorsqu’on interdit le port d’un insigne religieux ? Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix, l’a affirmé avec force : elle qui s’est battue en Iran contre l’obligation de porter le voile, dénonce aujourd’hui comme une autre atteinte aux libertés fondamentales l’obligation de se dévoiler. Ne parlez pas de liberté, répondent le plus souvent les prohibitionnistes : nombre de filles subissent des pressions pour porter le voile. Certes, et elles doivent être aidées ; mais d’autres le choisissent. Faut-il interdire les rapports sexuels entre adultes consentants sous prétexte qu’existent le viol et le harcèlement sexuel ?

Quid de l’égalité des droits, et notamment de ce droit fondamental et inaliénable qu’est censé être le droit de tous et toutes à l’éducation ? Les prohibitionnistes répondent généralement qu’il y a une autre égalité qui est plus importante : l’égalité hommes-femmes, et que le foulard lui porte atteinte. Certes. Mais si l’on est vraiment attaché à l’égalité hommes-femmes, ne vaut-il mieux pas faire vivre et progresser cette égalité au sein de l’école, de manière à armer toutes les filles, et notamment les élèves voilées, contre la domination masculine, plutôt que s’arc-bouter contre le symbole ? Car une fois expulsé ce fameux symbole qui nous évoque la triste réalité du sexisme, et avec lui la fille qui ne s’est pas résolue à l’enlever, l’égalité hommes-femmes a-t-elle vraiment progressé ?

Qu’en est-il enfin de la fraternité ? Soulignons que le choix de ce terme est historiquement marqué du sceau de l’exclusion des femmes hors de la citoyenneté, et qu’il faudrait parler aussi de sororité, ou bien employer un terme non sexué comme solidarité. Là encore, il y a matière à s’étonner : les prohibitionnistes invoquent le  » vivre ensemble « , mais ils proposent une mesure dont la première conséquence sera de diviser les élèves et d’exclure une partie d’entre eux. Cela, alors qu’il existe bien d’autres manières de défendre les filles qui subissent des pressions pour porter le voile que d’exclure celles qui l’ont choisi ou qui ont cédé à des pressions. Notons qu’en matière de fraternité ou de solidarité, nous aurions sans doute des leçons à prendre auprès des élèves : au cours d’une enquête réalisée dans un lycée de Drancy à partir de questionnaires anonymes (en ligne sur ce site le 14 janvier 2004) , seules trois filles « issues de famille musulmane » sur cinquante se sont déclarées  » tout à fait d’accord  » avec ce principe d’exclure les élèves qui refusent d’enlever leur voile afin de soutenir celles qui refusent de le porter ; trente-deux se sont déclarées en  » total désaccord « .

Quant à l’opposition entre universalisme et communautarisme, cette autre tarte à la crème du débat politique français, elle pose également problème : qu’est-ce qui favorise le repli des individus sur leurs communautés  » ethniques  » ou religieuses ? Est-ce le fait de défendre ce droit universel qu’est le droit de tout mineur à l’éducation au sein de l’école publique, au milieu de condisciples de toutes origines et de toutes croyances (ou incroyances) ? N’est-ce pas plutôt le fait de promulguer un interdit dont on sait qu’il frappera certains plus que d’autres (une croix, même volumineuse, pouvant toujours se dissimuler sous un pull) et qu’il aboutira nécessairement à des exclusions ? Que deviendra l’élève voilée, une fois exclue ? L’école de la République lui ayant signifié qu’elle ne voulait pas d’elle, elle n’aura d’autre option que de se retourner vers les personnes, plus ou moins recommandables, qui se présenteront comme sa  » communauté religieuse « .

Pour toutes ces raisons, les militant-e-s laïques et féministes que nous sommes s’opposent au projet de loi interdisant les signes religieux  » ostensibles  » – non pas par opposition, mais bien par fidélité aux « principes républicains » de liberté, d’égalité et de fraternité.

12 janvier 2004

Chronique du racisme républicain 

Les années Sarkozy : 2002

 

Par Collectif Les mots sont importants, 26 avril

Introduction

Notre contribution à la campagne présidentielle est un simple rappel historique de ce qui s’est passé, sur le terrain du racisme et des politiques d’immigration, entre 2002 et 2007, au cours du second mandat de Jacques Chirac, dominé par la figure et l’activité législative de Nicolas Sarkozy. Si un fait important a été oublié, n’hésitez pas à nous le signaler…

Article

Janvier-avril 2002. Campagne présidentielle dominée par la problématique « sécuritaire » et triomphe de l’extrême droite. Le 21 avril, Jean-Marie Le Pen devance Lionel Jospin et se retrouve qualifié au second tour. Entre les deux tours, le traitement de « l’insécurité« par les grands médias est mis en accusation, notamment par les manifestants. Au Parti socialiste, rien ne change : comme au lendemain des élections municipales de 2001, plusieurs dirigeants expliquent que c’est d’avoir négligé la thématique sécuritaire qui a fait perdre le candidat Jospin. Le sénateur Henri Weber affirme par exemple, avec le plus grand sérieux, que si le Parti Socialiste s’est aliéné les classes populaires, c’est à cause de son excès d’angélisme sur l’insécurité d’une part, et d’autre part à cause de l’ouverture de la « Couverture Maladie Universelle » aux étrangers et aux sans-papiers… Cf. P. Tevanian, « Un séisme prévisible ».

Mai 2002. Ré-élection de Jacques Chirac et premières mesures « sécuritaires ». Ré-élu avec 82% des suffrages, Jacques Chirac nomme Jean-Pierre Raffarin Premier ministre, et lui donne pour « première mission » de « rétablir » la « sécurité » et « l’autorité de l’État ». Nicolas Sarkozy est nommé ministre de l’Intérieur. Il annonce aussitôt que les policiers îlotiers seront armés de « flashballs » , et que de nouvelles unités seront conçues, afin de mener des opérations « coup de poing » dans les cités « chaudes ». Il annonce enfin qu’il est déterminé à arrêter les « délinquants » avant qu’ils commettent leurs délits…

Mai 2002. Publication du pamphlet islamophobe d’Oriana Fallaci : La rage et l’orgueil. Best-seller en Italie, ce livre écrit au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 s’en prend aux « fils d’Allah », que l’auteure accuse de tous les maux. Oriana Fallacci accuse par exemple les féministes : « Vous êtes toutes tombées amoureuses du fascinant Oussama Ben Laden, de ses grands yeux de Torquemada, de ses grosses lèvres, de ce qu’il a sous sa soutane ? Vous le trouvez romantique, vous rêvez toutes d’être violées par lui ? ». Elle écrit également : « Oussama Ben Laden et les talibans, je ne cesserai jamais de le dire, sont seulement la manifestation la plus récente d’une réalité qui existe depuis mille quatre cents ans. Une réalité sur laquelle l’Occident ferme stupidement les yeux ». « J’affirme que neuf imams sur dix sont des Guides spirituels du terrorisme ». « Au lieu de contribuer au progrès de l’humanité, [les fils d’Allah] passent leur temps avec le derrière en l’air à prier cinq fois par jour [...] Ils se multiplient comme des rats. » (…) Il y a quelque chose, dans les hommes arabes, qui dégoûte les femmes de bon goût. ».  [1]

Malgré une plainte déposée par le MRAP et la Ligue des droits de l’homme, ce livre reçoit dans plusieurs médias français un accueil d’une grande complaisance. Dans Le Point du 24 mai, Alain Finkielkraut ne déplore que quelques excès, et écrit : « Oriana Fallaci a l’insigne mérite de ne pas se laisser intimider par le mensonge vertueux. Elle met les pieds dans le plat, elle s’efforce de regarder la réalité en face. ». Un mois plus tard, dans Actualité juive, Pierre-André Taguieff confirme : « Fallaci vise juste, même si elle peut choquer par certaines formules. ». Quelques mois plus tard, en novembre, Robert Misrahi écrira dans Charlie Hebdo : « Oriana Fallaci fait preuve de courage intellectuel. [...] On ne veut pas voir ni condamner clairement le fait que c’est l’islam qui part en croisade contre l’Occident et non pas l’inverse. » Cf. Bruno Cousin, Tommaso Vitale, « Oriana Fallaci ou la rhétorique matamore » et Mona Chollet, « Dernières nouvelles du front de la haine ».

Mai-juin 2002. Premières « bavures » de l’ère Sarkozy : deux morts à Dammarie les Lys. Le 23 mai, Mohammed Berrichi, au volent d’une moto, est pris en chasse pendant plus d’un quart d’heure au seul motif qu’il ne porte pas de casque. L’accident, prévisible, advient, et Mohammed Berrichi décède de ses blessures. Deux jours auparavant, un jeune marginal, Xavier Dem, est abattu lors d’une interpellation alors qu’il ne menace pas les policiers. L’association Bouge qui bouge organise une marche pacifique et une mobilisation politique pour réclamer la vérité et la justice sur ces décès. Le maire et le Préfet répondent par une série de déclarations diffamatoires contre l’association (qui portera plainte et remportera son procès), et un bouclage policier de tout le quartier, au cours duquel les violences et les humiliations se multiplient. Une procédure est lancée pour priver l’association de son local : elle échoue mais le local est alors détruit par un mystérieux incendie. Le harcèlement policier durera des mois : Kader Berrichi, le frère de Mohammed, sera notamment poursuivi pour avoir collé sur son pare-brise un tract intitulé « La police tue, la Justice couvre ». (Cf. Collectif Les mots sont importants, « Une gestion néo-coloniale de la contestation politique » )

Au même moment se tient à St Denis le Forum « Résistons ensemble contre les violences policières et sécuritaires », regroupant le MIB, les Syndicat de la magistrature et plusieurs associations dont le MRAP et le GISTI. Le forum donnera naissance au réseau « Résistons ensemble ». Au même moment, le très médiatique président de SOS Racisme, Malek Boutih, multiplie les déclarations « sécuritaires » contre les « caïds des banlieues ». À propos des « bavures policières », Malek Boutih déclare : « on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ». Cf. Act Up et le MIB, « Malek Boutih au coeur du sécuritaire ». Cf. aussi la chronologie détaillée et le dossier réalisés par la revue Vacarme (n°21, automne 2002).

Juillet 2002. Première « bavure médiatique » sur « l’insécurité » : « l’affaire de Pantin ». Le 24 juillet 2002, TFI annonce que « des jeunes auraient agressé des policiers à coups de poing et de battes de base-ball » dans la ville de Pantin, en région parisienne, tandis que Le Figaro parle d’un « véritable guet-apens comme on en connaît de plus en plus souvent… ». Le conditionnel disparaît rapidement, et un déferlement médiatique répercute une version des faits construite uniquement à partir des déclarations d’un syndicaliste policier. L’instruction établira rapidement (sans que la presse ne revienne sur les contre-vérités qu’elle a diffusées) qu’il n’y a jamais eu de batte de base ball ni de guet-apens tendu aux policiers, et que la « dizaine » de jeunes se réduisait en fait à deux personnes. Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Sarkozy et Dominique Perben dénoncent « l’exceptionnelle gravité », « l’horreur », « la sauvagerie des voyous ». Pierre Bédier, le ministre des « programmes immobiliers de la justice », invente, « parmi les agresseurs », la présence d’un « un enfant de onze ans », sans être démenti par les journalistes.

Une fois retombée la fièvre médiatique, deux jeunes seront inculpés, incarcérés puis jugés et condamnés (respectivement à trois ans et demi de prison dont un an avec sursis et trente mois dont huit avec sursis), dans des conditions très douteuses : des images de vidéosurveillance sont évoquées comme moyens ayant permis de procéder à des interpellations, avant d’être déclarées « inexploitables » ; aucune reconstitution n’a lieu ; le juge refuse de procéder à l’examen ADN des chaussures des protagonistes, qui aurait pu permettre d’identifier l’auteur du coup porté à la policière ; les jeunes sont condamnés sur la seule base des témoignages des policiers, alors que l’instruction a prouvé qu’ils ont menti en essayant d’incriminer d’autres jeunes, absents des lieux. Cf. Sylvie Tissot, « Une bavure médiatique ».

Septembre-octobre 2002. Vote de la loi Perben sur la « délinquance des mineurs ». Cette loi radicalise les options répressives prises par le gouvernement socialiste à partir de septembre 2001, et poursuit le démantèlement des dispositifs d’éducation et de réinsertion mis en place à partir de 1945.

- Elle crée notamment, à destination des mineurs de plus de 13 ans, des centres dits « éducatifs » mais désormais fermés.

- L’âge minimum pour les sanctions judiciaires passe de 13 à 10 ans, et celui de la détention provisoire passe de 16 à 13 ans.

- La durée de la garde à vue passe de 10 heures à 24 heures pour les plus de 10 ans.

- Un nouveau délit est créé : l’outrage à enseignant, passible de six mois de prison et/ou de 7500 euro d’amende.

- Une juridiction spéciale est créée, dite « justice de proximité », que le Syndicat de la Magistrature dénonce comme une sous-justice « d’abattage ».

- Les acquis de la loi Guigou sur la présomption d’innocence sont remis en cause, et la détention provisoire est à nouveau facilitée.

- Les mesures de surveillance par bracelet électronique, introduites au départ comme des alternatives « plus humaines » à la détention, sont désormais généralisées à des délits non-passibles de prison.

- Le recours à des témoignages anonymes, réservé au départ aux crimes et délits les plus graves, est généralisé à presque toutes les infractions.

- Les jugements expéditifs appelés « comparution immédiate » sont également généralisés.

- Des moyens sont enfin débloqués pour construire 35 nouvelles prisons, permettant d’incarcérer 11000 personnes supplémentaires. Un « secrétariat d’Etat au mobilier de la Justice » a d’ailleurs été créé spécialement à cet effet par Jean-Pierre Raffarin.

Octobre 2002. Fermeture du camp de réfugiés de Sangatte. Alors que les violences policières se multiplient contre les réfugiés kurdes et afghans, désormais « à la rue », Jack Lang déclare, « tirer son chapeau » à Nicolas Sarkozy, et ajoute, sans aucune ironie : « ce ministre-là fait bien son travail ». Sur ce centre de Sangatte et les effets de sa fermeture, cf. le dossier du GISTI

Octobre 2002. Meurtre de Sohane Benziane, parution du livre Dans l’enfer des tournantes et lancement de la campagne médiatique sur « le sexisme en banlieue ». Sohane Benziane, une adolescente de 17 ans meurt brûlée vive des suites d’une agression dans une cave de la cité Balzac à Vitry-sur-Seine. Le mouvement naissant « Ni putes ni soumises » s’empare de ce fait divers atroce pour en faire l’emblème de la condition des « filles des quartiers ». Au même moment, paraît Dans l’enfer des tournantes de Samira Bellil. L’expérience extrême de son auteure (victime d’un viol collectif) est présentée dans tous les grands médias comme l’emblème, voire comme le quotidien de « la vie d’une fille de banlieue », aux prises avec « la loi de la cité ». Le discours médiatique tenu autour de ce livre – comme celui tenu autour du meurtre de Sohane Benziane – omet surtout de dire que les violences en question n’ont rien de spécifique aux « banlieues ». Sur cette campagne, cf. Laurent Mucchielli, « Les “tournantes” : mythes et réalités ».

Octobre-novembre 2002. Débats parlementaires sur les « lois Sarkozy ». Le ministre de l’Intérieur bénéficie d’un véritable et « état de grâce » politique et médiatique. Des députés socialistes, interrogés par Libération, se montrent admiratifs à l’égard du maire de Neuilly, en particulier à l’égard de sa capacité à « s’adresser au peuple » (sic). Georges Frêche, maire socialiste de Montpellier, se déclare favorable aux mesures de répression de la « mendicité agressive », qu’il se vante d’avoir « demandées depuis des années. » La presse et la télévision multiplient les « portraits » du ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy, souvent d’une grande complaisance. Un portrait hagiographique est même consacré à son épouse et assistante Cécilia Sarkozy dans l’émission de reportages « Envoyé spécial » .

Décembre 2002. « Affaire des roms de Choisy ». À la demande de Nicolas Sarkozy, 300 gendarmes mobiles assistés de 150 policiers débarquent dans un bidonville de Choisy-le-roi pour une expulsion hyper-médiatisée. Le jour même, 71 personnes sont placées en garde-à-vue pour séjour irrégulier et sont en instance d’expulsion. Quatre personnes seront envoyées en Roumanie par un charter franco-espagnol dès le lendemain. Cependant, dans les deux jours qui suivent, la totalité des gens interpellés sont remis en liberté par le Tribunal de Créteil pour nullité de procédure. Cf. Caroline Damiens, « Sarkozy, les médias et l’invention de la “mafia roumaine” ».

Décembre 2002. Abolition de la « préférence nationale » à la RATP. La Régie annonce que ses 45 000 emplois ne seront plus réservés aux Français et aux ressortissants de l’Union européenne. Cette démarche, malheureusement unique en son genre, est le fruit d’un travail en commun entre la direction et les syndicats. Des négociations semblables ont été entamées à la SNCF, mais n’ont pas abouti. Au total, le nombre d’emplois de titulaires dans les trois fonctions publiques, interdits aux étrangers non communautaires, atteint 5,2 millions. Si l’on ajoute les entreprises sous statut gérant des services publics tels que La Poste, EDF-GDF, Air France et les établissement publics industriels et commerciaux, qui comptent plus d’un million de salariés, ce sont plus de 6 millions d’emplois publics qui sont interdits aux étrangers « non-européens ». Enfin, si l’on rajoute les emplois fermés aux étrangers dans le secteur privé, pour des conditions de nationalité ou de diplôme, ce sont environ 30 % de l’ensemble des emplois qui demeurent réservés aux Français ou aux Européens. Sur cette question des emplois réservés, cf. le dossier réalisé par le GISTI.

Décembre 2002-janvier 2003. « Affaire du bagagiste de Roissy ». Le 29 décembre, Abderrezak Besseghir, bagagiste à l’aéroport de Roissy, est arrêté et incarcéré. À la suite d’une dénonciation, des armes et des explosifs ont été retrouvés dans le coffre de sa voiture. Un simple document religieux « en langue arabe » ainsi qu’un « tract pro-palestinien » sont également cités comme des éléments probants, permettant de postuler l’appartenance du bagagiste à un réseau terroriste « islamiste ». Des éléments permettant de mettre en doute cette hypothèse sont dans un premier temps écartés de l’enquête : les explosifs retrouvés ne correspondent pas à ceux qui sont traditionellement utilisés pour les attentats dans les avions, et le dénonciateur est un personnage trouble, militaire à la retraite reconverti dans le buiseness de la sécurité et récemment condamné pour trafic d’armes. On apprend par ailleurs dès le 3 janvier 2003 que les empreintes digitales retrouvées sur les armes et les explosifs retrouvés ne sont pas celles d’Abderrezak Besseghir. On découvre finalement, le 10 janvier, que le bagagiste a été victime d’une machination de la part de sa belle-famille, comme il le soutenait depuis son arrestation. Tout au long de ces quinze jours, l’hypothèse de la culpabilité de Besseghir a été présentée par l’ensemble des médias comme un fait quasi-acquis. Cf. Aberrazak Besseghir, « Bagagiste à Roissy, présumé terroriste », Michel Lafon, 2003, et Pierre Laniray, « La brigade anti-terroriste du Parisien », Almanach critique des médias, Editions Les Arènes, 2005 et l’analyse publiée par le site ACRIMED.

Notre contribution à la campagne présidentielle de 2007 est un simple rappel historique de ce qui s’est passé, sur le terrain du racisme et des politiques d’immigration, entre 2002 et 2007, au cours du second ma ndat de Jacques Chirac, dominé par la figure et l’activité législative de Nicolas Sarkozy. Si un fait important a été oublié, n’hésitez pas à nous le signaler…

Article

Janvier-Décembre 2002

Janvier 2003. Mort brutale de deux sans-papiers au cours de leur expulsion. Le 30 décembre 2002, Ricardo Barrientos, un Argentin de 52 ans meurt d’une crise cardiaque au cours de son expulsion forcée, après avoir été maintenu immobile, plié en deux sur son siège, par des agents de police. Trois semaines plus tard, Mariame Getu Hagos, un Somalien de 24 ans, meurt dans des conditions similaires. Ces deux morts se produisent dans une indifférence quasi-générale de la classe politique. Aucun débat n’est ouvert sur lqa question des expulsions forcées. un Argentin reconduit vers son pays le 30 décembre 2002 et un Somalien refoulé vers l’Afrique du Sud le 16 janvier 2003.

Janvier 2003. Publication et médiatisation du livre collectif Les Territoires perdus de la République. Coordonné par Emmanuel Brenner, il rassemble des contributions d’enseignants qui dressent un tableau apocalyptique des « banlieues ». Les « arabo-musulmans » apparaissent dans ce livre comme les sources principales des problèmes qui se posent dans les écoles des quartiers populaires. Ce livre marque une rencontre des thèses et arguments habituels de deux mouvances : les soutiens inconditionnels d’Israël et les « nationaux-républicains » nostalgiques de « l’élitisme républicain » de « jadis ». À propos de ce livre, cf. Alain Gresh, « Grandeur des principes et bassesse des pratiques ».

Janvier-février 2003. Offensive de la droite sur le thème de la « nouvelle judéophobie ». Reprenant à son compte les thèses développées un an plus tôt par Pierre-André Taguieff dans La nouvelle judéophobie, Jean Pierre Raffarin se rend au dîner annuel du C.R.I.F. et y dénonce la « montée des communautarismes ». Roger Cukierman, président du C.R.I.F., dénonce de son côté l’existence d’une alliance antisémite « rouge-brun-vert » et accuse nommément Gilles Lemaire, secrétaire national des Verts, et Olivier Besancenot, porte parole de la L.C.R. Une première vague de déclarations et de débats médiatiques s’en suivent assimilant antisémitisme et antisionisme d’une part, antisémitisme et jeunes issus de la colonisation d’autre part. Plusieurs essayistes, comme Alain Finkielkraut ou Alain-Gérard Slama, prétendent d’établir un lien organique entre « judéophobie » et « francophobie ». Cette opposition entre les « intégristes » et « communautaristes » « arabo-musulmans » d’un côté et « les Juifs » et « la France » de l’autre, est reprise par le ministre des écoles Xavier Darcos : dans un entretien accordé au Figaro le 14 février 2003, il dénonce « un communautarisme souvent lié à l’islamisme qui s’installe dans les établissements scolaires », et il ajoute que « le problème s’envenime avec la réapparition d’insultes racistes et antisémites ». Il conclut qu’il faudrait « que le drapeau français flotte au-dessus de l’entrée de chaque école ». Quant au ministre de l’éducation nationale Luc Ferry, lors d’une réunion consacrée au racisme et à l’antisémitisme (le 27 février), il met en cause l’idéologie du « droit à la différence », qu’il qualifie de « calamité ». Sur cette campagne, cf. notamment Fatiha Kaoues, « Tous antisémites ? », et Mona Chollet, « Les apprentis sorciers du communautarisme », Dominique Vidal, « Les pompiers pyromanes de l’antisémitisme » et « Non, la France n’est pas l’objet d’une flambée antisémite ». Sur les thèses de Pierre-André Taguieff, cf. Vincent Mespoulet, « Taguieff, allumeur d’incendies ».

Février 2003. Vote de la LOPSI (Loi d’orientation pour la sécurité intérieure), dite « Loi Sarkozy ».

- De nouveaux délits sont créés, parmi lesquels : l’outrage au drapeau et à l’hymne national (passible de six mois de prison et 7500 euro d’amende), le regroupement dans les halls d’immeuble (passible de deux mois de prison et 3750 euro d’amende), l’occupation d’un terrain appartenant à autrui (passible de six mois fermes, 3750 euro d’amende et confiscation du permis de conduire), le « racolage passif » (laissé à l’appréciation des policiers, et passible de deux mois de prison et 3750 euro d’amende), « l’exploitation de la mendicité » (incluant toute personne qui partage les subsides de la mendicité, et passible 45000 euro d’amende et 3 ans de prison – voire dix ans si le délit est commis « en bande organisée ».

- Le délit d’outrage à personne dépositaire de la force publique est généralisé : en plus des agents de police, il s’applique désormais pour les outrages commis à l’encontre des personnels de santé, des gardiens d’immeuble, de leurs conjoints, de leurs ascendants, de leurs descendants, et de « toute personne vivant habituellement avec eux ». Les peines peuvent aller jusqu’à 30000 euro d’amende et deux ans de prison. Elles atteignent 5 ans de prison pour les menaces de mort.

- Les échoppes vendant de la nourriture et/ou diffusant de la musique peuvent désormais être fermées pour une durée de trois mois sous prétexte de « tranquillité publique ».

- Les contrôles d’identité sont désormais autorisés sans que l’agent fasse valoir des « indices » laissant présumer une infraction ou un projet d’infraction.

- La fouille des véhicules, désormais réservée aux enquêtes sur les activités terroristes, est désormais autorisée pour presque tous les délits, notamment le vol et le recel.

- L’obligation faite aux policiers d’informer un prévenu qu’il a le droit de garder le silence est supprimée.

- Un fichier informatique, dit fichier STIC, est créé, dans lequel figurent non seulement les personnes condamnées mais aussi les personnes simplement suspectées d’avoir commis un délit, les témoins et les victimes. Ce fichier est consultable dans le cadre d’enquêtes, mais aussi dans le cadre d’une procédure d’embauche. Il est également consultable par les services de police d’un pays étranger.

- Un fichier génétique est prévu.

- La police a désormais le droit de filmer les espaces publics.

- Enfin, les étrangers soupçonnés de « trouble à l’ordre public » peuvent se voir retirer leur titre de séjour sans procès, de manière immédiate et définitive.

Février-mars 2003. Lancement du mouvement « Ni putes ni soumises » et de la marche « pour l’égalité et contre les ghettos ». Cette marche, organisée par la « Maison des potes », soulève le problème de la condition des femmes en banlieue, sans jamais relier ce problème à celui du sexisme dans l’ensemble de la société française. Le mouvement ne prononce pas un mot sur les lois Sarkozy qui viennent d’être votées, prétextant qu’il a suffisamment à faire ne se concentrant sur le problème précis des violences sexistes dans « les quartiers ». Le mouvement multipliera pourtant les prises de position sur d’autres questions, plus éloignées de leur problématique que l’oppression « sécuritaire » que les lois Sarkozy exercent sur « les quartiers » : la lapidation et les « crimes d’honneur » dans les pays arabo-musulmans, ou encore le conflit israélo-palestinien. Chose inhabituelle pour un mouvement qui est loin d’être un mouvement de masse, la mobilisation bénéficie d’une très importante couverture médiatique, et reçoit le soutien de tous les principaux dirigeants socialistes, ainsi que celui de plusieurs ministres du gouvernement de droite. Cf. Elise Lemercier, « L’association Ni putes, ni soumises : une inflation politico-médiatique démystifiée par le terrain ».et sur ce site, « Le cas Ni putes ni soumises ». Cf. aussi Sarah Ayito N’Guema N’Dong, Construction politique d’un sexisme de banlieue : émergence du collectif « Ni putes ni soumises », Mémoire soutenu sous la direction de Michel Camau à l’Institut d’Etudes Politique d’Aix-Marseille 3, 2005.

Mars 2003. Reprise des expulsions de sans-papiers par « vol groupé ». À trois reprises en un mois, plusieurs dizaines de sans-papiers sont expulsés par charter, notamment vers le Sénégal et la Côte d’Ivoire (alors en pleine guerre civile). Le ministre annonce que ces « vols groupés » seront désormais hebdomadaires, sans susciter la moindre protestation dans l’opposition parlementaire de gauche. Il reçoit même le soutien du socialiste Julien Dray, qui déclare que les expulsions par « vols groupés » sont « normales » et « naturelles ».

Mars 2003. Publication d’un rapport accablant sur les violences policières commises dans les « zones d’attente ». Réalisé par l’Anafé (association d’aide aux étrangers retenus aux frontières), ce rapport révèle l’existence de nombreuses violences (injures, sévices, privations de nourriture ou de soins), attestées par des témoignages multiples (celui des militants associatifs, mais aussi celui des passagers, des employés des compagnies aériennes, des médecins, des services sociaux). Cf. le site de l’ANAFE.

Mars 2003. Première proposition de loi sur « l’œuvre positive accomplie par les Français Outre-mer ». Présentée par soixante députés, sous la direction de Jean Léonetti et Philippe Douste-Blazy, elle ne sera pas votée telle quelle, mais constitue la première version de la fameuse loi adoptée le 23 février 2005. Cf. le site de la LDH de Toulon.

Mars 2003. Nouvelle offensive médiatique sur « la violence à l’école ». Le ministre délégué à la famille, Christian Jacob, se déclare favorable à des amendes contre les parents des élèves absentéistes. Le ministre de l’éducation nationale, Xavier Darcos, invoque la violence sexuelle pour remettre en cause publiquement le principe de la mixité garçons-filles à l’école.

Mars 2003. Début d’une nouvelle campagne contre « le voile à l’école ». Dans un lycée de Lyon, une forte majorité des enseignants se met en grève pour protester contre l’acceptation en cours d’une élève qui porte un bandana. Cette grève est fortement médiatisée. Dans les semaines qui ont précédé, les médias se sont illustrés par la mise en premier plan de toute une série de thème ayant pour point commun apparent : l’islam. Ont notamment été médiatisés et dramatisés : le refus d’une supérette d’Evry de vendre de la viande non halal, et la polémique autour de la décision de Martine Aubry d’accepter des séances de piscines réservée aux seules femmes.

Mars 2003. Entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Irak, et relance en France du plan « Vigipirate renforcé ». Les manifestations contre la guerre en Irak, comme celles contre l’oppression du peuple palestinien, réunissent de plus en plus de jeunes issus de l’immigration post-coloniale.

Avril 2003. Publication d’un rapport accablant sur les « violences illégitimes » commises par la police. Présidée par le magistrat Pierre Truche, la commission de déontologie dénonce notamment les « conditions d’exercice de la police en région parisienne la nuit » , le « manque d’encadrement des jeunes policiers » et le traitement de certains mineurs. Cf. le site de la LDH de Toulon.

Avril 2003. Ouverture du premier centre fermé pour jeunes mineures délinquantes. Le règlement intérieur de ce centre, situé à Lusigny, fixe comme objectif la « rectification » des jeunes filles enfermées, et il leur impose un test de grossesse et une mesure du tour de poitrine. Les détenues sont également incitées à « s’identifier » à des modèles « féminins » dans leur habillement et leurs activités. Il leur est enfin interdit de parler une langue étrangère et d’écouter de la musique individuellement. Plusieurs associations (parmi lesquelles le Syndicat de la Magistrature) se mobilisent pour la suppression de ces orientations rétrogrades. Quelques mois plus tard, le directeur de ce centre sera mis en cause pour harcèlement sexuel sur ses employées. Cf. le site de la LDH de Toulon.

Avril 2003. Publication par le journal Libération du projet de loi Sarkozy sur l’immigration. Le droit au mariage est remis en cause : il est prévu que ce droit soit conditionné par la régularité la possession d’un titre de séjour. Il est également prévu de donner aux Préfets et aux procureurs la possibilité de suspendre un mariage lorsqu’existent des soupçons de « mariage de complaisance ». Le Projet de loi prévoit enfin de rallonger d’un an le délais qui sépare le mariage du plein droit à une carte de résident de dix ans ; et un nouveau délit apparaît : la « simulation » de mariage « en vue d’obtenir ou de faire obtenir un titre de séjour ». Ce nouveau délit de solidarité serait passible de cinq ans d’emprisonnement. L’accès à la carte de résident de dix ans est également remis en cause. Il ne devient possible qu’au bout de cinq ans (au lieu de trois), et des conditions supplémentaires sont introduites, notamment des « conditions d’intégration », laissées à l’appréciation de l’administration… Le projet de loi prévoit également un quintuplement de la durée légale de « rétention administrative » : un étranger sans papiers peut déjà être détenu sans jugement pendant douze jours ; il est question de passer à soixante jours. Cf. le dossier réalisé sur cette loi par le GISTI.

Avril-mai 2003. « Incident du Bourget » et politisation du débat sur « le voile à l’école ». Le 19 avril, au Bourget, Nicolas Sarkozy s’adresse aux sympathisants de l’UOIF et se fait siffler alors qu’il évoque l’obligation pour les femmes musulmanes voilées de se découvrir sur les photographies de leurs papiers d’identité. Ces sifflets sont traités dans les jours suivants comme un véritable scandale, et l’incident sert de prétexte à la relance d’un autre « problème de voile », le plus ancien et le plus « classique » : celui de l’école publique. À gauche, Jack Lang annonce aussitôt une proposition de loi visant à interdire le port du « foulard » à l’école, tandis que , le 18 mai, Laurent Fabius exige devant le congrès du PS l’interdiction législative des « signes religieux ostentatoires » à l’école bien sur mais plus largement dans l’espace public. Libération publie enfin une pétition initiée par l’Union des Familles laïques et plusieurs intellectuels parmi lesquels Pierre André Taguieff et Michèle Tribalat. Un Appel anti-prohibitionniste est lancé en réaction à cette offensive : cf. « Oui à la laïcité, non aux lois d’exception » (Appel publié aussi par Libération) et Pierre Tevanian, Le voile médiatique. Un faux problème : « l’affaire du foulard islamique ».

Juin 2003 : Création des Commissions Stasi et Debré. Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, compose une mission d’information « sur la question des signes religieux à l’école », présidée par lui-même. Il se dit d’ores-et-déjà favorable à une loi. En juillet, Jacques Chirac crée une « Commission de Sages » chargée de réfléchir sur « l’application du principe de laïcité dans la République ». Il en confie la présidence à son ami Bernard Stasi, connu pour être un catholique soucieux de ne pas céder aux emportements fantasmatiques à propos de l’islam. Prise en charge par Rémy Schwartz, la sélection des « témoins » auditionnés sera plus que tendancieuse : une réfugiée iranienne forcée à porter le voile en Iran, mais pas de lycéennes françaises portant le voile ; plusieurs enseignants militants radicaux de l’éradication des voiles, mais aucun enseignant d’un des 90% d’établissements scolarisant des filles voilées sans qu’il y ait jamais eu de crise. Le battage médiatique ne faiblit pas. Sur cette commission, cf. Alain Gresh, « Grandeur des principes et bassesse des pratiques. Les faux semblants de la Commission Stasi », Jean Baubérot, « Lettre ouverte à la commission Stasi »

Juillet 2003. Réforme « en trompe-l’œil » de la double peine. Nicolas Sarkozy crée de nouvelles catégories d’étrangers « protégés », c’est-à-dire soustraits au régime de la double peine. Les médias, mais aussi certaines associations, saluent l’« avancée », sans préciser qu’elle est minime : elle ne concerne qu’une petite partie des victimes de la double peine, dont le principe n’est aucunement remis en question. À partir de cette date, Nicolas Sarkozy se vantera pourtant, sans être démenti, d’avoir « abrogé la double peine ». Libération (en décembre 2005, dans une interview réalisée par le service politique) et même Le Monde diplomatique (en septembre 2006, dans un article de Marie Bénilde) concèderont au ministre cette chimérique « abrogation de la double peine ». Cf. Stéphane Maugendre, « Sarkozy et la double peine : une réforme de dupes ».

Septembre-octobre 2003 : « Affaire d’Aubervilliers », publication du livre Bas les voiles ! et recrudescence de déclarations islamophobes. À l’initiative d’un petit groupe de professeurs responsables nationaux de mouvements d’extrême gauche (LO et la LCR), une immense campagne médiatique aboutit à l’exclusion d’Alma et Lila Lévy au seul motif qu’elles portent un foulard. Un rassemblement de protestation est organisé devant le lycée, regroupant notamment des militants des JCR, de « Socialisme par en bas », du collectif « Les mots sont importants », du MIB, de Femmes Publiques… L’exclusion des deux élèves est saluée comme une victoire du féminisme par Gisèle Halimi dans une tribune du journal Le Monde. Quant au ministre des écoles, Xavier Darcos, il déclare à propos de ces deux élèves : Quand on n’aime pas la république, il faut aller ailleurs ». Au même moment paraît chez Gallimard un pamphlet prohibitionniste intitulé Bas les voiles ! Son auteure Chahdorrt Djavann est invitée sur toutes les chaînes de télévision et de radio, où elle s’autorise de son expérience iranienne pour tenir les propos islamophobes les plus extrêmistes : le patriarcat puise ses racines dans le Coran, l’Islam légitime la pédophilie, etc. Le 24 octobre, lors d’une émission sur LCI, l’éditorialiste du Point, Claude Imbert, se déclare « islamophobe » et dénonce la « débilité » de « l’Islam », sans être exclu ni même suspendu du Haut Conseil à l’Intégration où il siège (ni poursuivi, ni inquiété d’une quelconque manière). Cf. Alma et Lila Lévy, Des filles comme les autres, La découverte, 2004 ; Laurent Lévy, « Quand la fin justifie les moyens », et Jérome Vidal, « Anatomie d’un pamphlet prohibitionniste ».

Octobre 2003. Mort d’un immigrant clandestin congolais de 16 ans dans une soute à bagages. Le corps du jeune homme est retrouvé frigorifié, dans la soute à bagages d’un avion assurant un vol Kinshasa-Paris. Selon des témoignages recueillis par l’Anafé, le commandant de bord a eu très tôt connaissance de la présence d’un passager clandestin dans les soutes de l’avion, mais n’a pas été autorisé à modifier son plan de vol pour débarquer le passager et éviter qu’il meure de froid.

Octobre 2003. « Université d’automne » des « Ni putes, ni Soumises ». L’événement, très médiatisé, bénéficie du soutien et de la présence de nombreuses personnalités du monde politique (toutes tendances confondues) et du show-buiseness. Cf. Mona Chollet, « Aïcha et les “gros tas”. Fortune médiatique des Ni putes ni soumises_et des filles voilées ».L’association refuse alors de se joindre à la demande d’une loi interdisant le voile. Sa présidente Fadela Amara publie au même moment un livre [1] où elle dénonce une telle loi comme une provocation irresponsable à l’encontre des musulmans. Deux mois plus tard, elle signera une pétition dans le magazine Elle réclamant une telle loi, et engagera son mouvement dans un Tout de France de la Laïcité assurant la promotion de la loi anti-voile.

Novembre 2003. Forum Social Européen et « Affaire Tariq Ramadan ». La présence de l’intellectuel suisse Tariq Ramadan au Forum Social Européen de Saint-Denis suscite une controverse importante, menée notamment par Claude Askolovitch dans Le Nouvel Observateur. L’offensive, qui vise pour les uns à disqualifier le mouvement « altermondialiste » et pour les autres à le « purifier » de ses éléments « rétrogrades », prend pour prétexte la publication d’un texte de Tariq Ramadan critiquant les « intellectuels communautaires », juifs ou non, qui font preuve de complaisance avec les agissements de l’Etat d’Israël. Ce texte, qui appelle les intellectuels juifs à se désolidariser d’Israël et les intellectuels musulmans à se désolidariser des régimes « islamiques » les plus oppressifs, est dénoncé par des associations (SOS Racisme, l’UEJF), des journalistes (Claude Askolovitch) et des intellectuels (Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, André Glucksmann) comme un texte antisémite, mais aucune plainte n’est déposée. Mis en cause dans le texte de Tariq Ramadan, Alexandre Adler réagit en reconnaissant à l’intellectuel « musulman » le droit de défendre « les siens » comme lui défend « les Juifs », et en réservant son animosité aux « traîtres juifs, comme Rony Brauman ». Ces propos ne sont pas condamnés par tous ceux qui se sont scandalisés de l’approche « communautaire » du texte de Tariq Ramadan. Ce dernier devient, à l’occasion de cette « affaire » démesurément médiatisée, un personnage médiatique connu de tous, incarnant un « intégrisme retors », maître dans l’art du « double discours ». Interrogé par Thierry Ardisson sur ce qu’il dirait à Tariq Ramadan s’il le croisait, le socialiste Julien Dray répond : « Rien, je lui casserais la gueule ». Cf. Mona Chollet, « Affaire Tariq Ramadan : deux poids, deux mesures » et « Tariq Ramadan, Caroline Fourest et l’islamisation de la France ». Cf. aussi Aziz Zemmouri, « Renaud (Camus) ou Tariq (Ramadan), le tribunal de la pensée te rendra blanc ou noir » et Faut-il faire taire Tariq Ramadan ?, Editions de l’Archipel, 2005, et sur ce site, « Tariq Ramadan, mythes et réalités » et Laurent Lévy, « L’Arabe est fourbe », Brèves réflexions sur les accusations de « double langage » de Tariq Ramadan. Le texte litigieux de Tariq Ramadan est disponible par exemple ici.

Décembre 2003 : Annonce de la loi anti-voile et naissance du Collectif Une école pour tou-te-s/Contre les lois d’exclusion. Les commissions Debré et Stasi rendent leurs conclusions, favorables à une loi interdisant « tous les signes religieux ». Comme les pétitions prohibitionnistes parues dans Libération et dans Elle, le discours présidentiel appelle à une prohibition de « tous les signes religieux ostensibles », mais son argumentaire ne cible que le voile : « Je considère que les Français étant ce qu’ils sont, le port du voile est, qu’on le veuille ou non, une sorte d’agression qu’il leur est difficile d’accepter. » Deux nouveaux appels sont lancés contre le projet de loi, et les signataires des trois appels se réunissent au CEDETIM et fondent le Collectif unitaire Une école pour tou-te-s / Contre les lois d’exclusion.

Notre contribution à la campagne présidentielle de 2007 est un simple rappel historique de ce qui s’est passé, sur le terrain du racisme et des politiques d’immigration, entre 2002 et 2007, au cours du second mandat de Jacques Chirac, dominé par la figure et l’activité législative de Nicolas Sarkozy. Si un fait important a été oublié, n’hésitez pas à nous le signaler…

Article

Janvier-Décembre 2002

Janvier-Décembre 2003

Janvier 2004. Nomination « explosive » d’un « préfet musulman ». Nicolas Sarkozy nomme Aissa Dermouche préfet du Jura. À l’occasion de cette nomination fortement médiatisée, Nicolas Sarkozy parle de « préfet musulman », tandis que Jacques Chirac le qualifie de « préfet issu de l’immigration » – mais tous deux soulignent la capacité de la République à reconnaître le mérite. Entre le 19 et le 30 janvier, trois attentats à la bombe sont perpétrés, visant la voiture, le lieu de travail et l’école des enfants de M. Dermouche.

Janvier 2004. Publication et médiatisation du livre de Gaston Kelman, Je suis noir et je n’aime pas le manioc. Invité sur tous les plateaux et interviewé par tous les magazines, l’auteur est érigé en modèle de l’Africain « intégré », amateur d’escargots, de vin rouge et de « fermeté » contre la « délinquance immigrée ». Gaston Kelman critique notamment la formule « Les immigrés sont en France chez eux », prononcée par François Mitterrand au début de son premier septennat, à laquelle il dit préférer la formule de Charles Pasqua : « Les immigrés sont ici chez nous ». L’Express s’enthousiasme de voir l’auteur « dénoncer le penchant des Noirs pour la victimisation », « exiger la tolérance zéro », et « faire des Africains vivant en France les premiers responsables d’une intégration qui n’avance pas ». Le magazine apprécie aussi que l’auteur « ne voie pas la nécessité de refaire l’histoire d’un peuple qui a beaucoup souffert ». Cf. Mona Chollet, « Je suis blanche et je n’aime pas les couillonnades ».

Janvier-février 2004. Débats parlementaires et manifestations de rue contre la loi anti-voile. Le 17 janvier, une manifestation contre la loi anti-voile est organisée par Mohamed Latrèche, leader du groupusculaire Parti des Musulmans de France. Le Collectif Une école pour tou-t-es décide de ne pas y participer à la en raison des positions et accointances politiques d’extrême droite Mohamed Latrèche. Il participe en revanche à une rencontre appelée le même jour par des dizaines d’associations musulmanes, parmi lesquelles le Collectif des musulmans de France et Participation et spiritualité musulmane, membres actifs d’Une école pour tou-te-s [1]. Au même moment, la loi interdisant le voile est adoptée par le Conseil supérieur de l’éducation (CSE), dont les avis sont consultatifs. Sur 70 membres présents, seuls 16 ont voté pour cette loi, 9 ont voté contre, les autres s’abstenant ou refusant de prendre part au vote. Votent pour : les représentants du gouvernement et du MEDEF ; votent contre : les représentants des élèves et des parents d’élèves (FCPE). Les principaux syndicats enseignants, pour leur part, choisissent de s’abstenir (UNSA, SDEN-CGT, FO) ou de ne pas prendre part au vote (FSU). Pendant l’examen du projet de loi à l’Assemblée Nationale, le Collectif Une école pour tou-te-s organise un rassemblement, un meeting et une grande manifestation nationale qui est un succès : plus de 10000 manifestants à Paris, autour de 30000 sur toute la France. L’UOIF (Union des organisations islamiques de France) n’appelle pas à la manifestation. Une quinzaine de collectifs locaux se constituent.

Février-mars 2004. Vote de la loi sur la « criminalité organisée », dite « loi Perben 2 ». Toutes les organisations d’avocats, ainsi que le Syndicat de la magistrature, descendent dans la rue pour dénoncer ce qu’ils appellent « un Etat d’exception permanent ».

- Cette loi établit une notion floue de criminalité organisée qui lui permet d’introduire un ensemble de procédures d’exception, telles que les perquisitions de nuit en l’absence de la personne suspectée ou la pose de micros ou de caméras dans son domicile. Ces techniques d’exception sont généralisables au niveau de la plupart des délits, puisqu’elles peuvent s’appliquer à tout groupe d’au moins deux personnes.

- Par ailleurs, les policiers peuvent désormais mettre en oeuvre des techniques spéciales de recherches, telles que la mise sous écoute, l’infiltration, la surveillance rapprochée. Il s’agit d’une procédure secrète, non contradictoire et d’une durée illimitée.

- En opposition avec les procédures habituelles, les policiers peuvent aussi, en l’absence des personnes suspectées, procéder à des perquisitions la nuit et saisir des pièces à conviction.

- Les personnes interpellées peuvent désormais être placées pendant 96 heures en garde à vue, au lieu des 48 heures prévues auparavant.

L’objectif déclaré de cette loi est de s’attaquer aux mafias et à la traite des êtres humains, mais la liste des délits concrets, susceptibles d’être identifiés, ne comprend aucunement les infractions économiques ou financières. Au contraire, la loi généralise le dispositif de « composition pénale », et permet désormais aux auteurs de délits financiers (tels que l’escroquerie, le trafic d’influence ou l’abus de biens sociaux) d’ échapper aux poursuites, en échange de l’indemnisation de la victime ou de travaux d’intérêt général. Par contre, la loi inclut sous la catégorie de « criminalité organisée » la « dégradation de biens » ou « l’aide au séjour irrégulier », commis en « bande organisée » – autrement dit= l’engagement associatif en faveur des sans papiers. La loi instaure enfin une procédure de « plaider coupable », qui permet de contourner les procédures contradictoires en exerçant sur l’inculpé un chantage : une réduction de peine contre un aveu de culpabilité. Cf. Françoise Martres, « Une volonté d’adapter la justice aux priorités du pouvoir politique », CIRDEL, « Une loi scélérate », Jean-Claude Paye, « Lois Perben : un état d’exception permanent », et l’appel publié par « Raisons d’agir ».

Mars 2004 : Vote de la loi anti-voile. Le 15 mars, le Parlement adopte à la quasi-unanimité la loi interdisant « les signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse » . Une semaine auparavant, à l’occasion de la Journée des femmes, le Collectif Une école pour tou-t-es/Contre les lois d’exclusion défile en reprenant les mots d’ordre unitaires de la Coordination nationale du droit des femmes (CNDF) tout en dénonçant le caractère anti-féministe de la loi anti-foulard, dont les victimes sont essentiellement des femmes. Cette présence dans le cortège de la Marche des femmes suscite un déchaînement de réactions violentes : injures racistes (« retournez en Arabie ») et sexistes (« salopes »), menaces, bousculades, crachats. Cf. Djamila Bechoua, « Et toi, pourquoi tu ne le portes pas le foulard ? » et Java, « La Marche de toutes les femmes ? ». Cf. aussi, sur les contradictions des arguments prohibitionnistes se réclamant du féminisme, Nouvelles Questions Féministes, Volume 25, No 1, 2006, « Sexisme et racisme » (Présentation en ligne : « De l’affaire du voile à l’imbrication du sexisme et du racisme »)et Nacira Guénif-Souilamas et E. Macé, Les féministes et le garçon arabe, Editions de l’Aube, 2004, et : Cecilia Baeza et Marielle Debos, « Le féminisme à l’épreuve du foulard islamique » ; Christine Delphy, « Débat sur le voile au Collectif Droits des femmes » et « Intervention contre une loi d’exclusion » ; Femmes Publiques, « Être féministe, ce n’est pas exclure » ; Caroline Damiens, « Le corps des femmes n’est pas un champ de bataille » ; Collectif Les mots sont importants, « Un féminisme à visage inhumain » ; Houria Bouteldja, « Féminisme ou maternalisme ? » ; Monique Crinon, « Féminisme et laïcité : non aux amalgames ».

Avril 2004 : Congrès annuel de l’UOIF. À six mois de la rentrée scolaire, le président Lhaj Thami Breze déplore la nouvelle loi tout en appelant les filles musulmanes à s’y plier. Il préconise une application souple, consistant à accepter les petits foulards, du type bandana, tout en ajoutant que, de toute façon, l’UOIF se pliera à la loi. « Le savoir est plus important que le voile, nous disons aux jeunes filles : « S’il le faut, retirez-le ! ». Des collectes sont par ailleurs organisées lors du Congrès pour la construction d’écoles privées musulmanes.

Mai 2004 : Publication de la circulaire Fillon sur les « signes ostensibles ». Le ministre de l’Éducation François Fillon rend précise par circulaire les modalités d’application de la loi du 15 mars 2004. Lors du Congrès national de la FCPE (Fédérations des Conseils de Parents d’Eleves), le président de l’association, Georges Dupon-Lahitte, dénonce « une école qui renonce à sa mission d’éducation, quand elle repousse hors de ses murs des jeunes, de surcroît filles et voilées, auxquelles on ferme les voies de l’autonomie et de l’émancipation ». Il dénonce également l’ « hypocrisie » du « dialogue » prévu par la loi, « alors que l’issue de celui-ci, c’est-à-dire à terme l’exclusion, est déjà fixée ». Il s’inquiète enfin des « excès de zèle » que la loi risque de provoquer. Cf. le site de la FCPE.

Juin 2004 : Publication du rapport Obin sur les manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires. Constitué, de l’aveu même de son auteur, d’une collection d’incidents recueillis « là où ça se passe mal », ce rapport n’évite aucun écueil sensationnaliste, et ne propose aucune tentative d’évaluation quantitative et aucune mise en perspective. Il est pourtant présenté, dans les commentaires médiatiques qui accompagnent sa publication, comme un « état des lieux » sur la situation ordinaire des collèges et lycées « de banlieue ». Cf. Jean Baubérot, « Les carences du rapport Obin ».

Juin 2004 : Condamnation de la loi anti-voile par les Nations Unies. Le Comité des droits de l’enfant de l’ONU demande à l’Etat français de « garantir que les droits individuels ne seront pas bafoués et que des enfants ne seront pas exclus ou tenus en marge du système scolaire du fait d’une telle législation. » Ce Comité, qui rassemble 18 experts indépendants, se déclare inquiet du risque que la nouvelle loi « néglige le principe du meilleur intérêt de l’enfant et du droit d’accès à l’éducation et ne parvienne pas au résultat attendu ». L’organe de l’Onu, qui examine le respect par les pays signataires de la Convention sur les droits de l’enfant (CDE) de 1990, renvoie à l’article 14 de ce texte, qui stipule que « les Etats parties respectent le droit de l’enfant à la liberté de pensée, de conscience et de religion ». Le Comité « reconnaît l’importance que l’Etat français accorde à la laïcité dans les écoles publiques (…) mais s’inquiète des accusations de montée des discriminations, y compris de celles fondées sur la religion ». Au même moment ont lieu les Assises nationales des collectifs Une école pour tou-te-s/Contre les lois d’exclusion. Une Charte est adoptée à cette occasion, affirmant son soutien à tou-te-s les élèves, quels que soient leurs choix (garder le voile, le retirer, tenter d’obtenir un compromis).

Juillet 2004. « Affaire du RER D ». Le vendredi 9 juillet 2004, Marie Léonie Leblanc, jeune femme vivant à Aubervilliers, déclare à la police avoir été victime d’une agression à caractère sexiste et antisémite. Dès le lendemain soir, son témoignage, parvenu au cabinet du ministre de l’intérieur, et relayé par l’Agence France Presse, déclenche une vague d’indignation dans le milieu politique et associatif, et bénéficie d’une impressionnante couverture médiatique. Le président de la république lui même réagit immédiatement pour condamner cet acte de « barbarie ». De nombreuses réactions de dirigeants politiques et d’éditorialistes tirent de ces « faits » des conclusions définitives sur la « sauvagerie », le sexisme et l’antisémitisme de la jeunesse « arabo-musulmane » des « banlieues ». Trois jours plus tard, la jeune femme reconnaît avoir tout inventé, et s’être « choisi » des agresseurs noirs et arabes « parce qu’à la télévision, ce sont toujours eux qui sont accusés ». Cf. aussi Fatiha Kaoues, « L’affaire du RER D : les leçons d’une hystérie politico-médiatique » et Mehdi Ba et Olivier Cyran, Almanach critique des médias, Editions Les Arènes, 2005. Cf. aussi le dossier réaliser par le site ACRIMED, le manifeste « Marie n’est pas coupable ! ».

Juillet 2004. Publication et médiatisation d’un rapport des Renseignements généraux sur le « repli communautaire » dans les quartiers sensibles ». Ce rapport alarmiste est relayé sans recul critique par l’ensemble de la presse (notamment dans Le Monde), malgré le caractère confus et idéologiquement douteux du concept de « repli communautaire » et des huit critères choisis pour le définir et le mesurer : le nombre important de familles d’origine immigrée, « pratiquant parfois la polygamie » ; un « tissu associatif communautaire » ; la présence de « commerces ethniques » ; la multiplication des lieux de culte musulmans ; le port d’habits « orientaux et religieux » ; les graffitis « antisémites et anti-occidentaux » ; l’existence, au sein des écoles, de classes regroupant des primo-arrivants, ne parlant pas français ; la « difficulté à maintenir une présence de Français d’origine ».

- Ce rapport s’inquiète de la « concentration » de familles immigrées, sur un mode qui n’a rien de social : ce ne sont pas les problèmes d’accompagnement social de populations à faibles revenus qui sont soulevés, mais celui de la présence trop faible de « Français d’origine », considérés implicitement comme le « modèle identitaire » de référence pour l’ « éducation » des immigrés.

- Personne, ni le rapport ni la presse qui le relaie, n’explique en quoi une tenue vestimentaire « orientale » pose plus de problèmes qu’un jean ou un jogging américains, ou en quoi la présence de « commerces ethniques » africains à La Courneuve pose plus de problèmes que la concentrations de crêperies bretonnes à Montparnasse.

- Personne ne demande ce qu’a de si préoccupant l’existence d’un soutien scolaire spécifique pour les « primo-arrivants ».

- Personne ne critique non plus la notion de « graffitis anti-occidentaux », utilisée pour qualifier une expression politique (sur « la France » comme « système » oppressif, ou sur la guerre en Irak et en Palestine), et l’assimilation de ces graffitis « anti-occidentaux » à un racisme, mis sur le même plan que l’antisémitisme.

- Le fait que la simple existence de lieux de culte musulmans devienne un critère de repli communautaire ne choque pas grand monde non plus, pas plus que le silence du rapport sur le sous-équipement dont souffrent les musulmans en termes de lieux de cultes, comparativement aux autres communautés religieuses.

- Ni le silence du rapport sur les phénomènes de discrimination socio-économique et raciste qui expliquent les concentrations d’immigrés.

- Ni son silence sur le chômage massif (deux à quatre fois plus élevé que la moyenne nationale) et l’extrême précarité sociale qui règnent dans lesdits quartiers « sensibles ».

Pour une critique plus détaillée de ce rapport, Cf. Sylvie Tissot, « Le repli communautaire : un concept policier ».

Septembre 2004. Publication et forte médiatisation du livre de Stephen Smith, Négrologie. Écrit par un journaliste des pages « Afrique » du Monde (et auparavant de Libération), ce livre décrit l’Afrique comme « un paradis naturel de la cruauté », et explique que les Africains refusent « d’entrer dans la modernité autrement qu’en passager clandestin ou en consommateur vivant au crochet du reste du monde ». Il affirme également que « si six millions d’Israéliens pouvaient par un échange standard démographique prendre la place des tchadiens à peine plus nombreux, le Tibesti fleurirait ». Tout le propos du livre consiste à minimiser les responsabilités européennes dans la situation actuelle de l’Afrique, et à incriminer « les Africains », en distinguant rarement entre les dirigeants et les peuples. Ce livre est plébiscité par la grande presse et devient vite un best-seller, tout en provoquant un écoeurement massif dans les médias « communautaires » ou « associatifs » afro-antillais. Un an plus tard, les éditions Les Arènes publient un démontage implacable du pamphlet de Stephen Smith : Négrophobie, de Boris Boubacar Diop, François-Xavier Verschave et Odile Taubner.

Septembre 2004. « Affaire Alain Soral ». L’écrivain, spécialisé dans les provocations littéraires et télévisuelles à caractère sexiste, homophobe et xénophobe, défraye la chronique médiatique. Au cours de l’émission « Complément d’enquête » diffusée le 20 septembre 2004 sur France 2, l’écrivain fustige en bloc les Juifs, qui refusent de « se poser des questions » à propos du fait que « personne ne peut les blairer depuis 2500 ans ». Ces propos racistes, tenus en compagnie de l’humoriste Dieudonné, suscitent un tollé. L’écrivain cesse à partir de ce jour d’être invité à la télévision. Quelques jours plus tard, au cours d’une dédicace dans une librairie, Alain Soral est attaqué par un groupe qui saccage la librairie. Cf. Fatiha Kaoues et Pierre Tevanian, « Les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis. Réflexions sur le cas Alain Soral ».

Septembre-octobre 2004. Entrée en application de la loi anti-foulard, et débordements à l’encontre des « mamans voilées ». La rentrée scolaire 2004 a lieu dans un contexte de grande tension : deux journalistes français travaillant en Irak ont été pris en otages par une mystérieuse « Armée islamique d’Irak », qui exige l’abrogation de la loi interdisant le voile à l’école. Les revendications évolueront dès les jours suivants, et les otages seront finalement libérés au mois de décembre. Certaines élèves abandonnent l’école, un grand nombre cède à la pression et se découvre la tête. Des dizaines viennent à l’école avec un voile, un bandana ou un béret, et tentent de se faire accepter ainsi.

Les collectifs locaux d’Une école pour tou-te-s apportent leur soutien à l’ensemble des élèves. Ils organisent également des projections-débat autour du film Un racisme à peine voilé, réalisé par Jérome Host et des membres du Festival Permanent contre les lois racistes et d’Une école pour tou-te-s/Strasbourg. Plus de cent projections-débat répertoriées auront lieu en une année. A plusieurs reprises, ces projections seront interdites dans des salles municipales ou universitaires, souvent au dernier moment après qu’un accord ait été donné dans un premier temps (notamment à Rennes, Mulhouse, Strasbourg, Bondy, Sarcelles, Saint-Denis et Bagnolet). À l’Université de Saint Denis, le courant sera coupé dans la salle où la projection était prévu. À La Rochelle, l’organisateur d’une projection recevra des menaces de mort. Par ailleurs, au même moment, de nombreuses agressions ou discriminations ont lieu contre des femmes voilées. Par exemple, le maire de Montreuil, Jean-Pierre Brard (apparenté PCF), interdit par arrêté municipal un défilé de « prêt à porter des femmes musulmanes » sous prétexte que « le voile porte atteinte à la laïcité ». Cette application « sauvage » de la loi anti-foulard en dehors du champ scolaire sera annulée le 1er juillet 2005 par le tribunal administratif de Cergy-Pontoise, et le Maire de Montreuil sera condamné à verser de 750 euros de dédommagement.

À Montreuil également, Jean-Pierre Brard rend publique une lettre envoyée aux directeurs d’école de la ville, rappelant que les accompagnateurs de sorties scolaires ne doivent pas « afficher leurs croyance ». On apprend aussi qu’à Villemomble, Nanterre, Romans sur Isère, des établissements refusent pour les mêmes motifs que des femmes voilées accompagnent les enfants lors de sorties. Le ministère de l’Education nationale a beau être catégorique, assurant qu’il est « absolument illégal d’empêcher les mères voilées d’accompagner les enfants », certaines mères se voient opposer une fin de non-recevoir.

Octobre 2004. Publication du rapport Rufin sur la lutte contre l’antisémitisme. Bâclé en quelques semaines par un écrivain qui n’a jamais effectué le moindre travail de recherche sur le sujet, ce rapport mèle des généralités et certains des clichés les plus éculés sur « les banlieues » et le « communautarisme ». Cf. Joëlle Marelli, « Usages et maléfices de l’antisémitisme en France ».

Novembre 2004. Manifestation unitaire contre tous les racismes. Organisée par une coordination regroupant la LDH, le MRAP, la FCPE, de nombreuses associations (comme Act Up ou les Panthères roses) et la totalité des syndicats, cette manifestation est boycottée et publiquement dénoncée par SOS Racisme, le CRIF, la LICRA et Ni putes ni soumises, au motif que le texte d’appel et/ou ses signataires (en particulier l’UOIF, le Collectif des Musulmans de France et le collectif Une école pour tou-te-s, explicitement désignés) manqueraient de clarté dans leur condamnation du sexisme et/ou de l’antisémitisme. Les organisateurs de la manifestation ont beau rappeler que le texte d’appel dénonce explicitement l’antisémitisme et le sexisme, une campagne de disqualification est menée par la LICRA et SOS Racisme avec le soutien de plusieurs médias, notamment l’hebdomadaire Charlie Hebdo, et la manifestation est un semi-échec : elle ne rassemble que quelques milliers de personnes, alors qu’elle était appelée par la quasi-totalité du mouvement social, syndical et associatif, et qu’elle avait été préparée pendant quatre mois. Sur cet épisode, cf. Denis Sieffert, « Les enjeux de la manifestation du 7 novembre » et B. Dreano, « SOS Charlie Hebdo ».

Novembre 2004. Premières exclusions d’élèves voilées. Des réunions, des rassemblements publics et des signatures de pétitions sont organisés par les collectifs Une école pour tou-te-s devant les établissements qui convoquent des conseils de discipline, notamment à Saint Etienne, Strasbourg et à Bobigny. Les pétitions rencontrent un très large écho auprès des élèves (par exemple : en deux demi journées, 500 élèves, soit plus de la moitié de l’effectif du lycée Louise Michel de Bobigny, ont signé une pétition demandant que les trois garçons sikhs portant un bandeau discret ne soient pas exclus) – mais n’ont aucun impact sur les décisions des conseils de discipline : tous se concluent par une exclusion définitive. À d’autres endroits, comme à Mantes-la Jolie, une forte mobilisation permet d’éviter le pire (un compromis est trouvé : le bandana est autorisé dans l’enceinte de l’établissement, bien que prohibé en cours). Cf. Collectif Une école pour tou-te-s, « Éléments d’un futur Livre Noir ».

Novembre-Décembre 2004. « Procès de La Rumeur ». Hamé, membre du groupe de rap La Rumeur, comparait devant la Justice pour « diffamation publique envers la police nationale ». Les propos jugés diffamatoires sont notamment ces phrases, extraites d’une brochure publiée par le groupe : « Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété ». « La réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers, c’est avoir plus de chances de vivre des situations d’abandon économique, de fragilisation psychologique, d’humiliations policières régulières… ». Le rappeur est finalement relaxé. Nicolas Sarkozy fera appel du jugement, et en mai 2006, la Cour d’Appel confirmera la relaxe. Le ministre de l’Intérieur saisira alors la Cour de Cassation. Cf. Hamé, « Insécurité sous la plume d’un barbare » et deux entretiens avec Hamé relatant le déroulement des audiences : premier entretien ; second entretien.

Décembre 2004. Déclarations négationnistes de Max Gallo. Le 4 décembre, au journal de 13 heures de France 3, l’écrivain, auteur biographie apologétique de Napoléon, est interrogé sur le rétablissement de l’esclavage par Napoléon. Il répond en qualifiant cet acte de « tache », tout en ajoutant : « Est-ce que c’est un crime contre l’humanité ? Peut-être, je ne sais pas. Je crois qu’il a incarné en tout cas les valeurs révolutionnaires en dépit de tout ça… ». Ces propos suscitent un tollé dans les médias « communautaires » africains et antillais, mais passent inaperçues dans la plupart des grands médias et ne suscitent aucun communiqué de protestation de la part des associations antiracistes et de défense des droits de l’homme. Le caractère massif des protestations de téléspectateurs oblige pourtant Max Gallo à présenter ses excuses et à affirmer clairement que l’esclavage des Noirs a été un « crime contre l’humanité ». Cf. Pierre Tevanian, « Un négationnisme respectable », et les propos négationnistes puis les excuses de Max Gallo sur le site du Collectif des Antillais Guyanais et Réunionais.

Décembre 2004 : Nouvelles discriminations à l’encontre des « mamans voilées ». Malgré les mises au point du ministre François Fillon [2], l’inspecteur de l’Education nationale de Torcy interdit aux mères d’élèves portant un foulard d’accompagner leurs enfants lors des sorties scolaires, au nom du pouvoir discrétionnaire du chef d’établissement et du « principe de précaution » : « Tout directeur d’école doit apprécier le contexte dans lequel se situe la demande – pas illégitime – mais s’il s’aperçoit que quelques troubles pourraient survenir, son devoir est d’adopter la prudence et de garantir la neutralité, c’est-à-dire de refuser la participation d’une personne voilée [...] ». À Nanterre, la même discrimination a lieu sur quatre écoles primaires, et provoque un mouvement de protestation, à l’initiative du Collectif pour la dignité des mères parents d’élèves (CDMPE), une association locale créée à Nanterre pour l’occasion. Contacté par l’AFP, l’inspecteur d’académie des Hauts-de-Seine affirme avoir « explicitement demandé en septembre au directeur de l’école Voltaire qu’il n’y ait aucune interdiction d’aucune sorte, pour les mères voilées ou non ». « L’Inspecteur nous a dit qu’il valait mieux éviter que des mères voilées accompagnent des sorties scolaires, selon le principe de la neutralité religieuse », se défend-on du côté des écoles.

Décembre 2004. Hommage officiel rendu par « La République » aux Français « venus de loin » qui ont « réussi ». Destinée à « donner l’exemple » et à montrer qu’il est « possible de s’en sortir » avec du talent, de la volonté et des efforts, cette cérémonie, savamment mise en scène et médiatisée, met en avant des success-stories d’immigrés ou d’enfants « issus de l’immigration ». Cf. Abellali Hajjat, Yamin Makri, Saïd Bouamama, « En finir avec les bougnouleries ! »

Décembre 2004. Création de la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour Egalité). Dirigée par l’ancien grand patron Louis Schweitzer, elle compte dans ses rangs l’entrepreneur en « sécurité publique » Alain Bauer, co-auteur, avec l’ancien militant d’extrême droite Xavier Raufer, d’un Que sais-je ? sur les « violences urbaines » qui incrimine les origines ethniques de la délinquance. Son rôle consiste à recueillir des témoignages et à saisir le Procureur, qui reste toutefois seul à choisir de poursuivre ou de classer sans suite.

Janvier 2005. Publication du bilan officiel de la loi anti-voile. Au total, le ministère de l’éducation nationale dénombre 48 exclusions par conseil de discipline et « une soixantaine » de démissions, auxquelles viennent s’ajouter les centaines de déscolarisations invisibles, non-comptabilisées (celles des élèves qui ont décidé, avant la rentrée scolaire, de ne pas « tenter leur chance » avec un foulard, et n’ont donc pas été comptabilisées par l’institution). Cf. Une école pour tou-te-s, « Eléments d’un futur, livre noir ».

Février 2005. Nouvelles violences policières en zone d’attente. De très graves allégations de violences policières sont recueillies par l’ANAFE sur le renvoi de quatre Congolais et d’un Camerounais depuis la zone d’attente de Roissy Charles de Gaulle. Avant même d’embarquer dans la camionnette qui devait les conduire jusqu’à l’avion, ces cinq personnes (deux femmes et trois hommes) disent avoir été menottées les bras dans le dos, et ligotées aux chevilles et aux cuisses. Une des deux femmes se serait vu refuser la possibilité d’aller aux toilettes avant ce ligotage. Cette jeune femme affirme avoir subi des violences et des injures de la part d’une policière, qui lui aurait donné des gifles et des coups de pieds avant de lui cogner la tête contre les parois du camion. Une fois arrivée sur le tarmac, elle aurait été soulevée et jetée à terre depuis la camionnette. Comme elle hurlait, les policiers l’auraient dans un premier temps maîtrisée en se jetant sur elle et en s’asseyant sur son dos pour lui maintenir la tête entre leurs jambes, avant de décider de la renvoyer en zone d’attente. Une femme est embarquée dans un avion, collée à son siège et frappée au visage, avant d’être débarquée sur intervention du pilote. Un certificat médical établi par le médecin de la zone d’attente prononce une incapacité totale de travail (au sens pénal) de 15 jours et atteste des nombreuses violences subies par K.M, qu’il a décrite comme « psychologiquement très choquée et physiquement percluse de douleurs de l’ensemble du corps l’empêchant de se lever sans aide de son lit et marchant à très petit pas ».

Février 2005. Vote de la loi dite du « du 23 février » sur « l’œuvre positive de la France Outre mer ». En même temps que des mesures visant à indemniser les Harkis pour le tort que leur a causés la République française, cette loi institue une histoire officielle de la colonisation. Dès l’article 1 de cette loi, « La nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens département français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française ». Quant à l’article 4, il assigne aux manuels scolaire la mission de célébrer « le rôle positif » de cette « œuvre » coloniale. La gauche laisse passer cette loi sans protester (un député communiste saluant même « l’œuvre accomplie sur des terres ingrates »). Un fort mouvement de protestation se construit en revanche assez vite chez les professeurs d’histoire et les chercheurs, mais aussi dans le milieu associatif de l’immigration. La Ligue des droits de l’homme participe également de manière active à la protestation contre cette loi. Cf. le dossier réalisé par la LDH de Toulon.

Février-mars 2005. Lancement de l’« Appel des indigènes de la République ». Ce texte dénonce l’oppression spécifique qui est faite aux immigrés et aux français issus de la l’immigration, souligne la permanence des représentations et des structures sociales discriminatoires héritées de la colonisation, et appelle à la tenue d’Assises de l’anticolonialisme post-colonial, en vue de construire un mouvement autonome des descendants d’esclaves et de colonisés. Bien que le texte s’inscrive clairement dans une perspective plus large de lutte sociale contre toutes les discriminations et toutes les injustices, il suscite assez vite un véritable tollé tant au sein de la gauche qu’au sein de la droite, ainsi que dans l’extrême gauche et le monde associatif.

Les accusations les plus diverses, les plus outrancières et les plus éloignées du contenu réel de l’appel, prolifèrent : l’initiative est qualifiée d’« inopportune », de « diviseuse », de « victimiste », on lui reproche d’être « culpabilisatrice », « communautariste », mais aussi « anti-laïque », « anti-féministe », « raciste anti-blancs », et même de « banaliser la Shoah » et de semer la « guerre ethnique ». Dans Charlie Hebdo du 16 mars, Gaston Kelman dénigre les initiateurs de cet appel en les qualifiant d’ « aigris de tous bords ». L’entretien est joliment intitulé : « Je suis noir, je n’aime pas le manioc et je ne suis pas un indigène de la république ». Une sélection des réactions les plus bêtes et méchantes – celles de Marianne, Le Nouvel Observateur, Charlie Hebdo, Respublica, Libération, Le Figaro, Rouge (organe de la LCR) et Lutte Ouvrière (organe du parti du même nom) – figurent sur le site des « Indigènes de la République » dans la rubrique « Ils ne nous aiment pas ». Cf. aussi Alix Héricord, Sadri Khiari et Laurent Lévy, « Indigènes de la république : réponse à quelques objections » et Laurent Lévy, « Une voix de trop. Quand l’avant-garde révolutionnaire sermonne les indigènes ». Cf. aussi Karim Ramadan, « Lettre ouverte d’un anarchiste indigène à un anarcho-colon ».

Mars 2005. « Affaire Dieudonné ». Des propos tenus par l’humoriste Dieudonné lors d’une conférence de presse à Alger en mars 2005 suscitent un tollé médiatique. Mélangeant dans la plus grande confusion la dénonciation de la non-reconnaissance de l’esclavage, la solidarité avec le peuple palestinien et des allusions douteuses sur les Juifs, leur prétention d’être un « Peuple élu » et leur rapport au « Dieu Argent », ces propos sont pourtant condamnés pour une autre formule : l’humoriste dénonce la commémoration du 60ème anniversaire de la libération des camps de concentration comme de la « pornographie mémorielle ». L’affaire est surmédiatisée (elle fait par exemple la « Une » du Monde) et suscite une surenchère dans les réactions (Patrick Klugman, vice-président de SOS Racisme, qualifie Dieudonné de « Le Pen bis » tandis que Harlem Désir, ancien président de SOS Racisme, membre du Parti Socialiste, en fait « un des plus grands antisémites de France ». Au même moment, Alain Finkielkraut s’en prend aux « victimes antillaises de l’esclavage, qui vivent aujourd’hui de l’assistance de la métropole ».  [1]. Les propos provoquent un tollé sur les sites internet « afro-antillais », qui n’a d’égal que le silence total des grands médias. Cf. Pierre Tevanian, « Un négationnisme respectable.

Mars 2005. Manifestations lycéennes, agressions par des « casseurs » et lancement d’un appel contre le « racisme anti-blancs ». À l’occasion de manifestations lycéennes, des violents affrontements ont lieu entre des manifestants majoritairement blancs et des bandes de jeunes majoritairement noirs, venus pour voler des téléphones portables. Un article de Luc Bronner dans Le Monde propose une analyse des faits en termes ethniques, et parle même de « racisme anti-blancs ». Cette analyse est reprise dans plusieurs journaux, dont l’hebdomadaire Marianne, qui qualifie les groupes de « casseurs » de « tribus » et les compare à des « criquets ». Un appel est lancé par des animateurs de Radio Shalom, qui va jusqu’à qualifier les faits de « ratonades anti-blancs » (le 12 mai 2005 dans Le Point, Alain Finkielkraut parlera aussi d’un « lien sans précédent entre judéophobie et francophobie »). Il est signé par Elie Chouraqui, Chahdortt Djavann, Alain Finkielkraut, Jacques Julliard, Bernard Kouchner et Pierre-André Taguieff. Au cours des manifestations suivantes, le Service d’Ordre assuré par des organisations syndicales bloque l’accès du cortège à tous les jeunes noirs et arabes porteurs de sweatshirts à capuche. Cf. Julien Salingue, « Quelques remarques sur les manifestations lycéennes et le prétendu “racisme anti-blancs” » et Sadri Khiari, « Y a-t-il un “racisme anti-blanc” ? ».

Avril 2005. Lancement du mouvement « Devoirs de mémoire ». Lancé par Olivier Besancenot, Joey Starr et Jean-Claude Tchicaya, ce mouvement organise des « rencontres-débat » autour du passé colonial et esclavagiste de la France. L’initiative sera médiatisée avant de retomber assez vite dans l’oubli. Quelques mois plus tard, au moment des « émeutes de novembre », le collectif organisera des débats « en banlieue » afin d’inciter les « jeunes » à s’inscrire sur les listes électorales.

Mai 2005. Marche des « Indigènes de la république ». Boycottée par la quasi-totalité des partis et associations de gauche à l’exception des JCR et des Verts, la Marche rassemble plusieurs milliers de personnes. Encouragés par ce premier succès, les initiateurs de l’Appel des indigènes réunissent une Assemble générale des signataires et décident de la constitution d’un Mouvement des indigènes de la république.

Mai 2005. Victoire du « non » au référendum sur le Projet de Traité Constitutionnel Européen. Alors que toutes les enquêtes « sortie des urnes » indiquent que le « non » a été un vote de classe (représentant 80% des électeurs chômeurs, ouvriers et employés) et que la principale motivation de ce vote a été « le refus du libéralisme et de la précarité », de nombreux commentateurs autorisés, furieux de la défaite du « Oui », qualifient les « non-istes » de « xénophobes » et comparent la victoire du « non » à la victoire du Front National le 21 avril 2002. Cf. Pierre Tevanian, « Le 21 avril : usages et mésusages » et Collectif Les mots sont importants, « Un “cri de douleur” de Serge July ».

Mai 2005. « Affaire Malek Boutih ». Le dirigeant socialiste rédige un rapport sur l’immigration, qui puise son inspiration dans le programme de la droite et même de l’extrême droite. Il préconise notamment une gestion utilitariste de l’immigration fondée sur des quotas, de nouvelles restrictions du droit au regroupement familial, et la suppression du droit à la double nationalité. Ce rapport suscite un tollé jusqu’au sein du PS, au point qu’il est immédiatement enterré, même si l’essentiel a « filtré » dans la presse (notamment dans L’Express). Seule Marine Le Pen félicite Malek Boutih. Ce dernier déclare au même moment : « Moi, je dis qu’il y a des parents qui sacrifient, un peu, l’avenir de leurs enfants. Je l’ai vu de mes propres yeux. Je vais dire ce que je pense : quand je vois des parents économiser tout leur argent, tous leurs moyens, pour aller construire un certain visage… une certaine image au bled. » Un an plus tard, Malek Boutih défendra, au sein du PS, une ligne « dure » sur l’immigration, en soutenant notamment les restrictions apportées par la loi Sarkozy au regroupement familial. Cf. Vincent Geisser, « Malek Le Pen ou Jean-Marie Boutih ? ».

Mai-juin 2005. « Affaires » de Perpignan et de La Courneuve, et déclarations racistes de Nicolas Sarkozy : « le karcher » et « les voyous vont disparaître ». À la suite d’une rixe qui se conclut par un meurtre, des affrontements ont lieu à Perpignan entre jeunes d’origine maghrébine et jeunes tziganes. Nicolas Sarkozy se rend sur place et déclare : Sarkozy : « Mon travail, c’est de débarrasser la France des voyous, et je ne vais pas me gêner ! ». Puis, à l’occasion de la mort d’un enfant, atteint par une balle perdue lors d’une fusillade entre bandes à La Courneuve, le ministre déclare qu’il compte « nettoyer au Karcher » la cité des 4000, où a eu lieu la fusillade. « Les voyous vont disparaître », ajoute le ministre.

Juin 2005. Nouvelles discriminations à l’encontre des « mamans voilées ». À Echirolles, des mères voilées sont à nouveau interdites de sorties scolaires. Le proviseur va à nouveau à l’encontre de son inspecteur d’académie, qui déclare à l’AFP que la loi de 2004 sur la laïcité ne s’applique qu’aux personnels payés par l’éducation nationale : « On demande seulement aux bénévoles d’avoir une tenue correcte et de respecter en parole leur devoir de neutralité, ce qui signifie que ces femmes ont le droit de venir avec leur voile ». Le directeur de l’école lui oppose une circulaire expliquant que les directeurs d’école ont « le devoir de s’assurer des qualités morales et laïques des intervenants »

Juin 2005. « Affaire Pétré-Grenouilleau ». Dans un entretien paru dans Le Journal du Dimanche le 12 juin 2005, en réponse à une question sur « l’antisémitisme véhiculé par Dieudonné », l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau tient ces propos extrêmement confus : « Cela dépasse le cas Dieudonné. C’est aussi le problème de la loi Taubira qui considère la traite des Noirs par les Européens comme un crime contre l’humanité, incluant de ce fait une comparaison avec la Shoah. » Cette mise en cause du qualificatif de « crime contre l’humanité » suscite une grande colère et amène le Collectif des Antillais et Guyannais à porter plainte. La grande presse apporte un soutien unanime à l’historien, au nom du refus de la « judiciarisation » des débats historiques, idéologiques ou politiques, mais aussi sur la base d’une contre-vérité : plusieurs journalistes prétendent que l’historien est attaqué pour avoir osé mentionner dans son dernier livre l’existence d’une Traite arabe et d’une Traite intra-africaine, ce qui est inexact [2] Sur les thèses, tout à fait critiquables, d’Olivier Pétré-Grenouilleau, et leur accueil médiatique dithyrambique, cf. Marcel Dorigny, « Traites négrières et esclavage : les enjeux d’un livre récent ».

Juillet 2005. Déclarations islamophobes de Philippe de Villiers. Interviewé par Claire Chazal au cours du journal de TF1, le député européen déclare que « la Troisième Guerre mondiale est déclarée » et ajoute que « la France ne peut assister impuissamment à son islamisation progressive ». Il affirme que « l’islam est le terreau de l’islamisme, et l’islamisme le terreau du terrorisme », et préconise la mise en place d’une Garde nationale ayant pour but de « rétablir les frontières françaises » et de contrôler les « quartiers islamistes » et les mosquées. Ces propos suscitent assez peu de réactions dans la classe politique.

Juillet 2005. Attaques de Nicolas Sarkozy contre l’accès aux soins des sans-papiers. Dans une interview publiée par Le Figaro, Nicolas Sarkozy déclare : « Aujourd’hui, un étranger en situation irrégulière a plus de droits aux soins gratuits qu’un smicard qui paie ses cotisations, ce n’est pas acceptable ! ».

Août-septembre 2005. Incendie mortel dans un immeuble insalubre occupé par des familles africaines. 17 personnes y trouvent la mort. Alors que l’enquête sur les causes directes de l’incendie a à peine commencé, que la crise du logement social est telle que des centaines de milliers de dossiers sont en attente dans la région parisienne, que les organismes officiels eux-mêmes reconnaissent l’existence de discriminations dans l’accès au logement, le ministre de l’intérieur préfère l’explication suivante : « La difficulté, c’est que tout un tas de gens, qui n’ont pas de papiers pour certains, s’amassent à Paris, et qu’il n’y a pas de conditions pour les loger ». Les familles victimes sont en réalité en situation régulière et, pour certaines, en attente d’un logement décent depuis plus de 15 ans. Très peu de médias songent alors à rappeler que Nicolas Sarkozy est maire d’une commune qui s’est toujours refusée à construire des logements sociaux.

Septembre 2005. Publication du Bilan officiel de la loi anti-voile, rédigé par Hanifa Chérifi. Ce fascicule de 50 pages constitue la seule « évaluation » de la loi. Il se borne à constater la disparition des voiles dans les écoles et en conclut que le bilan de la loi est positif. Il fait toutefois état de 48 exclusions par conseil de discipline, ainsi que d’une soixantaine de démissions. Aucune évaluation n’est proposée en revanche en ce qui concerne l’« exclusion invisible » des élèves qui ont renoncé à faire leur rentrée scolaire. Ce nombre est pourtant estimé à « plusieurs centaines » par le collectif Une école pour tou-te-s, qui publie au même moment son propre bilan : « Éléments d’un futur livre noir ».

Septembre 2005. Remise en cause du droit du sol par François Baroin. Dans un entretien daté du 17 septembre 2005, qui se veut « sans langue de bois » et prétend « faire bouger les lignes et sortir des tabous », le ministre de l’Outre-Mer remet en cause le droit du sol, c’est-à-dire l’automaticité de l’accès à la nationalité française pour tout enfant né sur le sol français (à 18 ans en l’état actuel de la législation). Ce retour à la conception vichyste de la nationalité (seul moment où le droit du sol a été aboli) suscite un tollé dans le monde associatif, mais assez peu de réactions dans la classe politique. Le socialiste Jean-Marie Bockel déclare même ne pas être choqué, et appelle à « trouver de nouvelles réponses sans aucun tabou ».

Septembre 2005. Nouvelle vague de déclarations islamophobes (Philippe de Villiers, Maurice G. Dantec). Le dirigeant du Mouvement pour la France réitère ses appels au combat contre « l’islamisation de la France ». Le MRAP, qui avait déjà réagi aux premières sorties islamophobes du député, dépose une plainte pour incitation à la haine raciale. Au même moment, le romancier Maurice G. Dantec est invité sur tous les plateaux de télévision, (« Tout le monde en parle », « Campus », « Cultures et dépendances »), et il y exprime une islamophobie primaire et viscérale. L’écrivain, qui avait déjà défrayé la chronique en janvier 2004 en publiant des lettres ouvertes au « Bloc identitaire » exprimant un profond racisme anti-musulman, continuera d’être invité à la télévision à de nombreuses reprises, malgré des propos d’une rare violence : l’écrivain répète qu’il s’est exilé au Canada pour fuir « l’Eurabie » et « protéger sa femme et sa fille » des « rats » et autres « bêtes sauvages des banlieues ». En 2007, Dantec se prononcera, pour l’élection présidentielle, en faveur du candidat… Philippe de Villiers.

Octobre 2005. Publication du Rapport Bénisti sur la prévention de la délinquance. Dénoncé comme un texte atterrant par tous les acteurs de la prévention de la délinquance, ce rapport rédigé par le député UMP Jacques-Alain Bénisti, propose une explication ethniciste de la délinquance de rue. Il incrimine notamment les mères africaines qui ont le tort de ne pas parler le français chez elles, et de provoquer ainsi le décrochage scolaire et la marginalisation de leurs enfants. Il préconise un dépistage précoce de la délinquance, et des mesures de contrôle et de pression pour contraindre les parents étrangers à parler le français chez eux. Il concède que l’amélioration des conditions d’existence est centrale, mais aucune préconisation n’est proposée dans ce domaine. Il préconise en revanche le développement de « scolarités alternatives » qui permettent un éloignement des élèves « décrocheurs » et turbulents et une orientation rapide (avant 16 ans) vers des métiers manuels en fonction des besoins de main-d’œuvre du marché du travail. Le rapport préconise enfin la levée du secret professionnel entre les institutions d’action sociale et les institutions judiciaires, sous « le contrôle » du maire. Cette dernière mesure déclanche un tollé chez les éducateurs, qui dénoncent une atteinte à leur métier, et une mise sous tutelle policière du travail social. Cf. le site de la LDH de Toulon.

Octobre 2005. Déclarations de Nicolas Sarkozy sur « la racaille ». En visite à Argenteuil pour promouvoir sa politique de « lutte contre l’insécurité », le ministre de l’intérieur est pris à partie par des jeunes du quartiers, qui se mettent à le siffler et à lui jeter des bouteilles en plastique. Il réagit alors en déclarant : « Vous en avez assez, hein ? Vous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh ben on va vous en débarrasser ! ». Cette déclaration suscite un tollé dans le milieu associatif issu de l’immigration et des quartiers populaires. Cf. Raphaël Boutin, Le mythe de la racaille. Etude politique de l’emploi du mot « racaille » dans le processus de construction des nouvelles classes dangereuses et de mythification de la figure du « jeune de banlieue », Mémoire de fin d’études soutenu à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon II sous la direction de Denis Barbet, Août 2006.

Octobre-Novembre 2005. « Affaire de Clichy », « Émeutes de novembre » et instauration de l’« État d’urgence ». Le 27 octobre, une révolte éclate à Clichy sous Bois suite à la mort de Zyed Benna (17 ans) et Bouna Traoré (15 ans) . Les deux adolescents sont morts par électrocution dans l’enceinte d’un poste électrique alors qu’ils sont poursuivis par la police. La colère monte aussi en réaction à la désinvolture voire aux provocations des autorités face à cette mort. Nicolas Sarkozy déclare que les deux jeunes étaient impliqués dans un cambriolage, ce qui s’avère mensonger ; une grenade à gaz lacrymogène ayant appartenu aux forces de l’ordre est lancée aux bords de la mosquée où se sont réunis les proches des deux morts. Des émeutes ont lieu pendant cinq nuits à Clichy-sous-Bois ? Cf. Antoine Germa, « Zone de non-droit ou zone d’injustice ? »).

Les émeutes s’étendent rapidement aux villes voisines, puis au reste de la France à partir du 1er novembre. Pendant deux semaines, des affrontements ont lieu entre la police et des habitants, et des voitures ou du « mobilier urbain » sont détruits ou brûlés. Quelques agressions contre des personnes ont également lieu, et sont utilisées pour disqualifier l’ensemble du mouvement de révolte. Loin d’apaiser la situation, Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin multiplient les provocations, en couvrant la police et en diffamant les émeutiers, qu’ils assimilent à des délinquants organisés, « bien connus des services de police », et qui ne « reculent devant aucun moyen » pour « marquer leur territoire » et y poursuivre leurs « trafics ». Cette lecture devient hégémonique à droite, accompagnée de déclarations viriles et belliqueuses : Jacques Myard (député UMP) appelle à « mettre au pas », à l’aide de « bataillons disciplinaires », les « ghettos racistes anti-français » [3]. Seul Azouz Begag, secrétaire d’État à l’égalité des chances, critique ce registre guerrier, ce qui lui vaut d’être vivement rappelé à l’ordre par son camp, notamment par Pierre Goujon, président de l’UMP parisienne, qui lui demande publiquement s’il « soutient la racaille »

La quasi-totalité des responsables de gauche condamne « la violence » des émeutiers davantage que la misère sociale, les abus policiers et les provocations politiques qui les ont déclanchées. Seuls les Verts, l’extrême-gauche, des associations comme le MRAP ou la LDH, et surtout des travailleurs sociaux ou de « simples habitants » des banlieues populaires (ainsi que le footballeur Lilian Thuram) tiennent dans les médias un discours sensiblement différent, centré sur l’injustice sociale plutôt que sur « l’ordre public ». Un consensus se forme assez vite, y compris au PCF, pour opposer la « minorité » violente des émeutiers et « l’immense majorité de la population », qui « n’aspire qu’à vivre dans la tranquillité », et qui est donc désignée implicitement comme non-solidaire des émeutiers – une vision que de nombreux observateurs contesteront, en soulignant le fort soutien (ou tout au moins la compréhension) dont bénéficient les émeutiers dans leurs quartiers. Les socialistes se détournent du social, pour privilégier une approche sécuritaire et morale : dénonciation de la violence des émeutiers, et proposition (par la voix de Ségolène Royal et Jean Glavany notamment) d’un « service civique obligatoire », afin que les jeunes fassent l’apprentissage « de la citoyenneté et du civisme ». Le PS refuse aussi de se joindre aux appels à la démission de Nicolas Sarkozy qui émanent du monde associatif et de la société civile : « Ce serait donner raison aux casseurs », explique Julien Dray. Le maire communiste de Vaulx en Velin, Maurice Charrier, manifestement amnésique sur des épisodes comme la Commune ou la révolte des canuts, déclare : « Ces jeunes qui brûlent des voitures n’ont rien à voir avec les formes historiques de la révolution » [4]. Quant à Maxime Gremetz, également communiste, il est catégorique : « Il faut sévir » [5].

Et de fait, on va sévir : le 4 novembre, Marine Le Pen demande le recours à un décret de 1955 (élaboré pour réprimer le soulèvement de l’Algérie) afin d’instaurer « l’état d’urgence » ; sa proposition est adoptée dès le lendemain, et votée sans que le Parti socialiste s’y oppose. Cinq départements décrètent l’état d’urgence ; et une trentaine de maires décrètent des couvre-feux sont sur le territoire de leur commune. Le 9 novembre, quelques rassemblements ont lieu contre l’état d’urgence, qui ne regroupent que la LDH, le MRAP, les associations « issues de l’immigration » et l’extrême gauche. De même, un Appel à l’amnistie des émeutiers, lancé par des associations comme Divercité, Les Indigènes de la République, À toutes les victimes puis le MRAP, ne reçoit aucun soutien des grands partis de gauche. Cf. François Athané, « Ne laissons pas punir les pauvres ! », et Laurent Lévy, « Les étudiants et la racaille, À propos de l’exigence d’amnistie et de la hiérarchie des évidences ».

Malgré des comptes-rendus des RG qui soulignent l’absence d’orchestration religieuse ou maffieuse, et des juges qui soulignent que très peu des émeutiers inculpés ont un passé de « délinquant », Nicolas Sarkozy choisit de criminaliser le mouvement de révolte : « La vérité, c’est que la première cause d’exclusion dans nos quartiers, c’est qu’il y a des délinquants et des voyous qui font régner la terreur. Et c’est bien eux auxquels les services de police ont eu affaire. Et c’est d’eux dont il faut débarrasser les quartiers. »  [6]. Michèle Alliot-Marie s’inscrit dans cette logique de criminalisation de la révolte en dénonçant, toujours sans l’ombre d’une preuve, les « trafiquants de drogue » qui sont selon elle à l’origine des émeutes. Une étude publiée par les sociologues Laurent Mucchielli et Aurore Delon un an plus tard établira pourtant que seuls 34% des émeutiers interpellés étaient récidivistes (et non « multi-récidivistes ») .

Le 9 novembre, le ministre de la Justice Pascal Clément entérine cette lecture strictement « sécuritaire » et déclare avoir donné des « instructions » à tous les procureurs afin qu’ils prononcent « les peines les plus fermes » [7]. Il s’agit, explique le ministre, d’adresser « un message clair », « aux Français d’une part, aux délinquants d’autre part ». Le « message clair » que véhicule cette phrase est que les émeutiers, rebaptisés « délinquants », ne font pas partie des « Français ». Le même jour, Nicolas Sarkozy s’inscrit lui aussi dans ce registre xénophobe, en appelant publiquement les préfets à « expulser immédiatement » les émeutiers étrangers (réactivant ainsi la logique de la « double peine » qu’il se vante pourtant régulièrement d’avoir « supprimée »). Le PCF proteste contre cette mesure, ce que ne font ni le PS ni les partis d’extrême gauche.

Très rapidement, les lectures xénophobes ou racistes se multiplient. Les mardi 15 et mercredi 16 novembre 2005, le ministre délégué à l’emploi, Gérard Larcher, et le président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, affirment que la polygamie constitue l’une des causes des « violences urbaines ». Nicolas Sarkozy renchérit, le 17 novembre dans L’Express : « La plupart de ces émeutiers sont français. Mais disons les choses comme elles sont : la polygamie et l’acculturation d’un certain nombre de familles font qu’il est plus difficile d’intégrer un jeune originaire d’Afrique qu’un jeune français d’une autre origine ». D’autres, de Philippe de Villiers à la « Gauche républicaine » (par le biais de son organe, le site « Respublica »), incriminent, comme ils en ont l’habitude, l’Islam ou « l’islamisme » – alors même que rien ne permet de l’avancer, que l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France) a promulgué une « fatwa » décrétant les dégradations de biens anti-islamiques et appelant les émeutiers de confession musulmane à rentrer chez eux, et que ladite « fatwa » n’a eu aucun effet… (Une étude menée par le sociologue Patrick Haenni pour l’International Crisis Group confirmera, quelques mois plus tard, que la révolte a été sociale, et qu’aucune organisation musulmane n’a eu un quelconque rôle incitateur dans son déclanchement ou son extension). Quant à Azouz Begag, s’il tente d’adopter une posture moins guerrière que ses collègues de l’UMP, il cède lui aussi à la tentation de la « dénaturalisation symbolique », en renvoyant les émeutiers à leurs origines étrangères et en les invitant à « aller visiter leurs pays d’origine, pour voir ce que c’est que la véritable misère » [8].

- Pour une chronologie plus complète des événements, et des analyses reconnaissant pleinement le caractère politique de la révolte de novembre, cf. le livre collectif Une révolte en toute logique, paru aux Éditions Divergences en 2006.

- Pour un panorama complet des réactions de la classe politique, cf. Véronique Le Goaziou, « La classe politique et les émeutes : une victoire de plus pour l’extrême droite », in Laurent Mucchielli et Véronique Le Goaziou, Quand les banlieues brûlent, La Découverte, 2006.

- Sur le traitement médiatique de ces émeutes, cf. Collectif Les mots sont importants, « État de l’opinion ou opinion de l’État ? », ainsi que l’excellent documentaire de Christophe-Emmanuel Del Debbio, « Banlieues : sous le feu des médias ».

Novembre 2005. Croisade UMP contre le rap. À l’initiative de François Grosdidier, 52 parlementaires UMP présentent une proposition de loi visant à interdire les textes de rap incitant à la violence. L’initiative est médiatisée, mais se révèle un échec cuisant. Invité à la télévision et à la radio pour des face-à-face avec des rappeurs, le député se fait ridiculiser.

Novembre 2005. Fondation du CRAN : Conseil Représentatif des Associations Noires. Regroupant une soixantaine d’associations, et rassemblant des intellectuels, des personnalités médiatiques ou des militants politiques de tous bords (notamment UDF, PS et Verts) ce rassemblement, conçu sur le modèle du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions juives de France), assume son rôle de lobby et ses prétentions à être un interlocuteur de l’Etat.

Novembre-Décembre 2005. « Affaire Finkielkraut ». Après avoir qualifié les émeutes de novembre de « pogrom anti-républicain », Alain Finkielkraut tient dans le quotidien israélien Haaretz des propos qui déclenchent une importante polémique. Alain Finkielkraut qualifie notamment les émeutes de phénomène « ethnico-religieux. » Il déplore également : « On enseigne à aujourd’hui l’histoire coloniale comme une histoire uniquement négative. On n’enseigne plus que le projet colonial voulait aussi éduquer, apporter la civilisation aux sauvages. On ne parle que des tentatives d’exploitation, de domination, et de pillage (…) Ce n’était pas un crime contre l’humanité parce que ce n’était pas seulement un crime. C’était quelque chose d’ambivalent. Ainsi en est-il également de l’esclavage. Il a commencé bien avant l’Occident (…) Je suis né à Paris et suis le fils d’immigrants polonais, mon père a été déporté de France, ses parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz, mon père est rentré d’Auschwitz en France. Ce pays mérite notre haine. Ce qu’il a fait à mes parents était beaucoup plus brutal que ce qu’il a fait aux Africains. Qu’a-t-il fait aux Africains ? Il n’a fait que du bien. » Alain Finkielkraut ironise également à propos de la composition « black-black-black » de l’équipe de France de football (en disant qu’elle « fait ricaner toute l’Europe »).

Le MRAP annonce qu’il porte plainte, avant de se rétracter. Une protestation importante s’exprime, qui ira jusqu’à des mobilisations contre la venue d’Alain Finkielkraut dans des colloques. Plusieurs journalistes et intellectuels (Philippe Raynaud, Pierre-André Taguieff, Pascal Bruckner ; Elisabeth Lévy) prennent toutefois la défense de l’essayiste. Elisabeth Badinter paraphrase une chanson de Guy Béart : Finkielkraut « doit être exécuté » parce qu’il a « dit la vérité »… Le 4 décembre, Nicolas Sarkozy déclare sur RTL et LCI qu’« Alain Finkielkraut fait honneur à l’intelligence française » et que « s’il y a tant de personnes qui le critiquent, c’est peut-être parce qu’il dit des choses justes ». Ceux qui dénoncent le racisme de Finkielkraut sont des « bien-pensants qui vivent dans un salon entre le café de Flore et le boulevard Saint-Germain », ajoute le ministre, par ailleurs Maire de Neuilly. Quant à Pascal Bruckner, il écrit dans Le Figaro : « Alain Finkielkraut joue, dans le monde intellectuel, le même rôle que Sarkozy dans le monde politique : il est le détonateur, celui qui donne un coup de pied dans la fourmilière des endormis. Je préfère mille fois ses outrances aux radotages du politiquement correct qui font, depuis vingt ans, le jeu du Front national. J’invite tous les esprits libres, quels que soient leurs désaccords par ailleurs, à le soutenir face à la tyrannie de minorités totalitaires porteuses d’un antisémitisme abject et d’une intolérance repeinte aux couleurs du progressisme. ». Cf. Collectif Les mots sont importants, « Finkielkraut n’est qu’un symptôme » et Henri Maler, « Les prédications d’Alain Finkielkraut : « Mon savoir absolu sur les quartiers populaires ».

Novembre-Décembre 2005. Intensification du mouvement contre la loi du 23 février 2005, et manifestations contre la venue de Nicolas Sarkozy aux Antilles. Le ministre est obligé d’annuler sa visite. Invité le 7 décembre au journal télévisé de France 3, le ministre de l’Intérieur dénonce comme « ridicule » « cette repentance permanente qui fait qu’il faudrait s’excuser de l’histoire de France », il déplore qu’on pas réduise Napoléon aux « aspects négatifs de son action », et conclut : « Laissons les historiens faire ce travail de mémoire, et arrêtons de voter sans arrêt des lois pour revenir sur un passé revisité à l’aune des idées politiques d’aujourd’hui, c’est le bon sens… ». Le 12 décembre, Azouz Begag, ministre délégué à l’égalité des chances, se prononce pour l’abrogation de l’article 4 de la loi ; il est vite « remis à sa place » par le député UMP Lionnel Luca, qui déclare que sans la colonisation, Azouz Begag ne serait pas ministre. Dans un sondage publié au mois de novembre, 65% des français (et 57% des Français de gauche et d’extrême gauche) se déclarent favorables à cette loi, contre 29% qui s’y déclarent opposés. Le mouvement de contestation grandit toutefois, une pétition commence à recueillir des milliers de signatures et une manifestation se prépare. Jacques Chirac intervient alors pour « apaiser » la situation en proposant la suppression de l’article 4 de cette loi, consacré aux programmes scolaires. Cette suppression aura lieu le 31 janvier 2006, tandis que l’article 1, valorisant la colonisation sous le nom d’« œuvre », sera maintenu. Sur cette abrogation très partielle, cf. le dossier de la LDH de Toulon et le communiqué des Indigènes de la République, « Nous remercions la France de nous avoir colonisés ! » .

Janvier 2006. Suspension de l’État d’urgence et débats sur la loi « pour l’égalité des chances ». Le bilan judiciaire es émeutes est publié : 4800 personnes ont été interpellées, et 785 écrouées, et le gouvernement présente un ensemble de lois intitulées « sur l’égalité des chances » , censées constituer le volet social de la réponse aux émeutes, mais la plupart des mesures relèvent du contrôle social et de la répression.

- La loi prévoit notamment, à l’initiative du Président du Conseil général, la possibilité de suspendre les allocations familiales pendant au maximum un an pour les familles qui ne respectent pas le « contrat de responsabilité parentale » (mis en place en cas d’absentéisme scolaire, de trouble porté à l’établissement ou de toute autre difficulté liée a une « carence de l’autorité parentale », sur signalement du maire, du chef d’établissement, du conseil général ou de la CAF)… Ce qui revient à donner une base légale à la suppression administrative des allocations familiales ; et à imposer le « secret professionnel partagé » sans le dire, puisque la « famille-cible » fait l’objet d’une attention coordonnée des services de surveillance de l’Etat.

- La loi prévoit aussi une augmentation des pouvoirs de la police municipale et du maire, et notamment celui de prononcer des peines (de travail d’Intérêt Général non rémunéré de 30 h)…

- La loi instaure également un « service civil volontaire » pour former les jeunes de 16/25 ans aux « valeurs civiques »…

- Quant au volet sur « la lutte contre les discriminations », il prévoit une extension de la compétence de la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations, qui peut désormais, lorsque des discriminations ont lieu dans l’entreprise, prévoir une transaction avec le chef d’entreprise – ce qui met fin à l’action publique. En d’autres termes, les constitutions de parties civiles devant les tribunaux de salariés étant victimes de ces délits deviennent impossibles.

- Enfin, un nouveau sous-statut, totalement précaire, est créé pour promouvoir l’accès à l’emploi des jeunes : le « contrat première embauche », qui peut être résilié à tout moment sans contestation possible.

Cf. Gilles Sainati, « La “nouvelle société” est en marche », et Alain Bihr et Roland Pfefferkorn, « L’égalité des chances contre l’égalité ».

Janvier-Février 2006. « Affaire des caricatures de Mahomet ». Des manifestations, plus ou moins pacifiques et plus ou moins spontanées ou instrumentalisées, ont lieu dans de nombreux pays du monde arabe et d’Europe pour protester contre la publication (le 30 septembre 2005) dans un journal danois (le Jyllands Posten) de dessins qui, sous prétexte de caricature, représentent le prophète Mahomet comme un terroriste, un égorgeur ou un oppresseur de femmes. Des ambassades sont attaquées et dégradées, et des mouvements de boycott sont organisés contre le Danemark. Les médias soulignent et dénoncent la violence de ces réactions, et privilégient la thèse du « complot islamiste » (notamment dans un film de Mohamed Sifaoui diffusé dans « Envoyé Spécial » sur France 2).

Les autres éléments d’explication de « l’embrasement » sont rarement rappelés : le racisme anti-musulman d’au moins trois des douze « caricatures », la nature du quotidien qui les a publiés (un journal populiste, coutumier des dérives xénophobes ou islamophobes), le contexte politique danois (une poussée de l’extrême droite, une législation xénophobe et une banalisation du racisme anti-arabe et de l’islamophobie) et enfin l’attitude intransigeante voire méprisante du journal et des autorités danoises face aux premières protestations (une manifestation au Danemark, et une demande d’audience d’ambassadeurs de pays arabes, dès octobre 2005 : le journal refuse de présenter ses excuses, le gouvernement refuse de recevoir les ambassadeurs). Ces omissions font apparaître une réaction de colère face à une provocation raciste, partagée par la plupart des musulmans, comme une nouvelle manifestation de l’intolérance « islamiste ». La plupart des éditorialistes et des signataires de « tribunes libres » esquivent la question de la « liberté d’exprimer le racisme », et optent pour le registre de la mobilisation générale pour sauver une série de droits que la plupart des manifestants français ne remettent pas en cause (« le droit à l’humour », « à la satire », « à la caricature », « au blasphème » ou à la « critique des religions »). L’ancien ministre Luc Ferry va jusqu’à déclarer que les manifestations contre les caricatures expriment « quelque chose d’effrayant qui est quasiment l’équivalent de la montée du nazisme, peut-être même pire, parce que plus nombreux et avec des objectifs comparables. » [1]. Cf. Laurent Lévy, « Censure, droit au blasphème et islamophobie », Mouvement des Indigènes de la République, « Liberté d’expression ou haine raciale ? » et le dossier consacré à l’affaire par Wikipedia.

Février 2006. Meurtre de Ilan Halimi. Un jeune français de confession juive, Ilan Halimi, est kidnappé, torturé puis assassiné par une bande de malfaiteurs, rapidement arrêtés, qui s’avèrent dirigés par un jeune noir, Youssouf Fofana, surnommé par ses complices « le cerveau des barbares ». Au cours des premiers interrogatoires, il ressort que l’enlèvement s’inscrivait dans une série de plusieurs enlèvements destinés à récolter une rançon. La question du racisme vient se superposer à celle du crime crapuleux ou de la violence dite gratuite lorsque les inculpés disent avoir le plus souvent choisi des cibles juives, au motif que « les Juifs ont de l’argent » et « s’aident entre eux ». Les généralisations les plus douteuses reprennent alors sur « l’antisémitisme en banlieue » ou chez les « noirs ». Cf. Laurent Lévy, « Réflexions sur un fait divers : Ilan Halimi, “les barbares” et la guerre des civilisations ».

Février-Mars 2006. « Affaire Georges Frèche ». Mis en cause lors d’une cérémonie publique par des militants associatifs harkis, le Président du conseil Général réagit en les traitant de « sous-hommes ». Les protestations se multiplient, d’abord dans le milieu associatif Harki, immigré et antiraciste, puis à droite, au PC et chez les Verts, et enfin au sein du PS. Les dirigeants de ce parti, d’abord demeurés silencieux (à quelques exceptions près, dont celle de Jack Lang, qui soutient Georges Frêche), finissent par exprimer leurs réserves voire leurs critiques, acculés par la pression médiatique. Ces premières prises de distance ne suffisent pas à endiguer le mouvement de colère qui monte, y compris au sein du PS : Georges Frêche est finalement poussé à présenter ses excuses publiques, suspendu de ses responsabilités nationales au PS, et convoqué devant une commission disciplinaire. Sur Georges Frèche, cf. Vincent Geisser, « Georges Frêche, un “sous-élu” récidiviste de la haine verbale ».

Mars 2006. Nouvelle offensive de Nicolas Sarkozy contre les sans-papiers. Le ministre se vante d’avoir fait passer le nombre des reconduites à la frontière est de 10.000 en 2003 à plus de 20.000 en 2005, et il annonce que ce nombre s’élèvera à 25.000 en 2006.

Mars 2006 : La rapporteure des Nations Unies sur la liberté de culte rend public un rapport critique sur la loi anti-foulard. Si le principe de la loi n’est pas remis en cause, le rapport émet malgré tout des critiques sur l’exclusion scolaire et l’humiliation des élèves qui portent le voile par choix personnel, et s’inquiète plus largement des discriminations que subissent les musulmans et les musulmanes, en particulier celles qui portent le foulard.

Mars-Avril 2006. Mouvement étudiant et lycéen contre la loi « sur l’égalité des chances » et le CPE. Suivi par de très nombreux jeunes issus de l’immigration et des banlieues populaires, notamment des élèves de lycées professionnels, ce mouvement occasionne de nouveaux moments de casse et d’affrontements avec la police, de nouvelles arrestations de manifestants ou de lycéens bloquant leurs lycées, et une nouvelle polémique sur « les casseurs ». Le mouvement, au départ peu soutenu par le PS et ignoré par les médias, gagne au fil des semaines en ampleur, en radicalité et en popularité. De nombreuses universités sont bloquées et occupées, et le CPE (Contrat Première embauche) est finalement retiré. Un appel à l’amnistie des lycéens inculpés est lancé à l’initiative de tous les syndicats et partis de gauche (et par le quotidien L’Humanité) – alors que rien de tel n’avait eu lieu en faveur de l’amnistie des émeutiers de novembre 2005. Cf. Janos et Siryne Z, « Ne pas rire, ne pas mépriser, ne pas détester mais connaître » et Laurent Lévy, « Les étudiants et la racaille. À propos de l’exigence d’amnistie et de la hiérarchie des évidences ».

Avril 2006. Nouvelles provocations racistes de Nicolas Sarkozy : la France, on l’aime ou on la quitte ! « S’il y en a que cela gêne d’être en France, qu’ils ne se gênent pas pour quitter un pays qu’ils n’aiment pas ! » Ces propos, chaudement applaudis par une assistance composée de militants de l’UMP, sont la reprise d’une des formules de prédilection de Jean-Marie Le Pen : « la France, on l’aime ou on la quitte ». Le ministre est tout aussi applaudi lorsqu’il déclare : « On en a plus qu’assez d’avoir en permanence le sentiment de s’excuser d’être français. On ne peut pas changer ses lois, ses coutumes parce qu’elles ne plaisent pas à une infime minorité ». Ces propos suscitent une polémique publique, l’ensemble de la gauche – ainsi que certains centristes et de nombreux journalistes ou éditorialistes – soulignant la parenté entre les propos du ministre de l’Intérieur et la célèbre formule lepéniste.

Mai 2006. Examen et vote de la loi « CESEDA », seconde série de « lois Sarkozy » sur l’entrée et le séjour des étrangers. Présentée par le ministre comme le passage d’une « immigration subie » à une « immigration choisie », la loi restreint encore plus radicalement le droit au séjour pour les familles, les conjoints, les enfants, de toutes celles et ceux qui construisent leur vie en France. Cette loi s’inscrit délibérément dans une perspective utilitariste, en affichant sa volonté d’aller piller les « capacités » et « talents » dans les pays d’émigration, et en distinguant l’immigré « acceptable » parce que perçu comme rentable pour « l’économie française » et l’immigré indésirable parce que non-rentable (ou plutôt : parce que plus rentable maintenu dans l’irrégularité).

- Une nouvelle carte est créée pour les de « travailleurs temporaires », dont la durée du séjour est limitée au bon vouloir de leur patron.

- Le plein droit à la délivrance d’un titre de séjour pour les étrangers présents depuis au moins dix ans en France est supprimé.

- L’entrée des étudiants étrangers devient également plus difficile. Pour espérer obtenir et conserver leur titre de séjour les étrangers doivent désormais cumulativement être « bien intégrés », bien vus par le maire de leur commune, en bonne entente avec leur conjoint, appréciés par leur patron, disposant d’un bon salaire et d’un grand logement.

- Le contrat d’accueil et d’intégration devient obligatoire (article 5). Il inclut une formation civique et, si nécessaire, linguistique. L’objet de ce contrat est de préparer l’intégration de l’étranger qui s’installe durablement. L’octroi de la carte de résident de dix ans suppose « l’intégration de l’étranger dans la société française », appréciée selon trois critères (article 7) : un « engagement personnel à respecter les principes qui régissent la République française » ; un « respect effectif de ces principes » ; une connaissance « suffisante » du français (sauf pour les étrangers âgés de plus de soixante-cinq ans).

- Enfin la loi rajoute de nouvelles entraves au regroupement familial : l’immigré pourra désormais demander à bénéficier du regroupement familial après dix-huit mois (article 44), contre un an auparavant ; un conjoint immigré devra attendre trois ans après le mariage avec un Français pour demander une carte de résident ; il pourra obtenir la nationalité française après quatre ans (article 79) et non deux.

À l’occasion du débat sur ce projet de la loi, l’essayiste Pierre-André Taguieff publie dans Le Figaro du 9 mai 2006 une tribune intitulée « L’immigrationnisme, dernière utopie des bien-pensants », dans laquelle il présente comme allant de soi l’association entre les termes « immigration » et « menaces » [2]. Cf. l’analyse du GISTI.

Mai-juin 2006. Déclarations « sécuritaires » de Ségolène Royal. La candidate socialiste favorite des sondages défie son homologue de droite, Nicolas Sarkozy, en choisissant comme slogan « L’ordre juste » (Nicolas Sarkozy ne cesse de se réclamer de « l’ordre », et martèle depuis plusieurs années : « je peux être ferme, car je suis juste »), en s’alignant sur ses thèmes de campagne (l’insécurité comme priorité nationale) et en lui reprenant son programme (la répression, l’encadrement militaire des jeunes dès leur première « incivilité », la stigmatisation et l’humiliation de leurs parents, qu’elle propose de « responsabiliser » par la suspension des allocations familiales, et de renvoyer à l’école pour apprendre à être de bons parents). Le porte-parole du FN, Carl Lang, salue à cette occasion un nouveau progrès de la « lepénisation des esprits », la droite ironise et la gauche se divise, entre hommages au « courage » de Ségolène Royal et dénonciations de sa « démagogie ».

Un sondage réalisé une semaine plus tard dans Le Figaro mais ignoré par les commentateurs autorisés, révèle que les effets d’annonce sécuritaires de Ségolène Royal ne sont guère efficaces sur le plan stratégique : « assurer l’ordre et la sécurité » reste le seul thème sur lequel Nicolas Sarkozy devance de très loin la candidate socialiste en terme de « crédibilité » (72% des sondés lui « font confiance » sur ce thème, contre seulement 34% de « confiance » pour Ségolène Royal, soit 38% d’écart en faveur de Nicolas Sarkozy), tandis que les deux candidats font jeu quasi-égal sur « la baisse du chômage » (40% contre 36%, soit 4% de mieux pour Nicolas Sarkozy), « la représentation de la France dans à l’étranger » (62% contre 58%), « la modernisation de la vie politique » (60% contre 53%) ou « l’amélioration de la construction de l’Europe » (56% contre 51%) et que Ségolène Royal devance nettement Sarkozy sur « la défense de la sécurité sociale et des retraites » (54% pour la socialiste, 44% pour Sarkozy) et « la réduction des inégalités sociales » (56% contre 38%, soit une avance de 18% pour la socialiste). Cf. Collectif Les mots sont importants, « Perdre son âme ne fait pas gagner les élections ».

Juin 2006. Attaques de Nicolas Sarkozy contre « le laxisme » de la Justice et nouveau durcissement de la législation sur la délinquance. . Nicolas Sarkozy attaque publiquement le tribunal pour enfants de Bobigny, en lui reprochant de n’avoir « pas prononcé une seule décision d’emprisonnement » durant les émeutes des banlieues de novembre 2005. Les magistrats du tribunal protestent par pétition contre cette attaque. Au même moment, le ministre de l’Intérieur rend public un nouveau projet de loi sur la lutte contre la délinquance, faisant du Maire le « coordonnateur » et « animateur » de la prévention de la délinquance sur sa commune.

- Le « secret professionnel partagé » devient la règle de fonctionnement entre les travailleurs sociaux. Le maire doit par exemple être informé par l’inspecteur d’académie de la liste des élèves absentéistes. Il peut désormais réunir un « Conseil pour les droits et les devoirs des familles », qui peut adresser des recommandations aux familles. Il peut proposer un « contrat de responsabilité parentale » à la famille, et si des « troubles à l’ordre public » sont signalés sans que cela ne constitue une infraction, le Maire peut imposer à la famille à ses frais un « stage de responsabilité familiale » et même une mise en sous tutelle des prestations familiales. Le contrat de responsabilité parentale (avec la possibilité de suspension ultérieure de prestations familiales) peut résulter d’un refus de la famille de se conformer à l’accompagnement parental proposé par le maire.

- Le fichage se généralise : fichier municipal du versement des prestations familiales (incluant les informations recueillies sur absentéisme scolaire), fichier dépendant des personnes hospitalisées d’office, consultable par les autorités judiciaires et policières. Un fichier supplémentaire, suggéré dans un avant-projet, est finalement abandonné en raison du tollé qu’il suscite chez les professionnels de l’action sociale et de la justice : un fichier incluant le résultat du dépistage précoce des enfants présentant des « troubles du comportement ».

- Des « stages de responsabilité parentale » sont créés, censés « corriger » les parents jugés « défaillants ».

- De nouveaux délits et de nouvelles peines sont créés, comme la provocation à l’usage de stupéfiants dans un établissement d’enseignement et aux abords, punie de 10 ans de prison (sans que soit précisée la notion de « provocation » : un enseignant qui avouerait à ses élèves fumer du cannabis devient donc passible de dix ans de prison) ; les mesures d’éloignement et d’enfermement de mineurs sont généralisées.

- La police se voit dotée de nouveaux pouvoirs, notamment matière d’enquêtes dans le domaines des stupéfiants : extension des perquisitions dans les lieux à usage professionnel de transports publics et dépistage, possibilité d’infiltrations, de provocation aux délits, d’acquisition de stupéfiants.

Sur ce projet de loi, cf. Gilles Sainati, « Bienvenue en Sarkoland ».

Juin-juillet-août 2006. Manifestations de solidarité à l’égard des élèves sans-papiers et opération de régularisation « au compte-goutte ». Le mouvement de solidarité fédéré par le réseau « Education sans frontières », regroupant des professeurs et des parents d’élèves, gagne en ampleur et en popularité. Une opération de « parrainages » a lieu, et des groupes de veille sont organisés pour empêcher les expulsions pendant l’été. Certaines sont effectivement empêchées, d’autres sont exécutées malgré tout. Le rapport de force pousse Nicolas Sarkozy à organiser une régularisation sur critères. L’opération se déroule sous le patronage de l’avocat Arno Klarsfeld, chargé par Nicolas Sarkozy de veiller au bon déroulement de la procédure – et à son « image médiatique ». Comme lors des précédentes opérations du même type, mais de manière encore plus restrictive, les critères choisis sont totalement arbitraires et opaques, puisque centrés sur la notion éminemment subjective de « bonne intégration ». Les préfectures sont rapidement débordées par l’afflux des candidats à la régularisation, et l’examen des dossiers est expéditif. Le ministre intervient très vite pour décréter que le nombre de régularisations ne dépassera de toutes façons pas 6000 à 7000 personnes. C’est effectivement à 6900 personnes que s’élèvera le nombre de régularisations à l’issue de la procédure, le 18 septembre.

Juillet 2006. Nouvelles violences en zone d’attente. L’ANAFE révèle que cinq Camerounaises ont été agressées par des policiers en zone d’attente. Une femme enceinte de 4 mois a été retenue 11 jours en compagnie de cinq de ses compatriotes dont un enfant de 5 ans. Après plusieurs heures d’enfermement, les insultes fusent : « Nègres, on va vous enchaîner si vous refusez de partir », « fichez le camp, vous êtes venus faire quoi », « Pourquoi vous ne restez pas dans votre pays ? », « Si vous partez aujourd’hui, il n’y aura pas de brutalités. Si vous ne partez pas aujourd’hui, ce sera avec escorte. » Pour qu’elles portent elles-mêmes leurs bagages, un policier, en s’adressant à l’une d’elles, lui a ordonné de porter « ses pourritures ». Les agents refusent également de servir à boire ou à manger aux femmes retenues pendant plusieurs heures, et refusent de les laisser aller aux toilettes, les obligeant à uriner dans des gobelets – un policier observant la scène par la porte vitrée.

Juillet 2006. Création d’un fichier des étrangers et de leurs « hébergeants ». Un arrêté du 30 juillet, publié au Journal officiel le 18 août, crée un « traitement de données à caractère personnel », justifié par la nécessité de « faciliter l’éloignement des étrangers se maintenant sans droit sur le territoire ». Ce fichier, nommé ELOI, ne concerne pas seulement les étrangers en situation irrégulière, mais aussi les personnes qui les hébergent lorsqu’ils se voient assignés à résidence, et celles qui leur rendent visite quand ils sont placés en rétention administrative. La Cimade, le Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigrés), l’IRIS (Imaginons un réseau Internet solidaire) et la Ligue des droits de l’homme déposent un recours devant le Conseil d’Etat.

Août 2006. Publication d’un rapport accablant sur la discrimination au logement. La HALDE (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité) publie les résultats des premiers testings menés dans le domaine de l’accès au logement. L’étude révèle qu’à ressources et conditions d’emploi égales, les candidats au logement locatif privé ont 35% de chances d’obtenir, par téléphone, une visite d’appartement s’ils sont blancs (candidats dits « de référence ») tandis que le pourcentage tombe à 20 % s’ils sont d’origine maghrébine et à 14 % s’ils sont originaires d’Afrique noire. Les candidats d’origine maghrébine ont donc 1,75 moins de chances d’obtenir une visite que le candidat de référence, tandis que les candidat d’origine noire africaine ont 2,5 fois moins de chances.

Août-septembre 2006. « Affaire de Cachan ». Le 17 août, le Préfet du Val de Marne interrompt les négociations engagées avec les habitants du squatt des « 1000 de Cachan » et fait évacuer les lieux par la force. Un gymnase est mis à disposition des expulsés par le maire socialiste de Cachan, Jean-Yves Le Bouillonnec. Près de 200 ex-squatteurs décident de s’unir pour refuser les hébergements en hôtel, provisoires et dispersés, que propose la préfecture, et revendiquer un relogement décent et une régularisation de ceux d’entre eux qui sont sans-papiers. Une grève de la faim est engagée le 24 août. Alors que la situation s’enlise, Joseph Rossignol, maire ex-PS de Limeil-Brévannes propose un relogement collectif dans des locaux disponibles de sa commune. Les footballeurs Lilian Thuram et Patrick Vieira, qui manifestent leur solidarité en invitant les familles à assister à un match de l’équipe de France, contribuent à populariser leur lutte. Le 9 septembre, plusieurs milliers de personnes manifestent en leur faveur à Paris. Cf. Alfred, « Lilian Thuram : combats avec tes défenseurs ! ».

Septembre 2006. Ralliement de Doc Gyneco à Nicolas Sarkozy. Le chanteur adhère à l’UMP, et déclare à cette occasion : « J’ai vécu 25 ans sous perfusion sociale. Avec lui, on a décidé peut être d’avoir une idée sociale de droite, qui pourrait faire stopper cette idée de vivre toujours avec des aides, et redynamiser des quartiers où les gens ne vivent à 100% que par des aides sociales ». Il déclare également : « Les banlieusards, c’est des clowns. Ils sont choqués d’avoir entendu “racaille” et “karcher” quand tous les jours, entre eux, ils s’insultent ». Cf. Afrikara, « Doc Gyneco, nègre de service ? »

Septembre 2006. Nouvelle offensive de Nicolas Sarkozy contre « le laxisme de la justice ». Le Monde publie une lettre adressée en juin par le préfet de Seine-Saint-Denis, Jean-Pierre Cordet, au cabinet de Nicolas Sarkozy, dans laquelle il lance « un cri d’alarme » sur l’insuffisance de policiers dans ce département. Au même moment, deux policiers sont agressés dans la cité des Tarterêts (Essonne). Le ministre de l’Intérieur profite des deux événements pour repartir en campagne sur le thème de la « tolérance zéro », en accusant la justice du département de « démission » face aux délinquants. Ces propos provoquent un tollé chez les magistrats. Guy Canivet, premier président de la Cour de cassation, qualifie les déclarations de « nouvelle atteinte à l’indépendance de l’autorité judiciaire » et demande à être reçu par Jacques Chirac. L’Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire) se félicite de cette prise de position dénonce « le silence assourdissant » du Garde des Sceaux. Le premier président de la Cour d’appel de Paris, le bâtonnier de l’ordre des avocats du barreau de Seine-Saint-Denis et le procureur général près la Cour de cassation dénoncent également les propos du ministre. Le Conseil supérieur de la magistrature remet à Jacques Chirac un avis dénonçant les atteintes à la séparation des pouvoirs par Nicolas Sarkozy.

Septembre 2006. Remise en cause de la « carte scolaire ». Nicolas Sarkozy préconise la suppression de la « carte scolaire », au nom du « libre choix » des familles. Le ministre de l’Education, Gilles de Robien, propose de l’ « assouplir ». Ségolène Royal appelle également à « desserrer la contrainte » et à laisser aux familles « le choix entre deux ou trois établissements ». La FCPE (Fédération des Conseils de Parent d’élèves) se retrouve presque seule à défendre le maintien et le renforcement de la carte scolaire, et à dénoncer son « assouplissement » comme un facteur d’aggravation de la ségrégation scolaire.

Septembre 2006. Multiplications des « rafles ciblées » à l’encontre des étrangers.. Plusieurs associations, dont la CIMADE er le GISTI, dénoncent la recrudescence des « arrestations ciblées » d’étrangers, par nationalité, pour remplir des charters de sans-papiers. Les policiers sont incités, en fonction des vols charter prévus pour chaque expulsion groupée, à pratiquer des contrôles au faciès ciblant les quartiers et les personnes susceptibles d’être « expulsables » par chaque vol.

Septembre 2006. Propos islamophobes du pape Benoit XVI Le 12 septembre 2006, lors d’un discours à l’université de Ratisbonne en Bavière, Benoît XVI oppose l’Islam, hostile par nature au libre l’usage de la raison critique, au christianisme, qui lui serait favorable par essence, en s’appuyant sur un obscur propos de l’empereur byzantin Manuel II Paléologue : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau. Tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l’épée la foi qu’il prêchait ». Cette phrase déclenche l’indignation de l’ensemble des autorités politiques et spirituelles du monde musulman et est à l’origine de plusieurs actes de violence. Pour la première fois, des effigies du pape sont brûlées sur certaines places publiques. Quelques jours plus tard, Benoît XVI s’est dit « désolé » que ses propos sur l’islam aient été jugés offensants pour les musulmans, mais ne présente ps d’excuses.

Septembre-octobre 2006. Campagne médiatique contre « la repentance » et pour la « fierté d’être français ». La publication des ouvrages de Daniel Lefeuvre, Pour en finir avaec la repentance coloniale, Pascal Bruckner, La tyrannie de la repentance et Max Gallo, Fier d’être français, est soutenue par une intense promotion par voie de presse, de radio et de télévision. Ces auteurs ont en commun un certain nombre de thèses, et certaines libertés qu’ils prennent avec le principe logique de non-contradiction : ils accusent les descendants d’esclaves et de colonisés de vouloir culpabiliser les Français blancs en les rendant responsables des fautes de leurs ancètres, et soutiennent dans le même temps que « nous » (ce terme désigne chez eux les Français blancs) devons être fiers de tous ce que ces ancètres ont fait de grand, d’héroîque et de progressiste. Trois mois plus tard, Nicolas Sarkozy fera de cette thématique raciste l’un de ses principaux thèmes de campagne présidentielle. Sur ces discours, cf. Collectif Les mots sont importants, « Honte d’être français, honte d’être un homme » ; Patience Philips, « Les choses en main. Lettre ouverte à Éric Zemmour et à tous ceux qui se sont contentés de naître » ; Laurent Lévy, « Un gros mot. À propos du “ministère de l’immigration et de l’identité nationale” préconisé par Nicolas Sarkozy » et Catherine Coquery-Vidrovitch, « Une critique du livre de Daniel Lefeuvre : Pour en finir avec la repentance coloniale ».

Septembre-octobre 2006. « Affaire Redeker » Le 19 septembre 2006, Robert Redeker publie dans Le Figaro une tribune intitulés : « Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre ? ». Si le titre de l’article cible « les islamistes », le reste de l’article ne propose aucune définition permettant de circonscrire cette « mouvance », et consiste au contraire en une incrimination générale de « l’Islam » : « L’islam tient la générosité, l’ouverture d’esprit, la tolérance, la douceur, la liberté de la femme et des mœurs, les valeurs démocratiques, pour des marques de décadence » ; « L’islam est une religion qui, dans son texte sacré même, autant que dans certains de ses rites banals, exalte violence et haine » ; « Jésus est un maître d’amour, Mahomet un maître de haine » ; « Violence et intimidation sont les voies utilisées par une idéologie à vocation hégémonique, l’islam, pour poser sa chape de plomb sur le monde » ; « L’islam essaie d’imposer à l’Europe ses règles »… Robert Redeker conclut d’ailleurs son article en soulignant bien, pour les lecteurs qui n’auraient pas compris ses sous-entendus, le lien qui s’impose entre phobie de « l’Islam » et phobie des musulmans : « Haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué, le Coran. ». Le texte préconise également l’interdiction du voile dans la rue, reproche aux politiques et aux intellectuels de ne pas s’opposer à la construction de mosquées, et attribue même l’interdiction du string sur les rives de « Paris-Plage » pendant l’été 2006 à l’« islamisation des esprits ». (sur ce texte, cf. Cf. Pierre Tevanian, « Dix remarques sur un collègue »).

La Tunisie et l’Égypte protestent en interdisant la diffusion du Figaro comportant la tribune, ce qui amène le directeur de la publication à présenter ses excuses aux musulmans. Dans les jours qui suivent, l’affaire est relancée lorsqu’on apprend que Robert Redeker a fait l’objet de menaces de mort, diffusées par un site web d’extrémistes identifié comme proche d’Al-Qaida par la DST et les renseignements généraux. L’auteur de la tribune raciste est alors placé sous protection policière, et une gigantesque campagne médiatique est lancée sur le thème de « la défense de la liberté d’expression », au cours de laquelle les généralisations sur la nécessité pour « l’Islam » d’accepter « la critique » se multiplient (cf. [Pierre Tevanian, « Injures et menaces : pas en notre nom ! » et Collectif Les mots sont importants, « Deux poids, deux mesures. À propos de l’inégalité de traitement entre les menaces de mort reçues par Robert Redeker et douze autres menaces de mort »). Deux pétitions de « soutien sans limites » (c’est-à-dire sans un mot de critique sur le racisme de Redeker) sont lancées par des intellectuels médiatiques (sur ces pétitions, cf. Pierre Tevanian, « La faute à Voltaire ? Quelques conclusions sur le racisme et la liberté d’expression » »).

Octobre 2006. Nouvelle offensive contre les sans-papiers. Le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy se prononce pour une « l’interdiction » des régularisations massives, et il appelle ses préfets à « accentuer » le rythme des reconduites à la frontière.

Octobre 2006. Réforme de la retraite des immigrés. Jean-Louis Borloo ajoute un amendement au projet de loi de finances 2007, permettant aux immigrés de toucher l’intégralité de leur retraite sans être obligés de résider en France. Jusqu’alors, hormis la retraite de base, transférable dans le pays d’origine, les retraités immigrés qui bénéficiaient d’une allocation spécifique via le fond de solidarité vieillesse devaient résider en France durant au moins neuf mois dans l’année. Il serait prévu, en accord avec la Sonacotra, que ces retraités puissent bénéficier d’une adresse permanente et se relayent dans les chambres ou studios qu’ils loueraient trois mois dans l’année. Au total, fait-on valoir au ministère, quelque 56 500 personnes touchant l’allocation de solidarité aux personnes âgées seraient concernées.

Octobre 2006. Opération « coup de poing » aux Mureaux. Suite à une altercation entre des jeunes et des policiers, une opération spectaculaire mobilisant une centaine de policiers est organisée sur la cité Bizet des Mureaux, en présence d’une trentaine de journalistes de presse, de radio et de télévision, prévenus pour l’occasion. Une fois passé l’effet « choc », le raid s’avère être une gigantesque bavure : un seul suspect est arrêté, des portes et du mobilier sont détruits par les policiers, des parents et de enfants sont insultés, bousculés voire frappés. Une journaliste de l’AFP ayant relaté cet aspect de l’intervention se retrouve, en représailles, boycottée et empêchée de travailler par la police et la justice du département : cf. « Une journaliste de l’AFP frappée d’ « interdiction professionnelle » (Saj-Unsa).

Octobre 2006. Emballement médiatique autour de l’agression d’une collégienne. Quatre collégiens lyonnais sont mis en examen pour avoir lancé des pierres sur une jeune fille. Une association prétendument laïque prend contact avec le quotidien Le Progrès deux jours après les faits, en affirmant qu’une élève a été frappée à coup de pierres parce qu’elle n’observait pas le ramadan. Trois journalistes traitent l’affaire, et rédigé un papier prudent, mais le quotidien fait sa une sur le sujet, en titrant : « Jeûne du ramadan : une collégienne agressée. ». L’emballement au niveau national est relativement limité, il est loin d’atteindre le niveau de « l’affaire du RER D », mais la version « islamisée » des faits sera malgré tout régulièrement évoquée sans être démentie dans des émissions de débat, alors même que le Parquet a indiqué, dès les premier jours d’enquête, que « le ramadan » n’a eu aucun rôle dans le déclanchement du contentieux, et que plusieurs des agresseurs n’observaient pas, eux non plus le ramadan.

Octobre 2006. Condamnation par la HALDE de la « préférence nationale » sur la carte « famille nombreuse » de la SNCF. La Haute Autorité de Lutte contre les discriminations et pour l’égalité préconise l’ouverture à tous les résidents du pays de la carte « famille nombreuse », réservée depuis 1924 aux « citoyens français ou originaires des colonies françaises ou des pays de protectorat » et depuis 1993 aux ressortissants européens.

Octobre-Novembre 2006. Affaire des bagagistes de Roissy. La préfecture de Seine-Saint-Denis leur habilitation à travailler en zone sous-douane à plusieurs dizaines d’employés travaillant à l’aéroport de Roissy – et ayant en commun d’être musulmans pratiquants et de porter une barbe, Cette mesure est dénoncée comme arbitraire par les syndicats, et onze employés déposent un référé au tribunal administratif de Cergy (Val-d’Oise). Ces employés ont été convoqués à la préfecture où on leur a demandé s’ils sont musulmans, s’ils sont pratiquants, si des employés font des prêches dans leur entreprises, et si oui quels sont leurs noms. Quelques jours après cette convocation, ils ont reçu une lettre de la sous-préfecture de Roissy leur signifiant le retrait de leur badge au vu « d’éléments de comportement et de moralité (les) concernant ». Une autre plainte pénale contre X est déposée dans pour discrimination auprès du procureur de la République de Bobigny au nom de la CFDT. La Haute autorité de lutte contre les discriminations (Halde) s’autosaisit de l’affaire en raison de « présomptions de discrimination ».

Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France (MPF), se félicite de cette annonce, et rappelle qu’il avait lui même « préconisé cette mesure » dans son livre Les Mosquées de Roissy. Il estime que « les faits lui donnent donc raison ». Dans son livre paru en avril, Philippe de Villiers affirmait en effet que des islamistes avaient infiltré les services de sécurité et pris le contrôle de zones entières à l’aéroport de Roissy où transitent bagages et passagers. Le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy justifie la mesure en déclarant : « Je ne peux pas accepter, a-t-il déclaré, que des gens qui ont une pratique radicale travaillent sur une plateforme aéroportuaire., et le préfet de Roissy déclare que « la majorité des employés concernés sont considérés liés à « des mouvances fondamentalistes à visée potentiellement terroriste ». ». Il suffit donc pour être privé de son emploi, d’être considéré (sans qu’aucun critère et aucun élément de preuve ne soit apporté par la préfecture) comme lié (sans que la nature du lien ne soit explicitée, ni l’étroitesse du lien établie) à des mouvances (ce qui signifie qu’il n’y a pas nécessairement d’appartenance à un réseau organisé) qualifiées par la préfecture de fondamentalistes (là encore sans qu’aucun nom d’organisation ni aucun critère transparent de « fondamentalisme » ne soit donné), elles mêmes considérées comme menaçantes non pas en fonction e leurs pratiques réelles mais en fonctions de leurs visées – ou du moins de leurs visées présumées, lesquelles sont selon la préfecture potentiellement terroristes… On fait aussi savoir aux employés renvoyés qu’ils n’ont « pas démontré qu’ils avaient un comportement ’insusceptible’ de porter atteinte à la sûreté aéroportuaire » – ce qui signifie clairement une présomption de culpabilité et une inversion de la charge de la preuve.

De rares éléments sont toutefois fournis par la préfecture. Le cas le plus inquiétant, pour les services de police, est celui d’un bagagiste français de 34 ans, qui aurait passé trois ans au Yémen où il aurait séjourné dans un camp d’entraînement militaire tenu par des islamistes. Mais la plupart des autres cas sont beaucoup plus flous : certains employés sont suspectés du fait de leur fréquentation de salles de prières considérées comme radicales, de leurs voyages religieux à l’étranger ou de leur engagement « salafiste ». Cela ne signifie pas qu’ils ont commis des délits ou qu’ils sont des terroristes en puissance, mais la préfecture invoque « le principe de précaution » et se retranche derrière la loi sur la sécurité intérieure (LSI, dite aussi « Loi Sarkozy ») pour justifier la non-divulgation des « éléments » dont il prétend disposer. Il invoque aussi « l’exception » introduite par la loi de 1978 sur l’atteinte à la sûreté de l’Etat, pour soutenir qu’« informer les individus serait à la fois contraire au bon sens et à la protection des sources de renseignements ».

La CGT convie le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), la Ligue des droits de l’homme, SOS-Racisme et la Cimade à réfléchir, le 29 novembre à Bobigny, à une action commune. Elle appelle à un rassemblement « le plus large possible pour défendre les libertés individuelles attaquées ». Après avoir rencontré deux fois les syndicats, le MRAP demande « la restitution des badges retirés par excès de pouvoir » et « l’ouverture immédiate de négociations pour l’obtention du respect du droit du travail » pour les employés des aéroports. Dans les semaines et même les mois qui suivent, une chape de silence s’abat sur cette « affaire », qui pose pourtant de graves questions sur la liberté de culte et le droit au travail. Aucun travail d’enquête poussé n’a à ce jour été réalisé et publié, ni dans la presse ni sous forme de livre. Cf. Mouvement des Indigènes de la République, « Bagagistes de Roissy : un racisme d’État ».

Novembre 2006. Débats parlementaires et manifestations contre le projet de loi Sarkozy sur la délinquance » Le ministre de l’Intérieur fait l’unanimité contre lui parmi les acteurs de prévention (travailleurs sociaux et sanitaires), les psychiatres et les magistrats. Il suscite aussi des critiques importantes parmi les élus, alors que le ministre de l’Intérieur veut faire du maire le « patron » de la prévention de la délinquance. Pour les éducateurs et les assistantes sociales, le « partage «  du secret professionnel remet en cause l’essence même de leurs métiers. Par ailleurs, une pétition intitulée « Non au zéro de conduite », lancée un an plus tôt, alors que commençaient à circuler des avant-projets de loi évoquant une prévention précoce des troubles de la conduite chez l’enfant, recueille plus de 200000 signatures. Le mouvement de protestation fait reculer le ministre mais la loi votée accroît les pouvoirs des maires et durcit les sanctions contre les mineurs délinquants et les multirécidivistes. Il prévoit également des sanctions dès l’âge de 10 ans et de la détention provisoire dès 13 ans.

Novembre 2006. Publication du « Baromètre de la discrimination » de l’Agence ADIA. Élaborée par le chercheur Jean-François Amadieu suivant la méthode du testing, l’enquête révèle que les candidats à un emploi d’origine maghrébine ont près de trois fois moins (2,7 fois mois) de chances d’être convoqués à un entretien d’embauche que les « Français de souche ». La discrimination par l’origine est ainsi la seconde la plus pratiquée par les entreprises françaises, juste derrière celle par l’âge (3 fois moins de chances pour les plus de 50 ans), et devant les discriminations par le handicap, le sexe et l’apparence disgrâcieuse. Plus le poste fait appel à des fonctions de direction, moins les chances du postulant d’origine maghrébine sont importantes. Alors qu’il reçoit 47% de réponses positives pour un emploi d’ouvrier, il n’en reçoit plus que 39% pour une profession intermédiaire, 30% pour un poste d’employé, et 17% pour un poste de cadre. Et tandis que les candidatures reçoivent 49% de réponses favorables dans la construction et 41% dans l’industrie, le chiffre tombe à 31% dans le tertiaire. Jean-François Amadieu conclut que « le diplôme initial n’est pas une protection. Même lorsqu’une catégorie d’emploi (soudeur, plombier) est en pénurie, cela ne créé pas d’appel d’air permettant d’atténuer la discrimination ».

Novembre 2006. Nouvelle affaire Georges Frëche. Le quotidien régional Midi Libre rapporte les propos du Président PS de la région Languedoc-Roussillon, Georges Frêche, au sujet de l’équipe de France de football : « Dans cette équipe, il y a neuf Blacks sur onze. La normalité serait qu’il y en ait trois ou quatre. Ce serait le reflet de la société. Mais là, s’il y en a autant, c’est parce que les Blancs sont nuls. J’ai honte pour ce pays. Bientôt, il y aura onze Blacks. ». Ces propos provoquent une condamnation unanime de la la classe politique. Bizarrement, Alain Finkielkraut, qui avait tenu les mêmes – et quelques autres bien pires – un an auparavant, reste demeure l’un des intellectuels les plus médiatisés de France

Décembre 2006. « Affaire Pascal Sevran ». Un journaliste de Nice-Matin rapporte un extrait du dernier livre de l’animlateur-chanteur Pascal Sevran, Le privilège des jonquilles : « Des enfants, on en ramasse à la pelle dans ce pays (le Niger) -est-ce un pays ou un cimetière ?- où le taux de fécondité des femmes est le plus élevé du monde, neuf enfants en moyenne par couple. Un carnage. Les coupables sont facilement identifiables, ils signent leurs crimes en copulant à tout va, la mort est au bout de leur bite, ils peuvent continuer parce que ça les amuse, personne n’osera leur reprocher cela, qui est aussi un crime contre l’humanité : faire des enfants, le seul crime impuni. ». Pascal Sevran refuse de s’expliquer, et il surenchérit même : « L’Afrique crève de tous les enfants qui y naissent sans que leurs parents aient les moyens de les nourrir. Je ne suis pas le seul à le dire. Il faudrait stériliser la moitié de la planète. ». L’animateur, ancien mitterrandiste récemment rallié à la candidature de Nicolas Sarkozy, reçoit le soutien de SOS Racisme, qui lui accorde une entrevue et propose de « lever le malentendu » en lui offrant la possibilité de réaliser un documentaire sur la famine en Afrique ! France 2 ne juge pas utile de suspendre son animateur. Cf. Alain Ruscio, « Banal Sevran ».

De l’abjection.

À propos du délire raciste

et réactionnaire en milieu autorisé

 

Par Collectif Les mots sont importants, 20 janvier

Introduction

Les réflexions qui suivent ont été provoquées par les déclarations de Jean-Claude Milner, le 13 janvier 2007, dans l’émission d’Alain Finkielkraut (« Répliques »). L’écrivain s’est ce jour-là permis, en toute tranquillité, de diffamer Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, en déclarant que leur grand livre, Les héritiers, traduit et étudié dans le monde entier comme un classique de la sociologie, était tout bonnement… Vous ne devinerez jamais quoi ! Lisez donc la suite…

Article

Est-ce seulement, six ans après (et après de nombreux autres crimes de masse, du Darfour au Liban), le fameux « effet 11 septembre » ? Ou bien une peur panique devant la visibilité grandissante des « gueux », des « indigènes » et de leurs descendants [1] ? Est-ce le difficile travail d’anamnèse et d’introspection auquel la société française commence bon gré mal gré à se soumettre concernant le passé colonial et esclavagiste du pays ? Toujours est-il que nous assistons, ces derniers mois, à une stupéfiante libération – et même à un déchaînement – de la parole réactionnaire et raciste (essentiellement anti-arabe, anti-noire et anti-musulmane) dans l’aristocratie culturelle et médiatique - que nous appellerons, par bonté d’âme, « le monde des lettres, des arts et du spectacle ».

Nous avons notamment eu l’occasion d’apprendre dernièrement que l’Europe était devenue une « Eurabie » infestée de « rats », et que ces « rats » n’étaient bons qu’à « islamiser » ou à violer les filles (Maurice Dantec, romancier et invité fétiche de Thierry Ardisson, Franz-Olivier Giesbert et Guillaume Durand). Nous avons appris que « l’Islam est la religion la plus con » et les femmes musulmanes des « gros tas » enturbannés dans des « torchons » ou des « salopes en manque » (Michel Houellebecq, romancier encensé par les mêmes [2]). Nous avons appris que la France est « pénétrée » par des « troupes » musulmanes (Jack-Alain Léger, romancier tout aussi médiatique), que « l’Islam » n’apporte que « débilité » et « archaïsme » (Claude Imbert, éditorialiste et membre du Haut Conseil à l’Intégration), et que « la haine et la violence » structurent « tout musulman » (Robert Redeker, star-isé et depuis peu promu « hors concours » au CNRS, en « dédommagement » des mails de menaces de mort qu’il a reçues [3])… Nous avons appris que les émeutiers de 2005 étaient antisémites et ne rêvaient que d’une chose : voiler les filles pour qu’elles se tiennent à l’écart des non-musulmans (Philippe Val, chansonnier et patron-éditorialiste de Charlie Hebdo) [4] ; de source identique, nous avons appris que la « politique arabe de la France » était une « politique anti-juive », et que « par défaut », la politique anti-juive de Vichy était donc une « politique arabe » [5]. Nous avons appris aussi que les descendants d’esclaves et de colonisés réclamant vérité, commémoration et justice enfermaient la France dans « la tyrannie de la pénitence » (Pascal Bruckner), que l’esclavage n’était peut-être pas un crime contre l’humanité (Max Gallo [6]), et que la surmortalité, le Sida ou les famines d’Afrique noire avaient pour responsable… « la bite des Noirs » (Pascal Sevran, écrivain-chanteur-animateur)…

La liste est longue, et nous pourrions rajouter bien d’autres noms, et bien d’autres propos absurdes et abjects. Nous pourrions évoquer notamment les élucubrations « racialistes » de Renaud Camus sur le nombre de Juifs travaillant à France Culture, la cosmogonie raciste, hétérosexiste et fascisante d’Alain Soral, le ralliement de ce dernier à Le Pen sous le regard bonhomme de son comparse Dieudonné [7], l’allégeance grotesque de Doc Gynéco à Sarkozy, sans parler de la classe politique elle même, de Georges Frêche à De Villiers ou Sarkozy en personne (qui, après« la racaille », « le karcher », « la France aimez la ou quittez-la » et quelques autres saillies du même genre [8], vient en toute tranquillité de préconiser la préférence nationale pour le « droit au logement opposable » – dans une indifférence quasi-générale… [9]

Nous ne prétendons donc pas à l’exhaustivité, mais nous ne pouvons pas ne pas citer le nom d’Alain Finkielkraut. C’était lui, en 2002, qui nous expliquait que c’était « la réalité » qui avait « fait campagne pour Le Pen ». C’était lui, ensuite, qui avait qualifié d’ « Année de Cristal » l’année 2002, au cours de laquelle les injures, agressions physiques et dégradations de biens à caractère antisémite avaient augmenté, amalgamant par là même des violences certes inadmissibles, mais qui n’avaient pas fait un seul mort, à un véritable pogrom qui, en une nuit, se solda par non seulement par des saccages systématiques mais aussi par près de 400 morts, d’innombrables viols, et des milliers d’arrestations et de déportations [10]. C’est par Alain Finkielkraut encore que nous avons l’an dernier appris que « l’équipe de France black-black-black était la risée de toute l’Europe », que les « descendants d’esclaves des Antilles » vivaient « de l’assistance de la métropole » et que les émeutes de 2005 étaient un « pogrom antirépublicain » [11]. C’est lui enfin qui a inauguré l’année 2007 en nous expliquant que les jeunes issus de l’immigration pratiquaient dans leurs quartiers, à l’encontre des Blancs… « le nettoyage ethnique » [12]

Cette accélération dans la pratique du « Grand N’importe Quoi » ou du « dérapage raciste contrôlé » n’a toujours pas remis en cause la tribune hebdomadaire d’une heure dont dispose Alain Finkielkraut sur une chaîne de Service public (l’émission « Répliques », tous les samedis de 9 à 10 heures sur France Culture). Ladite tribune est même en passe de devenir le dernier salon où l’on cause – et où l’on crache - sur « l’Islam », « l’immigration », « la banlieue » et tout ce qui est un peu progressiste ou contestataire. C’est ainsi qu’une semaine après avoir accusé les immigrés et enfants d’immigrés de « nettoyage ethnique » anti-blancs, Alain Finkielkraut a choisi d’inviter un autre grand malade : Jean-Claude Milner, auteur d’un récent pamphlet accusant ni plus ni moins que « la démocratie » d’être intrinsèquement et criminellement antisémite [13]. Poursuivant son œuvre de disqualification de toute résistance à l’ordre établi et d’ethnicisation de tout, Milner a profité de l’aubaine pour se lancer dans une longue et pédante variation autour du thème finkielkrautien par excellence : « l’héritage ». Rebondissant sur une n-ième attaque de son hôte contre Les héritiers, le classique de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Milner proféra, d’un air inspiré, la sentence suivante :

« J’ai ma thèse sur ce que veut dire “les héritiers” chez Bourdieu : les héritiers, c’est les Juifs. C’est un livre antisémite. »

Visiblement stupéfait, Alain Finkielkraut l’interrompt en ces termes :

« Ouh la la ! Comme vous le dites très brutalement, peut-être faudra-t-il consacrer une autre émission à cette question. Vous nous plongez dans une certaine… »

Milner conclut alors, grand seigneur :

« Mais laissons de côté ce point. »

Finkielkraut n’en demandait pas tant :

« Oui , laissons. »

Et Milner de reprendre sa pédante et indigente variation philosophique sur « l’héritage »… L’autre invitée de l’émission, Catherine Clément, attendra poliment son tour de parole pour faire part à « Jean-Claude » de l’émoi dans lequel l’allusion à Bourdieu l’a mise, mais sans exprimer clairement la moindre critique, objection ou indignation. L’émission s’achèvera donc sans que Milner ait eu à répondre d’un propos que n’importe quel lecteur de Bourdieu et Passeron  [14] ne peut qu’identifier immédiatement comme grotesques, ignobles et diffamatoires. Tout juste l’hôte de Céans aura-t-il réagi à « la manière », un peu « brutale », de dire la chose. Le propos aura même été crédité d’une certaine pertinence, au moins à titre de « question » qui mérite d’être posée, et de faire l’objet d’une « prochaine émission ».

À ce niveau de délire ou de malhonnêteté, y a-t-il lieu de commenter ? Peut-être vaut-il mieux, comme dirait Milner, « laisser de côté » ce type de calomnie. Peut-être Jean-Claude Passeron et la famille de Pierre Bourdieu trouveront-ils la force de surmonter la nausée que tout cela inspire et de porter l’affaire devant les tribunaux. Ou bien faut-il que la corportation des sociologues, unanimement, dénonce par pétition publique cette incroyable dégradation des usages du débat intellectuel ? Faut-il exiger de France Culture des sanctions qu’elle n’avait déjà pas sû prendre lors des précédents « dérapages » de Finkielkraut ? Quelle est la bonne attitude face à une bassesse aussi vertigineuse ? En attendant de l’avoir trouvée, essayons au moins de sourire, et proposons à MM. Milner et Finkielkraut quelques « thèses » à asséner, et à discuter entre gens de bien lors de « prochaines émissions » :

« Dans Le Capital, de Marx, l’expression “le Capital” veut en fait dire “les Juifs”. Le Capital est donc un livre antisémite. »

« Dans les Mythologies de Roland Barthes, “la bourgeoisie” signifie en réalité “les Juifs”. Les Mythologies sont un livre antisémite. »

« Dans Le deuxième sexe de Beauvoir et L’ennemi principal de Christine Delphy, derrière le mot « Patriarcat », il faut lire « la Juiverie internationale » : ces deux classiques du féminisme sont en fait des livres antisémites. »

« Dans Les Damnés de la Terre de Franz Fanon et le Portrait du colonisé d’Albert Memmi, les mots “colon” et “colonisateur” signifient en réalité “les Juifs”. Ce sont donc des livres antisémites. »

« Dans La Françafrique de François-Xavier Verschave, les mots “réseaux françafricains” signifient en réalité “lobbies judéo-maçonniques”. C’est donc un livre antisémite. »

« Dans les Réflexions sur la question juive, lorsque Sartre qualifie l’antisémite de lâche et d’assassin en puissance, il faut lire, derrière le mot “antisémite”, le mot “Juif”. Ce livre de Sartre est un livre antisémite. »

 

Notes

[1] Des émeutes de 2005 aux prises de paroles intempestives des « Indigènes de la république » ou du « CRAN », en passant par les collectifs musulmans et les coalitions « anti-guerre », « Palestine », « Une école pour tou-te-s », « Féministes pour l’égalité »…

[2] Plus quelques autres comme Les Inrockuptibles

[3] Cf. P. Tevanian, « Dix remarques sur un collègue »

[4] « Ceux qui croient voir des convergences entre Mai 68 et novembre 2005 se trompent lourdement. On ne peut pas imaginer une seconde qu’un Cohn-Bendit puisse jouer un rôle quelconque dans ces événements, ne serait-ce que parce qu’il est juif. C’est à cela que l’on peut mesurer l’étendue du désastre culturel. Par ailleurs, Mai 68 a commencé parce que les garçons voulaient aller dans le dortoir des filles et vice-versa. Chez les émeutiers de nos banlieues, c’est exactement le contraire. La mixité est leur ennemie, ils veulent les filles voilées et inaccessibles à qui n’est pas coreligionnaire. » (Charlie Hebdo du 9 novembre 2005)

[5] Philippe Val évoque les « terroristes islamiques qui adorent égorger les Occidentaux, sauf les Français, parce que la politique arabe de la France a des racines profondes qui s’enfoncent jusqu’au régime de Vichy, dont la politique antijuive était déjà, par défaut, une politique arabe » (Charlie Hebdo, 5 janvier 2005)

[6] Cf. P. Tevanian, « Un négationnisme repectable », Notons que suite à de nombreuses protestations, et à la différence de ses comparses, Max Gallo a accepté de présenter ses excuses et de reconnaître que l’esclavage était bien un crime contre l’humanité.

[7] Cf. notre rubrique « Le cas Alain Soral »

[8] Et, bien entendu, une oeuvre législative sur l’immigration et la répression de la délinquance qu’on peut, sans abus de langage en l’occurrence, qualifier d’œuvre « la plus liberticide depuis Vichy ». Cf. G. Sainati, « Bienvenue en Sarkoland »

[9] Aucun leader de gauche n’a en tout cas fait de ces déclarations absolument disqualifiantes un thème de campagne contre le ministre-candidat.

[10] Cf. D. Vidal, « Une année de cristal ? » et « Les pompiers pyromanes de l’antisémitisme » 

[11] Cf. Collectif Les Mots Sont Importants, « Finkielkraut n’est qu’un symptôme »

[12] Sur ces derniers propos, cf. D. Vidal, « Alain Finkielkraut, le bouffon… du Roi » et Acrimed, « Deux excès de culture d’Alain Finkielkraut » 

[13] Il s’agit des Penchants criminels de la démocratie européenne, publié aux éditions Verdier. Pour un démontage en règle de ce livre proprement délirant, cf. J. Rancière, La haine de la démocratie, Editions La Fabrique, 2005. Vingt ans plus tôt, Milner avait déjà publié un livre intitulé De l’école, pamphlet pédant et réactionnaire sur le déclin supposé de l’École, qui fut en quelque sorte la version « Haute Couture » de ce dont Finkielkraut donna trois ans plus tard la version « Prêt-à-Porter » avec La défaite de la pensée.

[14] Ce que sont Finkielkraut et Clément

 

Il S’APPELLE NICOLAS SARKOZY…

sarko.jpg

Qui se déclaré fier d’être surnommé « Sarkozy l’américain » ?

Qui a critiqué la position française de refus d’une intervention en Irak ?

Qui s’est vanté d’avoir appelé le gouvernement israélien pendant la dernière guerre du Liban, en lui demandant combien de temps il leur fallait pour « finir le travail » ?

Qui a pour témoin de mariage et parrain de son fils Martin Bouygues, PDG de TF1, qui se dit lié « comme un frère » à Arnaud Lagardère, PDG du groupe Hachette, qui intervient pour faire renvoyer un directeur de journal (Paris Match) qui ne lui convient pas et pour faire embaucher le journaliste qui couvrira sa campagne (sur Europe 1) ?

Qui a été pris plusieurs fois en flagrant délit de mensonge, par exemple en affirmant que Zied Benna et Bouna Traoré, les deux jeunes tués à Clichy-sous-Bois, étaient en train de réaliser un cambriolage ?

Qui a ensuite récidivé dans le mensonge en affirmant que la plupart des émeutiers étaient des multi-récidivistes, alors que toutes les enquêtes sociologiques, aussi bien que les rapports des Renseignements généraux, réfutaient cette version ?

Qui a traité de « racailles » des gens qui avaient pour seul tort d’habiter en banlieue, d’être jeunes, et de le conspuer durant son passage dans leur cité ?

Qui a déclaré qu’il allait « débarrasser la France » des voyous, et même les « faire disparaître », en jouant parfaitement sur les sous-entendus xénophobes de la formule « débarrasser la France » (« voyous » = étrangers à expulser) et les connotations meurtrières du mot « faire disparaître » (= « éliminer », « rayer de la carte »…) ?

Qui a repris le slogan lepéniste « la France, on l’aime ou on la quitte », en l’appliquant bien entendu aux seuls enfants d’immigrés non-blancs — puisque n’importe quel Français blanc peut dire du mal de la France sans être ainsi stigmatisé, et que Nicolas Sarkozy lui-même – car c’est évidement de lui qu’il s’agit – a déclaré aux Etats-Unis « se sentir parfois comme un étranger en France » (allusion à l’opposition de la majorité des Français à la guerre américaine en Irak), sans en tirer la conséquence pour lui : si je n’aime pas la France, je la quitte ?

Qui a multiplié les déclarations et allusions xénophobes, racistes et islamophobes, associant systématiquement le thème du droit des femmes à celui de l’immigration, comme si les immigrés étaient les seuls à menacer les droits des femmes ? Qui a multiplié les allusions à la polygamie et à l’excision, en les amalgamant à l’Islam ? Sans parler des références grossières à l’égorgement du mouton dans les baignoires…

Qui a affiché son soutien à la publication de caricatures anti-musulmanes dans Charlie Hebdo au nom de la liberté d’expression, alors que dans le même temps, il harcelait judiciairement un rappeur qui avait eu le malheur de simplement constater l’existence et l’impunité (avérée et vérifiable) des homicides commis par des policiers contre des « jeunes des quartiers » ? Qui a défendu le droit de publier de caricatures islamophobes, tout en faisant voter des lois faisant de l’outrage public à La Marseillaise ou au drapeau national un blasphème, puni de milliers d’euros d’amende et même de prison ?

Qui déclarait déjà en 1998 : « ça ne dérange pas de débattre de la préférence nationale puisqu’elle est déjà à l’œuvre dans la fonction publique » ?

Qui a ouvert sa campagne sur le thème de la valorisation du « travail » (sans revalorisation des salaires) et sur la dénonciation des « assistés » ?

Qui a conclu sa campagne sur une charge hyper-violente contre « mai 68 » et la « fin des repères », ainsi qu’une défense de « la famille », valorisant la cellule familiale comme seule entité collective fondatrice de la société, et comme seul espace de solidarité (cf. sa politique sur la suppression des droits de succession) ? Qui a refusé l’ouverture du mariage et de la parentalité aux homosexuels, au nom là encore de sa « conception de la famille » ?

Qui, entre ces deux moments, « Travail » et « Famille », a mené une campagne extrêmement violente sur la « fierté d’être français », le « refus de la repentance », et même la fierté de l’œuvre réalisée par la France dans ses colonies ? Qui a décliné la thématique de « l’identité nationale » menacée par l’immigration, au point de déclarer qu’il faille créer un « ministère » réunissant les deux domaines ?

Bref : qui a articulé toute sa campagne, avec un caractère explicite dans le mimétisme jamais atteint par la droite française depuis la Libération, sur le tryptique du Maréchal Pétain :

« Travail Famille Patrie »

Avec y compris la même rhétorique mêlant biologisme (cf. les déclarations sur le caractère génétique de l’homosexualité et de la pédophilie) , « vitalisme » et nationalisme – « La haine de la France, c’est la haine de la vie », déclare par exemple Nicolas Sarkozy, dans la plus pure tradition de la droite pro-nazie des années 30-40.

L’œuvre législative passée de Sarkozy est tout aussi éloquente, surtout quand on l’entend dire que ce n’est qu’un début et qu’à l’avenir, s’il est élu, il ira beaucoup plus loin : atteintes sans précédent au droit d’asile et aux droits fondamentaux des immigrés, démantèlement de l’ordonnance de 1945 sur la protection des mineurs, atteinte aux libertés publiques et mise en place d’un État policier.

Bref : Nicolas Sarkozy n’est pas un « homme de droite » comme les autres. Il n’est pas un « libéral » comme les autres : ses valeurs, son vocabulaire, son programme, font vraiment apparaître une Ségolène Royal, ou même un Jacques Chirac, comme des sociaux-démocrates. Par ses idées en matière de politique économique et « sociale », par la force de frappe dont il dispose de par ses alliés dans le monde médiatique, et plus largement dans le monde patronal (son propre frère Guillaume Sarkozy a été vice-président du MEDEF), Nicolas Sarkozy fait peser une menace sur l’État redistributeur, les droits sociaux et les services publics, qui ferait de son passage aux affaires l’équivalent des épisodes Ronald Reagan (aux Etats-Unis), Margaret Thatcher (au Royaume Uni) ou Silvio Berlusconi (en Italie).

Sarkozy n’est pas non plus un « républicaniste paternaliste », « néo-colonialiste » voire « raciste-républicain » comme les autres : là encore, il fait apparaître le paternalisme « à la socialiste » (avec ses variantes le « fraternalisme » à la SOS Racisme, et le « maternalisme » à la « Ni putes ni soumises »), ou même celui de la droite, comme des moindres maux, tant, là encore, toute son attitude, son vocabulaire, ses déclarations belliqueuses, son œuvre législative et son programme, sont lourds de menaces sur les droits restants, et même la sécurité et l’intégrité physique des immigrés et des Français non-blancs.

Publié dans DU RACISME EN FRANCE, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY, QUESTION DE LAICITE, QUESTIONS DES MINORITES | Pas de Commentaire »

La République du mépris.Les métamorphoses du racisme dans la France des années Sarkozy

Posté par issopha le 28 novembre 2007

    

Avertissement  !!!

Aux visiteurs , merci de ne pas tenir compte des annonces publicitaires  sponsorisées par Google qui s’affichent par défaut en bas de page . Ces infommerciales ne m’engagent aucunement. Ni la pétition concernant l’approbation de la réforme des régimes spéciaux ni l’apologie de la littérature portant sur la franc-maçonnerie. Ceci est un  » dévoiement  » technique  de la part des concepteurs de la plate-forme sur lequel évolue ce blog  et dont les annonces publicitaires varient en fonctio n des occurrences apparues dans les articles. Ex : Un article citant Nicolas Sarkozy fera apparaître une annonce Google en rapport avec cet item. Aussi verrez vous souvent en bas de page des réclames dont je décline complètement la responsabilité.

Issopha

Administrateur du blog http://issopha.unblog.fr

La République du mépris

Les métamorphoses du racisme

dans la France des années Sarkozy

 

le Collectif  Les mots sont importants )

Préambule

Les mots sont importants : vivre dans l’omission de cette évidence laisse la voie libre aux plus lourds stéréotypes, amalgames, sophismes et présupposés clôturant la pensée et la création mieux que ne le ferait la plus efficace des censures.

Il n’est évidemment pas question pour nous de dicter la bonne manière de penser ou de parler, pas plus que de dresser une liste des mots interdits. Mais si nous ne prétendons pas connaître la bonne façon de parler, nous considérons qu’il y en a indéniablement de mauvaises.

C’est l’analyse de certaines d’entre elles que nous proposons sur ce site, en soulignant l’ampleur et la gravité de leurs effets : entretien des préjugés et des politiques racistes ; légitimation de l’oppression dite « sécuritaire » ; euphémisation de nombreuses violences, notamment étatiques ; occultation des questions dites « mineures » comme le sexisme ou l’homophobie ; triomphe du mépris de classe et de la « guerre des civilisations »…

Contact : contact.lmsi@hotmail.fr

Accédez au site web du collectif en cliquant sur le lien suivant : http://lmsi.net/

Collectif Les mots sont importants

 

Article commis par Pierre Tevanian, 28 octobre

Introduction

Féminisme, laïcité, devoir de mémoire, liberté d’expression, droit au blasphème et à la critique des religions… De ces principes incontestables, la classe politique française, le microcosme intellectuel et les grands médias font aujourd’hui un usage particulièrement retors. Au travers de « débats » mal posés – l’ « insécurité », les « tournantes en banlieue », le « problème du voile islamique », la « repentance coloniale », l’« impossibilité de critiquer l’Islam » – ils construisent un même ennemi, ou un même bouc émissaire : le jeune issu de l’immigration postcoloniale et de culture musulmane. Car c’est bien lui, au final, qui se retrouve toujours accusé de menacer la sécurité des biens et des personnes, la condition des femmes, la laïcité de l’école, la fierté nationale et « notre tradition libertaire ». C’est ce que montre Pierre Tevanian, citations à l’appui, dans son dernier livre La république du mépris. Le texte qui suit est un extrait de la longue introduction du livre, qui précise ce qu’il faut entendre par « république du mépris » et par « racisme républicain », et qui présente les quatre « métaphores du racisme » analysées dans les quatre chapitres du livre : la « métaphore féministe », la « métaphore laïque », la « métaphore mémorielle » et la « métaphore libertaire ».

Article

Le racisme républicain peut par exemple être défini par des caractéristiques formelles : il procède par allusions, euphémismes, métonymies. Il a ceci de remarquable qu’il n’exprime pas frontalement de haine à l’encontre des Noirs, des Arabes ou des Musulmans, mais emprunte des détours et méprise plus qu’il ne hait. La haine ne lui est pas totalement étrangère, mais elle n’advient que dans des conditions particulières : lorsque les subalternes manifestent trop ostensiblement, effrontément, radicalement, leur prétention à l’égalité [1]. Le racisme républicain s’exprime le plus souvent sous la forme d’un discours « raisonnable » – ou simulant la raison – opposant de manière manichéenne des entités vagues : « la République » du côté du bien, et du côté du mal plusieurs entités tout aussi vagues (« la violence », « l’insécurité », « l’incivilité », les « caïds de banlieue », l’« intégrisme », le « communautarisme », la « victimisation », la « repentance », etc.) qui ont toutes pour point commun de se rattacher, par le biais de détours rhétoriques bien balisés, à l’immigration et aux populations issues des anciennes colonies. Ce discours structure un monde binaire d’une reposante simplicité, dans lequel même le plus « déboussolé » des « petits Blancs » trouvera aisément des repères et des consolations narcissiques, en opposant :

- l’« ordre » au « désordre », la « sécurité » à l’« insécurité », le « respect d’autrui » à la « violence », la « force de loi » à la « délinquance », l’ « État de droit » aux « zones de non-droit » ;

- le féminisme et la mixité hommes-femmes aux « traditions » patriarcales, aux « tournantes » et au « voile, symbole d’oppression » ;

- l’« islam modéré » à l’« islam radical » (également nommé « islamisme » ou « intégrisme »), les « Lumières » à l’« obscurantisme », le « rationalisme » au « fanatisme », la « modernité » aux traditions « archaïques », la bonne religiosité, celle qui reste « intérieure » (c’est-à-dire invisible), aux expressions religieuses « ostentatoires » et aux tendances envahissantes de « l’islam politique » ; l’ « universalisme à la française » au « communautarisme à l’anglo-saxonne » ; la « cohésion nationale » et le « vivre-ensemble » à l’« éclatement », au « repli » ou à la « guerre ethnique » ;

- le bon usage de la mémoire et de l’histoire à la « haine de la France », à la « victimisation » et à la « culpabilisation » qui s’exprime du côté des descendants de colonisés, et à l’« auto-flagellation », la « mauvaise conscience » et la « repentance » qui lui répond du côté des autres Français ; ou encore le bon usage du « devoir de mémoire » et la pleine reconnaissance de l’« unicité de la Shoah » à la « banalisation » de cette dernière et à la « concurrence des victimes ».

Ces séries d’opposition binaires, dans lesquelles la République tient systématiquement le bon rôle et l’« immigration » ou sa « descendance » tiennent tout aussi systématiquement le mauvais, forment les principaux registres du racisme républicain tel qu’il a pu se formuler ces dernières années : le registre « sécuritaire », le registre « féministe », le registre « laïque », le registre « mémoriel » et le registre « libertaire ».

Si des guillemets s’imposent autour de tous ces termes c’est qu’en réalité, il est très rarement question de liberté, de sécurité, de laïcité ou de mémoire – et encore moins de féminisme ! Ces mots jouent plutôt le rôle de métaphores. Ils ne sont utilisés que pour parler d’autre chose. Le véritable objet de tous ces discours est le même : la défense d’un certain ordre social et symbolique, dans lequel certaines populations sont infériorisées et assignées à des places dominées.

La métaphore sécuritaire et féministe

Si l’on s’en tient aux pétitions de principe de nos dirigeants et éditorialistes autorisés, le souci de sécurité n’a en soi rien de raciste. Loin de revendiquer une quelconque affinité idéologique avec le racisme, les politiques sécuritaires se présentent au contraire comme une simple gestion technique, visant à remplir plus efficacement une mission régalienne et incontestable de l’État : assurer la protection des biens et des personnes – et notamment du groupe statistiquement le plus exposé aux violences : les femmes.

Mais dès qu’on y regarde de plus près, ni la manière dont le problème de « la sécurité » est posé, ni les réponses qui sont apportées n’ont une quelconque chance de prévenir la violence en général et la violence sexiste en particulier. Les discours et les politiques publiques qualifiées de sécuritaires sont au mieux sans effet, au pire elles aggravent l’insécurité de nombreux citoyens : en semant la haine, le mépris ou la méfiance entre les différents groupes sociaux ; en entretenant un « sentiment d’insécurité » proche de la psychose là où les problèmes à régler sont souvent de simples problèmes de bon voisinage ; en enfermant massivement les jeunes aux comportements déviants, dissidents ou vindicatifs dans des carrières délinquantes sans issue et dans des identités de « macho congénital » ; en laissant de côté le principal vecteur d’insécurité tant objective que subjective : la précarité sociale ; et enfin en diffusant à grande échelle une idéologie de la « responsabilité individuelle » qui culpabilise les chômeurs et les précaires, et les déstabilise d’autant plus psychologiquement [2].

Au fond, ce que combat la politique dite sécuritaire, c’est moins « la violence » en général qu’une certaine part de la violence, bien localisée : celle qui est exercée par les classes populaires, dans l’entre-soi de la délinquance de rue et des règlements de comptes interpersonnels, inter-clans ou inter-quartiers, ou celle qui se tourne vers l’extérieur, contre « le système » et ses représentants : outrages et rebellions, affrontements avec la police, casse, émeutes, etc. Pendant que les projecteurs sont braqués sur ces formes de violence, on laisse perdurer une autre violence sans la réprimer, sans la réprouver, sans même la nommer et la montrer : la précarité, le harcèlement moral au travail, la discrimination à l’embauche ou au logement, les abus policiers – en bref : la violence exercée par les dominants. Des vols avec effraction mais sans violence ni mise en danger d’autrui sont ainsi punis plus sévèrement que les formes les plus brutales de l’exploitation au travail – y compris lorsque, par négligence, des conditions de travail épuisantes, dangereuses, voire mortelles, sont imposées aux salariés. Tout aussi emblématiques de ce « deux poids deux mesures », les « lois Perben 2 » de 2004 : en même temps qu’elles durcissent démesurément les peines et démantèlent les libertés publiques pour les personnes inculpées ou simplement soupçonnées de délits « en bande organisée », elles prennent garde de soustraire la délinquance financière du champ d’application de la loi, et même d’assouplir la législation dans ce domaine.

Les politiques sécuritaires construisent en somme des « classes dangereuses », sur lesquelles elles concentrent l’essentiel de l’attention et de l’action policière et judiciaire – et c’est en cela qu’on peut parler de « racisme ». Un racisme qui se subdivise bien sûr en plusieurs racismes, articulés les uns aux autres : au critère strictement économique (le « racisme de classe ») s’ajoute la discrimination xénophobe (par la nationalité, comme dans le cas de la double peine), la discrimination raciste (au faciès, au patronyme ou à la pratique religieuse, réelle ou supposée [3]) ou encore la discrimination « moraliste » (à l’encontre notamment des prostituées, des drogués et des SDF). Il y a bien racisme dans tous les cas, dans la mesure où les différentes cibles sont construites par essentialisation (« ils sont tous pareils »), différenciation (« ils ne sont pas comme nous »), production d’un « type » (« le délinquant étranger », « la prostituée », « le Roumain », « le SDF », « le toxicomane »), infériorisation (« nous » valons indiscutablement, fondamentalement, définitivement mieux qu’« eux »), production d’une peur (xénophobie, négrophobie, islamophobie, mais aussi « romanophobie », « putophobie » ou peur du SDF) et enfin articulation de ces différentes opérations à des pratiques violentes qu’elles viennent légitimer (exploitation, répression, enfermement, exclusion, relégation voire déportations).

On se concentrera toutefois, dans ce livre, sur le racisme « racialiste », « ethniciste » ou « culturaliste », celui qui est le plus communément qualifié de racisme – et notamment les racismes anti-noirs, anti-arabes et anti-musulmans – et sur une figure particulière du discours sécuritaire : le discours pseudo-féministe. D’abord parce que plusieurs ouvrages ont déjà analysé et démonté les discours dits « sécuritaires », et mis en lumière leurs dérives culturalistes et ethnicistes [4]. Ensuite parce que, si le registre sécuritaire « traditionnel » est loin d’avoir disparu après la campagne présidentielle de 2002 (durant laquelle il fut hégémonique), il a néanmoins été considérablement renouvelé et enrichi à partir de 2003 par une tonalité « féministe » qui lui a redonné une légitimité « progressiste » que le « séisme du 21 avril 2002 » avait sensiblement entamée. C’est donc aux nouveaux discours sur « la violence sexiste en banlieue » que nous nous intéresserons plus spécifiquement dans le premier chapitre de ce livre, et plus précisément à l’interprétation ethniciste qui s’est imposée autour de cette violence à partir de l’année 2003, notamment à la faveur de l’opération « Ni putes ni soumises ».

La métaphore laïque

A priori, la laïcité, pas plus que la sécurité ou l’antisexisme, n’a en elle-même un quelconque lien avec le racisme. Bien au contraire, la laïcité bien comprise implique un traitement égalitaire de tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions religieuses ou idéologiques. Ce qui est raciste est la manière très particulière dont la laïcité est de plus en plus mobilisée dans le débat public, en particulier depuis la « bataille du voile » de 2003-2004 : un discours est tenu sur les rapports entre le religieux et le politique et entre les Églises et l’État, mais ce discours dérive de manière systématique vers une opposition binaire entre « l’Islam » et « la laïcité » – laquelle joue à nouveau le rôle de métaphore puisque le signifiant « laïcité », choisi comme ceux de « sécurité » et de « droits des femmes » pour sa forte charge affective et symbolique, est artificiellement rattaché à une nouvelle chaîne de signifiants (« République », « Modernité », « Occident »…), et il ne sert au bout du compte qu’à dire, métaphoriquement, le refus ou l’infériorisation de l’Islam et des musulmans.

En somme, de même qu’il n’est pas réellement question de sécurité dans le discours dit « sécuritaire » ni de féminisme dans les discours pseudo-féministes, il n’est pas davantage question de laïcité dans les discours incantatoires et incontinents qui invoquent, célèbrent et sacralisent ladite laïcité à chaque détour de phrase. Bien plus : de même que les politiques dites sécuritaires ont pour effet – et parfois pour but – d’accroître le sentiment d’insécurité, et mêmes certaines formes d’insécurité objective, de même les offensives idéologiques et législatives dites laïques qui ont été menées ces dernières années sont, au sens le plus rigoureux du terme, des atteintes profondes au principe de laïcité tel qu’il a été défini en France entre les années 1880 et la fameuse loi de 1905. C’est ce que démontre notre second chapitre : ce qui s’est joué entre 2003 et 2004 est une véritable révolution conservatrice, qui a donné à la laïcité un contenu idéologique et une forme juridique contraires à tout ce qui la fondait, généré des exclusions scolaires et des discriminations à l’encontre des femmes voilées, et contribué plus largement à la diffusion massive d’un « racisme respectable » : l’islamophobie.

La métaphore mémorielle

Après « la sécurité » en 2001 et 2002, « la condition des femmes » et « la laïcité » en 2003 et 2004, c’est autour de « la mémoire » que s’est cristallisé le racisme républicain au cours de l’année 2005 – une année qui s’est ouverte par une loi célébrant le « rôle positif » de la colonisation et s’est achevée par une immense mobilisation antillaise contre cette loi, aboutissant à son retrait. « Fierté d’être français », refus de la « repentance », des « rancoeurs » et du « ressassement », mises en garde contre « l’enfermement mémoriel », tels ont été les leitmotivs des élites politiques de droite, mais aussi d’une partie de la gauche et du monde intellectuel. Des leitmotivs qui, nous le démontrons dans le troisième chapitre, ont permis de réaffirmer une hiérarchie des mémoires et des histoires, et donc – par métonymie – une hiérarchie des communautés.

La métaphore libertaire

Enfin, l’année 2006 s’est ouverte avec l’« affaire des caricatures de Mahomet » et terminée avec l’« affaire Redeker ». Au-delà de leurs différences, qui sont loin d’être négligeables, les deux « affaires » ont ceci de commun qu’elles reposent sur une profonde islamophobie déguisée en « défense de la liberté d’expression ». Il ne faut évidemment pas entendre par là que la liberté d’expression n’est pas en elle même un principe important, qu’elle n’a pas à être défendue, ou que toutes les réactions à l’islamophobie sont légitimes, y compris les attaques d’ambassades ou les menaces de mort – mais simplement ceci : que sans l’islamophobie ambiante, ni le limogeage du directeur de France Soir suite à la publication de caricatures « blasphématoires » (pour certaines) et racistes (pour d’autres), ni les mails de menaces de mort reçus par Robert Redeker suite à sa prise de position islamophobe n’aurait pris l’ampleur d’une « affaire », occupant la une des journaux et provoquant un « débat national » sur l’« Islam ». Laurent Lévy l’a démontré avec une grande rigueur sur le cas de l’« affaire des caricatures » [5] ; on se concentrera, dans le dernier chapitre de ce livre, sur l’« affaire Redeker », qui donne à voir, de manière encore plus pure, la manière dont la « liberté d’expression » est en passe de devenir une nouvelle métaphore du racisme.

Textes de Pierre Tevanian

-->
-->
-->
-->
-->
-->
-->
-->
-->
-->
-->
-->
-->

Réagir : envoyer un mail

Notes

[1] Cf. Pierre TEVANIAN « Le corps d’exception et ses métamorphoses ».

[2] Tous ces points sont développés dans : Pierre TEVANIAN, Le Ministère de la peur. Réflexions sur le nouvel ordre sécuritaire, Paris, L’Esprit Frappeur, 2004

[3] Comme dans le cas du licenciement « préventif » des « bagagistes de Roissy » en octobre 2006. Cf. « Chronique du racisme républicain ».

[4] Cf. Pierre TEVANIAN, Le Ministère de la peur, op. cit., 2004 ; Laurent MUCCHIELLI, Violences et insécurité. Mythes et réalités dans le débat français, La Découverte, 2002. Parmi ces dérives racistes, la principale est la propension à incriminer l’« origine ethnique » des délinquants, le « manque de repères » et d’« intégration » que constitue leur ascendance étrangère, le rôle funeste de l’amour maternel excessif et de la démission parentale dans les familles maghrébines, ou encore l’effet tout aussi funeste de la polygamie des familles maliennes. On nous a même expliqué, dans le Rapport Bénisti de novembre 2004, que les parents étrangers qui parlaient leur langue d’origine à la maison déstabilisaient leurs enfants et leur prédisposaient à la délinquance.

[5] Cf. Laurent LÉVY, « Censure, droit au blasphème et islamophobie ».

La décadence sécuritaire.

Un livre de Gilles Sainati et Ulrich Schalchli

 

 

Par Gilles Sainati et Ulrich Schalchli, 26 octobre

Introduction

Comment la « tolérance zéro », d’importation américaine, s’est-elle imposée dans la pratique judiciaire française ? Comment l’idéologie techno-sécuritaire a-t-elle remplacé la notion du juste par celle du rendement chiffré de la justice ? Pourquoi le nouveau système pénal doit-il développer des cycles de plus en plus courts pour ramener dans les filets judiciaires – en « temps réel » – les inscrits dans les fichiers de suspects ? Comment en arrive-t-on à punir des infractions qui n’existent pas, comme les « incivilités » ? Comment une bonne partie de « nos élites » – criminologues d’État, hommes politiques « républicains », syndicats de policiers, médias asservis, et même certains pans de l’armée – se trouve-t-elle unie dans l’activisme sécuritaire ? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles répond La décadence sécuritaire, que Gilles Sainati et Ulrich Schalchli publient aux Éditions La Fabrique – un livre que nous recommandons vivement.

Article

« La droite dit : la première liberté, c’est la sécurité. Nous disons au contraire : la première sécurité, c’est la liberté », proclamait Pierre Mauroy en mars 1981. Presque vingt ans plus tard, lors du colloque de Villepinte sur le thème « Des villes sûres pour des citoyens libres », les 24 et 25 octobre 1997, Jean-Pierre Chevènement déclarait que « la sécurité est un concept de gauche » et s’interrogeait :

« Ne faut-il pas éloigner des quartiers ces noyaux durs de multirécidivistes ? On pourrait imaginer des centres de rééducation en milieu fermé avec des règles strictes. »

Et d’ajouter :

« Il faut donner un élan nouveau à une autre politique de sécurité et particulièrement assurer la sécurité de proximité, celle à laquelle nos concitoyens aspirent légitimement dans leur vie quotidienne, celle qui leur permet de circuler librement dans leur quartier ou dans les transports en commun, sans encourir ni agression, ni menace, ni incivilité […] C’est ce qu’ont compris les démocrates américains et les travaillistes britanniques, mais nous devons le faire à la française. »

Plus tard, Lionel Jospin conclura :

« Un citoyen dont la sécurité n’est pas assurée ne peut exercer son droit à la liberté », comme si la France devait être assaillie de hordes de barbares qui empêcheraient le déroulement de tout scrutin, voire toute expression d’opinion. Dans un éclair de lucidité, il devait se reprendre et déclarer : « Il n’y a pas de choix entre la liberté et la sécurité. Il n’y a pas de liberté possible sans sécurité. Un État démocratique ne pourrait accepter que les moyens mis en œuvre pour assurer la sécurité soient attentatoires aux libertés. »

Le lendemain, Patrick Devedjian, député et maire RPR d’Antony, diagnostiquait « une grande victoire idéologique pour l’opposition ». Et il avait raison : c’est en effet à cette époque que s’installe durablement en France – sous l’impulsion de la « gauche », donc – un paysage sécuritaire où la politique sociale, urbaine et judiciaire de l’État se décline dans le seul registre répressif.

Le simplisme triomphait. La logique binaire qui voudrait nous faire croire que nous avons à choisir entre liberté et sécurité, ou du moins à chercher un équilibre entre ces deux notions supposées antagonistes, ne repose sur aucun principe fondateur de notre démocratie. Au contraire, celle-ci érige la sûreté de l’individu vis-à-vis de la puissance de l’État comme condition de la liberté.

De « la liberté, première des sécurités »…

Assurer la sécurité des personnes et des biens, prévenir et réprimer les actes de délinquance sont des charges qui incombent à tout État, quelle qu’en soit la forme politique. En république, en monarchie et même peut-être en dictature, il est interdit de tuer son voisin ou de soustraire un bien appartenant à autrui. Ce qui distingue les démocraties des autres régimes, c’est que l’action répressive de l’État est conditionnée par le respect des libertés individuelles.

L’opposition entre sécurité et liberté relève de la manipulation. Dans la société démocratique issue des principes révolutionnaires de 1789 et de la philosophie des Lumières, la liberté est le fondement de la construction sociale. Il s’agit alors d’élever contre la tentation d’arbitraire du pouvoir une prérogative sacrée de chaque individu, sa liberté : liberté d’aller et venir (physique), liberté de pensée et d’expression, liberté d’association. Si équilibre il doit y avoir, c’est entre la puissance de l’État et la liberté individuelle, et non pas entre la sécurité et la liberté des individus.

En réalité, la question de la répression de la délinquance se situe dans le rapport de l’individu à la puissance publique. La sécurité des personnes n’est trop souvent que le prétexte à un accroissement des prérogatives du pouvoir et de sa police, le prélude à un asservissement des citoyens.

C’est ce qu’avaient compris les rédacteurs de la Déclaration des droits de l’homme de 1789, lorsqu’ils déclinaient les trois principes de la liberté que sont la sûreté, la résistance à l’oppression et la propriété individuelle. Pour eux, la première menace pesant sur les libertés provenait du pouvoir. Garantir la propriété, c’était éviter la spoliation par le souverain ; résister à l’oppression, c’était refuser l’absolu du pouvoir ; accéder à la sûreté, c’était faire disparaître les lettres de cachet permettant au souverain d’embastiller sans motifs.

La sûreté n’est nullement le droit d’être protégé par l’État contre les agressions des particuliers. Ce droit-là existe même dans les sociétés non démocratiques. La sûreté, c’est le droit de ne pas être inquiété par les agents publics pour des actes qui n’auraient pas été préalablement prohibés par la loi, c’est la certitude de ne pouvoir être jugé que conformément aux règles de procédures pénales en vigueur et de n’encourir que des peines prescrites par la loi. En un mot, la sûreté est une garantie des individus contre l’arbitraire du pouvoir et de ses agents. C’est la sécurité du droit. Elle est donc exactement le contraire de l’accroissement de la puissance de la police que réclament et obtiennent les dirigeants politiques de droite comme de gauche depuis plus de dix ans. Aujourd’hui, la sûreté des personnes est en danger, non du fait de l’augmentation réelle ou supposée des actes délictueux ou criminels, mais du fait de la tentation du pouvoir de s’affranchir des règles fondant l’État de droit sous couvert de lutte contre l’insécurité.

La garantie des individus, c’est la précision des définitions juridiques et le respect par le pouvoir des règles écrites qui définissent les limites de son action. Or, depuis quelques années, le personnel politique, quand il détient le pouvoir, s’attache à rendre flou le droit pénal et agit en marge du droit. Des notions extrêmement dangereuses se sont banalisées dans le discours relatif à la délinquance : l’« insécurité », la « mise en cause » et l’« incivilité », qui ne sont définies par aucun code et ouvrent en conséquence la porte à l’arbitraire. Le concept d’insécurité, en particulier, qui empiète peu à peu sur celui de délinquance, a l’avantage de recouvrir à la fois un sentiment – la peur – et une réalité polymorphe faite d’agressions, de chômage, d’alertes sanitaires, bref de risques, le pouvoir pouvant ainsi définir l’insécurité à sa guise.

… à « la sécurité-première-des-libertés »

Ce nouvel axiome de « la-sécurité-première-des-libertés », mis au goût du jour par la tendance la plus conservatrice de la droite américaine, s’impose bientôt de manière totale, donnant le la de toute « bonne gouvernance ». Les médias s’engouffrent volontiers dans cette nouvelle doctrine d’État et saturent le débat avec une avalanche d’images et de faits divers. Cette politique qui va se substituer au welfare state et envahir la sphère institutionnelle porte un nom : la « tolérance zéro ». Ses artisans vont être la police et les juges. Aussi devient-il urgent de mettre en coupe réglée ces deux institutions de la République.

Issue directement d’une analyse comportementale niant tout de la liberté du sujet, la doctrine de la tolérance zéro correspond aux évaluations de « zéro défaut » que l’on peut retrouver sur les chaînes de production automobile. Cette nouvelle république technicienne a ses zélateurs de tous bords, et déjà les premiers ennemis sont repérés : ce sont les « jeunes des banlieues », les immigrés, les sdf et tous les exclus qui peuplent la voie publique. Mais ils ne sont que les premiers, d’autres suivent et commencent à constituer les hordes statistiques : les enfants, les automobilistes, les fumeurs, puis ce sera le tour des chômeurs, des malades, forcément fraudeurs et responsables de leur sort. Chaque individu-citoyen est appréhendé en fonction de la catégorie délinquante à laquelle il est censé appartenir. Chacun est nécessairement suspect d’avoir commis, de vouloir ou de pouvoir commettre une infraction. Cette politique d’intolérance sociale va achever de transformer la justice (surtout la justice pénale) en système bureaucratique total.

Avant d’être une collection d’individus, la justice est une organisation administrative dont les règles de fonctionnement orientent la finalité, quels que soient les qualités ou les défauts de ceux qui sont censés la servir. Il est symptomatique que, lors de l’examen du projet de réforme de la justice par la commission des lois (adopté le 24 octobre 2006), les parlementaires aient dans un même mouvement réclamé un « devoir d’humanité » et consacré la visioconférence en matière judiciaire. Le juge devrait être humain, mais le justiciable n’accéderait à lui que par l’intermédiaire d’un écran. Ainsi conçue, l’humanité tant désirée s’apparenterait à une émission de reality show.

Telle est bien la réalité du fonctionnement actuel de la justice : elle est sommée de donner à voir le spectacle de la justice et de l’humanité en une comédie où les coulisses abritent une froide détermination gestionnaire totalement indifférente à la justice ou à l’équité.

La justice et ses valeurs sont au principe des régimes démocratiques. On juge, dit-on, un pays à l’état de ses prisons. Si en France celles-ci sont une « honte pour la République », la manière dont elles sont remplies est encore plus dramatique. Les anciens cours de droit enseignaient que la procédure est sœur de liberté ; cette maxime est totalement passée de mode. Aujourd’hui, l’heure est à l’efficacité, qui aboutit à la case prison.

L’irréversible est en train d’être commis : la mécanisation de la punition. Machine folle qui prend une autonomie sans cesse croissante, et se nourrit de son propre fonctionnement. Petit à petit se dessine un autre État, où le droit issu des Lumières et de la Révolution française est relégué à l’arrière-plan et dont le fonctionnement ne correspond plus aux règles inscrites dans la Constitution. Quel politique se hasardera encore à défendre la mission du juge garant des libertés individuelles ? Au contraire, ce sont les critiques contre ces justes laxistes ou irresponsables qui dominent aujourd’hui.

Cette idéologie technosécuritaire ambiante produit des résultats spectaculaires en matière de répression, mais ne remplit jamais la mission du juste. À l’accumulation des tableaux statistiques, permettant de savantes et clownesques digressions sur le combat contre le sentiment d’insécurité, répond un mode de gestion directement issu de l’idéologie de la « gouvernance ». Il ne s’agit plus de juger des criminels et de rendre une décision au regard des faits qu’ils ont commis et de leur personnalité, mais de « traiter » la délinquance, de « gérer » en flux tendu la permanence pénale du procureur de la république, d’« exécuter » en temps réel les peines sans considération de leur utilité sociale.

Au lieu du débat entre les laxistes et les répressifs, qui nous ramène au degré zéro de la réflexion et passe totalement à côté de la réalité de la justice – personne ne promeut le viol, le crime et autres actes de délinquance –, on pourrait plutôt s’interroger sur l’intrication de plus en plus étroite entre le contrôle social, la punition et le développement des nouvelles techniques, qui conduit au bannissement de pans entiers de la population.

Selon ces nouvelles normes, l’homme naîtrait adulte et responsable, sachant distinguer le bien du mal, composant par un choix rationnel ses comportements en fonction des avantages qu’il va en tirer. Il ne serait plus libre mais gouverné par l’utilité qu’en aurait l’État en fonction des contraintes économiques du moment. Plus de désir, plus de projet, encore moins de libre arbitre.

Dans ce schéma, la justice est la grande normalisatrice – père et mère fouettard – mais mieux encore, elle est celle qui couve l’ambition d’intervenir préalablement à tout comportement jugé dangereux. Justice prédictive, police proactive lancée à la traque des citoyens ayant le profil de délinquants, auxquels on trouvera de toute manière une infraction à reprocher, tant le code pénal fourmille de possibilités.

La justice ainsi labellisée s’est immiscée dans tout le secteur social et elle compte bien s’y imposer définitivement. Il ne s’agit plus d’éduquer, ni d’aider une famille dans une mauvaise passe financière, voire de la soutenir dans un projet d’intégration. Point de maïeutique trop complexe pour les nouveaux contrôleurs du social, mais des « feuilles de route » que devront respecter les familles défavorisées sous peine de sanctions de plus en plus lourdes. On ira chercher dans un quartier la famille à problèmes que l’on aura prédéterminée selon des critères statistiques comportementaux (bruit, enfants sortant tard, voiture dépassant les capacités financières…, mais aussi mauvais résultats scolaires, enfants hyperactifs, rapports disharmonieux avec les services médico-sociaux…), et cette famille sera passée au crible du contrôle et de la tutelle sociale afin d’éviter que ses membres prédélinquants ne commettent des infractions.

À ce rythme, tout comportement suspect devient « poursuivable ». ça tombe bien, il existe désormais des procédures judiciaires dépouillées de toutes garanties, où la peine est quasi automatique et ne fait plus l’objet d’un examen des charges par un tribunal, mais directement par un procureur de la République qui choisit la peine.

L’unique but judiciaire de cette architecture est d’accumuler des statistiques pour prouver que la machine fonctionne, que la justice répond à chaque acte de délinquance, même quand il n’y en a pas. Les chiffres du ministère de la Justice pour le pénal en 2006 ne parlent d’ailleurs pas d’infractions commises mais « d’affaires poursuivables », qui sont celles où apparaît le nom d’une personne, même si les faits constatés ne constituent pas une infraction pénale, et les nouveaux traitements pénaux (comme par exemple la composition pénale) ont augmenté de 55,3 % par rapport à 2005/2004. La seule chose qui compte est le « taux de réponse pénale » (74,8 %) qui inclut les procédures alternatives aux poursuites.

Ce nouveau langage gestionnaire s’accommode fort bien de la doctrine de la tolérance zéro qui irrigue la société dans son ensemble, car ce n’est pas un libéralisme politique qui se met en place mais une nouvelle version d’un État bureaucratique à visée totalitaire. Bureaucratique, car il multiplie les normes pénales ou coercitives sous prétexte de sécurisation de la vie sociale. Totalitaire, car, sous prétexte du principe de précaution, il va vouloir embrasser toute l’humanité dans une classification sourcilleuse et un maillage de fichiers informatiques. Il ira même plus loin, détectant précocement les futurs délinquants grâce au fichage généralisé de la population.

C’est dans ce mauvais rêve où vous êtes citoyen que nous vous convions. La rapidité avec laquelle ces processus se mettent en place défie parfois l’entendement. En quelques années, notre république s’est recroquevillée sur elle-même. Elle traque l’étranger, le jeune, l’être différent de la norme. Elle décide d’exclure et d’éliminer les pauvres. Elle ne propose ni avenir ni solution, simplement un statut qui, profitant à une élite, fait plonger le reste de la population dans une décadence sécuritaire.

Post-scriptum

Gilles Sainati est docteur en droit. Magistrat depuis 1986, il a été secrétaire général du Syndicat de la magistrature de 1999 à 2001. Il a notamment codirigé avec Laurent Bonelli La Machine à punir (L’Esprit frappeur, 2004).

Ulrich Schalchli est magistrat. Il a été secrétaire général du Syndicat de la magistrature en 2001-2002.

 

Les retours humanitaires forcés :

un nouveau concept !

Un communiqué du GISTI

 

 

Par GISTI, 14 novembre

Introduction

Une juste combinaison d’ « humanité » et de « fermeté »… c’est la formule censée, depuis que la « maîtrise des flux migratoires » est devenu l’objectif numéro un des politiques d’immigration, légitimer les recours à la force et les dénis de droit. Avec les « retours humanitaires forcés », concept décortiqué ici par le GISTI, on voit à ce quoi se réduit désormais la part d’ « humanitaire » : un chèque de 153 euros.

Article

Le ministre de l’Immigration a bien du mal à atteindre l’objectif de 25.000 reconduites à la frontière qui lui a été fixé pour 2007… Il s’en était justifié en août dernier en mettant en avant « la difficulté d’expulser Roumains et Bulgares », dont les pays sont désormais membres de l’UE, ce qui rend les procédures « plus complexes ». Il vient de trouver une solution : des dispositifs d’aide au « retour humanitaire », instaurés par une circulaire de décembre 2006, ont été utilisés à plusieurs reprises pour habiller des opérations d’expulsion de ces nouveaux citoyens européens.*

A Bondy (93) le 26 septembre dernier, à Saint-Denis le 10 octobre, Bagnolet le 24, et dans d’autres villes encore, la police a investi à l’aube des terrains occupés par des Rroms, ressortissants bulgares ou roumains selon les cas, a fait monter les habitants dans des bus affrétés tout exprès, et leur a donné à choisir entre « la prison » ou « l’expulsion immédiate avec l’aide au retour ». Personne n’a été autorisé à récupérer ses affaires, ni à présenter les documents qui auraient pu prouver qu’il remplissait toutes les conditions pour avoir le droit de rester durablement en France. Ceux qui avaient sur eux leurs passeports se les sont vu confisquer. Les bus ont emmené tout le monde directement en Bulgarie ou en Roumanie, quasiment sans faire de halte.

À l’arrivée, des chèques correspondant à la fameuse « aide au retour » ont été remis à chacun des passagers de ces bus, d’un montant de 153 euros pour les adultes et de 46 euros pour les enfants.

Les expulsions de terrains occupés parfois depuis des années par des Rroms, de quelque nationalité qu’ils soient, ne sont pas exceptionnelles. Dès le début de l’été, ces expulsions ont été accompagnées de distribution en rafales d’OQTF (Obligation à quitter le territoire français), motivées de façon plus que fantaisiste. Les opérations de ces dernières semaines sont, elles, d’un genre tout nouveau, où se conjuguent brutalité et mépris total du droit.

Les victimes de ces retours forcés sont en effet des citoyens européens, et depuis janvier 2007, Bulgares et Roumains, à l’instar des ressortissants des dix Etats devenus membres de l’UE en mai 2004, jouissent du droit à la libre circulation en Europe.

En cas de contestation de ce droit en France, il doit leur être remis une OQTF dûment motivée. Seulement voilà : une mesure administrative est susceptible de recours, et la procédure qui s’ensuivrait empêcherait d’exécuter l’expulsion du territoire ou rendrait difficile de l’exécuter rapidement. Or il faut faire du chiffre ! Et peu importe que les personnes chassées reviennent quelques semaines après…

Par bonheur, une circulaire de fin 2006 organise des retours dits « humanitaires », gérés par l’ANAEM, pour les étrangers en situation irrégulière ou de dénuement. Quelle aubaine ! Partout en France on s’est empressé d’utiliser ce dispositif.

Certes, la circulaire détaille toute une procédure à mettre en oeuvre : information, préparation d’un projet de réinstallation, accompagnement personnalisé avant le départ et le cas échéant à l’arrivée dans le pays de retour. Dans les opérations des dernières semaines, rien de tout cela n’a été respecté : ni vérification du droit au séjour des intéressés, ni notification d’une OQTF, ni information, ni enquête sociale… Rien, sinon les 153 euros, gages apparemment qu’il s’agit bien de la procédure ANAEM de retour « humanitaire ».

Nicolas Sarkozy, lors de sa récente visite en Bulgarie, a déclaré, évoquant le sauvetage des infirmières bulgares, que tout « opprimé (…) devient automatiquement français » !! Le paradoxe entre les larmes versées sur les infirmières bulgares (en Bulgarie) et le traitement réservé aux Bulgares (en France) est aussi éclatant que celui qui associe l’idée d’aide au retour « humanitaire » avec le sordide de ces rafles menées au petit jour, dans la précipitation, sous les menaces et le chantage, avec destruction de tous les biens des personnes raflées… Nouvelle figure de l’humanitaire, ces citoyens européens enfermés à bord de bus roulant à tombeau ouvert ?…

Ce communiqué du GISTI est paru le 26 octobre 2007

Usages et maléfices

du thème de l’antisémitisme en France

Le retour, la disctinction, la discrimination

 

Par Joëlle Marelli, Novembre 2006

Introduction

Le texte qui suit est extrait du livre collectif dirigé par Nacira Guénif-Souilamas : La République mise à nu par son immigration, paru au printemps 2006 aux éditions La Fabrique – que nous recommandons. Il propose une analyse critique des usages médiatiques et politiques du mot et du thème de l’antisémitisme. L’auteure déconstruit notamment la nouvelle doxa journalistique qu’ont réussi à imposer, dans de très larges secteurs des champs médiatique et politique, des publications militantes comme La nouvelle judéophobie de Pierre-André Taguieff ou Les territoires perdus de la République d’Emmanuel Brenner : l’idée selon laquelle la jeunesse de classe populaire, d’origine arabe, de confession musulmane et de sensibilité pro-palestinienne serait le vecteur d’un nouvel antisémitisme.

Article

Le retour [1]

« Le ventre est encore fécond d’où est sortie la bête immonde. » Cette proposition n’est sans doute pas la mieux frappée de Brecht. L’imagerie hybride à laquelle elle recourt, tératologie adossée à une représentation du vil associant le féminin et l’animal dans la production du monstrueux, a toutefois une prégnance telle qu’elle a pu fournir une expression – avant d’en devenir un cliché – à l’angoisse ressentie lorsque furent révélées les atrocités nazies. Sous cette forme et sous d’autres, s’est rencontré pendant les décennies qui ont suivi 1945 l’augure d’une non-disparition diversement interprétée depuis lors : la non-disparition de cela, quoi que ce fût, qui avait rendu possibles les atrocités nazies.

Or cette chose non disparue, cette « bête immonde », ce composé de barbarie, de cruauté et de lâcheté, il s’agissait désormais d’en faire le pivot d’une nouvelle anthropologie que l’événement des camps semblait rendre indispensable : bête immonde ou banalité du mal, il fallait comprendre enfin que le progrès et la modernité ne garantissent pas contre la possibilité humaine de la violence extrême, dont l’inventivité sait parfaitement s’accommoder des acquis de la technique et des règles de la vie policée, pour les mettre au service de la mort donnée à grande échelle.

Le problème avec les clichés, c’est qu’on finit par ne plus savoir ce qu’ils recouvrent exactement. Ainsi l’on finit par ne plus savoir si ce que les atrocités nazies révélaient d’éternel et d’indéracinable chez l’humain devait être défini sous les catégories de « haine raciale » d’un côté ou de « barbarie » de l’autre. Si c’était la première catégorie qu’il fallait retenir, était-ce bien le racisme, ou uniquement sa déclinaison antisémite qui caractérisait l’irrationnel humain tel qu’il se niche au sein de l’organisation la plus rationnelle des sociétés ? Si c’était la seconde, fallait-il comprendre que toute civilisation encourt le risque de se retourner en son contraire ? Ou devait-on en tirer la leçon, moins désespérée, que tout combat désormais se doit d’être celui de la modernité contre les « forces du mal » qui la hantent et menacent de la miner de l’intérieur ?

Ceux qui sont nés pendant ce qu’il est convenu d’appeler « les Trente glorieuses » ont donc grandi avec cette idée double, contradictoire et même schizophrène que, le pire ayant eu lieu, il fallait tout faire pour qu’il ne se reproduise plus (c’est le sens du slogan « Plus jamais ça ! ») et que, dans le même temps, puisqu’il avait eu lieu, il fallait prendre acte de la possibilité anthropologique de son retour. Jusque dans les années 1980 et même après, nous fûmes donc voués à épier régulièrement l’augure de la répétition du pire, tout en martelant que cette fois nous ne (nous) laisserions pas faire. Le soupçon de la possibilité du pire est donc devenu une pratique constante de la politique et de la pensée. Il en résulte aujourd’hui une police de la pensée que l’on peut créditer, si l’on est bienveillant, de louables intentions, tout en sachant que la police n’a pas d’intentions et qu’elle n’est tenue ni de savoir l’histoire ni de forger des concepts. On sait aussi que redouter n’équivaut pas à se prémunir et que la vigilance même, lorsqu’elle en vient à guetter avec trop d’intensité les traits mémorisés de la chose redoutée, tend à devenir aveugle à la réalité possiblement, si ce n’est nécessairement, méconnaissable de ce retour.

Nous étions donc prêts depuis longtemps à lutter contre le pire, un pire conçu comme résidant parmi nous, sinon en nous. Ainsi dit la doxa, qui n’a pas forcément tout à fait tort. L’erreur n’est-elle pas alors de demeurer fixés sur celle des figures du pire qui a le plus marqué les consciences européennes, ce génocide des juifs méticuleusement pensé et organisé par les nazis, exécuté avec le concours souvent diligent des régimes d’occupation ? Et cette fixation n’est-elle pas elle-même favorisée par l’ancienneté et le nombre des traditions antijuives, antisémites et, aujourd’hui, judéophobes, pour reprendre la tripartition définie par un auteur en passe de devenir canonique sur ce thème, j’ai nommé Pierre-André Taguieff ?

La distinction

Un nouveau lieu commun veut aujourd’hui que l’antisémitisme, phénomène présenté à la fois comme éternel et en perpétuelle mutation [2], doit être distingué de tous les autres racismes, pour le succès même de la lutte commune contre les racismes et l’antisémitisme. L’antisémitisme, nous dit-on, est toujours le signe que la machine axiologique bien huilée de la république, de la démocratie, de la paix civile, de l’égalité devant la loi, est en passe de se gripper. On peut trouver que c’est donner beaucoup à l’antisémitisme et charger lourdement ses victimes qui n’en demandent peut-être pas tant. On peut redouter qu’à ce jeu, le risque soit lourd de donner l’idée, à tous ceux qui entretiennent à un quelconque degré le sentiment que ces nobles principes ne tiennent pas toujours leurs promesses de prendre le plus court chemin de la critique. Ce ne serait pas la première fois que le « bouc émissaire » aurait été désigné par les puissants aux mal lotis, pour ensuite leur reprocher d’avoir trop bien entendu.

Que l’antisémitisme soit doté d’une structure et d’une histoire particulières justifie à l’évidence qu’on l’étudie séparément, tout comme l’histoire et la structure particulières du racisme antinoirs américain, par exemple, justifient qu’on l’étudie séparément du racisme colonial français ou britannique. Mais rien ne justifie que l’on distingue, au point de vue politique et à plus forte raison au point de vue de son traitement policier et judiciaire, le phénomène antisémite des autres phénomènes racistes. Le politique, le policier et le judiciaire ont à traiter des atteintes à la loi, atteintes qui n’ont pas à être hiérarchisées à partir d’une quelconque définition de l’origine des victimes. Or on voit mal à quoi peut servir la distinction en cette matière, sinon à établir une hiérarchie.

Les juifs ont partagé avec les peuples non européens, et en particulier avec les peuples colonisés, le sort d’être considérés comme appartenant à une « race » spécifique et inférieure à la « race » blanche européenne. Le reste est connu : si les peuples non européens vivaient, par définition, loin de l’Europe qui les colonisait, les juifs européens vivaient en son sein. C’est à cette différence tautologique que le racisme antisémite doit ses spécificités. Mais dire les spécificités de tel ou tel type de racisme, le décrire à partir de ce qui l’a rendu possible et de ce qu’il a rendu possible, n’invalide pas le fait de regrouper sous un même vocable (« racisme » précisément) un ensemble de doctrines, de pratiques politiques et de conduites individuelles qui ont en commun de participer d’un même phénomène général dont de nombreux chercheurs ont fait la description en droit, en histoire, en anthropologie et en philosophie [3].

Pourtant, les mêmes spécificités qui ont donné au phénomène antisémite européen ses contours particuliers et rendu possible la « bête immonde » lui confèrent aujourd’hui le privilège équivoque qui lui est tendenciellement accordé dans la dénonciation politique des racismes ainsi que dans les mesures engagées contre eux. On m’accordera qu’il est impossible que ce qui a produit des effets dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils furent néfastes produise aujourd’hui des effets positifs.

La discrimination

Le racisme qui n’a jamais vraiment disparu se voit depuis une vingtaine d’années réinsuffler une nouvelle vigueur et de nouveaux ressorts discursifs. Ses aspects institutionnels se multiplient, comme ses occurrences chez des représentants de l’État ou des institutions administratives et policières. Ses productions langagières ne sont plus réservées aux membres de partis politiques bien identifiés. Mais on assiste alors à un étrange phénomène qui représente le seul aspect sous lequel il soit éventuellement possible de justifier une distinction entre l’antisémitisme et les autres racismes. L’antisémitisme est en effet un racisme qui aujourd’hui, dans les pays occidentaux, et particulièrement en France, ne produit pas de discrimination qui échappe à la sanction légale.

Autrement dit : c’est le seul racisme qui ne produise pas de discrimination qui ne soit sanctionnée, de bon ou de mauvais gré, par les institutions. Les occurrences de l’antisémitisme sont aujourd’hui dûment enregistrées, comptabilisées et même répertoriées par catégories d’outrages et d’auteurs. C’est peu de dire qu’il n’en va pas de même pour les autres racismes, dont les manifestations sont souvent dues à ceux mêmes qui devraient protéger les habitants de ce pays contre ce type d’outrage, sans parler des représentants de l’État qui se laissent de plus en plus souvent aller à des propos inqualifiables.

Il ne s’agit pas de développer sur ce sujet qui commence à être bien connu [4], mais plutôt d’aborder la question de l’antisémitisme sous l’aspect de sa thématisation utilitaire, de son isolement des autres racismes à des fins orientées contre les autres groupes visés par le racisme. Mon hypothèse est que s’il est vrai que l’antisémitisme n’a pas disparu, son imputation à une catégorie particulière de la société française, elle-même particulièrement visée par le racisme, constitue une opération de projection, surdéterminée comme toute opération de ce type. La psychopathologie ne connaît pas d’opérations qui ne produisent d’effet sur ceux à qui elles s’appliquent. Par ailleurs, toute projection contient une injonction. Il arrive, sous certaines conditions, que ceux qui sont visés par la projection se plient à l’injonction. On peut le regretter, s’en irriter. Céder si facilement à la tentation de la confusion, voilà qui n’est pas bien glorieux. Ils seront donc punis. Et après ? Si l’on a à l’esprit de combattre la confusion, l’intérêt doit porter sur ce qui la rend possible.

Un certain nombre d’ouvrages et de textes, d’auteurs et de statuts divers, fonctionnent soit comme opérateurs soit comme symptômes de ce processus de projection. Je mettrai dans la catégorie des opérateurs des travaux comme ceux de Pierre-André Taguieff, notamment dans deux de ses ouvrages, La Nouvelle Judéophobie [5] et Prêcheurs de haine. Traversée de la judéophobie planétaire [6]. Dans le premier (le second n’est rien d’autre qu’une interminable liste de proscription où il semble qu’il suffise d’accoler à un nom propre le qualificatif souvent fantaisiste de « trotskiste » ou celui plus drolatique de « compagnon de route » pour que l’infamie du malheureux soit définitivement prouvée), Taguieff prétend imposer une distinction entre « antisémitisme » et « judéophobie » dans le but, comme il le dit lui-même, d’éviter toute critique d’anachronisme ou de mauvais usage terminologique. Cette distinction n’a pas vraiment fait école, et pour cause. L’auteur ne parvient pas à tenir son exigence affichée de rigueur et, tout en annonçant vouloir travailler « à rendre désuet le mot “antisémitisme”, à en marginaliser l’usage, sauf, avec certaines précautions, dans le discours savant des études historiques portant sur les idéologies et les mobilisations antijuives de la seconde moitié du xixe siècle européen et de la première moitié du xxe siècle », il invalide son propre propos dans la suite de son texte en reprenant pour l’extrapoler en thèse totalisante l’étude de Léon Poliakov sur l’exportation de l’antisémitisme européen vers les pays arabes à partir de l’Union soviétique. Mais de deux choses l’une : soit la judéophobie est autre chose que l’antisémitisme, soit c’est la même chose. Pour Taguieff, c’est à la fois la même chose et autre chose. Ses lecteurs les plus fervents ne s’y trompent pas puisqu’ils reprennent son argumentation sans reprendre sa distinction.

Nous n’analyserons pas ici les ouvrages de Pierre-André Taguieff comme ils le mériteraient, pour leur manque de rigueur intellectuelle et historique, leur parti pris islamophobe, anti-arabe et, disons-le, franchement raciste, ce qui ne veut pas dire projuif. Car le philosémitisme affiché par Pierre-André Taguieff me paraît rien moins que probant : à vrai dire j’oserais émettre l’hypothèse que cet auteur ne fait que se servir de la minorité la mieux protégée aujourd’hui (ce qui, si l’on veut bien me lire sans œillères, ne veut pas dire la moins exposée) pour appeler la détestation sur une autre minorité, plus importante en nombre et moins bien défendue par les barrages de la mémoire collective et des institutions faites pour garantir les droits de tous.

C’est plus qu’un air du temps : l’antisémitisme supposé des populations « d’origine immigrée » est conçu comme un phénomène évident et relevant d’un invariant culturel. Chaque occurrence d’un fait semblant venir à l’appui de cette thèse est abondamment exploitée. De même qu’un journal ne parle pas des trains qui partent à l’heure, ni la presse ni cette abondante littérature ne se font le relais des cas infiniment plus nombreux où un tel antisémitisme n’est pas repérable chez les immigrés ou leurs descendants français. Cette réalité-là est plus difficile à décrire : c’est la réalité du non-événement, la réalité quotidienne où il n’y a, comme on dit, rien à signaler.

De cet air du temps, il convient d’entreprendre une symptomatologie. Dans ce cadre, je m’intéresserai particulièrement à un document qui n’est pas un ouvrage de recherche mais un rapport officiel répondant à une commande gouvernementale. Il s’agit d’un texte remis à la demande du ministère de l’Intérieur, de la Sécurité intérieure et des libertés locales, alors dirigé par Dominique de Villepin, et intitulé Chantier sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme [7].

Seconde partie : Réflexions autour du rapport Rufin

Textes de Joëlle Marelli

-->
-->

Réagir : envoyer un mail

Notes

[1] À la mémoire de Nicole Jaouich

[2] Hannah Arendt a montré d’une manière qui aurait dû être définitive le sort qui devrait être réservé à la thèse de l’« antisémitisme éternel » : « En considération de la catastrophe finale qui a mené les Juifs si près de la disparition totale, la thèse d’un éternel antisémitisme est devenue plus dangereuse que jamais. Elle tend aujourd’hui à absoudre les ennemis jurés des Juifs de crimes si énormes qu’on les croyait impossibles. » Les Origines du totalitarisme, Paris, Gallimard-Quarto, 2001, p. 226.

[3] Voir notamment Colette Guillaumin, L’Idéologie raciste, Paris-La Haye, Mouton, 1972, rééd. Gallimard-Folio-essais, 2002, et Edward Said, L’Orientalisme, Paris, Seuil, 2005.

[4] Voir notamment Vincent Geisser, La Nouvelle Islamophobie, Paris, La Découverte, 2003 ; Pierre Tévanian, Le Voile médiatique. Un faux débat : l’affaire du voile islamique, Paris, Raisons d’agir, 2005 ; Sylvie Tissot et Pierre Tévanian, Dictionnaire de la lepénisation des esprits, Paris, L’Esprit frappeur, 2002.

[5] Paris, Mille et Une Nuit, 2004.

[6] Paris, Mille et Une Nuit, 2004.

[7] Disponible sur le site du ministère de l’Intérieur .

Usages et maléfices

du thème de l’antisémitisme en France

Réflexions autour du rapport Rufin

(Partie 2)

 

Par Joëlle Marelli, Novembre 2006

Introduction

Dans cette seconde partie, Joëlle Marelli se penche sur un rapport consacré à la lutte contre l’antisémitisme, commandé en juin 2004 par le ministre de l’Intérieur Dominique de Villepin, et rendu public au mois d’octobre suivant.

Article

Son auteur, Jean-Christophe Rufin, a remis ledit rapport au mois d’octobre 2004. La page de garde indique que la lettre de mission date du 29 juin 2004. En trois mois et demi donc, l’écrivain, qui reconnaît dans ses remarques préliminaires qu’il en « savait peu » sur le sujet – louable aveu dans un monde où l’expertise autoproclamée est la règle – a pu fournir un texte analysant les phénomènes du racisme et de l’antisémitisme et proposant des mesures de lutte contre ces fléaux. Il est vrai que peu ou aucune de ces mesures n’ont été retenues par la suite et que l’exercice est donc resté lettre morte, ce qui d’une certaine manière est heureux tant les présupposés de Rufin, et donc les conséquences qu’il en tire, sont gravement problématiques à défaut d’être sérieusement problématisés.

Si je choisis de m’intéresser à ce texte, c’est qu’il me semble témoigner avec une bonne dose d’inconscience, non seulement de l’emprise acquise par la terminologie et les catégories élaborées par Pierre-André Taguieff [1], mais aussi de ce travail de projection par lequel l’antisémitisme est systématiquement imputé, parmi les Français, à ceux qui sont issus de parents ou de grands-parents originaires du monde arabe – ainsi qu’à ceux qui défendent ce qu’il est convenu d’appeler « la cause palestinienne ». Il va de soi que l’imputation est alourdie quand par malheur les militants de la cause palestinienne sont issus de l’immigration postcoloniale.

Dominique Vidal [2] et Michèle Sibony [3] ont chacun pour leur part reproché au rapport Rufin, premièrement de chercher à fonder en essence – et en droit – la distinction entre racisme et antisémitisme et deuxièmement de légitimer l’amalgame douteux entre antisémitisme, antisionisme et critiques des politiques israéliennes.

« L’antisémitisme, écrit Michèle Sibony, commence toujours par distinguer – exclure – les juifs du corps social en leur conférant des travers ou des vertus particuliers [...]. Dans ce modèle d’affrontement, il semblerait que les juifs soient placés – instrumentalisés, avec la participation de certains d’entre eux, mais pas tous, loin de là – en première ligne et servent de bélier, avant de pouvoir servir de bouc émissaire. »

Dominique Vidal fait la même analyse : « Cette affirmation d’un racisme en quelque sorte “supérieur” aux autres est – faut-il le souligner ? – contreproductive. Car elle ne peut, évidemment, que renforcer l’antisémitisme : combien de fois, dans les débats en banlieue, entendons-nous des jeunes issus de l’immigration se plaindre que les agressions antijuives suscitent une levée de boucliers de toute la classe politique et médiatique, qui tarde à se mobiliser lorsque les victimes sont des Arabes, des musulmans ou des Noirs ? » Le second reproche que font Dominique Vidal comme Michèle Sibony à Jean-Christophe Rufin est d’avoir inventé un concept, l’« antisionisme radical », qui lui sert à dénoncer comme antisémites tous ceux qui, intellectuels, militants ou chercheurs, critiquent les politiques d’Israël.

J’identifierai pour ma part un certain nombre de lieux communs qui me paraissent relever de symptômes d’impensé, de glissements dont Rufin, compte tenu de son incompétence avouée, s’est fait l’interprète auprès du ministre du moment.

Imputations

L’antisémitisme existe, selon Jean-Christophe Rufin, comme « pulsion », comme « stratégie », par « importation » ou par « procuration ». Cette division ouvre l’accès aux principaux aspects d’une typologie qui se rapporte presque entièrement aux populations pauvres, d’abord, et plus spécifiquement immigrées ou issues de l’immigration postcoloniale. L’antisémitisme comme « pulsion » est imputé en premier lieu à la « culture de la pauvreté » :

La culture de la pauvreté fait une place considérable à la violence : celle, quotidienne, de la vie sur les marges de la société (précarité, déchirements familiaux, alcool, drogue) et celle de la criminalité qui se loge dans cette anomie. Le malaise identitaire qu’installe la culture de la pauvreté rend ces populations sensibles aux représentations politiques extrémistes, qui leur proposent une relecture de leur héritage culturel sur un mode radical, mégalomane et violent. Ainsi selon leur origine et le hasard des rencontres, l’islamisme radical – dans ses différentes formes – comme les idéologies néonazies peuvent prospérer sur ce terrain. Les pulsions antisémites sont hélas leur point commun.

D’une part, la vulnérabilité accrue des « populations » paupérisées n’est pas vue dans sa dimension sociale, mais avant tout dans sa dimension idéologique et « culturelle ». Il s’agit plus spécifiquement d’une vulnérabilité de leur propre pensée et conduite, qui fait en somme des « pauvres » des enfants incapables de distinguer le bien du mal et de comprendre qu’ils se font du mal en faisant le mal. Les violences qu’ils font à autrui et celles qu’ils se font à eux-mêmes, c’est tout un. C’est ainsi qu’au moment même où sont écrites ces pages, on se met en devoir de remontrer aux jeunes incendiaires des banlieues que brûler des écoles maternelles et des équipements sportifs, c’est œuvrer contre soi, contre les derniers filins qui rattachent les « territoires perdus de la république » à la république une et indivisible. Il est apparemment hors de question de considérer que les ruines calcinées des écoles et des terrains de sport pourraient avoir une signification politique.

D’autre part, c’est une fois de plus l’origine qui explique tout : si les « pauvres » sont d’« origine » arabe, ou musulmane, ou maghrébine, alors ils seront la proie de l’islamisme radical et de l’antisémitisme qui en découle nécessairement, à en croire Rufin, quelques islamologues et aussi quelques islamistes, il faut bien l’admettre. S’ils sont d’« origine » française (ou chrétienne ou blanche, que sait-on) alors ce sont les « idéologies néonazies » qui en feront leur affaire.

Pas d’échappatoire : l’antisémitisme s’empare des pauvres comme la misère du monde. Quid de tous ceux qui sont pauvres et non antisémites ? Pauvres et juifs ? Pauvres, musulmans et amis des juifs ? Riches et antisémites, qu’ils soient d’ailleurs chrétiens, musulmans ou même juifs, puisque c’est paraît-il à la mode ? Riches, Arabes et non antisémites ? Riches, juifs et anti-arabes, ou enfin pauvres, juifs et ni antisémites ni anti-arabes, pour ne prendre qu’un fragment de la combinatoire rendue possible par la co-présence de ces quelques termes ? L’absurdité est patente, mais elle ne rebute pas Rufin abordant les rives de la sociologie amusante.

Il y a plus grave. Une sous-catégorie de ce qu’il appelle « antisémitisme par pulsion » est par lui définie comme « antisémitisme d’importation » et nous éclaire sur ceux parmi les pauvres qu’il convient surtout de garder à l’œil : « S’ajoutent à cela, les effets insidieux de ce que l’on pourrait appeler un antisémitisme d’importation, notamment chez des jeunes issus de familles originaires de pays où l’antisémitisme est culturellement banalisé. »

La périphrase est transparente : c’est des terres d’Islam qu’a été importé l’antisémitisme des « jeunes de banlieue » autrement appelés « issus de l’immigration arabo-musulmane » ou autre « immigrés de nième génération ». Le rapporteur montre ici une remarquable ignorance de son sujet. Il est vrai qu’il a des excuses. Un lieu commun veut en effet que les juifs, dans le monde musulman, aient été exposés à l’humiliation, aux exactions et pour tout dire à l’« antisémitisme » et nombreux sont, notamment en France, les auteurs qui relaient de telles approximations en arguant du statut particulier réservé, en terre d’Islam, aux peuples du Livre (juifs et chrétiens) sous le nom de dhimmitude. Ce lieu commun fournit la base à un certain nombre des écrits sur lesquels s’appuie Rufin, écrits qui se caractérisent par une approche partiale et peu rigoureuse au point de vue historique et intellectuel. Il n’est pas possible de développer ici une étude sur l’ancien statut des dhimmis en terre d’Islam. Je me contenterai de citer rapidement un érudit sur cette question :

Deux thèses s’affrontent. La première fait de la dhimmitude la marque et la trace de l’humiliation des tributaires tandis que la seconde montre la traduction sur le terrain des agencements dyadiques. Si Stillman fait ressortir la contrariété et le conflit, Rosen resitue la complémentarité souvent harmonieuse entre juifs et musulmans. Il n’y a pas lieu de trancher, car chaque thèse recouvre partiellement un pan de la réalité et s’applique selon que l’on se trouve en blad el makhzen ou en blad el siba [4].

Mais comment, dira-t-on, vous savez pourtant que « juif » était dans le monde arabe – est encore sous l’avatar linguistique « feuj » aujourd’hui dans nos régions – une insulte sans qu’il soit même nécessaire d’y adjoindre un adjectif pour l’avilir. À lui seul, « juif » est une marque de mépris, un crachat dans la direction de celui que l’on méprise, pour son avarice, sa duplicité ou sa mollesse. C’est vrai, nombreux sont les témoignages attestant de ce fait : « juif » est souvent manié comme une insulte dans la langue arabe. Nombreux sont les antiracistes issus du monde arabe qui témoignent de leur malaise à se rappeler la mère ou l’oncle qui maudissait l’épicier juif ou disait de tel personnage que ce n’était qu’un « juif », qu’il appartînt ou non à la communauté des juifs du lieu et de préférence d’ailleurs s’il ne lui appartenait pas.

Emmanuel Brenner cite les propos du chanteur Majid Cherfi du groupe Zebda : « Quand j’étais petit, on n’aimait pas les juifs. Mes parents étaient antisémites comme on l’est au Maghreb. Le mot “juif” en berbère, c’est une insulte. Ce n’était pas une question de Palestine, de politique, c’était comme ça. On n’aimait pas les juifs, sauf ceux que l’on connaissait [5]. » Nul doute que Brenner tienne pour une confirmation de sa certitude ce propos dont la franchise et la candeur ouvre pourtant de tout autres horizons pour la pensée. « Mes parents étaient antisémites comme on l’est au Maghreb. » Précisément : comme on l’est au Maghreb, c’est-à-dire : pas comme on l’est, ou comme on l’était, en Europe. Comme on l’est au Maghreb, c’est-à-dire : « On n’aimait pas les juifs, sauf ceux que l’on connaissait. » Il n’est pas question de dire qu’un tel « antisémitisme » (ou plutôt antijudaïsme) est ou était « innocent », et que seul l’antisémitisme européen est ou était une offense, et parfois une menace réelle.

Quelques remarques s’imposent toutefois. La première découle de la citation qui précède : là où il existait, l’antijudaïsme dont parle Cherfi cité par Brenner était abstrait, général, il s’arrêtait à la porte des juifs réels avec lesquels on vivait. La seconde découle de toute lecture attentive des ouvrages sérieux sur ces questions : cet antijudaïsme n’a acquis les caractéristiques propres à l’antisémitisme – c’est-à-dire d’une haine tout à la fois viscérale, totalisante et fondée sur des représentations fantasmatiques – qu’assez récemment dans le monde musulman, à travers une appropriation des ressorts de l’antisémitisme moderne européen et particulièrement soviétique, comme l’a montré Poliakov [6]. L’antisémitisme, parfois doublé de négationnisme, qui est aujourd’hui à l’œuvre dans certains discours produits par des appareils d’État du monde musulman, existe en somme dans des pays d’où les juifs sont désormais pratiquement absents. Il est tout simplement abusif et faux de faire remonter cet antisémitisme à une « culture immémoriale » arabe ou tout aussi bien musulmane, tout comme il est faux de rabattre l’antijudaïsme autrefois associé au statut des dhimmis (juifs et chrétiens, rappelons-le) sur l’antisémitisme « à l’européenne ».

À l’époque moderne, les partages politiques ne sont plus systématiquement calqués sur les clivages religieux [7]. Le mouvement de sécularisation n’est pas propre au monde occidental (voir le cas de l’Irak) quoiqu’en pense la doxa orientaliste moderne. Il ne fait pas de doute que la colonisation a joué un rôle dans les transformations qui ont pu affecter la situation des juifs dans le monde arabe. Le décret Crémieux qui ouvrit en 1871 le droit à la citoyenneté française pour les juifs d’Algérie a donné lieu à des réponses variées de la part de ces derniers, et les attitudes pro ou antijuives ont souvent été liées à ces réponses. José Aboulker, l’un des chefs de la résistance algérienne, résume en ces termes le comportement des Algériens musulmans de Constantine pendant la période de Vichy : « Avec les juifs ils ont été parfaits. Non seulement ils ont refusé la propagande et les actes antijuifs auxquels les Allemands et Vichy les poussaient, mais ils n’ont pas cédé à la tentation des bénéfices. Alors que les Pieds-Noirs se disputaient les biens juifs, pas un Arabe n’en a acheté. La consigne en fut donnée dans les mosquées : les Juifs sont dans le malheur, ils sont nos frères [8]. »

Après le débarquement allié à Alger, il ne fallut pas moins d’un an pour obtenir le rétablissement du décret Crémieux, le 20 octobre 1943. L’argument de la susceptibilité des musulmans d’Algérie, maintes fois invoqué par les autorités françaises pour justifier leur peu d’empressement à répondre à la demande d’une partie des juifs, fut récusé dans les termes les plus clairs par les musulmans mêmes [9]. « En fait, écrit Michel Abitbol, l’“épouvantail” musulman devint de moins en moins convaincant, au fil des semaines [10]. » La raison en était simple : « [...] rares étaient – contrairement à l’époque d’avant-guerre – les nationalistes musulmans qui voyaient dans l’octroi de la citoyenneté française une marque véritable d’émancipation politique ou un idéal à atteindre. Peu, en fait, se souciaient – dans un sens ou dans l’autre – du sort du décret Crémieux » [11].

Il est instructif de lire ou de relire de telles pages à notre époque, où il est sans cesse question de ces antagonismes, dont une part importante est fantasmée et magnifiée par la classe politique et médiatique française, avec l’appui d’une fraction militante de la classe intellectuelle officielle.

L’hypothèse terroriste

« L’implication de l’extrême droite dans les actes antisémites est en baisse régulière depuis une dizaine d’années sauf exception géographique. » Toutefois, comme le dit Rufin, « cette évolution ne doit pas pour autant inciter à l’optimisme », tant elle paraît s’expliquer davantage par des raisons d’opportunité politique que par une inflexion idéologique plus profonde, ou un « aggiornamento » à l’italienne. Là encore, le problème découle de la distinction initiale entre racisme et antisémitisme : le fait que le Front national, entre autres partis d’extrême droite, « concentre prioritairement ses attaques sur l’immigration » ne peut en rien nous rassurer sur une éventuelle mutation idéologique. On sait qu’un certain nombre de ceux qui, en France, se font aujourd’hui les plus ardents défenseurs des thèses les plus radicales sur l’antisémitisme arabo-musulman comme des politiques les plus folles d’Israël sont en réalité des transfuges de l’extrémisme de droite, comme Alexandre del Valle ou Guy Millières. En fait de stratégie, il s’agit surtout pour l’extrême droite de se servir des uns contre les autres, ou pour le dire en des termes plus élégants, de projeter leur haine des uns et des autres en haine des uns pour les autres, en contribuant à attiser le feu. Ceux qui s’érigent en avocats de la république en danger ont peu à gagner à suivre dans cette direction les « prêcheurs de haine », pour retourner à son envoyeur l’expression par laquelle Taguieff désigne tout ensemble les antiracistes et les antisémites, brouillant autant que faire se peut (et c’est sans doute son objectif) les pistes qui devraient permettre une pensée de la communauté politique.

« L’exception française » dont parle Rufin n’a donc rien dont on puisse se flatter. Mais c’est le second aspect de cette sous-définition de l’antisémitisme comme stratégie qui choque le plus. Rufin postule en effet un « continuum antidémocratique » entre petite délinquance et terrorisme religieux. Malgré une précaution rhétorique qui a tout de la dénégation. [12], il illustre par le parcours des jeunes Français arrêtés en Afghanistan son affirmation qu’« on sait cependant qu’il est possible de passer de l’un à l’autre ». Il est incontestable que de n’importe quoi on peut passer à n’importe quoi. Postuler la nécessité de tel type d’enchaînement est une absurdité logique qui témoigne d’un préjugé choquant, si on le confronte à la posture d’objectivité de l’auteur du rapport.

Tout délinquant issu de l’immigration est avant tout « travaillé par des forces qui tentent de l’endoctriner » et derrière le délinquant, ce sont ces forces qui doivent intéresser le législateur. « Il s’agit donc de surveiller et de réprimer les forces qui tentent d’organiser une criminalité de grande envergure, à soubassement politique et religieux dont le contenu est d’abord essentiellement négatif : opposition aux valeurs démocratiques, à la laïcité et aux droits de l’homme. L’antisémitisme se situe dans ce continuum antidémocratique. » Le continuum antidémocratique lie ainsi la délinquance à l’antisémitisme et l’antisémitisme à la « bataille d’Europe » [13] . Il y a là une vision apocalyptique qui semble justifier par avance toutes les mesures, aussi « antidémocratiques » soient-elles, qui seront prises à l’encontre des conduites de rébellion, interprétées selon une grille de lecture excluant leur détermination en termes de subjectivation politique [14].

Le diagnostic de « continuum antidémocratique » commande une injonction adressée aux « jeunes issus de l’immigration ». Pour rompre le continuum, pour freiner l’irrésistible glissement, ils doivent choisir. Cette injonction-type d’une philosophie du libre arbitre n’accorde aux « jeunes issus de l’immigration » la liberté théorique du choix que pour leur dicter les termes d’une alternative simple recopiée par Rufin chez Gilles Kepel [15] : « Soit les jeunes issus de l’immigration font le choix des valeurs républicaines et “participent pleinement à la vie citoyenne, à travers les instruments éducatifs et culturels, qui favorisent l’ascension sociale et accompagnent l’émergence de nouvelles élites”, soit ils rejoignent divers mouvements radicaux qui prêchent la guerre contre l’Occident et le rejet de ses valeurs. » La liberté qui devrait marquer leur appartenance universelle se retourne ici contre eux puisqu’elle énonce et interprète les deux possibilités, pas une de plus, qui s’offrent à eux. Soit les « jeunes de banlieue » se conforment à la règle qui les exclut, pour la plupart, tout en réservant à quelques-uns une « intégration » figurée par le topos de l’ascenseur social ; soit ils sont rejetés vers les courants qui parachèveront leur fixation essentielle sous l’espèce de l’intégriste, voire du terroriste. La voie qui leur demeure interdite est celle de la pensée et de l’action politiques. Et il est vrai que, sans exception aucune, toutes les initiatives visant à politiser le sentiment d’abandon et de révolte de ces jeunes ont vu leur potentiel soit désamorcé par digestion institutionnelle, soit invalidé et discrédité.

Mais le plus gênant, au regard du problème de l’anti-sémitisme, est peut-être le fait que celui-ci soit considéré comme « le baromètre de ces évolutions », un curseur somme toute bien utile permettant de repérer le moment où l’on quitte la simple délinquance pour aborder les eaux plus troubles du terrorisme. Jean-Christophe Rufin ferait bien de songer que nombreux sont « les juifs » qui n’en demandent pas tant et qu’il leur suffit de savoir garanti, pour ce qui les concerne du moins, le régime du droit.

L’hypothèse palestinienne

L’interdit de politique est lesté d’un poids supplémentaire lorsqu’il s’accompagne de l’interdit corollaire qui pèse sur toute critique des politiques de l’État d’Israël, en particulier quand cette critique est énoncée par des personnes issues de l’immigration postcoloniale. On peut à la rigueur admettre que le sentiment d’identification au sort des Palestiniens puisse être interrogé lorsqu’il se fait à l’exclusion de tout autre expression d’empathie avec les peuples maltraités par l’histoire récente. Cet argument est pourtant curieux, étant mobilisé par des auteurs qui ont fait leur cheval de bataille de la dénonciation de toute « fascination pour les victimes ». Ceux qui se mobilisent pour le droit des Palestiniens sont donc tout à la fois accusés de choisir le camp des victimes et de ne pas le choisir de manière suffisamment systématique.

Il reste que l’histoire du Proche-Orient au xxe siècle comporte une multiplicité de traits qui la rattachent à notre histoire ; et, qu’en outre, l’identification politique des « jeunes » et des moins jeunes au sort des Palestiniens ne saurait être purement gratuite, ni le simple effet d’un antisémitisme plus ou moins larvé. Que des descendants de colonisés reconnaissent la colonisation là où ils la voient, qu’ils voient dans cette colonisation en premier lieu les aspects dont leurs parents leur ont transmis la souffrance non éteinte, quoi de plus banal. Il est de fait que c’est une identification sélective : pourquoi plutôt les Palestiniens que les Tchétchènes ou les musulmans de Bosnie, lit-on souvent. Il y a là en réalité deux questions et donc deux réponses.

La première implique de bien vouloir se rappeler les conditions dans lesquelles a été créé l’État d’Israël, le rôle joué dans cette histoire par la France et la Grande-Bretagne, grandes puissances de l’époque, dans le cadre de leur politique coloniale. Une mémoire de ces événements s’est transmise, une mémoire politique, quoi qu’on en pense. La résistance à admettre qu’un savoir critique puisse s’ancrer dans une telle mémoire, que ce savoir et cette critique puissent s’interpréter autrement que comme une obscure volonté de « jeter les juifs d’Israël à la mer », porte des dangers autrements réels que ce fantasme hallucinatoire. Aucun fruit positif, ni pour nous ici, ni pour eux là-bas, ne peut résulter du mimétisme conduisant à singer l’attitude suicidaire des dirigeants israéliens investis dans la séparation, dans le bétonnage de cet interdit toute communauté entre Israël et la Palestine.

La seconde réponse s’adresse à un présupposé qui traverse la formulation plus précise : « pourquoi les musulmans de France ne se mobilisent-ils pas pour les musulmans de Tchétchénie ou de Bosnie ? ». Précisément parce que leur combat n’est pas « ethnico-religieux » et parce qu’ils se reconnaissent moins chez leurs correligionnaires minoritaires au sein du monde slave que chez ceux dont ils partagent une part de l’héritage culturel, linguistique et historique. C’est évidemment ce qui fait peur à nos penseurs adeptes du choc des civilisations. Mais à y bien réfléchir, cela devrait plutôt rassurer ces affolés de la fin du monde, puisque l’identification est beaucoup moins fondée sur un essentialisme de l’appartenance ethnico-religieuse que sur une communauté historique. Or ils nous accorderont sans doute que la seconde est infiniment plus plastique que la première. Et qu’il suffirait donc que l’on veuille bien enfin donner aux « jeunes » ce qu’ils demandent – la reconnaissance de l’appartenance au lieu – pour qu’ils n’aient plus besoin de chercher à recoller les morceaux de leur dignité à travers l’image d’un peuple en lutte pour ses droits.

Projections

Le bilan que fait Rufin de la situation « dans la société française » est globalement positif :

Les juifs sont admirablement intégrés [dans cette société] ; la République a su sécréter quand il le fallait les anticorps nécessaires pour combattre l’antisémitisme [...]. Cela ne signifie pas pour autant que les préjugés aient disparu. La nouveauté est que ces préjugés n’ont plus à s’exprimer directement par des propos, des écrits ou des actes. Il suffit de laisser agir les jeunes irresponsables des banlieues difficiles… Ainsi peut-on définir un « antisémitisme par procuration » [lequel est] le fait de personnes qui ne se rendront elles-mêmes coupables d’aucune exaction, qui ne manipuleront pas directement des auteurs de passage à l’acte, ne les inciteront pas ouvertement à agir mais dont pourtant les opinions, les propos et quelquefois simplement le silence viendront à l’appui de ces violences [...]. Agir sur cet antisémitisme par procuration est difficile. Le combattre directement, alors qu’il est souvent discret voire muet [16], est presque impossible.

Voici donc un phénomène d’influence particulièrement pernicieux, puisqu’il est surtout actif quand il est invisible et muet, quand il ne s’exprime nulle part et qu’on ignore à proprement parler s’il existe ou pas. La seule preuve de son existence est en somme l’existence de ceux à qui il s’applique, les « jeunes irresponsables des banlieues difficiles », toujours eux. Un phénomène aussi difficile à circonscrire a de quoi susciter l’inquiétude.

« Certes, poursuit l’auteur, le droit permet des recours face à tel ou tel débordement. » N’y a-t-il pas là matière à se réjouir ? Non, car « lorsqu’on s’écarte des actes de violence ou des diffamations caractérisées, l’approche juridique risque de ne pas être concluante, faute d’instruments appropriés, et le bénéfice du doute profite à l’accusé. L’activisme procédurier à l’égard de tel journaliste, écrivain ou penseur, surtout lorsqu’il est le fait de juristes appartenant eux-mêmes à la communauté juive, risque de parer cet antisémitisme par procuration [17] des couleurs flatteuses de la victimisation ».

On commence à entrevoir que l’ectoplasme « discret, voire muet » n’est pas pour autant dépourvu de visages ni de noms. Ce sont les visages et les noms de tous ceux qui ont étéviséspardes procédures judiciaires initiées par diverses officines. Que toutes ces actions en justice aient débouché sur des non-lieux ou des acquittements [18] ne confirme nullement, aux yeux de Rufin, le caractère imaginaire du phénomène incriminé. Il est bien plutôt l’occasion de mettre en cause les instruments légaux. « La seule solution est d’allumer des contre-feux c’est-à-dire de donner un large écho à des voix qui désavouent ces actes. » Il s’agit donc, par-delà la chose jugée, de légitimer la rumeur, le « il n’y a pas de fumée sans feu », la calomnie pure et simple. Le rapporteur déplore que les efforts des autorités françaises pour lutter contre l’antisémitisme ne soient pas relayés dans la société civile : « Où sont les chanteurs, les artistes, qui se mobilisent pourtant volontiers pour les famines en Afrique ? Où est la foule de Carpentras ? Quand le président de la République parle des Justes au Chambon sur Lignon, il donne un signal fort aux Français juifs mais qui l’entend dans les banlieues ? Que des footballeurs en vue, des chanteurs de rap, des vedettes de la télévision se mobilisent à l’appui d’une campagne dont le slogan serait “Qui que vous soyez, ne touchez pas aux juifs de France !”, la portée serait tout autre. »

Jean-Christophe Rufin semble ignorer une règle qui veut que les causes officielles font rarement l’objet de mobilisations populaires spontanées. Les raisons qui font que les juifs, en France, sont protégés par les institutions sont connues, découlant d’un passé dont les séquelles sont encore vivaces dans la mémoire commune. Il est possible que cette situation ne dure pas toujours. S’il se produisait un revirement et que les Français juifs, mais aussi les juifs étrangers vivant sur le sol français, ne bénéficient plus d’une telle protection, il conviendrait alors d’élaborer collectivement des stratégies de lutte politique pour exiger le retour de l’égalité devant la loi. Mais aujourd’hui, si l’antisémitisme n’a pas disparu, les moyens légaux le prévoient et le répriment avec une efficacité relativement satisfaisante – bien supérieure en tout cas à ce qui prévaut pour les autres conduites racistes – et surtout, il est beaucoup plus rarement le fait des institutions ou des représentants du peuple que le racisme anti-arabe, antinoir ou antimusulman. C’est énorme et en cela réside la seule et unique raison qui pourrait, si l’on y tenait absolument, justifier une distinction.

Après avoir reproché à la société civile son inertie, aux chanteurs, aux artistes et aux footballeurs leur absence d’initiative pour soutenir et répercuter « dans les banlieues » les efforts du président de la République, Jean-Chrisophe Rufin tempère :

L’idée n’est pas, précisons-le bien, de culpabiliser les Français, en leur reprochant leur antisémitisme supposé. Après tout, l’ancienneté de ces préjugés fait que tout le monde peut en avoir, de près ou de loin, subi l’influence. C’est ce que Françoise Giroud appelait « le petit fond d’antisémitisme que chacun trouve dans son berceau ». La question principale vient après : que fait-on de cet héritage empoisonné ? Ce dont il faut convaincre les Français, c’est que l’antisémitisme est l’ennemi commun des juifs et de la république.

Au sens littéral, on ne trouve habituellement dans les berceaux que des choses assez charmantes, peluches, doudous, hochets. Au sens figuré, il peut éventuellement s’agir de quelque chose de plus pernicieux, voire de carrément maléfique, comme d’un « héritage empoisonné ». Ce curieux diagnostic pose deux difficultés majeures. Pour la première, je gage que ceux, nombreux, parmi les Français, qui n’ont pas trouvé cette chose, héritage ou doudou, dans leur berceau, sauront hausser les épaules devant une attribution collective aussi irréfléchie. Que Françoise Giroud et éventuellement Jean-Christophe Rufin parlent pour eux, diront-ils, nous ne sommes pas concernés. La seconde a des conséquences plus graves : de quels « Français » s’agit-il ? « L’idée », pas davantage qu’elle n’est de « culpabiliser les Français », ne peut être de remettre en question l’antisémitisme supposé des « Français issus de l’immigration » et en tout cas pas des « jeunes des banlieues ».

L’antisémitisme de ces derniers, qui selon toute apparence ne sont donc pas inclus dans la catégorie « Français », est donc d’une autre nature. On l’a vu, il est pulsion, importation, stratégie. Il dépend donc de quelque chose comme une susceptibilité particulière au viscéral, comme une malléabilité spécifique, comme une incapacité à se soustraire à l’héritage par l’usage du discernement qui rend accessible aux arguments de la raison, réservée aux seuls « Français ».

Mais les « jeunes des banlieues » nés en France ont trouvé dans leur berceau bien autre chose que l’antisémitisme essentiel et indéracinable qu’on leur prête et contre lequel on prétend lutter par imputation systématique. Ils ont trouvé le poids de l’histoire : celle de leur pays d’origine et celle du pays qui persiste à leur dénier l’inclusion et l’égalité de traitement. Dans la première (l’histoire de leur pays d’origine), il y avait des juifs et d’autres non-égaux « protégés » [19].

Or s’il va de soi qu’un statut de protection suppose nécessairement un degré d’exposition, l’inverse n’est pas vrai. En France, par exemple, les juifs furent, un temps, très exposés et fort peu protégés. Ils bénéficient aujourd’hui d’un statut non écrit de protection qui les expose parce qu’il ne bénéficie pas au même degré aux autres minorités de ce pays. La question du retour de la « bête immonde » se pose alors dans d’autres termes. L’« intégration » vantée des juifs – pour autant que ce terme soit absolument adéquat, dans la positivité univoque qui lui est attribuée et qui est érigée en modèle [20]- est elle-même exposée à plus d’un titre, et en particulier au titre de l’instrumentalisation dont fait l’objet leur protection. Les conséquences, en termes de nouvelle vulnérabilité, ne sont pas négligeables. La crainte et le ressentiment sont des affects humains. Ceux qui croient tirer parti de leur manipulation devraient relire l’histoire du xxe siècle et méditer ses leçons. Il n’y a pas de politique heureuse à tirer de telles opérations.

Post-scriptum

Ce texte est extrait du livre collectif dirigé par Nacira Guénif-Souilamas : La république mise à nu par son immigration, que nous recommandons. Il est paru aux éditions La Fabrique au printemps 2006.

Textes de Joëlle Marelli

-->
-->

Réagir : envoyer un mail

Notes

[1] Pierre-André Taguieff est bien sûr loin d’être le seul auteur à s’intéresser particulièrement à ce thème et à en donner un traitement aussi tendancieux que séduisant, pour une partie du moins de son lectorat. Il me paraît cependant emblématique, à la fois par le caractère systématique et acharné de sa pensée, ainsi que par la place qu’il occupe, à mi-chemin entre les hallucinations d’un Alexandre del Valle et l’inquiétude pétrie de préjugés d’un Emmanuel Brenner. Taguieff instaure une démarche qui a toutes les apparences de la rigueur scientifique et conceptuelle – rhétorique chatoyante, intimidantes bibliographies et épaisseur des volumes. Il suffit cependant de s’attarder quelque peu sur ses ouvrages pour se rendre compte de la simplicité de ses thèses, sans rapport avec l’abondance des moyens déployés.

[2] « Contre le racisme et l’antisémitisme. Quand Jean-Christophe Rufin prône le délit d’opinion », site du Monde diplomatique.

[3] Michèle Sibony (vice-présidente de l’Union juive française pour la paix), « Rapport Rufin, le monde à l’envers », novembre 2004. Texte disponible sur www.france-palestine.org/article753.html.

[4] Mikhaël Elbaz, « L’exil et la demeure. La rediasporisation des Juifs marocains », in Nicole S. Serfaty et Joseph Tedghi (éds.), Présence juive au Maghreb. Hommage à Haïm Zafrani, éditions Bouchène, 2004, p. 111. Blad el mahzen et blad el siba sont des notions socio-politiques qui renvoient à la situation marocaine, la première désignant les zones où prévalait l’autorité du sultan et la seconde les zones périphériques délaissées par le pouvoir central, où régnait une relative anomie.

[5] Emmanuel Brenner, Les Territoires perdus de la République. Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire, Paris, Mille et Une Nuits, 2002 p. 14.

[6] Voir Léon Poliakov, De l’antisionisme à l’antisémitisme, Paris, Calmann-Lévy, 1969.

[7] Je parle ici de clivage religieux et non ethnique car, pour autant même qu’elle puisse être invoquée en quelque lieu que ce soit, cette notion ne vaut pas, de mon point de vue, dans le monde arabe. Les juifs du monde arabe étaient des juifs arabes.

[8] Entretien avec Jean Laloum, 13 janvier 1986, cité par Paul Leslie, disponible sur www.sefarad.org/publication/lm/028/leslie.html.

[9] M. Abitbol, Les Juifs d’Afrique du Nord sous Vichy, Paris, Maisonneuve & Larose, 1983, pp. 171-172.

[10] Id.

[11] Id.

[12] « Il ne faut évidemment pas mettre sur le même plan des insultes ou des agressions mineures et les attentats-suicides de grande envergure qui se multiplient sous l’impulsion de mouvements islamistes radicaux. » (p. 24.)

[13] Gilles Kepel, Fitna. Guerre au cœur de l’islam, Paris, Gallimard, 2004.

[14] Voir Jacques Rancière, Aux bords du politique, Paris, La Fabrique, 1998 ; La Mésentente, Paris, Galilée, 1995 ; La Haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005.

[15] Gilles Kepel, op. cit.

[16] Je souligne.

[17] Je souligne.

[18] à l’exception récente et scandaleuse de celle intentée contre Edgar Morin.

[19] C’est le sens du mot « dhimmi ». À proprement parler, les non-égaux protégés étaient tous ceux qui ne portaient pas d’armes : juifs et chrétiens, mais aussi femmes, fils et d’autres catégories minoritaires. Communication personnelle de la philosophe Nadia Tazi, auteure avec Fethi Benslama de La Virilité en Islam, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2004.

[20] Certaines recherches récentes mettent en évidence une parenté entre le débat qui fait rage aujourd’hui sur la possibilité ou l’impossibilité d’intégrer des minorités postcoloniales, notamment en France, et celui qui prévalait à l’époque de l’émancipation des juifs. Voir Esther Benbassa, La République face à ses minorités : les Juifs hier, les Musulmans aujourd’hui, Paris, Mille et Une Nuits, 2004 ; Ronald Schechter, Obstinate Hebrews : Representations of Jews in France, 1715-1815, Berkeley-Los Angeles, University of California Press, 2003. Voir aussi les nombreux travaux de Jonathan Hess sur le débat Dohm-Michaelis au xviiie siècle en Allemagne et ceux de l’historien israélien Amnon Raz-Krakotzkin sur les notions d’exil et de « retour à l’histoire » et sur la rediasporisation des juifs. Un texte d’Amnon Raz-Krakotzkin en français sur ces notions est à paraître dans la revue De l’autre côté ; un livre est en préparation aux éditions La Fabrique.

Publié dans DU RACISME EN FRANCE, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY | Pas de Commentaire »

Bréviaire de la haine (anti-gréviste).Petit lexique pour temps de grèves et de

Posté par issopha le 28 novembre 2007

  

  

Bréviaire de la haine (anti-gréviste),

Petit lexique pour temps de grèves et de

manifestations

 

Par Henri Maler, Yves Rebours, 27 novembre

Introduction

Une haine sublimée, une haine distinguée, un profond mépris en tout cas : c’est ce qu’expriment, sans parfois en prendre conscience, les journalistes qui, de flash d’infos en débat d’opinion, colportent comme une langue naturelle, objective et évidente, une langue automatique qui n’est rien d’autre qu’une langue de bois politiquement marquée – favorable à la « Réforme » et hostile à celles et ceux qui refusent de la subir. Réalisé en juin 2003, à l’occasion d’un précédent mouvement de grève, le petit lexique qui suit rassemble les mots-clef de cette rhétorique faussement objective – et authentiquement réactionnaire.

Article

« Réforme » : Quand une réforme proposée est imposée, cela s’appelle « LA réforme ». Et s’opposer à cette réforme devient : le « refus de la réforme ».

« Réformistes » :  Désigne ou qualifie les personnes ou les syndicats qui soutiennent ouvertement les réformes gouvernementales ou se bornent à proposer de les aménager. Les partisans d’autres réformes constituent un « front du refus ».

« Modernisation » :  Synonyme de « réforme » ou de l’effet attendu de « LA réforme ». La Modernisation est, par principe, aussi excellente que laréforme… puisque, comme l’avait fort bien compris, M. de La Palisse, fondateur du journalisme moderne, la modernisation permet d’être moderne. Et pour être moderne, il sufit de moderniser. Le modernisme s’oppose à l’archaïsme. Seuls des esprits archaïques peuvent s’opposer à la modernisation. Et seuls des esprits tout à la fois archaïques, réactionnaires et séditieux peuvent avoir l’audace et le mauvais goût de proposer de subordonner la modernisation au progrès social. D’ailleurs, la modernisation est indifférente à la justice sociale, que la modernité a remplacée par l’« équité ». Voir ce mot. (avec Nadine Le Duff)

« Equité » : Désigne le souci (on parle de « souci d’équité »… qui permet de réduire des avantages (relatifs) de certains salariés au lieu de les faire partager à tous. Ce terme est sans emploi s’agissant des prétendues « élites », exemptées de quelque concession par leur naturel « souci d’équité ».

« Privilèges » : Désigne les avantages (relatifs) dont disposent certains salariés par comparaison à d’autres, mais non les avantages exorbitants dont disposent les tenanciers de tous les pouvoirs au détriment de ceux sur lesquels ces pouvoirs s’exercent. Les tenanciers des médias, par exemple, disposent de quelques avantages qu’ils doivent à leur seul mérite, tandis que les infirmières, les cheminots ou les enseignants, sont des privilégiés.

« Inégalités » :  Ne désigne que les rapports entre les salariés du public et les salariés du privé. Tous les autres rapports sont « conformes à l’équité ».

« Concernés » : Se dit des secteurs ou des personnes qui sont immédiatement visés par « la réforme ». Sinon, dire : « les cheminots ne sont pas concernés par la réforme des retraites » ou « les enseignants ne sont pas concernés par la décentralisation ». Vous pouvez pousser le souci de la rigueur jusqu’à affirmer que « les cheminots ne sont pas directement concernés ». Dans les deux cas, vous pouvez même ajouter qu’ils « se sentent menacés ». D’où l’on peut déduire ceci : se sentir menacé, ce n’est pas être menacé, et en tout cas être ou se sentir menacé, ce n’est pas être concerné.

« Malaise » : Se dit du « trouble », plus ou moins profond, qui peut aller jusqu’au « mal-être », vécu ou ressenti par une profession. Au printemps 2003, le « malaise » affecte particulièrement les enseignants. Le « malaise » peut se traduire par des « revendications » qui sont alors que des « symptômes ». Le « malaise » et ses « symptômes », diagnostiqués par les éditorialistes et les experts, réclament un « traitement » approprié.

« Grogne » : Un des symptômes les plus graves du « malaise », un signe de l’animalité privée de mots des « grognons » [1]. Les grèves et les manifestations se traduisent par « un mouvement de grogne » (entendu sur LCI).

« Troupes » : Mode d’existence collective des grévistes et des manifestants, quand ils répondent (ou se dérobent) aux appels et aux consignes des syndicats. Parler de « troupes de manifestants », de « troupes syndicales », de syndicats qui mobilisent leurs « troupes » (ou qui « ne contrôlent pas leurs « troupes » »).

« Troubles sociaux » : Se dit des effets de la mobilisation des « troupes ». Un journaliste rigoureux se garde généralement de les désigner comme des « soubresauts », ainsi que le fait au cours du journal télévisé de 20 h sur TF1 le mercredi 28 mai 2003, le bon M. Raffarin.

« Pagaille » : Se dit des encombrements un jour de grève des transports. Par opposition, sans doute, à l’harmonie qui règne en l’absence de grèves.

« Galère » : se disait (et peut se dire encore…) des conditions d’existence des salariés privés d’emploi et des jeunes privés d’avenir, vivotant avec des revenus misérables, de boulots précaires en stages de réinsertion, assignés à résidence dans des quartiers désertés par les services public, sans loisirs, et subissant des temps de transports en commun démesurés. Mais tout cela était (et restera sans doute…) invisible à la télévision et sans responsables facilement identifiables. En somme, tout ça ne constitue pas, pour les médias, une information bien « sexy ». En revanche, « Galère » se dit désormais des difficultés de transports les jours de grève : on peut aisément les mettre en images (cf. les contre-plongées dans la gare de Lyon) et les imputer à un coupable désigné, le gréviste. C’est une information décisive, dont les télévisions ne se lassent pas. (avec Nicolas Kaciaf)

« Noir » : Qualifie un mardi de grève. On parlera alors de « mardi noir ». Peut également se dire des autres jours de la semaine. « Rouge » est la couleur réservée aux embouteillages des week-end, des départs ou des retours de vacances.

« Surenchère » : Se dit, particulièrement au Figaro, de tout refus des mesures imposées par le gouvernement, dont l’attitude au contraire se caractérise par la « fermeté ».

« Durcissement » : Se dit de la résistance des grévistes et des manifestants quand elle répond à la « fermeté » du gouvernement, une « fermeté » qui n’est pas exempte, parfois d’ « ouverture ».

« Ouverture » : Se dit des opérations de communication du gouvernement. L’ « ouverture » se traduit par des « signes ». Les « signes d’ouverture » traduisent une « volonté d’apaisement ». Ne pas confondre avec cette autre ouverture : « l’ouverture de négociations », qui pourrait manifester un dommageable « recul ».

« Apaisement » : Se dit de la volonté que l’on prête au gouvernement. Par opposition au « durcissement » de la mobilisation. Voir « ouverture ».

« Concertation » : Se dit des réunions convoquées par un ministre pour exposer aux organisations syndicales ce qu’il va faire et pour écouter leurs doléances, de préférence sans en tenir aucun compte. Selon les besoins, la « concertation » sera présentée comme un équivalent de la « négociation » ou comme son substitut. Le gouvernement est toujours « ouvert » à la « concertation ». Voir « ouverture ».

« Négociations » : Selon les besoins, tantôt synonyme, tantôt antonyme de « concertation ». On est prié de ne pas indiquer que, à la différence de la « concertation », la « négociation » est généralement terminée avant d’avoir commencé. Inutile aussi de souligner ce miracle : au printemps 2003, dix heures de « négociation » ont suffi au gouvernement pour ne céder que sur les quelques points qu’il avait déjà prévu de concéder.

« Dialogue social » : Se dit des rencontres où un ministre parle aux syndicats, par opposition au « conflit social », comme si le « dialogue » n’était pas généralement de pure forme : destiné à dissimuler ou à désamorcer le « conflit ».

« Pédagogie » : Devoir qui, pour les journalistes communicants, s’impose au gouvernement (plus encore qu’aux enseignants…). Ainsi, le gouvernement fait preuve (ou doit faire preuve…) de « pédagogie ». Tant il est vrai qu’il s’adresse, comme nos grands éditorialistes, à un peuple d’enfants qu’il faut instruire patiemment.

« Essoufflement » : Se dit de la mobilisation quand on souhaite qu’elle ressemble à ce que l’on en dit.

« Ultras » : Désigne, notamment au Figaro, les grévistes et les manifestants qui ne se conforment pas au diagnostic d’ « essoufflement ». Vaguement synonyme d’ « extrême gauche », lui-même synonyme de… au choix ! Autre synonyme : Jusqu’au-boutistes.

« Usagers » : Se dit de l’adversaire potentiel des grévistes. Peut également se nommer « élèves qui préparent le bac » et « parents d’élèves inquiets ».

« Otages » : Synonyme d’ « usagers ». Terme particulièrement approprié pour attribuer les désagréments qu’ils subissent non à l’intransigeance du gouvernement, mais à l’obstination des grévistes. « Victimes » des grèves, les « otages » sont d’excellents « clients » pour les micro-trottoirs : tout reportage doit les présenter comme excédés ou résignés et, occasionnellement, solidaires.

« Opinion publique » : S’exprime dans les sondages et/ou par l’intermédiaire des « grands journalistes » qui lui donnent la parole en parlant à sa place. Quelques exemplaires de l’opinion publique sont appelés à « témoigner » dans les journaux télévisés. Les grévistes et les manifestants ne font pas partie de « l’opinion publique », qui risque de (ou devrait…) se retourner contre eux.

« Témoins » : Exemplaires de la foule des grévistes et manifestants, interrogés en quelques secondes à la télé ou en quelques lignes dans les journaux. Le « témoin » témoigne de ses affects, jamais de ses motifs ou du sens de son action. Seuls les gouvernants, les « experts » et l’élite du journalisme argumentent, connaissent les motifs, et maîtrisent le sens. L’élite pense, le témoin « grogne ». Voir ce mot.

« Expert » : Invité par les médias pour expliquer aux grévistes et manifestants que le gouvernement a pris les seules mesures possibles, dans l’intérêt général. Déplore que les « grognements » des « jusqu’auboutistes » (voir  » ultras « ), ces privilégiés égoïstes et irresponsables (voir  » corporatisme « ), empêchent d’entendre le « discours de raison » des artisans du « dialogue social ». (Michel Ducrot)

« Contribuables » : Nom que porte l’opinion publique quand elle paie des impôts qui servent au service public. Quand l’argent public est dépensé pour consentir des avantages fiscaux aux entreprises, cet argent n’a plus d’origine identifiée. On dira : « les régimes de retraites du secteur public sont payées par les contribuables ». On ne dira pas : « les exonérations de charges consenties aux entreprises sont payées par les contribuables ».

« Corporatisme » : Mal qui menace n’importe quelle catégorie de salariés qui défend ses droits, à l’exclusion de tenanciers des médias.

Post-scriptum

Ce texte est déjà paru en juin 2003 sur le site ACRIMED. sous le titre suivant : Lexique pour temps de grèves et de manifestations. Nous le reproduisons, sous ce nouveau titre, avec l’accord des auteurs.

L’Usager et le Citoyen, Le retour,

À propos d’une dichotomie très commode

ou : comment disqualifier

un mouvement de grève

Par Denis Sieffert, 27 novembre

Introduction

Voilà donc deux personnages, l’usager et le citoyen, qui s’ignorent superbement. À en croire nos médias sur le pied de guerre (civile), ils seraient même irréconciliables. Le premier « galère », selon l’expression répétée à l’envi. Il marche dans le froid, piétine sur des quais de gare, attend des trains qui ne viennent jamais, se presse dans des rames de métro bondées. Il se lève au coeur de la nuit, grille des « RTT » qu’il n’a pas choisis, mange sur le pouce, ne va plus au cinéma, et ne reçoit plus d’amis. À la fois grégaire et solitaire, il râle, tonne, gronde, fulmine. Heureusement, dans la vie, il lui reste ce petit plaisir : vitupérer les grévistes devant les micros qui se tendent vers lui…

Article

Promu « héros de ce début de siècle », l’usager reprend les mots qu’on lui tend avec le micro : « otage », par exemple. Puis, indéfiniment, et par le menu, il décrit devant des caméras compatissantes son itinéraire et son emploi du temps. Un calvaire !

« Et par où êtes-vous donc passé ? »

« À quelle heure êtes vous parti de chez vous ? »

« Combien de temps avez-vous attendu ? ».

« Parce qu’évidemment, vous, vous ne pouvez pas arrêter de travailler… »

Pour un peu, il y aurait presque un petit côté télévision sociale dans ces reportages qui plongent avec un sens admirable du détail dans la vie des gens. Mais, pendant ce temps-là, me direz-vous, où est donc passé le second personnage ? Le citoyen ? Celui qui se pose la question du sens de cette grève ? Et qui s’interroge sur les enjeux de ce mouvement pour les lendemains de notre société ?

Où est-il celui qui, derrière ces désagréments quotidiens, aperçoit une société qui vacille avant, peut-être, de sombrer pour longtemps dans le « Meilleur des Mondes » ? Celui qui se cherche d’autres mots que ceux qu’on lui propose en « prêt-à-prononcer » ? Quelle question se pose-t-il, hors caméra bien sûr, ce grand absent, ce grand censuré ? D’abord, au lieu d’emboîter le pas à la pensée Sarkozy, il se demande :

« Je dirais quoi si on me supprimait le quart de ma pension de retraite ? »

« Je ferais quelle tête si on m’annonçait que sur 1 700 euros [c’est la pension moyenne d’un cheminot], on va m’en retirer 400 ou 500 ? »

Il s’interroge aussi sur ces donneurs de leçons qui hantent nos médias ? Qui sont-ils ? Combien gagnent-ils ? Et que signifie leur engouement si soudain pour l’équité ? Sont-ils communistes au point de traquer les plus petites inégalités jusque dans les cabines de pilotage de TGV ? Deux cent dix-huit ans après la Nuit du 4-août, ont-ils entrepris, en rivant leur clou aux cheminots, de parachever l’abolition des privilèges ?

Avec toutes ses questions, ce citoyen est un mal-pensant. Il se méfie des mots trop gratifiants comme par exemple « harmonisation » des régimes de retraites, ou « autonomie » des universités. Il ne court pas aveuglément là où Xavier Bertrand et Jean-Pierre Pernaut veulent le mener. Il se refuse à opposer le salarié à l’exclu, ou à désigner à la vindicte les « fonctionnaires » pour faire l’apologie d’une société où l’État ne serait plus que le garant de la concurrence libre et non faussée.

Il ne veut pas être dupe de cette conception liberticide qui réduirait l’exercice de la démocratie à une élection présidentielle tous les cinq ans et qui, entre temps, imposerait silence aux partis politiques, aux syndicats et à toute espèce de corps intermédiaires. Cela au prétexte que

« la réforme était dans le programme du Président ».

Il a vu dans la journée de grève de la Fonction publique, mardi, bien plus qu’une simple convergence des luttes : la mobilisation de tous ceux qui ont au coeur un autre projet de société. Il enrage contre cette télé si obtuse, et si méprisante, qui nous parle de la « base », et croit qu’un claquement de doigts de François Chérèque ou une invitation à négocier de Bernard Thibault suffiront à faire rentrer « le » gréviste dans le rang. Ces médias idéologisés, si étrangers au monde qu’ils sont censés décrire qu’ils ne comprennent plus rien quand la réalité n’est pas conforme à leurs schémas.

Mais au fait, ce citoyen, ce sceptique, comment fait-il pour rentrer chez lui, le soir venu ? Peut-être bien qu’au fond de lui-même, sur un quai de gare, il grogne et il fulmine. Car, on l’aura compris, l’usager et le citoyen sont quelquefois un seul et même personnage. C’est vous et moi à des moments différents de la journée. Le problème, c’est que la télé et la radio (la réalité de la presse écrite est comme toujours un peu plus complexe) ont choisi de ne montrer qu’une part de nous-mêmes. La plus pulsionnelle. Notre arc réflexe. Mais cette mutilation n’est pas indolore. Elle nous renvoie l’image la plus pauvre de nous-mêmes. Ce n’est pas affaire de culture. C’est affaire de conditionnement.

Post-scriptum

Ce texte est paru dans l’hebdomadaire Politis le 22 novembre 2007. Nous le reproduisons avec l’accord de son auteur.

  

  

Lettre ouverte d’un cheminot gréviste

À propos d’une grève légitime

 

Par Serge Jaegy, 20 novembre

Introduction

En solidarité avec le mouvement de grève des cheminots, nous publions cette lettre ouverte signée Serge Jaegy, cheminot en grève.

Article

Bonjour à tous,

Depuis quelques jours (le 14/11) une grève à la SNCF s’éternise pour la sauvegarde de notre régime spécial. Il a été dit n’importe quoi à ce sujet et j’ai décidé, à titre purement personnel, d’informer mes amis et connaissances sur la réalité de nos « privilèges ».

Avant toute chose, il faut savoir que notre régime de retraite a été mis en place en 1938, à la création de la SNCF, en s’inspirant des régimes déjà en place dans les anciennes compagnies.

En 1945, le gouvernement Français va créer ce qui va s’appeler le « régime général », le système de retraite par répartition actuel. La SNCF va conserver ce qui devient un « régime spécial » qui offre des avantages par rapport au régime général :

Pour partir en retraite avec un taux plein (au maximum), il faut cotiser 37,5 ans. Les conducteurs qui travaillent en horaires complètement décalés, ont des « bonifications » qui permettent de gagner 5 ans (cotisation de 32,5 ans). Un cheminot peut toutefois partir en retraite :

- à 55 ans pour les agents sédentaires s’ils ont au moins 25 ans de cotisation

- à 50 ans pour un conducteur (toujours s’ils ont 25 ans de cotisation)

En partant à cet âge, ils ne sont toutefois pas au maximum de ce qu’ils peuvent espérer. Pour comparer avec le régime général, le taux de remplacement moyen (le montant de la retraite par rapport au dernier salaire) est de 64 % à la SNCF (88 % dans le privé) du fait qu’à 55 ans, la durée moyenne d’activité validée par les cheminots est de 32 ans. C’est ainsi qu’en 2001, les pensions moyennes attribuées aux retraités de droit direct étaient de 1 407 € à la SNCF et 1 590 € pour le régime de référence, soit un écart de 13 %.

Il faut savoir que la SNCF a la possibilité de mettre d’office à la retraite ses agents. Certains désirent continuer leur activité, ils ne le peuvent pas. Cette possibilité est très utile à la SNCF pour réduire ses effectifs, surtout dans les secteurs qu’elle restructure.

De plus il faut savoir que ce soit disant « avantage » est la contrepartie des contraintes du service public du travail jours et nuits, dimanches, jours fériés et pendant les vacances. Je vous assure qu’il est difficile le 24 décembre au soir de partir en laissant la famille, les amis et le repas de réveillon. Cet « avantage » est aussi la contrepartie de rémunérations plus faibles, surtout les dimanches ou les nuits (les heures de « milieu de nuit » entre 0h30 et 4h30 donne droit à une majoration de ….0,20 euros. Oui, je dis bien 20 centimes d’euros). Ah, que nous aimerions être payés 50% de plus les dimanches et les nuits comme le stipule le code du travail !!!

De plus, et je veux insister sur ce point jamais abordé par les médias, les chemiots payent leurs avantages par une sur-cotisation de retraite. En effet, le taux de cotisation patronale à la SNCF atteint 30,34 % et est assis sur 87,3 % du salaire brut. Il est donc très supérieur à celui du régime général qui est de 14,18 % en moyenne.

En outre, les cheminots cotisent 11,96 % de plus que les salariés du régime général (ces deux spécificités sont dénommées « salaire différé » et sont facilement repérables sur nos fiches de paie).

Personnellement, j’ai déjà cotisé 240 € (les fameux 11,96 % mensuels supplémentaires) x 12 x 25 (au 01/11/2007 j’ai eu 25 ans de SNCF) = 72 000€ depuis que j’ai intégré la SNCF. Que vont-ils advenir avec la nouvelle réforme ? Ils ne vont certainement pas m’être remboursés, j’ai donc cotisé à pure perte.

Si je me paye ma maison avec un crédit de 15 ans avec de plus grosses mensualités, est-ce que je m’occupe de savoir si mon voisin se paye la sienne avec un crédit sur 25 ans ? La situation est la même pour nos retraites, nous nous payons nos « avantages ».

Alors, me diriez-vous, où est le problème ? Il y a plus de 160 régimes spéciaux en France, mais attaquer la SNCF est un symbole. La première réforme Juppé en 1995 sur notre régime y est pour beaucoup (1 mois de grève pour le retrait de cette réforme avec pour conséquence la démission du ministre des transports).

Si le gouvernement arrive à réformer le dernier bastion de résistance de ce pays, les gens du privé y passeront aussi (42 ans de cotisations dans un premier temps pour viser les 45 ans plus tard). Il faut d’ailleurs noter que Sarko et le gouvernement ont bien matraqué leur message en répétant que cette réforme ce faisait « au nom de l’égalité ». Quelle égalité ? Vous voulez que la SNCF ferme le soir à 18h pour ouvrir à 6h00 ? Que tout s’arrête le vendredi soir et reprenne le lundi matin ? Que nous fermions le 31 juillet au soir pour ouvrir le 01 septembre ? Que tous les jours fériés le trafic s’arrête ? Quand vous vous déplacez en train pour aller, par exemple, réveillonner en famille, qui assure votre transport ? Qui ne réveillonnera pas et découchera seul dans un foyer pour vous emmener ?

Et si certains d’entre vous travaillent le dimanche, combien êtes-vous rémunérés ? Et la nuit ?

Pourquoi ne pas attaquer certains régimes spéciaux vraiment avantageux ? Comme celui des députés et sénateurs, qui cotisent en moyenne deux fois plus, c’est vrai, mais pour toucher en moyenne six fois plus.

Voilà un lien vers le site web des régimes spéciaux. C’est le site officiel. Vous allez pouvoir comparez les différents régimes. Dans la colonne de gauche, essayez de cliquer (tout en bas) sur le régime du Sénat ou celui de l’Assemblée Nationale. Oh !!! Comme c’est étrange !! La page est vierge, « réservée » !!!

Vous ne croyez pas qu’on nous prend – que l’on VOUS prend – pour des idiots ? Et le régime des militaires qui, en plus, ont des emplois réservés une fois la retraite atteinte (qui peut intervenir au bout de 15 ans seulement) ? Ajoutons que notre présidente, Madame IDRAC, a déjà demandé au gouvernement la suppression de la « sur-cotisation » pour ceux qui veulent travailler au-delà des 40 anuités requises. Au final, cette opération va coûter de l’argent au gouvernement, aux contribuables, à vous tous !!! Quel paradoxe !

Le seul fait qui soit tangible, c’est le déséquilibre démographique de notre régime (comme la majorité des régimes, par ailleurs et bien moins que d’autres comme les mines). Actuellement, il y a 1 actif pour 1,75 retraité. Ce déséquilibre démographique négatif de la Caisse des retraites de la SNCF découle des restructurations massives, de la modernisation des techniques et des externalisations mais pas seulement. La politique volontariste (divers plans frêt) de l’Etat dans les années soixante-dix pour favoriser le transport routier au détriment du rail (le fameux Grenelle de l’environnement ne revient guère là dessus), est une des raisons de la dégradation du ratio démographique. De ce fait, les cheminots ne sauraient être tenus pour responsables de ce rapport défavorable qui est avant tout dû aux suppressions d’effectifs.

En 1983 la SNCF a été transformée en EPIC, Etablissement Public, Industriel et Commercial. C’est une entreprise dont le propriétaire est l’état (à 51 % des parts), mais qui doit équilibrer ses comptes. A ce titre, nous ne sommes pas des fonctionnaires, nous assurons des missions de service public, toute la nuance est là. Nous devons être « rentables ». La politique de réduction d’emploi et de modernisation a donc continué. Et que penseriez vous si, aujourd’hui, la SNCF n’équilibrait pas ses comptes (et même, désormais, fait des bénéfices) ? Nous en entendrions parler !!!

Je tiens d’ailleurs, à ce point de mon exposé, à vous donner le lien vers le site de la SNCF qui répond aux fameuses idioties qui circulent en ce moment sur la SNCF et ses comptes (vous avez peut-être reçu ce fameux mail qui dénigre mon entreprise) : cliquer ici.

Donc, ce déficit démographique existe, mais il existera même si notre régime spécial est réformé. Pire : la véritable conséquence sera que le déficit du régime de la SNCF sera transféré sur les comptes du régime de droit commun et qu’il ne sera plus supporté par l’Etat.

Il est à noter qu’un récent rapport du « Conseil d’Orientation des Retraites » sur les régimes spéciaux estime que le notre va retrouver son équilibre vers 2015/2020, le nombre de retraités actuels diminuant et la SCNF étant encore une des seules entreprises à embaucher, le nombre d’actifs va augmenter.

Pour terminer, je peux vous affirmer qu’aucun de mes collègues et moi-même n’allons faire grève de gaîté de coeur. C’est toujours un gâchis et une grosse perte d’argent (75 € retirés de mon salaire par jour de grève pour mon cas). Je veux d’ailleurs en profiter pour affirmer haut et fort qu’aucun jour de grève ne nous a jamais été payé.

Par contre, si cette réforme consistait à supprimer un avantage évident, net, avéré et marqué en notre faveur, si une réforme globale était envisagée (les sénateurs, députés et autres), si cela correspondait à un effort de solidarité nationale, alors oui, la réforme nous l’accepterions, je l’accepterais. Mais pourquoi la réforme ne touche t’elle pas :

- nos élus ?

- les stocks options (qui vont être royalement taxées à 2,5% pour le salarié) ?

- les parachutes dorés des grands dirigeants ?

Pourquoi ne dit-on pas à la population que 70% des déficits proviennent des caisses des agriculteurs qui perçoivent une retraite alors qu’ils n’ont jamais, ou très peu, cotisé ? (Ceci dit, la solidarité ne me dérange pas, mais qu’on ne vienne pas nous désigner à la vindicte populaire).

Pourquoi Sarkozy s’augmente-t-il de 172 % en s’alignant « par le haut » sur ses homologues étrangers et sur le Premier ministre alors que les ouvriers, quant à eux, doivent être alignés « par le bas » ?

Bref, vous l’aurez compris, la réforme de notre régime ne s’impose pas, elle sert de bouc émissaire au gouvernement et lui permet de dresser des salariés contre d’autres, c’est une revanche contre ces emm… de cheminots.

Nous avons une haute idée du service public, de la sécurité, de la ponctualité, nous y consacrons notre vie, et aussi, parfois, notre santé.

Ne nous laissons pas dresser les uns contre les autres. Ne nous laissons pas raconter n’importe quoi. Nous sommes tous des ouvriers, des mecs qui bossons, nous n’avons pas des millions d’euros en bourse, nous produisons pourtant les richesses de ce pays.

Alors oui, je fais grève, je m’excuse par avance de vous pourrir la vie pendant quelques jours, mais cette lutte, j’ai envie de la mener, je crois que je dois la mener.

Grèves solidaires, Appel à signatures

 

14 novembre

Introduction

Pour signer cet appel de soutien actif à la grève des cheminots, envoyez vos signatures à l’adresse suivante : solidarite-greve@club.fr

Article

Les grèves de 1995, les mobilisations sociales de 2003, le « Non » de 2005 au Traité constitutionnel européen, le mouvement contre le CPE de 2006 ont contribué à freiner en France la contre-réforme libérale qui l’a emporté partout en Europe. Aujourd’hui, Sarkozy et son gouvernement veulent faire de la grève des cheminots et du mouvement dans les universités un test. S’ils parviennent à les briser, ils espèrent avoir les mains libres pour faire passer au pas de charge le train de réformes annoncé sur le droit du travail, sur le système de santé, sur la protection sociale.

Ils engagent pour cela une bataille d’opinion visant à diviser et opposer ceux qui se lèvent tôt à ceux qui sont supposés se prélasser sur le mol oreiller de l’assistanat, le secteur privé au secteur public, les méritants aux récalcitrants, les étudiants studieux aux insoumis. C’est pourquoi l’offensive gouvernementale commence par la remise en cause des régimes dits « spéciaux » présentés comme un privilège contraire à l’égalité, mais elle se poursuivra par l’augmentation pour toutes et tous de l’âge de la retraite, par la privatisation des services de santé et des assurances contre la maladie et la vieillesse, au détriment de la protection sociale par répartition.

Les cheminots ne luttent pas seulement pour défendre un droit à la retraite obtenu en raison de la pénibilité de leur travail. Ils luttent aussi, comme les employés du métro, les postiers, les électriciens, les personnels de santé, les enseignants, pour défendre ce qui reste de service public contre la concurrence débridée de tous contre tous. La double défense de la solidarité sociale et des conditions de l’autonomie de chaque individu passe au contraire par un partage du temps de travail sans perte de salaire, par le maintien du droit d’accès à la retraite égal dans le privé et le public, tenant compte de la pénibilité du travail, par un retour aux 37,5 annuités pour tous. En soutenant les mobilisations des salariés, la communauté universitaire ne fait pas seulement acte de solidarité. La loi mal nommée d’autonomie des universités ne les soustrait aux tutelles étatiques que pour mieux faire croître parallèlement l’arbitraire bureaucratique et féodal de présidents d’universités imitant le management des entreprises privées, et la dépendance à l’égard des marchés. Elle amorce une logique de démantèlement de l’enseignement supérieur public, d’augmentation des droits d’inscription des étudiants, de fragmentation du corps enseignant, de subordination aux lois de la concurrence et aux caprices du marché du travail. Elle affaiblit le droit à l’étude et l’espace public d’éducation. Tels sont les enjeux de la bataille sociale engagée.

C’est pourquoi, non seulement nous nous déclarons solidaires de la grève des cheminots et des universités en lutte, et manifesterons à leur côté, mais nous participerons à une mobilisation d’ensemble et à une convergence de ces luttes pour la journée de grèves du 20 novembre dans la Fonction publique et au-delà.

Publié dans CRITIQUE DES MEDIAS, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY, MANIPULATIONS | Pas de Commentaire »

Un colonialisme toujours aussi choisi . Trois siècles d’ « immigration choisie »

Posté par issopha le 27 novembre 2007

Un colonialisme toujours aussi choisi

Trois siècles d’ « immigration choisie »

 

 

Par Kandjare Bayn Asnan, descendant abstrait de Dull Knife, Octobre 2006

Introduction

a) Ceci est un texte pour clarifier un mot et une histoire [1]. L’histoire d’un mot. Un mot dans une histoire. L’histoire de l’immigration choisie. Le choix d’une histoire, et même que le racisme « fut » son critère de sélection.

Article

b) Pas besoin de mettre des guillemets à « choisie ». L’immigration en france a toujours été choisie ces dernières décennies, voire ces derniers siècles, du moins depuis que le concept d’Etat-nation s’est matérialisé. On pourrait remonter au moins jusqu’au 17e siècle pour voir des traces d’une politique plannifiée des migrations démographiques en Europe. Enjeux natalistes et militaristes obligent. Voir l’emploi intérimaire de mercenaires. Voir aussi les quelques vagues de « traités de tolérance » à l’égard d’indésirables traditionnels comme les juifs ou les protestants (la différence de religion pouvant alors se voir comme une différence « ethnique »). Sans parler des vagues d’expulsions à l’égard de ces mêmes indésirables, politiques on ne peut plus choisies. Ni de la machine esclavagiste qui s’enclenche dès le 16e siècle des « découvertes » coloniales. Ya pas plus choisie comme immigration que l’esclavage, ouais ? Im-migration, faire migrer à l’intérieur. L’immigration est un choix politique. Celui d’un État en position de force. Il décide quelles personnes, quels groupes sociaux, il va garder ou non, importer ou exporter, tolérer ou jeter, l’idée étant que ça serve avant tout ses intérêts à lui. Bien sûr, il y aura des exceptions… Le « droit d’asile » par exemple. Il a sans doute eu quelques fois ses heures d’ouverture. Le reste du temps, il sert surtout de faire-valoir idéologique en inscription creuse sur les frontispices des républiques médiatiques. Tu la vois où l’hospitalité, toi ? Dans les hospices de détention. C’est pour ceux et celles qui seront envoyé-e-s en phase terminale. Fin du voyage dans « notre beau pays ».

c) À quelques exceptions près, la france a toujours planifié son immigration. Évidemment comme dans tout ce qui est planifié, il y a toujours des « ratés », des débordements, bien fait pour elle. Ces « ratés », elle ne se gêne pas pour les appeller « immigration illégale », « immigration clandestine », « immigration sauvage », « immigration subie ». Premier volet idéologique… Elle veut alors nous faire croire qu’elle maîtrise la situation, ou au contraire, nous faire croire qu’elle est débordée, « ’scusez nous serions très envahis » : alors elle tue, emprisonne, chasse, nettoye ses frontières au karcher-bon-krétien-pas-kacher. Ça s’appelle massacres de Ceuta et Melilla, noyades quotidiennes le long des rives passeuses, sanspapiers qui refusent d’embarquer qu’on met en zonz’, puis qu’on étouffe entre deux gendarmes aviateurs, la chasse à l’homme qui devient un sport de haut niveau du côté de Calais [2]… Premier volet idéologique donc… C’est contre ces « ratés » qu’elle veut nous faire croire qu’elle n’a jamais choisi ses têtes brûlées.

Il y a un deuxième volet idéologique surlequel l’État français prétend que l’immigration jusqu’alors n’a pas été choisie par lui : « l’échec de l’intégration ». L’État français par un de ses agents (Naboleon) veut nous signaler à nous les « jeunes immigrés » qu’il ne nous a pas vraiment choisis. Que nous sommes un peu les ratés de sa politique migratoire, les tranches hasardeuses de « l’intégration », et que c’est un peu contre nous qu’il faut lutter quand il s’agit de lutter contre « l’immigration illégale ». Élevés en France, et pour autant « clandestins ». French paradox poussé jusqu’à la double-peine, qui vient faire le lien entre les deux volets de l’immigration « subie ». La double-peine ce n’est pas « que » des sanspapiers qui, avant d’être expulsés, purgent de la prison ferme pour avoir refusé d’embarquer. C’est, au sens historique [3], des khros et des khrtis du ghetto ayant pris du ferme et qui se retrouvent expulsés en fin de peine… Cette loi « d’hospitalité » française s’appliquant aux non-naturalisés même quand ceux-ci n’ont connu que la france : ta dynastie c’est l’étranger… Mais paraît-il qu’ils ne s’attendaient pas à ce que les travailleurs immigrés fassent des gosses et « se sédentarisent », à croire que le concept d’immigration jetable (donc choisie) était déjà d’époque… Au fond, là encore, ce volet idéologique dure depuis pas mal de temps, même que le revendiquent des vedettes de la bouffonerie médiatique comme Jean Daniel, vieux patron du NouvelObs :

« ce que nous martelons depuis quinze ans. À savoir que les échecs de la politique d’intégration ont fait obstacle de manière alarmante à la nécessite pour les nouveaux citoyens de comprendre et d’épouser les valeurs de la République » [4].

Les « nouveaux citoyens » qui n’épousent pas « les valeurs de la République », c’est nous, les « jeunes immigrés » flanqués du mot « loubards » : « Qui sont les loubards en question ? Ils sont jeunes, musulmans, exclus, chômeurs, délinquants, et ne participent à rien de la vie nationale du pays où ils sont nés par hasard [...] » [5]. Nous sommes donc les « nés par hasard », du moins c’est ce que nous fait croire un descendant de colons, celui qui est né « au coeur de l’Algérie un moment pacifiée » [6], celui qui s’est « réconcilié avec l’Occident » [7] après la mode de l’engagement anticolonial auquel il a pris part, celui qui théorise une mystique du nationalisme où « le droit du sol est incompatible avec le droit à la différence » [8]… celui qui au fond se fait l’auteur post-moderne de la « complexité » puisque il déclare aimer « les marginaux » [9], il aurait pu ajouter « snif », stupide bourgeois.

c’) Paraît aussi qu’on parle mal et qu’on n’aurait pas droit de cité à cause de ça. Tu parles un peu le peul ou le beur, c’est que tu finiras en prison à 2 ans, ces cachetons sont aussi pour toi, dors ou meurs. La langue de l’immigré rimerait avec délinquance [10]… On a juste envie de faire comme Kateb Yacine pour vous narguer : après avoir été berné-e-s par le chantage à « l’intégration », après avoir acquis tous les outils du bon petit blanc, on va se mettre à parler comme nos parents, rouler les r, prendre un fort accent hideux et faire grimacer vos visages-pâles. Tu pourras alors dire encore que la trahison est dans nos gènes, si seulement… Le seul truc que vous n’avez pas choisi, c’est de perdre « vos » colonies et ça, ça vous reste encore en travers de la gorge, stupides blancs-becs. Yen a d’autres qui pourraient encore se décomposer de vos liasses de vos lianes, Guadeloupe, Polynésie, Guyane…

d) Le dominant choisit de dominer, mais il ne choisit plus quand les dominés se défendent. Choix, contre-choix. En sous-entendant qu’il n’a pas choisi ses derniers immigrés, l’État français continue d’occulter son histoire coloniale, continue de ne pas assumer son choix historique, celui d’avoir colonisé, celui d’avoir infériorisé des « indigènes », celui d’être raciste et de continuer à mépriser les descendants de ces indigènes, que ces descendants naissent dans les ghettos ou qu’ils nourrissent parfois l’espoir en soute entre deux continents… À défaut d’avoir choisi, l’État français oublie en tout cas qu’il a provoqué cette « immigration ». On se demande même si, dans son cas, provoquer ce n’est pas choisir de provoquer…

e) Alors l’État continue dans son état, le double-bind, vouloir l’argent du beur mais pas le beur, vouloir la sueur du sang du nègre, mais pas le corps ensanglanté du nègre, éponger le corps de l’étranger et le jeter avec l’eau du bain… Une performance qui flirte avec le fantôme, un domaine spectral qui définit les pestiférés du champ visuel. Cachez ce domestique que je ne saurais voir, il ne fait que passer entre chaque pièce, un coup monté de toute pièce, le décor planté où les têtes-de-turc se font implantées à la cave pour éviter qu’elles soient en contact avec « la population » au lendemain du 11 septembre [11]. Et puis tant qu’on y est, voilez ce voile que je n’veux voir, ça ne fait pas français, mettez plutôt un voile phrygien, c’est plus ergonomique socialement… Nous dans « double-bind », on retient « bam bam », parce qu’on a décidé d’être des idiots, on regarde le doigt qui veut nous crever l’œil… on retient « bam bam » et on vous trahit comme vous trahirait une femme qui vous balancerait à la gueule son tampon menstruel, « bam bam ».

f) Double-bind. Ce paradoxe tamponne la structure sinusoïdale des politiques d’immigration en Occident. Cette structure est une balançoire qui est avant tout retenue par un socle raciste et eugéniste. Les soubresauts du besoin en main d’oeuvre font tanguer tout ça. Une structure qui alterne entre « ouverture des frontières » et « fermeture des frontières », structure qui reste cependant ancrée dans un cercle hermétique : quand les frontières s’ouvrent, il s’agit malgré tout de contrôler le plus possible les flux. Le but de l’ouverture est de n’alimenter l’ogre capitaliste qu’avec le strict nécessaire de corps humains. Ainsi, après la seconde guerre mondiale et jusque dans les années 1970, la balance de la politique d’immigration suit les besoins économiques en matière de « corps humain », un corps importé massivement, très corvéable, merci. Dès le milieu des années 70, la balance change d’orientation, et se penche davantage au chevet du berceau raciste. C’est l’officielle « fermeture des frontières ». Depuis peu, la balance paradoxale s’est vu illustrée par les revirements contextuels de certains ministres expulseurs, qui d’un coup devenaient les défenseurs de l’immigration… pour financer les retraites. En octobre 1999, Alain Juppé dans le Monde, annonçait que l’Europe allait « avoir besoin d’apports de main-d’oeuvre étrangère », alors que trois ans de ça, en tant que premier ministre, faisait évacuer les réfugiéEs de l’église Saint-Bernard… Or, même si la tendance générale ailleurs en Europe est à l’ouverture des frontières et aux régularisations massives (ex de l’Italie et de l’Espagne), l’ancrage raciste de la balance ne cesse pas pour autant de s’affirmer… Ouverture certes, mais hermétique. Et si on pouvait éviter au travailleur immigré qu’il prenne goût à l’occident et qu’il s’incruste, ce s’rait bien. D’où d’abord l’affiche de promotion d’une politique de quota, sur le modèle de l’Allemand Schröder en direction d’informaticiens Indiens : montrer qu’on va faire appel à une « autre » nature d’immigrés, plus respectacles, « des immigrés intelligents », ouf, ils seront moins barbares ceux-là, et dire clairement qu’on va les virer au bout de leur mandat de 9 ans (ya pas moyen qu’ils restent, même s’ils auront rendu de loyaux services, comme de bons p’tits « nègres », quoi) – les contrats sont de 3 ans dans la loi Ceseda, renouvelables certes, mais à la merci des « déceptions » vis-à-vis des « compétences et talents » misées. Et tant qu’à faire, espérer attirer des ingénieurs américains. On commence à se dorer dans la silicone-vallée grenobloise et dans les autres « pôles de compétence » déjà en place… Mais besoin de besogneux oblige, on ne va pas s’empêcher d’importer à nouveau de la main d’oeuvre « non qualifiée », la loi Ceseda a pensé à tout, pour vous surtout bande de patrons. On aura toujours besoin des « bougnoules », des « nègres » et des « freaks » pour nettoyer les poubelles et les égoûts.

Autre témoignage plus musclé de cet affichage raciste, un grand classique désormais : les assauts répétés de tous ministres de l’Intérieur qui font ancrer l’idée qu’un clandestin est un criminel, voire un terroriste en puissance, quand il ne fait pas « exprès » de se brûler dans son taudis [12] : on a tellement besoin de vous, mais on vous rendra la tâche difficile pour que vous veniez nous rendre service. Vous n’êtes une solution que par défaut. Au fond on aimerait bien se passer de vous. Être « indépendant » démographiquement, un des pans blancs de la planisphère… Nos voeux pieux si eugénistes, et si seulement une bonne vieille politique nataliste pouvait remettre l’avortement au banc des accusés de la dégénérescence républicaine. Des bandes nostalgiques du sauveur Sauvy et du médecin Carrel croupissent à l’INED [13]… et ailleurs, comme cet éditorialiste flanqué du titre d’historien, le délire sur son pays envahi qui cherche l’énigme dans le ventre des Françaises :

« Dès que X ou Y parlent d’immigration sur un mode légèrement critique, les plaintes contre X ou les insultes à l’encontre d’Y risquent de pleuvoir (…) Et, pourtant, il suffit de se promener avec un peu d’attention dans les rues et les banlieues d’une grande ville, ou tout simplement d’y prendre le métro, pour se poser quelques questions (…) lI est bon de rappeler sur ce point que le maire socialiste d’une des plus grandes villes françaises parlait, voilà peu, de situations qui pourraient devenir ingérables dans une dizaine ou une vingtaine d’années si persistent les flux actuels d’arrivées incontrôlables de nouveaux résidents venus de loin (…) Mais la France reste un pays où, en 2004, le pourcentage des avortements (220 000 par an) a égalé le taux de mortalité des bébés âgés de moins d’un an au temps de Louis XIV… Peut-on vraiment parler de progrès, dans ces conditions ? » [14].

Suite : Des 30 Glorieuses aux 30 Grandes-Creuses

Notes

[1] Pour préciser son rapport à l’histoire, l’auteur nous a joint les lignes suivantes, extraites d’un « manifeste des histoires de monstres sociaux » encore inédit :

« Nos histoires ne s’inscrivent pas dans l’histoire de france, dans l’histoire de l’europe, dans l’histoire des nations, sauf lorsque ces nations sont elles-mêmes mises au ban(c) de la monstruosité médiatisée : « terroristes » qu’on terrorise, « sauvages » qu’on « civilise », « damnés » qu’on « libère »… C’est avant tout l’histoire de ceux qui refusent le grand livre qui s’est proclamé guide universel de l’histoire, le livre qui croit que l’histoire est une droite comme une chronologie ponctuée de dates ânonnant « marignan 1515″. Nos histoires ne s’inscrivent pas dans l’histoire de france ; qui ne se souvient pas d’ailleurs qu’à l’école, on a toujours cru que l’histoire de france résumait à elle seule l’histoire du monde ? L’histoire de france est un incube, de la trempe des dévoreurs d’âmes qui font croire qu’ils ne bavent pas. Nos histoires ne s’inscrivent pas dans l’histoire de france. Nous nous inspirons d’une certaine mouvance qui dit ne pas faire du « rap français », mais du « rap de fils/filles d’immigrés ». Enfants d’immigrés, ceux, de ceux qui ont été hantés par le spectre aux ailes de papier brûlées, le spectre qui hante aux bords des routes les réfugiés, ceux qui s’exilent en marge des déserts ou ceux qui essaient de rejoindre le mirage… En dépit de ce que montre la foire médiatique, les freaks ont une histoire, ne laissons pas l’Ordre Bourgeois la raconter à notre place et la tuer… Nous intégrer dans leur histoire instituée c nous tuer, nous intégrer c’est tuer nos histoires, c’est nous tuer d’avance… L’Ordre Bourgeois aura beau mettre en place les institutions qui s’emparent du domaine des mots et de la paroles, il ne nous taira pas, parce que nous ne voulons pas encore mourir… »

[2] Voir annexe 1 (« le long du littoral dunkerquois »).

[3] Visibilisation et lutte contre la double-peine et bien d’autres choses : voir annexe 2 ou le site du MIB (Mouvement de l’Immigration et des Banlieues)

[4] Jean Daniel, « Marianne et son voile », édito du 21 janvier 2004, Nouvel-Observateur.

[5] Jean Daniel, édito du 15 juillet 2004, Nouvel-Observateur (à propos de « l’agression » du rer D qui s’avèrera être un canular).

[6] Jean Daniel, Voyage au bout de la nation, p. 11 : « je suis né sur l’autre rive de la Méditerranée, dans une vallée palpitante protégée par une montagne sereine, au cœur de l’Algérie un moment pacifiée » (d’autres auraient dit « colonisée », c’est tout).

[7] Jean Daniel, Soleils d’hiver. Carnets 1998-2000, Paris, Grasset & Fasquelle, 2000, p. 303 : « Nous sommes entrés dans la guerre contre le nazisme pour sauver la démocratie ; dans le socialisme pour changer l’homme ; dans la résistance au bolchévisme pour protéger la liberté et dans l’anticolonialisme pour délivrer l’Humanité. Et puis tout compte fait, à la fin des fins nous nous sommes réconciliés avec l’Occident ».

[8] Ibid., p. 125 : « Le droit du sol est incompatible avec le droit à la différence. Si l’on peut devenir citoyen simplement parce que l’on naît dans un pays et qu’on puisse en ignorer la langue, les usages et l’histoire, alors on n’appartient pas à une nation mais à un camp d’hébergement » (et là tous les coups sont permis, n’est-ce pas ?).

[9] Ibid., p. 295 : « J’aime les marginaux ».

[10] Sur le rapport Bénisti, voir Ariane Chottin-Burger, « On n’en croit pas ses yeux », Vacarme, mars 2005 

[11] Voir annexe 3.

[12] Alors que des travailleurs immigrés crâmaient dans des taudis loués auprès de propriétaires les crapules, le prince de Villepin, devançant son naboléon, mettait en cause ces immigrés qui venaient à Paris « s’entasser ».

[13] INED = Institut National des Études Démographiques. Alfred Sauvy, fut l’un de ses directeurs, ayant auparavant collaboré sous Vichy. Quant à Alexis Carrel, c’est un des premiers théoriciens de l’eugénisme, idéologie qui consiste à vouloir « améliorer l’espèce humaine » en se fondant sur des études biologiques… et sur des normes anthropologiques basées notamment sur le racisme (soi-disant suprématie de la « race » blanche sur toutes les autres).

[14] Emmanuel Le Roy Ladurie, « Quelques questions sur l’immigration en France », Le Figaro, 24 août 2004.

g) Des 30 Glorieuses aux 30 Grandes-Creuses, les mêmes mots mènent aux mêmes obsessions [1] :

Article

1. La criminalisation de l’immigré n’a pas l’exclusivité de notre époque creuse sirupeuse. L’immigré a toujours été un suspect, et la circulaire Marcellin en 1972 vient le lui chuchoter à l’oreille. Beaucoup de travailleurs immigrés sont alors directement mis sous l’égide du commissariat ou de la préfecture de police pour le contrôle des titres de séjour/de travail. Cette circulaire ouvre le bal d’une formalisation du soupçon à l’égard de « l’étranger ». D’autres circulaires viendront la compléter, notamment celles des années 1990-2000, où quelques ministres de l’Intérieur viendront à leur tour graver leur nom dans l’hôtel de la criminelle, Pasqua Debré Chevènement Sarkozy, où l’immigré joue le rôle d’aimant, son palpitant attire le métal des ménottes, pan.

2. L’obsession du contrôle des flux migratoires est une vieille peau tendue par le spectre enflée du chômage rimant avec « immigration sauvage ». L’objectif d’une circulaire du ministère des Affaires sociales en juillet 1968 est le suivant : « renverser progressivement la proportion entre l’immigration spontanée et l’immigration contrôlée ». Le propos est aussi relayé par les centrales syndicales comme la CGT ou la CFDT, davantage obsédées par les dissenssions entre travailleurs immigrés et travailleurs français que par le conflit de classe entre patrons et ouvriers :

« Si la CGT se borne alors à “condamner la politique d’immigration massive du pouvoir gaulliste”, la CFDT, elle, veut “une immigration organisée et contrôlée, une politique d’immigration planifiée au niveau du travail, du logement et de la vie sociale en général. Nous voulons que les patrons nous donnent les besoins quantitatifs et qualitatifs de main-d’oeuvre pour les différents secteurs, ce qui permettrait d’organiser l’immigration et d’éviter les conflits avec les chômeurs français” » [2].

D’ailleurs l’État avait déjà mis en place, au moins depuis la Libération, des organismes pour gérer cette obsession du contrôle migratoire. L’ONI (Office national de l’immigration, devenu l’OMI, Office des migrations internationales) est censé régir l’entrée et le séjour des étrangers en France depuis novembre 1945. Cet organisme sert surtout à coordonner le recrutement de main d’oeuvre étrangère en France, tout en veillant à la priorité du « travail national ». À l’époque, le travailleur étranger estampillé ONI devait avoir un contrat de travail pour obtenir une carte de travail, celle-ci lui délivrant une carte de séjour à durée variable (aussi bien temporaire que permanente).

> « Quand tu dis “barrage”, ya toujours “débordement”qui va avec » : malgré l’ONI, on s’aperçoit très vite que beaucoup de travailleurs étrangers s’introduisent par leurs propres moyens en France, ce qui même à l’époque entraîne des mesures répressives pour tenter d’endiguer ces vagues migratoires (refoulement systématique, parcage dans des camps de contrôle ancêtres des centres de rétention actuels)… avant que des circulaires (comme en 1964) viennent régulariser le fait accompli, à savoir des individus entrés « irrégulièrement » en masse et qui de toute façon constituent une main d’oeuvre toujours bonne à user (soit quelque chose de similaire avec les grosses vagues de régularisation en Europe récemment).

> « Dernière » phase de recrutement : fin années 60 début années 70. Des ouvriers sont recrutés directement dans les pays d’origine par les usines elles-mêmes (Simca-Citroën, Peugeot, les houillères du Nord…). Via leurs émissaires-recruteurs, les patrons n’hésitent pas à aller chercher « leurs » O.S. directement dans les anciennes colonies (histoire de faire un pied-de-nez, au passage, à l’histoire naissante et trébuchante des décolonisations). Les travailleurs recrutés sont soumis à des contrats de six mois à un an, parfois renouvelables, le genre de contrat qui tient le travailleur sous la coupole exclusive du patron qui l’a recruté. Si le contrat n’est pas renouvelé, l’ouvrier est censé retourner dans son pays d’origine. Ce qui lui offre un « beau » statut de précaire saisonnier. D’ailleurs, les conditions de recrutement ne vont pas sans évoquer l’estampillage des esclaves par les négriers [3]. Certains recruteurs n’hésitaient pas en plus à faire croire que le tahin se méritait, allant jusqu’à faire casquer les immigrés qui achetaient là leur contrat de travail, synonyme pour eux de carte de séjour [4]… Mon père est arrivé en France vers 1969… C’est flou… Je ne sais pas comment il est arrivé… Je pense par le système des négriers-recruteurs… Je n’aurai pas le temps d’apprendre ça de sa bouche… Il est mort à 55 ans… J’étais au collège, l’école ne nous rendant pas curieux de ce qui nous entoure, je ne me suis guère alors soucié de cette histoire… 55 ans est un bon âge pour mourir quand on est manœuvre… D’un ulcère par exemple… Peur au ventre, ventrebleu… La maladie qui en cache d’autres… Qui cache le corps rongé par le trois-huit, par le doute et une famille à nourrir et à héberger, d’autant qu’une famille chez nous se conjugue plutôt au pluriel, ceux d’ici et ceux d’là-bas…

Parfois les patrons étaient plus subtils dans le recrutement… Ils comptaient sur leur contre-maître immigré. Lorsque ce dernier allait au bled, ses patrons, jamais rassasiés, en profitaient pour lui demander de recruter sur place… D’après ma mère, c’est comme ça que mon père a été importé en france…

> 1974 marque « l’arrêt officiel de l’immigration de travail » et la « fermeture des frontières » pour faire face à ce qu’on a appelé la crise pétrolière. Preuve, si c’était encore nécessaire, qu’il y a depuis toujours un choix des politiques migratoires. Cette annonce fut en tout cas suivie d’une restricition et d’une répression accrues à l’encontre des travailleurs « irréguliers » (encore une fois, l’imaginaire des expulsions d’immigrés ne date pas des années 90). Cette fermeture officielle des frontières s’est accompagnée de « l’étonnante » politique du regroupement familial. Petit reflet de la bonne conscience bourgeoise et chrétienne, ce subtil paradoxe était surtout porté par le choix de renforcer le clivage entre « immigration régulière » et « immigration sauvage ». Il allait accentuer la division des intérêts entre les travailleurs immigrés : les immigrés avec carte de séjour pouvaient s’installer, pour les autres ça s’annonçait encore et toujours plus chaud… En tout cas, c’est dans ce cadre que ma mère, comme beaucoup de mamas, est venue rejoindre mon père, en novembre 74…

3. Là encore, derrière cette obsession du contrôle des flux, il y a en creux une obsession toute aussi diffuse mais un peu plus discrète : l’obsession intégrationniste, une sommation aux relents eugénistes et racistes, parfum qui en appelle à sauver « l’identité essentielle de la France », menacée par les « tribus bédouines et africaines ». En octobre 1968, la DPM (Direction de la population et des migrations) parle :

« Il s’agit de mesurer le flux migratoire aux possibilités réelles d’accueil, d’emplois et de réalisations sociales qui permettent une véritable insertion et une véritable promotion pour que cesse l’immigration des bidonvilles et des taudis » [5].

En juin 1969, Maurice Schuman, ancien ministre des Affaires étrangères, se fait un peu plus direct dans la Revue de la Défense nationale :

« Le risque n’était donc nullement négligeable de voir notre pays perdre la maîtrise de certains secteurs de son marché de l’emploi ou de voir se constituer sur son territoire des “îlots” de peuplement imperméables aux processus traditionnels d’assimilation » [6].

D’ailleurs, cette obsession du discours sur « l’intégration », qui, parce qu’elle est régie par des enjeux eugénistes, fait figure d’un magnifique double-bind. On s’amuse alors à appeler cela un « défi », Marianne plus forte qu’Hercule, car comment intégrer des gens soupçonnés d’être inintégrables, comme viennent nous le rappeler les propos qui vont suivre. On est en 1959. C’est de Gaulle qui parle. Du moins, sous la plume de son conseiller et hagiographe Alain Peyrefitte, dans Ainsi parlait De Gaulle. En octobre 1994, l’hebdomadaire Le Point s’est empressé de ressortir la vieille croûte. Or, le contexte est alors marqué par la « deuxième affaire » du voile. La circulaire Bayrou avait déclenché la chose. Cette circulaire visait déjà à interdire le port du voile à l’école. Un certain Claude Imbert, directeur de ce même Point, qui avouera, une décennie plus tard, être islamophobe et fier de l’être, soutient le ministre et la proposition d’interdiction. De Gaulle selon Peyrefitte le perfide :

« Il ne faut pas se payer de mots ! C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. Qu’on ne nous raconte pas d’histoires ! Les musulmans, vous êtes allés les voir ? Vous les avez regardés, avec leurs turbans ou leurs djellabas ? Vous voyez bien que ce ne sont pas des Français ! (…) Essayez d’intégrer de l’huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d’un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ? Si nous faisions l’intégration, si tous les Arabes et Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! » [7].

4. Dans la suite du paradoxe 1974-regroupement familial, l’instauration de la carte de séjour de 10 ans… Elle entérine la bonne p’tite conscience blanchie de la bourgeoisie : on ne va quand même pas remercier les travailleurs immigrés en les expulsant direct, d’autant que la plupart travaillent encore ; en dépit du spectre de l’équation du FN (« 3 millions de chômeurs = 3 millions d’immigrés »), les usines continuent de tourner, et de broyer leurs têtes brûlées. La nouvelle loi, quant à elle, semble faire l’économie de cette petite conscience, plaçant la carte de séjour permanente dans le rayon des antiquités rares à dénicher. Elle ne fait d’ailleurs que continuer la tendance émise par l’effigie nationaliste des années Pasqua-Chevènement : les régularisations, au compte-goutte, ne se faisaient déjà bien souvent qu’au titre d’une carte de séjour d’un an maximum, parfois renouvelable…

Pour revenir à la carte de séjour de 10 ans, elle n’a pas été « donnée », même si c’est le gouvernement socialiste qui l’instaure en juillet 1984. Elle est surtout le résultat des luttes des travailleurs immigrés eux-mêmes, des luttes longues et autonomes comme de folles errances brouillées d’automne. Les soutiens furent faibles. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ces luttes sont complètement inconnues de la plupart des milieux anticapitalistes blancs-becs. Cette carte de séjour intervenait dans une atmosphère marquée par les fortes grèves des OS dans les industries automobiles, et par la Marche pour l’égalité et contre le racisme, que certains journalistes ont appelé la « Marche des jeunes immigrés » ; l’immigration ça te colle à la peau, ah ouais. Ces luttes avaient commencé à s’intensifier dès la fin des années 60 : grèves de la faim, grèves d’usines, grèves de loyers, là où s’accummulaient le risque de se faire licencier et celui de se faire expulser [8]. L’immigration, du papier-cadeau pour envelopper un kit complet au parfum de double-peine… C’était une lutte pour dissocier la question du séjour de celle du travail, tenter de briser cette conscience coloniale qui voulait (veut) que l’immigré ne soit qu’une bête de somme… Cette carte a permis, à l’époque, de mettre fin à une instabilité qui guettait nombre de travailleurs immigrés, du moins pour ceux qui résidaient alors régulièrement depuis au moins 3 ans. Elle était renouvelable automatiquement et donnait enfin le droit d’exercer une profession de son choix sur l’ensemble du territoire. Néanmoins, le côté sournois de cette instauration a été de reproduire le clivage entre les « immigrés réguliers » et les « immigrés irréguliers », ce qui alimentait les discours et pratiques visant à renforcer la « lutte contre l’immigration clandestine », qui, comme on l’a dit plus haut, est une obsession française depuis au moins la fin des années 1960. Même si les pratiques spectaculaires d’un Charles Pasqua (fin années 1980 et milieu des années 1990) ou d’un Nicolas Sarkozy (années 2000) resteront les plus marquantes, elles ne font pas oublier un processus structurel qui grouille peu à peu, « n’épargant » aucun gouvernement. D’ailleurs, en même temps que le gouvernement socialiste institue la carte de 10 ans, celui-ci banalise un outil de flicage pour les migrants et ceux/celles qui les hébergent : le certificat d’hébergement [9]…

L’histoire de la carte de 10 ans est surtout celle qui la précède, parce qu’après elle, ce fut l’oubli. La loi Racecosy ne fait qu’entériner cet oubli. Rouvrant l’immigration de travail, elle refonde la situation de précarisation du travailleur immigré qui fut celle des 30 Glorieuses, et reformalise un processus déjà lancé sous le règne de Pasqua-Chevènement : la mise à sac du principe « protecteur » de la carte de séjour. Depuis les années 90, des immigrés se voient refuser le renouvellement de leur carte de résidence sous prétexte qu’ils ne possédent pas de contrat de travail [10].

> Cette loi fait un choix, l’oubli qui s’est arrangé avec un discours pour ne pas faire trop vide. Dans les placards des médias, pendent les gardes-robes du discours-fantôme. L’une d’elles est l’obsession de « l’intégration », ou plutôt de la « non-intégration » de ceux dont la maison se trouve au-delà des périfs. Selon ce discours-fantôme, l’histoire des 30 dernières années, c’est l’histoire de la « non-intégration » des outre-bords. Le flou médiatique qui décide des contours. Qui fait des flux de déserts à la marge des déserts. C’est l’histoire des 30 Grandes-Creuses. La parenthèse libérale décretée par la gauche a fait son effet. Toc. Juste pour ça, il faudrait détruire la new wave, Julien Clerc Étienne Daho, fils de colon… Hippie et néo-hippie, ça craint vous êtes partout et l’arrière-cours du capitalisme. Viens pas nous parler d’amour, de mélange comme ça… La « non-intégration » agit maintenant aisément comme le spectre au service du Prince. Un signe de non-intégration et c’est ta carte de séjour qui s’autodétruit. Qu’elle soit « temporaire » ou « permanente », au retrait de la carte de séjour, tous les prétextes sont bons si t’es pas « bon » banania. L’article 36 de la loi Naboléon, prévoit de régler le compte aux prochaines émeutes. Après novembre 2005, l’État s’est empêtré dans des formalités qui ne lui ont permis d’expulser, semble-t-il, « que » deux personnes, contre les 120 espérées au début. La loi permet désormais le retrait de la carte de résident aux étrangers accusés de « violences urbaines » et plus globalement « d’outrage et rebellion » à l’encontre de flics ou d’autres personnages façon « service public ». Quand on sait que les flics ont la sensible maniaquerie de recourir à « l’outrage et rebellion », surtout pour se plaindre des personnes qu’ils ont ravagées… C’est pas fini parce que le retrait concerne aussi les outrages « à l’hymne national ou au drapeau tricolore ». Le p’tit Sioux qui voudra pas réciter le tube de Marianne chaque matin, c’est chaud pour ses plumes… T’as cru que la double-peine était une vieille peau défraichie, pas de pot… Comme nos prédécesseurs nos parents, on nous veut rasant les murs, confisqués la parole, les rires et les pleurs. Ce qui est sûr, c’est que la confiance ne règnera jamais entre les régnants et les régnés…

Suite : Le Calife qui joue les Qualif

Textes de Kandjare Bayn Asnan, descendant abstrait de Dull Knife

Réagir : envoyer un mail

Notes

[1] Cette longue partie va surtout s’inspirer d’un bouquin pour exister : Mogniss H. Abdallah, J’y suis, j’y reste. Les luttes de l’immigration en France depuis les années soixante, Paris, Éditions Reflex, 2000.

[2] Mogniss H. Abdallah, J’y suis, j’y reste… op. cit., p. 12.

[3] Voir annexe 4.

[4] Le film L’ordre règne à Simcaville évoque ces pratiques. On vous parle de Flins, autre film de l’ISKRA, traite carrément du sujet. Voir le site de l’ISKRA : http://www.iskra.fr/

[5] Source : Mogniss H. Abdallah, op.cit., p. 11.

[6] Idem, p. 12.

[7] Cité par Thomas Deltombe, L’Islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, Paris, La Découverte, 2005, p. 232.

[8] Mogniss H. Abdallah, op.cit., p. 63 sq.

[9] Ibid., p. 93.

[10] Ibid., p. 112.

h) T’as l’calife qui joue les qualif’. On nous a dit alors que l’immigration future sera une immigration de travailleurs « qualifiés ». On nous dit donc que les précédents n’étaient pas qualifiés, d’entrée disqualifiés… On nous dit donc que nos parents, avant d’arriver en France, n’existaient pas, que c’était des sauvages qui ne savaient rien faire, des tableaux vides, et que leur humiliation n’était que justifiée…« Et encore ce sont eux qui devraient nous remercier de les avoir tirés de la merde » clame-t-on sous les chaumières de la « civilisation »… « Qualifiés » ou « pas qualifiés », ça n’empêche pas aux stupides blancs-becs de pratiquer une franche inégalité de salaire… Une récente grève de médecins à diplôme non-européen vient rappeler le « bon temps » : pour un même travail, leurs homologues de l’UE sont payés deux fois plus [1].

Article

> Vous avez fait croire à vos mythes de bourgeois. Que la lutte des classes était finie et vous nous parlez « d’immigration qualifiée », à croire qu’il ya chez vous des tâches plus valorisées socialement, ah bon, j’fais le naïf deux secondes. Selon la « fin de la lutte des classes », un intello n’a pas plus de mérite qu’un prolo : le médecin va soigner la main du cueilleur-saisonnier qui va permettre que le médecin se nourrisse et soigne des mains qui le nourrissent ou pas, j’m’en fiche. Sauf qu’en dehors de cette logique, un médecin a des intérêts à défendre, celui d’être bien à sa place de bourgeois. Avant le règne qui s’apprête être celui de « l’immigration qualifiée », la france a rongé ses O.S. Ouvriers spécialisés riment avec « immigration spécialisée », quoi. C’est quoi la différence entre « qualifiée » et « spécialisée », une question d’esthétique… Pour l’une la qualification s’habille en bleu de travail, et pour l’autre, elle se parfume avec du jus de chemise repassée.

> Les O.S. Ouvriers spécialisés parce qu’un point précis dans la chaîne, affiliés pendant des années au même poste, à fabriquer pendant des semaines la même pièce. C’est sûr que ça embellit pas un squelette. Les O.S. Pas tant abrutis par leurs tâches « spécialisées », que par vous et votre morale bourgeoise à les faire culpabiliser en leur disant qu’ils n’ont que ce qu’ils méritent parce qu’ils n’ont pas fait l’effort de se qualifier : hop éliminés. Eux mêmes vont se dicter cette morale d’un autre lieu : « On n’a pas été à l’école, on doit donc trimer, on n’a eu que ce qu’on mérite » [2]… Ils ont eu même à effacer l’histoire de leur corps, oubliant qu’avant d’être des travailleurs « disqualifiés », ils n’étaient pas des corps à savoir-rien-faire. Quoi qu’on pense du caractère non-émancipateur de certaines éducations, ma mère, comme beaucoup de femmes (immigrées ou non), a reçu une qualification de « femmes au foyer », qualification encore plus officieuse et encore moins reconnue. En plus du travail de domestique pour astiquer les lustres des hôtels et des bourgeois. Femme de ménage à plein temps… Avant d’arriver en france, mon père avait les poches pleines de qualifications et de qualificatifs : qualification agricole puisqu’il avait grandi paysan au Maroc, avant de migrer en ville pour devenir couturier allant jusqu’à tenir boutique. Sans oublier qu’il avait la « compétence » de cuisiner la bissara et possédait le « talent » de réussir la sauce aux lentilles… Arrivé en France, comme beaucoup d’émigrés, il fut destiné à remplir l’armée des manutentionnaires. Dans des usines de la région lyonnaise. On confond souvent OS et manoeuvre, celui qui n’a que ses mains pour porter. Quoi de moins qualifié on dirait que la manutention… À condition d’avoir des « mains » et de savoir s’en servir, de savoir se servir de tout son corps pour manier le moindre objet. Où on se rend compte que porter ça devrait s’apprendre… Puis les mains de mon père se munirent de « prothèse »… La manutention se fit alors par fenouiq interposé, extension du corps aux manettes d’un chariot à moteur. Soulever des pièces lourdes. Cette extension du corps-machine supposait une formation… et donc le façonnage du corps dans un nouveau-savoir-faire. Il acquit une nouvelle qualification : devint cariste, corps-manoeuvre-et-conducteur. Autre façon de fourmiller dans la fourmillière.

h’) Travaillant dans une usine qui fabriquait des éléments de ce qui allait devenir le TGV… Nos parents ont fabriqué le TGV et ne l’ont jamais pris, et nous on ne peut monter dedans que pour se prendre des amendes par des contrôleurs qui vous disent que la SNCF c’est pas la société… On s’en fiche, de toute façon, avec les bourges dedans, ils sont trop moches vos TGV, ça donne pas envie de monter dedans, on se croirait dans un quartier de bourges, normal, c’est fait pour eux toutes ses conneries, la SNCF pue les enclos verts et roses…

i)Ya p’t-être une différence entre les deux règnes d’immigration. Dans le précédent, la qualification se faisait en France. C’est le patron qui « offre » la formation au corps qu’il s’apprête à exploiter, s’adressant aussi à nous les gosses, fallait nous « intégrer » malgré tout. Dans le suivant, l’immigré est conçu comme un kit complet d’exploitation : posséder son corps et s’épargner la formation du corps à posséder. Le corps est déjà fin prêt ou presque, juste quelques petits ajustements à faire ici ou là. Autre avatar du pillage des ressources du Sud par le Nord, « éternel » colon.

Une différence qui ne suffit pas à effacer qu’elle s’intègre dans la continuité d’un processus. Un État qui essaye de se renforcer, en visant l’amélioration de son contrôle migratoire, en formalisant un peu plus ses techniques de mépris, codifiant la logique du corps jetable une fois usé ou n’offrant pas assez d’options de rendement. Il jette déjà les corps usés dans des quartiers d’isolement qu’on appelle « maison de retraite » quand on est blanc, « foyer sonacotra » quand on est chibani isolé en france, « centres cotorep » et autres asiles quand on est handi. Naboléon et compagnie n’ont pas inventé l’eau du bain. Ils ne font que renforcer les parois du bain déjà bien hermétique, soit la poussée d’Archimède : en renforçant les parois du bain, de l’intérieur, une masse s’ajoute, provoquant débordement et éviction d’une certaine quantité d’eau. Les étrangers qui construisent ces parois sont les personnes les plus proches du bord. « Éponger le corps de l’étranger et le jeter avec l’eau du bain »…

j) « Revendiquer la liberté de circulation et d’installation signifie détruire les rapports Nord-Sud tels qu’ils sont aujourd’hui construits ». Si ya quelqu’un qui « subit » l’immigration, c’est bien l’immigré lui-même. Tant que les États Nord-Capitalistes choisiront le mode colonial, les « damnés de la terre » subiront la déserrance. Le feu du nord, pour apaiser sa froideur, brûle les éléments du sud. Sa connivence avec les dictatures les plus renégates dérobe le feu des peuples. Les poudres d’escampette croient apaiser ce feu. Les opérations de « développement durable » et autres mélasses humanistes ne feront que l’attiser. Quand le brouillard médiatique sera dissipé. C’est comme quand t’as cru qu’il suffisait de calmer émois et émeutes en affichant des basansés sur tes panneaux de pub ou tes affiches de propagande pour agences d’intérim. Ça colle plus de mettre sur tes icônes le visage de ceux que tu possèdes de toute façon, d’accord, mais « la hâche de guerre est déterrée depuis longtemps ». Colon, ton opération de reconquête du Maroc est en voie de réussite on dirait. Explosion des prix de l’immobilier, arrogance du p’tit colon envers le p’tit indigène. Ya dix ans de ça, des groupes de brigands hantaient les routes et s’attaquaient à toi. Et toi, c’est aussi les indigènes renégats qui te facilitent le confort. Ne t’étonne pas d’assister à une deuxième phase de décolonisation en Afrique. Ce sera violent évidemment. Et ce sera toi qui aura déclaré la guerre. À part les fumées de la mort, tu ne verras rien passer…

k) Loi. Peut-être t’es-tu rendue complice d’un acte dont il faut bien te remercier. Renforcer le cohérence historique entre les différentes couches d’immigrés que tu as voulu diviser. « Sanspapiers » et « Enfants d’immigrés » te sont reconnaissants envers le lien que tu comptes recréer entre l’histoire coloniale de France et le racisme quotidien de France. « Sortez les seringues de vos artères, crevez les pneus du charter » (Booba).

nb) « Les femmes immigrées sont mieux protégées contre la polygamie, l’excision ou les violences conjugales ». L’argument est un objectif affiché par la loi Ceseda. Le brave chevalier sur son blanc poney viendra délivrer la princesse Shéhérazade du terrible tyran ottoman, c’est écrit dans vos histoires de blancs-becs kit mode d’emploi. Vous êtes pires que ceux que vous prétendez combattre, obscènes chevaliers qui pensez qu’à baiser tout le monde…

Annexes de l’artice

Textes de Kandjare Bayn Asnan, descendant abstrait de Dull Knife

Réagir : envoyer un mail

Notes

[1] Cf. le site des Indigènes de la République 

[2] Cf. le site Ressources urbaines 

Annexe 1 : Extraits d’un blog sur l’exil de réfugié-e-s le long du littoral dunkerquois

Site tenu par Aissa Zaibet, un keum du MRAP de Dunkerque

(30/12/2005) – Ils sont plus d’une quarantaine âgés de dix huit à soixante ans, venus d’Irak, de Somalie, du Soudan et d’ailleurs qui attendent non loin du port d’embarquement de Loon Plage, à l’affût de tout camion ou container qui embarquera pour l’Angleterre (…) Certains n’ont pas mangé depuis plus de 4 jours, ils dorment parfois à même la terre sous des cartons dans le froid et sous la pluie. Ils ont improvisé un petit abri fait de bâches et de bouts de bois, au milieu d’un petit bosquet entouré d’immondices où ils s’y reposent à tour de rôle. Depuis les récentes répressions policières, ils s’éloignent de Calais et errent sur le dunkerquois pour tenter d’embarquer pour la Grande Bretagne.

(…)

Quatre ans après sa fermeture, le célèbre hangar de Sangatte a disparu mais les réfugiés eux sont toujours biens présents. De Dunkerque à Calais, des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants, de tout âge, errent sur le littoral (…) leur long et difficile périple de quelques milliers de kilomètres bloque le long des côtes du Nord-Pas de Calais. Les ports de Calais et Loon Plage (Dunkerque) étant les principaux lieux d’embarquement pour la Grande Bretagne. Ce sont ces derniers kilomètres qui posent problème et qui coincent (…) En attendant « le passage », la survie s’organise non loin des terminaux ferry lorsque la situation le permet. Ils investissent alors des lieux de « vie » pour s’abriter. Pour les plus chanceux et mieux lotis : ruines de maisons abandonnées, hangars désaffectés ; pour les autres et les derniers arrivants des cabanes improvisées, tentes, serviront de toit. Régulièrement ces lieux font l’objet de visites et contrôles assez « musclés », et sont parfois vidés d’une partie de leurs occupants pour mise en garde à vue ou comparution devant les tribunaux.

(…)

Une surface de hard discount de notre littoral interdit systématiquement l’accès de son magasin à toute personne qui ressemble à « du » réfugié (…) Cette surface est allée tellement loin dans ces pratiques que même des citoyens « en règle » se sont vues interdire l’accès car mal habillées ou ne parlant pas ou très mal le français.

(…)

Une « rafle » contre les réfugiés a eu lieu ce mardi 25 avril (2006) au matin vers 8h30 dans le camp de Loon Plage (Dunkerque) mobilisant une trentaine de policiers. Le campement a été entièrement rasé : tentes, nourriture, couverture (…) Il semblerait que l’ensemble des réfugiés qui comptait plusieurs femmes, ait été dirigé vers le centre de rétention de Lesquin. Il s’agit de la cinquième intervention de masse au moins, pour déloger les migrants de Loon Plage (…) Il y a quelques jours seulement, le Jeudi 20 Avril, 4 réfugiés comparaissaient au tribunal de Dunkerque. Des peines allant jusqu’à 1 an et demi de prison ferme ont été prononcées. Aussi, il y a quelques semaines, des réfugiés avaient déjà été condamnés à des peines de prison ferme.

(…)

Tout ce qui peut servir à la survie des réfugiés est détruit. Leur nourriture serait systématiquement confisquée et détruite, leurs couvertures seraient régulièrement jetées à l’eau (…) Depuis décembre, il ne s’agit pas moins du quatrième « lieu de survie » passé au bulldozer. Tout ce qui peut servir d’abri est automatiquement rasé (…) Une véritable « chasse à l’homme » semble peu à peu s’installer dans ces territoires de Dunkerque…

(…)

Ce matin l’ensemble des réfugiés ont fait l’objet d’une « rafle », dans le camp Loon-Plage prés de Dunkerque (…) D’après les témoignages des migrants, la police est intervenue à coup de gaz lacrymogène, asphyxiant ainsi les occupants des refuges. Ils auraient ensuite tous été menottés deux à deux puis dirigés vers le commissariat de Gravelines. Les bulldozers sont ensuite entrés en action ; détruisant tout sur leur passage. Les deux refuges ont été complètement rasés, ensevelissant ainsi eau, nourriture, vêtements, effets personnels, et papiers d’identité (…) Un des réfugiés aurait même perdu son compagnon nouvellement adopté : son jeune chiot a péri ensevelit par le bulldozer lors de la rafle. Les migrants ont même été marqués d’un numéro sur la main (…) Il est devenu évident que par ces grands froids, les réfugiés sont en danger de mort.

Annexe 2 : Contre la double-peine, mémoire de MIB

Extrait du Site du MIB

En 1989, les discours sur l’intégration et les concerts melting-pot tiennent le haut de l’affiche. Mais la banlieue est oubliée.

Résistance des Banlieues

Quelques « beurs » égarés se mettent en tête de remonter la pente et de faire le ménage dans la couscoussière parisienne. Les beurs publics ayant oubliés d’où ils venaient, Résistance des Banlieues se chargera de leur rappeler que : « quand tu perds la face, vaut mieux s’effacer plutôt que de masquer que tu es d’une autre race », comme dirait le poète. Sous l’impulsion de Momo des Mureaux, Nordine, un ex du mouvement Gutenberg, Nanterrien de toujours, et de Yazid de Mantes la Jolie, un Collectif inter cités voit le jour : Résistance Des Banlieues.

RDB sillonnera pendant de longs mois les cités de la région parisienne et entraînera derrière elle une nouvelle génération de militants qui ne s’embarrassent ni de discours ni de salamalecs. Ils ont grandi dans le béton et ne connaissent de l’histoire de l’immigration que quelques bribes. Même l’histoire récente des Minguettes et la Marche leur sont étrangères. RDB tente d’alerter l’opinion publique sur la relégation des cités et les risques de déflagrations qui en découlent. Ils essayent de dialoguer avec les pouvoirs locaux à Chanteloup, les Mureaux, Mantes la Jolie, Suresnes, Nanterre, etc., mais le gouffre entre les jeunes et les officiels est trop profond et les intérêts divergents.

Du Comité National Contre la Double Peine au MIB

Momo de RDB vient de purger une peine de 5 ans de prison (suite au braquage d’un PMU). À sa sortie, avec des jeunes du quartier des Musiciens, ils créent SOL’ACT (Solidarité active), dont l’objectif est « d’éviter aux autres jeunes du quartier un itinéraire piégé d’avance ». Pour le Ministère de l’Intérieur (Pierre Joxe), que Momo soit né en France, qu’il se soit réinséré après sa sortie ne change rien à l’affaire. Il doit être expulsé du territoire. Bonjour la Double Peine et vive la clandestinité ! Un comité de soutien à Momo se constitue mais la police veille. Avec des amis de RDB, il s’esquive à Paris. Bientôt rejoint par d’autres jeunes de la seconde génération, eux aussi victimes de la double peine : Boualem de Melun, Haoues de Vitry, Aziz de Barbès, etc… et avec quelques « anciens » du Collectif Jeunes de Paris, ils créeront le Comité National contre la Double Peine le 13 juin 1990 au relais Ménilmontant dans le 20ème.

La Double Peine : prison + expulsion, touche essentiellement des jeunes issus de l’immigration, déjà lourdement condamnés pour des délits liés à la précarité qui frappe les couches populaires. La plupart des personnes touchées par l’expulsion retournent clandestinement avec tous les risques que cela comporte (marginalité, faux papiers, etc.). Pour les jeunes touchés, il s’agit d’un véritable bannissement.

Le Comité National Contre la Double Peine fera la tournée des associations afin qu’elles s’engagent dans une campagne pour abolir la double peine. Encore une fois, les associations se font tirer les oreilles et ne veulent pas s’engager, faisant une différence entre les petits délinquants victimes d’expulsion et les autres. S’hab le Comité, sidérés par la léthargie parisienne, occuperont les locaux de SOS racisme le 30 juin 1990 afin de dénoncer son double discours. Le Comité connaîtra un essor rapide auprès des familles de Double Peine et gagne le respect des jeunes des cités de par ses actions et son discours sans concession. L’ « Intifada » des banlieues place celles-ci au centre des débats sur l’exclusion et la marginalité. Étant le seul mouvement de jeunes issus des cités et organisé de façon autonome à Paris même, le Comité sera assailli de demandes de toutes sortes concernant les problèmes de justice, de police, de logement, etc… Il devient, entre 1991 et 1992, un acteur politique de la scène parisienne : manifs, occupations de préfectures, d’aéroports, de ministères, du FAS. Le comité occupe le terrain jusqu’à obtenir gain de cause pour des centaines de victimes de la double peine. La loi Sapin du 31 décembre 1991 est un acquis du combat du CNDP, même si la double peine n’est pas abolie. Le gouvernement et les instances européennes reconnaissent le caractère injuste d’une telle mesure. La lutte du Comité marquera les mémoires et fera passer un message, au-delà du problème lui-même, à tout le microcosme parisien.

Agir sur la double peine, sur les crimes, sur la justice, sur la police, sur le respect de la liberté du culte musulman, sur le logement, sur la prise de pouvoir des habitants des quartiers sur les outils de leur intégration, est une démarche qui dépasse les moyens et les objectifs du Comité National Contre la Double Peine. Au revoir le Comité, Bonjour le M.I.B. !
 

Annexe 3 : Nasser Negrouche, « Alibi terroriste pour racisme antimaghrébin »

Extrait d’un article du Monde diplomatique

1.« « On a assisté à des comportements inacceptables, explique M. Jacques Méret, secrétaire général adjoint de l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA) qui regroupe environ 360 000 adhérents. Depuis le 11 septembre, de nombreuses entreprises spécialisées dans la mise à disposition de personnel pour assurer des missions de prévention-sécurité, d’accueil du public ou de nettoyage dans des structures privées ou publiques ont été priées de modifier la composition ethnique de leurs équipes. Tous les signalements qui nous sont rapidement parvenus des quatre coins de France se recoupent : les entreprises utilisatrices ne voulaient plus que les employés d’origine maghrébine, hommes ou femmes, continuent à assurer certaines missions d’accueil du public ou de surveillance et protection de locaux réputés sensibles. » »

2.« Sous la pression de certains donneurs d’ordre, visiblement sensibles à la thèse de l’ « ennemi intérieur », des sous-traitants ont été sommés de « blanchir » leur personnel dans les plus brefs délais sous peine de ne pas obtenir le renouvellement de leurs contrats en janvier 2002. « Nous avons décidé d’écrire au premier ministre pour l’informer de ces dérives et lui transmettre les éléments en notre possession. Il nous semble très dangereux de montrer ainsi du doigt une partie des employés d’une entreprise et de faire peser le soupçon sur elle sans motif sérieux. Je peux déjà vous dire que parmi les donneurs d’ordre formellement incriminés on trouve notamment les Aéroports de Paris, le ministère de l’équipement et plusieurs entreprises réputées installées dans les tours de la Défense. Plusieurs locaux administratifs et sociétés de transport de province sont aussi concernés », tient à préciser M. Méret. Différents moyens sont employés pour exclure les personnes d’origine maghrébine des équipes de travail : non-renouvellement des contrats à durée déterminée, déplacement des salariés sur des sites isolés, passage forcé en service de nuit, affectation à des tâches n’incluant aucun contact avec le public, fin des missions en cours… »

3.Témoignages de vigiles : a)« « Après huit ans d’ancienneté dans l’entreprise, sans jamais aucun problème, ça fait mal, du jour au lendemain, de se retrouver traité comme un terroriste, avoue Djamel, 32 ans, agent de sécurité. Le 12 septembre, on m’a affecté à la surveillance d’un entrepôt isolé qui ne présente aucun risque de sécurité alors que j’étais chargé du contrôle des entrées dans une administration. Mon patron m’a dit que c’était provisoire et qu’il n’avait pas le choix. Il m’a dit que je serai payé normalement, mais il ne comprend pas que l’argent, c’est pas le problème. Aujourd’hui, je me sens humilié. »

b)« « Nous sommes des professionnels de la sécurité, nous sommes donc bien placés pour savoir qu’on ne plaisante pas avec ce sujet-là. Mais, au lieu de nous mobiliser pour prévenir les risques d’attentats, on nous accuse d’être nous-mêmes des amis des terroristes au simple motif que nous sommes d’origine maghrébine ou musulmans ! Pour moi, c’est du racisme pur. Avant cette expérience, je pensais que j’étais considéré comme mes collègues. Aujourd’hui, je sais que mes origines passent avant mes compétences professionnelles aux yeux de mes employeurs. Pourtant, je risque chaque jour ma vie pour protéger leurs installations », conclut, dépité, Younès, un agent de sécurité spécialisé dans la surveillance de sites très sensibles. »

Annexe 4 : Histoire/Miroir : recrutement de travailleurs immigrés et estampillage d’esclaves

Jean-Claude Charles, « Le corps de l’esclave. Saint-Domingue 1764. Le travail idéologique de l’information », Les Temps Modernes, n° 383, juin 1978 :

« La “marque de son pays”, trace indélébile de la nationalité (on peut tout aussi bien dire : l’anationalité) de l’esclave, est aussi marque de son animalité. Écriture à même le derme, graphée anonymement là-bas, elle se lit, à partir de la grille coloniale d’ici, non-humanité. Y compris dans ses signifiants prétendument reconnaissables, tel que dans le cas de ce…

“ (…) Nègre bossal, âgé de 24 à 26 ans, sans étampe, ayant seulement sur l’estomac deux marques de son pays, en forme de crois ”. (GS [1], 9-5-1764.)

Au niveau de la structure de l’énonciation, il y aura d’ailleurs relation d’isomorphie entre les avis de capture et de recherche d’esclaves et les avis de capture et de recherche d’animaux [...] Quelques échantillons : “ (…) deux cavalles, l’une poil gris, l’autre poil rouge, étampées toutes deux LB, ayant à leur suite un muleton, une petite mule sans étampe, de poil brun, âgée de sept à huit mois ; & un mulet noir âgé d’environ quatre ans, étampé CD, avec une autre étampe renversée, LAGANE… ”. (GS, 28-3-1764.)

“ Deux Négresses, l’une Arada, nommée ZABET, d’environ 50 ans, l’autre Créole, nommée FRANÇOISE, d’une jolie figure, ayant le visage rond & fort, âgée d’environ 20 ans, portant un enfant à la mamelle, & un collier de fer au col, étampées toutes deux DESCOUBLAN… ” (GS, 28-3-1764.)

“ Un Cheval anglais, Bai-brun, de la grande taille, étampé GILLET, appartenant à… ” (GS, 30-5-1764.)

“ (…) une mule étampée sur la croupe du côté du montoir DR, & plus bas DV, ladite mule ayant le bout du nez blanc ”. (GS, 28-3-1764.)

“ Un Nègre nommé Cupidon, étampé GL, maigre, d’une taille médiocre, ayant le nez écrasé, appartenant au Sr. De Ronceray… ” (GS, 7-3-1764.)

Perspective morale de l’humanisme idéaliste : les esclaves étaient traités comme des bêtes, étaient considérés comme des bêtes [...] Ainsi : l’utilisation faite de l’étampe, dans l’ordre colonial esclavagiste, conditionne la lecture faite, par l’émetteur, de la marque africaine ; en retour, la marque africaine, la lecture qui en est faite, légitime le marquage du corps servile par l’étampe (sa territorialisation par les chaînes aussi, d’ailleurs). De même, la volonté de définir une sphère (que nous avons appelée : de francolonialité) où l’esclave – comme l’affranchi – ne doit trouver place, règle l’insistance sur le ce-qui-va-de-soi du corps africain ; en retour, cette vision est là pour attribuer concrètement une place au maître et à l’esclave : place où celui-ci appartient à celui-là, et s’étampe. »

Marie Cegarra, « Mora, le négrier », Le Monde Diplomatique, nov 2000 :

Cet article est une note à propos de son livre, La mémoire confisquée. Les mineurs marocains dans le nord de la France, Lille, Septentrion, 1999. C’est l’exemple d’un recrutement de Marocains dans les années 1950-60 par un ancien militaire, Félix Mora, reconverti dans l’import-export de corps humains pour le compte des mines du Nord et du Pas-de-Calais.

Se dresse une similitude entre le corps de l’immigré recruté et le corps de l’esclave : examen du corps-marchandise pour le déclarer apte ou non à faire un travail de force au fond d’une mine de charbon, estampillage qui vient marquer l’aptitude ou non du candidat (même si ce sont a priori des « volontaires », il ya évocation du corps de l’esclave, marqué au fer pour signifié qu’il est la propriété d’un maître). Au-delà de l’examen du « corps-physique », s’ajoute un critère répressif visant au cantonnement de ce corps au corps social : voir si ce corps n’a jamais eu maille à partir avec la police, ce qui serait alors un signe rassurant pour l’employeur, le signe que le sujet sera très probablement docile, et qu’il ne fera pas de « politique » :

« Il y a beaucoup d’appelés, mais peu figureront en définitive sur la liste. Car il faut pour cela ne pas être atteint de maladie contagieuse, ne présenter ni amputation ni déformation… et surtout ne pas avoir eu affaire à la police marocaine. Mora examine les dents, les muscles, la colonne vertébrale. Puis il marque les postulants avec des tampons de deux couleurs différentes pour les distinguer.  ?Si Mora t’affiche un cachet vert sur la poitrine, cela signifie que tu es accepté ; un cachet rouge signifie que tu es refusé. ? »

Quelques décennies plus tard, ce poème berbère : « Il fut un temps où les hommes furent vendus à d’autres / Ô Mora le négrier, tu les as emmenés au fond de la terre / Mora est venu à l’étable d’Elkelaa / Il a choisi les béliers et il a laissé les brebis / Ô filles ! Mettons le voile du deuil / Mora nous a humiliés et est parti / Ceux de l’étranger que Dieu redouble vos peines / Celui qui est en France est un mort / Il part et abandonne ses enfants / La France est de la magie / Celui qui arrive appelle les autres. »

Annexe 5 : Olivier Cyran, « Choisir son jetable », février 2006

Malgré sa taille, un des rares textes des milieux blancs qui inscrit la question de la loi dans une dimension historique/structurelle. Texte paru dans CQFD.

Autrefois, les entreprises importaient de la main-d’oeuvre étrangère pour bâtir des super-marchés, des autoroutes et des tours HLM. Le plein de béton ayant été fait, et les pue-la-sueur devenus inutiles rangés avec leurs gosses dans ces mêmes tours qu’il s’agit à présent de détruire, les fédérations patronales veulent de la viande fraîche et hautement diplômée sachant programmer des jeux vidéo, shampouiner des chihuahuas et élaborer des crèmes anti rides. C’est ce que Villepin appelle « passer d’une immigration subie à une immigration choisie », comme il l’a expliqué le 9 février en présentant un nouveau projet de loi Sarkozy sur l’immigration. La formule a fait un tabac. Immigration choisie ! Ça vous a un petit air de libre-arbitre et de self-service qui colle bien à l’air du temps. Un air pas bien frais au demeurant, sauf à considérer que Bouygues n’a jamais « choisi » les sans-papiers qui ont construit le stade de France. Ou que Peugeot-Talbot a « subi » les ouvriers qu’il recrutait au Maghreb à pleines pelletées. Ainsi tourne la roue de l’économie : les choisis d’hier sont les subis d’aujourd’hui. « L’immigration peut avoir des effets bénéfiques pour notre économie si elle correspond à ses besoins, a souligné le Premier ministre. Or notre pays a surtout besoin de salariés moyennement ou hautement qualifiés. » Par ici les scientifiques, les informaticiens, les fournisseurs de services à forte plus-value : une carte de séjour « capacités et talents » leur sera spécifiquement délivrée. Valable seulement le temps de leur contrat, bien sûr, car qui sait si les choisis d’aujourd’hui ne seront pas les subis de demain ? Qu’ils ne s’imaginent donc pas que leurs fameux diplômes les autoriseront à se hausser du col : « L’étranger qui perd son titre de travail perd son droit à rester en France, note Nathalie Ferré, la présidente du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti). Cette disposition représente une pression considérable sur le salarié en question qui vivra dans une grande précarité. C’est ce que j’appelle de l’immigration jetable ou corvéable. » (interview au Figaro, 09/02/06) Qui décidera du tri des torchons et des serviettes appelées à jouir de la douce précarité de France ? Le projet ne le précise pas, mais toutes sortes d’idées viennent spontanément à l’esprit : une commission paritaire Medef/CFDT, par exemple. Ou un logiciel interconnecté à l’ordinateur central de l’ANPE et au fichier de la police. Ou encore, façon Orwell, un secrétariat d’État à l’Égalité des Chances, des Compétences et des Talents. Pour Nathalie Ferré, « ce sont sûrement les fédérations patronales qui vont déterminer les secteurs qui nécessitent de la main-d’oeuvre étrangère. » Quant à savoir comment ce dispositif peut s’accorder au Code du travail, la question ne se pose plus guère. Au besoin, on « modernisera » un peu plus. Et les immigrés caducs, les non-rentables, les « subis » ? Ils subiront. Le nouveau projet de loi prévoit de les enfoncer plus loin dans les limbes du non-droit. Abrogée, la délivrance automatique d’un titre de séjour aux étrangers vivant en France depuis dix ans : ça fera des avions de plus à remplir. Durcies, les conditions du regroupement familial : il faudra répondre à des « critères d’intégration à la société ». Sans compter tous les pièges et tours de vaches accumulés par les cinq lois successives de ces dix dernières années. À force de serrer le boulon, on se demande comment le tour de vis tient encore.

Notes

[1] NB : le sigle GS désigne la Gazette de Saint-Domingue, journal qui sert alors les intérêts colonialistes de l’île de Saint-Domingue (colonisée par la france). Le travail de l’auteur se base sur un dépouillement des numéros de l’année 1764.

Publié dans LA FRANCE ET SON PASSE COLONIAL, SUR L'IMMIGRATION DANS LE MONDE | Pas de Commentaire »

CHOCOLAT CHAUD :COMMENT LE CACAO A ALIMENTÉ LE CONFLIT EN CÔTE D’IVOIRE. UN RAPPORT DE GLOBAL WITNESS, JUIN 2007

Posté par issopha le 27 novembre 2007

CHOCOLAT CHAUD :

 

COMMENT LE CACAO A ALIMENTÉ LE CONFLIT EN CÔTE D’IVOIRE.

UN RAPPORT DE GLOBAL WITNESS, JUIN 2007

 

Consulter le rapport sous format pdf ,

en cliquant sur le lien ci-dessous :

CHOCOLAT CHAUD :COMMENT LE CACAO A ALIMENTÉ LE CONFLIT EN CÔTE D’IVOIRE. UN RAPPORT DE GLOBAL WITNESS, JUIN 2007 dans AFRIQUE PARADOXES pdf rapportglobalwitnesssurlargentsaleducacao.pdf

Bonne lecture !!!

Issopha, Administrateur du blog.

 

Publié dans AFRIQUE PARADOXES, DE LA POSTCOLONIE EN AFRIQUE, PARFUMS DE SCANDALES | Pas de Commentaire »

À propos de la construction politique et médiatique du « problème des quartiers sensibles »

Posté par issopha le 27 novembre 2007

 

Études de cas  > La « France d’en bas » vue « d’en haut »

Vaulx-en-Velin, octobre 1990 : retour sur une émeute,

À propos de la construction politique et médiatique du « problème

des quartiers sensibles »

 

 

Par Sylvie Tissot, Novembre 2005

Introduction

À l’occasion des émeutes de Clichy-sous-bois, les médias et le gouvernement semblent redécouvrir « le problème des quartiers sensibles » ou le « mal-être des banlieues ». On pourrait s’en réjouir, si ledit problème n’était pas, en 2005 comme en 1990, posé en des termes vagues et biaisés, entre misérabilisme et fuite en avant dans le sécuritaire. Sylvie Tissot opère un retour critique sur l’émeute de Vaulx-en-Velun, et sur la manière très particulière dont elle fut interprétée à l’époque par les grands médias, le monde savant et la classe politique. Elle montre notamment comment le rôle de la politique économique de « rigueur » dans la radicalisation des problèmes sociaux a été occulté, tout comme la question du contentieux entre les jeunes et la police, et celle du racisme et de la discrimination. En 2005, l’histoire semble bégayer….

Article

L’émeute de Vaulx-en-Velin : l’événement a été longuement commenté, des années mêmes après ce mois d’octobre 1990. Il connaît un destine tel qu’il prend place, dans les chronologies officielles de la politique de la ville, comme une deuxième date de naissance : dix ans après les “ rodéos des Minguettes ” de l’été 1981, il semble évident que “ Vaulx-en-Velin ” marque une nouvelle étape dans la prise de conscience d’un problème jusque-là nié ou occulté.

Quel est cet événement ? Le 6 octobre 1990, une moto se renverse au niveau d’un barrage de police qui cherche à la stopper. La mort du passager, un jeune handicapé, Thomas Claudio, déclenche la colère des jeunes de Vaulx-en-Velin. Des affrontements avec la police ont lieu, suivi d’un incendie et de pillages du centre commercial. Quel est le sens ce cet événement ? Le 8 octobre 1990, Le Progrès de Lyon titre en “ une ” : “ Vaulx-en-Velin. L’émeute ”. Suit cette phrase de commentaire reprise dans l’article des pages intérieures : “ Neuf ans après Vénissieux, la maladie des banlieues n’est toujours pas guérie ”.

Deux mois plus tard, le 19 décembre 1990, le sociologue Alain Touraine déclare, au cours d’une conférence organisée par la Délégation interministérielle à la ville et la revue Esprit : “ Le problème d’aujourd’hui n’est pas l’exploitation, mais l’exclusion ”, et termine par cette sombre prévision :

“ Nous disposons de forte peu d’années avant que nous ne connaissions des explosions urbaines de grande envergure à l’américaine ”.

Le même mois, décembre 1990, François Mitterrand se rend dans une commune proche, Bron, invité par Banlieues 89, une des missions “ pionnières ” de la politique de la ville, animée par l’architecte Roland Castro. Lors de ces assises, intitulées “ Pour en finir avec les grands ensembles ”, le Président de la République dénonce “ la terrible uniformité de la ségrégation, celle qui regroupe des populations en difficulté dans les mêmes quartiers, qui rassemble les enfants d’origine étrangère dans les mêmes écoles ”, et il ajoute qu’ “ il faut casser partout le mécanisme de l’exclusion ”. Puis il promet des mesures importantes pour les “ quartiers ”, et annonce quelques jours plus tard la création d’un Ministère de la Ville. Le 28 mai 1991, le nouveau ministre de la ville, Michel Delebarre, vient à l’Assemblée Nationale défendre une loi nommée “ anti-ghetto ”.

Ces quelques faits pourraient former les événements d’une histoire heureuse : la prise de conscience politique d’un problème, le progrès dans la connaissance scientifique du phénomène et les efforts redoublés de l’administration pour le résorber. Pourtant, la lecture de la presse et des débats parlementaires durant les neuf mois qui séparent les mouvements de protestation déclenchés par la mort d’un jeune à Vaulx-en-Velin le 6 octobre 1990, du vote de la Loi d’orientation sur la ville (LOV) le 13 juillet 1991, donne à voir autre chose que le début (ou la relance) de l’épopée de la politique de la ville : la naissance d’un problème social – le problème des quartiers ditrs sensibles – et la manière dont il est alors construit.

Ce qui est remarquable, en effet, dans la suite de l’année 1990 et au cours de l’année suivante, c’est la prolifération de déclarations et d’analyses. Alors qu’elle n’a été longtemps qu’une question mineure, traitée par des acteurs relativement marginaux de l’administration, de l’expertise ou de l’université, sujet à éclipse des reportages journalistiques, les protagonistes du débat public s’accordent désormais pour voir dans la ségrégation urbaine la nouvelle “ question sociale ”. Mais une question sociale dont les “ émeutes de Vaulx-en-Velin ” et surtout la mort du jeune Thomas Claudio vont être relégués au rangs de“ révélateurs ”, occultés au profit d’une représentation misérabiliste de la situation des quartiers, appréhendés à travers un cumul de « handicaps » dont les responsables sont devenus invisibles.

De l’événement singulier au problème national

La comparaison entre entre les commentaires de la presse en 1981 et en 1990 met en évidence la médiatisation croissante des événements. Seul Le Progrès de Lyon suit, de façon continue, les rodéos de 1981. Dans la semaine qui suit, on ne trouve d’articles sur le sujet que dans ce quotidien régional et dans Le Figaro. Dans le reste du mois, huit éditions du quotidien de la région Rhône-Alpes lui consacrent un ou deux articles. Les rodéos font quatre fois leur apparition en “ une ”, mais toujours en titre décalé, à gauche, à droite, ou en bas de la première page, jamais en grand titre central. Le Figaro évoque en une phrase, dans son édition du 23 juillet 1981, les “ événements “ chauds ” du 21 ”. Et Le Monde publie deux articles, le 14 et le 23 juillet, sur la question.

En 1990, tous les journaux s’emparent immédiatement du sujet. À partir du lundi 8 octobre 1990 et dans la semaine qui suit, les émeutes font trois fois la “ une ” du Monde, trois fois celle de Libération, quatre fois celle du Figaro, deux fois celle de L’Humanité et deux fois celle du Parisien. Les hebdomadaires Le Nouvel Observateur, L’Express et Le Point annoncent l’événement en couverture, et le traitent sur deux ou trois pages intérieures, en les accompagnant de photos.

Mais le traitement n’est pas seulement plus important. De 1981 à 1990, les commentaires ont gagné en généralité. En 1981, les rodéos des Minguettes sont présentés comme des événements locaux, que les journalistes cherchent à expliquer à partir de la situation locale. Les articles prennent pour objet la ZUP, la ville de Vénissieux, ses habitants ou les policiers qui y travaillent. Certes, dans Le Progrès de Lyon, les événements sont parfois reliés à des phénomènes plus larges, comme dans le numéro du 13 juillet 1981 qui analyse les rodéos à partir des liens entre la proportion d’immigrés, le chômage et la délinquance :

“ Beaucoup d’Européens ont déserté la ZUP, c’est pourquoi sur les 8 860 appartements, 1 390 sont vides et 25 à 30 % de la population sont constituées d’immigrés. Un taux qui, selon les experts, n’est pas compatible avec une intégration réussie. Près de 4 mille habitants sont actuellement chômeurs. Ces deux paramètres conjugués en font une terre de prédilection pour la petite délinquance ”.

Les rodéos sont également ramenés au “ mal des grands ensembles ”, mais dans un seul article :

“ Les flammes font à nouveau lumière sur des phénomènes sociaux propres aux grands ensembles : un rassemblement de population énorme, une proportion d’adolescents bien supérieure à la moyenne nationale, de tours, des barres, pas d’équipements sociaux. Un bistrot qui ferme tôt et pas de locaux pour écouter du rock, se retrouver, se détendre ”.

Qu’il s’agisse d’un problème de délinquance ou du mal des grands ensembles, il y a la volonté, chez les journalistes, de rendre intelligibles les événements. Mais l’évocation de phénomènes plus globaux vient en second plan. Alors qu’en 1990, comme le montre clairement la première “ une ” consacrée aux émeutes par Le Monde, c’est d’emblée un problème général qui est évoqué. Dans son édition datée du mardi 9 octobre, en effet, le journal titre “ L’émeute de Vaulx-en-Velin ”. Le “ chapeau ” donne un premier résumé des faits : “ Les violences du week-end illustrent les limites – à court terme – de la politique de “réhabilitation” ”. Dès ces quelques lignes, la réhabilitation de ce “ quartier ” est abordée :

“ La ville de Vaulx-en-Velin, dans la banlieue lyonnaise, a connu, les 6 et 7 octobre, un week-end d’incendies, de pillages et d’affrontements entre des centaines de jeunes et la police après la mort controversée d’un jeune motard. Une information judiciaire pour “ homicide involontaire ” a été ouverte. M. Rocard a qualifié ces événements de “ détestables ” et estimé que “ la France est une société qui dialogue peu ”. Les violences ont eu lieu dans un quartier où des logements viennent d’être réhabilités ”.

La page 13 propose un ensemble d’articles rassemblés sous le titre suivant : “ Incendies, pillages et affrontements dans la banlieue lyonnaise ”. On apprend ensuite que “ la mort d’un jeune motard provoque une émeute à Vaulx-en-Velin ”. Un long chapeau détaille alors les événements. Le correspondant du Monde à Lyon relate les circonstances de la mort du jeune Thomas Claudio : le ton est celui du reportage, centré sur le récit des faits et les acteurs de l’événement. Les articles des éditions suivantes poursuivent sur le même registre pour présenter les versions contradictoires de l’accident. Selon la police, le conducteur, sans casque, aurait perdu le contrôle de la moto. Tandis que pour le conducteur, et plusieurs témoins, les policiers, sans phares ni feux, se sont mis volontairement en travers du véhicule.

Pourtant, dès les premiers reportages et dans les gros titres, un autre registre de discours est mobilisé. Le propos se détache des acteurs singuliers pour évoquer des entités collectives : des territoires (les “ quartiers ”), et les pouvoirs publics (la “ politique de la ville ”). Nous l’avons vu, la “ politique de réhabilitation ” est évoquée dès les premières lignes de présentation de la “ une ” du Monde du 9 octobre. D’emblée, les quartiers malades mais en cours de traitement sont érigés en protagonistes de l’événement, au même titre puis à la place de Thomas Claudio, des émeutiers et des policiers.

Dans tous les gros titres des autres articles de notre corpus, les lieux du décès et de l’émeute, Vaulx-en-Velin, sont présentés comme un cas particulier d’une catégorie générique : la banlieue à problèmes, le quartier en cours de réhabilitation. “ Et la banlieue modèle s’embrasa… ”, titre Le Nouvel Observateur, enchaînant par le “ chapeau ” suivant : “ On l’avait pourtant “ réhabilitée ”, rendu plus vivable, cette cité-dortoir près de Lyon… ”. L’article du Point du 15 octobre 1990 est intitulé : “ Ces banlieues qui font peur à la France ”, suivi de cette phrase : “ La révolte de quelques centaines de jeunes exclus de la banlieue lyonnaise est un sérieux avertissement pour Rocard et sa politique des “ cages d’escalier ”. Et elle pose le problème des villes à deux vitesses ”.

Dans L’Express du 11 octobre 1990, la présentation est différente. Le journaliste titre : “ Les révoltés du Mas-du-Taureau ” . Pourtant, dès le “ chapeau ”, il s’éloigne de l’événement pour mettre en scène le quartier : “ La mort dramatique d’un jeune motard peut-elle, seule, expliquer les émeutes de Vaulx-en-Velin ? Pourquoi un quartier rénové et – croyait-on – exemplaire a-t-il soudain explosé ? ”

Les articles de trois hebdomadaires sont structurés de la même manière. Un ou deux paragraphes sont consacrés au récit des événements ; un représentant des pouvoirs publics est cité, généralement le maire de Vaulx-en-Velin, puis le regard se déplace des individus aux territoires. L’article du Point fait voir le même déplacement : “ Les vrais accusés, ce ne sont pas les policiers, mais “ ces villes qui provoquent le désespoir ”, comme le constatait François Mitterrand mercredi matin en conseil des ministres ”.

Les débats parlementaires qui ont lieu en juin 1991 sur la loi annoncée en décembre 1990, la Loi d’orientation pour la ville, constituent un autre lieu d’observation de la manière dont ces territoires sont érigés en acteurs de l’histoire. Le ministre Michel Delebarre parle des “ explosions de colère qu’ont connues des quartiers ”, le ministre du logement Paul Quilès des “ événements qui, cette fin de semaine encore, ont secoué certaines villes de France ”, Michel Giraud (RPR) de “ l’agitation qui a secoué telle ou telle de nos grandes cités ”, et Jacques Brunhes (PC) de “ nos banlieues (…) qui sont de plus en plus secouées par des actes de violence ”. Les mots “ quartiers ” ou “ banlieues ” forment souvent les sujets des phrases : “ Les banlieues craquent de ne plus pouvoir supporter cet apartheid social, économique et culturel ”, dit Paul Loridant, PS.

La politique de réhabilitation et la proportion de logements HLM forment les principaux critères de description du quartier du Mas-du-taureau. Et progressivement, les lieux ne sont plus appréhendés dans leur singularité mais comme les emblèmes d’un type de lieu ou d’événement.

C’est d’abord le ghetto : “ Vaulx-en-Velin n’a fait que précipiter la mise en place de votre ministère et le dépôt de cette loi d’orientation après la réunion de Bron ” (André Duroméa, PC) ; “ Vaulx-en-Velin, Sartrouville, Mantes-la-Jolie sont [...] l’illustration de ce qu’il ne faut pas faire, l’illustration d’un urbanisme de “ zoning ” datant des années 1950 qui nous a conduits tout droit à l’urbanisme de ghetto ” (Bernard Carton, PS). Les noms de lieux peuvent aussi former une chronologie de l’actualité de la banlieue : “ Vaulx-en-Velin, Sartrouville, Le Chaudron, Mantes-la-Jolie ” (Georges Othily, PS) ; “ Hier Vénissieux, Sartrouville, Le Chaudron, Vaulx-en-Velin ! Aujourd’hui Mantes-la-Jolie ” (Robert, PC).

Le regard s’éloigne donc des acteurs de Vaulx-en-Velin, policiers, jeunes, habitants du quartier ou de la ville. La focale s’élargit, inscrivant l’événement dans une histoire plus longue, celle des quartiers.

Un épisode dans une histoire plus longue

Les événements du 6 octobre 1990 sont évoqués, et immédiatement, le récit part quelques années en arrière. L’article du Nouvel Observateur du 11 octobre 1990 commence ainsi :

“ Cette ville de quarante-cinq mille habitants, de l’agglomération lyonnaise, cela fait près de cinq ans qu’ils se sont attelés à la transformer, à lui donner un visage plus humain. Depuis cinq ans, et encore plus depuis la signature, début 1987, de la première convention du développement social des quartiers, entre la ville, la communauté urbaine de Lyon et l’État, Vaulx-en-Velin s’était mise au travail. Objectif : “ Redensifier ”, comme on dit, cette immense ZUP construite au début des années 70 et qu’habite 53 % de la population de la commune. En faire quelque chose qui ressemble à une ville. [...] En cinq ans, les bâtiments ont été réhabilités, les façades ravalées en couleurs, les logements de près de deux mille, rénovés. On a redessiné les espaces verts entre les immeubles, réintroduit des pavillons en bas des tours. Le Mas du Taureau, le quartier incendié le week-end dernier, avait été récemment réaménagé… ”.

Les “ flash back ” sont annoncés par l’opposition de deux événements : les émeutes et l’inauguration, quelques jours plus tôt, d’un mur d’escalade. Le journaliste du Nouvel Observateur s’attarde sur cette réalisation, devenue, dans l’ensemble des articles, le symbole de la bonne volonté réformatrice.

“ Quarante-sept mètres de grimpe adossés au mur d’une des tours. Recouvert d’une lumineuse bâche fushia, le mur, œuvre d’un alpiniste savoyard, a été inauguré en grande pompe, il y a dix jours, en présence du tout-Lyon ”.

En mettant en relation les deux événements, les journalistes jouent sur le paradoxe : comment les émeutes ont-elles pu surgir alors que tout a été fait pour améliorer la vie dans ce quartier ? Dans le même temps, un lien est établi entre la mort du jeune et la politique de réhabilitation. En effet, une fois le mur d’escalade évoqué, le journaliste reprend le cours des événements du week-end, mais ces derniers prennent un tout autre sens. Détachés de l’actualité immédiate, ils s’inscrivent dans le cours d’une histoire porteuse d’espoir qu’ils viennent troubler, l’histoire de la politique de réhabilitation :

“ Comment mieux dire que municipalité, urbanistes, éducateurs ont réussi. Tous le croient. Peut-être même Vaulx-en-Velin va-t-il devenir un modèle, un phare, un symbole ? Et puis brusquement, samedi 6 octobre, vers 15 heures, tout dérape ”.

Néanmoins, le lecteur n’est pas d’emblée, dans tous les organes de presse, convié à interpréter ce qui s’est passé dans la continuité de l’histoire des quartiers en réhabilitation. Les problèmes sociaux naissent au moment où le choix se fait de les poser d’une certaine manière, et donc d’écarter d’autres interprétations : l’édition du 8 octobre 1990 de Libération constitue à cet égard un moment intéressant. Un éditorial ouvre la double page “ L’événement ” et il égrène les noms de jeunes morts lors d’altercations avec la police. Thomas Claudio figure à la fin de la liste :

“ À Lyon, c’est une longue liste de victimes qui a alimenté hier la colère des jeunes émeutiers. En octobre 82, Wahid Hachichi (Vaulx-en-Velin) et Ahmed Bouteija (Bron) sont tués. En novembre 82, le policier Bernard Taffine abat Mohamed Abidou. Non-lieu. Le 6 mars 85, Barded Barka, 15 ans (Vaulx-en-Velin) est tué lors d’un contrôle. Policer muté. Mustapha Kacir (Vaulx-en-Velin) est abattu par deux gendarmes en juin 85. Pas de suites judiciaires. En septembre 85, Noredine Mechta est achevé par les surveillants d’une boîte de nuit. Aziz Bougheza, à Moins, tombe en juin 87, lui aussi sous des balles de gendarme. Farid Oumrani, 17 ans, est tué à l’automne 88 d’une balle dans le dos par un chauffeur de taxi. En décembre 89, Abdallah Bouafia, 42 ans, père de deux enfants, meurt à Lyon des suites des tortures infligées par quatre vigiles. Le 9 août 90, Akim Merabet (Cremieu), 22 ans, est assassiné comme son frère, dix-huit mois plus tôt ”.

En énumérant ces noms, le journaliste de Libération reprend une des explications avancées par Le Progrès de Lyon en 1981 pour analyser ce qui se passe aux Minguettes. L’article du 19 juillet 1981 raconte le débat qui s’est tenu dans le quartier à la suite des rodéos, et cite plusieurs témoignages de racisme et de “ bavures policières ”. Les rodéos y sont présentés comme un épisode de l’histoire des relations conflictuelles qui opposent les jeunes d’origine étrangère aux policiers.

Des morts qu’énumère le journal Libération dans les premières lignes de la première édition consacrée aux émeutes de Vaulx-en-Velin de 1990, on ne reparle plus, ni dans le reste du numéro, ni dans les numéros suivants. En revanche, la politique de réhabilitation est longuement détaillée dans l’article de la page de droite du numéro du 9 octobre, intitulé “ les lézardes de la réhabilitation ” ainsi que dans les numéros suivants.

Au Figaro, également, le cadre interprétatif n’est pas fixé. On peut lire dans l’édition du 9 octobre :

“ Claudio Thomas [...] est la onzième victime de faits divers malheureux. Onze victimes, dont dix ont des noms à consonance étrangère. Onze victimes de contrôles policiers qui ont mal tourné parce que le contrôlé avait tenté de s’enfuir ou avait eu un comportement menaçant et que le policier, s’estimant en légitime défense, avait fait feu. Un peu trop vite, sans doute ”.

Mais de cette histoire, on ne reparle pas non plus dans les numéros ultérieurs du Figaro. Les quartiers de la politique de la ville prennent de plus en plus de place, en partie sous l’effet des règles de la division du travail journalistique. Le récit des événements remplit les pages “ Société ” rédigées par les reporters chargés d’aller sur “ le terrain ”.

Dans le même temps se multiplient les “ papiers ” d’éditorialistes, de directeurs, de journalistes chevronnés chargés de faire des articles “ de fond ”, ou encore les tribunes et les interviews d’intellectuels et autres personnalités. Dans l’édition du Monde du 11 octobre 1990, la deuxième page intitulée “ Débats ” reproduit un entretien avec Roland Castro, président de Banlieues 89. Le 16 octobre 1990, c’est toute la deuxième page qui est consacrée aux “ Banlieues en marge ”, avec des articles écrits par un sociologue, un haut fonctionnaire, un réalisateur de télévision. Autant de locuteurs invités à prendre de la hauteur par rapport à l’événement. Les analyses de l’échec de la politique de la ville et de la situation dans les quartiers diffèrent. Mais c’est toujours dans le cadre du “ problème des banlieues ” que le débat est posé, et non plus en rapport avec la question abordée d’abord par le journal Libération : le contentieux entre les jeunes et la police.

La montée en généralité renvoie à un certain partage des tâches. Mais si la grille de lecture des “ quartiers ” s’impose, c’est aussi pour des raisons propres aux protagonistes du débat, comme l’illustre la page intérieure du Monde du 9 octobre 1990. Du côté gauche, le journaliste local se cantonne au récit des événements. Du côté droit, l’éditorialiste Robert Solé prend d’emblée du champ. Dans un article intitulé “ L’affaire d’une génération ”, les événements sont traités sous l’angle du problème d’une génération, les jeunes d’origine immigrée, et d’un type de territoire, les quartiers, décrits en ces termes :

“ Des quartiers “ pourris ”, laissés à l’abandon et qui se dégradent de plus en plus… [...] Sur tout le territoire, quatre cents sites difficiles ont été sélectionnés. Ce sont des quartiers, des banlieues – parfois des communes entières – où le tissu social apparaît déchiré ”.

Du côté des personnalités politiques qui s’expriment dans les médias, l’événement est également analysé sous l’angle de l’histoire des banlieues, mais avec une insistance sur la politique de la ville. Les morts sont aussi des révélateurs d’un problème plus large, qui n’est pas assez pris en compte, qui nécessite l’approfondissement de l’action menée jusque-là sur les quartiers. “ Un incident de parcours ne saurait signifier l’échec de la politique de la ville ”, déclare Michel Rocard à l’Assemblée Nationale le 10 octobre 1990, alors que le délégué interministériel à la ville, Yves Dauge, affirme :

“ Il faut des accidents de parcours pour remettre les compteurs à zéro ”.

Là encore, les morts laissent la place à une perspective plus large. D’abord euphémisées (des “ incidents ”, des “ accidents ”), elles s’effacent ensuite completement, au profit d’un discours centré sur la politique de la ville, qui renforce dans le même temps, la gravité et l’homogénéité de l’objet de la réforme : les quartiers.

Tout se passe finalement comme si l’émergence du “ problème des quartiers ” s’était opérée sur la base d’un oubli, ou plutôt d’un refoulement : celui de l’événement déclencheur des émeutes, la mort d’un jeune. Dans les tribunes de l’Assemblée Nationale et du Sénat où les élus discutent de la Loi d’orientation en 1991, l’évocation des émeutes est récurrente : lors des débats généraux qui précèdent la discussion des articles de loi, 21 prises de parole sur 30 à l’Assemblée Nationale font allusion aux événements. Au Sénat, 14 sur 19. Mais sur la mort de Thomas Claudio, le silence est quasi total à la tribune.

Rien, ou presque, n’est dit non plus sur les morts des trois autres jeunes qui déclenchent, à leur tour, les émeutes de Sartrouville où, le 26 mars 1991, un jeune meurt suite à l’interpellation par un vigile dans un supermarché et à Mantes-la-Jolie, où le 25 mai 1991, un autre décède d’une crise d’asthme lors d’une garde-à-vue. Alors même que la loi dont discutent les élus est élaborée en octobre 1990 en réponse aux émeutes, elles-mêmes déclenchées par la mort de Thomas Claudio, seul un député communiste, André Duroméa, évoque “ les événements dramatiques de ces derniers temps, que ce soit à Mantes-la-Jolie où un jeune vient de trouver la mort ”. Éric Raoult, député RPR, ne l’évoque que pour dire qu’il n’en parlera pas : “ ainsi qu’Alain Juppé l’a rappelé hier, l’opposition ne se livrera pas à une récupération de la mort d’un jeune ”.

Le symptôme d’un mal plus profond

L’interprétation par le devenir des “ quartiers ” relègue la mort de Thomas Claudio au second plan, et permet, dans le même temps, de donner un sens aux émeutes. Si les morts disparaissent progressivement des débats, les émeutes sont au contraire largement discutées, mais sur un mode particulier. Là encore, la logique propre des événements s’efface devant des réflexions qui prennent pour objet une réalité générale. L’élargissement est plus rapide encore, car l’analyse des émeutes est menée sur un registre métaphorique, qui fait apparaître les émeutes comme des entités dotées d’une existence propre mais irrationnelle, dans lesquelles disparaît l’action des individus.

En 1990, les émeutes sont d’abord comparées à un phénomène naturel : l’incendie. Les mots de “ feu ”, “ flammes ”, “ s’embraser ” et “ incendie ” sont utilisés dans presque tous les organes de presse, au moins une fois. “ Et la banlieue modèle s’embrasa ”, titre Le Nouvel Observateur. Le Figaro écrit le 9 octobre : “ Comme si, sourdement, on n’attendait qu’une occasion pour embraser les esprits ”. Dans l’édition du jour suivant, le journaliste parle de ces ensembles de banlieues de Paris “ qui peuvent également s’enflammer après une étincelle ”. Les mesures promises par François Mitterrand sont présentées comme “ un contre-feu pour les banlieues ”, et Le Monde écrit, dans son édition du 9 octobre 1990 : “ On n’éteint pas facilement le feu quand il embrase aussi les âmes ”.

La suite des événements est parfois racontée sur le mode du bulletin météorologique : “ Étincelle dangereuse l’après-midi et retour de flammes en soirée ”, peut-on lire dans Le Progrès de Lyon du 9 octobre. À l’Assemblée et au Sénat, le “ débordement ” fait penser à une marée noire ou une inondation. Mais c’est toujours le même élément : le “ feu ”, l’“ incendie ”, les “ foyers qui s’allument ”.Dans l’édition du 8 octobre, le journaliste du Progrès de Lyon souligne même explicitement l’usage de la figure de style : “ Vaulx-en-Velin s’est enflammé. Au sens propre comme au figuré ”.

Deux autres métaphores sont développées en 1990, et tout d’abord la métaphore organique. Les journalistes activent ainsi, pour parler de l’émeute de Vaulx-en-Velin, un lieu commun largement développé au XIXème siècle pour comprendre la Révolution française et la Commune : la foule prise par la maladie et l’hystérie. Déjà dans le roman d’Emile Zola, La débâche, on peut lire :

“C’était déjà une crise de nervosité maladive qui se déclarait, une épidémique fièvre exagérant la peur comme la confiance, lâchant la bête humaine débridée, au moindre souffle”. [1].

En 1990, l’émeute apparaît comme un corps victime d’une pathologie, d’une “ éruption ”, d’une “ frénésie ”, d’une “ fièvre ”. Dans Le Figaro du 9 octobre 1990, on lit :

“ Vaulx-en-Velin a connu un accès de fièvre ce week-end, mais la cité-dortoir de la banlieue lyonnaise, comme la plupart des autres cités-dortoirs, est très malade depuis longtemps ”.

L’Humanité du 9 octobre 1990 explique que “ Vaulx-en-Velin s’[est] réveillée hier matin groggy ” : après la maladie, ce sera la convalescence.

Les élus qui débattent de la Loi d’orientation pour la ville quelques mois plus tard, en 1991, parleront de “ convulsion ”, d’ “ agitation ”, des “ secousses ”. L’état du malade est suivi et commenté chaque jour. Au bulletin météorologique succède le bulletin de santé : “ Calme relatif à Vaulx-en-Velin, petite poussée de fièvre à Vénissieux et Saint-Priest, la soirée n’a pourtant pas été de tout repos pour les forces de l’ordre,harceléespardesélémentsisolés”,écritlejournalistedu Progrès de Lyon le 10 octobre.

La situation dans les “ quartiers ” est décrite comme une pathologie ou alors comme un état d’esprit où se mêlent ennui et découragement. Ce qui ressort des articles de presse, c’est l’existence d’un état collectif qui alimente la colère des jeunes, mais surtout, un profond désespoir. Les termes de “ mal vivre ”, de “ mal vie ”, de “ désespoir ”, de “désespérance”, de “ malaise ”, de “ solitude ” et de “ désarroi ” suggèrent une maladie moins violente, surtout psychologique, mais non moins destructrice.

La violence est suggérée par cette troisième métaphore, la plus répandue, est à la fois militaire et mécanique. Elle est plus présente dans les pages du Parisien que dans les autres quotidiens. L’édition du 8 octobre titre : “ Explosion de violence depuis quarante huit heures à Vaulx-en-Velin après la mort d’un jeune motard. Haine sur la ville ”. Mais ailleurs, on parle de la nouvelle de la mort qui “ se répand comme une traînée de poudre ”, qui “ va mettre le feu aux poudres ”. C’est l’“ explosion ”, terme souvent utilisé par les députés et les sénateurs. On parle d’“ explosions de colère ” (Michel Delebarre, PS), d’“ explosions sociales ” (Jean-Jacques Hyest, UDC ; Ernest Cartigny, UDF), des “ explosions de violence et d’agressivité, de délinquance et de vandalisme ” (Robert Poujade, RPR), ou encore d’un “ quartier difficile, explosif même ” (Michel Noir, non inscrit). Pour Gérard Larcher (RPR), ces “ explosions ” ne sont que des signes annonciateurs d’autres catastrophes : “ Ces événements [...] sont les prémices d’une explosion qui ne manquera pas de survenir ”, dit-il tandis que Guy Malandain (PS) parle d’une “ bombe ”.

De même que l’élargissement de la focale vers le “ quartier ” fait oublier la mort de Thomas Claudio, le discours métaphorique évacue l’enchaînement et les ressorts des actes dans lesquels sont engagés des individus spécifiques : policiers et jeunes. En évoquant des phénomènes naturels ou mécaniques, on laisse voir des processus qui ne renvoient à aucune logique sociale. Comme le déclenchement des émeutes, leur fin semble relever du hasard.

En passant sous silence le conflit qui oppose des acteurs particuliers, les jeunes de Vaulx-en-Velin et les policiers, les commentaires contribuent ainsi à dépolitiser les émeutes. Au fur et à mesure que ces images s’imposent, les acteurs disparaissent, ou plutôt se fondent dans un mouvement qui les dépasse. L’irrationnel devient la caractéristique principale des émeutiers. Le journaliste de L’Express parle de “ fureur aveugle ”, tandis que le député socialiste Michel Berson explique que, “ à la grève et à la lutte syndicale organisée succèdent la solitude, la délinquance, la violence aveugle et spontanée ”.

Les termes d’“ émeutes ”, de “ colère ” et de “ révolte ” reviennent sans cesse lors des débats parlementaires, mais l’origine de la protestation n’est jamais rattachée à l’événement initial. La mort des jeunes est au contraire systématiquement décrite comme un simple “ déclencheur ”, qui mettrait à jour un état général. Les émeutes deviennent des événements dont la signification déborde le contexte local de Vaulx-en-Velin et les événements qui s’y sont déroulés quelques jours auparavant. Détachées de cette conjoncture, elles sont décrites comme un “ signe ”, un “ symptôme ”, un “ signal ”, un “ révélateur ” d’un mal plus grand, plus grave, plus profond, dont les hommes politiques se proposent de dire l’ampleur et la réalité. C’est le “ signe auquel il nous faut savoir répondre ”, comme l’explique le ministre de la ville Michel Delebarre qui enchaîne :

“ Comment ne pas voir que l’irruption sur la scène des jeunes de ces banlieues, au-delà des explosions de colère et de révolte – qui ne peuvent et ne doivent pas rester sans réponse immédiate – est un signe que nous devons transformer en énergie créatrice et dynamique ”.

Selon Paul Loridant (PS), ces émeutes forment la “ partie émergée des graves problèmes qui secouent les banlieues ”. Gérard Larcher (RPR) souligne la “ dimension dramatique, passionnelle, et révélatrice de problèmes dont nous mesurions bien, depuis deux ou trois années, l’intensité, mais qui ont atteint leur paroxysme ”. Les émeutes sont ainsi rapportées à la manifestation d’un phénomène plus large et elles trouvent toujours leur origine et leur sens ailleurs que chez les acteurs. C’est le signe d’un phénomène plus global, problème des jeunes, mais aussi problème des banlieues. C’est aussi un signe que les jeunes adressent aux pouvoirs publics et que seuls ces derniers sont aptes à déchiffrer.

En 1981, les médias ne semblaient pas voir dans les rodéos des Minguettes l’expression d’un phénomène plus large. Le “ problème social ” n’existait pas encore. À l’inverse, on constate la soudaine émergence, juste après la mort d’un jeune à Vaulx-en-Velin en octobre 1991, d’une catégorie massivement utilisée pour expliquer l’événement : le “ problème des quartiers ”.

Or, cette catégorie n’est pas neutre, elle propose une certaine interprétation de la réalité : le mal des « quartiers » résulterait de l’accumulation de problèmes, à la fois économiques et sociaux, dont l’origine et les responsables vont être absents des discours qui se développent avec la politique de la ville. Les choix de politique économique pris lors du tournant de la « rigueur » en 1983, considérés comme inéluctables, sont passés sous silence au profit d’une rhétorique consensuelle axée sur le délitement du « lien social », le manque d’ « intégration » et le déficit de « citoyenneté ». Et pour longtemps, le contentieux jeunes-police, et plus largement la question de la discrimination et du racisme, dont la mort de Thomas Claudio aurait pu être l’emblème, seront évacués des discours et de l’action politiques.

6 septembre 2004 `

Ce texte est extrait d’un livre à paraître le 1er février 2007 au Seuil, dans la collection Liber, L’Etat et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique.

Textes de Sylvie Tissot

Publié dans LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY, QUESTIONS DES MINORITES | Pas de Commentaire »

Un racisme post-colonial, Extrait du livre collectif Culture post-coloniale

Posté par issopha le 27 novembre 2007

  

  

Un racisme post-colonial,

Extrait du livre collectif Culture post-coloniale

 

 

Par Pierre Tevanian, Saïd Bouamama, Octobre 2006

Introduction

Après Culture impériale et Culture coloniale, Nicolas Bancel et Pascal Blanchard publient aux éditions Autrement un troisième volet intitulé Culture post-coloniale. Comme son nom l’indique, ce livre collectif traite des multiples manières dont le passé colonial de la France « marque en profondeur » le présent, dans des champs aussi divers que la « coopération », la « francophonie », les « politiques d’immigration » et « d’intégration », l’aide humanitaire, le « tourisme ethnique », la culture de masse ou encore les débats sur « la mémoire collective ». Nous en proposons un extrait : sollicités pour répondre à la question « Peut-on parler d’un racisme post-colonial dans la France de 2006 ? », Saïd Bouamama et Pierre Tevanian ont répondu par l’affirmative, en précisant pour quelles raisons et en quel sens.

Article

À la question « Peut-on parler d’un racisme post-colonial ? », nous répondons par une autre question : Comment peut-on ne pas en parler ? Comment peut-on parler des formes contemporaines du racisme sans évoquer deux de ses principales généalogies : les systèmes esclavagiste et colonial ? Comment peut-on nier qu’existe aujourd’hui un profond racisme qui trouve son fondement dans des institutions, des pratiques, des discours et des représentations qui se sont élaborées dans le cadre de l’empire colonial français ? Comment peut-on le nier, par exemple, alors que les enquêtes d’opinion mettent en évidence une forme de mépris ou de rejet spécifique, plus fort et plus durable, à l’encontre des immigrés originaires de pays colonisés ? De ces enquêtes [1], il ressort en effet que, depuis plusieurs décennies, deux phénomènes sont observables : d’une part, les vagues d’immigration les plus récentes sont toujours les plus dépréciées, les plus craintes ou les plus méprisées, tandis que le temps dissipe peu à peu cette crainte et ce mépris ; d’autre part, les immigrés issus de pays anciennement colonisés, notamment d’Afrique, font exception à cette première règle. En d’autres termes, il convient de distinguer le stigmate xénophobe, qui n’existe sous une forme exacerbée que pour les nouveaux arrivants, et le stigmate raciste, qui cristallise des représentations beaucoup plus profondément enracinées, et qui par conséquent ne perd pas – ou très peu – de sa force avec le renouvellement des générations et leur enracinement en France. Si les immigrants italiens, polonais, arméniens ou portugais ont pu être, à leur arrivée en France, l’objet de discours infâmants et de mesures discriminatoires d’une grande brutalité, souvent comparables par leur forme et par leur violence à ce que subissent aujourd’hui les immigrants post-coloniaux [2], il n’en est pas allé de même pour leurs enfants, et moins encore pour leurs petits-enfants. On ne peut pas en dire autant des enfants d’immigrés maghrébins ou noirs-Africains, seuls condamnés à l’appellation absurde – mais éloquente politiquement – d’« immigrés de la deuxième ou troisième génération », et aux discriminations qui l’accompagnent.

Si le racisme est, selon la formule d’Albert Memmi, « une valorisation généralisée et définitive de différences réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de légitimer une agression ou des privilèges » [3], il y a bien un racisme spécifique qui s’est construit comme une légitimation de l’agression et du privilège coloniaux : il y a bien eu essentialisation et naturalisation de « différences culturelles » (notamment la référence musulmane), disqualification « morale » de ces différences, théorisation et production de « l’indigène » comme « corps d’exception » encadré par des dispositifs spécifiques (formalisés notamment, en Algérie, par le Sénatus-Consulte du 14 juillet 1865) [4]. Et ce racisme culturaliste s’est bel et bien transmis de génération en génération, y compris après les indépendances – et cela sans grande déperdition, comme tout système de représentations non-soumis à la critique et à la déconstruction : on peut difficilement nier que dans la société française contemporaine continuent de circuler – et d’agir – de manière massive des représentations du « Noir », de « l’immigré », du « musulman », du « beur » ou de la « beurette » [5] survalorisant une différence « culturelle » (« ils » sont différents de « nous ») en même temps que sont niées les autres différences, notamment de classe ou de « personnalité » (« ils » sont tous les mêmes, et « nous » partageons tous une même « identité nationale »). Il n’est pas contestable non plus que cette double opération de clivage et d’amalgame produit des représentations clairement infériorisantes (« ils » sont marqués au mieux par la carence ou le retard, au pire par la dangerosité [6], tandis que « nous » incarnons « la Raison », « l’Universel » et « la modernité »). Il n’est pas contestable enfin que ce discours dévalorisant assure au présent la légitimation d’une situation de domination, de relégation et d’exclusion sociale systémiques.

Des discriminations systémiques et institutionnelles

Après des décennies de cécité ou de dénégation, l’existence massive de discriminations racistes commence à être reconnue, et beaucoup sont prêts à admettre qu’elles touchent plus spécifiquement les descendants des anciens colonisés. Mais malgré l’existence de plusieurs études soulignant le caractère systémique de ces discriminations [7], celles-ci restent appréhendées majoritairement comme des phénomènes purement individuels de « méconnaissance de l’autre » ou de « repli sur soi », quand ce ne sont pas les victimes qui sont elles mêmes incriminées pour leur manque « d’intégration » ou leur retard « culturel » . Dans tous les cas, ce qui est nié est l’existence de processus sociaux de production des discriminations, en toute légalité, et par les institutions de la République elles-mêmes, masqués par un principe officiel de non-discrimination, rituellement proclamé mais quotidiennement bafoué [8]. Ce caractère systémique et institutionnel des discriminations est pourtant patent, et il constitue la première analogie repérable avec le rapport colonial :

« Outre la série d’analogies qu’on peut saisir entre les deux phénomènes – analogies d’ordre historique (l’immigration est souvent fille de la colonisation directe ou indirecte) et analogies de structure (l’immigration, actuellement, occupe dans l’ordre des relations de domination la place qu’occupait hier la colonisation) – l’immigration s’est, d’une certaine façon, érigée en système de la même manière qu’on disait que la « colonisation est un système » (selon l’expression de Sartre) » [9].

Le racisme post-colonial n’est donc pas une simple survivance du passé. Il s’agit au contraire d’une production permanente et systémique de notre société, les représentations héritées du passé étant reformulées et réinvesties au service d’intérêts contemporains. C’est bien notre société qui, au présent, continue de produire des indigènes au sens politique du terme : des « sous-citoyens », des « sujets » qui ne sont pas étrangers au sens juridique mais ne sont pas pour autant traités comme des Français à part entière.

Marx a bien étudié cette interaction entre passé et présent, et le rôle que joue l’imaginaire social hérité [10]. C’est à travers cet imaginaire que les hommes déchiffrent leur réalité vécue, déterminent les frontières entre un « nous » et un « eux », et fondent leur action présente. C’est en l’occurrence au travers de l’imaginaire colonial qu’ont été appréhendés les immigrés postcoloniaux des années 60 et 70, et qu’a été légitimée leur relégation économique, sociale et politique : insertion par le bas dans les secteurs les plus pénibles du monde économique, négation des besoins sociaux non liés directement aux besoins productifs, réduction de l’homme à une simple force de travail (et en conséquence non-prise en compte de la vie familiale et de l’inévitable enracinement), injonction à la discrétion et à l’apolitisme. La massification du chômage et de la précarité depuis la décennie 1980 s’est réalisée sur la base de cet ordre des dominations dans lequel les immigrés apparaissent comme dominés parmi les dominés, et les Français issus de la colonisation ont hérité de la place de leurs parents.

Des « attributions causales » culturalistes, capacitaires et dépolitisantes

L’imaginaire colonial se réinvestit notamment dans la manière d’appréhender les situations d’inégalité réelle. Dans le regard du colonisateur, les inégalités produites par le système colonial ne sont pas niées, mais leur génèse est refoulée, et recouverte par une explication biologique ou culturelle : le manque d’ardeur au travail du colonisé n’est par exemple pas expliqué par le rapport social colonial, qui impose au colonisé des conditions de travail éreintantes tout en le privant de toute initiative et de toute jouissance du fruit de son travail, mais par la congénitale indolence « de l’Africain » ou par l’incorrigible indiscipline « du Maghrébin » [11]. Un même mécanisme de décontextualisation, dépolitisation et ethnicisation opère aujourd’hui : ce ne sont plus les discriminations qui expliquent la marginalisation, la « rage » ou le « je-m’en-fichisme » [12] de nombreux jeunes issus de la colonisation, mais une carence de ces jeunes – manque de « repères » ou d’éducation parentale, incapacité ou incompatibilité « culturelle », manque de familiarité avec les « valeurs » de « la République » ou de « la modernité » … Un ministre est même allé, en novembre 2005, jusqu’à inverser les causes et les effets en expliquant la difficulté de ces jeunes à trouver un emploi par leurs « comportements asociaux » … eux-mêmes produits par la polygamie des parents !

La thématique de « l’intégration », encore dominante dans les politiques publiques ciblant les immigrés ou leurs enfants, s’inscrit dans ce registre culturaliste, capacitaire et dépolitisant. L’appel à l’intégration assigne en effet ses destinataires à une « différence culturelle » irréductible et à une perpétuelle position d’extériorité par rapport à la « communauté nationale » : s’« ils » doivent s’intégrer ou être intégrés, c’est qu’« ils » ne le sont pas encore – la procédure de naturalisation, avec son « questionnaire d’intégration », est l’une des traductions pratiques de cette logique. Or, c’est bien dans le cadre du système colonial que l’égalité des citoyens a été subvertie au profit d’une conception culturaliste de la Nation, le colonisé ne pouvant pleinement intégrer la citoyenneté qu’en renonçant à son « statut personnel » [13].

L’intégrationnisme, autre nom du racisme

Le mot d’ordre d’intégration impose également à ses destinataires une obligation de réserve, de discrétion, voire d’invisibilité. Eric Savarèse a montré comment le regard colonial tendait à invisibiliser le colonisé, ou à en faire le simple miroir dans lequel « la France » contemple son propre génie « civilisateur », et Abdelmalek Sayad a montré que cette invisibilisation était reproduite à l’endroit de l’immigration :

« Parce que le rapport de forces est incontestablement en faveur de la société d’immigration – ce qui l’autorise à renverser du tout au tout la relation qui l’unit aux immigrés, au point de placer ces derniers en position d’obligés là où ils devraient au contraire obliger – celle-ci n’a que trop tendance à porter à son bénéfice ce qui, pourtant, est l’œuvre des immigrés eux-mêmes : aussi est-ce fréquemment qu’on présente au moins les aspects les plus positifs (ou considérés comme tels) de l’expérience des immigrés, c’est-à-dire en gros, l’ensemble des acquisitions qu’ils ont su imposer au grès de leur immigration (…) comme le résultat d’un travail diffus ou systématique d’inculcation, d’éducation (…) travail qui consiste à produire ce qu’on appelle les « évolués » (et du même coup, à discriminer ces immigrés « évoluables », « éducables », ou « amendables » des immigrés qui ne le sont pas ou ne veulent pas l’être) et dont le mérite revient bien sûr à la société d’accueil et à elle seule » [14]

Il en va de même aujourd’hui pour les jeunes Français issus de la colonisation : eux aussi sont invisibilisés. Eux aussi sont sommés de ne pas être « ostentatoires ». Eux aussi sont les objets d’une injonction à la politesse et la discrétion alors même qu’ils font quotidiennement l’expérience du mépris et de l’injustice sociale. Et toute stratégie de visibilisation de leur part est ressentie comme une menace, un « refus d’intégration » ou un « rejet de la République ».

Au risque de choquer, on peut finalement dire que l’intégration, telle qu’elle est généralement pensée, parlée et traduite en termes de politiques publiques, est moins souvent une alternative à la discrimination raciste qu’une formulation sublimée ou un instrument de légitimation de cette discrimination : si le racisme est le refus de l’égalité, l’intégration est précisément le mot d’ordre qui permet d’évacuer la question égalitaire. En effet, si être « intégré », être « inclus », avoir « sa place » vaut mieux que d’être purement et simplement exclu, ces termes ne disent pas de quelle place il s’agit. Un serviteur a « sa place », il est inclus et intégré – il n’en demeure pas moins subordonné, méprisé et exploité. Et de fait, dans de très nombreux contextes, parler de « problèmes d’intégration » sert essentiellement à ne pas prononcer d’autres mots, comme domination, discrimination ou inégalité. Le parallèle est à cet égard saisissant entre l’usage du terme même d’« intégration » dans le système colonial et dans le système post-colonial : dans les deux cas, au-delà des nombreuses différences de contexte, c’est la même opération qui est réalisée, à savoir le refoulement des revendications de liberté et d’égalité. Le mot « intégration » n’est en effet jamais autant utilisé par l’État français que lorsque les colonisés réclament l’égalité des droits, l’autodétermination ou l’indépendance – ou, plusieurs décennies plus tard, à partir de 1983, lorsque leurs descendants « marchent pour l’Égalité » [15].

« Intégrer, réprimer, promouvoir, émanciper »

Le système postcolonial reproduit aussi des opérations de division et de compartimentage des individus issues du système colonial : une masse à intégrer, une masse à réprimer, une élite à promouvoir, des femmes à « émanciper » .

Une masse à intégrer. « Handicaps culturels », « résistances », « inadaptation de l’islam à la modernité » ou à « la laïcité », manque « d’efforts d’intégration » : nous retrouvons dans tous ces clichés l’une des principales marques du « portrait mythique du colonisé », qu’Albert Memmi avait en son temps nommée « la marque du négatif ». Nous retrouvons le motif de « l’arriération » et du « retard », et son pendant : la mission « civilisatrice » de l’État français.

Une masse à réprimer. Dès qu’il s’agit de jeunes des quartiers populaires, et plus particulièrement de ceux qui sont issus de la colonisation, le refus et la révolte devant les inégalités sont d’emblée mis en illégitimité. Leurs actes étant perçus à travers un prisme étroitement culturaliste, ne sauraient avoir une signification, une valeur et a fortiori une légitimité sociale ou politique [16]. De par leur « refus d’intégration » ou leurs caractéristiques familiales et/ou culturelles et/ou religieuses, les jeunes revendicatifs ne peuvent apparaître que comme « anomiques » – ou pire : porteurs de normes et de valeurs dangereuses pour l’ordre social. Des « rodéos des Minguettes » de 1981 aux émeutes de novembre 2005, le recours systématique, quasi-exclusif et disproportionné à la « fermeté », à la surveillance et à la répression des mouvements de révolte est un autre point commun avec le modèle colonial. Plus largement, tout comportement dissident, déviant ou simplement « déplacé » de la part d’un jeune issu de la colonisation fait l’objet de jugements moraux qui s’apparentent, par leur outrance, leur généralité et leur contenu, aux doléances du colon à l’encontre du colonisé. Le « portrait mythique du postcolonisé » reproduit dans une large mesure le « portrait mythique du colonisé » dont Albert Memmi avait en son temps analysé la structure et la genèse. C’est ainsi qu’on parle, aujourd’hui comme au temps des colonies, de « territoires » à « conquérir » ou « reconquérir », d’espaces « décivilisés », de « sauvageons » ou de « barbares », de « défaut d’éducation », de nécessaire « adaptation » de nos dispositifs pénaux à des populations « nouvelles », radicalement « différentes » des jeunes de jadis, vivant « en dehors de toute rationalité » [17].

Au-delà des mots, les pratiques politiques et policières rejouent, sur un mode heureusement moins extrême, une partition qui s’est largement écrite dans un contexte colonial : qu’il s’agisse du couvre-feu, de la « guerre préventive » que constituent les contrôles policiers à répétition ou les dispersions intempestives dans les halls d’immeuble, de la pénalisation des parents pour les fautes des enfants, ou encore des méthodes de gestion de la contestation politique (diffamation, criminalisation, appel aux autorités religieuses locales pour pacifier une émeute ou détourner la population d’une action politique protestataire), les autorités instaurent en banlieue des modes de gestion qui violent un certain nombre de principes fondamentaux (comme la présomption d’innocence, le principe de la responsabilité individuelle, le principe de laïcité), et qui par conséquent apparaissent comme des anomalies au regard d’une certaine tradition du Droit français, mais qui ne tombent pas du ciel. Si l’on se réfère à l’autre tradition française, à la part d’ombre que constituent le Droit d’exception et les techniques de pouvoir qui se sont inventées et expérimentées dans les colonies, alors l’actuelle « dérive sécuritaire » perd beaucoup de sa nouveauté et de son exotisme.

Une élite à promouvoir. Que ce soit pour disculper le « modèle français d’intégration » (en montrant à la masse en échec qu’« on peut s’en sortir », et que par conséquent chaque individu est seul responsable de son malheur) ou pour servir d’« intermédiaire » avec les autres « jeunes » au prétexte d’une proximité culturelle, ou encore pour occuper des postes ethnicisés au prétexte de spécificités, partout se décline une injonction idéologique à la déloyauté, dans des modalités proches de « l’évolué » ou du « peau noire, masque blanc » tel que l’analysait Franz Fanon.

Des femmes à « émanciper », malgré elles et contre leurs groupes familiaux. Les débats autour de la « loi sur les signes religieux » ont mis en évidence la persistance des représentations coloniales sur « l’hétérosexualité violente » du « garçon arabe » ou du « musulman » et sur la soumission de sa femme et de ses filles. Le fait même de récuser la parole des premières concernées, et de les sommer de se dévoiler, sous peine d’exclusion et de déscolarisation – en d’autres termes : de les « forcer à être libres » – relève d’une conception de l’émancipation qui fut celle des colonisateurs [18].

L’enjeu de la nomination

Deux précisions s’imposent, pour finir, en réponse à des objections récurrentes. Tout d’abord, dire qu’il existe un racisme post-colonial ne revient pas à dire que ce racisme est le seul à l’œuvre dans la société française de 2006, que la colonisation est la seule source du racisme, et que les pays qui n’ont pas eu d’empires coloniaux n’ont pas leurs propres racismes, avec leurs propres fondements historiques. Il est évident qu’il existe en France d’autres racismes, c’est-à-dire d’autres formes de stigmatisation irréductible à la xénophobie : les racismes anti-juifs et anti-tziganes notamment – ou même des formes radicales de mépris social à l’égard de « blancs pauvres » qui s’apparentent à un « racisme de classe ». S’il est parfois utile de le rappeler, il est en revanche absurde, malhonnête et irresponsable de suspecter ou d’accuser a priori – comme beaucoup l’ont fait [19] – de « colonialo-centrisme », de « concurrence des victimes » voire de « banalisation de la Shoah » ou d’antisémitisme toute personne qui se consacre à l’analyse ou au combat contre les racismes spécifiques visant les colonisés ou les postcolonisés. Nous citerons sur ce point Sigmund Freud : se consacrer aux nombreuses névroses qui naissent de refoulements sexuels ne signifie pas qu’on nie l’existence d’autres troubles et d’autres causalités. De même, souligner les origines coloniales de certaines formes de racisme ne revient pas à nier l’existence d’autres formes de racisme et de discrimination, qui s’enracinent dans d’autres épisodes historiques et d’autres processus sociaux. Nous ne voyons pas plus « la colonisation partout » que Freud ne voyait « le sexe partout » – même si nous la voyons à l’oeuvre là où beaucoup ne veulent pas la voir, comme Freud voyait la pulsion sexuelle là où beaucoup ne voulaient pas la voir.

Parler de racisme post-colonial, ce n’est pas non plus prétendre que les descendants de colonisés vivent une situation identique en tous points à celle de leurs ancêtres. Le préfixe « post » est à cet égard suffisamment clair : il marque à la fois un changement d’ère et une filiation, un héritage, un « air de famille ». Là encore, la précision est parfois utile, mais elle est le plus souvent hors de propos, notamment lorsqu’elle sert à « faire la leçon » à des mouvements militants qui sont parfaitement conscients des différences entre les situations coloniale et postcoloniale – et qui le disent de manière claire et répétée. Tel fut le cas à propos du Mouvement des Indigènes de la République : malgré leurs nombreuses mises aux point [20], nombre de savants ou de responsables politiques leur reprochent, de manière quasi-rituelle, de se nommer « indigènes » ou de qualifier de « coloniaux » certains discours ou certains dispositifs légaux, administratifs ou policiers. Le code de l’indigénat est aboli, leur explique-t-on doctement. Le problème que posent ces appels au sérieux et à la rigueur historique, outre qu’ils prennent leurs destinataires pour des imbéciles, c’est qu’ils méconnaissent la spécificité du discours politique, ou plutôt de certaines formes du discours politique (la pétition, le tract, la banderole, le slogan), qui impliquent, de tout temps et quel que soit le front de lutte (ouvrier, féministe, homosexuel…), un certain usage du raccourci et de l’hyperbole. C’est aussi qu’ils méconnaissent le pouvoir heuristique que peut avoir « la colère des opprimés » [21].

Ces rappels à l’ordre laissent enfin un sentiment de « deux poids deux mesures », car on n’entend pas aussi souvent, de la part de chercheur-e-s ou de politiques, les mêmes leçons ou conseils amicaux adressés aux militantes féministes quand elles continuent – non sans raisons – de qualifier notre société de société patriarcale. Il en va pourtant de même pour les lois discriminatoires donnant un statut de mineure à la femme que pour le code de l’indigénat : elles ne sont plus en vigueur. L’égalité hommes-femmes est désormais actée dans les textes de loi, tout comme le principe de non-discrimination en fonction de « la race, l’ethnie ou la religion » – avec la même efficacité toute relative dans les deux cas… On ne retrouve pas non plus un tel souci de mesure et d’hyper-correction lorsque des sans-papiers sur-exploîtés se comparent à des esclaves, quand des philosophes, des sociologues ou des militants de gauche parlent d’Apartheid scolaire ou social, ou quand des salariés, bénéficiant pourtant encore de quelques acquis sociaux et d’un accès relatif aux biens de consommation, continuent de s’identifier, en chanson, aux « damnés de la terre » ou aux « forçats de la faim » …

Plus profondément, les réactions hostiles, méfiantes ou condescendantes suscitées par l’Appel des indigènes de la République posent la question cruciale du pouvoir de nomination et de sa légitimité. Ce pouvoir de nomination a des effets performatifs sur la réalité, sur ce qui en est dit et sur ce qui est renvoyé dans le « non-dit » et même dans l’indicible. Il construit le réel social d’une façon déterminée, imposant ainsi des grilles de lectures, des attributions causales et les conséquences concrètes qui en découlent en termes de politique publique. Il n’est donc pas indifférent de savoir qui s’autorise à nommer qui. Il n’est pas indifférent de voir émerger de nouveaux termes, qu’ils soient d’auto-désignation ou d’hétéro-désignation. C’est sous cet angle, plutôt que sur le mode professoral du rappel des différences entre indigènes coloniaux et postcoloniaux, qu’historiens et sociologues devraient appréhender le récent mouvement des Indigènes de la République. Comme le rappelait Abdelmalek Sayad :

«  C’est une chose connue : la dérision est l’arme des faibles ; elle est une arme passive, une arme de protection et de prévention. Technique bien connue de tous les dominés et relativement courante dans toutes les situations de domination : « Nous, les Nègres… » ; « Nous les Khourouto … » (pour dire « Nous les Arabes… ») ; « Nous les nanas… » ; « Nous les gens du peuple… » ; « Nous les culs-terreux », etc. (…). La sociologie noire américaine, la sociologie coloniale enseignent qu’en règle générale une des formes de révolte et sans doute la première révolte contre la stigmatisation (…) consiste à revendiquer le stigmate, qui est ainsi constitué en emblème » [22].

Post-scriptum

On trouvera également, dans le livre Culture post-coloniale, des contributions de Robert Aldrich, Esther Benbassa, Christian Benoit, Antoine Champeux, Suzanne Citron, Alain Deneault, Eric Deroo, Jean-Pierre Dozon, Vincent Geisser, Sandrine Lemaire, Jean-Marc Moura, Gabrielle Parker, Mathieu Rigouste, Delphine Robic-Diaz, Alain Ruscio, Françoise Vergès, Dominique Vidal, Dominique Wolton et Amina Yala

Albert Memmi
Portrait du colonisé – Portrait du colonisateur
Gallimard (Folio – actuel), 1985
memmi.jpg

savoirs
politique

162 pages
1ère parution : 1957

Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Françoise Vergès
La République coloniale
Albin Michel, 2003

repcolo.jpg

savoirs
histoire

161 pages
1ère parution : 2003

Nicolas Bancel, Pascal Blanchard
Culture post-coloniale 1961-2006
Autrement, 2006

cultpostcolo.jpg

savoirs
société

287 pages
1ère parution : 2006

La colonisation fut un processus dialectique, aux effets croisés sur les territoires colonisés et la métropole ; et ce processus ne peut être délimité dans le temps par les bornes chronologiques habituellement retenues (celles de l’histoire politique), car les effets de la colonisation dans les ex-colonies et en métropole transgressent les indépendances.Ces deux affirmations sont depuis une dizaine d’années au coeur du travail des historiens Pascal Blanchard et Nicolas Bancel, qui ont récemment dirigé avec Sandrine Lemaire trois ouvrages se proposant de « déceler dans la société française les traces de l’entreprise coloniale », depuis le XVIIe siècle jusqu’à nos jours, dans le domaine culturel (au sens large : art, culture politique, identité nationale, loisirs, etc.). Dans un premier tome étaient étudiées la « phase de sensibilisation de l’opinion » métropolitaine (jusqu’aux débuts de la IIIe République) puis l’émergence d’une « culture coloniale » en métropole (1871-1931). Le second tome était consacré à l’affirmation d’une « culture impériale » (de l’Exposition coloniale internationale de 1931 jusqu’aux indépendances). Enfin, dans ce troisième ouvrage, c’est la « culture post-coloniale » qui intéresse la vingtaine de chercheurs convoqués : « il s’agit de mesurer en quoi (et sous quelle forme) se perpétuent, se reconfigurent, se renforcent ou disparaissent des éléments de notre culture qui trouvent leur genèse (ou une partie de leurs origines) dans une « culture coloniale » en formation depuis le XVIIe siècle ».

L’ouvrage étant riche et les sujets variés, nous proposons une synthèse autour d’un nombre restreint de thèmes qui nous semblent parmi les plus intéressants.

Pourquoi ne veulent-ils pas en parler ? La puissance du républicanisme mythique

L’historienne Suzanne Citron évoque des mouvements pédagogiques apparus en France après la guerre d’Algérie, dont l’objectif éducatif consistait à « accepter l’autre en tant qu’autre » : la pluralité culturelle de la France était affirmée, ainsi que l’importance d’un enseignement cohérent en ce sens. Déjà, on insistait sur la nécessité d’étudier le colonialisme comme partie intégrante de l’histoire de France. Mais ces questionnements ont été totalement éludés, d’une part par les institutions (les manuels scolaires continuent de séparer histoire « nationale » et coloniale), d’autre part par nombre d’historiens de France établis. Sans doute, nous disent Bancel et Blanchard qui s’interrogent sur ces résistances à l’émergence d’un débat, l’amour aveugle envers le mythe républicain y est pour beaucoup.

En effet, les auteurs ont bien montré dans La République coloniale (livre qui leur a valu la douce injure d’ « antirépublicains ») que l’idéologie coloniale d’Etat a en grande partie une « genèse républicaine ». Car la colonisation outre-mer s’inscrit selon les auteurs « dans un continuum consubstantiel à la nation française puis, par héritage, à la République » : une nation dont le récit fait « l’apologie de la conquête des âmes, des cœurs et des terres », et de l’absorption par la nation de territoires qu’il s’agit de « rendre français » par le progrès et l’intégration par les valeurs de liberté et d’égalité (plutôt réels pour les marches régionales, totalement illusoires pour les territoires colonisés). La propagande coloniale diffusait ainsi l’image de territoires pacifiés et exemplaires – sorte de réalisation d’une « utopie républicaine : conflits de classes inexistants, coopération de tous à un même idéal de progrès (…) une métaphore de l’harmonie ». Idée qui masque complètement la réalité coloniale de domination, et qui fut bien difficile à soutenir après les mouvements anticolonialistes et les indépendances… et qui revient pourtant sous d’autres formes aujourd’hui.Ecrire l’histoire coloniale et interroger la période post-coloniale, c’est ainsi revenir sur l’histoire de la République et sur son présent, ce à quoi se refusent nombre d’aliénés de la République, toujours pris dans le mythe d’un « universalisme » qui rejette en réalité la diversité. Ainsi, « le déni de ces questions (…) renvoie probablement aux conceptions ethnocentristes » que beaucoup se font « de la nation, de l’Etat et de l’histoire ».

La « résurgence » des mémoires et la demande d’histoire : des phénomènes-témoin de la société française contemporaine

Cette absence de récit historique intégrant le fait colonial et dans lequel pourraient se reconnaître les Français d’aujourd’hui dans leur diversité participe, entre autres facteurs, de l’absence d’« identification collective à la nation » – problème d’identification qui est loin de concerner les seuls « enfants » de l’immigration post-coloniale. Elle explique également le bouillonnement actuel autour de l’histoire coloniale – qu’il ne faut cependant pas séparer d’un questionnement sur le présent.

La mémoire comme facteur de construction identitaire, et son injuste dénigrement

Il est de bon ton chez nombre d’historiens de dénigrer la mémoire, que l’on distingue nettement de l’histoire comme science. La distinction est certes épistémologiquement fondée, mais la réalité est plus complexe. D’une part, il n’y a aucune illusion à se faire sur une écriture prétendument objective de l’histoire ; d’autre part, ce qui est couché sur papier, même le plus objectivement du monde, est à son tour sujet de réappropriation, de transmission, et de mémoire – et croire qu’un livre « scientifique » apaisera chacun et répondra à toutes les questions est ridicule. En fait, comme l’écrit Françoise Vergès, « les frontières établies par la discipline entre mémoire et histoire révèlent souvent un partage arbitraire entre savoir légitime et savoir illégitime », assénant une douce injonction au silence.

Ainsi, la pluralité des récits qui s’expriment dans la France d’aujourd’hui hors du champ universitaire est stigmatisée comme des « passions mémorielles » s’inscrivant dans une « offensive communautariste ». Le débat est présenté comme un combat entre « partisans d’une identité républicaine neutre dont les fondations seraient une loyauté envers les valeurs de l’égalité et de la liberté », et « partisans d’identités singulières affirmées » suspects de séparatisme – alors même que la prétendue universalité française « n’est universelle que par la volonté d’un peuple de confondre le national et l’universel ». Surtout, « l’affirmation de singularités ne nie pas nécessairement la parenté avec d’autres », mais témoigne d’un besoin de reconnaissance lié à une absence de récit véritablement national, et lié au présent marqué entre autres par une crise du « modèle » identitaire national français.

Une « concurrence » à nuancer. Est-ce bien l’histoire le fond du problème ?

Les articles et livres alarmistes sur la « concurrence des victimes » ou la « guerre des mémoires » abondent, et il semble important de nuancer ce qui est présenté comme un antagonisme annonçant une quasi guerre civile. « L’écriture de l’histoire n’a jamais été une entreprise harmonieuse », écrit Françoise Vergès, et sans doute faudrait-il adopter une attitude plus sereine face aux revendications ou aux récits qui abondent. De plus, ces récits « réclamés » ou affirmés ne sont pas nécessairement des récits de souffrances, de victimes, mais peuvent également être l’histoire de luttes, de solidarités.

Il est clair qu’il faut que le récit national se renouvelle et intègre la pluralité des histoires et récits, sans quoi la forme de surenchère (notamment victimaire) risque d’éluder les vraies questions politiques. Surtout, le risque est de se cantonner à un débat intellectuel sur l’histoire, alors que le problème essentiel est celui du présent (post-colonial), qui fait se pencher sur « ce passé qui ne passe pas » : il ne faudrait pas oublier que les questions prioritaires sont politiques, économiques et sociales. Ainsi, comme l’écrit Esther Benbassa, si «les revendications mémorielles sont fortes et pressantes au sein des élites de ces minorités, reste à savoir si elles sont en résonance avec les attentes des masses issues de ces mêmes groupes, qui se battent au quotidien contre toutes sortes de discriminations et qui peinent à se faire une place décente dans la société française ».

C’est justement ici que l’étude post-coloniale prend tout son sens et à notre avis son intérêt : partir du présent qu’on analyse en décryptant les héritages, les généalogies des situations et des idées étudiées, pour mieux les comprendre et, même si ce n’est pas l’objet de ce livre, les combattre.

Rhétorique de l’« intégration » et racisme : deux exemples d’héritages post-coloniaux

« Comment ne pas voir que la colonisation comme généalogie d’un univers mental différentialiste et d’un univers social inégalitaire (et fondé sur la race) joue un rôle non négligeable dans la post-colonie ? » (Nicolas Bancel et Pascal Blanchard)

Intégration, assimilation, sécession : quand l’histoire rejoue la même partition

Dans un article particulièrement éclairant, Vincent Geisser analyse le concept (flou et polysémique) d’intégration dans son historicité coloniale et postcoloniale (lire aussi en ligne à ce sujet Saïd Bouamama, « L’intégration contre l’égalité »). Ce « mot magique » s’est progressivement imposé depuis les années 1980-1990 dans tous les domaines discursifs et d’action (politiques publiques, associatives, sciences humaines, etc.), « annihilant toute distance critique à l’égard d’une « notion » pourtant fortement connotée sur le plan historique ». Car cette notion, qui prétend rompre avec la doctrine de l’assimilation négatrice des singularités culturelles, est en réalité une « réactualisation euphémisée du vieux projet assimilationniste », reproduisant des clivages et des divisions culturalistes issus des discours coloniaux.Geisser analyse l’intégration comme une « rhétorique de crise », convoquée dans l’Empire colonial au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (comme un prétendu compromis entre l’assimilation et la sécession), puis au début de la guerre d’Algérie (comme solution illusoire), enfin – et sur le territoire hexagonal pour la gestion des « populations postcoloniales » – au milieu des années 1980 (abandon de l’utopie socialiste, crise politique des années 1983-1986, montée du Front National, Marches des « fils d’immigrés » pour l’égalité…). A chaque fois, malgré les différences de contexte, il s’agit d’une « réforme conservatrice » intervenant au moment où les revendications des dominés sont les plus fortes, visant à conserver le système en l’état tout en exigeant des indigènes ou de leurs « descendants » un relèvement moral, social et économique (sans qu’on sache jamais vraiment ce qui est exigé : abandonner sa religion, trouver un travail, ne pas brûler de voitures ?…). Cette réforme vise une « re-nationalisation de l’identité française » supposée menacée par des « forces centrifuges », et permet entre autres d’éviter de poser la question d’un nécessaire renouveau de l’identité nationale, ou plutôt des identités françaises – par peur « universaliste » de la sédition, alors qu’elle encourage paradoxalement le communautarisme : « en établissant clairement une distinction entre « Eux » et « Nous » et en montrant du doigt les « communautés potentiellement séditieuses », elle en vient à légitimer l’existence des particularismes ».

Surtout, comme l’avancent Saïd Bouamama et Pierre Tévanian, le terme intégration fait figure de mot ou de concept-écran, voilant les véritables questions : « l’intégration, telle qu’elle est généralement pensée, parlée et traduite en termes de politiques publiques, est moins souvent une alternative à la discrimination raciste qu’une formulation sublimée ou un instrument de légitimation de cette discrimination : si le racisme est le refus de l’égalité, l’intégration est précisément le mot d’ordre qui permet d’évacuer la question égalitaire. (…) dans de très nombreux contextes, parler de « problème d’intégration » sert essentiellement à ne pas prononcer d’autres mots, comme domination, discrimination ou inégalité ».

Le racisme post-colonial

L’ouvrage propose un excellent article de Saïd Bouamama et Pierre Tévanian traitant du racisme post-colonial, et par ailleurs disponible en ligne sur le site du collectif Les mots sont importants. Les auteurs y avancent notamment l’idée d’une distinction entre racisme et xénophobie : selon eux, le stigmate xénophobe « n’existe sous une forme exacerbée que pour les nouveaux arrivants », tandis que le stigmate raciste « cristallise des représentations beaucoup plus profondément enracinées », dans un « imaginaire social hérité » : si les vagues d’immigration les plus récentes sont toujours les plus victimes de mépris et de crainte (xénophobes) se dissipant avec le temps, les immigrés post-coloniaux issus notamment d’Afrique font exception à cette « règle » : visés par le stigmate raciste, ils sont « condamnés à l’appellation absurde – mais éloquente politiquement – d’ »immigrés de la deuxième ou troisième génération » et aux discriminations qui l’accompagnent ».« Dominés parmi les dominés », ces populations sont victimes de représentations survalorisant une différence « culturelle » et occultant les autres différences, notamment sociales. Des « représentations clairement infériorisantes » assurent « la légitimation d’une situation de domination, de relégation et d’exclusion sociale systémiques » : « insertion par le bas dans les secteurs les plus pénibles du monde économique, négation des besoins sociaux non liés directement aux besoins productifs, réduction de l’homme à une simple force de travail (et en conséquence absence de prise en compte de la vie familiale et de l’inévitable enracinement), injonction à la discrétion et à l’apolitisme ». Les auteurs se livrent ainsi à un décryptage implacable de l’héritage colonial dans ce racisme républicain, et proposent une application féconde sur les plans intellectuel et politique du concept de post-colonialité, qui – sans tomber dans le systématisme et l’analogie – n’a sans doute pas fini d’éclairer sous un angle nouveau la société contemporaine.

 

 

Sur la séparation raciale, Ségrégation,

discrimination et association

 

 

Par W. E. B. DuBois, Décembre 2005

Introduction

W.E.B. DuBois (1868-1963) est l’un des plus importants intellectuels afro-américains. Historien, sociologue, militant des droits civiques, littérateur, théoricien de l’émancipation des Noirs, il est en outre l’un des fondateurs du panafricanisme. Son maître livre, Les âmes du peuple noir, paru en 1903, un grand classique plus de cent fois réédité aux États-Unis, a été traduit en français avec un peu plus d’un siècle de retard en 2004 [1]. DuBois est mort à près de 96 ans, peu après avoir émigré au Ghana, où il était l’hôte de son ami et disciple Kwame N’Krumah. Si ses conceptions ont évolué tout au long de ses quelque soixante-dix ans d’activité intellectuelle et militante, tous les leaders progressistes du mouvement noir américain le reconnaissent comme l’une de leurs influences majeures. Le texte qui suit a été publié en 1934 dans la revue Crisis. Si elle fait directement référence à des débats américains de l’époque, l’analyse qu’il propose garde toute sa pertinence dans un contexte français et contemporain où l’on continue de prêcher la mixité et de combattre la ségrégation, mais en perdant de vue le principe d’égalité.

Article

L’intelligentsia noire des États-Unis doit cesser de prendre la fuite dans le plus grand désordre dès qu’elle entend prononcer le mot « séparation ». L’opposition à la séparation raciale, ou ségrégation, n’est pas ou ne devrait pas être l’expression d’une réticence des gens de couleur à travailler les uns avec les autres, à coopérer les uns avec les autres, à vivre les uns avec les autres. L’opposition à la séparation est une opposition à la discrimination. L’expérience des États-Unis est que généralement, lorsqu’il y a ségrégation, il y a discrimination raciale. Mais les deux choses ne vont pas nécessairement de pair. Et on ne devrait jamais s’opposer à la ségrégation, à moins que cette ségrégation ne signifie discrimination.

Non seulement rien ne s’oppose à ce que des gens de couleur vivent aux côtés de gens de couleur dès lors que cela ne s’inscrit pas dans un contexte de discrimination, que les rues sont bien éclairées, qu’il y a l’eau courante, que les égouts fonctionnent, que la sécurité publique est bien assurée, et dès lors que quiconque le souhaite, quelle que soit sa couleur, peut s’installer dans le voisinage. De même pour les écoles, rien ne s’oppose à ce qu’il y ait des écoles où les élèves sont de couleur et où les professeurs sont de couleur. Au contraire, les élèves de couleur sont des êtres humains qui peuvent tout à fait être aussi éveillés que n’importe quels autres enfants, et nous savons bien qu’il n’y a pas de meilleurs professeurs que des professeurs de couleur dès lors qu’ils sont convenablement formés. Mais si le fait qu’une école soit ainsi une école noire est une raison suffisante pour qu’on prête moins d’attention aux bâtiments, pour qu’il y ait moins d’équipements, et de moins bons professeurs, alors, oui, il y a quelque chose qui s’y oppose. Et ce quelque chose ne s’oppose pas à la couleur de peau des professeurs ou à celle des élèves, mais à la discrimination.

Lorsque, comme cela est arrivé au cours de ces derniers temps, le gouvernement des États-Unis entreprend des efforts de redistribution de capital pour que certains groupes désavantagés puissent avoir une opportunité de développement, les Noirs devraient résolument et avec insistance demander leur part. Dans les communautés ou les zones agricoles où vivent des gens de couleur, des groupes devraient se former. En aucun cas, il ne doit y avoir de discrimination entre Noirs et blancs. Mais en même temps, les gens de couleur devraient aller de l’avant, s’organiser, monter des entreprises, et leur seule exigence devrait être que ces entreprises bénéficient des mêmes aides et conditions que n’importe quelles autres. Il convient de ne pas oublier qu’au cours du dernier quart de siècle, les avancées des gens de couleur ont pour l’essentiel eu lieu lorsqu’ils ont travaillé pour eux mêmes.

Il ne fait aucun doute que beaucoup de blancs, peut-être la majorité des américains, chercheront à tirer avantage de toute séparation volontaire, de toute coopération entre les gens de couleur. Dès qu’un groupe de noirs est séparé, ils se servent de cette situation comme point d’appui contre eux, et leurs attaques prennent la forme de discriminations. Ce n’en est pas moins contre ces discriminations que devrait porter notre contre-attaque ; c’est contre le refus sudiste de dépenser autant d’argent pour l’éducation des enfants noirs que pour celle des enfants blancs ; contre l’impossibilité pour les noirs de bénéficier des capitaux publics ; contre le monopole blanc sur le crédit. Mais en aucun cas contre le fait même de nous retrouver entre nous, sauf à justifier l’argument selon lequel cela ne vaut pas le coup de s’associer avec des gens comme nous.

À long terme, il est hors de doute que le développement humain passera largement par la multiplication des relations individuelles de tous avec tous. Mais quoi qu’il en soit, aujourd’hui, de telles relations individuelles sont rendues difficiles par l’existence de discriminations mesquines, par une pression idéologique délibérée et quasi criminelle, et par diverses survivances d’un paganisme préhistorique. Il est impossible, dans ces conditions, d’attendre patiemment le millénaire futur où les relations entre les hommes seront normales pour commencer à nous unir, et à constituer des groupes de gens aux idées voisines, ou victimes des mêmes relégations et des mêmes haines.

Ce sont les travailleurs possédant une même conscience de classe qui, en s’unissant, pourront émanciper le Travail à travers le monde. Ce sont les Noirs possédant une même conscience de race, qui en coopérant dans leurs propres mouvements et institutions, pourront émanciper la race des gens de couleur, et le grand enjeu d’aujourd’hui, pour les Noirs américains, est de réussir leur émancipation économique à travers un effort résolu de coopération.

1934

Texte traduit de l’américain par Laurent Lévy, mis en ligne le 31 décembre 2005

 

 

La  » mixité  » contre le choix, À propos des ambiguïtés de la politique

publique de  » lutte contre les ghettos « 

 

 

Mai 2004

Introduction

L’usage du mot  » ghetto  » et la référence inquiète aux Etats-Unis sont deux des principaux poncifs du discours sécuritaire, et plus largement de presque tous les discours consacrés aux  » banlieues « . La concentration de « populations à problèmes  » (c’est-à-dire de pauvres et d’immigrés) dans des territoires nommés  » quartiers sensibles  » est en effet présentée comme la source de tous les maux. Et à ce diagnostic est souvent opposée une solution-miracle : la « mixité sociale ». Le texte qui suit propose une analyse critique de la mise en oeuvre concrète de cette politique, mais aussi de ses présupposés et de ses effets idéologiques

Article

La politique publique de lutte contre les « ghettos  » et de promotion de la « mixité sociale » telle qu’elle est aujourd’hui concçue n’a jusqu’à présent rien produit de miraculeux. Tout d’abord parce que, depuis de nombreuses années, des municipalités et des organismes de logement social se sont emparés de la notion de « mixité sociale » pour en faire un usage très contestable : à savoir contrôler et sélectionner leur population, en cherchant à écarter les plus pauvres, les étrangers ou certains « immigrés ». Mais c’est plus généralement sur les présupposés des politiques visant à une répartition  » équilibrée  » des populations qu’il faut s’interroger.

 » Mixité sociale  » et  » mixité raciale « 

Le système d’attribution des logements en HLM, loin d’être transparent, repose sur des critères de sélection variables et pas toujours légaux, comme l’exigence d’un niveau minimum de revenu, la nationalité voire l’origine ethnique. La situation s’est dégradée depuis le début des années 1980, date à laquelle les attributions de logement social sont devenues le levier d’une  » politique de peuplement  » plus offensive.

D’abord parce que les immigrés, longtemps exclus du parc de HLM, y ont enfin fait leur entrée, suite à une série de réformes qui ont permis aux ménages de classes moyennes d’accéder à la propriété.

Ensuite parce que, face à la crise économique et à la désindustralisation, de nombreuses municipalités, notamment en banlieue parisienne, ont cherché à attirer des industries de pointe et des ménages plus aisés.

Enfin, parce que les préfectures qui, en principe, ont un droit de regard et de contrôle non négligeable sur le processus d’attribution, l’ont progressivement abandonné au profit des municipalités et des organismes HLM. Dès lors, nombre de ces organismes ont cherché, par souci de rentabilité, à freiner l’arrivée de locataires aux ressources estimées trop faibles, ou bien les  » mauvais payeurs  » présumés que sont aux yeux de beaucoup les étrangers. Ces pratiques discriminatoires sont enfin redoublées par le fait que, pour les bailleurs, la valeur du parc immobilier dépend de l’ » image  » des cités, elle-même dépendante de l’image des locataires, elle même liée à leur couleur de peau.

Pour des raisons qui leur sont propres, et qui relèvent sans doute davantage de l’électoralisme, les municipalités ont également tendance à vouloir choisir leur population, en écartant les pauvres et les immigrés  » de couleur ». Un des moyens d’écarter ces candidatures  » indésirables  » consiste à imposer à tout demandeur de logement social un critère de résidence ou d’ancienneté dans la commune. Dans la ville de Montreuil, par exemple, il faut, pour pouvoir déposer une demande de logement social, justifier cinq ans de résidence dans la ville, et dix-huit ans de présence en Île-de-France. Ce critère a beau être illégal, il est pratiqué officiellement par de nombreuses mairies, au nom d’une  » préférence locale  » qui est aussi une  » préférence nationale  » ou  » ethnique  » déguisée – puisqu’en écartant les nouveaux-venus dans la ville ou dans le département, on écarte aussi, du même coup, les nouveaux venus en France métropolitaine.

Ces différentes logiques convergent vers une même conclusion : il faut freiner l’arrivée dans le logement social des populations les moins  » désirables  » – c’est-à-dire des familles les plus pauvres, les plus précaires, les plus nombreuses et les plus « ethniquement différentes ». Cependant, les choses ne peuvent pas se dire aussi ouvertement, car la sélection des locataires en fonction de leur origine reste, aux yeux de la loi, une discrimination [1]. Il faut donc parler à mots couverts, ce que permet justement le terme de  » mixité sociale « . L’Union des fédérations d’organisme HLM a ainsi recommandé aux bailleurs d’utiliser ce concept de  » mixité sociale  » pour motiver des refus d’attribution pour ne pas risquer d’être attaqué pour discrimination [2].

Ce recours à l’euphémisme a été favorisé par les pouvoirs publics, notamment depuis le début des années 1990. La loi Besson de 1990, par exemple, a introduit des dispositifs de  » gestion concertée  » des attributions (entre préfecture, municipalités et organismes HLM) orientés explicitement vers la promotion de la  » mixité sociale « . Initialement conçus pour permettre l’accès au logement social des plus défavorisés, ces dispositifs ont souvent abouti à un accord sur des pourcentages maximum de  » candidatures difficiles  » dans certains quartiers ou cités HLM. Et cela avec la bénédiction de l’État parfois, avec son indulgence le plus souvent.

Tout se passe donc comme si la  » mixité sociale  » était devenue, dans la pratique, le nouveau nom du  » seuil de tolérance « . Résultat : comme l’a reconnu le Groupe d’Études et de Lutte contre les Discriminations, cette gestion des attributions rend de plus en plus difficile l’accès des étrangers dans le logement social [3].

Une gestion  » harmonieuse  » de la misère

Mais si la  » mixité  » est une mauvaise réponse, ce n’est pas parce qu’elle a été dévoyée ou détournée de son sens  » originel « . C’est avant tout parce que la question est mal posée. On peut certes parler de  » ghettos « , si l’on prend garde d’éviter les amalgames ou les rapprochements hâtifs avec  » les ghettos à l’américaine «  [4], et si l’on entend simplement par là qu’il existe des quartiers dans lesquels se concentrent des ouvriers et des chômeurs, notamment des étrangers ou des Français issus de l’immigration post-coloniale. L’usage de la notion de  » ghetto  » est alors justifié, dans la mesure où l’on parle de tous les problèmes que cela implique pour eux : chômage, précarité, mais aussi problèmes de papiers, discrimination et pression policière. Le mot « ghetto » peut ainsi être un moyen de résumer, pour la dénoncer, la situation sociale, économique, politique et juridique qui est faite à une partie des habitants du pays. Mais dans la plupart des discours, dans les plus bienveillants comme dans les plus malveillants, le concept de ghetto brouille et occulte plus de choses qu’il n’en éclaire.

En effet, le « ghetto » apparaît souvent comme un faux problème, qui occulte la véritable urgence : la lutte contre la pauvreté. Car, au lieu de mener une politique économique et sociale permettant de la supprimer – ou au moins de la réduire – , les gouvernements, y compris de gauche, se contentent désormais d’accompagner et de gérer la misère, en se contentant de  » mieux  » la répartir, de manière plus  » harmonieuse « ,  » équitable  » et  » équilibrée « . Cette nouvelle orientation de la gauche se trouve tout entière résumée dans une affiche des Verts placardée sur les murs de Paris lors des élections municipales de 2001 :  » Mixité. La diversité sociale est une richesse « . Ce qui revient, strictement, à dire ceci :  » qu’il y ait des riches et des pauvres, c’est formidable « .

Dans le domaine du logement, par exemple, l’alternative  » ghettos ou mixité sociale  » occulte le problème principal : l’insuffisance de logements sociaux par rapport aux besoins, liée au désengagement de l’Etat dans le secteur du logement. Le discours sur les  » ghettos  » passe sous silence l’ampleur de ce problème, pour accorder une importance démesurée à une autre question : où doit-on construire des logements sociaux, comment doit-on les  » répartir «  ? Ce faisant, il occulte aussi une autre exigence, autrement plus importante, celle de l’égalité [5].

Cette manière de poser les problèmes de logement se traduit par des dispositifs publics concrets, comme les processus de concertation entre les préfectures, les municipalités et les organismes prévus par la loi Besson, dont les dérives discriminatoires ont été constatées [6]. Certes, ce souci du peuplement a également entraîné l’adoption de lois prévoyant une politique de construction plus offensive, mais ciblée avant tout sur les villes n’ayant que peu de logements sociaux. Tel est l’objectif de la Loi d’orientation pour la ville, votée en 1991. Tel est aussi celui de la loi Solidarité et Renouvellement Urbain, votée en décembre 2000, qui impose à toute commune, au nom de  » l’équilibre « , de prévoir au moins 20% de logement social sur son territoire. Or, le volet quantitatif de ces politiques a eu peu d’impact. Parce que les mesures coercitives étaient insuffisantes ou tout simplemenet parce que certaines municipalités riches préférent payer les amendes prévues plutôt que de respecter la loi. De sorte que finalement, la notion de  » mixité sociale  » a permis de justifier l’ouverture du parc de logements sociaux déjà existant aux  » classes moyennes « , au détriment des ménages les plus précaires, tandis que, de leur côté, les communes les plus riches ne s’ouvraient pas aux classes populaires.

Et ce qui a finalement disparu du débat public, c’est l’idée simple de construire en quantité suffisante des logements sociaux dans toutes les communes, riches ou pauvres, de manière à ce que les personnes puissent elles-mêmes choisir leur lieu d’habitation. Quitte à ce que, si des logiques sociales aboutissent à des regroupements des populations les plus précaires, on développe davantage de services sociaux à l’endroit où elles se sont regroupées. Déplacer l’argent plutôt que déplacer les populations  : n’est-ce pas la solution la plus juste et la plus respectueuse des habitants ?

Qui décide ?

En effet, la  » mixité sociale  » telle qu’elle est conçue par les dirigeants a ceci de commun avec les logiques de  » ségrégation  » ou de  » ghettoïsation  » (auxquelles elle prétend s’opposer) qu’elle fait fi de la volonté des principaux concernés. À aucun moment les promoteurs de la  » mixité sociale  » ne songent à consulter les habitants dont ils prétendent faire le bonheur ; tous tiennent pour évident que les pauvres préfèrent vivre dispersés et  » mélangés  » avec des riches, plutôt que regroupés dans des villes ou des quartiers populaires [7].

Or, cela ne va pas de soi : si certains habitants manifestent effectivement leur désir de quitter leur  » cité  » et d’aller  » voir ailleurs « , de nombreux autres n’ont aucune envie de s’installer à Neuilly ou au Raincy. Être pauvre au milieu des riches n’est pas nécessairement plus agréable, plus épanouissant ni plus émancipateur que vivre pauvre au milieu d’autres pauvres. En tout cas pas pour tout le monde.

De nombreux adolescents ont par exemple un double discours sur leur quartier : tantôt un discours à tonalité protestataire, soulignant tout ce que le quartier peut avoir de délabré, de « pourri » ou de « merdique », tantôt un discours beaucoup plus positif, manifestant leur attachement à leur « territoire », à la sociabilité et à la culture spécifique qui s’y développe [8]. On peut donc tenir des discours sans concession sur son  » quartier  » sans avoir la moindre envie de le déserter – ou du moins avoir d’autres priorités, comme trouver un emploi.

Quant aux adultes, nombreux sont ceux qui ne refuseraient pas de déménager, si cela leur permettait de se loger dans de meilleures conditions ; mais leur motivation première n’est pas forcément l’envie de fuir leurs voisins pauvres et « immigrés », ni même le  » ras-le-bol  » des « violences » ou des désordres que provoquent certains « jeunes » – et encore moins le désir éperdu d’aller se  » mêler » aux classes moyennes et supérieures.

Quoi qu’il en soit, c’est aux habitants eux-mêmes de dire où ils veulent vivre. Or, si l’on admet ce principe, le problème se pose très différemment : en elle-même, la  » mixité  » n’est plus ni bonne ni mauvaise, de même que les  » ghettos  » de pauvres ou d’immigrés ne sont en eux-mêmes ni bons ni mauvais. Car on peut débattre longtemps des mérites respectifs de la  » mixité  » et des  » ghettos «  ; on peut vanter les bienfaits du métissage et de l’ouverture à d’autres milieux sociaux, ou au contraire souligner les risques de dispersion et de division que la  » mixité  » entretient au sein des classes populaires [9] ; on peut mettre en avant la  » solidarité de proximité  » que permet le  » ghetto « , et même le  » foyer de résistance  » qu’il peut constituer, ou au contraire insister sur les problèmes que peut créer l’entassement dans des habitats surpeuplés. Mais quel que soit l’intérêt de ce débat, il laisse de côté la question la plus essentielle : qui prend part au débat ? Qui décide ? À qui revient-il de choisir entre regroupement et  » mixité «  ? Les élus, les ministres, les Préfets, les bailleurs, les  » experts « , les sociologues et les  » délégués interministériels à la ville  » ont-ils une quelconque légitimité à décider, à la place des gens, où, comment et avec qui ils doivent vivre ?

Dès lors que ces questions sont posées, la question  » ghettos ou mixité ?  » apparaît sous un autre jour. La véritable alternative n’est pas entre regroupement et  » mixité « , mais entre choix et absence de choix - et donc entre deux conceptions de l’action publique :

D’un côté, la logique dominante : celle des  » politiques de peuplement « , imposant tantôt le regroupement dans des  » ghettos « , tantôt la dispersion et la  » mixité « . Dans cette perspective, on considère que la garantie de l’ordre public, rebaptisé  » intérêt général « , passe par une répartition  » équilibrée  » des individus et des groupes sociaux dans l’espace. Ces  » politiques de peuplement « , tout comme les politiques de  » maîtrise des flux migratoires « , sont avant tout des politiques de contrôle social.

De l’autre : une logique véritablement démocratique, qui s’abstient de trancher entre mixité et regroupement, et qui laisse aux habitants eux mêmes le soin de choisir leur lieu d’habitation. Dans cette perspective, le peuplement cesse d’être un objet de politique publique ; il s’agit, plus simplement, de réfléchir aux modalités d’une politique de construction de logements sociaux partout sur le territoire, permettant aux habitants eux-mêmes de faire leurs choix.

Du  » bastion  » au  » ghetto  »

Une dernière question se pose : celle des présupposés, des implications et des effets symboliques de cette nouvelle  » évidence « . L’effet principal, le plus grave, c’est une immense régression dans la représentation des classes populaires. En effet, ce qu’on stigmatise aujourd’hui sous le nom de  » ghetto « , de la droite parlementaire jusqu’à la gauche et parfois l’extrême gauche, c’est ce que le Parti communiste avait su valoriser sous le nom de  » bastion  » au début du vingtième siècle, mais surtout après la deuxième guerre mondiale en prenant la tête de nombreuses mairies.

À cette époque, les regroupements de pauvres ont bel et bien été valorisés, sous ce nom de  » bastion « , en tant que foyers potentiels de résistance et de lutte politique, mais aussi en tant que lieux d’accès à la dignité et à la modernité. Certes, ces  » banlieues rouges « , que l’on évoque aujourd’hui avec nostalgie, sont largement idéalisées : les formes d’encadrement assurés par le Parti communiste notamment, n’étaient pas toujours démocratiques, et l’accès des classes populaires à la  » ville moderne  » n’a pas empêché la relégation, dans des bidonvilles, des immigrés et des populations les plus précarisées.

Il ne s’agit donc pas d’idéaliser les  » quartiers populaires  » de jadis, pas plus que ceux d’aujourd’hui ; il s’agit plutôt de prendre la mesure du changement qui s’opère dans les représentations lorsqu’on passe d’une dialectique de la stigmatisation et de la valorisation à une stigmatisation quasi hégémonique. En érigeant ces quartiers et leurs habitants en  » problèmes « , les discours actuels ont en effet fortement modifié le regard porté sur les classes populaires. Ces dernières ne sont plus une avant-garde politique possible ; elles redeviennent, aux yeux de tous, ce qu’elles ont toujours été aux yeux de la bourgeoisie : un objet de commisération, de crainte ou de haine – et dans tous les cas un fardeau qu’il faut se  » partager équitablement «  [10].

Tout se passe donc comme si le mot d’ordre  » prolétaires de tous les pays, unissez vous !  » s’était transformé, lorsque la classe ouvrière est devenue massivement maghrébine, en un nouveau mot d’ordre :  » Prolétaires d’une même commune, dispersez-vous ! « . Que les principaux partis de gauche – et beaucoup d’élus du Parti communiste, censé incarner la fierté ouvrière – se soient ralliés à cette vision est lourd de sens et de conséquences [11].

¨Pierre Tévanian et Sylvie Tissot, 2 mai 2004

Une première version de cet article est paru en juin 2003 dans la revue ProChoix

Notes

[1] Un organisme HLM, la SCIC, a par exemple été condamné en 1991 pour avoir refusé, à Sartrouville, un logement à une femme algérienne au motif que :  » un appartement libéré par un Français doit obligatoirement être reloué par un Français  » .

[2] Note de l’Union des HLM, décembre 1999

[3] Cf. GELD, Note n°3, « La discrimination au logement », 2001.

[4] Cf. L. Wacquant,  » Pour en finir avec le mythe des villes-ghetto « , Les annales de la recherche urbaine, n°54. Loïc Wacquant montre que, malgré quelques points communs (concentration de minorités, taux élevés de familles monoparentales, d’échec scolaire, de chômage et d’incarcération), les cités françaises et les ghettos américains n’ont rien à voir : de vraies différences existent, d’échelle, de composition et de niveau de vie. Ce qu’un reportage de Libération appelle  » le ghetto de Troyes  » est un espace de six bâtiments, logeant 350 personnes, alors qu’un ghetto américain est une enclave qui peut dépasser la taille d’une grande ville de province (celui du West End de Chicago se traverse en 25 minutes en voiture, et loge près de 300 000 personnes). De plus, les ghettos américains sont des quartiers entièrement noirs, regroupant jusqu’à 90% de la population noire d’une ville, alors que, dans les cités françaises  » à immigrés « , se côtoient couramment vingt à trente nationalités. Enfin, la misère, même si elle existe aussi en France, même si elle est préoccupante, et même s’il faut sans cesse en parler parce qu’elle est souvent occultée ou sous-estimée, n’est pas comparable à celle des « ghettos » américains : dans le Chicago noir, un tiers de la population noire vit en dessous du seuil de pauvreté, dans des quartiers littéralement dévastés, à l’allure de ville bombardée.

[5] Cf. Yves Sintomer,  » Mixité sociale et lutte pour l’égalité « , Mouvements n° 15-16, mai-juin-juillet-août 2001

[6] Cf. là encore la note du GELD.

[7] Sur ce postulat, voir Jean-Pierre Lévy,  » Habitat mixte « , L’Humanité, 23 octobre 2002. Voir aussi Marie-Hélène Bacquié et Yves Sintomer,  » Les banlieues populaires entre intégration, affiliation et scission « , in Philippe Genestier, La banlieue entre faits et représentations, La Documentation française, 2001

[8] Sur ce double discours, cf. par exemple D. Lepoutre, Cœur de banlieue, Odile Jacob, 1999.

[9] On peut également songer à l’expérience traumatisante du mépris social que peut faire un enfant issu des classes populaires « perdu » en milieu bourgeois – a fortiori si cet enfant est issu de l’immigration post-coloniale.

[10] Cf. A. Cordeiro, « Répartition équitable ou discrimination ? » et « Seuil de tolérance », dans Si les immigrés m’étaient comptés, Syros, 1990. Cf. aussi P. Tévanian, S. Tissot, Dictionnaire de la lepénisation des esprits, L’esprit frappeur, 2002, article  » Seuil de tolérance « .

[11] Voir toutefois la critique de ce consensus chez Patrick Braouzec, maire de Saint-Denis, Alain Bertho et Makan Rafatdjou, dans  » Changer le peuple ou changer la vie ? Face au consensus autour de l’objectif de “ mixité sociale ”, une refondation du communisme municipal « , L’Humanité, 23 octobre 2000

Publié dans DU RACISME EN FRANCE, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY, LA FRANCE ET SON PASSE COLONIAL | Pas de Commentaire »

Êtes-vous communautaristes ?, Quelques réflexions sur la rhétorique « anti-communautaire »

Posté par issopha le 27 novembre 2007

  

  

Êtes-vous communautaristes ?,

Quelques réflexions sur la rhétorique « anti-communautaire »

 

 

Par Louis-George Tin, Mai 2005

Introduction

Vous êtes communautariste ! C’est ce qu’on oppose souvent aux Noirs lorsqu’ils essaient de se mobiliser. Mais cet argument a été très souvent utilisé contre les mouvements homosexuels, ce que Philippe Mangeot a admirablement analysé dans un article récent [1]. Il a été employé aussi contre les mouvements féministes, contre les Arabes, les Juifs, etc. De sorte qu’il faut envisager la logique générale à laquelle il se réfère. Êtes-vous communautaristes ? Sommes-nous communautaristes ?

Article

Qu’est-ce donc que le communautarisme ? C’est le contraire de l’universalisme. Mais qu’est-ce alors que l’universalisme ? Avant de le définir, il convient de constater que ce concept a une histoire. Il émerge dans un contexte très particulier, comme le rappelle Eric Fassin , dont je rejoins ici les excellentes analyses. Il faut s’en souvenir, le mot apparaît dans le débat public à un moment très particulier : en 1989, pour être plus précis. Que se passe-t-il à cette date ? Trois événements marquants.

Petite histoire de la rhétorique anti-communautaire

1989, c’est d’abord le bicentenaire de la Révolution française. Les cérémonies donnent à la France l’occasion, et la grâce, d’un sursaut national. L’éloge de la patrie et du modèle républicain rassemble dans un même accord la droite et la gauche, qui célèbrent le modèle historique, même si des désaccords subsistent sur les leçons politiques à tirer de l’Histoire.

Mais 1989, c’est aussi la première affaire du « foulard islamique ». Le modèle français que l’on célèbre avec tant d’enthousiasme se voit contesté par la religion musulmane qui menace, dit-on, la République. En ces temps d’unanimisme républicain, le foulard devient l’Affaire par excellence. Dès lors, le modèle français s’effarouche de l’islamisme, de ce modèle terrifiant, de l’Orient lointain qui semble se rapprocher. Le seul rempart, c’est le modèle républicain français, qu’il faut plus que jamais consolider et réaffirmer.

Enfin, 1989, c’est aussi la chute du mur de Berlin. Jusqu’alors, la droite française soutenait volontiers l’Amérique libérale, pour mieux s’opposer au modèle communiste de l’Union Soviétique. En 1989, comble de bonheur, le mur de Berlin s’écroule et montre au monde abasourdi le triomphe du modèle libéral. Mais comble de malheur, la droite française perd alors son meilleur ennemi, c’est-à-dire au fond sa raison d’être. Cependant, assez rapidement, elle change de paradigme. L’Amérique qu’elle célébrait autrefois pour ses vertus libérales devient désormais l’exemple même à ne pas suivre, une juxtaposition de « communautarismes » divers, le monde du « politiquement correct », de la « discrimination positive » et des « quotas » (tous ces débats surgissent également à cette date), tout à fait à l’opposé de la France que l’on dit désormais « universaliste ». Dans le monde bipolaire d’autrefois, la France avait du mal à faire entendre sa voix ; l’URSS défunte, la France peut désormais se présenter comme l’autre modèle, LE modèle alternatif. Cette position a le mérite remarquable d’unir à la fois la droite, pour des raisons nationalistes, et la gauche, traditionnellement hostile au modèle américain, pour des raisons économiques.

Ces trois circonstances distinctes n’ont a priori rien à voir entre elles, mais elles cristallisent ensemble et forment dans le débat public une sédimentation accélérée, qui donne à la contingence historique l’apparence d’une évidence naturelle, laquelle se fonde précisément sur la méconnaissance des conditions historiques de sa propre réalisation. Aujourd’hui, il apparaît évident, à droite comme à gauche, que la France est ou doit être universaliste, que les Etats-Unis sont minés par le communautarisme, que l’islamisme, la ghettoïsation homosexuelle et le « politiquement correct », s’opposent au modèle républicain. Bien sûr, tous ces ingrédients n’ont rien à voir entre eux, si ce n’est la logique de l’amalgame et du fantasme politique. Quoi qu’il en soit, il faut se mobiliser contre le péril des périls. Mais la construction historique, symbolique et même fantasmatique de ce péril demeure dans l’obscurité, et rares sont ceux qui ont noté les trois détails significatifs suivants.

Déconstruire la rhétorique anti-communautaire

Premièrement, le mot même de communautarisme qui décrit si bien les Etats-Unis, apparemment, est inconnu là-bas. Le paradoxe peut s’expliquer. On peut imaginer que c’est l’effet même de leur extraordinaire cécité. Ils sont si divisés qu’ils ne s’en rendent même plus compte, chaque communauté vivant dans l’ignorance de l’autre. En tout cas, il faut noter que le mot n’est guère employé, sinon par quelques milieux ultra-conservateurs, qui l’utilisent pour contester les politiques de réduction des inégalités sociales. Mais n’est-il pas étrange que la gauche française reprenne sans sourciller les arguments de l’extrême droite américaine ?

Deuxième détail à relever. Malgré la vigilance de tous ceux qui sont hostiles aux communautarismes, et ils sont nombreux, trois communautés fondamentales échappent à leur critique : celles qui sont liées au travail, à la famille et à la patrie . Cette « triade » rappelle des souvenirs… Le monde du travail suscite des communautés tout à fait légitimes, que je ne critique nullement, qu’il s’agisse des syndicats, des corporations, des comités d’entreprises, ou simplement des soirées entre collègues, qui sont souvent le lieu où se forment les réseaux d’alliance amicale ou conjugale. La famille est elle aussi une communauté, elle est même la première dans la carrière de l’individu et du citoyen, et elle est aussi extrêmement déterminante dans l’acquisition du capital social, économique et culturel des agents sociaux quels qu’ils soient. La patrie enfin, elle aussi forme bien ce qu’il est convenu d’appeler une communauté nationale, et il est évident qu’elle contribue largement à la détermination des destinées individuelles. Bref, voilà trois communautés plus que déterminantes, qu’on ne critique jamais. Je ne dis pas qu’il le faudrait. Mais je remarque que toutes les critiques portées contre les communautés en général pourraient s’appliquer tout autant, sinon plus, à ces trois-là. Or, ces communautés évidentes demeurent étrangement invisibles. Le paradoxe s’éclaire si l’on considère qu’elles sont en fait le point de vue, et donc le point aveugle de toute vision, et notamment de toute vision anti-communautaire. Bref, la rhétorique anti-communautaire n’est pas contre les communautés, elle est contre certaines communautés.

Troisième détail. Si l’argument du communautarisme doit être saisi dans son histoire, c’est-à-dire dans le temps, il faut aussi le saisir dans l’espace, c’est-à-dire à la fois dans l’espace géographique, et dans l’espace social. En effet, la prétention à l’universalisme n’est pas universelle. En Angleterre, en Espagne, en Allemagne, en Chine, au Congo ou au Mexique, on ne se pique pas d’être universaliste, le mot n’ayant pas de pertinence particulière dans le débat social de ces pays. Il faut remarquer que la prétention à l’universalisme est en fait une spécificité française. Encore tous les Français ne se soucient-ils pas d’universalisme. En effet, plus on descend dans la hiérarchie sociale, plus la propension à se réclamer de l’universalisme diminue. Bref, l’universalisme n’est même pas une spécificité française, c’est une spécificité des élites françaises.

Ainsi, par un paradoxe qui n’est qu’apparent, l’universalisme est donc un fait de discours typiquement franco-français, et qui n’est le fait que d’une minorité, si élevée soit-elle ; est-ce à dire que la majorité serait particulariste ? Pourquoi le bas peuple n’est-il pas plus sensible à cet universalisme exaltant dont les élites se font les chantres inspirés ? Les provinces sont-elles vouées au provincialisme, les régions au régionalisme, les femmes au féminisme, le Tiers-Monde au tiers-mondisme, et les communautés noires, arabes, juives et homosexuelles au communautarisme, et les gens différents au différentialisme en général ? L’oubli de l’universel serait-il donc lui-même universel ? C’est que, peut-être, l’universel des universalistes n’est pas vraiment l’intérêt général.

Au fond, il faut revenir à la question de départ : qu’est-ce donc que l’universalisme ? J’ignore ce qu’il devrait être en théorie, mais dans la pratique, c’est en fait le travail très particulier par lequel un groupe social dominant tend à constituer son ethos en éthique. Les positions les plus élevées, donc les plus minoritaires a priori, ont d’autant plus besoin de s’universaliser pour justifier les prétentions universelles qui fondent leur domination symbolique, pour reprendre la terminologie de Pierre Bourdieu. L’universalisme est dans le débat public l’illusion de perspective que produisent (et que subissent) ceux qui, étant placés au centre du dispositif social de facto, prétendent de jure demeurer au centre de ce dispositif, objectivement ajusté à leurs dispositions.

Ainsi, l’universalisme n’est en général qu’un particularisme parmi d’autres, qui prétend s’imposer aux autres au nom d’une valeur supérieure, Dieu, la Nature, la Raison, l’Etat, l’Ordre Moral, ou l’Ordre symbolique (remarquez bien « l’adoration des majuscules », qu’analyse avec humour Sabine Prokhoris ) etc., n’importe quoi, à la limite, et même la langue française (bien que toute langue repose évidemment sur l’arbitraire su signe), pouvant devenir pour l’occasion une valeur universaliste, à condition de réussir le travail de légitimation de sa propre production sociale. Ce n’est pas un hasard si le premier véritable universalisme de l’Histoire est celui de l’Eglise catholique (catholicos signifie justement « universel » en grec). Et après tout, le capitalisme lui aussi est une forme d’universalisme, c’est le rêve d’un marché libre et ouvert, à l’échelle de la planète. Pour autant, est-on obligé d’être favorable à l’Eglise universelle ou au capitalisme universel ?

En réalité, un bon grammairien vous dirait que l’universalisme est d’abord une figure de style : une hyperbole. En effet, rien n’est universel, mais en exagérant un peu, on peut évidemment se réclamer de l’universel. Or, en réalité, l’universalisme est une coquille vide. On peut y mettre tout et n’importe quoi. On peut y mettre la justice, la liberté, le capitalisme, le christianisme, etc. Et à vrai dire, sans vouloir faire d’amalgame, il n’est pas de totalitarisme qui ne se réclame également de l’universel.

Bref, l’universalisme n’est pas forcément un gage de démocratie politique. Je veux bien recevoir votre universalisme, à condition que vous me disiez précisément ce que vous y mettez. Comme nous disons chez nous aux Antilles, « Moun Pa ka achté chat en sac ». Il ne faut pas acheter de chat en sac, c’est-à-dire qu’il faut regarder ce qu’il y a dans le sac avant de l’acheter…

Est-ce à dire que je sois un communautariste obstiné, s’opposant totalement aux universalistes ? Je crois plutôt qu’il faut résister aux alternatives toutes faites. Je ne suis ni l’un ni l’autre, et tous les deux à la fois, comme disait Rabelais. Je refuse pour ma part de me laisser piéger. En effet, dans le débat français, il n’y a pas débat. On est forcé de se dire universaliste. Car personne n’est communautariste : le communautariste, c’est toujours l’autre. On est donc prisonnier d’une fausse alternative idéologique dont les effets sociaux contribuent objectivement à disqualifier par avance toute politique visant à réduire les inégalités sociales, qu’elles soient fondées sur l’origine ethnique, le sexe, l’orientation sexuelle, etc.

Au fond, si l’on y réfléchit bien, toute politique sociale peut être « accusée » d’être communautariste. Et pour ce qui est des Noirs, s’ils constituent des associations pour lutter contre les discriminations, on les accuse de « communautarisme ». Mais s’ils ne font rien, on les accuse d’« immobilisme », pour les rendre responsables de leur situation, étant donné leur indolence proverbiale. Bref, qu’ils fassent quelque chose ou qu’ils ne fassent rien, ils ont toujours tort. On voit bien là la logique du double bind, c’est-à-dire la logique illogique des injonctions contradictoires. Pour ma part, si l’on m’« accuse » d’être communautariste (ce qui ne m’arrive pas si souvent, bien que je sois noir, homosexuel et féministe radical), au lieu de m’excuser de ce que je suis, et que j’assume, j’essaie plutôt de déconstruire l’argumentation adverse, comme je viens de le faire. Si je n’arrive pas à convaincre (ce qui peut toujours arriver), j’ignore les objections : je continue mon petit bonhomme de chemin…

20 avril 2005

Louis-Georges Tin est chercheur associé à l’université de Manchester, Membre de Capdiv, et fondateur de la Journée Mondiale de Lutte Contre l’Homophobie. Il a dirigé le Dictionnaire de l’homophobie, publié aux Presses Universitaires de France - que nous recommandons vivement.

Ce texte a été exposé le 19 février 2005 lors du colloque organisé par le CAPDIV à l’EHESS à Paris : “ Les Noirs en France. Anatomie d’un groupe invisible ”

Contact : tin@idahomophobia.org

Publié dans DU COMMUNAUTARISME en FRANCE, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY | Pas de Commentaire »

12345...8
 

Kabylie News |
Ensemble, Préservons Rognac... |
Elections 2008 Municipales ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Transferring the UNITED NAT...
| l'Algérie au quotidien
| Yüzyıla Ağıt