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La fabrique des élites…en FRANCE.

Posté par issopha le 13 janvier 2009

 

Les roches, l’ecole alsacienne, la bilingue

La fabrique des élites

Lagardère, Copé, Sarkozy… Leurs enfants se croisent dans les mêmes établissements où ils retrouvent désormais des petits héritiers russes ou chinois

Leurs pères ne sont pas toujours d’accord sur tout mais, question éducation, il faut croire qu’ils se rejoignent : Louis Sarkozy et les enfants de Jean-François Copé fréquentaient cette année le même établissement. Aux côtés des enfants Lagardère, Hallyday, Zulawski (l’ex-compagnon de Sophie Marceau), Haigneré. Où ? Pas question évidemment de le divulguer, pour des raisons de respect de la vie privée. Une chose est sûre cependant. Quand il s’agit de l’école, les VIP ont des réflexes moutonniers. Et ne s’embarrassent pas de la carte scolaire !

Ce n’est effectivement pas à Saint-Jean-de-Passy ni à Saint-Louis-de-Gonzague dans le 16e arrondissement, ni à l’Ecole alsacienne dans le 6e que leurs têtes blondes feront de mauvaises rencontres. Les parents très riches et très occupés n’hésitent pas à envoyer leur progéniture au vert, dans la très sélecte école -pensionnat des Roches, à Verneuil-sur-Avre dans l’Eure, qui a vu passer les enfants des familles Bolloré, Peugeot, Rothschild, Cousteau. Et compte aujourd’hui, mondialisation oblige, bon nombre de jeunes Chinois, Russes, Indiens. «Dans ces écoles qui forment l’élite, on apprend aux jeunes à être des chefs, dit Nathalie Duval, professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne et auteur d’une thèse sur l’Ecole des Roches. D’où l’importance du sport, par exemple, qui valorise des valeurs comme la concurrence et la compétition.»

On leur apprend aussi, bien sûr, les langues étrangères et l’ouverture à l’international. Les nouvelles élites ne jurent que par la globalisation. L’Ecole alsacienne a ainsi organisé un voyage scolaire en Chine. Cette institution, rêve des bobos parisiens, intellos, journalistes, politiques, artistes, où ont défilé Carlos, Jérôme Monod, Alexandre Jardin, Thierry Breton et bien d’autres, devrait accueillir, selon «le Figaro», le fils de Carla Bruni-Sarkozy à la rentrée (1). Pierre de Panafieu, son directeur, ancien de l’école également, réfute pourtant l’étiquette «élitiste » : «Le problème, c’est que nous avons beaucoup de demandes. Sur 1000 dossiers, on ne peut en retenir que 200. Au lycée, à l’entrée de la seconde, nous n’avons que 15 places cette année.» La concurrence est d’autant plus rude que les enfants des anciens élèves sont prioritaires, de quoi faire de l’école une jolie machine à reproduction sociale. Prêts à tout pour accéder au temple, c’est donc dès la maternelle que les parents se précipitent au bureau d’inscription pour passer l’entretien d’entrée, pas rebutés par les frais annuels de scolarité (2 200 euros).

Le réseau des écoles bilingues, de plus en plus prisées pour leur environnement cosmopolite et international, est encore plus cher. La Bilingue, dans le 15e arrondissement, réputée pour son excellent niveau, coûte 1200 euros par trimestre. Dernièrement, l’école a inauguré un magnifique centre des arts et des sciences. Et pour financer la construction d’une salle de théâtre, elle a carrément réalisé une levée de fonds auprès des parents ! A l’américaine, l’école a organisé un dîner de gala au Cercle Interallié, avec une vente aux enchères constituée d’oeuvres d’art données par des parents généreux donateurs. Le ticket d’entrée ? 300 euros le couvert. On ne s’étonnera donc pas si le Yearbook (l’annuaire) de l’école est en lui-même un mini-Bottin mondain. Ou, comme le résume sur un forum internet un élève de l’école : «C vraiment le lycée VIP, moi jdi fo bien choisir ses amis, si tu ve fer un tour en jet privé autour de Paris»…

(1)L’Ecole alsacienne ne dément pas formellement, mais précise que les résultats des admissions n’étaient pas encore connus : on se dit pourtant que ce devrait être oui.

Doan Bui
Le Nouvel Observateur

Enquête sur la caste des héritiers

Leurs parents sont du même monde. Ils ont fréquenté les mêmes grandes écoles, se croisent, en vacances, dans des îles pour happy few, et souvent se marient entre eux. Ce sont les enfants de cette nouvelle aristocratie dont la fortune n’a cessé de croître ces dix dernières années. Un cercle de plus en plus fermé à la majorité de Français qui, pendant ce temps, peinent à se constituer le premier sou pour acquérir un logement. Jamais depuis la Belle Epoque, les écarts entre les patrimoines n’ont été aussi vertigineux

Ils ont 20 ans à peine, et ils font mentir les statistiques sur les difficultés des jeunes à entrer dans la vie active. Jean Sarkozy, le fils cadet du président de la République, et Jessica Sebaoun-Darty, héritière de l’empire de la distribution, ont célébré leurs fiançailles le 15 juin. Ils ont échangé des cadeaux, diamant de chez Tiffany pour elle, montre Cartier pour lui. Les noces sont pour bientôt, et les Français ne manqueront pas d’y être conviés par presse people interposée. Dès le lendemain, le «prince Jean», jeune homme pressé, se catapultait à la tête du groupe UMP du conseil général des Hauts-de-Seine à la barbe des caciques du parti. A peine arrivé dans le jeu, voilà le dauphin premier servi. La mèche est certes blonde et juvénile, la recette n’en sent pas moins l’Ancien Régime. Elle pourrait jouer un mauvais tour politique à papa Nicolas. Il jurait n’être monté jusqu’à la cime qu’à la seule sueur de son front; il promettait d’inventer le «self-made-manisme» à la française pour, un dimanche de juin, apparaître en padre népotique.

Le phénomène est déjà décrypté : les fils et filles de, les «FFD», sont partout. Debré, Panafieu, de Gaulle, Le Pen, mais aussi Arnault, Pinault, Lagardère, Bouygues. Brasseur, Gainsbourg, Garrel, Mastroianni, mais encore Delerm, Chedid, Depardieu, Dutronc, Enthoven, Lévy, Drucker. On pourrait en remplir un annuaire. Politique, business, cinéma, variétés, littérature et médias. La presse people tient chronique et les réseaux dorés s’exhibent sur Facebook : on n’ignore plus rien des relations endogamiques qui consolident l’élite. Tant et si bien que les FFDPPI, «fils et filles de personnes pas importantes», ont le sentiment d’une société bloquée où les privilèges sociaux se transmettent de père en fils.

La fabrique des élites...en FRANCE. dans FABRIQUE DE L'ELITE ou de la REPRODUCTION Sociale
La France avait réduit ses inégalités ces trente dernières années. Mais depuis une décennie les différences sociales réapparaissent en force, avec l’envolée des ultra-riches, les grands bénéficiaires de la financiarisation de l’économie. Bling-bling contre misère. D’un côté, la pauvreté prend de nouveaux visages : la mère seule à mi-temps ou le smicard qui fait les poubelles en fin de mois. De l’autre, la richesse sans complexe affiche parachutes dorés, bonus et stockoptions. Entre ce haut du panier et le reste du monde, le fossé se creuse. De 1998 à 2006, les revenus des Français ont augmenté de 6% en moyenne. Ceux des 350 000 foyers les plus riches (1% des ménages) ont progressé trois fois plus vite. Et, parmi eux, les 3 500 familles les plus fortunées ont vu leurs revenus augmenter de 42% en huit ans. Sur la seule année 2007, les salaires des patrons du CAC 40 ont gagné 40%. Pour Camille Landais, de l’Ecole d’Economie de Paris, «cette évolution met fin à vingt-cinq ans de stabilité dans la hiérarchie des salaires» et signe la concentration extrême du patrimoine. Si quelques golden boys de la finance et cadres hypermobiles réussissent à faire fortune très vite, le renouvellement de cette élite reste faible. Aucun créateur d’une société née de la bulle internet n’a réussi à se frayer un chemin jusqu’au CAC 40. Pas de petit Google ou de Microsoft à la française dans ce club, dont 17 des 40 membres restent des empires familiaux. Bien sûr, les fils à papa, ont toujours existé. «La Reproduction» et «les Héritiers», les classiques de Bourdieu et Passeron, sont quadragénaires. Mais chaque génération, depuis la guerre, pouvait espérer vivre mieux que la précédente. Les 3545 ans savent que ces temps sont révolus. Nés avec la crise pétrolière, élevés avec le chômage à deux chiffres, ils expérimentent collectivement le déclassement. «Pour les classes populaires, l’ascenseur social est panne, précise le sociologue Camille Peugnier, auteur d’un livre à paraître sur le sujet à la rentrée (1). Pour les milieux favorisés, il descend de plus en plus fréquemment.» Aujourd’hui, un enfant de cadre sur quatre est à 40 ans ouvrier ou employé. Alors qu’un sur sept seulement subissait ce «déclassement» en 1980.

 dans LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY
Quand on ne peut plus compter sur le travail pour s’en sortir, on tape dans le capital. Un avantage décisif. Regardons le logement. «Aujourd’hui, la vraie différence entre deux foyers qui gagnent 2 000 euros par mois, c’est la situation immobilière : selon qu’ils ont ou non un loyer ou un prêt en cours, ils sont aisés ou modestes», explique Louis Chauvel, professeur à Sciences-Po.

Les donations du vivant des parents sont un signe de ce que l’on appelle la générosité intergénérationnelle : les grands-parents aident financièrement, quand ils le peuvent, les enfants et petits-enfants pour acheter l’appartement, mais aussi pour changer la voiture, payer les vacances à la montagne. Lola et Paul ont 3 enfants. Elle est au chômage depuis plusieurs mois, il est prof. Ils gagnent 2 800 euros à eux deux. Et jouissent pourtant d’un magnifique loft, de vacances à l’autre bout du monde et d’un train de vie que leurs seuls revenus ne pourraient soutenir. «Mes beaux-parents ont largement contribué à l’achat de l’appartement, raconte Lola. Sans eux, on ne pourrait pas habiter à Paris. Et à chaque coup dur ils sont là.» En découle, évidemment, une dépendance prolongée.

C’est donc le retour de la famille, de la lignée. Et la défaite de ce qu’on appelait, il y a bien longtemps, le «modèle méritocratique français». L’ascenseur social fonctionnait grâce à trois ressorts : l’école, l’impôt et la fonction publique. Trois piliers qui assuraient, en théorie, mobilité sociale et redistribution des richesses. L’école, dès la maternelle, promettait de compenser les inégalités culturelles. Illusion. Les grandes écoles sont désespérément homogènes socialement. Bien plus encore qu’il y a vingt ans. Selon un récent rapport du Sénat, seuls 9% des élèves de classes prépa sont issus d’un milieu défavorisé contre 29% en 1988 (lire l’interview de François Dubet, p. 24). «Ce système est à bout de souffle, analysent Emmanuelle Walter et Thomas Lebègue dans un livre au titre provocateur («Grandes Ecoles. La fin d’une exception française») à sortir en septembre chez Calmann-Lévy. Et pas seulement pour des raisons morales ou politiques : le recrutement malthusien des élites est inefficace économiquement. On aboutit à des nanoconfréries coupées des réalités.»
En allégeant la fiscalité sur les transmissions (voir l’article de Nathalie Funès, p. 23), Nicolas Sarkozy valorise aussi l’hérédité. Travaillez plus pour gagner plus, certes, mais héritez, ce sera plus sûr. La fonction publique, enfin, par l’anonymat du, concours, permettait à chacun de tenter sa chance. «L’Etat employeur avait un vrai rôle de cohésion sociale et d’atténuation des inégalités», rappelle Marie Cartier, coauteur de «la France des «petits-moyens»» (la Découverte) . Mais les caisses de l’Etat sont vides. Avec le non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux dans les trois prochaines années, le nombre de recrues dans la fonction publique devrait donc continuer de décroître (moins de 40 000 agents par an) . Autant de débouchés en moins pour les sans-réseau.

Et le sentiment accru de deux France qui se concurrencent. D’un côté, les héritiers qui profitent de leur bonne fortune dès la naissance. Sans être forcément richissimes, ils cumulent les patrimoines : les mieux dotés socialement ont souvent aussi reçu héritage culturel et relationnel dans le berceau. Consuelo, la demi-soeur de Caria Bruni-Sarkozy, en sait quelque chose, qui vient de décrocher un «stage» auprès du conseiller diplomatique de l’Elysée, Jean-David Levitte, ainsi que la première dame le confirmait lors de son interview à «Libération». De l’autre, ceux qui en sont réduits à attendre ce que les assureurs appellent le «point oméga», par opposition au «point alpha», la naissance; ce jour un peu glauque où le notaire clôt la succession du dernier parent décédé. Avec l’augmentation de l’espérance de vie, l’avenir, pour ces «oméga-istes», dure longtemps. Catherine, la cinquantaine, se laisse parfois gagner par l’impatience. Elle vit sur la Côte d’Azur, de petits boulots saisonniers, toujours plus difficiles à trouver. Depuis quelques mois, elle est séparée du père de ses enfants, mais continue de vivre sous le même toit : «Je ne peux rien louer sans travail fixe, dit-elle. Ni acheter. A mon âge, personne ne me prêterait ce dont j’aurais besoin. Je n’ai plus qu’à attendre que ma mère meure, c’est triste, mais son argent me sauvera la mise.» Catherine, entre galère et culpabilité, s’inquiète surtout pour ses descendants : aura-t-elle un «petit capital» à leur léguer ? Transmettre. Coûte que coûte. Revient en mémoire «la Graine et le Mulet». Le film d’Abdellatif Kechiche raconte comment un vieil ouvrier tente envers et contre tout de créer un restaurant pour laisser quelque chose à ses enfants. Et son émouvante course contre la montre. Qui n’était pas de chez Cartier.

(1)«L’Epreuve du déclassement», Grasset.
 

Isabelle Monnin, Sophie Fay
Le Nouvel Observateur

Sylvia Di Pasquale 2008-08-20 11:52:40 – Alerter

Point de parution du livre de Camille Peugnier prévu aux Editions Grasset… Les auteurs pourraient-ils vérifier si l’ouvrage dont elles parlent « L’épreuve du déclassement » paraîtra effectivement à la rentrée. Et si oui, chez quel éditeur ? Merci.

basique 2008-07-06 16:15:33 – Alerter

Le fils sarkosy et la fille darty : vont-ils nous faire la pluie et le beau temps ? La grand messe et le bal des prétendants au trône du gouvernement viennent de commencer . Comme cadeau de mariage , je leur souhaite une bonne GAUCHE qui réinvente un modèle économique dans lequel le travail prévaut sur la rémunération du capital , une gauche enfin réconciliée avec ses valeurs, qui prône la SOLIDARITE entre les peuples et non la sacralisation du profit et des business men .

Comment les élites monopolisent l’ena, x, normale sup…

«Les réflexes aristocratiques»

Les héritiers continuent de truster les grandes écoles. Mais ils ne se sont jamais autant battus pour y entrer. Explications du sociologue de l’éducation François Dubet *

Le Nouvel Observateur.Jamais depuis la guerre la part des élèves d’origine populaire dans les grandes écoles n’a été aussi faible. L’ascenseur scolaire ne marche pas ?

François Dubet. – Je serais plus nuancé. Le système scolaire a été massifié. On est passé en quarante ans de 15% à 65% de bacheliers. La scolarité qui s’arrêtait, en moyenne, à l’âge de 16 ans, se prolonge jusqu’à 20 ans. Mais, parallèlement à cet effort de démocratisation, les catégories dirigeantes ont maintenu leur monopole sur les grandes écoles. Pour la reproduction des élites, rien n’a changé. C’est une déception.

N. O.
Est-ce le retour de ces «héritiers» décrits par Bourdieu et Passeron dans leur ouvrage paru en 1964 ?

F. Dubet. – On ne peut pas parler d’un retour des héritiers, car ils ne sont jamais partis. Il n’y a pas eu une époque où les enfants du peuple intégraient facilement Normale sup ou X. Mais ils sont aujourd’hui beaucoup plus nombreux que par le passé à espérer y entrer. Quand un élève arrive en 6e, ses parents connaissent l’existence des grandes écoles. Ce qui était hors de leur représentation, il y a quarante ans. A l’époque, les prétendants d’origine populaire, du fait qu’ils étaient rarissimes, avaient des chances de réussite plus grandes. La compétition s’est accrue car le nombre de compétiteurs a décuplé. Les quatre plus grandes écoles représentent un millier d’élèves alors qu’il sort près de 600 000 jeunes du secondaire par an. Les héritiers, selon Bourdieu, cultivaient une image d’aristocrates dilettantes. Ils étaient portés par une forte connivence entre l’école et leur propre culture familiale. Ils sont devenus des athlètes de haut niveau. Et leurs parents des coachs sportifs qui les inscrivent dans les meilleurs établissements, leur choisissent la bonne langue étrangère. Le résultat est le même, mais la nature du processus a changé.OAS_AD(‘Middle1′);

 



N. O.
- Pourquoi le passage par une grande école est-il devenu si vital ?

F. Dubet. – Parce que nos élites politiques et économiques sont directement recrutées dans les grandes écoles. A l’issue de l’ENA ou de Normale sup, un emploi les attend de droit. Du fait de notre tradition colbertiste, elles pourront passer de l’Etat à l’entreprise. En Allemagne, les élites industrielles sortent des universités et des instituts technologiques et l’économie ne s’en porte pas plus mal. En France, l’aristocratie de naissance a été remplacée par une aristocratie du mérite, mais c’est toujours une aristocratie. Ce modèle imprègne la totalité du système scolaire, jusque dans la manière de faire la classe. Toute notre stratégie éducative est conçue pour ces milliers d’élèves.

N. O.
Que pensez-vous des filières ZEP créées par certaines grandes écoles. S’agit-il de réelles ouvertures sociales ou de gadgets ?

F. Dubet. – C’est symboliquement important et statistiquement faible. Bien sûr les grandes écoles se sentent gênées par l’accusation d’élitisme. Leur légitimité est mise en cause. D’où la troisième voie de Sciences-Po. Mais ces initiatives ne sont pas pour autant critiquables. Je ne vois pas au nom de quoi on n’irait pas prendre des gens qui ne sont pas nés au bon endroit. En même temps, cette politique peut avoir des effets complexes. Si vous permettez à plus de gens d’accéder au système, vous le légitimez et vous invalidez un peu plus ceux qui en sont rejetés. Enfin, élargir l’accès à l’élite suppose que les groupes qui en ont le monopole aient la courtoisie de céder la place. Il ne faut pas trop y compter. Selon le sociologue John Goldthorpe plus le système scolaire se démocratise, plus les classes dirigeantes retrouvent des réflexes aristocratiques et mobilisent réseaux, familles et richesse pour se reproduire.

 



N. O.
Dans «les Héritiers», Bourdieu jugeait plus juste socialement une sélection par les sciences plutôt que par les lettres. La primauté accordée depuis aux maths n’a eu aucun effet.

F. Dubet. – Car il avait l’image d’une continuité culturelle : nous parlons la langue de Racine à la maison et nous apprenons «Phèdre» à l’école. Mais ce que la famille transmet, ce sont des capacités cognitives générales mobilisables lors de n’importe quelle épreuve. Si demain on décidait de sélectionner les élèves, non plus par les maths, mais par la musique, cela ne changerait pas grand-chose. Il serait bon que les enfants d’ouvriers et d’employés soient plus nombreux à intégrer les grandes écoles. Il faut aussi desserrer l’étreinte que ces institutions exercent par leur position dominante. Enfin, on ne doit pas seulement chercher un mode plus juste de sélection des vainqueurs, mais aussi se préoccuper du sort des vaincus, plus de 100 000 jeunes qui quittent l’école sans rien.

* Il est notamment l’auteur de «l’Ecole des chances : qu’est-ce qu’une école juste ?», Seuil, 2004.
 

Christophe Boltanski
Le Nouvel Observateur
 

Liberté, inégalité, fraternité

Pendant plus de deux cents ans, notre grande passion nationale fut l’égalité. Pour que personne ne nous dispute notre titre mondial, nous avons noirci des milliers de pages d’essais sur la démocratie et rougi nombre de pavés du sang de nos révolutions. Et puis nous nous sommes éloignés de nous-mêmes. En partie, sans doute, du fait des contraintes de Bruxelles et des fatalités de la mondialisation, mais surtout à cause des politiques que nous avons conduites. Ou, plutôt, des réformes que nous n’avons pas engagées.

L’école de la République se délite, les discriminations urbaines se renforcent, le chômage et l’exclusion des plus faibles se confirment, l’écart des revenus se creuse. Nous nous accommodons de mieux en mieux d’avoir des pauvres. Et détestons de moins en moins les grandes fortunes. Vous verrez, nous demanderons bientôt le transfert au Panthéon des cendres de Marcel Dassault ! Nous vouons partout un culte à l’argent, jusque dans les palais de la République, où, si l’austérité avait disparu depuis longtemps, un semblant de pudeur demeurait. Sans doute est-il heureux que nous nous soyons réconciliés avec l’économie de marché, l’esprit d’entreprise et le droit de réussir. Mais que ne le faisons-nous à la manière des Scandinaves plutôt qu’à la façon de Berlusconi, en bons sociaux-démocrates plutôt qu’en nouveaux riches ?
Nous sommes en train de fabriquer une nation inégale, où de nouvelles rentes apparaissent cependant que prospèrent les héritiers. Oui, vraiment, la Révolution française est terminée.

Denis Oliviennes
Le Nouvel Observateur

De legs en legs

La consécration de l’héritage

La loi sur les successions n’a pas fini de creuser les inégalités. C’est même, estiment certains experts, à vingt, trente ou quarante ans que ses effets se feront le plus sentir

Les lecteurs du «New York Times» n’avaient jamais vu une chose pareille. Une pétition signée par les plus gros nababs du pays. Cent vingt noms, pas un de moins, tous millionnaires, dont les enfants Rockefeller, George Soros, et le père de Bill Gates, avocat à la retraite. L’objet de la révolte ? La décision de George W. Bush, début 2001, de supprimer la death tax (littéralement «impôt sur la mort» ou en d’autres termes les droits de succession). «Ce serait une erreur terrible, équivalente à la décision de sélectionner l’équipe olympique de 2020 au sein des enfants des vainqueurs des Jeux de 2000», s’étaient indignés nos millionnaires en colère.

Rebelote six ans plus tard, en France, avec un Nicolas Sarkozy, fraîchement élu à la présidence. Il l’avait promis durant la campagne : «Quand on a travaillé dur toute sa vie, qu’est-ce qui donne du sens ? Que ses enfants commencent un peu plus haut que soi-même. Je ne vois pas pourquoi on devrait payer des impôts sur l’héritage» («A vous de juger», France 2). Il l’a donc fait. La loi Tepa (pour le travail, l’emploi et le pouvoir d’achat) d’août 2007 a ainsi exonéré 95% des successions. Mais il n’y a pas eu un seul patron du CAC 40 pour venir s’en plaindre.

C’est qu’en France l’héritage est sacré. Le Code civil, mis en place par Napoléon, a instauré deux principes toujours en vigueur : les enfants d’abord et l’égalité pour tous les bambins. «La façon dont un pays prélève et redistribue les richesses en dit long sur sa conception de l’équité, analyse Philippe Bruneau, président du Cercle des Fiscalistes et auteur de «Le travail ne paie pas» (Denoël). En France, 1 euro hérité est deux à trois fois moins taxé que 1 euro travaillé. Cela va à l’encontre de tout principe méritocratique.»

Avant les récentes mesures, 80% des héritages en ligne directe n’étaient déjà pas taxés. Du fait des multiples exonérations (bois et forêts, biens ruraux, assurance-vie) et du montant des transmissions (100 000 euros en moyenne), un dixième seulement dépassent 550 000 euros. «A présent, on peut estimer que la taxation du patrimoine va être divisée par deux, indique Xavier Timbeau, économiste à l’OFCE. Cela va induire une dynamique des inégalités dont les effets se feront ressentir dans vingt, trente ou quarante ans.»

Nathalie Funès
Le Nouvel Observateur

Pauvres riches

extraits du numéro 16117 de la revue «médium».

par Régis Debray

Je n’aime pas les riches», a lâché un jour un leader socialiste de chez nous. Sans doute une imprudence, à l’heure et dans un pays où Y enrichissez-vous fait norme et mirage, à gauche comme à droite, et où le pêcheur de l’île de Ré paie l’impôt sur la fortune. [...] Moi non plus, d’instinct, comme M. François Hollande, et malgré mes connivences sociales (à défaut d’affinités morales) avec une gauche caviar gorgée d’éthique et intraitable sur les droits de l’homme, je n’aime pas les riches à millions. Un reste catho, sans doute. [...]

Il y a de la posture, reconnaissons-le, dans ce «je n’aime pas les riches» assez conformiste, comme la haine des bourgeois chez le bobo. Chacun sait qu’il en est de fort respectables [...]. Je le sais pour en avoir moi-même rencontré, de ces mécènes discrets [...], jusqu’à l’anonymat. Si je ne veux pas mentir, il me faudrait rectifier le propos : je n’aime pas qu’une société mette autant à l’honneur la richesse, ou encore, et pour plus de probité : je ne m’aime pas aimant les riches.

Et puis, que ferais-je de plus plein aux as ? Des voyages à Tahiti, des croisières aux Seychelles ? C’est devenu si commun [...]. Les grands restaurants ? Le service n’en finit pas, le bruit de fond [...] paralyse la conversation, et on en sort patraque une fois sur deux. Un yacht ? Quelle casserole, et avec le mal de mer, déjà envie de vomir. Les top-modèles, les chanteuses et les actrices ? Passé l’âge, et puis on se fatigue. Une collection d’oeuvres d’art ? Je n’ai pas le tropisme du bel objet ni le goût de chiner les bric-à-brac. [...] Quelle aubaine finalement de pouvoir s’éviter le Fouquet’s et les copains de M. Sarkozy. Les riches, toujours stressés, se condamnent à une insécurité perpétuelle. Ils vivent chaque jour dans la peur – de se faire escroquer, kidnapper, cambrioler, coller, maître-chanter par un ou une éconduite, déshabiller par «Gala», dénoncer par le fisc, épingler par la presse [...].


 


Le seul attribut du richard qui peut donner des aigreurs au Parisien surveillé et canalisé, recru de PV et d’embouteillages, c’est la voiture avec chauffeur. Le dernier luxe, la rente qui me fait rêver. Parce qu’elle pare aux contredanses, autorise le travail continu sans rupture de charge, et permet d’aller le soir au théâtre voir des pièces d’avant-garde, au fond de ces ténébreuses et labyrinthiques banlieues qui découragent d’avance le cycliste que je suis. Rien que pour s’éviter la sinistrose des temps morts, gaspillés dans les couloirs de la station Montparnasse ou Châtelet, sans lecture ni téléphonage possible – je comprends qu’on puisse faire des bassesses dans les antichambres élyséennes. Quand j’entends qu’un ami a été nommé président de ceci ou directeur de cela (les bons emplois à la disposition du gouvernement permettent de rejoindre les milliardaires sur la question stratégique du véhicule confortable, gratuit et toujours à portée de voix), mon premier mouvement, noble, est de compassion, aussitôt tempéré par un second, moins reluisant : «Le salaud, avec ses deux chauffeurs attitrés (35 heures obligent) et ses vitres fumées, il va gagner deux ou trois heures par jour sur la bipède ordinaire (distorsion de concurrence), plus dans les 1000 euros par mois (tickets de stationnement et contraventions en moins). Injuste. Odieux. Pourquoi lui et pas moi ?» Il faut bien un exutoire au moche. De loin en loin. Ca purge les vilains sentiments. Par le bas.

 


 

Régis Debray
Le Nouvel Observateur

 

Delphine, Chloé, Yannick et les autres

Les liens sacrés du CAC 40

Fils et filles de grands patrons, ils fréquentent les mêmes lieux, se marient parfois entre eux, travaillent dans le même univers et souvent chez papa

Elle est ravissante, blonde, souriante, elle a ce naturel des jeunes filles bien nées qui ont appris à être à l’aise en toutes circonstances. Chloé Bolloré, née Bouygues (c’est la nièce de Martin), 28 ans, a tout pour elle. Son mariage avec Yannick Bolloré, fils de Vincent, en 2007, a fait couler de l’encre dans les médias, l’establishment se régalant de ce remake de Roméo et Juliette dans le petit monde du CAC 40. Ennemis jurés depuis dix ans, Vincent Bolloré et Martin Bouygues – qui était absent à la noce -, évitent de se croiser, sauf impératif. Cette année, pour l’anniversaire de leur ami Nicolas Sarkozy par exemple. Pour Yannick et Chloé, l’idylle s’est nouée sur un bateau, au large de Saint-Tropez, où leurs parents ont leurs quartiers. Les enfants des familles du CAC 40 se connaissent tous. Leur rencontre était quasi inévitable. Quasi inévitables également, les paparazzi. La photo du mariage est parue dans «Point de vue», le magazine des têtes couronnées. Yannick a attaqué. Dur cependant d’échapper à l’attention médiatique quand on sait que les grandes dynasties du business ont détrôné les princesses et autres sang-bleu, dans les magazines people. Le mariage princier de Delphine Arnault, fille du PDG de LVMH, avec un cador de la finance italienne a fait la couverture de «Paris Match». Seize pages de concentré de gotha qui la consacrent «princesse de notre temps». A l’indéboulonnable bal des débutantes, on croise désormais les filles des grands patrons : Delphine Arnault et sa copine Ségolène Frère (fille du financier Albert Frère), Nadine et Caroline Ghosn, les filles du patron de Renault, Chloé Bouygues et sa soeur Diane. «Ces familles du CAC 40 sont la nouvelle aristocratie. Comme les nobles d’antan, ils se marient entre eux, s’allient, se brouillent. En fait, le gotha est la dernière classe sociale au sens marxiste du terme. Elle est unie par des mêmes valeurs, par un réseau de solidarité sans faille», explique Monique Pinçon-Charlot, sociologue spécialiste des riches (1).


 


Que font les rejetons des grands noms du business ? Du business bien entendu ! Et en général chez papa. Delphine Arnault, 33 ans, est numéro deux de Dior. Son frère Antoine, 30 ans, après avoir monté une start-up financée par Europ@web, le fonds de capital risque de papa, est retourné chez LVMH où il est directeur de la communication de Louis Vuitton. Administrateurs du groupe de luxe, le frère et la soeur viennent également d’être nommés au conseil de surveillance des «Echos», le journal que s’est offert leur milliardaire de père. Yannick Bolloré est, lui aussi, dans l’entreprise familiale, puisqu’il est désormais l’homme fort de Direct 8, le fer de lance média du groupe Bolloré. Après cinq années passées chez Dior, Chloé Bolloré vient avec sa copine, tout aussi blonde et ravissante, Laure Baubigeat (née Lasteyrie, autre grande famille de la haute finance) de créer un site internet de socialisation très sélect : www.mybestaddress.com. On y trouve les «bons plans» de la jet-set, de Saint-Tropez à New York, en passant par le canton de Vaud, en Suisse, fort prisés des exilés de l’ISF. «C’est vrai que nous avons la légitimité pour donner ces adresses puisque nous les avons testées», acquiesce Laure Baubigeat.
Le site a six semaines à peine, mais les deux demoiselles sont déjà courtisées par des investisseurs. Laure et Chloé ont pu compter sur la meilleure plate-forme de lancement qui soit : leur propre réseau social. Et quel réseau ! La liste des amis de Chloé sur Facebook est un résumé du «Bottin mondain» : des Hennessy, Vuitton, Darty, Taittinger, Lacharrière. Le mensuel «Capital» s’est amusé à dénicher les pages Facebook des héritiers du CAC 40. On croise Thomas Minc (Essec) faisant la fête avec son pote Alexandre Breton, fils de l’ex- ministre des Finances, William Bouygues en virée hors bord ou à Ibiza, le benjamin des Seillière (Oxford) baissant son pantalon, les petits Arnault, Bolloré, Villepin.

 


«Il y a traditionnellement deux réseaux de socialisation, la famille et l’école. Le gotha en compte un troisième, le plus actif : c’est tout le réseau des rallyes, soirées, événements mondains», commente Monique Pinçon- Charlot. «On se connaît tous plus ou moins, on est toujours un peu dans les mêmes lieux de vacances, les même clubs de sport», confirme Chloé Bolloré. Ce réseau se conjugue aujourd’hui avec internet. Arthur et Marie de Villepin, Antoine Arnault, Lorraine Ricard, tous se sont inscrits sur Small World, le site très fermé où on ne rentre que par cooptation. Et là aussi on s’échange des adresses de pied à terre à Hongkong et des bons plans pour des soirées VIP aux quatre coins du monde. Jet privé de rigueur.

(1)Coauteur avec Michel Pinçon des «Ghettos du gotha», Seuil (2007).
 

Doan Bui

Retour à la belle epoque

Pour l’économiste Thomas Piketty*, l’héritage est un élément de plus en plus structurant de notre paysage social et de ses inégalités

Le Nouvel Observateur.En quoi la question de l’héritage et de la reproduction des inégalités se pose-t-elle de façon particulièrement aiguë en ce moment ?

Thomas Piketty. – Cela faisait très longtemps que les patrimoines, qu’ils soient financiers ou immobiliers, ne s’étaient pas aussi bien portés. Ils ont en fait retrouvé leur niveau d’il y a un siècle. Comme à la Belle Epoque, ils représentent aujourd’hui six an nées de revenus en moyenne, alors qu ils s élevaient seulement à une année au début des Trente Glorieuses et à trois années durant la décennie 1980.

N. O.
Comment expliquez-vous ce phénomène ?

T. Piketty. – L’accumulation des patrimoines est un phénomène très lent qui se déroule sur plusieurs générations. Les bulles financière et immobilière expliquent en partie leur bonne santé. Mais il a fallu aussi que le capitalisme se remette peu à peu des chocs qu’il a connus dans la première moitié du XXe siècle, notamment les deux guerres mondiales. Si bien qu’aujourd’hui il est nettement plus fréquent que par le passé d’hériter de plusieurs décennies de salaires. Ainsi, en 2008, 15% de la population est en mesure de toucher vingt années de smic en héritage, soit 240 000 euros. Alors que la proportion n’était que de 4%, trois fois moins, en 1990. Comme il y a cent ans, nous sommes donc entrés dans une phase de capitalisme patrimonial. Et ce de façon durable. C’est dire que l’héritage est un élément de plus en plus structurant de notre paysage social, en particulier de ses inégalités, et que l’impôt sur les successions n’a jamais été aussi indispensable.

N. O.
Les récentes mesures Sarkozy viennent pourtant nettement de l’alléger.

T. Piketty. – Leur impact sera encore plus négatif à long terme. Il faut dire que Nicolas Sarkozy a bénéficié d’un boulevard : les abattements (50 000 euros en ligne directe) n’avaient pratiquement pas bougé depuis vingt-cinq ans : ils n’avaient même pas été indexés sur l’inflation ! Mais en multipliant leur montant par trois (150 000 euros), avec la possibilité d’en bénéficier tous les six ans dans le cadre de donations, il a vraiment été très loin. Si chaque parent utilise cinq fois cet abattement pour chaque enfant, alors un couple avec deux enfants peut maintenant transmettre un patrimoine de trois millions d’euros sans payer aucun impôt ! On dépasse largement le niveau des classes moyennes. En fait, la réforme n a pas du tout été pensée et s est faite dans la précipitation. Elle est contraire à deux principes économiques assez fondamentaux : le rajeunissement des successions et la valorisation du travail.

* Directeur d’études à l’EHESS et professeur à l’Ecole d’Economie de Paris.

Nathalie Funès
Le Nouvel Observateur

 

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