CHRONIQUES DU RACISME REPUBLICAIN:LES ANNEES SARKOZY ( Partie 2 )

Posté par issopha le 28 novembre 2007

  

Avertissement  !!!

Aux visiteurs , merci de ne pas tenir compte des annonces publicitaires  sponsorisées par Google qui s’affichent par défaut en bas de page . Ces infommerciales ne m’engagent aucunement. Ni la pétition concernant l’approbation de la réforme des régimes spéciaux ni l’apologie de la littérature portant sur la franc-maçonnerie. Ceci est un ” dévoiement ” technique  de la part des concepteurs de la plate-forme sur lequel évolue ce blog .La multiplication des annonces publicitaires varient en fonction des occurrences apparues dans les articles. Ex : Un article citant Nicolas Sarkozy fera apparaître une annonce Google en rapport avec cet item. Aussi verrez vous souvent en bas de page des réclames dont je décline complètement la responsabilité.

Issopha

Administrateur du blog http://issopha.unblog.fr

 

 

« La République » à l’épreuve du voile

 

sarko1.jpg

Par Collectif Les mots sont importants, Janvier 2004

Introduction

Tout le monde ou presque, en France, aime la  » République « , même Bruno Mégret, et son Mouvement National Républicain. Mais tout le monde ne voit pas la République de la même manière…

Article

Pour une grande partie de la classe politique, qui déborde malheureusement les cercles lepénistes et mégrétistes, le mot République est devenu, comme le disait récemment Mona Chollet sur le site Périphéries, une manière distinguée de dire  » la France moins les Arabes « . Pour d’autres, au contraire, l’attachement aux  » valeurs républicaines  » est le fondement d’une solidarité avec ces  » Arabes  » qu’une certaine France s’emploie à soustraire sinon du territoire, du moins de l’espace public et du droit à la parole.

Pour les uns, les charmes du mot République sont liés à une nostalgie de l’Ordre républicain de  » naguère « , cet âge d’or mythique qui va de 1789 à mai 68 et qui fut, faut-il le rappeler, un ordre fondamentalement et ouvertement sexiste (pendant plus d’un siècle de République, le suffrage  » universel  » fut exclusivement masculin) et raciste (pendant plus d’un siècle de colonisation, les  » indigènes  » furent des Français de seconde zone, soumis à un Droit d’exception). Pour d’autres, l’attachement au mot République n’est pas l’allégeance à un régime ou à une tradition enjolivée mais la fidélité à des exigences universelles et intemporelles, qui furent loin d’être exaucées par la République du passé, et qui est encore loin de l’être par la République du présent : liberté, égalité, fraternité.

Cette polysémie, cette conflictualité qui traverse tout le lexique politique, est inhérente au débat démocratique : la politique, c’est un traitement particulier des conflits, plus soucieux que d’autres (la guerre par exemple) de passer par le langage ; et le langage lui même est un terrain d’affrontement et de concurrence, chaque courant politique prétendant fixer le  » vrai sens  » de mots-clés comme les mots République, liberté – ou encore laïcité.

L’un de ces combats sémantiques a lieu en ce moment à l’occasion des débats sur l’interdiction du voile à l’école. Chaque mot est l’objet d’usages multiples et antagonistes. À commencer par le mot laïcité : quoi que prétendent nombre de prohibitionnistes, le clivage majeur n’oppose pas  » les laïques « , forcément prohibitionnistes, aux  » partisans du voile «  ; il oppose des laïques à d’autres laïques. Le contentieux ne porte en effet pas sur la nécessaire  » laïcité de l’École « , sur laquelle tout le monde ou presque est d’accord, mais sur le sens qu’on donne à cette formule. Pour les prohibitionnistes, le mot  » École  » doit englober toute la  » communauté scolaire «  : les élèves comme les professeurs doivent être tenus à une stricte neutralité. Pour les anti-prohibitionnistes, qui se fondent sur les lois canoniques de la laïcité (les lois de 1880, 1882 et 1886), le mot  » École  » renvoie à l’institution, qui seule doit être laïque : la neutralité est de rigueur pour les locaux, le personnel enseignant et les programmes scolaires, mais elle ne saurait être exigée des élèves, qui doivent être les bénéficiaires, et non les victimes, de cette laïcité. Celle-ci n’a en effet de valeur que si tous les élèves peuvent en bénéficier.

Il en va de même avec la  » République  » et chacune de ses  » valeurs « . Même si ce sont en général les prohibitionnistes qui prononcent le plus les mots  » République  » et  » valeurs républicaines « , il serait aisé de démontrer que l’interdiction du voile à l’école est une atteinte à chacun des trois principes affichés par notre République : liberté, égalité, fraternité.

Quid de la liberté, en effet, lorsqu’on interdit le port d’un insigne religieux ? Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix, l’a affirmé avec force : elle qui s’est battue en Iran contre l’obligation de porter le voile, dénonce aujourd’hui comme une autre atteinte aux libertés fondamentales l’obligation de se dévoiler. Ne parlez pas de liberté, répondent le plus souvent les prohibitionnistes : nombre de filles subissent des pressions pour porter le voile. Certes, et elles doivent être aidées ; mais d’autres le choisissent. Faut-il interdire les rapports sexuels entre adultes consentants sous prétexte qu’existent le viol et le harcèlement sexuel ?

Quid de l’égalité des droits, et notamment de ce droit fondamental et inaliénable qu’est censé être le droit de tous et toutes à l’éducation ? Les prohibitionnistes répondent généralement qu’il y a une autre égalité qui est plus importante : l’égalité hommes-femmes, et que le foulard lui porte atteinte. Certes. Mais si l’on est vraiment attaché à l’égalité hommes-femmes, ne vaut-il mieux pas faire vivre et progresser cette égalité au sein de l’école, de manière à armer toutes les filles, et notamment les élèves voilées, contre la domination masculine, plutôt que s’arc-bouter contre le symbole ? Car une fois expulsé ce fameux symbole qui nous évoque la triste réalité du sexisme, et avec lui la fille qui ne s’est pas résolue à l’enlever, l’égalité hommes-femmes a-t-elle vraiment progressé ?

Qu’en est-il enfin de la fraternité ? Soulignons que le choix de ce terme est historiquement marqué du sceau de l’exclusion des femmes hors de la citoyenneté, et qu’il faudrait parler aussi de sororité, ou bien employer un terme non sexué comme solidarité. Là encore, il y a matière à s’étonner : les prohibitionnistes invoquent le  » vivre ensemble « , mais ils proposent une mesure dont la première conséquence sera de diviser les élèves et d’exclure une partie d’entre eux. Cela, alors qu’il existe bien d’autres manières de défendre les filles qui subissent des pressions pour porter le voile que d’exclure celles qui l’ont choisi ou qui ont cédé à des pressions. Notons qu’en matière de fraternité ou de solidarité, nous aurions sans doute des leçons à prendre auprès des élèves : au cours d’une enquête réalisée dans un lycée de Drancy à partir de questionnaires anonymes (en ligne sur ce site le 14 janvier 2004) , seules trois filles « issues de famille musulmane » sur cinquante se sont déclarées  » tout à fait d’accord  » avec ce principe d’exclure les élèves qui refusent d’enlever leur voile afin de soutenir celles qui refusent de le porter ; trente-deux se sont déclarées en  » total désaccord « .

Quant à l’opposition entre universalisme et communautarisme, cette autre tarte à la crème du débat politique français, elle pose également problème : qu’est-ce qui favorise le repli des individus sur leurs communautés  » ethniques  » ou religieuses ? Est-ce le fait de défendre ce droit universel qu’est le droit de tout mineur à l’éducation au sein de l’école publique, au milieu de condisciples de toutes origines et de toutes croyances (ou incroyances) ? N’est-ce pas plutôt le fait de promulguer un interdit dont on sait qu’il frappera certains plus que d’autres (une croix, même volumineuse, pouvant toujours se dissimuler sous un pull) et qu’il aboutira nécessairement à des exclusions ? Que deviendra l’élève voilée, une fois exclue ? L’école de la République lui ayant signifié qu’elle ne voulait pas d’elle, elle n’aura d’autre option que de se retourner vers les personnes, plus ou moins recommandables, qui se présenteront comme sa  » communauté religieuse « .

Pour toutes ces raisons, les militant-e-s laïques et féministes que nous sommes s’opposent au projet de loi interdisant les signes religieux  » ostensibles  » – non pas par opposition, mais bien par fidélité aux « principes républicains » de liberté, d’égalité et de fraternité.

12 janvier 2004

Chronique du racisme républicain 

Les années Sarkozy : 2002

 

Par Collectif Les mots sont importants, 26 avril

Introduction

Notre contribution à la campagne présidentielle est un simple rappel historique de ce qui s’est passé, sur le terrain du racisme et des politiques d’immigration, entre 2002 et 2007, au cours du second mandat de Jacques Chirac, dominé par la figure et l’activité législative de Nicolas Sarkozy. Si un fait important a été oublié, n’hésitez pas à nous le signaler…

Article

Janvier-avril 2002. Campagne présidentielle dominée par la problématique « sécuritaire » et triomphe de l’extrême droite. Le 21 avril, Jean-Marie Le Pen devance Lionel Jospin et se retrouve qualifié au second tour. Entre les deux tours, le traitement de « l’insécurité« par les grands médias est mis en accusation, notamment par les manifestants. Au Parti socialiste, rien ne change : comme au lendemain des élections municipales de 2001, plusieurs dirigeants expliquent que c’est d’avoir négligé la thématique sécuritaire qui a fait perdre le candidat Jospin. Le sénateur Henri Weber affirme par exemple, avec le plus grand sérieux, que si le Parti Socialiste s’est aliéné les classes populaires, c’est à cause de son excès d’angélisme sur l’insécurité d’une part, et d’autre part à cause de l’ouverture de la « Couverture Maladie Universelle » aux étrangers et aux sans-papiers… Cf. P. Tevanian, « Un séisme prévisible ».

Mai 2002. Ré-élection de Jacques Chirac et premières mesures « sécuritaires ». Ré-élu avec 82% des suffrages, Jacques Chirac nomme Jean-Pierre Raffarin Premier ministre, et lui donne pour « première mission » de « rétablir » la « sécurité » et « l’autorité de l’État ». Nicolas Sarkozy est nommé ministre de l’Intérieur. Il annonce aussitôt que les policiers îlotiers seront armés de « flashballs » , et que de nouvelles unités seront conçues, afin de mener des opérations « coup de poing » dans les cités « chaudes ». Il annonce enfin qu’il est déterminé à arrêter les « délinquants » avant qu’ils commettent leurs délits…

Mai 2002. Publication du pamphlet islamophobe d’Oriana Fallaci : La rage et l’orgueil. Best-seller en Italie, ce livre écrit au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 s’en prend aux « fils d’Allah », que l’auteure accuse de tous les maux. Oriana Fallacci accuse par exemple les féministes : « Vous êtes toutes tombées amoureuses du fascinant Oussama Ben Laden, de ses grands yeux de Torquemada, de ses grosses lèvres, de ce qu’il a sous sa soutane ? Vous le trouvez romantique, vous rêvez toutes d’être violées par lui ? ». Elle écrit également : « Oussama Ben Laden et les talibans, je ne cesserai jamais de le dire, sont seulement la manifestation la plus récente d’une réalité qui existe depuis mille quatre cents ans. Une réalité sur laquelle l’Occident ferme stupidement les yeux ». « J’affirme que neuf imams sur dix sont des Guides spirituels du terrorisme ». « Au lieu de contribuer au progrès de l’humanité, [les fils d’Allah] passent leur temps avec le derrière en l’air à prier cinq fois par jour [...] Ils se multiplient comme des rats. » (…) Il y a quelque chose, dans les hommes arabes, qui dégoûte les femmes de bon goût. ».  [1]

Malgré une plainte déposée par le MRAP et la Ligue des droits de l’homme, ce livre reçoit dans plusieurs médias français un accueil d’une grande complaisance. Dans Le Point du 24 mai, Alain Finkielkraut ne déplore que quelques excès, et écrit : « Oriana Fallaci a l’insigne mérite de ne pas se laisser intimider par le mensonge vertueux. Elle met les pieds dans le plat, elle s’efforce de regarder la réalité en face. ». Un mois plus tard, dans Actualité juive, Pierre-André Taguieff confirme : « Fallaci vise juste, même si elle peut choquer par certaines formules. ». Quelques mois plus tard, en novembre, Robert Misrahi écrira dans Charlie Hebdo : « Oriana Fallaci fait preuve de courage intellectuel. [...] On ne veut pas voir ni condamner clairement le fait que c’est l’islam qui part en croisade contre l’Occident et non pas l’inverse. » Cf. Bruno Cousin, Tommaso Vitale, « Oriana Fallaci ou la rhétorique matamore » et Mona Chollet, « Dernières nouvelles du front de la haine ».

Mai-juin 2002. Premières « bavures » de l’ère Sarkozy : deux morts à Dammarie les Lys. Le 23 mai, Mohammed Berrichi, au volent d’une moto, est pris en chasse pendant plus d’un quart d’heure au seul motif qu’il ne porte pas de casque. L’accident, prévisible, advient, et Mohammed Berrichi décède de ses blessures. Deux jours auparavant, un jeune marginal, Xavier Dem, est abattu lors d’une interpellation alors qu’il ne menace pas les policiers. L’association Bouge qui bouge organise une marche pacifique et une mobilisation politique pour réclamer la vérité et la justice sur ces décès. Le maire et le Préfet répondent par une série de déclarations diffamatoires contre l’association (qui portera plainte et remportera son procès), et un bouclage policier de tout le quartier, au cours duquel les violences et les humiliations se multiplient. Une procédure est lancée pour priver l’association de son local : elle échoue mais le local est alors détruit par un mystérieux incendie. Le harcèlement policier durera des mois : Kader Berrichi, le frère de Mohammed, sera notamment poursuivi pour avoir collé sur son pare-brise un tract intitulé « La police tue, la Justice couvre ». (Cf. Collectif Les mots sont importants, « Une gestion néo-coloniale de la contestation politique » )

Au même moment se tient à St Denis le Forum « Résistons ensemble contre les violences policières et sécuritaires », regroupant le MIB, les Syndicat de la magistrature et plusieurs associations dont le MRAP et le GISTI. Le forum donnera naissance au réseau « Résistons ensemble ». Au même moment, le très médiatique président de SOS Racisme, Malek Boutih, multiplie les déclarations « sécuritaires » contre les « caïds des banlieues ». À propos des « bavures policières », Malek Boutih déclare : « on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ». Cf. Act Up et le MIB, « Malek Boutih au coeur du sécuritaire ». Cf. aussi la chronologie détaillée et le dossier réalisés par la revue Vacarme (n°21, automne 2002).

Juillet 2002. Première « bavure médiatique » sur « l’insécurité » : « l’affaire de Pantin ». Le 24 juillet 2002, TFI annonce que « des jeunes auraient agressé des policiers à coups de poing et de battes de base-ball » dans la ville de Pantin, en région parisienne, tandis que Le Figaro parle d’un « véritable guet-apens comme on en connaît de plus en plus souvent… ». Le conditionnel disparaît rapidement, et un déferlement médiatique répercute une version des faits construite uniquement à partir des déclarations d’un syndicaliste policier. L’instruction établira rapidement (sans que la presse ne revienne sur les contre-vérités qu’elle a diffusées) qu’il n’y a jamais eu de batte de base ball ni de guet-apens tendu aux policiers, et que la « dizaine » de jeunes se réduisait en fait à deux personnes. Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Sarkozy et Dominique Perben dénoncent « l’exceptionnelle gravité », « l’horreur », « la sauvagerie des voyous ». Pierre Bédier, le ministre des « programmes immobiliers de la justice », invente, « parmi les agresseurs », la présence d’un « un enfant de onze ans », sans être démenti par les journalistes.

Une fois retombée la fièvre médiatique, deux jeunes seront inculpés, incarcérés puis jugés et condamnés (respectivement à trois ans et demi de prison dont un an avec sursis et trente mois dont huit avec sursis), dans des conditions très douteuses : des images de vidéosurveillance sont évoquées comme moyens ayant permis de procéder à des interpellations, avant d’être déclarées « inexploitables » ; aucune reconstitution n’a lieu ; le juge refuse de procéder à l’examen ADN des chaussures des protagonistes, qui aurait pu permettre d’identifier l’auteur du coup porté à la policière ; les jeunes sont condamnés sur la seule base des témoignages des policiers, alors que l’instruction a prouvé qu’ils ont menti en essayant d’incriminer d’autres jeunes, absents des lieux. Cf. Sylvie Tissot, « Une bavure médiatique ».

Septembre-octobre 2002. Vote de la loi Perben sur la « délinquance des mineurs ». Cette loi radicalise les options répressives prises par le gouvernement socialiste à partir de septembre 2001, et poursuit le démantèlement des dispositifs d’éducation et de réinsertion mis en place à partir de 1945.

- Elle crée notamment, à destination des mineurs de plus de 13 ans, des centres dits « éducatifs » mais désormais fermés.

- L’âge minimum pour les sanctions judiciaires passe de 13 à 10 ans, et celui de la détention provisoire passe de 16 à 13 ans.

- La durée de la garde à vue passe de 10 heures à 24 heures pour les plus de 10 ans.

- Un nouveau délit est créé : l’outrage à enseignant, passible de six mois de prison et/ou de 7500 euro d’amende.

- Une juridiction spéciale est créée, dite « justice de proximité », que le Syndicat de la Magistrature dénonce comme une sous-justice « d’abattage ».

- Les acquis de la loi Guigou sur la présomption d’innocence sont remis en cause, et la détention provisoire est à nouveau facilitée.

- Les mesures de surveillance par bracelet électronique, introduites au départ comme des alternatives « plus humaines » à la détention, sont désormais généralisées à des délits non-passibles de prison.

- Le recours à des témoignages anonymes, réservé au départ aux crimes et délits les plus graves, est généralisé à presque toutes les infractions.

- Les jugements expéditifs appelés « comparution immédiate » sont également généralisés.

- Des moyens sont enfin débloqués pour construire 35 nouvelles prisons, permettant d’incarcérer 11000 personnes supplémentaires. Un « secrétariat d’Etat au mobilier de la Justice » a d’ailleurs été créé spécialement à cet effet par Jean-Pierre Raffarin.

Octobre 2002. Fermeture du camp de réfugiés de Sangatte. Alors que les violences policières se multiplient contre les réfugiés kurdes et afghans, désormais « à la rue », Jack Lang déclare, « tirer son chapeau » à Nicolas Sarkozy, et ajoute, sans aucune ironie : « ce ministre-là fait bien son travail ». Sur ce centre de Sangatte et les effets de sa fermeture, cf. le dossier du GISTI

Octobre 2002. Meurtre de Sohane Benziane, parution du livre Dans l’enfer des tournantes et lancement de la campagne médiatique sur « le sexisme en banlieue ». Sohane Benziane, une adolescente de 17 ans meurt brûlée vive des suites d’une agression dans une cave de la cité Balzac à Vitry-sur-Seine. Le mouvement naissant « Ni putes ni soumises » s’empare de ce fait divers atroce pour en faire l’emblème de la condition des « filles des quartiers ». Au même moment, paraît Dans l’enfer des tournantes de Samira Bellil. L’expérience extrême de son auteure (victime d’un viol collectif) est présentée dans tous les grands médias comme l’emblème, voire comme le quotidien de « la vie d’une fille de banlieue », aux prises avec « la loi de la cité ». Le discours médiatique tenu autour de ce livre – comme celui tenu autour du meurtre de Sohane Benziane – omet surtout de dire que les violences en question n’ont rien de spécifique aux « banlieues ». Sur cette campagne, cf. Laurent Mucchielli, « Les “tournantes” : mythes et réalités ».

Octobre-novembre 2002. Débats parlementaires sur les « lois Sarkozy ». Le ministre de l’Intérieur bénéficie d’un véritable et « état de grâce » politique et médiatique. Des députés socialistes, interrogés par Libération, se montrent admiratifs à l’égard du maire de Neuilly, en particulier à l’égard de sa capacité à « s’adresser au peuple » (sic). Georges Frêche, maire socialiste de Montpellier, se déclare favorable aux mesures de répression de la « mendicité agressive », qu’il se vante d’avoir « demandées depuis des années. » La presse et la télévision multiplient les « portraits » du ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy, souvent d’une grande complaisance. Un portrait hagiographique est même consacré à son épouse et assistante Cécilia Sarkozy dans l’émission de reportages « Envoyé spécial » .

Décembre 2002. « Affaire des roms de Choisy ». À la demande de Nicolas Sarkozy, 300 gendarmes mobiles assistés de 150 policiers débarquent dans un bidonville de Choisy-le-roi pour une expulsion hyper-médiatisée. Le jour même, 71 personnes sont placées en garde-à-vue pour séjour irrégulier et sont en instance d’expulsion. Quatre personnes seront envoyées en Roumanie par un charter franco-espagnol dès le lendemain. Cependant, dans les deux jours qui suivent, la totalité des gens interpellés sont remis en liberté par le Tribunal de Créteil pour nullité de procédure. Cf. Caroline Damiens, « Sarkozy, les médias et l’invention de la “mafia roumaine” ».

Décembre 2002. Abolition de la « préférence nationale » à la RATP. La Régie annonce que ses 45 000 emplois ne seront plus réservés aux Français et aux ressortissants de l’Union européenne. Cette démarche, malheureusement unique en son genre, est le fruit d’un travail en commun entre la direction et les syndicats. Des négociations semblables ont été entamées à la SNCF, mais n’ont pas abouti. Au total, le nombre d’emplois de titulaires dans les trois fonctions publiques, interdits aux étrangers non communautaires, atteint 5,2 millions. Si l’on ajoute les entreprises sous statut gérant des services publics tels que La Poste, EDF-GDF, Air France et les établissement publics industriels et commerciaux, qui comptent plus d’un million de salariés, ce sont plus de 6 millions d’emplois publics qui sont interdits aux étrangers « non-européens ». Enfin, si l’on rajoute les emplois fermés aux étrangers dans le secteur privé, pour des conditions de nationalité ou de diplôme, ce sont environ 30 % de l’ensemble des emplois qui demeurent réservés aux Français ou aux Européens. Sur cette question des emplois réservés, cf. le dossier réalisé par le GISTI.

Décembre 2002-janvier 2003. « Affaire du bagagiste de Roissy ». Le 29 décembre, Abderrezak Besseghir, bagagiste à l’aéroport de Roissy, est arrêté et incarcéré. À la suite d’une dénonciation, des armes et des explosifs ont été retrouvés dans le coffre de sa voiture. Un simple document religieux « en langue arabe » ainsi qu’un « tract pro-palestinien » sont également cités comme des éléments probants, permettant de postuler l’appartenance du bagagiste à un réseau terroriste « islamiste ». Des éléments permettant de mettre en doute cette hypothèse sont dans un premier temps écartés de l’enquête : les explosifs retrouvés ne correspondent pas à ceux qui sont traditionellement utilisés pour les attentats dans les avions, et le dénonciateur est un personnage trouble, militaire à la retraite reconverti dans le buiseness de la sécurité et récemment condamné pour trafic d’armes. On apprend par ailleurs dès le 3 janvier 2003 que les empreintes digitales retrouvées sur les armes et les explosifs retrouvés ne sont pas celles d’Abderrezak Besseghir. On découvre finalement, le 10 janvier, que le bagagiste a été victime d’une machination de la part de sa belle-famille, comme il le soutenait depuis son arrestation. Tout au long de ces quinze jours, l’hypothèse de la culpabilité de Besseghir a été présentée par l’ensemble des médias comme un fait quasi-acquis. Cf. Aberrazak Besseghir, « Bagagiste à Roissy, présumé terroriste », Michel Lafon, 2003, et Pierre Laniray, « La brigade anti-terroriste du Parisien », Almanach critique des médias, Editions Les Arènes, 2005 et l’analyse publiée par le site ACRIMED.

Notre contribution à la campagne présidentielle de 2007 est un simple rappel historique de ce qui s’est passé, sur le terrain du racisme et des politiques d’immigration, entre 2002 et 2007, au cours du second ma ndat de Jacques Chirac, dominé par la figure et l’activité législative de Nicolas Sarkozy. Si un fait important a été oublié, n’hésitez pas à nous le signaler…

Article

Janvier-Décembre 2002

Janvier 2003. Mort brutale de deux sans-papiers au cours de leur expulsion. Le 30 décembre 2002, Ricardo Barrientos, un Argentin de 52 ans meurt d’une crise cardiaque au cours de son expulsion forcée, après avoir été maintenu immobile, plié en deux sur son siège, par des agents de police. Trois semaines plus tard, Mariame Getu Hagos, un Somalien de 24 ans, meurt dans des conditions similaires. Ces deux morts se produisent dans une indifférence quasi-générale de la classe politique. Aucun débat n’est ouvert sur lqa question des expulsions forcées. un Argentin reconduit vers son pays le 30 décembre 2002 et un Somalien refoulé vers l’Afrique du Sud le 16 janvier 2003.

Janvier 2003. Publication et médiatisation du livre collectif Les Territoires perdus de la République. Coordonné par Emmanuel Brenner, il rassemble des contributions d’enseignants qui dressent un tableau apocalyptique des « banlieues ». Les « arabo-musulmans » apparaissent dans ce livre comme les sources principales des problèmes qui se posent dans les écoles des quartiers populaires. Ce livre marque une rencontre des thèses et arguments habituels de deux mouvances : les soutiens inconditionnels d’Israël et les « nationaux-républicains » nostalgiques de « l’élitisme républicain » de « jadis ». À propos de ce livre, cf. Alain Gresh, « Grandeur des principes et bassesse des pratiques ».

Janvier-février 2003. Offensive de la droite sur le thème de la « nouvelle judéophobie ». Reprenant à son compte les thèses développées un an plus tôt par Pierre-André Taguieff dans La nouvelle judéophobie, Jean Pierre Raffarin se rend au dîner annuel du C.R.I.F. et y dénonce la « montée des communautarismes ». Roger Cukierman, président du C.R.I.F., dénonce de son côté l’existence d’une alliance antisémite « rouge-brun-vert » et accuse nommément Gilles Lemaire, secrétaire national des Verts, et Olivier Besancenot, porte parole de la L.C.R. Une première vague de déclarations et de débats médiatiques s’en suivent assimilant antisémitisme et antisionisme d’une part, antisémitisme et jeunes issus de la colonisation d’autre part. Plusieurs essayistes, comme Alain Finkielkraut ou Alain-Gérard Slama, prétendent d’établir un lien organique entre « judéophobie » et « francophobie ». Cette opposition entre les « intégristes » et « communautaristes » « arabo-musulmans » d’un côté et « les Juifs » et « la France » de l’autre, est reprise par le ministre des écoles Xavier Darcos : dans un entretien accordé au Figaro le 14 février 2003, il dénonce « un communautarisme souvent lié à l’islamisme qui s’installe dans les établissements scolaires », et il ajoute que « le problème s’envenime avec la réapparition d’insultes racistes et antisémites ». Il conclut qu’il faudrait « que le drapeau français flotte au-dessus de l’entrée de chaque école ». Quant au ministre de l’éducation nationale Luc Ferry, lors d’une réunion consacrée au racisme et à l’antisémitisme (le 27 février), il met en cause l’idéologie du « droit à la différence », qu’il qualifie de « calamité ». Sur cette campagne, cf. notamment Fatiha Kaoues, « Tous antisémites ? », et Mona Chollet, « Les apprentis sorciers du communautarisme », Dominique Vidal, « Les pompiers pyromanes de l’antisémitisme » et « Non, la France n’est pas l’objet d’une flambée antisémite ». Sur les thèses de Pierre-André Taguieff, cf. Vincent Mespoulet, « Taguieff, allumeur d’incendies ».

Février 2003. Vote de la LOPSI (Loi d’orientation pour la sécurité intérieure), dite « Loi Sarkozy ».

- De nouveaux délits sont créés, parmi lesquels : l’outrage au drapeau et à l’hymne national (passible de six mois de prison et 7500 euro d’amende), le regroupement dans les halls d’immeuble (passible de deux mois de prison et 3750 euro d’amende), l’occupation d’un terrain appartenant à autrui (passible de six mois fermes, 3750 euro d’amende et confiscation du permis de conduire), le « racolage passif » (laissé à l’appréciation des policiers, et passible de deux mois de prison et 3750 euro d’amende), « l’exploitation de la mendicité » (incluant toute personne qui partage les subsides de la mendicité, et passible 45000 euro d’amende et 3 ans de prison – voire dix ans si le délit est commis « en bande organisée ».

- Le délit d’outrage à personne dépositaire de la force publique est généralisé : en plus des agents de police, il s’applique désormais pour les outrages commis à l’encontre des personnels de santé, des gardiens d’immeuble, de leurs conjoints, de leurs ascendants, de leurs descendants, et de « toute personne vivant habituellement avec eux ». Les peines peuvent aller jusqu’à 30000 euro d’amende et deux ans de prison. Elles atteignent 5 ans de prison pour les menaces de mort.

- Les échoppes vendant de la nourriture et/ou diffusant de la musique peuvent désormais être fermées pour une durée de trois mois sous prétexte de « tranquillité publique ».

- Les contrôles d’identité sont désormais autorisés sans que l’agent fasse valoir des « indices » laissant présumer une infraction ou un projet d’infraction.

- La fouille des véhicules, désormais réservée aux enquêtes sur les activités terroristes, est désormais autorisée pour presque tous les délits, notamment le vol et le recel.

- L’obligation faite aux policiers d’informer un prévenu qu’il a le droit de garder le silence est supprimée.

- Un fichier informatique, dit fichier STIC, est créé, dans lequel figurent non seulement les personnes condamnées mais aussi les personnes simplement suspectées d’avoir commis un délit, les témoins et les victimes. Ce fichier est consultable dans le cadre d’enquêtes, mais aussi dans le cadre d’une procédure d’embauche. Il est également consultable par les services de police d’un pays étranger.

- Un fichier génétique est prévu.

- La police a désormais le droit de filmer les espaces publics.

- Enfin, les étrangers soupçonnés de « trouble à l’ordre public » peuvent se voir retirer leur titre de séjour sans procès, de manière immédiate et définitive.

Février-mars 2003. Lancement du mouvement « Ni putes ni soumises » et de la marche « pour l’égalité et contre les ghettos ». Cette marche, organisée par la « Maison des potes », soulève le problème de la condition des femmes en banlieue, sans jamais relier ce problème à celui du sexisme dans l’ensemble de la société française. Le mouvement ne prononce pas un mot sur les lois Sarkozy qui viennent d’être votées, prétextant qu’il a suffisamment à faire ne se concentrant sur le problème précis des violences sexistes dans « les quartiers ». Le mouvement multipliera pourtant les prises de position sur d’autres questions, plus éloignées de leur problématique que l’oppression « sécuritaire » que les lois Sarkozy exercent sur « les quartiers » : la lapidation et les « crimes d’honneur » dans les pays arabo-musulmans, ou encore le conflit israélo-palestinien. Chose inhabituelle pour un mouvement qui est loin d’être un mouvement de masse, la mobilisation bénéficie d’une très importante couverture médiatique, et reçoit le soutien de tous les principaux dirigeants socialistes, ainsi que celui de plusieurs ministres du gouvernement de droite. Cf. Elise Lemercier, « L’association Ni putes, ni soumises : une inflation politico-médiatique démystifiée par le terrain ».et sur ce site, « Le cas Ni putes ni soumises ». Cf. aussi Sarah Ayito N’Guema N’Dong, Construction politique d’un sexisme de banlieue : émergence du collectif « Ni putes ni soumises », Mémoire soutenu sous la direction de Michel Camau à l’Institut d’Etudes Politique d’Aix-Marseille 3, 2005.

Mars 2003. Reprise des expulsions de sans-papiers par « vol groupé ». À trois reprises en un mois, plusieurs dizaines de sans-papiers sont expulsés par charter, notamment vers le Sénégal et la Côte d’Ivoire (alors en pleine guerre civile). Le ministre annonce que ces « vols groupés » seront désormais hebdomadaires, sans susciter la moindre protestation dans l’opposition parlementaire de gauche. Il reçoit même le soutien du socialiste Julien Dray, qui déclare que les expulsions par « vols groupés » sont « normales » et « naturelles ».

Mars 2003. Publication d’un rapport accablant sur les violences policières commises dans les « zones d’attente ». Réalisé par l’Anafé (association d’aide aux étrangers retenus aux frontières), ce rapport révèle l’existence de nombreuses violences (injures, sévices, privations de nourriture ou de soins), attestées par des témoignages multiples (celui des militants associatifs, mais aussi celui des passagers, des employés des compagnies aériennes, des médecins, des services sociaux). Cf. le site de l’ANAFE.

Mars 2003. Première proposition de loi sur « l’œuvre positive accomplie par les Français Outre-mer ». Présentée par soixante députés, sous la direction de Jean Léonetti et Philippe Douste-Blazy, elle ne sera pas votée telle quelle, mais constitue la première version de la fameuse loi adoptée le 23 février 2005. Cf. le site de la LDH de Toulon.

Mars 2003. Nouvelle offensive médiatique sur « la violence à l’école ». Le ministre délégué à la famille, Christian Jacob, se déclare favorable à des amendes contre les parents des élèves absentéistes. Le ministre de l’éducation nationale, Xavier Darcos, invoque la violence sexuelle pour remettre en cause publiquement le principe de la mixité garçons-filles à l’école.

Mars 2003. Début d’une nouvelle campagne contre « le voile à l’école ». Dans un lycée de Lyon, une forte majorité des enseignants se met en grève pour protester contre l’acceptation en cours d’une élève qui porte un bandana. Cette grève est fortement médiatisée. Dans les semaines qui ont précédé, les médias se sont illustrés par la mise en premier plan de toute une série de thème ayant pour point commun apparent : l’islam. Ont notamment été médiatisés et dramatisés : le refus d’une supérette d’Evry de vendre de la viande non halal, et la polémique autour de la décision de Martine Aubry d’accepter des séances de piscines réservée aux seules femmes.

Mars 2003. Entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Irak, et relance en France du plan « Vigipirate renforcé ». Les manifestations contre la guerre en Irak, comme celles contre l’oppression du peuple palestinien, réunissent de plus en plus de jeunes issus de l’immigration post-coloniale.

Avril 2003. Publication d’un rapport accablant sur les « violences illégitimes » commises par la police. Présidée par le magistrat Pierre Truche, la commission de déontologie dénonce notamment les « conditions d’exercice de la police en région parisienne la nuit » , le « manque d’encadrement des jeunes policiers » et le traitement de certains mineurs. Cf. le site de la LDH de Toulon.

Avril 2003. Ouverture du premier centre fermé pour jeunes mineures délinquantes. Le règlement intérieur de ce centre, situé à Lusigny, fixe comme objectif la « rectification » des jeunes filles enfermées, et il leur impose un test de grossesse et une mesure du tour de poitrine. Les détenues sont également incitées à « s’identifier » à des modèles « féminins » dans leur habillement et leurs activités. Il leur est enfin interdit de parler une langue étrangère et d’écouter de la musique individuellement. Plusieurs associations (parmi lesquelles le Syndicat de la Magistrature) se mobilisent pour la suppression de ces orientations rétrogrades. Quelques mois plus tard, le directeur de ce centre sera mis en cause pour harcèlement sexuel sur ses employées. Cf. le site de la LDH de Toulon.

Avril 2003. Publication par le journal Libération du projet de loi Sarkozy sur l’immigration. Le droit au mariage est remis en cause : il est prévu que ce droit soit conditionné par la régularité la possession d’un titre de séjour. Il est également prévu de donner aux Préfets et aux procureurs la possibilité de suspendre un mariage lorsqu’existent des soupçons de « mariage de complaisance ». Le Projet de loi prévoit enfin de rallonger d’un an le délais qui sépare le mariage du plein droit à une carte de résident de dix ans ; et un nouveau délit apparaît : la « simulation » de mariage « en vue d’obtenir ou de faire obtenir un titre de séjour ». Ce nouveau délit de solidarité serait passible de cinq ans d’emprisonnement. L’accès à la carte de résident de dix ans est également remis en cause. Il ne devient possible qu’au bout de cinq ans (au lieu de trois), et des conditions supplémentaires sont introduites, notamment des « conditions d’intégration », laissées à l’appréciation de l’administration… Le projet de loi prévoit également un quintuplement de la durée légale de « rétention administrative » : un étranger sans papiers peut déjà être détenu sans jugement pendant douze jours ; il est question de passer à soixante jours. Cf. le dossier réalisé sur cette loi par le GISTI.

Avril-mai 2003. « Incident du Bourget » et politisation du débat sur « le voile à l’école ». Le 19 avril, au Bourget, Nicolas Sarkozy s’adresse aux sympathisants de l’UOIF et se fait siffler alors qu’il évoque l’obligation pour les femmes musulmanes voilées de se découvrir sur les photographies de leurs papiers d’identité. Ces sifflets sont traités dans les jours suivants comme un véritable scandale, et l’incident sert de prétexte à la relance d’un autre « problème de voile », le plus ancien et le plus « classique » : celui de l’école publique. À gauche, Jack Lang annonce aussitôt une proposition de loi visant à interdire le port du « foulard » à l’école, tandis que , le 18 mai, Laurent Fabius exige devant le congrès du PS l’interdiction législative des « signes religieux ostentatoires » à l’école bien sur mais plus largement dans l’espace public. Libération publie enfin une pétition initiée par l’Union des Familles laïques et plusieurs intellectuels parmi lesquels Pierre André Taguieff et Michèle Tribalat. Un Appel anti-prohibitionniste est lancé en réaction à cette offensive : cf. « Oui à la laïcité, non aux lois d’exception » (Appel publié aussi par Libération) et Pierre Tevanian, Le voile médiatique. Un faux problème : « l’affaire du foulard islamique ».

Juin 2003 : Création des Commissions Stasi et Debré. Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, compose une mission d’information « sur la question des signes religieux à l’école », présidée par lui-même. Il se dit d’ores-et-déjà favorable à une loi. En juillet, Jacques Chirac crée une « Commission de Sages » chargée de réfléchir sur « l’application du principe de laïcité dans la République ». Il en confie la présidence à son ami Bernard Stasi, connu pour être un catholique soucieux de ne pas céder aux emportements fantasmatiques à propos de l’islam. Prise en charge par Rémy Schwartz, la sélection des « témoins » auditionnés sera plus que tendancieuse : une réfugiée iranienne forcée à porter le voile en Iran, mais pas de lycéennes françaises portant le voile ; plusieurs enseignants militants radicaux de l’éradication des voiles, mais aucun enseignant d’un des 90% d’établissements scolarisant des filles voilées sans qu’il y ait jamais eu de crise. Le battage médiatique ne faiblit pas. Sur cette commission, cf. Alain Gresh, « Grandeur des principes et bassesse des pratiques. Les faux semblants de la Commission Stasi », Jean Baubérot, « Lettre ouverte à la commission Stasi »

Juillet 2003. Réforme « en trompe-l’œil » de la double peine. Nicolas Sarkozy crée de nouvelles catégories d’étrangers « protégés », c’est-à-dire soustraits au régime de la double peine. Les médias, mais aussi certaines associations, saluent l’« avancée », sans préciser qu’elle est minime : elle ne concerne qu’une petite partie des victimes de la double peine, dont le principe n’est aucunement remis en question. À partir de cette date, Nicolas Sarkozy se vantera pourtant, sans être démenti, d’avoir « abrogé la double peine ». Libération (en décembre 2005, dans une interview réalisée par le service politique) et même Le Monde diplomatique (en septembre 2006, dans un article de Marie Bénilde) concèderont au ministre cette chimérique « abrogation de la double peine ». Cf. Stéphane Maugendre, « Sarkozy et la double peine : une réforme de dupes ».

Septembre-octobre 2003 : « Affaire d’Aubervilliers », publication du livre Bas les voiles ! et recrudescence de déclarations islamophobes. À l’initiative d’un petit groupe de professeurs responsables nationaux de mouvements d’extrême gauche (LO et la LCR), une immense campagne médiatique aboutit à l’exclusion d’Alma et Lila Lévy au seul motif qu’elles portent un foulard. Un rassemblement de protestation est organisé devant le lycée, regroupant notamment des militants des JCR, de « Socialisme par en bas », du collectif « Les mots sont importants », du MIB, de Femmes Publiques… L’exclusion des deux élèves est saluée comme une victoire du féminisme par Gisèle Halimi dans une tribune du journal Le Monde. Quant au ministre des écoles, Xavier Darcos, il déclare à propos de ces deux élèves : Quand on n’aime pas la république, il faut aller ailleurs ». Au même moment paraît chez Gallimard un pamphlet prohibitionniste intitulé Bas les voiles ! Son auteure Chahdorrt Djavann est invitée sur toutes les chaînes de télévision et de radio, où elle s’autorise de son expérience iranienne pour tenir les propos islamophobes les plus extrêmistes : le patriarcat puise ses racines dans le Coran, l’Islam légitime la pédophilie, etc. Le 24 octobre, lors d’une émission sur LCI, l’éditorialiste du Point, Claude Imbert, se déclare « islamophobe » et dénonce la « débilité » de « l’Islam », sans être exclu ni même suspendu du Haut Conseil à l’Intégration où il siège (ni poursuivi, ni inquiété d’une quelconque manière). Cf. Alma et Lila Lévy, Des filles comme les autres, La découverte, 2004 ; Laurent Lévy, « Quand la fin justifie les moyens », et Jérome Vidal, « Anatomie d’un pamphlet prohibitionniste ».

Octobre 2003. Mort d’un immigrant clandestin congolais de 16 ans dans une soute à bagages. Le corps du jeune homme est retrouvé frigorifié, dans la soute à bagages d’un avion assurant un vol Kinshasa-Paris. Selon des témoignages recueillis par l’Anafé, le commandant de bord a eu très tôt connaissance de la présence d’un passager clandestin dans les soutes de l’avion, mais n’a pas été autorisé à modifier son plan de vol pour débarquer le passager et éviter qu’il meure de froid.

Octobre 2003. « Université d’automne » des « Ni putes, ni Soumises ». L’événement, très médiatisé, bénéficie du soutien et de la présence de nombreuses personnalités du monde politique (toutes tendances confondues) et du show-buiseness. Cf. Mona Chollet, « Aïcha et les “gros tas”. Fortune médiatique des Ni putes ni soumises_et des filles voilées ».L’association refuse alors de se joindre à la demande d’une loi interdisant le voile. Sa présidente Fadela Amara publie au même moment un livre [1] où elle dénonce une telle loi comme une provocation irresponsable à l’encontre des musulmans. Deux mois plus tard, elle signera une pétition dans le magazine Elle réclamant une telle loi, et engagera son mouvement dans un Tout de France de la Laïcité assurant la promotion de la loi anti-voile.

Novembre 2003. Forum Social Européen et « Affaire Tariq Ramadan ». La présence de l’intellectuel suisse Tariq Ramadan au Forum Social Européen de Saint-Denis suscite une controverse importante, menée notamment par Claude Askolovitch dans Le Nouvel Observateur. L’offensive, qui vise pour les uns à disqualifier le mouvement « altermondialiste » et pour les autres à le « purifier » de ses éléments « rétrogrades », prend pour prétexte la publication d’un texte de Tariq Ramadan critiquant les « intellectuels communautaires », juifs ou non, qui font preuve de complaisance avec les agissements de l’Etat d’Israël. Ce texte, qui appelle les intellectuels juifs à se désolidariser d’Israël et les intellectuels musulmans à se désolidariser des régimes « islamiques » les plus oppressifs, est dénoncé par des associations (SOS Racisme, l’UEJF), des journalistes (Claude Askolovitch) et des intellectuels (Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, André Glucksmann) comme un texte antisémite, mais aucune plainte n’est déposée. Mis en cause dans le texte de Tariq Ramadan, Alexandre Adler réagit en reconnaissant à l’intellectuel « musulman » le droit de défendre « les siens » comme lui défend « les Juifs », et en réservant son animosité aux « traîtres juifs, comme Rony Brauman ». Ces propos ne sont pas condamnés par tous ceux qui se sont scandalisés de l’approche « communautaire » du texte de Tariq Ramadan. Ce dernier devient, à l’occasion de cette « affaire » démesurément médiatisée, un personnage médiatique connu de tous, incarnant un « intégrisme retors », maître dans l’art du « double discours ». Interrogé par Thierry Ardisson sur ce qu’il dirait à Tariq Ramadan s’il le croisait, le socialiste Julien Dray répond : « Rien, je lui casserais la gueule ». Cf. Mona Chollet, « Affaire Tariq Ramadan : deux poids, deux mesures » et « Tariq Ramadan, Caroline Fourest et l’islamisation de la France ». Cf. aussi Aziz Zemmouri, « Renaud (Camus) ou Tariq (Ramadan), le tribunal de la pensée te rendra blanc ou noir » et Faut-il faire taire Tariq Ramadan ?, Editions de l’Archipel, 2005, et sur ce site, « Tariq Ramadan, mythes et réalités » et Laurent Lévy, « L’Arabe est fourbe », Brèves réflexions sur les accusations de « double langage » de Tariq Ramadan. Le texte litigieux de Tariq Ramadan est disponible par exemple ici.

Décembre 2003 : Annonce de la loi anti-voile et naissance du Collectif Une école pour tou-te-s/Contre les lois d’exclusion. Les commissions Debré et Stasi rendent leurs conclusions, favorables à une loi interdisant « tous les signes religieux ». Comme les pétitions prohibitionnistes parues dans Libération et dans Elle, le discours présidentiel appelle à une prohibition de « tous les signes religieux ostensibles », mais son argumentaire ne cible que le voile : « Je considère que les Français étant ce qu’ils sont, le port du voile est, qu’on le veuille ou non, une sorte d’agression qu’il leur est difficile d’accepter. » Deux nouveaux appels sont lancés contre le projet de loi, et les signataires des trois appels se réunissent au CEDETIM et fondent le Collectif unitaire Une école pour tou-te-s / Contre les lois d’exclusion.

Notre contribution à la campagne présidentielle de 2007 est un simple rappel historique de ce qui s’est passé, sur le terrain du racisme et des politiques d’immigration, entre 2002 et 2007, au cours du second mandat de Jacques Chirac, dominé par la figure et l’activité législative de Nicolas Sarkozy. Si un fait important a été oublié, n’hésitez pas à nous le signaler…

Article

Janvier-Décembre 2002

Janvier-Décembre 2003

Janvier 2004. Nomination « explosive » d’un « préfet musulman ». Nicolas Sarkozy nomme Aissa Dermouche préfet du Jura. À l’occasion de cette nomination fortement médiatisée, Nicolas Sarkozy parle de « préfet musulman », tandis que Jacques Chirac le qualifie de « préfet issu de l’immigration » – mais tous deux soulignent la capacité de la République à reconnaître le mérite. Entre le 19 et le 30 janvier, trois attentats à la bombe sont perpétrés, visant la voiture, le lieu de travail et l’école des enfants de M. Dermouche.

Janvier 2004. Publication et médiatisation du livre de Gaston Kelman, Je suis noir et je n’aime pas le manioc. Invité sur tous les plateaux et interviewé par tous les magazines, l’auteur est érigé en modèle de l’Africain « intégré », amateur d’escargots, de vin rouge et de « fermeté » contre la « délinquance immigrée ». Gaston Kelman critique notamment la formule « Les immigrés sont en France chez eux », prononcée par François Mitterrand au début de son premier septennat, à laquelle il dit préférer la formule de Charles Pasqua : « Les immigrés sont ici chez nous ». L’Express s’enthousiasme de voir l’auteur « dénoncer le penchant des Noirs pour la victimisation », « exiger la tolérance zéro », et « faire des Africains vivant en France les premiers responsables d’une intégration qui n’avance pas ». Le magazine apprécie aussi que l’auteur « ne voie pas la nécessité de refaire l’histoire d’un peuple qui a beaucoup souffert ». Cf. Mona Chollet, « Je suis blanche et je n’aime pas les couillonnades ».

Janvier-février 2004. Débats parlementaires et manifestations de rue contre la loi anti-voile. Le 17 janvier, une manifestation contre la loi anti-voile est organisée par Mohamed Latrèche, leader du groupusculaire Parti des Musulmans de France. Le Collectif Une école pour tou-t-es décide de ne pas y participer à la en raison des positions et accointances politiques d’extrême droite Mohamed Latrèche. Il participe en revanche à une rencontre appelée le même jour par des dizaines d’associations musulmanes, parmi lesquelles le Collectif des musulmans de France et Participation et spiritualité musulmane, membres actifs d’Une école pour tou-te-s [1]. Au même moment, la loi interdisant le voile est adoptée par le Conseil supérieur de l’éducation (CSE), dont les avis sont consultatifs. Sur 70 membres présents, seuls 16 ont voté pour cette loi, 9 ont voté contre, les autres s’abstenant ou refusant de prendre part au vote. Votent pour : les représentants du gouvernement et du MEDEF ; votent contre : les représentants des élèves et des parents d’élèves (FCPE). Les principaux syndicats enseignants, pour leur part, choisissent de s’abstenir (UNSA, SDEN-CGT, FO) ou de ne pas prendre part au vote (FSU). Pendant l’examen du projet de loi à l’Assemblée Nationale, le Collectif Une école pour tou-te-s organise un rassemblement, un meeting et une grande manifestation nationale qui est un succès : plus de 10000 manifestants à Paris, autour de 30000 sur toute la France. L’UOIF (Union des organisations islamiques de France) n’appelle pas à la manifestation. Une quinzaine de collectifs locaux se constituent.

Février-mars 2004. Vote de la loi sur la « criminalité organisée », dite « loi Perben 2 ». Toutes les organisations d’avocats, ainsi que le Syndicat de la magistrature, descendent dans la rue pour dénoncer ce qu’ils appellent « un Etat d’exception permanent ».

- Cette loi établit une notion floue de criminalité organisée qui lui permet d’introduire un ensemble de procédures d’exception, telles que les perquisitions de nuit en l’absence de la personne suspectée ou la pose de micros ou de caméras dans son domicile. Ces techniques d’exception sont généralisables au niveau de la plupart des délits, puisqu’elles peuvent s’appliquer à tout groupe d’au moins deux personnes.

- Par ailleurs, les policiers peuvent désormais mettre en oeuvre des techniques spéciales de recherches, telles que la mise sous écoute, l’infiltration, la surveillance rapprochée. Il s’agit d’une procédure secrète, non contradictoire et d’une durée illimitée.

- En opposition avec les procédures habituelles, les policiers peuvent aussi, en l’absence des personnes suspectées, procéder à des perquisitions la nuit et saisir des pièces à conviction.

- Les personnes interpellées peuvent désormais être placées pendant 96 heures en garde à vue, au lieu des 48 heures prévues auparavant.

L’objectif déclaré de cette loi est de s’attaquer aux mafias et à la traite des êtres humains, mais la liste des délits concrets, susceptibles d’être identifiés, ne comprend aucunement les infractions économiques ou financières. Au contraire, la loi généralise le dispositif de « composition pénale », et permet désormais aux auteurs de délits financiers (tels que l’escroquerie, le trafic d’influence ou l’abus de biens sociaux) d’ échapper aux poursuites, en échange de l’indemnisation de la victime ou de travaux d’intérêt général. Par contre, la loi inclut sous la catégorie de « criminalité organisée » la « dégradation de biens » ou « l’aide au séjour irrégulier », commis en « bande organisée » – autrement dit= l’engagement associatif en faveur des sans papiers. La loi instaure enfin une procédure de « plaider coupable », qui permet de contourner les procédures contradictoires en exerçant sur l’inculpé un chantage : une réduction de peine contre un aveu de culpabilité. Cf. Françoise Martres, « Une volonté d’adapter la justice aux priorités du pouvoir politique », CIRDEL, « Une loi scélérate », Jean-Claude Paye, « Lois Perben : un état d’exception permanent », et l’appel publié par « Raisons d’agir ».

Mars 2004 : Vote de la loi anti-voile. Le 15 mars, le Parlement adopte à la quasi-unanimité la loi interdisant « les signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse » . Une semaine auparavant, à l’occasion de la Journée des femmes, le Collectif Une école pour tou-t-es/Contre les lois d’exclusion défile en reprenant les mots d’ordre unitaires de la Coordination nationale du droit des femmes (CNDF) tout en dénonçant le caractère anti-féministe de la loi anti-foulard, dont les victimes sont essentiellement des femmes. Cette présence dans le cortège de la Marche des femmes suscite un déchaînement de réactions violentes : injures racistes (« retournez en Arabie ») et sexistes (« salopes »), menaces, bousculades, crachats. Cf. Djamila Bechoua, « Et toi, pourquoi tu ne le portes pas le foulard ? » et Java, « La Marche de toutes les femmes ? ». Cf. aussi, sur les contradictions des arguments prohibitionnistes se réclamant du féminisme, Nouvelles Questions Féministes, Volume 25, No 1, 2006, « Sexisme et racisme » (Présentation en ligne : « De l’affaire du voile à l’imbrication du sexisme et du racisme »)et Nacira Guénif-Souilamas et E. Macé, Les féministes et le garçon arabe, Editions de l’Aube, 2004, et : Cecilia Baeza et Marielle Debos, « Le féminisme à l’épreuve du foulard islamique » ; Christine Delphy, « Débat sur le voile au Collectif Droits des femmes » et « Intervention contre une loi d’exclusion » ; Femmes Publiques, « Être féministe, ce n’est pas exclure » ; Caroline Damiens, « Le corps des femmes n’est pas un champ de bataille » ; Collectif Les mots sont importants, « Un féminisme à visage inhumain » ; Houria Bouteldja, « Féminisme ou maternalisme ? » ; Monique Crinon, « Féminisme et laïcité : non aux amalgames ».

Avril 2004 : Congrès annuel de l’UOIF. À six mois de la rentrée scolaire, le président Lhaj Thami Breze déplore la nouvelle loi tout en appelant les filles musulmanes à s’y plier. Il préconise une application souple, consistant à accepter les petits foulards, du type bandana, tout en ajoutant que, de toute façon, l’UOIF se pliera à la loi. « Le savoir est plus important que le voile, nous disons aux jeunes filles : « S’il le faut, retirez-le ! ». Des collectes sont par ailleurs organisées lors du Congrès pour la construction d’écoles privées musulmanes.

Mai 2004 : Publication de la circulaire Fillon sur les « signes ostensibles ». Le ministre de l’Éducation François Fillon rend précise par circulaire les modalités d’application de la loi du 15 mars 2004. Lors du Congrès national de la FCPE (Fédérations des Conseils de Parents d’Eleves), le président de l’association, Georges Dupon-Lahitte, dénonce « une école qui renonce à sa mission d’éducation, quand elle repousse hors de ses murs des jeunes, de surcroît filles et voilées, auxquelles on ferme les voies de l’autonomie et de l’émancipation ». Il dénonce également l’ « hypocrisie » du « dialogue » prévu par la loi, « alors que l’issue de celui-ci, c’est-à-dire à terme l’exclusion, est déjà fixée ». Il s’inquiète enfin des « excès de zèle » que la loi risque de provoquer. Cf. le site de la FCPE.

Juin 2004 : Publication du rapport Obin sur les manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires. Constitué, de l’aveu même de son auteur, d’une collection d’incidents recueillis « là où ça se passe mal », ce rapport n’évite aucun écueil sensationnaliste, et ne propose aucune tentative d’évaluation quantitative et aucune mise en perspective. Il est pourtant présenté, dans les commentaires médiatiques qui accompagnent sa publication, comme un « état des lieux » sur la situation ordinaire des collèges et lycées « de banlieue ». Cf. Jean Baubérot, « Les carences du rapport Obin ».

Juin 2004 : Condamnation de la loi anti-voile par les Nations Unies. Le Comité des droits de l’enfant de l’ONU demande à l’Etat français de « garantir que les droits individuels ne seront pas bafoués et que des enfants ne seront pas exclus ou tenus en marge du système scolaire du fait d’une telle législation. » Ce Comité, qui rassemble 18 experts indépendants, se déclare inquiet du risque que la nouvelle loi « néglige le principe du meilleur intérêt de l’enfant et du droit d’accès à l’éducation et ne parvienne pas au résultat attendu ». L’organe de l’Onu, qui examine le respect par les pays signataires de la Convention sur les droits de l’enfant (CDE) de 1990, renvoie à l’article 14 de ce texte, qui stipule que « les Etats parties respectent le droit de l’enfant à la liberté de pensée, de conscience et de religion ». Le Comité « reconnaît l’importance que l’Etat français accorde à la laïcité dans les écoles publiques (…) mais s’inquiète des accusations de montée des discriminations, y compris de celles fondées sur la religion ». Au même moment ont lieu les Assises nationales des collectifs Une école pour tou-te-s/Contre les lois d’exclusion. Une Charte est adoptée à cette occasion, affirmant son soutien à tou-te-s les élèves, quels que soient leurs choix (garder le voile, le retirer, tenter d’obtenir un compromis).

Juillet 2004. « Affaire du RER D ». Le vendredi 9 juillet 2004, Marie Léonie Leblanc, jeune femme vivant à Aubervilliers, déclare à la police avoir été victime d’une agression à caractère sexiste et antisémite. Dès le lendemain soir, son témoignage, parvenu au cabinet du ministre de l’intérieur, et relayé par l’Agence France Presse, déclenche une vague d’indignation dans le milieu politique et associatif, et bénéficie d’une impressionnante couverture médiatique. Le président de la république lui même réagit immédiatement pour condamner cet acte de « barbarie ». De nombreuses réactions de dirigeants politiques et d’éditorialistes tirent de ces « faits » des conclusions définitives sur la « sauvagerie », le sexisme et l’antisémitisme de la jeunesse « arabo-musulmane » des « banlieues ». Trois jours plus tard, la jeune femme reconnaît avoir tout inventé, et s’être « choisi » des agresseurs noirs et arabes « parce qu’à la télévision, ce sont toujours eux qui sont accusés ». Cf. aussi Fatiha Kaoues, « L’affaire du RER D : les leçons d’une hystérie politico-médiatique » et Mehdi Ba et Olivier Cyran, Almanach critique des médias, Editions Les Arènes, 2005. Cf. aussi le dossier réaliser par le site ACRIMED, le manifeste « Marie n’est pas coupable ! ».

Juillet 2004. Publication et médiatisation d’un rapport des Renseignements généraux sur le « repli communautaire » dans les quartiers sensibles ». Ce rapport alarmiste est relayé sans recul critique par l’ensemble de la presse (notamment dans Le Monde), malgré le caractère confus et idéologiquement douteux du concept de « repli communautaire » et des huit critères choisis pour le définir et le mesurer : le nombre important de familles d’origine immigrée, « pratiquant parfois la polygamie » ; un « tissu associatif communautaire » ; la présence de « commerces ethniques » ; la multiplication des lieux de culte musulmans ; le port d’habits « orientaux et religieux » ; les graffitis « antisémites et anti-occidentaux » ; l’existence, au sein des écoles, de classes regroupant des primo-arrivants, ne parlant pas français ; la « difficulté à maintenir une présence de Français d’origine ».

- Ce rapport s’inquiète de la « concentration » de familles immigrées, sur un mode qui n’a rien de social : ce ne sont pas les problèmes d’accompagnement social de populations à faibles revenus qui sont soulevés, mais celui de la présence trop faible de « Français d’origine », considérés implicitement comme le « modèle identitaire » de référence pour l’ « éducation » des immigrés.

- Personne, ni le rapport ni la presse qui le relaie, n’explique en quoi une tenue vestimentaire « orientale » pose plus de problèmes qu’un jean ou un jogging américains, ou en quoi la présence de « commerces ethniques » africains à La Courneuve pose plus de problèmes que la concentrations de crêperies bretonnes à Montparnasse.

- Personne ne demande ce qu’a de si préoccupant l’existence d’un soutien scolaire spécifique pour les « primo-arrivants ».

- Personne ne critique non plus la notion de « graffitis anti-occidentaux », utilisée pour qualifier une expression politique (sur « la France » comme « système » oppressif, ou sur la guerre en Irak et en Palestine), et l’assimilation de ces graffitis « anti-occidentaux » à un racisme, mis sur le même plan que l’antisémitisme.

- Le fait que la simple existence de lieux de culte musulmans devienne un critère de repli communautaire ne choque pas grand monde non plus, pas plus que le silence du rapport sur le sous-équipement dont souffrent les musulmans en termes de lieux de cultes, comparativement aux autres communautés religieuses.

- Ni le silence du rapport sur les phénomènes de discrimination socio-économique et raciste qui expliquent les concentrations d’immigrés.

- Ni son silence sur le chômage massif (deux à quatre fois plus élevé que la moyenne nationale) et l’extrême précarité sociale qui règnent dans lesdits quartiers « sensibles ».

Pour une critique plus détaillée de ce rapport, Cf. Sylvie Tissot, « Le repli communautaire : un concept policier ».

Septembre 2004. Publication et forte médiatisation du livre de Stephen Smith, Négrologie. Écrit par un journaliste des pages « Afrique » du Monde (et auparavant de Libération), ce livre décrit l’Afrique comme « un paradis naturel de la cruauté », et explique que les Africains refusent « d’entrer dans la modernité autrement qu’en passager clandestin ou en consommateur vivant au crochet du reste du monde ». Il affirme également que « si six millions d’Israéliens pouvaient par un échange standard démographique prendre la place des tchadiens à peine plus nombreux, le Tibesti fleurirait ». Tout le propos du livre consiste à minimiser les responsabilités européennes dans la situation actuelle de l’Afrique, et à incriminer « les Africains », en distinguant rarement entre les dirigeants et les peuples. Ce livre est plébiscité par la grande presse et devient vite un best-seller, tout en provoquant un écoeurement massif dans les médias « communautaires » ou « associatifs » afro-antillais. Un an plus tard, les éditions Les Arènes publient un démontage implacable du pamphlet de Stephen Smith : Négrophobie, de Boris Boubacar Diop, François-Xavier Verschave et Odile Taubner.

Septembre 2004. « Affaire Alain Soral ». L’écrivain, spécialisé dans les provocations littéraires et télévisuelles à caractère sexiste, homophobe et xénophobe, défraye la chronique médiatique. Au cours de l’émission « Complément d’enquête » diffusée le 20 septembre 2004 sur France 2, l’écrivain fustige en bloc les Juifs, qui refusent de « se poser des questions » à propos du fait que « personne ne peut les blairer depuis 2500 ans ». Ces propos racistes, tenus en compagnie de l’humoriste Dieudonné, suscitent un tollé. L’écrivain cesse à partir de ce jour d’être invité à la télévision. Quelques jours plus tard, au cours d’une dédicace dans une librairie, Alain Soral est attaqué par un groupe qui saccage la librairie. Cf. Fatiha Kaoues et Pierre Tevanian, « Les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis. Réflexions sur le cas Alain Soral ».

Septembre-octobre 2004. Entrée en application de la loi anti-foulard, et débordements à l’encontre des « mamans voilées ». La rentrée scolaire 2004 a lieu dans un contexte de grande tension : deux journalistes français travaillant en Irak ont été pris en otages par une mystérieuse « Armée islamique d’Irak », qui exige l’abrogation de la loi interdisant le voile à l’école. Les revendications évolueront dès les jours suivants, et les otages seront finalement libérés au mois de décembre. Certaines élèves abandonnent l’école, un grand nombre cède à la pression et se découvre la tête. Des dizaines viennent à l’école avec un voile, un bandana ou un béret, et tentent de se faire accepter ainsi.

Les collectifs locaux d’Une école pour tou-te-s apportent leur soutien à l’ensemble des élèves. Ils organisent également des projections-débat autour du film Un racisme à peine voilé, réalisé par Jérome Host et des membres du Festival Permanent contre les lois racistes et d’Une école pour tou-te-s/Strasbourg. Plus de cent projections-débat répertoriées auront lieu en une année. A plusieurs reprises, ces projections seront interdites dans des salles municipales ou universitaires, souvent au dernier moment après qu’un accord ait été donné dans un premier temps (notamment à Rennes, Mulhouse, Strasbourg, Bondy, Sarcelles, Saint-Denis et Bagnolet). À l’Université de Saint Denis, le courant sera coupé dans la salle où la projection était prévu. À La Rochelle, l’organisateur d’une projection recevra des menaces de mort. Par ailleurs, au même moment, de nombreuses agressions ou discriminations ont lieu contre des femmes voilées. Par exemple, le maire de Montreuil, Jean-Pierre Brard (apparenté PCF), interdit par arrêté municipal un défilé de « prêt à porter des femmes musulmanes » sous prétexte que « le voile porte atteinte à la laïcité ». Cette application « sauvage » de la loi anti-foulard en dehors du champ scolaire sera annulée le 1er juillet 2005 par le tribunal administratif de Cergy-Pontoise, et le Maire de Montreuil sera condamné à verser de 750 euros de dédommagement.

À Montreuil également, Jean-Pierre Brard rend publique une lettre envoyée aux directeurs d’école de la ville, rappelant que les accompagnateurs de sorties scolaires ne doivent pas « afficher leurs croyance ». On apprend aussi qu’à Villemomble, Nanterre, Romans sur Isère, des établissements refusent pour les mêmes motifs que des femmes voilées accompagnent les enfants lors de sorties. Le ministère de l’Education nationale a beau être catégorique, assurant qu’il est « absolument illégal d’empêcher les mères voilées d’accompagner les enfants », certaines mères se voient opposer une fin de non-recevoir.

Octobre 2004. Publication du rapport Rufin sur la lutte contre l’antisémitisme. Bâclé en quelques semaines par un écrivain qui n’a jamais effectué le moindre travail de recherche sur le sujet, ce rapport mèle des généralités et certains des clichés les plus éculés sur « les banlieues » et le « communautarisme ». Cf. Joëlle Marelli, « Usages et maléfices de l’antisémitisme en France ».

Novembre 2004. Manifestation unitaire contre tous les racismes. Organisée par une coordination regroupant la LDH, le MRAP, la FCPE, de nombreuses associations (comme Act Up ou les Panthères roses) et la totalité des syndicats, cette manifestation est boycottée et publiquement dénoncée par SOS Racisme, le CRIF, la LICRA et Ni putes ni soumises, au motif que le texte d’appel et/ou ses signataires (en particulier l’UOIF, le Collectif des Musulmans de France et le collectif Une école pour tou-te-s, explicitement désignés) manqueraient de clarté dans leur condamnation du sexisme et/ou de l’antisémitisme. Les organisateurs de la manifestation ont beau rappeler que le texte d’appel dénonce explicitement l’antisémitisme et le sexisme, une campagne de disqualification est menée par la LICRA et SOS Racisme avec le soutien de plusieurs médias, notamment l’hebdomadaire Charlie Hebdo, et la manifestation est un semi-échec : elle ne rassemble que quelques milliers de personnes, alors qu’elle était appelée par la quasi-totalité du mouvement social, syndical et associatif, et qu’elle avait été préparée pendant quatre mois. Sur cet épisode, cf. Denis Sieffert, « Les enjeux de la manifestation du 7 novembre » et B. Dreano, « SOS Charlie Hebdo ».

Novembre 2004. Premières exclusions d’élèves voilées. Des réunions, des rassemblements publics et des signatures de pétitions sont organisés par les collectifs Une école pour tou-te-s devant les établissements qui convoquent des conseils de discipline, notamment à Saint Etienne, Strasbourg et à Bobigny. Les pétitions rencontrent un très large écho auprès des élèves (par exemple : en deux demi journées, 500 élèves, soit plus de la moitié de l’effectif du lycée Louise Michel de Bobigny, ont signé une pétition demandant que les trois garçons sikhs portant un bandeau discret ne soient pas exclus) – mais n’ont aucun impact sur les décisions des conseils de discipline : tous se concluent par une exclusion définitive. À d’autres endroits, comme à Mantes-la Jolie, une forte mobilisation permet d’éviter le pire (un compromis est trouvé : le bandana est autorisé dans l’enceinte de l’établissement, bien que prohibé en cours). Cf. Collectif Une école pour tou-te-s, « Éléments d’un futur Livre Noir ».

Novembre-Décembre 2004. « Procès de La Rumeur ». Hamé, membre du groupe de rap La Rumeur, comparait devant la Justice pour « diffamation publique envers la police nationale ». Les propos jugés diffamatoires sont notamment ces phrases, extraites d’une brochure publiée par le groupe : « Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété ». « La réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers, c’est avoir plus de chances de vivre des situations d’abandon économique, de fragilisation psychologique, d’humiliations policières régulières… ». Le rappeur est finalement relaxé. Nicolas Sarkozy fera appel du jugement, et en mai 2006, la Cour d’Appel confirmera la relaxe. Le ministre de l’Intérieur saisira alors la Cour de Cassation. Cf. Hamé, « Insécurité sous la plume d’un barbare » et deux entretiens avec Hamé relatant le déroulement des audiences : premier entretien ; second entretien.

Décembre 2004. Déclarations négationnistes de Max Gallo. Le 4 décembre, au journal de 13 heures de France 3, l’écrivain, auteur biographie apologétique de Napoléon, est interrogé sur le rétablissement de l’esclavage par Napoléon. Il répond en qualifiant cet acte de « tache », tout en ajoutant : « Est-ce que c’est un crime contre l’humanité ? Peut-être, je ne sais pas. Je crois qu’il a incarné en tout cas les valeurs révolutionnaires en dépit de tout ça… ». Ces propos suscitent un tollé dans les médias « communautaires » africains et antillais, mais passent inaperçues dans la plupart des grands médias et ne suscitent aucun communiqué de protestation de la part des associations antiracistes et de défense des droits de l’homme. Le caractère massif des protestations de téléspectateurs oblige pourtant Max Gallo à présenter ses excuses et à affirmer clairement que l’esclavage des Noirs a été un « crime contre l’humanité ». Cf. Pierre Tevanian, « Un négationnisme respectable », et les propos négationnistes puis les excuses de Max Gallo sur le site du Collectif des Antillais Guyanais et Réunionais.

Décembre 2004 : Nouvelles discriminations à l’encontre des « mamans voilées ». Malgré les mises au point du ministre François Fillon [2], l’inspecteur de l’Education nationale de Torcy interdit aux mères d’élèves portant un foulard d’accompagner leurs enfants lors des sorties scolaires, au nom du pouvoir discrétionnaire du chef d’établissement et du « principe de précaution » : « Tout directeur d’école doit apprécier le contexte dans lequel se situe la demande – pas illégitime – mais s’il s’aperçoit que quelques troubles pourraient survenir, son devoir est d’adopter la prudence et de garantir la neutralité, c’est-à-dire de refuser la participation d’une personne voilée [...] ». À Nanterre, la même discrimination a lieu sur quatre écoles primaires, et provoque un mouvement de protestation, à l’initiative du Collectif pour la dignité des mères parents d’élèves (CDMPE), une association locale créée à Nanterre pour l’occasion. Contacté par l’AFP, l’inspecteur d’académie des Hauts-de-Seine affirme avoir « explicitement demandé en septembre au directeur de l’école Voltaire qu’il n’y ait aucune interdiction d’aucune sorte, pour les mères voilées ou non ». « L’Inspecteur nous a dit qu’il valait mieux éviter que des mères voilées accompagnent des sorties scolaires, selon le principe de la neutralité religieuse », se défend-on du côté des écoles.

Décembre 2004. Hommage officiel rendu par « La République » aux Français « venus de loin » qui ont « réussi ». Destinée à « donner l’exemple » et à montrer qu’il est « possible de s’en sortir » avec du talent, de la volonté et des efforts, cette cérémonie, savamment mise en scène et médiatisée, met en avant des success-stories d’immigrés ou d’enfants « issus de l’immigration ». Cf. Abellali Hajjat, Yamin Makri, Saïd Bouamama, « En finir avec les bougnouleries ! »

Décembre 2004. Création de la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour Egalité). Dirigée par l’ancien grand patron Louis Schweitzer, elle compte dans ses rangs l’entrepreneur en « sécurité publique » Alain Bauer, co-auteur, avec l’ancien militant d’extrême droite Xavier Raufer, d’un Que sais-je ? sur les « violences urbaines » qui incrimine les origines ethniques de la délinquance. Son rôle consiste à recueillir des témoignages et à saisir le Procureur, qui reste toutefois seul à choisir de poursuivre ou de classer sans suite.

Janvier 2005. Publication du bilan officiel de la loi anti-voile. Au total, le ministère de l’éducation nationale dénombre 48 exclusions par conseil de discipline et « une soixantaine » de démissions, auxquelles viennent s’ajouter les centaines de déscolarisations invisibles, non-comptabilisées (celles des élèves qui ont décidé, avant la rentrée scolaire, de ne pas « tenter leur chance » avec un foulard, et n’ont donc pas été comptabilisées par l’institution). Cf. Une école pour tou-te-s, « Eléments d’un futur, livre noir ».

Février 2005. Nouvelles violences policières en zone d’attente. De très graves allégations de violences policières sont recueillies par l’ANAFE sur le renvoi de quatre Congolais et d’un Camerounais depuis la zone d’attente de Roissy Charles de Gaulle. Avant même d’embarquer dans la camionnette qui devait les conduire jusqu’à l’avion, ces cinq personnes (deux femmes et trois hommes) disent avoir été menottées les bras dans le dos, et ligotées aux chevilles et aux cuisses. Une des deux femmes se serait vu refuser la possibilité d’aller aux toilettes avant ce ligotage. Cette jeune femme affirme avoir subi des violences et des injures de la part d’une policière, qui lui aurait donné des gifles et des coups de pieds avant de lui cogner la tête contre les parois du camion. Une fois arrivée sur le tarmac, elle aurait été soulevée et jetée à terre depuis la camionnette. Comme elle hurlait, les policiers l’auraient dans un premier temps maîtrisée en se jetant sur elle et en s’asseyant sur son dos pour lui maintenir la tête entre leurs jambes, avant de décider de la renvoyer en zone d’attente. Une femme est embarquée dans un avion, collée à son siège et frappée au visage, avant d’être débarquée sur intervention du pilote. Un certificat médical établi par le médecin de la zone d’attente prononce une incapacité totale de travail (au sens pénal) de 15 jours et atteste des nombreuses violences subies par K.M, qu’il a décrite comme « psychologiquement très choquée et physiquement percluse de douleurs de l’ensemble du corps l’empêchant de se lever sans aide de son lit et marchant à très petit pas ».

Février 2005. Vote de la loi dite du « du 23 février » sur « l’œuvre positive de la France Outre mer ». En même temps que des mesures visant à indemniser les Harkis pour le tort que leur a causés la République française, cette loi institue une histoire officielle de la colonisation. Dès l’article 1 de cette loi, « La nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens département français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française ». Quant à l’article 4, il assigne aux manuels scolaire la mission de célébrer « le rôle positif » de cette « œuvre » coloniale. La gauche laisse passer cette loi sans protester (un député communiste saluant même « l’œuvre accomplie sur des terres ingrates »). Un fort mouvement de protestation se construit en revanche assez vite chez les professeurs d’histoire et les chercheurs, mais aussi dans le milieu associatif de l’immigration. La Ligue des droits de l’homme participe également de manière active à la protestation contre cette loi. Cf. le dossier réalisé par la LDH de Toulon.

Février-mars 2005. Lancement de l’« Appel des indigènes de la République ». Ce texte dénonce l’oppression spécifique qui est faite aux immigrés et aux français issus de la l’immigration, souligne la permanence des représentations et des structures sociales discriminatoires héritées de la colonisation, et appelle à la tenue d’Assises de l’anticolonialisme post-colonial, en vue de construire un mouvement autonome des descendants d’esclaves et de colonisés. Bien que le texte s’inscrive clairement dans une perspective plus large de lutte sociale contre toutes les discriminations et toutes les injustices, il suscite assez vite un véritable tollé tant au sein de la gauche qu’au sein de la droite, ainsi que dans l’extrême gauche et le monde associatif.

Les accusations les plus diverses, les plus outrancières et les plus éloignées du contenu réel de l’appel, prolifèrent : l’initiative est qualifiée d’« inopportune », de « diviseuse », de « victimiste », on lui reproche d’être « culpabilisatrice », « communautariste », mais aussi « anti-laïque », « anti-féministe », « raciste anti-blancs », et même de « banaliser la Shoah » et de semer la « guerre ethnique ». Dans Charlie Hebdo du 16 mars, Gaston Kelman dénigre les initiateurs de cet appel en les qualifiant d’ « aigris de tous bords ». L’entretien est joliment intitulé : « Je suis noir, je n’aime pas le manioc et je ne suis pas un indigène de la république ». Une sélection des réactions les plus bêtes et méchantes – celles de Marianne, Le Nouvel Observateur, Charlie Hebdo, Respublica, Libération, Le Figaro, Rouge (organe de la LCR) et Lutte Ouvrière (organe du parti du même nom) – figurent sur le site des « Indigènes de la République » dans la rubrique « Ils ne nous aiment pas ». Cf. aussi Alix Héricord, Sadri Khiari et Laurent Lévy, « Indigènes de la république : réponse à quelques objections » et Laurent Lévy, « Une voix de trop. Quand l’avant-garde révolutionnaire sermonne les indigènes ». Cf. aussi Karim Ramadan, « Lettre ouverte d’un anarchiste indigène à un anarcho-colon ».

Mars 2005. « Affaire Dieudonné ». Des propos tenus par l’humoriste Dieudonné lors d’une conférence de presse à Alger en mars 2005 suscitent un tollé médiatique. Mélangeant dans la plus grande confusion la dénonciation de la non-reconnaissance de l’esclavage, la solidarité avec le peuple palestinien et des allusions douteuses sur les Juifs, leur prétention d’être un « Peuple élu » et leur rapport au « Dieu Argent », ces propos sont pourtant condamnés pour une autre formule : l’humoriste dénonce la commémoration du 60ème anniversaire de la libération des camps de concentration comme de la « pornographie mémorielle ». L’affaire est surmédiatisée (elle fait par exemple la « Une » du Monde) et suscite une surenchère dans les réactions (Patrick Klugman, vice-président de SOS Racisme, qualifie Dieudonné de « Le Pen bis » tandis que Harlem Désir, ancien président de SOS Racisme, membre du Parti Socialiste, en fait « un des plus grands antisémites de France ». Au même moment, Alain Finkielkraut s’en prend aux « victimes antillaises de l’esclavage, qui vivent aujourd’hui de l’assistance de la métropole ».  [1]. Les propos provoquent un tollé sur les sites internet « afro-antillais », qui n’a d’égal que le silence total des grands médias. Cf. Pierre Tevanian, « Un négationnisme respectable.

Mars 2005. Manifestations lycéennes, agressions par des « casseurs » et lancement d’un appel contre le « racisme anti-blancs ». À l’occasion de manifestations lycéennes, des violents affrontements ont lieu entre des manifestants majoritairement blancs et des bandes de jeunes majoritairement noirs, venus pour voler des téléphones portables. Un article de Luc Bronner dans Le Monde propose une analyse des faits en termes ethniques, et parle même de « racisme anti-blancs ». Cette analyse est reprise dans plusieurs journaux, dont l’hebdomadaire Marianne, qui qualifie les groupes de « casseurs » de « tribus » et les compare à des « criquets ». Un appel est lancé par des animateurs de Radio Shalom, qui va jusqu’à qualifier les faits de « ratonades anti-blancs » (le 12 mai 2005 dans Le Point, Alain Finkielkraut parlera aussi d’un « lien sans précédent entre judéophobie et francophobie »). Il est signé par Elie Chouraqui, Chahdortt Djavann, Alain Finkielkraut, Jacques Julliard, Bernard Kouchner et Pierre-André Taguieff. Au cours des manifestations suivantes, le Service d’Ordre assuré par des organisations syndicales bloque l’accès du cortège à tous les jeunes noirs et arabes porteurs de sweatshirts à capuche. Cf. Julien Salingue, « Quelques remarques sur les manifestations lycéennes et le prétendu “racisme anti-blancs” » et Sadri Khiari, « Y a-t-il un “racisme anti-blanc” ? ».

Avril 2005. Lancement du mouvement « Devoirs de mémoire ». Lancé par Olivier Besancenot, Joey Starr et Jean-Claude Tchicaya, ce mouvement organise des « rencontres-débat » autour du passé colonial et esclavagiste de la France. L’initiative sera médiatisée avant de retomber assez vite dans l’oubli. Quelques mois plus tard, au moment des « émeutes de novembre », le collectif organisera des débats « en banlieue » afin d’inciter les « jeunes » à s’inscrire sur les listes électorales.

Mai 2005. Marche des « Indigènes de la république ». Boycottée par la quasi-totalité des partis et associations de gauche à l’exception des JCR et des Verts, la Marche rassemble plusieurs milliers de personnes. Encouragés par ce premier succès, les initiateurs de l’Appel des indigènes réunissent une Assemble générale des signataires et décident de la constitution d’un Mouvement des indigènes de la république.

Mai 2005. Victoire du « non » au référendum sur le Projet de Traité Constitutionnel Européen. Alors que toutes les enquêtes « sortie des urnes » indiquent que le « non » a été un vote de classe (représentant 80% des électeurs chômeurs, ouvriers et employés) et que la principale motivation de ce vote a été « le refus du libéralisme et de la précarité », de nombreux commentateurs autorisés, furieux de la défaite du « Oui », qualifient les « non-istes » de « xénophobes » et comparent la victoire du « non » à la victoire du Front National le 21 avril 2002. Cf. Pierre Tevanian, « Le 21 avril : usages et mésusages » et Collectif Les mots sont importants, « Un “cri de douleur” de Serge July ».

Mai 2005. « Affaire Malek Boutih ». Le dirigeant socialiste rédige un rapport sur l’immigration, qui puise son inspiration dans le programme de la droite et même de l’extrême droite. Il préconise notamment une gestion utilitariste de l’immigration fondée sur des quotas, de nouvelles restrictions du droit au regroupement familial, et la suppression du droit à la double nationalité. Ce rapport suscite un tollé jusqu’au sein du PS, au point qu’il est immédiatement enterré, même si l’essentiel a « filtré » dans la presse (notamment dans L’Express). Seule Marine Le Pen félicite Malek Boutih. Ce dernier déclare au même moment : « Moi, je dis qu’il y a des parents qui sacrifient, un peu, l’avenir de leurs enfants. Je l’ai vu de mes propres yeux. Je vais dire ce que je pense : quand je vois des parents économiser tout leur argent, tous leurs moyens, pour aller construire un certain visage… une certaine image au bled. » Un an plus tard, Malek Boutih défendra, au sein du PS, une ligne « dure » sur l’immigration, en soutenant notamment les restrictions apportées par la loi Sarkozy au regroupement familial. Cf. Vincent Geisser, « Malek Le Pen ou Jean-Marie Boutih ? ».

Mai-juin 2005. « Affaires » de Perpignan et de La Courneuve, et déclarations racistes de Nicolas Sarkozy : « le karcher » et « les voyous vont disparaître ». À la suite d’une rixe qui se conclut par un meurtre, des affrontements ont lieu à Perpignan entre jeunes d’origine maghrébine et jeunes tziganes. Nicolas Sarkozy se rend sur place et déclare : Sarkozy : « Mon travail, c’est de débarrasser la France des voyous, et je ne vais pas me gêner ! ». Puis, à l’occasion de la mort d’un enfant, atteint par une balle perdue lors d’une fusillade entre bandes à La Courneuve, le ministre déclare qu’il compte « nettoyer au Karcher » la cité des 4000, où a eu lieu la fusillade. « Les voyous vont disparaître », ajoute le ministre.

Juin 2005. Nouvelles discriminations à l’encontre des « mamans voilées ». À Echirolles, des mères voilées sont à nouveau interdites de sorties scolaires. Le proviseur va à nouveau à l’encontre de son inspecteur d’académie, qui déclare à l’AFP que la loi de 2004 sur la laïcité ne s’applique qu’aux personnels payés par l’éducation nationale : « On demande seulement aux bénévoles d’avoir une tenue correcte et de respecter en parole leur devoir de neutralité, ce qui signifie que ces femmes ont le droit de venir avec leur voile ». Le directeur de l’école lui oppose une circulaire expliquant que les directeurs d’école ont « le devoir de s’assurer des qualités morales et laïques des intervenants »

Juin 2005. « Affaire Pétré-Grenouilleau ». Dans un entretien paru dans Le Journal du Dimanche le 12 juin 2005, en réponse à une question sur « l’antisémitisme véhiculé par Dieudonné », l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau tient ces propos extrêmement confus : « Cela dépasse le cas Dieudonné. C’est aussi le problème de la loi Taubira qui considère la traite des Noirs par les Européens comme un crime contre l’humanité, incluant de ce fait une comparaison avec la Shoah. » Cette mise en cause du qualificatif de « crime contre l’humanité » suscite une grande colère et amène le Collectif des Antillais et Guyannais à porter plainte. La grande presse apporte un soutien unanime à l’historien, au nom du refus de la « judiciarisation » des débats historiques, idéologiques ou politiques, mais aussi sur la base d’une contre-vérité : plusieurs journalistes prétendent que l’historien est attaqué pour avoir osé mentionner dans son dernier livre l’existence d’une Traite arabe et d’une Traite intra-africaine, ce qui est inexact [2] Sur les thèses, tout à fait critiquables, d’Olivier Pétré-Grenouilleau, et leur accueil médiatique dithyrambique, cf. Marcel Dorigny, « Traites négrières et esclavage : les enjeux d’un livre récent ».

Juillet 2005. Déclarations islamophobes de Philippe de Villiers. Interviewé par Claire Chazal au cours du journal de TF1, le député européen déclare que « la Troisième Guerre mondiale est déclarée » et ajoute que « la France ne peut assister impuissamment à son islamisation progressive ». Il affirme que « l’islam est le terreau de l’islamisme, et l’islamisme le terreau du terrorisme », et préconise la mise en place d’une Garde nationale ayant pour but de « rétablir les frontières françaises » et de contrôler les « quartiers islamistes » et les mosquées. Ces propos suscitent assez peu de réactions dans la classe politique.

Juillet 2005. Attaques de Nicolas Sarkozy contre l’accès aux soins des sans-papiers. Dans une interview publiée par Le Figaro, Nicolas Sarkozy déclare : « Aujourd’hui, un étranger en situation irrégulière a plus de droits aux soins gratuits qu’un smicard qui paie ses cotisations, ce n’est pas acceptable ! ».

Août-septembre 2005. Incendie mortel dans un immeuble insalubre occupé par des familles africaines. 17 personnes y trouvent la mort. Alors que l’enquête sur les causes directes de l’incendie a à peine commencé, que la crise du logement social est telle que des centaines de milliers de dossiers sont en attente dans la région parisienne, que les organismes officiels eux-mêmes reconnaissent l’existence de discriminations dans l’accès au logement, le ministre de l’intérieur préfère l’explication suivante : « La difficulté, c’est que tout un tas de gens, qui n’ont pas de papiers pour certains, s’amassent à Paris, et qu’il n’y a pas de conditions pour les loger ». Les familles victimes sont en réalité en situation régulière et, pour certaines, en attente d’un logement décent depuis plus de 15 ans. Très peu de médias songent alors à rappeler que Nicolas Sarkozy est maire d’une commune qui s’est toujours refusée à construire des logements sociaux.

Septembre 2005. Publication du Bilan officiel de la loi anti-voile, rédigé par Hanifa Chérifi. Ce fascicule de 50 pages constitue la seule « évaluation » de la loi. Il se borne à constater la disparition des voiles dans les écoles et en conclut que le bilan de la loi est positif. Il fait toutefois état de 48 exclusions par conseil de discipline, ainsi que d’une soixantaine de démissions. Aucune évaluation n’est proposée en revanche en ce qui concerne l’« exclusion invisible » des élèves qui ont renoncé à faire leur rentrée scolaire. Ce nombre est pourtant estimé à « plusieurs centaines » par le collectif Une école pour tou-te-s, qui publie au même moment son propre bilan : « Éléments d’un futur livre noir ».

Septembre 2005. Remise en cause du droit du sol par François Baroin. Dans un entretien daté du 17 septembre 2005, qui se veut « sans langue de bois » et prétend « faire bouger les lignes et sortir des tabous », le ministre de l’Outre-Mer remet en cause le droit du sol, c’est-à-dire l’automaticité de l’accès à la nationalité française pour tout enfant né sur le sol français (à 18 ans en l’état actuel de la législation). Ce retour à la conception vichyste de la nationalité (seul moment où le droit du sol a été aboli) suscite un tollé dans le monde associatif, mais assez peu de réactions dans la classe politique. Le socialiste Jean-Marie Bockel déclare même ne pas être choqué, et appelle à « trouver de nouvelles réponses sans aucun tabou ».

Septembre 2005. Nouvelle vague de déclarations islamophobes (Philippe de Villiers, Maurice G. Dantec). Le dirigeant du Mouvement pour la France réitère ses appels au combat contre « l’islamisation de la France ». Le MRAP, qui avait déjà réagi aux premières sorties islamophobes du député, dépose une plainte pour incitation à la haine raciale. Au même moment, le romancier Maurice G. Dantec est invité sur tous les plateaux de télévision, (« Tout le monde en parle », « Campus », « Cultures et dépendances »), et il y exprime une islamophobie primaire et viscérale. L’écrivain, qui avait déjà défrayé la chronique en janvier 2004 en publiant des lettres ouvertes au « Bloc identitaire » exprimant un profond racisme anti-musulman, continuera d’être invité à la télévision à de nombreuses reprises, malgré des propos d’une rare violence : l’écrivain répète qu’il s’est exilé au Canada pour fuir « l’Eurabie » et « protéger sa femme et sa fille » des « rats » et autres « bêtes sauvages des banlieues ». En 2007, Dantec se prononcera, pour l’élection présidentielle, en faveur du candidat… Philippe de Villiers.

Octobre 2005. Publication du Rapport Bénisti sur la prévention de la délinquance. Dénoncé comme un texte atterrant par tous les acteurs de la prévention de la délinquance, ce rapport rédigé par le député UMP Jacques-Alain Bénisti, propose une explication ethniciste de la délinquance de rue. Il incrimine notamment les mères africaines qui ont le tort de ne pas parler le français chez elles, et de provoquer ainsi le décrochage scolaire et la marginalisation de leurs enfants. Il préconise un dépistage précoce de la délinquance, et des mesures de contrôle et de pression pour contraindre les parents étrangers à parler le français chez eux. Il concède que l’amélioration des conditions d’existence est centrale, mais aucune préconisation n’est proposée dans ce domaine. Il préconise en revanche le développement de « scolarités alternatives » qui permettent un éloignement des élèves « décrocheurs » et turbulents et une orientation rapide (avant 16 ans) vers des métiers manuels en fonction des besoins de main-d’œuvre du marché du travail. Le rapport préconise enfin la levée du secret professionnel entre les institutions d’action sociale et les institutions judiciaires, sous « le contrôle » du maire. Cette dernière mesure déclanche un tollé chez les éducateurs, qui dénoncent une atteinte à leur métier, et une mise sous tutelle policière du travail social. Cf. le site de la LDH de Toulon.

Octobre 2005. Déclarations de Nicolas Sarkozy sur « la racaille ». En visite à Argenteuil pour promouvoir sa politique de « lutte contre l’insécurité », le ministre de l’intérieur est pris à partie par des jeunes du quartiers, qui se mettent à le siffler et à lui jeter des bouteilles en plastique. Il réagit alors en déclarant : « Vous en avez assez, hein ? Vous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh ben on va vous en débarrasser ! ». Cette déclaration suscite un tollé dans le milieu associatif issu de l’immigration et des quartiers populaires. Cf. Raphaël Boutin, Le mythe de la racaille. Etude politique de l’emploi du mot « racaille » dans le processus de construction des nouvelles classes dangereuses et de mythification de la figure du « jeune de banlieue », Mémoire de fin d’études soutenu à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon II sous la direction de Denis Barbet, Août 2006.

Octobre-Novembre 2005. « Affaire de Clichy », « Émeutes de novembre » et instauration de l’« État d’urgence ». Le 27 octobre, une révolte éclate à Clichy sous Bois suite à la mort de Zyed Benna (17 ans) et Bouna Traoré (15 ans) . Les deux adolescents sont morts par électrocution dans l’enceinte d’un poste électrique alors qu’ils sont poursuivis par la police. La colère monte aussi en réaction à la désinvolture voire aux provocations des autorités face à cette mort. Nicolas Sarkozy déclare que les deux jeunes étaient impliqués dans un cambriolage, ce qui s’avère mensonger ; une grenade à gaz lacrymogène ayant appartenu aux forces de l’ordre est lancée aux bords de la mosquée où se sont réunis les proches des deux morts. Des émeutes ont lieu pendant cinq nuits à Clichy-sous-Bois ? Cf. Antoine Germa, « Zone de non-droit ou zone d’injustice ? »).

Les émeutes s’étendent rapidement aux villes voisines, puis au reste de la France à partir du 1er novembre. Pendant deux semaines, des affrontements ont lieu entre la police et des habitants, et des voitures ou du « mobilier urbain » sont détruits ou brûlés. Quelques agressions contre des personnes ont également lieu, et sont utilisées pour disqualifier l’ensemble du mouvement de révolte. Loin d’apaiser la situation, Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin multiplient les provocations, en couvrant la police et en diffamant les émeutiers, qu’ils assimilent à des délinquants organisés, « bien connus des services de police », et qui ne « reculent devant aucun moyen » pour « marquer leur territoire » et y poursuivre leurs « trafics ». Cette lecture devient hégémonique à droite, accompagnée de déclarations viriles et belliqueuses : Jacques Myard (député UMP) appelle à « mettre au pas », à l’aide de « bataillons disciplinaires », les « ghettos racistes anti-français » [3]. Seul Azouz Begag, secrétaire d’État à l’égalité des chances, critique ce registre guerrier, ce qui lui vaut d’être vivement rappelé à l’ordre par son camp, notamment par Pierre Goujon, président de l’UMP parisienne, qui lui demande publiquement s’il « soutient la racaille »

La quasi-totalité des responsables de gauche condamne « la violence » des émeutiers davantage que la misère sociale, les abus policiers et les provocations politiques qui les ont déclanchées. Seuls les Verts, l’extrême-gauche, des associations comme le MRAP ou la LDH, et surtout des travailleurs sociaux ou de « simples habitants » des banlieues populaires (ainsi que le footballeur Lilian Thuram) tiennent dans les médias un discours sensiblement différent, centré sur l’injustice sociale plutôt que sur « l’ordre public ». Un consensus se forme assez vite, y compris au PCF, pour opposer la « minorité » violente des émeutiers et « l’immense majorité de la population », qui « n’aspire qu’à vivre dans la tranquillité », et qui est donc désignée implicitement comme non-solidaire des émeutiers – une vision que de nombreux observateurs contesteront, en soulignant le fort soutien (ou tout au moins la compréhension) dont bénéficient les émeutiers dans leurs quartiers. Les socialistes se détournent du social, pour privilégier une approche sécuritaire et morale : dénonciation de la violence des émeutiers, et proposition (par la voix de Ségolène Royal et Jean Glavany notamment) d’un « service civique obligatoire », afin que les jeunes fassent l’apprentissage « de la citoyenneté et du civisme ». Le PS refuse aussi de se joindre aux appels à la démission de Nicolas Sarkozy qui émanent du monde associatif et de la société civile : « Ce serait donner raison aux casseurs », explique Julien Dray. Le maire communiste de Vaulx en Velin, Maurice Charrier, manifestement amnésique sur des épisodes comme la Commune ou la révolte des canuts, déclare : « Ces jeunes qui brûlent des voitures n’ont rien à voir avec les formes historiques de la révolution » [4]. Quant à Maxime Gremetz, également communiste, il est catégorique : « Il faut sévir » [5].

Et de fait, on va sévir : le 4 novembre, Marine Le Pen demande le recours à un décret de 1955 (élaboré pour réprimer le soulèvement de l’Algérie) afin d’instaurer « l’état d’urgence » ; sa proposition est adoptée dès le lendemain, et votée sans que le Parti socialiste s’y oppose. Cinq départements décrètent l’état d’urgence ; et une trentaine de maires décrètent des couvre-feux sont sur le territoire de leur commune. Le 9 novembre, quelques rassemblements ont lieu contre l’état d’urgence, qui ne regroupent que la LDH, le MRAP, les associations « issues de l’immigration » et l’extrême gauche. De même, un Appel à l’amnistie des émeutiers, lancé par des associations comme Divercité, Les Indigènes de la République, À toutes les victimes puis le MRAP, ne reçoit aucun soutien des grands partis de gauche. Cf. François Athané, « Ne laissons pas punir les pauvres ! », et Laurent Lévy, « Les étudiants et la racaille, À propos de l’exigence d’amnistie et de la hiérarchie des évidences ».

Malgré des comptes-rendus des RG qui soulignent l’absence d’orchestration religieuse ou maffieuse, et des juges qui soulignent que très peu des émeutiers inculpés ont un passé de « délinquant », Nicolas Sarkozy choisit de criminaliser le mouvement de révolte : « La vérité, c’est que la première cause d’exclusion dans nos quartiers, c’est qu’il y a des délinquants et des voyous qui font régner la terreur. Et c’est bien eux auxquels les services de police ont eu affaire. Et c’est d’eux dont il faut débarrasser les quartiers. »  [6]. Michèle Alliot-Marie s’inscrit dans cette logique de criminalisation de la révolte en dénonçant, toujours sans l’ombre d’une preuve, les « trafiquants de drogue » qui sont selon elle à l’origine des émeutes. Une étude publiée par les sociologues Laurent Mucchielli et Aurore Delon un an plus tard établira pourtant que seuls 34% des émeutiers interpellés étaient récidivistes (et non « multi-récidivistes ») .

Le 9 novembre, le ministre de la Justice Pascal Clément entérine cette lecture strictement « sécuritaire » et déclare avoir donné des « instructions » à tous les procureurs afin qu’ils prononcent « les peines les plus fermes » [7]. Il s’agit, explique le ministre, d’adresser « un message clair », « aux Français d’une part, aux délinquants d’autre part ». Le « message clair » que véhicule cette phrase est que les émeutiers, rebaptisés « délinquants », ne font pas partie des « Français ». Le même jour, Nicolas Sarkozy s’inscrit lui aussi dans ce registre xénophobe, en appelant publiquement les préfets à « expulser immédiatement » les émeutiers étrangers (réactivant ainsi la logique de la « double peine » qu’il se vante pourtant régulièrement d’avoir « supprimée »). Le PCF proteste contre cette mesure, ce que ne font ni le PS ni les partis d’extrême gauche.

Très rapidement, les lectures xénophobes ou racistes se multiplient. Les mardi 15 et mercredi 16 novembre 2005, le ministre délégué à l’emploi, Gérard Larcher, et le président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, affirment que la polygamie constitue l’une des causes des « violences urbaines ». Nicolas Sarkozy renchérit, le 17 novembre dans L’Express : « La plupart de ces émeutiers sont français. Mais disons les choses comme elles sont : la polygamie et l’acculturation d’un certain nombre de familles font qu’il est plus difficile d’intégrer un jeune originaire d’Afrique qu’un jeune français d’une autre origine ». D’autres, de Philippe de Villiers à la « Gauche républicaine » (par le biais de son organe, le site « Respublica »), incriminent, comme ils en ont l’habitude, l’Islam ou « l’islamisme » – alors même que rien ne permet de l’avancer, que l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France) a promulgué une « fatwa » décrétant les dégradations de biens anti-islamiques et appelant les émeutiers de confession musulmane à rentrer chez eux, et que ladite « fatwa » n’a eu aucun effet… (Une étude menée par le sociologue Patrick Haenni pour l’International Crisis Group confirmera, quelques mois plus tard, que la révolte a été sociale, et qu’aucune organisation musulmane n’a eu un quelconque rôle incitateur dans son déclanchement ou son extension). Quant à Azouz Begag, s’il tente d’adopter une posture moins guerrière que ses collègues de l’UMP, il cède lui aussi à la tentation de la « dénaturalisation symbolique », en renvoyant les émeutiers à leurs origines étrangères et en les invitant à « aller visiter leurs pays d’origine, pour voir ce que c’est que la véritable misère » [8].

- Pour une chronologie plus complète des événements, et des analyses reconnaissant pleinement le caractère politique de la révolte de novembre, cf. le livre collectif Une révolte en toute logique, paru aux Éditions Divergences en 2006.

- Pour un panorama complet des réactions de la classe politique, cf. Véronique Le Goaziou, « La classe politique et les émeutes : une victoire de plus pour l’extrême droite », in Laurent Mucchielli et Véronique Le Goaziou, Quand les banlieues brûlent, La Découverte, 2006.

- Sur le traitement médiatique de ces émeutes, cf. Collectif Les mots sont importants, « État de l’opinion ou opinion de l’État ? », ainsi que l’excellent documentaire de Christophe-Emmanuel Del Debbio, « Banlieues : sous le feu des médias ».

Novembre 2005. Croisade UMP contre le rap. À l’initiative de François Grosdidier, 52 parlementaires UMP présentent une proposition de loi visant à interdire les textes de rap incitant à la violence. L’initiative est médiatisée, mais se révèle un échec cuisant. Invité à la télévision et à la radio pour des face-à-face avec des rappeurs, le député se fait ridiculiser.

Novembre 2005. Fondation du CRAN : Conseil Représentatif des Associations Noires. Regroupant une soixantaine d’associations, et rassemblant des intellectuels, des personnalités médiatiques ou des militants politiques de tous bords (notamment UDF, PS et Verts) ce rassemblement, conçu sur le modèle du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions juives de France), assume son rôle de lobby et ses prétentions à être un interlocuteur de l’Etat.

Novembre-Décembre 2005. « Affaire Finkielkraut ». Après avoir qualifié les émeutes de novembre de « pogrom anti-républicain », Alain Finkielkraut tient dans le quotidien israélien Haaretz des propos qui déclenchent une importante polémique. Alain Finkielkraut qualifie notamment les émeutes de phénomène « ethnico-religieux. » Il déplore également : « On enseigne à aujourd’hui l’histoire coloniale comme une histoire uniquement négative. On n’enseigne plus que le projet colonial voulait aussi éduquer, apporter la civilisation aux sauvages. On ne parle que des tentatives d’exploitation, de domination, et de pillage (…) Ce n’était pas un crime contre l’humanité parce que ce n’était pas seulement un crime. C’était quelque chose d’ambivalent. Ainsi en est-il également de l’esclavage. Il a commencé bien avant l’Occident (…) Je suis né à Paris et suis le fils d’immigrants polonais, mon père a été déporté de France, ses parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz, mon père est rentré d’Auschwitz en France. Ce pays mérite notre haine. Ce qu’il a fait à mes parents était beaucoup plus brutal que ce qu’il a fait aux Africains. Qu’a-t-il fait aux Africains ? Il n’a fait que du bien. » Alain Finkielkraut ironise également à propos de la composition « black-black-black » de l’équipe de France de football (en disant qu’elle « fait ricaner toute l’Europe »).

Le MRAP annonce qu’il porte plainte, avant de se rétracter. Une protestation importante s’exprime, qui ira jusqu’à des mobilisations contre la venue d’Alain Finkielkraut dans des colloques. Plusieurs journalistes et intellectuels (Philippe Raynaud, Pierre-André Taguieff, Pascal Bruckner ; Elisabeth Lévy) prennent toutefois la défense de l’essayiste. Elisabeth Badinter paraphrase une chanson de Guy Béart : Finkielkraut « doit être exécuté » parce qu’il a « dit la vérité »… Le 4 décembre, Nicolas Sarkozy déclare sur RTL et LCI qu’« Alain Finkielkraut fait honneur à l’intelligence française » et que « s’il y a tant de personnes qui le critiquent, c’est peut-être parce qu’il dit des choses justes ». Ceux qui dénoncent le racisme de Finkielkraut sont des « bien-pensants qui vivent dans un salon entre le café de Flore et le boulevard Saint-Germain », ajoute le ministre, par ailleurs Maire de Neuilly. Quant à Pascal Bruckner, il écrit dans Le Figaro : « Alain Finkielkraut joue, dans le monde intellectuel, le même rôle que Sarkozy dans le monde politique : il est le détonateur, celui qui donne un coup de pied dans la fourmilière des endormis. Je préfère mille fois ses outrances aux radotages du politiquement correct qui font, depuis vingt ans, le jeu du Front national. J’invite tous les esprits libres, quels que soient leurs désaccords par ailleurs, à le soutenir face à la tyrannie de minorités totalitaires porteuses d’un antisémitisme abject et d’une intolérance repeinte aux couleurs du progressisme. ». Cf. Collectif Les mots sont importants, « Finkielkraut n’est qu’un symptôme » et Henri Maler, « Les prédications d’Alain Finkielkraut : « Mon savoir absolu sur les quartiers populaires ».

Novembre-Décembre 2005. Intensification du mouvement contre la loi du 23 février 2005, et manifestations contre la venue de Nicolas Sarkozy aux Antilles. Le ministre est obligé d’annuler sa visite. Invité le 7 décembre au journal télévisé de France 3, le ministre de l’Intérieur dénonce comme « ridicule » « cette repentance permanente qui fait qu’il faudrait s’excuser de l’histoire de France », il déplore qu’on pas réduise Napoléon aux « aspects négatifs de son action », et conclut : « Laissons les historiens faire ce travail de mémoire, et arrêtons de voter sans arrêt des lois pour revenir sur un passé revisité à l’aune des idées politiques d’aujourd’hui, c’est le bon sens… ». Le 12 décembre, Azouz Begag, ministre délégué à l’égalité des chances, se prononce pour l’abrogation de l’article 4 de la loi ; il est vite « remis à sa place » par le député UMP Lionnel Luca, qui déclare que sans la colonisation, Azouz Begag ne serait pas ministre. Dans un sondage publié au mois de novembre, 65% des français (et 57% des Français de gauche et d’extrême gauche) se déclarent favorables à cette loi, contre 29% qui s’y déclarent opposés. Le mouvement de contestation grandit toutefois, une pétition commence à recueillir des milliers de signatures et une manifestation se prépare. Jacques Chirac intervient alors pour « apaiser » la situation en proposant la suppression de l’article 4 de cette loi, consacré aux programmes scolaires. Cette suppression aura lieu le 31 janvier 2006, tandis que l’article 1, valorisant la colonisation sous le nom d’« œuvre », sera maintenu. Sur cette abrogation très partielle, cf. le dossier de la LDH de Toulon et le communiqué des Indigènes de la République, « Nous remercions la France de nous avoir colonisés ! » .

Janvier 2006. Suspension de l’État d’urgence et débats sur la loi « pour l’égalité des chances ». Le bilan judiciaire es émeutes est publié : 4800 personnes ont été interpellées, et 785 écrouées, et le gouvernement présente un ensemble de lois intitulées « sur l’égalité des chances » , censées constituer le volet social de la réponse aux émeutes, mais la plupart des mesures relèvent du contrôle social et de la répression.

- La loi prévoit notamment, à l’initiative du Président du Conseil général, la possibilité de suspendre les allocations familiales pendant au maximum un an pour les familles qui ne respectent pas le « contrat de responsabilité parentale » (mis en place en cas d’absentéisme scolaire, de trouble porté à l’établissement ou de toute autre difficulté liée a une « carence de l’autorité parentale », sur signalement du maire, du chef d’établissement, du conseil général ou de la CAF)… Ce qui revient à donner une base légale à la suppression administrative des allocations familiales ; et à imposer le « secret professionnel partagé » sans le dire, puisque la « famille-cible » fait l’objet d’une attention coordonnée des services de surveillance de l’Etat.

- La loi prévoit aussi une augmentation des pouvoirs de la police municipale et du maire, et notamment celui de prononcer des peines (de travail d’Intérêt Général non rémunéré de 30 h)…

- La loi instaure également un « service civil volontaire » pour former les jeunes de 16/25 ans aux « valeurs civiques »…

- Quant au volet sur « la lutte contre les discriminations », il prévoit une extension de la compétence de la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations, qui peut désormais, lorsque des discriminations ont lieu dans l’entreprise, prévoir une transaction avec le chef d’entreprise – ce qui met fin à l’action publique. En d’autres termes, les constitutions de parties civiles devant les tribunaux de salariés étant victimes de ces délits deviennent impossibles.

- Enfin, un nouveau sous-statut, totalement précaire, est créé pour promouvoir l’accès à l’emploi des jeunes : le « contrat première embauche », qui peut être résilié à tout moment sans contestation possible.

Cf. Gilles Sainati, « La “nouvelle société” est en marche », et Alain Bihr et Roland Pfefferkorn, « L’égalité des chances contre l’égalité ».

Janvier-Février 2006. « Affaire des caricatures de Mahomet ». Des manifestations, plus ou moins pacifiques et plus ou moins spontanées ou instrumentalisées, ont lieu dans de nombreux pays du monde arabe et d’Europe pour protester contre la publication (le 30 septembre 2005) dans un journal danois (le Jyllands Posten) de dessins qui, sous prétexte de caricature, représentent le prophète Mahomet comme un terroriste, un égorgeur ou un oppresseur de femmes. Des ambassades sont attaquées et dégradées, et des mouvements de boycott sont organisés contre le Danemark. Les médias soulignent et dénoncent la violence de ces réactions, et privilégient la thèse du « complot islamiste » (notamment dans un film de Mohamed Sifaoui diffusé dans « Envoyé Spécial » sur France 2).

Les autres éléments d’explication de « l’embrasement » sont rarement rappelés : le racisme anti-musulman d’au moins trois des douze « caricatures », la nature du quotidien qui les a publiés (un journal populiste, coutumier des dérives xénophobes ou islamophobes), le contexte politique danois (une poussée de l’extrême droite, une législation xénophobe et une banalisation du racisme anti-arabe et de l’islamophobie) et enfin l’attitude intransigeante voire méprisante du journal et des autorités danoises face aux premières protestations (une manifestation au Danemark, et une demande d’audience d’ambassadeurs de pays arabes, dès octobre 2005 : le journal refuse de présenter ses excuses, le gouvernement refuse de recevoir les ambassadeurs). Ces omissions font apparaître une réaction de colère face à une provocation raciste, partagée par la plupart des musulmans, comme une nouvelle manifestation de l’intolérance « islamiste ». La plupart des éditorialistes et des signataires de « tribunes libres » esquivent la question de la « liberté d’exprimer le racisme », et optent pour le registre de la mobilisation générale pour sauver une série de droits que la plupart des manifestants français ne remettent pas en cause (« le droit à l’humour », « à la satire », « à la caricature », « au blasphème » ou à la « critique des religions »). L’ancien ministre Luc Ferry va jusqu’à déclarer que les manifestations contre les caricatures expriment « quelque chose d’effrayant qui est quasiment l’équivalent de la montée du nazisme, peut-être même pire, parce que plus nombreux et avec des objectifs comparables. » [1]. Cf. Laurent Lévy, « Censure, droit au blasphème et islamophobie », Mouvement des Indigènes de la République, « Liberté d’expression ou haine raciale ? » et le dossier consacré à l’affaire par Wikipedia.

Février 2006. Meurtre de Ilan Halimi. Un jeune français de confession juive, Ilan Halimi, est kidnappé, torturé puis assassiné par une bande de malfaiteurs, rapidement arrêtés, qui s’avèrent dirigés par un jeune noir, Youssouf Fofana, surnommé par ses complices « le cerveau des barbares ». Au cours des premiers interrogatoires, il ressort que l’enlèvement s’inscrivait dans une série de plusieurs enlèvements destinés à récolter une rançon. La question du racisme vient se superposer à celle du crime crapuleux ou de la violence dite gratuite lorsque les inculpés disent avoir le plus souvent choisi des cibles juives, au motif que « les Juifs ont de l’argent » et « s’aident entre eux ». Les généralisations les plus douteuses reprennent alors sur « l’antisémitisme en banlieue » ou chez les « noirs ». Cf. Laurent Lévy, « Réflexions sur un fait divers : Ilan Halimi, “les barbares” et la guerre des civilisations ».

Février-Mars 2006. « Affaire Georges Frèche ». Mis en cause lors d’une cérémonie publique par des militants associatifs harkis, le Président du conseil Général réagit en les traitant de « sous-hommes ». Les protestations se multiplient, d’abord dans le milieu associatif Harki, immigré et antiraciste, puis à droite, au PC et chez les Verts, et enfin au sein du PS. Les dirigeants de ce parti, d’abord demeurés silencieux (à quelques exceptions près, dont celle de Jack Lang, qui soutient Georges Frêche), finissent par exprimer leurs réserves voire leurs critiques, acculés par la pression médiatique. Ces premières prises de distance ne suffisent pas à endiguer le mouvement de colère qui monte, y compris au sein du PS : Georges Frêche est finalement poussé à présenter ses excuses publiques, suspendu de ses responsabilités nationales au PS, et convoqué devant une commission disciplinaire. Sur Georges Frèche, cf. Vincent Geisser, « Georges Frêche, un “sous-élu” récidiviste de la haine verbale ».

Mars 2006. Nouvelle offensive de Nicolas Sarkozy contre les sans-papiers. Le ministre se vante d’avoir fait passer le nombre des reconduites à la frontière est de 10.000 en 2003 à plus de 20.000 en 2005, et il annonce que ce nombre s’élèvera à 25.000 en 2006.

Mars 2006 : La rapporteure des Nations Unies sur la liberté de culte rend public un rapport critique sur la loi anti-foulard. Si le principe de la loi n’est pas remis en cause, le rapport émet malgré tout des critiques sur l’exclusion scolaire et l’humiliation des élèves qui portent le voile par choix personnel, et s’inquiète plus largement des discriminations que subissent les musulmans et les musulmanes, en particulier celles qui portent le foulard.

Mars-Avril 2006. Mouvement étudiant et lycéen contre la loi « sur l’égalité des chances » et le CPE. Suivi par de très nombreux jeunes issus de l’immigration et des banlieues populaires, notamment des élèves de lycées professionnels, ce mouvement occasionne de nouveaux moments de casse et d’affrontements avec la police, de nouvelles arrestations de manifestants ou de lycéens bloquant leurs lycées, et une nouvelle polémique sur « les casseurs ». Le mouvement, au départ peu soutenu par le PS et ignoré par les médias, gagne au fil des semaines en ampleur, en radicalité et en popularité. De nombreuses universités sont bloquées et occupées, et le CPE (Contrat Première embauche) est finalement retiré. Un appel à l’amnistie des lycéens inculpés est lancé à l’initiative de tous les syndicats et partis de gauche (et par le quotidien L’Humanité) – alors que rien de tel n’avait eu lieu en faveur de l’amnistie des émeutiers de novembre 2005. Cf. Janos et Siryne Z, « Ne pas rire, ne pas mépriser, ne pas détester mais connaître » et Laurent Lévy, « Les étudiants et la racaille. À propos de l’exigence d’amnistie et de la hiérarchie des évidences ».

Avril 2006. Nouvelles provocations racistes de Nicolas Sarkozy : la France, on l’aime ou on la quitte ! « S’il y en a que cela gêne d’être en France, qu’ils ne se gênent pas pour quitter un pays qu’ils n’aiment pas ! » Ces propos, chaudement applaudis par une assistance composée de militants de l’UMP, sont la reprise d’une des formules de prédilection de Jean-Marie Le Pen : « la France, on l’aime ou on la quitte ». Le ministre est tout aussi applaudi lorsqu’il déclare : « On en a plus qu’assez d’avoir en permanence le sentiment de s’excuser d’être français. On ne peut pas changer ses lois, ses coutumes parce qu’elles ne plaisent pas à une infime minorité ». Ces propos suscitent une polémique publique, l’ensemble de la gauche – ainsi que certains centristes et de nombreux journalistes ou éditorialistes – soulignant la parenté entre les propos du ministre de l’Intérieur et la célèbre formule lepéniste.

Mai 2006. Examen et vote de la loi « CESEDA », seconde série de « lois Sarkozy » sur l’entrée et le séjour des étrangers. Présentée par le ministre comme le passage d’une « immigration subie » à une « immigration choisie », la loi restreint encore plus radicalement le droit au séjour pour les familles, les conjoints, les enfants, de toutes celles et ceux qui construisent leur vie en France. Cette loi s’inscrit délibérément dans une perspective utilitariste, en affichant sa volonté d’aller piller les « capacités » et « talents » dans les pays d’émigration, et en distinguant l’immigré « acceptable » parce que perçu comme rentable pour « l’économie française » et l’immigré indésirable parce que non-rentable (ou plutôt : parce que plus rentable maintenu dans l’irrégularité).

- Une nouvelle carte est créée pour les de « travailleurs temporaires », dont la durée du séjour est limitée au bon vouloir de leur patron.

- Le plein droit à la délivrance d’un titre de séjour pour les étrangers présents depuis au moins dix ans en France est supprimé.

- L’entrée des étudiants étrangers devient également plus difficile. Pour espérer obtenir et conserver leur titre de séjour les étrangers doivent désormais cumulativement être « bien intégrés », bien vus par le maire de leur commune, en bonne entente avec leur conjoint, appréciés par leur patron, disposant d’un bon salaire et d’un grand logement.

- Le contrat d’accueil et d’intégration devient obligatoire (article 5). Il inclut une formation civique et, si nécessaire, linguistique. L’objet de ce contrat est de préparer l’intégration de l’étranger qui s’installe durablement. L’octroi de la carte de résident de dix ans suppose « l’intégration de l’étranger dans la société française », appréciée selon trois critères (article 7) : un « engagement personnel à respecter les principes qui régissent la République française » ; un « respect effectif de ces principes » ; une connaissance « suffisante » du français (sauf pour les étrangers âgés de plus de soixante-cinq ans).

- Enfin la loi rajoute de nouvelles entraves au regroupement familial : l’immigré pourra désormais demander à bénéficier du regroupement familial après dix-huit mois (article 44), contre un an auparavant ; un conjoint immigré devra attendre trois ans après le mariage avec un Français pour demander une carte de résident ; il pourra obtenir la nationalité française après quatre ans (article 79) et non deux.

À l’occasion du débat sur ce projet de la loi, l’essayiste Pierre-André Taguieff publie dans Le Figaro du 9 mai 2006 une tribune intitulée « L’immigrationnisme, dernière utopie des bien-pensants », dans laquelle il présente comme allant de soi l’association entre les termes « immigration » et « menaces » [2]. Cf. l’analyse du GISTI.

Mai-juin 2006. Déclarations « sécuritaires » de Ségolène Royal. La candidate socialiste favorite des sondages défie son homologue de droite, Nicolas Sarkozy, en choisissant comme slogan « L’ordre juste » (Nicolas Sarkozy ne cesse de se réclamer de « l’ordre », et martèle depuis plusieurs années : « je peux être ferme, car je suis juste »), en s’alignant sur ses thèmes de campagne (l’insécurité comme priorité nationale) et en lui reprenant son programme (la répression, l’encadrement militaire des jeunes dès leur première « incivilité », la stigmatisation et l’humiliation de leurs parents, qu’elle propose de « responsabiliser » par la suspension des allocations familiales, et de renvoyer à l’école pour apprendre à être de bons parents). Le porte-parole du FN, Carl Lang, salue à cette occasion un nouveau progrès de la « lepénisation des esprits », la droite ironise et la gauche se divise, entre hommages au « courage » de Ségolène Royal et dénonciations de sa « démagogie ».

Un sondage réalisé une semaine plus tard dans Le Figaro mais ignoré par les commentateurs autorisés, révèle que les effets d’annonce sécuritaires de Ségolène Royal ne sont guère efficaces sur le plan stratégique : « assurer l’ordre et la sécurité » reste le seul thème sur lequel Nicolas Sarkozy devance de très loin la candidate socialiste en terme de « crédibilité » (72% des sondés lui « font confiance » sur ce thème, contre seulement 34% de « confiance » pour Ségolène Royal, soit 38% d’écart en faveur de Nicolas Sarkozy), tandis que les deux candidats font jeu quasi-égal sur « la baisse du chômage » (40% contre 36%, soit 4% de mieux pour Nicolas Sarkozy), « la représentation de la France dans à l’étranger » (62% contre 58%), « la modernisation de la vie politique » (60% contre 53%) ou « l’amélioration de la construction de l’Europe » (56% contre 51%) et que Ségolène Royal devance nettement Sarkozy sur « la défense de la sécurité sociale et des retraites » (54% pour la socialiste, 44% pour Sarkozy) et « la réduction des inégalités sociales » (56% contre 38%, soit une avance de 18% pour la socialiste). Cf. Collectif Les mots sont importants, « Perdre son âme ne fait pas gagner les élections ».

Juin 2006. Attaques de Nicolas Sarkozy contre « le laxisme » de la Justice et nouveau durcissement de la législation sur la délinquance. . Nicolas Sarkozy attaque publiquement le tribunal pour enfants de Bobigny, en lui reprochant de n’avoir « pas prononcé une seule décision d’emprisonnement » durant les émeutes des banlieues de novembre 2005. Les magistrats du tribunal protestent par pétition contre cette attaque. Au même moment, le ministre de l’Intérieur rend public un nouveau projet de loi sur la lutte contre la délinquance, faisant du Maire le « coordonnateur » et « animateur » de la prévention de la délinquance sur sa commune.

- Le « secret professionnel partagé » devient la règle de fonctionnement entre les travailleurs sociaux. Le maire doit par exemple être informé par l’inspecteur d’académie de la liste des élèves absentéistes. Il peut désormais réunir un « Conseil pour les droits et les devoirs des familles », qui peut adresser des recommandations aux familles. Il peut proposer un « contrat de responsabilité parentale » à la famille, et si des « troubles à l’ordre public » sont signalés sans que cela ne constitue une infraction, le Maire peut imposer à la famille à ses frais un « stage de responsabilité familiale » et même une mise en sous tutelle des prestations familiales. Le contrat de responsabilité parentale (avec la possibilité de suspension ultérieure de prestations familiales) peut résulter d’un refus de la famille de se conformer à l’accompagnement parental proposé par le maire.

- Le fichage se généralise : fichier municipal du versement des prestations familiales (incluant les informations recueillies sur absentéisme scolaire), fichier dépendant des personnes hospitalisées d’office, consultable par les autorités judiciaires et policières. Un fichier supplémentaire, suggéré dans un avant-projet, est finalement abandonné en raison du tollé qu’il suscite chez les professionnels de l’action sociale et de la justice : un fichier incluant le résultat du dépistage précoce des enfants présentant des « troubles du comportement ».

- Des « stages de responsabilité parentale » sont créés, censés « corriger » les parents jugés « défaillants ».

- De nouveaux délits et de nouvelles peines sont créés, comme la provocation à l’usage de stupéfiants dans un établissement d’enseignement et aux abords, punie de 10 ans de prison (sans que soit précisée la notion de « provocation » : un enseignant qui avouerait à ses élèves fumer du cannabis devient donc passible de dix ans de prison) ; les mesures d’éloignement et d’enfermement de mineurs sont généralisées.

- La police se voit dotée de nouveaux pouvoirs, notamment matière d’enquêtes dans le domaines des stupéfiants : extension des perquisitions dans les lieux à usage professionnel de transports publics et dépistage, possibilité d’infiltrations, de provocation aux délits, d’acquisition de stupéfiants.

Sur ce projet de loi, cf. Gilles Sainati, « Bienvenue en Sarkoland ».

Juin-juillet-août 2006. Manifestations de solidarité à l’égard des élèves sans-papiers et opération de régularisation « au compte-goutte ». Le mouvement de solidarité fédéré par le réseau « Education sans frontières », regroupant des professeurs et des parents d’élèves, gagne en ampleur et en popularité. Une opération de « parrainages » a lieu, et des groupes de veille sont organisés pour empêcher les expulsions pendant l’été. Certaines sont effectivement empêchées, d’autres sont exécutées malgré tout. Le rapport de force pousse Nicolas Sarkozy à organiser une régularisation sur critères. L’opération se déroule sous le patronage de l’avocat Arno Klarsfeld, chargé par Nicolas Sarkozy de veiller au bon déroulement de la procédure – et à son « image médiatique ». Comme lors des précédentes opérations du même type, mais de manière encore plus restrictive, les critères choisis sont totalement arbitraires et opaques, puisque centrés sur la notion éminemment subjective de « bonne intégration ». Les préfectures sont rapidement débordées par l’afflux des candidats à la régularisation, et l’examen des dossiers est expéditif. Le ministre intervient très vite pour décréter que le nombre de régularisations ne dépassera de toutes façons pas 6000 à 7000 personnes. C’est effectivement à 6900 personnes que s’élèvera le nombre de régularisations à l’issue de la procédure, le 18 septembre.

Juillet 2006. Nouvelles violences en zone d’attente. L’ANAFE révèle que cinq Camerounaises ont été agressées par des policiers en zone d’attente. Une femme enceinte de 4 mois a été retenue 11 jours en compagnie de cinq de ses compatriotes dont un enfant de 5 ans. Après plusieurs heures d’enfermement, les insultes fusent : « Nègres, on va vous enchaîner si vous refusez de partir », « fichez le camp, vous êtes venus faire quoi », « Pourquoi vous ne restez pas dans votre pays ? », « Si vous partez aujourd’hui, il n’y aura pas de brutalités. Si vous ne partez pas aujourd’hui, ce sera avec escorte. » Pour qu’elles portent elles-mêmes leurs bagages, un policier, en s’adressant à l’une d’elles, lui a ordonné de porter « ses pourritures ». Les agents refusent également de servir à boire ou à manger aux femmes retenues pendant plusieurs heures, et refusent de les laisser aller aux toilettes, les obligeant à uriner dans des gobelets – un policier observant la scène par la porte vitrée.

Juillet 2006. Création d’un fichier des étrangers et de leurs « hébergeants ». Un arrêté du 30 juillet, publié au Journal officiel le 18 août, crée un « traitement de données à caractère personnel », justifié par la nécessité de « faciliter l’éloignement des étrangers se maintenant sans droit sur le territoire ». Ce fichier, nommé ELOI, ne concerne pas seulement les étrangers en situation irrégulière, mais aussi les personnes qui les hébergent lorsqu’ils se voient assignés à résidence, et celles qui leur rendent visite quand ils sont placés en rétention administrative. La Cimade, le Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigrés), l’IRIS (Imaginons un réseau Internet solidaire) et la Ligue des droits de l’homme déposent un recours devant le Conseil d’Etat.

Août 2006. Publication d’un rapport accablant sur la discrimination au logement. La HALDE (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité) publie les résultats des premiers testings menés dans le domaine de l’accès au logement. L’étude révèle qu’à ressources et conditions d’emploi égales, les candidats au logement locatif privé ont 35% de chances d’obtenir, par téléphone, une visite d’appartement s’ils sont blancs (candidats dits « de référence ») tandis que le pourcentage tombe à 20 % s’ils sont d’origine maghrébine et à 14 % s’ils sont originaires d’Afrique noire. Les candidats d’origine maghrébine ont donc 1,75 moins de chances d’obtenir une visite que le candidat de référence, tandis que les candidat d’origine noire africaine ont 2,5 fois moins de chances.

Août-septembre 2006. « Affaire de Cachan ». Le 17 août, le Préfet du Val de Marne interrompt les négociations engagées avec les habitants du squatt des « 1000 de Cachan » et fait évacuer les lieux par la force. Un gymnase est mis à disposition des expulsés par le maire socialiste de Cachan, Jean-Yves Le Bouillonnec. Près de 200 ex-squatteurs décident de s’unir pour refuser les hébergements en hôtel, provisoires et dispersés, que propose la préfecture, et revendiquer un relogement décent et une régularisation de ceux d’entre eux qui sont sans-papiers. Une grève de la faim est engagée le 24 août. Alors que la situation s’enlise, Joseph Rossignol, maire ex-PS de Limeil-Brévannes propose un relogement collectif dans des locaux disponibles de sa commune. Les footballeurs Lilian Thuram et Patrick Vieira, qui manifestent leur solidarité en invitant les familles à assister à un match de l’équipe de France, contribuent à populariser leur lutte. Le 9 septembre, plusieurs milliers de personnes manifestent en leur faveur à Paris. Cf. Alfred, « Lilian Thuram : combats avec tes défenseurs ! ».

Septembre 2006. Ralliement de Doc Gyneco à Nicolas Sarkozy. Le chanteur adhère à l’UMP, et déclare à cette occasion : « J’ai vécu 25 ans sous perfusion sociale. Avec lui, on a décidé peut être d’avoir une idée sociale de droite, qui pourrait faire stopper cette idée de vivre toujours avec des aides, et redynamiser des quartiers où les gens ne vivent à 100% que par des aides sociales ». Il déclare également : « Les banlieusards, c’est des clowns. Ils sont choqués d’avoir entendu “racaille” et “karcher” quand tous les jours, entre eux, ils s’insultent ». Cf. Afrikara, « Doc Gyneco, nègre de service ? »

Septembre 2006. Nouvelle offensive de Nicolas Sarkozy contre « le laxisme de la justice ». Le Monde publie une lettre adressée en juin par le préfet de Seine-Saint-Denis, Jean-Pierre Cordet, au cabinet de Nicolas Sarkozy, dans laquelle il lance « un cri d’alarme » sur l’insuffisance de policiers dans ce département. Au même moment, deux policiers sont agressés dans la cité des Tarterêts (Essonne). Le ministre de l’Intérieur profite des deux événements pour repartir en campagne sur le thème de la « tolérance zéro », en accusant la justice du département de « démission » face aux délinquants. Ces propos provoquent un tollé chez les magistrats. Guy Canivet, premier président de la Cour de cassation, qualifie les déclarations de « nouvelle atteinte à l’indépendance de l’autorité judiciaire » et demande à être reçu par Jacques Chirac. L’Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire) se félicite de cette prise de position dénonce « le silence assourdissant » du Garde des Sceaux. Le premier président de la Cour d’appel de Paris, le bâtonnier de l’ordre des avocats du barreau de Seine-Saint-Denis et le procureur général près la Cour de cassation dénoncent également les propos du ministre. Le Conseil supérieur de la magistrature remet à Jacques Chirac un avis dénonçant les atteintes à la séparation des pouvoirs par Nicolas Sarkozy.

Septembre 2006. Remise en cause de la « carte scolaire ». Nicolas Sarkozy préconise la suppression de la « carte scolaire », au nom du « libre choix » des familles. Le ministre de l’Education, Gilles de Robien, propose de l’ « assouplir ». Ségolène Royal appelle également à « desserrer la contrainte » et à laisser aux familles « le choix entre deux ou trois établissements ». La FCPE (Fédération des Conseils de Parent d’élèves) se retrouve presque seule à défendre le maintien et le renforcement de la carte scolaire, et à dénoncer son « assouplissement » comme un facteur d’aggravation de la ségrégation scolaire.

Septembre 2006. Multiplications des « rafles ciblées » à l’encontre des étrangers.. Plusieurs associations, dont la CIMADE er le GISTI, dénoncent la recrudescence des « arrestations ciblées » d’étrangers, par nationalité, pour remplir des charters de sans-papiers. Les policiers sont incités, en fonction des vols charter prévus pour chaque expulsion groupée, à pratiquer des contrôles au faciès ciblant les quartiers et les personnes susceptibles d’être « expulsables » par chaque vol.

Septembre 2006. Propos islamophobes du pape Benoit XVI Le 12 septembre 2006, lors d’un discours à l’université de Ratisbonne en Bavière, Benoît XVI oppose l’Islam, hostile par nature au libre l’usage de la raison critique, au christianisme, qui lui serait favorable par essence, en s’appuyant sur un obscur propos de l’empereur byzantin Manuel II Paléologue : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau. Tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l’épée la foi qu’il prêchait ». Cette phrase déclenche l’indignation de l’ensemble des autorités politiques et spirituelles du monde musulman et est à l’origine de plusieurs actes de violence. Pour la première fois, des effigies du pape sont brûlées sur certaines places publiques. Quelques jours plus tard, Benoît XVI s’est dit « désolé » que ses propos sur l’islam aient été jugés offensants pour les musulmans, mais ne présente ps d’excuses.

Septembre-octobre 2006. Campagne médiatique contre « la repentance » et pour la « fierté d’être français ». La publication des ouvrages de Daniel Lefeuvre, Pour en finir avaec la repentance coloniale, Pascal Bruckner, La tyrannie de la repentance et Max Gallo, Fier d’être français, est soutenue par une intense promotion par voie de presse, de radio et de télévision. Ces auteurs ont en commun un certain nombre de thèses, et certaines libertés qu’ils prennent avec le principe logique de non-contradiction : ils accusent les descendants d’esclaves et de colonisés de vouloir culpabiliser les Français blancs en les rendant responsables des fautes de leurs ancètres, et soutiennent dans le même temps que « nous » (ce terme désigne chez eux les Français blancs) devons être fiers de tous ce que ces ancètres ont fait de grand, d’héroîque et de progressiste. Trois mois plus tard, Nicolas Sarkozy fera de cette thématique raciste l’un de ses principaux thèmes de campagne présidentielle. Sur ces discours, cf. Collectif Les mots sont importants, « Honte d’être français, honte d’être un homme » ; Patience Philips, « Les choses en main. Lettre ouverte à Éric Zemmour et à tous ceux qui se sont contentés de naître » ; Laurent Lévy, « Un gros mot. À propos du “ministère de l’immigration et de l’identité nationale” préconisé par Nicolas Sarkozy » et Catherine Coquery-Vidrovitch, « Une critique du livre de Daniel Lefeuvre : Pour en finir avec la repentance coloniale ».

Septembre-octobre 2006. « Affaire Redeker » Le 19 septembre 2006, Robert Redeker publie dans Le Figaro une tribune intitulés : « Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre ? ». Si le titre de l’article cible « les islamistes », le reste de l’article ne propose aucune définition permettant de circonscrire cette « mouvance », et consiste au contraire en une incrimination générale de « l’Islam » : « L’islam tient la générosité, l’ouverture d’esprit, la tolérance, la douceur, la liberté de la femme et des mœurs, les valeurs démocratiques, pour des marques de décadence » ; « L’islam est une religion qui, dans son texte sacré même, autant que dans certains de ses rites banals, exalte violence et haine » ; « Jésus est un maître d’amour, Mahomet un maître de haine » ; « Violence et intimidation sont les voies utilisées par une idéologie à vocation hégémonique, l’islam, pour poser sa chape de plomb sur le monde » ; « L’islam essaie d’imposer à l’Europe ses règles »… Robert Redeker conclut d’ailleurs son article en soulignant bien, pour les lecteurs qui n’auraient pas compris ses sous-entendus, le lien qui s’impose entre phobie de « l’Islam » et phobie des musulmans : « Haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué, le Coran. ». Le texte préconise également l’interdiction du voile dans la rue, reproche aux politiques et aux intellectuels de ne pas s’opposer à la construction de mosquées, et attribue même l’interdiction du string sur les rives de « Paris-Plage » pendant l’été 2006 à l’« islamisation des esprits ». (sur ce texte, cf. Cf. Pierre Tevanian, « Dix remarques sur un collègue »).

La Tunisie et l’Égypte protestent en interdisant la diffusion du Figaro comportant la tribune, ce qui amène le directeur de la publication à présenter ses excuses aux musulmans. Dans les jours qui suivent, l’affaire est relancée lorsqu’on apprend que Robert Redeker a fait l’objet de menaces de mort, diffusées par un site web d’extrémistes identifié comme proche d’Al-Qaida par la DST et les renseignements généraux. L’auteur de la tribune raciste est alors placé sous protection policière, et une gigantesque campagne médiatique est lancée sur le thème de « la défense de la liberté d’expression », au cours de laquelle les généralisations sur la nécessité pour « l’Islam » d’accepter « la critique » se multiplient (cf. [Pierre Tevanian, « Injures et menaces : pas en notre nom ! » et Collectif Les mots sont importants, « Deux poids, deux mesures. À propos de l’inégalité de traitement entre les menaces de mort reçues par Robert Redeker et douze autres menaces de mort »). Deux pétitions de « soutien sans limites » (c’est-à-dire sans un mot de critique sur le racisme de Redeker) sont lancées par des intellectuels médiatiques (sur ces pétitions, cf. Pierre Tevanian, « La faute à Voltaire ? Quelques conclusions sur le racisme et la liberté d’expression » »).

Octobre 2006. Nouvelle offensive contre les sans-papiers. Le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy se prononce pour une « l’interdiction » des régularisations massives, et il appelle ses préfets à « accentuer » le rythme des reconduites à la frontière.

Octobre 2006. Réforme de la retraite des immigrés. Jean-Louis Borloo ajoute un amendement au projet de loi de finances 2007, permettant aux immigrés de toucher l’intégralité de leur retraite sans être obligés de résider en France. Jusqu’alors, hormis la retraite de base, transférable dans le pays d’origine, les retraités immigrés qui bénéficiaient d’une allocation spécifique via le fond de solidarité vieillesse devaient résider en France durant au moins neuf mois dans l’année. Il serait prévu, en accord avec la Sonacotra, que ces retraités puissent bénéficier d’une adresse permanente et se relayent dans les chambres ou studios qu’ils loueraient trois mois dans l’année. Au total, fait-on valoir au ministère, quelque 56 500 personnes touchant l’allocation de solidarité aux personnes âgées seraient concernées.

Octobre 2006. Opération « coup de poing » aux Mureaux. Suite à une altercation entre des jeunes et des policiers, une opération spectaculaire mobilisant une centaine de policiers est organisée sur la cité Bizet des Mureaux, en présence d’une trentaine de journalistes de presse, de radio et de télévision, prévenus pour l’occasion. Une fois passé l’effet « choc », le raid s’avère être une gigantesque bavure : un seul suspect est arrêté, des portes et du mobilier sont détruits par les policiers, des parents et de enfants sont insultés, bousculés voire frappés. Une journaliste de l’AFP ayant relaté cet aspect de l’intervention se retrouve, en représailles, boycottée et empêchée de travailler par la police et la justice du département : cf. « Une journaliste de l’AFP frappée d’ « interdiction professionnelle » (Saj-Unsa).

Octobre 2006. Emballement médiatique autour de l’agression d’une collégienne. Quatre collégiens lyonnais sont mis en examen pour avoir lancé des pierres sur une jeune fille. Une association prétendument laïque prend contact avec le quotidien Le Progrès deux jours après les faits, en affirmant qu’une élève a été frappée à coup de pierres parce qu’elle n’observait pas le ramadan. Trois journalistes traitent l’affaire, et rédigé un papier prudent, mais le quotidien fait sa une sur le sujet, en titrant : « Jeûne du ramadan : une collégienne agressée. ». L’emballement au niveau national est relativement limité, il est loin d’atteindre le niveau de « l’affaire du RER D », mais la version « islamisée » des faits sera malgré tout régulièrement évoquée sans être démentie dans des émissions de débat, alors même que le Parquet a indiqué, dès les premier jours d’enquête, que « le ramadan » n’a eu aucun rôle dans le déclanchement du contentieux, et que plusieurs des agresseurs n’observaient pas, eux non plus le ramadan.

Octobre 2006. Condamnation par la HALDE de la « préférence nationale » sur la carte « famille nombreuse » de la SNCF. La Haute Autorité de Lutte contre les discriminations et pour l’égalité préconise l’ouverture à tous les résidents du pays de la carte « famille nombreuse », réservée depuis 1924 aux « citoyens français ou originaires des colonies françaises ou des pays de protectorat » et depuis 1993 aux ressortissants européens.

Octobre-Novembre 2006. Affaire des bagagistes de Roissy. La préfecture de Seine-Saint-Denis leur habilitation à travailler en zone sous-douane à plusieurs dizaines d’employés travaillant à l’aéroport de Roissy – et ayant en commun d’être musulmans pratiquants et de porter une barbe, Cette mesure est dénoncée comme arbitraire par les syndicats, et onze employés déposent un référé au tribunal administratif de Cergy (Val-d’Oise). Ces employés ont été convoqués à la préfecture où on leur a demandé s’ils sont musulmans, s’ils sont pratiquants, si des employés font des prêches dans leur entreprises, et si oui quels sont leurs noms. Quelques jours après cette convocation, ils ont reçu une lettre de la sous-préfecture de Roissy leur signifiant le retrait de leur badge au vu « d’éléments de comportement et de moralité (les) concernant ». Une autre plainte pénale contre X est déposée dans pour discrimination auprès du procureur de la République de Bobigny au nom de la CFDT. La Haute autorité de lutte contre les discriminations (Halde) s’autosaisit de l’affaire en raison de « présomptions de discrimination ».

Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France (MPF), se félicite de cette annonce, et rappelle qu’il avait lui même « préconisé cette mesure » dans son livre Les Mosquées de Roissy. Il estime que « les faits lui donnent donc raison ». Dans son livre paru en avril, Philippe de Villiers affirmait en effet que des islamistes avaient infiltré les services de sécurité et pris le contrôle de zones entières à l’aéroport de Roissy où transitent bagages et passagers. Le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy justifie la mesure en déclarant : « Je ne peux pas accepter, a-t-il déclaré, que des gens qui ont une pratique radicale travaillent sur une plateforme aéroportuaire., et le préfet de Roissy déclare que « la majorité des employés concernés sont considérés liés à « des mouvances fondamentalistes à visée potentiellement terroriste ». ». Il suffit donc pour être privé de son emploi, d’être considéré (sans qu’aucun critère et aucun élément de preuve ne soit apporté par la préfecture) comme lié (sans que la nature du lien ne soit explicitée, ni l’étroitesse du lien établie) à des mouvances (ce qui signifie qu’il n’y a pas nécessairement d’appartenance à un réseau organisé) qualifiées par la préfecture de fondamentalistes (là encore sans qu’aucun nom d’organisation ni aucun critère transparent de « fondamentalisme » ne soit donné), elles mêmes considérées comme menaçantes non pas en fonction e leurs pratiques réelles mais en fonctions de leurs visées – ou du moins de leurs visées présumées, lesquelles sont selon la préfecture potentiellement terroristes… On fait aussi savoir aux employés renvoyés qu’ils n’ont « pas démontré qu’ils avaient un comportement ’insusceptible’ de porter atteinte à la sûreté aéroportuaire » – ce qui signifie clairement une présomption de culpabilité et une inversion de la charge de la preuve.

De rares éléments sont toutefois fournis par la préfecture. Le cas le plus inquiétant, pour les services de police, est celui d’un bagagiste français de 34 ans, qui aurait passé trois ans au Yémen où il aurait séjourné dans un camp d’entraînement militaire tenu par des islamistes. Mais la plupart des autres cas sont beaucoup plus flous : certains employés sont suspectés du fait de leur fréquentation de salles de prières considérées comme radicales, de leurs voyages religieux à l’étranger ou de leur engagement « salafiste ». Cela ne signifie pas qu’ils ont commis des délits ou qu’ils sont des terroristes en puissance, mais la préfecture invoque « le principe de précaution » et se retranche derrière la loi sur la sécurité intérieure (LSI, dite aussi « Loi Sarkozy ») pour justifier la non-divulgation des « éléments » dont il prétend disposer. Il invoque aussi « l’exception » introduite par la loi de 1978 sur l’atteinte à la sûreté de l’Etat, pour soutenir qu’« informer les individus serait à la fois contraire au bon sens et à la protection des sources de renseignements ».

La CGT convie le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), la Ligue des droits de l’homme, SOS-Racisme et la Cimade à réfléchir, le 29 novembre à Bobigny, à une action commune. Elle appelle à un rassemblement « le plus large possible pour défendre les libertés individuelles attaquées ». Après avoir rencontré deux fois les syndicats, le MRAP demande « la restitution des badges retirés par excès de pouvoir » et « l’ouverture immédiate de négociations pour l’obtention du respect du droit du travail » pour les employés des aéroports. Dans les semaines et même les mois qui suivent, une chape de silence s’abat sur cette « affaire », qui pose pourtant de graves questions sur la liberté de culte et le droit au travail. Aucun travail d’enquête poussé n’a à ce jour été réalisé et publié, ni dans la presse ni sous forme de livre. Cf. Mouvement des Indigènes de la République, « Bagagistes de Roissy : un racisme d’État ».

Novembre 2006. Débats parlementaires et manifestations contre le projet de loi Sarkozy sur la délinquance » Le ministre de l’Intérieur fait l’unanimité contre lui parmi les acteurs de prévention (travailleurs sociaux et sanitaires), les psychiatres et les magistrats. Il suscite aussi des critiques importantes parmi les élus, alors que le ministre de l’Intérieur veut faire du maire le « patron » de la prévention de la délinquance. Pour les éducateurs et les assistantes sociales, le « partage «  du secret professionnel remet en cause l’essence même de leurs métiers. Par ailleurs, une pétition intitulée « Non au zéro de conduite », lancée un an plus tôt, alors que commençaient à circuler des avant-projets de loi évoquant une prévention précoce des troubles de la conduite chez l’enfant, recueille plus de 200000 signatures. Le mouvement de protestation fait reculer le ministre mais la loi votée accroît les pouvoirs des maires et durcit les sanctions contre les mineurs délinquants et les multirécidivistes. Il prévoit également des sanctions dès l’âge de 10 ans et de la détention provisoire dès 13 ans.

Novembre 2006. Publication du « Baromètre de la discrimination » de l’Agence ADIA. Élaborée par le chercheur Jean-François Amadieu suivant la méthode du testing, l’enquête révèle que les candidats à un emploi d’origine maghrébine ont près de trois fois moins (2,7 fois mois) de chances d’être convoqués à un entretien d’embauche que les « Français de souche ». La discrimination par l’origine est ainsi la seconde la plus pratiquée par les entreprises françaises, juste derrière celle par l’âge (3 fois moins de chances pour les plus de 50 ans), et devant les discriminations par le handicap, le sexe et l’apparence disgrâcieuse. Plus le poste fait appel à des fonctions de direction, moins les chances du postulant d’origine maghrébine sont importantes. Alors qu’il reçoit 47% de réponses positives pour un emploi d’ouvrier, il n’en reçoit plus que 39% pour une profession intermédiaire, 30% pour un poste d’employé, et 17% pour un poste de cadre. Et tandis que les candidatures reçoivent 49% de réponses favorables dans la construction et 41% dans l’industrie, le chiffre tombe à 31% dans le tertiaire. Jean-François Amadieu conclut que « le diplôme initial n’est pas une protection. Même lorsqu’une catégorie d’emploi (soudeur, plombier) est en pénurie, cela ne créé pas d’appel d’air permettant d’atténuer la discrimination ».

Novembre 2006. Nouvelle affaire Georges Frëche. Le quotidien régional Midi Libre rapporte les propos du Président PS de la région Languedoc-Roussillon, Georges Frêche, au sujet de l’équipe de France de football : « Dans cette équipe, il y a neuf Blacks sur onze. La normalité serait qu’il y en ait trois ou quatre. Ce serait le reflet de la société. Mais là, s’il y en a autant, c’est parce que les Blancs sont nuls. J’ai honte pour ce pays. Bientôt, il y aura onze Blacks. ». Ces propos provoquent une condamnation unanime de la la classe politique. Bizarrement, Alain Finkielkraut, qui avait tenu les mêmes – et quelques autres bien pires – un an auparavant, reste demeure l’un des intellectuels les plus médiatisés de France

Décembre 2006. « Affaire Pascal Sevran ». Un journaliste de Nice-Matin rapporte un extrait du dernier livre de l’animlateur-chanteur Pascal Sevran, Le privilège des jonquilles : « Des enfants, on en ramasse à la pelle dans ce pays (le Niger) -est-ce un pays ou un cimetière ?- où le taux de fécondité des femmes est le plus élevé du monde, neuf enfants en moyenne par couple. Un carnage. Les coupables sont facilement identifiables, ils signent leurs crimes en copulant à tout va, la mort est au bout de leur bite, ils peuvent continuer parce que ça les amuse, personne n’osera leur reprocher cela, qui est aussi un crime contre l’humanité : faire des enfants, le seul crime impuni. ». Pascal Sevran refuse de s’expliquer, et il surenchérit même : « L’Afrique crève de tous les enfants qui y naissent sans que leurs parents aient les moyens de les nourrir. Je ne suis pas le seul à le dire. Il faudrait stériliser la moitié de la planète. ». L’animateur, ancien mitterrandiste récemment rallié à la candidature de Nicolas Sarkozy, reçoit le soutien de SOS Racisme, qui lui accorde une entrevue et propose de « lever le malentendu » en lui offrant la possibilité de réaliser un documentaire sur la famine en Afrique ! France 2 ne juge pas utile de suspendre son animateur. Cf. Alain Ruscio, « Banal Sevran ».

De l’abjection.

À propos du délire raciste

et réactionnaire en milieu autorisé

 

Par Collectif Les mots sont importants, 20 janvier

Introduction

Les réflexions qui suivent ont été provoquées par les déclarations de Jean-Claude Milner, le 13 janvier 2007, dans l’émission d’Alain Finkielkraut (« Répliques »). L’écrivain s’est ce jour-là permis, en toute tranquillité, de diffamer Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, en déclarant que leur grand livre, Les héritiers, traduit et étudié dans le monde entier comme un classique de la sociologie, était tout bonnement… Vous ne devinerez jamais quoi ! Lisez donc la suite…

Article

Est-ce seulement, six ans après (et après de nombreux autres crimes de masse, du Darfour au Liban), le fameux « effet 11 septembre » ? Ou bien une peur panique devant la visibilité grandissante des « gueux », des « indigènes » et de leurs descendants [1] ? Est-ce le difficile travail d’anamnèse et d’introspection auquel la société française commence bon gré mal gré à se soumettre concernant le passé colonial et esclavagiste du pays ? Toujours est-il que nous assistons, ces derniers mois, à une stupéfiante libération – et même à un déchaînement – de la parole réactionnaire et raciste (essentiellement anti-arabe, anti-noire et anti-musulmane) dans l’aristocratie culturelle et médiatique - que nous appellerons, par bonté d’âme, « le monde des lettres, des arts et du spectacle ».

Nous avons notamment eu l’occasion d’apprendre dernièrement que l’Europe était devenue une « Eurabie » infestée de « rats », et que ces « rats » n’étaient bons qu’à « islamiser » ou à violer les filles (Maurice Dantec, romancier et invité fétiche de Thierry Ardisson, Franz-Olivier Giesbert et Guillaume Durand). Nous avons appris que « l’Islam est la religion la plus con » et les femmes musulmanes des « gros tas » enturbannés dans des « torchons » ou des « salopes en manque » (Michel Houellebecq, romancier encensé par les mêmes [2]). Nous avons appris que la France est « pénétrée » par des « troupes » musulmanes (Jack-Alain Léger, romancier tout aussi médiatique), que « l’Islam » n’apporte que « débilité » et « archaïsme » (Claude Imbert, éditorialiste et membre du Haut Conseil à l’Intégration), et que « la haine et la violence » structurent « tout musulman » (Robert Redeker, star-isé et depuis peu promu « hors concours » au CNRS, en « dédommagement » des mails de menaces de mort qu’il a reçues [3])… Nous avons appris que les émeutiers de 2005 étaient antisémites et ne rêvaient que d’une chose : voiler les filles pour qu’elles se tiennent à l’écart des non-musulmans (Philippe Val, chansonnier et patron-éditorialiste de Charlie Hebdo) [4] ; de source identique, nous avons appris que la « politique arabe de la France » était une « politique anti-juive », et que « par défaut », la politique anti-juive de Vichy était donc une « politique arabe » [5]. Nous avons appris aussi que les descendants d’esclaves et de colonisés réclamant vérité, commémoration et justice enfermaient la France dans « la tyrannie de la pénitence » (Pascal Bruckner), que l’esclavage n’était peut-être pas un crime contre l’humanité (Max Gallo [6]), et que la surmortalité, le Sida ou les famines d’Afrique noire avaient pour responsable… « la bite des Noirs » (Pascal Sevran, écrivain-chanteur-animateur)…

La liste est longue, et nous pourrions rajouter bien d’autres noms, et bien d’autres propos absurdes et abjects. Nous pourrions évoquer notamment les élucubrations « racialistes » de Renaud Camus sur le nombre de Juifs travaillant à France Culture, la cosmogonie raciste, hétérosexiste et fascisante d’Alain Soral, le ralliement de ce dernier à Le Pen sous le regard bonhomme de son comparse Dieudonné [7], l’allégeance grotesque de Doc Gynéco à Sarkozy, sans parler de la classe politique elle même, de Georges Frêche à De Villiers ou Sarkozy en personne (qui, après« la racaille », « le karcher », « la France aimez la ou quittez-la » et quelques autres saillies du même genre [8], vient en toute tranquillité de préconiser la préférence nationale pour le « droit au logement opposable » – dans une indifférence quasi-générale… [9]

Nous ne prétendons donc pas à l’exhaustivité, mais nous ne pouvons pas ne pas citer le nom d’Alain Finkielkraut. C’était lui, en 2002, qui nous expliquait que c’était « la réalité » qui avait « fait campagne pour Le Pen ». C’était lui, ensuite, qui avait qualifié d’ « Année de Cristal » l’année 2002, au cours de laquelle les injures, agressions physiques et dégradations de biens à caractère antisémite avaient augmenté, amalgamant par là même des violences certes inadmissibles, mais qui n’avaient pas fait un seul mort, à un véritable pogrom qui, en une nuit, se solda par non seulement par des saccages systématiques mais aussi par près de 400 morts, d’innombrables viols, et des milliers d’arrestations et de déportations [10]. C’est par Alain Finkielkraut encore que nous avons l’an dernier appris que « l’équipe de France black-black-black était la risée de toute l’Europe », que les « descendants d’esclaves des Antilles » vivaient « de l’assistance de la métropole » et que les émeutes de 2005 étaient un « pogrom antirépublicain » [11]. C’est lui enfin qui a inauguré l’année 2007 en nous expliquant que les jeunes issus de l’immigration pratiquaient dans leurs quartiers, à l’encontre des Blancs… « le nettoyage ethnique » [12]

Cette accélération dans la pratique du « Grand N’importe Quoi » ou du « dérapage raciste contrôlé » n’a toujours pas remis en cause la tribune hebdomadaire d’une heure dont dispose Alain Finkielkraut sur une chaîne de Service public (l’émission « Répliques », tous les samedis de 9 à 10 heures sur France Culture). Ladite tribune est même en passe de devenir le dernier salon où l’on cause – et où l’on crache - sur « l’Islam », « l’immigration », « la banlieue » et tout ce qui est un peu progressiste ou contestataire. C’est ainsi qu’une semaine après avoir accusé les immigrés et enfants d’immigrés de « nettoyage ethnique » anti-blancs, Alain Finkielkraut a choisi d’inviter un autre grand malade : Jean-Claude Milner, auteur d’un récent pamphlet accusant ni plus ni moins que « la démocratie » d’être intrinsèquement et criminellement antisémite [13]. Poursuivant son œuvre de disqualification de toute résistance à l’ordre établi et d’ethnicisation de tout, Milner a profité de l’aubaine pour se lancer dans une longue et pédante variation autour du thème finkielkrautien par excellence : « l’héritage ». Rebondissant sur une n-ième attaque de son hôte contre Les héritiers, le classique de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Milner proféra, d’un air inspiré, la sentence suivante :

« J’ai ma thèse sur ce que veut dire “les héritiers” chez Bourdieu : les héritiers, c’est les Juifs. C’est un livre antisémite. »

Visiblement stupéfait, Alain Finkielkraut l’interrompt en ces termes :

« Ouh la la ! Comme vous le dites très brutalement, peut-être faudra-t-il consacrer une autre émission à cette question. Vous nous plongez dans une certaine… »

Milner conclut alors, grand seigneur :

« Mais laissons de côté ce point. »

Finkielkraut n’en demandait pas tant :

« Oui , laissons. »

Et Milner de reprendre sa pédante et indigente variation philosophique sur « l’héritage »… L’autre invitée de l’émission, Catherine Clément, attendra poliment son tour de parole pour faire part à « Jean-Claude » de l’émoi dans lequel l’allusion à Bourdieu l’a mise, mais sans exprimer clairement la moindre critique, objection ou indignation. L’émission s’achèvera donc sans que Milner ait eu à répondre d’un propos que n’importe quel lecteur de Bourdieu et Passeron  [14] ne peut qu’identifier immédiatement comme grotesques, ignobles et diffamatoires. Tout juste l’hôte de Céans aura-t-il réagi à « la manière », un peu « brutale », de dire la chose. Le propos aura même été crédité d’une certaine pertinence, au moins à titre de « question » qui mérite d’être posée, et de faire l’objet d’une « prochaine émission ».

À ce niveau de délire ou de malhonnêteté, y a-t-il lieu de commenter ? Peut-être vaut-il mieux, comme dirait Milner, « laisser de côté » ce type de calomnie. Peut-être Jean-Claude Passeron et la famille de Pierre Bourdieu trouveront-ils la force de surmonter la nausée que tout cela inspire et de porter l’affaire devant les tribunaux. Ou bien faut-il que la corportation des sociologues, unanimement, dénonce par pétition publique cette incroyable dégradation des usages du débat intellectuel ? Faut-il exiger de France Culture des sanctions qu’elle n’avait déjà pas sû prendre lors des précédents « dérapages » de Finkielkraut ? Quelle est la bonne attitude face à une bassesse aussi vertigineuse ? En attendant de l’avoir trouvée, essayons au moins de sourire, et proposons à MM. Milner et Finkielkraut quelques « thèses » à asséner, et à discuter entre gens de bien lors de « prochaines émissions » :

« Dans Le Capital, de Marx, l’expression “le Capital” veut en fait dire “les Juifs”. Le Capital est donc un livre antisémite. »

« Dans les Mythologies de Roland Barthes, “la bourgeoisie” signifie en réalité “les Juifs”. Les Mythologies sont un livre antisémite. »

« Dans Le deuxième sexe de Beauvoir et L’ennemi principal de Christine Delphy, derrière le mot « Patriarcat », il faut lire « la Juiverie internationale » : ces deux classiques du féminisme sont en fait des livres antisémites. »

« Dans Les Damnés de la Terre de Franz Fanon et le Portrait du colonisé d’Albert Memmi, les mots “colon” et “colonisateur” signifient en réalité “les Juifs”. Ce sont donc des livres antisémites. »

« Dans La Françafrique de François-Xavier Verschave, les mots “réseaux françafricains” signifient en réalité “lobbies judéo-maçonniques”. C’est donc un livre antisémite. »

« Dans les Réflexions sur la question juive, lorsque Sartre qualifie l’antisémite de lâche et d’assassin en puissance, il faut lire, derrière le mot “antisémite”, le mot “Juif”. Ce livre de Sartre est un livre antisémite. »

 

Notes

[1] Des émeutes de 2005 aux prises de paroles intempestives des « Indigènes de la république » ou du « CRAN », en passant par les collectifs musulmans et les coalitions « anti-guerre », « Palestine », « Une école pour tou-te-s », « Féministes pour l’égalité »…

[2] Plus quelques autres comme Les Inrockuptibles

[3] Cf. P. Tevanian, « Dix remarques sur un collègue »

[4] « Ceux qui croient voir des convergences entre Mai 68 et novembre 2005 se trompent lourdement. On ne peut pas imaginer une seconde qu’un Cohn-Bendit puisse jouer un rôle quelconque dans ces événements, ne serait-ce que parce qu’il est juif. C’est à cela que l’on peut mesurer l’étendue du désastre culturel. Par ailleurs, Mai 68 a commencé parce que les garçons voulaient aller dans le dortoir des filles et vice-versa. Chez les émeutiers de nos banlieues, c’est exactement le contraire. La mixité est leur ennemie, ils veulent les filles voilées et inaccessibles à qui n’est pas coreligionnaire. » (Charlie Hebdo du 9 novembre 2005)

[5] Philippe Val évoque les « terroristes islamiques qui adorent égorger les Occidentaux, sauf les Français, parce que la politique arabe de la France a des racines profondes qui s’enfoncent jusqu’au régime de Vichy, dont la politique antijuive était déjà, par défaut, une politique arabe » (Charlie Hebdo, 5 janvier 2005)

[6] Cf. P. Tevanian, « Un négationnisme repectable », Notons que suite à de nombreuses protestations, et à la différence de ses comparses, Max Gallo a accepté de présenter ses excuses et de reconnaître que l’esclavage était bien un crime contre l’humanité.

[7] Cf. notre rubrique « Le cas Alain Soral »

[8] Et, bien entendu, une oeuvre législative sur l’immigration et la répression de la délinquance qu’on peut, sans abus de langage en l’occurrence, qualifier d’œuvre « la plus liberticide depuis Vichy ». Cf. G. Sainati, « Bienvenue en Sarkoland »

[9] Aucun leader de gauche n’a en tout cas fait de ces déclarations absolument disqualifiantes un thème de campagne contre le ministre-candidat.

[10] Cf. D. Vidal, « Une année de cristal ? » et « Les pompiers pyromanes de l’antisémitisme » 

[11] Cf. Collectif Les Mots Sont Importants, « Finkielkraut n’est qu’un symptôme »

[12] Sur ces derniers propos, cf. D. Vidal, « Alain Finkielkraut, le bouffon… du Roi » et Acrimed, « Deux excès de culture d’Alain Finkielkraut » 

[13] Il s’agit des Penchants criminels de la démocratie européenne, publié aux éditions Verdier. Pour un démontage en règle de ce livre proprement délirant, cf. J. Rancière, La haine de la démocratie, Editions La Fabrique, 2005. Vingt ans plus tôt, Milner avait déjà publié un livre intitulé De l’école, pamphlet pédant et réactionnaire sur le déclin supposé de l’École, qui fut en quelque sorte la version « Haute Couture » de ce dont Finkielkraut donna trois ans plus tard la version « Prêt-à-Porter » avec La défaite de la pensée.

[14] Ce que sont Finkielkraut et Clément

 

Il S’APPELLE NICOLAS SARKOZY…

sarko.jpg

Qui se déclaré fier d’être surnommé « Sarkozy l’américain » ?

Qui a critiqué la position française de refus d’une intervention en Irak ?

Qui s’est vanté d’avoir appelé le gouvernement israélien pendant la dernière guerre du Liban, en lui demandant combien de temps il leur fallait pour « finir le travail » ?

Qui a pour témoin de mariage et parrain de son fils Martin Bouygues, PDG de TF1, qui se dit lié « comme un frère » à Arnaud Lagardère, PDG du groupe Hachette, qui intervient pour faire renvoyer un directeur de journal (Paris Match) qui ne lui convient pas et pour faire embaucher le journaliste qui couvrira sa campagne (sur Europe 1) ?

Qui a été pris plusieurs fois en flagrant délit de mensonge, par exemple en affirmant que Zied Benna et Bouna Traoré, les deux jeunes tués à Clichy-sous-Bois, étaient en train de réaliser un cambriolage ?

Qui a ensuite récidivé dans le mensonge en affirmant que la plupart des émeutiers étaient des multi-récidivistes, alors que toutes les enquêtes sociologiques, aussi bien que les rapports des Renseignements généraux, réfutaient cette version ?

Qui a traité de « racailles » des gens qui avaient pour seul tort d’habiter en banlieue, d’être jeunes, et de le conspuer durant son passage dans leur cité ?

Qui a déclaré qu’il allait « débarrasser la France » des voyous, et même les « faire disparaître », en jouant parfaitement sur les sous-entendus xénophobes de la formule « débarrasser la France » (« voyous » = étrangers à expulser) et les connotations meurtrières du mot « faire disparaître » (= « éliminer », « rayer de la carte »…) ?

Qui a repris le slogan lepéniste « la France, on l’aime ou on la quitte », en l’appliquant bien entendu aux seuls enfants d’immigrés non-blancs — puisque n’importe quel Français blanc peut dire du mal de la France sans être ainsi stigmatisé, et que Nicolas Sarkozy lui-même – car c’est évidement de lui qu’il s’agit – a déclaré aux Etats-Unis « se sentir parfois comme un étranger en France » (allusion à l’opposition de la majorité des Français à la guerre américaine en Irak), sans en tirer la conséquence pour lui : si je n’aime pas la France, je la quitte ?

Qui a multiplié les déclarations et allusions xénophobes, racistes et islamophobes, associant systématiquement le thème du droit des femmes à celui de l’immigration, comme si les immigrés étaient les seuls à menacer les droits des femmes ? Qui a multiplié les allusions à la polygamie et à l’excision, en les amalgamant à l’Islam ? Sans parler des références grossières à l’égorgement du mouton dans les baignoires…

Qui a affiché son soutien à la publication de caricatures anti-musulmanes dans Charlie Hebdo au nom de la liberté d’expression, alors que dans le même temps, il harcelait judiciairement un rappeur qui avait eu le malheur de simplement constater l’existence et l’impunité (avérée et vérifiable) des homicides commis par des policiers contre des « jeunes des quartiers » ? Qui a défendu le droit de publier de caricatures islamophobes, tout en faisant voter des lois faisant de l’outrage public à La Marseillaise ou au drapeau national un blasphème, puni de milliers d’euros d’amende et même de prison ?

Qui déclarait déjà en 1998 : « ça ne dérange pas de débattre de la préférence nationale puisqu’elle est déjà à l’œuvre dans la fonction publique » ?

Qui a ouvert sa campagne sur le thème de la valorisation du « travail » (sans revalorisation des salaires) et sur la dénonciation des « assistés » ?

Qui a conclu sa campagne sur une charge hyper-violente contre « mai 68 » et la « fin des repères », ainsi qu’une défense de « la famille », valorisant la cellule familiale comme seule entité collective fondatrice de la société, et comme seul espace de solidarité (cf. sa politique sur la suppression des droits de succession) ? Qui a refusé l’ouverture du mariage et de la parentalité aux homosexuels, au nom là encore de sa « conception de la famille » ?

Qui, entre ces deux moments, « Travail » et « Famille », a mené une campagne extrêmement violente sur la « fierté d’être français », le « refus de la repentance », et même la fierté de l’œuvre réalisée par la France dans ses colonies ? Qui a décliné la thématique de « l’identité nationale » menacée par l’immigration, au point de déclarer qu’il faille créer un « ministère » réunissant les deux domaines ?

Bref : qui a articulé toute sa campagne, avec un caractère explicite dans le mimétisme jamais atteint par la droite française depuis la Libération, sur le tryptique du Maréchal Pétain :

« Travail Famille Patrie »

Avec y compris la même rhétorique mêlant biologisme (cf. les déclarations sur le caractère génétique de l’homosexualité et de la pédophilie) , « vitalisme » et nationalisme – « La haine de la France, c’est la haine de la vie », déclare par exemple Nicolas Sarkozy, dans la plus pure tradition de la droite pro-nazie des années 30-40.

L’œuvre législative passée de Sarkozy est tout aussi éloquente, surtout quand on l’entend dire que ce n’est qu’un début et qu’à l’avenir, s’il est élu, il ira beaucoup plus loin : atteintes sans précédent au droit d’asile et aux droits fondamentaux des immigrés, démantèlement de l’ordonnance de 1945 sur la protection des mineurs, atteinte aux libertés publiques et mise en place d’un État policier.

Bref : Nicolas Sarkozy n’est pas un « homme de droite » comme les autres. Il n’est pas un « libéral » comme les autres : ses valeurs, son vocabulaire, son programme, font vraiment apparaître une Ségolène Royal, ou même un Jacques Chirac, comme des sociaux-démocrates. Par ses idées en matière de politique économique et « sociale », par la force de frappe dont il dispose de par ses alliés dans le monde médiatique, et plus largement dans le monde patronal (son propre frère Guillaume Sarkozy a été vice-président du MEDEF), Nicolas Sarkozy fait peser une menace sur l’État redistributeur, les droits sociaux et les services publics, qui ferait de son passage aux affaires l’équivalent des épisodes Ronald Reagan (aux Etats-Unis), Margaret Thatcher (au Royaume Uni) ou Silvio Berlusconi (en Italie).

Sarkozy n’est pas non plus un « républicaniste paternaliste », « néo-colonialiste » voire « raciste-républicain » comme les autres : là encore, il fait apparaître le paternalisme « à la socialiste » (avec ses variantes le « fraternalisme » à la SOS Racisme, et le « maternalisme » à la « Ni putes ni soumises »), ou même celui de la droite, comme des moindres maux, tant, là encore, toute son attitude, son vocabulaire, ses déclarations belliqueuses, son œuvre législative et son programme, sont lourds de menaces sur les droits restants, et même la sécurité et l’intégrité physique des immigrés et des Français non-blancs.

Publié dans DU RACISME EN FRANCE, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY, QUESTION DE LAICITE, QUESTIONS DES MINORITES | Pas de Commentaire »

Le Choc des civilisations ?

Posté par issopha le 18 octobre 2007

Compte rendu du livre de Jean-Paul Roux, Un choc de religions. La longue guerre de l’islam et de la chrétienté 622-2007

  

Le Choc des civilisations ?

 

par Catherine Mayeur-Jaouen et Françoise Micheau


Jean-Paul ROUX, Un choc de religions. La longue guerre de l’islam et de la chrétienté 622-2007, Fayard, sorti le 4 avril 2007, 459 pages.Pour Jean-Paul Roux, l’histoire est simple : durant 1385 années, de 622 à 2007, islam et chrétienté se sont opposés en un conflit armé qui n’eut de cesse. « Il n’y a pas d’année, pas de mois, pas de semaine peut-être sans que du sang soit versé par des chrétiens ou par des musulmans » (4e de couverture). De cette guerre génératrice de grandes batailles, de provinces conquises, de pays occupés, de populations exterminées, l’ouvrage, dédié à Dieu (sic), offre un récit alerte et foisonnant, des conquêtes arabes en Méditerranée au VIIe siècle à l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis, en passant par les croisades, l’hégémonie ottomane, les guerres russes, les entreprises coloniales pour ne citer que quelques pages.

Mais l’histoire n’est pas cette simple accumulation d’événements organisés selon une perspective unique et réductrice. L’auteur ne l’ignore pas, et il avance au fil des pages de prudentes réserves, pour rappeler – par exemple – les relations culturelles entre l’Empire byzantin et le Califat de Cordoue, ou les traités d’alliance entre François Ier et Soliman le Magnifique.

Il n’en reste pas moins convaincu, et le lecteur pourrait s’en laisser aisément convaincre, que christianisme et islam sont fondamentalement antagonistes, que les pays où ces religions dominent, ou ont dominé, sont voués à se faire une guerre éternelle, que chrétiens et musulmans ne peuvent pas vivre ensemble. Bien plus : que la référence religieuse suffit, à quelques nuances près, à expliquer cette longue série de conflits. En trente ans les clefs de l’histoire seraient-elles passées de la doxa des rapports de production au catéchisme des combats religieux ?

Non, l’histoire humaine est autrement complexe et ne se résume pas à la guerre, aux conflits, aux affrontements. Elle ne se résume pas non plus aux religions : aucun être humain n’est réductible à sa foi, et les comportements d’une société, a fortiori de plusieurs sociétés, ne peuvent être assimilés à des blocs confessionnels monolithiques alors que la diversité réelle, celle de l’islam comme celle du christianisme, celle des chrétiens comme celle des musulmans, montre bien que de tels blocs n’existent pas. Écrire, par exemple, à propos de la conquête de l’Espagne musulmane par les rois chrétiens du Nord que « la guerre n’est plus que celle d’une confession contre une autre » (p. 113) est un leurre. C’est ignorer, ou plus grave, refuser de dire que l’Occident est alors en pleine expansion, sur tous les fronts, de la Prusse aux rivages méditerranéens sous l’effet conjugué de l’essor démographique, de l’enrichissement généralisé, de l’ambition des chevaliers, des aspirations des rois, des prétentions pontificales.

Une analyse des problèmes contemporains en termes de conflits de religions, telle que la propose l’auteur, est une négation du politique – c’est-à-dire des enjeux réels. Elle interdit de donner sens aux événements d’hier et d’aujourd’hui. La tragédie irakienne ou la crise palestinienne, la guerre d’Algérie ou les attentats d’al-Qâ’ida, ne s’inscrivent pas dans une longue série de conflits entre chrétiens et musulmans : ils sont le fruit de situations historiques, géopolitiques et politiques précises, que l’on peut dater, qui relèvent de l’histoire contemporaine, et ne procèdent en rien du Moyen Âge. Même les slogans mobilisateurs utilisés de part et d’autre (djihad et croisade) sont le produit de l’époque contemporaine, et non le legs pieusement conservé d’une histoire religieuse immobile.

Restons sur les mots : celui de « Chrétienté », utilisé par l’auteur, n’a de sens que pour le Moyen Age et pour désigner les pays alors dominés politiquement par des pouvoirs chrétiens. Même à cette époque, la chrétienté ne saurait être identifiée à l’Europe (pensons à la péninsule Ibérique alors sous domination musulmane), elle n’est pas unique (pensons à Byzance), elle ne recouvre pas l’ensemble des chrétiens (pensons aux chrétiens d’Orient). Parler de chrétienté pour l’époque moderne est un leurre. Tout comme parler uniformément d’islam pour des pays longtemps pluriconfessionnels (ils le sont parfois encore) ou qui s’affirment laïcs, quelle que soit l’expression ambiguë de cette laïcité (pensons à la Turquie ou à l’Irak du parti Baas) : n’y a-t-il pas (j’ai supprimé « d’ailleurs ») des islams variés, comme il y a des christianismes variés ?

Mais l’usage du mot chrétienté par Jean-Paul Roux est habile. Il lui permet de dégager le christianisme, religion de paix, du poids des réalités historiques qu’il a engendrées. Car « les chrétiens, au cours des temps, n’ont pas appliqué la doctrine du Christ. » (p. 26) De manière subtile, Jean-Paul Roux rompt dans les dernières pages avec cette opposition binaire entre islam et chrétienté en introduisant l’idée de « modernité ». La chrétienté – identifiée aux pays nantis de la planète (Europe et États-Unis) – aurait renoncé à ses valeurs pour adopter celles de la « modernité ». Dans cette vision éminemment traditionaliste et réactionnaire, partiellement issue de la pensée contre-révolutionnaire du XIXe siècle, la perspective est sombre : une chrétienté qui n’en est plus une ne peut qu’être submergée par un islam qui est resté, lui, attaché à ses fondements religieux. Comme si la modernité et la sécularisation avaient épargné le monde musulman, comme si l’islamisme lui-même n’était pas précisément le fruit de la modernité et de la sécularisation ! On comprend alors que le livre s’achève par un effet d’annonce : les musulmans sont convaincus « qu’ils feront régner la chariat sur les vieilles terres occidentales du Christ. […] Ce n’est pas encore le cas, mais peut-on penser aveuglément que ce ne le sera pas demain ? » (p. 374).

La responsabilité de l’intellectuel – même et surtout quand il écrit un livre destiné à un large public – est de donner des clefs d’analyse, de réflexion, de critique. Jean-Paul Roux en propose une, réductrice, idéologique et fausse, qui le conduit à l’impasse. « Comment une telle chose (la fondation d’un immense empire, dominé par les Arabes puis les Turcs) a-t-elle été possible ? Elle ne s’explique pas. Elle se constate. » (p. 145). Les historiens ne peuvent être qu’en désaccord. Cette « chose » s’explique, il est vrai de diverses manières, mais à condition de ne pas ramener une histoire riche et complexe à un conflit séculaire et inéluctable entre deux religions. Le livre de Jean-Paul Roux est propice à attiser les haines et les exclusions de toutes sortes, il appelle, en filigrane, à la rechristianisation militante de l’Europe et au rejet de l’islam, selon le modèle de cette Espagne qui, par l’expulsion des Morisques à l’orée du XVIIe siècle, « se trouva débarrassée d’un corps étranger irréductible et put faire son unité » (p. 252). Une culture de l’antagonisme – que l’auteur est loin d’être le seul à promouvoir dans la France d’aujourd’hui – se trouve ainsi justifiée par l’histoire, mais au prix d’un travestissement qui ôte aux événements leur spécificité pour n’y voir que des épisodes d’un conflit religieux ininterrompu et en faire des arguments au service d’une idéologie.

Catherine Mayeur-Jaouen
Professeur d’histoire modernet et contemporaine
INALCO (Paris)

Françoise Micheau
Professeur d’histoire médiévale
Université Paris 1

Publié dans ACTUS ET DEBATS MONDE, ISLAM DE FRANCE, QUESTION DE LAICITE | Pas de Commentaire »

L’opposition entre laicite’ et Islam n’existe pas

Posté par issopha le 12 octobre 2007

  

  

L’opposition entre laicite’ et Islam n’existe pas

 

 

Abdou Filali-Ansary

 

“Aujourd’hui, il paraît clair qu’au sein du monde musulman, l’espoir que la laïcité ou la sécularisation soient acceptées semble vraiment éloigné. Il semble que la société entière, au plus profond d’elle-même, réclame une certaine forme, non pas de théocratie, mais de moralisation de la vie publique en utilisant le langage religieux”. Les mots de Abdou Filali-Ansary, directeur de l’Institut pour les Etudes des Civilisations Musulmanes à Aga Khan Université, Londres. Chercheur et directeur de Prologues, revue maghrébine du livre, il est l’auteur de L’Islam est-il hostile à la laïcité? (2002) et de Réformer l’Islam? – Une introduction aux débats contemporains (2003).

J’aimerais commencer ma présentation par quelque chose qui est dit et redit constamment à propos de la philosophie, de ce qu’elle accomplit et de ce qu’elle n’accomplit pas. Ce qui est dit à propos de la philosophie, c’est qu’elle ne réalise pas de progrès, qu’elle ne produit pas d’accumulation, et qu’elle serait une conversation sans fin à propos des mêmes thèmes. Les philosophes seraient en quelque sorte tout le temps en train de tourner autour des mêmes questions sans pouvoir leur apporter des réponses. Alors que dans les sciences et dans la technique on peut constater des avancées, des accumulations, des mouvements en avant, en philosophie il n’y aurait que d’“éternels retours”. Certains ont même dit que tout ce qui s’est fait en philosophie jusqu’à présent, ce ne sont que des “notes de bas page” des dialogues de Platon, de petits commentaires de ce qu’il a fait. Platon aurait déjà identifié les grandes questions et les alternatives que les réponses à ces questions offriraient. Nous ne ferions donc que tourner en rond. Je voudrais répondre à cela en mettant l’accent sur certaines questions qui sont posées dans cette rencontre.

Il est vrai que ce qui se passe en philosophie n’a rien à voir avec le progrès et l’accumulation qu’on peut observer dans les sciences et dans les techniques. Mais il me semble aussi qu’il y a quelque chose d’autre qui ne ressemble pas à un constant piétinement. Ce “quelque chose”, je le décrirais comme un processus continu d’apprentissage. Il me semble que l’histoire de la philosophie nous montre – et elle nous le montre encore davantage aujourd’hui face aux défis importants et aux questions qui se sont imposées récemment – qu’il y a un processus d’apprentissage, et c’est sur ce processus-là que je vous invite à réfléchir. Ont dit aujourd’hui – c’est le titre de notre table ronde – qu’il y a une résurgence ou un retour du religieux et que de nouvelles questions et des difficultés ont ressurgi, que les philosophes – quelles que soient leurs spécialités – seraient appelés à résoudre ou à expliquer. Il me semble qu’il y a là un autre grand préjugé et que le religieux – et cela a été dit et redit – n’a jamais disparu. Peut-être qu’il a changé de forme, de moule ou d’expression, mais il a toujours été là. Il y avait peut être un moment où il semblait être affaibli, mais il ne faut pas parler de “retour” d’un disparu. Il me semble qu’il y a là une idée qui nous est imposée par les médias aujourd’hui. C’est l’attraction qu’ils ressentent vis-à-vis de ce genre de questions et de l’idée qu’il y a un retour, qu’il y a quelque chose qui n’était pas là avant, alors que ce quelque chose a toujours été là, même s’il a peut-être changé d’expression et qu’il se présente à nous de façon différente.

Si nous prenons, par exemple, les discussions sur la laïcité, il est vrai que l’histoire nous apprend qu’il y a une certaine polarisation, que l’idée d’une confrontation irréductible entre la laïcité et son contraire s’est imposée très tôt et qu’il se trouve aujourd’hui – et peut-être pas très loin d’ici – des collègues, des chercheurs et des penseurs pour qui c’est l’un ou l’autre, “ou bien ceci”, “ou bien cela”, et il n’y a absolument aucun moyen ni de concilier, ni de faire communiquer, ni de rapprocher les deux. En fait, les concepts de laïcité et son contraire ont peut-être fourni à la philosophie le moyen de procéder à certaines clarifications. Conceptuellement, je crois que l’idée d’un ordre social ou politique qui ne soit pas fondé sur une religion – quoi qu’une telle chose ne se soit peut-être jamais produite dans l’histoire, même quand on en a eu l’idée ou l’impression – a permis de développer un certain nombre de réflexions. Elle a été une utopie – mais peut-être une utopie utile – qui a permis de clarifier certaines choses et surtout de dire ce que nous voulons éviter, sans vraiment pouvoir atteindre l’horizon que nos discours tracent devant nous.

Je voudrais maintenant évoquer ce qui se passe à propos de ce débat dans le monde musulman, en montrant un exemple d’apprentissage par rapport à ce qu’il m’est arrivé de dire auparavant. Aujourd’hui, il paraît clair qu’au sein du monde musulman, l’espoir que la laïcité ou la sécularisation soient acceptées semble vraiment éloigné. L’idée est que la contradiction est là et qu’elle est bien réelle. J’avais dit auparavant que cela me semblait être une opposition qui s’est construite dans l’histoire et qui n’est pas inscrite dans les croyances enseignées par la religion musulmane (pas plus que du christianisme). J’ai traduit cet ouvrage que j’admire toujours, celui d’Ali Abderraziq, le théologien d’Al-Azhar qui a montré qu’on ne peut pas dire que la laïcité soit rejetée par l’Islam ou qu’elle lui soit opposée. Il a procédé à une démonstration rigoureuse, en allant directement aux sources; il a énuméré tous les versets coraniques où on peut considérer ou croire qu’il y a une conception ou des indications politiques et où serait décidée la manière dont la communauté musulmane devrait être gouvernée. Il a également passé en revue l’ensemble des hadith, des traditions du Prophète où il pouvait être question de la politique, et a découvert que dans tous ces versets, dans tous ces hadith, il n’y avait absolument rien qui indique que les musulmans soient tenus à une certaine attitude ou à certaines formes qu’on puisse appeler système politique islamique. La leçon qu’il nous donne et que nous, à travers cet apprentissage, devons continuer à apprendre, c’est l’idée qu’il y a une distinction fondamentale à faire ici entre Islam et musulman.

Un historien américain a proposé de distinguer entre Islam et Islamdom. Il a remarqué que lorsqu’on parle de l’héritage des chrétiens on distingue très facilement et automatiquement, sans même y réfléchir, entre Christianisme et Chrétienté. Le terme Christianisme renvoie à l’ensemble des croyances, des rituels, la théologie etc., alors que la Chrétienté renvoi à l’histoire de ce que les chrétiens ont fait avec leurs croyances, leurs attitudes, leurs interprétations et leurs actions, bref, tout ce qu’ils ont construit dans leur histoire. Et nul n’a l’idée de confondre entre les deux. Ce qui s’est passé, si vous voulez, dans la nuit de la Saint-Barthélemy en France n’est jamais rattaché au Christianisme en tant que religion. On accuse le pouvoir français, les autorités catholiques, la Chrétienté, les chrétiens, mais jamais le Christianisme. Pourtant, lorsqu’on passe de l’autre côté et qu’on s’intéresse aux traditions des musulmans, le même mot “Islam” renvoie à deux réalités d’ordre différent: à l’ensemble des croyances, aux rituels et aux dogmes et, en même temps, à l’histoire ou plutôt aux “histoires” des peuples musulmans a travers l’espace et le temps. Ce qui fait qu’aujourd’hui, autour de nous, personne ne trouve de problème à ce que les gens puissent lier ce que Ben Laden a fait, à “l’Islam” tout simplement.

Si un ou plusieurs individus quelque part font quelque chose, comment peut-on se permettre de mettre en question l’ensemble d’une religion, un complexe de croyances, de traditions, de pratiques qui se sont exprimées de mille façons a travers les âges? Il me semble donc qu’il y a là, encore une fois, un processus d’apprentissage: nous partons de certaines positions et nous arrivons à d’autres. J’avais dit que l’idée d’opposition irréductible entre Islam et laïcité est quelque chose qui m’est parue dans le temps, et qui me paraît toujours, être construite dans l’histoire récente. J’avais souligné, qu’au cours du XIXème siècle, lorsque des auteurs musulmans ont voulu traduire le terme “laïcité” en arabe ou dans des langues qui utilisent des racines arabes comme le turc ou le persan, ils ont trouvé et adopté un terme évoqué par un verset coranique qui renvoie à une polémique entre le Prophète et des gens qui sont venus lui dire: vous êtes en train de nous parler de réalités supranaturelles et de choses que nous ne pouvons pas voir. La seule réalité qui soit acceptable pour nous, parce que visible et palpable c’est le changement. Le verset rapporte que les partisans de ce point de vue professent que tout ce que nous savons est que nous naissons, nous vivons et nous mourons. Le fait donc de décrire dès le début la laïcité de cette façon a immédiatement créé l’impression que la laïcité et le sécularisme étaient quelque chose d’irréductiblement opposé à l’islam, une attitude de rejet vis-à-vis de la croyance religieuse.

Evidemment, certains ont très vite réagi en disant “Non, cela n’est pas la meilleure façon de traduire ce terme”. On est donc passé à un autre terme, celui de La-dini. Or, La-dini signifie “areligieux” ou “non religieux”. Et là aussi l’idée d’une contradiction irréductible, d’une dichotomie, “ou bien” “ou bien”, s’est imposée. Etre laïque voulait dire sortir de la religion, la rejeter. C’est ainsi que les musulmans ont reçu la laïcité au début. Il a fallu des années, pour qu’on en vienne à inventer un autre terme: ‘Almania, qui est adopté de nos jours. Toutefois, il me semble qu’il est resté dans les esprits des musulmans des traces des premiers usages. Et c’est pour cela que l’opposition entre sécularisme et Islam est une opposition artificielle et qu’on peut – et on doit peut-être – la dissoudre plutôt que d’essayer de la résoudre. Il n’y a aucune concession qu’il soit nécessaire d’admettre à ce propos. Le livre de Ali Abderraziq a été publié en 1925 et il est toujours réédité, c’est un essai d’une centaine de pages qui a fait l’objet, l’année de sa publication, de trois “réfutations”, et dès 1925 jusqu’à cette année, les réfutations n’ont jamais cessé de paraitre. Cela est dû au fait que les défis qu’il adresse à tous ceux qui disent le contraire sont très importants. Il énumère toutes les sources sans fonder ses réflexions sur les théories philosophiques modernes ni adopter les points de vue des sciences sociales, mais en lisant et relisant les sources de la façon la plus directe et spontanée. Toutefois, force est de constater que la polarisation a été créée, et elle est là; elle alimente le rejet de la laïcité.

Maintenant – et c’est là que j’avoue que je dois me remettre à l’école et que je dois accepter d’apprendre – le fait est qu’aujourd’hui, autour de nous, dans les sociétés musulmanes, l’opposition est là, elle est profondément enracinée dans les esprits et elle détermine non seulement la façon dont la société voit les choses autour d’elle, mais aussi des attitudes vis-à-vis du politique et de la religion. Il se fait que nous sommes dans une situation où il semble que la société entière, au plus profond d’elle-même, réclame une certaine forme, non pas de théocratie, mais de moralisation de la vie publique en utilisant le langage religieux. Il me semble qu’il ya là un devoir pour les modernistes et les démocrates d’apprendre et d’écouter la société autour d’eux. Et j’ai été ravi d’apprendre qu’un certain apprentissage est en cours parmi les philosophes, et même si, autour de nous, il y a certains qui ont hypostasié ou substantifié l’opposition entre Islam et laïcité, et qui disent, comme le fait Bernard Lewis par exemple, que les musulmans sont condamnés à vivre dans un monde enfermé dans le religieux et qu’ils ne seront jamais démocrates. Les musulmans seraient enfermés et n’évolueraient jamais parce qu’ils sont ce qu’ils sont, à cause de leur identité et de leur héritage. Cela n’est pas dans leurs gènes, mais c’est dans leur culture, ce qui est peut-être pire. Cette idée a tenté de nombreux penseurs, même au sein du monde musulman, et non pas seulement des orientalistes comme Bernard Lewis. L’idée est qu’il y a quelque chose dans la nature de la culture de l’héritage musulman qui bloque le développent des musulmans, et que ces deniers n’ont qu’à l’accepter ou à choisir d’être exclu de leur société.

Je crois qu’il y a une lueur d’espoir qui vient d’ailleurs: au lieu de substantifier ou de fétichiser des oppositions d’une manière mécanique, si je puis dire, les philosophes sont en train d’explorer des directions dans lesquelles il serait possible, non pas de concilier des inconciliables, mais de comprendre ce qui se passe dans les esprits. De comprendre que, par exemple, la laïcité a constitué une sorte d’utopie et qu’il n’y a jamais eu de régime véritablement, entièrement, intégralement, laïc. Que même si on “chasse la religion par la porte”, elle “revient par la fenêtre”, comme on dit, qu’elle peut prendre parfois la forme de religion séculière, comme l’a été le communisme. Le communisme a joué le rôle, dans certaines sociétés, de religion séculière. Il n’a pas survécu, disent les observateurs, parce qu’il n’avait pas de références extranaturelles. Il a placé toute la “Vérité” dans l’histoire. Cette discussion sur la notion de laïcité nous amène donc à un point où nous pouvons voir qu’elle constitue un idéal, peut-être un idéal type qui, tout comme l’idée d’un Etat religieux ou d’une théocratie, ne s’est jamais totalement réalisée. La nostalgie, dans les sociétés musulmanes, pour l’âge d’or du califat bien guidé n’a jamais été en mesure de faire vraiment revivre l’idéal de gouvernement ou d’Etat entièrement défini ou gouverné par des règles empruntées à la religion.

Nous avons donc peut-être affaire à deux “utopies”, qui nous ont aidé à clarifier nos propres idées et nous aident à poser d’autres questions aujourd’hui. Des questions sur les distinctions que nous pouvons faire entre l’absolu et l’historique, entre les principes que nous pouvons accepter et ceux que nous pouvons négocier. Où va-t-on placer la limite? Où doit passer la ligne entre l’acceptable et le négociable? Il ne s’agit pas de faire des concessions sur l’idéal de la laïcité, ni de devenir des “hérétiques” de la laïcité, quand on accepte de se poser des questions de ce genre. Je dirais aussi que cela nous amène à poser la question de la démarcation entre ce qui relève des questions de principe et ce qui est historique, les principes universels, et les formulations ou les expressions qu’ils prennent dans l’histoire. Pour les musulmans, et je crois que cela vaut aussi pour les non musulmans, c’est une question essentielle, puisque les principes ne nous viennent jamais à l’état pur, ils ne nous sont jamais transmis comme cela, mais nous parviennent à travers des exemples et des formes historiques bien déterminés. La distinction que faisait Ali Abderraziq due à la rupture qui s’est produite chez les musulmans entre la mort du Prophète, considéré comme le dernier homme (dans l’histoire) qui a reçu une révélation, et ce qui vient après, entre l’Islam enseigné par le Prophète et ce que les musulmans en ont fait, est une distinction sur laquelle nous devons encore travailler. Elle doit nous aider à bien voir que beaucoup de choses que nous considérons aujourd’hui comme islamiques, ou comme chrétiennes, sont plutôt des choses que des musulmans ou des chrétiens ont proposé à travers le temps; des réponses qui ont été apportées par des individus qui ont vécu dans des endroits et à des moments déterminés. Elles ne sont en aucun cas des réponses qui nous obligent, ni des obligations religieuses qui s’imposent à nous comme des règles insurpassables.

Abdou Filali-Ansary est directeur de l’Institut pour les Etudes des Civilisations Musulmanes à Aga Khan Université, Londres. Chercheur et directeur de Prologues, revue maghrébine du livre, il est l’auteur de L’Islam est-il hostile à la laïcité? (2002) et de Réformer l’Islam? – Une introduction aux débats contemporains (2003).

Ce texte est la transcription de la communication de l’auteur au cours de la Table ronde organisée par Reset Dialogues on Civilizations “Le réveil de la religion et la société ouverte”, qui s’est déroulée dans le contexte de la Journée mondiale de la philosophie de l’Unesco (Rabat – Maroc, le 16 novembre 2006). Á la rencontre ont participé le Ministre de l’Intérieur Giuliano Amato, les philosophes Abdou Filali-Ansary (Maroc), Fred Dallmayr (Usa), Sadik Al Azm (Syrie), Sebastiano Maffettone et Alessandro Ferrara (Italie), le directeur de Reset Giancarlo Bosetti e l’administrateur délégué de Reset DoC Nina zu Fürstenberg.
15 Mar 2007

Envoyez-nous votre opinion. Ecrivez-nous à doc@resetdoc.org

Publié dans AU-DELA DES IDEES RECUES, ISLAM DE FRANCE, QUESTION DE LAICITE | Pas de Commentaire »

LOI SUR LA LAICITE : ANALYSE D’UN CONSENSUS PROGRAMME

Posté par issopha le 4 octobre 2007

LOI SUR
LA LAICITE :
 

  

ANALYSE D’UN CONSENSUS PROGRAMME 

 

  

 

Entre 2003 et 2004 et pendant plus de six mois, le simulacre de débat autour du foulard islamique et de la laïcité à l’école occupe l’espace public. A grands coups d’arguments lancés à l’unisson, un consensus tant médiatique que politique conclut à la nécessité urgente de légiférer, si bien qu’en février 2004, la « loi sur la laïcité » est largement votée par l’Assemblée nationale, promettant d’exclure de l’école publique de nombreuses jeunes filles – pourtant présentées comme victimes. Contradictions dans les arguments, gravité extrême des sanctions préconisées, occultation d’un certain nombre de points de vue : autant d’élèments parmi tant d’autres qui autorisent à penser que cette loi et ses motivations profondes doivent être analysées, dénoncées et combattues. Comment expliquer ce brusque retour du débat ? Quelle interprétation faire de l’uniformisation du discours, au-delà des convictions politiques classiques ? Pourquoi les premières concernées n’ont-elles jamais été invitées à prendre la parole, alors que d’autres jugeaient de leurs motivations et décidaient de leur sort ? Voici quelques unes des questions fondamentales que le film « Un racisme à peine voilé » entreprend d’aborder, en proposant cette fois des positionnements étouffés par la machine médiatique. Autour du collectif « Une école pour tous-tes », élèves, enseignants, chercheurs et militants, refusent les conclusions dominantes et luttent pour l’abrogation de la loi et le soutien des élèves exclu-e-s. A l’occasion d’une projection publique et gratuite du film, nous avons rencontré trois membres du collectif « Une école pour tous-tes » : Djamila Bechoua, du collectif féministe « Les blédardes » ; Jérôme Host, réalisateur du film « Un racisme à peine voilé » ; et Pierre Tévanian, enseignant, animateur du collectif « Les mots sont importants », et auteur notamment de nombreux articles d’analyse sur la question.

On ressent très bien à la vision du film Un racisme à peine voilé une volonté de se placer en rupture avec la façon dont a été traité le « débat sur la laïcité » partout ailleurs. Quel a été le déclencheur de l’envie de faire ce film ?

Jérôme Host : Le déclenchement ne vient pas de nous, malheureusement. Ca a été l’apparition du débat, et le projet de faire une loi d’exclusion des élèves voilées de l’école. A l’époque où les débats ont émergé à la télévision et dans la presse, j’étais moi-même à l’Education nationale, je connaissais des filles voilées, il était donc assez facile de voir le décalage qui existait entre les discours et la réalité. Le projet de départ, qui s’est imposé tout de suite, était de leur donner la parole. Puis en avançant j’ai rencontré le collectif Une école pour tous-tes. Dans le film il y a des féministes, des militants laïques, des militants anti-racistes, c’est-à-dire un peu tous ceux qui composent le collectif. Au-delà de ça, j’ai moi aussi une histoire de militant anti-raciste depuis plusieurs années, donc quand le débat a émergé j’ai eu envie de capter ce qui se cachait derrière, à savoir avant tout une volonté de stigmatiser l’islam – qui remplace aujourd’hui la figure de l’Arabe. En fait, on voyait la trame de ce film avant de l’avoir fait, car on avait déjà une analyse sur la question depuis plusieurs années.

Paradoxalement, le simple fait de donner la parole à des filles portant le foulard constituait déjà en soi une façon d’aborder la question différemment…

Jérôme Host : C’est bizarre parce qu’il paraît évident de s’adresser aux personnes concernées quand on veut traiter un sujet. Ca ne me semble pas difficile à faire, pourtant on a entendu certaines fois des journalistes dire que des filles voilées contactées ne voulaient pas apparaître à la télé : c’est des bobards. Parmi les filles que j’ai sollicitées, il n’y en a pas une qui a refusé ; au contraire elles étaient enthousiastes, en demande. Donc le fait de ne pas leur donner la parole était délibéré, il y avait un calcul, peut-être pour éviter de porter la contradiction. On a quand même pu en voir quelques-unes, mais dans des conditions de débat complètement déséquilibrées : si tu mets quelqu’un qui n’a pas forcément l’habitude des plateaux télé en face de politicards aguerris ou de professionnels des médias, c’est clair qu’en une heure de débat monté, elle se fait, justement, démonter. Si on avait donné la parole à ces filles dans des conditions équilibrées, ça aurait été dangereux pour le projet de loi qui était en cours, puisqu’on aurait remarqué qu’il y avait un problème dans les arguments qui étaient invoqués par les partisans de la loi.

Il y avait eu quelques années auparavant des discussions autour du foulard à l’école, mais il semblait depuis que la situation s’était en quelque sorte régularisée, qu’elle posait en tout cas de moins en moins problème. Comment selon vous peut-on expliquer et interpréter ce brusque retour du débat ?

Pierre Tévanian : Il y a quelqu’un qu’on a très peu entendu, qui s’appelle Hanifa Cherifi, et qui était la médiatrice de l’Education nationale sur cette question. Dans les chiffres qu’elle a donnés, qui sont tout ce qu’il y a de plus officiels, on était passé entre 1994 et 2003 de 300 à 150 contentieux profs-élèves voilées. Le nombre d’élèves voilées augmentait, pas énormément mais un petit peu, mais il y avait en même temps moins de conflits. On assistait vraiment à une banalisation, à une acceptation, qui n’était pas forcément idyllique ou exempte de tensions, mais c’était une vraie normalisation. Je crois d’ailleurs que c’est ça qui a été insupportable à un certain nombre de gens qui ont mené cette campagne, à savoir le fait que ces filles-là s’inscrivent comme faisant partie du paysage, faisant partie de la société, faisant partie de l’école. Et faisant aussi partie pour certaines du mouvement associatif, entrant dans le mouvement anti-guerre, entrant dans le Forum Social Européen. Elles devenaient des égales. Or dans l’Histoire ça se passe toujours comme ça : c’est quand les discriminés, les dominés, commencent à certains égards à apparaître comme des égaux, qu’on passe dans certaines franges de l’opinion à une attitude de phobie beaucoup plus importante. Alors pourquoi à ce moment-là ? Il y a toute une série de facteurs, parce qu’il y a toute une série d’acteurs très divers, et qui ont convergé : c’est quand même la première fois qu’on a vu Lutte Ouvrière et Raffarin main dans la main, ou Lutte Ouvrière et le PS faire des meetings ensemble, autour de Ni putes ni soumises au début 2004. Evidemment les motivations ne sont pas les mêmes à Lutte Ouvrière, au PS et au gouvernement. Je l’explique un peu dans le film. Au niveau du gouvernement je crois que c’est assez clair : il a une très faible légitimité, avec un président élu par défaut et qui devrait presque être en prison – tout le monde le sait plus ou moins confusément – et qui se retrouve un an après son élection face à de grandes difficultés sociales avec l’un des plus gros mouvements enseignants de ces dernières années. Donc la stratégie assez classique du gouvernement a été de lancer une patate chaude dans les mains de la gauche, en sachant très bien que le mouvement social allait se déchirer autour de cette question du voile, et que ça ferait diversion. Et ça a assez bien marché. Ce qui amène à la suite : ça a assez bien marché parce que malheureusement, les diverses forces de la gauche, avec leurs propres motivations, ont pour une grande partie joué ce jeu-là. Des dirigeants socialistes l’ont dit après les élections régionales : « on a gagné, mais on est dans la merde parce qu’on n’a rien, aucun programme ». On a donc un PS qui joue cette carte électoraliste-là, en grande partie pour capter le vote enseignant, à mon avis. Avec LO il doit y avoir de ça aussi, d’où la surenchère. Parce que justement, l’électorat enseignant est tiraillé entre le PS et ce type d’extrême-gauche, et le passage d’Allègre et les politiques éducatives menées par les gouvernements socialistes ont aliéné au PS sa base électorale principale qui était le corps enseignant, et on a vu à un certain nombre d’élections une grosse défection chez les enseignants, avec un fort vote d’extrême-gauche et un fort vote vert, etc. Ils opèrent donc une tentative de reconquête par « du symbolique ». Rehausser les salaires, donner des moyens pour éduquer dans de bonnes conditions, ça coûte cher, donner du symbole ça ne coûte pas cher. « Vous êtes merveilleux, vous êtes magnifiques, vous êtes en ligne de front, vous êtes les hussards de
la République contre l’intégrisme, et on va faire quelque chose pour vous symboliquement ». Il y a ça au PS – comme à Lutte Ouvrière, mais sur le thème « n’allez pas au PS, c’est nous les vrais laïques, les vrais féministes… ». Après il y a toutes sortes d’autres motivations. Le racisme est présent sous une forme plus ou moins larvée, plus ou moins inconsciente, plus ou moins latente, un peu partout, chez tous ces acteurs, et vient se surajouter là-dessus ; un racisme post-colonial qui traverse toutes les couches de la société française et toutes les familles politiques. D’où cet espèce de vent de panique face à la normalisation, l’apparition de certaines populations comme des égales, comme des gens qui se mettent à être militants, à revendiquer, à accuser
la République, et donc à ne pas tenir leur place de sujets dociles de
la République, de force de travail invisible, ou à la rigueur de cibles, de boucs-émissaires. D’accusés, ils devenaient accusateurs, sur toute une série de problématiques : la guerre en Irak, mais également les luttes de l’immigration, des sans-papiers, contre la double peine, contribuant à la résurgence du débat sur le passé colonial en 2001, etc. Je résume ça dans le film en disant : « on remet les bougnoules à leur place ».

Ce grand consensus politique s’est accompagné d’un consensus médiatique quasi-unilatéral, qui a clairement et massivement influé sur l’opinion, si bien que peut se poser la question du prétendu courage politique qu’il y aurait à prendre de telles dispositions législatives.

Jérôme Host : C’est bien sûr beaucoup plus lâche que courageux, c’est une solution de facilité pour donner l’impression qu’on fait quelque chose, qu’on agit. Et pendant ce temps-là malheureusement il y a la loi Perben 2 qui est passée… Traditionnellement la rentrée est un moment où le monde enseignant et le monde de l’Education nationale revendiquent sur un certain nombre de sujets, notamment les problèmes d’effectifs dans les classes, les problèmes d’organisation, les problèmes de moyens. Là, on a vu une « rentrée foulard ». Quand je discute avec des profs, je leur demande s’ils ont l’impression de pouvoir mieux enseigner, maintenant qu’il n’y a plus de foulard dans la salle de cours. Qu’est-ce qui s’est vraiment arrangé ?

Djamila Bechoua : Par rapport aux médias, on peut dire clairement qu’ils ont fait la campagne pour la loi. Avec le collectif Une école pour tous-tes, on a bien vu la manière dont on était ignorés bien qu’on ait à chaque fois pour présenter nos actions réuni des conférences de presse – et on voit bien qu’à ce jour aucune télévision ne va accepter de diffuser le film Un racisme à peine voilé. De ce point de vue, il y a eu un parti pris des grandes chaînes de télévision, de la même manière que dans certains journaux – notamment Libération. Et à partir du débat sur le foulard à l’école, on a quand même eu un déchaînement médiatique qui est allé bien au-delà, avec un acharnement sur les musulmans et les populations des quartiers. Il faudra un jour que les médias en paient les conséquences et assument leur responsabilité dans la manière dont ils ont retraduit les choses. Jérôme parlait tout à l’heure des quelques filles qui portent le foulard qu’on a vues sur des plateaux de télévision, mais il n’y a jamais eu d’élèves et de lycéennes. On a vu quelques femmes qui portent le foulard, mais qui sont des militantes, comme Saida Kada ou Siham Andaloussi, qui ne sont pas lycéennes et donc pas directement en ligne de mire de cette loi. La commission Stasi n’a pas non plus entendu de lycéennes, et c’est révélateur de l’état d’esprit qui présidait à ce moment-là.

Pierre Tévanian : Le Monde est l’exception dans le paysage de la presse écrite, en étant le seul organe de presse qui a eu un traitement correct dans ses pages société, école, religion ; un traitement équilibré dans la gestion des tribunes libres (environ vingt tribunes pour l’interdiction et vingt contre) ; dans ses éditoriaux non-signés, il y a eu une prise de position contre la loi, très claire et très bien ; mais ses unes étaient sensationnalistes, et ses manquements sont identiques au reste de la presse, et le manquement principal est celui dont parlait Djamila, à savoir l’absence totale des élèves dans ce débat. C’est quand même un débat où tout s’est fait au nom de la protection de nos petites têtes blondes – et pas seulement blondes mais aussi, essentiellement nos petites têtes basanées et frisées – et féminines notamment. Et le gros argument qui a emporté la mise est celui de Ni putes ni soumises : il faut protéger les filles qui subissent des pressions sexistes dans les quartiers. Ca a été le cœur de l’argumentation. C’est quand même incroyable qu’après un an de « débat » là-dessus, avec le nombre de sondages qui ont été faits, il n’y ait pas eu un seul sondage auprès des lycéennes et des collégiennes, et notamment dans les bahuts où il y a des filles voilées, et notamment les filles de ces bahuts, et notamment parmi ses filles celles qui sont de famille musulmane, supposées subir des pressions – ce qui peut être vrai pour certaines d’entre elles – et qui sont supposées, à cause de ces pressions, appeler au secours – ce qui là est complètement faux, y compris pour celles qui subissent des pressions. En tout cas, si elles appellent au secours ce n’est certainement pas en demandant une loi pour virer leurs copines.

Djamila Bechoua : Je voudrais rajouter un mot sur le rôle qu’on a fait jouer aux Ni putes ni soumises, et à la manière dont on a exploité cette volonté de protéger les filles. C’est un des arguments qui a été le plus présent pendant la campagne médiatique, et c’est vrai que sur la question, les Ni putes ni soumises se sont faites la voix des filles issues des quartiers et qui ne portent pas le foulard – dans une certaine conception de l’émancipation féminine. Comme si dans les quartiers il y avait soit des filles qui portent le foulard, soit des Ni putes ni soumises. Personnellement j’ai combattu cette idée depuis le départ, parce qu’on ne peut pas réduire les femmes des quartiers à ces deux figures ; et surtout – ça a été un gros coup médiatique – il ne faut pas surestimer l’assise populaire des Ni putes ni soumises dans les quartiers… Les filles des quartiers ont un regard complètement différent puisqu’elles voient leurs copines ou leurs voisines voilées avec un regard humain, et en aucun cas il n’était question de les exclure de l’école. La deuxième idée qui est sous-jacente à celle-ci est que d’une certaine manière les filles des quartiers, et donc les filles issues de l’immigration post-coloniale, ont besoin d’une espèce de bienveillance ; du coup, on recrée des rapports de domination à leur égard, en les mettant sous tutelle systématiquement. Je dirais que c’est vraiment révélateur non seulement de ce racisme, mais surtout de tout cet héritage colonial et de la manière dont les femmes ont toujours été exploitées dans leur condition – ce que Bourdieu et Franz Fanon écrivaient déjà concernant l’Algérie. D’une certaine manière, on a revu toutes ces logiques et ces mécanismes réapparaître pendant la campagne médiatique, et encore une fois on a donné la parole aux Ni putes ni soumises sur cette question, et à elles uniquement. Les autres ont été tues.

Du coup les thèses des Ni putes ni soumises semblent avoir pesé comme de véritables arguments d’autorité…

Pierre Tévanian : Ni putes ni soumises a été un espèce de totem. On parlait de ces lycéennes qui n’ont jamais été invitées à prendre part au débat, et effectivement il n’y avait pas besoin de les inviter puisqu’on prétendait connaître leur voix à travers celle de Fadela Amara. Il y a une enquête que j’ai menée dans mon lycée, avec une série de questions, et était proposée notamment toute une série d’énoncés, dont ceux de Ni putes ni soumises, à savoir : « pour la protection des filles qui subissent des pressions et ne veulent pas porter le voile, il faut qu’il n’y ait pas de voile dans les écoles et donc qu’il y ait une loi qui l’interdise, et que celles qui ne veulent pas l’enlever soient exclues ». Etes-vous tout à fait d’accord, plutôt d’accord, plutôt pas d’accord ou en total désaccord ? Sur cette enquête qui a été faite sur six classes du lycée, après dépouillement on a pu isoler un groupe de cinquante filles issues de familles avec référence musulmane – puisqu’on demandait à la fin ces caractéristiques-là. Il s’agissait donc des fameuses filles au nom desquelles parlaient les Ni putes ni soumises, et au nom desquelles on a légiféré. Sur ces cinquante filles, il y en avait trois qui étaient tout à fait d’accord, soit 6% des filles, alors que Ni putes ni soumises était censé représenter les 100%. Et 64% se disaient en total désaccord avec ces arguments.

L’attitude passive du corps enseignant tout au long des débats a de quoi surprendre, et il semble que la loi et ses dispositions d’exclusion aient finalement été acceptées sans véritable opposition.

Pierre Tévanian : Il y a eu une très forte acceptation, c’est le bon terme. C’est-à-dire que ce n’est pas une demande enseignante. Ce qui interroge, concernant la responsabilité du corps enseignant, c’est effectivement cette passivité, cette acceptation, cette absence d’opposition, parce que, normalement, en tant qu’éducateurs, ils auraient dû être scandalisés et être en première ligne contre cette loi. Ils ne l’ont pas été, donc il y a une question spécifique sur les enseignants qui nous interroge. Maintenant, il y a une responsabilité médiatique qui est d’avoir fait croire que c’était une demande enseignante. Or, il y a une forte nuance entre demander quelque chose et consentir à cette chose. C’est très clair, une demande ne se mesure pas par des sondages, mais c’est ce que les gens demandent par eux-mêmes. Les médias – et Le Monde notamment – nous y ont fait croire avec un sondage en février 2004, qui était d’ailleurs intéressant par toutes les questions qu’il posait ; on le retrouvait au milieu du journal, mais en une on avait retenu « 75% des profs veulent la loi sur le foulard ». Or quand un groupe social veut quelque chose, il se manifeste, il se met en grève. Le corps enseignant veut beaucoup de choses et l’a prouvé dans les années passées, il s’est mis en grève sur toutes les autres questions, mais jamais sur celle-là, à l’exception de dix bahuts en dix ans, sur des centaines et des centaines de bahuts concernés. Dans tous les lycées où il y a des filles voilées, la commission Stasi et les médias auraient pu examiner comme éléments objectifs du dossier les conseils d’administration avec leurs procès verbaux – trois par an. Est-ce que le problème y a été soulevé ? Quasiment pas. En revanche, on trouve des tas d’autres problèmes… Les profs n’ont jamais été demandeurs d’une telle loi, y compris les profs qui étaient dans ces bahuts-là. Et ça ressortait dans le sondage du Monde : à l’intérieur du journal il y avait la liste des treize problèmes considérés par les profs comme les plus importants, et en onzième position avec 14% seulement de réponses il y avait la laïcité. A la question « Pensez-vous qu’on parle trop des filles voilées et du foulard à l’école ? », 88% disait oui. « Pensez-vous que c’est un moyen de ne pas parler des autres problèmes ? » : 59% disait oui. Il y a donc eu un mensonge médiatique sur les profs, mais le second volet c’est qu’ils ont été, pour une grande part, menés en bateau comme tout le reste de l’opinion, voire même un peu plus que la moyenne. En gros, c’était la première fois, dans le débat légitime et autorisé des grands médias, qu’on plaignait les profs plutôt que de les accuser d’être des privilégiés et des feignants. Il y avait quand même un précédent, sur le thème « insécurité et violence scolaire ». C’est une des raisons de cette adhésion molle et passive, de ce consentement – puisqu’il n’y a pas de mouvement social enseignant fort, ni sur l’insécurité scolaire, ni sur le foulard. Moi, je l’ai bien vu : c’est dans les périodes où les médias déliraient sur l’insécurité ou sur le voile, que quand des gens extérieurs à nos métiers apprenaient que j’étais prof, à Drancy en Seine-St-Denis, on me regardait avec des gros yeux en me demandant si ce n’était pas trop dur. Je crois donc que cette focalisation des médias sur le voile a donné à certains profs l’impression d’exister, et ça explique le consentement peu intense mais massif du corps enseignant, ainsi que sa passivité.

Jérôme Host : On parlait tout à l’heure du racisme latent qui traverse toutes les couches de la société, et les profs n’en sont pas exempts du tout. Je dirais même de l’expérience que j’ai et des gens que j’ai pu rencontrer, que quand on est dans l’envers du décor et qu’on assiste aux discussions de salle des profs, ça parle bien souvent de la même manière que…

Pierre Tévanian : …chez Arlette Chabot.

Jérôme Host : Que chez Arlette Chabot ou que dans le bistrot du coin. Les profs ont peut-être un peu de mal à se remettre en question à cause de leur position d’enseignant, mais il y a quand même toute une génération de profs qui a ce problème-là. Les enseignants étaient passifs, mais pour beaucoup c’était aussi un truc qui leur trottait dans la tête depuis longtemps, que ces élèves voilées étaient un problème, que ça les dérangeait, avec tout le discours raciste qu’il y a derrière. Et quand la loi est arrivée, ça a été une bonne chose pour certains – peut-être encore plus chez les proviseurs, qui ont à gérer tout ça.

On a pu constater ces derniers mois l’énorme et dangereuse confusion qui régnait au sein de l’opinion à l’encontre de termes tels que laïcité, athéisme, religion, ou encore intégrisme. Et on peut s’interroger sur la qualité de débats partant sur une base de connaissances aussi instable… On pourrait commencer par se demander en quoi le voile pourrait être contradictoire avec la notion de laïcité, dans l’état actuel des lois ? Quel est l’argument qui viendrait corroborer l’idée selon laquelle la défense de la laïcité passe par une loi d’interdiction des signes religieux à l’école, et du voile en particulier ?

Pierre Tévanian : Effectivement, après des milliers d’heures de débats et des milliers de pages noircies sur ce thème, qu’est-ce que les Français ont appris ? On pourrait leur demander : qu’est-ce que la laïcité ? La réponse la plus massive serait : « ne pas porter le voile ». Autrement dit, il faut légiférer pour sauver la laïcité, il faut interdire le voile au nom de la laïcité, et qu’est-ce que la laïcité, c’est qu’il n’y ait pas de voile : on est dans la tautologie. Si on résume, cela veut dire qu’il faut qu’il n’y ait pas de voile parce qu’il faut qu’il n’y ait pas de voile. On a été dans la contradiction totale à tous les niveaux. On a une loi qui explicitement interdit au nom de la laïcité tous les signes religieux, mais qui est justifiée par la protection des femmes. La laïcité est l’intitulé de la loi et c’était le titre de toutes les pétitions, mais par contre si vous allez dans les débats parlementaires ou dans l’argumentaire des pétitions, on en revient à la condition des femmes ; c’était la même chose dans le discours de Chirac. On a donc déjà cette contradiction, où on est sur un double-registre. Car si on parle de la condition des femmes et que c’est le voile qui est en cause, dans ce cas-là d’une part il ne faut pas interdire tous les autres signes religieux, et d’autre part il ne faut pas l’interdire qu’à l’école : il fallait faire une loi interdisant le voile partout, ce qui évidemment était inassumable… en tout cas pas d’un seul coup. La deuxième contradiction est complètement aux antipodes du droit, puisqu’il s’agit de la rétroactivité : c’est Xavier Darcos qui résume cela le mieux fin 2003 quand il dit qu’il faut que la communauté musulmane montre qu’elle est capable de respecter les règles de
la République, sinon il faudra faire une loi. Cela veut dire qu’on reproche à une communauté dans son ensemble le fait que certains de ses membres ne respectent pas une loi qui n’existe pas encore, et au nom de ces torts on dit que c’est la preuve qu’il faut faire cette loi ! Sous un mode moins caricatural, on a eu tout le discours hallucinant selon lequel il fallait faire cette loi pour réaffirmer, revenir aux sources, restaurer la laïcité : on a donc une nouvelle loi, une innovation législative, qui est présentée comme un retour aux sources. Mais plus qu’une nouvelle loi, il s’agit une révolution dans la conception de la laïcité française, puisqu’on a un socle de lois dans les années 1880-1905, censées protéger la liberté de culte, la liberté de conscience, et l’égalité de traitement entre les cultes, et entre croyants et non-croyants. Le but de ces lois est d’organiser une coexistence égalitaire et libre de toutes les confessions et absences de confessions, de protéger la jeunesse de l’influence hégémonique des religions, et cela suppose et impose logiquement que l’institution – le service public – soit autant que possible neutre, religieusement et politiquement, donc que les agents du service public soient astreints à une obligation de neutralité et de laïcité, et que les contenus scolaires enseignés et les locaux soient neutres. C’est ça que disait la loi. Je parle donc de révolution politique dans la conception de la laïcité, parce que le corollaire de ça, l’esprit de ces trois obligations de réserve, c’est la protection et la libre formation des enfants, c’est-à-dire que les agents du service public doivent être neutres pour que les bénéficiaires du service public puissent se former le mieux possible. Cette laïcité articulée à la démocratie et à l’égalité va évidemment de pair avec l’affirmation de l’école pour tous. On a donc effectué une révolution, en imposant cette fois-ci une obligation de réserve aux bénéficiaires du service public, avec le corollaire qui est qu’on les expose de par cette imposition à l’exclusion du bénéfice du service public. On aura donc un service public qui choisit son public, c’est-à-dire qui n’est plus un service public. En disant tout ça, j’ai répondu à la question de ce qu’est et a été réellement la laïcité. Ce qui est hallucinant, c’est qu’à l’issue de ce débat, on a imposé l’idée générale que la laïcité revient principalement et essentiellement à ce que les élèves n’expriment pas leurs convictions, alors que dans une démocratie les convictions doivent pouvoir s’exprimer dans l’espace public.

Djamila Bechoua : On a également vu comment le mot « laïc » ou tout ce qui faisait référence à la laïcité a été utilisé. On a vu fleurir par exemple les congrès des musulmans laïques, les démocrates laïques, … Pour le coup c’était une manière de se coller une identité pour bien passer dans l’air du temps. C’était bien de se dire laïque quoiqu’il arrive, et surtout quand on est musulman ; et quand on est maghrébin, démocrate et laïque, c’est encore mieux. Il y a plein d’exemples qui montrent les dégâts que cause ce débat médiatique sur le quotidien. Par exemple j’ai eu un entretien avec une présidente d’amicale de locataires qui me disait que les familles africaines qui habitaient dans son immeuble « ne respectaient pas les lois de
la République », parce qu’il y avait des conflits de voisinage comme on pouvait en trouver partout… La responsable de recrutement d’associations d’aide à domicile se voit demander de plus en plus fréquemment par des clients de ne pas embaucher de femmes qui portent le foulard. Et il y a de nombreux autres exemples…

Jérôme Host : A propos de laïcité, je viens d’Alsace, où il y a le Concordat qui est un résidu de la loi allemande à l’époque où on était Allemands. Il fait en sorte qu’il y ait des cours de religion obligatoires, que les curés ou les rabbins soient des fonctionnaires d’Etat, payés avec notre argent. La loi sur la laïcité va s’appliquer en Alsace, mais seulement aux filles qui portent le foulard. C’est une chose dont on n’a pas beaucoup parlé – ce qu’on ne cherche pas forcément car je ne suis pas non plus pour faire des différences – mais il y a quand même là une contradiction assez marrante. Ca montre que la loi vise bien l’islam – qui ne fait pas partie du Concordat. On va continuer à enseigner avec des croix dans les salles de cours, il y a toujours des cours de religion obligatoires ; par contre le foulard est interdit à l’école.

Les anecdotes sur l’évolution des rapports envers les immigrés dans la vie quotidienne sont aussi intéressantes dans ce qu’elles révèlent de l’influence sur les esprits de la notion d’intégration, qu’on nous rabâche à longueur de temps : chaque citoyen serait en mesure de juger de la capacité de son prochain à être un bon français, à s’intégrer. Ces comportements de défiance ne sont peut-être pas si récents, mais bien ancrés dans les mentalités ?

Djamila Bechoua : Disons qu’on a réussi à faire passer l’idée que pour être « une bonne bougnoule intégrée » il ne fallait surtout pas porter le foulard… La figure de l’intégrée c’est Fadela Amara.

Pierre Tévanian : Il ne faut ni porter le foulard, ni soutenir, ni être ami, ni côtoyer, ni accepter de fréquenter des personnes qui le portent.

Djamila Bechoua : Il y a là aussi quelque chose à analyser de la manière dont peut être vécu ce débat par des personnes d’origine maghrébine, qui se sont du coup senties stigmatisées – on peut le comprendre – mais ont eu une réaction de rejet, d’agressivité et de haine dirigée à l’encontre des filles qui portent le foulard – au lieu de considérer l’instrumentalisation politique et médiatique de ces filles. Je ne sais pas exactement tout ce que cela remue chez ces personnes. Mais il y a bel et bien eu le souhait de séparer le nous du elles.

A gauche en particulier, l’argument de l’anticléricalisme est revenu à de nombreuses reprises dans des discours « pro-loi », en rappelant notamment la lutte contre le clergé catholique au XXe siècle. Quel valeur accorder à cette analogie ?

Jérôme Host : Ce sont des arguments que je n’ai jamais compris. Quel est le lien entre un curé et une fille qui porte le foulard ? Elle ne représente pas une instance religieuse. Il n’y a pas de clergé dans le cas de l’islam, mais quand bien même il y en aurait un ce ne serait pas le clergé qui serait représenté par des filles portant le foulard. Ce style d’argumentaire vient soit de laïcards un peu intégristes, soit de milieux d’extrême-gauche un peu décalés de la réalité sociale et de ce qui se passe actuellement avec l’islam et les jeunes issus de l’immigration. Je crois surtout que c’est un argument pratique, facile, utilisable et jetable, mais qui n’a aucun sens. Actuellement, après les six mois de film et avec les luttes qui sont menées avec le collectif, je suis dans la position de me dire qu’il faut durcir le ton envers ces gens qui reviennent tout le temps avec des arguments réchauffés sur les curés et le début du siècle. Je suis pour que les gens prennent position, qu’ils ne parlent plus de curés et qu’ils disent clairement s’ils trouvent tolérable ou pas qu’aujourd’hui, en octobre 2004, des jeunes filles soient sur le point de se faire exclure de l’école. L’anticléricalisme pour moi est un combat qui est toujours à mener, mais sûrement pas en ces termes-là.

Djamila Bechoua : Ca fige surtout une certaine idée non seulement de la laïcité, mais aussi de
la France, qui en reste au catholicisme comme religion principale. Quand on dit qu’on combat les religions, on combat le catholicisme qui fait partie de notre histoire ; mais on combattra avec d’autant plus de force l’islam, non seulement parce que cette religion est « importée », ne trouvant pas un ancrage historique dans ce pays, mais aussi et surtout parce que c’est la présence et l’enracinement des populations d’origine du Maghreb qu’il faut combattre en soi – c’est cet enracinement qui est beaucoup plus difficile à accepter. Et on le met bien entendu sous le couvert d’une laïcité qu’on mythifie systématiquement.

Pierre Tévanian : Je voudrais ajouter quelque chose sur le cléricalisme. Jérôme l’a dit, être anticlérical c’est combattre le clergé, c’est-à-dire un pouvoir puissant, structuré, qui veut influer sur la vie publique et sur la vie privée des gens. Or effectivement, les filles voilées ne sont pas l’église catholique du début du siècle… mais j’ai envie de dire plus que ça. Prenons l’exemple de la bataille du PACS : quel est le clergé qui s’est mobilisé pour aller à l’encontre de cette mesure – qui malgré ses limites allait dans le sens du progrès de l’égalité et de la liberté ? Réponse : des lobbys catholiques, avec courriers en masse aux chaînes de télé, etc., c’est-à-dire avec un vrai travail de lobby, un vrai travail clérical. Je n’ai pas vu de lycéennes voilées dans les manifs anti-PACS ; dans ces cortèges de Christine Boutin il y avait trois-quatre associations musulmanes, mais qui ne sont même pas celles qu’on stigmatise aujourd’hui comme intégristes – les réseaux Ramadan – c’était au contraire celles qui sont amies du pouvoir et de Chirac. Ce qui est aussi intéressant avec la bataille du PACS, c’est qu’il y a un autre clergé qui a été très important, en voulant régenter la vie des gens : le clergé psychanalytique : des gens qui au nom de la psychanalyse ont prétendu dicter ce qui était bon pour une société, au nom de « l’ordre symbolique ». Et puis il y a un autre clergé, le principal et le plus puissant, que les anticléricaux devraient combattre aujourd’hui ; son temple est l’Institut d’Etudes Politiques à Paris ; il a comme prêtres Alain Duhamel, Arlette Chabot, Jean Daniel, Claude Imbert… : les nouveaux clercs sont les éditorialistes. Si on est anticlérical aujourd’hui, c’est la laïcité telle qu’elle est conçue et prêchée par ces gens-là qu’il faut combattre, avec son côté normatif, autoritaire, brutal, ses dogmes, ses interdits vestimentaires – car on est là dans une logique religieuse. Qu’a-t-on entendu ? « Quand on rentre dans une mosquée on enlève ses chaussures, donc quand on rentre dans une classe on enlève son voile » : la classe est donc un espace sacré, un espace religieux, et non pas un espace laïque. C’est-à-dire qu’on a une laïcité qui n’est pas conçue comme une alternative aux logiques religieuses, mais qui est conçue sur le mode d’une rivalité mimétique avec les religions. C’est un clergé contre un autre. Je dirais donc à ces anars ou à ces laïcards anticléricaux qu’ils se comportent comme des cléricaux, et que s’ils étaient vraiment anticléricaux ce serait ce clergé-là, le plus puissant actuellement, qu’ils combattraient.

En mettant en place des représentants de la « communauté musulmane », sans savoir clairement de quelle manière ni avec quelle légitimité, le gouvernement a en quelque sorte créé une sorte de parti politique à base religieuse, invité à débattre à la table de la laïcité : on se retrouve encore une fois devant un paradoxe étonnant…

Djamila Bechoua : On est dans la logique coloniale à l’état pur. On désigne des représentants des musulmans, mais qui sont les musulmans ? Moi je veux bien savoir… Je ne peux pas me définir comme ça, par cette assignation identitaire, je n’en ai pas envie. On a vu le glissement sémantique qui a permis d’homogénéiser tout le monde, de créer des représentants d’une entité qui n’existe pas en tant que telle, et surtout de légitimer un certain discours politique et les décisions qui vont avec. Parce qu’il ne faut pas se faire d’illusion sur le rôle qu’on leur fait jouer : ils n’ont aucune indépendance, non seulement sur le plan politique mais aussi dans la façon de concevoir leur positionnement. Le glissement dans le positionnement d’une organisation comme l’UOIF est assez révélateur : au départ contre la loi, puis pour la loi, mitigeant leur discours en voyant que leur assise populaire ne les suit pas… On peut voir aussi le rôle emblématique qu’on leur a fait jouer dans l’affaire de la prise d’otages. On a vu des réactions dans les médias, de la part de Jean Daniel et d’autres, déclarant : « Les musulmans, à travers leurs représentants de l’UOIF, ont passé leur brevet de républicanisme ».

Jérôme Host : Dans tous les cas d’organisations qui prétendent représenter, on peut déjà faire une distinction entre les « je veux être » et celles qui ont une vraie assise populaire. J’ai juste une anecdote par rapport à ça : quand l’UOIF a fait ce revirement de position au congrès de cette année en disant qu’il fallait respecter la loi, je me suis trouvé en réunion avec les filles du collectif de Strasbourg en me demandant comment elles avaient pris ça. Et en fait elles étaient encore plus motivées qu’avant : « les frères ont bien déconné, mais on n’en a rien à foutre, on va continuer et ça leur montrera bien – sous-entendu au gouvernement et à l’opinion publique – que ce n’est pas eux qui sont derrière nous et que ce n’est pas parce qu’ils ont dit qu’il fallait faire ça qu’on va le faire ! » J’ai pris une petite claque sur le coup, car j’avais sans doute la représentation d’une autorité de l’UOIF sur les gens, alors que ce n’est pas du tout le cas. Et je crois que ça a fait du bien aux filles de Strasbourg de voir qu’elles pouvaient exprimer une indépendance.

Pierre Tévanian : On nomme un « préfet musulman » : qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Tariq Ramadan est invité sur un plateau télé face à Sarkozy, qui lui demande de dire aux filles voilées d’enlever leur foulard : on fait tout ça au nom du féminisme, et on voit un homme qui demande virilement à un autre homme de faire enlever les foulards aux femmes. Autre exemple avec Sarkozy qui va en Egypte prendre l’avis de Cheikh Tantaoui… On a une politique qui veut soi-disant restaurer
la République une et indivisible contre le totalitarisme, mais on a une gestion qui est complètement communautariste : ce que le sociologue Saïd Bouamama appelle « communautarisme par en-haut ». Le principal communautarisme qui existe dans ce pays, c’est un communautarisme par en-haut, organisé par les autorités républicaines de ce pays.

Le mot de la fin ?

Jérôme Host : On a été beaucoup dans l’analyse, mais le collectif Une école pour tous-tes, dont on fait tous les trois partie par ailleurs, a des revendications et est toujours dans la lutte pour l’abrogation de cette loi. Je tenais aussi à dire que j’ai fait ce film parce que je voulais montrer qu’on était une génération qui ne tombait pas dans le piège, et qu’on en avait marre de voir qu’on cherche systématiquement à nous opposer. C’est donc aussi un petit message offensif. Gare à vous les laïcards intégristes et les racistes de tout poil, ça va chauffer !  

 

propos recueillis par Adis et JB le 1er octobre 2004 à Rennes
mise en ligne : 20.12.2004  

DONNEZ VOTRE AVIS
» Réagir et lire les réactions à cet article

INCISIONS
» Contrat d’intégration
» Double visage
» Vous avez dit intégration ?

INTERVIEW
»
Madj – Assassin Productions – octobre 2003

CONTREPOINTS
»
Histoire – Islam et politique
» Société – L’immigration et les banlieues en luttes

LIVRES
»
Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire – La fracture coloniale
» Nicolas Bancel, Pascal Blanchard – Culture post-coloniale 1961-2006

LIENS
»
www.ecolepourtoutes-tous.org
» www.laflecheproduction.org
» www.lmsi.net

 

© Acontresens 2002-2007

 

Publié dans ISLAM DE FRANCE, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY, QUESTION DE LAICITE, QUESTIONS DES MINORITES | Pas de Commentaire »

 

Kabylie News |
Ensemble, Préservons Rognac... |
Elections 2008 Municipales ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Transferring the UNITED NAT...
| l'Algérie au quotidien
| Yüzyıla Ağıt