LES MEDIAS DE LA HAINE

Posté par issopha le 3 septembre 2007

MÉDIAS DE


LA HAINE

Déjà les médias voudraient imputer à la seule télévision la responsabilité du discours de régression sociale et

sécuritaire qui a dopé le score du Front national. Mais Le Pen a eu d’autres alliés que les seuls Jean-Pierre Pernaut de TF1 et Daniel Bilalian de France 2. Comme le chef du FN l’a admis lui-même, c’est l’ensemble du Parti de
la Presse et de l’Argent (PPA) qui lui a fait la courte échelle : « Les hommes politiques, les journalistes et les politologues parlent un langage qui n’est pas très éloigné du mien, quand il ne le recouvre pas, voire le dépasse. Je me suis normalisé puisque tout le monde parle comme moi. » (France Inter, 16.04.02). Malgré des discours « citoyens » et « républicains » tenus devant les caméras, les patrons qui plastronnent ont tout de suite compris l’intérêt qu’ils pouvaient tirer d’une telle situation. Un de leurs journaux, le Financial Times, a expliqué le 25 avril 2002 : « Les responsables des milieux d’affaires français ont demandé hier aux hommes politiques d’utiliser le trouble provoqué par la victoire électorale de l’extrême droite dimanche dernier pour introduire des réformes radicales, économiques et constitutionnelles. »


Pour vendre du papier ou fouetter l’audimat, conquérir des marchés publicitaires ou complaire à leurs actionnaires, les médias ont colporté la peur à coup de manchettes criardes, d’articles et de reportages sur la « violence » et la « délinquance »
(dossier de PLPL n° 6). Simultanément, ils couvraient d’un silence plein de mépris les victimes de la violence économique et de la délinquance patronale. « Il y a du chômage, on en a pas parlé pendant la campagne », pleurnichait dans une émission de téléachat Edwy Plenel, directeur de la rédaction du Monde (LCI, 27.04.02). Car les pyromanes de l’« insécurité » ne maîtrisent plus la flamme qu’ils ont alimenté. Ils voudraient à présent vendre plus de papier et plus d’audimat encore en affectant d’être désolés de la montée de l’extrême droite. Habiles à apaiser leurs consciences, les médias déploient une pédagogie anti-FN dont Libération a fourni le modèle (génial). Un article présentait les dangers du programme du FN en ces termes : « Adieu la paire de basket made in Tunisie à 22 euros ou le jean made in China à 30 euros, achetés en grande surface » (Libération, 25.04.02) Les journalistes qui hier encore affirmaient : « Personne n’envisage sérieusement que MM. Chirac et Jospin ne se retrouvent pas face à face au second tour. » (Le Monde, 19.04.02) ou caquetaient que « Jacques Chirac et Lionel Jospin sont assurés du second tour. » (Serge July, Libération, 16.04.02) donnent des leçons de morale civique en stigmatisant la « frivolité », « l’insoutenable légèreté » et la « désinvolture démocratique » de ceux qui n’ont pas voté pour les candidats du PPA (Laurent Joffrin, Le Nouvel Observateur, 25.04.02).

 En effet, le Parti de
la Presse et de l’Argent qui a alimenté le FN et ses combats n’est pas seulement constitué par les responsables de droite, Le Figaro, RTL et TF1. Le PPA, c’est aussi le Parti socialiste et ses alliés
(dossier PLPL n°8), des radios comme France Inter ou France Culture (dossier de PLPL n°7, PLPL n°4) et des périodiques prétendument « citoyens » ou « de gauche » comme Le Monde (dossier de PLPL n°1), Libération (dossier de PLPL n°4), ou Le Nouvel Observateur (PLPL, n°9). Tous disposés à mentir ou à se courber pour favoriser les patrons qui plastronnent (dossier de PLPL n°2-3) et le « modèle américain » (guerre permanente aux pauvres du monde, prisons pour les pauvres d’Amérique).
Des milliers d’abonnés connaissent déjà PLPL. Il est temps pour les autres de le découvrir et de le faire connaître, de
s’y abonner. Pour permettre à chacun, non pas seulement de combattre l’extrême droite, mais aussi de confondre les Tartuffe d’aujourd’hui qui l’ont favorisée.

    
Olivier Mazerolle :

- Vos adversaires de gauche disent  » euh quand même, Jacques Chirac il a servi un peu les idées de l’extrême droite en basant sa campagne sur la sécurité, sur le déclin de
la France « .

Jacques Chirac :

- Il aurait fallu être tout à fait sourd pour ne pas entendre ce que disaient les Français. Moi j’ai beaucoup voyagé avant la campagne, pendant la campagne. Je n’ai pas rencontré un Français, une Française, qui ne me dise à quel point son inquiétude était grande à l’égard de la montée de la violence, de l’insécurité. Vous savez, je regarde aussi les journaux télévisés. Qu’est-ce que je vois depuis des mois, des mois et des mois : tous les jours, ces actes de violence, de délinquance, de criminalité. C’est bien le reflet d’une certaine situation. Ce n’est pas moi qui choisissais vos sujets.

(Spéciale Présidentielles, France 2, mercredi 24 avril 2002.)
     

  

 Les médias et l’insécurité.

 Délire sécuritaire sur France Culture.

 Les coups de matraque insécuritaires du Parisien.

 Field aime la police et les patrons.

 France Inter ou Radio Police ?

 

L’AUTRE GUERRE DES MÉDIAS 

Les pyromanes de l’insécurité

« Insécurité » sur tous les fronts. « Une véritable scène de guerre urbaine », « La nouvelle guerre » : le premier titre (France Inter) renvoie à un tir de bazooka à Béziers, le second (Le Figaro) à une double frappe chirurgicale à New York. Les sujets changent, le matraquage demeure. Après la pensée unique – l’économie, c’est le marché –, la presse découvre la déclinaison unique : l’« insécurité » quel que soit le sujet.
En 1997, le gouvernement Jospin choisissait de masquer son libéralisme économique par l’interventionnisme policier. Privatisations d’un côté, Vigipirate de l’autre. Quatre ans plus tard, au moment d’expirer, englouti sous un amas de barbe molle, le parti communiste vend L’Humanité à Matra-Hachette et se déclare « solidaire » des maîtres du Pentagone.
Le parti de la presse et de l’argent (PPA) ne se contente plus de relater les croisades sécuritaires. Il les mène en première ligne, tambour battant. Robert Solé, médiateur du Quotidien vespéral des marchés, fait le paon : « La rédaction du Monde a décrété la mobilisation générale. » (QVM, 16-17.9.01)
Elle n’est pas la seule.
Sur France Inter, le 6 septembre dernier, un auditeur excédé par l’endoctrinement sécuritaire interpellait un journaliste galonné : « Moi je me dis que si demain il y avait la même médiatisation sur l’écart grandissant entre les rémunérations des salaires et du capital, dans les sondages les Français diraient que le problème numéro un c’est l’augmentation des salaires. » On lui coupa la parole. Pour la donner à un commissaire de police. Depuis, cet auditeur a rejoint les camps d’entraînement de PLPL. Et ce qu’il n’a pas pu dire, c’est ce qui suit…
    

Quand les médias (qui mentent) ont oublié, PLPL se souvient. C’était il y a dix-sept ans. Le 29 octobre 1984, Jean-Pierre Destrade, porte-parole d’un parti socialiste dont Lionel Jospin est alors le premier secrétaire, donne de la voix : « Il est urgent que le gouvernement s’engage plus résolument dans le combat contre l’insécurité. » Destrade exige davantage de « fermeté », « des peines incompressibles pour certains criminels, une réduction encore plus notable du nombre de permissions de sortir et des libérations conditionnelles », sans oublier « un plan d’équipement de la police » (QVM, 01.11.84). Le président de
la Ligue des droits de l’homme s’avoue « consterné » : « Ces déclarations sont imprégnées de l’idéologie sécuritaire la plus réactionnaire. Il est stupéfiant de voir les théories de l’extrême droite reprises en compte par une certaine gauche. »
Nul ne serait stupéfié aujourd’hui… Demandeur de « peines incompressibles pour certains criminels », Jean-Pierre Destrade peut se féliciter de n’avoir pas été tout à fait entendu à l’époque. Car, grâce au « laxisme » judiciaire ambiant, il n’eut pas eu à purger l’intégralité de sa peine de prison… Il est vrai qu’il avait eu l’habileté de voler un bœuf plutôt qu’un œuf, s’engraissant personnellement grâce aux énormes dessous-de-table versés au parti socialiste par des hypermarchés.

Parce qu’ils ont pris place dans une croisade sécuritaire et guerrière nauséabonde, les médias (qui mentent) au service des patrons (qui plastronnent) s’abstiennent d’évoquer ce genre de souvenirs. Pourtant, on le sait à présent, la plupart de ceux qui, moustache au clair, ont glapi en faveur de la loi et l’ordre se sont révélés être des fripouilles. Tel ancien maire de Nice, proche du Front national, ne cessait de réclamer davantage de police et de poigne… jusqu’au jour où les tribunaux l’ont contraint à aller dépenser en Uruguay les sommes extorquées à ses administrés. Tel autre champion de la « lutte contre l’insécurité », réélu maire RPR d’une ville détenant le record de caméras de surveillance au centimètre carré, restera célèbre pour avoir tout à la fois utilisé des employés municipaux à titre de domestiques personnels et contraint, pistolet au poing, une malheureuse à lui faire une fellation. Tel ancien ministre de
la Justice, théoricien sécuritaire du RPR dans les années 1980, a fini mis en examen, le 30 août dernier, pour « recel d’abus de biens sociaux ».

Gauche plurielle :
de Robert Hue à Robert Pandraud

Lionel Jospin a récemment distingué Robert Pandraud, député RPR de Seine-Saint-Denis, en lui confiant une mission de réflexion destinée à « élaborer un nouvel instrument statistique de l’insécurité. » Dans Le Point du 13 juillet 2001, Pandraud fut aussitôt décrété « en forme ». PLPL rappelle les états de service du nouveau conseiller de Jospin : c’est au moment où Pandraud était ministre délégué chargé de
la Sécurité dans le gouvernement Chirac que furent renforcés les pouvoirs de la police sous couvert de lutte contre le « terrorisme » ; qu’on utilisa massivement les camps de rétention, créés par la gauche, pour regrouper les étrangers en instance de reconduite à la frontière ; qu’une réforme du code de la nationalité permit de trier plus facilement ceux qui « méritaient » d’être Français ; que furent institués le système des repentis et la pratique de la délation rémunérée ; qu’on revint de fait à une juridiction politique d’exception, laquelle s’« illustra » à l’occasion du procès d’Action directe 
1
.

Et PLPL n’oublie pas non plus qu’en décembre 1986, quinze ans avant les exploits de la police italienne à Gênes, Malik Oussekine fut matraqué à mort par une brigade de voltigeurs français galvanisés par les discours de Pandraud. Est-ce un tel bilan qui lui a valu d’être promu statisticien de l’insécurité par le gouvernement de la gauche plurielle, communistes et écologistes compris ?

Non, car il fut jugé insuffisant. Actuel porte-parole du parti socialiste, Vincent Peillon a ainsi reproché aux « braillards de la droite qui veulent exploiter le sentiment d’insécurité » de n’avoir « rien fait quand ils étaient au pouvoir ». (QVM, 05-06.08.01) Quelques jours plus tôt, au moment de l’assassinat du militant anticapitaliste Carlo Giuliani à Gênes, le petit braillard Peillon feignait pourtant l’indignation et dénonçait la « prise en otage » des manifestants de Gênes par « une police à la stratégie pour le moins douteuse ». Et il pleurnichait : « Nous aurions dû être à Gênes parce que les valeurs que défendent ces manifestants sont les nôtres. […] Les socialistes ne seront plus absents. » (Le Nouvel Observateur, 25.07.01)

En somme, ils tirent et ils pleurent. À moins que ce ne soit l’inverse. Les socialistes et leurs alliés s’apitoient sur un manifestant tué par la police puis ils arment la police qui tuera les manifestants.

Le dictateur de l’hebdomadaire Marianne, Jean-François Kahn, n’a pas tous ces scrupules. Aussi favorable à la répression chez Berlusconi que dans les banlieues françaises, il siffle de rage : « Les méthodes débiles des anarcho-casseurs, si privilégiées par les médias [sic], et que la gauche bourgeoise n’a pas hésité à caresser dans le sens du poil [re-sic], sont répugnantes. Elles le sont à Gênes, mais aussi dans nos cités. » Les lecteurs de PLPL comprendront à quel point les médias « privilégient » la contestation radicale quand ils sauront que : « La tactique des Black-Blocks, c’est “mords et fuis”. 2 »

Fuir ? Comment y parvenir dans une Europe qui se construit chaque jour un peu plus autour de la police et de l’argent (euro), de la police pour protéger les détenteurs d’argent ? Otto Schily, ministre allemand de l’Intérieur, a proposé la création d’une « police anti-émeute européenne. » Si demain elle intervient dans « nos cités », Jean-François Kahn s’avouera comblé…

Interrogé le 28 août 2001 sur TF1, le Premier ministre Lionel Jospin avait rappelé le sens de la « lutte collective » menée depuis 1997 : « gagner la bataille de l’insécurité. » Il y a deux ans, l’ancien ministre Pierre Pasquini et le député UDF Arthur Paecht jalousaient déjà la surenchère policière de l’axe socialo-citoyenno-vert-huiste et interrogeaient : « Croit-on qu’il faille, sans réagir, laisser la gauche être sécuritaire à notre place ? » (Le Figaro, 26.01.99) François Goulard, secrétaire politique de Démocratie libérale (DL, madeliniste) cherchait à les rassurer : « Nous pouvons encore attaquer le gouvernement sur le problème de l’insécurité. » (L’Express, 01.06.00) Le petit traître balladurien Nicolas Sarkozy leur fit écho quelques mois plus tard : « La prison doit être un élément majeur de notre politique de sécurité. » (Le Point, 31.08.01)

La suite

1. Lire Jean-Paul Jean, « Le libéralisme autoritaire », Le Monde diplomatique, octobre 1987.
2. « Les casseurs du G8. Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Jusqu’où iront-ils ? », Le Figaro-magazine, 28 juillet 2001.
3. Alors directeur d’un obscur institut de sondage raminagrobique, le Cecop

Glapissements sécuritaires sur France culture

Chaque dimanche, juste après la retransmission de la messe, un club de gloseurs se réunit pour faire des phrases que

France Culture inflige à ses rares auditeurs. Cela s’appelle « L’Esprit public ». L’émission est perpétrée par Philippe Meyer, dont l’une des distractions favorites consiste à insulter les enseignants : « Je tiens Finkielkraut pour une espèce d’instituteur de la nation. » (06.05.00 1) Le 4 février 2001, L’Esprit public remplissait sa mission culturelle en évoquant un sujet tragiquement ignoré de l’ensemble de la presse comme du personnel politique : l’insécurité. Pour ne pas encombrer les ondes d’inutiles précisions, Meyer s’était employé à ce qu’aucun des invités ne connaisse le sujet, si ce n’est par la rumeur de quelque rapine colportée par son coiffeur.

Sur le plateau, Éric Dupin, journaliste à Libération et cyber-donneur de leçons. Ancien militant du parti socialiste, il interprète le point de vue « de gauche ». Non sans honte. Il s’excuse lorsqu’il conseille la lecture d’une « revue qui, pour être marquée très à gauche, n’en est pas moins sérieuse ». (11.02.01) Le sérieux, c’est le Medef ! Même chose dans le cas de l’insécurité. Pour rassurer les auditeurs proches de Pasqua, Dupin glapit : « Souvent, il y a un contresens qui est fait avec de bons sentiments, qui est de croire que cette violence, cette délinquance juvénile, est le fruit direct de la pauvreté, de la misère, du chômage. »

John Vinocur : « Cessons le débat parce que le débat est ailleurs : ce qu’on ne dit pas en France, c’est que cette question de sécurité est intimement liée aux questions d’immigration et de race. »

À ses côtés, Meyer a fait asseoir John Vinocur, journaliste à l’International Herald Tribune. Vinocur a deux passions : dénoncer les « archaïsmes économiques français » et faire reluire les mocassins d’Alain Duhamel – « l’un des commentateurs politiques les plus informés de France, qui cumule l’audace et la clarté ». (IHT, 20.01.99) Indisposé ce matin-là par un homard mal avalé la veille, John Vinocur éructe : « Cessons le débat parce que le débat est ailleurs : ce qu’on ne dit pas en France, c’est que cette question de sécurité est intimement liée aux questions d’immigration et de RACE [il hurle]. Le débat est là. […] Parce que le sous-entendu jamais dit à haute voix dans tout ceci, ce sont ces questions-là. »

C’est alors qu’intervient Max Gallo. Admirateur de Napoléon et de Philippe de Villiers, figurant apprécié de l’émission animée par Edwy Plenel, Roi du téléachat (RTA) sur LCI (Le Monde des idées, 02.09.00), Gallo échange volontiers des calembredaines sur
la République et l’Europe avec Raminagrobis dans Le Point (10.11.00) ou avec Alain Duhamel dans le Figaro Magazine (09.01.99). Mais les vociférations congestives de Vinocur lui coupent l’herbe sous le pied. Elles vont bien au-delà d’un texte, signé par Gallo – ancien vice-président du Mouvement des citoyens – et par une escouade de lépidoptères chevènementistes, qui appelait à la répression de tout mineur utilisateur d’un baladeur (« Républicains n’ayons plus peur », Le Monde, 04.09.98). Gallo réagit donc vivement devant la tentative de débordement américaine : « Je regrette que John Vinocur ait dit cela pour une simple raison : c’est parce que souhaitais le dire. Je suis tout à fait d’accord avec lui car je suis scandalisé par le tabou qui recouvre l’expression “jeune de banlieue”. Moi je voudrais savoir, savoir sociologiquement, pour comprendre un phénomène, qui sont les “jeunes de banlieue”. Qui sont-ils par rapport à leurs antécédences d’origine géographique ? Est-ce qu’il s’agit de Maghrébins ? Est-ce qu’il s’agit d’Africains ? Est-ce qu’il s’agit d’Asiatiques ? […] Comme par rapport à l’économie de marché ou au rôle de l’État, et par rapport à la diversité d’origine géographique et ethnique, nous sommes aussi en retard, nous ne regardons pas en face. Merci, John Vinocur, de nous le rappeler. »

Un « débat d’idées » digne de France Culture aurait manqué de « complexité » sans la présence d’un directeur de revue barriste. Sortant de sa léthargie comme un limaçon abandonnant une sphaigne, Jean-Claude Casanova va prendre de l’altitude : « Nous avons depuis trente ou quarante ans une tradition judiciaire et législative de socialisation, d’indulgence, d’explication, de sociologisme, etc., qui conduit à la mansuétude plus qu’à la sévérité. […] Aux États-Unis, on a des statistiques de criminalité par origine ethnique des délinquants, et ça crée l’inverse du racisme [sic]. Bien évidemment, quand on voit qu’il y a une forte proportion de Noirs en prison, on cherche une politique pour améliorer la situation des Noirs. Et on cherche à avoir la plus efficace possible. »

« La plus efficace possible » ? En prononçant ces mots, Casanova pense-t-il à l’interdiction de voter signifiée à un tiers des hommes noirs d’Alabama, du Texas ou de Floride ? Pense-t-il plutôt à la suppression de l’aide fédérale aux pauvres, souvent noirs ou hispaniques, décidée par Clinton ? Pense-t-il enfin à la généralisation de la peine de mort qui, grâce à une décharge électrique ou du poison dans les veines, résorbe un peu la forte proportion de Noirs en prison ? L’auditeur de France Culture ne le saura pas et peu importe à Casanova. Il psalmodie déjà la formule magique qui couvre les bouffons du masque des savants : « Ce qu’il faut aujourd’hui, si vous voulez, c’est accepter la complexité de la situation et accepter la complexité des politiques nécessaires et cesser tous les tabous, tous les discours idéologiques qui font perdre un temps considérable et ne servent à rien. »

Gallo reste bouche bée, et Vinocur muet. Timidement, Meyer tente alors une percée : « Est-ce que la multiplication des policiers, est-ce que le fait qu’il y ait bientôt autant de policiers que de fonctionnaires de l’Éducation nationale est une solution ? » Pauvre Philippe ! Il ne peut s’empêcher de souiller ses rares incises progressistes d’erreurs astronomiques. Car, à moins que sa comparaison entre Finkielkraut et les enseignants n’ait pour objet de pousser ces derniers au suicide, il n’y aura pas « bientôt autant de policiers que de fonctionnaires de l’Éducation nationale » : 
la France compte 130 000 policiers et adjoints de sécurité contre près de 1 314 000 fonctionnaires de l’Éducation nationale. France Culture, la radio qui cultive…

La bévue, agrémentée d’un facteur 10, est d’autant plus pitoyable que Meyer, faux dissident fieffé et enseignant à Sciences Po, avait récemment raillé le « ridicule si souvent péremptoire » des journalistes et la « paresse des rédacteurs en chef » coupables de faire un « usage fautif et insensé » des chiffres 2. Son impair eut néanmoins le mérite de galvaniser Max Gallo, qui clôtura ce « débat » par un rapprochement vraisemblablement destiné à gagner la reconnaissance des auditeurs que la messe avait plongés dans la torpeur : « On estime qu’il n’y aura que mille Pacs par an. Je signale qu’il y a dix mille délits par mois ».

   

1. Sauf mention contraire, les dates indiquées sont celles de l’émission « L’Esprit public ».
2. Préface au livre de l’association Pénombre, Chiffres en folie,
La Découverte, 1999, p. 6. La contribution prétentieuse de Meyer ne doit pas dissuader les lecteurs de PLPL d’acheter cet utile décryptage de la manipulation par les chiffres : les deux pages incriminées peuvent être arrachées et renvoyées à l’éditeur dans une enveloppe non timbrée.

LES MÉDIAS C’EST
LA GUERRE ! 

Pour exiger l’ordre et la cogne, davantage de police et d’armée, seuls les prétextes changent. Deux tours sont démontées en Amérique ?Les médias réclament un nouveau déploiement militaire en France. Une nouvelle monnaie gluante s’apprête à polluer nos vies ? Chacun explique que « la sécurité est l’un des points essentiels pour un bon passage à l’euro ». Des « incivilités » troublent les quartiers de relégation sociale ? Tous exigent la « tolérance zéro ». Sitôt qu’on les exfiltre de leurs jacuzzis blindés, les gloseurs bedonnants du parti de la presse et de l’argent demandent, terrifiés, la protection de vigiles et de chiens. Les médias (qui mentent) appartiennent aux profiteurs de l’ordre. Attiser le « sentiment d’insécurité » ou la panique du « terrorisme » ne constitue pas seulement le miel de leur tapinage commercial, c’est d’abord leur raison sociale. Ébranlés par la faillite des pitres de la « nouvelle économie », inquiets de constater que les patrons (qui plastronnent) mobilisent désormais le peuple contre eux, les menteurs et les gloseurs ont choisi de reconstituer une foule avachie, lobotomisée par la peur. La révolte pointait, l’avilissement marchand rencontrait ses limites : l’amour de l’argent se dissimulera désormais derrière les plis d’un uniforme et les couleurs d’un drapeau. Déjà les militants anticapitalistes sont assimilés à des criminels ou à des « terroristes » ; déjà les victimes des plans sociaux sont encouragés à se résigner à leur sort et à lire Le Monde en chantonnant : « Nous sommes tous américains. »

Les médias veulent la guerre. Ils l’auront. Ils brandissent la foudre et le bâillon. Nous les détruirons à coups de talon.

     Lire le dossier dans le journal papier pages 3 à 5
  Nota : ne sont mis en ligne que certains articles du journal ; l’intégralité du contenu, notamment les dossiers, est réservée aux seuls abonnés.

La lutte est acharnée
mais PLPL ne décerne
la laisse d’or qu’au plus servile.

Le dossier de candidature de Josyanne Savigneau à
la Laisse d’Or était tellement consistant que son instruction a pris du temps. Mais les mérites de l’impétrante sont indiscutables. Au laquais de BHL, à l’attachée de presse de Sollers et de Houellebecq, à la potiche de Guillaume Durand, PLPL décerne donc son trophée le plus convoité.
Josyanne Savigneau dispose d’un atout. Elle dirige Le Monde des Livres, « un exemple tout à fait déplorable en matière de corruption », selon le philosophe Jacques Bouveresse. Dans son édition du 10 mars 2000, Josyanne avait célébré avec une flamme réservée d’ordinaire aux tas de mots mondains et gélatineux de Sollers un livre narcissique de Guillaume Durand (lire PLPL n° 0). Elle écrivait : « On devrait certainement faire lire ce texte dans les écoles de journalisme. » Peu après, Durand invita Savigneau sur le plateau de son émission de
La Cinquième. Il y recommandait la lecture d’un opuscule josyaniais sur Marguerite Yourcenar. Une Cinquième contre un Monde, le compte n’y était pas. Josyanne s’offusqua.

Et Guillaume a annoncé : « J’ai demandé à Mme Josyanne Savigneau, rédacteur en chef au Monde, responsable du supplément hebdomadaire Le Monde des Livres et du supplément mensuel Le Monde Poche de nous rejoindre » sur France 2, dans l’émission qui remplace « Bouillon de culture ».

BHL en frétille de joie : « Elle est la seule à avoir compris ce qu’il y a réellement derrière l’interminable procès instruit contre moi depuis vingt ans. » Car même si elle réserve ses enthousiasmes au moindre textulet de Sollers, en juin 1996 Josyanne adore Le Lys et la cendre (BHL) ; en octobre 1997, elle célèbre Comédie (BHL) ; en janvier 2000, elle fait un « trépidant voyage » dans Le Siècle de Sartre (BHL).

Mais Josyanne est aussi historienne. Dans Le Monde du 24 janvier 1997, elle interrogeait un jeune spécialiste de Napoléon III. Son nom : Alain Minc, président du conseil de surveillance du Monde.

Post-scriptum :
Il a suffi du petit délai séparant la mise sous presse de PLPL et son arrivée chez les abonnés pour que notre Laisse d’Or s’illustre de deux manières. D’une part, en invitant son employeur Edwy Plenel à l’émission Campus (France 2, 4.10.2001) pour une séance de téléachat frénétique. D’autre part, en injectant dans les colonnes corrompues du QVM des livres (12.10. 2001) une pleine page d’adjectifs dégoulinants pour célébrer le dernier livre de l’analphabète mondain Philippe Sollers

Pour relire pas relu

 

 

Alexandre Adler, dit Triple Crème, s’est une fois de plus distingué au moment des attentats de New York et de Washington. Il a confirmé son goût du sang en faisant l’éloge d’Ariel Sharon ; il a ajouté à propos du directeur de
la CIA : « Moi, personnellement, je le fusillerais dans la journée. » (Canal+, 11.09.01) En avril dernier, Adler estimait déjà : « Milosevic mérite mille fois la mort. » (France Culture, 07.04.01)

Mais Triple Crème n’est constant que pour exiger la mort. Pour le reste, Adler dit tout et son contraire. Un exemple, les élections italiennes du printemps dernier : « Que le retour en force de Silvio Berlusconi sur la scène italienne soit une catastrophe morale est une évidence… On peut rapprocher les figures de Mussolini et de Berlusconi… L’arrivée de Berlusconi en vainqueur sera bien sûr une honte et un risque pour l’Europe. » (Courrier International, 03.05.01)

Vingt jours plus tard, sans doute après avoir compris que la plupart des propriétaires des restaurants à pâtes et des pizzerias de la péninsule avaient voté pour le milliardaire bronzé, Triple Crème se ravisa : « Déception, affliction, voire “vigilance” : le ton adopté par certains en France après la victoire de Berlusconi n’est pas très raisonnable. L’italien Berlusconi est en effet le contraire de l’Autrichien Haider… La victoire de Berlusconi est en soi une victoire de la démocratie… L’élection débouche sur la première majorité claire au Parlement depuis cinq ans : une stabilité rêvée pour l’Italie. » (L’Expansion, 23.05.01) *

* Informations transmises par un lecteur de PLPL.

Faire un président à l’américaine

   

Pendant les cinq jours qui ont suivi les attentats aux États-Unis, Radio France a appliqué à sa façon le plan Vigipirate. Daniel Mermet fut sommé de se taire. Il dut céder la parole à Nicole Bacharand et à John Vinocur. La première, une politologue sans talent, donc de Sciences-Po, eut ainsi l’occasion de souffler au directeur du Monde son thème d’éditorial : « Nous sommes tous des Américains. » Puis, elle criailla bêtement : « Chercher du côté des victimes la faute, c’est inqualifiable ! […] ne vaut-il pas mieux que ce soient les États-Unis qui soient première puissance mondiale que
la Chine, que
la Russie ? 
» Le second, journaliste à l’International Herald Tribune, s’étrangla sur France Culture lorsqu’on suggéra qu’il faudrait épargner les innocents : « Qui sont les innocents ? ça me dépasse un peu en temps de guerre. Il faut réagir ! Vous devez accepter la colère de la population américaine. On entre dans un monde où soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous ! Si
la France cherche le coin neutre, elle va se mettre hors-jeu parce que
la Grande Bretagne et l’Allemagne vont jouer le jeu américain à 100 %. Ça va réélire le chancelier Schröder à coup sûr au mois de novembre l’année prochaine. Jacques Chirac doit y penser en se disant : “Eh bien, moi aussi je veux être président encore une fois.” 
» (16.09.01)
Assurément, Mermet n’aurait pu faire mieux.

 

  EUROPROPAGANDE 

  

   
« Il y a un consensus entre les grandes sensibilités politiques du pays qui ont voulu cette monnaie unique. Nous sommes très émus et assez fiers d’être arrivés à ce résultat. »
Jean-Claude Trichet, France 2, 30 août 2001 
Bien avant que les journalistes n’aient des saillies orgastiques en décrivant le plan « Vigieuro » destiné à protéger, mitraillette au poing, le convoyage et le stockage des fonds, la monnaie unique assurait déjà le bonheur des salles de rédaction. Il y a quatre ans, le 12 octobre 1997, dans l’émission « Arrêt sur image », Christine Ockrent faisait la promotion de son émission de FR3 à la gloire de l’Europe des patrons. Fondamentaliste de la monnaie unique comme la plupart de ses confrères les plus riches, elle expliquait à Daniel Schneidermann : « Dans le cas de
la France, la strate médiatique est plutôt anti-européenne… »
Même très bien disposé à l’égard d’une des meilleures amies de son patron Jean-Marie Colombani (à l’époque, Le Monde s’apprêtait à offrir à Christine la direction d’un mensuel de propagande de l’Europe du capital
1), Schneidermann ne put réprimer un (petit) hoquet : « Plutôt indifférente, non ? » Ockrent le reprit aussitôt : « La tonalité des journalistes qui s’occupent de l’Europe, c’est plutôt en général négatif, grinçant. En revanche, regardez les sondages, parlons de l’euro, par exemple. Ce sont des sondages positifs. Et on constate une chose qui est quand même très intéressante pour notre pays, c’est que plus les Français sont jeunes et plus ils croient que l’Europe est pour eux un territoire et un espoir. » 
Coup sur coup, Ockrent venait d’associer à la fois Europe et euro, Europe et jeunesse, « positif » et soutien à de nouveaux billets de banque (hideux) conçus par un aréopage de vieillards réactionnaires. Mieux, elle avait eu le toupet de prétendre que les journalistes français étaient « anti-européens » alors que l’Europe qui se construit est destinée à servir leurs patrons. Cinq ans après le bourrage de crâne médiatique favorable au traité de Maastricht, l’impudence d’Ockrent rivalisait presque avec les plus gros mensonges du pitre couineur Mouchard Laurent Joffrin.
          

 
     
Les médias aiment l’euro


L’euro arrose les médias
 Si les médias aiment l’euro, c’est que l’euro va rapporter aux médias. La firme Publicis, proche du pouvoir « socialiste » (la richissime jospinienne Élizabeth Badinter en est la plus grosse actionnaire…), a hérité en France du budget de propagande de la monnaie unique (525 millions de francs). Le slogan génial qu’elle a concocté — « L’euro, notre monnaie » — aura des destinataires tout trouvés : les périodiques de Pinault, les radios de Lagardère et les télévisions de Vivendi qui vont hériter de la pub. L’abonné de PLPL paiera pour renflouer, par exemple, le quotidien (périclitant) de Ramina [Jean-Marie Colombani], directeur du quotidien de propagande pro-américaine Le Monde. Europédophilie 

Le 2 septembre dernier, Le Journal du Dimanche (Matra-Hachette-Lagardère) dévoilait en avant-première une des grandes idées de la firme de Badinter : « Sept millions de petits Européens de 8 à 12 ans [vont recevoir] un poster représentant les pièces et les billets en euros. Un concours –  »Deviens un champion de l’euro” – sera organisé. Il faudra répondre à cinq questions. Publicis espère bien que les enfants chercheront les réponses avec leurs parents. Les vingt-quatre lauréats seront invités à Francfort pour assister à la naissance solennelle de l’euro le 1er janvier au matin. Les enfants seront ainsi les premiers à toucher les billets. Une chance que n’ont pas eue les 900 journalistes venus jeudi à Francfort pour assister à la présentation des sept billets par Wim Duisenberg, le président de
la BCE. » Mais l’europédophilie ne date pas d’hier. Il y a deux ans, pour fêter le passage à la monnaie unique, le gouvernement Jospin avait offert à chaque bébé français né le 1er janvier 1999 un livret A de
la Caisse d’épargne doté d’une somme de 100 euros (1 euro = 6,55 francs, 1 bébé français = 100 euros). Quelques mois avant cette grande initiative de la gauche plurielle, Alain Genestar, devenu depuis directeur de Paris Match (groupe Matra-Hachette-Lagardère), célèbrait lui aussi « L’aventure qui commence » : « Grâce à – et pas à cause de – l’euro, les pays vont perdre une partie de leur souveraineté monétaire ou budgétaire… À l’heure de la mondialisation, qui est un fait intangible et non un choix optionnel, les politiques monétaires des pays… sont déterminées par les marchés.
2 » Sur Europe 1 (groupe Matra-Hachette-Lagardère), Alain Duhamel apporta également à l’époque la démonstration de la subtilité qui le caractérisait et qui, coup sur coup, a envoûté une génération de directeurs de presse poltrons et sans envergure comme Ramina et Crassus [Serge July]. Car à entendre Duhamel, les adversaires (sardoniques) de la monnaie unique étaient des « nostalgiques de la marine à voile, des gens qui rêvent à un monde dans lequel on ne peut se diriger qu’en ballon ». (05.01.99) Mais pour exprimer dans sa pureté de diamant l’euroconsensus des élites médiatiques, les services de documentation de PLPL ont exhumé un document unique. Le 10 janvier 1999, lors de l’émission « Polémiques » de France 2, Michèle Cotta avait réuni cinq journalistes pour, entre autres choses, parler de l’euro. La « polémique » promise tardait. Elle fut lancée par Michèle Cotta avec un : « Au fond, ça c’est bien passé. Tout le monde est content. C’est votre opinion générale, consensuelle, ou vous faites quelques bémols ? » Philippe Reinhard (L’Événement), Jacques Julliard (Le Nouvel Observateur), Laurent Mouchard (alors à Libération), Catherine Pégard (Le Point), Patrick Jarreau (Le Monde) et Paul Guilbert (Le Figaro) devisaient aimablement. Patrick Jarreau se montrait enthousiasmé par « le moment extraordinaire qu’on est en train de vivre, la première matérialisation d’un espace de vie qui s’appelle l’Europe quand même ». Soudain, imprévu, l’éclat se produit. Philippe Reinhard explose : « Je suis tout à fait d’accord avec mes confrères, mais j’y apporterai quand même un petit bémol, qui va dans leur sens, d’ailleurs. C’est formidable, c’est une aventure extraordinaire. C’est une aventure extraordinaire, mais elle est surtout saluée par les Bourses. Il y a une flambée de
la Bourse… » Paul Guilbert lui saute à la gorge : « Voilà un argument communiste ! C’est absurde ! L’aventure est populaire. Si l’euro n’avait pas été bâti avec l’acquiescement des Bourses depuis un ou deux ans, depuis Maastricht, il est évident que l’euro aurait capoté ! » Penaud, Philippe Reinhard s’aplatit : « Ce serait bien que les autres en profitent également… Rassure toi : je ne suis pas communiste. »
Fin de la « polémique » de Polémiques.
Quelques mois après l’organisation de ce débat impeccablement pluraliste, Michèle Cotta, qui aura dû toute sa carrière à son abaissement devant les puissants, était promue directrice de France 2. 

1. Ce mensuel, L’Européen, n’a pas survécu plus de quelques mois à la démonstration périodique de sa nullité. Le Monde y engloutit en pure perte la somme de 12 millions de francs. Ce fut l’un des plus cinglants échecs industriels du duo Raminagrobis Colombani et du Nabot malfaisant Alain Minc. 2. Éditorial du Journal du dimanche, 3 mai 1998 

     
Attac s’est constituée malgré les médias qui mentent. Il y a trois ans, le Quotidien vespéral des marchés [ex-Le Monde] assimilait cette association aux « nationaux républicains » et Bernard Cassen, son président, à Charles Pasqua. (QVM, 17-18.05.98) Les militants, qui tous méprisent le QVM, affluaient par milliers. Parfois, les journalistes condescendaient à traiter l’« antimondialisation » sous l’angle du folklore.
Puis le vent à tourné. 
La brise contestataire a été décrétée sujet vendeur. Désormais, le Quotidien vespéral des marchés consacre sa « une » à Attac, flatte le narcissisme de ses chefs, sollicite ses animateurs pour remplir les pages de ses suppléments « Économie » du lundi. Un éditorial s’esbaudissait : « Pas un grand quotidien économique et financier, pas une page saumon qui, de Londres à Washington et de Paris à Francfort, ne prenne au sérieux les critiques de la mondialisation. Attac, sigle inconnu il y a peu encore, a gagné une bataille politique. » (« Mondialisation : le débat », QVM, 28.08.01) 
PLPL s’interroge. Les porte-voix de la contestation sont-ils assez sots pour gober ce (provisoire) retournement du parti de la presse et de l’argent (PPA) ? 

Depuis le printemps 2001, des responsables d’Attac se livrent à une folle course-poursuite médiatique 1. La joute a commencé bien avant que huit commis du capital ne s’assemblent à Gênes. Christophe Aguiton, responsable des relations internationales à Attac, avait effectué un tour de chauffe qui lui avait valu le titre convoité de « BHL de la contestation » (lire PLPL n° 5). Bernard Cassen, président d’Attac-France et directeur général du Monde diplomatique, s’est lancé à sa poursuite.  À l’abord du virage du G8 de Gênes, le BHL de la contestation conservait une avance médiattaque confortable. D’une émission de M6 (Lyonnaise-Suez) consacrée à la jet-set (17.07.01), il bondissait dans les colonnes de Rouge, l’hebdomadaire de
la LCR (19.07.01), en passant par celles de Politis (le même jour). Mais, galvanisé par les manifestations de Gênes, le paisible poney Cassen se transforme en mustang.
Le 20 juillet, le président d’Attac est interrogé sur Europe 1 (Largardère) par un Jean-Pierre Elkabbach bouffi de prévenances (20.07.01/8 h.20). Distrait, Cassen oublie de signaler aux auditeurs que son vis-à-vis est « conseiller spécial pour la stratégie média du groupe Lagardère ». La conversation se conclut sur ces mots d’Elkabbach : « Nous aurons des occasions de nous voir. Je vous souhaite une bonne journée à Gênes. » Quelques mois plus tôt, le conseiller de Lagardère eût été moins poli. N’avait-il pas interviewé sur la même station un député insuffisamment enthousiasmé par le capitalisme en lui postillonnant au visage : « Vous êtes archaïque ! ». (23.04.01) Le même 20 juillet, Cassen est invité sur France Inter (« Le téléphone sonne »). Trop absorbé par sa dénonciation des « casseurs », il écoute sans broncher le présentateur interrompre un auditeur qui soulignait la médiocrité des médias. 

Inquiet, Aguiton réagit en saturant les télévisions italiennes. Le quotidien Le Parisien lui rend hommage en publiant dans un petit encadré les propos de trois global leaders : Jacques Chirac, Georges Bush et… Christophe Aguiton (21.07.01).  Cassen, cité par l’hebdomadaire Time (23.07.01), remonte toujours à la corde. Et le 27 juillet, les deux destriers galopent bride contre bride : Aguiton ostracise les « Black blocs » dans Libération (en partie détenu par un capital-risqueur britannique) tandis que le président d’Attac s’épanouit dans les colonnes du Point (propriété de Pinault). Soudain, Cassen sort sa botte secrète : une tribune dans Le Journal du dimanche, propriété de Matra-Hachette (29.08.01). Parade immédiate d’Aguiton, qui se fait lécher et louer par son camarade de
la LCR Philippe Corcuff dans le NEM (Non-Événement du mercredi, ex-Charlie Hebdo, propriété de Philippe Val Inc., 01.08.01). La réplique ne tarde pas : dans un entretien à Témoignage chrétien (03.08.01), une publication renflouée par Le Monde diplomatique, Cassen confesse : « Nous évitons soigneusement d’utiliser les mots en “isme”, capitalisme, par exemple. » 

Le museau fumant de rage, Aguiton fixe désormais la croupe de son rival qui laisse choir sur la « une » fangeuse du QVM une tribune contre Alain Minc (24.08.01). Quelques jours plus tôt, ce nabot malfaisant avait en effet agité ses petits bras pour imposer dans Le Monde, dont il préside le conseil de surveillance, ses réflexions sur la « Mondialisation heureuse » (17.08.01). C’est dans Politis, hebdomadaire dont il vice-préside le conseil de surveillance, que Cassen complétera son explication de texte (23.08.01).  Défait, Aguiton en est réduit aux accessits : s’assoupir sur LCI dans les bras d’Anita Hauser (11.09.01), palabrer sur la chaîne Bloomberg d’information financières 2

Attac n’en était pas quitte pour autant. Le 1er septembre, Edwy Plenel, Roi du téléachat sur LCI, convoquait à son émission « Le Monde des idée » René Passet, président du conseil scientifique de l’association. Ravi de s’exprimer dans la tour TF1, propriétaire de LCI, le RTA remuait la queue : « Bienvenue au “Monde des idées”. Ce sont les héros de la rentrée. Ils étaient à Gênes dans la rue. Et ça a fait du bruit. Et ça a fait mal. Et puis ils étaient aussi sur les plateaux de télévision. […] Ce sont ceux qu’on appelle, dans un raccourci on va le voir, les antimondialistes. Les militants notamment de l’association Attac. » Tout en oubliant d’évoquer les méfaits d’une multinationale nommée Bouygues, René Passet rassura le petit télégraphiste ex-trotskyste, néo-mondain et toujours moustachu : « Vous savez, les jeunes gens au regard fiévreux qui veulent nous imposer leur perfection, ce n’est pas ma tasse de thé. […] Bien sûr, nous ne sommes pas révolutionnaires. »  Distraire le RTA sur les plateaux de Bouygues, braire dans les studios de Lagardère ou noircir les colonnes Matra aboutit d’abord à blanchir les médias de leurs anciens mensonges et à absoudre leurs prochaines campagnes de propagande capitalistes et guerrières. Mais collaborer avec les médias qui mentent, c’est aussi leur octroyer le pouvoir de choisir des porte-paroles de la contestation disponibles et conformes à leurs attentes. Conjoindre avec les médias (qui mentent), c’est enfin leur concéder le pouvoir de dénaturer le mouvement contestataire. Quand une poignée d’éditorialistes exigera le ralliement d’Attac à la gauche plurielle, ils propulseront au devant de la scène le réserviste adéquat. Dans les rédactions, Pierre Tartakowsky, secrétaire général d’Attac, fait figure de favori pour ce rôle de félon. Pendant qu’Aguiton et Cassen se disputaient le trophée du PPA, « Tarta » flattait en tapinois les socialistes et les médias. Palabrant aux Rencontres de Pétrarque organisées par Le Monde et France Culture, prêt à se déplacer dans les locaux du QVM dès qu’un rédacteur le siffle, il a déjà donné à la gauche qui capitule des gages de sa bonne volonté : « À Attac, il y a deux écoles par rapport à Jospin. Ceux qui pensent que l’opération séduction du gouvernement est une machination préélectorale et ceux qui estiment qu’une vraie réflexion s’opère au sein d’un PS confronté à l’effritement du PCF. » (Libération, 24.08.01) En attendant, la presse qui hurlait de joie quand l’OTAN détruisait des bâtiments civils à Bagdad et à Belgrade a sommé les opposants à la mondialisation de faire pénitence (lire encadré) et de se dissoudre dans l’union sacrée derrière George W. Bush. 

1. PLPL a consigné dans ses archives chacune de leurs interventions. Mais, n’ayant pas pour vocation de publier des bottins, l’organe central de
la Sardonie libre a décidé de n’en évoquer qu’une sur mille. 
2. Pour l’inviter à n’importe quelle émission, y compris la nuit, écrivez-lui à .
          

     
À MORT L’ANTI-MONDIALISATION  Les médias attendaient avec impatience un prétexte pour repartir à la chasse aux anti-capitalistes à qui ils avaient dû concéder quelques bribes de parole pendant l’été. Les attentats de New York et de Washington, imputés à un milliardaire qui dissimule sa moustache sous une barbe, ont fait l’affaire… 
« C’est la phrase de la semaine : Nous sommes tous des A-mé-ri-cains ! Elle est de Jean-Marie Colombani, le directeur du journal Le Monde. […] Elle est parfaite. […] Mais les amis de Milosevic et de Saddam Hussein se sont mobilisés. […] On peut se demander si toutes ces réticences qu’on ne rencontre nulle part ailleurs en Europe ne sont pas le premier signe d’un retour d’une veille maladie française, l’anti-américanisme primaire. Avec son nouveau look, son corollaire, l’anti-mondialisation primaire. » (Georges-Marc Benamou, Europe 1, 16.09.01) 

« Depuis les attaques terroristes subies par les États-Unis, les mouvements anti-mondialisation sont sur la défensive, confrontés au début de procès qui leur est fait d’avoir nourri un ressentiment contre l’Amérique et d’avoir contribué à la montée de certains extrémismes. » (Les Échos, 21-22.09.01)  « La montée de la violence lors des derniers sommets internationaux (Nice, Göteborg, Gênes) a quand même de quoi laisser rêveur. On pourrait même songer à quelques manipulations des milieux les plus extrémistes : un mouvement international voudrait en tout cas déstabiliser l’Occident qu’il ne s’y perdrait pas d’une autre manière. À semer le vent, on peut récolter la tempête… » (Philippe Chalmin, « Mondialisation, antimondialisation : à revoir », Le Monde, 21.09.01) 

« Depuis les poseurs de bombe antimondialistes qui tuèrent l’an dernier la jeune employée d’un MacDonald’s breton jusqu’aux organisateurs du nouveau Pearl Harbor se dessinent les contours d’une nouvelle internationale de la haine. » (Alain-Gérard Slama, « Djihad contre McWorld », éditorial, Le Figaro-Magazine, 15.09.01)  Florence Belkacem, journaliste, interroge Bernard Cassen, président d’Attac-France : « Qu’est ce que vous répondez à ceux qui disent : “Qui vole un œuf vole un bœuf” ? Je traduis : “Qui arrache un pied de maïs transgénique est capable un jour, on ne sais pas, de poser une bombe” ? » (Europe 1, 16.09.01) En somme, et pour conclure, « La libéralisation des échanges, réponse au terrorisme », titrait le Figaro-Économie (13.09.01).

LA GAUCHE BOORLISTE

Partisan du « oui » au référendum sur le traité constitutionnel, Laurent Joffrin a caressé le ministre raffarinien Jean-Louis Borloo, également favorable au « oui » : « Il a une manière de faire qui est bonne, qui parle à l’opinion, qui est souvent à la fois efficace, émouvante [sic]. Il serait un assez bon ministre des Affaires sociales de la gauche. » (LCI, 19.2.05). Huit jours plus tard, Joffrin précisait les contours de la gauche jean-louis-boorliste au cours de son « débat » hebdomadaire avec Philippe Tesson, autre oui-ouiste patenté (France Inter, 19.2.05). Notre Zelig barbichu de l’audiovisuel saluait cette fois Thierry Breton, également ministre du gouvernement Raffarin mais aussi roi des stock-options et des licenciements à France Télécom : « C’est un romancier au départ. C’est un homme extrêmement énergique. C’est un personnage intéressant. Il sort de l’ordinaire, il est hors du commun. » Tesson, rasséréné, estima alors que ses « débats » avec Joffrin apportaient la preuve irréfutable qu’« on peut avoir tous les samedis matin douze minutes d’intelligence et de bon sens ». Seulement douze minutes ? Jean-Marie Colombani, qui anime chaque samedi matin sur France Culture son propre débat avec le barriste Jean-Claude Casanova, n’aurait toujours pas digéré l’affront. Le 5 mars 2005, le directeur du Monde, flanqué d’Éric Le Boucher (journaliste au Monde) et de Jérôme Jaffré (sondeur), apportait cependant sa pierre à l’érection d’une gauche borliste au cours d’un dialogue dont PLPL livre en exclusivité le verbatim : Casanova : « Si nous avons 30 % ou 40 % de chômeurs parmi les jeunes nor… af… [hésitations] Français d’origine nord-africaine ou africaine, ça crée beaucoup de problèmes à la société française. Pour ces populations non qualifiées, il n’y a pas d’autre solution qu’un marché du travail plus souple, des emplois plus facile à avoir, des emplois fractionnés dans le temps, des facilités de licenciement, etc. Mais je ne vois pas, politiquement, hi hi… ni la droite ni la gauche le faire aujourd’hui »
Colombani : […] On n’a peut-être pas tout essayé contre le chômage.
La France, malgré l’instabilité des ministres, a au fond toujours tenu le même cap. Et n’a jamais vraiment essayé des solutions alternatives. Parce qu’idéologiquement et en termes d’opinion elles font peur.

Éric Le Boucher : Oui c’est cela. […] L’emploi, il faut le laisser libre. Il faut le laisser être créé. Et pour cela il faut effectivement qu’on autorise plus de licenciements parce que plus d’entrées feront plus de sorties.
Colombani : Mais c’est inaudible en termes politiques.
Casanova : C’est inaudible parce que la droite et la gauche ont décidé de tenir le même langage.
Jaffré : Nicolas Sarkozy, c’est le seul homme politique qui s’attaque aux problèmes, qui les nomme, qui dit : “ça ne peut pas continuer comme ça”.

Laurent Joffrin, le journaliste le plus

bête de France

Face à deux journalistes de la presse people, le directeur du Nouvel Observateur, Laurent Mouchard-Joffrin, a dévoilé sur LCI son sujet de prédilection : le remariage du prince Charles. Récit d’un naufrage.

e 12 mars 2005, lors d’une conférence organisée à Londres, John Nichols, coordinateur d’un mouvement américain de lutte contre la concentration capitaliste des médias et contre l’Accord général sur le commerce de services (AGCS), a évoqué les émissions de « débats » entre frères siamois qui pullulent aux États-Unis, mais aussi en France : « Le déclin du journalisme d’enquête sociale et l’essor de la communication et du bavardage sont liés à l’obsession de rentabilité. Une enquête, outre qu’elle peut être dérangeante car elle risque de s’intéresser aux entourloupes d’un personnage ou une entreprise puissante, coûte cher. Il est beaucoup plus sûr et plus économique de remplacer ça par un “débat”, plus ou moins agité, entre journalistes cabotins capables de pontifier sur tout avec la même assurance et en faisant des bons mots. » Dans la salle londonienne, plusieurs abonnés à PLPL ont tressailli : sans jamais avoir rencontré Laurent Mouchard-Joffrin, Nichols ne venait-il pas de décrire le « système Mouchard » ? Quelques semaines plus tôt, en effet…

Quelques semaines plus tôt, le directeur de la rédaction du Nouvel Observateur avait débattu avec passion sur LCI. Pour Laurent Mouchard, auteur d’un essai calamiteux sur les guerres napoléoniennes, seule la date du 10 février 2005 a marqué l’histoire de l’humanité depuis l’emprisonnement de l’Empereur à Sainte-Hélène. Ce 10 février, Mouchard s’en souvient d’abord comme d’un coup de Trafalgar. Car France Inter — son France Inter, qu’il encombre chaque semaine de ses bavardages croisés avec Philippe Tesson – a eu l’outrecuidance de consacrer à un sujet joffrinien par excellence les treize premières minutes de son bulletin d’information. « Couleur crème ou rose ? Quelle sera la couleur de la robe nuptiale de Camilla pour son mariage avec le prince Charles ? » interrogea même la radio publique. Mais sans inviter Mouchard à répondre.

Mouchard à répondre.

Énorme scandale ! L’annonce du remariage du prince Charles avec Camilla Parker Bowles venait d’être disséquée par tous… sauf par l’homme qui se croit spécialiste des relations franco-britanniques depuis la bataille navale qu’il livra le jour de ses 21 ans, juché à califourchon sur un canard gonflable à l’effigie de l’amiral Nelson dans le petit bassin d’une piscine communale. « Je me vengerai ! », aurait juré Mouchard.

Cela ne tarda pas. Le 19 février sur LCI, une émission « débat » réunissait, sous la houlette d’Anita Hausser (LCI), Irène Frain, Colombe Pringle, Catherine Pégard (Le Point) et Laurent Mouchard-Joffrin. Naturellement, comme John Nichols l’avait suggéré à Londres, le premier sujet évoqué fut le mariage de Camilla et de Charles. Le plateau n’avait fait appel qu’à des spécialistes : Colombe est journaliste à Point de vue, Irène à Paris Match, Joffrin s’est vanté de diriger un « Gala pour riches. »

Entouré par trois femmes, Mouchard, pourtant mal servi par une barbiche aux fragrances douteuses et par le tic du hennissement permanent (le fameux « hé !, hé ! » joffrinien), ne put s’empêcher de faire le paon. En particulier quand l’une d’entre elles rappela la genèse de l’idylle royale — « Elle l’amène [Charles] au plumard parce qu’elle était très bonne. » Le directeur de la rédaction du Nouvel Observateur sort alors du bois. D’abord, Laurent étale sa science, espérant que ses amis Philippe Val et Pierre Rosanvallon seraient à l’écoute : « Hé ! hé ! les Windsor jouent un rôle considérable et un rôle, même pour les Français, assez légitime. Ils incarnent l’unité de la nation britannique. [Mouchard soupire] En France, on a pas ça. La monarchie britannique est d’une certaine manière plus démocratique [sic] que le système français. On pourrait presque dire que les monarchies dans les démocraties sont supérieures aux régimes sans monarque. […] Ils incarnent bien le peuple britannique. »

Les discours de gauche n’ont qu’un temps, et Mouchard en vient au fait. Soucieux de clarifier un point essentiel, il questionne d’abord sournoisement ses consœurs de la presse people : « Il l’avait déjà demandée en mariage ? » Puis, conscient que sa question trahit sa méconnaissance du dossier, il ajoute piteusement : « Pourtant j’ai suivi, j’ai lu ça avec beaucoup d’attention dans la presse britannique et américaine. »

C’est le moment pour Mouchard de dévoiler sa « Grande Théorie » (
la GTM) : bien que très à gauche, la monarchie britannique ne serait pas assez nomade sur le dossier de la sexualité : « Le problème, c’est qu’en matière de mœurs ils sont un peu retardataires… » Sans le savoir, Joffrin vient alors de pénétrer sur un champ de mines. La sexualité de la monarchie britannique est en effet LE sujet qui enfièvre le journalisme moderne. Obligeante, Catherine Pégard le prévient : « Ils sont peut-être retardataires, mais ils sont très olé olé quand même. » Rien n’y fait. Ruisselant de fatuité, Mouchard ne veut rien entendre : comme il y a « retard français » en matière de libéralisme, il y a retard monarchique en matière de sexualité. Le directeur du grand hebdomadaire de la « gauche » écarte donc l’objection avec dédain : « Oui, ça on l’est tous [olé olé, ndlr]. Tout le monde l’est. Il y a une apparence, et puis il y a la réalité… » En d’autres termes, ces femmes journalistes par trop « intuitives » auraient mal assimilé les leçons d’Edgar Morin et Philippe Corcuff sur la « complexité des choses ».

Aussitôt, l’une des meilleures camillologues françaises prévient Joffrin que ses provocations d’analphabète machiste le mènent tout droit à la catastrophe : « Dans cette liaison avec Charles, il y avait un aspect sauvage, presque torride. » Mais le pauvre Mouchard s’obstine : « Le drame de Diana finalement, c’est un mariage arrangé. C’est pas un mariage forcé, mais c’est un mariage arrangé. Normalement il [Charles] aurait dû se marier avec Camilla au départ. Oui, si le cœur avait parlé, ils se seraient mariés. Et ce sont les convenances qui ont empêché ce mariage… » Des murmures horrifiés montent sur le plateau à mesure que l’impétrant échafaude sa démonstration et que, prenant de l’assurance, il cesse enfin de crachouiller dans sa barbiche.

Mesurant subitement la houle qui enfle, Mouchard opère un recul imperceptible : « En tout cas, c’est ce que j’ai lu. Diana a été choisie parce qu’elle correspondait mieux à l’idée que la monarchie se faisait de la princesse de Galles. »

Là, c’en est trop pour Colombe Pringle. Sur ce sujet qui a nourri mille dossiers de son journal (Point de vue), un incompétent prétend lui en remontrer ? Passée du rose au grenat puis du pourpre au vermillon, elle explose, écarlate : « Non ! non ! ! non ! ! ! Là, je crois que quelque chose vous a échappé ! Il est tombé très très [elle appuie avec cruauté] amoureux de Parker Bowles, qui était en effet une femme altière, cavalière et différente de toutes celles qui l’entouraient auparavant. Et elle ne l’a pas aimé !! Elle aimait l’autre qui était un tombeur ! [Mouchard cesse de ricaner] Et elle voulait l’autre homme ! Il a servi d’instrument pendant longtemps. Au départ de cette histoire, Camilla ne voulait pas le prince Charles ! »

C’est une exécution en direct. Toute la théorie du directeur de la rédaction du Nouvel Observateur sur le « retard » sexuel de la monarchie britannique se retrouve en miettes. Ses petits yeux inexpressifs se figent, tels ceux d’un ragondin pépéiste [du PPA, ndlr] aveuglé par les phares d’un camion-citerne sardon. Anita Hausser cherche à atténuer le choc. « C’est ce qu’Irène Frain nous expliquait au début », rappelle-t-elle doucement à Mouchard comme on calme un aliéné. Mais Colombe, décidée à faire le coup de Blücher à Waterloo, entend liquider définitivement les prétentions camillologiques de Joffrin : « Ensuite, il [Charles] a passé son temps à courir après. C’est lui qui a réussi à boucler la boucle de son histoire. Mais elle, elle a mené sa vie entre-temps ! » Là où Mouchard avait détecté les « convenances » hautaines et le « retard » érotique des Windsor, il n’y avait en définitive que l’histoire d’un amant éconduit, mais sexuellement vorace. À présent déconfit et amorphe, Joffrin caresse sa barbiche où s’amortirent tant de gifles… Pauvre Mouchard ! Après avoir donné en exemple la monarchie britannique, après avoir souligné l’importance sociale et politique des mœurs royales, après avoir bachoté le sujet dans les tabloïds anglais, le directeur de la rédaction du Nouvel Observateur signait sa capitulation devant deux spécialistes de la presse people.

NAUFRAGES

Michel Field à l’Intérieur

Il a commencé en 1973 comme porte-parole du mouvement lycéen contre la loi Debré (ministre des Armées) ; il finit trente ans plus tard comme porte-parole de Nicolas Sarkozy, patron de l’UMP.
Le 12 mai 2005, Michel Field animait le meeting oui-ouiste de l’actuel ministre de l’Intérieur au Palais des Sports, en compagnie d’Arnaud Lagardère, propriétaire d’Europe 1, station où Field anime une émission. Simple opportunisme ? Non : Field a confié qu’il agissait « par amitié et par conviction » (Le Parisien, 13.5.05). L’ami Arnaud a gagné 1 959 100 euros en 2004.

Inséparables

Une semaine plus tôt, Daniel Cohn-Bendit tenait meeting commun avec François Bayrou « “Lorsque nous l’avons invité, c’est lui qui nous a proposé de venir avec Bayrou”, confesse même le prof de droit organisateur de la soirée. » Puis « ils sont partis dîner ensemble.
En copains 
» (Le Parisien, 4.5.05).

Pauvre Bourmeau !

Dépressif depuis le fiasco intégral de son appel « En 2007, votez Y », qui devait bouleverser la vie politique française…, Sylvain Bourmeau patauge. Dans un de ces articles prétentieux dont il a le secret, le rédacteur en chef adjoint des Inrockuptibles et bavardeur sur France Culture « explique » son engagement sous la bannière du « oui ». Son texte est titré « Les raisons du “non”, la raison du “oui” » (18.5.05). Incapable, comme ses amis Val et Corcuff (qu’il essaierait de réconcilier), d’avancer un seul mot sans accumuler cinquante références clinquantes, Bourmeau rend d’abord hommage à Michel Foucault, puis au blairiste Anthony Giddens et, surtout,
à Olivier Duhamel, « un des plus brillants et légitimes défenseurs du “oui” ».
Le brillant Duhamel, grand ami de Luc Ferry, a épaté Bourmeau le jour où Olivier a accusé Fabius de s’être « lepenisé », ajoutant : « et je pèse mes mots ».
Pesant ses mots, le modèle intellectuel de Bourmeau a pesté quelques jours plus tard : « J’ai l’impression de vivre dans un pays en voie de régression bolchevique » (
La Tribune de Genève, 11.5.05). Depuis le 29 mai, Ferry, Bourmeau et Duhamel apaisent avec des compresses à l’huile d’olive la douleur de la claque électorale qu’ils ont reçue.

Mistral perdant

Quelques jours avant le référendum, le chanteur « anarcho-mitterrandiste » Renaud publiait dans Ouest-France (24.5.05) une tribune intitulée « Pour le Oui » : « Chaque fois que j’entends les arguments des partisans du Oui, je suis séduit par leur enthousiasme, leur façon de positiver, leur amour de l’Europe, quand les partisans du Non ne voient que le négatif […]. Ceux du Oui de gauche sont des politiques pour lesquels j’ai de l’affection (Cohn-Bendit, Jack Lang, Dominique Voynet, etc.), quand le “non” réunit la gauche bourgeoise (Fabius) ou sectaire (Buffet, Laguillier, Besancenot). » Et l’ex-chroniqueur de Charlie hebdo poursuit : « La loi du marché, le libéralisme triomphant, la libre concurrence, les délocalisations, […] sont inéluctables. Je pense qu’en votant « oui », nous rendrons l’Europe plus forte. » Et surtout Renaud plus riche : en 2004 la loi du marché, le libéralisme triomphant et la concurrence libre et non faussée lui ont assuré un revenu de 2 800 000 euros.
Mais,
Demain, prends garde à ta peau,
À ton fric, à ton boulot,
Car la vérité vaincra,
La Commune refleurira.
(Société, tu m’auras pas) 

JEU PLPL

1) Qui a fait la « une » d’un mensuel, juste à côté de Jacques Chirac, président de
la République ?
2) Qui a dit : « L’unité de base de la démocratie, comme le mètre l’est à la géométrie, c’est l’individu. Je suis de ceux qui pensent que plus la sphère privée est grande, plus la démocratie est accomplie. Le bonheur, ce n’est pas seulement l’économie, c’est la vie privée. Un enfant élevé dans la liberté et le bonheur aura davantage de chances, une fois devenu adulte, de produire à son tour du bonheur. Voilà les principes que refusent les ennemis de la démocratie. »
Alain Madelin ? Patrick Bruel ? George W. Bush ? Rika Zaraï ?
Réponse : Philippe Val, dans Pote à pote, (mai 2005).

Les grands esprits


pensent comme Val

À califourchon sur Montaigne et Spinoza, Philippe Val cultive le racisme social. Son engrais ? Le pédantisme.

roubadour libertaire qui chantonnait L’Autogestion avec Patrick Font en 1977, Philippe Val pense à présent qu’« il ne peut y avoir de démocratie sans marché » (Charlie hebdo, 12.4.00). Le dictateur du NEM (Non-Événement du mercredi, alias Charlie hebdo) œuvre à « légitimer le titre aux yeux des gens qui constituent le milieu de l’information et avec qui j’entretiens des rapports cordiaux » (Toc, février 2005). Une réussite. Mais qui fut une gageure ; Philippe en a convenu : « Je suis très limité […]. Je ne suis pas un grand analyste politique, je ne suis pas un professionnel du journalisme.1 »

Charitable, Laurent Joffrin-Mouchard confia un jour à son ami Philippe le secret des plumassiers parisiens : citer à tout bout de champ des génies pour dissimuler son incurie. Et Mouchard, qui s’y connaît, glissa sous l’épaule la béquille qui soutient la pensée boiteuse de tous les pitres pantelants de la presse : un jeu de fiches de lecture résumant l’œuvre des grands esprits des trois derniers millénaires. Val a piaillé de joie et tout appris par cœur. Écrivains, artistes et penseurs illustres sont désormais mobilisés au service de la « pensée Val-Tse-toung » 2. Au meilleur de sa forme, le grand timonier peut citer dans un seul entretien Kundera, Machiavel,
La Boétie, Parménide, Stanislavski, Platon, Hobbes et Hegel ! (Sport et Vie, septembre 1999). Les médecins légistes de PLPL ont autopsié 48 des 53 éditoriaux valiens publiés dans le NEM en 2002. Bilan : 120 évocations artistiques et littéraires, soit une moyenne de 2,5 par éditorial, avec des pointes à 10 (2.1.02), voire 11 (29.5.02). Val frissonne : « Tout le monde a droit à une phrase de Shakespeare, de Nietzsche, de Dante, de Borges, de Montaigne » (L’Œil électrique n° 9). Les lecteurs, eux, sont plus partagés : « L’équipe de Charlie hebdo organise à Rennes une rencontre avec les lecteurs. Par sa condescendance envers les membres de l’assistance (ses lecteurs, donc), Philippe Val, le rédacteur en chef, arrive en deux heures à perdre tout le crédit dont il jouissait encore » (L’Œil électrique n° 32, 2004).

Contre les « ploucs humains »

Se grimer en savantasse comporte pourtant beaucoup d’avantages. D’abord, le dictateur du NEM peut dégoiser les pires âneries sous l’autorité de Spinoza avec l’assurance que ce dernier n’enverra pas de droit de réponse. Conscient que nul ne sera pris de vertige en s’asseyant sur son œuvre, il peut aussi se présenter comme le défenseur des aigles de l’esprit à la hauteur desquels il tente de se hisser — du haut de son perchoir de perroquet : « Je suis pour que les lettrés reviennent sur le devant de la scène, c’est mon combat » (L’Œil électrique n° 9). Même les semaines où Philippe ne cite aucun nom de
la Pléiade, la distinction reste au rendez-vous : il conte sa rencontre avec le pianiste Arturo Benedetto Michelangeli (10.7.02), évoque une pièce de théâtre, et finalement soupire : « Combien de fois ai-je vu se lever le jour en lisant Les Mille et Une Nuits ? » (NEM, 11.12.02).

Le monde selon Val se divise en deux : d’un côté, ceux qui lisent Montesquieu et les éditoriaux de Philippe Val citant Montesquieu ; de l’autre, la populace imbécile qui aime le foot et les corridas, qui boit de la bière et regarde TF1. Cette deuxième catégorie forme à ses yeux l’écume de l’humanité. Elle a des loisirs « vulgaires » qui offusquent ses prétentions au califat de l’Intelligence. « Même quand j’étais gamin, le sport m’ennuyait. Un match de foot me remplissait d’une espèce d’état migraineux, de déprime qui ne m’a pas quitté depuis »

Philippe Val, défenseur du social ? Trois fois oui-oui, mais à la condition expresse de n’avoir aucun contact avec un peuple qu’il décrit tantôt comme une bande de « pochtrons du bistrot, torse nu, bourrés comme des coings » (Sport et Vie, 9.99), tantôt comme un tas de « ploucs humains obtus, rendus courageux par la vinasse ou la bière locale qui leur gargouille dans le bide » (NEM, 14.6.00). Au fond, les dominés n’ont que ce qu’ils méritent. Le dictateur du NEM fustige leur « servitude volontaire » plutôt que l’exploitation capitaliste qui les asservit. « S’ils n’aimaient pas se faire niquer, a-t-il tranché, ils ne seraient peut-être pas si pauvres » (NEM, 23.1.02). L’humaniste a parlé.

Quiconque réplique en évoquant le problème de l’accès inégal à la culture déchaîne les foudres valiennes. Les prolos, « ils s’en foutent. Ils préfèrent le foot et le Loft et autre chose demain, d’aussi con, ou d’encore plus con… ». Leur cervelle serait « gavée au crottin médiatique », « habituée à réfléchir comme au foot », perpétuellement « à la ramasse » (NEM, 26.6.02, 17.4.02, 30.10.02). « Hélas, larmoie Val, ce ne sont pas les fines analyses des lettrés qui font l’opinion » (NEM, 24.10.01).

Le Précieux ridicule

Quand Philippe défend la « démocratie », il pense d’abord à son droit de « débattre » avec Franz-Olivier Giesbert (1.6.05) ou Arlette Chabot (16.5.05) et de vendre ses livres chez Ardisson (23.10.04)3. « Qu’avez-vous réussi de mieux dans la vie ? », lui demande L’Express-mag (24.1.05). Réponse : « Mon dernier livre et mon dernier disque, en vente partout. » Le reste lui donne la nausée : « C’est dur de faire de la politique. Il faut en serrer, des mains pas toujours appétissantes, en boire, des verres de piquette en faisant hummm excellent, en embrasser, des gamins tendus à bout de bras par des rougeauds imbéciles. » Il faut aussi « renoncer à ses goûts, à tout ce qui a bâti en soi-même de la finesse, de la nuance, de la subtilité, et caricaturer le gros consensus, en faire un drapeau imbécile auquel se rallieront les plus bornés, […] s’abaisser de façon à être entendu par la partie la plus obtuse de la population » (NEM, 17.4.02).

Inlassablement il repart au « combat » contre les gueux, dont les manières offusquent ses goûts raffinés. « Cette semaine, je feuilletterai un volume de
La Pléiade 
» (NEM, 17.4.02). Prendre de l’altitude, enfin, loin de « ce bon gros sens d’en bas, auquel on doit à la fois l’éternel camembert à la louche et l’éternelle épuration ethnique » (NEM, 23.10.02). La persécution, les camps, le fascisme, Val peut en parler en connaissance de cause : « Quand j’étais petit, mes parents m’envoyaient en vacances dans un petit village, tellement petit qu’il n’y avait ni épicerie ni boulangerie. » Le devoir de mémoire est absolu : « Je n’ai jamais oublié, je n’oublierai jamais. […] Au pensionnat, il faut faire preuve d’une force d’esprit hors du commun [sic], accomplir des efforts terribles […]. C’est bien de torture qu’il s’agit, je l’ai éprouvé moi-même » (NEM, 17.4.02).

Mais, même dans la tourmente, un moment de grâce peut effacer ce passé épouvantable et lui rappeler Mozart 4 : Val est enfin reconnu des Grands. Ainsi, quelques jours après la victoire du « non », au cours d’un « débat » télévisé avec un Raymond Barre crépusculaire (France 3, 1.6.05), l’ancien Premier ministre s’est un peu redressé, et dans un râle (presque) final a laissé gargouiller cette ultime bénédiction : « Je voudrais dire un mot dans le sens de M. Val. »

1 L’Œil électrique n° 9, octobre 1999.
2 Lire PLPL n° 18, février 2004, p. 11.
3 Lire PLPL n° 22, décembre 2004, p. 12.
4 Vainqueur du « citathon » 2002 avec 5 citations dans les éditoriaux de Val. Viennent ensuite Nietzsche, Platon et Freud (4 citations chacun), Godard, Hugo, Fellini, Shakespeare (3 citations chacun),
La Fontaine, Mallarmé, Descartes, Chateaubriand et Montaigne (2 citations). 

Ignacio Ramonet, un rebelle à
la Florent Pagny


 


 

Jean-Pierre Tailleur, auteur de «Bévues de presse» (2002) et de «Maljournalisme à la française», un essai auto-bibliographique (2004), réagit au manifeste pour l’Observatoire français des médias paru dans Le Monde diplomatique.

La présentation de l’Observatoire français des médias (OFM) par Ignacio Ramonet, publiée dans son journal Le Monde diplomatique en octobre 2003 sous le titre «Le cinquième pouvoir», est éloquente. Elle illustre la réticence toute française à critiquer factuellement la presse, tout en prétendant le contraire et en donnant des leçons au monde entier.

A sa simple lecture et sans faire de procès d’intention, ce manifeste (facilement accessible via Google sur Internet) est d’une arrogance et d’un mercantilisme ahurissants. Ignacio Ramonet cite surtout des articles du mensuel ou bien son peu pertinent essai «
La Tyrannie de la communication», en effet, pour appuyer sa démonstration. Il manque également de courage, ne donnant pas d’exemples de fautes de la presse française, si ce n’est rappeler l’Affaire Dreyfus sans nuancer. Le capitaine juif n’a-t-il pas aussi été sauvé grâce à Emile Zola et à L’Aurore?

Ce texte n’apporte rien de plus, sur le fond, qu’une dissertation d’étudiant à qui on demande de plancher sur le néolibéralisme dans les médias, avec des généralités sur la censure, sur la révolution numérique, etc. On peut partager le constat des dégâts causés par le gigantisme des groupes de communication et par la spéculation. On ne peut que souscrire à la comparaison entre malbouffe et mauvaise information, que le patron du Monde diplomatique n’est pas le premier à avoir effectuée, d’ailleurs. Mais il faut également s’interroger sur la pauvreté d’une argumentation simpliste, dogmatique, dépourvue de reproches précis envers les médias français (quid du F d’OFM?). Je m’étonne aussi que cet hispaniste ne dise aucun mot sur le manque de liberté d’informer à Cuba. Il est vrai qu’il n’est pas un critique farouche de Fidel Castro, pour employer un euphémisme.

Ignacio Ramonet a tort d’imposer l’idée que le maljournalisme ne se jauge que par le biais des excès du capitalisme. Des journaux «indépendants», du Canard enchaîné à
La Dépêche du Midi, et des rédactions du service public – France 2 avec les affaires Alègre-Baudis et Juppé-Mazerolle ou
la BBC contre Tony Blair – produisent parfois aussi de la mal-information. Cela étant, l’apathie des journaux face aux exagérations de cet acte de foi est encore plus inquiétante. Entre le rejet aveugle et catégorique «de droite» et la bien-pensance qui gobe ce type de discours, il n’y a pas de véritable mise en perspective des enjeux définis dans ces appels politiquement corrects. La presse française est trop souvent une caisse de résonance de ces prêts-à-penser faussement constructifs et incisifs, en effet. Il faut lire l’article complaisant de Télérama, applaudissant le «débourrage de crânes» que constituerait l’Observatoire annoncé, tout en le qualifiant de flou (24 septembre 2003). Par le même biais, ces regards convenus sur la presse occultent les points de vue qui fâchent, notamment ceux qui abordent la question des fautes individuelles des journalistes français.

Cet OFM, «Observatoire international des médias»,  «Media Watch Global» ou je ne sais comment on l’a nommé, aurait gagné à être baptisé l’Observatoire contre l’idéologie néo-libérale dans la presse. Son objet aurait alors été plus clair, juste et modeste, sans pour autant rendre ses prétentions plus réalisables. Quels sont, en effet, les moyens de ce «contre-pouvoir qui vient de naître», pour reprendre une des affirmations martelées par Ignacio Ramonet? Vu l’absence d’éléments précis sur ce «cinquième pouvoir», à part la mention d’un universitaire-garant-de-sérieux ou bien celle d’un vague sommet pour le droit à être bien informés, on est dans l’effet d’annonce et pas dans l’information consistante.

A la lecture de ce papier, Ignacio Ramonet est au combat pour l’information ce que le chanteur Florent Pagny est à la lutte contre la pression fiscale. Il défend sa «liberté de penser» avec la myopie de celui qui pense d’abord à ses propres intérêts, en s’appuyant sur une presse qui reproduit des déclarations lyriques sans enquêter dessus. Il y a manipulation, particulièrement trompeuse et négative, lorsqu’on prétend combattre le maljournalisme en faisant du commerce de bons sentiments sur la base d’une fausse impartialité… CQFD (ce qu’il faudrait dénoncer) aussi.

La crédibilité de l’OFM dépendra de sa capacité à condamner en premier lieu les fautes de ses amis. L’édition février 2004 du Monde diplomatique offre un exemple de mauvais traitement de l’information sur lequel cet «observatoire» peut se pencher. Un long papier, écrit par un exilé cubain de Suède, fustige «l’obsession punitive chronique» des Etats-Unis et de l’Union européenne contre son pays. Tout excessif que soit le harcèlement anti-castriste, le mensuel désinforme en minimisant ou en occultant, carrément, certains faits qui peuvent l’expliquer: Fidel Castro est un dictateur, tout simplement, et a fait exécuter des opposants encore récemment, en avril 2003, pour avoir détourné un car-ferry. Beaucoup de Cubains qui ne sont pas des délinquants continuent de risquer leur vie pour échapper à son pouvoir. Comparer son régime avec les démocraties française ou suédoise, comme cela est insinué dans ce Monde diplomatique et ses éditions internationales, est purement scandaleux.

Si l’OFM ne s’insurge pas contre tant de partialité, ses contributions seront bien dans la ligne du manifeste d’Ignacio Ramonet, malheureusement. Encore une occasion ratée pour promouvoir la qualité dans l’information en France.

Jean-Pierre Tailleur

Le site de Jean-Pierre Tailleur : Bévues de presse

Interview de Jean-Pierre Tailleur sur Le grain de sable

Une version de ce texte a été publié dans «Maljournalisme à la française» (Editions Rafael de Surtis, 2004).

« Le grand bazar de l’info » qui porte bien son nom  Mis en ligne le 1 février 2006 Yves Agnès, ancien rédacteur en chef au Monde, qui dirigea aussi le Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ), vient de publier aux éditions Michalon « Le grand bazar de l’info ». 

Dès la publication de cet ouvrage, en novembre 2005, Media Ratings s’y est intéressé, pensant y trouver des informations et matière à réflexions utiles à l’analyse des médias et à leur compréhension.

Le sous-titre semblait tout aussi alléchant : « Pour en finir avec le maljournalisme ». En effet, l’utilisation par Yves Agnès du néologisme « maljournalisme » inventé par Jean-Pierre Tailleur, auteur de « Bévues de presse », nous laissait penser que l’ancien rédacteur en chef du Monde plaçait son livre dans la lignée des travaux de son prédécesseur. 

Enfin, la quatrième de couverture affirmait fièrement que l’auteur « montre l’ampleur des dégâts et en analyse les principales causes ». Malheureusement, la lecture des pages consacrées aux dysfonctionnements médiatiques nous a laissé sur notre faim. En effet, il ne s’agit que d’un récapitulatif de dysfonctionnements médiatiques déjà connus de tous, de l’affaire Alègre-Baudis au bagagiste pseudo terroriste de Roissy, en passant par la fausse agression antisémite du RER D. 

Sur chacune de ces affaires, l’auteur n’apporte aucune information nouvelle et ne nous sert que des propos convenus. Autre exemple ressassé : l’annonce anticipée du retrait d’Alain Juppé de la vie politique française par David Pujadas, au 20 heures de France 2 du 3 février 2004. Cette petite erreur, qui coûta son poste à Olivier Mazerolle, n’est rien à côté des fautes journalistiques graves qu’a commis France 2 ces dernières années. Pourtant, celles-ci ne seront même pas effleurées dans ce livre. 

Ce livre réserve quand même une bonne surprise puisque l’auteur rappelle le passé trouble de Renaud Donnedieu de Vabres, l’actuel ministre de
la Communication, et le fait que les télévisions ont, dans leur ensemble, passé sous silence la condamnation pour blanchiment qui l’avait conduit à démissionner du premier gouvernement Raffarin.
 
Côté idéologie, Yves Agnès donne ses clés de lecture : tout est essentiellement la faute du néolibéralisme et de « l’information marchandise ». 

Pourquoi ne compare-t-il pas la presse française aux médias étrangers ? Il verrait que leur soumission aux mêmes lois du libéralisme ne les empêche pas de produire de l’information de meilleure qualité, et surtout, de grande diversité. 

Pour ce qui concerne les solutions proposées, Yves Agnès se range du côté de ceux qui analysent les médias à la sauce anticapitaliste, antiaméricaine, antilibérale et antimondialiste. Précisons ici que, certaines critiques, Acrimed en particulier, malgré ses outrances occasionnelles et ses liens avec l’équipe du Monde Diplomatique, apportent, selon nous, une contribution utile à l’analyse des médias. Toutefois, leurs présupposés idéologiques les rendent incapables de décoller de leur grille de lecture, ce qui les empêche d’avoir un regard objectif sur certains dysfonctionnements. 

Enfin, parmi les instances ou organisations qu’Yves Agnès porte au pinacle, se trouvent le médiateur du Monde, les Entretiens de l’information de son préfacier, Jean-Marie Charon, ou Reporters Sans Frontières. Désolé d’être contrariant mais on attend toujours la contribution du médiateur du Monde à l’amélioration de son journal. Où était-il quand Edwy Plenel instrumentalisait le journal ? Que faisait-il quand la une du journal annonçait la chute de la banque Merril Lynch en pleine page, et corrigeait les jours suivants par un correctif de quatre lignes ? Inutile de parler du médiateur de France 2 ! 

Et même si ce n’est pas politiquement correct de se poser la question, que fait Reporters Sans Frontières pour la qualité de l’information en France ? Cette association n’est-elle pas simplement un syndicat corporatiste qui ne dit pas son nomVoici tout de même deux des propositions d’Yves Agnès qui nous sont apparues intéressantes : 

- Reconnaître la responsabilité des journalistes- Créer une commission nationale d’éthique qui serait chargée de faire du « Media-Ratings ». Bien évidemment, il faudrait éviter que cela ne « fonctionne » comme le CSA qui a perdu une grande partie de son crédit depuis bien longtemps. 

Il apparaît donc, en somme, que « Le grand bazar de l’info » ne tient pas sa promesse « d’en finir avec le maljournalisme ». Ce livre apporte peu à la critique du journalisme et reprend des idées largement connues et médiatisées. Au passage, Yves Agnès rejette les contributions apportées par les sites Internet, coupables, selon lui, d’être par nature moins fiables que les médias classiques. 

L’omertà médiatique 

La dérive journalistique a déjà été dénoncée par bon nombre de journalistes — et pas des moindres — qui avaient une haute idée de leur profession. Parmi eux, Claude Guillaumin, ancien directeur de la rédaction de France Inter, avait publié chez Julliard, en 1994 : “Faut-il brûler les journalistes ? “. Douze ans après, qu’en est-il ? 

En 2002 paraissait “Bévues de presse — L’information aux yeux bandés“ (éd. du Félin), boycotté par certains médias, dans lequel Jean-Pierre Tailleur dénonçait le manque de rigueur de la presse française. Il en publia une suite en 2004 sous le titre “Maljournalisme à la française : Autopsie d’un boycott médiatique et voyage dans l’édition“ (éd. Rafaël de Surtis).
Dans un même esprit, un autre connaisseur en la matière, Yves Agnès, ancien rédacteur en chef du Monde et directeur du Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes (CFPJ), a publié en 2005 un ouvrage dont le titre est révélateur : “Le grand bazar de l’info : Pour en finir avec le maljournalisme“ (Éd. Michalon).
La société française est bâtie sur des mythes si puissants que toute analyse critique s’apparente à une transgression“, concluaient Sophie Coignard et Alexandre Wickham dans “L’Omertà Française“ (Albin Michel, 1999). Journaliste au Point, Sophie Coignard est auteure ou coauteure de plusieurs ouvrages, notamment : “Le rapport omertà 2002“ (même chose pour 2003 et 2004), “
La Vendetta française“ (Albin Michel), “
La Nomenklatura française“ (éd. Belfond). Dans “L’omertà française“, en pages 229, 249 et 289, les auteurs désignent un certain Pierre Bénichou comme “journaliste étouffeur“.
L’un des moyens d’imposer l’omertà, ou loi du silence, est l’aplomb — plus c’est gros, plus ça passe — contre lequel trop peu de gens honnêtes réagissent. Des énormités et contre-vérités dites avec assurance épatent celui qui reconnaît sa propre ignorance mais ignore l’ignorance même de l’intervenant. Un exemple de ce procédé a été donné sur Europe 1 le 26 juin dans l’émission humoristique « On va s’gêner » de l’éternel blagueur qu’est Laurent Ruquier. De bonne foi, sans la moindre intention malveillante, parlant du Mondial de football, il a cité des propos du cinéaste Jean-Pierre Mocky reproduits dans le quotidien gratuit 20 minutes : « Le foot c’est comme l’espéranto, le foot c’est de l’espéranto« .
Dans l’équipe de Laurent Ruquier, composée ce jour de Pierre Bénichou, Paul Wermus, Arnaud Crampon, Stéphanie Bataille et Thomas Hervé, c’est le premier qui, sur un ton très péremptoire, a tenu à se distinguer par ce commentaire :
Espérons que ça marchera mieux que l’espéranto qui est une des plus belles inventions du monde, un des plus grands ratages de tous les temps. Personne n’a jamais parlé espéranto (sic !) ! Je le dis aux jeunes gens, l’espéranto était une langue qui avait été inventée dans les années 30-40 (sic !), au moment où la guerre menaçait, pour justement… pour faire un lien entre les peuples, et dire qu’il n’y avait plus de nationalisme, y’avait plus qu’une langue que tout le monde parlerait. C’est une langue qui a ses.. qui a été inventée, qui a ses normes, ses règles sa grammaire et que personne au monde ne parle ! Et maintenant par un glissement sémantique absolument paradoxal on dit ’C’est comme l’espéranto ! ’ « .
Vraiment n’importe quoi !
Et pour conclure sur “l’une des plus belles inventions“, après un rire rauque de zigoto en état d’ébriété, satisfait d’avoir lâché un mot qu’il croît bon, le sieur Bénichou, décoré de
la Légion d’Honneur (n’y a-t-il pas deux lettres à changer dans ce dernier mot dans le cas présent ?) ajoute : « Or l’espéranto c’est une merde ! C’est tout ce que j’ai à dire. C’est comme ça…“ (fin inaudible et confuse en raison de plusieurs interventions simultanées, un des intervenants parle d’ »une pluie de méls » à venir, une autre voix fait allusion au fait qu’il existe encore « une poignée d’espérantistes irréductibles« …).
Il est donc clair que Laurent Ruquier n’est pas entouré que par des gens futés, et surtout honnêtes. Certains confondent l’humour — voire la satire — et la basse calomnie fondée sur l’ignorance, mieux encore : l’ignorance de leur ignorance.
Des gens de médias souillent ainsi une idée sans même en connaître l’origine (années 30-40 !). Ils imposent ainsi leur ignorance au public, en l’occurrence aux “jeunes gens“ (réjouissons-nous que les jeunes filles échappent à de tels conseils !). Heureusement, grâce à Internet et à des technique de téléphonie gratuite, les jeunes n’ont plus besoin d’attendre les conseils d’individus qui ont raté l’occasion de s’informer avant de prétendre informer.
Et si, pour Pierre Bénichou, l’espéranto est “une merde“, il est, lui, le parfait représentant d’un journalisme qui en a la puanteur, d’un journalisme malhonnête et malveillant qui vole très bas. De tels professionnels de l’information sont au journalisme ce que le juge d’Outreau a été à la justice. Avec eux, la connerie est pleine d’avenir. Ils ont le comportement de ces minables qui, à 5, 10, 15 ou plus, se sentent courageux dans les “tournantes“ (viols collectifs). C’est triste pour le journalisme et ceux qui prennent leur profession à coeur. L’éboueur, l’égoutier, ont une utilité sociale. Pas ces gens-là qui ne savent rien faire d’autre que de souiller l’espace médiatique. Ce serait d’ailleurs affligeant pour l’espéranto, dévalorisant pour son image, si des gens d’une telle médiocrité d’esprit, qui ne méritent même pas le SMIC, plaidaient en sa faveur. Il est clair qu’il est vain de discuter avec des gens de cette espèce pour les faire évoluer, tout autant que de discuter avec une brouette pour la faire avancer.
Dès 1900, dans “Essence et avenir de l’idée de langue internationale“ (Hachette, Paris), le Dr Zamenhof avait pressenti de tels comportements. Il se peut qu’il ait été inspiré par une observation de Dostoïevski : “les inventeurs et génies ont presque toujours été regardés par la société au début de leur carrière (et fort souvent jusqu’à la fin) comme de purs imbéciles“ (dans “L’idiot“).
Afin d’éviter toute méprise, il semble utile de souligner que Laurent Ruquier, de même que Jean-Pierre Mocky, n’a jamais tenu des propos malveillants envers l’espéranto et qu’ils ont au contraire fait preuve de sympathie à son égard.
Quant aux “irréductibles“ auxquels a fait allusion l’un des participants de l’émission (impossible de reconnaître lequel pour un non-habitué), il devrait savoir que sans des “irréductibles“ qui préconisaient à une époque de remplacer les chiffres romains par les chiffres indo-arabes, nous en serions encore de nos jours à faire nos calculs avec les premiers. Que chacun veuille bien en faire l’essai en imaginant l’inexistence des seconds donc sans recours à eux.
Pour terminer sur une note plus gaie, les usagers de l’espéranto, langue qui a vu le jour en 1887 et non dans les années 1930-40, seront sans doute amusés par le fait qu’Yves Agnès, l’auteur de l’ouvrage cité au début de cet article, utilise les termes “maljournalisme“ et “malinformation“. En effet, le préfixe “mal“ désigne, en espéranto, un antonyme (ou contraire). Faut-il voir en cela un début d’influence enrichissante de l’espéranto sur le français ? Ce préfixe, qui existe en espéranto depuis ses origines – bientôt 119 ans – apparaît aussi dans le mot “malbouffe“. 
Henri Masson 

Remarque : Laurent Ruquier et son équipe ont commenté, le 29, quelques uns très nombreux courriels reçus suite à cette émission. Les copies des passages concernés en mp3 peuvent m’être demandées par courriel. Cet article a été publié sur AgoraVox le 4 juillet 2006 avec quelques modifications, notamment dans le titre : ”Polémique médiatique autour de l’espéranto”.

Un autre article traitant cette même affaire a été mis en ligne sous le titre : ”Le football, c’est de l’espéranto !” sur <
http://www.esperanto-sat.info/article827.html>. Il contient la transcription intégrale des passages concernées des deux émissions. 

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MALJOURNALISME , LE SUJET QUI FACHE : Le cas français

Posté par issopha le 2 septembre 2007

MALJOURNALISME , LE SUJET QUI FACHE : Le cas français dans LE MALJOURNALISME : Le cas français pdf precariteetfabricationdelinfo.pdf

Document consultable au format PDF sur la précarité et la fabrication de l’information en France , par Alain ACCARDO.

Issopha.

 

«  MALJOURNALISME, LE SUJET QUI FACHE »

Publié le lundi 7 octobre 2002

A propos de Bévues de presse de Jean-Pierre Tailleur (ed. Félin, 2002).

La presse française est souvent médiocre, parce que les journalistes travaillent mal. C’est l’implacable constat dressé par un journaliste, Jean-Pierre Tailleur. Entre l’enquête journalistique et la recherche documentaire, Bévues de presse décortique de nombreux cas de manque de professionnalisme dans – et non pas « de »- nos entreprises.

Lancé en 1998 sous la direction de Christine Ockrent, avec le soutien du Monde, l’hebdomadaire L’Européen repose  » essentiellement sur des travailleurs précaires ou intérimaires, dont la raison d’être (écrire sur l’Europe) est louable mais floue « . Sa courte existence a pourtant bénéficié d’une invraisemblable complaisance de la part des journalistes médias des grands journaux.

Cet exemple illustre la première plaie de la presse française : elle privilégie les «  grandes signatures  » et les  » articles d’opinion « , au détriment des informations pertinentes sur les faits [1]. Mais, ajouterons-nous, la presse française méprise peut-être trop le lecteur pour le croire capable de se forger une opinion.

Encore faudrait-il lui en donner les moyens. La plupart des articles épinglés pèchent par le manque de faits,  » ces « hard facts » concrets à la base du journalisme, qui distinguent cette discipline de la littérature ou de la confection de rapports de synthèse. « 

Titré  » Le petit journalisme des grandes institutions « , le deuxième chapitre est accablant. Oui, une certaine presse a étouffé le scandale de l’Association pour la recherche sur le cancer (ARC), dont l’un des administrateurs était Jean Miot, alors président de
la Fédération nationale de la presse française (FNPF [
2]) et dirigeant du Figaro. Les  » reportages  » d’une autre figure de ce quotidien, lauréat puis juré du prix Albert Londres [3], maltraitent volontiers les faits au profit des mêmes diatribes qu’alignent ses essais.

Quelques journaux n’ont pas tu qu’un des rédacteurs du Monde chargé de couvrir l’affaire du sang contaminé  » pigeait  » pour une société de Michel Garetta, une des principales personnes mises en cause. Mais la  » commission  » d’enquête diligentée par la direction du Monde n’a pas vu la  » trace d’une influence «  de cette collaboration extérieure dans les  » textes publiés par Le Monde «  à propos du sang contaminé. Après enquête, le journaliste américain Mark Hunter estime pourtant que le  » pigiste  » de Garetta  » a pris le parti du docteur Garetta tout au long du scandale  » (Médias Pouvoirs, 2e trim. 1998).

Les développements sont fréquemment étayés d’une comparaison avec les pratiques en vigueur dans d’autres pays. Quand on découvre qu’une journaliste du Washington Post a  » bidonné  » le reportage qui lui a valu le prix Pulitzer, le Post rend compte de ses fautes, en publiant une auto-enquête de 18 000 mots. Le médiateur est recruté hors du journal.  » Les conclusions du médiateur ont ensuite été validées dans un document de cinquante pages du Conseil national de la presse « .

Autre  » vache sacrée « , le Canard enchaîné est l’objet d’un tir nourri, pour sa «  passivité face à des pans entiers de l’actualité «  et ses  » approximations fréquentes « . Le volatile, indulgent pour un Roland Dumas (ex-avocat du Canard…) au cœur de la tourmente judiciaire, peine aussi à se démarquer quand un de ses reporters est mis en cause pour avoir, dans le livre L’Affaire Yann Piat, proféré de graves accusations contre deux personnalités politiques. Le contenu de ce livre se situe dans le prolongement d’articles publié dans Le Canard, démontre Jean-Pierre Tailleur.

Nous ne nous attarderons pas sur
la Presse quotidienne régionale (PQR), pour laquelle l’auteur est sévère :  » aux antipodes du journalisme d’investigation, elle collectionne les erreurs jamais sanctionnées «  ni corrigées (citations tronquées, altération des noms propres, approximations, articles promotionnels…).

Le 16 août, Libération réussissait à rappeler les louanges dont les médias gratifiaient il y a encore quelques mois Jean-Marie Messier, sans que l’article contienne un nom de journal ou de chaîne radio ou télé ! A contrario, Jean-Pierre Tailleur produit les pièces de sa démonstration, et les noms des journaux fautifs. Sa franchise n’est peut-être pas étrangère au silence qui a entouré la parution de Bévues de presse [4], alors que le moindre essai insipide d’un médiacrate connu est volontiers plébiscité.

Parmi les contributions épinglées dans le chapitre sur la  » stérilité des débats publics « , un rapport présenté en 1999 au Conseil économique et social [5], qui tente de noircir les médias nord-américains : on peut y lire à propos du « Monicagate » que  » le très sérieux Newsweek «  a repris  » sans vérification aucune, la rumeur diffusée sur le Net par un internaute indépendant « . En fait, c’est exactement l’inverse qui s’est produit… [6]

Les  » garde-fous  » sont  » défaillants « , regrette Jean-Pierre Tailleur. Il reproche aux écoles de journalisme la quasi-absence de la déontologie dans leurs programmes, et aux syndicats de se concentrer  » sur les revendications salariales et statutaires. On ne les entend pas inviter les délinquants de la profession à changer de métier « .

La fin de l’ouvrage pèche par l’approximation dont l’auteur se désole ailleurs. Il regrette que
la Commission de la carte [
7] ne soit pas  » dotée de véritables pouvoirs de sanction « , de  » moyens «  pour  » évaluer l’honnêteté professionnelle des détenteurs « , mais se contredit quelques lignes plus loin :  » ce n’est pas sur la base de critères déontologiques «  que la carte est attribuée. Pourquoi donc s’étonner que le site Internet de
la Commission  » ne parle nullement d’éthique «  ? Ses compétences étant édictées par la loi, elle ne saurait devenir de son propre chef un  » ordre des journalistes « . L’auteur prétend également que la carte de presse  » permet de bénéficier «  des  » fameux 30 % d’abattement « .

Souhaitons que ce livre joue un rôle fondateur, tant l’analyse du travail journalistique n’est pas courante en France, à l’exception de quelques  » affaires  » impliquant des  » stars  » de la télé. Mais au-delà du diagnostic, la thérapie nécessaire prescrit que la presse fasse preuve de  » plus de volontarisme pour reconnaître ses insuffisances et traquer ses fautes « .

PS : Article paru dans « SNJ Info », journal de la section Région parisienne du Syndicat national des journalistes (SNJ), septembre 2002.

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[1] Lire « Deuil national » (Note d’Acrimed, janvier 2003).

[2] Le patronat de la presse (Note d’Acrimed).

[3] Pour en savoir plus sur ce Prix (Note d’Acrimed).

[4] « Bévues de presse. L’information aux yeux bandées », de Jean-Pierre Tailleur. Editions du Félin, février 2002, 239 pages, 19,80 euros.

[5] Pour en savoir plus sur le CES. Note d’Acrimed.

[6] A ce sujet, lire les remarques d’Ignacio Ramonet dans La fin du journalisme, par Ignacio Ramonet, un débat d’Acrimed. Note d’Acrimed.

[7] Pour en savoir plus sur la « Commission de la Carte de presse ». Note d’Acrimed.

Un débat d’Acrimed de février 1999

La fin du journalisme

Ignacio Ramonet

février 1999

Le 16 février 1999, Action Critique Médias recevait Ignacio Ramonet, universitaire, directeur du Monde diplomatique, auteur de
La Tyrannie de la communication (éd. Galilée). Voici des extraits (parus dans le Bulletin n° 5 d’Acrimed) de l’intervention d’Ignacio Ramonet et du débat qui a suivi.

Trois sphères sont en train de fusionner : la sphère de l’information, celle de la communication (le discours publicitaire, la propagande, le marketing, les relations publiques…), et celle de la culture de masse, c’est-à-dire une culture soumise par définition aux lois du marché, et qui se soumet à la sélection du marché. Plus précisément, l’une de ces sphères, celle de la communication, absorbe les deux autres. Il est de plus en plus difficile de distinguer ce qui relève de l’information, de la communication ou de la culture de masse. De plus en plus, un discours publicitaire et un titre de journal sont imaginés sur le même principe : accrocher, prendre des licences parfois importantes par rapport au contenu. L’effet de communication compte plus que l’effet d’information. Ce qui compte c’est d’avoir un contact ? qu’il soit visuel ou sémantique, etc. ? avec celui qui lit.

1. Trois qualités de l’information

Dans l’information, la communication ou la culture de masse, trois qualités sont recherchées : la simplicité ; la rapidité (des textes courts, des spots…) ; la distraction, l’amusement.

Ces trois qualités traditionnelles de la culture de masse ont colonisé peu à peu le discours du marketing, de la publicité et aujourd’hui les médias d’information, même les plus sérieux, gagnés par l’idée de séduire. Il faut faire le beau pour attirer le public. Sur le plan industriel, cette fusion correspond à la concentration. Quand, au début des années 70, le concept de communication a été rendu grand public par Mac Luhan, la communication était un domaine circonscrit. Aujourd’hui, on ne sait pas, au plan industriel, quelles sont les limites de la communication. Parce que sont venus dans le domaine des industries de la communication des industriels qui n’avaient pas une culture de la communication. Parmi les trois principaux groupes de communication, il y a un marchand d’armes (Matra), un marchand d’eau (Vivendi) et un marchand de béton (Bouygues). Aujourd’hui la communication se fait en grande partie à l’échelle planétaire et par les satellites, donc toutes les industries qui ont à voir avec les satellites font de la communication. L’espace de l’industrie de la communication s’est étendu. Trois machines à communiquer fusionnent en raison de la révolution numérique : téléphone, ordinateur et téléviseur. Les industries qui appartenaient à l’informatique relèvent de la communication. Sur le même écran, vous pouvez avoir à la fois du texte, du son, et de l’image, les trois éléments que le numérique transmet.

2. Trois autres caractéristiques de l’information

  La surabondance : il n’y a jamais eu autant d’information à notre portée.

Mais la surinformation peut provoquer de la désinformation. Il existe une censure démocratique. La censure est une donnée structurelle de tout pouvoir. Actuellement, le système censure par surproduction, par asphyxie de celui qui consomme.

Dans la tradition humaniste et démocratique, on établit un lien entre la quantité d’information et la quantité de liberté. Au fur et à mesure que je réclame le droit de communiquer, que j’ajoute de l’information, cela va favoriser la liberté. Désormais, ajouter de l’information n’augmente pas la liberté. Peut-être allons-nous vers une société ou infinie information égale à zéro liberté. Cette surinformation agit comme une nouvelle forme de violence. On ne la voit pas comme cela car les sociétés occidentales sortent de périodes d’obscurantisme. Je pense que la communication est devenue une idélogie et un impératif : il y a obligation de communiquer. La communication remplace le paradigme du progrès. Le progrès avait pour objectif de pacifier les sociétés, c’est aujourd’hui la communication. C’est un lubrifiant social. Communiquer est un verbe intransitif dans la réalité : on ne communique pas pour dire quelque chose, on communique. L’objectif est de communiquer et le contenu est devenu très secondaire. Ce que les machines à communiquer nous enjoignent de faire, c’est de les utiliser. Donc la société accepte l’idée que la communication va prendre la place du progrès.

  La vitesse : C’est un des paramètres traditionnels de l’information. Une information rapide est toujours plus intéressante qu’une information lente. Aujourd’hui, nous avons atteint la vitesse maximale : celle de la lumière, c’est l’instantanéité. Quand on dit que le journaliste est l’analyste d’un jour, il y a encore dans ce mot un délai de 24 heures. Mais aujourd’hui les journalistes sont devenus des instantanéistes. Le journaliste est déjà de trop. Car la relation informationnelle était triangulaire, entre l’événement, le médiateur, et le citoyen. Mais dans le système actuel, les caméras de captation de l’information suffisent. Il n’y a plus que l’événement et le consommateur. L’information n’est plus une construction intellectuelle mais une transmission. Informer ce n’est pas répondre à des questions, c’est faire assister à l’événement. Le média pense faire de l’information contemporaine quand il donne à celui qui le consomme l’illusion d’assister à l’événement. CNN par exemple prétend nous montrer les événements en direct-live qui n’ont pas forcément du contenu. En presse écrite aussi on multiplie les reportages de terrain.

  L’information est essentiellement une marchandise. Donc elle est davantage soumise aux lois du marché qu’aux lois de l’information. La valeur d’une information ne dépend pas de la vérité mais du nombre de personnes susceptibles de s’y intéresser, de son marché. Cette loi est la vraie trieuse de l’information.

3. Trois fausses affirmations

  Voir égale comprendre : plus un média me proposera en direct de l’information, plus je serai satisfait parce que j’aurai le sentiment d’avoir été moi-même le témoin de ce qui se passe. Jusqu’à présent, on essayait de faire de l’information en respectant un certain nombre de règles. Si l’information n’est pas une science, elle est censée s’appuyer sur des sciences humaines, comme par exemple la sociologie et l’histoire, qui permettent une approche construite.

Désormais, si l’information, c’est faire assister à l’événement, on s’appuie sur un genre télévisé : le sport en direct. On informe comme on montre un match, sur le même principe.
Voir c’est comprendre, c’est l’équation contre laquelle se sont élevés les rationalistes. Voir c’est comprendre, c’est le procès de Galilée, c’est l’illusion des sens. D’où tous les malentendus possibles, surtout à l’heure du virtuel, des images de synthèse, où voir du faux ne peut pas être distingué de voir du vrai.

  Y être suffit pour savoir  : D’où l’idée qu’on n’a pas besoin des journalistes. Il suffit d’y être pour pouvoir témoigner. Un témoin est un journaliste, le bon journaliste est un bon témoin. Quand les radios en continu veulent agir sur l’instant, elles se précipitent sur le téléphone, trouvent quelqu’un qui parle français là où ça s’est passé, et lui demande. Et souvent la personne qui parle fait écho de ce qu’elle a elle-même entendu dire. Or un témoin ( ce terme vient d’un mot grec qui veut dire martyr ) n’est pas forcément un bon transmetteur de l’information. Dans un de ses films, Kurosawa montre comment cinq personnes vivant exactement le même événement, en proposent cinq versions totalement différentes. Etre témoin c’est être impliqué, happé par l’événement, donc c’est ne pas avoir de distance suffisante. Le temps médiatique est instantané, le temps de la réflexion est plus éloigné.

  Répéter c’est démontrer : Quand à propos d’un événement, tous les médias disent la même chose, c’est que c’est vrai. On l’a vu avec la guerre du Golfe, Maastricht ou l’euro.



Questions et réponses

Va-t-on vers la fin du journalisme ?

  Ignacio Ramonet : Le système n’a plus besoin de journalistes. Les journalistes ont perdu leur spécificité. Il faut se fermer les yeux pour ne pas le voir. Entre 1850 et la fin du 19e siècle, c’était la seule profession qui avait le monopole de l’information de masse. Cette spécificité a disparu.

Aujourd’hui, toutes les institutions produisent de l’information, mais aussi tous les individus peuvent produire de l’information à l’échelle planétaire, avec Internet. Rien ne vous empêche d’ouvrir un site web chez vous ( si l’on excepte la limite économique, mais 20 000 francs vous suffisent pour pouvoir être relativement bien équipé ) et vous avez un média qui vous permet de parler au monde entier. Après tout, l’affaire Clinton-Lewinsky c’est Matt Drudge qui l’a sortie, et il n’était pas hyper-équipé, en tout cas moins que Newsweek [1] …

Les institutions, de tous ordres, politiques, économiques, culturelles, sociales, syndicales, etc. produisent de l’information. Très souvent cette information est pré-digérée pour les journalistes. Ce qui leur reste, c’est de diffuser cette information, mais seulement dans certains milieux, parce que, dans d’autres, les institutions s’en chargent. Les publications faites par des annonceurs, relativement bien, se multiplient. Les groupes qui possèdent les médias contrôlent les médias, non pas de façon primitive et primaire, pour faire de la communication sur ce qu’ils font, mais indirectement aussi pour ne pas nuire à ce qu’ils font. Déjà, beaucoup de journalistes travaillent pour des groupes. Ces groupes sont en mesure de contrôler la communication à la source. Le journaliste est là pour donner la caution d’une certaine objectivité pour un public innocent.

Non seulement ils sont en voie de disparition mais c’est souvent des alibis pris en otage pour diffuser une information qui sert les intérêts de tel ou tel groupe. C’est une vision noire mais je pense qu’on est dans le vrai. Je complète : dans de nombreuses capitales il y a déjà plus de journalistes qui travaillent pour des médias d’entreprises, de marques, d’institutions, d’annonceurs, des médias institutionnels, que de journalistes qui travaillent dans les grands médias.

Dans un souci de productivité, le temps fait de plus en plus défaut aux journalistes. Pourquoi les grands groupes industriels dépensent-ils des fortunes colossales pour acheter telle entreprise d’information, alors qu’ils accordent aussi peu de temps aux journalistes ?

  Ignacio Ramonet : Les groupes qui cherchent à contrôler les médias en sont encore à croire que l’influence dans les esprits est proportionnelle à l’importance du média. Leur connaissance de ce qu’on appelle les effets en matière de réception est assez primitive et archaïque. Ils pensent qu’il peuvent gagner en capacité à manipuler les esprits. En réalité, l’expérience montre que c’est plus difficile.

Deuxièmement, posséder un média produit un prestige non négligeable. Dans TF1 un pouvoir, Pierre Péan a bien montré quel était l’objectif de Bouygues quand il a racheté TF1. A un moment, il négociait avec Balladur, entouré de ses conseillers. Ils avaient fait un audit de TF1, qui chiffrait la chaîne à telle somme. Les services du gouvernement en étaient arrivés à peu près à la même somme. Et Balladur avait dit à ses conseillers « ce sera ça, plus 20 % ». Les conseillers de Balladur eux-mêmes avaient trouvé que c’était excessif. Quand on annoncé la nouvelle à Bouygues, les conseillers ont dit : « laissez tomber ! ». Bouygues a dit  » c’est offert, c’est très bon marché, j’achète. Ce n’est pas une télé que j’achète, c’est un instrument d’influence «  [2].

LCI a été créée sur le même objectif. 365 journaux télévisés du soir c’est insuffisant pour les milliers de décideurs qui font appel à beaucoup de béton. Il fallait une chaîne de télévision qui ne fasse que les recevoir.

Tout cela n’a rien à voir avec la communication mais avec l’idée que les décideurs se font de l’influence des médias. Des groupes peuvent comprendre qu’ils n’ont pas besoin des médias. Des groupes industriels ont des médias comme une danseuse. Un groupe médiatique (Murdoch, Time-Warner…), lui, fait de l’argent avec des médias, à condition de lui imposer les conditions de rentabilité qu’on applique à l’industrie. Aujourd’hui, les pratiques dans la communication sont exactement les mêmes que dans l’industrie : fusions entraînant licenciements, synergie… Ce n’est plus une industrie protégée comme faisant partie des acquis gagnés par la démocratie. Autrefois, c’était une sorte de pouvoir opposé aux pouvoirs obscurantistes, comme l’Eglise. Qui pense aujourd’hui que la presse c’est le contraire de l’Eglise ?

Plutôt que de disparaître, le journalisme n’est-il pas plutôt amené à muter ? Plutôt que transmettre l’information, à la lire et à la relier ?

  Ignacio Ramonet : Le journalisme est un métier qui se transforme. Tout ce qui consiste à fuir dans l’instantanéité est apprécié par le public, mais quelle dimension de public ? Il faut accepter l’idée qu’on n’est pas obligatoirement un média de masse.

Certaines d’activités se pensent automatiquement comme devant être planétaires, permanentes, immédiates, immatérielles, ce que j’appelle le système 2p2i. Ce n’est peut-être pas nécessaire. Au moment où tout s’accélère, on a le droit de ralentir. C’est peut-être ce que demande une partie du public, un ralentissement, non pas par paresse mais pour prendre le temps de réfléchir. Le paradoxe est qu’on vit dans une société les plus cultivées de l’histoire de ce pays. C’est la même chose pour l’immense majorité des pays du monde. Jamais il n’y a eu autant de populations scolarisées, jamais il n’y a eu autant de diplômés dans toutes les disciplines. Pourquoi dans le même temps avons-nous les médias les plus médiocres ?

Une partie du public cherche un autre type d’information. Je pense par exemple qu’il y a beaucoup d’avenir, un vivier de production journalistique, pour tout ce qui est l’information sur l’information. La communication au sens large nous opprime tellement que quand on lit un livre comme celui de Serge Halimi [3], quand on regarde une émission de Schneidermann qui démonte un bidonnage ou un trucage, on est libéré, on se dit « ce texte ou cette émission me venge ». Parce qu’on m’a trompé, pendant très longtemps, et que je ne peux pas me défendre. Pourquoi a-t-on créé tant de médiateurs ? D’ici dix ans il n’y aura pas un média sans médiateur, il faudra donc réfléchir à la fonction des médiateurs. Qui surveille les médiateurs ?

La crédibilité s’est effondrée, comme un régime qui n’est plus cru. Aujourd’hui la démocratie médiatique ne fonctionne pas.

Dans l’audiovisuel on peut distinguer trois phases historiques de la crédibilité.

1. Les actualités cinématographiques fonctionnaient sur le principe du documentaire à commentaire. Un commentaire est pléonastique par rapport aux images que chacun voit :  » le maréchal Pétain est en train d’inaugurer  » et on voit Pétain en train d’inaugurer. J’ai pris l’exemple de Pétain mais dans les régimes démocratiques c’était la même chose. On croit parce que la voix qui nous parle est anonyme. C’est la voix d’une allégorie, c’est la voix de l’information. Elle pénètre en moi, c’est la voix de Jeanne d’Arc, elle a une fonction théologique, la divinité information.

2. Le journal télévisé. C’est le contraire : la voix anonyme laisse la place à la suridentification. C’est un monsieur ou une dame qui nous parle les yeux dans les yeux, on nous dit qui il est en sous-titre. Je le connais très bien parce que les journaux spécialisés nous racontent sa vie. D’ailleurs les enquêtes montrent qu’on choisit de voir tel ou tel journal télévisé en fonction du dégré de sympathie qu’on a avec le présentateur ou la présentatrice. C’est donc parce que j’ai un rapport d’intimité avec le présentateur ou la présentatrice que je crois ou je ne crois pas, parce que je me dis lui qui vient chez moi depuis dix ans ? vingt ans ? il ne peut pas me mentir. Il me dit qu’il parle avec Castro, je le crois ? ! [Rires dans l’assistance]. Mais, aujourd’hui, il y a la troisème phase, parce que ça ne marche plus. Poivre d’Arvor, dès qu’il me regarde, on se dit quel hypocrite. Il ose encore me regarder après ce qu’il a fait… ?

3. Aujourd’hui on croit CNN alors qu’elle ne me dit rien. On la croit parce qu’on a à faire à une sacrée machine technologique. Cette machine m’en met littéralement plein les yeux, elle dit « maintenant nous allons nous connecter avec Dhahran », et on voit Dhahran, « nous allons connecter avec Jerusalem », et on voit Jérusalem, et Washington, etc. On se dit : cette machine-là, qui a des caméras partout, qui a la puissance d’ubiquité de Dieu, il est évident qu’elle dit la vérité, on est obligé de la croire.

Donc, en quarante ans, on est passé par trois formes de crédibilisation, ce qui prouve que des crédibilités s’effondrent, et aujourd’hui nous sommes devant l’effondrement massif de la crédibilité des médias, parce qu’il n’ont pas changé de registre. Et c’est pourquoi les journaux télévisés vont disparaître tels qu’ils existent, et ils disparaissent déjà, remplacés par des chaînes d’information continue.

Quelle est la marge de manoeuvre du Monde diplomatique par rapport au groupe Le Monde ?

  Ignacio Ramonet : Le Monde diplomatique fait partie du Groupe Le Monde. Le Monde est le seul grand journal qui appartienne majoritairement à son personnel et à ses lecteurs. C’est donc au sens propre du terme un journal indépendant. Il est l’actionnaire majoritaire du Monde diplomatique SA.

Actuellement Le Monde possède 57 à 58 % du capital, le reste est détenu à peu près à parts égales par le personnel du Monde diplomatique et par les lecteurs regroupés dans l’association des Amis du Monde diplomatique. Le personnel et les lecteurs ont une minorité de blocage, c’est-à-dire que si Le Monde venait à perdre son indépendance, s’il était racheté par un grand groupe, il aurait beaucoup de difficultés pour intervenir sur la ligne du journal, qui est protégée par ses statuts. Ils protègent en particulier la nomination du directeur, qui est le garant de la ligne.Nous sommes un journal très indépendant. Le contenu du journal est décidé en comité de rédaction sans influence d’aucun ordre, ni politique, ni confessionnel, ni industriel. Chacun des membres du comité de rédaction a ses convictions. Mais il n’y a pas de militant de parti politique chez nous. Ce n’est pas interdit mais ça n’existe pas. Nos relations avec Le Monde sont bonnes. Nous sommes des journaux différents. mais nous avons été fondés par la même personne, Hubert Beuve-Méry, un homme unanimement respecté par les journalistes, et qui a toujours voulu que Le Monde diplomatique ait sa propre personnalité, sa propre singularité. Ces relations ont connu des hauts et des bas, elles n’ont jamais été déplorables ou détestables, et en tout cas, avec la direction actuelle, du point de vue des entreprises, c’est une très bonne relation. C’est d’ailleurs la direction actuelle qui a encouragé la création de cette filiale que nous sommes aujourd’hui.

Mais ce sont des journaux très différents. Le Monde prend position sur mille et une questions, revient en arrière après avoir affirmé une chose, donne la parole à d’autres qui disent le contraire. De notre côté, nous sommes davantage partisans d’un journalisme non pas de débat au sens facile du terme mais d’un journalisme de conviction, on ne sacrifie pas à des formules faciles qui viennent du journalisme oral, par exemple il n’y a pas d’entretien. On a plus de temps, notre journal se lit sur un mois. Certains lecteurs dramatisent excessivement les différences, en réalité les relations sont bonnes.

Est-ce que vous n’êtes pas rattrapés par les grands groupes ? Le Monde Interactif est passé dans le giron de Grolier, et donc de Hachette (marchand d’armes).

  Ignacio Ramonet : Le Monde possède les deux tiers du capital du Monde Interactif, il est majoritaire et compte le rester. L’objectif du Monde interactif est de se tenir très au courant, d’avancer en fonction des transformations qui se produisent. Le Monde diplomatique réfléchit ( je vous le dit en primeur ) à la possibilité d’entrer dans le capital du Monde interactif, à un petit niveau ( car les investissements sont très importants en la matière ), et également dans cet objectif. Je vous rappelle que nous avons été le premier journal de France à créer un site Internet.

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[1] La rédaction de Newsweek disposait des premiers éléments d’information sur l’affaire mais elle avait décidé de ne pas les publier immédiatement pour se laisser le temps de les vérifier. Matt Drudge a récupéré ces informations et les a publiées sur son site Internet (note d’Acrimed).

[2] TF1, un pouvoir, Pierre Péan, Fayard, 1997.

[3] Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, ed. Liber Raisons d’agir, 1997.

« Bévues de presse »,

de Jean-Pierre Tailleur : une critique qui substituerait à d’autres ?

 

Henri Maler

juillet 2002

 

Paru dans « Le Monde Diplomatique » de juillet 2002

Les  » maladies dédaignées du journalisme français « .

« Rares » sont les ouvrages qui s’attardent sur la  » qualité  » de la presse française, notamment quand elle se prévaut de ses enquêtes. C’est un tel travail d’investigation qu’effectue Jean-Pierre Tailleur [1], en prenant pour objet la presse elle-même : des enquêtes faussées des  » grandes institutions  » aux reportages minimalistes ou bâclés des quotidiens régionaux. Cet inventaire empirique, conforté par une comparaison internationale avec la presse espagnole et la presse anglo-saxone, permet à l’auteur de diagnostiquer avec précision certaines des  » maladies dédaignées du journalisme français « . Ce dédain explique à ses yeux l’insuffisance des thérapies proposées – qu’il s’agisse, par exemple, du  » métajournalisme  » pratiqué par les  » médiateurs « , des émissions sur les médias ou du rôle des instances corporatives. Mais le sombre constat des  » bévues » vaut-il vraiment comme une critique qui substituerait à d’autres ? Le  » maljournalisme  » à la française n’est peut-être que la version française des effets de la marchandisation de l’information et du prêt-à-penser qui lui correspond.

Henri Maler

26/07/2004 

Jean Pierre Tailleur : l’interview

Une interview de Jean-Pierre Tailleur, dont ses enquêtes ont été publiées dans des journaux très divers. Auteur d’un brillant essai sur le  » maljournalisme » français, Bévues de presse , ce journaliste y explore le déclin français à travers ses principaux symptômes: la qualité contrastée du journalisme en France, voire la sous-information.

Le Grain de sable: Vous venez d’écrire un ouvrage très critique sur le journalisme en France ; que reprochez-vous le plus aux journalistes?

Jean-Pierre Tailleur: D’une part, des autocritiques inexistantes ou biaisées, et d’autre part, des critères de qualité des reportages trop souvent nébuleux. L’introspection des médias, lorsqu’elle existe, se limite à des considérations générales qui minimisent la responsabilité individuelle des journalistes. On évite la critique factuelle en se focalisant par exemple sur la pression économique que connaît cette profession, comme toutes les autres. Un peu comme si au lieu de juger les plats, les traqueurs de malbouffe que sont les chroniqueurs gastronomiques ne s’intéressaient qu’aux contraintes commerciales de la restauration. Je m’étonne, aussi, que des reporters extrêmement médiocres travaillent dans des rédactions prestigieuses et soient même encensés, parfois, sans que cela ne fasse débat.

LGDS: Le «maljournalisme» français n’est-il pas dû au manque de pluralité de nos journaux?

JPT : Oui, bien sûr. Serge Halimi l’a souligné justement dans son pamphlet «Les nouveaux chiens de garde». Mais avant de chercher les causes du maljournalisme, il faut juger sur pièce les journaux. Regardez ce qui se passe dans l’Aude, où
La Dépêche du Midi est en concurrence avec Le Midi Libre et L’Indépendant, tous deux contrôlés par Le Monde. On ne peut pas dire que les Narbonnais soient mieux informés sur les enjeux démocratiques locaux, que dans les habitants des villes de province où domine un seul journal.

LGDS : Vous attaquez particulièrement la médiocrité de la presse quotidienne régionale (PQR); est-ce un cas typiquement français?

JPT : Il n’y a aucune étude scientifique qui puisse permettre de répondre catégoriquement à cette question. Mais une comparaison internationale – terrain non exploré par nos «médiologues» – permet de constater que notre PQR est relativement mauvaise. Notre jacobinisme n’est pas la seule cause de ce sous-développement: les directions de ces journaux ne s’intéressent pas assez au contenu éditorial et à la hiérarchisation des informations locales.

Q : Quelles ont été les réactions de vos confrères à la sortie de ce livre?

JPT : Pour résumer en deux mots, corporatisme et couardise, y compris de la part des écoles de journalisme. A quelques exceptions près comme Le Point, Le Monde diplomatique ou France Culture. Mon éditeur a envoyé cet essai, qui est très argumenté, à plus de 200 journalistes. Mais ils ont refusé d’en débattre, en très grande majorité. Ils ont préféré s’intéresser plutôt au livre de Thierry Meyssan, qui soutient qu’il n’y a pas eu d’avion sur le Pentagone le 11 septembre 2001… Le contenu de «Bévues de presse» est pourtant au cœur des discussions sur la coupure entre l’élite et le peuple, dont on nous a tant parlé avec le «raffarinisme». Si quelques personnalités m’ont félicité, en privé, beaucoup de confrères journalistes m’ont tenu des propos du genre «De quel droit vous nous critiquez et donnez des leçons?». Comme si la dénonciation des moutons noirs de leur profession était un crime!

Q : La revue Marianne a réalisé un sondage démontrant que la majorité des journalistes votent à gauche. Que pensez-vous de ce sondage ?

JPT : Il est intéressant, bien qu’il ait été basé sur un échantillon très réduit d’une centaine de réponses si je me souviens bien. Mais il s’agit d’un faux problème, qui permet de cantonner l’autocritique de la presse dans un débat idéologique, type «pensée unique contre antilibéralisme». J’attends que les médias écrivent sur les journaux à travers le prisme du professionnalisme des reporters. Marianne, dont beaucoup de reportages respirent l’à peu près, serait alors obligé de reconnaître ses faiblesses.

Q : Un journaliste doit-il s’engager ?

JPT : Oui, s’il est éditorialiste et si sa plume est principalement le fruit de sa matière grise. Non, s’il fait du reportage de terrain, l’activité qui contribue le plus à la valeur ajoutée des journaux. Sa seule préoccupation doit alors être de multiplier les sources, et de rapporter honnêtement les informations recueillies dans les documents et chez les informateurs sollicités.

Q : Que pensez-vous de la presse satirique ou alternative tels que Charlie-Hebdo, PLPL ou Le Canard Enchaîné?

JPT : Ces journaux jouent un rôle qu’il ne faut pas négliger. Si l’on met de côté son ton sarcastique, «Pour Lire Pas Lu» a par exemple l’énorme mérite de dénoncer régulièrement la petitesse de certains grands médias. Mais comme je l’ai montré dans mon livre, «Le Canard» n’a pas la rigueur et la fiabilité que l’on peut attendre du journal d’investigation qu’il prétend être.

LGDS : Y a-t-il des sujets que les médias n’osent pas couvrir ?

JPT : Oui, en premier lieu les fautes entièrement attribuables à des journalistes politiquement corrects. C’est pour cette raison que les questions soulevées dans mon livre sont largement ignorées. Je crois aussi qu’on a trop tardé à informer sur l’islamisme dans les banlieues françaises. Pour prendre un autre exemple, lié à mes origines argentines, je regrette que notre presse ait si peu expliqué les raisons pour lesquelles l’ancien dictateur Videla ou son collègue chilien Pinochet bénéficient encore d’un courant de soutien dans leur pays. Le journalisme, c’est aussi un combat contre le manichéisme.

Q : Quel est votre plus beau souvenir de journaliste ?

JPT : J’en ai plusieurs, mais j’en citerai un qui m’a aidé à être moins manichéen justement. Il s’agit d’un reportage sur les Juifs d’Iran, publié en 1999 dans «L’Événement du jeudi». J’avais beaucoup de préjugés sur l’antisémitisme des Ayatollahs, mais de mes propres yeux, j’ai vu que l’on peut pratiquer le judaïsme dans le pays chiite. Malgré l’hostilité contre Israël, les dirigeants iraniens font une distinction entre antisionisme et antisémitisme en effet. J’ai eu un gros regret, cependant, qui m’a incité à poursuivre l’étude qui a abouti à mon livre: L’Evénement a voulu faire un coup en titrant l’article «50000 juifs menacés de mort», alors que je racontais l’inverse!

LGDS : Quels sont vos références en matière de journalisme?

JPT: Le New York Times, le médiateur du quotidien espagnol El Paìs, les journalistes qui, comme Christophe de Ponfilly avec le Commandant Massoud, on fait des enquêtes de longue haleine. Je lis aussi, souvent, des bijoux de reportage dans des journaux comme L’Express, Le Nouvel observateur ou Le Monde.

LGDS : Comment voyez-vous l’avenir de la presse française ?

JPT : Je n’ai pas de réponse à cette question.

LGDS : Pensez vous qu’Internet puisse contribuer à améliorer la qualité du traitement de l’information ?

JPT : Oui, mais il ne faut pas que les sites Web servent à combler les trous noirs de l’actualité délaissés par les medias traditionnels. Il ne faut pas qu’Internet soit un diffuseur de vérités essentielles, mais peu reprises par les médias grands publics.

LGDS : Vous avez beaucoup parlé des points faibles de la presse française. Quels sont ses points forts?

JPT: La richesse de ses magazines télévisés ou écrits, la profondeur de beaucoup d’analystes. J’apprécie en particulier les débats d’idées publiés dans Libération ou Le Monde, l’émission «L’Esprit public» de Philippe Meyer sur France Culture, ou les reportages du mensuel «Capital» ou du magazine télé homonyme. Leur niveau de pertinence a probablement peu d’équivalents dans le monde.

LGDS: Selon vous, est-on mieux informé qu’il y a 30 ans?

JPT: J’étais trop jeune, à l’époque du président Pompidou, pour pouvoir apprécier la qualité des informations. Mais je viens de lire un essai sur la presse écrite de Daniel Toscan du Plantier, publié en 1974: il faisait déjà certains des constats présentés dans «Bévues de presse»! Il y a certainement eu beaucoup de progrès, depuis, ne serait-ce que grâce à la multiplication des radios et des chaînes de télévision.

LGDS : Quelles mesures éventuelles faudrait-il prendre pour améliorer le journalisme français?

JPT : Avant de demander des aides, il faut balayer chez soi. Les journalistes doivent inviter la minorité de mauvais reporters qui squattent colonnes de journaux et temps d’antenne à changer de métier! Tant que la profession refusera de débattre du manque de professionnalisme dans ses rangs, les discussions sur les moyens de l’améliorer resteront vaines.

Jean-Pierre Tailleur, Bévues de presse: l’information aux yeux bandés, Félin (2002

Pour découvrir et acheter ce livre, cliquez ici

Le site : Bévues de presse

Ardisson, Kieffer et Routier : ils ont tué le journalisme 

Qu’est-ce qu’il y a de pire que le maljournalisme, dénoncé entre autres et avec brio par Jean-Pierre Tailleur ?
C’est dénoncer le maljournalisme, pour cacher ses propres errements de journaliste.
J’ai analysé cette technique de communication, appelée « se cacher dans la lumière », dans mon livre « Ils ont tué la télé publique« , car Thierry Ardisson en a usé et abusé pendant des années au sein du service public.C’est une technique très subtile, et quasiment indétectable : comment se douter que la personne qui dénonce le plus un errement en est lui-même / elle-même la première supportrice ?
Pour Ardisson, j’explique comment il a tant et plus parlé du plagiat de Pondichéry pour mieux cacher qu’il mentait à son sujet, en minorant son ampleur. J’explique aussi qu’il dit qu’il respecte les noirs, les homosexuels, les femmes, les juifs, entre autres, alors qu’il adopte par ailleurs des attitudes qui pourraient faire penser le contraire. C’est tout un art, le fait de se cacher dans la lumière.Or Ardisson a trouvé un excellent élève en la personne de Philippe Kieffer, qui se prétend journaliste.
Parce qu’il aurait passé douze ans à Libération, au service « médias », il en serait forcément un.
Il oublie qu’on juge un journaliste sur les faits, or ceux-ci ont plutôt tendance à démontrer le contraire pour ce qui est de Kieffer.
Celui qui n’a a priori aucun lien avec Tina (qui fut un temps dans l’équipe de Frou-frou, émission produite par Ardisson) avait accepté en 2003, à la demande d’Ardisson, de devenir l’intervieweur attitré, pour ne pas dire nègre officiel, pour son livre de souvenirs « Confessions d’un baby-boomer » (qui ressort ces jours-ci en poche). Ardisson était sans doute trop pris par le montage de ses émissions pour avoir le temps d’écrire des souvenirs de sa pauvre vie.

En fait, Kieffer a servi de faire-valoir à l’homme en noir, qui ne demandait que ça comme je le démontre dans le livre. Kieffer a avalé les pires couleuvres de l’ex-pape du PAF, des 6 pages de Pondichéry à ses mensonges sur Thierry Meyssan (écrivant lui-même ce qu’Ardisson n’a même pas pu avouer, et qui en plus est faux : Meyssan n’était pas un dérapage, son interview était planifiée, préparée la plus scrupuleusement possible, et Ardisson, tout en reconnaissant que c’était « la plus grossière erreur de sa vie », cachait dans la lumière le fait qu’il avait bien entendu fait exprès de l’inviter et de lui dérouler le tapis rouge), etc.

On apprend dans l’Express du 8 juin 2006 que Philippe Kieffer, nègre de luxe donc, « s’est attelé au tournage d’un documentaire sur la crise de la presse française. » Il fallait oser : l’un de ceux qui participent à cette crise, en ne posant même pas à Ardisson les questions élémentaires que tout journaliste digne de ce nom aurait dû poser, en n’enquêtant même pas un minimum sur les assertions de son interviewé de luxe, l’un des pires journalistes donc va se charger de nous dire, à nous pauvres téléspectateurs, pourquoi la presse est en crise. C’est la même chose qu’Airy Routier qui, dans un dossier du Nouvel Observateur consacré au maljournalisme, se plagiait lui-même 4 ans avant, dans ce même Nouvel Observateur.En dénonçant, j’éloigne la critique, et je deviens le chevalier blanc. Ardisson, Kieffer et Routier l’ont bien compris, malheureusement ils ne sont pas les seuls en France aujourd’hui, il suffit de s’intéresser aux médias pour le savoir, et nul besoin de regarder le futur documentaire fait par l’un des fossoyeurs de la presse sur la crise la presse pour le comprendre. 

« Ravi » de mieux nous connaître

Par leravi – 1er/07/2004

Décidemment le « mensuel provençal et satirique » ne fait rien comme les autres. Au Ravi, qui souffle sa première bougie cet été, tous les rédacteurs sont invités à exprimer haut et fort leur point de vue. Parfois, lorsqu’ils suivent des études, ils consacrent même un mémoire de sociologie à notre journal. En voici une courte synthèse.

« Fort du parti pris du rire, on tient bon le cap : celui d’une presse libre, résolument critique, ni complaisante ni cynique », écrivait le Ravi dans son édito de janvier 2004. Parler de presse “indépendante” ou de médias « libres » implique que les médias dits dominants ne seraient ni libres ni indépendants. De fait, de nombreuses pratiques contestables en matière d’information ont été dénoncées en France, en Italie, aux Etats-Unis, qui mettent à mal une réelle expression de la démocratie. Cependant, la situation de la liberté de l’information dans ces pays reste toujours fort enviée par leurs confrères de pays plus répressifs. Selon le rapport 2003 de Reporters Sans Frontière, 25 journalistes ont été tués en 2002, près de 400 médias ont été censurés et 121 journalistes se trouvaient en prison. Dans les pays dits « en transition », les experts de
la Banque mondiale soulignent que « la “bonne gouvernance” d’un pays requiert l’existence de contre-pouvoirs. Une presse indépendante est l’un de ces nécessaires contre-pouvoirs » (2). Des pays comme
la France souffrent plus d’un « maljournalisme » (3) que d’une éventuelle mort du 4e pouvoir.

Pour autant, ce maljournalisme justifie pleinement l’existence d’un contre-pouvoir sous la forme de médias (revues, « webzine », télévisions, radios) qui se revendiquent libres et indépendants, en opposition aux médias dits « dominants ». « Médias qui dominent à double titre : par la place qu’ils occupent et par la fonction qu’ils remplissent. Et à ce double titre, médias de la domination. » (4) Lesquels, de plus en plus soumis aux exigences du marché, au diktat de l’audimat, appartenant souvent à de grands groupes financiers, acteurs parfois inconscients d’un mécanisme de domination qui les dépassent, ne remplissent effectivement pas toujours ce rôle d’agents de la démocratie. Dans le contexte local, où l’on parle aussi à juste titre de « gouvernance », un journal libre comme le Ravi, « qui prend la parole plus qu’il ne milite » (5) peut être ce nécessaire contre-pouvoir. Même si c’est un peu prétentieux, faut bien se motiver pour quelque chose…

« Le rire est la meilleure arme contre les pisse-froids » écrivait encore le Ravi, en juillet 2003. Parce que la sociologie sans le rire, ça peut vite devenir pénible. Comme disait Bourdieu, la sociologie c’est bien pratique pour « minimiser la violence symbolique qui s’exerce dans les rapports sociaux et en particulier dans les rapports de communication médiatique » (6). Mais quand même, faut pas pousser : « le travail critique… ne déroge en rien aux exigences de la rigueur et de la précision parce qu’il recourt à l’humour et au trait satirique », précise Patrick Champagne, l’un de ses disciples. Mieux comprendre les manipulations permet de mieux les énoncer, même en riant. Au Ravi, on ne peut nier l’aspect « rire et sociologie ». L’avantage pour le lectorat, c’est que les médias dominants manquent des deux. Souffrant d’une très dommageable « ignorance sociologique » (7), flagrante par exemple sur le cas de la délinquance juvénile ou de l’urbanisme, ces médias nous infligent en outre un sérieux mélodramatique sans compétence qui ne sert de fait plus à rien. Autant en rire. Et travailler. Car les journalistes incompétents laissent un sacré travail à qui se piquerait de vérifier le leur. Sur le sujet, il ne faut pas hésiter à jeter un coup d’oeil à PLPL, efficace décortiqueur de « conneries » médiatiques, et lire régulièrement son Ravi…

Combien de temps peut durer une pareille histoire ? Tout dépend des lecteurs et d’éventuels procès… Les journaux comme le Ravi ont en effet un délicat talon d’Achille : un effarant manque d’argent. Une survie précaire qui arrange bien ceux que l’existence d’une telle presse irrite. Comme le soulignait le Monde diplomatique, en juin 2004, « les procès sont devenus un moyen courant pour tenter d’intimider les animateurs souvent bénévoles, de projets rédactionnels un peu dérangeants ». Ainsi, après le Fakir, poursuivi par Le Courrier Picard, après CQFD, poursuivi par
la Croix-Rouge, c’est au tour d’un nouveau journal parisien, Tant pis pour vous, de subir un procès à propos d’un article corrosif sur le chanteur Renaud. Quant au Ravi, il vient juste d’être mis en examen dans le cadre d’un procès en diffamation l’opposant à la mairie de Menton (lire page 4 et l’édito)…

Valérie Patte

(1) Petit manuel de l’observatoire critique des médias, supplément à PLPL. (2) Reporters sans Frontières, rapport 2003. (3) Acrimed (Observatoire critique des médias), www.acrimed.org. (4) Jean-Pierre Tailleur , Bévues de presse, éd. du Félin. (5) Gilles Mortreux, journaliste au Ravi. (6) Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Libre raisons d’agir, 1996. (7) L’expression est de Loïc Wacquant, autre disciple de Bourdieu.

Génération « altermédias »

 

 

Dans les années 80, Jello Biafra, chanteur du groupe punk Dead Kennedy’s lançait son mot d’ordre : « Don’t hate the media, become the media », mais il n’a pas pensé à nous proposer un nom. La terminologie de la presse « libre » pose effectivement un problème. Par définition, toute la presse est libre et indépendante. On sait ce qu’il en est dans les faits, mais quand même. Presse d’opinion, ça ne va pas non plus, le Ravi par exemple représentant plutôt une presse d’opinions, avec un “s”. Presse « alternative », c’est sympa mais un peu trop rock’n roll. Presse de « proximité », c’est pas mal, mais le magazine mensuel municipal est aussi de proximité. Reste l’intéressant « altermédia », utilisé surtout à l’étranger, qui présente le double avantage de regrouper en un seul terme les éléments disparates de la presse « différente » et de souligner dans le même temps le lien entre le développement rapide de cette presse et l’émergence du mouvement altermondialiste. « Le système indépendant de communication est déjà très répandu et très actif. A tel point qu’en Italie par exemple, des évènements comme ceux de Gênes ou du Forum social de Florence ne pourraient pas être autrement expliqués. » (P. Sullo, rédacteur en chef de Carla, revue italienne indépendante, novembre 2003.)

Le grand bazar de l’info Yves Agnès 

Un livre de plus sur les média. Un livre de trop ! Yves Agnès a eu le toupet de sous-titrer ce livre « Pour en finir avec le maljournalisme » Maljournalisme : un mot emprunté à Jean-Pierre Tailleur , qu’il omet de signaler, auteur d’un des plus brillants ouvrages sur la presse française Bévues de presse. Assez étonnant  car il explique par ailleurs d’où provient le terme malinformation.
Son constat sur les médias sonne comme une rengaine usée : « Les bavures médiatiques se sont banalisées », « La vérification des informations est aujourd’hui de moins en moins pratiquée »…
 
Yves Agnès souligne qu’« on peut à l’inverse se réjouir  de la prudence et de la modération dont ont fait preuve les médias écrits et audiovisuels après les incidents survenus lors de la manifestation lycéenne du 8 mars 2005 ».  Les médias ne se sont pas emballés sur le » racisme anti-blancs » « pouvant donner du grain à moudre à une extrême droite ». C’est sans doute pour cela que les médias français ont fait preuve d’une très grande retenue vis à vis des dernières émeutes en banlieue. Les média français se sont bien auto-censurés comme le confirme Jean-Claude Dassier, le directeur général de LCI  dans  
The Gardian  qui a admis avoir volontairement censuré la couverture des émeutes de banlieues, et ce afin de « ne pas favoriser l’extrême droite ».
 
Yves Agnès a l’air d’être réticent vis à vis d’Internet , repère de « pédophiles, maquereaux, racistes ou négationnistes ».
 
Il note que 10 000 dépêches d’agences sont produites chaque jour. Pourtant il omet de signaler que les médias français répercutent les mêmes informations. C’est ici qu’Internet est intéressant car il permet de signaler des informations passées inaperçues comme les nombreux actes de vandalismes visant des églises, temples ou cimetières chrétiens (voir le site indignations.org). 

Deux églises ont été attaquées lors des émeutes pendant la nuit du 6 novembre 2005. De nombreux médias étrangers s’en font l’écho mais étrangement

  la presse nationale – télévisions, radios et journaux – reste muette.  

Un autre point positif d’Internet que cet auteur a oublié : les débats grâce aux nombreux sites  sur la toile à propos du traité constitutionnel européen.
Yves Agnès s’inquiète de l’omniprésence des patrons de grosses société dans la presse écrite et audiovisuelle. C’est un problème mineur ; d’ailleurs les groupes TF1 et Lagardère sont entrés dans le capital de l’Humanité sans que la ligne éditoriale infléchisse.
 
Face à ces médias classiques, il propose  des sites militants proche du milieu alter-mondialiste et donc très subjectifs comme Uzine, Acrimed…Il fait aussi l’éloge
d’Ignacio Ramonet  qui n’a jamais eu  de scrupules à se présenter avec Fidel Castro que je considère plutôt comme un dictateur.
 
A la lecture de ce livre on ressent un profond malaise : les journalistes sont tès politiquement correct, ils ne sont pas prêt à combattre la censure qui sévit en France.
J’oubliais : Yves Agnès a été rédacteur en chef au Monde, et directeur général du Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ)

Nos liens  

Médias, observation des médias, recherches universitaires, blogs de journalistes, collectifs et associations… 

Sites de grands médias 

Le Figaro
Quotidien généraliste de couleur « droite libérale »
Le Parisien
Quotidien dit « populaire » à déclinaison locale (le Parisien/Aujourd’hui en France)
La Croix
Quotidien généraliste de couleur « démocrate chrétien ». Nouvelle formule depuis le 20 novembre 2006.
Le Monde
Quotidien généraliste dit « de référence » de couleur « centre-gauche »
Libération
Quotidien généraliste de couleur « nouvelle gauche »

l’Humanité
Quotidien généraliste communiste
20minutes
Quotidien gratuit

Métro
Quotidien gratuit
Ouest France
Quotidien régional

Le Télégramme de Brest  

Observation des médias 

L’actu des médias
Un site d’étudiants en journalisme à l’IUT de Bordeaux qui traite, comme son nom l’indique, de l’actualité des médias.

Acrimed
Le site de référence de la critique bourdieusienne des médias.
Indymédia
Portail de référence du journalisme indépendant et altermondialiste.

Bigbangblog
Le blog d’une partie de l’équipe d’Arrêt sur images.

David Abiker fût l’invité du septièmeCafé de l’info de juin 2006. Daniel Schneidermann fût notre invité du 3 octobre 2006.maljournalisme
Site de Jean-Pierre Tailleur, auteur de Bévues de Presse : l’information aux yeux bandés et inventeur du concept de maljournalisme. Il a également été notre invité du Café de l’info en 2 mai 2006 sur le thème : La presse étrangère est-elle de meilleure qualité que la presse française ?

 

Media-ratings
Agence de notation des médias. Nous avons reçu son directeur, Philippe Karsenty, lors de notre Café de l’info du 3 janvier 2006, autour du thème : peut-on noter les médias ?

Le dernier pouvoir
Site web mettant à disposition quelques émissions parmi les plus marquantes du Premier Pouvoir d’Elisabeth Lévy. Ce site a été mis en place par des auditeurs de France Culture après la décision de David Kessler de supprimmer cette émission cet été. 

Autour des médias 

L’OJD
L’OJD est l’organisme de référence pour la certification des chiffres de tirage, de diffusion et de distribution de la presse française. L’OJD certifie également la fréquentation des sites Internet.

Commission de la Carte de Presse
Créée par la loi du 29 Mars 1935,
la Commission a pour objet de délivrer une carte d’identité de journaliste professionnel aux postulants qui remplissent les conditions fixées par cette même loi (notamment dans son article L 761-2). 
Thomas Zlowodzki 

La nouvelle émission politique de TF1 signe la faillite

du journalisme à la française 

Mis en ligne le 16 février 2007 

TF1 a diffusé sa nouvelle émission politique « J’ai une question à vous poser », présentée par Patrick Poivre d’Arvor, le 5 février 2007. Les candidats à l’élection présidentielle y sont interrogés, en direct, pendant deux heures par cent Français sélectionnés par l’institut d’étude d’opinion TNS-SOFRES. 

Cette émission a provoqué de nombreuses polémiques. Nicolas Sarkozy, qui était l’invité du premier numéro de cette émission, entretient de bonnes relations avec Dominique Ambiel. Or, ce dernier dirige la société A Prime qui produit ce programme. M. Ambiel est également l’ancien collaborateur de Jean-Pierre Raffarin qui lui-même soutient le président de l’UMP.

Nous n’avons pas les moyens de vérifier si ces critiques sont pertinentes. A savoir, si les questions posées par les Français au président de l’UMP lui ont été communiquées au préalable. En revanche, Media-Ratings trouve choquant que les deux candidats en tête dans les sondages, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, bénéficient, durant leur campagne d’émissions qui leurs sont entièrement consacrées tandis que les autres candidats doivent partager leur temps de parole. Néanmoins, il apparaît que ce type d’émission annonce la faillite du journalisme politique à la française, fait de connivences, de coucheries et compromissions. En observant le paysage journalistique français, à cette veille d’élection présidentielle, on constate que deux présentatrices continuent à travailler jusqu’à la limite de la décence. Elles partagent leur vie avec deux membres du gouvernement actuel. Pour l’une d’elles, c’est la révélation de cette liaison par les médias, et non la liaison elle-même, qui a donné lieu à son retrait futur de l’antenne. De plus, si les medias français avaient moins de pudeur et révélaient les relations qui unissent certains journalistes à des postes de haute responsabilité avec le personnel politique, les rédactions de certaines chaînes et autres médias seraient décimées. De plus, aux liens intimes s’ajoutent les liens amicaux qui lient certains politiques français à de nombreux journalistes français. 

Comment peuvent-ils ensuite poser les questions qui fâchent ? Ces journalistes se voient alors contraints de déléguer cette fonction à des Français anonymes issus de panels de sondeurs. Prenons l’exemple des liens qui unissent le porte-parole du gouvernement, Jean-François Copé, au groupe France Télévisions. Deux proches collaborateurs de M. Copé, Bastien Millot et Damien Cuier, ont été nommés à des postes de direction au sein du groupe de télévision publique. Libération avait publié un très bon article à ce sujet. En voici un extrait : 

« Mais c’est la filière Copé qui fait jaser. Quelques jours à peine après son élection, Carolis s’est trouvé un directeur de cabinet en la personne de Damien Cuier, issu du cabinet du porte-parole du gouvernement et ministre délégué au Budget. A l’ANPE-Copé, Carolis recrute aussi Bastien Millot. A 33 ans, ce jeune homme (qui a connu le ministre à Sciences-Po comme prof avant de devenir le directeur adjoint de son cabinet) réalise son rêve : entrer à la télé. C’est Millot qui habitait l’appartement personnel de Copé, alors que celui-ci occupait un dispendieux logement de fonction. Plus grave, Millot a été condamné fin 2004, alors qu’il était adjoint au maire de Beauvais, à une amende de plus de 30 000 euros ¬ toujours pas réglée ¬ pour « faux en écriture publique et abus de fonction » : des heures supplémentaires indues à un chauffeur de la ville. Mais tout ça, c’est du passé, jure Millot, bombardé « directeur délégué en charge de la stratégie, de l’innovation et de la communication », directement sous les ordres de Carolis. Le poste lui permet d’avoir l’oeil sur les programmes, et ce, sans aucune expérience télévisuelle ! Enfin, l’entourage de Sarkozy l’accuse d’être le rédacteur des argumentaires anti-Sarko, pour le compte de
la Chiraquie. Millot dément. Comme il dément avoir fait circuler la photo d’un certain Richard Attias, « l’ami » de Cécilia Sarkozy.
» 
L’Humanité a aussi publié un excellent article sur ces nominations. En voici quelques lignes : « Plus inquiétant, après l’appel en tant que directeur de cabinet de Damien Cuier, membre du cabinet de Jean-François Copé au ministère du Budget, Patrick de Carolis pourrait, selon certaines sources, à nouveau puiser dans « le vivier » du porte-parole du gouvernement en s’assurant les services de Bastien Millot jusque-là directeur adjoint du cabinet du ministre délégué au Budget et à
la Réforme de l’État et connu pour avoir été l’occupant de l’appartement de 160 mètres carrés de Copé dans le 16e arrondissement de Paris. Bastien Millot a été directeur de cabinet de Copé à la mairie de Meaux. Le porte-parole du gouvernement semble placer ses amis avec application.
» 
Pour illustrer la connivence qui existe entre le porte-parole du gouvernement à la directrice de l’information de France 2, Arlette Chabot, nous vous invitons à découvrir leur fameuse bise

Pour conclure cette analyse sur les nouvelles émissions politiques, on observe que le service public suit la même pente populiste que TF1. En effet, cette connivence politiques-journalistes a aussi conduit France 2 à faire poser des questions d’« A vous de juger », par des internautes munis de webcam. Ainsi, cela permet à la chaîne de faire poser certaines questions délicates, sans avoir à se brouiller avec le politique interviewé. Notons toutefois que les relations entre les journalistes et les politiques n’étaient pas plus saines auparavant. Pour illustrer ce propos, il suffit de se remémorer l’interview de François Mitterrand par les femmes de deux de ses ministres, Anne Sinclair et Christine Ockrent. Envoyer 

Pourquoi nous ne soutenons pas Charlie Hebdo Mis en ligne le 8 février 2007 

Charlie Hebdo est poursuivi en diffamation par
la Ligue islamique mondiale,
la Mosquée de Paris et l’UOIF pour «
injures publiques à l’égard d’un groupe de personnes en raison de leur religion » après avoir diffusé en février 2006, en plus d’un dessin de Cabu, les fameuses « caricatures de Mahomet » dont les manipulations ultérieures ont soulevé le monde musulman. 

Le 17 février 2006, nous avions consacré une perle à cet épisode médiatique dans laquelle nous défendions vigoureusement le droit de diffuser ces caricatures : Caricatures danoises : l’intolérable manipulation face à l’inacceptable capitulation

Pour autant, même si nous ne soutenons absolument pas leurs adversaires, nous ne rangeons pas aux côtés de Charlie Hebdo car nous estimons que ce journal a publié ces caricatures pour faire un coup médiatique plus que pour défendre la liberté d’expression ou pour s’opposer à l’extrémisme musulman. En effet, après analyse du contenu de cet hebdomadaire, nous avons observé que Charlie Hebdo se moquait très souvent des chrétiens, rarement des juifs et quasiment jamais des musulmans, sauf dans le cas précité. De plus, on y observe une tendance régulière à la mise en équivalence des religions, quels que soient leurs agissements. Pour ce qui concerne les caricatures danoises, ce sont les dessinateurs danois qui ont pris tous les risques. La posture de Charlie Hebdo dans cette affaire n’était-elle alors pas plutôt destinée à réaliser un coup médiatique et à redresser des ventes en perdition ? 

On notera l’unanimisme démagogique et suspect de tous les bien-pensants et des politiques qui se rejoignent pour défendre l’hebdomadaire attaqué. Il nous apparaît que ce procès est uniquement un événement médiatique destiné à aveugler le public et à faire croire que la liberté d’expression est défendue en France. En fait, cette dernière est bien plus menacée par la toute puissance et la connivence qui existent entre les groupes de communication privés et publics que par des organisations islamistes extrémistes. On observera que Charlie Hebdo n’a jamais osé affronter les véritables puissances médiatiques françaises. Alors, Charlie Hebdo, debout face à quelques islamistes déboussolés et, couché face à France Télévisions ? 

Il est vrai que pour être invité sur leurs plateaux de télévision et y faire sa promotion, il vaut mieux être docile…

Bien évidemment, indépendamment de notre analyse du contenu régulier de Charlie Hebdo, nous espérons que les plaignants seront déboutés de leur plainteCela semble être en bonne voie puisque le Procureur de
la République a réclamé la relaxe
de Charlie Hebdo. 
Cependant, rien n’est sûr car dans le procès qui nous a opposé à France 2 et Charles Enderlin, le Procureur avait demandé notre relaxe et nous avions été condamnés. 

Pourquoi les medias entretiennent-ils le mythe que Jacques Chirac a

 véritablement lutté contre l’antisémitisme ? Mis en ligne le 15 mars 2007 

Jacques Chirac a annoncé le dimanche 11 mars 2007 qu’il ne se présenterait pas aux prochaines élections présidentielles françaises. 

Au cours de son allocution, il a beaucoup insisté sur la lutte contre l’antisémitisme.

Dans son sillage, les médias français ont répété que le président aurait mené vigoureusement ce combat. Pourtant, ceux qui observent
la France avec recul savent que c’est sous sa présidence que, la première fois en France depuis la fin de
la Seconde Guerre mondiale, des synagogues ont été incendiées et que
des juifs ont été assassinés en raison de leur religion. La mort d’Ilan Halimi en est le triste rappel. 
Jacques Chirac aurait-il alors échoué sur ce dossier par incompétence, comme sur d’autres tels que le chômage ou la « réduction de la fracture sociale » ? A moins que l’affirmation de son combat contre l’antisémitisme n’ait été qu’une posture ? 

De nombreux observateurs ont longtemps été trompés par certains discours et réactions de Jacques Chirac. Ainsi, sur la scène intérieure française, Jacques Chirac a toujours combattu Jean-Marie Le Pen et l’extrême droite. En juillet 1995, il a reconnu la culpabilité de l’Etat français dans la déportation des juifs pendant la seconde guerre mondiale Pour autant, est-ce que ces attitudes justifient que l’on accorde à Jacques Chirac un brevet de « lutteur contre l’antisémitisme » ou de non-antisémitisme ? Nous ne le pensons pas, bien au contraire. 

En effet, quand on analyse la carrière politique de Jacques Chirac sur la durée, on observe qu’il a eu comme alliés politiques les ennemis les plus déterminés et les plus dangereux du peuple juif ; notamment ceux qui ont promis de réaliser un nouvel holocauste. Jacques Chirac a même tenté de les aider à atteindre leurs objectifs. Par exemple, il a offert à Saddam Hussein les moyens de produire l’arme atomique en 1975 au travers de la centrale Osirak que certains appelaient « Ochirak ». Les Israéliens ont détruit cette centrale nucléaire en 1981. On n’ose imaginer comment aurait tourné la guerre du Golfe de janvier 1991 si Saddam Hussein avait possédé la bombe atomique. Jacques Chirac a aussi été l’ami du dictateur libyen Kadhafi jusqu’à que ce dernier se convertisse à la realpolitik et abandonne ses armes de destructions massives. Paradoxalement, Kadhafi s’affirmait comme le premier des sionistes. Il disait qu’il souhaitait que tous les juifs de la planète se réunissent en Israël afin de pouvoir les anéantir en une seule fois avec une arme atomique. Le président français a aussi protégé contre les sanctions internationales le président syrien défunt, Hafez El Assad, qui hébergeait à Damas de nombreux groupes terroristes décidés à détruire l’Etat d’Israël. Il en fut de même avec le Hezbollah libanais qui a longtemps été défendu par Jacques Chirac personnellement, et par les diplomates français sous ses ordres. Il s’est toujours opposé à ce que ce groupe soit placé sur la liste européenne des organisations terroristes alors qu’il est responsable, entre autres, de l’attentat du Drakkar qui a tué plus de 50 soldats français en 1983 à Beyrouth. 

La diplomatie chiraquienne a aussi permis à l’Iran de gagner du temps ces trois dernières années pour parvenir à détenir l’arme nucléaire. En somme, il apparaît que sur la scène internationale, Jacques Chirac a été l’allié de tous ceux qui voulaient rayer de la carte l’Etat d’Israël et tuer tous ses occupants. Pour mémoire, rappelons aussi qu’il avait comme secrétaire général de l’Elysée, entre 1995 et 2002, Dominique de Villepin qu’il a nommé Premier ministre en 2005. Or, si les médias se sont offusqués de la volonté du président iranien de « rayer Israël de la carte », peu se sont souvenus que l’actuel premier ministre français expliquait en 2001 au directeur du Monde, Jean-Marie Colombani, qu’Israël était une parenthèse de l’histoire qui serait amenée à disparaître. Les anticipations de Villepin rejoignaient alors la volonté du président iranien. En fait, au fil du temps, il est apparu que l’amour des juifs de Jacques Chirac s’est concentré sur les seuls juifs morts ou affaiblis. 

Toutefois, il a utilisé de nombreux collaborateurs juifs autour de lui car il avait besoin de leurs compétences. Ces derniers se sont comportés en collaborateurs inconditionnels du pouvoir qu’ils ont épaulé. En 2003, Jacques Chirac a voulu rétablir, notamment en Israël et aux Etats-Unis, sa réputation ternie par les images de synagogues brûlée. Il a essayé de faire croire que l’antisémitisme n’existait pas en France.  Il a donc employé quelques juifs de cour pour organiser un voyage de journalistes israéliens à Paris, tous frais payés. Ces derniers se sont comportés comme leur mécène s’y attendait : ils sont rentrés chez eux en décrivant une France idyllique. Un peu à la manière de ceux qui visitaient l’URSS sous Staline à qui on ne montrait que des scènes de fictions fabriquées spécialement pour eux. Jacques Chirac a aussi créé ce qui est apparu comme son ministère aux affaires juives en 2003. Il l’a nommé « secrétariat d’Etat aux Droits des Victimes » car c’est ainsi qu’il aime voir les juifs. Et pour que son message soit bien compris, il l’a attribué à celle qu’il tenait pour la représentante des juifs de France, Nicole Guedj. Jacques Chirac est aussi un homme qui vit avec l’imaginaire de la première moitié du 20ème siècle. Il a ainsi été fortement marqué par l’idéologie que véhicule le Protocole des Sages de Sion. Ainsi, nombre de ses actions montrent qu’il est persuadé qu’une assemblée de juifs américains contrôle le monde. Tout en méprisant souverainement les représentants de la communauté juive française du CRIF, il a choyé les messagers des organisations juives américaines, chaque fois qu’ils venaient en France. A certains, il a offert des photos en sa présence à montrer à leurs généreux donateurs. A d’autres, plus craints, il a remis des décorations.  Pour illustrer le mépris et la méfiance que Jacques Chirac entretenait à l’égard des juifs de France, rappelons que le discours que le président du CRIF devait prononcer chaque année à son dîner annuel devait être visé par les autorités françaises. Au regard de cette analyse, il nous semble évident que les éloges reçus par Jacques Chirac pour sa lutte contre l’antisémitisme ne sont pas mérités, bien au contraire. 

Autre exemple accablant à mettre au bilan du président français : la couverture qu’il a offerte à France 2 pour perpétuer le mensonge au sujet de l’affaire Al Doura, qui est la plus grande incitation à la haine antisémite de ces dernières années.

Enfin, il est clair qu’après le départ de Jacques Chirac de l’Elysée, un assainissement sera nécessaire sur ce point, comme sur d’autres, afin de restaurer les institutions démocratiques.  

Meurtre d’Ilan Halimi : Youssouf Fofana serait-il le responsable

idéal ? Mis en ligne le 9 mars 2006 

Cet article est disponible en anglais : The Murder of Ilan Halimi : Is Youssouf Fofana the ideal culprit? Depuis la mort d’Ilan Halimi, les médias ont changé leurs versions des faits à de nombreuses reprises, suivant ainsi docilement les interprétations fournies par les autorités françaises. 

Il semble toutefois que le traitement médiatique de ce crime ne permette pas d’en saisir l’importance et en dissimulent les vrais responsables.

Bien évidemment, loin de nous l’idée de disculper Youssouf Fofana et les membres de son gang : ils ont enlevé Ilan Halimi, l’ont torturé et l’ont abandonné mourant sur la voie publique. Personne ne naît raciste, antisémite ou antifrançais.  Ces perversions s’apprennent et s’entretiennent. Ceux qui alimentent ces sentiments auront des comptes à rendre aux citoyens qui en sont aujourd’hui les victimes. Chacun prend aujourd’hui conscience que ces violences extrêmes peuvent frapper partout, et tout le monde. Ainsi, rappelons le lynchage de Jean-Claude Irvoas, en octobre 2005, devant sa femme et sa fille, alors qu’il photographiait du mobilier urbain en banlieue parisienne. Un crime antisémite 

De nombreux médias ont longuement tergiversé afin d’éviter de reconnaître le caractère antisémite de ce crime.

Au regard de l’identité de la victime, des autres tentatives d’enlèvements qui visaient principalement des juifs ainsi que des informations recueillies auprès de la famille d’Ilan Halimi, il semble évident que ce crime est antisémite. Pour que les médias l’admettent, il aura fallu, d’une part, attendre la diffusion, le 20 février 2006, d’une interview de Mme Halimi dans le quotidien israélien Haaretz, article qui a provoqué la colère du Quai d’Orsay et d’autre part, que le procureur retienne comme circonstance aggravante l’antisémitisme. Dans une moindre mesure, ajoutons notre modeste contribution à l’éclosion de la vérité avec l’envoi de notre newsletter du 17 févrierA ce stade de l’analyse, une première question se pose : pourquoi a-t-il fallu exercer des pressions extérieures pour que la vérité soit révélée ? Malgré ces informations concordantes, de nombreux médias ont tenté de minimiser le caractère raciste de ce crime. Ainsi, l’émission Arrêt sur Images du 5 mars 2006 a rassemblé un plateau inéquitable. En effet, le présentateur de l’émission, Daniel Schneidermann – qui avait minimisé le caractère antisémite de l’affaire dans Libération du 24 février 2006, a invité pour appuyer sa thèse un journaliste du Monde, Piotr Smolar ainsi qu’Esther Benbassa qui s’est illustrée dans L’Humanité du 22 février 2006 – « J’appelle à la prudence » – avant, sur le plateau de France 5, de parler de « ce bonhomme » pour évoquer Ilan Halimi. 

Pour apporter la contradiction à ce trio, Arrêt sur images avait invité Michel Zerbib de Radio J. Notons un des arguments phares défendu par les tenants du crime crapuleux : puisque certains de ceux qui ont été menacés par les barbares n’étaient pas juifs, le meurtre d’Ilan Halimi n’était pas motivé par une haine antisémite.  Très bien, alors, si nous suivons ce raisonnement, Hitler n’était pas antisémite puisque la grande majorité de ceux qu’il a tué n’étaient pas juifs… De leur côté, les médias internationaux n’ont pas eu la même pudeur pour qualifier l’évidence : le site de
la BBC a titré « Le chef du gang anti-juif arrêté » tandis qu’El Pais annonçait « Barbarie antisémite à Paris »
Pourquoi certains ont-ils voulu nier le caractère antisémite du crime ? Nier l’existence de l’antisémitisme en France est important pour la diplomatie française au moment où elle est contestée à l’étranger. 

Or, notre diplomatie, mais aussi les principaux dirigeants politiques français fantasment sur le lobby juif mondial, censé influer la politique internationale, et basé selon eux aux Etats-Unis. C’est pour cela que les dirigeants politiques français reçoivent avec déférence, même s’ils les méprisent, certains dirigeants communautaires juifs américains.

Notons enfin que ce meurtre n’est pas, contrairement à ce que tout le monde affirme, le premier de ce genre en France. Ainsi, en novembre 2003, un jeune français de confession juive, Sébastien Sellam, avait été égorgé par son voisin, Adel, qui lui avait crevé les yeux et s’était exclamé : « J’ai tué mon juif, je vais aller au paradis ». Le meurtrier avait été placé en hôpital psychiatrique et devrait être libéré prochainement.  A l’époque, les médias avaient dissimulé le caractère antisémite de ce crime. Le meurtre d’Ilan Halimi est aussi un crime antifrançais et antioccidental 

Ce crime est antisémite, mais il est aussi antifrançais et antioccidental.

La volonté des kidnappeurs de faire subir à Ilan Halimi des tortures, ou lui faire revivre des scènes vues à la télévision dans le cadre des informations diffusées par les médias français concernant l’Irak, renvoie ce crime à une forme de vengeance absurde. Pourquoi les médias français s’échinent-ils à appeler « tortures » les traitements des prisonniers d’Abou Ghraib alors que ce ne sont que des humiliations, abjectes certes, mais juste des humiliations ? Ces dérapages sémantiques et ces fausses interprétations n’ont-ils pas donné des idées de revanche aux tortionnaires d’Ilan Halimi ?  Les tortures et l’assassinat d’Ilan Halimi sont devenus acceptables pour certaines personnes abreuvées d’informations mensongères sur ce qui se passe en Irak, en Afghanistan, en Israël, mais aussi en France. La victimisation des musulmans, aidée en cela par la diffusion de fausses informations dans les médias, a déclenché une haine antifrançaise et antioccidentale qui se répand et qui n’en est probablement qu’à ses prémices. Par ailleurs, la capitulation de Jacques Chirac face aux menaces islamistes dans le cadre de la polémique sur les caricatures danoises, de même que le mea culpa permanent de
la France vis-à-vis de ses anciennes colonies a alimenté un sentiment antifrançais. 
Comment justifier les campagnes de presse qui ont abouti à assimiler Napoléon à Hitler et amener nos « courageux » président et premier ministre à ignorer le bicentenaire de la bataille d’Austerlitz et à célébrer avec les anglais la défaite de Waterloo ? 

Les falsifications de l’interview de Youssouf Fofana sur i-TELE 

Le 27 février 2006, i-TELE, qui est la chaîne d’information du groupe Canal + visible sur le câble, le satellite et
la TNT, a diffusé une interview de Youssouf Fofana dans laquelle ce dernier s’exprimait librement.

Nous ne nous attarderons pas sur les explications qui ont été données par la chaîne d’information pour justifier cette diffusion. Ceux qui se sont exprimés à ce sujet se sont contredits à plusieurs reprises. Toutefois, une de nos lectrices nous a signalé qu’i-TELE a falsifié cette interview. En effet, alors que Youssouf Fofana s’exprimait en français et que ses propos étaient parfaitement compréhensibles, l’interview était sous-titrée de façon mensongère. Journaliste d’i-TELE : « Qu’est ce que vous avez à dire à la famille d’Ilan ? » 

Youssouf Fofana : « Que leur enfant s’est battu. » Pourtant, i-TELE a sous-titré : « Que leur enfant, je ne l’ai pas tué. » Pour voir l’extrait de l’interview falsifiée, cliquez ici

Pourquoi i-TELE a-t-elle dénaturé le message de Fofana ? 

Le plus étonnant est que les médias qui ont commenté cette interview n’ont pas relevé ce sous

-titrage mensonger. Cela rappelle le faux sous-titrage de Canal + (groupe auquel appartient i-TELE) qui avait, lors des émeutes françaises de novembre 2005, falsifié les insultes proférées contre Nicolas Sarkozy A l’époque, Nicolas Sarkozy était traité de « sale juif » et cela s’entendait parfaitement à l’antenne. Le Vrai Journal de Canal + avait préféré sous-titrer : « Sarkozy fasciste ». Pour voir, et écouter, ces images, cliquez iciLa manifestation du 26 février 2006 

Suite au meurtre d’Ilan Halimi, une manifestation a eu lieu à Paris le 26 février 2006.

Ce défilé a donné lieu à de nombreuses récupérations politiques qui ont entaché ce rassemblement. On a ainsi pu y voir certains hommes politiques qui n’y avaient pas leur place.  Comment, par exemple, accepter de défiler avec Renaud Donnedieu de Vabres qui s’emploie depuis plus d’un an à empêcher la révélation de la vérité sur l’affaire Enderlin – France 2 et qui a menti à l’Assemblée Nationale pour couvrir cette imposture ? Rappelons que cette mise en scène a alimenté une campagne d’antisémitisme planétaire, et notamment dans les banlieues françaises. Pourquoi avoir laissé le Parti Socialiste, et ses satellites tels que SOS Racisme ou l’Union des Etudiants Juifs de France, perturber le rassemblement en ostracisant Philippe de Villiers qui n’a jamais tenu de propos antisémites ou racistes ? Le scandaleux traitement de la mort d’Ilan Halimi par L’Humanité 

Dans l’ensemble, les médias français ont, après une période de flottement, correctement traité la mort d’Ilan Halimi, Le Parisien ayant été le journal le plus complet sur cette affaire.

Tel n’a pas été le cas de L’Humanité qui a évité le sujet pendant plusieurs jours avant de finalement l’aborder sous un angle pour le moins contestable. Ainsi, l’un des premiers articles consacré à ce meurtre était intitulé « Itinéraire d’un enfant gâché ». Il était consacré à… Youssouf Fofana et tentait d’expliquer sa dérive. Vint ensuite un éditorial de Pierre Laurent « Jusqu’aux racines de la haine » qui s’achevait ainsi : « Condamner les haines, les violences, les racismes, c’est bien. Ne pas les alimenter, c’est beaucoup mieux ». A la lecture de cet éditorial et du quotidien L’Humanité en général, pourquoi ce journal ne s’applique-t-il pas ces conseils à lui-même ? 

Pourquoi la famille d’Ilan Halimi a-t-elle le même avocat que Jacques

Chirac ? L’avocat de la famille d’Ilan Halimi est Francis Szpiner.  Or, si l’on en croit les informations diffusées sur la famille Halimi, celle-ci n’a pas les moyens de s’offrir les services de M° Szpiner qui est un des ténors du barreau de Paris. C’est alors qu’il faut rappeler que M° Szpiner est un des avocats personnels de Jacques Chirac. 

Est-ce que cet avocat a été mis à disposition de la famille par Jacques Chirac ? Si tel est le cas, pourquoi ? Que craint le président français d’un avocat qu’il ne contrôlerait pas ? Pourquoi l’action de la police n’est-elle pas remise en cause par les médias ? 

La police a été déficiente dans cette affaire puisqu’elle n’a pas réussi à localiser les kidnappeurs et n’est pas parvenue à remonter jusqu’à eux pendant les trois semaines qu’a duré l’enlèvement.

Pourquoi les médias n’ont pas remis en cause du travail de la police ? Lorsque la police avait été accusée d’avoir poursuivi les deux jeunes qui ont été retrouvés morts dans la centrale EDF de Clichy sous Bois, les médias ont poussé la police dans ses retranchements pour obtenir la vérité. Pourquoi la police française a-t-elle dissimulé cet enlèvement pendant trois semaines ?  Est-ce que la discrétion de la police a obéi à des motivations politiques ? Les responsables 

Au regard du drame que représente la mort d’Ilan Halimi, il semble qu’il faille chercher à trouver les responsables de ce déferlement de haine.

Qui a bien pu faire entrer dans la tête de Youssouf Fofana et de sa bande que l’on pouvait s’en prendre à un juif pour obtenir de l’argent ? 

Qui a bien pu faire entrer dans la tête de cette clique de barbares que torturer et tuer un français, juif ou non juif, était acceptable ?

La réponse est simple : ce sont certains médias, aux ordres du Quai d’Orsay et/ou gangrenés par l’extrême gauche alliée aux islamistes, qui ont, depuis de nombreuses années, menti sur de nombreux sujets au point de développer la haine antisémite et antioccidentale en France. Comment s’offusquer de l’influence grandissante des mouvements islamistes les plus dangereux en France quand on se souvient que c’est l’actuel ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, qui a offert à l’UOIF la vice-présidence du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) ? Pourquoi le gouvernement Raffarin, et principalement Dominique Perben qui était alors ministre de
la Justice, ont-ils refusé d’appliquer les recommandations du rapport Rufin qui proposait, notamment, de pénaliser les propos antisionistes ? 
Que dirions nous si, dans un pays étranger, les médias donnaient régulièrement la parole à des personnages qui prônaient la destruction de
la France ? 

Les falsifications de médias tels que L’Humanité ou France 2 sur des sujets comme l’Irak ou le Proche-Orient n’ont-ils pas conditionné les esprits des tortionnaires d’Ilan Halimi ? Pourquoi les médias n’enquêtent-ils pas sur la terreur au quotidien qui frappe les banlieues françaises ? Est-ce ce terrorisme qui a conduit les habitants de Bagneux à taire ce qu’ils ont probablement vu ou entendu lors de la détention d’Ilan Halimi ? Notons que certains médias ont osé parler d’omerta pour l’évoquer. Que dire alors de la conduite de ces mêmes médias qui taisent la vérité sur le principal faux antisémite et antioccidental qui a été diffusé par France 2 et qui a alimenté, de façon planétaire, la haine du monde musulman depuis le 30 septembre 2000 ? 

La désinformation est criminelle, et ceux qui la couvrent en sont les complices. Rayer Israël de la carte » : Ahmadinejad le souhaite, Villepin l’a envisagé Mis en ligne le 31 octobre 2005 Le président iranien a déclaré mercredi 26 octobre, lors d’une conférence – «Le monde sans le sionisme » – qu’il fallait « rayer Israël de la carte ». Ces propos ont été réitérés le vendredi suivant avant d’être, dès le lendemain, amoindris par la diplomatie iranienne. 

Cette déclaration a été condamnée par tous les médias français et toutes les diplomaties occidentales.

Une indignation aussi tonitruante qu’hypocrite et artificielle, le président iranien n’étant ni le premier, ni le seul à faire ce genre de déclaration. Rappelons pour mémoire que le Hamas (articles 11 et 15 de sa charte) appelle depuis longtemps à la destruction de l’Etat d’Israël. De même, l’OLP, dont le président palestinien Mahmoud Abbas est toujours le numéro 2, et dont est issue l’Autorité Palestinienne, n’a jamais abrogé les articles de sa charte qui appellent à la destruction de l’Etat d’Israël. Notons d’ailleurs que des représentants du Hamas ainsi que de l’Autorité Palestinienne étaient présents lors de la conférence où M. Ahmadinejad a prononcé ses propos exterminateurs. Aucune condamnation n’est venue de leur part. Plus surprenant, en 2001, l’actuel premier ministre français, Dominique de Villepin, a pronostiqué la disparition de l’Etat d’Israël lorsqu’il était secrétaire général de l’Elysée quand il a déclaré que « l’Etat d’Israël était une parenthèse de l’histoire » et qu’il serait amené à disparaître. Pour ceux qui n’avaient pas connaissance de cette anticipation, rappelons qu’elle a été rapportée par Jean-Marie Colombani dans son livre paru en février 2002, « Tous Américains ? », propos qu’il attribuait à « l’entourage du président Chirac ». Interrogé en privé pour savoir à qui il faisait référence, le directeur du Monde a répondu qu’il s’agissait de Dominique de Villepin. Questionné en juin 2002 pour savoir s’il reconnaissait avoir effectué cette déclaration, celui qui était alors devenu ministre des Affaires étrangères ne l’a pas formellement démentie

Il peut alors sembler étrange de constater toutes ces récriminations à l’encontre du président iranien et cette soudaine perte de mémoire des médias français lorsqu’il s’agit de leurs propres et actuels dirigeants. Notons que les déclarations de Jacques Chirac viennent corroborer cette analyse. En effet, le président français a certes condamné les propos de M. Ahmadinejad, qualifiés « d’insensés et irresponsables », mais pour la seule raison que le président iranien « a fait courir le risque à son pays, qui est un grand pays, d’être mis au ban des nations ».  L’analyse précise des phrases prononcées par Jacques Chirac montre que ce dernier ne se soucie que des risques que M. Ahmadinejad fait courir à son pays, mais aucunement du risque de voir un autre Etat être rayé de la carteA l’appui de cette analyse, la tribune qui a été publiée dans Le Figaro du vendredi 28 octobre 2005 par Pascal Boniface mérite qu’on s’y attarde, le président de l’IRIS étant bien souvent le porte-parole officieux du Quai d’Orsay dans les médias. Le seul titre de l’article – « Quand le président iranien fait du tort à l’Iran » – montre où se trouvent les préoccupations de cet analyste stratégique qui rejoignent d’ailleurs celles du président français.  Enfin, pour mieux apprécier la teneur des propos qui ont été exactement tenus par Mahmoud Ahmadinejad, et que les médias français n’ont pas jugé utile de diffuser, en voici quelques extraits édifiants pour ceux qui pensent que la cible unique du président iranien est l’Etat d’Israël : « La création du régime qui occupe Al-Quods (Jérusalem) a été une manœuvre significative du système globalement dominant et de l’Occident contre le monde islamique. Un combat historique est en train d’être mené entre le Monde Oppresseur et le monde Islamique et les racines de ce conflit ont des centaines d’années. 

L’Etat occupant (Israël) est la tête de pont du Monde Oppresseur au cœur du monde islamique. Ils ont construit une base pour pouvoir étendre leur domination sur tout le monde islamique. Il n’y a aucune autre raison d’être pour cette entité sans cet objectif.

La bataille qui se joue en Palestine aujourd’hui est donc celle de la ligne de front du conflit entre le monde islamique et le Monde Oppresseur. Aujourd’hui, la nation palestinienne combat le Monde Oppresseur pour la communauté islamique toute entière. » ————- Suite à la publication de cette « perle », de nombreux lecteurs ont souhaité disposer d’une version anglaise de celle-ci afin de la faire circuler auprès de leurs contacts anglophones. 

La voici : “Wipe Israel off the map”: Ahmadinejad wants it, French PM Villepin thought about it 26/01/2007 

Mise au point nécessaire suite aux contrevérités diffusées, de façon

répétitive, par la MENA 

Nous venons de constater que, suite à la publication de cette perle,
la MENA a rendu son site inaccessible à ses non-abonnés.

Nous avons donc retrouvé sur d’autres sites le contenu des articles de
la MENA que nous citons dans cette perle. 

————— Cela fait plusieurs mois que le rédacteur du site de
la MENA, Stéphane Juffa, diffuse des informations erronées concernant Media-Ratings et l’affaire Enderlin – France 2.

Cela a eu pour effet d’induire de nombreuses personnes en erreur et de dénaturer, auprès de certains, la production de Media-Ratings. 
Jusqu’à présent, nous avions choisi de ne pas répondre pour ne pas faire le jeu de France 2. Toutefois, face à la persistance de ce comportement, voici notre mise au point. 

Stéphane Juffa répète, article après article, que Media-Ratings n’a fait que diffuser des articles de la MENA.
Cela est faux, nous n’avons jamais publié d’article de
la MENA. 
Tout ce que publie Media-Ratings est issu de sa propre rédaction. Si nous insistons sur ce point, c’est que l’affirmation fausse qui voudrait que Media-Ratings ne fasse que diffuser les articles de
la MENA a été
un des arguments que la justice française a utilisé pour nous faire condamner
Rappelons la chronologie de l’affaire Enderlin – France 2.
La mise en scène diffusée par France 2 le 30 septembre 2000 a été découverte par le chercheur israélien Nahum Shahaf qui en a révélé toutes les invraisemblances et les incohérences. C’est pour cela que lorsque
la MENA parle de « son enquête », il convient de la réapproprier à M. Shahaf. 

C’est le psychanalyste français, Gérard Huber, qui s’est ensuite saisi du travail de Nahum Shahaf. Il l’a apporté à
la MENA, et a publié un livre en janvier 2003 : « Contre expertise d’une mise en scène » aux éditions Raphaël.
Le rôle important de
la MENA dans cette affaire a été de populariser le travail de MM. Shahaf et Huber auprès du public francophone. 
La partie israélo-palestinienne de cette enquête ayant été réalisée par Nahum Shahaf, il a bien fallu que quelqu’un se charge de sa partie française, notamment de rencontrer les principaux responsables médiatiques et politiques français. C’est Media-Ratings qui s’en est chargé comme le montre le dossier Enderlin – France 2 qui se trouve en page d’accueil de Media-Ratings. Cela sera aussi démontré dans le livre qui sera publié prochainement et qui sera consacré au volet français de cette affaire.
Au départ, nous avons collaboré avec
la MENA qui nous a remis un documentaire que nous avons utilisé. Nous en avons extrait ce qui nous paraissait pertinent, et lors du procès qui nous a opposé à France 2, nous n’en avons fait diffuser que quelques minutes seulement. 
Il faut toutefois regretter que ce documentaire, qui était le premier à montrer clairement certaines mises en scène de France 2, n’ait pas été mis à la disposition du grand public, sur Internet par exemple. Notons que bien que
la MENA dispose des preuves de Nahum Shahaf depuis plus de 4 ans, elle n’a pas été en mesure de faire évoluer les autorités officielles israéliennes. 

Il aura donc fallu que Richard Landes organise une grande conférence à Herzliya, en Israël, en décembre 2006, pour que des officiels israéliens se saisissent fermement de cette affaire et prononcent des propos accablants contre France 2, Talal Abou Rahma et Charles EnderlinPourquoi
la MENA n’en a-t-elle pas informé ses lecteurs ? 
Pourquoi
la MENA n’a pas informé ses lecteurs du
reportage que Fox News avait réalisé sur cette affaire ?
C’était pourtant des avancées significatives dans l’affaire Enderlin – France 2. 
A trois jours de notre procès, pourquoi
la MENA a-t-elle fait
référence à un pseudo « Prix Goebbels » qui aurait été remis à Charles Enderlin et à France 2 ? Stéphane Juffa sait pertinemment que cela est faux (voir la photo au bas de la perle) et que ce prix s’appelait le « Prix de la désinformation ». Il sait aussi que c’est un faux argument que France 2 utilise pour diaboliser ses contradicteurs. Etonnamment, une fois que notre procès était passé,
la MENA s’est souvenu de la correcte dénomination de ce prix.
Comment expliquer que
la MENA se soit toujours limitée, lorsqu’elle abordait notre procès, à ne parler que de « Karsenty » (et de ne jamais proposer de lien vers notre site à ses lecteurs) alors que c’était bien Media-Ratings qui était en cause ? Etait-ce pour empêcher les lecteurs de
la MENA de pouvoir observer les discordances entre ce que publie
la MENA et la réalité ? De notre côté, nous avons souvent cité
la MENA et renvoyé vers leur site.
Pourquoi la MENA n’a pas publié de correctif après avoir publié ceci : « … le président Jacques Chirac et l’actuel maire de Paris M. Delanoë, ont remis chacun une lettre – spécifiquement rédigées à cette occasion – au tribunal, faisant l’éloge des qualités de Charles Enderlin… »
Cette information est fausse comme
cela peut être observé en cliquant ici, et décrédibilise celui qui la publie. Il est très facile ensuite aux détracteurs de
la MENA d’en tirer profit.
Comment reprocher à France 2 de ne pas avoir corrigé une fausse information si l’on n’est pas soi même capable de rectifier ses erreurs ? 

Alors qu’au départ,
la MENA a fortement contribué à populariser l’enquête de Nahum Shahaf, son comportement actuel est de plus en plus préjudiciable car, non contente d’avoir fait fuir les meilleures volontés par ses insultes répétées (voir notamment les
propos tenus contre Denis Jeambar et Daniel Leconte), voici maintenant que Stéphane Juffa se déclare être l’inspirateur de traités de paix entre l’Etat d’Israël et la Syrie.
Ce type de propos mégalomaniaques finissent par décourager toutes les personnes qui accordaient encore un peu de crédit à
la MENA. 
Concluons en rappelant que le véritable découvreur de l’affaire Enderlin – France 2, Nahum Shahaf, n’a pas eu ces attitudes autodestructrices de sabotage et s’est toujours appuyé sur d’autres pour faire avancer la vérité.
Le plus triste dans cette affaire est que ces comportements ne servent que les falsificateurs et leurs supporters. 
Tous ceux qui connaissent les détails de cette affaire savent que c’est une chaîne de bonnes volontés et de coopérations qui fera éclore la vérité. Ajoutons enfin que
la MENA diffuse parfois des articles remarquables de rédacteurs externes, tels que Luc Rosenzweig, Laurent Murawiec, Guy Millière ou Raphaël Lellouche. Ces auteurs ne sont bien évidemment pas visés par cet article. 

 Ajoutez votre commentaire |     Lire les commentaires (3) |     Recommander cette note |    10/01/2007 

Les déclarations d’officiels israéliens contribueront-elles à faire

éclater la vérité dans l’affaire Enderlin-France 2 ? 

Mis en ligne le 10 janvier 2007 

Le 22 novembre 2004, nous avions publié un article : France 2 : Arlette Chabot et Charles Enderlin doivent être démis de leurs fonctions immédiatement. Le 19 octobre 2006, nous avons été condamné pour diffamation à l’encontre de France 2 et de Charles Enderlin, malgré les réquisitions du procureur qui avait demandé notre relaxe. Nous avons bien évidemment fait appel de ce « jugement ». Dans son jugement, le Président Joël Boyer avait écrit, puis répété, que l’argument qui plaidait en faveur de France 2 était que jusqu’à présent, aucune autorité officielle n’avait jamais demandé à voir les images ou contesté le reportage de France 2. 

Cette affirmation était inexacte, comme de nombreuses autres contenues dans ce jugement. Ainsi, Raanan Gissin, alors qu’il était le porte-parole d’Ariel Sharon, avait demandé en mai 2005 les 27 minutes d’images de France 2. Pour lire la lettre officielle de Raanan Gissin, cliquez ici. Charles Enderlin avait, sans justification, refusé de lui remettre les images. Voici maintenant que certaines autorités officielles commencent à s’exprimer publiquement au sujet de l’équipe constituée du caméraman, Talal Abou Rahma, du commentateur Charles Enderlin, et du diffuseur, France 2. C’est ainsi que nous vous invitons à découvrir le reportage «
LA FIN D’UN MYTHE » sur la chaîne de télévision en ligne Infolive.tv. 
Le nouveau rebondissement de l’affaire Enderlin –France 2 est présenté comme suit : 

« L’affaire Al-Doura refait surface et six ans après les faits, les langues se délient. De hauts responsables israéliens dénoncent en exclusivité devant les caméras d’Infolive.tv une manipulation médiatique qui avait fait beaucoup de tort à Israël. » Pour voir le reportage en français, cliquez iciPour voir le reportage en anglais, dont le sous-titrage est plus précis, cliquez iciCe reportage a été réalisé lors de la conférence d’Herzliya, le 18 décembre 2006. Lors de cet événement, Philippe Karsenty, président de Media-Ratings, a présenté l’affaire Enderlin – France 2 aux officiels israéliens. 

Dans ce reportage, vous pourrez notamment voir Daniel Seaman, directeur du Bureau de Presse Gouvernemental israélien, s’exprimer ainsi : « Cette histoire de Mohamed Al Doura ne repose sur aucun des critères requis en journalisme professionnel. Les images ne corroborent pas ce que le journaliste français [Charles Enderlin] dit. C’est-à-dire qu’on ne voit pas de soldat israélien tirer dans la direction de l’enfant. Les seules balles que l’on voit dans le film partent dans la direction opposée à celle où se trouvent les soldats. Plus grave encore, le journaliste français ne se trouvait pas physiquement sur les lieux où se seraient déroulés les actes qu’il impute à l’Etat d’Israël. Il a fondé toutes ses informations sur les propos de son caméraman Talal Abou Rahma alors que nous disposons d’assez d’informations pour dire que cet homme est un menteur, qu’il a trafiqué les images et que son unique but était de diffamer l’Etat d’Israël. 

Dans leurs images, on voit des séquences mises bout à bout par Talal Abou Rahma dans lesquelles on voit des palestiniens se faire soi-disant blesser par des soldats de TsahalEnsuite, dans une autre image, on voit la famille Al Doura [Mohamed et Jamal Al Doura] qui patiente avant d’entrer en spectacle, et j’insiste sur le mot spectacle qu’a mis en scène Talal Abou Rahma pour accuser les forces de Tsahal. Il y avait sur places des images, des rushes pris par l’Associated Press et Reuters qui sont très intéressantes. Leurs journalistes étaient sur place et personne n’a vu cet événement. Un événement où se serait déroulé une scène aussi tragique, ils ne l’auraient pas vu. Aucun autre caméraman ne l’a vue. Si c’est sur cela que la télévision française construit son reportage, elle est criminelle. » 

Avant de poursuivre : « Il y a quelques années, Charles Enderlin a exigé que nous nous rétractions et que je me rétracte personnellement et que je retire les propos que j’avais tenus dans Libération. Il a menacé que si l’Etat d’Israël ne faisait pas quelque chose à ce sujet, il me poursuivrait. Il a même demandé pourquoi l’Etat d’Israël ne l’avait pas poursuivi. Nous nous sommes réunis avec les conseillers juridiques du bureau du Premier ministre et nous sommes arrivés à la conclusion qu’il ne valait pas la peine que le gouvernement poursuive un média. 

Mais nous avons décidé que nous ne nous rétracterions pas. Et si Charles Enderlin se sent blessé, il peut prendre les recours juridiques qui lui semblent bons. C’est-à-dire que s’il souhaite poursuivre l’Etat d’Israël, qu’il en fasse ainsi. Mais nous ne reviendrons pas sur le fait que l’histoire de Mohamed Al Doura n’est pas exacte comme elle a été présentée par les médias et France 2. » L’ancien porte-parole d’Ariel Sharon, Raanan Gissin, s’exprime aussi dans ce reportage : « Si le gouvernement israélien exige que les rushes de la chaîne française lui soient transmis, alors il va s’agir d’une autre histoire. 

Maintenant, on ne peut pas modifier le « mythe Mohamed Al Doura ». Mais au moins, nous rétablirons la vérité qui a été détournée depuis 2002. » Parallèlement à ces déclarations, certains officiels israéliens, bien représentés en France, continuent leur travail de soutenir Charles Enderlin. Mais de nombreux scandales, de corruptions notamment, émaillent la vie politique israélienne actuelle. Il semblerait donc que les « protecteurs » de l’envoyé spécial de France 2 ne resteront plus très longtemps en fonction.  C’est pourquoi, lors du procès en appel qui se déroulera le 12 septembre 2007, les juges d’appel devront imaginer d’autres arguments, s’ils veulent confirmer notre nous condamnation face à France 2, tandis que Jacques Chirac et ses collaborateurs qui soutiennent Charles Enderlin, ne seront probablement plus en poste. Alain Duhamel écarté de France 2 : vive l’hypocrisie ! Mis en ligne le 16 février 2007 Alain Duhamel commente la vie politique française depuis plus de 30 ans. 

Il collabore régulièrement à France 2, Libération et RTL.

Toutefois, suite à la révélation d’une vidéo tournée à Science Po, en novembre 2006, dans laquelle il affirmait qu’il allait voter pour François Bayrou, il a été suspendu de France 2 et a choisi de se retirer temporairement de sa fonction d’éditorialiste sur RTL pendant la période électorale. On appréciera pour commencer la différence de réaction entre France 2 et RTL. Toutefois, le média le plus vertueux n’est pas celui que l’on croit. En effet, France 2 n’a aucune leçon de déontologie à donner à quiconque car c’est probablement le média qui respecte le moins l’éthique journalistique dans la paysage médiatique français. Que ce soit en politique étrangère où la ligne éditoriale est dictée par la raison d’Etat et le Quai d’Orsay, mais aussi en politique française où la rédaction a régulièrement fait la preuve de son inféodation au pouvoir politique en place. Si vous en doutez, tapez « France 2 » ou « Arlette Chabot » dans notre moteur de recherche. 

Rappelons aussi que le président de France Télévisions est Patrick de Carolis qui fut le porte-plume de Bernadette Chirac pour son livre de confidences publié en 2002. De l’autre côté, se trouve RTL qui possède en son sein le journaliste politique le plus indépendant de France, Jean-Michel Apathie. Il suffit de l’écouter tous les matins à 7h50 interviewer ses invités pour entendre ce que doit être une interview politique non complaisante. On peut malgré tout se demander si Alain Duhamel méritait cette sanction. En effet, est-il souhaitable de connaître ouvertement la sensibilité politique d’un éditorialiste ou est-il préférable qu’il la cache et cherche à nous influencer de façon insidieuse ? 

Il est vrai que dans certains cas, la question ne se pose pas tellement le biais est flagrant. Ainsi, comment justifier le maintien à son poste d’Arlette Chabot quand on observe la différence de traitement qu’elle réserve à ses invités politiques ? Comment se fait-il que Marie Drucker ait dû quitter son poste alors que Mme Chabot continue à travailler au sein de France Télévisions ? On peut alors se poser une question : Alain Duhamel a-t-il été suspendu de France 2 pour avoir affirmé voter pour François Bayrou ou parce qu’il n’est pas de gauche ou qu’il ne soutient pas le candidat favori de ses patrons ? 

Alain Duhamel est-il le seul journaliste de France 2 à n’avoir pas le droit de soutenir ouvertement un candidat ? Pour lever toute ambiguïté, rappelons qu’Alain Duhamel avait déjà été suspendu en 2002 pour avoir coécrit le livre de campagne de Lionel Jospin et qu’il nous était arrivé de le critiquer : « Les médias, la manipulation des esprits, leurres et illusions » de Pierre-Yves Chereul  Mis en ligne le 1er février 2007 Nous vous recommandons un livre qui permet de décrypter les dérives de l’information, dans une société où les messages sont pensés pour manipuler le citoyen-consommateur : 

« Les médias, la manipulation des esprits, leurres et illusions » de Pierre-Yves Chereul aux éditions Lacour.

Pierre-Yves Chereul y dénonce les discours construits pour obtenir le comportement attendu de l’individu. Au travers de nombreux exemples illustrés, l’auteur démontre comment les mots et les images déforment la réalité, et par là même, l’information qui est diffusée. Il nous donne des astuces pour ne plus être une « media victim » et nous apprend à décoder les messages et les intentions cachées. La notion de l’information est étudiée dans sa globalité. Tous les paramètres sont pris en compte (sa définition, son développement économique, son influence sur les relations sociales,…) pour expliquer comment chacun de nous est susceptible d’être leurré par les médias. 

Pour avoir une meilleure compréhension des pièges tendus par les médias, l’auteur en propose plusieurs approches : thématique (le conformisme, l’humanitaire, le sexe), linguistiques et visuels (figures de styles, tonalité, omission de faits, amalgames, utilisation des mythes pour construire un discours…). Précisons toutefois que ce livre est destiné à des personnes averties sur les problématiques de diffusion de l’information. Il souffre parfois d’un manque d’accessibilité dans les terminologies employées mais représente cependant un manuel précieux pour développer un esprit critique face aux messages qui sont diffusés par les médias. Et surtout il aide à ne plus se laisser manipuler… Pour vous procurer ce livre, vous pouvez contacter directement l’auteur à l’adresse mail suivante : pierre.chereul@wanadoo.fr 

Envoyer cet article à un « Le marketing politicien » de Michel Bongrand Mis en ligne le 13 décembre 2006 Dans la période électorale qui commence, un livre permet de prendre le recul nécessaire pour comprendre les différentes stratégies de communication qui vont se mettre en place : 

Le marketing politicien – Grandeur et décadence des stratégies de

pouvoir

 de Michel Bongrand aux éditions Bourin.

Face à l’avalanche de livres politiques qui s’annonce, l’ouvrage de Michel Bongrand est un voyage dans le temps qui retrace l’évolution de la communication politique, depuis la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’à nos jours. Michel Bongrand, qui fut un Résistant de la première heure, l’est encore et toujours face aux manipulations actuelles de certains politiques et de quelques médias. Michel Bongrand a ensuite été un des principaux acteurs des premières campagnes électorale de la cinquième République, ce qui lui a valu le titre de « pape de la communication politique ». A travers son livre, il nous en fait découvrir les dessous et les pratiques. Michel Bongrand a aussi initié en France les premières campagnes contre l’alcoolisme et pour la sécurité routière. En cela, il est probablement un de ceux qui a sauvé le plus de vie en France. 

« Le marketing politicien » nous permet d’apprendre, notamment, comment, en 1981, Jacques Séguéla s’est approprié un slogan – « La force tranquille » – qui avait été inventé par les équipes de Michel Bongrand pour le candidat Giscard qui l’avait refusé (chapitre 19). Notons enfin que ce livre est dédié à Jacques Chaban-Delmas, qui est le premier homme politique d’une longue série à avoir été « éliminé » par un Jacques Chirac en début de carrière.  Envoyer Rapport de l’IGS sur la mort de Zyed et Bouna : les médias occultent l’élément déclencheur de la course poursuite Mis en ligne le 12 décembre 2006 Les émeutes françaises de l’automne 2005 (près de 10 000 voitures brûlées et 3 000 interpellations en 21 jours) furent déclenchées par la mort de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traore, dans un transformateur EDF le 27 octobre 2005. 

Nous avons déjà analysé les errements de certains médias lors de ces émeutes urbaines.

Récemment, un rapport de l’IGS (Inspection Générale des Services) a été rendu public. Les médias français ont commenté ce rapport et tous ont insisté sur la responsabilité des policiers dans la course poursuite qui a conduit au drame : - L’Humanité : « Au final, l’IGS qualifie le comportement de certains policiers « d’une légèreté et d’une distraction surprenantes », - Libération : « le comportement des forces de l’ordre a été «d’une légèreté et d’une distraction surprenante» », 

- Le Figaro : « ce document de quatorze pages souligne que certains fonctionnaires ont, ce soir-là, « fait preuve d’une légèreté et d’une distraction surprenantes », - Le Monde : « Dans ses conclusions, l’IGS établit qu’il y a bien eu une course-poursuite, et critique sévèrement le comportement, « d’une légèreté et d’une distraction surprenantes », de certains policiers. », - 20 Minutes : « Après la publication, jeudi, d’un rapport de l’IGS évoquant la «légèreté» de la police, dans la mort de deux jeunes, le 27 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois, le patron de la police des polices Eric Meillan a affirmé qu’au vu de l’enquête disciplinaire menée après la mort de Zyed et Bouna, «aucun manquement à ce jour n’est établi» de la part de la police ». Etonnamment, l’élément déclencheur de la course poursuite rappelé dans le rapport de l’IGS a été ignoré par la quasi-totalité des médias : « Deux ou trois jeunes seraient entrés sur un chantier privé, un autre faisant le guet. Pour l’IGS,  » la tentative de vol était bien constituée dans la mesure où ses auteurs n’avaient renoncé à leur action concertée et organisée, non pas de leur propre fait, mais suite à l’intervention rapide et efficace des policiers de
la BAC 833 « 
» 

On observe que seuls Le Figaro et le Monde ont expliqué à leurs lecteurs pourquoi les deux adolescents ont été poursuivis et pourquoi ils ont trouvé « refuge » dans un transformateur EDF. Toutefois ces deux quotidiens ont titré leurs articles sur la « légèreté des policiers ». Serait-ce une façon pour Le Figaro et Le Monde de minimiser l’élément déclencheur de la course poursuite, le vol sur un chantier ? Il s’avère donc que la quasi-totalité des médias a enfreint le critère suivant de la méthode PHILTRE

- Exhaustivité : non-occultation et non-omission d’éléments essentiels à l’intelligibilité de l’information présentée. Enfin, tout lecteur intéressé par l’affaire regrettera que la totalité du rapport ne soit pas en accès libre. Il aurait pu se faire une idée par lui même de son contenu. Pour lire des extraits du rapport dévoilé par Le Figaro cliquez ici

L’UMP, productrice de l’image Sarkozy 

Article publié le 08 Novembre 2006
Par Raphaëlle Bacqué et Philippe Ridet
Source : LE MONDE
Taille de l’article : 1096 mots
Extrait : Les meilleures prises de vue des meetings du ministre de l’intérieur sont gracieusement fournies aux télés par la société ETC, employée par le parti gaulliste. Beaucoup se laissent tenter. Cohue de photographes, cameramen jouant des coudes, gardes du corps aux aguets, conseillers écrasés les uns contre les autres : Nicolas Sarkozy entre en scène. Ces images diffusées dans les journaux télévisés de 20 heures ne sont plus d’actualité. Depuis septembre, tout a changé. C’est désormais un Sarkozy seul qui se présente devant les militants de l’UMP, comme à Marseille le 3 septembre. Quelles relations entretient Nicolas Sarkozy avec les médias ? 

Mis en ligne le 24 novembre 2006 Depuis quelques temps, les relations qu’entretient Nicolas Sarkozy avec les médias sont au cœur de l’actualité. 

Certains accusent le ministre de l’Intérieur de chercher à les manipuler et/ou de les avoir sous ses ordres.

Le licenciement d’Alain Génestar du magazine Paris-Match et un article récent du Monde ont replacé la relation Sarkozy-médias à la une. Ainsi, Alain Génestar a affirmé, dans un entretien donné au Monde daté du 17 novembre 2006, que Nicolas Sarkozy est directement responsable de son licenciement. Le 30 juin 2006, nous avions publié une perle – « Alain Genestar viré de Paris-Match : Lagardère ne fait visiblement pas la chasse aux anti-Sarkozy » – où nous expliquions que si Arnaud Lagardère souhaitait vraiment se débarrasser des anti-Sarkozy, ses regards devaient se tourner vers d’autres magazines de son groupe. Nous avions aussi publié en octobre 2005 cette autre perle concernant Alain Genestar : « Alain Genestar (Paris Match) & Maurice Szafran (Marianne) : le divorce du naïf et du donneur de leçons ». 

Il faut donc probablement percevoir dans les propos récents d’Alain Genestar plus d’amertume qu’autre chose. En revanche, un autre aspect de la relation de Nicolas Sarkozy aux médias pose problème. Ainsi, Le Monde a publié une enquête le 8 novembre 2006 sur la politique de communication de l’UMP vis-à-vis des journalistes et de la télévision : L’UMP, productrice de l’image SarkozyCet article explique comment les communicants de l’UMP ont su imposer une image contrôlée aux télévisions en leur fournissant gratuitement des images préformatées. 

Cette enquête nous apprend que, depuis environ un an, la société audiovisuelle ETC (Etudes, techniques et communication) « produit et diffuse les images des meetings du futur candidat ». Grâce à une organisation logistique savamment orchestrée, la société de production dispose de l’exclusivité « du filmage des images de l’entrée en scène » de Nicolas Sarkozy. Elle offre également un point de vue privilégié sur le président de l’UMP et le public. Les cameramen qui souhaitent fournir des images à leur chaîne se retrouvent en difficulté pour exercer leur travail puisqu’ils « sont relégués sur des praticables, de chaque côté de la scène où se tient le candidat ». Il apparaît donc que les images fournies par l’UMP sont une bonne alternative pour les chaînes de télévision. Le Monde explique que ces images étaient « initialement [destinées] aux seuls spectateurs des meetings » mais qu’elles sont maintenant utilisées abondamment par les chaînes de télévision. Les raisons de l’utilisation intensive des images sont multiples : les nouvelles chaînes manquent de moyens, la qualité inégalable des images, leur gratuité et le savoir-faire des équipes de communication de Nicolas Sarkozy. 

Le Monde s’interroge sur l’indépendance de l’information en raison de cette mise à disposition d’images « made in UMP ». Selon Arnaud Boutet, président de la société des journalistes de France 2, « la frontière entre propagande, publicité et journalisme peut être assez fine » tandis que Paul Nahon, directeur de l’information de France 3 reconnaît qu’« il est évident, que nous allons devoir régler ce problème avant que la campagne ne soit trop avancée ». Toutefois, il est intéressant de noter que l’UMP assume parfaitement son choix de communication et rappelle que les chaînes sont libres d’utiliser ces images ou non. Notons que ces images « de qualité » produites par l’UMP soulèvent aussi le problème de l’uniformisation des sources d’information. L’acceptation et l’utilisation de ces images par les chaînes encourageront l’UMP – mais peut-être bientôt aussi les autres partis politiques ? – à persévérer ou à suivre dans cette voie. 

Les syndicats de journalistes ont peut-être trouvé la parade à ces manipulations médiatiques en suggérant de boycotter les meetings de Nicolas Sarkozy si les journalistes n’ont pas la possibilité d’effecteur leur travail dans de bonnes conditions. On notera que cette analyse des images préfabriquées de l’UMP a été succinctement traitée dans une dépêche AFP du 9 novembre et dans une brève de Libération du 10 novembre 2006 Le journalisme politique est-il en train de se muer en journalisme de communication ? Le Monde, au travers de ces articles, interpelle ses confrères journalistes à ne pas cautionner et entretenir l’influence politique sur les médias. Il est de la responsabilité de chaque professionnel de l’information d’effectuer son travail de manière indépendante. Pour éviter à quelque homme politique de « contrôler le travail des médias », les journalistes ont un devoir éthique : objectivité et indépendance dans la recherche et l’élaboration d’une information. Envoyer cet article à un ami 

Alain Genestar (Paris Match) & Maurice Szafran (Marianne) : le

divorce du naïf et du donneur de leçons  Mis en ligne le 11 octobre 2005 Le 22 septembre 2005,

Paris-Match a consacré sa couverture, ainsi qu’un reportage de 20 pages, au mariage de la fille de Bernard Arnault, propriétaire du groupe LVMH. 

Marianne s’est alors indigné de ce reportage paru dans Paris-Match. Pourtant, ce magazine nous a habitué à couvrir les mariages des princes et des personnes riches ou célèbres.

Dans son éditorial du 6 octobre 2005 – « Chère Marianne » – à lire absolument, c’est Alain Genestar, directeur de publication de Paris-Match, qui répond à son confrère- pour justifier son choix « d’être là où ne sont pas les autres et qu’il voit ce que ne voient pas les autres ». Au service de ses lecteurs, bien sûr : « Couvrir ce très grand mariage, élégant et rarissime, était un reportage dans un monde que les lecteurs ignorent ». Si Alain Genestar en était resté là, sa défense aurait été honorable et respectable. La suite de son propos mérite qu’on s’y attarde. Alain Génestar fustige l’attitude de Marianne : 

« Jamais à Match nous ne critiquons la presse » « Je suis surpris, toujours surpris, de voir que
la France est le seul pays au monde où la presse surveille la presse, où le talent de journalistes s’accomplit aux dépens d’autres journalistes
, où ce métier difficile est sans cesse brocardé par ceux-là même qui l’exercent, et s’en excusent sitôt qu’on leur parle en tête à tête, loin de leurs chefs.
» 
« La presse française est sous double surveillance. Celle des magistrats qui sifflent ses audaces. Et celle de journalistes qui assurent sa police. De ces deux surveillances, c’est la seconde qui, ici à Match où nous respectons tous les journaux et magazines, même vous chère « Marianne », de loin nous surprend le plus. Et nous navre. » Jamais aucun média n’avait osé publier un tel hymne à l’autocensure, à la connivence, au corporatisme et surtout à la primauté accordée au copinage plutôt qu’au droit du public à être informé correctement. 

Si aucun média ne critique la presse, sachant qu’aucun pouvoir n’ose la confronter, qui va dénoncer ses dérapages ?

C’est précisément ce contre quoi nous nous élevons jour après jour dans Media-Ratings :
la France est le seul pays démocratique au monde où les médias se serrent les coudes face à leurs erreurs et fautes répétées. 
Et jour après jour, le public sanctionne ces connivences en se détournant de la presse quotidienne qui connaît aujourd’hui de grandes difficultés. A la faveur d’un reportage anodin sur un mariage princier, Alain Genestar met en lumière une ligne de conduite inacceptable dans une démocratie digne de ce nom : l’existence d’un pouvoir sans contrepouvoir, celui des médias. L’éditorial d’Alain Genestar aurait pu rester lettre morte. 

Mais Maurice Szafran lui a répondu dans le Marianne du 8 octobre 2005 : « Réplique au gentil Genestar »M. Szafran a commencé par critiquer « l’indécente fiesta de milliardaires organisée par Bernard Arnault » et a poursuivi sur « l’exhibition de consanguinité entre pouvoir économique et pouvoir politique ». Il a voulu ensuite donner une leçon d’éthique journalistique à son confrère« Qu’en vertu d’une omerta corporatiste, la presse aurait le droit de critiquer tout un chacun, profs, fonctionnaires, policiers, artistes, écrivains, syndicalistes, responsables politiques. 

Tout le monde, oui, sauf la presse et les journalistes. Le problème est précisément là : à cause de ce refus du débat contradictoire, le fossé ne cesse de se creuser entre le pouvoir médiatique et l’opinion ; à cause de cette conception élitiste d’un discours médiatique uniforme dont Paris-Match est l’un des distingués porte-voix, la presse hélas est en crise. Une crise terrible. Cela nous navre. »

Nous partageons pleinement l’analyse de Maurice Szafran qui affirme que le débat contradictoire est nécessaire dans une presse libre. 

Que ne s’applique-t-il à lui-même cette pétition de principes ?

N’est-ce pas précisément une attitude corporatiste qui l’a conduit à publier dans Marianne du 27 novembre 2004 un article mensonger : « Pour l’honneur du journalisme. Charles Enderlin ne cèdera pas à la chasse aux sorcières ». Cet article signé « M.S. » était un condensé de fausses informations, d’éléments tronqués et d’insinuations trompeuses destinés à couvrir l’imposture de Charles Enderlin diffusée sur France 2 le 30 septembre 2000. Devons-nous rappeler au complice d’Enderlin que cette imposture médiatique a coûté la vie à de nombreuses personnes dans le monde entier ? On s’étonne alors que Jean-François Kahn, personnellement informé par Media-Ratings de l’imposture d’Enderlin, continue à laisser son lieutenant Szafran ternir la réputation de son journal en ne révélant pas la vérité sur ce scandale médiatique d’un tout ordre que 20 pages qui n’ont tué personne. Pourquoi ? 

Au nom de l’amitié ? Du corporatisme ? Du discours médiatique uniforme ? Précisons que nous sommes prêts à répondre devant la justice de tout ce que nous affirmons. 

Enfin, si M. Szafran milite pour le débat contradictoire, nous sommes prêts à l’avoir avec lui. Preuves à l’appui. Et en toute bonne foi. Il se pourrait qu’il ait été abusé par son « ami ».

MALJOURNALISME ( La Suite )

  « Puis la rhétorique « entourbillonne » tel le courant d’un fleuve grossi, dont on ne peut approcher la berge sans qu’il ne vous entraîne au cœur même de ses eaux ». Carlo Michelstaedter,
La Rhétorique et la Persuasion 

     Je commence, avec ce premier texte, à reproduire ici le long témoignage de Jean-Pierre Tailleur, intitulé Maljournalisme à la française, publié par l’association culturelle de Vouillé, en Poitou-Charente, et, partiellement extrait d’une version antérieure, par le site de la revue Technikart qui, sans doute pour une fois, a su sortir son nez morveux du bidet dans lequel elle aime plus que tout patauger. Ce commentaire, cela va de soi, n’engage que moi… Je n’ai pas encore lu ce livre qui crânement eût dû s’intituler Maljournalisme plutôt que, dans une trouvaille que l’on devine éditoriale, Bévues de presse mais j’ai rencontré, je l’ai dit, Jean-Pierre Tailleur dans un bar huppé du Trocadéro où nous avons bavardé assez longuement. Il ne nous aura fallu pourtant que quelques minutes pour nous rendre compte que le mal que décrit le livre de Jean-Pierre est endémique et nullement cantonné aux médias, fussent-ils aussi vérolés que la verge de Casanova. La même gangrène pourrit à l’évidence la littérature contemporaine, en tous les cas les tristes moignons de ces auteurs qui fréquentent davantage les salles de rédaction que le cloître intérieur du silence, sans l’expérience duquel, aussi douloureuse qu’on le souhaitera, une œuvre n’est rien de plus qu’une trace de bave sur une feuille sale (c’est le cas de le dire avec toute cette malpresse qui nous gouverne…). Déjà d’habiles rumeurs et de judicieux indices, pour qui sait flairer les délicieux fumets de la décomposition, nous indiquent quel sera le degré de fermentation du cirque médiatico-littéraire prochain : les augures nous annoncent un excellent cru et, comble de l’originalité, les plus autorisés s’aventurent à conjecturer, selon l’affreux lieu commun, que la surprise pourrait bien venir de là où on ne l’attend point, peut-être même, allez savoir, la proclamation d’un puissant Veni foras venu d’on ne sait quel puits de ténèbres, seul capable en tous les cas de faire se dresser le cadavre de la littérature française… Je parlai d’une universelle pourriture, d’une mascarade et d’une chute médiatico-littéraire qui n’ont absolument rien à envier à leur cousine parlementaire… Quoi d’étonnant d’ailleurs puisque le langage est un, qu’il soit royal ou prostitué, putain et vérolé sous la plume sale de Pierre Marcelle et de ses risibles clones pornographes, royal et éminent sous celle de… De qui… ? Je ne sais, ne me traversent l’esprit, immédiatement, que quelques noms d’hommes depuis longtemps réduits en poussière, comme si notre âge tout entier était décidément (à tout le moins le devenait de plus en plus) incapable à mes yeux de susciter une parole haute et claire ou bien comme s’il ne parvenait pas à s’oublier pour sonder l’Impénétrable, à se taire pour, selon le commandement de Heidegger habilement repris aux Pères de l’Église, écouter bruire le Verbe…   ***   

Autopsie d’un boycott médiatique et voyage dans l’édition 

  Un an, jour pour jour, après la sortie de Bévues de presse, mon essai sur le manque d’autocritique et de rigueur dans nos journaux – sur le maljournalisme en France –, notre pays a été saisi par un vent de remise en cause des médias. Il s’est déclenché avec la parution d’un témoignage de Daniel Carton sur les rapports incestueux entre journalistes et politiciens français, suivi de peu par un brûlot contre le conformisme au Centre de formation des journalistes de Paris[1][1]. Quelques semaines plus tard, le pamphlet-enquête de Pierre Péan et Philippe Cohen dont les meilleures pages étaient parues dans L’Express, La face cachée du Monde[2][2], transformait le vent en bourrasque. Ces quatre livres avaient en commun la critique médiatique mais le premier était autant boycotté que les autres médiatisés.  Bévues de presse montre comment, indépendamment de leur ligne éditoriale, les médias de notre démocratie ne remplissent pas suffisamment leur fonction citoyenne – ou civique, pour prendre un mot moins galvaudé. Il demande pour quelles raisons beaucoup de journaux américains et même espagnols exercent davantage un contre-pouvoir et sont souvent plus crédibles que les nôtres. En effet, contrairement à ce que laisse entendre la démonstration partiale du duo Péan-Cohen, la plupart des reproches faits au Monde concernent d’autres publications. Notamment celles qu’ils ménagent beaucoup dans leur essai, du Figaro à L’Express (pour cause…) et au Canard enchaîné. A l’occasion de ce feu de paille polémique de février 2003, deux radios hispanophones et une suisse romande ont sollicité mes commentaires. La plupart des journalistes français susceptibles de parler de Bévues de presse  dans les rubriques livres, médias, société ou dans les émissions-débats – ont affiché le même désintérêt qu’un an auparavant. Pourquoi tant de bruit d’un côté et de silence de l’autre ? Probablement parce que le champ critique de mon essai ne se limite pas à une institution ou à un microcosme. Parce qu’il revient en détail sur la médiocrité de certains articles de journaux sans échappatoires et sans fausses excuses, et parce qu’on peut difficilement lui attribuer un parti-pris idéologique. L’attitude de Daniel Mermet, sur France Inter, illustre cette forme de censure au sujet d’un livre au cœur des débats sur la démocratie. Ce commentateur souvent virulent des phénomènes de société a consacré au moins quatre heures d’émission à la critique des médias en février 2003, en effet. Il a cité à plusieurs reprises toutes sortes d’ouvrages sur le thème, mais en se gardant de mentionner celui qui est particulièrement consacré au manque d’ambition ou de professionnalisme dans notre journalisme[3][3]. Cette façon de cacher l’existence de Bévues de presse, que le rebelle de France Inter n’a pas été le seul à pratiquer, d’ailleurs, me rappelait les photos soviétiques où l’on effaçait les visages que le régime totalitaire voulait rayer des mémoires. Il n’y a pas mort d’hommes mais la mécanique intellectuelle est la même et elle s’est remise en marche ailleurs. Le Nouvel Observateur fera de même fin 2003 à l’occasion d’un dossier d’une dizaine de pages sur la face cachée du journalisme, tout en se corrigeant peu après[4][4].   

Le suivisme journalistique   

Essai plus argumenté et pas moins polémique que ses cadets d’un an, Bévues de presse a fait seulement l’objet de rares critiques acerbes ou de quelques éloges, généralement succincts et confiés en privé. L’indifférence à laquelle il a eu droit publiquement illustre d’abord la faible curiosité des journalistes pour les travaux d’auteurs et d’éditeurs dont ils ne sont pas familiers ou qu’ils ne peuvent pas attacher à une famille de pensée. Elle traduit, aussi et surtout, leur réticence à réfléchir en profondeur, de façon dépassionnée et par l’analyse des contenus, sur les mauvaises pratiques de la presse écrite, celle qui est à la base de l’information civique. L’attention requise pour la lecture d’un texte plutôt dense, mon manque de notoriété ou bien nos maladresses d’éditeur et d’auteur expliquent peu ce relatif silence. Dans les mois qui ont suivi la sortie de Bévues de presse, j’ai pourtant bénéficié d’un contexte extrêmement favorable. L’actualité mettait au grand jour la menace islamiste ou lepéniste, la gestion controversée de Vivendi ou la coupure entre
la France d’en haut et d’en bas, des thèmes sur lesquels je m’attarde à travers leur (mauvais) traitement journalistique. La crise de la représentation citoyenne rendue visible le 21 avril 2002 tient aussi de l’incapacité de nos rédactions à briser l’indifférence devant certaines réalités sociales, en effet. Un problème de courroie de transmission qui dépasse largement le cas du Monde, d’une école de journalisme ou de la connivence des journalistes avec la classe politique. Mais l’autoflagellation dans les médias, suite à l’échec imprévu de Lionel Jospin, s’est limitée à la rengaine juste mais insuffisante et convenue des journalistes amplificateurs du sentiment d’insécurité.
 
On observe une réticence à se remettre vraiment en cause dans beaucoup d’autres professions mais la dissimulation des vrais problèmes y est plus difficile car par définition, elles ne contrôlent pas l’information. Nos intellectuels, nos médiacrates, ont du mal à s’interroger sur les déficits spécifiques de la presse française par manque de courage ou de clairvoyance. Pierre Bourdieu et ses adeptes, fers de lance de la critique des médias en France, ont eu raison de s’inquiéter de la spectacularisation, des conflits d’intérêt ou de la précarité dans le métier d’informer. Mais on entretient avec ce discours assez univoque une critique biaisée de notre culture journalistique, trop people, parisienne ou politiquement correcte. Les attaques ciblées contre le magazine Voici ou contre le journalisme carpette et cumulard d’un Alain Duhamel sont nécessaires mais insuffisantes. Elles procèdent de considérations idéologiques, morales ou matérielles qui occultent certaines questions qui dérangent davantage la corporation des journalistes. De même, lorsque l’on considère que tel journal est mauvais uniquement parce qu’il est d’un bord opposé ou parce qu’il manque de moyens, on néglige la responsabilité individuelle et professionnelle de ses rédacteurs. Les fautes de quelques figures du journalisme sont parfois dénoncées à juste titre, comme la fameuse interview de Fidel Castro par Patrick Poivre d’Arvor ou bien, depuis peu, les scoops dopés d’Edwy Plenel. Mais ces critiques prennent une tournure si personnelle et démesurée que ces derniers ont beau jeu de crier au lynchage. 

Pourquoi certains journaux français sont-ils pires que leurs équivalents étrangers à contexte néo-libéral égal ?[5][5] Pourquoi nos quotidiens régionaux couvrent-ils si mal
la France profonde ? Les agissements aujourd’hui décriés du Monde sont rendus possibles dans un pays où les standards de qualité dans l’enquête ne sont pas assez définis et partagés. Un contexte que, jusqu’à aujourd’hui, Bévues de presse est le seul essai à décrire dans son ampleur. L’accueil qui lui a été fait offre une série d’illustrations, désolantes ou désopilantes, sur ce maljournalisme aux conséquences parfois dramatiques.
 
  I – UN DÉFICIT DÉMOCRATIQUE MAL DÉBATTU   

La genèse et l’accueil fait à mon essai illustrent de façon éclatante son contenu. Il devait en effet être publié par Le Seuil au début de l’automne 2001 sous le titre d’Erreur à
la Une
, dans la collection L’épreuve des faits co-dirigée par Patrick Rotman. Cet éditeur, par ailleurs essayiste et documentariste reconnu m’avait proposé de signer un contrat d’exclusivité en février de cette année, moyennant une avance correcte pour un auteur débutant (plus de 2000 €). Il me demandait de réduire de moitié le manuscrit afin de le rendre plus concis et agressif, ce que j’acceptais volontiers. Mais après quatre mois de collaboration, une fois les modifications effectuées et entièrement approuvées, Le Seuil a rompu le contrat sans s’expliquer véritablement.
 
Mon essai pouvait entraîner 115 poursuites en justice, selon un rapport juridique de 60 pages rédigé par un avocat de la maison. Le Seuil ne semblait pourtant pas remettre en cause le contenu d’un texte dont le lancement était programmé. Un de ses photographes venait de me mitrailler avec une quinzaine de pellicules aux Buttes Chaumont, et on avait convenu de m’envoyer les épreuves par courrier express en Argentine, où je devais me rendre fin juin. La lecture finale du manuscrit par l’avocat ne devait être qu’une simple formalité devant déboucher sur quelques demandes de précision ou de reformulation. « C’est la première fois, dans ma carrière d’éditeur, qu’on abandonne un projet de publication si avancé » m’a confié Patrick Rotman au téléphone. Mais il a refusé de me recevoir et de me montrer des extraits de cet obscur rapport-de-60-pages. Je n’ai pas eu droit à des éléments d’explication consistants pour comprendre ce changement d’avis qu’il ne semblait pas partager. Le livre ne contient aucune attaque personnelle, en effet, et se base sur des faits incontestables comme mon interlocuteur l’avait souligné à maintes reprises les mois précédents. J’y montre simplement comment des journaux respectés, du Monde à Télérama et à
La Dépêche du Midi, et comment des instances de la profession ou des médiologues estimés font parfois preuve de beaucoup de légèreté sans que cela n’émeuve personne.
 
Le Seuil a probablement changé d’avis après avoir subi des pressions, internes ou externes. Mes propositions de nettoyer le texte de tous les propos qui pouvaient paraître diffamants ont été rejetées. Patrick Rotman a admis que son invitation à rendre le manuscrit plus incisif a peut-être également contribué à cette rupture, mais je n’ai pas de regrets sur ce plan. Grâce à ses recommandations, ce qui pouvait ressembler à une thèse de doctorat, trop longue et lourde, est devenu un texte destiné à tout public intéressé par la thématique du mal français. Cette mésaventure m’a cependant mis dans une situation difficile car j’ai perdu une activité salariée en partie à cause du temps consacré à réduire le manuscrit. Elle m’a aussi confirmé que dans notre pays, on peut s’invectiver dans des pamphlets mal argumentés sur la presse ou bien multiplier les discussions sur la malbouffe tout en ignorant la question du maljournalisme. 

Après cette première expérience des milieux de l’édition et sur les conseils dépités et défaitistes de Patrick Rotman, je me suis tourné vers des maisons plus modestes. Elles ont répondu favorablement pour la plupart durant tout l’été 2001, via un courriel dépaysant CAR consulté dans un cybercafé au pied des Andes ou dans la rue Florida, la principale artère piétonne de Buenos Aires. Elles étaient convaincues du caractère pertinent et non diffamant d’Erreur à
la Une
, ou bien plus prosaïquement intéressées de prendre la relève d’un grand confère.
 
De retour en France, j’ai failli signer avec les éditions Carnot. Leur sympathique patron s’est fait beaucoup connaître, depuis, en publiant L’Effroyable imposture, essai délirant de Thierry Meyssan sur les attentats du 11 septembre 2001. Mais mon choix s’est finalement porté sur Le Félin, un éditeur qu’Alain Woodrow, ancien journaliste du Monde et auteur de deux livres sur les médias, m’avait présenté et recommandé. Son catalogue d’ouvrages historico-journalistiques me paraissait plus convaincant que celui de Carnot, en effet. On y trouvait des livres de mon mentor (qui a ensuite rédigé une des postfaces de Bévues de presse), de Paul Webster, autre journaliste anglais reconnu, de Christophe de Ponfilly et même de Jacques Ellul et de Voltaire !   Un alibi juridique qui tient mal 

  Après bientôt deux ans de présence en librairie, je constate que nous n’avons pas reçu la moindre plainte, la moindre assignation, contrairement aux craintes ou au mensonge du Seuil. On imagine mal le lauréat du prix Albert Londres dont je montre les négligences, par exemple, contester ce qu’il a publié sans aucun scrupule dans des enquêtes annoncées en première page du Figaro. Bévues de presse n’est pourtant qu’un clone d’Erreur à
la Une
, allégé de certains adjectifs mordants ou de quelques bévues qui m’avaient échappé (eh oui !). J’ai également actualisé le texte avec plusieurs lignes sur le 11 septembre, notamment, car les événements de New York nous avaient fait changer de siècle. Le cas de Zacarias Moussaoui me permettait d’illustrer de façon assez spectaculaire la mauvaise couverture de la menace islamiste en France mais il n’était pas question d’aller au-delà de quelques rajouts ou modifications d’ordre cosmétique.
 
Je savais, à l’instar des éditeurs consultés, que l’essai était plus nuancé et documenté que la plupart des ouvrages polémiques proposés en librairie. Quelques milliers de personnes ont eu connaissance de son contenu, le livre s’étant vendu à environ 2 000 exemplaires (un chiffre normal pour un auteur inconnu mais inacceptable pour un livre qui soulève des questions qui intéressent des millions de Français). La plupart des lecteurs qui m’ont fait part de leur réaction ont jugé la démonstration sévère mais modérée. Ceux qui l’ont trouvée virulente ont généralement confondu le ton mesuré du récit avec la gravité des pratiques dénoncées. Je suis sûr, pourtant, qu’une lecture critique permettrait de me retourner quelques bévues à la figure. Mais c’est trop demander à ceux qui pourraient s’y atteler dans les pages livres ou médias des journaux, en termes de travail et de disposition à débattre de maljournalisme. C’est l’empirisme qui m’a orienté vers cette recherche hors des sentiers habituels… et permis de dissiper les peurs des éditeurs qui pouvaient s’interroger sur le désistement du Seuil. La qualité d’un journal procédant moins de sa ligne éditoriale que du sérieux de ses enquêtes, j’ai choisi de tester la production journalistique française à travers ce dernier critère avant tout. Un restaurant n’est pas mauvais parce qu’il est chinois ou mexicain, en effet, mais parce qu’il sert des plats avariés ou insipides. D’autre part, je ne me suis pas intéressé aux trains qui arrivent à l’heure, de nombreux traités descriptifs sur la presse française ayant déjà été publiés. Il m’a semblé plus pertinent d’opérer comme beaucoup de journaux lorsqu’ils couvrent une problématique, en portant mon regard sur les locomotives en retard, ou mieux, sur les navires qui dégazent incognito en pleine mer. 

Cette approche m’a conduit à critiquer des magazines qui, à l’instar des hebdomadaires Marianne ou Valeurs Actuelles, jouent plus sur la rhétorique que sur la substance journalistique. Elle m’a également permis de constater qu’il y a des rédacteurs respectés qui respectent très peu les règles professionnelles de base. Le fait que cela s’effectue trop souvent ouvertement mais dans une indifférence généralisée montre qu’il y a un malaise, des dysfonctionnements profonds dans la production de l’information. Les grands journaux nationaux tels que Le Monde et Le Figaro, L’Express et Le Nouvel Observateur, sont généralement d’un bon niveau bien entendu. Cela ne les empêche cependant pas de commettre des fautes graves, parfois, sans les reconnaître et sans offusquer leurs confrères. Au début du livre, je reviens par exemple sur le scandale du sang contaminé qui a éclaboussé des journalistes du quotidien du soir au début des années 90. L’essai L’Omerta française co-écrit par Sophie Coignard a rappelé trente mois avant le mien certaines compromissions répréhensibles avec le docteur Michel Garretta. Mais Bévues de presse montre comment malgré les affirmations de Bruno Frappat, son directeur à l’époque, Le Monde ne s’est pas expliqué sur les accusations portées contre ses collaborateurs. Il faut comparer cette pusillanimité avec l’attitude de la presse américaine, du Washington Post en 1981 au New York Times en 2003. Lorsque leurs rédacteurs, Janet Cooke et Jayson Blair respectivement, ont été pris en flagrant délit de bidonnage, les deux quotidiens ont lancé une véritable investigation interne, publiée sur de nombreuses pages. Du jamais vu en France. Je dénonce aussi les enquêtes du Canard enchaîné mal ficelées, bâclées ou biaisées, et excessivement focalisées sur le microcosme politico-parisien. Ces défaillances d’un hebdomadaire considéré à tort comme un modèle d’investigation me semblent cependant moins inquiétantes qu’un delta: le décalage passé sous silence entre une réputation et une réalité journalistique. Il en est ainsi, comme je le souligne aussi, parce que les instances de la profession ne s’occupent pas ou très peu de la qualité des articles. A l’instar des intellectuels qui critiquent le contenu des journaux en ne considérant que l’orientation des enquêtes et en dédaignant les questions de méthodologie. Lorsqu’un sociologue s’inquiète de la surmédiatisation de la délinquance dans une catégorie de population, la question est de savoir si le sujet correspond à la réalité et si la collecte d’information a été faite correctement. Le reste n’est que conjecture et posture. Le niveau de qualité des quotidiens régionaux français sort du radar des observateurs des médias, curieusement. Leurs colonnes retranscrivent imparfaitement la réalité démocratique des quatre cinquièmes du pays, pourtant. Ce déficit d’informations alimente beaucoup d’incompréhensions, qui se concrétisent par des chocs électoraux comme celui du 21 avril 2002. Le rédacteur en chef d’un journal national, un ancien localier, m’a d’ailleurs confié que cela le préoccupe, mais en privé. 

  

LE MONDE / POLEMIQUE

vendredi 28 février 2003

Maljournalisme au Monde : réaction de Jean-Pierre Tailleur

par Jean-Michel Pinon

Présent le 21 mars prochain à Bourges dans le cadre de
la Fête de l’internet 2003, Jean-Pierre Tailleur, auteur de l’ouvrage « Bévues de presse : l’information au yeux bandés », n’a pas manqué de réagir à la sortie de « La face cachée du Monde » écrit par Pierre Péan et Philippe Cohen.

« Bévue de presse, l’information aux yeux bandés » est sans aucun doute le premier essai sérieux écrit sur le maljournalisme en France. Dans son ouvrage, Jean-Pierre Tailleur aborde pour la première fois la question du sous-développement de notre presse régionale, démontre le manque de professionnalisme de certains « grands reporters » ainsi que le manque de sérieux des enquêtes « d’investigations », terme, estime-t-il par ailleurs, souvent galvaudé.

La sortie tonitruante de « La face cachée du Monde », écrit par Pierre Péan et Philippe Cohen à propos des dérives du quotidien français supposé le plus sérieux et professionnel, lance à nouveau le débat sur la qualité souvent discutable de nos journaux d’ordinaire bien réticents à faire leur autocritique. Jean-Pierre Tailleur dont la réputation de rigorisme n’est plus à faire, se retrouve alors en première ligne pour apporter ses commentaires éclairés dans la tempête médiatique du moment.

Et c’est toujours avec la même absence de complaisance qu’il s’exprime. Soulignant que « Le Monde reste un grand journal, malgré les reproches faits à ses dirigeants », et qu’il « n’a pas à rougir si on compare sa rigueur d’ensemble avec celle de Marianne », magazine pour lequel travaille l’un des auteurs de La face cachée du Monde, Jean-Pierre Tailleur concède néanmoins que ce pavé – le livre compte environ 600 pages – dans la mare aux canards « est très pertinent et percutant ».

« Ce débat risque d’être assez vain s’il se confine dans des luttes de personnes, de pouvoir et évite des questions qui concernent l’ensemble de la corporation », estime-t-il avec justesse puisque l’essentiel de la polémique actuelle semble se réduire au travers des médias sur la personne des dirigeants du quotidien du soir. Au point que l’on puisse s’interroger sur une volonté délibérée des médias de brider le débat sur les fautes journalistiques mises en évidences dans ce livre et qui ne concernent bien évidemment pas que Le Monde.

L’ancien journaliste du Monde Diplomatique pose ce qui devrait être selon lui la problématique centrale du débat : « la presse française est-elle assez rigoureuse ? Est-elle trop indulgente avec ceux qui publient des enquêtes médiocres ? ». Et Jean-Pierre Tailleur de renvoyer tout le monde dos à dos : « Le Monde ne doperait pas certaines informations si en France le maljournalisme que d’autres pratiquent plus que lui indignait davantage ! »

Il peut paraître en effet curieux que l’ensemble de la presse hexagonale mette en lumière au travers d’un battage médiatique sans précédent sur le sujet, l’ouvrage de P. Péan et P. Cohen, alors que celui de Jean-Pierre Tailleur publié un an plus tôt, qui se penche sur les bévues de nombreuses publications françaises – dont le Canard Enchaîné et L’Express qui a publié en exclusivité plusieurs pages de La face cachée du Monde – a fait l’objet d’une véritable omerta. « L’Express est un magazine de qualité dans l’ensemble. Mais il se targue de critiquer Le Monde tout en ayant passé sous silence « Bévues de presse » ou « La lettre ouverte à Joseph Kessel sur l’Afghanistan », autre critique des médias parue récemment, par Christophe de Ponfilly. Pourquoi ? », interroge Jean-Pierre Tailleur, perfidement.

Alors que la presse européenne regarde avec un œil amusé les média français « laver leur linge sale en public » (Magazine La liberté – Suisse), il est hélas probable que l’on se contente ici de quelques réponses indignées, d’accusations de calomnie et de diffamation, sans aller vraiment au fonds du problème puisque cela remettrait en cause la crédibilité de l’ensemble de la presse hexagonale. Mieux vaut montrer du doigt Le Monde comme un mauvais élève que l’on doit mettre en quarantaine, plutôt que d’avouer que c’est toute la classe qui mériterait d’aller au piquet…

PS : « Bévues de presse – L’information aux yeux bandés », par Jean-Pierre Tailleur, Editions du Félin, 240 pages. Site web : maljournalisme.com 

Journaliste-essayiste-traducteur né en 1961 à Buenos Aires. Jean-Pierre Tailleur est diplômé de
la Columbia Graduate School of Journalism (New York, « Master of Science » 1993) et de l’Ecole de Management de Lyon (1986). A la sortie de « SupdeCo Lyon », il entre à
la Société Générale qui l’expatrie à New York. Après six années de banque, il suit sa vocation pour le journalisme en présentant sa candidature à la « Columbia J School ». Jean-Pierre Tailleur a écrit des articles dans les trois langues qu’il maîtrise (français, espagnol et anglais), pour des publications aussi diverses que Le Nouvel économiste, El País, Le Monde diplomatique, El Periódico de Catalunya, Le Midi Libre, The Free Press, Phosphore, France-Amérique, Hommes et migrations. Entre 1994 et 1998, il a également été journaliste économique salarié de l’hebdomadaire L’Usine nouvelle et du mensuel Management. Il s’est ensuite consacré à l’écriture de « Bévues de presse » (intitulé « Erreur à
la Une » initialement par les éditions du Seuil) à partir de recherches initiées dès 1993, tout en collaborant avec une agence de presse de Barcelone. Il a également été traducteur d’espagnol-français, chargé de communication associative, et est intervenu dans différentes écoles et universités (Sciences Po Paris, Barcelone/Columbia et Paris StDenis, Ecole de journalisme de Toulouse, HEC).

Jean-Pierre Tailleur sera à Bourges le Vendredi 21 mars 2003, dans le cadre de
la Fête de l’internet, à l’invitation de L’Agitateur de Bourges pour la conférence « Internet et information de proximité », qui se déroulera dans l’amphithéâtre de l’ESTACOM à 18h30.

« La face cachée du Monde », par Pierre Péan et Philippe Cohen, Fayard, 640 pages.

Les « Bévues de presse » du « maljournalisme » – 28/05/2004 

La sortie, il y a deux ans, de « Bévues de presse » a été accueillie par un silence assourdissant de la part de la presse. Son auteur, Jean-Pierre Tailleur, était au Club le 31 mars, pour discuter du « maljournalisme », un concept de son cru. Retour sur un livre qui tape sur tout le monde. Son principal intérêt : présenter des cas concrets d’articles et enquêtes indignes de ce nom. Une courte note de lecture dans Le Monde Diplomatique, une colonne dans Le Point, une 4e place dans le « Top 10 – 2003 » de Technikart… Il fallait être un lecteur de

presse particulièrement attentif pour savoir qu’un certain Jean-Pierre Tailleur publiait, en février 2002, un livre intitulé « Bévues de presse » (1).  A part les habitués des sites internet alternatifs consacrés aux médias et les abonnés aux listes de discussion sur le même thème, qui en a entendu parler ? Et pour cause, l’auteur de « Bévues de presse », inventeur du concept de « maljournalisme » (sur le modèle de la « malbouffe » chère à José Bové) tape sur tout le monde ou presque. Le « maljournalisme » pourrait se résumer à un mélange de manque de sérieux et d’enquête bâclée ou inexistante. « En publiant ce livre, Jean-Pierre Tailleur ne se fera pas beaucoup d’amis dans son milieu professionnel, car il ose briser quelques tabous sans épargner les vaches sacrées que sont Le Monde (Ndlr : depuis, la « vache sacrée » Le Monde a pris plus d’un coup dans les cornes…) ou Le Canard Enchaîné », écrivait à l’époque Alain Woodrow, ancien journaliste au Monde (2), dans la postface du livre. Jean-Pierre Tailleur débute d’ailleurs son ouvrage par une confidence : « Bévues de presse » devait initialement « être publié par un « grand éditeur » parisien » (les Editions du Seuil en l’occurrence), qui finalement se désistera. 

Journaliste pigiste et traducteur 

Jean-Pierre Tailleur est un ancien cadre de la banque, arrivé au journalisme sur le tard. Pigiste pour des supports aussi bien techniques que généralistes (L’Usine Nouvelle, Le Monde Diplomatique, El Pais, Phosphore,
La Dépêche du Midi
…), il est également traducteur, bon connaisseur de la presse des États-Unis (où il a débuté sa carrière de journaliste), espagnole et sud-américaine.
 
A la différence des nombreux pamphlets cherchant à démontrer les intentions malveillantes de certains patrons de presse, Jean-Pierre Tailleur dénonce, exemples à l’appui, la qualité médiocre d’articles et enquêtes parus dans la presse française. L’exercice l’amène ainsi à ouvrir au hasard des éditions de la presse quotidienne régionale, pour nous commenter ses lectures. On citera une enquête du Midi Libre sur les opportunités du marché espagnol pour les entreprises du Languedoc-Roussillon, qui multiplie les erreurs et les approximations. Manque de sources pertinentes, statistiques hors sujet ou prêtant à confusion, incohérences entre différents passages de l’article, choix redondants dans les personnes interrogées, affirmations non étayées par des faits… On s’arrêtera là : l’auteur en dénombre vingt. Au hasard encore, un article de
La Voix du Nord qui, sous couvert de une « au parfum d’investigation », n’est en fait qu’un « compte-rendu des travaux de
la Chambre régionale des comptes sur l’endettement de
la Cité sous Pierre Mauroy »

Les limites de la méthode 

Si l’accumulation des exemples a une force de persuasion certaine, la méthode a cependant ses limites. Par exemple, quand l’auteur lit pour nous L’Est Républicain du 13 septembre 2000. Le journal traite de la décision de la mairie de rendre piétonne la place Stanislas. Il s’étonne que nulle part, ne soit exposé le processus qui y a conduit. Ou encore que l’éditorialiste n’explique pas pourquoi il qualifie cette décision de « virage à 180 degrés ».  Simple suggestion : le sujet a peut-être déjà été traité en long et en large dans les éditions précédentes ? Même si un journal doit informer ses lecteurs au mieux tous les jours, difficile de faire abstraction de l’éventuel suivi du dossier par le journal de Nancy. Cela aurait mérité vérification. L’autre point faible, c’est l’accumulation de comparaisons. Le propos n’avait pas besoin de ces facilités d’écriture. « Bévues de presse » fourmille de formules du genre : « Que penser de deux critiques gastronomiques ne distinguant pas le cassoulet de la paella ? » En l’occurrence, Jean-Pierre Tailleur réagit à une remarque, qu’il juge idiote, signée de Florence Aubenas et Miguel Benasayag (dans « 
La Fabrication de l’information », éditions
La Découverte) : « Tous les journaux de Londres à Tokyo traitent les événements de la même façon »

Investiguer sur les investigateurs 

Cela ne remet pas en cause les enseignements de l’essai. La comparaison opérée entre la presse française et espagnole, dont plusieurs titres nationaux impriment des éditions locales (qui s’ajoutent aux titres strictement locaux) rédigées par de véritables équipes détachées, laisse songeur. Des exemples cités par l’auteur, on sort effectivement convaincu que le rôle citoyen de la presse locale est beaucoup plus à chercher de l’autre côté des Pyrénées que chez nous. Intéressantes également les pages consacrées à la presse américaine, qu’un certain conformisme bien pensant aime à caricaturer en porte-parole partisan, au service de l’hégémonisme US, croulant sous les scandales à répétition. Rappelons juste le cas le plus médiatisé, celui de Jayson Blair, journaliste viré du prestigieux New-York Times, après avoir reconnu des bidonnages en série. Dénoncer les égarements des voisins est légitime, à condition d’accepter de s’observer soi-même. « Je connais le cas équivalent d’un journaliste de Libé qui a été viré dans un silence assourdissant », assurait ainsi Jean-Pierre Tailleur lors de sa venue au Club. Dans « Bévues de presse », il explique également que la presse américaine dispose de vrais titres critiques et d’investigation sur les médias (Newspaper Research Journal, Columbia Journalism Review, American Journalism Review, Extra…), dont manque cruellement
la France. Les quelques rares médiateurs nommés dans les médias français (au Monde et à France 2) semblent également beaucoup moins incisifs sur la qualité et le sérieux du travail des journalistes que les « ombudsmans » américains. Ces derniers sont d’ailleurs des représentants des lecteurs auprès de la rédaction et non l’inverse comme en France. 

« Le Canard » y laisse des plumes 

Le livre de Jean-Pierre Tailleur a également pour qualité de ne pas réserver ses flèches à
la PQR. L’auteur épingle ainsi plusieurs exemples d’enquêtes non étayées et d’articles basés sur trop peu de faits précis, dans les colonnes de Marianne, du Point, de Télérama
 
Comme le précise Alain Woodrow dans la post-face, l’auteur ose remettre en cause la réputation de sérieux et d’investigation du Canard Enchaîné, dont il reconnaît toutes les qualités par ailleurs. Son étude des articles consacrés à la chute de Vivendi met en évidence un manque de compréhension des chiffres et des notions économiques maniés par les rédacteurs. Tout en précisant qu’en fait d’investigation, beaucoup de papiers se fondent sur des notes et des rapports plus ou moins confidentiels, confiés à la rédaction par des sources anonymes, du moins pour le lecteur. « Il faut aussi avoir le courage d’attaquer les journaux qu’on nous présente comme inattaquables », commentait Jean-Pierre Tailleur au Club. Evidemment, conclure que la presse française est bonne à jeter serait idiot. Ce n’est d’ailleurs pas l’intention du journaliste. Son but semble, tout simplement, de montrer que la médiocrité peut se rencontrer dans tous les titres, même ceux d’une qualité supérieure à la moyenne. 

« Il faut être factuel », disait-il également l’autre jour, pour regretter que trop d’articles adoptent le ton éditorial sans l’étayer par un travail d’enquête et de reportage. Si le lecteur de presse ne devait retenir qu’une chose de « Bévues de presse », ce pourrait être de toujours conserver son regard critique. Devant une feuille de chou comme devant les signatures et les titres les plus prestigieux. Ludovic FINEZ  (1) « Bévues de presse. L’information aux yeux bandés », Jean-Pierre Tailleur, Éditions du Félin, 235 pages. L’auteur anime également un site internet (maljournalisme.chez.tiscali.fr).
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(2) Alain Woodrow est l’auteur de « Information Manipulation » et « Les Médias. Quatrième pouvoir ou cinquième colonne », aux Éditions du Félin.

Le Maljournalisme auto-amplificateur  

Thursday 2 February 2006     |      General     |      Email    |      Print 

Le Maljournalisme auto-amplificateur 

Source : Stalker 

Il semble logique que je publie dans
la Zone, après avoir évoqué hier l’imprécateur Karl Kraus, un nouvel article évoquant un cas de maljournalisme caractérisé. L’article ci-dessous consacré au récent ouvrage d’Yves Agnès intitulé Le grand bazar de l’info, est signé par mon ami Jean-Pierre Tailleur qui s’était illustré dans  la Zone par la publication de plusieurs textes regroupés dans la catégorie Maljournalisme, terme dont il est sans conteste l’inventeur, n’en déplaise à ce même indélicat Yves Agnès, pourtant donneur de leçons journalistiques. Comme si un journaliste pouvait critiquer avec beaucoup de sérieux le travail d’un autre journaliste ! C’est bien là d’ailleurs l’un des sujets que nous avions abordés avec Jean-Pierre qui, tout de même bon prince, finit par me concéder que, sans doute, une critique impartiale sur le journalisme et ses errances ne pouvait effectivement venir que de l’extérieur de la forteresse, comme Kraus tenta d’en illustrer la prise, à la fois journaliste et plus que journaliste : écrivain, donc pourfendeur irréductible de la fausse parole disséquées par Armand Robin. 
«Aller au devant de ce qui peut nourrir le débat. Essais, documents, romans, récits, la ligne éditoriale est tracée avec exigence. Pointer, quel que soit le genre, l’endroit où ça fait mal. Se battre contre le silence qui est la pire des plaies et avoir une démarche militante du point de vue des idées. Avec le parti pris de ne pas en avoir.» Yves Michalon. «Aller au devant de ce qui peut nourrir le débat. Essais, documents, romans, récits, la ligne éditoriale est tracée avec exigence. Pointer, quel que soit le genre, l’endroit où ça fait mal. Se battre contre le silence qui est la pire des plaies et avoir une démarche militante du point de vue des idées. Avec le parti pris de ne pas en avoir.» Yves Michalon.  Yves Agnès, Le grand bazar de l’info, éditions Michalon Les éditions Michalon ont publié dans les dernières semaines de 2005 une énième critique du journalisme français, intitulée Le grand bazar de l’info. Cet essai n’est qu’un entremêlement de propos convenus, parfois sensés mais amplement ressassés, sur les défauts les moins gênants et les plus avouables de la presse française. Les travers vraiment préoccupants et révélateurs de ses mauvaises pratiques sont occultés pour l’essentiel. L’auteur, Yves Agnès, est un ancien rédacteur en chef du Monde et a dirigé une des deux écoles de journalisme françaises les plus reconnues. Malgré (ou bien à cause) de ces deux titres dignes d’une Légion d’honneur de sa corporation, l’essai publié par Yves Michalon ne présente aucun intérêt. Le style fluide, saupoudré de pointes de grandiloquence, et les retours sur l’Histoire de la presse de ce si bien nommé Grand bazar, cachent mal sa vacuité comme l’a déjà souligné Fabrice Trochet du Grain de sable. Mais il est utile d’analyser et de réfléchir sur son contenu car il illustre parfaitement ce que je qualifie de «maljournalisme» dans mes critiques sur les médias. Le livre d’Yves Agnès a ironiquement – et accessoirement – la particularité d’être sous-titré Pour en finir avec le maljournalisme. L’ancien directeur général du Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes (CFPJ) reprend ainsi un terme que j’ai lancé en 2002 dans Bévues de presse ou à travers mon site, sans jamais faire référence à l’un ou à l’autre. Le Stalker a contribué à populariser ce néologisme en en faisant un titre d’une rubrique qui réunit certains de mes textes (extraits de mon deuxième livre, Maljournalisme à la française). Ces critiques et ces constats sur la presse française sont en quelque sorte les pendants journalistiques des flèches de Juan Asensio contre la mal-littérature. Le chien de garde du Stalker m’a proposé de réitérer l’expérience avec une critique du Grand bazar de l’info. Voici donc.

Une précision pour commencer : Yves Agnès a tout à fait le droit d’employer le mot maljournalisme, si évident avec la popularisation du terme malbouffe. Je reviendrai plus loin sur ce qui est toutefois un manque d’élégance et un aveuglement de sa part, à mettre dans la série des mésaventures parfois cocasses vécues avec Bévues de presse. Il faut d’abord se pencher sur le contenu de son essai, inquiétant car il illustre page après page l’incapacité de la presse française à se remettre en question sans faux-fuyants. Cette mauvaise habitude intellectuelle a des conséquences graves sur le plan socio-politique, à moins que l’on dénie toute contribution utile au «quatrième pouvoir».

Le grand bazar de l’info est le symptôme amplificateur des maux qu’il prétend dénoncer, en effet. En ouvrant cet essai, on a l’impression de lire une liste de sujets déjà traités ces dernières années dans Arrêt sur images, l’hebdomadaire autocritique de la télévision. Ce livre m’en a rappelé un autre, d’ailleurs, apparemment plus futile, L’Audimat à mort (2004). Son auteur Hélène Risser, une ex-collaboratrice de l’émission de France 5, concentre ses tirs sur la télé-réalité et l’info-spectacle avec une argumentation plus consistante. Elle ne se contente pas de lamentations sur des fautes déjà médiatisées par Daniel Schneidermann dans son rendez-vous dominical, son récit apportant des compléments d’information instructifs. Pour prendre un des exemples les plus éloquents, la «pipolisation» progressive de l’émission Envoyé spécial, sur France 2, est abordée en quelques lignes dans Le grand bazar. Inversement, L’Audimat à mort consacre huit pages au magazine-alibi de la chaîne publique, avec des faits qui vont au-delà de ce qu’Arrêt sur images a pu dénoncer au fil des ans. Le témoignage d’Hélène Risser est un hommage à l’écrit, tandis que ce que raconte l’ancien rédacteur en chef du Monde n’apporte rien de plus que des commentaires rapides et dérisoires entendus à la radio ou à la télévision.

Faute d’enquête en profondeur, avec un festival de platitudes en guise de diagnostic sur la mal-information en France, Yves Agnès a fait du maljournalisme tout en croyant le combattre. Les défauts de son livre ne se limitent pas aux fautes d’orthographes sur les patronymes de deux Michel, par exemple (le docteur Garretta et le philosophe Benasayag). Celui qui a pourtant publié un Manuel de journalisme manque surtout de rigueur avec une série de mensonges par omission. Des oublis qui alimentent les contrevérités entretenues depuis des années par la «médiologie» française. Illustration avec une phrase tirée du premier chapitre: «On a encore en mémoire le cas de Janet Cooke, du Washington Post, un temps lauréate en 1991 du prix Pulitzer pour un reportage entièrement fabriqué».
Ce bref rappel historique au sujet d’une faute qui secoua la presse américaine est ahurissant et significatif à de multiples titres. D’une part, Yves Agnès se trompe d’une décennie (1981 et non pas 1991). Ensuite, le reportage de Janet Cooke n’était pas «entièrement» inventé, et puis le Pulitzer lui a pratiquement été retiré sur le champ. Le Washington Post s’est même amplement expliqué sur cette faute au bout de quelques jours. Enfin et surtout, l’auteur du Grand bazar se garde de citer des bévues liées au franco-français prix Albert Londres.
Le directeur du Monde diplomatique Ignacio Ramonet, qui semble être une des références intellectuelles de l’ancien professeur de journalisme, tient les mêmes propos malhonnêtes dans son essai

La Tyrannie de la communication. Malhonnêtes parce que cet exemple états-unien, ressassé depuis plus de deux décennies, permet d’occulter un point bien plus préoccupant pour la démocratie en France. Une question au cœur de la notion de maljournalisme selon la définition que j’ai donné à ce terme : l’incapacité de la presse française d’enquêter et de s’expliquer sur certaines fautes majeures qui lui sont totalement imputables.
L’ancien chargé de rubrique «Communication» du Monde reprend aussi, logiquement, le discours altermondialiste qui voit dans le néo-libéralisme le principal virus qui infecterait les journalistes français. Cette posture est souvent légitime mais d’autres essayistes l’ont développée déjà, avec plus de pertinence et d’arguments précis (Serge Halimi pour ne citer que lui). En outre, cette cause n’explique que partiellement – et toujours unilatéralement – les raisons de la mal-information en France. Je l’ai amplement démontré dans Bévues de presse en comparant certains journaux de l’Hexagone avec ceux d’autres pays aussi «sous-pression-néo-libérale», à l’avantage de ces derniers. J’ai également eu l’occasion de faire ce type de constat avec des étudiants en journalisme, en mettant en parallèle les nouvelles formules du Figaro et du Guardian ainsi que des enquêtes primées en France et aux Etats-Unis.
L’ancien patron du CFPJ ne révèle ou ne développe aucun cas de maljournalisme, il en ignore d’autres ou bien parfois, plus subtilement, il en minimise certains. On comprend mal pourquoi, par exemple, alors qu’il évoque les fautes de son ancien journal lors des affaires du sang contaminé ou Alègre-Baudis, il ne cite pas les noms des rédacteurs pris en flagrant délit professionnel. Dans le sixième chapitre intitulé «Malaise» (sic), Yves Agnès prend même la défense d’Alain Ménargues, l’ex-patron de la rédaction de Radio France Internationale, évincé fin 2004 pour avoir tenu des propos nauséabonds. «On lui reproche d’avoir qualifié Israël d’”État raciste”» explique simplement l’auteur du Manuel de journalisme. Or on a reproché à Alain Ménargues son discours antisémite lorsque par exemple il a déclaré, dans une radio d’extrême droite, que les juifs avaient créé eux-mêmes leur premier ghetto à Venise. Dans une conférence en mars 2005 à Montpellier, il a même souligné des «similitudes entre le nazisme et l’extrémisme sioniste», en ajoutant : «Entre 1933 et 1938, des SS ont visité

la Palestine.»

Comme beaucoup d’observateurs des médias français, souvent insensibles à des travers inadmissibles, Yves Agnès souffre d’une infirmité intellectuelle qui ne le rend pas seulement sourd aux commentaires judéophopes d’un ex-ponte de RFI. Cette maladie corporatiste fait aussi de lui un aveugle face aux constats exposés dans Bévues de presse, les ignorant au lieu de les critiquer ou de les accepter. C’est le cas, notamment, quand il cite pour modèle – à plusieurs reprises – le quotidien Ouest France. Quelles que soient les qualités de ce journal, on ne peut pas dire qu’il soit un battant du journalisme d’investigation, à commencer dans ses zones de chalandise. Comme la plupart de ses confrères régionaux, il est même plutôt un symbole de la sous-information dont souffre la société française. Ce déficit médiatique qui conduit à l’incompréhension entre les élites parisiennes et «les gens». Cette incommunication française dont on se lamente quand les banlieues «se révoltent» ou lorsque le Front national connaît des succès électoraux…

Comme je l’ai déjà indiqué, Le grand bazar de l’info contient également des passages sur lesquels il est difficile d’être en désaccord. Son auteur regrette la précarité, l’excès de paresse ou le manque d’ambition de beaucoup de journalistes, en précisant «ces vingt dernières années». On ne comprend pas bien pourquoi la mal-information se serait particulièrement développée depuis 1986, au moment de la privatisation de TF1, mais bon… Il défend aussi l’idée de la création d’instances d’autorégulation de la profession des journalistes, non sans raison. Toutefois, le refus ou l’incapacité d’Yves Agnès de reconnaître des cas de maljournalisme majeurs – et l’idée que ces organismes seraient contrôlés par des critiques opérant comme lui – donne froid dans le dos. J’écris ces lignes au moment même où nos bonnes âmes occidentales s’indignent que la société Google ait accepté de retirer de son moteur de recherche des références à des sites qui agacent les autorités chinoises. C’est pourtant exactement ce que fait le Grand bazar, en dévalorisant, en retirant du sens au concept de maljournalisme.

 Je reviens et termine sur le fait qu’entre les lignes, Yves Agnès se présente comme l’inventeur d’un néologisme que j’ai déjà amplement utilisé (pour vérifier, il suffit de taper le mot dans… Google justement). Les éditions Michalon et leur auteur ont feint d’ignorer cette antériorité alors que ce dernier, croisé lors d’une conférence sur les médias en 2002, avait entendu parler de mes travaux. Mais je regrette surtout l’appauvrissement de ce concept dans leur livre, véritable bond en arrière faute d’ignorer les constats déjà désignés du label «maljournalisme». Un journaliste et un éditeur cramponnés au Minitel à l’époque d’Internet à haut débit n’auraient pas fait mieux.

Dans mes travaux, ce nouveau terme concerne d’abord le manque d’enquêtes sérieuses dans des journaux dont il faut remettre en cause la notoriété. Cette approche induit, par voie de conséquence, un retour sur toutes les idées reçues concernant la presse française, et en particulier sur ses animaux sacrés. La réputation usurpée du Canard enchaîné par exemple, et la légèreté de nombreuses enquêtes publiées dans des hebdomadaires de droite comme de gauche (Marianne et Valeurs actuelles notamment). Ce type de remise à plat est plus riche, plus constructif, que des pleurs (et des leurres) sur la marchandisation de l’information.
De même que le terme «mal-litterature» pointe du doigt les prises pour modèles de mauvais écrivains comme les dénonce Juan Asensio, le maljournalisme doit désigner les prescriptions malhonnêtes de travaux journalistiques médiocres. A l’aide de comparaisons internationales, ce concept permet de souligner le relatif manque de débat sur la qualité des contenus des journaux, dû à la pauvreté du journalisme sur le journalisme en France. De même que la malbouffe concerne les concepteurs et les producteurs de nourriture et pas seulement les intermédiaires que sont les restaurateurs, le maljournalisme ne peut pas se limiter aux fautes de certaines rédactions. Il concerne d’abord l’indifférence ou la malhonnêteté intellectuelle de «médiologues» qui ignorent des pratiques journalistiques déplorables.

Le titre, Le grand bazar de l’info décrit bien le contenu d’un livre qui, contrairement à ce qu’indique son sous-titre, ne peut que contribuer à consolider le maljournalisme en France. A moins que ses lecteurs ne le parcourent au second degré, comme un contre-modèle de regard à avoir sur le métier d’informer. Souhaitons-le, en les invitant à réfléchir également aux prétentions affichées par Yves Michalon en page vitrine de son site : «Pointer, quel que soit le genre, l’endroit où ça fait mal. Se battre contre le silence qui est la pire des plaies». Un beau credo.

En publiant un essai sur la base du pedigree de son auteur bien plus que sur sa valeur intrinsèque, cet éditeur a indirectement abordé une autre question douloureuse, la «mal-édition» en France… Un thème sur lequel il conviendrait également de s’attarder. 



[1][1] Bien entendu c’est off de Daniel Carton (Albin Michel, janvier 2003) et Les petits soldats du journalisme de François Ruffin (Les Arènes, février 2003). 

[2][2] Mille et une nuits (26 février 2003). Bévues de presse, publié par Le Félin le 26 février précédent, est présenté sur plusieurs sites Internet, notamment celui au titre de Maljournalisme qui lui est dédié (bien référencé sur Google). 

[3][3] Daniel Mermet a reçu Bévues de presse, à l’instar de nombreux journalistes et prescripteurs, et sait bien que l’ouvrage existe comme me l’ont rapporté deux confrères. 

[4][4] Le Nouvel Observateur du 30 octobre et du 13 novembre 2003. Je reviens sur cette enquête et sur le rectificatif de l’hebdomadaire dans la conclusion de ce récit. 

[5][5] Lire en annexe la critique d’un appel éloquent d’Ignacio Ramonet pour un Observatoire français des médias. 

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Essai pour un vrai débat sur le maljournalisme

Posté par issopha le 2 septembre 2007

Essai pour un vrai débat sur le maljournalisme   

Bordeaux, le 5 avril 2004 

Débat sur « les médias et leur critique » [1] 

(Université de Bordeaux 2, Master en sociologie)  Transcription réalisée par Arnaud Rindel [2]   Débat animé par Marianne Schmitt et Christophe Geay,

étudiants en sociologie à l’université de Bordeaux 2. 

Intervenants : - Didier Lapeyronnie, professeur de sociologie à l’université de Bordeaux 2, 

- Dominique de Laage, responsable des pages locales « Bordeaux » du quotidien régional Sud Ouest  - Yann Bureller, journaliste précaire en CDD, récemment diplômé de l’IUT de Bordeaux  - Dominique Pinsolle, membre de la commission Islam et Laïcité, mise en place par le Monde diplomatique etla Ligue des Droits de l’Homme,  

- Jean-Pierre Tailleur, auteur de l’essai « Bévues de presse » (Editions du Félin, 2002),  

- Arnaud Rindel, adhérent de l’association Action Critique Médias (Acrimed). —————————–    

Arnaud Rindel :

J’aimerais commencer, simplement, par exposer rapidement le problème de la critique des médias, et le rapporter en particulier à la notion de démocratie. Nous vivons dans une société qui se veut démocratique, autrement dit où les citoyens sont sensés exercer eux-mêmes leur souveraineté. Et dans notre société, cette souveraineté s’exerce au travers du choix libre qu’ils effectuent au moment des diverses élections. Or ce choix ne peut être libre que s’il est éclairé, c’est-à-dire effectué en connaissance de cause. A ce sujet, je voudrais vous citer quelques lignes extraites des Principes internationaux de l’éthique professionnelle des journalistes, qui à mon avis résument parfaitement le rôle du journaliste dans ce cadre démocratique : 

« La tâche primordiale du journaliste est de servir le droit du peuple à une information véridique et authentique par un attachement honnête à la réalité objective, en plaçant consciemment les faits dans leur contexte adéquat, en relevant leurs liens essentiels, sans entraîner de distorsions […] afin que le public reçoive un matériel lui permettant de se former une image précise et cohérente du monde, où l’origine, la nature et l’essence des évènements, processus et situations, seraient comprises d’une façon aussi objective que possible ». [3] 

Pardonnez moi de rappeler ces quelques évidences, mais cela me paraît vraiment être le problème essentiel. Trop souvent, les débats sur les médias glissent vers des problématiques de jugement « global » des qualités des journalistes. Or la question essentielle, me semble-t-il, ce n’est pas de savoir – en une sorte de « tout ou rien » – si « l’information » est « vraie » ou « objective », mais si elle est suffisamment précise et suffisamment fiable ? Est-ce qu’elle donne une image du monde social qui est suffisamment fidèle pour permettre au citoyen de se déterminer de manière éclairée, et de prendre ses décisions en connaissance de cause (notamment au moment des élections) ? Voilà. Je voulais insister un petit peu là-dessus parce que je pense que malheureusement – alors c’est très difficile en très peu de temps, de livrer un discours qui ne paraisse pas caricatural, évidemment – mais je pense que malheureusement, souvent, les journalistes refusent de s’interroger sur ce rôle là. 

Ils considèrent qu’ils montrent nécessairement la réalité du monde social. Et le débat est clos. Ils refusent de voir qu’ils construisent une réalité. Chaque fois qu’ils choisissent de mettre en avant un fait d’actualité c’est par concurrence – ou par opposition – à d’autres qu’ils ne montrent pas.[4] Par exemple, sur le thème de l’insécurité, après le premier tour des élections présidentielles du 21 avril 2002, il y a eu toute une polémique autour de la responsabilité des médias dans l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour. Et vous aviez, par exemple, Olivier Mazerolles[5], directeur de l’information de France 2,  ou Serge July[6], patron du quotidien Libération,  qui disaient : “mais l’insécurité existe, donc c’était normal d’en parler”. Ils évacuent complètement le fait que c’est eux qui construisent une certaine image de l’insécurité, qu’il ne font pas que refléter quelque chose qui existe déjà. 

Et ils occultent la question de savoir si cette image qu’ils construisent – et c’est cela la question essentielle – est conforme à la réalité du monde social. Ils donnent souvent l’impression, au contraire, de se voir comme de simples témoins. Ils viennent, ils font tourner leur caméra, et de fait, ils recueillent la réalité. Il y a peu de temps, pour prendre un exemple plus récent, dans l’émission Arrêt Sur images [7], était invité un journaliste qui a réalisé un documentaire sur les problèmes de communautarisme à l’école, dans lequel on voyait, entre autres, une jeune fille qui s’était mise à porter le voile au cours de l’année.

 Et Daniel Schneidermann lui demandait si à son avis, la présence des caméras – en relation avec l’exemple récent des sœurs Levy [8] – n’aurait pas pu l’inciter à se voiler pour attirer l’œil des caméras.   Le réalisateur répondait « pas du tout », « je suis resté en retrait » et dans son discours il disait quelque chose d’intéressant : « j’ai pas donné de perspective, j’ai laissé à réfléchir en regardant ce qui se passait ». Cette réflexion me paraît très intéressante. Il met en avant l’absence de perspective et pour lui, c’est cela le travail du journaliste. Alors il le disait un peu crûment, sans réaliser, peut-être, toutes les implications de sa formulation, mais enfin, pour lui, le journaliste ne donne pas de perspective, il vient, il met sa caméra, il regarde et, de fait, il recueille la réalité. Et bien, je pense que c’est important de commencer par rappeler que de n’est pas du tout le cas. Il ne faut pas s’interroger simplement sur le fait de savoir si les médias montrent des choses qui existent ou pas – évidemment elles existent – mais essayer de voir comment ils les montrent. Un dernier exemple. A la dernière Fête de L’Humanité, j’ai assisté en tant que spectateur à un débat sur les médias et les mouvements sociaux, dont l’intitulé était quelque chose comme « les médias disent-ils la vérité sur le mouvement social ? » Il est évident que si vous posez la question comme ça, le débat est bouclé d’entrée. On va de suite dériver sur des commentaires du type : « ça ne veut rien dire, qu’est-ce que ça veut dire “la” vérité », etc.[9] 

Il me semble que si l’on veut produire une analyse constructive, il est préférable de s’interroger précisément, point par point – comme nous allons peut-être le faire – sur certains sujets et sur la construction que font les médias de certaines réalités. Voilà. Je ne veux pas non plus monopoliser la parole, mais si vous le permettez, j’aimerais ajouter un mot – après je préfèrerais laisser parler ceux qui ont une expérience professionnelle à communiquer, je pense que c’est plus intéressant. Puisque vous avez parlé en introduction de Pierre Bourdieu et de Noam Chomsky, j’aimerais quand même préciser une chose – toujours dans le cadre de ces quelques remarques sur les conditions du débat – à propos des critiques qui sont faites à ces auteurs,.  Il serait trop long de toutes les citer, et de prendre le temps de toutes les réfuter, mais il y a une qui est souvent faite, c’est le simplisme de la critique : la critique est réductrice, la critique est caricaturale etc… Bon alors, je voulais juste vous livrer, à ce propos quelques citations.  Par exemple dans Sur la télévision,  Pierre Bourdieu disait : « on pourra dire que ce qui pèse sur la télévision, c’est la contrainte économique. Cela dit, on ne peut se contenter de dire que ce qui se passe à la télévision est déterminé par les gens qui la possède, par les annonceurs (…), par l’état (…) et si on ne savait, sur une chaîne de télévision, que le nom du propriétaire, la part des différents annonceurs dans le budget et le montant des subventions, on ne comprendrait pas grand-chose. Reste qu’il est important de la rappeler. »[10]

Il insiste en plusieurs endroits, je vous fait grâce des autres citations de l’ouvrage, mais ce qui est intéressant, c’est que lorsque Monsieur Dominique Wolton, sociologue, donc a priori quelqu’un d’intelligent, de cultivé etc… lit ce livre, et qu’il est interrogé par le magazine Sciences humaines sur les théories de Bourdieu, et sur ce livre, voici ce qu’il dit : « on ne peut affirmer que c’est la logique économique du capitalisme qui détermine totalement les acteurs » [11]. 

Pour donner un autre exemple, quand Philippe Val, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Charlie Hebdo, lit Noam Chomsky, il en retire que « [Pour Chomsky] l’information […] n’est que propagande » [12]. Alors que le discours de Chomsky est bien différent : « Je n’ai jamais dit que tous les médias n’étaient que propagande. Loin de là. Ils offrent une grande masse d’information précieuses et sont même meilleurs que par le passé » (Télérama, 07.04.2003).  

Je vous épargne les autres exemples que j’avais rassemblés, mais je tenais à préciser que souvent, les critiques des médias – qui sont bien évidemment elle-même critiquables – gagneraient à être lues un peu plus attentivement, un peu plus dans le détail, pour éviter que les débats sur ces questions tournent à une espèce de règlements de compte, ou de « critiques » un petit peu « bizarres ». Voilà.  Marianne Schmitt : Quelqu’un veut réagir à ces propos ?  Une étudiante : Oui. A partir du moment où ils sont là avec une caméra, comment les journalistes peuvent-ils recueillir la réalité étant donné que la caméra va fausser la réalité ? Arnaud Rindel : Ce que tu veux dire c’est qu’à partir du moment où ils sont là à un moment précis, ils recueillent uniquement ce qu’il y a à ce moment là ? Katia : Oui 

Arnaud Rindel : Effectivement, pour reprendre le cas de ce journaliste qui a réalisé le documentaire sur la religion à l’école, il vient pour tourner son reportage à un moment précis. Il se trouve qu’il y a une fille voilée à ce moment là mais cela ne reflète pas nécessairement la réalité quotidienne de l’établissement. Cependant, les approximations de l’image peuvent être corrigées en partie, notamment en rappelant sur ce cas précis, par exemple, que c’est la seule qu’il y a eu sur une dizaine d’années[13].  Ne serait-ce que faire en sorte, à côté de ce qui est montré, que le commentaire replace les images dans un contexte plus large dans une réalité plus objective, je pense que c’est déjà une façon de corriger en partie les choses. Le problème c’est que cela ne peut pas être fait quand on travaille au jour le jour, sur une information qui est livrée quotidiennement. Si on te commande d’un coup un sujet, tu n’as pas le temps d’aller lire dix bouquins sur la question, pour te faire une idée d’ensemble…  

Cela ne peut donc être fait, à mon sens (on verra après ce qu’en pensent les autres), que si au cours de leur cursus les journalistes ont eu une formation un peu générale en sociologie, en économie. Il est impératif qu’ils possèdent déjà une connaissance globale du monde social avant d’aller traiter un évènement ponctuel pour pouvoir le replacer dans son contexte sociologique économique et historique. Sinon, sur le moment, il est bien évident qu’ils n’ont pas les moyens de le faire. Et ils en sont réduits à interroger, à donner la parole aux uns et aux autres, et souvent, on a l’impression qu’ils considèrent qu’ils ont fait correctement leur travail.[14]  Par exemple, pendant les grèves du printemps 2003, au cours d’une émission présentée par Elise Lucet sur France 3[15], il y a eu un face à face entre le ministre de l’éducation de l’époque, Luc Ferry et une enseignante. L’une des questions posées était de savoir si la décentralisation était ou non le prélude à une privatisation des établissements scolaires. L’enseignante qui est sur le plateau estime que oui, et elle affirme : « dans l’école qui est à côté de mon collège, les ADSEM [assistantes de maternelles] ont été remplacés par des sociétés privées »  Luc Ferry bondit et proteste : « c’est totalement impossible ». Là-dessus Elise lucet se contente de dire « on voit, hein qu’il y a un vrai besoin de dialogue (…) qu’il y a beaucoup de questions », et passe à autre chose !  Bon, et bien ça par exemple, ça n’est pas acceptable ! Si on se replace dans l’optique de savoir si les citoyens ont une information qui est suffisamment précise, et bien, en l’occurrence, celui qui regarde ça n’est pas très avancé. C’est peut-être elle, c’est peut-être lui qui a raison, on ne sait pas. Dans ce cas là il faudrait au moins que les journalistes fassent le déplacement, enquêtent… bref, s’attachent à essayer de garder une certaine objectivité. Enfin, il faut que je fasse attention, parce que dire “les médias ne sont pas objectif“, encore une fois, ça ne veut rien dire. Donc, il y a une certaine objectivité, mais la question est de savoir si elle suffisante ou pas ? A mon avis elle n’est pas suffisante. Ou disons, elle est souvent insuffisante. Les faits sont un peu trop souvent laissés de côté. Et le contexte aussi. Voilà. Je ne sais pas si j’ai répondu… Katia : Si, si. Marianne Schmitt : Quelqu’un a quelque chose à rajouter là-dessus ? 

Arnaud Rindel : N’hésitez pas, si vous avez des questions ou si je n’ai pas été clair… Marianne Schmitt : Non ? Dans ce cas, à titre illustratif, nous allons donner la parole à Dominique Pinsolle, qui intervient, comme je le disais tout à l’heure, au nom de la commission « Islam et laïcité », animée par le Monde Diplomatique et
la Ligue des droits de l’homme.
 
Nous avons déjà eu un séminaire sur la loi sur la laïcité. Il est donc intéressant de voir la manière dont elle a été médiatisée et le contexte dans lequel elle a été faite. Dominique Pinsolle : Je vais effectivement vous parler de la médiatisation de ce qu’on a appelé « l’affaire du voile ». Cette « affaire » est née, plus ou moins, en 1989, avec les trois jeunes filles voilées de Creil qui s’étaient fait exclure de leur lycée.   Le conseil d’état leur avait ensuite donné plutôt raison, puisqu’il avait dit qu’il n’y avait aucune raison qu’elles soient exclues parce qu’elles étaient voilées, mais que le critère était de savoir si cela perturbait ou non le bon fonctionnement de l’établissement. Puis, l’an dernier, en 2003, il y a eu toute la médiatisation de la loi sur la laicité, qui a été votée le 10 février dernier à une grande majorité, puisqu’on a vu les socialistes et l’UMP tomber d’accord sur ce point là. Il est particulièrement intéressant d’étudier la médiatisation de cette affaire, parce que l’Islam n’est pas quelque chose que l’on connaît vraiment très bien, et même beaucoup moins que le christianisme par exemple. On a pu le voir très rapidement au collège, en étudiant les autres religions, mais on ne connaît souvent de l’Islam que ce que les médias et les journalistes veulent bien en dire ou en montrer. 

A l’occasion du vote de cette loi, on a pu voir que l’affaire du voile a occupé 26 fois la couverture des principaux hebdomadaires (le Nouvel Observateur etc.) et près de 100 fois
la Une des grands quotidiens – je me base là sur un comptage qu’a fait le canard enchaîné le 14 janvier dernier. Tout cela sans parler de la télévision
[16] et de la radio. Cette histoire a été vraiment un fait médiatique énorme. Il est donc particulièrement intéressant d’en parler, parce que je pense que c’est assez représentatif du  fonctionnement des médias dans leur ensemble. 
C’est en premier lieu un exemple-type de ce dont Arnaud a parlé, à savoir la construction, la fabrication d’un débat national, d’une actualité et non pas le simple compte rendu. C’est aussi, deuxièmement, un bon exemple de traitement biaisé et orienté d’un sujet. On a vu les journalistes prendre parti et non pas simplement se contenter de rendre compte des différentes prises de position. C’est enfin un exemple de ce qu’on appelle régulièrement depuis un moment la “pensée unique“, ce qui signifie tout simplement, que dans les dix jours qui ont précédé le vote de la loi, la plupart des grands médias s’étaient prononcés pour le vote de la loi, excluant dans le même temps une bonne partie de ceux qui étaient contre.   

Tout d’abord, le problème de la médiatisation de l’affaire du voile ne peut se comprendre que si on le replace dans le contexte politique et intellectuel de 1989. On n’a pas commencé à parler du voile comme ça, par hasard. On n’a pas non plus commencé à en parler parce qu’il y avait de plus en plus de cas, de problèmes, d’élèves voilées, car il y en avait eu très peu, à vrai dire, à cette époque. On a donc réellement fabriqué un problème et un thème médiatique. En 1989 – et je me réfère cette fois à un article d’Alain Gresh[17], le rédacteur en chef du Monde Diplomatique – la chute de l’URSS, et en même temps la révolution iranienne, le développement du Hamas en Palestine, la guerre civile en Algérie, ont amener le thème de l’islamisme à remplacer peu à peu, en tant que menace internationale, le thème du communisme des années 50-60 – et même avant celui-ci, le thème du fascisme et du nazisme. 

Et cette évolution de la sphère internationale s’est conjuguée avec une évolution des sphères nationales, et même des sphères continentales, comme au niveau de l’Europe, et même plus particulièrement en France, où l’on s’est soudain rendu compte que l’islam était à peu de choses près la deuxième religion. C’était donc quelque chose avec lequel il fallait compter. On a alors vu émerger dans les médias occidentaux, et notamment aux Etats-Unis, le thème d’une nouvelle menace islamiste qui viendrait remplacer les menaces antérieures. Par exemple, en 1986, le New York Times écrivait : « le fondamentalisme musulman devient la menace principale à la paix globale et à la sécurité. Cette menace est semblable à celle du fascisme et du nazisme dans les années 30 et celle des communistes dans les années 50. »  Cette thèse a été développée et confortée, notamment par la thèse du « choc des civilisation » développée par Huntington – expression que tout le monde emploie sans avoir forcément lu son bouquin d’ailleurs… En France, par exemple, en 1988 le Figaro Magazine a fait une couverture avec une Marianne voilée, barrée du titre : « serons nous français en 2025 ? ». Il y a donc ce climat idéologique, intellectuel, qui influence le traitement médiatique de l’affaire. Il faut nuancer un peu, parce que c’était surtout valable dans les années 90, et dans le cas de
la France, cela restait relativement cantonné à la presse, disons, de droite traditionnelle, Valeurs actuelles, Figaro Magazine etc. Depuis, d’autres thèmes se sont développés : les banlieues à problèmes, les violences urbaines etc.
 

Il est vrai qu’il y a eu aussi beaucoup de dossiers sur le Coran, etc., mais cela a pour conséquence d’analyser le problème des musulmans uniquement au travers du texte religieux. Or, on peut s’interroger sur la pertinence de cette approche. Est-ce que pour rendre compte du problème des communautés chrétiennes aujourd’hui, le fait d’étudier
la Bible va nous éclairer ? On se rend bien compte que l’on n’a pas du tout la même attitude, dans ce cas de figure, avec les chrétiens qu’avec les musulmans.
 Ensuite, deuxième point, on s’est aperçu que le sujet a été orienté de façon biaisé et orienté. 
On a pu constater que les journalistes ont pris part au débat, notamment dans le contexte nouveau de l’après 11 septembre, en développant abondamment le thème de la guerre contre le terrorisme, en se focalisant sur l’Islamisme radical, les fondamentalistes, les intégristes etc Il y a d’ailleurs eu une évolution des termes : on a d’abord parlé « d’intégrisme », ensuite « d’islamisme », puis de « communautarisme »…  

Les journalistes se sont vraiment focalisés là-dessus. David Pujadas, par exemple, est le coauteur d’un livre qui s’appelle La tentation du Djihad, l’islamisme radical en France, en 1995. Et en 1989, même Patrick Poivre d’Arvor avait dénoncé cela. Il avait dit, en substance, que l’islamisme radical était un phénomène hypermédiatisé. Et il avait fait plusieurs journaux télévisés où il avait invité des chercheurs qui nuançaient les choses, ce qu’il a abandonné par la suite. Je pense que le fait de s’intéresser à l’islamisme radical – et autres thématiques de ce genre – répond aussi à certaines contraintes économiques, parmi lesquelles la recherche d’audimat. On attirera beaucoup plus de public si on parle de sujets un peu sensationnels, mystérieux ou effrayants. 

Cela pose également le problème de la formation des journalistes. Sont-ils capables d’avoir une vision rationnelle, raisonnée de la question ? Sont-ils capables d’appréhender l’islam de façon nuancée ? Est-ce qu’on les forme pour cela ? Ou sont-ils formés pour faire de l’audimat et accroître les bénéfices de leur entreprise ? Dans le même ordre d’idée, on a pu constater également que derrière l’apparente neutralité du traitement de la question, il y avait souvent, surtout à la télé, un choix très orienté des interlocuteurs. En 1989, Thomas Deltombe – un élève de Science-Po Paris qui a fait son mémoire sur l’Islam à la télévision

[18] – a calculé qu’au journal télévisé d’Antenne 2 (à l’époque), il y a eu, sur les trois mois où le thème de l’affaire du voile a été médiatisé, une minute et neuf seconde de temps de parole accordées à des filles voilées, alors qu’elles étaient quand même les premières concernées. Le 4 décembre 2003, Guillaume Durand a consacré un numéro de son émission campus – c’est Pierre Thévanian, du collectif Les mots sont importants, qui a étudié ça[19] – au problème de la laïcité. Il avait invité neuf personnes. Aucune fille voilée, aucun sociologue, aucun prof, aucun élève, aucun responsable associatif. Il y avait deux personnes – censées défendre les femmes voilées – qui étaient là pour expliquer pourquoi elles étaient contre la loi : Tarik Ramadan et le recteur de la mosquée de Paris. On a donc invité des hommes pour défendre des femmes voilées, et face à eux il y avait 7 personnes d’origine européenne, « blanches », qui défendaient la loi.  C’est quand même déjà un parti pris.

Guillaume Durand aurait très bien pu inviter un agnostique, ou un responsable associatif anticlérical qui aurait très bien pu être contre la loi. Il y a eu des journaux, à l’extrême gauche, comme CQFD, journal marseillais[20], qui se dit anti-clérical, et qui pourtant s’est positionné contre la loi [21]. Ca c’est un discours qui n’est pas passé. Pourquoi ? Parce qu’il faut que l’on puisse toujours ranger les invités dans une catégorie, que les choses soient présentées de façon très simple, très schématique, que le problème soit directement intelligible, que l’on est pas besoin de beaucoup de temps pour l’expliquer, parce qu’à la télévision effectivement il y a un problème de temps. Il faut aller vite, il ne faut pas que ce soit trop complexe, etc. Troisième et dernière chose, c’est le thème de la « pensée unique ».  J’ai regardé un peu les éditos et les unes des principaux quotidiens français dans les dix jours qui ont précédé le vote de la loi. Et tous ceux que j’ai vus s’étaient prononcés pour la loi, avec, bien entendu, quelques dissonances marginales comme Politis 

[22]. Auparavant, il y avait déjà eu toute une campagne où les partisans de la loi avaient eu le temps d’exposer leurs opinions. Par exemple, L’Express a fait le 26 janvier une couverture avec une « Enquête sur les ennemis de la république »,  Le Nouvel Observateur, annonçait le 29 janvier – la même semaine – en couverture une enquête sur « Le vrai visage de Tariq Ramadan ». On a vu Libération se positionner pour la loi. Le Monde a accordé, le 4 février 2004 – six jours avant le vote de la loi -
la Une et la page horizon-débat à Francis Fukuyama, l’auteur de La fin de l’histoire et Le dernier homme, qui lui, retourne carrément à la thèse classique de la menace islamiste intérieure. Il affirmait en Une que « des responsables terroristes comme Mohamed Atta, ne se sont pas radicalisés en Afghanistan mais en Europe occidentale ».

Donc vraiment, il faut cette loi, c’est vraiment une question de sécurité nationale.  Et enfin, on a vu Le Figaro le 10 janvier – le jour où la loi devait être votée – publier un article en disant il y avait consensus général, tout le monde était d’accord, que même les socialistes s’étaient ralliés etc., alors que dans la réalité, il y avait des voix discordantes. Il y avait le parti communiste, il y avait les verts, il y avait une partie dela LCR, il y avait quasiment la majorité des syndicats enseignants, qui s’étaient posés contre la loi – bien que les enseignants, en majorité, à titre individuels aient été pour – il y avait le MRAP, il y avait  la Ligue des droits de l’homme, il y avait les Motivé(e)s à Toulouse, et de nombreux groupes féministes – comme Féministes pour l’égalité – qui s’étaient positionnés contre la loi. De toux ceux-là,  on a quasiment jamais entendu parler. 

Comme je vous le disais au départ, cet exemple illustre la façon dont les médias peuvent arriver à déformer la réalité, et non plus simplement en rendre compte. Et si on n’épouse pas le point de vue des médias dominants, on n’a pas trop accès à la scène médiatique.  Plusieurs personnalités, dans un premier temps hostiles à la loi, se sont même rangées ensuite à l’opinion dominante. 

On a vu par exemple, un sociologue comme Alain Touraine, dire d’abord qu’il était contre la loi, expliquer pourquoi il était contre la loi, et dire au bout d’un moment : « oui bon en fait je suis pour ». Il s’est donc rallié finalement à la prise de position dominante. [23]  On a vu également Fadéla Amara présidente de l’association Ni putes ni soumises, qui dans son bouquin intitulé lui aussi Ni putes ni soumises disait que si on votait la loi, on aurait l’effet inverse d’une cohabitation sereine des différentes religions dans le respect de notre cadre laïque, qui disait qu’il fallait pas voter une loi, et qui finalement a fait à peu près tous les plateaux télé juste avant le vote de la loi pour dire que oui, il fallait la loi, que c’était une bonne chose etc.[24] Voilà pour ce que je voulais vous dire. Après, on pourra éventuellement revenir sur le sujet si vous avez des questions… Marianne Schmitt : M. de Laage, peut-être avez-vous envie de réagir ? Dominique de Laage : Ecoutez, en l’état du débat, je voudrais juste dire deux ou trois choses.

J’ai plutôt l’habitude, généralement, de critiquer ma propre corporation, parce que cela fait partie de notre structure. On est souvent très autocritiques. Mais là, quand même, je voudrais vous dire une chose : en vous entendant, j’ai l’impression que vous tombez tous, à mon avis, dans un travers auquel il faut faire attention, parce qu’il me semble que cela déforme la réalité. On ne peut pas parler « des journalistes » d’une manière globale, tel que vous le faites. Parce que cela n’existe pas. Il n’y a pas « les journalistes » qui seraient dans un espèce de grand tout, manipulés ou manipulateurs, embarqués dans des espèces de schémas de pensée unique. Ce n’est pas vrai. Ca ne marche pas comme ça. 

Alors c’est vrai qu’il y a des lois dans ce métier, qui actuellement dépendent d’ailleurs souvent des lois du marché, et à mon avis c’est ce qui pèse actuellement le plus sur cette profession là. Parce que c’est une profession qui souffre, qui ne gagne pas d’argent, qui a du mal à générer véritablement des profits (je parle de la presse écrite, qui a du mal à s’en sortir, parce qu’ensuite on peut parler d’autres médias). Vous rappeliez dans votre introduction du débat son rôle : « informer, éduquer, divertir ». Et c’est donc effectivement une profession qui actuellement est tout le temps en train d’essayer bêtement – parce que souvent, c’est très bête effectivement – qui essaie de racoler, qui essaie d’informer et d’éduquer via le divertissement. Or je pense que c’est une assez mauvaise solution, sauf que… sauf que la réalité c’est qu’on est de moins en moins lus ! Et moi ce que je voulais vous dire un peu en préalable, c’est qu’on a les journalistes qu’on mérite. Et quand déjà, on les globalise d’une manière aussi caricaturale, ça ne me semble pas très sain. Parce que c’est faux. C’est faux ! A l’intérieur même d’un titre comme Sud Ouest, vous avez toutes sortes de journalistes. Vous avez des journalistes révérencieux, des journalistes aux ordres, vous avez des résistants, vous avez des fouille-merde, vous avez des gens qui ont une pensée qui très nuancée – qui moi me semble être la plus grande qualité de ce métier – effectivement avec une perspective historique, sociologique, la plus large possible, apportant le plus d’éclairage possible…Tout ça est très, très divers et très riche. 

Et finalement, je pense que le plus gros travers dans lequel il ne faudrait pas tomber c’est celui-là. C’est de se dire qu’on a à faire à une espèce de “corps”, de gens qui ont tous été formés pareil. Parce que ce qui me frappe beaucoup, c’est que tout le monde est d’accord, à un moment ou un autre dans ce pays, pour dire c’est la faute des journalistes. Que ce soit à l’extrême droite, que ce soit partout, tout le monde – à un moment où à un autre – est d’accord pour dire “ah, mais c’est la faute des médias”.   Mais, il faut s’en méfier. Même si, franchement, je pourrais être beaucoup plus critique encore que tout ce que vous avez dit, moi je me méfierais beaucoup de cette pensée selon laquelle on aurait un espèce de groupe qui s’appelle « les journalistes ». Bon c’est vrai qu’on se renifle tous les uns les autres, c’est vrai que c’est un métier où quand quelqu’un fait “pet“, tout le monde va faire “pet“. Parce que… parce qu’il n’y a pas de moyens ! Il y a très peu de moyens. Mais il y a très peu de moyens intellectuels aussi. Beaucoup de gens dans ce métier sont devenus des fainéants intellectuels. Mais s’ils sont des fainéants intellectuels, c’est parce que leurs lecteurs sont des fainéants intellectuels !  

Et tout ça vraiment, forme un tout. Moi je pense qu’il faut se méfier. Les canards que l’on a dans un pays reflètent beaucoup l’état de la démocratie, et l’état du débat – ou des débats – et les caractéristiques des gens à l’intérieur de ce pays. Donc n’opposons pas les journalistes au reste de la population. Arnaud Rindel : Juste un petit mot rapide. Je suis assez d’accord avec tout ce que vous avez dit… Simplement, voyez-vous, j’avais préparé un petit « résumé » sur le traitement médiatique des mouvements sociaux… alors je ne sais même pas si j’aurais le temps d’en lire un morceau, mais je n’avais mis que l’essentiel de ce qui me semblait important à dire, et vous constatez vous-même que ça fait déjà 20 ou 30 pages. Et la première page était consacrée uniquement à expliquer que je n’allais dire que des choses très caricaturales. 

Donc quand vous nous dites « les journalistes », c’est caricatural… non ce n’est pas caricatural ! C’est un propos qui est tenu en cinq, dix minutes, c’est ça le problème. [[Dominique De Laage hoche la tête en signe d’approbation]] Prenons l’exemple du livre Sur la télévision, du sociologue Pierre Bourdieu, dont tout le monde a dit qu’il était simpliste. Il faut tout de même rappeler que c’était la transcription d’une émission où il se trouvait tout seul face à la caméra, au collège de France. Et déjà, en deux heures ininterrompues de temps de parole, il livre des propos qui ne sont effectivement que des traits très généraux.  Pour pouvoir commencer à distinguer il faudrait beaucoup plus de temps. Je n’ai pas eu le temps de les citer, mais j’avais d’ailleurs préparé des propos de Serge Halimi, de Pierre Bourdieu, de Noam Chomsky, qui disent exactement ce que vous dites finalement, que dans les médias y a de tout, des gens qui critiquent, et qui essaient de… Christophe Geay : Excusez moi. Vu que l’heure tourne, je pense qu’à ce moment du débat, se serait intéressant d’avoir l’intervention de Jean-Pierre tailleur qui a fait une enquête de contenu sur la presse régionale. 

Arnaud Rindel : D’accord. C’était juste pour bien préciser qu’effectivement, c’est aussi… voilà, c’est fait en peu de temps ! Pour décrire dans le détail les différents types de journalisme, il faudrait avoir 2 heures de temps de parole. Juste une citation si vous permettez, pour finir, du sociologue Alain Accardo, qui dit : « on ne peut pas transformer quelque 27 000 journalistes en conspirateurs passant leur temps à prendre les ordres des milieux dirigeants et à comploter sciemment la conversion de l’ensemble des champs sociaux […] à la logique économique et au culte du Veau d’or », mais, « on ne saurait sans angélisme ignorer les liens nombreux et solides que certain(e)s journalistes entretiennent personnellement avec le monde des affaires et de la politique dont ils sont en quelque sorte les délégués à l’intérieur de la profession » [25].  

Voilà, ça c’est quelqu’un qui a une vision équilibrée, et c’est vrai que l’on peut parfois paraître caricaturaux, comme si on demandait à un médecin de résumer le fonctionnement de l’organisme humain en 10 minutes. On pourrait toujours lui dire : mais vous caricaturez parce que vous avez oublié ci ou ça… enfin, vous voyez, je pense que c’est ça, aussi, la difficulté. Dominique de Laage : oui, mais moi ce qui me frappe, c’est que moins on les lits, moins on les commente, les journalistes.  Arnaud Rindel : euh… vous voulez dire, moins la population les lit ? Dominique de Laage : Elle les lit moins ! Elle les lit de moins en moins, clairement ! Arnaud Rindel : d’accord. Vous ne voulez pas dire : ceux qui les critiquent, vous voulez dire « en général ». Dominique de Laage : en général. 

Arnaud Rindel : d’accord. Marianne Schmitt : juste une petite chose par rapport à ce que vous avez dit tout à l’heure : c’est vrai qu’il n’y a pas un type de journalisme, mais différents types de journalisme, et notamment des journalistes précaires. Par rapport à ces derniers, dans le dossier que l’on vous a remis, il y a un article de Gilles Balbastre[26], qui renvoie également à un livre d’Alain Accardo et Gilles Balbastre, qui s’appelle Journalistes précaires [27], et qui reprend à peu près ce que vous avez dit. 

Dominique de Laage : Ok Marianne Schmitt : Monsieur Tailleur, à vous la parole. 

Jean-Pierre Tailleur : Je suis en partie d’accord avec vous deux, mais je voudrais apporter quelques nuances. Il est vrai que c’est exagéré de dire « tous pourris », mais je pense que sur des points précis, il y a un manque de critique des médias, en France notamment.  J’ai un exemple précis en tête. Vous avez probablement entendu parler d’un livre qui a eu beaucoup de succès ces derniers mois, et qui s’appelle   La France qui tombe. C’est un essai sur le déclin de  la France, écrit par Nicolas Baverez[28], qui a été très médiatisé. Honnêtement, il ne m’a pas tellement emballé, à cause de son manque de clarté pour commencer. Baverez nous abreuve de chiffres, et il est de ce point de vue assez impressionnant. Personnellement, je ne sais pas écrire comme ça… Il s’agit d’une série de constats extrêmement négatifs, très économiques surtout, pour ne pas dire «très énarques». 

Mais un point m’a énormément intéressé dans ce livre : il a été présenté par l’ensemble des médias comme traitant du déclin économique, social, politique et culturel de
la France, alors qu’il ne parle à aucun moment des médias.
 Soit c’est une façon de nier le rôle de la presse dans notre démocratie, soit Baverez est un malin qui s’est dit « si je tape sur les journaux on ne va pas parler de mon bouquin ». 

J’ai constaté le même type d’attitude dans beaucoup d’autres ouvrages sur le mal français, où curieusement les médias sont ignorés du champ de la critique.  Cela étant, on assiste actuellement à une sorte d’effet de balancier. Pendant des années, beaucoup de gens se sont gardés de toucher aux médias. Puis, lorsque certains ont commencé à dénoncer la presse, on est passé à l’effet inverse, au lynchage. C’est un peu ce que vous regrettez, M. de Laage, et c’est ce que l’on a vu avec l’affaire Pujadas-Mazerolle. Personnellement, sur le moment j’étais extrêmement critique vis-à-vis des bêtises qu’ils ont raconté sur le départ d’Alain Juppé, mais maintenant je les défend un peu, parce que je me dis qu’on en a trop fait. Le fait de dire que Juppé allait quitter la vie politique, au bout du compte, me paraît finalement moins grave que ce qui a été fait, par exemple, par TF1 : laisser 15 ou 20 minutes à un condamné pour se défendre, et l’interroger avec une grande complaisance, comme l’a fait ce soir là Patrick Poivre d’Arvor. Tout cela pour dire qu’une critique forte, comme celle adressée à Pujadas et Mazerolle, peut être un moyen d’occulter des problèmes, des défauts plus graves de la presse française. 

Un autre point me vient à l’esprit. Quelques semaines plus tard, il y a eu un débat sur France 3, dans l’émission de Franz-Olivier Giesbert, Culture et dépendances, intitulé « Affaires, terrorisme : les médias en accusation » [29].  Il y avait, réunis sur un même plateau, le patron du Monde, Jean-Marie Colombani, et le patron du Figaro, Yves de Chaisemartin. Ce débat a eu lieu quelques jours après un événement extrêmement important pour la presse et la démocratie française : l’annonce que le groupe Socpresse, qui détient notamment Le Figaro et quelques journaux de Rhône-Alpes (Le Progrès et Le Dauphiné libéré), passait sous le contrôle majoritaire d’un vendeur d’armes, le groupe Dassault. Et bien on n’a pas du tout parlé de cette question durant les deux heures d’émission, alors que de Chaisemartin était directement concerné. C’est Le Monde que l’on a critiqué, surtout, parce qu’il y a eu l’ouverture de la chasse l’an dernier avec le livre de Pierre Péan et Philippe Cohen[30]. Depuis un an, en quelque sorte, les rédactions considèrent qu’un seul journal est nul et critiquable en France : Le Monde.  J

e trouve qu’il y a malheureusement un manque de volontarisme chez les journalistes, et aussi dans l’université, parmi les chercheurs sur les médias. Ils ne se demandent pas assez si finalement, ce que l’on reproche au Monde, on ne pourrait pas le retrouver, peut-être même en pire, dans le Figaro, l’express ou Libération. Pour conclure, je suis en partie d’accord avec M. De Laage, il y a une tendance un peu malsaine à vouloir critiquer violemment les médias une fois que l’ouverture de la chasse est décidée, alors que dans le même temps, on ignore des pans entiers de fautes professionnelles. De mauvaises pratiques qui concernent spécifiquement les médias français demeurent dans une sorte de vide intellectuel, de néant journalistique. Ce « maljournalisme » n’est du tout couvert, peut-être parce que ce sont des fautes qui gênent plus la profession.  Marianne Schmitt : Dans votre livre vous critiquez particulièrement la médiocrité de la presse quotidienne régionale. Expliquez-nous ce que vous pensez de cette P.Q.R., parce que nous allons à présent entamer le débat précisément sur ce point… Jean-Pierre Tailleur : D’accord. Auparavant, juste une parenthèse : tout ce que je vais vous dire, vous pouvez le compléter en tapant sur Google mon nom, le mot « maljournalisme », où en allant voir directement sur mon site internet [31]. J’y ai mis d’autres choses qui peuvent vous intéresser. 

Mon livre, « Bévues de presse », est un tour d’horizon sur le manque de professionnalisme dans la presse française. Comme cela est précisé, que je ne considère pas que l’ensemble des journalistes, ni que l’ensemble des journaux français, soient mauvais. Je me suis simplement intéressé à des cas de fautes professionnelles, qui ne sont pratiquement jamais évoqués dans les débats sur les médias. Je me suis intéressé notamment à la PQR, mais pas uniquement.

Je consacre par exemple un chapitre entier au Canard enchaîné. Cet hebdomadaire nous est présenté comme un journal d’investigation (et pas seulement humoristique), comme une référence. Or, à mon sens n’est pas assez critiqué, car on y relève de façon récurrente des fautes graves.   D’une part, parce qu’il a un angle d’attaque extrêmement limité. C’est un journal qui couvre surtout le microcosme parisien et qui ne fait pratiquement rien sur l’étranger. Quand vous lisez la plupart des articles de cet hebdomadaire, vous avez l’impression qu’il est fait par des gens qui se moquent de ce qui se passe au-delà de quatre ou cinq arrondissements parisiens. Et d’autre part, il n’y a pas de véritable investigation, c’est-à-dire des articles approfondis. “L’investigation” se limite aux “petites phrases”. C’est une sorte de Star Academy de la vie politique française, mais ce n’est pas du niveau d’une grande nation de 60 millions d’habitants,. Il me semble même assez indigne de considérer qu’il est un modèle d’investigation pour la quatrième ou cinquième puissance mondiale, comme on nous le fait croire quand on interview Claude Angeli, le rédacteur en chef, ou que l’on évoque cet hebdomadaire. 

Pour répondre à votre question sur
la PQR, j’ai porté mon regard sur la presse régionale après m’être aperçu que dans la plupart des travaux sur les médias publiées en France, elle n’existe pas ! Et pour moi, c’est une forme profonde de mépris, un exemple de la coupure France d’en bas-France d’en haut, telle qu’on nous en parle depuis deux ans.
 

Il y a une anecdote intéressante que je rapporte dans mon livre. Il y a quelques années, j’ai assisté aux « rencontres de Pétrarque ». Cette manifestation culturelle d’une semaine a lieu tous les étés à Montpellier et est diffusée sur France culture. Ce mois de juillet là, les rencontres étaient consacrées aux médias et à la démocratie : elle comprenaient environ dix heures de débat, avec beaucoup de gens brillants, intelligents, très cultivés… Mais après la dernière journée, je me suis rendu compte qu’ils n’ont pas dit un mot sur la presse locale !  Ce sont des personnalités que les Montpelliérains viennent écouter, que les auditeurs de France culture vont écouter, des intellectuels venus de Paris et qui ignorent les journaux qui concernent les quatre cinquième des Français. Dans le cocktail qui clôturait l’ensemble de ces conférences, j’ai fait part de mon étonnement à Alain Finkielkraut, qui était le principal animateur de ces journées: «Comment cela se fait que vous n’ayez pas parlé du Midi libre, le journal local ? » Il venait de passer une semaine, et comme les autres intervenants, il ne s’était pas demandé le soir en arrivant à l’hôtel ce que lisent les habitants de la région. Il pouvait bien imaginer que le journal local est ni Libération ni Le Monde. Finkielkraut m’a répondu par une sorte de boutade en me disant que pour lui la presse régionale, c’est aussi marrant à lire que l’Equipe. Ca l’amuse. En d’autres termes, pour lui, cela ne présente pas d’intérêt pour en parler dans un débat sur les medias et la démocratie française…

[32] Marianne Schmitt : c’est amusant de faire le rapprochement entre les deux, parce que L’Equipe est l’un des quotidien les plus lus, et la presse quotidienne régionale fait 70 % des ventes de quotidiens, ce qui n’est pas négligeable non plus…  Dominique de Laage : mieux même ! Le plus grand quotidien français est un quotidien régional[33] ! Jean-Pierre Tailleur : Tout à fait. Vous complétez mon propos. Non seulement cela concerne les quatre cinquièmes de la population, mais en plus, c’est la presse généraliste la plus lue.  

Tous les ans,
la Croix, et le Point publient un sondage sur la crédibilité des médias, et on nous fait toute une tartine au mois de janvier – cette année c’était début février
[34] – sur le fait que les médias sont plus ou moins crédibles que l’année précédente. Et là encore, on parle très rarement, et même pratiquement jamais, de la presse régionale. A ma connaissance, la dernière fois qu’il en a été question, c’était de façon indirecte, il y a environ cinq ans. A l’époque, c’était Télérama qui s’occupait de ces sondages, et cet hebdomadaire avait publié un dossier sur les journaux alternatifs, marginaux qui se créent un peu partout en France, et qui remplissent, tant bien que mal – car en général, ils ont très peu de moyens – quelques vides éditoriaux laissés par les grands quotidiens régionaux.  Pour votre information – je ne sais pas si vous les connaissez, ils ne sont pas très connus en général – ici à Bordeaux, ils s’appellent Nouvelles Vagues [35], et à Montpellier, L’Agglo-rieuse. Il y a aussi le journal de François Ruffin. Il est connu pour avoir écrit un livre sur une école de journalisme[36], mais, c’est surtout l’animateur d’un journal qui s’appelle Fakir [37], basé à Amiens… 

Marianne Schmitt : et qui a eu des démêlés avec la justice… Jean-Pierre Tailleur : oui, il est actuellement en procès avec le Courrier Picard

[38] parce qu’il a attaqué de façon humoristique. Mais l’humour n’est pas passé… Mais ce que je voulais dire, c’est que même quand les journaux publient des dossiers spéciaux sur les médias, la presse régionale est relativement délaissée.   Et c’est donc pour cette raison, devant ce constat, devant ce vide intellectuel, et même journalistique – m’étant fixé comme objectif d’écrire une critique le plus possible factuelle sur le manque de professionnalisme dans la presse – que j’ai décidé de consacrer deux chapitres (sur les 15 de mon livre) à la presse régionale.  Je suis à l’aise aujourd’hui, parce qu’il y a un journal dont je dis relativement du bien par rapport à l’ensemble, c’est Sud Ouest. Je fais allusion au fait que votre nouvelle formule, Monsieur De Laage, m’a parue représenter un progrès par rapport à ce qui se fait ailleurs. Un tour de France de la presse régionale permet de constater beaucoup de ringardise, en effet, trop de formats «années 70», et ce qui a été fait ces dernières années, en allant voir ce qui se passait ailleurs, me paraît représenter un progrès. Sud Ouest a été un des premiers à le faire en ayant recours à un cabinet-conseil espagnol. 

Par ailleurs, il se trouve que je suis d’origine Argentine – par mon lieu de naissance et par ma mère – et j’ai été surpris de constater que dans certaines villes de l’intérieur du pays, hors de Buenos Aires, on publie des journaux qui semblent réaliser sur le plan de l’actualité locale plus de reportages, plus d’investigation que leurs confrères français. J’ai également fait un tour d’horizon comparatif de notre PQR avec l’espagnole. Même en tenant compte du régionalisme -
la Catalogne est plus indépendante que le Languedoc–Roussillon ou même l’Alsace – j’ai constaté que sur le plan local, les journaux donnent plus de moyens à leurs journalistes pour faire des enquêtes.
 

Notre PQR pose le problème du modèle économique qu’elle a adopté. Beaucoup de pages dépendent d’intermittents du journalisme qui, trop souvent, ne sont pas des journalistes professionnels. Cela peut être un instituteur ou un retraité de France Télécom comme celui que j’ai rencontré dans la région de Poitiers, récemment. Ils sont payés pour couvrir leur village ou un groupe de villages, et n’ont évidemment pas les moyens de faire des enquêtes sur plusieurs journées. Ils ne peuvent que se contenter de suivre les cocktails et de faire de l’information institutionnelle. Je pose donc la question : la coupure France d’en haut-France d’en bas ne commence-t-elle pas là? Nos journaux ne se donnent-ils pas assez de moyens pour faire écho à ce qui se passe sur le plan local?  Marianne Schmitt : est-ce que quelqu’un veut réagir… ? [A suivre] 

[1] Ce débat s’est déroulé le lundi 5 avril 2004, entre 15h30 et 18h, à l’U.F.R. (Unité de Formation et de Recherche) des sciences de l’homme de l’université de Bordeaux 2 (UFR des Sciences de l’Homme – Département de Sociologie, Université Victor Segalen Bordeaux 2, 3, place de
la Victoire, 33076 Bordeaux Cedex
). 

Dans le cadre du séminaire de 2ème année de Master en sociologie du professeur Didier Lapeyronnie, trois étudiants (Marianne Schmitt, Elodie Rotenberg et Christophe Geay), ont organisé une table ronde autour thème : « les médias et leur critique ».  [2] Le débat a été retranscrit d’après un enregistrement effectué à l’aide d’un magnétophone de poche. Certaines retouches, minimes et portant uniquement sur la forme (répétitions, lapsus, bafouillages, phrases inachevées…), ont été effectuées afin de faciliter la lecture. 

[3] Principe n° 2 (« l’attachement du journaliste à la réalité objective ») des Principes internationaux de l’éthique professionnelle des journalistes, établis lors de la quatrième rencontre consultative de 1983 des organisations internationales et régionales de journalistes professionnels sous l’égide de l’UNESCO (in Alain Woodrow – Les médias, quatrième pouvoir ou cinquième colonne ? – Editions du félin). 

[4] Un point de vue que souligne Daniel Schneidermann dans l’un de ses ouvrages : « Vous touchez juste, Pierre Bourdieu […] l’idée même de présupposé ne nous effleure pas […] Je me souviens de cette consoeur de télévision à qui nous reprochions sur le plateau d’Arrêt Sur Images de privilégier les faits divers au détriment de l’actualité étrangère, et qui répliquait, pathétiquement sincère : “mais il ne se passe pas grand-chose, en ce moment à l’étranger !” cuirassée par sa pratique quotidienne, elle ne savait pas que c’était elle qui décidait que les évènements étrangers n’étaient pas intéressants […] “Ouvrir” une page de journal sur telle information plutôt que telle autre, “attaquer” son article sur telle citation plutôt que telle autre : tout est choix, que le journaliste effectue notamment en fonction de ses présupposés. » (Daniel Schneidermann – Du Journalisme après Bourdieu – Fayard, 1999, pp.12-13) 

[5] « l’insécurité existe, ce n’est pas les médias qui l’ont inventé » (Olivier Mazerolle, – Soirée électorale, France 2, 21 avril 2002). «  La mort d’un commissaire à Vannes, qui a entraîné la visite du ministre de l’intérieur, le drame de Nanterre, fallait-il ne pas en parler ? Est-ce de ma faute si le ministère de l’intérieur a publié des chiffres de la délinquance en hausse ? » (Olivier Mazerolle – Le Monde, 24.04.2002). 

[6] « Lorsque l’on accuse les médias d’avoir construit Le Pen ou d’avoir traité exagérément l’insécurité, Serge July rejette toute responsabilité. Les questions sécuritaires étaient la première des préoccupation des français, il était normal d’en parler beaucoup […] » (Revue atlantica, Paris, Séguier Editions, numéro spécial, novembre 2003, p. 7-8) 

[7] Arrêt sur images : Un lycée trahi par la télé ? – France 5, 04.04.2004 

 

[8] Deux lycéennes exclues de leur établissement pour avoir refusé – en gros – d’enlever leur voile, et depuis lors objet d’une importante couverture médiatique. 

[9] Ce qui s’est effectivement produit lors de ce débat là. 

[10] Pierre Bourdieu – Sur la télévision – éditions Liber/Raison d’agir, 1996, p.14 

[11] Dans « L’œuvre de Pierre Bourdieu »Sciences Humaines, numéro spécial, 2002, p 75 

[12] P. Val – « Noam Chomsky dans son mandarom » – Charlie Hebdo, 19.06.2002 ; sur les critiques habituelles contre Chomsky, voir « Noam Chomsky et les médias français » (Acrimed, 23.12.2003, http://www.acrimed.org/article1416.html) 

[13] Précision fournie par la proviseur du lycée en question sur le plateau d’Arrêt sur images. 

[14] L’existence de ce manque de formation n’est pas qu’une lubie personnelle. Un ancien élève du Centre de Formation des Journalistes, école parisienne de formation des élites du journalisme, en témoigne dans un livre : « [Au CFJ] nous n’apprenons rien, ou si peu, sur le tiers-monde, le libéralisme ou la psychanalyse. Jamais nous ne discutons de
la Constitution française, du financement des partis ou des institutions européennes. Nous ne recevons aucune formation sur le fonctionnement de l’Etat ou des collectivités.
[…] l’enseignement théorique survit à peine. Comme un alibi. Une heure d’histoire le lundi, une autre d’économie, cinq journées sur la justice et c’est tout pour la première année. Puis deux (remarquables) semaines en seconde année, une sur la géopolitique, l’autre sur les religions. Point barre. Des oasis, perdus dans le no man’s land des exercices de style. » (François Ruffin – Les petits soldats du journalisme – Les Arènes, 2003, pp.97-99)
 

[15] « Education  nationale : réforme impossible » – Pièce à conviction – France 3, 05.06.2003 

[16] A titre d’exemple, selon la comptabilisation de l’émission Arrêt Sur Images, le voile islamique a occupé dans les journaux télévisés du soir de TF1, France 2, et France 3, 14’44″ (9 sujets diffusés) au cours du mois de septembre 2003, 50’31″ (28 sujets) au cours du mois d’octobre 2003, et 31’51″ (21 sujets) au cours du mois de novembre 2003. Puis c’est la question de la laïcité qui a été mise en avant, avec 1h23’17 » (53 sujets) au mois de janvier 2004 et 47’42 » au mois de février 2004 (33 sujets). Malheureusement, la comptabilisation n’avait pas été faite, à ma connaissance, pour le mois de décembre 2003. 

[17] Alain Gresh, « Islam et médias », www.islamlaicite.org, 2000 ; voir également Alain Gresh – « L’islam au miroir des médias », Le Monde Diplomatique, juin 1997 

[18] voir Deltombe Thomas – « L’islam au miroir de la télévision » – Le Monde Diplomatique, mars 2004 

[19] Tévanian Pierre – « Campus ou champs de bataille ? » - www.lmsi.net, décembre 2003 

 

[20] CQFD, journal alternatif marseillais (http://cequilfautdetruire.org/) 

[21] « L’exclusion le 10 octobre de deux élèves voilées du lycée Henri-Wallon, à Aubervilliers, survient après une intense campagne politique et médiatique qui a fait d’un bout d’étoffe une pelote à cauchemars, dans laquelle s’effiloche la conscience politique de bon nombre d’enseignants pourtant de gauche. A CQFD non plus, on n’a aucune sympathie pour le voile, pas plus que pour la kippa ou le crucifix. Mais on n’en a pas non plus pour ceux qui font payer à des gamines leur trouille des barbus. Sainte victoire de la laïcité : une des fillettes exclues du collège de Flers en 1999 a dû être hospitalisée pour dépression. Et pendant que
la Commission Stasi « réfléchit », que les médias médiatisent et que les philosophes philosophent, les discriminations continuent. » (Edito, « dossier foulard » – CQFD n° 5, 17.10.2003). Voir également Hervé Gouyer, « Alibi ostensible », CQFD n°9, février 2004, p.6 (
http://cequilfautdetruire.org/laicite/9alibi.html)
 

[22] « Voile : contre les lois d’exclusion » – Politis, 29.01.2004 ; Voir également Denis Sieffert  – « Voile à l’école : une loi, et après ? » – Politis n°780, 18.12.2003 [23] « Et moi, qui ai constamment dans le passé défendu les jeunes femmes voilées, je veux faire comprendre pourquoi, en signant le rapport de la commission Stasi, j’ai gardé les mêmes idées. […] nous sommes confrontés à la montée d’un islamisme radical qui attaque ce que j’ai défini comme le noyau de la modernité et qui me semble tout à fait éloigné des projets de beaucoup de femmes voilées. […] Je fais l’hypothèse que la loi peut arrêter les mouvements islamistes qui veulent porter atteinte à l’organisation scolaire et hospitalière, mais qu’elle conduira à plus de souplesse, et non à plus de répression, face aux signes personnels d’une foi ou même d’une appartenance. » (Alain Touraine – « Modernité et convictions » – Libération, 07.01.2004) 

 

[24] A la question suivante de L’express, « La violence de la polémique vous a-t-elle fait changer d’avis? », Fadéla Amara répondait ainsi : « Le mouvement Ni putes ni soumises a toujours demandé une clarification. Pour nous, le voile n’a aucune connotation religieuse. C’est le sceau de l’humiliation des femmes. Mais nous étions plutôt partisans d’une circulaire, qui aurait permis de rappeler les règles de la laïcité à l’école sans tomber dans la stigmatisation. […] Puisque nous nous acheminons vers une loi, autant essayer de peser dans les semaines qui viennent pour la faire aller dans le bon sens. » («Le voile, c’est le sceau de l’humiliation des femmes» – L’Express, 11.12.2003) 

[25] Alain Accardo – Pour une socioanalyse des pratiques journalistiques, in A. Accardo, G. Abou, G. Balbastre et D. Marine – Journalistes au quotidien. Essais de socioanalyse des pratiques journalistiques – le Mascaret, 1995, pp. 40-41. 

[26] Gilles Balbastre – « Une information précaire » – Actes de la recherche en sciences sociales n°131-132, Seuil, 2000, pp.76-85 [27] Alain Accardo, Gilles Balbastre, Georges Abou et Dominique Marine – Journalistes au quotidien, essais de socioanalyse des pratiques journalistiques – Éditions Le Mascaret, Bordeaux, 1995, pp. 63-185. Ce livre, épuisé, peut-être emprunté à la bibliothèque municipale de Bordeaux. Une partie du texte est également disponible sur Internet sur le site de l’Homme moderne : http://www.homme-moderne.org/societe/media/balbastr/quotidien/journal.html  [28] Nicolas Baverez -
La France qui tombe – éditions Perrin, 2003 (il existe également en format poche – collection tempus des éditions Perrin -  2004)
 
[29] Culture et dépendances : « Affaires, terrorisme : les médias en accusation » – France 3, Mercredi 24.03.2004  [30] Pierre Péan et Philippe Cohen – La face cachée du Monde : Du contre-pouvoir aux abus de pouvoir – éditions Mille et Une Nuits, 2003 [31] http://maljournalisme.chez.tiscali.fr   

[32] « Montpellier, juillet 1999 […] une vingtaine de personnalités confrontent leurs idées sur “les grandeurs et servitudes des médias” pendant plus de huit heures, étalées sur quatre journées. Alain Finkielkraut, Michel Rocard, Blandine kriegel, François Bayrou, Georges Frêche, Roland Cayrol, Jean-Noel Jeanneney sont parmi les intellectuels et hommes politiques qui participent aux “rencontres de Pétrarques”. […] les débats sont de bonne tenue, mais […] les questions gênantes sont contournées. On reste entre gens bien et cultivés qui assènent des références à Hannah Arendt, à la loi de la presse du 29 juillet 1881 ou à Internet ; toute mention culturelle, ou futuriste, sociologisante ou moralisante est la bienvenue. Les intervenants s’inquiètent surtout de l’agressivité des journalistes, mais leur apathie et leur amateurisme face aux puissances établies n’est pas un thème qui les intéresse […] “j’aime bien lire les journaux de province parce qu’ils sont distrayants comme L’Equipe”, confie en aparté le philosophe Alain Finkielkraut, omniprésent à ces rencontres. Le dédain, à l’égard de publications qui devraient avoir une position centrale dans la société française, est révélateur. » (Jean-Pierre Tailleur – Bévues de presse – éditions du Félin, 2002, p.122-124) 

[33] Ouest-France. 

 

[34] « La confiance des Français dans les médias » – Sofrès, 5.02.2004 – Enquête réalisée les 14 et 15 janvier 2004 par
la Sofrès pour Le Point et
La Croix - 
http://www.tns-sofres.com/etudes/pol/050204_confmedias_r.htm A propos de la valeur de ces sondages, on peut se reporter au très instructif article de Patrick Champagne, « L’arroseur arrosé : le «baromètre» sur les Français et les médias » – Acrimed, février 2001 (http://acrimed.samizdat.net/article.php3?id_article=104) ou au chapitre VIII de Bévues de Presse, p.154-157.
 [35] http://nouvellesvagues.free.fr ; voir également Le Passant ordinaire (http://www.passant-ordinaire.com/), autre revue alternative Bordelaise.  

[36] François Ruffin – Les petits soldat du journalisme – Les Arènes, 2003 

[37] Fakir – 34 rue Pierre Lefort, 80000 Amiens – Tél : 03 22 33 04 77 – ruffin@fakirpresse.info – Vous pouvez consulter sur le site Acrimed, un dossier sur Fakir (avec une présentation, un historique, les procès et quelques articles, pour vous faire une première idée) :  http://acrimed.samizdat.net/mot.php3?id_mot=152 

[38] Le quotidien régional dominant de la Somme. 

Maljournalisme au Monde : réaction de Jean-Pierre Tailleur

par Jean-Michel Pinon

Présent le 21 mars prochain à Bourges dans le cadre de
la Fête de l’internet 2003, Jean-Pierre Tailleur, auteur de l’ouvrage « Bévues de presse : l’information au yeux bandés », n’a pas manqué de réagir à la sortie de « La face cachée du Monde » écrit par Pierre Péan et Philippe Cohen.

« Bévue de presse, l’information aux yeux bandés » est sans aucun doute le premier essai sérieux écrit sur le maljournalisme en France. Dans son ouvrage, Jean-Pierre Tailleur aborde pour la première fois la question du sous-développement de notre presse régionale, démontre le manque de professionnalisme de certains « grands reporters » ainsi que le manque de sérieux des enquêtes « d’investigations », terme, estime-t-il par ailleurs, souvent galvaudé.

La sortie tonitruante de « La face cachée du Monde », écrit par Pierre Péan et Philippe Cohen à propos des dérives du quotidien français supposé le plus sérieux et professionnel, lance à nouveau le débat sur la qualité souvent discutable de nos journaux d’ordinaire bien réticents à faire leur autocritique. Jean-Pierre Tailleur dont la réputation de rigorisme n’est plus à faire, se retrouve alors en première ligne pour apporter ses commentaires éclairés dans la tempête médiatique du moment.

Et c’est toujours avec la même absence de complaisance qu’il s’exprime. Soulignant que « Le Monde reste un grand journal, malgré les reproches faits à ses dirigeants », et qu’il « n’a pas à rougir si on compare sa rigueur d’ensemble avec celle de Marianne », magazine pour lequel travaille l’un des auteurs de La face cachée du Monde, Jean-Pierre Tailleur concède néanmoins que ce pavé – le livre compte environ 600 pages – dans la mare aux canards « est très pertinent et percutant ».

« Ce débat risque d’être assez vain s’il se confine dans des luttes de personnes, de pouvoir et évite des questions qui concernent l’ensemble de la corporation », estime-t-il avec justesse puisque l’essentiel de la polémique actuelle semble se réduire au travers des médias sur la personne des dirigeants du quotidien du soir. Au point que l’on puisse s’interroger sur une volonté délibérée des médias de brider le débat sur les fautes journalistiques mises en évidences dans ce livre et qui ne concernent bien évidemment pas que Le Monde.

L’ancien journaliste du Monde Diplomatique pose ce qui devrait être selon lui la problématique centrale du débat : « la presse française est-elle assez rigoureuse ? Est-elle trop indulgente avec ceux qui publient des enquêtes médiocres ? ». Et Jean-Pierre Tailleur de renvoyer tout le monde dos à dos : « Le Monde ne doperait pas certaines informations si en France le maljournalisme que d’autres pratiquent plus que lui indignait davantage ! »

Il peut paraître en effet curieux que l’ensemble de la presse hexagonale mette en lumière au travers d’un battage médiatique sans précédent sur le sujet, l’ouvrage de P. Péan et P. Cohen, alors que celui de Jean-Pierre Tailleur publié un an plus tôt, qui se penche sur les bévues de nombreuses publications françaises – dont le Canard Enchaîné et L’Express qui a publié en exclusivité plusieurs pages de La face cachée du Monde – a fait l’objet d’une véritable omerta. « L’Express est un magazine de qualité dans l’ensemble. Mais il se targue de critiquer Le Monde tout en ayant passé sous silence « Bévues de presse » ou « La lettre ouverte à Joseph Kessel sur l’Afghanistan », autre critique des médias parue récemment, par Christophe de Ponfilly. Pourquoi ? », interroge Jean-Pierre Tailleur, perfidement.

Alors que la presse européenne regarde avec un œil amusé les média français « laver leur linge sale en public » (Magazine La liberté – Suisse), il est hélas probable que l’on se contente ici de quelques réponses indignées, d’accusations de calomnie et de diffamation, sans aller vraiment au fonds du problème puisque cela remettrait en cause la crédibilité de l’ensemble de la presse hexagonale. Mieux vaut montrer du doigt Le Monde comme un mauvais élève que l’on doit mettre en quarantaine, plutôt que d’avouer que c’est toute la classe qui mériterait d’aller au piquet…

PS : 

« Bévues de presse – L’information aux yeux bandés », par Jean-Pierre Tailleur, Editions du Félin, 240 pages. Site web : maljournalisme.com

 Biographie de Jean-Pierre TAILLEUR

Journaliste-essayiste-traducteur né en 1961 à Buenos Aires.

Jean-Pierre Tailleur est diplômé de
la Columbia Graduate School of Journalism (New York, « Master of Science » 1993) et de l’Ecole de Management de Lyon (1986). A la sortie de « SupdeCo Lyon », il entre à
la Société Générale qui l’expatrie à New York. Après six années de banque, il suit sa vocation pour le journalisme en présentant sa candidature à la « Columbia J School ». Jean-Pierre Tailleur a écrit des articles dans les trois langues qu’il maîtrise (français, espagnol et anglais), pour des publications aussi diverses que Le Nouvel économiste, El País, Le Monde diplomatique, El Periódico de Catalunya, Le Midi Libre, The Free Press, Phosphore, France-Amérique, Hommes et migrations. Entre 1994 et 1998, il a également été journaliste économique salarié de l’hebdomadaire L’Usine nouvelle et du mensuel Management. Il s’est ensuite consacré à l’écriture de « Bévues de presse » (intitulé « Erreur à
la Une » initialement par les éditions du Seuil) à partir de recherches initiées dès 1993, tout en collaborant avec une agence de presse de Barcelone. Il a également été traducteur d’espagnol-français, chargé de communication associative, et est intervenu dans différentes écoles et universités (Sciences Po Paris, Barcelone/Columbia et Paris StDenis, Ecole de journalisme de Toulouse, HEC).

Jean-Pierre Tailleur sera à Bourges le Vendredi 21 mars 2003, dans le cadre de
la Fête de l’internet, à l’invitation de L’Agitateur de Bourges pour la conférence « Internet et information de proximité », qui se déroulera dans l’amphithéâtre de l’ESTACOM à 18h30.

« La face cachée du Monde », par Pierre Péan et Philippe Cohen, Fayard, 640 pages.

Pour des médias soustraits à l’emprise des pouvoirs économiques et politiques

par Communiqué de presse

La première session des Etats Généraux pour le pluralisme des médias (dont l’Agitateur est signataire) s’est tenue le 30 septembre 2006 à
la Bourse du Travail à Saint-Denis. Il en est ressorti une déclaration que nous publions ici.

Plus de 150 associations, syndicats, médias associatifs, soutenus par de nombreuses forces politiques, ont appelé, dès octobre 2005, à des Etats généraux pour une information et des médias pluralistes. Une première session nationale des États Généraux s’est tenue à
la Bourse du travail de Saint-Denis le samedi 30 septembre 2006.

A quelques mois de l’élection présidentielle et des élections législatives, nous en appelons aux mouvements syndicaux, associatifs et politiques, aux mouvements d’éducation populaire, à toutes celles et à tous ceux qui entendent résister à l’information et à la culture mercantiles, pour qu’ils soumettent au débat démocratique nos exigences et que les candidats prennent des engagements précis sur nos propositions.

Sans anticiper sur l’adoption d’une plate-forme soumise à tous les participants lors d’une prochaine session des Etats Généraux, les associations, syndicats et médias associatifs signataires ayant contribué à la tenue de cette première session, livrent au débat les pistes suivantes sans préjuger des discussions ultérieures.

- Pour garantir les droits d’informer et les droits à l’information contre toutes les tentatives politiques et économiques de les confisquer.

Des dispositions doivent être prises contre les effets conjoints de la concentration et de la financiarisation des médias, qui menacent non seulement la pluralité des médias et l’existence de certains d’entre eux, mais aussi l’expression du pluralisme des informations et des opinions. S’imposent en particulier : un renforcement de la législation anti-concentration ; une refondation des aides publiques à la presse, pour que celles-ci bénéficient prioritairement aux médias sans but lucratif, aux médias d’information généraliste et à faibles ressources publicitaires.

Des dispositions doivent être prises pour que les médias soient soustraits aux pressions et aux chantages du pouvoir politique, national ou local, ainsi qu’aux appétits financiers et aux options éditoriales de leurs propriétaires. S’imposent en particulier : l’interdiction pour des groupes bénéficiant de marchés publics de posséder des entreprises médiatiques ; la création d’une nouvelle instance de régulation des médias qui, démocratique celle-là, doit se substituer au CSA ; l’attribution de nouveaux droits collectifs aux rédactions et aux syndicats des salariés des entreprises médiatiques.

- Pour préserver et développer le service public de l’audiovisuel.

Le secteur public de l’audiovisuel doit être en mesure de remplir ses fonctions de service public. Son animation et sa gestion doivent être largement démocratisées. Sa créativité doit être libérée des enjeux commerciaux qui l’incitent à se battre avec les mêmes armes, les mêmes programmes que les médias privés. A cette fin, il doit bénéficier d’un financement indépendant de la publicité à la hauteur de ses missions et de garanties démocratiques qui le soustraient au chantage politique des gouvernants.

Non seulement toute nouvelle privatisation d’une chaîne publique doit être impérativement écartée, mais un coup d’arrêt doit être porté à la privatisation des activités du secteur public et à la réduction progressive de son périmètre. Il faut au contraire que le service public reconquière toutes ses capacités d’innovation, de production et de diversification. La concession des chaînes privées à des groupes dépendants de marchés publics doit cesser. La déprivatisation de TF1 doit être mise en débat. Le secteur public doit être constitué en pôle public des médias (incluant l’AFP), et pouvoir trouver dans les médias sans but lucratifs des partenaires privilégiés.

- Pour favoriser l’essor des médias associatifs et doter les médias à but non lucratif du statut et des moyens dont ils ont besoin.

Les revendications des médias du tiers secteur, consignées dans l’Appel de Marseille, doivent être satisfaites : leur représentation dans toutes les instances concernant les médias ; la pleine reconnaissance professionnelle des personnes contribuant à les faire vivre. Pour les radios associatives : le renforcement et la démocratisation du Fonds de soutien à l’expression radiophonique (FSER) ; la protection du quota des fréquences associatives (30%). Pour les télévisions associatives : l’extension du FSER pour qu’elles en bénéficient, notamment par une augmentation du montant et de l’assiette de la taxe sur la publicité qui l’alimente ; un quota équitable de fréquences hertziennes aux plans local, départemental, régional et national. Pour la presse écrite et l’édition indépendante et sans but lucratif : des aides spécifiques à la diffusion et la révision des conditions d’accès aux points de vente ; l’extension et la reventilation des aides publiques à la presse, afin qu’elles en bénéficient équitablement. Pour l’internet solidaire et non marchand : le retrait de
la Loi de confiance dans l’économie numérique (LCEN), attentatoire à la vie privée et à la liberté d’expression ; la levée de toutes les entraves à la libre circulation des contenus dans le respect des droits humains et des droits d’auteur ; la promotion des logiciels libres et des formats ouverts, avec des aides spécifiques pour la formation à ces outils.

- Pour défendre et développer la diversité de l’information et de la culture, étendre les droits des créateurs et renforcer les moyens de la création.

Les pouvoirs publics doivent garantir le droit des citoyens d’informer et d’être informés, indépendamment des audiences moyennes évaluées en fonction de critères strictement marchands, au mépris de la diversité des publics, des obligations des journalistes et de la qualité de l’information. Parmi les mesures qui iraient en ce sens : une nouvelle autorité de régulation des médias, de nouveaux droits pour les journalistes, les documentaristes et les associations, le renforcement du secteur public et du Tiers secteur associatif.

Ce qui est vrai de l’information l’est également de la culture. Les conditions de production et de diffusion des œuvres documentaires et culturelles dans les médias doivent être modifiées. Un Projet de loi pour les intermittents doit être voté conformément aux propositions du Comité du Suivi.

- Pour doter les journalistes et, plus généralement, les producteurs d’information indépendants de nouveaux droits, pour leur assurer des conditions de travail à la mesure de leur rôle.


La Charte des droits et devoir des journalistes et
la Charte de Munich doivent être reconnues et respectées par l’ensemble des journalistes, par les propriétaires des médias, par les directions des rédactions, par les pouvoirs publics. Elles doivent être intégrées à
la Convention Collective Nationale de Travail des Journalistes.

Les producteurs de l’information, qu’ils soient ou non des journalistes professionnels, qu’ils travaillent pour des entreprises médiatiques ou pour des associations, ne peuvent assurer leur responsabilité sociale quand ils exercent leurs activités dans des conditions précaires et sans droits collectifs garantis.

C’est pourquoi doivent être obtenus :  la pleine reconnaissance professionnelle des personnes qui font vivre les médias associatifs ;
  le respect des droits existants pour tous les journalistes, notamment la protection de leurs sources ;
  l’application de toutes les dispositions légales et conventionnelles concernant les pigistes ;
  la résorption des emplois précaires. Chaque équipe rédactionnelle doit être dotée d’une personnalité juridique qui assure son indépendance vis à vis des propriétaires et/ou des actionnaires.

Conclusions provisoires

Pour remplir leur fonction démocratique, les médias doivent être soustraits à l’emprise des pouvoirs économiques et politiques. Or ce n’est manifestement le cas ni des médias privés, ni des médias publics. Les logiques financières qui prévalent dans les premiers ont désormais gagné les seconds. Les pouvoirs publics, loin de garantir l’égalité du droit d’accès aux médias, le pluralisme de l’information et l’indépendance des journalistes, laissent faire et se contentent d’un pluralisme de façade. Il est urgent que cela change.

Maljournalisme 

Un grand merci à stalker de publier (il y a déjà un certain temps) un long et intéressant texte (en 6 parties) de Jean-Pierre Tailleur, l’auteur de ce bon essai d’analyse critique sur les erreurs du journalisme français qu’est Bévues de presse. L’occasion de rendre hommage à son travail, sur un sujet qui me passionne : la – vraie – critique des media. En France, et particulièrement sur internet, deux organisations se sont attribué le titre de critiques de la presse : l’observatoire des media et acrimed. Ce n’est évidemment qu’un titre. Leur simple objet est de dénoncer, parfois à juste titre, les dérives « libérales » ou « droitières » de la presse, de montrer combien le système capitaliste nuit à l’information libre et juste. Si ces thèses étaient abritées derrière une véritable critique de la manière dont est véhiculée l’information, même dans les media indépendants, et même quand les thèses ou problèmes évoqués ne correspondent pas aux idées des critiques, celà serait plaisant. Mais l’ordre moral que ces deux organes souhaitent ne me lait pas tellement.  Le journaliste (de presse) semble en France la seule véritable profession sur laquelle il soit impossible de réaliser une critique. L’épisode de
La Face cachée du Monde, en même temps que quelques autres livres (le Daniel Carton, le Birenbaum) avaient lancé un débat sur la qualité du travail de la presse. Il est retombé sans autre artifice, car tous avaient de trop grands tropismes personnels (amitiés, rancoeurs ou cibles personnelles), des accusations et des méthodes qui ne permettaient pas de placer le débat sur le plan de la qualité de l’information, des méthodes généralisées de maljournalisme. 
La presse en France n’évolue pas, elle décline. Elle est une institution, et se raccroche à sont statut. Le lectorat, d’ailleurs, s’il est exigeant (comme le prouvent les enquètes régulières publiées dans
La Croix ou Télérama), reste fidèle à un format, et abandonnera plutôt la lecture d’un canard plutôt que de zapper. Seul tendance un peu alternative,
La Croix, qui voit ses ventes progresser en travaillant une image d’intégrité journalistique et d’information effective (journal pourtant épinglé dans le livre de Tailleur autant que dans celui d’Alain Hertoghe, mais qui semble moins pire que d’autres). 
Bref, tout ça pour dire que les pérégrinations de Tailleur autour de l’édition et de la promotion de son bouquin en disent aussi long sur l’état de notre presse que son livre lui-même.  [PS : également, petite tribune sympathique sur Ignacio Ramonet et son Observatoire, du même JP Tailleur, sur le Grain de sable]


[PS2 : la revue Medias était ressortie en juillet sous une formule, après digestion, sympathique même si un peu light. Je n’ai toujours pas vu de numéro deux…]


[PS3 : Notons que l’Ami Public fait la promotion du site Le Cordelier, qui effectue une veille sur les Travaux Défectueux de l’information, à coté d’un « observatoire des élites » de qualité variable] Informations fausses, biaisées, purement promotionnelles, pipolisées , minimisées ou sur-valorisées… Les bavures sont quotidiennes dans les journaux, à la radio, à la télévision, sur Internet. De la petite erreur qui agace aux tromperies caractérisées qui révoltent, l’info est à la dérive. Elle est devenue une simple marchandise, un spectacle permanent, une course à l’audience au mépris du public. Depuis une vingtaine d’années, la malinformation a pris une ampleur considérable, entamant sérieusement la confiance envers les journalistes et les médias. Désormais, on leur demande des comptes. Car une bonne information est nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie. Yves Agnès montre l’ampleur des dégâts et en analyse les principales causes. Il propose aussi des solutions, qui passent par le réveil des citoyens, des responsables politiques et des journalistes. 

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La TELEVISION vue par Pierre Bourdieu

Posté par issopha le 2 septembre 2007

Sur la télévision

Sur la télévision est un livre de Pierre Bourdieu retranscrivant le contenu de deux émissions télévisées de Gilles l’Hôte : Sur la télévision et Le champ journalistique, réalisées et diffusées en 1996, dans le cadre d’une série de cours du Collège de France. Sur la télévision est suivi d’un article reprenant les mêmes thèmes de façon plus abstraite et plus précise : L’emprise du journalisme.

L’ouvrage est composé de deux parties :

  1. Le plateau et ses coulisses
  2. La structure invisible et ses effets

suivies de l’annexe : L’emprise du journalisme

Sans reprendre précisément cette structure, on peut dégager trois axes :

  • la tension au sein du journalisme entre « pur » et « commercial »
  • l’effet d’homogénéisation lié à la concurrence
  • l’emprise du journalisme sur les autres champs.

Sommaire

//Journalisme pur et journalisme commercial

La télévision, comme média très hétéronome, est fortement soumise à la loi du marché (l’audimat). Elle tend à favoriser le commercial contre l’autonome, c’est-à-dire contre les valeurs de la profession journalistique. Par son pouvoir de déformation du champ médiatique elle va pousser les autres médias à faire comme elle.

La logique du commercial est celle de la loi du marché, on fait ce qui va vendre, ce qui « passe bien ». C’est le fonctionnement d’un journal à scandale : faits divers, sport, etc. La télévision accorde une grande part de son temps à ce genre de nouvelles. Or le temps est l’une des choses les plus rares à la télévision. Selon Bourdieu, si on parle de ces choses futiles c’est qu’en réalité elles ont une importance cruciale :

  • au point de vue économique : elles font vendre
  • et au point de vue politique : on ne parle pas d’autres choses plus importantes

La télévision touche un nombre immense de personnes et elle est soumise à la loi de l’audimat. Cette double constatation permet d’éclairer l’importance du fait divers : pour vendre au plus grand monde, pour faire de l’audimat, la télévision ne peut se permettre d’être polémique. Parler de choses sans intérêt, qui ne suscitent aucun débat (ou des débats factices et médiatiquement orchestrés), c’est toucher tout le monde sans vexer personne. La prégnance de la loi du marché conduit automatiquement à la dépolitisation. La télévision dépolitise, elle représente un danger pour la démocratie. Danger d’autant plus grand qu’en même temps qu’ils sont soumis au marché et à sa logique dépolitisante, ceux qui font la télévision se prétendent les défenseurs de la démocratie, défenseurs de la démocratie au moyen de la télé.

L’homogénéisation des médias

Sur un plan plus général, on note que le champ journalistique, poussé par la logique de la concurrence, finit par proposer une production uniforme. Au lieu de produire de la différence, la logique du marché aboutit ici à tout homogénéiser.

Les journalistes traitent les mêmes sujets : « ils en ont parlé, il faut qu’on en parle aussi ». L’implicite de ce genre de phrase est que, pour un média, ne pas parler d’un sujet traité par ses concurrents revient à être « dépassé » par eux – ce qu’il faut éviter. Pour se distinguer il s’agit alors de produire des micro-différences qui ne seront vues en réalité par personne. Pour le journaliste ce n’est pas ce qu’il dit qui compte mais comment il le dit, ce qui l’amène à se démarquer sur la forme plutôt que sur le fond. Cette volonté de « ne pas passer à coté » et de se distinguer provient de l’idée que ces différences auront un impact réel sur la vente. Idée évidemment fausse puisque personne, si ce n’est les journalistes, ne perçoit ces micro-différences.

Cette homogénéisation de la production est aussi à mettre en lien avec la circulation circulaire de l’information dans le champ journalistique. Au delà de l’uniformisation de l’information, on doit noter que la loi du marché provoque aussi des ravages du point de vue déontologique et politique. La sur-information, la montée en épingle d’une nouvelle, peut aboutir à des conséquences plus que regrettables. Le battage médiatique peut provoquer des réactions chez les politiques, qui se voient contraints de réagir et qui font passer une mesure ou loi qui n’aurait pas été adoptée sans la pression des médias.

L’influence du journalisme

Le journalisme a un pouvoir sur les autres champs. Mais c’est lui-même un champ soumis. À travers le champ journalistique c’est la loi du marché, le commercial, qui s’impose.

Au niveau de l’évaluation des professionnels et de leurs œuvres cela pose un problème de légitimité. On a la légitimité médiatique d’une part, et la légitimité propre à chaque champ. Les deux ne se recoupent pas forcément et cela contribue à créer un flou pour le profane. Qui est un bon écrivain ? Celui que les médias désignent comme tel ? Ou celui qui est reconnu par ses pairs comme étant un bon écrivain ? Cette confusion fait apparaitre une catégorie mixte. Des gens qui jouent sur les deux légitimités à la fois: n’étant pas assez compétentes dans leur domaine pour être reconnues par leurs pairs, ces personnes vont trouver dans les médias une légitimité externe.

Au niveau de la diffusion des œuvres on arrive à un écart entre les conditions nécessaires pour produire un ouvrage « pur », « autonome », et les conditions de diffusion. Les conditions de diffusion sont liées au marché, pour avoir une large audience, il faut que ce soit « vendeur ». Les conditions de production de l’œuvre sont l’exact inverse.

Bibliographie

Liens externes

 

 

 »Sur
La Télévision », par Pierre Bourdieu 

Bulletin d’humeur :  le temps aujourd’hui est laconique avec des montées de découragement passagères…
  
EN GUISE D’INTRODUCTION :

 
’Sur
La Télévision’’ a été réalisé dans le cadre du programme ‘’RECHERCHES AU COLLEGE DE FRANCE’’. Diffusé sur PARIS PREMIERE en 1996, ce documentaire, tourné en plan fixe avec une seule camera, a constitué, pour Pierre Bourdieu, sa seule occasion de livrer à la télévision sa pensée complète sur la télévision. Pour l’essentiel, on y verra une mise sur support télévisé des thèses exposées dans le livre éponyme que Bourdieu avait publié suite à son passage controversé dans ‘’ARRET SUR IMAGES’’ au début de l’année 96 (cf. l’article sur ‘’ENFIN PRIS ?’’, une enquête réalisée par Pierre Carles)
 
‘’Sur
La Télévision’’ vise à démontrer que la télévision est le lieu de censures multiples, pour la plupart invisibles, y compris pour ceux qui les exercent, et à disséquer les mécanismes qui permettent à ces censures d’exister. Bien entendu, il existe des censures politiques et économiques, mais ce serait très insuffisant que de dire que la télévision est manipulée par ses annonceurs et ses actionnaires. Ce sont là des choses si grosses que même la critique la plus élémentaire les perçoit. Ce dont il est question ici, c’est de choses plus subtiles, et, par la force des choses, beaucoup plus dangereuses.
 
 
AVANT-PROPOS A PROPOS DE SOCIOLOGIE ET DE VIOLENCE SYMBOLIQUE
 
La sociologie – et le sociologue à plus forte raison – se trouve souvent confrontée à ce malentendu que quand elle met à jour des mécanismes cachés, ceux qui font l’objet de ces analyses ont tendance à y voir un travail de dénonciation, au lieu de les considérer comme un travail d’énonciation. Pourtant, plus on avance dans l’analyse d’un milieu, d’un environnement social, plus on est amené à dédouaner ses agents de leurs responsabilités.
Dans le cas de la télévision, il ne s’agit bien entendu pas de les justifier, mais de comprendre que les gens qui font fonctionner ce système sont manipulateurs autant que manipulés ; du reste, ils manipulent souvent d’autant mieux qu’ils le sont eux-mêmes, et sont inconscients de l’être. On a ici affaire au concept de
‘’violence symbolique’’, une violence qui s’exerce avec la complicité tacite de ceux qui la subissent et de ceux qui l’exercent, dans la mesure où les uns et les autres sont inconscients de subir cette violence.
C’est le rôle de la sociologie que de dévoiler des choses cachées et inconscientes, à l’instar de toutes les sciences du reste, et ce faisant, elle peut contribuer un petit peu à minimiser la violence symbolique qui s’exerce dans les rapports sociaux.
 
 
LES MECANISMES PAR LESQUELS
LA TELEVISION ARRIVE A CACHER TOUT EN MONTRANT

 
1.       La télévision cache en montrant autre chose que ce qu’il faudrait montrer
 
Un constat : les faits divers constituent la denrée rudimentaire de l’information, alors même qu’en télévision, l’élément le plus rare, le plus précieux, est le temps. Penser qu’on emploie un temps si précieux pour dire des choses si futiles, amène à s’interroger sur l’importance de ces choses futiles : ne cachent-elles pas des choses plus importantes ? Les faits divers n’ont-ils pas pour fonction de faire diversion ?
Cette question revêt toute son importance quand on sait par ailleurs que plus de 50% des gens ne lisent aucun quotidien. Autant dire qu’ils sont voués à s’informer via la télévision. Et donc, à remplir, comme le fait la télévision, un temps précieux et rare avec du vide, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques.
 
2.       La télévision cache en montrant ce qu’il faudrait montrer, mais d’une manière telle qu’elle ne le montre pas.

 
La télévision a bien cette propriété de montrer, ‘’donner à voir’’, mais elle peut également cacher en montrant autre chose que ce qu’il faudrait montrer pour informer, en le montrant de telle manière qu’elle ne le montre pas: en le montrant de telle manière qu’elle le décompose, le déconstruit, le montre insignifiant ou au contraire le reconstruit de telle manière qu’il ne corresponde plus du tout à sa réalité. 
Exemple : la représentation par les medias de la misère ou des phénomènes de banlieue (d’après le travail de Patrick Champagne in ‘’
La Misère Du Monde’’ (Pierre Bourdieu, Libre Examen, 1993)) où l’on voit comment les journalistes, tenus à la fois par les propensions inhérentes à leur métier, à leur formation, à leur vision du monde, à leurs dispositions, mais aussi par la logique de la profession dans laquelle ils évoluent, sélectionnent dans la réalité sociale un aspect tout à fait particulier et qui ne correspond généralement pas à grand-chose.
C’est la notion de ‘’catégories’’ qui est à l’œuvre ici. Le terme de ‘’catégories’’, emprunté à la philosophie kantienne, désigne les structures invisibles qui sont le principe de ce que l’on voit et de ce que l’on ne voit pas. Les professeurs de philosophie usent et abusent de cette métaphore commode : ce sont des lunettes qui structurent ce qu’elles donnent à voir, qui disent ‘’ça c’est important’’ et ‘’ça ce n’est pas important’’, ‘’ça c’est bien’’ et ‘’ça c’est mal’’, ‘’ça c’est masculin’’ et ‘’ça c’est féminin’’… Ces catégories, nous en avons tous, elles sont le produit de notre histoire, de notre éducation, etc.
            Les journalistes eux aussi ont des catégories, à partir desquelles ils voient certaines choses et pas d’autres, et voient d’une certaine manière les choses qu’ils voient. Ce qui les amène dans le cadre de leur travail à fonctionner selon un mécanisme de sélection / construction de ce qui est sélectionné.
 
a.      Le principe de sélection
Pour ce qui est du principe de sélection, il est connu, c’est le sensationnel, c’est-à-dire à la fois ce qui est sensible et ce qui est spectaculaire ; c’est l’extra-ordinaire, ce qui rompt avec la routine, ce qui sort du cadre du quotidien. C’est à travers ce principe de sélection que la télévision joue sur le registre de la dramatisation.
Illustration : la compétition entre les différentes rédactions pour la meilleure ouverture d’un journal
Exemple : dans les banlieues, ce qui intéresse, ce sont les émeutes (même si le terme ‘’chahut’’ conviendrait souvent mieux…)
 
b.      La construction de ce qui a été sélectionné

L’image a cette propriété extraordinaire : sa puissance d’évocation, qui fait qu’elle peut faire voir, et faire croire en ce qu’elle fait voir. Elle peut faire exister des représentations et des groupes, et ainsi créer la réalité.
Exemple : la façon dont la télévision crée des porte-parole lors des manifestations étudiantes.
Le monde social est ainsi prescrit par la télévision. La télévision devient l’arbitre de l’accès à l’existence sociale et politique. 
Retour sur l’exemple des manifestions étudiantes : la problématique pour les groupes de manifestants, c’est de savoir comment imposer des principes de vision du monde – des catégories – telles que les gens en arrivent à voir le monde selon leur vision. Cela passe par la création de groupes qui font en sorte de convaincre de leur existence, du bien-fondé de leur démarche, font reculer le gouvernement, etc. Cette logique impose de plus en plus de faire des manifestations pour la télévision, de nature à intéresser les gens de télévision en fonction de leurs catégories, etc.
 
 

LA STRUCTURE INVIBLE ET SES EFFETS

 
1.       Les journalistes : un milieu plus homogène qu’il n’y paraît – l’unification par la concurrence

 
Il n’y a bien sûr pas d’entité telle qu’elle puisse répondre à l’appellation de ‘’le journaliste’’. ‘’Le journaliste’’ est une entité abstraite. Il existe en réalité au sein du monde des journalistes toutes sortes de divisions selon le medium, toutes sortes de conflits, toutes sortes de concurrences, toutes sortes d’hostilités. Concrètement, les journalistes constituent une population marquée par une très forte dispersion des individus. C’est entendu.
Cela dit, les biens symboliques (les messages) que produit globalement la télévision sont beaucoup plus homogènes qu’on ne se plait à le croire. Et, de fait,
la concurrence homogénéise.
Illustration : les couvertures des magazines, le contenu des journaux radiophoniques et télévisés, etc.
Ainsi, les produits télévisés sont des produits collectifs, pas seulement en ceci qu’ils sont le fruit du travail d’une rédaction, mais du collectif constitué par l’ensemble des journalistes, unis par la concurrence. 
Illustration : la revue de presse : pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres vont dire ou ont dit ; et c’est un fait, que personne ne lit plus les journaux que les journalistes eux-mêmes. Du reste, comment autrement les informateurs s’informeraient-ils ?
Dans le microcosme journalistique, on existe uniquement par la différence, alors même que les différences produites passent inaperçues du grand public (qui lit deux journaux différents le même jour ? qui regarde simultanément deux journaux télévisés ??)
De tels comportements conduisent à un nivellement et une homogénéisation des hiérarchies d’importance.

2.       L’Audimat : l’arbitre de toute lutte

 
C’est le jugement dernier du journalisme. L’Audimat s’est imposé à tous, à quelques, rares, exceptions près, et la force de cette mesure, cette institution, a été de créer une mentalité : dans les rédactions, on pense en termes de succès commercial. Et pourtant, il y a encore une trentaine d’années, le succès commercial pour un produit culturel était suspect. On y voyait un signe de compromission, avec l’argent, avec le siècle, etc. A travers l’audimat, c’est la logique du succès commercial qui s’impose aux productions culturelles. Or tous les accomplissements les plus hauts de l’esprit humain ont tous été produits contre la logique commerciale.
Voir se réintroduire cette notion jusque dans les milieux artistiques d’avant-garde, jusque dans les institutions savantes qui se mettent à faire du marketing, témoigne d’une mise en question des conditions de production même de ces œuvres.
 
3.       La pression de l’urgence – la pensée, le temps et la vitesse.
 
La dictature de l’Audimat en télévision se traduit par la pression de l’urgence. En effet, la concurrence entre les différents medias prend la forme d’une compétition temporelle (pour le scoop, pour arriver le premier…), et certains objets sont ainsi imposés aux téléspectateurs (catastrophes, innovations, etc.) parce qu’ils s’imposent aux producteurs, par le fait de la concurrence avec les autres producteurs. Cette pression croisée que les journalistes s’imposent entre eux est génératrice de toute une série de conséquences qui se traduisent par des choix (de présence ou d’absence d’un sujet, etc.).
Ainsi, un des problèmes philosophiques majeurs que pose la télévision est celui des rapports entre la pensée, le temps et la vitesse : est-ce qu’on peut penser dans la vitesse ? Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs pressés de donner des réponses rapides, ne se condamne pas à ce qu’ils ne répondent à ses questions que par idées reçues (des lieux communs que tout le monde peut recevoir) ? N’est-ce pas pour cette raison que ces ‘’fast-thinkers’’ arrivent à penser là où personne ne pense plus ?
La pensée est pourtant par définition subversive, et demande du temps. Elle doit commencer par démonter des idées reçues, pour ensuite démontrer (la ‘’chaîne de raison’’ de Descartes). Le déploiement de la pensée est intrinsèquement lié au temps. 
 
4.       Le débat
 
Quel débat ? Le vrai-faux débat entre Alain Minc et Jacques Attali ? Entre Julliard et Imbert ? Ce monde clos d’interconnaissances (tous appartenant au même carnet d’adresse), d’intercommunication vit dans une logique d’auto renforcement permanent. Ce sont des gens qui se rencontrent, se côtoient, s’opposent de manière convenue…
Au mieux, le débat télévisé aura toutes les apparences du débat démocratique, mais le jeu en sera faussé par l’animateur (NdA : Bourdieu fait ici référence à la fameuse émission de
LA MARCHE DU SIECLE consacrée aux grèves de 1995, et sur lequel il était revenu dans ARRET DU IMAGES.)… Il s’y opère en effet toute une série de contraintes et de censures…
a.      Le rôle du présentateur
En plus d’imposer le sujet et la problématique, il impose les questions au nom du principe de la règle du jeu (qui est pourtant à géométrie variable selon la qualité de la personne interrogée), intervient de manière contraignante, distribue le temps de parole, les signes d’importance (par son ton, notamment) et se sert de l’urgence pour interrompre, au nom du Grand Public qu’il est censé incarner.
Du reste, même si les apparences de la démocratie sont respectées, tous les locuteurs sur le plateau ne sont pas égaux, suivant que ce sont des professionnels de la parole ou/et des plateaux, ou des amateurs. Ainsi, pour que l’égalité du débat soit respectée, il faudrait que le présentateur soit inégal, de sorte que même les néophytes puissent exprimer leurs idées (c’est la mission socratique de maïeutique, que de se mettre au service de quelqu’un dont on estime que la parole est importante, dont on veut savoir ce qu’il pense, en l’assistant dans l’ ‘’accouchement’’ de sa pensée). Or non seulement les présentateurs n’assistent pas les défavorisés, mais même : ils les enfoncent.
 
b.      La composition du plateau
C’est un travail invisible dont le plateau est le résultat (invitations préalables, les gens qu’on invite et qui refusent, ceux qu’on ne pense pas à inviter, etc.), et qui sous-tend une logique qui n’est pas perçue par le téléspectateur et lui reste inaccessible.
 
c.       Les règles tacites
Chaque univers social a une structure telle que certaines choses peuvent se dire, et d’autres pas. Ainsi, parmi les facteurs régissant le déroulement du débat télévisé, il faut compter la complicité préalable entre les présentateurs et les fast-thinkers (les ‘’bons clients’’, qu’on peut inviter sans problème, etc.), l’inconscient du présentateur, la logique même du débat (la contradiction obligée, etc.)…
CONCLUSION   
           
La télévision est un instrument de communication très peu autonome, sur lequel s’exercent toutes sortes de contraintes : les relations sociales entre les producteurs, les structures mentales des producteurs, la place que les producteurs occupent dans l’univers journalistique…
 
Dans les années 60, on pensait que la télévision, en tant qu’instrument de communication, allait massifier, niveler, identifier peu à peu tous les consommateurs de télévision, et produire une sorte de consommateur culturel de masse. En fait, la télévision ne détient pas un tel pouvoir. En revanche, elle agit sur le milieu des producteurs culturels, en ceci qu’elle en a modifié les comportements, mais pas seulement : cette influence s’est étendue à tous les domaines de production artistique.
 
La télévision, subissant plus que tout autre medium la pression du commerce (l’Audimat), a porté à l’extrême une contradiction qui hante tous les appareils de production culturelle, entre, d’une part
les conditions sociales et économiques dans lesquelles il faut être placé pour produire un certain type d’œuvres (les œuvres pures, autonomes), et d’autre part, les conditions sociales de transmission des produits obtenus dans ces conditions
. Et, de fait, elle est livrée aux tensions entre ceux qui voudraient défendre les valeurs de l’autonomie, et ceux qui se soumettent à la nécessité commerciale. 

 

 

Pierre Bourdieu et le champ médiatique : repères bibliographiques

 

Publié le vendredi 18 février 2005


 

 

Voici une liste, que nous espérons la plus exhaustive possible, des contributions du sociologue Pierre Bourdieu à l’analyse du champ médiatique [1].
Trois ans après sa mort, il nous a semblé utile de fournir quelques repères à ceux qui souhaiteraient explorer une pensée qui constitue une référence sociologique décisive de la critique des médias et du journalisme – du moins telle que nous la concevons. Une référence sans déférence ni révérence (ainsi qu’il l’aurait lui-même souhaité) et nullement exclusive [
2].

C’est l’occasion de montrer à nouveau que le travail de Pierre Bourdieu sur ces questions n’a pas débuté soudainement en 1996 avec Sur la télévision (n’en déplaisent à ceux qui voudraient n’y voir qu’une manifestation de son engagement politique déconnectée de toute préoccupation scientifique) et qu’il est loin de se limiter à cet unique ouvrage.
C’est l’occasion, surtout, de souligner que ce travail, s’il a souvent pris la forme d’interventions (entretiens, cours, conférences…), ne peut être compris qu’en fonction de l’ensemble de son œuvre – que prolongent les travaux qu’il a lui-même dirigés comme ceux qu’il a plus ou moins directement inspirés.
La bibliographie que nous présentons ici inclut donc quelques ouvrages qui ne traitent pas spécifiquement des médias, mais constituent un arrière-plan et un complément indispensables.

C’est assez dire que certaines réactions épidermiques des polémistes pour médias témoignent surtout d’une grande ignorance et/ou d’un inacceptable mépris [3].

 

1963

- « Sociologues des mythologies et mythologies de sociologues » (avec Jean-Claude Passeron), Les Temps modernes, vol. XIX, n° 211, décembre 1963, pp.998-1021.

1971

- « L’opinion publique n’existe pas ». Conférence (Arras, janvier 1971) dont le texte fut publié dans la revue Les temps modernes (n°318, janvier 1973, pp.1292-1309), puis repris dans Questions de sociologie, Les éditions de Minuit, Paris, 1980, pp. 222-235 [4].

1972

- « Les Doxosophes », Minuit n°1, novembre 1972, pp.26-45.

1979

-
La Distinction. Critique sociale du jugement, Editions de Minuit, Paris, 1979.
Cet ouvrage n’est pas consacré spécifiquement à l’analyse du champ de production journalistique mais à la consommation des biens culturels (dont la consommation de la presse fait partie) et aux fonctions sociales qu’elle remplit. Non seulement la structure des champs de production n’est jamais totalement indépendante de celle des champs de consommation, mais aussi, contrairement à ceux qui prétendent que, pour Bourdieu, les médias agiraient de manière uniforme sur le public, cet ouvrage analyse les logiques différentielles qui sont à l’œuvre dans la réception des biens de consommation culturelle, et notamment la relation entre le champ journalistique et celui des classes sociales (voir en particulier le chapitre 8, intitulé « Culture et politique »).

1984

- Homo academicus, Editions de Minuit, Paris, 1984.
Comme
La Distinction, cet ouvrage ne concerne pas directement les médias mais analyse un champ de production de biens intellectuels particulièrement autonome. Le champ journalistique, bien que fortement hétéronome, participe lui aussi au fonctionnement du champ intellectuel et entretient des relations complexes de concurrence et d’échanges avec le champ académique et de production savante comme le montre les polémiques autour des « intellectuels médiatiques » et de leur place dans les débats de société. (Sur l’intervention croissante du champ journalistique sur le champ intellectuel, voir le texte, court mais essentiel, intitulé « Le hit-parade des intellectuels français ou qui sera juge de la légitimité des juges », annexe 3, pp.275-286).

1985

- « Remarques à propos de la valeur scientifique et des effets politiques des enquêtes d’opinion », Pouvoirs n°33, avril 1985, p. 131-139 (reproduit sous le titre « Sondages, une science sans savants » dans Choses dites, Les éditions de Minuit, Paris, 1987, pp. 217-224).

1987

_- « Une leçon de journalisme de Pierre Bourdieu ». Communication orale (Bordeaux, novembre 1987) dont un compte rendu fut publié dans le journal Imprimatur, IUT de Bordeaux, 1988.

1988

- « Libé vingt ans après ». Texte écrit à la demande de Libération, pour accompagner des statistiques de lectorat destinées à ses annonceurs mais que le quotidien choisira finalement de ne pas publier.
Une version abrégée de cette analyse a été publiée quelques années plus tard dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales (n° 101-102, 1994, p.39) accompagnée d’un tableau résumant les statistiques commentées. Elle a ensuite été reproduite dans sa version intégrale – mais sans le tableau – dans l’ouvrage Interventions, 1961-2001 (Textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo), Editions Agone, Marseille, 2002, pp.387-389 [
5].

1989

- « L’opinion publique » (avec Patrick Champagne). Texte publié dans Youri Afanassiev et Marc Ferro (Dir.), 50 idées qui ébranlèrent le monde, éditions Payot/progress, Paris, 1989, pp.204-206 (et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.87-89).

1992

- « Questions de mots. Une vision plus modeste du rôle des journalistes ». Texte publié dans l’ouvrage Les mensonges du Golfe, Arléa, Paris, 1992, pp.27-32 (et repris dans Interventions…, op. cit., pp.391-394).

- Les règles de l’art. Génèse et structure du champ littéraire, Edition du Seuil, Paris, 1992.
Apparemment ce livre ne concerne pas directement les médias. Mais à la différence des deux ouvrages précédemment cités (
La Distinction et Homo academicus), sa lecture en est indispensable parce qu’elle constitue un préalable ou un complément aux analyses postérieures qui seront faites dans Sur la télévision notamment. Cet ouvrage étudie, en effet, la constitution des champs de production des biens symboliques au 19ème siècle et le processus d’autonomisation de ces univers qui s’engage alors, processus que le développement du champ journalistique tend aujourd’hui à menacer. En outre, dans cet ouvrage, Bourdieu élabore de façon plus systématique, à partir de l’exemple du champ littéraire, sa théorie générale des champs, ses analyses ultérieures du champ journalistique étant indissociables de ses recherches antérieures et de sa théorie des champs.

1994

- « L’emprise du Journalisme », Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, pp.3-9 (texte reproduit dans Sur la télévision, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1996) [6].

- « Du fait divers à l’affaire d’Etat », Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, p. 8 (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.295-297)

- « Libé vingt ans après » (version abrégée), Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, p.39.

- « Journalisme et éthique ». Communication orale au colloque fondateur du Centre de recherche sur le journalisme de l’Ecole Supérieure de Journalisme (ESJ) de Lille. Le texte de cette intervention (lisible sur le site de l’Homme moderne), a été publié dans Les cahiers du journalisme n°1, Juin 1996, pp.10-17.

1995

- « La misère des médias » ; entretien avec François Granon publié dans l’hebdomadaire Télérama n°2353, 15 février 1995 (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.399-405).

1996

- En janvier 1996, Pierre Bourdieu a participé à un numéro de l’émission Arrêt sur images (France 5, 20.01.1996) consacré au traitement médiatique des grèves de décembre 1995 (version sonore (52 mn) sur le site de « non officiel » de « Là-bas si j’y suis » disponible grâce à Ricar).

- « Analyse d’un passage à l’antenne », Le Monde diplomatique, avril 1996, p.25 (Texte disponible en ligne sur le site du “Diplo” et reproduit dans sa version initiale dans Interventions…, op. cit., pp.408-416) [7].

- Sur la télévision. Deux émissions offrant la parole à Pierre Bourdieu sur les médias (« Sur la télévision » et « Le champ journalistique et la télévision ») ont été réalisées la même année par Gilles L’Hôte et diffusées sur la chaîne Paris première en mai 1996 [8]. Elles ont ensuite été commercialisées sous forme de deux cassettes et d’un DVD, diffusés par Co-errances : Sur la télévision et Le champ journalistique et la télévision (Collège de France/CNRS, VHS, 1996) ; La télévision (DVD regroupant Sur la télévision et Le champ journalistique, Doriane Films, 1996). La transcription de ces deux interventions orales a également publiée (légèrement retravaillée) sous le titre Sur la télévision aux éditions Liber/Raisons d’agir (Paris, 1996) [9].

- « La tyrannie de la télé » ; entretien avec D. Mitropoulos publié dans l’hebdomadaire grec To Vima [10], Athènes, 18 octobre 1996.

- « Les intellectuels “médiatiques” sont une parodie » ; entretien avec E. Tserozolou publié dans le quotidien grec Avgi, Athènes, 20.10.1996.

1997

- « Bourdieu contra a TV » ; entretien avec P.R. Pires publié dans le quotidien brésilien O Globo, Rio de Janeiro, 04.10.1997, pp.1,4 (Publication française sous le titre « Retour sur la télévision » dans Contre-feux, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1998, pp.85-92) [11].

1998

- « La télévision, le journalisme et la politique ». Texte publié dans Contre-feux, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1998, pp.76-84.

- « Question sur un quiproquo », Le Monde diplomatique, février 1998, p.26 [12] (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.406-407).

1999

- « Questions aux vrais maîtres du monde ». Texte paru dans l’Humanité (13.10.1999), Libération (13.10.1999) et le Monde (14.10.1999) (et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.417-424).

- « A propos de Karl Kraus et du journalisme ». Intervention au colloque « actualité de Karl Kraus. Le centenaire de
la Fackel (1899-1936)
 », Paris, 4-6 novembre 1999 ; paru dans la revue
Austriaca n°49 (décembre 1999, pp.37-50), puis dans Actes de la recherche en sciences sociales (n° 131-132, mars 2000, pp.3-7) et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.374-381.

2000

- « A TV precisa de um contrapoder » ; entretien avec L. Duarte, publié dans le quotidien brésilien Jornal do Brasil, Rio de Janeiro, 9.09.2000, p.3 [13].

- « Ce qu’ils en pensent » (recueil de contributions de diverses personnalités – dont Pierre Bourdieu – à propos du cinquantenaire de Télérama), Télérama n°2647, 4 octobre 2000.

2001 

- « Television », European Review, Academia Europaea, 9 (3), 2001, pp.254-256. 

- « La sociologie est la seule discipline qui pourrait nous fournir des armes » ; entretien avec Lino Polegato paru dans la revue belge Flux News, Anvers, n°27, Janvier-février 2002, pp.7,24 [14].

- Enfin pris ? (CP-production, 2002), documentaire réalisé par Pierre Carles sur la question des rapports entre médias et intellectuels. Ce film présente notamment l’intérêt d’inclure un certain nombre d’interventions de Pierre Bourdieu (pour la plupart inédites) [15].

 

_________________________________________________

[1] Ce recensement, qui sera, au besoin, progressivement complété, a été établi avec l’aide de l’ouvrage d’Yvette Delsaut et Marie-Christine Rivière, Bibliographie des travaux de Pierre Bourdieu, édition Le Temps des cerises, 2002.

[2] Comme le montreront prochainement les bibliographies et présentation consacrées à d’autres auteurs.

[3] Nous avions déjà eu l’occasion de signaler ces quelques évidences (Voir « Avez-vous lu Pierre Bourdieu ? «  et Pierre Bourdieu et nous). Mais les préjugés ayant la vie dure, il n’est sans doute pas inutile d’insister quelque peu.

[4] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[5] Voir la présentation de l’ouvrage sur le site d’Agone.

[6] Le sommaire détaillé des numéros des Actes peut être consulté sur le site de l’Ehess.

[7] La publication de cette analyse entraîna une réponse de Daniel Schneidermann (« Réponse à Pierre Bourdieu », Le Monde Diplomatique, mai 1996, p.21) lisible sur le site de l’Homme moderne.

[8] Les deux émissions furent diffusées respectivement les dimanches 19 et 26 mai 1996, en dernière partie de soirée – vers 0h50 – dans le cadre d’une collection intitulée « Le canal du savoir ».

[9] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[10] To Vima est devenu quotidien en 1999. Pour plus de détails, consulter la rubrique « Planètre Presse » du site courrierinternational.com.

[11] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[12] Réponse à un article d’Edwy Plenel, « le faux procès du journalisme » (Le Monde diplomatique, février 1998, p.26).

[13] Ce texte est disponible en ligne sur le site brésilien de la Revista Espaço Acadêmico (en portugais).

[14] Disponible sur le site de Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CADTM).

[15] Voir la présentation de ce film sur le Site de l’Homme moderne. Il est souhaitable de voir d’abord le premier documentaire de Pierre Carles (qui introduit son travail sur l’univers médiatique), Pas vu pas pris (CP-production, 1995) dont on peut voir la présentation de ce film sur le Site de l’Homme moderne.Voir ensuite puis La sociologie est un sport de combat (CP-production, 2001), également présenté sur le Site de l’Homme moderne, un documentaire qui offre une perspective générale sur la pensée de Pierre Bourdieu. Cette double introduction éclaire utilement le propos du dernier documentaire qui constitue à la fois le prolongement des deux premiers et l’aboutissement de cette « trilogie ».

La télévision
comme espace de représentation viciée
 

Présentation de l’analyse de Pierre Bourdieu 

  

 » Il faudrait toujours vérifier qu’on va à la télévision pour (et seulement pour…) tirer parti de la caractéristique spécifique de cet instrument, le fait qu’il permet de s’adresser au plus grand nombre, donc pour dire des choses qui méritent d’être dites au plus grand nombre. » Pierre Bourdieu, Le Monde diplomatique, avril, 1996. 

La télévision est l’un des médias les plus cher, ce qui la rend, plus que d’autres, sujette au « diktat » de l’audimat Voir le même constat chez Régis Debray . C’est aussi le média qui permet de capter l’audience la plus grande :  » être vu à la télévision » assure en peu de temps une notoriété sans commune mesure avec celles qui peuvent émerger de cercles d’influence plus étroits comme par exemple la reconnaissance par les pairs dans des cercles spécifiques de compétence (Universités, Centres de recherche, milieux artistiques, Magistrature, etc.). 

La télévision court-circuite les règles d’évaluation des productions par les personnes les plus compétentes dans chaque domaine, en même temps qu’elle impose des contraintes de présentation qui rogne toute profondeur. En cela, elle fait courir à toutes les productions culturelles le risque d’une dégénérescence démagogique. Explication 

En peu de mots : l’essentiel ! 

Pierre Bourdieu, souligne que l’exercice authentique de la pensée demande du temps.
Or le culte de l’audimat emprisonne l’expression télévisuelle dans une double urgence
:
- La chasse au « scoop »d’une part ;

- L’impératif de concision d’autre part.

Par ailleurs, le souci du consensus ( qui est la conséquence du « diktat » de l’audimat) achève de rendre l’ information anecdotique et donc politiquement insignifiante.

.Il faut donc interroger la télévision dans ce qu’elle montre et dans sa façon de le montrer, mais surtout aussi dans ce qu’elle ne montre pas et devrait montrer pour jouer réellement sa fonction d’instrument d’information publique ! 

La chasse au « scoop » et le culte des représentations spectaculaires

La concurrence entre les chaînes pour la plus grande audience a pour résultat que chacune se jette à corps perdu dans la quête du spectaculaire avec une dramatisation volontaire de tous les contenus. (Ce qui a d’ailleurs paradoxalement pour effet d’anesthésier la perception).  

Dès lors, pour qu’une information ait une chance d’être reprise par la télévision, il faut déjà la présenter sur un mode spectaculaire : ainsi le mouvement Act -up n’aurait sans doute pas bénéficié de la même « couverture médiatique » s’il n’avait su, dès son début, exploiter tous les ressorts d’une visibilité propre à séduire les médias ( port de masques, manifestations qui prennent la forme de « performances » dans les rues, détournement de monument – la gigantesque « capote » de
la Place de Concorde !).
 

Toutefois, le « diktat » de l’audimat impose aussi de ne jamais risquer de perdre trop de parts d’audience par des soutiens et prises de positions trop polémiques. A la télévision, les vrais débats sont donc consciencieusement éludés au profit d’un babil pontifiant et simplificateur. C’est là qu’interviennent ceux que Pierre Bourdieu appelle les « Fast-Thinkers » (p. 30), ces intellectuels (écrivains ou journalistes) qui vont dire sous une forme ramassée, fluide et élégante, ce que tout un chacun pourra facilement répéter sans davantage entrer dans un vrai débat. 

Dans l’urgence, on ne peut pas penser : « Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs qui sont censés penser à vitesse accélérée, ne se condamne pas à n’avoir jamais que des fast-thinkers, des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre… parce qu’ils ne pensent que par idées reçues… » P. 30 ( Nous reprendrons cette critique plus loin !) 

Ainsi le devoir de consensus, directement impliqué par le souci de l’audimat, aplanit toute l’information. Sous couvert de « spectaculaire », toutes les aspérités sont savamment gommées, neutralisées.  

La représentation des faits-divers pour « faire diversion« …

Pierre Bourdieu souligne aussi combien ce double souci de l’audimat et du consensus rend la télévision friande de faits divers ( criminalités, catastrophes naturelles ). Le privilège accordé à ce type d’information révèle un parti pris d’occuper le temps d’antenne par des objets de discours insignifiants puisqu’ils sont de l’ordre des aléas naturels ou des pathologies privées ; ces sujets sont sans enjeux politiques ; ou du moins, ils peuvent aisémentêtre commentés sur un mode consensuel. ( Il en est de même des événements sportifs…)  

Nous résumons les pages 16 et 19, lire aussi p. 50 à 52 :
De même que les prestidigitateurs attirent l’attention sur autre chose que sur ce qu’ils font, le fait divers « fait diversion ». L’évocation du fait divers attire l’attention du public sur des faits qui sont certes de nature à intéresser tout le monde mais « sur un mode tel qu’ils ne touchent à rien d’important » ; ce sont des fait « omnibus », qui emportent l’assentiment de tous sans diviser : ils font « consensus ».  » Si on emploie des minutes si précieuses pour dire des choses si futiles c’est que ces choses futiles sont en fait très importantes dans le mesure[...où elles se substituent] aux informations pertinentes que devrait posséder le citoyen « lambda » pour exercer ses droits démocratiques ». La place dominante accordée aux faits divers dépolitise l’information et réduit la vie du monde à l’anecdote et aux ragots ( qui peuvent d’ailleurs être nationaux ou planétaires sans gagner en substance : vicissitudes de « stars » et des familles royales ! ) 

  

La contrainte de concision dans l’exposition
(Hantés par l’impératif de séduction, les journalistes ont progressivement abandonné le devoir de pertinence et le souci de profondeur.) 

Tout se passe comme s’il fallait absolument que tout le monde puisse comprendre tout ce qui se dit, tout de suite, dès les premiers mots, de peur que le public ne « décroche »…Or seuls les préjugés déjà communément admis ont un tel privilège. ( Seuls les préjugés peuvent être compris sans avoir besoin d’être longuement démontrés puisque ce sont justement des idées reçues par tous de sorte que le problème de la réception ne se pose pas.) «  L’échange de lieux communs est une communication sans autre contenu que le fait même de la communication » P 30. C‘est un moment de mondanité où l’important n’est pas dans ce qu’on dit mais dans le fait d’être là, et d’être vu ! ( C.F. P. 11 )… Dès lors, souligne P. Bourdieu, il n’est pas étonnant que les » intellectuels » de la télévision « enfoncent des portes ouvertes » et sacrifient tous aux lieux communs à la mode. Chacun a d’ailleurs sa vulgate propre, son papier tout-prêt, avec quelques belles formules. « La télévision privilégie un certain nombre de fast -thinkers qui proposent du fast-food culturel ( de la nourriture culturelle prédigérée)… «  

Des conditions de représentations qui tuent l’exercice véritable de la pensée…et manifestent que l’important est uniquement d’être vu ! 

Pour qu’un intellectuel ait une chance d’être invité dans un journal télévisé, il faut non seulement qu’il appartienne au cercle relationnel des journalistes les plus en vue, mais il faut surtout qu’il soit capable d’abréger son discours de sorte qu’il ne dise finalement rien de plus que ce que tout un chacun peut supposer. 

Dans de telles conditions, pourquoi les intellectuels se pressent-ils tant pour participer aux émissions de télévision ? P. Bourdieu souligne avec ironie qu’il est déjà révélateur que cette question soit si peu posée. Et il répond avec encore plus de lucidité :  » En acceptant de participer sans s’inquiéter de savoir si l’on pourra dire quelque chose ou non, on trahit très clairement qu’on n’est pas là pour dire quelque chose mais pour être vu  » P11. Sur cette nouvelle aristocratie de l’image voir aussi Régis Debray, cliquez ici. 

Gilles Deleuze, dans A propos des nouveaux philosophes et d’un problème plus général, remarquait d’ailleurs que, de plus en plus, bon nombre « d’intellectuels » publient (à intervalles les plus courts et les plus réguliers possibles) des ouvrages qui n’ont pour objectif que de leur assurer des invitations à la télévision. Le grand-Oeuvre (qui suppose des années de travail et de recherche) est délaissé, au profit d’écrits superficiels, plus en phase avec les sujets à la mode. La notoriété acquise par le relais des chaînes de télévision gonfle artificiellement les ventes de ces produits intellectuellement médiocres. La publication de listes des best-seller mêlent volontairement les grands classiques réédités et ces nouveaux produits consacrés par les ventes ; P. Bourdieu souligne que ce procédé achève de confondre (dans l’esprit du public non averti) des auteurs dont l’oeuvre est d’une valeur indiscutable avec ceux dont « la valeur est indiscutablement discutée » – du moins par ceux qui osent encore la critiquer !- (P. 67). 

Certes, cette restriction d’estime des « pairs », pourra toujours être interprétée comme un effet de jalousie… Est-ce suffisant pour dédouaner de toute critique les parvenus de l’édition ! Valéry remarquait déjà dans Monsieur Teste que Paris est à la fois
la Capitale des Lettres et le lieu d’affrontement de tous les hommes de lettres... » Songez à la température que peut produire dans ce lieu un si grand nombre d’amours-propres qui s’y comparent »
Pour en savoir plus, cliquez.  

Il est par contre plus grave que la télévision, en consacrant des produits conçus pour séduire la masse, rendent matériellement plus difficile la publication d’oeuvres plus exigeantes et plus déroutantes mais qui, parce qu’ elles sont plus denses, seraient capables, à terme, de créer leur public et d ‘enrichir l’expérience humaine. 

P. Bourdieu ne perd aucune occasion de répéter que les figures les plus novatrices de la littérature et de l’art du XIXème siècle n’avaient que mépris pour les oeuvres à succès de leur époque et s’insurgeaient d’ailleurs à l’idée que l’art puisse être soumis au verdict du suffrage universel. 

Ce professeur au Collège de France souligne l’évolution des mentalités sur ce point : il y a encore une trentaine d’années le succès commercial immédiat était suspect ; on y voyait le signe d’une compromission avec les préjugés du siècle et les valeurs établies que consacrent toujours les puissances de l’argent.  

Aujourd’hui, de plus en plus, le marché est reconnu comme instance « légitime » de légitimation. Or il convient de rappeler qu’historiquement toutes les productions les plus denses de l’humanité ont été produites contre (ou en marge) de ce qui étaient, à leur époque, l’équivalent de l’audimat, c’est-à-dire la consécration immédiate par le grand nombre des « philistins » manipulables. 

La nouvelle aristocratie des « personnalités bien vues »  

Les journalistes doivent leur importance dans le monde social au fait qu’ils détiennent un monopole de fait sur la diffusion à grande échelle de l’information. « Bien qu’ils occupent une position inférieure (- »de dominé » selon la terminologie de P. Bourdieu-) dans le champ de la production culturelle, ils exercent une forme tout à fait rare de domination puisqu’ils détiennent les moyens d’accès à la notoriété publique »… ce qui leur vaut d’être entourés d’une considération souvent disproportionnée avec leur mérité intellectuel propre. A ceci s’ajoute qu’ils peuvent détourner une part de ce pouvoir de consécration à leur profit… d’où le phénomène de starification de certains journalistes écrivains ! 

La télévision telle que Pierre Bourdieu la rêvait :
Ni Paris-Sorbonne, ni Paris-match en direct vidéo !
 

  

Liberté de questionnement
Pour que la télévision offre de réels espaces d’expression aux intellectuels, il faudrait que les intervenants gardent toujours la liberté de ne pas se contenter de répondre aux questions que les journalistes leur posent, mais qu’ils aient la possibilité d’interroger les présupposés de ces questions et donc de reformuler les enjeux de leur intervention ( ce qui éviterait bien séances de « langues de bois » et des heures passées à pontifier sur des lieux communs.)
 

La télévision se transformerait alors en véritable temple des polémiques sociales ! 

Continuité dans l’argumentation
Il faudrait bien entendu accorder à chacun le temps de développer pleinement toute la chaîne de ses arguments ( sans que de pseudo impératifs techniques, ni le prétendu souci de la compréhension du « Public » ne viennent interrompre la chaîne du raisonnement.) Pierre Bourdieu, qui a subi ces effets de censure, a une très piquante expression à ce propos : « Les journalistes ont l’art de se faire les portes-parole d’un public imbécile pour interrompre un discours intelligent. »
 


Parité de compétence entre interlocuteurs
Il faudrait aussi ne faire débattre entre eux que des intellectuels de même force intellectuelle et de formation aussi pointue … « Il faut un haut degré d’accord sur le terrain du désaccord et sur les moyens de le régler pour avoir un vrai débat scientifique pouvant conduire à un vrai accord ou à un vrai désaccord scientifique ». ( p. 72)
 

Si ces conditions ne sont pas remplies, la rencontre est tout aussi absurde que de prétendre faire « débattre » un astrologue et un astronome ou un alchimiste et un chimiste !
On admet encore volontiers qu’il serait absurde et démagogique de prétendre trancher une question de mathématique par des journalistes qui ont juste trempé dans une culture de vulgarisation mathématique… Mais c’est pourtant ce que la télévision fait régulièrement pour d’autres sciences, tout aussi constituées, comme l’histoire ou la sociologie, sous prétexte que ces sujets intéressent plus directement tout le monde !… 

Devoir d’assistance
En revanche, chaque fois qu’un journaliste reçoit un homme qui n’est pas un professionnel de communication audiovisuelle, (un syndicaliste de base, un chômeur etc..), il faut que le journaliste aide cet homme à trouver ses meilleures conditions d’expression : ce qui suppose une écoute non impatience et une sollicitude qui donne confiance au néophyte. Il faut l’aider à accoucher de ses idées. P.Bourdieu se réfère explicitement à la maïeutique socratique. Lorsque l’homme de la rue est véritablement invité à exprimé sa pensée, il dit souvent des choses tout à fait originales parceque issues d’une réelle expérience.  

Il y a donc un devoir d’assistance à l’expression télévisuelle qui doit être rendu par les professionnels des médias à ceux qui ne le sont pas ! Or P.Bourdieu dénonce une pratique discriminatoire radicalement inverse qui privilégie toujours les personnalités au détriment des inconnus dans l’acceuil et la distribution de la parole par les journalistes. La télévision, en ce sens, devient un instrument supplémentaire d’oppression symbolique .  

Un certain devoir d’autocensure
Il faudrait aussi une forme d‘autocensure des journalistes sur les sujets qui encouragent les dérives populistes : on sait en effet que lorsque la télévision se fait l’écho de propos racistes, elle encourage les comportements de même type par la visibilité et la notoriété qu’elle leur donne. P. Bourdieu fustige d’ailleurs la mauvais fois des journalistes qui prétendent ne parler de ces événements que pour les dénoncer alorsqu’ils les renforcent en les représentant. 

Les explosions de xénophobie ne sont pas nouvelles, ce qui, en revanche, est dramatiquement nouveau, c’est la possibilité d’exploiter à plein ces passions primaires grâce aux moyens modernes de communication. Et on craint de voir un jour des journalistes ne pas dénoncer un lynchage sous prétexte qu’une majorité d’individus sondés souscrirait à cet accès de violence.  


P. Bourdieu conclut :  » On doit lutter contre l’audimat au nom de la démocratie… la soumission aux exigences de cet instrument de marketing est l’exact équivalent en matière de culture de ce qu’est la démagogie orientée par les sondages d’opinion en matière de politique « .
 

  

Le texte de P. Bourdieu Sur la télévision est la transcription revue et corrigée de l’enregistrement intégral de deux émissions réalisées le 18 mars 1996, dans le cadre d’une série de cours du Collège de France, et diffusées par Paris Première en mai 1996.

Pierre Bourdieu

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Pierre Bourdieu

Naissance : 

1er août 1930
Denguin, France

Décès : 

23 janvier 2002 (à 71 ans)
Paris, France

Nationalité : 

 France

Profession : 

sociologue français

Pierre Bourdieu est un sociologue français, né à Denguin le 1er août 1930 et mort à Paris le 23 janvier 2002. Il est devenu, à la fin de sa vie, par son engagement public, un des acteurs principaux de la vie intellectuelle française. Sa pensée a exercé une importante influence dans le champ intellectuel, en particulier sur la sociologie française d’après-guerre.

Son œuvre sociologique est dominée par une analyse des mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales, faisant une place très importante aux facteurs culturels et symboliques. En opposition aux analyses marxistes, Bourdieu critique le primat donné aux facteurs économiques, et entend souligner que la capacité des acteurs en position de domination à imposer leurs productions culturelles et symboliques joue un rôle essentiel dans la reproduction des rapports sociaux de domination. Ce que Pierre Bourdieu nomme la violence symbolique, qu’il définit comme la capacité à faire méconnaître l’arbitraire de ces productions symboliques, et donc à les faire reconnaître comme légitimes, joue ainsi un rôle essentiel dans son analyse sociologique.

Le monde social, dans les sociétés modernes, apparaît, d’autre part, à Bourdieu comme divisé en ce qu’il nomme des champs. Il lui semble, en effet, que la différenciation des activités sociales a conduit à la constitution de sous espaces sociaux spécialisés dans l’accomplissement d’une activité spécifique et dotés d’une autonomie relative envers la société prise dans son ensemble, comme le champ artistique. Pour Pierre Bourdieu, ces champs sont hiérarchisés et leur dynamique provient des luttes de compétition que se livrent les acteurs sociaux pour y occuper les positions dominantes. Ainsi, s’il partage une vision conflictualiste du social avec les analyses marxistes, Pierre Bourdieu pense que les luttes sociales ne se réduisent pas aux conflits de nature essentiellement économique entre les classes sociales fondamentales à chaque société (lutte entre la classe ouvrière et la classe capitaliste dans les sociétés modernes, par exemple). Les conflits qui s’opèrent dans chaque champ social lui sont largement spécifiques et ne renvoient pas directement à cet affrontement fondamental. Ils trouvent leur origine davantage dans la hiérarchie de chacun des champs, et sont fondés sur l’opposition entre acteurs dominants et acteurs dominés qui cherchent à s’imposer.

Pierre Bourdieu a également développé une théorie de l’action, autour du concept d’habitus, qui a exercé une influence considérable dans les sciences sociales. Cette théorie cherche à montrer que les acteurs sociaux développent des stratégies, fondées sur un petit nombre de dispositions acquises par socialisation («l’habitus»), qui sont adaptées aux nécessités du monde social («sens pratique») bien qu’elles soient inconscientes.

Très riche (plus de 30 livres, des centaines d’articles), abordant de multiples sujets, puisant à de très nombreuses sources, l’œuvre de Bourdieu est ainsi ordonnée autour de quelques concepts recteurs : habitus comme principe d’action des acteurs, champ comme espace de compétition social fondamental et violence symbolique comme mécanisme premier d’imposition des rapports de domination.

Pierre Bourdieu, particulièrement à la fin de sa carrière, insistera sur la nécessité pour tout sociologue de pratiquer un retour réflexif sur lui-même, en utilisant les outils de la sociologie pour comprendre les déterminations sociales pesant sur lui dans ses analyses. Il fera ainsi de cette sociologie réflexive la condition même de l’objectivité pour toute analyse du social.

Fondée sur un va-et-vient entre la théorie et l’analyse de données empiriques, la pensée de Pierre Bourdieu a, plus qu’aucune autre, influencé la sociologie française à partir des années 1960. Elle a également été reçue dans l’ensemble des sciences sociales, de l’histoire à la philosophie. Sociologie du dévoilement, elle a fait l’objet de nombreuses critiques, qui lui reprochent en particulier une vision déterministe du social.

Sommaire

//Biographie

Pierre Bourdieu est né en 1930 à Denguin dans le Béarn, Pyrénées-Atlantiques (64). Son père, facteur, deviendra directeur de bureau de poste.

Études

Le lycée Louis-le-Grand, rue Saint-Jacques

Excellent élève au lycée Louis Barthou à Pau, où il est interne, un de ses professeurs, ancien élève de l’École normale supérieure, lui conseille de s’inscrire en classe préparatoire en khâgne au lycée Louis-le-Grand de Paris, en 1948.

Il est reçu à l’École normale supérieure (ENS) de la rue d’Ulm où il prépare l’agrégation de philosophie, qu’il obtient en 1954. Jacques Derrida, Louis Marin, Emmanuel Le Roy Ladurie font partie de sa promotion à l’ENS. Dans un univers philosophique dominé par l’existentialisme, il se tourne vers l’étude de la logique et de l’histoire des sciences, enseignée alors par Gaston Bachelard et Georges Canguilhem. Il suit, également, le séminaire de Éric Weil sur
la Philosophie du droit de
Hegel et fait un mémoire sous la direction de Guéroult, sur le Animadversiones de Leibniz (Leibnitii animadversiones in partem generalem principiorum Cartesianorum), en 1953.

École normale supérieure, Cours aux Ernests

Début de carrière

Après une brève expérience en tant que professeur au lycée de Moulins (1954-1955), il est appelé par l’armée en 1955, à Versailles. Cependant, et pour raisons disciplinaires, il se retrouve rapidement à faire son service militaire en Algérie dans le cadre de la « pacification », où il sert sous les drapeaux pendant deux ans. De 1958 à 1960, échappant à son service militaire, il enseigne la philosophie à
la Faculté des Lettres d’
Alger. Il retourne en France en 1960, fuyant le putsch des généraux à Alger. Il est alors assistant à la Sorbonne, puis maître de conférence à l’Université de Lille jusqu’en 1964. Il parfait à l’école des langues orientales, à Paris, son étude et sa pratique de l’arabe et du berbère, qu’il avait commencé à apprendre en Algérie. À Lille, il enseigne la sociologie, étudiant Durkheim, Weber, Schütz et Saussure, ainsi que la sociologie américaine et l’anthropologie britannique. En 1962, il se marie avec Marie-Claire Brizard, avec laquelle il aura trois enfants : Jérôme, Emmanuel et Laurent.

Algérie : le passage à la sociologie

Un village kabyle traditionnel

Ce moment algérien sera décisif : c’est là, en effet, que se décide sa carrière de sociologue. Délaissant la philosophie, il va, ainsi, mener toute une série de travaux d’ethnologie en Algérie, et qui déboucheront sur l’écriture de plusieurs livres. Ses premières enquêtes le mènent dans les régions de Kabylie, Collo et Ouarsenis, bastions nationalistes où la guerre fait rage. Après une Sociologie de l’Algérie publiée en 1958, qui est une synthèse des savoirs existants sur le pays, il publie, en 1963, Travail et travailleurs en Algérie, étude de la découverte du travail salarié et de la formation du prolétariat urbain en Algérie, en collaboration avec Alain Darbel, Jean-Paul Rivet et Claude Seibel. 1964 voit la publication de Le Déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, en collaboration avec Abdelmalek Sayad, sur la destruction de l’agriculture et de la société traditionnelle et la politique de regroupement des populations par l’armée française. Après son retour en France, Bourdieu profite, jusqu’en 1964, des vacances scolaires pour collecter de nouvelles données sur l’Algérie urbaine et rurale de l’époque.

Le terrain ethnologique de
la Kabylie ne cessa, même après qu’il eut cessé de s’y rendre, de nourrir l’œuvre anthropologique de Pierre Bourdieu. Ses principaux travaux sur la théorie de l’action Esquisse d’une théorie de la pratique (1972) et Le sens pratique (1980) naissent ainsi d’une réflexion anthropologique sur la société kabyle traditionnelle. De même, son travail sur les rapports de genre, La domination masculine (1998), se fonde, pour une part, sur une analyse des mécanismes de reproduction de la domination masculine dans la société traditionnelle kabyle.

L’École des hautes études en sciences sociales [modifier]

En 1964, Bourdieu rejoint l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). La même année, sa collaboration commencée plus tôt avec Jean-Claude Passeron, conduit à la publication de l’ouvrage Les Héritiers, qui rencontre un vif succès et contribue à faire de lui un sociologue « en vue ».

À partir de 1965, avec Un Art Moyen. Essais sur les usages sociaux de la photographie, suivi en 1966 par L’amour de l’Art, Pierre Bourdieu engage une série de travaux portant sur les pratiques culturelles, qui occuperont une part essentielle de son travail sociologique dans la décennie suivante, et qui déboucheront sur la publication, en 1979, de La Distinction. Critique sociale du jugement, qui est sans doute son œuvre la plus importante.

En 1968, il fonde le centre de sociologie européenne, à l’EHESS, avec le soutien de Raymond Aron, qui avait reçu une subvention de la fondation Ford à cette intention.

Le Collège de France

Fronton du Collège de France

Il devient professeur titulaire de la chaire de sociologie au Collège de France en 1981 -position la plus prestigieuse au sein du système universitaire français. Il est le premier sociologue à recevoir la médaille d’or du CNRS en 1993.

On peut ainsi souligner le paradoxe d’un homme qui n’a cessé de se vivre comme à la marge des institutions académiques dominantes, dont il a même entrepris l’étude critique (par exemple dans Homo academicus), alors même qu’il a réalisé une des « carrières » universitaires les plus exemplaires qui soient.

Engagement

À partir de 1990, Pierre Bourdieu s’implique fortement dans la vie politique. Durant la guerre civile en Algérie, il soutient les intellectuels algériens. Lors du mouvement de novembre/décembre 1995, il défend les grévistes. En 1996, il sera l’un des initiateurs des « États généraux du mouvement social ». Il soutient également le mouvement de chômeurs de l’hiver 1997/98, qui lui apparaît comme un « miracle social ». L’axe central de son engagement consiste en une critique de la diffusion du néolibéralisme et des politiques de démantèlement des institutions de l’État-providence.

« On a là un exemple typique de cet effet de croyance partagée qui met d’emblée hors discussion des thèses tout à fait discutables. Il faudrait analyser le travail collectif des “nouveaux intellectuels” qui a créé un climat favorable au retrait de l’État et, plus largement, à la soumission aux valeurs de l’économie. Je pense à ce que l’on a appelé “le retour de l’individualisme”, sorte de prophétie auto-réalisante qui tend à détruire les fondements philosophiques du welfare state et en particulier la notion de responsabilité collective (dans l’accident de travail, la maladie ou la misère), cette conquête fondamentale de la pensée sociale (et sociologique). Le retour à l’individu, c’est aussi ce qui permet de “blâmer la victime”, seule responsable de son malheur, et de lui prêcher la self help, tout cela sous le couvert de la nécessité inlassablement répétée de diminuer les charges de l’entreprise. » [1]

Sans qu’il soit favorable à une solution alternative au capitalisme, sa critique sociale fait de lui une des figures du mouvement altermondialiste, alors naissant. La plupart de ses interventions seront regroupées dans deux ouvrages intitulés Contre-feux.

De cette période date également La misère du monde (1993), ouvrage d’entretiens, qui cherche à montrer les effets destructurateurs des politiques néolibérales, et qui remportera un très important succès public.

Édition

En 1964, il devient directeur de la collection Le sens commun aux éditions de Minuit, dans lesquelles seront publiés la plupart de ses livres, jusqu’en 1992 où il change d’éditeur, au profit des Editions du Seuil. En 1975, il fonde, notamment avec le soutien de Fernand Braudel, la revue Actes de la Recherche en Sciences Sociales, qu’il dirigera jusqu’à sa mort, et qui sera un lieu d’exposition de ses travaux et de ceux de ses élèves. En 1995, à la suite des mouvements sociaux et pétitions de novembre-décembre en France, il fonde une maison d’édition, Raisons d’agir, à la fois militante et universitaire, publiant des travaux, souvent de jeunes chercheurs qui lui sont liés, procédant à une critique du néolibéralisme.

Influence et oppositions

L’implication de Bourdieu dans l’espace public lui a assuré une renommée dépassant le monde universitaire, faisant de lui un des grands intellectuels français de la seconde moitié du siècle, à l’instar de Michel Foucault ou Jacques Derrida. Toutefois, à l’image de ces deux philosophes, sa pensée, bien qu’elle ait exercé une influence considérable sur le champ des sciences sociales dans l’espace francophone (et, d’une façon moindre, anglophone) n’a pas cessé de faire l’objet de vives critiques, l’accusant par exemple de réductionnisme.

Il sera, par ailleurs, dans les médias, un personnage controversé. On peut y voir l’effet de sa critique du monde médiatique, même s’il restera selon l’expression d’un magazine, l’ »anti-médiatique plus médiatique ». Sa participation à l’émission Arrêts sur images du 23 janvier 1996[2] constitue un épisode à la fois marquant et révélateur du rapport que P. Bourdieu a pu entretenir avec les médias. L’émission, qui faisait suite à la grève de novembre/décembre 1995, devait rendre compte du traitement médiatique de celle-ci. P. Bourdieu en était l’invité principal. Plutôt que de développer librement ses analyses, P. Bourdieu fit l’objet de violentes critiques de la part des autres invités, professionnels accomplis des médias, G. Durand et J.-M. Cavada. Il y vit la confirmation de l’impossibilité de « critiquer la télévision à la télévision parce que les dispositifs de la télévision s’imposent même aux émissions de critique du petit écran » [2]. Peu de temps après, il écrivit un petit ouvrage, qui eut un immense succès, Sur la télévision, où il chercha à montrer que les dispositifs des émissions télévisuelles sont structurés d’une manière telle qu’ils engendrent une puissante censure de toutes les paroles critiques de l’ordre dominant.

Il décède le 23 janvier 2002 d’un cancer, après avoir travaillé durant ses derniers mois à la théorie des champs, à un ouvrage inachevé sur Manet et la révolution symbolique, ainsi qu’à son autobiographie, Esquisse pour une auto-analyse. Sa tombe est au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, près de celles de Claude Henri de Rouvroy de Saint-Simon et de Jean Anthelme Brillat-Savarin.

Théorie sociologique

Présentation

Bourdieu est l’héritier de la sociologie classique, dont il a synthétisé, dans une approche profondément personnelle, la plupart des apports principaux. Ainsi de Max Weber, il a retenu l’importance de la domination et du symbolique dans la vie sociale ainsi que l’idée des ordres sociaux qui deviendront, dans la théorie bourdieusienne, des champs. De Karl Marx, il a repris le concept de capital, généralisé à toutes les activités sociales (et non plus seulement économiques). D’Émile Durkheim, enfin, il hérite un certain style déterministe et, en un sens, à travers Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss, structuraliste.

Edmund Husserl

Il ne faut pas, toutefois, négliger les influences philosophiques chez ce philosophe de formation : Maurice Merleau-Ponty et, à travers celui-ci, la phénoménologie de Husserl ont joué un rôle essentiel dans la réflexion de Bourdieu sur le corps propre, les dispositions à l’action, le sens pratique: c’est-à-dire dans la définition du concept central d’habitus.

L’œuvre de Pierre Bourdieu est construite sur la volonté affichée de dépasser une série d’oppositions qui structurent les sciences sociales (subjectivisme/objectivisme, micro/macro, liberté/déterminisme), notamment par des innovations conceptuelles. Les concepts d’habitus, de capital ou de champ ont été conçus, en effet, avec l’intention d’abolir de telles oppositions.

Ainsi, dans Choses dites, Bourdieu propose de donner à sa théorie sociologique le nom de « structuralisme constructiviste » ou de « constructivisme structuraliste » [3]. Dans ces termes s’affichent cette volonté de dépassement des oppositions conceptuelles fondatrices de la sociologie : en particulier ici celle opposant le structuralisme (qui affirme la soumission de l’individu à des règles structurelles) et le constructivisme (qui fait du monde social le produit de l’action libre des acteurs sociaux). Bourdieu veut ainsi souligner que, pour lui, le monde social est constitué de structures qui sont certes construites par les agents sociaux (position constructiviste) mais qui, une fois constituées, conditionnent à leur tour l’action de ces agents (position structuraliste). On rejoint ici, par d’autres termes, ce que la sociologie anglo-saxonne appelle l’opposition structure/agency (agent déterminé entièrement par des structures le dépassant/acteur créateur libre et rationnel des ses activités sociales) dont la volonté de dépassement caractérise particulièrement le travail conceptuel de Bourdieu.

Plan de l’étude

D’une richesse considérable, ayant abordé un nombre très important d’objets empiriques, l’œuvre de Bourdieu est, toutefois, ordonnée autour de quelques concepts directeurs :

  • centralité de l’habitus comme principe de l’action des acteurs dans le monde social (L’habitus) ;
  • un monde social divisé en champs, qui constituent des lieux de compétition structurés autour d’enjeux spécifiques (la théorie des champs) ;
  • un monde social où la violence symbolique, c’est-à-dire la capacité à perpétuer des rapports de domination en les faisant méconnaître comme tels par ceux qui les subissent, joue un rôle central (La violence symbolique).
  • L’œuvre de Bourdieu débouche, enfin, sur une théorie de la société et des groupes sociaux qui la composent. Celle-ci entend montrer : 1-comment se constituent les hiérarchies entre les groupes sociaux ; 2-comment les pratiques culturelles occupent une place importantes dans la lutte entre ces groupes 3- comment le système scolaire joue un rôle décisif pour reproduire et légitimer ces hiérarchies sociales (Une théorie de l’espace social).

L’habitus

Introduction

Par le concept d’habitus, Bourdieu vise à penser les effets des conditionnements sociaux et de la socialisation sur l’individu. L’habitus est constitué en effet par l’ensemble des dispositions, inclinations ou préférences que l’individu acquière à travers son expérience sociale. Par sa socialisation, puis par sa trajectoire sociale, tout individu incorpore lentement un ensemble de manières de penser, sentir et agir, qui se révèlent durables. Bourdieu pense que ces dispositions sont à l’origine des pratiques futures des individus.

Toutefois, l’habitus est plus qu’un simple conditionnement qui conduirait à reproduire mécaniquement ce que l’on a acquis. L’habitus n’est pas une habitude, que l’on accomplit machinalement. En effet, ces dispositions ressemblent d’avantage à la grammaire de sa langue maternelle. Grâce à cette grammaire acquise par socialisation, l’individu peut, de fait, fabriquer une infinité de phrases pour faire face à toutes les situations. Il ne répète pas inlassablement la même phrase, comme le ferait un perroquet. Les dispositions de l’habitus sont du même type : elle sont des schèmes de perception et d’action qui permettent à l’individu de produire un ensemble de pratiques nouvelles adaptées au monde social où il se trouve. L’habitus est « puissamment générateur » [4] : il est même à l’origine d’un sens pratique. Bourdieu définit ainsi l’habitus comme des « structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes » [5]. L’habitus est structure structurée puisqu’il est produit par socialisation ; mais il est également structure structurante car générateur d’une infinité de pratiques nouvelles.

Dans la mesure où ces dispositions font système, l’habitus est à l’origine de l’unité des pensées et actions de chaque individu. Mais, dans la mesure où les individus issus des même groupes sociaux ont vécu des socialisations semblables, il explique aussi la similitude des manières de penser, sentir et agir propres aux individus d’une même classe sociale.

Cela ne signifie pas toutefois que les dispositions de l’habitus soient immuables : la trajectoire sociale des individus conduit à ce que leur habitus se transforme partiellement. D’autre part, l’individu peut partiellement se l’approprier et le transformer par un retour sociologique sur soi [6].

Propriétés générales de l’habitus

Hystérésis de l’habitus

Les dispositions constitutives de l’habitus ont pour première propriété d’être durables, c’est-à-dire de survivre au moment de leur incorporation.

Pour penser cette durabilité des dispositions, Bourdieu introduit le concept d’hystérésis de l’habitus. Ce concept cherche à désigner le phénomène par lequel un agent, qui a été socialisé dans un certain monde social, en conserve, dans une large mesure, les dispositions, même si elles sont devenues inadaptées suite par exemple à une évolution historique (révolutions, crises, etc.) ayant fait disparaître ce monde.

Un exemple, souvent repris, bien que se référant à un personnage de roman, permet d’illustrer ce phénomène : celui de Don Quichotte. Chevalier dans un monde où il n’y a plus de chevalerie, et inapte à faire face à l’effondrement de son univers, il en vient à chasser les moulins à vent qu’il prend pour d’immenses tyrans.

Bourdieu donne un autre exemple dans Le Bal des célibataires : les stratégies matrimoniales perdurent comme habitus à une époque où elles ont perdu leur sens, provoquant une crise matrimoniale dans la société paysanne béarnaise.

Transposabilité de l’habitus

Les dispositions constitutives de l’habitus sont, d’autre part, transposables. Bourdieu veut dire par là que des dispositions acquises dans une certaine activité sociale (par exemple au sein de la famille) sont transposées dans une autre activité (par exemple le monde professionnel).

Le caractère transposable des dispositions est lié à une autre hypothèse : les dispositions des agents sont unifiées entre elles. Cette hypothèse est au centre de l’ouvrage intitulé
La Distinction (1979) où Bourdieu entend montrer que l’ensemble des comportements des agents sont reliés entre eux par un « style » commun.

Dans
La Distinction — qui porte essentiellement sur la structure sociale — Bourdieu met en évidence l’existence de « styles de vie » fondés sur des positions de classes différentes. Il fait ainsi apparaître le lien qui unit, chez les ouvriers, le rapport à la nourriture (qui doit être nourrissante, donc utile, efficace, et souvent lourde et grasse, c’est-à-dire sans considération hygiénique), la vision de l’art (qui ne doit pas être abstrait mais réaliste, c’est-à-dire utile, et un peu « 
pompier », c’est-à-dire lourd, sans finesse), le type de vêtements portés (fonctionnels et grossiers), etc. Ce style de vie est donc unifié par un petit nombre de principes (fonctionnalité, absence de recherche de l’élégance, c’est-à-dire, à suivre Bourdieu, privilège accordé à la substance plutôt qu’à la forme dans l’ensemble des pratiques sociales etc.) qui correspondent aux dispositions de l’habitus des ouvriers, et, in fine, sont le produit de leur position dans le monde social (vécu sous le mode de la nécessité, en l’absence de ressources économiques, etc.).

Caractère générateur de l’habitus

Bourdieu, dans de très nombreux textes, entend souligner le caractère « générateur » de l’habitus. L’habitus, cette « structure structurée prédisposée à fonctionner comme structure structurante », a, en effet, comme propriété d’être à l’origine d’une infinité de pratiques possibles. Ce caractère est inspiré du conatus, concept fondamental de l’Éthique de Spinoza.

À partir d’un nombre restreint de dispositions, l’agent est, ainsi, capable d’inventer une multiplicité de stratégies — un peu à la façon de la grammaire d’une langue (par exemple celle du français), ensemble limité de règles, qui permet à ses locuteurs de créer néanmoins une infinité de phrases, à chaque fois adaptées à la situation.

Le sens pratique

Justine Henin un instant après un revers

Ce caractère « générateur » de l’habitus est, enfin, lié à une dernière propriété de l’habitus : celle d’être au principe de ce que Bourdieu nomme le « sens pratique ».

Bourdieu veut dire par là que l’habitus étant le reflet d’un monde social, il lui est adapté et permet aux agents, sans que ceux-ci n’aient besoin d’entreprendre une réflexion « tactique » consciente, de répondre immédiatement et sans même y réfléchir, aux événements auxquels ils font face.

Ainsi, à la façon d’un joueur de tennis, qui ayant profondément acquis la logique de son jeu, court vers où la balle, lancée par son adversaire, va retomber, sans même y penser (on dit alors qu’il a acquis les automatismes de son jeu), l’agent va agir de même dans le monde social où il vit en développant, grâce à son habitus, de véritables « stratégies inconscientes » adaptées aux exigences de ce monde.

Avec sa théorie du sens pratique, Bourdieu semble retrouver en apparence la théorie de l’acteur rationnel, dominante en économie, en ce qu’il insiste sur le fait que l’habitus est au principe de stratégies par lesquels les acteurs accomplissent la recherche d’un intérêt. La différence est pourtant profonde : Bourdieu veut, dans une critique profonde de la théorie de l’acteur rationnel, montrer que les acteurs ne calculent pas en permanence, en cherchant intentionnellement à maximiser leur intérêt selon des critères rationnels explicites. Pour lui, les acteurs agissent, bien au contraire, à partir de leurs dispositions et des savoirs faire inscrits dans leur corps, qui rendent possible ce « sens du jeu », et non par une réflexion consciente. Comme Bourdieu l’écrit, « L’habitus enferme la solution des paradoxes du sens objectif sans intention subjective : il est au principe de ces enchaînements de coups qui sont objectivement organisés comme des stratégies sans être le produit d’une véritable intention stratégique. » [7]

Ce « sens pratique » n’est toutefois possible que pour autant que l’agent soit confronté à un champ social qui lui soit familier, qui corresponde à celui où il a été socialisé et où il a donc incorporé les structures constitutives de son habitus.

Aux origines du concept d’habitus

Élaboré à la fin des années soixante, thématisé une première fois dans Esquisse d’une théorie de la pratique (1972), puis dans Le sens pratique (1980), le concept d’habitus visait, primitivement, à dépasser les deux conceptions du sujet et de l’action alors dominantes dans l’espace intellectuel français.

S’opposaient ainsi les théories inspirées de la phénoménologie, et en particulier l’existentialisme de Jean-Paul Sartre, qui plaçaient au cœur de l’action la liberté absolue du sujet, aux théories issues du structuralisme, en particulier l’anthropologie de Claude Lévi-Strauss, qui faisait de l’action du sujet un comportement entièrement régi par des règles objectives.

Face au structuralisme, Bourdieu a voulu redonner une capacité d’action autonome au sujet, sans toutefois lui accorder la liberté que lui prêtait l’existentialisme. La « solution » que propose Bourdieu est de considérer que l’acteur a, lors des différents processus de socialisation qu’il a connus (en particulier la socialisation primaire), incorporé un ensemble de principes d’action, reflets des structures objectives du monde social dans lequel il se trouve, qui sont devenus en lui, au terme de cette incorporation, des « dispositions durables et transformables » (selon l’une des définitions de l’habitus que propose Bourdieu).

Ainsi, l’acteur, en un certain sens agit de lui même (à la différence du sujet structuraliste qui actualisait des règles) puisque son action est le produit des « stratégies inconscientes » qu’il développe, mais ces stratégies sont constituées à partir de dispositions que l’acteur a incorporées. Au fondement de l’action, on trouve donc l’ensemble de ces dispositions qui constituent l’habitus. C’est pour cela que Bourdieu préfère au terme d’acteur, généralement employé par ceux qui veulent souligner la capacité qu’a l’individu d’agir librement, celui d’agent, qui insiste, au contraire, sur les déterminismes auxquels est soumis l’individu.

L’action des individus est donc, au terme de la théorisation de Bourdieu, fondamentalement le produit des structures objectives du monde dans lequel ils vivent, et qui façonnent en eux un ensemble de dispositions qui vont structurer leurs façons de penser, de percevoir et d’agir.

À l’origine de la théorie du sens pratique : les stratégies matrimoniales

Dès le milieu des années 1960, Bourdieu s’intéresse au champ des études de parenté, si cher à l’anthropologie classique. Cela sera le premier chantier d’une critique radicale de l’objectivisme dominant alors la théorie anthropologique. En forgeant une nouvelle théorie qui trouve sa source dans le sens de la pratique, il marque, en effet, une nette rupture avec le structuralisme, théorie qui pour sa part privilégie l’étude des règles et des normes pour expliquer les pratiques de la vie sociale. Ses travaux ethnographiques en Kabylie et, parallèlement, en Béarn (notamment dans son village natal) sont l’occasion alors pour lui de proposer un concept nouveau, celui de « stratégie matrimoniale ».

Bourdieu nous dit que l’individu social est un acteur mû par un intérêt, personnel ou collectif (son groupe, sa famille), dans un cadre élaboré par l’habitus qui est le sien. C’est-à-dire que sur la base d’un ensemble réduit de quelques principes normatifs, correspondant à une position sociale et à une condition matérielle, l’acteur élabore la stratégie qui sert le mieux ses objectifs. Appliquée au domaine de la parenté, cette idée nous montre des individus opérant des choix cruciaux à l’occasion des mariages dans le but, déterminant à l’avis de l’auteur, de la préservation ou de l’amélioration de la condition sociale de la famille. C’est le concept de « stratégie matrimoniale » qui complexifie et affine notre regard sur des situations jusqu’ici peu expliquées, par exemple le fait, en Béarn, de confier à une fille plutôt qu’à un garçon la transmission du patrimoine familial pour éviter de le voir morcelé. Il utilise l’analogie du joueur de cartes, qui doit composer son jeu et atteindre son objectif, en fonction des atouts et des fausses cartes qu’il a en main. « Tout se passe comme si ces stratégies matrimoniales visaient à corriger les ratés des stratégies de fécondité » nous dit l’auteur. Finalement, en étudiant justement ces situations particulières (le droit d’aînesse, le primat de la masculinité dans les affaires de succession, la question du mariage du cadet), Bourdieu nous montre un modèle d’analyse où le mariage (l’alliance) et la succession (la filiation) sont avant tout une somme de pratiques dont le sens est construit par l’utilisation réfléchie de chacun.

La théorie des champs

Pierre Bourdieu définit la société comme une imbrication de champs (économique, culturel, artistique, sportif, religieux…) à l’intérieur desquels se dégagent une logique propre déterminée par la spécificité des enjeux et des atouts que l’on peut y faire valoir, compte tenu des règles y prévalant. Les interactions se structurent en fonction des atouts et des ressources que chacun des acteurs mobilise, c’est-à-dire, pour reprendre les catégories construites par Bourdieu, de son capital, qu’il soit économique, culturel, social ou symbolique.

La violence symbolique

La notion de violence symbolique renvoie à l’intériorisation par les agents de la domination sociale inhérente à la position qu’ils occupent dans un champ donné et plus généralement à leur position sociale. Cette violence est infra-consciente et ne s’appuie pas sur une domination intersubjective (d’un individu sur un autre) mais sur une domination structurale (d’une position en fonction d’une autre). Cette structure, qui est fonction des capitaux possédés par les agents, fait violence car elle est non perçue par les agents. Elle est donc source d’un sentiment d’infériorité ou d’insignifiance qui est uniquement subi puisque non objectivé. Cette violence symbolique peut être rapprochée d’une conceptualisation sociologique de ce que la tradition critique allemande nommait l’aliénation, même si on ne peut poser qu’une équivalence entre ces deux notions et non une identité (les fondements théoriques étant très différents). La violence symbolique trouve son fondement dans la légitimité des schèmes de classement inhérent à la hiérarchisation des groupes sociaux.

voir aussi: La Reproduction

Une théorie de l’espace social

Pierre Bourdieu a construit, notamment dans La distinction[8], une théorie complexe de l’espace social, au croisement des traditions marxiste et weberienne. Cette théorie se propose d’expliquer principalement 1) la logique de constitution des groupes sociaux à partir des modes de hiérarchisation des sociétés, 2) les styles de vie et les luttes que se livrent ces groupes sociaux, 3) les modalités de reproduction des hiérarchies sociales et des groupes sociaux.

Hiérarchisation et constitution des groupes sociaux

Bourdieu, essentiellement dans La distinction, propose une théorie originale de la hiérarchisation de l’espace social, à partir d’une relecture de Max Weber. Cette théorie s’oppose à la tradition marxiste, pour laquelle les sociétés se structurent à partir des processus de production économique. Ainsi, dans ce que les marxistes appellent le mode de production capitaliste, la production est structurée autour du rapport de production opposant producteurs directs (les ouvriers) et possesseurs des moyens de production (les capitalistes). Le capitalisme crée ainsi deux classes sociales, les ouvriers et la bourgeoisie capitaliste. Ces deux classes sont en lutte, la bourgeoisie exploitant, selon les marxistes, les ouvriers. La production économique structure ainsi la société en créant des classes sociales antagonistes.

Bourdieu refuse cette théorie de l’espace social. Il pense, en effet, à la suite de Max Weber que les sociétés ne se structurent pas seulement à partir de logiques économiques. Bourdieu propose ainsi d’ajouter au capital économique, ce qu’il nomme, par analogie, le capital culturel. Il lui semble, en effet, que dans les sociétés modernes, la quantité de ressources culturelles que possèdent les acteurs sociaux joue un rôle essentiel dans leur position sociale. Par exemple, la position sociale d’un individu est, pour Bourdieu, tout autant déterminée par le diplôme dont il dispose que par la richesse économique dont il a pu hériter.

Bourdieu construit ainsi une théorie à deux dimensions de l’espace social, qui s’oppose à la théorie unidimensionnelle des marxistes. La première dimension est constituée par le capital économique possédé, la deuxième par le capital culturel. Un individu se situe quelque part dans l’espace social en fonction à la fois du volume total des deux capitaux qu’il possède, mais également de l’importance relative de chacun des deux types de capital dans ce volume total. Par exemple, parmi les individus dotés d’une grande quantité de capitaux, et qui forment la classe dominante d’une société, Bourdieu oppose ceux qui ont beaucoup de capital économique et moins de capital culturel (la bourgeoisie industrielle pour l’essentiel), situés en haut à droite du schéma ci-dessous, aux individus qui ont beaucoup de capital culturel mais moins de capital économique, situés en haut à gauche du schéma (les professeurs d’université, par exemple).

Espace des positions sociales et espace des styles de vie

Bourdieu insiste sur le fait que sa vision de l’espace social est relationnelle : la position de chacun n’existe pas en soi, mais en comparaison des quantités de capital que possèdent les autres acteurs. D’autre part, si Bourdieu pense que capital culturel et capital économique sont les deux types de ressources qui structurent le plus en profondeur les sociétés contemporaines, il laisse la place à tout autre type de ressources, qui peuvent, en fonction de chaque société particulière, occuper une place déterminante dans la constitution des hiérarchies sociales.

Bourdieu, à partir de cette théorie de la hiérarchisation de la société, cherche à comprendre comment se construisent les groupes sociaux. À la différence des marxistes, Bourdieu ne croit pas que les classes sociales existent, en soi, objectivement (position « réaliste »). Au contraire, si le sociologue peut, à partir des différences de comportements sociaux par exemple, construire des classes sociales « sur le papier », il ne va pas de soi que les individus se considèrent comme en faisant partie. De nombreuses études ont ainsi pu montrer que le nombre d’individus se considérant comme faisant partie de la « classe moyenne » est bien supérieur à celui que l’on aurait à partir d’une définition « objective » de cette appartenance. Toutefois, Bourdieu ne pense pas non plus que les classes sociales n’ont aucune réalité, qu’elles ne sont qu’un regroupement arbitraire d’individus (position « nominaliste »). Bourdieu pense qu’une partie essentielle du travail politique consiste à mobiliser les acteurs sociaux, à les regrouper symboliquement, afin de créer ce sentiment d’appartenance, et de constituer ainsi des classes sociales « mobilisées ». Mais cela a d’autant plus de chance de réussir que les individus que l’on tente ainsi de réunir sont objectivement proches dans l’espace social [10].

Espace des styles de vie et luttes symboliques

Pour Bourdieu, les styles de vie des individus sont le reflet de leur position sociale. Ainsi, Bourdieu s’efforce de faire apparaître une forte corrélation entre les manières de vivre, sentir et agir des individus, leurs goûts et leurs dégoûts en particulier, et la place qu’ils occupent dans les hiérarchies sociales. L’habitus est une des médiations fondamentales de cette corrélation. Les individus, en vivant un certain type de vie sociale, acquièrent également des dispositions culturelles spécifiques. Ainsi, les ouvriers (cf. supra) condamnés à une vie où la nécessité économique domine, ont une vision fonctionnelle de la nourriture (qui doit être avant tout nourrissante) ou de l’art (qui ne peut être que réaliste). Ils conçoivent de même leur corps comme un instrument qu’il faut affermir et attendent ainsi de la pratique du sport plus de force physique.

Toutefois, Bourdieu pense que dans cet espace des styles de vie se joue un aspect essentiel de la légitimation de l’ordre social. En effet, dans la mesure où les pratiques sociales sont hiérarchisées et que ces hiérarchies reflètent les hiérarchies sociales sous-jacentes, les styles de vies ont de puissants effets de distinction et de légitimation. Par exemple, les groupes sociaux dominants en aimant des musiques plus valorisées socialement que les groupes sociaux dominés trouvent, dans le même temps, une source de distinction dans leurs goûts. Mais cette distinction est aussi légitimation : les groupes sociaux dominants sont distinguées car ils aiment des musiques distinguées. Puisqu’ils sont distingués, ils occupent légitimement la place qui est la leur dans le monde social.

Pierre Bourdieu pense ainsi qu’une partie de la lutte entre groupes sociaux prend la forme d’une lutte symbolique. Les individus des groupes sociaux dominés s’efforcent, en effet, d’imiter les pratiques culturelles des groupes sociaux dominants pour se valoriser socialement. Toutefois, les individus des groupes sociaux dominants, sensibles à cette imitation, ont alors tendance à changer de pratiques sociales : ils en cherchent de plus rares, aptes à restaurer leur distinction symbolique. C’est cette dialectique de la divulgation, de l’imitation et de la recherche de la distinction qui est, pour Bourdieu, à l’origine de la transformation des pratiques culturelles.

Cependant, dans ces luttes symboliques, les classes dominées ne peuvent être que perdantes : en imitant les classes dominantes, elles en reconnaissent la distinction culturelle ; sans pouvoir la reproduire jamais. « La prétention part toujours battues puisque, par définition, elle se laisse imposer le but de la course, acceptant, du même coup, le handicap qu’elle s’efforce de combler[11]« .

Les styles de vie sont ainsi objectivement distingués : ils reflètent les conditionnements sociaux qui s’expriment à travers l’habitus. Mais ils sont aussi le produit de stratégies de distinction, par lesquels les individus visent à restaurer la valeur symbolique de leurs pratiques et goûts culturels à mesure de leur imitation par des groupes sociaux moins privilégiés.

La reproduction des hiérarchies sociales [

La reproduction de l’ordre social passe, pour Bourdieu, à la fois par la reproduction des hiérarchies sociales et par une légitimation de cette reproduction. Bourdieu pense que le système d’enseignement joue un rôle important dans cette reproduction, au sein des sociétés contemporaines. Bourdieu élabore ainsi une théorie du système d’enseignement qui vise à montrer : 1) qu’il renouvelle l’ordre social, en conduisant les enfants des membres de la classe dominante à obtenir les meilleurs diplômes scolaires leur permettant, ainsi, d’occuper à leur tour des positions sociales dominantes 2) qu’il légitime ce classement scolaire des individus, en masquant son origine sociale et en faisant de lui, au contraire, le résultat des qualités innées des individus (« idéologie du don »).

Dans La reproduction[12], Pierre Bourdieu, avec Jean-Claude Passeron, s’efforce de montrer que le système d’enseignement exerce un « pouvoir de violence symbolique », qui contribue à donner une légitimité au rapport de force à l’origine des hiérarchies sociales. Comment cela est-il possible ? Bourdieu croit, tout d’abord, constater que le système éducatif transmet des savoirs qui sont proches de ceux qui existent dans la classe dominante. Ainsi, les enfants de la classe dominante disposent d’un capital culturel qui leur permet de s’adapter plus facilement aux exigences scolaires et, par conséquent, de mieux réussir dans leurs études. Cela, pour Bourdieu, permet la légitimation de la reproduction sociale. La cause de la réussite scolaire des membres de la classe dominante demeure en effet masquée, tandis que leur accession, grâce à leurs diplômes, à des positions sociales dominantes est légitimée par ces diplômes. Comme il le note, « les verdicts du tribunal scolaire ne sont aussi décisifs que parce qu’ils imposent la condamnation et l’oubli des attendus sociaux de la condamnation [13] ». Autrement dit, pour Bourdieu, en masquant le fait que les membres de la classe dominante réussissent à l’école en raison de la proximité entre leur culture et celle du système éducatif, l’école rend possible la légitimation de la reproduction sociale.

Ce processus de légitimation est, pour Bourdieu, entretenu par deux croyances fondamentales. D’une part, l’école est considérée comme neutre et ses savoirs comme pleinement indépendants. L’école n’est donc pas perçue comme inculquant un arbitraire culturel proche de celui de la bourgeoisie – ce qui rend ses classements légitimes. D’autre part, l’échec ou la réussite scolaire sont, le plus souvent, considérés comme des « dons » renvoyant à la nature des individus. L’échec scolaire, processus fondamentalement social, sera donc compris par celui qui le subit comme un échec personnel, renvoyant à ses insuffisances (comme son manque d’intelligence, par exemple). Cette « idéologie du don » joue, pour Bourdieu, un rôle déterminant dans l’acceptation par les individus de leur destin scolaire et du destin social qui en découle.

Ces thèses sont reprises et développées dans La noblesse d’État publié en 1989 en collaboration avec Monique de Saint Martin[14]. Bourdieu met en avant l’emprise de plus en plus grande de ce qu’il nomme le mode de reproduction à composante scolaire, qui fait du diplôme un véritable droit d’entrée dans les entreprises bureaucratiques modernes, même pour la bourgeoisie industrielle qui s’en est longtemps passé pour transmettre ses positions sociales[15]. Aujourd’hui, presque toutes les classes sociales sont condamnés à assurer l’obtention par leurs enfants de diplômes scolaires à même de reproduire leur position sociale, jusque et y compris les propriétaires d’entreprise, dont les enfants doivent avoir un diplôme pour diriger à leur tour l’entreprise. Cela a transformé profondément le système scolaire, en particulier le champ des grandes écoles du pouvoir. Ainsi, Bourdieu s’efforce de montrer que les grandes écoles traditionnelles, où les compétences scolaires traditionnelles dominent, sont aujourd’hui concurrencées par de nouvelles écoles, proche du pôle dominant du champ du pouvoir. L’Ecole normale supérieure a ainsi perdu sa place dominante au profit de l’ENA. Dans le même temps, des « écoles refuges » (souvent des écoles de gestion comme
la European Business School), aux exigences scolaires faibles, sont apparues, dont la fonction est de permettre à des enfants issus des classes dominantes d’acquérir des diplômes qu’ils ne peuvent obtenir dans les grandes écoles.

Critiques

L’œuvre de Pierre Bourdieu a été l’objet d’une attention critique toute particulière, à la mesure de son influence dans les sciences sociales. Il est difficile de faire apparaître une seule ligne de force dans ce qui est reproché à un travail étalé sur près de 40 ans. Ces critiques (pour se limiter à celles des milieux académiques) sont venues de diverses écoles de pensées en sciences sociales – des marxistes aux partisans de la théorie de l’acteur rationnel – et ont porté sur des aspects très divers de ce travail.

Une critique domine, toutefois : celle-ci porte sur la nature des déterminations sociales dans la théorie de Pierre Bourdieu, qui sont décrites comme rigides et simplificatrices (critique du « déterminisme »). Au concept d’habitus, on a pu ainsi reprocher de poser à nouveau les problèmes qu’il entendait résoudre : entre le déterminisme absolu des structuralistes (où le sujet est soumis à des règles) et la liberté sans limite des existentialistes, le concept d’habitus, pensé par Bourdieu pour dépasser cette opposition, n’y parvient sans doute qu’incomplètement, penchant vers une certaine forme de déterminisme. L’action des acteurs est, en effet, en dernière analyse, le produit des déterminismes que fait peser sur eux le monde social et qui trouvent leur reflet dans les dispositions constitutives de leur habitus.

Anecdotes

  • En 1981, Bourdieu avec Gilles Deleuze et d’autres intellectuels soutinrent le principe de la candidature de Coluche à l’élection présidentielle, voulant par là rappeler que n’importe quel citoyen avait en démocratie le droit de participer à la compétition politique.
  • Pierre Bourdieu avait l’habitude de garder dans son bureau une carte de vœux imitant celles de fin d’année mais sur laquelle il était inscrit « Joyeux bordel ! » au lieu de « Joyeux noël !« . Cette carte lui avait été offerte par ses étudiants.

Bibliographie

Article détaillé : Œuvres et bibliographie de/sur Pierre Bourdieu

Filmographie

  • le champ journalistique est une intervention filmée de Pierre Bourdieu au Collège de France, c’est cette intervention qui sera à l’origine du livre Sur la télévision

Entretien Pierre Bourdieu et Günter Grass, Arte (chaine de télévision française), diffusé le 5/12/1999

Bourdieu, Grand entretien du Cercle de minuit avec Laure Adler, France télévision (F2), avril 1998

Bourdieu, Réflexions faites, émission de
la SEPT, 31/03/1991

Pierre Bourdieu, Chercheur de notre temps, vidéo du CNDP (France), 1991

Pierre Bourdieu, Grands entretiens, Antenne 2 (télévision française) avec Antoine Spire, Miguel Benassayag et Pascale Casanova, 1990

Entretien de Pierre Bourdieu avec Didier Eribon, cassette vidéo du CNRS, 1984.

Prix et distinctions

 (CNRS Audio -Visuel) 

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SUR LA TELEVISION selon PIERRE BOURDIEU

Posté par issopha le 2 septembre 2007

Sur la télévision

Sur la télévision est un livre de Pierre Bourdieu retranscrivant le contenu de deux émissions télévisées de Gilles l’Hôte : Sur la télévision et Le champ journalistique, réalisées et diffusées en 1996, dans le cadre d’une série de cours du Collège de France. Sur la télévision est suivi d’un article reprenant les mêmes thèmes de façon plus abstraite et plus précise : L’emprise du journalisme.

L’ouvrage est composé de deux parties :

  1. Le plateau et ses coulisses
  2. La structure invisible et ses effets

suivies de l’annexe : L’emprise du journalisme

Sans reprendre précisément cette structure, on peut dégager trois axes :

  • la tension au sein du journalisme entre « pur » et « commercial »
  • l’effet d’homogénéisation lié à la concurrence
  • l’emprise du journalisme sur les autres champs.

Sommaire

http://www.dailymotion.com/video/xnxqt

//Journalisme pur et journalisme commercial

La télévision, comme média très hétéronome, est fortement soumise à la loi du marché (l’audimat). Elle tend à favoriser le commercial contre l’autonome, c’est-à-dire contre les valeurs de la profession journalistique. Par son pouvoir de déformation du champ médiatique elle va pousser les autres médias à faire comme elle.

La logique du commercial est celle de la loi du marché, on fait ce qui va vendre, ce qui « passe bien ». C’est le fonctionnement d’un journal à scandale : faits divers, sport, etc. La télévision accorde une grande part de son temps à ce genre de nouvelles. Or le temps est l’une des choses les plus rares à la télévision. Selon Bourdieu, si on parle de ces choses futiles c’est qu’en réalité elles ont une importance cruciale :

  • au point de vue économique : elles font vendre
  • et au point de vue politique : on ne parle pas d’autres choses plus importantes

La télévision touche un nombre immense de personnes et elle est soumise à la loi de l’audimat. Cette double constatation permet d’éclairer l’importance du fait divers : pour vendre au plus grand monde, pour faire de l’audimat, la télévision ne peut se permettre d’être polémique. Parler de choses sans intérêt, qui ne suscitent aucun débat (ou des débats factices et médiatiquement orchestrés), c’est toucher tout le monde sans vexer personne. La prégnance de la loi du marché conduit automatiquement à la dépolitisation. La télévision dépolitise, elle représente un danger pour la démocratie. Danger d’autant plus grand qu’en même temps qu’ils sont soumis au marché et à sa logique dépolitisante, ceux qui font la télévision se prétendent les défenseurs de la démocratie, défenseurs de la démocratie au moyen de la télé.

L’homogénéisation des médias

Sur un plan plus général, on note que le champ journalistique, poussé par la logique de la concurrence, finit par proposer une production uniforme. Au lieu de produire de la différence, la logique du marché aboutit ici à tout homogénéiser.

Les journalistes traitent les mêmes sujets : « ils en ont parlé, il faut qu’on en parle aussi ». L’implicite de ce genre de phrase est que, pour un média, ne pas parler d’un sujet traité par ses concurrents revient à être « dépassé » par eux – ce qu’il faut éviter. Pour se distinguer il s’agit alors de produire des micro-différences qui ne seront vues en réalité par personne. Pour le journaliste ce n’est pas ce qu’il dit qui compte mais comment il le dit, ce qui l’amène à se démarquer sur la forme plutôt que sur le fond. Cette volonté de « ne pas passer à coté » et de se distinguer provient de l’idée que ces différences auront un impact réel sur la vente. Idée évidemment fausse puisque personne, si ce n’est les journalistes, ne perçoit ces micro-différences.

Cette homogénéisation de la production est aussi à mettre en lien avec la circulation circulaire de l’information dans le champ journalistique. Au delà de l’uniformisation de l’information, on doit noter que la loi du marché provoque aussi des ravages du point de vue déontologique et politique. La sur-information, la montée en épingle d’une nouvelle, peut aboutir à des conséquences plus que regrettables. Le battage médiatique peut provoquer des réactions chez les politiques, qui se voient contraints de réagir et qui font passer une mesure ou loi qui n’aurait pas été adoptée sans la pression des médias.

L’influence du journalisme

Le journalisme a un pouvoir sur les autres champs. Mais c’est lui-même un champ soumis. À travers le champ journalistique c’est la loi du marché, le commercial, qui s’impose.

Au niveau de l’évaluation des professionnels et de leurs œuvres cela pose un problème de légitimité. On a la légitimité médiatique d’une part, et la légitimité propre à chaque champ. Les deux ne se recoupent pas forcément et cela contribue à créer un flou pour le profane. Qui est un bon écrivain ? Celui que les médias désignent comme tel ? Ou celui qui est reconnu par ses pairs comme étant un bon écrivain ? Cette confusion fait apparaitre une catégorie mixte. Des gens qui jouent sur les deux légitimités à la fois: n’étant pas assez compétentes dans leur domaine pour être reconnues par leurs pairs, ces personnes vont trouver dans les médias une légitimité externe.

Au niveau de la diffusion des œuvres on arrive à un écart entre les conditions nécessaires pour produire un ouvrage « pur », « autonome », et les conditions de diffusion. Les conditions de diffusion sont liées au marché, pour avoir une large audience, il faut que ce soit « vendeur ». Les conditions de production de l’œuvre sont l’exact inverse.

Bibliographie

Liens externes

 

 

 »Sur
La Télévision », par Pierre Bourdieu 

Bulletin d’humeur :  le temps aujourd’hui est laconique avec des montées de découragement passagères…
  
EN GUISE D’INTRODUCTION :
 
’Sur
La Télévision’’ a été réalisé dans le cadre du programme ‘’RECHERCHES AU COLLEGE DE FRANCE’’. Diffusé sur PARIS PREMIERE en 1996, ce documentaire, tourné en plan fixe avec une seule camera, a constitué, pour Pierre Bourdieu, sa seule occasion de livrer à la télévision sa pensée complète sur la télévision. Pour l’essentiel, on y verra une mise sur support télévisé des thèses exposées dans le livre éponyme que Bourdieu avait publié suite à son passage controversé dans ‘’ARRET SUR IMAGES’’ au début de l’année 96 (cf. l’article sur ‘’ENFIN PRIS ?’’, une enquête réalisée par Pierre Carles)
 
‘’Sur
La Télévision’’ vise à démontrer que la télévision est le lieu de censures multiples, pour la plupart invisibles, y compris pour ceux qui les exercent, et à disséquer les mécanismes qui permettent à ces censures d’exister. Bien entendu, il existe des censures politiques et économiques, mais ce serait très insuffisant que de dire que la télévision est manipulée par ses annonceurs et ses actionnaires. Ce sont là des choses si grosses que même la critique la plus élémentaire les perçoit. Ce dont il est question ici, c’est de choses plus subtiles, et, par la force des choses, beaucoup plus dangereuses.
 
 
AVANT-PROPOS A PROPOS DE SOCIOLOGIE ET DE VIOLENCE SYMBOLIQUE
 
La sociologie – et le sociologue à plus forte raison – se trouve souvent confrontée à ce malentendu que quand elle met à jour des mécanismes cachés, ceux qui font l’objet de ces analyses ont tendance à y voir un travail de dénonciation, au lieu de les considérer comme un travail d’énonciation. Pourtant, plus on avance dans l’analyse d’un milieu, d’un environnement social, plus on est amené à dédouaner ses agents de leurs responsabilités.
Dans le cas de la télévision, il ne s’agit bien entendu pas de les justifier, mais de comprendre que les gens qui font fonctionner ce système sont manipulateurs autant que manipulés ; du reste, ils manipulent souvent d’autant mieux qu’ils le sont eux-mêmes, et sont inconscients de l’être. On a ici affaire au concept de
‘’violence symbolique’’, une violence qui s’exerce avec la complicité tacite de ceux qui la subissent et de ceux qui l’exercent, dans la mesure où les uns et les autres sont inconscients de subir cette violence.
C’est le rôle de la sociologie que de dévoiler des choses cachées et inconscientes, à l’instar de toutes les sciences du reste, et ce faisant, elle peut contribuer un petit peu à minimiser la violence symbolique qui s’exerce dans les rapports sociaux.
 
 
LES MECANISMES PAR LESQUELS
LA TELEVISION ARRIVE A CACHER TOUT EN MONTRANT

 
1.       La télévision cache en montrant autre chose que ce qu’il faudrait montrer
 
Un constat : les faits divers constituent la denrée rudimentaire de l’information, alors même qu’en télévision, l’élément le plus rare, le plus précieux, est le temps. Penser qu’on emploie un temps si précieux pour dire des choses si futiles, amène à s’interroger sur l’importance de ces choses futiles : ne cachent-elles pas des choses plus importantes ? Les faits divers n’ont-ils pas pour fonction de faire diversion ?
Cette question revêt toute son importance quand on sait par ailleurs que plus de 50% des gens ne lisent aucun quotidien. Autant dire qu’ils sont voués à s’informer via la télévision. Et donc, à remplir, comme le fait la télévision, un temps précieux et rare avec du vide, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques.
 
2.       La télévision cache en montrant ce qu’il faudrait montrer, mais d’une manière telle qu’elle ne le montre pas.
 
La télévision a bien cette propriété de montrer, ‘’donner à voir’’, mais elle peut également cacher en montrant autre chose que ce qu’il faudrait montrer pour informer, en le montrant de telle manière qu’elle ne le montre pas: en le montrant de telle manière qu’elle le décompose, le déconstruit, le montre insignifiant ou au contraire le reconstruit de telle manière qu’il ne corresponde plus du tout à sa réalité. 
Exemple : la représentation par les medias de la misère ou des phénomènes de banlieue (d’après le travail de Patrick Champagne in ‘’
La Misère Du Monde’’ (Pierre Bourdieu, Libre Examen, 1993)) où l’on voit comment les journalistes, tenus à la fois par les propensions inhérentes à leur métier, à leur formation, à leur vision du monde, à leurs dispositions, mais aussi par la logique de la profession dans laquelle ils évoluent, sélectionnent dans la réalité sociale un aspect tout à fait particulier et qui ne correspond généralement pas à grand-chose.
C’est la notion de ‘’catégories’’ qui est à l’œuvre ici. Le terme de ‘’catégories’’, emprunté à la philosophie kantienne, désigne les structures invisibles qui sont le principe de ce que l’on voit et de ce que l’on ne voit pas. Les professeurs de philosophie usent et abusent de cette métaphore commode : ce sont des lunettes qui structurent ce qu’elles donnent à voir, qui disent ‘’ça c’est important’’ et ‘’ça ce n’est pas important’’, ‘’ça c’est bien’’ et ‘’ça c’est mal’’, ‘’ça c’est masculin’’ et ‘’ça c’est féminin’’… Ces catégories, nous en avons tous, elles sont le produit de notre histoire, de notre éducation, etc.
            Les journalistes eux aussi ont des catégories, à partir desquelles ils voient certaines choses et pas d’autres, et voient d’une certaine manière les choses qu’ils voient. Ce qui les amène dans le cadre de leur travail à fonctionner selon un mécanisme de sélection / construction de ce qui est sélectionné.
 
a.      Le principe de sélection
Pour ce qui est du principe de sélection, il est connu, c’est le sensationnel, c’est-à-dire à la fois ce qui est sensible et ce qui est spectaculaire ; c’est l’extra-ordinaire, ce qui rompt avec la routine, ce qui sort du cadre du quotidien. C’est à travers ce principe de sélection que la télévision joue sur le registre de la dramatisation.
Illustration : la compétition entre les différentes rédactions pour la meilleure ouverture d’un journal
Exemple : dans les banlieues, ce qui intéresse, ce sont les émeutes (même si le terme ‘’chahut’’ conviendrait souvent mieux…)
 
b.      La construction de ce qui a été sélectionné

L’image a cette propriété extraordinaire : sa puissance d’évocation, qui fait qu’elle peut faire voir, et faire croire en ce qu’elle fait voir. Elle peut faire exister des représentations et des groupes, et ainsi créer la réalité.
Exemple : la façon dont la télévision crée des porte-parole lors des manifestations étudiantes.
Le monde social est ainsi prescrit par la télévision. La télévision devient l’arbitre de l’accès à l’existence sociale et politique. 
Retour sur l’exemple des manifestions étudiantes : la problématique pour les groupes de manifestants, c’est de savoir comment imposer des principes de vision du monde – des catégories – telles que les gens en arrivent à voir le monde selon leur vision. Cela passe par la création de groupes qui font en sorte de convaincre de leur existence, du bien-fondé de leur démarche, font reculer le gouvernement, etc. Cette logique impose de plus en plus de faire des manifestations pour la télévision, de nature à intéresser les gens de télévision en fonction de leurs catégories, etc.
 
 

LA STRUCTURE INVIBLE ET SES EFFETS
 
1.       Les journalistes : un milieu plus homogène qu’il n’y paraît – l’unification par la concurrence

 
Il n’y a bien sûr pas d’entité telle qu’elle puisse répondre à l’appellation de ‘’le journaliste’’. ‘’Le journaliste’’ est une entité abstraite. Il existe en réalité au sein du monde des journalistes toutes sortes de divisions selon le medium, toutes sortes de conflits, toutes sortes de concurrences, toutes sortes d’hostilités. Concrètement, les journalistes constituent une population marquée par une très forte dispersion des individus. C’est entendu.
Cela dit, les biens symboliques (les messages) que produit globalement la télévision sont beaucoup plus homogènes qu’on ne se plait à le croire. Et, de fait,
la concurrence homogénéise.
Illustration : les couvertures des magazines, le contenu des journaux radiophoniques et télévisés, etc.
Ainsi, les produits télévisés sont des produits collectifs, pas seulement en ceci qu’ils sont le fruit du travail d’une rédaction, mais du collectif constitué par l’ensemble des journalistes, unis par la concurrence. 
Illustration : la revue de presse : pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres vont dire ou ont dit ; et c’est un fait, que personne ne lit plus les journaux que les journalistes eux-mêmes. Du reste, comment autrement les informateurs s’informeraient-ils ?
Dans le microcosme journalistique, on existe uniquement par la différence, alors même que les différences produites passent inaperçues du grand public (qui lit deux journaux différents le même jour ? qui regarde simultanément deux journaux télévisés ??)
De tels comportements conduisent à un nivellement et une homogénéisation des hiérarchies d’importance.

2.       L’Audimat : l’arbitre de toute lutte

 
C’est le jugement dernier du journalisme. L’Audimat s’est imposé à tous, à quelques, rares, exceptions près, et la force de cette mesure, cette institution, a été de créer une mentalité : dans les rédactions, on pense en termes de succès commercial. Et pourtant, il y a encore une trentaine d’années, le succès commercial pour un produit culturel était suspect. On y voyait un signe de compromission, avec l’argent, avec le siècle, etc. A travers l’audimat, c’est la logique du succès commercial qui s’impose aux productions culturelles. Or tous les accomplissements les plus hauts de l’esprit humain ont tous été produits contre la logique commerciale.
Voir se réintroduire cette notion jusque dans les milieux artistiques d’avant-garde, jusque dans les institutions savantes qui se mettent à faire du marketing, témoigne d’une mise en question des conditions de production même de ces œuvres.
 
3.       La pression de l’urgence – la pensée, le temps et la vitesse.
 
La dictature de l’Audimat en télévision se traduit par la pression de l’urgence. En effet, la concurrence entre les différents medias prend la forme d’une compétition temporelle (pour le scoop, pour arriver le premier…), et certains objets sont ainsi imposés aux téléspectateurs (catastrophes, innovations, etc.) parce qu’ils s’imposent aux producteurs, par le fait de la concurrence avec les autres producteurs. Cette pression croisée que les journalistes s’imposent entre eux est génératrice de toute une série de conséquences qui se traduisent par des choix (de présence ou d’absence d’un sujet, etc.).
Ainsi, un des problèmes philosophiques majeurs que pose la télévision est celui des rapports entre la pensée, le temps et la vitesse : est-ce qu’on peut penser dans la vitesse ? Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs pressés de donner des réponses rapides, ne se condamne pas à ce qu’ils ne répondent à ses questions que par idées reçues (des lieux communs que tout le monde peut recevoir) ? N’est-ce pas pour cette raison que ces ‘’fast-thinkers’’ arrivent à penser là où personne ne pense plus ?
La pensée est pourtant par définition subversive, et demande du temps. Elle doit commencer par démonter des idées reçues, pour ensuite démontrer (la ‘’chaîne de raison’’ de Descartes). Le déploiement de la pensée est intrinsèquement lié au temps. 
 
4.       Le débat
 
Quel débat ? Le vrai-faux débat entre Alain Minc et Jacques Attali ? Entre Julliard et Imbert ? Ce monde clos d’interconnaissances (tous appartenant au même carnet d’adresse), d’intercommunication vit dans une logique d’auto renforcement permanent. Ce sont des gens qui se rencontrent, se côtoient, s’opposent de manière convenue…
Au mieux, le débat télévisé aura toutes les apparences du débat démocratique, mais le jeu en sera faussé par l’animateur (NdA : Bourdieu fait ici référence à la fameuse émission de
LA MARCHE DU SIECLE consacrée aux grèves de 1995, et sur lequel il était revenu dans ARRET DU IMAGES.)… Il s’y opère en effet toute une série de contraintes et de censures…
a.      Le rôle du présentateur
En plus d’imposer le sujet et la problématique, il impose les questions au nom du principe de la règle du jeu (qui est pourtant à géométrie variable selon la qualité de la personne interrogée), intervient de manière contraignante, distribue le temps de parole, les signes d’importance (par son ton, notamment) et se sert de l’urgence pour interrompre, au nom du Grand Public qu’il est censé incarner.
Du reste, même si les apparences de la démocratie sont respectées, tous les locuteurs sur le plateau ne sont pas égaux, suivant que ce sont des professionnels de la parole ou/et des plateaux, ou des amateurs. Ainsi, pour que l’égalité du débat soit respectée, il faudrait que le présentateur soit inégal, de sorte que même les néophytes puissent exprimer leurs idées (c’est la mission socratique de maïeutique, que de se mettre au service de quelqu’un dont on estime que la parole est importante, dont on veut savoir ce qu’il pense, en l’assistant dans l’ ‘’accouchement’’ de sa pensée). Or non seulement les présentateurs n’assistent pas les défavorisés, mais même : ils les enfoncent.
 
b.      La composition du plateau
C’est un travail invisible dont le plateau est le résultat (invitations préalables, les gens qu’on invite et qui refusent, ceux qu’on ne pense pas à inviter, etc.), et qui sous-tend une logique qui n’est pas perçue par le téléspectateur et lui reste inaccessible.
 
c.       Les règles tacites
Chaque univers social a une structure telle que certaines choses peuvent se dire, et d’autres pas. Ainsi, parmi les facteurs régissant le déroulement du débat télévisé, il faut compter la complicité préalable entre les présentateurs et les fast-thinkers (les ‘’bons clients’’, qu’on peut inviter sans problème, etc.), l’inconscient du présentateur, la logique même du débat (la contradiction obligée, etc.)…
CONCLUSION   
           
La télévision est un instrument de communication très peu autonome, sur lequel s’exercent toutes sortes de contraintes : les relations sociales entre les producteurs, les structures mentales des producteurs, la place que les producteurs occupent dans l’univers journalistique…
 
Dans les années 60, on pensait que la télévision, en tant qu’instrument de communication, allait massifier, niveler, identifier peu à peu tous les consommateurs de télévision, et produire une sorte de consommateur culturel de masse. En fait, la télévision ne détient pas un tel pouvoir. En revanche, elle agit sur le milieu des producteurs culturels, en ceci qu’elle en a modifié les comportements, mais pas seulement : cette influence s’est étendue à tous les domaines de production artistique.
 
La télévision, subissant plus que tout autre medium la pression du commerce (l’Audimat), a porté à l’extrême une contradiction qui hante tous les appareils de production culturelle, entre, d’une part
les conditions sociales et économiques dans lesquelles il faut être placé pour produire un certain type d’œuvres (les œuvres pures, autonomes), et d’autre part, les conditions sociales de transmission des produits obtenus dans ces conditions. Et, de fait, elle est livrée aux tensions entre ceux qui voudraient défendre les valeurs de l’autonomie, et ceux qui se soumettent à la nécessité commerciale. 

 

 

Pierre Bourdieu et le champ médiatique : repères bibliographiques

 

Publié le vendredi 18 février 2005


 

 

Voici une liste, que nous espérons la plus exhaustive possible, des contributions du sociologue Pierre Bourdieu à l’analyse du champ médiatique [1].
Trois ans après sa mort, il nous a semblé utile de fournir quelques repères à ceux qui souhaiteraient explorer une pensée qui constitue une référence sociologique décisive de la critique des médias et du journalisme – du moins telle que nous la concevons. Une référence sans déférence ni révérence (ainsi qu’il l’aurait lui-même souhaité) et nullement exclusive [
2].

C’est l’occasion de montrer à nouveau que le travail de Pierre Bourdieu sur ces questions n’a pas débuté soudainement en 1996 avec Sur la télévision (n’en déplaisent à ceux qui voudraient n’y voir qu’une manifestation de son engagement politique déconnectée de toute préoccupation scientifique) et qu’il est loin de se limiter à cet unique ouvrage.
C’est l’occasion, surtout, de souligner que ce travail, s’il a souvent pris la forme d’interventions (entretiens, cours, conférences…), ne peut être compris qu’en fonction de l’ensemble de son œuvre – que prolongent les travaux qu’il a lui-même dirigés comme ceux qu’il a plus ou moins directement inspirés.
La bibliographie que nous présentons ici inclut donc quelques ouvrages qui ne traitent pas spécifiquement des médias, mais constituent un arrière-plan et un complément indispensables.

C’est assez dire que certaines réactions épidermiques des polémistes pour médias témoignent surtout d’une grande ignorance et/ou d’un inacceptable mépris [3].

 

1963

- « Sociologues des mythologies et mythologies de sociologues » (avec Jean-Claude Passeron), Les Temps modernes, vol. XIX, n° 211, décembre 1963, pp.998-1021.

1971

- « L’opinion publique n’existe pas ». Conférence (Arras, janvier 1971) dont le texte fut publié dans la revue Les temps modernes (n°318, janvier 1973, pp.1292-1309), puis repris dans Questions de sociologie, Les éditions de Minuit, Paris, 1980, pp. 222-235 [4].

1972

- « Les Doxosophes », Minuit n°1, novembre 1972, pp.26-45.

1979

-
La Distinction. Critique sociale du jugement, Editions de Minuit, Paris, 1979.
Cet ouvrage n’est pas consacré spécifiquement à l’analyse du champ de production journalistique mais à la consommation des biens culturels (dont la consommation de la presse fait partie) et aux fonctions sociales qu’elle remplit. Non seulement la structure des champs de production n’est jamais totalement indépendante de celle des champs de consommation, mais aussi, contrairement à ceux qui prétendent que, pour Bourdieu, les médias agiraient de manière uniforme sur le public, cet ouvrage analyse les logiques différentielles qui sont à l’œuvre dans la réception des biens de consommation culturelle, et notamment la relation entre le champ journalistique et celui des classes sociales (voir en particulier le chapitre 8, intitulé « Culture et politique »).

1984

- Homo academicus, Editions de Minuit, Paris, 1984.
Comme
La Distinction, cet ouvrage ne concerne pas directement les médias mais analyse un champ de production de biens intellectuels particulièrement autonome. Le champ journalistique, bien que fortement hétéronome, participe lui aussi au fonctionnement du champ intellectuel et entretient des relations complexes de concurrence et d’échanges avec le champ académique et de production savante comme le montre les polémiques autour des « intellectuels médiatiques » et de leur place dans les débats de société. (Sur l’intervention croissante du champ journalistique sur le champ intellectuel, voir le texte, court mais essentiel, intitulé « Le hit-parade des intellectuels français ou qui sera juge de la légitimité des juges », annexe 3, pp.275-286).

1985

- « Remarques à propos de la valeur scientifique et des effets politiques des enquêtes d’opinion », Pouvoirs n°33, avril 1985, p. 131-139 (reproduit sous le titre « Sondages, une science sans savants » dans Choses dites, Les éditions de Minuit, Paris, 1987, pp. 217-224).

1987

_- « Une leçon de journalisme de Pierre Bourdieu ». Communication orale (Bordeaux, novembre 1987) dont un compte rendu fut publié dans le journal Imprimatur, IUT de Bordeaux, 1988.

1988

- « Libé vingt ans après ». Texte écrit à la demande de Libération, pour accompagner des statistiques de lectorat destinées à ses annonceurs mais que le quotidien choisira finalement de ne pas publier.
Une version abrégée de cette analyse a été publiée quelques années plus tard dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales (n° 101-102, 1994, p.39) accompagnée d’un tableau résumant les statistiques commentées. Elle a ensuite été reproduite dans sa version intégrale – mais sans le tableau – dans l’ouvrage Interventions, 1961-2001 (Textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo), Editions Agone, Marseille, 2002, pp.387-389 [
5].

1989

- « L’opinion publique » (avec Patrick Champagne). Texte publié dans Youri Afanassiev et Marc Ferro (Dir.), 50 idées qui ébranlèrent le monde, éditions Payot/progress, Paris, 1989, pp.204-206 (et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.87-89).

1992

- « Questions de mots. Une vision plus modeste du rôle des journalistes ». Texte publié dans l’ouvrage Les mensonges du Golfe, Arléa, Paris, 1992, pp.27-32 (et repris dans Interventions…, op. cit., pp.391-394).

- Les règles de l’art. Génèse et structure du champ littéraire, Edition du Seuil, Paris, 1992.
Apparemment ce livre ne concerne pas directement les médias. Mais à la différence des deux ouvrages précédemment cités (
La Distinction et Homo academicus), sa lecture en est indispensable parce qu’elle constitue un préalable ou un complément aux analyses postérieures qui seront faites dans Sur la télévision notamment. Cet ouvrage étudie, en effet, la constitution des champs de production des biens symboliques au 19ème siècle et le processus d’autonomisation de ces univers qui s’engage alors, processus que le développement du champ journalistique tend aujourd’hui à menacer. En outre, dans cet ouvrage, Bourdieu élabore de façon plus systématique, à partir de l’exemple du champ littéraire, sa théorie générale des champs, ses analyses ultérieures du champ journalistique étant indissociables de ses recherches antérieures et de sa théorie des champs.

1994

- « L’emprise du Journalisme », Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, pp.3-9 (texte reproduit dans Sur la télévision, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1996) [6].

- « Du fait divers à l’affaire d’Etat », Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, p. 8 (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.295-297)

- « Libé vingt ans après » (version abrégée), Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, p.39.

- « Journalisme et éthique ». Communication orale au colloque fondateur du Centre de recherche sur le journalisme de l’Ecole Supérieure de Journalisme (ESJ) de Lille. Le texte de cette intervention (lisible sur le site de l’Homme moderne), a été publié dans Les cahiers du journalisme n°1, Juin 1996, pp.10-17.

1995

- « La misère des médias » ; entretien avec François Granon publié dans l’hebdomadaire Télérama n°2353, 15 février 1995 (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.399-405).

1996

- En janvier 1996, Pierre Bourdieu a participé à un numéro de l’émission Arrêt sur images (France 5, 20.01.1996) consacré au traitement médiatique des grèves de décembre 1995 (version sonore (52 mn) sur le site de « non officiel » de « Là-bas si j’y suis » disponible grâce à Ricar).

- « Analyse d’un passage à l’antenne », Le Monde diplomatique, avril 1996, p.25 (Texte disponible en ligne sur le site du “Diplo” et reproduit dans sa version initiale dans Interventions…, op. cit., pp.408-416) [7].

- Sur la télévision. Deux émissions offrant la parole à Pierre Bourdieu sur les médias (« Sur la télévision » et « Le champ journalistique et la télévision ») ont été réalisées la même année par Gilles L’Hôte et diffusées sur la chaîne Paris première en mai 1996 [8]. Elles ont ensuite été commercialisées sous forme de deux cassettes et d’un DVD, diffusés par Co-errances : Sur la télévision et Le champ journalistique et la télévision (Collège de France/CNRS, VHS, 1996) ; La télévision (DVD regroupant Sur la télévision et Le champ journalistique, Doriane Films, 1996). La transcription de ces deux interventions orales a également publiée (légèrement retravaillée) sous le titre Sur la télévision aux éditions Liber/Raisons d’agir (Paris, 1996) [9].

- « La tyrannie de la télé » ; entretien avec D. Mitropoulos publié dans l’hebdomadaire grec To Vima [10], Athènes, 18 octobre 1996.

- « Les intellectuels “médiatiques” sont une parodie » ; entretien avec E. Tserozolou publié dans le quotidien grec Avgi, Athènes, 20.10.1996.

1997

- « Bourdieu contra a TV » ; entretien avec P.R. Pires publié dans le quotidien brésilien O Globo, Rio de Janeiro, 04.10.1997, pp.1,4 (Publication française sous le titre « Retour sur la télévision » dans Contre-feux, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1998, pp.85-92) [11].

1998

- « La télévision, le journalisme et la politique ». Texte publié dans Contre-feux, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1998, pp.76-84.

- « Question sur un quiproquo », Le Monde diplomatique, février 1998, p.26 [12] (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.406-407).

1999

- « Questions aux vrais maîtres du monde ». Texte paru dans l’Humanité (13.10.1999), Libération (13.10.1999) et le Monde (14.10.1999) (et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.417-424).

- « A propos de Karl Kraus et du journalisme ». Intervention au colloque « actualité de Karl Kraus. Le centenaire de
la Fackel (1899-1936)
 », Paris, 4-6 novembre 1999 ; paru dans la revue
Austriaca n°49 (décembre 1999, pp.37-50), puis dans Actes de la recherche en sciences sociales (n° 131-132, mars 2000, pp.3-7) et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.374-381.

2000

- « A TV precisa de um contrapoder » ; entretien avec L. Duarte, publié dans le quotidien brésilien Jornal do Brasil, Rio de Janeiro, 9.09.2000, p.3 [13].

- « Ce qu’ils en pensent » (recueil de contributions de diverses personnalités – dont Pierre Bourdieu – à propos du cinquantenaire de Télérama), Télérama n°2647, 4 octobre 2000.

2001 

- « Television », European Review, Academia Europaea, 9 (3), 2001, pp.254-256. 

- « La sociologie est la seule discipline qui pourrait nous fournir des armes » ; entretien avec Lino Polegato paru dans la revue belge Flux News, Anvers, n°27, Janvier-février 2002, pp.7,24 [14].

- Enfin pris ? (CP-production, 2002), documentaire réalisé par Pierre Carles sur la question des rapports entre médias et intellectuels. Ce film présente notamment l’intérêt d’inclure un certain nombre d’interventions de Pierre Bourdieu (pour la plupart inédites) [15].

 

_________________________________________________

[1] Ce recensement, qui sera, au besoin, progressivement complété, a été établi avec l’aide de l’ouvrage d’Yvette Delsaut et Marie-Christine Rivière, Bibliographie des travaux de Pierre Bourdieu, édition Le Temps des cerises, 2002.

[2] Comme le montreront prochainement les bibliographies et présentation consacrées à d’autres auteurs.

[3] Nous avions déjà eu l’occasion de signaler ces quelques évidences (Voir « Avez-vous lu Pierre Bourdieu ? «  et Pierre Bourdieu et nous). Mais les préjugés ayant la vie dure, il n’est sans doute pas inutile d’insister quelque peu.

[4] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[5] Voir la présentation de l’ouvrage sur le site d’Agone.

[6] Le sommaire détaillé des numéros des Actes peut être consulté sur le site de l’Ehess.

[7] La publication de cette analyse entraîna une réponse de Daniel Schneidermann (« Réponse à Pierre Bourdieu », Le Monde Diplomatique, mai 1996, p.21) lisible sur le site de l’Homme moderne.

[8] Les deux émissions furent diffusées respectivement les dimanches 19 et 26 mai 1996, en dernière partie de soirée – vers 0h50 – dans le cadre d’une collection intitulée « Le canal du savoir ».

[9] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[10] To Vima est devenu quotidien en 1999. Pour plus de détails, consulter la rubrique « Planètre Presse » du site courrierinternational.com.

[11] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[12] Réponse à un article d’Edwy Plenel, « le faux procès du journalisme » (Le Monde diplomatique, février 1998, p.26).

[13] Ce texte est disponible en ligne sur le site brésilien de la Revista Espaço Acadêmico (en portugais).

[14] Disponible sur le site de Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CADTM).

[15] Voir la présentation de ce film sur le Site de l’Homme moderne. Il est souhaitable de voir d’abord le premier documentaire de Pierre Carles (qui introduit son travail sur l’univers médiatique), Pas vu pas pris (CP-production, 1995) dont on peut voir la présentation de ce film sur le Site de l’Homme moderne.Voir ensuite puis La sociologie est un sport de combat (CP-production, 2001), également présenté sur le Site de l’Homme moderne, un documentaire qui offre une perspective générale sur la pensée de Pierre Bourdieu. Cette double introduction éclaire utilement le propos du dernier documentaire qui constitue à la fois le prolongement des deux premiers et l’aboutissement de cette « trilogie ».

La télévision
comme espace de représentation viciée
 

Présentation de l’analyse de Pierre Bourdieu 

  

 » Il faudrait toujours vérifier qu’on va à la télévision pour (et seulement pour…) tirer parti de la caractéristique spécifique de cet instrument, le fait qu’il permet de s’adresser au plus grand nombre, donc pour dire des choses qui méritent d’être dites au plus grand nombre. » Pierre Bourdieu, Le Monde diplomatique, avril, 1996. 

La télévision est l’un des médias les plus cher, ce qui la rend, plus que d’autres, sujette au « diktat » de l’audimat Voir le même constat chez Régis Debray . C’est aussi le média qui permet de capter l’audience la plus grande :  » être vu à la télévision » assure en peu de temps une notoriété sans commune mesure avec celles qui peuvent émerger de cercles d’influence plus étroits comme par exemple la reconnaissance par les pairs dans des cercles spécifiques de compétence (Universités, Centres de recherche, milieux artistiques, Magistrature, etc.). 

La télévision court-circuite les règles d’évaluation des productions par les personnes les plus compétentes dans chaque domaine, en même temps qu’elle impose des contraintes de présentation qui rogne toute profondeur. En cela, elle fait courir à toutes les productions culturelles le risque d’une dégénérescence démagogique. Explication 

En peu de mots : l’essentiel ! 

Pierre Bourdieu, souligne que l’exercice authentique de la pensée demande du temps.
Or le culte de l’audimat emprisonne l’expression télévisuelle dans une double urgence
:
- La chasse au « scoop »d’une part ;

- L’impératif de concision d’autre part.

Par ailleurs, le souci du consensus ( qui est la conséquence du « diktat » de l’audimat) achève de rendre l’ information anecdotique et donc politiquement insignifiante.

.Il faut donc interroger la télévision dans ce qu’elle montre et dans sa façon de le montrer, mais surtout aussi dans ce qu’elle ne montre pas et devrait montrer pour jouer réellement sa fonction d’instrument d’information publique ! 

La chasse au « scoop » et le culte des représentations spectaculaires

La concurrence entre les chaînes pour la plus grande audience a pour résultat que chacune se jette à corps perdu dans la quête du spectaculaire avec une dramatisation volontaire de tous les contenus. (Ce qui a d’ailleurs paradoxalement pour effet d’anesthésier la perception).  

Dès lors, pour qu’une information ait une chance d’être reprise par la télévision, il faut déjà la présenter sur un mode spectaculaire : ainsi le mouvement Act -up n’aurait sans doute pas bénéficié de la même « couverture médiatique » s’il n’avait su, dès son début, exploiter tous les ressorts d’une visibilité propre à séduire les médias ( port de masques, manifestations qui prennent la forme de « performances » dans les rues, détournement de monument – la gigantesque « capote » de
la Place de Concorde !).
 

Toutefois, le « diktat » de l’audimat impose aussi de ne jamais risquer de perdre trop de parts d’audience par des soutiens et prises de positions trop polémiques. A la télévision, les vrais débats sont donc consciencieusement éludés au profit d’un babil pontifiant et simplificateur. C’est là qu’interviennent ceux que Pierre Bourdieu appelle les « Fast-Thinkers » (p. 30), ces intellectuels (écrivains ou journalistes) qui vont dire sous une forme ramassée, fluide et élégante, ce que tout un chacun pourra facilement répéter sans davantage entrer dans un vrai débat. 

Dans l’urgence, on ne peut pas penser : « Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs qui sont censés penser à vitesse accélérée, ne se condamne pas à n’avoir jamais que des fast-thinkers, des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre… parce qu’ils ne pensent que par idées reçues… » P. 30 ( Nous reprendrons cette critique plus loin !) 

Ainsi le devoir de consensus, directement impliqué par le souci de l’audimat, aplanit toute l’information. Sous couvert de « spectaculaire », toutes les aspérités sont savamment gommées, neutralisées.  

La représentation des faits-divers pour « faire diversion« …

Pierre Bourdieu souligne aussi combien ce double souci de l’audimat et du consensus rend la télévision friande de faits divers ( criminalités, catastrophes naturelles ). Le privilège accordé à ce type d’information révèle un parti pris d’occuper le temps d’antenne par des objets de discours insignifiants puisqu’ils sont de l’ordre des aléas naturels ou des pathologies privées ; ces sujets sont sans enjeux politiques ; ou du moins, ils peuvent aisémentêtre commentés sur un mode consensuel. ( Il en est de même des événements sportifs…)  

Nous résumons les pages 16 et 19, lire aussi p. 50 à 52 :
De même que les prestidigitateurs attirent l’attention sur autre chose que sur ce qu’ils font, le fait divers « fait diversion ». L’évocation du fait divers attire l’attention du public sur des faits qui sont certes de nature à intéresser tout le monde mais « sur un mode tel qu’ils ne touchent à rien d’important » ; ce sont des fait « omnibus », qui emportent l’assentiment de tous sans diviser : ils font « consensus ».  » Si on emploie des minutes si précieuses pour dire des choses si futiles c’est que ces choses futiles sont en fait très importantes dans le mesure[...où elles se substituent] aux informations pertinentes que devrait posséder le citoyen « lambda » pour exercer ses droits démocratiques ». La place dominante accordée aux faits divers dépolitise l’information et réduit la vie du monde à l’anecdote et aux ragots ( qui peuvent d’ailleurs être nationaux ou planétaires sans gagner en substance : vicissitudes de « stars » et des familles royales ! ) 

  

La contrainte de concision dans l’exposition
(Hantés par l’impératif de séduction, les journalistes ont progressivement abandonné le devoir de pertinence et le souci de profondeur.) 

Tout se passe comme s’il fallait absolument que tout le monde puisse comprendre tout ce qui se dit, tout de suite, dès les premiers mots, de peur que le public ne « décroche »…Or seuls les préjugés déjà communément admis ont un tel privilège. ( Seuls les préjugés peuvent être compris sans avoir besoin d’être longuement démontrés puisque ce sont justement des idées reçues par tous de sorte que le problème de la réception ne se pose pas.) «  L’échange de lieux communs est une communication sans autre contenu que le fait même de la communication » P 30. C‘est un moment de mondanité où l’important n’est pas dans ce qu’on dit mais dans le fait d’être là, et d’être vu ! ( C.F. P. 11 )… Dès lors, souligne P. Bourdieu, il n’est pas étonnant que les » intellectuels » de la télévision « enfoncent des portes ouvertes » et sacrifient tous aux lieux communs à la mode. Chacun a d’ailleurs sa vulgate propre, son papier tout-prêt, avec quelques belles formules. « La télévision privilégie un certain nombre de fast -thinkers qui proposent du fast-food culturel ( de la nourriture culturelle prédigérée)… «  

Des conditions de représentations qui tuent l’exercice véritable de la pensée…et manifestent que l’important est uniquement d’être vu ! 

Pour qu’un intellectuel ait une chance d’être invité dans un journal télévisé, il faut non seulement qu’il appartienne au cercle relationnel des journalistes les plus en vue, mais il faut surtout qu’il soit capable d’abréger son discours de sorte qu’il ne dise finalement rien de plus que ce que tout un chacun peut supposer. 

Dans de telles conditions, pourquoi les intellectuels se pressent-ils tant pour participer aux émissions de télévision ? P. Bourdieu souligne avec ironie qu’il est déjà révélateur que cette question soit si peu posée. Et il répond avec encore plus de lucidité :  » En acceptant de participer sans s’inquiéter de savoir si l’on pourra dire quelque chose ou non, on trahit très clairement qu’on n’est pas là pour dire quelque chose mais pour être vu  » P11. Sur cette nouvelle aristocratie de l’image voir aussi Régis Debray, cliquez ici. 

Gilles Deleuze, dans A propos des nouveaux philosophes et d’un problème plus général, remarquait d’ailleurs que, de plus en plus, bon nombre « d’intellectuels » publient (à intervalles les plus courts et les plus réguliers possibles) des ouvrages qui n’ont pour objectif que de leur assurer des invitations à la télévision. Le grand-Oeuvre (qui suppose des années de travail et de recherche) est délaissé, au profit d’écrits superficiels, plus en phase avec les sujets à la mode. La notoriété acquise par le relais des chaînes de télévision gonfle artificiellement les ventes de ces produits intellectuellement médiocres. La publication de listes des best-seller mêlent volontairement les grands classiques réédités et ces nouveaux produits consacrés par les ventes ; P. Bourdieu souligne que ce procédé achève de confondre (dans l’esprit du public non averti) des auteurs dont l’oeuvre est d’une valeur indiscutable avec ceux dont « la valeur est indiscutablement discutée » – du moins par ceux qui osent encore la critiquer !- (P. 67). 

Certes, cette restriction d’estime des « pairs », pourra toujours être interprétée comme un effet de jalousie… Est-ce suffisant pour dédouaner de toute critique les parvenus de l’édition ! Valéry remarquait déjà dans Monsieur Teste que Paris est à la fois
la Capitale des Lettres et le lieu d’affrontement de tous les hommes de lettres... » Songez à la température que peut produire dans ce lieu un si grand nombre d’amours-propres qui s’y comparent »
Pour en savoir plus, cliquez.  

Il est par contre plus grave que la télévision, en consacrant des produits conçus pour séduire la masse, rendent matériellement plus difficile la publication d’oeuvres plus exigeantes et plus déroutantes mais qui, parce qu’ elles sont plus denses, seraient capables, à terme, de créer leur public et d ‘enrichir l’expérience humaine. 

P. Bourdieu ne perd aucune occasion de répéter que les figures les plus novatrices de la littérature et de l’art du XIXème siècle n’avaient que mépris pour les oeuvres à succès de leur époque et s’insurgeaient d’ailleurs à l’idée que l’art puisse être soumis au verdict du suffrage universel. 

Ce professeur au Collège de France souligne l’évolution des mentalités sur ce point : il y a encore une trentaine d’années le succès commercial immédiat était suspect ; on y voyait le signe d’une compromission avec les préjugés du siècle et les valeurs établies que consacrent toujours les puissances de l’argent.  

Aujourd’hui, de plus en plus, le marché est reconnu comme instance « légitime » de légitimation. Or il convient de rappeler qu’historiquement toutes les productions les plus denses de l’humanité ont été produites contre (ou en marge) de ce qui étaient, à leur époque, l’équivalent de l’audimat, c’est-à-dire la consécration immédiate par le grand nombre des « philistins » manipulables. 

La nouvelle aristocratie des « personnalités bien vues »  

Les journalistes doivent leur importance dans le monde social au fait qu’ils détiennent un monopole de fait sur la diffusion à grande échelle de l’information. « Bien qu’ils occupent une position inférieure (- »de dominé » selon la terminologie de P. Bourdieu-) dans le champ de la production culturelle, ils exercent une forme tout à fait rare de domination puisqu’ils détiennent les moyens d’accès à la notoriété publique »… ce qui leur vaut d’être entourés d’une considération souvent disproportionnée avec leur mérité intellectuel propre. A ceci s’ajoute qu’ils peuvent détourner une part de ce pouvoir de consécration à leur profit… d’où le phénomène de starification de certains journalistes écrivains ! 

La télévision telle que Pierre Bourdieu la rêvait :
Ni Paris-Sorbonne, ni Paris-match en direct vidéo !
 

  

Liberté de questionnement
Pour que la télévision offre de réels espaces d’expression aux intellectuels, il faudrait que les intervenants gardent toujours la liberté de ne pas se contenter de répondre aux questions que les journalistes leur posent, mais qu’ils aient la possibilité d’interroger les présupposés de ces questions et donc de reformuler les enjeux de leur intervention ( ce qui éviterait bien séances de « langues de bois » et des heures passées à pontifier sur des lieux communs.)
 

La télévision se transformerait alors en véritable temple des polémiques sociales ! 

Continuité dans l’argumentation
Il faudrait bien entendu accorder à chacun le temps de développer pleinement toute la chaîne de ses arguments ( sans que de pseudo impératifs techniques, ni le prétendu souci de la compréhension du « Public » ne viennent interrompre la chaîne du raisonnement.) Pierre Bourdieu, qui a subi ces effets de censure, a une très piquante expression à ce propos : « Les journalistes ont l’art de se faire les portes-parole d’un public imbécile pour interrompre un discours intelligent. »
 


Parité de compétence entre interlocuteurs
Il faudrait aussi ne faire débattre entre eux que des intellectuels de même force intellectuelle et de formation aussi pointue … « Il faut un haut degré d’accord sur le terrain du désaccord et sur les moyens de le régler pour avoir un vrai débat scientifique pouvant conduire à un vrai accord ou à un vrai désaccord scientifique ». ( p. 72)
 

Si ces conditions ne sont pas remplies, la rencontre est tout aussi absurde que de prétendre faire « débattre » un astrologue et un astronome ou un alchimiste et un chimiste !
On admet encore volontiers qu’il serait absurde et démagogique de prétendre trancher une question de mathématique par des journalistes qui ont juste trempé dans une culture de vulgarisation mathématique… Mais c’est pourtant ce que la télévision fait régulièrement pour d’autres sciences, tout aussi constituées, comme l’histoire ou la sociologie, sous prétexte que ces sujets intéressent plus directement tout le monde !… 

Devoir d’assistance
En revanche, chaque fois qu’un journaliste reçoit un homme qui n’est pas un professionnel de communication audiovisuelle, (un syndicaliste de base, un chômeur etc..), il faut que le journaliste aide cet homme à trouver ses meilleures conditions d’expression : ce qui suppose une écoute non impatience et une sollicitude qui donne confiance au néophyte. Il faut l’aider à accoucher de ses idées. P.Bourdieu se réfère explicitement à la maïeutique socratique. Lorsque l’homme de la rue est véritablement invité à exprimé sa pensée, il dit souvent des choses tout à fait originales parceque issues d’une réelle expérience.  

Il y a donc un devoir d’assistance à l’expression télévisuelle qui doit être rendu par les professionnels des médias à ceux qui ne le sont pas ! Or P.Bourdieu dénonce une pratique discriminatoire radicalement inverse qui privilégie toujours les personnalités au détriment des inconnus dans l’acceuil et la distribution de la parole par les journalistes. La télévision, en ce sens, devient un instrument supplémentaire d’oppression symbolique .  

Un certain devoir d’autocensure
Il faudrait aussi une forme d‘autocensure des journalistes sur les sujets qui encouragent les dérives populistes : on sait en effet que lorsque la télévision se fait l’écho de propos racistes, elle encourage les comportements de même type par la visibilité et la notoriété qu’elle leur donne. P. Bourdieu fustige d’ailleurs la mauvais fois des journalistes qui prétendent ne parler de ces événements que pour les dénoncer alorsqu’ils les renforcent en les représentant. 

Les explosions de xénophobie ne sont pas nouvelles, ce qui, en revanche, est dramatiquement nouveau, c’est la possibilité d’exploiter à plein ces passions primaires grâce aux moyens modernes de communication. Et on craint de voir un jour des journalistes ne pas dénoncer un lynchage sous prétexte qu’une majorité d’individus sondés souscrirait à cet accès de violence.  


P. Bourdieu conclut :  » On doit lutter contre l’audimat au nom de la démocratie… la soumission aux exigences de cet instrument de marketing est l’exact équivalent en matière de culture de ce qu’est la démagogie orientée par les sondages d’opinion en matière de politique « .
 

  

Le texte de P. Bourdieu Sur la télévision est la transcription revue et corrigée de l’enregistrement intégral de deux émissions réalisées le 18 mars 1996, dans le cadre d’une série de cours du Collège de France, et diffusées par Paris Première en mai 1996. Pierre Bourdieu

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Pierre Bourdieu

Naissance : 

1er août 1930
Denguin, France

Décès : 

23 janvier 2002 (à 71 ans)
Paris, France

Nationalité : 

 France

Profession : 

sociologue français

Pierre Bourdieu est un sociologue français, né à Denguin le 1er août 1930 et mort à Paris le 23 janvier 2002. Il est devenu, à la fin de sa vie, par son engagement public, un des acteurs principaux de la vie intellectuelle française. Sa pensée a exercé une importante influence dans le champ intellectuel, en particulier sur la sociologie française d’après-guerre.

Son œuvre sociologique est dominée par une analyse des mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales, faisant une place très importante aux facteurs culturels et symboliques. En opposition aux analyses marxistes, Bourdieu critique le primat donné aux facteurs économiques, et entend souligner que la capacité des acteurs en position de domination à imposer leurs productions culturelles et symboliques joue un rôle essentiel dans la reproduction des rapports sociaux de domination. Ce que Pierre Bourdieu nomme la violence symbolique, qu’il définit comme la capacité à faire méconnaître l’arbitraire de ces productions symboliques, et donc à les faire reconnaître comme légitimes, joue ainsi un rôle essentiel dans son analyse sociologique.

Le monde social, dans les sociétés modernes, apparaît, d’autre part, à Bourdieu comme divisé en ce qu’il nomme des champs. Il lui semble, en effet, que la différenciation des activités sociales a conduit à la constitution de sous espaces sociaux spécialisés dans l’accomplissement d’une activité spécifique et dotés d’une autonomie relative envers la société prise dans son ensemble, comme le champ artistique. Pour Pierre Bourdieu, ces champs sont hiérarchisés et leur dynamique provient des luttes de compétition que se livrent les acteurs sociaux pour y occuper les positions dominantes. Ainsi, s’il partage une vision conflictualiste du social avec les analyses marxistes, Pierre Bourdieu pense que les luttes sociales ne se réduisent pas aux conflits de nature essentiellement économique entre les classes sociales fondamentales à chaque société (lutte entre la classe ouvrière et la classe capitaliste dans les sociétés modernes, par exemple). Les conflits qui s’opèrent dans chaque champ social lui sont largement spécifiques et ne renvoient pas directement à cet affrontement fondamental. Ils trouvent leur origine davantage dans la hiérarchie de chacun des champs, et sont fondés sur l’opposition entre acteurs dominants et acteurs dominés qui cherchent à s’imposer.

Pierre Bourdieu a également développé une théorie de l’action, autour du concept d’habitus, qui a exercé une influence considérable dans les sciences sociales. Cette théorie cherche à montrer que les acteurs sociaux développent des stratégies, fondées sur un petit nombre de dispositions acquises par socialisation («l’habitus»), qui sont adaptées aux nécessités du monde social («sens pratique») bien qu’elles soient inconscientes.

Très riche (plus de 30 livres, des centaines d’articles), abordant de multiples sujets, puisant à de très nombreuses sources, l’œuvre de Bourdieu est ainsi ordonnée autour de quelques concepts recteurs : habitus comme principe d’action des acteurs, champ comme espace de compétition social fondamental et violence symbolique comme mécanisme premier d’imposition des rapports de domination.

Pierre Bourdieu, particulièrement à la fin de sa carrière, insistera sur la nécessité pour tout sociologue de pratiquer un retour réflexif sur lui-même, en utilisant les outils de la sociologie pour comprendre les déterminations sociales pesant sur lui dans ses analyses. Il fera ainsi de cette sociologie réflexive la condition même de l’objectivité pour toute analyse du social.

Fondée sur un va-et-vient entre la théorie et l’analyse de données empiriques, la pensée de Pierre Bourdieu a, plus qu’aucune autre, influencé la sociologie française à partir des années 1960. Elle a également été reçue dans l’ensemble des sciences sociales, de l’histoire à la philosophie. Sociologie du dévoilement, elle a fait l’objet de nombreuses critiques, qui lui reprochent en particulier une vision déterministe du social.

Sommaire

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//Biographie [modifier]

Pierre Bourdieu est né en 1930 à Denguin dans le Béarn, Pyrénées-Atlantiques (64). Son père, facteur, deviendra directeur de bureau de poste.

Études [modifier]

Le lycée Louis-le-Grand, rue Saint-Jacques

Excellent élève au lycée Louis Barthou à Pau, où il est interne, un de ses professeurs, ancien élève de l’École normale supérieure, lui conseille de s’inscrire en classe préparatoire en khâgne au lycée Louis-le-Grand de Paris, en 1948.

Il est reçu à l’École normale supérieure (ENS) de la rue d’Ulm où il prépare l’agrégation de philosophie, qu’il obtient en 1954. Jacques Derrida, Louis Marin, Emmanuel Le Roy Ladurie font partie de sa promotion à l’ENS. Dans un univers philosophique dominé par l’existentialisme, il se tourne vers l’étude de la logique et de l’histoire des sciences, enseignée alors par Gaston Bachelard et Georges Canguilhem. Il suit, également, le séminaire de Éric Weil sur
la Philosophie du droit de
Hegel et fait un mémoire sous la direction de Guéroult, sur le Animadversiones de Leibniz (Leibnitii animadversiones in partem generalem principiorum Cartesianorum), en 1953.

École normale supérieure, Cours aux Ernests

Début de carrière [modifier]

Après une brève expérience en tant que professeur au lycée de Moulins (1954-1955), il est appelé par l’armée en 1955, à Versailles. Cependant, et pour raisons disciplinaires, il se retrouve rapidement à faire son service militaire en Algérie dans le cadre de la « pacification », où il sert sous les drapeaux pendant deux ans. De 1958 à 1960, échappant à son service militaire, il enseigne la philosophie à
la Faculté des Lettres d’
Alger. Il retourne en France en 1960, fuyant le putsch des généraux à Alger. Il est alors assistant à la Sorbonne, puis maître de conférence à l’Université de Lille jusqu’en 1964. Il parfait à l’école des langues orientales, à Paris, son étude et sa pratique de l’arabe et du berbère, qu’il avait commencé à apprendre en Algérie. À Lille, il enseigne la sociologie, étudiant Durkheim, Weber, Schütz et Saussure, ainsi que la sociologie américaine et l’anthropologie britannique. En 1962, il se marie avec Marie-Claire Brizard, avec laquelle il aura trois enfants : Jérôme, Emmanuel et Laurent.

Algérie : le passage à la sociologie [modifier]

Un village kabyle traditionnel

Ce moment algérien sera décisif : c’est là, en effet, que se décide sa carrière de sociologue. Délaissant la philosophie, il va, ainsi, mener toute une série de travaux d’ethnologie en Algérie, et qui déboucheront sur l’écriture de plusieurs livres. Ses premières enquêtes le mènent dans les régions de Kabylie, Collo et Ouarsenis, bastions nationalistes où la guerre fait rage. Après une Sociologie de l’Algérie publiée en 1958, qui est une synthèse des savoirs existants sur le pays, il publie, en 1963, Travail et travailleurs en Algérie, étude de la découverte du travail salarié et de la formation du prolétariat urbain en Algérie, en collaboration avec Alain Darbel, Jean-Paul Rivet et Claude Seibel. 1964 voit la publication de Le Déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, en collaboration avec Abdelmalek Sayad, sur la destruction de l’agriculture et de la société traditionnelle et la politique de regroupement des populations par l’armée française. Après son retour en France, Bourdieu profite, jusqu’en 1964, des vacances scolaires pour collecter de nouvelles données sur l’Algérie urbaine et rurale de l’époque.

Le terrain ethnologique de
la Kabylie ne cessa, même après qu’il eut cessé de s’y rendre, de nourrir l’œuvre anthropologique de Pierre Bourdieu. Ses principaux travaux sur la théorie de l’action Esquisse d’une théorie de la pratique (1972) et Le sens pratique (1980) naissent ainsi d’une réflexion anthropologique sur la société kabyle traditionnelle. De même, son travail sur les rapports de genre, La domination masculine (1998), se fonde, pour une part, sur une analyse des mécanismes de reproduction de la domination masculine dans la société traditionnelle kabyle.

L’École des hautes études en sciences sociales [modifier]

En 1964, Bourdieu rejoint l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). La même année, sa collaboration commencée plus tôt avec Jean-Claude Passeron, conduit à la publication de l’ouvrage Les Héritiers, qui rencontre un vif succès et contribue à faire de lui un sociologue « en vue ».

À partir de 1965, avec Un Art Moyen. Essais sur les usages sociaux de la photographie, suivi en 1966 par L’amour de l’Art, Pierre Bourdieu engage une série de travaux portant sur les pratiques culturelles, qui occuperont une part essentielle de son travail sociologique dans la décennie suivante, et qui déboucheront sur la publication, en 1979, de La Distinction. Critique sociale du jugement, qui est sans doute son œuvre la plus importante.

En 1968, il fonde le centre de sociologie européenne, à l’EHESS, avec le soutien de Raymond Aron, qui avait reçu une subvention de la fondation Ford à cette intention.

Le Collège de France [modifier]

Fronton du Collège de France

Il devient professeur titulaire de la chaire de sociologie au Collège de France en 1981 -position la plus prestigieuse au sein du système universitaire français. Il est le premier sociologue à recevoir la médaille d’or du CNRS en 1993.

On peut ainsi souligner le paradoxe d’un homme qui n’a cessé de se vivre comme à la marge des institutions académiques dominantes, dont il a même entrepris l’étude critique (par exemple dans Homo academicus), alors même qu’il a réalisé une des « carrières » universitaires les plus exemplaires qui soient.

Engagement

À partir de 1990, Pierre Bourdieu s’implique fortement dans la vie politique. Durant la guerre civile en Algérie, il soutient les intellectuels algériens. Lors du mouvement de novembre/décembre 1995, il défend les grévistes. En 1996, il sera l’un des initiateurs des « États généraux du mouvement social ». Il soutient également le mouvement de chômeurs de l’hiver 1997/98, qui lui apparaît comme un « miracle social ». L’axe central de son engagement consiste en une critique de la diffusion du néolibéralisme et des politiques de démantèlement des institutions de l’État-providence.

« On a là un exemple typique de cet effet de croyance partagée qui met d’emblée hors discussion des thèses tout à fait discutables. Il faudrait analyser le travail collectif des “nouveaux intellectuels” qui a créé un climat favorable au retrait de l’État et, plus largement, à la soumission aux valeurs de l’économie. Je pense à ce que l’on a appelé “le retour de l’individualisme”, sorte de prophétie auto-réalisante qui tend à détruire les fondements philosophiques du welfare state et en particulier la notion de responsabilité collective (dans l’accident de travail, la maladie ou la misère), cette conquête fondamentale de la pensée sociale (et sociologique). Le retour à l’individu, c’est aussi ce qui permet de “blâmer la victime”, seule responsable de son malheur, et de lui prêcher la self help, tout cela sous le couvert de la nécessité inlassablement répétée de diminuer les charges de l’entreprise. » [1]

Sans qu’il soit favorable à une solution alternative au capitalisme, sa critique sociale fait de lui une des figures du mouvement altermondialiste, alors naissant. La plupart de ses interventions seront regroupées dans deux ouvrages intitulés Contre-feux.

De cette période date également La misère du monde (1993), ouvrage d’entretiens, qui cherche à montrer les effets destructurateurs des politiques néolibérales, et qui remportera un très important succès public.

Édition

En 1964, il devient directeur de la collection Le sens commun aux éditions de Minuit, dans lesquelles seront publiés la plupart de ses livres, jusqu’en 1992 où il change d’éditeur, au profit des Editions du Seuil. En 1975, il fonde, notamment avec le soutien de Fernand Braudel, la revue Actes de la Recherche en Sciences Sociales, qu’il dirigera jusqu’à sa mort, et qui sera un lieu d’exposition de ses travaux et de ceux de ses élèves. En 1995, à la suite des mouvements sociaux et pétitions de novembre-décembre en France, il fonde une maison d’édition, Raisons d’agir, à la fois militante et universitaire, publiant des travaux, souvent de jeunes chercheurs qui lui sont liés, procédant à une critique du néolibéralisme.

Influence et oppositions

L’implication de Bourdieu dans l’espace public lui a assuré une renommée dépassant le monde universitaire, faisant de lui un des grands intellectuels français de la seconde moitié du siècle, à l’instar de Michel Foucault ou Jacques Derrida. Toutefois, à l’image de ces deux philosophes, sa pensée, bien qu’elle ait exercé une influence considérable sur le champ des sciences sociales dans l’espace francophone (et, d’une façon moindre, anglophone) n’a pas cessé de faire l’objet de vives critiques, l’accusant par exemple de réductionnisme.

Il sera, par ailleurs, dans les médias, un personnage controversé. On peut y voir l’effet de sa critique du monde médiatique, même s’il restera selon l’expression d’un magazine, l’ »anti-médiatique plus médiatique ». Sa participation à l’émission Arrêts sur images du 23 janvier 1996[2] constitue un épisode à la fois marquant et révélateur du rapport que P. Bourdieu a pu entretenir avec les médias. L’émission, qui faisait suite à la grève de novembre/décembre 1995, devait rendre compte du traitement médiatique de celle-ci. P. Bourdieu en était l’invité principal. Plutôt que de développer librement ses analyses, P. Bourdieu fit l’objet de violentes critiques de la part des autres invités, professionnels accomplis des médias, G. Durand et J.-M. Cavada. Il y vit la confirmation de l’impossibilité de « critiquer la télévision à la télévision parce que les dispositifs de la télévision s’imposent même aux émissions de critique du petit écran » [2]. Peu de temps après, il écrivit un petit ouvrage, qui eut un immense succès, Sur la télévision, où il chercha à montrer que les dispositifs des émissions télévisuelles sont structurés d’une manière telle qu’ils engendrent une puissante censure de toutes les paroles critiques de l’ordre dominant.

Il décède le 23 janvier 2002 d’un cancer, après avoir travaillé durant ses derniers mois à la théorie des champs, à un ouvrage inachevé sur Manet et la révolution symbolique, ainsi qu’à son autobiographie, Esquisse pour une auto-analyse. Sa tombe est au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, près de celles de Claude Henri de Rouvroy de Saint-Simon et de Jean Anthelme Brillat-Savarin.

Théorie sociologique

Présentation

Bourdieu est l’héritier de la sociologie classique, dont il a synthétisé, dans une approche profondément personnelle, la plupart des apports principaux. Ainsi de Max Weber, il a retenu l’importance de la domination et du symbolique dans la vie sociale ainsi que l’idée des ordres sociaux qui deviendront, dans la théorie bourdieusienne, des champs. De Karl Marx, il a repris le concept de capital, généralisé à toutes les activités sociales (et non plus seulement économiques). D’Émile Durkheim, enfin, il hérite un certain style déterministe et, en un sens, à travers Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss, structuraliste.

Edmund Husserl

Il ne faut pas, toutefois, négliger les influences philosophiques chez ce philosophe de formation : Maurice Merleau-Ponty et, à travers celui-ci, la phénoménologie de Husserl ont joué un rôle essentiel dans la réflexion de Bourdieu sur le corps propre, les dispositions à l’action, le sens pratique: c’est-à-dire dans la définition du concept central d’habitus.

L’œuvre de Pierre Bourdieu est construite sur la volonté affichée de dépasser une série d’oppositions qui structurent les sciences sociales (subjectivisme/objectivisme, micro/macro, liberté/déterminisme), notamment par des innovations conceptuelles. Les concepts d’habitus, de capital ou de champ ont été conçus, en effet, avec l’intention d’abolir de telles oppositions.

Ainsi, dans Choses dites, Bourdieu propose de donner à sa théorie sociologique le nom de « structuralisme constructiviste » ou de « constructivisme structuraliste » [3]. Dans ces termes s’affichent cette volonté de dépassement des oppositions conceptuelles fondatrices de la sociologie : en particulier ici celle opposant le structuralisme (qui affirme la soumission de l’individu à des règles structurelles) et le constructivisme (qui fait du monde social le produit de l’action libre des acteurs sociaux). Bourdieu veut ainsi souligner que, pour lui, le monde social est constitué de structures qui sont certes construites par les agents sociaux (position constructiviste) mais qui, une fois constituées, conditionnent à leur tour l’action de ces agents (position structuraliste). On rejoint ici, par d’autres termes, ce que la sociologie anglo-saxonne appelle l’opposition structure/agency (agent déterminé entièrement par des structures le dépassant/acteur créateur libre et rationnel des ses activités sociales) dont la volonté de dépassement caractérise particulièrement le travail conceptuel de Bourdieu.

Plan de l’étude [modifier]

D’une richesse considérable, ayant abordé un nombre très important d’objets empiriques, l’œuvre de Bourdieu est, toutefois, ordonnée autour de quelques concepts directeurs :

  • centralité de l’habitus comme principe de l’action des acteurs dans le monde social (L’habitus) ;
  • un monde social divisé en champs, qui constituent des lieux de compétition structurés autour d’enjeux spécifiques (la théorie des champs) ;
  • un monde social où la violence symbolique, c’est-à-dire la capacité à perpétuer des rapports de domination en les faisant méconnaître comme tels par ceux qui les subissent, joue un rôle central (La violence symbolique).
  • L’œuvre de Bourdieu débouche, enfin, sur une théorie de la société et des groupes sociaux qui la composent. Celle-ci entend montrer : 1-comment se constituent les hiérarchies entre les groupes sociaux ; 2-comment les pratiques culturelles occupent une place importantes dans la lutte entre ces groupes 3- comment le système scolaire joue un rôle décisif pour reproduire et légitimer ces hiérarchies sociales (Une théorie de l’espace social).

L’habitus

Introduction

Par le concept d’habitus, Bourdieu vise à penser les effets des conditionnements sociaux et de la socialisation sur l’individu. L’habitus est constitué en effet par l’ensemble des dispositions, inclinations ou préférences que l’individu acquière à travers son expérience sociale. Par sa socialisation, puis par sa trajectoire sociale, tout individu incorpore lentement un ensemble de manières de penser, sentir et agir, qui se révèlent durables. Bourdieu pense que ces dispositions sont à l’origine des pratiques futures des individus.

Toutefois, l’habitus est plus qu’un simple conditionnement qui conduirait à reproduire mécaniquement ce que l’on a acquis. L’habitus n’est pas une habitude, que l’on accomplit machinalement. En effet, ces dispositions ressemblent d’avantage à la grammaire de sa langue maternelle. Grâce à cette grammaire acquise par socialisation, l’individu peut, de fait, fabriquer une infinité de phrases pour faire face à toutes les situations. Il ne répète pas inlassablement la même phrase, comme le ferait un perroquet. Les dispositions de l’habitus sont du même type :