Vous avez dit complot ?

Posté par issopha le 11 mars 2009

Vous avez dit complot ?

 

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Le siècle dernier, l’histoire du terrorisme a démontré qu’il s’agit toujours, pour une faction politique, de manipuler des groupes terroristes en vue de provoquer un revirement avantageux de l’opinion publique dont le but peut être de renforcer des dispositifs policiers pour contrer une agitation sociale, présente ou prévisible, ou de déclancher une opération militaire offensive, et son cortège d’intérêts économiques, à laquelle s’oppose la majorité de la nation (voir la note 1 en fin de page).

Tout individu notoirement ennemi de l’organisation sociale ou politique de son pays, et, d’avantage encore, tout groupe d’individus contraint de se déclarer dans cette catégorie est connu de plusieurs services de renseignements. De tels groupes sont constamment sous surveillance. Leurs communications internes et externes sont connues. Ils sont rapidement infiltrés par un ou plusieurs agents, parfois au plus haut niveau de décision, et dans ce cas aisément manipulable. Cette sorte de surveillance implique que n’importe quel attentat terroriste ait été pour le moins permis par les services chargés de la surveillance du groupe qui le revendique, parfois encore facilité ou aidé techniquement lorsque son exécution exige des moyens hors d’atteinte des terroristes, ou même franchement décidé et organisé par ces services eux-mêmes. Une telle complaisance est ici tout à fait logique, eu égard aux effets politiques et aux réactions prévisibles de ces attentats criminels.

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L’exaltation idéologique peut conduire à toutes sortes de crimes, et l’héroïsme individuel comme les assassinats en série appartiennent à toutes les sociétés humaines. Ces sortes de passions ont contribué depuis toujours à construire l’histoire de l’humanité à travers ses guerres, ses révolutions, ses contre-révolutions. On ne peut donc être surpris qu’un mitrailleur, un kamikaze ou un martyre commettent des actes dont les résultats politiques seront exactement opposés à ceux qu’ils prétendent rechercher, car ces individus ne sont pas ceux qui négocient sur le marché des armes, organisent des complots, effectuent minutieusement des opérations secrètes sans se faire connaître ni appréhendés avant l’heure du crime.

Mais il n’y a rien de nouveau à tout cela. Thucydide écrivait déjà, 400 ans avant Jésus-Christ, dans “La guerre du Péloponnèse” : « Qui plus est, ceux qui y prenaient la parole étaient du complot et les discours qu’ils prononçaient avaient été soumis au préalable à l’examen de leurs amis. Aucune opposition ne se manifestait parmi le reste des citoyens, qu’effrayait le nombre des conjurés. Lorsque que quelqu’un essayait malgré tout des les contredire, on trouvait aussitôt un moyen commode des les faire mourir. Les meurtriers n’étaient pas recherchés et aucune poursuite n’était engagée contre ceux qu’on soupçonnait. Le peuple ne réagissait pas et les gens étaient tellement terrorisés qu’ils s’estimaient heureux, même en restant muet, d’échapper aux violences. Croyant les conjurés bien plus nombreux qu’ils n’étaient, ils avaient le sentiment d’une impuissance complète. La ville était trop grande et ils ne se connaissaient pas assez les uns les autres, pour qu’il leur fût possible de découvrir ce qu’il en était vraiment. Dans ces conditions, si indigné qu’on fût, on ne pouvait confier ses griefs à personne. On devait donc renoncer à engager une action contre les coupables, car il eût fallut pour cela s’adresser soit à un inconnu, soit à une personne de connaissance en qui on n’avait pas confiance. Dans le parti démocratique, les relations personnelles étaient partout empreintes de méfiance, et l’on se demandait toujours si celui auquel on avait à faire n’était pas de connivence avec les conjuré ».

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Quoiqu’elle veuille s’en donner l’allure, l’action terroriste ne choisit pas au hasard ses périodes d’activités, ni selon son bon plaisir ses victimes. On constate inévitablement une strate périphérique de petits terroristes, dont il est toujours aisé de manipuler la foi ou le désir de vengeance, et qui est, momentanément, tolérée comme un vivier dans lequel on peut toujours pécher à la commande quelques coupables à montrer sur un plateau : mais la « force de frappe » déterminante des interventions centrales ne peut-être composée que de professionnels ; ce que confirme chaque détails de leur style.

L’incompétence proclamée de la police et des services de renseignements, leurs mea-culpa récurrent, les raisons invoquées de leurs échecs, fondées sur l’insuffisance dramatique de crédits ou de coordination, ne devraient convaincre personne : la tâche la première et la plus évidente d’un service de renseignements est de faire savoir qu’il n’existe pas ou, du moins, qu’il est très incompétent, et qu’il n’y a pas lieu de tenir compte de son existence tout à fait secondaire. Pourtant, ces services sont mieux équipés techniquement aujourd’hui qu’ils ne l’ont jamais été.

Aujourd’hui, les manipulations générales en faveur de l’ordre établi sont devenues si denses qu’elles s’étalent presque au grand jour. Pourtant, les véritables influences restent cachées, et les intentions ultimes ne peuvent qu’être assez difficilement soupçonnée, presque jamais comprises.

Notre monde démocratique qui, jusqu’il y a peu, allait de succès en succès, n’est aujourd’hui plus que l’arme idéologique d’une mécanique de domination, dont l’aboutissement du mensonge mondialiste pourrait devenir notre pire cauchemar.

Alors que nous sommes pris dans une réalité aussi mouvante que violement destructrice, nous ne devons pas perdre de vue que l’action de quelques individus, ou de groupes humains très restreint, peut, avec un peu de chance, de rigueur, de volonté, avoir des conséquences incalculables…

Le temps est venu d’organiser la résistance !

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Note 1 :

Allemagne 1933 : Hitler

Le 30 janvier 1933, Hitler est nommé chancelier d’Allemagne et chef du pouvoir exécutif. Pourtant, deux adversaire potentiels sont encore devant lui : le Reichstag, qui vote les lois, arrête le budget et décide la guerre, ainsi que le parti communiste allemand, qui, dans le marasme économique de l’époque, pouvait se relever inopinément et constituer un dangereux concurrent. Le 22 février, Goering, alors président du Reichstag attribue aux SD (Sicherheitsdienst : Service de renseignements de sûreté) des fonctions de police auxiliaire. Le 23, la police perquisitionne au siège du parti communiste et y « découvre » un plan d’insurrection armée avec prises d’otages, multiples attentats et empoisonnements collectifs. Le 27 février, un militant gauchiste s’introduit sans difficultés dans le Reichstag et, avec quelques allumettes, y provoque un incendie. Le feu s’étend si rapidement que le bâtiment est détruit. Tous les experts, techniciens et pompiers, ont témoigné qu’un tel incendie ne pouvait être l’œuvre d’un seul homme. Bien après la guerre, d’anciens nazis confirmeront le rôle des SD dans cet attentat. Dès le lendemain de l’incendie, plusieurs milliers d’élu et de militants communistes sont arrêtés, l’état d’urgence décrété, le parti communiste interdit. Quinze jours plus tard les nazis remportent les élections au Reichstag, Hitler obtient les pleins pouvoirs et, dès juillet 1933, interdit tous les autres partis.

Italie 1970 : les Brigades rouge

Au cours des années septante, l’Italie était au bord d’une révolution sociale. Grèves, occupations d’usines, sabotage de la production, remise en question de l’organisation sociale et de l’Etat lui-même ne semblaient plus pouvoir être jugulé par les méthodes habituelle de la propagande et de la force policière. C’est alors que des attentats terroristes, destinés à provoquer de nombreuses victimes, et attribués à un groupe « révolutionnaire », les Brigades Rouges, sont venu bouleverser l’opinion publique italienne. L’émotion populaire permit au gouvernement de prendre diverses mesures législatives et policières : des libertés furent supprimées sans résistance, et de nombreuses personnes, parmi les plus actives du mouvement révolutionnaire, furent arrêtées : l’agitation sociale était enfin maîtrisée. Aujourd’hui, les tribunaux eux-mêmes reconnaissent que la CIA était impliquée, de même que les services secrets italiens, et que l’Etat était derrière ces actes terroristes.

USA 1995 : Timothy Mc Veigh

Le 19 avril 1995, un vétéran de la première guerre du Golfe, Timothy Mc Veigh, lance contre un bâtiment du FBI, à Oklahoma City, un camion chargé d’engrais et d’essence. Le bâtiment s’effondre et fait cent soixante-huit victimes. Au cours de l’instruction, Mc Veigh a déclaré avoir été scandalisé par l’assaut donné par le FBI, deux ans plus tôt, à une secte d’adventiste à Wacco, dans le Texas. Assaut au cours duquel périrent plus de quatre-vingt membres de la secte, dont vingt-sept enfants. Révolté par ce crime, Mc Veigh était donc parti en guerre, seul, contre le FBI. Et au terme de son procès, largement médiatisé, il a été exécuté, seul, par une injection mortelle, devant les caméras américaines.
Après l’attentat, 58 % des Américains se sont trouvés d’accord pour renoncer à certaine de leur liberté afin de faire barrage au terrorisme. Et dans l’effervescence populaire entretenue par les médias, le président Clinton du signer le consternant antiterrorism Act autorisant la police à commettre de multiples infractions à la constitution américaine.
Au vu des ravages causés par l’attentat, Samuel Cohen, le père de la bombe à neutrons, avait affirmé : « Il est absolument impossible, et contre les lois de la physique, qu’un simple camion remplis d’engrais et d’essence fassent s’effondrer ce bâtiment. » Deux experts du Pentagone étaient même venu préciser que cette destruction avait été « provoquée par cinq bombes distinctes », et avaient conclu que le rôle de Mc Veigh dans cet attentat était celui de « l’idiot de service ».

Au cours de son procès, Mc Veigh a reconnu avoir été approché par des membres d’un « groupe de force spéciales impliquées dans des activités criminelles ». Le FBI ne les a ni retrouvé, ni recherchés. Mais dans cette affaire, la police fédérale a dissimulé tant d’information à la justice qu’au cours de l’enquête, l’ancien sénateur Danforth a menacé le directeur du FBI d’un mandat de perquisition, mandat qu’il n’a pu malheureusement obtenir. L’écrivain Gore Vidal affirme, dans son livre La fin de la liberté : vers un nouveau totalitarisme, sans hésiter : « Il existe des preuves accablantes qu’il y a eu un complot impliquant des milices et des agents infiltrés du gouvernement afin de faire signer à Clinton l’antiterrorism Act ».

USA : 11/9

La situation mondiale exige l’ouverture continuelle de nouveaux marchés et demande à trouver l’énergie nécessaire pour faire fonctionner la production industrielle en croissance constante. Les immenses réserve des pays arabes, et la possibilité des se les approprier, d’acheminer cette énergie à travers des zones contrôlées, font désormais l’objet de conflits entre les USA, décidés à asseoir leur hégémonie, et les autres pays d’Europe et d’Asie. S’emparer de telles réserves aux dépends du reste du monde exige une suprématie militaire absolue et d’abord une augmentation considérable du budget de la défense. Mesures que la population américaine n’était, il y a quelques années encore, aucunement disposée à entériner. Le 11 janvier 2001, la commission Rumsfeld évoquait qu’un « nouveau Pearl Harbour constituera l’évènement qui tirera la nation de sa léthargie et poussera le gouvernement américain à l’action.»

Les services de renseignements américains, qui prétendaient tout ignorer de l’attentat du 11 septembre, étaient si bien averti dans les heures qui ont suivi, qu’ils pouvaient nommer les responsables, diffuser des comptes rendus de communications téléphonique, des numéros de carte de crédit, et même retrouver inopinément le passeport intact d’un des pilotes terroristes dans les ruines fumantes des deux tours, permettant ainsi de l’identifier ainsi que ses présumés complices. La version des autorités américaines, aggravée plutôt qu’améliorée par cent retouches successives, et que tous les commentateurs se sont fait un devoir d’admettre en public, n’a pas été un seul instant croyable. Son intention n’était d’ailleurs pas d’être crue, mais d’être la seule en vitrine.

Le pouvoir est devenu si mystérieux qu’après cet attentat, on a pu se demander qui commandait vraiment aux Etats-Unis, la plus forte puissance du monde dit démocratique. Et donc, par extension, on peut se demander également qui peut bien commander le monde démocratique ?


Le fascisme, le stalinisme et X
par Jean Bricmont, prof de physique à l’UCL

Un des thèmes privilégiés du discours politique contemporain est la révulsion provoquée par ces grandes horreurs du 20ème siècle que

sont le fascisme et le stalinisme, mises en pratique d’idéologies totalitaires.

En marge du quarantième anniversaire de l’indépendance du Congo, je voudrais faire quelques remarques sur ce qui me semble être un grand absent dans ce débat, et que, pour cette raison, j’appellerai X.

X est un système d’oppression politique qui s’est étendu à presque toute la planète, durant ici des siècles, là des décennies, et faisant, au total, plus de victimes que le stalinisme et le fascisme mis ensemble. X a déporté des populations entières, annihilé des cultures, utilisé l’esclavage, les camps et le travail forcé. X s’est justifié au moyen d’une idéologie fanatique, le racisme, qui a une grande parenté avec le nazisme ; mais cette parenté, contrairement à celle entre nazisme et stalinisme, est rarement soulignée. X a utilisé, là où il dominait, un obscurantisme imposé par des moyens totalitaires.

 Les séquelles de X affectent la vie de bien plus de gens que les séquelles du stalinisme ou du fascisme. Il est impossible de comprendre le monde contemporain, qu’il s’agisse de la dette du Tiers Monde, de la politique du FMI, des migrations, du racisme, des problèmes écologiques, ou les événements du Congo, du Zimbabwe, du Liban, ou même des Balkans, sans remonter à X. Des millions de gens dans le monde meurent chaque année, victimes des conséquences de X.

Pourtant, parler de X n’est pas simple ; l’histoire de X, telle que je l’ai apprise à l’école, était purement et simplement négationniste.

Publié dans ACTUS ET DEBATS CAMEROUN, ACTUS ET DEBATS FRANCE, ACTUS ET DEBATS MONDE, AU-DELA DES IDEES RECUES, QU'EST-CE QU'UN INTELLECTUEL ?, SAVOIR C'est déjà  POUVOIR, VISAGES DE LA RESISTANCE | 1 Commentaire »

Pour un savoir engagé.Un texte inédit de Pierre Bourdieu.

Posté par issopha le 24 janvier 2008

Février 2002

Un texte inédit de Pierre Bourdieu

Pour un savoir engagé

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Depuis les grèves de novembre et décembre 1995 en France, les interventions de Pierre Bourdieu ont été l’objet de critiques, souvent violentes, notamment de la part des journalistes et des intellectuels médiatiques dont il avait analysé le rôle social. Ce qui semble les avoir choqués avant tout, c’est qu’un « savant » intervienne aussi activement dans le domaine « politique ». L’implication du sociologue dans l’espace public remonte néanmoins au début des années 1960, à propos de la guerre d’Algérie.

Intellectuel et militant

Désireux de « penser la politique sans penser politiquement », Pierre Bourdieu a cherché à démontrer que, loin de s’opposer, les sciences sociales et le militantisme peuvent constituer les deux faces d’un même travail, qu’analyser et critiquer la réalité sociale permettent de contribuer à sa transformation. Ce texte a été lu par son auteur lors d’une rencontre à Athènes, en mai 2001, avec des chercheurs et des syndicalistes sur des thèmes tels que l’Europe, la culture et le journalisme et figurera dans un livre à paraître au printemps, Interventions (1961-2001). Sciences sociales et action politique (Agone, Marseille).

S’il est aujourd’hui important, sinon nécessaire, qu’un certain nombre de chercheurs indépendants s’associent au mouvement social, c’est que nous sommes confrontés à une politique de mondialisation. (Je dis bien une « politique de mondialisation », je ne parle pas de « mondialisation » comme s’il s’agissait d’un processus naturel.) Cette politique est, pour une grande part, tenue secrète dans sa production et dans sa diffusion. Et c’est déjà tout un travail de recherche qui est nécessaire pour la découvrir avant qu’elle soit mise en oeuvre. Ensuite, cette politique a des effets que l’on peut prévoir grâce aux ressources de la science sociale, mais qui, à court terme, sont encore invisibles pour la plupart des gens. Autre caractéristique de cette politique : elle est pour une part produite par des chercheurs. La question étant de savoir si ceux qui anticipent à partir de leur savoir scientifique les conséquences funestes de cette politique peuvent et doivent rester silencieux. Ou s’il n’y a pas là une sorte de non assistance à personnes en danger. S’il est vrai que la planète est menacée de calamités graves, ceux qui croient savoir à l’avance ces calamités n’ont-il pas un devoir de sortir de la réserve que s’imposent traditionnellement les savants ?

Il y a dans la tête de la plupart des gens cultivés, surtout en science sociale, une dichotomie qui me paraît tout à fait funeste : la dichotomie entre scholarship et commitment- entre ceux qui se consacrent au travail scientifique, qui est fait selon des méthodes savantes à l’intention d’autres savants, et ceux qui s’engagent et portent au dehors leur savoir. L’opposition est artificielle et, en fait, il faut être un savant autonome qui travaille selon les règles du scholarship pour pouvoir produire un savoir engagé, c’est-à-dire un scholarship with commitment. Il faut, pour être un vrai savant engagé, légitimement engagé, engager un savoir. Et ce savoir ne s’acquiert que dans le travail savant, soumis aux règles de la communauté savante.

Autrement dit, il faut faire sauter un certain nombre d’oppositions qui sont dans nos têtes et qui sont des manières d’autoriser des démissions : à commencer par celle du savant qui se replie dans sa tour d’ivoire. La dichotomie entre scholarship et commitment rassure le chercheur dans sa bonne conscience car il reçoit l’approbation de la communauté scientifique. C’est comme si les savants se croyaient doublement savants parce qu’ils ne font rien de leur science. Mais quand il s’agit de biologistes, ça peut être criminel. Mais c’est aussi grave quand il s’agit de criminologues. Cette réserve, cette fuite dans la pureté, a des conséquences sociales très graves. Des gens comme moi, payés par l’État pour faire de la recherche, devraient garder soigneusement les résultats de leurs recherches pour leurs collègues ? Il est tout à fait fondamental de donner la priorité de ce qu’on croit être une découverte à la critique des collègues, mais pourquoi leur réserver le savoir collectivement acquis et contrôlé ?

Il me semble que le chercheur n’a pas le choix aujourd’hui : s’il a la conviction qu’il y a une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de délinquance, une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de criminalité, une corrélation entre les politiques néolibérales et tous les signes de ce que Durkheim aurait appelé l’anomie, comment pourrait-il ne pas le dire ? Non seulement il n’y a pas à le lui reprocher, mais on devrait l’en féliciter. (Je fais peut-être une apologie de ma propre position…)

Maintenant, que va faire ce chercheur dans le mouvement social ? D’abord, il ne va pas donner des leçons – comme le faisaient certains intellectuels organiques qui, n’étant pas capables d’imposer leurs marchandises sur le marché scientifique où la compétition est dure, allaient faire les intellectuels auprès des non-intellectuels tout en disant que l’intellectuel n’existait pas. Le chercheur n’est ni un prophète ni un maître à penser. Il doit inventer un rôle nouveau qui est très difficile : il doit écouter, il doit chercher et inventer ; il doit essayer d’aider les organismes qui se donnent pour mission – de plus en plus mollement, malheureusement, y compris les syndicats – de résister à la politique néolibérale ; il doit se donner comme tâche de les assister en leur fournissant des instruments. En particulier des instruments contre l’effet symbolique qu’exercent les « experts » engagés auprès des grandes entreprises multinationales. Il faut appeler les choses par leur nom. Par exemple, la politique actuelle de l’éducation est décidée par l’UNICE, par le Transatlantic Institute, etc.i. Il suffit de lire le rapport de l’Organisation mondiale pour le commerce (OMC) sur les services pour connaître la politique de l’éducation que nous aurons dans cinq ans. Le ministère de l’Éducation nationale ne fait que répercuter ces consignes élaborées par des juristes, des sociologues, des économistes, et qui, une fois mises en forme d’allure juridique, sont mis en circulation.

Les chercheurs peuvent aussi faire un chose plus nouvelle, plus difficile : favoriser l’apparition des conditions organisationnelles de la production collective de l’intention d’inventer un projet politique et, deuxièmement, les conditions organisationnelles de la réussite de l’invention d’un tel projet politique ; qui sera évidemment un projet collectif. Après tout, l’Assemblée constituante de 1789 et l’Assemblée de Philadelphie étaient composées de gens comme vous et moi, qui avaient un bagage de juriste, qui avaient lu Montesquieu et qui ont inventé des structures démocratiques. De la même façon, aujourd’hui, il faut inventer des choses… Évidemment, on pourra dire : « Il y a des parlements, une confédération européennes des syndicats, toutes sortes d’institutions qui sont sensées faire ça. » Je ne vais en pas faire ici la démonstration, mais on doit constater qu’ils ne le font pas. Il faut donc créer les conditions favorables à cette invention. Il faut aider à lever les obstacles à cette invention ; obstacles qui sont pour une part dans le mouvement social qui est chargé de les lever – et notamment dans les syndicats…

Pourquoi peut-on être optimiste ? Je pense qu’on peut parler en termes de chances raisonnables de succès, qu’en ce moment c’est le kairos, le moment opportun. Quand nous tenions ce discours autour de 1995, nous avions en commun de ne pas être entendus et de passer pour fous. Les gens qui, comme Cassandre, annonçaient des catastrophes, on se moquait d’eux, les journalistes les attaquaient et ils étaient insultés. Maintenant, un peu moins. Pourquoi ? Parce que du travail a été accompli. Il y a eu Seattle et toute une série des manifestations. Et puis, les conséquences de la politique néolibérale – que nous avions prévues abstraitement – commencent à se voir. Et les gens, maintenant, comprennent… Même les journalistes les plus bornés et les plus butés savent qu’une entreprise qui ne fait pas 15 % de bénéfices licencie. Les prophéties les plus catastrophistes des prophètes de malheur (qui étaient simplement mieux informés que les autres) commencent à être réalisées. Ce n’est pas trop tôt. Mais ce n’est pas non plus trop tard. Parce que ce n’est qu’un début, parce que les catastrophes ne font que commencer. Il est encore temps de secouer les gouvernements sociaux-démocrates, pour lesquels les intellectuels ont les yeux de Chimène, surtout quand il en reçoivent des avantages sociaux de tous ordres…

Un mouvement social européen n’a, selon moi, de chance d’être efficace que s’il réunit trois composantes : syndicats, mouvement social et chercheurs – à condition, évidemment, de les intégrer, pas seulement de les juxtaposer. Je disais hier aux syndicalistes qu’il y a entre les mouvements sociaux et les syndicats dans tous les pays d’Europe une différence profonde concernant à la fois les contenus et les moyens d’action. Les mouvements sociaux ont fait exister des objectifs politiques que les syndicats et les partis avaient abandonnés, ou oubliés, ou refoulés. D’autre part, les mouvements sociaux ont apporté des méthodes d’action que les syndicats ont peu à peu, encore une fois, oubliées, ignorées ou refoulées. Et en particulier des méthodes d’action personnelle : les actions des mouvements sociaux recourent à l’efficacité symbolique, une efficacité symbolique qui dépend, pour une part, de l’engagement personnel de ceux qui manifestent ; un engagement personnel qui est aussi un engagement corporel.

Il faut prendre des risques. Il ne s’agit pas de défiler, bras dessus bras dessous, comme le font traditionnellement les syndicalistes le 1er mai. Il faut faire des actions, des occupations de locaux, etc. Ce qui demande à la fois de l’imagination et du courage. Mais je vais dire aussi : « Attention, pas de « syndicalophobie ». Il y a une logique des appareils syndicaux qu’il faut comprendre. » Pourquoi est-ce que je dis aux syndicalistes des choses qui sont proches du point de vue que les mouvements sociaux ont sur eux et pourquoi vais-je dire aux mouvements sociaux des choses qui sont proches de la vision que les syndicalistes ont d’eux ? Parce que c’est à condition que chacun des groupes se voie lui-même comme il voit les autres qu’on pourra surmonter ces divisions qui contribuent à affaiblir des groupes déjà très faibles. Le mouvement de résistance à la politique néo-libérale est globalement très faible et il est affaibli par ses divisions : c’est un moteur qui dépense 80 % de son énergie en chaleur, c’est-à-dire sous forme de tensions, de frictions, de conflits, etc. Et qui pourrait aller beaucoup plus vite et plus loin si…

Les obstacles à la création d’un mouvement social européen unifié sont de plusieurs ordres. Il y a les obstacles linguistiques, qui sont très importants, par exemple dans la communication entre les syndicats ou les des mouvements sociaux – les patrons et les cadres parlent les langues étrangères, les syndicalistes et les militants beaucoup moins. De ce fait, l’internationalisation des mouvements sociaux ou des syndicats est rendue très difficile. Puis il y a les obstacles liés aux habitudes, aux modes de pensée, et à la force des structures sociales, des structures syndicales. Quel peut être le rôle des chercheurs là-dedans  ? Celui de travailler à une invention collective des structures collectives d’invention qui feront naître un nouveau mouvement social, c’est-à-dire des nouveaux contenus, des nouveaux buts et des nouveaux moyens internationaux d’action.

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Pierre Bourdieu

Sociologue, professeur au Collège de France.

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Lire Europe Inc. Liaisons dangereuses entre institutions et milieux des affaires européens, CEO, Agone, Marseille 2000.

Édition imprimée — février 2002 — Page 3

 

Science sociale et action politique.
 

Jérôme Meizoz.
Domaine public,
no. 1514, Lausanne, 9 mai 2002
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deux mois après la mort du sociologue français, Interventions recueille les principaux textes à portée militante de Pierre Bourdieu, inédits ou parus entre 1961 et 2001. L’ouvrage, préparé du vivant de l’auteur, a un double but. D’abord, convaincre que les savoirs des sciences sociales peuvent accompagner l’action politique et l’informer. Ensuite, par la reconstitution chronologique des positions politiques de l’auteur, faire voir que l’engagement de Bourdieu ne date pas des grèves de 1995. Contre les propos de nombreux journalistes qui ont vu en Bourdieu un savant égaré sur le tard dans la militance, ce livre fait voir la cohérence de sa conception de l’“intellectuel spécifique”, que Bourdieu partageait avec Michel Foucault. Ensemble ils signent d’ailleurs plusieurs textes, dont un message de soutien au syndicat polonais Solidarnosc en décembre 1981. Le passage de Bourdieu - philosophe de formation - à la sociologie est contemporain de ses premiers textes engagés, et hâté par le même événement : la guerre d’Algérie. On trouvera plusieurs articles de cette période sur le sujet, non sans regretter l’absence d’autres, parus dans de petites revues algériennes. Mai 1968 occasionne des analyses assez sévères du mouvement étudiant, inspiré pourtant en partie du choc que constitua Les Héritiers (1964). L’essentiel des articles porte, très tôt, sur le rôle des intellectuels critiques dans la dénonciation des idéologies dominantes, qu’elles soient staliniennes, de droite conservatrice ou social-démocrates. Dès l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir en 1981, Bourdieu reproche sévèrement à la gauche réformiste d’accompagner le libéralisme et de le légitimer par un bouclier moral. Il l’écrira à de multiples reprises, non sans un humour parfois grinçant : « De quelqu’un qui ment effrontément, les Kabyles disent : “Il m’a mis l’Est en Ouest”. Les apparatchiks de gauche nous ont mis la gauche à droite. »
Bourdieu en appelle alors à un retour à la tradition libertaire de la gauche, et à de nouvelles formes de mobilisation internationales, notamment par le biais de réseaux hors partis, constitués de militants, étudiants, artistes, intellectuels et travailleurs, capables de faire plier les appareils d’état ou les grandes entreprises capitalistes. Il participe ainsi à la mise sur pied du Parlement international des écrivains, fonde les groupes Raison d’agir ainsi qu’une maison d’édition militante, apporte sa caution à plusieurs associations anti-racistes. De par ses saines colères et sa chaleureuse énergie intellectuelle, Interventions invite à persévérer en ce sens.

Pour un savoir engagé.Un texte inédit de Pierre Bourdieu. dans ACTUALITES ET DEBATS DU MONDE CONTEMPORAIN traitg

BOURDIEU
Jean-Paul Monferran, L’Humanité, 06 Septembre 2002 – CULTURES.

De « Révolution dans la révolution » - paru dans Esprit en janvier 1961, et qui interroge la guerre de libération algérienne en notant que «  le peuple sera ce qu’on le provoquera à être : force de révolution perdue pour la révolution ou force révolutionnaire «  - jusqu’à « Instituer efficacement l’attitude critique » - repris d’une conférence prononcée en juin 2001 à Beaubourg dans le cadre d’une journée consacrée à Michel Foucault -, Interventions (1) regroupe de nombreux textes « politiques » ou « critiques » de Pierre Bourdieu, souvent peu accessibles, voire inédits en français. Mais surtout, à la façon dont le sociologue lui-même avait conçu une articulation inédite entre « recherche scientifique » et « interventions politiques », le travail de Franck Poupeau et de Thierry Discepolo permet de saisir la genèse de toute une démarche, qui partage beaucoup, justement, de celle de Foucault sur « la place et le rôle de l’intellectuel spécifique et critique ». D’où ces questions, lancées par Bourdieu lui-même dans son ultime « intervention » : «  Les concepts, disait-il, viennent des luttes et doivent retourner aux luttes. Comment faut-il entendre cette phrase aujourd’hui ? Est-il possible de concilier la recherche théorique et l’action politique ? Y a-t-il place encore pour des intellectuels à la fois autonomes (des pouvoirs) et engagés (le cas échéant contre les pouvoirs) ?  » (2). Questions laissées ouvertes, en « héritage », si l’on ose dire, si tant est que « le travail de conversion des pulsions sociales en impulsions critiques » - pour reprendre une formule de Franck Poupeau - a pu générer à la fois un formidable travail (celui de Bourdieu et d’autres) montrant combien la sociologie elle-même s’est trouvée enrichie par l’engagement politique et par la réflexion permanente sur les conditions de cet engagement, mais aussi une réception parfois brouillée, souvent malveillante, dans laquelle se trouve précisément en jeu l’analyse du pouvoir des « journalistes et des intellectuels médiatiques », qui est au cour de plusieurs des « interventions » réunies ici. À commencer par le magistral « La télévision peut-elle critiquer la télévision ? », « chronique d’un passage à l’antenne » dans l’hiver 1996. «  Science sociale et militantisme, loin de s’opposer peuvent être conçus comme les deux faces d’un même travail d’analyse, de décryptage et de critique de la réalité sociale pour aider à sa transformation « , note encore Franck Poupeau dans l’entretien accordé à l’Humanité. Manière de dire, et ce que fut un apport majeur de Bourdieu, et ce que le monde d’aujourd’hui peut encore dire à son ouvre, du « sous-prolétariat » colonisé aux « précaires » de tous les pays.

(1) Pierre Bourdieu, Interventions 1961-2001, textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo, Agone, 2002, 488 pages, 20 euros.
(2) Cf. page 472.

 

 

Un savant inventif et iconoclaste.

 LOIC WACQUANT

 

Paris, 27 janvier 2001
Ce texte a paru : en anglais, espagnol et japonais :
2002 « An Inventive and Iconoclastic Scientist. » Berkeley Journal of Sociology 46: 177-179. Traduction espagnole : « Un sabio imaginativo e iconoclasta, » Archipiélago. Cuadernos de crítica de la cultura, 51, Spring 2002, pp. 94-96. En japonais : Iichiko (Tokyo), 82, Spring 2003.

 

  

Avant d’être cet « intellectuel engagé » aux côtés du mouvement social que les média français ont tour à tour honni (longuement, de son vivant) et célébré (brièvement, après l’annonce de son décès subit) sans jamais prendre la peine de le lire, Pierre Bourdieu est d’abord un savant d’exception, sociologue et non philosophe de profession. La différence n’est pas simplement sémantique, toute son œuvre est là pour en attester, et il n’a jamais cessé de se revendiquer de cette « science paria », modeste par l’attention patiente qu’elle requiert pour les choses ordinaires du monde, immensément ambitieuse par l’ampleur de son domaine —  »tout est social, » affirmait-il — et éminemment dérangeante par ses incontournables répercussions civiques. Bourdieu a changé à jamais la face de sa discipline d’adoption, relevé la science de la société, tombée dans l’indigence et l’indifférence depuis la disparition d’Émile Durkheim et ses élèves, décimés par la Grande guerre, et bouleversé ce faisant tous les domaines d’investigation connexes, de l’anthropologie à l’éducation et aux gender and gay studies en passant par l’histoire, la politologie, l’économie, la linguistique, la géographie, la littérature comparée, l’esthétique et, ultime ironie ou affront, jusqu’à la philosophie elle-même.

pointg dans CONTRE LA PENSEE UNIQUE Les rhéteurs de magazine ont déjà, en deux jours, avec l’assurance que donne l’ignorance, dressé le bilan de « ce qui restera de Bourdieu ». Pour les chercheurs, et ils sont des milliers de par le monde à travailler avec ses concepts, à questionner ses théories et à tester ses modèles, il faudra plusieurs décennies pour prendre la pleine mesure et tirer toutes les implications d’une pensée foncièrement rétive à la « manuelisation », résolument tournée vers la production de nouveaux objets empiriques, qui est moins une collection de propositions établies et de préceptes d’école qu’une « boite à outils » forgés par et pour la recherche, visant à poser scientifiquement au monde social ces questions fructueuses qui, en déchirant le voile du va-de-soi, nous permettent de le voir, et de se voir, avec des yeux neufs. La sociologie selon Bourdieu est une metanoïa méthodique sans cesse recommencée; une ascèse cognitive (et collective) qui exige de questionner à chaque instant les préconstructions du sens commun mais aussi les divisions entre disciplines et les hiérarchies héritées entre objets, techniques et théories qui façonnent la production du savoir; bref, une dissection mutuelle en actes de la raison sociale et de la raison scientifique.

pointg dans GALERIE DES GRANDES AMES Il n’est pas aujourd’hui de pratique, pas d’institution, pas de zone de l’espace social, sous-prolétariat ou intelligentsia, paysans ou professeurs, mariage ou chômage, école ou Église, État ou marché, science, art, sport, corps, média, politique, éthique, rapports entre les genres, les âges, les ethnies ou les classes, dont l’étude n’ait été profondément transformée par ses travaux. Car Bourdieu a su allier la rigueur de la méthode scientifique à l’inventivité de l’artiste, une culture théorique incomparable mariant des auteurs que la tradition canonique affectionne d’opposer — Durkheim et Weber, Marx et Mauss, Cassirer et Wittgenstein, Husserl et Lévi-Strauss, Maurice Merleau-Ponty et John Austin, Gaston Bachelard et Erwin Panofsky — à une pratique inlassable de la recherche faisant appel à la gamme complète des techniques d’observation et d’analyse, de l’ethnographie à la statistique, dans laquelle il investissait une libido sciendi sans fin ni fond.

pointg dans LE DROIT DE SAVOIR Pierre Bourdieu était habité d’une curiosité insatiable pour toutes les expériences, tous les jeux, tous les univers sociaux, et il aurait voulu vivre mille vies pour tous les comprendre, en capturer les causes cachées et les raisons intimes. Il y a quelques jours encore, évoquant sa visite de la salle de boxe du ghetto noir de Chicago où je menais alors sous sa direction une étude ethnographique sur le métier de boxeur, il s’était exclamé comme avec regret : « Ah, ça m’aurait bien dit d’apprendre la boxe avec un type comme DeeDee », mon coach octogénaire, disciple de l’entraîneur de Joe Louis et membre du Boxing Hall of Fame des USA. Il détestait les mondanités universitaires et la pompe académique — il a refusé des dizaines de doctorats honorifiques de moults pays. À l’Université de Chicago, toujours en avril 1989, il m’avait demandé de l’aider à se défiler discrètement d’une réception organisée en son honneur par le recteur des sciences sociales. Nous avions filé à l’anglaise et dîné dans un troquet du barrio mexicain de Pilsen où il avait longuement interrogé en espagnol notre serveuse sur sa trajectoire migratoire, avant d’aller écouter du blues au fameux Checkerboard Lounge de Muddy Waters, au cœur du South Side. Là il avait été frappé par « l’économie et la dignité avec lesquels les Noirs dansaient », alors que « les Blancs, eux, dansaient comme ils croient que les Noirs dansent ». À ses yeux, il y avait infiniment plus de sociologie à apprendre de ces deux scènes banales de la vie que des conversations affectées et des assemblées empressées des pontes de l’establishment universitaire étatsunien.

pointg dans PIERRE BOURDIEU Rien ne comblait plus Pierre Bourdieu que le contact des jeunes chercheurs et il ne manquait pas une occasion de se « salir les mains » avec eux au montage de leur projet et à l’évaluation de leurs investigations. Lors de sa dernière visite aux États-Unis, à Berkeley au printemps 1996, malgré un emploi du temps déjà grotesquement surchargé — dix conférences publiques en douze jours, sur autant de sujets (dont la révolution symbolique de Flaubert, la domination masculine, l’invention de l’État, la logique du don, la force du droit, et la mission des intellectuels pour le siècle à venir) devant des foules gigantesques qui le poursuivaient partout et allaient grossissant au fil de la semaine — et les demandes incessantes de rendez-vous des grandes têtes du campus, il avait tenu à intervenir dans mon cours de premier cycle et à faire des « heures de permanence » pour rencontrer les doctorants du département et s’informer sur leurs recherches. La veille, il avait lu attentivement la trentaine de résumés serrés de leur travail soumis par les heureux élus. Je le revois, endormi d’épuisement, sur le fauteuil vert de la mezzanine après sa lecture. Je revois la lueur d’émerveillement incrédule dans les yeux des étudiants qui ressortaient de mon bureau, deux par deux, après leur « consultation » historique avec le « witch doctor sociologique ». Et le sourire fatigué mais ravi de Pierre Bourdieu à la fin de l’après-midi, celui d’un savant iconoclaste heureux de faire son métier.

 

 

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Dix intellos qui n’en ont pas

Posté par issopha le 28 septembre 2007

DOSSIER

  

  

Dix intellos qui n’en ont pas

Faut-il être un homme pour être un intellectuel ?

Par

Qu’ils veuillent « changer la gauche » ou qu’ils soient « tentés » par la droite, les « intellectuels français » ne se déclinent qu’au masculin.

Cliquer ici pour lire le dossier

 Il faut beaucoup d’imagination, à ce stade de la campagne électorale, pour se dire qu’en France les intellectuels ne sont pas tous des hommes, et que, parmi les sociologues, philosophes, historiens, juristes, économistes, etc., aujourd’hui au travail, se trouvent aussi… des femmes. De couvertures du Nouvel Observateur en cartographies des conseillers supposés des candidats publiés dans la presse quotidienne, de plateaux de télévision en tribune radiophoniques, le paysage hexagonal de la pensée semble s’être brusquement rétréci à la moitié de lui-même, dans l’indifférence générale. Qu’ils veuillent « changer la gauche » ou qu’ils soient « tentés » par la droite, qu’ils soient des habitués des médias ou de leurs laboratoires de recherche, les « intellectuels français » ne se déclinent qu’au masculin. Cette évacuation quasi complète de toute figure féminine révèle l’identification de la fonction intellectuelle à l’élite masculine blanche. Et quand les intellectuelles sont sollicitées, c’est surtout comme expertes de leur identité de genre, de la même façon que les intellectuels noirs ne sont consultés que pour parler de discrimination, d’esclavage et de colonisation.

Parce qu’au sein de la revue Mouvements nous ne pensons pas qu’il faut « en avoir » pour mériter l’attention et se voir reconnaître une légitimité à intervenir publiquement, nous avons demandé à dix chercheuses et artistes quels étaient les thèmes de fond à leurs yeux essentiels à un débat sérieux sur les perspectives politiques, économiques, sociales, culturelles et intellectuelles de la société française, et pourtant absentes, tout comme elles, de la campagne électorale. Elles ont répondu à notre invitation par des contributions aussi diverses que leurs parcours. À l’occasion de la journée internationale des femmes, en ce 8 mars 2007, nous les rendons publiques : décoloniser les imaginaires culturels et politiques, politiser la notion de soins, repenser l’intermittence contre la société du risque, refonder l’Europe comme alternative au repli identitaire, s’ouvrir aux Suds, créer un tribunal pénal international sur le travail, passer en matière de droits et de justice des constats aux actes, redéfinir les contours d’une démocratie performative et émancipatrice, en finir avec l’intellectuel néo-con et potiche. Liste incomplète – car loin de faire le tour de tous les oublis béants du débat actuel- mais ambitieuse, qui rend saillantes les contradictions internes des discours et représentations invoquées par les candidats à la présidentielle, ainsi que les simplifications destructrices de sens véhiculés par les médias dominants. Toutes partagent une commune inquiétude face à la binarisation excessive du discours politique et du débat d’idées : la France contre les pays du sud, l’Europe contre la Turquie, la répression contre la prévention, le travail contre l’emploi, le compassionnel contre le sécuritaire, etc. Les intellectuelles sollicitées par Mouvements ne s’expriment pas ici au nom d’un supposé « éternel féminin ». Mais en tant que femmes, elles font l’expérience d’une même mise à l’écart que rien ne semble devoir perturber. En définitive, ce qui compte ce n’est pas qui elles sont mais ce qu’elles font – travailler sur le terrain de leurs recherches respectives- et ce qu’elles en disent. Dossier coordonné par : Florence Brisset, Joseph Confavreux, Elsa Dorlin, Sonya Faure, Hugue Jallon, Thomas Heams, Eléonore Lépinard, Jade Lindgaard et Dimitri Nicolaïdis. Certaines contributions ont été recueillies sous forme de propos retranscris et retravaillés par leurs auteurs (Nilufer Gole, Pascale Molinier, Bams, Annie Thébaud-Mony). Les titres et chapeaux introductifs ont été rédigés par le comité de rédaction.

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1 Message

  • Dix intellos qui n’en ont pas

    16 mars 20:03

    Bonjour,

    Si Mouvement souhaite ne pas faire partie des personnes oubliant 53 % de l’humanité, comme le dénonce si justement ce très intéressant article, il faudrait commencer, il me semble, le texte de présentation du site : Contre hégémonie, par : (par exemple) « Chercheur-es, journalistes et militant-es peuvent-ils s’essayer ensemble… » ou (encore mieux) : « Chercheures, journalistes et militantes… » Puisque tous ces noms féminins incluent les noms masculins de même définition, alors que l’inverse exclue les noms féminins de même définition.

    Si ce petit travail peut être fait, cela sera un grand pas pour Mouvement qui aura moins l’air immobile, et ses appels à contribution pourront certainement s’élargir à différentes personnes susceptibles de faire bouger les esprits dans tous les domaines, et peut-être même d’autres jours de l’année que le 8 mars, car toutes les personnes citées à la fin de cet article, et bien d’autres encore, produisent tout au long des ans, et pour certaines depuis fort longtemps, de très intéressants articles sur de très intéressants nombreux sujets, comme les politiques grammaticales, ou du langage, entre autres…

    En l’attente Cordialement

    Agathe

Publié dans LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY, QU'EST-CE QU'UN INTELLECTUEL ? | Pas de Commentaire »

la responsabilité des historiens face à l’histoire coloniale

Posté par issopha le 25 septembre 2007

la responsabilité des

historiens face à l’histoire

coloniale

article de la rubrique histoire et colonies > la France et son passé colonial
date de publication : lundi 19 septembre 2005


 

par Raphaëlle Branche, Claude Liauzu, Gilbert Meynier et Sylvie Thénault  [1]

Cet article, paru dans Le Monde daté du 20 septembre 2005, est une version abrégée d’un texte que ces quatre historiens avaient adressé au journal.

Faute de place, le texte initial étant trop long pour pouvoir être repris intégralement, Le Monde en a extrait l’article ci-dessous, publié dans sa page « Horizons, débats ».

Vous pourrez lire d’autre part le texte initial intitulé colonialistes/anticolonialistes, ou quand le mort saisit le vif que nous a adressé Claude Liauzu.


Nous n’en avons pas fini avec le temps des colonies, l’esclavage, l’Indochine et l’Algérie. Le projet de traité d’amitié entre la France et l’Algérie est gelé. Le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, a posé comme préalable à la signature de ce traité l’abrogation de la loi du 23 février  » portant reconnaissance de la Nation  » envers les rapatriés et qui dispose que  » les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif  » de la colonisation. M. Bouteflika y voit un  » outrage « , une preuve de  » cécité mentale « . Qui ne partagerait pas ce point de vue ?

Du côté français, Jacques Chirac, le président de la République, a réaffirmé, à la conférence des ambassadeurs, l’importance qu’il accorde aux enjeux méditerranéens de ce traité. Il cherche manifestement à prendre ses distances quant au poids du passé et au pas de clerc de sa majorité. A Madagascar, M. Chirac a regretté les  » dérives  » de la répression lors des décolonisations. Les massacres du 8 mai 1945, à Sétif, ont été déplorés comme une  » tragédie inexcusable  » par l’ambassadeur de France en Algérie, le 27 février. Le ministre des affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, interrogé sur la polémique ouverte par la loi du 23 février, a convié les historiens à trancher sur ce problème.

Nous n’en serions pas là si les parlementaires ­ à commencer par l’actuel ministre des affaires étrangères, un des initiateurs de l’éloge de la Nation aux colons ­ et le gouvernement s’étaient inspirés des accords de Nouméa (1998), qui déclaraient :  » Le moment est venu de reconnaître les ombres de la période coloniale, même si elle ne fut pas dépourvue de lumière.  » Ces accords, sans emphase ni outrance, s’efforcent de rendre justice aux colonisés et aux colons.

Nous n’en serions pas là si la classe politique n’avait pas cédé aux abus de mémoires d’un lobby de nostalgiques de l’Algérie française qui n’a rien appris ni oublié, et discrédite l’image du pays sur la scène internationale.

Que diable les historiens iraient-ils faire dans cette galère ? Ils n’ont pas à prononcer une fatwa sur le bon et le mauvais côté de la colonisation. Ils ne sont pas les conseillers du prince. Ils ont à élaborer et à diffuser une critique historique, permettant d’établir la véracité des faits, et à en proposer les explications les moins subjectives possibles, pour aider les citoyens à comprendre et à maîtriser leur passé. Ils ont à aider surtout ceux qu’une telle loi empêche de mémoire, condamne à être privés de repères. Et ils ont, en urgence, à préserver l’indépendance de leur métier, menacée par des politiques et des idéologues qui veulent continuer indéfiniment leurs campagnes d’Afrique.

Une chronique des péripéties de la loi du 23 février le montre : elle est venue couronner un intense travail du lobby se posant en représentant des rapatriés d’Algérie. Un rapport demandé par M. Raffarin, qui a servi de plate-forme au projet de loi, n’hésite pas à affirmer que les manuels contiennent des assertions  » contraires à la vérité historique  » et envisage un  » droit de regard  » du ministre.

Elus et gouvernement n’ont pas hésité à nier un des principes de l’instruction publique depuis Jules Ferry, en essayant d’imposer une histoire officielle. Rappelons que, depuis 1881, les enseignants ont le libre choix des livres scolaires.

Alors que le ministère de l’éducation nationale et de la recherche n’a pas encore eu un mot sur cette loi, que les enseignants s’inquiètent du manque de concertation sur les programmes, le ministre délégué aux anciens combattants, Hamlaoui Mekachera, a annoncé la participation d’associations de rapatriés à une modification de ces programmes. Leur concours est aussi prévu pour une fondation sur la guerre d’Algérie. Elle sera chargée d’organiser les études scientifiques et d’intervenir dans l’enseignement.

Encore les plus ultras des rapatriés ne sont-ils pas satisfaits : eux veulent une réhabilitation de l’OAS et une repentance de la métropole, coupable de l’abandon de leur province. En attendant, ils s’emploient à commémorer leurs  » martyrs «  : de Nice à Perpignan, plusieurs municipalités ont affecté un terrain communal à des stèles en l’honneur des condamnés à mort de l’OAS.

De l’autre côté de la Méditerranée, les officiels font de la dénonciation de la loi du 23 février un thème central. M. Bouteflika a parlé, lors de la commémoration du massacre de Sétif, d’un  » génocide permanent « , de  » fours crématoires « , assimilant ainsi colonisation française et nazisme. Ce n’est pas là un dérapage. En commémorant les émeutes et les massacres de Philippeville (Algérie) du 20 août 1955, il a rappelé  » la tragédie de l’invasion, de l’extermination et de la destruction, les injustices de l’occupant, qui s’est ingénié à mettre en œuvre un projet macabre dont l’objectif était une Algérie sans peuple [...] , une terre sans hommes et sans mémoire « . Nous n’avons pas de peine à reconnaître le discours nationaliste élaboré, en son temps, contre la colonisation. Mais nous sommes en 2005. Et il s’agit d’arguments de propagande, dans une campagne pour le référendum prévu à la fin septembre, émis par le représentant d’un régime qui a usé et abusé de la répression, dans un pays dont la jeunesse n’écoute plus les pères du Maghreb.

Si l’on peut comprendre (en déplorant la cécité d’alors) que les anticolonialistes n’aient pas voulu reconnaître certaines violences inacceptables, commises au nom des peuples dominés dans les déchaînements des années 1950-1960, si l’on peut comprendre l’idéalisation, à l’époque, des victimes de l’ordre colonial, persister dans cette attitude n’est pas justifiable. Comment ne pas voir, aujourd’hui, que cette violence s’est déployée contre la société algérienne, que les mêmes pratiques ont été utilisées par le pouvoir comme par les islamistes ?

En France, en écho au discours algérien, une vulgate fait florès. Selon les Indigènes de la République, le colonialisme serait là, toujours virulent, au coeur de la société et de la vie politique. Il serait la cause de l’exclusion, de la loi contre le foulard, de l’islamophobie. Que nos sociétés soient marquées par l’esclavage et la situation coloniale, et en portent des traces, que, de nos immeubles insalubres à La Nouvelle-Orléans, l’actualité le montre, c’est une évidence ! Mais les historiens ne peuvent pas ignorer que, s’ils ont le devoir de répondre aux demandes de mémoire, une distance critique envers ces requêtes est indispensable.

Il est nécessaire de s’interroger sur les décalages entre des représentations figées et les caractères actuels de l’exclusion. Dans nos sociétés, le passé est devenu l’enjeu d’un discours revendicatif de forces qui se posent en héritières des victimes, avec d’autant plus d’insistance qu’aucune utopie ne les projette vers l’avenir et qu’elles sont animées par une logique de concurrence victimaire.

Peut-on, en 2005, affirmer que coloniser c’est exterminer ? Il y a eu des massacres de masse coloniaux, mais présenter ainsi la conquête de l’Algérie ne correspond pas à la réalité.

Les historiens ont-ils pour tâche de conforter le discours officiel algérien ­ celui d’un pouvoir ­, et non plus celui des victimes du colonialisme ? Comment des historiens venus d’une démocratie pour participer à un colloque, à Sétif, sur le 50e anniversaire du massacre du 8 mai 1945, ont-ils pu, sauf rares exceptions, ne pas avoir un mot pour rappeler les violences du FLN dans la guerre, comme le fait Mohammed Harbi depuis des décennies ?

Si nous ne mettons pas au clair les relations entre les intellectuels occidentaux, qui se réclament des solidarités avec les sociétés du Sud, et les pouvoirs qui y règnent, il sera impossible d’exorciser les démons liés à la période coloniale et au nationalisme. Et nous ferons le lit de toutes les surenchères !

Ignorer les souffrances de tous les protagonistes, au profit des seules  » bonnes  » victimes, c’est continuer à laisser le monopole de la compassion à l’extrême droite ; persister dans certaines erreurs du tiers-mondisme. Etre fidèle à Franz Fanon aujourd’hui, c’est reconnaître en lui le descendant d’esclaves et le métis, qui ne dissociait pas la libération du tiers-monde de celle des dominés d’Occident ; c’est reconnaître ses apports à la connaissance des forces nouvelles qui faisaient irruption sur la scène politique, mais aussi les insuffisances de ses analyses des conservatismes de la culture et de la religion populaires, des manipulations politiques de l’islam, en particulier. En raison des enjeux de ce passé qui passe mal, afin de préserver l’indépendance d’une histoire critique contre ceux qui vivent encore dans l’univers où le colonisé n’existait pas, et contre ceux qui s’acharnent sur le cadavre du colonialisme et font comme s’il existait encore, il est indispensable de refuser manichéisme et anachronisme, d’étudier la  » situation coloniale  » dans sa complexité.

L’enseignement, vilipendé par tous les porteurs de mémoires saintes, a une fonction fondamentale : rappeler les références universalistes et les retrouver à partir des mémoires singulières. Celui-ci ne peut plus susciter un consensus autour de la patrie jacobine et ne doit pas céder à ceux qui opposent lutte contre l’antisémitisme et lutte contre le racisme d’origine coloniale.

La colonisation a été un phénomène ambigu. A travers les résistances, les accommodements, les réinventions, les sociétés dominées en ont été profondément transformées. Replacer cette période dans le processus de mondialisation, expliquer et faire comprendre les interdépendances et la pluralité qui se sont imposées à toutes les sociétés, tels sont les enjeux actuels.

P.-S.

Sur ce sujet, la section de Toulon de la LDH vous propose de consulter ses dossiers :

Et si vous souhaitez vous associer à notre démarche, n’hésitez pas à signer la pétition de la LDH : le mépris de l’Histoire et des victimes.

Notes

[1] Raphaëlle Branche est historienne, maître de conférences à l’université de Rennes.
Claude Liauzu est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université paris-VII.
Gilbert Meynier est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Nancy-II.
Sylvie Thénault est historienne, chargée de recherches à l’Institut d’histoire du temps présent.

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Pierre Bourdieu . Science sociale et action politique

Posté par issopha le 15 septembre 2007

Pierre Bourdieu

Interventions, 1961-2001

Science sociale et action politique

Textes choisis et présentés par Franck Poupeau & Thierry Discepolo

Les interventions de Pierre Bourdieu depuis les grèves de décembre 1995 ont été l’objet de condamnations souvent virulentes, notamment de la part des journalistes et des intellectuels médiatiques dont il avait analysé le pouvoir. Il fut alors accusé de découvrir l’action politique « sur le tard », d’abuser de sa notoriété scientifique ou encore de revenir à des figures intellectuelles surannées. Ce qui semblait choquer avant tout, c’était qu’un savant intervienne de la sorte, portant le fer de la critique dans le domaine politique.
Les interventions du sociologue dans l’espace public datent pourtant de son entrée dans la vie intellectuelle, au début des années 1960 à propos de la guerre d’Algérie. Dès lors, une réflexion constante sur les « conditions sociales de possibilité » de son engagement politique l’incite à se démarquer aussi bien d’un scientisme donneur de leçons que du spontanéisme alors si courant chez les « intellectuels libres ».

Ce recueil n’a pas seulement pour but de regrouper les nombreux textes « politiques » ou « critiques » souvent peu accessibles ou inédits en français. Il tient avant tout de la mise en situation : invitation à la lecture d’une œuvre souvent neutralisée par ses conditions académiques de réception. Il s’agit de montrer, à travers les étapes de l’itinéraire du sociologue, replacé dans son contexte historique, une articulation certaine entre recherche scientifique et intervention politique ; le travail de conversion des pulsions sociales en impulsions critiques.

À travers ce parcours, c’est finalement la genèse d’un mode d’intervention politique spécifique qui est retracée : science sociale et militantisme, loin de s’opposer, peuvent être conçus comme les deux faces d’un même travail d’analyse, de décryptage et de critique de la réalité sociale pour aider à sa transformation. La trajectoire illustrée par les textes de ce recueil montre comment la sociologie elle-même se trouve enrichie par l’engagement politique et la réflexion sur les conditions de cet engagement.

- Consulter La « trajectoire » Bourdieu Jean-Paul Monferran l’Humanité, 06/09/2002
- Consulter Science sociale et action politique Jérôme Meizoz Domaine public, n°1514, 09/05/2002
- Consulter Le langage et la langue chez Pierre Bourdieu Claude Le Manchec Le Français aujourd’hui, n°139, 2002

La « trajectoire » Bourdieu

De Révolution dans la révolution – paru dans Esprit en janvier 1961, et qui interroge la guerre de libération algérienne en notant que « le peuple sera ce qu’on le provoquera à être : force de révolution perdue pour la révolution ou force révolutionnaire » – jusqu’à instituer efficacement l’attitude critique – repris d’une conférence prononcée en juin 2001 à Beaubourg dans le cadre d’une journée consacrée à Michel Foucault –, Interventions regroupe de nombreux textes « politiques » ou « critiques » de Pierre Bourdieu, souvent peu accessibles, voire inédits en français. Mais surtout, à la façon dont le sociologue lui-même avait conçu une articulation inédite entre « recherche scientifique » et « interventions politiques », le travail de Franck Poupeau et de Thierry Discepolo permet de saisir la genèse de toute une démarche, qui partage beaucoup, justement, de celle de Foucault sur « la place et le rôle de l’intellectuel spécifique et critique ». D’où ces questions, lancées par Bourdieu lui-même dans son ultime « intervention » : « Les concepts, disait-il, viennent des luttes et doivent retourner aux luttes. Comment faut-il entendre cette phrase aujourd’hui ? Est-il possible de concilier la recherche théorique et l’action politique ? Y a-t-il place encore pour des intellectuels à la fois autonomes (des pouvoirs) et engagés (le cas échéant contre les pouvoirs) ? » (1). Questions laissées ouvertes, en « héritage », si l’on ose dire, si tant est que « le travail de conversion des pulsions sociales en impulsions critiques » – pour reprendre une formule de Franck Poupeau – a pu générer à la fois un formidable travail (celui de Bourdieu et d’autres) montrant combien la sociologie elle-même s’est trouvée enrichie par l’engagement politique et par la réflexion permanente sur les conditions de cet engagement, mais aussi une réception parfois brouillée, souvent malveillante, dans laquelle se trouve précisément en jeu l’analyse du pouvoir des « journalistes et des intellectuels médiatiques », qui est au cœur de plusieurs des « interventions » réunies ici. À commencer par le magistral « La télévision peut-elle critiquer la télévision ? », « chronique d’un passage à l’antenne » dans l’hiver 1996. « Science sociale et militantisme, loin de s’opposer, peuvent être conçus comme les deux faces d’un même travail d’analyse, de décryptage et de critique de la réalité sociale pour aider à sa transformation », note encore Franck Poupeau dans l’entretien accordé à l’Humanité. Manière de dire et ce que fut un apport majeur de Bourdieu et ce que le monde d’aujourd’hui peut encore dire, à son œuvre, du « sous-prolétariat » colonisé aux « précaires » de tous les pays.

——
(1) Cf. page 472.

ENTRETIEN

Chercheur au Collège de France, Franck Poupeau a assuré, avec Thierry Discepolo, le choix et la présentation des textes de Pierre Bourdieu, rassemblés à l’enseigne d’Interventions, 1961-2001. Il vient, par ailleurs, de coordonner un numéro de la revue Agone (1), intitulé Revenir aux luttes. Éléments pour une critique de la contestation, qui place en exergue cette phrase d’Antonio Gramsci : « Nous autres, nous nous éloignons de la masse : entre nous et la masse se forme un écran de quiproquos, de malentendus, de jeu verbal compliqué. Nous finirons par apparaître comme des gens qui veulent conserver leur place. » Rencontre.

L’un des objectifs affichés par la publication d’Interventions est, dites-vous, de tordre le cou à l’idée selon laquelle Pierre Bourdieu aurait découvert l’action politique « sur le tard », tout en abusant, pour ce faire, de sa notoriété scientifique

Franck Poupeau. Au départ de ce livre, il y a eu, en effet, la volonté de répondre à toutes les polémiques, venant de journalistes et d’intellectuels « médiatiques » sur l’engagement politique de Pierre Bourdieu, que ce soit en 1995 ou ensuite aux côtés des mouvements antimondialisation ; il s’agissait aussi pour nous de montrer que la sociologie ne se réduit pas à de simples prises de positions politiques, déconnectées du travail intellectuel. Ce souci traverse tout le livre, à travers la critique de la posture de « neutralité axiologique » du sociologue, qui est présente dès l’entrée de Bourdieu dans la vie intellectuelle, au début des années soixante, à propos de la guerre d’Algérie. Pour lui, cette fameuse prétention à la « neutralité » n’était en fait qu’une prise de position politique – mais masquée. Tout cela l’a incité à se démarquer aussi bien d’un scientisme donneur de leçons que du spontanéisme, alors si courant chez « les intellectuels libres ».

Quelle vision avez-vous, précisément, de la construction singulière qu’il a opérée entre son travail de sociologue et ses engagements politiques ?

Franck Poupeau. D’une part, il y a le basculement de trajectoire qu’a provoqué chez Bourdieu son travail en Algérie, avec le réinvestissement d’un certain nombre de questions sociales et académiques. Sa sympathie pour la cause algérienne est inséparable du travail d’enquête mené sur le déracinement des populations, ou sur la condition des sous-prolétaires, mais avec la volonté de poser autrement les problèmes que ne le faisaient alors d’autres intellectuels – je pense à Fanon ou à Sartre, par exemple. On parlait de « révolution » d’un côté, ensuite on signait des pétitions Bourdieu, lui, pose la question des « conditions révolutionnaires » en Algérie en relation étroite avec son étude sur les sous-prolétaires Il me semble qu’est déjà là l’une des constantes de sa démarche, à savoir le va-et-vient permanent entre les problèmes sociaux d’un moment et la façon dont la sociologie consiste à les retraduire en termes de problématiques scientifiques. Il se sentira, à partir de là, décalé par rapport à des prises de positions disons « démocratisantes » sur l’école : il n’adhérera pas spontanément au discours sur la démocratisation, et il fera passer l’analyse de l’enseignement avant le discours politique sur cette question.

Comment avez-vous procédé pour reconstituer, ou reconstruire – on ne sait trop comment dire –, toute cette trajectoire ?

Franck Poupeau. Un certain nombre de choses nous sont apparues comme évidentes : la période algérienne, puis celle de la construction d’une position scientifique dans le monde académique, avec les travaux sur l’éducation et la naissance des Actes de la recherche en sciences sociales ; ensuite, des périodes plus directement axées sur les rapports d’États ou la critique des médias. De ce point de vue, nous n’avons pas eu à « reconstruire » quoi que ce soit : nous avons même été étonnés de voir combien la posture que j’évoquais à l’instant est toujours présente, même si elle s’investit ensuite différemment dans des champs différenciés. Là où il y a eu, par contre, « reconstruction » de notre part, c’est dans un travail de mise en relation entre, d’une part, un contexte historique d’ensemble, d’autre part, un contexte intellectuel déterminé à chaque fois, et enfin le contexte de l’œuvre. Cela nous a demandé beaucoup d’efforts, jusqu’au choix des textes, auquel nous avons procédé en ayant le souci de montrer le plus possible la cohérence de son travail. Ce qui apparaît nettement, par exemple, à propos de la Pologne, avec, à la fois, sa réflexion théorique sur le thème de la « délégation et de la représentation politique » – avec une relecture approfondie de Gramsci – et sa prise en compte de la situation politique de l’époque avec la crise que commence à traverser en France le Parti communiste avec le programme commun. Il y a là, pour lui, comme une « occasion » qui se présente d’intervenir : il ne s’agissait donc pas, pour nous, de faire apparaître des connexions intemporelles, mais bien plutôt des connexions entre l’œuvre et son contexte.

Ce qui est frappant aussi – et c’est particulièrement vrai encore une fois pour l’Algérie – est la manière dont Bourdieu ne cesse pas de revenir sur telle ou telle question…

Franck Poupeau. En fait, le problème de l’Algérie l’a sans arrêt poussé à revenir sur le statut même du sociologue : comment faire une sociologie rigoureuse tout étant engagé dans le champ politique ? Un des modes de fonctionnement de son travail de sociologue a donc été le retour constant sur les expériences passées. Ce qui est le cas, par exemple, du célibat des paysans, auquel il consacre plusieurs articles jusqu’aux années quatre-vingt, ou encore de l’analyse des médias, qu’il entreprend bien avant les polémiques des années quatre-vingt-dix, comme nous l’avons montré dans Interventions. Il y a, chez Bourdieu, un travail incessant d’affinements progressifs. Le livre permet de faire apparaître souvent une sorte de premier état de sa réflexion – comme un moment déclencheur – en le mettant ensuite en parallèle avec des textes plus tardifs, dans lesquels lui-même revient sur tel ou tel de ces moments et opère comme une mise en contexte. Cela m’a d’autant plus frappé que j’ai commencé à travailler sur ce livre au moment où, jeune chercheur n’ayant pas encore terminé sa thèse et donc confronté à toutes sortes d’exigences académiques de « neutralité », j’avais devant moi quelqu’un dont tout le travail se nourrissait, au contraire, de ce va-et-vient constant entre la politique et la science. C’est en grande partie grâce à Thierry Discepolo, des Éditions Agone, qui est le coauteur des présentations, que ce lien a pu être approfondi et développé dans le livre.

—-
Notes

(1) Nº 26-27, septembre 2002, 22 euros. (Avec, notamment des contributions de Naomi Klein, de Jacques Bouveresse, de Serge Halimi, de Michael Albert, etc.).

© 2002 l’Humanité. Tous droits réservés.

Jean-Paul Monferran

l’Humanité, 06/09/2002

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Science sociale et action politique

Deux mois après la mort du sociologue français, Interventions recueille les principaux textes à portée militante de Pierre Bourdieu, inédits ou parus entre 1961 et 2001. L’ouvrage, préparé du vivant de l’auteur, a un double but. D’abord, convaincre que les savoirs des sciences sociales peuvent accompagner l’action politique et l’informer. Ensuite, par la reconstitution chronologique des positions politiques de l’auteur, faire voir que l’engagement de Bourdieu ne date pas des grèves de 1995. Contre les propos de nombreux journalistes qui ont vu en Bourdieu un savant égaré sur le tard dans la militance, ce livre fait voir la cohérence de sa conception de « l’intellectuel spécifique », que Bourdieu partageait avec Michel Foucault. Ensemble ils signent d’ailleurs plusieurs textes, dont un message de soutien au syndicat polonais Solidarnosc en décembre 1981. Le passage de Bourdieu – philosophe de formation – à la sociologie est contemporain de ses premiers textes engagés, et hâté par le même événement : la guerre d’Algérie. On trouvera plusieurs articles de cette période sur le sujet, non sans regretter l’absence d’autres, parus dans de petites revues algériennes. Mai 1968 occasionne des analyses assez sévères du mouvement étudiant, inspiré pourtant en partie du choc que constitua Les Héritiers (1964). L’essentiel des articles porte, très tôt, sur le rôle des intellectuels critiques dans la dénonciation des idéologies dominantes, qu’elles soient staliniennes, de droite conservatrice ou social-démocrates. Dès l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir en 1981, Bourdieu reproche sévèrement à la gauche réformiste d’accompagner le libéralisme et de le légitimer par un bouclier moral. Il l’écrira à de multiples reprises, non sans un humour parfois grinçant : «  »De quelqu’un qui ment effrontément, les Kabyles disent : “Il m’a mis l’Est en Ouest”. Les apparatchiks de gauche nous ont mis la gauche à droite. » »
Bourdieu en appelle alors à un retour à la tradition libertaire de la gauche, et à de nouvelles formes de mobilisation internationales, notamment par le biais de réseaux hors partis, constitués de militants, étudiants, artistes, intellectuels et travailleurs, capables de faire plier les appareils d’état ou les grandes entreprises capitalistes. Il participe ainsi à la mise sur pied du Parlement international des écrivains, fonde les groupes Raison d’agir ainsi qu’une maison d’édition militante, apporte sa caution à plusieurs associations anti-racistes. De par ses saines colères et sa chaleureuse énergie intellectuelle, Interventions invite à persévérer en ce sens.

Jérôme Meizoz

Domaine public, n°1514, 09/05/2002

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Le langage et la langue chez Pierre Bourdieu

Parmi les innombrables écrits publiés après le décès de Pierre Bourdieu, nous avons choisi de présenter ici ceux qui pourraient nous aider à mieux cerner la contribution du sociologue aux différentes questions relatives au langage, à la langue et à son enseignement. En effet, comme le rappelle Louis-Jean Calvet dans le numéro spécial de la revue Sciences humaines (« Bourdieu et la langue », p. 58-61), c’est à partir d’une réponse à un questionnaire de membres de l’AFEF en 1977 et, ensuite, d’un article publié dans Le Français aujourd’hui qu’est né Ce que parler veut dire (1), son ouvrage consacré aux questions linguistiques. Il nous a donc paru intéressant de rendre compte de ces publications dans Le Français aujourd’hui lui-même, et avec un recul de plus de vingt années.
On connaît la thèse centrale de cet essai : la variété linguistique du groupe social dominant rend plus ou moins légitime les productions langagières, ce qui permet au sociologue de mettre au jour les formes de pouvoir qui sont en jeu dans les discours. Pour bien saisir l’importance des échanges langagiers, il faut se défaire, selon lui, de l’illusion d’un simple partage, d’un « communisme linguistique ». Si relation il y a entre des interlocuteurs, c’est en tenant compte du pouvoir que peut détenir un locuteur sur un autre. C’est aussi que le reste du temps il y a des motifs de tension, de rapports de pouvoir et de domination. C’est en n’oubliant pas les lois sociales de construction du langage, en ne masquant pas sa genèse sociale qu’on pourra approcher de plus près le sens des discours. Dans le champ scolaire notamment, le discours de l’enseignant remplit une fonction importante d’unification et de domination, voire d’intimidation linguistique en imposant un français normé. Pierre Bourdieu souligne ainsi l’aspect coercitif de l’institution. En plus des manières de parler, la domination s’exerce d’habitude dans les manières de regarder l’enfant, de se tenir face à lui, de garder éventuellement le silence devant ses questions. Ces manières sont, elles aussi, chargées d’injonctions. L’efficacité du discours de l’enseignant, par exemple, est inséparable de l’existence d’une institution qui définit les conditions – en termes d’agent, de lieu et d’espace – pour que ce discours exerce ses effets. S’attache au discours de l’enseignant une efficacité symbolique qui dépend d’abord d’une compétence linguistique. L’exercice de son pouvoir s’appuie sur un travail méthodique sur la forme qui atteste sa maîtrise et qui lui permet d’acquérir la reconnaissance du groupe. Le pouvoir de ses mots réside dans le fait qu’ils ne sont pas prononcés à titre personnel. En effet, il ne peut agir par les mots que parce que sa parole concentre un capital symbolique accumulé par un groupe qui l’a mandaté pour cela.
En relisant l’ensemble des articles publiés dans Interventions, ouvrage en tous points excellent, ou quelques-unes des contributions de la revue Sciences humaines (2), nous avons d’abord été frappés par le rôle central que joue la question de la maîtrise de la langue dans l’argumentation bourdieusienne et par la très grande cohérence de sa thèse à défaut, peut-être, de sa subtilité. En réalité, ce n’est pas un, mais quatre grands types de discours que le sociologue a sans cesse soumis à l’analyse, en s’appuyant sur ses analyses antérieures : celui de l’enseignant bien sûr, mais aussi celui de l’homme politique, celui du philosophe (ou de l’intellectuel) et celui du journaliste. Ce que parler veut dire est finalement le lieu de convergence de ses principales réflexions sur la langue et ses usages. Il ne cessera d’être repris et développé dans les principaux articles et dans certains ouvrages tel Langage et pouvoir symbolique (3). Il l’aidera à fourbir ses principales armes conceptuelles. Dès 1966, par exemple, le sociologue décoche ses premières flèches contre l’Éducation nationale :
« On pourrait montrer de la même façon que la dévalorisation de la culture scientifique et technique est en affinité avec les valeurs des classes dominantes ; on pourrait montrer aussi que la langue dans laquelle s’effectue la transmission du savoir diffère profondément de son vocabulaire et dans sa syntaxe de la langue qu’utilisent quotidiennement les enfants de classes moyennes et populaires. » (4)

Il reprendra à peu près dans les mêmes termes sa critique contre les hommes politiques (à la question : « La philosophie politique des hommes politiques se trahit-elle dans leur langage ? », il répond : « Oui. Elle est présente dans leur rapport au langage, dans leur hypercorrection ou leur pompe verbale… » (5)) ;
puis contre certains intellectuels :
« Je pense à tous ces préjugés professionnels qui ne sont jamais mis en question, ou seulement par exception, par exemple la supériorité intrinsèque du langage philosophique sur le langage ordinaire. » (6)
« Le discours philosophique, comme toute autre forme d’expression, est le résultat d’une transaction entre une intention expressive et la censure exercée par l’univers social dans lequel elle doit se produire. » (7)
ou, plus récemment, contre les journalistes :
« Le jeu joue en faveur des professionnels de la parole, de la parole autorisée. » (8)

Mais les principaux acteurs de la vie intellectuelle actuelle, ou située dans un passé récent, ne sont pas seuls en cause dans ces articles. Pierre Bourdieu sait prendre davantage de recul historique, par exemple lorsqu’il critique le philosophe allemand Herder :
Il y a quelque chose d’un peu inquiétant (au moins pour moi) dans la pensée de type herderien et dans les notions comme “esprit du peuple”, “âme du peuple”, qui fondent une sorte d’organicisme anti-universaliste, ou dans l’exaltation du langage comme condensé de l’expérience et de l’authenticité des nations, donc comme fondement possible des revendications nationales ou des annexions nationalistes.  » (9)
ou lorsqu’il souligne les inégalités linguistiques entre nations :
« Pendant ce temps, certains rêvent, à l’occasion de l’ouverture des frontières, de soumettre l’usage aujourd’hui incontrôlé des nouvelles technologies de communication aux forces social-darwiniennes d’une concurrence généralisée, supposée bonne partout et toujours, sans voir que, dans un domaine où la France n’est pas leader, une telle concurrence sauvage ne profiterait qu’aux plus nantis ou aux nations économiquement et linguistiquement dominantes. » (10)

Le rôle du langage est central selon Pierre Bourdieu, parce que la langue est une représentation qui, à ce titre, possède une efficacité proprement symbolique de construction de la réalité (11). Il permet donc au sociologue d’étayer son concept central d’habitus, c’est-à-dire de « matrice », déterminée par la position sociale des individus, qui fait voir le monde et agir à l’intérieur de ce monde, et qui se concrétise par des styles de vie, des jugements mais aussi, dans notre cas, par une certaine compétence linguistique, à la fois technique et sociale. Il existerait, en effet, un habitus linguistique à l’œuvre justement dans les quatre grandes catégories de discours que nous avons citées.
Il n’est pas surprenant, dès lors, que Pierre Bourdieu se réfère plusieurs fois à Ludwig Wittgenstein dans ses écrits. Le philosophe d’origine autrichienne est donné en modèle de penseur capable de rupture radicale avec le discours philosophique (seul Karl Kraus acquiert aussi ce statut dans l’œuvre bourdieusienne). Son intérêt pour le langage ordinaire trace aussi la voie d’une critique exigeante de quelques-uns des fondements de ce discours. On retrouvera d’ailleurs, dans Wittgenstein, dernières pensées, les actes du colloque consacré au philosophe, une contribution de Pierre Bourdieu qui clarifie son rapport à Wittgenstein. Critiquant certaines lectures universitaires qui tentent un peu hâtivement de « sociologiser » la théorie des jeux de langage, il précise :
« J’ai fait remarquer tout à l’heure que les exemples de “jeux de langage” que produit Wittgenstein sont tous pris dans nos sociétés, et il me semble que l’on pourrait, aussi bien contre Lynch que contre Bloor, reconnaître dans ce que j’appelle des champs des réalisations empiriques de ces “formes de vie” dans lesquelles se jouent autant de “jeux de langage” différents : chaque “champ” comme “forme de vie” est le lieu d’un jeu de langage qui donne accès à un aspect différent de la réalité. » (12)

Pierre Bourdieu lecteur de Wittgenstein apporte ainsi des correctifs intéressants à la thèse de l’efficacité symbolique du discours fondée sur la domination du groupe social le plus instruit. Les compétences linguistiques et communicationnelles s’exercent dans de véritables microcosmes sociaux qui sont autant d’univers de reconnaissance, régis par des règles plus ou moins contraingnantes. Ces règles fixent la forme des discours qui doivent ainsi faire l’objet d’un véritable apprentissage. Les pratiques langagières sont donc bien des pratiques sociales comme l’ont largement confirmé ensuite les travaux de Bautier, Gadet, Boutet en France, Labov, Hamer ou Gumperz aux États-Unis et au Canada.
Les convergences que nous avons relevées dans ces écrits de Pierre Bourdieu seraient donc incomplètes si on les prenait pour de simples assertions d’une pensée figée. En réalité, l’institution scolaire reste un de ces lieux d’observation privilégiée :
« L’inégalité entre les enfants des différents milieux tenant fondamentalement aux différences qui séparent la langue populaire et la langue savante, dont les langues parlées dans les différents milieux sont inégalement éloignées, l’enseignement doit faire une place très importante, dès l’école maternelle, à des exercices de verbalisation. À travers l’apprentissage d’une langue complexe, c’est en effet une aptitude générale à manipuler des structures logiques complexes qui peut être développée. » (13)

Mais ces observations sont loin d’être isolées et constituent le support de véritables propositions pédagogiques qui montrent la constance de l’investissement du sociologue dans les questions relatives à l’enseignement-apprentissage de la langue. En voici, pour conclure, quelques exemples prélevés dans l’ouvrage posthume des éditions Agone, qu’on pourra classer selon leur degré de généralité et qu’on appréciera pour leur lucidité :
– « favoriser le contact avec des œuvres culturelles » (14) ;
– « donner une place prépondérante à l’enseignement de la langue maternelle » (15) ;
– « réfléchir à la langue académique et sur tous les enseignements dits de culture » (16) ;
– « transformer le contrôle de l’apprentissage et le mode d’évaluation des progrès » (17) ;
– renforcer « l’utilisation du dictionnaire, l’usage des abréviations, la connaissance de la rhétorique de communication » (18) ;
– « livrer à tous les élèves cette technologie du travail intellectuel et, plus généralement, leur inculquer des méthodes rationnelles de travail » (19).

Ces ouvrages et articles aideront à faire connaître un Pierre Bourdieu « didacticien », ce qui n’est pas l’un de leurs moindres intérêts.

–––––––––––––––––––––
(1) (Fayard, 1982) Points Seuil 2002.
(2) « L’œuvre de Pierre Bourdieu. Sociologie, bilan critique, quel héritage », numéro spécial, 2002.
(3) Seuil, 2001.
(4) Interventions 1961-2001, p. 58.
(5) Ibid., p. 104.
(6) Ibid., p. 194.
(7) Ibid., p. 270, à propos de Heidegger.
(8) Ibid., p. 270, à propos de son passage à l’émission « Arrêt sur images ».
(9) Ibid., p. 275.
(10) Ibid., p. 372.
(11) Ibid., p. 175.
(12) « Wittgenstein, le sociologisme et la science sociale », in Wittgenstein, dernières pensées, p. 351.
(13) Interventions 1961-2001, p. 69.
(14) Ibid., p. 70.
(15) Ibid., p. 71.
(16) Idem.
(17) Ibid., p. 218.
(18) Ibid., p. 219.
(19) Idem.

Claude Le Manchec

Le Français aujourd’hui, n°139, 2002

Publié dans PIERRE BOURDIEU, QU'EST-CE QU'UN INTELLECTUEL ?, SAVOIR C'est déjà  POUVOIR | Pas de Commentaire »

Les armes de Bourdieu contre la domination

Posté par issopha le 15 septembre 2007

Tribune libre

le 24 avril 2006

 

 

Les armes de Bourdieu contre la domination 

Fort d’une longue pratique du monde social, Alain Accardo réédite son livre qui présente les grands axes de l’oeuvre du sociologue. 

Introduction à une sociologie critique.

 

 

Lire Pierre Bourdieu,  d’Alain Accardo. Éditions Agone, 2006, 300 pages, 10 euros.

 

Si cette troisième édition revue et actualisée du livre d’Alain Accardo contribue à la transmission d’une oeuvre que beaucoup souhaiteraient voir oublier, il ne s’agit évidemment pas plus d’idolâtrer son auteur que de fétichiser son oeuvre. Il y a d’abord là un « contre-feu » utile aux « défaites de la pensée » dont nous menacent les pompiers pyromanes qui colonisent les médias. Il s’agit aussi d’une introduction didactique à la sociologie de Pierre Bourdieu dans la mesure où s’y trouvent explicités et utilisés les concepts clés et les schèmes d’analyse structurants d’une théorie du monde social : capital, champ, habitus, violence symbolique, etc. Il s’agit enfin d’une appropriation originale de cette « boîte à outils » théoriques et de cette démarche, de facto « créatrice », sans aucune prétention affichée à l’être (voir en particulier l’analyse qu’Alain Accardo propose des rapports entre une vision de l’espace social en termes de « classes » et une en termes de « champs », p. 191-215). 

La lecture que fait Alain Accardo de l’oeuvre de Pierre Bourdieu est celle d’un intellectuel engagé, solidaire de tous les dominés : cet engagement était, chez Pierre Bourdieu lui-même, « un ressort de la recherche » (p. 9). Mais Alain Accardo a également raison de souligner que si, depuis 1995, Pierre Bourdieu a incarné en France la figure de « l’intellectuel engagé », cet engagement, loin de se réduire à des versements de capital symbolique au crédit de telle ou telle cause ou à une critique acerbe des médias et des intellectuels médiatiques, était d’abord consacré à la construction d’une oeuvre qui, s’il fallait la résumer en un mot, peut être définie comme une tentative de « combattre la domination en divulguant la connaissance de ses mécanismes auprès de ceux qui les subissent ou y adhèrent » (p. 10). Il ne suffit pas, disait en substance Pierre Bourdieu, d’énoncer des opinions généreuses, le devoir d’un intellectuel est d’abord de produire et de divulguer une vision scientifique de la réalité et, à travers elle, des raisons d’agir. 

Le travail d’Alain Accardo met en évidence le changement de perspective sur le monde social qu’implique l’appropriation de l’oeuvre de Pierre Bourdieu : le gain de lucidité et peut-être même de liberté qu’elle produit vaut bien les illusions perdues… Reste que, comme l’indique Alain Accardo (p. 127), les incitations à s’approprier une oeuvre à la fois foisonnante, difficile et exigeante risquent d’être condamnées à rester des voeux pieux. De façon générale, en effet, ceux qui disposent des ressources culturelles nécessaires pour se l’approprier n’ont pas les dispositions requises, alors qu’à l’inverse, ceux qui ont les dispositions, l’intérêt et, en quelque sorte, l’intuition pratique de ce qu’elle énonce, n’ont pas le capital culturel que sa lecture suppose. La remarque vaut pour l’oeuvre de Bourdieu comme pour celle de Marx : de ce point de vue, le livre d’Alain Accardo fait oeuvre utile en facilitant l’accès du plus grand nombre à cette « science qui dérange » ou, si l’on veut, à ce « sport de combat ». 

Gérard Mauger, directeur de recherches au CNRS 

 

 

Gauche/Droite, vu par Pierre Bourdieu 

Le court métrage de Pierre Carles diffusé par Zalea Tv Vendredi dernier fait des vagues… 

 

Voir l’emission totale : Zalea le retour 

Gauche/Droite, vu par Pierre Bourdieu 

une séquence inédite de 12’ tournée en mai 1999 par Pierre Carles, où Pierre Bourdieu explique calmement que certains responsables politiques dits de gauche sont en fait de droite. Il prend l’exemple de Ségolène Royal, qui selon lui est de droite mais a choisi la gauche à la sortie de l’ENA parce qu’il n’y avait pas de bonnes places à prendre à droite. C’est avec ce document que Pierre Carles a inauguré sa carte blanche mensuelle sur Zalea TV : Parasite diffusion 

 

Voir la vidéo du film 



 

Depuis Vendredi soir, un telespectateur a remonté et diffusé une nouvelle vidéo sur Dailymotion.com ( en oubliant par ailleurs de créditer l’ auteur et de donner ses sources , c’est pas bien ! ). Cette vidéo est donc tronquée, réductrice, d’un propos tenu dans un contexte développé par le sociologue… (Mais on en veut pas au télespectateur… la prochaine fois, on est sûr qu’il fera mieux !) 

Dès Dimanche, le journalisete-le-plus-intelligent-que-tout-le-monde Daniel Schneidermann s’est précipité sur le cadavre du document tel un vautour (faute de tenir celui de Bourdieu ou mieux, de Pierre Carles ) pour en faire une critique lapidaire sur son blog http://www.bigbangblog.net/, sans prendre les précautions d’usages, de vérification, que tout journaliste, même amateur de Zalea Tv aurait fait ! 

Son court article Pierre Bourdieu nous câble : Ségolène est de droite Extraordinaire Apparition du Fantôme du Comptoir en dit long sur sa conception de la déontologie journalistique qu’il revendique à tours de bras, et dont il a fait son fonds de commerce… 

Comme tout le petit monde médiatique qu’il villipende au fil de ses émissions et de ses articles, Daniel Schneidermann a réagit sur le champ à un film remonté et non signé, en essayant, au passage, de régler ses comptes avec Pierre Carles dont il ne précise pas qu’il le connait depuis bien longtemps. Effectivement, Pierre Carles ayant fait ses débuts télévisuels en même temps que Daniel Schneidermann, il a fini par faire de leur histoire un film décapant, Enfin Pris !, où est mis à jour ce nouveau chien de garde ( et où l’on voit notamment comment, en off du plateau « d’Arrêt/images », Daniel Schneidermann rassure l’ex patron de Vivendi-Canal+, JM Messier, avant de ne lui poser aucune « question qui fâche » ) 

Daniel Schneindermann termine son article la dessus : 

« Qui l’a sortie des fonds de tiroir de Pierre Carles ? Pourquoi ? Et pourquoi maintenant ? (C’aurait été tellement plus chic à la veille même de l’élection !)«  

On suivra les conseils esthétiques de Daniel, et on rediffusera ce document à ce moment là… En attendant, vous le retrouverez en entier sur ce site, et pourrez vous faire une idée par vous même…. Encore une fois, méfiez-vous des contrefaçons, comme dit l’autre ! 

- Le film en version complète 

-         L’emission complète Zalea le retour 

 

 

Pierre Bourdieu et le champ médiatique : repères bibliographiques

 

 

Publié le vendredi 18 février 2005

 

 

Voici une liste, que nous espérons la plus exhaustive possible, des contributions du sociologue Pierre Bourdieu à l’analyse du champ médiatique [1].
Trois ans après sa mort, il nous a semblé utile de fournir quelques repères à ceux qui souhaiteraient explorer une pensée qui constitue une référence sociologique décisive de la critique des médias et du journalisme – du moins telle que nous la concevons. Une référence sans déférence ni révérence (ainsi qu’il l’aurait lui-même souhaité) et nullement exclusive [
2].

C’est l’occasion de montrer à nouveau que le travail de Pierre Bourdieu sur ces questions n’a pas débuté soudainement en 1996 avec Sur la télévision (n’en déplaisent à ceux qui voudraient n’y voir qu’une manifestation de son engagement politique déconnectée de toute préoccupation scientifique) et qu’il est loin de se limiter à cet unique ouvrage.
C’est l’occasion, surtout, de souligner que ce travail, s’il a souvent pris la forme d’interventions (entretiens, cours, conférences…), ne peut être compris qu’en fonction de l’ensemble de son œuvre – que prolongent les travaux qu’il a lui-même dirigés comme ceux qu’il a plus ou moins directement inspirés.
La bibliographie que nous présentons ici inclut donc quelques ouvrages qui ne traitent pas spécifiquement des médias, mais constituent un arrière-plan et un complément indispensables.

C’est assez dire que certaines réactions épidermiques des polémistes pour médias témoignent surtout d’une grande ignorance et/ou d’un inacceptable mépris [3].

 

1963

- « Sociologues des mythologies et mythologies de sociologues » (avec Jean-Claude Passeron), Les Temps modernes, vol. XIX, n° 211, décembre 1963, pp.998-1021.

1971

- « L’opinion publique n’existe pas ». Conférence (Arras, janvier 1971) dont le texte fut publié dans la revue Les temps modernes (n°318, janvier 1973, pp.1292-1309), puis repris dans Questions de sociologie, Les éditions de Minuit, Paris, 1980, pp. 222-235 [4].

1972

- « Les Doxosophes », Minuit n°1, novembre 1972, pp.26-45.

1979

-
La Distinction. Critique sociale du jugement, Editions de Minuit, Paris, 1979.
Cet ouvrage n’est pas consacré spécifiquement à l’analyse du champ de production journalistique mais à la consommation des biens culturels (dont la consommation de la presse fait partie) et aux fonctions sociales qu’elle remplit. Non seulement la structure des champs de production n’est jamais totalement indépendante de celle des champs de consommation, mais aussi, contrairement à ceux qui prétendent que, pour Bourdieu, les médias agiraient de manière uniforme sur le public, cet ouvrage analyse les logiques différentielles qui sont à l’œuvre dans la réception des biens de consommation culturelle, et notamment la relation entre le champ journalistique et celui des classes sociales (voir en particulier le chapitre 8, intitulé « Culture et politique »).

1984

- Homo academicus, Editions de Minuit, Paris, 1984.
Comme
La Distinction, cet ouvrage ne concerne pas directement les médias mais analyse un champ de production de biens intellectuels particulièrement autonome. Le champ journalistique, bien que fortement hétéronome, participe lui aussi au fonctionnement du champ intellectuel et entretient des relations complexes de concurrence et d’échanges avec le champ académique et de production savante comme le montre les polémiques autour des « intellectuels médiatiques » et de leur place dans les débats de société. (Sur l’intervention croissante du champ journalistique sur le champ intellectuel, voir le texte, court mais essentiel, intitulé « Le hit-parade des intellectuels français ou qui sera juge de la légitimité des juges », annexe 3, pp.275-286).

1985

- « Remarques à propos de la valeur scientifique et des effets politiques des enquêtes d’opinion », Pouvoirs n°33, avril 1985, p. 131-139 (reproduit sous le titre « Sondages, une science sans savants » dans Choses dites, Les éditions de Minuit, Paris, 1987, pp. 217-224).

1987

_- « Une leçon de journalisme de Pierre Bourdieu ». Communication orale (Bordeaux, novembre 1987) dont un compte rendu fut publié dans le journal Imprimatur, IUT de Bordeaux, 1988.

1988

- « Libé vingt ans après ». Texte écrit à la demande de Libération, pour accompagner des statistiques de lectorat destinées à ses annonceurs mais que le quotidien choisira finalement de ne pas publier.
Une version abrégée de cette analyse a été publiée quelques années plus tard dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales (n° 101-102, 1994, p.39) accompagnée d’un tableau résumant les statistiques commentées. Elle a ensuite été reproduite dans sa version intégrale – mais sans le tableau – dans l’ouvrage Interventions, 1961-2001 (Textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo), Editions Agone, Marseille, 2002, pp.387-389 [
5].

1989

- « L’opinion publique » (avec Patrick Champagne). Texte publié dans Youri Afanassiev et Marc Ferro (Dir.), 50 idées qui ébranlèrent le monde, éditions Payot/progress, Paris, 1989, pp.204-206 (et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.87-89).

1992

- « Questions de mots. Une vision plus modeste du rôle des journalistes ». Texte publié dans l’ouvrage Les mensonges du Golfe, Arléa, Paris, 1992, pp.27-32 (et repris dans Interventions…, op. cit., pp.391-394).

- Les règles de l’art. Génèse et structure du champ littéraire, Edition du Seuil, Paris, 1992.
Apparemment ce livre ne concerne pas directement les médias. Mais à la différence des deux ouvrages précédemment cités (
La Distinction et Homo academicus), sa lecture en est indispensable parce qu’elle constitue un préalable ou un complément aux analyses postérieures qui seront faites dans Sur la télévision notamment. Cet ouvrage étudie, en effet, la constitution des champs de production des biens symboliques au 19ème siècle et le processus d’autonomisation de ces univers qui s’engage alors, processus que le développement du champ journalistique tend aujourd’hui à menacer. En outre, dans cet ouvrage, Bourdieu élabore de façon plus systématique, à partir de l’exemple du champ littéraire, sa théorie générale des champs, ses analyses ultérieures du champ journalistique étant indissociables de ses recherches antérieures et de sa théorie des champs.

1994

- « L’emprise du Journalisme », Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, pp.3-9 (texte reproduit dans Sur la télévision, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1996) [6].

- « Du fait divers à l’affaire d’Etat », Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, p. 8 (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.295-297)

- « Libé vingt ans après » (version abrégée), Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, p.39.

- « Journalisme et éthique ». Communication orale au colloque fondateur du Centre de recherche sur le journalisme de l’Ecole Supérieure de Journalisme (ESJ) de Lille. Le texte de cette intervention (lisible sur le site de l’Homme moderne), a été publié dans Les cahiers du journalisme n°1, Juin 1996, pp.10-17.

1995

- « La misère des médias » ; entretien avec François Granon publié dans l’hebdomadaire Télérama n°2353, 15 février 1995 (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.399-405).

1996

- En janvier 1996, Pierre Bourdieu a participé à un numéro de l’émission Arrêt sur images (France 5, 20.01.1996) consacré au traitement médiatique des grèves de décembre 1995 (version sonore (52 mn) sur le site de « non officiel » de « Là-bas si j’y suis » disponible grâce à Ricar).

- « Analyse d’un passage à l’antenne », Le Monde diplomatique, avril 1996, p.25 (Texte disponible en ligne sur le site du “Diplo” et reproduit dans sa version initiale dans Interventions…, op. cit., pp.408-416) [7].

- Sur la télévision. Deux émissions offrant la parole à Pierre Bourdieu sur les médias (« Sur la télévision » et « Le champ journalistique et la télévision ») ont été réalisées la même année par Gilles L’Hôte et diffusées sur la chaîne Paris première en mai 1996 [8]. Elles ont ensuite été commercialisées sous forme de deux cassettes et d’un DVD, diffusés par Co-errances : Sur la télévision et Le champ journalistique et la télévision (Collège de France/CNRS, VHS, 1996) ; La télévision (DVD regroupant Sur la télévision et Le champ journalistique, Doriane Films, 1996). La transcription de ces deux interventions orales a également publiée (légèrement retravaillée) sous le titre Sur la télévision aux éditions Liber/Raisons d’agir (Paris, 1996) [9].

- « La tyrannie de la télé » ; entretien avec D. Mitropoulos publié dans l’hebdomadaire grec To Vima [10], Athènes, 18 octobre 1996.

- « Les intellectuels “médiatiques” sont une parodie » ; entretien avec E. Tserozolou publié dans le quotidien grec Avgi, Athènes, 20.10.1996.

1997

- « Bourdieu contra a TV » ; entretien avec P.R. Pires publié dans le quotidien brésilien O Globo, Rio de Janeiro, 04.10.1997, pp.1,4 (Publication française sous le titre « Retour sur la télévision » dans Contre-feux, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1998, pp.85-92) [11].

1998

- « La télévision, le journalisme et la politique ». Texte publié dans Contre-feux, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1998, pp.76-84.

- « Question sur un quiproquo », Le Monde diplomatique, février 1998, p.26 [12] (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.406-407).

1999

- « Questions aux vrais maîtres du monde ». Texte paru dans l’Humanité (13.10.1999), Libération (13.10.1999) et le Monde (14.10.1999) (et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.417-424).

- « A propos de Karl Kraus et du journalisme ». Intervention au colloque « actualité de Karl Kraus. Le centenaire de
la Fackel (1899-1936)
 », Paris, 4-6 novembre 1999 ; paru dans la revue
Austriaca n°49 (décembre 1999, pp.37-50), puis dans Actes de la recherche en sciences sociales (n° 131-132, mars 2000, pp.3-7) et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.374-381.

2000

- « A TV precisa de um contrapoder » ; entretien avec L. Duarte, publié dans le quotidien brésilien Jornal do Brasil, Rio de Janeiro, 9.09.2000, p.3 [13].

- « Ce qu’ils en pensent » (recueil de contributions de diverses personnalités – dont Pierre Bourdieu – à propos du cinquantenaire de Télérama), Télérama n°2647, 4 octobre 2000.

2001 

- « Television », European Review, Academia Europaea, 9 (3), 2001, pp.254-256. 

- « La sociologie est la seule discipline qui pourrait nous fournir des armes » ; entretien avec Lino Polegato paru dans la revue belge Flux News, Anvers, n°27, Janvier-février 2002, pp.7,24 [14].

- Enfin pris ? (CP-production, 2002), documentaire réalisé par Pierre Carles sur la question des rapports entre médias et intellectuels. Ce film présente notamment l’intérêt d’inclure un certain nombre d’interventions de Pierre Bourdieu (pour la plupart inédites) [15].

 

_________________________________________________

[1] Ce recensement, qui sera, au besoin, progressivement complété, a été établi avec l’aide de l’ouvrage d’Yvette Delsaut et Marie-Christine Rivière, Bibliographie des travaux de Pierre Bourdieu, édition Le Temps des cerises, 2002.

[2] Comme le montreront prochainement les bibliographies et présentation consacrées à d’autres auteurs.

[3] Nous avions déjà eu l’occasion de signaler ces quelques évidences (Voir « Avez-vous lu Pierre Bourdieu ? «  et Pierre Bourdieu et nous). Mais les préjugés ayant la vie dure, il n’est sans doute pas inutile d’insister quelque peu.

[4] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[5] Voir la présentation de l’ouvrage sur le site d’Agone.

[6] Le sommaire détaillé des numéros des Actes peut être consulté sur le site de l’Ehess.

[7] La publication de cette analyse entraîna une réponse de Daniel Schneidermann (« Réponse à Pierre Bourdieu », Le Monde Diplomatique, mai 1996, p.21) lisible sur le site de l’Homme moderne.

[8] Les deux émissions furent diffusées respectivement les dimanches 19 et 26 mai 1996, en dernière partie de soirée – vers 0h50 – dans le cadre d’une collection intitulée « Le canal du savoir ».

[9] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[10] To Vima est devenu quotidien en 1999. Pour plus de détails, consulter la rubrique « Planètre Presse » du site courrierinternational.com.

[11] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[12] Réponse à un article d’Edwy Plenel, « le faux procès du journalisme » (Le Monde diplomatique, février 1998, p.26).

[13] Ce texte est disponible en ligne sur le site brésilien de la Revista Espaço Acadêmico (en portugais).

[14] Disponible sur le site de Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CADTM).

[15] Voir la présentation de ce film sur le Site de l’Homme moderne. Il est souhaitable de voir d’abord le premier documentaire de Pierre Carles (qui introduit son travail sur l’univers médiatique), Pas vu pas pris (CP-production, 1995) dont on peut voir la présentation de ce film sur le Site de l’Homme moderne.Voir ensuite puis La sociologie est un sport de combat (CP-production, 2001), également présenté sur le Site de l’Homme moderne, un documentaire qui offre une perspective générale sur la pensée de Pierre Bourdieu. Cette double introduction éclaire utilement le propos du dernier documentaire qui constitue à la fois le prolongement des deux premiers et l’aboutissement de cette « trilogie ».

 

 

Bourdieu : réceptions et appropriations 

  •  

par Lilian Mathieu

L’appropriation du savoir sociologique par les acteurs peut-elle contribuer à une évolution de leurs représentations et de leurs pratiques ?

Dès l’origine, mais de manière plus accentuée ces dernières années, le travail de Pierre Bourdieu s’est voulu une analyse critique de la société dont les acquis devaient servir d’appoint à une action politique (au sens large). 

Dans le « Post-scriptum » à
La Misère du monde, le sociologue du Collège de France écrivait ainsi que « ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire [1] ». Nul ne doute que l’analyse sociologique – et surtout celle de Bourdieu – puisse servir d’outil de lutte, mais les modalités concrètes de la mobilisation de ce savoir à des fins de transformation sociale restent assez obscures. 

Pour cette raison, il était intéressant d’apprécier dans quelle mesure l’appropriation du savoir sociologique par les acteurs est susceptible de contribuer à une évolution de leurs représentations et de leurs pratiques. À cette fin, des entretiens ont été réalisés avec deux jeunes femmes – l’une enseignante en ZEP, l’autre journaliste précaire – qui ont lu les analyses que Bourdieu a consacrées à leur univers professionnel, et dont cette lecture a marqué le rapport qu’elles entretiennent à leur pratique. C’est le récit de leur rencontre avec l’œuvre de Bourdieu, et de ce qu’elle a pour elles confirmé, éclairé, remis en cause – mais aussi de ce qu’elles en considèrent comme les limites, points aveugles ou erreurs d’interprétation – qui est ici exposé dans ce qui doit être envisagé comme une simple esquisse d’évaluation des effets sociaux de l’analyse sociologique. 

Entretiens réalisés par Lilian Mathieu 

« Le dévoilement de la domination va peut-être permettre de lutter contre cette domination » 

Inaugurée en 1964 avec la publication (avec Jean-Claude Passeron) des Héritiers, l’analyse de l’école constitue un des éléments centraux de l’œuvre de Pierre Bourdieu. Cet entretien avec une jeune agrégée de sciences économiques et sociales interroge directement la capacité de la sociologie à dépasser le simple constat d’une école, instance de reproduction des inégalités sociales, pour davantage offrir les instruments de lutte contre la violence symbolique dont l’institution scolaire est le cadre. Ce sont ainsi les pertinences, mais aussi les limites (inhérentes notamment à un certain misérabilisme), de la sociologie critique de Bourdieu qui sont ici soulignées. 

« Une censure bien visible » 

Les analyses que Pierre Bourdieu – et plusieurs sociologues de son école [2] – a produites du monde des médias ont donné lieu à de vives polémiques. Les plus véhéments de ses contempteurs, occupant souvent les positions les plus en vue du champ journalistique, ont dénoncé comme relevant d’une « haine des médias » ce qui était avant tout une critique de l’hétéronomie grandissante d’un univers soumis aux exigences de rentabilité des grands groupes de presse. L’entretien qui suit, réalisé auprès d’une jeune journaliste, valide largement les analyses bourdieusiennes en soulignant l’influence délétère de la dépendance économique et de la précarité de l’emploi sur la production de l’information. 

 

 

Nouvelle insanité contre Bourdieu :

Finkielkraut propose d’en débattre sur France Culture

 

 

Henri Maler et Patrick Champagne

Publié le mercredi 31 janvier 2007

 

 

Le samedi 13 janvier 2007, sur France Culture, dans son émission Répliques, Alain Finkielkraut recevait le linguiste et philosophe Jean-Claude Milner et l’écrivain Catherine Clément pour parler de « La figure du juif de savoir ». Une occasion pour l’animateur-producteur de promettre un débat sur « la figure antisémite des héritiers » dans l’œuvre de Pierre Bourdieu.

 

Le droit à la bêtise haineuse est une conséquence inévitable de la liberté d’expression.

Dans les dernières minutes de l’émission, on a pu entendre Alain Finkielkraut « penser » philosophiquement la société contre l’approche des sociologues et se noyer, une fois de plus, dans la bouillie qu’il a extraite d’une fréquentation superficielle de travaux qu’il méprise.

Alain Finkielkraut explique donc qu’autrefois les familles bourgeoises transmettaient ce qu’elles avaient et ce qu’elles étaient à leurs descendants, que cela demandait du temps, du désintéressement et de l’effort mais que, malheureusement, aujourd’hui, tout fout le camp. Nous serions dans une société « post bourgeoise ». La bourgeoisie se perdrait elle-même dans l’insignifiance et la facilité (« est-ce que la jet-set c’est encore la bourgeoisie ? » s’interroge-t-il sérieusement). Puis il entonne son couplet habituel sur l’école qui devrait être le lieu de la transmission à tous de la culture (bourgeoise) et aurait dû permettre « un élargissement de l’héritage » (lequel ?) à tous mais, malheureusement, aujourd’hui ce ne serait « plus du tout ça ». L’enseignement du français se dégraderait et la vraie littérature ne serait plus enseignée au profit de la langue des banlieues.

A qui la faute ? Aux sociologues (et en particulier à Pierre Bourdieu, qu’il omet pour une fois de nommer). Leur forfait ? Ils relativisent tout et se livrent à la « chasse aux héritiers ». Rien de moins !

La « chasse au héritiers » : l’expression n’est nullement innocente. Elle peut faire penser à la « chasse aux juifs ». Et même elle incite à le faire. Jean-Claude Milner, qui lui répond, ne s’y trompe pas :

- Jean-Claude Milner : – « Vous raisonnez, je veux bien que ce soit par référence à Bourdieu. J’ai ma thèse sur ce que veut dire “ héritiers” chez Bourdieu : les héritiers, c’est les Juifs ! »
- Catherine Clément (la voix souriante) : – « Vous croyez ? »
- Jean-Claude Milner : – « Je crois que c’est un livre antisémite. »
- Alain Finkielkraut (amusé et vaguement gêné) : – « Ah bon ? Ouh la la ! Ouh la la ! Ecoutez, comme vous le dites très très très brutalement, et peut-être faudra-t-il consacrer une une une autre émission à cette question… à cette question-là. Vous nous plongez dans une certaine… »
- Jean-Claude Milner : – « Je… je laisse de côté ce point mais … »
- Alain Finkielkraut : – « Oui oui, laissez-le de côté. »

Face à la charge indécente et diffamatoire de Jean-Claude Milner, Catherine Clément s’étonne avec légèreté et Alain Finkielkraut se borne à enregistrer la forme brutale de l’accusation. Le papotage mondain peut ainsi continuer, en attendant l’autre émission qu’il faudra « peut-être » consacrer à la « thèse » de Jean-Claude Milner.

[...]

Quelques minutes plus tard, l’échange s’achève ainsi :

- Alain Finkielkraut : – « Alors, Catherine Clément, à vous la conclusion. »
- Catherine Clément : – « Mon Dieu, c’est très gênant… »
- Alain Finkielkraut : – « Non non. »
- Catherine Clément : – « Non… je suis sous le choc… je suis sous le choc de ce qu’il a dit sur Bourdieu et j’ai beaucoup de mal à me… »
- Alain Finkielkraut : – « Mais malheureusement nous n’avons pas le temps d’élaborer … donc nous lui laissons pour le moment la responsabilité de cette phrase… »
- Catherine Clément : – « Non mais… »
- Alain Finkielkraut : – « … à charge de… d’explicitation. »

« Sous le choc », Catherine Clément s’abstient de réagir. Quant à Alain Finkielkraut, il diffère le moment d’ « élaborer » et invite Milner à « expliciter », avant que Catherine Clément ne manifeste à nouveau sa compréhension : « Cher Alain je vous ai mis en garde contre le vocabulaire d’enracinement. Donc moi, j’adhère à la pensée de Jean-Claude quand il parle des « ensouchés », je pense qu’il a raison d’être cinglant, voilà. Donc je comprends aussi pourquoi il peut comprendre dans la mise en cause des héritiers, je comprends comment il peut y voir une forme de glissement vers un antisémitisme possible, je comprends comment la voie est possible, j’étais sous le choc de cette pensée-là, vous aurez beaucoup de de mal à me faire… »

Vous ne croyez pas ce que vous lisez ? Ouvrez les oreilles !

Sur cette abjection elle-même, le collectif « Les mots sont importants », a dit l’essentiel de ce qu’il fallait dire [1].

Alain Finkielkraut aurait-il été pris au dépourvu ? Sans doute. Mais dans sa propre conclusion, s’il marque son désaccord, c’est dans les termes suivants : « Je dirais que nous aurons peut-être une discussion sur ce thème. Moi je ne lis pas du tout Les Héritiers de cette façon-là. Je crois que Albert Thibaudet parlait dans
La République des professeurs, opposait les héritiers aux boursiers, félicitant
la République justement d’ouvrir l’héritage aux boursiers et le propos de Bourdieu, c’est son propos explicite, mais je crois que l’explicite est fort et déjà contestable, c’est de dire en fait il n’y a pas de boursiers, l’école est faite pour justement pour permettre aux héritiers de former l’élite et en fait, l’école, ce n’est pas de la démocratie, c’est de la cooptation. Voilà mais encore une fois c’est un débat qu’il faudra sans doute ouvrir.  »

Peu importe de savoir dans quel état se trouvait Finkielkraut quand il a lu dans l’ouvrage de Bourdieu et Passeron, que, pour ces sociologues, « il n’y a pas de boursiers ». Ou encore que ces mêmes sociologues attribueraient la fonction objective d’une institution (qui, l’enquête statistique le montre sans ambiguïté, favorise les héritiers) à un « but » que l’école chercherait à atteindre volontairement.

En revanche, l’invitation de Finkielkraut à ouvrir le débat entre sa « thèse » indigente et la « thèse » indécente de Milner, équivaut à dédouaner ce dernier, à faire de la « thèse » qu’il soutient une thèse plausible…

Que le linguiste Jean-Claude Milner ait oublié le sens des mots et « ce que parler veut dire » est peu probable. Qu’il n’ait eu à faire face qu’à une fade objection et à la promesse d’un débat permet de vérifier qu’en présence d’Alain Finkielkraut, tout est permis quand il s’agit d’alimenter ses « sorties » coutumières. Comme n’importe quel démagogue dont les enflures verbales sont la marque de fabrique, Finkielkraut est lui-même un spécialiste des surenchères sémantiques. Suggérer, par exemple, que Dieudonné et Bourdieu partagent la même pensée… en dénonçant la pensée « Bourdieudonné » – un jeu de mot qui en rappelle d’autres – doit sans doute être considéré par son auteur comme une variété de rire philosophique [2]. Parler de « nettoyage ethnique » dans les banlieues est sans doute un miracle d’esprit de finesse et d’analyse [3]. De même, parler en référence à « la nuit de cristal » de l’Allemagne nazie d’« année de cristal » (France Culture, 13 mars 2002) pour désigner une vague d’actes antisémites en 2001 est sans doute une exagération fortuite : le 9 novembre 1938, le gigantesque pogrome de la « Nuit de cristal » avait détruit 191 synagogues et 7 500 magasins, tué 91 juifs et conduit 30 000 autres en camp de concentration…

Cette démesure n’est pas de celles qui ne comptent pas. Elle bénéficie d’une émission hebdomadaire, sans équivalent ni contrepartie, sur France Culture : une tribune pour son producteur-animateur qui se donne la parole et intervient sur tout et sur tous car, tel l’Arrias de
La Bruyère, notre homme « a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi ; c’est un homme universel, et il se donne pour tel  ». Or, loin d’être un « passeur » qui aiderait un large public à participer à la vie des idées, notre homme est surtout un prédicateur qui use et abuse de la radio de service public pour revenir infatigablement sur une poignée de sujets qui lui permettent de ressasser invariablement les mêmes balivernes et les mêmes rancœurs. Pour quelle raison cette émission de bavardage en direct – et ce n’est malheureusement pas la seule sur France Culture – bénéficie-t-elle d’un tel privilège au détriment des émissions soigneusement construites par des producteurs exigeants qui savent s’effacer ou mettre en valeur les personnalités qu’ils invitent ?

En tout cas, proposer, sans que personne ne s’y oppose, que la « thèse » sur le prétendu antisémitisme de Bourdieu et Passeron (même si ce dernier n’est pas nommé) soit mise en débat, c’est offrir de propager des calomnies qu’aucun délire ne saurait justifier. Si la culture s’effondre en France, comme le prétend Alain Finkielkraut, il faut croire qu’avec son émission, France Culture y contribue largement.

Patrick Champagne et Henri Maler [Ricar pour le son]

 Lire, sur les suites : « Droit de répondre et droit de répandre ».

 

_________________________________________________

[1] Lire : « De l’abjection, À propos du délire raciste et réactionnaire en milieu autorisé ».

[2] Entretien accordé à Alexis Lacroix dans Le Figaro du 16 mars 2002, « De Bourdieu à Dieudonné, la conséquence est bonne. Nous vivons sous le poids de la pensée «  » Bourdieudonné. » Lire ici-même « Les prédications d’Alain Finkielkraut (3) : « Mes meilleures pensées et mes meilleurs ennemis » ». En 1979, jeune auteur alors prometteur, Alain Finkielkraut titrait ainsi l’un des ses premiers livres : « Ralentir, mots-valises ! ». Ni « Bourdieudonné » ni « Durafourcrématoire » n’avaient encore été inventés.

[3] Lire ici-même : « Deux excès de culture d’Alain Finkielkraut ».

Publié dans ACTIONS CITOYENNES, PIERRE BOURDIEU, QU'EST-CE QU'UN INTELLECTUEL ?, SAVOIR C'est déjà  POUVOIR | Pas de Commentaire »

Il n’y a pas de guerre contre le terrorisme , interview de Noam Chomsky

Posté par issopha le 14 septembre 2007

Analyses


Il n’y a pas de guerre contre le

terrorisme,

 interview de Noam Chomsky,

par Geov Parrish.

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18 janvier 2006

AlterNet, 14 janvier 2006.


Depuis plus de 40 ans, Noam Chomsky, professeur au MIT, est l’un des plus grands intellectuels au monde critique de la politique étrangère des Etats-Unis. Aujourd’hui, alors que les Etats-Unis connaissent des problèmes politiques et militaires suite à leurs dernières aventures impériales, Chomsky – qui a eu 77 ans le mois dernier – promet qu’il ne ralentira pas le rythme « tant qu’il tiendra debout ». Je lui ai parlé au téléphone, le 9 décembre et une autre fois le 20, à son bureau à Cambridge.

 

Geov Parrish : Est-ce que George Bush a des problèmes politiques ? Si oui, pourquoi ?

Noam Chomsky : George Bush aurait de graves problèmes politiques s’il y avait un parti d’opposition dans ce pays. Pratiquement chaque jour ils se tirent un balle dans le pied. Ce qui est étonnant dans la politique aux Etats-Unis aujourd’hui est que les Démocrates n’en tirent pratiquement aucun bénéfice. Le seul bénéfice pour eux est que les Républicains sont en train de perdre du soutien. Un parti d’opposition serait en train de secouer les branches, mais les Démocrates ont une politique si proche des Républicains qu’ils ne peuvent rien faire. Lorsqu’ils essaient de parler de l’Irak, George Bush, ou Karl Rove, leur rétorque « comment pouvez-vous critiquer ? Vous avez tous voté pour. » En plus, ils ont raison.


GP : Comment les Démocrates pourraient-ils faire la différence à ce stade, étant donné qu’ils sont déjà tombés dans le piège ?

NC : Les Démocrates, leurs dirigeants, lisent les sondages bien plus que moi. Ils savent ce que pense l’opinion publique. Ils pourraient prendre des positions qui seraient soutenues par l’ opinion publique au lieu d’aller à l’encontre. Ainsi ils deviendraient un vrai parti d’opposition, et même un parti majoritaire. Mais cela signifie qu’ils devront changer de position sur pratiquement tous les sujets.

Par exemple, prenons la question de la santé, qui est probablement la préoccupation principale dans le pays. Une grande majorité de la population est favorable, et ce depuis longtemps, à un système de sécurité sociale nationale. Mais chaque fois que le sujet est abordé – on en parle de temps en temps dans la presse – on dit que c’est politiquement impossible, ou que le projet « manque de soutien politique », qui est une autre manière de dire que les compagnies d’assurance n’en veulent pas, que les compagnies pharmaceutiques n’en veulent pas, et ainsi de suite. Bon d’accord, une grande majorité de la population le veut, mais qui se préoccupe d’eux ? C’est pareil pour les Démocrates. Clinton avait concocté un plan tellement alambiqué qu’on n’y comprenait rien et tout est tombé à l’eau.

Kerry, aux dernières élections, au dernier débat de la campagne, le 28 octobre je crois, le débat devait aborder les questions de politique interne. Et le New York Times en fit un bon compte-rendu le lendemain. Ils soulignèrent, à raison, que Kerry n’avait jamais mentionné un engagement quelconque du gouvernement dans le système de santé parce qu’il « manquait de soutien politique ». C’est leur manière à eux de dire, et celle de Kerry de comprendre, que soutien politique signifie le soutien des riches et des puissants. Bon, les Démocrates pourraient être différents. On pourrait imaginer un parti d’opposition qui défendrait les intérêts de la population.


GP : Etant donné l’absence de véritables différences entre les deux partis en matière de politique extérieure…

NC : … ou même intérieure.


GP : Oui, ou intérieure. Mais je voudrais poser une question sur la politique étrangère. Sommes-nous en train d’être préparés à un état de guerre permanent ?

NC : Je ne crois pas. Personne ne veut réellement la guerre. Ce que l’on veut c’est la victoire. Prenons l’exemple de l’Amérique centrale. Dans les années 80, l’Amérique centrale était hors de contrôle. Les Etats-Unis ont du mener une guerre terroriste féroce contre le Nicaragua, et ont du soutenir les gouvernements assassins du Salvador, du Guatemala et du Honduras, c’était un état de guerre. Les terroristes ont finalement gagné. A présent, la région est plus ou moins calme. Alors on n’entend même plus parler de l’Amérique centrale parce que tout est calme. Il y a la souffrance et la misère, mais la situation est calme. Ce n’est donc pas un état de guerre. Ailleurs, c’est pareil. Partout où on peut garder les gens sous contrôle, il n’y a pas de guerre.

Prenons par exemple la Russie et l’Europe de l’Est. La Russie a contrôlé l’Europe de l’Est pendant près d’un demi-siècle, avec très peu d’interventions militaires. De temps en temps, ils envahissaient Berlin Est, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, mais en général c’était calme. Et ça leur convenait parfaitement – une situation sous contrôle des forces de sécurité locales, des politiciens locaux, pas de problème. Il n’y avait pas d’état de guerre permanent.


GP : Mais dans la Guerre contre le terrorisme, quelle peut être la définition d’une victoire lorsqu’on a affaire à une tactique ? C’est sans issue.

NC : Il existe des moyens procéder à des mesures. Par exemple, on peut compter le nombre d’attaques terroristes. Et bien ils sont en nette augmentation sous l’administration Bush, et en très nette augmentation depuis la guerre en Irak. Comme prévu – les services de renseignement avaient prévu que la guerre en Irak allait probablement accroître le niveau de terrorisme. Et les estimations effectuées après l’invasion par la CIA et le Conseil National du Renseignement, et autres agences de renseignement, le confirme en tous points. La guerre a augmenté le terrorisme. En fait, elle a même produit quelque chose qui n’existait pas auparavant, un nouveau terrain d’entraînement pour les terroristes, bien plus sophistiqué qu’en Afghanistan, où sont entraînés des terroristes professionnels qui retournent ensuite dans leur pays. C’est une façon de gérer la Guerre contre le Terrorisme, en augmentant le terrorisme. Et selon l’unité de mesure évidente, le nombre d’attaques terroristes, on peut dire qu’ils ont réussi à augmenter le terrorisme.

Le fait est qu’il n’y a pas de Guerre contre le Terrorisme. Il s’ agit là d’un problème secondaire. L’invasion de l’Irak et la prise de contrôle des ressources énergétiques étaient bien plus importantes que le risque de terrorisme. C’est pareil pour d’ autres sujets. Le terrorisme nucléaire, par exemple. Les services de renseignement étasuniens estiment que la probabilité pour qu’ une « bombe sale », qu’une attaque par bombe nucléaire aux Etats-Unis, se produise dans les dix prochaines années est de 50 pour cent. C’est beaucoup. Est-ce qu’ils s’en préoccupent ? Oui. En augmentant la menace, un augmentant la prolifération nucléaire, en poussant ses ennemis potentiels à prendre des mesures très dangereuses pour tenter de contrer les menaces des Etats-Unis.

Le sujet est parfois abordé. On peut le trouver dans les articles consacrés aux analyses stratégiques. Prenons encore une fois l’ exemple de l’invasion de l’Irak. On nous dit qu’ils n’ont pas trouvé d’armes de destruction massive. Et bien, ce n’est pas tout à fait correct. Ils ont effectivement trouvé des armes de destruction massive, celles que les Etats-Unis, la Grande Bretagne et d’autres avaient envoyées à Saddam pendant les années 80. Il y en avait encore beaucoup sur place. Elles étaient sous le contrôle des inspecteurs de l’ONU et en train d’être démontées. Mais il y en avait encore beaucoup. Lorsque les Etats-Unis ont envahi, les inspecteurs ont été virés, et Rumsfeld et Cheney n’ont pas ordonné à l’armée de garder les sites. Alors les sites sont restés sans surveillance, et ils furent systématiquement pillés. Les inspecteurs de l’ONU ont continué leur travail par satellite et ils ont identifié plus de 100 sites qui étaient systématiquement pillés, pas comme quelqu’un qui entrerait pour voler quelque chose, mais soigneusement et systématiquement pillés.


GP : Par des gens qui savaient ce qu’ils faisaient

NC : Oui, par des gens qui savaient ce qu’ils faisaient. Cela signifie qu’ils étaient en train de récupérer le matériel de haute précision qu’on peut utiliser pour les armes nucléaires et les missiles, les bio toxines dangereuses, toutes sortes de choses. Personne ne sait vers où le matériel est parti, et on préfère ne pas y penser. Ca, c’est une manière d’accroître nettement le risque de terrorisme. La Russie a nettement augmenté sa capacité militaire offensive en réaction aux programmes de Bush, ce qui en soi est déjà dangereux, mais aussi pour tenter de contrer la domination écrasante des Etats-Unis en termes d’armes offensives. Ils doivent transporter des missiles nucléaires en peu partout sur leur vaste territoire. Et la majorité n’est pas gardée. Et la CIA est parfaitement au courant que les rebelles Tchétchènes s’intéressent aux chemins de fer Russes, probablement pour tenter de voler un missile nucléaire. Oui, ça pourrait être un apocalypse. Mais ils sont en train d’accroître ce danger. Parce qu’ils s’en fichent.

C’est pareil pour le réchauffement climatique. Ils ne sont pas stupides. Ils savent qu’ils sont en train d’augmenter les risques d’une catastrophe majeure. Mais cela ne concerne que les générations futures. Ils s’en fichent. Il y a en gros deux principes qui gouvernent la politique de l’administration Bush : se remplir les poches et celles de ses amis riches, et renforcer son contrôle sur le monde. Pratiquement tout découle de là. Si vous faites sauter la planète, et bien ce n’est pas votre problème. « Ca arrive », comme l’a dit Rumsfeld.


GP : Vous avez suivi les guerres d’agression des Etats-Unis depuis le Vietnam, et aujourd’hui nous sommes en Irak. Etant donné le fiasco que c’est, pensez-vous que nous verrons un changement dans la politique étrangère des Etats-Unis ? Si oui, comment ?

NC : Et bien, il y a des différences importantes. Comparez, par exemple, la guerre en Irak avec la guerre au Vietnam il y a 40 ans. Il y a une nette différence. L’opposition à la guerre en Irak est beaucoup plus importante que pour le Vietnam. L’Irak est je crois la première guerre de l’histoire de l’impérialisme européen, y compris les Etats-Unis, où on a connu des protestations massives avant que la guerre n’ait été officiellement déclenchée. Au Vietnam, il a fallu quatre ou cinq ans avant de voir les premières protestations. Les protestations étaient si faibles que personne ne se souvient que Kennedy a attaqué le Sud Vietnam en 1962. C’était une attaque importante. Il a fallu des années avant de voir des protestations.


GP : Et que faut-il faire en Irak ?

NC : Et bien la première chose serait d’en parler sérieusement. Il n’y a pratiquement aucun débat sérieux, je suis désolé de le dire, dans la classe politique, sur la question du retrait des troupes. Ceci parce que nous sommes soumis à une doctrine occidentale, un fanatisme religieux, qui prétend que les Etats-Unis auraient envahi l’Irak même si ce dernier ne produisait que des cornichons et des salades, et que les puits de pétrole s’étaient trouvés au milieu de l’Afrique. Tous ceux qui n ’y croient pas sont qualifiés de Marxistes, de théoriciens de la conspiration, de fous, ou autre chose. Et bien, même si vous n’ avez plus que trois neurones en état de marche, vous savez que ce sont des balivernes. Les Etats-Unis ont envahi l’Irak pour ses énormes ressources en pétrole, la plupart encore inexploitées, et cepays est situé en plein centre du système énergétique mondial. Ce qui signifie que si les Etats-Unis réussissent à contrôler l’ Irak, ils étendront considérablement leur puissance stratégique, ce que Zbigniew Brzezinski appelait le point d’appui indispensable face à l’Europe et l’Asie. C’est une des raisons principales pour contrôler les ressources de pétrole, ça vous donne un pouvoir stratégique. Même si vous pouvez compter sur des ressources renouvelables, vous avez intérêt à le faire. C’est la raison principale pour l’invasion de l’Irak.

En ce qui concerne le retrait, prenez n’importe quelle édition de n’importe quel journal ou magazine. Ils disent tous que les Etats-Unis veulent instaurer un état démocratique et souverain en Irak. En fait, c’est hors de question. Que serait la politique d’ un Irak indépendant et souverain ? S’il est plus ou moins démocratique, le pays serait gouverné par une majorité Chiite. Ceux-ci chercheront naturellement à resserrer leurs liens avec l’ Iran chiite. La plupart des religieux viennent d’Iran. La brigade Badr, qui contrôle en gros tout le sud, est entraînée par l’Iran. Ils ont des liens étroits qui ne feront que se renforcer. Ce qui donne une alliance informelle Irak/Iran. De plus, juste de l’ autre côté de la frontière avec l’Arabie Saoudite, il y a une population chiite qui a été sévèrement réprimée par la tyrannie intégriste soutenue par les Etats-Unis. Tout mouvement vers l’ indépendance en Irak aurait de fortes chances de les encourager, et c’est déjà en cours. Et il se trouve que c’est là que se trouve la majorité du pétrole Saoudien. Alors, vous pouvez imaginez le parfait cauchemar pour Washington, à savoir une alliance chiite qui contrôlerait la majorité du pétrole mondial, indépendante de Washington et probablement tourné vers l’est, où la Chine et d’autres sont impatients de nouer des relations, et qui sont déjà en train de le faire. Pour Washington, ce n’est même pas concevable. Au stade où en sont les choses, les Etats-Unis préféraient une guerre nucléaire à une telle situation.

Donc, toute discussion sur le retrait devrait tenir compte du monde tel qu’il est, c’est-à-dire prendre en compte ces données. Ecoutez les commentateurs aux Etats-Unis, quel que soit leur bord politique. Qui parle de ça ? Pratiquement personne, ce qui signifie que le débat pourrait aussi bien se dérouler sur Mars. Et il y a une raison à cela. Nous ne sommes pas censés penser que nos dirigeants peuvent obéir à des intérêts impérialistes. Nous sommes censés penser qu’ils sont gentils, et tout ça. Mais ils ne le sont pas. Ils sont parfaitement sensés. Ils comprennent ce que tout un chacun peut comprendre. Alors la première mesure à prendre dans le débat sur le retrait est le suivant : prendre en compte la situation telle qu’elle est et non pas la situation rêvée, celle où Bush poursuivrait une vision de démocratie ou je ne sais quoi. Si nous savons entrer dans le monde réel, nous pouvons commencer à en parler. Et pour répondre à la question, oui, je crois que nous devons nous retirer, mais nous devons en parler dans le cadre de la réalité et connaître les projets de la Maison Blanche. Eux ne sont pas disposés à vivre dans un monde de rêve.


GP : Comment les Etats-Unis régiront-ils à la Chine en tant que superpuissance ?

NC : Quel est le problème avec la Chine ?


GP : Et bien, la concurrence pour les ressources, par exemple.

NC : Si vous croyez aux lois du marché, tels que nous sommes censés y croire, la concurrence pour les ressources à travers les lois du marché ne devrait pas poser de problèmes, n’est-ce pas ? Le problème est que les Etats-Unis n’aime pas la tournure des évènements. Tant pis. Personne n’aime la tournure des évènements lorsque les événements se tournent contre lui. La Chine ne représente aucune menace. Mais nous pouvons la transformer en menace. Nous pouvons augmenter les menaces contre la Chine, et ils réagiront. Et ils sont déjà en train de le faire. Ils riposteront en renforçant leur arsenal militaire, leur capacité militaire offensive, et cela devient une menace. Oui, nous pouvons les pousser à devenir une menace.


GP : Quel est votre plus grand regret en tant que militant de ces 40 dernières années ? Qu’auriez-vous fait différemment ?

NC : J’en aurais fait plus. Parce que les problèmes sont si amples et profonds que c’est une honte de ne pas en faire plus.


GP : Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir ?

NC : Ce qui me donne de l’espoir c’est l’opinion publique. L’ opinion publique aux Etats-Unis fait l’objet d’études méticuleuses, nous en savons beaucoup. On en parle rarement, mais nous la connaissons. Et vous savez, je suis plutôt en phase avec l’opinion publique sur la plupart des sujets. Sur certains, je ne le suis pas, sur le contrôle des armes à feu, ou sur le créationnisme ou des sujets comme ça. Mais sur la plupart des sujets importants, ceux que nous avons abordé, je suis dans le camp des critiques, mais plutôt en phase avec l’opinion publique. Je pense que c’est un signe très encourageant. Je pense que les Etats-Unis seraient un paradis pour un organisateur.


GP : Quel genre d’organisation devrait être entreprise pour changer la politique ?

NC : Il y a de quoi procéder à un changement démocratique. Prenez ce qui s’est passé en Bolivie il y a quelques jours. Comment un dirigeant indigène de gauche a-t-il été élu ? Etait-ce en se présentant devant les électeurs une fois tous les quatre ans pour leur dire « votez pour moi » ? Non. C’est parce qu’il existe des organisations populaires de masse qui travaillent sans cesse sur tous les fronts, de la lutte contre les privatisations de l’eau jusqu’aux questions locales, et ce sont des organisations à démocratie participative. Ca c’est la démocratie. Nous en sommes loin. Voilà quelque chose qui serait à organiser.

Propos recueillis par Geov Parrish.


Geov Parrish is a Seattle-based columnist and reporter for Seattle Weekly, In These Times and Eat the State ! He writes the « Straight Shot » column for WorkingForChange. Noam Chomsky is an acclaimed linguist and political theorist. Among his latest books are Hegemony or Survival from Metropolitan Books and Profit Over People : Neoliberalism and the Global Order published by Seven Stories Press.

http://www.alternet.org/story/30487/

-  Traduction Viktor Dedaj pour Cuba Solidarity Project

[Avram Noam Chomsky (7 décembre 1928), linguiste américain, est professeur au Massachussets Institute of Technology (MIT), l’un des principaux centres de recherches aux Etats-Unis. Ils est l’un des principaux critiques de la politique et des médias de son pays et a écrit plus de 60 livres, parmis lesquels 23 sur la politique des Etats-Unis.]

Le rapport Anti-Empire. Certaines choses que vous devez savoir avant la fin du monde, par Wiliam Blum.

- Du même auteur :

Interventions (1000 articles), par Noam Chomsky

La poudrière du Moyen-Orient, de Gilbert Achcar et Noam Chomsky.


Le bouclier étasunien anti-missile en Europe est un acte de guerre, par Noam Chomsky.

Affamer les pauvres. L’éthanol et le prix de la tortilla mexicaine, par Noam Chomsky.

Noam Chomsky sur les développements récents au Venezuela, par Kabir Joshi-Vijayan et Matthew Skogstad-Stubbs.

La guerre, le néolibéralisme et l’Empire au XXIème siècle, Sameer Dossani interviewe Noam Chomsky.

Colombie : Le test Chomsky. Pourquoi la fin de la Guerre froide n’a aucune importance. La guerre terroriste des Etats-Unis, par D. Stokes.


Noam Chomsky : Le capitalisme et la démocratie sont, en dernier ressort, incompatibles.

Noam Chomsky : l’Irak, hier, aujourd’hui, demain.

Noam Chomsky : L’Amérique latine et l’Asie se libèrent enfin de l’emprise de Washington.

A propos de la Colombie par Noam Chomsky.

« Guerre contre le Terrorisme » , par Noam Chomsky – Amnesty International.


Voisinage dangereux, par Noam Chomsky.

Un Negroponte pour Bagdad. L’âme damnée, par Noam Chomsky.

Noam Chomsky : Bush a récupéré les éléments les « plus extrémistes, arrogants, violents et dangereux » de l’ère Reagan.

Le Brésil et la ZLEA : entretien avec Noam Chomsky

Etats-Unis – Haïti, par Noam Chomsky


D’une mauvaise réputation… Lire Noam Chomsky en France, par Jean Bricmont

Noam Chomsky et les médias français

Cuba en ligne de mire – Noam Chomsky

L’Irak n’est qu’un test. Entretien avec Noam Chomsky.

Noam Chomsky : Les Etats UNIS ont besoin de quelque chose pour la prochaine élection présidentielle…

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L’APRES BOURDIEU

Posté par issopha le 13 septembre 2007

Plus que tout autre, Pierre Bourdieu avait en cette fin de siècle incarné la posture critique, aux yeux de ses collègues comme à ceux des simples citoyens. Même s’il a tenu à distinguer son engagement des grandes figures qui l’avaient précédé (de Voltaire à Sartre), celui-ci lui avait apporté une audience qui l’inscrivait dans la lignée des grands intellectuels français. Il représentait un interlocuteur privilégié du mouvement de radicalisation qui a renouvelé profondément les formes et les thèmes de l’engagement, des grèves de décembre 1995 aux luttes contre la mondialisation néolibérale. Cet écho politique s’était ajouté à la renommée internationale de ses travaux. Il s’était identifié à ce rôle, au point qu’il utilisait le terme de « sociologique critique » pour qualifier son travail et celui de ses proches.

Sa disparition laisse un vide qu’il ne sera pas aisé de combler et des voies qu’il sera plus difficile de parcourir sans son aide. En même temps, elle pousse aussi à frayer des chemins qui n’ont pas été parcourus par Bourdieu, voire qui diffèrent profondément de ceux qu’il avait tracés. En effet, si la remobilisation sociale initiée en 1995 fut salutaire, il n’est pas sûr qu’elle ait véritablement rendu sans objet le sentiment qui prévalait auparavant d’une sorte d’épuisement de la pensée et du discours critique. La perte d’intensité de l’activité critique, perceptible dès les années quatre-vingt, est sans aucun doute à mettre au compte d’un bouleversement des repères et des répertoires de l’action politique comme de l’engagement intellectuel. Elle est liée à la fin de l’époque où la contestation de l’ordre politique, économique, social et esthétique était articulée à l’espérance révolutionnaire. Pour prendre des visages multiples, celle-ci n’en constituait pas moins « une flèche dans le cœur du temps présent ». En l’absence de projet politique global de rupture avec l’ordre existant, la critique n’est-elle pas condamnée à l’impuissance ? Cantonnée dans la défense nostalgique du passé ou dans l’attente messianique d’un avenir meilleur, n’est-elle pas destinée à s’effacer devant les diverses figures de l’expertise ?

Ces questions sont d’autant plus aiguës que le monde social est devenu moins lisible. Les formes de domination et d’injustice semblent s’être multipliées et compliquées, au point de rendre impraticable l’utilisation d’une grille d’analyse unique. Les catégories de la critique marxiste ont cessé d’être le socle politico-intellectuel commun des formes de contestation sociale. Les signes sont manifestes d’une spécialisation ou d’une fragmentation grandissante : critique de l’économie politique, critique écologique, critique féministe, culturelle, etc. Dans le Manifeste, Marx écrivait que, dans le monde moderne, « tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané ». Il en concluait que les hommes seraient enfin forcés de jeter un regard lucide sur leurs conditions d’existence. Ironiquement, les outils, les catégories et les méthodes sur lesquels s’appuyait la critique ont à leur tour été remis en question, au moment même où la foi dans un monde meilleur était elle aussi dévoyée et largement discréditée.

Ces difficultés doivent être mises en rapport avec le cloisonnement relatif des champs et des répertoires de la conflictualité sociale. Devant la multiplication des fronts et des acteurs et en l’absence de sujet collectif de référence, réel ou fantasmé (le prolétariat, « classe universelle ») susceptible de porter un projet de rupture, la critique est questionnée dans sa capacité à produire de la « subjectivité » politique à même de questionner le monde autrement qu’à la marge. 

C’est sans doute pourquoi le renouveau de la contestation dans la seconde moitié des années quatre-vingt-dix n’empêcha pas le sentiment diffus que la critique se réduisait à un exercice gratuit et sans lendemain, à une sorte d’éthique de la conviction peu à même de modifier durablement le monde réel. L’histoire a montré que le refus et la résistance constituent presque toujours des moments préalables aux réorientations majeures. Mais elle enseigne aussi à quel point nombre de refus et de résistances s’engagent très souvent sur des voies sans issue. Parfois, les attaques répétées jusqu’à la routine contre le nouvel ordre idéologique néolibéral issu de la fin de la guerre froide (la fameuse « pensée unique »), le flot de cette parole critique qui semblait découplée de tout projet d’avenir, ne semblaient-ils pas d’une manière paradoxale témoigner d’un découragement profond ?

Si la critique se trouve confrontée à la question décisive de son efficacité sociale, ne risque-t-elle pas en retour d’être paralysée par l’injonction de formuler des propositions alternatives aux situations d’injustice qu’elle dénonce ? Dans un environnement idéologique saturé par le modèle de l’expertise, la négation ne se suffit pas à elle-même : à quoi bon la critique si son auteur n’est pas à même de formuler dans son sillage des recommandations précises pour l’action, et des pistes de réformes ? Dès lors, à quelles conditions la critique peut-elle renouer avec la radicalité ?

Par sa place centrale dans la recherche et dans l’espace public, Bourdieu était, plus que tout autre, en butte à ces constats et à ces interrogations. Son engagement personnel et son œuvre constituèrent des points d’appuis pour nombre de mouvements sociaux. Le sociologue ne tentait-il pas d’édifier une nouvelle théorie globale, capable de donner les outils essentiels pour comprendre de façon unifiée les contradictions du monde contemporain ? Ne tirait-il pas les conséquences pratiques de sa critique, devenant ainsi un exemple de politisation pour de nombreux étudiants et universitaires ? N’allait-il pas jusqu’à appeler de ses vœux une interrogation sur les modalités de constitution d’un discours critique, en portant sans ménagement l’éclairage sur les positions sociales à partir desquelles se définissent les sujets, individuels ou collectifs, susceptibles de prendre en charge et de porter le discours critique ? Son œuvre ne contribuait-elle pas à dévoiler les habitudes de penser et d’agir que les individus incorporent sans le vouloir et la plupart du temps sans le savoir, à partir du lieu qu’ils occupent dans le monde social ?

Cependant, si la sociologie critique de Pierre Bourdieu a sans aucun doute constitué une ressource théorique pour un monde militant désorienté, son entrée fracassante sur la scène politique comme « science des dominés » ne fut pas sans susciter interrogations et malaises. Le style d’intervention, la difficulté à engager un véritable dialogue avec d’autres types de critique, le fait que celles-ci aient été le plus souvent écartées de façon polémique ou ignorées suscitaient des incompréhensions, voire de l’exaspération. L’arrivée tardive du sociologue sur le terrain de la critique de la domination masculine en est un exemple. Par sa notoriété et la rigueur de son analyse, Bourdieu contribua à une diffusion du thème à des milieux qui n’avaient guère été touchés auparavant, mais il provoqua le scepticisme de nombreuses chercheuses et militantes féministes dont les travaux et les actions furent au mieux considérés de haut, au pire passés sous silence.

Au-delà du style, le sous-tendant peut-être, c’est le rapport entre la critique intellectuelle des sciences sociales et la critique pratique des citoyens qui était en jeu. Le modèle que le sociologue a défendu jusqu’au bout implique une coupure épistémologique radicale entre la raison théorique des savants et la raison pratique des simples mortels. Avec la figure du « corporatisme de l’universel », il postule que les champs scientifiques ou artistiques poussent ceux qui s’y activent à défendre la raison, l’authenticité ou la vérité lorsqu’ils veulent briller, là où le champ politique pousse ses acteurs à lutter plus trivialement pour le pouvoir. En conséquence, lorsque les scientifiques ou les artistes se font intellectuels, ils interviennent au nom de valeurs qui transcendent la cité. Les savants peuvent en outre revendiquer des catégories d’analyse dont l’objectivité est inaccessible aux simples citoyens. Au bout du compte, cette critique de la domination ne dénie-t-elle pas, dans une large mesure, aux acteurs sociaux une capacité propre d’évaluation et d’objectivation de leur position dans l’espace social ? Le sociologue ne revendique-t-il pas ainsi un exorbitant monopole de la raison, un peu à la manière dont Platon attribuait au philosophe la capacité unique de sortir des brumes de la caverne pour contempler les aveuglantes vérités du grand jour ? Est-il possible de penser de cette manière l’articulation de la critique des intellectuel-le-s et de la critique produite par les des mouvements sociaux ? Ne passe-t-on pas à côté de la façon dont les citoyens exercent leurs capacités critiques dans leur vie quotidienne ? Ne délaisse-t-on pas paradoxalement l’analyse des conditions institutionnelles et sociales qui peuvent favoriser l’exercice de ces capacités ? 

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