Les Noirs, une minorité française – Entretien avec Pap NDIAYE

Posté par issopha le 23 février 2009

Les Noirs, une minorité française

 

Entretien avec Pap Ndiaye

par Ivan Jablonka [20-01-2009]

Les Noirs, une minorité française - Entretien avec Pap NDIAYE dans BLACKS DE FRANCE pdf baromtrepopulationsnoiresdefrancecran310107.pdf 

pdf dans QUESTIONS NOIRES minoritsvisiblsetcontrlesaufacisbarometrecrancsa.pdf

pdf allons1enfantsdelapatrieguada.pdf

La « condition noire », c’est une expérience sociale, mais c’est surtout la souffrance provoquée par le racisme et les discriminations ; et c’est donc, au moment même où l’on tente de la définir, une cause politique. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, l’historien Pap Ndiaye plaide pour la déracialisation de la société française, c’est-à-dire l’allègement de « l’impôt de couleur » qui pèse sur les personnes. Rencontre avec un intellectuel engagé.

Télécharger ce(s) document(s) :

Pap Ndiaye est maître de conférences à l’EHESS. Il a notamment publié Du nylon et des bombes. Du Pont de Nemours, le marché et l’État américain, 1900-1970 (Belin, 2001) et La Condition noire. Essai sur une minorité française (Calmann-Lévy, 2008).

Entretien avec Pap Ndiaye.

Vous pouvez également écouter ou télécharger l’entretien au format audio mp3.

Lectures et influences

La Vie des Idées – Votre thèse de doctorat portait sur l’entreprise Du Pont de Nemours, un géant de l’industrie chimique américaine qui, à partir de 1945, a fabriqué à la fois du nylon et des bombes atomiques. Quelles expériences et quelles lectures vous ont fait bifurquer vers l’étude de la minorité noire ?

Pap Ndiaye – C’est en effet une bifurcation. À l’évidence, l’histoire des entreprises n’a pas grand-chose à voir avec l’histoire des minorités. Hélas, pourrait-on dire, car il serait évidemment intéressant de repenser l’histoire économique en intégrant ce genre de problématique ; mais il se trouve que ce sont des champs qui sont, pour l’instant, relativement étanches. Quand j’ai commencé mon travail de thèse – donc en histoire économique et en histoire des techniques aux États-Unis –, ces questions-là m’intéressaient intellectuellement ; je voulais aussi me démarquer de sujets qui auraient été presque trop évidents dans le contexte de l’université américaine. J’étais venu aux États-Unis, jeune étudiant, pour travailler en histoire afro-américaine. Et puis, finalement, j’ai décidé de faire tout autre chose, de prendre le contre-pied de cela en m’intéressant à l’histoire des entreprises, à l’histoire économique – tout en gardant en parallèle une mineure, si je puis dire, du côté de l’histoire des minorités. J’ai d’ailleurs écrit mon premier article en histoire afro-américaine il y a douze ou treize ans. C’est donc une bifurcation, mais, au fond, j’ai toujours suivi ces deux voies, ces deux intérêts parallèles. Aujourd’hui, c’est plutôt l’intérêt mineur qui a pris le pas sur l’intérêt majeur. Mais les deux continuent de coexister, et j’aime au fond l’idée d’avoir une double vie intellectuelle ou, du moins, de ne pas être entièrement spécialisé dans un seul domaine.

La Vie des Idées – De manière plus générale, je vois la publication de La Condition noire comme une certaine innovation intellectuelle et institutionnelle – en France, bien sûr, parce qu’aux États-Unis cela fait bien longtemps qu’on se penche sur ce qu’on appelle les black studies. J’ai l’impression qu’il y a encore dix ans ce livre n’aurait pas été possible. En tant que symbole du changement dans le champ intellectuel français, avez-vous senti des réticences de la part de l’institution, a-t-il fallu imposer un sujet encore un peu illégitime ?

Pap Ndiaye – Oui, il m’a fallu convaincre. Heureusement, beaucoup de nos collègues et beaucoup de personnes sont de bonne volonté et sont prêtes à se laisser convaincre. Mais je ne mésestime pas les résistances auxquelles se heurte ce genre de sujet : ce sont des résistances profondément ancrées dans l’organisation du système universitaire, dans la manière dont les sciences sociales françaises ont réfléchi à la question des inégalités depuis un siècle, dans la manière dont les sciences sociales, l’anthropologie plus particulièrement, se sont repensées et reconstituées après la Seconde Guerre mondiale. Bref, il y a là un ensemble de facteurs qui ne plaident pas pour la prise en compte de tels sujets.

En même temps, j’ai le sentiment qu’il arrive rarement, dans une carrière universitaire, de se confronter à ce genre de choses, et c’est plutôt excitant : c’est le sentiment d’être sur un terrain qui n’est pas tout à fait vierge mais qui, enfin, est relativement vide – et il y a beaucoup à faire. Je trouve que l’excitation, de ce point de vue, l’emporte sur les difficultés, les résistances, les propos malveillants, etc. Et puis, comme vous l’indiquez, je pense que les choses changent en France. Depuis une dizaine d’années, il est plus facile de s’intéresser à ce genre de sujet. Finalement, il me semble qu’il y a la reconnaissance que le républicanisme français et la forme des études universitaires – choix disciplinaires et hiérarchie des sujets –, méritent d’être repensés, rénovés. J’ai donc l’impression de m’inscrire dans un mouvement plus large.

La Vie des Idées – Dans La Condition noire, ouvrage passionnant, foisonnant, à cheval sur plusieurs disciplines, vous définissez la minorité noire comme « un groupe de personnes ayant en partage l’expérience sociale d’être considérées comme noires ». J’y vois deux influences : la négritude de Césaire, qui traduit une expérience, un sentiment, et la pensée de Sartre, en particulier dans ses Réflexions sur la question juive (1946). Vous reconnaissez-vous dans ces héritages intellectuels ?

Pap Ndiaye – Dans Césaire, incontestablement. On pourrait d’ailleurs remarquer qu’il a existé deux courants dans la nébuleuse de la négritude, qui n’a jamais été un mouvement organisé associativement ou même institutionnellement. Le premier courant est celui de Senghor : c’est un courant plus essentialiste, qui insiste sur les qualités propres à l’homme noir – on connaît certains propos de Senghor sur la psyché africaine, tournée vers l’émotion, l’instinct, par contraste avec la rationalité européenne. On a pu considérer cette essentialisation comme une forme d’essentialisme stratégique, c’est-à-dire une étape par laquelle il convenait de passer pour valoriser des manières d’être qui, jadis, étaient considérées avec mépris. De l’autre côté, on a un courant, plutôt incarné par Césaire, qui insiste sur la dimension sociale et historique de l’expérience noire. Quant à moi, je me situe plutôt dans cette perspective césairienne, en essayant de ne pas m’engager dans une voie qui pourrait essentialiser le groupe et laisser entendre qu’il existe des Noirs en vertu de qualités intrinsèques propres à ces personnes. Pour moi, il y a un groupe qui est défini par le regard qui est posé sur lui, un regard lesté de considérations historiques.

La Vie des Idées – C’est là qu’on pense à Sartre.

Pap Ndiaye – En effet. Je ne méconnais pas les critiques qui ont été adressées aux Réflexions sur la question juive, critiques que Sartre lui-même a reconnues dans les années 1970. Ce livre, admirable à bien des égards, porte bien plus sur l’antisémitisme que sur le monde juif, que Sartre connaît très peu ; il méconnaît l’existence d’une culture juive riche, ancienne, qui survit et survivra à la disparition de l’antisémitisme. Bref, le Juif n’est pas qu’un effet de l’antisémitisme, il y a autre chose.

Dans le monde noir et surtout le monde noir français, on a plutôt affaire à une très grande hétérogénéité d’origines et de cultures. Si le racisme et les discriminations disparaissaient un jour, ce qui est évidemment souhaitable, on peut penser qu’il existerait toujours des cultures afro-antillaises, mais que la qualification raciale tendrait, elle, à s’effacer. D’une certaine façon, il me semble que Sartre aurait eu encore plus raison à propos du monde noir que du monde juif. Incontestablement, j’ai lu avec énormément d’intérêt ce que Sartre et la mouvance existentialiste ont écrit. On pourrait aussi mentionner le Fanon de Peau noire et masques blancs (1952), qui critique Sartre par certains aspects mais qui en est aussi l’un des héritiers intellectuels.

Tensions dans la « condition noire »

La Vie des Idées – J’ai l’impression – je ne sais pas si c’est volontaire – qu’il y a une tension dans le titre de votre livre. Vous l’intitulez La Condition noire, mais le sous-titre indique qu’il s’agit d’un Essai sur une minorité française. L’article défini laisse entendre qu’il y aurait une condition universelle : on naît Noir, on est Noir. En même temps, vous parlez d’une minorité française et on a alors l’impression que vous rapportez le fait d’être noir à un contexte national. Selon vous, y a-t-il une condition noire dans l’absolu, ou est-il impossible de la penser sans la rapporter à des contextes différents, la France métropolitaine, les Antilles, les États-Unis, le Brésil, etc. ?

Pap Ndiaye – Par le terme de condition, j’entends cerner une expérience sociale ou plutôt des expériences sociales, infiniment variables dans le temps et dans l’espace. En même temps, il me semble que, si le livre porte sur la France, il est également très comparatif. Je puise dans de nombreux exemples étrangers, particulièrement du côté américain qui, sur ce sujet, est le mieux constitué du point de vue des sciences sociales et de l’histoire. L’ambiguïté du titre, entre l’extension du titre et la réduction du sous-titre à l’espace français, me semble traduire le fait qu’on ne peut pas parler de ce sujet sans le situer dans le temps et dans l’espace, en l’occurrence la France européenne. En même temps, ce sujet ne peut pas être abordé dans une perspective strictement nationale. Il convient donc d’élargir la focale, sans pourtant embrasser une perspective universelle absolument globale, et de mener des comparaisons systématiques.

La Vie des Idées – Je voudrais parler d’une autre tension, ce qu’on pourrait appeler les éléments centrifuges de la condition noire. Quand je suis allé à la Réunion pour travailler sur le transfert des pupilles réunionnais dans les années 1960 et 1970, j’ai été frappé par la manière dont les Réunionnais parlaient des immigrés clandestins, notamment des Comoriens qui arrivent à Mayotte. Pour le dire autrement, je ne crois pas qu’un Réunionnais cafre, c’est-à-dire noir, se sente très solidaire d’un sans-papiers comorien, ni d’un Malien dans un centre de rétention à Roissy. Pour se situer dans un autre domaine, non plus national mais cette fois social, je pense à ces personnes, que vous citez dans votre livre, qui n’ont vraiment pas envie qu’on les confonde avec les casseurs sur la base de la couleur de leur peau. Dans quelle mesure le critère de l’appartenance nationale ou sociale vient-il fissurer la condition noire ?

Pap Ndiaye – La condition noire ne suppose pas l’existence de liens de solidarité entre les personnes concernées. Il serait d’ailleurs abusif de considérer qu’une expérience sociale commune créerait nécessairement des éléments de solidarité : cela est vrai pour les femmes, pour des professions et pour n’importe quel groupe social. Il est même frappant de voir que les groupes qui vivent des expériences de domination quelconque, dans un ordre social quelconque, peuvent être traversés de tensions et de rivalités, exacerbées par la concurrence pour l’obtention de tel bien rare, de la stabilisation juridique ou sociale, pour l’emploi, etc. On le voit dans certaines régions de l’Océan Indien, mais on le voit également dans les Antilles françaises à propos de l’immigration haïtienne, qui fait l’objet d’une très forte stigmatisation, d’un rejet qu’on pourrait presque qualifier de raciste, en tout cas de très fortement xénophobe. On le voit également en France hexagonale à propos des sans-papiers, qui ne sont pas toujours bien accueillis par des personnes installées plus récemment et provenant d’aires géographiques voisines : elles considèrent que ces sans-papiers les menacent ou fragilisent leur situation.

La question des formes de solidarité est importante, mais il convient, me semble-t-il, de la disjoindre, au moins analytiquement, de la question de l’expérience sociale. Au-delà des récriminations et des tensions que l’on peut observer sur ce sujet, il est intéressant d’observer que, malgré ce que les personnes peuvent dire, notamment dans des mouvements de colère ou de rejet, ces personnes-là partagent, ont en commun quelque chose. Il ne s’agit absolument pas de construire un groupe qui serait uni par des expériences semblables dans l’ordre social. Les gens sont très différents, ils peuvent être différents politiquement, etc. J’ai simplement essayé de réfléchir sur le plus petit dénominateur commun, le précipité qui restera lorsqu’on aura fait le compte de l’infinie diversité des positions sociales, des trajectoires géographiques, socio-économiques, etc. Et ce précipité-là, ce plus petit dénominateur commun, c’est que, en dépit de ce que les gens peuvent eux-mêmes dire, il y a quelque chose comme une expérience noire en France, qui relie le bourgeois du XVIe arrondissement de Paris – si l’on devait prendre cet extrême – et le sans-papiers fraîchement arrivé. Nolens volens, ces deux pôles extrêmes ont quelque chose en commun. Mais il n’y a pas nécessairement un intérêt commun à lutter contre ce quelque chose dont ils souffrent tous les deux.

La Vie des Idées – Votre livre s’ouvre par une préface, due à la romancière Marie NDiaye, sous la forme d’une nouvelle que j’ai trouvée admirable. Je la résume en une phrase, de manière nécessairement réductrice : il s’agit de deux sœurs, l’une au teint clair, qui devient aigrie parce qu’elle s’imagine être victime de racisme, et l’autre au teint foncé, qui devient dure à force d’avoir à franchir obstacles et discriminations. Cela m’a fait penser au roman de Malraux, La Condition humaine, et sans doute le titre de votre livre y fait-il aussi référence. J’ai l’impression que, dans cette nouvelle de Marie NDiaye, il y a comme une espèce de fatum auquel on ne pourrait pas échapper. Pour le dire de manière un peu provocatrice, peut-on sortir de la condition noire ?

Pap Ndiaye – À converser avec les personnes que j’ai sollicitées pour le livre, il y a, me semble-t-il, quelque chose auquel on ne peut pas tout à fait échapper. Même les personnes qui vont rejeter ce qualificatif racialisé, qui vont se réclamer de l’universel humain ou de la République indifférente à la couleur de peau, qui vont insister sur leur origine géographique plutôt que sur ce terme global dans lequel elles ne se reconnaissent pas et qui leur semble être de surcroît péjoratif, même ces personnes-là vont reconnaître qu’une partie de leur vie sociale est néanmoins affectée par ce regard posé sur elles. À leur corps défendant – si l’on peut dire –, elles seront considérées comme telles. Il y a donc quelque chose à laquelle on ne peut pas échapper. C’est quelque chose qui s’impose à vous, qui vous rattrape par le collet au moment où vous n’y pensez plus, parce qu’on n’est pas à chaque instant noir, bien entendu ; on ne l’est que dans des moments spécifiques, quand cette question-là se pose à vous. Et il y a donc là comme un fatum.

Ce qui me paraît raisonnable d’envisager, ce n’est évidemment pas que la couleur noire, que cet aspect physique disparaisse (encore qu’on puisse rêver d’une société entièrement métissée), ni que le fait d’être blanc ou noir soit une sorte de résidu du passé qu’il s’agirait d’abolir. Ce qui me paraît raisonnable, ce n’est pas d’éviter le fait d’être noir, c’est d’éviter le souci de l’être, c’est-à-dire de lutter contre les difficultés qui sont associées à cela. L’objectif à rechercher, me semble-t-il, est la déracialisation de la société française : le fait qu’être noir ne compte pas plus qu’une autre caractéristique physique, la couleur des cheveux ou la couleur des yeux. Il s’agit donc d’alléger l’impôt de couleur qui pèse sur les personnes.

La lutte contre les discriminations

La Vie des Idées – Vous venez d’employer une expression qui m’a frappé : le fait d’être noir, c’est quelque chose qui « vient vous rattraper au collet ». Cela me fait penser à un passage de votre livre : un avocat explique qu’il n’a pas du tout envie de s’enfermer dans des causes noires par communautarisme, mais qu’il sait très bien que, lorsqu’il se promène en costume dans la rue, il n’est jamais qu’« un nègre ». Vous citez un autre témoignage : une personne raconte que, à partir d’un certain niveau de responsabilités dans l’entreprise, on a l’impression de marcher sur les plates-bandes des Blancs. Anecdotes terribles. Toute cette souffrance, toutes ces discriminations, est-ce ce que vous appelez la « cause noire » ?

Pap Ndiaye – Tout à fait. La cause noire, c’est l’examen des formes politiques par lesquelles on réduirait le poids du racisme, des discriminations et, éventuellement, des formes de solidarité qui regroupent les personnes directement concernées. Mais, préalablement, il y a une autre opération nécessaire : celle qui consiste à mesurer, à analyser le poids des discriminations, à reconnaître leur existence. Cela n’a pas toujours été facile en France, tant nous nous sommes concentrés sur la lutte antiraciste, avec ses formes de mobilisation spécifiques, avec sa pédagogie antiraciste, qui sont le fruit de la Seconde Guerre mondiale et de l’anticolonialisme. Il s’agit maintenant de se déplacer vers la question des discriminations. C’est une question à certains égards plus complexe, qui doit être intellectualisée, qui nécessite des outils de mesure plus sophistiqués, tant elle est souterraine et indirecte ; car elle ne se révèle pas avec la brutalité de la menace ou de l’injure racistes, qui sont immédiatement reconnaissables. Cette opération-là est un préalable à une réflexion qui porterait, elle, sur les moyens de rassembler les personnes sur la base d’une expérience sociale commune, y compris celles qui sont situées, comme vous l’indiquiez à propos de cet avocat ou de ce cadre, dans des strates sociales et professionnelles censées les protéger contre les assauts les plus directs et les plus brutaux de la stigmatisation anti-noire.

La Vie des Idées – Quand on parle de la condition noire en France, on ne peut pas s’empêcher de penser à ce qui se passe de l’autre côté de l’Atlantique. Là, cinquante ans après la fin de la ségrégation, des gens comme Colin Powell, Condoleezza Rice et bien sûr Barack Obama arrivent aux affaires. Qu’est-ce que cela vous inspire, par rapport à la situation française et européenne ?

Pap Ndiaye – Depuis un demi-siècle, le monde noir américain a enregistré des progrès assez spectaculaires dans la présence des Noirs, dans leur représentation au sein de mondes qui leur étaient jadis fermés : le pouvoir exécutif, les instances législatives ou judiciaires. Jadis, la présence afro-américaine y était inconcevable à tous les égards. De ce point de vue-là, l’élection d’Obama, extraordinaire et historique dans tous les sens du terme, vient couronner une évolution entamée depuis la fin des années 1960. Dans le monde politique, il y a aujourd’hui 10 000 élus noirs ; il n’y en avait que quelques dizaines dans les années 1960. Incontestablement, c’est un aspect très positif de l’histoire américaine du XXe siècle.

Néanmoins, il ne faut pas négliger le fait que, parallèlement, le monde noir situé dans les couches les plus modestes, celui des ghettos pour le dire vite, a plongé économiquement et politiquement à partir des années 1970, par le fait de formes de désaffiliation et d’abandon politique évidentes. On a donc deux situations complètement divergentes : le monde des classes moyennes supérieures, qui a stabilisé ses positions et qui s’est accru, notamment par l’affirmative action, et le monde noir pauvre qui a plongé. Il ne faut jamais perdre de vue cette divergence et ces itinéraires, depuis un demi-siècle. Pour répondre directement à votre question, je dirais que les progrès ont eu lieu grâce à des dispositifs politiques qui ont permis à ces trois personnes, mais aussi à beaucoup d’autres, de franchir des étapes ou d’ouvrir des portes qui jadis leur auraient été fermées. Une Condoleezza Rice, un Colin Powell, un Barack Obama ont reconnu – parce que ce n’est pas un sujet de honte, après tout – qu’ils avaient bénéficié de dispositifs d’actions positives, en particulier pour entrer à l’université et dans les instances de la fonction publique, lesquels ont favorisé la diversité dans les lieux où elle n’avait pas cours : les échelons supérieurs de l’armée américaine dans le cas de Colin Powell, le gouvernement américain dans celui de Condoleezza Rice, ou bien, dans le cas de Barack Obama, l’entrée à l’université de Harvard après un parcours de militant communautaire qui ne le prédisposait pas à entrer dans l’école de droit la plus prestigieuse du pays.

Si l’on met cette situation au regard de la situation française, force est de s’interroger sur ce qu’il serait possible de faire, pas uniquement du point de vue du droit antidiscriminatoire – sujet qui en lui-même mérite évidemment examen –, mais aussi du point de vue de la diversité et des actions politiques, volontaristes, que l’on pourrait mener dans ce sens.

La Vie des Idées – Vous venez d’employer un terme, celui de « diversité », dont je voudrais qu’on fasse ensemble la généalogie. Depuis quelques années, les hommes politiques et les médias parlent soit de « diversité », soit de « minorités visibles ». Il me semble qu’il s’agit là d’euphémismes plus ou moins maladroits. Quand on parle de « minorités visibles », à qui cela renvoie-t-il ? Aux Noirs et aux Maghrébins, c’est-à-dire à une couleur de peau ou à une ethnie. Le terme ne fait pas référence à l’histoire de la colonisation, qui est pourtant propre à ces deux groupes. Par ailleurs, le terme de « minorités visibles » me paraît bizarre : il y a des minorités visibles, y en aurait-il donc des invisibles ? Lesquelles ? Les homosexuels, les Juifs ? À votre avis, tous ces euphémismes ne sont-ils pas une manière de fermer les yeux sur les origines et les mécanismes de la discrimination ?

Pap Ndiaye – Les termes qu’on utilise ont toujours des avantages et des inconvénients. Celui de minorité visible, en l’occurrence, n’y échappe pas. Mais il a d’abord des avantages. Le premier, c’est de cerner et d’utiliser la notion de minorité telle qu’elle s’est développée dans les sciences sociales américaines, particulièrement autour de l’école de Chicago. Louis Wirth est l’auteur d’un célèbre article sur le sujet, paru en 1945, qui visait à abandonner la vieille acception de minorité, qu’il appelle européenne, celle des minorités nationales luttant pour leur indépendance dans un cadre impérial, par exemple dans le cadre de l’Empire d’Autriche-Hongrie. Au XIXe siècle, la question minoritaire est centrale dans la vie politique européenne. Wirth propose un autre sens, qu’il appelle américain, celui d’un groupe qui est victime d’un certain nombre de processus discriminatoires. Lorsqu’il écrit cela, il pense aux Noirs, bien entendu, mais aussi aux Juifs, monde qu’il connaît particulièrement bien et qui vivait dans des conditions marquées par des processus objectivement racistes et discriminatoires. Il est d’ailleurs l’auteur du fameux livre Le Ghetto (1928), qui lui aussi transpose dans le monde contemporain un terme d’origine médiévale.

Il y a aussi cette question de la visibilité. Elle est éminemment problématique, parce qu’on pourrait arguer que des groupes invisibles peuvent être visibles et qu’au fond les processus racistes et antisémites ont eu pour objet aussi de « visibiliser » l’invisibilité, d’essayer de débusquer derrière l’apparence de neutralité ce qui renvoyait à une origine douteuse. Il y a bien là des superpositions et une frontière très floue entre le visible et l’invisible. Mais enfin, dans l’espace français contemporain, la visibilité de l’apparence physique dans la visibilisation des groupes est plus nette en ce qui concerne les Noirs et les Arabo-berbères qu’en ce qui concerne des groupes comme les homosexuels ou les Juifs. Ces derniers ne sont plus, en France, victimes de phénomènes discriminatoires, même si l’antisémitisme existe encore. Il y a donc bien une différence de ce point de vue, qu’il est important de noter.

L’expression « minorité visible » vient du Canada. C’est un terme qui a été acclimaté, qui est passé dans la langue française via le Québec. Il y a d’autres expressions comme celle-là : la « discrimination positive » est également d’origine canadienne, si l’on voulait en tracer le parcours géographique. La notion de minorité visible me semble tout de même utile, quand elle vise à cerner une expérience sociale spécifique, marquée par cette apparence-là, dont il est difficile de se déprendre tout à fait. On pourrait examiner des alternatives. On pourrait mentionner – je le fais parfois – les minorités post-coloniales, parce qu’au fond ce sont des groupes qui viennent de l’ancien espace colonial, donc des groupes qui ont une longue histoire avec la France. Les migrants post-coloniaux ne sont pas tout à fait des étrangers. Je crois qu’il est utile d’être lucide sur les problèmes que pose la qualification des groupes, sans pour autant renoncer à qualifier les groupes. L’opération qui consiste à déconstruire les notions, à en montrer le caractère problématique ou relatif, est évidemment nécessaire, mais elle ne doit pas aboutir à une sorte de champ de ruine où l’on finirait par renoncer à nommer les groupes.

La Vie des Idées – Vous me soufflez la dernière question : l’action. Vous êtes membre du Cercle d’action pour la promotion de la diversité en France, vous êtes membre du Conseil scientifique du Conseil représentatif des associations noires. Je voudrais vous poser une question qui dépasse de loin ce que vous appelez la cause noire : quel rôle peut et doit avoir l’intellectuel dans la société civile ?

Pap Ndiaye – On assiste aujourd’hui à quelque chose comme une nouvelle forme d’engagement intellectuel, dans un certain nombre de débats relatifs à la société française. Le retrait que l’on a observé dans le monde intellectuel, grosso modo à partir de l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, s’explique par mille et une raisons, en particulier l’effondrement des grands systèmes idéologiques qui structuraient la pensée française. Quoi qu’il en soit, cet affaissement touche à sa fin. On assiste actuellement à de nouvelles formes d’engagement qui ne reprennent pas tels quels les motifs politiques qui avaient prévalu jusque dans les années 1970, mais qui les renouvellent, qui les repensent sur des points plus spécifiques. On a affaire à des formes d’engagement plus localisées, moins globales, moins systématiques.

Un certain nombre de secteurs de recherche se sont développés précisément parce que ceux qui les portaient étaient engagés dans des causes liées à leurs champs d’étude. Autrement dit, on ne peut pas penser le développement de l’histoire des femmes dans les années 1970 si on ne l’articule pas au féminisme, parce que, précisément, les historiennes des femmes étaient aussi des militantes féministes. Elles pensaient leur travail intellectuel et universitaire en articulation à des causes qui étaient liées aux femmes et aux diverses formes de discrimination qu’elles pouvaient subir. On pourrait remonter plus loin dans le passé et parler de l’histoire ouvrière, elle aussi associée à des formes d’engagement politiques ou syndicales. On pourrait aussi remarquer que les universitaires ne sont pas des esprits qui flottent dans l’air raréfié des idées : ils sont attachés à des mondes sociaux qui ont souvent une influence sur les choix qu’ils peuvent faire. Cette influence peut apparaître inexistante à première vue pour beaucoup d’entre eux, mais, quand on regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit souvent que ce qui apparaît comme un choix tout à fait distinct du monde social y est relié d’une manière ou d’une autre, et je crois qu’il est tout à fait intéressant de s’interroger soi-même sur le pourquoi de ses propres choix de recherche.

Moi, si je suis devenu américaniste, ce n’est pas tout à fait par hasard. D’une certaine façon, je voulais m’intéresser à un autre pays que la France. Ma vie sociale n’était pas du tout malheureuse, mais il me semblait qu’aux États-Unis j’allais trouver des réponses à propos de ma vie, de mon identité, et que ce détour était important pour moi. Il est évident que je suis attaché au monde noir en général et français en particulier, et que j’ai intérêt en tant qu’individu à ce que les choses s’améliorent pour le groupe des Noirs. Il est intéressant de réfléchir à la fois à l’influence des mondes sociaux sur les choix des chercheurs et aux formes d’engagement possibles. Il est nécessaire et utile d’être attaché à des causes politiques spécifiques, tout en les pensant de manière suffisamment large et globale ; il ne s’agit pas de rester enfermé dans cette question-là. Moi, la question qui m’occupe particulièrement, c’est celle des minorités et de toutes les situations discriminatoires en France, parmi lesquelles les situations vécues par les Noirs. Je travaille à penser la question minoritaire en France, à introduire ces questions dans le champ universitaire et également à faire en sorte que cette prise en compte dans le monde universitaire ait des effets politiques et associatifs.

Mais je ne m’occupe pas directement des questions relatives à l’organisation des groupes ou à des formes d’engagement. Je souhaite que mon travail soit utile aux personnes qui, à un titre ou à un autre, sont engagées dans un mouvement par lequel les minorités s’organisent – non pas par sécession ou par communautarisme, mais parce qu’il s’agit de faire reconnaître des torts et des méfaits qui, faute de porte-parole suffisamment influents dans la société civile française telle qu’elle est historiquement organisée, avec ses partis, ses syndicats et ses grandes associations, végètent en quelque sorte. C’est mon objectif politique. Je considère que la lutte contre les discriminations ne se satisfait pas simplement d’un travail par le haut, avec les institutions, mais qu’elle nécessite également une mobilisation des personnes, de toutes les personnes de bonne volonté et particulièrement de celles qui sont directement affectées par les discriminations. À ce titre-là, je suis un intellectuel engagé.

Propos recueillis par Ivan Jablonka. Retranscription : Florence Brigand.

Discriminations : 

pourquoi les Noirs de France se rassemblent-ils ?  LEMONDE.FR | 09.12.05 | 17h51  •  Mis à jour le 18.09.07 | 18h34 


L’intégralité du débat avec Pap Ndiaye, universitaire et membre du 
Conseil représentatif des associations noires (CRAN), mardi 13 décembre 2005. 

iadelsol : Bonjour, je suis colombienne d’origine française. Je pense que le problème de la discrimination en France ne touche pas que les Français d’origine africaine ou les Français des DOM TOM… Qu’en pensez-vous ? 

Pap Ndiaye : Vous avez raison. Les discriminations visent des personnes très différentes les unes des autres. Il est hors de question de les hiérarchiser moralement, mais il convient de les distinguer pour mieux les combattre. En l’occurrence, les discriminations visant les populations noires de France (personnes d’origine antillaise ou africaine) ont une histoire, des formes particulières qu’il est nécessaire de penser. Cela ne signifie pas que les Noirs aient des droits particuliers, ni que leur situation soit nécessairement plus difficile que celle d’autres personnes, par exemple des citoyens ou étrangers d’origine arabe, sud-américaine, etc. 

 

ThomasG : Est-ce vraiment habile de vous présenter (les Noirs) comme une minorité « fragile » ? J’ai peur que vous donniez le bâton pour vous faire battre !  Pap Ndiaye : Les populations noires de France constituent une minorité affectée de difficultés et de souffrances sociales spécifiques. Elles sont plus fragiles socialement et économiquement, en moyenne, que le groupe dit « majoritaire ». Il importe, à mon sens, de reconnaître ces difficultés sociales pour y remédier. Mustapha : On nous dit qu’il ne faut pas revisiter l’histoire. Qu’en pensez-vous ? Pap Ndiaye : Il me semble au contraire utile et important d’ouvrir les chapitres « sombres » de l’histoire nationale, non pas pour instruire des procès contre
la République, mais plutôt pour la renforcer. Il me semble que c’est en parlant et en travaillant sur l’histoire de Vichy, l’histoire de la guerre d’Algérie, l’histoire de l’esclavage, de la colonisation, que l’on est, par contrecoup, crédible lorsqu’on parle des pages « glorieuses ». Il ne s’agit pas de « faire plaisir » à tel ou tel groupe, mais de reconnaître l’importance de sujets d’histoire longtemps occultés dans notre histoire nationale. 

Nosa : Que pensez-vous des déclarations d’Alain Finkielkraut, Héléne Carrère d’Encausse et quelques autres ? Ne pensez-vous pas qu’une certaine parole malsaine se lâche aujourd’hui ? A quoi attribuez-vous cela ?  Pap Ndiaye : Ces déclarations sont désolantes de la part d’intellectuels renommés. La montée en puissance des questions relatives aux minorités en France donne probablement l’occasion à des intellectuels conservateurs de ressasser des vieux thèmes culturalistes attribuant aux Noirs ou à d’autres des traits culturels irréductibles censés rendre compte de phénomènes récents, comme les émeutes de banlieue. Le contexte actuel favorise des prises de parole à connotation xénophobe, ou parfois raciste, qu’on n’aurait probablement pas entendues il y a quelques années. « LE DISCOURS RÉPUBLICAIN, GÉNÉREUX EN PRINCIPES, A MASQUÉ DES INÉGALITÉS SOCIALES » Piadelsol : Il ne s’agit pas seulement d’un problème des « intellectuels » renommés. Je trouve que c’est un problème qui a ses origines dans le concept d’intégration républicain du modèle français. Qu’en pensez-vous ? Pap Ndiaye : Je suis d’accord. Le modèle républicain a promu la figure abstraite du citoyen libre et a recouvert d’un voile pudique des phénomènes de discriminations fondés sur la couleur de peau, le sexe, etc. Il s’agit aujourd’hui de nommer et de décrire les discriminations pour mieux les combattre. 

Jo : Pensez-vous que l’Etat représenté par ses ministres doit donner l’exemple en employant un langage politiquement correct et éviter le langage de la rue tel que Karcher, racaille… ? Pap Ndiaye :Il me semble que les ministres de
la République doivent s’exprimer différemment des « habitués du café du commerce ». La parole et les mots d’un ministre ont des effets culturels et sociaux et il importe de peser ses mots. Force est de constater que des mots comme « racaille » ou « Karcher » n’appartiennent pas au registre de la délibération républicaine, mais à celui de la stigmatisation populiste. 
Mustapha : D’après vous, Pap Ndiaye, pourquoi
la France d’aujourd’hui ne veut-elle pas assumer sa diversité ?
 Pap Ndiaye : La diversité a longtemps été perçue comme une menace pour la cohésion nationale et l’ordre républicain. L’universel républicain a longtemps été celui des hommes blancs. De surcroît, la diversité ethnique de la population française a une histoire qui est liée à la construction de l’empire, histoire longtemps occultée. Il n’est donc pas étonnant que l’expression et l’organisation publiques des minorités françaises passent aussi par la mise en avant d’épisodes difficiles et occultés de notre histoire commune, comme l’esclavage. 

Lachapelle : Bonjour, ne pensez-vous pas que le discours des « républicains universalistes » rend très difficile la lutte contre les discriminations en France, et que ce discours conduit surtout à ne rien changer ? Pap Ndiaye :Certainement. Le discours républicain universaliste, généreux en principes, parfois en actes, a aussi masqué des inégalités sociales et des discriminations. Il est possible et nécessaire, me semble-t-il, d’être à la fois universaliste et de prêter attention aux difficultés sociales spécifiques de groupes sociaux qui ont longtemps été « invisibles ». L’abbé Grégoire, grand révolutionnaire et grand républicain universel, était aussi le fondateur de
la Société des amis des Noirs et celui qui a accordé la citoyenneté aux juifs de France. 
Kikoyoo : Je suis d’origine algérienne, je souffre du racisme autant que vous. Suis-je blanche ? Ne devriez-vous pas élargir votre cercle ? Pourquoi les Noirs uniquement ? Pap Ndiaye : Il est hors de question de hiérarchiser les souffrances sociales dues au racisme et à la discrimination. D’un point de vue moral et politique, elles s’équivalent. Il me semble en revanche qu’il est utile de réfléchir sur les discriminations et stigmatisations spécifiques dont sont victimes les populations noires, ce qui ne signifie pas qu’elles soient plus « intolérables » que celles qui affectent les populations arabo-berbères. 

Mat : La multiplication d’associations à caractère « ethnique » ne risque-t-elle pas à vos yeux de favoriser la communautarisation de la société française ? Pap Ndiaye :S’il s’agissait d’associations « ethniques », on aurait affaire à des associations antillaises, congolaises, béninoises, etc. Ces associations sont par ailleurs légitimes, dans la mesure où elles permettent à des personnes originaires de la même région ou du même pays de se regrouper en fonction de tel ou tel objectif culturel ou social, et où elles ont servi à amortir le choc migratoire. Mais ce dont il est question avec le Conseil représentatif des associations noires, ce n’est pas un regroupement ethnique (puisqu’il rassemble des personnes d’origines très différentes), mais un regroupement fondé sur l’expérience sociale commune de discriminations et stigmatisations liées à la couleur de peau. En cela, il n’y a pas communautarisation de la société, mais organisation associative visant à établir des liens entre les autorités chargées de la lutte contre les discriminations (
la Halde, Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité) et les personnes qui les subissent. C’est donc fondamentalement un projet républicain. 
Alb-lac : L’électorat noir peut-il, selon vous, peser sur l’issue des prochaines élections présidentielles ? Si oui au profit de qui ? Pap Ndiaye : Il faudrait d’abord réfléchir sur ce que pourrait être cet électorat noir. La diversité politique et sociale des populations noires est une bonne chose et elle me semble difficilement compatible avec une stratégie présidentielle spécifique. En revanche, il est légitime que les populations noires de France, via leurs associations, formulent des demandes d’égalité des droits réels (pas seulement formels) auprès des candidats à l’élection présidentielle. 

Jean-Paul : Mais que pensez-vous du danger que peuvent représenter certains groupes de revendications naissants, au discours souvent violent et mal maîtrisé ? Je pense particulièrement aux nouveaux Black Panthers français, qui d’ailleurs sont rejetés par des électrons libres tels que Dieudonné. Pap Ndiaye : Il existe certainement une petite minorité active de Noirs caractérisée par un discours radical intolérant, avec parfois des connotations antisémites. Ce discours doit être dénoncé parce qu’il est moralement inacceptable et politiquement suicidaire. D’où l’importance, me semble-t-il, de la création d’une fédération des associations noires fondée sur des principes de tolérance, de respect mutuel. Je vous remercie pour vos questions pertinentes. Le débat est naissant en France et nous aurons certainement d’autres occasions de réfléchir à tout cela. Chat modéré par Constance Baudry et Stéphane Mazzorato 

 

Mémoire et espoirs des Noirs en France 

Jacques Chirac a retenu la date du 10 mai pour la journée annuelle de la mémoire de l’esclavage. A cette occasion, «
La Croix» publie un dossier spécial de huit pages consacrées aux Noirs en France
 

Vue partielle de l’assistance prise le 26 novembre 2005 à Paris dans une salle de l’Assemblée nationale, lors de la création de
la Fédération des associations noires de France (photo Laban-Mattei/AFP)
L’année 2005 aura-t-elle marqué l’émergence d’une « question noire » en France ? Les polémiques successives sur le choix de la date pour honorer la mémoire des victimes de l’esclavage, et sur la reconnaissance dans les programmes scolaires du « rôle positif » de la présence française outre-mer, puis la création, il y a seulement deux mois, d’un Conseil représentatif des associations noires auront, en tout état de cause, brutalement mis en lumière un phénomène jusqu’alors souterrain : la montée de revendications politiques, sociales et mémorielles, autour d’un élément considéré comme fédérateur, celui de la couleur de la peau.Et pourtant, quoi de commun entre un Français d’outre-mer et un immigré venant d’Afrique subsaharienne ? Quoi de commun encore entre un musulman sénégalais et un évangélique ghanéen ? «
La Croix» tente aujourd’hui de comprendre pourquoi et comment cet «agrégat» identitaire s’est formé (p. I et II). Assiste-t-on, dans l’Hexagone, à la constitution d’un communautarisme sans véritable équivalent chez nos voisins européens ? et si oui, faut-il s’en inquiéter (p. VII et VIII) ? L’écrivain Maryse Condé, présidente du Comité pour la mémoire de l’esclavage (p. VI), qui doit être reçue aujourd’hui par Jacques Chirac avant l’annonce de la date finalement retenue pour rendre hommage aux victimes de l’esclavage, parle d’une quête de «reconnaissance historique».

Florence COURET
***

Etre noir en France 

Assemblée nationale, 26 novembre 2005. Ils sont tous là pour lancer le Conseil représentatif des associations noires (Cran) : l’ancien porte-parole des Verts, Stéphane Pocrain, le chanteur Manu Dibango, l’ancien président de SOS Racisme, Fodé Sylla, le footballeur Basile Boli. Leur point commun : la couleur de la peau, noire. Leur objectif : jouer le rôle d’un «lobby» à l’américaine pour défendre les intérêts des Noirs de France. « Le Cran est né d’une prise de conscience que la couleur de la peau fédère», explique Patrick Lozès, président du Cran qui revendique plus de cent associations affiliées. «Les Noirs souffrent, poursuit ce pharmacien d’origine béninoise. Combien de jeunes Noirs diplômés sont réduits à occuper des postes de vigiles ?
La France a toujours appréhendé les discriminations sociales mais jamais les discriminations ethno-raciales.»
La création d’une fédération d’associations «noires» est une première en France. Vingt ans après
la Marche des beurs contre le racisme et pour l’égalité des droits, elle est révélatrice d’une montée des revendications identitaires chez les Noirs vivant dans l’Hexagone. Qu’il s’agisse des Antillais, qui sont Français depuis plusieurs siècles, ou des enfants d’immigrés africains, naturalisés ou nés en France, «l’expérience commune de l’humiliation et du rejet en raison de la seule couleur de la peau a créé un sentiment d’appartenance commun, mélange de défiance et de revendication», analyse ainsi le haut fonctionnaire Richard Senghor (1), petit neveu de Léopold Sédar Senghor, président-poète du Sénégal, mort en 2001.
Discriminés dans l’emploi et le logement (lire p. II), sous-représentés dans les médias ou les partis politiques (lire p. II), les Noirs ont été également oubliés des débats sur l’intégration, longtemps dominés par la seule question de l’immigration maghrébine. «Leurs problèmes ont été mis de côté alors que ce sont eux qui vivent dans les logements les plus insalubres, eux qui occupent les emplois les plus pénibles, reconnaît le secrétaire national du PS, Malek Boutih. Les Noirs sont invisibles, alors qu’ils subissent une marginalisation et un racisme très intenses dans la société française.»  

Une loi perçue comme une offense supplémentaire Cette lutte contre l’injustice sociale se double d’une lutte pour une reconnaissance symbolique. «Chaque Noir de France a une histoire familiale qui inclut des méfaits et des souffrances qu’il voudrait voir reconnaître, analyse l’historien à l’Ehess, Pap N’Diaye, membre fondateur du Cran. Mais il se heurte à l’indifférence des pouvoirs publics. L’article 4 de la loi du 23 février 2005 qui reconnaît le rôle positif de la colonisation outre-mer a été perçu comme une offense supplémentaire.» Pour le sociologue au CNRS, spécialiste des sociétés de
la Caraïbe, Michel Giraud (2), «la lutte contre les discriminations a redonné vie à des revendications liées au passé, à la colonisation et à l’esclavage». «Les discriminations, poursuit le sociologue, sont elles-mêmes motivées par des stéréotypes – l’idée que le Noir est un être inférieur – qui se sont forgés aux temps de l’esclavage et de la colonisation.»
Surfant sur les frustrations, l’humoriste Dieudonné, né d’un père camerounais et d’une mère bretonne, a joué, au rythme de déclarations sulfureuses, un rôle de catalyseur. L’artiste, entré en politique dès 1997, cherche à fédérer des populations disparates autour d’un discours identitaire visant à dénoncer le passé esclavagiste de
la France, et les injustices dont les Noirs seraient encore victimes aujourd’hui. Plusieurs fois traîné devant les tribunaux, l’humoriste œuvre, au passage, à mettre en concurrence la mémoire des traites négrières avec celle de
la Shoah. «Dieudonné a contribué à mettre sur le devant de la scène un problème dont on ne parlait pas assez en France, reconnaît Michel Giraud. Mais il l’a mal posé, en ouvrant la voie à une véritable concurrence victimaire.»
Quoi qu’il en soit, les Antillais et les Africains n’ont pas attendu l’humoriste – dont beaucoup se désolidarisent – pour s’interroger sur leur passé. «La grogne des Antillais de métropole existe depuis longtemps, observe Marie-Georges Peria, vice-présidente du Centre d’études et de recherches des Français d’outre-mer (Cerfom). Beaucoup ont été déçus en arrivant dans l’Hexagone. Mais leurs frustrations, leur quête identitaire, étaient difficiles à formuler. Avec le 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, en 1998, les originaires d’outre-mer ont trouvé un point focal pour commencer à exprimer ce qu’ils ressentaient. Depuis, les revendications s’amplifient de tous les côtés.»

La célébration de ce 150e anniversaire marque de fait un tournant. La marche silencieuse organisée, à cette occasion, à Paris, le 23 mai 1998, est un succès : 40 000 personnes marchent entre Vincennes et Nation, sous le slogan «esclavage, crime contre l’humanité». «Il s’agit alors d’insister sur la responsabilité directe de
la France dans cette histoire, trop longtemps occultée, commente le président du Comité marche du 23 mai, Serge Romana, généticien à l’hôpital Necker à Paris. Nous ne voulions pas que
la France commémore l’abolition de l’esclavage en 1848, mais la mémoire de nos aînés, enfin reconnus comme victimes, au même titre que les juifs ou les arméniens. Car nous sommes filles et fils d’esclaves !»  

Antillais et Africains reconnaissent que la couleur de la peau fédère Cette première marche défile dans une indifférence quasi générale. Mais le mouvement est lancé et se poursuit avec le dépôt d’une proposition de loi visant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme crime contre l’humanité, portée par la députée de Guyane, apparentée socialiste, Christiane Taubira. Le Sénat adopte la loi le 10 mai 2001. Une première en Europe. Un Comité pour la mémoire de l’esclavage est créé dans la foulée. Présidé par l’écrivain guadeloupéenne Maryse Condé, il est notamment chargé de proposer une date nationale de commémoration de l’esclavage. Parallèlement, les Noirs de France s’organisent. Avant 1998, une nébuleuse de structures coexistent ; les multiples associations culturelles antillaises d’un côté, les associations de travailleurs africains, de l’autre. Mais en décembre 1999, la romancière Calixthe Beyala et le metteur en scène Luc Saint-Eloi créent le collectif Égalité, qui fédère 200 associations afro-antillaises. Le mouvement dénonce la non-représentation de la diversité ethnique sur les écrans et réclame des quotas. Il s’agit de la première association à ouvrir en France le débat sur les « minorités visibles » et la discrimination positive. Antillais et Africains reconnaissent que la couleur de la peau fédère et forge une identité commune, au-delà des divergences.C’est l’année 2005 qui voit véritablement se poser une «question noire» en France, avec une succession d’événements. En mars, des intellectuels, dont Alain Finkielkraut, lancent un appel contre le «racisme anti-blanc», après des manifestations lycéennes au cours desquelles de jeunes Noirs auraient agressé des manifestants, Blancs. En août, l’incendie de deux immeubles insalubres fait 24 victimes à Paris, toutes africaines. Lors des violences urbaines de novembre, la police constate que de jeunes noirs se trouvent souvent en première ligne des affrontements. En décembre, des Antillais s’opposent à la célébration du bicentenaire de la bataille d’Austerlitz, parce que remportée «par un négrier nommé Napoléon Bonaparte». Enfin, Nicolas Sarkozy annule un déplacement aux Antilles devant le tollé que suscite le refus des députés UMP d’abroger le fameux article 4 de la loi du 23 février 2005 sur l’enseignement du «rôle positif de la présence française outre-mer».  

L’année 2005 aura été celle de la cristalisation d’une identité noire revendiquée «Le lien entre tous ces événements, c’est la question ethno-raciale, résume l’historien Pap N’Diaye. Les Noirs deviennent visibles dans l’espace public.» «L’année 2005 aura été celle de la cristalisation d’une identité noire revendiquée, d’une colère noire exprimée, ajoute Richard Senghor. Comme si, lasse de subir cette image d’éternelle victime, était soudain née une “communauté noire” déterminée à remettre les pendules à l’heure, à commencer par celles de l’Histoire. Même si ce retour en force du biologique a de quoi interpeller.» Et c’est d’ailleurs bien le cas. Pour le président de SOS Racisme, Dominique Sopo, «la question noire n’existe pas». Selon lui, les Noirs de France ne se reconnaissent pas dans cette fabrication identitaire mise au service de revendications communautaires. De fait, quoi de commun entre un citoyen originaire d’un département d’outre-mer installé en métropole, un immigré originaire d’Afrique subsaharienne ou un réfugié politique arrivant d’Afrique centrale ? «Rien, tranche Patrick Karam, président du collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais, qui revendique 10 000 membres. Ce n’est pas parce que l’on est noir que l’on a le même passé, les mêmes attentes. Les Antillais, par exemple, sont davantage préoccupés par le problème de la continuité territoriale que par celui des discriminations.»D’autres reprochent à ce mouvement identitaire de se tromper de combat. «Jusqu’à quand les Noirs seront descendants d’esclaves ou de colonisés ? Quelle énergie perdue dans la déploration victimaire !», s’agace l’auteur de Je suis noir et je n’aime pas le manioc (3), Gaston Kelman, qui admet pourtant qu’il existe «un problème racial» en France. Pour le sociologue Michel Giraud, «se servir du passé pour solder les comptes du présent n’est pas une bonne stratégie». Et s’il est «essentiel de lutter contre les discriminations raciales», «la solution ne devrait pas passer par la revendication d’une identité noire», laquelle «contribue à la fragmentation de la société». Pour Michel Giraud, « chacun doit faire en sorte que la réappropriation du passé dont il porte encore les marques ne devienne pas une fixation passéiste qui clotûrerait l’avenir».

Solenne de ROYER

(1) Richard Senghor : Le Surgissement d’une question noire en France, Esprit, janvier 2006.
(2) Michel Giraud a contribué à l’ouvrage collectif dirigé par Partick Weil et Stéphane Dufoix : L’Esclavage, la colonisation, et après…, PUF, 2005, 627 p., 29 €.
(3) Max Milo Éditions, 2004, 16 €. 

 

 

 

 

Les Antilles françaises ou les vestiges de l’Empire ?

 

Les aléas d’une citoyenneté sociale outre-mer

par Silyane Larcher [20-02-2009]

Domaine : Politique

 

En raison de leur histoire particulière (anciennes colonies d’esclavage, passées du statut de colonies à celui de département d’outre-mer), les Antilles françaises présentent aux observateurs une situation politique peu banale. Les idéaux républicains y ont laissé un héritage politique complexe qui influence les aspirations d’aujourd’hui. L’actualité récente doit être éclairée dans une perspective historique et politique.

Télécharger ce(s) document(s) :

Voir en ligne : http://www.flickr.com/photos/618953…

-->

« …Presque aucun effort n’a été fait pour assurer au travailleur antillais ou réunionnais un statut économique et social en harmonie avec le statut politique dont il jouit depuis un siècle. » [1] Cette interpellation, qui semble faire écho aux rudes mouvements sociaux commencés en Guadeloupe le 20 janvier dernier, suivis de ceux de la Martinique depuis le 5 février (étendus maintenant à la Réunion), est celle d’Aimé Césaire, le 27 février 1946, dans l’une des pages du rapport qu’il écrit pour soumettre à l’Assemblée Nationale le projet d’une loi « tendant au classement comme départements français de la Guadeloupe et de la Martinique ». Cette loi du 19 mars 1946 (tentative d’établissement d’une citoyenneté de « type fédéral » avec certaines colonies dont les limites de la redistribution de l’Etat furent l’un des principaux points d’achoppement) s’inscrit non seulement dans le contexte général de l’Empire français où est débattue l’idée d’Union française, mais aussi et surtout dans un contexte antillais où des revendications sociales anciennes traversent (non sans débat contradictoire, loin de là !) autant les élites que les couches populaires. Ce qui situe d’emblée l’ambiguïté d’une trajectoire historique et politique qui ne se comprend pas de la même manière, selon que l’on étudie les choses du point de vue de la Métropole ou des Antilles.

Citoyenneté sociale et histoire coloniale post-esclavagiste

Ces propos d’Aimé Césaire s’inscrivent dans l’accomplissement de luttes sociales et politiques anciennes par lesquelles la citoyenneté sociale venait donner unité à un statut juridico-politique obtenu en 1848. Contrairement à des idées reçues tenaces qui voudraient, en termes gramsciens que « l’hégémonie culturelle » des élites, tenues pour homogènes socialement, aurait injecté « l’esprit de consentement » aux masses laborieuses, l’égalité sociale fut au cœur de bien des mobilisations politiques de la deuxième moitié du XIXe siècle guadeloupéen et martiniquais [2]. Ainsi pourrait-on croire qu’au regard des événements récents, rien n’aurait changé depuis plus de soixante ans sur ces terres françaises de la Caraïbe appelées « DOM » (départements d’outre-mer) ou « DFA » (départements français d’Amérique). Or il n’en est rien. Avec respectivement le quatrième et le premier PIB (Produit Intérieur Brut, par habitant, en dollars) de la Caraïbe, la Guadeloupe et la Martinique d’aujourd’hui ne sont plus les sociétés rurales issues du monde agraire des plantations. L’économie des deux îles est essentiellement de type tertiaire (services, commerce, artisanat, etc.). C’est indéniable, dans le contexte économique mondial, trop souvent oublié des Trente Glorieuses, en permettant l’accès élargi à la santé, à la protection sociale, à l’éducation, aux infrastructures matérielles (routes, transports, complexes de loisirs, etc.), la départementalisation a fait disparaître une misère économique et sociale qui trouvait son lit dans le vieux monde de la canne.

Pourtant, de mémoire d’Antillais, on n’avait jamais vu cela : 20 000 à 40 000 personnes dans les rues de Fort-de-France, entre 60 000 et 65 000 personnes à Pointe-à-Pitre depuis le début de la grève, soit entre 5% et 16 % environ de la population de territoires qui comptent un peu plus de 400 000 habitants. Ce n’est pas rien. L’ampleur des manifestations présente outre sa force, une forme inédite, mais aussi une profonde modernité.

Nouvelles formes d’expression démocratique

Le mouvement guadeloupéen, appelé Liyannaj Kont’ Pwofitasyon (LKP : rassemblement contre les abus), dirigé par des acteurs directement issus du secteur social (syndicats, agents d’ANPE, travailleurs sociaux, éducateurs, etc.), et rejoints par quelques petits entrepreneurs, s’est engagé sans les élus locaux, à l’écart des étiquettes de partis, même si ses principaux porte-parole sont notoirement connus pour être des militants indépendantistes ou apparentés. Sa durée témoigne tant de sa grande popularité auprès de la population que de son exceptionnelle organisation. Derrière les fermetures des services publics, des supermarchés, des écoles, etc., se réactivent des réseaux anciens de solidarité, d’entraide familiale et de voisinage, associative, mais aussi éducative qui permettent de tenir, et d’assurer au mouvement sa persistance. Sur Internet s’établit le calendrier des points de ralliement, sont diffusés les comptes rendus des « jégociations » (nom ironiquement donné aux négociations depuis le retour d’Yves Jégo, Secrétaire d’État à l’Outre-mer, après son départ contesté de la table des discussions), des groupes de soutien se rallient sur Facebook, sans oublier les forums de discussion. Plus encore, le mouvement s’inscrit, dans une certaine mesure, dans les formes contemporaines de contestation mondiale du néo-libéralisme avec ses effets de casse sociale sur les plus fragiles : des syndicats du Canada, du Mexique, de Saint-Domingue et du Brésil lui apportent leur solidarité.

Dans les formes, il y a en effet une radicale nouveauté et une profonde contemporanéité : le LKP est bien un mouvement de contestation sociale de notre monde globalisé où « la politique de la défiance » fonde la dénonciation sur l’organisation et la revendication articulée. En organisant la contestation des conséquences économiques et sociales des politiques publiques dont ils font l’objet, en exprimant par l’action le pouvoir de dire non et de révoquer le Prince ou ses administrateurs, à leur manière les Guadeloupéens sont en train de manifester l’une des formes de ce que certains politistes appellent une « souveraineté négative ». En réponse à l’effondrement des partis, à la défiance à l’égard de la souveraineté libérale représentative, ces nouveaux citoyens organiseraient les manières pour eux d’exprimer leur rejet, bref leur pouvoir de dire non. Mais ici, loin d’être identifiable à une contestation nue, au pur refus, ce pouvoir de dire non joue à plein sa fonction critique au plan social, c’est-à-dire sur le terrain des rapports socio-raciaux de classes, curieusement absents des débats antillais qui se focalisent sur « le problème identitaire »..

Prégnance du problème social

Selon une formule ancienne de Valéry Giscard d’Estaing en 1974, l’opinion française a parfois retenu des Antilles l’image caricaturale de « danseuses capricieuses » qui ne savaient pas ce qu’elles voulaient. Des intellectuels antillais ont de leur côté écrit que « les Antilles [étaient] dans l’impasse » [3]. Or en l’occurrence, le mouvement explicite le contenu d’une volonté. « Ka nou vlé » (« ce que nous voulons ») précède la longue liste des revendications dont le nombre dépasse la centaine. Si le LKP a des revendications claires et précises, qui pourront sembler démesurées (le « relèvement immédiat des bas salaires de 200 € », le « gel des loyers pour une période indéterminée »), néanmoins, à regarder de près son long égrènement, la dénonciation radicale de ce jour ne doit pas masquer la persistance lancinante, d’une manière très inquiétante et presque désarmante, d’une question ancienne : la question sociale, impliquant l’intervention toujours plus grande de l’État providence.

Dans des îles touchées par le chômage à 27, 3 % et 21, 8 % (Guadeloupe et Martinique) [4], les leaders des mouvements ne sont pas à proprement parler les enfants de la départementalisation. En Guadeloupe en particulier, ils ne sont pas ces fils de l’après-guerre (les « babyboomers », aujourd’hui « papyboomers ») qui ont bénéficié des plus belles heures de l’État-providence. La quarantaine pour la plupart, ils n’en ont au mieux connu que les dernières. Souvent en raison de leur position professionnelle, ils sont au plus près des échecs des politiques publiques en matière d’emploi, d’insertion professionnelle, d’aides sociales et fiscales, et de ce qu’il faut bien appeler l’institutionnalisation du précariat, avec tous ses effets de déclassement, mais surtout de désaffiliation [5]. Le leader du mouvement, responsable d’une agence ANPE, incarne une partie de cette génération. Travailleurs sociaux, pères et mères de famille, ils prennent le pouls de l’avenir angoissant pour leurs enfants, mais surtout le sentiment de « no future » et d’exclusion sociale de toute une partie de la jeunesse guadeloupéenne si touchée par le chômage : plus de la moitié des chômeurs guadeloupéens le sont pour une durée minimale de 3 ans. Les jeunes de moins 30 ans constituent 48% du nombre de chômeurs : le taux de ceux qui sont sans diplôme atteint 60 % et ceux qui sortent de l’enseignement supérieur atteignent tout de même 21 % [6]. En cela, le mouvement trouve un écho favorable auprès de la majorité de la population guadeloupéenne, toutes « catégories socio-professionnelles » et tous âges confondus.

Quoi qu’il en soit, la Guadeloupe, et avec elle la Martinique et la Réunion, ne sont pas les seuls départements français touchés par le délabrement social et la précarisation. D’autant qu’avec plus d’un salarié martiniquais sur trois employé par la fonction publique, et presque autant en Guadeloupe (un sur trois, toujours d’après l’INSEE) [7], les Antillais peuvent donner l’impression, selon une expression créole, de « pleurer le ventre plein ». C’est à ce niveau que la dimension historique éclaire ces demandes accrues d’État qui, loin d’être « révolutionnaires », à bien des égards, réactivent sous une forme neuve, mais aussi radicalisée, des repères anciens.

Question sociale et particularisme historique : significations sociales de l’égalitarisme républicain

L’histoire de l’assimilation juridico-politique des Antilles françaises à la France continue encore d’être interprétée en termes mentalistes, voire psycho-affectifs, ou comme une histoire sociale et institutionnelle positiviste. Or l’histoire des mobilisations politiques et sociales de la période des années 1848 à 1900 montre que toutes les fois que le régime républicain fut au pouvoir, la République coloniale ne fut pas perçue aux Antilles seulement comme un régime politique, comme une forme politique. Elle fut aussi, et essentiellement, interprétée dans les luttes sociales et politiques, comme un principe social, principe social d’égalisation invoqué, parfois sollicité, pour s’interposer dans l’affrontement entre des groupes socio-raciaux – à ce niveau intervient la variable raciale, dont les effets sociaux ne sauraient certes être minimisés [8]. Dans une société structurée par les hiérarchies héritées de la société esclavagiste, le principe égalitariste se concevait en effet aussi bien parmi les membres de la bourgeoisie de couleur que parmi les couches populaires comme un principe de transfiguration des inégalités sociales et raciales. Loin de fusionner ensemble, élites et classes pauvres ne partaient pas du même niveau pour accéder à l’égalité sociale avec les colons, blancs propriétaires, anciens propriétaires d’esclaves appelés encore « békés ». Si l’on ne part de la même marche, les uns et les autres entendent bien prendre « l’escalier social » permettant de mesurer l’égalité concrète avec les anciens maîtres. Ce qui fait voir le consensus autour de la notion d’égalité, avec ses échelles. Ce qui laisse voir aussi toute la symbolique autour de la position dominante du « béké », à la fois parangon de la réussite sociale et repoussoir absolu. Mais, il faut le redire, les catégorisations coloristes opèrent également comme catégories sociales en faisant parfois voler en éclat leur origine biologique esclavagiste. Ainsi, tous les « Blancs » de la société ne sont pas nécessairement assimilés à la catégorie « béké » : c’est le cas par exemple du sénateur socialiste des années 1900, Amédée Knight, martiniquais « Blanc » d’origine américaine. De même, en Guadeloupe du député Gaston Gerville-Réache issu de l’ancienne classe des libres de couleur ou « mulâtres » qui se revendiquait parfois comme « nègre » dans les années 1880. Ce qui souligne l’importance, non moins problématique, de l’enracinement culturel et de la condition sociale comme vecteur du sentiment d’appartenance commune.

Le LKP guadeloupéen énonce tous les domaines dans lequel il revendique le changement : salaires et minima sociaux certes, mais aussi logements, éducation, environnement, formation professionnelle, éducation, droits syndicaux et libertés syndicales, lutte contre les licenciements, services publics, agriculture, aménagement du territoire, fiscalité en matière foncière, culture et langue, justice sociale, justice pénale et histoire (le collectif demande que les responsables des émeutes de 1967 réprimées dans le sang soient poursuivies et les familles et leurs ayants droit dédommagés). Bref, tout y passe. Fait remarquable, le collectif ne s’inscrit pas dans une simple logique de demandes, mais fait des propositions dans plusieurs des domaines évoqués. C’est une refondation complète de la société guadeloupéenne, des relations sociales de travail en particulier – où se cristallisent les oppositions raciales – qui est exigée. Sans doute aucun mouvement antillais n’était-il allé aussi loin dans la nature de ses revendications sociales et politiques, mais surtout dans la formulation du contenu donné à une volonté collective. Néanmoins, c’est cette même fonction de départage ou de véritable « interface » dévolue à l’État, dans son contenu à la fois d’État-impartial et d’État-social appelé à s’interposer entre des groupes, qui est encore convoquée. Autrement dit, c’est la figure de l’État-providence, État protecteur du social, qui se substantialise davantage, et par suite l’accroissement de la dépendance socio-économique qui se profile.

De façon paradoxale, et certainement dérangeante du point de vue de l’État, ces demandes d’État-providence rappellent amèrement à la France qu’elle n’en a peut-être pas fini avec l’Empire… Car, quoi qu’on en pense, les grévistes et leurs leaders ne demandent pas l’indépendance. De même, la radicalité du mouvement guadeloupéen, et sa contagion, soulignent de manière désastreuse que la loi seule ne suffit pas à venir à bout d’une question sociale qui s’enracine dans l’histoire longue d’une ruralité sociale du monde des plantations qui, à bien des égards, n’a fait que s’urbaniser dans les quartiers populaires de Fort-de-France et de Pointe-à-Pitre. À sa façon, et malgré la vision enchantée qu’il voudrait en donner, le célèbre roman Texaco de Patrick Chamoiseau – dont on a souvent fait une lecture simplement mémorielle – fait le récit remarquable du déplacement des oripeaux des logiques sociales de cette ruralité dans le monde urbain de la société de consommation bourgeonnante. La référence littéraire souligne d’ailleurs le manque pour le moins frustrant de travaux de sociologues ou d’anthropologues [9] qui permettraient de mieux interpréter, au-delà des discours tenus naguère sur les sociétés « krazé » [10], les mutations sociales à l’œuvre dans la tertiarisation et l’urbanisation des sociétés antillaises qui ont accompagné l’effondrement de l’économie de plantations. La focalisation actuelle sur le niveau des prix à la consommation (la lutte contre « la vie chère ») signe de façon pour le moins alarmante l’asthénie d’un système social qui présente l’abondance d’un monde d’objets, devenus de plus en plus inaccessibles, sans offrir en contrepartie les perspectives d’un reclassement ou d’une insertion sociale durable pour les plus fragiles. Ce que la départementalisation n’a pu liquider – malgré les améliorations indéniables –, ce qui continue de résister aux politiques sociales au point de n’être même plus anticipable pour les générations futures, comment alors y remédier ? Par la construction d’une « société neuve », selon le LKP.

Visées et problème de faisabilité : classe politique et organisation des compétences

On aurait tort de voir dans ce mouvement des revendications irrationnelles et désordonnées. Si les leaders du mouvement guadeloupéen empruntent leur vocabulaire au lexique nationaliste (parlant de « la place prioritaire des Guadeloupéens dans l’accès à l’emploi », des « spécificités culturelles et historiques guadeloupéennes »), ils ne revendiquent pas la rupture du lien avec la France. S’ils sont explicites sur le contenu d’une volonté commune, finalement sur l’énonciation d’un « bien commun » (« Ka nou vlé »), l’ensemble des points énumérés appelle logiquement cependant une question qui reste un impensé de leurs propositions : celle du « comment ? » De sa réponse dépend le passage d’un vœu à une réalité. Autrement dit, cette question appelle très concrètement, en termes techniques ou juridico-politiques, celle de la forme ou du cadre dans lequel inscrire la concrétisation d’un vouloir, c’est-à-dire son objet. Or ce problème en appelle un autre central : celui de la répartition ou de l’élargissement des compétences permettant de donner vie à cette fondation d’une « société neuve », nous dit-on « par les Guadeloupéens ».

L’impensé de la dimension pratique et technique des revendications rend d’ailleurs éclatante la mise à l’écart d’une classe politique locale par une population qui lui échappe autant qu’elle la rejette et la désavoue. Il y aurait à en interroger les raisons plus ou moins récentes : les accusations de corruption et de clientélisme longtemps portées contre une partie de la classe politique (la plus célèbre de ses membres étant l’ancienne ministre chiraquienne Lucette Michaux-Chevry) ont-elles favorisé une défiance radicale, voire une volonté de rupture, chez certains citoyens ?

Les différences régionales au sujet d’un problème unitaire [11]

Cet aspect du problème, c’est-à-dire sa dimension formelle, est au cœur d’affrontements entre les principaux partis politiques de la Martinique (Mouvement Indépendantiste Martiniquais et Parti Progressiste Martiniquais, fondé par Aimé Césaire) : quel cadre constitutionnel est-il négociable ou non avec l’État ? Or on l’a vu : historiquement l’autorité seule de la loi échoue à répondre à une question ancienne et complexe. La toute-puissance légaliste est une illusion aussi funeste que la toute-puissance protectrice. Cependant, quelle que soit la forme des réponses que les sociétés antillaises voudront bien donner aux questions qu’elles ont elles-mêmes ouvertes de manière radicale, c’est-à-dire au plan civil, le statu quo de leurs dirigeants politiques laisserait pour mortes des aspirations profondes à un changement social pour les générations futures. En cela, ils sont appelés, avec les acteurs du monde socio-économique, à une remise en question collective des prérogatives de l’État et à une explicitation autant des cadres que du contenu dans lesquels s’organiseraient les compétences juridico-politiques nécessaires pour réaliser la volonté commune. La création par le gouvernement d’un « conseil interministériel de l’outre-mer » aujourd’hui appelé à entrer en concertation avec les représentants et les différents partenaires concernés de ces régions, inaugure dès lors un débat complexe d’une portée historique réelle.

Nicolas Sarkozy propose officiellement en effet aux représentants politiques des départements d’outre-mer, aux partenaires sociaux, aux représentants du patronat et à l’ensemble de leurs citoyens d’ouvrir, dit-il, des « états généraux de l’outre-mer » afin que soit entièrement refondé un statut spécifique à chaque territoire appelé à « prendre en charge son destin » dans « une République réelle ». Le chef de l’État a rappelé dans une allocution très attendue que le souhait de chaque région de voir reconnue « son histoire, sa mémoire, sa culture et son identité spécifique » était désormais entendu. Tout porte ainsi à penser que si ces « états généraux » ouvrent réellement la perspective annoncée alors une page nouvelle de l’histoire de ces départements, mais aussi de la République – sur le plan juridique et constitutionnel en particulier – devrait s’écrire ces prochains mois. Il ne reste plus qu’à espérer que ces déclarations n’en resteront pas à de simples effets d’annonce. On serait alors en droit de se demander si un président qui s’est présenté en champion de « la diversité » n’entendrait pas être également – sans doute pour des raisons économiques – celui qui engagerait une forme adaptée et concertée de « décolonisation moderne ».

Dessin : cc J. Deneux

par Silyane Larcher [20-02-2009]

Notes

[1] Assemblée Nationale Constituante, 1946, N° 520. Annexe au procès-verbal de la séance du 27 février 1946, p. 10.

[2] Sur la complexité des fondements d’une loi dite d’« assimilation » dont le texte ne mentionne nulle part le terme, mais qui est abondamment discuté par Aimé Césaire dans le rapport, voir : Michel Giraud, « Sur l’assimilation : les paradoxes d’un faux objet », in Thierry Michalon (sous la direction de), Entre assimilation et émancipation : l’Outre-mer français dans l’impasse ?, Rennes, Éditions Perséïdes, p. 89-102. Sur l’hétérogénéité sociale des élites durant la période voir cependant : Jean-Pierre Sainton, Les nègres en politique. Couleur, identité et stratégie de couleur en Guadeloupe au tournant du siècle, Thèse pour le doctorat d’Histoire, Université d’Aix-Marseille 1, 1997. Même s’il s’en défend et rappelle que la catégorie « nègre » renvoie traditionnellement, dans la langue créole en particulier, à la majorité la plus pauvre (ce qui est incontestable), l’auteur me semble néanmoins défendre une approche quelque peu fixiste ou réifiée de l’articulation rentre classe et race aux Antilles.

[3] Alain Brossat, Daniel Maragnès (sous la direction de), Les Antilles dans l’impasse ?, Paris, Éditions Caribéennes, 1981. On notera la récurrence de la formule dans le titre de l’ouvrage déjà cité : Thierry Michalon (sous la direction de), op. cit.

[4] « L’enquête emploi en Guadeloupe en 2006 », INSEE, service régional de Guadeloupe, N°1, février 2007 ; Antiane-Eco. Revue économique et sociale des Antilles et de la Guyane, INSEE, n°66, Martinique, septembre 2006.

[5] Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Chronique du salariat, Gallimard, Folio-essais, 1995.

[6] Ibid.

[7] Cf. Recensement de population, INSEE, Ministère de l’emploi et de la solidarité, cité dans L’Atlas économique de la Martinique, France-Antilles Editions, Numéro spécial hors-série, n°1, 2005, p. 11. Voir également Antiane-Eco, INSEE, N°68, août 2007.

[8] Sur la racialisation des relations sociales aux Antilles françaises, voir : Jean-Luc Bonniol, La couleur comme maléfice. Une illustration créole de la généalogie des Blancs et des Noirs, Paris, Albin Michel, 1992 ; Michel Giraud, Races et classes à la Martinique : les relations sociales entre enfants de différentes couleur à la Martinique, Paris, Anthropos, 1979. Ces deux auteurs montrent comme le repérage phénotypique induit des fonctions inclusives et/ou discriminantes dans les relations sociales entre les individus. L’apparence physique, c’est-à-dire la couleur de la peau, préjugeant l’appartenance – tenue pour visible – à tel ou tel degré de métissage, rapportée d’une manière pour le moins fantasmée à une appartenance sociale, opère comme assignation sociale et par là opère comme valeur. Dans le même sens, en fonction des situations sociales, des rapports de force ou de conciliation, cette typification coloriste des relations est investie de manière stratégique : ce qui était valorisé dans tel contexte pourra être rejeté dans tel autre. Si elles sont bel et bien des assignations implicites, ces catégorisations ne sont donc pas pour autant figées dans l’espace social.

[9] On notera cependant, faisant contrepoids à la vision de l’auteur, les quelques éléments donnés çà et là par l’anthropologue Marie-José Jolivet, « Les cahiers de Marie-Sophie Laborieux existent-ils ? » ou du rapport la créolité à l’oralité et à l’écriture », Cahiers de Sciences Humaines de l’ORSTOM, 29 (4), 1993, p. 795-804.

[10] Ce terme qui en créole signifie « abimé » ou « en miettes » renvoie à l’introduction depuis les années 1970 de tout un lexique de la pathologie sociale dans les travaux de sciences sociales consacrés aux Antilles françaises post-coloniales ou des lendemains de la départementalisation, pour dénoncer les ravages de la société de consommation sur les structures traditionnelles. Pour des sociétés qualifiées de « malades », il s’en est suivi une interprétation des acteurs sociaux en termes psychopathologiques (sont convoquées les notions « mal-être », de « malaise », de syndrome, de douleur, etc.) Cf. Auguste Armet, Esquisse d’une sociologie politique de la Martinique : de l’assimilation au sentiment national, Thèse de doctorat de sociologie, EPHE, 1970.

[11] Sur les précédents déjà observables lors d’une consultation à propos de l’évolution statutaire des Antilles françaises organisée le 7 décembre 2003, voir Justin Daniel, « Les élus face à la réforme institutionnelle et à l’acte II de la décentralisation : la difficile conciliation d’aspirations contradictoires », in Thierry Michalon, op. cit. L’auteur souligne combien les considérations électoralistes et la simplification du débat à ses dimensions culturalistes ont pu grever toute formulation d’un projet politique auprès de la population. On notera également dans ce même volume, la contribution d’Ulrike Zander, « La consultation du 7 décembre 2003 et les manifestations d’inquiétude de l’opinion martiniquaise », p. 131-151. L’anthropologue montre comme les aspirations de l’opinion oscillent entre affirmation identitaire et peur de voir disparaître les acquis sociaux.

 

 

 

 

Plongée dans le ghetto noir américain

par Jules Naudet [23-02-2009]

Domaine : Société

Après plusieurs années d’enquête dans un ghetto noir de Chicago, le sociologue Sudhir Venkatesh livre une analyse vivante et détaillée des stratégies de survie mises en oeuvre par ses habitants. Entre solidarité et prédation, l’économie souterraine du ghetto repose autant sur l’argent que sur les réseaux de confiance et d’échange.

Télécharger ce(s) document(s) :

Recensé : Sudhir Alladi Venkatesh, Off the Books : The Underground Economy of the Urban Poor, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2006.

Ce compte rendu est une version modifiée d’un précédent compte rendu publié dans le n°4, vol. 49 de la Revue Française de Sociologie. Il est possible de consulter cette version originale à partir du portail CAIRN. L’auteur tient à remercier le comité de la Revue Française de Sociologie pour l’autorisation qui lui a été accordée de reprendre ce texte.

Sudhir Venkatesh, sociologue à l’université Columbia, spécialiste du ghetto noir américain, est aujourd’hui l’un des sociologues les plus en vue aux États-Unis. Il a connu ses premiers moments de célébrité académique en offrant aux auteurs du bestseller Freakonomics le matériau nécessaire à la rédaction du chapitre « Pourquoi les dealers vivent-ils encore chez leur maman ? » Ses deux derniers ouvrages, Off the Books et Gang Leader for a Day, ont été de grands succès de librairie et lui ont permis de s’imposer comme une référence majeure de la sociologie américaine contemporaine.

L’économie souterraine du ghetto

Off the Books constitue une avancée décisive dans la connaissance anthropologique et sociologique du ghetto noir américain. En choisissant d’aborder la question de l’économie souterraine à ses différents niveaux (du travail au noir au trafic de drogues et aux activités du gang local en passant par la prostitution) dans un quartier du South Side de Chicago, Sudhir Venkatesh place son ethnographie au cœur de l’expérience du ghetto : l’accès à des ressources économiques rares et limitées. Cet accès aux ressources se déroule sous le double mode de la solidarité et de la compétition féroce. La solidarité est une nécessité dans un contexte hostile nécessitant la mise en place de stratégies de « survie », et donne naissance à une régulation des rapports sociaux inédite et évoluant hors des cadres institutionnels légitimes (police, politique de la ville, services sociaux, etc.). Si ces liens sociaux démontrent une grande inventivité, permettent de résoudre quantité de problèmes et conflits, et sont tout simplement incontournables, il n’en demeure pas moins qu’ils aggravent dans le même temps la séparation entre le ghetto et le « reste du monde ». Par ailleurs, la rareté des ressources disponibles conduit l’économie souterraine à glisser trop souvent de la créativité vers l’exploitation et la punition.

Sudhir Venkatesh parvient à éviter le double écueil de l’apologie de l’inventivité de la culture indigène du ghetto et d’une approche légitimiste des pratiques des habitants du quartier. C’est sans doute la longue fréquentation de son terrain (de 1995 à 2003) qui donne à l’auteur un tel recul sur son objet de recherche. Tout au long de l’ouvrage il nous livre une description minutieuse du fonctionnement de l’économie souterraine et de ses divers acteurs. L’ouvrage commence par une description générale de l’économie souterraine dans le quartier de Maquis Park (rebaptisé ainsi pour préserver l’anonymat des habitants du quartier), et les chapitres suivants sont chacun centrés autour d’un des divers types d’acteurs de cette économie : les femmes travaillant depuis chez elles (babysitting, service de restauration, prostitution, etc.), l’entrepreneur, le hustler [1], le prêcheur et enfin les membres du gang local.

Cette ethnographie, qui semble au premier abord extrêmement descriptive, ouvre en réalité de nombreuses pistes de réflexion théoriques dépassant la simple question du ghetto noir américain. Le lecteur français pourra ainsi s’appuyer sur cet ouvrage pour prolonger les réflexions comparatistes entre le ghetto américain et les cités françaises introduites par Loïc Wacquant, notamment en s’appuyant sur les travaux sur l’économie souterraine réalisés par des chercheurs français [2]. Une telle lecture à l’aune du cas français permettra de saisir à quel point le contexte national et institutionnel construit l’économie souterraine : si l’on considère l’économie souterraine comme une alternative à l’exclusion partielle ou totale de l’économie légale, il est en effet normal que le cadre institutionnel de l’économie légale et les modalités d’accès à celle-ci soient directement ou indirectement responsables de la forme que prend l’économie souterraine.

Confiance, solidarité et intérêt personnel

Sudhir Venkatesh ouvre également de nombreuses pistes pour repenser la notion de « capital social ». Ce type de capital, trop souvent considéré comme réservé à l’élite, s’avère être de loin le capital le plus important dans le ghetto. Lorsqu’une occasion de faire de l’argent implique la détérioration des liens de confiance avec un acteur économique du quartier (aussi modeste soit-il), l’arbitrage se fait quasi systématiquement en faveur de la préservation des liens de confiance. Le « succès » (tout aussi relatif que soit ce terme…) dans le ghetto semble en effet lié à la capacité à tisser des réseaux de confiance avec la pluralité des acteurs qui composent le quartier (du hustler sans abri au policier, en passant par le proxénète du coin de la rue).

Cette économie de la confiance implique donc un système complexe de dons et de contre-dons dans lequel l’argent est loin d’être central. Les échanges impliqueront aussi bien un abri pour la nuit, une information précieuse (sur les activités d’un concurrent ou de la police, sur les possibilités d’accès à une nouvelle clientèle, etc.), un repas gratuit, un abri pour la semaine ou le mois, ou même une faveur sexuelle. Un commerçant offrira abri et nourriture à un sans domicile fixe car cela lui revient moins cher que de payer un agent de sécurité ; un commerçant et une prostituée n’utiliseront pas nécessairement de cash pour leurs transactions ; Leroy, un garagiste, s’est lui carrément débarrassé de sa caisse tant ses clients semblaient incapables d’utiliser la monnaie ayant cours légal pour régler leurs dettes. Et dans cette économie, celui qui joue trop la carte de l’individualisme et adopte un comportement de prédateur se retrouve très vite exclu et peut même perdre l’intégralité de ses opportunités économiques. Même le chef du gang local affirme œuvrer pour le bien de la communauté, et est obligé de coopérer avec les notables locaux et de faire des donations régulières aux églises locales s’il veut pouvoir continuer à mener à bien ses activités illégales. Cette solidarité permanente est sans doute la plus forte chez les hustlers qui sont pourtant situés au plus bas de l’échelle socio-économique locale. Comme le dit l’un d’eux à l’enquêteur :

« Tu ne trouves pas ça étrange que nous qui n’avons rien, pas même un toit au-dessus de notre tête, on soit ceux qui font attention les uns aux autres ? On est les précaires, ceux qui comprennent vraiment, je veux dire ceux qui savent vraiment, que tu ne peux pas vivre seul, que tu as toujours besoin de quelqu’un… Si tu es riche, tu peux toujours t’acheter un hôtel, un copain. Mais la plupart d’entre nous, on n’a rien dans nos poches. On doit savoir comment vivre les uns avec les autres ou alors on ne tient pas le coup. Tu vois, c’est ce que tu dois comprendre à propos du ghetto, à propos de cette communauté » (p. 187-188, notre traduction).

Cependant cette entraide (décrite par l’auteur comme toujours intéressée et jamais vraiment altruiste) trouve ses limites et les activités du gang local au sein du quartier viennent battre en brèche l’image idyllique de la communauté solidaire. Le racket, les menaces, la corruption, la compromission, les passages à tabac et parfois les meurtres structurent tout autant la vie dans le ghetto que l’impératif de solidarité. Ultimement, ces situations limites conduiront régulièrement le hustler ou tout autre acteur à privilégier la survie et l’intérêt personnel à la solidarité. Cette contradiction entre solidarité et intérêt personnel s’incarne de manière particulièrement forte dans les états d’âme du chef du gang local : celui-ci cherche par tous les moyens à s’imposer comme une figure incontournable de la vie du quartier, à œuvrer pour le bien de la communauté. Big Cat aime ainsi se vanter de ses « bonnes œuvres » : « Demande à n’importe qui ici. Je suis un homme de la communauté, un homme qui œuvre pour la communauté. Je donne de l’argent, mes gars nettoient le parc, on aide les vieilles dames à traverser la rue. On fait tout pour aider les gens à obtenir ce dont ils ont besoin » (p. 279, notre traduction).

Pourtant Big Cat se trouve être à l’origine de biens des maux du quartier. Sans parler du trafic de drogue qu’il dirige avec le cynisme d’un homme d’affaires peu scrupuleux, sa volonté de contrôler tous les flux économiques dans Maquis Park vient briser la solidarité locale pour la remplacer par des comportements de compétition et de prédation. Il n’hésite pas non plus à continuer à envoyer ses hommes dealer dans le parc, un des points de vente les plus lucratifs, même si cela a des conséquences graves pour la sécurité des enfants du quartier.

Les frontières entre le ghetto et le « reste du monde »

La réussite de l’ouvrage de Sudhir Venkatesh repose certainement dans sa capacité à décrire avec une minutie et une précision constante les modalités de la vie dans le ghetto, tout en replaçant celles-ci dans le contexte plus large des conditions structurelles qui les déterminent. Il en ressort une réflexion forte sur la notion d’« effet de clôture ». Il existe un « monde du ghetto » avec ses lois du marché spécifiques, un contrôle social fort, des conflits réglés de manière interne par les acteurs locaux (notons cependant que l’auteur ne parle jamais d’« habitus du ghetto » ou même de « culture » du ghetto). Quitter le quartier pour espérer obtenir une meilleure position ailleurs dans la ville est une aventure qui n’est que rarement tentée car si cette escapade se solde par un échec, le retour au quartier s’avèrera difficile et sera payé par la perte de la majeure partie du capital social accumulé précédemment. Il faudra alors de nombreux mois, voire plusieurs années pour se refaire une place au sein de l’économie locale.

Sudhir Venkatesh insiste sur cette distance avec le « reste du monde » lorsqu’il met en évidence la non-équivalence des qualités valorisées dans le ghetto et en dehors de celui-ci. Il nous rappelle ainsi qu’être capable de faire d’excellentes réparations de voiture sur un bord de trottoir n’apporte rien au CV, ou qu’être à l’origine d’une détente dans un conflit entre proxénètes et dealers de crack afin que les enfants puissent aller à l’école en sécurité ne constitue pas une expérience permettant d’obtenir un poste dans les cercles diplomatiques. Le fait que la plupart des activités valorisées dans le ghetto soient souterraines ne fait qu’augmenter la distance des habitants du ghetto avec l’économie officielle.

Mais, malgré cette « déconnexion » évidente du reste du monde, celui-ci est toujours là, présent en toile de fond et jamais complètement absent du livre. Sudhir Venkatesh s’efforce notamment de toujours montrer l’impact des politiques de la ville, des dynamiques économiques du Grand Chicago, ou même des fluctuations du marché de la drogue sur l’évolution de l’économie du quartier. Il montre également la position ambiguë de la police locale qui ne peut faire autrement que de s’appuyer sur les institutions de régulation sociale indigènes, sans pouvoir cautionner complètement leur caractère illégal, voire le fait qu’elles sont parfois des concurrentes directes de la justice officielle. Si le mythique American Way of Life ne trouve évidemment pas sa place dans un tel contexte, il est cependant surprenant de voir comment, pour prendre un exemple précis du livre, la vie d’une prostituée nommée Bird, qui serait vue par tout observateur extérieur comme guidée par la pauvreté et la contrainte, par des stratégies de survie, est vécue par elle comme une projection dans le futur, comme un projet de mobilité sociale (p. 40). La « sociodicée » de l’American Dream se trouve ainsi assimilée par ceux qui sont les plus exclus de ce rêve américain.

De même que la prostitution est parfois vécue comme un projet de mobilité, la frontière morale entre le bon et le mauvais n’est jamais nettement tracée dans le ghetto. Quand un pasteur loue son église au gang local pour que celui-ci organise une partie de poker, ou quand le pasteur profite d’une passe à l’œil en contrepartie d’un service rendu, alors la fameuse typologie dressée par le sociologue Elijah Anderson dans son livre Streetwise : Race, Class, and Change in an Urban Community (University of Chicago Press, 1990) qui distingue entre ceux qui sont motivés par des « valeurs décentes » (decent values) et ceux guidés par les « valeurs de la rue » (street values) se trouve privée de fondations.

Off the Books n’est donc pas le simple compte rendu d’une économie qui « échappe aux livres de compte », c’est aussi un voyage dans un monde qui jusqu’alors demeurait largement hors des livres, à l’exception peut-être de quelques biographies d’Afro-Américains qui sont parvenus à s’extraire du ghetto. On pourra cependant regretter que Sudhir Venkatesh reste lui-même off the books dans le sens où il préfère se concentrer sur la restitution de son ethnographie et ne tire pas suffisamment toutes les implications théoriques que la richesse de son travail ethnographique l’autoriserait pourtant à tirer. On aurait ainsi apprécié le voir discuter de manière plus frontale des notions telles que celles de capital social, d’effet de clôture des classes populaires par rapport aux classes supérieures, voire d’habitus ou de rationalité des acteurs. Sudhir Venkatesh reste en effet très flou sur la conception qu’il se fait de l’acteur alors que ses travaux en coopération avec des économistes comme Steven Levitt laissent pourtant deviner un parti pris assez clair. De même, il aurait été appréciable d’obtenir davantage de détails sur les conditions de réalisation de son ethnographie, et plus particulièrement sur ses rapports au gang local avec lequel il semble avoir noué des liens forts. Si l’auteur montre bien en quoi la particularité de son origine d’Asie du Sud (« ni blanc ni noir ») lui offrait une position d’observateur privilégiée, le lecteur se trouve légèrement mystifié par une écriture qui privilégie parfois trop la fluidité de la narration et ne révèle pas suffisamment les « dessous de table » qu’implique toute ethnographie dans un contexte difficile. Pour obtenir davantage d’informations, il faut donc se reporter à l’article méthodologique publié par l’auteur en 2002 dans la revue Ethnography [3], lire Freakonomics (2005) ou se procurer son dernier ouvrage intitulé Gang Leader for a Day (Penguin Press, 2008).

Quoiqu’il en soit, ces dernières réserves demeurent mineures et ne suffisent à altérer la qualité générale de l’ouvrage. Le long marathon ethnographique de Sudhir Venkatesh s’avère payant, et lui permet de signer une œuvre incontournable pour toute personne s’intéressant à la vie dans le ghetto noir américain en particulier et à l’économie souterraine en général.

par Jules Naudet [23-02-2009]

Aller plus loin

- La page personnelle et le site personnel de Sudhir Venkatesh.

- Un article (PDF) de S. Venkatesh sur les liens entre l’école de sociologie de Chicago et la planification urbaine de la ville, paru en 2001 dans Social Science History.

- Le site du Center for Urban Research and Policy.

- Un article (PDF) d’Eva Rosen et Sudhir Venkatesh sur l’économie de la prostitution à Chicago et un article (PDF) coécrit avec Steven D. Levitt sur le même sujet.

- Un article de S. Venkatesh sur la prostitution sur le blog Freakonomics du New York Times.

- Un rapport collectif (PDF), auquel S. Venkatesh a participé, sur les transformations de la politique du logement social à Chicago et un article sur le même sujet paru en 2002 dans The American Prospect.

- Un article de S. Venkatesh et Steven D. Levitt sur l’économie du trafic de drogue paru en 2000 dans The Quarterly Journal of Economics.

- Sur le site Slate, un débat entre Alex Kotlowitz et S. Venkatesh autour de son dernier livre, Gang Leader for a Day, paru en 2008, notamment sur la méthode et les enjeux éthiques impliqués par l’approche ethnographique de l’auteur.

- S. Venkatesh invité au talk-show Colbert Nation sur Comedy Central à l’occasion de la publication de Gang Leader for a Day.

Notes

[1] Le terme de hustler s’avère particulièrement difficile à traduire. Désignant originellement les prostitué(e)s, son sens, notamment dans un contexte afro-américain, s’est élargi pour désigner toute personne ayant un tempérament de battant, qu’elle soit impliquée ou non dans des activités illégales. Quelqu’un pourra donc avoir un tempérament de hustler aussi bien à Wall Street que dans le ghetto. Néanmoins, dans l’usage le plus courant, le terme est fortement lié à la vie dans le ghetto. Sudhir Venkatesh traite en particulier du street hustler, soit une personne sans domicile fixe, errant de petit travail en petit travail (aussi bien légaux qu’illégaux), mais dont les activités sont généralement cantonnées à une aire géographique très précise dans laquelle il est relativement bien intégré.

[2] Alain Tarrius, Les Fourmis d’Europe. Migrants riches, migrants pauvres et nouvelles villes internationales, Paris, L’Harmattan, 1992 ; Nasser Tafferant, Le « bizness », une économie souterraine, Paris, PUF, 2007 ou Michel Kokoreff, Michel Péraldi et Monique Weinberger, Économies criminelles et mondes urbains, Paris, PUF, 2007.

[3] « “Doing the hustle”. Constructing the ethnographer in the American ghetto », Ethnography, vol. 3, n°1, 2002, p. 91-111.

 

 

 

 

 

Publié dans BLACKS DE FRANCE, QUESTIONS NOIRES | Pas de Commentaire »

Présidence du Sénat :Le CRAN demande à Gérard Larcher de s’expliquer sur ses propos liant la polygamie et les violences urbaines

Posté par issopha le 2 octobre 2008

Communiqué de presse du CRAN

Présidence du Sénat :

Le CRAN demande à Gérard Larcher de s’expliquer sur
ses propos liant la polygamie et les violences urbaines

Gérard Larcher (UMP) vient de succéder à Christian Poncelet à la
présidence du Sénat.

Le CRAN salue cette élection mais rappelle que le 15 novembre 2005, le
même Gérard Larcher, alors Ministre délégué à l’Emploi, déclarait dans le
Financial Times que la polygamie au sein des familles noires était « une
des causes des violences urbaines ».

Le lendemain, mercredi 16 novembre 2005, il confirmait ces propos sur la
radio Europe 1.

Le CRAN rappelle que la France compterait environ 30 000 familles
polygames. En supposant, ce qui n’est évidemment pas le cas, que tous les
polygames de France sont noirs, et sachant que l’on estime qu’il y a
environ 5 millions de Noirs dans notre pays, alors seulement… 0,6 % des
familles noires de France seraient polygames !

Si on suivait le raisonnement invraisemblable de Gérard Larcher, on en
arriverait à penser que tous les enfants des familles noires polygames de
France sont subitement descendus dans la rue à l’automne 2005 pour
incendier des voitures !

En novembre 2005, la République était en train de brûler depuis trois
longues semaines, et M. Larcher ne trouvait rien de mieux que de monter
une partie de la population française contre une autre, en attisant les
feux du racisme.

Gérard Larcher est devenu le deuxième personnage de l’Etat. Il pourrait,
selon notre Constitution, être amené à devenir président de la République
en cas de vacance du pouvoir. Or il ne s’est jamais expliqué sur ces
propos, qui avaient choqué à juste titre.

Le CRAN sollicite un rendez-vous avec le nouveau président du Sénat pour
éclaircir ce que nous espérons être un malentendu.
Nous souhaitons, en effet, trouver un président du Sénat ouvert aux
questions de diversité et de lutte contre les discriminations, ainsi qu’à
la lutte contre les préjugés, tous les préjugés.

Contact
Le CRAN
0870 28 47 07
Contact@lecran.org

Publié dans BLACKS DE FRANCE, QUESTIONS DES MINORITES | Pas de Commentaire »

DISPARITION D’AIME CESAIRE : Cahier d’un retour au racisme banal.La farandole des politiques hypocrites.

Posté par issopha le 22 avril 2008

  

DISPARITION D’AIME CESAIRE :

Cahier d’un retour au racisme banal.

La  farandole des politiques hypocrites.

 

 

  

Amis lecteurs , bonjour.

Je vous espère en pleine forme

 

isso31.jpg

 

 

Ci dessous des Morceaux choisis d’ insultes à la mémoire de l’Homme Fort de France.

Je vous propose  de faire ensemble un tour d’horizon  , non exhaustif , de l’actualité du racisme en terre de la douce France , et ce , sous l’angle de la la récupération politique qu’a donné lieu la disparition  et les obsèques nationales de l’immense humaniste , homme de lettres et politique Aimé Césaire.

csaire1.jpg

Ce sont ceux-là même , nouveaux réacs , chantres du républicanisme à tout crin ,  animateurs de la droite décomplexée et d’une gauche  qui se cache mal de ses velleiétés  racistes ou xénophobes ( c’est selon ) , laudateurs d’une France épurée de son trop gros cheptel d’étrangers noirs et basanés  ,  ceux-là même donc qui se confondent aujourd’hui en émotions médiatiques à peine crédibles…Oh oui , Les médias en imposent , n’est-ce pas .

Ils étaient donc tous dimanche 20 avril 2008 aux obsèques nationales du Nègre Fondamental , ces quelques fronts réprobateurs et contestataires qu’ils furent encore hier de l’idéal pour lequel l’homme fort de France  a consacré toute son oeuvre , toute sa vie : une pleine reconnaissance du droit des Noirs et de toutes les minorités à ETRE , à vivre les valeurs que s’est proclamée la République ; Liberté , Egalité , Fraternité. On aime la France ( avec ses verrues et furoncles racistes  menteusement hospitalières), ou on la quitte. Dixit un certain Président de la République.

« Qui, entre ces deux moments, « Travail » et « Famille », a mené une campagne extrêmement violente sur la « fierté d’être français », le « refus de la repentance », et même la fierté de l’œuvre réalisée par la France dans ses colonies ? Qui a décliné la thématique de « l’identité nationale » menacée par l’immigration, au point de déclarer qu’il faille créer un « ministère » réunissant les deux domaines ? « 

« Qui a repris le slogan lepéniste « la France, on l’aime ou on la quitte », en l’appliquant bien entendu aux seuls enfants d’immigrés non-blancs — puisque n’importe quel Français blanc peut dire du mal de la France sans être ainsi stigmatisé, et que Nicolas Sarkozy lui-même – car c’est évidement de lui qu’il s’agit – a déclaré aux Etats-Unis « se sentir parfois comme un étranger en France » (allusion à l’opposition de la majorité des Français à la guerre américaine en Irak), sans en tirer la conséquence pour lui : si je n’aime pas la France, je la quitte ?

Qui a multiplié les déclarations et allusions xénophobes, racistes et islamophobes, associant systématiquement le thème du droit des femmes à celui de l’immigration, comme si les immigrés étaient les seuls à menacer les droits des femmes ? Qui a multiplié les allusions à la polygamie et à l’excision, en les amalgamant à l’Islam ? Sans parler des références grossières à l’égorgement du mouton dans les baignoires… »

Par Collectif Les mots sont importants, Mai 2007

Consulter quelques lignes plus bas les articles suivants :

  • La République du mépris, Les métamorphoses du racisme dans la France des années Sarkozy suivi de 

  • Chronique du racisme républicain : Les années Sarkozy

Du bal des hypocrites ,  des chroniques du racisme républicain banalisé , Sébastien Fontenelle et quelques autres auteurs  réunis sur le site http://www.lmsi.net  nous ramènent un florilège qui vaut le détour  de la réflexion et…hélas , de l’indignation !

 

 

Et pour vous édifier un peu plus sur les références citées par l’auteur de l’article  , je vous recommande vivement le livre intitulé , DU RACISME FRANCAIS  , Quatre siècles de négrophobie, Editions Les Arènes, 260 pages, 19,80 euros , par Odile TOBNER , présidente de l’association SURVIE , et qui rend compte de plus de 4 siècles de construction  du racisme français anti-noir  et de la légitimation du postulat de la supériorité blanche sur le reste  , par l’élite politique et intellectuelle. Celle-là même qui se veut héritières des Lumières de la Raison et du raisonnable.

 Césaire  , rigolant de tant de « théâtrage » bien français , doit  bien se retourner dans son autre monde.

Avé Césaire !

Tes épigones continueront ton combat, même peu  , même mal .

Ils ne nous la feront pas.

A voir absolument !!!

Issopha, administrateur du blog  , http://issopha.unblog.fr

 

 

 

Recel de cadavres : nouvelle récidive !

Après Guy Môquet : Aimé Césaire

 

 

Par Sebastien Fontenelle, 19 avril

Introduction

L’obscénité, certaines fois, met du temps à bien apparaître pour ce qu’elle est, dans notre sale époque. D’autres fois : non. Je me pince, quand je lis ce matin les réactions [1] du régime, après le décès d’Aimé Césaire. Les vautours volent bas et font main basse, déjà, sur la mémoire d’un nègre dont tout soudain ils s’éprennent…

Article

Sarkozy chante « l’esprit libre » qui a « incarné, sa vie durant, le combat pour la reconnaissance de son identité ». Fillon feule qu’il « ne craignait ni la force des images, ni leur ruptures ».

Identité, rupture(s) : vois comme le défunt était sarkozyste. Vois comme ces gens-là osent tout. Vois les charognards qui, déjà, dépècent la dépouille de Césaire.

Les mêmes, rappelle-toi, qui invoquent aujourd’hui, comme le chef de l’Etat français, « le chagrin immense de toute la population (…) ultramarine » (sic).

Les mêmes, disais-je, voulaient, il y a trois ans, graver dans un marbre législatif « le rôle positif de la présence française outre-mer ».

La saine émulation de la colonisation.

Les mêmes, rappelle-toi, veulent que cesse la repentance – et que renaisse la Fierté Blanche, car aussi bien, n’est-ce pas, « le drame de l’Afrique » n’est pas que Montagnac, « un des conquérants de l’Algérie », ait fait « couper des têtes, non pas des têtes d’artichauts, mais bien des têtes d’hommes » [2]

Aussi bien, n’est-ce pas, « le drame de l’Afrique » n’est pas que Bugeaud ait voulu faire « une grande invasion (…) qui ressemble à ce que faisaient les Francs, à ce que faisaient les Goths » [3] . Aussi bien, comme tu sais : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire », et « ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles ». Ainsi que l’a proclamé l’henriguainique chef de l’Etat français à Dakar [4].

Les mêmes, rappelle-toi, ne veulent plus que les Grands Héros de l’Occident continuent de sangloter (comme de tristes pédales) – et voudraient plutôt que l’ONU inscrive « le racisme anti-blanc au rang des crimes contre l’humanité ». Comme l’a réclamé naguère un essayiste médiatique – partisan, par ailleurs, de la fermeture des frontières à trop d’immigration.

Attends : j’ai pas fini. Les mêmes, rappelle-toi, passent depuis des années une main caressante au(x) fondement(s) des clercs de gros niveau qui noient le chagrin de l’Homme Blanc dans la négrophobie. Les mêmes, rappelle-toi, aiment à considérer que le crâne philosophe du sport qui a su dévoiler qu’il y avait tout de même beaucoup de Noirs dans l’équipe de France de football « fait honneur à l’intelligence française » [5]. Les mêmes, rappelle-toi, se plaisent à convier à déjeuner, en leur élyséen palais, telle historienne, décomplexée – qui a su trouver les mots justes pour fustiger la polygamie endémique des nègres de nos possessions d’outre-périphérique.

Les mêmes, rappelle-toi, ont fermé leurs gueules, qui s’ouvrent désormais pour de vibrants hommages au « chantre de la négritude » – quand un entertaineur au petit pied a déploré que la bite des Noirs (ces gens l’ont grosse et longue) fasse en Afrique tant de ravages.

Les mêmes, rappelle-toi. Persécutent au faciès tous ceux qui dans nos rues sont de la couleur de peau d’Aimé Césaire – et qu’aussi bien tu retrouves noyés dans la Marne, s’ils n’ont pas les papiers où se joue désormais leur vie.

Les mêmes, pour finir. Encouragent depuis des années – au nom de leur nécessaire décomplexion. Ne serait-ce que par leur(s) silence(s), dans le meilleur des cas. La banalisation d’un racisme dégueulasse.

Qui réagit ?

« Personne. Je veux dire : pas un écrivain patenté, pas un académicien, pas un prédicateur, pas un politicien, pas un croisé du droit et de la religion, pas un « défenseur de la personne humaine » » [6].

Et les voilà qui veulent mettre Césaire au Panthéon. Maintenant qu’il est mort, n’est-ce pas : ce foutu nègre n’est plus si dangereusement subversif, qu’on ne puisse l’honorer. Maintenant qu’il est mort, nous ferons oublier qu’il écrivit naguère :

« Une civilisation qui justifie la colonisation – donc la force – est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte ».

Au large, de grâce : ôtez de là vos pattes.

Post-scriptum

Ce texte est d’abord paru sur le blog Vive le feu !. NOus le republions avec l’accord de l’auteur.

Notes

[1] Voici les réactions à la suite de la mort du poète martiniquais Aimé Césaire, jeudi 17 avril.

Nicolas Sarkozy : « J’apprends avec une très grande tristesse le décès d’Aimé Césaire. J’imagine le chagrin immense de toute la population martiniquaise, antillaise et ultramarine qui perd, aujourd’hui, l’un de ses pères spirituels. Mais, en vérité, c’est toute la nation française qui est en deuil ». « Esprit libre et indépendant, il a incarné, sa vie durant, le combat pour la reconnaissance de son identité et la richesse de ses racines africaines. Par son appel universel au respect de la dignité humaine, à l’éveil et à la responsabilité, il restera un symbole d’espoir pour tous les peuples opprimés ». « On retiendra de lui qu’il est l’initiateur, avec (le Sénégalais) Léopold Senghor, du concept de la Négritude. Ce fut un grand humaniste dans lequel se sont reconnus tous ceux qui ont lutté pour l’émancipation des peuples au XXème siècle ». Enfin, il « salue son engagement politique, sa longue carrière d’élu de la Martinique et de parlementaire de la Nation ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

Abdou Diouf, Sénégalais, secrétaire général de la Francophonie : « Je salue la mémoire d’un homme qui a consacré sa vie aux multiples combats menés sur tous les champs de bataille où se jouait le destin culturel et politique de ses frères de race, un combat noble car exempt de cette haine qu’il avait en horreur ». Il a notamment salué le « poète qui a su prendre les dimensions de l’univers, tout en restant profondément attaché aux valeurs culturelles du monde noir ». Mais aussi « l’homme qui a vécu sa francophonie dans l’abondance de ses oeuvres qui font chanter la langue que nous avons en partage ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

François Hollande, patron du PS : Aimé Césaire « n’était pas seulement l’auteur talentueux du ’Cahier d’un retour au pays natal’. Il avait aussi dans son ’Discours sur le colonialisme’ proposé la critique la plus aboutie d’un système qu’il combattait depuis 1934″. « Aimé Césaire était un homme de gauche. Tout au long de ses mandats de maire et de député de Fort-de-France, il a agi aux côtés de ceux qui se battent pour la reconnaissance de leurs droits et de l’égalité sociale ». « François Mitterrand l’avait reconnu comme un des plus grands poètes du XXe siècle, mais ’un poète voué à la gestion des affaires humaines’ », poursuit le communiqué du PS. « Aimé Césaire, leader historique de la gauche martiniquaise d’après-guerre, a toujours été un soutien indéfectible des socialistes lors de chacune des grandes échéances électorales nationales ». Il exprime sa « solidarité à l’égard de tous les Martiniquais, profondément meurtris par cette disparition, mais fiers d’avoir été représentés par un homme aussi exceptionnel qu’Aimé Césaire ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

Christian Paul, député de la Nièvre, ancien secrétaire d’Etat chargé de l’Outre-Mer : « Pour cacher notre tristesse, il faut relire Césaire. L’annonce de sa mort pousse à le faire découvrir ou à replonger dans ses textes poétiques qui affrontent l’universel. Le lumineux et libérateur Césaire, terriblement actuel et si éloigné des modes et des facilités, a tant à nous dire. Sur le courage de rompre et de révolutionner, cet homme fraternel possédait des trésors de lucidité qui fondait une liberté indomptable. Pour la vision d’un monde qui exige une perpétuelle émancipation, Césaire le poète, ne fait pas de politique sans faire une civilisation. Pour le quotidien, Césaire le maire n’avait pas déserté la Martinique, son soleil et ses souffrances. Je le tiens pour un porte-voix majeur de la politique, contre le colonialisme et tous les totalitarismes, contre le racisme et pour des identités ouvertes sur le monde. » (Communiqué, jeudi 17 avril)

Jean-Marie Le Guen, vice-président PS de l’Assemblée nationale : « Je viens d’apprendre une bien triste nouvelle, le décès de notre ancien collègue Aimé Césaire ». « Je me fais l’interprète de l’Assemblée unanime et du gouvernement en exprimant notre profonde émotion devant la disparition du grand poète ». Sur demande du président de l’Assemblée, Bernard Accoyer (UMP), « l’Assemblée observera une minute de silence et un hommage particulier lors d’une prochaine séance solennelle ». (Déclaration à l’Assemblée, jeudi 17 avril)

René Depestre, écrivain franco-haïtien : s’est déclaré « bouleversé » par le décès d’Aimé Césaire, « un penseur, un homme politique brillant et surtout un très grand poète ». « On perd un fils illustre de la Martinique, de la France, de la francophonie ». René Depestre avait 17 ans lorsqu’il fit la connaissance d’Aimé Césaire. »Je n’ai pas perdu le contact depuis 64 ans ». »Je me sens presque orphelin à nouveau ». « C’était un homme très généreux. Toute sa vie, il m’a aidé. Sans lui je ne serais pas devenu ce que je suis ». La France n’a « pas encore réalisé la stature, l’importance de Césaire dans la littérature et dans la conscience publique française ». (Déclaration, jeudi 17 avril)

Bernard Accoyer, président de l’Assemblée nationale (UMP) : salue « un immense poète » et « un homme politique de premier plan », qui détient « le record de longévité parlementaire depuis 1945″. « Par son oeuvre littéraire comme par son action politique, Aimé Césaire n’a jamais eu qu’un but : dire et servir l’identité antillaise. Il y est magistralement parvenu ». « Aimé Césaire, le poète, l’homme politique, l’opposant au colonialisme, fut et restera l’une des grandes consciences du XXème siècle ». (Déclaration, jeudi 17 avril)

François Fillon, Premier ministre : fait part de sa « très vive émotion ». Le poète martiniquais disparu « avait, jusqu’à son dernier jour, tourné son regard vers les combats de demain ». Il « ne craignait ni la force des images, ni leurs ruptures ». « Il laissait naître de sa colère des chants puissants et durs ». « Il mettait ses mots au service de la lutte pour la dignité humaine, en particulier celle des peuples colonisés et humiliés ». Les concitoyens domiens voyaient en lui « un porte-parole d’une autorité et d’un charisme remarquables ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

Jean-Christophe Lagarde, député-maire de Drancy (Nouveau Centre) : « Je pense qu’au regard de l’oeuvre et de la vie d’Aimé Césaire, il serait souhaitable, monsieur le président, que vous puissiez proposer, sous réserve naturellement de l’accord de sa famille et de ses proches, son entrée au Panthéon », écrit-il. (Communiqué, jeudi 17 avril)

Yves Jégo, secrétaire d’Etat à l’Outremer : « La France perd l’une de ses plus nobles consciences », « un homme de combat, en politique comme en littérature » . « La nation salue le fils d’instituteur, enfant de la République qui a su éclairer la face sombre de l’esclavage et du colonialisme », communiqué. « La littérature pleure le fils d’une couturière qui, brodant avec ses mots, a magnifié la langue française. Dès 1938, avec sa première grande oeuvre, ’le cahier d’un retour au pays natal’, Aimé Césaire découvre ce fil qui mène de Breton à du Bellay ». »La République rend hommage à l’ardent défenseur de la départementalisation de la Martinique pour qui la vraie liberté a toujours résidé dans l’affirmation d’une appartenance pleine, fière et entière à la France ». « Aimé Césaire, dont l’histoire ne peut se détacher de sa ville Fort-de-France, fut, sa vie durant, un homme de combat, en politique comme en littérature. ’Je suis de la race de ceux qu’on opprime’, proclamait-il ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

Victorin Lurel, député et président (PS) de la Région Guadeloupe : salue en Aimé Césaire un « nègre total, nègre fondamental », qui « aura tutoyé l’excellence et magnifié l’identité afro-antillaise pour en faire le socle de notre culture ». « Ce phare qui nous a éclairé sa longue vie durant et jusqu’au soir même de sa vie, devient aujourd’hui une lueur dans nos coeurs ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

Christine Albanel, ministre de la Culture : Aimé Césaire « a pétri la langue française de sa liberté et de sa révolte ». « Il a fait battre (la langue française) au rythme de ses incantations, de ses cris, de ses appels à vaincre l’oppression, invoquant l’âme des peuples asservis pour adjurer les vivants de relever la tête », Christine Albanel dit sa « très vive émotion » à l’annonce du décès d’Aimé Césaire, « poète radical, chantre de la négritude, bâtisseur lucide du quotidien ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

Jacques Chirac, ancien président de la République : « La France et le monde perdent un immense poète et un homme de lumière ». « Avec sa disparition, c’est aussi un sage qui s’en va, un homme qui, par son rayonnement, aura su faire progresser les consciences, car à travers son engagement pour la négritude, c’est un message universel pour la dignité humaine, le respect et le dialogue des cultures qu’il a su porter au plus haut », poursuit l’ex-chef de l’Etat. Jacques Chirac, qui entretenait, selon son entourage, des relations soutenues avec l’écrivain et homme politique défunt, adresse ses condoléances « à sa famille, ses proches, à tous nos concitoyens de Martinique et d’Outre-mer ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

Cheikh Hamidou Kane, écrivain sénégalais : Aimé Césaire « était un homme d’une dimension mondiale. Un Noir qui a acquis une stature mondiale du fait de la prise de conscience par l’Homme noir de sa condition et aussi de la prise de conscience par le reste du monde de la condition de l’Homme noir ». « C’est l’homme qui a éveillé à cette conscience de l’identité noire non seulement les Noirs de la diaspora mais, nous, les Noirs d’Afrique », a souligné Cheikh Hamidou Kane, auteur d’un des monuments de la littérature africaine « L’aventure ambiguë ». « Il a été aussi éveilleur de conscience en ce qui concerne le débat sur le colonialisme », a-t-il précisé. « Il était vraiment très Sénégalais, très Africain. C’était admirable car au moment où il a vécu les Antillais que les Africains connaissaient étaient considérés un peu comme des auxiliaires du colonisateur, comme des Français à peau noire », a-t-il rappelé. « Cahier d’un retour au pays natal, était un peu notre livre de chevet lorsque nous étions lycéens. Nous avions lu ce livre avec délectation, l’avons récité de mémoire, moi-même et ceux de ma génération. Il a été un homme considérable dans notre vie ». Mais « je regrette qu’il n’ait pas été honoré, consacré, salué comme il le méritait au plan international », notamment avec « un prix Nobel, de la paix ou de la littérature ». « Je regrette qu’il n’ait pas été honoré, comme l’a été Léopold Sedar Senghor, par l’Académie française. Il méritait aussi d’être membre de cette académie », a-t-il affirmé. (Déclaration à l’AFP, jeudi 17 avril, à Dakar)

Lilian Thuram, défenseur de Barcelone et de l’équipe de France : « je l’ai rencontré plusieurs fois, a indiqué le recordman de sélections chez les Bleus (138). Au moment de France-Costa Rica (match amical en Martinique en novembre 2005) j’avais pris la décision d’organiser une rencontre entre les joueurs de l’équipe de France et lui, parce que c’était important que les joueurs sachent qui c’est. » « C’est quelqu’un qui a compté énormément, dans ma vie, on a tous besoin d’un guide, c’était un peu mon guide, a poursuivi le joueur guadeloupéen. Il a laissé une oeuvre pour les générations à venir. » « Il n’a pas eu assez de consécration en France, a estimé Thuram. Il est étudié en université aux USA et en Afrique. En France, très peu d’étudiants le connaissent, parce que Césaire évoque des choses que l’on ne veut pas entendre. » « Léopold Sedar Senghor était à l’académie française, Césaire non, parce qu’il avait un discours critique sur le rôle de la France dans la colonisation, a ajouté le défenseur du Barça. Il dérange car il dit la vérité, c’est un homme droit. Il aurait pu avoir les honneurs mais il aurait dû pour ça courber l’échine et ne pas dire certaines choses. » « Ce que je retiens, c’est le discours sur le colonialisme et sa poésie, même si elle est difficile, a encore confié le footballeur, connu pour ses engagements en dehors du terrain. C’est quelqu’un qui m’inspire avec Mandela ou Luther King. La tentation serait de les enfermer dans un discours d’émancipation des noirs, mais il s’agit avec eux de l’émancipation de l’homme tout court. » (Déclaration à l’AFP, jeudi 17 avril)

François Bayrou, le président du Mouvement démocrate (MoDem) : a salué en Aimé Césaire, le « sage que l’on visitait et qui, de ses yeux devenus fragiles, voyait souvent au-delà de l’horizon ». « Je pense au poète et à cette langue si rare, maîtrisée, animant le pamphlet comme la poésie », a poursuivi François Bayrou, se souvenant l’avoir « longuement rencontré en 2006″. Rappelant qu’Aimé Césaire avait retrouvé Léopold Sédar Senghor au lycée Louis-le-Grand dans les années 30, M. Bayrou a estimé « qu’en se croisant, ces deux destins ont changé la société française et une partie du monde ». « Ils ont donné aux Africains, aux Antillais et à beaucoup d’autres la fierté de la peau noire et relevé ainsi des générations jusque-là courbées », a souligné le président du MoDem. François Bayrou retient aussi « le jeune professeur, de retour en Martinique, qui commence à forger pour les siens une identité politique différente, capable de se rebeller contre le colonialisme aveugle et de dire non à un certain stalinisme ». « Je pense ensuite à l’élu, maire de Fort-de-France pendant plus de cinquante ans, et au combat pour la départementalisation dont il fut le rapporteur de la loi à l’Assemblée nationale », a-t-il ajouté. (Déclaration à l’AFP, jeudi 17 avril)

Lionel Jospin, l’ancien Premier ministre socialiste : a rendu hommage à Aimé Césaire disparu jeudi, « un alliage rare », « un être fier de sa singularité d’homme noir et un humaniste attaché à l’universel », un « homme de gauche et un ennemi du sectarisme ». « Aimé Césaire était fait d’un alliage rage. C’était un magnifique écrivain et un vrai politique. Un maître de notre langue et un poète de sa terre. Un être fier de sa singularité d’homme noir et un humaniste attaché à l’universel. Un combattant de l’anticolonialisme et un fidèle de la République », affirme Lionel Jospin. Il était « un leader profondément antillais et pleinement français. Un porteur de rêves et bâtisseur de projets. Un homme de gauche et un ennemi du sectarisme », a-t-il ajouté. « C’est pourquoi, il était aimé, admiré et respecté. Je suis fier de l’avoir connu. Je suis triste, avec les Martiniquais, les Antillais et les Français, de le perdre ». (Communiqué, le 17 avril)

Alain Juppé, maire de Bordeaux et ancien Premier ministre : a déclaré que la disparition d’Aimé Césaire, marque la perte d’un « grand poète amoureux de la langue française, un défenseur acharné de la francophonie ». « J’ai eu le plaisir de le rencontrer à plusieurs reprises et j’ai pu apprécier sa faculté à concilier intransigeance et élévation d’esprit. Il avait une conception très généreuse de l’humanisme », a affirmé Alain Juppé. L’ancien premier ministre a également souligné son combat « pour la reconnaissance, la défense de ses racines ». Il a « porté haut l’identité antillaise », selon lui. « Sa disparition est une grande perte pour ses chères Antilles mais aussi pour toute la communauté nationale et francophone ». (Communiqué, jeudi 17 avril)

Yves Jégo, secrétaire d’Etat à l’Outre-mer : estime qu’il était « normal que la France rende hommage à un homme de la dimension d’Aimé Césaire ». Il a également insisté sur la nécessité d’un hommage « à la hauteur de ce que fut la vie d’Aimé Césaire », évoquant « la dimension immense et planétaire de l’homme ». (Point presse, jeudi 17 avril)

Abdoulaye Wade, président sénégalais : « Ce qu’on retiendra, c’est le chant de la négritude et la lutte contre le colonialisme », à propos d’Aimé Césaire, concédant se sentir plus proche du poète antillais que de l’autre « père » de la négritude, Léopold Sedar Senghor. « Cet homme a consacré sa vie à la lutte pour le peuple noir, à la lutte pour l’indépendance de l’Afrique, à la promotion des valeurs de la négritude », a-t-il indiqué, rappelant avoir rencontré la première fois Aimé Césaire à la Sorbonne à Paris en 1956. Abdoulaye Wade était « contre la conception de la négritude senghorienne. Les deux ne disaient pas la même chose. Pour Césaire, c’était une sublimation de la valeur noire ». « Tous les deux avaient réagi car ils étaient isolés dans un monde blanc. On comprend parfaitement leur volonté d’affirmer l’existence d’une civilisation qui n’était pas celle de l’environnement dans lequel ils étaient ». Il ajoute que Césaire et Senghor « sont les premiers qui dans un contexte blanc ont pris conscience de la nécessité de faire comprendre qu’ils étaient différents. Ce refus d’être assimilé, ce refus de l’assimilation est une attitude très positive, d’affirmation de personnalités ». (Communiqué à l’AFP, jeudi 17 avril)

[2] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, 1950.

[3] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, 1950.

[4] Cf. Achille Mbembe, « L’afrique de Monsieur Sarkozy

[5] On aura reconnu, ici, l’hommage que Nicolas Sarkozy avait rendu, en décembre 2005, à Alain Finkielkraut, alors sur la sellette médiatique pour des blagues négrophobes. Cf. « Finkielkraut n’est qu’un symptôme »

[6] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, 1950.

 

 

 

Le racisme d’Etat en France

Alain Vidal

   DISPARITION D'AIME CESAIRE : Cahier d'un retour au racisme banal.La farandole des politiques hypocrites.  dans AIME CESAIRE puce2 
 

Le 28 Juin 1881, la France instituait officiellement le racisme d’Etat. Sous l’autorité de Jules Ferry, alors chef du gouvernement, le Code de l’indigénat était promulgué. A l’époque, l’Algérie, faisait partie intégrante du territoire de la France, tous ses habitants étaient français. Avec ce Code, plus de deux millions de sujets français deviennent « légalement » des sous-hommes.

 
DES LOIS ANTI-ARABES AUX LOIS ANTI-JUIVES,
LE RACISME D’ETAT, DE JULES FERRY AU MARECHAL PETAIN
Les Arabes de ces trois départements d’Algérie sont soumis à une législation raciale. Règne dorénavant, un état d’exception permanent. Ce Code fait de l’Arabe, un serf taillable et corvéable à merci. A l’époque, des hommes politiques, d’éminents juristes, s’élevèrent contre ce « monument de monstruosité juridique »…mais en vain.

Avec Jules Ferry triomphe « un principe hiérarchique et racial qui ruine le concept même d’humanité et d’universalisme » proclamé en 1789. C’est, sans le reconnaître, une remise en question radicale des idées de la Révolution considérées par les républicains modérés comme dangereuses pour les intérêts de la bourgeoisie au pouvoir, dangereuses pour la « grandeur » de la France. Digne héritier du Code Noir édicté sous Colbert, le Code de l’indigénat fait de l’exception la règle, dans le but d’entretenir un état de peur permanent dans une population présumée coupable de tous délits présents et à venir. Délits et peines institués ne relèvent que de la seule administration en dehors de toute ingérence judiciaire.

Dans la rue, « l’outrage par regard » envers un Européen devient un délit.… Réunions et fêtes sans autorisation sont interdites. Un permis de voyage est exigé pour sortir du territoire de la commune. Le travail forcé est de rigueur, un travail forcé aux forts relents d’esclavagisme. Sans jugement, l’internement peut être ordonné pour une durée indéterminée. L’interné n’est plus considéré comme un individu, « ni même comme un homme au sens juridique du terme. » Le principe de la responsabilité collective peut se traduire par une amende, elle aussi collective, au nom d’une « culpabilité sans faute ni responsabilité. » Le séquestre des biens immobiliers devient « un moyen essentiel de spoliation légale des terres des indigènes au profit des colons. » Dans les faits, une razzia à l’européenne. Pour clore cette liste non exhaustive, mentionnons la généralisation des châtiments corporels et la déportation vers le bagne où sévit l’extermination par le travail. Ce Code fut par l! a suite étendu aux possessions françaises d’Afrique Noire et d’Asie.

Le Code de l’indigénat portait en son sein « l’exclusion par la race », matrice des lois anti-juives promulguées sous Vichy. Des lois anti-juives rédigées, entre autres, par Peyrouton, garde des sceaux de Pétain, ancien haut fonctionnaire de la Coloniale, spécialiste de l’internement et de la déportation des Arabes. Antérieur de 59 ans aux lois anti-juives, puis contemporain de ces dernières, ce « racisme d’Etat » n’est mentionné ni dans les programmes ni dans les manuels d’histoire. Emboîtant le pas à la France républicaine, l’Allemagne nazie allait adopter des lois raciales en 1933. Aujourd’hui encore, malgré tout, les programmes officiels demandent aux enseignants de reconnaître le rôle positif de la troisième « République [qui]s’installe durablement, [et] consolide les libertés fondamentales.» Le Code de l’indigénat ne serai-il qu’un « détail » ?

Aux négationnistes de tout poil, rappelons que la troisième République était cependant traversée par un fort courant anticolonialiste et humaniste, ce qui contredit la thèse de l’unanimisme supposé de l’époque. Thèse si souvent véhiculée de nos jours pour exonérer de leurs crimes « ces hommes qui firent la grandeur de la France ». A la tribune de l’Assemblée Nationale, le 28 juillet 1885, Clémenceau dénonce solennellement les massacres commis par l’armée française, ce même jour, au nom de la République, Jules Ferry, méprisant cette opposition, théorise les concepts de races supérieures, de races inférieures, et d’espace vital. Des concepts, fer de lance d’un colonialisme, source colossale de profits pour les industriels et les banquiers. Des concepts qui furent plus tard des moteurs de l’expansion du grand Reich hitlérien.

Dès les débuts de l’Ecole laïque, sous couvert de liberté de pensée proclamée, les programmes d’histoire eurent pour objectif d’enseigner un roman national à grands coups de mythes et d’imaginaire. Les crimes du colonialisme deviennent de glorieuses épopées, les généraux décorés et statufiés. Par la même, Jules Ferry trahissait Condorcet qui affirmait cent ans plus tôt, à propos du rôle imparti à l‘Etat, ‘qu’il serait coupable de vouloir s”emparer de l”imagination des enfants. » Cette propagande pèse encore lourdement aujourd’hui sur la rédaction des manuels scolaires comme sur certaines de nos représentations inconscientes de l’Arabe et du Noir. L’Ecole, sous couvert de défense des droits de l’homme, servira à légitimer le pouvoir en place, pour mieux défendre les intérêts de la bourgeoisie.

A coup de méthodes inspirées de celles de la hiérarchie de l’Eglise, seront ainsi jetées les bases d’un « catéchisme républicain » considéré comme neutre puisque décrété laïc… Le cours d’histoire sera, comme le définissait Jules Ferry, le propagandiste zélé, d’ «une religion de la patrie, une religion qui n’a pas de dissident. » Ce même Jules Ferry qui rappelait sans détour, et fermement, aux enseignants : « Il y a deux choses dans lesquelles l’Etat enseignant et surveillant ne peut pas être indifférent, c’est la morale et la politique, car en morale et en politique l’Etat est chez lui.» En 1946, les femmes obtiennent le droit de vote. Cependant, le poids de l’idéologie assénée par l’Ecole est tel que, par impuissance de conscience, on qualifie, de nos jours encore, d’universel, un suffrage dont furent exclus des millions de Françaises et de Français, en l’occurrence les Arabes d’Algérie.

Les non-dits que masque le mythe de Jules Ferry… et de son école, constituent un obstacle majeur à la compréhension d’un racisme qu’aujourd’hui, on qualifie pudiquement de discrimination. Les racines républicaines du racisme sont incontestables. Le combat antiraciste exige de les prendre en compte. Il faut analyser lucidement la forfaiture de Jules Ferry qui osa promulguer un corpus de lois raciales, tout en se réclamant des idéaux de la République. Mais peut-on évoquer le Code de l’indigénat, les lois anti-arabes entre autre, dans un pays qui s’enorgueillit d’écoles et de rues portant le nom de Jules Ferry ? Imagine-t-on un seul instant l’évocation des lois anti-juives dans une école portant le nom du maréchal Pétain ?

01-02-06 Alain Vidal, professeur des écoles à Nantes vidal.mothes@wanadoo.fr

 

 

Des Talibans à Villiers-le-Bel ?,

À propos de l’imaginaire alliot-mariste

 

Par Sebastien Fontenelle, 23 février

Introduction

On sait depuis longtemps que la droite haineuse et revancharde qui a pris le pouvoir en mai dernier a l’ambition de mener dans nos départements et territoires d’outre-périphérique (DOP-TOP) sa petite guerre à deux balles, minutieux démarquage banlieusard des menées internationales de la racaille bushiste [1]…

Article

Le petit chef de l’Etat français, en même temps qu’il fait, refait, puis refait encore à George W. la promesse de lui envoyer du renfort en Afghanistan, déploie dans nos faubourgs, à grands coups de grands coups de son petit menton, genre teuma comment que je mets au pas chez moi les populations arabo-musulmanes, le glauque arsenal de la War on Terror : hélicoptères, drones, snipers (et autres substituts, comme dit un psy de mes amis).

Quand il promet (par exemple) d’aller chercher « un par un » les jeunes émeutiers des cités, qui ont eu le front de se révolter en novembre après que deux des leurs ont encore trouvé la mort dans une collision avec la police, il répète, mot pour mot, en moulinant des (petits) bras, ce que braient quotidiennement ses potes yankee et moscovite, à chaque fois qu’ils s’apprêtent à broyer de l’indigène : il est dans le même registre, exactement, que Poutine jurant de buter du Tchétchène jusque « dans les chiottes ».

Pourquoi je te (re)parle de ça ?

Parce que la ministre des keufs, Michèle Alliot-Marie, vient juste, sur ce sujet, de lâcher une considération qui en dit long, très long, sur l’inconscient collectif du régime décomplexé qui étend sur nous son emprise. Avant-hier, Le Monde le narre, la ministre avait « convié » place Beauvau, où se trouve son ministère, « une poignée de journalistes ». Pour leur expliquer, sans rire, qu’elle n’était « pour rien » dans la médiatisation, l’avant-veille, de l’ « opération de Villiers-le-Bel », où 1.200 perdreaux se sont, je te rappelle, abattus sur le Val d’Oise, afin que d’y capturer, sur la foi de (courageuses) dénonciations anonymes [2], une trentaine de « suspects », dont une moitié a déjà été relâchée.

Mme Alliot-Marie a même confessé, devant les journaleux accourus à son coup de sifflet, qu’elle a « pensé à tout annuler » quand elle a su que des charogn… – des journalistes collaient aux semelles des flics.

(Cependant, elle a pris sur elle, et finalement la descente a fait, comme prévu, l’ouverture des jités – bienvenue à Sarkoland.)

Et donc, j’en arrive à ce qui motive ce billet : pour bien établir qu’elle n’était vraiment « pour rien » dans cette belle opération de com(munication), Mme Alliot-Marie a finalement osé (car elle ose beaucoup) une comparaison qui devrait marquer durablement l’histoire du versaillisme désinhibé. Elle a tranquillement expliqué :

« Rendez-vous compte, le jour où on lance des commandos contre les talibans, si on prévient la presse internationale… »

Hhhhh… Hhhhhhhhhh…

J’espère que tu apprécies à sa juste valeur cette ouverture, béante, sur l’imaginaire des fidèles collaborateurs du petit chef de l’Etat français ?

Dans l’esprit de Mme Alliot-Marie, dont nul(le) ne pourra prétendre que trop de pudeurs l’entravent dans le choix de ses métaphores, les (valeureux) fonctionnaires-de-police qui ont investi le Val d’Oise lundi matin sont des « commandos », façon troupes d’élite aéroportées, je te largue seul avec ta queue et ton couteau derrière les lignes mahométanes et tu me nettoies cette vermine – et les habitants des cités de Villiers-le-Bel sont, logiquement, des « talibans ».

Faut reconnaître que Mme Alliot-Marie se la donne en (très) grand : je doute qu’on puisse, dans la criminalisation des ressortissants de nos possessions banlieusardes, faire plus directement insultant.

Et en même temps, admets : c’est bien commode, hein, ces rapprochements – parce que, naturellement, si les jeunes-des-cités sont des « talibans », faudra plus qu’ils s’étonnent, quand des « commandos » viendront leur savater la face.

Ouais, ouais, c’est vrai, on a eu la main lourde, on lui a tiré dans la gueule, à c’t’enculé de barbu – mais il n’avait qu’à pas détruire les Bouddhas géants de Sarcelles.

A ce propos, et pour finir, message personnel pour Mouloud, livreur de pizzas dans le Val d’Oise : roule pas trop vite sur ta mobylette, camarade – faudrait pas que nos troupes de choc te prennent pour le mollah Omar.

Post-scriptum

Ce texte est d’abord paru sur le blog Vive le feu. Nous le reproduisons avec l’autorisation de l’auteur.

Racistes, nous ?

Ah ben merde alors, ça me ferait bien chier !

 

Par Sebastien Fontenelle, Octobre 2007

Introduction

Nos (dignes) journaleux sont décidément hyper-sélectifs, dans le choix des infos qu’ils daignent porter à notre connaissance…

Article

Est-ce que vous savez, par exemple, que l’ONU nous trouve, nous, Françai(se)s, indécrottablement racistes ?

Réponse : non.

Vous ne le savez pas.

Sauf si vous avez lu, sur nouvelObs.com, que :

« De retour d’une mission de 10 jours en France, l’émissaire de l’ONU Gay Mac Dougall a déclaré, vendredi 28 septembre, qu’un racisme pernicieux perdure en France, où des minorités sont reléguées dans des « ghettos » sans espoir de promotion sociale ».

Et alors, que je vous dise : quand elle envoie, elle envoie, Gay Mac Dougall.

Elle nous met le compte, faut voir comme.

Elle s’est « rendu compte que le racisme était un sentiment pernicieux dans la société française ».

(Bienvenue au club, Gay.)

Elle a notamment relevé, après avoir fait un tour « dans des banlieues défavorisées de Paris, Marseille et Strasbourg », que :

« Des personnes qui ont beaucoup travaillé, qui ont respecté toutes les règles du jeu et qui croient sincèrement aux principes de la République française se retrouvent piégées dans des ghettos urbains où le taux de chômage dans certains cas peut dépasser 40 % ».

Elle a noté que : « Les jeunes d’origine immigrée « se sentent discriminés et rejetés par une conception rigide de l’identité nationale française qui ne leur convient pas ».

Elle a enfin « regretté « l’ambiguïté » de certaines mesures et déclarations des responsables politiques français sur l’immigration, citant notamment le débat sur l’introduction de tests ADN pour les candidats au regroupement familial et la mise en avant systématique de la notion d’ « identité nationale » ».

Ce n’est pas la première fois, je vous prie de le retenir, que l’ONU balance de grosses pierres dans le jardin (à la française) du colonel Brice Hortefeux et de son Chef Suprême.

Déjà au mois de juin dernier, Doudou Diène, « rapporteur spécial de l’ONU contre le racisme et la xénophobie  », leur décochait dans la face de vigoureux taquets, dénonçant notamment « la lecture ethnique et raciale des questions politiques, économiques et sociales et le traitement idéologique et politique de l’immigration comme un enjeu sécuritaire et comme une menace à l’identité nationale ».

Vous, je ne sais pas, mais moi je trouve quand même ça plutôt intéressant, que l’ONU, qui n’est pas exactement un foyer de subversion nestormakhnoviste, parle de notre cher et vieux pays en des termes qui étaient réservés naguère, toutes choses égales par ailleurs, à, mettons, la Rhodésie.

Mais ce qui est encore plus intéressant, à mon avis, c’est que nos (dignes) journaleux oublient, avec beauuuucoup d’application, de nous restituer ce message.

Pas un mot dans Libé, le matin.

Pas un mot dans Le Monde, le soir.

Du racisme ?

Dans la (doulce) France de Nicolas Sarkozy (et de ses fidèles féaux) ?

Mais vous n’y pensez pas : on le saurait.*

La République du mépris,

Les métamorphoses du racisme

dans la France des années Sarkozy

 

 

Par Pierre Tevanian, Octobre 2007

Introduction

Féminisme, laïcité, devoir de mémoire, liberté d’expression, droit au blasphème et à la critique des religions… De ces principes incontestables, la classe politique française, le microcosme intellectuel et les grands médias font aujourd’hui un usage particulièrement retors. Au travers de « débats » mal posés – l’ « insécurité », les « tournantes en banlieue », le « problème du voile islamique », la « repentance coloniale », l’« impossibilité de critiquer l’Islam » – ils construisent un même ennemi, ou un même bouc émissaire : le jeune issu de l’immigration postcoloniale et de culture musulmane. Car c’est bien lui, au final, qui se retrouve toujours accusé de menacer la sécurité des biens et des personnes, la condition des femmes, la laïcité de l’école, la fierté nationale et « notre tradition libertaire ». C’est ce que montre Pierre Tevanian, citations à l’appui, dans son dernier livre La république du mépris. Le texte qui suit est un extrait de la longue introduction du livre, qui précise ce qu’il faut entendre par « république du mépris » et par « racisme républicain », et qui présente les quatre « métaphores du racisme » analysées dans les quatre chapitres du livre : la « métaphore féministe », la « métaphore laïque », la « métaphore mémorielle » et la « métaphore libertaire ».

Article

Le racisme républicain peut par exemple être défini par des caractéristiques formelles : il procède par allusions, euphémismes, métonymies. Il a ceci de remarquable qu’il n’exprime pas frontalement de haine à l’encontre des Noirs, des Arabes ou des Musulmans, mais emprunte des détours et méprise plus qu’il ne hait. La haine ne lui est pas totalement étrangère, mais elle n’advient que dans des conditions particulières : lorsque les subalternes manifestent trop ostensiblement, effrontément, radicalement, leur prétention à l’égalité [1]. Le racisme républicain s’exprime le plus souvent sous la forme d’un discours « raisonnable » – ou simulant la raison – opposant de manière manichéenne des entités vagues : « la République » du côté du bien, et du côté du mal plusieurs entités tout aussi vagues (« la violence », « l’insécurité », « l’incivilité », les « caïds de banlieue », l’« intégrisme », le « communautarisme », la « victimisation », la « repentance », etc.) qui ont toutes pour point commun de se rattacher, par le biais de détours rhétoriques bien balisés, à l’immigration et aux populations issues des anciennes colonies. Ce discours structure un monde binaire d’une reposante simplicité, dans lequel même le plus « déboussolé » des « petits Blancs » trouvera aisément des repères et des consolations narcissiques, en opposant :

- l’« ordre » au « désordre », la « sécurité » à l’« insécurité », le « respect d’autrui » à la « violence », la « force de loi » à la « délinquance », l’ « État de droit » aux « zones de non-droit » ;

- le féminisme et la mixité hommes-femmes aux « traditions » patriarcales, aux « tournantes » et au « voile, symbole d’oppression » ;

- l’« islam modéré » à l’« islam radical » (également nommé « islamisme » ou « intégrisme »), les « Lumières » à l’« obscurantisme », le « rationalisme » au « fanatisme », la « modernité » aux traditions « archaïques », la bonne religiosité, celle qui reste « intérieure » (c’est-à-dire invisible), aux expressions religieuses « ostentatoires » et aux tendances envahissantes de « l’islam politique » ; l’ « universalisme à la française » au « communautarisme à l’anglo-saxonne » ; la « cohésion nationale » et le « vivre-ensemble » à l’« éclatement », au « repli » ou à la « guerre ethnique » ;

- le bon usage de la mémoire et de l’histoire à la « haine de la France », à la « victimisation » et à la « culpabilisation » qui s’exprime du côté des descendants de colonisés, et à l’« auto-flagellation », la « mauvaise conscience » et la « repentance » qui lui répond du côté des autres Français ; ou encore le bon usage du « devoir de mémoire » et la pleine reconnaissance de l’« unicité de la Shoah » à la « banalisation » de cette dernière et à la « concurrence des victimes ».

Ces séries d’opposition binaires, dans lesquelles la République tient systématiquement le bon rôle et l’« immigration » ou sa « descendance » tiennent tout aussi systématiquement le mauvais, forment les principaux registres du racisme républicain tel qu’il a pu se formuler ces dernières années : le registre « sécuritaire », le registre « féministe », le registre « laïque », le registre « mémoriel » et le registre « libertaire ».

Si des guillemets s’imposent autour de tous ces termes c’est qu’en réalité, il est très rarement question de liberté, de sécurité, de laïcité ou de mémoire – et encore moins de féminisme ! Ces mots jouent plutôt le rôle de métaphores. Ils ne sont utilisés que pour parler d’autre chose. Le véritable objet de tous ces discours est le même : la défense d’un certain ordre social et symbolique, dans lequel certaines populations sont infériorisées et assignées à des places dominées.

La métaphore sécuritaire et féministe

Si l’on s’en tient aux pétitions de principe de nos dirigeants et éditorialistes autorisés, le souci de sécurité n’a en soi rien de raciste. Loin de revendiquer une quelconque affinité idéologique avec le racisme, les politiques sécuritaires se présentent au contraire comme une simple gestion technique, visant à remplir plus efficacement une mission régalienne et incontestable de l’État : assurer la protection des biens et des personnes – et notamment du groupe statistiquement le plus exposé aux violences : les femmes.

Mais dès qu’on y regarde de plus près, ni la manière dont le problème de « la sécurité » est posé, ni les réponses qui sont apportées n’ont une quelconque chance de prévenir la violence en général et la violence sexiste en particulier. Les discours et les politiques publiques qualifiées de sécuritaires sont au mieux sans effet, au pire elles aggravent l’insécurité de nombreux citoyens : en semant la haine, le mépris ou la méfiance entre les différents groupes sociaux ; en entretenant un « sentiment d’insécurité » proche de la psychose là où les problèmes à régler sont souvent de simples problèmes de bon voisinage ; en enfermant massivement les jeunes aux comportements déviants, dissidents ou vindicatifs dans des carrières délinquantes sans issue et dans des identités de « macho congénital » ; en laissant de côté le principal vecteur d’insécurité tant objective que subjective : la précarité sociale ; et enfin en diffusant à grande échelle une idéologie de la « responsabilité individuelle » qui culpabilise les chômeurs et les précaires, et les déstabilise d’autant plus psychologiquement [2].

Au fond, ce que combat la politique dite sécuritaire, c’est moins « la violence » en général qu’une certaine part de la violence, bien localisée : celle qui est exercée par les classes populaires, dans l’entre-soi de la délinquance de rue et des règlements de comptes interpersonnels, inter-clans ou inter-quartiers, ou celle qui se tourne vers l’extérieur, contre « le système » et ses représentants : outrages et rebellions, affrontements avec la police, casse, émeutes, etc. Pendant que les projecteurs sont braqués sur ces formes de violence, on laisse perdurer une autre violence sans la réprimer, sans la réprouver, sans même la nommer et la montrer : la précarité, le harcèlement moral au travail, la discrimination à l’embauche ou au logement, les abus policiers – en bref : la violence exercée par les dominants. Des vols avec effraction mais sans violence ni mise en danger d’autrui sont ainsi punis plus sévèrement que les formes les plus brutales de l’exploitation au travail – y compris lorsque, par négligence, des conditions de travail épuisantes, dangereuses, voire mortelles, sont imposées aux salariés. Tout aussi emblématiques de ce « deux poids deux mesures », les « lois Perben 2 » de 2004 : en même temps qu’elles durcissent démesurément les peines et démantèlent les libertés publiques pour les personnes inculpées ou simplement soupçonnées de délits « en bande organisée », elles prennent garde de soustraire la délinquance financière du champ d’application de la loi, et même d’assouplir la législation dans ce domaine.

Les politiques sécuritaires construisent en somme des « classes dangereuses », sur lesquelles elles concentrent l’essentiel de l’attention et de l’action policière et judiciaire – et c’est en cela qu’on peut parler de « racisme ». Un racisme qui se subdivise bien sûr en plusieurs racismes, articulés les uns aux autres : au critère strictement économique (le « racisme de classe ») s’ajoute la discrimination xénophobe (par la nationalité, comme dans le cas de la double peine), la discrimination raciste (au faciès, au patronyme ou à la pratique religieuse, réelle ou supposée [3]) ou encore la discrimination « moraliste » (à l’encontre notamment des prostituées, des drogués et des SDF). Il y a bien racisme dans tous les cas, dans la mesure où les différentes cibles sont construites par essentialisation (« ils sont tous pareils »), différenciation (« ils ne sont pas comme nous »), production d’un « type » (« le délinquant étranger », « la prostituée », « le Roumain », « le SDF », « le toxicomane »), infériorisation (« nous » valons indiscutablement, fondamentalement, définitivement mieux qu’« eux »), production d’une peur (xénophobie, négrophobie, islamophobie, mais aussi « romanophobie », « putophobie » ou peur du SDF) et enfin articulation de ces différentes opérations à des pratiques violentes qu’elles viennent légitimer (exploitation, répression, enfermement, exclusion, relégation voire déportations).

On se concentrera toutefois, dans ce livre, sur le racisme « racialiste », « ethniciste » ou « culturaliste », celui qui est le plus communément qualifié de racisme – et notamment les racismes anti-noirs, anti-arabes et anti-musulmans – et sur une figure particulière du discours sécuritaire : le discours pseudo-féministe. D’abord parce que plusieurs ouvrages ont déjà analysé et démonté les discours dits « sécuritaires », et mis en lumière leurs dérives culturalistes et ethnicistes [4]. Ensuite parce que, si le registre sécuritaire « traditionnel » est loin d’avoir disparu après la campagne présidentielle de 2002 (durant laquelle il fut hégémonique), il a néanmoins été considérablement renouvelé et enrichi à partir de 2003 par une tonalité « féministe » qui lui a redonné une légitimité « progressiste » que le « séisme du 21 avril 2002 » avait sensiblement entamée. C’est donc aux nouveaux discours sur « la violence sexiste en banlieue » que nous nous intéresserons plus spécifiquement dans le premier chapitre de ce livre, et plus précisément à l’interprétation ethniciste qui s’est imposée autour de cette violence à partir de l’année 2003, notamment à la faveur de l’opération « Ni putes ni soumises ».

La métaphore laïque

A priori, la laïcité, pas plus que la sécurité ou l’antisexisme, n’a en elle-même un quelconque lien avec le racisme. Bien au contraire, la laïcité bien comprise implique un traitement égalitaire de tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions religieuses ou idéologiques. Ce qui est raciste est la manière très particulière dont la laïcité est de plus en plus mobilisée dans le débat public, en particulier depuis la « bataille du voile » de 2003-2004 : un discours est tenu sur les rapports entre le religieux et le politique et entre les Églises et l’État, mais ce discours dérive de manière systématique vers une opposition binaire entre « l’Islam » et « la laïcité » – laquelle joue à nouveau le rôle de métaphore puisque le signifiant « laïcité », choisi comme ceux de « sécurité » et de « droits des femmes » pour sa forte charge affective et symbolique, est artificiellement rattaché à une nouvelle chaîne de signifiants (« République », « Modernité », « Occident »…), et il ne sert au bout du compte qu’à dire, métaphoriquement, le refus ou l’infériorisation de l’Islam et des musulmans.

En somme, de même qu’il n’est pas réellement question de sécurité dans le discours dit « sécuritaire » ni de féminisme dans les discours pseudo-féministes, il n’est pas davantage question de laïcité dans les discours incantatoires et incontinents qui invoquent, célèbrent et sacralisent ladite laïcité à chaque détour de phrase. Bien plus : de même que les politiques dites sécuritaires ont pour effet – et parfois pour but – d’accroître le sentiment d’insécurité, et mêmes certaines formes d’insécurité objective, de même les offensives idéologiques et législatives dites laïques qui ont été menées ces dernières années sont, au sens le plus rigoureux du terme, des atteintes profondes au principe de laïcité tel qu’il a été défini en France entre les années 1880 et la fameuse loi de 1905. C’est ce que démontre notre second chapitre : ce qui s’est joué entre 2003 et 2004 est une véritable révolution conservatrice, qui a donné à la laïcité un contenu idéologique et une forme juridique contraires à tout ce qui la fondait, généré des exclusions scolaires et des discriminations à l’encontre des femmes voilées, et contribué plus largement à la diffusion massive d’un « racisme respectable » : l’islamophobie.

La métaphore mémorielle

Après « la sécurité » en 2001 et 2002, « la condition des femmes » et « la laïcité » en 2003 et 2004, c’est autour de « la mémoire » que s’est cristallisé le racisme républicain au cours de l’année 2005 – une année qui s’est ouverte par une loi célébrant le « rôle positif » de la colonisation et s’est achevée par une immense mobilisation antillaise contre cette loi, aboutissant à son retrait. « Fierté d’être français », refus de la « repentance », des « rancoeurs » et du « ressassement », mises en garde contre « l’enfermement mémoriel », tels ont été les leitmotivs des élites politiques de droite, mais aussi d’une partie de la gauche et du monde intellectuel. Des leitmotivs qui, nous le démontrons dans le troisième chapitre, ont permis de réaffirmer une hiérarchie des mémoires et des histoires, et donc – par métonymie – une hiérarchie des communautés.

La métaphore libertaire

Enfin, l’année 2006 s’est ouverte avec l’« affaire des caricatures de Mahomet » et terminée avec l’« affaire Redeker ». Au-delà de leurs différences, qui sont loin d’être négligeables, les deux « affaires » ont ceci de commun qu’elles reposent sur une profonde islamophobie déguisée en « défense de la liberté d’expression ». Il ne faut évidemment pas entendre par là que la liberté d’expression n’est pas en elle même un principe important, qu’elle n’a pas à être défendue, ou que toutes les réactions à l’islamophobie sont légitimes, y compris les attaques d’ambassades ou les menaces de mort – mais simplement ceci : que sans l’islamophobie ambiante, ni le limogeage du directeur de France Soir suite à la publication de caricatures « blasphématoires » (pour certaines) et racistes (pour d’autres), ni les mails de menaces de mort reçus par Robert Redeker suite à sa prise de position islamophobe n’aurait pris l’ampleur d’une « affaire », occupant la une des journaux et provoquant un « débat national » sur l’« Islam ». Laurent Lévy l’a démontré avec une grande rigueur sur le cas de l’« affaire des caricatures » [5] ; on se concentrera, dans le dernier chapitre de ce livre, sur l’« affaire Redeker », qui donne à voir, de manière encore plus pure, la manière dont la « liberté d’expression » est en passe de devenir une nouvelle métaphore du racisme.

 

Notes

[1] Cf. Pierre TEVANIAN « Le corps d’exception et ses métamorphoses ».

[2] Tous ces points sont développés dans : Pierre TEVANIAN, Le Ministère de la peur. Réflexions sur le nouvel ordre sécuritaire, Paris, L’Esprit Frappeur, 2004

[3] Comme dans le cas du licenciement « préventif » des « bagagistes de Roissy » en octobre 2006. Cf. « Chronique du racisme républicain ».

[4] Cf. Pierre TEVANIAN, Le Ministère de la peur, op. cit., 2004 ; Laurent MUCCHIELLI, Violences et insécurité. Mythes et réalités dans le débat français, La Découverte, 2002. Parmi ces dérives racistes, la principale est la propension à incriminer l’« origine ethnique » des délinquants, le « manque de repères » et d’« intégration » que constitue leur ascendance étrangère, le rôle funeste de l’amour maternel excessif et de la démission parentale dans les familles maghrébines, ou encore l’effet tout aussi funeste de la polygamie des familles maliennes. On nous a même expliqué, dans le Rapport Bénisti de novembre 2004, que les parents étrangers qui parlaient leur langue d’origine à la maison déstabilisaient leurs enfants et leur prédisposaient à la délinquance.

[5] Cf. Laurent LÉVY, « Censure, droit au blasphème et islamophobie ».

 

Chronique du racisme républicain (Première partie),

Les années Sarkozy : 2002

 

Par Collectif Les mots sont importants, Avril 2007

Introduction

Notre contribution à la campagne présidentielle est un simple rappel historique de ce qui s’est passé, sur le terrain du racisme et des politiques d’immigration, entre 2002 et 2007, au cours du second mandat de Jacques Chirac, dominé par la figure et l’activité législative de Nicolas Sarkozy. Si un fait important a été oublié, n’hésitez pas à nous le signaler…

Article

Janvier-avril 2002. Campagne présidentielle dominée par la problématique « sécuritaire » et triomphe de l’extrême droite. Le 21 avril, Jean-Marie Le Pen devance Lionel Jospin et se retrouve qualifié au second tour. Entre les deux tours, le traitement de « l’insécurité« par les grands médias est mis en accusation, notamment par les manifestants. Au Parti socialiste, rien ne change : comme au lendemain des élections municipales de 2001, plusieurs dirigeants expliquent que c’est d’avoir négligé la thématique sécuritaire qui a fait perdre le candidat Jospin. Le sénateur Henri Weber affirme par exemple, avec le plus grand sérieux, que si le Parti Socialiste s’est aliéné les classes populaires, c’est à cause de son excès d’angélisme sur l’insécurité d’une part, et d’autre part à cause de l’ouverture de la « Couverture Maladie Universelle » aux étrangers et aux sans-papiers… Cf. P. Tevanian, « Un séisme prévisible ».

Mai 2002. Ré-élection de Jacques Chirac et premières mesures « sécuritaires ». Ré-élu avec 82% des suffrages, Jacques Chirac nomme Jean-Pierre Raffarin Premier ministre, et lui donne pour « première mission » de « rétablir » la « sécurité » et « l’autorité de l’État ». Nicolas Sarkozy est nommé ministre de l’Intérieur. Il annonce aussitôt que les policiers îlotiers seront armés de « flashballs » , et que de nouvelles unités seront conçues, afin de mener des opérations « coup de poing » dans les cités « chaudes ». Il annonce enfin qu’il est déterminé à arrêter les « délinquants » avant qu’ils commettent leurs délits…

Mai 2002. Publication du pamphlet islamophobe d’Oriana Fallaci : La rage et l’orgueil. Best-seller en Italie, ce livre écrit au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 s’en prend aux « fils d’Allah », que l’auteure accuse de tous les maux. Oriana Fallacci accuse par exemple les féministes : « Vous êtes toutes tombées amoureuses du fascinant Oussama Ben Laden, de ses grands yeux de Torquemada, de ses grosses lèvres, de ce qu’il a sous sa soutane ? Vous le trouvez romantique, vous rêvez toutes d’être violées par lui ? ». Elle écrit également : « Oussama Ben Laden et les talibans, je ne cesserai jamais de le dire, sont seulement la manifestation la plus récente d’une réalité qui existe depuis mille quatre cents ans. Une réalité sur laquelle l’Occident ferme stupidement les yeux ». « J’affirme que neuf imams sur dix sont des Guides spirituels du terrorisme ». « Au lieu de contribuer au progrès de l’humanité, [les fils d’Allah] passent leur temps avec le derrière en l’air à prier cinq fois par jour [...] Ils se multiplient comme des rats. » (…) Il y a quelque chose, dans les hommes arabes, qui dégoûte les femmes de bon goût. ».  [1]

Malgré une plainte déposée par le MRAP et la Ligue des droits de l’homme, ce livre reçoit dans plusieurs médias français un accueil d’une grande complaisance. Dans Le Point du 24 mai, Alain Finkielkraut ne déplore que quelques excès, et écrit : « Oriana Fallaci a l’insigne mérite de ne pas se laisser intimider par le mensonge vertueux. Elle met les pieds dans le plat, elle s’efforce de regarder la réalité en face. ». Un mois plus tard, dans Actualité juive, Pierre-André Taguieff confirme : « Fallaci vise juste, même si elle peut choquer par certaines formules. ». Quelques mois plus tard, en novembre, Robert Misrahi écrira dans Charlie Hebdo : « Oriana Fallaci fait preuve de courage intellectuel. [...] On ne veut pas voir ni condamner clairement le fait que c’est l’islam qui part en croisade contre l’Occident et non pas l’inverse. » Cf. Bruno Cousin, Tommaso Vitale, « Oriana Fallaci ou la rhétorique matamore » et Mona Chollet, « Dernières nouvelles du front de la haine ».

Mai-juin 2002. Premières « bavures » de l’ère Sarkozy : deux morts à Dammarie les Lys. Le 23 mai, Mohammed Berrichi, au volent d’une moto, est pris en chasse pendant plus d’un quart d’heure au seul motif qu’il ne porte pas de casque. L’accident, prévisible, advient, et Mohammed Berrichi décède de ses blessures. Deux jours auparavant, un jeune marginal, Xavier Dem, est abattu lors d’une interpellation alors qu’il ne menace pas les policiers. L’association Bouge qui bouge organise une marche pacifique et une mobilisation politique pour réclamer la vérité et la justice sur ces décès. Le maire et le Préfet répondent par une série de déclarations diffamatoires contre l’association (qui portera plainte et remportera son procès), et un bouclage policier de tout le quartier, au cours duquel les violences et les humiliations se multiplient. Une procédure est lancée pour priver l’association de son local : elle échoue mais le local est alors détruit par un mystérieux incendie. Le harcèlement policier durera des mois : Kader Berrichi, le frère de Mohammed, sera notamment poursuivi pour avoir collé sur son pare-brise un tract intitulé « La police tue, la Justice couvre ». (Cf. Collectif Les mots sont importants, « Une gestion néo-coloniale de la contestation politique » )

Au même moment se tient à St Denis le Forum « Résistons ensemble contre les violences policières et sécuritaires », regroupant le MIB, les Syndicat de la magistrature et plusieurs associations dont le MRAP et le GISTI. Le forum donnera naissance au réseau « Résistons ensemble ». Au même moment, le très médiatique président de SOS Racisme, Malek Boutih, multiplie les déclarations « sécuritaires » contre les « caïds des banlieues ». À propos des « bavures policières », Malek Boutih déclare : « on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ». Cf. Act Up et le MIB, « Malek Boutih au coeur du sécuritaire ». Cf. aussi la chronologie détaillée et le dossier réalisés par la revue Vacarme (n°21, automne 2002).

Juillet 2002. Première « bavure médiatique » sur « l’insécurité » : « l’affaire de Pantin ». Le 24 juillet 2002, TFI annonce que « des jeunes auraient agressé des policiers à coups de poing et de battes de base-ball » dans la ville de Pantin, en région parisienne, tandis que Le Figaro parle d’un « véritable guet-apens comme on en connaît de plus en plus souvent… ». Le conditionnel disparaît rapidement, et un déferlement médiatique répercute une version des faits construite uniquement à partir des déclarations d’un syndicaliste policier. L’instruction établira rapidement (sans que la presse ne revienne sur les contre-vérités qu’elle a diffusées) qu’il n’y a jamais eu de batte de base ball ni de guet-apens tendu aux policiers, et que la « dizaine » de jeunes se réduisait en fait à deux personnes. Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Sarkozy et Dominique Perben dénoncent « l’exceptionnelle gravité », « l’horreur », « la sauvagerie des voyous ». Pierre Bédier, le ministre des « programmes immobiliers de la justice », invente, « parmi les agresseurs », la présence d’un « un enfant de onze ans », sans être démenti par les journalistes.

Une fois retombée la fièvre médiatique, deux jeunes seront inculpés, incarcérés puis jugés et condamnés (respectivement à trois ans et demi de prison dont un an avec sursis et trente mois dont huit avec sursis), dans des conditions très douteuses : des images de vidéosurveillance sont évoquées comme moyens ayant permis de procéder à des interpellations, avant d’être déclarées « inexploitables » ; aucune reconstitution n’a lieu ; le juge refuse de procéder à l’examen ADN des chaussures des protagonistes, qui aurait pu permettre d’identifier l’auteur du coup porté à la policière ; les jeunes sont condamnés sur la seule base des témoignages des policiers, alors que l’instruction a prouvé qu’ils ont menti en essayant d’incriminer d’autres jeunes, absents des lieux. Cf. Sylvie Tissot, « Une bavure médiatique ».

Septembre-octobre 2002. Vote de la loi Perben sur la « délinquance des mineurs ». Cette loi radicalise les options répressives prises par le gouvernement socialiste à partir de septembre 2001, et poursuit le démantèlement des dispositifs d’éducation et de réinsertion mis en place à partir de 1945.

- Elle crée notamment, à destination des mineurs de plus de 13 ans, des centres dits « éducatifs » mais désormais fermés.

- L’âge minimum pour les sanctions judiciaires passe de 13 à 10 ans, et celui de la détention provisoire passe de 16 à 13 ans.

- La durée de la garde à vue passe de 10 heures à 24 heures pour les plus de 10 ans.

- Un nouveau délit est créé : l’outrage à enseignant, passible de six mois de prison et/ou de 7500 euro d’amende.

- Une juridiction spéciale est créée, dite « justice de proximité », que le Syndicat de la Magistrature dénonce comme une sous-justice « d’abattage ».

- Les acquis de la loi Guigou sur la présomption d’innocence sont remis en cause, et la détention provisoire est à nouveau facilitée.

- Les mesures de surveillance par bracelet électronique, introduites au départ comme des alternatives « plus humaines » à la détention, sont désormais généralisées à des délits non-passibles de prison.

- Le recours à des témoignages anonymes, réservé au départ aux crimes et délits les plus graves, est généralisé à presque toutes les infractions.

- Les jugements expéditifs appelés « comparution immédiate » sont également généralisés.

- Des moyens sont enfin débloqués pour construire 35 nouvelles prisons, permettant d’incarcérer 11000 personnes supplémentaires. Un « secrétariat d’Etat au mobilier de la Justice » a d’ailleurs été créé spécialement à cet effet par Jean-Pierre Raffarin.

Octobre 2002. Fermeture du camp de réfugiés de Sangatte. Alors que les violences policières se multiplient contre les réfugiés kurdes et afghans, désormais « à la rue », Jack Lang déclare, « tirer son chapeau » à Nicolas Sarkozy, et ajoute, sans aucune ironie : « ce ministre-là fait bien son travail ». Sur ce centre de Sangatte et les effets de sa fermeture, cf. le dossier du GISTI

Octobre 2002. Meurtre de Sohane Benziane, parution du livre Dans l’enfer des tournantes et lancement de la campagne médiatique sur « le sexisme en banlieue ». Sohane Benziane, une adolescente de 17 ans meurt brûlée vive des suites d’une agression dans une cave de la cité Balzac à Vitry-sur-Seine. Le mouvement naissant « Ni putes ni soumises » s’empare de ce fait divers atroce pour en faire l’emblème de la condition des « filles des quartiers ». Au même moment, paraît Dans l’enfer des tournantes de Samira Bellil. L’expérience extrême de son auteure (victime d’un viol collectif) est présentée dans tous les grands médias comme l’emblème, voire comme le quotidien de « la vie d’une fille de banlieue », aux prises avec « la loi de la cité ». Le discours médiatique tenu autour de ce livre – comme celui tenu autour du meurtre de Sohane Benziane – omet surtout de dire que les violences en question n’ont rien de spécifique aux « banlieues ». Sur cette campagne, cf. Laurent Mucchielli, « Les “tournantes” : mythes et réalités ».

Octobre-novembre 2002. Débats parlementaires sur les « lois Sarkozy ». Le ministre de l’Intérieur bénéficie d’un véritable et « état de grâce » politique et médiatique. Des députés socialistes, interrogés par Libération, se montrent admiratifs à l’égard du maire de Neuilly, en particulier à l’égard de sa capacité à « s’adresser au peuple » (sic). Georges Frêche, maire socialiste de Montpellier, se déclare favorable aux mesures de répression de la « mendicité agressive », qu’il se vante d’avoir « demandées depuis des années. » La presse et la télévision multiplient les « portraits » du ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy, souvent d’une grande complaisance. Un portrait hagiographique est même consacré à son épouse et assistante Cécilia Sarkozy dans l’émission de reportages « Envoyé spécial » .

Décembre 2002. « Affaire des roms de Choisy ». À la demande de Nicolas Sarkozy, 300 gendarmes mobiles assistés de 150 policiers débarquent dans un bidonville de Choisy-le-roi pour une expulsion hyper-médiatisée. Le jour même, 71 personnes sont placées en garde-à-vue pour séjour irrégulier et sont en instance d’expulsion. Quatre personnes seront envoyées en Roumanie par un charter franco-espagnol dès le lendemain. Cependant, dans les deux jours qui suivent, la totalité des gens interpellés sont remis en liberté par le Tribunal de Créteil pour nullité de procédure. Cf. Caroline Damiens, « Sarkozy, les médias et l’invention de la “mafia roumaine” ».

Décembre 2002. Abolition de la « préférence nationale » à la RATP. La Régie annonce que ses 45 000 emplois ne seront plus réservés aux Français et aux ressortissants de l’Union européenne. Cette démarche, malheureusement unique en son genre, est le fruit d’un travail en commun entre la direction et les syndicats. Des négociations semblables ont été entamées à la SNCF, mais n’ont pas abouti. Au total, le nombre d’emplois de titulaires dans les trois fonctions publiques, interdits aux étrangers non communautaires, atteint 5,2 millions. Si l’on ajoute les entreprises sous statut gérant des services publics tels que La Poste, EDF-GDF, Air France et les établissement publics industriels et commerciaux, qui comptent plus d’un million de salariés, ce sont plus de 6 millions d’emplois publics qui sont interdits aux étrangers « non-européens ». Enfin, si l’on rajoute les emplois fermés aux étrangers dans le secteur privé, pour des conditions de nationalité ou de diplôme, ce sont environ 30 % de l’ensemble des emplois qui demeurent réservés aux Français ou aux Européens. Sur cette question des emplois réservés, cf. le dossier réalisé par le GISTI.

Décembre 2002-janvier 2003. « Affaire du bagagiste de Roissy ». Le 29 décembre, Abderrezak Besseghir, bagagiste à l’aéroport de Roissy, est arrêté et incarcéré. À la suite d’une dénonciation, des armes et des explosifs ont été retrouvés dans le coffre de sa voiture. Un simple document religieux « en langue arabe » ainsi qu’un « tract pro-palestinien » sont également cités comme des éléments probants, permettant de postuler l’appartenance du bagagiste à un réseau terroriste « islamiste ». Des éléments permettant de mettre en doute cette hypothèse sont dans un premier temps écartés de l’enquête : les explosifs retrouvés ne correspondent pas à ceux qui sont traditionellement utilisés pour les attentats dans les avions, et le dénonciateur est un personnage trouble, militaire à la retraite reconverti dans le buiseness de la sécurité et récemment condamné pour trafic d’armes. On apprend par ailleurs dès le 3 janvier 2003 que les empreintes digitales retrouvées sur les armes et les explosifs retrouvés ne sont pas celles d’Abderrezak Besseghir. On découvre finalement, le 10 janvier, que le bagagiste a été victime d’une machination de la part de sa belle-famille, comme il le soutenait depuis son arrestation. Tout au long de ces quinze jours, l’hypothèse de la culpabilité de Besseghir a été présentée par l’ensemble des médias comme un fait quasi-acquis. Cf. Aberrazak Besseghir, « Bagagiste à Roissy, présumé terroriste », Michel Lafon, 2003, et Pierre Laniray, « La brigade anti-terroriste du Parisien », Almanach critique des médias, Editions Les Arènes, 2005 et l’analyse publiée par le site ACRIMED.

 

 

Chronique du racisme républicain (Deuxième partie),

Les années Sarkozy : 2003

 

Par Collectif Les mots sont importants, Avril 2007

Introduction

Notre contribution à la campagne présidentielle de 2007 est un simple rappel historique de ce qui s’est passé, sur le terrain du racisme et des politiques d’immigration, entre 2002 et 2007, au cours du second ma ndat de Jacques Chirac, dominé par la figure et l’activité législative de Nicolas Sarkozy. Si un fait important a été oublié, n’hésitez pas à nous le signaler…

Article

Janvier-Décembre 2002

Janvier 2003. Mort brutale de deux sans-papiers au cours de leur expulsion. Le 30 décembre 2002, Ricardo Barrientos, un Argentin de 52 ans meurt d’une crise cardiaque au cours de son expulsion forcée, après avoir été maintenu immobile, plié en deux sur son siège, par des agents de police. Trois semaines plus tard, Mariame Getu Hagos, un Somalien de 24 ans, meurt dans des conditions similaires. Ces deux morts se produisent dans une indifférence quasi-générale de la classe politique. Aucun débat n’est ouvert sur lqa question des expulsions forcées. un Argentin reconduit vers son pays le 30 décembre 2002 et un Somalien refoulé vers l’Afrique du Sud le 16 janvier 2003.

Janvier 2003. Publication et médiatisation du livre collectif Les Territoires perdus de la République. Coordonné par Emmanuel Brenner, il rassemble des contributions d’enseignants qui dressent un tableau apocalyptique des « banlieues ». Les « arabo-musulmans » apparaissent dans ce livre comme les sources principales des problèmes qui se posent dans les écoles des quartiers populaires. Ce livre marque une rencontre des thèses et arguments habituels de deux mouvances : les soutiens inconditionnels d’Israël et les « nationaux-républicains » nostalgiques de « l’élitisme républicain » de « jadis ». À propos de ce livre, cf. Alain Gresh, « Grandeur des principes et bassesse des pratiques ».

Janvier-février 2003. Offensive de la droite sur le thème de la « nouvelle judéophobie ». Reprenant à son compte les thèses développées un an plus tôt par Pierre-André Taguieff dans La nouvelle judéophobie, Jean Pierre Raffarin se rend au dîner annuel du C.R.I.F. et y dénonce la « montée des communautarismes ». Roger Cukierman, président du C.R.I.F., dénonce de son côté l’existence d’une alliance antisémite « rouge-brun-vert » et accuse nommément Gilles Lemaire, secrétaire national des Verts, et Olivier Besancenot, porte parole de la L.C.R. Une première vague de déclarations et de débats médiatiques s’en suivent assimilant antisémitisme et antisionisme d’une part, antisémitisme et jeunes issus de la colonisation d’autre part. Plusieurs essayistes, comme Alain Finkielkraut ou Alain-Gérard Slama, prétendent d’établir un lien organique entre « judéophobie » et « francophobie ». Cette opposition entre les « intégristes » et « communautaristes » « arabo-musulmans » d’un côté et « les Juifs » et « la France » de l’autre, est reprise par le ministre des écoles Xavier Darcos : dans un entretien accordé au Figaro le 14 février 2003, il dénonce « un communautarisme souvent lié à l’islamisme qui s’installe dans les établissements scolaires », et il ajoute que « le problème s’envenime avec la réapparition d’insultes racistes et antisémites ». Il conclut qu’il faudrait « que le drapeau français flotte au-dessus de l’entrée de chaque école ». Quant au ministre de l’éducation nationale Luc Ferry, lors d’une réunion consacrée au racisme et à l’antisémitisme (le 27 février), il met en cause l’idéologie du « droit à la différence », qu’il qualifie de « calamité ». Sur cette campagne, cf. notamment Fatiha Kaoues, « Tous antisémites ? », et Mona Chollet, « Les apprentis sorciers du communautarisme », Dominique Vidal, « Les pompiers pyromanes de l’antisémitisme » et « Non, la France n’est pas l’objet d’une flambée antisémite ». Sur les thèses de Pierre-André Taguieff, cf. Vincent Mespoulet, « Taguieff, allumeur d’incendies ».

Février 2003. Vote de la LOPSI (Loi d’orientation pour la sécurité intérieure), dite « Loi Sarkozy ».

- De nouveaux délits sont créés, parmi lesquels : l’outrage au drapeau et à l’hymne national (passible de six mois de prison et 7500 euro d’amende), le regroupement dans les halls d’immeuble (passible de deux mois de prison et 3750 euro d’amende), l’occupation d’un terrain appartenant à autrui (passible de six mois fermes, 3750 euro d’amende et confiscation du permis de conduire), le « racolage passif » (laissé à l’appréciation des policiers, et passible de deux mois de prison et 3750 euro d’amende), « l’exploitation de la mendicité » (incluant toute personne qui partage les subsides de la mendicité, et passible 45000 euro d’amende et 3 ans de prison – voire dix ans si le délit est commis « en bande organisée ».

- Le délit d’outrage à personne dépositaire de la force publique est généralisé : en plus des agents de police, il s’applique désormais pour les outrages commis à l’encontre des personnels de santé, des gardiens d’immeuble, de leurs conjoints, de leurs ascendants, de leurs descendants, et de « toute personne vivant habituellement avec eux ». Les peines peuvent aller jusqu’à 30000 euro d’amende et deux ans de prison. Elles atteignent 5 ans de prison pour les menaces de mort.

- Les échoppes vendant de la nourriture et/ou diffusant de la musique peuvent désormais être fermées pour une durée de trois mois sous prétexte de « tranquillité publique ».

- Les contrôles d’identité sont désormais autorisés sans que l’agent fasse valoir des « indices » laissant présumer une infraction ou un projet d’infraction.

- La fouille des véhicules, désormais réservée aux enquêtes sur les activités terroristes, est désormais autorisée pour presque tous les délits, notamment le vol et le recel.

- L’obligation faite aux policiers d’informer un prévenu qu’il a le droit de garder le silence est supprimée.

- Un fichier informatique, dit fichier STIC, est créé, dans lequel figurent non seulement les personnes condamnées mais aussi les personnes simplement suspectées d’avoir commis un délit, les témoins et les victimes. Ce fichier est consultable dans le cadre d’enquêtes, mais aussi dans le cadre d’une procédure d’embauche. Il est également consultable par les services de police d’un pays étranger.

- Un fichier génétique est prévu.

- La police a désormais le droit de filmer les espaces publics.

- Enfin, les étrangers soupçonnés de « trouble à l’ordre public » peuvent se voir retirer leur titre de séjour sans procès, de manière immédiate et définitive.

Février-mars 2003. Lancement du mouvement « Ni putes ni soumises » et de la marche « pour l’égalité et contre les ghettos ». Cette marche, organisée par la « Maison des potes », soulève le problème de la condition des femmes en banlieue, sans jamais relier ce problème à celui du sexisme dans l’ensemble de la société française. Le mouvement ne prononce pas un mot sur les lois Sarkozy qui viennent d’être votées, prétextant qu’il a suffisamment à faire ne se concentrant sur le problème précis des violences sexistes dans « les quartiers ». Le mouvement multipliera pourtant les prises de position sur d’autres questions, plus éloignées de leur problématique que l’oppression « sécuritaire » que les lois Sarkozy exercent sur « les quartiers » : la lapidation et les « crimes d’honneur » dans les pays arabo-musulmans, ou encore le conflit israélo-palestinien. Chose inhabituelle pour un mouvement qui est loin d’être un mouvement de masse, la mobilisation bénéficie d’une très importante couverture médiatique, et reçoit le soutien de tous les principaux dirigeants socialistes, ainsi que celui de plusieurs ministres du gouvernement de droite. Cf. Elise Lemercier, « L’association Ni putes, ni soumises : une inflation politico-médiatique démystifiée par le terrain ».et sur ce site, « Le cas Ni putes ni soumises ». Cf. aussi Sarah Ayito N’Guema N’Dong, Construction politique d’un sexisme de banlieue : émergence du collectif « Ni putes ni soumises », Mémoire soutenu sous la direction de Michel Camau à l’Institut d’Etudes Politique d’Aix-Marseille 3, 2005.

Mars 2003. Reprise des expulsions de sans-papiers par « vol groupé ». À trois reprises en un mois, plusieurs dizaines de sans-papiers sont expulsés par charter, notamment vers le Sénégal et la Côte d’Ivoire (alors en pleine guerre civile). Le ministre annonce que ces « vols groupés » seront désormais hebdomadaires, sans susciter la moindre protestation dans l’opposition parlementaire de gauche. Il reçoit même le soutien du socialiste Julien Dray, qui déclare que les expulsions par « vols groupés » sont « normales » et « naturelles ».

Mars 2003. Publication d’un rapport accablant sur les violences policières commises dans les « zones d’attente ». Réalisé par l’Anafé (association d’aide aux étrangers retenus aux frontières), ce rapport révèle l’existence de nombreuses violences (injures, sévices, privations de nourriture ou de soins), attestées par des témoignages multiples (celui des militants associatifs, mais aussi celui des passagers, des employés des compagnies aériennes, des médecins, des services sociaux). Cf. le site de l’ANAFE.

Mars 2003. Première proposition de loi sur « l’œuvre positive accomplie par les Français Outre-mer ». Présentée par soixante députés, sous la direction de Jean Léonetti et Philippe Douste-Blazy, elle ne sera pas votée telle quelle, mais constitue la première version de la fameuse loi adoptée le 23 février 2005. Cf. le site de la LDH de Toulon.

Mars 2003. Nouvelle offensive médiatique sur « la violence à l’école ». Le ministre délégué à la famille, Christian Jacob, se déclare favorable à des amendes contre les parents des élèves absentéistes. Le ministre de l’éducation nationale, Xavier Darcos, invoque la violence sexuelle pour remettre en cause publiquement le principe de la mixité garçons-filles à l’école.

Mars 2003. Début d’une nouvelle campagne contre « le voile à l’école ». Dans un lycée de Lyon, une forte majorité des enseignants se met en grève pour protester contre l’acceptation en cours d’une élève qui porte un bandana. Cette grève est fortement médiatisée. Dans les semaines qui ont précédé, les médias se sont illustrés par la mise en premier plan de toute une série de thème ayant pour point commun apparent : l’islam. Ont notamment été médiatisés et dramatisés : le refus d’une supérette d’Evry de vendre de la viande non halal, et la polémique autour de la décision de Martine Aubry d’accepter des séances de piscines réservée aux seules femmes.

Mars 2003. Entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Irak, et relance en France du plan « Vigipirate renforcé ». Les manifestations contre la guerre en Irak, comme celles contre l’oppression du peuple palestinien, réunissent de plus en plus de jeunes issus de l’immigration post-coloniale.

Avril 2003. Publication d’un rapport accablant sur les « violences illégitimes » commises par la police. Présidée par le magistrat Pierre Truche, la commission de déontologie dénonce notamment les « conditions d’exercice de la police en région parisienne la nuit » , le « manque d’encadrement des jeunes policiers » et le traitement de certains mineurs. Cf. le site de la LDH de Toulon.

Avril 2003. Ouverture du premier centre fermé pour jeunes mineures délinquantes. Le règlement intérieur de ce centre, situé à Lusigny, fixe comme objectif la « rectification » des jeunes filles enfermées, et il leur impose un test de grossesse et une mesure du tour de poitrine. Les détenues sont également incitées à « s’identifier » à des modèles « féminins » dans leur habillement et leurs activités. Il leur est enfin interdit de parler une langue étrangère et d’écouter de la musique individuellement. Plusieurs associations (parmi lesquelles le Syndicat de la Magistrature) se mobilisent pour la suppression de ces orientations rétrogrades. Quelques mois plus tard, le directeur de ce centre sera mis en cause pour harcèlement sexuel sur ses employées. Cf. le site de la LDH de Toulon.

Avril 2003. Publication par le journal Libération du projet de loi Sarkozy sur l’immigration. Le droit au mariage est remis en cause : il est prévu que ce droit soit conditionné par la régularité la possession d’un titre de séjour. Il est également prévu de donner aux Préfets et aux procureurs la possibilité de suspendre un mariage lorsqu’existent des soupçons de « mariage de complaisance ». Le Projet de loi prévoit enfin de rallonger d’un an le délais qui sépare le mariage du plein droit à une carte de résident de dix ans ; et un nouveau délit apparaît : la « simulation » de mariage « en vue d’obtenir ou de faire obtenir un titre de séjour ». Ce nouveau délit de solidarité serait passible de cinq ans d’emprisonnement. L’accès à la carte de résident de dix ans est également remis en cause. Il ne devient possible qu’au bout de cinq ans (au lieu de trois), et des conditions supplémentaires sont introduites, notamment des « conditions d’intégration », laissées à l’appréciation de l’administration… Le projet de loi prévoit également un quintuplement de la durée légale de « rétention administrative » : un étranger sans papiers peut déjà être détenu sans jugement pendant douze jours ; il est question de passer à soixante jours. Cf. le dossier réalisé sur cette loi par le GISTI.

Avril-mai 2003. « Incident du Bourget » et politisation du débat sur « le voile à l’école ». Le 19 avril, au Bourget, Nicolas Sarkozy s’adresse aux sympathisants de l’UOIF et se fait siffler alors qu’il évoque l’obligation pour les femmes musulmanes voilées de se découvrir sur les photographies de leurs papiers d’identité. Ces sifflets sont traités dans les jours suivants comme un véritable scandale, et l’incident sert de prétexte à la relance d’un autre « problème de voile », le plus ancien et le plus « classique » : celui de l’école publique. À gauche, Jack Lang annonce aussitôt une proposition de loi visant à interdire le port du « foulard » à l’école, tandis que , le 18 mai, Laurent Fabius exige devant le congrès du PS l’interdiction législative des « signes religieux ostentatoires » à l’école bien sur mais plus largement dans l’espace public. Libération publie enfin une pétition initiée par l’Union des Familles laïques et plusieurs intellectuels parmi lesquels Pierre André Taguieff et Michèle Tribalat. Un Appel anti-prohibitionniste est lancé en réaction à cette offensive : cf. « Oui à la laïcité, non aux lois d’exception » (Appel publié aussi par Libération) et Pierre Tevanian, Le voile médiatique. Un faux problème : « l’affaire du foulard islamique ».

Juin 2003 : Création des Commissions Stasi et Debré. Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, compose une mission d’information « sur la question des signes religieux à l’école », présidée par lui-même. Il se dit d’ores-et-déjà favorable à une loi. En juillet, Jacques Chirac crée une « Commission de Sages » chargée de réfléchir sur « l’application du principe de laïcité dans la République ». Il en confie la présidence à son ami Bernard Stasi, connu pour être un catholique soucieux de ne pas céder aux emportements fantasmatiques à propos de l’islam. Prise en charge par Rémy Schwartz, la sélection des « témoins » auditionnés sera plus que tendancieuse : une réfugiée iranienne forcée à porter le voile en Iran, mais pas de lycéennes françaises portant le voile ; plusieurs enseignants militants radicaux de l’éradication des voiles, mais aucun enseignant d’un des 90% d’établissements scolarisant des filles voilées sans qu’il y ait jamais eu de crise. Le battage médiatique ne faiblit pas. Sur cette commission, cf. Alain Gresh, « Grandeur des principes et bassesse des pratiques. Les faux semblants de la Commission Stasi », Jean Baubérot, « Lettre ouverte à la commission Stasi »

Juillet 2003. Réforme « en trompe-l’œil » de la double peine. Nicolas Sarkozy crée de nouvelles catégories d’étrangers « protégés », c’est-à-dire soustraits au régime de la double peine. Les médias, mais aussi certaines associations, saluent l’« avancée », sans préciser qu’elle est minime : elle ne concerne qu’une petite partie des victimes de la double peine, dont le principe n’est aucunement remis en question. À partir de cette date, Nicolas Sarkozy se vantera pourtant, sans être démenti, d’avoir « abrogé la double peine ». Libération (en décembre 2005, dans une interview réalisée par le service politique) et même Le Monde diplomatique (en septembre 2006, dans un article de Marie Bénilde) concèderont au ministre cette chimérique « abrogation de la double peine ». Cf. Stéphane Maugendre, « Sarkozy et la double peine : une réforme de dupes ».

Septembre-octobre 2003 : « Affaire d’Aubervilliers », publication du livre Bas les voiles ! et recrudescence de déclarations islamophobes. À l’initiative d’un petit groupe de professeurs responsables nationaux de mouvements d’extrême gauche (LO et la LCR), une immense campagne médiatique aboutit à l’exclusion d’Alma et Lila Lévy au seul motif qu’elles portent un foulard. Un rassemblement de protestation est organisé devant le lycée, regroupant notamment des militants des JCR, de « Socialisme par en bas », du collectif « Les mots sont importants », du MIB, de Femmes Publiques… L’exclusion des deux élèves est saluée comme une victoire du féminisme par Gisèle Halimi dans une tribune du journal Le Monde. Quant au ministre des écoles, Xavier Darcos, il déclare à propos de ces deux élèves : Quand on n’aime pas la république, il faut aller ailleurs ». Au même moment paraît chez Gallimard un pamphlet prohibitionniste intitulé Bas les voiles ! Son auteure Chahdorrt Djavann est invitée sur toutes les chaînes de télévision et de radio, où elle s’autorise de son expérience iranienne pour tenir les propos islamophobes les plus extrêmistes : le patriarcat puise ses racines dans le Coran, l’Islam légitime la pédophilie, etc. Le 24 octobre, lors d’une émission sur LCI, l’éditorialiste du Point, Claude Imbert, se déclare « islamophobe » et dénonce la « débilité » de « l’Islam », sans être exclu ni même suspendu du Haut Conseil à l’Intégration où il siège (ni poursuivi, ni inquiété d’une quelconque manière). Cf. Alma et Lila Lévy, Des filles comme les autres, La découverte, 2004 ; Laurent Lévy, « Quand la fin justifie les moyens », et Jérome Vidal, « Anatomie d’un pamphlet prohibitionniste ».

Octobre 2003. Mort d’un immigrant clandestin congolais de 16 ans dans une soute à bagages. Le corps du jeune homme est retrouvé frigorifié, dans la soute à bagages d’un avion assurant un vol Kinshasa-Paris. Selon des témoignages recueillis par l’Anafé, le commandant de bord a eu très tôt connaissance de la présence d’un passager clandestin dans les soutes de l’avion, mais n’a pas été autorisé à modifier son plan de vol pour débarquer le passager et éviter qu’il meure de froid.

Octobre 2003. « Université d’automne » des « Ni putes, ni Soumises ». L’événement, très médiatisé, bénéficie du soutien et de la présence de nombreuses personnalités du monde politique (toutes tendances confondues) et du show-buiseness. Cf. Mona Chollet, « Aïcha et les “gros tas”. Fortune médiatique des Ni putes ni soumises_et des filles voilées ».L’association refuse alors de se joindre à la demande d’une loi interdisant le voile. Sa présidente Fadela Amara publie au même moment un livre [1] où elle dénonce une telle loi comme une provocation irresponsable à l’encontre des musulmans. Deux mois plus tard, elle signera une pétition dans le magazine Elle réclamant une telle loi, et engagera son mouvement dans un Tout de France de la Laïcité assurant la promotion de la loi anti-voile.

Novembre 2003. Forum Social Européen et « Affaire Tariq Ramadan ». La présence de l’intellectuel suisse Tariq Ramadan au Forum Social Européen de Saint-Denis suscite une controverse importante, menée notamment par Claude Askolovitch dans Le Nouvel Observateur. L’offensive, qui vise pour les uns à disqualifier le mouvement « altermondialiste » et pour les autres à le « purifier » de ses éléments « rétrogrades », prend pour prétexte la publication d’un texte de Tariq Ramadan critiquant les « intellectuels communautaires », juifs ou non, qui font preuve de complaisance avec les agissements de l’Etat d’Israël. Ce texte, qui appelle les intellectuels juifs à se désolidariser d’Israël et les intellectuels musulmans à se désolidariser des régimes « islamiques » les plus oppressifs, est dénoncé par des associations (SOS Racisme, l’UEJF), des journalistes (Claude Askolovitch) et des intellectuels (Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, André Glucksmann) comme un texte antisémite, mais aucune plainte n’est déposée. Mis en cause dans le texte de Tariq Ramadan, Alexandre Adler réagit en reconnaissant à l’intellectuel « musulman » le droit de défendre « les siens » comme lui défend « les Juifs », et en réservant son animosité aux « traîtres juifs, comme Rony Brauman ». Ces propos ne sont pas condamnés par tous ceux qui se sont scandalisés de l’approche « communautaire » du texte de Tariq Ramadan. Ce dernier devient, à l’occasion de cette « affaire » démesurément médiatisée, un personnage médiatique connu de tous, incarnant un « intégrisme retors », maître dans l’art du « double discours ». Interrogé par Thierry Ardisson sur ce qu’il dirait à Tariq Ramadan s’il le croisait, le socialiste Julien Dray répond : « Rien, je lui casserais la gueule ». Cf. Mona Chollet, « Affaire Tariq Ramadan : deux poids, deux mesures » et « Tariq Ramadan, Caroline Fourest et l’islamisation de la France ». Cf. aussi Aziz Zemmouri, « Renaud (Camus) ou Tariq (Ramadan), le tribunal de la pensée te rendra blanc ou noir » et Faut-il faire taire Tariq Ramadan ?, Editions de l’Archipel, 2005, et sur ce site, « Tariq Ramadan, mythes et réalités » et Laurent Lévy, « L’Arabe est fourbe », Brèves réflexions sur les accusations de « double langage » de Tariq Ramadan. Le texte litigieux de Tariq Ramadan est disponible par exemple ici.

Décembre 2003 : Annonce de la loi anti-voile et naissance du Collectif Une école pour tou-te-s/Contre les lois d’exclusion. Les commissions Debré et Stasi rendent leurs conclusions, favorables à une loi interdisant « tous les signes religieux ». Comme les pétitions prohibitionnistes parues dans Libération et dans Elle, le discours présidentiel appelle à une prohibition de « tous les signes religieux ostensibles », mais son argumentaire ne cible que le voile : « Je considère que les Français étant ce qu’ils sont, le port du voile est, qu’on le veuille ou non, une sorte d’agression qu’il leur est difficile d’accepter. » Deux nouveaux appels sont lancés contre le projet de loi, et les signataires des trois appels se réunissent au CEDETIM et fondent le Collectif unitaire Une école pour tou-te-s / Contre les lois d’exclusion.

Janvier-Décembre 2004

Notes

[1] Ni putes ni soumises, Editions de al Découverte

 

 

Chronique du racisme républicain (Troisième partie),

Les années Sarkozy : 2004

 

Par Collectif Les mots sont importants, Avril 2007

Introduction

Notre contribution à la campagne présidentielle de 2007 est un simple rappel historique de ce qui s’est passé, sur le terrain du racisme et des politiques d’immigration, entre 2002 et 2007, au cours du second mandat de Jacques Chirac, dominé par la figure et l’activité législative de Nicolas Sarkozy. Si un fait important a été oublié, n’hésitez pas à nous le signaler…

Article

Janvier-Décembre 2002

Janvier-Décembre 2003

Janvier 2004. Nomination « explosive » d’un « préfet musulman ». Nicolas Sarkozy nomme Aissa Dermouche préfet du Jura. À l’occasion de cette nomination fortement médiatisée, Nicolas Sarkozy parle de « préfet musulman », tandis que Jacques Chirac le qualifie de « préfet issu de l’immigration » – mais tous deux soulignent la capacité de la République à reconnaître le mérite. Entre le 19 et le 30 janvier, trois attentats à la bombe sont perpétrés, visant la voiture, le lieu de travail et l’école des enfants de M. Dermouche.

Janvier 2004. Publication et médiatisation du livre de Gaston Kelman, Je suis noir et je n’aime pas le manioc. Invité sur tous les plateaux et interviewé par tous les magazines, l’auteur est érigé en modèle de l’Africain « intégré », amateur d’escargots, de vin rouge et de « fermeté » contre la « délinquance immigrée ». Gaston Kelman critique notamment la formule « Les immigrés sont en France chez eux », prononcée par François Mitterrand au début de son premier septennat, à laquelle il dit préférer la formule de Charles Pasqua : « Les immigrés sont ici chez nous ». L’Express s’enthousiasme de voir l’auteur « dénoncer le penchant des Noirs pour la victimisation », « exiger la tolérance zéro », et « faire des Africains vivant en France les premiers responsables d’une intégration qui n’avance pas ». Le magazine apprécie aussi que l’auteur « ne voie pas la nécessité de refaire l’histoire d’un peuple qui a beaucoup souffert ». Cf. Mona Chollet, « Je suis blanche et je n’aime pas les couillonnades ».

Janvier-février 2004. Débats parlementaires et manifestations de rue contre la loi anti-voile. Le 17 janvier, une manifestation contre la loi anti-voile est organisée par Mohamed Latrèche, leader du groupusculaire Parti des Musulmans de France. Le Collectif Une école pour tou-t-es décide de ne pas y participer à la en raison des positions et accointances politiques d’extrême droite Mohamed Latrèche. Il participe en revanche à une rencontre appelée le même jour par des dizaines d’associations musulmanes, parmi lesquelles le Collectif des musulmans de France et Participation et spiritualité musulmane, membres actifs d’Une école pour tou-te-s [1]. Au même moment, la loi interdisant le voile est adoptée par le Conseil supérieur de l’éducation (CSE), dont les avis sont consultatifs. Sur 70 membres présents, seuls 16 ont voté pour cette loi, 9 ont voté contre, les autres s’abstenant ou refusant de prendre part au vote. Votent pour : les représentants du gouvernement et du MEDEF ; votent contre : les représentants des élèves et des parents d’élèves (FCPE). Les principaux syndicats enseignants, pour leur part, choisissent de s’abstenir (UNSA, SDEN-CGT, FO) ou de ne pas prendre part au vote (FSU). Pendant l’examen du projet de loi à l’Assemblée Nationale, le Collectif Une école pour tou-te-s organise un rassemblement, un meeting et une grande manifestation nationale qui est un succès : plus de 10000 manifestants à Paris, autour de 30000 sur toute la France. L’UOIF (Union des organisations islamiques de France) n’appelle pas à la manifestation. Une quinzaine de collectifs locaux se constituent.

Février-mars 2004. Vote de la loi sur la « criminalité organisée », dite « loi Perben 2 ». Toutes les organisations d’avocats, ainsi que le Syndicat de la magistrature, descendent dans la rue pour dénoncer ce qu’ils appellent « un Etat d’exception permanent ».

- Cette loi établit une notion floue de criminalité organisée qui lui permet d’introduire un ensemble de procédures d’exception, telles que les perquisitions de nuit en l’absence de la personne suspectée ou la pose de micros ou de caméras dans son domicile. Ces techniques d’exception sont généralisables au niveau de la plupart des délits, puisqu’elles peuvent s’appliquer à tout groupe d’au moins deux personnes.

- Par ailleurs, les policiers peuvent désormais mettre en oeuvre des techniques spéciales de recherches, telles que la mise sous écoute, l’infiltration, la surveillance rapprochée. Il s’agit d’une procédure secrète, non contradictoire et d’une durée illimitée.

- En opposition avec les procédures habituelles, les policiers peuvent aussi, en l’absence des personnes suspectées, procéder à des perquisitions la nuit et saisir des pièces à conviction.

- Les personnes interpellées peuvent désormais être placées pendant 96 heures en garde à vue, au lieu des 48 heures prévues auparavant.

L’objectif déclaré de cette loi est de s’attaquer aux mafias et à la traite des êtres humains, mais la liste des délits concrets, susceptibles d’être identifiés, ne comprend aucunement les infractions économiques ou financières. Au contraire, la loi généralise le dispositif de « composition pénale », et permet désormais aux auteurs de délits financiers (tels que l’escroquerie, le trafic d’influence ou l’abus de biens sociaux) d’ échapper aux poursuites, en échange de l’indemnisation de la victime ou de travaux d’intérêt général. Par contre, la loi inclut sous la catégorie de « criminalité organisée » la « dégradation de biens » ou « l’aide au séjour irrégulier », commis en « bande organisée » – autrement dit= l’engagement associatif en faveur des sans papiers. La loi instaure enfin une procédure de « plaider coupable », qui permet de contourner les procédures contradictoires en exerçant sur l’inculpé un chantage : une réduction de peine contre un aveu de culpabilité. Cf. Françoise Martres, « Une volonté d’adapter la justice aux priorités du pouvoir politique », CIRDEL, « Une loi scélérate », Jean-Claude Paye, « Lois Perben : un état d’exception permanent », et l’appel publié par « Raisons d’agir ».

Mars 2004 : Vote de la loi anti-voile. Le 15 mars, le Parlement adopte à la quasi-unanimité la loi interdisant « les signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse » . Une semaine auparavant, à l’occasion de la Journée des femmes, le Collectif Une école pour tou-t-es/Contre les lois d’exclusion défile en reprenant les mots d’ordre unitaires de la Coordination nationale du droit des femmes (CNDF) tout en dénonçant le caractère anti-féministe de la loi anti-foulard, dont les victimes sont essentiellement des femmes. Cette présence dans le cortège de la Marche des femmes suscite un déchaînement de réactions violentes : injures racistes (« retournez en Arabie ») et sexistes (« salopes »), menaces, bousculades, crachats. Cf. Djamila Bechoua, « Et toi, pourquoi tu ne le portes pas le foulard ? » et Java, « La Marche de toutes les femmes ? ». Cf. aussi, sur les contradictions des arguments prohibitionnistes se réclamant du féminisme, Nouvelles Questions Féministes, Volume 25, No 1, 2006, « Sexisme et racisme » (Présentation en ligne : « De l’affaire du voile à l’imbrication du sexisme et du racisme »)et Nacira Guénif-Souilamas et E. Macé, Les féministes et le garçon arabe, Editions de l’Aube, 2004, et : Cecilia Baeza et Marielle Debos, « Le féminisme à l’épreuve du foulard islamique » ; Christine Delphy, « Débat sur le voile au Collectif Droits des femmes » et « Intervention contre une loi d’exclusion » ; Femmes Publiques, « Être féministe, ce n’est pas exclure » ; Caroline Damiens, « Le corps des femmes n’est pas un champ de bataille » ; Collectif Les mots sont importants, « Un féminisme à visage inhumain » ; Houria Bouteldja, « Féminisme ou maternalisme ? » ; Monique Crinon, « Féminisme et laïcité : non aux amalgames ».

Avril 2004 : Congrès annuel de l’UOIF. À six mois de la rentrée scolaire, le président Lhaj Thami Breze déplore la nouvelle loi tout en appelant les filles musulmanes à s’y plier. Il préconise une application souple, consistant à accepter les petits foulards, du type bandana, tout en ajoutant que, de toute façon, l’UOIF se pliera à la loi. « Le savoir est plus important que le voile, nous disons aux jeunes filles : « S’il le faut, retirez-le ! ». Des collectes sont par ailleurs organisées lors du Congrès pour la construction d’écoles privées musulmanes.

Mai 2004 : Publication de la circulaire Fillon sur les « signes ostensibles ». Le ministre de l’Éducation François Fillon rend précise par circulaire les modalités d’application de la loi du 15 mars 2004. Lors du Congrès national de la FCPE (Fédérations des Conseils de Parents d’Eleves), le président de l’association, Georges Dupon-Lahitte, dénonce « une école qui renonce à sa mission d’éducation, quand elle repousse hors de ses murs des jeunes, de surcroît filles et voilées, auxquelles on ferme les voies de l’autonomie et de l’émancipation ». Il dénonce également l’ « hypocrisie » du « dialogue » prévu par la loi, « alors que l’issue de celui-ci, c’est-à-dire à terme l’exclusion, est déjà fixée ». Il s’inquiète enfin des « excès de zèle » que la loi risque de provoquer. Cf. le site de la FCPE.

Juin 2004 : Publication du rapport Obin sur les manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires. Constitué, de l’aveu même de son auteur, d’une collection d’incidents recueillis « là où ça se passe mal », ce rapport n’évite aucun écueil sensationnaliste, et ne propose aucune tentative d’évaluation quantitative et aucune mise en perspective. Il est pourtant présenté, dans les commentaires médiatiques qui accompagnent sa publication, comme un « état des lieux » sur la situation ordinaire des collèges et lycées « de banlieue ». Cf. Jean Baubérot, « Les carences du rapport Obin ».

Juin 2004 : Condamnation de la loi anti-voile par les Nations Unies. Le Comité des droits de l’enfant de l’ONU demande à l’Etat français de « garantir que les droits individuels ne seront pas bafoués et que des enfants ne seront pas exclus ou tenus en marge du système scolaire du fait d’une telle législation. » Ce Comité, qui rassemble 18 experts indépendants, se déclare inquiet du risque que la nouvelle loi « néglige le principe du meilleur intérêt de l’enfant et du droit d’accès à l’éducation et ne parvienne pas au résultat attendu ». L’organe de l’Onu, qui examine le respect par les pays signataires de la Convention sur les droits de l’enfant (CDE) de 1990, renvoie à l’article 14 de ce texte, qui stipule que « les Etats parties respectent le droit de l’enfant à la liberté de pensée, de conscience et de religion ». Le Comité « reconnaît l’importance que l’Etat français accorde à la laïcité dans les écoles publiques (…) mais s’inquiète des accusations de montée des discriminations, y compris de celles fondées sur la religion ». Au même moment ont lieu les Assises nationales des collectifs Une école pour tou-te-s/Contre les lois d’exclusion. Une Charte est adoptée à cette occasion, affirmant son soutien à tou-te-s les élèves, quels que soient leurs choix (garder le voile, le retirer, tenter d’obtenir un compromis).

Juillet 2004. « Affaire du RER D ». Le vendredi 9 juillet 2004, Marie Léonie Leblanc, jeune femme vivant à Aubervilliers, déclare à la police avoir été victime d’une agression à caractère sexiste et antisémite. Dès le lendemain soir, son témoignage, parvenu au cabinet du ministre de l’intérieur, et relayé par l’Agence France Presse, déclenche une vague d’indignation dans le milieu politique et associatif, et bénéficie d’une impressionnante couverture médiatique. Le président de la république lui même réagit immédiatement pour condamner cet acte de « barbarie ». De nombreuses réactions de dirigeants politiques et d’éditorialistes tirent de ces « faits » des conclusions définitives sur la « sauvagerie », le sexisme et l’antisémitisme de la jeunesse « arabo-musulmane » des « banlieues ». Trois jours plus tard, la jeune femme reconnaît avoir tout inventé, et s’être « choisi » des agresseurs noirs et arabes « parce qu’à la télévision, ce sont toujours eux qui sont accusés ». Cf. aussi Fatiha Kaoues, « L’affaire du RER D : les leçons d’une hystérie politico-médiatique » et Mehdi Ba et Olivier Cyran, Almanach critique des médias, Editions Les Arènes, 2005. Cf. aussi le dossier réaliser par le site ACRIMED, le manifeste « Marie n’est pas coupable ! ».

Juillet 2004. Publication et médiatisation d’un rapport des Renseignements généraux sur le « repli communautaire » dans les quartiers sensibles ». Ce rapport alarmiste est relayé sans recul critique par l’ensemble de la presse (notamment dans Le Monde), malgré le caractère confus et idéologiquement douteux du concept de « repli communautaire » et des huit critères choisis pour le définir et le mesurer : le nombre important de familles d’origine immigrée, « pratiquant parfois la polygamie » ; un « tissu associatif communautaire » ; la présence de « commerces ethniques » ; la multiplication des lieux de culte musulmans ; le port d’habits « orientaux et religieux » ; les graffitis « antisémites et anti-occidentaux » ; l’existence, au sein des écoles, de classes regroupant des primo-arrivants, ne parlant pas français ; la « difficulté à maintenir une présence de Français d’origine ».

- Ce rapport s’inquiète de la « concentration » de familles immigrées, sur un mode qui n’a rien de social : ce ne sont pas les problèmes d’accompagnement social de populations à faibles revenus qui sont soulevés, mais celui de la présence trop faible de « Français d’origine », considérés implicitement comme le « modèle identitaire » de référence pour l’ « éducation » des immigrés.

- Personne, ni le rapport ni la presse qui le relaie, n’explique en quoi une tenue vestimentaire « orientale » pose plus de problèmes qu’un jean ou un jogging américains, ou en quoi la présence de « commerces ethniques » africains à La Courneuve pose plus de problèmes que la concentrations de crêperies bretonnes à Montparnasse.

- Personne ne demande ce qu’a de si préoccupant l’existence d’un soutien scolaire spécifique pour les « primo-arrivants ».

- Personne ne critique non plus la notion de « graffitis anti-occidentaux », utilisée pour qualifier une expression politique (sur « la France » comme « système » oppressif, ou sur la guerre en Irak et en Palestine), et l’assimilation de ces graffitis « anti-occidentaux » à un racisme, mis sur le même plan que l’antisémitisme.

- Le fait que la simple existence de lieux de culte musulmans devienne un critère de repli communautaire ne choque pas grand monde non plus, pas plus que le silence du rapport sur le sous-équipement dont souffrent les musulmans en termes de lieux de cultes, comparativement aux autres communautés religieuses.

- Ni le silence du rapport sur les phénomènes de discrimination socio-économique et raciste qui expliquent les concentrations d’immigrés.

- Ni son silence sur le chômage massif (deux à quatre fois plus élevé que la moyenne nationale) et l’extrême précarité sociale qui règnent dans lesdits quartiers « sensibles ».

Pour une critique plus détaillée de ce rapport, Cf. Sylvie Tissot, « Le repli communautaire : un concept policier ».

Septembre 2004. Publication et forte médiatisation du livre de Stephen Smith, Négrologie. Écrit par un journaliste des pages « Afrique » du Monde (et auparavant de Libération), ce livre décrit l’Afrique comme « un paradis naturel de la cruauté », et explique que les Africains refusent « d’entrer dans la modernité autrement qu’en passager clandestin ou en consommateur vivant au crochet du reste du monde ». Il affirme également que « si six millions d’Israéliens pouvaient par un échange standard démographique prendre la place des tchadiens à peine plus nombreux, le Tibesti fleurirait ». Tout le propos du livre consiste à minimiser les responsabilités européennes dans la situation actuelle de l’Afrique, et à incriminer « les Africains », en distinguant rarement entre les dirigeants et les peuples. Ce livre est plébiscité par la grande presse et devient vite un best-seller, tout en provoquant un écoeurement massif dans les médias « communautaires » ou « associatifs » afro-antillais. Un an plus tard, les éditions Les Arènes publient un démontage implacable du pamphlet de Stephen Smith : Négrophobie, de Boris Boubacar Diop, François-Xavier Verschave et Odile Taubner.

Septembre 2004. « Affaire Alain Soral ». L’écrivain, spécialisé dans les provocations littéraires et télévisuelles à caractère sexiste, homophobe et xénophobe, défraye la chronique médiatique. Au cours de l’émission « Complément d’enquête » diffusée le 20 septembre 2004 sur France 2, l’écrivain fustige en bloc les Juifs, qui refusent de « se poser des questions » à propos du fait que « personne ne peut les blairer depuis 2500 ans ». Ces propos racistes, tenus en compagnie de l’humoriste Dieudonné, suscitent un tollé. L’écrivain cesse à partir de ce jour d’être invité à la télévision. Quelques jours plus tard, au cours d’une dédicace dans une librairie, Alain Soral est attaqué par un groupe qui saccage la librairie. Cf. Fatiha Kaoues et Pierre Tevanian, « Les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis. Réflexions sur le cas Alain Soral ».

Septembre-octobre 2004. Entrée en application de la loi anti-foulard, et débordements à l’encontre des « mamans voilées ». La rentrée scolaire 2004 a lieu dans un contexte de grande tension : deux journalistes français travaillant en Irak ont été pris en otages par une mystérieuse « Armée islamique d’Irak », qui exige l’abrogation de la loi interdisant le voile à l’école. Les revendications évolueront dès les jours suivants, et les otages seront finalement libérés au mois de décembre. Certaines élèves abandonnent l’école, un grand nombre cède à la pression et se découvre la tête. Des dizaines viennent à l’école avec un voile, un bandana ou un béret, et tentent de se faire accepter ainsi.

Les collectifs locaux d’Une école pour tou-te-s apportent leur soutien à l’ensemble des élèves. Ils organisent également des projections-débat autour du film Un racisme à peine voilé, réalisé par Jérome Host et des membres du Festival Permanent contre les lois racistes et d’Une école pour tou-te-s/Strasbourg. Plus de cent projections-débat répertoriées auront lieu en une année. A plusieurs reprises, ces projections seront interdites dans des salles municipales ou universitaires, souvent au dernier moment après qu’un accord ait été donné dans un premier temps (notamment à Rennes, Mulhouse, Strasbourg, Bondy, Sarcelles, Saint-Denis et Bagnolet). À l’Université de Saint Denis, le courant sera coupé dans la salle où la projection était prévu. À La Rochelle, l’organisateur d’une projection recevra des menaces de mort. Par ailleurs, au même moment, de nombreuses agressions ou discriminations ont lieu contre des femmes voilées. Par exemple, le maire de Montreuil, Jean-Pierre Brard (apparenté PCF), interdit par arrêté municipal un défilé de « prêt à porter des femmes musulmanes » sous prétexte que « le voile porte atteinte à la laïcité ». Cette application « sauvage » de la loi anti-foulard en dehors du champ scolaire sera annulée le 1er juillet 2005 par le tribunal administratif de Cergy-Pontoise, et le Maire de Montreuil sera condamné à verser de 750 euros de dédommagement.

À Montreuil également, Jean-Pierre Brard rend publique une lettre envoyée aux directeurs d’école de la ville, rappelant que les accompagnateurs de sorties scolaires ne doivent pas « afficher leurs croyance ». On apprend aussi qu’à Villemomble, Nanterre, Romans sur Isère, des établissements refusent pour les mêmes motifs que des femmes voilées accompagnent les enfants lors de sorties. Le ministère de l’Education nationale a beau être catégorique, assurant qu’il est « absolument illégal d’empêcher les mères voilées d’accompagner les enfants », certaines mères se voient opposer une fin de non-recevoir.

Octobre 2004. Publication du rapport Rufin sur la lutte contre l’antisémitisme. Bâclé en quelques semaines par un écrivain qui n’a jamais effectué le moindre travail de recherche sur le sujet, ce rapport mèle des généralités et certains des clichés les plus éculés sur « les banlieues » et le « communautarisme ». Cf. Joëlle Marelli, « Usages et maléfices de l’antisémitisme en France ».

Novembre 2004. Manifestation unitaire contre tous les racismes. Organisée par une coordination regroupant la LDH, le MRAP, la FCPE, de nombreuses associations (comme Act Up ou les Panthères roses) et la totalité des syndicats, cette manifestation est boycottée et publiquement dénoncée par SOS Racisme, le CRIF, la LICRA et Ni putes ni soumises, au motif que le texte d’appel et/ou ses signataires (en particulier l’UOIF, le Collectif des Musulmans de France et le collectif Une école pour tou-te-s, explicitement désignés) manqueraient de clarté dans leur condamnation du sexisme et/ou de l’antisémitisme. Les organisateurs de la manifestation ont beau rappeler que le texte d’appel dénonce explicitement l’antisémitisme et le sexisme, une campagne de disqualification est menée par la LICRA et SOS Racisme avec le soutien de plusieurs médias, notamment l’hebdomadaire Charlie Hebdo, et la manifestation est un semi-échec : elle ne rassemble que quelques milliers de personnes, alors qu’elle était appelée par la quasi-totalité du mouvement social, syndical et associatif, et qu’elle avait été préparée pendant quatre mois. Sur cet épisode, cf. Denis Sieffert, « Les enjeux de la manifestation du 7 novembre » et B. Dreano, « SOS Charlie Hebdo ».

Novembre 2004. Premières exclusions d’élèves voilées. Des réunions, des rassemblements publics et des signatures de pétitions sont organisés par les collectifs Une école pour tou-te-s devant les établissements qui convoquent des conseils de discipline, notamment à Saint Etienne, Strasbourg et à Bobigny. Les pétitions rencontrent un très large écho auprès des élèves (par exemple : en deux demi journées, 500 élèves, soit plus de la moitié de l’effectif du lycée Louise Michel de Bobigny, ont signé une pétition demandant que les trois garçons sikhs portant un bandeau discret ne soient pas exclus) – mais n’ont aucun impact sur les décisions des conseils de discipline : tous se concluent par une exclusion définitive. À d’autres endroits, comme à Mantes-la Jolie, une forte mobilisation permet d’éviter le pire (un compromis est trouvé : le bandana est autorisé dans l’enceinte de l’établissement, bien que prohibé en cours). Cf. Collectif Une école pour tou-te-s, « Éléments d’un futur Livre Noir ».

Novembre-Décembre 2004. « Procès de La Rumeur ». Hamé, membre du groupe de rap La Rumeur, comparait devant la Justice pour « diffamation publique envers la police nationale ». Les propos jugés diffamatoires sont notamment ces phrases, extraites d’une brochure publiée par le groupe : « Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété ». « La réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers, c’est avoir plus de chances de vivre des situations d’abandon économique, de fragilisation psychologique, d’humiliations policières régulières… ». Le rappeur est finalement relaxé. Nicolas Sarkozy fera appel du jugement, et en mai 2006, la Cour d’Appel confirmera la relaxe. Le ministre de l’Intérieur saisira alors la Cour de Cassation. Cf. Hamé, « Insécurité sous la plume d’un barbare » et deux entretiens avec Hamé relatant le déroulement des audiences : premier entretien ; second entretien.

Décembre 2004. Déclarations négationnistes de Max Gallo. Le 4 décembre, au journal de 13 heures de France 3, l’écrivain, auteur biographie apologétique de Napoléon, est interrogé sur le rétablissement de l’esclavage par Napoléon. Il répond en qualifiant cet acte de « tache », tout en ajoutant : « Est-ce que c’est un crime contre l’humanité ? Peut-être, je ne sais pas. Je crois qu’il a incarné en tout cas les valeurs révolutionnaires en dépit de tout ça… ». Ces propos suscitent un tollé dans les médias « communautaires » africains et antillais, mais passent inaperçues dans la plupart des grands médias et ne suscitent aucun communiqué de protestation de la part des associations antiracistes et de défense des droits de l’homme. Le caractère massif des protestations de téléspectateurs oblige pourtant Max Gallo à présenter ses excuses et à affirmer clairement que l’esclavage des Noirs a été un « crime contre l’humanité ». Cf. Pierre Tevanian, « Un négationnisme respectable », et les propos négationnistes puis les excuses de Max Gallo sur le site du Collectif des Antillais Guyanais et Réunionais.

Décembre 2004 : Nouvelles discriminations à l’encontre des « mamans voilées ». Malgré les mises au point du ministre François Fillon [2], l’inspecteur de l’Education nationale de Torcy interdit aux mères d’élèves portant un foulard d’accompagner leurs enfants lors des sorties scolaires, au nom du pouvoir discrétionnaire du chef d’établissement et du « principe de précaution » : « Tout directeur d’école doit apprécier le contexte dans lequel se situe la demande – pas illégitime – mais s’il s’aperçoit que quelques troubles pourraient survenir, son devoir est d’adopter la prudence et de garantir la neutralité, c’est-à-dire de refuser la participation d’une personne voilée [...] ». À Nanterre, la même discrimination a lieu sur quatre écoles primaires, et provoque un mouvement de protestation, à l’initiative du Collectif pour la dignité des mères parents d’élèves (CDMPE), une association locale créée à Nanterre pour l’occasion. Contacté par l’AFP, l’inspecteur d’académie des Hauts-de-Seine affirme avoir « explicitement demandé en septembre au directeur de l’école Voltaire qu’il n’y ait aucune interdiction d’aucune sorte, pour les mères voilées ou non ». « L’Inspecteur nous a dit qu’il valait mieux éviter que des mères voilées accompagnent des sorties scolaires, selon le principe de la neutralité religieuse », se défend-on du côté des écoles.

Décembre 2004. Hommage officiel rendu par « La République » aux Français « venus de loin » qui ont « réussi ». Destinée à « donner l’exemple » et à montrer qu’il est « possible de s’en sortir » avec du talent, de la volonté et des efforts, cette cérémonie, savamment mise en scène et médiatisée, met en avant des success-stories d’immigrés ou d’enfants « issus de l’immigration ». Cf. Abellali Hajjat, Yamin Makri, Saïd Bouamama, « En finir avec les bougnouleries ! »

Décembre 2004. Création de la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour Egalité). Dirigée par l’ancien grand patron Louis Schweitzer, elle compte dans ses rangs l’entrepreneur en « sécurité publique » Alain Bauer, co-auteur, avec l’ancien militant d’extrême droite Xavier Raufer, d’un Que sais-je ? sur les « violences urbaines » qui incrimine les origines ethniques de la délinquance. Son rôle consiste à recueillir des témoignages et à saisir le Procureur, qui reste toutefois seul à choisir de poursuivre ou de classer sans suite.

Janvier-Décembre 2005

Textes de Collectif Les mots sont importants


-->
-->
-->

Réagir : envoyer un mail

Notes

[1] L’appel fondateur du collectif est signé par les organisations suivantes : Agora (Vaux-en-Velin) ; ATMF (Association des Travailleurs Maghrébins de France) ; Les Blédardes ; Bouge qui bouge (Damary-les-Lys) ; CCIPPP (Campagnes Civiles Internationales de Protection du Peuple Palestinien) ; Cedetim ; Citoyennes des deux rives ; Collectif des éducateurs du 93 ; Collectif des familles de disparu-e-s en Algérie ; CCIF (Collectif contre l’Islamophobie en France) ; CMF (Collectif des Musulmans de France) ; Collectif des Féministes pour l’égalité ; Collectif France Plurielle ; Collectif Les Mots Sont Importants ; CRLDHT (Comité pour le Respect et la Liberté des Droits de l’Homme en Tunisie) ; Cultures & Citoyenneté (La Ferté-sous-Jouarre) ; Divercité (Lyon) ; Droit des Femmes Musulmanes en France ; Droits Devant ! ; EMF (Etudiants Musulmans de France) ; Femmes Plurielles ; Femmes Publiques ; FTCR (Fédération des Tunisiens Citoyens des Deux Rives) ; H2B (Melun) ; IMAN (Initiative Musulmane de l’Agglomération Nouvelle) ; JMF (Jeunes Musulmans de France) ; JCR (Jeunesses Communistes Révolutionnaires) ; MIB (Mouvement de l’Immigration et des Banlieues) ; MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples) ; Oxygène (association des étudiants de ParisVIII) ; PSM (Participation et Spiritualité Musulmane) ; Les Sciences-Potiches Se Rebellent ; UNIR. Trois organisations divisées quant à leur participation quitteront le collectif à l’issue de la mobilisation de janvier-février : le MRAP, EMF et JMF. Des militants du MRAP resteront toutefois actifs au sein du collectif, à titre personnel. Autres soutiens à titre personnels : celui de personnalités politiques, syndicales ou intellectuelles qui ont signé le texte fondateur du collectif Une école pour tous : Christine Delphy (fondatrice de Nouvelles Questions Féministes), Françoise Gaspard (sociologue, historienne, militante féministe), Annick Coupé et Pierre Khalfa (syndicalistes : G10 Solidaires), José Bové (syndicaliste : Confédération paysanne), Gilles Lemaire (secrétaire général des Verts), Léon Crémieux et Léonce Aguirre (dirigeants de la LCR), Marie-Christine Blandin et Alima Boumediene Thiery (sénatrices Vertes), Noël Mamère (député vert), Patrick Braouzec et Jean-Claude Lefort (députés communistes), Sergio Coronado, Jérôme Gleizes et Suzanne D’Hermies (adjoint verts à la mairie de Paris), Roger Dubien (conseiller municipal de St-Etienne), Rémi Fargeas (maire-adjoint vert de Saint-Ouen), François Burgat, Dimitri Nicolaïdis et Catherine Samary (universitaires), Miguel Benasayag et Tariq Ramadan (écrivains).

[2] « La loi sur les signes religieux à l’école ne doit pas s’appliquer aux adultes, qui ne font pas partie de la communauté éducative, tels que les parents d’élèves. »

Chronique du racisme républicain (Quatrième partie),

Les années Sarkozy : 2005

 

Par Collectif Les mots sont importants, Avril 2007

Introduction

Notre contribution à la campagne présidentielle de 2007 est un simple rappel historique de ce qui s’est passé, sur le terrain du racisme et des politiques d’immigration, entre 2002 et 2007, au cours du second mandat de Jacques Chirac, dominé par la figure et l’activité législative de Nicolas Sarkozy. Si un fait important a été oublié, n’hésitez pas à nous le signaler…

Article

Janvier-Décembre 2002

Janvier-Décembre 2003

Janvier-Décembre 2004

Janvier 2005. Publication du bilan officiel de la loi anti-voile. Au total, le ministère de l’éducation nationale dénombre 48 exclusions par conseil de discipline et « une soixantaine » de démissions, auxquelles viennent s’ajouter les centaines de déscolarisations invisibles, non-comptabilisées (celles des élèves qui ont décidé, avant la rentrée scolaire, de ne pas « tenter leur chance » avec un foulard, et n’ont donc pas été comptabilisées par l’institution). Cf. Une école pour tou-te-s, « Eléments d’un futur, livre noir ».

Février 2005. Nouvelles violences policières en zone d’attente. De très graves allégations de violences policières sont recueillies par l’ANAFE sur le renvoi de quatre Congolais et d’un Camerounais depuis la zone d’attente de Roissy Charles de Gaulle. Avant même d’embarquer dans la camionnette qui devait les conduire jusqu’à l’avion, ces cinq personnes (deux femmes et trois hommes) disent avoir été menottées les bras dans le dos, et ligotées aux chevilles et aux cuisses. Une des deux femmes se serait vu refuser la possibilité d’aller aux toilettes avant ce ligotage. Cette jeune femme affirme avoir subi des violences et des injures de la part d’une policière, qui lui aurait donné des gifles et des coups de pieds avant de lui cogner la tête contre les parois du camion. Une fois arrivée sur le tarmac, elle aurait été soulevée et jetée à terre depuis la camionnette. Comme elle hurlait, les policiers l’auraient dans un premier temps maîtrisée en se jetant sur elle et en s’asseyant sur son dos pour lui maintenir la tête entre leurs jambes, avant de décider de la renvoyer en zone d’attente. Une femme est embarquée dans un avion, collée à son siège et frappée au visage, avant d’être débarquée sur intervention du pilote. Un certificat médical établi par le médecin de la zone d’attente prononce une incapacité totale de travail (au sens pénal) de 15 jours et atteste des nombreuses violences subies par K.M, qu’il a décrite comme « psychologiquement très choquée et physiquement percluse de douleurs de l’ensemble du corps l’empêchant de se lever sans aide de son lit et marchant à très petit pas ».

Février 2005. Vote de la loi dite du « du 23 février » sur « l’œuvre positive de la France Outre mer ». En même temps que des mesures visant à indemniser les Harkis pour le tort que leur a causés la République française, cette loi institue une histoire officielle de la colonisation. Dès l’article 1 de cette loi, « La nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens département français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française ». Quant à l’article 4, il assigne aux manuels scolaire la mission de célébrer « le rôle positif » de cette « œuvre » coloniale. La gauche laisse passer cette loi sans protester (un député communiste saluant même « l’œuvre accomplie sur des terres ingrates »). Un fort mouvement de protestation se construit en revanche assez vite chez les professeurs d’histoire et les chercheurs, mais aussi dans le milieu associatif de l’immigration. La Ligue des droits de l’homme participe également de manière active à la protestation contre cette loi. Cf. le dossier réalisé par la LDH de Toulon.

Février-mars 2005. Lancement de l’« Appel des indigènes de la République ». Ce texte dénonce l’oppression spécifique qui est faite aux immigrés et aux français issus de la l’immigration, souligne la permanence des représentations et des structures sociales discriminatoires héritées de la colonisation, et appelle à la tenue d’Assises de l’anticolonialisme post-colonial, en vue de construire un mouvement autonome des descendants d’esclaves et de colonisés. Bien que le texte s’inscrive clairement dans une perspective plus large de lutte sociale contre toutes les discriminations et toutes les injustices, il suscite assez vite un véritable tollé tant au sein de la gauche qu’au sein de la droite, ainsi que dans l’extrême gauche et le monde associatif.

Les accusations les plus diverses, les plus outrancières et les plus éloignées du contenu réel de l’appel, prolifèrent : l’initiative est qualifiée d’« inopportune », de « diviseuse », de « victimiste », on lui reproche d’être « culpabilisatrice », « communautariste », mais aussi « anti-laïque », « anti-féministe », « raciste anti-blancs », et même de « banaliser la Shoah » et de semer la « guerre ethnique ». Dans Charlie Hebdo du 16 mars, Gaston Kelman dénigre les initiateurs de cet appel en les qualifiant d’ « aigris de tous bords ». L’entretien est joliment intitulé : « Je suis noir, je n’aime pas le manioc et je ne suis pas un indigène de la république ». Une sélection des réactions les plus bêtes et méchantes – celles de Marianne, Le Nouvel Observateur, Charlie Hebdo, Respublica, Libération, Le Figaro, Rouge (organe de la LCR) et Lutte Ouvrière (organe du parti du même nom) – figurent sur le site des « Indigènes de la République » dans la rubrique « Ils ne nous aiment pas ». Cf. aussi Alix Héricord, Sadri Khiari et Laurent Lévy, « Indigènes de la république : réponse à quelques objections » et Laurent Lévy, « Une voix de trop. Quand l’avant-garde révolutionnaire sermonne les indigènes ». Cf. aussi Karim Ramadan, « Lettre ouverte d’un anarchiste indigène à un anarcho-colon ».

Mars 2005. « Affaire Dieudonné ». Des propos tenus par l’humoriste Dieudonné lors d’une conférence de presse à Alger en mars 2005 suscitent un tollé médiatique. Mélangeant dans la plus grande confusion la dénonciation de la non-reconnaissance de l’esclavage, la solidarité avec le peuple palestinien et des allusions douteuses sur les Juifs, leur prétention d’être un « Peuple élu » et leur rapport au « Dieu Argent », ces propos sont pourtant condamnés pour une autre formule : l’humoriste dénonce la commémoration du 60ème anniversaire de la libération des camps de concentration comme de la « pornographie mémorielle ». L’affaire est surmédiatisée (elle fait par exemple la « Une » du Monde) et suscite une surenchère dans les réactions (Patrick Klugman, vice-président de SOS Racisme, qualifie Dieudonné de « Le Pen bis » tandis que Harlem Désir, ancien président de SOS Racisme, membre du Parti Socialiste, en fait « un des plus grands antisémites de France ». Au même moment, Alain Finkielkraut s’en prend aux « victimes antillaises de l’esclavage, qui vivent aujourd’hui de l’assistance de la métropole ».  [1]. Les propos provoquent un tollé sur les sites internet « afro-antillais », qui n’a d’égal que le silence total des grands médias. Cf. Pierre Tevanian, « Un négationnisme respectable.

Mars 2005. Manifestations lycéennes, agressions par des « casseurs » et lancement d’un appel contre le « racisme anti-blancs ». À l’occasion de manifestations lycéennes, des violents affrontements ont lieu entre des manifestants majoritairement blancs et des bandes de jeunes majoritairement noirs, venus pour voler des téléphones portables. Un article de Luc Bronner dans Le Monde propose une analyse des faits en termes ethniques, et parle même de « racisme anti-blancs ». Cette analyse est reprise dans plusieurs journaux, dont l’hebdomadaire Marianne, qui qualifie les groupes de « casseurs » de « tribus » et les compare à des « criquets ». Un appel est lancé par des animateurs de Radio Shalom, qui va jusqu’à qualifier les faits de « ratonades anti-blancs » (le 12 mai 2005 dans Le Point, Alain Finkielkraut parlera aussi d’un « lien sans précédent entre judéophobie et francophobie »). Il est signé par Elie Chouraqui, Chahdortt Djavann, Alain Finkielkraut, Jacques Julliard, Bernard Kouchner et Pierre-André Taguieff. Au cours des manifestations suivantes, le Service d’Ordre assuré par des organisations syndicales bloque l’accès du cortège à tous les jeunes noirs et arabes porteurs de sweatshirts à capuche. Cf. Julien Salingue, « Quelques remarques sur les manifestations lycéennes et le prétendu “racisme anti-blancs” » et Sadri Khiari, « Y a-t-il un “racisme anti-blanc” ? ».

Avril 2005. Lancement du mouvement « Devoirs de mémoire ». Lancé par Olivier Besancenot, Joey Starr et Jean-Claude Tchicaya, ce mouvement organise des « rencontres-débat » autour du passé colonial et esclavagiste de la France. L’initiative sera médiatisée avant de retomber assez vite dans l’oubli. Quelques mois plus tard, au moment des « émeutes de novembre », le collectif organisera des débats « en banlieue » afin d’inciter les « jeunes » à s’inscrire sur les listes électorales.

Mai 2005. Marche des « Indigènes de la république ». Boycottée par la quasi-totalité des partis et associations de gauche à l’exception des JCR et des Verts, la Marche rassemble plusieurs milliers de personnes. Encouragés par ce premier succès, les initiateurs de l’Appel des indigènes réunissent une Assemble générale des signataires et décident de la constitution d’un Mouvement des indigènes de la république.

Mai 2005. Victoire du « non » au référendum sur le Projet de Traité Constitutionnel Européen. Alors que toutes les enquêtes « sortie des urnes » indiquent que le « non » a été un vote de classe (représentant 80% des électeurs chômeurs, ouvriers et employés) et que la principale motivation de ce vote a été « le refus du libéralisme et de la précarité », de nombreux commentateurs autorisés, furieux de la défaite du « Oui », qualifient les « non-istes » de « xénophobes » et comparent la victoire du « non » à la victoire du Front National le 21 avril 2002. Cf. Pierre Tevanian, « Le 21 avril : usages et mésusages » et Collectif Les mots sont importants, « Un “cri de douleur” de Serge July ».

Mai 2005. « Affaire Malek Boutih ». Le dirigeant socialiste rédige un rapport sur l’immigration, qui puise son inspiration dans le programme de la droite et même de l’extrême droite. Il préconise notamment une gestion utilitariste de l’immigration fondée sur des quotas, de nouvelles restrictions du droit au regroupement familial, et la suppression du droit à la double nationalité. Ce rapport suscite un tollé jusqu’au sein du PS, au point qu’il est immédiatement enterré, même si l’essentiel a « filtré » dans la presse (notamment dans L’Express). Seule Marine Le Pen félicite Malek Boutih. Ce dernier déclare au même moment : « Moi, je dis qu’il y a des parents qui sacrifient, un peu, l’avenir de leurs enfants. Je l’ai vu de mes propres yeux. Je vais dire ce que je pense : quand je vois des parents économiser tout leur argent, tous leurs moyens, pour aller construire un certain visage… une certaine image au bled. » Un an plus tard, Malek Boutih défendra, au sein du PS, une ligne « dure » sur l’immigration, en soutenant notamment les restrictions apportées par la loi Sarkozy au regroupement familial. Cf. Vincent Geisser, « Malek Le Pen ou Jean-Marie Boutih ? ».

Mai-juin 2005. « Affaires » de Perpignan et de La Courneuve, et déclarations racistes de Nicolas Sarkozy : « le karcher » et « les voyous vont disparaître ». À la suite d’une rixe qui se conclut par un meurtre, des affrontements ont lieu à Perpignan entre jeunes d’origine maghrébine et jeunes tziganes. Nicolas Sarkozy se rend sur place et déclare : Sarkozy : « Mon travail, c’est de débarrasser la France des voyous, et je ne vais pas me gêner ! ». Puis, à l’occasion de la mort d’un enfant, atteint par une balle perdue lors d’une fusillade entre bandes à La Courneuve, le ministre déclare qu’il compte « nettoyer au Karcher » la cité des 4000, où a eu lieu la fusillade. « Les voyous vont disparaître », ajoute le ministre.

Juin 2005. Nouvelles discriminations à l’encontre des « mamans voilées ». À Echirolles, des mères voilées sont à nouveau interdites de sorties scolaires. Le proviseur va à nouveau à l’encontre de son inspecteur d’académie, qui déclare à l’AFP que la loi de 2004 sur la laïcité ne s’applique qu’aux personnels payés par l’éducation nationale : « On demande seulement aux bénévoles d’avoir une tenue correcte et de respecter en parole leur devoir de neutralité, ce qui signifie que ces femmes ont le droit de venir avec leur voile ». Le directeur de l’école lui oppose une circulaire expliquant que les directeurs d’école ont « le devoir de s’assurer des qualités morales et laïques des intervenants »

Juin 2005. « Affaire Pétré-Grenouilleau ». Dans un entretien paru dans Le Journal du Dimanche le 12 juin 2005, en réponse à une question sur « l’antisémitisme véhiculé par Dieudonné », l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau tient ces propos extrêmement confus : « Cela dépasse le cas Dieudonné. C’est aussi le problème de la loi Taubira qui considère la traite des Noirs par les Européens comme un crime contre l’humanité, incluant de ce fait une comparaison avec la Shoah. » Cette mise en cause du qualificatif de « crime contre l’humanité » suscite une grande colère et amène le Collectif des Antillais et Guyannais à porter plainte. La grande presse apporte un soutien unanime à l’historien, au nom du refus de la « judiciarisation » des débats historiques, idéologiques ou politiques, mais aussi sur la base d’une contre-vérité : plusieurs journalistes prétendent que l’historien est attaqué pour avoir osé mentionner dans son dernier livre l’existence d’une Traite arabe et d’une Traite intra-africaine, ce qui est inexact [2] Sur les thèses, tout à fait critiquables, d’Olivier Pétré-Grenouilleau, et leur accueil médiatique dithyrambique, cf. Marcel Dorigny, « Traites négrières et esclavage : les enjeux d’un livre récent ».

Juillet 2005. Déclarations islamophobes de Philippe de Villiers. Interviewé par Claire Chazal au cours du journal de TF1, le député européen déclare que « la Troisième Guerre mondiale est déclarée » et ajoute que « la France ne peut assister impuissamment à son islamisation progressive ». Il affirme que « l’islam est le terreau de l’islamisme, et l’islamisme le terreau du terrorisme », et préconise la mise en place d’une Garde nationale ayant pour but de « rétablir les frontières françaises » et de contrôler les « quartiers islamistes » et les mosquées. Ces propos suscitent assez peu de réactions dans la classe politique.

Juillet 2005. Attaques de Nicolas Sarkozy contre l’accès aux soins des sans-papiers. Dans une interview publiée par Le Figaro, Nicolas Sarkozy déclare : « Aujourd’hui, un étranger en situation irrégulière a plus de droits aux soins gratuits qu’un smicard qui paie ses cotisations, ce n’est pas acceptable ! ».

Août-septembre 2005. Incendie mortel dans un immeuble insalubre occupé par des familles africaines. 17 personnes y trouvent la mort. Alors que l’enquête sur les causes directes de l’incendie a à peine commencé, que la crise du logement social est telle que des centaines de milliers de dossiers sont en attente dans la région parisienne, que les organismes officiels eux-mêmes reconnaissent l’existence de discriminations dans l’accès au logement, le ministre de l’intérieur préfère l’explication suivante : « La difficulté, c’est que tout un tas de gens, qui n’ont pas de papiers pour certains, s’amassent à Paris, et qu’il n’y a pas de conditions pour les loger ». Les familles victimes sont en réalité en situation régulière et, pour certaines, en attente d’un logement décent depuis plus de 15 ans. Très peu de médias songent alors à rappeler que Nicolas Sarkozy est maire d’une commune qui s’est toujours refusée à construire des logements sociaux.

Septembre 2005. Publication du Bilan officiel de la loi anti-voile, rédigé par Hanifa Chérifi. Ce fascicule de 50 pages constitue la seule « évaluation » de la loi. Il se borne à constater la disparition des voiles dans les écoles et en conclut que le bilan de la loi est positif. Il fait toutefois état de 48 exclusions par conseil de discipline, ainsi que d’une soixantaine de démissions. Aucune évaluation n’est proposée en revanche en ce qui concerne l’« exclusion invisible » des élèves qui ont renoncé à faire leur rentrée scolaire. Ce nombre est pourtant estimé à « plusieurs centaines » par le collectif Une école pour tou-te-s, qui publie au même moment son propre bilan : « Éléments d’un futur livre noir ».

Septembre 2005. Remise en cause du droit du sol par François Baroin. Dans un entretien daté du 17 septembre 2005, qui se veut « sans langue de bois » et prétend « faire bouger les lignes et sortir des tabous », le ministre de l’Outre-Mer remet en cause le droit du sol, c’est-à-dire l’automaticité de l’accès à la nationalité française pour tout enfant né sur le sol français (à 18 ans en l’état actuel de la législation). Ce retour à la conception vichyste de la nationalité (seul moment où le droit du sol a été aboli) suscite un tollé dans le monde associatif, mais assez peu de réactions dans la classe politique. Le socialiste Jean-Marie Bockel déclare même ne pas être choqué, et appelle à « trouver de nouvelles réponses sans aucun tabou ».

Septembre 2005. Nouvelle vague de déclarations islamophobes (Philippe de Villiers, Maurice G. Dantec). Le dirigeant du Mouvement pour la France réitère ses appels au combat contre « l’islamisation de la France ». Le MRAP, qui avait déjà réagi aux premières sorties islamophobes du député, dépose une plainte pour incitation à la haine raciale. Au même moment, le romancier Maurice G. Dantec est invité sur tous les plateaux de télévision, (« Tout le monde en parle », « Campus », « Cultures et dépendances »), et il y exprime une islamophobie primaire et viscérale. L’écrivain, qui avait déjà défrayé la chronique en janvier 2004 en publiant des lettres ouvertes au « Bloc identitaire » exprimant un profond racisme anti-musulman, continuera d’être invité à la télévision à de nombreuses reprises, malgré des propos d’une rare violence : l’écrivain répète qu’il s’est exilé au Canada pour fuir « l’Eurabie » et « protéger sa femme et sa fille » des « rats » et autres « bêtes sauvages des banlieues ». En 2007, Dantec se prononcera, pour l’élection présidentielle, en faveur du candidat… Philippe de Villiers.

Octobre 2005. Publication du Rapport Bénisti sur la prévention de la délinquance. Dénoncé comme un texte atterrant par tous les acteurs de la prévention de la délinquance, ce rapport rédigé par le député UMP Jacques-Alain Bénisti, propose une explication ethniciste de la délinquance de rue. Il incrimine notamment les mères africaines qui ont le tort de ne pas parler le français chez elles, et de provoquer ainsi le décrochage scolaire et la marginalisation de leurs enfants. Il préconise un dépistage précoce de la délinquance, et des mesures de contrôle et de pression pour contraindre les parents étrangers à parler le français chez eux. Il concède que l’amélioration des conditions d’existence est centrale, mais aucune préconisation n’est proposée dans ce domaine. Il préconise en revanche le développement de « scolarités alternatives » qui permettent un éloignement des élèves « décrocheurs » et turbulents et une orientation rapide (avant 16 ans) vers des métiers manuels en fonction des besoins de main-d’œuvre du marché du travail. Le rapport préconise enfin la levée du secret professionnel entre les institutions d’action sociale et les institutions judiciaires, sous « le contrôle » du maire. Cette dernière mesure déclanche un tollé chez les éducateurs, qui dénoncent une atteinte à leur métier, et une mise sous tutelle policière du travail social. Cf. le site de la LDH de Toulon.

Octobre 2005. Déclarations de Nicolas Sarkozy sur « la racaille ». En visite à Argenteuil pour promouvoir sa politique de « lutte contre l’insécurité », le ministre de l’intérieur est pris à partie par des jeunes du quartiers, qui se mettent à le siffler et à lui jeter des bouteilles en plastique. Il réagit alors en déclarant : « Vous en avez assez, hein ? Vous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh ben on va vous en débarrasser ! ». Cette déclaration suscite un tollé dans le milieu associatif issu de l’immigration et des quartiers populaires. Cf. Raphaël Boutin, Le mythe de la racaille. Etude politique de l’emploi du mot « racaille » dans le processus de construction des nouvelles classes dangereuses et de mythification de la figure du « jeune de banlieue », Mémoire de fin d’études soutenu à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon II sous la direction de Denis Barbet, Août 2006.

Octobre-Novembre 2005. « Affaire de Clichy », « Émeutes de novembre » et instauration de l’« État d’urgence ». Le 27 octobre, une révolte éclate à Clichy sous Bois suite à la mort de Zyed Benna (17 ans) et Bouna Traoré (15 ans) . Les deux adolescents sont morts par électrocution dans l’enceinte d’un poste électrique alors qu’ils sont poursuivis par la police. La colère monte aussi en réaction à la désinvolture voire aux provocations des autorités face à cette mort. Nicolas Sarkozy déclare que les deux jeunes étaient impliqués dans un cambriolage, ce qui s’avère mensonger ; une grenade à gaz lacrymogène ayant appartenu aux forces de l’ordre est lancée aux bords de la mosquée où se sont réunis les proches des deux morts. Des émeutes ont lieu pendant cinq nuits à Clichy-sous-Bois ? Cf. Antoine Germa, « Zone de non-droit ou zone d’injustice ? »).

Les émeutes s’étendent rapidement aux villes voisines, puis au reste de la France à partir du 1er novembre. Pendant deux semaines, des affrontements ont lieu entre la police et des habitants, et des voitures ou du « mobilier urbain » sont détruits ou brûlés. Quelques agressions contre des personnes ont également lieu, et sont utilisées pour disqualifier l’ensemble du mouvement de révolte. Loin d’apaiser la situation, Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin multiplient les provocations, en couvrant la police et en diffamant les émeutiers, qu’ils assimilent à des délinquants organisés, « bien connus des services de police », et qui ne « reculent devant aucun moyen » pour « marquer leur territoire » et y poursuivre leurs « trafics ». Cette lecture devient hégémonique à droite, accompagnée de déclarations viriles et belliqueuses : Jacques Myard (député UMP) appelle à « mettre au pas », à l’aide de « bataillons disciplinaires », les « ghettos racistes anti-français » [3]. Seul Azouz Begag, secrétaire d’État à l’égalité des chances, critique ce registre guerrier, ce qui lui vaut d’être vivement rappelé à l’ordre par son camp, notamment par Pierre Goujon, président de l’UMP parisienne, qui lui demande publiquement s’il « soutient la racaille »

La quasi-totalité des responsables de gauche condamne « la violence » des émeutiers davantage que la misère sociale, les abus policiers et les provocations politiques qui les ont déclanchées. Seuls les Verts, l’extrême-gauche, des associations comme le MRAP ou la LDH, et surtout des travailleurs sociaux ou de « simples habitants » des banlieues populaires (ainsi que le footballeur Lilian Thuram) tiennent dans les médias un discours sensiblement différent, centré sur l’injustice sociale plutôt que sur « l’ordre public ». Un consensus se forme assez vite, y compris au PCF, pour opposer la « minorité » violente des émeutiers et « l’immense majorité de la population », qui « n’aspire qu’à vivre dans la tranquillité », et qui est donc désignée implicitement comme non-solidaire des émeutiers – une vision que de nombreux observateurs contesteront, en soulignant le fort soutien (ou tout au moins la compréhension) dont bénéficient les émeutiers dans leurs quartiers. Les socialistes se détournent du social, pour privilégier une approche sécuritaire et morale : dénonciation de la violence des émeutiers, et proposition (par la voix de Ségolène Royal et Jean Glavany notamment) d’un « service civique obligatoire », afin que les jeunes fassent l’apprentissage « de la citoyenneté et du civisme ». Le PS refuse aussi de se joindre aux appels à la démission de Nicolas Sarkozy qui émanent du monde associatif et de la société civile : « Ce serait donner raison aux casseurs », explique Julien Dray. Le maire communiste de Vaulx en Velin, Maurice Charrier, manifestement amnésique sur des épisodes comme la Commune ou la révolte des canuts, déclare : « Ces jeunes qui brûlent des voitures n’ont rien à voir avec les formes historiques de la révolution » [4]. Quant à Maxime Gremetz, également communiste, il est catégorique : « Il faut sévir » [5].

Et de fait, on va sévir : le 4 novembre, Marine Le Pen demande le recours à un décret de 1955 (élaboré pour réprimer le soulèvement de l’Algérie) afin d’instaurer « l’état d’urgence » ; sa proposition est adoptée dès le lendemain, et votée sans que le Parti socialiste s’y oppose. Cinq départements décrètent l’état d’urgence ; et une trentaine de maires décrètent des couvre-feux sont sur le territoire de leur commune. Le 9 novembre, quelques rassemblements ont lieu contre l’état d’urgence, qui ne regroupent que la LDH, le MRAP, les associations « issues de l’immigration » et l’extrême gauche. De même, un Appel à l’amnistie des émeutiers, lancé par des associations comme Divercité, Les Indigènes de la République, À toutes les victimes puis le MRAP, ne reçoit aucun soutien des grands partis de gauche. Cf. François Athané, « Ne laissons pas punir les pauvres ! », et Laurent Lévy, « Les étudiants et la racaille, À propos de l’exigence d’amnistie et de la hiérarchie des évidences ».

Malgré des comptes-rendus des RG qui soulignent l’absence d’orchestration religieuse ou maffieuse, et des juges qui soulignent que très peu des émeutiers inculpés ont un passé de « délinquant », Nicolas Sarkozy choisit de criminaliser le mouvement de révolte : « La vérité, c’est que la première cause d’exclusion dans nos quartiers, c’est qu’il y a des délinquants et des voyous qui font régner la terreur. Et c’est bien eux auxquels les services de police ont eu affaire. Et c’est d’eux dont il faut débarrasser les quartiers. »  [6]. Michèle Alliot-Marie s’inscrit dans cette logique de criminalisation de la révolte en dénonçant, toujours sans l’ombre d’une preuve, les « trafiquants de drogue » qui sont selon elle à l’origine des émeutes. Une étude publiée par les sociologues Laurent Mucchielli et Aurore Delon un an plus tard établira pourtant que seuls 34% des émeutiers interpellés étaient récidivistes (et non « multi-récidivistes ») .

Le 9 novembre, le ministre de la Justice Pascal Clément entérine cette lecture strictement « sécuritaire » et déclare avoir donné des « instructions » à tous les procureurs afin qu’ils prononcent « les peines les plus fermes » [7]. Il s’agit, explique le ministre, d’adresser « un message clair », « aux Français d’une part, aux délinquants d’autre part ». Le « message clair » que véhicule cette phrase est que les émeutiers, rebaptisés « délinquants », ne font pas partie des « Français ». Le même jour, Nicolas Sarkozy s’inscrit lui aussi dans ce registre xénophobe, en appelant publiquement les préfets à « expulser immédiatement » les émeutiers étrangers (réactivant ainsi la logique de la « double peine » qu’il se vante pourtant régulièrement d’avoir « supprimée »). Le PCF proteste contre cette mesure, ce que ne font ni le PS ni les partis d’extrême gauche.

Très rapidement, les lectures xénophobes ou racistes se multiplient. Les mardi 15 et mercredi 16 novembre 2005, le ministre délégué à l’emploi, Gérard Larcher, et le président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, affirment que la polygamie constitue l’une des causes des « violences urbaines ». Nicolas Sarkozy renchérit, le 17 novembre dans L’Express : « La plupart de ces émeutiers sont français. Mais disons les choses comme elles sont : la polygamie et l’acculturation d’un certain nombre de familles font qu’il est plus difficile d’intégrer un jeune originaire d’Afrique qu’un jeune français d’une autre origine ». D’autres, de Philippe de Villiers à la « Gauche républicaine » (par le biais de son organe, le site « Respublica »), incriminent, comme ils en ont l’habitude, l’Islam ou « l’islamisme » – alors même que rien ne permet de l’avancer, que l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France) a promulgué une « fatwa » décrétant les dégradations de biens anti-islamiques et appelant les émeutiers de confession musulmane à rentrer chez eux, et que ladite « fatwa » n’a eu aucun effet… (Une étude menée par le sociologue Patrick Haenni pour l’International Crisis Group confirmera, quelques mois plus tard, que la révolte a été sociale, et qu’aucune organisation musulmane n’a eu un quelconque rôle incitateur dans son déclanchement ou son extension). Quant à Azouz Begag, s’il tente d’adopter une posture moins guerrière que ses collègues de l’UMP, il cède lui aussi à la tentation de la « dénaturalisation symbolique », en renvoyant les émeutiers à leurs origines étrangères et en les invitant à « aller visiter leurs pays d’origine, pour voir ce que c’est que la véritable misère » [8].

- Pour une chronologie plus complète des événements, et des analyses reconnaissant pleinement le caractère politique de la révolte de novembre, cf. le livre collectif Une révolte en toute logique, paru aux Éditions Divergences en 2006.

- Pour un panorama complet des réactions de la classe politique, cf. Véronique Le Goaziou, « La classe politique et les émeutes : une victoire de plus pour l’extrême droite », in Laurent Mucchielli et Véronique Le Goaziou, Quand les banlieues brûlent, La Découverte, 2006.

- Sur le traitement médiatique de ces émeutes, cf. Collectif Les mots sont importants, « État de l’opinion ou opinion de l’État ? », ainsi que l’excellent documentaire de Christophe-Emmanuel Del Debbio, « Banlieues : sous le feu des médias ».

Novembre 2005. Croisade UMP contre le rap. À l’initiative de François Grosdidier, 52 parlementaires UMP présentent une proposition de loi visant à interdire les textes de rap incitant à la violence. L’initiative est médiatisée, mais se révèle un échec cuisant. Invité à la télévision et à la radio pour des face-à-face avec des rappeurs, le député se fait ridiculiser.

Novembre 2005. Fondation du CRAN : Conseil Représentatif des Associations Noires. Regroupant une soixantaine d’associations, et rassemblant des intellectuels, des personnalités médiatiques ou des militants politiques de tous bords (notamment UDF, PS et Verts) ce rassemblement, conçu sur le modèle du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions juives de France), assume son rôle de lobby et ses prétentions à être un interlocuteur de l’Etat.

Novembre-Décembre 2005. « Affaire Finkielkraut ». Après avoir qualifié les émeutes de novembre de « pogrom anti-républicain », Alain Finkielkraut tient dans le quotidien israélien Haaretz des propos qui déclenchent une importante polémique. Alain Finkielkraut qualifie notamment les émeutes de phénomène « ethnico-religieux. » Il déplore également : « On enseigne à aujourd’hui l’histoire coloniale comme une histoire uniquement négative. On n’enseigne plus que le projet colonial voulait aussi éduquer, apporter la civilisation aux sauvages. On ne parle que des tentatives d’exploitation, de domination, et de pillage (…) Ce n’était pas un crime contre l’humanité parce que ce n’était pas seulement un crime. C’était quelque chose d’ambivalent. Ainsi en est-il également de l’esclavage. Il a commencé bien avant l’Occident (…) Je suis né à Paris et suis le fils d’immigrants polonais, mon père a été déporté de France, ses parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz, mon père est rentré d’Auschwitz en France. Ce pays mérite notre haine. Ce qu’il a fait à mes parents était beaucoup plus brutal que ce qu’il a fait aux Africains. Qu’a-t-il fait aux Africains ? Il n’a fait que du bien. » Alain Finkielkraut ironise également à propos de la composition « black-black-black » de l’équipe de France de football (en disant qu’elle « fait ricaner toute l’Europe »).

Le MRAP annonce qu’il porte plainte, avant de se rétracter. Une protestation importante s’exprime, qui ira jusqu’à des mobilisations contre la venue d’Alain Finkielkraut dans des colloques. Plusieurs journalistes et intellectuels (Philippe Raynaud, Pierre-André Taguieff, Pascal Bruckner ; Elisabeth Lévy) prennent toutefois la défense de l’essayiste. Elisabeth Badinter paraphrase une chanson de Guy Béart : Finkielkraut « doit être exécuté » parce qu’il a « dit la vérité »… Le 4 décembre, Nicolas Sarkozy déclare sur RTL et LCI qu’« Alain Finkielkraut fait honneur à l’intelligence française » et que « s’il y a tant de personnes qui le critiquent, c’est peut-être parce qu’il dit des choses justes ». Ceux qui dénoncent le racisme de Finkielkraut sont des « bien-pensants qui vivent dans un salon entre le café de Flore et le boulevard Saint-Germain », ajoute le ministre, par ailleurs Maire de Neuilly. Quant à Pascal Bruckner, il écrit dans Le Figaro : « Alain Finkielkraut joue, dans le monde intellectuel, le même rôle que Sarkozy dans le monde politique : il est le détonateur, celui qui donne un coup de pied dans la fourmilière des endormis. Je préfère mille fois ses outrances aux radotages du politiquement correct qui font, depuis vingt ans, le jeu du Front national. J’invite tous les esprits libres, quels que soient leurs désaccords par ailleurs, à le soutenir face à la tyrannie de minorités totalitaires porteuses d’un antisémitisme abject et d’une intolérance repeinte aux couleurs du progressisme. ». Cf. Collectif Les mots sont importants, « Finkielkraut n’est qu’un symptôme » et Henri Maler, « Les prédications d’Alain Finkielkraut : « Mon savoir absolu sur les quartiers populaires ».

Novembre-Décembre 2005. Intensification du mouvement contre la loi du 23 février 2005, et manifestations contre la venue de Nicolas Sarkozy aux Antilles. Le ministre est obligé d’annuler sa visite. Invité le 7 décembre au journal télévisé de France 3, le ministre de l’Intérieur dénonce comme « ridicule » « cette repentance permanente qui fait qu’il faudrait s’excuser de l’histoire de France », il déplore qu’on pas réduise Napoléon aux « aspects négatifs de son action », et conclut : « Laissons les historiens faire ce travail de mémoire, et arrêtons de voter sans arrêt des lois pour revenir sur un passé revisité à l’aune des idées politiques d’aujourd’hui, c’est le bon sens… ». Le 12 décembre, Azouz Begag, ministre délégué à l’égalité des chances, se prononce pour l’abrogation de l’article 4 de la loi ; il est vite « remis à sa place » par le député UMP Lionnel Luca, qui déclare que sans la colonisation, Azouz Begag ne serait pas ministre. Dans un sondage publié au mois de novembre, 65% des français (et 57% des Français de gauche et d’extrême gauche) se déclarent favorables à cette loi, contre 29% qui s’y déclarent opposés. Le mouvement de contestation grandit toutefois, une pétition commence à recueillir des milliers de signatures et une manifestation se prépare. Jacques Chirac intervient alors pour « apaiser » la situation en proposant la suppression de l’article 4 de cette loi, consacré aux programmes scolaires. Cette suppression aura lieu le 31 janvier 2006, tandis que l’article 1, valorisant la colonisation sous le nom d’« œuvre », sera maintenu. Sur cette abrogation très partielle, cf. le dossier de la LDH de Toulon et le communiqué des Indigènes de la République, « Nous remercions la France de nous avoir colonisés ! » .

Janvier-Décembre 2006

Textes de Collectif Les mots sont importants


-->
-->
-->

Réagir : envoyer un mail

Notes

[1] Propos tenus le 6 mars sur Radio Comunauté Juive

[2] Pierre-André Taguieff écrit par exemple : « Qu’un chercheur du niveau d’Olivier Pétré-Grenouilleau puisse être poursuivi devant les tribunaux pour ses travaux d’historien sur les formes d’esclavage autres que la traite [des Noirs] atlantique (seule prise en compte par la loi Taubira de 2001), voilà qui suffit à montrer les inquiétants progrès de la soviétisation des esprits en France ».

[3] Le 2 novembre 2005

[4] Lyon Mag, 16/11/2005

[5] Le 14 novembre

[6] Le 23 décembre, Nicolas Sarkozy persiste et signe : il continue d’affirmer que « 70% des jeunes interpellés » étaient des délinquants bien connus des services de police parce que « multi-réitérants ». Pour étayer ce propos, contredit par toutes les sources, il explique que si de la prison ferme a été prononcée, c’est bien la preuve que ces jeunes étaient récidivistes.

[7] Ce sera le cas – à quelques exceptions près comme le Tribunal de Bobigny, qui tentera de juger les émeutiers avec sérénité, en prononçant des relaxes lorsque les preuves manquent. Des centaines de jeunes jusqu’alors inconnus de la police sont, sur la base de simples témoignages policiers, condamnés à de la prison ferme, pour des dégradations matérielles.

[8] Le 10 novembre

 

 

 

 

Chronique du racisme républicain (Cinquième partie),

Les années Sarkozy : 2006

 

Par Collectif Les mots sont importants, Avril 2007

Introduction

Notre contribution à la campagne présidentielle de 2007 est un simple rappel historique de ce qui s’est passé, sur le terrain du racisme et des politiques d’immigration, entre 2002 et 2007, au cours du second mandat de Jacques Chirac, dominé par la figure et l’activité législative de Nicolas Sarkozy. Si un fait important a été oublié, n’hésitez pas à nous le signaler…

Article

Janvier-Décembre 2002

Janvier-Décembre 2003

Janvier-Décembre 2004

Janvier-Décembre 2005

Janvier 2006. Suspension de l’État d’urgence et débats sur la loi « pour l’égalité des chances ». Le bilan judiciaire es émeutes est publié : 4800 personnes ont été interpellées, et 785 écrouées, et le gouvernement présente un ensemble de lois intitulées « sur l’égalité des chances » , censées constituer le volet social de la réponse aux émeutes, mais la plupart des mesures relèvent du contrôle social et de la répression.

- La loi prévoit notamment, à l’initiative du Président du Conseil général, la possibilité de suspendre les allocations familiales pendant au maximum un an pour les familles qui ne respectent pas le « contrat de responsabilité parentale » (mis en place en cas d’absentéisme scolaire, de trouble porté à l’établissement ou de toute autre difficulté liée a une « carence de l’autorité parentale », sur signalement du maire, du chef d’établissement, du conseil général ou de la CAF)… Ce qui revient à donner une base légale à la suppression administrative des allocations familiales ; et à imposer le « secret professionnel partagé » sans le dire, puisque la « famille-cible » fait l’objet d’une attention coordonnée des services de surveillance de l’Etat.

- La loi prévoit aussi une augmentation des pouvoirs de la police municipale et du maire, et notamment celui de prononcer des peines (de travail d’Intérêt Général non rémunéré de 30 h)…

- La loi instaure également un « service civil volontaire » pour former les jeunes de 16/25 ans aux « valeurs civiques »…

- Quant au volet sur « la lutte contre les discriminations », il prévoit une extension de la compétence de la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations, qui peut désormais, lorsque des discriminations ont lieu dans l’entreprise, prévoir une transaction avec le chef d’entreprise – ce qui met fin à l’action publique. En d’autres termes, les constitutions de parties civiles devant les tribunaux de salariés étant victimes de ces délits deviennent impossibles.

- Enfin, un nouveau sous-statut, totalement précaire, est créé pour promouvoir l’accès à l’emploi des jeunes : le « contrat première embauche », qui peut être résilié à tout moment sans contestation possible.

Cf. Gilles Sainati, « La “nouvelle société” est en marche », et Alain Bihr et Roland Pfefferkorn, « L’égalité des chances contre l’égalité ».

Janvier-Février 2006. « Affaire des caricatures de Mahomet ». Des manifestations, plus ou moins pacifiques et plus ou moins spontanées ou instrumentalisées, ont lieu dans de nombreux pays du monde arabe et d’Europe pour protester contre la publication (le 30 septembre 2005) dans un journal danois (le Jyllands Posten) de dessins qui, sous prétexte de caricature, représentent le prophète Mahomet comme un terroriste, un égorgeur ou un oppresseur de femmes. Des ambassades sont attaquées et dégradées, et des mouvements de boycott sont organisés contre le Danemark. Les médias soulignent et dénoncent la violence de ces réactions, et privilégient la thèse du « complot islamiste » (notamment dans un film de Mohamed Sifaoui diffusé dans « Envoyé Spécial » sur France 2).

Les autres éléments d’explication de « l’embrasement » sont rarement rappelés : le racisme anti-musulman d’au moins trois des douze « caricatures », la nature du quotidien qui les a publiés (un journal populiste, coutumier des dérives xénophobes ou islamophobes), le contexte politique danois (une poussée de l’extrême droite, une législation xénophobe et une banalisation du racisme anti-arabe et de l’islamophobie) et enfin l’attitude intransigeante voire méprisante du journal et des autorités danoises face aux premières protestations (une manifestation au Danemark, et une demande d’audience d’ambassadeurs de pays arabes, dès octobre 2005 : le journal refuse de présenter ses excuses, le gouvernement refuse de recevoir les ambassadeurs). Ces omissions font apparaître une réaction de colère face à une provocation raciste, partagée par la plupart des musulmans, comme une nouvelle manifestation de l’intolérance « islamiste ». La plupart des éditorialistes et des signataires de « tribunes libres » esquivent la question de la « liberté d’exprimer le racisme », et optent pour le registre de la mobilisation générale pour sauver une série de droits que la plupart des manifestants français ne remettent pas en cause (« le droit à l’humour », « à la satire », « à la caricature », « au blasphème » ou à la « critique des religions »). L’ancien ministre Luc Ferry va jusqu’à déclarer que les manifestations contre les caricatures expriment « quelque chose d’effrayant qui est quasiment l’équivalent de la montée du nazisme, peut-être même pire, parce que plus nombreux et avec des objectifs comparables. » [1]. Cf. Laurent Lévy, « Censure, droit au blasphème et islamophobie », Mouvement des Indigènes de la République, « Liberté d’expression ou haine raciale ? » et le dossier consacré à l’affaire par Wikipedia.

Février 2006. Meurtre de Ilan Halimi. Un jeune français de confession juive, Ilan Halimi, est kidnappé, torturé puis assassiné par une bande de malfaiteurs, rapidement arrêtés, qui s’avèrent dirigés par un jeune noir, Youssouf Fofana, surnommé par ses complices « le cerveau des barbares ». Au cours des premiers interrogatoires, il ressort que l’enlèvement s’inscrivait dans une série de plusieurs enlèvements destinés à récolter une rançon. La question du racisme vient se superposer à celle du crime crapuleux ou de la violence dite gratuite lorsque les inculpés disent avoir le plus souvent choisi des cibles juives, au motif que « les Juifs ont de l’argent » et « s’aident entre eux ». Les généralisations les plus douteuses reprennent alors sur « l’antisémitisme en banlieue » ou chez les « noirs ». Cf. Laurent Lévy, « Réflexions sur un fait divers : Ilan Halimi, “les barbares” et la guerre des civilisations ».

Février-Mars 2006. « Affaire Georges Frèche ». Mis en cause lors d’une cérémonie publique par des militants associatifs harkis, le Président du conseil Général réagit en les traitant de « sous-hommes ». Les protestations se multiplient, d’abord dans le milieu associatif Harki, immigré et antiraciste, puis à droite, au PC et chez les Verts, et enfin au sein du PS. Les dirigeants de ce parti, d’abord demeurés silencieux (à quelques exceptions près, dont celle de Jack Lang, qui soutient Georges Frêche), finissent par exprimer leurs réserves voire leurs critiques, acculés par la pression médiatique. Ces premières prises de distance ne suffisent pas à endiguer le mouvement de colère qui monte, y compris au sein du PS : Georges Frêche est finalement poussé à présenter ses excuses publiques, suspendu de ses responsabilités nationales au PS, et convoqué devant une commission disciplinaire. Sur Georges Frèche, cf. Vincent Geisser, « Georges Frêche, un “sous-élu” récidiviste de la haine verbale ».

Mars 2006. Nouvelle offensive de Nicolas Sarkozy contre les sans-papiers. Le ministre se vante d’avoir fait passer le nombre des reconduites à la frontière est de 10.000 en 2003 à plus de 20.000 en 2005, et il annonce que ce nombre s’élèvera à 25.000 en 2006.

Mars 2006 : La rapporteure des Nations Unies sur la liberté de culte rend public un rapport critique sur la loi anti-foulard. Si le principe de la loi n’est pas remis en cause, le rapport émet malgré tout des critiques sur l’exclusion scolaire et l’humiliation des élèves qui portent le voile par choix personnel, et s’inquiète plus largement des discriminations que subissent les musulmans et les musulmanes, en particulier celles qui portent le foulard.

Mars-Avril 2006. Mouvement étudiant et lycéen contre la loi « sur l’égalité des chances » et le CPE. Suivi par de très nombreux jeunes issus de l’immigration et des banlieues populaires, notamment des élèves de lycées professionnels, ce mouvement occasionne de nouveaux moments de casse et d’affrontements avec la police, de nouvelles arrestations de manifestants ou de lycéens bloquant leurs lycées, et une nouvelle polémique sur « les casseurs ». Le mouvement, au départ peu soutenu par le PS et ignoré par les médias, gagne au fil des semaines en ampleur, en radicalité et en popularité. De nombreuses universités sont bloquées et occupées, et le CPE (Contrat Première embauche) est finalement retiré. Un appel à l’amnistie des lycéens inculpés est lancé à l’initiative de tous les syndicats et partis de gauche (et par le quotidien L’Humanité) – alors que rien de tel n’avait eu lieu en faveur de l’amnistie des émeutiers de novembre 2005. Cf. Janos et Siryne Z, « Ne pas rire, ne pas mépriser, ne pas détester mais connaître » et Laurent Lévy, « Les étudiants et la racaille. À propos de l’exigence d’amnistie et de la hiérarchie des évidences ».

Avril 2006. Nouvelles provocations racistes de Nicolas Sarkozy : la France, on l’aime ou on la quitte ! « S’il y en a que cela gêne d’être en France, qu’ils ne se gênent pas pour quitter un pays qu’ils n’aiment pas ! » Ces propos, chaudement applaudis par une assistance composée de militants de l’UMP, sont la reprise d’une des formules de prédilection de Jean-Marie Le Pen : « la France, on l’aime ou on la quitte ». Le ministre est tout aussi applaudi lorsqu’il déclare : « On en a plus qu’assez d’avoir en permanence le sentiment de s’excuser d’être français. On ne peut pas changer ses lois, ses coutumes parce qu’elles ne plaisent pas à une infime minorité ». Ces propos suscitent une polémique publique, l’ensemble de la gauche – ainsi que certains centristes et de nombreux journalistes ou éditorialistes – soulignant la parenté entre les propos du ministre de l’Intérieur et la célèbre formule lepéniste.

Mai 2006. Examen et vote de la loi « CESEDA », seconde série de « lois Sarkozy » sur l’entrée et le séjour des étrangers. Présentée par le ministre comme le passage d’une « immigration subie » à une « immigration choisie », la loi restreint encore plus radicalement le droit au séjour pour les familles, les conjoints, les enfants, de toutes celles et ceux qui construisent leur vie en France. Cette loi s’inscrit délibérément dans une perspective utilitariste, en affichant sa volonté d’aller piller les « capacités » et « talents » dans les pays d’émigration, et en distinguant l’immigré « acceptable » parce que perçu comme rentable pour « l’économie française » et l’immigré indésirable parce que non-rentable (ou plutôt : parce que plus rentable maintenu dans l’irrégularité).

- Une nouvelle carte est créée pour les de « travailleurs temporaires », dont la durée du séjour est limitée au bon vouloir de leur patron.

- Le plein droit à la délivrance d’un titre de séjour pour les étrangers présents depuis au moins dix ans en France est supprimé.

- L’entrée des étudiants étrangers devient également plus difficile. Pour espérer obtenir et conserver leur titre de séjour les étrangers doivent désormais cumulativement être « bien intégrés », bien vus par le maire de leur commune, en bonne entente avec leur conjoint, appréciés par leur patron, disposant d’un bon salaire et d’un grand logement.

- Le contrat d’accueil et d’intégration devient obligatoire (article 5). Il inclut une formation civique et, si nécessaire, linguistique. L’objet de ce contrat est de préparer l’intégration de l’étranger qui s’installe durablement. L’octroi de la carte de résident de dix ans suppose « l’intégration de l’étranger dans la société française », appréciée selon trois critères (article 7) : un « engagement personnel à respecter les principes qui régissent la République française » ; un « respect effectif de ces principes » ; une connaissance « suffisante » du français (sauf pour les étrangers âgés de plus de soixante-cinq ans).

- Enfin la loi rajoute de nouvelles entraves au regroupement familial : l’immigré pourra désormais demander à bénéficier du regroupement familial après dix-huit mois (article 44), contre un an auparavant ; un conjoint immigré devra attendre trois ans après le mariage avec un Français pour demander une carte de résident ; il pourra obtenir la nationalité française après quatre ans (article 79) et non deux.

À l’occasion du débat sur ce projet de la loi, l’essayiste Pierre-André Taguieff publie dans Le Figaro du 9 mai 2006 une tribune intitulée « L’immigrationnisme, dernière utopie des bien-pensants », dans laquelle il présente comme allant de soi l’association entre les termes « immigration » et « menaces » [2]. Cf. l’analyse du GISTI.

Mai-juin 2006. Déclarations « sécuritaires » de Ségolène Royal. La candidate socialiste favorite des sondages défie son homologue de droite, Nicolas Sarkozy, en choisissant comme slogan « L’ordre juste » (Nicolas Sarkozy ne cesse de se réclamer de « l’ordre », et martèle depuis plusieurs années : « je peux être ferme, car je suis juste »), en s’alignant sur ses thèmes de campagne (l’insécurité comme priorité nationale) et en lui reprenant son programme (la répression, l’encadrement militaire des jeunes dès leur première « incivilité », la stigmatisation et l’humiliation de leurs parents, qu’elle propose de « responsabiliser » par la suspension des allocations familiales, et de renvoyer à l’école pour apprendre à être de bons parents). Le porte-parole du FN, Carl Lang, salue à cette occasion un nouveau progrès de la « lepénisation des esprits », la droite ironise et la gauche se divise, entre hommages au « courage » de Ségolène Royal et dénonciations de sa « démagogie ».

Un sondage réalisé une semaine plus tard dans Le Figaro mais ignoré par les commentateurs autorisés, révèle que les effets d’annonce sécuritaires de Ségolène Royal ne sont guère efficaces sur le plan stratégique : « assurer l’ordre et la sécurité » reste le seul thème sur lequel Nicolas Sarkozy devance de très loin la candidate socialiste en terme de « crédibilité » (72% des sondés lui « font confiance » sur ce thème, contre seulement 34% de « confiance » pour Ségolène Royal, soit 38% d’écart en faveur de Nicolas Sarkozy), tandis que les deux candidats font jeu quasi-égal sur « la baisse du chômage » (40% contre 36%, soit 4% de mieux pour Nicolas Sarkozy), « la représentation de la France dans à l’étranger » (62% contre 58%), « la modernisation de la vie politique » (60% contre 53%) ou « l’amélioration de la construction de l’Europe » (56% contre 51%) et que Ségolène Royal devance nettement Sarkozy sur « la défense de la sécurité sociale et des retraites » (54% pour la socialiste, 44% pour Sarkozy) et « la réduction des inégalités sociales » (56% contre 38%, soit une avance de 18% pour la socialiste). Cf. Collectif Les mots sont importants, « Perdre son âme ne fait pas gagner les élections ».

Juin 2006. Attaques de Nicolas Sarkozy contre « le laxisme » de la Justice et nouveau durcissement de la législation sur la délinquance. . Nicolas Sarkozy attaque publiquement le tribunal pour enfants de Bobigny, en lui reprochant de n’avoir « pas prononcé une seule décision d’emprisonnement » durant les émeutes des banlieues de novembre 2005. Les magistrats du tribunal protestent par pétition contre cette attaque. Au même moment, le ministre de l’Intérieur rend public un nouveau projet de loi sur la lutte contre la délinquance, faisant du Maire le « coordonnateur » et « animateur » de la prévention de la délinquance sur sa commune.

- Le « secret professionnel partagé » devient la règle de fonctionnement entre les travailleurs sociaux. Le maire doit par exemple être informé par l’inspecteur d’académie de la liste des élèves absentéistes. Il peut désormais réunir un « Conseil pour les droits et les devoirs des familles », qui peut adresser des recommandations aux familles. Il peut proposer un « contrat de responsabilité parentale » à la famille, et si des « troubles à l’ordre public » sont signalés sans que cela ne constitue une infraction, le Maire peut imposer à la famille à ses frais un « stage de responsabilité familiale » et même une mise en sous tutelle des prestations familiales. Le contrat de responsabilité parentale (avec la possibilité de suspension ultérieure de prestations familiales) peut résulter d’un refus de la famille de se conformer à l’accompagnement parental proposé par le maire.

- Le fichage se généralise : fichier municipal du versement des prestations familiales (incluant les informations recueillies sur absentéisme scolaire), fichier dépendant des personnes hospitalisées d’office, consultable par les autorités judiciaires et policières. Un fichier supplémentaire, suggéré dans un avant-projet, est finalement abandonné en raison du tollé qu’il suscite chez les professionnels de l’action sociale et de la justice : un fichier incluant le résultat du dépistage précoce des enfants présentant des « troubles du comportement ».

- Des « stages de responsabilité parentale » sont créés, censés « corriger » les parents jugés « défaillants ».

- De nouveaux délits et de nouvelles peines sont créés, comme la provocation à l’usage de stupéfiants dans un établissement d’enseignement et aux abords, punie de 10 ans de prison (sans que soit précisée la notion de « provocation » : un enseignant qui avouerait à ses élèves fumer du cannabis devient donc passible de dix ans de prison) ; les mesures d’éloignement et d’enfermement de mineurs sont généralisées.

- La police se voit dotée de nouveaux pouvoirs, notamment matière d’enquêtes dans le domaines des stupéfiants : extension des perquisitions dans les lieux à usage professionnel de transports publics et dépistage, possibilité d’infiltrations, de provocation aux délits, d’acquisition de stupéfiants.

Sur ce projet de loi, cf. Gilles Sainati, « Bienvenue en Sarkoland ».

Juin-juillet-août 2006. Manifestations de solidarité à l’égard des élèves sans-papiers et opération de régularisation « au compte-goutte ». Le mouvement de solidarité fédéré par le réseau « Education sans frontières », regroupant des professeurs et des parents d’élèves, gagne en ampleur et en popularité. Une opération de « parrainages » a lieu, et des groupes de veille sont organisés pour empêcher les expulsions pendant l’été. Certaines sont effectivement empêchées, d’autres sont exécutées malgré tout. Le rapport de force pousse Nicolas Sarkozy à organiser une régularisation sur critères. L’opération se déroule sous le patronage de l’avocat Arno Klarsfeld, chargé par Nicolas Sarkozy de veiller au bon déroulement de la procédure – et à son « image médiatique ». Comme lors des précédentes opérations du même type, mais de manière encore plus restrictive, les critères choisis sont totalement arbitraires et opaques, puisque centrés sur la notion éminemment subjective de « bonne intégration ». Les préfectures sont rapidement débordées par l’afflux des candidats à la régularisation, et l’examen des dossiers est expéditif. Le ministre intervient très vite pour décréter que le nombre de régularisations ne dépassera de toutes façons pas 6000 à 7000 personnes. C’est effectivement à 6900 personnes que s’élèvera le nombre de régularisations à l’issue de la procédure, le 18 septembre.

Juillet 2006. Nouvelles violences en zone d’attente. L’ANAFE révèle que cinq Camerounaises ont été agressées par des policiers en zone d’attente. Une femme enceinte de 4 mois a été retenue 11 jours en compagnie de cinq de ses compatriotes dont un enfant de 5 ans. Après plusieurs heures d’enfermement, les insultes fusent : « Nègres, on va vous enchaîner si vous refusez de partir », « fichez le camp, vous êtes venus faire quoi », « Pourquoi vous ne restez pas dans votre pays ? », « Si vous partez aujourd’hui, il n’y aura pas de brutalités. Si vous ne partez pas aujourd’hui, ce sera avec escorte. » Pour qu’elles portent elles-mêmes leurs bagages, un policier, en s’adressant à l’une d’elles, lui a ordonné de porter « ses pourritures ». Les agents refusent également de servir à boire ou à manger aux femmes retenues pendant plusieurs heures, et refusent de les laisser aller aux toilettes, les obligeant à uriner dans des gobelets – un policier observant la scène par la porte vitrée.

Juillet 2006. Création d’un fichier des étrangers et de leurs « hébergeants ». Un arrêté du 30 juillet, publié au Journal officiel le 18 août, crée un « traitement de données à caractère personnel », justifié par la nécessité de « faciliter l’éloignement des étrangers se maintenant sans droit sur le territoire ». Ce fichier, nommé ELOI, ne concerne pas seulement les étrangers en situation irrégulière, mais aussi les personnes qui les hébergent lorsqu’ils se voient assignés à résidence, et celles qui leur rendent visite quand ils sont placés en rétention administrative. La Cimade, le Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigrés), l’IRIS (Imaginons un réseau Internet solidaire) et la Ligue des droits de l’homme déposent un recours devant le Conseil d’Etat.

Août 2006. Publication d’un rapport accablant sur la discrimination au logement. La HALDE (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité) publie les résultats des premiers testings menés dans le domaine de l’accès au logement. L’étude révèle qu’à ressources et conditions d’emploi égales, les candidats au logement locatif privé ont 35% de chances d’obtenir, par téléphone, une visite d’appartement s’ils sont blancs (candidats dits « de référence ») tandis que le pourcentage tombe à 20 % s’ils sont d’origine maghrébine et à 14 % s’ils sont originaires d’Afrique noire. Les candidats d’origine maghrébine ont donc 1,75 moins de chances d’obtenir une visite que le candidat de référence, tandis que les candidat d’origine noire africaine ont 2,5 fois moins de chances.

Août-septembre 2006. « Affaire de Cachan ». Le 17 août, le Préfet du Val de Marne interrompt les négociations engagées avec les habitants du squatt des « 1000 de Cachan » et fait évacuer les lieux par la force. Un gymnase est mis à disposition des expulsés par le maire socialiste de Cachan, Jean-Yves Le Bouillonnec. Près de 200 ex-squatteurs décident de s’unir pour refuser les hébergements en hôtel, provisoires et dispersés, que propose la préfecture, et revendiquer un relogement décent et une régularisation de ceux d’entre eux qui sont sans-papiers. Une grève de la faim est engagée le 24 août. Alors que la situation s’enlise, Joseph Rossignol, maire ex-PS de Limeil-Brévannes propose un relogement collectif dans des locaux disponibles de sa commune. Les footballeurs Lilian Thuram et Patrick Vieira, qui manifestent leur solidarité en invitant les familles à assister à un match de l’équipe de France, contribuent à populariser leur lutte. Le 9 septembre, plusieurs milliers de personnes manifestent en leur faveur à Paris. Cf. Alfred, « Lilian Thuram : combats avec tes défenseurs ! ».

Septembre 2006. Ralliement de Doc Gyneco à Nicolas Sarkozy. Le chanteur adhère à l’UMP, et déclare à cette occasion : « J’ai vécu 25 ans sous perfusion sociale. Avec lui, on a décidé peut être d’avoir une idée sociale de droite, qui pourrait faire stopper cette idée de vivre toujours avec des aides, et redynamiser des quartiers où les gens ne vivent à 100% que par des aides sociales ». Il déclare également : « Les banlieusards, c’est des clowns. Ils sont choqués d’avoir entendu “racaille” et “karcher” quand tous les jours, entre eux, ils s’insultent ». Cf. Afrikara, « Doc Gyneco, nègre de service ? »

Septembre 2006. Nouvelle offensive de Nicolas Sarkozy contre « le laxisme de la justice ». Le Monde publie une lettre adressée en juin par le préfet de Seine-Saint-Denis, Jean-Pierre Cordet, au cabinet de Nicolas Sarkozy, dans laquelle il lance « un cri d’alarme » sur l’insuffisance de policiers dans ce département. Au même moment, deux policiers sont agressés dans la cité des Tarterêts (Essonne). Le ministre de l’Intérieur profite des deux événements pour repartir en campagne sur le thème de la « tolérance zéro », en accusant la justice du département de « démission » face aux délinquants. Ces propos provoquent un tollé chez les magistrats. Guy Canivet, premier président de la Cour de cassation, qualifie les déclarations de « nouvelle atteinte à l’indépendance de l’autorité judiciaire » et demande à être reçu par Jacques Chirac. L’Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire) se félicite de cette prise de position dénonce « le silence assourdissant » du Garde des Sceaux. Le premier président de la Cour d’appel de Paris, le bâtonnier de l’ordre des avocats du barreau de Seine-Saint-Denis et le procureur général près la Cour de cassation dénoncent également les propos du ministre. Le Conseil supérieur de la magistrature remet à Jacques Chirac un avis dénonçant les atteintes à la séparation des pouvoirs par Nicolas Sarkozy.

Septembre 2006. Remise en cause de la « carte scolaire ». Nicolas Sarkozy préconise la suppression de la « carte scolaire », au nom du « libre choix » des familles. Le ministre de l’Education, Gilles de Robien, propose de l’ « assouplir ». Ségolène Royal appelle également à « desserrer la contrainte » et à laisser aux familles « le choix entre deux ou trois établissements ». La FCPE (Fédération des Conseils de Parent d’élèves) se retrouve presque seule à défendre le maintien et le renforcement de la carte scolaire, et à dénoncer son « assouplissement » comme un facteur d’aggravation de la ségrégation scolaire.

Septembre 2006. Multiplications des « rafles ciblées » à l’encontre des étrangers.. Plusieurs associations, dont la CIMADE er le GISTI, dénoncent la recrudescence des « arrestations ciblées » d’étrangers, par nationalité, pour remplir des charters de sans-papiers. Les policiers sont incités, en fonction des vols charter prévus pour chaque expulsion groupée, à pratiquer des contrôles au faciès ciblant les quartiers et les personnes susceptibles d’être « expulsables » par chaque vol.

Septembre 2006. Propos islamophobes du pape Benoit XVI Le 12 septembre 2006, lors d’un discours à l’université de Ratisbonne en Bavière, Benoît XVI oppose l’Islam, hostile par nature au libre l’usage de la raison critique, au christianisme, qui lui serait favorable par essence, en s’appuyant sur un obscur propos de l’empereur byzantin Manuel II Paléologue : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau. Tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l’épée la foi qu’il prêchait ». Cette phrase déclenche l’indignation de l’ensemble des autorités politiques et spirituelles du monde musulman et est à l’origine de plusieurs actes de violence. Pour la première fois, des effigies du pape sont brûlées sur certaines places publiques. Quelques jours plus tard, Benoît XVI s’est dit « désolé » que ses propos sur l’islam aient été jugés offensants pour les musulmans, mais ne présente ps d’excuses.

Septembre-octobre 2006. Campagne médiatique contre « la repentance » et pour la « fierté d’être français ». La publication des ouvrages de Daniel Lefeuvre, Pour en finir avaec la repentance coloniale, Pascal Bruckner, La tyrannie de la repentance et Max Gallo, Fier d’être français, est soutenue par une intense promotion par voie de presse, de radio et de télévision. Ces auteurs ont en commun un certain nombre de thèses, et certaines libertés qu’ils prennent avec le principe logique de non-contradiction : ils accusent les descendants d’esclaves et de colonisés de vouloir culpabiliser les Français blancs en les rendant responsables des fautes de leurs ancètres, et soutiennent dans le même temps que « nous » (ce terme désigne chez eux les Français blancs) devons être fiers de tous ce que ces ancètres ont fait de grand, d’héroîque et de progressiste. Trois mois plus tard, Nicolas Sarkozy fera de cette thématique raciste l’un de ses principaux thèmes de campagne présidentielle. Sur ces discours, cf. Collectif Les mots sont importants, « Honte d’être français, honte d’être un homme » ; Patience Philips, « Les choses en main. Lettre ouverte à Éric Zemmour et à tous ceux qui se sont contentés de naître » ; Laurent Lévy, « Un gros mot. À propos du “ministère de l’immigration et de l’identité nationale” préconisé par Nicolas Sarkozy » et Catherine Coquery-Vidrovitch, « Une critique du livre de Daniel Lefeuvre : Pour en finir avec la repentance coloniale ».

Septembre-octobre 2006. « Affaire Redeker » Le 19 septembre 2006, Robert Redeker publie dans Le Figaro une tribune intitulés : « Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre ? ». Si le titre de l’article cible « les islamistes », le reste de l’article ne propose aucune définition permettant de circonscrire cette « mouvance », et consiste au contraire en une incrimination générale de « l’Islam » : « L’islam tient la générosité, l’ouverture d’esprit, la tolérance, la douceur, la liberté de la femme et des mœurs, les valeurs démocratiques, pour des marques de décadence » ; « L’islam est une religion qui, dans son texte sacré même, autant que dans certains de ses rites banals, exalte violence et haine » ; « Jésus est un maître d’amour, Mahomet un maître de haine » ; « Violence et intimidation sont les voies utilisées par une idéologie à vocation hégémonique, l’islam, pour poser sa chape de plomb sur le monde » ; « L’islam essaie d’imposer à l’Europe ses règles »… Robert Redeker conclut d’ailleurs son article en soulignant bien, pour les lecteurs qui n’auraient pas compris ses sous-entendus, le lien qui s’impose entre phobie de « l’Islam » et phobie des musulmans : « Haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué, le Coran. ». Le texte préconise également l’interdiction du voile dans la rue, reproche aux politiques et aux intellectuels de ne pas s’opposer à la construction de mosquées, et attribue même l’interdiction du string sur les rives de « Paris-Plage » pendant l’été 2006 à l’« islamisation des esprits ». (sur ce texte, cf. Cf. Pierre Tevanian, « Dix remarques sur un collègue »).

La Tunisie et l’Égypte protestent en interdisant la diffusion du Figaro comportant la tribune, ce qui amène le directeur de la publication à présenter ses excuses aux musulmans. Dans les jours qui suivent, l’affaire est relancée lorsqu’on apprend que Robert Redeker a fait l’objet de menaces de mort, diffusées par un site web d’extrémistes identifié comme proche d’Al-Qaida par la DST et les renseignements généraux. L’auteur de la tribune raciste est alors placé sous protection policière, et une gigantesque campagne médiatique est lancée sur le thème de « la défense de la liberté d’expression », au cours de laquelle les généralisations sur la nécessité pour « l’Islam » d’accepter « la critique » se multiplient (cf. [Pierre Tevanian, « Injures et menaces : pas en notre nom ! » et Collectif Les mots sont importants, « Deux poids, deux mesures. À propos de l’inégalité de traitement entre les menaces de mort reçues par Robert Redeker et douze autres menaces de mort »). Deux pétitions de « soutien sans limites » (c’est-à-dire sans un mot de critique sur le racisme de Redeker) sont lancées par des intellectuels médiatiques (sur ces pétitions, cf. Pierre Tevanian, « La faute à Voltaire ? Quelques conclusions sur le racisme et la liberté d’expression » »).

Octobre 2006. Nouvelle offensive contre les sans-papiers. Le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy se prononce pour une « l’interdiction » des régularisations massives, et il appelle ses préfets à « accentuer » le rythme des reconduites à la frontière.

Octobre 2006. Réforme de la retraite des immigrés. Jean-Louis Borloo ajoute un amendement au projet de loi de finances 2007, permettant aux immigrés de toucher l’intégralité de leur retraite sans être obligés de résider en France. Jusqu’alors, hormis la retraite de base, transférable dans le pays d’origine, les retraités immigrés qui bénéficiaient d’une allocation spécifique via le fond de solidarité vieillesse devaient résider en France durant au moins neuf mois dans l’année. Il serait prévu, en accord avec la Sonacotra, que ces retraités puissent bénéficier d’une adresse permanente et se relayent dans les chambres ou studios qu’ils loueraient trois mois dans l’année. Au total, fait-on valoir au ministère, quelque 56 500 personnes touchant l’allocation de solidarité aux personnes âgées seraient concernées.

Octobre 2006. Opération « coup de poing » aux Mureaux. Suite à une altercation entre des jeunes et des policiers, une opération spectaculaire mobilisant une centaine de policiers est organisée sur la cité Bizet des Mureaux, en présence d’une trentaine de journalistes de presse, de radio et de télévision, prévenus pour l’occasion. Une fois passé l’effet « choc », le raid s’avère être une gigantesque bavure : un seul suspect est arrêté, des portes et du mobilier sont détruits par les policiers, des parents et de enfants sont insultés, bousculés voire frappés. Une journaliste de l’AFP ayant relaté cet aspect de l’intervention se retrouve, en représailles, boycottée et empêchée de travailler par la police et la justice du département : cf. « Une journaliste de l’AFP frappée d’ « interdiction professionnelle » (Saj-Unsa).

Octobre 2006. Emballement médiatique autour de l’agression d’une collégienne. Quatre collégiens lyonnais sont mis en examen pour avoir lancé des pierres sur une jeune fille. Une association prétendument laïque prend contact avec le quotidien Le Progrès deux jours après les faits, en affirmant qu’une élève a été frappée à coup de pierres parce qu’elle n’observait pas le ramadan. Trois journalistes traitent l’affaire, et rédigé un papier prudent, mais le quotidien fait sa une sur le sujet, en titrant : « Jeûne du ramadan : une collégienne agressée. ». L’emballement au niveau national est relativement limité, il est loin d’atteindre le niveau de « l’affaire du RER D », mais la version « islamisée » des faits sera malgré tout régulièrement évoquée sans être démentie dans des émissions de débat, alors même que le Parquet a indiqué, dès les premier jours d’enquête, que « le ramadan » n’a eu aucun rôle dans le déclanchement du contentieux, et que plusieurs des agresseurs n’observaient pas, eux non plus le ramadan.

Octobre 2006. Condamnation par la HALDE de la « préférence nationale » sur la carte « famille nombreuse » de la SNCF. La Haute Autorité de Lutte contre les discriminations et pour l’égalité préconise l’ouverture à tous les résidents du pays de la carte « famille nombreuse », réservée depuis 1924 aux « citoyens français ou originaires des colonies françaises ou des pays de protectorat » et depuis 1993 aux ressortissants européens.

Octobre-Novembre 2006. Affaire des bagagistes de Roissy. La préfecture de Seine-Saint-Denis leur habilitation à travailler en zone sous-douane à plusieurs dizaines d’employés travaillant à l’aéroport de Roissy – et ayant en commun d’être musulmans pratiquants et de porter une barbe, Cette mesure est dénoncée comme arbitraire par les syndicats, et onze employés déposent un référé au tribunal administratif de Cergy (Val-d’Oise). Ces employés ont été convoqués à la préfecture où on leur a demandé s’ils sont musulmans, s’ils sont pratiquants, si des employés font des prêches dans leur entreprises, et si oui quels sont leurs noms. Quelques jours après cette convocation, ils ont reçu une lettre de la sous-préfecture de Roissy leur signifiant le retrait de leur badge au vu « d’éléments de comportement et de moralité (les) concernant ». Une autre plainte pénale contre X est déposée dans pour discrimination auprès du procureur de la République de Bobigny au nom de la CFDT. La Haute autorité de lutte contre les discriminations (Halde) s’autosaisit de l’affaire en raison de « présomptions de discrimination ».

Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France (MPF), se félicite de cette annonce, et rappelle qu’il avait lui même « préconisé cette mesure » dans son livre Les Mosquées de Roissy. Il estime que « les faits lui donnent donc raison ». Dans son livre paru en avril, Philippe de Villiers affirmait en effet que des islamistes avaient infiltré les services de sécurité et pris le contrôle de zones entières à l’aéroport de Roissy où transitent bagages et passagers. Le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy justifie la mesure en déclarant : « Je ne peux pas accepter, a-t-il déclaré, que des gens qui ont une pratique radicale travaillent sur une plateforme aéroportuaire., et le préfet de Roissy déclare que « la majorité des employés concernés sont considérés liés à « des mouvances fondamentalistes à visée potentiellement terroriste ». ». Il suffit donc pour être privé de son emploi, d’être considéré (sans qu’aucun critère et aucun élément de preuve ne soit apporté par la préfecture) comme lié (sans que la nature du lien ne soit explicitée, ni l’étroitesse du lien établie) à des mouvances (ce qui signifie qu’il n’y a pas nécessairement d’appartenance à un réseau organisé) qualifiées par la préfecture de fondamentalistes (là encore sans qu’aucun nom d’organisation ni aucun critère transparent de « fondamentalisme » ne soit donné), elles mêmes considérées comme menaçantes non pas en fonction e leurs pratiques réelles mais en fonctions de leurs visées – ou du moins de leurs visées présumées, lesquelles sont selon la préfecture potentiellement terroristes… On fait aussi savoir aux employés renvoyés qu’ils n’ont « pas démontré qu’ils avaient un comportement ’insusceptible’ de porter atteinte à la sûreté aéroportuaire » – ce qui signifie clairement une présomption de culpabilité et une inversion de la charge de la preuve.

De rares éléments sont toutefois fournis par la préfecture. Le cas le plus inquiétant, pour les services de police, est celui d’un bagagiste français de 34 ans, qui aurait passé trois ans au Yémen où il aurait séjourné dans un camp d’entraînement militaire tenu par des islamistes. Mais la plupart des autres cas sont beaucoup plus flous : certains employés sont suspectés du fait de leur fréquentation de salles de prières considérées comme radicales, de leurs voyages religieux à l’étranger ou de leur engagement « salafiste ». Cela ne signifie pas qu’ils ont commis des délits ou qu’ils sont des terroristes en puissance, mais la préfecture invoque « le principe de précaution » et se retranche derrière la loi sur la sécurité intérieure (LSI, dite aussi « Loi Sarkozy ») pour justifier la non-divulgation des « éléments » dont il prétend disposer. Il invoque aussi « l’exception » introduite par la loi de 1978 sur l’atteinte à la sûreté de l’Etat, pour soutenir qu’« informer les individus serait à la fois contraire au bon sens et à la protection des sources de renseignements ».

La CGT convie le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), la Ligue des droits de l’homme, SOS-Racisme et la Cimade à réfléchir, le 29 novembre à Bobigny, à une action commune. Elle appelle à un rassemblement « le plus large possible pour défendre les libertés individuelles attaquées ». Après avoir rencontré deux fois les syndicats, le MRAP demande « la restitution des badges retirés par excès de pouvoir » et « l’ouverture immédiate de négociations pour l’obtention du respect du droit du travail » pour les employés des aéroports. Dans les semaines et même les mois qui suivent, une chape de silence s’abat sur cette « affaire », qui pose pourtant de graves questions sur la liberté de culte et le droit au travail. Aucun travail d’enquête poussé n’a à ce jour été réalisé et publié, ni dans la presse ni sous forme de livre. Cf. Mouvement des Indigènes de la République, « Bagagistes de Roissy : un racisme d’État ».

Novembre 2006. Débats parlementaires et manifestations contre le projet de loi Sarkozy sur la délinquance » Le ministre de l’Intérieur fait l’unanimité contre lui parmi les acteurs de prévention (travailleurs sociaux et sanitaires), les psychiatres et les magistrats. Il suscite aussi des critiques importantes parmi les élus, alors que le ministre de l’Intérieur veut faire du maire le « patron » de la prévention de la délinquance. Pour les éducateurs et les assistantes sociales, le « partage «  du secret professionnel remet en cause l’essence même de leurs métiers. Par ailleurs, une pétition intitulée « Non au zéro de conduite », lancée un an plus tôt, alors que commençaient à circuler des avant-projets de loi évoquant une prévention précoce des troubles de la conduite chez l’enfant, recueille plus de 200000 signatures. Le mouvement de protestation fait reculer le ministre mais la loi votée accroît les pouvoirs des maires et durcit les sanctions contre les mineurs délinquants et les multirécidivistes. Il prévoit également des sanctions dès l’âge de 10 ans et de la détention provisoire dès 13 ans.

Novembre 2006. Publication du « Baromètre de la discrimination » de l’Agence ADIA. Élaborée par le chercheur Jean-François Amadieu suivant la méthode du testing, l’enquête révèle que les candidats à un emploi d’origine maghrébine ont près de trois fois moins (2,7 fois mois) de chances d’être convoqués à un entretien d’embauche que les « Français de souche ». La discrimination par l’origine est ainsi la seconde la plus pratiquée par les entreprises françaises, juste derrière celle par l’âge (3 fois moins de chances pour les plus de 50 ans), et devant les discriminations par le handicap, le sexe et l’apparence disgrâcieuse. Plus le poste fait appel à des fonctions de direction, moins les chances du postulant d’origine maghrébine sont importantes. Alors qu’il reçoit 47% de réponses positives pour un emploi d’ouvrier, il n’en reçoit plus que 39% pour une profession intermédiaire, 30% pour un poste d’employé, et 17% pour un poste de cadre. Et tandis que les candidatures reçoivent 49% de réponses favorables dans la construction et 41% dans l’industrie, le chiffre tombe à 31% dans le tertiaire. Jean-François Amadieu conclut que « le diplôme initial n’est pas une protection. Même lorsqu’une catégorie d’emploi (soudeur, plombier) est en pénurie, cela ne créé pas d’appel d’air permettant d’atténuer la discrimination ».

Novembre 2006. Nouvelle affaire Georges Frëche. Le quotidien régional Midi Libre rapporte les propos du Président PS de la région Languedoc-Roussillon, Georges Frêche, au sujet de l’équipe de France de football : « Dans cette équipe, il y a neuf Blacks sur onze. La normalité serait qu’il y en ait trois ou quatre. Ce serait le reflet de la société. Mais là, s’il y en a autant, c’est parce que les Blancs sont nuls. J’ai honte pour ce pays. Bientôt, il y aura onze Blacks. ». Ces propos provoquent une condamnation unanime de la la classe politique. Bizarrement, Alain Finkielkraut, qui avait tenu les mêmes – et quelques autres bien pires – un an auparavant, reste demeure l’un des intellectuels les plus médiatisés de France

Décembre 2006. « Affaire Pascal Sevran ». Un journaliste de Nice-Matin rapporte un extrait du dernier livre de l’animlateur-chanteur Pascal Sevran, Le privilège des jonquilles : « Des enfants, on en ramasse à la pelle dans ce pays (le Niger) -est-ce un pays ou un cimetière ?- où le taux de fécondité des femmes est le plus élevé du monde, neuf enfants en moyenne par couple. Un carnage. Les coupables sont facilement identifiables, ils signent leurs crimes en copulant à tout va, la mort est au bout de leur bite, ils peuvent continuer parce que ça les amuse, personne n’osera leur reprocher cela, qui est aussi un crime contre l’humanité : faire des enfants, le seul crime impuni. ». Pascal Sevran refuse de s’expliquer, et il surenchérit même : « L’Afrique crève de tous les enfants qui y naissent sans que leurs parents aient les moyens de les nourrir. Je ne suis pas le seul à le dire. Il faudrait stériliser la moitié de la planète. ». L’animateur, ancien mitterrandiste récemment rallié à la candidature de Nicolas Sarkozy, reçoit le soutien de SOS Racisme, qui lui accorde une entrevue et propose de « lever le malentendu » en lui offrant la possibilité de réaliser un documentaire sur la famine en Afrique ! France 2 ne juge pas utile de suspendre son animateur. Cf. Alain Ruscio, « Banal Sevran ».

Notes

[1] Le 7 février, sur RTL

[2] « L’impératif place le coupable potentiel devant un dilemme : “L’immigration, tu l’aimes et tu l’acceptes, ou bien tu es raciste et traité comme tel.” L’Occidental soupçonné de “racisme”, terrifié à la seule perception vague de la mort sociale qui le menace, va donner des gages à ses accusateurs en se présentant comme un chaud partisan de l’immigration providentielle. Tel est le grand chantage des bien-pensants. Il a pour principal effet de transformer la politique en une impolitique, et, ce faisant, de désarmer les nations démocratiques face aux nouvelles menaces. »

« Travail Famille Patrie », Appel à faire barrage au candidat (…) Nicolas Sarkozy

Par Collectif Les mots sont importants, Mai 2007

Introduction

De la même manière que nous avons appelé à voter en 2002 pour le candidat de la droite contre celui de l’extrême droite, nous appelons à voter pour la candidate du centre (centre-droit ou centre-gauche, selon les appréciations), sans illusions sur son programme, mais sans hésitation, pour faire barrage à un nouveau candidat d’extrême droite – une extrême droite beaucoup plus dangereuse que celle de 2002 dans la mesure où elle est sur le point d’accéder au pouvoir.

Article

Qui se déclaré fier d’être surnommé « Sarkozy l’américain » ?

Qui a critiqué la position française de refus d’une intervention en Irak ?

Qui s’est vanté d’avoir appelé le gouvernement israélien pendant la dernière guerre du Liban, en lui demandant combien de temps il leur fallait pour « finir le travail » ?

Qui a pour témoin de mariage et parrain de son fils Martin Bouygues, PDG de TF1, qui se dit lié « comme un frère » à Arnaud Lagardère, PDG du groupe Hachette, qui intervient pour faire renvoyer un directeur de journal (Paris Match) qui ne lui convient pas et pour faire embaucher le journaliste qui couvrira sa campagne (sur Europe 1) ?

Qui a été pris plusieurs fois en flagrant délit de mensonge, par exemple en affirmant que Zied Benna et Bouna Traoré, les deux jeunes tués à Clichy-sous-Bois, étaient en train de réaliser un cambriolage ?

Qui a ensuite récidivé dans le mensonge en affirmant que la plupart des émeutiers étaient des multi-récidivistes, alors que toutes les enquêtes sociologiques, aussi bien que les rapports des Renseignements généraux, réfutaient cette version ?

Qui a traité de « racailles » des gens qui avaient pour seul tort d’habiter en banlieue, d’être jeunes, et de le conspuer durant son passage dans leur cité ?

Qui a déclaré qu’il allait « débarrasser la France » des voyous, et même les « faire disparaître », en jouant parfaitement sur les sous-entendus xénophobes de la formule « débarrasser la France » (« voyous » = étrangers à expulser) et les connotations meurtrières du mot « faire disparaître » (= « éliminer », « rayer de la carte »…) ?

Qui a repris le slogan lepéniste « la France, on l’aime ou on la quitte », en l’appliquant bien entendu aux seuls enfants d’immigrés non-blancs — puisque n’importe quel Français blanc peut dire du mal de la France sans être ainsi stigmatisé, et que Nicolas Sarkozy lui-même – car c’est évidement de lui qu’il s’agit – a déclaré aux Etats-Unis « se sentir parfois comme un étranger en France » (allusion à l’opposition de la majorité des Français à la guerre américaine en Irak), sans en tirer la conséquence pour lui : si je n’aime pas la France, je la quitte ?

Qui a multiplié les déclarations et allusions xénophobes, racistes et islamophobes, associant systématiquement le thème du droit des femmes à celui de l’immigration, comme si les immigrés étaient les seuls à menacer les droits des femmes ? Qui a multiplié les allusions à la polygamie et à l’excision, en les amalgamant à l’Islam ? Sans parler des références grossières à l’égorgement du mouton dans les baignoires…

Qui a affiché son soutien à la publication de caricatures anti-musulmanes dans Charlie Hebdo au nom de la liberté d’expression, alors que dans le même temps, il harcelait judiciairement un rappeur qui avait eu le malheur de simplement constater l’existence et l’impunité (avérée et vérifiable) des homicides commis par des policiers contre des « jeunes des quartiers » ? Qui a défendu le droit de publier de caricatures islamophobes, tout en faisant voter des lois faisant de l’outrage public à La Marseillaise ou au drapeau national un blasphème, puni de milliers d’euros d’amende et même de prison ?

Qui déclarait déjà en 1998 : « ça ne dérange pas de débattre de la préférence nationale puisqu’elle est déjà à l’œuvre dans la fonction publique » ?

Qui a ouvert sa campagne sur le thème de la valorisation du « travail » (sans revalorisation des salaires) et sur la dénonciation des « assistés » ?

Qui a conclu sa campagne sur une charge hyper-violente contre « mai 68 » et la « fin des repères », ainsi qu’une défense de « la famille », valorisant la cellule familiale comme seule entité collective fondatrice de la société, et comme seul espace de solidarité (cf. sa politique sur la suppression des droits de succession) ? Qui a refusé l’ouverture du mariage et de la parentalité aux homosexuels, au nom là encore de sa « conception de la famille » ?

Qui, entre ces deux moments, « Travail » et « Famille », a mené une campagne extrêmement violente sur la « fierté d’être français », le « refus de la repentance », et même la fierté de l’œuvre réalisée par la France dans ses colonies ? Qui a décliné la thématique de « l’identité nationale » menacée par l’immigration, au point de déclarer qu’il faille créer un « ministère » réunissant les deux domaines ?

Bref : qui a articulé toute sa campagne, avec un caractère explicite dans le mimétisme jamais atteint par la droite française depuis la Libération, sur le tryptique du Maréchal Pétain :

« Travail Famille Patrie »

Avec y compris la même rhétorique mêlant biologisme (cf. les déclarations sur le caractère génétique de l’homosexualité et de la pédophilie) , « vitalisme » et nationalisme – « La haine de la France, c’est la haine de la vie », déclare par exemple Nicolas Sarkozy, dans la plus pure tradition de la droite pro-nazie des années 30-40.

L’œuvre législative passée de Sarkozy est tout aussi éloquente, surtout quand on l’entend dire que ce n’est qu’un début et qu’à l’avenir, s’il est élu, il ira beaucoup plus loin : atteintes sans précédent au droit d’asile et aux droits fondamentaux des immigrés, démantèlement de l’ordonnance de 1945 sur la protection des mineurs, atteinte aux libertés publiques et mise en place d’un État policier.

Bref : Nicolas Sarkozy n’est pas un « homme de droite » comme les autres. Il n’est pas un « libéral » comme les autres : ses valeurs, son vocabulaire, son programme, font vraiment apparaître une Ségolène Royal, ou même un Jacques Chirac, comme des sociaux-démocrates. Par ses idées en matière de politique économique et « sociale », par la force de frappe dont il dispose de par ses alliés dans le monde médiatique, et plus largement dans le monde patronal (son propre frère Guillaume Sarkozy a été vice-président du MEDEF), Nicolas Sarkozy fait peser une menace sur l’État redistributeur, les droits sociaux et les services publics, qui ferait de son passage aux affaires l’équivalent des épisodes Ronald Reagan (aux Etats-Unis), Margaret Thatcher (au Royaume Uni) ou Silvio Berlusconi (en Italie).

Sarkozy n’est pas non plus un « républicaniste paternaliste », « néo-colonialiste » voire « raciste-républicain » comme les autres : là encore, il fait apparaître le paternalisme « à la socialiste » (avec ses variantes le « fraternalisme » à la SOS Racisme, et le « maternalisme » à la « Ni putes ni soumises »), ou même celui de la droite, comme des moindres maux, tant, là encore, toute son attitude, son vocabulaire, ses déclarations belliqueuses, son œuvre législative et son programme, sont lourds de menaces sur les droits restants, et même la sécurité et l’intégrité physique des immigrés et des Français non-blancs.

Pour toutes ces raisons, sans être dupes des « insuffisances » (c’est un euphémisme), et même de la complicité du camp d’en face (la gauche socialiste) dans les reculs de l’État social, le renforcement de l’État policier et la gestion néo-coloniale de « l’immigration », de la même manière que nous avons appelé à voter en 2002 pour le candidat de la droite contre celui de l’extrême droite, nous appelons à voter pour la candidate du centre (centre-droit ou centre-gauche, selon les appréciations) pour faire barrage à un nouveau candidat d’extrême droite – une extrême droite beaucoup plus dangereuse que celle de 2002 dans la mesure où elle est sur le point d’accéder au pouvoir.

Le mal-être blanc (Première partie),

Le mal-être raciste

 

Par Pierre Tevanian, 11 février

Introduction

Ce texte, le premier que j’écris à la première personne, est le résultat d’une sollicitation des Indigènes de la République, pour une intervention à leur « Parlement anticolonialiste » d’octobre 2006. Après deux « indigènes » noirs et arabes répondant respectivement aux questions « Qu’est-ce qu’être noir dans la France de 2006 ? » et « Qu’est-ce qu’être arabe dans la France de 2006 ? », je devais en bonne logique répondre à la question « Qu’est-ce qu’être blanc dans la France de 2006 ? »…

Article

L’une des raisons pour lesquelles cette proposition m’a paru intéressante est son caractère déconcertant et difficile : jamais jusqu’à un passé récent je ne m’étais posé une telle question, car jamais on ne m’avait amené à me la poser. C’est du reste la première réponse que l’on peut apporter :

1. Être blanc, c’est ne pas avoir à se poser la question « qu’est-ce qu’être blanc ? », ne pas avoir, contrairement aux noirs, arabes et autres non-blancs, à s’interroger sur soi-même, son identité et la place qu’on occupe dans la société, parce que cette place va en quelque sorte de soi.

Du moins cette place va de soi dans la mesure où, en plus d’être blanc, je suis de sexe masculin, hétérosexuel, et d’origine sociale aisée. À peu près tout ce que je vais dire sur ce qu’est être un blanc peut s’appliquer à être un hétéro, être un mec ou être un bourgeois.

Etre blanc n’est en effet pas simplement une affaire de couleur de peau. Jack Lang ou Jacques Séguéla par exemple ont le teint plus mat que beaucoup d’Arabes, d’Antillais ou de métis, mais ce sont eux les blancs. Être blanc ne signifie pas simplement avoir la peau claire, mais plutôt : ne pas être identifié comme un noir, un arabe, un asiatique un turc, un musulman, bref : ne pas être un indigène. Être blanc ne veut rien dire d’autre que : ne pas porter certains stigmates – d’où une seconde réponse :

2. Être blanc, c’est avant tout ne pas subir la discrimination comme les non-blancs la subissent. Ce n’est pas avoir une certaine couleur mais occuper une certaine place – un certain rang social.

Blanc n’est en effet pas une catégorie raciale, mais une catégorie sociale. La race est, comme la classe et le sexe, une construction sociale, et le racisme, comme la domination économique et l’oppression sexiste, s’incarne dans une souffrance sociale : ne pas trouver d’emploi ou de logement parce qu’on est noir ou arabe, être exclu de l’école parce qu’on porte un voile, etc. La « question raciale » n’est donc pas dans un rapport d’altérité avec la « question sociale » : elle en est une composante. C’est tout l’intérêt d’un mouvement comme le mouvement des indigènes de la république que de l’avoir souligné : loin d’ethniciser le social et la politique, comme on le leur reproche, les Indigènes font exactement le contraire : ils socialisent et politisent la race – au sens où, d’un ordre symbolique et social racisé, ils proposent une analyse sociale et politique.

Être blanc, pour des raisons multiples qui devraient paraître évidentes à tous mais ne le sont pas et que je tâcherai d’évoquer, est plus confortable qu’être non-blanc. Mais il existe pourtant un « mal être blanc », ou plutôt diverses formes de mal-être blanc. J’emploie cette formule en clin d’oeil à deux livres de Dominique Vidal : Le mal-être juif et Le mal-être arabe. Indépendamment de l’intérêt – réel – de ces livres, j’ai toujours éprouvé un certain malaise, lié à leurs titres, car pour ma part, le plus urgent était de parler du mal-être blanc. J’entends par là que les Blancs sont malades d’une maladie qui s’appelle le racisme et qui les affecte tous, sur des modes différents, même – j’y reviendrai – lorsqu’ils ne sont pas à proprement parler des racistes, que ce racisme consiste en une oppression systémique aux dépens par exemple des arabes, et que c’est cette oppression raciste qui engendre chez celles et ceux qui la subissent ce fameux mal-être arabe dont parle Dominique Vidal.

Voilà donc un premier mal-être blanc. Une première maladie, qui s’appelle tout simplement le racisme, dont le stimulus extérieur est toujours le même : le noir, l’arabe, le musulman, bref les non-blancs, ou plus précisément les non-blancs lorsqu’ils se pensent, s’expriment et se comportent comme des égaux. Car c’est bien la prétention à l’égalité, et non pas une simple différence de couleur, qui littéralement rend malade un nombre considérable de blancs, petits et grands [1]. Cette maladie se traduit par des symptômes divers, qui peuvent s’apparenter entre autres à la névrose obsessionnelle, la phobie, la psychose, les maux d’estomac (les fameux problèmes d’assimilation), la constipation, les vomissements, les convulsions ou les crises de nerf. Cette forme exacerbée du mal-être blanc, dans lequel un Le Pen, un De Villiers, un Michel Houellebecq, un Max Gallo, un Alain Finkielkraut, un Philippe Val ou un Robert Redeker puisent leur inspiration, j’ai pour ma part la prétention de l’avoir dépassée – même si l’emprise des préjugés racistes et leur réactivation politique et médiatique quotidienne exige une vigilance de tous les instants.

Mais j’ai eu l’occasion de connaître un autre mal-être blanc : celui des antiracistes.

Le mal-être blanc (Deuxième partie),

Le mal-être anti-raciste

 

Par Pierre Tevanian, 2 janvier

Introduction

Il y a un mal-être raciste mais il y a aussi un autre mal-être blanc : celui des antiracistes. Dans la gauche dite antiraciste, je suis en effet tombé sur des gens qui devenaient littéralement malades lorsqu’on les qualifiait de blancs. Ils manifestaient donc un mal-être blanc au sens le plus littéral – puisque c’est le simple fait d’être blancs, ou plus précisément identifiés comme tels, qui provoquait tout le mal…

Article

Première partie : Le mal-être raciste

Qu’on m’entende bien : je ne parle pas de gens qui prendraient mal le fait d’être traités de « petits blancs », ce qui serait compréhensible étant donné qu’il s’agit d’une injure politique ; je parle de gens qui s’offusquent du seul fait d’être qualifiés de « blancs », sans que ce constat – car c’est un constat : ils sont blancs – ait la moindre intention injurieuse. J’ai été surpris par exemple de la violence des réactions lorsque j’ai fait remarquer que certains plateaux télévisés étaient composés à 100% de blancs, ou quand j’ai décrit l’assistance d’un meeting des Ni putes ni soumises comme une assemblée blanche.

Cela s’est reproduit au MRAP, dont j’étais membre et que j’ai fini par quitter, où l’on m’a plusieurs fois accusé de racisme ou de dérive ethniciste pour avoir simplement constaté – et problématisé – le fait que les assemblées du MRAP sont quasi-totalement blanches. On dit que lorsque le sage montre la lune, le fou regarde le doigt, et j’ai en l’occurrence la prétention d’avoir été le sage : j’ai pointé du doigt une discrimination systémique flagrante à l’encontre des non-blancs (le fait qu’ils sont non-représentés ou sous-représentés, y compris au sein d’une association antiraciste), et mes adversaires au sein du MRAP ont été les fous qui regardaient le doigt en me répondant très sérieusement que c’était moi le raciste – raciste contre les blancs présents dans la salle.

Voilà donc ce que j’appelle le second mal-être blanc : il existe une catégorie de blancs qui sont prêts à faire des efforts de solidarité avec les non-blancs, mais qui ne supportent pas que soient contesté leur privilège, leur monopolisation de la juste cause antiraciste, ou en tout cas qui ne supportent pas d’être qualifiés de « blancs ».

Ce qui est insupportable est d’abord le simple fait d’être particularisé, parce que nous avons été élevés depuis le berceau dans l’idée que nous représentons l’universel, l’homme tout court, l’homme achevé, l’homme complet, l’homme-même. A tel point d’ailleurs qu’on parle des gens « de couleur » pour parler des noirs, des arabes et des asiatiques, mais pas de nous mêmes – comme si nous n’avions pas, nous aussi, une couleur : blanc !

Ce qui peut être insupportable, c’est également de se représenter comme des privilégiés ou des dominants. C’est pourtant la vérité, mais cette vérité est insupportable – et cette remarque vaut là encore aussi bien pour des hommes, des hétéros et des bourgeois [1].

Cette seconde manière de vivre sa condition blanche, sur le mode de la dénégation : « Je ne suis pas un blanc, nous sommes tous des êtres humains, les races n’existent pas. », est sans doute la plus répandue. Elle peut se résumer par la formule suivante :

« Il n’y a pas de différence entre blancs et noirs »

Cet énoncé est à la fois vrai et faux – ou plus exactement, il est vrai abstraitement et concrètement faux :

- ce qui est vrai est que les races n’existent pas en tant que réalité biologique, pas plus que les ethnies ou les cultures en tant qu’essences homogènes ;

- ce qui est faux est de nier toute existence à « la race ».

En effet, si les races n’existent pas en tant que réalités biologiques, elles existent bel et bien en tant que croyance collective, et cette croyance se répercute dans la réalité sous la forme de paroles et d’actes – injures, discriminations – qui font qu’être blanc et être noir sont deux expériences très différentes.

En d’autres termes :

- il est vrai que nous ne sommes des noirs, des arabes ou des blancs – c’est-à-dire des êtres qui se réduisent à une couleur ou à une origine – que dans le regard de l’autre ;

- mais une fois cette évidence posée, le problème demeure, dans la mesure où toute l’existence humaine est une existence sociale, une existence avec les autres, une existence tout entière produite par les relations que nous tissons avec les autres, donc une existence conditionnée par le regard de l’autre.

On pourra donc toujours dire qu’entre blanc et noir, il n’y a pas de différence, mais entre blanc et noir, au-delà de la différence réelle ou supposée, il y a l’inégalité. Et c’est le déni de cette inégalité, ou plutôt l’écoeurement devant ce déni, qui m’a fait accepter avec un certain enthousiasme la question que me posaient les Indigènes de la République.

Ce second mal-être blanc, ce refus d’être nommé « blanc », n’est pas non plus le mien. Je ne me souviens pas m’être jamais mis en colère du simple fait qu’on m’ait qualifié de blanc – même si bêtement, parce que programmé ainsi, il est arrivé que cela me « fasse bizarre ».

Il m’arrive même, de plus en plus, de me qualifier moi même de blanc, parce que telle est bien ma couleur – et surtout tel est mon rang social, mon privilège.

Troisième partie : Mon propre mal-être

Quatrième partie : Que faire de ce qu’on a fait de nous ?

Post-scriptum

Une première version de ce texte, nettement plus courte, a été publiée en décembre 2007 dans le mensuel L’indigène de la république

Le mal-être blanc (Troisième partie),

Mon propre mal-être

 

Par Pierre Tevanian, 2 janvier

Introduction

J’en viens à un troisième mal-être blanc, que je ressens profondément celui-là : le mal-être des blancs que l’appel des Indigènes n’a pas rendus malades, le mal-être des blancs que ne rend pas malade le fait d’être nommés « blancs ». Car si être nommé blancs – et l’être par des non-blancs – ne nous rend pas malades, nous avons pourtant, nous aussi, notre propre maladie…

Article

Première partie : Le mal-être raciste

Deuxième partie : Le mal-être anti-raciste

Une première manière de parler de ce mal-être est la manière bête et méchante de nos ennemis :

« Haine de soi »

« Complexe »

« Culpabilité post-coloniale »…

Un responsable national du MRAP a aussi jugé pertinent et spirituel d’écrire que j’étais

« un bounty à l’envers : blanc à l’extérieur, noir ou arabe à l’intérieur, ou du moins se rêvant noir ou arabe, avec en prime un voile sur la tête. » [1]

Ce registre est assez classique chez tous les racistes : c’est l’idée banale selon laquelle le blanc qui se solidarise avec les noirs en lutte est un « négrophile », voir un « lécheur de nègres » comme on le disait aux Etats Unis à l’époque des droits civiques [2], ou que celui qui se solidarise avec des musulmans est « islamophile ». On peut donc, si on y tient, me qualifier d’islamophile, de lécheur de nègres ou même de suceur de bites de barbus [3] mais il se trouve que ce n’est pas ça. Il se trouve aussi que je ne me sens pas coupable des crimes d’arrière-grands parents colons qu’au demeurant je n’ai pas. Mon mal-être blanc est d’une autre nature. Il est lié à ce que c’est qu’être blanc, en France, en 2006.

Parce qu’être blanc en France, en 2006, en un mot, c’est être un dominant – même si, comme pour tout dominant, être blanc c’est aussi être élevé dans l’idée que l’on n’est pas dominant, que l’on est comme tout le monde, qu’on vit dans une société globalement égalitaire, et que notre réussite n’est que le fruit de nos dons et de nos efforts personnels. D’où une troisième réponse :

3. Etre blanc c’est être élevé dans cette double imposture : un privilège exorbitant, et la dénégation de ce privilège.

Une imposture dont on ne peut s’extraire que difficilement et imparfaitement, par une ascèse de tous les instants, en se mettant à l’écoute et en se laissant bousculer par des non-blancs – de la même manière qu’on s’extrait, tout aussi difficilement et tout aussi partiellement, de sa condition de mec, d’hétéro ou de bourgeois.

Le privilège blanc

Pour donner un aperçu concret de ce privilège blanc, je partirai d’une expérience personnelle. J’ai été amené, au fil de divers engagements, à écrire (dans des journaux, dans des livres, sur internet) à propos des violences policières et de leur impunité, de l’occultation du passé colonial (et notamment du 17 octobre 1961) et de la loi antivoile. Sur chacune de ces trois questions, j’ai vécu une expérience similaire : je me suis retrouvé dans cette situation assez gênante où des personnes directement concernées par ces questions – des descendants de colonisés, des gens dont les proches ont été victimes de violences policières, des filles voilées ou leurs frères et sœurs – me remerciaient d’une manière qui m’apparaissait démesurée ou paradoxale. J’entends par là que, oralement, par lettre ou par mail, ces gens me disaient en substance deux choses contradictoires : d’abord ils me remerciaient infiniment, comme on remercie en principe celui qui nous a sortis de l’erreur et qui nous a apporté un savoir et une intelligence du réel que nous n’avions pas avant de le lire ; puis, juste après, ils me disaient que j’étais dans le vrai, mais à un point que je ne soupçonnais pas, car ils savaient, eux, pour la vivre, que je n’avais fait qu’effleurer la situation de violence qui leur était faite.

Ces personnes me remerciaient donc comme si je leur apprenais tout et dans le même temps elles me signifiaient que je ne leur apprenais rien. Elles me signifiaient même que c’étaient elles qui avaient des choses à m’apprendre. Bref : elles me signifiaient, sans m’en tenir rigueur, bien au contraire [4], que mes écrits ne valaient pour elles pas tant pour ce qu’ils disaient que pour le fait que c’était moi, un blanc, qui parlait. Ce que ces personnes trouvaient dans mes textes n’était pas de l’ordre de la connaissance mais de la reconnaissance. Ces textes ne venaient pas combler un manque de savoir, ils levaient – ou contribuaient à lever – un interdit. Certains me demandaient même, purement et simplement, de parler à leur place. Et dans tous les cas, que ce soit pour me demander de parler ou pour simplement me remercier d’avoir parlé, on me disait, parfois indirectement, parfois explicitement :

« Quand c’est vous qui le dites ce n’est pas pareil ».

Et plus explicitement encore :

« Moi je ne peux pas le dire, si je le dis on me dit que je suis parano, que je suis dans la victimisation »

Ou encore (dans le cas de l’affaire du voile) :

« Si moi je le dis on croit que c’est du double discours ».

J’ai définitivement compris, à partir de ces expériences, que j’étais un blanc, et qu’

4. Être blanc c’est être légitime, crédible, pris au sérieux, comme ne peuvent pas l’être des non-blancs.

Être légitime

Là encore, je pourrais aussi parler, en des termes voisins, de ce que signifie, dans la France d’aujourd’hui, être hétérosexuel, de sexe masculin et d’origine bourgeoise. Il y a beaucoup de points communs avec le statut de blanc, et notamment celui-ci : quand on a l’une de ces propriétés, et a fortiori quand on les a toutes, on est légitime. J’entends par là

- qu’on se sent autorisé à penser, à parler, à viser des objectifs élevés, des diplômes et des professions prestigieuses

- qu’on bénéficie ensuite de davantage de ressources pour y parvenir

- que l’on rencontre moins d’obstacles.

Alors que, lorsqu’on est une femme, un homo, un prolo, un noir, un arabe, le simple fait de s’autoriser à penser, imaginer, prétendre à tel ou tel titre de prestige, est une conquête qui exige des efforts considérables. Ce que mon expérience de mec hétéro blanc fils de prof a de spécifique, quand je la confronte à celle de tous les homos, de tous les prolos, de toutes les femmes ou de tous les non-blancs que j’ai rencontrés dans mon existence, c’est avant tout cela : je n’ai pas le souvenir d’avoir eu un jour de véritables doutes sur le bien-fondé de mes ambitions scolaires, professionnelles, intellectuelles, et même existentielles. Contrairement à un non-blanc, je n’ai jamais eu à me battre contre l’idée que telles ou telles études, telle ou telle ambition, tel ou tel métier, telle ou telle activité – par exemple étudier la philosophie, l’enseigner, publier des textes, des articles, des livres, ou parler en public comme j’ai pu le faire au « Parlement des Indigènes » – ce n’était pas pour moi. Je ne me suis même jamais vraiment posé la question.

Je crois pourtant être quelqu’un qui se pose des questions. Mais pas celle-là. Je ne crois pourtant pas être, comme individu, quelqu’un de particulièrement sûr de lui ni de particulièrement prétentieux. Mais justement, être blanc c’est cela : parce que je suis blanc, je n’ai pas besoin d’avoir ou de développer, en tant qu’individu, ces traits de personnalité. Je n’ai pas à être quelqu’un de particulièrement prétentieux, mon statut de mec blanc hétéro fils de prof le fait pour moi. Je n’ai pas à être quelqu’un de particulièrement sûr de lui ou vaniteux pour m’autoriser à penser ou parler : mon statut d’hétéro blanc fils de prof suffit à m’autoriser à peu près tout. Je n’ai pas à être quelqu’un de particulièrement ambitieux pour ambitionner les plus hautes études, les plus hautes carrières : mon statut de bourgeois blanc hétéro m’amène à les ambitionner « tout naturellement ». Le grand bénéfice personnel que me procure cette république bourgeoise, raciste et hétérosexiste dans laquelle je suis né et dans laquelle je vis encore, le bénéfice qu’elle procure à n’importe quel bourgeois blanc de sexe masculin et de tendance hétérosexuelle – et qu’elle ne procure pas moins au plus antiraciste et au plus antisexiste qu’au plus raciste et au plus hétérosexiste – c’est celui-là :

- je peux tout ambitionner sans même m’abaisser à devenir « un ambitieux »

- je peux gagner beaucoup sans m’abaisser à devenir « un gagneur »

- une carrière m’est ouverte même si je ne suis pas « un carriériste »

- je peux « arriver » à quelque chose sans pour cela devoir être « un arriviste ».

On m’objectera le fameux mérite. Comme Alain Finkielkraut passe son temps à le répéter,cette république ne m’a pas tout donné : j’ai dû travailler pour réussir mes études, mes examens, mes concours de recrutement, ou pour écrire des livres acceptés par des éditeurs. Mais je sais aussi que pour réussir le même type de parcours, un non-blanc, comme une femme, comme un prolo, comme un homo, doit mobiliser deux fois plus de qualités individuelles. Ce qui peut se dire autrement : je dois mobiliser deux fois moins. J’ai dû travailler beaucoup pour réussir tout ce que j’ai réussi, mais deux fois moins que des prolos, des femmes ou des non-blancs.

Ou si l’on croit aux dons naturels plutôt qu’au travail : il a bien fallu que je sois naturellement doué pour réussir ce que j’ai réussi, mais deux fois moins doué que les non-blancs qui ont réussi les mêmes choses.

J’ai dû faire deux fois moins d’efforts pour réussir ce que j’entreprenais, mais auparavant j’avais déjà dû faire dix fois moins d’efforts pour seulement penser à l’entreprendre, pour m’autoriser à avoir ces aspirations. Pour s’autoriser la même chose, un non-blanc, comme une femme, un homo, un prolo, doit développer une personnalité particulière, avec des qualités ou des défauts particuliers. Il doit être tout ce que je n’ai pas eu à être : exceptionnellement intelligent, courageux, persévérant, confiant, inébranlable, ou bien prétentieux, ambitieux, arriviste, ou encore téméraire ou enfin complètement fou. Être un bourgeois blanc hétérosexuel me met à l’abri de cette folie.

Quatrième partie : Que faire de ce qu’on a fait de nous ?

Post-scriptum

Une première version de ce texte, nettement plus courte, a été publiée en décembre 2007 dans le mensuel L’indigène de la république.

Le mal-être blanc (Quatrième partie),

Que faire de ce qu’on a fait de nous ?

Par Pierre Tevanian, 2 janvier

Introduction

Cette dernière partie récapitule les trois grandes modalités sous lesquelles la condition blanche peut être vécue : l’adhésion, la dénégation ou la conscientisation – laquelle peut être vécue à son tour sous trois modalités : le cynisme, la mauvaise conscience ou la traîtrise. Par élimination, je choisis la traîtrise, voici pourquoi.

Cette condition blanche que je viens d’évoquer, chaque blanc a le « choix » [1] de le vivre sous différents modes, impliquant chacun une forme spécifique de mal-être – surtout lorsque, officiellement, notre système de valeurs se fonde sur la liberté l’égalité et la fraternité. Trois grandes options sont possibles :

- l’adhésion, qui consiste à faire corps avec son rôle de blanc, sans la moindre distance, le moindre recul, la moindre réflexivité, et à mépriser tranquillement les non-blancs ; mais alors le mal-être nous rattrapera forcément, sous la forme d’une peur panique, à chaque fois que des non-blancs relèvent la tête et viennent nous rappeler qu’ils existent, qu’ils sont là et qu’ils sont nos égaux.

- la dénégation (« il n’y a pas de couleurs, blanc et noir c’est pareil, il n’y a qu’une race la race humaine ») ; mais là encore le mal-être nous rattrape, à chaque fois que quelqu’un vient nous mettre sous les yeux nos privilèges de blanc, à chaque fois que quelqu’un nous appelle « blanc », à chaque fois que le mot « blanc » est prononcé.

-  la conscientisation, qui consiste à assumer pleinement sa condition de blanc, en considérant que le blanc n’existe certes pas comme race au sens biologique du terme mais existe bel et bien comme croyance et comme rang social.

Cette prise de conscience ouvre à son tour sur trois modes d’existence – sur lesquels on peut se fixer, mais entre lesquels on peut aussi hésiter ou naviguer, sans forcément en avoir une pleine conscience et une pleine maîtrise :

- La première possibilité, plutôt rare, est le cynisme :

« Je sais que j’occupe une place privilégiée, je sais que je n’ai eu qu’à naître blanc (comme, sur d’autres plans, je n’ai eu qu’à naître mec, hétéro, bourgeois) pour occuper cette place privilégiée, je jouis de mon privilège et tant pis pour les non-blancs ; la liberté, l’égalité et la fraternité, je sais que c’est du vent, mais la conscience de cette imposture ne m’empêche pas de vivre ».

- Plus fréquente est la seconde option : la mauvaise conscience, qui ne fait guère avancer la situation des non-blancs mais me paraît, à tout prendre, une posture subjective moins écoeurante que la bonne conscience et l’arrogance qui prédominent dans ce pays, jusque dans les milieux progressistes et antiracistes.

- La dernière solution, enfin, consiste à être autant que possible aux côtés des sans-papiers, des filles voilées exclues de l’école, des émeutiers emprisonnés, de tous ceux qui luttent contre l’impunité policière, des Indigènes de la république… – à être en somme partout où des non-blancs se réunissent pour détruire la domination blanche.

Cette dernière option est à mes yeux la meilleure. Elle consiste à être non pas un blanc honteux ou un blanc complexé, comme des adversaires m’accusent de l’être, mais un traître blanc. Il ne s’agit pas de détester sa couleur ou de détester les siens [2], mais de détester son privilège, et le système social qui le fonde.

Éloge de la traîtrise

Cette traîtrise est pour moi la meilleure solution. Le passage à l’ennemi est certes immoral lorsqu’on est issu de classe dominée et qu’on choisit de collaborer avec la classe dominante ; mais c’est un acte moral, le seul acte moral possible lorsqu’on est issu de la classe dominante et qu’on ne veut vivre ni dans le mensonge, ni dans le cynisme, ni dans l’impuissance et la mauvaise conscience.

Une telle conclusion laisse bien sûr en suspens une question énorme : celle des modalités concrètes de la traîtrise. De nombreux problèmes pratiques se posent, comme le problème complexe que certains ont appelé « la place des blancs » dans la lutte d’auto-émancipation des non-blancs. Cette place est tout aussi problématique que celle des hommes dans le mouvement féministe, celle des hétéros dans le mouvement homosexuel ou celle des bourgeois dans le mouvement ouvrier, et si un soutien et des actions en commun peuvent être nécessaires, des moments de non-mixité le sont tout autant voire davantage  [3]. Une série d’écueils menace sans cesse :

- confondre soutien, participation et leadership ;

- confondre identification partielle et identification totale, se croire arabe, noir, musulman, sans-papiers ou émeutier quand on ne l’est pas soi même et qu’on ne subit pas soi même les discriminations qui vont avec [4] ;

- « prendre la grosse tête », se complaire dans la posture du « juste », tirer un profit symbolique – voire matériel – excessif de la reconnaissance des non-blancs et de l’admiration des « blancs conscients ».

Il faut au contraire accepter de se voir renvoyer à la figure son statut de blanc de la part de non-blancs soucieux de nous rappeler cette réalité que nous avons toujours tendance à oublier ou à mésestimer : que ce sont eux qui morflent et pas nous. Bref, une fois prononcés les mots traîtrise, passage à l’ennemi, lutte politique pour la destruction de la domination blanche, tout reste à dire, à faire, à construire. Les difficultés, les problèmes, les contradictions, ne manquent pas, et le mal-être nous accompagne de bout en bout, sous de multiples formes :

- l’épuisement d’un combat où l’on est avec David contre Goliath

- le découragement

- la nécessité épuisante d’un perpétuel retour sur soi,

- les remises en question, les non-blancs qui parfois injustement, souvent à juste titre, nous reprochent des « réflexes de blancs » – une certaine aisance, une certaine assurance, une certaine facilité à prendre la parole quand d’autres n’arrivent pas à la prendre – dont nous ne sommes jamais complètement débarrassés

- une partie de la tension du rapport de domination blanc / non-blanc qui se répercute nécessairement « en interne » malgré le travail militant en commun…

« La place des blancs ? Payante ! »

Cette réponse qu’un ami non-blanc [5] avait faite en mai 2005 lors de la première « Agora des indigènes de la république » à Nanterre n’est pas une simple plaisanterie. Elle signifie d’abord que la place d’un blanc au sein ou aux côtés d’un mouvement de non-blancs en lutte contre la domination blanche n’est pas gratuite, qu’elle n’est ni acquise ni confortable, parce qu’il existe un contentieux ancien et profond entre les militants non-blancs et leurs « amis » blancs, et que ce contentieux pèse forcément – et légitimement – sur la relation de compagnonnage politique, sous la forme notamment d’un soupçon de paternalisme ou – pour reprendre la formule d’Aimé Césaire – de fraternalisme [6].

La place payante signifie aussi que les autres blancs – ceux qui croient en leur supériorité et font corps avec leur privilège, mais aussi ceux qui dénient ce privilège et professent qu’il n’y a « pas de races » – supportent mal notre trahison et nous la font payer. Le prix n’est pas nécessairement très élevé, on peut en rester à de simples quolibets – ceux que j’ai déjà évoqués : « complexe », « culpabilité postcoloniale », « bounty à l’envers », « islamophile », « suceur de bite de barbu », « dhimmi », « collabo » – mais il est parfois plus élevé : calomnies, cabales, ostracisme…

La place des blancs est enfin payante en un tout autre sens, à la fois plus positif et malgré tout piégeant : l’effort de remise en question et l’investissement militant aux côtés des non-blancs sont des « efforts payants », ils sont payés en retour par des gratifications essentiellement symboliques – notamment cette reconnaissance énorme que nous renvoient les non-blancs avec qui nous luttons, qui monte facilement à la tête et dans laquelle nous pouvons aussi nous perdre.

Bref : je sais que cette manière-là de vivre ma condition de blanc me pose une multitude de questions auxquelles je n’ai pas de réponse et de problèmes auxquels je ne suis pas préparé. Mais je sais aussi qu’il y a une joie dans la lutte, et parmi toutes les manières de vivre ma condition blanche, c’est celle-là que je choisis, par élimination, parce que toutes les autres me dégoûtent.

Post-scriptum

Une première version de ce texte, nettement plus courte, a été publiée en décembre 2007 dans le mensuel L’indigène de la république.

Textes de Pierre Tevanian


-->
-->
-->

Réagir : envoyer un mail

Notes

[1] Par choix j’entends simplement l’existence d’une pluralité d’options possibles. Mais il ne s’agit pas – les guillemets sont là pour le rappeler – d’un pur choix rationnel, opéré par une conscience souveraine, détachée de tout déterminisme. Au contraire, l’option que chaque blanc « choisit » est largement déterminée par les univers sociaux dans lesquels il a été socialisé et dans lesquels il évolue, par les rencontres ou les influences extérieures, et par ses positions au sein des autres rapports de domination (riche /pauvre, homme /femme, hétéro /homo…).

[2] Aux sales cons qui, notamment au MRAP, me traitaient de blanc complexé, de « bounty à l’envers » ou de raciste anti-blanc, j’ai souvent eu envie de répondre : « Mais pas du tout, vous savez, j’ai des amis blancs ».

[3] Cf. Christine Delphy, La non-mixité : une nécessité politique

[4] Par identification partielle j’entends par exemple le fait que mon engagement contre l’exclusion des élèves voilées m’a valu d’être « associé » aux filles voilées et aux « islamistes », et de me retrouver, pour la première fois de mon existence, sinon porteur d’un stigmate, du moins précédé d’une mauvaise réputation et sommé de me justifier en permanence. Mais cette identification « par le camp d’en face » ne me permet pas de m’identifier moi même aux musulmans stigmatisés – et encore moins aux filles voilées – dans la mesure où la mauvaise réputation qui m’a été faite depuis cet engagement est moins infâmante et surtout beaucoup plus circonscrite dans l’espace et dans le temps. La différence de nature entre « ma stigmatisation » et celle des non-blancs, en l’occurrence des musulmans, réside dans le fait que j’ai toujours eu, en tant que blanc, la possibilité de me retirer, momentanément ou définitivement, dès lors que la pression liée aux injures, aux attaques ou à la nécessité permanente de se justifier devenait trop pénible. Une telle « porte de sortie » n’existe tout simplement pas pour les musulman-e-s, comme elle n’existe pas pour les noir-e-s ou les arabes, qui sont exposés à la stigmatisation, au soupçon et au risque de subir une offense raciste en tout lieu et en tout temps, qu’ils soient engagé dans une lutte politique ou qu’ils aillent s’attabler à la terrasse d’un café. Contrairement au non-blanc qui porte son stigmate sur lui (par son apparence physique ou son patronyme), le blanc, même le plus « compromis » et le plus diabolisé, le plus « négrophile » ou le plus « islamisé », ne porte son stigmate que dans des espaces bien délimités – les sphères militantes, la société des gens « bien informés » – et pour une durée qui peut être interrompue par lui-même : dès qu’il quitte l’arène politique, il redevient « respectable ».

[5] Christophe Gaudier, auteur notamment de « À quoi sert “la victimisation” ? » et du blog christophe.unblog.net.

[6] Aimé Césaire, Lettre à Maurice Thorez, 1956

Publié dans AIME CESAIRE, BLACKS DE FRANCE, DU RACISME EN FRANCE | Pas de Commentaire »

AFIN QUE NUL N’EN OUBLIE : « Je suis noir et je n’aime pas le manioc » du détestable Gaston Kelman

Posté par issopha le 6 avril 2008

  

 AFIN QUE NUL N’EN OUBLIE

Souvenez-vous , il y a 3 ans…

  

 

Je suis blanche et je n’aime pas les couillonnades,

Retour sur le best-seller de Gaston Kelman,

Je suis noir et je n’aime pas le manioc

 

Par Mona Chollet, Juillet 2005

Article

« Si je me fais pincer dans le métro sans ticket, il suffit que je bredouille deux ou trois mots en petit nègre pour que le contrôleur passe son chemin en haussant les épaules. C’est intolérable.

Eh, oui : en France, comme chacun sait, avoir la peau noire est une circonstance atténuante dans toutes les situations de la vie quotidienne. Les contrôleurs de la RATP vous fichent une paix royale, alors qu’ils poursuivent de leur zèle agressif vos compagnons de voyage qui ont le malheur d’être blancs. Lorsque vous croisez une patrouille de police, elle s’arrête, vous interpelle, s’informe de votre identité, alors que, quand vous êtes blanc, elle passe son chemin en vous manifestant une indifférence à la limite du supportable… Heureusement, avec son best-seller Je suis noir et je n’aime pas le manioc [1], Gaston Kelman, Bourguignon d’origine camerounaise, est arrivé pour frapper un grand coup sur la table et mettre fin à ces discriminations honteuses.

Effarée par cette déclaration, faite par l’auteur à L’Express [2], ainsi que par d’autres, entendues par exemple sur France-Inter, je vais voir le livre de plus près. Là, surprise : le propos est plus nuancé (pas difficile, certes) que ne le laisse croire sa promo à l’emporte-pièce. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas ici et là des passages qui font bondir : on peut ne pas partager le point de vue de Kelman selon lequel devenir soldat d’élite dans l’armée française équivaut à une « conquête de la citoyenneté absolue » ; le florilège de blagues nauséeuses sur les Noirs n’était pas forcément indispensable ; et on est franchement terrifié, vers la fin, par son idée d’opérer un recensement maniaque des populations immigrées afin de « mesurer la relation entre les groupes ainsi définis et les dysfonctionnements observés dans la société ». Brrr… Comme si c’était l’immigration la cause de tous les maux, et non les politiques sociales, urbanistiques, scolaires, les pratiques discriminatoires…

Il y a chez lui, quoi qu’il en dise, un besoin de se poser comme le « bon » immigré, en se distinguant des paysans mal dégrossis qui viennent semer le désordre en France (il va jusqu’à dédouaner Chirac de sa sortie sur « le bruit et l’odeur », qu’il aurait jugée acceptable si elle n’avait pas été prononcée dans un contexte de drague de l’extrême droite), ce qui est assez problématique.

Mais, par ailleurs, on peut comprendre sa colère quand l’institutrice de son fils lui confie qu’elle se demande « si son fils n’est pas si doux parce qu’il est loin de son milieu naturel » ; ou encore quand des anthropologues étudiant la population soninké d’Evry écrivent que, « au risque de choquer, on pourrait parler de la polygamie comme facteur sinon d’intégration au moins de mieux vivre en France ». Rien à redire, en somme, quand il affirme son refus de voir son fils et sa fille, nés en France, « enfermés dans des schémas préétablis et à jamais pétrifiés » :

« Je veux être le seul qui décide ce que je garde de mes racines et ce que je transmettrai à mes enfants sans que l’Education Nationale ou le quidam du coin s’en mêlent. »

Que les regards extérieurs fassent de sa couleur de peau un déterminant identitaire intégral, et l’assignent à une « culture d’origine » de pacotille, en l’empêchant de s’approprier comme il le souhaite la culture « gauloise », en confinant ses enfants dans les filières qui semblent « adaptées » à leurs origines, c’est effectivement affligeant. Le problème, c’est, que, du même mouvement, il prône l’assimilation totale. A aucun moment il n’envisage l’hypothèse d’une « culture de l’entre-deux » dans laquelle on réunirait librement ce à quoi on est attaché à la fois dans la culture dominante du pays où l’on vit et dans sa culture d’origine. La seule alternative à ses yeux, c’est soit « rester scotché à ses origines », soit « se fondre dans le modèle culturel de son espace de vie ».

Dès lors, il n’est pas très difficile de deviner les raisons de l’engouement médiatique autour de Je suis noir et je n’aime pas le manioc. Les Français n’aiment rien tant que les étrangers qui viennent les conforter dans leur ethnocentrisme nombriliste, dans leur conviction que leur culture est le must absolu, ce qu’on fait de mieux à la surface du globe, et que les autres ne rêvent que de connaître la rédemption en faisant corps avec elle, en abandonnant sans regret les quelques particularismes pittoresques et plus ou moins barbares qui leur tiennent lieu, à eux, les pauvres, de culture. Kelman clame son amour pour la Bourgogne, et plus précisément pour la Côte d’Or :

« C’est le pays du charolais et du bon vin, des escargots et des épices. »

Il récuse le terme « black » d’abord « parce que nous sommes en France, et qu’en France on parle français. C’est bien la moindre des choses ». On croit voir d’ici Bernard Pivot ôtant ses lunettes pour essuyer une larme.

Comment peut-on être pas-comme-nous ?

Sur France-Inter, le 19 février, la romancière Françoise Dorin, invitée du « Treize-quatorze » en même temps que Kelman, roucoulait :

« Vous êtes un modèle d’intégration réussie ! J’ai envie de boire un verre de bourgogne à votre santé ! »

Le public et les journalistes gloussaient d’attendrissement. Dans la presse, c’est un concert de louanges. Tout le monde est follement émoustillé par le chapitre qui s’intitule « Je suis noir et j’en ai une petite ». Dans Le Nouvel Observateur Ile-de-France du 18 mars 2004, Kelman est systématiquement appelé par son seul prénom (« la République selon Gaston », « merci Gaston »…), mais ce serait sûrement du mauvais esprit que d’y voir une marque de paternalisme. L’Express est en extase :

« Il se sent plus proche de la Corrèze que du Zambèze et préfère la valse viennoise à la danse dombolo. Pour lui, un Noir n’est rien d’autre qu’un Blanc à la peau foncée. »

(Euh, et ça ne peut pas être le Blanc qui est un Noir pas très bronzé, c’est bien sûr ?…)

Enfin, on en tient un, d’étranger qui veut bien nous dire que c’est nous les meilleurs du monde, que le moule de l’humanité a été façonné aux mesures du Français, et qu’aucun individu sur cette terre ne peut raisonnablement souhaiter autre chose que de nous ressembler le plus possible ! L’Express, toujours, se félicite de voir Kelman tancer les milieux associatifs et politiques qui « brandissent le droit à la différence » (une différence ! vous imaginez ? quelle horreur !), « justifient la polygamie » ou « prônent la pratique des cultures d’origine ». Etrange, cette expression : « pratiquer les cultures d’origine », comme on dirait « pratiquer la zoophilie »… Et en plus, en l’accolant à la polygamie, comme si les cultures étrangères ne pouvaient pas avoir d’autre contenu que la polygamie ! Décidément, les discours plus ou moins voilés sur la supériorité de l’Occident en général et de la France en particulier sont moins révélateurs des failles de ceux qu’ils stigmatisent que de l’ignorance abyssale de leurs auteurs quant à tout ce qui dépasse un tant soit peu leur horizon immédiat.

Ce qui joue aussi à plein en la faveur de Kelman, c’est qu’il va dans le sens de l’idéologie réactionnaire décomplexée qui triomphe actuellement : ces gens-là ne savent que venir se plaindre et pleurnicher, l’esclavage et la colonisation ont bon dos, si l’Afrique va si mal c’est de la faute de ces incapables d’Africains, voilà tout, et pareil pour l’intégration sociale des Noirs en France : c’est comme les chômeurs, ça irait mieux pour eux s’ils se sortaient un peu les pouces du cul ! Alors, vous pensez, quand c’est un Noir qui le dit, c’est un peu comme quand Malek Boutih dit qu’il faut frapper fort dans les banlieues : on travestit son opportunisme en « courage », et il devient instantanément un héros. Kelman, souligne avec délectation L’Express, « dénonce le penchant des Noirs pour la victimisation » et « exige la tolérance zéro ». Il « fait des Africains vivant en France les premiers responsables d’une intégration qui n’avance pas » et « ne voit pas la nécessité de refaire l’histoire d’un peuple qui a beaucoup souffert ».

Il y aurait donc des histoires de souffrances qui seraient bonnes à mettre au rebut, surtout quand elles concernent les ancêtres de populations aujourd’hui en difficulté, dont elles continuent à obérer les conditions de vie : il faut avouer que c’est pratique, ce système. Ça permet de se dédouaner à bon compte de toute responsabilité passée, en même temps que de ne pas lever le petit doigt pour changer la situation actuelle… A propos du colonialisme et de l’esclavage, on rappellera donc fort opportunément qu’après tout, ces Africains (comme l’a dit Kelman chez Ardisson) ont été vendus par d’autres Africains, et que, de surcroît, le monde étant décidément bien fait, les Arabes aussi ont pratiqué la traite ! Le journaliste du Nouvel Observateur se sent encouragé par le livre de Kelman à « oser engueuler un jeune crétin qui se comporte comme un sagouin dans un bus même s’il est noir ». Parfaitement. Assez de passe-droits ! Ou à « oser dire que l’auto-victimisation de certains jeunes d’origine africaine n’est qu’un alibi ». Et qu’on arrête de nous bassiner avec les ghettos, l’ascenseur social en panne, les discriminations à l’embauche et autres broutilles gauchistes.

Il faut dire qu’en plus, Gaston Kelman tombe à pic. On avait bien besoin d’un métèque aussi exemplaire pour se remonter le moral au moment où toutes ces petites emmerdeuses nous font tellement suer avec le bout de chiffon dont elles s’obstinent à s’entourer la tête :

« C’est fou ce que ce Gaston-là peut faire comme bien ! Du bien sur ce qui fait mal : ces contractures, lumbagos et autres violents claquages identitaires qui nous plombent. » [3]

On avait cru comprendre, oui. L’Express, lui aussi, la joue « suivez mon regard » : Kelman, dit-il, a d’abord cru à l’invite de Mitterrand aux travailleurs immigrés – « Vous êtes ici chez vous » – avant d’adhérer plutôt à l’hospitalité façon Pasqua : « Vous êtes chez nous ». Kelman écrit en effet dans son livre :

« Si les Bédouins du Sahara vont s’installer au pôle Nord, la banquise ne va pas se transformer en désert. Ce sont eux qui vont devoir s’adapter à la banquise. »

Si Gaston Kelman fait un tel tabac, c’est aussi pour cela : parce qu’il donne l’illusion qu’un étranger n’est qu’un Gaulois qui s’ignore, et qui ne demande qu’à se fondre dans le paysage autant que faire se peut (il exprime dans son livre le fantasme de dissoudre complètement « la négrité, cette maladie millénaire » en rendant obligatoires les mariages mixtes, et visiblement il ne plaisante qu’à moitié. D’accord, vivent les mariages mixtes, mais pour la vitalité des mélanges, pas pour la disparition d’une des parties !). Le problème, c’est que la différence n’est pas un droit, mais une réalité. Et qu’il est probable que la plupart des immigrés et descendants d’immigrés ne la laissent pas « araser » avec le même enthousiasme que Kelman.

Etant donné le caractère à la fois sinistre – morbide, même -, absurde et effrayant de ce projet d’uniformisation (« je ne veux voir qu’une seule tête ! »), ça n’a rien d’étonnant. On ne pourrait que se réjouir de la résistance qui lui est opposée, si cette résistance ne risquait pas, en réponse à l’agressivité qu’elle suscite, de s’exprimer par une surenchère dans la revendication des éléments les plus archaïques des identités d’origine. Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux relâcher tout de suite cette pression infernale sur les descendants d’immigrés, et leur foutre la paix ? Comment ne pas voir que toute autre stratégie ne peut aboutir qu’à aggraver, voire à susciter ce qu’elle prétend combattre ?

Une version de ce texte est parue sur le site Peripheries.net en avril 2004

L’obscurantisme beauf,

À propos du tête-à-queue idéologique

de Charlie Hebdo

 

 

Par Mona Chollet, Mars 2006

Introduction

Nous reproduisons, avec son autorisation, l’excellent texte que Mona Chollet a consacré à la lamentable dérive de Charlie Hebdo. Une dérive qui a fait d’un hebdomadaire satirique de gauche, de tradition libertaire, une espèce de Crapouillot [1] républicaniste, de plus en plus complaisant avec les classes dominantes, leurs médias, leurs intellectuels organiques, et de plus en plus hautain, méprisant, voire haineux à l’égard des classes populaires, des Arabes et des musulmans.

Article

Mercredi 19 novembre 1997, sous le titre « Les perroquets du pouvoir », Philippe Val consacrait la quasi-intégralité de son éditorial de Charlie Hebdo à l’enthousiasme délirant que lui inspirait la parution des Nouveaux chiens de garde de Serge Halimi. Il y évoquait les « BHL, Giesbert, Ockrent, Sinclair », etc., tous « voguant dans la même croisière de milliardaires qui s’amusent », et qui « n’ont aucune envie de voir tarir le fleuve de privilèges qui prend sa source dans leurs connivences ou leurs compromissions ». Il jugeait certains passages « à hurler de rire », en particulier le chapitre « Les amis de Bernard-Henri », qu’il conseillait de « lire à haute voix entre copains ».

Six mois plus tard, mercredi 27 mai 1998, sous le titre « BHL, l’Aimé Jacquet de la pensée » (c’était juste avant la Coupe du monde de football), il volait encore au secours du livre de Halimi, contre lequel toute la presse n’en finissait plus de se déchaîner. Il épinglait le chroniqueur du Point pour avoir, dans son « Bloc-notes », assimilé Bourdieu à Le Pen. Et le futur défenseur du « oui » à la Constitution européenne se désolait :

« Penser que le désir d’Europe sociale des uns est de même nature que le refus nationaliste de l’Europe des lepénistes ne grandit pas le penseur… »

En 2005, Philippe Val comparerait l’attitude des partisans du « non » à celle de Fabien Barthez crachant sur l’arbitre.

Mercredi 1er mars 2006. Continuant d’exploiter le filon providentiel des caricatures danoises, Charlie Hebdo publie à grand fracas un « Manifeste des Douze » (hou, hou ! morte de rire !) intitulé « Ensemble contre le totalitarisme islamique » (sur la prolifération actuelle du mot « ensemble » et sa signification, lire l’analyse d’Eric Hazan dans LQR, La propagande du quotidien, [2], signé notamment par Philippe Val, Caroline Fourest (auteure de best-sellers sur la menace islamique et membre de la rédaction de Charlie Hebdo), Salman Rushdie, Taslima Nasreen, et… Bernard-Henri Lévy. « L’Aimé Jacquet de la pensée » a droit, comme les autres signataires, à sa notice biographique (moins longue que celle de Caroline Fourest, quand même, hein ! Faut pas déconner !), qui commence ainsi :

« Philosophe français, né en Algérie, engagé contre tous les « ismes » du XXe siècle (fascisme, antisémitisme, totalitarisme et terrorisme). »

Ce coup des « ismes », le journal nous le refait dans son « manifeste » foireux, qui semble avoir été torché en cinq minutes sur un coin de table en mettant bout à bout tous les mots creux et pompeux dont se gargarisent en boucle, sur les ondes et dans la presse, les « perroquets du pouvoir » :

« Après avoir vaincu le fascisme, le nazisme et le stalinisme, le monde fait face à une nouvelle menace globale de type totalitaire : l’islamisme. »

Les opprimés ont une manière tout à fait malséante d’exprimer leur désespoir

Il en manque pas mal, des « ismes », dans cette liste : colonialisme, impérialisme, racisme, libéralisme… Autant de notions qui, à une époque, avaient pourtant droit de cité dans les colonnes de Charlie. Balayer d’un revers de main, ou ne même pas voir, depuis son pavillon cossu de la banlieue parisienne, les conditions de vie et les spoliations subies par les perdants du nouvel ordre mondial ; s’incommoder de ce que les opprimés, décidément, aient une manière tout à fait malséante d’exprimer leur désespoir, et ne plus s’incommoder que de cela ; inverser les causes et les conséquences de leur radicalisation (il n’y a pas d’attentats en Israël parce qu’il y a une occupation, mais il y a une occupation parce qu’il y a des attentats), et, au passage, accorder sa bénédiction à la persistance de toutes les injustices qui empoisonnent le monde ; parer l’Occident de toutes les vertus et l’absoudre de tous ses torts ou ses crimes : non, il fut un temps où on n’aurait jamais trouvé dans ce journal une pensée aussi odieuse.

Mais c’était à une époque où Charlie vivait et prospérait en marge du microcosme médiatique, qu’il ne fréquentait pas, et qu’il narguait de sa liberté de ton et de ses finances florissantes – quand il ne lui adressait pas de splendides bras d’honneur. L’équipe, dans sa grande majorité, se satisfaisait parfaitement de cette situation…. Mais pas Philippe Val, à qui la reconnaissance du méprisable ramassis de gauchistes que constituait à ses yeux le lectorat du journal suffisait de moins en moins – avant de finir par carrément l’insupporter. Son besoin de voir sa notoriété se traduire en surface médiatique devait le pousser d’abord à nouer un partenariat avec Libération, en convenant d’un échange d’encarts publicitaires entre les deux journaux. Pour justifier la chose aux yeux d’un lectorat très hostile à la publicité, il se livra à des contorsions rhétoriques dont la mauvaise foi fut impitoyablement disséquée par Arno sur Uzine.

Philippe Val, qui, par un hasard facétieux, venait justement d’être connecté à Internet, tomba sur l’article, et piqua une crise de rage dont ses collaborateurs se souviennent encore. Le mercredi suivant [3], les lecteurs de Charlie purent découvrir un édito incendiaire intitulé : « Internet, la Kommandantur libérale », qui fut suivi d’un autre, tout aussi virulent, quinze jours plus tard. On y lisait notamment que, si Internet avait existé en 1942,

« les résistants auraient tous été exterminés en six mois, et on pourrait multiplier par trois les victimes des camps de concentration et d’extermination ».

Il faut le savoir : contredire Philippe Val est aussi grave qu’envoyer un résistant en camp de concentration. Bien sûr, le « Kim Il-Sung de la rue de Turbigo », comme le surnomme aimablement PLPL, ne faisait nulle part mention de l’article d’Arno (il expliquait avoir choisi de traiter ce sujet cette semaine-là parce qu’on lui demandait souvent pourquoi Charlie n’avait pas de site !), et ne précisait pas que la seule forme de négationnisme à laquelle il avait été personnellement confronté dans ce repaire de nazis virtuel ne remettait en cause que son propre génie.

Flatter les plus bas instincts des masses tout en se prenant pour Jean Moulin

S’étant peu à peu aliéné son lectorat d’origine, et ayant vu ses ventes baisser dangereusement, Charlie Hebdo en est désormais réduit, pour exister, à multiplier les coups de pub aussi lucratifs qu’insignifiants et à développer le « cobranding » tous azimuts. Après d’innombrables tentatives infructueuses pour créer un « buzz » médiatique autour du journal, comme en témoignaient semaine après semaine les titres d’un sensationnalisme maladroit étalés dans l’encart publicitaire de Libération, avec les caricatures danoises, enfin ! ça a pris. Le créneau ultra-vendeur de l’islamophobie, sur lequel surfe déjà sans vergogne l’écrasante majorité des médias, permet de copiner avec les puissants et de flatter les plus bas instincts des masses tout en se prenant pour Jean Moulin : bref, c’est idéal. Sauf que, en s’y précipitant comme sur une aubaine, le journal achève sa lente dérive vers un marécage idéologique dont la fétidité chatouille de plus en plus les narines.

Dans son éditorial de ce fameux numéro publiant les caricatures danoises, Philippe Val écrit doctement que

« le racisme s’exprime quand on rejette sur toute une communauté ce que l’on reproche à l’un des membres »

Ce qui lui permet de conclure que

« quand un dessinateur danois caricature Mahomet et que dans tout le Moyen-Orient, la chasse aux Danois est ouverte, on se retrouve face à un phénomène raciste comparable aux pogroms et aux ratonnades »).

Or, « rejeter sur toute une communauté ce que l’on reproche à l’un des membres », c’est exactement ce que fait le dessin danois représentant Mahomet avec un turban en forme de bombe. Par une amère ironie du sort, Charlie Hebdo, ancien journal du combat antiraciste, a donc érigé en symbole de la liberté d’expression une caricature raciste. Dans Le Monde diplomatique de mars 2006, Alain Gresh cite le journaliste Martin Burcharth :

« Nous, Danois, sommes devenus de plus en plus xénophobes. La publication des caricatures a peu de relations avec la volonté de voir émerger un débat sur l’autocensure et la liberté d’expression. Elle ne peut être comprise que dans le climat d’hostilité prégnante à tout ce qui est musulman chez nous. » Il précise aussi que le quotidien conservateur Jyllands-Posten, qui a fait paraître les caricatures de Mahomet, « avait refusé, il y a quelques années, de publier une caricature montrant le Christ, avec les épines de sa couronne transformées en bombes, s’attaquant à des cliniques pratiquant l’interruption volontaire de grossesse ».

Et c’est dans ce journal-là que Charlie Hebdo vient de publier la version anglaise de son « manifeste » [4] !

Mais peu importe, car le créneau islamophobe a un autre avantage, qui, dans le cas de nos amis, s’avère particulièrement précieux : il est tellement en phase avec la bien-pensance majoritaire qu’il permet de raconter plein de conneries, ou de recourir au terrorisme intellectuel le plus éhonté, sans jamais être discrédité ou sérieusement contesté. S’il en allait autrement, Val pourrait-il affirmer par exemple à la télévision que, si on fait l’amalgame entre islam et terrorisme, c’est de la faute des terroristes islamistes – un peu comme si on rendait responsables du vieux cliché sur les juifs et l’argent, non pas les antisémites, mais les juifs riches ?! Ou pourrait-il se féliciter, dans son édito, de ce que le dessin avec le turban en forme de bombe ne soit « pas très bon », car cela permet « d’exclure du débat sa valeur esthétique pour le recentrer sur la question de la liberté d’expression » – un sophisme qui, comme toutes ces pirouettes dont il est coutumier et dont il semble retirer une fierté sans bornes, est remarquablement débile ?

Sur ce dernier point, d’ailleurs, Caroline Fourest donne une version un peu différente de celle de son patron. Dans la page de publicité gratuite offerte par Libération [5] à ce numéro spécial de Charlie, elle commentait :

« On ne s’est pas lâché cette semaine. Le dessin qui nous a fait le plus rire n’est pas passé. C’était trop facile, gratuit et sans message derrière. »

Parce que, derrière le turban en forme de bombe, il y a un « message » ? Tiens donc ! Et lequel ? (Au passage, cet article de Libération était cosigné par Renaud Dély, qui est, ou en tout cas a été, chroniqueur politique à Charlie Hebdo sous un pseudonyme : le cobranding, ça marche !) Il semblerait qu’on rie beaucoup aux dépens des Arabes – pardon, des « intégristes » – à Charlie Hebdo en ce moment.

Ça ne date d’ailleurs pas d’hier : il y a quelques années, quand Nagui était arrivé sur Canal Plus pour présenter Nulle part ailleurs, Cabu l’avait caricaturé en Une de Charlie Hebdo en chameau des publicités Camel. Canal Plus avait alors fait livrer par coursier à la rédaction un montage dans lequel, au-dessus de ce dessin, le titre « Charlie Hebdo » avait été remplacé par « National Hebdo ».

« Esprit des Lumières » ou bombe éclairante ?

Le plus comique, c’est peut-être les tentatives désespérées de l’équipe pour nous faire croire que, malgré tout, elle reste de gauche. Dans son dernier opus, La tentation obscurantiste, consacré à l’épuration de la gauche telle qu’elle la rêve (168 pages avec que des listes de noms, un livre garanti sans l’ombre du début d’une idée dedans !), Caroline Fourest se désole parce que, dans un article, j’ai osé douter de sa légitimité à prétendre incarner la « vraie » gauche (par opposition à celle qui refuse de partager ses fantasmes d’invasion islamique).

Outre le fait que la pensée qu’on a décrite plus haut, et que propage désormais Charlie, est une pensée d’acquiescement passionné à l’ordre du monde, ce qui n’est pas très « de gauche », nos vaillants éradicateurs devraient examiner d’un peu plus près le pedigree de leurs nouveaux amis. Caroline Fourest et Fiammetta Venner – elle aussi « journaliste » à Charlie – sont adulées par Le Point et L’Express (lequel publie lui aussi le « manifeste »), deux titres, comme chacun sait, furieusement progressistes. Elles sont copines avec Ayaan Hirsi Ali, députée néerlandaises, amie de Théo Van Gogh intronisée en politique par le très libéral Frits Bolkestein, qui « fut le premier [aux Pays-Bas] à déclarer incompatibles, au début des années 1990, les valeurs des immigrés musulmans et celles de son pays » [6] – Ayaan Hirsi Ali a elle aussi signé le « manifeste ». Fiammetta Venner ne voit aucun problème à donner une interview à un site répondant au doux nom de « Primo-Europe », créé par des « citoyens qui considèrent que l’information sur le Moyen Orient est, en Europe en général et en France en particulier, diffusée en fonction de préjugés manichéens où le commentaire l’emporte sur le fait », et sur lequel elle figure aux côtés d’un Alexandre Del Valle, par exemple.

Mieux : comme l’a relevé PLPL, Venner et Fourest écrivent désormais aussi dans le Wall Street Journal, « organe de Bush, des néoconservateurs américains, de la droite religieuse et de Wall Street » ; elles s’y alarment de l’« incapacité des immigrants arabes à s’intégrer » et de la « menace pour les démocraties occidentales » de les voir rejoindre des « cellules terroristes islamistes » [7]. La tribune dont sont extraites ces lignes s’intitule « War on Eurabia », « Eurabia » (« Eurabie ») étant l’un des termes de prédilection d’Oriana Fallaci (dont le livre avait d’ailleurs été encensé dans les colonnes de Charlie par Robert Misrahi).

Quant à Philippe Val, la même page de PLPL nous apprend qu’en août 2005, un hommage lui a été rendu dans un discours par un dirigeant du MNR de Bruno Mégret : `

« Les musulmans sentent bien la force de leur nombre, ont un sentiment très fort de leur appartenance à une même communauté et entendent nous imposer leurs valeurs. En ce moment, des signes montrent que nous ne sommes pas seuls à prendre conscience de ce problème. (…) J’ai eu la surprise de retrouver cette idée chez un éditorialiste qui est à l’opposé de ce que nous représentons, Philippe Val, de Charlie Hebdo, dans un numéro d’octobre 2004. »

Commentaire perfide du mensuel :

« Il y a dix ans, Philippe n’avait qu’une idée : interdire le Front national, dont Mégret était alors le numéro 2. Désormais, Val inspire certains des chefs du MNR. »

Enfin, le 2 mars 2006, dans Libération, Daniel Leconte vient d’offrir à ses amis une tribune d’une page intitulée « Merci Charlie Hebdo ! ». Le présentateur-producteur d’Arte [8] y rend hommage à ses confrères qui ont « refusé de céder à la peur », et se répand au passage en lamentations sur l’injustice dont la France a fait preuve à l’égard des Etats-Unis après le 11-Septembre, et sur les errements dont elle s’est rendue coupable lors de la guerre d’Irak, en les isolant devant le Conseil de sécurité de l’ONU et en « laissant entendre que, de victime, ils étaient devenus les fauteurs de troubles ». On se demande effectivement où on a bien pu aller chercher une idée pareille. Il conclut en réclamant sans rire le prix Albert-Londres pour Charlie Hebdo, estimant que le journal a défendu un « esprit des Lumières » qu’il confond visiblement avec la lueur des bombes éclairantes de l’armée américaine.

Cadeau un brin empoisonné que cette tribune. On commence par prétendre ne faire que critiquer la religion musulmane, opium de ces pouilleux d’Arabes, en se prévalant de son passé de bouffeurs de curés, et on finit intronisé journal néoconservateur par des faucons à oreillette ! Mince, alors ! Quelque chose a dû merder en chemin, mais quoi ? Les voies de l’anticléricalisme sont parfois impénétrables.

Tu la sens, ma défense de la démocratie ?

Leconte se félicite de ce que Charlie ait témoigné de ce que « la France n’est pas seulement cet assemblage de volontés molles ». Déjà, la déclaration de Luz (attribuée par erreur à Philippe Val) selon laquelle la rédaction de Charlie, dans son choix des caricatures qu’elle allait publier, avait « écarté tout ce qui était mou de la bite », avait mis la puce à l’oreille du blogueur Bernard Lallement :

« Toute la tragédie est là. Faire, comme du Viagra, de l’islamophobie un remède à son impuissance, expose aux mêmes effets secondaires indésirables : les troubles de la vue ; sauf, bien sûr, pour le tiroir caisse. »

La volonté agressive d’en découdre, de « ne pas se dégonfler », suinte de partout dans cette affaire. Val affirme que ne pas publier les dessins serait aller à « Munich » – comme le faisait déjà Alain Finkielkraut, dont il partage la paranoïa identitaire, lors des premières affaires de voile à l’école. On n’est pas dans la défense des grands principes, mais dans cette logique d’escalade haineuse et guerrière, « œil pour œil dent pour dent », qui constitue le préalable indispensable de tous les passages à l’acte, et les légitime par avance. Tout le monde, d’ailleurs, fait spontanément le rapprochement entre les dessins danois et certains feuilletons antisémites diffusés par des chaînes arabes, admettant ainsi implicitement qu’ils sont de même nature. Le journal allemand Die Welt a par exemple publié les caricatures en les assortissant de ce commentaire :

« Nous attacherions plus d’importance aux critiques musulmanes si elles n’étaient pas aussi hypocrites. Les imams n’ont rien dit quand la télévision syrienne, à une heure de grande écoute, a présenté des rabbins comme étant des cannibales buveurs de sang. »

Une telle attitude dénote en tout cas une mentalité à des années-lumière de la sagesse philosophique dont voudrait par ailleurs se parer le Bourgeois gentilhomme du marigot médiatique parisien. Répéter toutes les deux phrases, d’un air sinistre et pénétré, le mot magique de « démocratie », suffit peut-être à Philippe Val pour se faire adouber par ses compères éditorialistes, mais, pour prétendre au statut de penseur, il faudrait peut-être commencer par envisager le monde d’une manière un peu moins… caricaturale.

En témoigne le tableau grotesque qu’il nous brosse du Danemark, merveilleuse démocratie peuplée de grands blonds aux yeux bleus qui achètent un tas de livres, ont une super protection sociale et ont refusé de livrer leurs ressortissants juifs aux nazis, tandis que le monde musulman se réduirait à un grouillement de masses incultes et fanatiques qui n’ont même pas la carte Vitale. Peu importe si par ailleurs la presse regorge d’articles sur la prospérité du racisme et l’actuelle montée de l’extrême droite au Danemark (bah, si on a sauvé des juifs pendant la guerre, on a bien le droit de ratonner un peu et de profaner quelques tombes musulmanes soixante plus tard, tout ça n’est pas bien méchant !). Et si on nous rappelle ici et là que le Danemark est un pays où l’Eglise n’est pas séparée de l’Etat :

« Il existe une religion d’Etat, le protestantisme luthérien, les prêtres sont des fonctionnaires, les cours de christianisme sont obligatoires à l’école, etc. » [9].

Mais notre va-t-en guerre des civilisations ne s’encombre pas de tels détails. Lors de l’éclatement de la seconde Intifada, déjà, il avait décrété que Charlie devait défendre la politique israélienne, parce qu’Israël était une démocratie et parce que tous les philosophes importants de l’Histoire étaient juifs, tandis que son équipe effarée – il faut dire que sa composition était alors assez différente – tentait d’évaluer en un rapide calcul le nombre d’erreurs grossières, de raccourcis vertigineux et de simplifications imbéciles qu’il était ainsi capable d’opérer dans la même phrase. Pour ma part, abasourdie de devoir en arriver là, je m’étais évertuée à le persuader qu’il existait aussi des « lettrés » dans le monde arabe ; je m’étais heurtée à un mur de scepticisme réprobateur. Prôner la supériorité de sa propre civilisation, et faire preuve, par là même, d’une vulgarité et d’une inculture assez peu dignes de l’image qu’on veut en donner : c’est le paradoxe qu’on avait déjà relevé chez Oriana Fallaci, qui écrivait dans La rage et l’orgueil :

« Derrière notre civilisation il y a Homère, il y a Socrate, il y a Platon, il y a Aristote, il y a Phidias. (…) Alors que derrière l’autre culture, la culture des barbus avec la tunique et le turban, qu’est-ce qu’on trouve ?… »

Eh bien, je ne sais pas, moi… Ça, par exemple… ?

Comme on le disait à l’époque, en voilà, un argument hautement « civilisé » : « Dans ma culture il y a plein de génies alors que chez toi il n’y a que des idiots, nana-nè-reu ! » Les civilisations n’ont rien à s’envier les unes aux autres, ni du point de vue des connaissances, ni de celui des valeurs. Comme écrivait le prix Nobel d’économie Amartya Sen :

« Tenter de vendre les droits de l’homme comme une contribution de l’Occident au reste du monde, n’est pas seulement historiquement superficiel et culturellement chauvin, c’est également contre-productif. Cela produit une aliénation artificielle, qui n’est pas justifiée et n’incite pas à une meilleure compréhension entre les uns et les autres. Les idées fondamentales qui sous-tendent les droits de l’homme sont apparues sous une forme ou une autre dans différentes cultures. Elles constituent des matériaux solides et positifs pour étayer l’histoire et la tradition de toute grande civilisation. »

Non seulement le discours des Val et des Fallaci témoigne d’une méconnaissance crasse des autres cultures, mais il néglige aussi le fait que, comme n’a eu de cesse de le rappeler un Edward Saïd, aucune civilisation n’a connu un développement étanche, et toutes se sont constituées par des apports mutuels incessants, rendant absolument vain ce genre de concours aux points.

Défendre la démocratie, ne serait-ce pas plutôt refuser la logique du bouc émissaire, si utile aux démagogues qui veulent la subvertir à leur profit ?

Par les temps qui courent, raisonner à partir de telles approximations, en se contentant de manier des clichés sans jamais interroger leur adéquation au réel, peut s’avérer rien moins que meurtrier. Il est stupéfiant que, dans un « débat » comme celui suscité par les caricatures danoises, tout le monde pérore en faisant complètement abstraction du contexte dans lequel il se déroule : un contexte dans lequel un certain nombre d’instances de par le monde tentent de dresser les populations les unes contre les autres en les persuadant que « ceux d’en face » veulent les anéantir. En Occident, ces instances sont celles qui tentent de faire du musulman le bouc émissaire de tous les maux de la société, la nouvelle menace permettant d’opérer une utile diversion.

Dès lors, de deux choses l’une : soit on adhère à cette vision, et alors on assume sa participation active à cette construction, avec les responsabilités que cela implique ; soit on la récuse, et on estime que la nécessité de l’enrayer – ou d’essayer de l’enrayer – commande d’observer la plus grande prudence. Laquelle prudence ne signifie pas qu’on est « mou de la bite », mais plutôt qu’on a peu de goût pour les stigmatisations déshumanisantes, sachant à quoi elles peuvent mener. Le courage ne commanderait-il pas plutôt de résister aux préjugés majoritaires, et la véritable défense de la démocratie, de refuser cette logique du bouc émissaire si utile aux démagogues qui veulent la subvertir à leur profit ? Ce qui est sûr, c’est qu’en aucun cas on ne peut se dédouaner en écrivant, comme le fait Philippe Val, que

« si la Troisième Guerre mondiale devait éclater, elle éclaterait de toute façon », et que « l’amalgame entre racisme et critique de la religion est à peu près aussi cohérent que l’était, à l’époque de Franco, l’amalgame entre critique du fascisme et racisme anti-ibérique »

Voilà vraiment ce qui s’appelle jouer au con.

En décembre dernier, toujours pour essayer de faire parler du journal, les caricaturistes de Charlie Hebdo avaient postulé par dérision à la succession de Jacques Faizant. Qu’ils se rassurent, ils ont toutes leurs chances : en matière d’ethnocentrisme rance, ils n’ont déjà plus rien à envier au défunt dessinateur du Figaro. Ils ont seulement un peu modernisé le trait…

Post-scriptum

Ce texte est paru en mars 2006 sur le site Périphéries. Sur « l’affaire des caricatures danoises », lire aussi Domenico Joze, « Quand des médias caricaturaux pérorent sur des caricatures »

Publié dans BLACKS DE FRANCE, DU RACISME EN FRANCE | Pas de Commentaire »

Nous, les Noirs de France

Posté par issopha le 30 décembre 2007

 

 

Nous, les Noirs de France

Ils sont de plus en plus nombreux à affirmer leur identité. « L’Obs » raconte

l’irruption d’une fierté noire » à la française

Nous, les Noirs de France « J’ai du sang d’esclave » « On me prenait pour un coursier »

Black rendez-vous « Je peux me débrouiller toute seule » « Le racisme n’est pas

l’apanage des beaufs » Les pères fondateurs « Les mêmes clichés que là-bas » « Je ne

joue ni au foot ni du djembé » Ils voulaient le job Plus noir que noir La question capillaire

« La couleur vous rattrape toujours »

N°2162

Semaine du

13/04/2006 au 20/04/2006

Semaine du jeudi 13 avril 2006 – n°2162 – Dossier

Une identité forgée dans le regard de l’autre

Nous, les Noirs de France

Ils sont antillais ou enfants des anciennes colonies, français ou étrangers, ils appartiennent à tous les milieux. Ce qui

les lie : la couleur de la peau. Et aussi l’expérience des préjugés et des discriminations. Le fait nouveau ? Ces Noirs

de France – 2 à 5 millions, selon les estimations – sont de plus en plus nombreux à affirmer leur identité. A revendiquer

leurs droits. Des combats du Conseil représentatif des Associations noires (Cran) à l’émergence d’une nouvelle élite

médiatique, en passant par les dérives ethnocentriques à la Dieudonné, « l’Obs » raconte l’irruption d’une « fierté noire

» à la française

Ils ne sont pas seulement pauvres, ils sont noirs, et c’est pour ça qu’ils meurent. A l’été 2005 des immeubles vétustes

flambent dans Paris, on ramasse les corps calcinés d’enfants africains de France. «Ce sont des Noirs qu’on entasse

dans ces taudis et, s’ils crèvent, le pays les ignore, rage Rama Yade, huit mois plus tard. Plus personne ne pense à

eux. On a dit qu’ils étaient squatters, polygames, que c’était de leur faute!» Colère intacte – et pourtant Rama va bien,

belle et bourgeoise, et une place au coeur du pouvoir. Rama Yade, 29 ans, est la nouvelle secrétaire nationale à la

francophonie de l’UMP, nommée par Nicolas Sarkozy au nom de la diversité. Bonne pioche. Rama joue l’affirmation

identitaire dans des associations où poussent les élites des « minorités visibles » : «Tout marche au réseau et au

piston.» Née au Sénégal, grandie à Colombes, elle dit qu’elle aurait pu être communiste, si elle n’avait pas rejoint

l’UMP. «Quand j’étais petite, on profitait du Secours populaire.» Pas dupe d’elle-même et de son ascension : le «

système » veut du Noir, une session de rattrapage pour République sclérosée. Certains en profiteront. Harry

Roselmack à TF1, elle à l’UMP. Et pourquoi pas ? Elle a fait Sciences-Po, une brillante fonctionnaire. La considère-ton

? Rama n’a jamais oublié cet enseignant qui s’étonnait qu’elle, l’Africaine, puisse si bien comprendre l’Allemagne et

parler l’allemand… Rama est rassurante d’ambition joyeuse, et puis déconcertante, tant la colère remonte vite :

«Quand va-t-on montrer l’Afrique autrement qu’en parlant du sida ou de la guerre? Ce qu’on dit sur nous est

insupportable!»

France, voici tes Noirs. Il faut apprendre à dire ce mot. Les Noirs, plus les «immigrés africains» et nos «compatriotes

antillais». Des Noirs français et qui ont mal à la France. Leur identité se forge dans le regard de l’autre. L’autre ? «Ces

gens qui touchent dans la rue les cheveux afro de mon fils, raconte l’éditrice Hortense Nouvian, fondatrice du

magazine «Citéblack». Ces policiers qui contrôlent systématiquement mon frère parce qu’il a le look black. Cet autre

flic qui m’arrête quand je suis au volant de ma Golf, en m’expliquant que c’est la voiture la plus volée. Evidemment,

une Noire qui conduit une voiture a dû la piquer!»

Petites et grandes humiliations. Réelles ou fantasmées. Les photos terrifiantes des casseurs noirs. Un reportage sur

France-Inter où l’assassin de Sohane est décrit comme «un noiraud». Même la promotion de Roselmack, parfois

vécue comme une nouvelle vexation : «On le prend parce qu’il est noir, et juste pour ça», se fâche Lise, jeune

assistante sociale dans l’Essonne, républicaine venue de Guadeloupe. Elle se raconte sans pathos. Mais se souvient

encore d’un contrôle d’identité, où elle se fit arrêter, quand ses deux copines, blanches, passaient au travers. «L’une

était portugaise, l’autre, yougoslave, j’étais la seule Française, mais c’était moi qu’on interrogeait!» Elle n’en fait pas

une histoire. Mais tout de même…

« La question noire explose à la figure de ce pays», affirme Patrick Lozès, militant UDF, et fondateur du Cran, ce

Conseil représentatif des Associations noires, lancé l’automne dernier. L’histoire a des retournements… Le père de

Lozès organisa l’indépendance du Bénin. Patrick, lui, affirme la place des Noirs dans l’ancienne mère patrie : la

France, son pays. Vocation récente. En 2002, ce pharmacien centriste, en campagne législative à Paris, rencontre

des électeurs noirs qui se moquent du vote, puisque cette société, disent-ils, les ignore et les exclut. C’est alors qu’il

part en guerre. Objectif : forcer la France à affronter sa question ethnique. Vaste programme. Son Cran n’a pas

d’assise populaire, et rassemble des intellectuels français de tradition girondine ? «Aux Etats-Unis aussi les

revendications ont d’abord été portées par des gens intégrés», affirme Pap N’Diaye, professeur à l’Ecole des Hautes

Etudes en Sciences sociales et ami de Lozès… Le Noir peut réussir sa vie et rester crédible.

«Vous voulez faire du bien, demande Adji Ahoudian ? Montrez les Noirs qui réussissent. Des cadres supérieurs, des

modèles auxquels s’identifier.» Adji, 27 ans, né au Burkina Faso, est médiateur pour un organisme HLM. Il s’est déjà

vu refuser l’accès à un appartement, parce qu’une locataire s’effarait de voir un Noir derrière la porte ! Qu’y faire ? «Ne

pas se lamenter.» Il vient du 19e arrondissement, une cité qui fut de chaude réputation. Il y a plus de quinze ans la

France découvrait – déjà – une menace noire, des gangs ethniques à l’américaine, violents et violeurs… C’étaient les «

Black Dragons », les « Requins vicieux ». Certains étaient de ce quartier, vers le métro Riquet. En ce temps-là, Adji

Ahoudian et ses copains étaient des «petits». En grandissant, ils n’ont pas créé un gang, mais une association : les

Braves Garçons d’Afrique. Férus d’histoire noire, de voyages, de conférences et de féminisme… Des autodidactes

positifs, aux antipodes des clichés sur les Noirs des cités…

Belle mutation ? Pas unique. A Sarcelles, près de la gare, «dans le ghetto», comme ils disent, la culture du gang a

muté en économie de marché. Il y a quinze ans prospérait la redoutée « Secte Abdoulaye », où s’associaient maîtres

des rues et seigneurs des mots. La secte est devenue le label rap Secteur Ä, celui de Stomy Bugsy et de Passi. Le

porte-parole de la secte, Kenzi, est désormais un tycoon des médias à Trace TV. Exemples à suivre. Il y en aura

d’autres. Des Noirs de France. Ainsi Mamadoulamine Sonogo, 30 ans, dit K-6 depuis son enfance, homme d’affaires

et modèle sarcellois. Un géant mince, directeur adjoint d’une maison de quartier. Mais également patron d’une marque

de streetwear, qui produit en Chine et recrute ses modèles sur le bitume du 95 ! Le nom, « Thug » (« voyou », en

anglais), transcende le passé de la cité : «Tout homme est unique dans le ghetto.» C’est une histoire de France. Le

père de K-6 est venu de Côte d’Ivoire pour « gagner 1500 francs avant de rentrer au pays». Il est resté plus de trente

ans. Gamin, K-6 se perdait. Et puis l’envie de travail, la chance d’un emploi-jeunes… Sa soeur est élue au conseil

municipal. «Vous devenez blancs», lancent aux Sonogo ceux qui n’y arrivent pas. «Les Noirs qui se plaignent du

racisme cherchent des excuses, lance K-6. Le racisme, cela existe. Mais moi, j’ai plutôt été aidé, comme si les gens

voulaient compenser.»

C’est la vie. Riche. Ambiguë. La France noire est une floraison de cultures et de sons, de destins et de mots, souvent

inattendus. L’Afrique recolonise la France, par en dessous, par les rythmes importés des banlieues. Ainsi le « coupédécalé

» des fêtards ivoiriens – danse fétiche de Drogba après ses buts – aux origines un peu marlou : couper et

décaler, c’est arnaquer et se sauver. Prends l’oseille et tire-toi… Dans les cités d’ici, et même d’ailleurs, chacun se

déhanche sur ce rythme, popularisé par Claudy Siar – Antillais de France, pape de la musique afro-caribéenne sur

RFI… Et militant de la défense des Noirs, «les paillassons de la France», jusqu’au soutien à Dieudonné, «parce qu’on

le ressentait comme un Noir qui se faisait lyncher», dit-il aujourd’hui. Siar a lâché Dieudonné, las de la folie de

l’homme. A 40 ans, il est désormais préposé à l’« Eurovision » avec Michel Drucker. Lui qui manifestait contre France

2, jadis, furieux de la diffusion d’une interview de Charles Trenet expliquant que les Noirs étaient de grands enfants…

Voilà les nouvelles gueules. La France n’est plus blanche, elle est de partout. Et la négritude se construit, foisonnante.

Des sites internet – Grioo.com, Amadoo.com, Afrik.com. Des associations, des regroupements, des rivalités. Antillais

militants, défenseurs jaloux de la mémoire de l’esclavage, contre africanistes, plaidant le destin commun de tous les

Noirs. Néo-Egyptiens, qui cherchent dans Cheikh Anta Diop – ce chercheur sénégalais qui affirma la négritude des

pharaons – de quoi nourrir leur fierté. On cherche. On se fait du bien.

Un samedi après-midi, à la Cité des Sciences de la Villette, une petite foule applaudit fièrement. Un journaliste raconte

comment Joséphine Baker, belle Noire venue des Etats-Unis, vola la vedette à Maurice Chevalier ! Le cadre ? Un

«hommage aux femmes» – aux femmes noires – organisé par les Braves Garçons d’Afrique. Les gars du 19e ont réuni

un beau plateau. Amelia Robinson, vétéran du Mouvement des Droits civiques américain ; Marthe Moumié, veuve

d’un héros de l’indépendance camerounaise, assassiné par des réseaux français ; mais aussi Rosa Amélia Plumelle-

Uribe, auteur d’un livre-brûlot, « la Férocité blanche » (Albin Michel), où elle soutient que la furie nazie était de petit

calibre comparée à la haine antinoire. Etrange juxtaposition. C’est la marque de la période, indécise et curieuse. Pas

l’explosion que redoute Patrick Lozès, mais une latence. Passionnante et risquée. «On nous a caché notre histoire,

explique Eddy, un des Braves Garçons, comptable de 25 ans, d’origine guadeloupéenne. On ne nous a pas raconté

les grandes heures de l’Afrique. Alors, pourquoi croire les médias? Nous apprenons par nous-mêmes.»

C’est le revers de la médaille. Eddy est en recherche de dignité. Mais d’autres construisent la haine en tordant leurs

sources. Ainsi, la « Tribu KA », qui pousse jusqu’à l’horreur les thèses de Cheikh Anta Diop sur l’antériorité des

civilisations noires. Ce groupuscule excommunie les «leucodermes» – les Blancs – et leurs complices. Il soutient

Dieudonné. Après la mort d’Ilan Halimi, la « Tribu » a menacé la communauté juive : «Suite à la mort du vendeur de

portables Ilan Halimi, [une] véritable chasse à l’homme se dessine envers Youssouf Fofana [...]. Que notre frère soit

coupable ou pas, nous vous prévenons que si d’aventure il vous prenait l’envie d’effleurer ne serait-ce qu’un seul des

cheveux du frère [...] nous nous occuperons avec soin des papillotes de vos rabbins.»

Des imbéciles ? Mais qui menacent également les journalistes Stephen Smith et Géraldine Faes, explorateurs de la

France militante noire (1). Pap N’Diaye, coupable d’avoir défendu l’historien de l’esclavage Olivier Petré-Grenouillau

sur Grioo.com, a, lui, été insulté par des internautes. L’écrivain Gaston Kelman, qui moque l’idéologie du «black is

beautiful», est régulièrement vilipendé. «Nos forums internet sont pollués par une minorité véhémente», dit Hervé

Mbouguen, responsable de Grioo.com. Cet informaticien, ancien de Normale Sup, se désole d’être assimilé aux

radicaux. L’extrémisme est le malheur des militants noirs pris en otages. Dieudonné – «un homme dangereux», dit

Lozès – ou le publiciste Claude Ribbe, qui est allé chercher une référence outrée aux chambres à gaz pour dénoncer

l’horreur du rétablissement de l’esclavage par Bonaparte, désespèrent les défenseurs de l’histoire. «Il y aura

forcément une représentation des Noirs en France, affirme N’Diaye. Soit nous l’emporterons, soit les extrémistes

s’imposeront. C’est une course de vitesse.»

Pap N’Diaye plaide pour sa paroisse. Aidez le Cran pour conjurer l’horreur ! Le chercheur exprime l’angoisse des «

élites » noires. Des pionniers qui se heurtent aux limites de la France. Et s’en exaspèrent, tant elles nient ce qu’euxmêmes

construisent. C’est le désarroi de Basile Boli, footballeur glorieux devenu homme d’affaires et producteur de

télévision, quand il constate l’obsédante blancheur de la télé fétiche du foot : «Canal+ vit sur les exploits de sportifs

noirs, et il n’y a pas un seul journaliste noir dans leur service des sports.» Précisons bien : Boli est tout sauf un

pleurnicheur. Mais un homme comblé, strict républicain, qui organise parfois le retour au pays de la deuxième épouse

d’un foyer polygame. Mais que vaut sa réussite si elle n’essaime rien ? Le Noir peut galérer à Sarcelles. Mais à Neuilly

il gère une solitude. C’est moins une affaire de remords que le sentiment de l’inutile.

Pascal Agboyibor a connu cette expérience. A 39 ans, il fait partie des maîtres de l’économie, associé chez Orrick,

une des grandes law firms américaines implantées à Paris. Il combat dans un monde dur et fascinant. Mais ce fils d’un

avocat et homme politique togolais n’a jamais rayé l’Afrique et les Noirs de son agenda. «Quand j’ai commencé, on

comptait les Noirs dans les cabinets d’affaires sur les doigts d’une main.» Agboyibor a créé un club, le club Kleber -

comme l’avenue chic où il habitait – où se retrouvent ses amis. Ses pairs. Africains d’origine, quelques Antillais.

Avocats et associés, jeunes, riches et brillants. Ils parlent politique, Afrique. Et diversité. Un de leurs amis, excellent

avocat dans un cabinet français, est parti au Cameroun, pays de ses ancêtres où il n’avait jamais mis les pieds,

travailler pour des Américains. A paris, il se croyait barré. «Les entreprises anglo-saxonnes ont compris l’enjeu de la

diversité, dit Pascal Agboyibor. En France, on est dans le déni. Le plafond de verre existe toujours. Il faut crever

l’abcès. Que mon milieu soit ouvert ne sauvera pas les gens en difficulté. Mais je dois travailler là où je suis…»

Logique. La France d’en haut, puisqu’elle échappe au malheur social, n’aurait aucune excuse de ne pas s’ouvrir. Le

club Kleber, désormais, interpelle les politiques. Dominique Strauss-Kahn a été le premier : «Si vous entrez à l’Elysée,

allez-vous enfin confier à un Noir un ministère majeur, régalien, pas un strapontin?» lui a-t-on demandé.DSK a parlé

du manque de ressources, des rythmes propres de la politique. Triste honnêteté. Car, de fait, l’oiseau rare n’existe pas

encore. La politique française ne compte pas de Noir capable de jouer au sommet… Ou s’interdit d’en avoir, ayant

consciencieusement enfermé ceux qui aurait pu passer la barrière.

Parfois Christiane Taubira soupire sur l’étrangeté de son destin. Révélation de la présidentielle de 2002, la député de

Guyane pourrait être une figure majeure de la gauche. Elle reste pourtant bloquée sur le créneau ethnique. Sa faute,

pour avoir porté avec tant de talent la cause noire, depuis sa loi sur la traite négrière ? Christiane Taubira connaît trop

son histoire, elle cite Fanon ou Césaire avec tant de talent, elle possède son Delgrès, ce colonel guadeloupéen qui en

appellait aux Lumières quand les troupes de Richepance ravageaient son île pour rétablir l’esclavage… «Mais je ne

fais pas que ça, dit-elle. Je travaille sur le Sud. Sur le nucléaire. Mais les médias ne me sollicitent que pour parler des

Noirs!»

En 2002, à Sarcelles, des ménagères antillaises, sollicitées par des militants socialistes, se pinceaient la peau, pour

montrer qu’elles voteraient Christiane au premier tour, cette femme qui leur ressemblait. Ce fut sa chance, son

malentendu, et sa prison. Le PS, échaudé par sa performance, la soupçonne de jouer une carte ethnique pour

remettre ça en 2007. Elle jure le contraire. On ne la croit pas. «Je ne serai jamais une candidate des Noirs. Ce n’est

pas un enjeu. La France va tout droit vers un affrontement entre les possédants, les abrités, et les barbares que l’on

confine aux portes des villes. Cela dépasse la question noire, même si ça la recoupe. On a le choix entre l’égalité, une

refonte de notre société ou la catastrophe collective.» Si la guerre vient entre les nantis et les gueux, Christiane

Taubira a déjà choisi son camp. L’entendrait-on mieux si elle était blanche ?

(1) « Noirs et français », Editions du Panama.

Claude Askolovitch

Keyza Nubret, 36 ans, gérante de société

« J’ai du sang d’esclave »

Pour Keyza Nubret, être noire, ce n’est pas avoir une peau foncée et des cheveux en tire-bouchon. C’est avoir dans

ses veines «du sang d’esclave». C’est porter dans ses tripes une peine invisible : «Nos ancêtres ont été vendus par

l’Afrique à la France, mais on ne peut pas le dire, comme l’enfant violé devant sa mère ne peut parler tant que sa

mère se tait.» Keyza a grandi dans une famille de la classe moyenne antillaise. Un jour, au collège, un Africain la

provoque : «Par quel bateau tes ancêtres sont arrivés dans le pays que tu dis être le tien?» Elle réalise qu’elle ne sait

pas qui elle est. Vertige. Plus tard, elle étudie à Miami, Etats-Unis. Découvre Malcom X, Martin Luther King, les Black

Panthers. «Soudain, ta fierté, ce sont les Noirs américains.»Just an illusion : «Car la vérité, c’est que je ne suis pas

africaine, mais antillaise, descendante de victimes d’un crime contre l’humanité.» Depuis, Keyza a créé une boîte de

compléments nutritionnels. Mais sa colère ne s’arrêtera que lorsque son pays reconnaîtra la souffrance de ses

ancêtres. L’oubli, dit-elle, fait macérer les rancoeurs et les hontes. Un jour, elle plongera dans les archives, à la

recherche du bateau qui porta les siens d’Afrique en Guadeloupe.

Isabelle Monnin

livier Laouchez, 41 ans, PDG de Trace TV

« On me prenait pour un coursier »

Il ne dit pas «noir », mais «cultures urbaines». Pourtant Olivier Laouchez est à la tête de la première chaîne qui vise

explicitement les populations afro-caribéennes. Et le seul Noir à diriger une télé en France. Même avec un diplôme de

Sup de Co, le chemin a été compliqué, entre les «banquiers qui répétaient: «Pas un centime de découvert!»» et des

avocats qui lui disaient : ««L’entrée des coursiers, c’est là-bas!» Ils voulaient faire leur business entre eux, sans les

gens comme moi.» Un jour, il rencontre Richard Wayner, petit Noir du Bronx devenu boss d’un fonds d’investissement

chez Goldman Sachs. Il croit au projet et le finance. Depuis, Trace TV est distribuée dans 82 pays, de la Malaisie à la

Pologne. «Le pays où l’on a le plus de difficultés de développement, explique Laouchez, c’est la France. Parce qu’il y

a des blocages très forts.» C’est à l’Etat de les faire sauter, dit le jeune PDG, «par la discrimination positive, une

absolue nécessité».

Isabelle Monnin

Black rendez-vous

Si on déjeune fin avril, ce sera sous l’égide d’Elijah McCoy (1843-1929), inventeur d’un astucieux moyen de huiler les

pièces mobiles. Ou alors vous préférez fin mai, pour attendre la semaine du Guadeloupéen Joseph Ignace (1772-

1802), qui lutta contre le rétablissement de l’esclavage ? Ou plutôt septembre pour croiser Mandela ? Voilà, vous avez

compris. C’est André Laporal, un ancien professeur des écoles de Guadeloupe, aidé de Danièle Zonzon, une

commerciale, et de Willy Gassion, un journaliste, qui ont eu cette idée lumineuse : lancer Black World Collection, le

premier agenda consacré à la culture noire. On y croise quelques célébrités, mais aussi des inconnus, chercheurs,

banquiers ou écrivains, qui nous rappellent fort heureusement que tous les Noirs qui réussissent ne sont pas

seulement sportifs ou musiciens. La version 2006 est épuisée, on se renseignera sur la 2007 à cette adresse :

waam@noos.fr

François Reynaert

Carole Da Silva, 34 ans, dirigeante de l’Afip*

« Je peux me débrouiller toute seule »

« Les clichés qui nous frappent sont hérités de l’imaginaire colonial : le Noir est perçu comme immature, incapable de

diriger. Ces stéréotypes paternalistes ne se disent pas, ils se lisent dans le regard des recruteurs ou des décideurs et

ont un effet destructeur sur les diplômés. Le racisme bête et méchant ne se rencontre pas tous les jours. Mais la

condescendance, oui ! J’ai vécu au Bénin jusqu’à l’âge de 13 ans, je n’ai jamais connu les foyers, je n’avais pas

quinze frères et soeurs ! Je suis noire, africaine, mais je ne suis pas malheureuse et je peux me débrouiller toute

seule ! »

(*) Afrique Insertion professionnelle :www.afip-asso.org

Isabelle Monnin

Didier Mandin, 28 ans, trader,

« Le racisme n’est pas l’apanage des beaufs »

« J’ai beau être métis à la peau très claire, je suis un «négropolitain». Je parle, je danse et je mange antillais. Dans la

haute finance, j’ai côtoyé des gens très diplômés mais très cons, capables de sortir des réflexions xénophobes sans

imaginer que je pouvais être concerné. Nos parents ont accepté d’être mal considérés sans broncher. Ma génération

ne demande plus le respect, elle l’impose. Il y a trop de gens fâchés. A Londres ou à New York, les Noirs et les

Arabes, on les voit dans les salles de marché. On s’en fout de ta couleur, si tu es le meilleur ! En France, non. »

Isabelle Monnin

Les pères fondateurs

Chevalier de Saint-Georges (vers 1739-1799). Fils d’un planteur blanc de Guadeloupe et d’une esclave noire, ce

beau mulâtre, champion d’escrime et excellent musicien, est une star avant l’heure. Ses compositions (notamment ses

Concer-tos pour violon) lui valent le surnom de Mozart noir.

Jean-Baptiste Belley. On ne sait pas grand-chose de lui, simplement que Saint-Domingue l’a élu pendant la

Révolution à la Convention (1794) puis aux Cinq-Cents, sous le Directoire. Cela en fit le premier parlementaire noir

français. Il fut immortalisé par un célèbre portrait de Girodet.

Toussaint Louverture (1743-1803). Esclave affranchi, devenu général révolutionnaire, il se retourne contre les

Français lorsqu’ils veulent rétablir l’esclavage. Vaincu, il mourra prisonnier au fort de Joux, dans le Doubs. Son

compagnon Dessalines poursuit son combat en proclamant l’indépendance d’Haïti en 1804.

Béhanzin (1844-1906). Le roi du Dahomey (l’actuel Bénin) a résisté héroïquement à la colonisation de son pays par

la France. Vaincu, il est envoyé en exil, avec sa cour, en Martinique, qu’il quitte en 1906. Il meurt sur le chemin du

retour, en Algérie, avant d’avoir revu sa terre natale.

Blaise Diagne (1872-1934). Né à Gorée, au Sénégal, il sera, en 1914, le premier député d’origine africaine à

l’Assemblée nationale. Franc-maçon, il intègre le cabinet de Clemenceau (1917) et oeuvre à l’incorporation des

Africains dans les troupes françaises. Il finira sa carrière comme sous-secrétaire d’Etat aux Colonies.

Félix Eboué (1884-1944). Administrateur colonial d’origine guyanaise partisan de l’assimilation, il devient le premier

Noir gouverneur : à la Guadeloupe puis au Tchad. Dès le 18 juin 1940, il se rallie à de Gaulle et fait de l’Afrique-

Equatoriale le premier territoire de la France libre. Il repose au Panthéon.

Gaston Monnerville (1897-1991). Avocat né à Cayenne (Guyane) et militant des droits de l’homme, il se consacre à

la question coloniale dès les années 1930. Sénateur de la Guyane, puis du Lot, il obtient la création des départements

d’outre-mer. Il deviendra président du Sénat (1958-1968) et membre du Conseil constitutionnel (1974-1983).

Léopold Sédar Senghor (1906-2001). Agrégé de grammaire, il participe, avec Césaire, à l’émergence d’une

conscience noire et s’engage dans la Résistance avant d’entamer une carrière politique. Député et membre de

plusieurs gouvernements sous la IVe République, il deviendra, en 1960, le premier président du Sénégal qu’il

gouvernera jusqu’en 1980. Son oeuvre littéraire lui vaudra d’être élu à l’Académie française en 1983.

Aimé Césaire (né en 1913). Normalien, il s’affirme, dès le début des années 1930, comme le poète inspiré et le

théoricien engagé de la « négritude », qui transcende les clivages entre Afrique et Antilles. Homme de gauche,

longtemps maire de Fort-de-France et député, il demeure le patriarche respecté des Antilles françaises.

Imane Ayissi, 38 ans, mannequin, styliste

« Les mêmes clichés que là-bas »

1992. La France se dandine sur « Saga Africa ». Derrière Noah, Imane Ayissi assure le spectacle, avec d’autres

danseurs que le tennisman chanteur est allé chercher au Cameroun. « Je ne le referais pas. Je dis à tous les

Africains : «Ne venez pas dans n’importe quelles conditions. En Europe, l’argent ne se ramasse pas par terre, vous

pouvez y laisser la vie.» » Après la saga Noah, Imane a mené pendant huit ans une vie de sans-papiers. Heures de

ménage, employeurs et logeurs escrocs. Aujourd’hui, mannequin et styliste, il songe à demander la nationalité

française même si dans la mode, qui a magnifié Naomi ou Katoucha, la couleur fait souvent l’exclusion. « J’entends

dire dans les castings : «Non, pas de Noirs, cette fois», ou alors on veut nous faire défiler torse nu, genre bons

sauvages. » Le cliché, l’infériorisation, ici comme là-bas : « Ma grand-mère me disait : «L’enfant blanc, lui, ne pleure

pas.» A l’église, les icônes étaient blanches, le diable était noir. Nous avons été élevés dans l’idée que les Blancs

valent plus que les Noirs. »

Isabelle Monnin

Jules-Michel Penda, 41 ans, ingénieur

« Je ne joue ni au foot ni du djembé »

« Je suis venu en France pour faire mes études et j’ai grandi en Afrique, entouré de médecins, de profs, de banquiers.

Pourtant être noir, ce sera toujours un stigmate. Le seul moyen de le combattre, c’est l’éducation. Le Louvre, plus fort

que la Nintendo ! Il faut lutter contre les complexes. Je ne joue ni au foot ni du djembé, et ma fille étudie le violon !

Bien sûr, j’ai rencontré des employeurs emballés par mon CV et déçus par ma couleur. Mais aussi des DRH qui m’ont

imposé parce que j’étais le plus compétent. Et j’ai l’habitude de préciser que je suis noir quand je prends une location

de vacances. Ça évite les surprises désagréables à tout le monde. »

Isabelle Monnin

Audrey Pulvar, Harry Roselmack

Ils voulaient le job

A partir du 17 juillet, Harry Roselmack remplacera Patrick Poivre d’Arvor pendant l’été. Il s’engouffre dans la brèche

déjà ouverte par la Martiniquaise Audrey Pulvar, une pionnière qui s’est battue pour décrocher en 2005 le « 19/20 »

de France 3… Cette fois, on verra un Noir au « 20-heures » de TF1, pour la première fois en France. Une

minirévolution. A entendre les commentaires qui l’ont saluée, on pourrait croire qu’elle résulte de la seule volonté de

TF1 de s’ouvrir à la diversité, au lendemain de la crise des banlieues. Une décision purement « politique » donc,

d’autant que Nicolas Sarkozy a laissé entendre qu’il avait oeuvré à cette promotion surprise. Bref, le jeune Antillais de

33 ans, né à Tours, physique de top model, aurait été étranger à son destin. Il n’en est rien. Un jour, dans « les

Enfants de la télé », Arthur sortira peut-être une cassette où l’on verra le bel Harry évoquer «la pluie persistante sur la

Bretagne et la baisse des températures». C’était début 2001, au lendemain de la mort d’Alain Gillot-Pétré, auquel TF1

cherchait un remplaçant. Noir, si possible. Roselmack, alors présentateur sur France-Info, est choisi après un casting.

Finalement il décline la proposition, refusant de s’enfermer dans les seconds rôles dévolus aux « gens de couleur ». A

rebours des idées convenues, il considère que son « profil de Noir » – outre ses compétences journalistiques – est plus

un atout qu’un handicap. Son objectif ? Regarder tous les soirs les téléspectateurs dans les yeux. Rien de moins. Il

parie sur l’évolution incontournable d’un PAF qui ne pourra pas continuer à rester monocolore. Il fréquente le Club

Averroès, créé en 1997 pour promouvoir les minorités visibles dans les médias. En septembre 2004, il y rencontre

Patrick Poivre d’Arvor, invité dans un dîner par l’association. PPDA « signale » le jeune journaliste à sa hiérarchie. On

lui propose une embauche. Comme reporter. Roselmack préfère Canal+ et sa filiale I>>télé, qui lui offrent enfin le

poste dont il rêve : « homme tronc » dans la lucarne. Jusqu’à ce que TF1 décide de lui faire sauter d’un coup tous les

échelons : joker de PPDA. Reste à marquer l’essai. Au sein de l’état-major de TF1, Jean-Pierre Pernaut a

solennellement fait état de son opposition à toute discrimination positive, au nom des grands principes républicains,

auxquels personne, à TF1, ne le savait si attaché. Quant à PPDA, il soutient son nouveau remplaçant, mais il a mis en

garde contre les effets pervers d’une « greffe » qui ne prendrait pas. Le parcours jusque-là sans faute de Harry

Roselmack laisse espérer le contraire.

Airy Routier

«Mafia africaine»

Plus noir que noir

Les rappeurs français marchent sur les traces de leurs frères afro-américains. Radicalité et couleur de peau

revendiquées

Say it loud, I am black and I am proud!» Oui, ils ont bien écouté les leçons de ce bon vieux tonton James Brown.

Black and proud ? Voilà la Mafia K1 Fry (prononcez « cain-fri » pour « Africain »). La Mafia africaine, ou le collectif de

rappeurs, noirs pour la plupart, qui pèse le plus de millions. Parmi eux le 113, l’un des plus gros vendeurs de disques

du moment, Kery James, le rappeur radical, devenu pacifiste après sa conversion à l’islam, ou Rohff, dont le dernier

album fait un malheur. «La Mafia K1 Fry? C’est un nom qui est venu naturellement. On était beaucoup d’origine

africaine, on habitait tous dans le même quartier», dit Popa, qui a doté le collectif de sa propre marque de vêtement

(African Armure). «Qu’on soit antillais, malien ou comorien, on revendique tous l’Afrique, explique ce Français

d’origine malienne. Aux Etats-Unis, on dit Afro-Américain. En France, on n’a pas de statut, pas de représentation,

alors forcément on a besoin encore plus d’affirmer nos origines.» Et si dans le monde réel il vaut mieux «être café au

lait que bleu nuit», dixit Popa, dans le rap, «le genre où l’on a réussi et où l’on peut être fier de la couleur de sa peau»,

c’est presque le contraire. Prenez Booba, la star du rap hardcore. Il a le malheur… d’être métis. Père sénégalais, mère

blanche. Il est même soupçonné – horreur ! – d’avoir été élevé dans un pavillon bourgeois et non dans la « té-ci »

décrite dans ses chansons. Booba s’est ainsi fait démonter la tête par Mc Jean Gab’1, un autre rappeur black, qui l’a

l’accusé de n’être « ni noir ni rabza [arabe], juste un jaune d’oeuf mal ssé-ca [cassé] ». Qu’importe. Booba veut être la

version française de 50 Cent, la star multimillionnaire du rap américain. Alors il copie la même attitude de bad boy,

regard menaçant et tatouages musculeux compris. Côté textes, il se clame de «la classe inférieure, bousillée par la

traite des négros». Ou alors il se dit « Bounty killer » (tueur de Bounty). Bounty étant l’expression utilisée pour

désigner « ceux qui sont noirs dehors, mais blancs dedans ». Bref, des « traîtres », qui renient leurs origines. Pour

son dernier album « Ouest Side », il n’a pas hésité à invoquer les grandes figures du black power : sur la pochette, il

est photographié dans la même pose que Malcolm X sur un célèbre cliché. «Le hip-hop français puise souvent dans

les codes du hip-hop américain, nous expliquait Disiz la Peste. Et beaucoup de jeunes s’identifient aux jeunes Afro-

Américains, même si notre histoire à nous est totalement différente.»

Comme Disiz la Peste, Abd Al Malik, de son vrai nom Régis Fayette-Mikano, est l’un de ceux qui résistent à la

fascination du modèle américain. Rappeur atypique, il fait voler toutes les étiquettes en éclats et veut montrer une

facette du hip-hop qui ne soit pas que grosses voitures, macs, guns, l’imagerie traditionnelle du rap commercial. Il dit

qu’il a été «sauvé» par sa conversion à l’islam – ce qu’il rappelle dans son autobiographie au titre provoc « Qu’Allah

bénisse la France ». Elevé dans un quartier pauvre du Neuhoff, à Strasbourg, il a failli mal tourner. «Mes références,

c’était des voleurs, des dealers. Mais où aurais-je trouvé d’autres héros? Où sont les Noirs chefs d’entreprise ou

hommes politiques?» Finalement, il s’est tourné vers la religion. Les études de philo à la fac. Et le rap. Aujourd’hui l’exmauvais

garçon multiplie les conférences et débats dans les quartiers difficiles. Il rêve de «modèle républicain laïque»

à la française et s’insurge contre le communautarisme, «une défaite». A rebours du discours dominant dans le milieu

du rap. Et aussi des blocages de la société française. Le rap et le r’n'b sont aujourd’hui les genres qui vendent le plus.

Pourtant, si les blacks sont sur scène, ils restent sous-représentés côté business, chez les majors ou dans les chaînes

musicales.

Doan Bui

Doan Bui

La question capillaire

Crépus ou lisses, boucles libres ou crâne rasé, défrisage chimique ou tresses ? Perruques, peut-être ? Comment se

coiffer ? La question relève quasiment de la prise de tête politique pour les femmes mais aussi pour les hommes

noirs. Elle emplit des forums internet entiers. « Ce n’est pas évident de chercher, et surtout de trouver du boulot avec

une tignasse, explique une jeune Africaine en chignon. Alors, les femmes les défrisent. Ça donne l’air plus intégré. Et

les hommes les coupent très courts ou les rasent. » Sauf ceux qui assument leur négritude avec une pointe de

revendication identitaire dans la boucle. « Je les garde frisés, par choix esthétique et idéologique », proclame Angèle.

« Le jour où l’on verra, comme à Londres, des banquiers en locks, on pourra dire qu’on a gagné », rêve Marvin, 30

ans, le crâne lisse comme un oeuf.

Isabelle Monnin

Les confidences de Lilian Thuram

« La couleur vous rattrape toujours »

Des tabous de son enfance antillaise aux insultes racistes des supporters de foot en passant par les contrôles au

faciès : tout champion du monde qu’il est, le sage des Bleus s’est heurté aux préjugés et au mépris. Il dit ici comment

les combattre

Le Nouvel Observateur. – Etre noir en France, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Lilian Thuram. - Et être blanc en France, vous savez, vous, ce que cela signifie ? Je pourrais vous répondre aussi : je

suis Lilian Thuram et je n’ai pas de couleur !

N. O. – Comme le boxeur Larry Holmes qui disait : « J’étais noir, dans le temps, quand j’étais pauvre » ?

L. Thuram. - Non. Ce que je veux dire c’est que je ne me vis pas forcément comme noir. Je suis Lilian Thuram, un

homme de 34 ans, père de famille, footballeur français, vivant à Turin… En revanche, je sais que je suis noir par le

regard de l’autre. Ma « célébrité » m’évite le plus souvent certains désagréments. Mais quand on ne me reconnaît

pas… L’autre jour, à Paris, j’avais rendez-vous dans un restaurant. Le maître d’hôtel ne voulait pas me laisser entrer.

Parce que je suis noir ? Je n’en suis pas sûr, mais j’ai un doute. Quand on est noir, on a toujours ce doute.

Récemment, à la gare de Turin, un policier m’a demandé mes papiers. J’ai regardé autour de moi : seuls les Noirs

étaient contrôlés… J’ai lancé au policier : « La prochaine fois, faites directement une file pour les Noirs, on aura nos

papiers à la main. » Je peux me permettre de réagir. C’est ma chance, et quelque chose qui m’oblige.

N. O. -On n’échappe pas à sa peau ?

L. Thuram. - Prenez Eunice Barber. Si jamais elle avait oublié qu’elle était noire, ça lui est violemment revenu le jour

où elle a rencontré ces policiers. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Elle a peut-être franchi des limites. Mais rien ne

justifie la manière dont elle été traitée. Spontanément, on pense qu’elle a payé sa couleur. Pas seulement moi, mais

d’autres sportifs noirs, comme Christine Aron. Ce doute, ou plutôt cette certitude terrible, ne nous quitte jamais.

N. O. – La France n’aime pas les Noirs ?

L. Thuram. - Trois jeunes Noirs font les cons dans un jardin public. Qu’entend-on ? « Ah, ouais, les Noirs… » Mais

quand trois jeunes Blancs font les cons dans un parc. Que dit-on ? « Ah, les petits cons… » Il y a des préjugés qui

sont figés depuis des siècles. Ça n’empêche pas de vivre. Quand je suis arrivé dans l’Hexagone, à 8 ans, j’ai vécu

dans une cité mélangée, avec des gens de toutes origines. Je n’ai pas grandi comme une victime du racisme. Mais le

poids des préjugés existait. Existe toujours. L’idée qu’un Noir, au fond, n’est pas vraiment français par exemple… J’ai

même entendu ça dans la bouche d’un ami… L’esclavage et la colonisation modèlent encore le regard qu’on porte sur

les Noirs.

N. O. -Vous pensez vraiment que l’image des Noirs en France est encore liée à la traite ?

L. Thuram. - Evidemment. Souvent, je demande aux gens : « Qu’est-ce que tu connais de l’histoire noire ? » Ils

commencent presque toujours par l’esclavage. Dans leur tête, il y a donc cette idée du Noir traité en inférieur. Pendant

près de quatre cents ans, la France a été esclavagiste. C’est énorme. Et ça a tout changé. L’esclavage était une

affaire financière. Mais il a fallu justifier la déportation de millions d’Africains. Alors, l’Eglise a expliqué qu’on allait

sauver l’âme des « sauvages ». Et des scientifiques ont établi que ces sauvages étaient de race inférieure. Prenez les

philosophes des Lumières : Voltaire comparait les nègres à des « animaux » ! Aucun d’entre eux n’a remis en

question les justifications de l’esclavage. Pis, certains les ont renforcées. Pourtant, en France, on admire ces

philosophes. Ce qu’ils ont dit sur les Noirs ? Ça ne compte pas ! Ça fait partie du refoulé français.

N. O. – Aujourd’hui, le cliché en vigueur, n’est-ce pas plutôt celui du Noir violent, délinquant, casseur de

banlieue ?

L. Thuram. - Mais cette image aussi nous vient du passé ! Que disait-on des hommes noirs au XVIIe siècle ? Qu’ils

étaient des brutes, des bêtes. Ça a continué sous la colonisation : lors de l’Exposition coloniale de 1931, il avait été

prévu de montrer aux visiteurs des « cannibales canaques ». Un zoo humain avec des Noirs ! C’était il y a seulement

soixante-quinze ans ! Parmi ces « sauvages », il y avait d’ailleurs Wathio De Canala, le grand-père de mon ancien

coéquipier de l’équipe de France, Christian Karembeu. Ensuite, on s’étonnait que Karembeu ait du mal à entonner « la

Marseillaise » ! Aujourd’hui, on dit que les Noirs sont violents. Ou alors qu’ils sont de bons sportifs… Ah, les qualités

physiques, naturelles, ça, d’accord, c’est bon pour nous ! On ne parle jamais d’un « footballeur noir » ! Thuram est un

« footballeur » tout court. Un Noir musclé, c’est évident ! Mais s’il s’agit d’un écrivain, ce n’est pas naturel, alors on

précise. On dit l’« écrivain noir » !

N. O. – Vous n’exagérez pas ?

L. Thuram. -Les préjugés empoisonnent tout le monde ! Je me souviens d’une conversation avec l’un de mes fils. Je

lui avais proposé une banane pour le dessert. Il m’a lancé : « Non, papa, je ne mange pas de banane, parce que je ne

suis pas un singe. » J’ai poussé plus loin la discussion pour essayer de savoir ce qu’il avait derrière la tête : « Ce

serait bien pour toi si tu étais blanc, ton papa et ta maman aussi ? » Il m’a dit : « Ah oui, c’est mieux d’être blanc ! » Je

ne me suis pas fâché. Nous avons parlé. Nous sommes tous prisonniers du passé. Il faut l’affronter, si on veut en

sortir.

N. O. – Ce passé a marqué votre enfance ?

L. Thuram. -Non. Je suis né aux Antilles. Dans ma famille on n’évoquait jamais ce tabou. La plupart des Antillais ont

honte de cette histoire – les Noirs, la traite, l’esclavage. Certains refusent même toute idée d’un lien avec l’Afrique.

D’autres ont intériorisé le discours de classification des races. Ils classent les gens en fonction de la couleur de la

peau, du plus noir au moins noir. Plus on est clair, mieux c’est. Ma mère m’a raconté qu’elle a entendu toute sa

jeunesse qu’il fallait se marier avec un Blanc – pour diluer la couleur. Il y a une expression en Guadeloupe pour

désigner les enfants plus clairs, qui pourront échapper à la malédiction : avoir la « peau chapée ». La peau sauvée, la

peau qui a échappé au Noir ! Même les Antillais sont encore imprégnés des thèses de Buffon qui plaçait les Blancs en

haut de l’échelle de l’espèce humaine et les Noirs en bas.

N. O. -Comment lutter contre les préjugés ?

L. Thuram. - En les analysant. C’est en apprenant notre histoire qu’on pourra les détruire. Si je m’intéresse à

l’esclavage, ce n’est pas pour compter les morts et les souffrances, ni dans un esprit de revanche contre les Blancs.

Je ne veux pas m’enfermer dans un statut de « descendant d’esclaves » qui aurait des droits à part. Ni dans le

ressentiment. Mais si je veux avancer, répondre à mes enfants, je dois connaître le passé qui a façonné notre

psychologie. C’est la seule façon de se libérer de tout cet héritage.

N. O. – Quand avez-vous entamé cette démarche ?

L. Thuram. - Il y a dix ans à peu près. Au hasard des livres et des rencontres. A Paris, je fréquente une librairie,

Présence africaine. J’ai lu Frantz Fanon. Je suis aussi allé chercher dans un passé plus lointain. Un égyptologue, que

j’ai connu aux Antilles et qui avait senti en moi ce besoin de comprendre, m’a fait découvrir Cheikh Anta Diop et ses

travaux sur les civilisations noires antiques.

N. O. -C’est important pour vous de savoir que Ramsès II était noir ?

L. Thuram. -Oui. J’ai besoin de savoir que l’histoire de l’Afrique n’a pas commencé avec l’esclavage. On parle bien de

l’apport des Grecs à la culture occidentale. Pourquoi oublierait-on l’Egypte antique pour l’Afrique ? Il y a eu la

civilisation éthiopienne, celle du Bénin, ou du Ghana. Des siècles de culture, qu’on ne nous a pas enseignés. C’est

une manière de réparer une dignité perdue avec la traite. On nous dit toujours : les Noirs sont devenus libres en 1848

après l’abolition de l’esclavage. Comme s’il n’y avait rien eu d’autre avant. Ça change tout si on vous explique qu’ils

ont construit les pyramides avant d’être enchaînés ! Et surtout que tous les Noirs n’ont pas été esclaves.

N. O. – Est-ce que cela aide à se protégerde la haine ou du mépris ? Comment supportez-vous ce football

contemporain avec ses spectateurs qui poussent des cris de singe quand un Noir touche la balle ?

L. Thuram. -Comme dit Gandhi, il est plus honteux d’être esclavagiste qu’esclave. J’ai de la compassion pour ces

faux supporters. Eux aussi sont enfermés dans leurs préjugés. Une fois, j’ai craqué. C’était en Espagne, un type me

hurlait, à l’abri derrière un grillage : « On n’aurait jamais dû t’enlever les boulets des pieds. » Je lui ai fait signe, façon «

viens te battre »… Bon. Je me protège de la colère en analysant le racisme et ses raisons… Au fond, je suis plus

blessé quand Alain Finkielkraut ironise sur l’équipe de France « black-black-black » – comme si le joueur noir n’était

pas tout à fait un joueur français… Finkielkraut est une référence, pas un abruti qui hurle dans un stade. J’ai noté ses

excuses. Mais les mots ont eu leur effet. Comme ceux de Nicolas Sarkozy sur la racaille… On parle trop vite, trop fort,

alors qu’on devrait être réfléchis. On ne réalise pas les dégâts.

N. O. -Vous avez l’impression que la France s’égare ?

L. Thuram. -Oui, la France s’égare. Prenons l’exemple de Dieudonné. A l’entendre, l’esclavage serait seulement

l’affaire des Noirs et la Shoah, exclusivement celle des juifs. Mais la Shoah m’« appartient » à moi aussi. Et

l’esclavage concerne tout le monde. Ces tragédies ne sont pas uniquement celles des Noirs ou bien des juifs. Mais

celles de tous les hommes. D’ailleurs les juifs, parce qu’ils ont souffert eux aussi, sont les premiers à pouvoir

comprendre les souffrances des Noirs. Il faut éviter l’enfermement, chacun dans sa communauté ou sa « couleur ».

Ou la tentation américaine, avec ses quotas, ses groupes protégés. Si je crois que chacun doit réapprendre l’histoire,

c’est justement pour que l’on puisse vivre ensemble, dans la République. Je me souviens de la Coupe du Monde en

1998. Comme tout le monde, j’ai vu la joie, l’enthousiasme… Je n’ai jamais cru aux beaux discours autour de cette

équipe de France « black-blanc-beur » qui avait guéri le pays… Mais il faut garder cet objectif. Si je suis pour une

communauté, c’est la communauté française !

Claude Askolovitch Marie-France Etchegoin

Publié dans BLACKS DE FRANCE, DU RACISME EN FRANCE, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY, QUESTIONS NOIRES | Pas de Commentaire »

Conseil constitutionnel : oui aux « tests ADN », non aux « statistiques ethniques »

Posté par issopha le 21 novembre 2007

Conseil constitutionnel : oui aux « tests ADN », non aux « statistiques

ethniques »

Linternationalmagazine.com, publié le 19/11/2007

chirac.png
Légende
-->

Le Conseil, où siège désormais l’ancien président Jacques Chirac, a en effet assorti sa validation de « réserves précises », ce qui signifie que sa lecture s’imposera aux autorités judiciaires et administratives, selon un article paru dans le journal « Le Monde ». L’article 13, qui fixe les conditions dans lesquelles un demandeur de visa peut recourir à des tests ADN pour prouver une filiation maternelle, n’a pas « pour effet de créer un droit spécial réservé aux étrangers », a jugé le Conseil présidé par Jean-Louis Debré.

« La filiation de l’enfant étranger reste soumise à la loi personnelle de la mère étrangère », a-t-il rappelé. En clair, l’enfant d’une mère ghanéenne ou salvadorienne, par exemple, reste soumis à la loi du pays de sa mère. La preuve de sa filiation – adoption ou autre – se fait selon les modalités reconnues dans ce pays maternel. « Sous ces réserves, qui assurent l’égalité entre tous les modes d’établissement de la filiation, la loi » n’est pas contraire « au principe d’égalité », a jugé le Conseil.

Autre réserve du Conseil : l’article 13 « ne dispense pas les autorités diplomatiques ou consulaires de vérifier au cas par cas les actes d’état-civil produits » par les demandeurs. Saisies d’une demande de regroupement familial, ces autorités devront faire – et prouver qu’elles ont fait – un travail de vérification des pièces présentées et non pas proposer d’emblée le test ADN. Le Conseil a voulu ainsi interdire « une application systématique du recours aux tests ADN dans les Etats où se déroulera cette expérimentation ».

Par ailleurs, le Conseil constitutionnel a censuré l’article 63 sur les statistiques ethniques, un autre point litigieux de la loi. Pour les Sages, établir des statistiques ethniques est en contradiction avec l’article 1 de la Constitution. Celui-ci stipule que « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Le Conseil a donc jugé que des études statistiques « ne sauraient reposer sur l’origine ethnique ou la race ».

Publié dans BLACKS DE FRANCE, DU RACISME EN FRANCE, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY, QUESTIONS NOIRES | Pas de Commentaire »

Patrick Lozès , président du Conseil de Représentation des Associations Noires de France ( CRAN )

Posté par issopha le 21 novembre 2007

Patrick Lozès

L’international Magazine, publié le 01/11/2007

Légende
-->lutte20contre20le20racisme11.jpg

Colonisation, regroupement familial, tests ADN, le CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France) est présent sur tous les fronts qui visent à lutter contre les discriminations qui touchent les Noirs en France. Il vient encore de faire des vagues… La sortie de l’édition 2007 du dictionnaire Le Robert avait été quelque peu secouée par une polémique au sujet de la définition du terme « colonisation ». Patrick Lozès, son président, y a vu un relent de l’affaire du « rôle positif de la colonisation » voté par le Parlement français le 23 février 2005 puis abrogé par décret en mars 2006. Les tests ADN concernant le regroupement familial sont un autre sujet de préoccupation. Patrick Lozès nous livre à linternationalmagazine.com son analyse et les raisons de son action.

La contestation par le CRAN de la définition du terme « colonisation » a engendré de nombreuses réactions. Qu’en pensez-vous ?

L’année dernière, nous avons dénoncé les définitions des mots « colonisation » et « coloniser » contenues dans l’édition 2007 du dictionnaire Le Petit Robert et avons appelé au boycott de ce dictionnaire.

Rappelons qu’aux mots « colonisation » et « coloniser », Le Petit Robert proposait en effet les définitions suivantes, inchangées depuis la première édition du dictionnaire apparue il y a 40 ans…en 1967 :

- Colonisation : « mise en valeur, exploitation de pays devenus colonies »,
- Coloniser : « coloniser un pays pour le mettre en valeur, en exploiter les richesses (…) ».

Faute d’explications supplémentaires, qui auraient permis de les mettre en perspective, les termes «  mettre en valeur » et « mise en valeur » renvoyaient uniquement à l’exploitation matérielle des pays occupés par le colonisateur, qu’ils présentaient sous un jour positif. Ces termes niaient, délibérément ou non, la souffrance des peuples colonisés.

J’ai expliqué à l’époque que l’on ne pouvait pas mettre sur le même plan des richesses et des hommes et j’ai cité à l’appui de notre démonstration le poète Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme : « Colonisation = chosification »

(Ndlr : Il existe deux acceptions selon Le Robert. Colonisation : a) Peupler de colons, transformer en colonie b) Mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies. C’est la seconde qui est contestée).

Nous nous félicitions que, dans l’édition 2008 du dictionnaire Le Petit Robert, les Editions Le Robert ont modifié la définition du mot colonisation en y intégrant la citation d’Aimé Césaire, « colonisation = chosification » que nous avons utilisée à l’appui de notre contestation.

Dans cette bataille, nous avons été soutenus par les diasporas, par la Suisse, la Belgique, le Canada et l’Afrique francophone. Le Cran défend des idéaux républicains qui sont en tous points éloignés de ceux de la colonisation.

Est-ce une victoire ?

Pour moi, il ne s’agit pas d’une victoire du CRAN sur « Le « Robert » mais d’une victoire pour la société française dans son ensemble, qui accepte progressivement de revisiter son passé, sans complexe ni culpabilité. L’objectif du CRAN a toujours été de parvenir à une « mémoire réconciliée » bien préférable à une « mémoire revanche »

Nous avions d’ailleurs proposé à l’époque, la mise en place d’un groupe de travail pour trouver une définition qui ne soit pas contestable et acceptée de tous. Le meilleur rempart contre le communautarisme est de permettre, comme le fait le CRAN, un espace de débat serein sur cette période compliquée qu’est la colonisation, plutôt que de laisser se former des nœuds qui seront beaucoup plus difficiles à défaire.

D’abord la loi du 23 février 2005 sur « les effets positifs de la colonisation » a déchaîné les passions. Vous l’avez dénoncée ?

Cette loi était ignoble. La colonisation, ce n’est pas uniquement la construction de routes, ou d’hôpitaux. Il fallait le marteler. Le vrai changement, c’est que les minorités prennent maintenant toute leur place dans ce débat.

La Cité de l’histoire de l’immigration, au Palais de la Porte Dorée à Paris, vient d’ouvrir ses portes sans grande pompe. Est-ce une bonne approche ?

L’histoire de cette Cité nationale de l’immigration* vise à apporter un savoir historique qui remet en cause la vison de l’immigration que tente d’imposer le pouvoir politique. Le pouvoir politique actuel présente l’immigration comme une source de difficultés sociales et une menace pour la nation et pour la République Cette Cité veut justement rompre avec cette logique.

De nombreux chercheurs, historiens et adhérents du CRAN ont travaillé étroitement à la mise en place de cette coté de l’histoire de l’immigration. Certains chercheurs ont démissionné pour protester contre le ministère de l’« immigration » et de « identité nationale » sans pour autant remettre en cause le bien-fondé de cette cité.

Les choses sont bien différentes pour l’Institut d’études sur l’immigration et l’intégration (IEII) créé le 8 octobre dernier et doté d’un conseil scientifique, sous la houlette de Mme Hélène Carrère d’Encausse.

Je suis très réservé sur cet Institut et sur sa finalité. Mme Carrère d’Encausse la présidente ne me semble pas être le meilleur choix car elle a illustré sa méconnaissance du sujet par ses propos douteux sur les familles africaines. Elle a estimé que beaucoup d’africains étaient polygames. Elle a aussi estimé que la polygamie était responsable des émeutes.

Polygamie, regroupement familial, la demande de tests ADN pour établir une filiation pose des problèmes éthiques. Le Sénat a t-il atténué la portée de l’amendement Mariani ?

Pour revenir en arrière, en 2005, lors des émeutes de banlieue, plusieurs personnalités et des députés ont tenté de lier la polygamie aux émeutes à propos de logements de taille insuffisante pour abriter les familles africaines. C’est scandaleux

Pour ma part, je suis vivement opposé aux tests ADN pour déterminer la filiation. Je considère cette mesure comme discriminatoire et aux conséquences explosives. Cet amendement a été proposé par le député du Vaucluse Thierry Mariani alors même qu’au nom de la plus élémentaire éthique, les tests génétiques de filiation sont strictement encadrés par la loi : en vertu de l’article 16 du code civil, « l’étude génétique des caractéristiques d’une personne ne peut être entreprise qu’à des fins médicales ou de recherche scientifique« .

Il y aurait-il des droits humains différents selon que l’on est français ou étranger ?

Il se trouve que cet amendement inique s’appuie sur une étude rendue publique en juin dernier et qui cible ouvertement selon son auteur Adrien Gouteyron sénateur de la Haute Loire, les actes officiels d’état civil fournis par les familles de « certains pays, comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, les deux Congo (Brazza et RDC), le Togo, Madagascar ou les Comores »

Il y a des sous-entendus racistes dans ces propos : les familles africaines auraient une filiation déréglée (cette affirmation est détestable) qui ne peut être établie que par la génétique. Vidé de sa substance, (en s’appuyant sur la matrilinéarité) l’amendement Mariani n’a plus de sens. C’est un texte cafouilleux et nauséabond.

La seule solution est son retrait pur et simple. Outre l’instrumentalisation de l’immigration, c’est une méconnaissance totale de la notion de famille. La filiation biologique n’est pas la seule forme de filiation en Afrique ou en Europe.

Quel est aujourd’hui le fil rouge de l’action du CRAN ?

Il porte sur deux actions : la lutte contre la discrimination et le travail sur la mémoire. Pour ce qui concerne les discriminations, nous demandons la mise en place de statistiques de la diversité.

Je m’explique : les discriminations les plus nombreuses sont des discriminations indirectes (amenées par des méthodes neutres et quelques fois sans intention de discriminer) les discriminations indirectes ne se voient pas et ne peuvent être démontrées que par les statistiques qui est donc simplement un outil pour établir un diagnostic Pourquoi cette demande ? Pour montrer qu’il existe un traitement différent selon l’apparence des citoyens. Avec ces informations précises, la demande d’une politique cohérente de lutte contre la discrimination sera une évidence pour tous.

Quant au devoir de mémoire, nous venons de l’évoquer notamment à propos de la définition de la « colonisation ».

Les « minorités visibles » s’affichent au gouvernement. Les avez-vous rencontrées ?

Bien sûr, mais ni plus ni moins que les autres membres du Gouvernement. Ce sont les ministres de tous les français. Ce ne sont pas spécifiquement nos interlocuteurs.

Certes le gouvernement reflète dans sa composition la France d’aujourd’hui, mais au bout de six mois, il n’est pas interdit de commencer à le juger sur des actes. L’action de ce Gouvernement n’est ni cohérente ni volontariste en matière de lutte contre les discriminations. Regardez pour la haute fonction publique par exemple, il n’y a pas un seul un ambassadeur parmi les 200 qui représentent notre pays à travers le monde. Prenez les 100 plus hauts gradés de l’armée française, eh bien il n’y pas un seul noir !

Propos recueillis par Marie Lory

*Cité nationale de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée, 293, avenue Daumesnil 75012 Paris CRAN, 55 rue du Château d’eau 75010 Paris, Tel : 0870 28 47 07 ; site web : www.lecran.org

NB :

*Cité nationale de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée, 293, avenue Daumesnil 75012 Paris

CRAN, 55 rue du Château d’eau 75010 Paris,

Tel : 0870 28 47 07

site web : www.lecran.org

Publié dans BLACKS DE FRANCE, QUESTIONS DES MINORITES | Pas de Commentaire »

Sois nègre et tais toi! de Jean-Baptiste Onana

Posté par issopha le 2 novembre 2007

Livre : ‘Sois nègre et tais toi!’ de Jean-Baptiste Onana
16/10/2007
 
Sois nègre et tais toi! de Jean-Baptiste Onana dans BLACKS DE FRANCE transparent
Retour sur le livre de Jean-Baptiste Onana, dans lequel il revient sur les questions d’immigration, la marginalisation de la communauté noire, les rapports entre communautés en France
transparent dans DU RACISME EN FRANCE
 
Par Liss Kihindou

pixelorange dans LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY pixelorange dans LES AFRICAINS DE FRANCE

 dans QUESTIONS NOIRES

transparent
pixelorange
 

transparentforumpuce artphototopleft artphototopright
transparent transparent 9565 transparent transparent  
transparent transparent © amazon.fr transparent transparent  
artphotobasleft artphotobasright
transparent transparent

transparent
La question de l’immigration est une question permanente en France. Question majeure pendant les élections, elle fait régulièrement la « une » de l’actualité à la faveur d’un fait divers, d’une crise : expulsions, incendies meurtriers d’immeubles parisiens, crises de banlieue, discrimination quotidienne à l’embauche, pour le logement… les exemples sont nombreux.

Mais, en parlant de discrimination, Jean-Baptiste ONANA constate une chose : tous les immigrés ou, de façon plus générale, toutes celles et ceux qui ne sont pas de « souche française » ne sont pas traités en France de la même manière : il y a comme une hiérarchie parmi eux qui place le Noir au plus bas de l’échelle ; ce dernier souffre plus cruellement que d’autres du racisme, du fait de sa « visibilité ». « A l’échelle du monde, c’est certainement la créature la plus discriminée et la plus honnie de l’espèce humaine. » (1)
Voici donc un livre dédié en général « à tous ceux qui subissent la discrimination et sont couverts d’opprobre au quotidien parce qu’ils sont différents ». (2)

pixelorange pixelorange
 

transparent
pixelorange
 
transparent
Il convient de saluer ce livre de Jean-Baptiste ONANA, qui se distingue par deux qualités essentielles. Tout d’abord Sois Nègre et tais-toi ! résulte d’un travail considérable de recherche, de documentation, d’observation. L’auteur n’avance pas un propos sans l’étayer par des exemples précis, par des arguments : actualité, ouvrages, discours d’hommes politiques, témoignages…consolident son analyse qui épouse au plus près le vécu des Noirs en France.

Ensuite cet essai est écrit dans un style qui le rend accessible à tous, la lecture en est véritablement aisée. Alors que dans ce genre particulier qu’est l’essai, il est courant que le lecteur ne s’intéresse qu’à des chapitres en particulier, on se prend à lire Sois Nègre et tais-toi ! comme un roman, du début à la fin.

Que dit donc ONANA ? Rien que des vérités sur les comportements des Blancs (et des autres races) à l’égard des Noirs, ceux des Noirs sur le territoire européen : leurs causes, leurs conséquences. Il y a à la base la perception du « noir », communément négative : « Année noire, série noire, pensées noires, idées noires, liste noire, jour noir, travail au noir, humeur noir…La négativité de la couleur noire est une universalité fort bien partagée par le genre humain. » (3)

transparentforumpuce artphototopleft artphototopright
transparent transparent 8138 transparent transparent  
transparent transparent © R.V transparent transparent  
artphotobasleft artphotobasright
transparent transparent

transparent
Cette perception négative fait que le Noir est combattu, sinon rayé dans les médias, en politique, dans certaines filières universitaires, bref dans toutes les fonctions valorisantes, exception faite pour certaines catégories comme le sport de haut niveau où il s’avère que « la France a besoin de ses nègres pour gagner » (4). La France est de fait multiraciale, mais elle le dénie.

Mais pourquoi donc cette discrimination ? J.B. ONANA étudie un à un tous les cas avérés, tout en démontrant leur illégitimité, j’ai envie de dire aussi leur grossièreté : des chercheurs n’ont-ils pas dernièrement « découvert » que la polygamie serait la cause de la violence ?

« Et que dire de la pédophilie, triste avatar de la liberté sexuelle infinie prônée par les partisans du tout-sexe et du tout-genre-de-sexe qui gangrène la société française ? (…) A titre personnel, je suis contre la polygamie, mais aussi contre toutes les formes de sexualité déviantes. Mais à tout prendre, j’aime mieux avoir deux épouses adultes, légitimes et consentantes que forniquer avec des bambins de cinq ou huit ans. Qu’on ne s’y trompe pas : la République a plus à craindre de ses pédophiles en col blanc, qui essaiment dans les milieux socioprofessionnels prétendument respectables (…) que d’un ou deux bigames africains dans une tour HLM.

Est-ce pour parachever son œuvre civilisatrice en Afrique qu’elle s’est récemment mise à y exporter massivement son trop plein de prédateurs sexuels, que l’on voit déambuler aux abords des hôtels de classe internationale et des sites touristiques, le sexe à la main, le portefeuille dans l’autre ? » (5)

transparent
Voilà comment ONANA répond aux découvertes « ingénieuses », aux préjugés qui pèsent sur les Noirs. Le ton est volontiers ironique, jamais haineux, car ce n’est que pour une « une France plus tolérante et plus respectueuse de l’humain, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne » (dédicace) qu’il écrit ce livre.

Et les Noirs donc ? c’est avec sévérité qu’ONANA les interpelle et les secoue, pour qu’ils se décarcassent, qu’ils réagissent, qu’ils se prennent en mains. Cela ne saurait se faire en cherchant « à paraître ce que nous ne sommes pas ». Il constate tristement que « jamais une race ne s’est autant reniée, abâtardie et prostituée culturellement que la nôtre. » (6) Et il s’attaque à « ceux qui les véhiculent et les symbolisent le mieux : l’élite et l’intelligentsia noires. » (7)

J’aurais voulu mettre tant d’extraits sous les yeux du lecteur pour qu’il juge de leur pertinence, je ne peux que vivement recommander de se procurer le livre. En vérité, toute personne qui voudrait être au fait de la question noire en France, de celle des immigrés en général, devrait absolument lire ce livre. On se souvient de Je suis noir et je n’aime pas le manioc, de Gaston Kelman, qui avait amorcé la question. Voici Sois nègre et Tais-toi dont la couverture, entièrement noire, annonce la couleur. Je recommande particulièrement les chapitres « La tolérance, une vertu française ? » ;

« Singeries nègres et mystifications blanches » et « Les relations intercommunautaires » où l’on voit que, si l’on peut s’étonner de l’inimitié entre les euro-étrangers et les Noirs, entre les Africains et les Maghrébins (qui parfois partagent la même religion – mululmane – ), on trouve encore plus insolite la ‘ »vieille rivalité afro-antillaise ». Pourtant, au regard des autres communautés, cela ne fait aucune différence (un Noir est un Noir), même si l’Antillais s’échine à se distinguer de l’Africain. Mais y a-t-il vraiment une différence ?

transparentforumpuce artphototopleft artphototopright
transparent transparent 8182 transparent transparent  
transparent transparent transparent transparent  
artphotobasleft artphotobasright
transparent transparent

transparent
« Le seul réel avantage des Antillais sur les Africains est leur citoyenneté française, qui leur ouvre les portes de la fonction publique. Encore, n’y occupent-ils généralement que des postes subalternes : à la Poste, dans les établissements hospitaliers, dans la police et l’armée. Alors, d’où vient cette promptitude à s’en prendre aux originaires d’Afrique plutôt qu’au commun des Français ? La vérité c’est que les ressortissants d’outre-mer sont directement confrontés à la concurrence des Négro-Africains pour les petits boulots. Il est d’ailleurs révélateur que d’une élection à l’autre, ils soient de plus en plus nombreux à voter Front National » (8)

Tous les Noirs, qu’ils viennent d’Afrique ou des DOM-TOM, devraient unir leurs forces s’ils veulent être entendus, s’ils veulent réagir efficacement contre les misères qui leur sont réservées. D’une façon générale, Jean-Baptiste ONANA déplore le fait que :

« les différentes communautés présentes sur le sol hexagonal s’ignorent royalement (…) Quand ils daignent se rencontrer, c’est généralement dans un cadre professionnel, confessionnel ou événementiel obligé et rarement dans celui d’une convivialité délibérément souhaitée. Ainsi, pour le commerçant chinois, turc ou pakistanais, un Africain méritera d’autant sa considération qu’il se révélera client ou acheteur. Le reste du temps, mieux vaudrait pour lui qu’il aille se faire voir ailleurs. (9)

transparent
Trois voix retentissent en écho dans cet ouvrage : celle de l’auteur de Peau noire, masques blancs ; celle du Général de Gaulle et enfin celle de toutes les personnes dont Jean-Baptiste ONANA a recueilli le témoignage dans le cadre de cet ouvrage, et dont la lecture est éminemment édifiante.

Jean-Baptiste ONANA, Sois Nègre et tais-toi ! Editions du Temps, 2007.
256 pages.
14,90 €.
Un livre à lire absolument.

pucemenu L’auteur
Juriste de formation, Jean-Baptiste ONANA est Docteur en aménagement et enseignant universitaire en Géopolitique. Il a également été un membre actif de SOS Racisme.

Notes

1. Sois Nègre et tais-toi !, p. 57
2. Dédicace du livre
3. p. 52
4. p. 54
5. p. 73
6. p. 103
7. p. 104
8. p. 151
9. p. 118

Publié dans BLACKS DE FRANCE, DU RACISME EN FRANCE, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY, LES AFRICAINS DE FRANCE, QUESTIONS NOIRES | Pas de Commentaire »

Savoirs et pouvoirs. Les enjeux du débat postcolonial en France aujourd’hui

Posté par issopha le 12 octobre 2007

Mouvements n° 51, sept.-oct. 2007 : Qui a peur du postcolonial ?

 

Savoirs et pouvoirs. Les enjeux du débat

  

postcolonial en France aujourd’hui

 

Table-ronde (version intégrale)

Par , et

 

FABRIQUE DES IDÉES. Si la controverse liée au regard que nous portons sur cet autre « passé qui ne passe pas » est aujourd’hui de moindre intensité qu’il y a encore un an, elle est loin d’être éteinte et ne le sera probablement pas avant que soient explicités les motivations qui conduisent hommes politiques et citoyens, chercheurs et militants, à s’y investir. La polémique est parfois caractérisée par l’absence d’un véritable dialogue, comme si, pour les uns et les autres – pas seulement pour les « minorités vociférantes » en quête de reconnaissance, mais aussi pour l’État républicain ou pour le monde académique – l’enjeu était existentiel. D’où notre envie de mettre en abyme ce « débat postcolonial », de réfléchir aux ingrédients de la polémique, avec l’aide de trois chercheurs venus d’horizons variés et qui n’entretiennent pas les mêmes relations avec la sphère politique. 4 octobre 2007.

Mouvements : Nous voudrions aborder avec vous la question postcoloniale « au second degré », en se demandant pourquoi en France, ces dernières années, le thème postcolonial s’est tellement développé. Qu’est-ce qui se joue ? Pourquoi cette polarisation sur le rapport passé-présent ? Comment analyser l’articulation entre le débat dans les milieux universitaires, le retour des mémoires militantes et les enjeux proprement politiques ? Nous voudrions, confronter les points de vue, puisque ces débats ont souvent été marqués par des dialogues de sourds et que les différences ne sont pas seulement liées au contenu mais aussi aux positions occupées par les différents protagonistes.

Commençons par les termes eux-mêmes : postcolonial, postcolonialité, voire postcolonialisme. Ces mots ont des significations et des connotations différentes pour les uns et les autres, et des jugements positifs ou négatifs sont souvent implicites dans les définitions que l’on donne. Faut-il commencer par s’entendre sur les mots ?

Postcolonial, postcolonialité, postcolonialisme

Nacira Guénif : En effet, ces mots suscitent parfois des réactions avant même d’être pensés. Mais on ne peut pas parler de l’utilité des notions avant de les avoir interrogées. Plutôt que de raisonner sur les mots eux-mêmes, il serait sans doute plus utile de les mettre en discussion, et cette discussion a eu assez peu lieu jusqu’à maintenant.

Les trois termes mentionnés se placent, d’emblée, au-delà du colonial, le colonial n’étant pas débattu mais constitué comme un fait avéré. Ne faudrait-il pas plutôt examiner de plus près le colonial, la colonialité, le colonialisme ? Je ne prétends pas clore cette question, j’aurais plutôt envie de l’ouvrir : comment établit-on, comment peut-on discuter des continuités entre les phénomènes et les termes qui sont censés les désigner ?

Le terme « postcolonial » a pour moi l’avantage d’être un adjectif et non un substantif. Il permet, du coup, de combiner différentes dimensions et de voir à quoi on peut les associer ou pas. Il permet de faire un travail qui, dans les sciences sociales, est plus intéressant que de définir et ainsi figer une réalité à un moment donné. Il n’est pas question pour moi de substantiver une réalité historique, de la clore définitivement et de la considérer comme avérée, surtout quand cette réalité est contemporaine. Si on admettait l’idée d’une « postcolonialité » en tant que réalité substantivée, on serait en train de clore un chapitre avant même de l’avoir ouvert. Je ne suis pas sûre que ce soit utile, ni en termes politiques, ni en termes universitaires. Ce qui m’intéresse est de voir comment les dynamiques se superposent, comment elles se répondent, comment aujourd’hui elles continuent à résonner, et pourquoi. Voilà ce qui me paraît le plus fécond dans la notion de « postcolonial ».

Avec « postcolonialité », on entre dans quelque chose de substantif, de clos, défini et définitif. L’intérêt possible de ce mot dans le contexte des discussions actuelles, c’est de l’associer à « modernité ». Il y a quelque chose de commun entre ces deux dynamiques, puisque la colonisation est consubstantielle de la modernité, continue à exister en son sein. Cela permet de travailler sur des dimensions qui pourraient sembler divergentes, comme si la modernité avait été « trahie » par la colonisation — mais ce n’est pas mon point de vue. En même temps, si l’on admet que l’une des promesses de la pensée postcoloniale est de se donner les moyens intellectuels et politiques de penser l’après, le « post », l’au-delà du colonial, l’a-colonial, de définitivement prendre congé avec cette forme de pouvoir, de passer à autre chose, alors la postcolonialité serait ce qui succède, ce qui fait place et fait pièce à la colonie.

De gauche à droite : Nacira Guénif-Souilamas, Romain Bertrand (de dos), Jean-Luc Bonniol

M. : Cette idée de dépassement est souvent ignorée, le mot n’est pas souvent utilisé dans ce sens là.

N.G. : Tout à fait. Il y a un palier qu’on ne franchit pas. La postcolonialité serait ce qui libèrerait la modernité de sa face sombre, puisque la modernité s’est largement appuyée sur la colonie. Ce qui permettrait aussi de repenser à nouveau le statut de la modernité.

Je ne sais pas en revanche ce que peut apporter la notion de « postcolonialisme », qui semble impliquer un véritable projet doctrinal, politique, idéologique. Peut-on dire que, puisqu’il y a eu colonialisme, il y a donc postcolonialisme ? Je n’en suis pas convaincue, je serais plutôt tentée de dire que la notion de colonialisme a encore son utilité, y compris pour travailler des phénomènes d’aujourd’hui. Mais je veux bien que cette notion comme les autres soit mise en discussion, qu’elle soit soumise à un dépliage, une déconstruction, avec beaucoup plus d’imagination et de liberté qu’on a été amené à le faire jusqu’à présent en France.

Jean-Luc Bonniol : Je serais réticent en effet à adopter un terme comme postcolonialisme dans la mesure où il fait référence, me semble-t-il, à un projet doctrinal ou du moins à un processus intentionnel. Tout l’intérêt de cette constellation de termes qui sont apparus dans notre ciel intellectuel depuis quelques années, c’est justement de ne pas faire référence à un processus intentionnel. Ils permettent aussi de se dégager du terme, pas mal galvaudé à mon avis, de « néocolonialisme ».

Ces termes, il est vrai, ont été reçus sur le mode de l’évidence et de façon très diverse, il est donc nécessaire de les penser ou repenser. Ils me paraissent utiles pour caractériser des situations, notamment pour qualifier un moment qui se situe « après la colonie », après la colonisation. Le postcolonial évoque donc la situation qui succède à la colonie et ne saurait être rabattu sur le colonial. Bien sûr, dans ce moment postérieur à la colonie, il reste quelque chose de la colonie, dans la réalité objective, dans les têtes, mais le problème qui se pose est de mesurer quelle est cette part, ce résidu, ou cet héritage.

Si l’on distingue les deux dimensions principales que sont d’un côté la situation de l’ex-colonie, dans le lieu même où la colonisation s’est produite, et de l’autre la situation dans l’ex-puissance colonisatrice, il serait nécessaire de mieux explorer les relations entre les lieux, entre la colonie et l’ex-puissance coloniale (qu’il s’agisse de relations entre nations ou à l’intérieur d’un même état, comme pour les relations entre la France métropolitaine et ses territoires d’outre-mer), mais aussi les effets de la présence d’ex-colonisés arrivés dans le pays colonisateurs avec les flux migratoires de ces dernières années, qui posent une série de problèmes spécifiques. Très souvent, la qualification de postcolonial réfère à cette présence des ex-colonisés au sein même de la puissance autrefois colonisatrice.

Sur le lien entre modernité et colonialité, il faut bien se rendre compte des durées. La colonisation commence effectivement à l’aube de l’ère moderne, au début du XVIe siècle, avec une division du travail à l’échelle d’une économie-monde qui se met alors en place. La colonialité est en congruence avec la modernité et va durer plusieurs siècles, nous en sortons à peine (cela fait tout juste quatre décennies…). Ce qui fait que par rapport au moment postcolonial, nous avons pour le moment peu de recul. La simple confrontation des durées permet d’avoir une première appréhension de ce qui peut rester de la longue période antérieure.

N.G. : Ne sommes-nous pas dans un moment que nous percevons avec beaucoup de confusion ? Si on avait dit au navigateur qui partait à la conquête de l’Amérique ou à la recherche de la route des Indes qu’il était en train d’inaugurer une nouvelle ère, il aurait été déconcerté par cette affirmation. Il y a une myopie liée au fait que nous parlons d’un phénomène dans lequel nous sommes profondément enserrés, dont nous sommes parties prenantes, il n’est donc pas facile de réfléchir sur la contemporanéité. On pourrait d’ailleurs poser la question inverse : par quel miracle les effets d’une période aussi longue pourraient avoir disparu dans la société française contemporaine ? Il me paraît plus logique de formuler l’hypothèse ainsi, en inversant la charge de la preuve.

J.-L.B. : A l’époque de mes études, il y avait un autre terme qui était très employé : « pré-colonial ». Il serait peut-être intéressant de réfléchir à l’encadrement du temps colonial entre, d’un côté, en amont, le pré-colonial (avec toute la connotation téléologique plaquée sur ce terme…), et, en aval, le post-colonial. En anthropologie il y a eu tout un effort pour se dégager de l’emprise du colonial, avec cette illusion qu’on pouvait peut-être retrouver une sorte d’« authenticité », avec tous les guillemets possible, précoloniale – une sorte d’authenticité humaine qui ne serait pas entachée par ce qui a été altéré par le colonial. A l’inverse, il y avait à la Sorbonne des spécialistes de l’histoire de la colonisation, et cela me paraissait le comble du ringard ! C’était essentiellement l’histoire des colonisateurs censés modeler la réalité : les gouverneurs, le chemin de fer, les hôpitaux, etc. Si j’ai préféré me tourner vers l’anthropologie, malgré ses chimères, c’était parce que je n’avais pas du tout envie de m’engager dans cette voie-là.

J’ai en fait été très marqué par un ouvrage de Nathan Wachtel paru au début des années 70 : La vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la conquête espagnole. L’auteur s’efforçait de restituer la manière dont du « précolonial » peut subsister au travers de toute l’épaisseur coloniale jusqu’à nos jours. Cela me paraissait une voie prometteuse. Car elle permettait de ne pas concevoir toute la réalité « indigène » comme entièrement déterminée par la situation coloniale…

M. : Justement, une autre façon de penser le postcolonial, plus courant dans le monde anglophone qu’en France, est en termes de déplacement du regard : il s’agit non seulement d’un déplacement chronologique mais aussi d’une remise en cause du regard du monde blanc et occidental dominant, de ses formes de classification des groupes humains, de l’orientation eurocentrique imposée aux sociétés colonisées.

N.G. : La perception est relative selon les lieux et les moments que l’on investit. On dit que la question du postcolonial surgit dans des lieux où elle n’est pas attendue, mais il n’est peut-être pas si étonnant qu’elle surgisse dans ces lieux-là : elle surgit là où il y a une urgence temporelle plus grande que sous les anciennes puissances coloniales. Penser le moment de l’après-colonie était devenu impérieux dans certains lieux et pour certaines personnes. Voilà ce qui donne parfois ce sentiment de distorsion ou de divorce (y compris intellectuel), d’incompréhension. Les travaux de Stuart Hall et de Paul Gilroy montrent qu’il y a un enracinement existentiel dans l’expérience qui ne doit pas être systématiquement disqualifiée. Il y a une difficulté à admettre qu’une pensée postcoloniale critique est générée par une expérience humaine.

Mes enseignants en ethnologie et en sociologie dans les années 70 étaient Louis-Vincent Thomas et Georges Balandier à l’Université de Paris V. A l’époque déjà, ils enseignaient l’anthropologie dans la perspective de la rupture coloniale. Du coup, je n’ai jamais eu l’impression d’être en dehors du postcolonial ! Le jour où le mot est arrivé, j’étais déjà depuis longtemps familière de l’approche théorique. On voit bien qu’elle a été éclipsée, à cause de l’importance de la question sociale, à cause de la prédominance de certains dans le champ universitaire. Cette pensée a disparu de la circulation pendant toute une période, mais elle était là ! Elle transparaissait à travers les réminiscences coloniales de certains enseignements, on parlait de l’ « Afrique noire » et de l’ « Afrique blanche », terminologie qui serait aujourd’hui éminemment problématique. Il y a matière à penser la manière dont une certaine démarche critique était à la fois pensée, donnée à entendre, et, en même temps, complètement éludée.

Romain Bertrand : Je me contenterai ici d’une remarque de synthèse. Soit le terme « postcolonial » n’est qu’un marqueur chronologique, un indicateur de séquence historique, et alors il peut tout aussi bien, dans la plupart des cas, être remplacé par l’adjectif « contemporain ». Soit il a vocation à qualifier un certain régime d’expérience historique – une « historicité » spécifique, pour reprendre la notion de François Hartog –, et alors son usage est irrévocablement lié à la question de savoir ce qu’a représenté l’expérience coloniale, non seulement pour les sociétés européennes, mais aussi et surtout pour les sociétés asiatiques, ou africaines. Et c’est là, bien sûr, que commence le travail de recherche : un travail qui consiste à comprendre ce que le moment colonial (une expression que je préfère à celle de « situation coloniale » avancée par G. Balandier [1]) a signifié à l’aune non pas de la chronologie européenne, mais des trajectoires historiques, irréductiblement spécifiques, des sociétés extra-européennes – des trajectoires qui débordent ce moment colonial de toutes parts. On ne peut évidemment pas accepter l’idée, criante de fausseté, que la colonisation européenne aurait été l’alpha et l’oméga des entrées en modernité (politique, économique, etc) de ces sociétés. Il n’y a qu’à constater la richesse des formes d’organisation sociale et politique de l’Asie du Sud-Est lors de la période des grands empires hindou-bouddhistes (9ème -13ème siècles) ou celle de l’Afrique des royaumes sénégambiens et de l’empire éthiopien (aux 17ème et 18ème siècles) pour comprendre que ni l’Etat, ni les théories du contrat social, ni les formes complexes d’individualisation juridique et politique ne sont arrivés avec les Européens – quoiqu’en dise à Dakar un président français ignare. Et on ne peut pas plus tenir pour acquis, par avance, que toute la vie morale et politique de ces sociétés s’est retrouvée brusquement annihilée ou prise au piège du face-à-face avec les Européens. Penser le « postcolonial », ce n’est donc possible, et profitable, que si l’on poursuit le grand chantier de l’écriture des histoires non-européennes.

M. : Pourquoi cette question postcoloniale a-t-elle été explicitement nommée dans le monde anglophone, alors qu’en France, si la question existait, on ne la nommait pas ?

Le savant, le militant et le politique

J-L.B. : En France, dans la période immédiatement postérieure à la fin de la colonisation, vers le milieu des années 60, une sorte de silence sur la période coloniale qui venait juste de s’achever s’est installé. Ce silence n’était pas celui des historiens mais un silence mémoriel, régnant sur le corps social et politique. Le problème colonial n’est alors plus à l’ordre du jour, et ce silence peut être considéré, selon une idée de Jacques Berque, comme l’expression d’une déception… Peut-être fallait-il évoquer le moins possible cette conjonction historique où le principe républicain d’indifférenciation des individus face à l’Etat, qui paraissait intangible, s’était accommodé de l’érection d’un statut d’infériorité pour les indigènes ? Il faut bien se rendre compte cependant que les historiens, à ce moment-là, continuaient leur métier, mais ils ne voulaient absolument pas avoir partie liée avec un quelconque investissement mémoriel, et leur travail n’était pas inséré à l’intérieur d’un paradigme unificateur qui aurait pu être qualifié de « postcolonial ».

R.B. : En effet, il faudrait faire un jour l’histoire de l’Histoire des historiens, et cela impliquera de faire l’histoire d’un moment de grand partage entre Histoire et Mémoire. La catégorie de la mémoire est une invention ou une désignation d’historiens face à une situation particulière, au tournant des années 70, lorsque prolifèrent les « historiens-amateurs », c’est-à-dire des gens qui ne sont pas régulés professionnellement, qui ne sont pas pris dans les hiérarchies universitaires, et lorsque s’accélère le processus de « patrimonialisation » des lieux-dits et des collections privées – mouvement qui par exemple va favoriser l’éclosion des musées régionalistes. D’où le réflexe très fort qui consiste à rabattre l’histoire des « amateurs », considérée comme illégitime parce que n’obéissant pas aux protocoles méthodologiques en vigueur dans le champ académique, sur le terme de « mémoire ». La mémoire se trouve dès lors définie comme mauvaise histoire, comme histoire sauvage : elle devient une sous-catégorie du témoignage. Si on piste les premiers textes qui mobilisent la distinction, on voit un groupe d’historiens, dont Pierre Nora, qui, pour essayer de maintenir les frontières d’un espace de production centralisée de l’histoire légitime, créent cette catégorie stigmatisante de « mémoire ». Cette coupure a ensuite été très rapidement avalisée par les historiens, ce qui n’était pas quelque chose de forcément évident – le modèle des history workshops fonctionnant au contraire suivant le principe d’une confrontation et d’un dialogue entre historiens professionnels et témoins / « historiens-amateurs ». Mais c’est probablement aux historiens qu’il appartient en priorité de réfléchir sur cet épisode de leur histoire professionnelle.

J.-L.B. : Les termes ont aussi leur histoire ! La mémoire, telle qu’en parle aujourd’hui les historiens (et cet emploi a largement diffusé dans le marché public des idées…), si elle a effectivement la couleur et le goût de la mémoire, ne correspond pas véritablement à de la mémoire, dans son sens originel, mais se présente plutôt comme une histoire dégradée, plus ou moins savante, telle que se l’approprient les acteurs sociaux, un ensemble de représentations relatives au passé, avec tous les affects qui les environnent…

N.G. : Je ferais volontiers une hypothèse : peut-être qu’il y a eu une sorte de partage du butin colonial entre l’université et le politique. L’université n’a jamais eu aucune entrave pour mener ses travaux, mais ce silence était peut-être le résultat d’un endiguement politique. Il y a eu une sorte de mise à distance mutuelle et respectueuse, d’un côté l’université gardant jalousement son autonomie et poursuivant ses travaux, et de l’autre le politique qui était dans une logique d’endiguement de ces travaux — ce qui ne gêne pas trop le monde académique qui se vit hors du monde, comme une sorte de clergé régulier, tandis que le politique, depuis les indépendances, est dans une logique de l’amnistie, logique qui s’accommode très bien d’un monde universitaire à part…

Au fond, le passage de témoin se fait entre qui et qui ? Il se fait sans doute entre une certaine anthropologie qui a assumé son passé colonial, et cette génération postcoloniale et post-migratoire. C’est comme si entre les deux il n’y avait rien eu. La génération qui incarne aujourd’hui de la manière la plus forte la pensée postcoloniale la reprend telle qu’elle a été travaillée par les anthropologues français. Cette pensée a été largement éludée par les politiques et peu traitée jusqu’à récemment par les historiens pour des raisons qu’il faudrait creuser .Cette génération qui est définie comme postcoloniale se trouve obligée d’endosser non seulement une identité mais un fardeau car elle se retrouve en situation de délivrer un message : la décolonisation n’est pas finie. Ce n’est pas simple ! Les positions qu’ils développent font l’objet de projections qui débordent le propos postcolonial : leurs positions leur sont attribuées et ils y sont assignés. Entre la revendication et l’obligation mémorielles, on ne voit pas toujours très bien comment faire la part des choses.

R.B. : A propos de l’état du champ des sciences sociales sur un certain nombre de questions qui nous intéressent, il ne faudrait pas se laisser aveugler par la construction a posteriori qui a été l’un des traits caractéristiques de la controverse autour du « fait colonial ». Cette idée que la France aurait été, du début des années 80 au début des années 2000, un territoire scientifique dans lequel aucune recherche n’aurait été menée sur la question des discriminations « ethno-raciales », sur la question des migrations ou sur le « fait colonial », alors qu’on a au contraire connu un phénomène important de renouveau des recherches sur cette question au début des années 90, voilà un des jeux de la controverse qui ne correspond pas forcément à la réalité. La controverse produit ses propres interprétations de l’état du savoir, c’est l’une des conditions de son émergence et de son déploiement.

N.G. : La question est celle de la façon dont les objets ont été construits. Sur l’immigration, depuis le début des années 70, beaucoup de travaux ont été produits. Mais en quoi les questions qui sont celles soulevées par le moment colonial, par le questionnement postcolonial, ont-elles irriguées la construction des objets ? Pourquoi, pour prendre un exemple assez classique, toute une partie de la production sur le phénomène migratoire et les descendants de migrants, s’est essentiellement préoccupée de mettre en coïncidence deux notions : immigration et intégration ? Certes, il existe une production très importante sur cette question, mais en faisant cela, on a systématiquement éludé les logiques de désajustement, d’inadéquation, tout ce qui constitue précisément la question postcoloniale. L’intégration n’est pas une notion sociologique, mais une doctrine. On peut peut-être, par ce biais là, saisir comment il y a eu un angle mort dans la construction des objets et dans les espaces d’observation qu’on a voulu constituer : il y a littéralement quelque chose qui a été perdu de vue. On n’a pas vu que les Français d’ascendance migrante qui arrivent sur la scène publique au début des années 80 sont aussi d’ascendance coloniale. Je fais moi aussi mon mea-culpa de ce point de vue — j’étais pourtant mal placé pour ne pas le voir !

A travers ces effets de voilement, de dissimulation, c’est la question du champ des sciences sociales qui est en cause : pourquoi a-t-il fallu si longtemps pour qu’un tel phénomène apparaisse pour ce qu’il était, c’est-à-dire une histoire croisée, un récit multiple, qui à la fois combinait une société post-industrielle, le post-national tel que la France est en train de l’éprouver, et enfin le postcolonial ?

M. : Ne pourrait-on pas dire que cette nouvelle visibilité de la question postcoloniale est aussi l’effet d’un amoindrissement de la question sociale ?

J.-L.B. : Un nouveau régime d’identité et de mémoire s’est en effet mis en place progressivement depuis trois décennies, avec des groupes apparus sur la scène publique qui revendiquent une histoire propre, mouvement qui n’est pas seulement français et qui ne concerne pas uniquement le passé colonial… Dans la mesure où, pour un segment important de la société, celui qui a été généré par l’immigration en provenance de pays qui ont été colonisés, cette histoire puise ses sources dans le passé colonial, ont pu émerger des postures identitaires fondées sur l’origine et des demandes de reconnaissance, à l’heure même où se sont épuisés les anciens paradigmes des luttes sociales. Alors que le Parti communiste disparaissait comme structure d’encadrement des populations défavorisées, le paradigme marxiste de lecture du devenir social et la conscience de classe ont eu tendance à devenir de plus en plus marginaux, résiduels, débouchant sur une certaine panne dans le profilage des horizons d’attente. A partir de là, on est passé à d’autres systèmes de sens, avec l’entrée en force de termes comme « ethnicité », qui jusque-là n’avaient pas été tellement utilisés, dans le contexte français tout du moins… On voit bien aujourd’hui comment le combat contre les inégalités à fait place à une lutte pour la reconnaissance, comment on est passé d’un point de vue strictement politique à un point de vue plus « moral ».

N.G. : Si on vous suit, les politiques de reconnaissance, qui ont parfois flirté avec les politiques d’identité, seraient en fait des oxymores, puisqu’on serait soit dans le politique, soit dans la morale, mais on ne pourrait pas être dans les deux en même temps. Il me semble bien qu’il y a une possibilité de réconcilier ces différentes dimensions (Jean-Luc Bonniol acquiesce) à condition, effectivement, de savoir ce qu’elles recouvrent, ce qu’on prétend amener à reconnaissance, ce qui prétend être reconnu, donc de bien poser les termes de la dialectique telle qu’elle se déploie sous nos yeux. Après cette éclipse de la pensée coloniale, lorsque tout était traduit en termes socio-politiques, que la lutte des classes était la seule grille de lecture possible, et alors que cette pensée ressurgit aujourd’hui à travers sa traduction postcoloniale, on peut se demander si faire advenir sur la scène publique la question de la reconnaissance n’est pas une autre modalité de lutte. En quoi n’est-ce pas aussi une manière d’arrimer de nouveau les questions sociales aux questions politiques ? Alors que le politique est de moins en moins localisable, et que les luttes sociales sont largement inopérantes, est-ce que l’identitaire ne serait pas quelque chose qui permettrait une nouvelle alchimie entre le social et le politique ? Est-ce que cette lecture de type identitaire, qui introduit les questions ethno-raciales ou d’ethnicité, qui fait entrer ce vocabulaire, parfois de force, dans une pensée qui jusque là s’en était prémuni, ne correspond pas à une nouvelle façon d’appréhender le réel ?

Je ne souhaite pas, pour ma part, considérer que tout ce qui est de l’ordre de la revendication de reconnaissance serait en fait toujours mobilisé sous influence d’une seule catégorie, celle de l’identité. Au fond, les luttes ouvrières étaient aussi des luttes pour la reconnaissance, et des luttes identitaires. Et les identités revendiquées d’aujourd’hui ne sont pas plus substantialisées que celles d’hier, dans la mesure où ceux qui se revendiquent d’une certaine identité sont toujours dans une dynamique de construction ; il n’y a pas d’identité primordiale à laquelle on se référerait, pas d’essentialisation donc, même pas dans le cas des « Indigènes de la République » qu’on a souvent accusé à tort de se prendre pour des colonisés.

J.-L.B. : On est tout de même dans des logiques de lignée…

N.G. : Plutôt d’héritage, ce n’est pas pareil. Il y a bien un héritage à gérer, avec un droit d’inventaire, comme toujours…

J.-L.B. : Il y a tout de même une certaine ancestralité qui est revendiquée…

N.G. : Je n’en suis pas convaincu. Il peut exister une tentation de magnifier un passé imaginaire, y compris précolonial, mais notre préoccupation à nous est d’interroger ces mises en forme à la fois imaginaires et traduites dans les rapports sociaux, afin de les comprendre. Je ne suis pas là pour porter un jugement sur ceux qui héroïsent les ancêtres colonisés, en font des figures de consolation…

J.-L.B. : Certes, mais il faut bien se rendre compte des tentations essentialistes toujours possibles. On le voit bien par exemple dans le cas de certains secteurs afro-américains aux Etats-Unis, avec notamment la glorification de la mélanine [qui détermine la couleur de la peau], en tant que substance.

N.G. : Il y a eu cette tentation-là, qui n’a pas disparu parce que cet essentialisme stratégique reste un moyen de se réhabiliter à ses propres yeux ; en même temps la discussion a eu lieu aux Etats-Unis, car cela procède d’un processus historique. On pourrait dire la même chose aujourd’hui à propos des circonstances historiques de la constitution du CRAN, de l’émergence du débat, à la fois interne et externe, sur la situation des noirs en France, ou même de ce que signifie être noir aujourd’hui en France, qui n’est pas quelque chose d’univoque, d’unifié, qu’on pourrait réduire à une substance.

M. : Sur son site, le CRAN se défend de tout essentialisme, se moule dans un discours très républicain.

J.-L.B. : On peut faire crédit à ses promoteurs de leurs bonnes intentions en la matière. Mais c’est le lexique même qui est employé qui pose problème, un lexique coloriste et racialisant ; même s’il est métaphorique, il y a toujours le danger que représente toute métaphore, qui est de prendre le mot pour la chose.

N.G. : Est-ce que le CRAN n’est pas d’abord la résultante d’une certaine conjoncture politique, historique, qui a rendu sa fondation nécessaire, voire même inéluctable, parce qu’à un moment donné, il n’y avait pas d’autres solutions que de le constituer ?

De gauche à droite : Jean-Luc Bonniol, Nacira Guénif-Souilamas (de dos), Romain Bertrand

M. : Dans quelle mesure ces revendications identitaires ne devraient-elles pas avant tout être interprétées comme une réaction au discours plus ou moins explicite des dominants, qui, sous couvert d’universalisme, assigne une place aux dominés, ces derniers — comme dans le cas emblématique des Indigènes — s’appropriant un terme emprunté à un autre régime d’historicité pour renverser une configuration dans laquelle ils se trouvent enfermés ?

R.B. : Le problème est qu’on entre très vite dans des batailles de qualification qui, du côté des acteurs eux-mêmes, continuent à faire rage. De ce point de vue, moi qui ne suis ni sociologue ni anthropologue de la société politique française, j’aurais assez peu de choses à dire. L’essentialisme stratégique est certes à la fois une posture militante revendiquée et une accusation brandie par des adversaires dans une arène de débats et de conflits politiques, mais la question reste posée de savoir ce que des observateurs extérieurs, notamment des gens qui font profession de sciences sociales, ont à dire ou pas par rapport à cela. J’ai une posture assez minimaliste qui consiste à dire qu’il faut enregistrer les propos dans ce qu’ils ont de polémique, donc dresser la grammaire de leurs emplois et contre-emplois, mais évidemment en dehors de tout arbitrage scientifique de paroles militantes. Inversement, je suis partisan du non-arbitrage militant des discours scientifiques, étant donné que nous sommes dans des domaines qui obéissent à des programmes de vérité distincts, des domaines où les conditions d’efficience d’une proposition ne sont pas les mêmes et sont pour partie incommensurables. Le risque est autrement de glisser dans un registre mixte assez délicat, et qui a été au cœur des controverses qui ont suivi les débats autour de la loi du 23 février 2005, puisqu’un certain nombre d’historiens de profession ont exprimé à cette occasion des positions dans ces registres mixtes, usant de l’argument ou de la parole d’autorité liée à leur position d’extériorité par rapport au débat public tout en prenant des positions en nom propre clairement référées à des préférences politiques.

J.-L.B. : C’est bien la caractéristique fondamentale de tout ce débat. Finalement, nous sommes en permanence dans un régime mixte où s’entrelacent à la fois l’argument militant et l’argument scientifique, avec des effets assez fâcheux. On voit bien dans les forums sur Internet le processus d’équivalence des discours, de nivellement des paroles, entre celle du chercheur qui travaille depuis des années sur un problème, et celle d’un quidam qui réfléchit à la question depuis dix minutes.

R.B. : C’est même ce registre mixte qui est le lieu propre de la controverse. Je pense aussi, sous réserve d’études plus approfondies, que ce phénomène est lié au fonctionnement nouveau d’un certain nombre de réseaux militants, à la circulation beaucoup plus rapide des paroles et des opinions. On le voit y compris dans nos univers de colloques scientifiques, où apparaissent des militants qui enregistrent les intervenants et parfois mettent aussitôt en ligne leur propos. On observe aussi des mixités très prononcées entre milieux militants et académiques, en particulier sur la scène parisienne. Or, c’est précisément cela qui fait la matière ou le milieu ambiant d’une controverse : le fait qu’une parole qui est proférée dans un lieu spécifique, par un locuteur investi de certaines propriétés d’autorité, à destination d’un certain public et donc sous certaines conditions locales d’intelligibilité, échappe à ce lieu et, en se répandant, produit toute une série d’effets inattendus. Ces effets peuvent évidemment être jugés intéressants d’un point de vue proprement politique, et c’est évidemment le cas lorsqu’ils favorisent la dénonciation des mensonges d’Etat concernant la guerre d’Algérie, mais la circulation totalement immaîtrisée des travaux scientifiques emporte aussi le risque d’instrumentations dangereuses. Ainsi lorsque les mouvances d’extrême-droite se servent de travaux d’historiens ou de sociologues des migrations, tronqués à dessein, pour étayer leurs discours xénophobes.

N.G. : En effet, il ne s’agit pas seulement de montrer en quoi certaines questions sont élaborées dans le champ scientifique, mais en quoi leur captation par l’espace politique est devenue éminemment problématique et a fini par contaminer de manière rétroactive le champ scientifique. Il faut que les chercheurs puissent dire quelque chose de cette forme d’envahissement du champ scientifique par des rhétoriques et des polémiques issues du champ politique. Sinon, on retourne dans notre tour d’ivoire. Mais si on accepte les prémisses du questionnement postcolonial, on ne peut pas faire le départ aussi facilement entre les expériences qui nous portent et la façon dont nous élaborons nos objets, et dont nous nous heurtons aussi à l’espace politique qui nous convoque !

Or, de ce point de vue, à quoi assiste-t-on ? A un double mouvement contradictoire, avec d’un côté la montée en puissance de toutes les interprétations de type ethno-racial, qui ont littéralement culturalisé l’interprétation des rapports sociaux, et de l’autre l’interdit qui pèse aujourd’hui sur ces mêmes interprétations ethno-raciales, parce qu’elles favoriseraient le communautarisme, l’exacerbation de la guerre des mémoires… on n’arrive pas à tenir un juste équilibre entre les deux. Pour prendre l’exemple des travaux sur l’école, on voit bien comment l’argument culturaliste dans l’analyse de l’échec scolaire a été systématiquement battu en brèche par la recherche, qui montre comment s’installe une certaine banalisation de l’ethnicisation des carrières scolaires. Or, on ne peut pas à la fois conduire ces analyses et ignorer que cette banalisation a des effets pour les élèves concernés, qui sont ainsi assignés. Pourquoi avoir cette réaction de défiance par rapport à la question ethno-raciale ? Cette dimension est vraisemblablement présente dans les émeutes de novembre 2005, mais il y a une prudence de mise vis-à-vis de catégories utilisées par les médias comme par les politiques pour tenter d’ethniciser les émeutes ou de mettre en avant l’islam comme facteur explicatif. Du coup, on tombe dans l’excès inverse, il n’y a plus rien d’ethno-racial, ou de l’ordre de l’identitaire dans ces émeutes qui ne sont que sociales, voire proto-sociales, proto-politiques. Si on parle en termes ethno-raciaux, on se voit accusé d’être dans un espace exclusivement idéologique. Du coup le postcolonial n’est plus qu’idéologique !

J.-L.B. : Je n’ai pas l’impression qu’il y ait un tel retour à des explications strictement sociales. Il me semble au contraire que les réflexions les plus intéressantes se sont orientées vers un dévoilement des subjectivités confrontées. L’affirmation des situations multiculturelles dans les sociétés contemporaines a exacerbé la tension dialectique entre assignation d’un côté, identification de l’autre : un discours commun unit les acteurs sociaux opposés. D’un côté on constate une lecture ethnicisante ou racialiste de ces situations, qui met systématiquement en scène l’immigration, en termes de successions de générations et en réaction à un communautarisme supposé (l’ethnico-religieux d’A. Finkielkraut…). De l’autre côté, il y a des affirmations de soi qui émanent de ceux qui sont discriminés, et les deux logiques vont à la rencontre l’une de l’autre. Une étude ethnographique de David Lepoutre, Cœur de banlieue, montre comment les logiques ethniques irriguent de l’intérieur les auto-nominations, comment l’univers des pairs est structuré par ces appellations, qui s’appuient sur une ethnicité inventée ou reconstruite (comme, chez ceux qui s’affirment « Noirs », la mémoire ardente du passé héroïque de résistance du peuple esclave, ou, chez d’autres, les prescriptions religieuses, ou bien l’identification aux différents nationalismes des pays d’origine de leurs ascendants, certains se déclarant de nationalité étrangère, alors qu’ils sont français de droit…). Il ne faut pas perdre de vue que la « race » est à la fois assignée du dehors mais aussi perpétuellement reconstruite du dedans, expression de la façon dont un agrégat d’individus minorés peut se définir en tant que groupe contre un système d’oppression, à partir d’une expérience partagée de souffrances et de luttes. La « race » est devenue un moyen de se percevoir, elle vous donne immédiatement un ensemble de coordonnées dans l’espace et dans le temps, accès à une mémoire collective, elle structure l’imaginaire, établissant les paramètres pour toute action collective…

Catalogage de l’Autre et affirmation de soi vont donc de pair. Il existe par là une connivence entre un mode de désignation par la société globale et une auto-nomination de la part des acteurs discriminés, ce qui aboutit à des attentes qui sont parfaitement compréhensibles de part et d’autre. Ainsi en va-t-il des revendications de discrimination positive, où, clairement, une identification de groupe est en congruence avec un mode de catégorisation émanant de la société globale. Cela alors même que le chercheur doit savoir quant à lui sait faire la part de ce qui relève de croyances subjectives, voire d’illusions ou de chimères (avec toute leur efficacité sociale) et de ce qui a trait à des variables sociales (enclavement urbain, rang socio-économique, niveau culturel…), en repérant au passage tous les essentialismes sans cesse renaissants, fussent-ils « stratégiques »… Ce qui l’amène à articuler en permanence ce qui est le produit de conditions historiques dites « objectives » et ce qui est subjectivement construit par les acteurs sociaux (« question sociale » versus « question raciale », pour faire référence au titre d’un ouvrage récent…).

N.G. : En tout cas, je ne pense pas que l’apparition d’un nouveau registre de questionnement, qui conduise à une interpénétration des sphères académique et politique, soit un phénomène fâcheux. Doit-on regretter l’époque où tout un registre de pensée a été totalement éclipsé, pendant plus de vingt ans, et ressurgit aujourd’hui dans des conditions d’extrême tension et d’effervescence ?

R.B. : Est-ce que c’est fâcheux ? On ne peut qu’être satisfait de la diffusion plus rapide et plus libre du savoir scientifique, de la fin du monopole absolu du Savant sur sa production et de la participation des acteurs sociaux au débat qui touche à la définition de la vérité scientifique : cette évolution devrait être à la fois acceptable et gérable par la communauté scientifique. Par contre, il ne faut pas confondre perte de légitimité et perte d’autonomie institutionnelle : le jour où il n’y aura plus de lieu propre d’élaboration de la pensée scientifique, peut-être ce jour là prendra-t-on la mesure de l’importance qu’avait cette autonomie du champ académique. Il suffit de lire les derniers appels à contribution du nouveau ministère de l’immigration et de l’identité nationale pour comprendre ce que va être la recherche sur projet — il s’agissait en l’espèce de réaliser une enquête sur les demandes de naturalisation pour savoir si les demandeurs sont mus par un « désir profond d’intégration » ou par pur opportunisme administratif !

M. : Alors, peut-on essayer de faire la généalogie de l’apparition du postcolonial en France ? Quels ont été les questionnements fondateurs au départ des polémiques sur l’héritage colonial ?

Généalogie du moment postcolonial en France

J.-L.B. : Le terme « postcolonial », tel qu’il s’est développé dans littérature scientifique de langue anglaise depuis au moins deux décennies, réfère plutôt à un « au-delà » de la colonie : il s’agit de sortir de la référence à la domination occidentale sur le reste du monde, de provincialiser l’Occident… On peut remarquer que c’est le sens « après » la colonie qui marque sa réception en France, où le terme n’est apparu que tardivement, dans certains travaux savants caractérisés par leur dimension militante et l’amplification médiatique dont ils ont été l’objet. L’expression de « fracture coloniale » a ainsi connu depuis 2005 une remarquable fortune : elle était disponible lorsqu’ont éclatées les émeutes de 2005, ce qui a représenté une opportunité éditoriale inespérée, mais a également orienté la lecture qui a pu être faite alors des événements…

Au-delà de son usage académique, il faut bien se rendre compte que la référence postcoloniale a beaucoup servi ces derniers temps comme boussole identitaire pour un certain nombre d’acteurs sociaux, avec la montée des revendications mémorielles en liaison avec le passé colonial de la France. On peut repérer deux abcès principaux de fixation, liés tous les deux à la présence sur le sol français d’importants volants de population concernés : l’Algérie, et la guerre d’Algérie (Pieds-Noirs, harkis, immigrants originaires d’Afrique du Nord et leurs descendants, anciens combattants…) ; l’esclavage et la traite atlantique (Antillais, Réunionnais et immigrants en provenance d’Afrique sud-saharienne) : la mémoire des tragédies peut en effet être considérée comme une ressource identitaire de première grandeur…. Il s’agit là de mémoires diverses, souvent affrontées, en lien avec l’affirmation d’identités singulières. On note en particulier l’entrée en scène des « descendants », dans une logique de lignée (« descendants d’esclaves », Indigènes de la République…), avec une floraison d’associations et de groupes de pression. La mémoire de la Shoah joue en la matière un rôle de modèle, pour d’autres groupes de descendants de victimes de tragédies plus ou moins anciennes, qui se comportent comme si leur identité était en jeu à travers le souvenir du malheur de leurs ancêtres. Ces dernières années, force est de reconnaître par exemple que l’affirmation mémorielle relative à l’esclavage a eu tendance, au nom d’un « devoir de mémoire » revendiqué avec force affects, à se faire plus exigeante et à se déployer dans un champ lexical au confluent de la morale, de la justice et de la religiosité : il s’agit désormais de « régler le passé », de « solder les comptes », d’obtenir, à l’instar d’autres groupes victimes, des « réparations »… Voici venu le temps de la concurrence des victimes (mémoire « noire » contre mémoire « juive »…) tandis que se met en place une doxa mémorielle qui ne peut être remise en cause, et qui en arrive à se dresser contre l’entreprise historique elle-même, comme en atteste l’affaire Pétré-Grenouilleau. L’Etat, interpellé, s’est lancé dans une politique de la mémoire, marquée par des commémorations (comme le cent-cinquantenaire de l’esclavage en 1998) et la promulgation de lois mémorielles, chacune étant censée satisfaire un segment particulier de la société française. J’ajouterai qu’il s’agit d’un débat très franco-français, qui met en jeu la République et ses contradictions (principes universalistes versus traitement différentiel de l’altérité). Même si, ailleurs, on peut aussi parler de mémoire de l’Empire (en Grande Bretagne, ou aux Pays-Bas…). Et même s’il faut aussi prendre en compte un certain affaiblissement de la référence nationale, sous l’effet de la mondialisation et des phénomènes de diaspora.

En tant que spécialiste des « vieilles colonies », je vois pour ma part le débat se dessiner clairement à partir de 1998, au moment de la commémoration du cent-cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage, dans la mesure où l’Etat se lance dans une polémique officielle de commémoration qui ne convient ni aux populations des départements d’outre-mer ni aux migrants installés en France métropolitaine. Or, ces migrants originaires des DOM-TOM se sont constitués en groupe de pression de plus en plus efficace, et ne se satisfont pas de la glorification qui leur est proposée de la République libératrice, alors que la résistance des esclaves eux-mêmes, la part qu’ils ont pris à leur propre libération, est largement éludée. Il y a alors toute une série de réactions qui se font jour aux Antilles ou à Paris même, avec la fameuse marche du 23 mai 1998 ; c’est à partir de ce moment que certains linéaments du débat sont déjà présents. En réaction à ce « raté » de la commémoration officielle, il y a eu ensuite une prise de conscience de la part du pouvoir socialiste, qui a confié à Christiane Taubira, députée de Guyane, le soin de peaufiner une loi « mémorielle », finalement adoptée en mai 2001 : c’est la première loi de ce type au monde, concernant l’attitude de l’ensemble de l’Occident face à ses propres crimes et constituant une catharsis évidente pour une personne morale, en l’occurrence nationale (la France), seule entité à même d’endosser, en ce qui la concerne, une responsabilité pour ce qui s’est passé il y a plus d’un siècle et demi (ce qui ne préjuge pas de l’attitude des autres nations, ni des autres traites que la traite transatlantique…). Mais le dérapage n’a pas tardé, avec l’assignation en justice de l’historien Pétré-Grenouilleau par un collectif d’originaires des DOM, qui a provoqué la vive réaction des historiens face aux entrepreneurs de mémoire (sur des positionnements relativement contrastés, de la « pétition des 19 » au Comité de vigilance des usages publics de l’histoire…).

N.G. : C’est intéressant de constater qu’on perçoit des temporalités assez différentes en fonction des perspectives y compris universitaires dans lesquelles on se trouve,. Je placerais personnellement le curseur plus haut, à partir de l’« affaire du voile » et de ses différentes étapes, depuis 1989, en passant par 1994, avec une logique étatique de sous-traitance et d’externalisation du problème, jusqu’à la séquence qui commence en 2003, lorsque le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, enjoint les jeunes femmes voilées au congrès de l’UOIF d’ôter leur voile pour la photographie sur la carte nationale d’identité, séquence qui se poursuit avec le rapport de la Commission Stasi, puis la loi de mars 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école publique. Parallèlement, une autre temporalité se met en place avec l’apparition d’un mouvement de résistance à cette loi dans le cadre du collectif « Une école pour toutes et tous », qui va générer le « Mouvement des Indigènes » dont l’Appel en janvier 2005 va se télescoper avec la loi du 23 février de la même année, télescopage qui révèle une temporalité commune. La loi de mars 2004, sur les signes religieux, fait partie d’une scansion législative qui va rebondir en février 2005 avec la loi sur « le rôle positif de la présence française outre-mer », de sorte qu’on ne peut pas penser ces deux lois séparément puisqu’on voit bien comment les mobilisations vont en quelque sorte s’enrouler autour.

R.B. : Je ne vois pas tout à fait les choses comme cela. Je suis d’accord avec la généalogie, qui est d’ailleurs peu ou prou celle des acteurs eux-mêmes : en amont des controverses de 2005, on observe un phénomène de rupture avec la génération des Marches [des beurs en 1983], la dénonciation du parrainage socialiste de l’antiracisme, l’apparition de lignées d’acteurs qui pour la première fois éprouvent des grammaires tactiques communes au moment de la mobilisation de 2004 et se retrouvent après, pour partie, dans le Mouvement des Indigènes. Il y a là une temporalité militante, générationnelle aussi, qu’on situe maintenant assez bien, depuis la fin des années 80 jusqu’aux Indigènes. Mais je pars de l’hypothèse inverse que ces deux textes, l’Appel des Indigènes d’un côté et la loi du 23 février de l’autre, n’ont rien à voir l’un avec l’autre au début. Et ce qui fait la controverse, c’est justement le fait de les lier ensemble, de construire un espace de débat entre ces deux textes. Autrement dit, l’Appel des Indigènes, qui est publié bien avant qu’on ne mette l’accent public sur la loi du 23 février, devient rétrospectivement une dénonciation de cette loi. Est-ce le produit d’un même moment ? En tout cas, on les fait dialoguer, et on institue ce faisant un espace de problématisation, on consacre comme légitimes certaines manières seulement de poser des questions.

Or, à propos de la généalogie de la loi du 23 février, on voit qu’elle répond à des temporalités beaucoup plus longues, plus anciennes, avec un article 13 qui complète des dispositifs d’amnistie de l’Etat républicain à l’endroit des anciens partisans de l’« Algérie française », de l’OAS, un article qui se situe dans la lignée de toutes les lois d’amnistie, celles de 1962, 1966, 1982. En ce sens, il ne s’agit pas d’une « loi mémorielle » qui n’aurait d’effet que déclaratif ou commémoratif, comme a essayé de le faire croire Arno Klarsfeld dans son rapport pour l’UMP ; c’est aussi une loi d’amnistie qui a des effets pratiques (indemnités forfaitaires pour d’anciens condamnés de l’OAS). D’autre part, c’est une loi de dispositions techniques budgétaires qui vise à harmoniser des régimes d’aide, de compensation au bénéfice des « rapatriés » et des harkis. Au départ, d’ailleurs, l’article 4 ne figure pas dans le projet de loi : il est le produit d’abord de rapports commandés par le gouvernement et qui introduisent l’argument des « pionniers modestes de la colonisation bienfaitrice » (les rapports Diefenbacher de 2003 et Kert de 2004), ensuite de la synthèse de tout un ensemble de projets d’amendements discutés en sous-commission par une trentaine de députés. S’il est donc le produit de la contingence, de la routine législative, c’est aussi que les répertoires de revalorisation de la colonisation sont là, à disposition, depuis longtemps. Les revendications des associations « Algérie française » n’ont jamais cessé depuis 1962, des stèles pro-OAS ont été érigées de façon continue. Mais, en revanche, la manière dont cela se noue en objet législatif correspond à une trajectoire de télescopage, avec d’un côté un texte de dispositions techniques financières et, de l’autre, ce qui appartient à l’ordinaire des routines d’assemblée et qui peut éventuellement déboucher sur… l’article 4. Soit dit en passant, c’est le député socialiste du Puy-de-Dôme, Alain Néri, qui n’a pourtant rien à voir avec les groupes de pression de « rapatriés », qui est à l’origine de l’une des motions de synthèse ayant abouti à l’article 4. Ce qui est fascinant, par ailleurs, c’est que tous les débats de novembre 2005 autour de l’abolition de l’article 4 contribuent à détourner l’attention de l’article 13, qui a depuis été mis en application — ce qui est très instructif sur la façon dont l’Etat républicain gère sa propre mémoire sous la Ve République.

J.-L.B. : A propos de généalogie, on ne peut pas évacuer la façon dont est vécu dans l’opinion le problème des cités et dont est appréhendée la dimension multiculturelle de la société française, concentrée dans certains lieux emblématiques. La généalogie est longue, depuis la Marche des Beurs en 1983 jusqu’à l’assomption qu’a représenté la victoire de l’équipe de France « black-blanc-beur » à la Coupe du Monde en 1998, un rêve d’harmonie qui semble prendre corps ; puis, trois ans plus tard, c’est le fameux match amical France-Algérie au cours duquel la Marseillaise est sifflée, événement qui donne à voir l’absence d’allégeance nationale de la part de ces jeunes des cités issus de l’immigration et la force des attachements originaires.

N.G. : C’est la question de la loyauté. Il faut bien voir comment la politique d’amnistie a parfaitement joué son rôle de compartimentage, a rendu complètement étanche une partie de l’histoire de France, qui n’avait pas vocation à être revisitée. Le problème est que cette histoire ressurgit sous une forme incarnée à travers la migration postcoloniale et sa descendance, et que de surcroît elle s’incarne sous une forme particulièrement fâcheuse, c’est-à-dire le retournement du récit émancipateur à travers son investissement par des femmes voilées. On est dans une espèce de cauchemar : si les choses ne s’étaient pas passées comme cela, peut-être n’aurait-on pas atteint un tel niveau paroxystique, avec des registres qui frisent l’hystérie sur la question du voile. En toile de fond de tous ces événements médiatiques, la Coupe du Monde ou le match France-Algérie, on trouve bien les réminiscences des échecs passés, ce sentiment d’un gâchis générationnel hérité de 1983 et de ses suites, de la fin de non-recevoir opposé à toutes les marches pour l’égalité et pour la reconnaissance citoyennes — car politiquement il s’agissait bien de marches pour la reconnaissance, fondées à l’époque sur des critères essentiellement politiques et sociaux. Ces critères n’ayant jamais été entérinés, on a glissé vers une nouvelle hybridation des revendications qui vont inclure la dimension ethno-raciale, reprendre à leur compte et réhabiliter les dimensions identitaires qui avaient été bafouées, effacées par l’amnistie, etc… Il y a bien une cohérence politique et historique dans ce parcours.

La question de l’islam

R.B. : Reste que, par rapport à ce que peuvent être les perceptions occidentales de l’islam, il ne faut pas oublier un événement très fort : le 11 septembre 2001.

N.G. : Mais à cette date, la France est déjà dans une culture de la terreur et de la peur depuis très longtemps, a déjà connu plusieurs campagnes d’attentats, en 1986, 1995…

R.B. : Oui, mais cet événement change la donne politique générale. L’alignement « anti-taliban » de la France à l’occasion de l’offensive américaine en Afghanistan, le retour d’un climat sécuritaire, favorisent un regain de discours sur la question de la loyauté dans les banlieues, sur la mise en réseau de la cause pro-palestinienne avec des soutiens potentiels aux organisations islamistes… D’où ces magnifiques extraits de notes des renseignements généraux qui apparaissent dans les journaux en 2001, 2002, 2003. Tout cela fait système autour de la question de la loyauté des « musulmans » envers la République.

N.G. : Pour le comprendre, il faut remonter bien avant 2001. La raison pour laquelle, dès 1983, il existe une forme de mise en congé des descendants de migrants qui réclament l’accès au droit, c’est parce qu’ils sont considérés comme déloyaux. Ils sont les enfants des anciens colonisés, qui de surcroît étaient musulmans. Car dans ce monde colonial dont ils sont issus, l’islam a joué un rôle particulier, non pas parce qu’il était déjà là avant mais parce qu’il a aussi servi à réguler l’organisation coloniale, qu’il a été un élément dans l’organisation coloniale, dans l’exercice du pouvoir. Ce n’était évidemment jamais formulé en ces termes, mais l’islam comme fait problématique, comme ressort de la mise en suspicion de la loyauté, est déjà là dans les années 80, dès que la question de la citoyenneté française de ces descendants de migrants se pose.

J.-L.B. : Il est là de façon implicite. L’entrée en scène du facteur religieux va devenir explicite dès la première affaire du voile, et cela va ensuite aller crescendo. Cette entrée en scène du facteur religieux va complètement déstabiliser la société politique française, surtout la gauche, dans la mesure où celle-ci est issue d’une tradition laïque, d’une longue opposition à la mainmise du clergé catholique sur la vie sociale et sur les mœurs, qui s’est accompagnée de la promotion du principe de laïcité, entériné par la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905 : le fait qu’on ait réussi à confiner la religion dans la sphère privée a représenté pour toute cette mouvance politique une conquête extraordinaire, qui semblait représenter un acquis définitif. Or il semble que l’islam vienne perturber cet acquis en réintroduisant le religieux dans la sphère publique.

M. : Mais ne faut-il pas mettre en parallèle ce phénomène avec l’échec de la gauche depuis 1981 à promouvoir ces jeunes issus de l’immigration postcoloniale ?

N.G. : Tout à fait. Les premiers « retours » à la religion de jeunes militants qui faisaient partie de la Marche pour l’égalité sont observés juste après 1983. A l’occasion d’une enquête de terrain dans le quartier des Minguettes à Venissieux au début des années 90, j’ai rencontré des acteurs associatifs qui n’avaient toujours pas compris cette manière de leur fermer la porte alors qu’ils avaient fait allégeance à l’Etat français. Ils étaient effectivement devenus des musulmans pratiquants par consolation, dans une démarche de réhabilitation personnelle. Donc la question de l’islam est bien là, depuis le début.Si on fait le travail d’exploration de l’action militante locale, dans le contexte où se déploie la politique de la ville, on voit bien que la question de l’islam était visible à l’époque. Mais il y a toujours eu une espèce de déni qui pousse les acteurs, mais plus encore les chercheurs en sciences sociales à l’époque, à requalifier ce qu’ils observent, retardant la prise de conscience. Toutes ces reformulations, ce maintien d’un vocabulaire le plus étroitement et strictement socio-politique, nourrissent la démarche postcoloniale en France.

M. : A propos de la mise en avant par les acteurs eux-mêmes de l’idée d’une continuité, d’un lien passé/présent, avec le thème de « fracture coloniale » que le livre du même nom a popularisé, est-ce que la résurgence de la question de l’islam est aussi un héritage de la période coloniale ?

R.B. : On a déjà fait la généalogie critique de la polémique telle qu’elle se déploie dans les espaces militants, politiques, etc… Or, derrière la question de la continuité, il y a une polémique proprement scientifique, au sens positif et productif du terme, à savoir : comment construit-on un objet et lui applique-t-on des protocoles de preuve pour démontrer une continuité historique ? Voilà une question qui a beaucoup obsédé les historiens et les sociologues, mais ce n’est pas une question qu’on peut rabattre d’un côté sur ce qui serait un gang de professeurs républicains-intégristes, et de l’autre sur une parole postcoloniale intrinséquement novatrice et généreuse. Il s’agit d’une vraie question de méthode, et un certain nombre de travaux passent beaucoup trop vite sur la question de savoir comment on prouve la continuité, c’est-à-dire comment on la décèle et comment on l’interprète.

Si on prend l’exemple de l’islam, des « représentations coloniales de l’islam », on doit premièrement se demander sur quels types de représentations d’acteurs situés, et donc sur quels corpus documentaires, on travaille, et de quelle façon on les sollicite ; deuxièmement, on sait qu’on a affaire à des appréciations dépréciatives de l’islam, en particulier inspirées du christianisme, qui sont bien antérieures à la construction coloniale de l’islam : il faut donc en apprécier l’historicité au long cours ; troisièmement, on sait que le rapport des orientalistes, parties prenantes du projet impérial, à l’islam est beaucoup plus complexe que la simple dépréciation systématique : il est au contraire souvent caractérisé par la fascination, par un émerveillement mêlé d’effroi. Parler aujourd’hui d’un « héritage colonial » correspond à un choix interprétatif : cela veut dire qu’un groupe, une collectivité qui reste à caractériser sociologiquement, « porte » quelque chose qu’on peut identifier, délimiter, et qui « pèse » directement sur les choix des acteurs. Mais que veut vraiment dire l’expression « les représentations coloniales de l’islam », étant entendu que ces représentations n’étaient pas unifiées, que la question même de savoir ce qu’était l’islam et comment se comporter face à lui était en débat dans les milieux colonialistes et chez les orientalistes ?

J.-L.B. : Loin de la stigmatisation, on sait que dans l’Afrique sub-saharienne, l’islam a pu être considéré par les administrateurs coloniaux comme quelque chose de positif, une religion d’« évolués » qui permettait de mieux encadrer les populations que l’animisme. Ainsi, la confrérie des Mourides au Sénégal était-elle étroitement contrôlée par le pouvoir colonial…

N.G. : Il y a d’ailleurs eu des vagues de conversion à l’islam très importantes en Afrique subsaharienne, encouragées par l’administration coloniale.

R.B. : Il y a en effet une ambiguïté totale : il existe d’un côté un islam légitimiste ou coopté — les marabouts du bassin arachidier au Sénégal, une fraction de l’association des Oulémas en Algérie à partir des années 20 — et de l’autre côté un islam contestataire, qui déborde très largement l’autorité coloniale, qui dans certains cas la subvertit, qui en tous cas fréquemment lui échappe parce qu’il plonge ses racines dans des bassins d’historicité anciens, locaux tout autant que transrégionaux, par exemple ottoman (dans le cas de l’ancienne Régence d’Alger ou de l’Egypte) ou moghol (dans le cas des sultanats de Delhi). Donc, l’islam a été à la fois la bordure extérieure du projet colonial, son envers menaçant, et un des outils de la cooptation politique des sociétés colonisées, ambivalence qui se retrouve dans l’ambiguïté très profonde des représentations. Et on pourrait largement dire la même chose à propos de l’Orient. Alors, l’« héritage », certes, mais de quoi ?

J.-L.B. : Le problème de la continuité est effectivement essentiel : il faut se donner les moyens scientifiques de mettre en évidence un lien entre situation présente est configurations passées. Que faire en effet du changement historique, et des nouvelles contradictions qui surgissent dans de nouveaux contextes ? Peut-on affirmer que les immigrés de l’ex-Empire et leurs descendants subissent des discriminations spécifiques ? Peut-on parler en la matière d’une persistance des représentations coloniales ? Le Kurde originaire de Turquie, dont les ancêtres n’ont pas été colonisés, est-il moins discriminé que le Sénégalais ou le Malien ? Pour répondre à ces questions, il faut certainement décaper les situations présentes de toutes les variables sociales qui les déterminent, parmi lesquelles joue le fait migratoire lui-même, afin d’éventuellement repérer un résidu de discrimination en fonction de l’origine. Qu’entend-on enfin par discrimination : restreint-on le terme à l’intention raciste, ou bien lui fait-on englober des phénomènes d’inégalité structurelle, qui relèvent de bien d’autres types de détermination ? Il y a là un problème terminologique à régler en priorité.

Que reste-t-il par exemple, dans l’Occident post-esclavagiste, de l’ancien préjugé de couleur ? J’ai pour ma part longuement argumenté sur l’origine coloniale de nos schèmes cognitifs de différenciation raciale (« Noirs », « Blancs », « Mulâtres »…). Il est certain que le préjugé ne réside plus dans des discours explicites et des pratiques manifestes. Mais il reste embusqué dans nombre d’interactions sociales, que l’on peut encore aujourd’hui repérer, même si ces phénomènes ne peuvent souvent être révélés que par des observations comparatives clandestines, dites « testing », qui permettent effectivement de mettre en évidence les discriminations à l’embauche, au logement, à l’entrée en boîtes de nuit… Une récente émission de télévision, en France, où deux familles, « blanche » et « noire », ont pu intervertir leurs rôles grâce à un patient travail de maquillage (renouvelant, de manière certes plus soft, l’expérience de John Howard Griffin en 1959 aux USA, qui donna lieu au récit « dans la peau d’un noir »), a été particulièrement éloquente à cet égard… Et on ne peut que prendre acte de l’impuissance des politiques publiques à véritablement éradiquer ces phénomènes, ce qui prend un relief particulier en France, avec l’affichage officiel des principes républicains. Mais, dans le même temps, les formes actuelles de catégorisation sont de plus en plus influencées par la règle binaire américaine de distinction raciale, alors que l’affirmation réactive du principe d’égalité se fait sur un fondement de différenciation et non plus, comme autrefois, d’assimilation.

N.G. : Ce serait en tout cas utile de ne pas entériner un certain type de représentations et se demander à la place comment elles se constituent, de manière à les rendre vivantes, dans leurs vibrations, leur évolution, voire leur involution. Sur la question de l’islam, on est face à un problème politique qui nous amène à prendre en compte une forme d’islamophobie relativement prégnante en France aujourd’hui, tout en étant bien conscient que cette islamophobie n’est pas seulement fondée sur une haine de l’islam. On pourrait du coup rattacher ce phénomène à toutes les analyses qui sont faites de l’orientalisme, entre fascination et répulsion. Le fait qu’il n’y ait pas uniquement des représentations négatives ne signifie pas qu’il n’y ait pas diffusion et reprise de préjugés. Ce qui est en cause dans la fameuse « continuité », c’est la reprise de représentations forgées au cours de l’expérience coloniale.

M. : Quand on observe la nature des rapports sociaux, hier dans l’empire colonial comme aujourd’hui en France, la façon dont le « musulman » a été érigé en catégorie socio-politique et non plus en simple indicateur religieux, ne peut-on pas dire que le « musulman » continue à incarner la figure même de l’altérité ?

N.G. : Ce qui est intéressant, lorsqu’on reprend à nouveau frais cette figure-là pour voir comment elle se décline à nouveau dans le contexte français contemporain, c’est que le musulman est désormais l’égal. Il n’est plus le subalterne ou le supplétif. Il n’est plus seulement « musulman », il est aussi Français, citoyen, il a ses identités multiples qui, du coup, le font échapper à la réduction de l’altérité dans lequel on voudrait tendanciellement l’enfermer. Les musulmans, aujourd’hui en France, échappent à cette image de l’altérité, ne peuvent plus y être réduits. C’est bien cela qui explique cette relation problématique vis-à-vis d’un « islam français ». L’islam n’est plus une entité externe, y compris externalisée à travers le fonctionnement et le bon ordonnancement de l’empire colonial ; dans l’espace français contemporain, l’islam est une réalité propre à la société.

M. : Le problème est qu’il n’est pas perçu de cette façon, que persiste un décalage énorme entre cette réalité d’un islam proprement français ou européen, et la perpétuation de représentations où l’islam reste surdéterminant (voir la nomination d’un préfet « musulman » par Sarkozy) et rejeté dans une radicale altérité, inassimilable.

N.G. : La mobilisation de la figure du musulman comme incarnation de l’altérité radicale ne devrait-elle pas être rapportée à l’impossibilité pratique de maintenir cette altérité radicale ? Cette figure, finalement, s’est largement dissoute, non pas parce que l’intégration aurait marché, mais parce que l’islam s’inscrit dans la modernité. Ceux qui portent l’islam parfois comme un stigmate, le vivent aussi comme quelque chose qu’ils construisent, qu’ils élaborent et qu’ils transforment, avec eux-mêmes. Du coup, l’islam devient insaisissable pour ceux qui voudraient le constituer comme une altérité absolue. Et plus il est insaisissable, plus il faut le ressaisir, lui réassigner une place, le réifier, et donc réduire ceux qui se définissent comme tel. Or, personne aujourd’hui ne peut être réduit à cette seule identité. Les personnes qui se disent « musulmane » recourent à des combinatoires qui les font échapper à la représentation négative : elles se disent « musulmane et laïque », « musulmane et républicaine », « musulmane et femme »,… il y a toujours une combinatoire qui fait qu’on ne peut plus remplir ce réduit de ceux qui devraient s’y trouver.

C’est pour cette raison que les représentations de l’islam sont aussi figées et aussi puissantes, précisément parce qu’elles ne désignent plus personne en France, pas même ceux qui pourraient être tentés par le radicalisme terroriste islamiste. Alors que dans le monde colonial, il était plus facile de faire s’incarner, sous les yeux de la République coloniale, les indigènes musulmans.

Continuités / discontinuités

R.B. : Revenons sur la question des continuités, et plus précisément sur le problème de la construction scientifique de la preuve de la continuité. L’idée d’un dialogue de sourds entre les « objectivistes », acharnés à rechercher les traces matérielles de la continuité, et ceux qui parlent d’un environnement culturel, de « représentations », me paraît être une façon extrêmement régressive de poser les termes du débat. En réalité, formulée telle quelle, la question n’a pas de sens : l’état du débat, en histoire du fait colonial aujourd’hui, ne se réduit pas à l’opposition fantasmée entre des « objectivistes » bornés, crypto-bourdieusiens, et de l’autre côté, on ne sait pas trop quoi : des gens « ouverts à la complexité du monde » (comme le disait une collègue historienne lors d’une réunion récente) ?. La question ne se pose pas de cette façon, qui revient à construire des moulins à vent et à peindre des paysages d’oppositions scientifiques qui sont non pertinents lorsqu’on construit des dispositifs pratiques de recherche. Mais, pour le coup, la question des continuités matérielles est quand même importante : en termes de méthode — et c’est ce qui a été beaucoup reproché à un courant des postcolonial studies, d’ailleurs par un autre, aux Etats-Unis dans les années 90 —, cela suppose de travailler avec un corpus aisément datable, identifiable. Si on prend deux textes à cinquante ans de distance, deux fragments flottants qu’on fait dialoguer, on ne prouve pas grand chose, en tout cas certainement moins que le travail que font ces malheureux archivistes besogneux, un travail qui consiste tout de même à établir des biographies politiquement très signifiantes, en particulier concernant le reclassement des personnels administratifs et policiers de l’Algérie coloniale dans les nouvelles polices préfectorales de l’immigration ou les nouvelles brigades volantes anti-immigration en métropole.

Je veux dire par là qu’il n’y a pas du tout d’opposition entre les deux : penser la continuité en établissant des continuités matérielles, en restituant des parcours concrets, ce n’est pas refuser d’établir une histoire sociale, une histoire idéologique s’intéressant aux « représentations », mais c’est au contraire se donner les moyens de l’étayer, et notamment en mettant au jour des responsabilités individuelles et institutionnelles. Les travaux de sociohistoire de l’immigration, dont les publications sont au final assez récentes, apportent de ce point de vue un vrai renouveau. Alors pourquoi ces historiens et ces sociologues, qui ont fait un vrai travail de plongée en archives, se retrouveraient-ils cloués au pilori ?

N.G. : Tout le monde a fait sa part de travail, chacun à sa manière. Ce qui m’a le plus frappé ce n’est pas que ces travaux soient le fait « d’objectivistes acharnés », ce qui ne me dérange aucunement, c’est beaucoup plus que ce travail une fois établi, un mode d’emploi implicite semble avoir été livré avec qui disait « voilà la limite à ne pas dépasser ! ». Comme si, à partir de là, il était impossible d’affirmer qu’il existe des continuités non seulement dans les imaginaires mais aussi dans les pratiques (policières, administratives…).

R.B. : Je pense que les choses ne se sont pas présentées exactement de cette manière. Je pense que les auteurs de ces travaux-là – comme Emmanuel Blanchard [voir « Police judiciaire et pratiques d’exception pendant la guerre d’Algérie, in Vingtième siècle revue d’histoire, n° 90, avril-juin 2006, pp. 61-72], Françoise de Barros [voir « Contours d’un réseau administratif « algérien » et construction d’une compétence en « affaires musulmanes ». Les conseillers techniques pour les affaires musulmanes en métropole (1952-1965) », in Politix, n° 76, 2006, pp. 97-117], Sylvain Laurens, Choukri Hmed [voir leurs contributions au dossier « La colonie rapatriée », Politix, n° 76, 2006], Alexis Spire [voir Etrangers à la carte. L’administration de l’immigration en France, Paris, Grasset, 2005], etc. – ont dit deux choses. Premier problème : lorsqu’on cherche à isoler la spécificité coloniale d’un certain nombre de pratiques administratives ou policières répressives liées à l’administration de l’immigration, l’idée de la spécificité du colonial tend in fine à se nuancer au profit d’une vision beaucoup plus historicisée d’une répression républicaine graduée en fonction de cibles multiples, toutes érigées en horizons d’altérité. Il existe, en effet, une grammaire proprement républicaine de l’oppression et de la répression, qui, sous la IIIème République, vise simultanément le subalterne « populaire », l’ouvrier « barbare » ou le paysan à patois de métropole, que l’Indigène dans les colonies. C’est très frappant dans les travaux sur le personnel policier et administratif en Algérie coloniale, ne serait-ce qu’à cause du statut très particulier de l’Algérie, passée à la départementalisation, donc dans le circuit administratif français « normal ». On se rend compte alors que ce qu’on pourrait assigner au moment algérien de la trajectoire de ces personnels, on peut aussi le retrouver avant, y compris dans des épisodes vichystes purs. Tout cela n’a rien à voir, chez ces auteurs, avec une négation de l’échelle différentielle des massacres et des souffrances entre Indigènes et « prolétaires ». Il s’agit simplement, pour eux – du moins c’est ainsi que je lis leurs travaux et que j’entends ce qu’ils en disent –, d’essayer d’affiner la caractérisation du colonial au-delà de sa dénonciation morale, en faisant jouer un plus grand nombre de variables et de contextes dans l’analyse. Ce n’est donc pas défendre une image idéalisée de la République : c’est au contraire, me semble-t-il, contribuer à l’écriture d’une histoire qui fait de l’exercice de la violence une dimension constitutive de l’imposition de l’ordre républicain, aussi bien sur le sol métropolitain que dans les domaines coloniaux.

Deuxième problème : lorsqu’on transfère une technologie de gouvernement positive ou répressive en métropole, on change la situation d’usage de cette technologie, du fait notamment qu’il existe en métropole des possibilités de dénonciation de ces technologies qui n’existent pas dans les colonies. Ce qui fait, par exemple, que les foyers Sonacotra sont certes une espèce de réplique quasi parfaite d’une institution coloniale en terre métropolitaine, avec un personnel d’encadrement qui est majoritairement constitué d’anciens sous-officiers ayant servi pendant les dernières années de la guerre d’Algérie, mais en même temps, la grève des foyers Sonacotra est également l’un des grands mouvements politiques de la fin des années 70, un des points de raccordement entre les mouvements des travailleurs français et immigrés. Ce raccordement, cette possibilité de contestation de la nature coloniale de l’institution, existe dans une situation d’usage métropolitaine et pas dans la situation d’origine coloniale.

J.-L.B. : Vouloir à tout prix établir une continuité en matière de brutalité répressive entre colonie et post-colonie, apparaît finalement sans objet, dans la mesure où la généalogie de la violence répressive est beaucoup plus longue… Par contre, il y a des éléments de continuité qui ont pu être clairement attestés de manière objective, et cela Herman Lebovics [auteur notamment de Bringing the Empire Back Home : France in the Global Age, Durham & London : Duke UP, 2004] l’a très bien montré : comment les administrateurs coloniaux sont reconvertis à l’aube des années 60 dans un ministère en formation, celui de la culture, où ils sont un peu comme dans une terre de mission…

R.B. : En effet, ce qui est intéressant, c’est que, dans les travaux de certains chercheurs, comme ceux de Julien Meimon sur le ministère de la Coopération ou de Véronique Dimier sur les reconversions dans la préfectorale ou à la Commission européenne, on voit que la valorisation des compétences dites coloniales (la « connaissance de l’indigène », le « maniement des hommes »), qui était un argument d’autojustification de ces personnels une fois rentrés en métropole, parfois marche, et parfois pas du tout. Par exemple, les personnels reversés au ministère de la Coopération – ceux que leurs collègues énarques appelaient avec ironie et une pointe de mépris « les Africains » – étaient souvent considérés comme des brutes racialistes, avec une vision complètement datée, archaïque du monde : leurs trajets de reconversion ont donc été très difficiles. Ce qui est assez révélateur de la disparition rapide du sens commun de ce qu’était la colonie.

N.G. : Pour le moment on est essentiellement en train de se saisir des pratiques de ceux qui ont été en charge de ces politiques, qui effectivement passe d’un monde à l’autre, celui de la France coloniale à celui de la France métropolitaine. Il ne faut pas, en effet, sous-estimer la piste que vous évoquez qui est celle d’une forme – à la fois le motif de la colonisation et le rapport colonial – toujours là, même si elle se mélange à d’autres formes (c’est l’exemple de la répression policière que l’on connaît bien) ; mais aussi la manière dont cette forme peut être investie et retraduites dans d’autres dimensions. Autrement dit, on a affaire à des pratiques mais aussi à des discours sur les pratiques. Il serait intéressant de ressaisir dans ces discours là ce qui aujourd’hui est retraduit dans le répertoire policier et qui en fait a longtemps appartenu au répertoire de l’exercice du pouvoir colonial. Ce sont des éléments qui sont extrêmement fins et qui de fait sont en train de disparaître par les effets du temps. Cela ne veut pas dire, d’une part, que ce qu’on observe aujourd’hui n’a pas été là depuis longtemps, et, d’autre part, il y a aussi les rémanences de tout ce qui est de l’ordre de l’imaginaire et qui renvoie à tout un ensemble de mimétismes, de pratiques imitatives qui se ressaisissent d’un répertoire qui était peut-être complètement clos mais qui est rouvert.

Pourquoi ? Parce que ceux qui sont dans ces pratiques, ceux qui ont en charge les pratiques administratives et qui ont peut-être perdu de vue cette dimension-là, qui se sont reconvertis dans tous les sens du terme, ils ont face à eux des individus qui ont réinvestis ou sont attachés à ces répertoires. Et là je prends l’autre perspective, qui est celle des acteurs d’ascendance migrante et coloniale, qui eux réactivent ces images, les incarnent volontairement ou involontairement. Etre Noir ou Arabe en France, c’est aussi cela, c’est réactiver et en même temps se trouver piéger dans des répertoires d’actions, des répertoires sociaux, qui pendant très longtemps ont été en quelque sorte mis en sommeil. Et l’on pourrait se donner là les moyens de voir effectivement en quoi il y a une véritable continuité peut être avec un espace de discontinuité, de réactivation des continuités, qui résulte de ce rapport frontal, un rapport social entre des personnes qui sont égales mais qui continuent de ne pas être pensées comme telles.

Je reviens à la question du droit que vous évoquiez, effectivement dans les foyers Sonacotra il y a eu des luttes, et des travaux qui se préparent sur ces luttes de l’immigration, mais ce qu’on observe lorsqu’on regarde sur vingt à trente ans, c’est que ces luttes se sont heurtées à des inerties très fortes. Autrement dit, pour ne prendre que l’exemple des foyers Sonacotra, quand on va dans ces foyers, quel est le résultat du point de vue des conditions de vie et de dignité : il n’y a pas eu reconversion, mais au contraire une inertie administrative qui fait que les habitudes coloniales restent une toile de fond qui s’activent comme lors de l’évacuation des 1000 de Cachan. Donc la question de ces pratiques, avec toute la complexité que vous évoquez, aujourd’hui elle n’est pas suffisamment documentée.

Ces personnes ont de plus en plus conscience qu’elles appartiennent à des histoires multiples, mais sont parfois saisies à leur corps défendant par ces histoires, les histoires migratoires, les histoires de la société française contemporaine qui n’est pas au clair avec sa propre identité, et puis les histoires coloniales. Autrement dit, elles incarnent tout cela, pas seulement dans leur existence, mais dans leur corps.

R.B. : Vis-à-vis du débat qu’il y a eu autour de La fracture coloniale, et de la posture qui a été choisie par les auteurs eux-mêmes dans cet ouvrage et par la suite, il me semble que, pour rester dans les bornes d’un débat qui ne vire pas à l’imprécation, il devrait être possible d’affirmer que trouver de la continuité entre mondes coloniaux passés et monde métropolitain contemporain est une démarche complexe sans qu’on soit pour autant immédiatement accusé de vouloir défendre un projet républicain conservateur. Au contraire. Je pense que l’on peut noircir encore plus la République, si tel était le propos, en montrant que malheureusement, en ce qui concerne notamment la pratique républicaine du maintien de l’ordre, il n’y a pas eu de spécificité coloniale si prononcée par rapport à la métropole. Dans cet ouvrage, il y a finalement très peu de choses qui sont dites sur ce qu’étaient les pratiques de la République en France métropolitaine entre 1875 et 1914 : une République qui ne donne pas le droit de vote aux femmes, qui reconduit les dominations notabiliaires par peur du « petit peuple », qui fait tirer sur les grévistes à Fourmies, qui envoie la Garde républicaine contre les manifestants du monde viticole, etc. Du coup, très paradoxalement, pour construire une spécificité coloniale durcie, absolutisée, on idéalise ce qu’était la République sur le sol métropolitain.

J.-L.B. : Je voudrais revenir sur ce thème de la continuité mais dans un autre registre et sur une plus grande durée. La colonie ne commence pas avec la République, mais bien avant. Il me semble en effet que l’on peut tracer une continuité évidente entre des schémas cognitifs qui ont été établis à l’époque des vieilles colonies (du XVIe au XVIIIe siècles) et ceux qui encore aujourd’hui continuent à hanter les esprits. Il est évident que le racialisme dans lequel nous sommes encore, c’est-à-dire la distinction des couleurs, le fait de dire Blanc ou Noir, trouve son origine dans la plantation esclavagiste et l’instauration d’un nouveau type de division du travail à l’échelle de l’économie-monde. Il s’agit là d’un phénomène qui s’inscrit dans la très longue durée, qui a finalement induit dans l’ensemble de l’Occident un certain nombre de schémas cognitifs d’appréhension des apparences, de fixation des identités à partir des caractéristiques physiques, dont nous sommes extrêmement prisonniers. Il est très difficile de sortir de ce racialisme qui nous imprègne depuis des siècles.

N.G. : … et qui bat en brèche l’idée que la République serait aveugle aux différences et aux couleurs.

J.-L.B. : Oui, il y a là une continuité évidente, mais la réserve que j’apporterais à cet argument, c’est qu’on ne peut pas dire malgré tout que ce soit aujourd’hui quelque chose de coextensif à l’ensemble de la société. Je pense qu’il y a d’abord des degrés différents dans les niveaux de conscience, les acteurs jouissent de marges de liberté plus ou moins relatives par rapport à ces dites déterminations, et indépendamment des contraintes qui pèsent sur eux. Il n’y a pas de continuité absolue, le présent me semble toujours marqué d’un certain sceau de nouveauté, d’un certain mixte d’éléments perpétuellement produits, ce qui me semble invalider la thèse d’une continuité mécanique. Certes, il y a le poids de ce passé colonial, mais il s’agit de spécifier dans chaque contexte ce poids. Donc à côtés des continuités, il faut aussi et toujours faire la part des discontinuités.

N.G. : Effectivement, et c’est cela qui donne sa force à l’argument de la continuité. C’est pour cela qu’il n’est pas recherché sur un mode mécaniste, mais sur un mode de la réinvention, de la reconstruction, voire même de l’éclipse, c’est-à-dire du moment où les choses auraient pu se passer autrement. Ce que met en évidence le moment postcolonial, c’est comment quelque chose dans les pratiques administratives a pu, à un moment donné, s’infléchir et se colorer autrement, pour filer la métaphore, changer de coloration, puis retrouver une autre coloration à la faveur de quelque chose comme l’entrée de la France dans sa multiculturalité. En devenant multiconfessionnelle, multiethnique, multiculturelle, la cité politique construit un autre rapport à l’altérité, qui n’est plus assignée ailleurs mais est aujourd’hui à l’intérieur. Si nous nous posons la question des continuités, c’est parce que des pratiques, notamment dans le registre policier répressif, retrouvent cette coloration colonialiste, alors même qu’elles sont le fait d’acteurs administratifs qui n’ont rien à voir avec la colonisation. Ce qui est intéressant ce n’est pas de dire « ils ont continué à agir comme », mais que des jeunes générations de policiers, d’employés administratifs, réactivent ce répertoire. Ils n’ont pas été acclimatés à un certain monde, alors comment se fait-il que ce répertoire trouve un espace d’expression chez des individus trop jeunes pour avoir un lien quelconque avec la colonie ?

R.B. : Pour autant, le paradigme continuiste a été énoncé, dans une première version, de manière très déterministe, très mécaniste – c’est-à-dire comme si il y avait une consubstantialité absolue entre, d’une part, le domaine du républicanisme émergent dans les années 1870-1880, et, d’autre part, le projet colonial. On est passé trop rapidement sur les débats très vigoureux au sein du milieu républicain, entre Opportunistes et Radicaux, sur le principe même de l’expansion coloniale, avec la question éminemment épineuse des antécédents monarchiques à gérer – comme l’armée d’Afrique, essentiellement composée d’hommes d’Ancien Régime. Deux questions fondamentales me semblent avoir été laissées en suspens : la première, c’est : comment s’instituent conjointement le national et le colonial ? Historiquement, la définition de ce qui est « étranger », au sens de non-national, dénué de certains droits de citoyenneté, se fixe dans les remous de Sedan puis de la Première Guerre mondiale. C’est ce que montrent très bien les travaux de Gérard Noiriel ou de Patrick Weil. Du coup, on peut se demander ce qu’était le monde d’avant l’identité nationale, et notamment ce monde de ‘‘sujets d’empire’’. Si on historicise le moment de durcissement institutionnel et idéologique de la nationalité ou de la « citoyenneté nationale » comme catégorie, on doit aussi se demander quelles étaient les relations d’allégeance ou d’appartenance qui lui préexistaient, en particulier dans les espaces ultramarins des systèmes impériaux. On voit très bien quel était le monde monarchique du XVIIe siècle, et bien sûr celui de la fin du XIXe, qui s’achemine vers une identité à carte, mais entre les deux, il y a ce moment charnière du XVIIIe siècle, à propos duquel un certain nombre d’historiens des formations impériales se disent désormais qu’il faudrait réinterroger ce qui s’y joue en matière de transformation des critères et des échelles d’allégeance.

La deuxième question laissée en suspens, c’est – une fois encore – celle que pose la notion de « postcolonie » et celle, connexe, de « postcolonialité » – c’est là-dessus que portent les débats avec Achille Mbembe, Akhil Gupta, Mamadou Diouf, etc. C’est la question de savoir jusqu’où la raison coloniale avait prise sur les univers indigènes, de savoir ce qui a échappé, d’une certaine manière, dans la juxtaposition de mondes sociaux différents, à l’autorité coloniale. Cette question de la définition souvent très essentialisante de la colonialité est directement en prise avec les débats sur la continuité, donc est susceptible de modifier notre conception de la « postcolonialité ». Pour qu’il y ait continuité, encore faut-il que l’expérience ait « marqué » historiquement, qu’elle ait fait une empreinte forte dans le terreau social local – ce qui suppose, pour l’apprécier, de se placer de l’autre côté, du côté des sociétés dites « indigènes ». Or, probablement l’une des grandes avancées de ce point de vue, notamment avec les auteurs subalternistes qui ont commencé dans les années 80 à travailler sur les énoncés en langues vernaculaires, c’est qu’on a appris à ne pas croire sur parole le pouvoir colonial lorsqu’il est question de ses réalisations. Il existait des points aveugles de la domination coloniale : des pans entiers des territoires que revendiquait une puissance coloniale n’étaient administrés qu’a minima, par un nombre dérisoire d’administrateurs coloniaux. Dans certaines régions, au Soudan ou à Sumatra, la rencontre directe avec des agents du pouvoir colonial était rarissime ; les mots et les choses de l’ordre colonial ne pénétraient que de façon discontinue et très fragmentaire dans certaines régions. Frederick Cooper dit ainsi très bien que le pouvoir colonial « coagulait » en certains lieux et à certains moments, mais qu’en d’autres lieux et en d’autres moments, il se diluait jusqu’à n’être plus même perceptible.

On s’est ainsi rendu compte qu’il y avait des historicités indigènes du moment colonial, que ces sociétés que l’Europe « colonise » ont elles-mêmes souvent un passé impérial, et donc que la domination impériale européenne s’encastre dans des espaces-temps politiques vernaculaires qui sont déjà à caractère impérial. C’est le cas de façon exemplaire en Asie du sud-est, où au début de l’histoire coloniale, au XVIIe s. pour ce qui est de la colonisation hollandaise, au XIXe s. pour ce qui est de la colonisation française, l’empire n’est pas tellement du côté des Européens. Si on se met sur un piton asiatique ou africain, et qu’on regarde comment s’est opérée la mise en ordre militaire et administrative européenne de ces sociétés, on voit que le processus a été beaucoup plus lent et plus incertain que ce qu’on en a dit pendant très longtemps ; on voit les historicités au long cours de ces sociétés non pas disparaître face aux avancées européennes, mais traverser de part en part le moment colonial. D’où une certaine perplexité vis-à-vis de la notion de « postcolonial » comme simple indicateur chronologique, parce qu’elle suppose l’idée d’un moment colonial déterminant à tous égards, de sorte que l’on en viendrait à dire que l’ensemble de l’être historique de ces sociétés, à un moment donné, a été piégé par la relation, involontaire souvent, volontaire parfois, avec l’Europe. Et cela fait resurgir en outre cette notion absolument horripilante du « précolonial », qui est certainement la notion la moins pertinente qui soit – comme si, à propos de l’histoire de la France avant la Révolution, on parlait de France « pré-révolutionnaire », point à la ligne ! Le « précolonial » n’existe pas comme catégorie chronologique naturelle pour l’étude des sociétés extra-européennes.

J.-L.B. : A propos de l’encastrement du colonisateur dans une structure impériale préexistante, on a le cas exemplaire de la conquête espagnole des Andes, où on voit le colonisateur espagnol remplacer l’Inca au sommet de la hiérarchie en organisant à son profit le prélèvement fiscal, avec tout le jeu entre la centralité du pouvoir et les communautés locales qui se perpétue d’un système à l’autre.

N.G. : Que faut-il chercher à comprendre du phénomène postcolonial contemporain ? Comment peut-on échapper à une forme de réductionnisme idéologique et maintenir la viabilité et la relative praticabilité de cette notion et de ce qu’elle propose, avec toute la polysémie qui la constitue, dans la perspective contemporaine ? Autrement dit, comme le fait colonial est bien avéré par les historiens, on ne voit pas très bien ce que les sociologues viennent faire là-dedans. Or, il y a là un enjeu heuristique auquel il faut se coller. Au fond, il y a toujours une forme de disqualification a priori qui consiste à dire justement qu’il n’y a pas de consistance théorique de la pensée postcoloniale dans les sciences sociales et qu’il faut donc en rester à ce qui est déjà établi c’est-à-dire une historiographie, des explorations historiques, à quelque chose qui n’aurait pas vocation à déborder ou à irriguer l’espace des sciences sociales.

R.B. : Je dirais que dans un certain courant des études postcoloniales, qui s’est intéressé à l’expérience historique de la colonisation – ce qui n’est pas le cas, loin s’en faut, de l’ensemble des auteurs qui revendiquent ce label théorique –, on a atteint certaines limites, et le renouveau historiographique viendra sûrement de la prise en compte de ces limites. Pour moi, l’une des limites, c’est le fait que très peu d’études dites postcoloniales ont fait le détour par les documentations en langues vernaculaires. Rares sont les études qui tentent de restituer l’univers de sens et de pratiques des « colonisés » autrement qu’en paraphrasant, sur un mode ironique, le commentaire des colonisateurs. De ce point de vue, le renouveau est plutôt venu d’ailleurs, d’historiens de l’Afrique comme Bruce Berman, John Lonsdale ou John Peel et d’historiens de l’Asie comme Sanjay Subrahmanyam, Prasenjit Duara ou Merle Ricklefs. Les historiens subalternistes, de leur côté, ont prôné de manière très forte cette obligation du détour par les documentations vernaculaires, mais ils n’ont pas toujours réussi à faire entendre la voix du « colonisé » comme ils en avaient l’intention, notamment parce que plusieurs d’entre eux ont évolué rapidement vers des visions dichotomiques et essentialistes de la « situation coloniale ».

N.G. : Mais dans les sciences sociales en France, on n’en est pas encore là, on n’arrive même pas à s’engager dans un travail de constitution du champ de recherche, car les objets postcoloniaux se voient dénier toute légitimité, restent aux frontières de la sociologie. Une forme de division du travail s’est opérée qui conduit à considérer que les sciences sociales ne sont ni les plus aptes, ni les plus légitimes à parler des questions postcoloniales.

R.B. : Pour ma part, je dis simplement aux auteurs postcoloniaux, que je côtoie depuis assez longtemps déjà aux Etats-Unis et aux Pays-Bas, que s’ils veulent faire entendre la voix des subalternes des sociétés extra-européennes, alors qu’ils se donnent les moyens de les lire dans leurs propres termes, de les comprendre dans leurs propres langues, comme ont tenté de le faire les auteurs subalternistes ou les praticiens d’histoire connectée. Ce qui impose un décentrement total en termes de documentation, et surtout de travail du matériau. Un courant de l’anthropologie néomarxiste, dans les années 70, avait déjà initié un tel mouvement : il faut aussi capitaliser sur ces stocks de travaux. C’est important de le faire parce que ce n’est pas seulement le dada d’un auteur comparatiste : on peut véritablement, en faisant valoir cet horizon théorique, renouveler en profondeur notre compréhension de ce qu’a été le moment colonial des sociétés politiques extra-européennes. Et ce n’est qu’à condition de progresser dans cette voie qu’on pourra poser la question de la « postcolonialité » dans toute son étendue. Le débat ne doit pas rester au niveau d’abstraction où il est aujourd’hui : il faut le nourrir d’études de cas.

N.G. : Ce que vous décrivez là est extrêmement éclairant, mais pourquoi ne pas commencer par le faire ici et maintenant, à travers une démarche sociologique, dans le cadre de notre propre société contemporaine. Au moment où le débat rebondit ou prend une tournure tout à fait paroxystique avec l’Appel des Indigènes, la loi du 23 février, qui se télescopent mais qui finalement sont amenés à se répondre, on constate que, malgré l’accumulation de connaissances qui pourraient être réinjectées dans la compréhension de nos sociétés contemporaines, on est face à une fin de non recevoir, une impossibilité de produire des recherches qui pourraient permettre de comprendre à partir de cette traçabilité théorique des phénomènes contemporains. Au demeurant, j’ai l’impression que ces travaux balbutiants existent mais qu’ils restent labellisés dans le giron de la sociologie de l’immigration ou pire de l’intégration. Il est dès lors possible de ne pas entendre les voix recueillies par des chercheurs et articulées à une analyse qu’il faut bien appeler par son nom : postcoloniale.

M. : Pour terminer le débat tout en l’ouvrant, on peut se demander quelles réponses apporter aux revendications mémorielles qui mettent en avant un « héritage » dans le but de défendre un projet politique et tenter de subvertir le récit national. Que faut-il entendre par la « décolonisation » des sociétés ? dans quelle mesure, à travers les politiques de « reconnaissance », l’Etat joue-t-il un rôle central dans ce « travail de mémoire » ? peut-on véritablement « dépasser » cette « guerre des mémoires », réconcilier les points de vue divergents sur le passé et parvenir à une mémoire nationale plurielle ? Est-ce que les sciences sociales ont quelque chose à apporter dans le cadre de ce projet politique qui vise à une réconciliation des mémoires antagonistes ?

Après la polémique, le temps du pédagogue ?

J.-L. B. : On peut partir d’un constat, celui de la « guerre des mémoires actuelles ». Comment établir des passerelles ? Est-ce qu’il est possible de comprendre la souffrance de l’autre, d’établir une empathie réciproque ? Quels sentiments faut-il développer par rapport au passé ? S’agit-il de favoriser une certaine nostalgie ? Ou de cultiver le ressentiment ? Rappelons-nous la mise en garde de M. Bloch contre l’histoire-procès, et gardons-nous d’une plate forme qui soumettrait tout travail scientifique à des impératifs politiques.… Est-ce qu’il est d’autre part besoin de revenir obligatoirement à une mémoire unifiée qui relèverait d’un nouveau discours officiel ? On saisit là tous les enjeux que ces questions soulèvent pour le devenir d’une France plurielle. Comment articuler des niveaux différents de récit, dont l’un, enfermé chaque fois dans sa particularité, prend pour base l’histoire de l’individu et de ses ascendants, alors que l’autre, qui se veut général, entretient son lien principal avec l’imaginaire national ? Comment apprécier les demandes de reconnaissance mémorielle : désir de séparation et de repliement sur soi ou volonté d’intégration dans le récit national ? Comment la France peut-elle, au-delà de son équipe de football, assumer la diversité de ses héritages ? On se rend bien compte que la neutralité affichée de son espace public est largement illusoire : l’universalisme affiché semble largement le reflet de l’investissement de l’espace public, lieu de construction de la citoyenneté et de déploiement de l’identité politique, par une culture majoritaire hégémonique, produisant des effets discriminatoires que la résurgence de la mémoire coloniale contribue aujourd’hui à révéler. Comment dès lors délimiter un « monde commun » prenant en compte la diversité désormais constitutive du corps social ?

L’Etat a son rôle à jouer dans la mesure où il peut mener des politiques volontaristes, d’abord pour garantir la liberté des historiens face aux entrepreneurs de mémoire, ensuite pour accomplir un certain nombre d’actes symboliques visant à des reconnaissances. En matière éducative, il y a aussi une large marge de manœuvre pour arriver à parler des passés dans lesquels s’inscrivent les ascendants de tous ceux qui constituent la communauté scolaire. En même temps, l’action de l’Etat a ses limites, et beaucoup de choses pourraient être fait au niveau sociétal. Nous avons en France du retard en ce qui concerne le travail sur l’imaginaire, à travers par exemple les œuvres de fiction… J’affirmerai enfin toujours pour ma part une exigence que j’emprunte à Frantz Fanon : ne jamais se laisser enfermer dans la « tour substantialisée du passé », ne pas se faire l’esclave du passé lorsqu’on regarde vers l’avenir. Les mémoires proclamées « blessées » n’ont-elles pas pour effet l’installation dans le statut de victimes ? Point n’est besoin d’insister longtemps, après T. Todorov, sur le fait que ce positionnement postule une dette qui, ne pouvant jamais être éteinte, ouvre une « ligne de crédit inépuisable… » L’attente passive de la réparation risque d’aboutir à la négation de tout caractère d’acteur social, et au non engagement dans les combats du présent. Sans parler du caractère oppressif d’une telle posture pour ceux qui ne se reconnaissent pas dans ce statut de victimes immuables… Il est assez paradoxal que, dans le cas de la mémoire de l’esclavage, le choix d’une lignée, et la victimisation par héritage ainsi induite, surviennent à peu près au même moment où s’est affirmée la créativité créole, qui se situe pourtant dans une logique fondamentalement différente, puisqu’elle met l’accent sur la diversité des racines à l’origine des sociétés post-esclavagistes, sur les richesses humaines imprévisibles qui ont pu y apparaître, ainsi que sur la singularité de dispositifs de résilience collective au long cours, permettant de dépasser les déchirures fondatrices. Une expression comme « fracture coloniale » me paraît oublieuse des pratiques réelles des populations qui ont été colonisées, de leur capacité de résistance – mais aussi de contournement (le « Détour », selon une formulation d’Edouard Glissant) – en bref de tous les métissages qui sont à l’œuvre dans la construction plurielle de notre modernité.

R.B. : Ce qui m’intéresse dans ce débat, en tant que chercheur, c’est d’aller résolument à l’encontre d’un récit d’histoire nationale, non par choix idéologique mais par réalisme historique. Le plus gros décalage entre la recherche sur le « fait colonial » et ce qui est enseigné, c’est cette idée qu’il faut maintenir un récit national, alors que parmi les chercheurs qui travaillent sur le sujet, du moins chez les comparatistes, la question ne se pose plus vraiment dans ces termes. Parce que travailler sur le « fait colonial », c’est d’un côté travailler sur ce qui le constitue à son origine, aux XVIIe et XVIIIe s., qui sont des siècles impériaux et donc largement pré-nationaux ; de l’autre, c’est écrire des histoires globales, interconnectées, qui n’ont souvent que marginalement une dimension ou une pertinence « nationales ». Il y a probablement même une contradiction forte entre ces nouvelles historiographies et la volonté de les intégrer dans un récit national, il y a un problème de format. S’il s’agit de redonner une histoire propre à des individus dont les familles ont vécu à une certaine période dans le cadre de la domination coloniale française en Afrique ou en Asie, alors ce récit, nécessairement plus complexe, plus profond, fait voler en éclats le cadre national… et je ne suis pas sûr que ces deux démarches soient facilement conciliables. Voilà un problème concret qui touche au dialogue entre enseignants et chercheurs du « fait colonial ».

A ce propos, il me semble que la question de savoir comment enseigner une histoire toujours en débat est délicate. D’un côté il y a la recherche, qui ne doit connaître aucun tabou par rapport au récit national, et de l’autre l’enseignement, et c’est ce passage, lorsqu’il s’agit d’enseigner l’histoire en débat, qui, d’après les enseignants du secondaire ou de l’université avec qui j’ai pu discuter à la suite des controverses de 2005, semble être problématique. Pédagogiquement, il est très difficile de faire coexister, par exemple dans le cadre d’un cours de quatre heures sur la décolonisation, de l’Algérie en particulier, deux documents qui disent des choses différentes, puis d’organiser un débat avec les élèves. On peut faire une histoire sans tabou, mais pédagogiquement, c’est aussi risqué et potentiellement immaîtrisable. C’est une chose qu’il faut prendre en considération.

M. : Le vrai enjeu n’est-il pas tout de même d’intégrer cette histoire-là dans l’histoire nationale ? Comment faire pour que cette histoire coloniale, où le colonisé était pensé comme extérieur, ne soit plus transmise comme une histoire du rapport à l’autre, mais comme une histoire du rapport à soi, un peu sur le modèle de ce qui a été fait pour l’enseignement de la Shoah ?

N.G. : Mais ce processus a demandé du temps. Ce serait intéressant d’étudier la temporalité de l’entrée de la Shoah dans l’enseignement, sa mise en perspective par rapport à la période fasciste. Il y a en tout cas certainement quelque chose à tirer de cette expérience, sur la façon d’aborder l’histoire en débat. Le problème est que la question postcoloniale nous submerge et que nous n’acceptons pas d’être débordés.

J.-L.B. : On peut voir aussi l’exemple de l’intégration de l’esclavage et de la traite dans les programmes scolaires…

R.B. : C’est bien en effet un problème de débordement, car il ne s’agit pas seulement d’enseigner l’histoire du rapport à l’autre, ce qui maintiendrait un lieu fixe d’histoire nationale dans laquelle il s’agirait de faire rentrer tout le monde, quitte à retoucher au marqueur les identités vécues et à tailler à la serpe dans le matériau. Le problème, c’est aussi qu’on touche très vite à l’histoire des autres, ou plutôt à des histoires autres. Si on prend le cas d’un élève d’ascendance sénégalaise, dont la famille a connu la présence coloniale française, il ne s’agit pas seulement de lui dire que son histoire est l’histoire triste de la présence coloniale, mais de lui expliquer qu’elle est aussi celle des royaumes sénégambiens qui ont précédé, puis d’une certaine manière modelé la domination coloniale. L’histoire de la péninsule indochinoise n’est que très temporairement et très partiellement celle de l’Indochine française : c’est aussi celle de l’empire pluricentenaire de Hue, de sa « descente » vers l’ancien royaume du Champa et de sa contestation millénariste, c’est l’histoire des royautés khmères et des principautés de Luang Prabang, une histoire magnifique, d’une richesse fascinante. L’histoire moderne des sociétés du sud-est asiatique ne peut pas être réduite à leur moment colonial ; leur historicité s’est déployée sur bien d’autres fronts – géographiques et référentiels – que sur celui de l’interaction avec les Européens. Ecrire l’histoire de ces sociétés dans leurs propres termes, en partant des documentations vernaculaires, comme nous y ont incité les historiens des subaltern studies et comme nous y incitent à présent les praticiens de l’histoire connectée, c’est ne pas préjuger de l’omnipotence du pouvoir colonial, mais au contraire scruter ses interstices, et donc aussi les lieux et les pensées qui ont échappé à sa prise, les récits qui l’ont ignoré, « indigénisé » ou relativisé. La notion même de « sociétés colonisées » est à manier avec prudence, car elle accrédite l’idée que la totalité de la vie politique et morale de ces sociétés s’est trouvée piégée dans l’espace réduit de la confrontation aux Européens, alors qu’il a existé des en-dehors, des hors-champs indigènes en situation coloniale.

C’est donc une histoire qui déborde de toutes parts : on le voit bien avec l’enseignement de l’histoire de l’islam. Les enseignants n’ont pas nécessairement une peur républicaine viscérale d’aborder cette question, mais ils sont souvent dépassés par les questions des élèves qui ont une pratique domestique de l’islam et peuvent confronter la matière enseignée à leur propre expérience. L’histoire de l’esclavage, c’est la même chose : s’il s’agit de faire une histoire du moment esclavagiste, de la honte esclavagiste de la Révolution et de la République, c’est encore faire une histoire nationale coincée aux entournures. Si, en revanche, c’est faire une histoire de ce qu’ont été les espaces de la traite et de la mise en dépendance, dans toutes leurs composantes, leur profondeur et leur complexité historiques, alors il est nécessaire de maîtriser des volumes conséquents de littérature spécialisée.

N.G. : Pour le moment. Car ce travail de retraduction, dans le but de mettre en forme des manuels notamment, a été nécessaire à toutes les époques, ce n’est pas propre à l’histoire de l’esclavage ou de la colonisation. Il faudrait peut-être y consacrer plus d’effort, car c’est un débat dont j’entends parler depuis vingt ans. A propos du rôle de l’Etat, ne devrait-il pas y avoir un engagement prioritaire sur cette question ? Les blocages à la fois structurels et mécaniques sont connus, et si on ne se donne pas les moyens de mettre ensemble au travail les pédagogues avec les chercheurs, on continuera à faire ce constat qu’on ne peut pas parler de ces questions dans une salle de classe…

Publié dans ACTUS ET DEBATS AFRIQUE, AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire, BLACKS DE FRANCE, CAMEROUN COLONIAL ET POSTCOLONIAL, DE LA POSTCOLONIE EN AFRIQUE, DU COMMUNAUTARISME en FRANCE, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY, LA FRANCE ET SON PASSE COLONIAL | Pas de Commentaire »

10 mai 2007, journée des mémoires de la traite négrière , de l’esclavage et de leurs abolitions

Posté par issopha le 25 septembre 2007

10 mai 2007, journée des

mémoires de la traite

négrière, de l’esclavage et

de leurs abolitions

article de la rubrique histoire et colonies > la France et son passé colonial
date de publication : mercredi 9 mai 2007


 

Le 30 janvier 2006, Jacques Chirac, président de la République, annonçait que le 10 mai serait chaque année « Journée des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions ». Nous vous proposons ci-dessous de larges extraits de son allocution du 10 mai 2006 au jardin du Luxembourg. Une cérémonie officielle s’y déroulera à nouveau cette année — en présence de Nicolas Sarkozy.

A l’occasion de la seconde journée, la chaîne France 3 a programmé, jeudi 10 mai 2007 à 20h50, le premier épisode de Tropiques amers, téléfilm retraçant la vie quotidienne d’une plantation à la Martinique entre 1788 et 1810 [1]. Lors de la présentation de ce téléfilm en 5 épisodes, Lilian Thuram a prononcé une intervention — Esclavage, racisme et mémoire — que nous avons reprise ci-dessous. [2]


JPEG - 21.2 ko
Tropiques amers.

Allocution de Jacques Chirac, le 10 mai 2006 [extraits] [3]

Aujourd’hui, 10 mai 2006, la France célèbre la première journée consacrée en métropole à la mémoire de la Traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions.

La Traite occidentale, du début du XVIème jusqu’au milieu du XIXème siècle, ne fut ni la première, ni la seule manifestation de la traite négrière, qui s’est étendue sur plus d’un millénaire. Et elle a nécessité, c’est vrai, des complicités multiples, jusque dans les pays d’origine des esclaves.

Mais, par le caractère systématique qu’elle a revêtu, par son extension géographique, la Traite occidentale a exercé une influence sur l’évolution de tout notre monde. Le commerce triangulaire a été une entreprise de déshumanisation qui a duré plusieurs siècles, et à l’échelle de plusieurs continents. Une tragédie, qui a vu la déportation en masse d’hommes, de femmes, d’enfants, arrachés à leur terre, aux leurs, et convoyés comme des animaux.

En ravalant les esclaves au rang de « biens meubles », le Code noir, promulgué en France en 1685, leur déniait la qualité d’homme. La légende biblique elle-même fut pervertie, pour légitimer ce trafic odieux : certains prétendirent que les Noirs descendaient de Cham, maudit par son père Noé. Et voilà comment l’on essaya de justifier l’infâme et l’injustifiable.

Ne nous y trompons pas : aujourd’hui encore, cette tragédie a des échos. En Occident notamment, elle a donné corps aux thèses racistes les plus insupportables, en contradiction absolue avec les idées des Lumières. En privant l’Afrique d’un sang vigoureux, elle a épuisé ce continent. Et, aujourd’hui encore, des formes d’esclavage et de travail forcé subsistent dans le monde, contre lesquelles nous devons plus que jamais nous mobiliser.[...]

Mesdames et Messieurs,

Regarder tout notre passé en face, c’est une des clés de notre cohésion nationale. C’est une force supplémentaire pour notre avenir car c’est la marque de notre capacité à avancer, ensemble. Nous devons regarder ce passé sans concession, mais aussi sans rougir. Car la République est née avec le combat contre l’esclavage. 1794, 1848 : la République, c’est l’abolition.

Nous sommes les héritiers de ces républicains. Nous pouvons être fiers de leur combat pour les droits de l’homme. Aujourd’hui encore, leur engagement nous oblige. Cette première commémoration n’est pas un aboutissement : c’est un début. C’est l’affirmation nécessaire d’une mémoire de l’esclavage partagée par tous les Français.

Quelle que soit notre origine, nous sommes tous réunis par une identité majeure : l’amour de la France, la fierté de vivre ici, le sentiment de la communauté nationale, le respect des lois de la République.

Le combat de la République pour l’égalité, l’unité, la fraternité, la liberté, c’est un combat plus que jamais actuel, à l’intérieur comme à l’extérieur de nos frontières. Pour que vive la République, il nous faut lutter sans relâche contre tout ce qui peut l’empoisonner. Les discriminations font perdre la foi républicaine à ceux qui en sont victimes. Les discriminations, le racisme, c’est la négation de tout ce que nous sommes, de tout ce qui nous avons construit, de tout ce qui nous fait vivre en tant que Nation.

Pour vaincre les préjugés, il faut lutter contre l’ignorance, contre l’oubli. C’est aussi pour cela que nous avons besoin de cette journée en mémoire de l’esclavage. [...]

Mesdames et Messieurs,

La France, c’est l’exigence. Exigence de mémoire, exigence de justice, exigence de vérité et de fraternité. C’est parce qu’elle a toujours porté ce message qu’elle occupe dans le monde une place singulière. Face à l’infamie de l’esclavage, la France a été au rendez-vous, la première. Ce combat, elle continuera à le mener, pour la mémoire et contre toutes les formes modernes de l’oubli ou de l’esclavage. C’est sa vocation et c’est sa grandeur.

Et, au-delà de ce combat, à travers le souvenir de l’esclavage et de ses abolitions, c’est aussi la diversité française que nous célébrons aujourd’hui. Une diversité, ferment d’unité. Une diversité qui fait notre force et dont nous pouvons et devons être fiers.

Opposé à la repentance, M. Sarkozy participe à la commémoration de l’abolition de l’esclavage

par Laetitia Van Eeckhout, Le Monde du 10 mai 2007

Nicolas Sarkozy, le président élu, participera, jeudi 10 mai, au côté de Jacques Chirac, à la cérémonie de commémoration de l’abolition de l’esclavage et de la traite négrière. Le même Nicolas Sarkozy n’a pourtant eu de cesse de dénoncer le « mode exécrable » de la « repentance », qui « exige des fils qu’ils expient les fautes supposées de leurs pères et de leurs aïeux ». Une pierre dans le jardin de M. Chirac, qui a fait du « devoir de mémoire » une constante de ses deux mandats.

« La présence, importante, de M. Sarkozy à la commémoration de l’abolition de l’esclavage, est tout à fait symbolique de l’esprit qu’il veut donner à sa présidence. Pour lui, il n’y a qu’une histoire de France qu’il faut savoir regarder sans sombrer dans la repentance : on peut commémorer sans se flageller », soutient Yves Jego, instigateur, au sein de l’UMP, du Cercle de la diversité républicaine. Pour lui, « la rupture [avec M. Chirac] se joue davantage sur le modèle économique et social, sur les rapports de la France aux autres, que sur la mémoire historique ».

Secrétaire nationale de l’UMP chargée de la francophonie, Rama Yade, émanation des « minorités visibles » proche du futur président, explique l’insistance de M. Sarkozy à dénoncer la repentance « par son amour de la France. Pour lui, insiste-t-elle, si l’on hait la France, on se renie en tant que Français. Il veut rassembler le pays autour de cette idée ». Dans les discours de M. Sarkozy, le thème de la repentance est, de fait, toujours associé à « la détestation de soi », au « communautarisme », à la « concurrence des mémoires ».

« DISQUALIFIER L’HISTOIRE »

Aux yeux de nombreux historiens, cela conduit cependant à une vision réductrice de l’histoire de France. « L’anti-repentance est une grille de lecture pour repenser l’histoire de France. M. Sarkozy veut construire une vision globale de l’Histoire de France, en gommant toutes ses aspérités, en laissant dans l’ombre la complexité des événements, les rapports de pouvoirs, les luttes sociales qui les ont forgés. Cela permet de ramener l’identité nationale à une essence, alors même qu’elle est en construction permanente », juge Nicolas Offenstadt, vice-président du Comité de vigilance face aux usages publics de l’Histoire (CVUH), collectif d’historiens créé au moment de la polémique sur la loi du 23 février 2005. Pour lui, « l’anti-repentance s’inscrit dans le prolongement du discours sur le rôle positif de la colonisation » inscrit dans cette loi.

Pour Emmanuelle Saada, historienne travaillant sur les thèmes de la colonisation, de l’immigration et de l’identité, « cette présentation des mémoires comme étant toujours dans l’affrontement, la confrontation au profit d’une histoire consensuelle, est un déni de l’histoire. C’est une façon de disqualifier, de nier l’histoire de nombre de personnes, qui a pourtant été fondamentale dans l’histoire de France ».

« Les discours de M. Sarkozy pousse les Français dans une attitude de dénégation de pans entiers de l’histoire », appuie le sociologue du métissage créole, Michel Giraud, qui souligne l’attente pourtant forte de toute une partie de la population à aborder sereinement toutes les facettes de l’histoire. « La demande qui s’exprime n’est pas un appel à la repentance, ne consiste pas à ce que la France batte sa coulpe. S’exprime, en revanche, un besoin culturel et social de comprendre et de savoir, qui ne relève pas d’un mouvement idéologique », confirme Françoise Vergès, politologue, auteur de « La mémoire enchaînée, question sur l’esclavage ». Et d’insister : « Répondre à cette demande d’une histoire partagée où chacun puisse se reconnaître contribue à l’apaisement et non à l’affrontement. »

Laetitia Van Eeckhout

Esclavage, racisme et mémoire

par Lilian Thuram [4]

L’esclavage est un phénomène humain universel. La civilisation grecque en a fait un art de vivre et un fondement de sa société. L’Afrique précoloniale a pratiqué un esclavage traditionnel, fondateur de plusieurs empires. Sa pratique sur le continent européen était tellement développée que l’appellation « esclave » traduit une de ses sources géographiques, la Slavonie historique.

Mais l’esclavage transatlantique se distingue par trois singularités : sa durée, son organisation juridique et son fondement racial.

Sa durée, quatre siècle du 15ème au 19ème siècle, atteste de sa profondeur historique. Les Codes Noirs (français, anglais, espagnols) élaborés par les pouvoirs politiques de l’époque, légitiment et organisent son fonctionnement par des règles de droit méticuleuses et précises articulées autour de la définition centrale de l’esclave comme « bien meuble ».

Son fondement idéologique et sa légitimation « morale » découlent de cette définition par la construction intellectuelle de la non humanité biologique et génétique et de l’infériorité culturelle de ses victimes noires. Le racisme anti-noir a constitué la justification intellectuelle de la traite transatlantique, qui était avant tout une entreprise économique et commerciale visant à l’exploitation des « nouvelles terres » des Amériques et des Antilles. La même hiérarchie raciale avait légitimé l’extermination physique et l’ethnocide des peuples autochtones.

L’éradication démographique avait précisément servi de justification à l’organisation de l’esclavage, par le transfert massif et organisé d’une nouvelle « force de travail », provenant du continent africain, le plus rentable par sa proximité géographique. Les hommes, les femmes et les enfants noirs ont été enlevés, avec la complicité des pouvoirs féodaux esclavagistes.

L’esclavage a été structuré autour de deux facteurs lourds : le racisme et la violence

Jean-Michel Deveau, éminent historien, l’a bien caractérisé dans les termes suivants : « L’esclavage transatlantique est la plus grande tragédie de l’histoire humaine par sa durée et son ampleur. »

La violence a abouti à une saignée humaine dont les estimations exactes se montent à plusieurs dizaines de millions de personnes.

Le racisme a, par sa profondeur historique et culturelle, profondément structuré toutes les sociétés des Amériques et des Antilles, sur les plans politique, économique et social.

C’est cette tragédie qui a été déclaré « crime contre l’humanité » par la Conférence de Durban contre le racisme en 2001 et par le Parlement français grâce au combat historique de Madame Christiane Taubira. Ce crime est encore marqué par les deux entreprises d’occultation : le silence et l’invisibilité.

Le silence des livres d’histoire et l’invisibilité de ses victimes. Le travail de mémoire constitue donc une urgence pour réhabiliter la résistance, physique et culturelle de ses victimes, et surtout pour faire l’archéologie du racisme qui imprègne encore en profondeur les sociétés, et les cultures, qui en ont été les scènes principales.

Questionnons nous…

L’Homme Blanc a-t-il encore un complexe de supériorité vis-à-vis de l’Homme Noir ?

L’Histoire a-t-elle inculqué savamment à l’Homme Noir la peur, le manque de confiance en soi, le complexe d’infériorité ?

N’est-il pas temps de déconstruire le racisme ?

Lilian Thuram

Notes

[1] Une présentation du téléfilm : http://www.alterites.com/cache/cent…, et un site qui lui est consacré : http://www.tropiquesamers.com.

[2] Rappelons que, dans un entretien publié mercredi 9 mai dans Le Parisien/Aujourd’hui en France, Lilian Thuram demande l’arrêt des violences anti-Sarkozy : « Arrêtez ! Il y a beaucoup d’autres moyens de se faire entendre plus efficacement ». Il observe que « les gens se révoltent quand il y a une injustice » mais rappelle que « Nicolas Sarkozy a été élu démocratiquement ».

[3] L’allocution dans son intégralité : http://www.elysee.fr/elysee/elysee…..

[4] Source : http://www.afrik.com/article11705.html.

Publié dans BLACKS DE FRANCE, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY, QUESTIONS NOIRES | Pas de Commentaire »

12
 

Kabylie News |
Ensemble, Préservons Rognac... |
Elections 2008 Municipales ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Transferring the UNITED NAT...
| l'Algérie au quotidien
| Yüzyıla Ağıt