Elie Domota :Un passé qui ne passe toujours pas à ne pas confondre avec de « l’incitation à la haine raciale « 

Posté par issopha le 11 mars 2009

Elie Domota :


Un passé qui ne passe toujours pas à ne pas  confondre avec de
« l’incitation à la haine raciale « 

Le Parquet de Pointe à Pitre a annoncé, samedi dernier, l’ouverture
d’une enquête judiciaire à l’encontre de Elie Domota, porte parole du
LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon) pour  » incitation à la haine raciale « .

Le MRAP s’étonne d’une telle démarche alors qu’elle ne s’applique pas
aux policiers ayant proféré des injures racistes à l’encontre des
manifestants.

Elie Domota avait en effet déclaré, jeudi 5 mars, sur  » Télé Guadeloupe
 » à propos des patrons refusant d’appliquer aux bas salaires la hausse
de 200 euros prévue aux accords signés par le gouvernement français:
« soit ils appliquent l’accord, soit ils quitteront la Guadeloupe. Nous
ne laisserons pas une bande de békés rétablir l’esclavage ». C’est bien
des  » patrons békés  » – c’est à dire descendants des colonisateurs des
Antilles qui firent jadis régner l’esclavage – dont parlait Elie Domota
et non de personnes qualifiées en fonction de leur couleur de peau.

Pour le MRAP ces propos ne relèvent donc pas de  » l’incitation à la
haine raciale  » mais de la dénonciation d’une politique sociale aux
relents colonialistes contre laquelle le peuple guadeloupéen s’est
dressé depuis des semaines.

L’annonce de l’ouverture d’une enquête judiciaire à l’encontre de Elie
Domota et la publicité qui en a été faite constituent une provocation à
l’encontre du mouvement social tout entier qui s’est déroulé dans la
dignité. Le MRAP l’a soutenu dès ses débuts et considère, avec Lilian
Thuran que si  » les békés sont montrés du doigt « , c’est bien en tant
que ceux  » qui détiennent le pouvoir financier alors que la population
vit dans la misère  » et que  » la spécificité antillaise est liée à
l’histoire : les békés sont les descendants d’esclavagistes, leur
fortune vient de l’esclavage « .

Cette vérité historique est sans doute difficile à entendre, mais le
rappeler ne saurait être considéré comme une  » incitation à la haine
raciale  » mais comme un inéluctable devoir de mémoire auquel le MRAP est
attaché.

Paris le 10 mars 2009

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La République impériale , par OLIVIER LE COUR GRANDMAISON

Posté par issopha le 2 mars 2009

LE COUR GRANDMAISON, La République impériale


 

La République impériale , par OLIVIER LE COUR GRANDMAISON  dans DU RACISME D'ETAT lecourgrandmaison2-2 Olivier LE COUR GRANDMAISON, La République impériale – Politique et racisme d’Etat . Fayard, janvier 2009 : http://www.reseau-terra.eu/article8…

Parution : janvier 2009 – Éditeur : Fayard – Pages : 408 – Format : 235×153 mm – ISBN : 978-2-213-62515-7 – Prix : 23 €

A lire sur TERRA : résumé, table des matières, un chapitre entier

Auteur

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Olivier Le Cour Grandmaison enseigne les sciences politiques et la philosophie politique à l’Université. Il a notamment publié Les Citoyennetés en Révolution 1789-1794 (PUF, 1992), 17 octobre 1961 : un crime d’État à Paris (collectif, La Dispute, 2001), Haine(s). Philosophie et politique (PUF, 2002), Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial (Fayard, 2005), et, avec G. Lhuilier et J. Valluy, Le Retour des camps ? Sangatte, Lampedusa, Guantanamo… (Autrement, 2007). Contact : olivier.lecour@wanadoo.fr. OLGM dans LA FRANCE ET SON PASSE COLONIAL

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Résumé

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lecourgrandmaison

Au tournant du XIXe siècle, les républicains favorables aux conquêtes coloniales ont réussi là où leurs prédécesseurs avaient échoué. Entre 1871 et 1913, les possessions françaises en outre-mer sont passées de moins d’un million de kilomètres carrés à treize millions. Quant aux « indigènes », leur nombre a progressé de sept à soixante-dix millions en 1938. Extraordinaire expansion. Elle est sans précédent dans l’histoire du pays qui, devenu la seconde puissance impériale du monde après la Grande-Bretagne, est confronté à des tâches multiples et complexes. Comment diriger un empire aussi vaste ? De quels instruments politiques, administratifs, juridiques – le droit colonial par exemple – et scientifiques la métropole a-t-elle besoin pour remplir les missions nouvelles qui sont les siennes désormais ? Quelles orientations – assimilation ou association – mettre en œuvre dans les territoires de la « Plus Grande France » ?

Telles sont quelques-unes des questions auxquelles cet ouvrage entend répondre. En effet, les conséquences de cette construction impériale sur les institutions, la vie politique, l’enseignement supérieur et secondaire, les sciences humaines, qui voient se développer en leur sein des sciences dites coloniales consacrées par la création d’une Académie ad hoc, et la littérature, mobilisée à des fins de propagande notamment, sont nombreuses. De là le surgissement inédit d’une véritable République impériale dotée de structures diverses, qui vivent par et pour les colonies, et d’un espace vital impérial jugé indispensable au développement de la métropole et à la vie de ses habitants.

Pour rendre compte de ce processus complexe et multiforme qui a longtemps affecté l’État et la société civile, nous avons forgé le concept d’impérialisation et eu recours à une approche dédisciplinarisée qui fait appel à de nombreux textes philosophiques, politiques, juridiques et littéraires.

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Table des matières

INTRODUCTION

L’avènement de la République impériale
Politique, droit colonial et espace vital impérial
L’« expansion coloniale » : « le plus grand fait social » du XIXe siècle

CHAPITRE PREMIER
LA REPUBLIQUE IMPERIALE

Désastres nationaux et périls coloniaux
Restaurer le « prestige français » en Afrique
Garantir l’« avenir de la France africaine »
Fonder un nouvel esprit de conquête
Une science politique de la colonisation
La colonisation : « une question de vie ou de mort »
Empire, patriotisme(s) et conceptions de la République
L’impérialisation de la République
Des colonies à l’avènement de l’Etat impérial-républicain
Etat impérial-républicain, économie et société coloniales
Empire, unité nationale et légitimité républicaine

CHAPITRE II
DE L’ASSIMILATION A LA « POLITIQUE D’ASSOCIATION »

« L’assimilation est une erreur funeste »
Définition et usages d’une catégorie
Critique de l’assimilation, condamnation des Lumières
Les « droits des Français » contre les droits de l’homme
Des dangers de l’assimilation à la « philosophie » du protectorat
« Les colonies pas plus que les batailles ne se commandent de loin »
Le protectorat : un régime « moins coûteux, plus sûr et plus souple »
Colonisés-immigrés, « clandestins » et « périls migratoires »
Contrôler et sélectionner
Hygiène raciale, hygiène publique et défense de la France
L’exception est la règle
Remarque 1
« Esprit colon », discriminations et passions coloniales
De l’« esprit colon »
Violences symboliques, langue coloniale et discriminations
Moeurs coloniales et « satrapisme »

CHAPITRE III
« LUTTE POUR L’EXISTENCE », EMPIRE ET DE´FENSE DE L’EUROPE

Darwinisme impérial, « Force » et usurpation
Du darwinisme impérial
Exaltation de la « Force » et relativisme moral
De l’usurpation à la « prise de possession »
De la constitution d’un « régime de vérité »
Vérité, scientificité et légitimité
Des savoirs aux pouvoirs et retour
L’Europe contre le « péril noir », « jaune » et « rouge »
Le « flot montant des peuples de couleur »
Immigration, ordre public et lutte contre le bolchevisme
L’Europe au service de l’« hégémonie blanche »

CHAPITRE IV
L’EMPIRE : « LE SALUT ET L’AVENIR DE LA PATRIE »

De l’espace vital impérial
« Rush européen », émigration et social-impérialisme
L’Afrique : une « terre de rajeunissement »
Hygiène sociale, politique pénale et colonies
Déverser le « trop-plein de la population »
De la sélection des colons, de l’émigration choisie
et du rôle des femmes
Récidive, hommes-déchets et transportation
Espace vital impérial/espace vital national-socialiste
Espace vital impérial et exploitation
Aux origines de l’espace vital national-socialiste
Thanatopolitique et Lebensraum nazi

CONCLUSION

Remarque 2 (Post-scriptum)
Passé colonial et identité nationale :
sur la rhétorique de Nicolas Sarkozy

Index des noms de personnes
Index des noms de lieux
Index thématique

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Chapitre II. De l’assimilation à « la politique d’association »© Editions Fayard, 2009 – Olivier Le Cour Grandmaison, La République impériale – Politique et racisme d’Etat ; pp. 107 à 208.

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« Pas d’assimilation ! C’est la formule qu’il faut (…) inscrire au seuil d’un programme de droit colonial, en toute matière civile, administrative, politique ou privée. C’est le principe de toute étude de sociologie coloniale. »
M. Marchal, député d’Alger (1900).
« Notre politique coloniale a définitivement brisé avec ces erreurs [l’assimilation] qui nous ont été si funestes. La mentalité française ne peut pas plus s’acclimater aux tropiques que ne le peuvent notre faune et notre flore. »
G. Clémentel, ministre des Colonies (1905).
« Il faut (…) renoncer pour toujours [à l’assimilation]. Il y a, dans le génie des diverses races qui peuplent la terre, des équivalences, mais il n’y a pas d’identité. Dès lors, pourquoi vouloir imposer nos habitudes d’esprit, nos goûts, nos mœurs et nos lois à des peuples pour lesquels les mots de famille, de société, de propriété ont des significations différentes. Ce serait tenter une œuvre inutile (…) et dangereuse. »
G. Leygues, ministre des Colonies (1906).

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Extraites de discours prononcés entre 1900 et 1906 par un parlementaire et deux ministres des Colonies, ces citations témoignent d’une condamnation vive et insistante de l’assimilation responsable des errements de la politique impériale avant que ne se produise l’heureux changement qui a ouvert une ère nouvelle, aussi prometteuse que l’ancienne est jugée funeste désormais. Pour Marchal, qui s’est longuement exprimé à la tribune du Congrès international de sociologie coloniale, pareille rupture dans la conduite des affaires d’outre-mer est l’aboutissement d’un mouvement fondamental qui a vu s’imposer un « nouvel esprit philosophique fondé sur l’expérience des faits et non plus seulement sur un rationalisme aprioriste ou chimérique. » Triomphe d’une sorte de comtisme dégradé en vulgate qui permet d’opposer un « âge métaphysique » à l’avènement d’une période inédite sur le plan scientifique ou influence du darwinisme impérial ? Impossible de trancher. Quoi qu’il en soit, le début du XXe siècle est, pour Marchal, le théâtre d’une révolution épistémologique qui oblige à réviser des conceptions jusque-là dominantes ; c’est fort de ce constat qu’il rend compte des mutations qui ont affecté la vie académique et politique du pays. Après avoir transformé « le monde intellectuel de la France », enfin débarrassé de ses abstractions dangereuses – les Droits de l’homme et les principes d’égalité et de liberté – au profit de l’observation et de l’analyse rigoureuses des phénomènes économiques, sociaux et historiques, ce « progrès » a permis l’élaboration d’une politique positive déclare le député d’Alger. Positive, elle l’est notamment parce qu’elle rompt avec des conceptions générales mais inapplicables dans les colonies au profit d’orientations reposant sur les intérêts bien compris de la métropole, et sur les particularités des contrées d’outre-mer et des populations « indigènes. » De là son désir de voir la législation et la sociologie coloniales, jugées essentielles à la bonne gestion de l’empire, soumises elles aussi à ces bouleversements. Affranchies de la doctrine néfaste de l’assimilation, ces disciplines seront capables d’offrir des connaissances adéquates et des solutions sûres aux hommes chargés des territoires d’outre-mer.

Relativement aux orientations qui doivent être mises en oeuvre, les mutations constatées au plan scientifique débouchent sur une sorte de sursaut réaliste fondé, entre autres, sur la situation des colonies. En ces matières, il faut s’inspirer de prestigieux devanciers qui appliquent, depuis longtemps et avec succès, une autre politique dont la supériorité est avérée puisqu’elle est celle de deux puissances impériales majeures. « Les Anglais, affirme Marchal, ont peu hésité à organiser dans leur grande colonie – [l’Inde] – un régime tout à fait spécial, excellent mais perfectible ; établissant une claire et forte hiérarchie d’administrateurs » disposant d’un « pouvoir judiciaire » et d’un « pouvoir exécutif très important. (…) L’Angleterre a confié à ses hommes d’Etat (…) le soin d’établir (…) toute une législation spéciale singulièrement forte et efficace. Je crois que les Hollandais ont établi une législation analogue. » On ne « saurait trop recommander aux nations colonisatrices, et particulièrement à mes compatriotes [1] » de suivre ces exemples probants qui aideront à résoudre les problèmes rencontrés dans les territoires d’outre-mer en dotant les autorités coloniales de prérogatives renforcées pour établir ou conforter la domination de la France. Six ans plus tard, ces orientations sont défendues par Georges Leygues, ministre des Colonies et farouche adversaire de l’assimilation qu’il juge coupable de nombreux maux. Comme Marchal, mais en tant que membre du gouvernement cette fois, il vante à son tour les mérites de l’association qui peut seule assurer le succès de la métropole après la conquête rapide de nombreux territoires. Jugée plus adaptée à la diversité des « indigènes », et plus efficace pour cela, cette nouvelle politique permettra enfin de défendre avec « fermeté » les « prérogatives » et les « intérêts » de la « nation » partout « dans le monde » pour le plus grand profit des colonies et de la mère-patrie. Ces propos confirment l’abandon de l’assimilation, et pour récuser ceux qui chercheraient à la défendre encore, le ministre ajoute : il « faut y renoncer pour toujours. [2] »

a) « L’assimilation est une erreur funeste »

En 1906, cette affirmation est commune, puisque, depuis six ans au moins, elle est au cœur du nouveau credo impérial républicain, mais avant de s’engager plus avant dans l’étude des mutations scientifiques et politiques qui l’autorisent, et fondent aussi le consensus établi pour de longues années, il est indispensable de s’arrêter sur le terme et la catégorie d’assimilation. En effet, nous sommes en présence de l’un de ces grands mots « abstraits » ou équivoques, aux significations vagues et fluctuantes, qui « rendent l’expression plus rapide », certes, mais « l’idée moins nette » comme Tocqueville l’analyse dans des pages remarquables consacrées à l’évolution du langage des « peuples démocratiques. [3] » Tendance renforcée ici par le fait qu’appartenant au vocabulaire de ceux qui occupent des fonctions publiques ou y aspirent, l’assimilation a moins pour fonction de nommer avec exactitude des orientations précises que de les discréditer afin de mieux défendre l’association parée maintenant de toutes les vertus. De là ces usages souvent polémiques où il s’agit, non de saisir ce que la première fut mais de récuser une politique passée. Sous couvert de qualification s’affirme en fait la disqualification cependant que l’imprécision même du vocabulaire utilisé permet de subsumer, sous un terme unique et négativement connoté désormais, des projets et des pratiques divers. C’est donc sur l’amalgame et la confusion que ce terme prospère en permettant à ceux qui l’emploient de passer pour les promoteurs, courageux et réalistes, de positions nouvelles. Efficaces sur le plan rhétorique et politique, de telles équivoques sont cependant autant d’obstacles à la connaissance précise de l’assimilation ; pour savoir ce qu’elle est, il est indispensable de les dissiper.

- Définition et usages d’une catégorie

Dans une thèse de droit publiée en 1898, Charles Apchié distingue trois types de colonisation mis en œuvre par la Grande-Bretagne, l’Espagne et la France. Le premier ressortit à « l’autonomie », le second à « l’assujettissement », le troisième à « l’assimilation » commence-t-il par écrire avant d’ajouter, la précision est essentielle, que celle-ci recouvre des réalités fort diverses : « l’assimilation des colonies » et celle des « indigènes. » Raisonnant sur le cas particulier de l’Algérie, il constate que les colons et une partie du territoire sont assimilés puisque les uns jouissent des mêmes droits et libertés que les métropolitains depuis le décret du 24 octobre 1870 qui les autorise à élire des conseillers municipaux, des conseillers généraux, des députés et des sénateurs tandis que l’autre forme trois départements français depuis 1848. L’originalité de ces dispositions est toute relative car les hommes de la Troisième République renouent en fait avec les orientations de leurs prédécesseurs qui, le 12 mars 1848, avaient accordé aux Français d’Algérie le droit d’être représentés à l’Assemblée nationale par quatre parlementaires. A l’époque, rares étaient les hommes qui avaient songé à faire des « Arabes » des égaux en droit et en dignité, selon la formule consacrée. Vingt-deux ans plus tard, leur situation n’a pas changé et les républicains, comme ceux qui soutiennent leurs desseins coloniaux, restent fidèles à cette politique discriminatoire dont les origines remontent à la conquête de l’ancienne Régence d’Alger en 1830. A preuve, dans leur écrasante majorité, les autochtones demeurent soumis à ordre spécifique qui ne pèse que sur eux ; le « véritable système suivi », estime donc Charles Apchié, est « celui de l’assujettissement » établi par un « régime disciplinaire [4] » spécial dont le Code de l’indigénat adopté en 1881 est une des pièces maîtresses.

D’autres, comme Albert Billiard par exemple, considèrent qu’il s’agit d’un « régime d’exception » indispensable pour « assurer la solide hégémonie » de la métropole et « favoriser l’amélioration, matérielle et morale, de la condition des vaincus. » Face à cette « arrière-garde indolente, » « la civilisation s’arroge » une « sorte de droit d’aînesse, un rôle de tutelle et de haute direction » afin de « contraindre » ses membres à « concourir à l’exploitation de plus en plus intense du patrimoine terrestre. [5] » De même en Tunisie soumise, depuis le 12 mai 1881, au protectorat imposé par la France qui a permis « d’enlever » à ce premier Etat « toute souveraineté extérieure » et de contrôler son « gouvernement intérieur. » Au terme de cette analyse, et pour revenir à lui, Apchié conclut : les « indigènes des colonies » – de toutes les colonies indépendamment de différences parfois très grandes qui séparent leur organisation politico-juridique – ne sont « que des sujets français et non (…) des citoyens » puisque ni le « droit civil », ni les « droits politiques » métropolitains ne leur sont applicables [6]. Quant à la typologie des politiques coloniales mises en œuvre par les puissances européennes, elle doit être nuancée, voire révisée de façon substantielle. Au-delà de spécificités incontestables, des similitudes importantes, souvent niées ou occultés, apparaissent cependant que le soi-disant “modèle” français perd beaucoup de son originalité puisqu’il combine parfois l’assimilation des nationaux et l’assujettissement des autochtones dans l’ensemble des territoires d’outre-mer. En effet, de nombreuses dispositions arrêtées par la Troisième République, ou perpétuées par elle, sont proches de celles de l’Espagne, de la Hollande, de la Belgique et, plus tard, de l’Italie fasciste de Mussolini. Dans ce dernier cas, comme l’affirme le représentant italien à l’Institut colonial international, cette proximité a une cause précise et facilement identifiable : les juristes de la péninsule se sont inspirés des travaux du célèbre spécialiste de législation coloniale Arthur Girault, dont « l’œuvre est de beaucoup la plus populaire en Italie [7] », et du statut des « indigènes » des possessions françaises pour établir la condition de leurs « sujets » dans les contrées africaines conquises ou dominées par le Duce. En ces matières aussi, la France a exercé une influence significative en exportant les conceptions et le savoir-faire de certains de ses meilleurs professionnels du droit ; le phénomène est peu connu, il méritait d’être souligné.

Dans un ouvrage destiné à célébrer le centenaire de la conquête de l’Algérie, Octave Depont retrace l’histoire de cette colonie et des orientations diverses qui y furent mises en œuvre. Après avoir constaté que les Français ont été « de grands assimilateurs d’hommes », qui ont « absorbé complètement les Juifs et beaucoup les Italiens et les Espagnols [8] », il s’empresse d’ajouter que « là s’arrête l’assimilation réelle », laquelle n’a jamais concerné les « Turcs », les « Arabes », les « Kabyles » et les « Mozabites. » En ce « pays oriental », où sont juxtaposées « des races, des traditions et des mœurs » si dissemblables, il a fallu élaborer une « politique expérimentale » pour assurer la domination d’une minorité d’Européens confrontée à une majorité toujours plus importante « d’indigènes » en raison de leur rapide progression démographique et de la faiblesse, constamment dénoncée alors, de l’émigration des métropolitains. Au terme de ces analyses, Depont constate que l’assimilation a toujours été limitée aux populations originaires du Vieux Continent et qu’elle fut le « drapeau à l’abri duquel les colons ont grandi (…) pour remettre leurs destinées politiques au suffrage universel » et disposer des moyens juridiques indispensables à la défense de leurs « intérêts économiques. [9] » Les réformes appliquées en Algérie furent donc conçues comme autant d’instruments propres à renforcer la stabilité de l’ordre colonial en attachant fermement les Français de ces départements à la métropole d’une part, et en leur accordant des moyens supplémentaires de faire entendre leurs voix pour mieux soutenir leurs revendications d’autre part. Sur le plan juridique, cela s’est traduit par la mise en place d’un régime douanier et fiscal particulièrement favorable aux habitants des trois départements français d’Algérie qui sont exemptés « d’impôts » ou en paient « le moins possible [10] » ; ces mesures ayant aussi pour objectif d’attirer de nouveaux émigrants métropolitains et européens.

Enfin, dans un contexte où, à la fin du XIXe siècle, on comptait 219 627 nationaux pour 202 212 ressortissants espagnols et italiens, l’adoption de la loi du 26 juin 1889 sur la nationalité française, destinée à permettre aux étrangers du Vieux Continent d’être facilement naturalisés, confirme que les thèses de Depont sont partagées par de nombreux contemporains. En 1930, Louis Milliot constate que la « politique » d’assimilation, dont ce texte législatif est notamment l’expression, fut appliquée de façon restrictive au « milieu européen » dans le but de « plier » cette « masse » de « provenance (…) diverse » à « nos habitudes de penser et d’agir » en « l’imprégn[ant] d’esprit français. » A partir d’éléments hétérogènes, en raison de leurs origines nationales, la loi précitée a permis de forger une « communauté française » plus forte et apte à faire contrepoids aux populations « musulmanes » « molles », « indolentes » et « fidèles aux traditions de l’âge pastoral. » Inassimilables et incapables de se diriger elles-mêmes, à cause de leur appartenance à une race et à une civilisation inférieures, ces populations sont demeurées soumises à une législation discriminatoire et au joug d’une « autorité éclairée. [11] » Qualifiées de « politique de tutelle », par un spécialiste belge de la colonisation, ce qui rend bien compte des rapports de domination institués, ces orientations sont communes à de nombreuses puissances impériales ; leurs dirigeants estimant que les colonies sont des contrées « en enfance » sur lesquelles « la métropole » doit veiller [12] en se gardant d’y appliquer des dispositions nationales inadaptées à la fruste mentalité des autochtones.

En 1949, dans un manuel de droit d’outre-mer, le célèbre publiciste François Luchaire résume ainsi la politique des hommes de la Troisième République : l’assimilation « est (…) susceptible de degrés. En effet, on peut vouloir assimiler la colonie à la métropole, la société locale à la société métropolitaine, en se gardant bien d’assimiler l’indigène à l’Européen. » La banalité même de ce constat est intéressante en ce qu’elle témoigne de la permanence des analyses défendues depuis longtemps par beaucoup. Et pour préciser sa pensée, l’auteur ajoute : « il peut être dangereux de faire citoyen d’une nation un individu dont le cœur est ailleurs (…). Du point de vue économique et administratif, c’est souvent une erreur que de vouloir étendre à la colonie des règles qui conviennent à la métropole » mais pas « à un territoire et à des habitants placés dans des conditions géographiques et économiques différentes. » Un tel commentaire révèle une adhésion revendiquée à la politique menée antérieurement et à celle conduite désormais dans le cadre de l’Union française. En effet, Luchaire soutient l’instauration des doubles collèges électoraux – l’un pour les « indigènes », l’autre pour les Français – par quoi se manifeste « la domination coloniale [13] », écrit-il avec lucidité, en même temps qu’elle se pérennise grâce à la sous-représentation, juridiquement sanctionnée des autochtones, et à la sur-représentation des colons, également garantie par la loi, comme cela est établi à Madagascar, en Afrique équatoriale et en Algérie. Efficace dispositif politico-juridique qui permet de tempérer fortement les effets de l’octroi du droit de vote aux populations concernées en perpétuant « une inégalité choquante » et une « injustice flagrante » déclare, en 1946, Mohamed Bendjelloul à l’Assemblée nationale constituante. En dépit de réformes importantes – abolition du régime de l’indigénat et du travail forcé dans les autres territoires de l’empire notamment – adoptées au lendemain de la guerre, cette situation prouve que l’Algérie demeure « une terre d’exception » soumise à « des lois spéciales » bien faites pour préserver les privilèges des colons cependant que « les musulmans algériens », après avoir été reconnus « libres et égaux en droits » par la Constitution, sont réduits à la situation de « parents pauvres » et relégués « dans un collège de second rang [14]. » Un an après, alors que les discussions sur l’organisation des institutions algériennes se poursuivent au Parlement, Félix Houphouet-Boigny s’élève lui aussi contre le « double collège » ; cette « parodie de démocratie » destinée à maintenir dans la condition de « sujet » les « huit millions de musulmans. » Quant à « la politique d’assimilation », elle n’est, à ses yeux, qu’une « hypocrisie [15] » comme le prouve le projet du gouvernement relatif au statut de l’Algérie voté le 27 août 1947 par la majorité des députés.

Au terme de ce parcours, qui s’étend sur près de cinquante ans et implique, à dessein, des acteurs et des auteurs divers, choisis avec soin en raison de leurs responsabilités et/ou de leurs positions souvent prestigieuses au sein de l’institution universitaire, deux caractéristiques majeures semblent établies. La première concerne la continuité remarquable de la politique « indigène » qui, quels que soient les régimes institués en métropole et les changements de majorités comme de gouvernements, obéit à un impératif majeur constamment défendu par les autorités françaises : assujettir les populations autochtones de l’empire en faisant de leurs membres non des semblables en droit mais des « sujets », puisque tel est le principe général qui fonde leur condition cependant que l’égalité civile et civique, parfois octroyée à un nombre restreint « d’évolués » demeure l’exception [16]. La seconde est relative à l’assimilation dont on sait, en dépit de réformes significatives, qu’elle n’a véritablement concerné que les colons d’origines européennes et les institutions établies pour garantir leurs prérogatives. Structurellement discriminatoire, cette politique doit être analysée comme la continuation par d’autres moyens d’une véritable politique des races destinée, dans les colonies de peuplement comme l’Algérie notamment, à garantir la prééminence des Français pour mieux tenir les « masses arabes » toujours plus nombreuses mais toujours réputées incapables de se soustraire à leur arriération [17]. De là une conséquence majeure : l’assujettissement des « indigènes » et l’assimilation des hommes venus du Vieux Continent doivent être tenus pour les deux volets d’une seule et même politique destinée à renforcer la puissance et le poids des colons à tous les niveaux. Plus encore, limitée aux seuls citoyens, l’assimilation favorise l’assujettissement en établissant, entre la « communauté musulmane » et la « communauté française » d’Algérie une distance symbolique et juridique propre, par la sanction de l’inégalité de leur position dans la hiérarchie établie, à affermir l’ordre colonial.

En 1959, dressant le bilan de la politique impériale de la Troisième République, le professeur Gonidec écrit qu’elle s’est caractérisée, en dépit des discours officiels, par « beaucoup d’assujettissement, très peu d’autonomie et un soupçon d’assimilation [18] » C’est clair, concis mais précis en ce qui concerne la pondération de ces différentes orientations dont il se confirme qu’elles furent mises en oeuvre conjointement dans les diverses colonies pour mieux établir et pérenniser la domination de la France. Quant à l’Algérie, souvent considérée comme une exception, en raison du statut de son territoire et des nombreuses populations d’origines européennes qui s’y trouvent, on peut lire, dans un rapport rédigé en 1957, que la « politique » d’assimilation « fut proclamée et jamais appliquée. L’égalité de tous les citoyens devant la loi, qui est le principe de base de notre Constitution, n’a jamais été pratiquée. L’égalité des devoirs existait et notamment l’impôt du sang, mais point l’égalité des droits. Dans les domaines politique et économique, la discrimination n’a cessé de jouer au bénéfice des Français et au détriment des Musulmans. » Quel est l’auteur de ces lignes ? Un militant du FLN que ses engagements partisans pousseraient à noircir la situation pour mieux légitimer son combat cependant que cette position même rendrait son analyse irrecevable ? Un “porteur de valise” qui s’exposerait à de semblables objections ou un contemporain qui, emporté par son indignation, émettrait un jugement rétrospectif tout à la fois partiel et partial ? Non, celui qui a rédigé le texte long, précis et informé, dont ce court passage est extrait, est un jeune haut fonctionnaire, inspecteur des Finances, plus tard connu sous le nom de Michel Rocard [19]. Elaborées à des périodes distinctes par des hommes différents, ces analyses prouvent que l’assimilation des autochtones algériens ne fut pas un échec, comme certains historiens l’écrivent parfois [20]. Depuis longtemps jugée incompatible avec le maintien de la domination française, elle ne fut jamais souhaitée par les dirigeants de la Troisième comme de la Quatrième Républiques. L’assimilation : un mythe politique destiné à faire croire en la compatibilité de la colonisation et des principes républicains, et à établir l’originalité de l’empire français comparé à ceux des autres puissances européennes.

- Critique de l’assimilation, condamnation des Lumières

Sachant ce que l’assimilation a signifié et quels furent ses bénéficiaires véritables, nous pouvons revenir à la fin du XIXe siècle où elle fut attaquée avec violence par des hommes qui, par convictions et pour des raisons polémiques déterminées par les impératifs du combat qu’ils menaient, en ont forgé une représentation hyperbolique pour mieux la condamner et réfuter les positions de leurs contradicteurs. Ainsi engagés, ces débats ont conduit certains d’entre eux fort loin ; partis d’une critique radicale de l’assimilation, ils sont remontés à ses origines supposées si bien qu’au terme de leur démarche ils s’en sont pris aux Lumières, à la Révolution française et aux droits naturels, tous accusés d’être au fondement de cette politique désastreuse. C’est pourquoi, au tournant du siècle, le rejet de l’assimilation ne constitue pas seulement un changement important dans les orientations impériales mises en œuvre, il est aussi une rupture essentielle qui a bouleversé des conceptions majeures du monde, des hommes et des rapports qu’ils doivent nouer entre eux. Aujourd’hui trop souvent oubliées, ou traitées comme une sorte d’arrière-plan secondaire, alors que les contemporains leur accordaient la plus grande importance, de même pour les pratiques coloniales qu’elles ont rendues possibles, ce sont ces conceptions et ces pratiques que nous étudieront maintenant.

Qu’y a-t-il au fondement de « l’assimilation politique et sociale » réputée avoir déterminé « la colonisation française » pendant des années ? D’où provient cet « idéal non moins dogmatique et non moins absolu » que celui des Espagnols désireux de convertir les Indiens d’Amérique au Christianisme ? Dans un contexte de « lutte » menaçante « avec l’Anglo-Saxon, maître de la moitié du monde », comment éviter que les « possessions, qui nous ont coûté tant de sang et d’argent », ne tombent « fatalement en son pouvoir » ? A ces questions qui renvoient à l’histoire lointaine ou plus récente de la France impériale, Léopold de Saussure apporte des réponses claires. La cause première de la « politique indigène » appliquée depuis si longtemps réside dans une « foi ancienne » : celle de « l’unité originelle du genre humain et dans la vertu immanente d’une formule universelle » qui « s’est incarnée » dans « la philosophie du XVIIIe siècle. » « En se rajeunissant, » cette foi a donné naissance à « une force d’expansion dont le déclin n’a pas encore sonné [21] », même si l’auteur de ces lignes entend faire en sorte que son ouvrage contribue à précipiter la ruine de l’assimilation. Un an plus tard, ses vœux sont pour l’essentiel exaucés ; les participants aux Congrès international colonial et au Congrès international de sociologie coloniale de 1900 entérinent l’abandon de cette politique en soutenant que la diversité des races rend son application impossible. Saussure, quant à lui, est convaincu que les Lumières sont à l’origine du mal qu’il combat puisque leurs promoteurs ont inventé deux « dogmes » distincts mais complémentaires : celui de l’égalité naturelle des membres de l’humanité conçue comme formant « une seule » et même « famille », et celui de la « prédominance de la raison pure comme mobile » de l’action des hommes et comme faculté leur permettant de progresser. Pour l’auteur, ce ne sont là qu’illusions ; elles prospèrent sur l’ignorance du facteur racial récemment découvert par les sciences anthropologique, ethnologique et psychologique. Toutes prouvent que la race est à l’origine d’un déterminisme auquel nul ne peut échapper ; les « lois de l’évolution » et de l’hérédité conférant aux différents groupes qui composent le genre humain des « caractères » « anatomiques et mentaux » d’une grande stabilité [22]. D’autres conceptions de l’homme, de son devenir, de la place qu’il occupe dans la hiérarchie raciale et des rapports distincts à l’histoire – accentuation des différences et stagnation des peuples inférieurs versus progrès universel et réduction des inégalités – structurent donc une Weltanschauung opposée à celle des Lumières et destinée à en ruiner les fondements. Comme beaucoup, Saussure est persuadé que l’anthropologie et la sociologie sont à l’origine d’une révolution scientifique comparable, par son ampleur et ses conséquences, à celle provoquée par les découvertes de « Copernic et de Newton. » De même que celles-ci ont anéanti les conceptions traditionnelles de l’univers héritées de l’Antiquité grecque et les savoirs sur lesquels elles reposaient, de même celles-là rejettent les Lumières et leur héritage dans le cimetière de la pensée pré-scientifique en raison des lois de l’hérédité, notamment. C’est pourquoi Saussure ne voit plus dans l’Aufklärung que « foi », « dogme philosophique » et « illusions vaguement formulées [23]. » Dans ces conditions, aucun esprit sérieux ne peut accorder aux connaissances héritées de cette période le moindre crédit ; les sciences seules doivent désormais éclairer le monde qui, grâce à elles, est entré dans une époque nouvelle.

Saussure ne s’en tient pas à la seule critique des catégories élaborées par les amis de la liberté et de la sagesse au temps de Louis XV ; il s’intéresse aussi aux conséquences politiques et collectives des Lumières qui ont façonné, en profondeur et pour longtemps, la société surgie au lendemain de la Révolution. Autre cause de l’influence délétère des « doctrines » élaborées par les « philosophes », le fait que celles-ci se sont répandues dans les « salons puis dans le public » en donnant naissance à un corpus limité de « dogmes indiscutables » qui ont créé « des habitudes mentales » bientôt transformées en « concepts héréditaires » transmis de générations en générations. Une tradition puissante a ainsi émergé et elle se reconnaît à ceci qu’elle échappe désormais à toute discussion, qu’elle est intouchable, sacrée en quelque sorte, cependant que pour ces raisons mêmes les hommes d’aujourd’hui continuent de la respecter scrupuleusement en étant convaincus d’y trouver des solutions adéquates aux problèmes qu’ils affrontent. Ni le temps écoulé, ni les récentes découvertes géographiques, ethnographiques et raciales n’ont réussi à ébranler cette tradition ; en « matière de colonisation », nous en « sommes » donc « toujours à la “Philosophie naturelle” » de nos « aïeux » écrit Saussure. Soucieux de rendre compte de cette situation qui constitue un double défi : à l’entendement d’abord, à l’avènement d’une politique différente fondée sur l’anthropologie et la psychologie des peuples ensuite, il avance une autre explication. Elle est destinée à compléter la première puisqu’elle doit permettre de mieux comprendre la puissance des Lumières dégradées en dogmatique qui asservit les vivants aux croyances de leurs ancêtres et entrave le progrès scientifique. Selon lui, en effet, le XVIIIe et XIXe siècles ont vu émerger une « religion nouvelle » et durablement « établie » par les philosophes transformés en « apôtres » qui, avec l’aide des « partis politiques et confessionnels », ont réussi à prendre la « direction des masses » et à jouir auprès d’elles d’une « confiance aveugle. » Telles sont, pour Saussure, les causes de l’immense pouvoir politico-spirituel qui a transformé les mentalités, guidé les pratiques des hommes et déterminé jusqu’aux orientations du pays. Servie par un nombre toujours plus important de fidèles convaincus de la supériorité et de la justesse de ses principes, cette religion nouvelle a sanctifié plus encore la tradition dénoncée plus haut et façonné ainsi « le caractère national » pendant plus d’un siècle [24].

Cette analyse permet de comprendre pourquoi les principes des Lumières sont à la fois dominants et profondément indurés en chacun des membres de la société qui, les ayant intériorisés, deviennent les agents inconscients de leur perpétuation et de leur extraordinaire influence. De là, l’existence de caractères mentaux constitutifs, en raison de leur diffusion et de leur très grande stabilité dans l’espace et le temps, d’une « race psychologique » nouvelle qui permet de comprendre l’histoire de France en général et celle de sa politique « indigène » en particulier ; cette dernière n’étant que « la conséquence naturelle » des « dogmes nationaux [25] » étudiés par Saussure. Avec d’autres qui l’ont précédé dans cette voie ou qui plus tard la suivront, l’auteur de Psychologie de la colonisation française a contribué à forger ainsi la thèse selon laquelle l’assimilation est une tradition nationale ancienne, puissante et respectée par la plupart des régimes qui se sont succédés depuis la Révolution. Eu égard à ce que nous savons des réalités de la politique coloniale conduite par la métropole au cours de cette période, le caractère mythologique et polémique de cette thèse, bien faite pour discréditer les positions adverses, parait évident. Cela ne l’empêche pas, au contraire, d’être accueillie favorablement par de nombreux contemporains qui y puisent la certitude d’avoir enfin identifié l’une des causes majeures des difficultés impériales du pays, et l’assurance que la mise en œuvre d’orientations différentes est synonyme de succès.

Que l’assimilation passe donc par l’application, dans les territoires d’outre-mer, d’institutions et de dispositions juridiques conçues en France et adaptées à « l’âme nationale » du peuple pour qui elles ont été élaborées, ou qu’elle prenne la voie d’une éducation commune imposée à des « indigènes » inférieurs ; dans tous les cas, le « propre de ces mesures (…) est d’être établi au nom d’un idéal absolu, dans la conviction que toute application radicale des “Immortels principes” ne peut être qu’avantageuse en toute circonstance. Ce sont là des actes d’une foi aveugle [26] » conclut Saussure. Aveugle à quoi ? A la diversité des races et de leurs caractères ; tous échappant à l’action transformatrice des hommes puisqu’en ces matières il n’y a pas de changement rapide concevable mais, dans le meilleur des cas, des évolutions d’une lenteur extrême déterminées par les mécanismes de l’hérédité. Nulle politique, aussi généreuse soit-elle, ne peut prétendre accélérer le cours de cette histoire qui se transforme en un destin implacable à cause de l’existence de lois aussi puissantes et immuables que celles régissant la nature ; seule leur méconnaissance autorise à penser qu’il est possible de soustraire promptement les peuples inférieurs à leur arriération. Fausse, illusoire et dangereuse pour ces raisons mêmes, « la doctrine de l’assimilation » n’est que l’avatar singulier de l’utopie progressiste héritée des Lumières qui, comme le soutient Gustave Le Bon depuis longtemps déjà, « nous a coûté la plus sanglante révolution qu’ait connue l’histoire, la mort violente de plusieurs millions d’hommes » et « la décadence profonde de toutes nos colonies. [27] » Des principes établis par les philosophes du XVIIIe siècle en passant par 1789, sans oublier 1793 et la Terreur, plus dramatique encore et pour cela plus probante aux yeux de ceux qui élaborent cette généalogie catastrophique, il est possible d’observer les effets désastreux de l’assimilation léguée par la dogmatique égalitaire.

Si les contemporains ne partagent pas tous l’ensemble de ces analyses, beaucoup s’accordent cependant sur le fait que les « arguments tirés de la science de l’évolution ont ruiné le système de l’assimilation » puisque l’impossibilité de « fondre ensemble des mentalités et des civilisations aussi différentes que celles des races européennes, jaunes ou noires [28] » est désormais établie par l’anthropologie et les lois de l’évolution. Inspiré par les travaux de Saussure et de Girault, l’auteur de ces lignes est le professeur Paul Masson chargé de rédiger l’introduction d’un ouvrage consacré à l’exposition coloniale qui s’est tenue à Marseille en 1906. La nature de ce texte, de même celle de la manifestation qui vient de s’achever dans la cité phocéenne à l’initiative des autorités locales, prouvent que les thèses défendues sont partagées et diffusées par des hommes qui n’appartiennent pas tous au premier cercle des admirateurs de Le Bon. De cela témoigne aussi l’étude de Paul Giran, consacrée aux Annamites, dans laquelle il récuse, au nom de « l’esprit nouveau » qui « s’est fait jour » au tournant du XIXe siècle, la « conception toute philosophique » de l’unité de l’humanité et celle du progrès susceptible d’affecter « tout être humain. » Pures croyances, selon lui, qui compromettent « nos réussites coloniales [29] » ce pour quoi elles doivent être combattues grâce à la psychologie des peuples qui permet d’accéder enfin à une connaissance adéquate des « indigènes. » « C’est la pensée scientifique, critique et objective qui tend aujourd’hui à remplacer la pensée religieuse ; elle a scruté le vide des notions abstraites qui remplissaient la vieille philosophie, et nous a aidés à mieux pénétrer la réalité des choses » écrit aussi Giran en fustigeant « l’éducationisme » forgé par Socrate, Platon, Descartes, Leibniz et les révolutionnaires « de 89. » Curieuse énumération. Elle repose sur l’idée selon laquelle, au-delà de la diversité de leurs conceptions philosophiques et politiques, tous partagent des convictions communes : la toute puissance de la raison seule capable d’œuvrer à l’émancipation individuelle ou collective des hommes. Les progrès des sciences humaines ont heureusement fait litière de ces croyances soutient Giran qui les juge contraires aux « données de la plus simple observation [30] » fournies par la psychologie, l’ethnologie et l’anthropologie physique. Comme beaucoup de ses contemporains, il est convaincu de vivre une révolution scientifique majeure, mieux d’en être l’un des acteurs puisque ses ouvrages sont destinés à ruiner certains « dogmes » de la philosophie antique et moderne. De là cette certitude que les savants, ces véritables Aufklärer, ont inauguré une ère nouvelle.

Dressant un portrait physique, psychologique et moral désastreux des Chinois, des Annamites et des Asiatiques en général, Giran les juge rétifs à toute évolution en raison de leur « insensibilité », de leur « placidité », et de la « médiocrité de leur intelligence [31] » ; de telles caractéristiques condamnent bien sûr l’assimilation en en faisant une politique dangereuse et vaine. Exposées en 1904, ces analyses sont classiques mais leur importance réside en ceci qu’elles sont saluées par le directeur de l’Ecole coloniale, Etienne Aymonier. Il approuve « le travail solide, nourri, substantiel » et « documenté » de l’auteur qui a le « grand mérite de bien poser quelques-unes » des « graves questions que soulève notre domination. » A cette première consécration officielle s’en ajoute une seconde, plus importante encore, puisque l’ouvrage de Giran fut honoré d’une souscription du ministère des Colonies et des gouvernements général et locaux de l’Indochine. Ces soutiens prestigieux, académiques d’abord, politiques ensuite, prouvent que les thèses de l’auteur ont désormais l’aval des plus hauts responsables de l’Etat impérial républicain et de ses représentants dans les territoires concernés cependant que la psychologie des peuples est reconnue, par les uns et les autres, comme une science pratique indispensable à « la connaissance approfondie de nos sujets » autochtones [32]. A charge pour les colons, les personnels civils et militaires présents en outre-mer de convertir cette connaissance en instrument de pouvoir leur permettant de mieux gouverner les « indigènes. »

Les deux Congrès coloniaux qui se sont tenus à Paris au cours de l’été 1900, l’accueil réservé aux différents ouvrages étudiés, les orientations mises en œuvre en Afrique comme en Indochine, et les thèses de Giran disent le triomphe de conceptions majeures défendues par Le Bon et ses épigones. Particulièrement influents dans le domaine de la politique impériale, certains d’entre eux s’imposent comme des experts écoutés par les hauts fonctionnaires et les ministres des Colonies. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les catégories et les termes employés changent afin de tenir compte des réalités nouvelles de l’Union française mais des préoccupations voisines demeurent. Convaincu, depuis longtemps, de l’importance de la psychologie individuelle et collective pour bien conduire les affaires de l’empire, Hardy milite activement pour que cette discipline soit intégrée à la formation des « coloniaux de tout grade et de tout ordre » qui y puiseront des savoirs indispensables à la compréhension « des hommes dont le sort est associé au nôtre » et au maintien de la « tutelle [33] » que la métropole doit continuer d’exercer sur les populations d’outre-mer. En dépit des réformes entreprises dans le domaine des affaires coloniales, la psychologie des peuples continue d’être conçue comme une science pratique au service de l’Etat impérial républicain et de ses agents.

Foi, dogme, idéalisme, principes généraux ; quels que soient les termes et les catégories employées par les uns et les autres pour rendre compte des causes de la domination de l’assimilation en France et dans les pays du Sud de l’Europe, tous opposent cette situation au pragmatisme des Anglo-Saxons. De même qu’il est possible, pour de nombreux contemporains, d’identifier les caractéristiques psychologiques de la colonisation française, de même ils sont convaincus de pouvoir dégager les traits principaux d’une psychologie de la colonisation britannique. Hardy convoque ainsi « le tempérament des peuples colonisateurs [34] » pour expliquer les singularités, et les proximités parfois aussi, de leurs réalisations impériales. Si les hommes de cette époque s’opposent parfois sur certains points, rares sont ceux qui doutent de l’existence de ce « tempérament », de sa puissance et de ses conséquences pratiques. Fort de cette conviction, ils sont nombreux à élaborer une typologie classique qui oppose les « nations latines » et assimilatrices aux « nations » « germaines » et « saxonnes » favorables à une politique coloniale différente. Selon eux, l’éclatante réussite des Britanniques et des Hollandais, par exemple, repose sur l’existence d’un « génie propre » qui les conduit à rejeter toute règle a priori pour tenir compte de la diversité des situations et des races auxquelles ils sont confrontés. De là leur adhésion ancienne aux « doctrines autonomistes [35] » qui sont si efficaces affirme Petit, après et avant beaucoup d’autres. Saussure interprète lui aussi les succès rencontrés par les « races conquérantes » – anglaise et hollandaise – en Asie, en Afrique et ailleurs comme autant de preuves irréfragables de l’excellence de leurs conceptions, et de la nécessité de s’en inspirer. A la différence des Français farouchement assimilateurs, les Britanniques ne heurtent pas « les croyances de leurs sujets » et respectent « leurs institutions [36] » pour mieux gouverner des millions d’hommes soumis à un nombre restreint de colons comme le prouve l’organisation politique, administrative et militaire des Indes anglaises. Plus sûre, puisqu’elle prend acte des inégalités raciales, des différences de civilisation, de l’impossibilité de les réduire et de la psychologie des peuples qui en découle, cette politique est aussi beaucoup plus économe en hommes et en argent ; elle favorise donc le développement des colonies et celui de la métropole qui, en dépensant moins, parvient à gagner plus.

Vingt deux ans plus tard, alors que les pouvoirs publics appliquent la politique d’association dans un contexte désormais apaisé puisque l’assimilation n’est plus qu’un lointain souvenir destiné à rappeler les erreurs passées de la République impériale, le célèbre géographe Jean Brunhes dresse le bilan des mutations qui ont eu lieu depuis le début du XXe siècle. « Les idées qui dominaient » antérieurement, déclare-t-il à la tribune de l’Institut colonial international, n’étaient pas celles d’aujourd’hui. On voulait alors imposer brusquement nos principes [aux] sociétés indigènes. (…) Nous sommes arrivés » maintenant « à des formules de colonisation qui sont de beaucoup supérieures aux précédentes. [37] » Banal constat ? Sans doute. Il prouve cependant que la politique d’association est désormais défendue au sein d’institutions prestigieuses et qu’une ère nouvelle a bien été ouverte dans la conduite des affaires d’outre-mer. Autre conséquence majeure de l’abandon de l’assimilation, le triomphe d’un anti-universalisme théorisé qui n’est pas propre aux seuls épigones de Le Bon, tant s’en faut.

- Les « droits des Français » contre les Droits de l’homme

Certains constituants estimaient que la Déclaration du 26 août 1789 était faite « pour tous les hommes et pour tous les temps. » A ceux-là, Edmund Burke opposait la tradition et la défense « des droits des Anglais » contre « ce grand principe métaphysique de l’égalité auquel tout devait céder » cependant que la première était considérée comme « une sorte d’Institut ou de Digeste d’anarchie. [38] » Nombre de républicains favorables à l’empire soutiennent des thèses voisines et les conceptions qu’ils défendent, comme les propositions concrètes qui en découlent, témoignent d’un abandon complet des principes universalistes. Dans les terres lointaines d’Afrique, d’Asie et d’Océanie, où l’autre semble devenir un tout Autre réputé « sauvage » ou « barbare », on ne saurait appliquer « la Déclaration des droits de l’homme [39] » écrit Ferry qui a joué un rôle particulièrement important dans cette bataille essentielle pour réformer les orientations impériales du pays et assurer aux colonies une stabilité politique trop longtemps compromise par la mise en œuvre de l’assimilation selon lui. Quelques années plus tard, soutenues par les « sciences coloniales » qui leur ont apporté des éléments historiques, anthropologiques et ethnologiques supposés les établir sur des bases incontestables, ces analyses sont communément partagées. « L’indigène », affirme le général Paul Azan, « n’est pas comparable au Français. (…) il n’a ni ses qualités morales, ni son instruction, ni sa religion, (…) ni sa civilisation. » De ces affirmations, qui passent alors pour des constats de bon sens, il tire une conclusion majeure énoncée en des termes généraux qui témoignent d’une nouvelle façon de penser les droits fondamentaux. « L’erreur est généreuse et bien française ; elle a été commise par ceux qui ont rédigé la “Déclaration des droits de l’homme et du citoyen”, au lieu de rédiger plus modestement la “Déclaration des droits du citoyen français” [40] » écrit-il donc. Cette conception étroitement nationale des droits, qui anéantit les fondements mêmes du jus naturalis élaborés par les Lumières, repose sur un principe hiérarchique et raciste lequel ruine le concept d’humanité en tant qu’ensemble composé d’individus, certes différents, mais tous égaux et ce faisant tous susceptibles de jouir de droits subjectifs et inaliénables par cela seul qu’ils sont reconnus comme des semblables. Qu’au-delà des hommes historiquement situés et observés, existent des alter ego dont les différences sont négligeables, ce pourquoi ils doivent bénéficier, en tout temps et en tout lieu, d’une égale dignité sanctionnée par des prérogatives auxquelles nul ne saurait porter atteinte sans commettre un grave forfait, voilà ce que récuse Azan après Ferry et beaucoup d’autres. Lorsque les contemporains contemplent « l’Arabe », la majorité d’entre eux n’y voit qu’un « barbare » d’autant plus inquiétant qu’il est réputé inassimilable. Le « Noir », lui, demeure un sauvage ou un « grand enfant » qu’une autorité ferme doit conduire en raison même de sa minorité alors jugée insurmontable. Quant à « l’Annamite », souvent tenu pour mystérieux et impénétrable, il appartient à une civilisation importante, certes, mais elle est inférieure sur bien des points à celle de la France. L’existence de races et de peuples inégaux rend vaine et nuisible l’application de droits communs à tous. Ces droits que Jules Harmand, fidèle à sa critique des Lumières, ravale au rang « d’élucubrations artificielles chères aux évangélistes de la Révolution française. [41] » Spectaculaire involution qui voit triompher, par des voies singulières, certaines des thèses chères aux conservateurs anglais et aux contre-révolutionnaires français ; de nombreux républicains estimant que les droits proclamés par la Déclaration ne peuvent s’étendre aux autochtones de l’empire. Triomphe temporaire et limité dans l’espace et le temps à quelques hommes auxquels nous accorderions une importance démesurée ? Non. En 1941, Félix Eboué, rallié au général de Gaulle et nommé gouverneur de l’Afrique équatoriale française un an auparavant, écrit : « L’indigène a un comportement, des lois, une patrie qui ne sont pas les nôtres. Nous ne ferons son bonheur, ni selon les principes de la Révolution (…), qui est notre Révolution, ni en lui appliquant le Code napoléon, qui est notre Code. [42] » Droits des Français bien faits pour les Français seulement puisque les nombreuses particularités des « sujets » coloniaux interdisent qu’ils en jouissent également. Remarquable continuité des arguments employés et des conséquences qui en découlent, non moins remarquable persistance d’un anti-universalisme publiquement défendu par une personnalité connue pour son engagement précoce au côté de l’homme du 18 juin 1940.

Restent à examiner les motifs spécifiquement politiques mobilisés par certains responsables majeurs de la Troisième République, lesquels ont condamné l’assimilation pour des raisons parfois distinctes de celles qui viennent d’être étudiées même s’ils en tirent des conséquences juridiques et institutionnelles voisines quelquefois.

- b) Des dangers de l’assimilation à la « philosophie » du protectorat

Dans la lutte engagée contre l’assimilation, Ferry a joué un rôle essentiel au sein de la « Commission sénatoriale d’étude des questions algériennes » réunie de 1891 à 1893. Chargée d’examiner la situation de cette colonie et de faire des propositions destinées à rétablir l’autorité de la métropole et celle du gouverneur général, la Commission est à l’origine de changements qui aboutissent au rejet de l’assimilation et au triomphe de l’association. Comme souvent dans l’histoire impériale de la France, l’Algérie fut conçue comme un vaste champ d’expériences où les succès rencontrés et les échecs subis ont eu des répercussions sur l’ensemble de la politique coloniale ; les débats qui nous intéressent ne font pas exception à la règle.

- « Les colonies pas plus que les batailles ne se commandent de loin »

Désireux de renforcer les pouvoirs du gouvernement général dont il ne reste que « des débris », Ferry remonte aux causes de cette involution aussi spectaculaire que nuisible. Elles résident dans l’application inconsidérée de l’assimilation, cette « conception simple et bien faite pour séduire l’esprit français » qui a conduit les autorités métropolitaines à doter l’Algérie des « mêmes institutions [43] » que celles de l’Hexagone. Les méfaits de ces réformes n’ont pas tardé à se faire sentir et l’ordre public à être gravement menacé par les « indigènes » qui sont devenus forts des faiblesses du pouvoir colonial. De là une situation sécuritaire dégradée et marquée, selon lui, par la multiplication des vols, des actes de piraterie et de pillage commis par les autochtones qui profitent du recul de l’autorité pour s’en prendre aux colons en sachant que la « police judiciaire à la française » n’a ni les « moyens d’information rapides, ni les procédés sommaires » par lesquels « on pénètre et on domine le monde arabe. » Essentiels puisqu’ils concernent la stabilité de ce territoire où s’affrontent « deux races rivales, l’européenne et l’indigène [44] », ces quelques exemples illustrent les désordres engendrés par l’application inconsidérée des dispositions métropolitaines aux « indigènes » d’Algérie.

Si Ferry estime qu’il « est juste » que les colons français « trouvent le plus tôt possible (…) les garanties qui assurent contre l’arbitraire la liberté, la sécurité, la dignité du citoyen », il n’en est pas de même pour les autochtones. En raison de leur nombre, de leurs caractéristiques raciales, de leurs traditions et de leurs mœurs, il est impératif de les soumettre à d’autres institutions. Obéissant à des principes différents, ces institutions doivent être plus « sommaires », c’est-à-dire débarrassées en fait comme en droit des procédures longues et compliquées qui entravent dangereusement les capacités de réaction et de sanction de leurs dirigeants. Cela passe par le renforcement des pouvoirs du gouverneur général, cette pièce maîtresse de l’Etat colonial dont l’affaiblissement est réputé être la cause des maux qui affectent la colonie. Doté, comme par le passé, de prérogatives étendues, le gouverneur pourra lutter de nouveau avec efficacité contre les agissements délictueux et criminels des « indigènes », et contenir les appétits despotiques des colons pour qui les « Arabes » sont « une race taillable et corvéable à merci » qu’il faut soumettre par une politique de « compression [45]. » Tendance néfaste qu’il est nécessaire de prévenir ; ses excès étant susceptibles d’exacerber les conflits entre « Musulmans » et Européens, et de compromettre le rétablissement de l’ordre indispensable à « la mise en valeur » du pays. Pour mener ces tâches à bien, il faut également accorder au gouverneur une large autonomie par rapport à la métropole car « les colonies, pas plus que les batailles », ne se commandent « de loin, dans les bureaux d’un ministère. » Et pour étayer ce plaidoyer, qui implique un renversement des orientations suivies jusque-là, Ferry en appelle à l’expérience de plusieurs Etats étrangers. Les « Anglais dans l’Inde, les Hollandais à Java » et « les Russes dans leurs grandes expansions asiatiques [46] » ont résolu leurs « problèmes coloniaux » en érigeant une autorité – il cite l’exemple du vice-roi des Indes – très puissante et très libre vis-à-vis de la mère-patrie ce qui lui permet de faire face aux difficultés rencontrées avec célérité et efficacité. Telles sont les solutions institutionnelles vers lesquelles il faut s’orienter sans craindre de rompre avec des principes, des dispositions et des procédures qui, bien faits pour les métropolitains et les colons, sont parfaitement inadaptées aux mœurs des autochtones. Ecrits de circonstances qui ne valent que pour l’Algérie cependant qu’ailleurs Ferry demeurerait fidèle à la généreuse “tradition républicaine” et assimilationniste réputée être le trait distinctif de la colonisation française ? Nullement. Dans un texte paru en 1892, la même année que le rapport de la Commission rédigé par ses soins, il vante les mérites du protectorat imposé à la Tunisie en 1881 lequel, conformément aux coutumes des « Musulmans » qui « n’ont pas la notion du mandat politique, de l’autorité contractuelle » et « du pouvoir limité », réalise « ce rêve du bon despote qui hante l’esprit aimable de Renan. » En Afrique et ailleurs, ajoute-t-il, « le régime représentatif », « la séparation des pouvoirs », « la Déclaration des Droits de l’homme et les constitutions sont (…) des formules vides de sens » car « on y méprise le maître qui se laisse discuter. [47] » Il est donc dangereux d’établir des institutions démocratiques en de pareilles contrées ; seule une autorité despotique, comme Ferry le soutient peut s’y imposer durablement. Agir ainsi, ce n’est pas trahir un idéal de justice, d’égalité et de liberté mais se conformer aux exigences d’une situation qui ne laisse pas d’autre choix. Triomphe d’un relativisme juridique, politique et moral qui, légitimé par les spécificités des sociétés et des populations conquises, discrédite toutes autres possibilités en les faisant apparaître comme des « solutions » inadéquates parce qu’« absolues [48]. » Habile rhétorique. Elle permet d’opposer des responsables réalistes et conscients des conditions objectives qui prévalent dans les territoires d’outre-mer à ceux qui, par conviction et idéalisme, par aveuglement donc, les négligent et se signalent ainsi comme de piètres dirigeants dont les inconséquences menacent la stabilité de l’empire.

Si l’histoire de l’Algérie et la présence de nombreux européens interdisent qu’on y établisse le protectorat imposé avec succès en Tunisie, il n’en reste pas moins que l’expérience des autres puissances impériales européennes et le bilan désastreux des orientations appliquées dans l’ancienne Régence d’Alger, appellent une révision brutale de la politique mise en oeuvre. A ceux qui vont répétant que « l’Algérie est une terre française » ou « une France d’outre-mer » et prennent ces « patriotique[s] métaphore[s] » au « pied de la lettre » pour mieux soutenir l’assimilation qu’ils défendent, Ferry oppose « le sentiment général » de la Commission sénatoriale au nom de laquelle il s’exprime. « Il nous apparaît, avec une grande clarté qu’il n’est peut-être pas une seule de nos institutions, une seule de nos lois du continent qui puisse, sans modification profonde, s’accommoder au 272 000 Français, aux 219 000 étrangers, aux 3 millions 267 000 indigènes qui peuplent notre empire algérien. Nous promulguons nos lois, nous les appliquons, mais après dix ans, vingt ans au plus, elles se meurent de stérilité et d’impuissance. [49] » D’autres lieux, d’autres races surtout, exigent donc l’instauration d’un autre régime, de même pour la législation et les droits fondamentaux dont on sait l’extension impossible de ce côté-là de la Méditerranée. Au-delà du cas algérien, un enseignement général et valable pour l’ensemble de l’empire peut être tiré : plus grandes sont les différences qui séparent les Français des « indigènes », plus il est nécessaire d’élaborer des systèmes politico-juridiques ad hoc lesquels doivent varier dans l’espace et le temps pour tenir compte des particularités rencontrées. De ce point de vue, les positions de Ferry sont proches de celles exposées plus tard par Saussure [50] même si les voies qui ont conduit le premier à condamner l’assimilation sont en parties distinctes de celles suivies par le second.

A l’unité de la législation – unité exagérée à dessein pour mieux combattre les positions adverses – doit succéder la diversité des modes d’organisation coloniale et, sur le plan juridique, le principe dit de « spécialité » défini par Dareste en ces termes : « Les lois métropolitaines ne [s’étendent] pas de plein droit aux colonies qui [sont] régies par une législation propre [51]. » C’est clair, précis et concis : sous les auspices de la République, deux ordre politiques et juridiques radicalement différents peuvent désormais s’épanouir puisque la règle est : pas d’application des lois et des règlements de la métropole aux territoires d’outre-mer sauf cas exceptionnels décidés par le pouvoir législatif ou réglementaire compétent. L’inapplicabilité, dans les possessions françaises, des dispositions votées par la Chambre des députés ou décidées par le gouvernement permet d’atteindre aux fondements du droit colonial et de découvrir ceci d’essentiel : ce dernier n’est pas dérogatoire aux principes républicains et à la législation nationale de façon marginale ou superficielle, ou en vertu d’une conjoncture exceptionnelle aux effets limités dans l’espace et le temps, et pour les individus concernés. Dérogatoire et discriminatoire, le droit colonial l’est au contraire par essence puisqu’il est systématiquement soustrait à tous les principes déclarés en métropole et aux textes qui y sont adoptés [52]. En ce qui concerne la « réorganisation du service de la haute administration de l’Algérie », la condamnation de l’assimilation débouche, le 31 décembre 1896, sur un décret de « dérattachement » lequel reprend l’essentiel des formulations élaborées par Ferry. Le professeur de droit Jacques Lambert, qui ne cache pas son admiration pour l’auteur de ces réformes, constate que ce texte réglementaire « restituait à peu près l’état des choses antérieur à 1870 [53] » grâce au rétablissement de l’autorité du gouverneur général, notamment. C’est donc un républicain éminent, suivi par les membres d’un gouvernement de la Troisième République, qui a permis le retour à la situation prévalant sous la monarchie de Juillet et le Second Empire. Comme Ferry l’avait publiquement défendu, la restauration de l’ordre colonial exigeait de « rebrousser chemin [54] » et de suivre certaines des voies tracées par Louis Philippe et Napoléon III ; ainsi fut fait. La plupart des contemporains ont loué la clairvoyance et le courage de celui qui a su s’opposer à la tradition de ses propres amis politiques, rompre avec le « sentimentalisme égalitaire » légué par la Révolution française et poser les fondements d’une politique enfin efficace. Contre l’assimilation, ce dangereux « vertige » né des idéaux de 1789, Ferry se dresse comme un responsable éclairé qui a jeté « un cri d’alarme » en reconnaissant qu’il était impossible d’étendre les lois métropolitaines à « des peuples et des races » différents. Plus tard, ces orientations ont inspiré Lyautey au Maroc qui, « après trente ans d’efforts et de constance », a été capable « d’élever la pensée coloniale à la hauteur de la pensée européenne [55] » écrit Eugène-Louis Guernier en 1933 ; la gloire de Ferry rejaillissant sur celle du maréchal et réciproquement. Au terme de cette histoire, l’un et l’autre sont promus au rang de héros grâce auxquels la France s’est engagée dans la voie de l’association sanctionnée par cette forme originale de domination impériale qu’est le protectorat.

- Le protectorat : un régime « moins coûteux, plus sûr et plus souple »

Etabli là où les conditions sociales et politiques le permettent, le protectorat est désormais pensé comme la solution enfin trouvée pour gouverner, au mieux des intérêts de la métropole, des populations « indigènes » jugées inférieures aux Européens. Conformément aux nouveaux principes qui guident les orientations coloniales du pays, les institutions locales sont donc maintenues sous l’autorité de la France qui les utilise à son profit en dirigeant les forces armées, les relations extérieures, les finances et l’administration de l’Etat conquis. Ce « qui domine et caractérise cette conception, c’est la formule : contrôle opposée à la formule : administration directe [56] » écrit Lyautey. Par des voies singulières, la Troisième République est donc parvenue à résoudre les problèmes qu’elle affrontait dans les territoires récemment acquis par la force en élaborant un système qui, pour être différent de celui des Anglais et des Hollandais, présente des avantages similaires. Outre qu’il est supposé ne pas bouleverser la situation des autochtones, qui demeurent soumis aux autorités traditionnelles, le protectorat est particulièrement bien adapté à la diversité des « besoins, des modalités et des mesures qui changent selon les latitudes. » C’est pourquoi, l’auteur de ces lignes, le président du Conseil Louis Barthou, n’hésite pas à écrire qu’il s’agit d’une « philosophie [57] » nouvelle. Indépendamment de l’usage commun qui est fait de cette dernière catégorie, pareil vocabulaire dit bien la conviction de ce dirigeant d’être en présence d’orientations originales soutenues par des représentations particulières des « indigènes » ; l’ensemble débouchant sur l’instauration d’un régime colonial spécifique à chaque contrée.

En lieu et place de l’universalité et de l’uniformité des règles antérieures, toutes deux réputées dogmatiques et si souvent dénoncées, le protectorat offre l’avantage majeur de tenir compte de l’état de développement des sociétés conquises tout en permettant à la France d’acquérir une « double supériorité » puisqu’il est « moins coûteux, plus sûr et plus souple », comme le soutiennent Georges François et Henri Mariol dans un manuel de législation coloniale publié en 1929. Et pour étayer leur démonstration par des exemples concrets, ils précisent : « grâce aux rouages indigènes, l’effectif des fonctionnaires » venus de métropole « peut être réduit. » De là, des économies notables de « crédits » qui peuvent être affectés « aux travaux publics », conformément au credo républicain de la « mise en valeur » des colonies. Au plan politique enfin, le « protectorat (…) sauvegarde le prestige du souverain indigène » et c’est ainsi que, grâce à « son intermédiaire, les réformes que la puissance protectrice voudra introduire seront plus facilement acceptées par la population. [58] » La formule adéquate pour rendre compte de la précellence de ce régime serait donc : dominer moins pour dominer mieux en utilisant les structures existantes de pouvoir afin de maintenir intact l’assujettissement des « indigènes » tout en soumettant la société aux transformations imposées par la puissance impériale. Ou encore, à l’inverse du mot célèbre de Lampedusa dans Le Guépard : « il faut que tout change pour que rien ne change », rien ne doit changer ici, en apparence du moins, pour que tout puisse changer en réalité et que les nouveaux maîtres du pays soient capables de l’exploiter de façon optimale puisqu’ils imposeront leurs orientations par l’intermédiaire d’un ou de plusieurs dirigeants autochtones dont l’autorité sera d’autant plus grande qu’elle semblera intacte aux yeux des « indigènes. » Du protectorat, on pourrait écrire qu’il parvient à conjoindre la modernité “incarnée” par la métropole, aux traditions politiques et juridiques locales. Mieux, grâce à cette organisation particulière, celles-ci deviennent l’instrument de celle-là et de la colonisation qui est plus efficace parce qu’elle est moins intrusive sur le plan institutionnel puisque le régime établi demeure en place et que son personnel politique et administratif est contraint de servir le nouvel Etat protecteur [59]. Nouvelle solution donc apportée à un problème classique, débattu depuis fort longtemps et qui avait déjà retenu l’attention de Machiavel. S’interrogeant sur la question de savoir comment gouverner des pays conquis et « accoutumés de vivre sous leurs lois », il estimait qu’il y avait « trois manières de s’y maintenir : la première est de les détruire ; l’autre d’y aller demeurer en personne ; la troisième est de les laisser vivre selon leurs lois, en tirant un tribut, après y avoir établi un gouvernement de peu de gens… [60] »

Si les hommes qui nous intéressent ne s’inspirent certainement pas de l’auteur du Prince, nul doute que, pour des raisons propres liées aux problèmes voisins qu’ils affrontent, cette dernière solution est jugée conforme à leurs ambitions : soumettre rapidement, efficacement et à moindre coût, dans tous les sens du terme, des Etats sans provoquer de bouleversements dommageables à la réussite de leur entreprise. Farouche adversaire de l’assimilation contre laquelle il s’est très tôt élevé, Harmand n’euphémise pas les orientations qu’il défend. « La politique d’association, écrit-il donc, n’entend pas du tout préparer et réaliser une égalité à jamais impossible, mais établir une certaine équivalence ou compensation de services réciproques. Bien éloignée d’énerver la domination, elle veut la renforcer en la rendant moins froissante et moins antipathique. » Comment suivre cette règle générale et parvenir à ce but ? En rejetant « l’administration directe », conçue comme un « régime (…) rigide et oppressif », au profit de « l’administration indirecte, avec la conservation, mais mieux surveillées et mieux dirigées, des institutions du peuple soumis. » La formule politique adéquate étant, ou pouvant être, le protectorat puisqu’il correspond le mieux au « premier devoir » du conquérant qui est « de maintenir sa domination et d’en assurer la durée : tout ce qui peut avoir pour effet de la consolider et de la garantir est bon, tout ce qui peut l’affaiblir et la compromettre est mauvais. Tel est l’aphorisme fondamental qui doit guider toute la conduite du dominateur et en régler les limites. [61] » Susceptible de légitimer des solutions institutionnelles variées pourvu qu’elles soient congruentes à l’objectif poursuivi, ce précepte est, au moment où Harmand le formule, depuis longtemps appliqué par les responsables de la Troisième République qui ont imposé le protectorat en Tunisie depuis 1881, en Annam, au Tonkin, au Cambodge, au Laos, à Madagascar jusqu’en 1896, avant que l’annexion ne soit préférée, puis au Maroc à partir de 1912. Le protectorat : une autre économie du pouvoir et de son exercice tous deux mis au service de la métropole qui a tout à gagner à s’engager dans cette voie ? Assurément [62]. Que des institutions despotiques soient ainsi maintenues est parfaitement secondaire dés lors que grâce à elles l’Etat conquérant parvient plus sûrement à ses fins. Mieux, comme l’affirment de nombreux contemporains, ce type de régime est jugé conforme à l’état de développement intellectuel, moral et politique des autochtones qui, à cause de leurs « idées simples », « peu nombreuses » et toujours « imprégnées de croyances traditionnelles », n’ont « jamais élevé leurs conceptions gouvernementales [63] » au-delà. Pour la majorité des spécialistes des questions impériales, l’incapacité des indigènes à se gouverner de façon démocratique en est la preuve incontestable.

Lorsque l’établissement du protectorat est impossible, en raison de l’absence d’autorités traditionnelles capables de s’imposer durablement sur un territoire donné, il faut établir « un système extrêmement souple qui puisse s’adapter aux circonstances de chaque pays et évoluer au fur et à mesure de l’évolution de ce pays. » Quant à « l’instauration », en Afrique et ailleurs, de structures politiques qui ne seraient « qu’une caricature de notre régime métropolitain », elle conduirait « rapidement à la ruine nos colonies et leurs habitants européens et indigènes. » Le principe de cette nouvelle politique est de n’en avoir pas ou de n’en respecter qu’un seul : la défense des intérêts de la métropole et des colons en trouvant, pour chaque contrée, des solutions propres qui seront donc variables d’un point à l’autre de l’empire comme le soutient Maurice Delafosse. Une chose est sûre cependant : dans « des pays comme l’Afrique équatoriale ou l’Afrique occidentale et même » à Madagascar ou en Indochine, « la démocratie dont la France est justement fière » ne serait que « démagogie. » Aussi faut-il laisser « le temps et nos efforts faire en commun une œuvre salutaire [64] » ; les Européens en général, les Français dans ce cas d’espèce sachant mieux que les « indigènes » ce qui est bon pour eux. Aussi, seuls les représentants de la métropole dans les différentes colonies peuvent-ils apprécier l’importance des progrès réalisés par les autochtones et déterminer le moment, jamais fixé a priori, où ils pourront jouir d’institutions moins despotiques. Plus modéré, sur ce point précis, que certains de ses pairs, Maurice Delafosse croit possible l’évolution des « Noirs » mais dans l’immédiat mineurs ils sont, mineurs ils doivent rester longtemps encore.

En 1931, Sarraut confirme que ces orientations sont bien au cœur de la politique impériale de la Troisième République en même temps qu’il les défend de nouveau dans un contexte particulier puisque l’ouvrage dans lequel il s’exprime parait un an après les célébrations du Centenaire de la prise d’Alger et l’année même de l’Exposition coloniale à Paris. Nul doute, en recourant à des catégories philosophiques et anthropo-psychologiques, l’ancien ministre entend fonder en raison la politique « indigène » du pays. Il débute par une charge polémique contre les positions de ses adversaires présentées de façon hyperbolique pour mieux défendre les siennes en s’octroyant le monopole du réalisme, de la connaissance empirique et du sérieux qui en découle. Sarraut commence donc par dénoncer les « théoriciens de la métropole qui rêvent d’établir immédiatement aux colonies l’égalité politique et administrative, et d’y transporter sans transition nos formes de gouvernement. » Au moment où l’auteur de Grandeur et servitude coloniales s’exprime, ceux qu’il nomme, de façon péjorative, les « théoriciens » de l’assimilation, réputés se perdre dans les songes creux de leurs principes universels et démocratiques, ne sont qu’une minorité sans influence sur les orientations impériales du pays. Qu’importe, cette introduction permet à Sarraut d’apparaître comme un praticien instruit par l’expérience et comme un véritable homme de science capable de tenir compte des faits pour en tirer des conclusions justes et de portée générale en mobilisant deux principes de légitimité distincts mais complémentaires. Le premier repose sur l’exercice de responsabilités politiques majeures exigeant de se confronter aux “dures réalités” des sociétés et des populations « indigènes », le second sur la détention de connaissances théoriques et pratiques qui font de l’ancien ministre un véritable penseur des questions coloniales jouissant d’une notoriété nationale et internationale importante. « La pire égalité, écrit-il donc, consiste à traiter également des choses inégales. En couvrant de vêtements trop lourds des organismes débiles, on est assuré de les accabler. J’estime qu’il faut (…) laisser nos sujets et protégés évoluer dans leur cadre social et se servir de ce que nous avons créé, en le modifiant par de larges retouches à mesure que le progrès même de leur évolution fait apparaître l’utilité de ces corrections. [65] »

Prenant acte de la division du genre humain en races distinctes et séparées par des inégalités nombreuses qui ne sauraient être abolies avant longtemps, Sarraut convoque les principes de la justice distributive qu’il tient pour les seuls bons. Aussi peut-il affirmer, contre les partisans de la mauvaise égalité et de la mauvaise justice qui accordent à chacun une part égale indépendamment de ses mérites et qualités, qu’il est tout à la fois injuste et néfaste de procéder ainsi. Injuste car c’est méconnaître la diversité des aptitudes et des talents, et refuser de les sanctionner en accordant plus aux meilleurs et moins aux autres. Néfaste aux « indigènes » qui sont incapables d’exercer les droits qui leur seraient accordés en raison de la faiblesse de leur constitution intellectuelle et psychologique [66]. De là une conséquence majeure : aucun principe, aucune règle, aucun droit, aussi important soit-il, ne saurait valoir de façon universelle puisque chaque race est soumise à des institutions réputées conformes à ses caractéristiques et à son histoire ; toutes offrant des résistances importantes aux changements brusques que certains voudraient leur imposer par inconscience ou méconnaissance. A la suite de ces considérations librement inspirées, sans doute, des concepts forgés par Platon et Aristote, Sarraut change de plan pour traiter de la politique « indigène » qui en découle. Après avoir présenté sous la forme d’un constat de bon sens l’assertion selon laquelle « on ne transforme pas les hommes et les mœurs à coups de lois, de décrets et de règlements », il conclut à « l’impossibilité » de réaliser de façon « immédiate (…) l’égalité politique et administrative » dans les colonies.

Il faut donc s’incliner devant les traditions existantes car elles sont adaptées aux races arriérées qui les respectent depuis des temps immémoriaux. Pour imparfaites et inférieures qu’elles soient, aux yeux des Européens, ces traditions sont néanmoins réhabilitées puisqu’elles sont conçues comme autant de gages de stabilité auxquels on ne saurait porter atteinte sans danger. Et pour ne laisser subsister aucun doute sur ses positions, Sarraut précise : « je repousse énergiquement l’adaptation aveugle à tous nos pays coloniaux des formes sociales ou des modalités politiques au milieu desquelles nous avons nous-mêmes accoutumé de vivre. Je repousse les systèmes de naturalisation en masse (…) ou de suffrage universel conféré collectivement aux populations indigènes. » Il n’est donc pas un domaine dans lequel l’assimilation soit possible, et les autochtones doivent demeurer soumis à un régime spécifique qui, conformément aux principes de la justice distributive, sanctionne leur position subalterne dans la hiérarchie du genre humain. De même qu’il est juste que l’inférieur soit soumis au supérieur, le mineur au majeur, l’ignorant au savant, de même il est juste que les peuples arriérés soient placés sous la tutelle de ceux qui incarnent la civilisation triomphante. Au terme de cette démonstration, Sarraut conclut : En « donnant » aux autochtones des « pouvoirs et des libertés dont [ils] ne sauraient pas se servir, nous [les] replongerions dans l’anarchie d’où nous les avons tirées. Nous n’avons pas le droit de les rejeter aux ténèbres, après avoir illuminé leurs fronts des aurores d’un avenir nouveau. [67] » Admirable rhétorique qui permet de présenter l’ordre raciste et discriminatoire des territoires d’outre-mer comme une nécessité imposée par les circonstances et les caractéristiques des « indigènes. ». Mieux, en agissant de la sorte les dirigeants de la République impériale demeurent fidèles à leurs idéaux puisque, conscients de leurs devoirs, ils savent comment il faut agir pour diriger les peuples « sauvages » ou « barbares » dont ils ont la charge ; la justice, le sens des responsabilités, le désir jamais démenti d’élever lentement ces derniers ne cessent de les guider, et il se confirme que la colonisation française est bien au service de la civilisation. Si cette dernière emprunte des voies singulières, celles des inégalités juridiquement sanctionnées et de l’oppression maintenue, toutes sont présentées sous un jour avantageux par le noble discours des devoirs qui pèsent, tel un fardeau, sur les responsables en métropole et, au-delà d’eux, sur les épaules de l’homme blanc.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les structures politiques de l’empire sont réformées, de même la condition des colonisés qui accèdent enfin au statut de citoyen. Une autre époque s’ouvrirait donc cependant que les analyses de ceux qui viennent de retenir notre attention appartiendraient à une période désormais révolue. Le préambule de la Constitution de la Quatrième République n’a-t-il pas réaffirmé « solennellement », comme il sied en ces circonstances et pour un texte de cette nature, l’existence des « droits inaliénables et sacrés » de « tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance. [68] » Belle déclaration, assurément. Mais comme le constate le juriste Lambert, hostile à l’application immédiate de la législation nationale en Afrique du Nord, après l’instauration du double collège et le maintien du principe de spécialité dans plusieurs domaines essentiels, il s’agit d’un « hommage assez platonique à l’esprit d’assimilation qui animait si fortement l’Assemblée. » Aussi, sans se laisser impressionner par la rhétorique de certains contemporains, Lambert se félicite de cette situation qu’il juge conforme aux intérêts supérieurs de la métropole et constate : « la montagne a finalement accouché d’une souris [69]. » En ce qui concerne les territoires d’outre-mer, le rappel des principes fondamentaux des Droits de l’homme est immédiatement tempéré par des considérations dictées par le désir de ne pas nuire à l’unité et à la stabilité de l’empire qui demeurent l’ultima ratio de la politique coloniale. Ancien gouverneur du Tchad nommé par le général de Gaulle, Pierre-Olivier Lapie confirme ces analyses et les mesures qui en découlent en même temps qu’il leur donne une portée plus générale puisqu’il raisonne à l’échelle de l’ensemble de l’Afrique française. Constatant combien sont grandes l’indolence et l’insensibilité des « Noirs », il écrit : « la conception égalitariste française de la Révolution, c’est-à-dire l’identité de tout représentant de l’espèce humaine, doit être révisée. Notre sentiment doit être de reconnaître chez les indigènes, les traits généraux de l’humanité. (…) Mais ceci posé et proclamé, il existe différentes catégories d’hommes. (…) Toute la politique que j’ai commencée au Tchad en pleine guerre, et que j’ai continuée à Alger en amorçant la conférence de Brazzaville et l’idée d’Union française partent de ce principe. » Voilà qui jette une lumière singulière sur les orientations coloniales mises en œuvre par un fidèle du général de Gaulle. Les conséquences politiques de ces considérations sont présentées de façon synthétique et claire : « dans mon esprit, le processus d’évolution devait être lent, guidé d’une main amicale, mais sûre. [70] » Incapables de se gouverner hier, incapables de le faire aujourd’hui encore, les « Noirs » doivent donc demeurer sous la tutelle éclairée de la métropole. Ainsi fut fait dans le cadre de l’Union française qui, en dépit des changements significatifs déjà évoqués, peut être considérée comme la traduction institutionnelle de cette “vérité” établie par l’histoire et les découvertes majeures de l’anthropologie, de l’ethnologie et de la psychologie des peuples.

De tels écrits témoignent de la permanence remarquable de conceptions hiérarchisées du genre humain articulées à la condamnation des principes de la Déclaration des Droits ; l’ensemble étant défendu par Lapie qui, gaulliste de la première heure, a exercé des responsabilités de premier plan. Au même moment, mais sous les auspices de la science juridique enseignée à la Faculté de droit de Paris, Lavergne soutient doctement que les peuples d’outre-mer sont presque « tous dépourvus » de « capacité gouvernementale réelle [71] » ce qui oblige la France à continuer de les diriger. Telle est donc la certitude de ce spécialiste des questions coloniales, et, certainement aussi, celle de la majorité de ses contemporains comme le prouve le sort réservé aux colonisés par les parlementaires et les dirigeants de la Quatrième République. Prenant acte de cette situation et de la domination maintenue dans les différents territoires de l’Union française par des dispositions particulières, par la force et les massacres aussi – ceux de Sétif et Guelma en mai 1945, de Haiphong en novembre 1946, de Madagascar aux mois de mars et mai 1947 -, Aimé Césaire écrit : « c’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo-humanisme : d’avoir trop longtemps rapetissé les droits de l’homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore une conception étroite et parcellaire et tout compte fait, sordidement raciste. [72] »

Racisme de la législation et des conceptions qui la soutiennent, racisme de l’Etat français aussi puisque, inassimilable, « l’indigène » ne peut être traité comme un égal en droit et en dignité cependant que les représentations qui légitiment son statut d’assujetti dans les colonies affectent aussi sa situation lorsqu’il réside en métropole. Immigré désormais, considéré comme tel du moins alors qu’il ne vient pas d’un pays étranger, il est pensé comme une menace grave pour la société au sein de laquelle il vit sans pouvoir s’y intégrer en raison de ses caractéristiques raciales, culturelles et cultuelles. Impossible, avant et après la Seconde Guerre mondiale, d’aborder les débats relatifs à la présence de travailleurs français nord-africains sur le territoire métropolitain indépendamment des thèses soutenues par ceux qui, s’intéressant aux « Arabes », se présentent comme des experts. Experts habilités à formuler des propositions concrètes relatives à la politique d’immigration conduite par la France et aux dispositions nécessaires pour combattre les dangers que les « Musulmans » font peser sur le reste de la population nationale. En quoi l’image des colonisés a-t-elle affecté celle des immigrés venus des territoires de l’empire ? Quelles ont été les réactions des autorités métropolitaines et gubernatoriales dans les territoires de l’empire ? Telles sont les questions principales auxquelles nous chercherons à répondre. Chemin faisant, on découvrira que certaines mesures, prises à l’encontre des « indigènes » désireux de venir travailler en métropole pour fuir la misère des colonies, sont à l’origine de dispositions particulières opposées plus tard à de nombreux étrangers.

- c) Colonisé-immigré, “clandestins” et “périls migratoires”

Jugée impossible par certains, l’assimilation est réputée nuisible par d’autres en raison de ses conséquences néfastes sur les autochtones eux-mêmes car elle trouble leur tempérament et favorise des désirs nouveaux, sources de frustration puis de haine pour les « roumis. » S’appuyant sur une bonne connaissance de l’Algérie et sur de nombreux exemples mobilisés à l’appui de sa thèse, le colonel Azan soutient que « l’assimilation » des « indigènes » ne « produit (…) que de mauvais effets : elle leur enlève la tranquillité d’âme, l’insouciance et les convictions religieuses qui font leur bonheur, elle étouffe en eux les qualités qu’ils pouvaient avoir sans en faire naître d’autres, elle éveille leurs appétits sans les satisfaire, et leur fait, en somme, adopter tous les vices de notre race sans leur en faire acquérir les vertus. » Les causes de cette situation ne sont pas conjoncturelles ou liées à quelques défauts de la politique coloniale qui pourraient être aisément corrigés ; au contraire, elles sont liées à un « phénomène d’atavisme bien connu » qui rend « l’Arabe inapte à comprendre nos idées et à adopter nos mœurs » écrit l’auteur. Conséquence : l’impossibilité d’élever « l’indigène » algérien « dans l’espoir de s’en faire un auxiliaire dévoué » car « on s’aperçoit toujours à un moment donné qu’on a entrepris une tâche [73] » vouée à l’échec. Cette proposition classique est soutenue par de nombreux adversaires de l’assimilation qui professent en cette matière une sorte de lebonisme dominant et dégradé en vulgate même s’ils ne partagent pas l’ensemble des analyses de Gustave Le Bon. A propos de l’éducation des « indigènes » d’ailleurs, ce dernier, qui a officiellement rapporté sur ce thème au Congrès colonial international de Paris, ne prétend pas à l’originalité lorsqu’il affirme qu’il est « impossible de faire adopter aux Arabes d’Algérie notre civilisation. » « Toutes les personnes » ayant étudié la région, « sans préjugés ni intérêts d’aucune sorte, en un mot sans théorie préconçue [74] » sont d’accord sur ce constat qui repose sur des observations nombreuses, objectives et concordantes, selon lui. Sur ce sujet, Le Bon n’innove en rien ; il ne fait que reprendre à son compte les travaux des spécialistes de l’ancienne Régence d’Alger pour fonder le sérieux de ses affirmations que beaucoup tiennent alors pour des analyses scientifiquement fondées.

Vaine est la « francisation » des « indigènes » en raison d’un complexe de différences raciales, culturelles et cultuels héréditaires qui interdit une telle évolution. De même en métropole où des causes identiques engendrent des effets plus néfastes encore puisqu’ils sont susceptibles de nuire à la collectivité nationale. « On oublie, écrit le docteur Jauréguiberry, que les hommes de couleur ne sont pas plus aptes à vivre en pays tempérés et froids que les blancs en pays chauds. (…) La nature leur a départi des climats différents et elle n’aime point que l’on transgresse ses lois. » En 1924, cette mise en garde est commune car les “progrès” de la géographie et de la psychologie des peuples ont favorisé la réhabilitation de la théorie des climats qui débouche sur la constitution d’une véritable spécialité internationalement reconnue et soutenue par des personnalités importante du monde médical [75]. En changeant de continent et de conditions climatériques, comme on l’écrit alors, les membres des différentes races sont victimes de graves désagréments susceptibles d’engendrer une dégénérescence physique et psychologique générale. Cela vaut pour les Blancs, appelés à demeurer longtemps dans les colonies tropicales, et pour les « indigènes » lorsqu’ils résident en France où ils perdent rapidement leurs rares qualités sans en acquérir de nouvelles. Enfin, et c’est là un péril plus grave encore, ils corrompent la société au sein de laquelle ils se trouvent, menacent sa vitalité et les conditions de la reproduction de ses membres. Non sans provocation, puisqu’il est un partisan convaincu de l’empire, le docteur Jauréguiberry conclut son ouvrage par cette sentence : « Au diable les colonies avec produits et habitants, si de leur commerce devait résulter, à la longue un mélange qui abâtardit notre sang qui a inscrit Verdun sur les registres de l’Histoire. [76] » La dangerosité raciale des autochtones fonde une mixophobie revendiquée et légitime puisqu’elle se présente comme une réaction de défense indispensable pour préserver la pureté du sang et le « tempérament » des Français.

Partisan, comme les Anglais, de la séparation des colons et des « indigènes » en outre-mer, le docteur Jauréguiberry plaide en faveur de restrictions draconiennes imposées à l’entrée des populations coloniales en métropole. Il s’agit des deux volets complémentaires d’une même politique destinée à combattre des maux identiques par le recours à des moyens adaptés aux spécificités de chaque situation. Sous les tropiques, pour éviter son « indigénisation », le Blanc doit vivre « enfermé dans sa tour d’ivoire [77] » en limitant ses contacts avec les autochtones au strict nécessaire. En France, la présence de ces derniers doit être fortement limitée par une sélection rigoureuse. Les objectifs de cette proscription et de cette sélection sont clairs : protéger le corps national de la corruption raciale engendrée par le métissage, et de la transmission de maladies contagieuses – la tuberculose et la syphilis, notamment. L’ensemble relève d’un « eugénisme négatif [78] » dont la fonction est d’empêcher que des hommes de “qualité inférieure” nuisent à la vie et à la santé de ceux qui sont réputés être au sommet de la hiérarchie humaine.

- Contrôler et sélectionner

Certaines recommandations, défendues par de nombreux spécialistes des questions coloniales qui n’ont cessé de mettre en garde les pouvoirs publics contre les dangers d’une immigration incontrôlée, vont déboucher sur l’adoption d’une réglementation nouvelle. Ainsi fut fait le 8 octobre 1924 puisqu’une circulaire met un terme à la libre circulation entre les départements français d’Algérie et la métropole établie depuis dix ans seulement en imposant aux « indigènes » la possession d’un certificat d’hébergement et d’un certificat médical. Peu après, le Conseil d’Etat annule ces dispositions mais le gouvernement ne renonce pas ; de nouvelles mesures sont prises par décret le 4 août 1926. Poussés par des « salaires de misère » et confrontés à ces nouveaux obstacles administratifs, certains « travailleurs » autochtones décident de recourir à des « bakchichs » pour embarquer, dans des conditions souvent déplorables, de façon clandestine et parfois au péril de leur vie, sur des navires à destination de la métropole. Mêmes causes, mêmes effets et mêmes drames, déjà à l’époque, car l’adoption du décret précité conduit les « Arabes » à prendre toujours plus de risques pour entrer sur le territoire métropolitain. En mai 1926 la « catastrophe du Sidi Ferruch » survient et l’on découvre, à bord de ce bateau, « plus de vingt indigènes » morts étouffés dans des réduits où ils s’étaient cachés pour échapper aux contrôles policiers [79]. Quelques mois plus tard, des faits similaires se reproduisent puisqu’en décembre de la même année, onze autochtones algériens sont « sortis agonisants des soutes du Charley-le-Borgne à Port-Saint-Louis-du-Rhône. » De même à Nice en janvier 1927, et au port La-Nouvelle dans l’Aude, en février, où quarante-huit « travailleurs » venus d’Algérie sont retrouvés, privés de « nourriture substantielle », entassés dans les « cales du voilier Afrique » après avoir payé la somme de « 1000 francs par tête » pour être acheminés en métropole. « Quatre d’entre eux périrent ; les survivants furent dirigés à l’hôpital ou… à la prison » pour violation des règles relatives à l’entrée et au séjour sur le territoire national. A cela s’ajoutent les pratiques singulières du gouverneur général de l’Algérie, le socialiste Maurice Viollette, qui semblent prouver que des considérations politiques pèsent également dans l’octroi des autorisations de sortie aux « indigènes. » Aux dires des militants de la CGTU, un « arabe » membre du Syndicat unitaire du livre de Bône aurait été empêché de quitter la colonie pour participer « au Congrès confédéral de Bordeaux. [80] »

Passé un court moment d’indignation et de protestations minoritaires de la société civile – elles sont vite oubliées ou tenues pour secondaires – le gouvernement adopte un décret plus restrictif encore sans doute parce que ces événements sont interprétés comme autant de preuves qui attestent la réalité des menaces migratoires contre lesquelles un nouvel arsenal juridique doit être mobilisé. Même si le terme n’est pas employé, l’inquiétante figure du “clandestin”, qui viole la loi pour pénétrer et résider illégalement sur le territoire national, vient de faire une apparition spectaculaire dans l’actualité et le champ politique. Confrontée à cette situation inédite, les autorités métropolitaines réagissent rapidement. Le 4 avril 1928, la réglementation suivante est arrêtée : désormais les candidats au départ pour la métropole doivent produire, en plus d’une carte nationale d’identité, un extrait de casier judiciaire constatant l’absence de condamnation grave, la justification d’un pécule de 150 francs et le versement d’une caution destinée à couvrir les frais d’un éventuel rapatriement. Pour éviter la production de documents médicaux de complaisance, ou jugés tels par les services de police, une contre-visite médicale est organisée sur le lieu même d’embarquement ; la défense de la santé publique permettant de légitimer l’ensemble de ce dispositif. D’abord appliqué aux départements français d’Algérie, il est, sous des formes diverses, rapidement étendu aux autres régions de l’empire. Ajoutons que les métropolitains désireux de se rendre dans les départements d’Algérie et les Français souhaitant venir en métropole sont évidemment libres de le faire puisqu’ils sont citoyens et qu’ils ne font que se déplacer à l’intérieur du territoire national.

Vingt jours plus tard des mesures voisines sont prises en Afrique occidentale française ; aucun « indigène » ne pouvant quitter « la colonie » sans « être munis d’une pièce d’identité établie par l’administration locale » à quoi s’ajoute, pour l’écrasante majorité de ceux qui ne sont pas « citoyens français », l’obligation de détenir « un permis d’émigration délivré par le lieutenant-gouverneur. » L’objectif principal et avoué de ces dispositions est de limiter l’émigration vers d’autres possessions françaises ou étrangères, et vers la métropole en contrôlant les mouvements de population dans les colonies mêmes afin de renforcer l’efficacité des mesures prises pour contrôler les frontières de « la Plus Grande France » [81]. De même au Togo où, suite à un décret du ministère des Colonies adopté le 1er mars 1927, aucun « indigène » ne peut « sortir du territoire » sans « une autorisation » préalable délivrée par le « commissaire de la République » ou « son délégué » après examen du laisser-passer, du permis d’embarquement ou du passeport fourni par le demandeur [82]. En Indochine enfin, et depuis plus longtemps encore, les étudiants désireux de poursuivre leurs études dans les universités de la métropole sont tenus d’obtenir l’accord préalable des autorités coloniales qui exigent un livret universitaire visé par le gouverneur général, conformément à l’article 50 bis de l’arrêté du 20 juin 1921, au motif que « le chemin de la France est le chemin de l’anti-France », écrit Georges Garros qui condamne cette mesure digne d’un « régime d’asservissement [83]. » Dans ce cas d’espèce, et contrairement aux décrets équivalents appliqués en Afrique occidentale française et au Togo, le ressort principal de cette disposition n’est pas économique mais politique : éviter la multiplication d’échanges jugés favorables au développement de la « subversion » rouge et anticoloniale. Lorsqu’ils se déplacent dans la colonie, les autochtones indochinois doivent être munis d’un passeport intérieur comme l’a constaté la journaliste Andrée Viollis, en 1932, lors de son voyage avec le ministre Paul Reynaud, chargé d’une mission d’étude [84]. Trois ans plus tard, en dépit des revendications des « indigènes » et des protestations formulées, en France, par ceux qui dénoncent ces atteintes aux droits fondamentaux, rien n’a changé ; Félicien Challaye note lui aussi que les « Annamites » ne « peuvent librement sortir de leur propre pays, ni y rentrer. » Citant l’écrivain et journaliste, Léon Werth, bon connaisseur de l’Indochine française à laquelle il a consacré un ouvrage remarqué lors de sa publication en 1926 et de nombreux articles, Challaye critique ce « régime de tyrannie » et de « Kommandantur » reposant sur une « police toute puissante. [85] »

De ce point de vue, la situation faite aux colonisés français est très proche de celle des « sujets coloniaux ou assimilés » de l’Erythrée conquise en 1890 par l’Italie. Eu égard à ce que nous savons de l’influence du droit colonial élaboré dans l’Hexagone sur celui de la Péninsule, il est probable que dans ce domaine aussi les juristes italiens se soient inspirés de la réglementation française. Quoi qu’il en soit, les « indigènes » de cette possession ne peuvent obtenir de passeport – ils sont réservés aux citoyens – mais seulement une « feuille de route » indispensable pour quitter le pays et délivrée pour un trajet précis après le dépôt d’une somme de 2000 lires pour frais de rapatriement [86]. Des mesures similaires existent également au Congo belge où les règles sont plus sévères encore puisque les déplacements, à l’intérieur du territoire, sont durement contrôlés par les autorités. Elles exercent ainsi une surveillance étroite des populations soumises à une sorte d’assignation à résidence qui peut-être permanente ou temporaire selon la conjoncture et les “impératifs” de l’ordre public. En effet, « aucun indigène n’est autorisé à quitter pendant une période continue de plus de trente jours la circonscription dont il fait partie, qu’à la condition » d’être en possession d’un « passeport de mutation de l’administrateur ou de son délégué. [87] » Au-delà de spécificités qu’il ne s’agit pas de nier, et relativement aux dispositions qui retiennent notre attention, il se confirme que la nature du régime établi en métropole n’a pas vraiment d’incidence sur la condition des autochtones de ces différentes colonies. A des degrés divers, tous tombent sous le coup, conformément à leur statut d’assujetti, d’une réglementation d’exception destinée à limiter leur possibilité d’émigration voire, dans certains cas, à les soumettre à une obligation de résidence extrêmement stricte. Quant à la colonisation française, réputée être plus libérale, au plan politique, que celle conduite par l’Italie mussolinienne, la Grande-Bretagne ou la Belgique monarchique, elle n’est qu’un mythe forgé pour accréditer l’idée de la supériorité de la République impériale.

En 1929, à l’occasion d’un cycle de conférences, consacré à « l’œuvre française » en Algérie et organisé par la Société des anciens élèves et élèves de l’Ecole libre des sciences politiques, Azan aborde de nouveau les problèmes posés par la présence en métropole de nombreux « Musulmans » afin d’alerter les pouvoirs publics sur les dangers de cette situation. Estimant que les relations prolongées des « indigènes » avec « la masse française » ont des « résultats déplorables » sur leur mentalité et considérant que les populations du Maghreb « peuplent » désormais « la banlieue des grandes villes et certains centres ouvriers », il affirme : la France « n’a aucun intérêt à les conserver et à les naturaliser : elle devrait au contraire défendre notre race, comme font aujourd’hui les Américains du Nord pour la leur. » Fort de ce constat alarmiste, qui fait croire à une invasion insidieuse et dangereuse pour l’intégrité raciale du pays, il conclut par cette injonction pressante : « Ce n’est pas vers le Nord qu’il faut diriger nos Algériens et nos Marocains ; c’est vers le Sud. Au lieu de leur montrer le chemin de Paris et de Saint-Denis, montrons-leur le chemin du Niger et du Tchad. [88] » Pour Azan, et beaucoup de ses contemporains, l’immigration n’est pas seulement un problème d’ordre public, elle soutient aussi une véritable politique des races qui, en raison de l’importance des enjeux, exige l’intervention de l’Etat ; l’une de ses fonctions régaliennes étant de protéger les Français par l’inversion des mouvements migratoires en provenance du Maghreb [89]. Compte tenu de la gravité supposée des menaces et de leurs conséquences, seule la puissance publique peut agir avec efficacité et parvenir à cette fin : assurer la sécurité de la métropole et de ses habitants, et la bonne gestion de la main-d’œuvre coloniale.

- Hygiène raciale, hygiène publique et défense de la France

C’est dans ce contexte de politisation et de racisation des questions relatives à la présence des « indigènes » en France que le Dr. René Martial rédige un volume ambitieux intitulé Traité de l’immigration et de la greffe inter-raciale salué par le sénateur Pierre Even comme « un travail d’une importance (…) considérable, qui complète l’œuvre de trente années de labeur » et « apporte au monde politique et médical un enseignement précieux. [90] » L’année même de sa publication, le professeur J. Renault affirme que ce Traité est « un ouvrage de premier plan, indispensable à tout médecin ou à tout homme de gouvernement désireux d’assurer à la France, pour le présent et pour l’avenir, un rendement maximum en matière d’immigration. » En 1935, le livre est présenté à l’Académie de médecine par un membre de cette institution, le Dr. Edouard Jeanselme, alors que se multiplient les recensions louangeuses [91]. Double consécration donc puisque Martial, reconnu comme un spécialiste éminent en raison de sa légitimité scientifique, est élevé au rang d’expert capable d’éclairer les responsables du pays en matière d’immigration. A la suite des travaux d’Arthur de Gobineau, qu’il « tient pour un grand écrivain et ethnographe », le docteur constate que la « population française est formée (…), depuis les Gallo-romains, d’un mélange de races qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. » Mais à la différence du premier, il estime que « le vieux fond français a toujours assimilé totalement (…) les éléments étrangers » sans provoquer « d’affaiblissement » racial comme le prouve « la guerre de 1914-1918. » Cette proposition générale ne vaut cependant que pour les allochtones d’origine européenne puisqu’elle se conjoint avec l’existence d’une autre “loi” qui peut être ainsi énoncée : plus les différences raciales sont importantes, plus le métissage devient problématique, plus l’assimilation est compromise voire impossible. Et pour illustrer cette thèse, Martial se livre à une étude de cas qui débute par « l’exemple des juifs », certes assimilables sur le plan politique et économique, mais pas « au point de vue physique » puisque « le mariage entre un juif et une française donne une descendance souvent dégénérée » où « le type et l’intellect juifs dominent. » Classique antisémitisme. Il ne suscite aucune réprobation chez ses pairs ce qui tendrait à prouver qu’une partie des élites médicales et savantes le partage. Il est ici légitimé par ce qui passe alors pour être une véritable science des races et des croisements inter-raciaux. A l’autre extrême, on trouve « la race rouge » des Indiens d’Amérique du Nord, qui, n’étant « pas assimilable », a « été exterminée » constate l’auteur de façon laconique. Les « nègres » et les « jaunes » occupent une position intermédiaire ; lorsque « le métissage a lieu » avec eux « la qualité des produits est souvent très inférieure » sur le plan « mental » comme « tous nos psycho-thérapeutes » s’accordent à le dire affirme Martial. La cause de ce phénomène singulier ? « Un antagonisme racial qui empêche toute greffe » réussie ; une telle situation appelant l’adoption de mesures restrictives en matière d’immigration puisqu’on ne saurait, sans danger pour la santé publique et l’intégrité de la race française, favoriser la multiplication des « métis. » Le docteur plaide donc en faveur de « méthodes de sélection sérieuses » afin « d’éviter l’hétéromorphie due au métissage et à sa descendance. [92] » Quelques années plus tard, Martial défend la mise en place d’un « dossier bio-anthropologique » destiné à permettre le contrôle et le refoulement des immigrés porteurs de « tares » et de « maladies chroniques [93]. » Inspirées de la législation en vigueur aux Etats-Unis, où se pratique « une sélection mentale » depuis « près de vingt ans », selon lui, ces mesures permettront de « renforcer la population » française et de préserver son avenir puisqu’elles intègreront « toutes les données de la biologie de l’hérédité, de la psychologie et même de la démographie. [94] » Indépendamment d’une phraséologie scientifique élaborée grâce au recours à plusieurs disciplines dont les “progrès” sont mis au service des orientations de Martial, les analyses proposées s’inscrivent dans la continuité de celles de ses prédécesseurs même si les mesures eugéniques préconisées sont quelquefois plus sévères.

Spécialiste de l’immigration qui s’est fait connaître par son ouvrage – Les étrangers en France. Leur rôle dans l’activité économique paru en 1932 – Georges Mauco a accueilli très favorablement le Traité de Martial qu’il cite à de nombreuses reprises. A priori, le titre de ce premier livre indique de façon claire quel en est le sujet : l’étude des allochtones présents sur le territoire national. C’est ainsi que ce texte volumineux et documenté, conformément aux exigences académiques requises pour soutenir la thèse qu’il fut à l’origine, a été interprété par ceux qui ont redécouvert son importance pour l’histoire politique et administrative des étrangers, et le rôle joué par Mauco avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale [95]. Lectures partielles que grèvent des éléments contemporains et les conceptions mêmes de l’auteur qui entretiennent une confusion que les premières ne dissipent pas. En effet, une partie substantielle de son travail n’est pas consacrée aux étrangers, comme on pourrait le croire, mais aux « indigènes » de l’empire, qu’ils soient « sujets » ou « protégés » français conformément aux catégories juridiques employées pour les désigner. De même, l’immigration étudiée par Mauco concerne notamment les populations coloniales d’Asie, d’Afrique noire et du Nord qui, par définition, ne viennent pas de pays tiers mais de territoires placés sous l’autorité de la France, quel que soit leur statut, certains d’entre eux étant mêmes des départements français dans le cas particulier de l’Algérie [96]. Que l’auteur considère les « Arabes », les « Indochinois » et les « Nègres » comme des étrangers est significatif de ses représentations, et il ne cesse de mobiliser deux types de critères pour définir l’ensemble des allochtones constitutif de son objet de recherche. Des critères juridiques classiques reposant sur la nationalité, dans le cas des Italiens, des Espagnols et des Polonais, par exemple, et des critères fondés sur des caractéristiques psycho-raciales dans le cas des « Levantins », des « Arabes », des « Africains » et des « Asiatiques. » Et ce sont ces caractéristiques qui oblitèrent le fait que l’écrasante majorité d’entre eux ne peuvent être tenus pour des non-nationaux comme les autres puisqu’ils ne proviennent pas d’Etats indépendants mais de colonies françaises. De là cette confusion, maintenue tout au long de l’ouvrage, entre des hommes et des femmes venus du Vieux Continent et ceux que Mauco appelle les « exotiques » pour mieux souligner leurs origines particulières et leur altérité jugée radicale cependant que les catégories d’étranger et d’immigré, employées de façon relâchée par l’auteur, l’autorisent à subsumer sous de mêmes vocables des populations et des situations d’une grande diversité. Afin d’éviter ces imprécisions, qui occultent le statut singulier des « indigènes » de l’empire, nous emploierons le concept de colonisé-immigré pour nommer ces derniers de façon aussi juste que possible et dire les particularités de leur condition dans les territoires d’outre-mer comme en métropole.

A cause de leur « tempérament » et d’un « esprit » spécifiques, certains Européens nuisent à « l’âme » de la « nation » et à son « principe spirituel » écrit Mauco en s’inspirant des thèses de Renan qu’il cite à l’appui de sa démonstration. Classique xénophobie que soutiennent des considérations relatives aux caractères des étrangers perçus comme autant d’atteintes « à la raison, à l’esprit de finesse, à la prudence et au sens de la mesure qui caractérisent le Français » ; en un mot à “l’identité spirituelle” du pays que l’auteur dit menacée par un « esprit doctrinal, rigide, novateur à l’excès voire révolutionnaire. [97] » Quant aux « indigènes », les périls qu’ils font courir à la métropole sont d’une nature différente puisqu’ils se traduisent par « l’abâtardissement » racial de la population et le retour « de maladies » que la France était parvenue à éliminer. Ces analyses appartiennent à la doxa scientiste, racialiste et hygiéniste de saison ; l’un des objectifs majeurs de Mauco étant de défendre la « santé » publique pour mieux préserver « l’avenir de la race [98] » dans une conjoncture où, depuis longtemps déjà, l’hygiène publique est indissociable de préoccupations raciales ; ce pour quoi le syntagme d’hygiène raciale s’impose. Eu égard au contexte intellectuel et politique des années 1930, ces écrits, comme les conséquences pratiques qui en découlent, sont à la fois communs et lestés d’une autorité particulière car ils sont exposés dans une thèse élaborée sous la direction d’un géographe célèbre alors – Albert Demangeon [99] – puis soutenue au sein de l’université, et publiée enfin dans un ouvrage grâce auquel son auteur a été reconnu comme un expert de premier plan ; les responsabilités importantes qui lui ont été rapidement confiées en témoignent. Défendu par Henry de Jouvenel, Mauco devient ainsi secrétaire du Comité d’études sur les étrangers en 1935, trois ans plus tard, secrétaire de l’Union internationale pour l’étude scientifique des problèmes de population et représentant de la France à la Xe session de la Conférence internationale de coopération intellectuelle à quoi s’ajoute son entrée dans le cabinet de Philippe Serre, sous-secrétaire d’Etat chargé des services de l’immigration et des étrangers de janvier à mars 1938 [100]. Brillant parcours. Il prouve que les analyses défendues par Mauco bénéficient d’une consécration certaine qui en modifie la nature puisqu’elles sont officialisées par plusieurs institutions ad hoc de la Troisième République. Xénophobie et racisme d’Etat ? Assurément.

Dénonçant l’envahissement de certains quartiers de Marseille et de la banlieue parisienne par des « Africains du Nord » peu « aptes au travail discipliné », Mauco souligne les dangers multiples qui en découlent : prostitution, dégradation de la « santé morale et physique » des populations concernées, « ravages effrayants » de la « syphilis et de la tuberculose », et insécurité enfin. Tels sont les différents maux engendrés par la présence, en métropole, de ces nombreux « indigènes » maghrébins dont la criminalité est « quinze fois supérieure à celle de la population française » soutient Mauco. De plus, en raison de leurs « coutumes », de leurs « goûts », de leurs « passions » et du « poids d’habitudes séculaires qui contredisent l’orientation de notre civilisation », ces colonisé-immigré arabes sont, comme les Asiatiques, jugés rétifs à toute assimilation. Aussi faut-il réformer la politique mise en œuvre, déterminer les « sources de recrutement » de la main-d’œuvre étrangère et coloniale, et pratiquer une sélection rigoureuse pour ne retenir que « les éléments ethniquement assimilables [101] » ce qui ne saurait concerner les « indigènes » venus des territoires d’outre-mer. Tels sont les fondements raciaux, culturels et médicaux de l’immigration choisie que Mauco appelle de ses vœux.

C’est dans ce contexte “scientifique” et politique que l’hôpital franco-musulman de Paris et du département de la Seine est inauguré le 22 mars 1935. Aux dispositions restrictives imposées aux « sujets » ou « protégés » français souhaitant se rendre en métropole et à la création, en 1925, du Service de surveillance et de protection des indigènes nord-africains, s’ajoute désormais cette institution située à Bobigny qui est alors une banlieue lointaine fort mal reliée à la capitale. La construction de cet hôpital, réservé aux seuls « Musulmans » qui sont bientôt contraints de s’y rendre parce que l’Assistance publique refusent de les admettre ailleurs [102], peut être interprétée comme la continuation, par d’autres moyens, de la politique « indigène » conduite en métropole. En effet, cette structure nouvelle complète le dispositif juridique et policier déjà en place en remplissant des fonctions distinctes mais complémentaires parfaitement congruentes avec les missions du Service de surveillance précité. Fonctions de santé publique d’une part, qui intéressent les colonisé-immigré venus du Maroc, de Tunisie et des départements français d’Algérie, et la population métropolitaine que l’on souhaite protéger des épidémies. Fonctions de contrôle d’autre part, puisqu’il s’agit, face à « l’afflux » d’hommes « laborieux mais dépaysés », de contribuer à séparer les « individus indésirables » des « éléments sains [103] » comme l’affirme le président du Conseil général de la Seine, Augustin Beaud, dans son discours prononcé le jour de l’inauguration, le 22 mars 1935. De là le statut dérogatoire, exorbitant en fait au regard du droit commun, de cet établissement qui est soustrait à l’Assistance publique et placé sous la double tutelle des Préfectures de Paris et de la Seine, cependant que les patients sont ouvertement sélectionnés sur des critères raciaux. Si cette ségrégation est nouvelle en métropole, elle est depuis longtemps établie dans les colonies françaises. Il ne s’agit donc pas d’une innovation, à proprement parler, mais de l’importation en France même de mesures et de techniques de gestion des populations « indigènes » qui semblent avoir été la règle dans de nombreux territoires de l’empire.

Dans un étude sur l’hygiène de l’Afrique septentrionale publiée en 1907, Edmond et Etienne Sergent, après avoir rappelé que les autochtones « constituent le réservoir de virus paludéen », estimaient nécessaire de « maintenir séparés les quartiers européens et indigènes », et ils regrettaient que cette règle ne soit pas davantage appliquée en Algérie et en Tunisie conformément à la « ségrégation » instaurée par les Anglais dont ils approuvent les méthodes. Ce principe n’est pas défendu par ces seuls auteurs puisqu’il a fait l’objet d’un vœu adopté par la section médicale du Congrès colonial français de 1905, dans lequel on lit cette recommandation : « qu’il soit établi une séparation complète entre les villages indigènes et les villages habités par les Blancs et, dans les limites d’une même agglomération, les habitations des uns et des autres soient établies dans des quartiers différents. [104] » Objectif de cette disposition : lutter contre les épidémies et préserver la santé des colons. De plus, relativement aux hôpitaux d’Algérie, Edmond et Etienne Sergent établissent que le traitement séparé des « Musulmans » et des Européens est ancien puisqu’il fut pratiqué dès les années 1876, et poursuivi par le gouverneur général Jonnart en 1903 avec la création d’infirmeries « indigènes. » Infirmeries qu’ils jugent « très modestes », tant du point de vue des installations matérielles – les malades dorment sur des nattes – que du personnel mobilisé puisqu’il s’agit d’infirmiers et de médecins « arabes. » La situation est identique en Indochine où les hôpitaux militaires sont réservés aux colons et aux fonctionnaires [105]. En 1938, à la tribune du Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française soutenu par les autorités d’Alger, Henri Aubin, rappelle que la « séparation des malades européens et indigènes » est une « mesure indiscutable » et « nécessaire pour mille détails d’hospitalisation aussi bien que pour le prestige du colonisateur. » Cette dernière précision prouve que des considérations politiques et symboliques majeures, qui participent du maintien de la domination coloniale, fondent aussi ce système particulier que les contemporains jugent essentiel en même temps que se découvre sa généralité. Il n’est donc pas surprenant d’apprendre qu’au Maroc et au Gabon, par exemple, l’administration hospitalière est depuis longtemps organisée sur des bases raciales puisqu’elle comprend deux types d’établissements : l’un pour les autochtones, l’autre pour les colons comme le notent plusieurs spécialistes de l’empire [106]. Ces différents éléments prouvent que les recommandations du Congrès colonial français de 1905 ne sont pas restées lettres mortes puisqu’elles ont été effectivement appliquées dans de nombreux territoires d’outre-mer. Enfin, il se confirme que l’organisation particulière de l’hôpital franco-musulman de Bobigny, et la ségrégation raciale qui y est pratiquée, sont conformes au us et coutumes relatifs au traitement, dans tous les sens du terme, des « indigènes » de l’empire. En ces matières, les autorités de la Troisième République n’ont fait qu’étendre à la métropole des dispositifs expérimentés depuis longtemps dans les colonies.

Significatif également des missions diverses que cet établissement doit remplir, le fait que son premier directeur est Adolphe Gérolami qui fut fonctionnaire dans l’administration coloniale en Algérie puis responsable, à Paris, du Service de surveillance et de protection des indigènes nord-africains. Bel exemple de carrière où les compétences acquises par certains outre-Méditerranée sont employées en France afin d’assurer, par la continuité du personnel dirigeant, la pérennité de la politique en matière de gestion hospitalo-policière des colonisé-immigré puisque tel est bien le rôle de l’hôpital de Bobigny. De là, l’installation, à l’intérieur même des locaux, d’un poste de police appelé « bureau des entrées » qui est rapidement soupçonné de servir de source de renseignement pour alimenter les fichiers du Service de surveillance précité. Sélectionner, réunir, soigner et reléguer hors de la capitale – en ban-lieue [107] – afin de mieux suivre les populations « musulmanes », telles sont les tâches essentielles de cette nouvelle institution qui complète et renforce ainsi le réseau de structures diverses mises en place pour contrôler toujours plus étroitement ces dernières. Cette relégation spatiale n’est pas le résultat non désiré de mouvements migratoires abandonnés à eux-mêmes, au contraire, elle est la conséquence souhaitée d’une politique publique d’immigration arrêtée par les plus hautes autorités de l’Etat et mise en œuvre grâce aux moyens que l’on sait. La banlieue devient ainsi la destination “naturelle” des « indigènes » présents sur le territoire national afin de protéger la population française de la capitale. Une telle politique est la réplication métropolitaine des orientations appliquées dans les colonies où existent non seulement des hôpitaux distincts mais aussi des quartiers blancs et autochtones pour des motifs d’ordre public, d’hygiène et de prestige. Au plan géographique et symbolique, cette mise à l’écart sanctionne ceci : les « sujets français » des possessions d’outre-mer ne font pas partie du corps national, aussi sont-ils, dans certains cas, physiquement séparés du reste des citoyens. En France, certes, mais pas de France. Des contemporains « musulmans », témoins de cette situation, ne s’y sont pas trompés. Pour Messali Hadj, par exemple, l’hôpital de Bobigny est la preuve que les « Arabes » sont traités comme des « pestiférés » appartenant à « une race inférieure [108]. » La localisation de cet établissement, son organisation, ses fonctions et sa direction confirment le statut singulier des colonisé-immigré qui, assujettis dans leur territoire d’origine, sont soumis en métropole à des dispositions discriminatoires. Ayant consacré un ouvrage important à l’hôpital de Bobigny, Depont ne cache pas cette situation ; à l’époque les choses sont écrites de façon claire par la plupart des contemporains qui n’euphémisent nullement leurs textes ou leurs discours. Cette grande liberté de ton prouve combien le racisme des élites, et celui des institutions, est alors communément partagé ; en ce domaine, chacun sait qu’il ne s’expose à aucune sanction morale ou politique. Inquiet de « l’infiltration » venue d’Algérie, du Maroc et de Tunisie, scandalisé par « l’absence », jusqu’à une date récente, « de mesures » capables de « filtrer la vase de ces sortes de torrents d’hommes  » qui se précipitent « vers nos usines » de Paris et de « sa banlieue », Depont salue la création de ce centre hospitalier qui permettra de rétablir la surveillance des « musulmans » en les empêchant d’abuser de la « dangereuse licence [109] » qui les perdaient à leur arrivée en France. L’hôpital de Bobigny peut être interprété comme l’institutionnalisation d’une politique d’hygiène raciale destinée à protéger la population française menacée, sur son sol même, par de nombreux “éléments inférieurs” et nuisibles. En témoignent le vocabulaire et les métaphores employés par Depont qui brandit la menace d’un envahissement de la métropole par ses colonisés et l’opposition qu’il établit entre deux mondes : l’un pur, ce « chez nous » laborieux, industrieux et ordonné, civilisé en un mot, promis, si rien n’est fait à l’invasion, à la maladie et à la dégénérescence, l’autre impur incarné par les « Arabes » réputés moralement et physiquement corrupteurs.

D’une façon plus générale, on découvre que certains procédés et mesures propres à l’Etat colonial ne sont pas employés dans les seuls territoires de l’empire cependant que la métropole serait demeurée fidèle aux principes républicains de ses institutions en accueillant sans discrimination les colonisé-immigré. Au contraire, confrontées à la présence de ces derniers, qui viennent majoritairement d’Afrique du Nord, les autorités nationales ont importé des méthodes, le personnel parfois aussi, jugés indispensables à leur surveillance policière, sanitaire et morale conformément aux dispositions et aux pratiques de ségrégation établies depuis longtemps en Algérie [110], au Maroc et en Tunisie. Expansion et dé-territorialisation de l’ordre colonial. Il continue ainsi à produire certains de ses effets sur les « indigènes » présents en France qui sont également privés du bénéfice « des allocations familiales pour les enfants demeurés en Afrique du Nord » affirme la philosophe Simone Weil qui connaît bien la situation. « Chassés » de leurs villages « par la faim », les « Arabes » sont contraints à des « privations inhumaines pour envoyer de maigres mandats » destinés à subvenir aux besoins de leurs proches restés dans les colonies, et ces sacrifices rendent leur condition d’existence plus difficile encore. Enchaînement de la misère, dureté de l’exil et vies précaires exposées, qui plus est, à la menace de l’expulsion. S’y ajoutent, en effet, la crainte constante d’un « renvoi brutal dans leur pays d’origine » et des discriminations économiques et salariales importantes puisque ces travailleurs sont « voués aux tâches les plus malpropres et les plus épuisantes, misérablement payés, traités avec mépris » par « leurs compagnons (…) qui ont une peau d’autre couleur, il est difficile d’imaginer plus complète humiliation. [111] » Le racisme de l’Etat impérial républicain et le racisme social se conjuguent donc pour faire des colonisé-immigré des hommes voués à une exploitation et une oppression spécifiques trop souvent inaperçues par ceux-là même qui prétendent défendre “les intérêts matériels et moraux” des prolétaires. Quant à la « solidarité ouvrière », tant vantée par certaines organisations politiques et syndicales qui en ont fait un élément majeur de leur identité passée et présente, elle n’est qu’un mythe affirme Simone Weil, parfaitement consciente des divisions raciales qui sévissent en France et de leurs effets délétères sur les « Arabes » concernés. Confrontée à ces réalités qui l’indignent et à celles qu’elle a découvertes dans les colonies d’Afrique et d’Indochine, la philosophe écrit : « J’ai honte de ceux dont je me suis toujours sentie le plus proche. J’ai honte des démocrates français, des socialistes français, de la classe ouvrière française. [112] » Vaines protestations. Si le 17 juillet 1936, le Front populaire supprime, pour les seuls départements algériens, les mesures précitées, elles ressurgissent aussitôt sous forme de deux arrêtés du gouverneur général de cette colonie qui impose à « tous les travailleurs [indigènes] se rendant dans la métropole, le dépôt d’un cautionnement de 125 francs [113] » destiné à couvrir les frais de leur rapatriement éventuel – 9 décembre 1936 – et, quelques semaines plus tard, un contrôle sanitaire – 29 janvier 1937 -. Habile manoeuvre politico-juridique. Rendue possible par l’existence de prérogatives exorbitantes conférées au détenteur de l’autorité en territoire algérien et par l’autonomie dont il jouit depuis les réformes initiées par Ferry, elle permet de faire croire à l’existence de changements significatifs alors que sont maintenues des restrictions importantes à l’immigration. De plus, les « Arabes » désireux de se rendre à l’étranger sont tenus d’obtenir un visa des autorités coloniales ce qui contribue à restreindre encore davantage leur possibilité de voyage [114]. La liberté de circulation des autochtones algériens n’a été rétablie par ordonnance qu’en 1944 puis confirmée le 15 octobre 1946 avant que de nouvelles dispositions ne soient arrêtées au lendemain du déclenchement de « la guerre de libération nationale » en 1954.

Au cours de cette période, plusieurs spécialistes se sont élevés contre la disparition des contrôles entre les départements français d’Algérie et la métropole parce qu’ils estiment cette situation dangereuse pour l’économie nationale et l’identité de la France menacée par de « multiples infiltrations » qui risquent de « changer les valeurs physiques, spirituelles et morales auxquelles nous tenons [115] » soutient Louis Chevalier dans une publication officielle de l’Institut national d’études démographiques. Dans le même document, estimant que « l’instabilité est de tous les défauts le plus caractéristique de l’ouvrier nord-africain », Robert Sanson se prononce pour l’encadrement militaire « des travailleurs » arabes présents sur le territoire métropolitain qui, de plus, ne seraient « recrutés » que pour une période de 6 mois à 1 an. Passé ce « laps de temps », ils se verraient contraints de retourner « au pays. [116] » Institutionnalisation souhaitée de la précarité destinée à interdire toute installation durable en France afin de mieux combattre les périls dénoncés. Quant aux Maghrébins des colonies, ils ne valent que comme main-d’œuvre que la puissance publique doit gérer en fonction des seuls intérêts de la métropole. Outre Mauco, qui reste favorable à des mesures restrictives, Chevalier met en garde les responsables politiques contre l’arrivée, « particulièrement inquiétante », de nombreux colonisé-immigré d’Afrique du Nord. Historien et membre de la Direction générale de l’équipement national sous le régime de Vichy, à partir de 1943, où il fut chargé d’élaborer un plan d’immigration, Chevalier demeure un expert reconnu dans l’immédiat après-guerre ; les travaux qu’il a publiés, dans le cadre de l’Institut précité et quelquefois préfacés par Alfred Sauvy, en témoignent. Ses analyses reposent sur une thèse ancienne : l’impossible assimilation des « travailleurs indigènes » venus d’Algérie, de Tunisie et du Maroc. Cependant, cette continuité thématique repose sur une discontinuité des facteurs avancés pour rendre compte des singularités de cette immigration puisque la “variable religieuse” prend le pas sur les éléments raciaux qui, sans être complètement absents, ne sont plus considérés comme primordiaux. « Les données essentielles du problème humain » posé par les Nord-africains se « ramènent à ce fait fondamental : l’Islam » écrit Chevalier car cette religion est beaucoup plus « qu’une pratique religieuse, beaucoup plus qu’un orgueil communautaire » ; « l’Islam est une manière d’être, de sentir, (…) un tempérament en somme (…) qui crée, par derrière toutes les apparences secondaires d’européanisation, un profond refus de toute assimilation. Le changement de costume, l’usage de la langue française, la pratique de nos banlieues ne changent rien à la chose et il n’y a que les Français de la métropole pour y croire, ignorants qu’ils sont du milieu d’origine et traditionnellement persuadés de l’identité foncière de tous les hommes » ; celle-là même que Chevalier conteste comme beaucoup de ses prédécesseurs.

Jugée d’autant plus funeste qu’elle est réputée incapable de se franciser, cette immigration crée « dans les rues » du XVIIIe et XIXe arrondissements ainsi que « dans les cafés les plus illustres de 1830, de 1848 et de la Commune, l’ambiance et jusqu’à l’odeur des lointaines médinas » estime Chevalier. Les quartiers centraux de Paris sont « atteints [117] » eux aussi par ces transformations susceptibles, si rien n’est fait, de bouleverser la composition ethnique de la ville, ses traditions et son aspect. Ces quelques exemples ne sont pas secondaires, tant s’en faut, ils sont au contraire mobilisés pour apporter les preuves empiriques indispensables à la validité de la thèse défendue par l’auteur puisqu’ils sont censés démontrer, de façon concrète et immédiatement perceptible par tous, l’impossible assimilation des colonisé-immigré et les dangers qui en résultent. Dangers majeurs sur le plan symbolique et pratique puisque c’est la capitale, et au-delà d’elle, la France toute entière, sa physionomie, son histoire, en un mot son identité nationale, qui sont gravement affectées par la présence de ces Nord-africains. Pour préserver le pays de cet “envahissement”, il est nécessaire de limiter leur entrée sur le territoire métropolitain en rétablissant des mesures de contrôle aux frontières. Telles sont aussi les positions de Robert Debré et d’Alfred Sauvy qui, soucieux de « garder au caractère et au type français ses meilleures qualités », proposent la création d’un « ministère unique » chargé de « diriger et contrôler l’immigration en France. [118] » Après avoir élaboré une typologie sommaire, mais appelée à un grand avenir comme le prouvent bien des discours tenus à l’époque et aujourd’hui encore, et distingué les étrangers assimilables – Italiens, Espagnols, Belges, Hollandais notamment – de ceux qui ne le sont pas ou moins comme les « Nord-africains », les « habitants de l’Est de l’Europe et des confins de l’Asie (Grecs, Levantins, Arméniens, Israélites de l’Europe orientale) », les auteurs estiment que les problèmes posés par les Maghrébins « proviennent beaucoup moins d’une différence de race que de civilisation. » La cause de cette situation ? « L’Islam » qui rend « la fusion des (…) populations difficile et, sans doute, peu souhaitable » puisqu’on « constate que les résultats obtenus sont déplorables, tant pour la santé publique que pour la moralité générale. [119] » Classique mixophobie que soutient ici une islamophobie savante puisqu’elle est défendue par des auteurs prestigieux dont l’un occupe des responsabilités majeures. En effet, la première ne repose plus sur des fondements biologiques mais sur un complexe cultuel et culturel dont les effets ne laissent pas d’être dangereux pour la collectivité nationale. Au terme de cette démonstration, le « musulman », lors même qu’il est Français, est considéré comme un étranger absolu dont l’absolue étrangeté est renforcée par la comparaison avec l’étranger relatif qu’est devenu l’émigré européen en provenance de pays limitrophes de culture chrétienne. Cette dernière étrangeté peut être tenue pour relative car elle est désormais jugée facile à résorber par le corps national capable d’assimiler en une ou deux générations les hommes et les femmes arrivés d’Italie, d’Espagne ou de Belgique.

En 1948, dans un cours de droit dispensé au sein de l’université, après avoir fait état de « recherches » qui semblent démontrer que « le mélange avec les Nord-africains compromettrait la formule raciale traditionnelle française », Hubert Deschamps, qui fut gouverneur des Colonies, plaide lui aussi en faveur d’une « sélection morale et physique » qu’il estime indispensable pour protéger la France alors que 160 000 autochtones algériens résident désormais sur le territoire métropolitain. Hélas, ajoute-t-il, « on se heurte toujours au fait légal » que les autochtones d’Algérie « sont citoyens [120] » en vertu d’une ordonnance du 7 mars 1944 ; de là de nombreuses difficultés politiques et juridiques qui compliquent l’adoption de dispositions de ce type.

Les analyses de Chevalier, Debré et Sauvy permettent de saisir comment des thématiques anciennes, convenues et rebattues perdurent grâce aux déplacements de certains arguments. En effet, à la différence de certains de leurs prédécesseurs et/ou successeurs, ils n’ont plus recours à des éléments raciaux ou à des considérations physiologiques et psychologiques [121] pour rendre compte des phénomènes qui les inquiètent, mais à la religion musulmane dont les particularités permettent d’expliquer à nouveaux frais, selon eux, l’incapacité des colonisé-immigré d’Afrique du Nord à s’assimiler. Ainsi soutenue, cette thèse parait novatrice et conforme au « régime de vérité » et de scientificité qui s’établit peu à peu dans les années 1950 puisque les auteurs peuvent se targuer d’avoir rompu avec les explications communes avancées jusque-là. Dans un contexte où la catégorie de race fait l’objet de nombreuses critiques soutenues par l’UNESCO notamment qui organise, en 1949, un colloque important sur ce thème puis demande à Claude Lévi-Strauss de rédiger un texte bientôt célèbre – Race et histoire publié en 1952 -, on assiste à une évolution notable de certaines analyses même si les sciences humaines évoluent à des rythmes variables qui interdisent de concevoir les changements intervenus sur le mode d’une rupture franche et uniforme. Chevalier, par exemple, mobilise des facteurs cultuels qui déterminent des traits culturels intangibles, transmis de générations en générations, et constitutifs « d’une ethnie hautement valable mais totalement différente et même antagoniste. » Cette affirmation témoigne des mutations à l’œuvre et de l’avènement d’un nouveau mode de racisation de type ethnique, religieux et culturaliste [122] en lieu et place du racisme matérialiste et biologique forgé dans la seconde moitié du XIXe et au début du XXe siècles. De là plusieurs conséquences majeures ; la substitution du concept d’ethnie – qui n’est pas défini au demeurant – jugé plus conforme aux exigences académiques de saison, à celui de race discrédité, en partie du moins, par l’idéologie nationale-socialiste et la destruction des Juifs d’Europe [123], et l’accent mis, non pas tellement sur les inégalités supposées séparer les Nord-africains des Français – Chevalier reconnaît la valeur de certaines de leurs caractéristiques culturelles – mais sur des différences d’une nature telle que rien ni personne ne peut les réduire. Dans cette nouvelle configuration, la question de l’inégalité devient, ou peut devenir, parfaitement secondaire puisque les problèmes posés par la présence, en métropole, d’hommes appartenant à une “ethnie” étrangère ne sont plus liés à leur infériorité mais à leurs seules et irréductibles particularités ethnico-religieuses.

La formule des tenants du racisme traditionnel, reposant sur une conception hiérarchisée du genre humain dont les membres sont déterminés par des facteurs anthropo-biologiques transmis par le sang, était : « l’homme est toujours le représentant de sa race » ; celle de Chevalier, Debré et Sauvy pourrait être : « le maghrébin est toujours le représentant de l’ethnie et de la religion qui l’ont vu naître. » Si les ressorts du déterminisme ont changé, la puissance de celui-ci demeure intacte ce pour quoi, après la race, l’ethnie s’impose à ses membres en les assignant à une identité et à des traditions constitutives d’un véritable destin. Il est alors possible de recourir à la vieille et imprécise catégorie de « tempérament » qui peut être employée de nouveau parce qu’elle est parée de vertus explicatives et démonstratives renouvelées. A preuve, c’est elle qui permet à Chevalier d’affirmer que les colonisé-immigré d’Afrique du Nord se caractérisent par « un profond refus de toute assimilation » en dépit de changements superficiels – habillement, langue – favorisés par la durée de leur séjour en métropole dont on découvre qu’il est sans effet véritable [124]. Le passé comme le présent apportent donc quantités de faits qui établissent de manière incontestable l’impossible francisation de ces hommes : étrangers à la civilisation occidentale ils sont, étrangers ils demeureront. Les catégories employées par Chevalier, Debré et Sauvy, les représentations du monde qu’elles légitiment en même temps qu’elles les expriment, les causes avancées pour rendre compte de la permanence des singularités de certains groupes humains sont à l’évidence distinctes de celles de leurs prédécesseurs mais elles débouchent sur des conclusions voisines. La majeure est : l’assimilation des colonisé-immigré est impossible ; la mineure : leur présence est donc un danger même si sa nature a changé ; racial auparavant, il est culturel, moral et identitaire maintenant. Ces analyses ne sont pas seulement soutenues dans le cadre prestigieux mais limité de l’Institut national d’études démographiques qui, dans l’immédiat après-guerre, est un lieu important où s’élaborent une xénophobie et une islamophobie élitaires et savantes ; sous une forme adaptée au public visé désormais, les mêmes analyses sont reprises par Chevalier dans les cours qu’il a rédigés pour les étudiants de l’université de Paris et de l’Institut d’études politiques. Après avoir affirmé que « le problème français de l’immigration est un (…) des plus graves » qui « se pose aujourd’hui » et critiqué une nouvelle fois le métissage considéré comme une conduite déviante d’individus marginaux puisqu’il « provient », la « plupart du temps », de la « rencontre d’éléments sociaux » inadaptés « à leur milieu », il conclut : « le grand obstacle à l’assimilation » des Nord-africains « semble bien être l’Islam. [125] »

Ainsi s’éclairent les principaux mécanismes discursifs et institutionnels grâce auxquels une thèse, forgée il y a longtemps et menacée, en raison de la critique totale ou partielle de ses fondements scientifiques, est réactivée par la mobilisation d’analyses jugées novatrices. Au terme de cette transmutation, cette thèse peut alors perdurer dans l’espace et le temps puisqu’elle est tenue pour conforme aux règles nouvelles qui déterminent, pour une période donnée, la production d’énoncés légitimes et savants. C’est très précisément cette discontinuité de l’argumentation qui garantit la continuité de certaines propositions antérieures lesquelles passent alors pour établies en connaissance. Aussi peuvent-elles être défendues au sein d’institutions prestigieuses qui les valident et créent ainsi les conditions favorables à leur approbation par d’autres champs disciplinaires et par l’ensemble de la société [126]. Plus encore, tous les incidents et /ou événements sont désormais interprétés à la lumière de cette “vérité” – « l’immigré-colonisé est inassimilable » – comme le prouve la “réalité” puisqu’elle ne cesse de produire des faits qui s’y conforment, et qui confortent tous ceux qui tiennent cet énoncé pour vrai. « Sans doute, écrit Lavergne en 1956, quand le Musulman se trouve transplanté en France, il perd assez vite ses habitudes et (…) ses croyances ; mais ce serait une grave erreur de croire que pour autant il devient un Occidental. » Et pour étayer cette proposition, l’auteur ajoute : « Les 208 000 Nord-africains qui (…) vivent chez nous ne s’assimilent nullement (…) et seraient un élément très dangereux le jour où un mouvement révolutionnaire se produirait en France. [127] » Bel exemple du processus analysé à l’instant puisque le principe étant posé, il est en permanence validé par l’observation de l’actualité, et c’est ainsi que le plus idéologique peut passer pour le plus objectif et le plus scientifique. L’ethnicisation des phénomènes économiques, sociaux et politiques, qui fait tant de ravages aujourd’hui, de même la mobilisation presque systématique de l’Islam comme facteur prétendument explicatif des difficultés d’intégration rencontrées par certains, ont de nombreux antécédents que l’on découvre dans le passé colonial de la France, et dans les représentations forgées par des spécialistes éminents des questions migratoires au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Déjà, des explications simples, pour ne pas dire simplistes, étaient avancées pour rendre compte de phénomènes complexes cependant que triomphait une sorte de mono-causalisme dont le succès doit sans doute beaucoup à l’apparente limpidité des analyses qu’il autorise. Triomphe de l’opinion parée des atours de la parole et/ou de l’écriture d’autant plus autorisées et doctement dispensées qu’elles paraissent scientifiquement fondées ; spectaculaire défaite de la réflexion.

Si les recommandations formulées par Mauco, Chevalier, Debré et Sauvy visant à rétablir des contrôles aux frontières n’ont, relativement aux « Français musulmans d’Algérie », pas débouché sur des réformes en raison des problèmes politico-juridiques posés par leur nouveau statut de citoyen, le déclenchement de la guerre, le 1er novembre 1954, va brutalement modifier la situation en permettant au gouvernement d’invoquer l’extrême gravité des circonstances pour justifier l’adoption de mesures restrictives. Mollesse des principes d’égalité et de liberté, ces principes qui n’en sont d’ailleurs pas puisqu’ils sont dépourvus de toute force contraignante et que nul ne peut les invoquer avec efficacité pour contester la légalité des dispositions arrêtées ; dureté du droit positif et des pratiques policières plus encore, retour spectaculaire des discriminations et des lois d’exception. Pour venir en métropole, les « FMA » – « Français musulmans d’Algérie » -, comme on le dit et l’écrit avec mépris, doivent désormais fournir une « autorisation de voyage », délivrée par les autorités coloniales, et une carte nationale d’identité, de même lorsqu’ils quittent la métropole pour les départements français d’Algérie ; le 25 novembre 1958, ces règles sont rappelées dans une note du ministre de l’Intérieur, Emile Pelletier, au commandant en chef des Forces armées présentes en Algérie [128]. De plus, des « mesures de transfèrement » fondées sur « l’ordonnance n°58-916 du 7 octobre 1958 relatives à l’assignation à résidence (…) permettent au ministre de l’Intérieur de prendre à l’encontre des FMA des arrêtés les astreignant à résider en Algérie. » Entre le 11 septembre 1961 et le 7 mars 1962, c’est sur ce fondement que 5887 personnes furent renvoyées dans leur « douar d’origine », selon la formule consacrée, et contraintes d’y rester [129]. Enfin, le 5 octobre 1961, dans le cadre de la lutte contre le « FLN », des dispositions plus restrictives encore sont adoptées en France métropolitaine puisqu’un couvre-feu raciste, et contraire aux principes fondamentaux de la République solennellement rappelés dans la Constitution du 4 octobre 1958 [130], est imposé par le préfet de Police Maurice Papon aux seuls Français nord-africains présents dans la capitale et ses environs. Désormais, il leur est interdit de « circuler la nuit dans les rues » entre 20h30 et 5h30, d’utiliser des voitures et de paraître en « petits groupes. » S’y ajoute la fermeture obligatoire, à partir de 19h30, des « débits de boisson tenus et fréquentés par des FMA. [131] » Au nom de l’urgence et de la gravité de la situation, la raison d’Etat l’emporte donc sur des principes pourtant jugés essentiels au bon fonctionnement de l’Etat de droit. Etat de droit dont les mécanismes, supposés garantir le respect des règles qui l’organisent et limiter les prérogatives de ceux qui exercent des responsabilités majeures, sont absolument inefficaces face aux agissements d’un préfet qui a recours à des mesures extrêmes avec le soutien de son autorité de tutelle – le ministre de l’Intérieur Roger Frey – et du gouvernement que dirige alors Michel Debré. Remarquable et stupéfiante démission de tous les « contre-pouvoirs » souvent présentés comme autant de freins à l’exercice arbitraire du pouvoir dont on découvre que les différents titulaires peuvent agir en toute impunité sans s’exposer à une censure juridique et/ou politique susceptible de contrecarrer leurs actions dès lors qu’ils affirment lutter contre une minorité jugée particulièrement menaçante. De là l’instauration subreptice d’un état d’exception d’autant plus dangereux pour les libertés démocratiques qu’il ne dit pas son nom et qu’il prospère dans les marges de la légalité en étant affranchi, de facto et de jure, de toute procédure de contrôle.

Les atteintes portées à la libre circulation des colonisé-immigré « arabes » entre les départements français d’Algérie et la France : des mesures exceptionnelles et éphémères ? Exceptionnelles, au regard des principes généraux du droit supposés établir l’égalité des prérogatives des individus sans distinction de race ou de religion, elles le sont assurément. Ephémères, certainement pas puisqu’elles furent appliquées pendant des décennies par trois Républiques successives. En ces matières aussi, il se confirme que l’exception fut la règle, dans tous les sens du terme puisque l’exception dicta la règle et la liberté de circulation, rarement accordée, l’exception. La permanence de cette situation nous éclaire sur la nature de cette dernière liberté qui ne fut jamais considérée comme une véritable prérogative, moins encore comme un droit fondamental mais comme une simple tolérance toujours susceptible d’être gravement restreinte pour des motifs variés. A preuve, lorsqu’il s’est agi d’adopter le préambule de la Constitution de la Quatrième République, les constituants ont pris de soin de revenir sur l’une des formules inscrites dans la version initiale – « Tout homme a le droit de se fixer en tout lieu et de se déplacer librement [132] » – sans doute rédigée dans l’euphorie des libertés retrouvées. Quelques mois plus tard, certainement effrayés par les conséquences pratiques de cette audace conjoncturelle, les législateurs ont supprimé cet article et, plus généralement, le long projet de Déclaration des Droits qui est remplacé par un texte beaucoup plus court. De là, ces changements multiples qui se traduisent, pour les « indigènes » hier, pour les allochtones non ressortissants d’un pays de l’Union européenne aujourd’hui, par une insécurité juridique structurelle dont le fondement est la raison d’Etat. Au nom de la défense des intérêts supérieurs du pays et de la souveraineté, c’est elle qui n’a cessé de légitimer le recours à des dispositions toujours plus restrictives. De nos jours, le droit des étrangers, opposable aux anciens colonisés, même si beaucoup d’autres sont visés, demeure soumis à des considérations de ce type qui, présentées comme des impératifs intéressants l’ordre intérieur, l’unité et l’identité nationales sont toujours à l’origine d’un prurit législatif et réglementaire qui ne se dément pas. A preuve, la création, sans précédent connu, en mai 2007 d’un ministère ad hoc – le ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire – doté de compétences multiples dans un contexte où, en quelques années seulement, cinq lois sur l’entrée et le séjour des étrangers ont été votées, des centaines de décrets, arrêtés et circulaires élaborés auxquels s’ajoutent pas moins de onze modifications du code des étrangers depuis 2005 [133] ! Nouveauté ? Rupture comme l’affirme un certain credo officiel forgé par de nombreux experts en communication soucieux de promouvoir la politique de ceux qu’ils servent ? Vieille antienne et grossière écholalie comme l’histoire des colonisé-immigré en atteste cependant que se découvrent des analogies essentielles entre le droit colonial et le droit opposable à certaines catégories d’allochtones. Pour des raisons voisines parfois, l’un et l’autre se caractérisent par une remarquable instabilité juridique, comparée à la relative stabilité des lois, engendrée par la multiplication de textes réglementaires qui favorisent des pratiques diverses et, de facto, discriminatoires et arbitraires [134].

Avant 1945, qu’ils soient « sujets » ou « protégés », les autochtones étaient privés des droits et libertés fondamentaux. Mais ce n’est là que la partie la plus visible d’un système colonial qui s’appuie sur de nombreuses autres discriminations. Juridiquement sanctionnées ou coutumièrement établies, ces discriminations renforcent l’ordre imposé par la France dans les territoires de l’empire. Moins connues, lorsqu’elles relèvent de pratiques locales et pour cela plus difficiles à recenser puisqu’elles n’apparaissent ni dans les mesures décidées en métropole, ni dans les arrêtés ou les décrets des gouverneurs ou résidents généraux, elles n’en sont pas moins essentielles à la domination des colons et à l’assujettissement des « indigènes. » Les premiers font ainsi l’expérience journalière de leur supériorité qu’ils éprouvent grâce à une multitude de gestes et de comportements langagiers dont ils ont le privilège, de même pour les lieux et les quartiers réservés qu’ils fréquentent ou habitent. Les seconds, au contraire, sont constamment renvoyés à l’infériorité de leur condition puisqu’ils sont confrontés, en plus des mesures racistes qui fondent leur statut, à de nombreux interdits dont l’observation est jugée capitale par les Européens. Aussi ces derniers s’efforcent-ils d’instaurer une distance réelle et symbolique entre eux et ces « parias du peuple que sont les indigènes [135] » écrit Henry de Montherlant qui saisit bien les particularités de la condition de ces derniers et la singularité des relations qui en découlent.

Jusqu’à présent, notre attention s’est concentrée sur les deux ordres politico-juridiques établis en outre-mer, elle se portera maintenant sur les deux modes de vie qui, congruents aux premiers, s’établissent à l’écart l’un de l’autre, l’un étant soumis à l’autre. Quotidienneté et puissance des discriminations imposées par les Français, subies par les autochtones ; elles déterminent des manières d’être et d’agir, anodines en apparence, mais essentielles en fait à la perpétuation de l’exploitation et de l’oppression coloniales. Trop souvent ignorées aujourd’hui, alors que les contemporains puis certains spécialistes et adversaires de l’impérialisme [136] en connaissaient parfaitement l’existence et l’extrême importance, ce sont ces discriminations, et les pratiques diverses qu’elles autorisent, que l’on étudiera. Plus encore, si la nature « autoritaire » du régime colonial et de la législation d’outre-mer, toutes deux fondées sur « l’inégalité des races », est connue grâce aux analyses de Barthélemy et Duez, notamment, il n’en est pas de même du principe de ce régime qui demeure toujours dans l’ombre. Conformément à la définition qu’en donne Montesquieu, le principe désigne « ce qui le fait agir » et, de façon plus précise, les « passions humaines qui le font se mouvoir. [137] » Que le régime soit républicain, monarchique ou despotique, il repose sur des affects et des comportements collectifs spécifiques sans lesquels il ne saurait ni fonctionner correctement, ni longtemps perdurer. Quels sont-ils dans les territoires de l’empire ? Répondre à cette question suppose de s’intéresser aux passions et aux agissements des colons, à ceux des « indigènes » aussi afin de mieux comprendre comment une minorité raciale parvient, en plus des prérogatives exorbitantes confiées au détenteur du pouvoir, à s’imposer jour après jour en donnant d’elle-même une image de toute puissance ? Pour analyser les ressorts de cette situation, on ne peut s’en tenir à l’étude de l’Etat et du droit colonial ; nécessaires, ces derniers ne sont cependant pas suffisants pour assurer la pérennité de l’ordre imposé par la métropole. Au-delà des institutions impériales, il faut chercher à atteindre la quotidienneté et l’intimité des rapports de domination établis par les Français.

Remarque 1. « Esprit colon », discriminations et passions coloniales

S’interrogeant sur l’origine des troubles qui affectent de nombreuses possessions françaises au lendemain de la Première Guerre mondiale, Sarraut affirme qu’ils ne sont pas tous imputables aux actions séditieuses de « Moscou ». Si les bolcheviks sont à ce point influents dans certaines territoires de l’empire, c’est parce que « le bouillon de culture était prêt », que des fautes graves et répétées ont été commises par les Européens rapidement gagnés par un « esprit colon » qui désigne, sous la plume de l’ancien ministre et de nombreux contemporains, les manières de penser, d’être et d’agir des hommes et des femmes d’outre-mer.

De « l’esprit colon »

Au fondement de celui-ci, « deux postulats » distincts mais liés : la prééminence des Blancs, convaincus de se trouver au sommet de la hiérarchie des races, et « la priorité » jugée absolue de leurs intérêts. Telles sont les origines de leur propension à « revendiquer » tous les droits et à considérer tout obstacle comme une atteinte inacceptable à leur honneur et à leur position dans un contexte où ils estiment être les seuls à « mettre en valeur » des contrées laissées en déshérence par des autochtones paresseux ou incapables. Membre d’une civilisation supérieure qu’ils prétendent incarner dans les possessions d’outre-mer, pourquoi ces colons accepteraient-ils de faire des concessions alors que les pays dans lesquels ils vivent ne seraient pas ce qu’ils sont sans leur présence industrieuse et modernisatrice ? De là ces comportements particuliers avec les « indigènes » qui sont couramment violentés, bousculés, tutoyés, offensés ; en un mot traités comme des inférieurs auxquels aucun égard n’est dû. La disparition des règles élémentaires de civilité, au profit de relations caractérisées par de nombreuses violences physiques et symboliques, en témoigne. Dans leur grande majorité, les fonctionnaires agissent de même. Influencés par les mœurs coloniales dominantes, ils deviennent rudes à leur tour et ne craignent pas d’afficher « un débraillé moral » qui n’est point fait pour « ajouter au prestige de la race » blanche conclut Sarraut que cette situation inquiète. En effet, cette attitude est source de « rancoeurs durables » et dangereuses, surtout lorsqu’elles sont exploitées par les communistes, les anticolonialistes et les nationalistes « indigènes. » « Fautes des Français aux colonies » qui pèchent donc par excès en contribuant à nourrir un ressentiment néfaste. Faute « législative » de la métropole aussi, selon lui, car elle a accordé à la presse locale des libertés qui dégénèrent en « licences effrénées » lesquelles sapent, chez le lecteur « indigène », le « respect du souverain » et celui de la « puissance qui gouverne » en l’excitant « au doute » puis « au mépris (…) de l’œuvre colonisatrice. » Autre cause, certes, elle n’en est pas moins importante puisqu’elle ruine des affects indispensables à la soumission des autochtones. A ceux que ces « jugements sévères » surprendraient, Sarraut répond : « C’est précisément parce que, dans l’ensemble, cette œuvre est une des plus belles et des plus humaines, que l’on peut et que l’on doit en confesser sans hésiter les erreurs ou les tares, afin que leur répétition n’obscurcisse plus l’éclat magnifique de l’entreprise. Elles appellent un effort de correction qu’il importe de ne plus ajourner. [138] » Réformer au plus vite certaines coutumes et règles en vigueur dans les possessions de la « Plus Grande France » pour mieux défendre l’œuvre impériale de la Troisième République, tel est le dessein de l’auteur qui ne cache ni la gravité de la situation, ni les responsabilités des expatriés et des fonctionnaires.

N’étaient-ce la personnalité et les fonctions ministérielles passées de Sarraut qui confèrent à ces analyses une autorité particulière, constater l’existence d’un « esprit colon », enraciné dans les spécificités raciales, sociales et politiques des sociétés d’outre-mer est peu original. Il y a longtemps déjà que des observateurs avisés des réalités impériales ont mis en garde les « coloniaux » et les autorités métropolitaines contre cet esprit et les pratiques qu’il favorise. Pendant toute la première moitié du XXe siècle, il s’agit même d’un leitmotiv répété par des acteurs importants et divers de la Troisième République, par de nombreux spécialistes appartenant à des disciplines variés et par plusieurs écrivains célèbres alors. En dépit du temps écoulé, cette permanence témoigne de l’ampleur du phénomène, de sa pérennité, de sa notoriété, et de l’impuissance de ceux qui ont pourtant régulièrement protesté. En 1897 déjà, après avoir rappelé les violences infligées aux « indigènes », l’ancien gouverneur de l’Indochine et député radical-socialiste, Jean-Louis de Lanessan, écrivait : « Ces faits, indignes de la civilisation (…), sont tellement communs, si peu de militaires, de fonctionnaires ou de colons européens, échappent à leur contagion, que force nous est d’en chercher la cause déterminante dans la nature humaine. En présence des races qu’il considère comme inférieures, l’homme le plus civilisé devient comparable aux enfants dans leurs relations avec les animaux domestiques : il les traite en “souffre-douleur”, ne respectant ni leur religion, ni leur famille, ni leur organisation sociale, ni leurs propriétés, ni leurs personnes, ni même leur vie. Envisagée de ce point de vue, la colonisation la plus moderne n’apparaît pas beaucoup moins barbare que celle des époques les plus reculées. [139] » Banalité des exactions et des méfaits commis à l’encontre des autochtones par la plupart des expatriés en outre-mer ; l’auteur estimant donc qu’il s’agit de pratiques courantes qui, au-delà des « indigènes », visent l’ensemble de société ou de la collectivité qu’ils forment. Plus encore, à suivre Lanessan, on comprend que ces pratiques ne se limitent ni à la période particulière de la conquête, puisqu’elles se prolongent bien après le triomphe de la “pacification”, ni aux seuls membres des forces armées puisqu’elles sont aussi celles du personnel de l’administration coloniale et des civils eux-mêmes.

Conclusion hâtive qui reposerait sur une généralisation abusive ? Beaucoup d’autres font des observations similaires même si leurs écrits appartiennent à des champs différents et prennent parfois la forme de fiction réaliste. Dans Les civilisés, prix Goncourt en 1905, Claude Farrère brosse le portrait de métropolitains présents en Indochine en relatant leurs comportements publics et privés lesquels tendent à infirmer le titre choisi. Titre dont on découvre, au fur et à mesure que les mœurs coloniales nous sont révélées par l’auteur, l’ironie certaine puisqu’il expose au lecteur “l’envers” de la « présence française » tant vantée à l’époque. Exploitation économique et sexuelle, sans considération d’âge, oppression et violences quotidiennes voire extrêmes lorsque les « annamites » se révoltent, qu’ils sont massacrés, leur femme et leurs filles outragées, et les villages brûlés par « de paisibles paysans de France » qui, engagés dans les troupes coloniales, sont en proie à une « rage assassine » et tuent « pour tuer » avec l’aval de leurs officiers ; voilà les réalités révélées par Farrère. La décivilisation brutale des « civilisés » dans les possessions d’outre-mer, françaises ; tel est, en fait, le motif central de ce roman où la haine, le mépris, le cynisme et la cupidité des Français s’expriment presque sans retenue. Soucieux d’expliquer cette involution spectaculaire, puisque les protagonistes étaient en métropole des hommes plutôt respectueux des règles établies, l’écrivain note : « Loin de l’Europe, l’Européen, roi de toute la terre, aime à s’affirmer au-dessus des lois et des morales, et à les violer orgueilleusement. [140] » L’auteur aurait-il noirci à dessein le tableau des mœurs de ses compatriotes en Indochine pour mieux styliser des personnages sans grand rapport avec les réalités de son temps si bien qu’il n’y aurait là que caricatures et outrance ? Non, des hommes politiques arrivent à des conclusions proches en empruntant les voies de l’enquête, notamment.

Ainsi, les participants au Congrès universel des races, qui s’est tenu à Londres en juillet 1911, ont-ils débattu pendant trois jours des problèmes posés par la confrontation des « peuples soi-disant blancs » et des « peuples soi-disant de couleurs. » Lors de cette initiative prestigieuse, soutenue par des personnalités françaises de premier plan, le baron d’Estournelles de Constant a présenté une communication dans laquelle il dénonce le mépris de « l’homme blanc » pour les autochtones et les violences qu’il leur inflige sans égard pour la « haine qui guette et attend son heure. » Les causes de « cette démoralisation effrayante » qui affecte tous les colons ? L’existence d’un « pouvoir sans contrôle » jointe à la « solitude » et au « climat » si bien qu’en quelques mois les hommes venus de métropole se croient les « maîtres », agissent à leur guise et oppriment sans retenue des « indigènes » qu’ils tiennent pour des êtres inférieurs et dangereux. A cela s’ajoute la permanence de représentations héritées de l’époque moderne où les « nègres » étaient réduits en esclavage car si l’abolition de 1848 a fait disparaître « l’infamie de la traite », elle n’a pas ruiné les stéréotypes raciaux qui demeurent « bien établi[s]. » Ou comment les particularités de l’existence dans les territoires de l’empire auxquelles s’ajoutent d’anciens préjugés, déterminent une conscience singulière des autres et du monde, et favorisent des comportements violents. Pour mettre un terme à cette situation, Estournelles de Constant plaide en faveur d’une politique de respect conforme aux intérêts des « races » de couleur comme à « notre intérêt national », et conclut par cette recommandation : « la vraie défense des colonies, c’est la sympathie des indigènes. [141] »

Vingt-cinq ans plus tard, dans un ouvrage couronné par l’Académie française, Pelletier et Roubaud, deux spécialistes et apologistes de l’empire, font des constats similaires qu’ils attribuent à des causes identiques ou voisines. Preuve que rien ou presque n’a changé depuis que les différents auteurs précités ont attiré l’attention de leurs contemporains sur les agissements des colons. « A considérer les indigènes comme des animaux-machines imperfectibles et résignés, à les accabler de notre hauteur, à les ravaler dans la bassesse informe, (…) nous renions la dignité de notre œuvre » écrivent les premiers qui ajoutent, conscients d’être confrontés à des mœurs banales, « c’est là, hélas ! une forme d’ignorance commune à beaucoup de nos coloniaux (…) que ce manque de courtoisie élémentaire. Satisfaits d’un état social qui leur assure (…) un bien-être inconnu dans la métropole, » ils perdent « la notion des réalités et se flattent d’appartenir à une race supérieure. » De cette image gratifiante de soi, soutenue par des conceptions racistes, aux agissements critiqués, le chemin est d’autant plus court que ces derniers peuvent être considérés comme l’expression publique de cette supériorité qui s’éprouve dans la possibilité de déconsidérer, voire d’humilier quotidiennement les autres. Jouissance de la domination et des pouvoirs qu’elle confère à ceux qui, exerçant la première, disposent des seconds et peuvent se comporter comme des maîtres arrogants et violents ? Sans doute. Les « pratiques odieuses de brutalité ou de vulgaire familiarité, » les « brusqueries offensantes, » le « tutoiement injurieux qui perpétuent (…) les préjugés de races et de couleurs [142] » ; telles sont les conséquences de cette situation affirment Pelletier et Roubaud sensibles, comme beaucoup, aux moindres gestes de la vie où se révèlent les spécificités et la dureté des rapports existants dans les territoires d’outre-mer. Gestes dont l’extrême importance se confirme puisqu’ils disent les places assignées aux uns et aux autres dans la hiérarchie raciale des sociétés coloniales en même temps qu’ils contribuent à la perpétuer. En 1931, à propos de l’Algérie qu’il connaît bien, puisqu’il y a exercé les fonctions de gouverneur général, Maurice Viollette note : « la défiance à l’égard de l’indigène ne diminue pas et beaucoup de ceux qui loyalement et sincèrement acceptent les individus, restent plein d’hésitation et parfois d’hostilité sourde à l’égard de la collectivité. » Observation précieuse qui aide à comprendre comment l’estime accordée à certains « Arabes » peut fort bien se conjuguer avec des sentiments peu amènes éprouvés pour tous les autres en raison des représentations négatives qui continuent de peser sur eux. L’exception confirme ici la règle et l’existence d’un racisme dominant en dépit de quelques relations interindividuelles qui échappent à la puissance de ses effets. « L’indigène », constate aussi Viollette, « souffre » d’autant plus de cette situation, qu’il la sait spécifique à l’Algérie et aux « Français » de cette colonie qui se comportent comme des propriétaires de « droit divin » et de « droit de conquête », c’est-à-dire comme des maîtres absolus devant lesquels les êtres et les choses doivent constamment plier. En métropole, avec des « Français de France », il en est autrement et cette comparaison favorise le ressentiment des « Arabes. » Plus grave, sur le plan politique cette fois, de tels agissements créent des conditions favorables au développement d’un « nationalisme exaspéré auquel les Soviets, tout comme en Indo-Chine, ne manqueront pas de s’intéresser [143] » prévient Viollette qui souligne ainsi l’extension géographique des comportements qu’il critique, et le fait que des causes identiques risquent d’avoir des conséquences similaires. Permanence de « l’esprit colon » et de ses effets pervers qui corroborent les analyses de Sarraut et de nombreux observateurs avant lui.

Jusqu’à présent, les différents auteurs cités ont évoqué les manifestations principales du racisme social et quotidien – brutalités, mépris [144], tutoiement subis par les « indigènes » – qui sévit dans les territoires d’outre-mer en des termes généraux ; pour mesurer leur ampleur et leur importance, il est nécessaire de les étudier de façon plus précise.

- Violences symboliques, langue coloniale et discriminations

« Il est un principe dont il faut se pénétrer pour administrer les indigènes, c’est qu’ils n’aiment et ne respectent que la force » écrit, en 1903, le colonel Azan à propos de l’Algérie. Ayant exposé ce qu’il tient pour une vérité établie par l’histoire et les mœurs des « musulmans », il en déduit des conséquences pratiques essentielles pour la stabilité des trois départements français de cette colonie. Après cette entrée en matière, on s’attendrait à voir l’auteur poursuivre par des considérations sur les prérogatives du gouverneur général ou l’organisation de la justice répressive, il n’en est rien. Ce sont les rapports interindividuels qui retiennent son attention et pour lesquels il donne des conseils. De là cette injonction qui fixe le cadre à l’intérieur duquel les Français d’Algérie sont tenus d’agir : « l’indigène (…) doit être tenu à distance » et pour y parvenir, il faut bannir tout geste susceptible de lui laisser croire qu’il pourrait en être autrement. En effet, « si vous êtes bon avec lui, il abusera de votre bonté, et le jour où vous lui ferez sentir qu’il devient indiscret, il vous gardera rancune » en oubliant tous « vos bienfaits » ajoute Azan pour illustrer les désagréments qui résultent de l’ignorance ou de l’inobservation de cette prescription essentielle. Il conclut donc par cette recommandation adressée aux colons : « Il n’y a qu’une manière de diriger l’indigène : il faut lui dire : “j’ai décidé que tu feras ainsi.” – “Mais, …” répondra l’indigène. – “Tu n’as rien à répondre, tu feras comme j’ai dit.” Alors il obéira ; bien plus, il sera très content d’être traité avec fermeté. Si paradoxale que cette théorie puisse paraître à ceux qui n’ont pas vécu avec les indigènes, c’est cependant la vraie. [145] » Grâce à ce dialogue, où la familiarité méprisante du tutoiement, la brutalité des termes et des expressions employés renforcent plus encore le caractère comminatoire des ordres donnés et creusent la « distance » évoquée à l’instant, Azan expose quelques règles majeures du savoir-vivre des Français présents en Algérie. Elles intéressent à la fois les relations privées et sociales qui doivent être établies avec les autochtones et, plus généralement, l’administration des populations « musulmanes » ce pour quoi ces règles sont aussi politiques puisque leur observation contribue à faire vivre la hiérarchie existante dans la colonie [146].

Quant au tutoiement, on découvre qu’il n’est pas seulement une pratique dominante, il semble être aussi une injonction sociale [147]. Tout Français résidant en outre-mer est donc tenu de s’y plier car il s’agit d’une coutume à laquelle les coloniaux sont très attachés parce qu’ils en savent l’importance et les enjeux. Tutoyer en ces circonstances, c’est dire, de façon publique et perceptible par tous, l’infériorité de « l’indigène » et conforter son statut d’assujetti dans une société inégalitaire caractérisée par une dissymétrie complète des droits et des devoirs. En l’espèce, et dans le cas des autochtones, pas de droit aux égards – ils sont réservés aux Européens – mais de nombreuses obligations dont l’observation témoigne de la soumission et du respect qu’ils doivent constamment manifester envers les « Blancs » et les représentants du pouvoir colonial sous peine d’insultes, de coups voire même dans certains cas d’internement administratif [148]. Ceux qui, aujourd’hui encore, ont “naturellement” tendance à tutoyer les « Arabes » et les « Noirs » français ou étrangers qu’ils côtoient, sont les héritiers lointains de ce passé colonial. Sans doute en connaissent-ils peu de choses mais tout comme les expressions « bicot », « raton », « melon », « crouille », « négro » et autres locutions de ce genre font toujours partie du vocabulaire raciste ordinaire, le tutoiement demeure une particularité couramment employée même si d’autres catégories, les jeunes en particulier, sont également concernées par cet usage relâché et méprisant de la langue.

A l’époque, ce racisme du langage courant se traduit par la disparition même du nom et du prénom laquelle dit l’abaissement des personnes visées et leur négation symbolique en tant qu’individus identifiables et respectables. Réduit alors à ses fonctions de domestique, par exemple, le « Noir » devient, au sens premier du terme, innommable. Aussi est-il interpellé par le terme générique et disqualifiant de « boy » ; cette « chose qui obéit » et que l’on peut rudoyer librement note Ferdinand Oyono [149]. Ailleurs, comme le rapporte le journaliste Albert Londres, les « indigènes » de l’A. O. F, réquisitionnés pour le portage et l’accomplissement de corvées, sont appelés les « moteur[s] à bananes. [150] » Déshumanisation et réification radicales de la langue au terme desquelles « l’indigène » est ravalé au rang de simple instrument de production et renvoyé à sa primitivité supposée. Triomphe du mépris raciste et social fait langage. Quant aux « Arabes » d’Algérie, outre les vocables connus – « bougnoules », « crouilles », « sidi » …, – ils sont souvent désignés avec condescendance par « ils » ou « eux » suivis de l’affirmation selon laquelle « ils ne savent rien faire » par opposition à « nous » les Français grâce à qui le pays a été « mis en valeur » constate Jules Roy [151]. Coupure du monde et des hommes séparés par une frontière que sanctionnent ces manières de parler, mise à distance des autochtones, absence de toute civilité, dépersonnalisation, mépris, tels sont les fondements des pratiques langagières des territoires d’outre-mer où abondent expressions et néologismes péjoratifs. Racisme aussi de la langue officielle employée dans l’administration en AOF, notamment, où le terme « Monsieur » fut longtemps réservé aux Blancs et aux citoyens noirs des communes de Dakar, Gorée, Saint-Louis et Rufisque au Sénégal cependant qu’ailleurs « les noms des indigènes » étaient précédés de la mention « le nommé » destinée à rappeler qu’ils n’étaient des « sujets français. » Dans les années 1920, lorsque Hampaté Bâ, qui relate ces faits, exerçait son métier de fonctionnaire autochtone, seul le gouverneur de la Haute-Volta, Edouard Hesling, avait publié une circulaire pour mettre un terme à ces pratiques. Ce geste fut perçu comme une « atteinte au prestige des colonisateurs qui n’entendaient pas être mis sur un pied d’égalité avec leurs vassaux » ajoute l’écrivain. Consécutive à un « acte de courage [152] » remarquable dans le contexte de l’époque, écrit-il, cette exception confirme une fois encore la règle : toutes ces manières de faire et de dire sont pensées par la plupart des contemporains comme autant de moyens indispensables à la préservation de la hiérarchie raciale établie dans l’empire.

« L’esprit colon » s’exprime donc dans une langue particulière qui doit être qualifiée de coloniale par opposition à celle employée par les Français en métropole ou en outre-mer lorsqu’ils s’adressent à leurs semblables. La première obéit à des règles singulières qui ont pour caractéristiques une très grande liberté prise avec les civilités ordinaires à quoi s’ajoute le développement d’un vocabulaire, d’images et d’expressions spécifiques souvent caractérisés par l’animalisation des « indigènes » que l’on décrit grouillants, puants ou rassemblés en « hordes. » De plus, il est courant de s’adresser à eux en parlant le seul idiome qu’ils sont supposés comprendre : le « petit-nègre » ; cette novlangue des territoires de l’empire qui est un sabir sommaire réputé adapté à l’entendement fruste des populations autochtones. Parler spécifique des assujettis que l’on dit incapables, dans leur écrasante majorité, de maîtriser la langue des maîtres et de s’élever au sommet de la civilisation. Pour être entendu, l’Européen doit donc se placer au niveau de « l’indigène » qu’il abaisse dans ce mouvement même en s’adressant à lui comme à un éternel enfant [153]. Symboliquement, l’autochtone est ainsi maintenu dans sa condition de mineur, dans tous les sens du terme, même si les ressorts et les effets de cette pratique sont parfois niés par des considérations altruistes : désir de se faire comprendre en se « mettant à sa portée » et recours aux familiarités qui sont supposées rendre les relations moins formelles. Triomphe du paternalisme langagier et euphémisation du racisme, en fait, qui perpétuent l’inégalité des positions occupées par les uns et les autres ; cette façon de s’exprimer étant jugée humiliante et vexatoire par ceux auxquels elle s’adresse [154].

« Langue vulgaire », « langue de pauvres », langue pour les dominés contre langue respectueuse de la syntaxe et de la grammaire complexes du français tel qu’il est pratiqué par les Européens lorsqu’ils dialoguent entre eux. De telles différences sont caractéristiques des « nations » fortement hiérarchisées observe Tocqueville qui cite l’exemple des « siècles aristocratiques » dans le Vieux Continent et celui des « castes de l’Inde » par opposition aux contrées démocratiques de son temps où les « dialectes (…) tendent visiblement à s’effacer » comme le prouve la disparition des « patois » en Europe et leur inexistence aux Etats-Unis. Sensible aux conditions sociales et politiques qui favorisent des manières de parler spécifiques lesquelles travaillent, soit à renforcer la structuration de la société en corps distincts, soit à rassembler les individus qui la composent, l’auteur de La démocratie en Amérique ajoute : « plus les divisions sont profondes et les barrières infranchissables, plus il doit en être ainsi [155]. » Les pratiques langagières dans les colonies confirment ces analyses puisque plusieurs idiomes coexistent : le bon français réservé à la société blanche et à ses membres qui s’identifient ainsi comme des semblables civilisés face aux autochtones “barbares” ou “sauvages”, et le mauvais utilisé par les colons dans leurs relations avec ces derniers. Le ton même employé par les Européens lorsqu’ils s’adressent aux « indigènes » est différent car il conjugue la familiarité désobligeante et la rudesse des propos souvent criés comme des ordres qui doivent être immédiatement exécutés. Cette violence symbolique du langage, où l’autre est ravalé au rang de pur moyen au service d’une fin : obéir et servir, se prolonge parfois en violences physiques si le « Noir », le « Jaune » ou « l’Arabe » n’obtempère pas aussitôt. A la grossièreté des propos tenus succède alors « l’ignominie » des coups, des conduites d’évitement ou des comportements méprisants [156]. Reposant sur le dédain, l’abaissement, l’intimidation et l’injonction presque systématiques, cette novlangue coloniale s’affirme donc comme un idiome de pouvoir personnel exercé dans la sphère domestique ou dans les relations de travail, et comme un idiome du Pouvoir bien adapté aux caractéristiques politiques et raciales de l’empire.

Sept ans après qu’Azan ait exposé l’une des règles majeures de la société coloniale algérienne – « mettre à distance » -, Harmand livre des recommandations voisines en élargissant son propos à l’ensemble des possessions d’outre-mer ; son ambition étant d’établir les obligations principales du « conquérant. » La plus importante est « de maintenir sa domination et d’en assurer la durée : tout ce qui peut avoir pour effet de la consolider et de la garantir est bon, tout ce qui peut l’affaiblir et la compromettre est mauvais. » L’une des conséquences de cet « aphorisme fondamental », qui doit « guider » le colonisateur, est ainsi exposée : « en associant l’indigène à notre entreprise, il faut donc se garder de le laisser sortir de son rang et, par exemple, éviter expressément (…) de déposer dans son esprit les germes d’ambitions ou d’espérances qui sont irréalisables. [157] » Maintenir à leur place ceux qui sont soumis à l’ordre colonial en les privant de tout espoir de voir leur situation changée de façon substantielle, en d’autres termes, faire vivre et respecter la ségrégation raciale établie dans l’empire, telles sont les préoccupations de l’auteur. A l’instar de ses contemporains, il est parfaitement conscient que l’observation de ces injonctions est essentielle puisqu’il y va du bon fonctionnement des sociétés d’outre-mer, du prestige et de l’honneur des Blancs. Pour s’imposer jour après jour, ces derniers doivent en effet « surveiller » leurs comportements afin d’en « imposer aux populations [158] » locales comme Roland Dorgelès le fait dire au personnage de l’un de ses romans qui se déroule en Indochine. Littérature ? Certes, mais elle ne fait que transposer dans le domaine de la fiction des prescriptions communes présentes dans un manuel publié en 1911 et destiné aux administrateurs coloniaux du Sénégal et de l’AOF. La plus importante est celle-ci : donner aux « indigènes » « l’impression constante que les paroles » et les « actes » des fonctionnaires « ne sont que le reflet de la pensée et de l’action du chef unique qui dirige toutes les affaires de la colonie » affirme Emile Roux qui ajoute : une telle « centralisation du pouvoir ne peut que fortifier (…) le sentiment » que les autochtones « ont de notre force et de notre domination. » Hexis corporelle, habitus langagiers, « décorum [159] » et mise en scène constante de la prééminence des colons et des détenteurs de l’autorité, rien n’est laissé au hasard. En toutes circonstances, les signes éclatants ou plus discrets de la puissance des Européens doivent être émis afin que nul « indigène » ne doute de leur supériorité écrasante et de la vanité de la contester. Véritable obsession coloniale ; elle est présente dans de nombreux textes et observable dans la plupart des prescriptions et des comportements étudiés.

Un tel but passe aussi par l’existence de règles strictes destinées à régir les rapports qu’il convient d’avoir avec les autochtones. Pour les avoir enfreintes en s’installant à la terrasse d’un « café Maure » de Tlemcen, Arnold Van Gennep s’attire cette remarque cinglante, de la part d’un Français d’Algérie, destinée à lui rappeler les us et coutumes de cette colonie : « Des indigènes, Monsieur, ça ne se fréquente que pour le travail qu’on en tire et pour l’argent qu’ils vous rapportent. [160] » Seules sont légitimes les relations imposées par les exigences de la vie professionnelle et sociale ; les autres sont réprouvées dès lors qu’affranchies de ces nécessités, elles semblent reposer sur la liberté et la reconnaissance de « l’Arabe » comme semblable avec lequel il est possible de nouer des liens d’amitiés ou d’amour. Se comporter ainsi, c’est transgresser une frontière majeure indispensable à la pérennité de la ségrégation raciale propre aux sociétés coloniales, ce qui explique la violence des réactions destinées à rétablir l’ordre et le recours à des mesures d’ostracisme lorsque certains n’obtempèrent pas. Bon connaisseur de l’Algérie où il a longtemps exercé d’importantes responsabilités administratives, Depont confirme, en 1928, que les comportements dominants des Européens témoignent d’une « sorte de répulsion » pour les « mariages mixtes » qui sont très peu nombreux. Malgré le temps qui s’est écoulé depuis la guerre de conquête en 1840, la pacification et la stabilisation de la situation sur le plan intérieur, il observe que « deux civilisations » continuent de s’affronter « sans esquisser, l’une vers l’autre, le plus petit pas. [161] » Inégaux en droit comme en fait, colons et autochtones vivent dans deux mondes séparés par une défiance réciproque. Contre une certaine mythologie rétrospective entretenue par certains pieds-noirs, notamment, ces observations tendraient à prouver que la proscription des relations privées entre « indigènes » et Européens semble respectée dans les départements français d’Algérie. La fréquentation des prostituées « arabes » obéit à une autre logique puisque les femmes concernées sont ravalées au rang de purs objets destinés à satisfaire les désirs sexuels des « Blancs. »

Si la situation est différente en Indochine où les unions « mixtes », licites ou illicites, sont plus communes et la question métis jugée problématique par les autorités coloniales, Marguerite Duras constate que parmi « les Français de la colonie », « l’annamitophobie faisait loi » et la violer, surtout si on est une jeune femme blanche comme elle en a fait l’expérience, c’est risquer de voir ses compatriotes se détourner rapidement pour ne pas « se compromettre » plus longtemps en si mauvaise compagnie. Quant aux fonctionnaires qui fréquentent, de façon durable et ostensible, des « indigènes » en dehors de leurs obligations professionnelles, ils se condamnent « à ne jamais “avancer.” [162] » Les Européens qui se comportent ainsi sont souvent mis au ban de la société car ils sont presque toujours suspectés « d’indigénophilie » ou « d’annamitophilie », comme beaucoup d’expatriés le disent avec mépris pour désigner ce penchant répréhensible à tout point de vue. Pire, les « farfelus [163] », qui par leur comportement et leurs relations témoignent de sentiments de ce genre, sont parfois accusés de prendre le parti des autochtones et de menacer l’ordre public. La stigmatisation sociale et raciale se double alors d’une stigmatisation politique plus redoutable encore puisqu’elle fait de l’Européen, qui persévère dans cette voie, un traître accusé de soutenir la « subversion rouge » ou de défendre des doctrines égalitaires qui ont pour effet de dresser ces « gens-là » contre les Français [164]. Preuve supplémentaire du déplacement important des frontières qui séparent la sphère privée de l’espace public en outre-mer et de la politisation de ce genre de rapports jugés contraires à la nature comme au principe du régime établi. Les « cinq principaux commandements » du code colonial coutumier, auquel les nouveaux arrivants doivent se conformer au plus vite et qui est constamment rappelé aux coloniaux lorsqu’il les méconnaissent parfois, sont : « conserver notre prestige ; la main de fer (sous le gant de velours) ; les Blancs doivent se serrer les coudes ; cédez-leur un seul pouce », les « indigènes » vous « prendront une aune, et l’Esprit de corps [165] » écrit Orwell.

Au regard de ce que nous savons des colonies françaises, cet ensemble de prescriptions ne semble pas spécifique aux possessions britanniques. De même pour la séparation des Européens et des autochtones souvent présentée comme une particularité anglaise qui aurait été ignorée dans les territoires dominés par la Troisième République. Sans prétendre à l’exhaustivité, en raison des difficultés inhérentes à la recherche de pratiques ségrégatives qui ne relèvent ni du droit colonial local, ni de celui élaboré en métropole, ce pour quoi il est malaisé de les répertorier, l’examen de quelques dispositions oblige à réviser cette opposition convenue. Sous couvert de distinctions objectives, cette dernière entretient le mythe d’une colonisation française libre, pour l’essentiel, de toute discrimination raciale. Le « Français (…) donne de la main à la main » et « se mêle sans répugnance à l’intimité de la vie indigène » là où « le colonisateur britannique s’enferme (…) comme dans un donjon féodal, avec douves, et sans pont-levis [166] » écrit Sarraut, par exemple. En dépit d’analyses plutôt lucides sur les ressorts et les effets de « l’esprit colon », il reconduit des représentations communes qui, grâce à la comparaison avec la Grande-Bretagne, tournent à l’avantage de la France et de ses expatriés en outre-mer réputés proches des autochtones et soucieux de leur sort. On laissera ici de côté les pratiques anciennes – exposées lors du Congrès international d’urbanisme aux colonies (1935) [167] – et bien étudiées désormais de ségrégation spatiale qui ont conduit à la construction de quartiers « blancs » et « indigènes » soigneusement séparés dans de nombreuses possessions d’Asie et d’Afrique où un couvre-feu, destiné à interdire la circulation des « Noirs » dans les quartiers blancs à la nuit tombée, était parfois en vigueur [168].

Peu connues, rarement analysées en tout cas, les dispositions racistes qui vont maintenant retenir notre attention n’en sont pas moins importantes car elles régissent la vie des autochtones comme assujettis à de nombreuses règles écrites ou non écrites lesquelles s’ajoutent à la législation coloniale en même temps qu’elles contribuent à renforcer la prééminence des Blancs et, in fine, l’ordre impérial. Toutes ces dispositions obéissent à un principe simple : discriminer en séparant physiquement et symboliquement les « indigènes » des Européens pour consacrer l’infériorité des premiers, soumis à de nombreux interdits, et la supériorité des seconds qui jouissent des privilèges attachés à leur appartenance à une race de « maîtres. » Institutionnalisation et démonstration quotidienne de la « mise à distance. » En 1919, dans les trains et sur les navires, les classes de première, et de seconde parfois, demeurent interdites aux « Noirs » sauf s’ils sont les domestiques de voyageurs blancs appelés pour les nécessités de leur service ou fils d’un roi reconnu par les autorités coloniales constate Hampaté Bâ, qui précise que les « indigènes » ne peuvent accéder aux ponts supérieurs. Alors que les autres passagers dorment dans des cabines et dînent dans des salles à manger, les autochtones sont « parqués » sans abri ni confort à l’arrière des bateaux où ils s’entassent comme des « moutons pour une vente à l’encan. » Là, ils n’ont droit qu’à « un riz grossièrement préparé » qui, ressemblant au « chacabati des forçats (une sorte de rata) », leur est distribué « dans des cuvettes » collectives « en émail. [169] » A la gare de Tananarive dans les années 1930, il y a « une entrée et une sortie » spécifiques pour les Malgaches cependant qu’en Indochine à la même époque, les hôtels comprennent deux parties distinctes : l’une, le « bungalow », est réservée aux Européens et aux « Japonais » qui, en vertu de Conventions internationales, « ont droit au même traitement » que les premiers, l’autre, le dortoir, est destinée aux Annamites et aux Chinois ; le gérant qui ne respecte pas ce règlement s’expose « à une amende de dix piastres. [170] » Dans les cinémas de Saigon enfin, les places « avancées » ne sont « fréquentées que par la “crasse” » c’est-à-dire par « les Métis » et les « indigènes », « tous empilés sur des chaises en rotin, trois rangées séparées de l’orchestre par un grand espace vide : la différence [171] » écrit Marguerite Duras.

Séparer, différencier et hiérarchiser : trois termes pour rendre compte de pratiques distinctes mais liées entre elles et qui font système. Ces exemples permettent de saisir les fondements de la ségrégation raciale qui distingue et individualise les « Blancs » en leur permettant de disposer, seuls et en toutes circonstances, des privilèges de l’espace, de la propreté et du confort. Jouir, en un mot, des bienfaits de la civilisation qu’ils incarnent et mettent en scène pour mieux s’éprouver comme des hommes et des femmes supérieurs. Quant aux « indigènes », ils sont traités comme des masses anonymes vouées à la promiscuité, à la saleté et à la grossièreté de leurs moeurs ; celles-là mêmes qui leur sont reprochées et que ces pratiques perpétuent en les rendant visibles par tous. Ainsi relégués et rassemblés, les « Noirs » et les Annamites semblent coïncider avec leur essence supposée cependant que le genre humain éclate en sous-ensembles inscrits dans une hiérarchie au sommet de laquelle trône l’Européen. Engendrée par les conceptions racistes et les intérêts divers de ses promoteurs, la ségrégation contribue à façonner le monde conformément à l’image que ces derniers s’en font et, au terme de ce mouvement, ils peuvent donc observer les races inférieures qu’ils méprisent et repoussent de façon constante. Elles existent effectivement sur les ponts inférieurs des navires, dans les dortoirs qui leur sont réservés, les cinémas et les quartiers « indigènes » où elles « grouillent » dans la chaleur, le bruit, la poussière et les mauvaises odeurs. Deux mondes [172] où « la distance » établie entre les races est comme « multipliée » par la blancheur des « Blancs » vêtus de blanc et vivants dans des zones blanches, rutilantes et modernes. « Blanc sur blanc » ajoute Marguerite Duras à propos des riches colons de Saigon qui habitent la partie haute de la ville où les seuls autochtones présents sont les balayeurs, les domestiques et les « garçons de café (…) déguisés en blancs », c’est-à-dire « mis dans des smoking [173] » pour servir dignement leurs maîtres. Surenchère dans l’exhibition de la blancheur et de la propreté grâce aux vêtements, aux maisons et aux quartiers européens qui font l’objet de soins constants car ce sont là autant de traits distinctifs permettant aux expatriés de s’élever et, dans le même mouvement, d’abaisser les autochtones note l’écrivaine dans des pages remarquables de clairvoyance où elle rend compte de ce phénomène et de l’apprentissage imposé aux nouveaux arrivants pour qu’ils se conforment aux règles de la société coloniale [174]. D’un côté, la ségrégation produit des masses viles et repoussantes, nommées « populations », ces « gens-là » ou simplement désignées par les pronoms « ils » ou « eux » comme on le dit avec condescendance, de l’autre, elle engendre de la distinction, dans tous les sens du terme. Entre les deux, cette ségrégation multiplie le s frontières réelles et symboliques pour préserver la pureté des Européens qui sont, au sens propre et figuré, intouchables, sacrés en quelque sorte et doivent donc être protégés de la souillure [175] raciale, morale et politique incarnée par les « indigènes. » Répartition et mise à distance des corps dans l’espace qui s’opèrent grâce à une étiquette raciste et spécifique aux territoires de l’empire. Civilisés/autochtones, blancs/hommes et femmes de couleurs, individus/masse, propreté/saleté ; telles sont les oppositions principales qui structurent la vie quotidienne des sociétés coloniales. Véritable aristocratie de la race où la couleur de la peau devient le « moins contestable des titres de noblesse [176] » puisqu’il permet de se classer et de classer les autres – Blancs, quarterons, métis, véritables « indigènes », par exemple, – et de jouir, quand on est Européen, de nombreux privilèges juridiquement sanctionnés ou coutumièrement établis.

Jusqu’en 1946, des dispositions discriminatoires ont été appliquées à Dakar déclare Lamine Guèye à l’Assemblée nationale constituante en dénonçant l’existence de deux guichets dans les magasins : « un pour les autochtones », « un second pour les autres », et la permanence de mesures héritées du « régime de l’indigénat » pourtant supprimé dans le reste de la colonie le 22 décembre 1945. Officiellement aboli, ce régime est en partie rétabli par le gouverneur général de l’A. O. F dès le 29 de ce même mois puisqu’un règlement local prévoit que les « indigènes », qui ne défèreront pas, « hors le cas de force majeure », à une convocation des administrateurs et des chefs de cercle, seront passibles d’une amende ou d’une peine « d’emprisonnement d’un à cinq jours. » Cela vaut aussi pour « les auteurs de tout acte ou manifestation de nature à affaiblir le respect dû aux représentants de l’autorité française. » Difficile application, pour le moins, des principes d’égalité et de liberté en Afrique française où certains ont cherché à annuler les effets des réformes votées en métropole [177]. Permanence des discriminations, du racisme social et du racisme d’Etat qui les légitiment comme le reconnaît le député Jean-Pierre Bloch. « La politique impériale française n’est pas particulièrement brillante et nous avons l’impression que le racisme n’est pas complètement éliminé aux colonies déclare-t-il à la tribune de l’Assemblée nationale en 1946. On est antiraciste du bout des lèvres, (…) mais nous savons très bien (…) qu’il y a encore aux colonies un préjugé raciste. Tant qu’on n’aura pas le courage de le détruire complètement, rien de solide ne pourra être construit dans la France d’outre-mer. » Conscient que de nombreuses résistances et mesures inégalitaires subsistent, il ajoute : « Si l’on veut que les Français d’outre-mer gardent confiance dans la Quatrième République, il faut condamner définitivement tout ce qui rappelle le Code de l’indigénat, rompre avec un passé récent. Assez de ces Français d’outre-mer qui meurent pour la patrie à titre indigène, assez de ces professeurs pourvus des mêmes diplômes que leurs confrères blancs et qui ne reçoivent pas les mêmes traitements dans les mêmes écoles. [178] » Dix mois après la libération du territoire national, telle est encore la situation des autochtones qui continuent d’attendre l’abrogation complète des dispositions racistes héritées de la Troisième République et du régime de Vichy. Singulières lenteurs. L’ampleur des tâches qui pèsent alors sur l’Assemblée nationale ne saurait, à elle seule, expliquer ces atermoiements ; la puissance des habitudes antérieures et le désir de ne pas bouleverser l’ordre colonial établi expliquent aussi cette situation.

Les discriminations n’existent pas seulement au sein de la société civile laïque, on les découvre également dans les lieux de culte. Soucieux du confort de ses ouailles européennes, le vicaire apostolique de Brazzaville note dans sa correspondance : « l’année prochaine, la cathédrale sera agrandie et la place » prévue pour les « Blancs bien aérée. » Comme plusieurs précautions valent mieux qu’une pour assurer le bon déroulement des offices et bien marquer les règles de la préséance établies au Congo français, il ajoute : « On [leur] donnera des cartes d’entrée nominative et de cette façon nous sommes assurés que tout se passera avec la décence voulue. [179] » Décision personnelle qui ne serait pas représentative de la situation générale des colonies françaises ? Sans doute pas. Des dispositions identiques ont existé à Dagan, au Cameroun, où la « nef de l’église » Saint-Pierre, « divisée en deux rangées, est uniquement réservée aux Noirs. Là, assis sur des troncs d’arbre en guise de banc, ils sont étroitement surveillés par des catéchistes » qui, armés de « chicottes », sont prêts à sévir » pour faire respecter l’ordre racial imposé à l’intérieur même de ce lieu où les violences, symboliques et physiques, employées contre les « indigènes » ne cessent pas. Les Blancs, quant à eux, sont réunis dans le transept où ils suivent « la messe confortablement assis dans des fauteuils de rotin recouverts de coussins de velours. » Ces dispositions ne sont pas seulement appliquées aux vivants, pourtant tous évangélisés et membres d’une seule et même communauté religieuse, elles valent aussi pour les morts que les autorités ecclésiales séparent aussi sur des critères raciaux. Dans le cimetière de Dagan, en effet, un « coin » est réservé aux Européens [180], un autre aux « indigènes. » Maintien de l’ordre symbolique, souci de la « décence » encore puisque « Blancs » et « Noirs » doivent constamment occuper des places distinctes. Permanence remarquable de la mixophobie institutionnalisée dont les conséquences se font partout sentir. Même décédés, et bien qu’ayant embrassé la religion catholique, apostolique et romaine, les autochtones demeurent des êtres à part soumis à des règles spécifiques ; jamais ils ne sont considérés comme des semblables susceptibles d’être traités avec une égale dignité. En tout lieu et circonstance, la ségrégation est à l’œuvre dans cette société coloniale où laïcs et prêtres partagent une « manie » commune : celle de la « séparation dans les réunions sociales et les services religieux [181] » note le pasteur Agbebi bien placé pour savoir ce qu’il en est. Influence des pratiques impériales anglaises que beaucoup connaissent et admirent en raison de leur efficacité depuis longtemps avérée ou puissance de la tradition française qui, de l’Ancien Régime à l’époque contemporaine, aurait continué d’exercer ses effets ? Impossible de trancher et sans doute faut-il se garder de le faire car les deux ont sans doute joué un rôle dans l’existence de cette « manie » ancienne puisque ses antécédents remontent au Code Noir de 1685 et aux règlements appliqués par l’Eglise dans les colonies jusque dans les années 1840 [182]. Ces pratiques ont une longue histoire et elles ne sont ni nouvelles, ni spécifiques à la période étudiée. Si au début du XXe siècle, elles ont été quelquefois dénoncées par des hommes qui jugeaient ses défenseurs « imprudents » et « impolitiques [183] », leurs protestations ne furent pas entendues. A preuve, quinze ans plus tard, en Indochine cette fois, Werth rapporte qu’un « prêtre giflait dans la cathédrale de Hanoi un indigène qui ne quittait pas assez vite une des places réservées » aux Blancs [184]. Même disposition et même recours à la violence physique pour la faire respecter. Bref mais significatif tableau du comportement du clergé dans certains territoires d’outre-mer où il agissait avec le soutien des administrateurs coloniaux de la très laïque Troisième République dont les principes relatifs à la séparation de l’Eglise et de l’Etat ne s’appliquaient pas en dehors de la métropole. Connaissant de nombreuses discriminations qui ont longtemps régi la vie quotidienne des autochtones, et les principales manifestations comportementales et langagières de « l’esprit colon », on s’intéressera maintenant à quelques-unes de leurs causes.

- Mœurs coloniales et « satrapisme »

Pour la plupart des contemporains, ces causes ne sont pas conjoncturelles mais liées aux représentations que se font les Européens de ceux qu’ils considèrent comme des “barbares” ou des “sauvages” dont il est normal de faire moins de cas qu’il n’est juste. Ainsi surgit la mésestime [185] ; elle est ici raciale puisqu’elle s’enracine dans une conception hiérarchisée du genre humain laquelle engendre cette passion particulière et les pratiques qui en sont les suites. Au-delà de la personne même des « indigènes », cette mésestime s’étend à tout ce qu’ils font, possèdent et croient, et au terme de ce mouvement, ce sont des sociétés ou des collectivités entières qui sont déconsidérées ; les « habitudes », les « coutumes », les « idées » et les « croyances » de leurs membres étant moquées « sans aucune discrétion [186] » par les colons affirme Lanessan. Devenue passion collective éprouvée par les « Blancs » à l’endroit des autochtones et de leur monde, cette mésestime rappelle à tous que, contrairement à la métropole démocratique, la société coloniale n’est pas composée d’égaux mais d’hommes et de femmes que séparent de nombreuses différences raciales, culturelles et cultuelles. Ou comment une société et un régime dominés par des Européens, qui partagent une Weltanschauung particulière, engendre des affects spécifiques – la mésestime et le mépris notamment [187] – qui contribuent à la pérennité de l’ordre établi dans l’empire. Observée du côté des colonisés indochinois, par exemple, l’une des conséquences majeures de cette situation est, comme le note Dominique Rolland, « l’humiliation intériorisée, acceptée, légitimée [188] » laquelle peut s’indurer en honte, voire en haine de soi. Honte des humiliations subies jour après jour, honte de la passivité et de l’impuissance qu’elles engendrent, honte de ce à quoi ces dernières obligent, honte d’avoir honte peut-être aussi et de ne pouvoir échapper complètement à ce sentiment. Dans le contexte spécifique des possessions françaises, les passions des Européens et celles des « indigènes », de même les comportements qu’elles favorisent, doivent être considérés comme autant de vecteurs grâce auxquels le pouvoir colonial circule, pénètre la société, s’insinue dans les relations quotidiennes pour atteindre ceux qui sont dominés, et qui doivent le rester.

Si les représentations qu’ont les Français d’eux-mêmes et des autochtones sont essentielles pour comprendre les comportements des premiers, des considérations plus politiques, liées à la nature de l’Etat colonial et à son fonctionnement, sont également importantes ; les Blancs jouissant d’une grande impunité dans les territoires d’outre-mer. « J’ai vu rarement, écrit Lanessan, condamner un Européen pour sévices exercés à l’égard d’un indigène, quoique les faits de cet ordre soient très fréquents. [189] » Solidarité des colons entre eux bien servis par une justice aux ordres qui, soucieuse de ne pas affaiblir leur autorité et leur prestige, se fait justice de race, comme le prouvent les pratiques dénoncées, et son organisation plus encore laquelle permet de saisir les causes institutionnelles du phénomène critiqué par Lanessan. Contrairement aux principes de la séparation des pouvoirs destinés à garantir l’indépendance des magistrats et celle de la justice, les premiers sont en effet placés sous la haute autorité du Gouverneur, dans les différents territoires de l’empire, et du ministre des Colonies en métropole ; celui-ci étant responsable de leur avancement, de leur changement d’affectation et de leur révocation. Au-delà de cet exemple particulier mais capital, en ce qu’il éclaire les raisons pour lesquelles les violences des Blancs sont communes puisqu’ils sont, sauf dans les cas les plus graves, presque assurés d’échapper à des condamnations sévères, nombreux sont les contemporains qui établissent des rapports de cause à effet entre le régime « autoritaire » des territoires d’outre-mer et les particularités des mœurs coloniales. « Tant qu’on confiera, loin de toute surveillance », à des « jeunes gens frais émoulus de l’Ecole [coloniale] un pouvoir illimité, un droit de vie et de mort, dans des circonscriptions grandes comme des Etats européens, sur des hommes appartenant à une autre race, il faut s’attendre non seulement aux coups de folie de l’Africanite, (…), mais à un système de caprice, de tyrannie, de meurtre, de rapine et de viol » déclare Francis de Pressensé. Cette observation confirme ceci : les faits évoqués ne sont pas des accidents liés à la personnalité des hommes envoyés en Afrique ; leurs causes doivent être cherchées, au-delà des individus, dans la nature même du régime établi dans les colonies. Conscient que pour combattre ces violences systémiques, il faut s’attaquer aux structures politiques et juridiques sur lesquelles elles prospèrent, Pressensé affirme : « l’heure a sonné de liquider cette folie. Je n’ai pas la sotte prétention de demander l’abandon de notre domaine colonial » mais la suppression de l’indigénat et la sanction des crimes commis par les Européens [190]. Preuve qu’en dépit des recommandations antérieures de Lanessan, ces derniers continuent à bénéficier d’une grande impunité. Déclaration outrée d’un homme qui justifierait ainsi son combat et ses propositions par une présentation hyperbolique de la situation de certaines colonies ? Indépendamment des réformes démocratiques défendues par Pressensé pour garantir l’indépendance de la justice dans les territoires de l’empire, il n’est pas le seul à formuler de telles critiques.

Dotés, en droit comme en fait, de prérogatives exorbitantes comparées à celles dont ils jouissent en métropole, les Français expatriés, quelles que soient leurs fonctions et leurs responsabilités, ne tardent pas à en abuser ; conjointe à l’absence de véritable sanction juridique et morale, cette situation émousse peu à peu leur « sensibilité. » L’extraordinaire comme l’arbitraire deviennent ainsi progressivement la règle, et des comportements d’abord jugés inacceptables cessent, avec le temps, d’être perçus comme tels ce qui provoque une « déformation professionnelle courante sous les tropiques » nommée « satrapisme » par le Dr. Jauréguiberry. Un tel constat tendrait à prouver que ce mal, engendré par les effets corrupteurs de la détention de pouvoirs immenses, n’affecte pas seulement les hommes exerçant des responsabilités administratives, politiques ou militaires mais la majorité des Européens présents dans les colonies. Les conséquences de ce phénomène sont très importantes puisque l’hypoesthésie des acteurs les conduit à abuser toujours plus de leurs positions ce qui nourrit « une sorte de griserie » laquelle favorise à son tour des comportements despotiques et, in fine, ce « satrapisme » propre aux territoires d’outre-mer. Griserie du pouvoir, assurément, mais aussi griserie engendrée par la jouissance des nombreux privilèges attachés à la condition même de colon qui offre, à la plupart des expatriés une situation prééminente par rapport aux autochtones qu’ils dominent sur tous les plans. De là, des exactions et des brutalités réitérées dont la répétition favorise la banalisation et précipite plus encore l’involution décrite, si bien qu’aux colonies il est courant de voir les « gens les plus honorables » commettre « des actes qui les choqueraient en France, et qu’ils regretteront dès leur retour à une conscience normale » constate Jauréguiberry, ardent défenseur de l’empire par ailleurs. « Véritablement, ils donnent l’impression d’être frappés d’une sorte d’asthénie morale [191] » conclut-il. A distance d’une psychologie collective, superficielle et hâtive, ces analyses aident à comprendre comment le régime « autoritaire » et raciste établi en outre-mer engendre des sensibilités et des comportements spécifiques qui le soutiennent aussi puisque la violence de son fonctionnement, et celle des colons sont perçues comme normales. Effet de la domination coloniale, cette « asthénie » doit être aussi considérée comme une cause non négligeable de sa pérennité puisqu’elle crée des conditions propices aux violences diverses exercées dans les possessions françaises. Sans faire preuve d’originalité, René Maunier confirme que les Européens ont une « tendance » prononcée au « despotisme », et pour rendre compte de cette « dégradation » morale « souvent dénoncée », il utilise le néologisme de « colonialite » ; ce trouble du comportement engendré par « l’action du milieu [192] » qui frappe ceux qui demeurent longtemps dans les territoires de l’empire.

Comment expliquer ce phénomène corroboré par de nombreux contemporains ? Aux raisons déjà mentionnées, il faut ajouter la disparition, partielle ou totale, de la compassion qui cesse de fonctionner comme un facteur de tempérance. Sentiment démocratique, au sens tocquevillien [193] du terme, il naît de la relative égalité des hommes qui, au-delà de leurs nombreuses différences, s’appréhendent d’abord et avant tout comme des semblables, ce pour quoi le spectacle de la souffrance et de l’injustice infligées à certains les affecte. Lorsque ces conditions font défaut, en raison de conceptions raciales qui ruinent la reconnaissance de l’autre comme alter ego, les Européens ne sont plus « synchrones à la douleur ambiante » note l’écrivain Henry Daguerches. Perçu, en raison de ses caractéristiques, comme un être inférieur et méprisable, « l’indigène » ne suscite aucun pâtir commun mais au mieux l’indifférence, au pire la mésestime voire la haine. Sensible aux multiples effets de cette dynamique affective, l’auteur ajoute : « délivrés de la compassion » les Blancs jouissent d’un bonheur nouveau car la misère des autochtones, les discriminations et les violences qu’ils subissent ne troublent pas leur conviction de vivre dans « un pays heureux » où ils éprouvent « une exaltation joyeuse [194]. » Beaucoup d’observateurs s’accordent donc sur le fait que les colonies sont le théâtre d’une transformation significative des sensibilités et pour en rendre compte, ils élaborent une sorte de sociogenèse des affects et des comportements puisque la majorité d’entre eux sont convaincus que les ressorts de ce phénomène se trouvent dans les particularités sociales, raciales et politiques des sociétés d’outre-mer. Involution, écrivions-nous, brutalisation notoire des mœurs et des agissements en fait.

Telle est la conclusion du baron d’Estournelles de Constant qui s’inquiète de l’avènement d’une véritable « culture de la brutalité [195] » dans les territoires de l’empire. L’expression est forte, mais juste. Pourquoi l’employer sinon pour signifier que les brutalités coloniales sont encouragées par un régime, une éducation et des hommes qui, parce qu’ils les jugent moralement légitimes et pratiquement nécessaires pour “tenir” les autochtones, contribuent à rendre ce type de comportements plus communs. De là ces manières spécifiques de penser, d’agir et d’être qui ne sont pas les fruits d’une malignité particulière, elles sont des habitus déterminés par les représentations des coloniaux, et les pratiques réitérées que celles-ci soutiennent. Autre culture donc où se découvrent d’autres valeurs et une économie affective singulière qui donnent naissance à une nouvelle économie de la violence puisque des agissements proscrits en métropole sont usuels dans les possessions françaises. De là aussi, le surgissement d’un type d’hommes particuliers – les coloniaux – conformes à cette culture qui les forme, lorsqu’ils naissent en outre-mer, ou les transforme lorsqu’ils y résident longtemps. Ils se reconnaissent à ceci, notamment, qu’ils tiennent tout sentiment d’humanité exprimé à l’endroit de « l’indigène » pour une « sensiblerie [196] » déplacée voire dangereuse sur le plan social et politique ce qui aide à comprendre leurs manières d’être grossières. Cette « culture de la brutalité » affecte également la France car les coloniaux reviennent avec les « vices » qu’ils ont contractés en Afrique ou en Asie. C’est ainsi que « le mal que nous avons cru pouvoir faire aux autres impunément (…) retombe sur nous-mêmes [197] », nuit aux bonnes mœurs de la métropole et au respect de ses lois affirme le baron conscient que cette culture d’outre-mer risque de corrompre la culture démocratique de la Troisième République. Origines lointaines du « poison instillé dans les veines » de ce pays et dans celles « de l’Europe ? » Origines culturelles et intellectuelles de leur commun « ensauvagement [198] » comme l’affirme Aimé Césaire en 1955 ? Assurément. Constatons cependant qu’il s’est trouvé des hommes comme Estournelles de Constant pour penser ce processus avant lui et mettre en garde leurs contemporains contre ses conséquences. Pareille remarque n’enlève rien à la justesse de la thèse soutenue par l’écrivain martiniquais, elle la renforce au contraire. D’autant plus que l’auteur cité est par ailleurs un défenseur de l’empire ce qui prouve que les analyses de l’un et de l’autre sont, sur ce point précis mais capital, indépendantes de leurs engagements politiques.

Bien qu’il en tire des conclusions différentes, Régismanset prend acte, lui aussi, de l’existence des violences coloniales qui ne sont pas condamnables à ses yeux car elles sont adaptées à la fruste mentalité du « Noir » qu’il faut maintenir « dans un étroit servage économique » et sous la ferme domination des Blancs. S’inspirant librement de Hobbes, il écrit : « l’homme, aux colonies, est un loup pour l’homme. » Peu importe ici la manière dont l’auteur traite de cette formule célèbre qu’il modifie pour les besoins de sa démonstration – son dessein n’est pas d’en donner une interprétation philosophiquement acceptable – , plus intéressant est l’usage qu’il en fait pour penser les spécificités des rapports établis entre Européens et autochtones. Que cherche donc à faire entendre Régismanset en mettant ses pas dans ceux du philosophe anglais ? Ceci sans doute : dans les colonies, l’homme blanc vit presque sans loi, sans autre loi du moins que celle de la satisfaction de ses désirs et de ses intérêts quoi qu’il en coûte aux « indigènes » considérés comme « une inépuisable réserve de main-d’œuvre » affirme-t-il. De cela témoigne, le triomphe du « droit du plus fort [199] » qui permet aux Français de s’imposer grâce à des méthodes et à des dispositions depuis longtemps réprouvées sur le Vieux Continent. Ici, le « droit du plus fort » ne désigne pas seulement les actes – la conquête, la pacification et les spoliations – grâce auxquels les puissances impériales se sont emparées de continents entiers mais aussi les pratiques quotidiennes des colons obligés de « lutter contre l’ignorance et la paresse de l’indigène fanatisé par le mahométisme ou abruti par le fétichisme et peu enclin en tout cas (…) aux durs travaux du sol. [200] » De là la nécessité, pour « mettre en valeur » les territoires de l’empire, d’assujettir les autochtones au labeur forcé et aux corvées dans un contexte où les Européens sont libres d’exploiter au maximum une main-d’œuvre locale rétive, certes, mais indispensable. Pour Régismanset, telles sont les causes essentielles de la brutalisation des sociétés d’outre-mer qu’il tient pour légitime puisqu’elle est imposée par les fins même de la colonisation et par les caractéristiques des « indigènes » qui doivent être asservis pour être mis au travail ; l’oppression étant ici la garantie de l’exploitation ce que l’auteur ne cache nullement. A la différence des sociétés européennes, policées et régies par un pouvoir qui interdit aux particuliers de recourir à la violence physique et de se rendre justice à eux-mêmes, les possessions d’outre-mer se caractériseraient donc par l’existence d’une sorte d’état de nature singulier. En raison d’inégalités raciales juridiquement sanctionnées et des spécificités du régime colonial, les plus forts – les Blancs – peuvent constamment s’imposer aux plus faibles – les « indigènes » – privés de toute protection véritable puisque ni la sécurité de leur personne, ni celle leurs biens ne sont garanties. Pour rendre compte de cette situation, la formule la plus juste serait sans doute celle-ci : « aux colonies, l’homme blanc est un loup pour l’autochtone. »

Affirmation excessive et partiale qui ne ferait qu’amplifier les outrances de Régismanset lequel exprimerait un point de vue sans rapport véritable avec les réalités d’outre-mer ? Changeons de perspectives en donnant la parole à quelques colonisés pour tenter de saisir la façon dont ils perçoivent les Européens. Dans un de ses ouvrages, Régismanset reproduit longuement « un chant du pays Laongo » dont il a pu consigner les paroles. Citons-le à notre tour car il permet, à l’écart de représentations convenues forgées par les colonisateurs, d’observer l’Européen avec le regard des « Noirs », de certains d’entre eux du moins. « Hélas ! Hélas ! Le blanc est revenu. La lune a fui, hélas ! Hélas ! Car il est méchant le blanc qui est revenu. Toi, sorcier, écoute, hélas ! Hélas ! Il est brutal, le blanc qui est revenu. Vous, femmes, attention, hélas ! Hélas ! C’est un homme fort, le blanc qui est revenu. (…) Hélas ! Hélas ! Adieu bonheur, le blanc est revenu. [201] » Paroles de désolation, d’affliction et d’impuissance aussi face aux pouvoirs destructeurs du colonisateur qui fait peser sur tous les autochtones, hommes, femmes, enfants, des menaces très graves. Dans ce cas, l’homme du Vieux Continent est l’incarnation de bouleversements vécus de façon dramatique par les « indigènes » qui le tiennent pour un véritable fléau contrairement à la légende dorée forgée par les apologues passés et présents de la colonisation. Presque à la même époque, en 1906 et au Soudan français cette fois, Hampâté Bâ fait état d’une situation voisine et l’on découvre que le sentiment dominant des « Noirs » envers les Européens n’est pas l’admiration mais la crainte qui détermine nombre de leurs comportements. En quelques années seulement, les « Blancs », ces « fils de démon venus de l’autre rive du grand lac salé » avec « leurs fusils qui se cassent en deux », ont anéanti « les armées du pays » et « assujetti tous les rois et leurs sujets. » Aussi, la seule apparition d’un Européen coiffé du symbole de sa toute puissance – le casque colonial – suffit-elle à provoquer la recherche immédiate de « poulets », « d’œufs », de « beurre » et de « lait pour les offrir à “Monsieur Casqué”, comme une offrande conjuratoire contre les malheurs pouvant découler de sa présence. [202] »

Peur constante du colonisateur qui peut disposer, si tel est son bon plaisir, des choses comme des êtres ; il faut donc l’apaiser pour éviter qu’il ne fasse usage de ses terribles pouvoirs. Triomphe du droit du plus fort que rien ou presque ne vient contenir car les Blancs, « maîtres absolus du pays », s’accordent des privilèges exorbitants lesquels s’étendent jusqu’au “droit de cuissage” et aux mariages dits « coloniaux » c’est-à-dire forcés avec des femmes « indigènes » réquisitionnées à cette fin. Privées du titre de « Madame », réservé aux épouses blanches, ces femmes sont désignées par le terme méprisant de « Mousso » qui, en Afrique noire, signifie littéralement femelle, et par extension un être dont la fonction principale est de satisfaire les désirs sexuels des colons. « Ce n’est pas pour rien » que les Européens sont appelés « “les dieux de la brousse” » qui ont sur « nous » « tous les droits [203] » précise Hampâté Bâ pour souligner la façon dont les autochtones perçoivent l’étendue et le caractère absolu de leurs pouvoirs.

Une vingtaine d’année plus tard, en Indochine cette fois, ce qui confirme à la fois l’extension temporelle et géographique du phénomène, Pourtalès affirme : « L’indigène ne nous admire pas », « il nous craint. Nous sommes pour lui “l’homme qui a une mitrailleuse à la place du cerveau” ; (…) “le fantôme à chapeau blanc” ; “l’homme qui parvient à tous les grades” ; “l’homme qui a un canon à la place du cœur” ; “l’homme qui ne prie pas” », en un mot « un esprit frappeur [204] » qui règne par la force et la terreur si besoin est. Impitoyable prédateur donc qui bouleverse les pays qu’il domine et la vie des autochtones pour satisfaire ses désirs, ses intérêts et ses ambitions. Africains ou annamites, les « indigènes » cités, directement ou indirectement, auraient sans doute souscrit à la proposition selon laquelle, dans les colonies, l’Européen fut « un loup » pour eux-mêmes et leur contrée respective ; leur point de vue corroborant celui de Régismanset même si les conclusions qu’ils en tirent sont évidemment différentes. D’une façon plus générale, le principe du régime établi en outre-mer semble bien être la crainte éprouvée par les autochtones envers les hommes du Vieux Continent cependant que se confirme le caractère despotique du premier conformément aux analyses de Montesquieu. Attentif aux effets individuels et collectifs de cette passion, il constatait qu’elle abattait « tous les courages » et éteignait « jusqu’au moindre sentiment d’ambition. [205] » En 1901, Régismanset écrivait que la « meilleure politique indigène » devait entretenir « la résignation » et maintenir « l’indigène en état de passivité [206] » ; les différences sont négligeables et la proximité de ces analyses l’emporte sans conteste sur ce qui les différencie. Crainte encore, mais institutionnalisée cette fois, comme le constate Hampaté Bâ qui rappelle que dans certains « cercles » des possessions françaises d’Afrique noire « la cravache » est devenue un emblème majeur du pouvoir, l’une était posée sur le bureau, l’autre « suspendue à côté du portrait du président de la République française » comme si cet « instrument de correction faisait partie des armoiries de la Troisième République. [207] » Cette remarquable symbolique, où se découvre l’un des ressorts essentiels de l’Etat colonial, confirme la nature et le principe du régime établi dans de nombreux territoires d’outre-mer ; de même en Algérie où la cravache fut longtemps et couramment employée par la police contre les « indigènes. [208] »

La conquête rapide de l’empire n’a pas seulement conduit à l’avènement d’un véritable Etat impérial républicain, et modifié les orientations politiques mises en œuvre par les dirigeants du pays – triomphe de l’association, abandon de l’assimilation - ; elle a aussi favorisé une intense production intellectuelle au cours de laquelle des contemporains, souvent prestigieux et venus de disciplines variées, ont élaboré une doctrine et des concepts inédits. Penser la conjoncture internationale nouvelle depuis que les puissances européennes sont engagées dans la « course à l’Afrique », résoudre maints problèmes théoriques et pratiques dans les territoires placés sous l’autorité de la métropole, en particulier ceux posés par le statut des propriétés « indigènes » si important pour l’avenir de la colonisation et la « mise en valeur » des possessions françaises, telles sont les urgences de l’heure. Elles sont au cœur de nombreux ouvrages dans lesquels des philosophes, des juristes, des économistes, des historiens et des responsables politiques de premier plan ont cherché à comprendre, sur des bases renouvelées par l’extraordinaire influence du darwinisme, les bouleversements internationaux de leurs temps. Ainsi, ont été élaborées des conceptions particulières du monde, de l’histoire, des rapports noués avec les autochtones et de la législation coloniale qui doit être appliquée dans les différents territoires d’outre-mer. Ce sont elles que nous étudierons maintenant, de même les réactions minoritaires mais significatives néanmoins qu’elles ont suscitées chez certains contemporains convaincus d’être les témoins d’une révolution scientifique, politique et morale qu’ils jugent désastreuse parce qu’elle exalte la force, la conquête et la supériorité des Blancs.



NOTES:
[1] . Congrès international de sociologie coloniale, op. cit. , tome 1, p. 237. En 1905, le juriste J. Vernier de Byans affirme : « Ces paroles n’expriment pas seulement » l’opinion de l’orateur ; elles « sont le reflet des idées généralement admises, à l’heure actuelle, dans les milieux coloniaux. » Condition juridique et politique des indigènes…, op. cit. , p. 16.

[2] . Congrès colonial français de 1906, op. cit. , p. 362 et 364. Plus généralement, cf. M. D. Lewis. « One hundred million Frenchmen : The “assimilation” theory in French colonial policy. » Comparative studies in Society and History, vol. IV, 1961-1962, pp. 128-153.

[3] . A. de Tocqueville. De la démocratie en Amérique, Paris, GF-Flammarion, 1981, tome 2, 1ere partie, chap. XVI, p. 89. « Un mot abstrait est comme une boite à double fond : on y met les idées que l’on désire, et on les en retire sans que personne le voie. » Idem. Des remarques identiques peuvent être faites pour le terme intégration qui, sans être un synonyme, a aujourd’hui remplacé l’assimilation dans le vocabulaire politique et médiatique contemporain.

[4] . Ch. Apchié. De la condition juridique des indigènes en Algérie et dans les pays de protectorat, Paris, A. Rousseau, 1898, p. 7 et 30. Apchié était avocat à la Cour d’appel.

[5] . A. Billiard. « Etude sur la condition politique et juridique à assigner aux indigènes des colonies. » (1900), in Congrès international de sociologie coloniale, op. cit. , t. 2, p. 52. L’auteur était administrateur de commune mixte en Algérie et « inspecteur du service départemental des affaires indigènes » à Constantine. Il se prononce en faveur du maintien des « institutions traditionnelles » car il estime qu’elles « peuvent offrir aux métropoles européennes un instrument précieux, sur lequel elles n’ont qu’à mettre la main pour en faire jouer à leur profit tous les rouages. » Idem, p. 15.

[6] . Ch. Apchié. De la condition juridique des indigènes… , op. cit. , p. 30.

[7] . M. Rossetti. Institut colonial international, session de Paris, 5, 6 et 7 mai 1931, p. 109. Aux Indes néerlandaises, la législation établit « une distinction de principe entre les “sujets indigènes” et les “citoyens néerlandais” dans l’exercice des droits politiques. » R. Bertrand. Etat colonial, noblesse et nationalisme à Java, Paris, Karthala, 2005, p. 407. De même en Belgique comme l’affirme Paul Dufrenoy qui écrit : « N’assimilons pas une paillote indigène à une ferme (…) de chez nous… Ne nous imaginons pas que la privation de liberté ou la chicote tant honnie soient des atteintes insupportables à leur personne morale et physique. » Précis de droit colonial, Bruxelles, E. Bruylant, 1946, p. 9. Ancien magistrat colonial, l’auteur fut avocat près la Cour d’appel. Son ouvrage est une référence puisqu’il fut réédité quatre ans plus tard.

[8] . Allusion au décret Crémieux du 24 octobre 1870 accordant la nationalité française aux Juifs d’Algérie et à la loi du 26 juin 1889 sur la nationalité française.

[9] . O. Depont. (1862-19..). L’Algérie du centenaire, préface de Pierre Godin, ancien président du Conseil municipal de Paris, Paris, Sirey, 1928, p. 44. Administrateur de communes mixtes en Algérie, chef de cabinet du préfet d’Alger puis sous-préfet dans les Deux-Sèvres, Depont a aussi publié Les Berbères en France. L’hôpital franco-musulman de Paris et du département de la Seine en 1937.

[10] . M. Emerit. (1899-1985). L’histoire de nos méthodes coloniales. Un programme de recherches, Alger, Comité d’études économiques et sociales de l’Afrique française, 1946, p. 12. Emerit était professeur d’histoire contemporaine et coloniale à la Faculté des lettres d’Alger, membre de l’Académie des sciences d’outre-mer et correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques.

[11] . L. Milliot. « Le gouvernement et l’administration de l’Algérie. » in L’œuvre législative de la France en Algérie, sous la dir. de L. Milliot, M. Morand, F. Godin et M. Gaffiot, Paris, F. Alcan, 1930, p. 35 et 66. Milliot était professeur à la Faculté de droit d’Alger et chargé de cours à l’Ecole coloniale. Sur la loi du 26 juin 1889 et ses enjeux particuliers en Algérie où elle n’était pas applicable aux « indigènes », cf. P. Weill. Qu’est-ce qu’un Français ? Histoire de la nationalité française depuis la Révolution, Paris, Grasset, 2002, pp. 55-56. A ce propos, Y. Crawford constate : « “Assimilation” in Algeria, essentially referred in practice to the absorption of all non-Muslims into a Franco-Algerian settler identity, largely achieved by the interwar period. » The African colonial State in Comparative perspective, Yale University Press, 1994, p. 120.

[12] . Ch. de Lannoy. La colonistique…, op. cit. , p. 54. Comme le note W. B. Cohen, la « théorie de l’association ne se libéra jamais de ses origines racistes » ; « les différences existant entre la société française et ses possessions coloniales reposaient entièrement sur le postulat de l’infériorité des populations d’outre-mer. » Empereurs sans sceptre…, op. cit. , p. 77.

[13] . Fr. Luchaire. Manuel de droit d’outre-mer, Paris, Recueil Sirey, 1949, p. 31. Agrégé de droit, Luchaire fut professeur à l’université de Nancy, membre du Conseil constitutionnel et du Conseil d’Etat. Il a également présidé l’Institut des hautes études d’outre-mer de 1959 à 1964. « On a dit quelquefois, écrit aussi le juriste P. Lampué, que l’assimilation formait le trait distinct, le trait le plus accusé de la politique française d’outre-mer. Cela comporte une part d’exagération parce que l’assimilation n’a jamais été sans nuances. » Assurément. Cours de droit d’outre-mer, Paris, Le Cours de droit, 1947-1948, p. 58. P-Fr. Gonidec, professeur à la Faculté de droit et des sciences économiques de Rennes et à l’Institut des hautes études d’outre-mer, note que « 500 000 électeurs » d’origine européenne « avaient », en Algérie, « une représentation égale à celle de 3 millions d’autochtones. » Droit d’outre-mer, op. cit., p. 296.

[14] . Assemblée nationale constituante, 2e séance du 11 avril 1946, p. 1718. Bendjelloun (1893-1985) fut conseiller générale de Constantine (1931), vice-président du Conseil général jusqu’en 1951 et cosignataire, avec F. Abbas, du Manifeste du peuple algérien (12 février 1943).

[15] . Assemblée nationale, 1ere séance du 20 août 1947, p. 4505 et 4504. Houphouet-Boigny (1905-1993) fonde en 1946 le Parti démocratique de Côte-d’Ivoire puis le Rassemblement démocratique africain. Député de la Côte-d’Ivoire (1946-1958), plusieurs fois ministre sous la Quatrième et la Cinquième Républiques, il devient président de la Côte-d’Ivoire (1960-1993).

[16] . « Nous ne pouvons parler des droits politiques des indigènes, (…) ils sont à peu près inexistants, lit-on dans une brochure de la CGTU publiée en 1928. Les Algériens n’ont ni liberté de parole, ni celle de la presse et d’association. (…) Une infime partie des 6 millions d’indigènes peut voter. » « Code de l’indigénat, code de l’esclavage » in H. Cartier. Comment la France « civilise » ses colonies, Paris, Les nuits rouges, 2006, p. 154. D’après L. Blévis, il y aurait eu entre 3000 et 6000 accessions à la citoyenneté au cours de la période coloniale. Sociologie d’un droit colonial. Citoyenneté et nationalité en Algérie (1865-1947) : une exception républicaine ? Thèse pour le doctorat de science politique, IEP d’Aix-en-Provence, 2004, p. 412. En AOF, on comptait seulement « 2500 citoyens indigènes » pour 15 millions d’habitants à l’exception des quatre communes de Dakar, Saint-Louis, Gorée et Rufisque où les autochtones avaient obtenu la citoyenneté après la Première Guerre mondiale. E. Bleich. « Des colonies à la métropole » in L’esclavage, la colonisation, et après…, sous la dir. de P. Weill et St. Dufoix, Paris, PUF, 2005, p. 458.

[17] . Dès 1903, « l’assimilation » était jugée « nuisible aux intérêts français » par le colonel Azan qui ajoutait : l’égalité politique accordée aux « indigènes » d’Algérie conduirait les « Français » à être « administrés par les Arabes » cependant qu’à terme les premiers seraient « submergés, expulsés [et] anéantis. » Recherche d’une solution de la question indigène en Algérie, Paris, Challamel, 1903, p. 26 et 27. Trente ans plus tard, Marcel Olivier, qui fut gouverneur général de Madagascar (1924-1930) écrit : « Si nous voulons maintenir notre prestige et fortifier notre autorité morale sur nos sujets de couleur, il nous faut d’abord renoncer à poursuivre la chimère d’une assimilation spirituelle totale entre les races. » L’Europe devant le problème colonial, Paris, « La Cause », 1933, p. 23. En 1931, Olivier fut le second du Maréchal Lyautey lors de l’Exposition coloniale internationale de Paris.

[18] . P-Fr. Gonidec. Droit d’outre-mer, op. cit, p. 93. En 1913, Ch. de Lannoy écrivait déjà : le « principe de l’assimilation n’a jamais été appliqué de façon sincère » aux « indigènes » ; dans leur cas, il n’a souvent « fait que déguiser une politique d’assujettissement. » La colonistique…, op. cit. , p. 53.

[19] . M. Rocard. « Le drame algérien. » (Printemps 1957) in Rapport sur les camps de regroupement et autres textes sur la guerre d’Algérie, Paris, Mille et une nuits, 2003, p. 42.

[20] . G. Pervillé, par exemple, traite de « l’échec de l’assimilation de la masse musulmane » avant d’aborder la « politique indigène de Vichy » qui repose, selon lui, sur « l’association contre l’assimilation. » Une telle formulation laisse croire que l’assimilation fut, malgré tout, le propre de la politique coloniale conduite sous la Troisième République cependant que l’association serait caractéristique du régime dictatorial, raciste et antisémite de Vichy. Pour une histoire de la guerre d’Algérie, Paris, Picard, 2002, p. 40 et 51.

[21] . L. de Saussure. Psychologie de la colonisation française, op. cit. , p. 8.

[22] . L. de Saussure. Psychologie de la colonisation française…, op. cit. , p. 41 et 45. « L’homme, ajoute-t-il, est (…) toujours et avant tout le représentant de sa race. » Selon lui, les recherches anthropologiques et archéologiques les plus récentes montrent que les « races n’ont cessé de diverger depuis leur origine » et qu’elles sont « actuellement séparées les unes des autres par des caractères stables (….) qu’elles ne peuvent se communiquer l’une à l’autre… » Idem, p. 33.

[23] . L. de Saussure. Psychologie de la colonisation française…, op. cit. , p. 32 et 66.

[24] . L. de Saussure. Psychologie de la colonisation française…, op. cit. , p. 72.

[25] . Idem, p. 14 et 11.

[26] . Ibidem, p. 163. Cette thèse est également soutenue par J. Harmand, autre disciple de Le Bon, dans son maître livre qui fut longtemps une référence. Lui aussi s’en prend aux « idées révolutionnaires » et à « la propagation de leur utopie » accusées d’avoir gravement nui au développement et à la stabilité de l’empire. Domination et colonisation, op. cit. , p. 18.

[27] . G. Le Bon. Psychologie politique et défense sociale, (1ere édition 1911), Paris, Les amis de G. Le Bon, 1984, p. 23. « Croire, ajoute-t-il, qu’on modifie l’âme d’un peuple en changeant ses institutions et ses lois est resté un dogme que nous aurons à combattre fréquemment dans cet ouvrage. » A l’époque, ce livre fut publié à plus de 19 000 exemplaires. En tant que rapporteur officiel cette fois, Le Bon avait soutenu des analyses semblables au Congrès colonial international de Paris (30 juillet-3 août 1889).

[28] . P. Masson. (1863-1938). Les colonies françaises au début du XXe siècle. Cinq ans de progrès (1900-1905), Marseille, Barlatier, 1906, p. 15.

[29] . P. Giran. Psychologie du peuple annamite. Le caractère national. L’évolution historique, intellectuelle, sociale et politique, préface de E. Aymonier, Paris, E. Leroux, 1904, p. 28. Auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la psychologie des peuples, Giran était administrateur des services civils en Indochine.

[30] . P. Giran. De l’éducation des races. Etude de sociologie coloniale, Paris, Challamel, 1913, p. 9 et 13. Cet ouvrage se présente comme une réfutation scientifique de la politique éducative appliquée aux « indigènes. » Conséquence particulière mais fort nuisible de l’assimilation, selon lui, elle produit des « déclassés » et « des individus dangereux » qui, comparables aux « anarchistes », menacent les fondements de l’ordre colonial. Idem, p. 223.

[31] . P. Giran. Psychologie du peuple annamite…, op. cit. , p. 28. « Le système nerveux, le système musculaire et le système sanguin sont à l’unisson, mais dans un ton exceptionnellement bas : la circulation du sang est lente, les nerfs sont épuisés et les muscles sans ressort » : telles sont, pour l’auteur, les causes physiologiques de l’apathie et de l’indifférence de « l’Annamite. » Idem, p. 64.

[32] . E. Aymonier. « Préface » à Psychologie du peuple annamite, op. cit. , p. 15. Spécialiste de la langue et de la culture khmères, Aymonier (1844-1929) fut capitaine d’infanterie, administrateur en Cochinchine et résidant de France en Annam (1886-1887).

[33] . G. Hardy. « Psychologie et tutelle. » in Chemins du monde. Fin de l’ère coloniale ?, Paris, Editions de Clermont, 1948, p. 48.

[34] . G. Hardy. Nos grands problèmes coloniaux, Paris, A. Colin, 1933, 2eme édition, p. 10. En 1939, s’inspirant de l’œuvre d’André Siegfried qu’il juge « si neuve, si vraie, si prenante », il publie, chez Gallimard, La géographie psychologique. Dans un cours destiné aux étudiants de la Faculté de droit de Paris, Deschamps affirme en 1948 : « L’empire français (…) reflète les tempéraments gaulois et latin, le tempérament individualiste, épris d’aventures du Gaulois, le tempérament juriste du latin. » L’Union française…, op. cit. , p. 5.

[35] . E. Petit. Organisation des colonies françaises et des pays de protectorat, Paris, Berger-Levrault, 1894, tome 1, p. 95. Professeur à l’Ecole coloniale, Petit a publié de nombreux ouvrages sur les colonies françaises.

[36] . L. de Saussure. Psychologie de la colonisation française, op. cit. , p. 30. Pour les adversaires de l’assimilation, ce type d’arguments est un véritable leitmotiv. « Parmi les nations modernes, les Hollandais et les Anglais seuls ont réussi, jusqu’à présent, à imposer leur joug à des peuples asiatiques fort différents d’eux. Ils n’y sont parvenus (…) que parce qu’ils ont su respecter les mœurs, les coutumes et les lois de ces peuples, les laissant en réalité s’administrer eux-mêmes, et bornant leur rôle à toucher une partie des impôts, à pratiquer le commerce et à maintenir la paix » écrivait déjà G. Le Bon en 1888. « L’influence de la race dans l’histoire. », 28 avril 1888, in Immigration, chance ou catastrophe ? Paris, Les amis de G. Le Bon, 1987, p. 33.

[37] . J. Brunhes (1869-1930). Institut colonial international, session de Paris, 17, 18 et 19 mai 1921, p. 154. Professeur au Collège de France, Brunhes fut membre de l’Institut, de l’Académie des sciences morales et politiques et directeur des « Archives de la planète », à partir de 1927.

[38] . E. Burke. (1729-1797). Réflexions sur la Révolution française (1790) suivi de Textes choisis sur la Révolution, trad. de P. Andler, présentation de Ph. Raynaud, Paris, Hachette, 1989, p. 222 et « Discours sur la situation actuelle de la France » (9 février 1790), p. 329. Publié à Paris à 2000 exemplaires, le 29 novembre 1790, ses Réflexions ont connu un succès retentissant comme en témoignent ses onze rééditions en l’espace d’un an. Philosophe et homme politique, Burke siège au Parlement sur le banc des whigs depuis 1766.

[39] . J. Ferry. « Préface » à l’ouvrage de N. Faucon. La Tunisie depuis l’occupation française, Paris, Challamel, 1892 in Discours et opinions, op. cit. , tome 4, p. 529.

[40] . P. Azan. L’armée indigène nord-africaine, (1925), op. cit. , p. 39.

[41] . J. Harmand. Domination et colonisation, op. cit. , p. 18 et 248. Il s’est trouvé des contemporains, rares il est vrai, pour condamner ces conceptions. « La nation qui a proclamé, sinon inventé, les “Droits de l’homme”, a bien des réformes à accomplir dans ses rapports avec les indigènes algériens écrivait Leroy-Beaulieu qui ajoutait : « Ce n’est pas, en effet, des “droits des Français” que parlaient nos pères ; c’est en appliquant les “Droits de l’homme” (…) qu’ils sont arrivés si facilement à ses concilier et les Bretons, et les Flamands et les Alsaciens, et les Corses. (…) Il faut en Algérie reprendre cette noble et utile tradition. » L’Algérie et la Tunisie, (1897), op. cit. , p. 280. Quelques années plus tard, Charles Dumas affirme : « En demandant à la France des Droits de l’homme de les reconnaître pour les indigènes (…) je prétends ne pas avoir fait œuvre de parti, mais bien m’être attaché à la plus haute tradition philosophique de la société moderne. » Libérez les indigènes ou renoncez aux colonies, Paris, Figuière & Cie, 1914, 3eme édition, p. XI. Député socialiste, Dumas fut chargé, en 1913, par son groupe parlementaire de conduire une enquête sur la situation des « indigènes » d’Afrique du Nord.

[42] . F. Eboué. (1884-1944). Politique indigène de l’Afrique Equatoriale Française, 1941, p. 3. D’origine antillaise, Eboué fut diplômé de l’Ecole coloniale, secrétaire général de la Martinique (1932-1934) puis gouverneur de la Guadeloupe en 1936. Il est condamné à mort sous le régime de Vichy. Ses cendres ont été transférées au Panthéon.

[43] . J. Ferry. Le gouvernement de l’Algérie, Paris, A. Colin, 1892, p. 13 et 14. Gouverneur général de l’Algérie (1891-1897), Jules Cambon déclarait devant la Commission sénatoriale d’étude des questions algériennes : « On ne peut songer à administrer un pareil assemblage de peuples comme un département français. L’idée d’assimilation est donc chimérique en soi. » Le gouvernement général de l’Algérie (1891-1897), Paris. E. Champion, 1918, p. 9.

[44] . J. Ferry. Le gouvernement de l’Algérie, op. cit. , p. 61.

[45] . Idem, p. 78 et 79. « Le gouverneur est le dépositaire de notre autorité dans la colonie » écrit le juriste P. Dareste qui ajoute qu’il exerce des pouvoirs militaires, administratifs et judiciaires et dirige les fonctionnaires et les agents du gouvernement. Traité de droit colonial, (1931), op. cit. , p. 78.

[46] . J. Ferry. Le gouvernement de l’Algérie, op. cit. , p. 57.

[47] . J. Ferry. « Préface » à La Tunisie depuis l’occupation française de N. Faucon in Discours et opinions, op. cit. , tome 5, p. 529. Plus tard, R. Maunier écrit des gouverneurs des colonies qu’ils « font tous les métiers », qu’ils « ont toutes fonctions », qu’ils « sont dictateur à plus d’un égard … » Répétitions écrites de législation coloniale, Paris, Le Cours de Droit, 1938-1939, p. 281. Sous la plume de Mona Ozouf, « l’entreprise coloniale » de Ferry, « bien plus soucieuse des droits des indigènes que ne le dit la légende noire », serait l’expression d’une « tension entre unité et liberté. » Jules Ferry, Paris, Bayard, 2005, p. 60. Ou comment la pondération supposée de l’analyse, réputée être au fondement de l’objectivité, soutient ici une entreprise de réhabilitation des orientations impériales du fondateur de l’école laïque et une légende dorée fort éloignée des conceptions de ce dernier.

[48] . Idem, p. 531. Pour souligner l’importance des changements intervenus, Ferry ajoute : « Il est manifeste que nos conceptions et nos méthodes politiques sont en voie de modification sérieuse et profonde. Nous avons mesuré le vide des solutions absolues ; nous avons appris à faire de la bonne politique avec des Constitutions imparfaites. »

[49] . J. Ferry. Le gouvernement de l’Algérie, op. cit. , p. 58. (Souligné par nous.) Ancien président du Conseil et ministre des Finances de 1899 à 1902, Joseph Caillaux (1863-1944) dénonce lui aussi « l’idéologique formule » selon laquelle « l’Algérie est le prolongement de la France » et « qu’ainsi elle doit être administrée comme le département de la Sarthe ou celui de l’Orne. » Préface à Problèmes algériens de M. Ajam, Paris, Larose, 1903, p. VIII.

[50] . L. de Saussure écrit : « Plus [la] constitution mentale [d’un peuple] est différente de celle d’un autre peuple, plus l’application d’institutions d’emprunt sera faussée », moins elles pourront « fonctionner normalement. » Psychologie de la colonisation française…, op. cit. , p. 62.

[51] . P. Dareste. Traité de droit colonial, (1931), op. cit. , p. 233. (Souligné par nous.) De même dans les possessions allemandes comme le note le Dr. Otto Köbner. « L’ensemble des règles énoncées pour le droit privé, le droit pénal, la procédure et l’organisation judiciaire ne sont d’application (…) que pour la population blanche des colonies » écrit-il avant d’ajouter : « relativement à la situation juridique des indigènes et de tous les autres gens de couleur, le droit impérial de rendre des ordonnances est (…) illimité en principe. » « Les organes de législation pour les colonies allemandes. » in Les lois organiques des colonies. Documents officiels précédés de notices historiques, Bruxelles, 1906, t. 3. pp. 341-342.

[52] . J. Chailley-Bert note ainsi : « Aujourd’hui, pour tout homme qui a étudié les questions coloniales, la thèse de l’assimilation est sans valeur et celle de la spécialité de la loi est acceptée par tous les gens compétents, en attendant qu’elle le soit devant l’opinion publique. » Institut colonial international, op. cit. , 1904, p. 78.

[53] . J. Lambert. Cours de législation algérienne, tunisienne et marocaine, Alger, Ferraris, 1949, p.42.

[54] . J. Ferry. Le gouvernement de l’Algérie, op. cit. , p. 58.

[55] . E-L. Guernier. (1882-1973). L’Afrique. Champ d’expansion de l’Europe, Paris, A. Colin, 1933, p. 170 et 173. Ancien membre du Conseil de Gouvernement du Protectorat du Maroc, Guernier fut professeur à l’Institut des Hautes Etudes Marocaines et à l’Institut d’études politiques. Plus tard, il devint membre de l’Académie des sciences d’outre-mer. En 1903, Wahl saluait déjà le « rapport de Ferry sur l’organisation du gouvernement général » et les différentes mesures arrêtées par les autorités métropolitaines. L’Algérie, op. cit. , p. 261.

[56] . Maréchal Lyautey. « Politique du protectorat. » (18 novembre 1920). Lyautey l’africain. Textes et lettres du maréchal Lyautey présentés par P. Lyautey, tome IV (1919-1925), Paris, Plon, 1957, p. 28.

[57] . L. Barthou (1862-1934) cité par E-L. Gautier. L’Afrique. Champ d’expansion de l’Europe, (1933) op. cit. , p. 174. Douze fois ministre, Barthou fut une personnalité politique importante de la Troisième République.

[58] . G. François et H. Mariol. Manuel de législation coloniale, Paris, E. Larose, 1909. p. 15. François est sous-directeur au ministère des Colonies et Mariol rédacteur dans le même ministère. Sous une forme adaptée à la nature de l’ouvrage, ces analyses sont aussi présentes dans un manuel de l’enseignement primaire supérieur. Constatant la grande diversité des autochtones de l’empire parmi lesquels se trouvent des « demi-sauvages » et des « peuples avancés », comme les Annamites, les auteurs soutiennent que le protectorat est « plus économique » et qu’il « heurte moins les sentiments des populations. » P. Hallynck et M. Brunet. Nouveau cours d’histoire. (1935), op. cit. , p. 159.

[59] . En 1948, M. Devèze note : en Tunisie, « le protectorat diminuait pour la France l’effort administratif : une assez petit quantité de fonctionnaires, contrôleurs en général, pouvaient surveiller et orienter l’activité des indigènes. C’était un grand avantage… » La France d’outre-mer…, op. cit. , p. 108. « Pour l’essentiel, les principes régissant le protectorat marocain sont les mêmes » que pour la Tunisie écrit aussi J. Lafon : « fiction de la souveraineté marocaine, installation d’une puissante administration française, réformes dans les secteurs névralgiques des finances et de la justice. » Itinéraires, op. cit. , p. 324. Cf. également. D. Rivet. Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation, Paris, Hachette, 2000.

[60] . Machiavel. Le Prince. Œuvres complètes, Paris, Gallimard la Pléiade, trad. de J. Gohory, présentation de J. Giono, chap. V, p. 302.

[61] . J. Harmand. Domination et colonisation, (1910), op. cit. , p. 160, 163 et 170. (Souligné par nous.) En 1921, Lavergne rend hommage à Harmand qui a su, contre l’assimilation qualifiée « d’idéologie religieuse », élaborer une « méthode politique » nouvelle tenant compte « des différences de races et de milieux. » Les principes des nationalités et les guerres, op. cit. , p. 139.

[62] . Analyses également défendues par le juriste Le Fur qui écrit : le protectorat « est mieux accepté des indigènes que l’annexion pure et simple, parce qu’il comporte le maintien, au moins théorique, d’une certaine autonomie. De plus, le protectorat apparaît comme beaucoup plus pratique et économique que l’annexion, par le fait même que l’administration locale y est maintenue », qu’elle « coûte évidemment beaucoup moins que l’introduction à grands frais d’une administration analogue à celle de la métropole. » L. Le Fur. Précis de droit international public, op. cit. , § 227, p. 109.

[63] . A. Billiard. A. Politique et organisation coloniales (principes généraux), Paris, Giard&Brière, 1899, p. 5.

[64] . M. Delafosse. (1870-1926). Participation élargie des colons européens et des indigènes à la confection des règlements locaux, Marseille, Barlatier, 1922, p. 4. 7 et 8. Gouverneur honoraire des colonies, professeur à l’Ecole coloniale et à l’Ecole nationale des langues orientales, Delafosse fut également membre du Conseil supérieur des colonies. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages considérés alors comme des classiques. En ce qui concerne le problème, tant débattu à l’époque, de la représentation politique des « indigènes », Delafosse affirme : « le système adopté » doit s’écarter « le moins possible des coutumes traditionnelles antérieures à notre intervention. » Idem, p. 5.

[65] . A. Sarraut. Grandeur et servitudes coloniales…, op. cit. , p. 116. Passage cité par le ministre belge des Colonies, Paul Crokaert, pour soutenir la politique de son pays au Congo et condamner l’assimilation. « Fallait-il faire table rase de toutes les institutions indigènes pour installer ex adrupto l’armature sociale et juridique des Européens du XXe siècle ? Nous nous sommes bien gardé de pareille sottise » affirme-t-il. « Introduction » à Corpus Juris belgici. Droit colonial, Bruxelles, Editions E. Picard, 1932, t. 1, p. 13.

[66] . Argument depuis longtemps employé par les adversaires de l’assimilation qui, non contents de la rejeter sur le plan juridique, la condamne aussi sur le plan éducatif. « De même qu’il faut à un estomac la nourriture spéciale qui convient à l’âge et à l’espèce, de même à un cerveau il faut une nourriture appropriée au degré de développement auquel il est parvenu. Or, il est incontestable que le cerveau des populations orientales n’est pas arrivé à un degré qui lui permette de recevoir, sans indigestion cérébrale, notre nourriture intellectuelle. » Dr. Poitou-Duplessy. Congrès colonial international de Paris, Paris, Challamel, 1889, p. 81. En 1931, Sarraut soutient : « les hautes spéculations scientifiques sont un vin capiteux qui tourne facilement les têtes. Certains tempéraments n’offrent aucune résistance aux excitants… » Conséquence pratique de cette proposition générale : la nécessaire « limitation de la collation des grades universitaires supérieurs à une élite [indigène] sévèrement choisie. » Grandeur et servitude coloniales…, op. cit. , p. 153.

[67] . A. Sarraut. Grandeur et servitude coloniales, op. cit. , p. 166-167 et 171.

[68] . Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946.

[69] . J. Lambert. Cours de législation algérienne, tunisienne et marocaine, op. cit. , p. 97 et 95. Il salue l’action du député Viard qui, par ses interventions décisives à l’Assemblée nationale, a permis d’éviter « cette monstruosité : l’application de plein droit à l’Algérie des lois métropolitaines relatives à la détermination des crimes, délits et contraventions, à la fixation des peines, à la procédure et à l’organisation judiciaire en matière civile et pénale. » Idem. A part « la législation criminelle, le régime des libertés publiques et l’organisation politique et administrative, le principe de spécialité demeure la règle sous la Quatrième République comme en témoigne l’article 72 de la Constitution. « En toutes autres matières, la loi française n’est applicable dans les territoires d’outre-mer que par disposition expresse ou si elle a été étendue par décret aux territoires d’outre-mer après avis de l’Assemblée de l’Union. » Titre VIII, « De l’Union française », section II, art. 72. (Souligné par nous.)

[70] . P-O. Lapie. « Expérience africaine. » in Chemins du monde…, (1948), op. cit. , p. 114-115. (Souligné par nous.) Parmi les recommandations de la Conférence de Brazzaville (1944), on lit ceci : « Les fins de l’œuvre de civilisation accomplie par la France dans les colonies écartent toute idée d’autonomie, toute possibilité d’évolution hors du bloc français de l’empire ; la constitution éventuelle, même lointaine, de self-governments est à écarter. » Cité par Ch.-R. Ageron. « De Gaulle et la Conférence de Brazzaville. » in L’entourage de De Gaulle, op. cit. , p. 249. (Souligné par nous.)

[71] . B. Lavergne. Une révolution dans la politique coloniale de la France…, op. cit. , p. 40. Inspecteur général de l’Instruction publique et professeur de philosophie, A. Bridoux écrit dans son manuel de morale publié en 1946 : « les peuples colonisés (…) demeuraient incapables de gouverner et d’administrer, d’assurer l’ordre et la sécurité de leur pays, d’utiliser leurs ressources naturelles et de les faire entrer dans le circuit mondial. » Morale, Paris, Hachette, 1946, p. 221. Merci à O. Revault d’Allonnes de m’avoir fait découvrir cet ouvrage.

[72] . A. Césaire. « L’impossible contact. » in Chemins du monde, (1948), op. cit. , p. 107. L’essentiel de cette contribution est développé quelques années plus tard dans Le discours sur le colonialisme publié en 1955.

[73] . P. Azan. Recherche d’une solution de la question indigène en Algérie, Paris, A. Challamel, 1903, p. 25 et 28. A l’époque, ces analyses sont banales. Fouillée affirme ainsi : « lorsqu’un homme descend d’une famille de race inférieure, dépourvue de toute culture ancestrale, il est généralement impossible de l’élever du premier coup au-dessus d’un certain niveau. (…) Voulez-vous (…) arriver aux notions les plus abstraites, aux combinaisons de logique ou d’invention scientifique, le développement s’arrête. » Tempérament et caractère selon les individus, les sexes et les races, op. cit. , p. 334-335.

[74] . G. Le Bon. « De l’influence de l’éducation et des institutions européennes sur les populations indigènes des colonies. », (1889), in Congrès colonial international, op. cit. , p. 58.

[75] . Bien que critique, P-A. Sorokin, consacre un chapitre entier aux partisans de « l’Ecole géographique » emmenés par Ellsworth Huntington dont l’ouvrage – Civilization and climate – est, en 1935, une référence mondialement connue. P-A. Sorokin. Les théories sociologiques contemporaines, trad. de R. Verrier, Paris, Payot, 1938, p. 143-149. Le livre de Sorokin (1889-1968), célèbre professeur de sociologie à Harvard, est un classique traduit en sept langues. En France, les analyses de Huntington ont inspiré les travaux d’André Missenard, spécialiste des climats et rapporteur auprès de l’organisation d’hygiène de la Société des nations. En 1937, il publie L’homme et le climat préfacé par le prix Nobel de médecine Alexis Carrel. Comme son maître à penser, Missenard écrit : « les zones de civilisation coïncident exactement avec les zones de stimulation du climat », c’est-à-dire avec les zones tempérées. A contrario, on apprend que « la grande chaleur des tropiques diminue l’activité de l’esprit » ce qui explique, selon lui, le faible niveau de développement des peuples et des contrées concernés. L’homme et le climat, Paris, Plon, 1937, p. 202 et 181. Thèse classique déjà présente chez P. Giran, par exemple, lorsqu’il étudie la psychologie de « l’Annamite. » « La dépression considérable produite dans l’organisme par l’action de la chaleur et de l’humidité (…) se traduit par une invincible torpeur, par l’horreur de tout effort pénible, physique ou intellectuel » affirme-t-il. Psychologie du peuple annamite…, (1904), op. cit. , p. 64.

[76] . Dr. Fr. Jauréguiberry. Les Blancs en pays chauds. Déchéance physique et morale, Paris, Maloine & Fils, 1924, p. 60. S’inspirant des théories de Darwin et des thèses de Le Bon, Fouillée affirme : en raison de « la loi de régression », les « croisements » entre races très différentes ont pour conséquence de « ramener à la surface les traits inférieurs souvent disparus. » Tempérament et caractère…, op. cit. , p. 341. Dans une conférence publique soutenue par l’Union coloniale, J-B. Malon déclare, après avoir condamné le mariage et le concubinage mixtes : « Ah ! non, je ne saurais encourager la reproduction des métis franco-indochinois ! » « Ils passent (…) pour posséder les vices des deux races et non leurs qualités. » « Conseils à ceux qui veulent s’établir en Indo-Chine. » in Préparations aux carrières coloniales, préface de J. Chailley-Bert, Paris, Challamel, 1904, p. 162

[77] . Dr. Fr. Jauréguiberry. Les Blancs en pays chauds. Déchéance physique et morale, op. cit. , p. 51. Pour l’auteur, cette séparation est « un principe fondamental » et le « secret » de la réussite de la colonisation britannique. Aussi faut-il l’appliquer dans les possessions françaises pour restaurer l’autorité de « l’Européen » que les « indigènes » doivent considérer comme le « sahib. » Idem, p. 56.

[78] . A. Pichot distingue deux formes d’eugénisme. L’un est « négatif » – c’est celui défendu par Jauréguiberry, notamment - ; il a pour fin d’empêcher une dégénérescence annoncée. L’autre est « positif » ; il consiste à « améliorer la société en encourageant la reproduction des individus « supérieurs », voire en l’organisant. Ces qualificatifs ne valent pas condamnation dans un cas, approbation dans l’autre ; il s’agit uniquement de penser différents types d’eugénisme susceptibles d’être mis en œuvre de façon complémentaire parfois. La société pure. De Darwin à Hitler, Paris, Flammarion, 2001, p. 159.

[79] . V. Spielmann. (1866-1938). En Algérie. Le centenaire au point de vue indigène, Alger, Editions du Trait-d’Union, 1930, p. 27. Cet ouvrage comporte un avertissement ainsi rédigé : « Etant donné que nos éditions sont interdites et saisies au Maroc, étouffées en Algérie-Tunisie, nous prions nos amis de vouloir bien les faire connaître à leurs relations. » Cette information en dit en long sur la liberté d’expression dans ces trois colonies françaises. Journaliste, fondateur de plusieurs journaux en Algérie dont Le Trait d’Union en 1923, Spielmann fut militant du Parti communiste. Sans doute exclu en 1926, il participe à la Fraternité algérienne de l’Emir Khaled dont il a publié, deux ans auparavant, un texte important. Parmi les revendications de l’Emir présentées sous la forme d’une lettre ouverte adressée au président du Conseil, Edouard Herriot, il y a celles-ci : « Application aux indigènes des lois sociales et ouvrières ; Liberté absolue pour les ouvriers indigènes de toutes catégories de se rendre en France. » La situation des musulmans d’Algérie, Alger, Editions du Trait-d’Union, 1924, p. 23. A propos de la liberté de la presse dans les colonies, Albert de Pourvouville écrit dans un rapport présenté à l’Institut colonial international : « Ce droit, qui serait intangible dans une métropole, peut être, dans un pays soumis au régime des décrets, à chaque instant modifié ou restreint et même, dans certains cas, supprimé. » Institut colonial international, 1924, op. cit. , p. 189. Qu’en termes clairs, ces choses là sont dites.

[80] . « Code de l’indigénat, code d’esclavage. », (1928), in H. Cartier. Comment la France « civilise » ses colonies, op. cit. , p. 152.

[81] . Décret du 24 avril 1928 relatif à « l’émigration » et à la « circulation des indigènes en Afrique occidentale française. » Annuaire de documentation coloniale comparée, 1928, vol. 2, p. 412. Cf. également J. Ninine. La main-d’œuvre dans les colonies françaises, Paris, Jouve&Cie Editeurs, 1932, p. 87. L’auteur de cette thèse de droit confirme que les premières dispositions citées s’appliquent à tous les autochtones y compris les citoyens « indigènes » des « communes libres » de Dakar, Rufisque, Gorée et Saint-Louis.

[82] . Décret du 1er mars 1927 « portant réglementation de l’émigration des indigènes du Togo. » idem, p. 642.

[83] . G. Garros. Forceries humaines, Forceries humaines, Paris, A. Delpeuch, éditeur, 1926, p. 54. Il cite le programme de Bui Quang Chieu, chef du Parti constitutionnaliste indochinois en 1926, qui exigeait, entre autres, « la liberté de voyager. » Idem, p. 167. Garros avait été directeur du Moniteur des Provinces publié à Saigon. Le livret doit comprendre la photographie de son titulaire, son état civil, l’adresse de ses parents, la liste des établissements scolaires fréquentés, les diplômes obtenus et l’adresse du correspondant en France. Hô Chi-Minh. Le procès de la colonisation française, (1925), présenté par Alain Ruscio, Paris, Le temps des cerises, 1998, p. 120.

[84] . A. Viollis. (1870-1950). Indochine S. O. S, (1935), préface de Fr. Jourdain, Les Editeurs français réunis, 1949, p. 128. La première édition avait été préfacée par André Malraux.

[85] . F. Challaye (1875-1967). Souvenirs sur la colonisation, Paris, Librairie Picart, 1935, p. 112. Philosophe et ami de Péguy, Challaye s’opposa très tôt à la politique coloniale de la Troisième République. Alain, André Gide et Romain Rolland saluèrent la publication de cet ouvrage et le courage de son auteur. Critiquant lui aussi ces dispositions, L. Werth écrit : « le système, est d’empêcher les jeunes annamites de connaître le ferment d’Europe. » Cochinchine, (1926), op. cit. , p. 118. En Nouvelle-Calédonie, la réglementation est plus stricte encore puisque les tribus « sont cantonnées dans des territoires délimités administrativement, d’où il est même défendu de sortir aux femmes et aux filles. » P. Dareste. Traité de droit colonial¸ (1931), op. cit. , p. 188.

[86] . Décret du 22 mars 1930 du gouverneur de l’Erythrée, Annuaire de documentation coloniale comparée, op. cit. , 1930, vol. 1, p. 408.

[87] . Art. 5 du décret du 5 décembre 1933 relatif aux « circonscriptions indigènes. » Idem, 1933, vol. 1, p. 120. A la même époque, des dispositions voisines existent dans l’Union Sud-Africaine où les « Noirs » doivent disposer d’un « pass ou licence de déplacement » pour voyager à l’intérieur du pays. R. Darson. « La “barre de couleur” en Afrique australe. » in Outre-Mer, n°2, juin 1936, p. 140. De ce point de vue, le régime d’Apartheid établi par la suite n’a rien inventé. Enfin, « dans les possessions allemandes, nous voyons des restrictions analogues venir limiter, sinon complètement l’interdire, l’émigration des indigènes » constate A. Duchêne en 1900. « Le problème actuel de la main-d’œuvre dans les colonies. » in Congrès international colonial, op. cit. , p. 564.

[88] . P. Azan. « L’armée d’Afrique. » in Une œuvre française, (1929), op. cit. , p. 48-49. (Souligné par nous.) Dans la même publication, E. F. Gautier écrit : « On ne se représente pas l’abîme entre l’Occident et l’Orient. On croit souvent qu’il y a une simple différence de catéchisme entre le musulman et le chrétien. En réalité, conception de la famille, de l’Etat, du juste et de l’injuste, constitution même du cerveau, tout de part et d’autre a été modelé différemment par des millénaires d’histoire divergente. » Idem, p. 285. Gautier (1864-1940) fut attaché à l’état-major de Gallieni en 1897 à Madagascar et professeur à l’Ecole des lettres d’Alger. En 1937, les travailleurs « indigènes » d’Algérie présents en France sont estimés à « 70 000 » par R. Lespès qui soutient que leur « séjour » altère « leur santé » et « leur moralité. » Pour comprendre l’Algérie, Alger, 1937, p. 35. Ce livre exprime un point de vue partagé par les autorités coloniales puisqu’il fut publié sous les « auspices du gouverneur général de l’Algérie. »

[89] . Le thème de l’envahissement de l’Europe et des Etats-Unis par le « flot montant des peuples de couleur » est classique. Il a été popularisé, entre autres, par Stoddard qui écrivait dans l’ouvrage grâce auquel il est devenu célèbre : « l’immigration de couleur est un péril universel qui menace chaque partie du monde blanc. » T. L. Stoddard (1883-1950). Le flot montant des peuples de couleur contre la suprématie mondiale des blancs (1920), trad. de A. Doysié, Paris, Payot, 1925, p. 259.

[90] . P. Even. « Préface » à Traité de l’immigration et de la greffe inter-raciale de R. Martial. Paris, Larose, 1931. Martial estime aussi que le « séjour » des « exotiques » en France augmente leurs « défauts » ce qui est « source de nouvelles difficultés. » Idem, p. 282-283. Il fut directeur municipal puis directeur départemental d’Hygiène, adjoint technique des armées, directeur des services d’hygiène de la ville de Fez, membre de la Société d’hygiène et de médecine publiques, chargé de cours sur l’immigration à l’Institut d’hygiène de la Faculté de médecine de Paris. Sous le régime de Vichy, il devient co-directeur de l’Institut d’anthroposociologie avec le professeur de droit Joseph Saint-Germès qui sera, en 1949, l’un des fondateurs de la Revue de psychologie des peuples.

[91] . B. Larbiou. « René Martial, 1873-1955. De l’hygiénisme à la raciologie, une trajectoire possible. » Genèses, n°60, septembre 2005, p. 111.

[92] . R. Martial. Traité de l’immigration …, op. cit. , p. 224.

[93] . R. Martial. La race française, Paris, Mercure de France, 1934, p. 323.

[94] . R. Martial. Race, hérédité, folie. Etude d’anthropo-sociologie appliquée à l’immigration, Paris, Mercure de France, 1938, p. 143 et 187. L’auteur a placé en exergue de cet ouvrage la phrase suivante : « Tant que les qualités héréditaires de la race sont intactes, la force et l’audace de leurs ancêtres pourront se réveiller chez les hommes modernes. Sont-ils encore capables de le vouloir ? » Il s’agit d’une citation extraite du livre L’homme, cet inconnu d’Alexis Carrel, prix Nobel de médecine et partisan de l’eugénisme.

[95] . Cf. P. Weil. La France et ses étrangers, Paris, Calmann-Lévy, 1991 et, plus récemment, Liberté, Egalité, discriminations, Paris, Grasset, 2008, A. Spire. Etrangers à la carte. L’administration de l’immigration en France (1945-1975), Paris, Grasset, 2005 et G. Noiriel. Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle). Discours publics, humiliations privées, Paris, Fayard, 2007.

[96] . Cf. par exemple, le chapitre IV, intitulé « L’immigration pendant la guerre », qui comprend une sous-partie consacrée à la main-d’œuvre coloniale et chinoise. G. Mauco. Les étrangers en France. Leur rôle dans les activités économiques, Paris, A. Colin, 1932, p. 69 et suiv. Considéré comme l’un des meilleurs spécialistes des questions migratoires, Mauco devient, en 1935, secrétaire général du Comité français de la population. Sur ce sujet précis, cf. L. Dornel. « Les usages du racialisme. Le cas de la main-d’œuvre coloniale en France pendant la Première Guerre mondiale. » Genèses, n°20, 1995, pp. 48-72. Et plus généralement, E. Savarese. Histoire coloniale et immigration, Paris, Séguier, 2000.

[97] . G. Mauco. Les étrangers en France…, op. cit. p. 556 et 558. (Souligné par nous.)

[98] . Idem, p. 490. S’appuyant sur l’expérience de la Première Guerre mondiale, Mauco soutient que « la venue de Nègres, de Chinois, d’Indiens, d’Arabes avait déjà permis de constater dans les hôpitaux les dangers de l’introduction de ces populations exotiques. »

[99] . Agrégé d’histoire, professeur de géographie économique à la Faculté des lettres de Paris, Demangeon (1872-1940) est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés et de plusieurs manuels de géographie pour l’enseignement secondaire.

[100] . Jusqu’en 1943, Mauco collabore à la revue xénophobe, raciste et antisémite L’Ethnie française dirigée Georges Montandon qui fut nommé professeur d’ethnologie à l’Ecole d’anthropologie en 1933 puis directeur de l’Institut d’études des questions juives et ethnoraciales sous l’Occupation. A la Libération, Mauco devient secrétaire général du Haut comité de la population et de la famille créé auprès du gouvernement provisoire. Il a exercé cette responsabilité jusqu’en 1970.

[101] . G. Mauco. Les étrangers en France…, op. cit. , p. 485 et 523. L’inquiète aussi la présence de nombreux Juifs étrangers. Rue Pavé par exemple, des « enfants bruns, nerveux, aux yeux ardents animent les vieilles demeurent et ajoutent à l’impression de vie fébrile et inquiétante qui se dégage de ces milieux. » Idem, p. 347. L’auteur n’est pas seulement raciste, il est aussi, comme nombre de ses contemporains alors, antisémite ce qui aide à mieux comprendre sa collaboration ultérieure à l’Ethnie française.

[102] . En 1938, l’élu communiste Léon Mauvais déclare au Conseil général de la Seine : « Je dois (…) dire qu’il s’est trouvé des Arabes qui sont venus se plaindre de ce qu’on les obligeait à se rendre à cet hôpital franco-musulman et qu’on avait pas voulu les admettre dans les hôpitaux de Paris. » Cité in 1935-2005. L’hôpital Avicenne : une histoire sans frontières, Musée de l’Assistance publique, Paris, 2005, p. 14. Député et conseiller municipal de Paris de 1935 à 1939, Mauvais (1902-1980) fut membre du Bureau politique du PCF de 1945 à 1964.

[103] . A. Beaud cité par O. Depont. Les Berbères en France. L’hôpital franco-musulman de Paris et du département de la Seine, Lille, Douriez-Bataille, 1937, p. 122.

[104] . Congrès colonial français de 1905, op. cit. , p. 314. (Souligné par nous.)

[105] . Edmond et Etienne Sergent. « « Hygiène de l’Afrique septentrionale. » in A. Chantemesse et E. Mosny. Hygiène coloniale, Paris, Baillière & Fils, 1907, p. 183. Le premier était préparateur à l’Institut Pasteur de Paris, le second médecin colonial. Sur l’Indochine, cf. Dr. Simond. « Hygiène de l’Indochine », idem, p. 474. 28 ans plus tard, au Cambodge, A. Viollis constate que « l’assistance médicale est insuffisante » et « mal organisée » puisqu’il y a « 160 000 indigènes pour un seul médecin. » Indochine S. O. S, op. cit. , p. 72. Contrairement à la légende dorée de la colonisation, la “couverture médicale” de l’empire est toujours demeurée très faible. Dans un « rapport fait au nom de la Commission des finances » de l’Assemblée nationale « chargée d’examiner le projet de loi portant fixation du budget général de l’exercice 1933 », le député de la Drôme, Léon Archimbaud (1880-1944) livre les chiffres suivants : 419 médecins en Indochine pour 20 millions d’habitants, 299 en A. O. F pour 13 451 603 d’habitants, 154 en A. E. F pour 3 196 979 d’habitants, 14 au Togo pour 750 065 d’habitants. A titre de comparaison, il y avait, à la même époque, 28 000 médecins pour 40 millions d’habitants en métropole. Annuaire de documentation coloniale comparée, 1932, vol. 2, p. 27. Spécialiste des affaires impériales, Archimbaud a publié plusieurs ouvrages sur les possessions françaises. Quelques années plus tôt, le Dr. Lasnet, médecin inspecteur général, estimait qu’il y avait environ 1 médecin pour 1700 habitants en métropole et 1 pour 60 000 dans les colonies. Quant aux objectifs de la médecine coloniale, le même précise : « il ne s’agit pas de soigner tous les malades » mais il faut des médecins en « nombre suffisant pour traiter les malades européens ainsi que les cas graves, et surtout pour encadrer la masse d’exécution représentée par les indigènes. » « La situation sanitaire aux Colonies. » Rapport présenté à l’Académie des sciences coloniales. Compte-rendu des séances, op. cit. , t. XIV, 1929-1930, p. 494. (Souligné par nous.)

[106] . H. Aubin. « L’assistance psychiatrique indigène aux colonies. » in Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française, XLIIeme session, Alger 6-11 avril 1938, Paris, Masson, 1938, p. 29. Aubin est alors médecin-commandant des troupes coloniales. Sur le Maroc, cf. l’intervention du Dr. Pierson de Casablanca, idem, p. 188. Dans ce protectorat, une telle pratique est ancienne ; elle remonte à Lyautey et elle est consignée dans un document officiel préfacé par ses soins. On y apprend que « le principe de la séparation des Européens et des indigènes » s’applique pour les hospitalisations. C’est ainsi qu’un « grand hôpital civil, pour Européens » fut construit à Casablanca. Rapport général sur la situation du protectorat du Maroc au 31 juillet 1914, établi par les services de la Résidence général sous la direction de M. le général Lyautey, Rabat, 1916, p. 190-191. A Libreville, Marcel Homet constate l’existence d’un hôpital « européen » et d’un autre « indigène » dépourvu de tout matériel moderne. Congo. Terre de souffrances, Paris, Aubier-Montaigne, 1934, p. 132 et 151. « Vieux colon africain », comme il l’écrit de lui-même, Homet a publié plusieurs ouvrages sur l’Afrique noire.

[107] . Le mot est apparu au début du XIIIe siècle. Il désigne alors l’espace « d’une lieue autour d’une ville où s’exerçait le droit de ban. » Nouveau dictionnaire étymologique et historique par A. Dauzat, J. Dubois, H. Mitterand, 4e édition, Paris, Larousse, 1985, p. 70.

[108] . 1935-2005. L’hôpital Avicenne : une histoire sans frontières, op. cit. , p. 7. Idem. Messali Hadj (1898-1974) est alors dirigeant de l’Etoile nord-africaine. En 1937, il fonde le Parti du peuple algérien puis le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques en 1946. Ouvert à tous en 1945, l’hôpital de Bobigny n’a été rattaché à l’Assistance publique qu’en 1961. A propos de la situation des colonisé-immigré, Paul Rivet, Paul Langevin, Alain et Marc Casati affirment en 1936 : « On cherche à empêcher le plus possible les contacts entre indigènes de diverses régions, et entre indigènes et Français de France. » « On craint l’éveil de l’esprit critique par la comparaison du régime imposé à la colonie et du régime libéral et démocratique de France. » Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. La France en face du problème colonial, op. cit, p. 40.

[109] . O. Depont. Les Berbères en France. L’hôpital franco-musulman de Paris…, op. cit. , p. 3 et 4. (Souligné par nous.)

[110] . « L’humiliation et la discrimination raciale ne datent pas d’aujourd’hui. Elles ont été les instruments du régime écrit Ferhat Abbas. Cela est parfaitement connu, et personne ne se pose plus de question. Ni l’Européen qui n’a jamais caché ce qu’il voulait, ni l’Algérien qui a toujours su à quoi s’en tenir. » La nuit coloniale, Paris, Julliard, 1962, p. 44. (Souligné par nous.) Homme politique, journaliste et écrivain, Abbas (1899-1985) publie Le Jeune Algérien en 1931 puis fonde l’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA) en avril 1946. Premier président du Gouvernement provisoire de la République algérienne, il est élu à la présidence de l’Assemblée nationale après l’indépendance en 1962. Cf. également, A. Sayad. La double absence : des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, préface de P. Bourdieu, Paris, Seuil, 1999.

[111] . S. Weil. « Ces membres palpitants de la patrie… », [Vigilance, n°63, 10 mars 1938], in Œuvres complètes, II, op. cit. , p. 143 et 140. Très critique à l’égard de la colonisation française, ses nombreux articles en témoignent, l’auteure estime cependant qu’il n’est pas « question de faire des colonies, tout à coup, des Etats indépendants. Une telle métamorphose serait sans doute sans lendemain ; de toute façon, aucun gouvernement français, de quelque parti qu’il se réclame, n’y songerait. » « Les nouvelles données du problème colonial dans l’empire français », [Essais et combats, n°2/3, décembre 1938], idem, p. 149. En Algérie, « la loi sur les allocations familiales a été appliquée (…) avec neuf ans de retard sur la métropole », et c’est le régime de Vichy qui a procédé à cette réforme en 1941. A. Mercier. Contribution à l’étude des réformes politiques, sociales et économiques en faveur des musulmans français d’Algérie, Alger, Imprimerie officielle, 1944, p. 10. Député de Paris, l’auteur fut vice-président de l’Assemblée consultative provisoire. Plus généralement, ce sont toutes les « lois d’assistance sociale » qui sont ignorées dans cette colonie constatait déjà M. Viollette en 1931. L’Algérie vivra-t-elle ? Notes d’un ancien Gouverneur Général, Paris, Alcan, 1931, p. 138.

[112] . S. Weil. « Qui est coupable de menées antifrançaises », (1938), [projet d’article], in Œuvres complètes, II, op. cit. , p. 136. V. Spielmann fait un constat identique pour l’Algérie. « L’indifférence des organisations ouvrières pour les questions indigènes est grande. » « Consulte[z] la collection du « Cheminot » et des autres organes syndicalistes, depuis huit ans, et vous trouverez très peu, sinon pas du tout, d’interventions en faveur des travailleurs indigènes. » En Algérie…, (1930), op. cit. , p. 27.

- L’exception est la règle

A partir de 1924, les « Musulmans » français sont donc passés d’une situation, où ils avaient la possibilité de se déplacer librement entre l’Algérie et la métropole, à une autre où ils ont été soumis à de nombreuses restrictions dans un contexte marqué par un emballement réglementaire certain qui ne s’est pas limité à cette seule colonie puisqu’il a affecté le sort de millions de colonisés. Cet emballement témoigne des craintes éprouvées par les dirigeants de la Troisième République et de leur désir de conjurer au plus vite les menaces qu’ils disent être liées à la présence de ces immigrés, « sujets » ou « protégés » français. Se découvrent ainsi le racisme fait droit, puisque ce dernier sanctionne les représentations dominantes que l’on sait en même temps qu’il les valide en contribuant à leur induration institutionnelle, sociale et politique, et le racisme d’un droit dont le caractère discriminatoire est établi puisqu’il n’est opposable qu’aux autochtones d’Algérie, d’Afrique et d’Asie identifiés à partir de leurs caractéristiques psycho-raciales. Cette situation fut dénoncée par le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes qui constatait : pour « les indigènes, les libertés sont lettre morte. La liberté d’aller et venir dans la colonie même, celle d’en sortir, dépendent de la fantaisie de l’administration » et de « gouverneurs » qui se conduisent comme de « véritables potentats » car ils échappent « au contrôle des ministres » et du « pouvoir central.[[. Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. La France en face du problème colonial, op. cit. , p. 29. « Les organisations antifascistes (…) se chargent, par leur attitude à l’égard des colonies, d’une honte ineffaçable » écrit Simone Weil en 1938. « Y a-t-il beaucoup d’hommes, parmi les militants ou les simples membres de la SFIO et de la CGT, qui ne s’intéressent pas beaucoup plus au traitement d’un instituteur français, au salaire d’un ajusteur français, qu’à la misère atroce qui fait périr de mort lente les populations d’Afrique du Nord ? » « Qui est coupable de menées antifrançaises ? », [Projet d’article], in Œuvres complètes, II, op. cit. , p. 136.

[113] . A. Girault. Principes de colonisation et de législation coloniale, op. cit. , p. 448. En 1927, la « liberté de voyage absolue pour la France et l’étranger » faisait partie des revendications défendues par l’Etoile nord-africaine de Messali Hadj. Cité par B. Stora. Histoire de l’Algérie coloniale (1830-1954), Paris, La Découverte, 1999, p. 119. Après la Seconde Guerre mondiale, le principe du cautionnement est repris dans l’ordonnance du 2 novembre 1945 (art. 5-2°) opposable aux étrangers désireux de séjourner en France quel que soit le motif – touristique, familial ou professionnel – de leur visite. Fr-J. Laferrière. Droits des étrangers, Paris, Dalloz, 2000, p. 52.

[114] . Cf. M. Kessous. La vérité sur le malaise algérien, préface du Dr. Bendjelloul, président de la Fédération des élus indigènes du département de Constantine, Bone, 1935, p. 71. Dénonçant cette mesure discriminatoire, et bien d’autres encore, l’auteur demande leur abrogation. Plus tard, F. Luchaire note que la liberté de circulation n’a jamais été complètement assurée puisque « l’entrée dans certaines colonies » est demeurée subordonnée « soit à un emploi, soit à la consignation de la somme nécessaire au voyage de retour. » Manuel de droit d’Outre-Mer, op. cit. , p. 147.

[115] . L. Chevalier. « Principaux aspects du problème de l’immigration » (1944) in Les travaux du Haut comité consultatif de la population et de la famille, INED, travaux et documents, cahier n°1, Paris, PUF, 1946, p. 13. Favorable à la sélection de ces immigrés, il entend préserver ainsi « l’humanité française » dans un contexte où le pays ne « tient pas à laisser abâtardir un héritage moral, intellectuel et physique qui est plus que jamais son principal bien. » Idem, p. 16.

[116] . R. Sanson. « Les travailleurs nord-africains de la région parisienne. » in Les travaux du Haut comité consultatif de la population et de la famille, op. cit. , p. 179 et 192. Le 15 mai 1948, dans une lettre adressée au ministre de l’Intérieur, le préfet Léonard s’élève lui aussi contre la nouvelle liberté de circulation accordée aux « Arabes. » « La question se pose de savoir s’il est opportun de laisser venir dans la région parisienne un nombre toujours croissant d’indigènes que le désœuvrement conduit à vivre de rapine et d’expédients. Il semble que l’on pourrait limiter en droit aux seuls travailleurs nantis d’un contrat de travail régulier et dont le logement serait assuré le droit d’aller et de venir. » Cité par E. Blanchard. « La dissolution des Brigades nord-africaines de la préfecture de police : la fin d’une police d’exception pour les Algériens de Paris (1944-1953) ? » in Bulletin de l’institut d’histoire du temps présent, n°83, premier semestre 2004, p. 79.

[117] . L. Chevalier. Le problème démographique nord-africain, (1947), op. cit., p. 209 et 150. Le nombre de « Nord-Africains » présents en France est estimé à 50 000 en 1946 et à 400 000 en 1952.

[118] . R. Debré et A. Sauvy. Des Français pour la France, le problème de la population, Paris, Gallimard, 1946, p. 126 et 232.

[119] . R. Debré et A. Sauvy. Des Français pour la France…, op. cit. , p. 227-229.

[120] . H. Deschamps. L’Union française…, op. cit. , p. 264 et 265. « Pensant endiguer l’immigration nord-africaine, le gouvernement a incité l’Assemblée algérienne à adopter la Sécurité sociale » affirme J. Saint-Germès. « Cette dernière » a donc fait l’objet « d’un arrêté du gouverneur en date du 10 juin 1949 » soit 4 ans après son instauration en métropole. Voilà qui éclaire d’un jour singulier les mobiles qui ont poussé les autorités françaises à s’engager avec retard dans cette voie. Economie algérienne, Alger, La maison des livres, 1950, p. 321. Professeur à la Faculté de droit d’Alger, Saint-Germès fait partie, aux côtés de A. Siegfried, E. Gilson, Ch. Rist et M. Laignel-Lavastine, des fondateurs de la Revue de psychologie des peuples en 1949.

[121] . Parmi beaucoup d’autres possibles, citons ce passage exemplaire : « Le primitivisme » a « des assises (…) plus profondes et nous pensons même qu’il doit avoir son substratum dans une disposition particulière sinon de l’architectonie, du moins de la hiérarchisation “dynamique” des centres nerveux. Nous avons émis l’hypothèse qu’il pouvait s’agir d’une certaine fragilité des intégrations corticales, laissant libre jeu à la prédominance des fonctions diencéphaliques. Ainsi pourrait s’expliquer la fréquence de l’épilepsie, de l’hystérie, des syndromes mimiques grossiers, des états d’agitation psycho-motrice. » Jean Sutter et Antoine Porot. « Le “primitivisme” des indigènes Nord-Africains. Ses incidences en pathologie mentale. », Sud médical et chirurgical, 15 avril 1939, p. 18. Célèbre professeur de psychiatrie à la faculté d’Alger pendant plus de 30 ans et expert auprès des tribunaux pour lesquels il a rédigé de nombreux rapports, Porot (1876-1965) avait été chef de clinique à la Faculté de médecine de Lyon puis médecin à l’hôpital français de Tunis. Sutter (1910-1970), qui fut le dernier collaborateur d’Alexis Carrel, s’est fait connaître, entre autres, par un ouvrage : L’eugénique. Problèmes, méthodes, résultats préfacé par A. Sauvy et publié dans le cadre officiel des « Travaux et Documents de l’INED » aux PUF en 1950. « Les problèmes de la qualité » des populations « n’ont pas été étudiés, en France, avec la même continuité, ni la même intensité que dans les pays anglo-saxons. L’eugénie, l’eugénique ou l’eugénisme souffrent de cette relative indifférence (…). L’ouvrage rédigé par le docteur Sutter comble heureusement cette lacune » écrit Sauvy. L’eugénique, op. cit. , p. 10. De plus, ce livre a fait l’objet d’une recension élogieuse dans la Revue L’Anthropologie où M. de Lestrange affirme : « Le chapitre concernant la valeur intellectuelle est (…) particulièrement intéressant pour les anthropologistes : la psychologie différentielle des races, sujet extrêmement controversé, peut trouver des bases biologiques solides dans les études montrant que l’hérédité des caractères intellectuels est déterminée par la génétique. » L’Anthropologie, t. 55, 1951, p. 338.

[122] . « Le postulat d’inassimilabilité est au cœur de la pensée racisante » estime P-A. Taguieff. « Réflexions sur la question antiraciste. » in Lignes, n°12, décembre 1990, p. 38. Cf. également. La force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, Paris, La Découverte, 1990.

[123] . Le 16 novembre 2005, à l’occasion du soixantième anniversaire de l’Unesco, Cl. Lévi-Strauss, écrivait : « au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, sous le coup de l’horreur qu’inspiraient les doctrines racistes et leur mise en pratique par le massacre de populations entières et les camps d’extermination, il était normal que l’Unesco considérât comme sa tâche la plus urgente la critique scientifique et la condamnation morale de la notion de race. » Unescopresse, n°2005 cité par J-B. Scherrer. « Dossier » in Cl. Levi-Strauss. Race et histoire, Paris, Gallimard, 2007, p. 111.

[124] . L. Chevalier. Le problème démographique nord-africain, op. cit. , p. 200.

[125] . L. Chevalier. Problèmes français de l’immigration, Université de Paris. Institut d’études politiques, Les cours de droit, 1947, fascicule I, p. 1, 34-35 et 86.

[126] . On pourrait faire des analyses voisines à propos de la permanence de la « théorie des climats » de Montesquieu. L’invocation, par P. Bourdieu, d’une « tradition lettrée », reposant « sur une rhétorique de la scientificité », est nécessaire mais pas suffisante car elle tend à occulter l’importance des innovations qui ont permis de préserver le cœur de la « théorie. » P. Bourdieu. « La rhétorique de la scientificité : contribution à une analyse de l’effet Montesquieu. » Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1986, p. 227 et 229.

[127] . B. Lavergne. Afrique du Nord et Afrique noire. Les solutions nouvelles qui s’imposent, Paris, Larose, 1956, p. 14 et 108.

[128] . A. Spire. Etrangers à la carte…, op. cit. , p. 200 et P. Piazza. Histoire de la carte nationale d’identité, Paris, O. Jacob, 2004, p. 295.

[129] . D. Mandelkern. Rapport sur les archives de la Préfecture de police relatives à la manifestation organisée par le FLN le 17 octobre 1961, 6 janvier 1998, p. 9. Mandelkern est président de section au Conseil d’Etat.

[130] . Cf. Art. 2. – « La France (…) assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. » (Souligné par nous.)

[131] . Cité par D. Mandelkern. Rapport sur les archives de la Préfecture de police…, op. cit. , p. 15. De plus, dans une note du 5 septembre 1961, Maurice Papon avait donné les instructions suivantes : « Les membres des groupes de choc [du FLN] surpris en flagrant crime devront être abattus sur place par les forces de l’ordre. » En ces circonstances, pas de prisonniers donc. Note 4096 F CAB/SD, cité par D. Mandelkern, idem, p. 14.

[132] . Art. 5. de la Déclaration des droits de l’homme placée en préambule du projet de Constitution du 19 avril 1946.

[133] . S. Slama. « Politique d’immigration : un laboratoire de la frénésie sécuritaire. » in La frénésie sécuritaire. Retour à l’ordre et nouveau contrôle social, sous la dir. de L Mucchielli, Paris, La Découverte, 2008, p. 66.

[134] . Cf. D. Lochak. Face aux migrants : Etat de droit ou état de siège ?, Paris, Textuel, 2008. Cimade. Devant la loi. Enquête sur les conditions d’accueil des étrangers dans les préfectures, l’information du public et l’instruction des dossiers, 2008 et A. Spire. Accueillir ou reconduire. Enquête sur les guichets de l’immigration, Paris, Raison d’agir, 2008.

[135] . H. de Montherlant. « Avant-propos. » (1935) Service inutile, Paris, Gallimard folio essais, 2005, p. 36.

[136] . Cf. en particulier. G. Balandier. Sociologie actuelle de l’Afrique noire, (1955), Paris, PUF, 1982, F. Fanon. Peau noire, masques blancs, (1952), Paris, Seuil, 1971 et Les damnés de la terre¸ (1961), Paris, La Découverte, 2002. A. Memmi. Portrait du colonisé, portrait du colonisateur, (1957), Paris, Gallimard, 2002. Et plus récemment, sous la dir. de R. Ross. Racism and colonialism, Leiden University Press, 1982.

[137] . Montesquieu. De l’esprit des lois, présenté par V. Goldschmidt, Paris, GF-Flammarion, 1979, tome 1, livre III, chapitre premier, p. 143.

[138] . A. Sarraut. Grandeur et servitude coloniales, op. cit. , p. 208, 210, 211, 213.

[139] . J-L. de Lanessan. (1843-1919). Principes de colonisation, Paris, F. Alcan 1897, p. 49. Professeur à la Faculté de médecine de Paris et franc-maçon, Lanessan a également dirigé le journal le Siècle dans lequel il a mené campagne pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il fut aussi vice-président de la commission des Colonies et ministre de la Marine (1899-1902).

[140] . Cl. Farrère. (1876-1957). Les civilisés, (1905), postface d’A. Quella-Léger, Paris, Kailash Editions, 1993, p. 126. Auteur à succès, Farrère publie Fumée d’opium en 1930. Il s’agit d’un recueil de nouvelles paru chez Flammarion et tiré à 63000 exemplaires. Cinq ans plus tard, Farrère est élu à l’Académie française. En 1926, Léon Werth, qui a longuement voyagé en Indochine, constate lui aussi « la grossièreté et la brutalité des mœurs coloniales » faites de tutoiements et de rudoiements quotidiens infligés aux « indigènes » de toute condition et de tout âge. Cochinchine¸ présentation de J. Lacouture, Paris, V. Hamy, 2005, p. 44. Ecrivain, essayiste et journaliste, Werth (1878-1955) était à l’époque fort connu.

[141] . Baron d’Estournelles de Constant. (1852-1924). « Le respect que doit la race blanche aux autres races. » in Mémoires sur le contact des races, Londres, P. S. King&Son, 1911, p. 421. Diplomate, Estournelles fut député de la Sarthe (1895-1904), porte-parole du groupe colonial à la Chambre des députés (1892), sénateur (1904-1924) et délégué de la France à la Conférence internationale de La Haye en 1907. La même année, il reçoit le prix Nobel de la paix. Auteur de nombreux ouvrages historiques et politiques, il a aussi collaboré au Temps, à la Revue de Paris et à la Revue des Deux Mondes. Ce Congrès avait pour objectif « d’encourager » des « sentiments plus amicaux et une coopération plus cordiale » entre les différents peuples de la terre. Pour la France, les vice-présidents d’honneur étaient : L. Bourgeois, A. Decrais, sénateur, ancien ambassadeur et ministre des Colonies, L. Renault, membre de l’Institut, professeur de droit international et prix Nobel de la paix, et le Baron d’Estournelles lui-même. P. Vidal de La Blache, L. Lévy-Bruhl, L. Brunschwicg, L. Duguit, E. Durkheim et A. Fouillée, notamment, formaient le comité général d’honneur.

[142] . G. Pelletier et L. Roubaud. Empire ou colonies ? Paris, Plon, 1936, p. 180. Gouverneur honoraire des Colonies, professeur à l’Ecole coloniale, à l’Ecole libre des sciences politiques et à l’Institut d’ethnologie, H. Labouret écrit : « L’étranger auquel une situation prépondérante est donnée sur les habitants d’un pays a toujours tendance à en abuser, il se montre avide et enclin à l’exaction constante (…). Les exemples de cette mentalité regrettables sont nombreux, l’histoire de nos colonies en fourmille… » A la recherche d’une politique indigène dans l’Ouest africain, Paris, Editions du Comité de l’Afrique française, 1931, p. 83. (Souligné par nous.) « Qu’ils soient militaires ou colons, ils ne conçoivent pas ordinairement d’autres formes de relation avec l’indigène que celles dont ils usent avec leurs domestiques. (…) Il faut voir avec quelle grossièreté un Européen traite un indigène » indochinois note Hô-Chi-Minh. Le procès de la colonisation, (1925), op. cit. , p. 76.

[143] . M. Viollette. L’Algérie vivra-t-elle ?… , op. cit. , p. 392.

[144] . « L’état d’esprit » des Européens « vis-à-vis de l’indigène asiatique se résume en un mot : le mépris » affirme Messimy, ancien ministre des Colonies (1911) et de la Guerre. « C’est même un sujet d’étonnement pour le voyageur non prévenu que de voir le fonctionnaire, le militaire ou le colon, ne pas concevoir ordinairement d’autre forme de relations avec l’indigène que celles dont il use avec son boy. » Notre œuvre coloniale, (1910), op. cit. , p. 171. Relativement à l’Algérie, A. Camus évoque le « mépris général où le colon tient le malheureux peuple de ce pays. » Chroniques algériennes 1939-1958, (1959), Paris, Gallimard, 2002, p. 55. Césaire, quant à lui, écrit : « entre le colonisateur et le colonisé, il n’y a de place que pour la corvée, l’intimidation (…), le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie. » Discours sur le colonialisme, op. cit. , p. 19.

[145] . P. Azan. Recherche d’une solution de la question indigène en Algérie, (1903), op. cit. , p. 50 et 51. (Souligné par nous.) Le « noir ne comprend pas “bonté, indulgence, humanité”. Il comprend “faiblesse” » soutient aussi Régismanset qui estime que la fermeté seule permet de s’imposer en outre-mer. Questions coloniales, (1901) op. cit. , p. 57. Relatant sa vie en Indochine dans les années 1930, Marguerite Duras écrit : « Combien de fois ai-je entendu dire par les Français : “Avec cette race-là, il faut faire attention, il ne faut pas les flatter, ils se croiraient tout de suite nos égaux.” » Cahiers de la guerre et autres textes, Paris, P. O. L/Imec, 2006, p. 78. En 1956, Claude Mauriac notait encore : « Que de fois aurons-nous entendu dire par des messieurs de tout grade : “ Vous ne les connaissez pas : ces gens-là [les Arabes] ne respectent que la force. Ils ne comprennent que la trique. ” » Et l’écrivain de dénoncer le « mépris » du « petit Blanc » et les « idées toutes faites, reçues en héritage et acceptées sans examen, touchant l’infériorité essentielle de l’indigène. » D’un bloc-notes à l’autre 1952-1969, édition établie par J. Touzot, Paris, Bartillat, 2004, p. 317.

[146] . Parmi les conseils donnés aux participants au Congrès des médecins aliénistes et neurologistes, qui s’est tenu à Alger en avril 1938 sous la haut patronage du gouverneur général, Georges Le Beau, on lit ceci : « Milieux indigènes. « Casbah ». – Se méfier de l’obséquiosité, de la cupidité et de la ténacité des pisteurs indigènes : les éconduire sans discussion. » Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française, XLIIe session, p. 16.

[147] . « Dites donc, (…) j’ai remarqué que vous disiez vous à Jilani et à Yahia. Il est indispensable que vous preniez l’habitude de leur dire tu. Je vous dis cela très sérieusement. » C’est ainsi qu’un officier expérimenté s’adresse à un militaire arrivé récemment au Maroc à l’époque du protectorat. H. de Montherlant. La Rose de sable, (1964), Paris, Gallimard, 1995, p. 102. (Les mots en italique sont de Montherlant.) Les origines du tutoiement des « indigènes » se trouvent dans le passé esclavagiste de la France. Comme le constate V. Schœlcher, « si vous dites : “vous” à un Noir il ne vous répond pas, croyant que ce n’est pas à lui que vous vous adressez, tant il est accoutumé à entendre tutoyer. » « Des Noirs. » (1830) in Esclavage et colonisation, introduction par A. Césaire, préface de J-M. Chaumont, Paris, PUF, 2007, p. 29. En AOF, A. Londres rapporte qu’un commandant exerçant les fonctions de juge s’adresse aux « indigènes » en les tutoyant et en les insultant. Terre d’ébène, (1929), op. cit. , p. 81. Fort longue tradition ; il a fallu attendre l’après Seconde Guerre mondiale pour que, par voie de circulaire, le gouverneur général de Dakar interdise le tutoiement. J. Périé. Administrateur des colonies, non repenti, Paris, La pensée universelle, 1994, p. 182.

[148] . Dans les territoires militaires d’Algérie et de Tunisie, « l’indigène est tenu », quand il est « en présence d’un uniforme, de s’arrêter et de saluer militairement. Malheur à lui s’il y manque ! Un coup de poing ou de pied a tôt fait de lui rappeler que, vaincu, il doit, en quelque lieu qu’il se trouve, témoigner manifestement son respect au vainqueur. » P. Vigné d’Octon. (1859-1943). La sueur du burnous¸ (1911), Paris, Les Nuits rouges, 2001, p. 167. L’auteur fut médecin et député de l’Hérault en 1893. Cet ouvrage fut rédigé à la suite de plusieurs missions officielles en Afrique du Nord entre 1907 et 1909. En Indochine, Hô Chi-Minh observe que « le conquérant attache un grand prix aux marques de soumission ou de respect du conquis » ce pour quoi « l’Annamite des villes » et « celui des campagnes sont obligés de se découvrir devant un Européen. » Le procès de la colonisation, op. cit. , p. 76. En Afrique noire, « le simple fait d’avoir omis de saluer le commandant ou le drapeau était un motif d’internement administratif. » A. Hampaté Bâ (1900-1991). Amkoullel, l’enfant peul, Le Méjan, Actes Sud, 2004, p. 504. Fonctionnaire dans l’administration coloniale, Hampaté Bâ fut par la suite membre du conseil exécutif de l’Unesco.

[149] . Cette habitude langagière de la femme d’un commandant au Cameroun est rapportée par F. Oyono dans son roman Une vie de boy, Paris, Julliard, 2004, p. 85. Ecrivain né dans cette colonie en 1929, Oyono fut par la suite ambassadeur du Cameroun en France de 1964 à 1975.

[150] . A. Londres. (1884-1932). Terre d’ébène, (1929), Paris, Le Serpent à Plumes, 1998, p. 58. Journaliste célèbre, Londres a mené plusieurs enquêtes en Afrique et sur les bagnes coloniaux. En Indochine, le terme nha quê, qui veut dire paysan, est abrégé en nyak méprisant. « Après on en fait un nom, les nyaks, un adjectif, la bouffe nyak, voire un adverbe, manger nyak. » D. Rolland. De sang mêlé. Chronique du métissage en Indochine, Bordeaux, Elytis, 2006, p. 27.

[151] . J. Roy. Adieu ma mère, adieu mon cœur, Paris, Le livre de poche, 1998, p. 55. En 1955, Mouloud Feraoun note : « L’administrateur, le juge, le notaire se comportent toujours en chefs (…) ; le gendarme Joseph tutoie sans façon un directeur d’école pour lui demander ses papiers. Simplement parce que ce directeur est kabyle… » Journal 1955-1962, Paris, Seuil, 1962, p. 34. Feraoun (1913-1962) fut instituteur, écrivain et directeur de Centres sociaux à El Biar en 1960. Il est assassiné par l’Organisation de l’armée secrète (OAS) dans la matinée du 15 mars 1962 avec six autres personnes dont son ami Ould Aoudia.

[152] . A. Hampaté Bâ. Oui mon commandant !, Le Méjan, Actes Sud, 1996, p. 315-316. Ajouté à sa réputation de défenseur des « indigènes », cet acte valut à Hesling une carrière médiocre.

[153] . F. Fanon. Les damnés de la terre, op. cit. , p. 45. « Un Blanc s’adressant à un nègre se comporte exactement comme un adulte avec un gamin (…). Ce n’est pas un Blanc que nous avons observé, mais des centaines » précise Fanon. Peau noire, masques blancs, op. cit. , p. 24.

[154] . « Parler petit-nègre à un nègre, c’est le vexer car il est celui-qui-parle-petit-nègre » et c’est cela qui « l’emprisonne » dans sa condition de « nègre » pas ou peu civilisé note Fanon. Peau noire, masques blancs, op. cit. , p. 25.

[155] . A. de Tocqueville. De la démocratie en Amérique, op. cit. , t. 2, 1ere partie, chap. XVI, p. 86 et 87.

[156] . « Nettoie-moi cette nappe… Donne-moi … » tel et tel plats criait un civil français à boy dans un restaurant de Hanoi « comme s’il eût commandé un corps d’armée » écrit Werth qui relate une scène similaire où le gérant européen d’un hôtel « hurle » ses ordres à son personnel « indigène » avec « une rage impatiente. » Cochinchine, op. cit. , p. 57 et 58. Hampaté Bâ donne lui aussi de nombreux témoignages sur la violence du ton et des termes employés par les Français en A. O. F. Cf., entre autres, Oui, mon commandant ! De même en Algérie où « le cireur arabe » est chassé d’un « preste coup de pied » cependant que les ordres donnés à « Ali, Mohamed ou Mustapha » sont presque toujours ponctués de « Fissah, Fissah. » G. Aziz. Les chambres closes. Histoire d’une prostituée juive d’Algérie, préface de Ch. Taraud, Paris, Nouveau Monde éditions, 2007, p. 31.

[157] . J. Harmand. Domination et colonisation, op. cit. , p. 170.

[158] . R. Dorgelès. (1885-1973). Sur la route mandarine, Paris, A. Michel, 1929, p. 40. Publié pour la première fois en 1925, ce roman a été vendu à plus de 80 000 exemplaires. Journaliste et écrivain, Dorgelès fut membre de l’Académie Goncourt avant de la présider en 1955. De son côté, Montherlant place dans la bouche d’Auligny, un officier de l’armée coloniale stationnée au Maroc, cette assertion : « Quand un [ indigène ] semble vouloir relever la tête, je la lui rabaisse avec (…) brusquerie. » La Rose de sable, op. cit. , p. 394. « Ne pas chercher » à « rapprocher » les « indigènes » de « nous, mais, « au contraire, les éloigner, les maintenir dans l’ombre, tout en bas… rester leurs gardiens et non pas devenir leurs éducateurs » écrit aussi Isabelle Eberhardt dans une nouvelle qui se déroule en Algérie. « Le Major. » (1903) in Au pays des Sables. Texte reproduit in A. Ruscio. Amours coloniales, Paris, Bruxelles, Editions Complexe, 1996, p. 141.

[159] . E. Roux. Manuel à l’usage des administrateurs et du personnel des affaires indigènes de la colonie du Sénégal et des colonies relevant du gouvernement général de l’AOF, Paris, Challamel, 1911, p. 25. Roux est alors administrateur en chef des colonies.

[160] . A. Van Gennep. (1873-1957). En Algérie, Paris, Mercure de France, 1924, p. 20. Professeur d’ethnographie et d’histoire des civilisations à l’université de Neufchâtel et auteur de nombreux ouvrages, Van Gennep a également dirigé la Revue d’ethnographie et de sociologie. Il demeure célèbre pour son livre Les rites de passages publié en 1909. Même s’il critique certaines de ses analyses, P. Bourdieu écrit : « Avec la notion de rite de passage, Arnold Van Gennep a nommé, voire décrit, un phénomène social de grande importance. » Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, op. cit. , p. 121.

[161] . O. Depont. L’Algérie du centenaire, (1928), op. cit. , p. 46. A Bamako, à la fin des années 1920, A. Londres rapporte qu’il s’est attiré la réprobation des Européens parce qu’il avait osé s’asseoir parmi les « indigènes » sur « l’une des marches du marché. » Terre d’ébène, op. cit. , p. 38. En 1948, Deschamps note qu’en dépit d’une « certaine cordialité, on ne se reçoit pas entre indigènes et européens ; d’où des complexes d’infériorité et des rancoeurs de la part des évolués indigènes. » L’Union française, op. cit. , p. 134. En Algérie toujours, M. Leiris observe que dans les écoles « musulmans et non-musulmans (…) s’amusent côte à côte mais sans se mélanger et comme s’ignorant mutuellement. » « 13 janvier 1948 », Journal 1922-1989, Paris, Gallimard, 1992, p. 447.

[162] . M. Duras. Cahiers de la guerre et autres textes, op. cit. , p. 44 et 42. « Le fait même que ma mère comptait de nombreux amis annamites achevait de la déconsidérer auprès des Français » ajoute-t-elle. Idem. En Indochine, les métis ne sont que « quelques dizaines de milliers » sur une population « indigène » totale estimée à 20 millions à quoi s’ajoutent 25 à 35000 Français pendant l’entre-deux-guerres. E. Saada. Les enfants de la colonie Les métis de l’empire français entre sujétion et citoyenneté, Paris, La Découverte, 2007, p. 53.

[163] . D. Rolland. De sang mêlé, op. cit. , p. 64. Pour épouser des Annamites, les officiers français doivent avoir l’autorisation de « leurs supérieurs » ce qui équivaut pratiquement à une interdiction. En 1909, « on ne trouve qu’un seul mariage mixte à la mairie d’Hanoi. » Idem, p. 94.

[164] . Telle est l’accusation portée contre un instituteur français au Cameroun. F. Oyono. Une vie de boy, op. cit. , p. 80. Lors de son voyage en Indochine, Werth fut soupçonné d’être « un communiste notoire » en raison de ses liens avec des personnalités annamites hostiles à la colonisation. Cochinchine, op. cit., p. 154. De même, le personnage central du roman de G. Orwell, Flory, est suspecté par ses compatriotes britanniques d’avoir des « idées bolcheviques » parce qu’il fréquente des notables autochtones en dehors de ses obligations professionnelles. Une histoire birmane, (1934), trad. de Cl. Noël, Paris, Editions Ivrea, 2003, p. 253. Engagé dans la police impériale de cette colonie de 1922 à 1928, Orwell a bien connu la Birmanie.

[165] . G. Orwell. Une histoire birmane, op. cit. , p. 253 Dans l’Annam français, note Werth, une « même doctrine » réunie les colons : « celle du prestige européen » cependant que face aux « indigènes » « l’opposition des opinions et des croyances a disparu. » Esprit de corps donc qui, en ces circonstances, se mue en un esprit de race dont il faut constamment affirmer la supériorité et l’unité. Cochinchine, op. cit. , p. 130.

[166] . A. Sarraut. Grandeur et servitude coloniales, op. cit. , p. 208-209.

[167] . Cf. L’urbanisme aux colonies et dans les pays tropicaux, Paris, Les Editions d’urbanisme, 1935. Il s’agit des actes de ce Congrès qui s’est tenu à Paris sous la présidence d’honneur du maréchal Lyautey. Après lui avoir rendu hommage, Henri Prost, Grand prix de Rome et directeur des Services d’architecture et d’urbanisme du Maroc, y avait défendu « la séparation complète des agglomérations européennes et indigènes » pour des raisons « politiques, économiques, sanitaires, édilitaires et esthétiques. » « Le développement de l’urbanisme dans le protectorat du Maroc de 1914 à 1923. » in L’urbanisme aux colonies…, op. cit. , t. 1, p. 60. (Souligné dans l’original.) Des dispositions semblables ont été prises au Congo belge. Le 29 mars 1936, une ordonnance du gouverneur général de cette colonie précise qu’il « sera créé dans les circonscriptions urbaines, des quartiers distincts pour les personnes de races européennes. Les personnes de couleur ou de race non européenne ne pourront y résider que moyennant une autorisation écrite de l’autorité territoriale. » L. Strouvens et P. Piron. Codes et lois du Congo belge, Léopoldville, Editions des codes et lois du Congo belge, 1945, p. 583. Strouvens était juge-président du Tribunal de première instance de Léopoldville et Piron attaché au gouverneur-général. Plus généralement, cf., Les cahiers de la recherche architecturale, « Villes nouvelles, cités satellites, colonies », n°9, janvier 1982. R. J. Ross and G. J. Telkamp (ed.). Colonial Cities, Leiden University Press, 1985. H. Vacher. Projection coloniale et ville rationalisée, Aalborg University Press, 1997, S. Almi. Urbanisme et colonisation. Présence française en Algérie, Sprimont, Mardaga, 2002 et P. Rabinow. Une France si moderne. Naissance du social 1880-1950, trad. de F. Martinet et O. Bonis, Paris, Buchet Chastel, 2006.

[168] . A. Hampaté Bâ. Amkoullel, l’enfant peul, op. cit. , p. 117. Ce que confirme André Gide quelques années plus tard lors de son séjour au Tchad où les « indigènes » ne sont « plus libres ni de se réunir pour un tam-tam, ni même de circuler dans leurs propres villages, une fois la nuit tombée. » Voyage au Congo, (1927), Paris, Gallimard, 1998, p. 234. En 1930, à Madagascar, seuls les domestiques munis d’un laissez-passer sont autorisés à se déplacer le soir. M. Martin du Gard. Le voyage à Madagascar, Paris, Flammarion, 1934, p.44.

[169] . A. Hampaté Bâ. Amkoullel, l’enfant peul, op. cit. , p. 474. L’interdiction des premières dans les trains est rapportée par le romancier L-Ch. Royer. La maîtresse noire, (1928), Paris, Editions de Constellation, 1955, p. 133. Tiré à 400 000 exemplaires, ce roman célèbre est cité comme une référence importante par le spécialiste R. Lebel dans son Histoire de la littérature coloniale en France.

[170] . M. Martin du Gard. Le voyage à Madagascar, op. cit. , p. 85 et L. Werth. Cochinchine, op. cit. , p. 167.

[171] . M. Duras. Cahiers de guerre, op. cit. , p. 96. L’orchestre est réservé aux « Blancs » qui disposent de sièges confortables où ils sont placés par le personnel du cinéma.

[172] . F. Fanon note aussi : « L’indigène est un être parqué, l’apartheid n’est qu’une modalité de la compartimentation du monde colonial. La première chose que l’indigène apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser les limites. » Les damnés de la terre, op. cit. , p. 53.

[173] . M. Duras. Un barrage contre le Pacifique, (1950), Paris, Gallimard, 1995, p. 167-168. Dans une ordonnance hollandaise de 1828 rédigée à l’attention des fonctionnaires coloniaux, il est précisé que la chemise et le pantalon doivent être d’un « blanc immaculé. » Cité par R. Bertrand. Etat colonial, noblesse et nationalisme à Java, op. cit. , p. 327.

[174] . De même en Algérie où, dans les « villes et les bourgades, deux société nettement distinctes vivent côte à côte : les Européens, dont les maisons forment les meilleurs quartiers, et les Indigènes, dont les gourbis sont groupés dans des quartiers spéciaux qu’on appelle improprement des “villages nègres” » affirme S. Faci en 1936. « Malgré leurs contacts quotidiens, ajoute-t-il, les Européens et les Indigènes forment deux mondes qui s’ignorent. » L’Algérie sous l’égide de la France. Contre la féodalité algérienne, préface de M. Viollette, Toulouse, 1936, p. 24 et 25. Instituteur « indigène » à la retraite, Faci était diplômé de la Faculté de droit d’Alger et membre du syndicat des journalistes et écrivains. « Qu’est-ce qu’un Indigène pour un Européen ? C’est l’homme de peine, la femme de ménage. Un être bizarre aux mœurs ridicules, au costume particulier, au langage impossible. Un personnage plus ou moins sale, plus ou moins déguenillé, plus ou moins antipathique. En tout cas, un être à part, bien à part et qu’on laisse où il est » constate aussi M. Feraoun. Journal 1955-1962, op. cit. , p. 45. (Souligné par nous.)

[175] . Cf. M. Douglas. De la souillure. Etudes sur la notion de pollution et de tabou, trad. de A. Guérin, Paris, La Découverte, 1992.

[176] . P. Mille cité par Ch-A. Julien qui ajoute : « Le préjugé raciste fait corps avec l’impérialisme. (…) Il se confond avec le sentiment, d’une désarmante candeur, qu’il suffit d’être né Européen pour être supérieur à un autochtone. Jadis, les coloniaux cultivés l’élevaient au rang de dogme. » « Impérialisme économique et impérialisme colonial. » in Chemins du monde, op. cit. , p. 27. Comme le reconnaît une pied-noire récemment : « Nous nous sentions plus civilisés. Et puis, surtout, nous n’avions aucun rapport normal avec les musulmans. Ils étaient là, autour de nous, mais en tant que simple décor. Ce sentiment de supériorité était une évidence. » Témoignage de Marie-France Grangaud cité par P. Daum et Aurel. « Sans valise ni cercueil, les pieds-noirs restés en Algérie. » Le Monde diplomatique, n°650, mai 2008, p. 17. (Souligné par nous.)

[177] . Assemblée nationale constituante, séance du 21 mars 1946, p. 1000 et 1002. Amadou Lamine Guèye présidait la Commission des territoires d’outre-mer. La loi du 25 avril 1946, qui porte son nom, accorde la citoyenneté à tous les ressortissants de l’Union française. Magistrat, maire de Dakar en 1945, élu à l’Assemblée nationale constituante (novembre 1945) puis à l’Assemblée (novembre 1946), Lamine Gueye (1891-1968) fut sénateur du Sénégal en 1958. Après avoir rappelé que « six millions de Musulmans » d’Algérie « subissent une existence des plus précaire », la députée communiste d’Oran, Alice Sportisse (1909-1996), fait état des dispositions suivantes : « les bébés musulmans n’ont pas droit aux farines spéciales. Le chocolat, les confitures n’ont été distribués, jusqu’ici, qu’aux enfants des écoles. Faut-il rappeler que nous avons plus d’un million d’enfants qui ne vont pas en classe. Enfin, musulmans et musulmanes âgés de plus de dix-neuf ans n’ont pas droit à la carte de vêtements. » Séance du 5 mars 1946, p. 566 et 568. Un an plus tôt, Camus constatait : « c’est le point le plus douloureux, dans toute l’Algérie, la ration [de farine ou de pain, le texte n’est pas clair] distribuée à l’indigène est inférieure à celle consentie à l’Européen. Elle l’est dans le principe, puisque le Français a droit à 300 grammes par jour et l’Arabe à 250 grammes. Elle l’est encore plus dans les faits, puisque (…) l’Arabe touche 100 à 150 grammes. » « La crise algérienne. » (1945) in Chroniques Algériennes 1939-1958, op. cit. , p. 106. Ces exemples confirment l’étendue et la diversité remarquables des discriminations toujours imposées aux autochtones algériens. Discriminations qui ont longtemps saturé la vie sociale pour rappeler constamment aux « indigènes » qu’ils ne sont pas des semblables égaux en droit et en dignité.

[178] . Assemblée nationale constituante, séance du 20 mars 1946, p. 907. Bloch (1905-1999) fut journaliste et ministre du gouvernement provisoire de la République française. « Le Français (…) n’a jamais eu de préjugé de couleur » affirme-t-on. « Quelle erreur est-ce là ! Il est indéniable qu’il existe aujourd’hui, en France, des traces plus ou moins profondes de racisme » fait dire R. Maran au personnage noir de l’un de ses romans. Un homme pareil aux autres, Paris, A. Michel, 1947, p. 11. Ecrivain martiniquais, Maran (1887-1960) obtient le Prix Goncourt en 1921, le Grand prix de l’Académie française en 1942 et celui de la Société des gens de lettres en 1949.

[179] . Mgr. P-Ph. Augouard. « Lettre du 1er janvier 1911. » in 44 années au Congo, Evreux, Poussin, 1934, p. 60. Augouard était aussi officier de la Légion d’honneur, officier de la Couronne royale de Belgique et titulaire de la Médaille coloniale du Congo. Ailleurs, il relate comment les Missionnaires encourageaient les « Noirs à se soumettre » à l’impôt « plutôt que de s’exposer à de (…) terribles représailles. » « Lettre du 16 mars 1911. », idem, p. 68. Bel exemple de collaboration active entre les autorités religieuses et le pouvoir colonial sur une question majeure : la perception des impôts source de troubles fréquents en raison des résistances des « indigènes » qui furent souvent vaincus par le recours à la violence et à l’incendie des villages. Selon Victor Augagneur, cette « chasse à l’impôt » fit de très nombreuses victimes. Erreurs et brutalités coloniales, Paris, Editions Montaigne, 1927, p. 158. Gouverneur général honoraire des Colonies et ancien ministre, Augagneur (1855-1931) a succédé à Gallieni à Madagascar en 1905. Signalons enfin qu’Augouard était favorable au maintien de « l’esclavage domestique », aussi appelé « esclavage de case », dans les colonies françaises au motif qu’il « est plus bénin » que l’esclavage pratiqué antérieurement par les Blancs et que l’émancipation des Noirs serait nuisible aux premiers intéressés et à la stabilité de l’ordre colonial. « Souvenirs de mission. L’esclavage, l’anthropophagie, l’islamisme. » in La société antiesclavagiste et l’action des missionnaires en Afrique, Paris, 1896, p. 12 et 17.

[180] . F. Oyono. Une vie de boy, op. cit. , p. 53, 54 et 31.

[181] . Pasteur Mojola Agbebi. « Le problème Ouest africain. » in Mémoires sur le contact des races, (1911), op. cit. , p. 377. A cette époque, l’auteur était directeur de la Mission du Delta du Niger.

[182] . L’article 14 du Code Noir stipule : « les esclaves baptisés » seront enterrés dans les cimetières qui leur sont « destinés » et des dispositions postérieures prévoient que, dans les églises, des « places spéciales » sont affectées « aux nègres et aux mulâtres. » L. Sala-Molins. Le Code Noir ou le calvaire de Canaan, Paris, PUF, 2002, p. 118-119. Relativement à la Grande-Bretagne, Giran écrit en 1913 : « Nous devrions (…) nous modeler sur les Anglais qui savent ne montrer de leur vie que ce qui peut inspirer le respect. Aux Indes, par exemple, la société européenne est nettement séparée de la société indigène. » De l’éducation des races, op. cit. , p. 248.

[183] . Pasteur M. Agbebi. « Le problème Ouest africain. » in Mémoires sur le contact des races, (1911), op. cit. , p. 377.

[184] . L. Werth. Cochinchine, op. cit. , p. 61.

[185] . Spinoza. Ethique, op. cit. , III, « Définitions des Affections », XXII, p. 204. « La Mésestime consiste à faire de quelqu’un par Haine moins de cas qu’il n’est juste. » Le mépris consiste lui à nier l’existence d’une chose ou d’un être haïs. Idem, III, déf. XI, explication, p. 201.

[186] . J-L. de Lanessan. Principes de colonisation, op. cit. , p. 59. « L’infériorisation est le corrélatif indigène de la supériorisation européenne » écrit Fanon qui ajoute : « Ayons le courage de le dire : c’est le raciste qui crée l’infériorisé. » Peau noire, masques blancs, op. cit. , p. 75.

[187] . A propos de l’Algérie, Leiris note en janvier 1948 : « Il est parfaitement évident que des gens qui s’agrippent ainsi à une terre étrangère dont ils ne tirent que les profits les plus médiocres ne sont pas tendres pour les autochtones et trouvent même, à les écraser de leur mépris, une commode revanche. » Journal 1922-1989, op. cit. , p. 447. En Afrique noire, comme le constate le personnage d’un roman de Oyono : « Rien de ce que nous vénérons n’a d’importance [aux yeux des Blancs]. Nos coutumes, nos histoires, nos remèdes, tout cela c’est comme les affaires de leur boy… » F. Oyono. Le vieux nègre et la médaille, (1957), Paris, 10/18, 2001, p. 168.

[188] . D. Rolland. De sang mêlé…, op. cit. , p. 153.

[189] . J-L. de Lanessan. Principes de colonisation, op. cit. , p. 58.

[190] . Fr. de Pressensé. (1853-1914). Les illégalités et les crimes du Congo, (1905), op. cit. , p. 30. Diplomate et député du Rhône, Pressensé a présidé la Ligue des droits de l’homme de 1903 à 1914.

[191] . Dr. Jauréguiberry. Les Blancs en pays chauds…, op. cit. , p. 23 et 43. « Voilà bien le premier vice de la colonisation, écrit Montherlant. Elle permet de commander en autocrate à des gens qui sont faits pour le subalterne, et qui sentent derrière eux tout l’appareil de leur pays – opinion, bureaux, police, tribunaux… – prêt à les soutenir systématiquement, quoi qu’ils fassent » déclare l’un des personnages de La Rose de sable à propos du Maroc. Op. cit. , p. 334. Ailleurs, le romancier affirme : « depuis que j’ai vu les affreux tyranneaux que deviennent tant d’Européens aux colonies, je répugne à ce qu’on me serve… » « Avant-propos. » Service inutile, op. cit. , p. 22. Le colon prend « vite l’habitude d’être un seigneur » qui « use et abuse » de « son titre de citoyen et [de] l’appui du gendarme » note aussi Guy de Pourtalès. Nous à qui rien n’appartient. Voyage au pays khmer, (1931), Paris, Flammarion, 1990, préface de J. Lacouture, p. 71. Pourtalès a rédigé ce récit à la suite d’un voyage en Extrême-Orient où il fut envoyé par Lyautey pour préparer l’Exposition coloniale.

[192] . R. Maunier. Sociologie coloniale (1932), op. cit. , tome 1, p. 169-170.

[193] . « Le même homme, écrit Tocqueville, qui est plein d’humanité pour ses semblables quand ceux-ci sont en même temps ses égaux, devient insensible à leurs douleurs dès que l’égalité cesse. C’est donc à l’égalité qu’il faut attribuer sa douceur, plus encore qu’à la civilisation et aux lumières. » De la démocratie en Amérique, op. cit. , tome 2, Troisième partie, chap. 1, p. 209. « Souligné par nous.)

[194] . H. Daguerches. (1876- ?). Le Kilomètre 83¸ (1913), Paris, Kailash Editions, 1993, p. 134. Polytechnicien, officier dans l’armée coloniale puis écrivain, Daguerches est demeuré longtemps en Indochine. Ce roman fut primé par l’Académie française en 1913. « Une mitraillade dans une foule colonisée (…) fait hausser les épaules » écrit A. Memmi qui ajoute : « une mère indigène pleurant la mort de son fils, une femme indigène pleurant son mari ne lui rappelle – [au colonisateur] – que vaguement la douleur d’une mère ou d’une épouse. Ces cris désordonnés, ces gestes insolites, suffiraient à refroidir sa compassion, si elle venait à naître. » Portrait du colonisé, op. cit. , p. 105-106.

[195] . Baron d’Estournelles de Constant. « Le respect que doit la race blanche aux autres races. » in Mémoires sur le contact des races, op. cit. , p. 422. (Souligné par nous.)

[196] . « Surtout pas de sensiblerie », dit un colon à Pourtalès, « on voit que vous êtes fraîchement débarqué. » Nous à qui rien n’appartient. Voyage au pays khmer, op. cit. , p. 72. « Pas de sentimentalité » s’écrie aussi le personnage d’un roman célèbre de Randau. Les « Arabes (…) ne sont pas sensibles à la souffrance. Ils tuent et volent non par pénurie de mangeaille, mais par suite de leur mauvaise nature. » R. Randau. Les Colons. Roman de la patrie algérienne, préface de Marius-Ary Leblond, Paris, E. Sansot & Cie, 1907, p. 103. Administrateur colonial et romancier prolixe, R. Randau (1873-1950) est considéré comme le principal fondateur du courant littéraire connu à l’époque sous le nom « d’algérianisme. » Randau « a bien mérité des lettres coloniales françaises dont il est, à l’heure actuelle, le plus complet représentant » écrit Lebel. Etudes de littérature coloniale, op. cit. , p. 155.

[197] . Baron d’Estournelles de Constant. « Le respect que doit la race blanche aux autres races. » in Mémoires sur le contact des races, op. cit. , p. 422.

[198] . A. Césaire. Discours sur le colonialisme, op. cit. , p. 11.

[199] . Ch. Régismanset. Questions coloniales, op. cit. , p. 57 et 95. De son côté, Garros écrit : « La colonisation, expression hurlante des gestes de la faune humaine, représente bien les meurtriers instincts de l’homme dominé par des besoins matériels et ne voulant connaître que la loi d’une jungle qui ne ressemble que de fort loin à celle de Kipling. » Forceries humaines, op. cit., p. 98. Loi de la jungle ou état de nature ; deux syntagmes différents pour dire une seule et même chose : le triomphe du plus fort.

[200] . Ch. Régismanset. Questions coloniales, op. cit. , p. 48.

[201] . Ch. Régismanset. Sensations coloniales, Paris, J. André Editeur, 1901, p. 36.

[202] . A. Hampâté Bâ. L’étrange destin de Wangrin, Paris, Editions 10/18, 2001, p. 25. « Emblème de noblesse », le casque « donnait droit au gîte, à la nourriture, aux pots-de-vin et, si le cœur en disait, aux jouvencelles aux formes proportionnées pour les plaisirs de la nuit. » Des récits de même nature existent en Nouvelle-Calédonie. Cf. en particulier la relation de la guerre d’Ataï qui débute ainsi : « Les vieux ont raconté l’histoire de l’origine de la guerre des Blancs. Ils ont parlé d’Ataï. Les Blancs ont commencé la guerre à partir de Nouméa. La guerre a gagné tous les terroirs. A cause d’elle, il n’y avait plus personne dans tous les pays… » « La guerre d’Ataï » in M. Millet. 1878. Carnets de campagne en Nouvelle-Calédonie, présentation par A. Bensa, Toulouse, Anacharsis, 2004, p. 9. (Souligné par nous.) La guerre d’Ataï désigne l’insurrection canaque de 1878 écrasée par les troupes coloniales qui ont eu recours aux techniques de la guerre totale – razzias, incendies des villages, destructions de récoltes, déportations des « indigènes » – expérimentées au cours de la conquête de l’Algérie à partir des années 1840.

[203] . A. Hampâté Bâ. Oui mon commandant ! op. cit. , p. 192. Pour beaucoup d’Africains, note le pasteur M. Agbebi, l’homme blanc est « le mauvais œil » et la langue Yoruba le désigne par le syntagme « d’homme pelé » porteur de mauvaises odeurs et d’infection. « Le problème Ouest africain. » in Mémoires sur le contact des races, op. cit. , p. 378. De son côté, Maran écrit du Blanc : « A ta vue, les larmes de sourdre et la douleur de crier. Tu es la force qui prime le droit. Tu n’es pas un flambeau, mais un incendie. » Batouala, Paris, A. Michel, 1938, p. 15. L’expression « dieu de la brousse » est également employée par A. Londres pour désigner le commandant de cercle dont il écrit aussi qu’il est un « homme universel » en raison de ses pouvoirs exorbitants et des fonctions multiples qu’il assume. Terre d’ébène, (1929), op. cit. , p. 78.

[204] . G. de Pourtalès. Nous à qui rien n’appartient. Voyage au pays khmer, op. cit. , p. 85 et 79.

[205] . Montesquieu. De l’esprit des lois, op. cit. , tome 1, livre III, chap. IX, p. 151.

[206] . Ch. Régismanset. Questions coloniales, op. cit. , p. 50.

[207] . A. Hampaté Bâ. L’étrange destin de Wangrin, op. cit. , p. 219. Le commandant du cercle de Dioussola était le baron de Bonneval, « surnommé par la population “commandant Pifff-Pafff”, tant il aimait cravacher les hommes et les bêtes qu’il trouvait à portée de sa main nerveuse. » Idem.

[208] . Dans les départements français d’Algérie, les agents de police et leur supérieur maniaient cet objet de façon coutumière et il fallut l’intervention officielle du gouverneur général Bordes, en 1929, pour mettre un terme à cette habitude qui remontait aux temps de la conquête. V. Spielmann. En Algérie…, op. cit. , p. 13. L’ancien chef de cabinet du gouverneur général de l’Algérie, Jean Mélia, confirme la banalité de cette pratique en rapportant les propos d’un commissaire de police qui déclarait : « Chaque fois qu’un de mes agents conduit, dans mon bureau, un indigène, je commence immédiatement » par lui « infliger » un « bon nombre de coups de cravache. S’il est innocent, cela lui servira de leçon (…). S’il est coupable, il n’a que ce qu’il mérite. » J. Mélia. Le triste sort de indigènes musulmans d’Algérie, Paris, Mercure de France, 1935, 2eme édition, p. 184. Mélia fut directeur du Haut-Commissariat de France en Syrie et président de la Ligue française en faveur des indigènes musulmans d’Algérie.

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Dernière modification le 2 mars 2009 à 22h02

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Le communautarisme d’Etat a encore frappé

Posté par issopha le 20 février 2009

Le communautarisme d’Etat a encore frappé

Par La Zone d’Ecologie Populaire

mardi 15 juillet 2008

L’idéologie du ministère de l’identité nationale a fait des émules au Conseil d’Etat. Son arrêté du 27 juin a confirmé un décret de 2005 refusant la nationalité française à une Marocaine de 32 ans, sous prétexte que sa burqa était « incompatible avec les valeurs essentielles de la communauté française ».

Est-il besoin de rappeler que le salafisme, dont se réclame cette jeune femme, est un courant de l’islam que l’on peut avoir de très bonnes raisons de combattre, mais qu’y souscrire n’est pas un délit en soi ? Et que porter la burqa n’est pas un crime ? Cette décision, après les polémiques effarantes concernant le foulard d’élèves ou de parents d’élèves, dessine un climat de rejet et de stigmatisation de l’islam, des musulmans et de tout ce qui ressemble à autre chose qu’à soi-même.

Une vision oppressive de la laïcité

Cette décision s’est basée sur l’observation minutieuse des pratiques religieuses d’un individu. Or, dans un pays laïc, ce ne sont pas les individus qui sont « laïcs », ce sont les institutions. La vraie laïcité, c’est la neutralité de l’Etat, pas la neutralité des individus ! Le Conseil d’Etat n’a aucune légitimité pour s’immiscer dans la conscience et l’intimité des individus et porter sur eux des jugements sans appel. Ainsi a-t-on appris que « les services sociaux et la police » étaient allés jusqu’à s’enquérir du sexe du gynécologue de la dame !

Une vision coloniale de l’émancipation

Une fois de plus, au nom d’un certain féminisme, on plonge la tête sous l’eau de femmes qu’on s’échine pourtant à qualifier de victimes, et on exclut une femme sous le prétexte paradoxal qu’elle n’est pas assimilée. Faudra-t-il bientôt emprisonner les séropositifs coupables de s’être mal protégés, donner des amendes aux pauvres pour les inciter à la richesse ou punir les victimes d’agression pour leur apprendre à se défendre ? N’oublions pas qu’il y a encore 50 ans on asservissait des peuples pour leur apprendre la liberté et que le Parlement a encore voté en 2004 une loi sur les signes religieux pour émanciper les filles voilées en leur interdisant l’accès à la scolarité… A l’inverse de cette vision fétide, la ZEP défend une lutte contre toutes les discriminations qui ne peut se mener sans les discriminé-e-s, et encore moins contre elles et eux.

Une vision assimilatrice de la nation

Enfin, cette affaire révèle la dangerosité d’une conception nationaliste de la « nationalité » selon laquelle être, demeurer ou devenir français « se mérite ». Et nécessite un examen de passage, auquel les bons Français de naissance eux ne sont bien sûr jamais soumis (ironie de l’histoire, le mari qui est censé oppresser sa femme, lui, reste français). A l’heure où les responsables politiques de tout bord n’ont que le mot « diversité » à la bouche, cette vision ethno-culturelle de la « communauté française » prouve que la France a toujours un problème avec la différence !

L’explication du jugement, qui ne fait que reprendre les termes du code de la nationalité, vient d’ailleurs confirmer cette vision bien coloniale et bien française : la dame n’a pas prouvé son « assimilation » ! On est loin du « plébiscite de chaque jour » qui tient lieu de définition de la nation à la française… Mais très proche d’un « communautarisme national » ! La ZEP appelle donc à réformer le code de la nationalité et le code civil pour dissocier l’acquisition de la nationalité de toute idée de mérite. Pour que la France, à la veille du 14 juillet, ne se résume pas au rassemblement des « imbéciles heureux qui sont nés quelque part » (Brassens)…

La Zone d’Ecologie Populaire

Qu’est ce que la Zone d’Ecologie Populaire ?

La ZEP est un réseau politique réunissant des militants Verts et non-Verts qui se définissent comme :

• partisans d’une écologie de transformation : L’économie productiviste à outrance détruit la biodiversité, la santé, s’attaque aux peuples autochtones, pille les richesses du Sud, et recolonise son économie. Si les injustices environnementales et sociales, la crise climatique, énergétique, les OGM, le nucléaire, les pesticides, l’amiante… nous concernent tous, elles s’attaquent partout en priorité aux pauvres.

• partisans d’une écologie anti-discrimination qui lutte contre l’apartheid social. Nous refusons la stigmatisation des jeunes issus de l’immigration, la ségrégation des quartiers populaires, le contrôle policier à caractère colonial, la politique de l’immigration (ADN, expulsions des sans papiers, lois racistes…).

• partisans d’une écologie de libération qui lutte contre la guerre de civilisation et l’apartheid planétaire. De l’Irak à l’Afghanistan, de Palestine à la Tchétchénie, de l’Iran au Congo, nous refusons la guerre comme moyen d’imposition du modèle occidental. La Zone d’Ecologie Populaire

Publié dans DU COMMUNAUTARISME en FRANCE, DU RACISME D'ETAT | 1 Commentaire »

1940-2008 : la France et ses lois racistes

Posté par issopha le 19 février 2009

1940-2008 : la France et ses lois racistes

Un rapprochement nécessaire :

du Fichier des Juifs au Fichier ELOI

Notre voix juive est chargée de mémoire, chargée d’expériences.

Français juif, enfant caché pendant la Seconde Guerre mondiale et fils de déporté mort pour la France, Georges Gumpel fut notamment partie civile au procès de Klaus Barbie (jugé à Lyon en 1987 pour Crimes contre l’Humanité). Il est aujourd’hui délégué régional Rhône-Alpes de l’Union juive française pour la paix, association notamment investie dans la lutte contre la politique xénophobe de l’Etat français, à travers la plate-forme RESF (Réseau Education sans frontières).

En 1991, une partie du Fichier des Juifs constitué par la police est mis à jour…
Le 5 décembre 1997, ce fichier est déposé dans la crypte du Mémorial du Martyr juif inconnu à Paris.
Au cours de cette cérémonie, Jacques Chirac – alors président de la République – évoque  » l’abdication morale du régime de Vichy « .

Cette abdication morale française qui a alimenté, pour partie, le système concentrationnaire nazi.

Cette abdication morale sur laquelle, sans cesse, il est nécessaire de revenir si nous voulons comprendre la situation actuelle.

Entre la fin janvier 1945 – date de la libération du camp d’Auschwitz par l’armée soviétique – et le 8 Mai 1945 – date de la libération du dernier camp d’extermination, celui de Mauthausen et de ses camps satellites en Autriche -, le monde découvrait toute l’ampleur du phénomène concentrationnaire : la réduction en esclavage de centaines de milliers d’hommes et de femmes, leur destruction, la Solution Finale, ses conséquences.

Ma voix juive est chargée de cette mémoire.
Ma voix est citoyenne, nécessairement engagée.

C’est la raison pour laquelle je parlerai essentiellement du rôle de la France, notre pays, au cours de cette période tragique.

La France a alimenté tout le système concentrationnaire nazi, que les déportations soient répressives ou aux fins de destruction.

La création de camps de concentration (dénomination officielle dans les documents administratifs français de l’époque) sur tout le territoire national dès 1939 est le prélude à cette tragédie, l’étape politique fondatrice à partir de laquelle viendra s’articuler, ensuite, tout le processus criminel de Vichy.

Les premiers camps de concentration français sont créés en janvier 1939 pour interner les Républicains espagnols fuyant la répression franquiste à la fin de la Guerre d’Espagne. Ils seront les premiers livrés aux nazis, dès le début de l’année 1941, laissant leurs places aux juifs étrangers arrêtés, enfants compris…

La déportation des Républicains espagnols est répressive, tout comme l’arrestation, l’internement et la livraison aux nazis de tous les opposants politiques et des résistants (s’ils n’étaient fusillés comme otages ou parce que condamnés à mort).

La déportation des juifs, elle, est destructive : la livraison aux nazis des juifs arrêtés, internés dans les différents camps, puis leur transfert au camp de concentration de Drancy, dernière étape avant leurs déportations.

La part française de responsabilités dans la destruction des juifs vivant en France – environ 330.000 personnes au début de la Guerre (150.000 français, 180.000 étrangers) – est importante à connaître, le processus employé également.

La politique raciste et xénophobe à l’égard des juifs s’est mise en place en plusieurs étapes, avant et dès la mise en place du gouvernement de Pétain, dit de Vichy, en juin 1940.

Le premier décret raciste est antérieur à Vichy, il est du 6 avril 1940 : il interdit la circulation des  » nomades  » sur l’ensemble du territoire national. Ceux-ci doivent se déclarer aux gendarmeries les plus proches.

Puis, le 13 mai 1940, est mis en place le premier fichier des  » étrangers de race juive « …

Le 27 septembre 1940, la Gestapo, en zone occupée nord, ordonne le fichage des juifs vivant dans cette zone. La police française est chargée de la réalisation de cet objectif. Cette ordonnance allemande est a l’origine du premier fichier juif concernant tous les juifs, français et étrangers vivant en zone occupée. La police française remet gracieusement un exemplaire de ce fichier à la Gestapo… Ce fichier est connu aujourd’hui sous le nom de Fichier Juif de la Police ( » fichier Tullard « ).

Le 3 octobre 1940, le gouvernement de Vichy promulgue le premier Statut des Juifs.

Puis c’est l’ordonnance du 4 octobre 1940 qui décrète l’internement de tous les Tsiganes, ces fameux  » nomades  » visés par le décret du 6 avril 1940.

Moins de quatre mois auront suffi après la formation du gouvernement de Vichy pour mettre en place les textes essentiels qui deviendront les outils majeurs de la déportation et de la destruction. Moins de quatre mois, alors que l’Allemagne nazie aura mis plusieurs années pour mettre en place son dispositif législatif répressif et destructeur…

Puis, en mars 1941, c’est la création du Commissariat Général aux Questions Juives (CGQJ).

Ensuite, avec le second texte sur le Statut des Juifs du 12 juin 1941 s’effectue la mise en œuvre méthodique du recensement de tous les juifs – français et étrangers – vivant sur le territoire national, et la mise en place officielle d’un Fichier Juif central.

A cette date, l’ensemble du système répressif et destructeur est en place.

Le processus s’articule de la façon suivante :

exclusion, fichage, rafle, internement

Puis livraison aux nazis pour déportation.

Les moyens gouvernementaux sont :

  • au niveau central de l’Etat – les lois et les décrets.
  • dans chaque département, les relais gouvernementaux pour application sur tout le territoire sont les Préfectures, la Police et la Justice.

C’est ce triptyque majeur,

Préfecture / Police / Justice,

rouage administratif central, qui a accepté et appliqué, sans état d’âme, cette politique raciste criminelle, l’a banalisée, transformée en un travail de routine normal.
Le racisme, l’antisémitisme d’Etat, deviennent une norme administrative banale, intégrée aux tâches quotidiennes des agents des services administratifs publics
.
Ces services ont repris à leur propre compte et largement diffusé un vocabulaire raciste (émanant certes de l’occupant) mais, là aussi, sans état d’âme. Ils ont fait leur ce langage sans y apporter la moindre distanciation. La détection du juif se trouve ainsi intégrée à un travail administratif de routine somme toute banal (Tal Bruttman, Au bureau des affaires juives, La Découverte, 2006).

L’historien Raul Hilberg a écrit :

 » Une évidence s’impose : les Français firent mieux que les Allemands en matière de spécialisation des services administratifs affectés à la destruction  » (La destruction des juifs d’Europe, Fayard, 1988).

Deux grandes dates sont à retenir de cette politique française :

  • l’organisation et la mise en œuvre de la grande rafle du 16 juillet 1942, dite  » rafle du Vel’d'Hiv  » en zone nord où, pour la première fois, le gouvernement français livre aux nazis les enfants juifs avec leurs parents.
  • l’organisation et la mise en œuvre des rafles d’août 1942 en zone libre, avec livraison aux nazis des personnes arrêtées, enfants compris.

Deux rafles qui n’auraient été possibles, compte tenu de leur ampleur, sans l’outil majeur qu’a été le Fichier Juif mis en place dans les Préfectures et centralisé au Commissariat Général aux Questions Juives (CGQJ).

Deux rafles qui n’auraient été possibles sans la participation active des différents rouages : les Préfectures, la Police et la Gendarmerie, les services des transports publics.

L’occupation totale de la France par les Allemands ne changera rien dans le processus français. Les deux politiques, française et allemande, se compléteront, non sans quelques frictions parfois, l’une aidant l’autre le plus souvent, jusqu’à la Libération. Deux politiques racistes et antisémites destructrices complémentaires sont à l’œuvre, se nourrissent mutuellement :

  • la politique antisémite et répressive de Vichy
  • la politique antisémite et destructrice nazie

Auschwitz et tout le système concentrationnaire nazi ont été alimentés par ce processus jusqu’à la Libération.

A la Libération, le Gouvernement Provisoire de la République annule tout le corpus inique de lois et décrets de Vichy, à l’exception des textes visant les Tsiganes… Leur internement, dans les camps de concentration français, se prolonge jusqu’à la fin 1945-début 1946…

La politique coloniale, avec tous ses méfaits, est maintenue sinon amplifiée sur l’ensemble de ce qui est appelé, à cette date,  » l’Empire Français « , avec l’accord politique de tous les partis, toutes tendances politiques confondues :

  • en Algérie : massacres du Nord-Constantinois le 8 Mai 1945 et les jours suivants
  • à Madagascar, massacres en 1947
  • en Indochine, guerre de libération nationale de 1946 à 1954

Politique coloniale qui ne pouvait que maintenir et entretenir le racisme comme fond idéologique, même aux lendemains de la Guerre, dans la conscience nationale – ce racisme contre lequel nous ne cessons de lutter encore à ce jour.

Aujourd’hui, avec la mise en place du ministère de l’Immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du co-développement placé sous la responsabilité de Brice Hortefeux, avec l’ensemble du corpus répressif visant les étrangers demandeurs d’asile, dont le décret du 26 décembre 2007 portant sur la création du fichier ELOI comme éloignement, nous assistons à la destruction méthodique du droit français mis en place à la Libération.

Nous sommes alors totalement fondés à nous interroger sur la nature de cette politique raciste et xénophobe mise en œuvre par le gouvernement sous l’impulsion de N. Sarkozy.

A mettre en parallèle les années noires de Vichy, les similitudes avec la politique actuelle. [1]

Naturellement, il existe entre ces deux périodes des différences considérables que nous ne nions absolument pas. Mais, une fois cela affirmé, si l’on considère le comportement des autorités françaises, les similitudes sont manifestes.

En premier lieu, la présence de certaines personnes est présentée comme  » un problème « , et tous les esprits  » raisonnables  » s’accordent pour estimer que ce  » problème  » exige une solution.

Hier, il s’agissait de la  » question juive  » ; aujourd’hui, de la droite à la gauche, tous les dirigeants affirment en chœur que l’immigration illégale met en péril nos équilibres sociaux et économiques, notre  » identité « , qu’il est nécessaire de a refouler. Les désaccords ne portent que sur la méthode. Les solutions envisagées passent toutes par l’expulsion, partielle ou totale, des personnes jugées indésirables.

En 1940-1944, l’expulsion des personnes  » en surnombre dans l’économie nationale  » se traduit par leur livraison aux autorités d’occupation nazies, leur déportation.

Aujourd’hui, les sans-papiers, demandeurs d’asile pour la plupart, sont renvoyés dans des pays dont certains sont soumis à des dictatures impitoyables, ravagés par des guerres civiles, tous marqués par le sous-développement, la pauvreté.

Bien entendu, les conséquences finales sont infiniment moins tragiques aujourd’hui qu’hier, mais ce qui est caractéristique, dans les deux cas, c’est que l’Administration française se désintéresse des conséquences de ces expulsions : ce n’est pas son affaire.

En 1940-1944, les autorités françaises ne voulaient pas savoir ce qui adviendrait des populations juives déportées  » à l’Est « .

Aujourd’hui, ce qui compte pour le gouvernement, c’est de se débarrasser d’hommes, de femmes et de leurs enfants dont, sitôt la frontière franchie, le destin lui est totalement indifférent.

Ces expulsions nécessitent la mise en place du même processus qu’en 1940-1944 :

exclusion, fichage, rafle, internement

 

Mais avec le fichier ELOI, l’Administration française franchit un nouveau pas. Le triptyque répressif

Préfecture / Police / Justice

 

dispose d’outils jamais connus jusqu’à ce jour. Comme le soulignent justement la Cimade, le GISTI et la Ligue des Droits de l’Homme, le fichier Eloi vient confirmer la signification réelle de celui ci :  » l’Administration de l’expulsion s’organise et se rationalise de manière de plus en plus précise. En un mot : elle s’industrialise  » (communiqué du 3 janvier 2008).

Le temps des rafles, des arrestations, de la traque de l’Autre, de l’arrestation des enfants dans leurs écoles, de l’internement dans les centres de rétention et des expulsions massives est à nouveau inscrit dans notre quotidien.

Les commémorations ont pour but de nous rappeler ce passé tragique mais également de nous prévenir et de nous armer pour lutter contre les effets destructeurs du racisme, de la xénophobie, du rejet de l’Autre que l’on voit à nouveau s’installer ici et ailleurs.

Aussi, aujourd’hui, nous devons impérativement :

  • refuser l’idéologie de l’exclusion, du racisme en général, sous toutes ses formes, dont celle majeur qu’est l’islamophobie
  • refuser les lois et les textes xénophobes à l’encontre des demandeurs d’asile – sans papiers
  • refuser la politique des Centres de Rétention Administratifs (CRA), les internements massifs de longue durée, les expulsions et leurs quotas
  • refuser que l’on expulse, ici en France, 25 000 personnes par an, ce qui est exactement le chiffre moyen annuel des juifs déportés de France entre 1941 et 1944 !

Cette politique criminelle qui faisait dire aux rares survivants à la libération des camps nazis  » plus jamais ça !  » est à nouveau dans l’air du temps.

Et bientôt, en Europe puis en France, des projets d’internement de longue durée (18 mois !) sont évoqués, pour de larges pans de populations fuyant les guerres, le racisme et la misère. Projets d’internement qui nécessiteront, obligatoirement, la création de camps adaptés aux nombres envisagés de personnes internées, la mise en place de moyens nécessaires pour maintenir enfermées ces populations – moyens répressifs, naturellement, afin de réprimer et mater les révoltes éventuelles.

La proposition scandaleuse de N. Sarkozy de demander à ce que des jeunes d’aujourd’hui soient porteurs de la mémoire d’un des 11.000 enfants juifs de France exterminés par les nazis, outre qu’elle est abjecte, pose la question centrale de ce que doit être la lutte contre le racisme. Il convient de dénoncer la perversité de cette proposition qui masque le rôle central de la France dans la déportation de ces enfants juifs, dont la plupart, contrairement aux affirmations de N. Sarkozy, n’étaient pas français.

Nous pouvons nous demander à quel objectif répond cette volonté de transformer l’école en un sanctuaire religieux dédié à Auschwitz. Cette démarche ne répond à aucun critère pédagogique. Dans le contexte politique d’aujourd’hui, il ne s’agit pas d’une démarche mémorielle de plus, mais bien d’une provocation. C’est une occultation et un oubli que l’on veut nous imposer. Le génocide perpétré par les nazis est un crime abject. De quel droit ce crime peut-il être instrumentalisé ?

En quoi ce gouvernement français qui a créé le ministère de  » l’identité nationale « , remake du Commissariat Général aux Questions Juives, est-il compétent pour nous parler de mémoire ?

Nous ne pouvons pas continuer à évoquer Auschwitz et les autres camps nazis, ainsi que les politiques criminelles à l’origine de ces monstruosités résumées sous le concept juridique de CRIMES CONTRE L’HUMANITE, comme de l’histoire ancienne dont nous serions à jamais protégés. Il n’en est rien.

Les rapprochements sont nécessaires.

Non pas que les finalités (destruction industrielle massive de populations entières) le soient.

Mais le processus étant mis en route, nul ne peut prévoir les développements futurs de cette politique infernale.

[1] Sur ce point, voir Emmanuel Terray, « Réflexions sur un parallèle contesté », janvier 2007, texte dont sont repris ici un certain nombre de passages.


 

Georges Gumpel
mise en ligne : 30.04.2008

1940-2008 : la France et ses lois racistes dans DU RACISME EN FRANCE ensavoirplus3

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Entretien avec René Naba

 

Français d’origine libanaise ayant vécu et étudié vingt ans en Afrique, juriste de formation devenu journaliste et écrivain, René Naba est spécialiste des médias et des « affaires arabo-musulmanes ».

Correspondant au bureau régional de l’AFP à Beyrouth dans les années 1970 puis responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’AFP dans les années 1980, il a ensuite été conseiller du Directeur général, chargé de l’information à RMC-Moyen-Orient puis trésorier au sein des Lumières de Paris (académie constituée de correspondants de la presse étrangère à Paris pour la promotion de la production cinématographique française). Il est actuellement chroniqueur de Radio Salam à Lyon et de Radio Clé des ondes à Bordeaux, et contribue notamment à plusieurs sites (Al-Oufok, organe de la gauche démocratique arabe, Oumma.com ou encore le Mouvement des Indigènes de la République). Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment Guerre des ondes Guerre des religions… La bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen (1998) ; Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français (2002) ; Aux origines de la tragédie arabe (2006), et Il était une fois la dépêche d’agence, à paraître en 2007.

En plus d’un échange autour du journalisme, de l’état des médias et de l’importance des mots, le cœur de cet entretien explore quelques thématiques françaises et internationales fortes liées à des questions tournant autour de l’identité nationale : le passé colonial français, la place des personnes « issues de l’immigration » dans la France d’aujourd’hui, la politique étrangère française, ou encore la « question turque » en Europe. Autant de thèmes sulfureux dont nous discutons ici.

I – Le métier d’informer

 

Vous avez travaillé de nombreuses années à l’AFP, puis à RMC-Moyen-Orient. Pouvez-vous évoquer cette expérience et les évolutions de votre travail depuis ?

René Naba : Je ne développe pas une hypertrophie particulière de la posture de la nostalgie. Dans mes précédentes fonctions, à l’AFP notamment, je me suis surtout soucié d’offrir une vue distanciée des faits et des hommes, une grille de lecture synthétique de l’actualité, laquelle, du fait de ma triple culture franco-arabo-africaine, était nécessairement à contre-courant d’une vision exclusivement européocentriste du monde. Mon principal souci était d’exposer en des termes accessibles à l’opinion occidentale – par définition la première destinataire de mes analyses – les raisons des réticences arabes, africaines, asiatiques à l’égard de l’unilatéralisme occidental et ses dangers potentiels. Désormais, je cible plus spécifiquement le lectorat de l’Europe continentale. Celui-ci abrite en effet le plus fort contingent d’émigrés du tiers monde, et il se situe en outre au sein de l’un des centres majeurs de production des valeurs intellectuelles et économiques du monde occidental. Mon but est d’offrir une lecture en contrechamp sur les faits et les méfaits de la globalisation marchande de la planète, d’une part, et de la financiarisation de la vie publique, d’autre part. Car de par son contact avec la modernité occidentale et la préservation de ses traditions, la communauté immigrée de l’ensemble européen a pour vocation de servir de tremplin à la renaissance des pays arabo-africains.

En quoi Internet a-t-il changé la donne en matière d’information entre 2002, année de parution de votre essai Du bougnoule au sauvageon, et 2007 ?

A sa parution en 2002, Du bougnoule au sauvageon a fait l’objet d’une recension limitée dans la presse française. Certes, le titre pouvait paraître provocant. Il constituait en fait un raccourci saisissant des termes de stigmatisation qui ont marqué en France l’étranger du début à la fin du 20e siècle. Ce titre avait pour fonction, de même que l’ouvrage, de provoquer un choc salutaire. L’Internet m’a permis de développer une stratégie oblique de contournement de l’ostracisme des grands organes d’information français. Internet permet de briser le mur du silence. N’oublions pas que Du bougnoule… est paru en 2002, soit deux ans avant le vote de la loi sur le rôle « positif » de la colonisation et quatre ans avant le film Indigènes. Et dire qu’à l’époque de sa sortie, le directeur de la collection de la maison d’édition était très réticent à la parution de l’ouvrage dont il jugeait le thème « dépassé »… Au fond, c’était un prétexte. En fait les élites françaises n’ignorent rien de la face hideuse de l’histoire de France, mais cherchent à l’occulter dans leur enseignement pour préserver leur rôle prescripteur et la posture moralisatrice de la France.

Est-ce seulement pour des raisons « internationales » (rôle, posture, intérêts de la France) que cette occultation persiste ? L’enjeu intérieur n’est-il pas également important ?

Il y a d’abord des raisons internes tenant à la psychologie française. La France est en effet un pays qui pratique la fuite en avant. Jamais d’introspection, toujours des prospectives. Comment expliquer autrement cette cascade de désastres militaires qui jalonnent l’histoire de France depuis plus d’un siècle (Waterloo, Fachoda, Sedan, été 1940, etc.) ? La France est quand même le seul pays au monde à devoir sa liberté et son indépendance aux peuples basanés. La chose a beau s’être produite à deux reprises au 20e siècle, la France reste tout de même le pays qui aura le plus réprimé les peuples d’Outre-mer, de façon parfois presque compulsive. Comme pour gommer symboliquement la contribution décisive de ces derniers à sa survie… De surcroît, la France est aussi le seul pays qui a développé la notion de « fusible ». Il s’agit d’un procédé qui consiste à faire payer à un subalterne innocent la faute de son supérieur coupable. Le vocabulaire politique français est d’ailleurs riche de notions telles que « responsable mais pas coupable », « emplois fictifs », « responsabilités fictives ». Cela n’est pas anodin. Cela assure notamment aux élites diplômées des grandes écoles une rente de situation à vie, à l’abri de la flexibilité et de la précarité, bref à l’abri du lot commun de la piétaille.

Revenons-en à la question de l’information. Quels supports estimez-vous fiables aujourd’hui ?

En fait, le support importe moins que le contenu et l’auteur. Un journaliste crédible le demeure sur tout support. Sauf à se désavouer et à s’exposer à une perte de crédit, il n’admettra pas la compromission de sa pensée. Mais Internet offre une marge plus importante qui permet à un journaliste de ne pas tenir compte des pesanteurs socio-culturelles d’un vecteur qu’il sollicite pour la diffusion de ses écrits. Salarié dans une entreprise de presse des grands médias, le journaliste doit intégrer une sorte de rétention mentale induite par la structure capitalistique de son entreprise et de ses orientations idéologiques de son employeur. Il dispose de ce fait d’une marge de manoeuvre forcément réduite, alors que sur la toile, le travail se fait généralement à titre gracieux. A cet égard, mes contributions aux divers sites de la gauche démocratique arabe (Al-Oufok, Al Andalous), de même qu’à Oumma.com, l’un des plus importants sites de France, et au Mouvement des Indigènes de la République, répondent d’ailleurs à ce souci de participer au travail d’éveil politique. En offrant une lecture en contrechamp de l’actualité, je vise à développer l’esprit critique et à prévenir ainsi une anesthésie mentale, un engourdissement intellectuel des lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, qui sont nombreux à ignorer les mécanismes de circulation de l’information et les subterfuges de la désinformation.

En matière d’esprit critique voire de critique radicale des médias, Les nouveaux chiens de garde de Serge Halimi, le bimestriel Le Plan B et le site Acrimed sont souvent cités comme référence. Philippe Corcuff, dans un entretien publié sur le site Dissidence, conteste cependant, arguments à l’appui, la légitimité de certaines de ces critiques…

Je ne partage pas l’avis exprimé dans cet entretien par Philippe Corcuff. Acrimed et Le Plan B (anciennement PLPL) ont joué un rôle essentiel et d’avant-garde dans la critique des médias, précurseur du livre La face cachée du Monde de Péan et Cohen qui a abouti à l’élimination de deux des trois membres du triumvirat (Edwy Plenel et Jean Marie Colombani), en attendant que le troisième, Alain Minc, désavoué par les journalistes, en tire les conséquences conformes à l’éthique de responsabilité. Une institution aussi rigoureuse qu’Acrimed ne saurait cependant être à l’abri de la critique, à moins qu’il ne s’agisse simplement de vouloir la discréditer.

Quels conseils donneriez-vous à un journaliste qui débuterait dans le métier, en France, en 2007, en matière de vigilance et de facilités de langage à éviter ?

Un énoncé factuel des faits, une solide connaissance des dossiers, la rigueur, le refus de toute compromission matérielle, le refus de tout conformisme ambiant, une culture de l’irrévérence : tels me semblent être les meilleurs antidotes à la démission intellectuelle et à la soumission aux diktats de la pensée dominante. La liberté a cependant un prix : la solitude voire l’anonymat. Encore faut-il être disposé à en payer le prix.

Au-delà de ce travail de conscientisation que vous évoquez, quelle place donner à l’action politique ?

Il est important de maîtriser les données avant d’agir. D’éviter la désinformation et la désorientation. Car sinon nous risquons de nous tromper de cible et d’adversaire, et de prêter ainsi le flanc à nos détracteurs.

Dans votre conférence du 12 avril 2007 à Lyon, vous parliez de « neuromarketing ». Pourriez-vous expliquer et illustrer par des exemples cette notion?

Avec le développement des chaînes satellitaires transfrontalières, les nouvelles technologies de la communication et les nouveaux modes de transmission de la pensée, la communication a tendu à se substituer à l’information. Ses dérives nous renvoient à la propagande de base des régimes totalitaires, propagande que les pays démocratiques sont pourtant censés combattre. Le « neuromarketing » a notamment été affiné lors de la dernière campagne présidentielle française, en 2007. Les publicitaires utilisent désormais une technique qui permet de déterminer la combinaison média idéale pour permettre la meilleure pénétration du message. En gros, quels médias choisir pour que ma publicité rentre bien dans la tête du consommateur ? Dans le jargon professionnel, l’étude vise à déterminer l’impact d’un message publicitaire sur la « mémoire explicite », c’est-à-dire la mémoire consciente, ainsi que sur la « mémoire implicite », qui correspond à ce que le cerveau enregistre à l’insu de la personne. C’est là le travail de véritables « maîtres de l’embobine », chargés de gérer l’opinion publique.

Aux Etats-Unis, ces personnes sont appelées les « spin doctors »…

Oui. Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, à la fin des années 1990, le budget américain de l’industrie des relations publiques a dépassé celui de la publicité. Selon une étude de John Stauber et Sheldon Rampton, co-auteurs d’un remarquable ouvrage sur la question (Toxic sludge is good for you, paru en 1995 chez Common Courage Presse), il y a désormais aux Etats-Unis davantage de salariés dans les agences de relations publiques (150 000) que de journalistes (130 000). Autre chiffre éclairant : aux Etats-Unis, 40% de ce qui est publié dans la presse est directement reproduit, sans altération, à partir des communiqués émis par ces « public relations » (cf. Paul Moreira, Les nouvelles censures – Dans les coulisses de la manipulation de l’information, 2007). Deux chiffres suffisent à caractériser « l’empire » des médias. 2/3 de ses revenus proviennent de la publicité, et ses dépenses représentent chaque année deux fois le budget de l’Etat français. Au niveau mondial, le chiffre d’affaires mondial de la télévision, hors subventions, est estimé en 2006 à environ 220 milliards de dollars. Sur ces 220 milliards, environ 160 milliards, c’est-à-dire 70%, sont financés par la publicité. De son côté, le chiffre d’affaire mondial des journaux et magazines avoisine en 2006 les 275 milliards de dollars. Sur ces 275 milliards, 175 sont financés par la publicité, soit un taux moyen de 65% (88% aux Etats-Unis), en hausse par rapport aux années précédentes. En ajoutant les radios, cela fait environ 540 milliards de dollars par an, soit presque deux fois les dépenses annuelles de l’Etat français.

Comme si la publicité devenait une fin en soi…

Tout à fait. Le divertissement (« entertainment ») est devenu le moyen et la publicité (« advertising ») la fin. Le but n’est surtout pas d’informer. Le but est d’attirer suffisamment l’attention pour faire passer le véritable produit : la publicité.

Quelle place occupe alors l’information ?

L’« information », là-dedans, est un excipient comme un autre. Elle aussi vise non pas à informer mais à attirer l’attention pour mieux véhiculer des messages publicitaires. L’information devient « infotainment », c’est-à-dire une information de divertissement. C’est la raison pour laquelle, en France, les grandes émissions politiques des précédentes décennies comme L’Heure de vérité sur France 2, présentées par de vrais journalistes, ont depuis longtemps cédé la place aux émissions de divertissement. Aujourd’hui, les hommes politiques préfèrent, et de loin, passer chez des animateurs comme Michel Drucker ou Marc-Olivier Fogiel pour promouvoir leurs idées… Au total, le fameux « temps de cerveau disponible » du lecteur ou téléspectateur humain ingurgite chaque année l’équivalent de 400 milliards de dollars de messages intéressés.

Qui émet ces messages ?

Selon un document du groupe Lagardère, sur les 360 milliards de dollars fournis aux anciens médias par la publicité, 160 milliards (44%) sont « attribués » par les sept premiers groupes de publicité, qui font ainsi un chiffre d’affaires direct d’environ 50 milliards de dollars… Alors certes, la multiplication des sources d’information est la garantie de la démocratie car elle permet la formation d’une opinion libre par recoupement des connaissances. Mais ne nous leurrons pas : la profusion des vecteurs hégémoniques et de leur approche globalisante – les mêmes mains contrôlent à la fois le contenant et le contenu, la production et la distribution – porte en elle le risque réel d’un dévoiement de la démocratie, via les manipulations auxquelles les opérateurs du champ médiatique sont tentés de procéder en vue de la satisfaction d’objectifs personnels. Or ces objectifs personnels peuvent, à terme, se révéler fatals tant pour la liberté de pensée que pour la démocratie.

II – Mystères de l’immigration et de l’identité nationale

 

Parmi vos ouvrages, Du bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français a été publié en 2002. S’il devait ressortir en 2007, quels chapitres ou précisions ajouteriez-vous ?

La principale modification porterait sur le titre et ses développements subséquents. En 2007, cela donnerait Du bougnoule au sauvageon, aux sous-hommes, au Kärcher, à la racaille. Cela me semble plus en phase avec l’extension récente, en France, du champ lexical du vocabulaire de la stigmatisation. Il n’est d’ailleurs un secret pour personne que ce vocabulaire s’est enrichi de l’apport personnel du nouveau Président de la République française.

Mais pas seulement…

En effet. D’autres pensionnaires illustres du cénacle politique, intellectuel et artistique français y ont aussi abondamment contribué. Leur totale impunité est d’ailleurs un signe patent du laxisme moral en la matière. Je pense notamment à Pascal Sevran et à ses réflexions d’une haute portée philosophique sur les capacités génésiques des Africains et leur conséquence sur la désertification de l’Afrique. Je pense aussi à Georges Frêche et ses remugles à connotation hitlérienne sur ces « sous-hommes » que seraient selon lui les Harkis, pourtant serviteurs doublement fidèles à la France dans son armée en Algérie et dans son économie en France métropolitaine. Je pense également à Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’un des temples du mérite républicain, l’Académie Française, auteure de borborygmes sur la polygamie africaine à l’origine selon elle du soulèvement périurbain de la France, à l’automne 2005. Je pense enfin à Alain Finkielkraut, grand théoricien de l’humour « noir » sur une France « risée de l’Europe avec son équipe de football Black, Black, Black ».

Que vous inspire à cet égard le discours prononcé le 26 juillet 2007 à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar par le Président de la République française ?

Je trouve consternante la prestation de M. Sarkozy lors de la première tournée africaine de sa présidence, en juillet dernier. Et plus consternant encore le silence de la kyrielle des intellectuels qui participent de son aréopage. Et plus consternante enfin la satisfaction béate de sa plume, Henri Guaino, qui se propose de populariser la parole présidentielle par l’impression du pensum fondateur de « Sarkozy l’Africain »… Ce discours du Président Sarkozy renvoie à des stéréotypes coloniaux primaires et ses propos outranciers révèlent sa vision d’une « anthropologie raciste », selon l’admirable expression de Thomas Heams, maître de conférences en génétique à Paris (cf. à ce propos les pages Rebonds dans Libération du 2 Août 2007). Ainsi donc, l’Africain est figé dans la nostalgie. Ainsi donc, à l’instar des pédophiles, cela est « inné » chez lui, suggère le président. L’Africain, dit-il, « ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès… » C’est vrai qu’il y a de la répétition chez l’Africain. La première fois c’était à Verdun en 1916, la deuxième fois à Monte-Cassino en 1944. Mais il y a aussi de la répétition chez les Français eux-mêmes. Il s’agit d’une répétition dans l’ingratitude, marquée par les massacres de Sétif (Alger), Thiaroye (Sénégal) et Madagascar. Et cela ne relève pas de la répétition de ma part, mais de la réitération pour que cela soit définitivement ancré dans la conscience nationale française : la France est le seul pays au monde à avoir pratiqué une répression compulsive au sortir de la Deuxième Guerre mondiale à l’encontre de ses colonies, au moment où le Royaume-Uni accordait leur indépendance tant à l’Inde qu’au Pakistan… M. Sarkozy soutient que la France n’est pas responsable ni de la corruption, ni de la dictature en Afrique. S’agit-il d’une méconnaissance de notre histoire nationale, ou plus simplement de mauvaise foi ? Le Président de la France semble ignorer l’existence de M. Jacques Foccart et des réseaux de la Françafrique. Il semble ignorer l’assassinat en 1958 à Genève de Felix Moumié, chef de l’opposition camerounaise. Il semble ignorer le supplice de Patrice Lumumba, Premier ministre charismatique du Congo indépendant, en 1961. Il semble ignorer le supplice de Mehdi Ben Barka, figure de proue de l’opposition marocaine et du Tiers-monde… Toutes ces personnalités ont été éliminées avec l’aide des réseaux gaullistes, l’ancêtre du parti de M. Sarkozy… La Belgique, elle, a reconnu depuis belle lurette sa responsabilité morale dans les dérives de son système colonial. Mais la France, pour sa part, persiste à louvoyer, quand bien même elle a été grandement bénéficiaire de son aventure coloniale, tant en termes économiques qu’en termes d’influence diplomatique dans le monde… Etre grand, c’est assumer ses propres actes, c’est s’assumer sans fioritures. Il est à craindre que la France ait encore des progrès à faire dans ce domaine.

Pensez-vous, à l’instar des militants de l’association Survie, par exemple, que le terme de « décolonisation » n’a aucune valeur concrète sur le terrain ?

Elf-Total au Gabon est le bras armé de la diplomatie souterraine française en Afrique, comme a tendu à le démontrer le procès fleuve des dérives de la firme pétrolière française. Bolloré en Côte d’Ivoire, 250 entreprises françaises au Sénégal, une dizaine de bases militaires disséminées en Afrique notamment à Djibouti, au Tchad ou en Côte d’Ivoire, encore, sans parler des amitiés très « particulières » des présidents africains avec leurs homologues français successifs… L’indépendance africaine est bel et bien une fiction. Cela dit, je trouve particulièrement incongru que des pays aussi démunis que les pays africains se soient appliqués durant des décennies à financer les partis politiques d’un pays riche, la France, qui de surcroît les a particulièrement exploité pendant des siècles. En vertu de quel principe autre que celui de la vénalité et de la veulerie ? En vertu de quel principe le groupe Bolloré – vacancier émérite du nouveau président français – disposait-il, jusqu’en juin 2007, du monopole des transactions de la filière café-cacao en Côte d’Ivoire ? En vertu de quel principe ce même groupe dispose-t-il toujours, aujourd’hui encore, de la maîtrise du secteur stratégique des transports (transport maritime et logistique, transport ferroviaire et concession du terminal à conteneurs de Vridi) ? En vertu de quel principe Bouygues (télécommunications) et les grandes banques françaises (Crédit Lyonnais, BNP et Société Générale) font-ils de même au Sénégal ? Cinquante ans après l’indépendance des pays africains, l’Afrique n’a-t-elle donc pas su susciter de cadres compétents ? Ce laxisme cache-t-il une forme de corruption rampante des élites des deux côtés de l‘Atlantique ? Quelles en sont les contreparties ? Des « charters de la honte » ? Le plus blâmable n’est peut-être pas celui que l’on croit dans cette affaire. Le plus blâmable, ce sont d’abord les dirigeants africains, ensuite les élites. Ce sont eux qui ont trahi et compromis le développement futur du continent.

Pourtant, dans son ouvrage La force qui nous manque paru en 2007 aux éditions Les Arènes, la juge Eva Joly écrit ceci : « Au Kenya, en Zambie, en Afrique du Sud, à Madagascar, en Algérie, en Angola, en Tanzanie ou au Nigeria, je ne rencontre aucune fatalité, mais un énorme et vieux mensonge : pour un dollar donné, les pays occidentaux en retirent deux de la terre africaine. » Est-ce un constat que vous avez pu vérifier sur le terrain ?

L’Afrique est le continent qui a connu la plus forte dépossession de l’histoire de l’humanité, et ce continent continue de servir de dépotoir de la planète et d’exutoire à ses maux. Le plus infâmant dans tout cela est que des présidents africains tels Mobutu (Zaïre), Houphouët-Boigny (Côte d’Ivoire), Omar Bongo (Gabon), Sassou Nguesso (Congo) aient saigné leur pays pour entretenir le train de vie des politiciens français, sans que ceux-ci ne leur soient d’aucun secours dans la difficulté. Mobutu, une fois destitué, s’est vu interdit de séjour et de soin en France. Il a dû errer longtemps avant de trouver refuge… au Maroc, pays qui abrite d’ailleurs sa sépulture. Affaire à méditer longtemps.

Dans le film Bamako d’Abderrahmane Sissako, Aminata Traoré a cette phrase : « L’Occident s’est créé et s’est infligé deux peurs : le terrorisme et l’immigration. » Nos sociétés occidentales en ont-elles seulement conscience, ou ont-elles délibérément opté pour la politique de l’autruche ?

Toute conscience se pose en s’opposant. L’Occident a constamment forgé des concepts pour assurer sa domination sur le reste du monde. Il en a été ainsi des théories du « res nullius » et du « fardeau de l’homme blanc », qui ont permis de justifier nombre de conquêtes coloniales. Cette société a constamment besoin d’un ennemi extérieur pour cimenter sa cohésion et perpétuer sa suprématie. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, par exemple, toute une littérature belliqueuse a développé la thématique du « péril rouge », autrement dit le communisme. Puis, avec l’implosion en 1989 de l’empire soviétique, la même littérature fleurit désormais à propos du « péril vert », c’est-à-dire l’Islam. Dans la stigmatisation, « le juif bolchévique » a cédé la place au « nazislamiste ». Notons que, toujours au sens de cette littérature, le « péril vert » n’est qu’un jalon intermédiaire. Il s’agit du prélude à la naissance du « péril jaune ». Celui-ci est constitué par la Chine et l’Inde, et il ne sera d’actualité que lorsque ces deux pays majeurs d’Asie auront parachevé leur phase de montée en puissance, c’est-à-dire vers l’an 2025. A cette date, il y a fort à parier que l’Occident aura perdu le monopole de la puissance et donc son rôle prescripteur. Il devra, par la force des choses, composer avec ces autres composantes de la planète… Dur métier pour celui qui a constamment imposé. Dur apprentissage de la diversité. Cette échéance inéluctable explique donc cette frénésie d’acquisition de gages territoriaux et énergétiques, que ce soit en Irak, en Afghanistan, au Darfour ou dans les Balkans. Ce faisant, l’Occident ne cherche rien d’autre qu’à aborder la prochaine étape en position de force.

Selon Djohar, co-auteure des textes du rappeur Rocé, « aujourd’hui, bien qu’on ait tout un discours contre le racisme, de fait aucune déconstruction n’a été menée à grande échelle. Et tous les mouvements ont tendance à focaliser sur la personne qui est l’objet de discrimination, pas sur la personne qui discrimine et sur le phénomène de la discrimination lui-même ». Pensez-vous que la tendance va en s’inversant ?

L’affirmation est un peu courte. Nicolas Bancel et Pascal Blanchard, dans leurs ouvrages Les zoos humains ou La fracture coloniale ont effectué un considérable travail de mise à nu de la réalité française. A un degré moindre, Du bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français et surtout Déconstruction des mythes fondateurs de la grandeur française, deux textes dont je suis l’auteur, ont précisément fait, comme de juste, ce travail de déconstruction. Le principal problème, aujourd’hui, c’est de porter tous ces travaux à la connaissance du plus grand nombre. Par ailleurs, les contributions du Mouvement des Indigènes de la République vont aussi en ce sens.

yade

 

Le mardi 19 juin 2007 au journal de 18 heures sur France-Info, la journaliste évoqua l’entrée au gouvernement de Fadela Amara et de Rama Yade en ces termes : « deux femmes issues de l’immigration ». Pourquoi leur appliquer ce qualificatif s’il ne s’applique pas aussi à l’actuel Président de la République, dont la famille fut peut-être, chronologiquement et historiquement parlant, française APRES les familles de ces deux femmes ? Pendant combien de générations encore, comme le disait le sociologue Abdelmalek Sayad, certains français seront-ils considérés comme étant « issus de l’immigration » ?

Longtemps. Très longtemps encore. La différence entre M. Nicolas Sarkozy, d’un côté, et Mmes Fadela Amara et Rama Yade, de l’autre, est qu’en France jamais le président, d’origine hongroise, ne sera suspecté d’« égorger des moutons dans sa baignoire », alors que cette suspicion pèsera toujours, peu ou prou, sur les personnes d’origine arabe ou africaine du fait même de cette origine et du fait même de la volonté de M. Sarkozy, responsable au premier chef de la généralisation de ce cliché démagogique à vocation électoraliste. Ce cliché va lui coller à la peau, longtemps après son départ du gouvernement, de la même manière que « le bruit et l’odeur » des immigrés ont durablement plombé son prédécesseur Jacques Chirac, obérant son discours humaniste… Par rapport à la séquence antérieure, la promotion de Rachida Dati, de Rama Yade et de Fadela Amara constitue un léger mieux par rapport à Tokia Saïfi, qui avait bénéficié d’un strapontin et d’une aide parcimonieuse dans le premier gouvernement de Jean Pierre Raffarin en 2002. De par son extrême discrétion, la modicité de sa fonction et le peu de considération accordée à son département, elle eut droit au titre de « premier titulaire évanescent du ministère du développement durable ». Le second titulaire évanescent de ce poste aura été Alain Juppé, sous la présidence Sarkozy, en juin 2007 avec une durée de vie de trois semaines. Il est heureux que les représentants des grands corps de l’Etat fassent à leur tour l’apprentissage de la précarité, eux qui veulent tant l’infliger aux catégories défavorisées de la société. Ils y gagneront en modestie et en humanité.

S’agissant de Rama Yade…

Rama Yade sera particulièrement sous observation. Devra-t-elle limiter sa défense des Droits de l’homme aux seules instances internationales et donc ne disposer d’aucun droit de regard sur les violations des Droits de l’Homme en France ? Si tel devrait être la cas, elle risque de servir d’alibi pour la bonne conscience chronique de la mauvaise conscience du pouvoir français. Ce gouvernement multicolore apparaîtra rétrospectivement comme un conglomérat de personnalités bariolées sans grande expérience, sans véritable stature politique, comme un gadget médiatique, un assortiment pour plateaux de télévision. Qu’elle garde à l’esprit la malheureuse expérience de son prestigieux aîné : le général Colin Powel, ancien chef d’état major interarmées des Etats-Unis, premier secrétaire d’Etat afro-américain de l’Histoire, qui s’est couvert de ridicule avec son éprouvette remplie de poudre de perlimpinpin brandie devant le Conseil de sécurité de l’ONU pour justifier l’invasion américaine de l’Irak. Il est à espérer que Rama Yade ne sera pas la nouvelle « Uncle Ben’s » à la sauce française… Cela étant dit, il est à espérer aussi que ces nouvelles promues ne se révèlent pas être un gadget exotique visant à masquer une xénophobie d’Etat, comme en témoignent les rodomontades du nouveau président français et la création d’un Ministère de l’Identité nationale et de l’Intégration. Relevons au passage que Fadela Amara, qui rejetait haut et fort toute sujétion à la tête de son mouvement Ni putes, ni soumises, s’est révélée être très soumise aux sirènes du pouvoir de droite. Il est des faiblesses coupables voire mortelles. Pour la crédibilité de nos engagements, gardons présent à l’esprit l’impérieuse nécessité de donner toujours l’exemple d’une « éthique de conviction ». L’exact contraire, en somme, de l’opportunisme d’occasion.

C’est un peu le processus que vous dénonciez en 2002 dans Du bougnoule au sauvageon…

Effectivement. Au-delà de l’actualité immédiate, force est de constater que cinq siècles de colonisation intensive à travers le monde n’ont pas encore banalisé la présence des « basanés » sur le sol français. Idem pour les treize siècles de présence continue, matérialisés par cinq vagues d’immigration, qui n’ont toujours pas conféré à l’Islam le statut de religion autochtone en France – pays où le débat, depuis un demi-siècle, porte sur la compatibilité de l’Islam et de la République, comme pour conjurer l’idée d’une agrégation inéluctable aux peuples de France de ce groupement ethnico-identitaire, le premier d’une telle importance sédimenté hors de la sphère européocentriste et judéo-chrétienne… Réelles et fondées sont les interrogations. Mais, par leur déclinaison répétitive – Islam et modernité, Islam et laïcité, etc., les variations sur ce thème paraissent surtout renvoyer au vieux débat colonial sur l’assimilation des indigènes. Comme pour démontrer le caractère inassimilable de l’Islam dans l’imaginaire français. Comme pour masquer les antiques phobies chauvines françaises. Malgré le brassage survenu en Afrique du Nord et les copulations ancillaires de l’outremer colonial. Malgré le mixage démographique dans le sud de la France depuis la conquête de la Septimanie en 719 et le peuplement des Pyrénées par les 150 000 Morisques fuyant l’inquisition espagnole en 1610. Malgré les vagues successives des réfugiés du 20e siècle d’Europe, d’Afrique, d’Indochine, du Moyen-Orient et d’ailleurs… Au delà des joutes spéculatives, à savoir si « l’Islam est soluble dans la République ou, à l’inverse, si la République est soluble dans l’Islam », la réalité s’est elle-même chargée de répondre au principal défi interculturel de la société française au 21e siècle. Soluble ou pas, hors de toute supputation, l’Islam est désormais bien présent dans la République d’une manière durable et substantielle, de même que la démographie française relève d’une structuration interraciale et sa population d’une configuration chromatique.

Que penser du fait que l’intitulé du secrétariat d’Etat échu à Rama Yade joigne « Affaires étrangères » et « Droits de l’homme » ?

« Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères chargée des Droits de l’homme », c’est un borborygme. Les Droits de l’homme sont en principe universels, sauf à considérer que la France ne commet pour sa part aucune violation des Droits de l’homme. L’intitulé des fonctions de Mme Rama Yade-Zimet signifie sa mise à l’écart des violations françaises qui interviendraient sur le sol national (charters de la honte, sans-papiers, etc.). Il lui sera donc loisible de dénoncer tous les pays du monde, sauf le sien. Voila en clair l’intitulé de sa mission.

Autre « lapsus » : le vendredi 20 avril 2007, dans le journal de 7h30 de France Inter, la journaliste Agnès Bonfillon annonçait des dégradations survenues la veille au cimetière de Notre-Dame-de-Lorette, situé près d’Arras dans le Pas-de-Calais. Mais, rassura-t-elle l’auditeur, « seules des tombes du carré musulman ont été profanées »… Quelques semaines plus tôt, pourtant, la même journaliste ouvrait son journal avec les mots de « douleur », « horreur » et « consternation » à propos de la profanation de tombes juives dans un autre cimetière. En quoi cette différence de ton va-t-elle dans le sens de ce que vous écrivez en page 69 de l’ouvrage Du bougnoule au sauvageon : « Par un faux effet d’optique [la France] se donnera l’illusion de venger ses avatars d’Algérie et, par un philosémitisme actif, l’illusion de sa Rédemption, substituant une arabophobie à une judéophobie, en somme une injustice par une autre injustice, feignant par là même d’ignorer que l’injustice ne se combat pas par une autre injustice » ?

« Les murmures de Yad Vashem », qui dictent selon ses propres dires la conduite du nouveau président français, ne sauraient occulter les râles des suppliciés de Sétif (Algérie) et de Thiaroye (Sénégal), pas plus que la longue complainte contemporaine du peuple palestinien. Les camps de concentration hitlérien ont abouti à la liquidation d’êtres humains du fait de leur origine ethnico-religieuse, de la même manière que l’esclavage et les zoos humains ont provoqué l’anéantissement mental et physique d’êtres humains, transformés en cadavres vivants du seul fait de leur origine ethnico-religieuse. Les deux actes sont hautement condamnables. Les deux doivent être condamnés et induire la même réparation. Il ne saurait y avoir une concurrence mémorielle. Cela relève de la dignité de l’espèce humaine et, à ce titre, cela est moralement non négociable.

En page 122 de Du bougnoule…, vous qualifiez la France de « patrie de la mémoire courte ». Le discours du 6 mai 2007 du nouveau Président de la République énonçait ceci : « Je veux en finir avec la repentance qui est une forme de haine de soi, et la concurrence des mémoires qui nourrit la haine des autres. » Que cela augure-t-il pour la suite selon vous ?

S’il est vrai que la repentance est « une forme de haine de soi » et que « la concurrence des mémoires nourrit la haine des autres », il aurait été plus judicieux alors de ne pas se livrer à la repentance initiale. Il est en effet malsain de privilégier une repentance au détriment d’autres. La haine des autres se nourrit de la discrimination que l’on institue dans le traitement des diverses composantes de la mémoire meurtrie de la France. La question pourrait se révéler sacrilège, mais posons-la toutefois pour la clarification du débat : si les Juifs exterminés dans les camps hitlériens n’avaient pas été des ressortissants d’Europe – autrement dit : si les Juifs relevaient d’une population issue de l’Afrique noire, de l’Amérique latine, du monde arabe, ou d’Asie –, auraient-ils bénéficié de la même sollicitude dans la reconnaissance du génocide dont ils ont été victimes ? L’extermination des Juifs, il est important de le rappeler, s’est produite sur le continent européen, incarnation à l’époque de la civilisation. Plus précisément, cette extermination a même été le fait de deux pays, l’Allemagne et la France, qui représentaient alors l’apogée de la civilisation, à tout le moins au regard des peuples de ce continent. La repentance concerne donc au premier chef ces deux pays… De la même manière, l’esclavage et la déportation massive des Africains ont été aussi principalement le fait de l’Europe. Là aussi, la repentance concerne au premier chef les pays qui s’y sont livrés, à savoir principalement la France, le Royaume-Uni, l’Espagne et le Portugal… Il est à cet égard singulier d’observer que, dans ces deux cas de figure, la France est impliquée. Le problème devait donc être posé en ces termes, sans faux-fuyant. Le débat aurait gagné en sérénité. Esther Benbassa, intellectuelle française qui ne saurait être suspectée d’antisémitisme, préconise d’ailleurs la reconnaissance de tous les génocides.

Concernant le traitement des « pages noires », vous dites : « Les deux [shoah et massacres coloniaux] doivent être condamnés et induire la même réparation » : pouvez-vous préciser ce que vous entendez par « réparation » ? Par ailleurs, vous dites qu’ « [Esther Benbassa] préconise d’ailleurs la reconnaissance de tous les génocides » : vous employez ici le terme de « reconnaissance ». Que préconiser ? Réparation ou reconnaissance ? Et quelle doit être la forme de cette reconnaissance ?

Il ne saurait y avoir de discrimination dans la souffrance. Le génocide juif est une aberration de l’esprit, condamnable de la manière la plus absolue. Il était juste et sain que les pays concernés reconnaissent leur responsabilité. La traite des Noirs et l’esclavage se sont déroulés sur plusieurs siècles. Ils sont expliqués rétrospectivement comme un fait de civilisation à une époque donnée, une curiosité historique en somme. L’esclavage est aussi une abomination. Il doit être condamné comme tel, au même titre que les autres formes d’extermination.

Vous dîtes : « Il aurait été plus judicieux alors de ne pas se livrer à la repentance initiale. Il est en effet malsain de privilégier une repentance au détriment d’autres ». Pour notre part, nous sommes convaincus qu’il faut sortir du vocabulaire de la « repentance », que vous reprenez ici à votre compte. D’une part, aucun groupe (associatif, politique, etc.) sérieux et qui dispose d’une tribune ne réclame à notre connaissance de « repentance ». C’est au contraire un terme utilisé par les pseudo-historiens, philosophes et hommes politiques réactionnaires pour disqualifier tout besoin de reconnaissance exprimé par les descendants d’esclaves et de colonisés (dont les revendications liées au passé sont en fait profondément ancrées dans leur situation présente). D’autre part, vous parlez de « repentance initiale », alors que s’agissant du rôle de l’Etat français dans la déportation et donc dans l’extermination des juifs, il s’est agi justement de reconnaissance (de responsabilité) et nullement de repentance (que personne ne réclame)…

J’ai sciemment utilisé les expressions en vogue au sein de l’élite, notamment le nouveau Président de la République. Je préfère pour ma part, dans la mesure ou la France est un pays adulte, qu’elle assume sa propre histoire avec ses faits glorieux et ses méfaits. La réaction a été trop vive car le pouvoir français dans ses discours, son enseignement a toujours cherché à magnifier son action, tout en taisant ses actions hideuses et en se permettant de faire la morale au reste de l’Humanité ! C’est ce décalage entre sa posture moralisatrice et son bilan par moments sujet à caution qui fait problème. D’autre part, la France ne peut pas être, pendant une quinzaine d’années, le théâtre d’un débat public à portée pédagogique sur son comportement durant la Seconde Guerre mondiale, multiplier les gestes à l’égard de la fraction de la population française de culture ou de religion juive, et d‘un autre côté réduire à sa portion congrue, le débat sur la colonisation, qui a tout de même duré cinq siècles avec son cortège d’abus, d’horreurs et de dépersonnalisation, le tout couronné par une « loi sur le rôle positif de la colonisation »… Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans ce pays.

thiaroye

 

Pensez-vous qu’il s’agit d’une des raisons pour lesquelles la disparition, le 9 juin 2007, du cinéaste sénégalais Sembène Ousmane, auteur notamment de Camp de Thiaroye en 1987 – film toujours inédit sur les écrans français à ce jour en dépit ou à cause d’une puissance thématique très polémique – n’a quasiment pas été saluée par la presse française ?

Le film Camp de Thiaroye n’est pas du tout polémique. Il est surtout révélateur, dans toute leur ampleur, des turpitudes françaises lors de la Deuxième Guerre mondiale. Pour cette raison, il reste sans « exposition » sur les écrans français. Ce comportement est en lui-même révélateur de l’exception française. Sa projection aurait eu une valeur pédagogique et thérapeutique… Saluer comme l’a fait le Président de la République la mémoire de Guy Môquet, ce jeune communiste français fusillé durant la Deuxième Guerre mondiale par les Allemands, est un acte de justice. Mais cela aurait été pédagogiquement exemplaire si cet hommage s’était accompagné de la condamnation des bourreaux, c’est-à-dire cette police française zélée qui a livré à la mort un compatriote, au seul prétexte qu’il était un patriote français. C’était en cela que le supplice de Guy Môquet eut été exemplaire des dérives infâmantes et odieuses de l’appareil étatique. Cette même police a aussi été maître d’œuvre de la rafle du Vel’ d’Hiv et n’a jamais été condamnée pour cela. Une prophylaxie sociale aurait commandé d’exalter la lumière de la France, sans négliger de stigmatiser sa part d’ombre. Mais vous voyez Nicolas Sarkozy condamner la police, le socle de son pouvoir sécuritaire ?

Page 112 de Du bougnoule au sauvageon, vous situez à la date de 1990, c’est-à-dire l’année de la crise puis de la première guerre du Golfe, la « césure entre la communauté musulmane et l’opinion française à propos de l’engagement français au sein de la coalition internationale contre l’Irak ». Une deuxième guerre du Golfe a éclaté depuis. Au-delà du fait que votre phrase induit le fait que la communauté musulmane et la communauté française forment deux entités séparées – en 2002, les esprits étaient peut-être moins à cheval sur ces questions qu’en 2007 ! -, pensez-vous qu’il soit envisageable dans les années qui viennent de revenir à une société française sur le modèle d’avant 1990 ?

Il y a toujours eu une césure entre la communauté musulmane et l’opinion française. Aux ratonnades du temps de la guerre d’Algérie ont succédé la réclusion des Harkis, pourtant loyaux à la France, puis les fanfaronnades « musculatoires » qui ont émaillé et continuent d’émailler le langage populaire français durant la période d’indépendance des pays arabes : « Faire suer le burnous », « Les idées mais pas du pétrole », etc. Mais depuis 1990 et l’arrivée à maturité de la troisième génération issue de l’immigration – quel borborygme ! –, l’opinion française a pris conscience d’un fait majeur : la présence durable sur le sol français de la présence des « basanés » et de la « souillure » qu’ils allaient infliger à la blancheur immaculée de la démographie nationale. Une crainte déjà exprimée, par anticipation, par l’un des plus célèbres journalistes français, face à l’afflux d’Italiens en France : « Déjà un surcroît d’émigrants latins risque d’aggraver une rupture déjà sensible dans la structure humaine du pays. Ce sont donc des Nordiques qu’il nous faut », prophétisait en effet Jacques Fauvet, futur Directeur du journal Le Monde, longtemps avant « l’excroissance » arabo-africaine. Mais voilà, les choses ne sont pas aussi simples : les Français s’opposeront aussi au plombier polonais, pourtant un blond de première qualité, lors du débat sur la ratification du traité constitutionnel européen, le 29 mai 2005. Que penser de ce micmac intellectuel ? Réflexe phobique ou éternelle insatisfaction ? Le mental français baigne dans la complexité et le débat public dans l’hypocrisie. Personne ne se formalise dans ce pays qu’un citoyen français servant dans l’armée israélienne – le caporal Gilad Shalit –, en opération de guerre contre un peuple ami de la France (les Palestiniens), réclame la protection diplomatique de la France. Ou bien qu’un réserviste de l’armée israélienne brigue le suffrage des Français en sa qualité de conseiller du ministre de l’Intérieur… Simple hypothèse d’école : imaginons, du temps de l’idylle franco-irakienne, qu’un franco-irakien se soit enrôlé dans l’armée irakienne et combatte l’invasion américaine de l’Irak. N’apparaîtra-t-il pas immanquablement comme « suspect » voire comme un « terroriste » ? En tout cas jamais il n’apparaîtra comme un patriote… Dans la même logique, l’accusation d’antisémitisme est aujourd’hui une arme de destruction massive. Elle est destinée à dissuader toute critique de la politique israélienne. L’étranger l’est toujours dans le regard de l’autre. Il le restera jusqu’à ce que la France ait besoin de lui. Voyez Yannick Noah, joueur camerounais de tennis, puis compétiteur franco-camerounais du circuit mondial, finalement vainqueur français du tournoi de Roland-Garros. Idem pour Zinedine Zidane et l’équipe multicolore victorieuse du Mondial 1998.

Comment la France est-elle perçue aujourd’hui de l’autre côté de la Méditerranée, notamment dans les régions où vous avez travaillé, par les pouvoirs en place ainsi que par les populations ?

La France est une aubaine pour les dirigeants en place, discrédités et ultra-minoritaires. La « lutte contre le terrorisme » est leur meilleur certificat de survie. Pour les populations, les choses vont tout autrement. La France pose problème. Il ne s’agit pas uniquement du terrorisme, pas uniquement du « fascislamisme ». Il s’agit aussi, et dans les mêmes proportions, de l’arrogance occidentale et du mépris des droits vitaux des peuples du Tiers-monde. « La France fait partie du problème et non de la solution des problèmes du Monde arabe », avait magistralement résumé le journaliste libanais Joseph Samaha au lendemain de la Guerre d’Israël au Liban en juillet 2006, déplorant la partialité française et son alignement inconditionnel sur les Etats-Unis et sur les positions de l’hôte libanais du président français. Comment peut-on concevoir, sans trouble de conscience, qu’un dirigeant d’un des pays les plus riches et les plus puissants de la planète, Jacques Chirac, soit l’hôte permanent de la famille d’un dirigeant d’un pays sinistré par la guerre, de surcroît assassiné du fait de sa propre politique ? Il existe une limite à l’amitié et à l’indécence… De même, la France convoque d’urgence une conférence sur le Darfour pour forcer un « couloir humanitaire », mais se voile la face dès qu’il s’agit de la Palestine. Saviez-vous qu’il y a des Casques bleus sur tous les points chauds du globe, sauf en Palestine ? Le président George Bush s’impatiente à propos du Kosovo, qu’il veut propulser vers l’indépendance avant fin 2007, estimant que dix ans d’atermoiements étaient insupportables, alors que la Palestine se débat contre l’hypocrisie occidentale depuis cinquante ans. La duplicité du discours occidental est une des sources majeures de tension dans le monde. Elle est génératrice de violence.

Depuis quelques années et singulièrement depuis le 1er décembre 2003, il y a en France une personnalité qui déclenche les passions : Dieudonné. Lors d’une conférence donnée à Lyon le 12 avril 2007, vous déclariez avoir compris sa démarche jusqu’à sa poignée de main avec Jean-Marie Le Pen. A l’époque, François Bayrou avait commenté la rencontre entre ces deux hommes par la phrase suivante : « C’est peut-être leur antisémitisme qui les rapproche » (émission A vous de juger, France 2, 16 novembre 2007). Pourtant, l’explication de Dieudonné tenait en une phrase : « On ne fait la paix qu’avec ses ennemis », et il s’était dans le même temps rendu au QG d’autres candidats – mais l’information n’avait pas été relayée dans les mêmes proportions… Quelques mois plus tard, le même François Bayrou axait sa campagne présidentielle sur une volonté de « faire travailler ensemble des personnalités de droite et de gauche ». Une fois élu à la présidence, Nicolas Sarkozy s’est à son tour empressé de reprendre le credo de François Bayrou – credo qu’il avait pourtant combattu de toutes ses forces au cours de la campagne, affirmant qu’il n’était « pas sérieux de vouloir faire travailler ensemble des personnalités de bords opposés » – recrutant à tour de bras dans les rangs de « l’opposition ». Mieux : le 20 juin 2007, le Président Sarkozy invitait Jean-Marie Le Pen à l’Elysée et la presse saluait cette fois un « geste d’ouverture inédit »… Question : ce qui pose problème ici, sont-ce des mots, des faits et des gestes, ou est-ce la façon dont ceux-ci sont rapportés ?

Il importe de ne pas banaliser l’infâme, mais d’établir une claire démarcation entre compromis et compromission. Faire travailler gauche et droite dans l’espace démocratique est une chose, dédouaner un personnage qui a érigé la xénophobie comme principe de vie et programme de gouvernement en est une autre. Nicolas Sarkozy a phagocyté la thématique de l’idéologie du Front national, la vidant de sa substance et siphonnant du même coup l’électorat lepéniste. En recevant Jean-Marie Le Pen à l’Elysée, c’est en tant que vainqueur qu’il reçoit un vaincu sur son propre terrain. Un grand seigneur qui couvre de sa sollicitude son vassal idéologique défait, puisque Nicolas Sarkozy ratisse non seulement les lepénistes, mais largement au-delà… La visite de Dieudonné à la Fête du Front national, elle, avait l’allure d’un voyage à Canossa. Un acte gratuit d’autant plus inexplicable que ce geste fort émanait de l’un des porte-drapeaux les plus audacieux de la contestation du racisme institutionnel français – dont Le Pen n’est finalement que le plus tonitruant représentant –, et qu’il ne s’est pourtant accompagné d’aucune remise en cause de la doctrine lepéniste, d’aucun regret pour ses excès de langage ou pour son comportement – guerre d’Algérie, noyade de l’étudiant marocain Brahim Bouarram dans la Seine le 1er Mai 1995, etc. La crédibilité suppose une intransigeance sur les principes intangibles. Le laxisme idéologique entretient la confusion mentale et justifie a posteriori tout le débauchage politique dont la vie française a offert le spectacle depuis la campagne présidentielle 2007 et l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Il y a des mutations qui retentissent comme des désertions. A défaut, la lutte des classes cède le pas à la lutte des places et cette dérive dévalorise le combat politique… Ce qui fait problème avec Dieudonné c’est la main tendue à Jean-Marie Le Pen. Ses mots relevaient de l’humour grinçant mais néanmoins salutaire pour autant qu’ils secouaient de leur léthargie mentale le landerneau politico-médiatique. La visite à Le Pen, dans son fief, a absous totalement le chef du Front national et relancé le chauvinisme récurent de la société française. Je n’aurais rien eu à redire si Dieudonné s’était adressé aux électeurs du Front national. Dieudonné, à tort ou à raison, était perçu comme un symbole. Et il n’est pas sain que les symboles soient galvaudés par des gestes inconsidérés.

Néanmoins, parmi les multiples questions dérangeantes qu’il a contribué à mettre sur la table ces dernières années, Dieudonné a formulé celle-ci : pourquoi le concept d’« immigration choisie » s’applique-t-il seulement aux personnes et non aux matières premières ?… Y’a-t-il selon vous une méconnaissance de ces enjeux-là par le grand public ?

Dans l’esprit des Occidentaux, l’Afrique est un champ expérimental privilégié. C’est en Afrique que se testent les médicaments – voir à ce propos l’admirable film La constance du jardinier. L’Afrique détruit quotidiennement sa faune et sa flore pour nourrir quotidiennement les Européens de poissons frais (voir à ce propos le non moins admirable film Le cauchemar de Darwin et les ravages de la perche du Nil sur l’écologie du bassin du lac Victoria). C’est l’Afrique aussi – mais pas uniquement – qui fait office de dépotoir des déchets toxiques (voir à ce propos le scandale du cargo panaméen à Abidjan)… L’Afrique est le continent de l’immigration choisie et des sinistres écologiques ciblés. L’Afrique est ce continent dont le patrimoine artistique est pillé pour l’édification de grands musées à la gloire de la culture universelle (musée du Quai Branly en France), mais dont les ressortissants sont renvoyés chez eux en guise de déchets de l’humanité… Au titre de la contribution à une morale universelle de comportement, l’Afrique en particulier, le Tiers-monde en général, ont pourtant offert à l’humanité au 20e siècle, Nelson Mandela et le Mahatma Ghandi, l’apôtre de la non-violence, en contrechamp des prestations occidentales en ce domaine durant la même période : Hitler, Mussolini et Staline. Comprenne qui pourra.

III – Deux poids des mots, deux mesures

 

Sommes-nous entrés dans une ère de guerre sémantique, selon vous ?

Vous savez, de la même manière que les empreintes digitales, le code génétique ou les mesures anthropométriques sont des marqueurs biologiques et physiques, le langage est un marqueur d’identité culturelle. L’accent, l’usage des termes, le ton révèlent l’identité culturelle de l’être. Sous une apparence trompeuse – emploi de termes généraux, lisses et impersonnels -, le langage est en réalité codifié et pacifié. Il devient alors un redoutable instrument de sélection et de discrimination.

Par exemple ?

Par exemple un « plan social ». Ce terme renvoie à une réalité immatérielle. Il est beaucoup moins douloureux à l’oreille que celui de licenciement massif, et pourtant il signifie la même chose. C’est pareil avec les termes d’ « externalisation » et de « sous-traitance », qui renvoient à des opérateurs fonctionnant en dehors des normes de la législation sociale. Même chose avec « délocalisation », qui consiste en réalité à optimiser le rendement en exploitant la main d’œuvre bon marché et surexploitée de pays pauvres et souvent dictatoriaux, sans la moindre protection sociale. Que dire enfin du terme « privatisation », si ce n’est qu’il s’agit d’opérations de transfert d’entreprises du service public, souvent renflouées par les deniers publics – c’est-à-dire ceux du contribuable -, à des capitalistes.

Et au niveau du discours politique ?

Même au niveau du discours politique le langage est aseptisé. L’ancien Premier ministre socialiste Pierre Mauroy avait reproché à Lionel Jospin, candidat socialiste aux élections présidentielles de 2002, d’avoir gommé dans son discours le terme de «travailleurs». De même, dans le langage convenu, le terme pudique de « gens de condition modeste » est souvent préféré à celui plus parlant de « pauvres ». Idem pour le tandem «exclus» et «exploités», ou encore «classes» – qui sous-entend l’idée de lutte – et «couches sociales»: les couches suggèrent ici l’idée de couches de peinture… Le langage est toujours connoté.

Eric Hazan évoquait cela dans un ouvrage paru en 2006 aux éditions Raisons d’agir, intitulé LQR, la propagande au quotidien

Tout à fait. Le seul langage licite est aujourd’hui la LQR ou Lingua quintae respublicae. C’est le langage en vogue sous la Ve République française, celui qui est homologué, estampillé. Gare à celui qui recourt à un autre vocabulaire ! Il sera aussitôt mis à l’index, « ringard », « tricard », etc.

Comment définiriez-vous ces mécanismes linguistiques ?

Ici, la langue substitue aux mots de l’émancipation et de la subversion ceux de la conformité et de la soumission. Vous voulez parler de précarité ? Employez plutôt le mot de « flexibilité », plus en phase avec un pays qui a érigé la rente de situation en privilège à vie, notamment au sein de la haute fonction publique. Les énarques ont ainsi une rente de situation à vie; le problème, c’est que quiconque ose relever cette incongruité fait aussitôt « le lit du populisme ».

Qu’en est-il au niveau diplomatique ?

Les mêmes mécanismes sont à l’œuvre. Par exemple, faut-il parler du « problème » du Moyen-Orient ou de la « question » du Moyen-Orient ? S’il s’agit d’un problème, la réponse est unique. Le « problème » ouvre en effet la voie à des experts qui doivent techniquement apporter la « solution ». Mais s’il s’agit d’une « question » ? L’issue est tout de suite beaucoup plus floue. Une « question » suggère des « réponses » multiples. Elle n’appelle donc pas de solution unique et immédiate. C’est tout l’enjeu du choix des termes. Selon que vous utilisez un terme ou l’autre, vous serez classé « moderne » et « dynamique », ou « ringard ».

Des exemples dans l’actualité de ces dernières années ?

L’exemple qui me vient en tête est celui-ci: le 28 août 2004, le Figaro titre en manchette « L’aveu du président Bush ». De quel aveu s’agit-il, à propos de quoi ? Il y a une dizaine d’années, un journal charitable aurait titré: « Le président Bush admet son échec dans ses prévision pour l’Irak ». Aujourd’hui, si par malheur vous titrez la stricte vérité, c’est-à-dire « Bush, le grand perdant de la guerre d’Irak », vous serez aussitôt accusé d’« anti-américanisme primaire ».

A quoi cette retenue dans le choix des termes est-elle due ?

Cette « novlangue » résulte à mon sens de la présence de plus en plus manifeste de décideurs – économistes et publicitaires – dans le circuit de la communication. Leur rôle est d’assurer une installation en douceur de la pensée néo-libérale. Comment ? Par une ligne directrice très simple : la guerre médiatique est autant psychologique que sémantique. Elle vise à soumettre l’auditeur-récepteur à la propre dialectique de l’émetteur – en l’occurrence la puissance émettrice – en lui imposant son propre vocabulaire et, au delà, sa propre conception du monde… Au fond, si la diffusion hertzienne est la moins polluante des armes sur le plan de l’écologie, elle est en revanche la plus corrosive sur le plan de l’esprit. Son effet se situe à long terme. Le phénomène d’interférence opère un lent conditionnement pour finir par subvertir et façonner tant le mode de vie que l’imaginaire créatif de la collectivité humaine ciblée. Nulle trace d’un dégât immédiat ou d’un dommage collatéral. Point besoin d’une frappe chirurgicale ou d’un choc frontal. Dans la guerre des ondes règne le domaine de l’imperceptible, de l’insidieux, du captieux et du subliminal. Qui se souvient encore de « Tal Ar-Rabih » (La colline du printemps) ? Près d’un siècle d’émissions radiophoniques successives et répétitives a dissipé ce nom mélodieux, synonyme de douceur de vivre, pour lui substituer dans la mémoire collective une réalité nouvelle. « Tal Ar-Rabih » est désormais mondialement connu, y compris au sein des nouvelles générations arabes, par sa nouvelle désignation hébraïque : « Tel-Aviv », la grande métropole israélienne… Le travail de sape est permanent et le combat inégal.

D’autres exemples ?

Il en est de même des expressions connotées. L’extermination d’une population en raison de ses origines s’appelle en français un « génocide ». Nous parlons du « génocide » arménien en Turquie ou du génocide des Tutsis au Rwanda. En revanche, préférer au terme « génocide » l’expression hébraïque du terme biblique de « Shoah », qui signifie « holocauste », signe du même coup votre appartenance au camp philosioniste. Israël n’a jamais reconnu le caractère de « génocide » aux massacres des Arméniens en Turquie au début du 20e siècle. Pourquoi ? Sans doute pour marquer le caractère unique des persécutions dont les Juifs ont été victimes en Europe, d’abord en Russie avec les pogroms de la fin du 19e siècle, puis en Allemagne et en France durant la Seconde Guerre mondiale…

Attendez… Le terme « Shoah », qui signifie « catastrophe », s’il est parfois utilisé avec une volonté sacralisante et religieuse visant notamment à interdire toute comparaison historique, n’est tout de même pas un terme « sioniste ». En quoi son utilisation, au même titre que celle de tout autre terme spécifique qui viserait à qualifier un événement singulier, placerait ses utilisateurs dans un « camp » ? N’est-il vraiment pas possible d’utiliser sereinement ce genre de termes ?

Le langage n’est pas innocent. C’est un révélateur. Lorsque vous dites « Jérusalem » pour signifier « Israël », vous souscrivez consciemment ou non à l’annexion israélienne – au mépris du Droit international – du secteur arabe de la ville sainte. En revanche si vous dites « Tel-Aviv » pour désigner Israël, c’est en langage diplomatique une façon de refuser les faits accomplis. L’extermination de juifs durant la Seconde Guerre mondiale est un « génocide » au sens littéral du terme. Quand vous utilisez le terme « Shoah », vous induisez une volonté sacralisante et religieuse visant à interdire toute comparaison historique. Ce génocide a été une abomination mais il n’est pas le seul ni le premier génocide de l’Histoire, ne serait-ce qu’au 20e siècle avec le génocide turc – un génocide que les Israéliens se refusent d’ailleurs à admettre comme tel.

Qu’en est-il du distinguo « antisémitisme » et « racisme » ?

C’est la même logique. Les Arabes comme les Juifs sont des sémites, or l’antisémitisme ne semble concerner que les Juifs, alors que le mot racisme semble englober tous les autres, c’est-à-dire les Arabes, les Noirs, les Musulmans, les Asiatiques, etc. Le Président Jacques Chirac lui-même, en fustigeant dans son discours d’adieu du 27 mars 2007 « l’antisémitisme et le racisme », a consacré ce racisme institutionnel dans l’ordre subliminal.

C’est-à-dire ?

C’est-à-dire que si le Président de la République avait vraiment eu la volonté de ne pas opérer de distinction, il l’aurait dit clairement en fustigeant toute forme de racisme quelle qu’elle soit, sans différence de vocabulaire eu égard à la culture ou à la foi des personnes discriminées.

Y’a-t-il vraiment volonté de hiérarchiser les racismes dès lors qu’il est fait usage du terme « antisémitisme » ? Si le terme « sémite » renvoie effectivement à un ensemble de peuples, le terme « antisémitisme », lui, a toujours renvoyé exclusivement au racisme antijuif, et ce par un aléa de l’histoire du vocabulaire au 19e siècle. Selon certaines sources, le terme « antisémitisme » semble d’ailleurs historiquement antérieur au terme « racisme ». Du coup, si les différentes formes de racisme ont des points communs forts, il n’en demeure pas moins qu’il y a des spécificités, notamment celle de l’antisémitisme en contexte européen…

Effectivement, le terme « antisémitisme » a toujours renvoyé exclusivement au racisme anti-juif en ce sens qu’il concernait un type de racisme bien précis: celui exercé par les pays occidentaux à l’encontre de cette composante spécifique de la sphère culturelle et religieuse occidentale. De son côté, le racisme anti-arabe ou anti-noir, lui, ne pouvait être dénoncé de la même manière. Pourquoi ? Parce qu’il relevait de ce que d’aucuns ont appelé « le fardeau de l’homme blanc », c’est-à-dire le tribut que les peuples arabes ou africains devaient payer pour accéder, de gré ou de force, à la civilisation. Même un personnage aussi considérable que Léon Blum a réussi à justifier l’usage de la force pour faire accéder les Arabes à la civilisation ! Combien d’intellectuels se sont élevés contre tendance ? Très peu… Que dire alors du racisme anti-noir ? Voyez le traitement réservé en son temps à la Vénus Hottentote, que de grands scientifiques français ont eux-mêmes cautionné. Que dire des zoos humains, des exhibitions de Noirs en spectacle, si ce n’est que tout cela n’avait qu’une seule finalité : ancrer dans l’imaginaire des peuples – français mais aussi africains – l’évidence d’une infériorité des Noirs par rapport aux Blancs.

Comment cela se traduit-il aujourd’hui ?

Vous savez, jusqu’à ce jour, les pays occidentaux en général et les Etats-Unis en particulier ont exercé le monopole du récit médiatique. Il s’agit d’un monopole particulièrement propice aux manipulations de l’esprit. Ce monopole s’est toutefois brisé à deux reprises avec fracas, avec des conséquences très dommageables pour la politique occidentale. La première fois, c’était en 1978-79 en Iran, à l’occasion de la « Révolution des cassettes » – du nom de ces sermons de l’imam Ruhollah Khomeiny enregistrés sur bandes magnétiques du temps de son exil en France et commercialisées depuis l’Allemagne pour soulever la population iranienne contre le Shah d’Iran… La deuxième fois c’était en 1986 à l’occasion de l’Irangate, ce scandale des ventes d’armes américaines à l’Iran pour le financement de la subversion contre le Nicaragua, qui a éclaté au grand jour par suite d’une fuite dans un quotidien de Beyrouth As-Shirah, mettant sérieusement à mal l’administration républicaine du président Ronald Reagan… Hormis ces deux cas, donc, les Etats-Unis auront constamment cherché à rendre leurs ennemis inaudibles, au besoin en les discréditant. Comment ? En se basant sur de puissants relais locaux ou internationaux. Tout en amplifiant leur offensive médiatique, ces relais noient les auditeurs sous un flot d’informations, aboutissant sciemment à une « désinformation par perte de repères », désinformation due précisément à cette surinformation. Le but ? Faire des auditeurs-lecteurs de parfaits « analphabètes secondaires », pour reprendre l’expression de l’Allemand Hans Magnus Einsensberger dans son ouvrage au titre prémonitoire : Médiocrité et folie.

Vous évoquez précédemment le « philosémitisme actif » de la France après la Seconde Guerre mondiale. Qu’entendez-vous exactement par là ? Si vous faites référence à son attitude à l’égard d’Israël, ne faudrait-il mieux pas parler de « philosionisme » ?

Le terme philosémisitisme est utilisé ici à bon escient. Ce philosémitisme s’est mu au fil des ans en philosionisme, soit une solidarité sans faille envers Israël. Cette solidarité, qui s’est traduite par la fourniture d’une aviation de combats et de la technologie nucléaire, participait d’une sorte de «solidarité expiatoire» à l’égard des Juifs, car la France, ne l’oublions pas, avait été la seule grande démocratie européenne à avoir collaboré avec l’Allemagne dans la solution finale. C’est du port de Sète (sud de la France) que furent embarqués à bord de l’Exodus, les Juifs rescapés des camps de concentration, alors qu’au même moment la France carbonisait au napalm la population de Sétif (Algérie) et les soldats noirs de l’armée française à Thiaroye (Sénégal).

La « question turque »

 

Autre sujet sensible : l’entrée ou non de la Turquie dans l’Union européenne de demain constitue-t-il selon vous un enjeu majeur du siècle à venir ? Si oui, en quoi et pour qui exactement ?

La question de la Turquie est très intéressante. Ce pays est à la fois une puissance militaire et le château d’eau du Moyen-orient, mais aussi le point de confluence de deux continents, l’Europe et l’Asie. Enfin, sa candidature à l’Union européenne fait de la Turquie une parfaite illustration des contradictions internes de l’opinion occidentale.

C’est-à-dire ?

C’est-à-dire que l’opinion occidentale est en effet tiraillée entre deux préoccupations : la crainte d’un débordement musulman sur l’Europe, d’une part, et le souci de préserver un partenariat stratégique avec cet État, d’autre part. Pendant un demi-siècle en effet, au paroxysme de la guerre froide soviéto-américaine, la Turquie fut le bouclier de l’Occident sur son flanc méridional.

Comme les autres pays candidats, l’admission de la Turquie au sein de l’UE est subordonnée à la satisfaction de conditions politiques et économiques…

Oui, notamment une plus grande démocratisation de la vie publique, une plus grande souplesse dans la gestion du problème kurde, ainsi qu’un assainissement de ses finances publiques et la reconnaissance du « génocide arménien »… Or il faut savoir qu’entre 1984 et 2000, près de trente mille autonomistes kurdes ont été tués, deux millions de personnes ont été déplacées et trois mille villages ont été détruits du fait dune politique d’assimilation musclée de l’armée à l’égard des Kurdes. Quant au plan économique, la situation n’est guère plus brillante. La Turquie jongle avec une inflation moyenne de 50% depuis 20 ans, soit l’un des plus forts taux d’Europe. Elle doit également faire face à un endettement extérieur de 120 milliards de dollars et, surtout, à une corruption représentant 15% de la valeur des contrats publics… Pourquoi rappeler ces chiffres ? Parce que ces graves problèmes, qu’ils soient pris individuellement ou collectivement, auraient justifié partout ailleurs une campagne médiatique de dénonciation.

Pourquoi cela n’a-t-il pas été le cas ?

Ces chiffres ont longtemps été quasiment passés sous silence par la presse occidentale en raison de l’alliance privilégiée conclue entre la Turquie et Israël, sous l’égide des Etats-Unis. Jusqu’en 1999, la Turquie a en effet été le troisième pays bénéficiaire de l’aide militaire américaine, après Israël et l’Egypte. Rien qu’en 1997, l’aide américaine à la Turquie en guerre contre les autonomistes kurdes a dépassé celle que ce pays a obtenue pendant la totalité de la période de la guerre froide, c’est-à-dire entre 1950 et 1989. Véritable porte-avions américain en Méditerranée orientale, la Turquie, en retour, a loyalement servi l’Occident, y compris la France. Le pouvoir turc est même allé jusqu’à se prononcer contre l’indépendance de l’Algérie, déniant contre toute évidence au combat des nationalistes algériens le caractère de guerre de libération. La Turquie est même allée jusqu’à mettre à disposition de l’aviation israélienne ses bases militaires et son espace aérien pour l’entraînement de ses chasseurs-bombardiers en opération contre le monde arabe… Jamais aucune puissance militaire musulmane n’avait été aussi loin dans sa collaboration avec l’Occident. C’est ainsi que Washington et ses relais médiatiques dans les pays occidentaux ont célébré le partenariat entre la Turquie et l’Etat hébreu, conclu en 1993, comme «un partenariat des grandes démocraties du Moyen-Orient», sans s’offusquer nullement d’une alliance contre nature conclue entre le premier Etat «génocideur» du XXe siècle – le génocide arménien est toujours nié par la Turquie – et les rescapés du génocide hitlérien.

Quels étaient les objectifs des différentes parties ?

L’objectif primait alors toute autre considération morale. Le verrouillage du monde arabe, par effet de tenaille, était mené conjointement par l’ancien colonisateur ottoman des Arabes, d’une part, et l’État d’Israël, perçu dans l’ensemble du monde arabe comme « l’usurpateur de la Palestine », d’autre part. Ce rôle pivot au sein de l’Alliance atlantique justifiait pour Ankara tous les abus, et pour la presse occidentale, toutes les indulgences.

La donne a été quelque peu modifiée ces dernières années…

Oui. Le tournant date de la guerre d’Irak, en mars 2003. Dans la région, cette période a été marquée par le bellicisme du premier ministre Ariel Sharon et les assassinats extrajudiciaires de figures historiques du combat national palestinien comme Cheikh Ahmed Yassine et Abdel Aziz al-Rantissi, les chefs successifs du mouvement Hamas. La Turquie a depuis lors pris ses distances à l’égard de Washington dans son aventure irakienne. Sa priorité va désormais au combat contre l’irrédentisme manifesté par les nouveaux partenaires de l’Amérique, les Kurdes irakiens. Ce changement de priorité entraîne par un effet de balancier un relatif rapprochement entre la Syrie et la Turquie.

Ce changement de donne est-il à l’origine de la défiance que la Turquie semble aujourd’hui inspirer à l’opinion publique occidentale ?

Effectivement. Tant vantée jusqu’alors, la Turquie se découvre pour l’opinion européenne non plus comme cet État laïc au gouvernement teinté d’islamisme modéré ayant vocation à servir de trait d’union entre l’Islam et l’Occident, mais comme un vaste réservoir de 70 millions de musulmans dont l’entrée en Europe risquerait de dénaturer l’essence judéo-chrétienne de la civilisation européenne. Une image de croquemitaine, en quelque sorte. Et ce quand bien même toutes les grandes réformes ont été initiées par un islamiste modéré, le Premier ministre Recip Tayyeb Erdogan : l’abolition de la peine de mort, le développement d’une autonomie culturelle dans les zones kurdophones de Turquie, etc. Dans cette perspective, l’admission de la Turquie au sein de l’Union européenne constituerait un test grandeur nature de la compatibilité de l’Islam, de la démocratie et d’un pluralisme culturel au sein d’une civilisation mondialisée. A l’inverse, son rejet marquerait peu ou prou le cloisonnement de l’Europe et une cassure durable entre Islam et Occident. C’est en tout cas ce que soutiennent les partisans de l’entrée de la Turquie dans l’UE.

Choix délicat…

En somme, les Européens veulent bien de la Turquie pour leur défense, mais pas pour une cohabitation. Plus crûment, les membres de l’UE seraient enclins à dire oui à la Turquie en tant que force supplétive de l’Occident, mais non en tant que membre de sa famille… À la Turquie et, au-delà, aux pays arabes si soucieux de respectabilité occidentale à tout prix, d’en tirer les conséquences.

Quid de la Turquie vue côté oriental ?

L’extension de la zone OTAN et de la zone Euroland à proximité des frontières orientales du monde arabe devrait retentir comme un avertissement. Cela devrait même inciter les pays arabes à prendre exemple sur les Européens. Pourquoi ? Pour surmonter leurs divisions, bien moins importantes que ne le furent par exemple les rivalités entre l’Allemagne et la France, à l’origine des deux guerres mondiales du XXe siècle et, par voie de conséquence, de la relégation consécutive du continent européen au classement mondial des nations… Soit dit au passage, l’Afrique devrait faire de même, a fortiori au moment où les Etats-Unis envisagent pour la première fois de leur histoire de déployer un corps d’armée autonome sur le continent africain.

Les Etats-Unis, justement… Qu’en est-il aujourd’hui de l’évolution des rapports Etats-Unis – Turquie ?

Au delà des clivages religieux, le fait est qu’il existe entre la Turquie, l’Iran et la Ligue arabe une forte convergence d’intérêt dans cette phase de recomposition régionale. Le monde arabe, qu’est-ce que c’est ? C’est une zone de transition entre l’Asie et l’Europe – dont il constitue l’arrière-plan stratégique -, qui plus est située sur la route du pétrole, au point de confluence des grandes voies de communication internationales. Le monde arabe est le coeur historique du monde musulman. Il borde le flanc méridional de l’Union européenne sur une façade maritime de 12 000 km. Cette façade va de la Mauritanie à Lattaquieh (Syrie) via Gibraltar (Maroc). Il s’agit donc à la fois d’un vaste réservoir humain et d’une zone stratégique de première importance, malgré sa fragmentation actuelle et la multiplication des bases américaines sur son sol. C’est d’ailleurs aujourd’hui le principal point de confrontation à l’hégémonie américaine, via les combats en Irak, en Palestine et au Liban.

Quel rôle dès lors est appelé à jouer la Turquie, à terme ?

Au plan européen, la Turquie est à la fois l’un des pays les plus peuplés d’Europe mais aussi le plus pauvre. Elle sera inéluctablement un fardeau financier pour l’UE, fardeau bien plus important que les dix nouveaux membres admis le 1er mai 2004 au sein de l’Union. Dans cette perspective, la constitution d’un ensemble homogène agrégeant la Ligue arabe aux anciens maîtres de l’axe continental de la route des Indes que sont la Turquie et l’Iran créerait une instance géopolitique intermédiaire, forte de 250 millions de personnes, à l’effet de faire la jonction entre l’ensemble européen, la Russie et l’immensité asiatique représentée par l’Inde et la Chine.

En guise de conclusion

 

Etre au courant de tant d’aspects étranges de la géopolitique de son temps et n’avoir que sa plume pour agir, n’est-ce pas parfois lourd à porter ? N’avez-vous jamais cédé au découragement, à l’envie de « ne plus savoir » ? Qu’est-ce qui maintient la flamme allumée ?

Le souci d’une cohérence d’une vie, pour reprendre l’expression de Paul Nizan, « de ne pas vivre une vie qui se déroule dans les coulisses de la vie », de vivre sa vie comme une éthique de comportement et une éthique de conviction. Le souci de réussir sa vie et non réussir dans sa vie. Le souci aussi de la transmission des connaissances à la génération de la relève.


 

Propos recueillis par AD, avec la participation de PJ, été 2007
mise en ligne : 25.09.2007

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Histoire secrète de SOS-Racisme

Posté par issopha le 22 décembre 2008

 

 

Histoire secrète de SOS-Racisme

Histoire secrète de SOS-Racisme

 

Article publié le 19 février 2005 sur oulala.net

Serge Malik est l’un des fondateurs de SOS-Racisme. Il est à la fois arabe et juif, un « faux beur », un « margarine » comme il aime se définir lui-même. Dans son livre, « Histoire secrète de SOS-RACISME » écrit en 1990 il nous livre l’arrière-plan de l’association « antiraciste » où se dissimule en réalité une manipulation politique au service du PS et de François Mitterrand.

Dans ce texte, il est question de livrer une synthèse de ce livre.

Dans les années 83-85 le racisme était à son comble : bavures policières, meurtres d’arabes et d’antillais, alliance RPR -FN à Dreux et vedettariat de Le Pen.

Serge Malik croyait au combat antiraciste comme moyen efficace pour vaincre l’intolérance, l’exclusion et les inégalités sociales. L’apparition soudaine d’Harlem Désir dans l’émission de Michel Pollac « Droit de Réponse » a été un véritable tremplin pour lui. Enfin, il a trouvé un espace au sein duquel il pourrait s’exprimer et aider les jeunes à comprendre et à se faire comprendre. Sans la moindre hésitation, il laissa tomber son métier de comédien et s’engagea à fond dans SOS.

Pendant des années, comme d’autres militants, Serge donna de tout son temps et de toute son énergie à SOS. Naïf, il n’avait pour seul moteur que le rejet de l’intolérance et du racisme.

Puis au fil des années, quand les masques tombèrent, il se rendit compte qu’il a été abusé, manipulé et utilisé au service de politiciens avides pour lesquels l’immigration et l’intégration n’étaient qu’un instrument politique.

Touche pas à mon pote n’était qu’un slogan, une valise vide. Pourtant pour des milliers de gens, c’était la promesse d’une vie différente, l’espoir de la tolérance et du changement.

Les pseudos antiracistes étaient essentiellement des organisateurs de spectacles politiques, médiatiques et musicaux. Ils ont triché et menti. Pire, ils ont contribué à la banalisation du fait raciste et ont apporté de l’eau au moulin puant de Le Pen et tout cela pour des besoins alimentaires et des ambitions personnelles.

Profondément écoeuré, l’auteur nous confie dans ce livre l’histoire de ce mirage.

Le grand patron et fondateur de SOS est Julien Dray. Au début des années 80, ce dernier était trotskiste ; il fonda le Mouvement d’action syndicale (MAS). Dans les facs et les cités, Julien Dray plus connu alors sous le sobriquet de Juju, brandissait fièrement son trotskisme pour donner l’image d’un révolutionnaire. Le MAS n’était pour lui qu’une passerelle ; en réalité il se sentait coincé dans les coulisses du monde politique, il voulait prendre un raccourci et éviter le long parcours du combattant comme n’importe quelle « limace » militante. Il troqua la casquette trotskiste peu rentable contre l’habit du militant socialiste en y apportant un formidable cadeau au PS : SOS Racisme, l’association championne de la jeunesse.

Mitterrand accourut pour donner sa bénédiction à la création de la nouvelle association. Il était heureux de rencontrer de « vrais » gauchistes et de « vrais » jeunes dont la présence à la cour témoignerait de son humanisme et montrerait à quel point ce dernier est à l’ « écoute du peuple et concerné par les problèmes sociaux » surtout qu’on était à l’époque des désillusions de l’après mai 81 et que les indicateurs socio-économiques du gouvernement Mauroy étaient catastrophiques.

Le Président mit alors tous les moyens matériels et humains du parti à la disposition de SOS. Avec le soutien de l’appareil du PS, il fallait pallier la carence médiatique et institutionnelle des mouvements beurs et vite récupérer la lutte des jeunes des cités. L’idée donc de créer une association jeune animée par des jeunes et pour des jeunes dont la fonction serait la lutte contre l’exclusion sous toute ses formes tomba à pic.

Juju commença par annihiler ses concurrents potentiels. L’action entreprise par les beurs au début des années 80 fut réduite à néant. Sans appareil national pour les soutenir, les association beurs ont vite été mis K.O. par SOS.

Pour le lancement de la spectaculaire assoce, il fallut trouver des slogans et des discours se rapprochant le plus possible des préoccupations quotidiennes des immigrés.

Une histoire montée en toute pièce que les potes vont répéter à satiété va devenir la légende de la création de SOS. Elle met en scène Diego, un black de l’assoce, présent dans une rame de métro. Une horrible vieille dame blanche cherchait son porte monnaie en jetant des regards accusateurs sur Diego. Puis tous les autres voyageurs fixèrent méchamment le pauvre Diego et des relents de lynchages se firent sentir. Heureusement que la vieille retrouva son porte monnaie ; cette histoire traumatisa le malheureux Diego qui annonça à ses potes son intention de rentrer au Sénégal. Les potes, pour garder Diego en France ont décidé de créer l’association des potes en la baptisant « Touche pas à mon pote Diego ».

Après les slogans et la légende, il fallut constituer le bureau et distribuer les rôles.

SOS fut hiérarchisée en trois niveaux. Le premier était le « palier des beurs » constitué de tâcherons : ménage, préparation des victuailles, gardiennage, tri des badges, réception, etcetera.

L’échelon d’au-dessus fut composé des « fondateurs » formant le bureau national (BN) où figuraient certains « beurs officiels ».

Enfin la tête de pyramide, triée sur le volet par Dray, fut constituée principalement par la garde prétorienne ayant fait le même parcours que Juju : la fac, la ligue, le MAS, le PS et enfin SOS.

Le choix du président n’a posé aucun problème pour Juju ; Harlem possédait toutes les qualités : il est black, sérieux, combatif et surtout malléable, obéissant et très dévoué au boss.

En effet, Harlem a suivi à la trace son maître à penser. Tous ses mouvements étaient entièrement contrôlés et maîtrisés par Juju. Les désirs de Dray étaient des ordres pour Désir. Sa supposée spontanéité lors des émissions télévisées n’était que le résultat d’un coaching intensif mené par le grand chef.

Petit à petit, Harlem le « gauchiste » sombra corps et âme dans le star system ; il découvrit les résidences secondaires et les chalets de montagnes, il rencontra le gratin mondain et tout ce qui compte dans le pays : des riches industriels, des décideurs, la « véritable » politique, le pouvoir et ses enivrants parfums ; à ce moment, l’apparat prit le dessus sur les idées.

Si le choix du président fut facile, le recrutement des beurs au sein de SOS s’avéra un vrai casse-tête et tournait carrément au casting. Il fallait que les beurs sélectionnés ne soient pas politisés et fassent « banlieues », ou, si ce n’est pas possible, il convenait de les choisir parmi les fidèles du PS d’Ile-de-France.

Ce qui rendait la tâche plus difficile encore est que Juju avait placé à la tête de SOS des membres de l’UEJF (Union des étudiants juifs de France), ultra-sionistes pour la plupart et très provocateurs. L’UEJF qui, pourtant n’avait aucun projet et ne s’intéressait à aucune action antiraciste monopolisa SOS. D’ailleurs, dans un article publié dans le monde du 14 juin 1985, Philippe Bernard s’étonna de la composition de la direction de SOS qu’il trouvait un peu accaparée par des juifs.

Avec cette réputation d’association sioniste et anti-palestinienne, Juju a bien réussi à tenir les beurs indésirables à distance.

Après Paris, vint le tour de la province. Les comités locaux étaient constitués de petits groupes et le schéma de recrutement était le même qu’à Paris. La section locale devait toujours être chapeautée par des amis sûrs de Dray, fidèles et soumis. En cas de difficulté, SOS dépêchait des « commissaires politiques ». Ces derniers insufflaient « l’esprit du bureau national » aux militants, et réorganisaient les bureaux des comités en y nommant les membres sur mesure recrutés sur place. En tant qu’association du PS supervisée par l’Elysée, SOS a systématiquement utilisé les implantation locales du PS et de la Ligue en combattant durement les initiatives provenant du PCF, parti pour lequel Dray voue une haine viscérale (d’ailleurs c’est l’une des raison pour lesquelles Dray déteste le MRAP, association proche du PC).

Le « centralisme démocratique » de la SOS faisait que l’information ne circulait que dans le sens Paris-province et jamais entre les différents comités. Tout devait transiter par Paris, enfin disons par Dray.

Les fonctions des militants se limitaient à organiser des actions spectaculaires, des manifs, des grèves, des « dîners parrains » et autres, à prendre contact avec la galaxie médiatique, artistique et intellectuelle, à préparer le journal Touche pas à mon pote, à toujours donner à manger aux médias et provoquer des « affaires » même avec des éléments peu fiables…

Les potes ne devaient poser aucune question ni sur le fonctionnement politique, administratif et financier de SOS, ni sur les manipulations électorales, ou la fabrication des adhérents en nombre presque illimité, et encore moins sur les rapports, mandats et titres bidons. Le chef a bétonné son Bunker avec tant de soins que tout contestataire était vite isolé et sa tentative était par avance vouée à l’échec.

Le carnet d’adresses bien rempli de Juju, son réseau bien établi et ses soutiens nombreux rendaient son bastion intouchable.

Les francs-maçons furent parmi les premiers alliés de SOS. Il y avait aussi des grands industriels proche du PS comme Christophe Riboud ou Pierre Bergé ; ils firent des dons et introduisirent SOS dans le monde des affaires. Mais l’aide la plus précieuse fut celle des trois organisations proches du PS : la MNEF, la FEN et la CFDT.

Les principaux collaborateurs de l’Elysée à SOS étaient Jean-Louis Bianco, Jacques Attali, Jack Lang et d’autres. Ils fournirent à SOS les « parrains » : Guy Bedos, Yves Simon, Simone Signoret, Coluche, Pierre Bergé, et cætera. De plus, SOS avait profité largement des services offerts par Gérard Colé et Jacques Pilhan, principales figures de communication de Mitterrand.

Dès le début, Le Matin de Paris et le Nouvel Obs étaient acquis à la cause. Le mensuel Globe a été le plus fervent supporter des potes. Dirigé par Georges-Marc Benamou, un proche de Bernard Henry Levy (BHL), le mensuel a lourdement fardé l’assoce pour l’aider à ne pas être perçue comme une officine du PS.

BHL fut l’un des tout premiers à se précipiter pour proposer « spontanément » ses services aux potes. Le « philosophe » et Marek Halter ont joué un rôle décisif dans la médiatisation en profondeur de SOS. BHL parrain, puis initiateur de l’agence de presse SOS, a ouvert l’association sur d’autres mondes de la politique et a provoqué sa rencontre avec beaucoup d’intellectuels.

Au début, le quotidien Libération était très critique vis-à-vis de SOS. Les deux journalistes Favereau et Beau confirmaient l’antinomie SOS-Beur. Ils dénonçaient l’absence de légitimité de SOS vis-à-vis du mouvement beur et l’influence grandissante de l’UEJF dans les instances dirigeantes de l’assoce. Ne voulant pas changer de ligne éditoriale, les deux journalistes furent donc priés de s’intéresser à d’autres sujets ! Et deux autres journalistes tout « neufs » sortis du chapeau magique, prirent la relève.

Depuis, les liens avec Libé changèrent radicalement et le quotidien devint l’un meilleurs soutiens de l’assoce.

Le premier concert fut produit par Sylvain Moustaki et Eric Basset. Le choix n’était pas un hasard ; en effet, Erik Basset était socialiste et ami de Jean-Marie Le Guen, alors premier secrétaire de la fédération de Paris du PS. Pour la réussite du concert, le Président de la République et son Premier ministre vont faire intervenir leurs collaborateurs auprès des grands donateurs potentiels : des entreprises publiques et certaines grosses sociétés privées furent sollicitées d’apporter leur aide à SOS.

D’émission en émission, de spectacle en spectacle et de concert en concert, SOS a réussi à s’imposer comme une icône de la vie politique française.

L’immigration et l’intégration n’ont jamais été une cause pour SOS et ses promoteurs mais seulement une couverture pour un certain nombre d’activités moins nobles et plus politiques : L’antiracisme étant une affaire juteuse, un bon filon.

Les fanfaronnades de SOS contre le FN n’ont jamais empêché ce parti de prospérer ; au contraire l’assoce fut un tapis rouge emprunté par le parti d’extrême droite pour passer de l’ombre à la lumière. L’émergence du FN dans le champs politique a affaibli le RPR ce qui facilita la réélection de Mitterrand.

L’UEJF fut rassurée : le « danger » de l’émergence d’une élite politique beur autonome susceptible d’être sympathisante de la noble cause palestinienne est écarté.

Dray, Harlem, Boutih et toute la garde prétorienne furent largement récompensés : des postes et des prébendes furent distribués par le PS sans compter.

Par contre, les beurs sur le dos desquels ce mirage s’est monté, moisissent toujours dans leurs cités délabrées et se débattent encore dans leurs problèmes récurrents.

Histoire secrète de SOS-Racisme, Serge Malik, 1990, Albin Michel

L’autre mirage

Le phénomène SOS n’a été qu’un feu de paille et son parcours s’est achevé en cul-de-sac. Les manipulateurs fourbissent leur nouvelle arme en allant puiser dans la décharge des idées coloniales : « libérer » la femme du « joug de l’homme indigène brutal et barbare ».

Les marionnettes de « ni putes ni soumises » sont les nouveaux indigènes médiateurs. Le statut du beur se mua de victime en violeur, tortionnaire de ses sœurs, nazillon, antisémite et intégriste voire dangereux membre potentiel d’Al Qaeda menaçant la république et la laïcité.

Ainsi de « Touche pas à mon pote » on passe à « Casse la gueule à mon pote ».

Cette nouvelle supercherie est non seulement sponsorisée par les proxénètes de la finance, de la politique des médias et du show-biz mais malheureusement elle est aussi soutenue par d’autres victimes manipulées.

A suivre…

Publié dans CARNETS d'IMPOSTURES, DU RACISME EN FRANCE | Pas de Commentaire »

L’affaire Zemmour : A propos de sa Réhabilitation des « races » sur Arte ( Novembre )

Posté par issopha le 17 décembre 2008

 

 

L’affaire Zemmour

PAR Bernard Langlois

jeudi 11 décembre 2008

 


Qui fait métier d’écrire ne se fait pas que des amis. Sauf à ne traiter que de sujets consensuels, la plume trempée dans l’eau tiède.

Le bloc-notes, genre par nature subjectif et volontiers provocateur (qui vise à provoquer des réactions), expose particulièrement son auteur. En prenant ici la défense d’Éric Zemmour, journaliste (au Figaro) et écrivain qui se revendique « de droite et réactionnaire », je tends des verges pour me faire battre.

Et je me situe en porte-à-faux par rapport à bon nombre de gens que j’estime.

Mais pourquoi voler au secours de Zemmour, qui dispose d’assez de tribunes et de moyens de se défendre tout seul ? Parce qu’on ne se contente pas, comme il serait admissible, de contester au nom d’arguments scientifiques son affirmation de l’existence des races – ce qui relève du débat ; mais parce que, du fait de cette conviction par lui exprimée lors d’une de ces émissions de télé-bla-bla comme il y en a tant [1] et réaffirmée depuis, certains lui font un procès en racisme que je trouve infondé et vont, pour les plus véhéments (certaines associations comme le Mrap ou SOS Racisme), jusqu’à exiger son éviction des studios de télévision où il a son rond de serviette  [2].Une vraie chasse à l’homme. Inacceptable. Mais, au-delà de la personne de Zemmour et du procès qui lui est fait, je trouve la controverse intéressante sur le fond : faut-il, parce que des généticiens ont démontré que les différences entre les divers types humains étaient infinitésimales et que la notion de race n’était donc pas pertinente d’un point de vue scientifique (ce qu’on ne discute pas), faut-il interdire l’usage d’un mot qui, pour le plus grand nombre, exprime simplement une réalité sensible ?

Est-il donc raciste de parler de races ?

LA TERRE EST PLATE

Les races n’existent pas car, d’un point de vue génétique, on ne peut prouver leur existence, soit. Le mot « race » doit donc être rayé tout à la fois du langage courant, des dictionnaires et des déclarations des droits de l’homme, qui affirment que « nul ne doit être discriminé en raison (notamment) de sa race ». Peut-être en raison de mon âge, peut-être parce que je vis dans un milieu rural (et une vraie campagne bien bouseuse, proche de ce plateau de Millevaches où je vous affirme qu’on trouve plus de cul-terreux – j’emploie ce mot avec tendresse – que d’ultra-gauchistes !) et parce qu’il est parfois déjà bien difficile, ici ou ailleurs, de contrer des préjugés racistes et xénophobes assez tenaces, je trouve imbécile de décréter ainsi le bannissement d’un mot que des millions de gens ont appris à l’école communale et qu’ils emploient couramment pour désigner ce qui leur apparaît comme l’évidence : il y a des blancs, des jaunes, des noirs, des rouges ; ce sont des races différentes, composantes d’une même espèce humaine, différentes d’apparence mais non de fond et toutes également respectables et disposant des mêmes droits. Où est donc le racisme dans cette définition relevant du simple bon sens ? Je sais ce qu’on m’objectera : il arrive que nos sens nous « enduisent » d’erreur, comme disait l’autre ; et nous avons longtemps cru, en leur faisant confiance (à nos sens), que la terre était plate. Certes.

Je vais vous faire une révélation : la terre est bien plate, même quand ça monte. C’est la Terre qui est ronde.

GAMME CHROMATIQUE

C’est une maladie de l’époque de s’en prendre aux mots. À croire qu’ils font peur. Comme s’ils étaient en eux-mêmes porteurs de charges explosives. Aide-t-on plus souvent les non-voyants à traverser les rues qu’on ne le faisait naguère pour les aveugles ? Est-on plus respectueux des techniciennes de surface que des femmes de ménage, des préposés que des facteurs, et est-il moins raciste de dire (attention : blague, pas taper !) un « oiseau de couleur » plutôt qu’« un aigle » ? Le mot « race » est donc devenu tabou, indépendamment du sens qu’on lui donne et de la manière dont on l’emploie. Mais comme il faut bien tout de même arriver à se comprendre, on parlera de « type », ou d’« ethnie », voire de « gamme chromatique ». Chez les chaussettes à clous, par exemple, où le maintien de l’ordre exige qu’on puisse caractériser les suspects. On apprend ainsi par l’AFP que dans un projet de rapport au ministère de l’Intérieur du « groupe de contrôle des fichiers » (sous la haute autorité du criminologue fraternellement connu Alain Bauer), on propose l’expérimentation d’un fichage « combinant la couleur de la peau et l’origine ethnique ». Et l’agence ajoute cette précision cocasse : « La question qui a fait l’objet de débats concerne la manière de caractériser une personne : doit-on utiliser l’appartenance vraie ou supposée à une origine ethno-raciale ou plutôt se servir d’une gamme chromatique ? » On imagine le rapport du brigadier lambda : « L’un de suspects avait une peau blanche tirant assez nettement sur le rouge violacé ; son complice était jaune, avec de nettes nuances de brun sombre faisant penser à un individu aux origines probablement subtropicales. » [3] Amis policiers, quand vous partez en opé (arrêter chez lui un directeur de journal, par exemple), n’oubliez pas d’emporter, outre menottes et Taser, votre mesure-gamme chromatique réglementaire.

DE ZEMMOUR À DEVEDJIAN

Laissons là « l’affaire Zemmour » (qui n’est du reste une « affaire » que dans un périmètre restreint ne débordant guère le périphérique parisien) pour dire deux mots du nouveau ministre Devedjian. Je vais aggraver mon cas. Patrick Devedjian ne faisait plus l’affaire, aux yeux de l’Omnipotent, à la tête du parti majoritaire. On (le Prince) choisit donc de le sortir par le haut, comme il convient à un fidèle de toujours  [4]. On (le très haut de l’Élysée) imagina donc de créer à son intention un ministère nouveau, sans administration propre, budget ni attribution précise, un ministère in partibus, en quelque sorte, comme il existe des évêques de même étoffe. Le voici donc ministre du ramassage des balles et de la relance, quelque chose comme ça. Du coup, ça défouraille et ça tire de partout ; on rappelle cette vieille histoire archiconnue qui fait tache sur son CV : son engagement [5]dans un mouvement d’extrême droite musclée, Occident, dans les années 1960. Il avait 19 ans, il en a 64. Et a reconnu depuis lurette s’être fourvoyé dans une aventure politique qu’il considère comme « une erreur de jeunesse ». Faut-il vraiment encore et toujours ressortir cette vieille histoire ? Je suis de ceux qui pensent qu’un homme a le droit d’évoluer.

Fin des provoc’ : à vos martinets, j’incline vers vous, lecteurs courroucés, mon dos que j’ai large et jusque cette partie basse de mon individu qu’on dit charnue.

LE PÈRE DE MARTINE

Un livre, pour finir : dès la première ligne, l’auteur [6], Martine Storti, révèle ce qui a fondé ses engagements de toute une vie : « Ton père est un con, il n’a pas su se débrouiller. » Une phrase entendue quand elle était adolescente et qui ne l’a jamais quittée (elle a la soixantaine).

Sur la page de garde de l’Arrivée de mon père en France (c’est le titre de ce « récit »), la citation de Balzac en exergue éclairait déjà le propos : « Il serait mort vingt fois avant de solliciter quoi que ce fût, même la reconnaissance des droits acquis. » (La Duchesse de Langeais). Il sera donc question d’un père, venu de l’étranger (en l’occurrence l’Italie), d’origine modeste, et qui resta toute sa vie l’humble ouvrier ajusteur qu’il était à ses débuts : c’est du reste sans doute d’avoir trop respiré d’amiante que Matteo est mort prématurément d’un cancer de la plèvre, comme tant d’autres, à une époque (1970) où le scandale n’avait pas encore éclaté. Ouvrier toute sa vie, non qu’il fût con, mais parce qu’il était fier. Et ce n’est pas du tout la même chose. On apprend bien plus avant dans le livre qui s’est permis de porter ce jugement sans nuance sur un homme devant sa fille : c’est la propre sœur de Matteo, Lucia, donc la tante de Martine. Or, il se trouve que Lucia et Gino, son mari, sont aussi les employeurs de ce Storti, du même village que lui et pas mieux lotis, qu’ils l’ont précédé en France de quelques années à peine, qu’il les a rejoints pour bosser avec eux dans ce qui n’était alors qu’un atelier installé dans un sous-sol de banlieue (Colombes), où ils n’étaient qu’eux trois à œuvrer, et qui est devenu au fil des ans (avec une accélération assez nette entre 1940 et 1945…) une usine de 2 000 personnes aujourd’hui. Ils ont partagé la même mouise, le même acharnement au travail : les patrons sont devenus riches, propriétaires, outre de leur belle demeure banlieusarde, d’une villa sur la Côte et d’un manoir solognot, et roulent en Chrysler (faut ce qu’il faut) : Matteo, Thérèse et leurs deux gamines sont toujours restés locataires et ont attendu 1958 pour pouvoir s’offrir une Citroën d’occasion. Pourquoi n’avoir pas quitté « cette putain d’usine » ? En l’absence de certitudes, plusieurs réponses possibles évoquées, dont la plus solide semble être la présence de la nonna, la grand-mère, garante de l’unité familiale, logée dans la belle villa de l’oncle-patron qui jouxte l’entreprise et à qui son père rend visite chaque jour en sortant du turbin… « Ton père est un con… » ; et Martine s’interroge : « Ai-je compris que ma tante m’avait donné ce jour-là la clef du fonctionnement réel de la société réelle ? » Sans doute. Ne la quittera plus jamais en tout cas cette conviction que « derrière le fric, la fortune, il y a toujours de l’exploitation, de l’humiliation d’autrui, que la richesse est toujours injuste, illégitime, qu’elle est une faute ».

Je ne vous ai livré là qu’un aspect de ce bel ouvrage – beau dans l’inspiration comme dans l’écriture – qui n’est pas seulement un hommage filial réussi et l’itinéraire reconstitué d’un père dont elle ne sait au fond que peu de chose, non plus qu’un règlement de compte (encore que Martine ne dénie pas ce dernier aspect), mais aussi une réflexion, nourrie de rencontres et de choses vues sur le terrain (où la pousse ce besoin de sentir les choses qui n’a pas quitté l’ancienne journaliste : à Calais ou Lampedusa pour aujourd’hui, ou, pour hier, à Pithiviers ou Beaune-la Rolande, où se dressaient ces camps pour « israélites », comme on disait sous Vichy), sur l’immigration en général, ses douleurs, ses humiliations, sur l’engagement, l’héroïsme ou la lâcheté, voire la saloperie ambiante. Avec, depuis les vingt dernières années du XXe siècle et la première décennie du XXIe, la remontée d’une idéologie de l’exclusion et du verrouillage qui a résisté à tant de vains contre-feux que l’on doit bien constater, Sarkozy regnante et la gauche en charpie, « une défaite idéologique quasi totale ». Triste ce bouquin ? Non, car aussi traversé de rires, de chansons, d’opéras et de cuisine italienne (« les raviolis doivent se reposer une nuit entière »). Grave, oui. Sans compter cette érudition discrète, offerte sans être jamais plaquée : de Beauvoir à Saint-John Perse, de Proust à Zola en passant par Apollinaire (« Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants… »). Si m’en croyez, lisez Storti, vous ne serez pas déçus [7].

Notes

[1] « Paris-Berlin : le débat » du 13 novembre sur Arte.

[2] Notamment dans l’émission de Laurent Ruquier sur France 2, où il chronique les livres en tandem avec Éric Naulleau, ou sur I-télé, où il converse régulièrement avec Nicolas Domenach.

[3] À lire sur le site de la LDH Toulon : « Alain Bauer et les quarante fichiers de police »

[4] Dans les affaires ou en politique, un « fidèle de toujours » est quelqu’un qui vous a vu grandir et sait sur votre compte tant de choses gênantes ou compromettantes qu’il vaut mieux le garder au chaud.

[5] Avec ses copains Alain Madelin et Gérard Longuet, notamment.

[6] Ou préfères-tu « l’auteure », Martine, toi que je sais féministe, mais qui est aussi inspectrice de l’Éducation nationale ? Perso, je trouve cette féminisation hideuse…

[7] L’Arrivée de mon père en France, Martine Storti, éditions Michel de Maule, 220 p., 20 euros.

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27 Messages de forum

  • L’affaire Zemmour

    11 décembre 10:40, par Patrice GUILLAUME

    Merci beaucoup pour cet article, Bernard Langlois et ce, à plus d’un titre. Dans les années 64-65, nostalgique de l’Algérie Française, j’ai navigué dans la mouvance de l’ex-OAS et militait chez les étudiants nationalistes ! Appartenant à la frange « socialiste » de l’extrème-droite, en 68, cohérent avec moi-même, j’ai pris parti pour les ouvriers et étudiants. Après quelques années de pérégrination dans les Comités d’action, dans la mouvance anar et gauchiste, je me suis syndiqué CGT et aie rejoint le PCF sur des bases philosophiques et non celles du programme commun. Depuis, j’ai participé à tout ce que j’ai pu : luttes syndicales, sociales, féministes, antiracistes …..bref un bon petit soldat ! Alors, si je n’aime pas Devedjian, vous comprendrez que je ne n’admette pas que l’on puisse lui reprocher son passé d’autant plus qu’il l’assume. Quant à Eric Zemmour, qui n’est pas bien évidemment ma tasse de thé, je me suis senti bien seul à ne pas trouver de quoi fouetter un chat !

    D’ailleurs j’ai un critère de jugement : je regarde ce que dit et fait le MRAP et j’envisage aussitôt avec intérêt la position adverse, compte tenu des thèses communautaristes du très réactionnaire Mouloud Aounit !

    Cà ne marche pas à tous les coups, mais çà stimule la réflexion !

    Cordialement

    Patrice Guillaume

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  • Oiseau de couleur vs aigle

    11 décembre 11:07, par JR

    J’ai relu trois fois la blague avant de la comprendre… Délicieuse. Continuez à penser à rebrousse-poil de notre pensée trop unique et de secouer nos idées si bien reçues, même de gôche !

    Voir en ligne : http://abcdetc.wordpress.com

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  • L’affaire Zemmour

    11 décembre 11:43, par J

    Mais ça va pas la tête ?

    D’abord, as-tu vraiment, toujours, besoin de préciser la couleur de peau des gens dont tu parles ?

    Ensuite, j’ai du mal à comprendre comment, dans un même article, tu peux écrire « Les races n’existent pas […], soit. » et « ce qui leur apparaît comme l’évidence : il y a des blancs, des jaunes, des noirs, des rouges ; ce sont des races différentes […] »

    Mais nom d’un chien, tu viens de le dire : y’a des Blancs, des Jaunes, mais ce ne sont pas des RACES, puisque ça n’existe pas ! Ce sont… des couleurs de peau. Point. D’ailleurs, viens dans mon quartier, tu feras moins le malin, tiens, avec tes cinq couleurs, à déterminer si mes voisins sont plus blancs que noirs ou plus gris qu’olivâtres (quant à leur nationalité, tu serais surpris !)

    En plus, tu feins de négliger que ce mot, race, comporte deux aspect : non seulement une série d’apparences (la couleur de peau, la forme du nez, le type de cheveux), c’est ce à quoi tu fais référence, mais encore une appartenance ethnique (Blacks = Africains. Jaunes = Asiatiques), qui est désormais une vision PÉRIMÉE du monde, dans les sociétés occidentales en particulier. Le mot race n’est donc pas bien adapté à ce que tu veux dire.

    En prime, le mot race implique parfois un troisième aspect, carrément contestable, de généralisation abusive (Noirs = Africains (d’ailleurs l’Afrique est un pays) = sont pauvres et vivent dans une case et pile du mil. C’est la charnière entre racialisme et racisme, quelque chose comme ça).

    Ce deuxième, voire ce troisième, aspect fait partie intégrante du mot race, et quand tu emploies le mot race, il est entendu et reçu par tes interlocuteurs… Et ils t’assimilent à Eric Zemmour (alors qu’on sait bien que ce n’est pas le cas). C’est pas cool.

    Enfin, faut-il y voir un effet de génération (j’ai trente-cinq ans) ? Pour moi, le mot race fait référence, avant les nobles intentions de la déclaration universelle des droits de l’Homme (le mot n’est PAS dans les déclarations françaises des droits de l’Homme), avant l’article 13 du Traité sur l’UE, aux … Nazis et à leur sinistre vision de l’humanité. Alors du coup, oui : pour moi le mot race, tel que je viens de tenter de décrire, est un mot odieux, et je l’évite

    Voilà. à ton service pour débattre.

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  • L’affaire Zemmour

    11 décembre 13:32

    Je suis relativement abasourdi par cet article. L’auteur fait semblant d’ignorer que derrière l’expression « race noire » se cache toute une batterie de préjugés ou de filtres d’appréhension de l’autre permettant de le classer dans une catégorie d’indvidu. Il ne nous fera pas croire qu’il n’y auucne différence entre « cet homme est de race noire » et « cet homme est de race « couleur de cheveux blond »". Derrière le mot race, il y a une première évaluation ou jugement de la personne qui est en face de nous. Est-ce d’ailleurs pour rien si Zemmour glisse très facilement du classement en races au classement et à la hiérarchisation des cultures ??? L’auteur fait semblant d’ignorer que la race noire ne désigne rien. Que ferons nous des metis ? Des personnes plus ou moins foncés ? Un enfant de Viet Namienne et Sénagalais, sera classé et décrit comment par MM. Zemmour et Langlois ? De race caca d’oie ??? (je précise que je suis métis). On ne s’en prend pas aux mots mais à ce qui, comme tous les mots, est transporté par ces mêmes mots :préjugés, évaluation de l’autre, etc. Autre stupidité (pardon, mais c’en est une) : pourquoi ne pas tolérer « mongolien » ou « négro » ou « bougnoule » parce que les gens, les gens de la France profonde ou les jouralistes réactionnaires (oui, il est un temps où l’on peut se vanter d’être réactionnaire), mais pas qu’eux, utiliseraient ces mots ? Ok pour , ou plutot contre, la chasse aux Zemmour, mais il y a des causes plus importantes que la défense des pseudo-généticiens du Figaro. Sans rancune.

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  • L’affaire Zemmour

    11 décembre 14:11

    Un chat est un chat.

    Un noir est un noir, un blanc est un blanc, un mulâtre (noir x blanc) est un mulâtre, et un métis (indien x blanc par exemple), est un métis.

    Il y a aussi des jeunes, et il y a des vieux. Tous ces idiomes se valent, et désignent un type précis d’individus.

    Concernant les races, il y a des races d’oiseaux, de chats, de chiens… et ces animaux sont alors très peu différenciés génétiquement, comme les races humaines, et pourtant ils sont eux aussi distingués par leur nom car ils ont des traits divergents (couleur, taille, longueur des pattes ou du museau, forme du bec etc.). Rien ne vient permettre d’estimer une de ces races aux dépens de l’autre. Alors… Où est le problème ? Race est un terme qui, employé sainement, est sain. Vieux également. Je préfère de très loin « vieux » à l’horrible et condescendant « petits vieux » !!! Utilisons donc les mots sans y mettre sans arrêt des complexes qui n’ont pas lieu d’être, ou nous y perdrons non seulement notre latin, mais aussi notre Français (le processus est déjà bien entamé).

    La dénégation, le mépris, semblent bien plutôt résider dans la pensée de qui utiliserait le mot race dans cet état d’esprit. PAS dans le mot lui-même. Je n’ai aucune réticence à parler de race, ni de vieux, ni de chats. Que l’on parle de race blanche et de race noire ne me gêne absolument pas. C’est clair, et en aucun cas irrespectueux pour qui que ce soit, ni pour les blancs, les noirs, les jaunes, ni pour les vieux, ni pour les chats.

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  • L’affaire Zemmour

    11 décembre 18:37

    Il est triste et navrant de voir à quel point la pensée unique de gôche empêche la réflexion et la pensée individuelle. On croirait presque assister aux débats internes du PCF. Si j’ai bien compris les estimables antiracistes s’exprimant sur ce Blog, un noir est un membre de la race humaine de couleur noire. Finalement la blague de l’aigle, ce n’est pas une blague !

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  • L’affaire Zemmour

    11 décembre 20:05, par Encore

    Et un nègre est nègre ? Qui est choqué ? Dans mon village, on les appelle comme ça depuis des années, alors ne luttons ni contre les mots ni contre les idées qu’ils véhiculent.  » Rien ne vient permettre d’estimer une de ces races aux dépens de l’autre. Alors… » Alors ? Monsieur ne sait pas que l’on sélectionne ou croise des races de chien, de chat , de veau parce que l’on prétend que certains ont plus de valeur (esthétique ou de rendement) ??? Oui, à bas le politiquement correct, la bien pensance, et revenons 50 ans en arrière, c’était tellement mieux pour les personnes que les droits de l’hommistes veulent défendre à tout prix !!!!!

    Ps : Un mulatre ?? Oui, c’est bien le problème ! En Amérique, ils classaient les gens en fonction de leur croisement : mère blanche x père noir= ? père blanc x mère blanche =….Et ainsi de suite pour tous sauf……les blancs ! Un chat est un chat ????

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  • L’affaire Zemmour

    11 décembre 22:09, par Marguerite Bialas

    Enfin des paroles raisonnables à propos du mot « race » qu’en effet, on n’ose plus prononcer (cf. ce qui est arrivé à Eric Zemmour). J’adore la référence aux déclarations des droits de l’homme dans l’article de Bernard Langlois !

    J’encourage vivement B L à rester libre de ses pensées et je le remercie de les partager avec nous.

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  • L’affaire Zemmour

    12 décembre 10:42

    Tu n’as rien compris du tout.

    Un Noir est un Noir, il n’y a rien d’autre qu’on puisse en dire. Il ne fait pas partie d’une quelconque « race » noire (ou semi-noire, ou marron, etc), PUISQU’IL N’Y A QU’UNE SEULE RACE, CHEZ LES HUMAINS, et c’est la race humaine !

    PS : l’article « race humaine » de wikipedia est très bien fait…

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  • Genre humain

    12 décembre 12:41, par dom

    La Haute Autorité en Santé (HAS), organisme public d’expertise scientifique, dans un rapport de 2006 concernant la mesure de la densité osseuse des populations(ostéodensitométrie), conclue qu’il vaut mieux, concernant les facteurs de risque favorisant l’ostéoporose, être (textuellement) homme de race noire ou hispanique que femme de race blanche ou asiatique.

    Aussi provocatrice que Zemmour la HAS ? Quoi ? On aurait laissé publier ce texte sans y opposer de bronca ? Discriminer ainsi les hommes, les femmes, les noirs, les asiatiques, en fonction de la qualité de leur ossature…… scandaleux !

    Exigeons l’annulation de l’article 19 de la DUDH, et inquiétons la HAS et Zemmour pour ces opinions inacceptables qu’ils cherchent à répandre par delà les frontières et par tous les moyens. Oui, lançons nous dans la chasse à l’homme qui ose tout et surtout manipuler les mots interdits.

    Et dans notre soif, raisonnable, de justice et de vérité universelle, lançons nous aussi à l’assaut de l’article 18 de cette satanée DUDH qui permet à des types comme Devedjian de changer d’opinions comme de chemise, finie, abolie, écrabouillée la liberté, ignoble, de changer de convictions !

    En avant pour une civilisation uniformisée, dans les tons bien grisâtre, sans aspérité, où il ne sera plus question de peindre du blanc sur du noir ou du noir sur du blanc merde à la fin, où il ne s’agira plus de se révéler les uns les autres mais d’être tous, au garde à vous. De la pensée unique.

    Nous serons alors tous caca d’oie.

    Et ce sera chouette.

    Voir en ligne : http://uneepoqueformidable.unblog.fr/

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  • L’affaire Zemmour

    12 décembre 13:13, par Charp

    Je connais mal l’affaire Zemmour, mais assez pour estimer qu’il faut combattre ce genre de personnages : en voulant réhabiliter le mot « race », il cherche clairement à réhabiliter au moins certains préjugés racistes, à entretenir la division des peuples, si utile aux pouvoirs.

    Seulement s’il peut se permettre de le faire de manière aussi détournée, c’est aussi parce que certains confondent lexicographie et combat contre l’injustice.

    En soi, et par d’autres, le terme de « race », pour être dépourvu de fondement biologique, n’est pas dépourvu de sens : un être discriminé pour sa race l’est précisément pour appartenance à une collectivité supposée sans fondements biologiques.

    A ces frileux du langage, je préfère l’attitude d’Aimé Césaire et Senghor qui, plutôt que de s’effaroucher du mot « nègre » s’en firent un drapeau.

    Voir en ligne : Négritude

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  • L’affaire Zemmour

    12 décembre 14:52, par Augustina

    Monsieur,

    « [...] faut-il, parce que des généticiens ont démontré que les différences entre les divers types humains étaient infinitésimales et que la notion de race n’était donc pas pertinente d’un point de vue scientifique (ce qu’on ne discute pas), faut-il interdire l’usage d’un mot qui, pour le plus grand nombre, exprime simplement une réalité sensible ? Est-il donc raciste de parler de races ? ».

    1°) Comment se fait-il alors que malgré une démonstration indiscutable, on continue de faire usage du terme de race pour faire une discrimination de fait. C’est-à-dire que le fruit de la recherche biologique est du côté du réel, alors que sa négation est du côté de l’imaginaire. Il y a bien une confusion de registres qui crée une « apparente » polémique, « la réalité sensible » dont vous parlez se situe du côté de l’imaginaire et ne peut donc relativement à la démonstration scientifique n’avoir de valeur de vérité qu’imaginaire : il s’agit d’un glissement de champs, d’une métonymie.

    Imaginons maintenant que quelqu’un vienne nier un autre réel, l’existence des chambres à gaz… Il se situerait dans une réalité sensible parce-qu’il ne les a pas vues de lui-même, qu’il n’a pas assisté à l’exécution massive dans les chambres à gaz…

    2°) Est raciste celui affirme l’existence de races humaines et ce depuis la découverte qui démontre exactement le contraire. Il ne s’agit pas d’interdire un mot mais de reconnaitre un raisonnement négationniste.

    Au plaisir de vous lire. Augustina Bourrelly

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  • Pas science.

    12 décembre 16:03, par Minima

    M’enfin Bernard, tu torpilles toi même ton billet d’humeur…

    Tout en t’en gardant, quelque part, tu opposes la science à ce qui s’apparente à de la « compréhension naturelle des choses »… pour terminer en beauté par cette assertion que la Terre est ronde !!!

    Question de « bon sens » : les races existent de fait (avec des limites) et la Terre est ronde…

    Ben non. Les deux sont du propos de comptoir : facilement compréhensibles par tous mais rigoureusement incorrects.

    Je ne reviendrais pas sur le fond de ton bloc-note, j’en comprends l’idée générale sous-tendue, mais là, tu t’assassines tout seul sur la fin : trois malheureuses petites lignes qui décrédibilisent l’ensemble.

    Je sais, ton billet d’humeur n’a pas vocation à être scientifique… … mais quand même, « la Terre est ronde » !!! Tu me la copieras celle là !

    Sylvie Séquier

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  • L’affaire Zemmour

    12 décembre 16:23

    Il me revient à l’esprit que les etres humains semblent devoir être prochainement catalogués en type (caucasien, etc… dont un très méchant)

    Ensuite, il me souvient de ces abominables truands au teint basané (cf nord de l’Afrique) qui font si peur à la France profonde au même titre d’ailleurs que les délinquants de type maghrébin (je l’ai retrouvé).

    On voit bien que la lutte contre les mots ne suffit pas, ce qui convient c’est de lutter contre les causes !

    Continuez camarade Langlois !

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  • L’affaire Zemmour

    12 décembre 21:15, par Jean-Yves Vlahovic

    Provocation ?

    Perso, je trouve l’article de Bernard Langlois très provocateur (ce qu’il assume, tant mieux). Pourquoi vouloir défendre tout prix Zemmour, qui ne sait plus ni quoi dire ni quoi faire pour montrer qu’il existe ? Il bénéficie de suffisamment d’appuis dans le milieu médiatique pour vouloir s’en faire le défenseur. Quant au concept de « race », scientifiquement il n’existe pas, c’est comme cela et c’est tant mieux. Tout au plus peut-on parler de race humaine, chevaline, canine, … Certes, et c’est tant mieux, il existe au sein d’une même « race », des différences cutanées, morphologiques, linguistiques, culturelles… Et là, il vaut mieux effectivement parler de « types » ou d’ »ethnies », sans que cela induise un quelconque déterminisme. Certaines foisn je préfère Bernard Langlois en critique de livres. J’en ai déjà acheté plusieurs par ui conseillés et je n’ai pas eu à le regretter. Si cet article était fait dans le but de faire réagir, ça c’est fait. Allez, salut Jean-Yves Vlahovic

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  • L’affaire Zemmour

    13 décembre 09:01, par Thierry

    Pour moi c’est pas le fait d’affirmer qu’il y ait des races différentes qui me choque, ce serait le fait de dire qu’il y en a une supérieure à l’autre.La gauche de la gauche (dont je partage de nombreuses idées)est la premiére à regretter le politiquement correct abreuvant les médias.A la force de dire que telle idée est interdite d’expression (même si je ne la partage pas)on ne pourra plus débattre de rien.A quand l’impossibilité de dire que dans l’espèce humaine il existe des hommes et des femmes au nom du principe de non discrimination et de l’égalité des sexes.

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  • L’affaire Zemmour

    13 décembre 09:14, par PMB

    (avec une accélération assez nette entre 1940 et 1945…)

    Pas nécessaire de nous faire un dessin, hein ! Sûr que la tante et l’oncle Picsou ont bien su se « débrouiller » !

    Un aspect dur de cette histoire, c’est que cet homme a été exploité en famille. On n’est jamais si bien trahi que par les siens.

    Voir en ligne : http://http://tinyurl.com/67j7vy

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  • L’affaire Zemmour

    13 décembre 09:16, par PMB

    (Lien mal donné. Milexcuz !)

    Voir en ligne : http://tinyurl.com/67j7vy

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  • L’affaire Zemmour : Putain de ta race

    14 décembre 12:57, par Zoë Lucider

    Voilà qu’elle revient la vieille tentation de l’utiliser ce terme que les ethnologues (Lévi Strauss un des premiers), les biologistes et autres observateurs de l’humaine aventure, ont depuis déjà quelques lunes dénoncé comme arrogante billevesée des semi Albinos du Nord pour justifier leurs coutumes barbares d’assassinat, de viol et de captation, dont ils ont tiré leur soi-disant suprématie civilisationnelle et dont ils persistent à démontrer l’excellence grâce à leur génie balistique. Il y aurait une polémique en cours. Bernard Langlois s’en mèle (Politis semaine du 11 au 18 décembre) et aurait mieux fait de s’abstenir. Défendre Eric Seymour (mouais) en appelant à la rescousse l’usage par les culs terreux d’un terme banalisé dans leur pratique, ça va pas Langlois ? Rappelons que ce terme est utilisé pour fonder à partir de critères choisis comme discriminants (au sens de la science classificatoire) et ordonner sur une échelle de performance les unités discrètes en question. Or s’il peut être utile (encore que…) de distinguer chez les chiens les races de bergers des races de courants, chez les chevaux les percherons des alezans, les persans des siamois pour les matous, les blanches des grises pour les souris, on sait bien que derrière cette activité de classement il y a une distribution et une assignation des fonctions. Les laitières donnent des veaux et du lait, les castrés du biftek et les taureaux de « l’émotion esthétique ». Et pour les humains, les Blancs des traders, les Noirs des balayeurs, les Jaunes des ouvriers innombrables et silencieux, les Rouges les derniers primitifs pour ethnologues compatissants. N’oublions pas la race féminine. Il n’y a pas de raison pour que le taux de mélanine ou la courbure du nez soit un caractère distinctif plus signifiant que la forme des appendices sexués. Taillable, corvéable, engrossable, castagnable à merci. Merci pour elles. Pour ma part la race que je serai prête à flanquer dans des camps de contention pour éviter les dégâts qu’elle engendre serait celle des vieux mâles, de toutes les couleurs dès qu’imbus de leur suffisance, ils se croient autorisés à faire marcher au fouet, ceux qu’ils ont assujettis grâce notamment à ces discours pernicieux et dénués de tout fondement justifiable. Je ne les martyriserais pas ; les obligerais simplement à se supporter les uns les autres et à s’autosuffir sans recourir à la kyrielle de larbins qui leur permet de dédier tout leur temps à se regarder le nombril en s’émerveillant de la délicatesse de leur dessein. Je sais, c’est violent et infaisable. C’est eux qui ont la haute main sur la mitraille. C’est même la raison qui les a portés à être si inventifs en la matière, la crainte de la révolte de leurs serfs. Puisqu’on ne peut encore leur retirer leurs jouets les plus dangereux, refusons au moins de leur permettre de continuer à prolonger leur mythologie mafieuse. Race, racialité, racisme, Merdre messieurs les Trous d’Ubu.

    Voir en ligne : Putain de ta race

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  • L’affaire Zemmour

    15 décembre 09:34, par Isa

    Merci Bernard Langlois pour ce texte courageux. Il faut déjà avoir la force de ne pas céder au terrorisme intellectuel qui place tout contradicteur dans une posture infamante. C’est une maladie scientiste que de chercher à légitimer la valeur égalité par la science. Cela conduit au déni de la réalité, de l’altérité, et mène à faire le jeu de nos adversaires (les vrais racistes qui croient à la supériorité d’un groupe sur l’autre). L’Egalité n’existe dans aucune expérience de laboratoire. C’est un des arbitraires qui fondent notre humanité et notre capacité d’émancipation. Quand les chrétiens ont décrété que tous les hommes étaient égaux devant Dieu, ils ne l’ont pas fait sur une base scientifique en comptant les chromosomes mais au nom d’une intuition spirituelle. Scientifiquement, en revanche, Einstein n’est pas l’égal de l’idiot du village comme la jambe du Pygmée et différente de celle du Massaï. Nier les différences est absurde. C’est en avoir peur alors qu’elles sont le bonheur de la vie.C’est un des drames réguliers de la Gauche de confondre indifférenciation et émancipation au nom d’un égalitarisme mal compris. Un vieux sujet de débat. Isabelle

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  • L’affaire Zemmour

    15 décembre 12:58, par Henri, de Besançon

    Ci-après un petit extrait de ce qui est écrit dans l’article du site d’ACRIMED, article qui a lancé l’affaire Zemmour. l’article n’appelait nullement à un lynchage médiatique de Zemmour, mais constatait avec effarement l’incapacité de la journaliste-animatrice à réagir en journaliste consciencieuse aux provocations dudit Zemmour. Dans un article ultérieur d’ACRIMED, c’est encore plus le montage « frauduleux » de l’émission qui est mis en cause (coupures des protagonistes qui répondent sur le fond à Zemmour)

    extrait donc :

    La suite du « débat » vaut également son pesant d’or. Interrompu au début de l’échange, Zemmour revient sur le deuxième « métissage » dont il voulait parler, et qui, selon lui, est « culturel ». S’il s’accorde à dire qu’il y a toujours eu un métissage culturel en France, il regrette en revanche la disparition de la « hiérarchie des cultures », qui faisait de la culture « française » la culture prédominante et favorisait ainsi l’« assimilation » des populations « étrangères » jusque dans les années 1970. Il explique : « Moi je crains que comme aujourd’hui on a supprimé cette hiérarchie, comme aujourd’hui on estime que toutes les cultures se valent, qu’on est un mélange de différentes cultures égales, et que ça, c’est ça qui nous mènera au multiculturalisme et donc à l’affrontement des cultures et donc des communautés. » Une « thèse » résumée dès son entrée en plateau : l’alternative au « multiculturalisme », « c’est une culture pour des races différentes ! » Est-ce à dire qu’il y aurait plusieurs « races » différentes mais égales entre elles ( ? ??) alors qu’il y aurait plusieurs cultures (ce que personne ne nie…) mais d’inégale dignité ?

    fin de l’extrait

    C’est là la véritable critique dont on ne peut exonérer Zemmour à si bon compte. Son aimable innocence (Le Robert définit le mot race, donc les races existent, tout comme sans doute les fantomes, les archanges, et les démons) et son ton gentiment humoristique ne lui permettent pas d’occulter sa conviction intime de la supériorité de la race, comment dire, aryenne ? pardon, gréco-blanche c’est plus culturel.

    Finalement Zemmour ne se distingue guère de QuelleCrotte (à moins que ce ne soit un autre philosophe médiatique, ma mémoire flanche) déplorant l’équipe de France de football Black-black-black dans un journal de gauche israélien. Il est simplement un peu plus astucieux, car Le Pen aurait dit à QuelleCrotte que pour courir, NATUREllement, ils sont meilleurs, les noirs, tandis que pour réfléchir … pour la culture, n’est-ce pas … Et que donc la seule chose que l’on puisse vraiment leur reprocher, c’est leur manque de culture : ils ne savent pas chanter la Marseillaise par exemple

    Voir en ligne : Éric Zemmour réhabilite les « races »

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  • L’affaire Qui ?

    15 décembre 13:59, par Philippe

    Non non, il ne fait pas semblant ! Il est comme l’animateur télé suscité, il est naïvement persuadé de ce qu’il raconte, et pense, tout aussi benoitement, qu’il s’adresse à de farouches donzelles éffrayées par des mots, aha.

    Parce que vous comprenez, l’auteur fait « métier d’écrire ». Il ne se fait donc pas « que des amis ». Essayez de vous représenter le calvaire de l’auteur, entouré de (que dis-je, submergé par) nous autres imbéciles ! Qui font métier d’autre chose !

    C’est dingue ça, qu’avons-nous ? Des gens de bonne volonté que des *générations* à vivre ensemble ont formés, disons même rompus à la subtilité de l’ethnologie de quartier (CF le poste de « J » infiniment plus *utile* que l’article, qui part dans tout les sens et n’est pas (je suis désolé hein) techniquement valable – Fautes de syntaxe, de style, digressions hors-sujet, auteur s’écoutant parler, démagogie et pour commencer, propos de départ non avenu, etc) et en face, de tristes sires (qui font métier d’écrire, haha, j’en rigolerai encore ce soir dans mon lit de celle-là) appliqués à NIER la réalité la plus factuelle : Celle de la rue, celle des dictionnaire, celle des lumieres ! Eric Zemmour, dites-vous ? Je n’ai pas la télé, qui est-ce ?

    Salut@tous et restez calme, zen, Ômmmmm ;)

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  • L’affaire Zemmour

    16 décembre 08:48, par B.L.

    Quelle hargne, ce Philippe !

    Si c’est ce qu’il appelle être zen …

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  • L’affaire Zemmour

    16 décembre 08:53, par B.L.

    Henri, je n’ai jamais dit qu’Acrimed appelait au « lynchage médiatique » de Zemmour.

    Par ailleurs, il va de soi que je suis en complet désaccord avec la 2 eme partie de l’intervention dudit Zemmour.

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  • L’affaire Zemmour

    16 décembre 10:29, par Ndjocka

    Bernard Langlois (et non Politis, j’espère) qui soutient Zemmour, on aura tout vu. Ledit Zemmour qui n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai, en matière de beaufferies en tout genre, ce dont Mr Langlois ne daigne pas tenir compte. Passons sur l’auto-suffisance de notre chroniqueur (bien aimé par ailleurs) qui affecte de prendre de haut les réactions à son article. Je me joins à un intervenant ci-dessus pour lui demander (à lui et à son nouvel ami) ceci : mon père est de « race noire », comme vous dites, ma mère et de « race blanche », comme vous dites, de quelle race suis-je donc ? J’attends la réponse éclairée de celui qui ne s’embarrasse pas de nuances, au contraire des myriades d’imbéciles qui pensent les choses ne sont pas si simples que les Zemmour et consorts voudraient le faire croire. Vous pouvez rire grassement en imaginant notre maréchaussée s’atteler à un contôle au faciès, mais je trouve, moi, qu’il serait bon que les flics (et vous) apprenneniez qu’il existe autre chose que « l’individu de race noire », ou « l’individu de race blanche ». Merci également à l’intervenant qui rappelle à un autre qu’on peut compter maintes différences entre deux races de chiens, tant d’aspect que comportementales, mais qu’il n’y a pas lieu de faire un lien avec ce qui sépare un Peul du Burkina et un rouquin bavarois, et qui est de l’ordre de l’infinitésimal. Sans rancune.

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  • L’affaire Zemmour

    16 décembre 11:41, par dom

    Hyper intéressante la suite du débat, donnée par ACRIMED, via Henri, de Besançon.

    J’entends qu’il y est question d’un hypothétique « affrontement des communautés » par « multiculturalisme » dû à un défaut « d’assimilation » (à une culture d’un pays donné).

    1. Perso, je pense que « l’affrontement des communautés » est un postulat. Au même titre que le « choc des civilisations ».

    2. Je ne peux donc être d’accord avec Zemmour. Ni affrontement, ni choc. Pure propagande.

    3. Mais, si je me donne la peine d’entendre son postulat de départ, j’arrive à comprendre que, pour éviter un « affrontement des communautés » pouvant être induit par le « multiculturalisme », il en arrive à parler d’une « culture globale (un pays donné) assimilante, afin que chacun, d’où qu’il vienne, s’en sente partie intégrante, malgré son identité propre. Rassembler sous une même bannière.

    4. Il n’a jamais utilisé le mot « dignité ». Mais s’il a utilisé le mot qui tue « hiérarchie », je le comprends uniquement dans le sens quantifier la culture dans un pays donné à un moment T, et non qualifier. Pas de racisme donc. N’allons pas chercher la petite bête.

    5. Rien ne me choque dans ce que dit Zemmour. Si ce n’est cette redondance dans l’hypothèse d’un choc ou d’un affrontement.

    6. Résistance donc.

    Pour finir : j’espère que je me suis bien fait compris, oui sourions un peu. A part ça, Zemmour n’est pas du tout ma tasse de thé.

    Voir en ligne : http://uneepoqueformidable.unblog.fr/

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  • L’affaire qui n’existait pas (ou pas assez, en tout cas)

    16 décembre 12:03, par Philippe

    Allez, ça va, on avait compris dés le titre (« l’affaire Zemmour », pff) que c’était du bidon, du spectacle, j’imagine que le rève de notre chroniqueur serait une « affaire Langlois » qui, si les textes qui suivent sont de la même tenue, pourrait bien arriver !

    Je vous suggère de re-tenter le coup, ça VA marcher. On gagne à la longue, à tartiner sa culture à la première personne « je tends des verges pour me faire battre » et à écrire sur ce ton qui a fait ses preuves d’efficacité, de candide à mots simples mais qui a tout compris.

    C’est bien, on passe complètement à coté du débat, on amuse le public avec des fins de phrases remontées et des réparties gratuites, procédé qui marche dés l’école primaire.

    Car débat il y a. Les réactions, les « commentaires » sont très près du sujet : J’attends la réponse à votre question, Ndjocka : De quelle race est l’enfant d’un père de race noire et d’une mère de race blanche ?

    Car il s’agit bien de mots. Uniquement de mots. Et de la part de ceux « qui font métier d’écrire » on aimerait un peu plus de maîtrise des, justement, mots.

    Quant à Politis, qui pense qu’engranger les vue de page avec ce genre d’astuces est une politique pérenne… Mmmbref.

    Le Zemmour, là, que je ne connaissais pas avant cette lamentable « Affaire » (ce qui prouve que sa petite provoc a fonctionné nickel, s’il est gentil il vous enverra peut-être des chocolats, à Politis, mais j’en doute, je voudrais pas vous donner de faux espoirs) je l’ai entendu (sur youtube) nous ressortir un vieux truc de raciste bon teint :

    « Comment pouvez-vous parler de métissage et ne pas vouloir entendre le mot race, c’est contradictoire ? » ; allez voir sur des sites de fachos, vous verrez c’est en bonne place dans leurs « manuels de rhétorique », généralement plutôt titrés « comment répondre à un gauchiste/angéliste/altermondialiste ». Vous voyez ? Un combat de mots, genre googlefight.

    Il y en a d’autres, des contradictions sémantiques de ce genre. Il ya de quoi gloser pendant tout le prime-time sur 10 ans en épatant le badaud avec des vérités dignes des « le saviez-vous » des vieux « illustrés » (genre Blek-le-roc).

    Je veux bien que les intellos de la société du spectacle ne travaillent PAS au démontage de chevilles logiques pourtant si triviales.

    Mais qu’ils les entérinent comme ça, avec les mêmes boniments (« je tends des verges pour me faire battre », huhu) je (oui, je) trouve ça assez lamentable, sauf la courtoisie que je vous dois.

    Pour finir, je me permet respectueusement de conseiller à ceux qui utilisent des comparaisons animales pour justifier l’utilisation du mot race dans toute autre acceptation que celle de race humaine (qui est ELLE AUSSI un abus de langage, enfin je crois, après tout je ne suis ni linguiste ni grammairien, juste un commenteur de blog), de se renseigner un minimum sur la nature.

    Il existe de nombreuses publications, au hasard, vraiment random : Le bimestriel La Hulotte, le Guide Paterson des oiseaux d’europe, je sais pas moi, promenez-vous en forèt, regardez-les, les animaux à propos desquels vous cancanez.

    (Pendant que vous y êtes, demandez donc à une mésange ou un étourneau si ils pensent qu’ils ya +sieurs races d’humains !)

    L’ignorance de la nature serait simplement navrante si elle ne servait pas, en plus, de fondation à l’incompréhension profonde de NOTRE société, celle des hommes.

    Mm.. Je peux pas finir là-dessus… alors je vais ajouter que je trouve bien naze de la part de Politis de relayer cet affligeant jeu de miroir « les blogs parlent de la télé, la télé parle des blogs, youpi » qui n’est rien d’autre qu’une stratégie (statistiquement vouée à l’échec, bref) de la télé pour tenter de garder son audience de téléspectateurs hypnotisés : Ben oui, s’il leur prend de taper « affaire zemmour » dans google il tombent sur Politis, qui leur sert la même bouillie tiède mais comme la chaise de l’ordinateur est moins confortable, ils retournent sur le canapé du salon en moins de temps qu’il n’en faut pour écrire « nil ».

    Zen, toujours

    Cordialement, P.

 

Publié dans DU RACISME EN FRANCE, ERIC ZEMMOUR | Pas de Commentaire »

La « république » : cache-sexe d’une propagande raciste

Posté par issopha le 15 décembre 2008

 

 

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La « république » : cache-sexe d’une propagande raciste La « république » : cache-sexe d’une propagande raciste  dans DU RACISME D'ETAT pointrouge

spacer dans LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY
 
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La « république » : cache-sexe d’une propagande raciste

La crise économique ne frappe pas tous les secteurs. Il en est un qui se porte mieux que jamais : celui de la propagande raciste. L’organisation d’une « conférence européenne sur l’immigration », à Vichy, était une provocation froidement calculée par Sarkozy et Hortefeux.

Dans un registre plus hypocrite, la droite a pris l’habitude de stigmatiser la population d’origine maghrébine au nom de la « république » et de la « laïcité ». En 2003, au lendemain d’une puissante mobilisation contre la casse des retraites, le gouvernement Raffarin a fait voter une loi interdisant le port de signes religieux à l’école. C’est en réalité le port du voile islamique qui était visé – et, derrière lui, la population musulmane. Pendant près de deux mois, les médias capitalistes et les politiciens ont saturé le pays de ce « débat ».

A l’époque, La Riposte faisait partie des rares organisations à s’opposer à cette loi et à cette tentative cynique de diviser les travailleurs suivant des lignes religieuses et nationales. Depuis, la droite ne rate pas une occasion de répéter la manoeuvre. Au moindre événement qui s’y prête, l’UMP convoque une conférence de presse et vole solennellement au secours de la république. Un jour, les médias alimentent la rumeur que les sous-sols d’une grande entreprise abritent de « véritables mosquées » – et, qui sait, peut-être pire. Un autre jour, une polémique éclate sur un mariage annulé pour cause de non-virginité. Des dizaines d’articles et d’émissions ont été consacrés à la question de savoir si cette annulation était compatible avec les « valeurs de la république française ». Plus récemment, lorsque la Marseillaise a été sifflée, sur un terrain de football, tous les ministres se sont déclarés « scandalisés », etc.

Les partis de gauche et les syndicats ne doivent pas prendre à la légère ces opérations de propagande soigneusement orchestrées. Dans un contexte de crise économique et d’aggravation de la pauvreté et des inégalités sociales, la classe capitaliste va chercher à multiplier les leurres, à faire feu de tout bois pour alimenter la haine raciale. Les organisations du mouvement ouvrier ont le devoir de lutter contre toute tentative de diviser les rangs du salariat. Mais malheureusement, le républicanisme bourgeois a contaminé les sommets de ces mêmes organisations, ce qui facilite le travail des propagandistes de l’UMP : à chacune de leurs opérations médiatiques, ils ne se heurtent à aucune opposition sérieuse.

La république actuelle est capitaliste. Elle est réactionnaire et corrompue de fond en comble. Elle a fait de sa devise une pure hypocrisie. La « liberté » est surtout celle des capitalistes, qui sont libres de licencier, de fermer des entreprises, de les délocaliser, libres de ruiner l’économie, de détruire les services publics, de persécuter les syndicalistes. « L’égalité » est un vain mot. Elle n’existe pas et n’existera jamais sous le capitalisme. Comment peut-il y avoir égalité entre exploiteurs et exploités ? Quant à la « fraternité », elle se réduit à la soumission de l’immense majorité de la population à la volonté et l’avarice d’une poignée de capitalistes et de banquiers.

La seule république qui mérite d’être défendue, c’est une république socialiste, dans laquelle il n’y aura ni Bourse, ni capitalistes, ni banquiers, où l’économie ne sera plus soumise aux forces aveugles et destructrices du marché, mais sera organisée consciemment et démocratiquement par la collectivité, et où toutes les manifestations de l’oppression des travailleurs et de la jeunesse seront éradiquées, parce que ceux-ci seront devenus les maîtres de la société.

La Riposte
Publication : vendredi 5 décembre 2008

 

 

 

 

Spectaculaire initiative

L’appel républicain de Marianne

dimanche 17 février 2008

Nous reproduisons ci-dessous un appel, publié dans Marianne, signé par dix-sept personnalités de la droite, du centre, de l’écologie et de la gauche républicaine. A situation exceptionnelle, rassemblement inédit…

Il se passe de drôles de choses dans notre République. L’actuel Président avait bien promis la rupture. Rupture il y a, mais pas seulement telle qu’elle avait été annoncée.

Un gouvernement marginalisé, dont le travail s’avère pré-mâché par les conseillers du Prince. Rupture. Un Président qui semble déserter la fonction, parlant tour à tour comme croyant ou comme laïc. Rupture. Un Président qui veut mettre la politique en chiffres, comme s’il s’agissait de vendre des petits pois. Rupture. Un Président qui entend diriger ses équipes comme un manager d’hypermarché, distribuant bons et mauvais points, primes ou sanctions. Rupture. Un Président qui reste chef de parti et dont le domaine réservé est davantage la Mairie de Neuilly que la politique de défense. Rupture. Un Président qui prétend substituer au débat contradictoire traditionnel entre majorité et opposition la mise en scène des divergences entre ses courtisans et ses ministres. Rupture. Un Président qui affirme devoir être heureux pour gouverner le pays. Rupture. Un Président qui annule ses rendez vous du soir et du matin pour vivre pleinement son couple. Rupture.

La liste est longue des stupéfiantes innovations, que, volontairement ou involontairement, Nicolas Sarkozy a introduites dans la politique présidentielle. Ce nouveau cours suscite donc des inquiétudes, une anxiété même. C’est cette anxiété qui risque bien de s’amplifier dans les semaines et les mois à venir, que traduit l’appel républicain de dix-sept hommes et femmes politiques que nous reproduisons ci-dessous. On ne doit pas se tromper sur sa signification : si des personnalités politiques de premier plan qui ont l’habitude de s’affronter sur la scène publique depuis des années, prennent le risque de s’afficher au bas d’un même texte à quelques jours d’un scrutin dont le Président lui a annoncé qu’il serait politique, si cet appel a recueilli la signature de plusieurs hommes et femmes politiques de la droite républicaine, c’est bien que le contexte politique créé par huit mois de sarkozysme est totalement inédit.

A lire. A méditer. Avant d’agir ?

Pour une vigilance républicaine

Les soussignés se réclament de sensibilités très diverses et ils ont sur un certain nombre de sujets importants des positions très différentes, mais ils ont malgré tout en commun un certain nombre de convictions et de valeurs qu’ils entendent réaffirmer.

- Leur attachement au principe républicain et, en conséquence, leur refus de toute dérive vers une forme de pouvoir purement personnel confinant à la monarchie élective.

- Leur attachement aux fondamentaux d’une laïcité ferme et tolérante, gage de la paix civile.

- Leur attachement à l’indépendance de la presse et au pluralisme de l’information.

- Leur attachement aux grandes options qui ont guidé, depuis cinquante ans, au-delà des clivages partisans, une politique étrangère digne, attachée à la défense du droit des peuples et soucieuse de préserver l’indépendance nationale et de construire une Europe propre à relever les défis du XXIe siècle.

Au-delà de leurs divergences, les soussignés tiennent à rappeler leur engagement à défendre, séparément ou ensemble, ces impératifs, comme toujours cela fut fait au cours de l’histoire de la République.

Signataires : Pierre Lefranc, ancien chef de cabinet du pénéral de Gaulle. — Dominique de Villepin, ancien Premier ministre. — Ségolène Royal, ancien ministre, présidente de la région Poitou-Charentes. — François Bayrou, ancien ministre, député des Pyrénées-Atlantiques. — Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre. — Corinne Lepage, ancien ministre. — Nicolas Dupont-Aignan, député de l’Essonne. — Bertrand Delanoë, maire de Paris. — Maurice Leroy, député du Loir-et-Cher. — Nöel Mamère, député de la Gironde. — Jean-Christophe Lagarde, député de la Seine-Saint-Denis. — Marielle de Sarnez, conseillère de Paris. — André Gérin, député du Rhône. — Arnaud Montebourg, député de la Saône-et-Loire. — Jacqueline Gourault, sénatrice du Loir-et-Cher. — Jean-Pierre Brard, député de la Seine-Saint-Denis. — Jean-Paul Bled, président des Cercles universitaires d’études et de recherches gaulliennes.

Collectif

Source : www.marianne2.fr

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Discussion

Forum

  • Les gesticulations républicaines de l’Appel du 14 février

    22 février 2008

    Par Anne-Marie Le Pourhiet, professeur de droit public, qui voit dans le rassemblement républicain lancé par Marianne une agitation à la sincérité douteuse, par des personnalités peu crédibles.

    Que Nicolas Sarkozy penche vers le multiculturalisme anglo-saxon, qu’il n’ait jamais compris grand-chose à la République et se soit borné, dans certains de ses discours de campagne, à réciter ce que d’autres lui avaient dicté, nous l’avions aperçu et dénoncé dès avant son élection . Il n’arrive donc aujourd’hui que ce qui était prévisible et l’on peut simplement s’étonner de la tardiveté de la prise de conscience. Il n’existe cependant pas de pire réaction que celle qui consiste à répondre à la gesticulation par une agitation aussi décousue. L’appel du 14 février « pour une vigilance républicaine », diffusé par Marianne, en témoigne : tant par son casting précipité que par son contenu bricolé, il rate son but et se révèle finalement contre-productif.

    Le contenu, tout d’abord, articulé autour de quatre « convictions et valeurs » est pour le moins approximatif :

    - L’attachement à « un principe républicain » non défini semble, en premier lieu, s’y résumer fâcheusement au refus d’un « pouvoir personnel confinant à la monarchie élective ». Réduire la République à sa forme, c’est-à-dire au contraire de la monarchie, est d’abord singulièrement appauvrissant car la res publica est bien évidemment autre chose que cela. Mais l’argument est surtout mal choisi sous la Vème République que tous les constitutionnalistes, à la suite de Maurice Duverger, se sont accordés à qualifier de « monarchie républicaine ». Gaullistes et mitterrandistes soudains réunis pour dénoncer le pouvoir personnel d’un président de la République… Hypocrisie que cela ! La critique est d’autant plus mal fondée qu’hélas, trois fois hélas, l’exercice du pouvoir par Nicolas Sarkozy n’a rien de monarchique. La monarchie suppose majesté, autorité et respectabilité, qualités dont est totalement dépourvu le président actuel, qui se comporte de façon brouillonne et vulgaire, suscitant l’irrévérence et la désobéissance de ses ministres quand ce ne sont pas les insultes des citoyens. On n’imagine pas la reine d’Angleterre déclarer : « Entre Philippe et moi c’est sérieux ! ». Au lieu d’un monarque absolu, nous sommes en réalité gouvernés par un impuissant bouffon. En tout état de cause, nous n’avons aucune dictature à redouter de la part d’un homme qui vient d’abandonner encore des pans énormes de notre souveraineté à l’Europe et qui s’est précipité à Berlin le soir même de son intronisation. Si nous cherchons une dictature, regardons du côté des eurocrates.

    - L’attachement aux « fondamentaux d’une laïcité ferme et tolérante » ne veut pas dire grand-chose et l’oxymore utilisé révèle simplement une indétermination que n’aurait pas reniée François Bayrou lorsqu’en 2004, il s’est abstenu de voter la loi prohibant les insignes religieux à l’école. C’est ferme comme de la guimauve. On peut aussi s’interroger sur la seule dénonciation de la menace sur la laïcité, qui n’a jusqu’à présent fait l’objet que de discours présidentiels, sans aucune annonce de réforme, tandis que l’Appel du 14 février reste étonnamment muet sur le projet déclaré de Nicolas Sarkozy de réviser le préambule de la Constitution pour généraliser les quotas ethniques et sexuels. L’égalité devant la loi ne serait-elle pas aussi un principe républicain ?

    - L’attachement « à l’indépendance de la presse et au pluralisme de l’information » serait tout de même plus crédible si l’on trouvait, parmi les signataires de l’appel, quelque auteur d’un projet ou d’une proposition de loi tendant à abroger l’article 26 de la loi de 1881 sur la presse instaurant le délit d’offense au chef de l’Etat, autrement plus menaçant pour la liberté que le faux et l’usage de faux. Mais il n’en est malheureusement rien et l’on rencontre plutôt dans la liste des parlementaires et anciens ministres qui n’ont pas hésité à voter ou défendre les lois liberticides réprimant les propos dits « sexistes, homophobes et handiphobes », les injures à l’hymne et au drapeau ainsi que la négation du génocide arménien. Quand la « tyrannie des minorités » et le clientélisme communautaire entraient en jeu, certains de nos prétendus grands républicains n’ont pas hésité à écraser notre liberté d’expression et à remplacer le pluralisme par une pensée unique politiquement correcte et juridiquement obligatoire.

    - L’attachement « aux grandes options qui ont guidé, depuis cinquante ans, au-delà des clivages partisans, une politique étrangère digne, attachée à la défense du droit des peuples, soucieuse de préserver l’indépendance nationale et de construire une Europe propre à relever les défis du XXIème siècle » est un bel exemple de langue de bois parfaitement creuse, mais s’explique sans doute par le caractère fort hétéroclite du casting réuni. On voit mal comment des personnes qui ont préconisé la ratification du Traité constitutionnel et de celui de Lisbonne pourraient prétendre partager la « valeur » d’indépendance nationale avec ceux qui se sont farouchement opposés à ces transferts de souveraineté. L’étude nominative des récents scrutins sur la révision constitutionnelle et la ratification du Traité de Lisbonne montre aussi que les signataires de l’appel du 14 février n’ont pas du tout la même conception de la démocratie et du respect du peuple français ! Quant à construire « une Europe propre à relever les défis du XXIe siècle », cela ne veut rigoureusement rien dire et ne mange donc pas de pain.

    Un casting surprenant

    On voit mal, dans ces conditions, en quoi peut consister « l’engagement » des signataires de l’appel « à défendre, séparément ou ensemble, des impératifs » si peu consistants et donc si peu engageants. Il est vrai qu’avec une sélection de personnalités aussi hétéroclites, on ne risquait pas de développer un grandiose dénominateur commun.

    Le casting de l’appel est, en effet, pour le moins surprenant. La présence de Pierre Lefranc et de Noël Mamère côte-à-côte dans une pétition en a déjà scandalisé plus d’un. Si la conviction et les valeurs républicaines du premier ne font aucun doute, celles du second laissent, en revanche, sceptique. Piétiner les lois de la République et provoquer ses valeurs en célébrant le mariage de deux personnes du même sexe, de surcroît convaincues d’escroquerie, a de quoi faire douter de la morale républicaine de l’intéressé et de son aptitude à porter l’écharpe tricolore. En matière de bouffonnerie, Nicolas Sarkozy peut encore prendre des leçons à Bègles.

    Mais au-delà de cette cocasserie, il est tout de même permis de s’interroger sur la crédibilité des leçons de républicanisme administrées tant par Dominique de Villepin que par Ségolène Royal et François Bayrou, dont la réunion ressemble davantage à une solidarité de recalés du suffrage qu’à une démarche positive. Un Premier ministre « dirige l’action du gouvernement » et c’est dans celui de Dominique de Villepin que Nicolas Sarkozy a pu préparer efficacement son élection. Or, on n’a jamais entendu le premier se désolidariser des initiatives anti-républicaines du second. Bien au contraire, c’est en Conseil des ministres que fût désigné le « préfet musulman » souhaité par le ministre de l’Intérieur de l’époque, c’est auprès de Dominique de Villepin que fût déjà nommé un ministre délégué dont l’origine ethnique primait de toute évidence sur la compétence, c’est aussi sous son gouvernement que l’on vit fleurir dans les halls des Facultés de droit des affiches vantant « une police aux couleurs de la République », lesquelles n’étaient plus bleu-blanc-rouge mais black-blanc-beur, en contradiction flagrante avec l’article 1er de la Constitution ! C’est avec le contreseing de Dominique de Villepin qu’ont été promulguées les trois lois constitutionnelles du 23 février 2007 dont l’inspiration républicaine laisse pour le moins à désirer.

    François Bayrou est un aussi farouche partisan de la très anti-républicaine Charte sur les langues minoritaires et régionales, parfaitement contraire à notre Constitution, tandis que le site du Perroquet libéré nous renseigne régulièrement sur la « monarchie élective » et le communautarisme qui sévissent à la mairie de Paris. On n’ironisera pas sur l’accusation monarchique de Mme Royal mais on n’a rien vu, lors de sa campagne présidentielle, qui ressemble à du franc républicanisme. La compassion, la charité, la quasi-guérison des handicapés par la madone et le fameux « Aimez vous les uns les autres » ne révélaient pas vraiment une laïcité bien comprise.

    Bref, n’en déplaise aux éditorialistes de Marianne, on n’a pas été convaincu par le contenu de l’appel ni par la sincérité d’un certain nombre de ses signataires. Avec la meilleure volonté du monde on ne parvient pas à y voir « la radicale nouveauté d’une position que l’on pourrait presque qualifier de culturelle ». L’alliance du pot de fer et du pot de terre n’est pas une nouveauté, c’est un éternel échec.

    http://www.marianne2.fr/

  • L’appel républicain de Marianne

    18 mars 2008, par Un souverainiste de base

    Madame Le Pourhiet,

    C’est justement parce que je vous reconnais, en tant que juriste moi-même, de grandes qualités de réflexion et d’’analyse sur nos principes républicains, que j’ai été désagréablement surpris de votre réaction à cet appel.

    On lit votre article plusieurs fois, ce n’est qu’une suite de critiques vis à vis des signataires sans jamais réellement aborder le sens de cet appel.

    Si vous considérez que ce sont les signataires qui font la qualité d’un appel ; signez le vous mêmes et vous lui donnerez alors toute la caution de votre intégrité et de votre compétence.

    Mais pitié ne reprenez pas les argumentaires sarkozistes, l’arrogance des vainqueurs et la haine des vaincus c’est un peu trop simple. Vous valez

    Vous ne pourrez nier qu’il y a depuis l’année dernière une réelle dégradation des principes républicains dans notre pays au regard des principes lancés dans cet appel…

    Que vous n’aimiez pas tous les signataires c’est une chose mais votre critique du sens de cet appel ne me convainc pas…

    Bien cordialement Un souverainiste de base

Publié dans DU RACISME D'ETAT, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY | Pas de Commentaire »

Éric Zemmour réhabilite les « races » (avec vidéo)

Posté par issopha le 13 décembre 2008

  

Éric Zemmour réhabilite les « races » (avec vidéo)

 

 Éric Zemmour réhabilite les « races » (avec vidéo) dans DU RACISME EN FRANCE pdf parisberlinericzemmourrhabilitelesraces.pdf  

Consulter l’intégralité du contenu de l’émission ans le fichier pdf ci-dessus.

Eric Zemmour , L’enflure…

 

Né le 31 Août 1958. Diplômé de l’I.E.P. Paris. Journaliste politique au Quotidien de Paris,(1986-94), Editorialiste à Info Matin (1994-95), Grand reporter au Figaro ( depuis 1996), journaliste à Marianne (depuis 1997). Après avoir participé à « Vendredi pétantes », sur Canal+, animée par Stéphane Bern jusqu’en juin 2006, Éric Zemmour se répand au moment où nous écrivons dans l’émission « L’Hebdo » sur Tempo (chaîne de RFO), dans « On n’est pas couché », l’émission animée par Laurent Ruquier sur France 2 et dans l’émission « Ça se dispute », sur I-Télé.

 

 

Cliquer sur le lien ci-dessous pour visulaliser la page d’origine et les vidéos sur le site  web de l’ACRIMED.

 Zemmour réhablite les races …avec vodéos ( Partie 1 )

  http://www.acrimed.org/article3003.html   

 Zemmour et l’existence des races …avec vodéos suites (Partie 2 )

  http://www.acrimed.org/article3019.html    

 

 

Publié le 16 novembre 2008 par Henri Maler, Marie-Anne Boutoleau

Éric Zemmour, éditorialiste au Figaro, habitué des plateaux télé (dont celui de Laurent Ruquier) assume ouvertement des prises de position réactionnaires, notamment en matière de mœurs et s’oppose ainsi à tout ce qui selon lui entraînerait la décadence de la France : le féminisme, « l’idéologie gay », les arabes et la religion musulmane (voir en « Annexe »).

Mais Zemmour a franchi un pas supplémentaire sur Arte le 13 novembre 2008 alors qu’il était invité de l’émission « impertinente » animée par Isabelle Giordano – « Paris-Berlin, le débat » -, intitulée ce jour-là « Demain, tous métis ? ». Sûr de lui et fort de la complaisance d’Isabelle Giordano, l’éditorialiste multicarte (et qui sans doute le restera…) put affirmer sans être contredit par l’animatrice, que Noirs et Blancs appartenaient à deux « races » différentes et qu’il y aurait une « hiérarchie » entre les cultures [1]. Comme si l’ethnocentrisme et le racialisme étaient des « opinions » comme les autres…

Face à Rokhaya Diallo, présidente (noire, le fait a son importance, du moins quand on a affaire à Zemmour) de l’association « Les indivisibles », à Vincent Cespedes, philosophe (qui s’en était déjà pris à Zemmour par le passé) et à Renan Demirkan, comédienne et écrivaine allemande d’origine turque, l’« impertinent » éditorialiste a argumenté avec un rare aplomb sur le fait qu’il existait des « races » reconnaissables à « la couleur de peau ». Il n’a pas été jusqu’à dire que l’une était supérieure aux autres, mais il s’en est fallu de peu…

Cela mérite bien une vidéo (en attendant une version plus complète…) , suivie de sa transcription. La version intégrale de l’émission peut être consultée sur le site d’Arte.

- Éric Zemmour : – « Il y a le métissage racial, c’est-à-dire le mélange des races, physiquement. »
- Rokhaya Diallo : – « C’est, quoi, qu’est-ce que c’est les races ? Qu’est-ce que vous entendez par « races » ? »
- Éric Zemmour : – « Si y a pas de races, y a pas de métissage ! »
- Rokhaya Diallo : - « Ben non, parce que peut-être que le deuxième dont vous avez parlé… » [Allusion au métissage des cultures]
- Éric Zemmour : – « …donc y a pas de question dans ce cas là ! »
- Rokhaya Diallo : – « Non, parce que vous parlez de deux métissages, donc peut-être que le deuxième existe. »
- Éric Zemmour : – « Oui, le deux… »
- Isabelle Giordano et Éric Zemmour, de concert : – « Parce que pour vous Rokhaya, les races n’existent pas ? »
- Rokhaya Diallo : – « Ben non. Enfin je… »
- Vincent Cespedes : – « Pas pour les scientifiques non plus… »
- Isabelle Giordano : – « On écoute la deuxième… la deuxième… »
- Éric Zemmour : – « Non, mais moi ce qui m’intéresse dans cette histoire – je vais très vite – j’ai le sentiment qu’à la sacralisation des races de la période nazie et précédente a succédé la négation des races. Et c’est d’après moi aussi ridicule l’une que l’autre. Qu’est-ce que ça veut dire que ça n’existe pas ? On voit bien que ça existe ! »
- Rokhaya Diallo : – « Mais comment on le voit ? Je ne comprends pas ce que vous voyez… »
- Éric Zemmour : – « Ben à la couleur de peau tout bêtement. »
- Rokhaya Diallo : « Et donc la couleur de peau selon vous fait que moi j’appartiens à une race différente de la vôtre. »
- Éric Zemmour : – « Mais évidemment ! Non mais… que vous redécouvriez… »
- Rokhaya Diallo : – « Bon ben alors… C’est intéressant… »
- Éric Zemmour : – « Ben évidemment, j’appartiens à la race blanche, vous appartenez à la race noire ! »
- Rokhaya Diallo : – « Non, j’appartiens à la communauté française et… »
- Vincent Cespedes : – « Peut-être que ça vous rassure, Éric : ça vous rassure d’appartenir à la race blanche ! »

Laurent Joffrin, en charge de sa propre absolution, concédait non sans désinvolture que parler de « race » juive, c’était recourir à un mot « mal choisi », comme nous le relevions ici même. Éric Zemmour n’a pas une telle pudeur.

Qu’importe si la quasi-totalité des scientifiques de toutes les disciplines ont depuis belle lurette contesté l’existence même de « races », définies par un ensemble de traits distinctifs, au sein de l’espèce humaine ! Éric Zemmour sait ! Et Isabelle Giordano [2], aussi impassible que son sourire, croit animer un simple débat d’opinions individuelles : une question de goûts. Par Saint Philippe Val, et quelques autres grands pourfendeurs des « rumeurs » qui seraient le monopole d’Internet, il suffit de lire l’article de Wikipedia sur les « races », pour acquérir les quelques connaissances qui permettent de faire taire les « rumeurs » propagées par les grands professionnels que l’on entend partout, et notamment sur Arte, une chaîne qui se prévaut d’être au service de la culture !

La suite du « débat » vaut également son pesant d’or. Interrompu au début de l’échange, Zemmour revient sur le deuxième « métissage » dont il voulait parler, et qui, selon lui, est « culturel ». S’il s’accorde à dire qu’il y a toujours eu un métissage culturel en France, il regrette en revanche la disparition de la « hiérarchie des cultures », qui faisait de la culture « française » la culture prédominante et favorisait ainsi l’« assimilation » des populations « étrangères » jusque dans les années 1970. Il explique : « Moi je crains que comme aujourd’hui on a supprimé cette hiérarchie, comme aujourd’hui on estime que toutes les cultures se valent, qu’on est un mélange de différentes cultures égales, et que ça, c’est ça qui nous mènera au multiculturalisme et donc à l’affrontement des cultures et donc des communautés. » Une « thèse » résumée dès son entrée en plateau : l’alternative au « multiculturalisme », « c’est une culture pour des races différentes ! » Est-ce à dire qu’il y aurait plusieurs « races » différentes mais égales entre elles (? ??) alors qu’il y aurait plusieurs cultures (ce que personne ne nie…) mais d’inégale dignité ?

Quant à Isabelle Giordano, soucieuse d’apaiser le « débat » et sans jamais se départir de son ineffable sourire, elle préfère à plusieurs reprises donner le change en insistant sur « [la difficulté] à s’accorder sur les mots »… En 1952, Claude Lévi-Strauss, dans Race et histoire, brochure alors éditée par l’Unesco, réfutait déjà le racialisme qu’il soit biologique ou culturel. Mais sur Arte, c’est désormais une question de mots. Et quelque temps plus tard, poussé dans ses derniers retranchements par Vincent Cespedes, Zemmour se retranche fugitivement derrière un autre mot : « type »…

Constant dans la dénonciation de tout ce qui menace la France virile, ces propos scandaleux d’Éric Zemmour ne sont nullement, dans son cas, un « dérapage », mais bien l’aboutissement d’une carrière toute vouée à la réhabilitation de la France « éternelle », c’est-à-dire blanche, phallocratique et hétérocentrée.

Nul doute que tous les épurateurs de la presse et des ondes (façon Philippe Val et ses amis) vont, à la suite de ces propos, s’étonner de la place envahissante qu’Éric Zemmour occupe dans les médias. Après avoir participé à « Vendredi pétantes », sur Canal+, animée par Stéphane Bern jusqu’en juin 2006, Éric Zemmour se répand au moment où nous écrivons dans l’émission « L’Hebdo » sur Tempo (chaîne de RFO), dans « On n’est pas couché », l’émission animée par Laurent Ruquier sur France 2 et dans l’émission « Ça se dispute », sur I-Télé. Entre autres collaborations dans la presse écrite, Zemmour, passé par Marianne, « éditorialise » depuis 1996 au service politique du Figaro.

On n’ose penser que c’est la défense de la pureté de la race blanche et de la culture franco-française qui a valu à Éric Zemmour d’être en 2006 membre du jury du troisième concours d’entrée à l’ENA (réservé aux salariés du secteur privé ou aux personnes exerçant un mandat électif national ou local) en 2006 [3].

Curieusement, Éric Zemmour, si prompt à disserter sur l’« endogamie » supposée des Turcs ou des Allemands, se montre beaucoup moins prolixe au sujet de l’endogamie, socialement déterminée, des « élites »…

Marie-Anne Boutoleau et Henri Maler

 


Annexe : quelques « pensées » d’Éric ZemmourÉpouvanté par ce qu’il considère être une « féminisation » de la société qui entraînerait la décadence d’un Occident viril, Éric Zemmour avait déjà consacré un ouvrage entier en 2006 [4] à la dénonciation des féministes (« Le féminisme porte en lui comme tous les mots en « -isme », un totalitarisme » [5]) et de l’« idéologie gay ». En « homme » , il s’était alors vanté sur le plateau de Thierry Ardisson de ne jamais changer les couches-culottes de son enfant, afin de ne pas perdre sa virilité en s’abaissant à effectuer cette tâche « féminine » [6].En 2008, Zemmour revient avec un roman, Petit frère, dans lequel il dénonce la « perversité » de l’antiracisme dont il prétend « faire le procès », en se référant entre autres à Alain Finkielkraut pour qui « l’antiracisme est le communisme du XXIe siècle ». Dans ce livre, Zemmour part en croisade contre la « défrancisation » : « chacun se sent de moins en moins français – je le montre dans la langue, voyez, ils parlent un français de plus en plus abâtardi. » Qui « ils » ? Les jeunes, et en particulier ceux des quartiers populaires et des banlieues, surtout s’ils sont « Arabes ». Pour Zemmour, c’est la fin de la « nation » française, et les guerres tribales nous menacent d’autant plus que désormais les vrais « Français » seraient minoritaires dans notre pays, et forcés de « s’adapter » aux coutumes – forcément « sauvages » – des nouveaux arrivants, comme le Ramadan (Propos tenus et thèse défendue lors de l’émission « Les Grandes gueules », sur RMC, le 7 janvier dernier, à écouter sur Dailymotion).

Notes

[1] Notons au passage que l’intitulé même de l’émission : « Demain, tous métis ? » portait lui-même à confusion, sous entendant par l’utilisation de la forme interrogative que nous n’étions pas déjà tous peu ou prou « métis », comme si certains appartenaient à des « races » (encore) pures…

[2] Dont la biographie, sur le site d’Arte, dit assez la compétence sur un sujet d’une telle importance : « Après des débuts à « Bouillon de Culture » puis à « Demain », Isabelle devient en 92 et pour 10 ans, la Dame du Cinéma de Canal+. Rôle qu’elle a repris pour F2 en 06-07 avec l’émission « Jour de fête », après avoir animé le « Fabuleux destin » sur F3 pendant 2 ans. Elle s’est aventurée à la radio sur France Inter en 94 avec Planète Livre puis à Europe 1. Revenue sur France Inter en 03 dans le « Fou du Roi », elle a créé le 1er RV à l’écoute des ados en 04, le « Monde selon wam », récompensé par les Lauriers d’or du Sénat. Elle est l’auteur de « Martine, portrait intime » (02), « Romy Schneider » (03), « Les bonnes choses de la vie » (04) et « Voyage au pays des psys » (06). »

[3] Selon une note publiée en 2006 sur le site du Centre de Préparation au concours d’entrée à l’ENA de Bordeaux intitulée « Éléments d’information sur les membres du jury 2006 » et encore disponible au moment où nous écrivons.

[4] Le premier sexe, aux éditions Denoël.

[5] Interview d’Éric Zemmour sur le site d’Actualité du livre le 7 mai 2006.

[6] Lire à ce sujet « Les choses en main, lettre ouverte à Éric Zemmour et à tous ceux qui se sont contentés de naître », par Patience Philips sur le site du collectif « Les mots sont importants ». Lire aussi : « Mais pourquoi est-elle si méchante ? » par Viencent Cespedes sur le site de Sisyphe et « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire (ou la violence ordinaire d’Éric Zemmour) » sur le site des « Chiennes de garde ».

  

  

  

  

Zemmour et l’existence des « races », suites… (avec vidéos)

 

 

 Zemmour et l’existence des races …avec vodéos suites (Partie 2 )

  http://www.acrimed.org/article3019.html    

 

 

Publié le 1er décembre 2008 par Henri Maler

Sur Arte le 13 novembre 2008, invité de l’émission « Paris-Berlin, le débat », intitulée ce jour-là « Demain, tous métis ? », Eric Zemmour avait donné toute la mesure de son ignorance et de son arrogance en soutenant que les races existent au sein de l’espèce humaine. Nous nous serions volontiers privés de revenir sur ce que nous avions écrit et montré à ce propos dans un article précédent : « Éric Zemmour réhabilite les « races ». Mais les suites médiatiques de cet article ont réservé quelques surprises.

Droit de suite (1) : L’émission intégrale

A la suite de la diffusion de « Demain, tous métis ? », Vincent Cespedes, autre invité de l’émission, a envoyé un « droit de réponse » qui a été mis en ligne sur le site d’Arte. On ne peut que s’en féliciter et suggérer que, à chaque fois que des invités estiment qu’ils ont été maltraités au cours du tournage ou lors de son montage, ils puissent disposer d’un droit de suite sur toutes les chaines…

Que disait Vincent Cespedes ?

« […] Je déplore que mes interventions aient considérablement fondu au montage final (…). Si ma mémoire est bonne, j’ai largement fait ce travail sur le plateau. Relevant ses amalgames – distinguant par exemple le “phénotype” et la “race” –, j’ai pointé son manque de probité intellectuelle, dénoncé ses provocations et ses affirmations péremptoires, soutenu en cela par Renan Demirkan et Rokhaya Diallo, mais aussi par un public proprement scandalisé, qui a d’ailleurs pris à parti M. Zemmour. Je déplore que l’on ait choisi de tronquer le cœur de la polémique pour mettre en scène le débat en le soumettant à des impératifs superflus (égalité des temps de parole, télégénie d’un duel Blanc/Noire, crédibilité du polémiste Eric Zemmour à maintenir à tout prix parce qu’il en va de la crédibilité du “casting” et du débat lui-même, etc.). Le montage final fausse la réalité du débat que nous avons eu. Toutefois, la mémoire étant sélective, subjective et faillible, le « buzz » autour de l’émission gagnant chaque jour de l’ampleur, je demande au diffuseur (Arte) et au producteur (2P2L) de bien vouloir mettre en ligne l’intégralité de l’enregistrement, ou, à défaut, une retranscription fidèle et exhaustive des échanges. Autrement dit : de faire fi du spectacle au profit du sens. »

Non seulement Arte a publié ce droit de réponse de Vincent Cespedes, mais les producteurs et le diffuseur de l’émission ont fait droit à sa demande en rendant publique la totalité de l’émission avant son « montage » [1]. On ne peut que les en féliciter et s’en féliciter, et suggérer une seconde disposition : que toutes les émissions qui ont fait l’objet d’un montage soient mises à la disposition du public, pour qu’il puisse évaluer les choix, inévitables, qui ont été effectués.

Droit de suite (2) : Quelques citationsMais le producteur, dans sa réponse, soutient que les choix inévitables étaient anodins. Or Vincent Cespedes propose sur son blog une comparaison (disponible en fichier .pdf) entre la version initiale et la version diffusée qui permet, pour le moins, d’en douter …A titre d’exemples, voici deux extraits coupés au montage (dont on peut lire la transcription en « Annexe »)…

Entre-temps, Eric Zemmour, que l’on entend et voit presque partout (le Figaro, RFO, France 2 dans l’émission « On n’est pas couché », sur I-télé…), a lui aussi bénéficié d’un droit de suite, notamment sur RFO (Radio France Outremer) dans l’émission « L’Hebdo » du 22 novembre 2008 intitulée « Race, le mot et la chose ».

… Au cours de laquelle on apprit qu’Eric Zemmour s’informe sur l’existence des races, en révisant, avant de participer à l’émission, la définition du mot race dans le Petit Robert, et que, pour l’essentiel le problème vient de la charge émotionnelle du mot race, puisque la science change tout le temps… alors que l’ignorance reste stable.

Droit de suite (3) : l’existence des races

Sans revenir – ce n’est pas directement le propos de la critique des médias – sur le fond du débat, on ne peut être que stupéfaits de la confusion entre la question de la définition du mot « race » et celle de l’existence des races. Les mots « Dieu », « anges » ou « démons » ont, comme le mot « race », une ou plusieurs définitions : mais l’existence de ces mots et leur définition ne sont quand même pas une preuve de l’existence de Dieu, des anges ou des démons.

De même que l’on ne peut être qu’abasourdi d’entendre (au cours de l’émission d’Arte) que nier l’existence des races relève de l’idéologie… sous prétexte que la science n’a pas tojours tenu le même discours sur le sujet (entendu sur RFO). A ce compte, c’est de l’idéologie d’affirmer que la terre n’est pas aussi plate qu’on aurait pu le croire et que la terre ne tourne pas vraiment autour du soleil…
Mais que faire de Zemmour et de sa non-idéologie ?
Droit de suite (4) : Sanctionner Zemmour ?A peine notre article avait-il été repris par le nouvelobs.com, puis présenté dans une version modifiée [2] que SOS-Racisme, suivi quelques jours plus tard par le Mrap et par le Cran demandait l’interdiction de Zemmour et le menaçait de poursuites judiciaires. Bruno Roger-Petit invitait à « chasser Zemmour des Médias publics ». Quant au sociologue Michel Wieworka dans une tribune publiée par Télérama, il demandait qu’Arte fasse connaître son indignation, voire que la justice soit saisie [3].Autant le dire clairement : le racialisme (affirmation de l’existence des races au sein de l’espèce humaine) ne mène pas toujours au racisme, bien que ce soit généralement le cas. Et on ne combat pas le premier par le recours à la censure.Le problème, en vérité, est beaucoup plus vaste : ce qui est en cause, du strict point de vue de la critique des médias, c’est l’omniprésence de spécialistes de tout et de n’importe quoi qui transforment en Café du Commerce les plateaux des télévisions et les studios des radios, sans avoir les charmes de celui-ci. Au risque de les entendre asséner, forts de la compétence universelle qu’ils s’accordent et de l’ignorance qu’ils dissimulent, des erreurs manifestes et les pires bêtises et vilénies. Eric Zemmour est l’un d’eux : ce n‘est pas le seul [4].

Et que dire de l’hebdomadaire Vendredi [5] qui, à contresens de ses objectifs affichés, s’offre un « scoop » en publiant non un article du net… mais un droit de réponse à l’omniprésent, sous prétexte qu’il « ne dispose pas d’un blog » (alors qu’il a accès à de nombreuses tribunes et que les blogs de ses admirateurs ne manquent pas)  ?

Quelle est la question posée selon Vendredi  ? Celle-ci : « Peut-on encore prononcer le mot “race” ? ». Comme s’il ne s’agissait que d’une querelle sur l’usage d’un mot. Cette explication consternante a été confirmée sur France Info le samedi 29 novembre à 12 h 20 par Philippe Cohen qui a trouvé que la réponse de Zemmour était « pleine d’humour » [6]. Il fallait donc la publier, en « exclusivité »…, sous un titre indécent : « Zemmour crucifié … répond. » Selon nos dernières informations, le crucifié se porte bien…

Henri Maler
- Avec Yannick Kergoat et Ricar pour les vidéos.



Annexe : Extraits de « l’intégrale » de l’émission d’Arte. Transcription de Vincent Cespedes. Voir, en fichier .pdf

[Cafouillage sur le plateau, R. Demirkan prend la parole, parle de sa fille et affirme : « c’est positif, d’être métisse ! Maintenant, vous pouvez continuer de vous engueuler ! »]

- Isabelle Giordano : – Vincent Cespedes ?…
- Vincent Cespedes :Non, non, il ne s’agit pas de s’engueuler pour s’engueuler : il s’agit de préciser des points. La notion de « race », de « différences de [races] » – parce que ça résonne chez beaucoup de gens…
- Éric Zemmour :Mais c’est une réalité !…
- Rokhaya Diallo :Non, il y a différents « phénotypes » mais il n’y a pas de « races ».
- Vincent Cespedes (à É. Z.) : – Écoutez, laissez-moi parler !…
- Éric Zemmour :Pardon !
- Vincent Cespedes : – Évidemment, on a tout un passé, on a un passif, nous, Blancs occidentaux. Déjà, utiliser le « nous », déjà, est compliqué – c’est ce qui était dit. Le« nous » est très compliqué. Le « nous » à mon sens doit être simplement politique. Le « nous », c’est le destin commun d’une nation ; le « nous », c’est quand on a vécu des expériences en commun et qu’il y a une amitié qui peut se lier…
- Éric Zemmour :Renan !
- Vincent Cespedes :Le « nous » est là. Mais, si vous voulez, le « nous » de l’homme blanc occidental a un long passé, et notamment un passé de la colonisation de l’Amérique. À l’époque, il fallait absolument trouver des points communs chez tous les Blancs – de l’Espagnol à l’Anglais en passant par le Français – qui allaient envahir, dans des conditions de violence extrême, le continent américain, le « Nouveau Monde », comme on l’appelait. Et ce point commun là… Il y avait d’abord la religion, mais on l’utilisait pour évangéliser justement ces indigènes-là, donc ce n’était pas un critère opératoire. Le vrai critère opératoire, c’était la couleur de peau. Il se trouvait que, entre un Anglais, un Français et un Espagnol, il y avait cette couleur « blanche » qui était facilement opposable et aux esclaves noirs de la Traite Négrière, et aux indigènes du continent américain. Et on est encore victime – je vais rebondir sur ce que disait Rokhaya très justement –, on est encore victime des ces préjugés-là : l’idée qu’entre un Anglais du nord de l’Angleterre et une Sicilienne, finalement, nous appartenons à « la même race ». C’est totalement faux ! Scientifiquement, le mot « race », en ce sens-là, n’a aucune – vraiment, en philosophe !…
- Éric Zemmour :Mais si !…
- Vincent Cespedes : -… aucune… vraiment aucun concept opératoire !
- Éric Zemmour :C’est idéologique !…
- Vincent Cespedes : – J’invite tous les internautes à surfer sur Internet pendant l’émission, pour qu’ils puissent voir ça !…
- Éric Zemmour : Mais c’est pas une insulte ! Le mot « race » est dans la Constitution française !
- Vincent Cespedes : - Le mot « race »…
- Éric Zemmour :C’est pas une insulte, le mot « race » !…
- Vincent Cespedes :-Le mot « race » n’est pas une insulte : le mot « race » est simplement un leurre, un faux concept, on appelle ça un concept « pseudo-scientifique » ! [Éric Zemmour fait « non » de la tête] Maintenant, qu’il y ait différents types d’humains, heureusement !…
- Éric Zemmour :Ben, merci ! Vous avez remplacé le mot « race » par le mot type » !…
- Rokhaya Diallo  : – Non, parce que ça se confond pas avec les couleurs, ce mot.
- Vincent Cespedes :D’ailleurs, même entre les Blancs, nous sommes de la « même race », mais nous ne sommes pas pareils, hein ?…
- Éric Zemmour : - Oh ! ben, évidemment !…
- Vincent Cespedes :Nous n’avons pas le même gabarit, nous ne sommes pas du tout de la même… Finalement, même… Finalement, de la même étoffe !…
- Éric Zemmour :Mais non !…

[…]

Deuxième extrait

- Rokhaya Diallo :Vous dramatisez ! vous dramatisez !
- Éric Zemmour (ton du persécuté) : – Ah, ouais ! je « dramatise » ! C’est dommage…
- Vincent Cespedes :Vous voulez monter les Français les uns contre les autres, c’est un logique extrêmement actuelle, et c’est…
- Rokhaya Diallo  : – On ne vit pas dans la même France, Monsieur Zemmour !
- Vincent Cespedes  : Non, on ne vit pas dans la même France, je suis d’accord !
- Éric Zemmour (à V. C.) : Bah ! voyons !… Vous avez… Vous, vous êtes dans la France des plateaux télévisés…
- Vincent Cespedes : – Moi j’habite rue du Faubourg-Du-…
- Éric Zemmour : - où on exalte le métissage…
- Vincent Cespedes (réalisant ce qu’É. Z. lui dit) : Non !… [Irrité.] Non, mais vous êtes… [Se tournant vers I. G.] Non, mais je vais quitter… La provocation a des limites, là, hein !…
- Éric Zemmour : – Alors une petite pause !…
- Rokhaya Diallo (ironique, à É. Z.) : – Et vous, vous êtes dans la réalité, dans les cités…
- Éric Zemmour : – Oui, dans la réalité, je suis désolé, c’est très dur !…
- Rokhaya Diallo : -… à la Courneuve, voilà !… Je vous imagine très bien dans une cité !…
- Vincent Cespedes (à É. Z.) : – Le plateau télévisé, c’est vous chez Ruquier…
- Éric Zemmour : – Non, pas du tout…
- Vincent Cespedes : – Faut arrêter de confondre les rôles, hein !…
- Éric Zemmour : – Oui, mais moi, je…
- Vincent Cespedes : - Le guignol de service, c’est vous, hein ! Faut arrêter !
- Éric Zemmour : - Non, je ne vous ai pas insulté, moi…
- Vincent Cespedes : - Non, non, mais…
- Éric Zemmour : -… alors s’il vous plaît !…
- Isabelle Giordano :
- Oui, oui, on va rester serein… Une petite pause, autour de nous, dans le public : des réactions ou des questions ?… Qui veut prendre le micro ?… Alors, ici ?…[…]

Notes

[1] La totalité ou presque : Vincent Cespedes soutient que tout n’a pas été rendu public…

[2] Une première version de cet article témoignait d’un art consommé de la copie, jusque dans le titre choisi dont il reste une trace dans l’url de l’article désormais en ligne. A notre demande, le nouvel.obs.com a précisé l’origine de la transcription. Merci. A noter que le site d’Arrêt sur images a été un des rares à rappeler l’origine de l’interpellation : une vidéo (réalisée apparemment par un fan d’Eric Zemmour), reprise pas Sébastien Fontenelle, remontée et transcrite par nos soins.

[3] Voici selon Télérama, la réponse d’Emmanuel Suard, le directeur adjoint des programmes d’Arte. « Nous avions invité Eric Zemmour, dans le cadre d’un débat contradictoire, sachant qu’il n’avait pas les mêmes positions que les autres participants… Je ne pensais pas qu’il s’exprimerait de manière aussi maladroite !, Notre chaîne, bien sûr, ne s’associe pas aux propos de Zemmour. Nous avons consulté nos services juridiques pour voir si ces déclarations tombaient sous le coup de la loi. Cela ne semble pas être le cas. L’important, c’est que ces propos aient été contestés sur le plateau. » Aux demandes de sanctions de Michel Wieviorka, Emmanuel Suard répond : « Eric Zemmour n’a pas le statut de chroniqueur régulier sur Arte, il n’y a donc pas lieu de cesser une collaboration… En revanche, on se posera la question avant de l’inviter à nouveau !  »

[4] Qui peut croire qu’Arte choisit ses invités sans cultiver le goût du spectacle ? Parmi les prochains piliers du bistrot d’Arte, figure l’invisible et inaudible Philippe Val, choisi pour répondre à ces questions : « Chrétiens, et alors ? Le christianisme a-t-il sa place dans la sphère publique européenne ? »

[5] Journal qui publie des articles déjà diffusés sur Internet. Une sorte de Courrier International du web…

[6] Humour qui consiste à plaisanter sur l’usage du mot… en affirmant que les races existent, sur la base de ce « raisonnement » halluciné et hallucinant : « Hitler fondait sa politique criminelle de hiérarchie des races sur des travaux scientifiques […]. Aujourd’hui, on nie l’existence des races en se fondant sur des travaux scientifiques qui attestent que les êtres humains ont en commun 99% de leur ADN, mais qui découvrent des « types biologiques » qui ressemblent furieusement aux races d’antan. A chaque fois, il fonde un projet politique sur une science qui évolue sans cesse. Laissons les scientifiques sur une science qui évolue sans cesse. » Tout est magnifique dans cet éloge de l’obscurantisme le plus crasse. La génétique contemporaine (qui n’établit absolument pas que les « types biologiques » ressembleraient « furieusement » aux races d’antan, bien au contraire…) est placée sur le même plan que le racialisme de Gobineau ! Aucun projet politique particulier ne se fonde sur la négation de l’existence des races au sein de l’espèce humaine, si ce n’est la négation des théories racistes. « Laisser les scientifiques dans leur laboratoire » ? Pourquoi donc ? Sans doute pour que les idéologues les plus arrogants puissent sévir en toute quiétude dans les grands médias… et dans Vendredi.

REACTIONS D’INTERNAUTES 

1. Le dimanche 30 novembre 2008 à 10:34, par papy

Je n’ai pas tout lu, mais il n’y a pas plusieurs race humaine il n’y en a qu’une. La couleur de la peau ou l’origine n’ont rien à voir avec le mot race.
Donc ce serait bien de le préciser et de le dire.

2. Le dimanche 30 novembre 2008 à 14:41, par Zoizo

Cela a été précisé, mais passé inaperçu. La magie du montage semble t il.

3. Le dimanche 30 novembre 2008 à 18:02, par JKB

Je viens de regarder l’émission en intégral et je n’ai pas trouvé que qui que ce soit ait été très bon, désolé.Sur le métissage ou le mélange, personne n’a évoqué deux facteurs importants à mon avis.

1) La vitesse à laquelle se fait ce mélange. Si il se fait sur de nombreuses générations, chaque génération sera peu perturbée et prendra pour « sa civilisation » la civilisation nouvelle qui en résultera. S’il se fait en quelques années et que ceux qui étaient déjà là perdent leurs repères à cause de ceux qui arrivent, le conflit est inévitable je le crains.

2) Les religions sont-elle métissables ? Autant on peut faire évoluer un point de vu rationnel pour arriver à une synthèse, autant les religions me semblent en général campées sur leur dogmes. La laicité de la République peut permettre la cohabitation mais elle ne rendra pas obligatoire les mariages inter-religions.

Par ailleurs, sur l’affirmation Zemourienne de l’existence évidente de la race blanche et de la race noire, je regrette que vous n’ayez pas relevé son sophisme. Je m’explique :

Tout le monde est d’accord sur l’évidence de deux couleurs de peau remarquables que l’on appelle blanche et noire.

On peut aussi reconnaître l’existence de groupes humains différenciés et ayant une ascendance génétique particulière (Les peuples de l’Arctique, les Papous, par exemple). On peut appeler ça des sous espèces si on préfère ou des races si on ne craint pas ce mot galvaudé, peu importe si on est d’accord sur ce que recouvre ces mots et que je viens de tenter de définir.

Mais une fois que l’on a dit « le noir et le blanc existe, les races existent » quel est le tour de passe passe qui permet à Zemmour de dire « la race blanche, la race noire, existent ». Rien, c’est de la prestidigitation. C’est le cheval pas cher qui est rare et donc cher. Deux vérités mélangés n’en font pas une troisième.

Si on reconnaît l’existence de sous espèces humaines et qu’on arrive à se mettre d’accord sur les critères permettant de les définir, il y aura de toute façon plusieurs sous espèces humaines noires très différentes comme vous l’avez d’ailleurs laisser entendre : les Africains sub-sahariens, les peuples du Pacifique, etc. Et j’ai vu des Japonais plus blancs que moi. Et bien sûr toutes les sous espèces sont généralement et de plus en plus réunies par de multiples métissages, aucun éleveur d’envergure ne veille à leur pureté, le dernier ayant fini ses jours misérablement à Berlin.

Donc, pour moi, Eric Zemmour libère le fantasme de ces deux races antagonistes et tout ce qui va avec (on le voit bien sur Internet) et je ne m’explique pas son attitude. Mais d’un autre coté il n’a pas tort d’insister sur les difficultés qu’il peut y avoir à accomplir ce mélange. Et personne dans ce que j’ai entendu n’a évoqué le problème religieux.

4. Le dimanche 30 novembre 2008 à 22:38, par ceriselibertaire

Bonjour, contrairement à JKB je vous ai trouvé avec Rokhaya Diallo admirable. Vous avez su opposé avec calme et candeur la voie (voix) de la raison.J’ai découvert cette polémique sur le net et je ne suis pas surpris. La redécouverte de la race blanche n’est pas un discours isolé d’un polémiste télé mais Zemmour pense comme Guaino et comme Sarkozy. C’est le même raisonnement.

Au delà de la notion de race ce que je retiens c’est l’évidence de ce qui se voit. Le noir est une réalité, c’est exactement ce que dit Le Pen. Il y a donc bien une Lepenisation de la pensée.

Les partisans de la race peuvent arguer qu’il y a des races pour les chiens et les vaches donc évidemment pour les hommes. C’est évident.

La différence c’est que ce sont les hommes qui parlent de races pour les chiens et les vaches. Les chiens et les vaches ne se considèrent pas en tant que race.

Un chien sent le cul d’un autre chien sans se poser la question de sa race.

5. Le mardi 2 décembre 2008 à 00:39, par melo

Quelle polemique autour de cette émission! Je trouve vraiment déplorable qu’une chaîne comme arte donne tant de poids et de temps à la parole d’un Eric Zemmour lepénisant au détriment de voix qu’on aimerait davantage entendre dans les médias. Au-delà même du montage je crois que c’est malheureusement le lot de bcp d’émissions télé: s’il n’est pas tronqué, le débat est du moins survolé par manque de temps et souci d’audimat. Heureusement qu’il se poursuit par d’autres moyens, ne lachez rien M. Cespedes et continuez à prôner le mélange avec tant d’enthousiasme!

6. Le mercredi 3 décembre 2008 à 01:29, par Armelle

C’est super l’émission, mais ce ZEMOUR, il fait peur, je me demande s’il ne regrette pas la colonisation. Il aurait du faire changer son nom en DUPOND ou VABRE ça sonne plus « français ».. Il est incroyable ce type.

7. Le mercredi 3 décembre 2008 à 12:27, par Danièle

Juste pour signaler cet excellent article : « M. Zemmour était en famille ! »bellaciao.org/fr/spip.php…

8. Le mercredi 3 décembre 2008 à 15:11, par Henri.

Zemmour est l’archétype du  » pauvre blanc », zélateur du  » fascisme soft » que génèrent la crise systèmique et la mondialisation.
Il égrène de nauséabondes « perles » de contradictions, dangerosités de la bête aux abois, allant jusqu’à s’opposer au multiculturalisme en France.
Renan Demirkan résume très bien l’ancrage qu’il entend imposer comme » valeurs universelles »: la francité . »Vous vous réduisez à la francité », cad: sans la francité, vous n’êtes Rien!
On peut utiliser le terreau du singulier pourvu qu’il conduise à l’universel, sinon on tombe dans l’entropie castratrice identitaire.Nécessité de prendre en compte l’homme dans son intégrité, avant l’ethnicité, l’identité, toutes deux réductrices, le dira t’on jamais assez ! ! !
Opposition de Zemmour. Il n’hésite pas à kidnapper la littérature, les valeurs des « Lumières » pour les détourner de leur terreau libérateur, il évite de se référer aux Droits de l’Homme, virus mortel pour son système.
Schizoïde,il présente le repli idenditaire comme seule voie salvatrice face à la mondialisation des mélanges, et ce grace à une hiérarchie plaçant la francité au sommet de l’édifice de ses PEURS. Du haut de cette pyramide, il faut assimiler tout ce qui monte, dézinguer ce qui résiste.
L’identité nationale est à imposer grace à l’appareil répressif du calibrage étatique déja en place.
Dans les échanges avec Renan Demirkan, il dénie à l’Allemagne le partage des « valeurs universelles », à tout autre état aussi , je suppose.
On est bien dans dans un système totalitaire, comme l’ont toujours généré les crises , mais  » soft » apparemment, car ON n’a pas tous les pouvoirs encore.
Zemmour, cependant, peut se permettre ces ignominies, car la Sarkozie y oeuvre de façon stratègique et déterminée.

9. Le mercredi 3 décembre 2008 à 20:45, par Nimbus

Outre les propos de monsieur Zemmour qui ont, heureusement, provoqué un émoi conséquent et vos interventions que j’ai jugées toutes à fait pertinentes, intéressantes et finalement nécessaire face au personnage qui vous faisait face ;
J’ai trouvé la façon dont monsieur Zemmour s’adressait à l’actrice allemande (impossible de retrouver son nom !). Il semblait la tenir responsable du système d’intégration allemand, et lui parlait comme si « elle était l’Allemagne ». Il me semble que ce genre de comportement est symptomatique de la pensée du personnage : Confondre la communauté et l’individu lui-même, assimiler appartenance à une nation à une adhésion totale aux valeurs de celle-ci… On est dans la démagogie intellectuelle.

10. Le jeudi 4 décembre 2008 à 16:46, par Henri.

Dans le débat avec Zemmour, j’ai été surpris que Vincent n’utilise pas les arguments nourrissant son roman « Maraboutés » ( Fayard, 2004 ). Un roman « total » d’initiation philosophique, politique, humaine, en même temps qu’un thriller brûlant d’actualité.
Il nous entraîne aux sources philosophiques et vitales des royaumes noirs pré-égyptiens, les fait revivre à Paris, à Barbès. Nous sommes pris dans l’Afrorésistance, en lutte même contre certains africains décervelés par l’Occident, collaborant avec la Françafrique, se trahissant, trahissant les leurs, semant partout haine et mort. Nous plongeons dans l’horreur des guerres civiles actuelles à travers l’histoire individuelle de ses personnages.
Un roman visionnaire, pétri d’actualité, mais porteur d’espoir.
Le Pan-Africanisme sauve le continent et peut être l’humanité . N’est-il pas son berceau?

11. Le vendredi 5 décembre 2008 à 14:34, par Henri.

Sagesse antique : »Ce qui ne régénère pas dégénère « ! ! !
Au coeur le GENE : un commentaire ?

12. Le samedi 6 décembre 2008 à 13:46, par Joana, anti-rabougriste

« Pour comprendre qu’il existe des races humaines, il suffit d’ouvrir le dictionnaire », expliquent les gentils petits enfants qui croient au Père Noël parce qu’il est dans le Petit Larousse.La suite : cliquez sur mon nom !…

13. Le samedi 6 décembre 2008 à 15:09, par pierre

l’ironie de l’histoire quand meme, c’est de voir le CRAN s’indignier devant les propos de Mr Zemmour, le CRAN : conseil représentatif des noirs.
pour résumer, une association qui défend les personnes de couleurs noirs, s’offusque quand quelqu’un parle de blanc ou de noir… c’est assez rigolo je trouve.
on nage en plein délire.

pour ceux qui pensent que Zemmour = Sarko :
ce journaliste est l’un des rares parmis ceux qui sont médiatisé qui critique ouvertement le libre échange, l’europe, la mondialisation etc… vous savez toutes ces choses qui sont responsable du chomage massif que l’on a depuis les années 70. en gros tout ce que Sarko défend.

Je pense que Zemmour est un journaliste sans partis pris, qui dit ce qu’il pense sans langue de bois (chose si rare de nos jours)…et il en paye les frais aujourd’hui.

arretons l’hypocrisie svp.

14. Le samedi 6 décembre 2008 à 16:15, par Joana

@ Pierre
Vous dites que le CRAN « s’offusque quand quelqu’un parle de blanc ou de noir »

C’est faux. Le débat porte sur le pluriel à « races humaines », et certainement pas sur l’existence de différentes couleurs. Zemmour dit à R. Diallo : « Vous êtes de la RACE noire », et non pas : « vous êtes noire », énorme nuance (sans jeu de mot !).

De plus, l’équation valide n’est pas « Zemmour = Sarko » mais bien : « Zemmour = Le Pen ».

Le Pen qui, lui aussi, était farouchement opposé à la mondialisation, au capitalisme « apatride », à la levée des frontières…

15. Le dimanche 7 décembre 2008 à 12:03, par Henri.

@Pierre,
Joana a raison , Sarkozy est allé marauder sur les idéaux et thèses du FN, et par la même le dézinguant .
Quant à votre intervention, elle relève des oeillères et de l’ADN, chers à Sarkozy et à Fr.Lefebvre , son porte parole.
Quel courage de quitter le « meute », de s’aventurer hors du politiquement correct, figarisé , zemmourizé ! ! !
Zemmour est bien zarkozé, excellent haut parleur d’Hortefeux dans la polèmique: cela vous aurait il échappé ?
Il aura une place de choix dans la berlusconisation des médias que le Parlement, aux ordres de l’Elysée, met en place .
Il sera protégé par la même berlusconisation à l’oeuvre dans la magistrature : il a peu de chance d’être placé en garde à vue et fouillé au corps !
Il importe de savoir être lucide et honnête dans ses analyses , surtout en situation de crise grave où toutes les dérives sont lourdes de conséquences sur la vie de tout citoyen .

16. Le dimanche 7 décembre 2008 à 14:31, par Mounir

Mr. Cespedes, pourrait-on avoir des explications sur ces propos scandaleux?Allez-vous appeler a des sanctions contre vous?

www.dailymotion.com/video…

17. Le dimanche 7 décembre 2008 à 15:29, par Vincent Cespedes – Réponse aux zemmouristes

Bien, puisqu’on n’arrête pas de me ressortir cet extrait, et puisque ceux qui le sortent ne prennent pas la peine de lire la retranscription, voici deux extraits que j’ai dit juste AVANT :

« On a eu un XXe siècle tellement douloureux, au niveau de l’identité, au niveau des « races » — entre guillemets, maintenant ! —, un XXe siècle qui s’est un peu présenté comme une impasse civilisationnelle, il faut bien le dire ! »(…) « Il n’y a pas des sangs humains. Aujourd’hui, on sait bien que ce qui compte, c’est d’être AB négatif, ou AB positif, ou O négatif… : c’est le rhésus qui « définit » le sang. À l’époque, il y avait vraiment l’idée de sangs, de « noblesse du sang ». Et le « métissage », ça part d’une théorie raciste, qui dit : « Entre l’Indigène et l’Espagnol, eh ben ! on va inventer ce ‘mélange’, qui est le métis. » Un peu comme entre l’âne et le cheval, on dit : « Il y a le mulet. » Sauf que, pour l’être humain, ça ne fonctionne pas ; la science, là, vraiment, a montré que ça ne fonctionnait pas… »
         Pour ceux qui douteraient encore, qu’ils écoutent les
         propos d’un scientifique spécialiste du génome :
         
> Débat télé sur France Ô, « Sales races » (03.12.08)
Et voici le fameux passage dans son CONTEXTE (c’est tout l’intérêt d’une retranscription exhaustive : on lit ce qui a été vraiment dit !). Vous noterez que je me réfère à une période passée, et qu’à l’époque l’idée de « races humaines » était monnaie courante :

« L’idée, finalement, de mélange, de « métis », est totalement acceptée aujourd’hui. Dans le gros des cultures latines, en général, on accepte ça. Pourquoi ? Parce que, tout simplement, le bassin méditerranéen s’est extrêmement « métissé » [N.B. : mot entre guillemets, condamné précédemment !]. De Carthage en passant à l’Andalousie musulmane des VIIIe-XIIIe siècles, le mélange était très prôné : mélange des « races », mélange des religions, mélange des langues. Donc, si vous voulez, le bassin méditerranéen était déjà un « melting-pot » à l’époque. »

Oui, des guillemets à « races », car j’ai précisé auparavant que cette notion n’a pas de sens au pluriel. Même chose pour « métissé », mot qui n’a de sens qu’au figuré (en parlant de métissage des cultures), et non au sens propre (en parlant de métissage des races).

M. Zemmour, en 1939, aurait été classé dans la « race juive » selon les odieux critères de l’époque. Des critères qui confondaient l’apparence physique et l’appartenance à une « race » spécifique. Aujourd’hui, la science est unanime : il n’y a qu’une race Homo sapiens, même s’il y a des multitudes d’apparences différentes (= phénotypes), fruits de l’adaptation de cette race aux climats variés de la planète.

L’erreur grossière de M. Zemmour consiste à avoir asséné, en parlant à une femme noire : « Vous êtes de la race noire, je suis de la race blanche », exactement comme les Nazis lui auraient dit : « Vous êtes de la race juive, nous sommes de la race aryenne. » Son entêtement, suite à la polémique, prouve assez qu’il ne s’agissait pas de simples paroles en l’air, mais d’une opinion qui lui est chère.

Je ne condamne pas M. Zemmour pour ce qu’il est ou prétend être, mais pour cette bêtise qu’il soutient mordicus. Ce dogmatisme est dangereux, et si c’est être « bien-pensant » que de mettre le nez dans leur caca aux inconscients ou aux rigolards qui rouvrent la boîte de Pandore du racisme, j’accepte ce qualificatif.

18. Le dimanche 7 décembre 2008 à 20:27, par Numéro 6

« il n’y a qu’une race Homo sapiens, même s’il y a des multitudes »Pour moi il y a l’Homme. Et pratiquer l’apartheid racial ou sexuel (tel qu’il se pratique dans certains pays) procède d’une injure à l’Humanité entière. Mais j’utiliserai toujours le mot race pour désigner la race à laquelle appartient un être humain. Et gare à l’humain qui ne respecte pas un autre humain sous prétexte qu’il est blanc, noir ou femme ou que sais-je encore.

Alors que vous vous torturiez le cerveau avec des histoires de races qui existent ou qui n’existent pas, procède d’un esprit …. raciste.

Car cela soutend dans votre raisonnement que s’ il existe des différences entre les hommes (et désolée mais il y en a, nous ne sommes pas tous interchangeables, heureusement), ces différences provoqent une hérarchisation. Ce sont ceux qui refusent le terme de race qui sont les racistes.

19. Le dimanche 7 décembre 2008 à 20:36, par Michel Wieviorka

Pour M. Zemmour, en effet, les races humaines existent, et se voient à la couleur de la peau. La « négation des races » lui est aussi insupportable que la « sacralisation des races » de la période nazie. Ces propos sont racistes pour moi, sans l’ombre d’une hésitation. Ils le sont parce que les scientifiques, à commencer par les généticiens, ont apporté la démonstration du caractère fallacieux de l’idée de « races » : entre deux supposées races, en effet, la distance génétique n’est pas plus grande que celle qui sépare en moyenne deux individus supposés appartenir à une même « race ». Mais ne pourrait-on, à la décharge d’Eric Zemmour, accepter le raisonnement selon lequel les « races » sont non pas une réalité objective, mais une « construction sociale », une perception partagée dans une société racialisée ? Cette manière de parler de races est fréquente dans le monde anglo-saxon, où de bons esprits parlent de « races » et de « relations de races » sans qu’on puisse le moins du monde les tenir pour racistes. Mais dans ce cas, le propos s’affranchit nécessairement, et complètement, de toute prétention à l’objectivité, il ne s’intéresse qu’aux représentations ou aux perceptions. Ce n’est pas le cas d’Éric Zemmour, qui ne peut donc se réfugier derrière les catégories du débat américain : il a parlé en son nom, et non pas parce que dans la société règnerait l’image de races humaines. Ce n’est pas pour lui une question de construction sociale, mais bien de réalité physique, biologique – la couleur de la peau fonde la race.

Peut-on accepter que des propos comme ceux d’Eric Zemmour soient tenus dans l’espace public, et qui plus est, sur une chaîne prestigieuse – Arte –, connue pour son exigence intellectuelle et symbole de la capacité de la France et de l’Allemagne à travailler ensemble ? Certainement pas, et on attend des dirigeants de cette chaîne, de part et d’autre du Rhin, et au plus haut niveau, qu’ils fassent connaître leur indignation et qu’ils sanctionnent, pourquoi pas jusqu’en allant devant la justice, celui qui se laisse aller à des déclarations racistes, avec pour conséquence de salir leur chaîne et de ternir leur image.

Éric Zemmour, lui, relève de l’univers policé des spécialistes des plateaux de télévision, il est même de ceux qui nous expliquent les arcanes de la vie politique ; il est supposé apporter de l’intelligibilité là où l’actualité appelle décryptage. C’est ce qui le rend intouchable, comme s’il avait tous les droits. Pour lui, comme pour d’autres avant lui, qui appartiennent à la même grande famille de l’audiovisuel, et qui se sont laissés aller à tenir des propos racistes, l’impunité est la règle. Il faut donc le dire très nettement : les responsables de médias qui continuent d’accueillir Éric Zemmour doivent être tenus pour complices, du moins aussi longtemps qu’il n’aura pas été sanctionné par la justice ou, mieux encore, par ces médias eux-mêmes. Arte s’honorerait de faire savoir qu’elle l’interdit de plateau pour une certaine durée, tout comme Nicolas Domenach devrait se sentir sali de continuer à bavarder comme il le fait avec lui sur i>télé.

Je plaide donc pour que les médias fassent eux-mêmes le ménage, faute de quoi leurs campagnes anti-racistes apparaîtront comme pure hypocrisie.

20. Le dimanche 7 décembre 2008 à 20:42, par Mounir

Mr. Cespedes, merci pour votre réponse. Afin de clore ce débat, pourriez-vous nous publier une définition du mot « race » qui soit objective, scientifique, et conforme a l’usage en Français ainsi que nous expliquer en quoi l’espèce homo sapiens sapiens ne saurait, selon la définition que vous nous offrirez, être divisée en races.Et enfin pourriez-vous nous expliquer pourquoi le mot « race » est communément employé par les anglo-saxons pour différencier les populations ethniques. Par exemple lorsque je suis allé a l’université au Royaume-Uni, on m’a demandé de remplir un questionnaire pour y décrire ma « race ».

Merci par avance de nous éclairer sur ce sujet.

Mounir

21. Le dimanche 7 décembre 2008 à 22:02, par Joana

Mounir, le débat mis en ligne dans la dernière intervention de Vincent est suffisamment explicite sur la définition de « race » (concept commode et populaire sans aucune pertinence scientifique), mais également sur la distinction entre les pays anglo-saxons (qui l’utilisent pour leurs quotas et leur « affirmative action ») et la France (dont la Constitution précise bien que la « distinction de races » doit être mise de côté !).

22. Le lundi 8 décembre 2008 à 18:09, par Claude Ribbe

L’idée de « races humaines » est raciste !!

23. Le lundi 8 décembre 2008 à 18:54, par ZAKI

et vous qu’avez vous dit là ?
www.dailymotion.com/video…
Vous vous prenez les pieds dans le tapis…
métissage, mélange des races qui n’existent pas, hein ?

24. Le lundi 8 décembre 2008 à 20:16, par Les lourds

Zaki, vous zêtes zaveugle zou quoi ? Lire comentaire n° 17 !!!

25. Le lundi 8 décembre 2008 à 20:50, par Melo

Ça devient carrément du délire! Vincent Cespedes prononce le mot « race » justement pour dire qu’il n’y en a pas à proprement parler puisque les « races » elles-mêmes se mélangent, nous sommes tous mélangés! Trêve d’hypocrisie, ne vous servez pas d’un mot pour renverser la situation. Cespedes n’a pas revendiqué l’utilisation de ce mot pour justifier des différences potentielles entre les hommes mais justement pour dire que ces différences n’existent pas, ou plutôt que nous sommes tous différents… Le débat prend des tournures totalement malhonnêtes et contreproductives. Plus précisément, on se trompe de débat

26. Le lundi 8 décembre 2008 à 21:07, par Raphael

J’ai une analyse assez cool, en fait.
Zemmour se croit zintello quand il fait le couillon avec les peoples de Ruquier, mais là, dans Paris-Berlin, il se trouve à la place (injustifiée) de l’intello de service, sur un gros fauteuil, face à mille fois plus pertinents que lui (Cespedes, Diallo, et l’Allemande dont j’ai oublié le nom). Donc, Zemmour est mal, hors de son rôle de bouffon, il essaie alors de composer un rôle, et il se plante lamentablement ! Tellement, que ses amis producteurs essaient de le sauver en doublant le temps d’enregistrement (voir mon article en cliquant mon nom). Mais non, rien à faire : Zemmour est trop naze. Même après un gros effort de montage et de trucage, Pécheux et Cie n’arrivent pas à lifter son flot de conneries. Moralité : faut pas inviter le bouffon comme si c’était un Roi, parce que le bouffon, il y croit !

27. Le lundi 8 décembre 2008 à 22:50, par JKB

Ne croyez vous pas que les antiracistes et les philosophes devraient bannir l’insulte, chercher à comprendre ceux qui pensent différemment d’eux et chercher ce qui réunit, ce qui métisse, plutôt que de se braquer les uns contre les autres ?Enfin, la première question c’est « Pourquoi l’autre pense-t-il comme il pense, quelles sont ses raisons ? » !

Allez vous recréer deux « races », les racistes et les « anti-racistes » qui ne vaudraient pas mieux ?

28. Le mardi 9 décembre 2008 à 00:07, par Henri.

Un rappel salutaire: la prise de position de Musil , en 1921, choisie par Vincent en exergue:
 » L’ Idée de race est devenue pour la nation, depuis tant d’années qu’elle en abuse, un véritable cancer « .
L’existence des races agit comme une Croyance porteuse de « cellules sociales génétiquement mortelles ».
Comment peut-on rester aveugle, sourd et muet , au point d’adhérer encore aux génocides passés et présents qu’elle a générés ?
Peut-on être opposé aux jugements du Tribunal Pénal International la condamnant au nom des Droits de l’Homme »:
« Nous naissons libres et EGAUX « ! ! ! Différents et uniques , mais égaux en DROITS.S’il existe bien une hiérarchie naturelle entre individus, elle porte sur les potentialités de chacun , à mettre au service de TOUS , en aucun cas sur la couleur de peau . Merci Darwin pour « ton potentiel » offert à l’humanité ! ! !

29. Le mardi 9 décembre 2008 à 17:00, par Zapatoustra

Il ne faut pas que M. Zemmour s’en sorte en roi de la provoc’, souffre-douleur d’une prétendue « meute de chiens » qui pratiquerait la « bien-pensance » et le « politiquement correct » ! L’affaire est politiquement grave !

Au nom de la « différence des races », on a commis les pires atrocités. Au nom de la « différence des races », on a mis des êtres humains dans des fours, on en a taillé d’autres à la machette, par million. Génocides de la « race » noire, de la « race » juive, de la « race » tutsi, etc. Ce mot est un piège, que certains doctrinaires d’extrême droite veulent réhabiliter et banaliser sous prétexte qu’il est dans le dictionnaire, et instrumentaliser dans le but non avoué de stigmatiser la « race » arabe, leur hantise du jour ! (Dans le débat, quand Isabelle Giordano dit qu’il y a 5 millions de musulmans en France, M. Zemmour devient hystérique et hurle : « Mais justement ! Mais justement ! C’est toute la question ! C’est toute la question ! », lire p. 26 > Retranscription du débat).La phrase de Robert Musil nous met assez en garde : le mot « race » conduit au pire, et ne se dit jamais innocemment. Le débat d’Arte se voulait un débat intellectuel, et non un bavardage entre poivrots. Mais force est de constater que M. Zemmour n’a pas le niveau.

30. Le mardi 9 décembre 2008 à 19:07, par JKB

« Dans le débat, quand Isabelle Giordano dit qu’il y a 5 millions de musulmans en France, M. Zemmour devient hystérique et hurle : « Mais justement ! Mais justement ! C’est toute la question ! »Et il aurait donc besoin de transformer les musulmans en une « race » pour pouvoir critiquer cette religion ?

N’est-ce pas plutôt l’inverse qui risque de se produire ? Des croyants se réfugiant derrière l’accusation de racisme pour tenter d’imposer leurs croyances ?

J’ai posé la question un peu plus haut et elle reste entière. Comment fait-on pour métisser des religions ?

31. Le mercredi 10 décembre 2008 à 00:25, par Henri.

@JKB.
Il vous aurait fallu suivre le « Théma :D ieu, de quoi j’me mêle « , sur Arte, mardi 9, si ce n’est fait, vous y reporter.
Il y est bien démontré que les religions, l’Islam en particulier, utilisent le racisme pour pourfendre la laïcité. Un iman même y voit une oeuvre de Satan ! ! !
Quant à votre question, il n’y pas été répondu, car, pour ma part, elle relève d’un simple bon sens dont vous ne paraissez pas dépouvu.
Mais puisque vous insistez . . . La religion relève de l’espace privé, en ce sens ne pose aucun problème dans l’espace public.Pourquoi vouloir la métisser ?
Chacun est libre d’avoir la spiritualité qu’il souhaite.On peut vivre sa foi, les valeurs humaines qu’elle génère dans l’espace public sans pour autant l’afficher comme un drapeau, un signe de ralliement. Dans les lieux de la République : éducation, hopital, administration , etc, elle relève de l’intèririorité.
On peut la vivre laïquement au coeur des relations, dans le mélange avec autrui, sans même qu’elle ait besoin de se dire.Tout dépend du degré d’intimité évidemment.
Sur le site suivant, j’y ai eu un débat avec Babeil .On y trouve tous les thèmes abordés dans l’éclairant Théma d’Arte.

32. Le mercredi 10 décembre 2008 à 23:25, par Henri.

Précision : dans mon intervention précédente lorsque j’énonce  » l’Islam en particulier » , il est évident que je ne généralise pas !
Donc sont visés « certains musulmans en particulier », dont l’imam du reportage du Théma d’Arte .
L’intellectuelle allemande, musulmane et laïque , participant au débat avec Elisabeth Badinter, a fait vivre une spiritualité musulmane décompléxée , libre , ouverte à tous les mélanges tout en préservant son intégrité religieuse .

33. Le jeudi 11 décembre 2008 à 13:34, par Kacy

Je suis tout à fait d’accord avec Raphaël. Sur France 2 on pense que les débordements bouffonesques et odieux de Zemmour « passent » puisque – o la bonne excuse – après tout le service public n’est pas censé être de droite et que Ruquier défend plutôt une position gauche caviar. Donc on le laisse là à faire sa langue de pute quel que soit le sujet traité Laurent Ruquier est censé « être caution » (il ne l’est plus depuis longtemps mais ça il n’y aura que l’audience de l’émission pour leur faire comprendre).Invité sur une autre chaîne pour parler « sérieusement » avec de vrais intellectuels effectivement, il ne sait pas changer de disque, il a l’air d’un con et son discours sans Ruquier pour lui renvoyer la baballe le fait passer pour ce qu’il est : Un abruti.

La seule erreur d’Arte finalement a été de prendre cette personne au sérieux. C’est un crétin,dangereux, comme tous les crétins. Vous trouvez pas que la ressemblance avec Iznogoud est flagrante ?

34. Le vendredi 12 décembre 2008 à 23:40, par isabelle

Bonjour,
En réponse à JKB
J’ai aussi remarqué :LA race noire, LA race blanche .. , c’est cela qui pose vraiment problème.Sophisme.
Mais c’est difficile à démonter. Au sens littéral du mot race.Pourtant je suis sûre que ,même au sens littéral, c’est un non- sens.Car le mot race renvoie, littéralement, à lignée.
Ou alors c’est un effet de style .La race des Blancs ? La race des journalistes ? La race blanche, la race journalistique. C’est là que s’opère la prestidigitation
A remarquer que, dans un formulaire, si l’on pose la question  » Quelle race? » un homme va répondre  » blanc » et pas « race blanche ». Ce qui veut dire qu’il comprend la question, c’est une convention, mais n’y adhère pas . « Je suis blanc » (sous entendu « de peau ») répond-t-il.

J’ai aussi remarqué les mots concernant le « nombre « de musulmans « et justement voilà le problème ».
C’était même l’OBJET de l’ intervention de Zemmour.
c’est parcequ’ils se sentent « racisés »que certains sont musulmans et risquent de « raciser » la religion.. Mais l’inverse est vrai aussi : par racisme on peut être antimusulman!! Sans fin.
Question métissage religieux :il faut que l’un abandonne sa religion. Sinon leurs enfants en trouvent une troisième.Paraît-il.Donc ..ce métissage a de l’avenir!

La laïcité devient impossible dans un pays communautarisé. Il faut refuser TOUS les communautarismes ,et que la laïcité vienne de l’Etat. L’Etat doir unir et non séparer.Sinon la laïcité deviendra un communautarisme comme un autre.Et les guerres éternelles.

à Henri(n31)
Mais il s’agit là d’une crainte communément répandue et les émissions de Arte sur la » laïcité, » ou l’ »islam en France » , sous couvert d’objectivité,ne font en général que maintenir cette crainte. Voire la soulever! Vous même restez marqué par cet imam.Et peut être même qu’un musulman, simplement musulman,va retenir lui aussi cet imam. Se croire miroir.Et le fossé va s’agrandir.
Racisme et religion. Ca a fonctionné et je crains que cela fonctionne encore.
Ces émissions n’apaisent pas. Au contraire.

Je ne pense pas que Zemmour soir raciste, mais il en veut au CRAN et au multiculturalisme.
Ca c’est sûr!

Le mélange race et religion est une perversion.
En fait tout cela est très très malsain.
Vraiment c’st regrettable que l’Etat ne réunisse plus .

35. Le samedi 13 décembre 2008 à 00:46, par isabelle

Finalement moins les mots ont de sens plus ils provoquent des guerres: dieu race

36. Le samedi 13 décembre 2008 à 12:53, par Henri.

@ Isabelle,
Pourquoi ne pas avoir lu la « précision » que j’ai apportée ensuite?
Dans le Théma d’Arte , en symbiose avec Elisabeth Badinter,
l’intellectuelle allemande , féministe combatante, musulmane et le revendiquant, démontre avec une forte conviction que  » racisme et religion » ne sont que des manipulations , au service de certains politiciens et religieux , destinées à dresser les individus comme chiens de « GARDE » !
Quant à Zemmour , relisez le débat , à plusieurs reprises, il est ouvertement raciste : ne serait-ce que par sa « nature » le poussant à constamment hiérarchiser .

Publié dans DU RACISME EN FRANCE, ERIC ZEMMOUR, QUESTIONS DES MINORITES | 1 Commentaire »

Sylvain Laurens, « Le « ministère symptôme »  : retour sur 40 ans de bégaiement au sein de l’État français

Posté par issopha le 13 novembre 2008

Sylvain Laurens 

« Le « ministère symptôme »  : retour sur 40 ans de bégaiement au sein de l’État français 

 Extrait de la Revue Savoir/Agir  Identité(s) nationale(s)  : le retour des politiques de l’identité  ? La revue SAVOIR/AGIR est disponible par abonnement. contacter l’éditeur : info@editionsducroquant.org 

PRESENTATION  Romain BERTRAND / Sylvain LAURENS 

Comme le fait de façon cyclique une fraction de la droite nationaliste depuis l’affaire Dreyfus, le candidat Sarkozy opposait, pendant la campagne électorale, « intellectuels » et « idée nationale » en dénonçant « [cette] intelligentsia qui considère qu’on n’a pas le droit de parler d’identité nationale  » [1]. Manière de repartie, les auteurs de ce dossier se donnent le droit non seulement de parler de « l’identité nationale », mais encore de le faire sans accepter les termes du débat proposés aujourd’hui par la droite de gouvernement. Ils ne prétendent aucunement établir ce qu’est notre « identité nationale » aujourd’hui, ni ce qu’elle devrait être « dans l’idéal ». De façon plus modeste, mais non moins pertinente, ils retracent, à partir de leurs travaux, les évolutions des 30 dernières années – évolutions qui ont mené aujourd’hui, en France mais aussi ailleurs dans le monde, au retour visible de politiques publiques conduites au nom des « identités nationales ». Ce dossier aborde ainsi la question des processus sociaux, des enchaînements de paroles politiques et d’actes administratifs qui ont permis la réémergence de ces catégories aux frontons de nos institutions, et essaie d’analyser leurs effets probables à court et moyen terme. Il propose différents éclairages de politistes, d’historiens, de sociologues et d’anthropologues permettant d’appréhender ce qui a rendu possible le réinvestissement massif, en des points distincts de l’échiquier politique, d’un lexique identitaire par les dirigeants de différents pays – un lexique « ethno-nationaliste » que l’on pouvait croire définitivement disqualifié depuis la Seconde Guerre mondiale. 

Le choix de s’intéresser aux effets plus qu’aux contenus alternatifs qui pourraient être donnés au concept d’« identité nationale » se justifie, à notre sens, par la gravité – et la rapidité – des évolutions actuelles. Les péroraisons exhortant au retour des drapeaux tricolores dans les classes d’écoles ont pu faire sourire un temps journalistes et commentateurs. Mais la promesse du candidat Sarkozy de créer un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale est désormais tenue. L’heure n’est donc plus aux commentaires sur le caractère « opportuniste » ou « électoraliste » de certaines propositions. La multiplication des instances et des comités ad hoc, sous l’égide du nouveau ministère, comporte en effet le risque de voir non seulement renaître une recherche d’État servile, qui ne discute pas même les termes de son assujettissement, mais aussi de voir s’institutionnaliser des dispositifs de production de soupçon administratif à grande échelle. Soupçon à l’égard de l’Immigré, érigé en antithèse de la Nation, mais soupçon également à l’encontre de tous ceux qui refusent de souscrire béatement à une histoire manipulée pour étayer le « Grand récit » de la Nation. Ce dossier propose plus précisément d’orienter la réflexion dans trois directions. Il entend en premier lieu, en faisant œuvre d’histoire des institutions et des débats, esquisser une réponse à la question  : « Comment en est-on arrivé là  ? » C’est le sens du propos d’Anne-Marie Thiesse sur le concept de nation en France, mais aussi des articles de Sylvain Laurens et de Marine De Lassalle, qui reviennent tous deux sur les politiques publiques et les débats autour de « l’immigration » et de « l’identité nationale » depuis les années 1960. 

En second lieu, ce dossier se propose de donner quelques clefs de lecture pour anticiper les effets probables de ces politiques à court terme en France. Serge Slama, juriste, avance des éléments de réflexion sur les conséquences de ces nouveaux dispositifs d’identification administrative sur la vie quotidienne des personnes (ainsi de la proposition, même édulcorée au cours du débat parlementaire et par le Conseil constitutionnel, d’un fichage génétique pour les candidats au regroupement familial). Gérard Noiriel revient, dans le cadre de notre « grand entretien », sur les motivations des historiens démissionnaires de la Cité nationale de l’immigration, ainsi que sur les pièges que dressent devant l’historien les usages politiques de l’histoire et le couplage théorique forcé entre « immigration » et « identité nationale ». En troisième et dernier lieu, ce dossier choisit de décentrer notre regard et de quitter la situation « franco-française » contemporaine pour jeter un coup d’œil sur ce qui a pu se jouer ailleurs ou en d’autres temps. Romain Bertrand rappelle ainsi, au terme d’un tour d’horizon des nouveaux courants de « l’histoire-monde » et de l’« histoire connectée », que la fabrique moderne des identités et des territoires politiques s’enracine dans un « moment impérial » tout autant asiatique ou africain qu’européen, et que l’on ne saurait en rendre compte de manière adéquate en lui appliquant une lecture « nationale » anachronique. L’exemple de la Côte-d’Ivoire et l’analyse par Laurent Bazin des politiques de « l’ivoirité » nous éclairent ensuite sur les effets liberticides d’un principe de vision et de division « identitaire » du social promu aux sommets de l’État. Enfin, l’article de Keith Dixon sur les usages du concept de Britishness au sein du parti travailliste montre comment, en Grande- Bretagne, cette notion fixiste de l’« identité nationale » se cristallise dans des rapports de force politiques qui entérinent Nune lecture asociologique des pratiques sociales et culturelles. 

SOMMAIRE : 

Éditorial
Jusqu’à quand  ?

FREDERIC LEBARON 
Dossier
Identité(s) nationale(s)  : le retour des politiques de l’identité  ?

ROMAIN BERTRAND/SYLVAIN LAURENS La nation, une construction politique et culturelle
ANNE-MARIE THIESSE 

Le « ministère symptôme »  : retour sur 40 ans de bégaiement au sein de l’État français
SYLVAIN LAURENS 

Construire des opinions publiques
MARINE DE LASSALLE 

  • Emprise et déclin de l’opinion manifestante 
  • Nouvelles politiques et manières alternatives de constituer l’opinion 
  • Défaire la polarisation oppositionnelle des opinions 

Un chemin de l’identité 

  • SERGE SLAMA 
  • La récurrence du discours du « bon » et de « l’indésirable » 
  • La sélection ethnique  : un nouveau point de bascule des politiques d’immigration 
  • Le venin de la distinction ethnique dans la Constitution 
  • La sélection par le test d’intégration 
  • Test d’intégration ou test d’endurance  ?  
  • Parcours d’intégration  : l’intégration par le chantage au séjour et aux allocations familiales 
  • L’inscription d’un principe familialiste dans le Ceseda 

Par-delà le grand récit de la Nation  : l’identité nationale au prisme de l’histoire globale
ROMAIN BERTRAND 

  • Encore et toujours la Nation 
  • Un autre monde a été possible  : la disqualification du possible impérial  
  • Misère de l’européocentrisme  : les débuts modestes des Européens en Asie  
  • Le moment colonial n’est pas l’alpha et l’omega des entrées en modernité politique… 

L’idéologie de l’identité nationale, un facteur de désagrégation de la société
LAURENT BAZIN 

  • Un enjeu électoral 
  • Nationaux, étrangers  : identification conflictuelle et dénis de citoyenneté  
  • Le passage à une citoyenneté définie par l’autochtonie 
  • En conclusion  : les effets boomerang de l’État importé 

Identités britanniques. L’éclatement de la Grande-Bretagne
KEITH DIXON 

  • Le facteur Thatcher 
  • La décentralisation et les identités nationales 

Grand entretien avec Gérard Noiriel
« L’identité nationale » en France
GERARD MAUGER 
Lecture
À propos de deux ouvrages récents de Gérard Noiriel
GERARD MAUGER 

  • Question nationale/question sociale 
  • Question raciale/question sociale 

Paroles
Et après ils te poussent à la faute. Histoire d’un cadre sous pression
FERRUCCIO RICCIARDI ET LAURENT WILLEMEZ 
La rhétorique réactionnaire
Responsabilité
GERARD MAUGER 

Chronique de la gauche de la gauche
Variations sur la « force nouvelle »
LOUIS WEBER 
Actualité
Le leurre de la loi pénitentiaire
GREGORY SALLE 

  • Au secours, la « grande loi pénitentiaire » revient  !  
  • L’éternel retour du déjà-vu 
  • Le leurre et l’argent du leurre 
  • Misère du fétichisme légaliste 

Politiques d’ailleurs
La gauche au pouvoir en Amérique latine
RENAUD LAMBERT 

  • Urgence démocratique  ?  
  • Démocratie des élites 
  • Continuité 
  • Changer le monde en prenant le pouvoir 
  • Révolution démocratique 
  • Transition  ?  
  • « Rupture populiste » ou « excès de démocratie »  ? 

Publications
L’islam, un recours pour les jeunes de Nathalie Kakpo
ÉTIENNE PINGAUD 

Sylvain LAURENS. Le « ministère symptôme »  : retour sur 40 ans de bégaiement au sein de l’État français Savoir / Agir , n°2, décembre 2007, pp. 21-30 © Editions Du Croquant, 2007 

SOMMAIRE La création d’un ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement pourrait être perçue comme le simple « dommage collatéral » d’une campagne électorale placée par le candidat Sarkozy sous l’étendard des thèmes classiques de la droite nationaliste. Si les effets de concurrence au sein du champ politique peuvent expliquer la promesse électorale, ils ne peuvent suffire à expliquer comment celle-ci a pu être aussi facilement et rapidement mise en actes. Sylvain Laurens montre ici qu’au-delà du soi-disant volontarisme d’un « hyperprésident », ce nouveau ministère s’inscrit surtout dans la continuité de 40 ans de politiques publiques restrictives et réactionnaires en matière d’immigration. 

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    • « Un problème noir concernant plus de 200 000 individus va commencer à se poser dans notre pays pour la première fois ; l’immigration maghrébine représente plus de 700 000 personnes et les calculs qu’il est possible de faire sur son développement démontrent qu’à la fin du siècle ce chiffre pourrait s’élever au-delà de 2 millions de personnes. […] Pour les hommes qui ont la charge quotidienne des questions d’immigration en France, la réponse ne semble soulever aucun doute : […] une libre circulation entre des pays hétérogènes sur le plan démographique aboutit à des catastrophes pour le pays le plus évolué. » – Note de Michel Massenet, conseiller d’État, directeur de la population et des migrations (1967) [2
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    • « [Un collègue du Quai d’Orsay] m’a annoncé que les Marocains allaient libéraliser la délivrance des passeports qui seraient donné sans difficulté mais à titre onéreux. Où allons-nous ? Vers un problème maghrébin. » – Note d’une sous-directrice à son directeur (1973) [3

Il est toujours délicat de commenter ainsi la création d’une institution dont les organigrammes et les prérogatives semblent pouvoir encore faire l’objet de redéfinitions. Toutefois, à partir des archives disponibles et des travaux existants, on peut déjà souligner dans quelle mesure la création de ce nouveau ministère renvoie à des logiques structurelles qui « travaillent » l’État français depuis (au moins) les débuts de la Cinquième République. Si le récit journalistique est contraint au vocabulaire de la « nouveauté », le recul historique permet d’entrevoir cette véritable continuité. L’intitulé même de ce ministère comporte, en effet, sous une forme « sédimentée », tous les états successifs de la question depuis la fin des années 1960. L’ajout d’une référence à « l’identité nationale » ouvre certes la voie à des dérives nouvelles et inquiétantes qui seront analysées par différents contributeurs à ce dossier [4]. Rappelons toutefois, pour commencer, que notre histoire récente est remplie de ces portefeuilles ministériels aux intitulés ambigus dont ce nouveau « monstre administratif » n’est que le dernier avatar. Depuis la création d’une direction des migrations au sein du ministère des Affaires sociales (1967), en passant par la création d’un secrétariat d’État aux Travailleurs immigrés sous Valéry Giscard d’Estaing (1974), ou d’un secrétariat d’État à l’Intégration (1989) et d’un Haut conseil à l’intégration (1989) sous François Mitterrand, nombre de signaux – pour certains bien antérieurs à l’essor électoral du Front national – témoignent d’une objectivation au long cours de ces enjeux au sein de l’État français. « Immigration et intégration » : les transformations contemporaines d’une « pensée d’État » 

SOMMAIRE Bien saisir ce qui s’est joué au sein de l’État français depuis les années 1960 est essentiel pour comprendre comment les termes « d’immigration » et « d’intégration » peuvent ainsi revenir de façon cyclique s’inscrire aux frontons de nos institutions. Loin du mythe professionnel de la « neutralité du fonctionnaire », les agents de l’État participent en effet, chaque jour, à la vie sociale. Ils s’appliquent à promouvoir des catégories que nous reprenons à notre compte et qui nous paraissent avec le temps toujours plus « évidentes ». Comme le soulignait Pierre Bourdieu, les agents de l’État contribuent très largement à la diffusion de principes de visions et de divisions du social [5]. Parmi ces principes de division, la séparation entre national et étranger est sans doute une de celles qui sont le plus largement tributaires de la « pensée d’État [6] ». Sur ce point, sociologues et historiens se rejoignent. Gérard Noiriel rappelle dans ses travaux à quel point la mise en mots d’un problème de l’immigration est avant tout historiquement liée à l’installation de la Troisième République et aux nouveaux rapports que les agents d’un État-nation tissent alors avec une opinion publique en voie de consolidation [7]. « L’immigration » – en tant que problème public susceptible d’être institué en objet de débat ou de politique publique – doit historiquement son apparition à l’émergence d’une nouvelle matrice de rapports sociaux entre fonctionnaires, champ politique et champ médiatique. Au sein de cette nouvelle configuration, les agents de l’État ont vu, plus que jamais au cours de notre siècle, croître leur capacité à se saisir des individus et de leur devenir. 

Si on veut comprendre ce qui est en jeu aujourd’hui, il convient avant tout d’envisager le fait que « lorsqu’on croit parler des immigrés » on parle avant tout de « notre » propre société [8] et du travail de marquage social réalisé par les agents d’un État-nation. Il s’agit de considérer « l’immigration » non plus seulement comme le déplacement d’individus d’un point A à un point B, mais aussi et surtout comme un processus général d’assignation à des catégories collectives ou juridiques rendu possible par un dispositif de domination étatico-national. Qu’est-ce qui se joue au sein de l’État français en matière d’immigration depuis les années soixante ? 

SOMMAIRE L’investissement des agents de l’État sur l’immigration ne s’est pas opéré de façon constante tout au long de ce siècle. Pour la période la plus récente, la plupart des spécialistes sont d’accord pour distinguer deux séquences. À compter de l’ordonnance de 1945 (qui jette les bases de l’organisation de l’immigration à la Libération) et jusqu’à la fin des années 1960, la question de l’immigration reste relativement peu discutée dans l’espace public. Dans l’entre-soi des bureaux administratifs, les agents intermédiaires jouent de tout leur pouvoir d’interprétation des textes pour appliquer la législation dans un sens plus ou moins restrictif en fonction de la conjoncture [9]. L’encadrement des populations étrangères fait ainsi l’objet d’une répartition des tâches implicite entre les agents des préfectures et ceux des directions départementales de la main-d’œuvre. Une centralisation est assurée au niveau des administrations centrales par des rédacteurs relégués dans des bureaux peu « cotés ». Ces fonctionnaires sont en général en poste dans ces services pour de nombreuses années et peu susceptibles d’évoluer vers des postes plus généralistes. 

À compter de la fin des années 1960, de profonds changements surviennent au sein de l’État. Trois processus structurels transforment progressivement les formes d’investissement des agents de l’État et notamment des hauts fonctionnaires sur l’immigration. Le premier processus est intimement lié à l’enracinement de la Cinquième République, à l’investissement d’agents issus de l’ENA et à la diffusion de nouveaux modèles du « bon » fonctionnaire au sein des services. L’immigration fait progressivement l’objet de réunions interministérielles fréquentes, suscitant des demandes d’arbitrage politique. Elle est discutée dans des cabinets ministériels, elle fait l’objet de brain-stormings, de notes dont la rédaction est collective et implique de multiples niveaux administratifs, ainsi que de nouveaux organismes qui sont tous dirigés par des hauts fonctionnaires appartenant à des grands corps et proches du pouvoir politique. Une recomposition administrative institue la haute fonction publique en « passeur » privilégié entre la sphère politique et la sphère administrative. Cette « technocratisation » de l’immigration place les hauts fonctionnaires en position de porte-parole des services et des éventuels problèmes logistiques que ceux-ci peuvent rencontrer. Ce premier processus, transversal à bien d’autres secteurs de l’État, ne suffit pas à expliquer à lui seul que l’immigration ait été ainsi ré-instituée en enjeu de façon cyclique depuis 40 ans aux sommets de l’État. En effet, il nous faut intégrer que dans le cas des services en charge des étrangers, ce processus de technocratisation est survenu en même temps que deux autres processus tout aussi décisifs. 

Les effets concrets de la décolonisation et du redéploiement de l’État français SOMMAIRE 

La décolonisation a eu un double effet sur la « gestion » de l’immigration. Elle a d’abord nécessité un reclassement des agents en poste dans les colonies. Du point de vue de l’État, la décolonisation s’est en effet traduite par une recomposition administrative à grande échelle. Les modes de reconversion ont été multiples, presque différents pour chaque corps, et ont eu des conséquences complexes sur le fonctionnement de l’État français. Certains se sont vu offrir des mises en retraite anticipée, d’autres se sont reconvertis dans le secteur de la « coopération », ou dans le tout nouveau ministère de la Culture [10]… Mais une partie de ces agents s’est aussi reconvertie sur l’immigration. C’est notamment le cas de certains agents liés à la gestion de la décolonisation algérienne qui disposaient pour certains de suffisamment d’influence pour assurer le maintien de structures spécifiques créées dans le sillage du plan de Constantine [11], au nom de la nécessaire extension de leurs prérogatives à tous les « étrangers ». Deuxièmement, la décolonisation a eu pour conséquence de changer fondamentalement le statut juridique des anciens colonisés résidant sur le territoire métropolitain. En tant que « sujets d’Empire », ils disposaient d’un statut de circulation particulier. Au moment des indépendances, ils deviennent soudainement et par la magie du droit « des étrangers ». Ce basculement d’un régime juridique à un autre entraîne la mobilisation de nouveaux services administratifs dans l’encadrement de flux migratoires anciens. Des hauts fonctionnaires sont notamment mobilisés dans le cadre de négociations avec les pays d’émigration. Celles-ci débouchent dans un premier temps sur l’octroi aux anciens colonisés de droits de circulation étendus et déconnectés de l’ordonnance de 1945. Puis, tout au long des années 1970, les agents du Quai d’Orsay mènent de nouvelles négociations visant à réaligner tous ces migrants issus des anciennes colonies sur un dispositif commun avec les autres travailleurs étrangers. Entre 1960 et la fin de la décennie 1970, une quarantaine d’accords sont renégociés avec les pays d’Afrique et les autres pays exportateurs de main-d’œuvre. 

« L’immigré a un coût » : l’immigration au prisme de la nouvelle « croyance économique » SOMMAIRE 

Enfin, un troisième et dernier processus a achevé de réinscrire la politique d’immigration dans un nouveau champ des possibles. Au sein du ministère des Finances, une nouvelle cohorte de « gestionnaires » formés à la science économique [12], convertis aux nouvelles techniques de rationalisation des choix budgétaires, impose progressivement un nouveau point de vue sur l’immigration dans les discussions interministérielles. Une nouvelle croyance économique transforme fondamentalement les rapports entre les agents des Finances et les autres administrations. À la direction du Trésor notamment, la question de l’immigration était liée à des enjeux de coopération ou d’influence politique dans l’ancien Empire. À compter de la décennie 1970, la politique d’immigration se trouve arrimée, au ministère des Finances, à une réflexion plus générale sur la stabilité monétaire et le maintien des équilibres économiques. Par ce processus, une place différente est dès lors donnée aux enjeux migratoires dans les relations économiques. Ce triomphe d’une nouvelle perception des phénomènes économiques légitime une politique budgétaire restrictive et un contrôle des introductions de travailleurs non qualifiés sur le marché du travail. Une autonomisation d’une vision économiste du monde au détriment de l’économie politique qui n’est pas vécue au sein des bureaux sur un mode idéologisé. Cette nouvelle grille de lecture se diffuse au nom d’une « meilleure gestion » et d’une « meilleure maîtrise technique ». Les années 1970 et l’émergence d’une « avant-garde » administrative capable de mettre en alerte le pouvoir politique 

SOMMAIRE Ces transformations profondes, qui ont touché un espace administratif en charge des étrangers, ont « ennobli » et valorisé un secteur d’action publique (on peut désormais « faire carrière » sur l’immigration). Elles ont aussi placé les agents des ministères de l’Intérieur et du Travail dans une situation telle qu’ils ont à gérer l’encadrement des étrangers alors qu’ils sont sous le coup d’injonctions en provenance de ministères « généralistes ». Les agents du Quai d’Orsay rappellent en permanence les difficultés inhérentes à la renégociation d’accords de circulation avec les pays d’émigration [13] ; les agents des Finances obligent, pour leur part, à mener une politique d’immigration à budget constant au nom de la « préservation d’un modèle social » à la française. 

On peut faire l’hypothèse que cette nouvelle configuration a créé les conditions structurelles pour que certains « très » hauts fonctionnaires deviennent les porte-parole de leurs intérêts institutionnels auprès du pouvoir politique dès la fin des années 1960. Comme en témoignent les extraits de notes administratives citées en introduction de cet article, certains agents (surtout aux ministères de l’Intérieur et du Travail) multiplient les mises en garde à l’égard du pouvoir politique. Concrètement, l’historien qui ouvre les archives de ces services ne peut qu’être frappé par l’antériorité de ces discours alarmistes par rapport à la crise économique. Les mises en garde de ces responsables sont d’autant plus audibles que leur capital social est très supérieur à celui de leurs prédécesseurs. La multiplication des mesures restrictives dès 1968 ne peut être analysée séparément de ces transformations de fond qui font de l’immigration un dossier porté auprès des dirigeants politiques par des agents au profil fondamentalement différent. Les années 1980 et l’instauration d’un consensus tacite aux « sommets de l’État » 

SOMMAIRE L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 se traduit par une première série de mesures censées « épurer le passé » : suppression des projets de retour Stoléru et régularisations massives. Mais dès 1983, un consensus tacite s’installe entre droite et gauche sur l’essentiel des politiques publiques d’immigration. On peut certes là aussi voir un effet conjoncturel dû au « tournant de la rigueur » et à un déplacement du centre de gravité du champ politique vers la droite. Mais ces logiques propres au champ politique vont systématiquement de pair avec la réaffirmation constante par les représentants des structures administratives concernées d’une série de « principes » intangibles censés « guider » les ministres. Au sein des services, et malgré les alternances, la décision de 1974 de suspendre l’immigration, n’a par exemple jamais été remise en question et la coécriture des projets de lois successifs est devenue la norme des rapports entre cabinets du ministre et directions d’administration. Ce que Patrick Weil appelle « une règle du jeu commune » n’est plus discuté et les projets successifs des ministres s’attachent invariablement à remanier le code de la nationalité, les conditions de regroupement familial ou d’obtention du statut de réfugié. On pourrait sans peine faire la liste (non exhaustive dans l’encadré ci-contre) des remises à l’agenda permanentes dont « l’immigration » fait l’objet depuis 30 ans en tenant compte, en parallèle, de l’évolution continue du cadre administratif et législatif. Cette constance dans les mesures prises, au-delà des étiquettes politiques et des conjonctures économiques, permet alors de poser la question des racines tout autant bureaucratiques que « politiciennes » d’un tel bégaiement. 

Conclusion :
un renversement de tendance improbable 
SOMMAIRE 

La prégnance des questions d’immigration dans le débat public n’est pas étrangère à une série de transformations qui ont affecté l’État français dès les débuts de la Cinquième République et dont les effets se perpétuent aujourd’hui. Si beaucoup de choses ont changé depuis les années 1970 (sous le coup notamment de l’européanisation croissante des politiques migratoires et du départ à la retraite d’une série de hauts fonctionnaires), soulignons néanmoins que la création récente d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale s’inscrit dans une temporalité beaucoup plus longue que ne le laisseraient croire certains commentaires journalistiques ou politiques. Elle n’est pas le simple sous-produit des déclamations d’un compétiteur politique ayant entr’aperçu une « fenêtre d’opportunité ». Elle renvoie tout autant à la diffusion d’une doxa gestionnaire qui satisfait les intérêts directs des acteurs dominants du champ administratif et à l’aune de laquelle la « maîtrise des flux migratoires » fait désormais partie des « évidences partagées ». Intégrer cette dimension est nécessaire car dans l’éventualité d’une alternance politique, les nouveaux titulaires de ces portefeuilles ministériels seront tout aussi tributaires que leurs prédécesseurs de cette inertie des structures. Cette problématisation tout autant réactionnaire que technocratique des flux migratoires est aujourd’hui sédimentée dans un ensemble de pratiques administratives vécues sur un mode totalement dépolitisé par ceux qui sont chargés d’appliquer les règlements. Une évolution des rapports de force dans le champ militant n’effacerait pas, par magie, 40 ans Nde routines administratives. SOMMAIRE 

 


Immigration et banlieues : 30 ans de mise à l’agenda continue 1970 : Lois pour la « résorption des bidonvilles », « Drame d’Aubervilliers ». 

1971 : Divers hebdomadaires et journaux dont Le Monde titrent : « Flambée de xénophobie en France » ou « racisme antiarabe »/« Année internationale de lutte contre le racisme ».(ONU). 1972 : Loi contre le racisme/Circulaires Marcellin-Fontanet. 

1973 : Grèves de la faim contre les circulaires Marcellin-Fontanet/« Événements de Marseille »/Réforme du code de la nationalité/Arrêt officiel de l’émigration algérienne par H. Boumediene. 1974 : « Suspension » de l’immigration par le gouvernement Chirac/Création d’un secrétariat d’État aux travailleurs immigrés. 

1975-1976 : Lois du regroupement familial/Réforme des titres de séjour/Arrivée des boat people asiatiques et création d’un Haut comité aux réfugiés asiatiques/Affaire du port d’Arenc/Lancement de la semaine du dialogue Français/immigrés. 1976-1978 : Mise en place du dispositif d’aide au retour/Suspension officielle de l’immigration familiale/Rapport Peyreffite sur l’insécurité. 

1979 : Projet de loi Bonnet-Stoléru. 1981 : Élection de François Mitterrand/Régularisations/Loi autorisant la création d’associations pour les étrangers/Nouvelles procédures relatives aux expulsions. 

1983 : Pierre Mauroy, Premier ministre, dénonce les « menaces chiites » dans les usines Renault/Élections de Dreux/« Affaire » de la mosquée de Mantes-la-Jolie/Marche pour l’égalité et contre le racisme, dite « Marche des beurs ». 1984 : Loi du 17 juillet 1984 qui modifie l’ordonnance de 1945/Création de SOS Racisme/En décembre, « Convergence 84 pour l’égalité », dite deuxième marche des beurs. 

1986 : Loi Pasqua/« Affaire des 101 Maliens » (charter et expulsions). 1987 : Assassinat de Malik Oussekine/Création de la Commission de la nationalité. 

1988 : Rapport Marceau Long « Être français aujourd’hui »/Élection présidentielle. 1989 : Premier débat sur le voile (Creil)/Avis du Conseil d’État. 

1991 : Création du Haut Conseil de l’intégration/Première guerre du Golfe (et ses soi-disant effets sur la banlieue)/Loi du 31 décembre contre le travail clandestin. 1992 : Loi du 6 juillet sur les zones d’attente/Circulaire du 26 février sur l’immigration clandestine. 

1993 : Loi du 22 juillet sur les naturalisations/Dénonciation des « menaces islamistes » en France. 1993 : Réforme du Code de la nationalité (réforme Pasqua). 

1994 : Campagne d’information sur la réforme du droit de la nationalité/Circulaire Bayrou sur le voile. 1995 : Lois Debré/Sans-papiers de l’église Saint-Bernard. 

1997 : Loi Chevènement. 1998 : Promulgation de la loi du 16 mars relative à l’obtention de la citoyenneté. 

1999 : Circulaire sur l’éloignement des étrangers en situation irrégulière/Affaire de Flers (voile). 2000 : Affaire de la Grand-Combe (voile). 

2001 : Affaire de Sangatte. 2002 : Élection présidentielle (insécurité)/Loi sur la sécurité intérieure. 

2003-2004 : Mars 2003 : affaire du lycée La Martinière à Lyon-La Duchère (voile)/Mai 2003 : création du Conseil français du culte musulman (CFCM)/Juillet 2003 : création de la commission Stasi, qui proposera le vote d’une loi sur les signes religieux à l’école, loi adoptée en mars 2004. 2005 : Émeutes de novembre (propos sur la polygamie…). 

 



NOTES: [1] Nicolas Sarkozy, discours de Vesoul, 13 mars 2007. 

[2] Centre d’archives contemporaines (CAC). Versement 1977 0391, art. 1. [3] CAC 1960 0405 art. 1. Note de mars 1973. 

[4] Se reporter notamment à la contribution de Marine Delassale sur les débats parlementaires. [5] Pour Pierre Bourdieu la pensée d’État se caractérise par un ensemble de « structures cognitives et évaluatives identiques ou semblables » et est le « fondement d’un “conformisme logique” et d’un “conformisme moral”… ». cf. Pierre Bourdieu, « Esprits d’État, genèse et structure du champ bureaucratique » in Raisons Pratiques, Paris, Éd. du Seuil, 1994. 

[6] Abdelmalek Sayad, « Immigration et pensée d’État », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 129, 1999, p. 7. [7] Gérard Noiriel, État, nation et immigration, Paris, Belin, 2001. 

[8] Ce que certains sociologues appellent la « fonction miroir » des travaux sur l’immigration. Cf. Tewfik Allal et al., La fonction miroir : on croit parler des immigrés alors qu’en fait…, Paris, Cordes, 1975. [9] Alexis Spire, Étrangers à la carte, Paris, Grasset, 2005. 

[10] Vincent Dubois, La politique culturelle. Genèse d’une catégorie d’intervention publique, Paris, Belin, 1999. [11] Le Plan de développement économique et social en Algérie ou Plan de Constantine (1959-1963) est un programme élaboré par le gouvernement français en 1958. Visant officiellement à la valorisation des ressources de l’Algérie, il avait surtout pour objet d’affaiblir le FLN. En France, le Plan de Constantine a été à l’origine de la création du Fonds d’action sociale (FAS) et de la Société nationale de construction pour les travailleurs algériens (Sonacotral, qui deviendra la Sonacotra après l’indépendance de l’Algérie). 

[12] Et non à l’économie politique. Cf. Frédéric Lebaron, La croyance économique, Paris, Liber, 2000. [13] Les relations diplomatiques françaises avec ces derniers ne se limitent pas à la question de l’immigration mais touchent, par exemple dans le cas de l’Algérie, aussi à la question du pétrole et des ressources. 

    

    

    BERNARDOT, Loger les immigrés 

  Marc BERNARDOT,Loger les immigrés – La SONACOTRA 1956-2006 . Editions Du Croquant, Collection TERRA, oct 2008, 352 p.Paru le : 10 octobre 2008 – Éditeur : Du Croquant – Reliure : Broché – Description : 352 pages ( 14 X 20,5 cm) – ISBN : 978-2-9149-6844-7 – Prix : 22 €A lire sur TERRA : le résumé, la table des matières et l’introduction en texte intégral 

L’auteur : Marc Bernardot est professeur à l’université du Havre. Spécialiste de sociologie historique de l’État, des migrations et du racisme, il a publié Camps d’étrangers aux éditions du Croquant (2008). Il travaille actuellement sur les transformations postcoloniales de la souveraineté. Site Web : M. Bernardot 

Pour inviter l’auteur à présenter cet ouvrage en conférences publiques, rencontres en librairie ou autres formes de présentation : Email : cyberns@wanadoo.fr – Adresse postale : U.F.R. Lettres et sciences humaines, Université du Havre, 25, rue Philippe Lebon, 76086 Le Havre. 

Disponible, à partir du 10 oct. 2008 chez tous les bons libraires 

PRESENTATION : 

Qui ne connaît les foyers Sonacotra ? Ils sont en effet devenus emblématiques de l’immigration de travail en France. Mais que sait-on vraiment de ces foyers présentés comme lieux de toutes les différences ? Cet ouvrage propose, à partir d’entre-tiens, d’enquêtes de terrains et d’archives, une sociologie historique de la Société nationale de construction pour les travailleurs jusqu’à nos jours où la Sonacotra est devenue Adoma. Cette société d’économie mixte a été créée par le ministère de l’Intérieur, soucieux de surveiller les Algériens présents en métropole durant la guerre d’Algérie. L’entreprise s’est imposée dans les années 1960 comme le laboratoire de l’habitat social, incontournable pour détruire les bidonvilles et réhabiliter les centres urbains, loger les ouvriers étrangers de l’industrie, des grands chantiers et des villes nouvelles. La Sonacotra est ainsi devenue un acteur central de la politique d’immigration et a développé un modèle de contrôle social séparé pour les immigrés des anciennes colonies. Implantée nationalement, elle a construit et géré non seulement des foyers pour célibataires, mais aussi des cités d’accueil, des centres d’urgence, et des HLM pour les familles, jusqu’à devenir l’un des premiers opérateurs de logement en France. 

Dans les années 1970 ce modèle paternaliste et raciste va entrer en crise et être remis en cause par ce qui restera la plus longue mobilisation politique des étrangers en France au XXe siècle. Depuis les années 1990, les foyers, stigmatisés par la presse et dans l’opinion, ont été intégrés dans la politique de lutte contre l’exclusion et d’accueil des demandeurs d’asile. L’archipel des foyers n’a pourtant pas disparu et reste un lieu central de la vie des immigrés en France. TABLE DES MATIERES : Table des matières 

Introduction 

Première partie
Une gestion séparée des célibataires étrangers 

 La création d’un opérateur immobilier atypique (1956-1965) 

  • Croissance des bidonvilles et guerre d’Algérie : aux origines de la Sonacotral 
    • La situation du logement 
      • Une situation migratoire spécifique aux Algériens 
      • Deux projets en concurrence 
    • Une configuration d’acteurs originale 
      • Le processus de création de la Sonacotral 
      • Entre rénovation urbaine et pacification coloniale 
  • Quels foyers pour quels travailleurs ? 
    • L’élaboration et le choix de la formule du foyer-hôtel 
      • L’influence de Le Corbusier 
      • La question de la gestion et des moyens financiers 
    • La résorption des bidonvilles et la construction des foyers sont étroitement imbriquées 
      • La Sonacotral devient l’organisme spécialisé dans la résorption des bidonvilles 
      • La Sonacotral dépasse les difficultés d’acquisition des terrains en logeant d’autres populations 
  • Conclusion : la pacification en métropole par la résorption des bidonvilles, une opportunité foncière pour la Sonacotra 
    • Le poids du ministère de l’Intérieur 
    • Les financeurs et la construction 
    • Les logiques 

 De l’extension des domaines d’intervention à la crise du système des foyers (1966-1975) 

  • Le développement du parc immobilier 
    • Un acteur central de la rénovation urbaine 
      • La Damur, outil d’aménagement et de pression sur les municipalités 
      • Une stratégie foncière efficace permet de construire de nouveaux types de foyers et de logements familiaux 
    • La Sonacotra s’engage dans l’aménagement urbain et du territoire 
      • L’urbanisme opérationnel et ses détracteurs 
      • De la rénovation urbaine à la résorption de l’habitat insalubre 
  • Les crises d’une politique spécifique face à la mobilisation des usagers 
    • La crise sociale et financière 
      • La désaffection des foyers 
      • Une grave crise financière 
    • Quelle mission pour la Sonacotra après l’arrêt de l’immigration de travail ? 
      • Les limites de la gestion centralisée 
      • Que faire lorsqu’il n’est plus possible de construire ? 
  • Conclusion : De la question algérienne à la question immigrée 
    • Une implication préservée du ministère de l’Intérieur 
    • La montée en puissance du ministère du Travail 
    • Un ministère de l’Équipement actif 
    • De l’hygiène à l’intégration 

Deuxième partie
Comment banaliser l’archipel des foyers ?  
 Les gestions des crises et les transformations de la Sonacotra (1976-1986) 

  • Une double gestion d’un problème devenu politique 
    • La Sonacotra s’adapte aux revendications des usagers et expulse les grévistes 
      • La constitution de la coordination des foyers en grève 
      • Une gestion coloniale de la contestation : la « carotte et le bâton » 
    • L’apparition de nouveaux soutiens aux résidents et la gestion de la crise par les pouvoirs publics 
      • Médiatisation du mouvement et nouveaux soutiens 
      • La gestion de la crise par les pouvoirs publics. 
  • La fin de l’âge d’or : politisation, scission, exclusion 
    • Décentralisation de la gestion et nouvelles équipes dirigeantes 
      • Restructuration et menaces sur l’avenir de la Sonacotra 
      • Le renouvellement des équipes dirigeantes 
    • Du foyer de travailleurs au foyer de relégation 
      • La transformation de la population des foyers et le mouvement de réhabilitation 
      • La séparation du patrimoine : une privatisation silencieuse 
  • Conclusion : Comment faire face à la fin de l’immigration de travail ? 
    • Contrôle policier, contrôle social 
    • Translation des logiques de solidarité, de l’immigré au défavorisé 

 Réhabiliter la Sonacotra ou rénover les foyers ? (1986-1992) 

  • Bilan et ruptures dans la politique du logement des immigrés 
    • Les réorientations de la politique du logement des immigrés 
      • La transformation des besoins 
      • Les interrogations des pouvoirs publics sur le coût de cette politique 
    • La Sonacotra adopte une stratégie de rupture 
      • La transformation de la clientèle 
      • La situation de la société 
  • Diversification et contestations  Conclusion : L’impossible rupture avec le foyer 
    • Une politique de diversification 
      • Les « nouveaux marchés » 
      • Tenter de transformer l’image et le fonctionnement de la Sonacotra 
    • Retour à la case « immigration et pauvreté » 
      • Les supports extérieurs de la contestation 
      • La contestation interne 

 Le retour de l’État et les nouveaux axes du développement de la Sonacotra (1992-2006) 

  • La rénovation permanente comme solution d’invisibilisation des étrangers 
    • La reprise en main par l’État 
      • L’intégration de la Sonacotra dans les politiques de lutte contre l’exclusion 
      • La Sonacotra connaît une nouvelle phase d’extension de son parc 
    • Les axes de la nouvelle mission 
      • Les mirages du passage des foyers de travailleurs aux résidences sociales 
      • La Sonacotra : nouveau logeur des demandeurs d’asile 
  • Les permanences rénovées 
    • Le compte à rebours de la vieillesse immigrée 
      • Une mutation démographique de grande ampleur 
      • Une prise de conscience tardive du phénomène 
    • Une image immuable 
      • L’urgence sociale et l’humanitaire compassionnel 
      • Une stratégie d’image qui bute toujours sur la présence immigrée et les faits divers 

 Conclusion : L’archipel des foyers peut-il disparaître ? 

  • Un renouvellement profond des logiques 
  • Une défaite institutionnelle des Affaires sociales 

INTRODUCTION 

La « question du logement » a pris une place considérable dans les sociétés industrielles depuis 150 ans. Nous proposons de l’aborder sous l’angle particulier du logement pour isolés étrangers en France. Si l’on en croit certains travaux, il s’agit d’un objet difficile, voire impossible  [1]. En effet, une analyse scientifique de ces objets « logement » et « étranger », idéologiquement construits, est délicate et cela d’autant plus que « le logement des étrangers » les croise. C’est pourquoi nous avons choisi d’associer une problématique historique à une problématique sociologique. Pourquoi une problématique historique  ? Parce que l’étude de la structuration de ce marché immobilier spécifique sur une période longue  [2] paraît pouvoir enrichir l’analyse des interactions entre les pouvoirs publics et les promoteurs de cette politique publique de logement et les populations auxquelles elle est destinée en considérant ces interactions dans leur dynamique et leur réciprocité. Pourquoi une problématique sociologique  ? Parce qu’elle permet de saisir les effets de cette politique sur les populations concernées et apporte un éclairage inédit sur l’aménagement de la catégorie « immigré » par les politiques du logement et du cadre de vie. Ce point de vue est complémentaire de l’approche par les politiques de l’emploi et des flux migratoires  [3]. Cette double problématique en traverse d’autres qui relèvent de disciplines comme la science politique et l’urbanisme. Cet objet de recherche s’inscrit dans les histoires longues des rapports entre l’étranger et le citoyen, le célibataire et la famille, le logement collectif et le logement individuel, l’habitat provisoire et l’habitat pérenne. Toutes ces dimensions se rejoignent sur un point  : elles envisagent la place de l’ouvrier dans la nation et dans la ville  [4]. Dans le cas que nous nous proposons d’étudier, l’histoire coloniale française  [5] rend spécifique une question qui ne l’est pas ailleurs en Europe  : la question immigrée. 

Le foyer de travailleurs migrants  : un exemple original de logement social 

SOMMAIRE 

Le type d’habitat que constitue le foyer de travailleurs migrants est un exemple original de traitement de la concentration ouvrière par le biais du logement social  [6]. La solution que peut offrir le logement collectif pour des populations laborieuses, jeunes, masculines et nouvellement venues est le produit d’une histoire complexe. Dans le cadre du développement industriel de la France et de son urbanisation au XIXe siècle, l’option d’une concentration ouvrière dans un même lieu de vie s’opposait à celle d’une dispersion dans le tissu urbain. Un long débat eut lieu entre ceux pour qui la dangerosité des classes laborieuses interdisait toute velléité de regroupement de cette population et ceux qui, sur fond de considérations hygiénistes à propos de l’insalubrité et de risques d’épidémies, trouvaient nécessaire à la fois d’assainir les quartiers vétustes à des fins de police sociale et de fixer la main-d’œuvre à proximité d’un centre de production. L’effort public entrepris sous le second Empire en faveur de l’habitat bon marché, certes timide, ne s’est pas démenti jusqu’à nos jours. Pour les travailleurs migrants, les conceptions en matière de logement ont connu sensiblement la même évolution mais avec un décalage temporel car l’immigration contemporaine n’a pas vraiment été envisagée avant les années 1950 sous l’angle de ses conséquences en termes de logement mais seulement sous celui de la gestion de cette main-d’œuvre temporaire. Le logement des célibataires, par opposition à celui des familles, est aussi marqué par une histoire particulière. Le célibataire est, du point de vue des pouvoirs publics et des entrepreneurs, une source d’inquiétude en raison de sa mobilité géographique et sociale. Le logement est envisagé en tant qu’instrument de sédentarisation, de séparation et de contrôle. La sédentarisation de la main-d’œuvre ouvrière est un moyen décisif pour l’employer durablement, le mariage étant le moyen le plus efficace pour retenir le travailleur. La séparation entre le célibataire et les familles est présentée comme indispensable pour les bonnes mœurs car il est perçu comme un corrupteur moral. Le contrôle est nécessaire d’un point de vue politique et sanitaire  : politique parce que le célibataire ouvrier, n’ayant rien à protéger, est sensible aux discours révolutionnaires  ; sanitaire parce que son mode de vie supposé dissolu est désigné par les hygiénistes comme un facteur de transmission de maladies épidémiques. L’homme isolé est, au XIXe siècle, une anomalie sociale qui doit être tenue à distance du logement familial. Appréhendé comme un individu indiscipliné et débauché, il faut lui affecter des « circuits spéciaux de déplacements  [7] » à l’intérieur des habitations. 

Il faut attendre le début du XXe siècle pour voir apparaître en France un « habitat » de célibataire, des « hôtels populaires pour hommes  [8] ». Ce sont des initiatives privées qui promeuvent ces types d’hébergement collectif. Ces expériences se fondent sur des réalisations analogues en Angleterre, aux États-Unis, en Italie et en Autriche  [9]. En Angleterre, ces hôtels existent à Londres depuis 1892 et s’appellent les Rowton Houses, du nom de leur promoteur. À New York, le Mills Hôtel, construit en 1898, comprend 1554 chambres qui sont mises à la disposition des locataires à partir de 17 heures. À Milan, l’Albergho populare est construit en 1901 sur les bases des Rowton Houses. À Vienne, l’Hôtel Mannerheim reçoit 180 personnes et un office est proposé aux locataires, pour y préparer eux-mêmes leur repas. À cette figure du célibataire s’ajoute déjà parfois celle de l’étranger, en l’occurrence, au XIXe siècle, le Belge, l’Italien ou le Polonais. Mais l’immigration des « coloniaux » donne une tout autre dimension à la question de la protection, du contrôle et de la sélection des migrants célibataires. Les craintes liées à la présence d’un étranger de l’intérieur, « indigène » des possessions lointaines, entraîneront inéluctablement l’intervention croissante de la puissance publique. 

Pour les travailleurs étrangers, hormis quelques expériences de casernement au début du XXe siècle, par exemple au Creusot  [10] pour les ouvriers kabyles  [11], c’est la mobilisation des soldats et des ouvriers algériens pendant la Première Guerre mondiale qui fait émerger en métropole la question de leur contrôle et par là de leur logement. Gérée dans des camps durant le conflit par l’armée avec le service d’organisation des travailleurs coloniaux (SOTC)  [12], la démobilisation donne une dimension civile et policière au phénomène. En 1924 le conseil municipal de Paris et le conseil général de la Seine proposent la création d’une section des affaires indigènes nord-africaines à la préfecture de police, qui sera finalement constituée en 1925. Une commission administrative est chargée de s’occuper particulièrement des questions se rattachant à la protection des indigènes nord-africains de Paris et du département de la Seine. Les services sont installés dans une école désaffectée au 6, rue Leconte à Paris. En plus d’un système de surveillance identifiant, contrôlant et « protégeant », une branche d’assistance vise au placement de la main-d’œuvre, à la création de dispensaires antituberculeux et antivénériens. Une des activités de ce service est la gestion de foyers d’hébergement. « Beaucoup d’immigrants sont sans abri. Les ignobles taudis où s’amassaient autrefois, par dizaines, les Nord-Africains, constituaient un dangereux scandale. Nos foyers fournissent des chambres saines et propres, où entrent l’air et le soleil, à des prix sensiblement inférieurs à ceux que pratiquent les hôtelleries ordinaires  [13]. » Par ailleurs, des foyers privés sont créés, avec l’aide de la Ville de Paris en 1931 à Paris, à Colombes et à Gennevilliers. Il s’agit de la « régie des foyers ouvriers nord-africains » dirigée par le secrétaire général de l’Institut musulman. Lors d’une délibération du conseil de la ville de Paris, le préfet de la Seine déclare  : « Nous voulons pour eux des abris spacieux, sains et, dans toute la mesure du possible, confortables. Actuellement la plupart d’entre eux s’entassent dans des réduits ignobles, réceptacles de misère et de vermines, sans air, sans soleil, où ils se succèdent sans interruption, selon la répartition horaire de leur travail. […] Nous voulons que nos sujets africains vivent ici proprement, honorablement, sans risques. Nous tâcherons qu’à défaut des soins et des consolations de la famille ils trouvent dans le milieu qui leur sera préparé, le réconfort élémentaire  [14]. » 

Maisons communes et foyers communautaires en Europe 

SOMMAIRE 

Existe-t-il des équivalents européens contemporains au système français des foyers de travailleurs migrants  ? Ce n’est historiquement le cas ni en Grande-Bretagne  [15] avec les conséquences domiciliaires de la loi sur les pauvres et de la loi Speenhamland, ni en Allemagne avec les lois « sociales » de Bismarck  [16] concernant le logement. Si nous considérons la période contemporaine, la France est le seul pays européen (la RDA a construit des foyers pour des travailleurs africains) qui a recouru à ce mode d’hébergement. Dans les années 1960 elle présente aussi la particularité des bidonvilles périphériques. Comment les autres pays européens ont-ils géré les concentrations ouvrières d’étrangers  ? Presque tous connaissent une situation de logement des immigrés  [17] marquée par deux aspects  : celui d’un habitat de mauvaise qualité et celui d’une concentration dans certains quartiers. Mais chacun de ces pays européens réagit en fonction à la fois des cultures politiques et des traditions nationales en termes de perception de l’étranger et des histoires du logement social. En Grande-Bretagne, l’ancienneté de la politique de logement social donne à celle-ci une dimension d’exemplarité vis-à-vis des autres pays européens. Mais le modèle du foyer ne s’est développé ni pour les jeunes travailleurs  [18] ni pour les travailleurs étrangers. La gestion résidentielle des immigrants a été marquée depuis 1945 par une relative absence de politique coordonnée. Les immigrants du travail célibataires, Indiens, Asiatiques et ceux venant des Caraïbes, s’installent en Angleterre dans les années 1950 au moment où les programmes de destruction des taudis des centres-ville sont lancés. Les migrants deviennent progressivement propriétaires d’habitations de mauvaise qualité et se concentrent dans certaines zones urbaines, ce qui ralentit les programmes de réhabilitation. Malgré certaines initiatives publiques et locales d’affectation de logements sociaux et des procédures de relogement prioritaires pour les familles étrangères, d’importants phénomènes de concentration ont marqué leur processus d’inscription résidentielle, notamment pour les familles africaines  [19]. La politique libérale des dernières décennies laisse aux forces du marché la gestion du système de logement, ce qui accroît les processus de concentration et de discrimination  [20]. 

En Allemagne fédérale, c’est surtout dans les années 1960 que s’est développée une immigration de travailleurs étrangers (Gastarbeiter) à partir de multiples accords bilatéraux passés avec les pays d’origine afin de contrôler ces mouvements de populations. Comme en France pour les travailleurs venant des pays africains, cette force de travail était censée effectuer une rotation et s’en retourner au « pays » si les besoins de main-d’œuvre venaient à baisser  [21]. Ce sont essentiellement deux groupes nationaux qui ont alimenté ces courants migratoires  : les Turcs et les Yougoslaves  [22]. L’interruption de cette immigration en 1973 a été suivie par un mouvement considérable de regroupement familial. Les premiers travailleurs immigrés se sont, au départ, logés dans des habitations peu onéreuses autour des centres-ville dans des quartiers anciennement industriels en déclin, souvent promis à la rénovation. Dans quelques cas on trouve une prise en charge sous la forme du foyer communautaire. Ce type de construction est plutôt lié à des foyers d’usines gérés soit par les entreprises, soit par les municipalités. Le régime nazi avait déjà développé ce système sous la forme de maisons communes. Arrivant plus tard qu’en France, les grands programmes de construction de logement social des années 1970-1980 ont permis à des familles de travailleurs étrangers reconstituées de s’installer tout en générant des phénomènes de concentration et de ségrégation résidentielle  [23]. 

Dans tous les cas, la gestion résidentielle des migrants ne prendra pas dans les différents pays européens, comme aux États-Unis et au Canada, la dimension étatique et nationale qu’elle a prise en France. L’accès au travail y est favorisé au détriment de l’accès au logement. Certes, dans le cas des demandeurs d’asiles et des réfugiés, des centres d’accueil sont érigés sous l’égide des pouvoirs publics mais il ne s’agit pas véritablement de logements pour des travailleurs. Ils s’apparentent plus aux centres d’accueil pour demandeurs d’asiles (CADA) ou à des centres de rétention administrative (CRA). 

Le cas particulier de la gestion résidentielle institutionnelle de l’immigration en France SOMMAIRE 

Le mouvement simultané de décolonisation et d’immigration s’est accompagné en France du rapatriement institutionnel vers la métropole de la mémoire, des techniques et des personnels du traitement des terres et des hommes dans les colonies  [24]. L’histoire résidentielle des célibataires, kabyles notamment, est une illustration concrète de ce processus de translation. En effet pour loger les « indigènes algériens » présents en France, l’État a créé en 1956 une Société nationale de construction pour les travailleurs originaires d’Algérie (Sonacotral). Cette entreprise devait fournir des conditions résidentielles temporaires et au-dessous des normes de logement à des actifs seuls. Il s’agit d’un organisme de logement social d’un type particulier dont le statut juridique hybride de société d’économie mixte nationale combine la tutelle de plusieurs ministères et la présence d’acteurs privés au sein du capital. Pour appréhender cette politique spécifique de logement  [25], nous proposons de la replacer dans le cadre des logiques d’intervention de l’État dans ce secteur depuis le milieu du XIXe siècle. Différentes logiques d’action des pouvoirs publics se mêlent dans la définition et l’exercice de la fonction de logeur de travail